Eugène Sue

LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX
LA GOURMANDISE

LE DOCTEUR GASTERINI

1852

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Table des matières

 

I 3

II 14

III 22

IV.. 34

V.. 45

VI 58

VII 69

VIII 85

IX.. 96

X.. 105

XI 115

XII 127

XIII 139

XIV.. 155

XV.. 161

XVI  CONCLUSION. 170

Ce livre numérique. 181

 

I

Vers la fin du mois d’octobre 18.., l’entretien suivant avait lieu, dans le couvent de Sainte-Rosalie, entre la supérieure de cette maison, nommée sœur Prudence, et un certain abbé Ledoux, dont les lecteurs de ces récits se souviendront peut-être[1].

L’abbé venait d’entrer dans le parloir particulier de sœur Prudence, femme de cinquante ans environ, à la figure pâle et grave, à l’œil fin et pénétrant.

— Eh bien ! cher abbé, dit-elle, quelles nouvelles de dom Diégo ? Quand arrive-t-il ?

— Le chanoine est arrivé, ma chère sœur.

— Avec sa nièce ?

— Avec sa nièce.

— Dieu soit béni !... Maintenant, mon cher abbé, prions le ciel de favoriser nos projets.

— Sans doute, ma chère sœur, prions-le ; mais surtout jouons serré, car la partie ne sera pas facile à gagner.

— Que dites-vous ?

— La vérité. Cette vérité, je l’ai seulement apprise ce matin, et la voici. Prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention.

— Je vous écoute, mon cher frère.

— Du reste, afin de nous mieux recorder, et de voir bien clair dans nos affaires, établissons nettement l’état des choses. Il y a deux mois, le révérend père Benoît, attaché aux missions étrangères, et actuellement à Cadix, m’écrivit pour me recommander très particulièrement le seigneur dom Diégo, chanoine d’Alcantara. Il devait s’embarquer à Cadix pour la France avec sa nièce Dolorès Salcèdo.

— Très bien, mon cher frère.

— Le père Benoît ajoutait qu’il connaissait assez le caractère et les dispositions de la señora Dolorès Salcèdo pour être certain qu’elle se déciderait facilement à prendre le voile ; résolution qui aurait l’agrément de dom Diégo, son oncle.

— Et comme elle doit être l’unique héritière du riche chanoine, la maison dans laquelle entrerait la señora Dolorès bénéficierait de la fortune qui un jour lui reviendra.

— C’est cela même, ma chère sœur. Aussi ai-je tout naturellement songé pour la señora Dolorès à notre maison de Sainte-Rosalie, et je vous ai parlé de ces projets.

— Je les ai adoptés, mon cher frère, car ayant quelque pratique, quelque expérience des jeunes filles, je suis presque assurée de pouvoir, par la persuasion, sauvegarder cette colombe innocente des pièges d’un monde tentateur et corrompu, en la décidant à prendre le voile dans notre maison. C’est une œuvre doublement bonne à faire : sauver une jeune fille, et faire tourner au bien des pauvres des richesses dont l’emploi pourrait devenir mauvais dans d’autres mains ; je ne pouvais hésiter.

— Sans doute ; mais maintenant, ma chère sœur, l’inconvénient est que l’innocente colombe a un amoureux.

— Jésus ! que dites-vous, mon frère ? Quelle horreur ! Mais alors nos projets…

— Aussi vous ai-je avertie qu’il nous fallait jouer serré.

— Et comment avez-vous été instruit de cette abomination, mon cher frère ?

— Par le majordome de dom Diégo, un modeste serviteur qui doit me tenir au courant de tout ce qu’il saura sur le chanoine et sur sa nièce.

— Ces renseignements sont indispensables, mon frère, car ils nous mettront à même d’agir avec connaissance de cause et sécurité. Mais quelles notions vous a données le majordome sur ce malencontreux amour, mon cher frère ?

— Voici comment les choses se sont passées. Le chanoine et sa nièce se sont embarqués à Cadix à bord d’un trois-mâts venant des Indes et en partance pour Bordeaux. Or, en vérité, il y a souvent des fatalités étranges !

— Quelles fatalités ?

— D’abord le trois-mâts à bord duquel s’est embarqué le chanoine avait pour nom le Gastronome.

— En effet, singulier nom pour un vaisseau !

— Moins singulier qu’il ne le paraît d’abord, ma chère sœur ; car ce navire, après avoir porté aux Indes des vins des meilleurs crus de Bordeaux et du Midi, des jambons de Bayonne, des langues fumées de Troyes, des pâtés d’Amiens et de Strasbourg, du thon et des olives de Marseille, des fromages de Suisse, des fruits confits de Touraine et de Montpellier, etc., etc., etc., revenait du cap de Bonne-Espérance avec un chargement de vins de Constance, de poivre, de kari, de cannelle, de gingembre, de clous de girofle, de thé, de salaisons, d’achar, et autres comestibles des Indes. Il devait compléter son chargement, en prenant à Cadix une grande quantité de vins d’Espagne, et ensuite retourner à Bordeaux.

— Bon Dieu ! mon frère, que de vins ! que de victuailles ! c’est à faire frémir ! Je comprends maintenant que ce vaisseau soit bien nommé le Gastronome !

— Et vous comprendrez tout à l’heure, ma sœur, pourquoi je vous parlais de fatalités étranges, et comment le chanoine dom Diégo devait préférer de s’embarquer plutôt sur le Gastronome que sur tout autre vaisseau, sans compter que la destination de Bordeaux devait extrêmement plaire au chanoine.

— De grâce, expliquez-vous, mon frère.

— Pour cela je dois d’abord vous apprendre ce que j’ignorais moi-même avant d’avoir secrètement conféré avec le majordome du seigneur chanoine : c’est que celui-ci est d’une gourmandise inouïe, fabuleuse !

— Ah ! mon frère, l’horrible péché !

— Horrible péché, soit, mais enfin n’en médisons pas trop, ma chère sœur, de ce péché ; car c’est peut-être grâce à lui que nous pourrons arriver à nos louables fins et gagner la partie.

— Et comment cela, mon frère ?

— Je vais vous le dire. Le chanoine est doué d’une gourmandise idéale. Toutes ses facultés, toutes ses pensées sont concentrées sur une seule jouissance : la table, et il paraît qu’à Madrid et à Cadix sa table était véritablement merveilleuse, car je me rappelle maintenant que mon médecin, le docteur GASTERINI

— Un abominable athée !... un Sardanapale ! dit sœur Prudence en levant les mains au ciel et interrompant l’abbé Ledoux ; je n’ai jamais compris pourquoi vous receviez des soins d’un tel mécréant.

— Je vous dirai cela quelque jour, ma chère sœur ; mais, croyez-moi, je sais ce que je fais. Et d’ailleurs le docteur Gasterini, malgré son grand âge, est encore le premier médecin de Paris, comme il est encore le premier gourmand du monde. Car, ainsi que je vous le disais, ma sœur, je me rappelle maintenant l’avoir entendu parler de la table d’un chanoine espagnol, table qui, d’après une correspondance de Madrid reçue par le docteur, était, disait-on, vraiment remarquable. Alors j’étais loin de me douter qu’il s’agît de dom Diégo. C’est du reste un sot et pauvre homme, d’un esprit borné, accessible à toutes les ridicules superstitions méridionales. Aussi, d’après son majordome, serait-il très facile de faire voir à ce gourmand chanoine le diable en chair et en os.

— Un moment, mon cher frère ; cette sotte superstition ne me déplaît point du tout chez le chanoine.

— Ni à moi non plus, ma sœur ; au contraire : elle m’agrée fort. Ce n’est pas tout, le chanoine, grâce à un fonds de religion tel quel, ne s’abuse pas sur la vilenie de sa passion dominante. Il sait que la gourmandise est un des sept péchés capitaux, il croit que ce péché doit le conduire en enfer, et pourtant il n’a pas le courage de résister à son vice : il mange avec volupté. Seulement, lorsqu’il n’a plus faim, arrive l’heure des remords.

— Au lieu de remords, ce sont des indigestions qu’il devrait avoir, le malheureux ! s’écria sœur Prudence. Cela du moins le corrigerait peut-être.

— Il est vrai, ma sœur ; mais il n’en est pas ainsi. Néanmoins, la vie du chanoine se passe à jouir et à regretter d’avoir joui ; quelquefois même, ses remords et sa superstition aidant, il s’attend à quelque soudaine et terrible punition céleste ; mais lorsque l’appétit revient, avec lui revient l’oubli des remords, et il en a été longtemps ainsi pour le chanoine.

— Après tout, mon frère, je le trouve encore moins coupable que ces Sardanapales, comme votre docteur Gasterini, qui jouissent effrontément sans la moindre appréhension. Le chanoine a du moins conscience de son péché : c’est déjà quelque chose.

— Le caractère du chanoine ainsi posé, vous ne vous étonnerez donc plus que se trouvant à Cadix, et apprenant qu’un navire, appelé le Gastronome, était en partance pour la France, dom Diégo ait saisi cette occasion de s’embarquer sur un vaisseau si heureusement nommé et de pouvoir, en arrivant à Bordeaux, acheter sur place quelques tonnes de vin des crus les plus précieux.

— Certes, je comprends cela, mon cher frère.

— Voici donc le seigneur dom Diégo embarqué avec sa nièce sur le trois-mâts le Gastronome. Il est impossible d’imaginer, m’a dit le majordome, la quantité de provisions, de denrées, de rafraîchissements de toutes sortes, dont le chanoine avait encombré le pont de ce vaisseau, encombrement défendu d’ailleurs par toutes les règles de la navigation ; mais le commandant du bâtiment, un certain capitaine Horace, mécréant s’il en est, n’avait que trop de raisons d’oublier la discipline, et de tâcher de se rendre agréable au chanoine.

— Et ces raisons, mon frère ?

— Frappé de la beauté de la nièce de dom Diégo, lorsque celui-ci était allé avec elle stipuler les conditions de son passage, ce misérable capitaine, devenant soudain épris de Dolorès Salcèdo, et comptant profiter des facilités de la traversée, accorda tout ce que dom Diégo lui demanda, afin d’être certain de le voir s’embarquer à son bord avec sa nièce.

— Quelle scélératesse de la part de ce capitaine, mon frère !

— Heureusement, le ciel l’en a puni, et cela peut nous sauver. Voici donc le chanoine et sa nièce embarqués à bord du Gastronome, encombré des provisions de bouche de dom Diégo. À peine à la sortie du port, une horrible tempête éclate, et la sûreté du navire exige que, pour plus de rapidité dans la manœuvre, on jette à la mer, non seulement toutes les victuailles du chanoine, mais encore les cages à volailles et les bestiaux embarqués pour la nourriture des passagers. Ce coup de vent, qui poussait d’ailleurs le navire du côté de Bordeaux, dura si longtemps et avec une telle furie, que, pendant presque toute la traversée, il devint impossible de faire la cuisine à bord, et passagers, matelots, officiers, tous furent réduits à manger du biscuit sec et quelques salaisons.

— Ah ! le malheureux chanoine ! Lui, si gourmand, que devint-il ?

— Il devint furieux, ma sœur ; car cette traversée lui a coûté son appétit.

— Ah ! mon frère, le doigt de la Providence est là !

— En un mot, soit que la terreur de la tempête, soit que cette longue privation d’aliments recherchés, soit que cette détestable nourriture ait agi sur sa santé, le chanoine, depuis qu’il a débarqué du Gastronome, a complètement perdu l’appétit. Le peu qu’il mange pour se substanter, m’a dit son majordome, lui semble insipide et amer, si bien accommodé que ce soit, et de plus, la superstition lui fait voir dans la fatalité de ces circonstances une juste punition du ciel à l’endroit de sa gourmandise incurable. Or, comme le capitaine Horace est à ses yeux le principal instrument de la colère céleste, le chanoine a pris ce mécréant en horreur, ne pouvant oublier que ses victuailles, qui auraient si bien remplacé le biscuit sec et le lard, ont été impitoyablement jetées à la mer par ordre du capitaine. En vain celui-ci a mainte fois tâché de lui faire comprendre que le salut du navire avait dépendu de ce sacrifice et de plusieurs autres : dom Diégo est resté inflexible dans sa haine. Eh bien ! ma chère sœur, croiriez-vous que, malgré cela, le capitaine, à son arrivée à Bordeaux, a eu l’audace de demander à dom Diégo la main de sa nièce Dolorès, se fondant sur ce que cette malheureuse jeune fille l’aimait, et qu’il était aimé d’elle ? Vous sentez, ma sœur, que deux amoureux se soucient peu de la mauvaise chère ou des tempêtes ; aussi, ce mécréant avait-il fasciné, ensorcelé cette innocente. Ai-je besoin de vous dire l’indignation, la fureur de dom Diégo, à l’insolente demande du capitaine Horace, qu’il considère connue son mortel ennemi, comme le mauvais génie envoyé vers lui par le courroux céleste ? Aussi le chanoine a-t-il notifié à Dolorès que, pour la punir d’avoir osé aimer un pareil scélérat, il la mettrait au couvent, dès son arrivée à Paris, et qu’elle y prendrait le voile.

— Mais jusqu’ici, mon frère, je ne vois que bonheur pour nos projets. Tout semble les seconder, au contraire.

— Oui, mais vous comptez, ma sœur, sans l’amour de Dolorès et sans le caractère résolu de ce damné capitaine. Il est à Paris.

— Quelle audace !

— Il a suivi à cheval, relais par relais, la voiture du chanoine, courant ainsi de Bordeaux à Paris comme un courrier d’ambassade. Il faut en vérité que cet enragé ait une constitution de fer. Il s’arrêtait aux auberges où s’arrêtait dom Diégo, et durant tout ce voyage, les œillades de Dolorès et du capitaine allaient leur train, malgré les défenses et les emportements de dom Diégo. Pouvait-il empêcher cette malheureuse affolée de regarder par la portière ? Pouvait-il empêcher ce mécréant de chevaucher sur la grande route à côté de la voiture ?

— Une pareille audace est incroyable, n’est-ce pas, mon frère ?

— Aussi vous dis-je qu’il faut s’attendre à tout d’un pareil forcené. Il n’est pas seul : un de ses matelots, véritable chenapan, l’a accompagné, chevauchant à sa suite, et se cramponnant sur le cheval comme un singe sur un âne, à ce que m’a dit le majordome. Mais il n’importe, ce matelot endiablé est capable de tout pour seconder son capitaine, auquel il est dévoué. Ce n’est pas tout encore. Vingt fois pendant la route, Dolorès a dit résolument à son oncle qu’elle ne voulait pas se faire religieuse, qu’elle voulait épouser le capitaine Horace, et que celui-ci saurait bien d’ailleurs, si on la contraignait, venir, lui et son matelot, la délivrer, dussent-ils mettre le feu au couvent.

— Quel bandit ! s’écria sœur Prudence ; quel affreux scélérat !

— Voilà, chère sœur, où en étaient hier les choses, à l’arrivée de dom Diégo dans un appartement que je lui avais retenu d’avance. Ce matin il m’a fait prier de passer chez lui ; je l’ai trouvé fort abattu et couché ; il m’a appris qu’une soudaine révolution s’était opérée dans l’esprit de sa nièce ; qu’elle paraissait maintenant aussi soumise, aussi résignée qu’elle avait été d’abord indisciplinée ; qu’enfin elle consentait à se rendre au couvent aujourd’hui même, si on l’exigeait.

— Mon frère, mon frère, ce changement est bien brusque et bien prompt !

— C’est aussi mon avis, ma sœur. Si je ne me trompe, ce revirement soudain cache quelque piège. Aussi vous ai-je dit qu’il fallait jouer très serré. C’est déjà beaucoup, sans doute, que d’avoir cette malheureuse affolée entre nos mains ; mais encore faut-il songer à l’ennemi, ce détestable capitaine Horace, qui, accompagné de son matelot, sera sans doute toujours à rôder autour de la maison comme le loup ravisseur dont parle l’Écriture.

— Quærens quem devoret, dit sœur Prudence, qui se piquait de latinité.

— Justement, ma sœur, cherchant quelqu’un à dévorer ; mais heureusement à bon loup bon chien de garde, et nous avons ici des serviteurs courageux et intelligents. La plus grande surveillance sera établie au dedans et surtout au dehors. Nous saurons bientôt où demeure ce mécréant de capitaine ; il ne fera pas un pas sans être suivi par un homme à nous ; il faudra donc qu’il soit bien fin, bien audacieux pour tenter quelque chose.

— Cette surveillance me paraît aussi très urgente, mon cher frère.

— Maintenant, ma voiture est en bas, allons chez le chanoine, et dans une heure sa nièce sera ici.

— Pour n’en plus sortir, s’il plaît au ciel, mon frère, car il s’agit du bonheur éternel de cette pauvre folle.

 

*    *    *

 

Deux heures après cet entretien, la señora Dolorès Salcèdo entrait en effet dans la maison de Sainte-Rosalie.

II

Peu de jours après l’entrée de la señora Dolorès Salcèdo dans la maison de Sainte-Rosalie, et alors que le jour touchait à sa fin, deux hommes s’acheminaient lentement le long du boulevard de l’Hôpital, un des endroits les plus déserts de Paris.

Le plus jeune de ces deux personnages semblait avoir vingt-cinq à trente ans. Sa figure était ouverte et résolue, son teint hâlé, sa taille haute et robuste, sa démarche décidée, sa mise simple et d’une sévérité militaire.

Son compagnon, beaucoup plus petit, mais singulièrement trapu et carré, paraissait âgé de quarante-cinq ans environ et offrait le type du matelot, type maintenant familier aux yeux des Parisiens. Un chapeau ciré, très bas de forme, à larges bords, placé fort en arrière sur la grosse tête de ce personnage, découvrait son front orné de cinq ou six tire-bouchons ou accroche-cœur assez longs, tandis que le restant de sa chevelure était coupé très ras. (Cette coiffure dite à la matelot avait, si nos souvenirs sont fidèles, beaucoup de succès vers 1820 parmi les équipages de ligne du port de Brest.)

Une chemise blanche à collet bleu liséré de rouge et rabattu sur ses larges épaules laissait voir le cou de taureau de notre matelot, dont la peau était tannée comme du parchemin couleur de brique. Une veste ronde en drap bleu, à boutons timbrés d’une ancre, et un large pantalon serré aux hanches par une ceinture de laine rouge, complétaient l’habillement de notre homme. Des favoris en collier, d’un brun nuancé de fauve, encadraient sa face carrée, à la fois débonnaire et décidée. Un observateur superficiel aurait pu croire la joue gauche du marin considérablement fluxionnée ; mais, grâce à un examen plus attentif, on devinait qu’une chique énorme causait cette tuméfaction passagère. Ajoutons enfin que le matelot portait sur son dos un sac dont le contenu semblait assez volumineux.

Ces deux personnages venaient d’arriver devant de hautes murailles entourant un jardin. On distinguait à peine la cime des arbres, car la nuit était presque complètement venue.

Le jeune homme dit à son compagnon en s’arrêtant comme pour s’orienter :

— Sans-Plume, écoute.

— Plaît-il, capitaine ? dit l’homme à la chique en répondant à ce singulier surnom.

— Je ne me trompe pas, c’est bien ici.

— Oui, capitaine, c’est dans les atterrages de ces deux gros arbres. Voilà l’endroit où la muraille est un peu avariée, je l’ai remarqué hier soir à la brune, quand nous avons ramassé la pierre et la lettre.

— C’est juste. Allons, leste, mon vieux gabier[2], dit le capitaine à son matelot en lui désignant de l’œil un des gros arbres du boulevard, dont plusieurs fortes branches surplombaient de beaucoup le mur du jardin. Haut, Sans-Plume ! il faut voir, en attendant l’heure, comment nous pourrons gréer la chose.

— Capitaine, il fait encore un brin de crépuscule, et puis j’aperçois là-bas un homme qui vient par ici.

— Alors attendons. Cache d’abord ton sac derrière ce tronc d’arbre. Tu n’as rien oublié ?

— Non, capitaine ; tout mon gréement est là dedans.

— Allons, viens, marchons. Cet homme approche ; il ne faut pas avoir l’air de rester en panne devant ces murailles.

— C’est ça, capitaine, courons des bordées pour le désorienter.

Et les deux marins commencèrent, ainsi que l’avait dit Sans-Plume dans son langage pittoresque, à courir une bordée dans la contre-allée, après que le matelot eut repris, pour plus de prudence, le sac qu’il avait d’abord caché entre un des gros arbres du boulevard et la muraille.

— Sans-Plume, dit le jeune homme tout en marchant, tu reconnaîtras bien l’endroit où le fiacre nous attend ?

— Oui, capitaine. Mais, dites donc, capitaine ?

— Quoi ?

— Cet homme a l’air de nous suivre.

— Bah !

— Et de nous espionner.

— Allons, Sans-Plume, tu es fou !

— Capitaine, mettons le cap à bâbord et vous allez voir.

— Soit ! dit le capitaine.

Et, suivi de son matelot, il quitta la contre-allée droite du boulevard, traversa la chaussée et prit la contre-allée gauche.

— Eh bien ! capitaine, dit à demi-voix Sans-Plume, vous voyez, ce Lascar[3] navigue dans nos eaux.

— C’est vrai, nous sommes suivis.

— Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, dit Sans-Plume avec une nuance de fatuité, en cachant à demi sa bouche du revers de sa main, afin de lancer au loin le surcroît de suc salivaire produit par la mastication de son énorme chique. Un soir, au Sénégal, à Gorée, j’ai été suivi pendant une lieue, beaupré sur poupe, capitaine ; arrivé dans un plan de canne à sucre, j’ai…

— Diable ! cet homme, décidément, nous suit ! dit le capitaine en interrompant les indiscrètes confidences de son matelot. Cela m’inquiète !

— Capitaine, voulez-vous que je mette mon sac à bas et que je lui flanque du tabac, à ce Lascar, pour lui apprendre à nous louvoyer malgré nous ?

— Beau moyen ! Tiens-toi tranquille, et suis-moi.

Le capitaine et son matelot, traversant alors de nouveau la chaussée, regagnèrent la contre-allée de droite.

— Voyez-vous, capitaine ? dit Sans-Plume, il a viré de bord comme nous.

— Laisse faire… et marquons le pas.

L’homme qui suivait les deux marins, grand et solide gaillard, en blouse bleue et en casquette, les dépassa alors quelque peu, puis s’arrêta, et se mit à contempler les étoiles, car la nuit était tout à fait venue.

Le capitaine, après quelques mots dits à voix basse à son matelot, qui resta derrière lui à demi caché par le tronc de l’un des gros arbres du boulevard, s’avança seul à l’encontre du fâcheux observateur, et lui dit :

— Camarade… il fait beau ce soir.

— Très beau.

— Vous attendez quelqu’un ici ?

— Oui.

— Moi aussi.

— Ah !

— Camarade, en avez-vous encore pour longtemps, vous ?

— Pour trois heures au moins.

— Camarade, reprit le capitaine après un moment de silence, voulez-vous gagner le double de ce qu’on vous donne pour me suivre et m’espionner ?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire ; je ne vous suis pas, monsieur, je ne vous espionne pas.

— Si.

— Non.

— Finissons ! je vous donne ce que vous voudrez pour que vous passiez votre chemin. Tenez… j’ai de l’or dans ma poche…

Et le capitaine, faisant tinter l’or dont le gousset de son gilet était rempli, ajouta :

— J’ai là vingt-cinq ou trente louis…

— Hein ! dit le fâcheux d’un air singulièrement affriandé, vingt-cinq ou trente louis ?...

À ce moment, une horloge lointaine sonna la demie de sept heures. Presque au même instant, un cri guttural ressemblant à un appel, ou à un signal se fit entendre dans la direction qu’avait d’abord suivie l’homme en blouse pour rejoindre les deux marins. L’espion fit un mouvement comme s’il eût compris la signification de ce cri et parut un instant indécis.

— Sept heures et demie, se dit le capitaine ; ce gredin-là n’est pas seul.

Cette réflexion faite, il toussa.

À peine le capitaine avait-il toussé que l’espion se sentit vigoureusement saisi aux chevilles par quelqu’un qui s’était brusquement jeté entre ses jambes, et tomba à la renverse ; mais en tombant, il eut le temps de crier d’une voix sonore :

— Alerte, Jean ! cours au…

Il ne put achever. Sans-Plume, après l’avoir jeté bas, s’était assis sans façon et pesait de tout son poids sur la poitrine de l’espion, et, le tenant rudement à la gorge, l’empêchait de parler.

— Diable ! ne l’étrangle pas trop ! dit le capitaine, qui, agenouillé, garrottait solidement au moyen de son foulard les deux jambes du curieux indiscret.

— Le sac, capitaine, dit Sans-Plume, tenant toujours l’espion à la gorge ; le sac ! il est assez grand pour lui envelopper la tête et les bras ; nous le lui songuerons[4] ferme autour des reins, et il ne bougera pas plus qu’un rouleau de vieille voile.

Aussitôt dit, aussitôt fait. En quelques secondes le curieux encoqueluchonné dans le sac jusqu’à mi-corps, et ayant les jambes attachées, se trouva hors d’état de faire un mouvement. Sans-Plume eut la courtoisie de pousser sa victime dans un de ces larges fossés verdoyants qui séparent les arbres, et l’on n’entendit plus de ce côté qu’une suite peu interrompue de beuglements étouffés.

— L’alerte va être donnée au couvent ! Sept heures et demie sont sonnées, dit le capitaine à son matelot. Il faut tout risquer, ou tout est perdu !

— En deux temps trois mouvements la chose est parée[5], capitaine, répondit Sans-Plume en courant, ainsi que son compagnon, vers les grands arbres qui surplombaient la muraille près de laquelle ils s’étaient d’abord arrêtés.

III

Pendant que les événements précédents se passaient sur le boulevard et un peu avant que la demie de sept heures eût sonné, une autre scène avait lieu dans l’intérieur du jardin du couvent.

Sœur Prudence, la supérieure, et Dolorès Salcèdo se promenaient dans le jardin, malgré l’heure assez avancée de la soirée.

Dolorès, fort brune, et d’une figure charmante, réunissait en elle les rares et piquantes perfections de la beauté espagnole : cheveux d’un noir bleu, qui, dénoués, traînaient à terre ; teint mat et doré par le soleil du Midi, grands yeux tour à tour pleins de feu ou de langueur humide, petite bouche aussi rouge qu’un bouton de fleur de grenadier trempé de rosée, taille fine et voluptueusement cambrée, mains effilées, jambe et pied andalous, c’est tout dire. Quant au salero[6] de sa tournure et de sa démarche, pour s’en faire une idée, il faudrait avoir vu onduler les basquines des belles señoras de Séville ou de Cadix, lorsque, jouant de la prunelle et de l’éventail, elles se promènent lentement, par un beau soir d’été, sur les carreaux de marbre des Alamédas.

Dolorès accompagnait donc sœur Prudence. Tout en marchant et en causant, les deux femmes s’étaient approchées de la muraille derrière laquelle le capitaine Horace et son matelot s’étaient d’abord arrêtés.

— Vous le voyez, ma chère fille, disait la supérieure à Dolorès, je vous accorde tout ce que vous désirez, et quoique la règle de la maison interdise les promenades dans le jardin après la nuit tombée, j’ai consenti à ce que nous restions ici jusqu’à sept heures et demie, heure du souper, qui va bientôt sonner.

— Je vous remercie, madame, dit Dolorès avec un léger accent espagnol, et d’une voix délicieusement timbrée ; je le sens, cette promenade me fera du bien.

— Il faut m’appeler ma mère et non pas madame, ma chère fille ; je vous l’ai déjà dit, c’est l’usage ici.

— Je m’y conformerai si je puis, madame.

— Encore !

— Il me sera difficile d’appeler ma mère, dit Dolorès avec un soupir, une personne qui n’est pas ma mère.

— Je suis votre mère spirituelle, ma chère fille ; votre mère en Dieu, comme vous êtes, comme vous serez ma fille en Dieu ; car vous ne nous quitterez plus, vous renoncerez aux joies trompeuses d’un monde pervers et corrompu ; vous aurez ici un céleste avant-goût de la paix éternelle.

— Je commence à m’en apercevoir, madame.

— Vous vivrez dans la prière, le silence et le recueillement.

— Je n’ai pas d’autre désir, madame.

— Bien, bien, ma chère fille, car, après tout, que sacrifierez-vous ?

— Oh ! rien, absolument rien.

— J’aime cette réponse, ma chère fille ; en effet, ce n’est rien, moins que rien, que ces passions mondaines et mauvaises qui ne nous causent que des tourments et nous jettent dans une voie de perdition.

— Juste ciel ! cela fait frémir, rien que d’y songer, madame !

— Le Seigneur vous inspire en me répondant ainsi, ma chère fille, et je suis sûre que maintenant vous concevez à peine comment vous aviez pu aimer ce capitaine mécréant.

— C’est vrai, madame, j’avais été assez insensée pour rêver le bonheur et les joies de la famille, assez criminelle pour espérer de trouver cette félicité dans un amour partagé, et devenir, comme tant d’autres, une épouse dévouée, une tendre mère ; c’était, m’avez-vous dit, offenser le ciel. Je me repens de mes vœux impies, j’en comprends tout l’odieux ; il faut me pardonner, madame, d’avoir été scélérate et folle à ce point.

— Il ne faut rien exagérer, ma chère fille, dit sœur Prudence, frappée de l’accent légèrement ironique avec lequel Dolorès avait prononcé ces dernières paroles. Mais, ajouta-t-elle en remarquant la direction que prenait la jeune fille, à quoi bon retourner encore dans cette allée ? Voici bientôt l’heure du souper ; venez, ma chère fille, regagnons la maison.

— Oh ! madame, ne sentez-vous pas cette odeur si douce du côté de ce bosquet ?

— Ce sont, en effet, quelques touffes de réséda. Mais venez : il fait très frais ; je n’ai pas vos seize ans, moi, ma chère fille, et je crains de m’enrhumer.

— Un moment, de grâce ! que je cueille quelques-unes de ces fleurs.

— Allons, il faut faire tout ce que vous voulez, ma chère fille ; tenez, la nuit est assez claire pour que vous voyiez là, à dix pas, ces résédas ; allez en cueillir quelques brins et revenez.

Dolorès, quittant le bras de la supérieure, se dirigea rapidement vers la touffe de fleurs.

À ce moment, sept heures et demie sonnèrent.

— Sept heures et demie ! murmura Dolorès en tressaillant et en prêtant l’oreille ; il est là, il va venir !

— Ma chère fille, voici l’heure du souper, dit la supérieure en s’avançant au-devant de la nièce du chanoine. Tenez, entendez-vous la cloche ? Vite, vite ! venez ; il nous faut au moins dix minutes pour regagner la maison, car nous sommes au fond du jardin.

— Me voici, madame, reprit la jeune fille en accourant au-devant de la supérieure, qui lui dit doucereusement :

— Oh ! la petite folle !... elle court comme une biche effarée.

Soudain, Dolorès jeta un cri aigu et tomba sur les deux genoux.

— Grand Dieu ! dit vivement sœur Prudence en se précipitant vers elle, qu’avez-vous, chère fille ? Pourquoi ce cri ? pourquoi vous agenouiller ainsi ?

— Ah ! madame !

— Mais qu’est-ce donc ?

— Quelle douleur !

— Où cela ?

— Au pied, madame ; je me serai donné une entorse. Oh ! que je souffre, mon Dieu ! que je souffre !

— Tachez de vous relever, ma chère fille, dit la supérieure en s’approchant de Dolorès avec une vague défiance, car cette entorse lui paraissait singulière. Voici mon bras, appuyez-vous sur moi, venez.

— Oh ! impossible, madame, je ne saurais faire un mouvement.

— Mais essayez, du moins.

— Je le veux bien.

Et la jeune fille fit mine de vouloir se tenir debout, mais elle retomba à genoux en poussant un cri aigu qui dut s’entendre de l’autre côté de la muraille du jardin.

Puis Dolorès reprit en gémissant :

— Vous le voyez, madame, il m’est impossible de bouger ; je vous en prie, retournez à la maison dire que l’on vienne me chercher avec une chaise ou une litière ! Oh ! que je souffre ! mon Dieu ! que je souffre ! Par pitié, madame, retournez donc vite à la maison ; c’est si loin ! je ne pourrai jamais me traîner jusque-là.

— Mademoiselle, s’écria la supérieure, je ne suis pas votre dupe ! vous n’avez pas plus d’entorse que moi, c’est un abominable mensonge ! Vous voulez, pour je ne sais quelle raison, m’éloigner et rester seule au jardin. Ah ! vous me faites bien repentir de ma condescendance.

Le bruit léger de quelques petits cailloux tombant à travers les branchages des arbres attira l’attention de la supérieure et de Dolorès. Alors celle-ci, légère et radieuse, se releva d’un bond en s’écriant :

— Le voilà !

— Et de qui parlez-vous, malheureuse ?

— Du capitaine Horace, madame, dit Dolorès en faisant une demi-révérence moqueuse. Il vient m’enlever !

— Quelle audace ! Ah ! vous croyez que malgré moi…

— Nous sommes au fond du jardin, madame : criez, appelez, on ne vous entendra pas.

— Oh ! l’horrible trahison ! s’écria la supérieure. Mais c’est impossible ! les hommes de ronde n’ont pas dû quitter le boulevard depuis la nuit tombée.

— Horatio ! cria Dolorès d’une voix claire et argentine, mon Horatio !

— Effrontée ! s’écria sœur Prudence désespérée, en faisant quelques pas précipités pour saisir Dolorès par le bras.

Mais l’Espagnole, leste comme une gazelle, fut en deux bonds hors de la portée de sœur Prudence, dont les membres roidis par l’âge se refusaient à tout exercice gymnastique ; aussi, déjà étouffée, s’écria-t-elle en joignant les mains :

— Oh ! ces misérables hommes de ronde ! ils n’auront pas veillé ! Maintenant, je crierais, qu’on ne m’entendrait pas du couvent. Y courir, c’est la laisser seule, cette malheureuse ! Ah ! je comprends trop tard pourquoi ce serpent a ainsi prolongé notre promenade !

— Horatio ! cria encore une fois Dolorès en se tenant toujours à distance de la supérieure, mon cher Horatio !

— Affale[7] ! répondit une voix mâle et vibrante qui semblait venir du ciel.

Cette voix céleste n’était autre que celle du capitaine Horace donnant le signal à son fidèle Sans-Plume d’affaler quelque chose.

La supérieure et Dolorès, malgré la diversité des émotions dont elles étaient agitées, levèrent simultanément les yeux en entendant le capitaine Horace.

Mais rappelons la disposition des lieux pour expliquer le prodige qui allait se manifester aux regards des recluses.

Deux des plus grosses branches des arbres du boulevard extérieur s’avançaient pour ainsi dire en potence au-dessus et au delà du chaperon de la muraille du couvent. La nuit était assez claire pour que Dolorès et la supérieure aperçussent bientôt lentement descendre, soutenu par des cordes, un hamac indien dans le fond duquel le capitaine Horace était étendu, tout en envoyant de la main une grêle de baisers à Dolorès.

Lorsque le hamac fut à deux pieds de terre, le capitaine cria d’une voix sonore :

— Stop !

Le hamac resta immobile. Le capitaine en sauta, et dit à la jeune fille :

— Vite, nous n’avons pas un moment à perdre ! Chère Dolorès, montez dans ce hamac et n’ayez pas peur.

— Vous me tuerez plutôt, scélérat ! s’écria la supérieure en se jetant sur la jeune fille, qu’elle enlaça de ses bras en criant : « Au secours ! au secours ! »

À ce moment, on vit au loin, tout au fond du jardin, des lumières aller et venir.

— Voilà du monde, enfin ! dit la supérieure en redoublant ses cris : Au secours ! au secours !

— Voyons, madame, dit le capitaine, lâchez tout de suite Dolorès !

Et employant à regret la force, il dégagea la jeune fille de l’étreinte obstinée de sœur Prudence, qu’il contint, tandis que Dolorès s’élançait dans le hamac. L’y voyant assise, le capitaine cria :

— Ohé ! hisse !...

Et le hamac commença à s’enlever assez rapidement, tant était léger le poids de la jeune fille.

Sœur Prudence, furieuse et songeant que le secours qui lui arrivait viendrait trop tard peut-être, car en effet les lumières approchaient, mais étaient encore fort loin ; sœur Prudence redoubla ses cris et voulut se jeter sur le hamac pour le retenir, mais le capitaine mit familièrement le bras de la supérieure sous le sien, et ainsi paralysa tous ses mouvements, quoiqu’elle se débattît pour retirer son bras de cet étau.

— Dolorès, dit alors le capitaine à la jeune fille qui opérait toujours son ascension, n’ayez pas peur, mon amour ! Lorsque vous serez arrivée aux grosses branches, cédez sans crainte au mouvement qui attirera le hamac en dehors du mur. Sans-Plume est de l’autre côté, qui veille à tout. Dites-lui, dès que vous serez à terre, de me jeter la corde à nœuds et de la bien tenir au dehors.

— Oui, mon Horatio, dit la voix de Dolorès déjà élevée de huit à dix pieds de terre. Soyez tranquille, notre amour double mon courage.

Et la rieuse, se penchant au dehors du hamac, ajouta gaiement :

— Bonsoir, sœur Prudence, bonsoir !

— Tu seras damnée, maudite ! s’écria la supérieure. Mais vous, misérable, vous ne m’échapperez pas ! ajouta-t-elle en se cramponnant avec une colère convulsive et désespérée au bras du capitaine. On approche, vous serez pris.

Déjà, en effet, les lumières devenaient de plus en plus visibles, et l’on entendait au loin des cris voilés de gens qui appelaient :

— Sœur Prudence ! sœur Prudence !

L’arrivée de ce secours doubla les forces de la supérieure, toujours cramponnée au bras d’Horace ; elle commença d’embarrasser assez sérieusement le marin : il ne pouvait se résoudre à violenter cette femme âgée pour échapper à son étreinte. Cependant les lumières, les cris s’approchaient de plus en plus, et Sans-Plume, occupé sans doute d’assurer la descente de Dolorès de l’autre côté du mur, n’avait pas encore jeté la corde à nœuds, seul moyen de fuite du marin.

Aussi, voulant à tout prix se débarrasser de la supérieure sans brutalité, le capitaine lui dit :

— Je vous en prie, madame, lâchez-moi.

— Non, scélérat ! Au secours ! au secours !

— Alors, pardonnez-moi, car vous m’y forcez : je vais me livrer avec vous à une valse infernale, à une polka échevelée !

— Une polka ! moi !... Vous oseriez ?

— Allons, madame, puisqu’il le faut absolument, et en mesure... sur l’air du Tra, la, la.

Et, joignant l’effet aux paroles, le joyeux marin passa le bras qu’il avait de libre autour de la taille osseuse de sœur Prudence, l’enleva, entonna son refrain, et commença de la faire pirouetter avec une rapidité si vertigineuse, qu’au bout de quelques secondes, étourdie, suffoquée, elle ne prononçait plus que des syllabes entrecoupées.

— Ah ! au... au... se... se... cours !... Ah ! mi... sé... rable !... il m’essouffle !... Je n’en... puis... Au... se... cours !

Et, bientôt brisée par ce tournoiement rapide, sœur Prudence sentit ses jambes faiblir. Le capitaine la vit s’affaisser entre ses bras et n’eut que le temps de la déposer mollement sur le vert gazon, anéantie, sans voix et sans haleine.

— Ohé ! criait à ce moment Sans-Plume de l’autre côté de la muraille en lançant par dessus le chaperon une longue corde à nœuds.

— Diable, il est temps ! s’écria le capitaine en s’élançant après la corde, car les lumières et les gens qui les portaient n’étaient plus qu’à cinquante pas.

Les premiers arrivés, armés de fourches ou de fusils, entendirent les cris étouffés de la supérieure, qui, revenue un peu à elle, montrait du geste la muraille en murmurant :

— Là, il se sauve !...

Un des hommes armés d’un fusil, guidé par le geste de la supérieure, aperçut alors le capitaine, qui, grâce à son agilité de marin, avait presque atteint la crête de la muraille.

L’homme au fusil mit en joue, tira et manqua.

— À vous, à vous ! cria-t-il à un autre homme armé comme lui. Tirez... le voilà debout sur le chaperon du mur, pour gagner les branches d’arbre.

Un second coup de feu partit au moment où le capitaine Horace, à cheval sur une des branches saillantes en dedans du jardin, s’avançait vers le tronc de l’arbre, à l’aide duquel il devait descendre en dehors. À peine le coup de feu était-il tiré qu’Horace fit un soubresaut, s’arrêta une seconde, mais il disparut néanmoins au milieu de l’épaisseur des branches.

— Courez ! courez en dehors ! s’écria sœur Prudence d’une voix encore haletante ; il sera peut-être encore temps de les arrêter.

Les ordres de la supérieure furent exécutés ; mais lorsque l’on arriva sur le boulevard extérieur, Dolorès, le capitaine et Sans-Plume avaient disparu ; l’on ne trouva que le hamac abandonné à quelques pas de l’espion, qui, toujours enveloppé dans son sac, beuglait sourdement au fond de son fossé.

IV

Huit jours après l’enlèvement de Dolorès Salcèdo par le capitaine Horace, l’abbé Ledoux, alité, recevait la visite de son médecin.

Le malade, couché dans un lit moelleux, au fond de l’alcôve d’un appartement confortable, avait toujours la figure grasse et fleurie ; son triple menton descendait jusqu’au col d’une fine chemise de toile de Hollande, et l’éclat pourpré du teint du saint homme contrastait avec la blancheur immaculée de son bonnet de coton, ceint, à l’ancienne mode, d’un ruban orange. Malgré ces apparences de jubilante santé, l’abbé, la tête appuyée sur son oreiller d’un air dolent, poussait de temps en temps des gémissements plaintifs, tandis que sa main, courte et douillette, était abandonnée à son médecin, qui lui tâtait gravement le pouls.

Le docteur Gasterini (tel était le nom du médecin), quoiqu’il eût soixante et quinze ans passés, n’en paraissait pas soixante. D’une taille droite et élevée, sec et nerveux, le teint clair, les lèvres vermeilles, le docteur, lorsqu’il souriait de son air fin et goguenard, laissait apercevoir trente-deux dents d’une blancheur irréprochable, et qui semblaient réunir au poli de l’ivoire la dureté tranchante de l’acier ; une forêt de cheveux blancs, naturellement bouclés, encadrait l’aimable et spirituelle figure du docteur ; vêtu toujours de noir avec une certaine coquetterie, il était resté fidèle à la tradition de la culotte courte de drap de soie, aux souliers à boucles d’or et aux bas de soie qui dessinaient sa jambe nerveuse.

Le docteur Gasterini tenait donc délicatement entre son pouce et son index (dont les ongles, roses et polis, eussent fait l’envie d’une jolie femme) le poignet de son client, qui attendait religieusement la décision de son médecin.

— Mon cher abbé, dit le docteur, vous n’êtes point du tout malade.

— Mais, docteur…

— Vous avez la peau souple, fraîche et soixante-cinq pulsations à la minute ; il est impossible de se trouver dans des conditions de santé meilleures.

— Mais, encore une fois, docteur, je…

— Mais, encore une fois, l’abbé, vous n’êtes pas malade ! Je m’y connais, peut-être !

— Et je vous dis-moi, docteur, que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Madame Siboulet, ma gouvernante, a été constamment sur pied ; elle m’a donné plusieurs fois des gouttes des bonnes sœurs.

— Peste !

— De la fleur d’oranger distillée au Sacré-Cœur.

— Diable !

— Oui, docteur, vous avez beau rire, et malheureusement ces remèdes ne m’ont apporté aucun soulagement. Je n’ai fait que me tourner et me retourner toute la nuit dans mon lit. Hélas ! hélas ! je ne me sens pas bien : j’éprouve une agitation, un malaise insupportables.

— Peut-être, mon cher abbé, avez-vous éprouvé hier soir quelque contrariété, quelque contradiction, et comme vous êtes très entêté, très glorieux, très rancunier…

— Moi ?

— Vous.

— Docteur, je vous assure…

— Cette contrariété, dis-je, vous aura mis d’une humeur diabolique ; or, je ne connais aucun remède contre les dépits rentrés. Quant à être malade, ou même indisposé, vous ne l’êtes pas le moins du monde, mon digne abbé.

— Mais, alors, pourquoi vous aurais-je prié de venir me voir ce matin ?

— Vous devez le savoir mieux que moi, mon cher abbé ; pourtant, je me doute du motif détourné qui vous a fait désirer ma venue.

— C’est un peu fort !

— Non, pas très fort, mon cher abbé, car nous sommes de vieilles connaissances, et je sais de vos tours.

— De mes tours, à moi !

— Vous en faites parfois d’excellents… Mais, pour en revenir à notre affaire, je crois, moi, que, sous prétexte d’une maladie qui n’existe pas, vous m’avez fait demander afin de savoir de moi directement ou indirectement quelque chose qui vous intéresse.

— Allons, docteur, c’est une mauvaise plaisanterie !

— Tenez, mon cher abbé, j’ai été dans ma jeunesse médecin du duc d’Otrante, quand il était ministre de la police. Il jouissait, comme vous, d’une parfaite santé ; pourtant, il ne se passait presque pas de jour qu’il n’exigeât ma visite. J’étais naïf, alors, et quoique bien lancé, j’avais encore besoin de protecteurs : aussi, bien que mes visites à l’Excellence de la police me parussent fort inutiles, je me rendais chaque jour assidûment chez lui, à l’heure de sa toilette, et nous causions. M. le duc avait l’inconvénient d’être fort interrogant, et comme, par état, je me trouvais en rapport avec des personnes de toutes conditions, cette Excellence ingénue me faisait sur mes clients une foule de questions avec une bonhomie charmante ; moi, j’y répondais dans toute la sincérité de mon âme. Un jour, j’arrivai, comme je vous l’ai dit, chez le ministre, à la fin de sa toilette, au moment où un garçon perruquier, le drôle le plus malpropre que j’aie vue de ma vie, achevait de le raser. « Monsieur le duc, dis-je à Son Excellence lorsque le barbier fut parti, comment se fait-il qu’au lieu de vous faire raser par un de vos valets de chambre, vous préfériez les services d’affreux garçons barbiers dont je vous vois pour ainsi dire changer chaque quinzaine ? — Mon cher, me répondit le duc d’un ton confidentiel, vous n’imaginez pas ce que l’on apprend sur toutes sortes de gens et de choses lorsqu’on sait faire bavarder ces garçons-là. » Cet aveu était-il une distraction, une étourderie de ce grand homme de police, ou bien me croyait-il assez niais pour ne pas comprendre la portée de ses paroles ? Je l’ignore ; tout ce que je sais, c’est que cet aveu m’éclaira sur le véritable but que se proposait Son Excellence en me faisant ainsi bonnement causer tous les matins. Aussi désormais je répondis avec beaucoup de circonspection aux questions du fin ministre, qui mettait si bien en pratique cette maxime transcendante : « Les meilleurs espions sont ceux qui le sont sans le savoir. »

— L’anecdote est piquante, comme toutes celles que vous racontez si bien, mon cher docteur, répondit l’abbé avec un dépit caché ; mais je vous jure que votre allusion est complètement fausse, et qu’hélas ! je suis bien malade.

— Encore une quarantaine d’années d’une maladie pareille, et vous deviendrez centenaire, mon cher abbé, dit le docteur en se levant et se préparant à sortir.

— Oh ! quel homme ! quel homme ! s’écria l’abbé. Mais écoutez-moi donc, docteur ! Vous êtes donc un cœur de bronze ? On n’abandonne pas ainsi un pauvre malade ! Accordez-moi cinq minutes !

— Soit ; causons, si vous le voulez, mon cher abbé : j’ai un quart d’heure à votre disposition ; vous êtes homme d’esprit, je ne puis mieux employer la durée de cette visite.

— Ah ! docteur, vous êtes féroce !

— Si vous voulez un médecin plus complaisant, adressez-vous à quelques-uns de mes confrères : vous les trouverez fort empressés de donner leurs soins au célèbre prédicateur l’abbé Ledoux, le directeur le plus à la mode du faubourg Saint-Germain ; car, malgré la république ou à cause de la république, il y a plus que jamais un faubourg Saint-Germain, et sous tous les régimes possibles, c’est une fière protection que celle de l’abbé Ledoux.

— Non, docteur, non, je ne veux pas d’autre médecin que vous, terrible homme que vous êtes ! Et voyez quelle est la confiance que vous m’inspirez ! il me semble que déjà votre seule présence me fait du bien, me calme.

— Ce pauvre cher abbé, quelle confiance ! c’est touchant ; cela prouve bien qu’il n’y a que la foi qui sauve.

— Ne parlez pas de la foi, dit l’abbé avec un courroux plaisamment affecté ; taisez-vous, païen, matérialiste, athée, républicain ! car vous l’êtes, vous l’avez toujours été, quand même !

— Oh ! oh ! l’abbé, voilà de bien gros mots !

— Vous les méritez, vilain homme ; vous serez damné, entendez-vous ? archidamné !

— Dieu le veuille, pour que nous nous retrouvions un jour, mon pauvre abbé.

— Moi, damné !

— Eh ! eh !

— Est-ce que je m’abandonne, moi, ainsi que vous, à la brutalité de tous mes appétits ? Allez, vous n’êtes qu’un Sardanapale !

— Flatteur !... mais c’est votre manière. Vous reprochez à un vieux Lovelace les énormités dont il voudrait pouvoir encore se rendre coupable, et pourtant vous savez qu’il n’en est rien ; mais c’est égal, vos reproches le ravissent, le rendent tout gaillard : alors il vous avoue délicieusement toutes sortes de péchés dont il est, hélas ! incapable, le pauvre homme, et vous avez l’air de donner ainsi un dernier prétexte à sa défaillante fatuité.

— Fi ! fi ! docteur ! le serpent n’avait pas plus de malignité que vous !

— À l’ambitieux décrépit, à l’homme d’État impuissant, vous reprochez non moins furieusement ses ténébreuses menées pour bouleverser le monde politique, l’Europe peut-être ! Aussi, avec quelle onction le pauvre homme savoure vos reproches ! Tout le monde le fuyait comme une peste lorsqu’il ouvrait la bouche pour rabâcher sa politique : pour lui donc quelle bonne fortune de pouvoir vous dévoiler longuement ses projets machiavéliques à l’endroit des destinées de l’Europe, et de trouver ainsi un patient auditeur des insanités de sa vieillesse !

— Oui, oui, plaisantez, raillez, scélérat de docteur ! vous voulez vous étourdir en médisant des autres.

— Voyons, l’abbé, faisons un examen de conscience. Nos rôles seront intervertis ; c’est moi, le médecin du corps, qui vais vous demander, à vous, le médecin de l’âme, une consultation.

— Et vous en auriez fièrement besoin, de cette consultation !

— Que me reprochez-vous, l’abbé ?

— D’abord, vous êtes gourmand comme Vitellius, Lucullus, le prince de Soubise, Talleyrand, d’Aigrefeuille, Cambacérès et Brillat-Savarin tous ensemble.

— Toujours flatteur ! Vous me reprochez ma seule haute et grande qualité.

— Ah çà ! docteur, avec vos sornettes, me prenez-vous pour une huître ?

— Vous prendre pour une huître ? Voyez-vous le glorieux ! Malheureusement je ne puis faire cette comparaison si avantageuse pour vous, l’abbé : ce serait une hérésie, un anachronisme ; les huîtres vertes (les autres ne sont point censées exister), les huîtres donc ne donnent le droit de parler d’elles que vers la mi-novembre, et nous n’y sommes point.

— Ceci, docteur, peut être très spirituel mais ne me convainc pas du tout que la gourmandise puisse jamais être, ni chez vous ni chez personne, une qualité.

— Je vous en convaincrai.

— Vous ?

— Moi, mon cher abbé.

— C’est un peu fort ! Et comment ?

— Accordez-moi votre soirée du 20 novembre, et je vous prouverai que…

Mais s’interrompant, le docteur ajouta :

— Ah çà ! mon cher abbé, qu’avez-vous donc à regarder sans cesse du côté de cette porte ?

Le saint homme, pris ainsi à l’improviste, rougit jusqu’aux oreilles, car plusieurs fois il avait écouté le docteur avec distraction, en tournant les yeux du côté de la porte avec impatience, et comme si une personne attendue n’arrivait pas ; pourtant, ce premier mouvement de surprise passé, l’abbé ne se déconcerta pas et reprit :

— De quelle porte voulez-vous donc parler, docteur ? Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Je veux dire que vous regardez fréquemment de ce côté, comme si vous comptiez sur quelque heureuse apparition.

— Il n’y a que vous au monde, cher docteur, pour avoir des idées semblables. J’étais tout entier à votre sophistique mais spirituelle conversation.

— Ah ! l’abbé, l’abbé ! vous me comblez !

— Vous voulez, en un mot, docteur, me prouver que la gourmandise est une passion noble, sublime, n’est-ce pas ?

— Sublime, l’abbé, c’est le mot. Sublime sinon par elle-même, du moins par les conséquences qu’elle peut avoir, surtout dans l’intérêt de l’agriculture et du commerce.

— Allons, docteur, c’est un paradoxe ; cela se soutient comme autre chose.

— Ce n’est pas un paradoxe, c’est un fait, oui, un fait ; et s’il vous est positivement, mathématiquement, pratiquement, économiquement démontré, qu’aurez-vous à répondre ? Douterez-vous encore ?

— Je douterai, ou plutôt je croirai moins que jamais cette abomination.

— Comment ! malgré l’évidence, l’abbé ?

— À cause de l’évidence, si tant est que cette évidence puisse jamais exister ; car c’est justement au moyen de ces prétendues évidences, de ces perfides apparences, que le mauvais esprit nous tend les pièges les plus dangereux.

— Allons, l’abbé, que diable ! je ne suis point un séminariste que vous préparez à prendre le rabat. Vous êtes un homme d’esprit et de savoir. Quand je vous parle raison, parlez-moi raison et non pas du diable et de ses cornes !

— Mais, païen, idolâtre que vous êtes, vous ignorez donc que la gourmandise est peut-être le plus abominable des sept péchés capitaux, hein ?

— D’abord, l’abbé, je vous prie de ne pas calomnier comme cela les sept péchés capitaux, et d’en parler avec la déférence qui leur est due dans beaucoup de cas ; je les ai toujours profondément vénérés en général et en particulier.

— Allons, bien ! ce n’est plus seulement la gourmandise qu’il glorifie, voilà maintenant qu’il pousse le paradoxe jusqu’à vouloir glorifier les sept péchés capitaux !

— Oui, cher abbé, tous les sept, à les considérer d’un certain point de vue.

— C’est de la monomanie !

— Voulez-vous être convaincu, l’abbé ?

— De quoi ?

— De l’excellence possible, de l’excellence conditionnelle, de l’excellence philosophique et mondaine des sept péchés capitaux ?

— En vérité, docteur, vous me prenez pour un enfant !

— Donnez-moi votre soirée du 20 novembre, vous serez convaincu.

— Ah çà ! docteur, toujours le 20 novembre ?

— C’est pour moi une date fatidique, et de plus le jour anniversaire de ma naissance, mon cher abbé. Ainsi donc donnez-moi votre soirée ce jour-là, et vous ne serez pas fâché d’être venu.

— Va donc pour le 20 novembre, si ma santé toutefois…

— Vous le permet, bien entendu, mon cher abbé ; mais mon expérience me dit que vous pourrez ce jour-là... vous traîner jusque chez moi.

— Quel homme ! C’est qu’il est capable de m’en donner un échantillon complet, dans sa seule et damnée personne, des sept péchés capitaux !

À ce moment, une porte s’ouvrit.

C’est sur cette porte que, plus d’une fois, les regards de l’abbé Ledoux s’étaient tournés avec une secrète et croissante impatience pendant son entretien avec le docteur.

V

La gouvernante de l’abbé, étant entrée dans la chambre, remit une lettre à son maître, et échangeant avec lui un regard d’intelligence, elle dit :

— C’est très pressé, M. l’abbé.

— Vous permettez, cher docteur ? dit le saint homme avant de décacheter la lettre qu’il tenait entre ses mains.

— À votre aise, mon cher abbé, répondit le docteur en se levant, je vous laisse.

— De grâce ! un mot seulement, un mot ! s’écria l’abbé, qui semblait vivement désirer que le docteur ne partît pas sitôt ; donnez-moi le temps de jeter les yeux sur cette lettre, et je suis à vous.

— Mais, l’abbé, nous n’avons rien de plus à nous dire. J’ai une consultation pressée, voici l’heure, et…

— Je vous en conjure, docteur, reprit l’abbé tout en décachetant et parcourant des yeux la lettre qu’il venait de recevoir ; au nom du ciel, accordez-moi seulement cinq minutes, pas davantage.

Surpris de cette insistance assez singulière de la part de l’abbé, le docteur hésitait à sortir, lorsque son malade, s’interrompant de lire, s’écria en levant les yeux au ciel :

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

— Qu’y a-t-il ?

— Ah ! mon pauvre docteur !

— Achevez !

— Ah ! docteur, c’est la Providence qui vous envoie !

— La Providence !

— Oui, car je me trouve peut-être à même de vous rendre un grand service, mon bon docteur !

Le médecin parut quelque peu douter de la bonne volonté de l’abbé Ledoux, et n’accueillit pas ses paroles sans une secrète défiance.

— Voyons, mon cher abbé, reprit-il, quel service pouvez-vous me rendre ?

— Vous m’avez quelquefois parlé des nombreux enfants de votre sœur, que vous avez élevés (malgré vos défauts, vilain homme !) avec une tendresse toute paternelle, après la mort précoce de leurs parents.

— Ensuite, l’abbé ? dit le docteur, qui de ce moment attacha un regard attentif et pénétrant sur le saint homme, ensuite ?...

— J’ignorais complètement que l’un de vos neveux servît dans la marine et fût capitaine au long cours. Il s’appelle, n’est-ce pas ? Horace Brémont.

Au nom d’Horace, le docteur tressaillit imperceptiblement ; son regard sembla vouloir lire au plus profond du cœur de l’abbé, et il répondit froidement :

— En effet, j’ai un neveu capitaine de marine, et il se nomme Horace.

— Et il est maintenant à Paris ?

— Ou ailleurs, l’abbé.

— Pour Dieu, mon cher docteur, parlons sérieusement ; le temps est précieux ; voici ce que l’on m’écrit ; écoutez et vous jugerez de l’importance de cette lettre :

« Monsieur l’abbé,

« Je sais que vous êtes fort lié avec le célèbre docteur Gasterini ; vous pouvez lui rendre un grand service : son neveu, le capitaine Horace, est compromis dans une affaire des plus fâcheuses ; quoiqu’il soit parvenu jusqu’ici à se cacher, l’on a découvert sa retraite, et peut-être au moment où je vous écris s’est-on emparé de sa personne... »

L’abbé s’interrompit alors et regarda attentivement le docteur. Celui-ci resta impassible.

Surpris de cette indifférence, l’abbé lui dit d’un ton pénétré :

— Ah ! mon pauvre docteur, quel cruel chagrin pour vous ! Mais ce malheureux capitaine, qu’a-t-il donc fait ?

— Je n’en sais rien, l’abbé. Continuez.

Évidemment, le saint homme attendait un autre effet de la lecture de sa lettre. Cependant, sans se décontenancer, il continua :

« Peut-être à l’heure qu’il est s’est-on déjà emparé de sa personne. » reprit-il en appuyant sur ces mots et en poursuivant sa lecture.

« Mais il reste une chance de sauver ce jeune homme, plus inconsidéré que coupable : il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l’instant quelqu’un chez le docteur Gasterini... »

Et s’interrompant de nouveau, l’abbé ajouta :

— Quand je vous le disais, docteur : c’est la Providence qui vous a envoyé ici.

— Elle n’en fait jamais d’autres à mon égard, reprit froidement le docteur. Allez toujours, l’abbé.

« Il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l’instant quelqu’un chez le docteur Gasterini, reprit l’abbé de plus en plus surpris de l’impassibilité du médecin, afin de le prévenir du malheur qui menace son neveu. Le docteur chargerait aussitôt une personne de confiance d’aller, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. Peut-être ainsi pourrait-on devancer les gens de justice chargés d’arrêter cet infortuné. »

— Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, mon cher docteur, ajouta précipitamment l’abbé en jetant la lettre sur son lit ; une minute de retard peut tout perdre. Courez vite, sauvez ce malheureux jeune homme ! Eh bien ! vous ne bougez pas ! vous ne me répondez rien ! À quoi pensez-vous donc, mon pauvre docteur ? Pourquoi me regarder de cet air singulier ? N’avez-vous donc pas entendu ce que l’on m’écrit ? Et c’est souligné encore ! « Il faut aller à l’instant, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. » En vérité, docteur, je ne vous comprends pas !

— Et moi, je vous comprends parfaitement, mon cher abbé, dit le docteur avec un calme sardonique. Mais, d’honneur, cet expédient n’est vraiment pas à la hauteur de vos inventions accoutumées : vous avez fait mieux que cela, l’abbé, beaucoup mieux !

— Un expédient ! mes inventions ! reprit l’abbé feignant l’ébahissement. Ah çà ! docteur, vous ne parlez pas sérieusement ?

— Vous avez oublié, cher abbé, qu’un vieux renard comme moi évente de loin les pièges ?

— Des pièges ! quels pièges ?

— Voyons, l’abbé, regardez-moi bien en face si vous pouvez !

— Docteur, répondit l’abbé sans pouvoir cacher son violent dépit, libre à vous de railler, libre à vous de laisser le temps s’écouler et de perdre l’occasion de sauver votre neveu. La chose vous regarde ; je vous ai averti en ami. Maintenant arrangez-vous, je m’en lave les mains !

— Ainsi donc, mon cher abbé, vous étiez, vous êtes du complot de ces béates personnes qui voulaient faire de Dolorès Salcèdo une religieuse, afin d’accaparer les biens qu’elle doit hériter un jour de son oncle le chanoine !

— Dolorès Salcèdo ! son oncle le chanoine ! En vérité, docteur, je ne sais point du tout ce que vous voulez dire.

— Ah ! ah ! l’abbé, vous êtes de ce pieux complot ! C’est bon à savoir ; il est toujours utile de connaître ses adversaires, surtout lorsqu’ils sont aussi habiles que vous l’êtes, cher abbé !

— Mais, encore une fois, docteur, je vous jure…

— Tenez, l’abbé, jouons cartes sur table. Vous m’avez fait demander chez vous ce matin, afin que la touchante épître que vous venez de me lire et que vous aviez préparée vous arrivât en ma présence.

— Docteur ! s’écria l’abbé, c’est pousser la méfiance, le soupçon, à un point qui devient... qui devient, permettez-moi de vous le dire…

— Je vous le permets.

— Eh bien ! qui devient outrageant au dernier point, docteur. Ah ! vraiment, ajouta l’abbé avec amertume, j’étais loin de m’attendre à voir récompenser de la sorte mon empressement à vous rendre service.

— Parbleu ! je le sais bien, mon pauvre abbé, vous espériez un tout autre résultat de votre ingénieux stratagème.

— Docteur, c’en est trop !

— Non, l’abbé, non, ce n’en est pas assez ; écoutez-moi donc encore. Voici ce que vous espériez, dis-je, de votre ingénieux stratagème : épouvanté du danger que courait mon neveu, je vous remerciais avec effusion du moyen que vous m’offriez pour le sauver, et je partais comme un trait pour aller avertir ce pauvre garçon de quitter sa retraite.

— C’est ainsi, en effet, que tout autre eût agi à votre place, docteur ; mais vous vous gardez bien d’agir si raisonnablement. Tenez, vous êtes, en vérité, frappé de vertige et d’aveuglement.

— Hélas ! l’abbé, c’est la punition de mes péchés qui commence... Mais revenons à l’effet de votre ingénieux stratagème. Selon votre espoir, je partais donc comme un trait pour aller, selon vous, sauver mon neveu. Ma voiture était en bas, j’y montais, je me faisais conduire rapidement à la mystérieuse retraite du capitaine Horace.

— Eh ! sans doute, docteur, voilà ce que vous auriez dû faire depuis longtemps.

— Or, savez-vous ce qui serait arrivé, mon pauvre abbé ?

— Vous sauviez votre neveu !

— Je le perdais, je le trahissais, je le livrais, et voici comment. Je parie qu’à l’heure où je vous parle, il y a, non loin d’ici, dans cette rue, et bien en vue de cette maison, un cabriolet, attelé d’un vigoureux cheval, et, hasard étrange (si vous ne donnez pas contre-ordre), ce cabriolet va se mettre à suivre ma voiture partout où elle ira.

L’abbé devint écarlate, mais reprit :

— Je ne sais pas de quel cabriolet vous voulez parler, docteur.

— En d’autres termes, mon cher abbé, on a jusqu’ici vainement cherché les traces de mon neveu. Pour découvrir sa retraite, l’on m’a fait sans doute tout aussi vainement suivre ; or, l’on espérait, par la brusque annonce du prétendu danger qu’il courait, me pousser à aller à l’instant avertir le capitaine. Votre émissaire d’en bas eût alors suivi ma voiture, de sorte que, sans le savoir, j’aurais livré moi-même le secret de la retraite de mon neveu. Encore une fois, l’abbé, pour tout autre que vous, le moyen n’était pas mal inventé ; mais vous avez habitué vos admirateurs, et permettez-moi de m’inscrire parmi eux, à des conceptions plus hautes et plus hardies. Espérons donc qu’une autre fois vous vous montrerez plus digne de vous-même. Au revoir et sans rancune, mon cher abbé, car je compte toujours sur vous pour notre bonne soirée du 20 novembre. Je viendrai d’ailleurs vous rappeler votre tout aimable promesse. Au revoir donc, mon pauvre et cher abbé. Allons, n’ayez point l’air si dépité, si décontenancé ; consolez-vous bravement de ce petit échec en vous rappelant vos triomphes passés.

Et le docteur Gasterini quitta l’abbé Ledoux après ce persiflage.

— Tu chantes victoire, vieux serpent ! s’écria l’abbé pourpre de courroux et montrant le poing à la porte par laquelle le docteur était sorti. Tu es bien orgueilleux, et tu ne sais pas que, ce matin même, nous avons déjà repris Dolorès Salcèdo ; mais ton misérable neveu ne nous échappera pas… car, heureusement, je suis aussi roué que toi, infernal docteur ! et, comme tu le dis, j’ai plus d’un tour dans mon sac !

Le docteur, objet de ce monologue en manière d’imprécation, avait caché l’inquiétude que lui causait la découverte qu’il venait de faire ; il savait l’abbé Ledoux capable de prendre une revanche éclatante. Aussi, en descendant de la maison du saint homme, le docteur, avant de remonter dans sa voiture, regarda de côté et d’autre dans la rue. Ainsi qu’il s’y attendait, il vit, à vingt pas de là, un cabriolet de régie arrêté ; dans ce cabriolet se tenait un gros homme à redingote brune. S’avançant alors à pied jusqu’à ce cabriolet, le docteur dit à demi-voix au gros homme d’un air confidentiel :

— Mon ami, vous êtes posté là, n’est-ce pas ? pour suivre cette voiture verte à deux chevaux, qui est là-bas arrêtée devant la porte du n° 17.

— Monsieur, dit le gros homme en hésitant, je ne sais qui vous êtes et pourquoi vous…

— Chut ! mon ami, reprit le docteur d’un ton plein de mystère, je quitte l’abbé Ledoux, l’ordre de marche est changé ; l’abbé vous attend à l’instant pour vous donner de nouveaux ordres ; vite, allez, allez !

Le gros homme, rassuré par les détails que lui donna le docteur, n’hésita plus, descendit de son cabriolet et se rendit en hâte chez l’abbé Ledoux. Lorsque le docteur eut vu la porte cochère refermée sur l’émissaire de l’abbé, bien certain dès lors de n’être pas suivi, il se fit conduire en hâte au faubourg Poissonnière ; car s’il ne craignait rien pour son neveu, il éprouvait vaguement d’autres inquiétudes depuis qu’il savait l’abbé Ledoux mêlé dans cette intrigue.

La voiture du docteur venait d’entrer dans une des rues les moins fréquentées du faubourg Poissonnière, non loin de la barrière du même nom, lorsque, à quelque distance, il aperçut un assez grand rassemblement formé en face d’une maison de modeste apparence. Le docteur fit aussitôt arrêter sa voiture, en descendit, alla se mêler aux groupes, et dit à une des personnes dont ils étaient composés :

— Qu’y a-t-il donc là, monsieur ?

— Il paraît, monsieur, que c’est une colombe égarée que l’on ramène au colombier.

— Une colombe !

— Ou, si vous l’aimez mieux, une jeune fille qui s’était sauvée d’un couvent. Le commissaire de police est arrivé avec ses agents et un très gros homme en redingote violette qui avait l’air d’un curé. Il s’est fait ouvrir la maison. La fugitive y a été trouvée, puis emmenée dans un fiacre avec le gros homme en redingote violette. Je n’ai jamais vu un citoyen orné d’un pareil ventre.

Le docteur Gasterini n’en entendit pas davantage, se fit jour à travers les groupes et alla sonner impérieusement à la porte de la petite maison dont on parlait. Une jeune servante, encore pâle d’émotion, vint lui ouvrir.

— Où est madame Dupont ? dit vivement le médecin.

— Chez elle, monsieur. Ah ! si vous saviez !

Le docteur ne répondit rien, traversa deux pièces et entra dans une chambre à coucher où se trouvait une femme âgée, d’une figure vénérable et pleine de douceur.

— Ah ! M. le docteur, s’écria madame Dupont en fondant en larmes, quel malheur, quel scandale ! pauvre jeune fille !

— Je suis désolé, ma pauvre madame Dupont, que le service que vous m’avez rendu ait eu pour vous des suites si désagréables.

— Oh ! ne croyez pas que ce soit cela qui m’afflige, M. le docteur ! je vous dois plus que ma vie, puisque je vous dois la vie de mon fils ; aussi, je ne pense pas à me plaindre, quant à moi, d’un désagrément passager ; je vous connais trop, d’ailleurs, pour élever le moindre doute sur les intentions qui vous ont fait me demander de donner momentanément asile à cette jeune fille.

— À cette heure, ma chère madame Dupont, je puis et je dois tout vous dire. Voici l’histoire en deux mots : J’ai un neveu, une tête folle, mais le plus brave garçon du monde ; il est capitaine de marine ; dans son dernier voyage de Cadix à Bordeaux, il a pris comme passagers un chanoine espagnol et sa nièce ; mon neveu est devenu amoureux fou de la nièce, mais par suite d’événements trop longs et trop ridicules à vous raconter, le chanoine ayant pris mon neveu en aversion, il lui a signifié qu’il n’épouserait jamais Dolorès ; la résistance a exaspéré ces deux amoureux ; mon diable de neveu a suivi le chanoine à Paris, a découvert le couvent où avait été mise la jeune fille, s’est mis en correspondance avec elle, et l’a enlevée. Horace, c’est son nom, est un honnête garçon ; l’enlèvement accompli, il m’a amené Dolorès et m’a tout avoué. En attendant son mariage, il m’a supplié de placer cette jeune fille dans une maison convenable ; car, pour mille raisons, il m’était impossible de garder cette enfant chez moi après un tel éclat. Alors j’ai songé à vous, ma bonne madame Dupont.

— Ah ! monsieur, j’étais bien certaine que vous ne pouviez qu’agir noblement, comme toujours ; et d’ailleurs, pendant le peu de temps qu’elle est restée près de moi, mademoiselle Dolorès m’a si vivement intéressée, que je m’étais déjà attachée à elle ; aussi jugez de mon chagrin, lorsque ce matin…

— Le commissaire de police s’est fait ouvrir cette maison ; je sais cela. Et le chanoine dom Diégo l’accompagnait.

— Oui, monsieur ; il était furieux ; il s’est écrié qu’il connaissait la loi française ; que cela ne se passerait pas ainsi ; qu’il y avait rapt d’une mineure, et que l’on cherchait de tous côtés le ravisseur.

— C’est à quoi je m’attendais ; aussi avais-je exigé de mon neveu, non seulement qu’il ne revît pas Dolorès avant que tout fut arrangé, mais qu’il se tînt caché, afin de se soustraire à des poursuites que j’espérais apaiser. Maintenant, je ne sais si je pourrai y parvenir ; le cas est fort grave. Je l’avais dit à Horace ; mais le mal était fait, et, je l’avoue, j’ai reculé devant la pensée de remettre moi-même cette pauvre Dolorès entre les mains du chanoine, espèce de brute superstitieuse et gloutonne dont il n’y a rien à espérer.

— Ah ! M. le docteur, je connais maintenant assez mademoiselle Dolorès pour être certaine qu’elle serait morte de chagrin, qu’elle en mourra peut-être, si on la laisse au couvent. Aussi croyez, monsieur, que dans la scène de ce matin, ce qui m’a le plus affligée a été, non le scandale dont ma pauvre maison a été le théâtre, mais la pensée du triste avenir qui est peut-être réservé à cette malheureuse enfant. Et maintenant que je sais tout, M. le docteur, je suis doublement inquiète en songeant aux graves conséquences que cet enlèvement peut aussi avoir pour votre neveu.

— Ces craintes, je les partage plus vivement encore, ma chère madame Dupont. D’après une découverte que j’ai faite ce matin, je tremble qu’une plainte ait déjà été déposée contre Horace ; si elle ne l’a pas été, elle le sera peut-être aujourd’hui ; car, maintenant que Dolorès est retombée au pouvoir de son oncle, s’il peut parvenir à faire arrêter mon neveu, son amour pour Dolorès ne sera plus à craindre. Ah ! cette arrestation serait affreuse ! la loi est inflexible : mon neveu s’est introduit, la nuit, dans un couvent, et a enlevé une mineure ; il est passible d’une peine infamante, et pour lui ce serait la mort !

— Grand Dieu !

— Et ses frères et ses sœurs qui l’aiment tant ! Quel deuil pour moi ! pour notre famille ! ajouta le vieillard avec abattement.

— Mais, monsieur, il doit y avoir quelque chose à faire pour tâcher au moins d’arrêter les poursuites.

— Tenez, ma chère madame Dupont, reprit le docteur douloureusement ému, ma tête se perd quand je songe aux terribles conséquences qui peuvent résulter de ce coup de tête de jeune homme !

— Mais que faire, M. le docteur ? que faire ?

— Eh ! le sais-je moi-même, ma pauvre madame Dupont ! Je vais réfléchir à la meilleure marche à suivre ; mais j’ai affaire à si forte partie, que je n’ose espérer le succès.

Et le docteur Gasterini quitta le faubourg Poissonnière dans une inexprimable anxiété.

VI

Le lendemain du jour où Dolorès Salcèdo avait été reconduite au couvent, la scène suivante se passait chez le chanoine dom Diégo, qui logeait dans un appartement très confortable, retenu d’avance pour lui par l’abbé Ledoux.

Il était onze heures du matin.

Dom Diégo, étendu dans un large et profond fauteuil, semblait assailli de ténébreuses pensées. C’était un gros homme de cinquante ans environ, d’une obésité énorme ; ses joues, grasses et tremblotantes, se confondaient avec son menton à quadruple étage ; sa peau, légèrement bistrée comme celle des Méridionaux, était mate, flasque, et annonçait la mollesse de cette masse inerte. Ses traits ne devaient cependant point manquer d’une certaine bonhomie, lorsqu’ils n’étaient pas sous l’impression d’une idée chagrine ; sa large bouche, dont la lèvre inférieure, très épaisse, était un peu pendante, dénotait surtout la sensualité. Les yeux demi-clos sous ses gros sourcils gris, les mains croisées sur son ventre de Falstaff, qui dessinait sa vaste rotondité sous une robe de chambre violette, le chanoine soupirait de temps à autre d’un ton dolent et abattu.

— Plus d’appétit, hélas ! plus d’appétit ! murmurait-il. Trop de secousses m’ont bouleversé. Mon estomac, si vaillant, si régulier d’habitude, est détraqué comme une montre déréglée. Ce matin, au déjeuner, ordinairement mon plus franc repas, j’ai à peine mangé ; tout me semblait fade ou amer. Que sera-ce donc à dîner, Jésus ? que sera-ce donc à dîner ! un repas que je fais toujours presque sans faim, pour ne prendre, pour ne savourer que la fine fleur des meilleures choses ! Ah ! maudit et damné soit cet infernal capitaine Horace ! L’horrible régime auquel j’ai été soumis à son bord, pendant cette longue traversée, a commencé à me faire perdre l’appétit ; mon estomac s’est courroucé, s’est révolté contre ces exécrables salaisons, contre ces abominables légumes secs. Aussi, depuis cette injure faite à la délicatesse de ses habitudes, mon estomac me boude, hélas ! comme si c’était ma faute ; il me garde rancune, il me punit, il fait le fier devant les meilleurs mets.

Puis, après un long silence, le chanoine reprit d’un air effrayé :

— Mais qui sait si le doigt de la Providence n’est pas là ? À cette heure que je n’ai point la moindre faim, je reconnais que je m’abandonne à un péché aussi détestable... que délectable. Hélas ! la gourmandise ! Peut-être la Providence a-t-elle voulu me punir en envoyant sur ma route ce misérable capitaine Horace ? Ah ! le scélérat, quel mal il m’a fait ! Et ce n’était pas assez : il enlève ma nièce ; il me jette dans de nouvelles tribulations ; il bouleverse ma vie, mon repos, moi qui ne demande qu’à manger avec recueillement et tranquillité ! Oh ! brigand de capitaine, je me vengerai ! Mais quelle que soit ma vengeance, double traître ! je ne te rendrai jamais la vingtième partie du mal que je te dois ! Car, enfin, voilà près de deux mois que j’ai perdu l’appétit, et, quand je vivrais cent ans, ces deux mois d’abstinence forcée, je ne les rattraperai jamais !

Ce douloureux monologue fut interrompu par l’entrée du majordome du chanoine, vieux serviteur à cheveux gris.

— Eh bien ! Pablo, lui dit dom Diégo, tu viens du couvent ?

— Oui, seigneur.

— Et mon indigne nièce ?

— Seigneur, elle est dans une sorte de délire, elle a une fièvre ardente ; tantôt elle appelle le capitaine Horace avec des cris déchirants, tantôt elle invoque la mort en sanglotant ; je vous assure, seigneur, que c’est à fendre le cœur.

Dom Diégo, malgré son égoïste sensualité, parut d’abord touché des paroles de son majordome, mais bientôt il s’écria :

— Tant mieux ! Dolorès n’a que ce qu’elle mérite ; ça lui apprendra à s’amouracher du plus détestable des hommes. Elle restera au couvent, elle y prendra le voile. Mon excellent ami et compère, l’abbé Ledoux, a parfaitement raison : par cet échantillon des frasques de ma nièce, je juge de ce qui m’attendrait plus tard, si je la gardais près de moi : alertes, algarades perpétuelles, jusqu’à ce que je l’eusse enfin mariée, bien ou mal. Or, donc, pour couper court à tout ceci, la señora Dolorès prendra le voile et fera son salut ; mes biens enrichiront un jour la maison où l’on priera pour le repos de mon âme, et je serai débarrassé de ma diablesse de nièce, trois avantages pour un.

— Pourtant, seigneur, si l’état de la señora empire…

— Pas un mot de plus, Pablo ! s’écria le chanoine, craignant de s’apitoyer malgré lui sur le sort de sa nièce, pas un mot de plus ! N’ai-je pas, hélas ! assez de mes chagrins personnels, sans venir encore m’agacer, m’irriter par des contradictions ?

— Pardon, seigneur, pardon ; alors je vous parlerai d’autre chose.

— De quoi ?

— Il y a dans l’antichambre un homme qui désire vous parler.

— Qu’est-ce que cet homme ?

— Un homme vieux et bien vêtu.

— Et qu’est-ce qu’il veut, cet homme ?

— Vous entretenir, seigneur, d’une affaire très importante. Il a apporté avec lui une grande caisse qu’un commissionnaire a montée ici ; elle paraît fort lourde.

— Et qu’est-ce que c’est que cette caisse, Pablo ?

— Je ne sais, seigneur.

— Et le nom de cet homme ?

— Oh ! un nom bien étrange !

— Lequel !

— Appétit, seigneur.

— Comment ! cet homme s’appelle M. Appétit ?

— Oui, seigneur.

— Tu auras mal entendu.

— Non, seigneur, je lui ai fait répéter deux fois son nom : il s’appelle bien Appétit.

— Hélas ! hélas ! voilà un nom cruellement ironique ! murmura le chanoine avec amertume. Il n’importe ! pour la rareté du nom, fais entrer cet homme.

Un instant après, l’homme annoncé par le majordome entra, salua respectueusement dom Diégo et lui dit :

— C’est au seigneur dom Diégo que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, monsieur. Que me voulez-vous ?

— D’abord, seigneur, vous payer le tribut de ma profonde admiration ; puis, vous offrir mes services.

— Mais, monsieur, quel est votre nom ?

— Appétit, seigneur.

— Écrivez-vous donc votre nom comme s’écrit appétit, envie, besoin de manger ?

— Oui, seigneur ; cependant, je dois vous avouer que ce n’est pas mon nom, mais mon surnom.

— Pour mériter un tel surnom, vous devez être furieusement bien doué par la nature, M. Appétit ; vous devez jouir d’une fringale éternelle, dit le chanoine avec un soupir d’envie et de regret.

— Au contraire, je mange fort peu, seigneur, comme presque tous ceux qui ont la mission sacrée de faire manger les autres.

— Comment ! quelle est donc votre profession ?

— Cuisinier, seigneur, pour avoir l’honneur de vous servir, si je pouvais mériter cette félicité.

Le chanoine secoua mélancoliquement la tête, et cacha son visage entre ses mains ; il sentait toutes ses douleurs se réveiller à la proposition du seigneur Appétit. Celui-ci poursuivit :

— Mon second maître, lord Wilmot, dont la débilité d’estomac était si extrême que, depuis près d’une année, il mangeait sans goût et sans plaisir, a littéralement dévoré dès le premier jour que j’ai eu l’honneur de le servir. Aussi, par gratitude, milord m’a-t-il donné le surnom d’Appétit, que j’ai toujours conservé depuis.

Le chanoine regarda plus attentivement son interlocuteur, et reprit :

— Ah ! vous êtes cuisinier ? Mais, dites-moi, vous m’avez parlé de me payer le tribut de votre admiration et de m’offrir vos services. D’où me connaissez-vous donc ?

— Vous avez, seigneur, pendant votre séjour à Madrid, souvent dîné chez M. l’ambassadeur de France.

— Oh ! oui, c’était mon bon temps, alors, répondit dom Diégo avec abattement : j’ai rendu justice éclatante à la table de M. l’ambassadeur de France, et j’ai proclamé que je ne connaissais pas de meilleur praticien que le chef de ses cuisines.

— Aussi, cet illustre praticien, avec qui, seigneur, je suis en correspondance, afin de nous tenir mutuellement au courant des progrès de la science, m’a-t-il écrit pour me dire sa joie d’avoir été si dignement apprécié par un connaisseur tel que vous, seigneur ; j’ai noté votre nom, et hier, apprenant, par hasard, que vous cherchiez un cuisinier, je suis venu pour avoir l’honneur de vous offrir mes services.

— Et de chez qui sortez-vous, mon ami ?

— Depuis dix ans, seigneur, je ne travaille plus que pour moi, c’est-à-dire pour l’art ; j’ai une fortune modeste, mais suffisante : aussi n’est-ce pas l’intérêt qui m’amène auprès de vous, seigneur.

— Mais pourquoi vous présenter plutôt chez moi que chez tout autre ?

— Parce que, libre de choisir, je consulte mes convenances ; car je suis très jaloux, seigneur, horriblement jaloux.

— Jaloux ! et de quoi ?

— De la fidélité de mon maître.

— Comment ! de la fidélité de votre maître ?

— Oui, seigneur ; et je suis certain que vous me serez fidèle, car vous vivez seul, sans famille, et par état autant que par caractère, vous n’avez pas, comme tant d’autres, toutes sortes de penchants qui se gênent ou se contrarient toujours ; en homme sérieux et convaincu, vous n’avez qu’une passion, mais profonde, absolue, la gourmandise. Eh bien ! cette passion, je m’offre, seigneur, à la satisfaire comme de votre vie vous ne l’avez satisfaite.

— Vous parlez d’or, mon cher ami ; mais savez-vous que, pour soutenir un pareil langage, il faut posséder un grand talent, un immense talent ?

— Ce grand, cet immense talent, je l’ai, seigneur.

— L’aveu n’est pas modeste.

— Il est sincère, et vous le savez, seigneur, on puise une légitime assurance dans la conscience de sa force.

— J’aime cette noble fierté, mon cher ami, et si vos actes répondent à vos paroles, vous êtes un phénix !

— Seigneur, mettez-moi à l’essai aujourd’hui, sur l’heure…

— Aujourd’hui, sur l’heure ! s’écria le chanoine en haussant les épaules. Vous ne savez donc pas que, depuis deux mois à jamais maudits, je suis dans un état déplorable, que je n’ai goût à rien ! que, ce matin, j’ai laissé intact un excellent déjeuner que l’on m’a fait venir de chez Chevet, chez qui je me fournis en attendant que j’aie monté ma cuisine ! Ah ! si vous n’aviez les dehors d’un honnête homme, je croirais que vous venez insulter à mes misères ! Me proposer de me faire la cuisine, lorsque je n’ai pas la moindre faim !

— Seigneur, je me nomme Appétit.

— Mais je vous répète, mon cher ami, qu’il y a une heure à peine j’ai rebuté sur d’excellentes choses.

— Tant mieux, je ne pouvais me présenter à vous, seigneur, dans une conjoncture plus favorable ; mon triomphe sera plus grand.

— Écoutez, mon cher ami, je ne puis vous dire si c’est l’influence de votre nom ou la manière savante et élevée dont vous parlez de votre art, qui me donne malgré moi confiance en vous, mais j’éprouve, je ne dirai pas la velléité de manger, car je vous mettrais au défi de me faire avaler une aile d’ortolan ; mais enfin j’éprouve à vous entendre raisonner cuisine un plaisir qui me fait espérer que peut-être, plus tard, si jamais l’appétit me revenait, je…

— Seigneur, pardonnez-moi si je vous interromps ; vous avez ici une cuisine ?

— Certes, et toute montée ! C’est là que l’on fait un instant voir le feu à ce que l’on m’apporte tout confectionné de chez Chevet ; mais, hélas ! bien inutilement.

— Voulez-vous, seigneur, m’accorder une demi-heure ?

— Pour quoi faire ?

— Un déjeuner pour vous, seigneur.

— Avec quoi ?

— J’ai apporté ce qu’il me faut.

— Mais à quoi bon ce déjeuner, mon cher ami ? Allez, croyez-moi, ne compromettez pas un talent auquel je me plais à croire, en l’engageant dans une entreprise impossible, folle.

— Seigneur, m’accordez-vous une demi-heure ?

— Mais, encore une fois, à quoi bon ?

— À vous faire faire un excellent déjeuner, seigneur, qui vous prédisposera à un dîner meilleur encore.

— C’est de la folie, vous dis-je ; vous êtes insensé.

— Essayez toujours, seigneur ; que risquez-vous ?

— Allons donc ! il faudrait que vous fussiez magicien.

— Je le suis peut-être bien, seigneur, répondit le cuisinier avec un sourire étrange.

— Eh bien ! portez donc la peine de votre orgueil, par trop superbe aussi ! s’écria dom Diégo en sonnant violemment. Si vous êtes tout à l’heure accablé d’humiliation ; si vous êtes forcé d’avouer l’impuissance de votre art, c’est vous seul qui l’aurez voulu. Prenez garde ! prenez garde !

— Vous mangerez, seigneur, répondit l’artiste d’un ton doctoral ; oui, vous mangerez, et beaucoup, et délicieusement.

Au moment où le cuisinier prononçait ces outrecuidantes paroles, le majordome, appelé par le coup de sonnette, entra.

— Pablo, lui dit le chanoine, ouvre la cuisine à monsieur et mets-moi un couvert. Il faut que justice soit faite !

— Mais, seigneur, ce matin…

— Fais ce que je te dis ; conduis monsieur à la cuisine, et, s’il a besoin de quelqu’un pour l’aider, qu’on l’aide.

— Je n’ai besoin de personne, seigneur ; j’ai l’habitude de travailler seul dans mon laboratoire. Je vous demanderai même la permission de m’enfermer.

— Tout ce que vous voudrez, mon cher ; mais que je sois à jamais damné pour mes péchés, si j’avale une bouchée de ce que vous allez me servir. Je me sens bien peut-être, et il y a véritablement de l’outrecuidance à vous…

— Il est onze heures et demie, seigneur, dit le cuisinier en interrompant dom Diégo avec majesté ; à midi sonnant vous déjeunerez !

Et l’artiste sortit accompagné du majordome.

VII

Après la disparition du seigneur Appétit, cet étrange cuisinier qui offrait ses services avec une si superbe assurance, le chanoine, resté seul, se dit en se levant péniblement de son fauteuil et marchant çà et là avec une sorte d’agitation :

— L’orgueilleux aplomb de ce cuisinier me confond et m’impose malgré moi. Mais s’il croit avoir affaire à un novice en gastronomie, il est dans l’erreur ; je le lui ferai bien voir ! Allons, que je suis fou de m’inquiéter ainsi ! Est-il une puissance humaine capable de me donner, dans cinq minutes, cette faim qui me fait défaut depuis deux mois ? Ah ! maudit capitaine Horace ! que je vais avoir de plaisir à te faire mettre sous les verrous ! à penser que tu n’auras pour toute nourriture que la nauséabonde pâtée des prisonniers, arrosée d’un verre de vin bleu, âpre au gosier comme une râpe, acide comme du vinaigre tourné ! Mais bah ! ce scélérat, habitué sans doute aux fréquentes privations des gens de mer, est capable de rester indifférent à ce martyre et de conserver son insolent appétit, tandis que moi... Ah ! si ce cuisinier ne mentait pas ! Mais non, non, comme tous les Français, c’est un vantard, un orgueilleux. Et pourtant, son assurance me semble consciencieuse. Il a d’ailleurs dans le regard, dans la physionomie, quelque chose de dominateur. Au fait, quel est cet homme ? d’où vient-il ? puis-je me fier à sa sincérité ? Je me rappelle maintenant que, lorsque je lui parlais de l’impossibilité de ranimer mon appétit, il m’a répondu d’un air étrange : « Seigneur, je suis peut-être magicien. » S’il existe des magiciens, ce sont des fils du mauvais esprit, et Dieu me garde d’en jamais rencontrer ! Il faudrait donc que cet homme fut réellement magicien pour me faire manger. Hélas ! je suis un grand pécheur ! Satan prend toutes les formes ; et si... Oh ! non, non ! à cette seule pensée je frissonne ! Écartons de si funestes préoccupations !

Puis, après un moment de silence, et regardant sa pendule, le chanoine ajouta :

— Voici bientôt midi... Malgré moi, plus l’heure fatale approche, plus mon anxiété redouble. J’éprouve une émotion singulière ; je puis m’avouer cela à moi-même : j’ai presque peur. Il me semble qu’à cette heure cet homme se livre à une incantation mystérieuse, qu’il machine quelque chose de surhumain ; car ressusciter un mort ou ressusciter mon appétit, ce serait accomplir le même prodige. Et cet homme étonnant s’est fait fort de l’accomplir, ce prodige ! Et, s’il l’accomplissait, il me faudrait donc reconnaître son pouvoir surnaturel ?... Allons, allons, j’ai honte de cette faiblesse. C’est égal, je préfère ne pas rester seul ; car plus l’heure approche, plus je me sens inquiet. Sonnons Pablo.

Et il sonna.

— Oui, le silence de cette demeure, la pensée que cet homme singulier est là, dans cette cuisine souterraine, courbé sur ses fourneaux embrasés, comme quelque mauvais esprit occupé de maléfices, tout cela me cause une impression extraordinaire... Ah çà ! Pablo ne m’entend donc pas ! s’écria le chanoine dont l’inquiétude augmentait.

Et il sonna de nouveau violemment.

Pablo ne parut pas.

— Qu’est-ce que cela signifie ? murmura dom Diégo en jetant autour de lui des regards effarés. Pablo ne vient pas ! Quel effrayant et morne silence ! Oh ! il se passe ici quelque chose d’extraordinaire ! Je n’ose faire un pas !

Et prêtant l’oreille, le chanoine ajouta :

— Quel est ce bruit sourd ? Cela n’a rien d’humain. On approche ! on vient ! Ah ! je n’ai pas une goutte de sang dans les veines !

À ce moment la porte s’ouvrit si violemment que le chanoine poussa un cri et cacha sa figure entre ses mains en balbutiant :

— Vade, re… retroSa… Satanas !

Ce n’était pourtant point Satanas, mais Pablo le majordome, qui, n’ayant pas répondu aux deux premiers appels de la sonnette de son maître, avait précipitamment accouru et ainsi causé ce bruit que l’imagination superstitieuse du chanoine transformait en un bruit mystérieux et surhumain.

Le majordome, frappé de l’attitude du chanoine, lui dit en s’approchant :

— Ah ! mon Dieu ! qu’avez-vous, seigneur ?

À la voix de Pablo, dom Diégo abaissa ses grosses mains dont il couvrait son visage, et laissa voir à son serviteur des traits encore frissonnants d’épouvante.

— Seigneur, seigneur, que s’est-il donc passé ? s’écria le majordome.

— Rien, mon pauvre Pablo, rien ; une idée folle dont je rougis à cette heure. Mais pourquoi as-tu tant tardé à venir ?

— Seigneur, ce n’est pas ma faute.

— Comment cela ?

— J’avais voulu, seigneur, par curiosité, entrer dans la cuisine pour voir à l’œuvre ce fameux cuisinier.

— Eh bien ! Pablo ?

— Après que je l’ai eu aidé à transporter son coffre, cet homme étonnant m’a prié de sortir de la cuisine, où il voulait, disait-il, être absolument seul.

— Ah ! Pablo, comme il s’entoure de mystère !

— J’ai obéi, seigneur, mais je n’ai pu résister au désir de rester en dehors à la porte.

— Pour écouter ?

— Non, seigneur, pour flairer, pour sentir.

— Eh bien ! Pablo ?

— Ah ! seigneur ! ah ! seigneur !

— Achève !

— Peu à peu il s’est épandu à travers la porte une odeur si agréable, si agaçante, si provoquante, qu’il m’a été impossible de m’en aller ; j’eusse été cloué à cette porte, que je ne serais pas resté plus immobile : j’étais étourdi, fasciné !

— Vraiment, Pablo ?

— Vous le savez, seigneur, vous m’avez abandonné l’excellent déjeuner que l’on vous a apporté ce matin.

— Hélas ! oui !

— Ce déjeuner, je l’ai mangé, seigneur.

— Heureux Pablo !

— Eh bien ! seigneur, cette odeur que je dis était si appétissante, que je me suis senti tout à coup possédé d’une faim furieuse, et sans quitter la porte, j’ai pris sur une des tablettes de l’office un gros morceau de pain sec.

— Et tu l’as mangé. Pablo ?

— Je l’ai dévoré, seigneur !

— Sec ?

— Sec, répondit le majordome en inclinant la tête.

— Sec ! s’écria le chanoine en levant les mains et les yeux au ciel. C’est un prodige ! Il a déjeuné comme un ogre il y a une heure, et il vient de se bourrer de pain sec !

— Oui, seigneur ; et ce pain sec, seulement assaisonné de cette succulente odeur, m’a paru le plus délicieux des mets.

À ce moment, midi sonna.

— Midi ! s’écria le majordome. Ce cuisinier merveilleux m’a recommandé de vous servir, seigneur, à midi précis. Le couvert est tout préparé sur une petite table ; je vais l’apporter.

— Va, Pablo, dit le chanoine d’un air recueilli, ma destinée va s’accomplir !... Le prodige, s’il y a prodige, va s’opérer... s’il doit s’opérer ; car, je le jure, malgré tout ce que tu viens de me conter, je n’ai pas le moindre appétit ; j’ai l’estomac pesant, la bouche pâteuse. Va, Pablo, j’attends.

Il y avait une résignation pleine de doute, de curiosité, d’angoisse et de vague espérance dans l’accent avec lequel dom Diégo exclama ce mot : « J’attends ! »

Bientôt le majordome reparut.

Il marchait d’un air solennel, portant sur un plateau un petit réchaud d’argent de la grandeur d’une assiette, surmonté de sa cloche.

À côté de ce plat on voyait un petit flacon de cristal rempli d’un liquide limpide et couleur de topaze brûlée.

Pablo, tout en s’avançant, approchait parfois son long nez de la cloche comme pour aspirer les miasmes appétissants qui pouvaient s’échapper ; enfin, il plaça sur la table le petit réchaud, le flacon et un petit billet.

— Pablo, demanda le chanoine en indiquant du geste le réchaud surmonté de sa cloche, qu’est-ce que cette argenterie ?

— Elle appartient à M. Appétit, seigneur ; sous cette cloche est une assiette à double fond, remplie d’eau bouillante, car il faut surtout, dit ce grand homme, manger brûlant.

— Et ce flacon, Pablo ?

— Son emploi est indiqué sur ce billet, seigneur, qui vous annonce les mets que vous allez manger.

— Voyons ce billet, dit le chanoine.

Et il lut :

« Œufs de pintade frits à la graisse de caille, relevés d’un coulis d’écrevisse.

« N. B. Manger brûlant, ne faire qu’une bouchée de chaque œuf, après l’avoir bien humecté de coulis.

« Mastiquer pianissimo.

« Boire, après chaque œuf, deux doigts de ce vin de Madère de 1807, qui a fait cinq fois la traversée de Rio-Janeiro à Calcutta[8].

« Boire ce vin avec recueillement.

« Il m’est impossible de ne pas prendre la liberté d’accompagner chaque mets que je vais avoir l’honneur de servir au seigneur dom Diégo d’un flacon de vin approprié au caractère particulier du mets susdit. »

— Quel homme ! s’écria le majordome avec une expression d’admiration profonde ; quel homme ! il pense à tout.

Le chanoine, dont l’agitation allait croissant, souleva la cloche d’argent d’une main tremblante et émue.

Soudain une émanation délicieuse s’épandit dans l’atmosphère ; Pablo joignit les mains, dilata démesurément ses larges narines et regarda d’un œil avide.

Au milieu de l’assiette d’argent et à demi baignés d’un coulis onctueux et velouté, d’une belle nuance vermeille, le majordome vit quatre tout petits œufs ronds mollets, et semblant frémir encore dans leur friture fumante et dorée.

Le chanoine, frappé comme son majordome de la délicieuse senteur de ce mets, le mangeait littéralement du regard, et pour la première fois depuis deux mois, une soudaine velléité d’appétit chatouilla son palais. Néanmoins il doutait encore, croyant à la trompeuse illusion d’une fausse faim. Cependant il prit dans une cuiller un des petits œufs bien imprégnés de coulis et l’enfourna dans sa large bouche.

— Mastiquez pianissimo, seigneur ! s’écria Pablo qui suivait chaque mouvement de son maître avec de grands battements de cœur. Mastiquez lentement, a dit le magicien, et buvez ensuite de ceci, suivant l’ordonnance.

Et Pablo versa deux doigts du vin de Madère de 1807 dans un verre mince comme une pelure d’oignon, et le présenta à dom Diégo.

Ô miracle ! ô merveille ! ô prodige ! le second mouvement de mastication pianissimo était à peine accompli, que le chanoine renversait doucement sa tête en arrière, puis fermant à demi les yeux dans une sorte d’extase, il croisa sur sa poitrine ses deux mains, dont l’une tenait encore la cuiller dont il venait de se servir.

— Eh bien ! seigneur ? dit vivement Pablo en présentant à son maître les deux doigts de vin de Madère, eh bien ?

Le chanoine ne répondit pas, prit le verre avec empressement et le porta à ses lèvres.

— Et, surtout, buvez avec recueillement, seigneur ! s’écria Pablo, scrupuleux observateur de l’ordonnance du cuisinier.

Le chanoine but, en effet, avec recueillement, fit ensuite claper sa langue contre son palais, et, si cela se peut dire, s’écouta pendant un instant savourer le bouquet du vin qui se confondait merveilleusement avec le délicieux arrière-goût du mets qu’il venait de déguster ; puis, toujours sans répondre aux interrogations de Pablo, le chanoine mangea pianissimo les trois derniers œufs de pintade avec une délectation pensive et croissante, vida le petit flacon de vin de Madère et, faut-il avouer cette énorme incongruité ? il sauça si scrupuleusement de son pain le coulis d’écrevisse dont étaient baignés les œufs, que le fond de l’assiette d’argent brilla bientôt d’un lustre immaculé.

S’adressant alors pour la première fois à son majordome, dom Diégo s’écria d’une voix attendrie, pendant que quelques larmes brillaient même dans ses yeux :

— Ah ! Pablo !

— Qu’y a-t-il, seigneur ? Cette émotion…

— Pablo, je ne sais qui a dit que les grandes joies avaient quelque chose de mélancolique ; ce quelqu’un-là ne se trompait pas, car l’infirmité de notre nature nous fait souvent fléchir sous le poids des plus grands bonheurs. Ainsi, depuis deux mois voici la première fois qu’à bien dire je mange, et que je mange comme je n’ai jamais mangé de ma vie ! Non ! non ! car aucune langue humaine, vois-tu, mon pauvre Pablo, ne peut exprimer la finesse, la délicatesse exquise de ce mets, si simple en apparence, des œufs de pintade frits dans de la graisse de caille arrosés d’un coulis d’écrevisse. Non ! vois-tu ! à mesure que je les savourais, je sentais mon appétit renaître, et, à présent, j’ai beaucoup plus faim qu’avant d’avoir mangé. Et ce vin, Pablo, ce vin ! comme c’est fondu, hein ?

— Hélas ! seigneur, dit le majordome d’un air piteux, je ne sais point le goût de ce vin, mais je me plais à vous croire.

— Oh ! oui, crois-moi, mon pauvre Pablo, c’est à la fois sec et velouté ; que te dirai-je ? un nectar ! et si tu savais, Pablo, comme la saveur de ce nectar se marie admirablement au parfum du coulis d’écrevisse ! C’est idéal, Pablo ! idéal ! te dis-je ; aussi, je devrais être rayonnant, fou de joie en retrouvant ainsi mon appétit perdu... Eh bien, non, je me sens pris d’un attendrissement ineffable ; enfin, je pleure comme un enfant ! Pablo, tu le vois, je pleure, j’ai faim !...

Un coup de sonnette retentit.

— Qu’est-ce que cela, Pablo ?

— C’est lui, seigneur.

— Qui ?

— Le grand homme ! Il nous sonne.

— Lui ?

— Oui, seigneur, répondit Pablo en enlevant l’assiette. Il affirme que ceux qui mangent doivent être à la sonnette de ceux qui font manger, car ceux-ci savent seuls l’heure, la minute, l’instant où chaque mets doit être servi, dégusté, pour ne pas perdre un atome de sa valeur.

— C’est très profond ce qu’il dit là ! il a raison. Cours donc, Pablo... Mon Dieu ! voilà qu’il sonne encore ! Pourvu qu’il ne se formalise point... Va vite, vite !

Le majordome courut, et, avouons cette autre énormité, le malheureux, poussé par une dévorante curiosité, osa lécher avec une avidité désespérée l’assiette qu’il remportait, quoique le chanoine l’eût laissée nette et brillante.

On s’imagine avec quelle impatience de plus en plus vive et croissante le chanoine attendit les différents mets, toujours inconnus à l’avance, dont se composa son déjeuner.

Chaque service était accompagné d’une ordonnance, comme disait Pablo, et d’un nouveau flacon de vin tiré sans doute de la cave de ce singulier cuisinier.

La collection de ces bulletins culinaires donnera une idée des délices variées que goûta dom Diégo.

Après la note qui annonçait les œufs de pintade, se déroula successivement le menu suivant, dans l’ordre où nous le présentons :

« Truite du lac de Genève au beurre de Montpellier, frappé de glace.

« Envelopper hermétiquement chaque bouchée de ce poisson exquis dans une couche de cet assaisonnement de haut goût.

« Mastiquer allegro.

« Boire deux verres de ce vin de Bordeaux (Sauterne 1834) ; il a fait trois fois la traversée de l’Inde.

« Ce vin veut être médité. »

— Un peintre ou un poète eût fait de cette truite au beurre de Montpellier, frappé de glace, un portrait enchanteur, avait dit le chanoine à Pablo. Vois-la, cette charmante petite truite, à la chair couleur de rose, à la tête nacrée, voluptueusement couchée sur ce lit d’un vert éclatant, composé de beurre frais et d’huile vierge, congelés par la glace, auxquels l’estragon, la ciboulette, le persil, le cresson de fontaine, ont donné cette gaie couleur d’émeraude ! Et quel parfum ! Comme la fraîcheur de cet assaisonnement contraste délicieusement avec le haut goût des épices qui le relèvent ! Et ce vin de Sauterne ! quelle ambroisie si bien appropriée, comme dit ce grand homme de cuisine, au caractère de cette truite divine qui me donne un appétit croissant !

Après la truite vint un autre mets accompagné de ce bulletin :

« Filets de grouse[9] aux truffes blanches du Piémont (émincées crues).

« Enchâsser chaque bouchée de grouse entre deux rouelles de truffe et bien humecter le tout avec la sauce à la Périgueux (truffes noires), servie ci-joint.

« Mastiquer forte, vu la crudité des truffes blanches.

« Boire deux verres de ce vin de Château-Margaux 1834. (Il a aussi fait le voyage des Indes.)

« Ce vin ne se révèle dans toute sa majesté qu’au déboire. »

Ces filets de grouse, loin de l’apaiser, excitèrent jusqu’à la fringale l’appétit toujours croissant du chanoine, et sans le profond respect que lui inspiraient les ordres du grand homme de cuisine, il eût envoyé Pablo devancer le coup de sonnette et chercher un nouveau prodige culinaire.

Enfin ce coup de sonnette se fit entendre.

Le majordome revint bientôt avec cette note qu’accompagnait un autre mets :

« Râles de genêts rôtis sur une croûte à la Sardanapale.

« Ne manger que les cuisses et le croupion des râles ; ne pas couper la cuisse, la prendre par la patte qui la termine, la saupoudrer légèrement de sel, trancher net au-dessus de la patte, et tout broyer, chair et os.

« Mastiquer largo et fortissime ; manger presque simultanément une bouchée de la rôtie brûlante, enduite d’un condiment onctueux, dû à la combinaison de foies et de cervelles de bécasse, de foies gras de Strasbourg, de moelle de chevreuil, anchois pilés, épicés de haut goût, etc.

« Boire deux verres de clos Rougeot de 1817.

« Verser ce vin avec émotion, le boire avec religion. »

Après ce rôti, digne de Lucullus ou de Trimalcion, et savouré par le chanoine avec idolâtrie et une faim inassouvie, le majordome reparut avec deux entremets que le menu signalait ainsi :

« Morilles aux fines herbes et à l’essence de jambon ; laisser fondre et dissoudre dans la bouche ce champignon divin.

« Mastiquer pianissimo.

« Boire un verre de vin de Côte-Rôtie 1829, et un verre de Johannisberg de 1729 (provenant du grand foudre municipal des bourgmestres de Heidelberg).

« Aucune recommandation à faire à l’endroit du vin de Côte-Rôtie ; ce vin est fier, impérieux, il s’impose.

« À l’égard du vieux Johannisberg de cent quarante ans, l’aborder avec la vénération qu’inspire un centenaire, le boire avec componction.

« Deux entremets sucrés.

« Bouchées à la duchesse, à la gelée d’ananas.

« Mastiquer amoroso.

« Boire deux ou trois verres de ce vin de Champagne frappé de glace (Sillery sec, année de la comète).

« Dessert :

« Fromage de Brie de la ferme d’Estouville, près Meaux.

« Cette maison a eu pendant quarante ans l’honneur de servir la bouche de M. le prince de Talleyrand, qui proclamait le fromage de Brie le roi des fromages (seule royauté à laquelle ce grand diplomate soit resté fidèle jusqu’à sa mort).

« Boire un verre ou deux de vin de Porto tiré d’une barrique retrouvée sous les décombres du grand tremblement de terre de Lisbonne.

« Bénir la Providence de ce miraculeux sauvetage, et vider pieusement son verre.

« N. B. Jamais de fruits le matin, ils réfrigèrent, chargent et obèrent l’estomac aux dépens du repos du soir ; se rincer simplement la bouche avec un verre de crème des Barbades de madame Amphoux (1780), et faire une légère sieste en rêvant au dîner. »

Il est inutile de dire que toutes ces prescriptions du cuisinier furent suivies de point en point par le chanoine, dont l’appétit, chose prodigieuse, avait semblé augmenter à mesure qu’il était alimenté ; enfin, après avoir savouré jusqu’à la dernière goutte son verre de liqueur des Îles, dom Diégo, l’oreille écarlate, l’œil doucement voilé, la joue colorée, commença de ressentir la tiède moiteur et la légère torpeur d’une heureuse et facile digestion ; alors, se laissant aller dans son fauteuil avec un accablement délicieux, il dit à son majordome :

— Si je ne sentais sourdre une faim de tigre, qui ne fera que trop tôt explosion, je me croirais dans le paradis. Aussi, Pablo, va me chercher ce grand homme de cuisine, ce véritable magicien ; dis-lui qu’il vienne jouir de son ouvrage ; dis-lui qu’il vienne juger de la béatitude ineffable où il m’a plongé ; dis-lui surtout, Pablo, que si je ne vais pas moi-même lui témoigner mon admiration, ma reconnaissance, c’est que…

Le chanoine s’interrompit à la vue de l’artiste culinaire, qui entra brusquement dans le salon et s’arrêta en face de Diégo, en attachant sur lui un regard étrange.

VIII

À la vue du cuisinier qui portait, selon la coutume de sa profession, une veste blanche et un bonnet de coton (l’ancienne et haute école classique des Laguipierre, des Morel, des Carême, est restée fidèle au bonnet de coton ; la jeune école romantique se coiffe de la toque de percaline blanche), le chanoine dom Diégo se leva péniblement de son fauteuil, fit deux pas vers l’artiste culinaire en lui tendant les mains, et s’écria d’une voix profondément émue :

— Soyez le bienvenu, mon sauveur, mon ami, mon cher ami ! Oui, je suis fier de vous donner ce titre ; vous l’avez mérité, car je vous dois l’appétit, et l’appétit, c’est le bonheur, c’est la vie !

Le cuisinier ne parut pas extrêmement sensible au titre amical dont l’honorait le chanoine : il resta silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, le regard attaché sur dom Diégo ; mais celui-ci, dans le feu de sa reconnaissance gastronomique, ne remarqua pas le sourire sardonique, nous dirions presque satanique, qui errait sur les lèvres du grand homme de cuisine, et poursuivit ainsi l’expression de sa reconnaissance :

— Mon ami, ajouta-t-il, de ce jour vous êtes à moi ; vos conditions seront les miennes. Je suis riche, la bonne chère est ma seule passion : aussi pour vous je serai, non pas un maître, mais un admirateur. Jamais, mon cher ami, jamais vous n’aurez été mieux apprécié. Vous me l’avez dit vous-même, vous ne travaillez que pour l’art, et vous le prouvez, car, je le déclare hautement, vous êtes le plus grand homme de cuisine qu’il y ait au monde ! Le prodige que vous avez opéré aujourd’hui, non seulement en me rendant l’appétit, mais en le redoublant à mesure que je savourais vos chefs-d’œuvre, – puisque à cette heure je serais capable de déjeuner encore ; – ce prodige, ai-je dit, vous met à mes yeux hors ligne. Nous ne nous quitterons donc plus, mon cher ami ; tout ce que vous me demanderez, je vous l’accorderai ; vous prendrez autant d’aides, de subalternes que vous voudrez ; je désire vous épargner toute fatigue ; votre santé m’est trop précieuse pour la compromettre, car désormais je le sens là, – et dom Diégo mit sa grosse main sur son estomac, – désormais je ne saurais vivre que par vous, mon cher ami, et…

— Ainsi, dit le cuisinier en interrompant le chanoine et souriant d’un air sarcastique, ainsi vous avez bien déjeuné, seigneur chanoine ?

— Si j’ai bien déjeuné, mon cher ami ! mais dites donc que je vous dois une jouissance d’une heure un quart ! une jouissance ineffable et sans autre intermittence que les temps d’arrêt de votre service ! et encore ces intermittences étaient remplies de charmes ! Partagé entre le souvenir et l’espérance, n’attendais-je pas de nouveaux plaisirs avec une insatiable appétence ? Vous me demandez si j’ai bien déjeuné ! Pablo vous dira que j’ai pleuré d’attendrissement ! Voilà ma réponse.

— Je me suis permis, seigneur, de vous envoyer quelques accompagnements de vins, car de bons mets sans bons vins, c’est une belle femme sans esprit ; or, ces vins, les avez-vous, seigneur, trouvés potables ?

— Potables !... Grand Dieu ! quel blasphème ! D’inestimables échantillons de tous les nectars connus... Potables ! Des vins dont l’on ne payerait pas la valeur en les échangeant bouteille pour bouteille contre de l’or liquide... Potables ! Allons, mon cher ami, votre modestie est exagérée, de même que vous sembliez tout à l’heure exagérer votre immense talent. Mais je le reconnais, l’on vanterait votre génie jusqu’à l’hyperbole, que l’on resterait toujours au-dessous de la vérité.

— J’ai encore beaucoup de vins de cette qualité, dit froidement le cuisinier ; depuis vingt-cinq ans je travaille à me monter une petite cave passable.

— Mais cette cave passable, mon cher ami, a dû vous coûter des millions ?

— Elle ne m’a rien coûté, monseigneur.

— Rien !

— Ce sont autant de dons faits à mon humble mérite.

— Je ne m’en étonne point, mon cher ami ; mais cette cave qui rendrait un roi jaloux, que comptez-vous en faire ? Ah ! si vous vouliez me la céder en tout ou en partie, je ne reculerais devant aucun sacrifice ; car, ainsi que vous venez de le dire avec profondeur, de bons mets sans bons vins, c’est une belle femme sans esprit. Or, ces vins accompagnent si admirablement vos... productions... que je…

Le cuisiner interrompit dom Diégo par un ricanement ironique.

— Vous riez, mon ami ? dit le chanoine fort surpris ; vous riez ?

— Oui, seigneur, je ris.

— Et de quoi, mon ami ?

— De votre reconnaissance envers moi, seigneur chanoine.

— Mon ami, je ne vous comprends pas.

— Ah ! seigneur dom Diégo, vous croyez que votre bon ange, – et je me figure le voir gros et joufflu, habillé comme moi en cuisinier et portant des ailes de faisan au dos de sa robe blanche ; – ah ! vous croyez, dis-je, seigneur chanoine, que votre bon ange m’a envoyé vers vous ?

— Mon cher ami, dit dom Diégo, ouvrant des yeux énormes et se sentant très inquiété par l’air de plus en plus sardonique du cuisinier, mon cher ami, de grâce, expliquez-vous plus clairement ?

— Seigneur chanoine, ce jour sera pour vous un jour fatal.

— Grand Dieu ! que dites-vous ?

— Seigneur chanoine, reprit le cuisinier, toujours les bras croisés, le regard fixe, l’air menaçant ; – et il fit un pas vers dom Diégo, qui recula d’autant avec une angoisse croissante ; – seigneur chanoine, regardez-moi bien.

— Je... je... vous... regarde, mon bon ami, balbutia dom Diégo, mais…

— Seigneur chanoine, ma figure vous poursuivra partout, pendant votre sommeil et pendant vos veilles ! Vous me verrez là, toujours là, devant vous, avec mon bonnet de coton et ma veste blanche, comme une apparition fantastique et terrible.

— Ah ! mon Dieu ! c’est fait de moi ! murmura le chanoine épouvanté. Mes pressentiments ne me trompaient pas ; cet appétit était trop miraculeux, ces mets, ces vins trop surhumains pour qu’il n’y ait pas là-dessous quelque mystère effrayant, quelque magie infernale.

Dans cette occurrence si critique pour lui, le chanoine vit heureusement entrer son majordome.

— Seigneur, dit Pablo, l’homme de loi vient d’arriver ; vous savez, l’homme de loi qui…

— Pablo... reste là ! s’écria dom Diégo en saisissant son majordome par le bras et l’attirant auprès de lui ; ne me quitte pas…

— Mon Dieu ! seigneur, qu’avez-vous ? dit Pablo, vous semblez effrayé…

— Ah ! Pablo... si tu savais... , dit dom Diégo d’une voix basse et lamentable, sans oser tourner les yeux du côté du cuisinier.

— Seigneur, reprit Pablo, je vous disais que l’homme de loi était arrivé.

— Quel homme de loi, Pablo ?

— Celui qui doit venir rédiger selon les formes votre demande de poursuites contre le capitaine Horace, comme coupable d’enlèvement de la señora Dolorès.

— Pablo, je suis dans l’impossibilité de m’occuper d’affaires... je n’ai plus la tête à moi... je crois rêver... Ah ! si tu savais ce qui arrive !... Ce cuisinier... oh ! mes pressentiments…

— Alors, seigneur, je vais faire retirer l’homme de loi ?

— Non ! s’écria le chanoine ; non ! car c’est ce misérable capitaine Horace qui est la cause de tous mes maux. S’il ne m’avait pas fait perdre l’appétit, j’aurais eu déjeuné ce matin, lorsque ce tentateur en veste blanche s’est introduit ici, et je n’aurais pas été victime de ses maléfices... Non ! ajouta dom Diégo avec un redoublement de colère ; dis à l’homme de loi d’attendre ; il écrira mes plaintes tout à l’heure ; mais il faut auparavant que je sorte de l’effrayante perplexité où je me trouve, ajouta-t-il en jetant un regard effaré sur le cuisinier, toujours silencieux et formidable. Il faut que je sache, ajouta le chanoine, ce que veut de moi cet être mystérieux qui m’épouvante ; dis à l’homme de loi d’entrer dans mon cabinet, et ne me quitte pas.

Le majordome alla dire quelques mots en dehors de la porte à l’homme de loi qui se trouvait dans la pièce voisine, et le chanoine, le majordome et le cuisinier restèrent seuls.

Dom Diégo, se sentant plus fort de la présence de Pablo, tâcha de prendre quelque assurance, et dit à l’homme à la veste blanche qui conservait toujours son air impassible et sardonique :

— Voyons, mon bon ami, parlons sérieusement. Il n’est ici question ni de bons ni de mauvais anges, mais d’un homme d’un immense talent – c’est vous dont je parle – que je voudrais m’attacher à quelque prix que ce fut... Il s’agit encore d’une cave divine, pour l’acquisition de laquelle aucun sacrifice ne me coûtera. Je vous parle dans la toute sincérité de mon âme, mon cher et bon ami ; répondez-moi de même.

Puis le chanoine dit à voix basse à son majordome :

— Pablo, reste toujours entre lui et moi.

— Je vais donc vous parler en toute sincérité, seigneur chanoine, reprit le cuisinier ; et d’abord, je vous le répète, je serai la désolation, le désespoir de votre vie…

— Vous !...

— Moi.

— Pablo, tu l’entends. Que lui ai-je donc fait ? mon Dieu ! murmura dom Diégo ; à qui en a-t-il ?

— Rappelez-vous bien mes paroles, seigneur chanoine. Auprès du repas incomparable que je vous ai servi, les meilleurs mets vous sembleront insipides, les meilleurs vins amers, et votre appétit, un moment éveillé par ma puissance, s’anéantira de nouveau dès que je ne serai plus là pour le ressusciter.

— Mais, mon ami, s’écria le chanoine, vous pensez donc à... me…

L’homme au bonnet de coton et à la veste blanche interrompit de nouveau le chanoine et s’écria :

— En vous souvenant des délices que je vous ai fait goûter un moment, seigneur chanoine... vous serez comme ces anges déchus qui ne se rappellent les joies célestes du paradis que pour les regretter au milieu des lamentations et des grincements de dents.

— Mon bon ami, de grâce, un mot !

— Vous grincerez des dents, chanoine ! s’écria le cuisinier d’une voix formidable qui retentit au fond de l’âme de dom Diégo comme le bruit de la trompette du jugement dernier ; vous serez comme une âme... non, vous n’avez pas d’âme ; vous serez comme un estomac en peine, allant, venant, flairant, effleurant tous les mets les plus recherchés que l’on vous pourra servir, et vous écriant avec des gémissements terribles en vous souvenant du déjeuner de ce matin : « Hélas ! hélas ! mon appétit a passé comme une ombre ; ces mets exquis, je ne les goûterai plus ! Hélas ! hélas ! » Alors, dans votre désespoir, vous maigrirez, m’entendez-vous, chanoine ! vous maigrirez !

— Grand Dieu ! Pablo ! Le malheureux ! que dit-il ?

— Jusqu’à présent, malgré votre perte d’appétit, vous avez encore vécu sur votre graisse, comme les marmottes pendant l’hiver, mais désormais vous subirez la double et terrible atteinte de la perte de l’appétit et des regrets désespérés que je vous laisserai. Aussi vous dis-je, vous maigrirez, chanoine ; oui, vos joues s’affaisseront, votre triple menton fondra comme la cire au soleil, ce ventre énorme s’aplatira comme une outre dégonflée ; ce teint, qui d’aujourd’hui refleurissait, s’étiolera, jaunira sous vos larmes, et vous deviendrez maigre, décharné, livide comme un anachorète vivant de racines et d’eau claire... Entendez-vous, chanoine ?

— Pablo... , murmura dom Diégo en s’appuyant sur son majordome et fermant les yeux, soutiens-moi... je me sens frappé à mort... Il me... semble... que je vois apparaître mon propre spectre... tel que vient de le portraire ce démon ! Oui, Pablo, je me vois maigre... décharné... livide !... Ô mon Dieu ! c’est affreux... c’est horrible !... C’est une punition divine de mon péché de gourmandise.

— Seigneur, rassurez-vous, dit le majordome.

Et s’adressant au cuisinier avec un mélange de crainte et de courroux :

— Pouvez-vous prendre à tâche d’accabler un excellent et vénérable homme comme le seigneur dom Diégo ?

— Et maintenant, reprit impitoyablement le cuisinier, adieu, chanoine... et pour toujours adieu !

— Adieu ! pour toujours adieu ! s’écria dom Diégo avec un violent soubresaut, et comme s’il eût reçu une commotion électrique. Comment !... il serait vrai ?... vous m’abandonneriez à jamais ! Oh ! non, non, je devine tout maintenant : en me faisant sentir les regrets que me causerait votre perte, vous voulez mettre vos services à un plus haut prix. Eh bien ! parlez... que vous faut-il ?...

— Ah ! ah ! ah ! ah ! fit l’homme au bonnet de coton et à la veste blanche avec un éclat de rire méphistophélique et en se dirigeant lentement vers la porte.

— Non, non, s’écria le chanoine les mains jointes, non, vous ne m’abandonnerez pas ainsi !... ce serait atroce !... ce serait sauvage !... ce serait laisser un infortuné voyageur au milieu d’un désert brûlant, après lui avoir fait entrevoir les délices d’une oasis pleine d’ombre et de fraîcheur.

— Vous avez dû, dans votre temps, être un grand prédicateur, chanoine, dit l’homme à la veste blanche en continuant de se diriger vers la porte.

— Grâce ! grâce ! s’écria dom Diégo d’une voix éplorée, en fondant en larmes. Eh bien ! ce n’est plus à l’artiste, au cuisinier de génie que je m’adresse, c’est à l’homme ; oui, c’est mon semblable que je supplie à genoux – et m’y voilà – de ne pas laisser un de ses frères dans une désolation incurable !

— Oui, et me voilà aussi à vos genoux, seigneur cuisinier, s’écria le digne majordome, entraîné par l’émotion de son maître, en se mettant à genoux comme lui ; c’est une pauvre créature bien humble qui joint sa prière à celle du seigneur dom Diégo ; hélas ! ne l’abandonnez pas, il en mourra !

— Oui, reprit le cuisinier avec un redoublement d’éclat de rire satanique, il en mourra, et il mourra maigre !

Ce dernier sarcasme changea le désespoir de dom Diégo en fureur ; il se releva prestement malgré son obésité, et se précipita sur l’homme en bonnet de coton en s’écriant :

— À moi, Pablo !... le monstre ne fera plus la cuisine pour personne ! sa mort seule pourra me délivrer de son infernale obsession !

— Seigneur, s’écria le majordome moins exalté que son maître, seigneur, que faites-vous ? la douleur vous égare !

Heureusement l’homme à la veste blanche, au premier mouvement agressif de dom Diégo, s’était reculé de deux pas en se mettant sur la défensive au moyen de son grand couteau de cuisine, qu’il brandissait d’une main, tandis que de l’autre il montrait une lardoire aiguë.

À la vue du formidable tranchelard et de la lardoire effilée comme une dague, la meurtrière exaspération du chanoine se dissipa, mais ces émotions violentes, le bouillonnement de son sang, le trouble de sa digestion, lui causèrent une telle révolution, qu’il chancela et tomba sans connaissance entre les bras du majordome, qui, trop faible pour soutenir une pareille masse, s’affaissa lui-même sous le poids de son maître en criant de toutes ses forces :

— Au secours ! au secours !

Alors l’homme à la veste blanche disparut en poussant un dernier et retentissant éclat de rire qui eût fait honneur à Satan et qui terrifia le majordome.

IX

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis que le chanoine dom Diego avait été impitoyablement abandonné par l’étrange et inimitable cuisinier dont nous avons parlé.

La scène suivante se passait chez l’abbé Ledoux entre lui et le chanoine :

Les menaçantes prédictions du « grand homme de cuisine » commençaient à se réaliser. Dom Diégo, pâle, abattu, le teint jauni par l’abstinence, car tout mets lui avait paru fade, nauséabond, depuis ce merveilleux déjeuner auquel il rêvait sans cesse, dom Diégo n’était presque plus reconnaissable : son ventre énorme avait déjà perdu de sa rotondité. Le pauvre homme, dont l’attitude et la physionomie trahissaient un abattement profond, répondait à peine, et d’un ton dolent, aux questions de l’abbé Ledoux. Celui-ci allait et venait avec agitation dans son salon, s’adressant au chanoine d’une voix rude et fâchée.

— En vérité, vous n’avez pas la moindre énergie, dom Diégo, lui disait-il ; vous êtes d’une apathie désespérante !

— Cela vous est bien facile à dire, murmura le chanoine d’une voix lamentable. Je voudrais bien vous voir à ma place... Hélas !

— Allons donc ! C’est honteux !

— Accablez-moi, l’abbé, maudissez-moi ; mais que voulez-vous ? depuis que ce maudit m’a si atrocement abandonné, je ne vis plus, je ne mange plus, je ne dors plus ! Ah ! il me l’avait bien dit : « Mon souvenir et ma figure vous poursuivront partout, chanoine ! » Et, en effet, je pense toujours à ces œufs de pintade, à cette truite, à cette rôtie à la Sardanapale ! Et lui, je le vois toujours et partout avec sa veste blanche et son bonnet de coton : c’est comme une hallucination ! Cette nuit, encore, cédant à un sommeil fiévreux, agité, j’ai rêvé de ce démon !

— De mieux en mieux, chanoine !

— Quel cauchemar ! Jésus, mon Dieu ! quel horrible cauchemar ! Il m’avait servi un de ses plats exquis, divins, que seul il a le génie de produire... et il me disait de son air sardonique : Mangez donc, chanoine, mangez donc ! C’était, je me le rappelle, je la vois encore, une canepetière[10] sauce à l’orange… J’avais un appétit dévorant, je prenais ma fourchette et mon couteau pour découper cette trop adorable canepetière… Je découpais, j’enlevais les filets, dorés en dessus, rosés en dedans, et marbrés d’une graisse si fine, si délicate ! Mille gouttelettes d’un jus vermeil apparaissaient sur la chair comme autant de gouttes d’une rosée succulente, tant ce gibier était rôti à point... Je l’arrosais de plusieurs cuillerées d’une sauce à l’orange dont le fumet chatouillait toutes les papilles de mon palais, épanouies d’avance... Je prenais au bout de ma fourchette un de ces filets, véritable bouchée de roi... J’ouvrais la bouche... Soudain un ricanement féroce de mon bourreau retentissait, et, horreur ! je n’avais plus au bout de ma fourchette qu’un gros morceau de lard rance, jaune, gluant, infect. « Mangez donc, chanoine ! » me répétait ce maudit, de sa voix stridente ; « mangez donc ! » Et, malgré moi, malgré mon épouvantable répugnance, je mangeais ! Oui, l’abbé, je mangeais cet affreux lard. Tenez, quand j’y pense, pouah ! c’était horrible !... Et je m’éveillais en fondant en larmes... Avant-hier, autre rêve odieux ! il s’agissait de foies de lotte en caisse... et…

— Allez au diable, chanoine ! s’écria l’abbé, qui s’était déjà contraint à grand’peine pendant le récit du cauchemar gastronomique de dom Diégo, vous feriez damner un saint avec vos sornettes !

— Des sornettes ! s’écria le chanoine exaspéré. Comment ! voilà huit jours que je n’ai pu avaler que quelques cuillerées de chocolat, tant je suis écœuré, affadi... Comment ! j’ai eu la conscience d’aller passer deux heures assis dans les musées de Chevet et de Bontoux, espérant que peut-être la vue de leurs rares collections de comestibles exciterait en moi une velléité d’appétit... Et rien, rien ! Non, le souvenir de ce déjeuner céleste était là, toujours là, écrasant tout, annihilant tout par la seule puissance de son souvenir chéri ! Ah ! l’abbé, l’abbé ! je n’ai jamais aimé, mais depuis trois jours je comprends tout ce qu’il y a d’exclusif dans l’amour ; je comprends qu’un homme passionnément amoureux reste indifférent à la vue des plus belles créatures du monde, ne songeant, hélas ! trois fois hélas ! qu’à l’objet adoré qu’il regrette.

— Mais, chanoine, s’écria l’abbé en considérant dom Diégo avec inquiétude, savez-vous que cela tourne au délire, à la folie ?

— Eh ! mon Dieu ! je le sais bien, l’abbé, ma tête se perd. Ce séducteur maudit a emporté avec lui ma vie et ma pensée. Dans la rue, je dévisage tous les passants, tant je suis possédé de l’espoir de le rencontrer. Grand Dieu ! si ce bonheur m’arrivait ! Oh ! il ne serait pas insensible à mes larmes, à mes prières ! « Cruel, perfide, lui dirais-je, regarde-moi ! Vois sur mes traits la marque de mes souffrances ! Seras-tu sans pitié ? Non, non ! Grâce ! grâce ! »

Et le chanoine, se renversant dans son fauteuil, cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

— Mon Dieu ! mon Dieu, que je suis malheureux ! s’écria-t-il.

— Quelle double brute ! il en deviendra fou s’il ne l’est déjà, se dit l’abbé. Je ne m’en plaindrais pas ; car sa folie constatée, il ne sortirait pas de notre maison, et, somme toute, sa nièce ou lui, peu importe !

L’abbé s’approcha alors du chanoine avec componction, et lui dit doucement :

— Allons, mon frère, soyez raisonnable, calmez-vous ; peut-être faut-il voir dans ce qui vous arrive une punition du ciel.

— Je le pense comme vous, l’abbé. Ce tentateur sortait de l’enfer. Il n’est pas donné à une créature humaine de faire ainsi la cuisine. Ah ! l’abbé, il faut que je sois un grand pécheur, car ma punition est terrible.

— Vous vous êtes, en effet, adonné sans frein, sans mesure, à l’un des plus immondes des péchés capitaux, à la GOURMANDISE, mon cher frère, et, je vous le répète, le ciel vous punit, comme c’est son habitude, par où vous avez péché.

— Pourtant, après tout, quel est mon crime ? J’ai simplement usé des dons admirables du Créateur ; car, enfin, ce n’est pas moi qui pour les savourer ai créé tout exprès les faisans, les ortolans, les foies gras, les truites saumonées, les truffes, les huîtres, les homards, les vins de…

— Mon frère ! mon frère ! s’écria l’abbé en interrompant cette appétissante énumération ; mon frère, vos paroles sentent le matérialisme, le panthéisme, l’hérésie ! Vous n’êtes pas dans un état d’esprit assez calme pour m’entendre réfuter comme il convient ces systèmes impies, abominables, qui mènent droit au paganisme. Mais il y a un fait, c’est que vous souffrez, mon frère ; vous souffrez cruellement ; eh bien ! c’est à nous de baiser vos plaies, mon tendre frère ; c’est à nous d’y répandre le miel et le baume.

À ces mots, le chanoine fit une grimace involontaire, car, dans sa monomanie gastronomique, cette idée de miel et de baume lui semblait singulièrement fadasse et sans aucun ragoût.

L’abbé continua :

— Voyons, cher frère, remontons à la cause de tous vos maux.

— Hélas ! l’abbé, c’est la perte de mon appétit.

— Soit, mon frère ; et qui a causé la perte de votre appétit ?

— Ce misérable ! s’écria le chanoine courroucé ; cet infâme capitaine Horace !

— Il est vrai... Eh bien ! je vous prêcherai toujours la maxime du pardon des injures, mon cher frère ; mais aussi je vous recommanderai toujours une inexorable sévérité contre les sacrilèges.

— Quels sacrilèges, l’abbé ?

— Le capitaine Horace et un de ses matelots n’ont-ils pas osé franchir les murs sacrés du couvent où vous aviez renfermé votre nièce ? N’ont-ils pas eu l’audace d’enlever cette malheureuse, qu’heureusement nous avons reprise ? Cette énormité en d’autres temps eût motivé le feu séculier, mais elle sera punie un jour par le feu éternel.

— Et il n’aura que ce qu’il mérite, ce scélérat de capitaine ! s’écria dom Diégo d’un air féroce ; oui, il cuira, il rissolera à petit feu pendant l’éternité dans la daubière de Satan, où il sera humecté avec un coulis de plomb fondu, après avoir été lardé avec du fer rouge. Telle sera sa punition, je l’espère bien !

— Soit ! mais en attendant cette expiation éternelle, pourquoi ne pas le punir ici-bas ? Pourquoi avez-vous eu la coupable faiblesse de renoncer à votre demande de poursuite contre ce mécréant ? Je ne veux certes point vous rappeler que cet homme est la cause première de ce que vous appelez tous vos maux, c’est-à-dire la perte de cet appétit.

— C’est vrai ; ah ! c’est un grand criminel !

— Alors, mon frère, comment, encore une fois, avez-vous été assez faible pour renoncer à vos poursuites contre lui ? Vous ne me répondez pas ; vous semblez embarrassé.

— C’est que…

— C’est que ?

— Hélas ! l’abbé, vous allez me gronder, me sermonner encore.

— Enfin expliquez-vous, mon frère.

— Que vous dirai-je ? c’est sa faute ; car, depuis qu’il a disparu, toutes mes pensées viennent de lui et retournent à lui.

— Qui, lui ?

— Cet ange ou ce démon.

— Quel ange ? quel démon ?

— Le cuisinier.

— Encore !

— Toujours !

— Allons, dit l’abbé en haussant les épaules, du moins expliquez-vous, mon frère.

— Eh bien, l’abbé, sachez donc que le surlendemain du jour fatal où j’avais déjeuné comme je ne déjeunerai plus jamais, hélas !... au plus fort de mon désespoir, je reçus un billet mystérieux.

— Et ce billet, que contenait-il, mon frère ?

— Le voici.

— Vous l’avez gardé ?

— Il est peut-être de son écriture chérie, murmura le chanoine avec une navrante mélancolie.

Et il remit le billet à l’abbé Ledoux, qui lut ce qui suit :

 

« Seigneur chanoine,

« Il te reste peut-être un moyen de me revoir un jour…

« Tu connais maintenant les délices dont je peux te combler.

« Tu connais aussi les terribles tourments que te fait endurer mon absence.

« Avant-hier, n’ayant pas encore ressenti ces tourments dans toutes leurs angoisses, tu aurais pu te refuser à ce que j’attends de toi.

« Aujourd’hui que tes souffrances passées te seront garantes de tes peines à venir, écoute-moi.

« Ces souffrances, tu peux les faire cesser.

« Il faut pour cela m’accorder trois choses :

« Je te demanderai aujourd’hui la première ;

« Dans huit jours la seconde ;

« Dans quinze jours la troisième.

« Je proportionne ainsi l’importance de mes demandes à la progression de tes tourments, car plus tu souffriras, plus tu me regretteras, et plus tu te montreras docile.

« Ma première demande, la voici :

« Remets au porteur de ce billet ton désistement de toute poursuite contre le capitaine Horace.

« Donne-moi par cet acte une preuve de ton désir de me satisfaire, et alors tu pourras espérer de retrouver

« APPÉTIT. »

X

Lorsque l’abbé Ledoux eut achevé la lecture du billet, il réfléchit un moment en silence, pendant que le chanoine, répétant les derniers mots de la lettre, disait amèrement :

— Et tu pourras espérer de retrouver Appétit. Quelle sauvage ironie dans cet impitoyable calembour !

— Cela est singulier, dit l’abbé tout pensif. Et le porteur de cette lettre, l’avez-vous vu, dom Diégo ?

— Si je l’ai vu ! Pouvais-je perdre cette occasion de parler de lui ?

— Eh bien ?

— Eh bien ! j’avais l’air de parler hébreu à cet animal ! À mes questions les plus pressantes, il répondait d’un air stupide ; je n’ai pu même tirer de lui le nom ou l’adresse de la personne qui m’avait envoyé ce billet.

— Ainsi, chanoine, c’est pour obéir à ce que vous enjoignait cette lettre que vous avez renoncé à vos poursuites contre ce renégat de capitaine Horace ?

— Oui, car un moment j’ai espéré, par ma déférence aux désirs de celui qui tient ma vie entre ses mains, amollir son cœur de roche ; mais, hélas ! cette concession ne l’a pas touché.

— Quels rapports peuvent donc exister entre ce maudit cuisinier et le capitaine Horace ? se dit l’abbé Ledoux en réfléchissant encore. Cela cache quelque manège.

Puis après un nouveau silence, il ajouta :

— Dom Diégo, écoutez-moi : je ne vous dirai pas de renoncer à l’espoir d’avoir un jour à votre service ce cuisinier que vous prisez tant ; je n’insisterai pas sur les dangers dont est menacé votre salut par suite de votre abominable gourmandise : vous êtes en ce moment dans un tel état de surexcitation, que vous ne comprendriez pas.

— Je le crains, l’abbé.

— Moi, j’en suis sûr, chanoine ; j’agirai donc avec vous ainsi que l’on agit, permettez-moi de vous le dire, avec les monomanes. Je me mettrai, quant à présent, à votre point de vue, si extraordinaire qu’il soit. Aussi vous dirai-je que vous avez justement fait tout le contraire de ce qu’il fallait faire pour dominer cet homme qui, ainsi que vous le dites, dispose de votre sort.

— Expliquez-vous, mon cher abbé.

— D’après tout ce que vous m’avez confié, évidemment ce cuisinier n’a nul besoin de place ; instruit de votre goût favori, il n’a cherché qu’un prétexte pour s’introduire chez vous ; sa connivence avec le capitaine Horace ne vous prouve-t-elle pas que leur plan était arrêté d’avance, et qu’ils comptaient se servir de votre gourmandise pour avoir, comme on dit, barre sur vous ?

— Grand Dieu ! s’écria dom Diégo, c’est un trait de lumière !

— Avouez-vous maintenant votre aveuglement ?

— Quelle trame infernale ! quel atroce machiavélisme ! murmura le chanoine avec effroi.

Et il ajouta avec un découragement plein d’amertume et de misanthropie :

— Tant de dissimulation ! tant de perfidie jointes à un si beau génie ! Ô humanité ! humanité !

— Je poursuis, reprit l’abbé. Vous vous êtes déjà privé, par votre insigne faiblesse, de l’un des trois moyens d’action que vous aviez sur ce « grand homme de cuisine ; » car, ainsi qu’il a l’effronterie de vous en prévenir, il a encore deux choses à exiger de vous, et il compte assez sur votre facilité déplorable pour être certain de les obtenir. Or, une fois ce but atteint, il se moquera de vous, et vous ne le reverrez plus.

— L’abbé, c’est impossible !

— Comment ?

— Je vous dis, l’abbé, qu’une pareille trahison est impossible. Il ne faut pas non plus croire que les hommes sont des bêtes féroces, des monstres !

— Je crois, chanoine, répondit l’abbé en haussant les épaules, je crois qu’un cuisinier qui vous donne bénévolement des vins à un ou deux louis la bouteille…

— Allons donc ! s’écria dom Diégo. Ni un, ni deux, ni dix louis ne les payeraient, ces vins-là ! C’est du nectar, l’abbé ! c’est de l’ambroisie, vous dis-je !

— Raison de plus, chanoine ; un cuisinier qui vous prodigue une ambroisie si coûteuse n’a pas besoin de se mettre à vos gages, j’imagine ?

— Je ne lui ai pas seulement offert des gages, je lui ai offert aussi mon amitié, l’abbé, à ce perfide. Je lui ai dit : « Ami, je ne serai pas votre maître, je serai votre admirateur. »

— Vous voyez qu’il se soucie aussi peu de votre amitié que de votre admiration.

— Ah ! ce serait un grand ingrat !

— Soit, mais si vous voulez à votre tour mettre cet ingrat dans votre dépendance, il ne vous reste qu’un moyen.

— Le mettre dans ma dépendance ! Oh ! l’abbé, si vous opériez ce miracle !… Mais non, non, vous êtes sans pitié, vous vous jouez de ma crédulité !

— Le miracle est bien simple : refusez-vous absolument à tout ce que cet homme exigera, car, s’il n’a pas besoin de votre amitié ou de votre admiration, il a évidemment grand besoin, par exemple, de votre désistement à l’endroit de vos poursuites contre le capitaine Horace. Refusez donc. Alors vous tiendrez votre homme. Je ne sais pour combien de temps vous le tiendrez ; mais enfin, vous le tiendrez. Nous verrons ensuite à prolonger votre domination. Je suis, vous le voyez, homme de bon conseil.

— L’abbé, vous m’ouvrez les yeux ; vous avez raison, c’est en me refusant à ses désirs que je l’obligerai de revenir à moi.

— En convenez-vous, enfin ?

— J’étais aveugle, inepte ! Mais que voulez-vous, l’abbé, le désespoir, l’inanition ! L’estomac réagit si terriblement sur le cerveau ! Ah ! pourquoi ai-je eu la faiblesse de signer ce désistement de poursuites ?

— Il est temps encore de revenir sur cette mesure.

— Vous croyez, l’abbé ?

— J’en suis certain ; je connais des personnes très influentes dans la magistrature.

— Quelle chance, l’abbé, quelle chance !

— Nous avons des amis partout. Or, voici ce qu’il faut faire : vous allez sur l’heure formuler une plainte en bonne forme ; nous irons la déposer immédiatement au parquet du procureur du roi. Nous lui dirons que l’autre jour, étant très souffrant, n’ayant presque pas la tête à vous, vous aviez signé votre désistement, mais que songeant à la grandeur du crime sacrilège du capitaine Horace, vous croiriez manquer à votre double caractère de chanoine et de tuteur en ne livrant pas le ravisseur à toute la rigueur des lois. Commencez par cet acte de vigueur, et vous verrez bientôt arriver à vous, humble et soumis à vos volontés, cet insolent qui vous dicte ses ordres.

— Abbé ! cher abbé ! vous me sauvez la vie !

— Attendez, ce n’est pas tout. Ce mystérieux inconnu, qui s’intéresse tant au capitaine Horace, doit s’intéresser aussi à son mariage avec votre nièce. Évidemment, cette intrigue aboutit là ; car, tenez, je gagerais cent contre un que l’une des deux choses que cet impertinent se réservait de vous demander, c’était votre consentement à ce mariage.

— Quelle profondeur de scélératesse ! s’écria le chanoine. Quelle machination diabolique ! Il n’y a plus à en douter, l’abbé : tel était le plan de ce malheureux-là. Oh ! si je pouvais le dominer à mon tour !

— Le moyen est fort simple, et d’ailleurs, en tout état de choses, d’après les ramifications de cette ténébreuse intrigue dont votre nièce est le but, il y aurait de graves dangers à la laisser à Paris, et quelque parti que vous preniez à son égard…

— Elle entrera au couvent ! s’écria le chanoine ; cela m’arrange sous tous les rapports ; elle m’a déjà causé assez de tracas, assez de soucis ; je n’aime point du tout à jouer le rôle de tuteur de comédie.

— Votre nièce entrera donc au couvent ; mais la laisser à Paris, c’est la laisser exposée aux machinations des amis du capitaine Horace, et vous savez quelle est leur audace. Peut-être serait-elle enlevée une seconde fois. Jugez quels nouveaux ennuis pour vous !

— Mais où l’envoyer, cette damnée fille ?

— Qu’elle parte pour Lyon, aujourd’hui même ; nous avons dans cette ville une excellente maison : une fois qu’on y est entré, impossible d’en sortir ou de communiquer avec le dehors. Voici donc ce que nous allons faire : d’abord nous rendre à l’instant au palais de justice ; là je trouverai un personnage influent qui me recommandera au procureur du roi, entre les mains de qui vous déposerez votre plainte ; ensuite nous courons au couvent ; il y a toujours sous les remises, pour les cas imprévus, une voiture de voyage toute prête ; une de nos chères sœurs et un homme sûr et résolu accompagneront votre nièce ; vous lui signifiez vos ordres : dans deux heures elle est sur la route de Lyon, et, avant la fin de la journée, le capitaine Horace est coffré, car, croyant votre plainte retirée, il a dû sortir de la retraite où nous n’avions pu d’abord le découvrir. Une fois ce mécréant arrêté et votre nièce hors de Paris, vous verrez accourir chez vous le seigneur Appétit, et avec un peu d’adresse, je vous aiderai, s’il le faut, vous le tiendrez à merci et userez de lui comme vous le voudrez.

— Cher abbé ! vous êtes mon sauveur ! s’écria le chanoine en se levant, le visage rayonnant d’espérance ; vous êtes un homme supérieur ; le père Benoît me l’avait bien dit à Cadix. Partons ! partons ! je m’abandonne aveuglément à vos conseils ; tout me dit qu’ils sont excellents et qu’ils mettront à jamais en ma puissance celui-là qui est à la fois pour moi un ange et un démon.

— Partons donc, mon cher dom Diégo, dit l’abbé en prenant son chapeau à la hâte et en entraînant le chanoine.

Au moment où l’abbé ouvrait la porte du salon, il se trouva face à face avec le docteur Gasterini, qui entrait familièrement chez le saint homme sans être annoncé.

L’abbé allait adresser la parole au docteur lorsque, à un grand cri poussé par le chanoine, il se retourna brusquement, et vit dom Diégo pâle, immobile, le regard fixe, les mains jointes ; ses traits exprimaient à la fois la stupeur, le doute, l’angoisse et l’espérance. Enfin, s’adressant à l’abbé, qui ne comprenait rien à cette émotion subite, le chanoine, désignant le docteur du geste, balbutia d’une voix étranglée :

— C’est… c’est… lui… le… le…

Mais dom Diégo ne put en dire davantage, et, brisé par l’émotion, il s’assit pesamment dans un fauteuil, pâlit, ferma les yeux et tomba en faiblesse.

— Diable ! le chanoine ici ? se dit le docteur Gasterini. Maudite rencontre !

L’abbé Ledoux, à l’aspect de dom Diégo tombant en faiblesse, tableau peu touchant, s’écria en s’adressant au docteur :

— Mais, en vérité, je crois que le chanoine se trouve mal ! Qu’a-t-il donc ? Vous arrivez à propos, mon cher docteur : tenez, voici des sels ; je vais les lui faire respirer.

À peine le flacon eut-il été placé sous les larges narines du chanoine, qu’il éternua violemment avec une sorte de mugissement caverneux ; puis, sortant de son anéantissement passager et revenant tout à fait à lui, mais n’ayant pas encore la force de se lever, il tourna vers le docteur ses regards languissants, tout noyés de larmes, et lui dit avec un accent qui voulait être courroucé, mais qui n’était que tendre :

— Ah ! cruel !

— Cruel ! reprit l’abbé stupéfait, et pourquoi appelez-vous le docteur cruel, dom Diégo ?

— Oui, reprit le médecin redevenu parfaitement calme et souriant, quelle cruauté avez-vous à me reprocher, monsieur ?

— Tu me le demandes, ingrat ! murmura le chanoine, tu me le demandes !

— Comment ! vous tutoyez le docteur ? dit l’abbé, vous le traitez d’ingrat ?

— Le docteur ! dit le chanoine ; quel docteur ?

— Mais mon ami, auquel vous parlez, dit l’abbé, mon ami que voilà, le docteur Gasterini.

— Lui ! s’écria le chanoine en se levant soudain ; je vous dis que c’est mon tentateur, mon séducteur !

— Au diable ! il le voit partout ! dit impatiemment l’abbé. Je vous répète que monsieur est le docteur Gasterini, mon ami.

— Et moi, je vous répète, l’abbé, s’écria dom Diégo, que monsieur est le grand homme de cuisine dont je vous ai parlé !

— Docteur ! dit vivement l’abbé, au nom du ciel ! expliquez ce quiproquo.

— Il n’y a pas de quiproquo du tout, mon cher abbé.

— Comment ?

— Le seigneur chanoine dit vrai, répondit le docteur Gasterini ; il y a quelques jours, j’ai eu le plaisir de faire la cuisine chez lui, car pour avoir l’honneur de se dire gourmand, il faut savoir pratiquer soi-même la science culinaire.

XI

L’abbé, frappé de stupeur, regardait le docteur Gasterini, ne pouvant croire à ce qu’il entendait ; enfin il s’écria :

— Comment ! docteur, vous avez fait la cuisine chez le seigneur dom Diégo ! vous ! vous !

— Oui, moi, mon cher abbé.

— Un docteur ! reprit à son tour le chanoine ébahi, un médecin !

— Oui, monsieur le chanoine, répondit le docteur Gasterini, je suis médecin, ce qui ne m’empêche pas, dis-je, de faire passablement la cuisine.

— Passablement ! s’écria le chanoine, dites donc divinement ! Mais que signifie… ?

— Je comprends tout ! reprit l’abbé Ledoux après être resté un moment silencieux et pensif, la trame était habilement ourdie.

— Que comprenez-vous, l’abbé ? De quelle trame parlez-vous ? reprit le chanoine, qui, son premier étonnement passé, commençait aussi à trouver fort étrange qu’un médecin fût un cuisinier si extraordinaire ; de grâce, expliquez-vous, l’abbé.

— Savez-vous, dom Diégo, reprit l’abbé avec un sourire amer et courroucé, savez-vous qui est M. le docteur Gasterini ?

— Mais…, répondit le chanoine en balbutiant et en s’essuyant le front, car il faisait des efforts surhumains pour pénétrer ce mystère, tout ceci se complique… si étrangement… que…

— M. le docteur Gasterini, s’écria l’abbé, est l’oncle du capitaine Horace !

— Il serait vrai ! dit le chanoine stupéfait, l’oncle du capitaine Horace !

— Comprenez-vous maintenant, dom Diégo, le tour diabolique que le docteur vous a joué ? Comprenez-vous qu’il a mis en action votre déplorable gourmandise, afin d’avoir prise sur vous et de vous amener d’abord à renoncer à vos poursuites contre son neveu le capitaine Horace, et ensuite à vous amener aussi à consentir sans doute au mariage du capitaine avec votre nièce ? Comprenez enfin jusqu’à quel point vous avez été trahi, dupé ! Voyez-vous la profondeur de l’abime où vous avez failli tomber ?

— Jésus, mon Dieu ! ce grand homme de cuisine est docteur ! Il est l’oncle du capitaine Horace ! murmurait le chanoine étourdi de cette révélation. Ce n’est pas un véritable cuisinier ! Oh ! illusion des illusions !

Le docteur restait muet et imperturbable.

— Hein ! avez-vous été assez dupe ? reprit l’abbé ; avez-vous joué un rôle assez ridicule, assez honteux ? Et croyez-vous maintenant que l’illustre docteur Gasterini, l’un des princes de la science, qui a cinquante mille livres de rente, ira se mettre cuisinier à vos gages ? Avais-je tort de vous dire que l’on se moquait cruellement de vous ?

Chacune des paroles de l’abbé exaspérait la colère, la douleur, le désespoir du malheureux chanoine. Cette dernière observation surtout :

« Croyez-vous que le célèbre docteur Gasterini ira se mettre à vos gages ? » portait un coup mortel aux dernières illusions que dom Diégo aurait pu conserver. Aussi, s’adressant au docteur, il lui dit avec une rage à peine contenue :

— Ah ! monsieur, monsieur, vous vous souviendrez du mal que vous m’avez fait ! J’en mourrai peut-être, mais je me vengerai, sinon sur vous, du moins sur votre scélérat de neveu et sur mon indigne nièce, qui doit être aussi de cet abominable complot !

— Bien, courage, dom Diégo ! cette vengeance si légitime ne se fera pas attendre, reprit l’abbé Ledoux.

Et s’adressant au médecin avec ironie :

— Ah ! docteur, docteur, vous êtes sans doute un homme très fin, très habile ; mais, vous le savez, les meilleurs joueurs perdent souvent les plus belles parties ; vous perdrez celle-ci.

— Peut-être, dit le docteur en souriant, qui sait ?

— Venez, mon cher abbé, venez, s’écria le chanoine pâle et exaspéré, venez chez le procureur du roi, et ensuite nous hâterons le départ de ma nièce.

Et se retournant vers le docteur :

— Employer des armes si perfides, si déloyales ! abuser avec cet odieux machiavélisme d’un homme confiant et inoffensif ! Moi qui ai mangé les yeux fermés ! moi qui me délectais au bord de l’abîme ! Ah ! monsieur, c’est abominable, mais je me vengerai !

— Et cela à l’instant, dit l’abbé. Allons, suivez-moi, dom Diégo. Mille pardons, cher docteur, de vous quitter si brusquement ; mais, vous le concevez, les moments sont précieux.

Le chanoine, bouillant de fureur, se disposait à suivre l’abbé, lorsque le docteur Gasterini dit d’une voix calme :

— M. le chanoine, un mot, s’il vous plaît.

— Si vous l’écoutez, vous êtes perdu, dom Diégo ! s’écria l’abbé en entraînant le chanoine ; le malin esprit n’est pas plus insidieux que cet infernal docteur. Jugez-en d’après le tour qu’il vous a joué. Venez, venez !

— M. le chanoine, dit le docteur en saisissant dom Diégo par la manche droite, tandis que l’abbé, qui tenait le digne homme par la manche gauche, s’efforçait de se faire suivre par lui, M. le chanoine, reprit le docteur, un seul mot, de grâce !

— Non, non ! dit l’abbé, fuyons, dom Diégo, fuyons ce serpent tentateur !

Et l’abbé continuait d’attirer le chanoine par sa manche gauche.

— Un seul mot, reprit le médecin, et vous verrez combien ce cher abbé vous abuse à mon endroit.

Et le docteur ne lâchait point la manche droite du chanoine.

— L’abbé Ledoux m’abuse à votre endroit ? C’est par trop fort ! s’écria dom Diégo. Comment, monsieur, vous osez… ?

— Je vais vous prouver ce que j’avance, M. le chanoine, dit vivement le docteur en sentant dom Diégo faire un imperceptible mouvement pour se rapprocher de lui.

L’abbé, redoutant la faiblesse du chanoine, l’attira violemment à lui en s’écriant :

— Rappelez-vous, malheureux, que notre mère Ève s’est perdue pour avoir prêté l’oreille à la première parole de Satan ! Je vous adjure, je vous ordonne de me suivre à l’instant. Si vous mollissez, malheureux, prenez garde ! Une seconde de plus, et c’est fait de vous. Partons ! partons !

— Oui, oui ! vous êtes mon sauveur, arrachez-moi d’ici, balbutia le chanoine en se dégageant de l’étreinte du docteur ; malgré moi, je subissais déjà je ne sais quelle influence diabolique à l’aspect de ce démon : je me rappelais ces œufs de pintade au coulis d’écrevisse, cette truite au beurre de Montpellier glacé, cette céleste rôtie à la Sardanapale, et déjà une funeste espérance… Fuyons, l’abbé, il est temps, fuyons !

— M. le chanoine, dit le médecin avec anxiété, en s’attachant de toutes ses forces au bras de dom Diégo, écoutez-moi, de grâce.

— Vade rétro, Satanas ! s’écria dom Diégo avec horreur en s’échappant des mains du docteur.

Et, entraîné par l’abbé Ledoux, il touchait au seuil de la porte lorsque le médecin s’écria :

— Je vous ferai la cuisine tant que vous le voudrez et tant que je vivrai, dom Diégo ! Accordez-moi cinq minutes, et je prouve ce que j’avance. Cinq minutes… Que risquez-vous ?

À ces mots magiques : « Je vous ferai la cuisine tant que vous voudrez ! » le chanoine parut cloué au seuil de la porte et n’en bougea plus, malgré les efforts de l’abbé, trop faible pour lutter contre la force d’inertie du gros homme.

— Mais vous êtes donc stupide ! s’écria l’abbé hors de lui, vous êtes donc fou à lier !

— Accordez-moi cinq minutes, dom Diégo, reprit le docteur, et si je ne vous convaincs pas de la réalité de mes promesses, donnez alors un libre cours à votre vengeance. Encore une fois, que risquez-vous ? Je ne vous demande que cinq pauvres minutes.

— En effet, dit le chanoine en se tournant vers l’abbé, que risquerai-je ?

— Allez ! vous ne risquez plus rien ! s’écria l’abbé poussé à bout par la faiblesse du chanoine ; de ce moment, vous êtes perdu, bafoué. Allez, allez, jetez-vous bien vite dans la gueule du monstre, double et épaisse brute que vous êtes !

Ces mots, maladroitement échappés au courroux de l’abbé, blessèrent au vif l’amour-propre de dom Diégo ; il reprit d’un air piqué :

— Je ne serai pas du moins assez brute, M. l’abbé, pour hésiter entre la perte de cinq minutes et la ruine de mes espérances, si faibles qu’elles soient.

— À votre aise, dom Diégo, reprit l’abbé en se rongeant les ongles de colère ; vous êtes une bonne et grasse dupe à exploiter. Tenez, j’ai honte d’avoir eu pitié de vous.

— Pas si dupe, M. l’abbé, pas si dupe ! dit le chanoine d’un ton capable ; vous allez bien vous en apercevoir, et M. le docteur aussi, car il va sans doute s’expliquer.

— Oh ! à l’instant, s’empressa de répondre le docteur, à l’instant, M. le chanoine, et très clairement, très catégoriquement.

— Voyons ! dit dom Diégo en gonflant ses joues d’un air important. Vous sentez, monsieur, que j’ai maintenant de puissantes raisons pour ne point me payer de chimères, car, ainsi que l’a dit M. l’abbé, je serais une grasse et bonne dupe, si après tant d’avertissements je me laissais abuser par vous.

— Oh ! certes, dit l’abbé dans son profond dépit, vous êtes un fier homme, chanoine, et bien capable de lutter contre ce fils de Belzébuth.

— Ceci s’adresse à moi, cher abbé, dit le docteur en redoublant de courtoisie sardonique. Êtes-vous ingrat ! je venais vous rappeler que vous m’aviez promis de venir dîner aujourd’hui chez moi… Permettez, M. le chanoine : cela n’est pas du tout étranger à notre sujet. Vous allez le voir.

— Oui, M. le docteur, dit l’abbé, je vous avais fait cette promesse ; mais…

— Vous la tiendrez, je n’en doute pas, et je vous rappellerai même que cette invitation est venue de ma part à la suite d’une petite discussion relative aux sept péchés capitaux. Encore une fois, M. le chanoine, je suis dans la question, vous allez le reconnaître tout à l’heure.

— Il est vrai, M. le docteur, reprit l’abbé avec un sourire contraint, je flétrissais, comme ils méritent de l’être, les sept péchés capitaux, causes de damnation éternelle pour les malheureux qui s’adonnent à ces abominables vices, et, dans votre rage de paradoxes, vous avez osé soutenir que…

— Que les sept péchés capitaux ont du bon, à un certain point de vue, dans une certaine mesure, et que la gourmandise, en son particulier, peut être une admirable passion.

— La gourmandise ! s’écria le chanoine ébahi, la gourmandise admirable !

— Admirable, M. le chanoine, reprit le docteur ; et cela aux yeux des hommes les plus sages, les plus sincèrement religieux.

— La gourmandise ! répéta le chanoine, qui avait écouté le médecin avec une stupeur croissante, la gourmandise !

— C’est mieux encore, M. le chanoine, dit solennellement le docteur, car pour ceux qui sont à même de la pratiquer, elle devient un impérieux devoir d’humanité.

— Un devoir d’humanité ! répéta dom Diégo.

— Et surtout une question de haute civilisation et de grande politique, M. le chanoine, ajouta le docteur d’un air si sérieux, si sincèrement convaincu, qu’il imposa au chanoine, lequel s’écria :

— Tenez, M. le docteur, si vous pouviez seulement me démontrer que…

— Mais vous ne voyez donc pas que M. le docteur se moque de vous ? dit l’abbé en haussant les épaules. Ah ! je vous le disais bien, malheureux dom Diégo, vous êtes perdu, à jamais perdu, dès que vous consentez seulement à écouter de pareilles sottises.

— M. le chanoine, se hâta d’ajouter le docteur, résumons-nous, non par des raisonnements, qui, je l’avoue, peuvent de ma part vous paraître spécieux, mais par des faits, par des actes, par des preuves, par des chiffres. Vous êtes à la fois gourmand et superstitieux ; vous n’avez pas la force de résister à l’appétence des bonnes choses ; puis, votre gourmandise satisfaite, vous avez peur d’avoir commis une grande faute, ce qui gâte parfois pour vous le plaisir de la bonne chère, et nuit surtout au calme et à la régularité dans vos digestions. Est-ce vrai ?

— C’est vrai, répondit humblement le chanoine dominé, fasciné par la parole du docteur, c’est trop vrai !

— Eh bien ! M. le chanoine, je veux, je vous le répète, non par des raisonnements, si logiques qu’ils soient, mais par des faits visibles, palpables, par des chiffres, vous convaincre : 1° qu’en étant gourmand, vous accomplissez une mission hautement philanthropique, civilisatrice et politique ; 2° que je puis et pourrai vous faire manger et boire, quand vous le voudrez, d’une manière encore plus exquise que l’autre jour.

— Et moi je vous dis, s’écria l’abbé stupéfait de l’assurance du docteur, je vous dis que si vous prouvez par des faits, par des chiffres, comme vous le prétendez, qu’être gourmand, c’est accomplir une mission d’humanité, ou de haute civilisation et de grande politique, je vous jure d’être l’adepte de cette philosophie, si absurde, si insensée qu’elle paraisse.

— Et si vous me prouvez, M. le docteur, que vous pouvez me rouvrir, et pour toujours, les portes de ce paradis culinaire que vous m’avez entr’ouvertes avant-hier, s’écria le chanoine palpitant d’une espérance involontaire, si vous me prouvez que j’accomplis un devoir social en me livrant à la gourmandise, vous pourrez disposer de moi ; je serai votre séide, votre esclave, votre chose !

— C’est convenu, M. le chanoine ; c’est convenu, l’abbé ; vous allez être satisfaits. Partons.

— Partir ! dit le chanoine, et où cela, M. le docteur ?

— Chez moi, seigneur dom Diégo.

— Chez vous ? dit l’abbé d’un air méfiant, chez vous ?

— Ma voiture est en bas, reprit le médecin ; dans un quart d’heure nous serons arrivés.

— Mais, M. le docteur, reprit le chanoine, pourquoi aller chez vous ? Qu’y ferons-nous ?

— Chez moi seulement, M. le chanoine, vous pourrez trouver les preuves palpables, visibles, de ce que j’avance, car je venais rappeler au cher abbé que c’était aujourd’hui le 20 novembre, le jour de la séance à laquelle je l’avais invité. Mais l’heure avance ; partons, messieurs, partons.

— Je ne sais si je rêve ou si je veille, dit dom Diégo, mais je me jette dans le gouffre les yeux fermés.

— Il faut, cher docteur, ajouta l’abbé, que vous soyez le diable en personne, car mon esprit, ma raison, se révoltent contre vos paradoxes ; je ne crois pas un mot de vos promesses, et il m’est impossible de résister à la curiosité de vous accompagner.

Le chanoine et l’abbé suivirent le docteur, montèrent avec lui dans sa voiture, et arrivèrent bientôt tous trois à la maison qu’il occupait.

XII

Le docteur Gasterini habitait une charmante maison dans le faubourg du Roule ; il y arriva bientôt en compagnie du chanoine et de l’abbé Ledoux.

— En attendant l’heure du dîner, dit le docteur à ses hôtes, voulez-vous que nous fassions un tour de jardin ? Cela me fournira l’occasion de vous présenter les huit enfants de ma pauvre sœur, mes neveux et mes nièces que j’ai élevés, et bien placés dans le monde, le tout par pure gourmandise. Vous voyez, M. le chanoine, que nous sommes dans notre sujet.

— Comment ! M. le docteur, reprit le chanoine, vous avez élevé cette nombreuse famille par gourmandise ?

— Vous ne voyez pas que le docteur continue à se moquer de nous ! dit l’abbé en haussant les épaules ; c’est par trop fort aussi !

— Je vous donne ma parole d’honneur d’honnête homme, reprit le docteur Gasterini, et je vais vous prouver d’ailleurs dans un instant, par des faits, que si je n’avais pas été le plus gourmand des hommes, je n’aurais pas su créer à chacun de mes neveux ou nièces l’excellente position qu’ils exploitent en braves gens laborieux, honnêtes, intelligents, et qui concourent, chacun dans sa sphère, à la prospérité du pays.

— Ainsi, voilà des gens qui concourent à la prospérité du pays ! dit le chanoine en regardant l’abbé Ledoux avec ébahissement, et cela… grâce à la gourmandise de M. le docteur ?

— Non, s’écria l’abbé ; ce qui me confond, c’est d’entendre soutenir de pareils paradoxes… jusqu’au dernier moment… et…

Mais s’interrompant soudain, il ajouta en regardant avec surprise à quelques pas devant lui :

— Qu’est-ce donc que ce bâtiment, docteur ?… on dirait des boutiques.

— C’est mon orangerie, répondit le docteur, et aujourd’hui, ainsi que tous les ans à pareille époque (jour anniversaire de ma naissance), on installe ici des boutiques.

— Comment ! dit l’abbé, des boutiques, et pour quoi faire ?

— Mais, parbleu ! pour y vendre, mon cher abbé.

— Y vendre quoi et à qui ?

— Quant à ce qu’on vend, vous allez le voir ; quant aux acheteurs, ils se composent de tous mes clients, qui viennent aujourd’hui passer ici la soirée.

— En vérité, docteur, je ne vous comprends pas.

— Vous savez, mon cher abbé, que depuis longtemps on organise souvent des boutiques tenues par les plus jolies femmes de Paris.

— Ah ! très bien, reprit l’abbé, et le produit de la vente est pour les pauvres.

— C’est cela même ; le produit de la vente de ce soir est destiné aux pauvres de mon arrondissement.

— Et par qui ces boutiques sont-elles tenues ? demanda le chanoine.

— Par les huit enfants de ma sœur, seigneur dom Diégo ; ils vendent là, dans le but charitable que je vous ai dit, les produits de leur industrie. Mais venez, messieurs, entrons ; j’aurai l’honneur de vous présenter successivement mes neveux et mes nièces.

Et le docteur Gasterini introduisit ses hôtes dans une vaste orangerie. L’on y voyait en effet huit boutiques. Les caisses vertes d’un grand nombre d’orangers gigantesques formaient l’entourage et les séparations de ces boutiques, de sorte que chacune d’elles avait pour plafond un dôme de feuillage.

— Ah ! M. le docteur ! s’écria le chanoine en s’arrêtant devant la première boutique avec admiration, c’est magnifique !… de ma vie je n’ai rien vu de pareil !… C’est magique !

— Le fait est, reprit l’abbé, que c’est un coup d’œil… unique !…

Voici ce qui causait la juste admiration des hôtes du docteur Gasterini.

Les caisses d’oranger, formant l’enceinte de cette première boutique, étaient ornées de feuillages et de fleurs ; sur des gradins de bois rustique, couverts de mousse, on voyait disposés, avec un goût parfait, une collection de fruits, de légumes et de primeurs d’une beauté rare ; des ananas d’un jaune d’or à couronne verte surmontaient d’immenses corbeilles de raisins de toutes nuances, depuis le frankenthal, d’un noir pourpré, jusqu’au thomery, transparent et vermeil. Des pyramides de poires et de pommes des espèces les plus recherchées, d’une grosseur monstrueuse et diaprées des plus riantes couleurs, avaient pour faîtes des régimes de bananes, aussi dorées que si le soleil des tropiques les eut mûries. Plus loin, des figuiers nains en pots et couverts de figues violettes dominaient une collection de melons d’automne, de courges du Brésil et d’énormes patates violettes et blanches. Plus loin, de petites corbeilles de jonc étaient remplies de fraises de serre chaude, rouges et parfumées, contrastant avec des champignons rosés et des truffes énormes d’un noir d’ébène, obtenues sur couche par la nouvelle culture. Puis enfin venaient les rares primeurs de cette époque de l’année : asperges vertes et laitues panachées.

Au milieu de ces merveilles du règne végétal, qu’elle achevait de grouper d’une manière pittoresque et charmante, on voyait une belle jeune femme élégamment vêtue à la mode des paysannes des environs de Paris.

— Je vous présente une de mes nièces, dit le docteur à ses hôtes, Juliette Dumont, cultivatrice de primeurs, de fruits de pleine terre et de serre chaude, à Montreuil-sous-Bois.

Et, s’adressant à la jeune femme, le docteur ajouta :

— Mon enfant, dis donc à ces messieurs combien toi et ton mari vous employez de jardiniers à vos cultures.

— Mais, mon bon oncle, nous employons toujours au moins une vingtaine d’hommes.

— Et leur salaire, mon enfant ?

— D’après vos conseils, mon bon oncle, nous leur donnons, en outre des cinquante sous de fixe, une part dans nos bénéfices, afin de les intéresser comme nous à ce que nos cultures soient aussi soignées que possible. Nous nous trouvons le mieux du monde de cet arrangement, car nos jardiniers, ayant avantage comme nous à la prospérité de notre établissement, travaillent avec grand zèle. Aussi, cette année, leur part dans les bénéfices de la maison a porté leur journée à près de cinq francs.

— Et le mouvement général de vos affaires, de combien est-il à peu près par an, mon enfant ?

— Mon bon oncle, grâce à nos pépinières des plus belles espèces d’arbres à fruits, nous faisons, par an, pour quatre-vingt à cent mille francs d’affaires.

— Autant que cela ? dit l’abbé.

— Oui, monsieur, répondit la jeune femme, et il y a bien des maisons aux environs de Paris et en province qui sont encore plus fortes que la nôtre.

Le chanoine, absorbé par la contemplation de ces fruits si dorés, si parfumés, de ces champignons, de ces truffes, de ces rares primeurs, ne prêtait qu’une attention distraite à la partie économique de l’entretien, et il ne céda qu’à regret à l’invitation du docteur, qui lui dit :

— Passons à un autre spécimen de l’industrie de ma famille, M. le chanoine, car chacun aujourd’hui pare de son mieux sa marchandise ; aussi, dites-moi si ce gaillard-là n’est pas un véritable artiste ?

En disant ces mots, le docteur Gasterini désignait à ses hôtes la seconde boutique.

Que l’on se figure, au milieu d’une logette tapissée d’algues, de joncs et de varechs, trois grandes tables de marbre blanc superposées les unes aux autres à un pied d’intervalle et diminuant progressivement de grandeur, ainsi que les vasques d’une fontaine. Sur ces dalles, recouvertes d’herbes marines, on voyait un échantillon des coquillages, des crustacés et des poissons de mer les plus délicats.

Sur la première tablette, c’était une sorte de haute rocaille, composée de clovisses, de bigorneaux, d’huîtres de Marennes, d’Ostende et de Cancale, engraissées à grands frais dans les parcs. À la base de ce rocher, des langoustes, des homards, des crevettes, des crabes presque tous vivants sous leur humide carapace, se mouvaient lentement.

Sur la seconde tablette, frangée de longues algues d’un vert glauque, se trouvaient les poissons d’une dimension moyenne et d’un goût exquis : sardines argentées, royans d’un bleu d’outremer mêlé de nacre, grondins d’un rose vif, barbues au dos de neige et au ventre rose, etc.

Enfin, sur la dernière et la plus large des vasques de marbre, gisaient çà et là de véritables monstres marins, des turbots énormes, des saumons gigantesques, des esturgeons formidables, des thons prodigieux.

Un jeune homme au teint hâlé, à la figure ouverte et avenante, qui rappelait les traits du capitaine Horace, souriait complaisamment à cette magnifique exhibition de marée.

— Messieurs, je vous présente mon neveu Thomas, patron de pêche à Étretat, dit le docteur Gasterini à ses hôtes, et vous voyez que ses filets ne ramènent pas que du sable !…

— Je n’ai vu de ma vie plus admirable, plus appétissante marée ! s’écria dom Diégo avec enthousiasme ; ce serait à la manger crue !

— Mon garçon, dit le docteur Gasterini à son neveu, ces messieurs désireraient savoir combien de matelots, vous autres patrons pêcheurs, vous employez par chaque bateau.

— Chaque bateau emploie huit à dix hommes et un mousse, répondit le patron Thomas ; vous voyez, cher oncle, que ça fait un fier personnel, quand on songe au nombre de bateaux pêcheurs de toutes les côtes de France, depuis Bayonne jusqu’à Dunkerque, et depuis Perpignan jusqu’à Cannes.

— Et quel salaire ont tes hommes, mon garçon ? dit le docteur.

— Nous autres, mon bon oncle, nous achetons filets et bateaux à frais communs, nous partageons le produit de la pêche, et quand l’un de nous est emporté par un coup de mer, sa veuve ou ses enfants succèdent à la part du père ; en un mot, nous vivons en association, tous pour chacun, chacun pour tous ; et je vous jure que lorsqu’il s’agit de jeter nos seines ou de les retirer, de crocher dans une voile ou de haler sur une manœuvre, il n’y a pas de fainéant, tous y vont de tout cœur.

— Bien, mon brave garçon, dit le docteur. Ce que c’est pourtant, M. le chanoine, ajouta-t-il en se tournant vers dom Diégo, ce que c’est pourtant que de déguster en vrai gourmand des escalopes de saumons aux truffes ou des filets de sole à la vénitienne ! On favorise une des plus nobles industries du pays, et l’on pousse à l’amélioration de notre marine nationale. Que cette pensée, seigneur chanoine, vous rende l’esturgeon léger… lorsque vous le mangerez bien braisé dans son jus, largement piqué de jambon de Bayonne, avec une sauce d’huîtres au vin de Madère !

À ces paroles, dom Diégo ouvrit machinalement sa large bouche et la referma bientôt en passant sa langue sur ses lèvres avec un soupir de convoitise.

L’abbé Ledoux, trop fin et trop sensé pour ne pas comprendre la pensée du docteur, éprouvait un dépit croissant, et ne disait mot. Le médecin feignit de ne pas s’apercevoir de la contrariété de son hôte. Prenant dom Diégo par le bras, il lui dit en l’amenant devant la troisième boutique :

— Franchement, M. le chanoine, avez-vous jamais vu quelque chose de plus coquet, de plus élégant ?

— Jamais ! oh ! jamais ! s’écria dom Diégo en joignant les mains d’admiration, et pourtant les confiterias de mon pays passent pour être les premières du monde !

Rien en effet de plus coquet, de plus élégant que cette troisième boutique où l’on voyait dans des coupes ou sur des plateaux de porcelaine tout ce que la friandise la plus raffinée peut imaginer en confitures, conserves, bonbons, etc. Tantôt le sucre cristallisé entourait de ses étincelantes stalactites les plus beaux fruits, tantôt formait des pyramides de toutes formes, et se diaprait des couleurs les plus vives, rose avec les pastilles à la rose, vert avec les pistaches glacées, jaune avec les fondantes au citron ; plus loin, des oranges, des limons, des cédrats semblaient couverts d’une neige sucrée. Ailleurs, les transparentes gelées de pomme de Rouen et de groseilles de Bar brillaient de l’éclat prismatique du rubis et de la topaze. Plus loin, de larges dalles de nougat de Marseille, blanc comme de la crème fraîche, servaient de socle à des colonnettes de chocolat de Bayonne et de pâte d’abricot de Montpellier. C’étaient, enfin, des boîtes de fruits confits de Touraine, aussi frais que s’ils venaient d’être cueillis, et, par la vivacité de leurs couleurs, ressemblant à ces mosaïques florentines en pierres fines qui figurent des fruits en relief.

Une nièce du docteur Gasterini, jeune et jolie personne, présidait à cette friande exhibition et accueillit son oncle par le plus aimable sourire.

— Je vous présente, messieurs, ma nièce Augustine, une des premières confiseuses de Paris, dit le docteur à ses hôtes, une véritable artiste qui sculpte et peint avec le sucre, et dont les chefs-d’œuvre sont littéralement à croquer ; mais cet échantillon de son savoir-faire n’est rien : c’est dans la quinzaine du jour de l’an que son magasin de la rue Vivienne sera véritablement splendide, et je suis sûr qu’elle ménage des surprises aux curieux.

— Certainement, mon bon oncle, reprit en souriant la jolie confiseuse, nous aurons les bonbons les plus nouveaux, les boîtes les plus riches, les corbeilles les plus galantes, les sacs les plus coquets. Rien que pour tous ces accessoires, nous avons un atelier où nous employons trente ouvrières, sans compter, bien entendu, toutes les personnes occupées dans notre laboratoire.

— Qu’avez-vous donc, mon cher abbé ? dit le docteur au saint homme ; vous semblez tout soucieux. Est-ce que cela vous contrarie de voir que de la gourmandise dépendent toutes sortes d’industries et de productions qui comptent pour beaucoup dans le mouvement commercial de la France ? Ah ! parbleu ! vous n’êtes pas au bout !

— Bien ! bien ! répondit l’abbé d’un air contraint, je vous vois venir, vilain homme ; mais j’aurai réponse à tout. Allez, allez, je ne dis mot, mais je n’en pense pas moins.

— Je suis à vos ordres pour la discussion, mon cher abbé ; mais en attendant, vous le voyez, M. le chanoine, ajouta le docteur en se tournant vers dom Diégo, vous devez être déjà un peu convaincu que vous pouvez sans regret savourer les fruits les plus rares, les poissons les plus exquis et les sucreries les plus recherchées. Bien plus, ainsi que je vous le disais tantôt, comme vous êtes riche, cette consommation de friandises est pour vous un devoir social impérieux : car enfin, il faut bien que vous vous rendiez bon à quelque chose, en consommant largement, splendidement, afin d’activer et de rémunérer la production.

— Et je me sens, dans ma spécialité, à la hauteur de cette noble et patriotique mission ! s’écria le chanoine avec enthousiasme. Vous me donnez la conscience de mes devoirs, M. le docteur.

— Je n’attendais pas moins de la grandeur de votre âme, seigneur dom Diégo, reprit le médecin ; mais un jour viendra où cette douce mission de consommateur que vous acceptez avec un si superbe désintéressement sera plus largement répartie, et de cela nous causerons une autre fois, seigneur chanoine ; mais avant de passer à la boutique suivante, je dois vous demander d’avance votre indulgence pour mon pauvre neveu Léonard, qui préside à l’exhibition que vous allez voir.

— Pourquoi mon indulgence, M. le docteur ?

— C’est que, voyez-vous, mon neveu Léonard exerce un métier un peu hasardeux ; mais là où est le penchant il faut qu’on penche. Ce diable de garçon a été élevé quasi comme un sauvage. Mis en nourrice chez une paysanne qui habitait sur la lisière de la forêt de Sénart, il a été longtemps si chétif, que j’ai dû le laisser habiter la campagne jusqu’à l’âge de douze ans. Le mari de la paysanne était un fieffé braconnier, et mon neveu avait la protubérance de la chasse aussi marquée qu’un limier de vénerie. Jugez de ce que devint sa passion cynégétique, élevé sous la tutelle d’un pareil père nourricier ! À l’âge de six ans, Léonard, tout malingre qu’il était, passait la journée dans les bois, tendant des collets aux lapins, aux levrauts et aux faisans. Comme un petit homme, à dix ans, il inaugurait son premier affût par la mort d’un superbe brocard[11], tué au clair de lune, par une belle nuit d’hiver. Moi j’ignorais alors tout cela. Aussi, lorsque Léonard eut douze ans, il me parut suffisamment renforcé, je le repris auprès de moi et le mis en pension. Trois jours après, il escaladait les murs et retournait à la forêt de Sénart. En un mot, seigneur dom Diégo, rien n’a pu vaincre la passion diabolique de ce garçon à l’endroit de la chasse. Et, ma foi, j’avoue que je me rendis un peu complice de mon neveu, en lui faisant un jour cadeau de l’un de ces fusils de Lefaucheux, cet arquebusier de génie dont les armes sont si commodes, si parfaites, qu’elles feraient de vous, cher abbé, un tireur aussi consommé que mon neveu. Il n’est pas le seul d’ailleurs. Des milliers de familles vivent de même du superflu giboyeux des riches propriétaires qui chassent, non par besoin, mais seulement par divertissement. Ainsi, seigneur chanoine, en savourant un gigot de chevreuil mariné, un salmis de perdreaux ou une cuisse de faisan rôti (je ne vous fais pas l’injure de vous croire capable de préférer l’aile), dites-vous bien que vous aidez à vivre à une foule de pauvres ménages.

XIII

Le docteur, ayant fait ainsi l’éloge de la chasse, s’avança vers la boutique de son neveu, et du geste montra au chanoine et à l’abbé le plus admirable spécimen cynégétique que l’on puisse imaginer.

Les gardes-chasse anglais, grands maîtres dans l’art de grouper le gibier et de composer ainsi des tableaux réels de nature morte, eussent reconnu la supériorité de Léonard.

Que l’on se figure un tronc d’arbre noueux et branchu, haut de six à sept pieds, perpendiculairement dressé au milieu de cette boutique ; au pied de ce tronc d’arbre étaient groupés, sur un lit de fougère d’un vert éclatant, un jeune sanglier, un magnifique daim daguet[12] en pleine venaison, et deux beaux chevreuils. Ces animaux, couchés en rond, la tête sur l’épaule, comme s’ils eussent reposé dans leur fort[13], au fond des grands bois, garnissaient ainsi le pied de l’arbre ; de flexibles liens de lierre garni de ses feuilles suspendaient aux branches inférieures du tronc d’arbre, disposé à peu près en if, des lièvres, des lapins de garenne, alternés avec des oies sauvages d’un gris cendré ; des halbrans à la tête verte et à la penne frangée de blanc ; des faisans à l’orbite écarlate, au cou bleu changeant et à la plume brillante comme du cuivre bruni ; des outardes argentées, oiseau de passage assez rare dans nos climats ; çà et là des branches de houx aux baies pourprées, des rameaux de bruyères à fleurs roses, s’entremêlaient gracieusement avec le gibier ainsi étagé ; venaient ensuite des groupes de bécasses, de perdreaux gris, de bartavelles rouges, de pluviers dorés, de poules d’eau d’un noir d’ébène, au bec jaune ; aux derniers branchages était suspendu un gibier plus menu et plus délicat encore : cailles, grives, becfigues et râles de genêts (ces rois de la plaine) ; enfin tout au faîte de l’arbre, un magnifique coq de bruyère, sans doute égaré des montagnes des Ardennes, semblait ouvrir ses larges ailes d’un brun glacé de bleu, et planer sur cette giboyeuse hécatombe.

Léonard, svelte et agile garçon, à l’œil un peu fauve, mais à la physionomie franche et résolue, contemplait amoureusement son œuvre, et y donnait, pour ainsi dire, une dernière touche, faisant çà et là contraster le rouge d’une bartavelle avec un vert rameau de genévrier, ou le noir d’ébène d’une poule d’eau avec le rose vif d’une branche de bruyère.

— J’ai instruit ces messieurs de ton affreux métier, mauvais garçon, dit en souriant le docteur Gasterini à son neveu Léonard ; M. le chanoine et M. l’abbé voudront bien prier pour le salut de ton âme.

— Oh ! oh ! mon bon oncle, reprit joyeusement Léonard, j’aime mieux qu’ils prient pour le bon tirer des deux premières balles mariées[14] que de mon affût j’enverrai à quelque bonne et grasse bête de compagnie[15] dont je vous offrirai la hure et les filets, mon bon oncle.

— Hélas ! hélas ! il est incorrigible ! dit le docteur Gasterini, et malheureusement, seigneur chanoine, vous n’avez pas d’idée du fumet de haut goût dont sont doués une hure congrûment farcie et les filets mignons d’un sanglier d’un an, sautés à la Saint-Hubert ! Ah ! M. le chanoine, quelle succulence ! On a bien raison de placer ce mets divin sous l’invocation du saint patron de la vénerie. Mais passons, dit le docteur en précédant dom Diégo, ébloui, fasciné par cette exhibition de gibier si nouvelle pour lui, car ces richesses cynégétiques sont inconnues en Espagne.

— Oh ! combien est grande la nature dans ses créations ! disait le chanoine ; quelle miraculeuse échelle de goût et de succulence, depuis le gros et monstrueux sanglier jusqu’au becfigue, cet oiselet exquis ! Gloire, gloire à toi ! éternelle reconnaissance à toi ! ajouta-t-il en manière d’oraison jaculatoire.

— Bravo ! dom Diégo ! s’écria le docteur, vous voici dans le vrai.

— Le voici dans le matérialisme, dans le paganisme, dans le panthéisme le plus grossier ! dit l’intraitable abbé. Vous le damnez, docteur, vous perdez son âme !

— Encore un peu de patience, mon cher abbé, reprit le docteur en faisant un pas vers une autre boutique. Tout à l’heure, malgré vos dénégations, vous serez convaincu que je dis vrai en préconisant l’excellence de la gourmandise, ou plutôt vous pensez comme moi, mais vous trouvez opportun de nier l’évidence. Maintenant, M. le chanoine, vous allez voir ici surtout en quoi cette gourmandise, que nous adorons, vous et moi, est une des causes d’un des plus grands progrès de l’agriculture, la seule et véritable base de la prospérité du pays. Et sur ce, je vous présenterai mon neveu Mathurin, herbager aux prés salés, qui nourrissent les seuls bestiaux dignes du gourmand, et qui lui donnent ces inestimables gigots, ces côtelettes souveraines, ces filets de bœuf merveilleux que l’Angleterre même nous envie. Je vous présenterai aussi la femme de mon neveu Mathurin, native du Mans, et de cette illustre école d’engraissage qui produit ces poulardes et ces chapons, une des gloires et des richesses de la France.

La boutique du fermier Mathurin, sans doute moins coquette, moins brillante, moins pittoresque que les autres, avait en revanche un caractère de simplicité majestueuse.

Sur de grandes claies d’osier, couvertes de branches de thym, de sauge, de romarin, d’estragon, et autres herbes fortement aromatiques, s’étalaient, avec un aplomb herculéen, des rosbifs monstrueux, des aloyaux fabuleux, des longes de veau merveilleuses, et de ces gigots et de ces côtelettes nonpareils qui emplissent les cent bouches de la Renommée de la saveur incomparable des bestiaux des prés salés.

Quoique crue, cette admirable chair, entourée de plantes à odeurs pénétrantes, était si fine, si courte, et d’un rose si vif, sa graisse mate était d’une blancheur si fraîche, si délicate, que dom Diégo jetait sur ces spécimens de l’industrie bovine et ovine des regards carnivores.

De son côté, la fermière Mathurine présidait à une exhibition non moins remarquable. On admirait, à demi enfouie dans des touffes de cresson de fontaine, une collection de poulardes, de chapons, de coqs d’Inde vierges et de poulets à la reine, dits tardillons, tous si dodus, si potelés, si ronds, que plus d’une jolie femme eût envié leur peau si satinée.

— Oh ! qu’elles sont jolies ! qu’elles sont ravissantes ! balbutia le chanoine ; oh ! c’est à en perdre la tête !

— Ah ! M. le chanoine, reprit le docteur, que direz-vous donc lorsque l’intéressante pâleur de ces poulardes sera dorée aux feux du tourne-broche ? lorsque, distendue à se rompre par les truffes qui apparaîtront bleuâtres sous la finesse de son épiderme, cette peau satinée deviendra vermeille, et qu’elle épandra les pleurs d’un jus empourpré, bientôt moiré par la lente distillation de cette graisse, presque aussi exquise que la graisse de caille !

— Assez, docteur ! s’écria le chanoine exaspéré, assez, de grâce ! ou, bravant le scandale, je me jette sur l’une de ces adorables poulardes, sans le moindre respect pour leur crudité ?

— Calmez-vous, seigneur dom Diégo, dit le docteur en souriant ; l’heure du dîner approche, et vous pourrez alors rendre vos hommages à deux des sœurs de ces adorables.

S’adressant alors à son neveu Mathurin, le docteur ajouta :

— Ces messieurs trouvent remarquables les produits de tes herbages et de ta ferme, mon garçon.

— Ces messieurs sont bien honnêtes, mon cher oncle, répondit Mathurin. Dame ! aussi, c’est du bétail de choix et d’amateurs ! Je ne crains ni Anglais ni Ardennais pour la saveur de mes bœufs, de mes veaux et de mes moutons de pré salé, qui font mon petit amour-propre et ma fortune. Car, voyez-vous, messieurs, le dernier mot de l’agriculture, c’est de faire de la viande, comme nous disons. Le bétail produit le fumier, le fumier l’engrais, l’engrais la fertilité de la terre, et la fertilité de la terre vous donne bon affanage et bon pacage pour le bétail. Tout ça se tient et s’enchaîne ; et plus le bétail est fin-gras, plus il est bon à gourmand, selon le proverbe de chez nous, mieux il se vend, meilleur est son fumier et conséquemment meilleure est la culture. C’est comme les volailles à Mathurine ; sans doute, ça coûte bien de la peine, ça emploie bien du monde à la ferme, car vous ne croiriez peut-être pas, messieurs, que pour engraisser un de ces chapons ou une de ces poulardes à la mode mancelle, il faut lui ouvrir le bec et l’empâter, quinze ou vingt fois par jour dans sa mue, avec des boulettes de farine d’orge et de lait, et cela pendant trois mois ! Mais aussi c’est un fameux produit, car un chapon nous rapporte plus que ne rapporte ailleurs un mouton ou un veau chétif. Mais il faut de grands soins. Aussi, d’après le conseil de ce cher oncle, bon conseil s’il en est, tous les ans, à la Noël, voilà, messieurs, ce que nous faisons à la ferme : le soir, au retour des bestiaux, les deux premiers bœufs qui entrent à l’étable, qu’ils soient les plus beaux ou les moins beaux du troupeau (peu importe, le hasard décide), sont mis de côté ; il en est de même des six premiers veaux, des six premiers moutons, qui rentrent à l’étable ; ensuite on ouvre les mues des volailles, et les premiers douze chapons, les premières douze poulardes, les douze premiers coqs vierges qui sortent des mues sont ainsi mis de côté.

— À quoi bon ? demanda l’abbé. Que deviennent ces animaux ainsi désignés par le sort ?

— On en fait un lot, monsieur, et il est vendu au profit du personnel de la ferme. Ce bénéfice s’ajoute à leurs gages fixes. Vous comprenez, messieurs, qu’ainsi tout mon monde a intérêt à ce que bétail et volailles soient, indistinctement, soignés le mieux possible, puisque le hasard seul désigne le lot d’encouragement, comme nous l’appelons. Qu’arrive-t-il de là, messieurs ? C’est que troupeau et volailles deviennent presque autant la chose de mes gens que la mienne, car, plus le lot se compose de beaux produits, plus il se vend cher et plus mon monde bénéficie. Eh bien ! messieurs, croiriez-vous que, grâce au zèle, aux soins, à l’activité, que donne à mes gens de ferme l’espoir de ce bénéfice, je gagne encore plus que je ne leur abandonne, parce que, encore une fois, notre intérêt à tous est commun, de sorte que, en rendant la condition de ces braves gens beaucoup meilleure, j’y trouve mon avantage.

— La morale de ceci, seigneur chanoine, dit le docteur en souriant, est qu’il faut manger le plus possible d’excellents aloyaux, de tendres côtelettes de pré salé, et se livrer avec le même dévouement à une consommation effrénée de poulardes, de chapons et de coqs d’Inde vierges, afin d’activer l’intéressante industrie mancelle.

— Je tâcherai, M. le docteur, dit gravement le chanoine, d’être à la hauteur de mes devoirs.

— Et ils sont plus nombreux que vous ne le pensez, seigneur dom Diégo, car il dépend aussi de vous que le pauvre monde soit mieux vêtu et mieux chaussé. Ce à quoi vous pouvez particulièrement concourir, en mangeant force grenadins de veau à la Samaritaine, force biftecks au beurre d’anchois, force langues de mouton à la d’Uxelle.

— Ah çà ! M. le docteur, dit le chanoine, vous plaisantez !

— Vous vous en apercevez un peu bien tard, dom Diégo, dit l’abbé.

— Je parle très sérieusement, reprit le docteur, et je vais vous le prouver, seigneur dom Diégo. Avec quoi se font les souliers ?

— Avec du cuir, M. le docteur.

— Et qui produit ce cuir ? Ne sont-ce pas les bœufs, les moutons, les veaux ? Il est donc évident que plus l’on consomme de bétail, plus le prix du cuir diminue, et plus les bonnes et saines chaussures deviennent accessibles aux pauvres gens qui ne portent que des sabots.

— C’est vrai, dit le chanoine d’un air cogitatif, c’est pourtant vrai !

— Maintenant, reprit le docteur, et les bons vêtements de laine, et les bons bas de laine, de quoi sont-ils tissés ? De la toison des moutons ! Or donc, plus l’on consomme de moutons, plus la laine devient bon marché.

— Ah ! M. le docteur, s’écria le chanoine emporté par un élan de vaillante philanthropie, c’est à regretter de ne pouvoir faire dix repas par jour ! Oui, oui, c’est à se crever d’indigestion pour le plus grand bonheur de ses semblables !

— Ah ! seigneur dom Diégo, répondit le docteur d’un ton pénétré, tel est peut-être le glorieux martyre qui vous attend !

— Et je le subirai avec joie, avec orgueil ! s’écria le chanoine enthousiasmé ; il est doux de mourir pour l’humanité !

L’abbé Ledoux ne pouvait plus en douter, dom Diégo lui échappait ; aussi manifestait-il son dépit par de dédaigneux haussements d’épaules et par des roulements d’yeux courroucés.

— Oh ! mon Dieu ! M. le docteur, dit soudain le chanoine en dilatant à plusieurs reprises ses larges narines, quelle est donc cette appétissante odeur que je sens là ?

— C’est le spécimen de l’industrie de mon neveu Michel, M. le chanoine, elle sort à peine du four ; voyez comme c’est doré, comme c’est friand !

Et le docteur Gasterini désigna du geste au chanoine les plus merveilleux échantillons de pâtisserie et de petit-four que l’on puisse imaginer : pâtés formidables au gibier, au poisson ou à la volaille ; bouchées aux queues d’écrevisses, tourtes aux fruits, tartelettes aux confitures et aux crèmes de toutes sortes, brioches fumantes, meringues à la gelée d’ananas, viernoises pralinées, nougats montés en forme de rochers supportant des temples de sucre candi ; sultanes élégantes, dont le dôme en sucre filé, pareil à un filigrane d’argent, laisse apercevoir un bassin de massepains à la vanille rempli de crème à la rose, crème fouettée aussi légère que de l’écume. Passons sous silence d’autres merveilleuses friandises qu’il serait trop long d’énumérer, et que le chanoine dom Diégo contemplait avec une muette admiration.

— L’heure de dîner s’approche, et il faut que j’aille bientôt à mes fourneaux donner la dernière touche à certain mets que je fais ébaucher par mes élèves, dit le docteur Gasterini à son hôte. Aussi, pour vous prouver l’importance de cette branche d’industrie si appétissante, je me bornerai à une seule question.

Et s’adressant à son neveu Michel :

— Mon garçon, dis à monsieur combien tu as payé le fonds de pâtisserie que tu exploites rue de la Paix.

— Vous le savez bien, mon cher oncle, répondit Michel en souriant affectueusement au docteur Gasterini, puisque vous m’avez avancé l’argent nécessaire à cette acquisition.

— Ma foi, mon garçon, comme tu m’as intégralement remboursé depuis longtemps, j’ai oublié ce chiffre, Voyons, c’était…

— Deux cent mille francs, mon cher oncle. Et j’ai fait une excellente affaire. Du reste, la maison est bonne ; car mon prédécesseur a gagné dans ce commerce vingt mille livres de rente en dix ans.

— Vingt mille livres de rente ! s’écria dom Diégo avec stupéfaction, vingt mille livres de rente !

— Voilà pourtant, M. le chanoine, comment l’on crée des capitaux, en mangeant des pâtés chauds à la financière, ou des babas aux pistaches. Maintenant, voulez-vous voir quelque chose de véritablement grandiose, car il s’agit, cette fois, d’une industrie qui touche, non seulement aux intérêts de presque toutes les contrées de la France, mais qui s’étend jusque dans une grande partie de l’Europe et de l’Orient, c’est-à-dire en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Espagne, en Portugal ; une industrie qui met en circulation des capitaux énormes, qui occupe des populations entières, et dont les produits de premier choix atteignent parfois à des prix fabuleux ; une industrie, enfin, qui est surtout à la gourmandise ce que l’âme est au corps, l’esprit à la matière ? Tenez, seigneur dom Diégo, regardez et vénérez, car ici, les plus jeunes sont déjà bien vieux.

Aussitôt, le chanoine ôta par instinct son chapeau, et courba respectueusement la tête.

— Je vous présente mon neveu Théodore, commissionnaire en vins fins français et étrangers, dit le docteur au chanoine.

Dans cette boutique, rien de brillant ni de chatoyant : de simples étagères de bois chargées de bouteilles poudreuses, et au-dessus de chaque étagère des écriteaux en lettres rouges sur fond noir, où l’on lisait ces mots, d’un laconisme significatif :

 

FRANCE.

« Chambertin (comète). – Clos-Vougeot-1813. – Volney (comète). – Nuits-1820. – Pomard-1854. – Chablis-1834. – Pouilly (comète). – Château-Margaux-1818. – Haut-Brion-1820. – Château-Laffitte-1834. – Sauterne-1811. – Grave (comète). – Roussillon-1800. – Tavel-1802. – Cahors-1793. – Lunel-1814. – Frontignan (comète). – Rivesaltes-1831. – Aï mousseux-1820. – Aï rose-1831. – Sillery sec (comète). – Eau-de-vie de Cognac-1737. – Anisette de Bordeaux-1804. – Ratafia de Louvres-1807.

ALLEMAGNE.

« Johannisberg-1779. – Rudesheimer-1747. – Hochheimer-1760. – Tokay-1797. – Vermouth-1801. – Vin de Hongrie-1783. – Kirsch-wasser de la forêt Noire-1801.

HOLLANDE.

« Anisette-1821. – Curaçao rouge-1805. – Curaçao blanc-1820. – Genièvre-1799.

ITALIE.

« Lacryma-Christi-1805. – Imola-1819.

GRÈCE.

« Chypre-1801. – Samos-1813.

ÎLES IONIENNES.

« Marasquin de Zara.

ESPAGNE.

« Val de Peñas-1812. – Xérès sec-1809. – Xérès doux-1810. – Moscatelle-1824. – Tintilla de Rota-1823. – Malaga-1799.

PORTUGAL.

« Porto-1778.

ÎLE DE MADÈRE.

« Madère-1810, ayant fait trois fois le voyage de l’Inde.

CAP DE BONNE-ESPÉRANCE.

« Vins, rouge, blanc, paille, 1826. »

Pendant que dom Diégo contemplait dans un profond recueillement, le docteur Gasterini dit à son neveu :

— Mon garçon, as-tu un souvenir précis du prix auquel s’est élevée la vente de quelques caves renommées ?

— Oui, mon cher oncle, répondit Michel. Il y a eu la cave du duc de Sussex, à Londres, qui a été vendue deux cent quatre-vingt mille francs ; la cave de M. Laffitte a été, je crois, vendue à Paris près de cent mille francs ; celle de M. Lagillière, aussi à Paris, cent soixante mille francs.

— Eh bien, seigneur dom Diégo, dit le docteur Gasterini à son hôte, qu’en pensez-vous ? Croyez-vous que ce soit là une abomination, comme l’affirme cet espiègle d’abbé Ledoux, qui nous observe sournoisement ? Croyez-vous, dis-je, qu’elle soit digne en soi d’anathème, cette passion qui entre autres favorise une industrie de cette immense importance ? Songez aux frais de main-d’œuvre, de transport, de conservation, que de pareilles caves ont dû coûter ! Que de gens ont vécu des capitaux qu’elles représentaient !

— Je pense, s’écria le chanoine, je pense que j’étais un aveugle, un insensé, de ne pas avoir compris jusqu’ici l’immense portée industrielle, politique et sociale de ce que je faisais en mangeant et en buvant avec recherche. Je pense que maintenant la conscience d’accomplir une mission d’intérêt public, en me livrant à une gourmandise effrénée, sera pour mon appétit un délicieux apéritif ; et cet apéritif, à qui le dois-je, si ce n’est à vous, docteur ? Ô noble penseur ! ô grand philosophe !…

— C’est la gastrolâtrie poussée jusqu’à l’insanité ! dit l’abbé Ledoux ; c’est du néopaganisme !

— Seigneur Diégo ! reprit le docteur, nous parlerons de la reconnaissance que vous croyez me devoir lorsque nous aurons jeté un coup d’œil sur cette dernière boutique. Il s’agit ici d’une industrie qui l’emporte, par sa haute importance, sur toutes celles dont nous venons de parler. La question est grave, car elle a trait à l’influence de la gourmandise sur l’équilibre de l’Europe.

— L’équilibre de l’Europe ! dit le chanoine de plus en plus abasourdi. La gourmandise a quelque chose à voir dans l’équilibre de l’Europe !

— Allez, allez, dom Diégo ! dit l’abbé Ledoux en haussant les épaules, si vous écoutez ce tentateur, il vous prouvera des choses bien plus surprenantes encore.

— Je vais en attendant, mon cher abbé, prouver au seigneur dom Diégo, et à vous-même, que je n’avance rien que de rigoureusement vrai. Et d’abord vous m’avouerez, n’est-ce pas, que la puissance de la marine militaire d’une nation comme la France pèse d’un grand poids dans la balance des destinées de l’Europe ?

— Certes ! dit le chanoine.

— Ensuite ? dit l’abbé.

— Or, poursuivit le docteur, vous m’accorderez que, selon que cette marine militaire s’augmente ou s’affaiblit, l’influence maritime de la France perd ou gagne dans la même proportion.

— Évidemment ! dit le chanoine.

— Concluez donc ! s’écria l’abbé, c’est là que je vous attends.

— Je conclus donc, mon cher abbé, que plus la gourmandise fera de progrès, que plus elle deviendra accessible au grand nombre, plus la marine militaire de la France gagnera en force, en influence ; et cela, seigneur dom Diégo, je vais vous le démontrer en vous priant seulement de lire cet écriteau.

En effet, au-dessus de cette dernière boutique, la seule qui ne fût pas occupée par un neveu ou par une nièce du docteur Gasterini, on lisait ces mots :

 

DENRÉES COLONIALES.

 

— Denrées coloniales ! répéta tout haut le chanoine en regardant le médecin d’un air interrogatif, tandis que l’abbé, plus pénétrant, se mordait les lèvres de dépit.

— Ai-je besoin de vous dire, seigneur chanoine, poursuivit le docteur, que sans colonies nous n’aurions pas de marine marchande, et sans marine marchande point de marine de guerre, puisque celle-ci se recrute parmi les matelots de commerce ? Eh bien ! si les gourmands ne consommaient pas toutes ces excellentes choses dont vous voyez ici des échantillons, sucre, café, vanille, girofle, cannelle, gingembre, riz, pistaches, muscade, poivre de Cayenne, liqueur des Îles, achar des Indes, etc., etc., que deviendraient, je vous le demande, nos colonies, c’est-à-dire notre puissance maritime ?

— Je suis ébloui ! s’écria le chanoine ; j’ai le vertige ! À chaque pas je me sens grandir de cent coudées.

— Et vous avez parbleu raison, seigneur dom Diégo, dit le docteur, car enfin, lorsque après avoir dégusté, au dessert, un fromage glacé à la vanille, auquel a succédé un verre de vin de Constance ou du Cap, vous savourez une tasse de café, ensuite de quoi vous concluez par un ou deux petits verres de liqueur des Îles à la cannelle ou au girofle, eh bien ! vous poussez héroïquement à la grandeur maritime de la France, vous faites, dans votre sphère, autant pour la marine que le matelot ou que le capitaine… Et à propos de capitaine, seigneur chanoine, ajouta tristement le docteur, je vous ferai observer que seule parmi toutes les autres, cette boutique est vide, car le capitaine du navire qui a amené des Indes et des colonies toutes ces friandes denrées n’ose se montrer, étant sous le coup de votre vengeance. C’est vous nommer mon pauvre neveu le capitaine Horace, seigneur chanoine. Seul il manque aujourd’hui à cette fête de famille.

— Ah ! serpent maudit ! murmura l’abbé Ledoux, comme il arrive tortueusement à son but ! comme il a su enlacer cette misérable brute de dom Diégo !

Au nom du capitaine Horace, le chanoine avait tressailli et était resté un moment silencieux et pensif.

XIV

Le chanoine dom Diégo, après être resté un moment silencieux, tendit au docteur Gasterini sa grosse main tremblante d’émotion, et lui dit :

— M. le docteur, le capitaine Horace m’avait fait pendant deux mois perdre l’appétit ; vous me l’avez rendu, je l’espère, pour toute ma vie, et bien plus, selon votre promesse, vous m’avez prouvé, non par des raisonnements spécieux, mais par des faits, par des chiffres, que le gourmand, ainsi que vous le disiez avec tant de profondeur, que le gourmand accomplit une haute mission sociale, civilisatrice et politique ; vous m’avez donc ainsi délivré de cruels remords en me donnant conscience de la noble tâche que la gourmandise me donnait à remplir ; et à ce devoir sacré je ne faillirai pas, M. le docteur. Aussi, gloire à vous, reconnaissance à vous, et je crois m’acquitter bien modestement en vous déclarant que, non seulement je ne déposerai aucune plainte contre le capitaine Horace, mais que je lui accorde de grand cœur la main de ma nièce.

— Quand je vous le disais, chanoine ! reprit l’abbé. J’étais bien sûr qu’une fois qu’il vous tiendrait entre ses griffes, ce diabolique docteur ferait de vous ce qu’il voudrait ! Où sont maintenant vos belles résolutions de ce matin ?

— L’abbé, reprit dom Diégo d’un ton capable, je ne suis pas un enfant ; je saurai rester à la hauteur du rôle que M. le docteur m’a tracé.

Et, s’adressant à ce dernier, il ajouta :

— Vous allez, monsieur, me donner ce qu’il faut pour écrire ; une personne sûre prendra ma lettre, montera dans votre voiture et ira à l’instant chercher ma nièce au couvent et la ramènera ici.

— Seigneur dom Diégo, reprit le docteur, vous assurez le bonheur de nos deux enfants, la joie de mes vieux jours, et conséquemment votre félicité gastronomique, car je tiendrai ma parole : je vous ferai dîner tous les jours, mieux encore que je ne vous ai fait déjeuner l’autre matin. Un pavillon de cette maison sera désormais à votre disposition ; vous me ferez l’honneur de manger à ma table, et vous voyez que, d’après les professions que j’ai choisies pour mes neveux et pour mes nièces (avec une gourmande et friande préméditation, ainsi que je vous le disais), mon garde-manger, mon office et ma cave seront toujours merveilleusement approvisionnés. Je vieillis, j’ai besoin d’un bâton de vieillesse : Horace et sa femme ne me quitteront plus ; je leur confierai le dépôt de mes traditions culinaires, afin qu’elles se transmettent de génération en génération ; nous vivrons tous ensemble, et nous passerons ainsi tour à tour de la pratique à la philosophie de la gourmandise, M. le chanoine.

— Docteur, je mets le pied sur le seuil du paradis ! s’écria le chanoine. Ah ! la Providence est miséricordieuse, car elle va combler de faveurs un pauvre pécheur tel que moi.

— Hérésie ! impiété ! blasphème ! s’écria l’abbé Ledoux ; vous serez damné ! archi-damné, chanoine ! ni plus ni moins que votre tentateur.

— Voyons, cher abbé, reprit le docteur, pas de ces espiègleries-là ! Avouez donc tout de suite que je vous ai convaincu par mes raisonnements.

— Moi, je suis convaincu !

— Certainement ; car je vous défie, vous et tous vos pareils passés, présents ou futurs, de sortir de ce dilemme.

— Voyons le dilemme.

— Si la gourmandise est une monstruosité, la frugalité poussée à ses dernières limites doit être une vertu.

— Certes, répondit l’abbé.

— Ainsi, mon cher abbé, plus l’on est frugal, selon vous, plus l’on est méritant ?

— Évidemment, docteur.

— Ainsi, celui qui vivrait de racines crues et boirait de l’eau en vue de se macérer serait le type et le prototype de l’homme vertueux ?

— Et qui en douterait ? Vous trouvez ce type céleste chez les anachorètes.

— À merveille, l’abbé. Maintenant, d’après vos idées de prosélytisme, vous devez forcément désirer que tous vos frères se rapprochent le plus possible de ce type de perfection idéale : un homme habitant une caverne et vivant de racines ? Le beau idéal de votre société religieuse serait donc une société d’habiteurs de cavernes et de mangeurs de racines, s’administrant par passe-temps une rude discipline ?

— Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! reprit vaillamment l’abbé ; il y aurait autant de justes que d’hommes sur la terre.

— D’abord, cela rendrait le calendrier un peu nombreux, mon cher abbé ; et ensuite, cela aurait le petit inconvénient de détruire tout d’un coup ces nombreuses industries dont nous venons d’admirer les spécimens, sans compter l’industrie des tisserands qui trament les nappes, des orfèvres qui cisèlent l’argenterie, des porcelainiers qui fabriquent les porcelaines, des verriers qui fabriquent les cristaux, des peintres, des doreurs qui embellissent les salles à manger, des tapissiers, etc., etc. ; c’est-à-dire que la société, en se rapprochant de votre idéal, anéantirait les trois quarts des industries les plus florissantes, ce qui serait, en d’autres termes, revenir à l’état sauvage.

— Mieux vaut faire son salut dans l’état sauvage, reprit opiniâtrement l’abbé Ledoux, que de mériter les peines éternelles en s’adonnant aux délices d’une civilisation corrompue et corruptrice.

— Voilà un sublime désintéressement ! Mais alors, pourquoi laissez-vous généreusement aux autres ces durs renoncements, ces cruelles privations, leur abandonnant votre part de paradis, et vous contentant modestement de vivre douillettement ici-bas, couchant sous l’édredon, buvant frais, mangeant chaud ? Allons, parlons sérieusement, et avouez que c’est un véritable outrage, un véritable blasphème contre les munificences de la création, que de ne pas glorifier les milliers d’appétissantes bonnes choses qu’elle offre à la satisfaction de la créature ?

— Voilà bien ces païens, ces matérialistes, ces philosophes ! s’écria l’abbé Ledoux, ils ne peuvent pas admettre ce qu’ils ne comprennent pas dans leur orgueil infernal.

— Oui : Credo quia absurdum. Cet axiome est vieux comme le monde, mon cher abbé ; mais il n’empêche pas le monde de marcher au rebours de vos théories de renoncement et de privations. Dieu merci ! le monde aspire incessamment au bien-être. Croyez-moi, il ne s’agit pas de réduire tous les hommes à manger des racines et à boire de l’eau ; il faut arriver au contraire à ce que le plus grand nombre possible mange au moins de bonnes viandes, de bonnes volailles, de beaux fruits, de beau pain de pur froment, et boive du vin vieux. La nature, dans sa sagesse infinie, a fait l’homme insatiable dans les besoins de son corps, dans les aspirations de son intelligence ; et si l’on songe aux merveilles de toutes sortes que l’homme a seulement créées pour plaire aux cinq sens dont elle l’a pourvu dans sa munificence, on reste frappé d’admiration. C’est donc obéir à ses lois imprescriptibles que de pousser avec ardeur, par la consommation, au travail et au bien-être de tous, ainsi que je le disais au chanoine, et de faire, chacun dans sa sphère, autant de bien que possible, afin de jouir sans trop de remords, car… Mais voici bientôt six heures ; venez chez moi, seigneur chanoine, afin d’écrire la lettre qui doit mander ici votre charmante nièce. J’irai donner ensuite un dernier coup d’œil à mon laboratoire, que j’ai confié aux soins de mes deux premiers élèves. Le cher abbé voudra bien m’attendre au salon, car je tiens à remplir mon programme et à lui prouver par des faits économiques, non pas seulement l’excellence de la gourmandise, mais aussi de toutes ces autres passions qu’il appelle des péchés capitaux.

— Allons, nous verrons jusqu’où vous pousserez votre sacrilège paradoxe, dit imperturbablement l’abbé Ledoux. Du reste, toutes les monstruosités sont curieuses à observer. Mais, docteur, docteur, il y a trois siècles…, quel magnifique auto-da-fé l’on eût fait de vous !

— Mauvais rôti, mon cher abbé ! Cela ne vaut pas mieux que le produit de cette chasse qu’au beau temps du fanatisme vous faisiez aux protestants dans les montagnes des Cévennes. Mauvais gibier, l’abbé. Ainsi donc, à tout à l’heure, mes chers hôtes, dit le docteur en s’éloignant.

Le chanoine ayant écrit à la supérieure du couvent, un homme de confiance du docteur Gasterini partit en voiture pour aller quérir la señora Dolorès Salcèdo, et prévenir en même temps le capitaine Horace et son fidèle Sans-Plume qu’ils pouvaient sortir de leur cachette.

Une demi-heure après le départ de cet émissaire, le chanoine, l’abbé, ainsi que les neveux et nièces de M. Gasterini et plusieurs autres convives, étaient réunis dans le salon du docteur.

XV

Dolorès et Horace ne tardèrent pas à arriver à peu de distance l’un de l’autre chez le docteur Gasterini. Nous laissons le lecteur s’imaginer la joie des deux amants et l’expression de leur tendre reconnaissance pour le docteur et pour le chanoine. Le profond attendrissement de ce dernier, la conscience d’assurer à jamais la félicité de sa nièce, se manifestèrent chez lui par une faim de tigre ; aussi murmura-t-il d’une voix lamentable à l’oreille du docteur Gasterini :

— Hélas ! hélas ! les autres convives n’arrivent donc point, cher docteur ? Il y a des gens d’un affreux égoïsme !

— Mes convives ne peuvent maintenant beaucoup tarder, mon cher chanoine ; il est six heures et demie, et l’on sait qu’à sept heures sonnant, je me mets impitoyablement à table.

En effet, les derniers invités du docteur ne se firent pas longtemps attendre, et un valet de chambre annonça successivement les noms suivants[16] :

— M. le duc et madame la duchesse de Senneterre-Maillefort.

— L’ORGUEIL, dit tout bas le docteur au chanoine et à l’abbé, qui fit une laide grimace en se souvenant de la mésaventure de son protégé, M. de Macreuse, à l’endroit de mademoiselle de Beaumesnil, la riche héritière… Combien vous êtes aimable, madame la duchesse, d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation ! dit le docteur à Herminie, qu’il alla recevoir et dont il baisa respectueusement la main. S’il faut tout dire, madame, je comptais pour vous décider sur ce cher orgueil que M. de Maillefort, M. de Senneterre et moi, nous admirons tant chez vous.

— Et comment cela, mon bon docteur ? dit affectueusement Gérald de Senneterre. Je sais bien que je dois à l’orgueil de ma femme le bonheur de ma vie, mais…

— Notre cher docteur a raison, reprit Herminie en souriant, je suis très orgueilleuse de l’amitié qu’il veut bien avoir pour nous, et je saisis toutes les occasions de lui témoigner combien je suis sensible à son attachement, sans parler de notre éternelle reconnaissance pour les soins si dévoués qu’il a eus pour mon fils et pour la fille d’Ernestine. Je n’ai pas besoin de vous dire, mon bon docteur, les regrets qu’elle éprouve de n’être pas ici ce soir, mais son état de grossesse avancée la retient chez elle, et le cher Olivier, non plus que son oncle et M. de Maillefort, ne quitte pas d’une minute notre intéressante malade.

— Il n’y a rien de tel que les vieux marins, les marquis duellistes et les anciens soldats d’Afrique pour être d’excellentes gardes-malades, soit dit sans déprécier la terrible madame Barbançon, répondit gaiement le docteur. Seulement, madame la duchesse, vous me permettrez de n’être pas du tout de votre avis sur la manière dont tout à l’heure vous avez interprété mes paroles ; je voulais vous dire que votre propension pour l’orgueil m’assurait d’avance que vous encourageriez chez moi cet adorable péché en me rendant fier de vous posséder dans ma pauvre maison.

— Et moi, cher docteur, dit en riant Gérald de Senneterre, je déclare que vous encouragez furieusement en nous le friand péché de gourmandise, car lorsque l’on a diné une fois chez vous, l’on devient gourmand à perpétuité.

L’entretien du docteur, d’Herminie et de Gérald (entretien auquel le chanoine avait prêté l’oreille) fut interrompu par la voix du valet de chambre qui annonça :

— M. Yvon Cloarek.

— LA COLÈRE, dit tout bas le docteur au chanoine en s’avançant au-devant de l’ancien corsaire, qui, malgré son grand âge, était encore vert et alerte.

— Vivent les chemins de fer ! car j’arrive à l’instant du Havre, mon vieux camarade, pour assister à l’anniversaire de ta naissance, dit cordialement Yvon au docteur, en lui serrant les mains ; et pour venir ici, j’ai laissé Sabine, Sabinon et Sabinette, ce sont les noms que le quasi-centenaire Legoffin, mon ancien maître-canonnier, a donnés à ma petite-fille et à mon arrière-petite-fille, car je suis bisaïeul, tu sais cela.

— Parbleu ! mon vieux camarade, et j’espère bien que tu ne t’arrêteras pas là !

— Ah çà ! mon gendre Onésime, à qui tu as rendu la vie, il y a quelque trente ans, m’a chargé, comme toujours, de le rappeler à ton souvenir. Et me voilà !

— Pouvais-tu manquer à une de nos réunions annuelles, mon brave Yvon ? Je me serais mis dans une de ces superbes colères dont tu étais autrefois possédé.

S’interrompant alors, et s’adressant au chanoine et à l’abbé, le docteur leur présenta Yvon en leur disant :

— Le capitaine Cloarek, un de nos plus anciens et de nos plus illustres corsaires, le fameux héros du brick le Tison d’Enfer, qui a fait des siennes à la fin de l’empire.

— Ah ! M. le capitaine, dit le chanoine, en 1812, j’étais à Gibraltar, et j’ai eu l’honneur de vous entendre bien souvent maudire, vous et votre bâtiment corsaire, par les Anglais.

— Et savez-vous, mon cher chanoine, à quel admirable péché le capitaine Cloarek doit sa gloire et les services qu’il a rendus à la France dans les victorieuses croisières qu’il a faites contre les Anglais ? Je vais vous le dire, et mon vieil ami ne me démentira pas. Gloire, succès, richesse, il doit tout à la colère.

— À la colère ! s’écria l’abbé.

— À la colère ? dit le chanoine.

— La vérité est, messieurs, reprit modestement Cloarek, que le peu que j’ai fait pour mon pays, je le dois à mon naturel incroyablement colère.

— M. et madame Michel, annonça le valet de chambre.

— LA PARESSE, dit le docteur au chanoine et à l’abbé en s’approchant de Florence et de son mari (son véritable mari, car le cousin Michel avait épousé madame de Lucenay, depuis la mort de M. de Lucenay, victime d’une ascension qu’il avait tentée au Chimboraçao en compagnie de Valentine).

— Ah ! madame, dit le docteur Gasterini en allant galamment baiser la main de Florence, combien je vous sais gré de vous être arrachée à vos douces habitudes de paresse pour vous donner la peine de venir chez moi avant votre départ pour votre chère retraite de Provence !

— Comment, mon bon docteur ! reprit en riant la jeune femme. Oubliez-vous donc que les paresseux sont capables de tout ?

— Même de faire l’incroyable effort de venir dîner chez un de leurs meilleurs amis, ajouta Michel en serrant la main du docteur.

— Et quand je pense, reprit Gasterini, quand je pense qu’il y a quelques années j’ai été consulté afin de faire savoir si je pouvais vous guérir de cet incurable péché de paresse ! Heureusement l’insuffisance de la science, et surtout mon profond respect pour les dons du Créateur, m’ont empêché d’attenter à l’ineffable nonchalance dont vous étiez douée.

Et, désignant du regard à Florence l’abbé Ledoux, le docteur ajouta :

— Tenez, madame, M. l’abbé Ledoux, que j’ai l’honneur de vous présenter, me considère, à l’heure qu’il est, environ comme un païen, comme un affreux idolâtre. Soyez assez bonne pour me réhabiliter dans son esprit en affirmant à ce saint homme que vous et votre mari avez puisé dans la plus profonde, la plus invincible paresse, une activité sans bornes, une énergie inconcevable, grâce auxquelles vous vous êtes assuré tous deux la plus honorable indépendance.

— Pour l’honneur de la paresse, M. l’abbé, répondit Florence en riant, je suis obligée de faire violence à ma modestie et à celle de mon mari et d’avouer que ce cher docteur dit la vérité.

— M. Richard ! annonça le valet de chambre.

— L’AVARICE, dit tout bas le docteur au chanoine et à l’abbé pendant que le père de Louis Richard, l’heureux époux de Mariette, s’avançait vers le docteur.

— Est-ce que ce M. Richard, dit à demi-voix l’abbé à M. Gasterini, serait le fondateur de ces écoles, de ces maisons de retraite établies à Chaillot, et si admirablement organisées ?

— C’est lui-même, répondit le docteur en tendant la main au vieillard et lui disant : Arrivez donc, bonhomme Richard ; M. l’abbé me parlait de vous.

— De moi, cher docteur ?

— Ou, si vous le préférez, de vos merveilleuses fondations de Chaillot.

— Ah ! docteur, dit le vieillard, il faut rendre à César ce qui appartient à César : mon fils seul est l’auteur de ces fondations charitables.

— Voyons, mon bon et excellent M. Richard, reprit le docteur, si vous n’aviez pas été un avare aussi complet que votre ami Ramon, votre digne fils aurait-il pu faire bénir partout votre nom, comme il l’a fait ?

— Quant à cela, docteur, c’est la pure vérité ; aussi je vous avoue qu’il n’est pas de jour où, à ce point de vue, je ne remercie Dieu de m’avoir fait naître le plus avaricieux des hommes.

— Et l’ami de votre fils, reprit le docteur, le marquis de Saint-Hérem, comment va-t-il ?

— Il est venu nous voir hier avec sa femme. C’est la perle des ménages. Il nous a invités à aller visiter le château qu’il vient de faire construire dans la vallée de Chevreuse. On dit que son palais de Paris n’est rien auprès de ces nouvelles splendeurs. Il paraît que depuis trois ans il y a là quinze cents ouvriers occupés, sans parler des terrassements du parc, qui seuls ont employé les bras de trois ou quatre villages ; et, comme le marquis paye magnifiquement, vous concevez quel bien-être cela a répandu dans les environs de son château.

— Or donc, mon cher bonhomme Richard, vous m’avouerez que si l’oncle du marquis n’avait pas été de la même avarice que vous, ce généreux garçon n’aurait pu donner du travail à tant de familles.

— C’est vrai, mon cher docteur ; aussi, le nom de saint Ramon, comme le marquis a baptisé ironiquement son oncle, la mémoire de ce fameux avare est-elle bénie de tous.

— C’est inconcevable, l’abbé, disait le chanoine, le docteur avait donc raison ? Je suis confondu de ce que j’entends, de ce que je vois. Nous allons donc dîner avec les sept péchés capitaux ?

— M. Henri David, dit le valet de chambre.

À ce nom, la physionomie du docteur devint grave ; il alla au-devant de David, lui prit les deux mains avec effusion et dit :

— Pardon d’avoir tant insisté au sujet de cette invitation, mon cher David, mais j’ai promis à mon excellent ami et élève le docteur Dufour, qui vous a recommandé à moi, de tâcher de vous distraire pendant votre court séjour à Paris.

— Et de ces distractions je sens le besoin, je vous assure, monsieur. Là-bas notre vie est si calme, si régulière, que les heures passent presque inaperçues ; mais ici, perdu dans cette bruyante et grande ville à laquelle je suis devenu tout à fait étranger, j’éprouve des accès de tristesse mortelle, et je vous remercie mille fois de m’avoir ménagé une si aimable distraction.

Henri David parlait ainsi au docteur lorsque sept heures sonnèrent.

Le chanoine poussa un profond soupir de satisfaction en voyant un maître d’hôtel ouvrir les deux battants de la porte de la salle à manger.

XVI

CONCLUSION.

Au moment même où tous les convives du docteur se dirigeaient vers la salle à manger, un valet de chambre annonça :

 

— Madame la marquise de MIRANDA.

 

— LA LUXURE, dit tout bas le docteur à l’abbé. Je craignais qu’elle ne nous manquât.

Puis allant offrir son bras à Madeleine, plus belle, plus séduisante que jamais, le docteur lui dit en la conduisant dans la salle à manger :

— Je commençais à désespérer de la bonne fortune que vous m’aviez promise, madame la marquise. Écoutez donc ! à mon âge, le bonheur de vous revoir ici, savez-vous que cela vaut presque un rendez-vous ? Ah ! si j’avais seulement cinquante ans de moins !

— Je vous prendrais pour mon cavalier, mon cher docteur, dit la marquise en riant comme une folle. Ainsi, c’est convenu, nous avons été ensemble du dernier mieux il y a cinquante ans.

Nous n’entreprendrons pas d’énumérer les merveilles de la salle à manger du docteur ; nous nous bornerons à citer le menu de ce dîner, menu que chaque convive, grâce à une délicate prévoyance, trouva sur la serviette, entre deux douzaines d’huîtres, l’une d’Ostende, l’autre de Marennes. Ce menu était écrit sur blanc vélin, et encadré dans une petite bordure formée par des rameaux de feuilles d’argent ciselées et émaillées de vert. Chaque invité savait ainsi la somme d’appétit qu’il devait tenir en réserve pour tel ou tel mets de prédilection. Ajoutons seulement que la grandeur de la table et de la salle à manger était telle, qu’au lieu de ces chaises incommodes et pressées qui vous forcent de manger, comme on dit, les coudes au corps, chaque convive, assis dans un large et excellent fauteuil, les pieds sur un moelleux tapis, avait toute la latitude nécessaire pour les évolutions de sa fourchette et de son couteau.

Voici le menu que le chanoine prit d’une main tremblante d’émotion et lut religieusement :

 

MENU DU DÎNER.

Quatre potages.

Le potage à la Condé.

La bisque d’écrevisse au blanc de volaille.

Le potage au kouskoussou.

Le potage de santé au consommé.

Quatre relevés de poisson.

La hure d’esturgeon à la Godard.

Les tronçons d’anguille à l’italienne.

Le saumon à la Chambord.

Le turbot à la hollandaise.

Quatre assiettes volantes :

De croquettes à la royale ;

De bouchées aux queues d’écrevisse ;

De laitance de carpes à la Orly ;

De petits pâtés à la reine.

Quatre grosses pièces.

Le quartier de sanglier mariné.

La pièce de bœuf (de pré salé) à la cuiller.

Le quartier de veau à la Monglas.

Le rosbif de quartier de mouton (de pré salé).

Seize entrées.

Les escalopes de chevreuil à l’espagnole.

Les filets d’agneau à la Toulouse.

Les aiguillettes de canetons à l’orange.

Le pain de levraut à la gelée.

Les papilotes de becfigues à la d’Uxelle.

Le vol-au-vent à la Nesle.

La timbale de macaroni à la parisienne.

Le pâté chaud d’ortolans.

Les filets de poularde (du Mans) en suprême.

Les bécasses à la financière.

Les croustades de caille au gratin.

Les côtelettes de lapereau à la maréchale.

Les hâtereaux de ris de veau.

Les boudins de perdreaux à la Richelieu.

Les caisses de foie gras à la provençale.

Les filets de pluviers à la lyonnaise.

Intermède.

Punch à la romaine.

Quatre pièces de rôt.

Les faisans piqués et truffés.

Les gelinottes bardées.

La dinde truffée du Périgord.

Le coq de bruyère.

Seize entremets.

Les cardons à la moelle.

Les fonds d’artichaut à la napolitaine.

Les champignons grillés.

Les truffes du Périgord au vin de Champagne.

Les truffes blanches du Piémont à l’huile vierge.

Le céleri à la française.

Le buisson de homards cuits au vin de Madère.

Le buisson de crevettes au kary de l’Inde.

Les laitues à l’essence de jambon.

Les pointes d’asperges en petits pois.

Deux grosses pièces.

La sultane à la crème rose.

Le temple de Croque-en-Bouche à la pistache.

–––

Les marrons d’abricot glacés.

La gelée d’ananas garnie de fruits.

Le fromage bavarois (glacé) aux framboises.

La gelée de marasquin fouettée.

La crème française au café noir.

Les bouchées de fraises.

Après la lecture de ce menu, le chanoine, emporté par l’enthousiasme et oubliant, il faut l’avouer, les convenances, se leva, prit d’une main son couteau, de l’autre sa fourchette, et allongeant les bras, il dit d’une voix solennelle :

— Docteur, je mangerai de tout, je le jure !

 

*    *    *

 

Et le chanoine, en effet, mangea de tout.

Et il resta sur son appétit !

Inutile de dire que les vins exquis, dont le chanoine avait déjà pu, par de nombreux spécimens, apprécier l’ambroisie, circulèrent à profusion.

Au dessert, le docteur Gasterini se leva, tenant à la main un petit verre de vin de Constance frappé de glace, et dit :

— Mesdames, je vais porter un toast infernal, un toast aussi diabolique que si nous banquetions ici joyeusement entre damnés au plus profond de la salle à manger du royaume de Satan.

— Oh ! oh ! cher et aimable docteur, dit-on tout d’une voix, quel est donc ce toast infernal ?

— Aux sept Péchés capitaux ! dit le docteur. Et maintenant, mesdames, permettez-moi de vous exposer la pensée qui m’inspire ce toast : j’ai promis à M. l’abbé Ledoux, qui a le bonheur d’être placé auprès de madame la marquise de Miranda, j’ai promis, dis-je, à M. l’abbé Ledoux, homme d’esprit, d’expérience et de savoir, mais incrédule, de lui prouver par des faits, par des actes, l’excellence que peuvent avoir, dans certains cas et dans une certaine mesure, ces goûts, ces propensions, ces instincts, ces passions qu’on appelle les sept péchés capitaux. Tout le problème est de les régler sagement et d’en tirer le meilleur parti possible. Or, comme madame la duchesse de Senneterre-Maillefort, madame Florence Michel et madame la marquise de Miranda veulent bien depuis longtemps m’honorer de leur amitié ; comme MM. Richard, Yvon Cloarek et Henri David sont de mes anciens et meilleurs amis, j’ai espéré que, pour le triomphe des idées saines, mes aimables convives me feraient la grâce de m’aider à réhabiliter ces péchés capitaux que leurs excès, dus à l’absence de toute bonne direction, ont fait condamner absolument, et à convertir ce pauvre abbé à leur utilité possible. Il ne pèche que par ignorance et par obstination, c’est vrai, mais il n’en blasphème pas moins ces admirables moyens d’action, de bonheur et de richesse, dont l’inépuisable munificence du Créateur a doué la créature. Or, comme rien n’est plus charmant qu’une causerie au dessert entre gens d’esprit, je supplie donc, dans l’intérêt de notre infortuné frère l’abbé Ledoux, je supplie donc les représentants de ces divers péchés de nous dire tout ce qu’ils leur doivent ou tout ce qu’ils leur ont dû de félicité pour eux ou pour autrui.

La proposition du docteur Gasterini, accueillie à l’unanimité, fut réalisée avec une bonne grâce parfaite et un joyeux entrain. Henri David seul, qui parla l’avant-dernier, intéressa vivement les convives en retraçant les prodiges de dévouement et de générosité que l’envie avait inspirés à Frédéric Bastien, et fit couler quelques douces larmes en racontant la mort de ce noble enfant et celle de son angélique mère. Heureusement le récit de la luxure termina le dîner, et la sémillante marquise fit beaucoup rire la compagnie lorsque, parlant de son aventure avec l’archiduc (dont elle n’avait point partagé la flamme), elle dit qu’il était plus facile d’amener un légat à courir la mascarade en cavalier pandour que de faire comprendre à un archiduc autrichien que l’homme est né pour la liberté. Du reste, la marquise annonça qu’elle combinait un plan de campagne contre le vieux Radetzky, et s’engagea formellement à le transformer en carbonaro et à faire de lui l’un des chefs de l’affranchissement de l’Italie.

— Et cette neige, chère et belle marquise ? lui dit tout bas le docteur après ce récit, cette armure de glace qui vous rend si méprisante au pauvre monde que vous incendiez, elle ne s’est donc point encore fondue à tant de feux ?

— Non, mon bon docteur, répondit tout bas la marquise avec un sourire légèrement mélancolique, le souvenir de mon blond archange, mon idéal et unique amour, se conserve ainsi toujours frais et pur au fond de mon cœur comme une fleur sous la neige.

— Et j’avais des remords ! s’écria le chanoine dans le paroxysme des délices de la digestion, j’étais assez mécréant pour avoir des remords à l’endroit de ma gourmandise !

— Loin de laisser des remords, un excellent dîner donne au contraire, même aux cœurs les plus égoïstes, une singulière propension à la charité, reprit le docteur ; et si je ne craignais d’être frappé d’anathème par notre espiègle et cher abbé Ledoux, j’ajouterais qu’au point de vue de la charité, la gourmandise pourrait avoir les plus heureux résultats.

— Allons, soit ! reprit l’abbé en haussant les épaules, tout en sirotant un petit verre d’exquise crème de cannelle de madame Amphoux (1788). Vous nous avez déjà tant dit d’énormités, cher docteur, qu’une de plus ou de moins…

— Il s’agit, non de chimères, non d’utopies, mais d’un fait palpable, pratique, réalisable, demain, aujourd’hui, reprit le docteur ; d’un fait qui peut verser chaque jour dans les bureaux de bienfaisance de Paris des sommes considérables. Est-ce une énormité ?

— Parlez, cher docteur, dirent les convives tout d’une voix. Parlez, nous vous écoutons.

— Voici ce dont il s’agit, reprit le médecin, et je regrette que la pensée que j’ai eue ne me soit pas venue plus tôt. Il y a trois jours je me trouvais sur les boulevards, vers les six heures du soir. Surpris par une horrible averse, je me réfugie dans un café, chez un des restaurateurs les plus en vogue de Paris. Je ne dîne jamais hors de chez moi, mais pour me donner une contenance et satisfaire mes goûts d’observation, je me fais servir quelques mets auxquels je ne touche point, et, en attendant la fin de la pluie, je m’amuse à observer les dîneurs. Il y aurait un livre et un curieux livre à écrire sur les nuances de mœurs, de caractère et de condition sociale et autres qui se révèlent invinciblement à l’heure solennelle du dîner. Mais telle n’est pas la question. Je faisais seulement cette remarque, à savoir que tel dîneur, qui s’était attablé l’air indifférent, soucieux, rogue ou morose, semblait, à mesure qu’il dînait et en raison du choix et de l’excellence des mets, céder à une sorte de béatitude, d’épanouissement intérieur qui se reflétait et rayonnait sur sa physionomie, miroir fidèle de son âme. Placé près de l’une des fenêtres de la maison, je suivais de l’œil mes dîneurs à leur sortie du café ; au dehors se tenait un enfant hâve, déguenillé, tremblant sous cette froide pluie d’automne. Eh bien, mes amis, je le dis à la louange des gourmands, presque aucun de ceux qui avaient le mieux dîné ne refusa son aumône à la pauvre petite créature frissonnante et affamée. Or, sans médire de mon prochain, je me demande si, à jeun, ces gens-là se seraient sentis aussi charitables, et j’affirmerais presque que le pauvre petit mendiant avait, à leur entrée au cabaret, essuyé un dur refus de la plupart de ceux-là mêmes qui en sortant se montraient libéraux pour lui.

— Ce païen ne va-t-il pas nous dire que la charité peut naître de la gourmandise ? s’écria l’abbé Ledoux.

— Il faudrait pour vous répondre victorieusement, cher abbé, entrer dans une discussion physiologique au sujet de l’influence du physique sur le moral, reprit le docteur. Je vous dirai donc tout simplement ceci : Vous avez, n’est-ce pas, des troncs pour les pauvres à la porte de vos églises ? Personne plus que moi n’affectionne et ne respecte la charité des fidèles qui déposent au parvis des lieux saints leur modeste ou riche offrande ; mais pourquoi ne pas en placer aussi dans ces brillants cafés, où les heureux du jour viennent satisfaire leurs goûts raffinés ? Pourquoi, dis-je, ne pas y placer un tronc de même genre, dans un endroit bien apparent, avec cette simple, hélas ! et trop significative inscription : POUR CEUX QUI ONT FAIM[17] ?

— Le docteur a raison ! crièrent les convives, l’idée est excellente ; tout grand établissement produirait chaque jour une belle recette.

— Et les petits établissements aussi, reprit le docteur. Ah ! croyez-moi, mes amis, celui qui fait un modeste repas ressent, autant que l’opulent gastronome, cette sorte de compassion rétrospective qui naît d’un besoin ou d’un plaisir satisfait, lorsque l’on songe à ceux qui sont privés de la satisfaction de ce plaisir ou de ce besoin. Or donc je me résume : Si tous les propriétaires de restaurants et de cafés suivaient mon conseil, ils s’entendraient avec les membres des bureaux de bienfaisance et exposeraient, en un lieu apparent, leurs troncs avec ces mots ou tels autres : Pour ceux qui ont faim ! J’en suis convaincu, soit charité, soit orgueil, soit respect humain, vous verriez pleuvoir dans ces troncs d’abondantes aumônes. Et puis, enfin, l’homme le plus égoïste, qui a dépensé un louis ou plus à son dîner, éprouve, malgré lui, un ressentiment pénible et une sorte de déboire amer à l’aspect de ceux qui souffrent. Une généreuse aumône l’absoudrait à ses propres yeux ; et au point de vue hygiénique, cher chanoine, ce petit acte de charité lui rendrait vraiment la digestion délicieuse.

— Docteur, je m’avoue vaincu ! s’écria l’abbé Ledoux ; je bois, sinon aux sept Péchés capitaux en général, du moins, en particulier, à la Gourmandise !

FIN DES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Eugène Sue, Les sept Péchés capitaux, La Gourmandise, Bruxelles, Méline, Cans et Cie, 1852. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de Nature morte à la tourte avec une dinde, 1627, de Pieter Claesz (Rijksmuseum, Amsterdam).

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[1] Voir l’Orgueil (la Duchesse).

[2] Matelot d’élite.

[3] Matelot indien. Les marins emploient cette appellation en signe de dédain.

[4] Serrerons.

[5] Prête.

[6] Le mot salero, employé par les Espagnols au sujet de la tournure des femmes, est presque intraduisible, et signifie piquant, agaçant.

[7] Descends.

[8] Il est inutile de dire que certains vins se bonifient extraordinairement par les voyages de long cours.

[9] Grouse, grosse perdrix d’Écosse infiniment supérieure à la bartavelle et aux gélinottes.

[10] Gibier rare, d’une délicatesse exquise. Il y en a quelques passages en Beauce.

[11] Chevreuil.

[12] Daim de deux ans.

[13] Demeure où les fauves restent cachés pendant le jour.

[14] Deux balles liées ensemble ; elles rendent le tir plus certain.

[15] Sanglier d’un an accompli.

[16] Les personnages dont il va être question dans la suite de ce chapitre ont tous figuré dans les six premiers Péchés capitaux. Nous croyons devoir répéter ici, pour ceux de nos lecteurs qui ne les connaîtraient pas encore, que ces divers ouvrages, dont le succès a été si grand et si légitime, et dont celui-ci est le complément, sont compris dans notre catalogue.

[17] Nous ne savons si l’idée de l’auteur a quelque chance d’être adoptée, mais elle nous paraît excellente et d’une pratique on ne peut plus facile. Ce ne serait pas d’ailleurs la première fois, tant s’en faut, que la vie réelle devrait d’heureuses innovations à ses romans, si pleins de philosophie, où la fiction semble ne se montrer si attrayante que pour être d’autant plus utile.