Eugène Sue

LES MISÈRES DES
ENFANTS TROUVÉS
(tome 4)

Martin l’enfant trouvé,
ou les mémoires d’un valet de chambre

1851 (1846-47)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE Ier. 4

CHAPITRE II. 21

CHAPITRE III. 36

CHAPITRE IV. 51

CHAPITRE V. 74

CHAPITRE VI. 105

CHAPITRE VII. 133

CHAPITRE VIII. 158

CHAPITRE IX. 183

CHAPITRE X. 203

CHAPITRE XI. 222

CHAPITRE XII. 242

CHAPITRE XIII. 270

CHAPITRE XIV. 290

CHAPITRE XV. 308

CHAPITRE XVI. 329

CHAPITRE XVII. 352

CHAPITRE XVII. 364

CHAPITRE XIX. 382

CHAPITRE XX. 398

CHAPITRE XXI. 414

L’AUTEUR AUX LECTEURS. 452

LE BERGER DE KRAVAN. 453

I. 454

II. 460

III. 476

IV.. 482

IV.. 492

Ce livre numérique. 511

 

CHAPITRE Ier.

Le thé. – Présentation. – Les domestiques du grand monde. – Un dîner diplomatique. – Adresse d’un valet de chambre.

Je fus accueilli avec beaucoup de bienveillance par la société de Mlle Juliette ; celle-ci me présenta à ses invités en leur disant :

— C’est M. Martin, notre nouveau valet de chambre. – Puis, m’indiquant à mesure les personnages qu’elle me nommait, Mlle Juliette ajouta :

— Mlle Isabeau, de chez Mme Wilson.

— J’ai déjà eu le plaisir de voir mademoiselle ce matin, – dis-je en m’inclinant.

— Mme Lambert, de chez Mme la marquise d’Hervieux, – ajouta Mlle Juliette, en me signalant une jeune femme d’une figure très agréable, coiffée en cheveux et mise avec goût.

Je me rappelai qu’à dîner, le prince avait annoncé à sa femme qu’il chassait avec le marquis d’Hervieux. M. d’Hervieux était le mari de cette jeune et charmante femme que j’avais vue sur le perron du Musée, si cruellement exposée aux lazzi effrontés des domestiques.

Mlle Juliette termina sa nomenclature féminine en me disant en souriant :

— Mlle Astarté, de chez Mme la ministre de la justice.

Je saluai Mlle Astarté, dont le nom était si prétentieux ; la physionomie de cette fille me parut impertinente et moqueuse. Astarté avait environ trente-six ans. Elle devait avoir été remarquablement jolie ; ses cheveux étaient beaux et très noirs, ses dents charmantes, sa taille d’une élégance parfaite ; la plus grande dame n’eût pas été mise avec plus de goût et de simplicité que Mlle Astarté. Elle portait, sur ses cheveux lissés en bandeaux, un charmant bonnet de soirée en tulle garni de petites grappes de fleurs cerises ; sa robe de velours noir était montante, et son pied, cambré et chaussé de satin noir, me rappelait celui de la princesse.

— Nous attendions Mme Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau, – me dit Mlle Juliette, – mais son maître est un si affreux tyran, qu’on ne sait jamais sur quoi compter avec lui.

À ces mots, je me félicitai doublement d’assister à cette soirée.

Le personnel masculin de la société était moins nombreux ; il se réduisait à deux de mes confrères ; Mlle Juliette me les présenta de la sorte :

— M. Benard, homme de confiance de M. Lebouffi, le fameux député ; M. Charles, dit Leporello, valet de chambre de M. le baron de Saint-Maurice, le lion des lions, surnommé don Juan.

Il y avait entre les dehors, la mise, la figure de ces deux serviteurs, la même différence qui devait exister entre leurs maîtres. L’homme de confiance de M. Lebouffi, le célèbre député, était un grand homme, de noir vêtu, grave, composé, satisfait de soi, à cheveux gris et rares. Il me rendit mon salut avec une suffisance toute parlementaire.

Leporello (surnom qui me prouvait que l’antichambre n’était pas sans quelque littérature), loin de ressembler du reste au type du valet trembleur de don Juan, était un jeune et joli garçon, à la figure éveillée, hardie, à la tournure leste, aux manières cavalières ; il portait assez élégamment des habits ayant sans doute appartenu à son maître ; il me parut être la coqueluche de ces dames, et se montrer fort assidu auprès de Mlle Astarté, la reine de la soirée.

— Nous attendions bien encore le beau Fœdor, – me dit Mlle Juliette après cette présentation en forme, – mais il ne faut pas plus compter sur lui que sur Mme Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau.

— Son maître, – dis-je à Juliette, tâchant de me mettre au ton médisant de notre réunion, – son maître est-il donc aussi tyran que le comte Duriveau ?

Ma question fut accueillie par un éclat de rire général. Me voyant un peu déconcerté, l’homme de confiance du député vint officieusement à mon secours, et dit d’un air capable :

— Notre honorable collègue, ignorant sans doute quelle est la personne que sert le beau Fœdor, sa question est toute naturelle.

— C’est vrai, c’est vrai, – dirent plusieurs voix.

— Mon cher, – me dit Leporello d’un air dégagé,– le beau Fœdor n’a pas de maître, mais il a une maîtresse… qui est la sienne… Comprenez-vous ?

— Ah !… Leporello ! Leporello ! – s’écrièrent plusieurs voix d’un ton de reproche, – êtes-vous mauvaise langue !

— Dire cela… tout de suite à M. Martin…

— Voyez, vous le confusionnez.

En effet, par un rapprochement stupide, j’avais involontairement songé à Régina… le rouge m’était monté au front, et, malgré mes efforts pour répondre d’une voix assurée à Leporello, je balbutiai :

— En effet… je… ne… je ne comprends pas bien.

— Voilà la chose, mon cher, reprit Leporello avec un aplomb insolent, – le beau Fœdor est au service de Mme la marquise Corbinelli ; il a cinq pieds sept pouces… vingt-cinq ans ; il est frais comme une rose et a de superbes favoris aussi noirs que les cheveux d’Astarté. Maintenant, surmontez-moi ce physique de sa vieille marquise italienne de cinquante ans, qui porte des diamants dans le jour, du rouge comme en carnaval, une perruque brune à raies de chair, et vous comprendrez, mon cher, pourquoi je dis que la maîtresse du beau Fœdor… est la sienne. Ah çà ! vrai ? est-ce que cela vous étonne ?

— Ma foi, oui, ça m’étonne, – repris-je en surmontant mon trouble, – et il me semble que cela doit paraître fort étonnant à tout le monde ! N’est-ce pas, mesdames ? – ajoutai-je, espérant généraliser la conversation et échapper à l’attention dont j’étais l’objet.

— Étonnant ? mais non… pas si étonnant, – dit Astarté, – ça n’est peut-être pas si commun que de voir des maîtres avoir pour maîtresses nous autres femmes de chambre de leur légitime… mais ça se rencontre… et sans aller plus loin, quand j’étais chez la duchesse de Rullecourt, il y a eu la fameuse histoire de la baronne de Surville avec le grand Laforêt, le piqueur de son mari ; mais il faut dire aussi que la baronne aimait beaucoup la chasse.

— Du reste, – reprit le vieux Louis, valet de chambre du prince de Montbar, – je me suis laissé dire par mon père, qui avait été élevé dans la maison de Soubise, que sous l’ancien régime bien des dames de la cour avaient des valets de chambre coiffeurs, et que les gaillards… enfin… suffit.

— Sous l’ancien régime… je crois bien, – dit l’homme de confiance du député en gonflant ses joues, – il n’y avait pas de mœurs, c’était le temps du droit du seigneur, du Parc-aux-Bœufs et de l’Œil-de… Cerf, non… du Parc-aux-Cerfs, de l’Œil-de-Bœuf et des talons rouges…

— Bon, – dit Leporello en riant, – voilà le vieux Benard parti… comme son maître…

— À propos de ça, – dit Benard, – ma belle Astarté, vous pouvez prévenir la femme de votre ministre que demain son époux n’a qu’à se tenir ferme…

— Comment ça ?

— Monsieur a péroré et gesticulé aujourd’hui pendant plus de deux heures dans le cabinet de toilette de Madame, devant sa psyché.

— Ah ! la bonne farce ! – dit Astarté.

— Une vraie comédie, – reprit l’homme de confiance de l’homme politique. – Pour figurer la tribune, il avait mis la baignoire de Madame en travers, et il était là à taper sur le couvercle en faisant les grands bras devant la glace comme un imbécile, se lançant à lui-même des regards foudroyants, se montrant le poing, ayant l’air de se traiter comme le dernier des derniers.

— Il répétait donc sa parade ? – dit Astarté, – la scène qu’il doit faire demain à notre ministre ?

— Certainement, – reprit Benard, – d’autant plus qu’il parlait avec son organe de tribune, comme il dit… Il a répété plus de vingt fois… et même c’en était embêtant à la fin, car je l’entendais de l’antichambre : C’est sous l’empire d’une émotion soudaine que j’accours à cette tribuneLa France est làje veux qu’elle m’entende… Il paraît que c’est surtout les mots : Émotion soudaine qu’il ne pouvait pas arracher au naturel… À la fin… il les a tirés…

— Parole d’honneur, – dit Leporello, – ça serait à payer sa place.

— Et quand il disait : La France est là !… il faisait un grand geste en montrant la porte de la garde-robe de Madame, – ajouta l’homme de confiance de l’homme politique, en partageant l’hilarité que causait ce récit.

— Et dire… – reprit Astarté en riant aux éclats, – que votre maître travaille comme ça pour rien… pour le ridicule… voilà tout… C’est pas comme tant d’autres ; car j’ai entendu dire à mon ministre qu’on trouvait pour mille écus par an… de très bons petits députés, qui ne parlaient pas encore trop mal…

— Et à ta ministresse, lui rends-tu toujours la vie dure ? – demanda Mlle Juliette à Astarté.

— Tiens, je crois bien… Ainsi, ce soir, elle ne voulait sortir qu’à dix heures pour aller au bal de l’intérieur. Ah ! bien oui, moi qui voulais être ici à huit, je lui ai dit que j’avais à sortir, et je vous l’ai fait s’habiller en sortant de table, et plus vite que ça… C’était pour en crever, car elle mange comme un ogre… Et maintenant, parée comme une châsse, elle est à attendre devant sa pendule l’heure d’aller au bal… Et quelle toilette ! quel paquet ! comme c’est fagoté !…

— Vous avez donc un talisman, mademoiselle, – dis-je à Astarté, – pour faire ainsi ce que vous voulez de votre maîtresse ?

— Son talisman, – dit Juliette en riant, – c’est qu’elle a été pendant quinze ans première femme de Mme la duchesse de Rullecourt, la beauté la plus à la mode de la Restauration, et que Mme Poliveau, c’est le nom de la ministresse d’Astarté, se trouve si fière, si honorée d’avoir à son service une première femme de chambre de duchesse, que Astarté fait tout ce qu’elle veut dans cette maison, où on est trop heureuse de l’avoir.

— Ah ! maintenant je comprends, – dis-je à Astarté.

— Voilà tout mon secret, – me répondit-elle ; – mais ces gens-là c’est si bourgeois, si bête, si encrassé !… Il n’y a rien à faire… Du reste, c’est très drôle : quand il vient une des collègues de ma ministresse la voir, comme qui dirait Mme Galinard de la justice, ou Mme la ministresse de l’intérieur, dont le grand-père du côté maternel était portier, ma maîtresse me sonne sous prétexte de me donner un ordre, et puis elle dit à demi-voix à ses collègues, en se rengorgeant et en me montrant du coin de l’œil :

— C’est ma femme de chambre ; elle a été pendant quinze ans chez la fameuse duchesse de Rullecourt, et ma ministresse fait la roue pendant que les autres enragent.

— Oh ! comme c’est ça ! – s’écria Leporello en éclatant de rire. – Je connais un imbécile de maître qui salue toujours son cocher le premier, parce que cet Anglais a servi chez le fameux lord Chesterfield.

— Autre comédie, – reprit Astarté. – Du matin au soir, ma maîtresse est à me dire : Ma chère petite (elle est familière… – dit Astarté en manière de parenthèse avec une incroyable insolence), ma chère petite, comment s’habillait Mme la duchesse ? comment se coiffait Mme la duchesse ? quel linge portait Mme la duchesse ? quels bonnets de nuit portait Mme la duchesse ?… Je crois, Dieu me pardonne ! qu’un jour elle me demandera comment Mme la duchesse…

Un éclat de rire général interrompit à propos la verve d’Astarté, qui reprit :

— Et le ministre donc ! c’est la même chanson sur un autre air. Comme ce bourgeois est aussi vaniteux qu’ignorant du savoir-vivre, il est toujours à me dire : — Ma bonne (épicier, va ! !), ma bonne, est-ce que ça se faisait comme ça, chez M. le duc ?… Ma bonne, comment s’habillait M. le duc, le soir ? Ma bonne, comment servait-on à table chez M. le duc ?

— Vous ne dites pas tout, belle Astarté, – dit galamment l’homme de confiance de l’homme politique. – Je suis sûr que votre ministre vous a dit : Ma bonne, est-ce que M. le duc ne vous faisait pas la cour ?

— Il n’y a pas de doute, – reprit Astarté ; – il a un jour voulu batifoler, et m’a dit : Ma bonne, je suis sûr que M. le duc vous trouvait charmante, et qu’il vous le prouvait.

— Non, monsieur, – ai-je répondu à ce gros homme, – car, pour le prouver, M. le duc aurait commencé par me meubler un appartement et me donner une centaine de mille francs pour m’établir. – Là-dessus, le ministre est resté coi, a fait hum ! hum ! et s’est esquivé ; pourtant ça aurait été drôle de faire l’éducation d’un ministre de la justice et de lui apprendre les belles manières ; mais il est si laid, si crasseux, si avare, que je l’ai menacé de tout dire à sa femme s’il insistait, et même s’il n’insistait pas. Aussi, grâce à ma vertu, je fais du ménage ce que je veux, je donne des places de garçons de bureau et d’huissiers comme s’il en pleuvait. Qui est-ce qui en veut ?

— Ma foi ! ça n’est pas de refus dans l’occasion pour un intime, – dit Leporello.

— J’avais même une de mes amies qui servait une femme dont le mari était sous-chef dans nos bureaux ; je l’ai fait nommer chef par une injustice atroce… Et voilà !

— Je réclame ta protection pour le frère d’une de mes camarades, – dit la femme de chambre de la marquise d’Hervieux. – Je te reparlerai de cela, Astarté.

— Tu n’as qu’à demander… je n’aurai qu’à dire à mon ministre : — M. le duc, qui était gentilhomme de la chambre de Charles X, n’aurait jamais refusé une grâce à quelqu’un de sa maison. – Je vous dis qu’il n’y a rien de plus orgueilleux que ces parvenus.

— Et quand je pense, – reprit notre maître d’hôtel, – que j’avais un cousin, brave et digne garçon, commis-marchand de son état, qui, avant la révolution de juillet, était d’une société secrète où l’on jurait sur des poignards haine aux rois, aux nobles et aux prêtres… et qu’il a vu cent fois votre ministre, Astarté, qui était alors M. Poliveau tout court, jurer et rejurer, comme un enragé, haine aux rois, aux nobles et aux prêtres !

— C’est donc pour ça, – reprit Astarté, – qu’il est à plat ventre devant la moindre robe noire, et qu’hier encore il me disait en roulant des yeux : — Ma bonne, M. le duc allait tous les dimanches à la messe, n’est-ce pas ? — Oui, monsieur, il allait à la messe, mais il faisait tous les ans pour vingt-cinq mille francs d’aumônes dans ses terres. – À cela le crasseux bourgeois a encore fait hum ! et a rentré sa grosse tête dans ses épaules rondes comme un colimaçon borgne dans sa coquille.

Cet entretien fut interrompu par l’arrivée de notre cuisinier : ce personnage fit une entrée magistrale, suivi de son aide de cuisine, portant sur un plateau cinq ou six assiettes de petits gâteaux sortant du four. L’assemblée accueillit cette galanterie culinaire avec une faveur marquée. Les gâteaux furent placés sur une table, à côté d’un service de thé en fort jolie porcelaine anglaise ; l’aide de cuisine, soumis aux lois de la hiérarchie, sortit en jetant un regard de convoitise sur les gâteaux et sur les invitées de Mlle Juliette.

— Je vous demande pardon, messieurs et mesdames, – dit le cuisinier, – de me présenter en uniforme, – et il montra sa veste blanche et son bonnet de coton ; il était resté fidèle à ce bonnet traditionnel et classique, méprisant la toque de percaline blanche des novateurs, des romantiques, – disait-il.

— Vous excuserez donc la tenue d’un soldat qui sort du feu… – ajouta-t-il.

— Voilà votre meilleure excuse, monsieur le chef, – dit gracieusement Astarté, en montrant les petits gâteaux élégamment montés sur les assiettes.

— Je crois, en effet, que les dames la goûteront, mon excuse, – riposta le cuisinier ; – je vous recommande… vanité à part… ces bergères à la crème, piquées aux fraises ; c’est un entremets de primeur. Le grand Carême, sous les ordres duquel j’avais l’honneur de servir au congrès de Vienne, les avait inaugurées sur la table de S. E. M. l’ambassadeur de France… la veille de ce fatal dîner…

— Voyons, chef, en faveur de M. Martin, qui ne connaît pas l’histoire, – dit Juliette en riant, – nous l’écouterons encore une fois.

— Quelle histoire ? – dit Leporello.

— Ça fait deux qui ne la connaissent pas, – reprit Astarté en riant : – allez, monsieur le chef, allez de confiance.

— J’ai le plus grand désir pour ma part d’entendre ce récit, lui dis-je.

— Si je reviens si souvent sur cette histoire, – reprit le cuisinier d’un ton pénétré. – c’est pour protester toujours, protester sans cesse, contre une lâcheté, une trahison dont je maintiens un cuisinier français absolument incapable.

— Diable ! c’est grave. – dit Leporello.

— Il y allait de notre honneur, monsieur ! – s’écria ce cuisinier formaliste, qui savait, d’ailleurs, parfaitement son monde ; – en deux mots, voici le fait. Nous étions à Vienne, j’avais l’honneur de servir sous les ordres du grand Carême, chez M. l’ambassadeur de France ; MM. les membres du corps diplomatique dînaient alternativement les uns chez les autres ; ils avaient la bonté d’appeler cela dîner en France, en Angleterre, en Russie, etc., etc. : et vous concevez quelle rivalité existait entre MM. les chefs de cuisine… La veille de la signature des traités, on dînait chez monseigneur le prince de Metternich : c’était conséquemment la séance, c’est-à-dire le dîner le plus important du congrès… si important que monseigneur le prince de Metternich avait daigné corriger le menu de sa main, et ajouter au bas : Traiter ce dîner comme un dîner de têtes couronnées… J’ai vu l’autographe… j’en ai une copie dans mes papiers.

— Cela devient très intéressant, – dis-je au cuisinier ; – on dirait qu’il s’agit d’une affaire d’État.

— Il s’agissait d’une affaire d’Europe, monsieur !… – s’écria le cuisinier diplomatique, – et vous allez voir pourquoi : il y avait eu jusqu’alors, comme je l’ai dit, une rivalité terrible entre MM. les ambassadeurs, mais une rivalité loyale… Malheureusement cette loyauté eut son terme ; le jour de ce dîner solennel… un lâche, un infâme, au lieu de combattre à ciel… ou plutôt à fourneau découvert, soudoie à prix d’or un des aides du chef des cuisines de monseigneur le prince de Metternich… je ne sais quelle abominable drogue fut mélangée à la plupart des mets de ce dîner royal… traité avec tant d’amour, tant de respect par le chef des cuisines du prince… et…

— Oh ! oh !… je devine la chose, – dit Leporello en riant.

— On n’était pas au dessert, – s’écria le cuisinier dans son indignation généreuse contre un si indigne procédé, – que déjà plusieurs de MM. les membres du corps diplomatique, ressentant de graves incommodités, étaient obligés de quitter la table… Quelques légères indispositions s’en suivirent, la signature des traités fut reculée de plusieurs jours… et Dieu sait les intrigues qui se croisèrent pendant ces trois jours ! – ajouta le cuisinier d’un ton mystérieux et diplomatique.

— Le fait est que c’était faire aller un peu drôlement la diplomatie, – dit Leporello.

— Le pis de l’affaire… – ajouta tristement le cuisinier, – c’est que l’auteur de cette infamie n’ayant jamais été connu, les soupçons ont tour à tour plané sur l’Angleterre, sur la Russie, sur la France ! !… Sur la France !… oh ! jamais, je proteste… je protesterai toujours… Si je me permettais d’accuser quelqu’un, j’accuserais la Prusse, car son chef de cuisine était un malheureux fouille-au-pot… digne à peine de fricoter… c’est le mot, pour un de vos ministres, mademoiselle Astarté.

— Je crois bien… dîner de ministre, c’est tout dire, – reprit Astarté.

— Sauf un… – reprit le cuisinier, – car il faut être juste… S. E. monseigneur le comte M*** a été le seul ministre, lorsqu’il avait l’honneur de diriger les affaires étrangères, chez qui on ait jamais mangé un dîner de cinquante couverts chaud à point et exquis ; mais cela s’explique : M. le comte M*** est un grand seigneur qui a conservé les bonnes traditions. Du reste, après les dîners de ministre, ce que j’ai vu de plus atroce…, ce sont les dîners de famille d’un Américain colossalement riche, chez qui je me suis fourvoyé pendant trois mois… Gigot aux haricots, pièce de bœuf aux choux, flan aux pommes de terre, tel était le menu de tous les jours… mais six fois par mois des dîners… oh ! des dîners dignes du grand Carême… Il est vrai que le lendemain on vendait la desserte aux restaurateurs de moyen ordre… Ces extrêmes n’allaient pas à ma manière de travailler, et j’ai déserté… Il y a, du reste, beaucoup de maisons pareilles… – ajouta philosophiquement le cuisinier ; – tout pour paraître… rien pour être…

— C’est comme beaucoup de nos élégants, – reprit Leporello, – je dis élégants, – ajouta-t-il avec suffisance, – parce qu’il n’y a plus que les femmes de notaire ou de ministre qui disent lions ; ces gaillards-là ont un compte de cent francs chez la lingère et de deux mille chez le tailleur… je ne dis pas ça pour mon maître, car après M. le maréchal S***, mon maître est le plus grand homme de linge qui existe. À propos de mon maître, je vous dirai que je lui ai tout bonnement sauvé la vie ce matin… car, sans moi, demain il se battait à mort avec M. de Blinval… et il était tué… aussi vrai que vous avez les plus beaux yeux du monde, Astarté…

— Ah ! mon Dieu ! contez-nous donc ça, Leporello, – dit Juliette.

— Ah çà !… c’est bien entre nous… comme toujours ? – dit Leporello avant de commencer son récit, et se posant carrément devant la cheminée, les deux pouces passés dans les entournures d’un gilet flamboyant, – c’est tout à fait entre nous ?…

— Parbleu ! – lui fut-il répondu tout d’une voix.

— Mon maître. – reprit Leporello, – est, comme vous savez, l’amant de Mmes de Beaupréau et de Blinval, mais plus communément de Mme de Blinval…

— Tiens, de Mme de Beaupréau aussi ? – dit la femme de chambre de la marquise d’Hervieux, – c’est donc du fruit nouveau ?

— Du 17 novembre, dans l’après-midi, – répondit Leporello. – J’ai été faire du feu le matin de ce jour-là dans un second petit appartement que mon maître a été obligé de louer à cause de l’augmentation de sa clientèle ; mais, pour en revenir à M. de Blinval, il est nécessairement l’ami intime de mon maître, vu que mon maître est l’amant de sa femme.

— Ce n’est pas comme chez nous, – dit la femme de chambre de la marquise d’Hervieux, cette charmante jeune femme blonde que j’avais remarquée sur le perron du Musée. – M. le marquis ne peut pas souffrir M. de Bellerive.

— À propos de ta maîtresse, – dit Juliette à sa compagne, – quand Leporello aura fini son histoire, fais-moi penser à te dire quelque chose qui lui fera plaisir…

— Bon… continuez, Leporello.

— Ce matin donc j’avais quitté l’appartement de mon maître pour aller donner un ordre à l’écurie ; le frotteur était resté en haut pendant mon absence. M. de Blinval arrive, on lui ouvre et il entre chez mon maître ; je rentre, l’imbécile de frotteur ne me dit rien, et voilà qu’au bout de dix minutes arrive un commissionnaire avec une lettre de Mme de Blinval. C’est très pressé, me dit le commissionnaire, il faut tout de suite une réponse.

Ne me doutant pas le moins du monde que M. de Blinval fût là, j’entre avec ma lettre, et je vois le mari fumant tranquillement son cigare avec mon maître, et riant comme un… bossu.

— Ah ! mon Dieu !

— Comment vous êtes-vous tiré de là, Leporello ? – s’écrièrent les femmes avec intérêt.

— Mais pas trop mal… – dit Leporello avec fatuité, – pas trop mal… Mon maître, me voyant entrer avec la lettre sur mon plateau, tend la main pour la prendre, en me disant : — De qui est cette lettre ? – Le mari était si près, qu’il devait nécessairement reconnaître l’écriture… très reconnaissable… des jambages longs de ça…

— Mais achevez-donc, Leporello ; comme vous nous faites languir ! Moi, je suis toute saisie, – dit Juliette.

— Donner un faux nom… ne m’avançait à rien, – reprit Leporello, – la diable d’écriture était toujours là.

— Mais achevez donc, au nom du ciel !

— Reculant alors le plateau hors de la portée de mon maître, et conséquemment hors de la vue du mari, je dis à mon maître en riant : — Je ne peux pas donner cette lettre à M. le baron… devant M. le vicomte. — Pourquoi cela ? – me dit mon maître tout bêtement. — Parce que M. le vicomte connaît l’écriture de cette lettre, – ai-je répondu en souriant. — Voyez-vous ce drôle de Leporello ? quel aplomb de Frontin ! – dit le mari en riant aux éclats, tandis que mon maître, averti par un coup d’œil de moi, se lève, prend la lettre et la met dans sa poche, après l’avoir parcourue.

— Bravo ! Leporello, – fut-il crié tout d’une voix.

— Pendant le temps que mon maître lisait, – reprit-il, – le mari disait en levant le nez en l’air et en se frottant les jambes devant le feu. Voyons… je connais l’écriture ?… De qui diable ça peut-il être ? – Puis tout à coup il s’écrie : — Je parie que c’est une lettre de Fifine ?… – Fifine est un rat de l’Opéra, drôle de petit corps, qui est un peu la maîtresse de tous ces messieurs du club. — Tu devines tout, Blinval ! on ne peut rien te cacher, – répondit mon pauvre maître, dont le front était couvert de gouttes de sueur. — Eh bien ! – ajoute Leporello, – avouez que, sans mon aplomb, et j’ose dire sans mon intelligence, il arrivait de beaux malheurs, car M. de Blinval est brave comme un lion ; il tire le pistolet comme un dieu, et demain mon maître était mort… si le mari avait vu cette lettre ; ce qui n’empêche pas qu’on dit de nous : Ces canailles de domestiques !

— Ça me rappelle un admirable trait de sang-froid du dernier amant de la duchesse de Rullecourt, – dit Astarté, – et vous pourrez donner, dans l’occasion, la recette à votre maître, Leporello. Cet amant reçoit une lettre de la duchesse dans des circonstances absolument pareilles… sauf qu’il n’avait pas un intelligent Leporello pour le servir… L’imbécile de valet de chambre apporte donc la lettre de la duchesse. — Tiens…, – dit le duc à l’amant, – une lettre de ma femme ? Elle t’écrit donc ? – L’amant ne répond rien, lit la lettre avec un sang-froid superbe, et répond ensuite au duc. — Que le diable l’emporte, va ! ta femme ! — Comment ! — Tiens, tu feras la commission. – Et l’amant prend sur sa cheminée deux louis qu’il donne au mari. — Pourquoi ces deux louis ? – dit celui-ci. — Et, pardieu, pour une de ces insupportables quêtes dont toutes les dames patronnesses nous poursuivent, et ta femme ne m’a pas manqué. – Ce disant, l’amant jette la lettre au feu…

— Bravo…

— C’est très fort, – dirent plusieurs voix.

CHAPITRE II.

Le thé (suite). – Cancans de domestiques. – Inquiétude de Martin causée par la joie de M. Duriveau. – Retour du bal.

Plus j’entrais avant dans le milieu de ma condition, plus j’appréciais la justesse de la réflexion de Leporello. Évidemment, la plupart des invités de Mlle Juliette possédaient des secrets effrayants pour le repos et l’honneur de bien des familles. Cette pensée fut justifiée presque aussitôt par Mme Lambert, femme de chambre de la marquise d’Hervieux.

— Leporello a bien raison, – dit-elle ; – le plus souvent les maîtres nous traitent mal, et pourtant bien des fois il ne tiendrait qu’à nous de mettre le feu dans je ne sais combien de ménages, de causer des séparations, des procès, des duels à mort…

— C’est pourtant vrai, – dirent plusieurs voix.

— Pour ma part, – reprit Mme Lambert, – je connais quelqu’un qui pourrait faire aller… au criminel, et même, je crois, aux galères, c’est comme je vous le dis, un des personnages les plus huppés de ce temps-ci… et sa femme aussi, qui est toute la journée dans les églises, et qui fait sa grande dame.

— Ah bah ! – dirent plusieurs voix avec surprise.

— Et de plus, – poursuivit Mme Lambert, – ruiner complètement le ménage, qui est encore plus avare qu’hypocrite, et qui a plus de trois cent mille livres de rentes.

— Dis donc comment !

— Il fallait, pour que le ménage dont je vous parle héritât d’un oncle immensément riche, que la femme eût un enfant. Voyant qu’elle ne pouvait pas parvenir à être grosse, elle est convenue, d’accord avec son mari, de simuler une grossesse. Il a bien fallu que ma maîtresse, car, après tout, c’est de moi que je parle, il a bien fallu que ma maîtresse me mît dans la confidence, moi, sa femme de chambre. Je me suis occupée de trouver une femme grosse, je l’ai logée dans une maison isolée. Ça se passait à la campagne ; ma maîtresse a feint d’être en mal d’enfant dès que l’autre femme a été sur le point d’accoucher ; et c’est moi qui ai reçu l’enfant… un beau garçon, ma foi… Je l’ai apporté dans un carton à chapeau, et quand une bête de sage-femme de campagne, qu’on est allé exprès chercher trop tard, est arrivée, elle a trouvé un gros poupon criant comme un brûlé pour téter la nourrice dont on s’était précautionné.

— En voilà des roués ! – dit Leporello.

— Eh bien ! – reprit Mme Lambert, – vous me croirez si vous voulez, on m’a renvoyée de la maison pour cause… de moralité, parce qu’on avait surpris le cocher dans ma chambre ; ça m’a outrée… J’ai menacé ma maîtresse ; je lui ai dit que je pouvais parler sur bien des choses… Savez-vous ce qu’elle m’a répondu ?

— Quoi donc ?

— Parlez si vous voulez, ma chère… les complices sont autant punis que les coupables.

— La coquine ! – dit Astarté.

— Et ça ne quitte pas les églises ! – reprit Juliette.

— Elle avait raison, – reprit Mme Lambert ; – je la perdrais et moi aussi. Après cela, je me fais plus méchante que je n’en ai l’air ; j’aurais pu me venger sans me perdre, que je ne l’aurais pas fait… Mais à propos, – reprit la femme de chambre de la marquise d’Hervieux en s’adressant à Juliette, – tu m’avais dit que tu savais quelque chose qui ferait plaisir à ma maîtresse.

— Elle le sait peut-être déjà ; mais enfin voilà ce que c’est : le prince part cette nuit pour Fontainebleau ; il va chasser cinq ou six jours avec le mari de ta maîtresse.

— Cet homme-là est-il sournois ! – s’écria Mme Lambert, – On n’en savait rien ce soir chez nous ; mais il n’en fait jamais d’autres. Quand le marquis s’en va, il ne veut qu’on soit content qu’au dernier moment. Ah ! pour ça, oui, Madame va être contente. Pendant cette absence-là, voilà sa vie de presque tous les jours : Le matin son bain, après ça son déjeuner, et puis vite un petit fiacre, et en voilà jusqu’à six heures, où elle rentrera à l’hôtel pour dîner ; après dîner elle écrira une lettre de huit pages, que je porterai le lendemain matin (M. de Surville y répondra par un billet de deux lignes), et, la lettre écrite, elle s’habillera pour aller dans le monde revoir son trésor. Ses plus jolies, ses plus fraîches toilettes sont pour ce soir-là.

— Je les croyais brouillés ? – dit Juliette.

— Oui, pendant six mois, cette pauvre Madame… (elle est si bonne !) a manqué d’en mourir ; elle se fanait que c’était pitié… mais, maintenant, elle est redevenue charmante ; son amant lui va si bien !

— C’est bien fait, – dit Astarté, – un mari si bête !

— Et si sale ! – dit Mme Lambert. – Nous voyons cela, nous autres… Tenez, si le monde savait ce que nous savons, on excuserait les trois quarts des femmes qui ont des amants.

— Je les excuse toujours, moi d’abord, – dit Astarté ; – ce sont les meilleures maîtresses à servir… ça vous les rend d’une douceur… d’un onctueux !… Et chez vous, Isabeau, y a-t-il du nouveau ?

— Oh ! chez nous. – reprit la femme de chambre de Mme Wilson, – on est toujours gaie, toujours folle ; on dit bonjour et bonsoir au père Wilson, qui ne met pas le nez hors de ses bureaux… et on adore un ange de petite fille… voilà tout.

— C’est drôle, – dit Astarté.

— Le fait est, – reprit Leporello, – que je n’ai jamais entendu rien dire sur Mme Wilson chez mon maître ; et Dieu sait comment on y habille les femmes du monde.

— C’est peut-être aussi parce que ces messieurs en déshabillent beaucoup, – dit Astarté.

— Bravo, – fit Leporello.

— Et ici ? – dit Astarté en interrompant du regard la femme de chambre de Régina.

J’éprouvais une angoisse singulière en attendant la réponse de Juliette, qui dit tout à coup :

— Tiens, où est donc le père Louis ?

C’était le vieux valet de chambre du prince ; tous les yeux se tournèrent vers la place que cet ancien serviteur avait occupée ; il avait discrètement disparu, sans que l’on eût remarqué son départ.

— Il aura filé, bien sûr, – reprit Juliette, – quand il a vu la soirée tourner aux cancans ; il les déteste… Après tout, tant mieux, il est gênant, et puis on ne peut rien tirer de lui… sur notre maître.

Je fus en effet frappé de la discrétion de ce domestique, le seul qui fût sans doute dans le secret des excursions nocturnes du prince de Montbar ; je me demandai par quel prodige d’adresse il avait pu cacher jusqu’alors aux autres domestiques de la maison les absences de son maître, qui, je l’ai su depuis, se renouvelaient assez fréquemment.

— Vous avez raison, Juliette, – reprit la femme de chambre de Mme Wilson, – le vieux Louis nous aurait gênées… Eh bien ! je vous disais : Et ici, depuis que la princesse court les bals et les fêtes avec ma maîtresse ?…

— Voilà tout ? rien de nouveau ? – dit Astarté.

— Ma foi non ; Madame reçoit le matin la fleur des pois des élégants, comme dit Leporello ; elle fait toujours de superbes toilettes ; on lui envoie des bouquets sans nom, comme ce soir ; elle porte de préférence celui de sa fleuriste. Je n’en sais ni plus ni moins. Après cela, si les femmes de chambre, pour bien des raisons… savent souvent la fin des choses, elles en ignorent les commencements… ça regarde les valets de chambre. Dame ! ils annoncent les visites, ils peuvent donc remarquer celles qui sont plus ou moins longues… selon que Madame est seule ou avec du monde… Ils peuvent encore observer la figure triste ou gaie que les assidus font en sortant… s’ils sont rouges ou s’ils sont pâles, et surtout si, ayant leurs gants en entrant, ils les ont encore en sortant… C’est très important… J’ai entendu dire au vieux Lapierre, qui a été longtemps au service de la fameuse princesse Romanof, que presque toujours on se dégantait chez elle au cinquième ou sixième tête-à-tête.

— C’est très vrai d’observation, – dit Astarté. – Allez donc prendre la main d’une femme avec des gants !

— Aussi, – ajouta Juliette, – quant au nouveau qu’il pourrait y avoir ici, je vous dirais : Adressez-vous à M. Martin que voilà ; mais il n’est valet de chambre de Madame que d’aujourd’hui.

— Ma foi, mademoiselle, – dis-je à Juliette, – je vous assure qu’il faudrait que les choses me crèvent les yeux ; je ne suis pas fort pour l’observation.

— Bah ! bah ! – me dit Juliette en riant, – on voit ça malgré soi. Honoré, qui était ici avant vous, monsieur Martin, n’était pas malin, ça n’empêche pas qu’il avait remarqué que M. le capitaine Just, ce beau grand jeune homme, était venu trois fois à l’heure où Madame ne reçoit habituellement personne.

— Ah ! ah ! voyez-vous ça ! – dit Astarté en éclatant de rire, – et vous nous disiez, Juliette, qu’il n’y avait rien de nouveau ici.

— Je suis de l’avis de Mlle Juliette, – dis-je à Astarté, – il y a peu de temps que M. le capitaine Just a perdu son père, qui était l’ami de Madame, et elle disait au prince, aujourd’hui même à dîner, que le capitaine Just était encore si triste qu’il craignait de rencontrer du monde chez elle ; voilà sans doute pourquoi Madame le reçoit à une heure différente de ses autres visites.

— C’est égal, – dit en riant Astarté, – il n’y a rien de plus traître que les beaux grands garçons mélancoliques ; je vous recommande ce jeune homme-là, monsieur Martin, et lorsque vous me ferez le plaisir de venir prendre une tasse de thé au ministère de la justice, vous aurez aussi votre petit cancan à faire ; écoutez donc, chacun son écot.

— Et ce sont nos maîtres qui payent, – dis-je en riant à Astarté, afin de cacher la pénible émotion que me causaient ces malignes remarques.

— Après ça, – reprit Astarté, – c’est, vous le voyez, en tout bien tout honneur. Entre nous, tout se dit, mais rien ne se sait au dehors. Tous, tant que nous sommes ici, nous pourrions être des domestiques terribles, comme dirait M. Gavarni… Eh bien ! je suis sûre que parmi nous personne n’a à se reprocher d’avoir abusé d’un secret contre un maître.

— C’est vrai, – dit l’homme de confiance du député. – Pourtant… si l’on voulait !

— Ah ! bah ? – dit Leporello, en éclatant de rire, – votre crâne de député a donc des fâmes… vous pourriez donc le livrer à une foule de maris furieux ?

— Non, farceur… mais à la rage de ses électeurs, qui sont aussi venimeux… que des maris. Tenez, ce matin, j’annonce à Monsieur le plus fort d’entre ses électeurs, le bélier du troupeau, comme dit mon maître, il l’appelle toujours comme ça avec Madame… le bélier ; en apprenant donc que le bélier était là : — Que le diable vous emporte ! – me dit mon maître en fureur, – je vous ai dit que je ne recevais jamais ces gens-là qu’une fois sur cinq ; mon Dieu ! que c’est assommant ! Allons, puisque vous avez dit que j’y étais, faites entrer. – Et une fois que le bélier est entré, il fallait voir les poignées de main, et entendre les : Comme vous êtes rare, mon cher monsieur ! on ne vous voit jamais ! etc. ; ce qui n’a pas empêché Monsieur de me dire, une fois que le bélier a eu les talons tournés : — Si vous avez le malheur de recevoir ce monsieur-là avant quinze jours d’ici… je vous laisse avec lui… Et vrai, ça m’a fait peur… seul avec le bélier ! !

— Ah ! fameux, le bélier ! – s’écria Leporello en éclatant de rire. – Fameux ! le mot restera ! Ça me rappelle qu’il y a un an je cherchais un petit appartement pour les rendez-vous de mon maître ; j’entre dans une maison superbe… trop superbe pour la chose ; c’est égal, je parle au portier. — Avant tout, mon garçon, – me dit cet animal de loge, – je dois vous prévenir que le propriétaire tient à ce que sa maison soit parfaitement propre. — Après ? — Votre maître a-t-il des chiens ? — Non. — Des enfants ? — Il en fait, mais il n’en a pas, vu qu’il y en a qui en ont et qui n’en font pas. — Est-il député ? — Non plus : mais pourquoi, diable ! cette question ? – dis-je au portier. — Parce que nous avons logé un député au cinquième, – me répondit le cerbère, – et en deux mois ses gredins d’électeurs limousins ont fait une telle procession avec leurs souliers crottés, qu’ils nous ont perdu l’escalier ; c’était une boue comme dans la rue.

La gaieté causée par le récit de Leporello fut interrompue par l’arrivée de Mme Gabrielle, femme de charge du comte Duriveau.

La venue de cette femme excita au plus haut degré mon inquiétude et mon attention. Ses moindres paroles, sa physionomie, furent pour moi l’objet d’un examen pénétrant.

— Ah ! bonsoir, ma chère ; comme vous venez tard ! – lui dit Juliette. – Les gâteaux sont tout froids, et le thé aussi.

— Je suis encore bien heureuse d’avoir pu venir, allez ! – répondit cette femme assez âgée, grande, forte, à la figure virile, – je n’y comptais plus… Monsieur est un si fameux tyran ! !

— C’est ce que je disais à ces dames, – reprit Juliette ; – mais par quel heureux hasard avez-vous pu vous échapper ?

— Hasard est le mot, un vrai hasard : Figurez-vous que, depuis quelques jours, – reprit la femme de charge du comte Duriveau, – Monsieur était d’une humeur de dogue, à peu près comme à son ordinaire ; il a par là-dessus la manie, vous le savez, de ne pas vouloir souffrir qu’on mette le pied hors de l’hôtel sans lui en demander la permission, toujours pour la chose d’exercer sa tyrannie.

— Quel homme quel homme ! – dit Astarté.

— Quant à ça, Juliette, – dit la femme de charge du comte Duriveau, – votre maîtresse peut brûler une fière chandelle à je ne sais quel saint, de n’avoir pas épousé mon maître…

— Je crois bien, on dit qu’elle ne pouvait pas le voir, – reprit Juliette, – et, depuis le mariage de Madame, il n’a pas mis les pieds ici.

— Et il enrage, j’en suis sûre. Enfin, pour en revenir à mon affaire, je lui demande donc ce matin à sortir ce soir : — Non ! – me répondit-il durement, et avec une figure… une figure noire comme l’enfer. Bien obligé, que je me dis, et je remonte chez moi quatre à quatre ; car, avec lui, non, c’est non. Ce soir, après dîner, comme il allait chez son fils, il me rencontre dans l’escalier… ce n’était plus le même homme, il était rayonnant ; je ne lui ai jamais vu qu’une fois l’air aussi gai, c’était le lendemain du duel où il avait cassé la cuisse à ce pauvre marquis de Saint-Hilaire, qui en est mort.

— Ah ! oui… un duel dans le parc du marquis, – dit Astarté. – J’ai entendu parler de cela dans le temps… M. Duriveau était alors l’amant de la marquise.

— Justement, – dit la femme de charge, – ça se passait à la campagne. Celui-ci les a surpris. Ils se sont battus, et Monsieur, qui met à soixante pas une balle dans une carte, lui a flanqué son affaire, à ce pauvre marquis. Finalement, ce soir, Monsieur avait la même figure de jubilation que le lendemain de ce duel-là, il avait l’air d’être d’une joie… d’une joie atroce… quoi !… — Vous m’avez demandé à sortir et je vous ai refusé, ma chère madame Gabrielle, – m’a-t-il dit. — Oui, monsieur le comte. — Eh bien ! sortez si vous voulez, je suis content, je veux qu’on soit content. – Et il a continué de monter l’escalier.

— Et qu’est-ce qui pouvait donc le rendre si content ? – demanda Juliette.

— C’est ce que je me suis dit, – reprit Mme Gabrielle. – Il y a donc du nouveau dans Landerneau ; il faut que je tâche de le savoir, ça fera mon écot pour le thé de chez Juliette ; je cours dare-dare chez le valet de chambre de Monsieur : nous sommes très bien ensemble parce que je lui fournis du linge de l’hôtel pour sa famille qui loge dehors. — Eh bien ! Balard, – que je lui dis, – qu’est-ce qu’il y a donc ? Monsieur avait tantôt l’air méchant comme un diable, et ce soir, il est gai comme un chat-huant qui va croquer une souris ! — Je ne sais pas, – me répond Balard. – Il avait l’air aussi fou de joie à dîner. — Mais à propos de quoi cette joie-là ? — Je n’en sais rien de rien… parole d’honneur. — Voyons, Balard, entre amis ? — Je vous jure, ma chère, que tout ce que je sais, c’est qu’au moment où Monsieur allait se mettre à table, un commissionnaire a apporté une lettre, vilain papier, vilaine écriture, et je crois même cachetée avec du pain mâché. Je remets cette lettre à Monsieur ; il la lit et s’écrie : Enfin ! d’un air aussi content que si tous ceux qu’il déteste avaient la corde au cou, et qu’il n’ait plus qu’à la tirer ; enfin après avoir jeté la lettre au feu et l’avoir vue brûler, il s’est mis à marcher ou plutôt à sauter dans sa chambre, en se frottant les mains et le menton, en riant… en riant, mais tout de même d’un drôle de rire… — Et voilà tout ce que vous savez ? – dis-je à Balard. — Voilà tout, ma chère madame. Gabrielle, je vous jure… par la dernière douzaine de taies d’oreiller en batiste de rebut que vous m’avez délicatement donnée pour mon épouse, – m’a répondu Balard. – Il fallait bien le croire… Et voilà, pour ce qui est de chez nous, tout ce que j’ai de plus frais à vous servir… Là-dessus, donnez-moi une tasse de thé avec un peu de rhum, ma petite Juliette, car j’étrangle de soif.

Étrange pressentiment… je fus effrayé de ce que je venais d’apprendre par la femme de charge du comte Duriveau. Je ne sais quel instinct me disait que la joie atroce de cet homme, ainsi qu’avait dit Mme Gabrielle, avait pour cause la réussite de quelque détestable projet ; que peut-être il se voyait sûr de sa vengeance contre Régina. Cette lettre, qui avait causé une joie folle au comte Duriveau ; cette lettre écrite et cachetée d’une manière si vulgaire, et ensuite soigneusement brûlée par lui… me semblait significative ; ne trahissait-elle pas des relations complètement en dehors des relations habituelles de M. Duriveau ? Et s’il machinait une basse vengeance contre Régina, n’était-ce pas dans quelque milieu ténébreux qu’il devait chercher ses complices, ainsi que l’avait redouté le docteur Clément ?… Enfin, l’espérance ou même la certitude d’une vengeance éloignée n’eût pas causé une joie si vive à M. Duriveau. Sans doute, il croyait toucher au but qu’il poursuivait depuis longtemps ; mais si mon pressentiment ne me trompait pas, ce but, quel était-il ? cette vengeance, où et comment devait-elle s’accomplir ?

— Prévenir directement la princesse de se tenir sur ses gardes m’était impossible ; ma position envers Régina m’imposait la réserve la plus absolue ; je compromettais tout en laissant voir à la princesse l’intérêt extraordinaire, inexplicable pour elle, que je portais à tout ce qui la touchait… Sa défiance s’éveillait alors, et la moindre imprudence me faisait à l’instant chasser de la maison. J’aurais pu lui écrire d’être en défiance, mais contre quoi ? et puis quelle créance accorderait-elle à un écrit anonyme, alors qu’elle n’avait tenu compte des vives appréhensions du docteur Clément, se plaisant, au contraire, – disait-elle, – à braver les ressentiments de M. Duriveau. Si j’avais eu quelque renseignement positif, précis, j’aurais pu à la rigueur, et dans une si grave conjoncture, écrire anonymement au prince, le défenseur naturel de sa femme ; mais il était malheureusement parti dans la soirée pour Fontainebleau.

Ces pensées m’effrayèrent tellement, qu’un moment je voulus croire à la vanité de mes craintes, et je continuai d’écouter attentivement, sans avoir le courage d’y prendre part, l’entretien des invités de Mlle Juliette, tâchant de pénétrer si la femme de chambre du comte Duriveau n’était pas envoyée par lui, enfin si les récriminations de cette femme au sujet de la dureté de son maître n’étaient pas une feinte adroite ; malgré mon attention, il me fut impossible de rien découvrir à ce sujet. Les invités de Mlle Juliette quittèrent l’hôtel vers une heure du matin sans que le beau Fœdor, l’amant de la marquise italienne, eût paru.

La princesse m’avait ordonné d’attendre son retour. Je venais de descendre à son appartement, d’aviver le feu de son parloir, et d’allumer ses bougies, lorsque le bruit d’une voiture entrant dans la cour m’annonça le retour de Régina.

Lorsque je lui ouvris la porte de l’antichambre, je fus saisi de l’expression de sa physionomie.

J’avais vu la princesse partir avec Mme Wilson, riante, la joue animée, l’œil brillant, le front superbe ; je la voyais rentrer morne, pâle, la fatigue et l’ennui peints sur tous les traits…

Le docteur Clément ne se trompait donc pas ? Cette ardeur de plaisir, qui entraînait la princesse au milieu des fêtes, était donc véritablement factice ? En présence de Mme Wilson, comme en présence du monde, Régina avait donc, ainsi qu’on le dit vulgairement, fait la brave. Et à cette heure que, rentrant chez elle, il lui était inutile de feindre, elle retombait dans son douloureux abattement… Ou bien avait-elle déjà été atteinte par la vengeance du comte Duriveau ?

Ces pensées me vinrent si rapides, qu’elles s’étaient présentées à mon esprit pendant le temps que mit Régina à gagner son parloir. Après avoir jeté son manteau sur un fauteuil, elle me dit :

— Vous n’oublierez pas, ainsi que je vous l’ai recommandé, d’aller demain matin, à huit heures, vous informer des nouvelles de mon père…

— Je ne l’oublierai pas, Madame la princesse.

Régina ne me donnant pas d’autre ordre, je m’éloignai ; elle me rappela et me dit :

— Comme vous ne serez peut-être pas revenu à l’heure où je voudrai sortir, vous recommanderez à la porte que l’on me fasse avancer un fiacre pour huit heures et demie…

— Alors, Madame la princesse ira chez la femme Lallemand ? – dis-je à Régina.

Elle était debout devant la cheminée, lorsque je lui fis cette question ; elle se retourna vers moi d’un air à la fois si étonné, si altier, que je compris l’indiscrète familiarité de ma demande ; je baissai les yeux tout interdit. Probablement la princesse s’aperçut de ma confusion, car elle me dit avec bonté :

— N’oubliez pas d’aller chez mon père ; à votre retour, vous vous occuperez de soigner cet appartement et mes fleurs, ainsi que je vous l’ai dit ce matin.

Je sortis après avoir laissé retomber la portière du parloir.

Je restai involontairement une seconde à peine ; ce temps me suffit pour entendre Régina, tombant dans un fauteuil, s’écrier avec un accent de lassitude, d’ennui, de douleur inexprimable :

— Seule… mon Dieu !… toujours seule… oh ! quelle vie !… quelle vie !…

Effrayé de l’espèce de secret que je venais de surprendre, je me hâtai de quitter l’appartement de la princesse, je fermai soigneusement la porte extérieure, et je remontai dans ma chambre, oserai-je me l’avouer à moi-même ? avec des pensées moins amères que lorsque j’avais vu Régina partir pour le bal dans tout l’éblouissant éclat de sa parure et de sa beauté.

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CHAPITRE III.

La découverte. – Jérôme le cocher. – La journée aux fiacres.

Après une nuit presque entièrement passée dans l’insomnie, occupé de chercher vainement le moyen de deviner et de conjurer le péril qui, je le pressentais, menaçait Régina, je me levai, ne comptant plus que sur le hasard d’une heureuse inspiration ; je me rendis chez le baron de Noir-lieu, où je n’étais pas retourné depuis la commission que j’avais faite auprès de Melchior, le mulâtre, pour Robert de Mareuil ; j’étais préparé à l’inconvénient de me voir reconnu par Melchior, il n’en fut rien.

— Je viens, monsieur, – lui dis-je, – de la part de Mme la princesse de Montbar, au service de qui je suis entré depuis hier, savoir des nouvelles de M. le baron de Noirlieu.

— M. le baron est toujours dans le même état, – me répondit brusquement le mulâtre ; – vous ferez part de cela à Mme la princesse.

Melchior avait l’air si rogue, si peu communicatif, qu’il me paraissait difficile d’engager quelque conversation avec lui ; néanmoins je repris :

— Je porterai cette réponse à Mme la princesse, qui en sera sans doute affligée.

— C’est probable, – me dit brusquement le mulâtre en me tournant le dos, après m’avoir du geste montré la porte cochère, car ceci se passait sur le perron du vestibule.

J’allais me retirer lorsque je vis venir le baron du fond de l’antichambre ; il portait une robe de chambre de flanelle grise et s’appuyait sur une canne ; il me parut encore plus abattu, plus cassé, que lorsque je l’avais vu une année auparavant à la porte du Musée. La même farouche expression de tristesse contractait les traits du vieillard.

En entendant les pas traînants de son maître, Melchior parut vivement contrarié. Aussi, quoiqu’il m’eût impérieusement répété à voix basse : — Allez-vous-en… allez-vous-en ! – je restai, et j’entendis le baron dire à Melchior en m’apercevant :

— Melchior… quel est cet homme ?

— Allez-vous-en donc, – me répéta encore tout bas le mulâtre.

Puis se retournant vers son maître, il lui dit d’un ton de reproche affectueux :

— Rentrez donc, monsieur le baron… il fait très froid ce matin… Venez, venez.

Et il fit un pas pour emmener le baron, qui lui obéissait machinalement, lorsque, m’approchant, je dis à haute voix à M. de Noirlieu :

— Je viens de la part de Mme la princesse de Montbar m’informer des nouvelles de monsieur le baron.

Le père de Régina tressaillit. Son visage me parut trahir le pénible effort d’une lutte intérieure ; puis, revenant sur ses pas, tandis que le mulâtre me lançait des regards courroucés :

— Comment se porte ma fille ? – me dit le vieillard avec une émotion qu’il voulait en vain dissimuler.

— Mme la princesse est toujours souffrante, monsieur le baron.

— Souffrante ! Régina ? – s’écria le vieillard.

Et regardant Melchior d’un air surpris et défiant, il ajouta :

— On ne m’avait pas dit cela !

Puis s’adressant à moi de nouveau, il me demanda avec empressement :

— Depuis quand ma fille est-elle malade ? Qu’a-t-elle ? Est-elle alitée ? Répondez… répondez donc.

Melchior me coupa la parole, et dit à son maître avec un sourire sardonique :

— Je peux rassurer monsieur le baron : hier encore Mme la princesse est allée au bal ; son indisposition n’est donc, heureusement, que fort légère.

— Mme de Montbar est allée hier au bal ? – me demanda le vieillard.

— Oui, monsieur le baron, – lui dis-je ; – mais, au retour, Mme la princesse semblait bien abattue… bien fatiguée.

— Fatiguée ?… d’avoir dansé ?… – reprit le baron ; et une ironie amère remplaça sur ses traits l’expression d’intérêt dont ils avaient été empreints en parlant de sa fille. Le mulâtre offrit son bras à son maître d’un air triomphant, et tous deux rentrèrent dans l’intérieur de la maison.

Malgré la mauvaise issue de mon entrevue avec le père de la princesse, je m’applaudis d’avoir découvert que le baron, quoique malheureusement persuadé que Régina n’était pas sa fille, avait conservé pour elle un attachement qui devait souvent lutter dans son cœur contre l’aversion qu’il s’efforçait de lui témoigner ; de plus, je remarquai que Melchior paraissait haïr Régina et user de l’influence qu’il devait avoir sur le baron pour l’irriter contre sa fille.

Je quittai la maison de M. de Noirlieu, heureux de penser que peut-être le récit du petit incident dont j’avais été témoin ferait plaisir à Régina, en lui prouvant que le baron conservait toujours un fonds d’affection pour elle.

À cette bonne espérance, j’avais presque oublié mes préoccupations au sujet du comte Duriveau, lorsqu’un incident imprévu, insignifiant en apparence, vint changer mes soupçons en une certitude effrayante.

Le baron de Noirlieu demeurait faubourg du Roule ; j’étais revenu au faubourg Saint-Germain par le pont Louis XV et le quai d’Orsay ; j’atteignais le milieu de la rue de Beaune, lorsque je vis venir à moi, marchant très vite, Mme Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau ; celui-ci demeurait rue de l’Université, d’hôtel de Montbar était situé rue Saint-Dominique. Je n’attachai d’abord aucune importance à ma rencontre avec Mme Gabrielle ; seulement, me trouvant bientôt en face de cette femme que j’avais vue la veille, je pus d’autant moins me dispenser de l’aborder, qu’elle me reconnut et me dit :

— Ah ! monsieur Martin, bien le bonjour ; je ne m’attendais pas à vous rencontrer si tôt, et surtout de si matin…

— En effet, madame, il est à peine neuf heures.

— C’est ce qui me désole, car il faudra que j’aille au diable vert pour trouver un fiacre ; dans cette saison, ils n’arrivent sur place que fort tard, et Monsieur en attend un avec une impatience de damné.

— Comment ! lui qui a tant de chevaux, il sort en fiacre ? et c’est vous qu’il envoie chercher une voiture, tandis qu’il a tant de domestiques !

— Je ne suis pas non plus la seule à le chercher, ce maudit fiacre ! le maître d’hôtel et le valet de chambre sont à la recherche de leur côté. Dame… c’est qu’un fiacre, dans notre quartier, à cette heure, et le lendemain d’un dimanche encore, c’est aussi rare qu’un merle blanc.

— Si votre maître est si pressé, que ne fait-il atteler une de ses voitures ?

— Il a ses-raisons, sans doute, pour préférer un fiacre… il y a quelque chose là-dessous… Balard m’a dit qu’une lettre sur gros papier, pareille à la lettre d’hier soir, vous savez…

— Parfaitement ; c’était très drôle… cette grosse lettre cachetée avec du pain mâché, et qui a rendu votre maître si content.

— Eh bien ! il en est arrivé une autre toute pareille, ce matin, à huit heures, avec recommandation au commissionnaire d’éveiller tout de suite Monsieur ; alors, carillon d’enfer, et ordre de lui trouver un fiacre à tout prix… sans compter que Balard m’a dit que la joie d’hier continuait ce matin… en augmentant, si c’est possible.

Une idée qui me donna presque le vertige me traversa l’esprit.

Mon émotion fut si visible, que la femme de charge me dit :

— Qu’avez-vous donc, monsieur Martin ?

Ces mots me rappelèrent à moi ; je répondis à cette femme, qui répétait avec une surprise croissante :

— Mais, qu’avez-vous donc ?

— Mon Dieu ! madame Gabrielle, je réfléchis qu’au lieu de vous faire perdre là votre temps, je peux vous épargner une corvée. J’ai passé tout à l’heure sur le quai Voltaire, j’ai vu deux ou trois fiacres sur la place… je vais y courir et en amener un pour vous à la porte de l’hôtel Duriveau.

— Ah ! par exemple, monsieur Martin, vous êtes trop aimable… vous déranger ainsi…

— Cela ne me dérange pas, – lui dis-je en m’éloignant ; – nous sommes voisins… dans dix minutes, le fiacre sera à votre porte.

Et je m’élançai dans la direction du quai Voltaire pendant que Mme Gabrielle me criait de loin :

— Merci, monsieur Martin.

Cette idée qui m’avait presque donné le vertige était celle-ci :

— Un piège horrible est tendu à Régina, rue du Marché-Vieux ; on s’est adressé à la bienfaisance de la princesse pour l’attirer dans un guet-apens ; dans cette maison, située au fond d’un quartier perdu, il n’y a pas de portier, il n’y a d’autres locataires que cette femme prétendue paralytique. Une des deux lettres reçues par le comte Duriveau a dû lui annoncer que Régina allait se rendre le matin même dans cette maison, où il comptait surprendre la princesse. Que se passerait-il ensuite entre elle et cet homme d’un caractère impitoyable, d’une volonté de fer, et… capable de tout sacrifier à sa haine et à ses passions ?… Je frémissais d’y songer.

Comment d’inductions en inductions, basées sur les plus vagues probabilités, en étais-je arrivé à une certitude absolue ? je ne puis encore m’en rendre compte, mais je savais… mais je sentais que je ne me trompais pas.

En proposant mes services à la femme de charge du comte Duriveau, j’avais eu deux motifs : ôter au comte une des chances de trouver une voiture, et profiter moi-même de cette voiture, car en effet j’avais par hasard, en revenant, remarqué un fiacre sur le quai Voltaire.

Avertir Régina qu’elle allait tomber dans un piège, je n’y pouvais songer. D’ailleurs, elle était sans doute déjà partie pour la rue du Marché-Vieux, puis c’était me trahir ; à l’appui de mes craintes, je n’avais d’autres preuves à lui donner que mes pressentiments. Aller moi-même rue du Marché-Vieux, c’était risquer de m’y rencontrer avec la princesse, et cette démarche, dont il m’aurait fallu expliquer l’origine, le but, compromettait pour jamais ma position envers Régina : je ne devais lui rendre en apparence aucun de ces services éclatants qui attirent l’attention, et souvent une reconnaissance trop grande ; car alors, par gêne ou par respect humain, on n’ose garder comme domestique un homme à qui l’on doit tant.

Ceci explique mon embarras à l’endroit de trouver un moyen de secourir la princesse ; malheureusement encore le prince était absent… lui, le défenseur naturel de sa femme. À qui donc m’adresser ?

Une étreinte de jalousie involontaire me brisa le cœur… je venais de songer au capitaine Just.

Donner à un autre… à un autre… jeune, beau… brave et généreux, le moyen de sauver la femme que l’on aime avec la plus folle passion… il faut pour cela plus que du courage… J’eus ce courage.

En réfléchissant ainsi, j’étais arrivé à la place de fiacres du quai Voltaire ; je ne m’étais pas trompé, j’y vis deux voitures… et le cocher de l’une d’elles était… Providence inespérée !… l’excellent homme qui m’avait autrefois empêché de mourir de faim, et qui avait reconduit Régina chez elle, après la scène du faux mariage.

— Bonne journée pour moi… puisque je vous rencontre ce matin, mon brave, – me dit joyeusement Jérôme en me tendant la main, – voilà du temps que…

— Il y va de la vie de quelqu’un que j’aime comme ma mère, – dis-je à Jérôme en l’interrompant et m’élançant dans sa voiture ; – je n’ai pas le temps à présent de vous dire un seul mot… Avez-vous sur vous un crayon, du papier ?

— Voilà le portefeuille où j’inscris mes courses, – me dit Jérôme en me remettant cet objet.

— Maintenant, – reprit-il, – où allons-nous ?

— Rue Saint-Louis-en-l’Île… au coin du quai. Ventre à terre !

— Vitesse de chemin de fer ! – reprit Jérôme en sautant sur son siège ; et ses chevaux, heureusement frais, partirent comme la foudre.

Pendant le trajet, enlevant un feuillet du portefeuille de Jérôme, j’écrivis au crayon ce qui suit :

 

Un grand danger menace la princesse de Montbar ; le comte Duriveau l’a fait tomber dans un piège infâme. Allez, sans perdre une seconde, rue du Marché-Vieux, 11. Montez au troisième, demandez Mme Lallemand ; si l’on ne vous répond pas, brisez la porte, armez-vous au besoin. La princesse doit être retenue dans cette demeure ; il y a sans doute quelque porte masquée communiquant à d’autres chambres que celles occupées par la femme Lallemand. Un fiacre vous attend, le cocher est un homme sûr.

UN AMI INCONNU.

 

Le fiacre s’arrêta au coin du quai ; je descendis de voiture, je remis à Jérôme le billet que je venais d’écrire et lui dis :

— Allez au numéro 17 de cette rue.

— Bon.

— Demandez le capitaine Just.

— Bon.

— Dites qu’on lui porte à l’instant ce billet.

— Bon.

— Car c’est une question de vie ou de mort.

— Diable !

— Si le capitaine vous demande qui vous a envoyé avec ce billet, vous direz… vous direz… un homme âgé, à cheveux blancs.

— Très bien !

— Vous conduirez le capitaine rue du Marché-Vieux, près la rue d’Enfer, numéro 11.

— Je vois ça d’ici.

— Repasserez-vous par le quai ?

— Oui, c’est mon chemin.

— Si vous ramenez le capitaine, ne vous arrêtez pas ; mais ne vous étonnez pas si je monte derrière votre voiture.

— C’est entendu…

— Et ensuite, rue du Marché-Vieux… bride abattue.

— Vitesse de chemin de fer ; j’ai Lolo et Lolotte, soyez calme.

Et Jérôme allait fouetter ses chevaux ; mais se ravisant :

— Et si le capitaine n’y est pas ?

— Revenez toujours par ici… alors je remonterai dans votre voiture.

— En route ! – dit Jérôme.

Et il détourna la rue au grand trot de ses chevaux.

J’attendis avec angoisse le retour de Jérôme. En cas d’absence du capitaine Just, je me serais décidé à aller rue du Marché-Vieux et à agir malgré les funestes conséquences que mon intervention pouvait avoir pour mes projets.

Caché dans l’ombre d’une porte cochère ouverte, de crainte d’être reconnu par le capitaine, j’écoutais si je n’entendais pas revenir la voiture…

Neuf heures sonnèrent lentement à Notre-Dame… Régina, partie de chez elle à huit heures et demie sans doute, devait alors être bien près de la rue du Marché-Vieux ; si l’un des domestiques du comte Duriveau avait trouvé un fiacre plus tôt que sa femme de charge, le comte était aussi sur le point d’arriver dans cette maison où devait se dénouer cette scène redoutable.

Enfin le roulement rapide d’une voiture se rapprocha de ma cachette, j’avançai la tête avec précaution… Bonheur du ciel ! le capitaine était dans le fiacre, ses habits de deuil rendaient plus frappante encore la pâleur de ses beaux traits altérés par une violente émotion.

Lorsque la voiture qui emmenait le capitaine eut dépassé la porte où je me tenais, je m’élançai afin de rejoindre le fiacre et de monter derrière… Alors, il m’arriva une chose à la fois cruelle et ridicule… la palette où je comptais me tenir debout était défendue, ainsi que cela se voit souvent, par un demi-cercle de fer hérissé de pointes aiguës. Le fiacre, lancé sur une descente, marchait si rapidement, que je ne pouvais espérer de le suivre longtemps en courant, ainsi que je faisais en m’attachant des deux mains aux ressorts de derrière… Je pris une résolution désespérée : appelant à mon aide mon ancienne agilité de saltimbanque et à mon souvenir le saut des baïonnettes, souvent exécuté dans mon enfance, au risque de retomber sur les pointes aiguës du demi-cercle de fer… je tentai de le franchir… Par un bonheur inespéré, je réussis… à peu près, car un cahot de la voiture me faisant trébucher au moment où je retombais sur la palette, après avoir sauté par-dessus les pointes de fer, une d’elles me laboura profondément la jambe ; ne trouvant pas de courroie pour me soutenir, je me cramponnai, comme je le pus, à l’impériale, les genoux collés à la caisse, et comprenant parfaitement que le manque d’équilibre pouvait me faire tomber à la renverse sur les piquants de fer.

Soudain le fiacre s’arrêta. Jérôme se rappelant sans doute alors le danger ou l’impossibilité qu’il y avait pour moi à monter derrière sa voiture, se dressa sur son siège, et sa loyale et bonne figure se tourna vers moi avec inquiétude.

Je lui fis de la main signe de continuer sa route ; au même instant, j’entendis la voix du capitaine Just lui crier… — Cocher, qu’y a-t-il ?… Marchez donc, sacredieu… Quarante francs pour votre course… ventre à terre.

— En route ! – cria Jérôme.

Mais tout en activant ses chevaux de la voix, le brave homme trouva moyen de se retourner, d’attacher au dossier de son siège une des longes de rechange de ses chevaux et de me jeter l’autre bout en me disant :

— Tenez-vous à cela… il y aura moins de danger.

Le bruit des roues couvrant la voix de Jérôme, le capitaine ne l’entendit pas, sans doute, et je me maintins sans tomber, grâce à l’ingénieux secours du cocher, secours d’autant plus urgent pour moi que ma blessure me faisait cruellement souffrir, je ne pouvais m’appuyer sur ma jambe ; je sentais mon sang couler sous mes vêtements.

Lorsque je vis la voiture à peu de distance de la rue du Marché-Vieux, de crainte d’être aperçu par le capitaine Just, je voulus descendre : calculant alors ma distance et mon élan, je me retournai ; d’un bond je franchis de nouveau le cercle hérissé de pointes de fer, je tombai d’aplomb. La voiture continua sa route pendant quelques secondes, puis détourna à l’angle de la rue du Marché-Vieux. Je pris mon mouchoir, je le nouai très serré autour de ma jambe, ce qui me causa, momentanément du moins, un très grand soulagement.

J’allais entrer dans la petite rue, lorsque, arrêté à quelques pas de son tournant, je remarquai un fiacre dont les chevaux ruisselaient d’écume.

— Cocher, – dis-je à cet homme, – n’avez-vous pas amené ici un monsieur… grand et brun, que vous avez pris rue de l’Université ?

— Oui, mon garçon, une fameuse course, mes chevaux n’en peuvent plus… Mais dix francs de pourboire… ça en valait la peine. Je laisse souffler mes bêtes avant de m’en retourner… et…

— Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

— Un quart d’heure au plus.

— N’avez-vous pas vu entrer dans cette rue un autre fiacre ?

— Oui… il y a cinq minutes… Il paraît que c’est le jour, et…

— Mais avant, n’en avez-vous pas vu entrer un autre dans cette petite rue ?

— Ah ! oui, il y a peut-être dix minutes ; une citadine bleue avec un cheval blanc… Mais il n’avait pas le mors aux dents, celui-là… Il y avait une femme dedans.

Plus de doute, le comte Duriveau avait précédé Régina dans cette maison déserte…

Heureusement le capitaine Just arrivait presque sur les pas de la princesse.

J’entrai précipitamment dans la rue du Marché-Vieux ; je vis Jérôme arrêté à la porte du numéro 11.

Vous êtes blessé, mille dieux ! – me dit-il en voyant ma jambe bandée.

— Et le capitaine ? – lui dis-je.

— Il a sauté de ma voiture sans attendre que je lui baisse le marchepied.

— Il ne vous a pas dit de l’accompagner ?

— Non… mais il paraît que ça va chauffer, j’ai vu la crosse d’un pistolet sortir de la poche de sa redingote.

— Attendez là, mon bon Jérôme, – lui dis-je en m’élançant dans l’allée. – et pas un mot de moi au capitaine.

— Soyez calme, – dit Jérôme en flattant ses chevaux de la main, – je serai muet comme Loto et Lolotte.

CHAPITRE IV.

La rue du Marché-Vieux. – Guet-apens. – M. Duriveau et le capitaine Just en présence. – Provocations. – Préliminaires d’une rencontre.

Montant rapidement l’escalier, j’arrivai sur le palier du troisième étage, où demeurait la femme Lallemand ; je trouvai la porte de la première pièce ouverte, et j’entendis la voix éclatante du capitaine Just s’adressant à la fausse malade :

— Je vous dis que la princesse de Montbar est ici…

— Hélas ! mon bon monsieur, – disait cette femme d’une voix lamentable, – je vous assure que non…

— Elle est ici… vous l’avez attirée dans un piège… misérable que vous êtes !

— Que le ciel écrase mon enfant que voilà, si je sais ce que vous voulez dire, mon bon monsieur.

— Ne faites pas de mal à ma pauvre maman, mon bon monsieur, – s’écria l’enfant en joignant ses gémissements à ceux de sa mère.

— Où est la princesse ? – s’écria le capitaine Just d’une voix terrible, en portant sans doute la main sur cette créature, car elle reprit avec effroi :

— Grâce, monsieur… vous me brisez le bras !

— Maman… oh ! maman ! – cria l’enfant.

— Hélas ! monsieur, vous voyez bien que nous n’avons que ces deux chambres… – dit la femme, – où voulez-vous que soit la princesse ?…

Soudain des cris éloignés arrivèrent jusqu’à moi, sourds, étouffés, comme s’ils fussent sortis d’une pièce contiguë à celle où était couchée la fausse malade, chambre masquée sans doute, ainsi que je l’avais soupçonné.

Cette voix était celle de Régina ; elle criait :

— Au secours !… au secours !…

J’entendis un grand bruit, comme celui d’un placard enfoncé par un choc violent… aussitôt les cris de Régina arrivèrent jusqu’à moi, aussi éclatants qu’ils avaient été jusque-là voilés…

À ces cris succéda un moment de silence, puis le piétinement sourd qui accompagne une lutte violente.

Ce bruit se rapprocha tout à coup, comme si cette lutte se fût poursuivie dans la pièce à la porte de laquelle j’écoutais :

Malgré mon ardente curiosité, craignant d’être surpris, j’allais m’éloigner précipitamment, lorsque j’avisai dans la pièce où je me trouvais un petit escalier qui me parut conduire à une sorte de soupente pratiquée au-dessus de la pièce voisine ; je m’y élançai, j’arrivai à un grenier éclairé par une lucarne, et seulement planchéié ; en collant mon oreille sur le plancher formant le plafond de la pièce où se tenait la fausse paralytique, j’entendis très distinctement continuer le bruit de la lutte, et les exclamations suivantes :

— Monsieur, – disait le comte Duriveau d’une voix sourde, haletante, – un galant homme n’en frappe pas un autre !…

— Vous, un galant homme ? – répondit le capitaine Just, qui semblait ne plus se posséder.

— Monsieur ! – disait le comte en balbutiant de rage, – monsieur… c’est une… lutte de crocheteurs…

Le bruit dura encore une seconde à peine ; puis j’entendis la voix du capitaine Just s’adresser à Régina.

— Pardon, madame, d’avoir châtié cet homme devant vous… je n’ai pas été maître de mon indignation… Maintenant, madame…

— Oh ! – murmura M. Duriveau, alors dégagé des mains du capitaine, – ce sera un duel à mort… entendez-vous ?… à mort !…

— Mon Dieu ! elle se trouve mal ! – s’écria le capitaine. – Madame ! revenez à vous… Madame…

Puis, sans doute aussi indigné que stupéfait de l’audace de M. Duriveau, qui ne s’éloignait pas, le capitaine s’écriait :

— Mais vous voyez bien que votre vue la tue !… misérable ! Faut-il que je vous jette du haut en bas de l’escalier ?

— Occupez-vous donc de cette chère princesse, – répondit le comte Duriveau avec une rage sardonique, – délacez-la donc !… c’est une belle occasion…

— Et rien… rien… pas de secours… Elle s’évanouit !… cette femme et sa fille se sont enfuies… – disait le capitaine, soutenant sans doute Régina entre ses bras, – mon Dieu ! que faire ?

— Cinq minutes plus tard… j’étais vengé ! – dit le comte Duriveau avec une indomptable audace. – Allons… c’est à refaire… Je serais jaloux de vous… si je ne devais pas vous tuer tantôt, beau capitaine paladin : car c’est tantôt que je me bats, entendez-vous ?… au pistolet… Je tirerai le premier… c’est mon droit… et je vous toucherai au cœur… allez, j’ai la main sûre… le marquis de Saint-Hilaire vous dira ça ce soir… chez les morts…

— Dieu soit loue !… elle revient à elle… s’écria Just. Madame, ne craignez plus rien, je suis là… courage… venez !

— Ah çà ! – reprit insolemment le comte Duriveau, – n’allez pas, chère princesse, vous amuser à dire que vous avez été attirée dans un guet-apens… on ne vous croirait pas… Mes précautions sont prises. Le monde croira… et dira que vous êtes venue ici volontairement… que ce n’était pas la première fois… et que le capitaine que voilà a été amené ici par sa fureur jalouse… Il ne me démentira pas, je le tuerai tantôt… J’aurai ainsi le beau rôle et vous le mauvais, chère princesse. Ça sera toujours ça en attendant mieux.

— Appuyez-vous sur moi, madame… – dit le capitaine Just à Régina, sans doute alors remise de sa faiblesse…

Un bruit de pas assez lents m’annonça que Régina quittait la chambre, appuyée sur le bras du capitaine Just.

— Au revoir, chère princesse, – dit la voix insolente du comte Duriveau.

Puis il ajouta avec un accent de haine concentrée :

— Dans trois heures je serai à votre porte avec mes témoins, monsieur Just Clément… Attendez-moi.

Le capitaine, sans répondre à cette dernière provocation, emmena Régina.

Les pas s’éloignèrent tout à fait ; je n’entendis bientôt plus dans la chambre que la marche saccadée du comte Duriveau...

Alors il s’écria, donnant un libre cours à sa rage jusque-là contenue :

— Frappé à la figure… crossé à coups de pied devant cette femme orgueilleuse… Oh ! cet homme… je le tuerai… J’ai l’enfer dans l’âme… Sans lui, j’étais vengé. Par fierté, la princesse serait morte plutôt que de rien révéler, et par intimidation, peut-être, elle fût revenue ici une autre fois… Oh ! cet homme… cet homme ! et attendre encore trois heures ! !

Le comte Duriveau sortit en disant : — La Lallemand s’est sauvée… elle a bien fait… Mais je suis sûr d’elle… Tâchons de refermer à peu près cette porte… dont ce capitaine à demi défunt a fait sauter la serrure.

Lorsque je supposai le comte éloigné, je descendis de ma cachette, je ne voulus pas quitter cette maison sans examiner le lieu de la lutte.

Le placard défoncé ne masquait plus l’entrée de deux chambres voisines de celle de la fausse malade. Ces chambres, garnies de tapis, étaient ornées avec un certain luxe ; au désordre des meubles, je reconnus les traces d’une lutte violente.

En songeant qu’une seconde fois, du fond de mon obscurité, je venais de rendre un service signalé à Régina, j’eus un moment de joie profonde… puis à la pensée du danger auquel allait être exposé le capitaine Just, je croyais un duel inévitable, et le courage, l’adresse de M. Duriveau étaient connus, j’eus un cruel remords de ma conduite… elle me sembla lâche…

Et pourtant à qui m’adresser, en l’absence du prince ? S’il ne se fût agi que de m’exposer au péril qu’allait courir le capitaine Just, je l’aurais bravé avec joie ; mais, hélas ! l’espèce même de ma condition et de mon dévouement m’interdisait toute action éclatante, chevaleresque… La crainte des suites de ce malheureux duel, où pouvait succomber le fils de mon bienfaiteur, empoisonna donc la seule joie qu’il m’était permis de goûter.

____________

 

En sortant de la maison, je ne vis plus le fiacre de Jérôme ; il avait sans doute reconduit la princesse. Ma blessure, oubliée pendant cette scène émouvante, me faisait beaucoup souffrir, j’avais hâte d’être de retour à l’hôtel de Montbar, pour accomplir mon service, complètement négligé ; je ne voulais pas encourir les reproches de la princesse, et il m’eût été difficile de lui expliquer la cause de mon absence pendant toute la matinée.

Au bout d’un quart d’heure de marche, je rencontrai un fiacre, j’y montai ; m’étant prudemment fait descendre à l’extrémité de notre rue, j’arrivai à l’hôtel de Montbar vers midi.

Mon premier soin fut de monter à ma chambre, afin de quitter mes vêtements tachés de sang ; je rencontrai Mlle Juliette dans l’escalier ; dès qu’elle m’aperçut elle s’écria :

— Ah ! mon Dieu, monsieur Martin, d’où venez-vous donc si tard !… depuis que Madame est rentrée, elle vous a fait demander plus de dix fois… Il fallait me prévenir, je me serais chargée de votre service pour ce matin… En arrivant, Madame n’a trouvé de feu nulle part… Avec cela, elle a éprouvé en voiture une espèce de faiblesse… car, en revenant, elle était comme une morte et tremblait comme la feuille… Je l’ai engagée à se coucher… elle n’a pas voulu ; depuis lors elle n’a fait que sonner afin de savoir si vous étiez rentré…

— Je suis désolé de ce retard, mademoiselle Juliette, – lui dis-je ; – mais, tenez… voilà mon excuse…

— Ah ! mon Dieu, du sang… à votre pantalon… et ce mouchoir à votre jambe…

— Il fait si glissant ! je courais, j’ai trébuché sur un de ces tas de débris que l’on dépose le matin au long des trottoirs, et je suis tombé sur des tessons de bouteille…

— Pauvre garçon… vous souffrez ?

— Moins maintenant ; mais d’abord j’ai tant souffert qu’il m’a été impossible de marcher : ce ne sera rien, je l’espère, je monte vite chez moi pour changer et je redescends chez Mme la princesse.

Dix minutes après, j’entrais dans le salon d’attente où je me tenais habituellement, lorsque j’entendis un violent coup de sonnette.

Je courus au parloir de la princesse, j’en soulevai timidement la portière. Je vis Régina affreusement pâle, les traits bouleversés, mais le maintien ferme, contenu.

— Voilà dix fois que je vous sonne ! – me dit-elle durement. – Vous devriez être ici depuis huit heures… et il est midi et demi… En vérité, c’est incroyable… vous inaugurez singulièrement votre service chez moi…

— Que madame la princesse veuille bien m’excuser pour aujourd’hui… Mais…

— L’on n’a pas d’idée d’une pareille négligence !… J’attendais autre chose et mieux de votre zèle… et justement… lorsque j’aurais eu tant besoin de…

Puis, s’interrompant, elle me dit brusquement :

— Il suffit… je sais que vous êtes là… Je vous sonnerai si j’ai besoin de vous…

Je sortis le cœur navré de la dureté de la princesse ; mais je l’excusai bientôt… Après tout, elle ignorait la cause de mon inexplicable absence.

Dix minutes s’étaient écoulées, que la sonnette de la princesse retentit de nouveau. Régina était toujours pâle, ses traits révélaient encore une cruelle anxiété douloureusement contenue ; mais, en me parlant, sont accent, au lieu d’être brusque et dur, fut doux et bienveillant.

— Mlle Juliette vient de m’apprendre que vous êtes grièvement, blessé, – me dit-elle, – et que telle est la cause de votre manque de service… Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela tout de suite ?

— Madame…

— Au fait, – reprit Régina avec bonté, – je ne vous en ai pas-laissé le temps… Souffrez-vous beaucoup ?

— Un peu… madame la princesse.

— Pourriez-vous faire quelques courses en voiture… sans trop de douleur ?

— Certainement, madame la princesse…

Et comme Régina, dont l’angoisse était visible, hésitait à continuer, je lui dis :

— Je n’ai pu apprendre à madame la princesse que j’avais vu ce matin M. le baron de Noirlieu.

— Vous avez vu mon père ? – s’écria-t-elle, surprise. – Vous l’avez vu…

— Oui, madame la princesse.

Et je lui racontai mon entrevue avec le baron et Melchior.

Quoique Régina cachât l’émotion qu’elle ressentait, en apprenant avec quel intérêt son père s’était d’abord informé d’elle, je vis une larme, de bonheur sans doute, briller dans ses yeux ; son visage, contracté, se détendit pendant un instant ; puis, la pendule ayant sonné une heure, la princesse tressaillit, redevint sombre, inquiète, et dit vivement :

— Une heure… mon Dieu !… déjà…

Elle pensait au duel du capitaine Just.

Alors, d’une voix brève, elle me dit, non sans embarras, et en accentuant chacune de ses paroles rapides et saccadées :

— Le docteur Clément vous a placé chez moi… je le vénérais comme un père…

Et la malheureuse femme faisait tous ses efforts pour paraître calme et dissimuler l’altération de sa voix.

— Madame la princesse sait toute ma reconnaissance pour M. le docteur Clément, – lui dis-je.

— Et c’est parce que je le sais, – reprit-elle en accueillant mes paroles avec empressement, – que je suis sûre d’avance du zèle… de la discrétion que vous mettrez dans une commission qui regarde M. le capitaine Just.

Et malgré ses efforts, Régina ne put cacher sa terrible anxiété et l’espèce de honte causée sans doute par le mensonge qu’elle se voyait obligée de me faire.

— Ce matin… – reprit-elle, – j’ai appris… par hasard… chez une personne… de nos amies… qu’ensuite de je ne sais quelle querelle… M. Just Clément… devait se battre en duel.

— Lui, madame… oh ! mon Dieu ! – m’écriai-je en feignant la surprise et la crainte.

— Ce duel, – reprit la princesse, – doit avoir lieu… m’a-t-on dit, aujourd’hui… M. Just Clément est le fils… d’un homme qui m’a toujours témoigné une affection paternelle ; je suis tellement inquiète, que je voudrais savoir… s’il y a quelque chose de fondé dans ce bruit de duel…

J’eus pitié de Régina ; ses forces étaient à bout ; elle s’appuya sur le marbre de sa cheminée.

— Rien de plus facile, madame la princesse, – lui dis-je. – Je vais aller chez M. le capitaine Just : il occupe la maison de M. le docteur… je verrai Suzon, qui a élevé M. Just… par elle, bien certainement… je saurai quelque chose.

— C’est cela… – dit vivement la princesse, – et si, par hasard… ce que je ne veux pas croire, ce malheureux duel… avait lieu… aujourd’hui… tantôt…

Et les lèvres de Régina tremblaient convulsivement.

— Vous ne reviendriez ici…

— Que pour annoncer à madame la princesse que M. Just n’est pas blessé, car, Dieu merci, souvent j’ai entendu dire à feu M. le docteur que son fils était, un des meilleurs tireurs de son régiment.

— Vrai ? – s’écria Régina avec un ineffable ravissement d’espérance.

Puis elle ajouta précipitamment :

— Mais vite… l’heure se passe… prenez une voiture… partez… partez…

____________

 

Une demi-heure après avoir quitté la princesse, j’étais chez le capitaine.

J’appris plus tard les préliminaires du duel qui devait avoir lieu, préliminaires étranges, qui prouvaient d’ailleurs l’énergie, le sang-froid du capitaine, sa prévoyante sollicitude pour le repos de Régina, et la connaissance qu’il avait de l’infernal caractère du comte Duriveau.

Voici ce qui se passa.

Avant de rentrer chez lui, Just était allé chez deux de ses anciens camarades de l’École polytechnique : il eut l’heureuse chance de les rencontrer ; l’un était officier d’artillerie, l’autre officier du génie. Assuré de ces deux témoins, car il s’attendait à la visite du comte Duriveau, il alla chez un autre de ses amis, un avocat, légiste fort distingué ; il le trouva aussi, et ramena ces trois personnes chez lui, les ayant prévenues de ce dont il s’agissait.

À deux heures, une voiture s’arrêta à la porte de la maison du docteur. Deux hommes de fort bonnes façons descendirent et demandèrent M. le capitaine Clément.

Suzon les introduisit.

Ces deux personnages, témoins du comte Duriveau, trouvèrent le capitaine Just avec les deux officiers et l’avocat ; on se salua avec la plus parfaite politesse, et l’un des témoins de M. Duriveau dit au capitaine :

— M. le comte Duriveau, mon ami, a été offensé par vous, monsieur, de la manière la plus grave : il vous en demande réparation ; en sa qualité d’offensé, il choisit le pistolet. Nous allons régler avec ces messieurs… vos témoins, sans doute, les autres conditions du combat.

— Monsieur, – répondit le capitaine, – ayez la bonté de répondre à une seule question… Savez-vous la cause de la provocation que me fait l’honneur de m’adresser M. le comte Duriveau ?

— Parfaitement, monsieur, M. le comte Duriveau nous a dit qu’il s’agissait d’une malheureuse collision amenée par suite d’une rivalité dans les soins que vous rendiez à la même personne. M. le comte Duriveau a eu même la délicatesse de nous cacher le nom de la femme, cause première de cette déplorable querelle… remettant à nous la faire connaître après l’issue du duel.

— C’est cela, je m’y attendais, – dit le capitaine en échangeant un regard avec ses amis.

Puis il ajouta !

— Messieurs, M. le comte Duriveau est à ma porte, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Auriez-vous l’obligeance de le prier de se donner la peine de monter ici ?

— Mais, monsieur… une telle entrevue…

— Ce n’est pas moi qui aurai l’honneur de m’entretenir avec M. le comte Duriveau, – répondit le capitaine.

— Et qui donc, monsieur ?

— Monsieur… – dit le capitaine en montrant le légiste.

— Monsieur est un de vos témoins ?

— Monsieur est mon ami…

— Alors je ne vois pas, monsieur, – dit le témoin du comte Duriveau, très surpris, – à quoi bon…

— Monsieur, – reprit le capitaine Just, – je déclare que je me retire à l’instant, et que je refuse toute satisfaction à M. le comte Duriveau, s’il ne consent pas à l’entrevue que je désire qu’il ait avec Monsieur.

— Mais, monsieur…

— Mais, monsieur, – reprit le capitaine Just avec fermeté… – veuillez du moins vous consulter avec M. Duriveau sur la condition que je pose.

— C’est juste, monsieur, – dirent les témoins.

Et ils sortirent.

Cinq minutes après ils rentraient avec le comte Duriveau.

— Monsieur consent ? – demanda le capitaine.

— Monsieur consent, – répondit affirmativement un des témoins.

— Messieurs, donnez-vous la peine de passer par ici, – dit le capitaine aux témoins du comte, ainsi qu’aux siens.

M. Duriveau resta seul avec l’avocat.

L’avocat était un petit homme, à l’air calme et sardonique ; il portait des lunettes bleues et tenait sous le bras un gros volume aux tranches bariolées de diverses couleurs ; il fit très poliment signe à M. Duriveau de s’asseoir.

— À qui ai-je l’honneur de parler, monsieur ? – demanda celui-ci.

— À M. Dupont… avocat.

— À M. Dupont… avocat ? – dit M. Duriveau avec surprise et hauteur, – qu’est-ce que ça veut dire ? pourquoi faire, un avocat ?

— Pour qu’il fasse son petit métier, monsieur.

— Votre métier ? Ah çà ! c’est une plaisanterie.

— Monsieur connaît-il l’article 322 du Code criminel ? – demanda le légiste.

— Comment ! monsieur ? – s’écria le comte Duriveau en regardant l’avocat avec un étonnement croissant.

— Voici cet article, – reprit l’avocat.

Et il lut :

— Quiconque aura commis un attentat à la pudeur CONSOMMÉ ou TENTÉ avec violences sera puni de la réclusion.

— Monsieur ? – s’écria M. Duriveau.

— Monsieur sait-il ce que c’est que la réclusion ? – poursuivit le légiste.

— Mais enfin…

— Voici, – dit l’avocat, en interrompant M. Duriveau.

Et il lut ce qui suit :

— Tout individu condamné à la réclusion sera enfermé dans une maison de FORCE, et employé à des travaux dont le produit pourra être en partie employé à son profit.

Puis, regardant d’un air sardonique le comte qui pâlit, l’avocat ajouta :

— Vous me paraissez réunir toutes les vertus requises pour vous livrer à la confection des chaussons de lisière, monsieur le comte, et à augmenter ainsi vos trois ou quatre cent mille livres de rentes de trois ou quatre sous que vous gagnerez par jour en charmant ainsi vos loisirs, soit à Melun, Poissy ou autres lieux de force.

Le comte Duriveau, stupéfait, abasourdi, ne trouvait pas une parole.

L’avocat continua avec un sang-froid imperturbable :

— Vous avez tendu un horrible guet-apens à la plus honorable des femmes, vous avez voulu vous porter sur elle à d’infâmes violences…

— Monsieur ! – s’écria le comte blême de fureur, – prenez garde…

— Chut… pas si haut… du calme… ou c’est moi qui vais élever la voix, – dit l’avocat toujours de sang-froid, – et dire à vos témoins… ce que vous leur avez prudemment caché… À savoir : l’infamie de votre conduite, qui seule a motivé les voies de fait du capitaine Just.

À cette menace que fit l’avocat, M. Duriveau resta de nouveau muet, interdit.

L’avocat continua :

— Le crime dont vous vous êtes rendu coupable vous rend passible des peines ci-dessus ; dès tout à l’heure je vais m’occuper de rassembler tout ce qui sera nécessaire à l’instruction de cette indigne affaire… Ce sera au besoin de la besogne toute taillée pour le juge instructeur.

— Un crime ? le juge d’instruction ?… Allons donc, monsieur, vous me prenez pour un enfant, – dit M. Duriveau en retrouvant son insolente audace. – Vous ignorez donc qu’à ce compte il n’y a pas un homme du monde qui n’ait plusieurs fois dans sa vie voulu attenter, et avec violence encore, à la pudeur des femmes auxquelles il faisait la cour. Eh ! pardieu… monsieur l’avocat, on ne fait la cour aux femmes que dans cette intention-là. Vous ignorez donc ces choses au Palais ?

— Ah ! mais c’est que… c’est très joli au moins, mais très joli, ce que vous dites là… au point de vue Régence ; seulement au point de vue du Code criminel, c’est stupide… Le procureur du roi n’a pas à connaître (nous disons comme cela au Palais), le procureur du roi n’a pas à connaître des attentats à la pudeur… dont les femmes ne se plaignent pas… au contraire… mais il décerne immédiatement un mandat d’amener (nous appelons cela… un mandat d’amener, au Palais) contre un misérable qui a attiré une honnête femme dans un guet-apens, afin de se porter sur elle à d’infâmes violences, malgré ses larmes et ses cris… Le crime démontré, et le vôtre ne l’est que trop, le criminel est condamné à une peine infamante… Ceci vous démonte un peu ? vous n’aviez pas envisagé votre indignité sous ce point de vue-là… ça m’étonne… vous aviez pourtant si bien la conscience d’avoir commis une révoltante lâcheté, que vous n’avez pas osé dire à vos témoins la cause de ce duel… C’était sagement fait… car je vous défie de trouver un homme d’honneur qui consente à vous assister… s’il sait toute la vérité.

— Le capitaine Just… ne veut pas se battre, et il cherche des prétextes pour sa lâcheté, n’est-ce pas ? – dit M. Duriveau avec amertume.

— M. le capitaine Just devrait, à mon sens, refuser de croiser sa loyale épée de soldat avec un homme qu’il peut envoyer demain en cour d’assises. Mais M. le capitaine Just, pour des raisons particulières, daigne se battre, mais à certaines conditions…

— Voyons-les… monsieur, et finissons, – dit le comte Duriveau les dents serrées de rage. – que propose-t-il ?

— M. le capitaine Just ne propose pas de conditions… il impose…

— Vraiment ?

— Positivement ; et les voici : D’abord il trouverait très ridicule, lorsqu’il condescend à un combat qu’il peut refuser, de s’exposer à être tué sûrement par votre balle… vu votre prétention de tirer le premier, probablement ?

— C’est mon droit, j’en use.

— Laissez-moi donc tranquille avec votre droit d’assassiner les gens, sans courir aucun risque… vous vous moquez du monde… Ce n’est pas ça du tout ; voici ce qui aura lieu : vous êtes de première force sur l’épée… c’est connu ; le capitaine tire aussi parfaitement bien… ses amis s’en gaudissent fort ; la chance sera donc égale : vous vous battrez à l’épée.

— Non… car je maintiens mon droit.

— Vous refusez l’épée ?

— Oui.

— Soit, – dit l’avocat en se levant ; – je vais de ce pas déclarer à vos témoins la vraie cause du duel… et ce soir même une plainte au criminel est déposée entre les mains du procureur du roi…

— Va donc pour l’épée ! – s’écria M. Duriveau, exaspéré, en se levant.

— Un instant, ce n’est pas tout.

— Comment ?… encore ?

— Je crois bien, – dit l’avocat ; – vous êtes prévenu que si vous avez l’audace de prononcer un mot, un seul mot, qui puisse porter la moindre atteinte à la considération d’une femme dont il vous est défendu de prononcer désormais le nom… la plainte au criminel sera déposée à l’instant au parquet.

— Monsieur…

— On prend cette précaution pour vous empêcher de répandre les calomnies dont vous avez menacé ; ainsi songez-y bien, cette horrible affaire sera ensevelie dans le plus profond secret… ou elle aura le plus immense retentissement… Le capitaine n’agit pas ainsi par ménagement pour vous, bien entendu, mais pour épargner à la plus noble femme du monde un éclat toujours pénible… qu’elle bravera d’ailleurs, d’autant plus fièrement, si vous l’y forcez par vos calomnies, que la conséquence de cet éclat serait pour vous la prison, l’infamie… pour elle… un redoublement d’intérêt et d’estime.

— C’est tout… je suppose, – dit le comte Duriveau, se voyant avec une rage impuissante réduit à l’impossibilité de faire le mal qu’il s’était promis. – J’ai accepté l’épée… Il se fait tard…

— Deux mots encore ; aux derniers… les bons… – reprit le légiste. – Vous allez dire à vos témoins, en présence de ceux de M. le capitaine Just, à peu près ceci : — « J’ai prétendu, messieurs, que ce duel avait pour cause une rivalité jalouse, cela n’est pas exact. »

— Me rétracter ?… jamais.

— Voyez donc… ce scrupuleux ! – dit l’avocat en haussant les épaules. – Vous ajouterez : « Je jure sur l’honneur que la cause de ce duel est la suite… d’une discussion… politique (ou autre à votre choix, si vous trouvez mieux). »

— Un faux serment ! me déshonorer ! – s’écria M. Duriveau, – m’exposer à être traité d’infâme ! Ah çà ! mais vous êtes fou !

— Ne faites donc pas comme cela le délicat.

— Monsieur l’avocat ! ! ! – s’écria M. Duriveau furieux.

— Chut… du calme… ou je conte à vos témoins… vous savez… Je reprends : Vous jurerez donc sur l’honneur que toute espèce de rivalité est étrangère à ce duel. Voici tout bonnement pourquoi nous exigeons cela : de la sorte, le capitaine Just aura pour garantie de votre silence : 1° votre peur d’un procès criminel ; 2° votre peur de vous déshonorer… publiquement, ce qui arriverait si, après avoir juré sur l’honneur, en face d’hommes d’honneur, que ce duel avait une cause étrangère à une rivalité jalouse… vous tentiez quelque insinuation calomnieuse contre la personne que vous savez.

— Jamais… je ne me rétracterai.

— Alors, monsieur, – dit l’avocat en se levant, – vos témoins vont tout savoir…

— Eh ! qu’est-ce que ça me fait ! j’en trouverai d’autres… – s’écria le comte Duriveau dans un paroxysme de fureur ; – je vais souffleter le capitaine Just, il faudra bien alors qu’il m’aide à en trouver… des témoins…

— Ne jouez pas ce jeu-là, – dit l’avocat en ricanant, – vous avez pu vous apercevoir ce matin que le capitaine Just a la poigne solide… Or, si vous aviez le malheur de lever la main sur lui, il aurait l’honneur de vous rouer de coups une seconde fois, et en avant le procès criminel.

— Je consens à tout… – s’écria le comte poussé à bout. – Mais que je me batte au moins.

— Vous allez être immédiatement satisfait. M. le capitaine Just a pensé que, vu la difficulté de trouver un coin convenable pour se couper tranquillement la gorge, le jardin de sa maison… vous pouvez l’apercevoir d’ici… serait heureusement choisi… Tenez, voyez par cette fenêtre. Quant aux armes, nos témoins ont apporté deux paires d’épées de combat…

— Il suffit, monsieur, – dit le comte Duriveau, reprenant son sang-froid, j’accepte tout, je consens à tout, pourvu que j’aie enfin une épée à la main… et cet homme devant moi.

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Le comte Duriveau fit la rétractation convenue, jura sur l’honneur que toute rivalité jalouse était étrangère à la cause de ce duel, amené par suite d’une discussion politique.

La rencontre eut lieu dans le jardin de la maison du docteur.

Le combat fut acharné.

Le comte Duriveau montra une grande bravoure ; quoique blessé d’un coup d’épée à la cuisse, il voulut continuer, et après avoir traversé le bras du capitaine Just, il reçut un second coup d’épée dans le flanc droit, qui le mit hors de combat.

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Une demi-heure après l’issue de ce duel, je revenais apprendre à Régina que la blessure du capitaine Just était légère.

Le courage de la malheureuse femme l’avait soutenue jusque-là… Mais bientôt ses genoux se dérobèrent sous elle… je n’eus que le temps d’appeler Mlle Juliette, que je laissai avec la princesse.

CHAPITRE V.

Journal de Martin – Un esclave n’est pas un homme. – Suite du duel du capitaine Just avec le comte Duriveau. – Régina au bain. – Guérison du capitaine. – Sa première visite à la princesse de Montbar. – Il quitte Paris.

Je retrouve, parmi mes papiers, les fragments d’un journal écrit çà et là, au bout de quelque temps de séjour dans l’hôtel de Montbar.

Ces lignes, tracées sans suite, au jour le jour, rendent cependant un compte sincère de ce que j’ai ressenti de plus poignant, dans la position étrange que j’avais acceptée.

Ce journal, embrassant en peu de pages les particularités saillantes de ma première année de service auprès de Régina, conduit ainsi jusqu’à l’accomplissement de grands événements domestiques dans la famille de Montbar, événements qui signalèrent l’époque la plus décisive de ma vie, et se passèrent quatorze mois environ après mon entrée chez la princesse.

Aujourd’hui, j’ai relu ces pages avec le calme d’une froide raison ; plusieurs d’entre elles sont empreintes de cette espèce de volupté âcre, brûlante, ténébreuse comme toutes les voluptés coupables et cachées… Il ressort pour moi de cette lecture même un grave enseignement : c’est qu’il n’y a rien de plus imprudent, de plus téméraire, pour une femme chaste, que d’accepter les services d’un homme dans son intimité domestique.

Ce fait annonce, de la part des femmes, une confiance aveugle dans leur honnêteté, ou un mépris tout aussi aveugle pour ces hommes (ayant après tout, comme hommes, des passions, des instincts, des désirs), qu’elles exposent à toutes les familiarités d’une servitude bien dangereuse pour eux.

Il y a là un vague ressouvenir de cet axiome des dames romaines :

Un esclave n’est pas un homme.

Cela est faux.

Un homme est toujours un homme, et plus vous le supposerez dénué d’éducation, plus, en de tels rapports, sa sensation sera grossière, plus elle sera insolemment libertine, audacieusement lascive.

Dans sa pudeur si exquise, si délicatement ombrageuse, la femme doit à ce sujet s’inquiéter bien plus des pensées que des actes : sa dignité la défend contre toutes tentatives, mais sa dignité est impuissante à arrêter l’essor des pensées sensuelles, qu’à son insu elle provoque elle-même, qu’elle irrite elle-même, et cela matériellement, par mille incidents, involontaires, imprévus, de la familiarité domestique.

Et plus une femme sera pure, plus elle sera digne, plus elle aura conscience de l’abîme infini, de l’impossible qui la sépare de son valet, moins elle se tiendra en garde contre une liberté d’être qui pourtant lui semblerait révoltante, s’il s’agissait d’être ainsi avec un homme de sa société.

Voici ces fragments de journal :

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7 février 18…

Il y a aujourd’hui un mois que le capitaine Just a été grièvement blessé, il n’a pas encore pu sortir. Je suis allé, comme toujours, m’informer de ses nouvelles.

Quel regard de reconnaissance involontaire Régina m’a jeté lorsque, le lendemain du duel, je lui ai dit :

— Madame veut-elle me permettre de lui demander une grâce ?

— Parlez… Martin.

— Madame sait tout ce que je dois à M. le docteur Clément ; j’ai pour M. le capitaine Just un respectueux attachement, et quoique sa blessure soit loin, dit-on, de mettre sa vie en danger, je serais toujours bien inquiet… si je n’avais presque chaque jour de ses nouvelles. Je voudrais donc demander à Madame la permission d’aller tous les matins m’en informer. Cela ne nuira en rien à mon service… je partirai avant le jour…

— Ce sentiment de reconnaissance est trop louable pour que je ne l’encourage pas, – m’a répondu la princesse en me cachant sa joie. – Je trouve très bien que vous alliez savoir chaque jour des nouvelles du fils de votre protecteur…

Pauvre femme !… Combien ma prière a dû la rendre heureuse… si elle l’aime déjà !…

Jamais elle n’aurait osé me donner l’ordre d’aller chez lui tous les matins.

Ce n’est pas tout, j’ai voulu épargner à Régina jusqu’à l’embarras de me dire :

— Eh bien ! comment va-t-il ?

Je lui donne de ses nouvelles tous les matins, sans qu’elle m’en demande.

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Dès son retour de la chasse, le prince, quoiqu’il ignorât, bien entendu, la cause du duel, est allé en personne s’informer de l’état du capitaine Just, et il n’est guère resté que quatre ou cinq jours sans aller se faire inscrire chez le fils du docteur.

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8 février 18…

Oh ! comme Régina a été sensiblement touchée de toutes mes délicates prévenances !… Comme elle a senti tout ce que je mets de cœur, de dévouement et d’intelligence à épargner le moindre embarras à sa réserve, à sa fierté, lorsqu’il s’agit du capitaine Just ! comme ELLE m’en a noblement récompensé !

Ce matin, je lui ai apporté mon livre de dépenses pour les fleurs ; le compte s’élevait à 125 fr. Ma maîtresse m’a donné quatre doubles louis en me disant :

— Le surplus sera pour vous… Martin

Avec de l’argent… la voilà quitte.

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9 février 18…

Ma douloureuse amertume d’hier était stupide, et encore plus injuste que stupide…

Que suis-je donc aux yeux de Régina ? un serviteur fidèle, zélé… soit ; mais, après tout, je suis pour elle un homme à gages, un homme qui se loue pour de l’argent !

Mon seul but n’a-t-il pas été de ne paraître, de n’être jamais autre chose à ses yeux ? De quel droit me suis-je donc offensé de ce que ma maîtresse me témoignait sa gratitude d’une façon parfaitement convenable et généreuse au point de vue de nos positions réciproques ? Sait-elle, peut-elle savoir, supposer même… ce qu’il y a de dévouement de toute sorte dans ma conduite envers elle ? Ne me suis-je pas toujours dit : — Dès que Régina soupçonnera le sentiment qui m’attache ici… ce jour-là, je serai chassé de sa maison avec ignominie ?

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Ce matin, en revenant de chez le capitaine Just, j’ai rencontré Leporello ; je l’ai fait causer pour savoir ce que l’on disait dans le monde du duel dans lequel M. Duriveau a été si grièvement blessé, qu’à cette heure encore l’on ne sait s’il survivra ; on s’accorde à donner à cette rencontre, selon Leporello, une cause politique, le capitaine professant, dit-on, des idées républicaines.

J’avais déjà, au sujet de ce duel, interrogé Astarté, ainsi que la femme de chambre de la marquise d’Hervieux, toutes deux, par leurs maîtresses, appartenant à des mondes différents… Leurs réponses m’ont prouvé que l’on avait la même créance sur ce duel, et que le nom de la princesse n’avait jamais été prononcé à cette occasion.

Les précautions du capitaine Just envers M. Duriveau étaient donc excellentes ; elles annonçaient un homme de beaucoup de cœur, de beaucoup de tact et de beaucoup d’esprit.

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Ce soir, à dîner, le prince a été d’une humeur aigre et agressive à l’égard de sa femme ; chose singulière, à son retour de la chasse, il avait paru et il avait été, j’en suis certain, sincèrement affecté en apprenant la blessure du capitaine Just. Son premier mouvement avait été loyal, généreux ; mais à mesure que l’état du capitaine s’est amélioré, le prince s’est mis à persifler les gens atteints de la manie des duels politiques, disant, avec assez de raison d’ailleurs, que couper la gorge à un homme n’était pas précisément la meilleure preuve que l’on pût donner de la supériorité de son opinion, etc., etc.

Ces railleries, visiblement à l’adresse du capitaine Just, devaient être doublement cruelles pour Mme de Montbar, elle… la seule cause de cette rencontre, dans laquelle le capitaine Just avait si vaillamment exposé sa vie…

Il est des fatalités qui poussent les maris à dire, à faire justement ce qui peut les rendre désagréables et souvent odieux à leurs femmes ; ainsi, ce soir, le texte des railleries du prince a été la première visite que ferait sans doute à sa femme le capitaine Just.

— Relever d’un coup d’épée, ça a toujours fort bon air, – a dit le prince en ricanant ; – on ne perd pas une si belle occasion de se montrer intéressant. On a le bras en écharpe, le visage encore un peu pâle, et après s’être fait modestement presser… on raconte les furieux coups d’estramaçon qu’on a donnés et reçus… alors, les pauvres femmes de trembler à ces récits dignes de l’Arioste…, etc.

Régina souffrait évidemment de ces méchantes plaisanteries ; elle en souffrait d’autant plus, qu’elle était obligée de se contenir et d’éteindre la verve sardonique de son mari à force de froideur et d’indifférence affectées.

Enfin, poussée à bout, elle a quitté la salle à manger, prétextant une migraine ; le prince est resté à table ; j’avais été pour tant de raisons si préoccupé de la pénible position de Régina, que M. de Montbar m’ayant demandé une cuiller, j’ai oublié de la lui présenter, ainsi qu’il convenait, sur une assiette ; j’ai commis l’énormité de lui offrir cette cuiller de la main à la main.

Au lieu de la prendre, le prince, me toisant d’un air sardonique, m’a dit :

— C’est chez M. le docteur Clément que vous avez appris à servir ?

Et comme je le regardais tout abasourdi, il a ajouté :

— Une cuiller s’offre ainsi sans façons chez les médecins… probablement ?

Le valet de chambre du prince, le pauvre vieux Louis, est venu à mon secours ; il s’est approché de moi et m’a dit bien bas, d’un ton lamentable :

— Sur une assiette donc… sur une assiette !

— Pardon, prince… – ai-je dit à mon maître en voulant réparer mon oubli ; – mais il s’est tourné vers son valet de chambre et lui a dit :

— Louis, donne-moi une cuiller.

Ce qu’a fait le bon vieux serviteur, en me regardant avec contrition.

Je ne puis d’ailleurs en douter plus longtemps, je suis désagréable à M. de Montbar ; le fait de ce soir, très insignifiant en apparence, rapproché d’autres puérilités non moins significatives, me donne cette conviction.

Cela m’effraye… non à cause des hauteurs, des duretés dont le prince peut m’accabler ; M. de Montbar, que j’ai vu sortir ivre d’un bouge ignoble, où il avait passé la nuit, ne peut pas m’humilier. J’ai toujours été par le cœur au-dessus de ma condition, si malheureuse qu’elle fût… et j’ai vu ce grand seigneur, mon maître… crapuleusement tomber au-dessous de la sienne…

Mais il ne s’agit pas ici de supériorité morale… je suis le valet de cet homme… il peut me renvoyer de chez lui.

Il me faudra donc, à force de prévenance, de zèle, de soumission, tâcher de vaincre l’espèce d’antipathie que j’inspire à M. de Montbar, afin qu’il me garde à son service.

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Le calice est souvent bien amer.

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10 février 18…

Quelle matinée !… j’ai cru devenir fou.

Il est onze heures du soir… je viens de rentrer ; je ne saurais dire quels quartiers j’ai parcourus… Cette course folle m’a harassé ; je suis brisé de fatigue, mais plus calme.

Souvenons-nous… si je l’ose.

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Je me suis levé de bonne heure, je suis allé chez le baron de Noirlieu. – Mon maître est toujours dans le même état, – m’a répondu Melchior. – Je suis rentré, et, ainsi que nous disons, nous autres domestiques, je me suis occupé de faire l’appartement de ma maîtresse.

Je commence toujours par le salon d’attente, puis par l’autre salon, me réservant pour la fin le parloir où ma maîtresse se tient toujours, et la petite galerie de tableaux, dont une des portes donne dans la chambre à coucher de la princesse…

Je me suis d’abord occupé du parloir : ces soins domestiques, ordinairement accomplis par mes confrères avec ennui ou insouciance, ont pour moi un indicible attrait, ils sont la source d’une foule de jouissances. Mettre en ordre et à l’abri du plus léger grain de poussière ces objets élégants, ces meubles somptueux dont s’entoure ou se sert ma belle maîtresse ; entretenir le transparent éclat de cette glace qui réfléchit si souvent ses traits, ne pas laisser ternir par incurie le coloris de ces tableaux où s’arrêtent parfois si longtemps ses yeux, rendre d’un lustre toujours égal l’émail diapré de ces porcelaines où l’or se mêle aux plus vives couleurs, vases splendides que de sa main elle aime tant à remplir de fleurs ; et ces mille objets d’art, petits chefs-d’œuvre de ciselure et de sculpture, statuettes, reliquaires, figurines, bas-reliefs en argent, en ivoire, en vermeil ; avec quel plaisir, avec quel amour je les touche !… Ma maîtresse les a touchés !… les touchera encore pour admirer leur délicatesse et leur fini précieux…

Et les choses dont elle se sert journellement : sa plume d’or terminée par un cachet en cornaline que je lui ai vu porter si souvent à ses lèvres, alors que, pensive… elle s’arrêtait au moment d’écrire !… et son flacon de cristal, qu’elle garde parfois si longtemps dans sa petite main, et son guéridon de bois de rose où elle s’accoude si fréquemment, son beau front mélancoliquement penché sur sa main… oh ! avec quel bonheur, avec quelle idolâtrie, et souvent, hélas ! avec quelle ivresse je porte mes mains sur ces reliques sacrées de mon culte amoureux !

Que de fois je me dis :

— L’amant le plus épris n’envierait-il pas mon sort ? Vivre dans le sanctuaire de la femme adorée ; être où elle est, respirer l’air qu’elle respire, voir ce qu’elle voit, toucher ce qu’elle touche, ramasser son mouchoir, son gant, son bouquet ; lui donner le livre qu’elle désire, lui verser l’eau pure où elle trempe ses lèvres, lui offrir la coupe de cristal où elle plonge ses doigts roses, la protéger contre un rayon de soleil, en baissant un store ; raviver le feu où elle se chauffe, mettre un coussin sous ses petits pieds, un manteau de satin sur ses blanches épaules ; enfin, le regard attentif, prévenir ses moindres désirs, s’ingénier à lui épargner même la peine de demander ; obéir à ses ordres, la servir, en un mot. N’est-ce pas un bonheur idéal ?

L’amant le plus fier, le plus orgueilleux, fût-il prince, fût-il roi… ne rend-il pas avec amour, avec délices, à sa maîtresse, tous ces services que je rends à la mienne ? Ne disons-nous pas tous deux : ma maîtresse ? Je suis valet, homme à gages… qu’importe !… Je sers ma maîtresse en amoureux ; aucune puissance humaine ne peut m’enlever ce bonheur de tous les instants……

Oui, le bonheur est grand ; mais il est aussi de terribles conséquences de cette intimité domestique…

J’en ai fait aujourd’hui la fatale épreuve.

C’était le jour de changer les fleurs, un de mes bons jours… Elle aime tant les fleurs fraîches ! puis très souvent elle ne se fie qu’à elle-même du soin de les arranger, de nuancer les couleurs et les feuillages ; alors, je l’aide dans cette tâche… que tous deux nous accomplissons seuls.

J’ai donc disposé sur le tapis, et toute prête à être placée dans la jardinière et dans les vases, une grande quantité de fleurs.

Il ne me restait plus dans le parloir qu’à épousseter le fauteuil où ma maîtresse se tient habituellement… à demi étendue.

La molle épaisseur de ce meuble a presque gardé l’empreinte du corps charmant de Régina, le satin est un peu lustré à l’endroit où elle appuie sa tête ;… partout il exhale cette suave senteur d’iris mélangé de fraîche verveine, particulière aux vêtements de ma maîtresse.

J’étais seul… j’ai porté follement mes lèvres ardentes… sur ce satin où avaient reposé ses cheveux, sa joue, sa main, son corps… J’ai aspiré avec passion le voluptueux parfum qu’elle laisse après elle… J’ai baisé le carreau de velours où elle croise ses petits pieds… ses petits pieds que j’ai tenus dans ma main…

C’est un délire… mais pour moi ces traces de sa présence vivent, respirent, palpitent ; c’est sa chevelure, c’est sa joue, c’est sa main, c’est son corps, c’est elle.

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Je suis allé ensuite dans le salon de tableaux qui communique d’un côté à son parloir, de l’autre à sa chambre à coucher.

En outre des tableaux, il y a quelques meubles anciens dans cette pièce : à l’une de ses extrémités, au-dessus d’un très beau bahut d’ébène de la Renaissance, se trouve un miroir de Venise entouré d’un cadre admirablement sculpté ; ce miroir fait face à la porte de la chambre à coucher de Régina.

J’étais, tout près de cette porte, occupé à frotter un autre meuble d’ébène avec un morceau de serge, lorsque j’entendis la voix de Régina disant à sa femme de chambre :

— Mademoiselle, puis-je me lever ? mon bain est-il prêt ?

— Dans l’instant, madame la princesse, – répondit Juliette du fond du cabinet de toilette où elle était sans doute occupée, – je n’ai plus qu’à verser dans l’eau l’essence de verveine.

Son bain !…

— C’est prêt… Madame peut se lever maintenant… – dit bientôt la voix de Juliette.

Et j’ai entendu le léger frôlement des couvertures de soie rejetées sans doute sur le pied du lit.

Elle se levait !…

Elle se mettait au bain !…

Au bout d’un instant, elle a dit à sa femme de chambre :

— Réchauffez un peu ce bain… je le trouve froid… veillez à ce que mon peignoir soit bien chaud.

— Oui, madame.

Je suis resté immobile, en proie à un trouble indicible… écoutant… si cela se peut dire, ce que je n’avais pu voir, ou plutôt suivant des yeux de la pensée tous les mouvements de ma belle maîtresse…

À ces pensées dévorantes… les artères de mes tempes ont battu si violemment, que je distinguais leur bruit sourd au milieu du profond silence qui régnait dans cet appartement reculé.

Ma tête se perdait… j’ai voulu fuir… je ne l’ai pas pu, mes genoux ont tremblé, je me suis appuyé au meuble que j’essuyais, un douloureux éblouissement, troublait ma vue… Je suis resté quelques instants incapable de voir, de sentir.

La voix de la princesse m’a rappelé à moi-même ; elle disait à Juliette :

— Je ne resterai pas plus longtemps dans le bain ; donnez-moi mon peignoir.

Au bout d’une seconde, Juliette dit :

— Le voici, madame.

— Donnez… – a répondu ma maîtresse.

Puis, presque au même instant, elle s’est écriée d’un air contrarié :

— Allons, voilà mes cheveux dénoués… laissez là ce peignoir… et relevez-les… vous voyez bien qu’ils trempent dans l’eau…

Et sans doute alors, à demi voilée par sa magnifique chevelure noire, Régina était, comme la nymphe antique, debout dans sa conque de marbre blanc.

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Un quart d’heure après environ, j’étais à l’extrémité de la galerie, nettoyant avec un pinceau sec les sculptures profondément fouillées de la bordure du grand miroir de Venise, dont le couronnement, au lieu d’être appuyé au long de la muraille, s’inclinait en avant.

Soudain cette glace, sombre jusqu’alors, car elle ne réfléchissait qu’une porte de bois sculptée, placée à l’extrémité de la galerie, porte de la chambre à coucher de la princesse, soudain cette glace s’est éclairée… Voici le tableau qui s’y est reflété devant moi, pendant une seconde à peine…

Ma maîtresse… ses magnifiques cheveux encore un peu en désordre, les épaules et les bras nus… son sein de neige à peine caché par la batiste garni de dentelle, que deux petits boutons d’émeraude ne fermaient plus… ma maîtresse, assise au coin de sa cheminée sur une petite chaise de tapisserie bleue, se courbant à demi, tirait sur sa jambe fine et ronde un bas de soie d’un gris perle, et l’attachait, au-dessus de son genou avec une jarretière de satin cramoisi à fermoir d’or, tandis que sa jambe droite, encore nue, polie comme de l’ivoire, luttait de blancheur avec le tapis d’hermine où s’appuyait son petit pied aux veines bleuâtres et aux doigts roses.

J’entendis le bruit d’une porte qui se fermait ; aussitôt, la glace devint sombre, l’étincelante et voluptueuse vision avait disparu.

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Je me croyais sous l’obsession d’un rêve, un léger coup frappé familièrement sur mon épaule me fit tressaillir. Je me retournai ; c’était Mlle Juliette.

— J’espère, mon cher Martin, – m’a-t-elle dit en riant, – que vous êtes joliment attentionné à ce que vous faites… je sors de la chambre de Madame, et vous ne m’entendez pas seulement venir…

— Je… je… nettoyais cette glace, – ai-je répondu en balbutiant.

— Je le sais bien, rien ne vous dérange de ce que vous faites, vous êtes bien heureux… vous. Mais, dites-moi, les fleurs de Madame sont-elles arrivées ?

— Elles sont dans le parloir, mademoiselle, – dis-je en reprenant mon sang-froid.

— Bon, – me dit Mlle Juliette, – je vais en prévenir Madame ; elle vous fait dire de l’attendre pour arranger les fleurs dans les jardinières… vous savez que souvent c’est sa manie…

— Très bien, mademoiselle… j’attendrai Madame.

— Ça ne sera pas long ; le temps de la peigner et de la coiffer, et elle sera ici, car je ne la lacerai qu’après déjeuner.

Et Juliette m’a quitté.

Lorsqu’elle a ouvert la porte de la chambre de la princesse, la glace de Venise, où j’ai jeté les yeux… malgré moi, s’était éclairée de nouveau… je n’ai vu que la petite chaise bleue au coin de la cheminée de marbre blanc.

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Bientôt Régina est entrée dans son parloir, où je l’attendais avec les fleurs toutes préparées.

Jamais la princesse ne m’a paru d’une beauté plus radieuse, d’une fraîcheur plus juvénile. Je ne sais pourquoi il m’a semblé qu’elle devait être dans l’un de ces moments où les femmes les plus modestes se savent… se sentent par instinct sensuellement belles. On eût dit qu’elle se grandissait en marchant, ses petites narines roses se dilataient, son sein palpitait légèrement, tandis que, encore moites de la tiédeur du bain parfumé, ses beaux bras sortaient à demi des manches flottantes de sa robe de chambre de cachemire blanc, dont les plis moelleux semblaient caresser ce corps divin avec amour.

Ainsi que me l’avait dit étourdiment sa femme de chambre, ma maîtresse n’était pas encore lacée. Telle était la naturelle élégance de son corsage arrondi, qu’on l’eût dit sculpté dans le marbre ; telle était la svelte souplesse de sa taille, qu’elle paraissait d’une finesse presque exagérée, étroitement ceinte qu’elle était d’une cordelière de soie pourpre.

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Ma maîtresse se trouvait sans doute sous l’impression d’une pensée riante et heureuse… peut-être amoureuse… car ses traits charmants étaient doucement épanouis ; puis, contemplant la masse de fleurs au milieu desquelles elle s’avança avec un lent ravissement, elle s’écria :

— Mon Dieu ! les beaux camélias, les belles primevères, les belles roses… Que tout cela est frais et brillant !…

Je l’ai aidée à arranger les fleurs ; je les lui apportais, et elle les plaçait ensuite elle-même dans les vases, mélangeant, nuançant avec un goût exquis les feuillages et les couleurs.

La jardinière qui entourait sa table à écrire était presque au niveau du tapis ; pour la garnir, il a fallu que ma maîtresse se mît à genoux, tandis que, debout, me courbant vers elle, je lui apportais les fleurs à mesure qu’elle les demandait ; j’étais alors si près d’elle que le suave mélange de fraîche verveine et d’iris qui s’exhalait d’elle me montait au cerveau comme un philtre enivrant… enfin, lorsque, toujours agenouillée sous mes yeux, elle s’avançait ou se penchait de çà, de là, pour redresser la branche d’un arbuste… mettre en lumière quelques fleurs cachées sous des feuilles… je suivais malgré moi, d’un regard troublé, les ondulations de cette taille fine et cambrée, dont les trésors se trahissaient à chaque mouvement nouveau……

J’ai failli me trahir ; le ridicule m’a sauvé.

Il ne restait plus à garnir qu’un grand et magnifique vase de porcelaine de Saxe, émaillé de grosses fleurs en relief, et dont les anses, aussi de porcelaine, figuraient des ceps de vigne d’une délicatesse incroyable ; cette ornementation rendait le vase si fragile, et ma maîtresse y tenait tant d’ailleurs (il avait appartenu à sa mère) qu’elle voulut y placer elle-même un très beau crinum en pot, fleur à corymbe pourpre de la plus agréable odeur, et dont les longues feuilles retombent gracieusement en gerbe.

Tenant le pot de fleurs entre mes deux mains, je le présentai à ma maîtresse. Le hasard voulut qu’en cherchant à le prendre, une des petites mains de Régina, si fraîches, si douces, effleura la mienne… Cette sensation fut foudroyante, mon sang reflua vers mon cœur, et, par un mouvement machinal de respect ou d’effroi, je retirai si brusquement mes deux mains, que je laissai tomber le crinum au moment où la princesse s’apprêtait à le recevoir, et le pot se brisa sur le tapis.

— Mon Dieu ! que vous êtes maladroit ! – s’écria ma maîtresse avec dépit, en voyant cette magnifique fleur cassée sur sa tige.

— Je demande bien pardon à madame la princesse… je croyais que Madame tenait tout… alors j’ai…

— Alors vous avez fait une sottise… – reprit impatiemment la princesse ; – une si belle fleur… et si rare…

Et comme je restais là confus… ou plutôt mille fois satisfait de ma maladresse, qui donnait ainsi le change à Régina sur la cause de mon trouble, elle ajouta avec humeur :

— Ramassez donc ces débris, cette terre, que voilà sur le tapis.

— Si madame la princesse veut le permettre, – ai-je dit, – je replacerai la plante dans un autre pot… en voici un assez grand.

— Il le faut bien… Quoique la fleur soit brisée, le feuillage est si beau, que cela garnira toujours ce vase.

Et pendant que je replaçais la bulbe de cette belle plante dans un autre pot :

— Cette fois placez-le sur la table, – me dit la princesse, – et je le prendrai moi-même pour le mettre dans mon vase de porcelaine… il n’y aura pas ainsi de maladresse à craindre.

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Heureusement pour moi la princesse, après être allée, selon sa coutume, vers les trois heures, savoir si son père pouvait la recevoir, a fini la journée chez Mme Wilson, où elle a dîné.

Le prince, de son côté, dînait au club.

Je suis sorti de l’hôtel, marchant comme un fou devant moi, sans savoir où j’allais, poursuivi par les voluptueuses et ardentes visions de cette matinée maudite…

Régina, les cheveux dénoués et debout dans sa baignoire de marbre… Régina assise au coin de sa cheminée…

Je ne peux pas achever… ces souvenirs me brûlent, me tuent…

Oh ! mourir… mourir, ou plutôt fuir ces tortures sans nom que je ne soupçonnais pas.

Non, je ne resterai pas dans cette maison fatale… la trame du comte Duriveau est déjouée… Régina n’a plus besoin de moi… je veux fuir… je deviendrais fou.

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11 février 18…

Non, il ne faut pas fuir… ce serait lâche, ce serait indigne.

Régina a besoin de moi… plus encore peut-être que par le passé… mes pressentiments ne me trompent pas… ils sont trop douloureux pour cela… Régina aimeou aimera le capitaine Just

En présence de l’influence effrayante qu’un tel amour peut avoir sur le repos… sur la destinée de Régina… il ne m’est pas permis de fuir ; mon dévouement peut lui être utile encore……

Mais que faire, mon Dieu ! que faire ? Je suis homme… je suis jeune, j’aime éperdument, et elle est toujours là !

— Que faire ? Dompte-toi, brise-toi !… ferme les yeux à ce qu’il y a de rayonnant dans la beauté de ta maîtresse, ferme tes oreilles à ce qu’il y a de trop séduisant dans sa voix, étouffe les palpitations de ton cœur, éteins l’ardeur de ces désirs qu’enflamment un mot, un regard, un mouvement de cette femme que tu dois vénérer… et que tu outrages… par de coupables imaginations ; noie ce honteux amour dans le ridicule amer, sanglant, atroce, qui doit jaillir pour toi de cette pensée :

— Un valet amoureux de sa maîtresse… et surtout lorsque cette maîtresse est la fière princesse de Montbar.

Fais mieux… souviens-toi des austères enseignements de Claude Gérard, médite sur ces deux mobiles de toute âme virile et généreuse :

— Le devoir, le sacrifice……

Je me dévouerai… je me sacrifierai… JE RESTE.

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13 février 18…

Hier, je suis allé savoir des nouvelles du capitaine Just ; il est complètement guéri, la veille il était sorti en voiture ; à mon retour j’ai dit à Régina, et, comme toujours, sans attendre sa demande :

— Madame la princesse, M. le capitaine Just est tellement bien, qu’il est sorti hier en voiture.

— Ah ! tant mieux, – m’a-t-elle répondu ; – alors j’espère avoir le plaisir de le voir sous peu de jours.

Régina a dit cela, non pas précisément en affectant de l’indifférence, mais d’un ton assez réservé pour cacher l’émotion que lui causait la pensée de revoir de plus en plus prochainement le capitaine Just. Ainsi hier, je l’ai remarqué, elle a été distraite, préoccupée, inquiète ; une fois elle m’a sonné, je suis venu, puis ayant sans doute oublié l’ordre qu’elle devait me donner, elle s’est dit à elle-même :

— Que voulais-je donc ?… – elle a ajouté : – Ah ! vous direz à la porte que je reçois ce matin…

Cet ordre m’a surpris. Régina devait être certaine que, par convenance, le capitaine Just ne viendrait la voir ni lors de sa première ni même lors de sa seconde sortie. Aux yeux du monde qui ignorait la vraie cause du duel, cet empressement eût marqué une intimité trop grande, tandis que, dans l’empressement de cette visite, Régina pouvait aussi voir une sorte de hâte peu délicate de la part de Just à venir recevoir l’expression de la gratitude qu’il méritait.

Néanmoins, j’ai été surpris de ce que, n’attendant pas Just ce jour-là, Régina ouvrit sa porte à des indifférents dont la présence devait lui être insupportable au milieu de ses préoccupations.

J’ai, d’ailleurs, exécuté ses ordres, et successivement annoncé chez la princesse : M. le baron d’Erfeuil, que le prince trouvait aussi beau que bête ; le comte d’Hervillier, espèce de colosse à voix d’airain, qui se fait prier de chanter des bergerades, et enfin M. Dumolard, l’énorme frère de Mme Wilson.

La princesse m’a sonné pour m’ordonner d’apporter du bois, peu de temps après l’arrivée du dernier visiteur ; j’ai été étonné de trouver la conversation fort animée, et de voir Régina, la joue légèrement colorée, parler avec animation d’une chose parfaitement futile, autant que j’en ai pu juger.

Redoutant sans doute la solitude, elle voulait s’étourdir ou tuer le temps jusqu’au lendemain, jour où elle croyait avoir une entrevue, si grave pour elle, avec le capitaine Just. Je ne me trompais pas : au bout de six minutes, je fus appelé de nouveau par la sonnette de la princesse ; j’allais entr’ouvrir les portières, lorsque j’ai entendu le beau d’Erfeuil dire, du bout des lèvres :

— En vérité, princesse, vous êtes charmante d’accepter si gracieusement cet impromptu de petit spectacle et de souper.

— J’accepte, – dit la princesse, – mais à condition que Mme Wilson pourra venir avec moi, car M. de Montbar ne dîne pas ici ce soir.

Au moment où j’entrai, M. Dumolard s’écriait :

— Je réponds de ma sœur, elle n’a rien à faire ce soir… je vais la prévenir, elle vous attendra, madame la princesse, et moi aussi, je serai votre chaperon… à toutes deux. Ah çà ! vous ne voulez donc pas de ma voiture ? J’adore prêter ma voiture, c’est ma spécialité… eh !… eh !…

— Vous êtes trop obligeant, – répondit la princesse en souriant, – et elle me dit :

— Vous demanderez ma voiture pour six heures et demie.

Au moment où je sortais, le beau d’Erfeuil disait à la princesse :

— C’est bête comme je ne sais quoi, les mélodrames ; mais c’est égal, j’aime à tout voir… moi.

Et le beau jeune homme sourit d’un air malicieux.

— Moi, j’aime, au contraire, à arriver à la moitié, c’est bien plus drôle, – dit le gros M. Dumolard ; – ça fait l’effet d’une charade, on cherche le mot jusqu’à la fin, et…

Malheureusement, m’éloignant de plus en plus, je perdis la fin de cette belle réflexion.

— C’est singulier, – ai-je pensé en me retirant, – il me semble que je trouverais autre chose à dire, si j’avais l’honneur d’être admis dans le salon de Mme de Montbar.

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La princesse est rentrée vers une heure du matin ; sa physionomie n’était pas triste, abattue, ainsi que je l’avais vue plusieurs fois au retour du bal ; elle était pensive, réfléchie, presque austère.

Plus de doute : en acceptant cette partie de spectacle, ce souper improvisé, Régina avait cherché une distraction forcée à des pensées graves, alarmantes peut-être pour elle.

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Un pressentiment m’avait dit hier que le capitaine Just viendrait, aujourd’hui, je ne me suis pas trompé. Ce matin, après que je lui ai eu servi le thé, Régina m’a dit, de l’air le plus naturel du monde :

— Vous avertirez à la porte que je ne suis chez moi que pour M. d’Erfeuil… M. Dumolard… ou M. d’Hervillier, s’ils se présentaient.

J’étais stupéfait de cet ordre ; au moment où je me retirais, la princesse ajouta :

— J’y serai aussi pour M. Just Clément… si… par hasard il venait.

Alors je compris tout.

Régina a eu la même pensée que moi, elle est sûre que Just viendra ; et afin de le voir seule à seul, elle a fait fermer sa porte à tout le monde, sauf à trois personnes qui, étant venues hier, ne doivent certainement pas revenir aujourd’hui.

Je devinai enfin que Just, par un scrupule d’une délicatesse exquise, n’avait pas voulu demander à Régina de le recevoir, comme par le passé, à une heure particulière… Par cela même que Régina lui devait beaucoup, depuis le duel, il craignait sans doute de solliciter d’elle la moindre préférence…

Vers les deux heures, j’ai entendu s’arrêter extérieurement à la porte de l’hôtel un modeste fiacre, probablement, car les carrosses bourgeois entraient seuls dans la cour, M. Romarin, le portier, se montrant inflexible sur cette consigne.

Je me suis rapproché de l’une des fenêtres du salon d’attente, et, soulevant un peu les rideaux, j’ai vu le capitaine traverser la cour, après s’être informé sans doute à la loge si la princesse était chez elle.

— Bonjour, Martin, – m’a-t-il dit cordialement en entrant. – Bonjour, mon ami… Mme la princesse peut-elle me recevoir ?

— Oui, monsieur…

Et je l’ai précédé dans le salon qui sépare la pièce où je me tiens d’habitude du parloir de Régina. J’ai ouvert l’un des rideaux de la portière, et j’ai annoncé à ma maîtresse :

— M. le capitaine Just !

Régina était assise… Elle a rougi un peu, s’est tournée vers Just à qui elle a tendu vivement la main en lui disant d’une voix pénétrée :

— Je suis heureuse de vous revoir, M. Just.

Laissant retomber le pan de la portière… je me suis éloigné, le cœur brisé, traversant lentement le salon d’où j’aurais pu écouter… mais je n’en ai pas eu la pensée… j’aurais trop souffert…

Je suis allé tristement m’asseoir devant la table où je reste ordinairement et j’ai caché ma figure dans mes mains.

— Que se disent-ils ? pensai-je avec amertume.

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Just, avec un tact parfait, avait évité l’écueil du bras en écharpe, ridicule présumé sur lequel le prince s’était si fort égayé d’avance ; un peu de gêne dans l’articulation, qui se trahit à la manière dont le capitaine tenait son chapeau à la main, telle était la seule trace apparente de sa blessure ; il ne m’a jamais paru plus beau qu’aujourd’hui, de cette beauté à la fois mâle et douce qui le distingue ; ses cheveux courts et châtains comme ses sourcils, ses yeux bleus, grands et bleu fendus, son front large, intelligent, glorieusement cicatrisé, son teint hâlé, sa moustache presque blonde, son sourire gracieux et fin, son menton prononcé, donnent à ses traits un rare caractère de franchise et d’énergie ; beaucoup plus grand que le prince, sa démarche, sans avoir la roideur militaire, à ce je ne sais quoi de ferme, de contenu, que donne l’habitude de porter l’uniforme, contraste frappant avec l’espèce de laisser-aller, non sans élégance d’ailleurs, particulier à la tournure de M. de Montbar et des hommes à la mode que reçoit Régina ; le même contraste existait entre la mise luxueuse, recherchée du prince, et la sévérité de l’habillement de Just. Cette sévérité néanmoins n’excluait pas l’élégance ; sa redingote noire, croisée et boutonnée jusqu’au ruban rouge qu’il porte, était courte et avantageait parfaitement sa taille, que la robuste ampleur des épaules faisait paraître plus mince et plus élégante encore ; son pantalon, d’un gris de deuil, s’arrondissait sur un pied aussi remarquablement petit pour la haute stature du capitaine, que l’était sa main soigneusement gantée de noir.

En un mot, le prince et lui, jeunes tous deux, beaux tous deux, différaient aussi bien moralement que physiquement. Aussi, à la physionomie de M. de Montbar, calme, reposée, presque indolente, quoique un peu hautaine, à son attitude aisée, insoucieuse, l’on devinait l’élégant oisif, dont la vie se passe facile, heureuse, indépendante, sans lutte, sans soucis, sans devoirs austères, tandis que l’attitude presque rigide du capitaine Just, ses traits virils, déjà fortement accentués par les fatigues et les dangers de la guerre, par de profondes méditations, annonçaient au contraire des habitudes de travail et de subordination, et par cela même de sévère autorité.

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Chose étrange… une comparaison étudiée entre l’extérieur et le mérite de Just et du prince… telles ont été pourtant les idées qui d’abord m’ont absorbé durant l’entrevue de Régina et de Just ; puis elles ont amené la comparaison la plus humiliante, la plus jalouse, la plus douloureuse entre moi et ces deux hommes qui, à tant de titres, allaient peut-être se disputer le cœur de Régina, tandis que moi…

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— Que j’ai souffert, mon Dieu ! pendant cette entrevue !

À trois heures et demie ils se sont séparés.

Je m’étais préparé à de grands efforts d’observation, de perspicacité, afin de tâcher de deviner sous quelle impression Just se trouverait en quittant Régina… J’aurais dû m’épargner ces préparatifs de pénétration : les hommes de la trempe du capitaine cherchent ou parviennent rarement à cacher leur émotion… Lorsqu’il sortit de chez Régina, ses traits étaient altérés ; il semblait encore sous l’empire d’une commisération profonde, douloureuse, et il ne put retenir un soupir en me disant :

— Adieu… Martin.

Il accentua si particulièrement ce mot adieu, que je ne pus m’empêcher de lui répondre avec l’espèce de familiarité qu’autorisait mon séjour d’autrefois dans la maison de son père :

— Mais, au moins, à bientôt, je l’espère, monsieur Just.

Il secoua tristement la tête et me répondit :

— Non, pas à bientôt…

— Comment donc, monsieur Just ?

— Je pars demain pour rejoindre mon régiment à Metz.

— Quoi !… sitôt, monsieur Just ?

— Oui… Mais, dites-moi, Martin ; vous savez que vous pouvez compter sur moi comme vous pouviez compter sur mon pauvre père dans quelque position où vous vous trouviez ; n’oubliez pas cela.

— Je me rappellerai toujours les bontés de monsieur votre père et les vôtres, monsieur Just.

— D’ailleurs, vous vous trouvez à merveille ici, n’est-ce pas, – me demanda-t-il.

— Oui, monsieur Just… je me trouve très bien.

— Je le crois, vous avez d’excellents maîtres. – À propos, – reprit-il, – savez-vous si M. de Montbar est chez lui ?

— Non, monsieur Just, je l’ai vu sortir en voiture.

— Eh bien, – me dit-il en tirant péniblement un petit portefeuille de sa poche, sa blessure lui étant sans doute encore douloureuse, – vous remettrez, je vous prie, chez M. de Montbar, cette carte, – et il corna un de ses angles, – en lui faisant dire que j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas pu avoir l’honneur de prendre congé de lui.

— Je n’y manquerai pas, monsieur Just, – lui dis-je en prenant la carte.

— Allons, Martin, – me dit affectueusement le capitaine, – adieu, mon ami…

Je me suis approché de la fenêtre, je l’ai vu traverser lentement la cour, et, pendant un moment où il attendit qu’on lui tirât le cordon, il s’est retourné, cherchant sans doute du regard la fenêtre de Régina, puis… la porte s’est ouverte et refermée sur lui. Je suis certain que le retentissement sonore de cette porte a eu un douloureux écho dans le cœur de Régina.

Ma première impression, en apprenant le départ de Just, a été une joie égoïste, cruelle… Le jour était très sombre : quatre heures allaient sonner, l’heure à laquelle je portais ordinairement de la lumière chez la princesse… D’abord j’ai hésité, sentant que Régina devait avoir besoin d’être seule, que cette demi-obscurité devait être d’accord avec la mélancolie de ses pensées… j’étais certain, qu’en ce moment, ma présence lui serait aussi importune qu’une soudaine clarté… mais, cédant à ma curiosité méchante, que je voulus me déguiser à moi-même en l’attribuant à l’intérêt que m’inspirait Régina, j’allai prendre la lampe de porcelaine que je lui portais habituellement, j’ouvris avec précaution la porte du premier salon, dont le bruit eût attiré son attention, et mes pas s’amortissant sur le tapis, j’avais soulevé la portière avant que Régina se fût doutée de mon approche.

À l’éblouissante clarté qui pénétra subitement dans son parloir… je vis Régina étendue dans son fauteuil, la figure inondée de larmes. Mais aussitôt elle se retourna brusquement du côté de la cheminée, afin sans doute de me cacher ses pleurs, et elle me dit d’une voix irritée :

— Cette lumière est insupportable… Qui vous a sonné ?…

— Il est l’heure où j’apporte toujours la lampe de madame la princesse, et…

— Il suffit… Remportez-la… Vous l’apporterez quand je la demanderai.

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CHAPITRE VI.

Suite du journal de Martin. – Régina va visiter la tombe de sa mère. – Martin retrouve Léonidas Requin. – Notice sur le capitaine Just. – Succès de Basquine. – Changement d’habitudes du prince de Montbar. – Retour du capitaine Just. – La chambre à coucher de Régina. – Mauvaises pensées.

6 mars 18…

… Me voici de retour de ce court voyage entrepris par Régina pour se rendre, selon sa coutume, au tombeau de sa mère, le jour anniversaire de sa mort.

Juliette et moi nous avons accompagné la princesse. La voiture a passé devant la croix de pierre où autrefois je retrouvai le petit châle ensanglanté de Basquine après notre séparation.

Quelle émotion, en rentrant dans ce village où s’était passée ma première jeunesse, auprès de Claude Gérard !… Que de souvenirs à la vue de cet humble cimetière où, pour la première fois, j’ai vu Régina tout enfant !

Quelle destinée est la mienne ! Revenir là… avec elle… après tant d’années ! !

Les herbes parasites avaient envahi la pierre tumulaire ; le vent avait renversé le petit abri jadis élevé par moi, afin de préserver Régina des injures du temps, lorsqu’elle venait prier… Elle s’est montrée douloureusement affligée de tant d’incurie, et aussi surprise qu’irritée de voir ses intentions si mal exécutées depuis trois ans, tandis qu’auparavant, a-t-elle dit, la tombe de sa mère avait été toujours entourée de soins pieux, garnie de fleurs et d’arbustes.

Hélas ! Régina devait toujours ignorer qu’auparavant… c’était moi qui me chargeais avec amour de ce religieux devoir…

Elle m’a envoyé chez le curé porter ses plaintes, car elle avait accepté toutes les conditions relatives à l’entretien du tombeau de sa mère. L’ancien ennemi acharné de Claude Gérard ne m’a pas reconnu ; il s’est mal excusé, me donnant cette singulière raison : « – qu’il n’avait plus, comme par le passé, d’instituteur à ses ordres pour soigner le cimetière, une école de frères ayant remplacé l’école communale depuis dix-huit mois. »

Le prêtre en était arrivé à ses fins… l’instituteur du pays, l’homme de la France, avait été chassé… les mystérieux instruments de Rome s’étaient aussi emparés de l’éducation de cette pauvre commune.

Régina m’avait ordonné d’offrir de doubler, de quadrupler la somme qu’elle payait annuellement, à condition que cette tombe serait désormais entretenue avec le plus grand soin ; le curé y a mis de la conscience : il s’est fait payer le double de la somme ordinaire… et d’avance ; les plus belles promesses ne lui ont pas coûté… Elles seront vaines… une main mercenaire ne fera jamais ce que j’ai fait pendant tant d’années.

Nous voici de retour. Deux lettres du capitaine Just attendaient la princesse, car ils entretiennent une correspondance suivie…

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20 avril 18..

Joies du ciel !… je suis, je l’espère, sur la voie de la réhabilitation de la mère de Régina…

Ces lettres soustraites à la tombe, j’ai pu enfin les lire en partie, grâce à mes études solitaires de la langue allemande, que j’ai reprises avec ardeur depuis mon entrée à l’hôtel de Montbar… Je devine, je pressens une partie de la vérité, encore à demi enveloppée de mystère…

Si je ne me trompe pas, de quel héroïque, de quel sublime dévouement à l’amitié a été capable la courageuse mère de Régina !…

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12 mai 18…

Les absences nocturnes du prince deviennent de plus en plus fréquentes ; après bien des nuits entièrement et vainement passées à la fenêtre d’une pièce inhabitée d’où l’on découvre l’allée qui conduit à la petite porte du jardin, deux fois j’ai vu rentrer le prince, enveloppé d’un manteau ; le bon vieux Louis, qui va sans doute l’attendre à un endroit convenu, le soutenait. M. de Montbar gagne ensuite son appartement par une orangerie et un couloir où aboutit un escalier dérobé qui monte à la chambre de Louis, chambre contiguë au cabinet de son maître.

Depuis deux mois, la santé de M. de Montbar semble s’altérer, peut-être par suite de ses dégradants excès ; il dîne maintenant rarement avec la princesse, prétextant d’indispositions assez fréquentes pour se faire servir chez lui ; il est sombre, taciturne, il se néglige… lui naguère si recherché dans sa toilette.

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La correspondance de la princesse et du capitaine Just continue toujours. Ce matin encore, j’ai porté une lettre de Régina, qu’elle lui adressait à son régiment.

Longtemps j’ai tenu cette lettre entre mes mains, la contemplant avec un douloureux serrement de cœur et une amère curiosité. Un moment j’ai été sur le point de commettre un infâme abus de confiance… Heureusement j’ai résisté.

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Il n’importe… je sais qu’ils s’aiment… ils s’aiment… Oh ! que j’ai souffert… oh ! que je souffre à cette pensée !…

… Allons ! courage, courage, pauvre cœur endolori ! le dénouement de la passion de Régina approche ; quel qu’il soit, cet événement sera décisif pour l’avenir de la princesse. Lors de cette crise… la plus grave de sa vie peut-être… je pourrai peut-être lui être utile encore ; une fois sa destinée fixée, j’aurai accompli mon devoir.

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10 juin 18…

J’ai fait ce matin une rencontre qui m’a bien ému, car elle m’a rejeté loin dans le passé…

Je longeais le quai d’Orsay, assez désert à ce moment ; un homme pâle, maigre, à barbe inculte et d’une laideur singulière, vêtu de guenilles, mais ayant l’air doux et craintif, m’a tendu la main en tremblant ; il avait de grosses larmes dans les yeux, et il m’a dit tout bas d’une voix étouffée :

— Monsieur… monsieur… pitié, s’il vous plaît…

Depuis que j’ai éprouvé les angoisses de l’homme timide et honnête réduit à tendre la main, je ne suis jamais indifférent à ces tristes requêtes : j’ai cherché dans ma poche une pièce de monnaie, et comme je la mettais dans la main de ce pauvre homme, en le regardant de plus près, sa laideur remarquable, et surtout ridicule, m’a fait tressaillir… Mille souvenirs se sont éveillés dans mon esprit… et je me suis écrié :

— Léonidas Requin

C’était lui… Pauvre Léonidas ! quelle joie ! Il a vu en moi un sauveur ; je lui ai donné bien peu, mais du moins de quoi payer une huitaine d’un petit cabinet garni et être à l’abri de la faim durant ce temps ; j’ai quelques hardes qui le vêtiront convenablement, et je tâcherai d’intéresser à son sort Mlle Astarté, la toute-puissante femme de chambre de la ministresse.

— Après avoir été homme-poisson, et vécu aussi misérablement que je viens de te le raconter brièvement, mon bon Martin, – m’a dit Léonidas, après un assez long entretien, – tu sens que j’accepterai quelque position que ce soit, pourvu qu’elle me donne un toit, un habit et du pain.

Et quand je lui ai parlé d’une place de garçon de bureau, peut-être même d’huissier, le digne lauréat universitaire a souri mélancoliquement d’un air de doute et m’a dit :

— Pourquoi pas grand maître de l’université, tout de suite…

Je suis allé au ministère de la justice, Astarté n’y était pas ; j’y retournerai ; il faut absolument qu’elle place Léonidas.

 

17 juin 18…

Parmi les journaux que l’on reçoit à l’hôtel, la princesse lit communément le Journal des Débats. Tantôt, après le départ de Régina, j’ai trouvé cette feuille chez elle ; une demi-colonne environ, enlevée au moyen de ciseaux, manquait au journal. Assez surpris de cette circonstance, je suis entré dans un cabinet de lecture, j’ai demandé les Débats du jour, et voici ce que j’ai lu et copié à l’endroit que Régina avait enlevé de l’exemplaire de l’hôtel :

« On lit dans un journal cette notice, que nous nous empressons de reproduire :

 

« On n’a pas oublié cet héroïque fait d’armes, qui, en 1831, a eu tant de retentissement dans notre armée d’Afrique : un lieutenant du 1er régiment du génie, détaché avec vingt-cinq soldats dans un marabout, a résisté avec une incroyable intrépidité pendant deux jours et une nuit à l’attaque de deux ou trois cents Kabyles : deux fois l’assaut a été tenté, deux fois il a été repoussé par l’héroïque lieutenant, à la tête de sa petite troupe, électrisée par son audace et par son exemple ; quoique blessé d’un coup de sabre au front et d’une balle à l’épaule, l’intrépide officier s’est retiré le dernier de la muraille, comme il s’y était élancé le premier. Lors, de cet engagement, six soldats furent tués, trois autres assez grièvement blessés ; le soir du second jour, munitions et vivres manquaient aux assiégés ; la nuit venue, les Arabes allumèrent leurs feux, et campèrent ainsi que la veille autour du marabout, comptant réduire cette poignée de soldats par la famine. Le lieutenant, décidé à faire une sortie et à tenter une trouée à travers les Arabes, réunit ses soldats, leur fait jurer de ne pas abandonner les trois blessés qui eussent été impitoyablement massacrés ; il électrise enfin tellement sa petite troupe, que, vers minuit, la sortie eut lieu : ce fut un terrible engagement à l’arme blanche ; mais grâce à l’épaisseur des ténèbres, au courage prodigieux des soldats du génie dont cinq tombèrent encore, les onze soldats restants et leur officier traversèrent le camp, et sauvèrent deux blessés sur trois qu’ils avaient emportés ; pendant la nuit qui protégea leur fuite, le lieutenant se relaya avec les soldats pour porter un sergent auquel il était fort attaché… Au point du jour, la petite troupe se rallia, s’attendant à être poursuivie et entourée ; heureusement elle rencontra deux bataillons d’infanterie, se rendant à Oran. Cet intrépide officier se nommait Just Clément ; déjà décoré sur le champ de bataille, pour une action d’éclat, il a été nommé capitaine pour ce nouveau fait d’armes.

« Mais M. le capitaine Just Clément, fils de l’illustre docteur Clément, n’est pas seulement un soldat intrépide, c’est encore un savant de premier ordre. Il a été nommé l’an passé membre de l’Académie des sciences à la majorité, dans la section de mathématiques ; il vient, nous assure-t-on, de faire une magnifique découverte, qui mettrait désormais les ouvriers des mines à l’abri de l’un des plus grands dangers qu’ils puissent courir dans leurs périlleux travaux ; il est, on le voit, bien peu de carrières aussi noblement remplies que celle de M. le capitaine Clément. Non content d’avoir plusieurs fois versé son sang sur le champ de bataille, d’être, quoique bien jeune encore, un des plus illustres représentants de la science, il vient de gagner un nouveau titre à l’intérêt public par une découverte qui doit préserver d’un danger redoutable des milliers d’ouvriers déjà voués à l’existence la plus dure et la plus laborieuse. »……

 

Je compris avec quelle joie, avec quel orgueil, Régina avait dû lire ces lignes si flatteuses pour Just……

En parcourant machinalement un autre journal, mes yeux tombèrent sur ces lignes, que j’ai aussi transcrites :

 

« On nous écrit de *** (capitale d’un des États du Nord) :

« Le 8 de ce mois a eu lieu, sur le théâtre de la cour, une représentation dont le souvenir ne s’effacera pas de longtemps de la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur d’assister à cette solennité dramatique.

« La célèbre Basquine, cette admirable tragédienne lyrique que nous avons eu le bonheur de pouvoir engager à notre Opéra royal, lorsqu’elle est arrivée d’Italie, la célèbre Basquine vient d’obtenir dans l’Armide, de Gluck, qu’elle a joué en présence de Leurs Majestés, de la famille royale et de toute la cour, un de ces triomphes étourdissants qui font époque. Jamais dans ce pays aucun artiste national ou étranger n’a excité une admiration aussi universelle.

« Le roi, pendant la durée de la représentation, a daigné quitter plusieurs fois sa loge pour aller témoigner à la grande artiste l’admiration qu’elle lui inspirait, et, après le dernier morceau du deuxième acte, notre gracieuse souveraine, cédant à un irrésistible enthousiasme, a jeté son bouquet sur la scène : l’exemple de Sa Majesté a été suivi par toutes les dames de la cour, et un monceau de bouquets s’est élevé autour de la célèbre Basquine. Non contente de lui avoir donné cette marque si flatteuse de son auguste admiration, notre glorieuse souveraine a voulu complimenter elle-même la divine cantatrice, et, par un honneur insigne, inouï dans les fastes du théâtre, le roi a daigné aller chercher Mlle Basquine sur la scène, et l’amener dans la loge du trône. LL. MM., ainsi que LL. AA. les princes et princesses de la famille royale se sont alors empressés de joindre les témoignages de leur enthousiasme à ceux de leurs augustes parents ; enfin S. M. la reine a bien voulu détacher de son cou un magnifique collier de pierreries, et l’attacher elle-même au cou de la grande artiste. Celle-ci, par un sentiment de respect et de convenance exquise, a gracieusement fléchi le genou devant notre gracieuse souveraine en recevant une si haute faveur de sa main royale.

« Cette scène touchante, qui se passait pour ainsi dire à la vue de la salle entière, a été saluée par des acclamations unanimes que l’auguste présence de LL. MM., n’a pu contenir, et qui s’adressaient d’ailleurs non moins à l’inimitable artiste qu’à LL. MM., qui daignaient donner au talent, au génie, une marque insigne de leur royale admiration.

« Il est inutile de dire que le plus grand monde de notre capitale se dispute les rares et précieux moments dont peut disposer en sa faveur l’illustre cantatrice : les plus grandes dames, les plus grands seigneurs s’empressent d’ouvrir leurs salons à la grande artiste, qui d’ailleurs sait joindre au génie, à la grâce et à une éblouissante beauté, la meilleure éducation, les manières les plus distinguées, surtout empreintes d’un mélange de réserve et de dignité qui prouve à la fois que l’illustre artiste a la conscience de ce qui est dû à son génie, et le sentiment de ce qu’elle doit aux personnes éminentes qui lui prodiguent tant de marques de leur sympathie et de leur admiration. »

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Ainsi, Basquine, à force de travail, d’opiniâtreté, de foi dans le génie qu’elle sentait en elle, était parvenue en peu d’années à ce but poursuivi avec une indomptable énergie, à travers des misères, des dégoûts, des obstacles de toute sorte.

Mon cœur a bondi de joie, mes yeux se sont mouillés de larmes en lisant ces lignes… qui disaient la gloire retentissante, la renommée européenne de ma petite compagne d’enfance… de Basquine, la pauvre fille du charron, de Basquine la saltimbanque, la vagabonde, la chanteuse des rues…

Partir de si bas, mon Dieu ! et arriver si haut !… Et cela seule, toute seule, la pauvre abandonnée… seule… et le cœur flétri… corrompu… le cœur mort… qu’elle n’avait pas encore seize ans.

À cette réflexion ma joie s’est glacée malgré moi, mon cœur s’est serré. Hélas ! au milieu des enivrements de la gloire, au milieu de ces caresses royales, Basquine peut-être n’est pas heureuse… Cette grâce, cet esprit, cette beauté, ce génie, cette renommée qui à cette heure retentit en Europe, ne devaient être pour Basquine, disait-elle, que des armes terribles pour accomplir sa vengeance, à elle qui avait d’effrayantes représailles à exercer.

Si telle était toujours la secrète pensée de Basquine, la malheureuse enfant devait traîner une vie misérable, malgré l’éclat de ses triomphes. Hélas ! les pensées de vengeance… la vengeance, même satisfaite, ne laissent au cœur que tristesse et amertume…

Serait-il donc possible, mon Dieu, que la dégradation précoce où l’abandon et la misère ont jeté Basquine ait fatalement flétri dans son germe une des existences les plus belles, les plus glorieuses qu’une femme puisse rêver ?

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Du moins je sais où est Basquine ; je pourrai lui écrire.

À la suite de cette notice sur Basquine, on lisait dans le même journal :

 

« À propos de ce juste hommage rendu, à l’étranger, à l’une de nos plus célèbres artistes, nous sommes heureux de pouvoir annoncer au public un nouveau volume de poésies de M. Balthazar Roger, qui le premier a chanté Mlle Basquine. Nous ne doutons pas du succès et du retentissement de ce nouvel ouvrage de M. Balthazar Roger, dont la place est désormais marquée parmi nos poètes les plus illustres. »

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18 juin 18…

Quel est ce mystère ? depuis deux mois le prince reste presque continuellement enfermé chez lui ; un homme de quarante ans environ, à l’air grave, vient chaque matin, reste seul avec M. de Montbar pendant deux heures, et revient encore dans l’après-midi.

Plusieurs caisses de livres sont arrivées à l’hôtel. Le vieux Louis, naguère soucieux, accablé, paraît de plus en plus gai, le prince lui-même semble calme, réfléchi, il sort rarement ; sa vie semble occupée, studieuse ; il vient quelquefois chez la princesse dans la matinée, mais la même froideur semble exister dans leurs rapports.

On a retiré du grand salon de réception, où il était exposé avec d’autres tableaux de famille, et l’on a transporté dans le cabinet du prince le portrait du maréchal prince de Montbar, à la fois homme de guerre et homme d’État, l’un des personnages les plus éminents, les plus justement célèbres de son siècle, et dont l’influence a été heureuse et grande sur les affaires publiques de ce temps-là.

Pourquoi le prince a-t-il fait transporter dans son cabinet le portrait de son illustre aïeul ? Est-ce pour s’inspirer de son exemple ? Comprendrait-il enfin le néant de la vie qu’il traîne ? Quels changements cette nouvelle phase dans l’existence du prince apporterait-elle dans ses relations avec Régina ? Est-ce par un ressentiment de jalousie contre le capitaine Just, dont les travaux ont été dernièrement signalés à l’attention publique, que le prince a enfin conscience de sa nullité et de la position qu’il pourrait, qu’il devrait occuper dans le monde ?

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Ceci doit être pour moi l’objet de graves réflexions.

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— Que fait donc le prince, ainsi enfermé chez lui presque tout le jour ? – ai-je dit à Louis.

Le vieillard a secoué la tête d’un air satisfait et mystérieux, et m’a répondu :

— Il travaille…

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19 juin 18…

Grâce à Dieu, le pauvre Léonidas Requin est désormais à l’abri du besoin ; une place d’huissier était vacante, et sollicitée par des personnages très influents, Astarté l’a emporté ; cette excellente fille vient de me prévenir de la nomination de Léonidas.

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20 août 18…

Plus d’un mois s’est passé depuis que le vieux Louis m’avait paru si mystérieusement satisfait des nouvelles occupations de son maître. Le digne serviteur redevient triste, abattu. J’ai aussi remarqué que, depuis peu de temps, cet homme, qui venait chaque jour s’enfermer avec le prince, est venu d’abord moins assidûment, puis enfin ses visites ont complètement cessé depuis huit jours environ.

Le prince a repris son train de vie d’autrefois ; il reçoit très souvent plusieurs de ses amis à déjeuner chez lui, le matin ; cela dure jusqu’à deux ou trois heures. Ces jours-là, M. de Montbar ne dîne pas à l’hôtel, et il ne rentre que fort tard dans la nuit. Il reste maintenant plusieurs jours sans entrer chez Régina ; ses excursions nocturnes redeviennent plus fréquentes que par le passé…

Je m’étais trompé.

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22 août 18…

Tantôt je suis allé voir la vieille Suzon, la nourrice du capitaine Just. Il doit arriver bientôt… elle me l’a dit ; il va passer un semestre à Paris.

Du courage, mon Dieu ! du courage…

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23 août 18…

Ce matin j’ai apporté à la princesse une lettre timbrée de Metz.

À midi, lorsque je lui ai servi le thé, elle m’a dit :

— Après-demain, vous veillerez à ce que toutes les fleurs de mon salon soient renouvelées dans la matinée.

J’ai compris, elle l’attend après-demain.

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24 août 18…

Le prince est parti pour sa terre de Montbar à quatre heures du matin ; hier il n’a pas dîné à l’hôtel, il s’en va donc sans avoir fait ses adieux à Régina.

Ce brusque départ, la veille de l’arrivée du capitaine Just ?…

Cela est étrange.

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25 août 18…

Je dis comme autrefois disait Basquine : Il est des fatalités étranges.

Aujourd’hui a eu lieu l’entrevue de Régina et du capitaine Just, après plusieurs mois d’absence.

Voici ce qui m’est arrivé ce matin :

Il faisait un temps magnifique, un temps d’été capable de mettre la joie aux cœurs les plus tristes ;… pourtant ce soleil m’a paru terne, ce ciel, d’un bleu si riant, m’a semblé gris… j’ai pressenti une journée cruelle à passer.

Je suis entré à sept heures du matin dans l’appartement de la princesse ; à ma grande surprise je l’ai trouvée dans son parloir, habillée, prête à sortir.

Jamais peut-être Régina ne m’a paru plus jolie ; sa fraîcheur rosée défiait l’éclatante lumière du soleil qui éclairait en plein ce visage radieux d’amour et d’espérance !… ce teint pur, transparent, uni comme une glace, où l’on ne voit pas le moindre pli, n’offrait pas la moindre tache, la gerçure la plus légère, les rayons vermeils le pénétraient, le doraient et rendaient son éclat plus éblouissant encore.

Ma maîtresse était vêtue, avec une simplicité toute matinale, d’une robe d’étoffe d’été fond blanc à mille raies bleues ; un petit chapeau de paille doublé de taffetas rose laissait voir les épais et noirs bandeaux de ses cheveux ; au moment où je suis entré, elle s’enveloppait d’un léger châle de crêpe de Chine blanc. En se cambrant en arrière, et en se tournant à demi pour ramener cette écharpe sur ses épaules, ce mouvement donna à sa taille un charme si voluptueux… que je ne pus en détourner les yeux, malgré ma résolution de fuir désormais ces dangereux enivrements.

— Je vais moi-même choisir les fleurs chez la fleuriste, – m’a dit Régina ; – elle ne m’enverrait pas ce que je désire… Si on les apporte avant mon retour… vous m’attendrez pour les arranger…

— Oui, madame la princesse.

Et je la précédai pour lui ouvrir la porte de l’appartement qui donnait sur le grand escalier. Je l’ai vue descendre vive… légère… ailée… si je puis dire… car ses petits pieds, chaussés de brodequins noirs, posaient à peine sur les larges degrés de marbre.

— Peut-être, – me suis-je dit en tressaillant, – elle court à un rendez-vous que lui a donné le capitaine pour le jour de son arrivée.

À cette pensée, il m’a semblé qu’une main de fer me broyait, le cœur… et, pour accroître cette torture, mon imagination m’a retracé toutes les folles ardeurs de ce rendez-vous…

Il est des fatalités étranges, comme disait Basquine…

J’étais sous le terrible charme de cette vision ; elle exaspérait tout ce que j’avais d’amour, de haine, de jalousie dans le cœur, lorsque j’entendis Mlle Juliette m’appeler et me dire :

— Martin… voulez-vous être bien aimable ? c’est de venir m’aider à faire la chambre à coucher de Madame.

— Certainement, – lui dis-je.

Et je suivis Mlle Juliette, avec cette résolution que l’on met souvent à pousser à bout son mauvais sort.

Je n’étais jamais jusqu’alors entré dans la chambre à coucher de ma maîtresse… et c’est aujourd’hui… aujourd’hui que j’y suis entré pour la première fois.

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Je n’étais jamais entré dans la chambre de la princesse, parce que, grâce à un sentiment de réserve très rare, même parmi les personnes les mieux élevées et du plus grand monde, Régina tenait expressément à ce que ses femmes seules fissent le service de sa chambre à coucher et y apportassent même le bois de sa cheminée. Elle veillait elle-même à ce que ses ordres fussent rigoureusement suivis, car, sauf sa visite matinale à la prétendue femme paralytique et sa sortie d’aujourd’hui, je n’ai jamais vu ma maîtresse quitter l’hôtel avant deux heures.

Je suis donc entré avec Mlle Juliette dans cette chambre dont j’avais vu quelquefois l’intérieur se réfléchir dans le miroir du salon de tableaux… Rien de plus simple et conséquemment de meilleur goût ; elle est tendue de cachemire orange clair, rehaussé de câbles de soie bleue ; le bord du lit disparaît sous une ouate épaisse, recouverte d’étoffe pareille à la tenture ; les rideaux seuls sont de mousseline blanche brodée, ainsi que les doubles rideaux des fenêtres ; les meubles, de bois des îles, sont incrustés de marqueterie de couleurs variées ; le cabinet de toilette et de bain est tendu en ancienne étoffe perse, fond gris à gros bouquets de roses ; la baignoire est de marbre blanc, assez éloignée du mur ; un épais tapis, à palmettes variées, couvre le plancher de ces pièces.

D’abord je me suis félicité de n’être pas entré seul dans cette chambre : j’aurais craint pour moi ces entraînements insensés, dont le parloir de ma maîtresse est si souvent le théâtre ; bientôt je m’aperçus qu’il eût mieux valu pour moi être seul… qu’en compagnie de Mlle Juliette, car son langage indiscrètement ingénu, suite de ses habitudes et de ses fonctions de femme de chambre, me fit connaître un nouveau tourment : celui-là je devais le subir, le visage insouciant.

— Vous êtes vraiment bien aimable de m’aider, Martin, – m’a dit Mlle Juliette ; – le coup de main que vous allez me donner va joliment m’avancer, car c’est aujourd’hui le jour de la blanchisseuse, je comptais écrire mon linge ce matin de bonne heure, mais Madame a sonné si tôt… à cinq heures ; vous jugez… je dormais encore.

— C’est bien tôt, en effet.

— Voyons, commençons d’abord par changer les taies d’oreiller et les draps, car vous ne savez peut-être pas que Madame a la manie d’avoir son lit blanc et frais tous les jours, – me dit Mlle Juliette en me donnant un des oreillers à dégager de son enveloppe de batiste garnie de dentelles, tandis qu’elle dégageait l’autre tout en parlant.

— Vraiment ? – lui dis-je en touchant d’une main tremblante ce fin tissu où avait reposé la tête de ma belle maîtresse.

— Mon Dieu ! oui, – reprit Mlle Juliette, – Madame veut qu’on lui mette des draps blancs tous les jours ; au fait ça n’a rien d’étonnant : on change bien de chemise tous les jours, n’est-ce pas, Martin ?

— Sans doute.

— Et puis, de cette manière, Madame est sûre que son lit n’est pas fait à l’anglaise.

— Comment ?… à l’anglaise !

— Vous ne savez pas ça ? nous appelons faire un lit à l’anglaise, quand on ne se donne pas la peine d’ôter les draps de dessus le matelas.

— Ah ! je comprends.

— Mais alors, ça fait des bourrelets terribles dans le lit, et Madame a la peau si sensible, si fine, qu’elle se marque même au plus petit pli de sa chemise de batiste sous son corset. À propos… de chemise, donnez-moi la sienne de cette nuit… là… sur le pied du lit. Je vais la mettre avec les taies d’oreiller.

Je fis ce que me demandait Mlle Juliette.

Mais lorsque j’eus pris cette toile légère et douce, toute parfumée de la senteur d’iris et de verveine, particulière à Régina, mes deux mains se crispèrent soudain par un mouvement involontaire et si passionné, que la femme de chambre me dit en riant :

— Mais donnez donc, Martin ; comme vous la tenez, cette chemise !

— C’est que… je craignais de… la laisser tomber, – dis-je en balbutiant.

Heureusement Mlle Juliette partit d’un grand éclat de rire et me dit sans remarquer mon trouble :

— Ah çà ! est-ce que vous croyez que ça se casse comme du verre ?

— Vous avez raison… mais… c’était à cause des dentelles.

— Les dentelles ne sont pas plus fragiles ; vous autres hommes vous ne connaissez rien à cela. Maintenant, ôtez les draps du lit pendant que je vais déplier les blancs.

Et d’une main agitée je touchai la couverture de soie et les draps de ma maîtresse… Pourtant… malgré l’âcre volupté que j’éprouvais… découvrir ce chaste lit me parut une action indigne, sacrilège… ma main hésita… mais Juliette me dit :

— Vite, vite, Martin… dépêchons-nous.

Alors j’ai enlevé la couverture… Sur l’épaisseur un peu ferme du matelas recouvert de taffetas orange, de légères dépressions indiquaient la place naguère occupée par ma maîtresse… Je tournais le dos à Mlle Juliette… en retirant le drap, j’y ai attaché mes lèvres… mes genoux ont failli se dérober sous moi.

— Allons, voilà les draps dépliés, – me dit ma compagne, – retournez bien à fond les matelas, s’il vous plaît, Martin, et puis nous étendrons les draps. Puis, Mlle Juliette ajouta avec un soupir de commisération :

— Ah ! pauvre femme !

— À qui en avez-vous, mademoiselle Juliette ?

— Tiens… je parle de Madame… vous croyez que, belle, jeune… et… et… enfin pleine de santé comme elle est, ça doit lui être agréable de dormir comme ça seule depuis si longtemps…

— Ah !… je ne savais pas…

— C’est pourtant assez facile à voir que le prince est de plus en plus mal avec Madame… Voilà plus d’un an que la porte de communication avec l’appartement de Monsieur est verrouillée… et rouillée, allez…

— J’ignorais cela… vous concevez…

— Oh ! mais, nous autres, nous savons bien des choses… Aussi, Martin, je vous jure que je peux bien dire, en parlant de Madame… : pauvre femme !

Cette conversation… dans cette chambre, auprès de ce lit, me faisait un mal affreux.

Espérant y couper court, je dis à Mlle Juliette :

— Voici le lit terminé… avez-vous encore besoin de moi ?

— Je crois bien… et vider la baignoire, donc ! La soupape est dérangée ; il faut tenir le cordon à la main pour que l’eau s’écoule tout à fait, c’est ce qui me ferait perdre le plus de temps.

— Madame est sortie de si bonne heure, que je ne croyais pas…

— Quelle eût pris son bain ? Ah bien ! oui, comptez qu’elle y manque jamais… D’ailleurs, dans ce temps-ci, il est bientôt prêt, son bain ; Madame le prend froid… Aussi, allez, quand je la sors de cette eau parfumée de verveine pour lui jeter sur les épaules de la poudre d’iris… Madame a la peau si fraîche, malgré la chaleur… mais si fraîche et si ferme, qu’on dirait que l’on touche du marbre.

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Oh ! femmes !… femmes jeunes et belles ! que vous soyez chastes ou amoureuses de votre mari ou de votre amant… plus vous serez chastes, plus vous serez amoureuses, plus votre chambre à coucher doit être impénétrable à tout serviteur, sinon… le plus modeste comme le plus grossier souillera malgré lui de ses regards, de ses pensées, de ses désirs, ce sanctuaire pudique et sacré. À ce seul soupçon, ne deviendriez-vous pas pourpres de confusion devant cet homme ?… Oh ! vous ne savez pas quels égarements terribles peut causer votre insouciance de cette réserve.

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Le souvenir de ce qui s’était passé dans la chambre à coucher de Régina avait laissé en moi tant de jalousie douloureuse, d’envie, de haine contre le bonheur du capitaine Just, que, pour la première fois, une tentation infernale m’a traversé l’esprit……

Cette pensée infâme ne me serait jamais venue, je crois, sans le rapprochement fatal de l’arrivée du capitaine Just, le jour même où l’ardeur sensuelle de mon fol amour venait d’être exaltée jusqu’au vertige par une de ces conséquences de ma domesticité, auxquelles pourtant je tâchais toujours d’échapper… sachant combien alors ma raison se bouleversait.

Le capitaine Just est arrivé à deux heures, l’air si profondément heureux, que mes soupçons au sujet du rendez-vous du matin devinrent pour moi une cruelle certitude… et pourtant, je dois le dire, je me trompais, je l’ai su plus tard : Régina était pure.

— Bonjour, Martin, – m’a dit affectueusement le capitaine, – je suis aise de vous revoir…

— Le bonheur rend si familier, si cordial ! pensai-je.

Et je repris tout haut :

— Vous êtes bien bon, monsieur Just.

— Mais je vous trouve pâle, changé, Martin ; est-ce que vous avez été malade depuis mon départ ?

— Non, monsieur Just… je me porte bien ; mais, vous savez : il y a des jours comme cela… où l’on a moins bon visage.

— Et vous vous plaisez toujours ici, j’espère ?

— Oui, monsieur Just.

— Tant mieux… La princesse est chez elle ?

— Oui, monsieur Just.

Non, m’était venu aux lèvres ; c’était stupide… mais le bonheur de cet homme me révoltait.

J’ai précédé le capitaine ; je l’ai annoncé à Régina.

Il a marché vivement vers elle. Elle lui a tendu la main ; puis, me voyant rester immobile auprès de la portière que je venais de soulever, elle m’a regardé d’un air surpris et m’a dit :

— C’est bien…

Just s’est aussi retourné vers moi…

J’ai senti combien ma persistance à demeurer là était absurde ; je me suis retiré, l’envie et la rage au cœur.

Soudain la voix de la princesse m’a rappelé.

— Martin, relevez cette portière ; il fait si chaud que l’air du salon entrera ici.

J’ai obéi avec un dépit concentré, car je me proposais, quoi qu’il pût en arriver, de rester dans le salon et d’écouter à travers la portière afin de ne plus avoir aucun doute… – Les premiers mots d’un tête-à-tête qui suit un rendez-vous sont tellement significatifs ! – avais-je pensé ; mais l’ordre de la princesse rendait mon espionnage impossible, la pièce où je me tenais d’habitude étant séparée du parloir par un très grand salon.

Je trouvai sur ma table deux lettres pour la princesse, apportées sans doute par le concierge pendant mon absence du salon d’attente ; je pris ces lettres avec une joie méchante. — Je pourrai du moins deux fois, – me dis-je, – interrompre leur doux entretien…

Je me réjouis d’abord en songeant que les portières étaient relevées, et que Just et Régina, sachant que je pouvais entrer d’un moment à l’autre, devaient souffrir de la gêne ainsi imposée à leurs épanchements ; mais je réfléchis que, pour deux amants, cette gêne même avait un charme irritant ; alors ma funeste tentation m’est revenue à l’esprit… En vain j’ai voulu la fuir… elle m’a dominé… Alors je l’ai analysée, pesée, envisagée sous tous ses aspects avec le sang-froid de l’homme qui médite le suicide… Puis, me révoltant de nouveau contre cette idée affreuse, je me suis levé ; j’ai marché, tâchant de calmer mon agitation… J’ai regardé la pendule. Ils étaient ensemble depuis une heure ! — Allons, – dis-je en prenant une des lettres récemment apportées, – je vais les contrarier…

Et sans réfléchir que ma pâleur, que mon émotion pouvaient me trahir, j’entrai brusquement dans le salon, tenant la lettre à la main.

Il m’a semblé entendre un brusque et léger mouvement, car la porte du parloir se trouvant en face de la fenêtre, je ne pouvais, en traversant le salon, apercevoir Just et Régina dans le renfoncement où ils se tenaient. Lorsque j’entrai, Régina était dans un fauteuil, et lui assis près d’elle sur une petite chaise basse. Les joues de ma maîtresse étaient légèrement colorées… Lui, je ne le voyais que de dos.

— Que voulez-vous ? – m’a dit la princesse avec une impatience contenue.

— C’est une lettre qu’on vient d’apporter pour Madame…

Et je la lui ai présentée de la main à la main, ayant dans mon trouble oublié de mettre, selon l’usage, cette lettre sur un plateau. Régina ne m’a fait aucune observation sur mon oubli ; mais j’ai remarqué sa répugnance presque imperceptible lorsqu’elle a pris cette lettre de ma main ; puis elle m’a dit avec un accent significatif : — C’est bon…

— Il n’y a pas de réponse, madame la princesse ?

— Non, – m’a-t-elle répondu avec une impatience croissante ; – cela suffit…

— Maladroit valet, vous ne deviez pas venir, mais ne revenez plus, – pensait-elle sans doute.

— Toucher ma main… la main d’un laquais, lui répugne, – me dis-je en ressentant avec amertume cette humiliation qui, un autre jour, m’eût été sans doute indifférente…

Alors la tentation infâme m’est revenue à la pensée plus pressante que jamais.

— Comme je serais vengé de tout ce que j’ai souffert ?… – me suis-je dit.

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Je me suis souvenu de cette conversation lors du thé chez Mlle Juliette, dans laquelle Astarté, parlant des remarques faciles aux valets de chambre, disait qu’ils pouvaient parfois tirer de significatives inductions des mains gantées en entrant et dégantées en sortant ; j’avais remarqué que le capitaine, portant encore son demi-deuil, était ganté de gris ; en apportant la première lettre afin de méchamment interrompre l’amoureux entretien de Just et de Régina, toute mon attention s’étant concentrée sur ma maîtresse, je n’avais pas observé si lui s’était déganté.

Un quart d’heure s’était à peine passé depuis ma fâcheuse interruption, je mis la seconde lettre sur un plateau cette fois ; j’entrai de nouveau.

— Qu’est-ce donc encore ? – m’a dit sévèrement Régina.

— Une lettre pour Madame…

— Vous m’apporterez mes lettres quand je vous sonnerai, – a-t-elle ajouté d’un ton sec et dur, sans prendre la lettre que j’apportais.

Je sortis en balbutiant une excuse ; les mains du capitaine Just, aussi blanches que celles de Régina, n’étaient plus gantées.

— Elle ne répugne pas à presser les mains de Just dans les siennes, – ai-je pensé.

En vérité, qu’à cette heure j’écris de sang-froid ces choses puérilement odieuses, je suis à concevoir encore de quel vertige je devais être frappé dans cette funeste journée… je me le demande… et pourtant je le sais, mais je n’ose me l’avouer, hélas ! les ferments d’une ardeur coupable, honteuse, longtemps combattue, mais exaltée par la fatale scène du matin, bouillonnaient en moi et obscurcissaient ma raison.

Et ma maîtresse ignorait cela ; ne pouvait pas se douter de cela. – Un laquais aimer une femme jeune et charmante et auprès de laquelle il vit sans cesse dans une intimité forcée ! Est-ce que ces gens-là ont un cœur, des sens… Quand ça aime, ça n’aime que ses pareils.

Le capitaine Just est parti à cinq heures moins un quart, ils sont restés près de trois heures ensemble. Il n’importe à Régina, le prince est absent.

Elle a demandé sa voiture pour huit heures, afin d’aller se promener le soir aux Champs-Élysées, selon son habitude. Elle y verra sans doute son amant ; elle m’a dit après dîner :

— Soyez ici à onze heures ; jusque-là disposez de votre soirée si vous le voulez… et une autre fois, ne m’apportez donc jamais mes lettres qu’après le départ des personnes qui sont chez moi.

— Oui, madame la princesse.

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Poursuivi par la terrible tentation, j’ai voulu sortir, espérant que la marche, que le grand air, que la lassitude calmeraient mes esprits.

CHAPITRE VII.

Suite du journal de Martin. – Un moment de folie. – Retour à la raison. – Lettre de Régina à Mme Wilson. – Le cabinet du prince de Montbar. – Projets du prince. – Déguisement de Martin.

La soirée était magnifique ; je suis allé aux Tuileries, sous les grands marronniers qui entourent un parterre oblong tout planté de roses et de réséda.

La solitude, l’ombre épaisse de ces beaux arbres, la senteur des fleurs, la tiédeur de l’air, la vue de quelques couples amoureux se promenant lentement dans cette partie déserte et sombre du jardin, tout ce qui m’entourait enfin me ramenait aux pensées que je voulais fuir…

J’ai quitté les Tuileries et suivi les quais et le bord de la Seine au long du Cours-la-Reine

La fatalité me poursuivait…

La nuit était venue… douce, splendide, étoilée… À chaque pas, je ne vis encore de ce côté que des scènes d’amour…

Sur la berge de la rivière, des ouvriers et des grisettes allaient et venaient les bras entrelacés, tandis que d’autres causaient sur le gazon de la rive.

Je gagnai les obscures allées du Cours-la-Reine.

Là, presque chaque banc recevait un couple que je distinguais à peine par la blancheur de la robe des femmes… de vagues bruits de baisers, de soupirs, des mots dits tout bas, venaient encore me poursuivre. Tout dans cette fatale soirée ne respirait que tendresse, plaisir et volupté…

Je m’éloignai de ces lieux trop dangereux pour moi ; et voulant encore échapper à ces tableaux qui embrasaient mon sang, j’ai traversé la place de la Concorde et suivi la rue Saint-Honoré…

La lune alors brillait au ciel ; les fenêtres de beaucoup de maisons étaient ouvertes, et à plus d’un balcon obscur, tandis que l’intérieur de l’appartement était lumineux, je vis, à la clarté de la lune, qui les éclairait doucement, des hommes et des femmes, accoudés sur les rampes de fer, causer de si près… de si près… que leurs chevelures se confondaient…

Que dirai-je, mon Dieu !… ces pauvres créatures que le vice jette à la nuit sur les trottoirs, et dont la vue est ordinairement si révoltante pour moi, venaient encore, par leur figure provoquante, par leur démarche lascive… attiser le feu dont j’étais consumé.

Ma tête s’égara de plus en plus… De ce moment la tentation maudite s’empara complètement de moi…

Je suis entré dans une boutique, j’ai acheté une bouteille d’eau-de-vie, et je suis rentré à l’hôtel.

Il était dix heures et demie ; j’ai caché la bouteille d’eau-de-vie dans un coin de la pièce où je me tiens d’habitude, et j’ai attendu le retour de la princesse.

À onze heures un quart, elle est rentrée.

Lorsque je lui ai eu ouvert la porte, elle m’a dit :

— Vous pouvez vous retirer, je n’ai plus besoin de vous.

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Je me suis retiré, en effet.

J’ai, selon la coutume, éteint les lumières du parloir, du salon et de la pièce d’attente, dont j’ai ouvert et refermé la porte avec bruit, comme si je sortais ; mais, au lieu de sortir, je suis resté dans l’appartement, dont j’ai intérieurement fermé la porte à double tour, puis, blotti dans l’ombre… j’ai attendu que minuit eût sonné.

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Énumérer les pensées qui m’ont agité pendant cette heure d’attente et d’orage, m’est impossible… Autant nombrer les flots d’un torrent.

La seule idée fixe, ardente, qui, brûlant en moi d’un feu sombre, domina toutes les autres, fut celle-ci :

— Régina va être à moi… par surprise et par force !

C’était un crime infâme ! je le sais, un crime plus infâme encore que celui que le comte Duriveau avait voulu commettre, je l’avoue, car ma maîtresse dormait, paisible, confiante, sous ma garde… sous ma garde à moi, que mon bienfaiteur avait placé près d’elle comme un serviteur dévoué, comme un gardien tutélaire…

Oui, ce crime était infâme ; mais j’étais ivre, mais j’étais fou, mais j’étais poussé par les sauvages appétits de la bête fauve.

Et pour que cette infamie fût complète dans son horreur… je trouvais moyen de la justifier à l’aide de je ne sais quelle féroce hypocrisie.

— Aucun de ceux que Régina aime ou qu’elle a aimés, – me disais-je, – n’a fait pour elle ce que j’ai fait, moi ! et lorsque, dans la stupeur et l’épouvante où va la jeter mon attentat, elle sera là, brisée, suppliante, je lui dirai :

— « Voilà dix ans que je vous aime, entendez-vous ! et je l’ai prouvé quoique vous l’ignoriez… Sachez-le donc, à la fin !

« Vous aviez un culte pour le tombeau de votre mère… pendant dix ans, j’ai soigné religieusement ce tombeau.

« Vous alliez devenir la femme… la victime d’un homme indigne, j’ai démasqué cet homme.

« Vous alliez tomber dans un horrible guet-apens, je vous ai envoyé un libérateur.

« La réhabilitation de la mémoire de votre mère vous rendrait le cœur de votre père, vous remplirait l’âme de bonheur et d’orgueil ; cette réhabilitation est entre mes mains.

« Avez-vous quelques scrupules de tromper votre mari ? je mettrai votre conscience en repos, en vous prouvant que votre prince vous a quittée pour se plonger dans une fange immonde.

« Vous aimez votre amant. Qu’a-t-il fait ? il s’est battu pour vous ? Eh ! voilà dix ans, moi, que je lutte pour vous, que je lutte seul et du fond de mon obscurité ; si l’homme que j’ai démasqué pour vous sauver de lui ne m’avait pas traversé le cou d’une balle et rendu aveugle pendant un an, vous n’auriez pas non plus épousé votre prince.

« Voilà ce que j’ai souffert et fait pour vous, moi ! mais l’heure est venue où la conscience de mon dévouement ignoré ne me suffit plus.

« Orgueilleuse princesse… vous n’aimerez jamais un laquais, vous ne le pouvez pas, je le sais, quoiqu’il l’ait mérité à force de sacrifices et d’amour. Eh bien ! le laquais pourtant vous possédera, et après il se tuera… »

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Oui, pendant cette heure maudite, j’ai pensé tout cela sincèrement.

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Minuit a sonné.

Voulant étourdir un dernier remords, j’ai vidé d’un trait le quart de la bouteille d’eau-de-vie, et je me suis dirigé vers la chambre à coucher de Régina, la tête perdue, mais le pas assuré, la main ferme, l’oreille au guet, l’œil alerte.

La lune jetait de grands rayons lumineux dans le salon, dans le parloir et dans la galerie de tableaux.

Cela m’a éclairé jusqu’à la chambre à coucher.

J’ai écouté, je n’ai rien entendu… rien…

Si Régina était éveillée, j’étais perdu… Elle pouvait saisir le cordon de la sonnette… J’ai regretté de ne pas l’avoir coupé le soir…

Si, en ouvrant la porte, je réveillais Régina… j’étais encore perdu…

Un moment j’ai hésité de nouveau… puis, entraîné par d’enivrants souvenirs, résolu de mourir… j’ai donné à la serrure un seul tour de clef rapide et net.

Les battements de mon cœur se sont arrêtés ; j’ai écouté… rien… pas le moindre bruit…

Alors j’ai doucement ouvert la porte…

La chambre était éclairée par une lampe d’albâtre placée sur la cheminée.

Régina dormait.

Elle dormait si profondément, que, grâce à l’épaisseur des tapis, j’ai pu m’approcher assez près de son lit pour entendre son souffle doux et paisible…

La nuit était étouffante… Régina, ses grands cheveux noirs dénoués, dormait dans un désordre qui m’ôta le peu de raison qui me restait… Au moment de me jeter sur ma proie, j’ai machinalement regardé de côté et d’autre d’un œil oblique, comme si j’avais craint qu’il n’y eût quelqu’un là, quoique je fusse sûr d’être seul…

Dans ce mouvement de tête, mes jeux se sont arrêtés soudain sur le miroir de la cheminée, assez vivement éclairé par la lampe d’albâtre…

Dans cette glace, j’ai vu une figure livide, dont l’expression était si hideuse, si féroce, que, dans mon épouvante, augmentée du délire de mon imagination, je suis resté pétrifié… fasciné devant cette effroyable vision… puis ma raison s’est réveillée…

Cette figure livide, qui m’épouvantait… c’était la mienne.

Expliquer maintenant comment un éclair de raison a suffi pour illuminer l’abîme où j’allais tomber et m’en montrer l’horreur… expliquer par quel phénomène j’ai brusquement reculé devant l’assouvissement des plus exécrables passions, en les voyant éclater sur mon visage en traits hideux ; en voyant pour ainsi dire écrite sur ma face l’infamie de l’acte que j’allais commettre… expliquer enfin comment ce dicton vulgaire : – Si vous vous voyiez… vous vous feriez peur, – a décidé de mon sort et de celui de Régina dans ce moment suprême… expliquer tout cela m’est impossible… car à cette heure encore, cette révolution subite dans mes esprits est inexplicable pour moi.

Ce dont je me souviens seulement, c’est qu’à ma sauvage audace succéda une si grande terreur d’être surpris là par Régina, que, presque défaillant, j’eus à peine la force de quitter la chambre, de refermer doucement la porte et de gagner le parloir, où je tombai sans connaissance.

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Quand je revins à moi… les premières lueurs du soleil, si matinal en cette saison, empourpraient la cime des grands arbres du jardin ; il devait être trois heures du matin…

Le plus profond silence régnait, toujours dans l’appartement.

Je me suis hâté d’en sortir, j’ai ouvert et refermé doucement la porte extérieure ; tout dormait encore dans la maison. J’ai regagné ma chambre sans bruit et sans rencontre ; une fois chez moi, je me suis jeté sur mon lit en fondant en larmes.

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L’épreuve a été terrible, mais décisive…

Tout ce qu’il y avait d’impur, de coupable dans mon amour pour Régina, a disparu pendant cette nuit fatale.

L’ardeur de ces bouillonnements impétueux a dégagé l’or de ses scories…

À jamais enfoui dans mon cœur, ce divin amour y restera désormais inaltérable et pur.

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Lorsque j’ai servi, le matin, le thé de Régina, elle m’a dit :

— Martin, vous n’avez pas entendu du bruit cette nuit dans l’hôtel ?

— Non, madame la princesse.

— C’est singulier, – a-t-elle ajouté, – il m’avait semblé entendre, vers les trois heures du matin, fermer la porte de l’appartement qui donne sur le grand escalier.

— Je ne me suis aperçu de rien, madame la princesse ; j’ai trouvé ce matin la porte de l’antichambre fermée comme je l’avais fermée hier soir.

— Alors je me serai trompée ; du reste, vous emportez toujours la clef avec vous, n’est-ce pas ?

— Oui, madame la princesse.

— C’est plus prudent, ne l’oubliez jamais.

— Non, madame la princesse.

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30 août 18…

Régina aime passionnément Just, mais elle n’est pas coupable… j’en ai acquis aujourd’hui la certitude… Ce rendez-vous du matin, auquel je croyais, n’existait que dans mon imagination ; elle a emmené sa fleuriste avec elle en fiacre pour parcourir diverses serres renommées, pour y moissonner les plus belles fleurs ; elle est arrivée chez sa fleuriste à huit heures et demie du matin, et l’a ramenée à sa boutique à onze heures. Une demi-heure après, la princesse était à l’hôtel.

J’ai été profondément heureux de reconnaître mon erreur ; dans ce bonheur il n’est pas entré la moindre satisfaction jalouse…

La journée et la nuit d’avant-hier me rendent trop honteux envers moi-même… J’ai trop à expier pour ne pas désormais employer toutes les forces de ma volonté à dompter ce qui s’éveillerait encore en moi de coupable ou de mauvais.

À cette heure, j’en suis convaincu, un retour de Mme de Montbar vers le prince est aussi impossible qu’un retour de lui vers sa femme. Régina est entraînée sur la pente de la passion… sa destinée s’accomplira. Elle a trop de fierté pour accepter une vie de fourberie et de déloyauté ; à un jour donné… elle fuira avec Just… j’en suis certain. Je suis certain aussi… qu’elle trouvera le bonheur dans cet amour. Just est capable d’inspirer et de se montrer digne d’un sacrifice tel que celui que Régina lui fera nécessairement.

J’attendrai… quoique Régina soit envers moi de la plus extrême réserve sur tout ce qui touche le capitaine Just ; une fois arrivée à l’extrémité que je prévois, la princesse aura besoin de moi… Jusqu’alors je veillerai… sur elle… et sur lui.

Si quelque danger les menace, je saurai le prévenir…

Régina pourra d’ailleurs peut-être se passer de mon dévouement ; dès que je la saurai tout à fait sous la protection du loyal et généreux amour de Just, tranquille alors sur l’avenir de ma maîtresse, ma mission sera accomplie… je retournerai auprès de Claude Gérard.

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29 septembre 18…

J’ai interrompu depuis longtemps ce journal… À quoi bon ?… Ils s’aiment, la passion les enivre, les emporte. Ils vivent pour eux seuls…

Régina porte le front trop haut et trop superbe pour être coupable.

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Le prince est toujours absent ; il a quitté sa terre pour faire un voyage aux Pyrénées ; on ne l’attend pas avant le mois de novembre.

Heureusement, toutes les personnes de la société de la princesse sont à la campagne ; ma discrétion est à l’épreuve ; nul, je crois, n’a pénétré l’amour de Régina ; Just ne vient à l’hôtel que deux ou trois fois par semaine, ainsi que l’autorisent des relations amicales. Les autres jours, profitant de cette magnifique saison, Régina et lui se retrouvent dans des jardins peu fréquentés, au Luxembourg, au Jardin des Plantes, au parc de Monceaux, d’autres fois au bois de Boulogne, souvent aussi au Musée…

Je le sais, j’ai plusieurs fois suivi Régina ; pour justifier ses fréquentes et longues absences, elle a prétexté d’un portrait pour lequel elle donne séance.

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5 décembre 18…

Depuis quelques jours Régina perd de sa sérénité passée ; je l’ai souvent surprise triste, préoccupée, profondément abattue ; mais à la vue de Just, ses traits s’épanouissent et redeviennent souriants, radieux.

Le prince, au retour de son voyage des Pyrénées, est allé passer un mois à la terre du marquis d’Hervieux… Nul doute que l’arrivée de M. de Montbar, que l’on attend vers la fin du mois, ne cause les anxiétés de la princesse. Elle prévoit que le moment de prendre un parti décisif approche. J’ai d’ailleurs entendu quelques paroles bien significatives qu’elle disait à Just ; ces paroles, les voici :

— Tout… ou rien… toujours… ou, jamais !

Je connais la décision du caractère de Régina, l’avenir et le passé de son amour sont dans ces mots-là.

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19 décembre 18…

Mme Wilson, qui était, je crois, à demi confidente de l’amour de la princesse, est retenue à la campagne par une grave maladie de sa fille Raphaële ; la correspondance de ma maîtresse avec Mme Wilson devient de plus en plus fréquente.

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20 janvier 18…

Le prince est arrivé depuis plusieurs jours ; chose incompréhensible pour moi, il est absolument le même pour Régina qu’avant son départ, poli, mais railleur et froid ; il évite seulement avec une affectation marquée toutes les occasions de parler du capitaine Just.

Le retour du prince a eu au contraire une visible influence sur Régina ; sa préoccupation, sa tristesse, son agitation sont devenues extrêmes. Une crise est imminente, elle le sent, de grands événements domestiques se préparent ici.

Je redouble de surveillance… Régina ne se confie pas à moi… c’est à moi d’agir au besoin sans elle et pour elle.

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2 février 18…

Je suis effrayé de la puissance que j’ai à cette heure entre les mains.

Hier soir, après des efforts de pénétration incroyables, des démarches inouïes, j’ai enfin obtenu la dernière preuve dont j’avais besoin pour rendre la réhabilitation de la mémoire de la mère de Régina évidente, palpable, flagrante.

Cette femme est morte martyre du plus admirable dévouement dont l’amitié ait jamais été capable… Jamais la religion du serment de la promesse jurée ne s’est montrée plus héroïque.

Les preuves de ce que je dis, je les ai là, devant moi, sur cette table…

J’ai touché ce but poursuivi par moi depuis si longtemps, et au lieu d’une joie céleste, c’est de la frayeur que je ressens.

Inspirez-moi, mon Dieu ! car du secret que je tiens peut dépendre la destinée de trois personnes, de Régina, – de Just, – de M. de Montbar.

Et voici comment :

Avant-hier et hier Régina a été plus inquiète, plus absorbée que jamais.

Après une assez courte entrevue avec son mari, elle a écrit une partie de la journée ; cependant, elle ne m’a donné aucune lettre à porter.

Étant entré dans son parloir, pour apporter du bois, je l’ai vue jeter dans la cheminée plusieurs papiers déchirés et froissés ; en avivant le feu, j’ai trouvé moyen de pousser de côté sous les cendres plusieurs fragments de papier écrits de sa main, et froissés en boule ; elle ne s’est aperçue de rien. Lorsqu’elle est sortie, je suis venu en hâte et j’ai pu retirer les papiers, à demi brûlés ; j’y ai trouvé les passages d’un brouillon de lettre adressée à Mme Wilson, alors absente de Paris.

Ces fragments d’une lettre de la princesse à Mme Wilson, les voici :

 

— « ... Je viens d’avoir une explication avec mon mari : il sait tout… du reste, je l’ai trouvé……

« …... Avant trois jours tout doit être décidé……

Jugez si j’aurais eu besoin de vous voir, de me consulter avec vous ! J’ai la tête perdue ;… mais, je le sais, vous ne pouvez quitter votre pauvre enfant et venir à Paris… Aussi je……

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« Ma perplexité est affreuse ; fuir avec Just, lui consacrer ma vie, accepter, le sacrifice de la sienne ; nous retirer dans quelque retraite obscure pour y vivre et y mourir heureux, ignorés, oubliés, ce serait le ciel… Just est le seul au monde à qui je confierais ma destinée…

« Pourquoi hésiter alors ? me direz-vous.

« Voici pourquoi j’hésite :

« La mémoire de ma mère est encore à cette heure outrageusement calomniée… À son lit de mort elle m’a dit : Je meurs innocente. Elle est donc innocente… je le crois, je le sais, je le sens ; mais ces preuves de réhabilitation, que deux fois j’ai espéré de découvrir, m’ont échappé jusqu’ici… Aux yeux du moudre, aux yeux de mon père, dont la vie s’éteint au milieu d’une lutte cruelle entre le souvenir de sa tendresse pour moi et l’aversion que je lui inspire, depuis qu’il croit que je ne suis pas sa fille, aux yeux du monde, aux yeux de mon père, vous dis-je, ma mère a été coupable… l’éclat de ma fuite avec Just fera prononcer une parole terrible : Telle mère, telle fille ! Ma faute serait un nouvel outrage dont on accablerait la mémoire de ma mère… Me comprenez-vous ?…

« Et ce n’est pas tout encore ; oh ! mon amie ! quel abîme que le cœur !…

« J’aime Just… oui, je l’aime tendrement, noblement, je vous le dis, le front haut, car cet amour est pur encore ; le jour où il aurait cessé de l’être, j’aurais pour jamais quitté M. de Montbar.

« Écoutez ma confession, mon amie ; je vous dirai tout, sincèrement, sans honte, sans orgueil, comme je l’aurais dit à ma mère. — J’ai aimé trois fois, – c’est beaucoup ; – ce n’est pas ma faute ! – Si le premier homme que j’ai aimé l’avait voulu, l’avait mérité… je n’aurais jamais eu qu’un amour au monde.

« Ce premier attachement a daté de l’enfance……

« … Aussi tout ce qui se rapportait à cet indigne amour, ce n’était pas même une chose passée… oubliée… c’était le néant… cela n’avait jamais existé.

« Libre… alors, j’ai aimé mon mari, comme il ne m’est plus permis d’aimer, parce que, même dans mon amour pour Just, il y a un côté de déloyauté forcée par ma position, qui m’humilie, et puis enfin parce qu’il y a pour moi quelque chose de triste, de honteux à répéter à Just, sincèrement il est vrai, presque les mêmes mots, les mêmes assurances d’affection que j’ai dites à un autre… sincèrement aussi. Car, hélas ! l’amour n’a qu’un langage… Et puis mon amour pour Just est né au milieu des larmes, au milieu de chagrins affreux ; la racine en est amère, les fruits sont amers aussi… mais il n’importe, je n’ai plus le choix ; mieux vaut pour moi cet amour mêlé de regrets, de remords et d’amertume, que cette vie morne, solitaire, désolée, qui a été si longtemps la mienne… et qui, sans vous, sans votre tendre amitié, ne se fût pas prolongée longtemps…

« … Nous étions mariés depuis six mois, mon bonheur n’avait jamais été plus grand. Mon premier soupçon a été éveillé par une lettre anonyme…

« … Et voici ce que je dis à M. de Montbar : — Georges, depuis un mois vous avez passé trois nuits hors de l’hôtel ; ne cherchez pas à le nier… chacun de ces trois soirs vous m’avez quittée pour vous retirer chez vous, prétextant une légère indisposition… Une heure après vous sortiez par la petite porte du jardin, et vous rentriez un peu avant le jour, en passant par l’orangerie et la chambre de Louis. Vous le voyez, je suis bien instruite ; je ne vous demande qu’une chose, Georges, – ajoutai-je en fondant en larmes, – c’est de vous entendre vous justifier… Je sais que les apparences les plus fâcheuses trompent souvent… Et quoiqu’il me paraisse presque impossible de ne pas expliquer votre conduite d’une manière accablante pour moi… tout ce que vous me direz, Georges, je le croirai… j’ai tant besoin d’être rassurée.

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« À ces paroles si indulgentes, mais qui lui prouvaient que je savais tout, mon mari, un moment atterré, anéanti… a répondu bientôt par des paroles de hauteur amère et de dédaigneuse supériorité ; bien plus......

« … De ce jour, à jamais blessée dans mon amour, dans ma dignité, dans ma foi profonde en mon mari, un mur de glace s’est élevé entre nous, et je suis tombée dans le désespoir dont vous m’avez sauvée......

« … J’avais vers mon mari des retours d’affection involontaires que je lui cachais, et dont ma fierté se révoltait.

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« Un jour… lui aussi de son côté… Mais alors il était trop tard… Cette considération relative à la mémoire de ma mère me fait donc seule hésiter… J’ai tout pesé… j’ai bien réfléchi… À cette heure, une autre affection remplit mon cœur… à cette affection, je suis sur le point de tout sacrifier… et pourtant.

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Ces fragments sont pour moi significatifs.

Cette hésitation qui, chez Régina, tient à la crainte de voir sa faute rejaillir encore sur la mémoire de sa mère déjà si outragée… cette hésitation, je peux d’un mot la faire cesser, en envoyant à Just, sans qu’il sache d’où elles viennent, toutes les pièces qui prouvent l’innocence de la mère de Régina.

Quant aux vagues regrets ou remords que pouvait causer à la princesse sa séparation de M. de Montbar, je peux encore la rassurer, et donner demain à Just… les moyens de s’assurer par lui-même, et pour le repos de Régina et pour la tranquillité de sa conscience, à lui, que le prince ne mérite ni pitié, ni respect, ni regrets ; car ses goûts de crapule, loin de s’affaiblir, semblent s’accroître.

Voici ce que ce matin, par un hasard étrange, j’ai entendu dire au prince ; il s’adressait à Louis, son vieux serviteur :

— Tu entends bien… un costume de pierrot en toile à matelas… tout ce qu’il y a de plus laid… tu l’achèteras…

— Mais, prince, vous ne mettrez pas…

— Est-ce que je ne serai pas habillé là-dessous ?

— À la bonne heure, – dit Louis en soupirant ; – et il faudra porter cela ?

— Là-bas… rue du Dauphin, au n° 3.

— Et quand ? et à quelle heure, prince ?

— Demain… que ce soit là-bas avant huit heures du soir. C’est tout ce qu’il faut… Tu diras au portier d’allumer du feu.

— Ainsi… prince… – dit le vieux Louis d’un ton de reproche, – encore ?…

Je n’ai pu malheureusement entendre la fin de l’entretien.

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Je peux donc demain, dans la nuit, rendre Just témoin de quelque ignoble et nouvelle orgie, en lui donnant les renseignements que je possède.

Régina hésiterait-elle alors à fuir ?

Devoir à Just la réhabilitation de la mémoire de sa mère ! À quelle exaltation la reconnaissance de Régina n’atteindra-t-elle pas alors ? Et une fois certaine de l’indignité de son mari, qui pourrait retenir la princesse ?

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Oh ! je le sens… la responsabilité que je vais prendre est effrayante…

Tout pour moi doit se résumer par ces mots :

« En mon âme et conscience suis-je certain, autant que la certitude est donnée à l’homme, suis-je certain que Régina sera heureuse avec Just ? »

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3 février 18…

Ce que je viens de voir et d’apprendre bouleverse mes résolutions et me jette dans une incroyable perplexité.

Tantôt, sur le midi, ma maîtresse m’a remis une grande enveloppe cachetée et m’a dit :

— Portez cela à M. de Montbar… et vous attendrez.

Je me suis rendu à l’appartement du prince, assez éloigné de celui de sa femme ; n’ayant pas trouvé le vieux Louis dans une première pièce où il se tient d’ordinaire, et qui précède la bibliothèque, j’ai traversé cette grande salle ; il n’y avait personne encore, et j’ai frappé doucement à la porte du cabinet du prince, alors entrebâillée.

— Entre… – m’a répondu la voix de M. de Montbar ; et sans réfléchir alors qu’il ne me tutoyait pas, j’ai poussé légèrement un des ventaux de la porte.

Par la disposition des lieux, je voyais le prince de profil, assis devant un bureau, le menton appuyé dans ses mains ; il semblait contempler avec une attention profonde et douloureuse un magnifique portrait de Régina, peint peu de temps après son mariage. L’expression de la figure du prince, sur laquelle je vis la trace de larmes récentes, était si désolée, si navrée, si touchante, que tout d’abord, j’ai ressenti, malgré moi, autant d’intérêt que de pitié pour cet homme, dont je n’avais jamais soupçonné le malheur ; une pensée rapide comme l’éclair m’a traversé l’esprit… Sans doute le prince adorait toujours sa femme, et peut-être cachait-il cet amour par orgueil.

Effrayé de l’espèce de secret que je venais de surprendre, j’ai seulement alors songé que le prince m’ayant dit : — Entre, – avait cru s’adresser à Louis, à qui il ne cachait sans doute aucune de ses impressions.

Heureusement j’étais resté sur le seuil de la porte entr’ouverte, et le prince était tellement absorbé, qu’il ne paraissait pas même s’apercevoir de ma présence.

Me reculant alors d’un pas en arrière, dans l’espoir de n’avoir pas été vu, je me suis retiré à l’abri de la porte entrebâillée et j’ai frappé de nouveau et plus fort.

— Mais entre donc… Louis, – m’a dit M. de Montbar.

— Prince… ce n’est pas Louis, – ai-je répondu sans paraître.

— Qui donc est là ? – dit brusquement M. de Montbar que j’entendis se lever et s’approcher de la porte, qu’il ouvrit entièrement.

— Que voulez-vous ? – me dit-il d’un air dur et contrarié.

— Prince, voici un papier de la part de Mme la princesse. Elle m’a ordonné d’attendre…

Et j’ai remis l’enveloppe à mon maître.

— C’est bon… – m’a-t-il dit. – Attendez dans la bibliothèque.

Quelques minutes après, il m’a remis la grosse enveloppe en me disant :

— Reportez cela à Mme de Montbar.

Tout pensif, je suis retourné vers la princesse.

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Oui, la profonde et douloureuse émotion du prince, en contemplant le portrait de sa femme, renverse toutes mes idées !… il l’aime encore… il l’a toujours passionnément aimée. Mais alors comment expliquer ces retours à des habitudes dépravées, ignobles ? Non, non, cette adoration tardive n’est qu’un caprice, qu’une fantaisie de souvenirs… Un tel bomme est à jamais incapable d’assurer le bonheur de Régina… le passé ne le prouve que trop.

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Ce que je viens d’apprendre dans un moment d’expansion du vieux Louis me rejette dans le doute.

Je n’ai qu’un moyen de m’assurer par moi-même de la vérité : demain je verrai le prince, je lui parlerai, et il faudra bien que je sache le fond de sa pensée.

Ensuite je déciderai entre lui et Just

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4 février, cinq heures du matin.

C’en est fait.

Après sévère et impartial examen de mes impressions pendant cette nuit étrange, je me suis inspiré de la connaissance que j’ai du caractère de Régina, – de Just – et du prince.

J’ai tout loyalement pesé au tribunal de ma conscience… et j’ai pris une résolution dernière.

Que la destinée de Régina, de Just et du prince s’accomplisse donc aujourd’hui…

Avant ce soir, tout sera décidé entre eux.

Dieu connaît mes intentions… il sait si elles ont été pures, loyales, désintéressées ; il m’absoudra, si je me suis trompé dans le bien que j’ai voulu faire……

Voilà ce qui s’est passé :

Hier j’ai dit à Régina :

— J’aurais une demande à faire à madame la princesse.

— Qu’est-ce, Martin ?

— Si madame n’avait pas besoin de moi, elle serait bien bonne de m’accorder ma soirée… qui se prolongera peut-être assez tard…

La princesse m’a regardé, assez surprise, puis elle a paru se souvenir de quelque chose, et m’a répondu en souriant :

— Ah ! je comprends, nous sommes dans le carnaval… Allez… allez… amusez-vous bien, et surtout pas d’excès, – a-t-elle ajouté. – Je vous dis cela, Martin, parce que vous êtes un bon serviteur, fort rangé, fort tranquille… et que souvent il ne faut malheureusement qu’une occasion pour changer les meilleures habitudes.

— Madame la princesse peut être rassurée à ce sujet…

— Bien… allez…

Et je sortis.

Chose bizarre… c’était du sort de ma maîtresse que j’allais décider pendant cette soirée de liberté qu’elle m’accordait.

J’avais su par le vieux Louis que le prince ne dînait pas à l’hôtel ; il ne me restait plus qu’à aller l’attendre le soir rue du Dauphin, puis de le suivre où il irait.

La nuit venue, je me suis rendu chez un costumier de la rue Saint-Honoré, où j’ai acheté un costume de pierrot à carreaux bleus et blancs, comme celui du prince, puis… (ces détails à cette heure me semblent puérils et ridicules, mais tout était perdu si le prince, mon maître, me reconnaissait) puis chez un marchand de couleurs fines, je me suis muni d’une petite vessie de blanc de céruse, d’une de vermillon, d’une de noir d’ivoire, et enfin d’un pinceau et d’une bouteille d’huile siccative, grâce à laquelle la peinture sèche à l’instant qu’elle est employée.

Je me suis alors rendu chez mon brave ami Jérôme, le cocher de fiacre, que je n’ai jamais négligé, et à qui j’avais écrit la veille que je le priais de se mettre lui et sa voiture à ma disposition, depuis six heures du soir jusqu’à six heures du matin. Un masque de diable vert et un autre orné d’un nez en trompe d’éléphant, achetés chez le costumier, devaient faire la joie des deux enfants de Jérôme. Je ne trouvai chez lui que sa bonne et honnête ménagère.

— Ah ! bonjour, monsieur Martin, – me dit-elle ; – il faudra que vous attendiez mon homme ; il vous avait promis d’être ici à six heures ; mais pendant les jours gras, vous savez, un fiacre ne s’appartient pas.

— Je n’aurai besoin de lui à la rigueur que sur les huit heures, ainsi nous avons le temps.

— Oh ! il ne manquera pas ; pour vous, il mettrait plutôt ses pratiques au milieu de la rue…

— En attendant, ma bonne madame Jérôme, permettez-moi d’aller me déguiser dans ce cabinet, et surtout, quand Jérôme reviendra, ne lui dites pas que c’est moi qui suis là ; je veux voir s’il me reconnaîtra.

— Soyez tranquille, monsieur Martin, ça va être très amusant… Quel bonheur !

Au moyen d’un miroir, éclairé par une chandelle, retiré dans un cabinet dépendant du petit logis de Jérôme, j’endossai d’abord les habits de pierrot par-dessus les miens, déjà fort amples, ce qui me fit paraître beaucoup plus gros, et par conséquent beaucoup plus petit que je ne le suis ; puis, à l’aide des couleurs rouge, blanche et noire et de l’huile siccative, je me tatouai le visage d’une telle manière qu’il devait être absolument impossible de me reconnaître et de démêler mes traits sous ces dessins bizarres de couleurs éclatantes ; de plus, j’avais relevé mes cheveux sous un serre-tête, et solidement assujetti sur ma tête une énorme perruque grise, longue, touffue, sur laquelle je plantai mon chapeau de pierrot.

Je n’oublierai jamais l’émotion singulière que j’ai ressentie durant ces préparatifs si burlesques en eux-mêmes et cependant faits par moi d’une façon sérieuse, réfléchie, en songeant que ce déguisement allait me mettre à même d’accomplir un projet d’une extrême gravité……

CHAPITRE VIII.

Suite du journal de Martin. – Le déguisement. – Le rendez-vous des titis. – Galop infernal. – Un Turc et une bergère. – Un ancien des Trois-Tonneaux. – Entretien des deux pierrots.

Mon déguisement complet, je sortis du cabinet.

À ma vue les enfants poussèrent des cris d’épouvante d’un excellent augure.

Quant à la ménagère de Jérôme, elle resta si stupéfaite qu’elle ne put que me dire en balbutiant :

— Ah ! mon Dieu ! monsieur Martin… ah ! monsieur Martin… c’est comme si on voyait un monstre ; je n’en dormirai pas de la nuit, j’aurai le cauchemar.

Il ne manquait plus, comme épreuve décisive, que l’impression de Jérôme ; il rentra dans le même moment, et dit à sa femme dès la porte :

— Martin est-il venu ?

— Pas… encore… – dit-elle.

Puis elle ajouta :

— Tiens, Jérôme… regarde donc.

Et elle le tourna de mon côté.

— Ah ! sacredieu ! ah ! qu’est-ce que c’est que ça ! – s’écria Jérôme en reculant d’un pas.

— Bonjour, Jérôme, – dis-je, sans vouloir même déguiser ma voix. – bonjour, mon brave ; comment vous portez-vous ?

— Attendez donc… attendez donc, – dit Jérôme en s’approchant de moi, et m’examinant de si près, que je sentis son souffle. – Voyons, qui diable ça peut-il être ?

— Comment, Jérôme, vous ne me reconnaissez pas, moi ?… un ami ? regardez-moi donc bien.

— Pardieu, je vous regarde d’assez près ; mais que le diable m’emporte si je peux m’y retrouver au milieu de ces ronds noirs, de ces lignes blanches et de ces croisillons rouges ; ça papillote tant qu’on n’y voit que du feu.

— Tenez… et de profil !

— De profil ou de face, je donne ma langue aux chiens. – dit Jérôme, – je renonce…

— Vrai ?

— Oh ! vrai.

— Mais ma voix ? vous ne reconnaissez pas non plus ma voix ? cherchez bien.

— Que diable voulez-vous que fasse la voix avec une face pareille… ma femme serait fabriquée comme ça, qu’elle me dirait : — C’est moi… ta femme, – que je dirais : Ça se peut, mais je ne sais pas.

— Eh bien ! c’est moi… Martin, mon brave Jérôme.

— Martin… vous… Allons donc ! vous en feriez deux comme lui pour la corpulence, mon gaillard ; et puis, vous êtes plus petit que lui.

— Je me suis bourré sous mon costume ; voilà pourquoi je vous parais plus gros, et partant plus petit, mon brave Jérôme.

— Voyons donc, voyons donc ; – et Jérôme, m’examinant encore attentivement, ajouta : – Supposons que ce soit vous, il faut que je voie un peu si je m’y reconnaîtrai…

Puis, après un nouvel examen :

— Pas davantage, – s’écria-t-il, – vous n’êtes pas Martin ; si vous êtes quelqu’un… vous ne pouvez être qu’un camarade nommé, Tourniquet… Allons, c’est toi, Tourniquet, hein ? avoue-le.

J’étais complètement rassuré ; je devais être méconnaissable aux yeux du prince ; quant à ma voix, comme il ne m’avait pas cent fois adressé la parole depuis que j’étais au service de sa femme, et que je lui avais toujours répondu, comme il convient, presque par monosyllabes, et d’une voix basse et respectueuse, il était impossible aussi qu’il la reconnût.

Je craignis même un instant d’être trop bien déguisé, car Jérôme, s’imaginant que c’était une farce qu’on lui jouait, s’obstinait dans son erreur.

— On me couperait en quatre, – disait-il, avec l’accent d’une profonde conviction, – que je crierais encore : C’est Tourniquet !

Heureusement il me restait un moyen de prouver mon identité : je citai à Jérôme les termes dont je m’étais servi la veille au soir pour le prier de me réserver sa voiture pour le lendemain. Cette preuve fut triomphante, et le brave homme m’adressa les plus sincères compliments sur mon déguisement.

— À la bonne heure ! – s’écria-t-il, – donnez-vous-en donc une bonne fois du cancan… du chicard, faites votre mardi gras ! une vie à mort ! hein ! vous allez remplir ma gondole de pierrettes et de débardeuses !

— Ah ! Jérôme, – fit la ménagère.

— Tiens, il a raison, – dit Jérôme ; – faut que jeunesse s’amuse… surtout quand elle s’embête !

— Allons, Jérôme, – lui dis-je, – l’heure presse…

— En route ; adieu, femme ; adieu, les gamins, – dit le cocher en embrassant sa ménagère et ses enfants. – À demain matin, Louison, et tiens-moi chaude une crâne soupe à l’oignon… ça restaure après une nuit de février.

Une fois hors de chez lui, je dis à Jérôme :

— Mon brave ami, au risque de perdre dans votre esprit, je dois vous prévenir que je ne me déguise pas pour faire mon mardi gras, mais pour mener à bonne fin une affaire très importante et très sérieuse.

— Ah bah ! ah bah ! avec vos enluminures et votre costume de pierrot, quelque chose de sérieux.

— De très sérieux ; je vous dis cela, Jérôme, parce que je puis avoir besoin de vous…

— Vous savez que les amis sont toujours là… Ah çà ! c’est donc quelque chose dans le genre de l’an passé, vous savez… quand j’ai amené le beau grand jeune homme rue du Marché-Vieux avec vous derrière, et qui a ensuite ramené dans ma voiture une pauvre dame qui ne pouvait pas se soutenir tant elle était faible…

— Oui, mon brave, c’est quelque chose dans ce genre-là… et plus grave encore, si c’est possible… Voilà pourquoi je compte sur vous…

— C’est dit…

Nous étions, en causant ainsi, arrivés au bas de l’escalier de Jérôme.

— Ah çà ! où allons-nous ? – me dit-il.

— Rue du Dauphin… Vous vous arrêterez à quelques pas du n° 3, et j’attendrai dans la voiture…

— Bon.

— S’il y a un fiacre à la porte du n° 3 ou s’il en vient un plus tard, vous descendrez de votre siège, et, en vous promenant de long en large, vous remarquerez s’il ne sort pas de la maison, pour monter dans ce fiacre, un homme habillé en pierrot à carreaux bleus…

— Habillé comme vous ?

— Comme moi.

— Et après.

— Votre voiture suivra celle où il montera, s’arrêtera où elle s’arrêtera ; si vous voyez ce pierrot en descendre… quelque part, vous me préviendrez.

— C’est entendu ! Seulement, avouez que c’est joliment drôle qu’une affaire sérieuse, comme vous dites, Martin, se traite entre pierrots ?

— C’est très singulier, en effet, mon brave Jérôme ; autre chose de très important : dans le cas où, plus tard, dans la nuit, vous me verriez revenir et monter dans votre voiture… avec ce pierrot…

— À carreaux bleus ?

— À carreaux bleus… ayez surtout soin, je vous en conjure, de ne pas m’appeler Martin… Si mon nom vous échappait, tout serait perdu ! ! !

— Diable !

— Ce n’est pas tout : afin de mieux dérouter encore… l’autre pierrot… si, revenant avec lui, nous montions tous deux dans votre voiture, et que je vous dise d’aller à tel endroit, vous me répondrez… vous me répondrez… Oui, monsieur le marquis, je suppose.

— Pour que l’autre pierrot… vous prenne pour un marquis ?

— Justement. Il faut qu’il me prenne pour ce que je ne suis pas.

Jérôme, avant de monter sur son siège, me dit d’un air sérieux, presque ému cette fois :

— Dites donc, mon bon Martin… qui est-ce qui aurait jamais dit tout ça… quand, le premier jour de votre arrivée à Paris, je vous ai trimbalé depuis la rue du Mont-Blanc jusqu’à l’impasse du Renard ?… Je vous parle de ça, parce que c’est comme une idée qui me passe par la tête.

Et Jérôme sauta sur son siège et cria à ses chevaux :

— En route, Lolotte et Lolo.

Jérôme avait raison.

Qui est-ce qui aurait jamais dit cela, le jour où je me trouvai seul à Paris, sans ressources, sans appui, sans connaissances ?

Une remarque plus étrange encore me fut suggérée par la réflexion de Jérôme. Je m’étais servi de sa voiture pour faire mes premières courses dans Paris, et je m’en serai servi sans doute pour les dernières, car si je ne me suis pas trompé… si l’inspiration à laquelle j’ai obéi dans cette circonstance solennelle a été bonne et juste (je le saurai tantôt), j’irai rejoindre Claude Gérard… j’aurai accompli mon devoir, ma tâche aura fini avec mes forces… car elles sont à bout… Malgré mes austères résolutions, l’atmosphère où vit Régina est trop brûlante pour moi.

La voiture s’arrêta au commencement de la rue du Dauphin.

Bien enveloppé dans mon manteau, je me penchai en dehors par la glace de la portière ; je vis, ainsi que je m’y étais attendu, un fiacre à la porte de la maison.

Jérôme descendit de son fiacre. Après s’être promené quelque temps sur le trottoir en sifflant entre ses dents, il s’approcha de son confrère avec qui il lia conversation.

Au bout de dix minutes environ, j’entendis une porte cochère se refermer et la voix du prince s’écrier :

— Holà !… hé, cocher !

Bientôt Jérôme accourut à la portière, et me dit :

— Le pierrot est encaissé… mais vous vous êtes trompé.

— Comment ?

— Ce pierrot n’est pas bleu comme vous !

— Il n’est pas bleu ?

— Non… il est gris… eh… eh !

— Vraiment ? – dis-je à Jérôme très inquiet, car cette ébriété eût cruellement contrarié mes projets. – Il est gris ? vous en êtes sûr ?

— Ça me fait cet effet-là… mais en route ! voilà le camarade qui démarre… Il faut le suivre de près, n’est-ce pas ?

— Ne le quittez pas de vue une seconde, – m’écriai-je ; – si vous le perdiez, tout serait manqué !

— Soyez calme ; la palette de sa voiture va servir de mangeoire à mes chevaux.

Jérôme fouetta son attelage et nous partîmes rapidement.

J’étais absorbé dans mes pensées de plus en plus graves à mesure qu’approchait le moment d’agir, lorsque la voiture s’arrêta subitement.

Il y avait un quart d’heure à peine que nous étions partis de la rue du Dauphin.

— Eh bien ! – dis-je à Jérôme en ouvrant une des glaces de devant, – qu’y a-t-il ?

— La voiture de l’autre s’est arrêtée devant la boutique d’un liquoriste, – me répondit Jérôme à demi-voix. – Bon… voilà le pierrot qui descend… bon… il entre dans le débit de consolation… bon.

— Je comprends, – lui dis-je avec anxiété, redoutant la suite de ces libations.

— En route ! – me dit Jérôme ; – il n’a pas été long à siffler ça… le gaillard a l’habitude.

Et nous continuâmes notre route.

Au bout d’un quart d’heure, nouveau temps d’arrêt.

— Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? – demandai-je à Jérôme.

— La voiture de l’autre arrête à une boutique d’épicier…

— Malédiction ! – m’écriai-je.

— Il paraît que ce diable de pierrot a la pépie, – me dit Jérôme ; – après tout, il a le droit, c’est la maladie des oiseaux.

Puis, une seconde ensuite, Jérôme reprit :

— Le voilà sorti… Il faut qu’il soit breveté pour avaler si vite… En route !

Nous nous étions remis en marche depuis vingt minutes. Je commençais à me rassurer, car j’avais craint de nouvelles stations. Nous étions alors dans la rue du Faubourg-Saint-Martin. Nouvel arrêt.

— Encore ?… – dis-je à Jérôme.

— Cette fois-ci, c’est différent, c’est chez un marchand de vin… le pierrot a soif, il va se rafraîchir ; après l’eau-de-vie et la liqueur… une bouteille, ça repose.

— A-t-il l’air bien ivre ? – demandai-je à Jérôme avec une anxiété croissante.

— Mais, non, pas trop… tenez, le voilà qui sort… il salue un passant avec beaucoup de respect… il va encore, ma foi, très droit, c’est à peine s’il festonne… Bon ! le voilà remballé… En route !

Enfin, nous traversâmes la barrière Saint-Martin ; dix minutes après, la voiture s’arrêta devant une porte éclairée de lampions, placés au-dessus d’un transparent, où je lus écrit en grosses lettres rouges :

 

AU RENDEZ-VOUS DES TITIS
GRAND BAL PARÉ ET TRAVESTI

OHÉ ! LES AUTRES, OHÉ !

 

J’ouvris la portière, je sautai à bas du fiacre, et je dis à Jérôme, en lui montrant de l’autre côté de la rue l’angle d’une ruelle obscure :

— Attendez-moi dans cette ruelle, mon cher Jérôme, ne quittez pas votre siège, je vous en supplie… et rappelez-vous ma recommandation.

— Soyez tranquille, monsieur le marquis, – me répondit Jérôme à demi-voix, pour me prouver qu’il n’avait rien oublié. – Mais filez vite… voilà l’autre pierrot qui prend son billet au bureau.

En effet, à son rang, derrière cinq ou six autres personnes déguisées, l’autre pierrot, le prince de Montbar… attendait son tour de payer son entrée à un guichet gardé par deux gardes municipaux.

Je me mis immédiatement derrière le prince, afin de ne pas le perdre de vue.

Je pris mon billet après M. de Montbar, et je le suivis pas à pas.

Après avoir traversé une sorte d’allée assez longue, de chaque côté de laquelle s’ouvraient des cabinets destinés aux buveurs, nous entrâmes dans une salle immense, éclairée par des lustres garnis de quinquets rares, fumeux, qui ne jetaient qu’une lumière diffuse, et laissaient presque dans l’obscurité une galerie ou tribune exhaussée de six ou sept pieds, qui occupait les deux côtés de ce long parallélogramme. Dans cet espace étaient disposés une grande quantité de tables et de tabourets destinés aux buveurs, qui, de cet endroit élevé, pouvaient jouir du coup d’œil du bal costumé.

Je fus un moment abasourdi par le tapage infernal de l’orchestre, uniquement composé d’instruments de cuivre assez retentissants pour dominer le tumulte de cette immense cohue où plus de cinq cents personnes parlaient, chantaient, riaient, criaient, hurlaient, tandis que le plancher, d’où s’élevait une brume poudreuse, tremblait sous les piétinements frénétiques des danseurs.

Je reconnus bientôt à la physionomie sinistre et aux paroles crapuleuses de la plupart des coryphées de ce bal, qu’il devait être surtout fréquenté par cette lie grossière, oisive, dépravée, qui fourmille dans ces grands repaires.

Les costumes étaient presque tous sales, ignobles, hideux, ou d’un cynisme que la licence des jours de carnaval pouvait seule imaginer. J’eus de la peine à surmonter l’espèce de vertige que devaient causer aux nouveaux initiés de cette chaleur, ce tumulte, cette odeur nauséabonde et suffocante ; ma figure, si étrangement enluminée, m’attira d’abord force interpellations en langage intraduisible, puis je fus oublié.

M’éloignant quelque peu du prince, je le dépassai, puis je revins sur mes pas afin de le croiser et de l’examiner attentivement.

Malgré ses fréquentes libations, et quoi qu’en eût dit Jérôme, M. de Montbar ne me parut pas gris ; sa démarche était ferme, ses traits pâles, ses yeux rougis et ardents, son sourire amer.

Évidemment, pour moi, une pensée triste, profondément triste, dominait le prince malgré lui, au milieu de l’étourdissement, de l’hébétement, passager où il cherchait à se plonger.

Je remarquai sur sa physionomie une expression de dégoût, de colère concentrée, lorsque, ballotté çà et là par le courant de cette tourbe ignoble, il était brutalement repoussé ou apostrophé en langage des halles.

Un quart d’heure après notre arrivée, voulant sans doute triompher de ces délicatesses inopportunes et s’étourdir jusqu’au vertige, M. de Montbar choisit l’occasion d’un galop furieux qui tourbillonnait dans la salle, prit sans façon par la taille une horrible bergère isolée qui se prêta de la meilleure grâce à cet enlèvement, et se précipita avec sa danseuse au milieu de la ronde effrayante, en poussant, comme les autres danseurs, des cris forcenés.

D’un saut je fus sur les marches de l’escalier qui conduisait aux galeries latérales.

De là je pus presque toujours suivre le prince du regard-malgré ses emportements désordonnés, il n’y avait chez lui ni joie, ni enivrement ; il me parut possédé d’une sombre frénésie. Au lieu de se colorer par l’animation de cette course furibonde, son visage devenait de plus en plus livide… son sourire de plus en plus contracté…

Ce prince, si incroyablement doué par la nature et par la fortune… cet homme, le mari de la femme la plus adorable qui fût au monde… cet homme, portant un des plus beaux noms de France… cet homme m’apparaissant ainsi emporté dans le torrent d’êtres crapuleux m’inspira de nouveau une commisération profonde…

Se jeter à corps perdu dans une telle fange pour oublier de grands chagrins, cela me paraissait pire que le suicide.

Le galop était terminé.

Son évolution avait ramené le prince presque au pied de l’escalier où je me tenais. La politesse de céans exigeait sans doute que le danseur fît rafraîchir sa danseuse ; car la repoussante bergère, rouge, suante, haletante, aux bas et à la jupe crottés, s’empara résolument du bras dont le prince venait de l’entourer, et lui dit d’une voix rauque :

— Maintenant que nous avons galopé à mort, mon ami Pierrot, paye-moi un coup de piqueton, fiston !

Le prince, dont la figure parut de plus en plus sombre, se dégagea brusquement de la confiante étreinte de la bergère, et lui dit :

— Va-t’en au diable !…

— Je ne te lâche pas comme ça, – dit la hideuse créature en se cramponnant encore au bras du prince. – Quand nous aurons piqueté… à la bonne heure.

— T’en iras-tu, – s’écria le prince furieux.

Et il repoussa violemment la bergère, qui trébucha et se mit à accabler d’ignobles injures son ex-danseur.

Puis, avisant dans la foule un Turc à figure sinistre et à carrure d’Hercule, la bergère lui parla avec véhémence, et, du geste, lui indiqua le prince. Celui-ci, sans plus s’occuper de cet incident, gravit lentement l’escalier où je me trouvais, et alla s’asseoir dans un coin obscur de la galerie, devant une table isolée, comme toutes celles placées au second rang et n’ayant pas vue sur le bal.

La bergère et le Turc, que je ne quittais pas des yeux, continuaient de parler à voix basse, et recrutant bientôt d’autres personnages non moins ignobles qu’eux, ils se perdirent dans la foule en se retournant plusieurs fois pour jeter sur le prince des regards courroucés et menaçants.

J’entendis alors M. de Montbar, assis à quelques pas derrière moi, s’adresser au garçon et lui demander :

— Une bouteille d’eau-de-vie.

Puis le prince s’accouda sur la table, laissa retomber son front dans ses deux mains, et resta morne, silencieux.

Pour moi, le moment était venu d’agir ; je ne voulais pas laisser le prince s’enivrer, il me paraissait se posséder plus encore que lors de son arrivée au bal, car l’ignoble entraînement auquel il venait de céder semblait avoir plutôt glacé qu’enflammé ses esprits.

M’approchant alors de la table devant laquelle le prince s’accoudait, j’ai simulé une pointe d’ivresse, et affecté de prendre le grossier langage des habitués du lieu.

— Ah çà ! mille dieux ! est-ce qu’on boit les uns sans les autres ? – ai-je dit à mon maître en lui frappant familièrement sur l’épaule.

M. de Montbar, relevant brusquement la tête, me regarda avec hauteur, d’un air surpris et irrité.

— Eh bien ! après ? – repris-je en le fixant : – je te dis, mon vieux, qu’un homme qui boit seul me fait de la peine… c’est un célibataire… de bouteille…

— Au fait… tu as raison, – répondit le prince, dont le courroux fit place à une sorte de gaieté factice et amère, – c’est ennuyeux de boire seul… Et d’ailleurs, rien que pour l’affreux tatouage dont tu t’es barbouillé la face… tu mérites qu’on te paye bouteille : demande un verre… et trinquons.

— À la bonne heure… Garçon, un verre !

— Voilà…

— Eh bien, t’amuses-tu beaucoup ici, toi ? – me dit le prince après une pause, – voyons, es-tu bien gai ?

— Et toi, mon vieux, t’amuses-tu ?

— Pardieu, – reprit le prince, – il faut bien que je m’amuse… puisque je suis ici.

— C’est pas une raison…

— Bah !

— Tous les jours on va quelque part, et on s’y embête.

— Alors, pourquoi y aller ?

— Pourquoi est-ce qu’on se soûle ? Hein, mon vieux ? C’est pas pour le vin ou l’eau-de-vie, liquides à faire tousser le diable.

— Pourquoi boire, alors ?

— Eh, mille dieux ! pour s’étourdir, pour oublier… ce qui vous scie…

— Ah ! – me dit le prince avec un air de réflexion et de tristesse dont je fus frappé, – ah ! toi, c’est pour t’étourdir… pour oublier… que tu bois ?

— Pardieu ! je traîne le boulet toute la semaine… et le dimanche… quand je bois, je suis roi, comme dit la chanson, et puis… on peut te dire ça, à toi… mon vieux… un ami…

— Un ami ?

— Une connaissance… si tu veux.

— Ah ! tu me connais ?

— Comme si je t’avais élevé au biberon.

Le prince haussa les épaules et reprit :

— Eh bien ! voyons… qu’est-ce que tu peux dire à… un ami… puisque je suis ton ami ?

— Mon vieux, j’ai des peines de cœur.

Le prince partit d’un éclat de rire sardonique et reprit :

— Des peines de cœur ? toi, ça doit être curieux ; raconte-moi ça.

— Figure-toi… mon vieux… que j’ai une femme…

— Ah ! diable…

— Eh bien !… mon pauvre vieux… ma femme…

— Ta femme ?

— Elle me fait l’effet de m’enfoncer… de m’abîmer avec un autre.

— Vraiment ! – dit le prince ; et son visage s’assombrit ; soudain, son sourire devint presque douloureux ; – vraiment, mon pauvre garçon… ta femme te cause des peines de cœur ?

— Une bien belle femme, pourtant !…

— Ce sont toujours celles-là… Et tu es sûr ?

— Trop sûr, mon pauvre vieux… et avec ça… un militaire…

— Un militaire ?

— Un soldat du génie…

Le prince tressaillit, devint pourpre, mais il se contint.

— Un homme superbe… cinq pieds six pouces, et si tu le voyais en uniforme, mon pauvre vieux… en uniforme surtout… il est…

— C’est bon… – me dit brusquement M. de Montbar en frappant sur la table ; – assez…

— N’est-ce pas, mon vieux… que c’est tout de même fichant de se dire : ma femme… une si belle femme… me…

— Eh ! qu’est-ce que cela me fait à moi… ta femme ? – s’écria le prince avec impatience.

— Après ça, – continuai-je sans avoir égard à l’interruption de mon maître, – faut être juste… ma femme était dans son droit…

— De quoi te plains-tu alors ?

— De quoi je me plains, mon vieux ? Mais figure-toi donc… que, malgré son soldat du génie… avec qui elle m’abîme… je l’adore tout de même…

— En ce cas, tu n’es qu’un lâche ! – s’écria mon maître, de plus en plus irrité des singuliers rapprochements qu’il voyait sans doute entre ma position supposée et la sienne, – tu es un misérable… si tu l’aimes encore…

— Ça t’est bien facile à dire… à toi, mon pauvre vieux…

— C’est bien… assez…

— Tiens… ce matin encore… je regardais sa silhouette ; tu sais, ces profils en papier noir qui coûtent cinq sous… Je l’avais fait faire dans le temps… et je me disais en la regardant et en pensant à son soldat du génie… quel dommage…

— Mais, malheureux, lâche ! – s’écria le prince, les dents serrées de rage, – pourquoi ne l’as-tu pas tué, cet homme, puisqu’il te déshonorait ?

— Tu l’aurais donc tué… toi, vieux ?

— Il ne s’agit pas de moi, – reprit le prince avec hauteur, et en s’emportant malgré lui ; – tu pouvais montrer ta jalousie sans crainte d’être écrasé de ridicule… toi.

Puis, comme s’il eût regretté de trahir ainsi les poignantes émotions dont il était torturé, et qui me prouvaient ce que j’avais tant d’intérêt à savoir : – qu’il aimait encore passionnément Régina, – le prince ajouta avec impatience :

— Et d’ailleurs, tout cela m’est égal… Buvons un verre… et… bonsoir… je suis las d’écouter tes balivernes.

— Ah ! mon vieux, – dis-je au prince d’un ton de reproche, – c’est pas bien… envoyer paître… un ami qui est dans la peine, un ancien ami…

— Il est stupide… – dit le prince en haussant les épaules.

— Traiter ainsi un ami… – repris-je en accentuant lentement mes paroles, – un ancien du cabaret des Trois-Tonneaux…

Au souvenir de ce cabaret où il s’était plusieurs fois enivré, le prince ne put cacher un mouvement de surprise inquiète, et me dit :

— Au cabaret des Trois-Tonneaux ?… Tu te trompes… je ne connais pas ce cabaret.

— Allons donc… nous y avons bu vingt fois ensemble… et il y a de ça déjà bien longtemps.

— Ce n’est pas vrai…

— Écoute… mon vieux… je vais bien te prouver la chose… Un soir… dans le mois de décembre… il faisait un temps de chien… tu étais aux Trois-Tonneaux… tu buvais une bouteille d’eau-de-vie.

— Ce n’est pas moi… te dis-je, misérable brute, – s’écria le prince, – tu es ivre.

— C’est un peu fort ! comme si je ne te connaissais pas ; comme si je ne savais pas ton nom ?

— Ah ! tu sais mon nom ?

— Pardieu… tu t’appelles…

— Je m’appelle ?…

— Georges…

— Pourquoi pas Jean-Louis ou Jean-Pierre ?

— Pourquoi ?… mon vieux… parce que tu t’appelles Georges, Georges, prince de Montbar.

J’avais prononcé ces derniers mots assez bas, afin d’être entendu de mon maître, mais non des autres buveurs ; aussi, dans sa première stupeur, ne pouvant, ne voulant pas croire à mes paroles, néanmoins me regardant d’un œil hagard et les traits bouleversés, le prince s’écria :

— Qu’as-tu dit ?

— Eh ! pardieu, mon vieux, – repris-je le plus simplement du monde, – je dis que tu t’appelles Georges, prince de Montbar… qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à ça ?

— Malheureux ! – s’écria mon maître, et les yeux étincelants de colère, les joues pourpres de honte, il se leva d’un air menaçant.

— Eh bien ! quoi ? mon vieux, te voilà tout sens dessus dessous, parce que je dis que tu es le…

— Te tairas-tu ! – s’écria le prince en regardant autour de lui avec anxiété, dans la crainte que je n’eusse été entendu des autres buveurs ; puis, ayant hâte de quitter cet ignoble lieu, où il se voyait reconnu, mon maître frappa sur la table et cria :

— Garçon…

— Comment ! mon vieux… tu quittes les amis !

— Garçon !… – s’écria le prince en se levant sans me répondre.

— Mon vieux, tu resteras… – dis-je au prince en me levant à mon tour, – car si tu abandonnes comme ça un ami dans la peine… je me jette à ton cou, je m’accroche à toi et je t’appelle par ton nom de prince… aussi haut que tu as appelé le garçon…

Cette menace arrêta et effraya mon maître ; il se rapprocha de la table, me regarda pendant quelques secondes avec une attention courroucée, tâchant sans doute de reconnaître ou de deviner mes traits sous la couche de peinture dont ils étaient couverts ; mais n’y pouvant parvenir, il me dit en regardant de nouveau autour de lui avec anxiété :

— Voyons, que veux-tu pour te taire ? misérable !… de l’argent, n’est-ce pas ?

— Je veux m’épancher dans ton cœur, mon pauvre vieux, parler de l’ancien temps… oui ; et si tu me refuses cette douceur, je te nomme… j’ameute les titis, les débardeurs, et je leur crie : Ohé… ohé… les autres !… venez donc voir la curiosité du bal… Ce pierrot que vous voyez, ce n’est pas un pierrot… c’est le…

— Je t’en supplie ! tais-toi, – s’écria mon maître d’une voix presque implorante, car j’avais assez élevé la voix pour que les buveurs voisins se retournassent vers nous. – Il y a vingt louis dans ma bourse, – ajouta le prince à voix basse, – viens dehors… avec moi… ces vingt louis sont à toi.

— Connu… mon vieux… tu ne me les donnerais pas.

— Je te jure ! !

— Et puis, vois-tu, – repris-je en affectant une ténacité d’ivrogne, – ton argent ne me donnerait pas un ami… je ne pourrais pas m’épancher… dans ton argent… tandis que… m’épancher… dans un prince… comme toi, dans un vrai prince qui trinque et ribote… avec le dernier des voyous, avec les premières canailles venues… pas plus fier que ça, je ne peux pas renoncer à ce délice… de m’épancher. Rasseois-toi donc et causons de nos bamboches… mon pauvre vieux, ça me fera oublier ma femme… et si tu me refuses de jaser un brin… ohé… les autres…

— Tais-toi… je reste, – s’écria le prince, – puisque je te dis que je resterai…

Et il ajouta avec une rage concentrée :

— Voyons, que veux-tu ? dis vite… et finissons.

— Comment, mille dieux ! finissons ? nous n’avons pas seulement commencé.

— Oh !… – dit le prince en levant les yeux et frappant de ses deux poings sur la table, – quel supplice !…

— Ah çà ! vraiment, vieux, tu ne me reconnais pas ? un ancien… il faut que ça soit ma peinture qui te brouille…

Le prince mordit son mouchoir avec fureur.

— Au fait… tiens… je vas te rappeler quelque chose, mon vieux, qui va tout de suite te remettre sur la voie… C’était un soir, tu buvais bouteille au cabaret des Trois-Tonneaux… tu as renversé de l’eau-de-vie, tu as trempé ton doigt dedans, et sur la toile cirée de la table, tu as écrit un nom…

— Un nom, moi ?

— Eh oui !… le nom de Régina… quoi !

Le prince bondit sur sa chaise ; puis il resta un moment silencieux, l’œil fixe, dans un accablement pensif ; sans doute il avait gardé un vague souvenir de cette soirée d’ivresse, car, sans oser me démentir, il s’écria, comme écrasé de honte :

— Tais-toi… je te défends de prononcer ce nom…

— Tiens ? et pourquoi donc ça, mon vieux ? Un nom que tu t’amuses à écrire sur la table d’un cabaret… et que même ce soir-là un ivrogne l’a épelé ce nom… avec des hoquets à faire trembler… R et E… ça fait RE… qu’il disait en faisant le balancier, G et I… ça fait GI…

— Malheureux ! – s’écria le prince hors de lui, – mais tu veux donc que…

— Ah ! si tu cries, mon vieux, – lui dis-je en l’interrompant, – je crie aussi fort que toi, moi ! mais ton nom… ohé ! les titis ! les…

— Mais c’est l’enfer que cet homme !… quel est-il donc ? – murmura le prince, en tâchant encore de reconnaître mes traits. Voyant la vanité de sa tentative, il dit avec un soupir :

— Impossible… impossible… cette voix ? cet accent ?… je m’y perds.

— C’est drôle, tout de même, que tu ne me reconnaisses pas, mon vieux… Voyons donc si une autre chose me rappellera mieux à toi… Te souviens-tu d’une fameuse nuit passée ensemble… dans un… (et je lui dis le mot à voix basse) de la barrière des Paillassons ? Il y avait avec nous un chiffonnier qui nous faisait crever de rire avec ses histoires… et des femmes, mais des femmes ficelées… Il y en avait une surtout… une grosse blonde… en bonnet de police (un legs d’un invalide), qui avait l’air de te flamber les yeux ; tu te rappelles, on l’appelait la Loque, à cause de sa tenue. Tu en raffolais si fort que, dans ton raffolement, tu lui donnais ce nom que tu avais écrit un jour sur la table du cabaret… et il lui est, pardieu ! resté !… à cette fille ; mon Dieu, oui… dans l’établissement on ne l’appelle plus la Loque, on l’appelle Régina.

J’avais frappé un coup terrible, mais juste et nécessaire.

Pour la première fois, j’en suis certain, le prince avait enfin conscience de l’ignominie de ses fréquentations et des indignes conséquences qu’elles devaient avoir ; car, ce dernier trait sous lequel je le laissai un instant anéanti, éperdu, était, sinon vrai, du moins tellement vraisemblable, qu’à l’expression d’angoisse et d’horrible honte que trahit la figure du prince, il me sembla qu’il se disait :

— « Ai-je donc pu, dans mon ivresse, prostituer ainsi dans un lieu infâme le nom de la femme qui porte aujourd’hui mon nom ? Pourquoi pas ? j’ai bien écrit Régina sur la table d’un cabaret ! »

À l’accablement où était un moment resté plongé le prince, succéda un tel accès de rage, que, me saisissant par le bras d’un côté de la table à l’autre, il me le serra violemment, en s’écriant :

— Tu mens… tu payeras cher cette insolence infâme !

J’étais d’une force de beaucoup supérieure à celle de M. de Montbar ; je le maîtrisai facilement à mon tour et presque sans bruit ; lui serrant le poignet si rudement, que sa main abandonna mon bras.

CHAPITRE IX.

Suite du journal de Martin. – Mort aux gants-jaunes et aux bien-mis. – Bataille. – Conversation entre le prince et M. le marquis. – Conséquences d’une mauvaise éducation.

Soudain un incident imprévu vint donner un nouveau cours, un nouveau caractère à mon entretien avec le prince.

Une rumeur d’abord sourde, puis de plus en plus bruyante, éclata dans le bal ; je tournai les yeux du côté d’où partaient ces murmures croissants, je vis à vingt pas de nous l’horrible bergère que le prince avait rudement repoussée après avoir dansé avec elle. Cette créature, renforcée d’un assez grand nombre de personnages de sa trempe, vociférait et gesticulait en se dirigeant du côté où nous nous trouvions… Je compris aussitôt le danger dont le prince était menacé ; aussi, réellement effrayé, je m’écriai :

— La femme à qui vous avez refusé à boire, après avoir dansé avec elle, vient de recruter bon nombre de souteneurs… Regardez… ils s’avancent ; soyons sur nos gardes.

— Il ne s’agit pas de cela, – s’écria le prince, furieux, sans vouloir jeter les yeux vers l’endroit que je lui indiquais ; – il faut qu’à l’instant je sache qui tu es, misérable.

Me plaçant alors devant le prince, relevant la tête, changeant subitement de langage, de manières, affectant même les termes et les façons d’un homme du monde, imitation d’autant plus facile pour moi que, doué d’une grande faculté d’observation, j’entendais, je voyais, j’étudiais, chaque jour à l’hôtel de Montbar, depuis plus d’une année, les manières d’être et de dire des gens les plus distingués de Paris, je m’adressai au prince d’une voix ferme, calme et de la plus parfaite mesure.

— J’ai l’honneur de vous répéter, monsieur, – lui dis-je, – que l’approche de ces gens-là est menaçante… Nous ne sommes ici que deux hommes de bonne compagnie… nous risquons d’être écharpés.

La stupeur du prince, en m’entendant m’exprimer de la sorte, fut plus saisissante encore quelle ne l’avait été jusqu’alors ; sa colère, sa honte s’élevèrent, pour ainsi dire, en raison même de la position sociale qu’il me supposa ; mais aussi ses violents ressentiments se manifestèrent autrement. Il se sentit sans doute plus à l’aise en croyant avoir affaire à un homme du monde : aussi, lorsque son émotion lui permit de parler, il me dit d’une voix qu’il tâchait de rendre calme :

— Je ne vous quitterai pas, monsieur, que je ne sache qui vous êtes… Je comprends tout, maintenant ; il n’y a pas eu un mot de votre conversation qui n’ait été une insolente épigramme, une allusion outrageante ! Cela demande une réparation terrible, monsieur… et je l’aurai… Je ne peux pas arracher ce masque peint sur votre figure, mais de ce moment je m’attache à vous, et…

Puis, s’interrompant, le prince ajouta avec une dignité parfaite :

— Mais non… non, je n’aurai besoin de descendre à aucune extrémité pénible pour vous et pour moi, monsieur. Vous êtes un homme de bonne compagnie… m’avez-vous dit… Si cela est… vous n’hésiterez pas à vous nommer, après ce qui vient de se passer entre nous…

— Soyez tranquille, monsieur, je me conduirai en galant homme… vous saurez tout… ce que vous devez savoir… mais vous êtes ici en danger, monsieur… toute retraite vous est coupée… Regardez derrière vous… (le prince, en me parlant, tournait le dos à la salle) nous ne pouvons sortir de ce coupe-gorge qu’avec beaucoup d’énergie… Je dis nous, monsieur, d’abord parce que deux hommes bien élevés, deux hommes de cœur se doivent soutenir en pareille circonstance… puis la menace même que vous m’avez adressée tout à l’heure, monsieur, me donne maintenant presque le droit de partager votre péril.

— Je vous remercie, monsieur… j’accepte… Votre langage, vos sentiments même dans cette occasion, me prouvent du moins que ce qui se passera entre nous, plus tard… se passera entre gens comme il faut.

— En attendant, monsieur… – dis-je au prince, et brisant d’un vigoureux coup de pied un tabouret, je donnai ensuite à M. de Montbar un de ces montants de siège cassé, transformés ainsi en bâtons courts et solides, – armez-vous de ceci ; surtout n’attaquez pas… mais si l’on vous touche… frappez à tour de bras et visez aux figures.

Pendant que je tenais à M. de Montbar ce langage digne et poli dont il était si surpris, j’avais vu l’orage s’amonceler… L’horrible bergère et une foule de hideux personnages, dignes de soutenir cette créature, s’étaient groupés au pied du seul escalier par lequel il nous fût possible de descendre de la galerie… Trois ou quatre municipaux chargés de maintenir l’ordre se trouvaient alors éloignés ; d’ailleurs, ainsi que cela arrive toujours dans des lieux pareils, la majorité de ceux qui les hantent, fort curieuse de rixes et de scandales, oppose aux gens de police une puissante force d’inertie, en se formant en masse compacte longtemps impénétrable ; aussi les représentants de la force publique arrivent-ils presque toujours trop tard pour empêcher des collisions souvent sanglantes.

Un nouvel incident, sur lequel je n’avais pas compté, vint augmenter le désordre et porter à son comble l’humiliation du prince…

Nous venions de nous mettre prudemment en défense en haut de l’escalier, pouvant à peu près compter sur la neutralité des buveurs de la galerie, gens moins tapageurs que les autres ; ils m’avaient vu briser un tabouret et partager ses débris entre moi et mon compagnon, ils commençaient donc à monter sur les tables pour juger impartialement des coups.

La tempête éclata par une bordée d’injures, qui, à ma grande surprise, s’adressaient à mon maître, reconnu non pour être le prince de Montbar, mais pour être un gant-jaune, un bien-mis, pour parler le langage du lieu. Un titi, garçon de vingt ans, d’une figure ignoble, placé au premier rang de la foule, criait d’une voix enrouée en désignant le prince :

— Ohé ! les autres, voyez donc ce pierrot manqué, qui vient agoniser et battre nos femmes ; c’est un malin, un gant-jaune ! je le reconnais…

— Lui ? ce crapaud-là !

— Faut le crever…

— T’en es sûr, Titi ?… c’est un gant-jaune ?

— Eh ! oui, je l’ai vu vingt fois à cheval ou en voiture aux Champs-Élysées, où je ramasse des bouts de cigare.

— Quoi qu’y vient faire ici, ce bien-mis-là.

— Est-ce que nous allons dans leurs bastringues à eux ?

— Ohé ! ce bien-mis ! il vient faire sa tête !

— Parce qu’il a du linge en dessous.

— Ce Monsieur ! il vient s’amuser à voir chahuter la canaille…

— Est-ce que nous sommes tes amusements, eh ! dis donc, filou ?

— Eh ! dis donc, mauvais mufle ?

À ces sales injures, le visage du prince devint pourpre ; ses yeux étincelèrent de rage ; il allait se précipiter tête baissée sur cette foule ; je devinai son mouvement, et le saisissant par le bras :

— Vous êtes perdu si vous quittez le haut de l’escalier… Ne bougez pas, regardes-les bien en face… et pas un mot… le sang-froid et le silence imposent toujours…

Le prince suivit mon avis, et, en effet, pendant un instant, les vociférations diminuèrent de violence, les assaillants demeurèrent indécis, car notre position, militairement parlant, était excellente ; nous tenions le haut d’un escalier où deux hommes pouvaient à peine monter de front ; nous étions armés de bons bâtons, et nous paraissions à la foule calmes, résolus, prêts à tout.

Cette suspension d’hostilités dura une minute à peine. L’horrible bergère, s’adressant à ses acolytes, se mit à crier d’une voix aigre et enrouée qui domina le tumulte :

— Faut-il que vous soyez lâches, de laisser des bien-mis battre et agoniser vos femmes… Oui, y m’a battue… y m’a appelée crapule.

— C’est lui qui est une crapule.

— Attends donc un peu, – dit un sauvage, qui, excité par les cris de cette mégère, monta deux marches de l’escalier, et là s’arrêta un instant, encore indécis, – je vas lui voir sa peau, moi, à ce bien-mis-là.

— C’est un mouchard, – dit un autre.

— Oui c’est un mouchard, oui… – crièrent plusieurs voix.

— Y ne viendrait pas ici… sans ça.

— À vous le mouchard !

— À bas le mouchard !

— Faut l’effiler ! le mettre en charpie !

— Mais y sont deux… deux bien-mis, – cria une voix ; – l’autre pierrot a pris aussi un bâton de chaise…

— Faut leur enfoncer dans la gueule leurs bâtons de chaise…

— À vous… à vous ! les gendarmes !…

— Qu’est-ce que ça nous f… les gendarmes ! serrez les rangs… – dit l’homme habillé en sauvage, – le temps de casser une pipe, et il n’en restera rien… de ces deux bien-mis

— Soyez prêt, – dis-je tout bas au prince, – le moment est venu ; à la première voie de fait, imitez-moi.

— Ah ! monsieur… dévorer tant d’insultes, – murmura M. de Montbar, livide de fureur, mais plein d’énergie et de courage.

À peine lui avais-je recommandé de se tenir prêt à tout, que le Sauvage, gravissant les dernières marches de l’escalier, arriva jusqu’à nous. Je me plaçai devant le prince, et dis au sauvage, en le regardant sans reculer d’une semelle :

— Voyons… touche-moi !

— Tu vas me manger ?

— Touche donc !

— Tiens ! ! – me dit cet homme en levant la main sur moi ; mais avant qu’il m’eût atteint, un rude coup de bâton de chaise que je lui assénai entre les deux yeux le fit rouler au bas de l’escalier.

Cet acte de vigueur intimida un instant les assaillants.

— Tenons bon ici seulement deux ou trois minutes, – dis-je au prince, – et nous sommes sauvés. Je vois là-bas les gendarmes ; ils s’efforcent de percer la foule pour venir à notre aide.

Je n’avais pas achevé qu’un Turc et un athlétique débardeur s’élançaient sur l’escalier.

— Tu en veux donc aussi ?… – dis-je au Turc.

— Oui… je veux t’en donner, – et il me frappa…

Je levais mon bâton pour riposter, lorsque le compagnon du Turc se jeta brusquement à genoux, me prit par les jambes, et me fit tomber. Le prince, à son tour, frappa le coup que j’aurais dû porter ; mais ma chute, fut le signal d’un assaut général. Au moment où, avec des efforts inouïs, je parvenais à me relever, je vis M. de Montbar renversé, foulé aux pieds, frappé au visage… et le Turc, à genoux sur sa poitrine, lui serrant le cou. Un instant dégagé de mes adversaires, je me jetai sur le Turc ; je le saisis aux cheveux, et, le renversant en arrière, je débarrassai ainsi le prince. Il put se mettre alors sur ses genoux et parer au moins de ses deux bras la grêle de coups qu’on lui portait…

Heureusement alors les trois ou quatre gendarmes, témoins éloignés de cette scène, étaient parvenus à grand’peine à faire une trouée à travers la foule. À leur aspect, ainsi que cela arrive toujours, les plus forcenés de nos agresseurs disparurent ; la foule reflua sur elle-même, et il se fit un grand vide autour de l’escalier, théâtre du combat.

Nous avions été si évidemment provoqués, le sang qui coulait du visage du prince témoignait tellement de la brutalité de l’attaque dont nous étions victimes, que les gendarmes, généralement disposés à arrêter battus et battants, lors des rixes fréquentes dans ces lieux perdus, nous engagèrent à quitter le bal par prudence, et protégèrent notre retraite lorsque nous eûmes payé notre écot et le tabouret cassé.

Ce dénouement me satisfit pleinement. J’avais craint un instant de me voir arrêté avec le prince ; il eût été obligé de donner son nom, et s’il avait fallu à mon tour me nommer… dans quel mortel embarras me serais-je trouvé !

Du reste, je savais ce que j’avais voulu surtout savoir : – le prince aimait encore passionnément sa femme ; – l’orgueil et la crainte du ridicule l’avaient sans doute empêché d’avouer cette jalousie à Régina et de tenter d’obtenir son pardon. – M. de Montbar cherchait enfin un étourdissement à ses chagrins dans une dégradation honteuse.

Une seule chose pouvait m’intéresser à lui : – la constance de son amour pour Régina. – La persistance de ce sentiment me prouvait que son cœur n’était pas complètement perdu ; j’avais d’ailleurs tant souffert, je souffrais encore presque des mêmes peines, que, plus que personne, je devais compatir à de pareils chagrins ; mais l’orgueil de M. de Montbar, sa mauvaise honte, l’ignoble diversion qu’il cherchait à ses tourments, ne m’inspiraient qu’une dédaigneuse pitié… Cet homme, même amoureux, ne m’offrait aucune garantie, aucune sécurité pour le bonheur à venir de Régina ; j’avais au contraire une foi extrême dans le caractère, dans l’esprit, dans la valeur personnelle de Just ; aussi, ayant en mon pouvoir le moyen presque certain de lever le dernier scrupule qui empêchait Régina de quitter son mari, et de la décider à confier sa destinée à l’amour de Just… à lui à qui elle devrait la réhabilitation de la mémoire de sa mère… j’étais à peu près résolu de faire pencher la balance en faveur du capitaine… Pourtant, songeant à l’extrême responsabilité que je prenais sur moi, je voulus, dans un dernier entretien avec le prince, m’assurer si véritablement il n’y avait plus rien à espérer de lui… pour le bonheur de Régina.

____________

 

M. de Montbar, sorti de la salle sous la protection des gendarmes, demanda un peu d’eau fraîche pour étancher et laver le sang dont sa figure était couverte ; sa physionomie me parut morne, sombre ; sans doute, la scène dans laquelle il venait de jouer un si pénible rôle lui était doublement odieuse, parce que, moi aussi, j’avais été acteur et témoin, moi qu’il prenait pour un de ses égaux, moi qui déjà possédais quelques secrets dont la divulgation pouvait lui être si pénible.

— Maintenant, monsieur, – me dit-il dès que nous fumes hors du bal. – vous allez, je l’espère, me dire votre nom… Que je sache, au moins, – ajouta-t-il avec amertume, – qui je dois remercier du secours inespéré sans lequel j’étais écharpé par ces misérables. Une fois ma dette de reconnaissance acquittée, monsieur… – reprit le prince d’une voix altérée, avec une animation croissante, – j’aurai à vous demander compte… des outrages…

— Monsieur, – dis-je au prince, – permettez-moi de vous interrompre… Il n’est pas prudent de rester à la porte du cabaret que nous venons de quitter… il pleut. Je m’étais précautionné d’un fiacre pour toute la nuit… Faites-moi la grâce d’accepter une place dans le cas où vous n’auriez pas vos gens ici… Je serais trop heureux de vous descendre à votre porte.

Monsieur, – s’écria le prince, – ne croyez pas m’échapper… il faut que je sache qui vous êtes, et je le saurai.

— Je vous ferai observer, monsieur, – lui dis-je, – que je cherche d’autant moins à vous échapper, que je vous prie de me faire l’honneur de monter en voiture avec moi…

— Soit, monsieur… j’accepte… – dit M. de Montbar.

En quelques minutes nous avions atteint la petite rue obscure dans laquelle m’attendait Jérôme, endormi sur son siège. Je tremblais que, ainsi éveillé en sursaut, il eût oublié mes recommandations, et qu’il ne me nommât de mon nom de Martin. J’allais prier le prince de monter d’abord dans la voiture, comptant éveiller ensuite Jérôme ; mais M. de Montbar, dans son impatience, le secoua rudement, en le tirant par le collet de son carrick.

Mon angoisse fut extrême en entendant le digne cocher bâiller, se détirer, et dire enfin encore tout endormi :

— Hein ?… qu’est-ce que c’est ?… voilà ! voilà !

— Allons, Jérôme, mon garçon, dépêchez-vous donc, – lui dis-je à voix haute, – venez donc nous ouvrir la portière, – et j’appuyai sur ce mot nous.

Jérôme se souvint parfaitement de ma recommandation ; car, sautant à bas de son siège, il me dit respectueusement :

— Ah ! mon Dieu ! je vous demande bien pardon… je m’étais endormi, monsieur le marquis

— Monsieur le marquis !… Bon, – se dit le prince à demi-voix, en m’entendant donner ce titre par le cocher.

— Voulez-vous avoir la bonté de monter, monsieur, – dis-je au prince au moment où, avec inquiétude, je le vis regarder attentivement le numéro du fiacre : il voulait sans doute retenir ce numéro, à l’aide de ce renseignement retrouver Jérôme, et, de lui, savoir mon nom, si je continuais de le lui cacher. Ceci, pour moi, était fort grave. Je connaissais la probité, l’attachement de Jérôme ; mais il ignorait combien il m’importait que mon véritable nom restât ignoré du prince ; aussi, cédant à des offres considérables, Jérôme pouvait dire simplement que je m’appelais Martin. Malheureusement, il m’était impossible de prévenir alors ce brave homme, et je craignais de ne pouvoir l’avertir avant la fin de la nuit, ignorant quels incidents imprévus allait amener mon entrevue avec le prince.

— Voulez-vous avoir la bonté de monter en voiture, monsieur, – répétai-je à M. de Montbar.

— Pardon, monsieur, – me dit-il en passant devant moi.

Je montai après lui.

— Où faut-il conduire monsieur le marquis ? – me demanda Jérôme au moment de fermer la portière.

— Chez vous, je pense… monsieur, – dis-je au prince.

— Soit, chez moi, monsieur, – me répondit-il après un moment de silence ; – une fois là… je verrai ce que j’aurai à faire.

— Rue de l’Université, – dis-je à Jérôme ; – je vous arrêterai où il faudra.

La voiture se mit en marche.

— Maintenant, monsieur le marquis, – me dit vivement le prince, – maintenant que, par l’indiscrétion de ce cocher, je sais du moins votre titre, vous ne me cacherez pas votre nom plus longtemps, je l’espère.

— Monsieur, – lui dis-je, – l’entretien que nous allons avoir est fort grave… fort sérieux…

— Oh ! oui… grave et sérieux, – s’écria-t-il.

— Alors, monsieur, faites-moi la grâce de m’entendre quelques instants sans m’interrompre ; nous perdrions ainsi un temps précieux.

— Parlez, monsieur.

— Monsieur… vous êtes le plus malheureux des hommes…

— C’est inouï ! – s’écria le prince en bondissant sur sa banquette ; – de la pitié ! maintenant ; allons… soit… monsieur… j’ai promis de me taire… je boirai le calice jusqu’à la lie.

Puis il reprit avec amertume :

— Inspirer de la pitié ! !

— Non, monsieur, mais un intérêt sincère…

— Et qui me vaut, monsieur, l’honneur de votre sincère intérêt ? – me dit le prince d’un ton sardonique et irrité.

— Vos malheurs ! monsieur.

— Mes malheurs ?… encore ?

— Oui, vos malheurs, monsieur, et ils sont cruels ; vous aimez toujours passionnément Mme de Montbar, vous luttez en vain depuis dix-huit mois contre cet amour ; pour le vaincre vous avez tout tenté… le bien comme le mal, vous ressentez enfin les affreux tourments de la jalousie. Et pourtant, hier encore, vous étiez pleurant d’amour et de désespoir devant le portrait de votre femme !

Il y eut sans doute tant d’autorité dans la sincérité de mon accent et dans la vérité des faits que je rappelais au prince, il fut si confondu de me voir instruit de particularités qu’il croyait ignorées de tous, que d’abord sa stupeur ne lui permit pas de me répondre.

— Et c’est parce qu’il vous reste au cœur un ardent et profond amour, – ai-je poursuivi avec une chaleureuse conviction, – que votre position m’intéresse vivement… et croyez-moi, monsieur, votre position n’est pas désespérée… l’amour vrai… peut enfanter des prodiges… Et déjà, il y a six mois, rougissant enfin de l’oisiveté où votre vie s’était jusqu’alors passée, n’avez-vous pas eu un courageux retour vers une vie digne de vous, digne de ce glorieux nom dont vous êtes fier… dont vous devez être fier, monsieur… car votre aïeul… dont vous avez fait porter le portrait chez vous pour vous inspirer de ses grands exemples…

— C’est à devenir fou, – s’écria le prince, presque avec un accent de frayeur ; – je ne sais si je veille ou si je rêve… Quel est cet homme ? comment sait-il…

— Ce soldat illustre, dont vous descendez, monsieur, – ai-je dit sans m’arrêter à l’interruption du prince, – le maréchal prince de Montbar, a laissé un nom glorieux, vénéré ; pendant la guerre, il a héroïquement combattu pour la France… pendant la paix, prenant en main la cause des déshérités, il a réclamé, obtenu pour eux des droits qu’on leur déniait. Cette magnifique carrière de votre aïeul devait être d’un grand enseignement pour vous, monsieur… Un jour, vous l’avez compris… un jour, votre noblesse… votre vraie noblesse… celle de l’âme, s’est enfin révoltée contre votre vie stérile, contre ces égarements, au souvenir desquels, ce soir… je vous ai vu écrasé de honte, de douleur, en songeant à ces profanations infâmes que j’ai voulu vous rendre plus frappantes encore, en prenant l’ignoble langage des misérables que vous fréquentiez.

— Mais, monsieur… que je sache enfin si vous êtes un ami ou un ennemi, – s’écria le prince, ému malgré lui ; – si vous êtes un ami, pourquoi ce mystère ?… Et d’ailleurs, monsieur, – ajouta le prince, honteux de laisser pénétrer ses impressions, – de quel droit me parlez-vous ainsi ? je ne veux pas que…

— Oh ! vous m’entendrez jusqu’au bout, – m’écriai-je. – En vain vous voulez me le cacher ; vous êtes ému, non de mes reproches, je n’ai pas le droit de vous en faire ; mais de la sympathie que je vous témoigne, en homme de cœur, fait pour comprendre, pour honorer la résolution généreuse que vous aviez prise… car cela était beau et bien, et noble à vous, monsieur, de vouloir reconquérir l’affection de Mme de Montbar, en vous montrant aussi épris d’elle que par le passé, mais ayant de plus que par le passé une valeur morale qui vous replaçait à votre rang. Hélas ! pourquoi n’avez-vous pas persisté dans cette voie généreuse ?… Pourquoi ce découragement funeste ?

— Pourquoi ? – s’écria le prince, entraîné malgré lui, soit par la force même de cette étrange situation, soit par l’émotion que lui causaient mes paroles. – Pourquoi je n’ai pas persisté ?

Puis s’interrompant brusquement :

— Mais je suis fou de vous répondre… Quel droit avez-vous à mes confidences ? qui êtes-vous enfin, monsieur, vous qui savez mon passé, les particularités intimes de ma vie, les secrets de mon cœur ? Oui, qui êtes-vous, vous qui voulez m’arracher des confidences que je n’ai faites à personne ? vous qui m’amenez à tâcher de me justifier à vos yeux ? vous que je ne connais pas, qui êtes là… dans l’ombre, à côté de moi ; vous enfin que je n’ai jamais vu que vêtu d’un costume ridicule, et la figure cachée sous un masque grotesque ? Encore une fois, suis-je bien éveillé ? Tout ce qui se passe dans cette nuit funeste n’est-il pas un rêve ? Que voulez-vous de moi ? quel est votre dessein ? êtes-vous un ennemi, êtes-vous un ami ? répondez, monsieur ! répondez !

Puis sans me donner le temps de dire une parole, le prince continua avec une sorte d’égarement :

— Après tout, ami, ennemi, que m’importe… vous savez sur moi de tels secrets, monsieur, qu’il faut que j’aie votre vie ou que vous ayez la mienne… Et maintenant, puisque vous voulez des confidences… une de plus… que m’importe… demain vous les payerez cher ! ! Merci d’ailleurs, monsieur : depuis longtemps cachés, ces affreux chagrins m’étouffaient… l’enfer m’envoie un confident ! ! eh bien ! oui, j’adore toujours ma femme… et elle me méprise… et elle aime un autre homme… Oui… pour la ramener à moi, j’ai voulu être meilleur… avoir une vie plus digne… Si je n’ai pas persisté dans ces tendances, c’est que je n’ai été ni soutenu, ni encouragé par la seule personne qui aurait pu m’y faire persévérer… et opérer en moi, si elle l’eût voulu, un changement complet ! Mais il est trop tard… La froideur, le sarcasme ont accueilli mes premières tentatives. Alors la résolution m’a manqué, je suis retombé dans cette vie, dont je sens le néant, et que je tâche de rendre supportable, grâce au contraste des sensations brutales que je cherche dans d’ignobles lieux, vivant aujourd’hui à l’hôtel de Montbar, demain allant m’étourdir dans quelque horrible bouge… Eh bien ! oui, ces alternatives ont eu pour moi une sorte de charme puissant… Et vous qui osez me blâmer, est-ce que vous savez seulement comment, et par qui, et pourquoi j’ai été conduit à ces habitudes de dégradation bizarre ?

L’exaltation du prince était extrême ; elle allait toujours croissant ; je le voyais sur la pente d’une confidence qui pouvait avoir beaucoup d’influence sur ma décision ultérieure ; je craignis par un mot imprudent de le rappeler à lui-même ; je gardai donc le silence ; il poursuivit avec un redoublement d’amertume :

— Il est si facile d’accuser les gens quand on ne tient compte ni de l’éducation ni des circonstances ! Est-ce que c’est de ma faute à moi, si, orphelin à douze ans, j’ai été élevé par des parents qui étaient restés des gens de 1760 ? À quinze ans, je me suis senti une vocation pour l’art militaire.

— « Fi donc ! – m’a-t-on répondu, – est-ce qu’un prince de Montbar peut aller s’asseoir sur les bancs d’une école, pêle-mêle avec des bourgeois, et sortir de là pour être commandé par quelque je ne sais qui ? C’est impossible. »

« Je renonçai donc à l’art militaire.

« Plus tard, à dix-huit ans, j’eus envie d’entrer dans la diplomatie. Même réponse.

— « Les bourgeois ont tout envahi. Est-ce qu’un prince de Montbar peut être l’attaché ou le secrétaire de M. l’ambassadeur je ne sais qui ? Allons donc ! dans ces malheureux temps-ci, un prince de Montbar qui se respecte vit dans ses terres six mois de l’année, voyage pendant deux mois et habite le reste du temps l’hôtel de Montbar. »

« Me voilà donc oisif, sans carrière, sans avenir maintenant ! Savez-vous qui m’a achevé ? C’est mon vieil oncle, qui ne tarissait pas sur les bonnes parties que faisaient les grands seigneurs d’autrefois en allant à la Galiote ou aux Porcherons, déguisés en manants.

— « C’était charmant, – me disait-il ; – nous quittions notre poudre et notre épée pour endosser le bouracan du dernier gredin, nous trouvions aux Porcherons de fraîches petites commères que nous soufflions à leurs rustauds ; même quelquefois il fallait faire le coup de poing ; on tapageait, on se grisait, on s’encanaillait ; c’était charmant. Après avoir été Jean-Pierre ou Jean-Louis, nous redevenions M. le duc, M. le marquis, et, après avoir chiffonné le jupon d’une grisette, nous chiffonnions la jupe d’une duchesse. Ces contrastes étaient délicieux… »

— Eh bien ! – reprit le prince de plus en plus animé, – que voulez-vous que devienne un enfant de dix-huit ans, élevé ainsi et maître d’une grande fortune, seul, sans guide, oisif, et ne comprenant malheureusement que trop l’espèce de charme bizarre, ignoble, stupide, soit, mais réel, du contraste de ces deux existences si extrêmes, l’une tout en haut de l’échelle sociale… l’autre tout en bas ?

« Eh ! mon Dieu ! il finit par se livrer à cette espèce de passion comme d’autres se livrent à la passion du jeu, et c’est ce que j’ai fait, car dans ces contrastes j’ai retrouvé les équivalents de ces alternatives de perte ou de gain qui sont la vie du joueur. Hier, de l’or ; aujourd’hui, la misère…

« Ainsi de ma passion à moi ! je sortais d’un bouge infect, peuplé de gens patibulaires, avec lesquels je m’étais enivré, et je rentrais chez moi, dans mon hôtel, où m’attendaient de vieux serviteurs respectueux.

« La nuit… de malheureuses filles en haillons m’avaient tutoyé… je leur avais plu, et le soir dans le monde, ma maîtresse, noble, jeune, charmante, parée de diamants et de fleurs, me disait aussi toi bien bas, à l’abri de son bouquet.

« Enfin, que vous dirai-je ? au milieu de cette fête splendide, où j’étais venu en brillant équipage, au milieu de ce bal où se pressait la plus élégante aristocratie de l’Europe, je pensais : Moi qui suis ici, parmi mes pairs, j’étais hier, à cette heure, mes vêtements boueux, attablé dans un affreux repaire avec des chiffonniers et le rebut des filles des rues.

« Eh bien ! monsieur, dites que cette passion est absurde, ignoble, dépravée, dégradante, soit… mais au moins avouez que, sans l’excuser, on peut la comprendre, l’admettre, comme la passion du jeu…

« Eh ! monsieur, si j’avais le goût de la crapule… pour la crapule… j’y passerais ma vie. »

Et le prince s’interrompit un moment, tant son émotion était grande.

CHAPITRE X.

Suite du journal de Martin. – Conseils de M. le marquis au prince de Montbar. – Il lui remet les preuves de l’innocence de la mère de Régina.

Je le confesse, au mépris que m’avait d’abord inspiré la bassesse des goûts de M. de Montbar, succéda un redoublement de commisération ; je n’excusai pas cette bizarre dépravation ; mais, ainsi qu’il le disait, je la compris, je compris même, si hideuse qu’elle fût, l’espèce de poésie particulière à de pareils contrastes ; je sentis l’attrait que ces alternatives devaient offrir à un homme dès longtemps blasé, quoique jeune, sur les distractions creuses, monotones, d’une opulente oisiveté.

Je me félicitai doublement alors d’avoir pu me ménager cet entretien avec le prince ; j’augurai mieux de son avenir, car cette dépravation passée, dont il semblait rougir, n’annonçait pas, ainsi qu’il le disait énergiquement lui-même, le goût de la crapule pour la crapule… Au moins dans ces accès de dégradation, il y avait un profond sentiment de comparaison, sentiment jusqu’alors faussé, vicié, mais qui, cependant, contenait le germe d’une pensée qui, dans son application, pouvait être généreuse et féconde.

— Et n’allez pas me dire, monsieur, – reprit le prince, après un moment de silence causé par sa profonde émotion, – n’allez pas me dire que cette passion de contrastes dont je vous parle exclut l’amour… non… pas plus que la passion du jeu n’exclut l’amour… Les joueurs forcenés ne sont-ils pas souvent aussi passionnément amoureux ?… Vous m’accablez parce que vous m’avez vu écrire un nom doublement sacré pour moi, je le sais, sur la table d’un cabaret… Savez-vous seulement quelle était alors ma pensée ?

— Oui, je le sais maintenant, – m’écriai-je, de plus en plus touché de la franchise des aveux du prince. – Dès que vous aviez pris les vêtements, l’apparence, le langage et jusqu’aux vices de ces malheureux que l’ignorance et la pauvreté dépravent, vous vous plaisiez, par une bizarre fantaisie, à vous croire l’un d’eux. Et pendant cette aberration, complétée souvent par l’ivresse, vous éprouviez le même vertige d’étourdissant bonheur qu’aurait éprouvé l’un des misérables au milieu desquels vous étiez attablé, s’il s’était dit : J’aime et je suis aimé de la plus belle la plus noble jeune fille qui soit au monde.

— C’est vrai, souvent j’ai éprouvé cela, – me dit le prince, de plus en plus surpris.

— Et plus tard, – repris-je, – lorsque cette noble et charmante jeune fille, qui vous aimait avec idolâtrie, est devenue votre femme toujours poussé par cet étrange besoin de contrastes, vous avez été porter, au milieu des misères et des dégradations de toute sorte, votre bonheur caché, de même que l’homme du conte oriental cachait sous ses haillons un diamant qui eût payé la rançon d’un roi !

— C’est encore vrai. – s’écria le prince, dont l’étonnement allait croissant, mais dont l’irritation amère semblait diminuer à chaque instant. – Comment avez-vous ainsi presque deviné mes impressions ? Encore une fois, monsieur, je vous le demande, non plus avec menaces… mais presque comme une prière, quel intérêt singulier vous amène auprès de moi ? Enfin, qui êtes-vous ?

— Mon nom… vous ne le saurez jamais… monsieur.

— Jamais ?

— Quoi que vous fassiez…

— C’est ce que nous verrons, – s’écria le prince.

— Vous le verrez… monsieur… Quant au motif qui m’amène auprès de vous, j’oserais presque dire que tout à l’heure… j’étais un juge…

— Un juge !

— Mais maintenant, croyez-moi, monsieur, – ajoutai-je d’une voix pénétrée, – c’est un ami… permettez-moi ce mot… un ami sincère qui vous parle… et bientôt des faits vous prouveront que je dis vrai.

— Un juge ?… un ami ? – reprit le prince ; – mais continuez, monsieur, continuez. Ce qui m’arrive est si étrange… je sens que malgré moi votre parole me domine, m’impose tellement, que je ne peux plus m’étonner de rien… même d’avoir dans ce bal immonde trouvé en vous d’abord un grossier ivrogne, puis un homme du monde, aux manières parfaites, qui m’a défendu avec autant de courage que de générosité… puis un juge… puis enfin un ami… dites-vous… Continuez, monsieur ; ce qui s’est passé, ce qui se passe entre nous est si en dehors du cours ordinaire de la vie, que je me résigne à tout entendre… à tout supporter… Juge, ami, ennemi… qui que vous soyez, monsieur, je vous écouterai jusqu’au bout ; peut-être le jour rompra-t-il l’espèce de charme sous lequel je me débats en vain pendant cette nuit maudite. Alors, monsieur… nous retomberons dans la vie réelle… Et vous aurez de grands comptes à me rendre ! ! mais jusque-là, je m’abandonne aveuglément à tous les hasards de cette rencontre inouïe… Ah ! c’est une étrange aventure de bal masqué que la nôtre, monsieur ! !

— Dites une rencontre heureuse, monsieur ; oui, elle le sera pour vous, si vous ne résistez pas à l’instinct qui vous porte à m’écouter, à me croire ; car, de ce moment, votre destinée peut changer : devenir aussi belle, aussi élevée, qu’elle a été jusqu’ici stérile, ennuyée, malheureuse… Ce passé même… si dégradant, dont vous rougissez à cette heure, aura son influence utile…

— Que voulez-vous dire ?

— Écoutez, monsieur, je comprends cette passion des contrastes, éclose sous l’influence de dangereux enseignements, développée au sein d’une vie oisive… Vous dites vrai : cette passion, on doit l’admettre comme on admet celle du jeu ; mais aussi, on doit la blâmer encore plus sévèrement… que la passion du jeu.

— Plus sévèrement ? pourquoi ?

— Un joueur ne saurait être qu’un joueur. Que peut-il demander au jeu ? Les détestables émotions du gain ou de la perte. Rien de plus… Tandis que votre passion, monsieur, pouvait avoir… aura peut-être pour vous les conséquences les plus dignes, les plus utiles…

— Les plus dignes, les plus utiles ? Expliquez-vous, de grâce…

— Voyons, monsieur ; au lieu d’aller, par un raffinement d’homme blasé, porter dans un bouge vos souvenirs de grand seigneur, et dans votre hôtel vos souvenirs de taverne… cela pour le stérile plaisir du contraste… pourquoi n’avez-vous pas affronté ces lieux infâmes dans un but honorable ?

— Et dans lequel, monsieur ?

— Dans celui d’étudier par vous-même ces plaies hideuses nées forcément de l’ignorance et de la misère, ces plaies, qu’il vous appartenait, à vous, riche et heureux du monde, de connaître, afin d’employer à les guérir les forces immenses dont vous disposez !

— C’est vrai, – murmura le prince. – Cette idée est grande…

— Oh ! alors, chacune de vos excursions dans ces repaires devenait un acte de mâle vertu, de haute moralité ; arracher à la pauvreté, au vice, à la débauche, au crime, quelques-unes des malheureuses créatures déshéritées que vous rencontriez dans ces repaires, c’était faire un bel usage de votre intelligence et de votre fortune… Vous aimez les contrastes, monsieur, votre passion eût été satisfaite. Seulement, au lieu de la cacher avec honte, vous l’auriez cachée avec orgueil comme vous cachez vos actions généreuses.

— Monsieur, – reprit le prince d’une voix adoucie et pénétrée, – vous m’aviez dit que vous étiez mon ami. Maintenant je vous crois… et, quoi qu’il advienne de notre rencontre, j’honorerai toujours dans ma pensée l’homme loyal qui a bien, voulu me faire entendre ce langage sévère.

— Je vous parle ainsi, monsieur, certain d’être compris et de vous être utile. Ce n’est pas, croyez-le, pour le vain plaisir de moraliser… Je vous ai soumis cette idée, parce que cette idée réalisée peut vous être d’un secours pratique pour sortir de votre cruelle position…

— Je vous en prie, expliquez-vous, monsieur.

— Votre intérêt exige que je vous expose votre situation sans ménagements. Vous avez perdu, par votre faute, l’affection si vive, si dévouée, de Mme de Montbar.

— Il n’est que trop vrai, – me dit le prince avec un profond soupir.

— Vous aimez cependant encore votre femme avec idolâtrie.

— Oui… avec idolâtrie… monsieur… avec idolâtrie…

Et il me sembla que des larmes altéraient la voix du prince.

— Mme de Montbar, vous devez le savoir, monsieur, est incapable d’une trahison ; jamais elle ne descendra à vous tromper. Mais un jour viendra, et il est proche, où elle vous dira : « Vous avez tué l’amour que j’avais pour vous… depuis longtemps je ne vous aime plus, je n’ai, jusqu’ici, aucun reproche à me faire ; mais la vie m’est désormais impossible avec vous. Séparons-nous donc sans éclat, sans scandale, et reprenons chacun notre liberté. »

— Ce langage, elle me l’a tenu à peu près hier, – dit le prince avec une rage concentrée, – mais demain aussi… je tuerai celui qui m’a ravi le cœur de ma femme. Je serai ridicule aux yeux des gens de bonne compagnie… je le sais… mais il y a trop longtemps que cette lâche appréhension me fait dévorer ma jalousie… La vengeance me sauvera du ridicule.

— Stérile vengeance, monsieur ! Si elle s’accomplit, elle changera en haine incurable l’estime que Mme de Montbar peut avoir conservée pour vous.

— Eh bien ! elle et moi nous serons malheureux ; j’aime mieux cela que la vue de son bonheur insolent.

— Ne vaudrait-il pas mieux être heureux… elle et vous ?

— Que voulez-vous dire ?

— Afin de vous montrer, monsieur, de quelle importance est notre entretien, afin de vous donner, en un mot, une confiance absolue dans mes paroles… une dernière question : Savez-vous de quel prix serait pour Mme de Montbar la preuve matérielle, irrécusable, de l’innocence de sa mère ?

— Pour une telle preuve, – s’écria le prince, – Mme de Montbar donnerait la moitié de sa vie.

— Eh bien ! monsieur, ces preuves… je les possède…

— Vous ?

— Je les ai là !… sur moi !

— Vous ? – répéta le prince avec une stupeur croissante.

— Ces preuves, je les ai là, dans ce portefeuille… Maintenant, monsieur, supposez que ces preuves… je les mette entre vos mains.

— Ces preuves ? entre mes mains… – dit le prince, et il semblait ne pas croire à ce qu’il entendait.

— Oui, – lui dis-je, – entre vos mains ; supposez ensuite qu’armé de cette réhabilitation d’un si grand prix pour Mme de Montbar, vous rentriez tout à l’heure à votre hôtel ; demain matin vous faites demander à Mme de Montbar à quelle heure elle peut vous recevoir.

— C’est un rêve, – murmurait le prince étourdi, – c’est un rêve !

— Vous pouvez le réaliser, monsieur. Je poursuis ma supposition : vous vous présentez chez Mme de Montbar, et vous lui dites à peu près ceci… ou beaucoup mieux, j’en suis certain : « Madame, je sais le prix que vous attachez à la réhabilitation de la mémoire de votre mère : cette réhabilitation, la voici (et vous remettez à Mme de Montbar le portefeuille que je vous ai confié). En vous donnant, madame, les moyens de prouver l’innocence de votre mère, je n’atténue en rien mes torts passés envers vous ; ils sont grands, je le reconnais ; impardonnables… je le crains, car vous n’en connaissez pas la nature ; vous avez surpris mes absences nocturnes, vous avez cru qu’il s’agissait de quelque infidélité ; non, madame, c’était pis encore, puisque je n’ai pas même osé tenter de me justifier… loin de là, j’ai accueilli vos reproches touchants avec hauteur et dédain… Ce que je n’ai pas osé vous avouer alors, de crainte de m’aliéner votre affection… je puis vous le dire aujourd’hui… Malheureusement je n’ai plus rien à perdre… » – Et alors, monsieur, vous racontez franchement à Mme de Montbar, comme vous me l’avez raconté à moi-même, par quelle fatalité vous avez été poussé à cette étrange passion des contrastes. Mme de Montbar vous plaindra, vous estimera, monsieur, parce que, dans cet aveu, vous aurez été sincère et digne.

— Cet aveu… à elle… et maintenant, – répondit le prince en réfléchissant.

— C’est, je crois, monsieur, votre seule chance de salut… Après cet aveu… vous lui dites…

Puis m’interrompant, de peur de blesser l’amour-propre de M. de Montbar, je repris cordialement :

— Excusez-moi, de grâce, monsieur, si je parais ainsi vous dicter votre conduite et jusqu’à vos paroles… mais…

— Continuez… continuez, je vous en conjure, – me dit le prince avec une résignation qui me navra ; – ma cause serait gagnée… si je sentais, si je parlais comme vous !

— Cette modestie même prouve que sentiment et langage, tout cela est en vous, monsieur ; je continue donc, puisque vous le permettez…

— Je vous en supplie.

— Vous dites donc à Mme de Montbar : — « Après une telle confidence, madame, je n’ai plus aucune espérance à attendre ; j’ai perdu votre affection, j’ai dû la perdre ; une fausse honte, un mauvais orgueil m’a d’abord fait vous cacher les souffrances que vos froideurs m’ont causées ; car je vous ai toujours aimée… je vous aime toujours profondément, madame ; c’est une des fatalités de ma position, il m’est peut-être permis de vous faire cet aveu… à cette heure que nous sommes sur le point de nous séparer ; aussi, à quoi bon vous rappeler mes vaines et tardives tentatives pour reconquérir votre amour ? Celui que vous aimez est digne de cet amour, madame… »

— Il n’est que trop vrai, – murmura le prince avec un accablement douloureux. – Ah ! elle ne l’eût pas aimé… sans cela !

— Ne vous désespérez pas d’un pareil choix, monsieur, – dis-je au prince, – un sentiment élevé sauvegarde une âme généreuse… et d’elle on peut tout attendre… même un sacrifice héroïque.

— Quoi ! – s’écria le prince… – vous espérez…

— On doit tout espérer, monsieur, d’un aussi noble cœur que celui de Mme de Montbar ; vous lui disiez donc : — « En vain j’ai voulu, madame, sortir de mon oisiveté passée… quelques mots bienveillants de vous m’eussent fait persévérer dans cette voie… mais je ne méritais plus même votre intérêt… vous voyant insensible à ces résolutions meilleures, je suis retombé dans mes tristes habitudes, j’ai cherché dans de nouveaux égarements l’oubli de bien cruels chagrins. Ce ne sont pas, madame, des reproches que je vous adresse… ce sont d’amers regrets que je vous exprime… Un mot encore… Je n’ai, je le sais, aucun droit à la faveur que j’ose implorer de vous… Ne voyez dans cette demande qu’une de ces folles espérances comme en ont ceux qui, roulant à l’abîme, font des efforts insensés pour ne pas mourir. Enfin… si vous vouliez, madame, vous si bonne, si généreuse… si vous vouliez me laisser tenter une dernière fois… de regagner ce cœur que j’ai perdu ! »

— Oh ! je vous comprends… je vous comprends, – s’écria le prince attendri et semblant saisi d’un espoir ineffable. – Oui… je connais Régina, cette résignation la touchera. — « Pour regagner votre cœur, Régina, lui dirai-je, – poursuivit le prince comme s’il se fût adressé à sa femme, – pour regagner votre cœur, que ferai-je ? je l’ignore encore… mais je vous aime tant, Régina, qu’il me semble que je trouverai le moyen de vous persuader ; tout ce que je vous demande… c’est de me laisser vous aimer… c’est de vous laisser convaincre. Ne vous occupez pas de moi davantage pour cela… Vivez votre vie accoutumée. Oh ! je ne serai pas importun, allez… Seulement, par pitié, ne vous séparez pas encore de moi… assignez-moi un terme… jusque-là, laissez-moi tenter… laissez-moi espérer. »

— Bien ! bien ! – dis-je au prince. – Il est impossible que Mme de Montbar résiste à ce langage si touchant, si résigné.

« — Ne vous engagez à rien envers moi, Régina, – lui dirai-je, poursuivit le prince, – dites-moi seulement ? Georges, faites que je vous aime comme autrefois… À force de soins, de dévouement, d’amour… que sais-je ?… faites-moi oublier une affection qui m’a consolée des chagrins que vous m’avez causés, et je l’oublierai… et je vous aimerai comme par le passé. Voilà la grâce suprême que j’implore, Régina. Avec cette promesse de vous… de vous si loyale, si vraie, tout me sera possible… votre cœur me reviendra… Si pourtant mes tentatives sont vaines… si, après cette dernière épreuve, votre amour reste à jamais perdu pour moi… Eh bien ! Régina, mon sort s’accomplira… mais au moins vous aurez été bonne, généreuse… et cette dernière pensée me consolera dans mon affreux malheur… »

— Ah ! monsieur, – dis-je au prince, – croyez-moi, un pareil langage, et tout ce que le génie de l’amour vous inspirera, réveilleront dans le cœur de Mme de Montbar les souvenirs toujours si puissants d’un premier attachement…

— Je le désire si ardemment… que je finis par l’espérer… – reprit le prince ; – mais comme cette dernière illusion peut m’être ravie… — « Encore un mot, dirai-je à Régina, le dernier… Quoi que vous décidiez, madame, dès ce moment vous êtes libre… ce soir ou demain vous me ferez connaître votre résolution. Si vous me refusez, je confierai à votre délicatesse le soin d’éviter tout ce qui, dans notre séparation, ferait éclat ou scandale… Demain je pars pour l’Italie… vous ne me reverrez jamais. »

— Allons, courage, monsieur, – dis-je au prince, – espérez tout d’une conduite si noble, si généreuse…

— Oh ! vous serez mon sauveur, je le sens, – me dit le prince avec un accent de gratitude profonde ; – mais comment ai-je mérité, mon Dieu ! que vous daigniez venir à moi ?

— Vous étiez malheureux, monsieur, et j’ai beaucoup souffert.

À ce moment la voiture s’arrêta.

Jérôme se tourna sur son siège, se pencha vers la glace de devant et me dit :

— Monsieur le marquis, nous voici arrivés, où faut-il vous descendre ?

— Tout à l’heure je vous le dirai, – lui ai-je répondu. – Restez là un moment.

— C’est bien, monsieur le marquis.

Je pris dans ma poche le portefeuille dans lequel se trouvaient les lettres en allemand soustraites au tombeau de la mère de Régina, leur traduction, la médaille, le parchemin où se trouvait tracée une couronne royale, et quelques autres pièces, ainsi qu’un résumé clair, succinct, de cette mystérieuse affaire. Et je dis alors au prince :

— Voici, monsieur… les preuves irrécusables de l’innocence de la mère, de Mme de Montbar… Un rapide coup d’œil sur la note qui accompagne ces papiers vous démontrera l’évidence, l’authenticité de ces pièces… Un dernier mot, monsieur… En retour du service que je m’estime heureux de vous rendre, je vous demande trois promesses d’honneur.

— Lesquelles, monsieur ?

— La première, de remettre demain ces papiers à Mme de Montbar.

— Je vous le promets sur l’honneur, monsieur.

— La seconde, de toujours cacher à Mme de Montbar par suite de quels événements vous êtes possesseur de ces papiers de famille…

— Je vous le promets sur l’honneur, monsieur.

— Enfin, de ne jamais faire la moindre démarche pour savoir qui je suis, et quel intérêt m’a porté à intervenir ainsi dans vos affaires domestiques.

— Je vous le promets sur l’honneur, – reprit le prince, après une légère hésitation.

— Voici ces papiers, monsieur, – dis-je au prince.

Et je lui remis le portefeuille.

Il le prit d’une main tremblante et ajouta d’un ton pénétré :

— Merci, monsieur… c’est le bonheur de ma vie… peut-être que je vous devrai, car je sais quelle influence la remise de ces papiers peut avoir sur les résolutions de Mme de Montbar envers moi ; mais votre voix amie et sévère, la seule qui m’ait jamais parlé un langage si élevé… dois-je l’entendre à cette heure pour la dernière fois ?

— Oui, monsieur…

— De grâce, écoutez-moi, – reprit le prince avec une émotion qui me gagna. – Je vais avoir à accomplir une bien grande tâche… et je serai seul… Vous qui avez déjà tant fait pour moi… vous que je ne connais pas… mais qui êtes pour moi… un génie tutélaire, vous enfin dont les conseils auront, quoi qu’il arrive, une action décisive sur ma destinée… m’abandonnerez-vous ainsi à tous les hasards, à tous les dangers d’une position aussi difficile que la mienne ?

— Monsieur…

— Oh ! je vous le dis à mon tour, vous êtes ému, je le vois, – s’écria le prince, – aussi vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait… Dans cette voie honorable, glorieuse, mais nouvelle pour moi, que vous venez de me tracer, je ne pourrais sans votre appui marcher que d’un pas mal affermi… et si, malgré ma résolution, je me décourageais, si de nouvelles difficultés s’élevaient, de qui prendre conseil ? Il n’est pas un de mes amis à qui je puisse confier ce qui m’est arrivé pendant cette nuit étrange ; à un frère… même… je ne l’avouerais pas. Et vous m’abandonneriez ?… Non, non, les hommes comme vous sont généreux et compatissants jusqu’au bout. Oh ! n’est-ce pas, n’est-ce pas que je vous verrai encore ?… Et d’avance… je vous le jure sur l’honneur… jamais je ne me permettrai la moindre question sur les causes extraordinaires qui vous ont amené près de moi… mais qu’au moins j’emporte l’assurance de vous revoir…

— Cela est malheureusement pour moi impossible, monsieur.

— Ah ! – dit le prince avec un accent de douloureux reproche, – rien ne peut vous toucher.

— Mon émotion vous dit assez, monsieur, quelle peine me cause le refus que je suis forcé de vous faire… Mais si vous le désirez, si vous croyez que, dans un cas grave, mes avis peuvent vous être bons à quelque chose, veuillez m’écrire…

— Vous écrire ! – s’écria le prince, – et à quelle adresse ?

— À Paris, poste restante… mettez vos lettres au nom de… de… M. Pierre, je suppose, et je vous répondrai…

— Vous habitez donc Paris ? – dit le prince de Montbar au marquis inconnu.

— Quelque lieu que j’habite, monsieur… vos lettres ainsi adressées… me parviendront. J’enverrai au bureau de poste tous les cinq ou six jours ; voilà tout ce que je peux vous promettre, monsieur.

— Ah ! vous êtes impitoyable !… – s’écria le prince ; puis il reprit : – Pardon, monsieur, pardon… de ce mot qui vous dit mon chagrin… Pardon aussi de tout ce qui a pu vous choquer dans notre entretien ; mais vous ferez la part de la singularité de notre rencontre… Je n’insisterai pas, monsieur ; je n’ai pas l’honneur de vous connaître ; je n’ai aucun droit à l’inexplicable intérêt que vous m’avez témoigné… Ce que vous avez bien voulu faire pour moi m’impose une éternelle reconnaissance. Tout ce que je regrette, et amèrement, je vous le jure, c’est que vous ne puissiez pas accepter l’offre de mon inaltérable amitié… j’en serais digne pourtant… croyez-moi.

Et comme je ne répondais rien au prince, qui s’était interrompu une seconde, dans l’espoir peut-être que j’accepterais son amitié, il reprit tristement :

— Pardon encore… pour ce dernier regret… mais du moins… votre main, monsieur… votre loyale main… qu’il me soit permis de la serrer pour la première… et pour la dernière fois.

Et ma main répondit à la cordiale étreinte du prince…

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Exprimer ce qu’à ce moment je ressentis de bonheur glorieux, ineffable, est impossible… moi, pauvre valet de ce prince… l’avoir amené là… par le seul ascendant d’une âme honnête, droite et aimant le bien.

Je l’avoue : pour la première fois de ma vie, je ressentis de l’orgueil, et je me dis : – Oh ! merci à vous, Claude Gérard, mon ami, mon maître… Merci à vous, dont les enseignements, les exemples, ont épuré mon cœur et m’ont donné quelque force d’âme.

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— Maintenant, monsieur, – dis-je au prince, – adieu… courage… et persévérance.

— Adieu, monsieur… – me dit-il, – et dans le cas où j’aurais à vous écrire ?

— Veuillez adresser votre lettre à M. Pierre, à Paris, poste restante.

— Et vous me répondrez, n’est-ce pas ? au moins cela, je vous en conjure.

— Je vous répondrai avec empressement… avec bonheur, monsieur, soyez-en certain.

— Adieu donc, monsieur, puisqu’il le faut… et pour toujours, adieu.

Puis, baissant la glace, il dit à Jérôme :

— Cocher… ouvrez-moi.

— Vous voulez descendre ici ? – lui dis-je.

— Oui, il me semble que l’air… et un peu de marche me feront du bien… Adieu donc, monsieur ; encore votre main.

Et après une dernière et affectueuse étreinte, le prince descendit de voiture, enveloppé de son manteau, et s’éloigna.

Je supposai avec raison qu’il se rendait rue du Dauphin, pour quitter son déguisement.

— Eh bien ! – me dit Jérôme, – êtes-vous content de votre nuit ? dites-moi un peu ça, monsieur le marquis ?

— Je suis content… non comme un marquis, mais comme un roi, mon brave Jérôme, – lui dis-je. – Maintenant, allons chez vous le plus vite possible ; il faut que j’aie le temps d’ôter mon déguisement, il se fait tard.

— Bientôt trois heures du matin, – me dit Jérôme, après avoir consulté sa montre, et, remontant sur son siège, il me conduisit rapidement chez lui.

Ce matin, à cinq heures… (il y a trois heures de cela, au moment où j’écris ces lignes), je suis rentré à l’hôtel de Montbar, après avoir, pour plus de prudence, recommandé à Jérôme de me garder un secret absolu. Si jamais qui que ce fût s’informait auprès de lui du pierrot qui avait conduit, il devait répondre que c’était un marquis dont il voulait cacher le nom.

J’ai regagné ma chambre sans rencontrer personne, et je termine le récit de cette nuit singulière.

Je crois, en mon âme et conscience, avoir justement agi.

Ou le prince parviendra à regagner le cœur de sa femme, et alors Régina sera heureuse selon les lois du monde… et sa position ne sera pas faussée…

Ou Régina ne consentira pas à l’épreuve que lui proposera le prince… et l’amour qu’elle a pour Just l’emportera…

Alors encore, Régina sera heureuse, car si j’ai maintenant foi dans la noble résolution de M. de Montbar, j’ai une foi non moins égale dans l’amour et dans le caractère de Just…

Ou bien enfin, Régina ayant consenti à l’épreuve, les tentatives du prince pour regagner l’affection de sa femme seront impuissantes, et l’amour de Just continuera de remplir le cœur de Régina… Alors encore le bonheur de Régina est assuré.

Maintenant, le prince suivra-t-il mes conseils ? Une fois hors de ma présence, le charme sous lequel je l’ai tenu sera-t-il rompu ? Je l’ignore… Ce soir je le saurai ; mais, quoi qu’il arrive… j’ai la parole de M. de Montbar, et j’y puis compter ; Régina aura du moins aujourd’hui la preuve de l’innocence de sa mère, et ce jour sera un bien beau jour pour elle.

Oh ! qu’il me tarde d’être à ce soir… pour connaître les événements de cette journée si décisive dans la vie de Régina.

CHAPITRE XI.

Suite du journal de Martin. – Entrevue du prince et de la princesse de Montbar. – Lettre au baron de Noirlieu. – Un cocher formaliste. – L’innocence de la mère de Régina est reconnue. – Réconciliation.

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17 février 18…

Il est minuit… me voici seul… cette journée est achevée.

Rassemblons bien mes souvenirs.

Je suis descendu à huit heures pour faire l’appartement de ma maîtresse ; vers les neuf heures, Mlle Juliette est venue me trouver dans le parloir et m’a dit :

— Bonjour, monsieur Martin ; vous prendrez garde de faire du bruit dans la galerie des tableaux.

— Est-ce que madame la princesse est indisposée ?

— Un peu… elle a été toute la nuit d’une agitation extraordinaire… elle avait les nerfs si agacés… qu’elle m’a sonnée deux fois pour lui préparer de l’eau de fleur d’oranger…

— Hier, pourtant, madame ne paraissait pas souffrante.

— Elle n’était pas très bien… elle a passé une partie de la soirée à écrire… et quand elle s’est couchée, elle avait l’air bien abattu. Tenez, Martin, – ajouta tout bas Juliette d’un air mystérieux, – voulez-vous que je vous dise ?

— Eh bien ?

— Il se passe dans la maison quelque chose…

— Quoi donc ?

— Je n’en sais rien… – mais je suis sûre que je ne me trompe pas, et qu’il y a quelque anguille sous roche.

— Mais qui peut vous faire supposer cela ?

— Quand ce ne serait que ce que vient de me dire le vieux Louis. Le prince a fait demander à madame si elle pouvait le recevoir ce matin ; voilà, depuis bien longtemps, la première fois que monsieur viendra chez madame le matin… et puis… la tristesse de madame… ses nerfs agacés… Je vous dis, Martin, qu’il y a quelque chose.

Le prince suit mes conseils, ai-je pensé, curieux de voir ainsi se dérouler peu à peu devant moi les événements que j’avais, pour ainsi dire, préparés pendant la nuit.

— Enfin, – dis-je à Juliette, – s’il y a du nouveau, nous verrons bien…

— Nous serons pour cela aux premières loges… Tout ce que je désire, c’est qu’il n’y ait rien de fâcheux pour madame ; elle est si bonne !… Enfin, – me dit Mlle Juliette en se retirant, – faites toujours le moins de bruit possible dans la galerie de tableaux.

— Soyez tranquille, mademoiselle.

____________

 

À onze heures et demie, la princesse m’a sonné.

Elle n’était pas en robe de chambre, comme à l’ordinaire, mais habillée. Elle portait une robe noire montante, qui faisait ressortir encore l’excessive pâleur de son visage abattu. Elle paraissait très préoccupée, très inquiète ; elle m’a dit :

— M. de Montbar viendra tout à l’heure chez moi… Excepté pour lui, je n’y suis pour personne, absolument pour personne. Vous entendez ?

— Oui, madame la princesse.

Et comme je me retirais, elle a ajouté :

— Restez dans le salon d’attente pour veiller à cet ordre, et être là si j’ai besoin de vous.

— Oui, madame la princesse.

Et je me suis éloigné.

J’avais à peine laissé retomber les portières, que j’entendis Régina s’écrier en se parlant à elle-même :

— Au moins tout va se décider… aujourd’hui.

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D’après l’ordre de ma maîtresse, je suis resté dans le salon, au lieu de monter m’habiller de noir comme d’habitude, et quitter la veste de coutil rayé et le grand tablier blanc à bavolet triangulaire, que je porte pour mon service du matin.

Je me rappelle cette particularité puérile, parce qu’elle a été cause d’une observation que m’a adressée le prince, observation singulière dans la disposition d’esprit où il devait se trouver, mais qui ne m’étonna cependant que médiocrement, sachant sa sévérité pour la tenue des gens de sa maison.

À midi moins un quart on a sonné, j’ai ouvert.

C’était le prince…

Il tenait à la main le portefeuille que je lui avais remis pendant la nuit… Le prince était, comme Régina, d’une pâleur extrême ; il me fut facile de lire sur son visage la violence des émotions dont il devait être agité.

— Mme de Montbar est chez elle ? – me dit-il avec un accent plus affirmatif qu’interrogatif ; puis jetant les yeux sur mon malheureux tablier, il me dit sévèrement : – Il est incroyable qu’à cette heure vous soyez encore en tablier dans le salon de Mme de Montbar…

— Prince… c’est que… madame…

— Il suffit… pas de raisons, allez vous habiller convenablement, – me dit le prince avec hauteur en m’interrompant. Puis il ajouta : – Mme de Montbar est chez elle ?

— Oui, prince…

Et il entra précipitamment dans le premier salon, dont il ferma la porte.

J’ai eu tort de m’étonner de ce que le prince, au moment d’avoir avec sa femme un entretien de la dernière importance, eût pensé à remarquer l’inconvenance de mon costume, car, je puis le dire, presque aussi intéressé que lui dans l’entretien qu’il allait avoir avec la princesse, je n’ai pu résister au singulier plaisir de m’appesantir sur cette idée :

— Quel étonnement pour le prince, – ai-je pensé, – s’il savait que ce pauvre valet, auquel il vient de parler avec une si dédaigneuse dureté, est ce même homme à qui ce matin, à trois heures, il demandait presque comme une grâce de lui serrer la main, et auquel il exprimait si amèrement sont regret de ne pouvoir nouer avec lui une inaltérable amitié !…

Je l’avoue, la joie puérile que m’a causée cette singularité m’a distrait un moment des graves intérêts auxquels j’avais tant de part ; mais bientôt, ramené à des pensées plus sérieuses, j’ai écouté moralement, si cela peut se dire, ce qui se passait dans le parloir entre le prince et sa femme, car matériellement je ne pouvais rien entendre ; toute tentative à ce sujet eût été imprudente… Et d’ailleurs… à quoi bon… ne savais-je pas le sujet… presque les termes de cet entretien ?

J’étais là, me disant : À ce moment sans doute Régina doit parcourir ces lettres que j’ai traduites avec tant de peine ; peut-être elle porte ses lèvres à cette petite médaille qui a appartenu à sa mère… peut-être enfin elle lit d’un regard avide le résumé clair et rapide de cette mystérieuse aventure, écrite par moi d’une écriture soigneusement contrefaite……

Je touchais enfin à ce but poursuivi depuis si longtemps. Malgré moi une sorte de rapide hallucination me présentait toutes les phases de mon amour, depuis ma première entrevue avec Régina dans la forêt de Chantilly… jusqu’à aujourd’hui ; en résumant ainsi l’active influence qu’il m’avait été donné d’exercer sur la vie de cette belle jeune femme, si hautement placée, j’ai songé avec une sorte de frayeur que ces joies si pures que je goûte à cette heure, j’avais été sur le point, dans ma sauvage ardeur sensuelle, de les sacrifier à une violence infâme qui m’eût conduit à l’ignominie ou au suicide.

Mais combien j’ai eu à lutter, à souffrir… combien, hélas ! j’aurai à souffrir encore !… car j’aime toujours Régina… je l’aime plus passionnément que jamais. Oh ! cet amour ne finira qu’avec ma vie…

Soudain la sonnette de la princesse a violemment retenti ; j’ai couru au parloir. Au moment où j’allais y entrer, j’ai entendu ces mots dits par Régina à son mari avec entraînement :

— Ah ! Georges, le dévouement de ma vie tout entière ne m’acquittera jamais envers vous !

J’ai craint, en entrant aussitôt, de laisser deviner mon émotion, car ces paroles de Régina, ou plutôt le sentiment d’ineffable reconnaissance qu’elles exprimaient, n’était-ce pas au vengeur de la mémoire de sa mère, et par conséquent à moi… qu’elles s’adressaient ? Je suis donc resté une seconde derrière les rideaux des portières ; puis, les soulevant à demi :

— Madame la princesse a sonné ?

— Oui… attendez… – m’a-t-elle dit vivement, en ployant en hâte une lettre qu’elle venait d’écrire. Les joues de Régina étaient colorées, ses yeux, humides de larmes, brillaient d’une joie radieuse.

Le prince, debout devant la cheminée, et extrêmement pâle, se trouvait sous l’empire d’une émotion telle, que je remarquai le tremblement involontaire dont toute sa personne était agitée ; pourtant, malgré ces tressaillements, malgré cette pâleur, un bonheur contenu se lisait sur ses traits… Il espérait… sans doute.

Régina, finissant de cacheter une lettre qu’elle venait d’écrire, m’a dit d’une voix pour ainsi dire palpitante de joie :

— Cette lettre… chez mon père… à l’instant et à lui-même, entendez-vous ? à lui-même. Ma voiture est attelée… prenez-la… pour être plus tôt arrivé… Ne perdez pas une minute… pas une seconde…

— Je ferai observer à madame la princesse…

— Quoi ? – me dit-elle impatiemment.

— Que peut-être M. Melchior ne voudra pas me laisser arriver jusqu’à M. le baron…

— C’est vrai, – dit Régina, en se retournant vers son mari ; – vous le voyez bien, il vaut mieux que j’y aille moi-même. Faites vite avancer ma voiture, – me dit-elle.

— Je vous assure, – dit le prince, – que, dans l’état de faiblesse où est votre père, votre présence inattendue, et surtout… dans cette circonstance, – ajouta-t-il en appuyant sur ce mot, – peut lui causer la plus dangereuse révolution. Votre lettre, au contraire, le préparera à votre visite… et cela vaudra infiniment mieux pour lui… croyez-moi.

— Vous avez peut-être raison… Mais pourtant si Melchior, et vous connaissez cet homme, ne veut pas laisser arriver Martin auprès de mon père ?

— J’irais bien moi-même, dit le prince en réfléchissant, – mais l’inconvénient serait le même… Je m’y résoudrai pourtant si votre lettre ne peut être remise entre les mains de votre père. Mais il me paraît impossible qu’elle ne le soit pas. – Puis, s’adressant à moi, M. de Montbar me dit impérativement : — Il faut que vous remettiez cette lettre entre les mains de M. de Noirlieu, entendez-vous ? – il le faut

— Prince… je tâcherai, – dis-je humblement.

— Il ne s’agit pas de tâcher, – reprit le prince avec hauteur, – il faut que cela soit. Vous insisterez auprès de Melchior ; vous exigerez, en lui disant que vous avez l’ordre de Mme de Montbar… et à moins que vous ne soyez d’une maladresse sans pareille…

— Prince… ce ne sera pas ma faute si je ne…

— Assez… – me dit durement M. de Montbar.

— Partez vite, Martin, et faites tout votre possible, – m’a dit la princesse avec bonté, trouvant sans doute le prince bien sévère pour moi ; – d’une façon ou d’une autre, revenez ici en toute hâte. Et je vous l’ai dit, prenez ma voiture.

— Oui, madame la princesse.

— Et montez-y convenablement, – ajouta le prince.

Et comme je le regardais, ébahi de cette recommandation, il haussa les épaules et me tourna le dos.

À peine étais-je sorti du parloir, que j’entendis M. de Montbar dire à Régina, en parlant évidemment de moi :

— Mais il est stupide !

— Ce n’est pas un aigle… mais il est probe et zélé, – a répondu ma maîtresse.

La dureté du prince à mon égard n’avait pas été au delà des bornes d’une de ces réprimandes, un peu trop sévères peut-être, que l’on adresse journellement à mes pareils ; mais le cœur de l’homme est ainsi fait, ou plutôt l’habitude de la réflexion et de l’observation était portée chez moi à un tel point, que j’eus d’abord un vif ressentiment des hautaines paroles de M. de Montbar ; bien plus, d’un point de départ aussi puérile en apparence, j’arrivai d’induction en induction à me demander si le prince était vraiment digne de la généreuse commisération et de l’affectueux intérêt dont je lui avais donné tant de preuves pendant la nuit ; s’il méritait enfin le service immense que je lui avais rendu en lui confiant les papiers de famille qui avaient déjà eu tant d’influence sur ses relations avec la princesse.

Je me demandai cela, non pas parce que M. de Montbar m’avait traité durement et trouvé stupide, non pas parce qu’au moment de son entrevue avec Régina, entrevue capitale pour lui (ceci m’est alors aussi revenu à l’esprit), il avait pu songer à me reprocher rudement l’inconvenance de mon tablier du matin, mais parce qu’un homme aussi heureux que me semblait l’être M. de Montbar, après avoir entendu la princesse lui dire que le dévouement de sa vie entière ne suffirait pas à s’acquitter envers lui, devait, selon moi, dans un pareil moment, ne trouver, même pour ses serviteurs en faute, que des paroles d’indulgence, de bonté… car ceux-là chez qui le bonheur n’éveille pas de sentiments remplis de mansuétude, ceux-là ne sont pas complètement dignes d’être heureux.

En réfléchissant à ce jugement que je portais sur M. de Montbar, je me demandai encore si, malgré moi, et à mon insu, je n’obéissais pas à un ressentiment d’amour-propre blessé, si ma susceptibilité n’aurait pas été irritée par la dure réprimande du prince.

En vain je me suis interrogé sévèrement à ce sujet : la dureté de M. de Montbar, en tant que symptôme et en m’isolant complètement, m’a laissé une impression mauvaise sur la bonté de son cœur.

____________

 

Toutes ces pensées me sont venues en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Je descendais de ma chambre où j’étais allé me vêtir convenablement (ainsi que disait le prince) pour me rendre chez M. de Noirlieu, lorsque je rencontrai le bon vieux Louis, tout joyeux de la joie que son maître n’avait pas sans doute cachée devant lui ; la rencontre venait à propos, car je me trouvais très embarrassé au sujet de la recommandation du prince, qui m’avait dit de monter convenablement dans la voiture de sa femme.

— Monsieur Louis, – lui dis-je, – j’ai à vous demander vite un conseil.

— De quoi s’agit-il, mon cher ami ?

— Mme la princesse m’envoie chez son père avec une lettre si pressée, si importante, à ce qu’il paraît, que j’ai ordre de prendre la berline de madame. Dois-je monter derrière, à côté du cocher, ou dans la voiture ?

— Dedans, mon cher ami, dedans, – me répondit le vieux Louis d’un air capable, – car vous n’êtes pas de livrée, vous êtes chargé d’une commission très importante… C’est comme lorsque le prince m’a envoyé porter la corbeille de mariage chez Mlle de Noirlieu… je suis monté avec le coffret de diamants dans la berline attelée en gala. Mais, bien entendu, selon le respect que l’on doit à ses maîtres, je ne me suis assis que sur le devant de la berline, tandis que les autres présents suivaient dans le coupé aussi attelé en gala… C’est donc dedans, mon cher ami… qu’il faut monter.

— Merci, monsieur Louis.

J’allais courir aux écuries, lorsque le formaliste vieillard me retint par le bras et me dit, en paraissant attacher la plus grande importance à cette recommandation :

— Et surtout, je vous le répète, ne vous asseyez que sur le devant de la voiture ; sans cela vous prendriez une liberté impardonnable…

— Soyez tranquille, monsieur Louis ; maintenant que vous m’avez averti, je suis incapable d’un pareil manque de respect.

J’avais déjà descendu quatre marches, lorsque le vieux Louis me rappela d’un air effaré en s’écriant :

— Martin… écoutez donc ?… Ah ! mon Dieu, j’avais encore oublié cela…

— Quoi donc, monsieur Louis ?

— Et surtout… surtout… recommandez bien à maître Johnson (c’était le premier cocher du prince), recommandez-lui bien, s’il l’oubliait, ce que je ne crois pas, il a servi dans de trop bonnes maisons pour cela, de lever, lorsque vous serez monté, les persiennes de la voiture par-dessus les glaces des portières, absolument comme lorsqu’il revient à vide.

— Et pourquoi donc cela, monsieur Louis ? – ajoutai-je, curieux de savoir la cause de cette autre coutume d’étiquette, sans doute.

— Parce que, lorsque l’on voit levées les persiennes d’une voiture et qu’il n’y a pas de valet de pied derrière, cela signifie que les maîtres ne sont pas dans le carrosse. Comprenez-vous… l’importance de la chose ?

— Certainement, monsieur Louis, et je ne l’oublierai pas, – dis-je en descendant rapidement l’escalier, pendant que, penché sur la rampe et faisant de ses deux mains un porte-voix, Louis me répétait à demi-voix ?

— Et surtout… asseyez-vous sur le devant.

— Oui, monsieur Louis, – lui dis-je aussi à demi-voix, et je me dirigeai vers les écuries.

La berline était attelée, les palefreniers veillaient à la tête des chevaux, car M. le premier cocher n’attelait jamais lui-même, et ne montait sur son siège qu’au dernier moment. Du reste, M. Johnson, en véritable cocher anglais, était, ainsi que l’avait prévu le vieux Louis, scrupuleux observateur de l’étiquette ; je n’eus besoin de lui faire aucune recommandation, car, apprenant que je montais dans la berline, il ordonna aussitôt à l’un de ses gens d’écurie de lever les persiennes. Ceci fait, l’un des palefreniers lui remit son fouet, l’autre les guides, jusqu’alors repliées sur l’une des sellettes des harnais, et l’important personnage, presque aussi gros que M. Dumolard, et dont la large face rubiconde était encadrée d’une perruque blanche à boudins, monta pesamment sur son siège, et nous partîmes pour le faubourg du Roule, où demeurait M. de Noirlieu.

Du reste, fidèle à mon devoir, je m’assis consciencieusement sur le devant de cette voiture vide ; malgré mes préoccupations, je n’ai pu m’empêcher de sourire en songeant au déploiement de toutes les formalités domestiques à propos de ma montée dans la voiture de la princesse, et, comme point de comparaison extrême, je me suis rappelé le docteur Clément, cet homme si grand par le cœur et par la pensée, ce millionnaire sublime, me faisant, au sortir de l’Hôtel-Dieu, asseoir à ses côtés dans son fiacre, et avec quelle respectueuse émotion je pris place près de lui.

Et c’est pourtant dans la minutieuse observance d’une foule de coutumes oiseuses, de distinctions puériles, dont j’avais fait l’apprentissage pendant mon séjour à l’hôtel de Montbar, que beaucoup de gens, et même de très bons esprits, voient ce qu’ils appellent les bases de la hiérarchie sociale… les conditions indispensables du respect des petits envers les grands… C’est une grave erreur. J’ai mille fois entendu avec quelle suprême insolence, avec quelle satirique audace, il était parlé des maîtres les plus inexorables sur l’observance du code domestique, tandis que d’autres maîtres d’une affabilité familière savaient pourtant, par le seul ascendant d’un noble et grand caractère, ou d’une haute valeur personnelle, imposer à leurs serviteurs des habitudes de déférence, de respect, absolument égales en la présence ou en l’absence du maître ; d’où j’ai conclu encore, d’après mon expérience personnelle, que rien n’est plus faux que le fameux axiome : Il n’est pas de héros ou de grand homme pour son valet de chambre.

De faux grand homme, de faux héros, soit ; mais la véritable grandeur d’âme ou d’esprit s’impose, au contraire, peut-être davantage encore dans l’intimité domestique. Je n’oublierai jamais avec quelle vénération touchante un simple et honnête garçon, qui était au service de M. le vicomte de Chateaubriand, me parlait de cet homme illustre, aussi admirable par le cœur, par le caractère, que par le génie.

— Mon Dieu ! quand nous parlons de M. le vicomte, – me disait ce digne garçon avec une naïveté charmante, – nous en parlons toujours comme s’il nous écoutait ! (Historique.) Hélas ! Mlle Astarté traitait bien autrement son ministre et sa ministresse, qu’ils fussent là ou qu’ils n’y fussent pas.

C’est à dessein, et non sans lutte, que je m’appesantissais sur ces réflexions, sur ces souvenirs, pendant mon trajet de l’hôtel de Montbar chez M. de Noirlieu… Je voulais échapper à des pensées que je ne sentais que trop sourdre en moi, car la voiture où je me trouvais était celle de Régina, et, là encore, j’aspirais ce parfum particulier aux vêtements de ma maîtresse, philtre toujours enivrant… toujours dangereux pour moi.

____________

 

Nous arrivâmes chez M. de Noirlieu ; je laissai la voiture à la porte, j’entrai, et, comme toujours, Melchior s’apprêtait à me donner sa courte audience sur le perron du vestibule.

— Monsieur Melchior, – lui ai-je dit, – j’ai une lettre de Mme la princesse à M. le baron… à lui-même !… ce sont les ordres de ma maîtresse.

Le mulâtre sourit dédaigneusement et haussa les épaules.

— Il ne s’agit pas, monsieur Melchior, de hausser les épaules, – dis-je en élevant la voix, – la commission dont madame m’a chargé est si importante et si pressée, qu’elle m’a dit de prendre sa voiture.

— Sa voiture ! – dit Melchior très surpris.

— Oui, j’en descends à l’instant même : elle est à la porte… ainsi conduisez-moi à l’instant auprès de M. le baron, à l’instant.

— Impossible ! – me répondit rudement Melchior.

— Impossible ?…

— M. le baron est souffrant et ne reçoit personne.

— Écoutez-moi bien, monsieur Melchior, – m’écriai-je, impatienté de ce mauvais vouloir, – si, à l’instant, vous n’obéissez pas… aux ordres de ma maîtresse…

— Eh bien ?

— Je vous prends par les deux épaules, comme cela. – et je fis ce que je disais. – je vous fais tourner comme ceci, – et j’agis en même temps que je parlais ; – puis j’entre dans la maison en appelant de toutes mes forces M. le baron… il me répondra… et je lui remettrai ma lettre.

Ce disant, je fis en effet pirouetter Melchior, qui, par son âge et sa stature, ne pouvait lutter avec moi, et je m’élançai dans la maison en criant de toutes mes forces :

— Monsieur le baron ! Monsieur le baron !

— Malheureux ! – dit le mulâtre en courant après moi, – vous tairez-vous ?

Mais, déjà engagé dans un long corridor, je redoublais mes appels, en prêtant l’oreille de temps à autre. Enfin, j’entendis une voix faible s’écrier :

— Quel est ce bruit ? qui m’appelle ? qu’est-ce que cela ? Melchior… Melchior… où es-tu ?

Je traversai un salon, j’ouvris une porte, je me trouvai en présence de M. de Noirlieu, qui venait de se lever du fauteuil où il était assis.

Le mulâtre, pâle de rage, arrivait derrière moi ; je me hâtai de donner la lettre de la princesse au baron, en lui disant :

— Monsieur le baron… c’est une bonne nouvelle, sans doute, car madame avait si grande hâte de vous la donner, qu’elle m’a envoyé dans sa voiture…

Et pendant que M. de Noirlieu décachetait la lettre d’une main tremblante, j’ajoutai :

— Je demande pardon à monsieur le baron du bruit que j’ai fait pour parvenir jusqu’à lui ; mais M. Melchior n’a pas voulu me laisser arriver auprès de monsieur le baron… et…

M. de Noirlieu ne me laissa pas achever. À peine eut-il lu la lettre de Régina, lettre très courte sans doute, qu’il pâlit, rougit, trembla, donna enfin les signes de la plus profonde émotion et s’écria d’une voix entrecoupée :

— Mon Dieu… elle dit en être sûre !… une révélation… aujourd’hui !… je pourrais l’aimer encore… l’aimer toujours. Ah ! c’est trop à la fois… si cela était vrai… Mais non… non… c’est impossible… pourtant elle ne demande qu’à venir… pour me convaincre… pour me prouver…

Et le vieillard, dont les larmes coulèrent, mettant ses deux mains sur son visage, se laissa retomber dans son fauteuil.

— Monsieur le baron… qu’avez-vous ? – s’écria Melchior, en courant à son maître.

Et il ajouta, en me jetant un regard furieux :

— Voyez-vous, misérable, ce que vous avez fait ?…

— Je crois qu’il n’y a pas de mal, monsieur Melchior. – lui dis-je, – au contraire…

En effet, cette première émotion passée, le vieillard, se levant droit, la démarche ferme, au lieu d’être affaissé par le chagrin ainsi que je l’avais vu jusqu’alors, dit à Melchior :

— Vite… mon chapeau… un manteau.

— Comment ! – dit Melchior stupéfait, – monsieur le baron… veut…

Et, sans lui répondre, M. de Noirlieu me dit :

— La voiture de ma fille… – et il s’arrêta un moment sur le mot comme s’il éprouvait un bonheur extrême à le prononcer.

— La voiture de ma fille est là ? – reprit-il.

— Oui, monsieur le baron.

— Elle n’y serait pas, d’ailleurs, que je l’attendrais. – se dit-il à lui-même. – Allons…

Puis, se retournant vers Melchior :

— Eh bien ! ce chapeau ? ce manteau ?

— Comment ! – dit le mulâtre, – monsieur le baron est en robe de chambre, et il veut…

— J’ai bien le temps de m’habiller ! – répondit le vieillard. – Voyons, vite, un chapeau… un manteau.

— Mais, monsieur le baron, – dit le mulâtre, – ce n’est pas sérieusement que…

— M’avez-vous entendu ? – dit le baron en se redressant et d’une voix si résolue, si impérieuse, que le mulâtre sentit qu’il eût été pour lui dangereux d’insister plus longtemps.

— Vous m’apporterez ce que je vous demande dans la voiture, – dit le vieillard à Melchior. – Je ne veux pas perdre une seconde.

Et il marcha devant moi d’un pas si alerte, si assuré, que j’avais peine à le suivre. Il descendit le perron avec une légèreté juvénile. Melchior arriva tout essoufflé, le manteau sur le bras et le chapeau à la main, au moment où le baron, peu soucieux d’être vu nu-tête et vêtu d’une redingote de flanelle grise, allait sortir dans la rue. À peine il donna à Melchior le temps de lui jeter le manteau sur les épaules. J’ouvris la portière, il s’élança dans la voiture, et me dit :

— Vite, vite… à l’hôtel !

M. de Noirlieu avait compté sans l’étiquette.

M. le premier cocher était resté sur son siège dans une immobilité automatique, ses guides dans sa main gauche, le manche de son fouet appuyé sur son genou droit.

— Vite à l’hôtel ! – lui dis-je.

Mais M. Johnson, maintenant toujours ses chevaux en place, et regardant toujours devant lui, me répondit, impassible, avec son flegme britannique, sans même tourner la tête de mon côté :

— Bas les persiennes…

— Mais, monsieur Johnson…

— Bas les persiennes… pour le gentleman, – me répondit-il, sans plus bouger qu’un homme de cire.

Je compris alors que M. de Noirlieu me remplaçant dans la berline, l’étiquette voulait que les persiennes, levées pour moi, fussent baissées pour un gentleman, comme disait M. Johnson ; aussi, à la cruelle impatience du baron, je rouvris la portière pour accomplir la formalité voulue ; ensuite de quoi la voiture partit subitement comme par la détente d’un ressort ; je montai cette fois modestement derrière… après avoir recommandé au cocher d’aller très vite, recommandation accueillie d’ailleurs par M. Johnson avec une souveraine indifférence ; il craignait avant tout de désunir, en la pressant, l’allure lente, régulière, admirablement cadencée de ses grands et magnifiques carrossiers ; d’ailleurs, ce précieux cocher savait sans doute ce que j’avais entendu souvent dire à l’hôtel : — « Que rien ne sentait plus son bourgeois, son homme de Bourse ou de négoce, qu’une voiture qui, brûlant le pavé, avait ainsi l’air de courir les affaires, le bon goût voulant au contraire que l’homme de loisir n’eût jamais l’air d’être pressé… »

M. de Noirlieu, dans sa dévorante impatience d’arriver auprès de sa fille, dut maudire l’inexorable savoir-vivre de M. Johnson, car nous mîmes plus d’une demi-heure à nous rendre du faubourg du Roule à l’hôtel de Montbar.

Enfin la voiture entra dans la cour, j’ouvris la portière à M. de Noirlieu ; il monta si rapidement l’escalier, que j’eus à peine le temps de le rejoindre et de le précéder chez la princesse. J’arrivai cependant encore à temps pour pouvoir annoncer avec un sentiment de glorieux bonheur :

— Monsieur le baron de Noirlieu.

— Mon père… – s’écria Régina en voyant entrer M. de Noirlieu, et elle se jeta dans ses bras au moment où j’ai laissé retomber les rideaux des portières.

____________

CHAPITRE XII.

Suite du journal de Martin. – Visite du capitaine Just. – L’amour et le devoir.

Une demi-heure environ après l’arrivée de M. de Noirlieu, le prince est sorti de chez Régina, l’air pensif, presque satisfait ; il m’a dit, et il a eu de la peine à me dissimuler l’espèce de joie triomphante qu’il ressentait sans doute en me donnant cet ordre :

— Mme de Montbar n’y est pour personne, excepté pour le capitaine Clément.

Et le prince a quitté l’appartement.

Sachant sans doute par Régina que Just allait venir, peut-être M. de Montbar attendait-il d’elle un sacrifice héroïque. Peut-être, dans l’entraînement de sa reconnaissance, lui avait-elle déjà promis de rompre avec Just. Enfin avait-il dû venir aujourd’hui et à cette heure ? ou bien la princesse lui avait-elle écrit pendant mon absence ? Je l’ignore encore. Peut-être allait-elle demander à Just de s’éloigner pendant quelque temps…

À cette pensée, je me suis senti saisi d’une grande compassion pour Just… qu’un coup imprévu allait si cruellement frapper. Je me suis presque reproché d’avoir agi ainsi que j’avais fait… mais la conscience d’avoir accompli un devoir m’a rassuré… car si le prince parvient à regagner le cœur de sa femme, à bonheur égal… Régina, du caractère dont je la sais, vivra plus heureuse avec son mari qu’avec son amant, parce qu’elle pourra porter le front haut ce bonheur légitime.

Vers les cinq heures, M. de Noirlieu est sorti, accompagné de la princesse, qui ne l’a quitté qu’au bas du perron. La sérénité qui brillait dans les traits du vieillard me disait assez qu’il avait trouvé irrécusables, ainsi qu’elles l’étaient, les preuves de l’innocence de Mme de Noirlieu.

En remontant chez elle, Régina m’a dit :

— Je n’y suis absolument que pour M. Just Clément ; mettez de la lumière chez moi. Il est inutile que vous me préveniez pour le dîner. Mlle Juliette me servira, si plus tard j’ai besoin de quelque chose ; dès que M. Just Clément sera arrivé, vous me l’annoncerez.

— Oui, madame la princesse.

À six heures moins un quart, le capitaine est arrivé ; il pressentait quelque grave événement, car il m’a dit en entrant, d’un air alarmé :

— Est-ce qu’il est arrivé quelque chose à la princesse ?

— Non, monsieur Just… rien que je sache…

— Je respire… – a-t-il dit à demi-voix, et son visage s’est éclairci.

— Pauvre Just ! – ai-je pensé.

— Voulez-vous m’annoncer chez la princesse ? – m’a-t-il dit.

— Oui, monsieur Just.

Et je l’ai introduit dans le parloir.

J’étais décidé, quoi qu’il pût m’en arriver, à écouter cette fois l’entretien de Just et de Régina, non par une basse curiosité, mais parce que, dans leur intérêt même, il m’était nécessaire de savoir leur résolution.

J’avais heureusement une excuse et un prétexte dans le cas où mon indiscrétion eût été surprise ; c’était de paraître apporter seulement alors de la lumière dans le premier salon.

Dès que Just fut entré, j’allai donc vite chercher une lampe que je plaçai à ma portée, sur une console, prêt à la prendre en main au besoin, comme si j’arrivais seulement à l’instant. En me tenant d’ailleurs au milieu de cette pièce, je pus facilement tout entendre… L’épaisseur des portières voilait à peine la voix de Just et de Régina.

Régina était restée quelques moments silencieuse ; lorsque je rentrai dans le premier salon, j’entendis Just dire à la princesse avec anxiété :

— Régina, mon Dieu, qu’avez-vous donc ? Après votre billet… si laconique… cette pâleur… ce silence…

— Just… écoutez-moi… Ce matin… on m’a remis entre les mains la preuve de l’innocence de ma mère…

— Vrai ?… – s’écria Just dans une sorte de transport.

Puis il ajouta, d’une voix émue :

— Tenez, je crois que je ressens cela… aussi profondément que vous… Vous devez être si heureuse… Mais ce bonheur a quelque chose de si saint, de si austère… que maintenant je comprends votre émotion…

— Les preuves de l’innocence de ma mère étaient si évidentes, – reprit Régina d’une voix de plus en plus altérée, – qu’il y a quelques instants encore mon père était ici plus tendre qu’il ne l’a jamais été… il me parlait de ma mère avec des larmes d’admiration.

— Enfin, voilà donc vos derniers chagrins oubliés…

— Just… de grâce… écoutez encore… Celui-là… qui a ainsi vengé la mémoire de ma mère… celui-là qui… mérite de ma part… une reconnaissance…

— Éternelle… inaltérable !… – s’écria Just, – car je sais aussi, moi, ce que vous avez souffert. Combien de fois la perte de l’affection de votre père, le souvenir de l’outrage qui pesait sur la mémoire de votre mère n’ont-ils pas attristé les joies les plus pures de notre amour ! Aussi, votre reconnaissance, Régina, je veux la partager… Ce n’est pas à vous seule d’acquitter cette dette sacrée…

— Arrêtez ! – s’écria Régina. – Ô mon Dieu !… on dirait d’un piège que j’ai tendu à sa générosité… – ajouta-t-elle en tremblant.

— Un piège ?… à ma générosité ! ! !

— Savez-vous quel est celui à qui je dois cette reconnaissance inaltérable que vous voulez partager ?

— Achevez…

— Du courage… mon Dieu !… c’est…

— C’est ?…

— Mon mari.

Il y eut un moment de nouveau et profond silence, pendant lequel il me sembla entendre les pleurs étouffés de Régina.

— C’est votre mari… eh bien ! – reprit Just d’une voix étonnée, – pourquoi ces larmes ? pourquoi ces craintes, Régina ?… Pourquoi m’avoir interrompu ?… Je vous le dis encore : ce n’est pas à vous seule d’acquitter cette dette sacrée envers celui à qui vous devez… le plus heureux, le plus beau jour peut-être de votre vie… Pourquoi donc, moi qui ai partagé vos joies, vos peines, ne partagerais-je pas aussi votre reconnaissance pour M. de Montbar ?

— Pourquoi ? – s’écria Régina, voyant avec frayeur combien Just se doutait peu de ce qu’elle avait à lui apprendre, – pourquoi ? parce qu’il est, hélas ! des choses que vous ne soupçonnez pas…

— De grâce… parlez… Régina.

— Depuis le retour de mon mari, vous le savez, ma position était devenue intolérable… Dissimuler mon amour pour vous… quand cet amour remplissait mon cœur… ma vie… je ne le pouvais plus… Il m’est aussi impossible de cacher ce qui est vrai, que de dire ce qui est faux… Aussi j’ai franchement avoué à mon mari, qu’au point où en étaient venus mes rapports avec lui, depuis un an, une séparation sans bruit, sans scandale, ainsi qu’il convient à des gens comme nous, était nécessaire… inévitable.

— Ce projet, nous en avions souvent causé… mais pourquoi ne m’avoir pas averti ?…

— Eh ! mon Dieu ! à quoi bon vous tourmenter de ces pénibles discussions ? Je ne voulais vous en parler que pour vous dire : Tout est arrangé… nous sommes libres…

— Cette séparation ? – dit Just sans cacher son anxiété, – il s’y refuse ?

— Il a été admirable de générosité, – reprit Régina avec accablement ; – il ne veut pas que la reconnaissance qu’il a droit d’attendre de moi influe en rien sur ma résolution de me séparer de lui… Si j’y persiste… demain il part pour l’Italie… et me rend ma liberté… se confiant, pour le ménagement des convenances, à ma délicatesse… à la vôtre, Just… il l’a dit…

— Cette conduite est digne et noble… je l’avoue, – dit Just avec émotion, – mais alors…

— Mais alors, n’est-ce pas, – s’écria Régina, – il est inexplicable que je ne vous dise pas : Nous sommes libres, réalisons ce rêve… si beau… si éblouissant que nous osions à peine y arrêter les yeux ? qui nous retient ? Mon mari me rend ma liberté… j’ai retrouvé la tendresse de mon père… la mémoire de ma mère est vengée… Just... mon bien-aimé… je suis enfin à vous… à toujours… à tout jamais ! !…

— Régina… vous m’effrayez… est-ce du délire ?… mon Dieu !…

— Non, ce n’est pas du délire… mon mari m’aime… comprenez-vous, maintenant ?

— Il vous aime ! – dit Just comme s’il n’avait pu croire à ce qu’il entendait.

— Oui… il m’a toujours aimée, toujours passionnément aimée…

— Lui ! – s’écria Just avec une expression de doute amer.

— Ah ! j’ai fait tout au monde pour ne pas le croire… allez !… – s’écria Régina ; – mais comment résister à ses larmes, à ses aveux si… écrasants pour lui… et pourtant… touchants à force de franchise et de repentir… comment ne pas croire à son accablement, à son désespoir si vrai… à sa résignation si navrante ; comment ne pas croire ?… Eh ! mon Dieu, Just ! à quoi bon vous dire tout cela ?… il fallait bien qu’il fût sincère… Je tremblais d’être convaincue, et je le suis…

Il y eut un nouveau silence.

Just reprit le premier la parole.

— Et qu’exige M. de Montbar ?

— Il n’exige rien… il ne demande rien… il supplie… voilà tout… Oui… après le service immense qu’il m’a rendu… oui, après m’avoir convaincue, prouvé qu’il m’a tendrement aimée… il implore… Hélas ! c’est là sa force…

— Et que demande-t-il ? – reprit Just d’une voix altérée.

— Il me supplie… de me laisser aimer, de lui laisser l’espoir… de regagner mon amour… « Si cette tentative est vaine, – m’a-t-il dit, – eh bien ! mon sort s’accomplira… vous n’entendrez jamais parler de moi… et vous userez alors de cette liberté que je vous rends aujourd’hui ; car, entendez-moi bien, Régina, – a-t-il ajouté, quoi qu’il arrive, quoi que vous décidiez… vous êtes libre… absolument libre… je ne vous demande rien au nom de mes droits… Je les ai perdus… Si j’ose, une dernière fois, vous implorer, c’est au nom de mon amour… c’est au nom de ce que j’ai souffert, de ce que je souffre… » — Voilà ce qu’il m’a dit, et tout cela… je le crois… Je n’ai rien promis… mais j’ai juré à mon mari que je n’oublierais jamais les devoirs que ma reconnaissance m’imposait. Maintenant, Just, c’est à vous que je m’adresse : que faut-il faire ? que voulez-vous que nous fassions ?

— Régina… – lui dit Just avec un accent passionné, – Régina… m’aimes-tu ?

— Vous me le demandez ? – répondit Mme de Montbar avec une naïveté de sentiment inexprimable.

— Alors, – reprit Just presque tout bas et d’une voix palpitante de passion, – alors, pas de folle générosité… accepte la liberté que l’on t’offre… le bonheur… L’avenir est à nous… tout un long avenir d’amour… entends-tu, Régina ?… d’un amour non plus contenu par le devoir, comme le nôtre a dû l’être jusqu’ici… mais d’un amour libre, ardent… fou ?

— Oh ! ne me parlez pas ainsi… ne me regardez pas ainsi… vous me brisez, vous me rendez lâche… Hélas ! j’ai besoin de tout mon courage… quand je songe…

— Et moi, je ne veux pas que tu songes à autre chose qu’à notre amour… ma Régina… – dit Just avec un redoublement d’ardeur. – Je veux qu’en attendant ce moment si prochain et si doux, tu trouves comme moi ton délice et ton tourment dans cette pensée enivrante… Bientôt nous serons libres

— Assez !… oh ! assez… Ayez donc pitié de moi, – murmura la princesse.

Just, impitoyable, continua d’une voix à la fois si tendre, si pénétrante, que, malgré moi, je tressaillis encore de jalousie et de douleur :

— N’est-ce pas, ma Régina… tu comprends… tu sens tout ce qu’il y a dans ces mots : Nous sommes libres ?Libres… c’est être près de toi… là... toujours là… mon ange adoré… libres ! c’est cette vie d’amour… d’art, de poésie, de noble travail, d’actions généreuses, de douce obscurité, que nous avons tant rêvée… car tu sais… nous le disions : dans l’amour tout se trouve… depuis l’embrasement des sens, jusqu’aux plus suaves, aux plus nobles jouissances de l’âme… de l’esprit et du cœur… libres… mon ange, c’est la vie avec toi, à toi, pour toi… libres… c’est pouvoir à chaque instant du jour baiser tes mains, ton cou, tes yeux, tes cheveux…

— Oh ! tais-toi… tais-toi… tu me brûles… – balbutia Régina d’une voix expirante. – Tais-toi…

Et il me sembla que mettant sa main suppliante sur les lèvres de Just, elle tâchait d’étouffer ainsi les paroles de son amant.

— Eh bien ! non, non… je ne te parlerai plus de cela… – reprit Just d’une voix aussi tremblante, aussi basse que celle de Régina, – non… je ne parlerai plus de cela… car moi aussi… cela me dévore… cela me tue… Eh bien !… quand nous serons libres… après ces voluptueux enivrements dont la pensée seule nous bouleverse… nous nous reposerons dans les doux épanchements de deux âmes pleines de fraîcheur et de sérénité… Oh ! viens… viens, Régina, viens… Nous ne serons pas entourés de ces splendeurs qui souvent te pèsent… mais nous serons riches de bonheur ! Oh ! mais riches… à rendre heureux tout un monde… Et si un jour tu as quelques ressouvenirs de ton opulence passée… tu diras un mot… mon travail, mon intelligence te créeront des trésors… mais purs, ceux-là, comme la source où je les aurai puisés… mais glorieux, ceux-là, et pour moi et pour toi… Oh ! viens, mon ange… viens, te dis-je… nous ne nous appartenons plus… tu es à moi… comme je suis à toi !

— Grâce… Just… grâce… mais pensez donc… mon Dieu !

— À quoi ?… voyons ? pauvre généreuse… Ton mari a vengé la mémoire de ta mère ; c’est bien… c’est beau… il a fait son devoir d’homme d’honneur. J’ai été le premier à te le dire : tu ne serais pas seule à être reconnaissante envers lui ; mais qu’est-ce que cela fait à notre amour ?

— Mais il m’aime… mais il souffre ! mais il est malheureux… lui !

— Il t’aime ! – s’écria Just, – il t’aime ! Comment ! pendant une année il t’a délaissée, il t’a accablée de ses froids dédains, il t’a incurablement blessée au cœur… toi qu’il aurait dû bénir… adorer à genoux… et un jour, voyant que, par sa faute, il a perdu cette noble et vaillante affection, dont tu lui as donné tant de preuves, il lui prend la fantaisie de venir te dire qu’il t’aime encore, et tu le croirais ?

— Il dit vrai, Just… je vous le jure… Par ma mère, il dit vrai… S’il m’était permis de vous confier… son secret… vous verriez que, inexplicable en apparence, ce malheureux amour… n’est que trop réel…

— Et mon amour à moi, n’est-il pas réel aussi ? n’ai-je pas aussi bien souffert ? l’as-tu oublié ? Ce départ si déchirant que tu m’as imposé, je m’y suis résigné… Tu m’as dit : Reviens… je suis revenu… Plus tard, lorsque tous deux nous avons si souvent eu à lutter contre les entraînements de notre passion, combien de fois ne m’as-tu pas dit d’une voix mourante, lorsque, éperdu, brisé, pleurant, je tombais à tes pieds :

— Oh ! mon Just, c’est généreux à toi d’écouter ma prière, de me respecter ! – disais-tu. – Car, hélas ! je t’adore, je suis sans force. Je ne peux que te dire : Grâce…

— Oui !… oh oui ! vous avez été bon, vous avez été noble, courageux comme toujours.

— J’ai été bon, noble, courageux, parce que je savais qu’une faute te causerait des remords… si affreux, que mon amour même serait peut-être impuissant à les calmer… voilà ce qui m’a donné force et courage… Mais, à cette heure, nous pouvons être libres, heureux… sans remords pour toi ! Mordieu ! je ne jette pas ainsi mon bonheur au vent ! Tant pis… L’amour pour tous ! chacun pour son cœur !… Tu m’as rendu d’un égoïsme féroce en amour, et puisque ton mari te rend ta liberté…

— Mais c’est sa générosité qui m’accable.

— Sa générosité ?… ah ! pardieu ! elle est grande ! Que pourrait-il donc faire ?… Voyons ! tu ne l’aimes plus… Heureusement, devant cela, tombent ces contrats, ces chaînes prétendues indissolubles. Est-ce au nom de la loi qu’il viendra t’imposer son amour ?… se battra-t-il avec moi ?… Eh bien ! après ?… qu’il me tue ou que je le tue !

— Oh ! Just ! pas de ces idées… c’est horrible !

— Enfin, un duel heureux ou malheureux pour lui changera-t-il sa position ? Il te demande de lui laisser essayer de regagner ton cœur… Quant à cela, je ne peux que te dire encore : M’aimes-tu ?

— Si je t’aime !…

— Alors… à quoi bon cette tentative ?… Est-ce qu’il ne sait pas que tu n’auras jamais l’indignité de lui dire : — Essayez de vous faire aimer, – bien certaine d’avance qu’il n’y parviendra pas.

— Eh ! mon Dieu… – s’écria Régina avec un accent d’angoisse inexprimable, – est-ce que j’éprouverais ces déchirements affreux, si je savais que faire, si, comme vous, je pouvais prendre résolument un parti ?… Ça vous est bien facile, à vous… mais moi je ne le peux pas… comme cela… tout de suite… Surtout quand je songe à…

— Régina, dit Just d’un ton de surprise amère, – vous hésitez…

— Mon Dieu, – s’écria la pauvre créature que j’entendis fondre en larmes, – ne me parlez pas ainsi, ne me regardez pas ainsi… Vous savez bien que je vous aime… Oui, Just, je vous aime éperdument ; mon seul rêve serait de passer mes jours près de vous, toute à vous. Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de penser qu’il m’aime aussi, lui… qu’il a bien souffert… qu’il souffre toujours… Il ne peut pas invoquer ses droits pour se faire aimer… je le sais bien… mais enfin ces droits, il pourrait en abuser, me rendre la vie insupportable… en me séparant à jamais de vous, ou me forcer à un scandale… qui maintenant m’épouvante… malgré mon amour pour vous… Enfin… Just… est-ce vrai, cela ? ne pourrait-il pas nous faire bien du mal ?

— Beaucoup de mal… – répondit Just d’une voix sourde ; – mais le mal… appelle le mal.

— Mon Dieu, que je suis malheureuse ! – s’écria Régina d’un ton déchirant ; – vous ne voulez rien entendre non plus ; vous ne voulez pas voir la position où je suis envers lui, qui vient de venger la mémoire de ma mère, et qui se montre envers nous d’une admirable générosité… il ne faut pourtant pas non plus être injuste et impitoyable pour ceux qui souffrent et qui se repentent !

Et j’entendis Régina éclater en sanglots.

Après quelques instants de silence, pendant lesquels dut s’opérer un changement presque complet dans les sentiments de Just, il reprit d’une voix douce et triste :

— Vous avez raison, Régina… il ne faut pas être injuste… impitoyable pour ceux qui aiment… qui se repentent et qui souffrent cruellement de n’être plus aimés…

— Que dites-vous ?

— La vérité… Régina… Un moment le fatal égoïsme de la passion m’a aveuglé… je vous ai dit : Ne pensons qu’à nous… servons-nous de la générosité de votre mari, puis, désormais heureux, oublions-le dans son désespoir. Je vous ai dit cela… Régina… c’était mal… c’était lâche…

— Oh ! vous êtes ce qu’il y a de meilleur, ce qu’il y a de plus noble au monde…

— Je vous aime, Régina, voilà tout ; je veux que toujours nous soyons dignes l’un de l’autre… Tout à l’heure… brisée, déchirée par une de ces luttes affreuses auxquelles les grands cœurs sont seuls exposés… vous êtes venue à moi dans vos irrésolutions, dans vos angoisses, dans vos terreurs. Pauvre femme… et à moi, que vous croyez généreux et fort… vous, vous m’avez demandé : Que faut-il faire ?

— Oui… Just… parlez… et quoi que vous ordonniez, j’obéirai ; dites : que faut-il faire ?

— Ce n’est pas moi qui vais vous le dire, Régina… c’est mon père, – reprit Just d’une voix profondément émue ; – il m’a souvent répété dans son langage simple et austère : — « Mon enfant… je n’admets pas l’indécision dans les graves questions de la vie ; un seul parti est à prendre, celui du devoir… Quant aux conséquences, tôt ou tard, le bien engendre le bienSouvent on est dupe de son bon cœur, disent les sots et les méchants, c’est faux. – Quand une loyale et bonne action a-t-elle été funeste à son auteur ? Jamais. – Peu importe l’ingratitude : le bien se fait pour le bien. – Celui à qui vous donnez votre manteau aura-t-il moins chaud, parce qu’il sera ingrat ? Non. – Le bien est fait, songez à un autre. – Si l’on ne baise pas la main qui donne… jamais du moins on ne la déchire, sinon les fous, les enragés. Faut-il juger l’humanité au point de vue des fous et les enragés ! Un proverbe dit : Fais ce que dois… C’est juste ; le proverbe ajoute : advienne que pourra… Cette invocation au hasard est indigne. — Fais ce que dois, le bien adviendra. Voilà le vrai. »

— Oui… il me semble entendre votre bon et noble père, – dit la princesse ; – voilà ses sentiments, voilà ses paroles…

— Eh bien ! Régina, à ces enseignements nous ne faillirons pas ; nous dirons, comme mon père : un parti seul est à prendre, celui du devoir : Faisons ce que devons… le bien adviendra. Vous devez à votre mari une reconnaissance éternelle ; il vous a persuadée de son amour… il souffre, il se résigne, il se repent, il vous demande comme grâce suprême de permettre qu’à force de dévouement il tente de regagner votre cœur… Régina… vous n’hésiterez pas.

— Just… oh ! mon Dieu !… – dit la princesse d’une voix tremblante, – je ne sais… mais maintenant… j’ai peur… cette épreuve m’épouvante...

— Elle doit vous effrayer, Régina, car elle m’effraye aussi pour mon amour… Sans cela… cette épreuve, je ne vous la conseillerais pas.

— Que dites-vous ?

— Si cette épreuve était par vous résolue d’avance, je vous l’ai dit, Régina, souffrir qu’elle fût tentée, serait une indigne hypocrisie.

— Mon Dieu… mais vous croyez donc que je puis l’aimer encore d’amour, lui ?

— En disant oui… je me tromperais peut-être, Régina… en disant non, je pourrais me tromper encore… Qu’adviendra-t-il de cette épreuve, de ce devoir accompli ?…

— Hélas !… vous l’ignorez comme moi… et, je vous le dis… à cette heure, ce doute m’épouvante.

— Quoi qu’il arrive de cette épreuve… il en adviendra le bien comme disait mon père.

— Le bien ?

— Ou vous m’aimerez toujours, Régina, et cette épreuve aura, par sa générosité même, affermi, consacré notre amour, ou… votre mari aura regagné votre cœur… et votre bonheur… le sien… seront assurés…

— Mais vous… mon Dieu ! mais vous ?

— Ma part sera belle encore, Régina… oui… belle, grande… et consolante. Ce bonheur dont vous jouirez, lui et vous… n’y aurai-je pas contribué par mon sacrifice ? N’est-ce donc rien que cela ?

— Et moi ! – s’écria Régina, cédant à une nouvelle angoisse à la pensée de perdre l’amour de Just, – et moi, je ne veux plus de cette épreuve, je vous dis qu’elle m’épouvante : je me suis crue forte, généreuse, eh bien ! je ne le suis pas… voilà tout. Mon mari m’offre ma liberté… j’accepte ! Et, d’ailleurs, n’avez-vous pas fait pour moi autant que lui ? n’avez-vous pas été blessé pour moi, dans un duel terrible ou vous m’avez sauvé l’honneur… la vie… car je me serais tuée si j’avais été victime de l’infâme dont vous m’avez vengée…

— Régina… écoutez-moi…

— Non, non, – s’écria la princesse avec un redoublement d’exaltation. – Après tout, je t’aime… toi… je n’aime que toi ; tu es la seule espérance qui me reste au monde… Tu es venu à moi quand j’étais si malheureuse… Tu m’as consolée ; sans toi, je serais morte… Je ne veux pas risquer de te perdre à présent ! Il ne faut pas être égoïste, dis-tu… je le veux bien… Mais il ne faut pourtant pas non plus se suicider, quand votre mort ne sert à personne.

— Régina… je vous en conjure…

— Je me connais bien… peut-être… Je te dis qu’il me sera impossible d’aimer mon mari maintenant… Je prendrai tout sur moi… C’est à moi qu’il offre la liberté… ce sera moi seule qui accepterai.

— Je vous en conjure…

— N’attends jamais cela de moi ; tu diras, si tu veux, que je suis lâche, égoïste, impitoyable… Eh bien ! il faudra que tu m’aimes ainsi… Tant pis… chacun pour son cœur… tu l’as dit… et…

Un violent coup de sonnette ayant retenti à la porte extérieure de l’appartement de la princesse, je ne pus entendre ses dernières paroles. Je courus ouvrir. C’était M. de Noirlieu, père de Régina.

Régina ne devait pas s’attendre à cette nouvelle visite de son père, en ce moment surtout bien inopportune.

Mais que faire ?

Dire ma maîtresse absente ?…

Mensonge inutile… M. de Noirlieu l’eût attendue… car, je n’en pouvais douter, à l’expression de bonheur impatient, je dirais presque de bonheur avide, que je lus sur les traits du vieillard, je devinai que sa tendresse paternelle n’avait pas été assouvie par la visite du matin.

— Ma fille… est chez elle ? – me demanda M. de Noirlieu.

— Oui, monsieur le baron, – ai-je répondu, réfléchissant que la moindre hésitation de ma part, jointe à la présence assez étrange de Just chez la princesse à une pareille heure (il était près de huit heures du soir), pouvait donner à M. de Noirlieu de fâcheux soupçons.

Ouvrant donc aussi bruyamment que possible la porte du premier salon, afin d’éveiller l’attention de Régina, j’ai précédé le baron, et avant d’arriver au parloir, j’ai toussé plusieurs fois.

Grâce à ces précautions, lorsque j’ai soulevé les portières, j’ai trouvé Régina et Just en apparence calmes, contenus.

La princesse m’a dit vivement, d’une voix sévère :

— Je vous avais défendu de…

— Monsieur le baron de Noirlieu… – me suis-je hâté de répondre en interrompant Régina.

— Mon père !… – s’est-elle écriée.

Puis elle a dit bas à Just :

— Nous l’avions oublié… Ah ! c’est notre punition…

Au moment où la princesse disait ces derniers mots, M. de Noirlieu entra.

Il s’avança d’abord vers sa fille, l’embrassa tendrement à plusieurs reprises, et lui dit :

— Mon enfant… c’est encore moi. Que veux-tu ! je ne t’ai vue que deux heures ce matin.

M. de Noirlieu s’interrompit, et remarquant seulement alors la présence de Just, il fit un mouvement de surprise.

Régina lui dit d’une voix assez tranquille :

— Mon père… M. Just Clément…

Just s’inclina devant M. de Noirlieu.

Celui-ci reprit avec beaucoup d’affabilité :

— Je suis doublement heureux, monsieur, d’avoir l’honneur de vous rencontrer chez ma fille, car j’ai bien souvent entendu prononcer votre nom avec toute la considération qu’il mérite. M. votre père était un des hommes que nous aimions… que nous estimions le plus au monde.

— C’est au bon souvenir que vous avez bien voulu, monsieur, conserver de mon père, que j’attribue un accueil si obligeant, et dont je voudrais seulement être plus digne, – répondit Just avec déférence à M. de Noirlieu.

Puis le capitaine fit sans doute un pas pour se retirer discrètement, car j’entendis Régina lui dire d’une voix légèrement altérée, malgré la contrainte que s’imposait la malheureuse femme :

— À bientôt… j’espère, monsieur Clément !

Il y avait dans l’accent de Régina, en prononçant ce seul mot : À bientôt… le seul qu’elle pût dire en présence de son père… quelque chose de si suppliant, de si navrant… que les larmes me sont venues aux yeux.

Sans doute Just répondit à la princesse en s’inclinant respectueusement, car aucune parole n’était venue jusqu’à moi lorsque le capitaine sortit du parloir.

Presque au même instant j’entendis M. de Noirlieu dire à sa fille en parlant du capitaine Clément :

— Il est charmant.

Just passa rapidement devant moi, sans doute si absorbé qu’il ne m’aperçut pas.

Je le suivis.

Une fois dans le salon d’attente, il s’arrêta, ayant l’air de chercher quelqu’un du regard.

Au bruit que je fis en fermant la porte, il se retourna vers moi, et me dit :

— Ah ! vous voilà, Martin… je vous cherchais.

Puis, après un instant de silence :

— Dites-moi, avez-vous là de quoi écrire un mot ?… J’ai oublié… de donner à Mme de Montbar… une adresse qu’elle m’avait demandée… et, de crainte d’être indiscret, je ne voudrais pas retourner chez elle… M. de Noirlieu étant là…

— Voilà ce qu’il vous faut pour écrire, monsieur Just, – lui dis-je. Et je lui montrai sur ma table du papier, de l’encre et des plumes destinées aux personnes qui venaient quelquefois s’écrire chez la princesse sur un registre destiné à cet usage.

Just, sans s’asseoir… écrivit quelques mots à la hâte…

Je m’étais éloigné par convenance, mais je l’observais attentivement… j’ai vu une larme tomber sur le papier…

Just a fermé le billet avec un pain à cacheter… et sans doute, de crainte que je ne visse ses yeux pleins de pleurs, il m’a dit sans se retourner vers moi et en marchant vite vers la porte :

— Vous remettrez, je vous prie, ce billet à la princesse… lorsque M. de Noirlieu sera parti.

Et Just a disparu.

Ce billet… je l’avoue… je l’ai lu…

Le pain à cacheter était encore humide, je n’avais à redouter aucune suite de mon indiscrétion.

Voici ce que Just écrivait :

 

« Je pars… il le faut… du courage… j’attendrai… Si vous avez à m’écrire, adressez vos lettres chez moi, à Paris ; elles me parviendront… »

____________

 

Une grosse larme effaçait à demi, sans le rendre illisible, le mot j’attendrai

Je refermai et recachetai la lettre.

____________

 

Vers les dix heures, M. de Noirlieu est parti.

La princesse a accompagné son père jusqu’à l’escalier ; lorsqu’elle est revenue, je lui ai dit :

— Voilà un mot que M. Just a laissé pour madame la princesse…

Je lui ai présenté la lettre.

En la prenant, la pauvre femme tremblait si fort, que deux fois sa main a heurté le petit plateau d’argent.

Elle m’a dit alors d’une voix si basse, que je l’ai à peine entendue :

— C’est bien… vous pouvez… vous retirer et fermer… la porte…

Il m’a semblé voir Régina trébucher deux fois, et s’appuyer sur un meuble en traversant le premier salon…

Je ne m’étais pas trompé…

Les portières du parloir s’étaient refermées sur elle depuis une minute au plus, le temps de lire le billet de Just, lorsque j’entendis le bruit d’une chute… je courus…

Régina était tombée sans connaissance à deux pas de sa cheminée, tenant à la main le billet de Just.

Au risque de ce qui pouvait arriver, je jetai vite le billet au feu, craignant l’indiscrétion de Mlle Juliette ; puis je tirai violemment, et à plusieurs reprises, le cordon de la sonnette.

La femme de chambre de la princesse arriva presque aussitôt.

— Madame se trouve mal, – m’écriai-je. – Vite… mademoiselle… du secours ; je vais vous envoyer Mme Félix…

(C’était l’autre femme de la princesse.)

Et, sortant précipitamment, je courus à l’office, où était cette femme, qui s’est hâtée d’aller rejoindre Mlle Juliette.

____________

 

Tel a été le dénoûment de ce drame domestique, dont j’ai fait, pour ainsi dire, agir les personnages à mon gré, ou plutôt selon l’inspiration de ma conscience, selon les exigences sacrées du droit et du devoir.

____________

 

Je suis remonté chez moi dans un trouble, dans une anxiété inexprimable, surtout ému de la plus douloureuse compassion envers Just… dont la conduite avait été d’autant plus généreuse, que d’abord il avait cédé à ce sentiment d’égoïsme inséparable de l’amour, puis qu’à cet accès de personnalité avait succédé l’austère sentiment du devoir, du sacrifice

Régina aussi m’a profondément touché, parce qu’elle a été vraie, parce qu’elle a été femme.

D’abord, sous l’impression de la reconnaissance qu’elle devait à son mari, dont la conduite venait d’être digne et généreuse, Régina, la première, a parlé à Just de la nécessité d’une séparation ; puis, ressentant les angoisses, les craintes que lui inspirait la pensée d’oublier Just ou de perdre son amour, elle a voulu s’opposer de toutes les forces de sa passion à la résolution qu’elle avait d’abord sollicitée.

Just… Régina !…

Pauvres chères âmes, victimes de la fatalité de leurs sentiments élevés…

Oh ! qu’il m’a fallu de courage pour résister à la double tentation de calmer leurs scrupules et de satisfaire mon orgueil en paraissant tout à coup et leur disant :

« Cette reconnaissance qui, surtout, vous enchaîne tous deux à M. de Montbar… elle est vaine… il n’y a aucun droit… Moi seul ai réuni les preuves nécessaires à la réhabilitation de la mémoire de Mme de Noirlieu.

« Vous êtes tous deux profondément touchés de la résignation de M. de Montbar, qui ne demande qu’à tenter de reconquérir le cœur de sa femme à force de soins et d’amour, puis de s’éloigner à jamais si cette tentative est vaine.

« C’est moi qui, le suivant au milieu d’une orgie où il allait lâchement étourdir son chagrin dans l’ivresse, lui ai soufflé au cœur ces inspirations à la fois dignes et résignées qui font sa force, comme vous dites tous deux. »

Oh ! mon Dieu !… en parlant ainsi, avec quelles bénédictions j’aurais été accueilli de Just, de Régina ! avec quelle cordiale affection ils m’auraient appelé leur ami peut-être !… Leur ami !… moi, pauvre enfant trouvé… pauvre laquais que je suis……

Oui, cela eût été doux à mon cœur et à mon orgueil !… Mais de ce que Just et Régina ignorent ce que j’ai fait pour eux, en suis-je pour cela moins leur ami ?… les ai-je moins conduits autant qu’il a été en moi dans la voie du devoir et de l’honneur ?

Voie souvent bien rude, bien douloureuse. Hélas ! qui le sait mieux que moi ? Oh ! oui, rude, douloureuse comme celle de tout calvaire… Mais une fois arrivé au sommet avec la lourde croix qu’on a longtemps portée… quel regard de mélancolique satisfaction que l’on jette au loin… sur ce chemin si péniblement parcouru… et qui garde parfois les traces sanglantes de notre passage !

Ô Claude Gérard, mon maître, mon ami… merci de tes enseignements, de tes exemples. Ils m’ont donné la force et le courage de gravir… ce cruel calvaire……

Non, non, cette tentation de tout révéler à Just et à Régina était une pensée mauvaise…

Mon orgueil me rendait injuste… M. de Montbar a souffert aussi lui, cruellement souffert… Si sa douleur a manqué de dignité, n’est-ce pas là une des conséquences de la funeste éducation qu’il a reçue… éducation que trois mots résument :

Orgueil. – Richesse. – Oisiveté.

Si le prince a longtemps cherché des consolations indignes de lui, n’a-t-il pas accueilli avec un empressement, avec une modestie qui l’honorent, les inspirations meilleures que j’ai tâché de lui donner selon mon cœur ? Sa conduite envers sa femme, dont celle-ci a été justement touchée, prouve assez qu’il a noblement compris mes conseils.

Enfin, avant ma rencontre avec lui, n’a-t-il pas obéi à un sentiment de généreuse jalousie en essayant de sortir de cette nullité dont il rougissait, surtout en entendant sans cesse autour de lui le nom glorieux du capitaine Just ?

Malheureusement, cette résolution trop tardive n’a pas été encouragée par Régina, pour qui seule sans doute il l’avait tentée ; alors il est retombé dans ses grossiers enivrements.

Il n’importe ; cette tentative l’honore, le relève ; et plus j’y réfléchis, plus il me semble que j’ai agi avec impartialité envers Just et le prince, avec désintéressement en ce qui me touche ; car, hélas !… c’est en vain que j’ai tâché d’éteindre dans mes larmes solitaires le feu dont malgré moi je suis toujours consumé !

____________

 

Les faits sont accomplis.

Maintenant… à qui appartiendra l’avenir ? à Just ou au prince ?… Dieu seul le sait. Mais, quoi qu’il arrive, le bonheur de Régina me semble assuré, – soit avec son mari, – soit avec son amant.

Quant aux entraînements inconsidérés où l’excès ou l’exagération de sa reconnaissance envers M. de Montbar pourrait jeter la princesse… je suis tranquille…

Si M. de Montbar, contre mon attente, contre ses promesses, faiblit devant ses bonnes résolutions, s’il ne se maintient pas à la hauteur de la situation difficile, mais belle et élevée, que je lui ai ménagée, d’un mot je peux briser le piédestal où je l’ai exhaussé aux yeux de Régina ; d’un mot… je peux rejeter le prince bien plus bas qu’il n’est jamais tombé dans l’esprit et dans l’estime de Régina.

En tous cas, je suis là, je veillerai… j’aviserai.

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28 juin 18..

Plus de quatre mois se sont écoulés depuis que Just, en s’éloignant, a abandonné Régina à ses seules inspirations.

Il m’a été impossible de savoir où s’est retiré Just : la discrétion de la vieille Suzon a été impénétrable.

Tout ce que j’ai pu apprendre d’elle, c’est que Just avait été pendant deux mois entre la vie et la mort, par suite d’une maladie de langueur… Depuis peu de temps, il est convalescent.

Je n’avais pas oublié que le prince, lors de notre entretien pendant la nuit qui suivit le bal costumé de la barrière, m’avait demandé comme une grâce de pouvoir m’écrire s’il avait besoin de mes conseils ; je l’avais prié de m’adresser ses lettres poste restante à Paris, au nom de M. Pierre.

La femme du brave Jérôme était allée elle-même, une fois par semaine, au bureau restant, demander s’il n’y avait rien pour M. Pierre.

J’aurais craint, en m’acquittant moi-même de ce soin, d’être épié ou découvert par le prince, qui pouvait, malgré sa promesse, faire surveiller et suivre les personnes qui viendraient chercher les lettres de M. Pierre. Dans ce dernier cas, si mes craintes s’étaient réalisées, la femme de Jérôme avait sa leçon faite, elle devait répondre qu’un marquis inconnu, ou plutôt dont elle devait cacher le nom, l’avait chargée de retirer les lettres adressées à M. Pierre.

Le prince m’écrivit souvent et longuement.

Une des dernières lettres que j’ai reçues de lui, et que la femme de Jérôme m’a envoyée hier soir sous enveloppe et par la poste, est pour ainsi dire le résumé de ma correspondance avec le prince ; elle donne une idée sommaire, mais très sincère, de ses relations avec Régina pendant cette période de quatre mois.

Ces quelques pages remplaceront mon journal habituel.

CHAPITRE XIII.

Lettre du prince de Montbar à M. Pierre. – Suite du journal de Martin. – Départ du prince.

 

« 19 juin 18…

« Il m’a fallu jeter un regard ferme sur le passé avant de vous écrire cette lettre, ami cher et inconnu, en qui j’ai toujours trouvé les conseils d’une âme forte, généreuse et élevée.

« J’ai besoin de vous rappeler en peu de mots les principaux événements de ces quatre mois écoulés… comme un jour.

« Quand on espère, la vie va si vite !

« Lors de ma première entrevue avec ma femme (entrevue qui a suivi notre rencontre pendant cette nuit étrange), je l’ai trouvée, je vous l’ai dit, aussi sincère que remplie de tact, de dignité.

« Si grande que fût sa reconnaissance envers moi… (envers moi… tandis que c’est vous… vous seul, qui avez droit à ce sentiment !… Je vous assure, du moins, mon ami, et cela presque avec orgueil, que j’ai toujours ressenti une secrète honte lorsque j’entendais Régina me parler de ce qu’elle me devait)… si grande que fût donc sa reconnaissance envers moi, lors de cette première entrevue, Mme de Montbar ne s’est engagée à rien… elle ne m’a rien promis… me disant que dans deux jours elle me rendrait une réponse définitive ; c’était tout simple, elle voulait voir Just et se consulter avec lui.

« Je ne vous ai pas caché, mon ami, combien j’ai été touché de la loyale détermination de M. Just Clément… Son départ a-t-il été arrêté de concert avec Régina ? s’est-il, au contraire, résigné à partir sans l’avertir ? Je ne l’ai jamais su, je ne m’en suis jamais informé. À quoi bon ?

« Seulement je suis certain… parce que Mme de Montbar me l’a dit, que, depuis quatre mois, une seule fois ils se sont écrit…

« Lorsque j’ai revu ma femme pour lui demander ce qu’elle avait décidé, elle m’a répondu simplement ces mots, que je crois entendre encore :

« — L’essai que voulez tenter, Georges, réussira-t-il ? je l’ignore… Si je devais juger d’après ce que je ressens à cette heure… je vous dirais franchement que votre tentative sera inutile… Mais qui peut répondre de l’avenir ?… Je suis maintenant sous l’empire d’un amour profond… exalté… dont je n’ai pas à rougir devant vous, parce qu’il a toujours été pur ; autrement l’essai que vous voulez tenter eût été pour vous et pour moi révoltant d’indignité… Je n’ai donc aucun parti pris, Georges. Je vous le répète, si je m’en crois à ce moment, l’amour que j’éprouve doit être éternel… Mais en admettant que, par je ne sais quel prodige, vous parveniez à rallumer dans mon cœur cette tendre affection dont je vous ai donné tant de preuves… je conserverai toujours un doux souvenir d’une liaison aussi élevée qu’elle m’a été chère… et je reviendrai vers vous pour toujours, cette fois… Car vous savez si, avec mon caractère… les bonheurs légitimes me sont précieux… Faites donc que je vous aime encore, Georges, et si vous accomplissez ce miracle… je vous chérirai doublement de m’avoir, par l’amour, ramenée à des devoirs que j’ai méconnus par votre faute… »

« Telles ont été les premières paroles de Régina.

« Le véritable amour a en lui une foi si profonde, qu’entendant ma femme me tenir ce langage… je n’ai pas douté de l’avenir…

« Cependant, mon ami, je vous ai dit avec quelle réflexion, avec quelle prudence je me suis tracé la marche que j’avais à suivre.

« Un empressement trop tendre aurait choqué, blessé peut-être le cœur de Régina, son amour pour Just devant être d’autant plus ombrageux, d’autant plus en éveil, qu’elle redoutait peut-être de le voir s’affaiblir ; aussi, afin d’endormir ses défiances, je m’étais d’abord montré avec elle plutôt en ami, en frère… qu’en amant.

« J’avais aussi parfaitement compris que, pour ramener son cœur, il fallait autre chose que des protestations d’amour… Convaincre d’un sentiment sincère… rien de plus facile ; mais pour le faire partager ! ! ! que de soins… que d’efforts !

« Ainsi, avant tout, j’ai voulu que ma vie fût aussi dignement occupée qu’elle avait été jusqu’alors oisive et inutile… Cette idée féconde que vous m’avez donnée, mon ami, d’utiliser ma passion de contrastes en m’aventurant encore dans d’horribles lieux, non plus par un sentiment de curiosité stérile, dépravée… mais dans un but profitable… cette idée, je l’ai mise en pratique. Je vous ai souvent écrit l’intérêt saisissant, et souvent bien doux pour mon cœur, que j’avais trouvé dans ces excursions ainsi dirigées.

« Je n’oublierai jamais la surprise, l’attendrissement de Mme de Montbar, lorsque je lui ai raconté mon premier succès en ce genre. Avec quelle chaleureuse conviction elle m’a loué :

« — C’est beau… c’est bien, – m’a-t-elle dit d’une voix pénétrée. – Vous voilà digne de votre nom, de votre rang. »

« Les yeux de Régina brillaient ; son visage, toujours si pâle depuis un mois, s’était légèrement coloré ; il m’a semblé qu’en s’arrêtant sur moi, son regard perdait un peu de son amicale et froide placidité.

« Alors, je lui ai dit d’une voix presque timide :

« — Vous êtes contente, Régina ?

« — Oh ! oui… contente et bien heureuse… pour vous…

« — Alors, – ai-je ajouté en hésitant, de crainte d’aller trop vite, – alors, votre main.

« — Oh ! de grand cœur ! – m’a-t-elle répondu avec un mouvement rempli de cordialité. »

« Cela m’a semblé une faveur inespérée.

« J’ai pris cette main presque en tremblant… cette main charmante que je couvrais autrefois d’ardents baisers… et je me suis hasardé à la serrer…

« Régina a répondu franchement à mon étreinte… Mais dès que j’ai voulu conserver sa main un instant dans la mienne, je l’ai sentie, pour-ainsi dire, se refroidir… se glacer…

« J’ai regardé ma femme… elle a baissé les yeux ; son visage d’abord doucement épanoui est redevenu triste.

« J’ai compris…

« C’était de l’estime, une vive sympathie qu’elle m’avait voulu témoigner… voilà tout.

« Alors je lui ai dit, avec une résignation dont elle m’a paru touchée :

« — Rien… encore, Régina ? n’est-ce pas ?

« — Rien… – m’a-t-elle répondu.

« Et deux larmes ont coulé sur ses joues.

« Ce coup a été affreux pour moi… je m’étais trop hâté ; j’avais réveillé ses défiances, qui peut-être commençaient de s’assoupir… L’œuvre de tout un mois était perdue… œuvre de patience, de résignation, de contrainte si difficile, si douloureuse !

« Alors, vous le savez, mon ami, j’ai failli désespérer, j’ai failli renoncer à cette tâche, dont seulement alors j’entrevoyais les difficultés terribles, insurmontables… Heureusement, votre austère amitié est venue à mon secours ; cette fois encore j’ai suivi vos conseils.

« Courage et persévérance, – m’avez-vous écrit. – Non, ce n’est pas là du temps perdu ; vous ne pouviez, au contraire, l’employer plus dignement… Il a été perdu peut-être pour l’amour, mais non pour l’estime et pour la considération où Mme de Montbar doit vous tenir à cette heure, et c’est un grand pas… Non, ce temps n’a pas été non plus perdu pour vous… Les actes utiles, féconds, dont vous pouvez déjà vous glorifier, comparez-les à la stérilité de votre vie passée… Non, ce n’est pas là du temps perdu… et pour finir par une expressive vulgarité : — Si cette première espérance a été déçue, brisée, les morceaux en sont bons. Courage donc, et persévérez. »

« Je me suis rendu à vos avis, j’ai persévéré, parce que ma foi en vous était aveugle… En savez-vous la cause ? je vais vous l’avouer.

« Je ne sais quoi me dit qu’il y a… ou qu’il y a eu entre nous une extrême parité de position… je ne vous parle pas de position sociale… cela est tout simple… mais de position de cœur.

« Oui, il plane, pour ainsi dire, au-dessus de tout ce que vous m’écrivez un sentiment à la fois si noble et si triste, si délicat et si résigné, que je suis certain que vous avez beaucoup aimé, aussi beaucoup souffert. De là, je vous le répète, ma foi absolue dans vos avis… j’ai eu raison de l’avoir, car, peu à peu, j’ai espéré de nouveau…

« Je ne sais comment le peu de bien que j’avais commencé de faire s’est ébruité ; puis est venu l’incident de cette espèce de factum, écrit par moi dans un moment de chaleureuse indignation contre une inculpation odieuse dont on accablait une pauvre famille vendéenne, dont le chef s’était jadis dévoué pour mon père. J’ignore quelles sont vos opinions politiques, mon ami ; mais vous avez approuvé, loué même, les sentiments et les termes de ce factum, parce que, m’avez-vous écrit, la conviction et la loyauté sont partout respectables.

« La pauvre famille vendéenne a été sauvée, et l’on m’a accordé en partie l’honneur de cet acquittement. Ceci avait eu dans notre monde un retentissement exagéré ; cela devait être, je me trouvais classé un peu au-dessus des inutiles et des oisifs, on m’accueillait avec une distinction autre que celle que l’on accorde seulement à la naissance ; les hommes éminents de notre parti m’avaient fait, dès cette époque, plusieurs ouvertures des plus flatteuses, et pour mon âge et pour mon peu d’importance réelle. Enfin, nos journaux me signalaient comme un homme d’avenir pour notre opinion.

« Ces louanges, d’une bienveillance si peu méritée, ne m’aveuglaient pas ; mais elles m’obligeaient à persévérer dans mes bonnes tendances, et elle me prouvaient, du moins, que mes efforts m’étaient généreusement comptés.

« Mme de Montbar s’était aperçue et m’avait aussi loué de ce changement remarquable dans ma position ; les hommes les plus justement considérés l’avaient félicitée sur la voie où j’entrais si glorieusement, disaient-ils. Son père, qui s’était opposé à notre mariage, et m’avait été longtemps hostile, me comblait de preuves d’affection ; que vous dirai-je ?… aimé… comme autrefois je l’avais été de ma femme ou comme j’espérais l’être encore, j’aurais été le plus heureux des hommes…

« Cependant j’osais à peine m’interroger sur les progrès que je pouvais avoir faits dans son cœur…

« Plus de deux mois s’étaient passés depuis cette tentative trop hâtée, que je me suis si longtemps reprochée. Mme de Montbar se montrait pour moi affectueuse, égale ; elle s’intéressait à mes travaux, me conseillait avec sagesse et discernement, tempérait parfois la fougue de mes opinions. Elle me parlait avec intérêt de l’avenir qui m’était réservé, des espérances que je pouvais concevoir comme représentant de mon opinion, etc.

« Mais malgré le calme, la tranquillité que Régina affectait, je la surprenais souvent triste, rêveuse ; sa santé s’altérait visiblement, et le sourire avec lequel elle accueillait tout ce que je tentais pour lui plaire avait quelque chose de doucement résigné qui souvent me navrait…

« Son père me disait parfois :

« — Vous êtes excellent pour ma fille ; elle est remplie d’affection pour vous ; votre position se dessine, grandit de jour en jour, et pourtant ces pressentiments de père, qui trompent rarement, me disent qu’il y a quelque chose entre vous. »

« J’ai dû rassurer M. de Noirlieu, et j’ai, je crois, en partie réussi.

« Tel était l’état des choses, mon ami, lors de ma dernière lettre.

« Si je vous rappelle ces faits, c’est qu’en vous écrivant aujourd’hui, j’ai eu besoin de me les rappeler à moi-même, afin d’embrasser d’un seul coup d’œil ma position présente et passée.

« Par une de ces idées qui ne peuvent venir qu’aux sots aveuglés par une fatuité stupide ou aux gens désespérés qui comme moi, se rattachent à la plus folle espérance, ou plutôt se créent à eux-mêmes de folles espérances, je m’imaginai un jour que la préoccupation, que la tristesse de Régina, que l’altération croissante de sa santé étaient causées par l’embarras, par l’espèce de honte qu’elle éprouvait à m’avouer que mon amour, si dédaigné d’abord, regagnait chaque jour dans son cœur la place que j’y avais perdue.

« Selon moi, se joignait à cette transformation des sentiments de Régina une généreuse compassion pour Just, qu’elle me sacrifiait ainsi ; compassion suivie de regrets, de remords même… mais qui cédait au réveil passionné du premier amour de Régina.

« Et puis enfin comme, depuis ma première et malheureuse tentative, je m’étais toujours tenu dans les bornes d’une affection tout amicale envers ma femme, l’occasion de me témoigner du changement de ses sentiments pour moi lui avait manqué, – me disais-je… – De tels aveux en pareille circonstance, et pour elle surtout, étaient toujours d’une délicatesse extrême.

« Ces interprétations de la conduite de Mme de Montbar une fois admises par moi, je ne trouvai que trop de raisons de les justifier et de persévérer dans ma croyance ; car, vous me l’avez souvent écrit, mon ami, avec votre inflexible droiture, – le mal et le faux, comme le bien et le vrai, ont leur logique irrésistible, fatale.

« Ainsi, les manières affectueuses, mais toujours réservées de Régina, la prudence, la discrétion qu’elle montrait dans le choix même de ses expressions lorsqu’elle me parlait de son estime, de son amitié, de sa reconnaissance ; tout cela, selon moi, n’était de sa part que contrainte, apparence, et, à la première circonstance favorable, la réalité devait m’apparaître.

« Après de longues hésitations… d’instinct sans doute et qui auraient dû m’avertir, je me décidai à savoir mon sort… quel qu’il fût, car, je vous avoue cette lâcheté, je ne me sentais plus la force de surmonter davantage mon incertaine et pénible position.

« Depuis peu ma femme m’avait paru plus agitée, plus accablée que de coutume, ce que j’attribuais au temps orageux et pesant de tous ces jours-ci, car elle est devenue d’une extrême susceptibilité nerveuse.

« Hier, j’étais entré dans son salon assez brusquement pour qu’elle m’entendit ; elle ne s’est pourtant pas aperçue de mon arrivée ; m’approchant alors tout près d’elle… j’ai vu son visage baigné de larmes.

« Je lui ai demandé ce qu’elle avait… elle ne m’a pas répondu… je l’ai appelée… même silence, même distraction… enfin, je lui ai pris la main… au bout d’une seconde elle l’a retirée vivement, m’a regardé avec surprise comme si elle se fût éveillée en sursaut et m’a demandé si j’étais là depuis longtemps.

« Ces distractions profondes, ces moments de pénible extase ou d’insensibilité complète où elle est maintenant quelquefois plongée… je me les suis expliqués ou plutôt j’ai cru me les expliquer… comme le reste.

« Elle lutte en vain, – me suis-je dit, – contre le sentiment irrésistible qui la ramène à moi et qu’elle craint de s’avouer à elle-même… de m’avouer à moi…

« Le soir donc, par une assez belle soirée, quoique l’atmosphère fût orageuse et étouffante, nous sommes descendus au jardin.

« J’avais demandé que l’on servît le café dans un petit pavillon rustique situé au fond d’un épais quinconce.

« Lors des premiers… des heureux temps de mon mariage, Régina et moi nous éprouvions un plaisir d’enfants ou d’amoureux à fermer en dedans la porte du jardin, et à rester ainsi seuls des journées entières dans ce pavillon.

« Les souvenirs qui se rattachent à ces jours, les plus beaux de ma vie… sont encore pour moi si présents, si vivants… que, dans le courant d’idées auxquelles je me laissais entraîner, il m’a semblé qu’ils devaient avoir sur ma femme la même influence… et qu’ainsi entourée de tout ce qui devait lui rappeler nos enivrements passés… cet aveu que j’espérais si ardemment lui viendrait presque malgré elle… du cœur aux lèvres…

« Nous sommes entrés dans ce pavillon… Régina s’est assise sur un divan ; elle était vêtue de blanc… et ne paraissait plus que l’ombre d’elle-même. Elle était si pâle… si pâle… que, dans la demi-obscurité qui commençait d’envahir le pavillon, son doux et beau visage ne se distinguait pas de la blancheur de ses vêtements.

« Notre conversation ayant langui peu à peu, nous étions, presque sans y songer, tombés tous deux dans une rêverie silencieuse depuis plus d’un quart d’heure.

« Régina ne semblait plus s’apercevoir de ma présence… son regard fixe s’attachait sur la cime des grands arbres du jardin, au-dessus desquels brillaient déjà quelques étoiles ; son sourire me sembla d’une tristesse, d’une amertume profondes… elle se tenait immobile, à demi pliée sur elle-même, et tenait croisées, sur ses genoux, ses mains toujours charmantes, mais cruellement amaigries…

« À cette heure, mon ami, que mon esprit n’est plus troublé par de mensongères visions, et que je me rappelle réellement la physionomie et l’attitude de Mme de Montbar… je puis à peine comprendre la funeste aberration où je suis tombé, car je me disais :

« Pauvre femme… j’ai tant fait pour elle, qu’elle s’est enfin rendue… Elle n’attend qu’un mot de moi pour me faire un aveu qui à la fois la charme et la tourmente, car cette pâleur, cet abattement, des émotions trop contenues les causent ; elle détourne ses yeux de moi… de crainte peut-être de céder à l’attraction magnétique de mon regard ; son trouble, sa distraction me disent assez qu’elle lutte une dernière fois, mais en vain, contre les pensées d’amour qui l’assiègent de toutes parts ; mais la nuit vient… le silence est profond ; nous sommes seuls… seuls… dans le lieu qui lui rappelle tant de souvenirs… Jamais occasion plus opportune ne se présentera pour amener sur ses lèvres l’aveu qu’elle retient encore…

« Je me suis donc agenouillé aux pieds de ma femme, j’ai pris une de ses mains, qu’elle m’a abandonnée sans résistance.

« Cette main, brûlante, amaigrie, je l’ai couverte de baisers passionnés… et elle a répondu par une pression convulsive à mon étreinte…

« — Régina ! – me suis-je écrié avec ivresse, – enfin… tu es revenue à moi… tu es ma Régina d’autrefois… tu m’aimes ?…

« — Oh ! oui… Quoi qu’on fasse… je t’aime toujours, je t’aime plus ardemment que jamais… J’en meurs… de cet amour… mais je ne le dis pas… je ne puis pas le dire… je lui dois tant… à lui ! C’est égal… va… cette mort est douce… mon Just bien-aimé… Je meurs avec ta pensée.

____________

 

« Un cri déchirant que je poussai involontairement a arraché Mme de Montbar à l’espèce de délire où son esprit s’égarait.

« Elle a paru sortir d’un rêve, a tressailli, s’est redressée brusquement et m’a dit d’un air hagard, en passant ses deux mains sur son front :

« — Est-ce qu’il y a longtemps que nous sommes là… Georges ?

« Les larmes me suffoquaient ; heureusement la nuit, était presque venue. Ma femme ne s’est pas aperçue que je pleurais ; je lui ai répondu :

« — Oui… il y a assez longtemps… Mais il se fait tard… Voulez-vous rentrer ?

« — Comme vous voudrez, mon ami, » – m’a-t-elle répondu doucement sans remarquer l’altération de ma voix.

____________

 

« J’ai interrompu cette lettre, mon ami ; je souffrais trop pour la continuer.

« Vous savez tout, maintenant… je n’ai qu’un seul parti à prendre… et vous me le conseillerez, j’en suis certain ; c’est de partir demain… de rendre la liberté à Mme de Montbar…

« La malheureuse femme se meurt… et c’est mon aveuglement, c’est ma lâcheté qui la font mourir.

« Demain donc je m’éloignerai.

« Dans l’état où se trouve Mme de Montbar, l’annonce de ce brusque départ lui porterait un coup funeste par l’excès même du bonheur qu’elle ressentirait… je lui écrirai que je fais seulement un voyage de quelques jours ; puis, je lui apprendrai de loin, peu à peu et avec ménagements… la bonne nouvelle.

« Heureusement… Régina sera heureuse ; malgré mes invincibles ressentiments contre… cet homme, j’ai confiance dans les rares qualités de son cœur… je ne doute pas… je n’ai pas le droit de douter qu’il ne soit pour elle ce qu’il doit être.

« Une dernière fois… adieu et merci… mon ami… Oh ! oui, merci, car vos sages et affectueux enseignements ont germé dans mon âme, et si, dans la vie douloureuse à laquelle je suis désormais condamné, quelques consolations me sont réservées… je les devrai à l’apprentissage du bien, à l’habitude des idées généreuses, élevées, utiles, à l’aide desquelles j’avais espéré reconquérir le cœur de cette vaillante et généreuse femme, à jamais perdue pour moi… par ma faute… oui… par ma faute ! !

« La leçon est profitable… mais elle est terrible… Si j’avais commencé comme je finis ; si, au lieu de perdre ma vie dans une oisiveté dégradante qui m’a toujours aliéné le cœur de ma femme, j’avais agi comme j’ai agi depuis, grâce à vos conseils… Régina eût été… serait fière de moi, à cette heure !

« Adieu, mon ami ; réponse à l’instant, quoique je la sache d’avance… Vous ne pouvez me conseiller un autre parti que celui que je prends.

« G. DE M. »

La lecture de la lettre du prince de Montbar m’a fait éprouver un sentiment de profonde commisération pour lui ; mais, en même temps j’ai songé que sa détermination, dans laquelle je devais l’encourager sauvait peut-être la vie de Régina et assurait à jamais son bonheur et celui de Just.

Ce que le prince venait de me raconter de la touchante et courageuse résignation de Mme de Montbar, sa délicatesse poussée jusqu’à l’héroïsme, en cela que liée à son mari par la reconnaissance, elle n’osait ni réclamer cette liberté qu’il lui avait promise s’il ne parvenait pas à se faire aimer comme par le passé… ni lui dire, la pauvre femme, qu’elle aimait toujours Just Clément, qu’elle l’aimait peut-être plus que jamais, en raison même des tourments que lui causait cet amour ; tout cela… je l’avais pressenti, deviné ou vu.

J’avais rempli, comme de coutume, mon service auprès de ma maîtresse pendant ces quatre mois, et mon habitude d’observation, jointe à l’espèce de prescience que me donnait mon amour, m’avait initié à presque tous les secrets de ce malheureux cœur si cruellement éprouvé…

Je m’étais, d’ailleurs, résolu, dans le cas où cette situation se fût assez prolongée pour me donner des craintes sérieuses pour la vie de Mme de Montbar, je m’étais résolu d’écrire au prince, sous le nom de M. Pierre, que cette vaine épreuve avait assez duré ; si enfin M. de Montbar ne se fût pas rendu à ces conseils, je me serais décidé à lever les scrupules de Régina en la déliant de la reconnaissance qu’elle croyait devoir à son mari.

Dieu soit loué ! je n’ai pas eu besoin de recourir à ces pénibles extrémités. Régina, Just, M. de Montbar, se sont montrés dignes les uns des autres.

__________

 

Voici le billet que, ce matin, j’ai reçu du prince en réponse à ma lettre d’hier, dans laquelle je l’engageais à persister dans sa détermination :

 

« Je n’attendais que votre approbation pour partir, mon ami ; seulement, sans vous consulter, je me suis décidé à un aveu que vous auriez peut-être combattu.

« Je n’ai pas voulu, en m’éloignant, laisser le moindre regret à Mme de Montbar au sujet de la reconnaissance qu’elle a cru si longtemps me devoir.

« Dans ma lettre d’adieu, je lui dis que ce n’est pas à moi… mais à un ami inconnu, qu’elle doit la réhabilitation de la mémoire de sa mère. La dernière grâce qui me reste à implorer, – lui ai-je écrit, – c’est de me pardonner d’avoir ainsi abusé d’un sentiment de gratitude auquel je n’avais aucun droit.

« Je n’ai pas en cela cru faillir à la promesse d’honneur que je vous ai faite, mon ami…

« Et d’ailleurs, si j’ai porté une légère atteinte à cette promesse, vous me serez indulgent ; je crois me montrer plus homme d’honneur en agissant ainsi, qu’en observant rigoureusement la lettre de mon engagement envers vous.

« Adieu !… et, malheureusement pour moi, à jamais !… adieu, mon ami ; je ne sais quel avenir m’est réservé… j’ignore ce que je puis espérer du temps, ce morne consolateur… Mais à ce moment où je vous écris, je crois… je sens qu’il n’existe pas au monde un homme plus malheureux que moi…

« La seule pensée dont la douceur amère contraste avec le chaos de ressentiments sombres, déchirants, au milieu desquels je me débats, c’est que Régina a été admirablesublime jusqu’à la fin.

« Croyez-moi, mon ami, si je me sens impitoyable envers quelqu’un, ce n’est ni envers elle, ni envers Just, aussi digne, aussi généreux qu’elle… c’est envers moi, moi la seule cause de leurs tourments passés… de mes tourments à venir.

« Une dernière fois, adieu, et merci à vous… mon ami… Sans vos conseils, mon sort eût été mille fois plus misérable, car j’aurais haï, méprisé, poussé peut-être au désespoir deux personnes que j’estime, que j’honore, au contraire, au moment de m’éloigner d’elles, certain de les laisser heureuses et sans remords…

« Vous aviez raison… Il est une sorte de consolation dans un tel sentiment…

« Du courage… l’heure sonne… C’en est donc fait pour jamais… ô mes espérances !

____________

 

« Mon Dieu !… que je souffre ! … pitié pour ma faiblesse… Adieu… Plaignez-moi… aimez-moi… Oh ! si dans ce moment terrible… vous vouliez venir à moi… partir avec moi… c’est à genoux que je vous bénirais !… Votre amitié me serait d’un tel secours !…

« Mais non, c’est impossible, vous ne voudrez pas… je suis fou… pardon de cette demande ; n’avez-vous pas déjà trop fait pour moi !

« Adieu… pour la dernière fois, adieu…

« G. DE M. »

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3 juillet 18…

Tout est accompli.

Depuis le commencement de la semaine passée, M. de Montbar est parti.

Aujourd’hui, Just et Régina se sont revus pour la première fois.

Ma maîtresse était encore bien pâle, bien amaigrie… mais qu’elle était belle, mon Dieu ! qu’elle était belle de bonheur et d’amour ! !

____________

 

Ma tâche est finie… loyalement, courageusement finie, je peux le dire avec orgueil.

Maintenant, que ferai-je ?

Désormais, à quoi serai-je bon à la princesse ?

Mais moi ?… cette habitude d’intimité domestique… si douce, si chère à mon cœur, malgré les tourments dont elle est parfois traversée, pourrai-je la rompre ? Vivre loin de Régina ?… ne plus la voir, presque à chaque instant du jour ?… m’éloigner… maintenant surtout que la voilà si heureuse ?…

Aurai-je ce courage ? résisterai-je à cette mélancolique satisfaction de me dire, en voyant le bonheur rayonner sur ses traits et sur ceux de Just :

« À cette félicité… j’ai contribué… Ces épreuves douloureuses, mais nécessaires à la consécration de leur amour, qu’elles devaient rendre pur de tout remords, ces épreuves dont tous deux sont si glorieusement sortis, je les ai suggérées dans l’intérêt même de leur tendresse, de sa grandeur et de sa dignité. »

Et c’est à ce moment que je quitterais Régina, après avoir eu si longtemps sous les yeux le spectacle désolant de sa tristesse, de ses malheurs !

Non… non… s’il m’est dû quelque récompense… telle sera la mienne, – la vue de cette félicité – à laquelle j’ai contribué de toutes les forces de mon dévouement ignoré… et qui doit l’être toujours…

Non… d’ici à quelque temps… si elle y consent du moins, je ne quitterai pas Régina.

Et si plus tard… cette douce et dangereuse habitude de vivre près de Mme de Montbar s’est tellement incarnée en moi que je ne puisse m’y soustraire ; si, s’accoutumant à me regarder comme un de ces bons et fidèles serviteurs dont on ne se sépare plus… la princesse me dit quelque jour…

— Martin… vous ne me quitterez jamais, n’est-ce pas ?

Comment la refuser ? Le vœu de mon cœur ne sera que trop d’accord avec sa demande…

Et alors ma vie se passera dans une domesticité stérile, égoïste, sans rien qui la relève… car du moins jusqu’ici cette domesticité m’a permis de rendre à Régina des services que je n’aurais pu lui rendre dans une autre condition sociale. Mais ma tâche est accomplie… Mis au-dessus du besoin par la générosité du docteur Clément, ma vie ne peut-elle… ne doit-elle pas avoir un but plus élevé, plus utile… plus profitable à mes frères en humanité, comme disait mon bienfaiteur ?

Pas de faiblesse ; je consulterai Claude Gérard… Sa mâle et tendre parole me guidera encore une fois.

Qu’il soit béni du moins ; car c’est à lui que j’ai dû d’appliquer à mon humble condition cette maxime si souvent pratiquée et répétée par lui :

Il n’est pas de position, si infime qu’elle soit, où l’homme de cœur ne puisse faire acte de dignité…

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CHAPITRE XIV.

Indécisions de M. Duriveau. – Entrevue du comte et de Claude Gérard. – La prophétie.

Ici nous interrompons les Mémoires de Martin, pour rappeler au lecteur de ce livre les faits qui se sont passés ensuite de l’arrestation de Bête-Puante (ou plutôt de Claude Gérard, à qui nous restituerons son véritable nom).

Surpris sur le bord de l’étang de la métairie du Grand-Genévrier par le brigadier Beaucadet, embusqué avec quelques-uns de ses hommes près des ruines du fournil, Claude Gérard et Martin venaient de tomber entre les mains des gendarmes, lorsque le comte et son fils, avertis par Beau-cadet, étaient arrivés sur le lieu de l’arrestation, afin de s’assurer qu’un de leurs domestiques devait se trouver à un mystérieux rendez-vous avec Bête-Puante, accusé d’avoir tiré un coup de feu sur M. Duriveau.

Nous rappellerons enfin au lecteur qu’ayant reconnu dans Claude Gérard, le braconnier, un homme que deux fois il avait mortellement outragé, le père de Scipion, par une odieuse bravade, s’était plu à donner en présence de Claude Gérard l’ordre de chasser maître Chervin et sa femme de la métairie du Grand-Genévrier.

Cette méchante action accomplie, Scipion et son père, remontant en voiture, étaient revenus au château du Tremblay pendant que les gendarmes emmenaient Claude et Martin.

De retour chez lui, le comte, suivant l’avis de Beaucadet, crut prudent de faire quelques recherches dans la chambre de Martin, sur qui de graves soupçons planaient alors.

Ces recherches furent d’abord vaines ; mais M. Duriveau, trouvant une malle fermée, s’était cru autorisé à la forcer, et y avait pris un coffret de bois renfermant le cahier manuscrit des Mémoires de Martin, accompagné d’une lettre au roi.

Cette correspondance de son valet de chambre avec un roi excitant vivement la curiosité de M. Duriveau, il avait emporté le manuscrit des Mémoires dans sa chambre, et s’était mis à les lire alors qu’une heure du matin sonnait à l’horloge du château du Tremblay.

Telles étaient, on le sait, les premières lignes des Mémoires de Martin :

 

« Je n’ai conservé qu’une idée confuse et incomplète des événements qui ont précédé ma huitième ou ma neuvième année. Cependant, de cet obscur passé déjà si lointain, j’ai gardé la mémoire d’une jeune belle femme dont les doigts agiles faisaient presque continuellement bruire les fuseaux d’un métier à dentelle tout couvert de brillantes épingles de cuivre ; le cliquetis sonore des fuseaux faisait ma joie ; il me semble l’entendre encore ; mais, le soir, cette joie se changeait en admiration ; couché dans mon petit lit, je voyais cette même jeune femme, ouvrière infatigable (ma mère peut-être), travailler à la lueur d’une chandelle dont la vive clarté redoublait d’éclat en traversant une eau limpide renfermée dans un globe de verre ; la vue de ce foyer lumineux me causait une sorte d’éblouissement et d’extase auxquels le sommeil seul mettait un terme. »

 

Lors même que la curiosité de M. Duriveau n’eût pas été excitée par d’autres motifs, les lignes seules que nous venons de rappeler auraient suffi pour attirer vivement son attention, sinon son intérêt, sur ces Mémoires.

La jeune fille qu’il avait autrefois séduite était une ouvrière en dentelle, comme la jeune femme que Martin croyait être sa mère…

Elle se nommait Perrine Martin… et le valet de chambre dont il lisait les Mémoires se nommait Martin…

Enfin l’âge que celui-ci paraissait avoir, certaines particularités de ressemblance physique, d’abord à peine remarquées par le comte, mais que ces premiers soupçons rappelèrent aussitôt à sa mémoire ; toutes ces circonstances réunies, sans convaincre M. Duriveau que Martin était son fils… lui présentaient cette hypothèse comme possible.

On conçoit dès lors combien de causes excitantes, irritantes, avaient attaché le comte à la lecture des Mémoires de Martin.

Puis, au bout de quelques pages, M. Duriveau rencontra les noms de Bamboche et de Basquine, ces deux compagnons d’enfance de Martin.

Bamboche devenu ce meurtrier redoutable que l’on avait traqué la veille dans les bois du comte.

Basquine devenue l’une des plus célèbres artistes de l’époque… femme infernale selon ceux-ci, angélique selon ceux-là, mais doublement infernale selon le comte, car peu de jours s’étaient passés depuis que Scipion avait audacieusement annoncé à son père qu’il eût à regarder Basquine comme le suprême arbitre de son mariage à lui Duriveau avec Mme Wilson ; insolente prétention qui avait amené cette scène déplorable, effrayante, entre le père et le fils, scène à laquelle avait succédé de part et d’autre une suspension d’hostilités, le comte ayant le lendemain dit à son fils que, quelque bizarres que fussent ses prétentions à poser Basquine comme arbitre de ce double mariage, du père et du fils… il aviserait

Puis venait dans les Mémoires la rencontre de Martin au fond de la forêt de Chantilly avec Régina, Scipion et Robert de Mareuil

Quels souvenirs ces noms ne devaient-ils pas éveiller dans la mémoire de M. Duriveau !

— Scipionson fils…

— Robert de Mareuil dont il avait été le rival… lors de ses prétentions à la main de Régina, qu’il devait un jour attirer dans un piège horrible… pour se venger de ses dédains…

Venait ensuite l’enfance et la première jeunesse de Martin chez Claude Gérard…

Claude Gérard… encore un nom écrit en lettres sinistres, ineffaçables, dans la vie du comte…

Là encore reparaissait Régina ; Régina enfant, puis adolescente, puis jeune fille, et grandissant pour ainsi dire aux yeux de Martin à chaque anniversaire de la mort de la baronne de Noirlieu…

C’était ensuite cette pauvre folle que Claude Gérard entourait de ses soins pieux et touchants.

Un pressentiment invincible disait au comte que cette femme folle était Perrine Martin… dont il avait enlevé le cœur à Claude Gérard, pour la séduire, la délaisser ensuite, et lui faire plus tard enlever son enfant, afin de se débarrasser des exigeantes réclamations de cette mère qu’il abandonnait lâchement, la sachant réduite aux faibles ressources d’un travail opiniâtre.

Martin arrivait à Paris…

Encore des noms qui résonnaient dans la mémoire du comte Duriveau :

— Régina,

— Robert de Mareuil,

— Le prince de Montbar

Et plus tard cette scène des Funambules, où le comte assistait avec son fils, scène d’où datait, pour ainsi dire, la haine incurable de Basquine contre Scipion et – ceux de sa race oisive et méchante, – avait dit la jeune fille.

Plus tard, c’était le séjour de Martin chez le docteur Clément… puis les recommandations du docteur qui, près de mourir, chargeait Martin de veiller sur Régina, qu’il savait menacée de l’implacable vengeance de M. Duriveau…

Les pressentiments du docteur ne l’avaient pas trompé… Martin ne faillissait pas à la mission que son maître mourant lui avait confiée ; il envoyait un sauveur à Régina prise au piège tendu par le comte, dans la maison déserte de la rue du Marché-Vieux.

Ce sauveur… c’était Just Clément… qui devait si cruellement châtier l’infâme conduite de M. Duriveau et lui imposer un duel dont les conditions mettaient désormais Régina à l’abri de calomnies infâmes…

Enfin, c’était Mme Wilson, que le comte aimait d’une si ardente, d’une si folle passion, dont il retrouvait encore le nom dans le récit de Martin.

On le voit, ces Mémoires touchaient par tant de points à la vie de M. Duriveau, que cela seul eût suffi à expliquer l’opiniâtre curiosité avec laquelle il poursuivit cette lecture…

Mais lorsqu’il vint à songer que ce malheureux enfant abandonné, voué à tant de misères, à tant de chagrins, à tant de rudes épreuves subies avec résignation, avec courage, et dont il devait sortir pur… lorsque le comte vint enfin à songer, disons-nous, que Martin était sans doute son fils, il se sentit en proie à une frayeur mêlée de honte insupportable à la seule pensée de se trouver face à face avec Martin, dont l’esprit était si droit, le cœur si pur, le caractère si élevé.

Cette honte aurait déjà paru insupportable au comte, lors même que Martin eût encore ignoré le secret de sa naissance… Mais se remémorant quelques particularités de sa première entrevue avec lui, songeant à l’affection qui l’unissait à Claude Gérard, se disant enfin qu’il était peu probable que le hasard seul eût conduit Martin à entrer comme domestique chez lui, le comte éprouvait une nouvelle et plus terrible angoisse… il ne doutait plus que Martin ne fût instruit des liens qui les unissaient…

Ainsi, riche d’une fortune immense, cet homme d’un caractère impitoyable, d’une volonté de fer, d’une dureté, d’une audace sans pareilles, cet homme enfin, professant pour tant de nobles sentiments un cynique et indomptable dédain, rougissait, tremblait… à la seule pensée d’affronter le regard d’un pauvre valet… d’un malheureux enfant abandonné.

Mais aussi… ce valet possesseur de secrets si déshonorants… ce valet avait une belle âme… et ce valet était son FILS !

Si insignifiante qu’elle paraisse au premier abord, cette profonde perturbation dans les idées habituelles de M. Duriveau prouvait que la lecture des Mémoires de Martin, sur lesquels le comte réfléchissait ainsi, agissait déjà puissamment sur son esprit, à son insu peut-être…

Puis, comme cet homme était surtout dominé par un immense orgueil, il finit par subir l’influence de cette autre pensée :

— Ce malheureux enfant trouvé, dont l’âme s’est montrée si haute en tant de circonstances difficiles, effrayantes… ce valet qui correspond familièrement avec un ROIc’est mon fils

Enfin une comparaison forcée, fatale… rappelait à la mémoire du comte cette scène récente dans laquelle Scipion avait poussé l’audace de la révolte contre le caractère paternel jusqu’à l’excès le plus épouvantable. M. Duriveau ne pouvait non plus s’empêcher d’établir un parallèle entre Scipion et Martin.

Néanmoins, ces idées encore vagues, plutôt instinctives que mûrement raisonnées, ne pouvaient avoir immédiatement toute leur puissance d’action : un homme de l’âge et de la trempe de M. Duriveau ne se transforme pas en un jour. La lecture des Mémoires de Martin jetant dans cette âme incroyablement endurcie quelques généreuses semences, les événements à venir pouvaient seuls les développer ou les étouffer…

Ainsi, après avoir un moment songé avec un orgueil involontaire que Martin était son fils… pensée d’une légitime, d’une généreuse fierté… pensée d’un bon orgueil, si cela se peut dire, le comte retomba bientôt dans les ressentiments de l’orgueil le plus détestable : il se révolta contre la haute valeur morale de ce fils dont il s’était un instant félicité ; l’envie, la haine, la colère, la honte lui soufflèrent au cœur les plus mauvaises passions. Dans sa joie cruelle, il se disait qu’au moins Martin était en prison, qu’il y resterait longtemps, car lui, Duriveau, le chargerait de toutes ses forces, userait de toute son influence, et elle était grande, afin de lui faire infliger une condamnation sévère, pour se débarrasser ainsi de la présence d’un misérable qui lui inspirait autant d’aversion que de crainte.

Puis, comme l’homme le plus méchamment perverti (surtout lorsque dans sa jeunesse il a connu des sentiments humains, généreux, et M. Duriveau avait ainsi commencé), comme l’homme le plus méchamment perverti, disons-nous, ne peut, quoi qu’il fasse, fermer tout à fait les yeux à l’auguste splendeur des grandes vertus, le comte, après avoir écouté son funeste orgueil qui lui disait de haïr Martin… écoutait sa conscience, son cœur paternel qui lui disait d’estimer, d’aimer ce digne et valeureux enfant.

Alors cette première tempête de détestables passions s’apaisait devant la puissante autorité du juste et du bien… comme les nuages des tourmentes se dissipent à l’éclat du soleil ; le comte subissait de nouveau la douce, la pénétrante influence des rares qualités de Martin… Il admirait cette résignation souvent douloureuse, mais jamais souillée par un seul instant de révolte ou de haine contre sa terrible destinée, contre le père sans entrailles qui la lui avait faite, cette destinée ! ! !… Jamais, dans ces pénibles confessions, le comte n’avait trouvé une parole de malédiction contre la société marâtre qui l’avait insoucieusement abandonné, lui Martin, dès son enfance, à tous les hasards de l’ignorance, de la misère et du vice…

Non, non, résignation, – sacrifice, – devoir, – ces trois mots disaient la vie de cet infortuné.

Il y eut surtout un moment où M. Duriveau ne put contenir son émotion en lisant ces deux lignes qui semblaient résumer la conduite de Martin envers Régina, Just et le prince de Montbar :

Il n’est pas de position, si infime qu’elle soit, où l’homme de cœur ne puisse faire acte de dignité.

Maxime touchante dont Claude Gérard avait donné à Martin l’enseignement et l’exemple.

____________

 

Au moment où M. Duriveau relisait les lignes précédentes qui terminaient l’épisode de la princesse de Montbar et les Mémoires de Martin, quatre heures sonnaient au château du Tremblay.

La nuit, calme dans la soirée, était devenue orageuse ; la tourmente mugissait au dehors, les grands arbres du parc, violemment agités par le vent, rendaient un bruissement sourd, prolongé, comme celui de la mer ; on l’entendait de la chambre à coucher de M. Duriveau, située au rez-de-chaussée.

Profondément absorbé, le comte, le coude sur son bureau, la tête dans ses deux mains, poursuivait sa lecture et ses méditations ; telle était sa contention d’esprit, qu’il ne s’aperçut pas d’un léger bruit causé par le grincement de la serrure d’une porte qui donnait dans son cabinet de toilette où aboutissait, on l’a dit, l’escalier de la chambre de Martin.

Au moment où une nouvelle et violente raffale de vent ébranlait les volets extérieurs, la porte, dont le pêne avait légèrement glissé, s’ouvrit…

Mais elle resta entrebâillée.

C’est à peine si M. Duriveau fit attention au bruit de cette porte, qu’il crut entrouverte par la violence du vent, car, après avoir un instant tourné la tête de ce côté, le comte retomba dans ses réflexions ; son visage énergique trahissait la lutte des sentiments divers dont son âme était agitée ; mais, à ce moment, l’expression de ses traits semblait annoncer la prédominance des sentiments généreux… deux fois il secoua tristement la tête, tandis qu’un sourire de commisération effleurait ses lèvres, ordinairement altières et dédaigneuses…

Alors la porte jusque-là seulement entrebâillée s’ouvrit toute grande, mais lentement, et sur cette baie noyée d’ombre se dessina la figure de Claude Gérard…

La tête nue du braconnier ruisselait d’eau ainsi que sa casaque de peau de bêtes ; à la fange noire dont son pantalon était couvert, on voyait qu’il venait de traverser des marais et des terrains tourbeux.

Voyant le comte occupé à lire, Claude Gérard, par son geste et par sa physionomie, sembla dire :

— Je m’y attendaisj’arrive à temps

Alors, il s’approcha de M. Duriveau sans être entendu de lui, grâce à l’épaisseur des tapis, et lui posa sa large main sur l’épaule.

Le comte fit un bond sur sa chaise et se retourna brusquement ; mais, à l’aspect du braconnier, il resta muet, pétrifié.

Avant qu’il eût pu faire un mouvement… Claude Gérard s’était rapidement emparé du manuscrit des Mémoires de Martin, et avait enfoui ce cahier dans l’une des vastes poches de sa casaque, puis s’adressant au comte, il lui dit d’une voix sévère :

— Martin avait redouté cet abus de confiance, monsieur… Je suis arrivé à temps…

— Vous ici ! ! – s’écria le comte en sortant enfin de sa stupeur.

Et, se levant brusquement, il courut à sa cheminée et tira violemment le cordon d’une sonnette.

— Cette sonnette ne donne que dans la chambre de Martin… et il n’y est pas… vous le savez bien… – dit froidement Claude. – Nous sommes seuls ici… volets et portes fermés…

— Tu veux donc m’assassiner ! misérable ! s’écria le comte en cherchant du regard quelque chose dont il pût se faire une arme. – Que viens-tu faire ici ?

— Je viens vous dire, monsieur, – reprit Claude Gérard d’une voix triste et solennelle, – je viens vous dire que Perrine Martin, la mère de votre fils… est morte cette nuit…

— Morte ? elle, la mère de Martin !… – s’écria le comte.

— Morte ! il y a trois heures… – dit Claude Gérard, – ici, dans l’une de vos métairies, où on l’avait transportée…

— Elle était ici, – murmura le comte atterré. – Elle est morte… Martin est mon fils !… il est donc vrai…

— Oui… Martin est son fils et le vôtre… oui, elle est morte ! – répéta lentement Claude Gérard, comme s’il eût voulu faire entrer ces paroles au fond du cœur de M. Duriveau.

— Non, non, – s’écria celui-ci presque avec égarement, – c’est un rêve affreux…

— Si c’est un rêve, monsieur, – répondit Claude, – la cloche des morts, qui va sonner à l’aube, vous réveillera…

— Oh ! cette mort… en ce moment… – murmura le comte anéanti, – quand tout le passé vient de m’apparaître…

L’accent, la physionomie de M. Duriveau révélaient alors une douleur et des remords si sincères, que Claude Gérard en eut pitié, et il lui dit d’une voix moins menaçante :

— Au nom de ce passé… au nom de ce que votre fils a souffert… au nom du courage et de la résignation qu’il a montrés… repentez-vous… Il est temps, croyez-moi !

Le comte, à la fois honteux et irrité d’avoir laissé pénétrer son émotion à Claude Gérard, se roidit contre les sentiments généreux auxquels il venait de céder et s’écria :

— Sors d’ici… à l’instant, pas un mot de plus.

— Dieu se lasse à la fin… – reprit Claude Gérard d’une voix plus élevée… – Prenez garde.

— T’en iras-tu ! – s’écria le comté exaspéré.

— Écoutez-moi, je vous en conjure, – reprit Claude Gérard d’une voix altérée, – je vous parle sans haine, sans emportement. Il y a dans tout ceci une volonté providentielle… C’est cette nuit… presque à la même heure où expirait votre victime… la mère de Martin… de votre fils… qu’en lisant la vie de ce malheureux enfant… vous appreniez à le connaître, et, j’en suis sûr… à le plaindre, à l’aimer… Je vous dis qu’il y a dans tout ceci autre chose que du hasard… – répéta Claude d’une voix de plus en plus imposante, – oui… et si vous étiez assez aveugle, assez malheureux, assez désespéré, pour ne pas vous abaisser devant ce qu’il y a de mystérieux, de providentiel dans ces événements… prenez garde… un secret pressentiment me dit que vous serez frappé fatalement de quelque coup terrible.

Malgré son orgueil, malgré son endurcissement, le comte tressaillit à ces paroles de Claude Gérard, tant son accent solennel avait d’autorité… et d’ailleurs cet accent n’annonçait ni haine, ni menace, mais plutôt une sorte de commisération pour le comte, tant le braconnier semblait convaincu de sa prophétie.

— Un coup terrible… me frapper ?… – murmura M. Duriveau en jetant un regard défiant et sombre sur le braconnier ; – ce coup ?… ta haine… le portera sans doute… tu voudras accomplir ta prophétie.

— Est-ce que vous n’êtes pas en mon pouvoir… à cette heure… et sans secours ?… – dit Claude Gérard. – Non, – reprit-il tristement, – non, il ne s’agit pas de ma vengeance… Si vous vous repentez, elle serait inique et inutile… si vous persévérez dans le mal, alors… je vous le jure par l’éternelle justice de Dieu à laquelle je crois… une voix secrète, irrésistible, me dit que c’est une main… plus puissante qu’une main humaine, qui se chargera de votre punition.

À ces mots, le nom de BASQUINE sembla luire en traits de feu dans l’esprit troublé du comte… tandis que, cédant à un sentiment, on pourrait dire à une sensation de pitié inexprimable, Claude Gérard tombait aux genoux du comte, et lui disait :

— Tenez… me voilà à genoux… à genoux devant vous… moi… moi… Claude Gérard, pour vous dire à mains jointes, au nom de Martin… au nom de votre autre fils, au nom de vous-même : Soyez bon, soyez père… accomplissez les promesses que vous m’avez autrefois faites lorsque je vous ai laissé une vie que j’avais le droit de vous ôter. Oh ! repentez-vous… amendez-vous… sinon… je vous dis que je vois la main de Dieu prête à s’appesantir sur vous !

— Et je me laisserais imposer… intimider par tes jongleries, vieux misérable… – s’écria le comte, d’autant plus furieux, qu’un moment, malgré lui, il avait été épouvanté des menaces prophétiques de Claude en songeant à Basquine et à l’influence qu’elle avait sur Scipion, influence que la lecture des Mémoires de Martin faisait paraître au comte plus effrayante, plus redoutable encore ; mais son indomptable orgueil se révoltant bientôt, il reprit, s’adressant à Claude Gérard :

— Ah ! tu crois avoir affaire à un homme lâche et crédule ? Ah ! tu viens me parler de morte, d’enfant trouvé… de justice du ciel ? Pardieu ! tu t’adresses bien. Eh bien ! je te dis, moi, monsieur le prophète, que la justice est pour moi, car la morte est dans sa bière et le bâtard est en prison.

À ces exécrables paroles, Claude Gérard se releva lentement, ne répondit pas un mot, jeta un dernier regard de pitié mêlé d’effroi sur le comte et fit un pas pour sortir.

— Arrête !… – s’écria M. Duriveau en se précipitant sur le braconnier, – si tu as échappé aux gendarmes ainsi que ton complice, tu ne m’échapperas pas, à moi… et le bâtard sera rattrapé… quand je devrais donner mille louis pour sa prise !

Claude Gérard repoussa si rudement M. Duriveau, que celui-ci, perdant l’équilibre, tomba à demi renversé sur son fauteuil pendant que le braconnier fut d’un bond dans le cabinet de toilette, enferma le comte dans sa chambre à coucher en donnant un tour de clef à la porte, puis sautant par la fenêtre qu’il avait prudemment ouverte pour assurer sa retraite, il disparut rapidement à travers les bois du parc.

Quant à l’apparition inattendue de Claude Gérard dans la chambre de M. Duriveau, elle s’explique ainsi :

Le trajet de la métairie du Grand-Genévrier au bourg le plus voisin était long et dangereux, il fallait traverser près de deux lieues de tourbières et de marais presque impraticables pour ceux qui ignoraient les quelques veines de terrain solide qui sillonnaient ce sol marécageux et mouvant.

Beaucadet et ses gendarmes étaient à cheval ; une fois la lune couchée, ils se trouvèrent dans l’obscurité ; la tempête soufflait avec violence, les cavaliers ne pouvaient s’avancer qu’avec une lenteur et une prudence extrême à travers ces marécages, où leurs chevaux enfonçaient parfois jusqu’au ventre.

Les deux prisonniers se trouvaient donc à peine surveillés ; ayant entendu Beaucadet conseiller à M. Duriveau une visite domiciliaire dans le réduit occupé par son valet de chambre, Martin frémit… ses Mémoires pouvaient ainsi tomber entre les mains du comte ; tout bas il fit part de son anxiété à Claude Gérard ; celui-ci avait les mains liées ; mais profitant de l’embarras où se trouvaient les gendarmes, et de l’hésitation de leur marche, embarras nul pour le braconnier, depuis longtemps habitué à parcourir toutes les passes de ces marais, et qui, accoutumé d’errer la nuit, était devenu presque nyctalope, Claude Gérard répondit tout bas à Martin :

— Prends mon couteau dans ma poche, coupe mes liens, à la première occasion ; je réponds du reste.

Cette occasion ne se fit pas attendre ; Beaucadet venait de crier à l’aide en sentant son cheval pour ainsi dire disparaître sous lui au milieu d’une fondrière ; profitant de cet incident qui absorba l’attention des gendarmes, Martin coupa les liens de Claude ; en deux bonds celui-ci atteignit un étroit sentier qu’il connaissait, et il avait disparu au milieu des ténèbres de plus en plus profondes avant que les gendarmes eussent pu seulement se douter de sa fuite.

Claude Gérard s’était dirigé en hâte vers le château du Tremblay. Il devait passer près d’une métairie isolée, où la mère de Martin avait été transportée. Claude, sûr de la discrétion du métayer, car il était bien souvent serviable à ces malheureux, y entra… afin de se rassurer sur l’état de Perrine Martin… Le métayer et sa femme, fondant en larmes, ne voulurent pas laisser Claude Gérard pénétrer dans la pauvre chambre où Perrine avait été transportée… Il comprit.

À ce coup terrible il chancela. Mais se rappelant le devoir impérieux qui l’appelait au château, il poursuivit sa route, franchit aisément la haie du parc, et arriva jusqu’aux bâtiments.

La porte du couloir de service où aboutissait l’escalier de la chambre de Martin était rarement fermée intérieurement, les domestiques qui s’attardaient dans le village se ménageant toujours ce moyen de rentrer sans bruit au milieu de la nuit. Martin avait, par précaution, remis une double clef de sa chambre à Claude Gérard ; celui-ci put arriver ainsi chez le valet de chambre du comte ; puis, à l’aide d’une allumette prise sur la cheminée, le braconnier se procura de la lumière, vit la malle forcée ; la porte de l’escalier conduisant au cabinet de toilette de M. Duriveau était restée ouverte, Claude Gérard devina tout, descendit, colla son œil à la serrure de la porte de la chambre à coucher, et vit le comte occupé à lire.

Après avoir ouvert, ainsi qu’on l’a dit, la fenêtre du cabinet de toilette qui donnait sur le jardin, afin d’assurer sa retraite, Claude Gérard, profitant du bruit de la tempête, fit doucement jouer le pêne de la porte de la chambre du comte, et put s’approcher de celui-ci sans en avoir été entendu.

Hâtons-nous de dire que l’alarme des métayers chez qui Claude s’était arrêté en se rendant au château du Tremblay avait été causée par une syncope léthargique dans laquelle Perrine Martin était restée si longtemps plongée, que ces pauvres gens, croyant à sa mort, avaient fait partager à Claude Gérard cette triste conviction.

Huit jours après cette entrevue entre Claude et M. Duriveau, d’autres événements se passaient à Paris, dans l’hôtel de Basquine, où nous conduirons le lecteur.

CHAPITRE XV.

L’hôtel de Basquine. – Leporello et Astarté. – La Mère-Radis. – Un suicide par amour. – Un ami d’enfance.

La scène suivante se passe dans un charmant petit hôtel, situé entre cour et jardin, rue Saint-Lazare, habité par Basquine. Une partie du jardin donne sur un terrain vague, occupé par des matériaux de construction.

Il est dix heures du matin : deux personnages qui ont figuré dans les Mémoires de Martin, Leporello et Mlle Astarté, s’occupent de réparer le désordre qu’une réception prolongée assez avant dans la nuit laisse toujours dans un appartenant.

Astarté, quoique âgée de quelques années de plus que lorsqu’elle était au service de sa ministresse, à qui elle rendait, disait-elle, la vie si dure, a conservé sa taille élégante, ses magnifiques cheveux noirs, et son air impertinent et moqueur.

Leporello, l’ancien valet de chambre du baron de Saint-Maurice, a gagné en importance ce qu’il a perdu en jeunesse cavalière ; il a pris de l’embonpoint, sa figure est pleine, vermeille ; il paraît être dans une complète familiarité avec Astarté.

— Ah çà ! ma chère, – lui dit Leporello en interrompant ses soins domestiques pour s’étendre nonchalamment dans un excellent fauteuil, et tenant toujours son plumeau à la main, – causons un peu, que je prenne langue… Arrivé avant-hier de Normandie à ton appel, entré ici hier à ta recommandation, occupé une partie de la nuit à annoncer dans ce salon plus de ducs, de princes, d’ambassadeurs, de marquis, de comtes… et autres gens du plus grand monde, que je n’en ai annoncé dans les meilleures maisons où j’ai servi, je n’ai pas encore eu le temps de causer un peu à fond avec toi.

— C’est vrai, mon pauvre Leporello, – dit Mlle Astarté, en s’étendant à son tour paresseusement sur une causeuse, – les dernières voitures sont parties à quatre heures du matin, madame m’a gardée jusqu’à cinq heures, et je me lève.

— Je suis parbleu bien sûr, – reprit Leporello, – que tu ne m’aurais pas écrit de quitter la maison de la marquise de Mainval pour me faire perdre au change. D’abord ici mes gages sont presque doublés, et tu m’as présenté la bourgeoise comme généreuse et peu regardante

— C’est-à-dire que ça en devient gênant… car, avec des personnes si confiantes… malgré soi, on a scrupule… tandis qu’avec les autres, ma foi !… c’est de bonne guerre !…

— Une actrice généreuse… – dit Leporello, – ce n’est pas étonnant ; elle dépense l’argent comme elle le gagne… et il paraît que madame… en gagne gros…

— Plus de cent mille francs par an ?…

— C’est gentil… Sans compter les accessoires ?

— Comment ?

— Est-ce que parmi ces ducs, ces princes, ces ambassadeurs… il n’y a pas… quelqu’un ? qui ? hein ? – dit Leporello eu regardant sa compagne d’un air significatif.

— Nix… – fit gravement Astarté.

— Ah bah !… – et après un moment de réflexion, Leporello ajouta : – Je comprends… elle s’encanaille… c’est souvent comme ça… quelque croc ?… qui la gruge…

Nix… – fit Astarté avec un redoublement de gravité.

— Un acteur, alors ?…

— Nix.

— Nixnixnix… Enfin la fameuse Mlle Basquine a au moins un amant, quand le diable y serait ?

— Le diable y est… car elle n’a pas un amant.

— Alors elle en a deux ?… trois ?… onze ?

— Pas un.

— Astarté, ma fille, vous devenez paradoxale dans vos propos.

— Tu sais pourtant bien qu’entre nous nous ne nous mentons pas.

— Quand c’est inutile.

— Bien entendu… et je n’ai aucun intérêt à te cacher si madame a des amants ou non.

— Allons, – dit Leporello en soupirant, – il faut te croire.

— Je vais d’ailleurs te mettre au courant de tout. Tu sais que j’ai quitté ma bêtasse de ministresse après l’histoire des radis ?

— Des radis ?…

— Comment ! tu ne sais pas ?

— Que je n’en mette jamais un sous ma dent… de radis (et je les adore !) si je comprends ce que tu veux dire.

— J’étais donc excédée, fatiguée de ma ministresse ; car non contente d’être sotte et crassement bourgeoise, elle était méchante comme un âne rouge, non pas pour moi, un instant ! j’ai bec et ongles ; mais elle était impitoyable pour une jeune nièce qu’elle avait, laide comme un monstre, il est vrai, la pauvre créature ! mais si bonne, si douce, que les larmes me venaient aux yeux en voyant les humiliations que, sans jamais se plaindre, elle endurait tous les jours de sa méchante bête de tante ; ça m’a tellement exaspérée, que je me suis dit : Je ne resterai pas ici, mais je vengerai cette pauvre fille avant de partir, et je me ferai renvoyer pour quelque chose de très drôle. Un jour donc j’avais à coiffer ma ministresse pour un bal des Tuileries ; je prends à l’office une demi-douzaine de jolis petits radis roses avec leurs feuilles, je les traverse de grandes épingles noires, et tout en coiffant ma ministresse, je vous lui plante, sans qu’elle s’en doute, les petits radis derrière la natte du chignon.

— Astarté, tu es brave comme Cambronne !

— La ministresse avait avec ça deux touffes de marabouts blancs par devant. — Ah ! ma chère petite, – me dit-elle en faisant son gros dos et se mirant dans sa glace, – je suis joliment bien coiffée ce soir, vous vous êtes surpassée.

— Le fait est que madame, avec cette coiffure, me rappelle tout à fait madame la duchesse… — Parole d’honneur, ma petite ? — Foi d’Astarté, madame, lui dis-je ; – mais ce n’est qu’au bal que vous jugerez de l’effet de votre coiffure. – Là-dessus, elle part dare-dare, et toute seule ; le ministre était malade, j’avais compté là-dessus. Elle arrive au bal des Tuileries : au bout d’un quart d’heure on faisait queue pour venir la voir, empressement qu’elle attribuait à l’effet de ses marabouts ; aussi, elle se rengorgeait… et d’une force ! j’ai tout su par une de mes amies à qui sa maîtresse a raconté la scène. — Mon Dieu ! madame, – disait l’un à la ministresse, – que vous avez là une coiffure printanière ! jardinière !… je me permettrai même de dire maraîchère ! — Ah ! monsieur ! — Madame, disait un autre, – votre coiffure ne sera jamais hors-d’œuvre. — Ah ! monsieur ! — Mais c’est-à-dire qu’elle est à croquer, votre coiffure, – ripostait un troisième. — Ah ! monsieur, ah ! monsieur ! – disait la ministresse en se pâmant de l’effet de ses marabouts. À la fin, l’amie en question, après l’avoir laissée pendant une demi-heure poser ainsi en ravière, l’a avertie qu’on commençait à l’appeler un peu trop la Mère-Radis, et, par ma foi ! le nom lui est resté.

— Astarté, je t’adorais, – dit Leporello avec enthousiasme, – aujourd’hui je te vénère… Mais, malheureuse c’était un jeu à ne jamais trouver à te replacer.

— Au contraire ! ça m’a remis en vogue dans le faubourg Saint-Germain, où l’on me reprochait de m’être ralliée en servant chez un ministre de Juillet ; aussi je n’ai eu qu’à choisir : je suis entrée chez la comtesse de Cerisy, excellente maison, mais la comtesse est morte… Il y a de cela dix-huit mois ; alors, le marquis d’Henneville, qui coquetait déjà autour de Mlle Basquine, et qui était tout fier de se faire comme qui dirait son intendant, afin de se rendre nécessaire, a appris, par une de mes amies, femme de chambre de sa femme, que j’étais sans place ; il m’avait vue chez Mme de Cerisy, il m’a présentée ici… Depuis ce temps-là j’y suis restée.

— Je vois son affaire, à ce fin marquis, – reprit Leporello, – il se sera dit : Astarté sera dans mes intérêts, et c’est beaucoup d’avoir la femme de chambre… quand on fait la cour à la maîtresse.

— Ordinairement, oui ; mais ça ne lui a servi de rien… et pourtant Dieu sait que de mal il s’est donné autour de madame, les folies d’argent qu’il a faites pour des choses dont elle n’avait pas l’air de s’apercevoir ; enfin, il a quitté sa femme, croyant que madame lui en saurait gré ; non content de ça, il a acheté, et Dieu sait quel prix, car il a voulu habiter tout de suite, une maison mitoyenne de celle-ci.

— Et pour quoi faire ?

— Pour être là… tout près de madame.

— Et il n’y avait rien entre eux ?

— Rien.

— Mais c’était un fou !

— Parbleu ! ! et voilà comme Madame les arrange, mon pauvre Leporello ; note bien encore que le marquis était un homme à la mode, comme ton ancien maître, et, comme lui, jeune, d’une très jolie figure, brave, aimable… mais son amour pour Madame l’abrutissait. « Enfin, Astarté, – me disait ce pauvre marquis, car j’étais sa confidente, – j’ai fait et je fais pour votre maîtresse ce que, sur cent hommes, dix ne feraient pas pour une maîtresse qui les adorerait : j’ai quitté ma femme, je me suis mis sa famille et la mienne contre moi, tout cela pour prouver à Mlle Basquine que, malgré son indifférence, j’ai rompu avec le monde afin de ne vivre que pour elle... Et cela ne la touche pas. Si elle aimait quelqu’un, je renoncerais à tout espoir ; mais elle n’aime personne, j’en suis sûr. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour la faire suivre, ou espionner, à l’Opéra, ici, enfin partout où elle va… et rien… pas l’ombre d’une intrigue… » — C’est ce que je vous ai toujours répété, monsieur le marquis, – lui disais-je, – et vous ne vouliez pas me croire. — « Mais maintenant je vous crois, – reprenait-il ; – je suis sûr qu’elle n’aime personne. Cela m’empêche de me désespérer, car il faudra bien qu’elle finisse par m’aimer… Il est impossible qu’elle résiste aux sacrifices de toute sorte que j’ai faits et que je ferai, sans qu’elle ait même besoin de me les imposer, et cela seulement dans l’espoir d’être aimé. » Enfin, je te jure, Leporello, que ce pauvre marquis me déchira l’âme ; tantôt c’étaient des colères à faire frémir, tantôt des pleurs comme un enfant.

— Et ta maîtresse ?

— Un marbre… pis qu’un marbre… car un marbre ne rit pas…

— Elle riait !…

— Comme elle rit… quelquefois… et alors c’est à vous donner le frisson.

— Ah çà ! mais c’est donc le diable incarné que notre chère maîtresse ?

— J’en ai peur…

— Et ce pauvre marquis ?

— Mort…

— Mort… d’amour ?… allons donc !

— D’amour… et d’un coup de pistolet qu’il s’est tiré dans le cœur.

— Astarté, pas de plaisanteries.

— La chose a été étouffée ; on a parlé d’une attaque d’apoplexie foudroyante ; mais le marquis s’est bel et bien tué, à telle enseigne que c’est le comte Duriveau… tu sais ?

— Oui, oui, le maître de Balard et de Mme Gabrielle.

— Justement… Eh bien ! c’est le comte Duriveau, un de ses amis intimes, qui l’a trouvé étendu par terre en allant le voir un matin. Aussi, on dit que le comte Duriveau exècre madame depuis ce temps-là, et qu’il n’y a pas d’horreurs qu’il n’en dise… ce qui n’empêche pas son fils…

— Le fils du comte Duriveau ?…

— Oui, le vicomte Scipion… Le malheureux est aussi amoureux de madame que l’a été ce pauvre marquis… et tant d’autres.

— Mais j’ai entendu dire hier ici que le vicomte Scipion devait épouser la fille de Mme Wilson… et que le père et le fils devaient se marier le même jour ?

— C’est vrai ; le vicomte Scipion épouse Mlle Raphaële.

— Et il est amoureux fou ?

— De notre maîtresse…

— Et l’exemple de ce pauvre marquis ne l’arrête point ?

— Au contraire… tous ces malheureux hommes sont à se dire : — Quel triomphe… de triompher… là où ce pauvre marquis s’est tué de désespoir, et où tant d’autres ont été dédaignés !

— Et le vicomte Scipion n’a pas plus de chance que les autres ?

— Hum ! – fit Astarté d’un air de doute.

— Enfin !… je respire !

— Ne respire pas trop vite, mon pauvre Leporello. Sans doute, madame soigne le vicomte, elle a même pour lui des attentions que je ne lui ai vues pour personne… Ainsi, depuis qu’il est parti en Sologne pour la terre de son père, madame lui a écrit trois ou quatre fois par semaine… D’ailleurs, je crois qu’elle l’attend d’un moment à l’autre, puisqu’on dit que le double mariage du père et du fils doit avoir lieu à Paris.

— Et qu’est-ce qu’elle en dit, du vicomte ?

— Rien… et c’est encore à remarquer… car, lorsqu’il s’agit des autres… tiens, mon pauvre Leporello… je te défierais d’entendre madame parler pendant dix minutes d’un de ses patients, comme elle les appelle… sans…

— Se moquer… d’eux ?

— Non, sans les mépriser… Elle vous a des railleries si dures, si sanglantes, qu’elle vous les marque comme d’un fer rouge…

— Et ces imbéciles d’hommes en raffolent malgré ça ?

— Dis donc à cause de ça… et jusqu’aux rois qui s’en mêlent ou s’en sont mêlés.

— Des rois ?

— Oui… dans le Nord. Madame est restée là pendant près de deux ans, comme première chanteuse de l’Opéra de la cour... ! et ma foi, le roi…

— En est devenu amoureux ?

— Amoureux fou… comme les autres ; mais un beau jour, je ne sais ce qui est arrivé, on a dit que lors d’un rendez-vous avec madame, le roi a couru un grand danger… dont un inconnu l’a sauvé comme par miracle.

— Un danger, dans un rendez-vous ? Ce roi avait donc un rival, alors ?

— Je n’ai jamais bien su la chose, ce n’était pas de mon temps ; le peu que j’ai appris, je le tiens de Juliette… Tu te rappelles bien Juliette, de chez la princesse de Montbar.

— Pardieu… où était Martin… bon garçon, mais taciturne en diable.

— Justement ; Martin avait accompagné la princesse… qui de princesse était devenue simple bourgeoise, vu que, depuis la mort du prince son mari, elle avait tout bourgeoisement épousé M. Just Clément, son amant… Eh bien ! Juliette, qui, ainsi que Martin, était restée au service de la princesse ou de Mme Clément, si tu l’aimes mieux, l’avait accompagnée dans cette ville du Nord ; c’est pendant leur séjour que s’est passée cette aventure du roi et de Mlle Basquine. Du reste, M. et Mme Clément allaient très souvent à la cour ; le roi les aimait, dit-on, beaucoup ; toujours est-il qu’après l’aventure dont je te parle, Mlle Basquine, au lieu de finir son engagement, qui était encore de six à huit mois, est revenue en France, et c’est peu de temps après son retour que je suis entrée chez elle… Je te parle de cette histoire de roi pour te faire comprendre que notre maîtresse doit trouver tout simple qu’un marquis se tue pour elle… quand un roi a manqué d’y passer…

— C’est juste… et Martin ?

— Je n’en ai pas entendu parler. Je crois qu’il est resté dans ce pays-là… je n’ai pas su pourquoi il avait quitté ses maîtres.

(Il est inutile de faire remarquer au lecteur qu’Astarté ignorait que Martin, de retour de voyage depuis peu de temps, était entré au service du comte Duriveau.)

— Mais, pour en revenir à notre maîtresse, sais-tu que ça m’a l’air d’une drôle de femme ! Et pourtant, à la voir hier faire les honneurs de sa soirée… on aurait dit d’une duchesse pour les excellentes manières… et puis belle… oh ! belle à éblouir… Pourtant…

— Voyons, quoi ?

— Est-ce que madame est toujours pâle comme ça ?

— Toujours.

— Elle n’a pas l’air de s’en plus mal porter… elle n’en est pas moins belle ; mais c’est singulier… cette pâleur.

— Entre nous, Leporello, – dit Astarté d’un air mystérieux, – moi je crois que c’est ce qu’elle fume qui lui donne cette pâleur-là.

— Comment ! elle fume ?… elle aussi ?… Ah çà ! il paraît que c’est décidément la mode… quoique l’odeur du cigare pour une femme… me semble horrible. Enfin, puisque c’est la mode…

— Tu te trompes, madame ne fume pas de tabac…

— Mais quoi donc ?

— Je n’en sais rien… elle met cela sur une espèce de petite coquille de porcelaine… c’est comme une résine… elle y met le feu et elle aspire la vapeur au moyen d’un long tuyau entouré de fil de soie et d’or.

— Ah çà ! et quel diable de plaisir trouve-t-elle à cela ?

— Ça l’endort…

— Ça l’endort ! et pourquoi cherche-t-elle à s’endormir ?

— Pour se désennuyer…

— Elle s’ennuie ?

— Comme une morte, mon pauvre Leporello, comme une morte !

— Elle… riche, belle, fêtée… entourée… elle s’ennuie !

— À mourir, te dis-je, et quand elle a fumé sa résine, elle reste six ou sept heures étendue sur son canapé, les yeux à demi ouverts, ne bougeant pas plus qu’une statue.

— Qu’est-ce que tu me dis là ? c’est à n’y pas croire !

— Depuis six mois surtout son ennui empire ; autrefois elle chantait quelquefois des heures entières, et toute seule ; ça paraissait l’amuser, quoique souvent elle s’interrompît pour fondre en larmes… un air surtout… Une fois qu’elle se mettait à chanter cet air-là, c’était fini, elle pleurait comme une vraie Madeleine… Mais voilà plus de trois mois qu’elle n’a ouvert son piano, et au lieu de profiter d’un congé de quatre mois qu’elle a afin d’aller gagner cinquante ou soixante mille francs qu’on lui offre en Angleterre… elle aime mieux rester ici… fumer et dormir.

— Mais enfin, quand elle chante au théâtre… qu’on lui jette des fleurs, des couronnes et qu’on l’appelle à grands cris !

— Écoute, Leporello, tout le monde dit que les cinq dernières fois qu’elle a joué, jamais elle n’avait été ni plus applaudie ni plus belle… Eh bien ! au moment de jouer, elle avait l’air encore un peu animée… mais, après son triomphe, en revenant ici, elle serait revenue d’un enterrement qu’elle n’aurait pas été plus sombre et plus morne.

— En vérité, c’est effrayant.

— La dernière fois, l’on a dételé ses chevaux. Tout l’orchestre et je ne sais combien de voitures remplies d’hommes et de femmes du plus grand monde l’ont accompagnée jusqu’ici…

— Et elle n’a pas dû être triste au moins, cette fois-là ?

— Il est vrai, c’est la seule fois où je l’ai vue rentrer l’air joyeux.

— À la bonne heure, au moins !

— Enfin, – m’a-t-elle dit, – c’est pour la dernière fois.

— Comment, la dernière fois ? elle ne veut plus jouer ?

— Il paraît que non…

— Cette année ?

— Non… plus jamais…

— Mais les applaudissements, la gloire ?

— Il faut qu’elle en ait par-dessus les yeux ; ou plutôt, je crois qu’elle a un ver rongeur dans le cœur.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que tout ce que tu me dis là m’étonne !

— Elle avait même depuis assez longtemps renoncé à voir du monde ; mais voilà un mois qu’elle s’est mise à recevoir.

— Et si elle est amoureuse du vicomte Scipion, comment arranges-tu cela ?

— Je ne l’arrange pas du tout, je m’y perds, je n’y comprends rien. Depuis qu’elle lui écrit si souvent, depuis qu’elle le soigne, enfin, elle s’endort et paraît plus triste que jamais. Avant-hier, elle m’a effrayée… depuis onze heures du matin jusqu’à près de minuit, elle est restée dans son sommeil les yeux demi-ouverts ; seulement, chose que je n’avais vue encore, pendant presque tout le temps de cette espèce d’assoupissement, de grosses larmes lui ont coulé des yeux.

— Pauvre femme !

— Il y a bien eu quelque chose qui m’a intriguée… Madame a fait louer depuis peu de temps une vilaine maison où personne ne demeure, et située rue du Marché-Vieux… du côté de la barrière d’Enfer. Connais-tu cela ?

— Non ; mais qu’est-ce que madame fait de cette maison où personne ne demeure ?

— Tu m’en demandes plus que je n’en sais…

Un violent coup de sonnette, retentissant dans l’antichambre, interrompit l’entretien de Leporello et d’Astarté.

Leporello alla ouvrir ; le portier de la maison, la figure bouleversée, dit au valet de chambre :

— Mlle Astarté est-elle là ?

— Pourquoi ?

— Il faut que je lui parle absolument, et tout de suite… dit le portier. Puis il ajouta, pendant que Leporello allait chercher Astarté :

— Ah ! mon Dieu… j’en suis encore tout saisi.

— Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur Durand ? – dit Astarté, en arrivant précipitamment.

— Ah ! mademoiselle… figurez-vous que tout à l’heure on frappe, je tire le cordon, et je vois entrer dans la loge un grand gaillard à barbe brune et à cheveux presque gris, quoiqu’il eût l’air jeune : du reste, pas mal vêtu, si vous voulez, mais une drôle de mine, et avec ça un large bandeau noir sur l’œil gauche. Enfin… une figure… une figure…

— Après, – dit impatiemment Astarté, – après ?

— Basquine demeure ici ? – me dit-il d’un ton brusque.

— Oui, mademoiselle Basquine demeure ici, monsieur, ai-je dit à ce malotru, pour lui faire comprendre sa malhonnêteté. – Bon, qu’il me fait, et le voilà à arpenter la cour. Je m’élance après lui. – Monsieur… un moment, on n’entre pas ainsi ; madame n’est pas visible. — La preuve qu’elle est visible, c’est que je vais la voir, – me répondit-il. Et il va toujours. Alors, ma foi, je l’arrête par le bras, et je m’écrie : — Si vous voulez entrer de force dans la maison… d’abord, je crie à la garde… Voilà mon caractère ! – À cette menace, ce diable d’homme a pâli, je l’ai bien remarqué, il s’est arrêté court, et m’a dit : — Allons, ne criez pas si haut, rentrons dans votre loge, vous me donnerez de quoi écrire un mot, vous le porterez tout de suite à votre maîtresse, et vous verrez de quelle manière on vous traitera… pour m’avoir refusé sa porte… – Ma foi ! cet homme m’a dit cela d’un tel air que, malgré sa mauvaise mine, j’ai craint d’avoir eu tort de ne pas le recevoir. Je lui ai donné de quoi écrire ; il attend dans ma loge… et voilà le billet qu’il demande que l’on remette à madame.

Ce disant, le portier donna à Astarté une lettre fraîchement cachetée.

— C’est impossible, – dit la femme de chambre, – je ne peux pas éveiller madame, elle s’est couchée à cinq heures du matin… elle ne m’a pas encore sonnée…

— Parbleu… envoyez-le promener, votre homme à barbe, – dit Leporello ; voulez-vous que j’aille lui parler, moi ?

— Non… reprit Astarté après quelques instants de réflexion, M. Durand a peut-être bien fait, et au risque d’éveiller madame, je vais lui porter cette lettre.

____________

 

Dix minutes après, Astarté revenait en courant.

— Ah ! mon Dieu… quelle bonne idée j’ai eue, – dit-elle à Leporello, – de porter la lettre à madame !

Puis, s’adressant au portier :

— Vite, vite, monsieur Durand, priez ce monsieur d’entrer, et amenez-le ici.

Le portier s’empressa d’obéir, et revint bientôt précédant Bamboche.

On se souvient peut-être que le bandit, accusé de deux meurtres, et traqué de forêt en forêt après son évasion des prisons de Bourges, avait failli être arrêté par Beaucadet et ses gendarmes, dans un bois appartenant au comte Duriveau ; mais rencontrant d’abord Bête-Puante, qui lui avait donné asile dans son repaire, puis, plus tard, M. Dumolard, qu’il avait dépouillé de ses habits, de son cheval et de cette bourse de cinquante-cinq louis que le gros homme regrettait si amèrement. Bamboche, à l’aide de cette somme, était parvenu, après des peines infinies, à dépister les gens de police mis à sa recherche, et enfin à gagner Paris, où il espérait, non sans quelque raison, être mieux caché. Songeant enfin à Basquine, dont il connaissait la brillante position, il avait espéré que la compagne de son enfance lui serait secourable.

Bamboche, dont l’épaisse barbe brune couvrait à moitié le visage, et qu’un large bandeau noir placé sur l’œil gauche déguisait encore, était proprement vêtu ; mais ses traits rudes, sa pâleur, sa physionomie farouche expliquaient et de reste l’hésitation que le portier avait eue à introduire sans observations un pareil personnage chez sa maîtresse.

— Voulez-vous, monsieur, vous donner la peine de venir par ici ? – dit Astarté à Bamboche en le regardant en dessous avec un mélange de curiosité, de crainte et de surprise, ne concevant pas l’empressement de sa maîtresse à recevoir un pareil visiteur.

____________

 

Une heure après l’entrée de Bamboche chez Basquine, Astarté venait trouver Leporello, et lui disait avec stupeur :

— Ah ! mon Dieu !… en voilà bien d’une autre !

— Quoi donc, ma chère ?

— Cet homme, à bandeau noir, déjeunera ici.

— Ah bah !

— Dînera ici.

— Ah bah !

— Couchera ici.

— Diable !…

— Logera ici…

— C’est donc un frère… au moins ?

— Chut ! – fit Astarté d’un air mystérieux et en parlant à voix basse.

— Quoi donc ?

— C’est un condamné politique… qui s’est échappé de prison où il avait été mis lors des émeutes.

— Ah ! alors, je comprends… pauvre garçon… Condamné politique… ça me rappelle M. Lebouffi… le majestueux député de l’opposition dont nous avons tant ri… celui qui se savonnait le crâne à fond quand il devait parler à la tribune… afin de faire des effets de crâne comme mon ancien maître faisait des effets de linge.

— Ce malheureux monsieur, – reprit Astarté, – est, à ce qu’il paraît, las de faire des effets de prison, lui ! ! ! Aussi madame nous recommande le plus grand secret… Nous deux, seuls dans la maison, saurons que le prisonnier est ici… Il couchera dans la pièce qui est de l’autre côté de la lingerie, et qui donne sur le jardin ; seule, j’en ai la clef ; pour sa nourriture… tu prendras ce qu’il faut, en desservant, avant de reporter les plats à l’office…

— Très bien. Mais le portier qui l’a vu entrer, ce monsieur ?

— Madame y a songé. Tu vas dire au portier de porter cette lettre tout de suite chez le vicomte Scipion… Pendant que M. Durand fera cette commission, tu garderas la loge, et, à son retour, tu seras censé avoir ouvert la porte à l’homme au bandeau noir et l’avoir vu sortir.

— Ça va tout seul… Mais le vicomte Scipion est donc de retour à Paris ?

— Sans doute, j’ai reconnu son écriture parmi les lettres de ce matin que j’ai portées à madame tout à l’heure, quand elle m’a sonnée pour me dire que l’homme à bandeau noir logerait ici. Enfin le vicomte est si bien à Paris, que madame te fait dire qu’elle n’y est absolument que pour lui… et qu’il doit venir sur les trois heures.

— Bon, je donnerai la consigne au portier en lui remettant sa loge, et je ne recevrai ici que le vicomte Scipion… Mais j’y songe, je ne l’ai jamais vu.

— Peu importe, le portier le connaît. Il ne laissera monter que lui, tu pourras donc ouvrir au vicomte en toute confiance.

— C’est égal, pour plus de sûreté, avant de l’introduire, je lui demanderai son nom.

— Du reste, – dit Astarté, – voilà son signalement : la plus jolie figure qu’on puisse voir, cheveux châtains, petites moustaches blondes frisées, yeux bruns, grands comme ça, et des dents de perles.

— Diable, mademoiselle, il me paraît que vous l’avez joliment dévisagé, ce joli vicomte.

— Et pour achever, – dit Astarté en haussant les épaules à l’observation de Leporello, – ni trop grand ni trop petit, une taille charmante et une tournure aussi élégante que celle de ton ancien maître, don Juan.

— Avec tant de perfections, – dit Leporello, – je comprends que madame le soigne, comme tu dis ; aussi, à la place de notre maîtresse, j’aimerais mieux un joli garçon comme ça pour m’endormir, que… sa pipe de porcelaine.

— Veux-tu te taire, homme peu vertueux. Allons, va vite… chez le portier, moi je cours m’occuper de la cachette de l’homme à bandeau noir.

CHAPITRE XVI.

Scipion chez Basquine. – Arrivée de M. Duriveau – Projets et menaces.

Vers les trois heures, Leporello introduisit le vicomte Scipion Duriveau dans le salon de Basquine.

— Si monsieur le vicomte veut se donner la peine d’attendre un instant, – dit Leporello, – madame va venir.

Scipion fit un signe de tête, Leporello sortit.

Pendant que le vicomte attendait Basquine, celle-ci terminait sa toilette avec l’aide d’Astarté. Quelques robes de couleurs ou de façons diverses, éparses çà et là sur des fauteuils, annonçaient que Basquine avait essayé plusieurs toilettes avant de s’arrêter à une mise qu’elle voulait sans doute rendre irrésistible ; elle semblait avoir parfaitement réussi.

Basquine, alors dans tout l’éclat de son éblouissante beauté, s’était fait coiffer à la Sévigné ; les mille boucles de ses cheveux, du plus beau blond cendré, s’étageaient, soyeuses, fines, légères, autour de son front charmant et caressaient le contour de ses joues pâles ; mais, malgré cette pâleur, la carnation de Basquine était à la fois si veloutée, si transparente, si pure, que cette absence de coloris avait un charme d’autant plus singulier, qu’il contrastait avec la pourpre des lèvres et le feu de ses grands yeux aux sourcils châtains, presque noirs, comparés aux boucles vaporeuses de la chevelure où se jouaient l’air et la lumière ; deux gros nœuds de rubans d’un rose vif glacé de blanc complétaient cette coiffure.

Par-dessus sa jupe de soie rose, Basquine portait une sorte de tunique de satin noir, très décolletée, échancrée au corsage, descendant à peine aux genoux, et garnie en cet endroit d’une haute broderie de jais noir, d’où s’échappait un grand volant de dentelle noire tombant jusqu’aux pieds, transparent réseau à travers lequel on voyait les reflets glacés de la jupe rose ; deux petites manches bouffantes interrompaient seules le délicieux contour qui joignait à des bras ronds, fins, potelés, des épaules à fossettes et une poitrine éblouissante. L’ouverture du corsage noir, échancré en V. aurait découvert presque la moitié de deux seins d’ivoire, ainsi que le large et blanc méplat qui les séparait, sans un gros nœud de ruban rose, qui, placé à la pointe du corsage, jetait discrètement son ombre rosée sur la neige de cette ferme poitrine.

Basquine, alors debout devant sa glace, donnait aux légers anneaux de sa coiffure ce dernier tour… ce je ne sais quoi de négligé, de vrai, bien supérieur à l’apprêt et à la symétrie… Puis, à l’aide d’une boucle de jais noir, elle serra plus étroitement encore le large ruban qui servait de ceinture à sa taille incroyablement mince et qui, pour ainsi dire, brisée dès l’enfance de Basquine, avait conservé une souplesse, une grâce dont l’incroyable flexibilité des danseuses espagnoles donnerait seule une idée ; Basquine pouvait comme elles faire onduler sa fine taille de couleuvre à droite, à gauche, en avant, en arrière, se tordre enfin comme un serpent, pendant que ses larges hanches oscillaient à peine sous un voluptueux balancement.

Il était impossible de rencontrer un ensemble plus séduisant que celui de Basquine ainsi vêtue. Jamais Astarté ne l’avait vue attacher un soin si minutieux à sa toilette, et jamais aussi elle n’avait vu sa maîtresse si jolie.

La camériste ayant entendu frapper discrètement à la porte de la chambre à coucher, demanda :

— Qui est là ?

La voix de Leporello répondit en dehors :

— M. le vicomte Duriveau attend madame dans le salon, et voici une lettre que l’on vient d’apporter pour madame ; il n’y a pas de réponse.

Astarté entr’ouvrit la porte, prit la lettre que Leporello lui tendit, et la remit à sa maîtresse.

À peine celle-ci l’eut-elle ouverte, qu’elle ne put s’empêcher de s’écrier :

— Lui aussi… à Paris ! !

Après avoir attentivement lu cette lettre, qui lui était écrite par Martin, Basquine la jeta au feu, et, pensive, la regarda brûler en souriant d’une manière étrange ; puis, après quelques instants de rêverie, elle tressaillit et dit à Astarté :

— N’oubliez pas, je vous en prie, mes recommandations au sujet de la personne qui restera cachée ici… pendant quelques jours… Je reconnaîtrai votre zèle et votre discrétion.

— Madame peut être sûre que le secret sera gardé… et bien gardé.

— Je compte sur vous, Astarté. Songez que la moindre imprudence pourrait causer de grands malheurs…

— Que madame n’ait aucune crainte, je réponds de Leporello comme de moi-même.

— Je vous crois… prévenez-le aussi que je n’y suis absolument pour personne.

Ce disant, Basquine traversa une pièce qui suivait sa chambre à coucher, et se trouva bientôt en présence du vicomte.

À la vue de Scipion, Basquine fut agitée d’un frémissement imperceptible. Un éclair de joie infernale illumina son regard… Elle croyait toucher… elle touchait à cette vengeance depuis si longtemps méditée… attendue… Et cette vengeance pouvait être épouvantable…

L’expression qui, pendant un instant, donna une effrayante expression de méchanceté à la physionomie de Basquine, fut si rapide, que Scipion ne s’en aperçut pas… Loin de là, car bien qu’il fût habitué à l’éclat de la beauté de Basquine, jamais peut-être cette beauté ne lui avait paru plus merveilleuse et surtout plus voluptueusement agaçante ; aussi, à l’aspect de Basquine, frémissant d’amour, de désirs, il s’écria d’une voix triomphante :

— J’ai gagné !… Mon père viendra demain… Vous dicterez les conditions de mon mariage avec Raphaële.

— Ah ! démon… – dit Basquine, en se jetant au cou de Scipion, et l’enlaçant de ses bras charmants.

— Êtes-vous content, diable rose ? – répondit le vicomte en serrant pour ainsi dire entre ses dix doigts cette taille fine et ronde, tandis que, emporté par son impatiente ardeur, il cherchait de ses lèvres la bouche de Basquine ; mais celle-ci sut échapper à ce baiser, et, quoique toujours retenue par Scipion, elle se rejeta si vivement en arrière et un peu de côté, que, grâce à sa souple cambrure, elle se plia pour ainsi dire en deux sur l’un des bras du jeune homme ; puis, restant renversée à demi dans cette pose, digne du provoquant abandon de l’Érigone antique, elle attacha sur les yeux de Scipion ses grands yeux humides, voilés, mourants… pendant que ses lèvres vermeilles, exhalant un soupir embrasé, laissaient voir, en s’entr’ouvrant, le blanc de ses dents.

Un nuage passa devant la vue de Scipion ; ses joues s’enflammèrent ; enivré, éperdu, se penchant vers Basquine, il lui dit d’une voix palpitante… avide :

— Oh ! tu es belle !… Je t’aime !… Enfin… tu es à moi !

Il avait à peine prononcé ces mots, que, agile et vive comme une couleuvre, Basquine échappait à l’étreinte passionnée du jeune homme, en disant, comme si elle se fût reproché d’avoir failli céder à un entraînement involontaire :

— Non… non… je suis folle !…

Puis, se jetant sur un fauteuil, au coin de sa cheminée, elle cacha sa figure entre ses mains.

Scipion courut à elle en s’écriant :

— Oh ! tu veux en vain t’en défendre… tu m’aimes… tu es à moi… et…

Scipion n’acheva pas. Basquine, relevant la tête, partit d’un éclat de rire sardonique ; ses traits avaient subitement repris leur expression ironique et dédaigneuse.

— Ah… c’est affreux ! toujours la même !… – s’écria le vicomte avec dépit et amertume, quoiqu’il crût à la sincérité de l’amoureuse émotion que Basquine avait paru ressentir ; – tout à l’heure elle écoutait la voix de son cœur… et la voilà qui, pour se jouer de moi, reprend son masque insolent et moqueur… il faut que jusque dans son amour, elle soit comédienne !

— Et vous, n’êtes-vous pas le plus grand roué, c’est-à-dire le plus admirable comédien que je connaisse ? Et qui me dit que votre père viendra ? qui me dit que vous ne voulez pas, à l’aide d’un mensonge, abuser, comme vous l’avez fait tant d’autres fois, de la candeur d’une pauvre fille ? – et Basquine baissa les yeux d’un air hypocrite.

— Mon père viendra demain ! s’écria Scipion, je vous le jure !

— Un serment ? – dit Basquine en riant ; vous allez me dire quelque insigne fausseté.

— Mais, – reprit Scipion avec une impatience fiévreuse, – ne vous ai-je pas écrit que, le lendemain de cette scène avec mon père, dans laquelle j’avais, je crois, montré quelque vigueur…

— Si votre récit était fidèle, et je le crois, vous avez été charmant, rempli d’insolence et d’audace… Battre le comte avec ses propres armes… à chacun de ses reproches lui répondre : — Ce que j’ai faittu l’as fait !… c’était du dernier piquant…

— Eh bien ! ne vous ai-je pas écrit que, le lendemain de cette scène, il m’a dit : — « Bah ! j’étais un niais de me révolter hier contre les conditions que tu as posées à ton mariage et conséquemment au mien, mauvais garnement ; je verrai Basquine, c’est la femme la plus à la mode de Paris ; elle est, dit-on, spirituelle comme un démon : nous sommes faits pour nous entendre. »

— Décidément, vous voulez que je raffole de votre père.

— De grâce, écoutez-moi, je parle sérieusement, – dit Scipion, – puis il a ajouté : — « Seulement, pas un mot de cette démarche un peu Régence à ta pauvre Raphaële ; tout ce que je te demande, ce sont des égards pour elle jusqu’à ce que nous soyons mariés, toi et moi ; après cela, ma foi ! tu t’arrangeras… » Voilà ce que m’avait dit mon père au Tremblay, il y a huit ou dix jours.

— Il y a huit ou dix jours, bon, mais depuis ?

— Deux ou trois fois… il a voulu revenir sur cette promesse…

— Ah ! vous le voyez, vous me trompiez…

— Mais écoutez-moi donc, et, au lieu de me railler, vous m’admirerez, peut-être.

— J’aime beaucoup vous admirer, mon cher Scipion…

— Vous le savez… mon cher père est le plus grand roué qu’il y ait au monde… Il s’en vante, il a raison ; aussi ayant vu qu’il ne pouvait rien obtenir de moi par la menace, au sujet de la condition que je mettais à son mariage… il y avait donc consenti ; pourtant, malgré cette promesse, comme il est très fin, il a essayé deux ou trois fois, depuis huit jours, de me reprendre en sous-œuvre… jouant alors, à ma grande surprise, un rôle tout nouveau pour lui, où, du reste, je l’ai trouvé médiocre, je le lui ai… confié.

— Et ce rôle ?

— Il s’était déjà amusé à jouer le père féroce, il a voulu essayer du père sensible… Et dans une scène à grand effet, il a pleuré… mais… ma foi… très bien !… très bien !…

— Le roué !… dit Basquine avec un sourire sardonique, – c’était très fort !

— Pardieu ! vous comprenez bien que je n’ai pas été sa dupe… une seconde. Mais il a eu un beau moment, et moi aussi…

— Voyons cela, démon ?

— Il a pris une voix lamentable, et m’a dit : — Je pleure… pourtant… devant toi… et cela ne te fait rien. — Allons donc, lui ai-je dit, si je croyais à tes larmes… tu rirais trop…

— Scipion, je baiserai tout à l’heure vos beaux grands yeux… pour ce mot-là… Continuez, et tâchez de me gagner un autre baiser… Mais je brûle de savoir comment, avec tout cela, votre père consent à venir ici… subir mes conditions ?

— Le baiser d’abord… oh ! le baiser.

— Non, non, voyons… dites… vite.

— Eh bien ! voyant que je le trouvais médiocre, en père sensible, l’auteur de mes jours a voulu se poser de nouveau en père féroce. À ses anathèmes, j’ai répondu avec le sang-froid que vous me connaissez : « — Rappelle-toi donc cette excellente histoire de cet imbécile de mari que tu as fait pleurer à chaudes larmes en pleurant toi-même, afin de lui persuader que ton amour pour sa femme avait été platonique, tandis que le soir même tu avais un rendez-vous avec elle… Rappelle-toi donc encore qu’à ce propos tu m’as dit : — Il faut t’exercer, ô Mon fils ! à avoir la LARME FACILE ; ça sert beaucoup avec les femmes, et quelquefois même, tu vois, avec les maris. »

— Scipion… je t’adore ! – s’écria Basquine ; puis elle reprit avec un sérieux affecté : – Continuez, monsieur…

— Tu aurais dû ajouter dans ce temps-là, – ai-je dit à mon père : — La larme facile sert aussi pour attendrir les fils qu’on peut avoir ; mais sur moi, ta rouerie lacrymatoire ne prend pas, je suis un fils… imperméable… – Voyant son jeu deviné, il est redevenu lui-même… c’est-à-dire le père roué, et il m’a dit en riant : — « Allons, mauvais sujet… il faut toujours en passer par ce que tu veux ; soit, après-demain… je verrai ta diable de Basquine. » C’est avant-hier qu’il me disait cela, et…

Scipion ne put continuer.

À ce moment, et malgré la défense expresse de sa maîtresse de ne laisser entrer personne, Leporello parut après avoir frappé ; il tenait à la main un plateau sur lequel était une lettre.

Cette lettre était du comte Duriveau, qui attendait dans la pièce voisine.

Basquine, très surprise à la vue de Leporello, lui dit :

— J’avais défendu absolument ma porte… que voulez-vous ?

— Je demande bien pardon à madame, – répondit Leporello, – mais c’est une lettre très pressée, très importante, a-t-on dit, et j’ai cru pouvoir… malgré les ordres de madame…

— Donnez cette lettre, – dit Basquine, et elle la prit.

Une légère rougeur couvrit aussitôt le pâle visage de la jeune fille, qui parut d’abord en proie à une vive inquiétude ; puis, après un moment de réflexion, elle sembla non seulement rassurée, mais triomphante, et s’adressant à Leporello :

— Vous pouvez laisser entrer la personne qui vous a remis ce billet.

Leporello sortit.

— C’est insupportable, – dit Scipion en frappant du pied, – on ne peut pas être seul avec vous…

— Vite, vite, – dit Basquine en se levant et allant ouvrir la porte d’un petit boudoir qui communiquait au salon, – entrez là…

— Moi ? – dit Scipion stupéfait, – et pourquoi ?

— Voulez-vous être présent à mon entretien avec votre père ?

— Mon père ?…

— Cette lettre est de lui ; elle est on ne peut plus pressante, il demande à me voir à l’instant.

— Ah !… tu me crois, à présent, – s’écria Scipion avec une expression d’orgueil et de joie ! et il voulut enlacer Basquine entre ses bras.

— Vous êtes ce qu’il y a de plus diabolique au monde, – dit Basquine, en poussant doucement Scipion dans le boudoir. – Avoir réellement amené votre père à cette démarche… c’est inouï, étourdissant !

— J’ai tenu ma parole, – s’écria Scipion, l’œil et la joue en feu, saisissant les deux mains de Basquine, – maintenant à ton tour.

— Est-ce que je n’ai pas encore plus envie que toi de la tenir, cette parole… mauvais, démon ? – murmura Basquine à l’oreille de Scipion, et si près que ses lèvres effleurèrent la joue et les cheveux du jeune homme ; puis elle ajouta :

— Vite, cache-toi… c’est ton père.

Et elle referma brusquement la porte du boudoir sur le vicomte.

La brusque arrivée du comte Duriveau, quoiqu’elle l’attendît prochainement d’après la promesse de Scipion, avait d’abord alarmé Basquine… en cela que cette rencontre du vicomte et de son père pouvait amener de fâcheux résultats pour les projets qu’elle méditait ; aussi fut-elle un moment sur le point de refuser de recevoir M. Duriveau, chose fort simple et parfaitement possible ; mais, réfléchissant bientôt que quelque issue, ou quelque caractère qu’il dût avoir, cet entretien, auquel Scipion assisterait invisible, pouvait peut-être admirablement servir ses idées de vengeance et de haine, elle s’empressa de recevoir le comte.

Au moment donc où elle venait de renfermer Scipion dans le boudoir, M. Duriveau fut annoncé par Leporello.

À un coup d’œil furtif, investigateur, que le comte jeta autour de lui en entrant, Basquine se dit :

— Il croit que son fils est ici…

Puis, voyant le regard de M. Duriveau s’arrêter une seconde sur la porte du boudoir, elle se dit encore :

— Il se doute que Scipion est là… Tant mieux.

Elle ne se trompait pas… Le père de Scipion était venu ce jour-là et à cette heure-là parce qu’il savait son fils chez Basquine, car, le suivant de loin, il l’avait vu entrer chez elle.

La physionomie du comte avait une expression si sévère, si hautaine, si dure, que Basquine comprit soudain qu’il cachait quelque arrière-pensée sous l’apparente condescendance dont il faisait preuve en subissant pour ainsi dire l’audacieuse volonté de son fils.

Le comte, loin de paraître sensible à l’éblouissante beauté de Basquine, ne put retenir, en la voyant, un tressaillement d’aversion… presque de terreur… car, malgré lui, il se rappela la prophétique menace de Claude Gérard, et la haine infernale dont Basquine était possédée contre Scipion et ceux de sa race, révélations que le comte devait aux Mémoires de Martin ; mais bientôt il se rassura, en songeant qu’il venait dans cette maison avec la certitude de sauver son fils de l’influence de celle femme dangereuse.

Basquine jeta un imperceptible regard sur la porte du boudoir où elle venait d’enfermer Scipion, montra du geste un siège au comte et lui dit avec une tranquillité parfaite :

— Veuillez vous donner la peine de vous asseoir, monsieur.

Le comte ne prit pas de siège, s’approcha de la cheminée, où il se tint debout, et, de là, dominant Basquine de toute sa hauteur, il lui dit d’une voix qu’il tâchait de rendre égale et calme :

— Vous vous attendiez sans doute à ma visite, madame, car j’ai pu arriver jusqu’à vous ?

— En effet, monsieur… j’espérais avoir le plaisir de vous voir ?

— Expliquons-nous clairement, madame, – dit rudement le comte. – J’ai voulu que mon fils épousât Mlle Wilson… mon fils m’a déclaré hier encore qu’il se refusait positivement à ce mariage, si je ne venais pas… moi… son père… (et le comte appuya sur ces mots avec un courroux amer) m’entendre avec vous

— Mais oui, monsieur, – dit Basquine, d’un ton sardonique et altier, – j’ai cette prétention-là…

— Ah ! vous avez cette prétention-là… reprit M. Duriveau, en se contenant à peine ; ainsi ce sont des conditions… que vous comptez m’imposer ?

— Nécessairement, monsieur, et vous venez vous en informer de si bonne grâce… que j’éprouve un véritable plaisir à vous les faire connaître… les voici… D’abord je…

— Assez, madame ! – s’écria impétueusement le comte, – assez ! Puisque vous me supposez assez lâche, assez vil pour accepter une telle ignominie… j’ai hâte de vous détromper.

— Alors… monsieur… – reprit Basquine avec un sang-froid parfait, – tout en appréciant comme je le dois l’honneur de votre visite… puis-je savoir ce qui me vaut cette faveur ? car je ne m’explique plus votre présence chez moi.

Le comte, dominé par l’ironique impassibilité de Basquine, tâcha de conserver du calme et reprit :

— Pour vous expliquer le but véritable de ma visite, madame, il faut reprendre les choses… d’un peu loin.

— Je vous écoute, monsieur.

— Madame, j’étais l’ami intime d’un homme que vous avez poussé au désespoir, à la mort… terrible extrémité… où vous voudriez sans doute jeter mon fils…

— Je ne me répète jamais… monsieur, – répondit Basquine avec un accent d’effrayante raillerie.

— Je crois, en effet, madame, à l’abondance de votre imagination… Je reprends… j’étais donc l’ami intime d’une de vos victimes ; c’est vous nommer le malheureux marquis d’Henneville…

— Et c’est dire, reprit Basquine en interrompant le comte, – que vous êtes mon ennemi…

— Implacable… madame.

— Cette franchise… me plaît…

— Ce qui vous plaira peut-être moins, madame, c’est d’apprendre que je sais de quelle haine acharnée vous poursuivez mon fils… Cette haine, – ajouta le comte en haussant la voix, afin d’être entendu de Scipion, – cette haine date de bien des années déjà…

— Elle date de l’enfance, n’est-ce pas ? – dit Basquine le plus indifféremment du monde. – L’enfant mendiant de la forêt de Chantilly… la petite chanteuse de Sceaux… la pauvre figurante des Funambules… c’était moi. Est-ce là ce terrible secret ?

Le comte resta déconcerté. Il s’attendait à écraser Basquine sous cette révélation… elle la prévenait, pressentant ce qui allait suivre ces paroles de M. Duriveau, et regardant comme plus adroit d’aller au-devant de ce reproche, quoiqu’elle ignorât de quelle manière le comte était instruit de ces particularités. Basquine poursuivit donc, profitant du désappointement de M. Duriveau :

— Votre fils ne m’a pas reconnue dans nos diverses rencontres, n’est-ce pas ? Mais moi, qui ai probablement la mémoire… de la haine… je n’ai pas oublié ce méchant petit vicomte… et dès que l’occasion s’est présentée… j’ai traîtreusement enlacé dans mes filets ce pauvre cher enfant, qui est l’innocence et la candeur même, comme chacun sait… afin d’en tirer quelque vengeance… féroce… inouïe… Est-ce bien cela, monsieur ? Ne sont-ce pas là mes détestables projets ?

— C’est parfaitement cela, madame, – dit M. Duriveau en reprenant son sang-froid.

— Eh bien… monsieur ?

— Eh bien ! madame, je ne veux pas que vous exaltiez l’espèce de monomanie de dépravation dont mon fils est possédé, et dont je le guérirai, moi, radicalement et rudement…

Ce disant, le comte haussa la voix afin d’être entendu de Scipion, et poursuivit d’un accent aussi élevé :

— En un mot, madame, je ne veux pas que mon fils soit votre victime, pas même votre dupe… malgré ses précieuses dispositions pour ce rôle ridicule…

À ces mots de M. Duriveau, un éclair de joie diabolique illumina les yeux de Basquine, qu’elle tourna malgré elle vers le boudoir où était enfermé Scipion.

Puis elle reprit :

— Je crains, monsieur… que votre fils ne soit pas parfaitement d’accord avec vous sur le rôle… peu flatteur… que, selon vous, il joue auprès de moi…

— C’est probable, madame ; mon fils est très dépravé, sans doute ; mais il est malheureusement aussi très crédule, très aveugle… et très niais à votre endroit. Mais je me charge de lui ouvrir les yeux et de le déniaiser… toujours à votre endroit…

— Scipion crédule ? aveuglé ? mais ? – reprit Basquine en souriant, – mais savez-vous, monsieur, que vous me rendriez très fière ? Circé l’enchanteresse ne transformait pas plus complètement ses amoureux… Cependant, malgré les sollicitations de mon amour-propre, je ne puis accepter votre bienveillante accusation et la toute-puissance que vous m’accordez ; je demeurerai persuadée, si vous le permettez… que Scipion est resté malgré moi… ce que je l’ai toujours vu, le plus charmant, le plus hardi, le plus spirituel jeune homme que je connaisse. Peut-être allez-vous prétendre à votre tour, monsieur, que je m’aveugle sur lui… c’est possible… selon vous… il s’aveugle bien sur moi !

— Vous, aveuglée ?… non, non, madame, – reprit le comte avec une ironie amère, – vos yeux sont aussi perçants qu’ils sont beaux. Vous saviez parfaitement où vous conduisiez mon fils, en exigeant de ce malheureux fou qu’il eût l’audace de me déclarer que je devais vous considérer comme l’unique arbitre de mon mariage et du sien… Eh bien ! madame, mon mariage et celui de mon fils auront lieu… ils auront lieu… malgré vous… malgré lui… s’il le faut… En un mot, Scipion vous échappera malgré vous… et malgré lui, s’il osait me désobéir.

— Voyons, monsieur le comte, dit Basquine avec un accent finement railleur, digne de notre immortelle Célimène, – vous qui êtes un homme de bonne compagnie, un homme d’infiniment de tact et d’esprit…

— Madame…

— Rassurez, de grâce, votre modestie effarouchée, je vais terminer par quelque chose de moins flatteur… peut-être… Comment, vous dirai-je, un homme de bon goût et qui sait son monde comme vous le savez, peut-il venir parler de mariage forcé ? pourquoi, je vous prie, ces airs de Géronte éperdu venant réclamer son fils chez quelque Cidalyse, ou plutôt, pour monter à votre lugubre diapason… dirait-on pas que je veux sacrifier ce candide Scipion sur l’autel de quelque divinité infernale ? Voyez un peu combien je suis vaniteuse, – ajouta Basquine en riant à demi, – il me semble à moi… qu’en me sacrifiant Scipion… je ferais beaucoup de jaloux. Croyez-moi… vous aurez peine à me faire passer pour quelque terrible Barbe-Bleue. Vrai, je n’épouvante pas trop… le monde… Allons, monsieur le comte, allons, ne dérogez donc pas en faisant ainsi le bourgeois… redevenez ce sceptique et spirituel jeune-père, qui, vraiment grand seigneur, a galamment élevé son fils comme M. le duc de Richelieu avait élevé M. de Fronsac.

— Il ne s’agit ici, madame, ni de M. de Richelieu, ni de M. de Fronsac… je ne suis pas un grand seigneur… mon père était un aubergiste enrichi, mon fils est le petit-fils d’un aubergiste enrichi.

— Eh bien ! monsieur, qu’à cela ne tienne ; c’est vous qui, par vos grandes manières, faites de monsieur votre père un grand seigneur. Dans votre famille, au lieu de descendre… la noblesse remonte… comme dans je ne sais quel pays… voilà tout… Mais, de grâce, ne compromettez plus cet esprit moqueur, sceptique et brillant dont vous avez si généreusement donné le secret à votre fils… et surtout plus de ces imaginations bourgeoises, n’est-ce pas ?

— Il me sera difficile, madame, d’accéder à votre désir, – reprit le comte, presque mis hors de lui par la doucereuse insolence de Basquine. – Mon fils a pu rêver qu’il était le fils d’un grand seigneur… Moi, aussi… j’ai pu faire ce sot rêve… Mais, depuis quelques jours, – ajouta gravement le comte, – je me suis éveillé… et je me charge de réveiller aussi mon fils un peu en sursaut… sans doute ; mais, du moins, je charmerai son réveil par un bon et honnête mariage…

— Et Scipion consentira ?

— Oui, madame…

— J’en doute.

— Moi, j’en suis certain.

— Vous possédez, monsieur, quelque miraculeux talisman, quelque philtre prodigieux ?

— En effet… et ce talisman, ce philtre… le voici, – dit le comte en tirant un papier de sa poche, qu’il montra à Basquine avec un sourire de dédain et de triomphe.

— Et cet inestimable talisman, quel bon génie, quelle fée tutélaire est descendue de son empyrée pour vous faire ce don, monsieur ?

— Ce génie tutélaire, madame, est tout simplement un magistrat.

— Un magistrat !

— Mon Dieu ! oui… vous voyez que je deviens bourgeois effréné. J’ai donc… bourgeoisement avoué à ce magistrat les craintes sérieuses que m’inspirait l’amour de mon fils, et les actions indignes qu’il avait déjà commises, à l’instigation d’une femme exécrable… Usant alors de mon droit de père, j’ai obtenu de ce magistrat, qui a conféré de ma demande avec le procureur du roi, j’ai obtenu l’autorisation nécessaire pour faire enfermer mon fils… Cette autorisation est ce talisman que je viens de vous montrer. Si mon fils ose se refuser d’obéir aveuglément à tout ce que j’exigerai de lui… aujourd’hui… tout à l’heure… demain… quand je voudrai… il sera conduit dans une maison de correction.

À ce coup imprévu, Basquine tressaillit ; puis, reprenant bientôt son sang-froid sardonique, elle dit :

— C’est fort bien joué… j’en conviens, monsieur ; Scipion n’est pas de force à lutter contre vous… le trait est piquant.

— Vous le voyez, madame, – reprit le comte triomphant, – j’avais raison de vous dire que je vous arracherais mon fils malgré vous… et, s’il le fallait, malgré lui.

— Vous m’aviez dit aussi que son mariage et le vôtre…

— Seraient assurés en même temps. Certainement… et toujours par la grâce de mon talisman… car je dirai à mon fils : ou vous épouserez Mlle Wilson sans condition… ou demain vous irez en prison… et vous concevez, madame, que de sa part l’hésitation ne sera guère possible. En tout cas, d’ailleurs, mes précautions sont prises… parfaitement prises… Qu’il se marie ou non… moi, madame, je me marie, et puisque vous avez cité M. de Richelieu, je ferai une dernière fois le grand seigneur, pour dire à mon fils ce que le père de M. de Fronsac disait à ce mauvais sujet.

— Et que disait M. de Richelieu à son fils, monsieur ?

« — Monsieur de Fronsac, – lui disait-il, – je me marie dans l’espérance d’avoir un fils qui ne vous ressemblera pas du tout. »

— De mieux en mieux… Encore une fois, monsieur, ce pauvre Scipion trouve en vous un rude jouteur… vous l’écrasez… Mais maintenant pourrai-je savoir… quel est le but de votre visite ? Vous avez des sentiments trop élevés, vous êtes trop généreux… pour venir seulement ici afin de triompher à mes yeux, et de vous manifester à une humble fille comme moi dans l’éclat olympien de votre toute-puissance paternelle… dont un des plus beaux privilèges me paraît être celui de faire emprisonner les gens… ou de les marier de force. Cela sent bien un peu son cadi… Mais enfin le tour est cruel et bien joué… Cependant, monsieur, si bien joué qu’il soit, ce n’est pas, je pense, pour me le voir applaudir que vous me faites l’honneur de venir chez moi.

— En effet, madame, il m’a fallu un motif grave pour m’amener chez vous… pour m’abaisser jusqu’à vous donner, même pendant un instant, la pensée que j’étais assez misérable pour venir écouter vos insolentes prétentions…

— Ce motif, monsieur ?

— Madame… – reprit le comte sans répondre à cette question, – mon fils est ici.

— Monsieur… – répondit Basquine en feignant la surprise et l’embarras.

— Je vous dis que mon fils est ici…

— Mais, monsieur…

— Il est là, – dit M. Duriveau en faisant un pas vers la porte du boudoir, il est là… j’en suis certain.

— Oui… il est là, – dit Basquine à voix basse et simulant une grande frayeur ; – mais silence… je vous en conjure… je tremble qu’il ne vous ait entendu…

— J’ai parlé haut… afin qu’il m’entendît, ajouta le comte en faisant un nouveau pas vers la porte, – je le savais là depuis le commencement de cet entretien.

— Monsieur ! – s’écria Basquine en paraissant de plus en plus épouvantée, et se jetant au-devant du comte, Scipion… doit être… dans une irritation profonde…

— Vraiment ?

— Oh !… prenez garde… monsieur…

— Que je prenne garde à l’irritation de M. Scipion ? – dit M. Duriveau en souriant avec dédain.

— Je vous dis, monsieur… qu’à votre vue, il ne se possédera plus…

— Madame, laissez-moi ouvrir cette porte…

— Ah ! monsieur… arrêtez ! – dit Basquine en joignant ses mains tremblantes et paraissant éperdue. – Scipion serait déjà là s’il ne redoutait pas la violence de son premier mouvement.

— J’aurai, si vous le permettez, madame, le courage de braver ce terrible premier mouvement.

— Monsieur, de grâce !

— Madame… une dernière fois…

À ce moment, la porte du boudoir s’ouvrit brusquement.

Scipion parut.

Il resta un instant sur le seuil, comme s’il eût voulu vaincre et refouler les terribles pressentiments qu’il éprouvait à la vue de son père.

— Les voilà en présence, – se dit Basquine en jetant un regard de joie féroce sur le comte et sur son fils : – Scipion, la révolte et la haine au cœur… son père, la menace à la bouche… Ils sont à moi !

CHAPITRE XVII.

Le père et le fils en présence. – La promesse.

Scipion, après être resté un instant muet, immobile, à la porte du boudoir, s’avança lentement dans le salon, les traits livides, contractés par un sentiment de colère, de haine, de révolte contre son père, sur lequel il attachait un regard de sombre défi.

— Ainsi, vous saviez que j’étais là ? – dit-il au comte. – C’est pour cela que vous avez parlé si haut ?

— Précisément… – dit le comte d’une voix inflexible. Puis se retournant vers Basquine :

— Voici pourquoi, madame, j’ai supporté l’horrible répugnance que m’inspirait une entrevue avec vous… Je savais mon fils chez vous… là, dans ce cabinet, et c’est devant vous… entendez-moi bien, devant vous… que je voulais lui donner cette rude leçon, qui, ma fermeté aidant, lui profitera doublement.

— Je n’ai perdu aucune de vos paroles… Monsieur, – répondit Scipion d’une voix sourde, – je me souviendrai.

— Je me chargerai, s’il est besoin, de vous rafraîchir la mémoire, – dit M. Duriveau, – de vous rappeler, s’il le faut, que c’est devant cette femme, dont la détestable influence vous a poussé au mépris de mon autorité… que je vous ai remis sous le joug de la puissance paternelle… que c’est, enfin, devant cette femme qui vous méprise, qui vous raille peut-être plus encore qu’elle ne vous hait… que je vous ai infligé cette humiliation salutaire.

— Et le but de cette belle exécution… dont vous vous faites si paternellement le bourreau, monsieur, – dit Scipion, – quel est-il ?

— Comme les paroles les plus généreuses, – reprit le comte, – les supplications les plus tendres, n’ont pu vaincre votre indomptable insolence…

— Ah !… la scène du père sensible, – dit Scipion en ricanant ; – je vous ai conté cela, ma chère… c’était d’un effet médiocre… Monsieur m’ayant averti dès longtemps qu’il s’était étudié à avoir la larme facile.

Le comte poursuivit impassible :

— Il ne me restait plus qu’un moyen, celui de vous frapper dans ce qu’il y a de vif en vous… votre orgueil… J’ai donc voulu… je veux abaisser cet orgueil, monsieur, l’abaisser si bas… si bas… que vous rougissiez même devant cette femme… et que cette femme même rougisse de vous ! Maintenant, je défie votre fatuité de vice de se relever de cette chute… Vous, le roué, le contempteur de tout et de tous, vous voici réduit, de par l’autorité paternelle, à votre véritable proportion, celle d’un enfant moitié rebelle, moitié fou, que l’on châtie d’abord et que l’on guérit ensuite, puisqu’il persévère dans le mal… et dans sa ridicule monomanie de corruption.

— Monsieur, – s’écria Basquine, en affectant de craindre que le comte n’exaspérât Scipion, – prenez garde… ces paroles sont cruelles…

— Laissez donc, ma chère, – reprit Scipion avec un insolent dédain, – je trouve la scène drôle… j’ai ma pensée… et mon projet ; seulement, cette drôlerie a un côté de lâche hypocrisie qui pose l’autorité paternelle de monsieur sous une face nouvelle… Nous avons eu le père roué… le père féroce… le père sensible… nous voici au père tartufe… Car, ce matin encore, monsieur faisait avec moi le bon et gai compagnon, pendant qu’il avait en poche l’ordre de me faire enfermer… Hier encore, il me disait : Allons, mauvais sujet, puisque tu le veux absolument, je verrai Basquine ; mais pas un mot de tout ceci à Mme Wilson… D’ailleurs, – reprit Scipion, avec un redoublement de sarcasme, – cela ne m’étonne guère, le proverbe est vrai : Bon sang ne peut mentir. Le fils du père Du-Riz-de-Veau, l’usurier enrichi, révèle toute la pureté de sa race ; il agit comme devait agir son estimable père, lorsqu’il lui fallait attirer dans quelque piège le créancier récalcitrant dont il avait l’arrestation en poche. Allons, avouez, monsieur, que c’est rapetisser Judas.

— Mauvaise comparaison, – dit le comte avec un calme glacial : – quand on veut enfermer un fou… on se garde bien de l’avertir.

— Ah ! pardieu, l’excuse est bonne, – s’écria Scipion avec un éclat de rire sardonique ; – voici cette auguste paternité qui s’affuble en argousin de Bicêtre !

Le compte haussa les épaules de pitié et dit à Scipion :

— J’excuse vos insolences, je dois les excuser… la présence de cette femme exaspère votre audace… Je me suis attendu à cela… c’était un des résultats prévus de la leçon que je voulais vous donner… Un dernier mot : si je n’avais pas le moyen de vous arracher aujourd’hui, tout à l’heure, à l’influence de cette créature, je vous répéterais qu’elle a fait serment de se venger sur vous comme elle s’est déjà vengée sur d’autres de toutes les hontes, de tous les outrages mérités dont elle a été abreuvée depuis son ignoble enfance… car à l’âge de dix ou douze ans la prostitution, le vagabondage, le vol lui étaient déjà familiers… à cette illustre… dont on dételle aujourd’hui les chevaux pour la porter en triomphe !

— Ah ! monsieur… grâce pour l’enfance… du moins ! – fit Basquine en cachant son visage dans ses mains, comme si elle eût été écrasée par ce reproche.

— Assez ! monsieur… assez !… – s’écria Scipion.

— Allons donc… pauvre niais, lui dit son père, – vous croyez peut-être que je l’ai blessée. Calmez-vous ; l’habitude précoce de la dépravation et de la honte a bronzé son cœur ; je lui dis cela devant vous pour bien lui prouver que je brave sa haine… comme on brave la vipère que l’on tient sous son talon… Oui, maintenant que, de gré ou de force, je vous tiens, je lui défends… je la défie de me nuire et de vous nuire. En voulez-vous une dernière preuve ? je vous laisse avec elle… car je suppose que vous ne voudrez pas sortir d’ici avec moi…

— Il est vrai… malgré le redoublement d’affection, de respect que votre paternité m’inspire… – dit Scipion avec un persiflage amer, je vous demanderai humblement… s’il vous plaît… la permission… de rester avec madame… Vous concevez… une fois seuls, nous aurons à causer un peu de vous…

— C’est juste… – dit M. Duriveau en prenant son chapeau.

— Vraiment… – dit Scipion, – vous ne me sommez pas de par votre talisman et de par le Roi de vous suivre ?…

— C’est inutile, – dit le comte en se dirigeant vers la porte, – je vous donne jusqu’à ce soir six heures… pour vous décider…

— Mais jusque-là, – dit Scipion, – ne craignez-vous pas que je ne vous échappe ?

— Pas le moins du monde, – dit le comte.

— Comment ! vous ne me demandez pas même ma parole comme prisonnier… de père ? – dit Scipion en continuant de ricaner à froid.

— Je n’ai pas besoin de votre parole, – répondit le comte en mettant la main sur le bouton de la serrure. – Il y a en bas… à la porte de l’hôtel de madame… deux agents de police… qui vous attendent.

Scipion ne put retenir un mouvement de surprise et de rage. Puis se baissant pour allumer un cigare au feu de la cheminée, afin de cacher sa rougeur et son émotion, il se redressa en disant :

— Vraiment vous êtes un homme de précaution, monsieur… mais de peu d’invention… Cette belle idée d’agents de police vous aura été suggérée par le souvenir des gardes du commerce du grand-papa Du-Riz-de-Veau l’usurier, qui s’entourait de ces braves gens comme les anciens barons de leurs hommes d’armes.

— Les leçons d’histoire de votre précepteur vous ont été du moins profitables, – dit le comte, avec un imperturbable sang-froid. – Du reste, la comparaison est juste, car ces deux agents de police ont l’ordre de vous suivre partout où vous irez, et, dans certaines circonstances, de vous arrêter immédiatement… Croyez-moi donc, faites vos adieux à madame, le plus tôt possible, et revenez ensuite chez moi… nous aurons aussi à causer ; si, comme j’en suis certain, votre pauvre petite tête se calme, vous conviendrez, en retrouvant votre bon sens, que j’ai agi comme je devais agir, et vous deviendrez, ma fermeté aidant, un honnête garçon… – Puis se retournant vers Basquine : – Je vous laisse, madame… et sors de chez vous dans la plus parfaite quiétude d’esprit sur ce que vous pouvez tenter contre moi ou contre mon fils… C’est, je l’espère, ce que je puis avoir l’honneur de vous dire de plus cruel… de plus désespérant.

— C’est vrai, monsieur, répondit Basquine avec une humilité sardonique, – je reconnais l’impuissance de ma haine contre vous… J’ai péché… je me repens… c’est ma faute… ma très grande faute ; croyez, d’ailleurs, monsieur, que je sais apprécier votre manière d’entendre et d’exercer l’autorité paternelle… Il y a quelque chose de si pénétrant, de si persuasif dans votre éloquence doublée d’agents de police, et qui montre la prison en perspective, que je ne doute pas que monsieur votre fils ne s’incline comme moi devant votre toute-puissance.

— Parlez pour vous, ma chère, – s’écria Scipion en donnant un libre cours à sa fureur, dont il n’était plus maître. – Quant à moi, je ne m’incline devant personne… et si l’on m’outrage… je me venge…

Le comte allait sortir ; il s’arrêta, se retourna, toisa dédaigneusement son fils, et dit :

— Vous parlez, je crois, de vengeance ?…

— Oui… j’en parle, et je ferai mieux qu’en parler, – s’écria Scipion, hors de lui. – Ah ! vous croyez, monsieur, que vous m’aurez impunément élevé… comme vous m’avez élevé ? Ah ! vous croyez qu’à l’heure dite, un caprice de votre volonté fera tout à coup de moi un fils respectueux, et de vous un père respectable ?

Le comte fit un mouvement, mais il se contint. Scipion poursuivit avec une animation croissante :

— Ainsi, vous m’aurez pris pour témoin de vos amours, pour confident de vos roueries… Vous m’aurez appris à tout railler, à tout insulter sur la terre… à commencer par votre autorité, dont vous faisiez litière à nos sarcasmes et à nos orgies. Et voici que, depuis huit ou dix jours, parce que l’intérêt de votre rage conjugale l’exige, il vous plaît de prendre au sérieux votre rôle de père. Cela fait pitié… Vous parlez du respect que je vous dois ! Vous n’avez plus le droit d’y prétendre, monsieur… du jour où nous avons bu dans le même verre le vin de l’orgie, et où nous avons échangé nos maîtresses.

À ces effrayantes paroles, le comte, atterré, ne put s’empêcher de courber le front.

— Vous souvenez-vous de ce souper, de cette nuit ? – reprit Scipion, triomphant de l’accablement de son père ; vous avez troqué, vous, votre brune Sidonie contre ma blonde Zéphirine… vous vous êtes même plaint de perdre à ce troc… Mais tenez, monsieur… brisons là… Seulement, prenez garde… vous jouez avec moi un jeu terrible… voyez-vous ! Il ne s’agit plus ici de père et de fils ; mais de deux anciens compagnons d’orgie devenus ennemis mortels, parce que l’un a joué à l’autre un tour infâme… et, de ce tour-là… je vous le répète, monsieur… je me vengerai, malgré vos agents de police, malgré votre prison et même malgré votre malédiction… si vous osez me la donner sans rire aux éclats comme cette fois où vous m’avez dit : — Je te maudis, fils indignequi tombes sous la table à la cinquième bouteille… Sur ce, monsieur… moi et madame nous ne vous retenons pas.

Le comte, qui avait rougi et pâli tour à tour pendant que Scipion parlait avec cette sacrilège audace… le comte ne répondit pas un mot, tira sa montre de son gousset, y jeta les yeux et dit froidement à son fils : — Il est trois heures… je vous ordonne d’être chez moi à six heures… Et je vous déclare que vous y serez… de gré ou de force… Vous sentez bien qu’on vient toujours à bout d’un écolier rétif. Ainsi donc… à six heures… et n’y manquez pas.

Ce disant, le comte sortit, laissant, par comble de dédain, Scipion avec Basquine.

En quittant la maison, M. Duriveau, avant de remonter dans sa voiture, qui s’était rangée derrière le cabriolet de Scipion, fit un signe d’appel à deux hommes trapus, vigoureux, portant de vieux paletots d’une couleur douteuse et d’énormes cannes plombées ; ces deux agents de police, qui s’étaient jusqu’alors promenés dans la rue sans quitter des yeux la porte de la maison de Basquine, s’empressèrent de se rendre auprès du comte.

— Redoublez de surveillance, – leur dit-il ; – que personne ne sorte sans être examiné attentivement ; mon fils peut tenter de s’échapper sous un déguisement.

— Soyez tranquille, monsieur le comte, – dit l’un des deux agents, – nous avons bon pied, bon œil.

— Si à six heures mon fils n’a pas quitté cette maison, – reprit le comte, – l’un de vous ira requérir l’assistance d’un magistrat pour entrer dans cette demeure, où vous arrêterez mon fils, que vous conduirez chez moi avant de le mener en prison.

— C’est entendu, monsieur le comte.

— S’il sort avant six heures, vous lui déclarerez qu’il vous accompagne chez moi, ou que sinon vous le conduirez immédiatement à la Conciergerie.

— Oui, monsieur le comte.

— Vous vous êtes précautionnés d’un fiacre ?

— Oui, monsieur le comte, le voilà là-bas…

— Et… – ajouta M. Duriveau, sans pouvoir cacher une impression pénible, – si vous êtes obligés… d’employer la force pour vous emparer de mon fils, je vous recommande les plus grands ménagements.

— N’avez pas peur, monsieur le comte, nous nous y prendrons comme lorsque nous avons à charger pour Saint-Lazare une de ces demoiselles qui, n’aimant pas ce voyage-là, mordent et égratignent comme de petites chattes en colère.

— Ainsi, c’est entendu, – reprit le comte. – Si vous êtes obligés d’en venir là… je vous le répète, je vous recommande les plus grands ménagements ; vous serez bien récompensés…

— Soyez sans inquiétude, monsieur le comte, nous servons nos pratiques selon leur acabit ; nous répondons que monsieur votre fils n’aura pas à se plaindre de nos bonnes petites manières.

— C’est bien ! – dit M. Duriveau en remontant en voiture.

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Il avait fallu au comte un incroyable empire sur lui-même pour avoir supporté avec un calme apparent les derniers outrages de son fils ; mais, il faut le dire, pendant un instant, le comte était resté atterré, épouvanté sous le poids des sarcasmes de Scipion, auxquels il lui eût été impossible de répondre… car cette leçon terrible qu’à son tour le fils infligeait à son père devant Basquine, ce père indigne la méritait… il se l’avouait avec terreur en pleurant des larmes de sang sur l’exécrable éducation qu’il avait donnée à son fils. Aussi, un moment, le comte fut-il au désespoir d’avoir cédé à la violence naturelle de son caractère, qui le poussait toujours aux extrêmes : tantôt, comme par le passé, à une familiarité révoltante, impie ; tantôt, comme dans la scène précédente, à une rudesse de langage, à une âpreté de formes, malheureusement faites pour exaspérer jusqu’à la rage l’indomptable orgueil de son fils.

Mais venant à se rappeler ensuite que trois fois depuis huit jours (et, il faut le dire, depuis la lecture des Mémoires de Martin, dont la salutaire influence, quoique encore latente, se développait de plus en plus en lui presque à son insu) ; mais le comte se rappelant, disons-nous, que, depuis huit jours, changeant tout à coup de langage, de conduite, rougissant du passé, il s’était en vain montré envers son fils aussi sérieusement affectueux, aussi paternellement tendre qu’il s’était montré vicieux, familier ou violent ; songeant enfin que ses reproches, remplis d’élévation, de sagesse, de bonté, songeant que les larmes sincères, douloureuses, que lui avait arrachées l’endurcissement de son fils, avaient été raillés par cet impitoyable enfant, comme une hypocrite jonglerie, M. Duriveau, poussé à bout, crut agir selon son droit, selon son devoir, selon l’intérêt de Scipion, en redoublant de dureté, dans l’espoir de réduire ce caractère intraitable.

Malheureusement M. Duriveau se trompait, le vicomte lui avait dit cette terrible vérité :

— Après l’éducation que vous m’avez donnée, ce n’est pas en un jour que vous ferez de moi un fils respectueux, et de vous un père respectable.

La régénération de Scipion, de cette âme gangrenée par une perversité si précoce, eût demandé des soins d’une délicatesse toute maternelle, des ménagements infinis, en un mot, cette rare et intelligente connaissance du cœur, et surtout cette patience remplie de pénétration, de mansuétude et d’amour que le cœur d’une mère renferme seul peut-être…

Ces qualités essentielles manquaient à M. Duriveau, homme impétueux, énergique, absolu… Puis l’intérêt de sa folle passion pour Mme Wilson le dominait et le forçait d’agir avec autant de précipitation que de rigueur ; la conversion de Scipion eût demandé des mois, des années, peut-être, et il était indispensable aux projets de M. Duriveau que son fils fût régénéré en huit jours… Aussi l’imminence de ces intérêts irrésistibles pour lui, l’impuissance de ses tentatives d’autre sorte pour réduire son fils, forcèrent le comte de persister dans les voies d’extrême rigueur.

Et puis enfin, que pouvait faire Scipion pour se venger, suivi pas à pas par les agents de police dès qu’il sortirait de chez Basquine ou arrêté chez elle s’il y séjournait au delà de six heures ?

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CHAPITRE XVII.

Projets de vengeance. – Conseils de Basquine à Scipion. – L’évasion.

Nous l’avons dit, Basquine et Scipion étaient restés seuls.

Après le départ du comte, Basquine et Scipion avaient un moment gardé le silence.

Basquine couvait pour ainsi dire d’un regard avide l’expression de révolte, de haine profonde, qu’elle voyait éclater sur les traits du vicomte…

— Oh ! je me vengerai ! – s’écria-t-il en tendant son poing crispé vers la porte par laquelle avait disparu son père. – Oh ! oui… je me vengerai… Je me suis déjà vengé… il contenait à peine sa rage. Chacun de mes mots a porté coup !…

— Oui… des mots… et puis des mots… Voilà votre vengeance à vous !... de vaines paroles !… – lui dit Basquine d’une voix sourde, avec un accent sardonique ; – belle vengeance !… comme si les mots les plus durs, les plus insolents pouvaient jamais payer l’ignominie dont cet homme vous a couvert ! Sortez donc d’ici pour tomber sous la main brutale d’ignobles agents de police !

— S’ils me touchent, je les tue ! – s’écria Scipion.

— Vous ne les tuerez pas, – dit Basquine en haussant les épaules, – ils vous arrêteront et vous reconduiront chez votre père… comme un écolier qu’on mène en pénitence…

— Basquine… vous voulez donc me rendre fou de rage ! – s’écria Scipion en frappant du pied avec fureur.

— Oui, je le voudrais, – reprit durement Basquine… – Vous n’auriez pas du moins la conscience de votre ridicule et misérable position… Cet homme vous a-t-il assez raillé, assez outragé, assez bafoué devant moi ! Tenez, il a imaginé je ne sais quelle histoire à propos d’une haine qui daterait de mon enfance et de la vôtre… Eh bien ! si cela était, votre père se serait chargé de ma prétendue vengeance, car je ne souhaiterais pas à mon ennemi mortel… une position plus honteuse, plus écrasée, plus atroce que celle que cet homme vous a faite !…

— Ne dirait-on pas que j’ai courbé le front devant lui ! – s’écria Scipion ; – ne l’avez-vous pas vu rougir, pâlir sous mes sarcasmes ?

— Encore une fois, des mots… des mots… voilà tout, – dit Basquine. – Qu’est-ce que ça lui fait vos sarcasmes ? Il a le beau rôle, lui… il vous domine, il vous mate… vous avez beau vous débattre… il vous tient dans sa main, il faudra vous soumettre, obéir lâchement comme un enfant qui demande pardon… sinon la prison, autre humiliation plus horrible encore. Voyez-vous l’effet dans Paris, à votre club… parmi vos amis et vos ennemis, quelle joie folle et moqueuse ! Le brillant Scipion, le blasé, le roué, le plus redoutable de la bande, enfermé comme un sot ! Tenez… croyez-moi… ne cherchez pas à lutter contre votre père… vous serez brisé ; vous n’êtes qu’un enfant… auprès d’un homme de cette trempe…

— Vous aussi ? – s’écria Scipion avec autant de surprise que d’amertume, – vous aussi, vous m’accablez ?

— En vérité ! – s’écria Basquine en paraissant céder à une indignation factice, – ne dirait-on pas que vous avez subi seul les outrages de cet homme ? Ne m’a-t-il pas aussi traitée avec le plus insultant mépris ? Ne m’a-t-il pas forcée… oh !… il l’a bien dit… et c’est ce qui fait ma rage, ne m’a-t-il pas forcée à rougir de vous ?

— Rougir de moi… – s’écria Scipion, – vous…

— Et qu’avez-vous donc fait pour me rendre fière ? Est-ce du fond de votre ridicule prison que vous nous vengerez tous deux ? ou bien si, vous mettant à genoux devant votre père pour lui demander grâce, vous consentez à épouser votre Raphaële ? Sera-ce… de…

— Me railler dans un pareil moment ! – s’écria Scipion en interrompant Basquine ; – mais vous êtes donc sans pitié ?

— Oui, je serai sans pitié… parce que vous vous êtes laissé jouer, duper par cet homme, et que je suis assez folle pour ressentir aussi amèrement, plus amèrement que vous, la honteuse position où vous êtes. Après tout, cela me serait bien égal à moi, si je ne vous aimais pas.

— Mais, encore une fois, c’est à devenir fou, – s’écria Scipion exaspéré ; – que vouliez-vous que je fisse contre la force ?

— Est-ce que je le sais, moi ?… Il fallait être plus adroit, plus roué que cet homme qui s’est indignement joué de vous… qui vous a rendu ridicule…

Scipion leva ses deux poings vers le ciel avec une expression de fureur muette, impossible à rendre.

Basquine poursuivit :

— Oui, je serai sans pitié, parce qu’au lieu de trouver en vous, comme je l’avais cru, cet amant que je rêvais depuis si longtemps, ce démon charmant, moqueur et hardi, avec qui je voulais rire, entre deux baisers, rire de tous ces niais qui, dupes de mon masque, me vénèrent, s’attellent à ma voiture ou se tuent pour moi, rire de ces pieuses grandes dames qui garantissent ma vertu… rire de tout… et de tous enfin… et c’est de vous maintenant que je serais, pardieu ! tentée de rire, grâce au ridicule dont cet homme vous couvre… Oui, je serai d’autant plus impitoyable, que j’ai davantage espéré… Il ne fallait pas me monter la tête… malgré moi, ou plutôt malgré vous, car, Dieu me damne ! je commence à croire, pauvre innocent, que vous ne l’avez pas fait exprès… Il ne fallait pas me faire entrevoir la délicieuse et hautaine figure du pâle don Juan, de ce roué intrépide et charmant, pour laisser à sa place je ne sais quel petit jeune homme piteux, honteux, que monsieur son père vient relancer chez moi, en compagnie de gens de police…

— Que la foudre m’écrase, si je ne suis pas résolu à tout pour me venger ! – s’écria Scipion dans une effrayante exaltation. – Mais, pour se battre, il faut une arme, et je n’en ai pas là sous la main.

Les yeux de Basquine semblèrent étinceler d’un feu souterrain ; elle reprit avec son ironie habituelle :

— Vous avez raison, on ne trouve pas tout de suite une vengeance… là, sous la main… Aussi, comme le temps presse… épousez Raphaële, vous serez un excellent mari… D’ailleurs, tenez, mon pauvre garçon, la résignation vous conviendra mieux… J’avais rêvé pour nous deux de si folles, de si étranges amours, que je ne sais pas où je vous aurais conduit… Séparons-nous… Vous êtes impuissant à venger nos communes injures, pardonnez-les… Cela est d’abord d’un meilleur cœur… plus facile… plus prudent, vrai, mon cher Scipion, – ajouta Basquine avec un accent de dédain compatissant qui exaspéra le vicomte cent fois plus encore que les excitations les plus violentes à sa haine contre M. Duriveau. – Vrai, je vous parle sérieusement, vous n’êtes pas de force à lutter contre votre père.

— Encore !

— Oui… je dois maintenant, en amie, vous éclairer sur des dangers auxquels, dans l’audacieux orgueil de mon amour, je vous aurais peut-être exposé, si vous aviez été mon amant…

— Que dites-vous ?

— Vous sentez bien que…

Puis, s’interrompant, Basquine reprit :

— Tenez, mon pauvre garçon, pour vous donner une idée de ma fierté… stupide, monstrueuse, infernale… soit… je vous avoue que si j’avais un amant joueur, je le mépriserais… s’il perdait au jeu… Jugez-moi, d’après cela.

— Mais, enfin…

— Je vous répète que vous n’êtes pas de force à lutter contre votre père… Je veux vous citer un exemple entre mille… de son esprit diabolique et de son admirable audace.

— Vous le louez maintenant ? – dit Scipion avec un éclat de rire désespéré.

— J’admire l’énergie, l’esprit et l’audace, même dans un ennemi ; jugez combien je les aurais idolâtrés dans mon amant.

— Basquine, – mon père a dit vrai, – dit Scipion d’une voix sourde, – vous me haïssez bien.

— Croyez cela, naïf garçon que vous êtes, et le triomphe de cet homme sera complet ; mais, à cette heure… haine, défiance ou amour de votre part, peu m’importe ; laissez-moi vous conter ce trait dont je vous parlais… Qui sait ? vous y trouverez… peut-être un enseignement utile… – dit Basquine eu appuyant sur ces mots.

Puis elle reprit :

— Avez-vous entendu parler de la belle princesse de Montbar ?

— Oui, – reprit Scipion après avoir regardé Basquine avec surprise ; – mon père voulait, je crois, l’épouser ; mais quel rapport ?

— Votre père en était passionnément amoureux, – dit Basquine sans répondre à la question du vicomte, – oui, passionnément amoureux, et cet amour, la princesse l’avait accueilli avec le mépris le plus hautain, le plus outrageant ; votre père jura de s’en venger… or, le comte, mon pauvre Scipion, lorsqu’il s’agissait de vengeance… trouvait vite et bien…

— Courage… louez-le encore…

— Il le faut bien, car il n’y a pas un homme qui eût été, je crois, assez hardi pour faire ce qu’il a fait.

— Voyons, – dit Scipion en se contenant à peine, – voyons ce trait inimitable !

— Pendant un an, le comte joue le mort au sujet de la princesse, qui se défiait de lui, – reprit Basquine ; – puis il loue une maison déserte, y installe une fausse paralytique, dans un appartement misérable et isolé. La princesse était fort charitable… elle est adroitement attirée seule dans la maison, sous prétexte d’une aumône à faire à la prétendue malade… et Mme de Montbar tombe ainsi au pouvoir de votre père, qui se venge d’elle, ma foi… comme on se venge d’une jolie femme qui vous a insolemment dédaigné. Tout ceci est demeuré secret… ainsi que cela devait arriver, chacun ayant le plus grand intérêt à cacher cette aventure… Qu’en dites-vous ?

Scipion parut réfléchir, et ne répondit pas.

Basquine continua :

— Voilà de quoi votre père est capable, et quand on déploie une telle vigueur, une telle opiniâtreté dans sa vengeance… vous sentez bien que l’on regarde à bon droit comme un jeu de réduire un écolier rétif, comme il dit.

— Oui, cela doit être arrivé ainsi, – s’écria Scipion en rassemblant ses souvenirs, – car c’est vers cette époque qu’il s’est battu en duel avec le capitaine Clément, qui depuis a épousé la princesse… Le motif de ce duel avait toujours paru invraisemblable. Il doit se rattacher à cette aventure… et…

Soudain Basquine partit d’un éclat de rire railleur et s’écria :

— Ah ! pardieu… la bonne idée…

— Qu’avez-vous ? – dit Scipion.

— Ah ! mon pauvre garçon… j’ai plus d’invention que vous…

— Comment ?

— Vous cherchez une arme… une vengeance ?… j’en trouve une admirable… d’une rouerie diabolique.

— Que dites-vous ?

— Mais, bah ! vous n’oserez pas… Il faudrait que vous eussiez absolument, – et Basquine appuya sur ce mot, – que vous eussiez absolument la même audace, la même énergie que votre père… et vous n’êtes pas de cette trempe de fer.

— Taisez-vous… – s’écria Scipion, effrayant de frayeur. – Je ne sais pas à quelles horribles pensées… vous me pousseriez en me parlant ainsi…

— Pas d’enfantillage, Scipion… ou je garde mon idée pour moi… Mais avant de vous la dire… je veux voir si elle est réellement praticable… pour cela résumons en deux mots votre situation : Si vous refusez d’épouser Raphaële… c’est pour vous la prison.

— Et le désespoir pour mon père… car il n’épouse pas Mme Wilson, sa seule véritable passion… Eh bien ! je subirai l’atroce humiliation de la prison… mais je le frapperai au cœur, j’y comptais bien. Ce sera toujours cela… en attendant mieux, et ce mieux… par l’enfer !… je le trouverai, que vous veniez ou non… à mon aide.

— Vous vous trompez complètement, mon pauvre Scipion, – dit Basquine en haussant les épaules ; vous subirez l’atroce honte de la prison ; votre père se moquera de vous et épousera délicieusement la jolie veuve.

— Vous êtes folle… ne sais-je pas bien qu’elle ne se mariera qu’à condition que je rende l’honneur à sa fille ?…

— Vous raisonnez comme un enfant : Mme Wilson, avant tout, idolâtre sa fille… et lorsque cette tendre mère verra que vous aimez mieux aller en prison… que d’épouser cet ange… elle comprendra quel abominable mari vous auriez fait, se consolera fort de ne pas vous avoir pour gendre ; et comme de plus Mme Wilson est très pauvre et que votre père est colossalement riche, elle ne sera pas assez sotte pour manquer un pareil mariage… qui lui permettra par la suite d’assurer même l’avenir de sa fille, doublement compromis par vous… Il vous restera donc pour seule vengeance le plaisir d’écrire du fond de votre ridicule prison à Mme Wilson, votre seconde mère, pour la prier d’intercéder pour vous… et comme le bonheur rend indulgent, il se pourra que votre père, au comble de la félicité… vous pardonne le tour sanglant qu’il vous a joué.

À ces paroles de Basquine, Scipion tressaillit et resta un moment pensif.

Le vicomte, ainsi que son père et le monde, ignoraient que Mme Wilson, cette vaillante femme, avait sacrifié un amour vif et partagé pour s’unir au comte Duriveau, dans le seul but d’assurer ainsi l’union de Raphaële et de Scipion ; mais pour ceux qui n’avaient pas le secret de cet admirable dévouement, et qui supposaient Mme Wilson éprise du comte Duriveau, il n’était pas présumable que cette femme, déjà obligée de renoncer au mariage de sa fille par le refus de Scipion, renoncerait à son propre mariage à elle, qui, lui apportant une fortune énorme, pouvait servir plus tard les intérêts de Raphaële.

Basquine, en présentant les choses sous ce point de vue, en apparence si raisonnable, voulait démontrer à Scipion l’incertitude de la seule vengeance qu’il comptait exercer contre son père ; aussi, cédant malgré lui à l’évidence de ce raisonnement, le vicomte répondit à Basquine avec une rage concentrée :

— Soit, ma vengeance n’est pas certaine, mais elle est possible…

— Et la mienne serait inévitable, terrible… – dit Basquine avec un accent de conviction et d’autorité qui frappa Scipion… – Oui, terrible… car ce ne serait plus seulement Mme Wilson qui refuserait d’épouser votre père, mais votre père lui-même, entendez-moi bien, qui, malgré son ardente et folle passion, serait forcé de refuser d’épouser Mme Wilson…

— Que dites-vous ?

— Oui, je sais un moyen immanquable d’empêcher le mariage de votre père, et… affreux désespoir, torture horrible pour cet homme, c’est lui qui sera forcé de dire : — Le mariage est impossible ! ! !

— Oh ! si cela se pouvait ! – s’écria Scipion, palpitant de haine ; puis il reprit : – Mais non, vous vous raillez de moi, Basquine !

— J’en étais sûre, – dit-elle avec un éclat de rire sardonique, – il ne veut pas me croire… parce qu’il a peur !

— J’ai peur !… – dit Scipion d’une voix convulsive, – parlez… et si vous avez dit vrai…

— Mon Dieu ! – reprit Basquine en souriant, – ne prenez donc pas cet air sinistre… Ne dirait-on pas qu’il s’agit de quelque crime ténébreux… Non, il s’agit tout simplement d’une rouerie diabolique… et qui vous serait d’ailleurs d’autant plus permise que, cette fois encore, vous pourriez dire à votre père : J’imite votre exemple ; ce que je faisvous l’avez fait !

Scipion regarda Basquine avec surprise.

— Oui, reprit-elle, – plus j’y songe, plus le tour me paraît piquant… adorable… Que dis-je ! un tour… c’est une leçon… et des meilleures, et, comme disent les bonnes gens, des plus providentielles ! Oh ! si nous pouvions lui rendre au centuple, à cet homme, la sanglante leçon qu’il vous a donnée aujourd’hui, ne serait-ce pas charmant ? Alors, je l’avoue… vous seriez un géant d’audace auprès de lui… Nous serions tous deux vengés, je raffolerais de vous, et…

— Basquine… vous me tuez avec vos réticences…

— Voyons… écoutez-moi, impatient démon… il faut d’abord que vous sachiez qu’il y a peu de jours, en vous attendant, j’étais allée dans un quartier perdu… dans les environs de la barrière d’Enfer… Je cherchais une demeure obscure… déserte… isolée… j’avais alors mes projets sur vous…

— Une demeure obscure ! déserte ! – dit Scipion intéressé malgré lui, – et pour quoi faire ?

— Oh ! il s’agissait d’idées très bizarres, très hardies… que vous auriez partagées, je crois, car vous ne sauriez imaginer ce que devait être la vie que je rêvais pour nous deux. Et comme rien n’est plus mortel dans l’amour que la monotonie même de la possession… je voulais… mais à quoi bon… parler de cela maintenant ? J’étais donc dans ce quartier assez désert… lorsque je traversai une rue… appelée la rue… la rue du Marché-Vieux. Connaissez-vous cela ?

— Non… Mais qu’a de commun cette rue avec…

— Ayez donc un peu de patience, – dit Basquine, en interrompant Scipion. – Dans cette rue, – reprit-elle, – je trouvai justement la maison qu’il me fallait… pauvre apparence… solitude… isolement presque complet des demeures voisines… Cette maison, je l’ai louée, personne n’y loge… et, après l’avoir visitée… il m’a semblé… qu’elle devait être à peu près dans les mêmes conditions d’isolement… que l’appartement… où votre diable de père avait attiré la princesse de Montbar… sous un prétexte de charité…

Basquine avait prononcé très lentement ces paroles en attachant sur Scipion un regard fixe et profond.

Le vicomte n’était pas encore sur la voie de l’infernale pensée de Basquine ; pourtant il ressentait une sorte de vague angoisse mêlée d’une âpre curiosité.

À ce moment, Basquine, se levant de son fauteuil, alla s’asseoir à côté de Scipion, sur un divan, et lui dit à demi-voix :

— Je ne peux raconter tout haut ce qu’il me reste à vous confier de mon projet… On pourrait… nous entendre. Écoutez-moi bien… cher démon… manqué… Approchez votre oreille.

Et sous prétexte de parler bas à Scipion, Basquine passa familièrement son bras autour du cou du jeune homme, et appuya son menton sur son épaule.

En sentant la douce pression du bras de Basquine, en sentant le souffle de ses lèvres caresser sa joue, Scipion ne put s’empêcher de tressaillir d’amour et de désir, malgré les tumultueux et implacables ressentiments de sa haine contre M. Duriveau.

— Nous voici donc en possession d’une maison isolée, solitaire, – poursuivit Basquine, à demi-voix ; – maintenant voici ce que je suppose… il est maintenant quatre heures et demie… vous vous rendez chez Mme Wilson…

— Chez Mme Wilson ? – s’écria Scipion stupéfait.

— Plus bas donc, indiscret… – lui dit Basquine, en rapprochant la tête de Scipion de la sienne, par un mouvement brusque et coquet, rempli de grâce, puis elle ajouta :

— Oui… tu vas chez Mme Wilson…

— Et les gens de police ? – murmura Scipion.

— Innocent ! ! ! Et le mur de mon jardin qui donne sur cette maison en construction, – répondit Basquine en souriant. – Leporello te tiendra une échelle… et, leste et joli comme Chérubin, tu seras déjà loin… que ces misérables seront encore à t’attendre à ma porte…

— C’est vrai… – s’écria Scipion, – j’avais oublié cette ressource… Ainsi à cette odieuse prison j’échapperai du moins…

— Je l’espère bien… Tu te rends donc chez Mme Wilson, ton père s’est bien gardé de l’instruire de rien… comptant toujours t’amener au mariage.

— Sans doute… mais qu’irai-je faire chez Mme Wilson ? – demanda Scipion dans sa stupeur croissante.

— Tu iras faire, si tu le veux, cher démon, les yeux doux à Raphaële (je ne suis pas jalouse) en attendant sa mère, si celle-ci n’est pas rentrée ; si, au contraire, tu la trouves chez elle… tu prends un air hypocrite et pénétré… Vous savez malheureusement prendre tous les airs que vous voulez, monsieur… et vous dites à Mme Wilson : — Ma chère et charmante belle-mère (il faut éloigner tout soupçon), je viens vous enlever… oui, vous enlever tout de suite sans même vous laisser le temps de dîner... J’ai un fiacre en bas… — Et où voulez-vous me conduire, mon cher Scipion ? te dira Mme Wilson. — Faire une bonne œuvre… ma charmante belle-mère, – répondras-tu, – faire une action délicate… généreuse… mais qui ne peut avoir toute sa délicatesse… toute sa générosité… qu’accomplie par vous… car il s’agit d’une femme, d’une pauvre paralytique… dont vous pouvez être l’ange sauveur… Cette infortunée vous en dira davantage, car c’est son secret… Venez donc vite… chère belle-mère, les minutes sont des siècles pour ceux qui souffrent… Et elle souffre, cette malheureuse femme… pour laquelle je vous implore… Mme Wilson a un cœur excellent… elle te croit… tu l’emmènes…

Scipion commençait à comprendre. Une expression de joie farouche éclaira sa physionomie… cependant un frisson glacial courut dans ses cheveux.

Basquine poursuivit d’une voix plus basse, en se rapprochant plus étroitement du vicomte :

— Mme Wilson… aussi aveuglément confiante dans tes paroles que Mme de Montbar l’avait été dans les prières de la fausse malade que faisait parler ton père (tu conçois tout ce qu’il y a de piquant dans ce rapprochement)… Mme Wilson monte donc en voiture avec toi… tu la conduis… rue du Marché Vieux… au troisième… dans l’appartement isolé… désert… dont je te donne la clef… et là (ne trouves-tu pas, en effet, la leçon providentielle ?…) et là, non moins audacieux que ton père lorsqu’il eut attiré Mme de Montbar dans un piège diabolique…

— Basquine !… – s’écria Scipion saisi de vertige, hésitant encore entre le désir et l’horreur de cette épouvantable vengeance, – c’est l’enfer… que cette pensée ! !

— Crois-tu qu’après cela, ton père, malgré son amour, épouserait Mme Wilson ? Quant à nous, nous sommes ce soir en route pour la frontière, demain hors de France… Amoureux toujours… et riches partout, grâce à mon talent… Que dis-tu de cette vie… mon pâle et beau don Juan ? reprit Basquine, en jetant ses bras autour du cou de Scipion, et s’asseyant, pour ainsi dire, sur les genoux du jeune homme ; – crois-tu que cet homme qui voulait t’écraser de honte ne serait pas à son tour écrasé ? Et quelle parole foudroyante à lui jeter de loin à la face : J’ai fait ce que vous avez faitmon père

____________

 

Dix minutes après cet entretien, la nuit, hâtive à cette époque de l’année, était venue.

Leporello appuyait une échelle le long du mur du jardin de Basquine (nous avons dit que sa maison était située entre cour et jardin), et pendant que les agents de police redoublaient de surveillance à la porte de la rue, Scipion, grâce à l’obscurité de la nuit et au secours de Leporello, passait par-dessus le mur, descendait dans un terrain où s’élevait une maison en construction, et se glissant à travers deux planches de la clôture provisoire, sortait à deux cents pas au-dessus de l’endroit où croisaient les agents.

Une demi-heure environ après l’évasion de Scipion, Leporello et Astarté avaient ensemble l’entretien suivant.

— J’espère, mon pauvre Leporello, que, pour ta seconde journée de service ici, en voilà des aventures ?

— Ne m’en parle pas, ma chère… j’en suis tout étourdi. Une fois M. le vicomte dehors… grâce à l’échelle et au terrain en construction, ne voilà-t-il pas ce condamné politique que madame cachait ici depuis ce matin qui prend le même chemin que M. Scipion, à l’aide de l’échelle que je lui ai aussi tenue.

— Et aussitôt après, c’est madame qui s’enveloppe d’un manteau, et sort à pied par la grande porte, afin d’aller rejoindre le fiacre que tu avais été lui chercher, et qui l’attendait au bout de la rue…

— Qu’est-ce que tout cela signifie, Astarté ?

— Je n’en sais rien… et malgré moi je suis inquiète… il me semble qu’il va se passer quelque malheur. Je n’ai jamais vu à madame l’air qu’elle avait tout à l’heure, en écrivant une lettre qu’elle a emportée avec elle.

— À dire vrai, lorsque je suis rentrée lui annoncer que le fiacre l’attendait au bout de la rue, madame, ordinairement si pâle, avait les joues pourpres ; son regard brillait si fort, que je n’ai pas osé, en lui répondant, la regarder en face.

— Et puis, pendant qu’elle écrivait, elle avait l’air de rire toute seule… Mais, quel rire !… ses lèvres se relevaient, et on voyait en dessous ses petites dents blanches serrées comme si elle eût été en convulsion.

— Tiens, Astarté, je suis comme toi… j’ai peur… Il doit se passer quelque part… quelque chose de diabolique… Et tout n’est pas encore fini pour aujourd’hui.

— Comment ?

— Ce monsieur qui doit venir entre cinq et six heures… à qui tu dois remettre la lettre que madame t’a donnée…

— C’est vrai, la voilà, cette lettre, – dit Astarté en la prenant sur la cheminée.

Tout cela m’a tellement bouleversée que je n’ai pas seulement regardé l’adresse… pour savoir le nom…

— Voyons, ce nom ?

— Ah ! mon Dieu !… – s’écria Astarté, après avoir lu l’adresse… – En voilà bien d’une autre !

— Eh bien ! ce nom ?

— Lis.

— À Monsieur Martin, – dit Leporello. – Comment, Martin ? – reprit-il, – notre ancien camarade Martin ? c’est impossible, ce n’est pas le même ; madame n’écrirait pas à un domestique.

— C’est juste… du reste nous le saurons bien ; voilà bientôt six heures.

CHAPITRE XIX.

La rue du Marché-Vieux. – Mort de Scipion. – Arrestation de Bamboche.

Le hasard sembla vouloir satisfaire à la curiosité de Leporello et d’Astarté : un coup de sonnette se fit entendre… et Leporello, ayant été ouvrir, s’écria :

— C’est lui… Astarté…

C’était en effet Martin, sorti des prisons d’Orléans depuis deux jours, son innocence ayant été démontrée par l’instruction ; arrivé le matin à Paris, Martin avait aussitôt demandé à Basquine de le recevoir le jour même.

La surprise de Martin égala celle de ses deux anciens camarades de servitude, qu’il ne s’attendait pas à retrouver chez Basquine ; mais la vive préoccupation où il semblait plongé laissait peu de place à l’expression de son étonnement. Aussi, lorsqu’il eut répondu aux exclamations de Leporello et d’Astarté :

— Oui, c’est moi, mes amis, je suis bien content de vous voir, – il ajouta précipitamment :

— Votre maîtresse est chez elle ! il faut que je lui parle absolument.

— Madame n’y est pas, – dit Astarté, assez piquée de la froideur de Martin, – mais elle a laissé cette lettre pour vous.

Autre sujet de stupeur et de commentaires pour Leporello et Astarté : à peine eut-il lu cette lettre, qu’il devint pâle comme un mort, et s’écria d’une voix déchirante :

— Ah ! ce serait affreux ! !

Puis il disparut.

En un instant il fut hors de la maison.

Voici ce que Basquine écrivait à Martin :

 

« Viens à l’instant rue du Marché-Vieux… Bamboche et moi nous t’y attendons…

« Nous allons être tous trois vengés…

« Bamboche, de Scipion… le bourreau de sa fille Bruyère.

« Toi… du comte Duriveau, le bourreau de ta mère…

« Moi, de Scipion et de son père, race infâme, que moi… fille du peuple, j’ai juré de poursuivre jusqu’à la mort. »

 

Martin, remontant éperdu dans le cabriolet de place qui l’avait amené, se fit conduire à toute bride rue du Marché-Vieux.

Avant de suivre Martin dans sa course éperdue, disons que Basquine, en sortant de chez elle pour monter dans le fiacre qui l’attendait, s’était d’abord rendue chez la mère de Raphaële ; là, elle avait fait demander par le cocher si Mme Wilson ne venait pas de sortir avec M. le vicomte Scipion. Une réponse affirmative ayant été donnée, Basquine s’était fait conduire chez le comte Duriveau ; et, bien certaine qu’il serait chez lui, attendant son fils, elle avait fait remettre par le cocher une lettre écrite d’avance, et qui devait être à l’instant même portée au comte.

Cette lettre était ainsi conçue :

 

« Allez chez Mme Wilson, vous apprendrez que Scipion vient de sortir avec elle… Abusant de sa confiance, il la conduit rue du Marché-Vieux, pour se venger de vous

« Souvenez-vous de la princesse de Montbar, et devinez le reste…

« Tel père, tel fils. »

 

Puis, cette lettre confiée au concierge de l’hôtel du comte, Basquine avait ordonné à son cocher de la mener rapidement rue du Marché-Vieux, pendant que Martin s’y rendait de son côté en toute hâte.

En parcourant ce même chemin que, plusieurs années auparavant, il avait suivi, amenant un vengeur à Mme de Montbar, attirée dans un piège odieux tendu par M. Duriveau, Martin se voyait sous l’obsession d’un rêve pénible. Par quelle fatalité, se demandait-il, cette même maison, et sans doute le même appartement qui avait été le théâtre d’une action infâme du comte Duriveau, devait-il être aussi le théâtre de la vengeance de Basquine ?

Bientôt, Martin se souvint avec effroi que lors de sa dernière entrevue avec Basquine il lui avait raconté (selon son habitude de ne rien cacher à ses deux amis d’enfance, sur la discrétion absolue desquels il avait cru jusqu’alors pouvoir justement compter), il avait, disons-nous, raconté à Basquine comment il était parvenu à sauver Régina de l’horrible guet-apens où elle avait failli être victime du comte Duriveau.

Martin alors supposa (il ne se trompait pas) que cette confidence avait plus tard donné à Basquine la pensée de la terrible vengeance qui devait s’accomplir à ce moment.

Quelques secondes avant que le cabriolet qui le conduisait à toute bride se fût arrêté devant l’allée de la maison de la rue du Marché-Vieux, Martin, à la faveur de la faible clarté d’un réverbère lointain, vit une femme sortir en courant de cette maison fatale… et bientôt disparaître dans la brume obscure où était plongée l’autre extrémité de la rue.

Cette vision soudaine disparut si rapidement, qu’il fut impossible à Martin de distinguer la figure ou la taille de cette femme, et de reconnaître si c’était ou non Basquine…

Le cabriolet ayant atteint la maison, Martin sauta à terre, trouva la porte entr’ouverte ; il la poussa si brusquement qu’en retombant elle se referma d’elle-même, le pêne de la serrure ayant joué par ce choc.

Sans s’inquiéter de cet incident, Martin traversa l’allée noire, et gravit précipitamment l’escalier au milieu des ténèbres ; ses pressentiments lui disaient que la scène de vengeance à laquelle Basquine le conviait se passait au troisième étage… dans ce même lieu où le capitaine Just avait arraché Régina des mains de M. Duriveau.

À son grand étonnement, Martin n’entendit pas le moindre bruit en approchant de cet appartement ; enfin il toucha le palier… une pâle lumière, s’échappant de la porte ouverte, le guida… il traversa la première pièce…

Mais frappé d’horreur et d’épouvante, il fut forcé de s’arrêter au seuil de la seconde chambre… et de rester un instant dans l’ombre, appuyé au chambranle de la porte ; il se sentait défaillir, incapable de faire un pas.

Voici… le tableau qui s’offrit aux yeux de Martin :

Scipion, livide, moribond, sans mouvement, les cheveux souillés du sang qui, d’une large blessure béante à la tempe droite coulait lentement sur sa joue, était couché sur un lit.

Agenouillé au chevet du lit, les mains jointes, se tenait le comte Duriveau ; son gilet blanc était ensanglanté, et son visage, baigné d’une sueur froide, était plus livide encore que celui de son fils agonisant.

Vers le milieu de la chambre, on voyait une lourde chaise de bois à demi brisée, au milieu d’une mare de sang, à côté d’un châle appartenant à Mme Wilson.

En face de la porte où se tenait Martin presque défaillant, les figures de Basquine et de Bamboche se dressaient immobiles, pâles, implacables, et se détachant à demi sur les ténèbres de la pièce voisine où ils se tenaient silencieux, à deux pas du seuil de la porte.

Le comte ne les avait pas aperçus… Ses yeux fixes, ardents, malgré les larmes dont ils étaient voilés, s’attachaient sur les yeux mourants de son fils ; la bouche de M. Duriveau, entr’ouverte par une contraction spasmodique de la mâchoire, semblait ne plus pouvoir se refermer ; il laissait échapper des sanglots convulsifs, strangulés, seul bruit qui rompit çà et là l’effrayant silence de cette scène…

La figure de Scipion, quoique déjà marquée de l’empreinte de la mort, était encore charmante… Ses lèvres, froides et bleuâtres, s’agitant faiblement sous sa petite moustache blonde, semblaient chercher un dernier sourire sardonique, et découvraient ses dents du plus pur émail. Il appuyait sa tête sur son bras replié… et sa main, délicate et blanche comme la main d’une femme, disparaissait à demi parmi ses cheveux châtains, dont parfois elle étreignait quelques boucles soyeuses, cédant ainsi aux crispations machinales de l’agonie.

Enfin… le comte Duriveau fit un violent effort pour prononcer quelques paroles, et ses mots entrecoupés sortirent de ses lèvres tremblantes.

— J’ai tué… mon fils… j’ai tué mon fils…

Cela était affreux… On eût dit que ce misérable, dans l’espèce de délire où il demeurait plongé, prononçait forcément, fatalement, ces paroles… et qu’il n’en trouvait pas d’autres… car il répéta une troisième fois en secouant convulsivement la tête :

— J’ai tué mon fils… j’ai tué mon fils…

À ce moment, les yeux de Scipion, jusqu’alors mourants, demi-clos, s’ouvrirent tout grands… et pendant quelques secondes une dernière étincelle de vie et de jeunesse rendit ce regard plus limpide, plus brillant, plus beau qu’il n’avait jamais été…

À mesure que les yeux de Scipion s’ouvraient davantage, ceux de son père, qu’ils semblaient attirer par une sorte de fascination, s’agrandirent aussi, et s’arrondirent d’une manière si effrayante, que la pupille s’entoura d’un cercle de blanc.

Les lèvres de Scipion s’agitèrent alors faiblement comme s’il eût voulu parler.

Le comte s’en aperçut et murmura ces paroles, les seules… toujours les seules, qui venaient à son esprit troublé :

— Il va me dire : Tu as tué ton fils ! tu as tué ton fils !

Scipion se prit bientôt à sourire d’une façon étrange, et dit d’une voix de plus en plus affaiblie, qui expira avec son dernier soupir :

— Tu m’as… tué… mais… c’est égal… j’ai gagné… Tu n’épouseras pas… Mme… Wilson… c’est ta faute… Je suis… ton exemple… j’ai fait ce que tu as fait… tu suis… la princesse… de Montbar… Dis donc, qui aurait cru pourtant que le jeune-père… deviendrait le père assassin ? c’est drôle… Je vais… conter ça… à grand-papa Du-Riz-de-Veau

Au seuil de l’éternité, cet indomptable et malheureux enfant terminait sa courte vie par un dernier sarcasme.

— Scipion… mon fils… ne meurs pas ! – s’écria le comte d’une voix terrible, car la réalité le rappelait à lui.

Et se jetant à corps perdu sur le cadavre de son fils, il couvrit son visage, ses cheveux, ses mains de baisers insensés.

Un souvenir, fugitif comme l’éclair, vint rappeler à la pensée de Martin, comme contraste d’un redoutable enseignement, la mort sublime du docteur Clément… les paroles remplies de grandeur et de sérénité que lui et son noble fils avaient échangées à cette heure solennelle ! !

____________

 

Martin restait pétrifié d’épouvante ; Basquine et Bamboche, qui, du fond des ténèbres où ils se tenaient, venaient d’apercevoir leur compagnon d’enfance… muets… effrayants… l’œil sec et ardent, lui montraient d’un geste impitoyable ce malheureux père se roulant sur le corps inanimé de son fils…

Cette froide férocité exaspéra Martin et l’arracha de sa stupeur.

Traversant rapidement la chambre sans être aperçu du comte qui, éclatant en sanglots déchirants, en cris inarticulés, se tordait sur le lit, ses lèvres collées au visage glacé de son fils, Martin, saisissant Basquine par le bras, s’écria d’une voix basse, mais pleine de colère, d’indignation et de menace :

— Non, vous n’insulterez pas par votre présence à la douleur… aux remords de ce père qui a tué son fils… Basquine… vous vous êtes fait une arme homicide d’un secret que je vous ai confié… comme à une sœur… C’est infâme…

— Frère… je te vengeais… aussi… – répondit sourdement Basquine.

— Non, vous n’aurez pas la force de rester là… pour que ce malheureux vous voie… vous, la cause de ce crime affreux ! – s’écria Martin d’une voix à la fois si déchirante… si suppliante, quoique contenue, que Basquine, déjà atterrée du reproche de Martin, se recula plus profondément encore dans l’ombre de la seconde pièce… de façon à ne pouvoir être aperçue par le comte… tandis que Bamboche, les bras croisés sur sa large poitrine, continuait de contempler cette horrible scène avec une joie sauvage.

Soudain, un bruit sourd et encore confus qui, semblait gronder au dehors de la maison, arriva jusque dans l’appartement ; bientôt après, des coups violents ébranlèrent la porte de l’allée, porte qui s’était refermée sur Martin.

Ce bruit n’attira pas l’attention du comte Duriveau, presque fou de douleur, de désespoir ; serrant toujours entre ses bras le corps inanimé de son fils, il poussait des gémissements convulsifs, des cris déchirants, inarticulés : mais Bamboche, sans cesse en éveil, au premier retentissement des coups de plus en plus violents qui ébranlaient la porte, rejoignit Basquine au fond de la pièce où elle s’était retirée, obéissant aux ordres de Martin ; puis, entr’ouvrant une des fenêtres qui donnaient sur la rue, le bandit s’écria :

— La garde ! ! je suis pris… La police était à ma piste… on m’aura reconnu… et suivi pendant mon trajet de chez Basquine ici… S’ils m’arrêtent… – dit-il avec un ricanement féroce et ouvrant un large couteau-poignard, – ça leur coûtera bon !

— Un meurtre ! – s’écria Martin en courant au bandit, – un meurtre… toi… jamais !

— Je suis à mon second ! – dit Bamboche avec une effrayante ironie en se dégageant de l’étreinte de Martin.

— Il est donc vrai !… tu étais justement poursuivi… – murmura Martin, anéanti. Tu as tué !

— Mais, ce meurtre, dit Basquine à Bamboche, en frémissant. – car il lui avait caché ce crime, afin d’obtenir un refuge chez elle, – ce meurtre… c’était pour te défendre ? dans une rixe ?

— J’ai tué deux fois… et pour voler, – répondit Bamboche d’une voix brève. – Maintenant, un de plus… deux de plus… pour me sauver… tant pis ! on ne me coupera le cou qu’une fois… Adieu, mes amis, je vous ai revus… Votre main… et en avant !

Basquine et Martin, frémissant d’épouvante, repoussèrent la main que Bamboche leur tendait.

— Ah ! – dit le bandit avec une émotion farouche, – l’assassin… vous fait horreur… vous ne voulez pas seulement toucher sa main… Tant mieux… ça va me rendre féroce comme un tigre… je tuerai pour tuer…

Tout à coup, au milieu du tumulte qui redoublait au dehors, l’on entendit les voix des gens de justice crier :

— Au nom de la loi !… ouvrez… ouvrez…

— Oh ! mon Dieu ! – s’écria Martin frappé d’une idée subite, – c’est horrible… ce malheureux… qui vient de tuer son fils... ! on va l’arrêter tout couvert… de son sang…

— Arrêté avec un comte… assassin !… Quel honneur pour moi ! – s’écria Bamboche avec un éclat de rire diabolique.

Malgré l’espèce de délire où il était plongé, M. Duriveau, rappelé à lui par le bruit toujours croissant qui se faisait au dehors, se redressa brusquement du lit de mort de son fils, écouta ; puis apercevant Martin, qui, éperdu, sortait de la chambre sans issue où se tenaient encore Basquine et Bamboche :

— Martin ! – s’écria le comte en se reculant avec stupeur, – vous ici !…

— La garde est en bas… – s’écria Martin ; – elle va monter…

— Ah !… j’ai tué mon fils… – murmura M. Duriveau en frissonnant, – l’échafaud m’attend !…

— Et la fuite… impossible… – reprit Martin, désespéré.

— Oh ! sauvez-moi !… – murmura le comte dans le premier égarement de son épouvante, – sauvez-moi !… vous êtes aussi mon fils, vous ! Ce n’est pas pour insulter à mon désespoir… à mon crime… que vous êtes venu là. J’ai appris à vous connaître ; vous êtes généreux. Vous êtes ici, c’est pour me sauver… n’est-ce pas ? Vous avez été secourable à tant d’autres… ayez pitié de moi. Oh ! l’échafaud ! Eh bien ! oui, je suis lâche… j’ai peur… je vous implore…

— La porte est enfoncée, – s’écria soudain Martin : – le malheureux… est perdu !

En effet, la porte venait de céder ; le bruit du tumulte extérieur, jusqu’alors amorti par cet obstacle, fit, pour ainsi dire, explosion dans l’escalier, dont les marches inférieures résonnèrent bientôt sous des pas précipités.

— Ils montent ! – s’écria Martin en prêtant l’oreille. – Ah !… ils s’arrêtent au premier… Mais ils vont venir ici… Oh ! ne pouvoir sauver ce malheureux… sauver mon père de l’échafaud ! ! !

Il y eut dans l’accent de Martin, lorsqu’il prononça ces mots, quelque chose de si déchirant, que le comte, se jetant pour la première fois dans les bras de son fils, reprit, non plus avec abattement et terreur, mais avec fermeté :

— Oui, je suis… votre père… je vous le dis… devant le cadavre de ce malheureux enfant… doublement ma victime… oui, je suis votre père… et du moins, cette dernière fois, vous ne rougirez pas de moi.

— Que faites-vous ! – s’écria Martin en voyant le comte se diriger vers la porte. – Ils sont maintenant au second étage… qu’ils visitent. – Les entendez-vous ?… Où allez-vous ?

— Me livrer… avouer mon crime… Le sang que j’ai versé doit retomber sur ma tête, – dit le comte avec une résignation pleine de courage et de majesté. – Allons, mon fils… – reprit-il, – allons… votre bras… Ce n’est pas le cœur… ce sont les forces… qui me manquent…

À peine le comte venait-il de prononcer ces mots en se dirigeant vers la porte, que Bamboche, jusqu’alors resté inaperçu dans l’ombre de la pièce voisine, en sortit rapidement, et dit à M. Duriveau, d’un ton rempli de dignité qui contrastait étrangement avec la brutalité ordinaire de son langage :

— Monsieur, ce n’est pas le comte Duriveau que je vais sauver de l’échafaud… c’est le père de Martin…

— Que veux-tu faire ? – s’écria celui-ci, – où vas-tu ?

— Dire que j’ai tué le vicomte… On me croira… j’entre ici pour voler, vais-je dire… il était avec une femme, ils crient… je l’assomme d’un coup de chaise ; cinq minutes après, son père qui le cherchait pour le faire emprisonner, arrive ici… il voit son fils sanglant, se jette sur lui, et… voilà pourquoi ton père a du sang à son gilet.

— Accepter de vous un tel sacrifice, s’écria le comte, – jamais…

— Explique-lui donc vite que j’en ai déjà tué deux, – dit Bamboche à Martin, – un de plus ne fait rien, je n’ai qu’une tête à couper… Adieu, frère… une dernière prière (et deux larmes mouillèrent les yeux féroces du bandit)… Viens avec Basquine la veille du jour… (et il porta la main à son cou)… tu comprends… Encore adieu, frère…

Et, avant que le comte et Martin eussent pu faire un mouvement, Bamboche s’élança dans l’escalier comme s’il avait eu l’espoir de s’échapper en se frayant un passage à travers les gens de police et les soldats dont il trouva une partie sur le palier du second étage, éclairé par plusieurs lumières. — Le voilà… je le reconnais… arrêtez-le, – s’écria un agent à la vue de Bamboche, qui, pâle, la tête nue, les vêtements en désordre et brandissant son couteau, se précipita d’un bond sur le groupe, blessant légèrement un agent, non par férocité, – car je pouvais le tuer, dit-il plus tard à Martin, mais je voulais rendre la scène plus vraisemblable. Bamboche, malgré son énergique résistance, qu’il savait d’ailleurs devoir être vaine, fut facilement terrassé et garrotté ; puis, pendant quelques moments de calme qui suivirent son arrestation, il dit avec son affreux cynisme :

— Maintenant, causons. J’avoue les deux meurtres dont je suis accusé, et, de plus, un troisième…

— Un troisième meurtre ! – s’écria le magistrat qui accompagnait la force armée, – un troisième meurtre !

— Oui, un petit jeune homme. Il était ici en rendez-vous avec une femme. Je suis entré dans cette maison pour voler, j’ai surpris les amoureux, ils ont eu peur, ils ont crié au voleur. Pour faire taire le jeune homme, je l’ai assommé à coups de chaise. Et voilà.

— Mais où cela s’est-il passé, misérable ? – s’écria le magistrat.

— D’ailleurs je suis fâché d’avoir été si brutal, – dit Bamboche sans répondre à la question qu’on lui faisait, – car le père est arrivé… et voir ce père se jetant sur le corps de son fils, malgré moi, ça m’a fait mal.

— Mais où cela s’est-il passé ? – reprit le magistrat.

— En haut… au troisième, – dit Bamboche, – vous y trouverez le père. Il paraît qu’il épiait son fils et qu’il aura voulu le surprendre avec cette femme, car il est arrivé lui et un autre homme, au moment où je venais de faire le coup ; ils n’ont pensé qu’à tâcher de secourir le petit jeune homme, le père s’est jeté sur lui… même qu’il s’est tout abîmé de sang… Moi, j’ai filé… vous m’avez pincé… mon affaire est claire… mais je ne bouderai pas devant la guillotine…

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Il est inutile de dire que, grâce au sang-froid et à la croyable présence et ressource d’esprit de Bamboche, servies d’ailleurs par la vraisemblance de ses aveux et par une partie réelle de ses assertions, le crime du comte Duriveau ne fut pas un instant soupçonné ; son trouble sa pâleur, l’embarras même de ses réponses aux premières questions du magistrat, que celui-ci d’ailleurs ne poursuivit pas, par un sentiment de convenance et de pitié pour une si grande infortune, furent attribués à la terrible émotion où ce malheureux père devait se trouver ensuite du meurtre de son fils.

En demandant et en obtenant un ordre d’emprisonnement contre Scipion, le comte n’avait pas caché qu’il voulait soustraire son fils à l’influence d’une passion dangereuse ; il parut donc très naturel que le vicomte, se voyant sur le point d’être arrêté dans la maison de Basquine, se fût échappé de chez elle, et fût venu l’attendre dans cette demeure obscure et isolée. Ainsi s’expliquait encore la présence de Basquine sur le théâtre du crime, puis plus tard aussi la venue du comte, qui avait pu être instruit de l’endroit où s’était caché son fils pour fuir la prison.

Enfin, comment penser qu’au lieu de croire aux aveux si probables d’un brigand déjà coupable de deux meurtres, on pouvait songer à accuser du meurtre de son fils un homme considérable, posé dans le monde, comme l’était le comte Duriveau, et par ses relations et par sa fortune immense ?

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Le procès de Bamboche s’instruisit rapidement ; déclaré coupable de trois meurtres, le bandit fut condamné à la peine de mort.

Ni Martin ni Basquine n’avaient oublié la promesse faite à leur compagnon d’enfance.

La veille du jour de l’exécution, les trois amis, grâce à une permission spéciale, devaient une dernière fois se réunir dans la cellule où Bamboche attendait la mort.

CHAPITRE XX.

Les trois amis d’enfance. – Dernière entrevue. – Mort de Basquine et de Bamboche.

La cellule où se trouvait Bamboche était meublée d’un lit de fer, d’une table et d’un banc scellés aux dalles du sol. Derrière la porte épaisse, on entendait les pas mesurés d’une sentinelle. Basquine et Bamboche étaient réunis depuis un quart d’heure environ, lorsque la porte du cabanon s’ouvrit, et le geôlier introduisit Martin auprès du condamné.

Depuis l’arrestation de Bamboche, rue du Marché-Vieux, Martin n’avait pas revu les deux compagnons de son enfance ; il ne put s’empêcher de fondre en larmes, lorsqu’il répondit à leur cordiale étreinte. Après cette première émotion, sincèrement partagée par les trois acteurs de cette scène, Martin dit à Basquine :

— D’après ta lettre, j’étais allé pour te prendre chez toi…

— J’avais mes raisons, mon bon Martin, pour te devancer ici, – dit Basquine en échangeant un regard mystérieux, étrange… avec Bamboche ; – c’est un secret dont tu auras plus tard l’explication.

— Avant toute chose, – dit vivement Bamboche à Martin, – Bruyère ?… ma fille ?

— Elle va bien, – répondit Martin ; – j’ai été la chercher dans le refuge où Claude Gérard l’avait fait se cacher pendant qu’on la croyait noyée. Une brave fille de ferme lui portait chaque jour quelque nourriture dans cette retraite. L’innocence de Bruyère a été si évidente, que l’accusation d’infanticide est tombée d’elle-même.

— Et maintenant où est-elle, la pauvre enfant ? – demanda Bamboche.

— Auprès de ma mère et de M. Duriveau, – répondit Martin.

— Allons, son sort ne m’inquiète plus, – dit le condamné d’une voix légèrement émue, – et elle ne sait… rien… de moi, n’est-ce pas ?

— Rien… Ma mère… la comble de soins… de tendresse pendant ses moments lucides…

— Comment ! – dit Basquine, – la folie… de ta pauvre mère…

— Après une crise léthargique, tellement prolongée qu’on l’a crue morte… – reprit Martin, – ma mère est revenue à la vie… mais sa raison, à peine raffermie, s’est altérée de nouveau… moins gravement, il est vrai, que par le passé… Maintenant… son aberration consiste à rester quelquefois un jour entier dans un état de morne stupeur, pendant laquelle, insensible à tout ce qu’on lui dit, elle ne prononce pas une parole. Ces accès passés. – reprit Martin, – elle revient à son bon sens.

— Et ton père ?… demanda Basquine.

— En huit jours, ses cheveux sont devenus blancs, – dit Martin ; – il a pour jamais quitté Paris, il a fait transporter en Sologne le corps de Scipion… et depuis… M. Duriveau n’a pas quitté le pays… où il se fixe pour toujours…

— Et maintenant, comment est-il pour toi ? – dit Bamboche, – pour ta mère ?

— Il a fait publier les bans de son mariage avec elle, – dit Martin.

— Quoique l’esprit de ta pauvre mère ne soit pas encore remis ? – dit Basquine étonnée.

— Oui… – répondit Martin. – « Ma cruauté lui a fait perdre la raison, – a dit M. Duriveau, – je dois tâcher de la lui rendre à force de soins affectueux… Je l’ai déshonorée… je dois lui rendre l’honneur en lui donnant mon nom. »

— Quel changement ! – dit Basquine avec un sourire amer, et elle ajouta : – Et Mme Wilson ?

— Elle est partie en Angleterre avec sa fille… – répondit lentement Martin, – mais il lui reste peu d’espoir de conserver cette infortunée… Raphaële se meurt…

— Et Claude Gérard ?… – demanda Bamboche.

— Il ne quitte pas ma mère et M. Duriveau. Celui-ci lui a fait humblement la réparation la plus éclatante… Claude… revenu de la misanthropie farouche où l’avaient jeté d’indignes persécutions, n’a pu être insensible à l’horrible douleur, aux remords incessants de M. Duriveau, qui cherche sa seule consolation dans une expiation qu’il veut grande et féconde… Il a les projets les plus vastes, les plus généreux pour le bonheur de cette contrée qui lui appartient presque tout entière, et que la maladie et la misère décimaient depuis si longtemps.

— Je dis comme Basquine, – quel changement ! – reprit Bamboche.

Puis il ajouta avec un affreux ricanement :

— Ce que c’est que de tuer son fils, pourtant ! il n’y a rien de tel pour moraliser un homme.

— Tu es toujours le même… – dit tristement Martin à Bamboche. – À cette heure encore !…

— Pardieu ! à cette heure, surtout, – dit le brigand en éclatant de rire. – Parce qu’on me coupe le cou demain, tu veux que ça me rende aujourd’hui bonhomme… et vertueux.

— Tu te calomnies encore. – dit Martin ; – ton dévouement pour mon père a été admirable.

— Le beau mérite ! j’étais pris tout de même.

— Et lorsque chez le docteur Clément, afin de ne pas me faire accuser, tu as renoncé au fruit du vol que tu venais de commettre… cela encore était beau et bien… Qu’à ce moment suprême, ces bons souvenirs te consolent au moins !

— Bah !… ces beaux sentiments-là ne m’ont pas empêché de tuer à coups de hache un vieillard et sa femme pour leur voler vingt-trois francs…

— Mais de ce crime affreux… tu te repens ? – s’écria Martin.

— Pas du tout… j’avais faim… j’avais froid ; avec ces vingt-trois francs, j’ai acheté une roulière et j’ai vécu huit jours…

— Écoute… mon pauvre Martin. – dit Basquine à son compagnon, qui frémissait d’un tel endurcissement, – si je voulais excuser Bamboche, je te dirais : Toi-même… malgré les enseignements de Claude Gérard… malgré la bonté, l’élévation naturelle de ton cœur, après quatre jours d’une lutte affreuse contre la faim, le froid… le manque de travail, n’as-tu pas… dans ton désespoir, failli devenir complice du cul-de-jatte ?…

— C’est vrai, – dit Martin avec accablement.

— Et plus tard, reconnaissant l’impossibilité matérielle de vivre, – reprit Bamboche, – mais reculant devant le suicide, n’as-tu pas attendu la mort dans une cave ?… Eh bien ! moi qui ai vu mon père mourir sans secours, au fond des bois, et déchiqueté par les corbeaux ; moi qui, au lieu d’avoir eu Claude Gérard pour mentor, ai joui des conseils paternels du cul-de-jatte et de la Levrasse, moi qui ai été achevé par une éducation de prison, moi qui enfin ai été élevé en loup… en loup j’ai vécu… en loup je meurs, en mordant les barreaux de ma cage… Je ne mérite ni ne demande intérêt ou pitié : comme j’ai commencé… je finis… On me coupe le cou… on fait bien, on le peut… Dans mon enfance, la société m’a traité en chien perdu… quand j’ai eu des crocs, je l’ai traitée en chien enragé… c’était fatal… voilà tout.

En prononçant ces dernières paroles, le rire de Bamboche était contracté, presque douloureux.

Était-ce douleur morale, douleur physique ? Martin ne put le deviner ; il remarqua seulement que la pâleur de Bamboche semblait augmenter encore.

— Il ne faut pas oublier, vois-tu, mon pauvre Martin, – reprit Basquine, toujours impassible. – que Bamboche et moi nous avons été viciés, corrompus dès l’enfance, et plus tard… abandonnés à tous les hasards du vice et de la misère !

— Et pourtant, – reprit Martin avec amertume, – vous deux aussi… vous auriez pu être sauvés… j’en atteste… les jours que nous avons passés… dans notre île… vous en souvenez-vous encore ?… Qui aurait dit, mon Dieu !… lorsque, par ces belles nuits d’été, nous écoutions tous deux la voix inspirée de Basquine, en appelant de tous nos vœux une vie honnête, laborieuse… qu’un jour… tous trois… nous nous retrouverions… hélas ! au sinistre rendez-vous d’aujourd’hui !

Et Martin ne put retenir ses larmes.

À ce moment, Bamboche, dont la pâleur avait paru redoubler depuis quelques instants, s’interrompit. Sa figure farouche se contracta de nouveau ; il éprouvait une pénible oppression.

— Qu’as-tu ?… – lui dit vivement Martin.

— Rien… – reprit le brigand en échangeant de nouveau un singulier regard avec Basquine… – Je suis de fer… tu sais, – ajouta-t-il en s’adressant à Martin et lui tendant la main ; – mais toi seul… et Basquine, vous mordez sur ce fer… et vous voir là… tous deux aujourd’hui… quand demain… enfin ça remue le bronze… mais ça passe… c’est passé.

— Ta main est glacée… – s’écria Martin en retenant entre les siennes la main que le bandit lui avait donnée.

— À mains fraîches, chaudes amours… tu sais le proverbe, – dit Bamboche en riant.

Et il retira brusquement sa main de celles de Martin.

— Cela n’a rien d’étonnant… moi aussi j’ai les mains froides, – dit Basquine, – tiens…

— Glacées… aussi, – reprit Martin de plus en plus étonné…

— C’est tout simple, – dit tranquillement Basquine ; – l’émotion…

— Pardieu, oui… l’émotion… – reprit Bamboche.

Et ses traits redevinrent calmes.

Malgré ces rassurantes paroles, Martin ressentit une angoisse vague, inexprimable ; il crut voir sur le front de la jeune fille des plissements brusques, convulsifs, comme si elle avait parfois lutté contre une vive douleur… et pourtant Basquine parlait avec une ironie froide et placide…

— Veux-tu, mon bon Martin, – reprit-elle après un moment de silence, – une dernière preuve de cette vérité : que notre enfance et notre première jeunesse à moi et à Bamboche ayant été viciées, gangrenées par d’horribles dépravations, nous sommes fatalement devenus incurables ?… c’est que j’ai au cœur autant de haine, autant de désespoir que lui.

— Toi… – s’écria Martin, – toi, comblée de tous les dons de la jeunesse, de la beauté, de la fortune, du génie ! toi, dont la gloire retentit d’un monde à l’autre… Ah !… c’est blasphémer que parler ainsi ! Bamboche a du moins pour excuse l’atmosphère corrompue où il a été forcé de vivre ! Il a pour excuse la misère, l’avilissement, la honte de soi, le mépris dont on est abreuvé, implacables ressentiments qui, noyant le cœur de fiel et de haine, vous exaspèrent. Qu’il exècre ce monde qui l’a abandonné dès son enfance à toutes les fatalités du mal… il paye de sa tête le droit de le maudire, ce monde ! ! Mais toi… toi… qui, après une première jeunesse cruellement souillée, torturée, je le sais… es arrivée, en deux ans à peine, au comble de la fortune et de la renommée… toi… à qui ce monde prodigue l’or, les triomphes, les ovations, qu’il n’accorde pas même aux souverains… comment oses-tu parler de haine, de désespérance, lorsque tu ne devrais respirer qu’amour, mansuétude et reconnaissance ?

Basquine avait écouté Martin avec un calme sardonique, échangeant parfois un regard avec Bamboche, qui, pour cacher peut-être ses douleurs, s’était accoudé sur la table, appuyant sur ses deux mains son large front, que parfois perlaient çà et là les gouttes d’une sueur froide…

Basquine dit en souriant à Martin :

— Ainsi… je te parais un monstre d’ingratitude envers ma brillante destinée ?

— Non… – reprit Martin avec une douloureuse amertume, – tu dois être si horriblement malheureuse… que je n’ai plus le courage de te blâmer…

— Malheureuse… oui… – dit Basquine de sa voix nette et tranchante, – oui, je suis malheureuse, autant et plus que je ne l’ai jamais été autrefois…

Martin n’ayant pu retenir un geste d’indignation pénible, la jeune fille reprit :

— Ainsi… tu crois, toi, qu’il suffit de quelques bouquets, d’un peu d’or, d’un peu de génie, d’un peu de renommée, qu’il suffit… de beaucoup de tout cela, même, si tu veux… pour purifier tout à coup une âme et un corps qui, pendant seize ans, ont traîné… dans toutes les fanges de la misère et du vice ?

Martin regarda Basquine avec effroi… il ne trouva pas un mot à répondre… elle continua.

— Ainsi… parce que la foule m’aura crié bravo… parce que quelques grandes dames, quelques reines… m’auront dit : Ma chère amievous êtes sublime ! parce que tous les hommes que j’ai connus, des plus obscurs jusqu’aux rois… m’auront dit ou écrit en résumé ceci : Vous êtes belle, adorable… inimitable… voulez-vous que je sois votre amant ? tu crois que cela m’a empêchée d’avoir été prostituée à huit ans… et, deux ans plus tard, d’avoir été le jouet… la victime, et pis que cela (puisque je ne me suis pas enfuie ni tuée), la complice des monstrueuses dépravations du duc de Castleby ?…

Martin, de plus en plus épouvanté, commençait d’entrevoir une partie de l’affreuse vérité… qu’il avait plus d’une fois pressentie ; mais cette vérité lui semblait si désespérante, qu’il s’était toujours efforcé d’en détourner sa pensée.

— Voyons ?… crois-tu qu’il a suffi d’un bain d’or ou de la fumée de l’encens qu’on brûlait à mes pieds pour me purifier de telles souillures ? – reprit Basquine avec ce calme glacial qui rendait sa parole si poignante, – crois-tu qu’elle n’est pas corrosive, incurable, cette lèpre de l’âme que l’on gagne forcément en étant saltimbanque, vagabonde, voleuse, chanteuse des rues ou figurante à six sous ?… Crois-tu que cela n’engage pas l’avenir que de livrer son corps sans amour, même sans désirs… car une dépravation précoce avait tué mes sens avant même qu’ils fussent éveillés… et je n’ai jamais été qu’un marbre vivant.

— Oh ! mon Dieu !… mon Dieu !… ces révélations, c’est affreux.

— Tu m’as crue redevenue vierge peut-être, – continua la malheureuse fille avec son implacable ironie, – comme si tu ne savais pas que, belle, jeune, sans ressources, je devais être forcée d’abandonner mon corps aujourd’hui pour du pain, demain pour obtenir de coucher une nuit dans un garni, pêle-mêle avec des voleurs et des filles ? une autre fois pour obtenir du maître d’une taverne la permission de chanter dans son bouge, ou d’un directeur de théâtre la faveur de monter sur ses planches !… Et cela n’avilit pas… et à tout jamais ? Et l’atmosphère de la gloire, comme tu dis, suffirait à dissiper ces souvenirs qui vous rongent ? à vous faire faire peau neuve ? à vous faire suer cette lèpre ? Non ! non !

— Maintenant, – reprit Martin avec accablement. – je comprends…

— Et d’un pareil avilissement à la méchanceté, à la haine, au désespoir, y a-t-il donc si loin ? – s’écria Basquine en s’exaltant davantage. – Tu viens me parler de mansuétude, d’amour, de reconnaissance pour ce monde qui me couvre d’or, de bouquets et de bravos, parce que mon chant et ma figure charment ses yeux et ses oreilles. Que demain je sois laide et sans voix, qu’aurait-il pour moi, ce monde aujourd’hui à mes pieds ? dédain et oubli. Il m’a pris comme on ramasse une fleur sur son chemin, sans s’inquiéter si elle a poussé sur un sol vierge ou sur un fumier. La fleur fanée, on la jette avec indifférence.

— Mais enfin… la gloire ? – s’écria Martin, qui ne pouvait se résigner à admettre un incurable désenchantement au milieu d’une existence en apparence si heureuse, si brillante, – ces applaudissements de tout un peuple enivré ?

Basquine haussa les épaules.

— Chez la Levrasse… dans mes ignobles scènes avec le pitre, à l’âge de huit ans, n’ai-je pas été applaudie avec frénésie, n’ai-je pas aussi fait fureur ? ne s’est-on pas aussi battu pour moi à la porte de nos tréteaux ? Et encore… va, crois-moi, les bravos des mains gantées de blanc m’ont semblé plus tard moins retentissants que les bravos des mains calleuses qui applaudissaient mon enfance.

— Mais la conscience d’être une artiste sublime ! – s’écria Martin. – Sur ce légitime orgueil, tu n’étais pas du moins blasée.

Basquine éclata de rire.

— Oui… je me suis dit cela plusieurs fois ; il l’a bien fallu… En vérité je suis une artiste sublime… évidemment j’ai un talent immense… Eh bien ! après ?...

Martin resta sans réponse devant ces mots : — Eh bien ! après ?

Mots d’autant plus effrayants, que l’expression de dédain, de lassitude, avec laquelle Basquine les avait prononcés, prouvait qu’elle parlait sincèrement.

— Soit ! – continua-t-elle, – j’ai ressenti une fois, dix fois, si tu veux, ce que tu appelles un juste et noble orgueil à propos de mon génie… et puis, après ? n’est-ce pas toujours la même chose… la même glorification de soi par soi, devant soi ?… Au bout de six mois, cela donne des nausées… à force de ridicule.

— Mais, – reprit Martin, disputant le terrain pied à pied, – si ton âme est aussi morte aux joies de l’orgueil, la gloire ne donne-t-elle pas de l’or ?

— De l’or ?… je n’ai pas besoin d’être parée pour être belle… et je n’ai personne à qui je veuille plaire… J’ai si longtemps souffert de la misère… que le nécessaire est une sorte de luxe pour moi. Pourtant j’ai voulu essayer de la magnificence ; au bout d’un mois j’en étais excédée… Qu’est-ce que la stupide jouissance du luxe auprès de l’enivrement de la gloire ?… et la gloire même ne m’enivrait plus.

— Mais avec l’or… on fait le bien…

— Eh ! mon Dieu, j’en ai fait du bien, et beaucoup ! Dès que j’ai été riche, je me suis mise en quête de ma famille… mon père et ma mère étaient morts… je n’ai retrouvé que deux frères et une sœur… les autres… morts aussi, ou disparus… on ne savait pas… Est-ce qu’on sait jamais ce que ça devient, des malheureux comme nous ? ça naît, ça meurt ; qui s’en inquiète ?… Mes deux frères et ma sœur ont eu par moi leur sort assuré ; à d’autres aussi j’ai donné, beaucoup donné… et puis un jour... de la charité, comme de la gloire… comme de l’or… j’ai dit : — Après ?

— Ainsi, – reprit Martin avec une stupeur douloureuse ; – ainsi, ton cœur, vicié dès l’enfance, et désormais fermé… à toutes les émotions pures, généreuses, fécondes… ne vit plus à cette heure que pour ce sentiment stérile, affreux comme la mort : – La haine !

— Oui ! oh ! oui, longtemps je l’ai du moins goûtée, savourée, cette sauvage et âpre jouissance, – s’écria Basquine de plus en plus pâle, et dont le front commençait à se perler de sueur comme celui de Bamboche. Lui, le regard fixe, la tête appuyée dans ses deux mains, souriait parfois aux désespérantes paroles de Basquine avec un rire sinistre, souvent convulsif, douloureux, pendant que ses traits livides, contractés, s’altéraient de plus en plus ; mais Martin, pour ainsi dire palpitant sous l’obsession des terribles aveux de Basquine, ne s’apercevait pas de l’espèce de lente décomposition qui se manifestait sur la figure de Bamboche.

— Oui, longtemps je l’ai savourée, l’âpre et sauvage jouissance de la haine. – reprit Basquine. – Oh ! avec quelle joie j’ai charmé, séduit, enivré, pour la désespérer ensuite jusqu’à la mort… cette race maudite des Scipion et des Costleby !… Que de larmes, que d’affreux sacrifices, que de sang je lui ai coûtés à cette race infâme !… Mais… – ajouta Basquine d’un air sombre, – bientôt… ces ressentiments même, qui étaient toute ma vie, se sont affaiblis…

— Que dis-tu ? – s’écria Martin.

— Alors, pour les raviver, – reprit Basquine, – je m’en allais seule… à pied, dans ces quartiers où nos pareils pullulent et disputent chaque jour leur vie à la misère et à tous les vices qu’elle engendre… Dans cet affreux spectacle, je retrempais vigoureusement ma haine ; je donnais là ce que j’avais d’or, et puis, le cœur gonflé de haine, je revenais attendre chez moi, dans mon salon, ces riches, ces heureux du jour… qui n’avaient que mépris ou dureté pour ces maux de nos frères, de nos sœurs… abandonnés ou misérables, comme nous l’avons été… Oh ! alors je tirais de la race que je poursuivais des vengeances féroces… l’avilissement, la ruine… le suicide… le meurtre du fils par le père… mais bientôt la lassitude… le dégoût… m’accablaient de nouveau. Alors, pour ne plus penser, je me livrais à l’engourdissement de l’opium.

— Oh ! infortunée ! infortunée ! murmura Martin.

— Une dernière espérance m’avait soutenue, la vengeance que je devais tirer de Scipion et de son père, vengeance terrible… car c’était du même coup venger Bamboche… toi et moi… Cette œuvre sanglante, je l’ai accomplie… sans pitié… sans remords, et puis je suis retombée dans mon accablement, et plus que jamais… j’ai dit… je dis… gloire, amour, richesse, charité, vengeance… et pardonne ce blasphème, ô mon frère… amitié VANITÉ... TOUT EST VANITÉ… je suis devenue dévote, tu le vois… sauf la religion, et… je…

Basquine ne put continuer : son énergie fébrile, soutenue par un incroyable courage… faiblit tout à coup ; ses yeux se troublèrent ; ses lèvres, déjà froides, devinrent violettes ; elle trembla convulsivement, ses dents s’entrechoquèrent.

— Mon Dieu, Basquine… qu’est-ce que tu as ? – s’écria Martin… en courant à elle, et l’aidant à s’asseoir sur le lit de la cellule ; puis, de plus en plus effrayé, il ajouta : — Bamboche, mais vois donc… Basquine…

— Je la vois bien, – dit le bandit en abaissant ses mains qui jusqu’alors avaient à demi caché son visage, et il montra ainsi à Martin des traits déjà défigurés… par les approches de la mort.

— Ciel !… qu’avez-vous tous deux ? s’écria Martin, – du secours… du secours !…

— Silence, – lui dit Basquine en faisant un dernier effort pour mettre sa main glacée sur les lèvres de Martin. – Laisse-nous… Bamboche échappe à l’échafaud… moi… j’échappe à la vie ! ! !

— Ah ! c’est horrible… tous deux ! ! ! – s’écria Martin bouleversé. – Le poison ! ! ! peut-être ! ! !

— Oui, – dit Basquine, – dans une bague… que j’avais au doigt… Le geôlier n’a rien vu…

— Oh ! – s’écria Martin, – si jeune… si belle… mourir ainsi désespérée ! ! !

— Et à ce moment encore… et… plus amèrement que… jamais… je dis : Après ?… – murmura Basquine d’une voix expirante.

— Adieu, Basquine, adieu, Martin, – ajouta Bamboche à l’agonie, – je meurs comme un chien ; je ne crois… je n’ai cru à rien… mais j’ai été fidèle… aux… serments… de… notre… enfance.

Et écartant d’une main défaillante les revers de sa casaque de prison, il mit à nu sa large poitrine, sur laquelle on lisait ces mots tatoués en caractères indélébiles :

 

Basquine pour la vie. Son amour ou la mort. 15 février 1826. Amitié fraternelle et pour la vie à Martin. 10 décembre 1827.

 

— Ah !… – s’écria Martin avec désespoir, – j’en atteste ce généreux sentiment d’amitié qui a toujours survécu en vous... vous étiez nés pour le bien… mais impitoyablement abandonnés, dès l’enfance, par une société marâtre… vous mourez ses martyrs !

— Frère… encore ta main, – dit Basquine en se renversant mourante sur le lit ; – appelle maintenant au secours… tu le peux ! !...

Martin appela du secours en effet… ce secours fut vain.

Seul, le lendemain, à la nuit, Martin accompagnait au champ du repos éternel le double cercueil de Basquine et de Bamboche.

CHAPITRE XXI.

L’expiation. – Nouvel aspect de la Sologne. – Le château du Tremblay. – Anciennes connaissances. – Claude Gérard, Martin, M. Duriveau, dame Perrine, la Robin, Bruyère, Petit-Pierre, dame Chervin. – L’association. – Lettre du Roi.

Plus d’une année s’était écoulée depuis la mort de Basquine et de Bamboche.

Le mois d’octobre touchait à sa fin.

Un voyageur qui eût, environ quinze mois auparavant, parcouru cette partie de la Sologne où s’est passé l’exposition de ce récit, et qui, à l’époque où nous sommes arrivés, aurait traversé cette même contrée, se serait demandé par quel prodige il la voyait, pour ainsi dire, complètement métamorphosée.

En effet, en quinze mois au plus, ces cinq ou six lieues de territoire, qui appartenaient à M. Duriveau, ce pays jadis si misérable, si désert, si inculte, si fiévreux, et tellement envahi par les eaux stagnantes, que leurs exhalaisons étaient devenues presque mortelles pour les rares habitants des métairies, ce pays, disons-nous, avait absolument changé non seulement d’aspect, mais, si cela peut se dire, de nature…

Plus de ces brumes humides, pestilentielles, qui couvraient, dans une immense étendue, ces landes à demi submergées sous les eaux croupissantes ; plus de sol noirâtre, spongieux, couvert çà et là de chétives bruyères, dans lequel bêtes et gens enfonçaient jusqu’aux genoux ; plus de ces plaines sans fin, nues, arides, désolées, à travers lesquelles erraient çà et là quelques maigres bestiaux cherchant une pâture insuffisante au milieu des genêts et des ajoncs, pendant que de pauvres petits bergers, en haillons et tremblant la fièvre, traînaient leurs pas languissants à la suite de leurs chétifs troupeaux ; plus de ces marais à l’onde épaisse, immobile et couleur de plomb, où se reflétaient parfois les murailles crevassées de quelque misérable métairie, bâtie de boue, et couverte d’une toiture de chaume à demi effondrée…

Tout enfin, dans ce pays, en peu de temps, avait changé, tout… jusqu’à l’air que l’on y respirait… air alors aussi salubre, aussi pur, aussi léger qu’il était autrefois pesant et méphitique.

Bientôt le voyageur aurait eu le secret de cette incroyable métamorphose, en remarquant de larges canaux maçonnés en briques, coupés çà et là par des ponts à la fois élégants et solides, sous lesquels coulaient incessamment des eaux abondantes, alimentées par des conduits souterrains, dont la pente, habilement calculée, amenait constamment dans ces canaux, artères principales, les eaux stagnantes qui, faute d’écoulement, submergeant, détrempant, pourrissant le sol, depuis des siècles, le frappaient d’infection et de stérilité.

Enfin, ô prodige du travail et de l’intelligence de l’homme ! secondées par le capital, ces eaux, naguère le fléau de ce pays, comptaient alors parmi sa richesse… Sortant des canaux, elles affluaient dans d’immenses bassins naturels formés par plusieurs étangs, conservés en raison de l’élévation relative de leur niveau ; puis, de là, remontant dans de vastes réservoirs, à l’aide de moulins à vent d’un mécanisme aussi simple qu’ingénieux[1], elles pouvaient se distribuer selon les besoins de l’agriculture, par mille conduits d’irrigation.

Ainsi ces terrains immenses que nous avons vus, au commencement de ce récit, boueux, méphitiques, incultes, étaient déjà complètement assainis, défrichés, et, dans beaucoup d’endroits, façonnés pour les ensemencements d’automne…

Et non seulement sur ces cinq ou six lieues carrées du territoire que possédait M. Duriveau le sol avait ainsi été métamorphosé, mais encore… les habitants… jadis si hâves et si maladifs, étaient devenus florissants de santé.

Sur toute l’étendue des immenses propriétés du père de Martin, on ne voyait plus une seule de ces métairies… ou plutôt de ces tanières horribles où s’étiolait une race abâtardie par les fièvres et par les plus dures privations.

Le petit village du Tremblay lui-même, composé d’environ deux cents masures non moins délabrées que les métairies, avait aussi disparu et ne contrastait plus par sa misérable apparence avec le magnifique château du comte Duriveau.

Ce château lui-même avait subi une complète transformation.

Le corps de logis principal avec ses deux ailes en retour était resté debout, et l’on avait prolongé ces deux ailes de façon à composer un immense parallélogramme, en les réunissant par de nouveaux bâtiments qui, faisant face au principal corps de logis, reliaient ainsi ces deux ailes à leur extrémité.

Une large galerie de briques suivant intérieurement les lignes de ce parallélogramme formait une terrasse au premier étage, et, au rez-de-chaussée, un abri qui permettait de circuler autour de ces vastes constructions, sans craindre le soleil ou la pluie.

Tout le terrain renfermé dans l’intérieur des bâtiments était distribué en un jardin d’agrément ; ses massifs, ses quinconces, divisés par des allées, aboutissaient tous à un rond-point où s’élevait une fontaine jaillissante ; cette espèce de monument de pierre et de fonte d’un style simple et sévère se terminait par un ornement sphéroïde sur lequel on lisait en grandes lettres cette inscription, maxime favorite du docteur Clément, citée dans les Mémoires de Martin :

 

NUL N’A DROIT AU SUPERFLU
TANT QUE CHACUN N’A PAS LE NÉCESSAIRE.

 

La nuit, ce jardin, ces arcades, ainsi que les bâtiments, étaient éclairés par le gaz, dont la vive lumière rayonnait aussi çà et là, dans une partie du parc planté d’une futaie séculaire que l’on avait conservée et qui s’étendait derrière le château.

Enfin, à droite de ce parallélogramme, parmi de nombreux bâtiments ajoutés extérieurement, se dressaient les immenses cheminées de plusieurs machines à vapeur, destinées soit à abréger ou faciliter certains travaux, soit à élever dans de vastes réservoirs les eaux qui circulaient dans toutes les parties de cet immense établissement.

Nous l’avons dit, le mois d’octobre touchait à sa fin. Il faisait une de ces tièdes et charmantes journées assez fréquentes en automne.

Une voiture légère, espèce de phaéton, attelée de deux chevaux de modeste apparence, mais agiles et vigoureux, s’arrêta sur le point culminant d’une route nouvellement ouverte et d’où l’on découvrait les constructions dont nous venons de parler.

Un homme et une femme, jeunes encore, étaient dans l’intérieur de la voiture dont l’homme conduisait lui-même l’attelage ; tandis que, sur le siège de derrière, se tenaient assis un petit domestique d’une quinzaine d’années et une femme de chambre ; deux malles de cuir placées sur la caisse de devant du phaéton annonçaient que M. et Mme Just Clément (tel était le nom de ces personnages) voyageaient à petites journées.

— Mon ami, quelle peut donc être la destination de ces immenses bâtiments ? – demanda Régina à son mari. – Vois donc… c’est un coup d’œil magnifique.

— En effet, – répondit Just en paraissant partager la surprise et l’admiration de sa femme, – est-ce un château, est-ce une exploitation rurale, est-ce une manufacture ? je ne sais… Et puis, l’on dirait que tout le pays que nous parcourons a subi depuis quelque temps une transformation complète… Ces canaux de construction récente… ces ponts nombreux, ces barrières fraîchement peintes, ces routes parfaitement établies, et dont plusieurs sont à peine terminées, ces chemins nouvellement plantés d’arbres, ces immenses défrichements, tout annonce une incroyable activité de travail.

— Et cependant, nous n’avons rencontré personne sur notre route… Cela est étrange… n’est-ce pas, Just ?

— C’est très singulier, en effet, Régina… mais, si tu veux, nous allons suivre cette route qui paraît aboutir aux bâtiments de l’aile gauche, et là, en notre qualité de voyageurs touristes et curieux, nous demanderons et nous saurons, sans doute, la destination de ce magnifique établissement.

— Et peut-être, – dit Régina, – nous permettra-t-on de le visiter.

— Je n’en doute pas, madame, – répondit gaiement Just, – si vous vous chargez de présenter cette requête.

— Allons, allons, monsieur le flatteur, – répondit Régina non moins gaiement, – dirigez nos pauvres chevaux vers ce palais enchanté.

— J’obéis, dit Just en regardant sa femme avec tendresse, – et maintenant c’est à toi, jolie fée Charme-des-Yeux, d’user de ta toute-puissance pour faire tomber les obstacles qui pourront s’opposer à notre curiosité.

— Malgré mon peu de foi dans mon rôle de fée, nous essayerons, monsieur… – répondit Régina en souriant ; puis elle ajouta : – Mais sérieusement, mon bien-aimé Just, avoue que rien n’est plus charmant que notre indépendante manière de voyager à travers ce pays solitaire. Si nous avions suivi la grande route, nous aurions perdu cette bonne aubaine pour notre curiosité.

Au bout de dix minutes environ, la voiture de Just et de Régina fit halte devant la porte d’une cour immense, clôturée de barrières peintes en vert, et qui longeait une des parties latérales du parallélogramme.

Just s’était arrêté à cet endroit au lieu de poursuivre son chemin jusqu’à l’entrée principale du palais, ainsi que disait Régina, parce qu’à la porte de la cour dont nous parlons, Just venait d’apercevoir une femme qu’il comptait interroger.

Cette femme, robuste et jeune encore, était simplement mais parfaitement vêtue d’une robe de futaine de couleur foncée ; d’un bonnet à la paysanne d’une blancheur éblouissante, chaussée de bons bas de laine et de souliers de cuir bien propres ; elle portait autour du cou, et non sans une certaine fierté, par-dessus son fichu de cotonnade rouge, un cordonnet de soie bleue, à laquelle pendait une petite médaille d’argent.

Les traits rudes, hâlés de cette femme, étaient loin d’être beaux ; mais sa figure pleine, vermeille, annonçait la santé, la franchise et la bonne humeur.

Hâtons-nous de prévenir le lecteur que, dans cette virile créature, il retrouve une de ses anciennes connaissances : la brave Robin, qu’il a vue vêtue d’ignobles haillons, alors qu’elle était fille de vacherie chez le métayer maître Chervin, que le comte Duriveau avait si impitoyablement chassé de sa ferme.

À la vue de la voiture dont Just et Régina descendirent pendant que le petit domestique gardait les chevaux, la bonne Robin s’avança courtoisement et peut-être aussi un peu curieusement vers les visiteurs.

— Pourrions-nous savoir, madame, – lui dit Just en la saluant avec une parfaite politesse, – à qui appartiennent ces magnifiques bâtiments ?

— À moi, monsieur, répondit naïvement la Robin en faisant sa plus belle révérence.

— Comment ! à vous ? – s’écria Just sans cacher sa surprise. – Ces magnifiques bâtiments sont à vous ?

— Oui, monsieur, – reprit la Robin sans la moindre fierté, – c’est à moi… et c’est aussi… à Petit-Pierre que voilà.

Petit-Pierre était une autre de nos connaissances, c’est-à-dire le petit vacher que nous avons vu pâle, les yeux caves, éteints, les lèvres blanches, à peine vêtu, marchant pieds nus, épuisé par les fièvres qui le minaient depuis sa naissance ; mais au moment où nous le revoyons, le petit vacher est méconnaissable, il n’est plus pâle, le sulfate de quinine[2] habilement administré à plusieurs reprises, a depuis longtemps coupé les fièvres. Une nourriture saine, des vêtements chauds, de bonnes chaussures, une habitation salubre, et surtout le complet assainissement du pays, ont assuré la guérison de l’enfant ; et il eût été impossible de reconnaître le pauvre petit vacher de la métairie du Grand-Genévrier dans ce jeune garçon bien vêtu, à la joue rebondie, aux yeux pétillants, à la démarche vive et alerte.

Petit-Pierre traversait la cour au moment où, le désignant à Just et à Régina, la brave Robin le citait comme l’un de ses copropriétaires. L’enfant croyant que la Robin l’appelait, s’avança de quelques pas ; puis, soudain, il s’arrêta timidement à l’aspect des étrangers.

Just, de plus en plus étonné, dit à la Robin :

— Ainsi, ce jeune garçon est, ainsi que vous, madame, propriétaire de cet établissement ?

— Oui, monsieur, et aussi propriétaire de toutes les terres, de tous les bestiaux, de tous les chevaux, de toutes les volailles, de toutes les récoltes… enfin, il est propriétaire de tout, quoi… ni plus ni moins que moi… et que les autres !

— Ah !… vous et lui n’êtes pas les seuls maîtres de tous ces biens ? – demanda Régina, en échangeant avec Just un regard qui semblait dire : Cette pauvre créature n’est pas dans son bon sens .– Aussi reprit-elle : – Il y a d’autres propriétaires encore ?…

— Je crois bien, madame… nous sommes en tout sept cent soixante-trois associés-propriétaires.

— Sept cent soixante-trois propriétaires ? – dit Régina en souriant… – c’est beaucoup.

— Dame… Madame, plus on est, mieux ça vaut, car un chacun apporte ses bras au travail, – répondit la Robin, sans paraître peinée de ce grand nombre de copartageants.

— Alors, – reprit Just, – faites-nous la grâce de nous dire si c’est à vous ou à quelque autre de vos associés que nous devons nous adresser pour visiter votre magnifique établissement, et savoir à quel usage il est destiné.

— Ça, monsieur, c’est une autre affaire, – reprit la Robin ; – les visiteurs, quand il en vient, ça regarde maître Claude, et comme justement ce n’est pas l’heure de l’école, car l’heure du repas de midi va bientôt sonner pour tout le monde qui est revenu des champs, maître Claude pourra vous conduire partout. – Puis s’adressant au jeune vacher, la Robin ajouta : — Eh ! Petit-Pierre, va prévenir maître Claude qu’il y a là un monsieur et une dame qui demandent à voir l’Association.

Au moment où Petit-Pierre allait exécuter l’ordre de la Robin, Just le rappela, et tirant de sa poche une carte de visite sur laquelle étaient ces mots : — Monsieur et madame Just Clément, il dit à Petit-Pierre :

— Mon ami, ayez la bonté de remettre cette carte à la personne que vous allez trouver, afin qu’elle sache du moins le nom des visiteurs qui désirent parcourir ces établissements.

Petit-Pierre prit la carte, et se dirigea en courant vers une des portes du bâtiment.

— Si monsieur et madame voulaient, en attendant maître Claude, jeter un coup d’œil sur notre vacherie, dont je suis sous-directrice, – dit la Robin avec un certain orgueil en montrant du bout du doigt sa petite médaille d’argent, – ça passerait le temps.

— Certainement, et avec grand plaisir, – répondit Régina en prenant le bras de Just et suivant la Robin.

Celle-ci, traversant la cour, ouvrit une des portes d’une immense étable aux murailles bien crépies, blanchies à la chaux, aux râteliers et aux mangeoires de chêne, brillant de propreté, au carrelage de briques, traversée dans toute la longueur du bâtiment par un petit ruisseau d’eau limpide et courante.

Trois cents vaches admirablement soignées, au poil vif, lustré, étaient symétriquement alignées dans cette vacherie bien aérée, bien éclairée par de nombreuses fenêtres ; autant d’enfants, dont la plus âgée n’avait pas douze ans, toutes vêtues comme la Robin, mais ne portant pas ainsi qu’elle de petite médaille d’argent, marque distinctive de ses fonctions, allaient et venaient dans l’étable, relevant la litière lorsqu’elle dépassait la natte de paille qui la bordait, visitant les mangeoires et les râteliers afin de s’assurer que la provende était consommée ; tandis que de temps à autre on entendait le tintement harmonique de plusieurs cloches de toniques différentes suspendues au cou des vaches conductrices de chaque division du troupeau.

Just et Régina restaient saisis d’étonnement à la vue de l’ordre, de la merveilleuse propreté qui régnaient dans cette immense vacherie.

— En vérité… – dit Just à la Robin. – je n’ai jamais rien vu de pareil… c’est admirablement tenu !

— N’est-ce pas, monsieur ? – dit la bonne fille, – et si ça vous paraît comme ça, qu’est-ce donc que ça doit nous paraître à nous… qui, dans le temps, étions habitués à voir ces pauvres bêtes… dans des étables presque sans toit ni portes, où nous couchions pêle-mêle avec elles, et où il pleuvait presque autant que dehors, sans compter une boue !… et quelle boue !… pire que dans les marais… jamais de litière fraîche… et si mal nourries… les pauvres bêtes… pas mieux que nous, faut le dire… Aussi, comment prendre goût à soigner son bétail dans des étables sales à faire lever le cœur, au lieu qu’ici… vous voyez… c’est une vraie fête. Autrefois, chaque métayer, chaque paysan du pays avait son étable, son grenier, son four, son foyer… À cette heure, nous avons une étable pour tous, un grenier pour tous, un foyer pour tous ; ça coûte cent fois moins, et c’est cent fois mieux ; et puis, enfin, c’est À NOUS, ces bêtes… elles sont à moi comme à ces filles… comme à ces petites filles que vous voyez là… Alors, dame… on s’y met à cœur joie… à l’ouvrage. Il y a plaisir et profit ! La maîtresse Chervin, directrice des vacheries, me commande… je commande à ces bonnes filles, qui ont pour apprenties ces petites-là… Personne ne se rebiffe, on obéit avec contentement, parce que tout appartient à un chacun, et que la besogne de chacun, petits ou grands, est profitable à tous…

Just et Régina s’étaient plusieurs fois regardés avec-une surprise croissante en écoutant le langage naïf et sensé de la Robin. En devisant ainsi, ils étaient arrivés à l’extrémité de la vacherie… limite du domaine de la bonne fille, qui ajouta :

— Si vous n’attendiez pas maître Claude, je vous conduirais dans l’étable des vaches en gésine et de celles qui allaitent, et puis dans la laiterie… C’est ça qui est superbe à voir… il y a une machine qui va toute seule, et qui bat quatre et cinq cents livres de beurre par jour… même que nous en mangeons, de ce bon beurre… C’est pas comme autrefois, où nous ne le voyions que pour le faire et pour le porter au marché ; à nous autres le caillé aigri… au bourg la bonne crème… Et les perchoirs ! ! ! – s’écria la Robin avec enthousiasme, – et les basses-cours !… La vacherie n’est rien auprès. Vous verrez les perchoirs… qui sont sous la direction de Bruyère, une petite fille aussi belle que le jour… aussi bonne que le bon Dieu est grand… et si connaisseuse et savante aux choses des champs, qu’elle en remontrerait aux plus vieux laboureurs et bergers !

— Et cette jolie petite merveille habite ici ? – demanda Régina avec intérêt.

— Oui, madame… elle a eu bien du chagrin… dans le temps ! mais je crois que ça se passe… D’ailleurs, comme elle n’avait jamais été bien gaie, la peine, ça s’aperçoit moins chez elle que chez une autre… Mais vous verrez ses perchoirs, ses basses-cours. Il y a toujours là trois ou quatre mille volailles… dindes, oies ou pintades, divisées par troupeaux de deux cents… un enfant de dix ans et un chien suffisent à conduire chaque troupeau, et un homme à cheval les surveille tous. Il en va des volailles comme du beurre et du lait. Autrefois, nous ne connaissions du goût des oies et des dindes que nous élevions, que pour avoir entendu dire que c’était un très bon manger. Aujourd’hui, nous en mangeons souvent, et en proportion, notre association en vend pour plus d’argent qu’autrefois n’en vendaient toutes les métairies réunies ensemble. Dame ! c’est tout simple, à cette heure, ces bêtes, bien nourries, pondent davantage… les petits, bien soignés, ne meurent plus par dizaine… sans compter que les renards et les fouines… qui venaient encore dévorer au moins la moitié des couvées dans les métairies isolées, sans clôtures, ne se frottent pas à venir se régaler ici… Et si vous voyiez là les bergeries… c’est encore ça qui est beau ! et les écuries donc !… il y a là soixante superbes paires de chevaux de labour… dans une seule écurie. C’est un fier coup d’œil, allez… pour le soin et pour la propreté. Dame ! vous comprenez, l’amour-propre ; je ne voudrais pas, moi, qu’on pût dire que la bergerie, ou l’écurie, ou les basses-cours font la nique à nos vacheries… Et comme l’écurie est autant à moi que la vacherie est à ceux qui soignent la bergerie, les perchoirs ou l’écurie, nous avons tous intérêt à bien faire et à être contents du bien-faire des autres… À quoi bon se jalouser, puisque tout profite à tous ?

— Mais, – dit Just, de plus en plus surpris, – je vous entends parler d’un triste passé, dire autrefois, tout allait de mal en pire pour les bêtes et pour les gens ; par quel miracle… ce passé si malheureux s’est-il ainsi transformé ?

— Tenez, Monsieur, – dit la Robin, – voilà maître Claude… il vous expliquera ça mieux que moi.

Et effet, Just et Régina, qui, pendant cette dernière partie de l’entretien, étaient sortis de la vacherie pour revenir dans la cour, virent Claude Gérard, conduit par Petit-Pierre, s’avancer vers eux.

Claude Gérard portait toujours sa longue barbe grisonnante, mais il avait quitté ses habits de peaux de bête pour des vêtements moins sauvages. Ses traits avaient perdu leur caractère farouche : ils étaient alors empreints d’une gravité douce et mélancolique.

En recevant la carte de Just, Claude s’était félicité de ce que le comte Duriveau et Martin se trouvassent absents et occupés à surveiller, à deux lieues de là, quelques travaux, M. Duriveau et son fils ne pouvant ou ne voulant, pour des motifs bien différents, paraître devant Régina et son mari. Claude s’était donc chargé de recevoir ceux-ci.

Just, on se le rappelle peut-être, avait noué quelques relations avec Claude Gérard, alors que celui-ci remplissait les fonctions d’instituteur près d’Évreux. Aussi, à sa vue, rassemblant ses souvenirs, après l’avoir attentivement regardé, à mesure qu’il s’approchait, Just lui dit, charmé de cette rencontre inespérée :

— C’est à Monsieur Claude Gérard, ancien instituteur près d’Évreux, que j’ai l’honneur de parler ?

— Oui, Monsieur, – répondit Claude, en s’inclinant devant Just, – oui, Monsieur, et en lisant votre nom sur la carte que vous avez bien voulu m’envoyer, j’ai été très heureux du hasard qui vous amenait ici…

— Je n’ai pas non plus besoin de vous dire, Monsieur, – reprit Just, en tendant cordialement sa main à Claude, – combien je suis heureux aussi de vous retrouver dans une pareille circonstance.

Puis s’adressant à sa femme, Just ajouta :

— Je vous présente M. Claude Gérard, ma chère Régina… je n’ajouterai qu’un mot : mon père disait, en parlant de M. Gérard : — C’est un des nôtres… car, dans mes lettres… j’avais souvent entretenu mon père de la vive sympathie, de la vénération profonde que m’inspiraient le caractère et l’esprit de M. Gérard.

— Just à raison… Monsieur, – dit gracieusement Régina en s’adressant à Claude ; – celui dont le docteur Clément a dit : — C’est un des nôtres, doit être, pour tous les gens de cœur, un homme considérable, pour Just et moi… un ami…

Et Régina tendit à son tour sa belle main à Claude, qui la serra légèrement en s’inclinant, pensant néanmoins, avec une secrète amertume, que Martin… n’avait de sa triste vie reçu une pareille faveur de Régina… lui… lui… à qui elle devait tout, à son insu.

— Mon Dieu, Monsieur, – reprit Just, – nous sommes dans un pays de merveilles… Mais bien que ces miracles me semblent un peu plus faciles à expliquer maintenant que je sais votre présence en ces lieux enchantés… dites-moi donc le secret de l’incroyable transformation que ce pays a subie… et dont les signes se sont révélés, se révèlent à chacun de nos pas ?

— Nous venons de visiter la vacherie avec une brave et intelligente personne, qui nous a on ne peut plus charmés par son naïf bon sens… – ajouta Régina ; – en un mot, Monsieur, permettez-nous de vous faire les questions que nous nous adressions tout à l’heure à nous-mêmes à la vue de ces bâtiments… est-ce un palais ? est-ce une immense exploitation rurale ? est-ce une non moins immense fabrique ?

— C’est un peu… tout cela, Madame, – reprit Claude en souriant doucement, – et si vous voulez avoir la bonté de m’accompagner… en très peu de mots je vous donnerai le secret de cet apparent mystère.

Claude Gérard offrant son bras à Régina, lui fit traverser un passage qui conduisait de la cour des vacheries à l’une des vastes galeries qui entouraient le jardin renfermé dans l’intérieur du parallélogramme ; puis, sortant de cette galerie, Claude se dirigea, toujours accompagné des deux visiteurs, vers la fontaine monumentale dont nous avons parlé ; indiquant alors à Just l’inscription qu’elle portait, il lui dit :

— Depuis longtemps vous connaissez cette maxime, Monsieur Just : Nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire

À cette citation d’une généreuse pensée qu’il avait si souvent entendu formuler par son père dans ces mêmes termes, Just, stupéfait, ne put d’abord répondre, puis une larme mouilla sa paupière, et il regarda Régina avec un attendrissement ineffable.

— Je vous comprends, mon ami, – lui dit-elle, non moins impressionnée que son mari ; – je suis fière de partager votre glorieuse émotion… en retrouvant pratiquée sans doute ici cette maxime que votre père pratiquait avec une si admirable générosité.

— Vous ne vous trompez pas, Madame, – reprit Claude Gérard, – et telle est l’irrésistible puissance des grandes vérités… que l’application de cette généreuse pensée du docteur Clément a suffi pour opérer les prodiges dont vous vous étonnez…

— Oh ! de grâce, expliquez-vous, Monsieur, – dit Just ; – vous sentez que pour moi ces détails sont maintenant d’un double intérêt.

Après un moment de silence Claude Gérard reprit :

— Un homme puissamment riche avait longtemps vécu dans l’oisiveté, dans l’insouciance du sort misérable du plus grand nombre de ses frères en humanité… ainsi que disait votre père, Monsieur Just. Soudain frappé au cœur par un malheur affreux… cet homme, transformé, régénéré par cette terrible épreuve… n’a désormais demandé de consolations qu’à la pratique des grands principes de la fraternité humaine. Au lieu d’être stérile… sa douleur a été féconde…

— Cette transformation, quoique tardive, annonce du moins un généreux naturel, – dit Régina.

— Chercher l’oubli d’horribles chagrins dans l’accomplissement du bien… cela fait tout pardonner, – dit Just.

S’ils savaient que celui dont ils parlent avec tant de sympathie… et qui aujourd’hui en est digne, est le comte Duriveau ! pensa Claude. Puis il reprit :

— Pour cet homme, Monsieur Just, cette maxime de votre père : — Nul n’a droit au superflu, tant que chacun n’a pas le nécessaire, cette maxime a été, je vous l’ai dit, une révélation… Possesseur de ce magnifique château et des immenses domaines qui en dépendent, il a regardé autour de lui… et partout il n’a vu que misère, maladies, ignorance et désolation… Cet homme s’est dit alors : ce pays est d’une insalubrité mortelle, d’une stérilité désolante, je veux, en sacrifiant mon superflu, que ce pays devienne salubre et fertile ; ses habitants, épuisés, maladifs, sont décimés par des fièvres terribles ; je veux qu’ils deviennent sains, robustes, et que leur vie ne soit plus fatalement abrégée… Ils habitent de misérables tanières où ils endurent les plus cruelles privations ; je veux qu’ils aient des demeures salubres, riantes, où ils ne manqueront de rien de ce qui est nécessaire à la vie… Ils sont voués à un labeur écrasant, presque toujours accompli avec dégoût, parce qu’il est insuffisant à leurs besoins ; je veux que leurs travaux soient attrayants, variés, intelligents, productifs, afin que l’amour du bien-être et que le sentiment de la dignité morale leur fassent aimer, honorer leurs travaux. Ils vivent enfin misérables, faibles, ignorants, trop souvent ennemis, par le fait de l’isolement ; je veux qu’ils deviennent heureux, puissants, éclairés, affectueux ; qu’ils deviennent frères enfin par le fait de l’association, dont je leur donnerai l’exemple. – Cet homme a voulu cela, – ajouta Claude Gérard, – et ses volontés se sont réalisées…

— Rien de plus généreux que ce raisonnement, s’écria Just. – Je ne m’étonne pas de la fécondité de pareils principes, mais de leur application si prompte et sur une si large échelle.

— C’est qu’alors qu’il s’est agi de l’application, – reprit Claude Gérard, – cet homme a senti que l’heure du sacrifice et de l’abnégation était venue.

— Comment cela, Monsieur ? – dit Régina.

— Cet homme a compris que dans l’état de misère et de routinière ignorance où étaient plongés ceux qu’il voulait régénérer, il fallait, pour les amener à cette régénération morale et matérielle, offrir a leur intérêt des avantages réels, frapper leur esprit par un généreux exemple… Il a donc assemblé ses métayers ainsi que les habitants de ce pauvre village, et leur a dit : « Depuis que je vis au milieu de vous, j’aurais dû accomplir les devoirs rigoureux auxquels ceux qui possèdent tout, sont obligés envers ceux qui ne possèdent rien. J’ai à expier… le passé… l’avenir m’absoudra, je l’espère ; voici ce que je vous propose : – le territoire de cette commune est de six mille arpents à peu près, qui m’appartiennent, sauf trois cents arpents morcelés entre vous ; associons-nous. Que vos terres et les miennes ne fassent plus qu’une propriété qui soit nôtre ; qu’il en soit ainsi de nos troupeaux, de nos chevaux. Dans cette association vous donnerez vos bras, votre industrie ; moi, le sol, les constructions et l’argent nécessaire aux premières cultures ; en fournissant ainsi à l’association les moyens, les instruments de travail, j’apporte à moi seul autant que vous tous ensemble ; loyalement j’aurais donc le droit de prélever pour moi seul la moitié de nos bénéfices… mais, à ce droit, à cette inégalité, je renonce au nom du sentiment de fraternité, qui me rapproche de vous ; je ne demande dans les produits de notre association qu’une seule part… égale à celle de chacun de vous… et, cette part, je veux la gagner comme vous par mon travail, en appliquant toutes les forces de mon intelligence à la bonne administration de nos affaires. J’ai vécu pendant quarante ans dans une oisiveté funeste et stérile ; j’ai beaucoup à me faire pardonner ; aussi du jour de notre association, nul plus que moi, je vous l’assure, n’aura plus de zèle, plus de respect pour l’intérêt commun. »

— C’est admirable ! – s’écria Just.

— Un tel renoncement, – dit Regina avec émotion, – un tel hommage à la dignité, à la fraternité du travail… est d’un magnifique enseignement.

— Et la promesse que cet homme a faite, – dit Claude, – il devait la tenir religieusement.

— Et l’association… a dû se constituer aussitôt, – dit Just.

— Non, – dit Claude – quoiqu’elle offrît à ces pauvres gens des avantages inouïs, il a fallu vaincre des défiances, des préjugés, malheureusement inséparables de l’ignorance et de l’espèce d’asservissement dans lesquels vivaient ces malheureux « Que risquez-vous ? – leur disait cet homme de bien que vous admirez, Monsieur Just, – essayez… Je me charge du premier établissement ; de plus, j’assurerai votre existence pendant deux années ; vous quitterez vos tristes et homicides demeures pour des logements sains, riants, commodes ; vos travaux écrasants, infructueux, seront rendus productifs et attrayants par leur variété. Essayez, vous dis-je, de cette association. Que risquez-vous ? Les parcelles de terre que vous joindrez à celles que je mets en commun vous reviendront dans deux années. Si votre condition ne vous paraît pas améliorée, vous pourrez alors retourner habiter vos masures qui restent debout… »

— Et ils n’ont pas résisté longtemps à l’évidence de ces avantages ? – dit Just.

— Près de deux mois, – répondit Claude Gérard.

— C’est incroyable ! en présence d’avantages si évidents, – dit Régina.

— Hélas ! Madame, – reprit tristement Claude Gérard, – ces malheureux étaient depuis si longtemps habitués à être traités avec insouciance ou dureté ; on les avait accoutumés à avoir si peu de confiance dans la bonté humaine, qu’ils se demandaient, avec une sorte de défiance craintive, pourquoi l’on montrait à leur égard tant de désintéressement et de générosité.

— Vous avez raison, Monsieur, – dit Régina, – cette défiance est une sanglante satire du passé !

— Mais enfin, – reprit Claude, – l’association s’est formée. Six mois après, les constructions nécessaires étaient terminées, et bientôt l’ancien village a été démoli avec une sorte de joyeuse solennité. Quant au bonheur, à l’aisance dont jouit maintenant cette population naguère encore si horriblement misérable, veuillez m’accompagner, et… ce que vous verrez vous montrera les merveilleux résultats de cette association.

Ce disant, Claude Gérard conduisit Just et Régina dans le bâtiment principal, formant autrefois le château ; ses pièces immenses avaient été transformées en école pour les jeunes garçons, et, pour les jeunes filles, en crèches, en salle d’asile pour les enfants de l’association. Une vaste pièce donnant dans le jardin d’hiver (qui avait été conservé), servait de lieu de réunion et de réfectoire pour ceux des membres de l’association qui préféraient manger ensemble au lieu de porter chez eux les mets provenant de la cuisine commune. Les étages supérieurs étaient consacrés à la lingerie, à l’infirmerie, aux magasins de matières de toutes sortes qui s’ouvrageaient dans de vastes ateliers, car cette association était à la fois agricole et industrielle ; de la sorte, les longues soirées et les nombreuses journées d’hiver pendant lesquelles le travail des champs est impossible, étaient fructueusement utilisées ; les associés y trouvaient des occupations variées, et le revenu général s’accroissait d’autant.

Quant au logement des associés, il se composait, selon l’exigence de leur famille, d’une ou deux chambres, donnant toutes sur le jardin intérieur, bien aérées en été, bien chauffées en hiver par la vapeur. On utilisait ainsi le feu incessant de l’immense cuisine ; des conduits amenaient partout en abondance l’eau et le gaz lumineux ; les enfants et les adultes couchaient la nuit dans des dortoirs, sous la surveillance des pères et des mères de famille, alternativement chargés de ce soin ; la cuisine, le blanchissage, en un mot, tous les travaux de métier ou de ménage se faisant dans des endroits spéciaux, les logements des associés n’étaient absolument destinés qu’à l’intimité, au repos et au sommeil, ils étaient tenus avec une extrême propreté ; plusieurs associés avaient même déjà employé une partie de leurs bénéfices à orner leur demeure particulière avec une certaine élégance.

Just et Régina, de plus en plus émerveillés, entrèrent bientôt, sous la conduite de Claude Gérard, dans une vaste salle où une cinquantaine de jeunes filles et de jeunes femmes, brillantes de santé, proprement vêtues, étaient occupées à travailler, soit à la dentelle, soit à différentes pièces de lingerie. Parmi les travailleuses, Just et Régina reconnurent la brave Robin et ses compagnes de la vacherie, qui, pendant le temps qu’elles n’employaient pas à l’étable, venaient travailler, selon leur aptitude et leur goût, soit à la dentelle, soit à la lingerie, tandis que d’autres préféraient s’occuper au jardin, à la buanderie ou aux cuisines.

Rien n’était plus gai, plus animé que cette réunion de jeunes travailleuses ; le léger babil de celles-ci, les rires frais et doux de celles-là, les petits chantonnements des autres, formaient le plus joyeux murmure.

Soudain Just et Régina restèrent émus, frappés, d’un tableau touchant qui s’offrit à leur vue.

Dans la vaste salle de travail, venait d’entrer dame Perrine… marchant doucement, sa main appuyée sur l’épaule de Bruyère.

La mère de Martin, encore très belle malgré sa pâleur, avait l’air un peu souffrant ; mais sa physionomie exprimait la plus ineffable bonté ; vêtue de noir selon sa coutume, un simple bonnet blanc laissait voir ses larges bandeaux de cheveux noirs.

Bruyère, réglant soigneusement son pas sur celui de sa mère, qui s’appuyait doucement sur son épaule, avait conservé son costume d’une originalité charmante et sauvage : quelques brindilles de bruyère rose ornaient sa jolie chevelure ondée ; ses bras ronds, légèrement hâlés, étaient demi-nus : seulement des bas blancs et des brodequins de cuir avaient remplacé ses bottines tressées de jonc et ses sabots ; on lisait sur sa ravissante figure, pâle et affectueuse comme celle de sa mère, les traces d’une mélancolie remplie de résignation… La pauvre petite Bruyère regrettait toujours son enfant… qui lui avait cependant coûté tant de larmes… tant de honte.

— Mon Dieu ! Monsieur Gérard, – dit tout bas Régina, – quelle est donc cette charmante personne qui vient d’entrer, et sur laquelle s’appuie cette dame d’une figure si noble et si douce ?

— Je n’ai, de ma vie, rien vu de plus joli que cette jeune fille, avec ces bruyères roses dans ses cheveux, – ajouta Just ; – quelle douceur dans les traits ! quelle intelligence dans le regard !…

— Et quel charme, quelle grâce dans ses moindres mouvements ! – ajouta Régina.

Claude, visiblement touché de l’admiration que témoignaient Just et Régina à la vue de Bruyère, leur dit :

— Cette dame pâle, à la figure noble et douce, est la femme de celui qui a fait tout le bien que vous admirez…

— Sa femme ! – dit Régina avec émotion, – elle doit être bien fière… bien heureuse… de lui appartenir !

— Oui… elle en est heureuse… et fière… – répondit Claude.

— Et cette charmante personne, – dit Just, – c’est leur fille ?

— C’est la fille… de cette dame pâle… – répondit Claude, et la fille adoptive de celui dont nous parlons… mais il l’aime… aussi tendrement... que si elle lui appartenait par les liens du sang.

— Et a-t-il un fils ? – demanda Just.

— Oui… Monsieur… – répondit Claude.

— Et un fils… digne de lui, sans doute ? – demanda Régina.

— Oui, Madame, – reprit Claude avec une émotion profonde, – un… digne fils… un vaillant fils.

À ce moment, dame Perrine, ou plutôt Madame Duriveau, après avoir donné quelques conseils à plusieurs jeunes filles qui travaillaient aux métiers à dentelle, se dirigea vers Claude, toujours précédée de Bruyère, sur l’épaule de laquelle elle s’appuyait ; puis s’apercevant alors que des étrangers accompagnaient l’instituteur, elle rougit légèrement, tandis que Bruyère levait sur eux ses grands yeux timides et étonnés.

— Madame, – dit Régina d’une voix émue en s’avançant vers la mère de Martin avec un air de déférence et de respect, – permettez à deux étrangers de vous exprimer leur profonde admiration pour l’homme généreux qui a changé ce pays, jadis si misérable, nous a-t-on dit… en une véritable terre promise… que son nom, que l’on ne nous a pas prononcé jusqu’ici… sans doute pour satisfaire à la modestie de son caractère, soit à jamais béni…

— Du moins, il nous est doux, Madame, – ajouta Just, – de pouvoir vous dire à vous, la digne compagne de ce grand homme de bien, à quel point nous sommes touchés de tous ce que nous venons de voir…, et combien nous vous sommes reconnaissants au nom de l’humanité tout entière.

À ces mots, la légère rougeur qui, depuis un instant, colorait le pâle visage de Madame Perrine, augmenta encore ; une expression de mélancolique fierté brilla dans ses grands yeux noirs, qui devinrent humides ; puis, toujours digne dans sa simplicité, elle répondit à Just et à Régina :

— Je vous remercie pour mon mari des éloges que vous voulez bien lui accorder, Madame… Croyez-moi… il les mérite… car, s’il a un regret… c’est de n’avoir pas fait encore… tout le bien… qu’il désirerait faire…

Puis s’inclinant légèrement, Mme Duriveau, après avoir échangé avec Claude Gérard un sourire de douce satisfaction, s’éloigna lentement avec Bruyère.

Une heure après environ, Just et Régina, ayant achevé, sous la conduite de Claude, la visite de l’Association, étaient revenus attendre leur voiture sous la galerie de briques qui régnait à l’intérieur du parallélogramme, Régina tenait à la main un beau bouquet de fleurs d’automne cueillies dans les parterres et que Claude lui avait offertes.

— Telle est, Madame, – lui disait l’instituteur, – la toute-puissante fécondité de ce grand principe : la fraternité humaine, que cette association qui, grâce à l’excellente organisation du travail de tous[3], donne à tous un minimum, c’est-à-dire le nécessaire, qui en un mot leur assure la satisfaction légitime de tous les besoins de l’âme et du corps, et qui plus tard donnera même le superflu à ceux qui voudront l’acheter par un surcroît de labeur ; cette association, dis-je, est non seulement une admirable institution au point de vue moral, mais elle serait encore, au point de vue de l’intérêt, une excellente affaire pour le fondateur, s’il n’avait, par un noble désintéressement, renoncé à tous les bénéfices qu’il aurait pu loyalement réclamer pour l’apport de sa part dans l’association… Cela est si vrai, que déjà deux propriétaires voisins, émerveillés des résultats que nous avons obtenus, ont conclu avec leurs métayers et leurs journaliers, une association pour une exploitation à la fois agricole et manufacturière… dont ils font, eux, riches propriétaires, les premiers frais d’établissement ; ainsi, non seulement ils pratiqueront le bien sur une immense échelle… mais encore ils augmenteront leur fortune.

— Et cela ne m’étonne pas, Monsieur, – reprit Just ; – mon père avait une maxime qui, dans cette circonstance encore, trouve son application : Fais ce que dois… le bien adviendra. Autant l’égoïsme est stérile… autant la fraternité est féconde… et…

Just fut interrompu par un cri d’effroi de Régina ; il retourna vivement la tête vers elle… il la vit pâle… indignée, frémissante…

— C’est lui !… – s’écria-t-elle en se rapprochant vivement de Just comme pour se mettre sous sa protection… et, dans ce brusque mouvement d’épouvante, la jeune femme laissa tomber le bouquet qu’elle tenait à la main.

Just, suivant la direction du regard effrayé de sa femme, vit à dix pas de lui, se détachant sur l’ombre projetée par un des arceaux de la galerie… M. Duriveau, immobile… les traits bouleversés par la stupeur que lui causait cette apparition inattendue… terrible… car elle lui rappelait et son infâme tentative sur Régina et le meurtre de Scipion qu’il avait frappé, alors que ce malheureux enfant allait se rendre coupable du même crime sur Madame Wilson.

Ignorant la présence de Just et de Régina, le comte revenait à l’instant de visiter des travaux au dehors ; sa figure était presque méconnaissable ; ses cheveux tout blancs encadraient son visage creusé par la douleur, par les remords… Sa taille, naguère encore droite et svelte, s’était voûtée… enfin la physionomie navrée, l’attitude brisée de ce malheureux, trahissaient son incurable désespoir.

— Ah !… venez… Régina… venez… – s’écria Just avec aversion à l’aspect du comte ; puis saisissant vivement le bras de sa jeune femme, il fit un pas pour sortir avec elle en disant :

— La présence de cet homme… dans cette noble maison... c’est presque un sacrilège ! ! !

Claude Gérard, arrêtant Just au moment où il allait s’éloigner, lui dit d’une voix grave et pénétrée :

— C’est M. Duriveau… qui a fait tout le bien… que vous venez d’admirer… Monsieur.

— Lui !… – s’écria Just, à son tour immobile de surprise.

— Lui… – répéta Claude ; – il a été bien coupable… mais il a beaucoup expié…

— Le comte Duriveau !… – répéta Just comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait, tandis que le père de Martin, anéanti, atterré, le front baissé, n’osait… ne pouvait faire un pas.

— Oui, – reprit Claude Gérard, en continuant de s’adresser à Just et à Régina, – après la mort de son fils qu’il a perdu… par un événement affreux… ce malheureux père… rougissant d’ailleurs de sa vie passée, a tenté de distraire une douleur… pourtant incurable… vous le voyez… en changeant… comme vous l’avez dit, ce misérable pays… en une véritable terre promise… Encore une fois, Monsieur Just… – ajouta Claude d’une voix profondément émue, – au nom de son repentir… au nom de sa douleur… au nom du bien qu’il a fait et de celui qu’il fera encore, qu’il lui soit pardonné…

Just et Régina-se regardèrent… sans dire une parole, ces deux vaillants cœur se comprirent.

Émus… graves… presque solennels, les deux époux s’approchèrent de M. Duriveau, qui, la tête inclinée sur sa poitrine, semblait cloué à sa place… écrasé de honte et de repentir.

— Monsieur, – dit Just d’une voix pénétrée, en tendant sa main au comte, – permettez-moi… de vous serrer la main…

M. Duriveau tressaillit, releva vivement la tête… ses yeux, éteints, rougis par les larmes, brillèrent d’une joie inaccoutumée ; il regardait Just avec une sorte d’angoisse craintive, osant à peine répondre à cette avance.

— Monsieur… – ajouta Régina d’une voix altérée, en présentant à son tour au comte sa main tremblante, – nous savons tout ce que vous avez fait de généreux… de grand… que le passé soit oublié…

Lorsque M. Duriveau sentit ses deux mains presque affectueusement pressées par Just et par Régina, ses larmes coulèrent malgré lui, il ne put que dire d’une voix étouffée :

— Merci ! oh ! mon Dieu ! merci…

— Adieu, Monsieur… – reprit Just, – comptez sur deux amis… de plus… qui maintenant ne prononceront votre nom… qu’avec le respect qu’il mérite.

Les chevaux des deux voyageurs arrivèrent.

Après un dernier et triste regard adressé au comte, Just aida Régina à monter dans la voiture, qui s’éloigna bientôt… laissant M. Duriveau immobile à sa place.

Cette scène touchante avait eu un témoin caché.

C’était Martin…

Il n’avait osé reparaître devant Régina ; abrité derrière le pilier d’une des arcades, il avait tout vu… tout entendu…

Claude Gérard, essuyant ses yeux du revers de sa main, ramassa le bouquet que Régina avait laissé tomber.

Dès que la voiture fut éloignée, Martin courut à son père, et, se jetant dans ses bras, lui dit :

— Courage… mon père, courage… vous les avez entendus, ce sont deux amis de plus… Ah !… croyez-moi, avoir conquis de telles amitiés, c’est une noble et généreuse consolation ! ! !…

— Oh ! oui… – reprit le comte en embrassant son fils avec effusion, – cela m’a fait du bien de m’entendre dire cela… devant toi… – Puis baissant la tête avec un nouvel et morne accablement, M. Duriveau murmura à voix basse :

— Hélas !… ils ne savent pas… que j’ai tué mon fils…

— Claude Gérard le sait… – dit Martin, – c’est un grand cœur aussi… et il vous aime… mon père… il vous respecte…

Le comte tendit la main à Claude, et après la lui avoir affectueusement serrée, il s’assit sur le mur d’appui de la galerie comme s’il eût senti ses forces faillir après une si vive émotion ; puis il parut absorbé dans ses pensées.

____________

 

Claude Gérard, se rapprochant alors de Martin, lui dit à demi-voix :

— Tu étais là… toi… dont Régina a toujours ignoré le dévouement sublime ! Du moins… je lui ai rappelé ton nom.

— Comment ? – dit Martin avec émotion.

— Et Martin… Monsieur Just ? – ai-je dit au mari de Régina ; – ce fidèle serviteur que votre digne père avait placé auprès de Madame ? Qu’est-il devenu ?

— Il nous a quittés dans un voyage que nous avons fait dans le Nord, – a répondu Régina.

— Oui… je vous l’ai dit, Claude… – reprit Martin, – mes forces étaient à bout… Cette malheureuse passion ne s’était pas assoupie… et la vue du bonheur enivrant de Régina… avait, je l’avoue à ma honte, épuisé mon courage… J’ai préféré redevenir artisan… jusqu’au moment où j’aurais assez gagné pour revenir en France.

— J’ai regretté Martin, – m’a dit ensuite Régina ; – c’était un serviteur probe et zélé…

— Un serviteur… probe… et zélé… – dit Martin, avec une résignation mélancolique. – Voilà le seul souvenir qu’elle conservera de moi !

Claude Gérard, attendri, contempla un instant Martin en silence ; puis lui donnant le bouquet que Régina avait laissé tomber, il ajouta :

— Tiens, mon pauvre enfant… prends ces fleurs ; elle les avait tout à l’heure à la main.

Martin saisit ardemment le bouquet, le porta à ses lèvres par un mouvement passionné et ses larmes tombèrent sur les corolles parfumées.

____________

 

Le soir de ce jour, M. Duriveau, qui avait éprouvé une sorte de défaillance après sa rencontre si émouvante, si imprévue, avec Just et Régina, était retiré dans sa chambre modestement meublée, comme celle des autres membres de l’association.

Mme Perrine et Claude Gérard étaient assis aux côtés du comte, tandis que Martin, accoudé sur le dossier de son fauteuil, attachait ses regards affectueux sur son père, à qui Bruyère présentait un breuvage réconfortant avec une prévenance filiale.

Soudain la porte s’ouvrit, et l’on remit à Martin une large enveloppe qu’un courrier venait d’apporter à l’instant.

C’était une lettre du roi.

— Vous permettez, mon père ? – dit respectueusement Martin à M. Duriveau, qui répondit par un signe de tête rempli d’affection,

Martin lut cette lettre, qui se terminait ainsi :

 

« …

« Mes vœux suivront partout madame Just Clément… car je n’oublierai jamais que sa mère a fait preuve du plus admirable dévouement en sacrifiant sa réputation pour sauver la vie d’une femme que j’aimais passionnément, qu’elle chérissait comme une sœur… et qu’une indigne trahison avait mise en danger de mort, lorsque, prince royal, j’étais venu à Paris en 1814.

« Je n’ai pas besoin de vous répéter que j’ai gardé et que je garderai le plus religieux silence sur vos confidences…

« …

« …

« Les projets dont je vous avais entretenus dans mon avant-dernière lettre, en vous renvoyant le manuscrit de vos Mémoires, sont, à cette heure, réalisés ; je suis heureux de vous en instruire, les bonnes et saines pensées qui m’ont amené à ces réformes, à ces résolutions, c’est à vous en partie que je les dois.

« Ainsi que je vous l’ai dit et que vous l’aviez pressenti, la lecture de vos Mémoires a été féconde pour moi… en attirant mon attention sur des faits et sur des misères que je ne soupçonnais pas…

« Voici sommairement les déterminations que j’ai prises, et qui ont été adoptées :

« Défense aux bateleurs, sous les peines les plus sévères, d’exploiter l’enfance dans leurs exercices.

« Avènement des instituteurs du peuple au rang de fonctionnaires publics de première classe, ayant le pas sur les autorités civiles, militaires et religieuses, car celui qui rend l’homme honnête, instruit et laborieux, celui qui, enfin, le CRÉE MORALEMENT, doit marcher au premier rang.

« Fondation de crèches, salles d’asile, écoles industrielles et agricoles pour les adultes, ateliers publics où l’honnête homme momentanément sans travail, trouvera du pain et un abri ; maison de retraite pour les invalides civils.

« Fermeture immédiate des cabarets qui sollicitent incessamment les plus mauvaises passions.

« Le père de famille n’osera pas s’enivrer chez lui, où il trouvera d’ailleurs mille empêchements à ce vice.

« Peines sévères contre l’ivresse.

« Ouverture de cirques nationaux subventionnés, dans lesquels, les jours de fêtes, la population trouvera, pour le quart de l’argent qu’elle dépensait à s’abrutir et à s’empoisonner au cabaret, des délassements et des spectacles généreux et virils.

« …

« …

« Ce sont là de premières réformes : elles s’accompliront, je le crois, sans résistance, parce que j’ai pour moi le bon droit et que je m’appuie sur les déshérités contre les privilégiés.

« S’il le fallait… je conspirerais ouvertement contre l’aristocratie de naissance et de fortune… très puissante ici, et, roi, je me mettrais à la tête de mon peuple…

« …

« Adieu. J’ai été heureux de vous écrire cette lettre ; elle vous prouvera du moins que je n’ai pas oublié la dette que j’ai contractée envers vous, car je m’efforce de m’acquitter selon le vœu de votre généreux cœur en tâchant que mon nom ne soit pas prononcé sans quelque reconnaissance par nos frères en humanité.

« Votre affectionné,

« C. O. »

 

Madame Perrine, lorsque Martin eut terminé la lecture de cette lettre, demanda à son fils, avec la naïveté de l’indiscrétion maternelle :

— De qui est cette lettre, mon enfant ?

— Du roi… ma bonne mère, – répondit simplement Martin.

— Du roi ? – dit Bruyère toute surprise.

Madame Duriveau et son mari se regardèrent avec une expression d’orgueil.

— Peux-tu me la lire… cette lettre ?… – dit à son fils M. Duriveau, presque timidement.

— Lui… non ; – dit en souriant Claude Gérard, – il n’oserait pas ;… mais moi… je m’en charge, si Martin y consent.

— Si mon père… si ma mère… le désirent, – répondit Martin.

— Si nous le désirons ?… – dit vivement M. Duriveau, en s’adressant à sa femme… Il nous le demande, Perrine.

Claude Gérard lut la lettre…

Lorsqu’il eut terminé cette lecture, M. Duriveau, les yeux baignés de douces larmes, s’écria d’une voix émue, en tendant ses bras à Martin :

— Mon fils, mon noble et digne fils, si longtemps méconnu… Ah ! ce n’est pas d’orgueil c’est de tendresse que je pleure…

Puis, après avoir serré avec effusion Martin et Bruyère contre son cœur, M. Duriveau ajouta, en tendant la main à Perrine et à Claude Gérard :

— Ah ! vous avez raison ! avec une femme et un ami comme vous… des enfants comme Bruyère et Martin… l’expiation continuelle du mal par le bien… il n’est pas permis de désespérer de l’avenir !

 

FIN.

L’AUTEUR AUX LECTEURS.

Chers lecteurs,

Veuillez, je vous prie, s’il vous paraît mériter quelque souvenir, ne pas oublier le personnage de Martin ; j’espère que vous le retrouverez dans un ouvrage destiné, selon ma pensée, à compléter les Misères des Enfants trouvés, les Mystères de Paris, le Juif errant, les Mystères du peuple.

Ce livre aura pour titre :

 

LES MYSTÈRES DU MONDE,

ou

L’ESCLAVAGE, LE PROLÉTARIAT, ET LA MISÈRE
CHEZ TOUS LES PEUPLES

EN 1850.

 

Dans ce livre, on retrouvera, Rodolphe, Martial, Germain, Rigolette, et autres personnages des Mystères de Paris ; Agricol, la Mayeux, et Rodin, du Juif errant (Rodin, hélas ! n’est pas mort ; il a échappé par un miracle à l’attaque foudroyante de choléra dont il avait été frappé ; enfin quelques membres de la famille Lebrem, des Mystères du peuple se joindront à ce personnel, que bon nombre d’entre vous, chers lecteurs, ont déjà bien voulu accueillir avec intérêt.

EUGÈNE SUE.

30 janvier 1851.

LE BERGER DE KRAVAN.

AU CITOYEN SOBRIER,

ACCUSÉ DEVANT LA HAUTE COUR DE JUSTICE DE BOURGES.

Frère, je te dédie ce nouveau petit livre, écrit, ainsi que les autres, pour nos frères qui souffrent ; accepte-le comme une nouvelle preuve de profonde sympathie politique et d’inaltérable amitié.

Tu ne veux pas te défendre devant un tribunal exceptionnel ; je perds l’occasion d’aller dire à Bourges, bien haut et du fond de l’âme, l’attachement, la haute estime que m’ont toujours inspirés ton généreux cœur, ton caractère si loyal, si élevé.

Puisse la publicité de ce petit livre suppléer au témoignage que j’aurais été si fier de donner de toi devant les juges que tu récuses !

À toi de cœur.

EUGÈNE SUE.

Aux Bordes, 17 mars 1849.

I

Comment le père Mathurin, à propos d’un AIGEON, trouvait que les agneaux de tes brebis étaient plus heureux que les enfants des pauvre gens. – Comment le père Mathurin ne se trompait point, vu que les documents officiels prouvent qu’en de certaines localités SUR VINGT ET UN MILLE enfants il en MEURT environ VINGT MILLE SEPT CENTS avant l’âge de sept ans. – Comment dès lors le père Mathurin trouvait peut-être un peu risquée la bucolique suivante de M. THIERS, extraite de son beau petit livre de LA PROPRIÉTÉ : – NOTRE SOCIÉTÉ, ÉPANOUIE COMME UNE FLEUR À LA ROSÉE ET AU SOLEIL, S’ÉTALE DE TOUTES PARTS AUX YEUX CHARMÉS QUI LA CONTEMPLENT.

La bergerie du père Mathurin, le berger de Kravan, notre vieux patriote de 95, dépendait d’une métairie de nos environs ; depuis plusieurs jours, je n’avais pas rencontré le vieillard dans les pacages où il conduisait habituellement son troupeau ; l’un des soirs de ces derniers jours de février, si chauds, si printaniers, je me rendis à la bergerie du père Mathurin ; le soleil allait disparaître derrière le rideau de grands sapins, qui au loin s’étendait à l’horizon ; j’entrai dans la cour de la métairie ; je vis le vieux berger au milieu d’une partie de sa troupée, composée de brebis qui avaient mis ou qui allaient bientôt mettre bas, tant la saison est douce et hâtive cette année ; bon nombre de petits agneaux, dont le plus vieux avait deux ou trois jours, et le plus jeune seulement quelques heures de naissance, étaient là, bêlant, s’ébattant sur la paille fraîche ou se pendant aux mamelles gonflées de leurs mères.

Le père Mathurin ne m’aperçut pas d’abord ; il était à genoux, nu-tête, ses longs cheveux blancs tombant sur ses épaules, couvertes de sa roulière grise à raies brunes ; il tenait entre ses bras un agneau qui venait de naître, et le regardait avec une expression de tristesse et de pitié dont je fus surpris ; je m’approchai ; le vieux berger disait à demi-voix, comme s’il se fut adressé à l’agneau :

— Pauvre cher petit… pauvre aigeon… Il y a donc des créatures du bon Dieu, chez les bêtes comme chez les hommes, qui semblent en naissant vouées à l’abandon.

Et la figure du vénérable berger me parut chagrine.

— Bonsoir, père Mathurin, – lui dis-je.

— Ah ! c’est vous, monsieur, – reprit-il en se retournant ; – vous me voyez bien peiné…

— Qu’avez-vous donc, père Mathurin ?

Le vieillard, secouant la tête en me montrant l’agneau qu’il tenait entre ses bras et qui poussait de petits bêlements plaintifs, me répondit :

— Encore un pauvre aigeon, monsieur ; c’est le second de cette année… pourvu qu’il soit le dernier…

— Un aigeon ?… et qu’est-ce que cela, père Mathurin ?

Le vieillard m’indiqua du doigt une belle et grasse brebis blanche, à la tête et aux pattes fauves, et me dit :

— Regardez bien, monsieur, là-bas… cette brebis… près du hangar ! c’est la plus belle de ma troupée, car je l’appelle la sans-pareille… Elle est la mère de ce pauvre petit… et pourtant vous allez voir.

Et le père Mathurin déposa l’agneau sur la paille… aussitôt il fit un bond joyeux, et avec un instinct merveilleux, se faufilant à travers plusieurs brebis allaitant leur progéniture, il alla retrouver sa mère, éloignée de nous de vingt pas environ ; la sûreté de l’instinct de l’agneau ne m’étonna pas, je savais avec quelle incroyable sagacité ils savent reconnaître leur mère, et comment celles-ci de leur côté ne se laissent jamais téter par d’autres que leurs petits : l’aigeon, ainsi que l’appelait le vieux berger, courut donc à la brebis, se glissa sous elle pour atteindre à son pis… mais bientôt celle-ci le repoussa d’un coup de tête, et s’éloigna ; plusieurs fois de suite l’agneau la poursuivit en bêlant, et reçut ce mauvais accueil ; ainsi rebuté, l’aigeon tenta vainement de s’approcher de plusieurs autres brebis ; celles-ci, ne le reconnaissant pas pour être à elles, le reçurent aussi peu maternellement, et il se mit à pousser de nouveau des bêlements plaintifs.

— Pourquoi donc, père Mathurin, cet agneau est-il ainsi délaissé par sa mère ?

— Hélas ! monsieur, je vous l’ai dit, parce que c’est un aigeon : nous appelons ainsi les agneaux que leur mère, on ne sait pourquoi, ne peuvent pas souffrir… Jamais elles ne se laissent téter par eux ; heureusement il y a peu de ces mauvaises mères-là… et au bout du compte, les petits agneaux des bergeries, de même que les petits des chevrettes ou des biches des bois, sont souvent moins à plaindre que les enfants des pauvres gens ; les agneaux et les chevreaux du bon Dieu trouvent toujours (sauf un aigeon sur cent) un bon lait dans les mamelles intarissables de leur mère ; et sous sa chaude toison un abri contre le froid… Puis enfin, quand ils peuvent brouter, l’herbe fleurie ne leur manque point dans les bois ou dans les champs. Mais combien, hélas ! j’en ai vu, monsieur, dans nos campagnes, de pauvres enfants transis de froid, pressant en vain le sein tari de leur mère grelottante épuisée par la misère ! Oui, oui, les petits des bêtes sont souvent moins à plaindre que bien des petits malheureux ; car enfin, il n’y a guère qu’un aigeon sur cent agneaux, et je suis sûr que sur cent enfants pauvres il y en a la moitié qui pâlissent ou qui meurent…

— La moitié… père Mathurin ?… ah ! malheureusement vous êtes bien loin de la vérité.

— Comment donc cela, monsieur ?

— Sur vingt et un mille enfants qui naissent dans certaines villes de France, savez-vous combien il en survit de ces enfants avant l’âge de cinq ans ?

— Sur vingt et un mille, monsieur, dame ! mettons qu’il en survit dix mille de ces pauvres enfants.

— Allez toujours, père Mathurin.

— Peut-être huit mille ?

— Allez… allez.

Oh ! mon Dieu ! monsieur, six mille… seulement ?

— Hélas… allez encore, père Mathurin.

— Vous m’effrayez, monsieur… Combien en survit-il donc alors ? quatre milletrois mille !

— Plût à Dieu, père Mathurin, mais vous êtes encore loin de compte !

— Tenez… monsieur, – me dit le vieux berger en me regardant avec une douloureuse surprise, – je vous connais… je vous sais incapable de vous moquer d’un pauvre bonhomme comme moi, et surtout de plaisanter avec quelque chose de si triste… aussi ce que vous me dites me fait peur… Comment il serait vrai ?… en France, dans certaines villes, sur vingt et un mille enfants… il n’en survivrait pas… trois mille ?…

— Il en survit TROIS CENTS, père Mathurin.

— Trois cents ! – s’écria le vieux berger en se reculant et joignant les mains avec épouvante, – sur vingt et un mille enfants… il en survit…

— Trois cents, vous dis-je… oui, trois cents. Et c’est de notre société où de si effroyables mortalités sont constatées chaque jour, que M. Thiers dit dans le petit livre que je vous ai donné à lire, père Mathurin :

« Notre société, épanouie comme une fleur à la rosée et au soleil, s’étale de toutes parts aux yeux charmés qui la contemplent. »

— C’est vrai, monsieur, il y a cette phrase-là dans le petit livre que vous m’avez prêté, et dont nous causerons tout à l’heure. Oui, je me rappelle cette phrase-là, parce qu’elle m’a soulevé le cœur et le sang… Ah ! je conçois, à la rigueur, ces gens au cœur de roche, qui détournent les yeux de la misère du pauvre monde, et n’en ont point pitié… mais n’y a-t-il pas quelque chose de pire que cette dureté de cœur, dans l’effronterie avec laquelle ce vilain homme du petit livre dont nous parlons ose nous dire que les yeux sont charmés de tout ce qu’on voit dans ce monde triste et misérable monde où les enfants des hommes sont mille fois plus à plaindre que les petits des bêtes… et même que les aigeons… Pour en revenir à notre agneau, monsieur, car s’il y a par hasard parmi les brebis une mauvaise mère sur cent, il y a par compensation des bêtes charitables : aussi je ne désespère point encore de mon pauvre aigeon.

— Vous croyez donc, père Mathurin, que cet agneau trouvera enfin une mère qui ait pitié de lui ?

— Certainement, monsieur ; tenez, j’ai là-bas une petite brebis bien bonne nourricière ; depuis l’an passé je l’ai appelée la mère aux aigeons, parce qu’à la dernière aignelée elle m’en a nourri un en outre de son petit ; aussi, j’espère qu’elle fera pour celui-ci ce qu’elle a fait pour l’autre… nous allons voir, je vais essayer.

L’essai du père Mathurin réussit ; après quelques hésitations, la mère aux aigeons, quoique son petit reposât près d’elle, non seulement se laissa tenter par le délaissé, mais ensuite le lécha affectueusement ni plus ni moins que son propre agneau.

— Le voilà placé, me dit joyeusement le père Mathurin après avoir attentivement observé la manière d’agir de la bonne petite brebis. – À cette heure l’aigeon sera traité ni plus ni moins que le fils de la maison.

II

Comment le pire Mathurin eut la curiosité de savoir à propos de quoi messieurs de l’Académie des sciences morales et politiques avaient eu la superbe et la patriotique imagination d’écrire leurs petits livres, destinés, selon le programme, à l’instruction du peuple. – Pourquoi te père Mathurin prétend que ces messieurs lui ont tout l’air de se moquer du monde en général et de JACQUES BONHOMME en particulier. – Comment le père Mathurin, malgré sa philosophie, trouvait qu’il s’introduisait trop de taupes dans sa chambre à coucher. – Histoire de Jean Hurbaut, surnommé FAUT QUE ÇA MARCHE ; – ou les aisances, jouissances, allégeances et bombances de la vie du petit propriétaire rural. – Comment ces délices sont à peu près partagées par ces vingt-huit millions d’heureuses personnes POSSÉDANTES, dont messieurs de l’Académie des sciences morales et politiques parlent presque à chaque page de leurs petits livres, à seule fin de constater la prospérité toujours croissante que les royautés ont faite à la France. – Comment M. Thiers, depuis qu’il communie tous les dimanches, fait d’étonnants miracles, entre autres celui de démontrer dans son beau petit livre que PLUS LE BLÉ SE VEND CHER, PLUS LE SEIGLE SE VENT BON MARCHÉ. (Textuel.)

La nuit était venue, le vieux berger fit rentrer son troupeau dans l’étable, l’affouragea, renouvela l’eau des augettes, ferma soigneusement la porte, fit signe à l’un de ses deux chiens de se coucher sur le seuil et me dit :

— Voici ma besogne finie, monsieur, voulez-vous entrer un moment ? je jetterai une brassée de brumailles dans le foyer, et nous causerons plus au long de ces fameux petits livres que vous m’avez prêtés : celui de M. Charles Dupin, intitulé : Bien-être et concorde ; celui de M. Cousin, intitulé Justice et charité, et enfin celui de ce vilain M. Thiers, sur la propriété : ah çà, monsieur, dites-moi donc à propos de quoi ces messieurs savants hommes de Paris, il paraît, se sont-ils ingéré d’écrire ces petits livres ?

— Après la malheureuse insurrection de juin, – dis-je au vieux berger, – le général Cavaignac eut une bonne idée, mais il l’exécuta mal ; il l’avait reconnu lui-même dans ses proclamations : la majorité des insurgés était égarée par la misère, par la fermeture trop brusque des ateliers nationaux, et poussée par les provocations des ennemis de la République (malgré l’amnistie promise par M. Louis Bonaparte, ces insurgés sont à cette heure au bagne pêle-mêle avec les galériens) ; le général Cavaignac songea, dis-je, à éclairer le peuple sur ses véritables intérêts, afin de n’avoir plus à le combattre par les armes. En cela l’idée était bonne, car enfin, sabrer, fusiller, mitrailler les gens, ça n’est pas les éclairer, ce n’est pas non plus un bon moyen de les ramener au calme, à la patience et aux sentiments de fraternité ; tandis qu’on est toujours sûr d’être écouté du peuple en parlant à son bon cœur, à son bon sens, et lorsque, le plaignant des maux horribles qu’il souffre depuis des siècles, on le console, on le soutient par l’espérance, en lui montrant que, s’il traverse avec résignation les jours malheureux que nous font les ennemis de la République, il peut, grâce au suffrage universel, obtenir légalement, pacifiquement, l’éducation et le bien-être auquel il a droit pour lui et pour les siens, moyennant travail, conduite et probité : voilà dans quel sens auraient dû être écrits les petits livres que le général Cavaignac a demandés à ces messieurs de l’Académie. Malheureusement il s’est adressé à des hommes qui voient la République avec regret, défiance ou aversion ; à des hommes dont la plupart, jouissant des avantages de la fortune ou d’une haute position, sont persuadés que tout va pour le mieux dans ce monde ; ceux-ci affirmant que la population des villes et des campagnes vit généralement dans le bonheur et dans l’aisance, ceux-là avouant bien qu’il est des infortunés qui endurent des misères atroces ; mais, selon ces dignes savants, il en doit être à jamais ainsi, vu que l’homme est né pour éternellement souffrir, comme l’affirment les mauvais prêtres, et que d’ailleurs ces souffrances horribles sont indispensables au bien-être de tous.

— Ceci ne me paraît point du tout clair, monsieur, – reprit le père Mathurin ; – car enfin ce grand nombre de gens qui souffrent font partie de tout le monde, or je ne vois guère comment leur misère peut leur profiter à eux-mêmes… Aussi, tenez, monsieur, m’est avis que les auteurs de ces petits livres ont péché par ignorance ; j’aime mieux les croire ignares que méchants, je ne suis qu’un vieux bonhomme, mais enfin j’ai vu ce que j’ai vu, j’ai vécu longtemps dans la pauvreté des villes et des campagnes, aussi les mensonges et les âneries de ces savants hommes m’ont sauté tout de suite aux yeux… En fait d’âneries, une des meilleures est celle de ce M. Thiers : ce gaillard-là vient nous parler d’agriculture, à nous autres laboureurs, et il écrit crânement que plus le blé est cher, plus le seigle est à bon marché… Ah ! mon pauvre cher ami, que je lui dirais à ce M. Thiers, si, au lieu de manger toujours du beau pain de fine fleur de froment, vous étiez réduit à manger comme nous du pain de méteil ou de blé noir, vous sauriez que, quand le blé est cher, malheureusement pour nous, le seigle est cher, le blé noir est cher, les pommes de terre sont chères, les légumes secs sont chers. Allons, allons, M. Thiers, ne vous moquez point ainsi des gens, ces gausseries-là sont bonnes pour les messieurs des villes ; mais chez nous… nenni.

— Voyez-vous, père Mathurin, il faut que M. Thiers soit au fond tout plein de charité ; il se sera probablement dit : « Il y a d’honnêtes accapareurs de blé qui, pour gagner des sommes énormes, affament le peuple en faisant hausser le prix du pain ; eh bien, je les excuserai, ces honnêtes accapareurs, en faisant croire que, lorsqu’ils font vendre le blé si cher, c’est uniquement dans la chrétienne intention de faire vendre le seigle à meilleur marché au pauvre monde ;… alors, au lieu de les maudire, on les bénira, ces honnêtes accapareurs ; leur petit négoce prospérera et sera honoré comme il le mérite. »

— Ma foi, monsieur, on pourrait bien croire qu’il a eu cette idée-là, ce monsieur, car on n’écrit pas sans intention des âneries qu’un enfant de dix ans ne ferait point ; mais, du reste, il y a bien d’autres pages de ces petits livres (et je les ai marquées au charbon) qui, aussi vrai que Dieu est mon maître, ont l’air d’être écrites exprès pour se moquer du peuple, de ce pauvre Jacques Bonhomme ; jusqu’ici il était habitué à ce que l’on ne pense guère à lui, mais au moins on ne venait pas rire au nez de sa misère, en lui disant à lui, maigre, affamé, tremblant de froid sous ses haillons, et logeant avec sa famille dans des huttes quasi sans porte ni fenêtres : « Tudieu ! Jacques Bonhomme, comme tu fais bombance, mon garçon, comme tu ripailles ! comme te voilà gros et gras ! comme te voilà brave avec tes beaux habits neufs ! et ta maisonnette, comme elle est gaie, saine et proprette !… et les enfants, les voilà-t-il assez joufflus, assez frais ! et ta ménagère est-elle assez pimpante et joyeuse ! tudieu ! Jacques Bonhomme, mon ami, tu es dans la vie comme un coq en pâte ; au revoir, Jacques Bonhomme, continue à te goberger dans l’aisance, mon garçon ! Je dirai partout que tu es heureux comme un roi ; en ma qualité de savant, on me croira, et si quelques mauvaises gens osaient maintenant venir parler de tes peines, on leur tournerait le dos, à ces menteurs. »

Mais le vieux berger s’interrompit et me dit :

— Pardon, monsieur, de vous faire ainsi causer dehors, voulez-vous entrer chez nous ? Je suivis le père Mathurin dans une masure décrépite, attenant à la métairie ; un trou, pratiqué à la muraille, permettait, de surveiller l’intérieur de l’étable. Ce réduit était misérable, comme presque toutes les demeures des habitants de nos campagnes : il n’y avait pas de fenêtre, une porte vermoulue, dont la partie supérieure s’ouvrait à volonté, donnait seule de l’air et de la lumière dans ce logis, si bas, que je ne pouvais m’y tenir debout ; des solives, chargées de toiles d’araignée et assez espacées, soutenaient une lourde charge de feuillards entassés dans le vide restant entre ce plafond et la toiture formée de gros roseaux des marais ; les murs de pisé se lézardaient de tous côtés ; l’ameublement se composait d’un bois de lit et de sa paillasse de balle d’avoine, ainsi que d’un , espèce de vieux coffre de chêne ; le foyer sans chambranle n’avait pour manteau qu’un lambeau de toile noircie par la fumée ; la terre du sol, quoique battue, restait boueuse, grâce à l’humidité constante de ce séjour ; pour seuls sièges, je vis deux vaisins, grosses mottes de tourbe desséchée mêlée de joncs fanés.

Le père Mathurin jeta dans l’âtre une brassée de bruyères sèches auxquelles adhéraient encore leurs dures racines, et bientôt une flamme pétillante flamba et éclaira l’intérieur de la masure ; le vieux berger s’approcha de son , en tira un pain gris et dur, un petit morceau de fromage sec et blanc, puis me dit :

— Vous me permettez de souper, n’est-ce pas, monsieur, tout en causant de ces fameux petits livres ?

— Certainement, père Mathurin, – lui répondis-je en regardant autour de moi avec une expression de tristesse qu’il remarqua, car il reprit :

— Vous ne me trouvez pas tout à fait logé comme un prince ?

— Je devrais être habitué à la vue de ces demeures ; elles sont presque toutes ainsi dans notre pays, – lui dis-je, – et pourtant cette vue me serre toujours le cœur.

— Que voulez-vous, monsieur, – là où la bête est attachée faut qu’elle broute, dit le proverbe ; c’est un peu humide, un peu malsain, un peu sombre ici, et puis, décidément, il y a trop de taupes

Et le père Mathurin me montra une traînée de ces animaux souterrains, tout fraîchement soulevée et que je n’avais pas aperçue, puis il ajouta en riant :

— Des taupes dans une chambre à coucher, dame ! n’en a pas qui veut ; mais, après tout, mieux vaut encore cette masure qui m’abrite à peu près que le fossé d’un grand chemin, ou le trou de quelque marnière pour y laisser mes vieux os.

Et, prenant un pot de grès et coupant un assez gros morceau de pain, le père Mathurin ajouta :

— Le temps d’aller chercher de l’eau dans le puits, de donner à manger à mon chien de garde, et je reviens, monsieur.

Il revint bientôt, suivi de son second chien, qui s’étendit aux pieds de son maître, et partagea son souper frugal.

— Comment, père Mathurin, – lui dis-je, – vous ne buvez pas de vin ?… il est pourtant bon marché cette année dans le pays bas.

— Tenez, monsieur… – me répondit le vieux berger en allant à son , dont il tira une maigre chandelle qu’il alluma et planta dans un vieux chandelier de fer rouillé, – voilà mon vin, à moi.

— Votre vin… cette chandelle !

— Je vas vous dire, monsieur, reprit en riant le père Mathurin, – si j’achetais du vin, je n’aurais pas de quoi acheter de chandelle… or, ma foi, pendant ces longs soirs d’hiver, la lumière, c’est mon régal ; pensez donc, je vis ici tout seul, et une fois décembre venu, ça n’est pas très divertissant de se coucher à la nuit comme les poules, c’est-à-dire à quatre ou cinq heures, et de rester les yeux ouverts jusque vers minuit, pour regarder le noir, sans autre conversation que le bruit du grand vent, ou les hurlements des loups qui font leur sabbat dans les buis du Ménil, car vous savez que les gaillards s’y donnent souvent rendez-vous ; j’aime donc mieux me passer la douceur d’y voir clair et de lire le soir ce que je peux ramasser de ci, de là, au lieu de boire du vin.

— La scène à laquelle j’ai assisté hier, père Mathurin, me fait encore mieux comprendre ce que vous me dites… de la tristesse où vous plonge le manque de lumière pendant les longues soirées d’hiver.

— De quelle scène voulez-vous donc parler, monsieur ?

— Vous connaissez bien la Bruyère des Sablons, près la route ?

— Oh ! oui, monsieur… il y a même là une vieille bicoque isolée, dans le genre de celle-ci, si ce n’est qu’ici il ne pleut guère que dans les grandes accadées d’eau, tandis que la toiture de la bicoque des Sablons est à demi effondrée… J’ai remarqué ça l’autre jour… en passant, et je me suis dit, – ajouta en riant le berger philosophe : — Diable ! le voisin de là-bas est mieux partagé que moi ; j’ai des taupes dans ma chambre à coucher, c’est vrai, mais une taupe n’est pas une bête de rapport, au lieu que le voisin, en conservant dans sa cahute les eaux du bon Dieu qui y tombent à pleins seaux, pourrait creuser sous son lit un petit réservoir et y élever du pénard… pour empoissonner les étangs… Hein ! monsieur, quel dommage que les auteurs de ces fameux petits livres n’aient point su que Jacques Bonhomme avait encore cette ressource-là !…

— Au fait, père Mathurin, la scène dont je vous parle n’est pas sans rapport avec ces petits livres… Vous y avez vu, n’est-ce pas, que leurs auteurs, afin de donner une idée de la richesse et de la prospérité toujours croissantes que les royautés ont faites à la France, parlent à tout moment et à tout propos des millions de propriétaires dont sont peuplées les campagnes : or, selon ces véridiques savants, qui dit propriétaire dit citoyen vivant dans l’aisance lui et les siens.

— Hélas ! monsieur, la plupart de ces pauvres gens sont propriétaires de leur misère et du papier timbré quand ils tardent à payer l’impôt de leur champ… Oui, oui, je les connais ces propriétaires-là ; je sais leurs peines et leurs maux… Tenez, monsieur, je suis bien misérable, mais je crois que j’aime autant être ce que je suis que d’être propriétaire à la façon d’aucuns que je connais, se crevant de travail sur une terre ingrate ou épuisée faute de quoi l’amender… et voyant l’impôt leur prendre le plus clair de leur récolte… Mais, dites-moi, monsieur, que s’est-il donc passé à la bicoque des Sablons ?

— Hier, je m’étais attardé, je revenais à la nuit noire ; en passant auprès de la masure dont nous parlons, père Mathurin, j’entends une voix de femme crier en pleurant : — Hélas ! mon Dieu, mon pauvre hommeil va mourir… – Des cris d’enfants qui sanglotaient se joignaient aux plaintes de la femme. Guidé par ces gémissements (je ne voyais aucune lumière), je m’approche à tâtons, enfin je touche le mur et j’arrive à une porte ouverte. Il faisait aussi noir dans la masure que dehors, seulement à travers la toiture effondrée je voyais au ciel briller les étoiles.

« — Qu’avez-vous, ma pauvre femme ? – dis-je à la personne que j’entendais crier.

« — Hélas ! mon Dieu, mon homme se meurt.

« — Où cela ?… où est-il ?

« — Là… sur le lit…

« — Et vous restez sans lumière ?

« — De la lumière ! nous n’en avons point, monsieur, ni de feu non plus, ni de bois, ni rien.

« — Conduisez-moi du moins vers le lit où est votre mari, peut-être son état n’est-il pas désespéré. »

La femme me guida, ma main erra sur quelques haillons, enfin je rencontrai la main de ce malheureux ; elle était froide et humide d’une sueur glacée ; le pouls battait faiblement ; je vivrais cent ans, père Mathurin, que jamais je n’oublierai l’effrayante et douloureuse impression de cette soirée-là, cette femme, ces enfants sanglotant au milieu des ténèbres, près de ce malheureux agonisant dans sa masure, éloignée de plus d’un quart de lieue de toute habitation ; c’était horrible ; un jeune garçon me suivait portant mon carnier, je lui donnai mes ordres en lui recommandant de faire la plus grande diligence, car il y a loin, vous le savez, père Mathurin, de chez moi à cette maison, où je restai… attendant impatiemment le retour de mon messager. Le malade n’ayant répondu à mes questions que par des gémissements, je dis à sa femme :

« — Comment ce malheur est-il donc arrivé ?

« — Hélas ! monsieur, voilà trois mois que Jean Hurbaut, mon pauvre homme, ne quitte presque pas le lit ; il n’a jamais été bien vaillant, car du vivant de feu son père, il a eu dans le grand hiver d’il y a douze ans, les deux jambes à moitié gelées, et ça l’a exempté de la conscription… Cependant, comme faute de forces il a grand cœur, car malgré sa faiblesse il dit toujours faut que ça marche… si bien qu’on l’appelle le Bonhomme faut que ça marche, il aidait son père comme il pouvait à cultiver les trois hectares de terre qui lui appartenaient : mais le père de mon pauvre homme était déjà vieux et bien fatigué par le travail, il a tombé tout d’un coup et a fait une longue maladie dont il est mort. Pour payer le médecin (et il prenait cher pour venir si loin), pour payer aussi les drogues, mon pauvre homme a été obligé d’emprunter une somme à un monsieur du bourg, sur nos trois hectares, ça a commencé de nous miner ; j’étais grosse de mon quatrième enfant, je ne pouvais guère aider mon homme labourant la terre ; il avait bien du mal, car trop pauvres pour avoir une charrue, nous faisions tout à la pioche ou à la bêche, et c’est long, comme vous savez ; aussi cette année-là, ayant été retardé par la maladie de son père, mon homme a fait ses semailles trop tard, par là-dessus la récolte a été mauvaise, et quand il nous a fallu, après avoir mis de côté le seigle dont nous avions besoin pour vivre, payer au monsieur le gros intérêt de son argent, et en outre payer l’impôt, mon pauvre homme n’a pas eu de quoi. Alors on a fait vendre notre vache ; dame !… notre vache… pour nous, c’est tout… c’est un peu de beurre qu’on porte au marché, c’est le fromage dont nous vivons, puisque nous ne mangeons que cela, c’est surtout le fumier, car sans fumier point de récolte, ou elle est si chétive qu’elle rapporte à peine la semence ; pourtant mon pauvre homme ne se décourageait pas, et il disait toujours : Faut que ça marchefaut que ça marche. Notre vache vendue, ceux de nos enfants qui étaient assez grands allaient ramasser le crottin sur la route, des feuilles pourries dans les fossés ; mon homme fumait un brin sa terre avec cela. Un voisin lui a prêté du seigle de semence, à la seule condition de le lui rendre mesure pour mesure. La récolte a été assez bonne cette année-là : elle nous a rapporté de quoi payer l’impôt, le monsieur du bourg, et de quoi vivre pendant cinq mois. Heureusement mon homme avait planté un quartier de pomme de terre, ça nous a fait vivre jusqu’ici ; mais il ne nous en reste plus que pour quelques jours, et depuis avant-hier, faute de bois et de feu, nous les mangeons crues. Enfin il y a trois mois, mon homme, tout en disant faut que ça marche, était devenu si faible qu’il lui a fallu s’aliter au temps des labours ; voilà notre terre en friche et le temps des semailles quasi passé… Qu’est-ce qu’il va nous arriver ? Hélas ! bien des peines. – Nous nous sommes défait petit à petit de nos meilleurs meubles et d’un peu de linge que nous avions. Si nous ne pouvons pas payer le monsieur du bourg, on vendra nos trois arpents et la maison ! combien ? pas grand’chose… la maison s’effondre ; le toit, vous le voyez, est à jour et nous sommes trop malheureux pour le faire réparer ; la terre, déjà bien maigre, est épuisée faute de fumier ; il lui faudrait peut-être deux ans de guéret pour se reposer. Et si l’on vend notre bien, tous frais payés, qu’est-ce qui nous restera ? presque rien ; et si j’ai le malheur de perdre mon pauvre homme, faudra donc que j’aille mendier sur la route avec mes enfants !

« — Mais, ma pauvre femme, – lui dis-je, – vous n’avez donc pas demandé de secours à la commune depuis que votre mari est malade ?

« — Des secours ! monsieur, la commune est si pauvre ! et d’ailleurs l’on m’a répondu : — La Hurbaut, vous et votre mari, vous êtes propriétaires, vous avez du bien… il y en a de plus à plaindre que vous. — C’est la vérité, monsieur… mais nous sommes aussi très à plaindre pourtant, quoique nous soyons propriétaires.

« — Il est vrai… on ne vient au secours que de ceux-là qui ne possèdent rien, – lui dis-je, – mais en voyant, au temps des labours, votre mari alité, hors d’état de préparer sa terre pour les semailles, vous auriez pu prendre un journalier pour travailler à votre champ.

« — Et le payer, monsieur, ce journalier, avec quoi ?

« — Ne pouviez-vous pas lui proposer une partie de la prochaine récolte ?

« — Hélas ! mon Dieu, monsieur, qui est-ce qui aurait voulu de ce marché-là ?… Faut-il pas que le journalier trouve chaque jour son pain au bout de sa pioche ? Est-ce qu’il a le temps d’attendre six mois pour se payer sur une récolte ? et encore cette récolte, qui dit qu’elle sera bonne ! notre pauvre terre est si maigre depuis que pour la fumer nous n’avons plus de vache !

« — Il est vrai, – répondis-je à cette pauvre femme, frappé de ces raisons, effrayé de tant de misère, et pensant qu’il était des propriétaires non moins à plaindre que les malheureux qui ne possèdent rien.

— C’est ce que je vous disais tout à l’heure, monsieur, – reprit le père Mathurin, – et il y en a fièrement de ces propriétaires-là, allez, monsieur !

Pendant que je m’entretenais ainsi avec sa femme, le malade avait continué de gémir. Quelques détails que me donna sa compagne de malheur me firent penser que la maladie provenait sans doute d’épuisement. Enfin mon messager revint. On était allé de chez moi en hâte à Beaugency chercher un médecin ; en attendant, on apportait dans une petite charrette du vin, du bouillon, du pain, du sucre, quelques couvertures, de la chandelle et du bois. Lorsque la lumière se fit dans la masure de ces propriétaires, voilà ce que je vis, père Mathurin : un tiers de la toiture, primitivement couverte en tuiles, était effondrée ; on avait cherché à boucher cette ouverture au moyen de quelques touffes de genêts entassées sur les poutres ; mais ces genêts étaient déjà à demi enlevés par le vent ; à l’abri de la partie du toit encore intacte, je vis, couché sur un grabat et vêtu d’une mauvaise blouse et d’un pantalon de toile, un homme de quarante ans environ ; il frissonnait sous les lambeaux d’une vieille couverture verte ; dans un coin de la masure, cinq petits enfants, pâles, maigres, vêtus de haillons, se pressaient les uns contre les autres. Une table, deux escabeaux, un , une poêle et un petit réchaud de fonte, tel était l’unique mobilier de cette famille.

La chaleur des couvertures que nous étendîmes sur les membres glacés du malade, quelques cuillerées d’une boisson chaude et confortante préparée devant le feu qu’on alluma, eurent un heureux résultat : les joues de ce pauvre homme se colorèrent légèrement, ses gémissements devinrent moins plaintifs, il ouvrit les yeux et tourna péniblement la tête vers sa femme.

« — Eh bien, – lui dit-elle, – comment te trouves-tu, mon pauvre homme ?

» — Oh ! – répondit-il d’une voix faible, – j’ai moins grand froid… Ça ira mieux… faut que ça marche !

» — Vous l’entendez, monsieur, – me dit sa femme, – son premier mot… est toujours faut que ça marche... il ne pense qu’à son travail… et Dieu sait quand il pourra le reprendre… »

— Heureusement, père Mathurin, – continuai-je en m’adressant au vieux berger, – ce brave homme va mieux aujourd’hui ; le médecin, grâce à de grands soins, à de grands ménagements, espère le sauver…

— De grands soins, de grands ménagements ! C’est bien ; mais sa terre, monsieur, sa terre ! qui la cultivera pendant sa convalescence ? Je sais bien que vous ne laisserez pas cette famille dans la peine ; mais sans vous que serait-elle devenue ? Ah ! monsieur, combien j’en ai vus… de ces petits propriétaires de nos campagnes, possédant deux ou trois hectares à eux, être presque aussi malheureux que le pauvre homme dont vous me parlez. Car enfin ils sont forcés de cultiver seuls, sans quoi les frais mangeraient la récolte : aussi, tant que la santé va, ça va, et, à force de jouer de la pioche et de la bêche, le fumier de la vache aidant, la petite récolte s’ensuit, et donne tout juste de quoi vivre, et encore… quelle vie ! Mais si la maladie arrive et tient l’homme au lit deux ou trois mois ? la terre, que devient-elle ? Et si la vache meurt ? et si l’année est mauvaise ? et si, pour réparer ces pertes, on a le malheur d’emprunter ? À combien emprunte-t-il, le petit propriétaire ? À dix, à douze pour cent ? Et comment payer, quand la terre rapporte au plus trois pour cent ? Alors l’usure avale d’une bouchée le petit propriétaire et son bien. Et si le grand âge l’accable ? et si les infirmités viennent ? et elles viennent vite chez nous ; et si le garçon qui aidait le vieux bonhomme à la culture est appelé à l’armée, pendant que le riche oisif envoie quelqu’un se faire tuer à sa place, le champ, abandonné aux bras affaiblis du vieillard, que produit-il ? Il faut pourtant vivre sur cette maigre récolte, et payer l’impôt. Aussi, monsieur, souvent que se passe-t-il dans nos pays et ailleurs ? Un pauvre vieux homme se voit incapable de cultiver son champ. S’il a un fils ou une fille, il les marie, et leur abandonne son bien, à la condition d’être nourri et logé par eux jusqu’à sa mort. – Mais hélas ! monsieur, il faut bien le dire, quand la famille s’augmente, à mesure que les enfants deviennent des bouches à nourrir, on trouve parfois que le pauvre grand-père, qui n’est plus bon à rien, vit bien longtemps… et cela, monsieur, non par mauvaiseté de cœur, mais par nécessité. Que voulez-vous ! les morceaux sont déjà si petits qu’une bouche inutile réduit par trop la portion d’un chacun. Rien ne nous rend égoïstes comme la faim : aussi, monsieur, j’en ai bien vu, allez, de ces invalides de la terre, souvent perclus de tous leurs membres, mourant dans un coin de l’étable, sans accuser leurs enfants, à qui ils ont abandonné leur champ, et disant ce que j’ai entendu dire au père Mancel, avant sa mort, il y a tantôt trois mois de ça : — « J’ai donné mon bien à mes enfants, et maintenant, que je ne leur suis plus bon à rien, ils aimeraient autant me voir sous terre… Dame !… s’ils n’avaient plus qu’il ne leur en faut, ça seraient de mauvais cœurs ; mais je le sais bien, ils vivent à grand’peine, eux et leur famille, en travaillant tous comme des chevaux ; tandis que moi je ne travaille plus et je mange… Il faut être juste, aussi ! ! » – Pauvre cher vieux homme, ajouta le père Mathurin en soupirant, – c’est ainsi que je l’ai vu mourir sans rancune et sans fiel…

III

Comment M. Charles Dupin raconte que les noces de Gargantua ne sont que carême auprès des ripailles dans lesquelles se plongent 38 millions de citoyens français. – Comment M. Thiers, continuant le cours de ses miracles (depuis qu’il communie tous les dimanches), prouve que Jacques Bonhomme EST HABILLÉ DE SOIE ET DE POURPRE (textuel), QU’IL VIT DES ALIMENTS LES PLUS SUCCULENTS ET LES PLUS VARIÉS (textuel), et QUE SA DEMEURE A PRIS LES PROPORTIONS DU PARTHÉNON, DU VATICAN OU DES TUILERIES (textuel). – Comment et pourquoi le père Mathurin n’avait point de dévotion du tout aux miracles du GRAND SAINT THIERS, qui se fait peindre, dit-on, en manière d’archange, tenant sous ses pieds et transperçant de sa lance un socialiste rouge sous forme de dragon venimeux.

Après un moment de silence, le vieux berger reprit :

— Oh ! oui, monsieur, il y a autant, sinon plus de souffrances dans les campagnes que dans les villes.

Puis, allant chercher dans son quelques-uns des petits livres que je lui avais prêtés et dont plusieurs pages étaient cornées, il ajouta avec indignation :

— Et c’est en présence de tant de misères que l’on ose écrire ces choses, qui m’ont soulevé le cœur, monsieur… des choses telles que celles-ci. Oui, M. Charles Dupin ose nous dire, dans son ouvrage intitulé Bien-être et concorde :

 

« On croira peut-être que cette simple faculté d’être propriétaire aux champs, d’être patron dans les cités, n’aura produit que des résultats d’une lenteur désespérante et qu’UN BIENFAIT APPARENT ; nous pouvons offrir la preuve manifeste d’un résultat tout opposé.

« Les propriétés foncières de la France, comptées par propriétaires dans chaque commune, forment un total de onze millions ; tel serait le nombre des possesseurs de biens fonciers, si beaucoup d’entre eux n’en avaient pas dans plusieurs communes à la fois. Cette déduction essentielle, mais difficile à faire, réduit à environ sept millions le nombre des chefs de famille propriétaires de champs ou de maisons ; si l’on admet quatre personnes par famille, cela fera vingt-huit millions d’individus participant à la propriété foncière. »

 

— Et les voilà bien avancés d’être propriétaires ! – s’écria le père Mathurin en interrompant sa lecture, – c’est, par ma foi, un grand bienfait pour eux ! comme dit ce M. Dupin, lorsque la moitié, sinon plus, de ces pauvres gens, sont aussi à plaindre que ceux que vous avez vus aux bruyères des Sablons, monsieur. Mais ce n’est pas tout : écoutez la suite.

Et le père Mathurin continua de lire :

 

« Au moyen âge, l’agriculture alors était encore dans l’enfance. Elle suffisait à peine à la chétive subsistance de quinze millions d’habitants, sur le même sol qui nourrit maintenant AVEC ABONDANCE trente-six millions de Français ; les artisans habitaient de misérables masures qu’aucun vitrage ne protégeait contre les injures de l’air et la rigueur des hivers ; les objets les plus utiles à notre habillement confortable, les souliers, les gants, les bas, un col, une chemise même étaient autant d’articles de luxe inconnus au simple ouvrier, qui végétait ainsi dans un dénûment presque absolu. Tel était le sort des habitants des villes et des campagnes même à la fin du siècle si fameux de Louis XIV. »

 

— Eh bien ! qu’en dites-vous, monsieur ? – reprit le vieux berger en interrompant sa lecture et me regardant d’un air courroucé. – Est-ce que la condition du plus grand nombre a changé depuis le temps dont parle M. Dupin ? Encore une fois, est-ce assez rire au nez de la misère de Jacques Bonhomme que de venir lui conter que trente-six millions de Français sont nourris avec abondance, quand le plus grand nombre vit, comme moi, de pain noir, de fromage sec et d’eau claire ! On osera nous soutenir que nous sommes sainement logés, que nous portons des souliers, des bas, et jusqu’à des gants, lorsque sur cent paysans, propriétaires ou non, il y en a quatre-vingts qui portent des sabots sans bas, ne sont jamais vêtus que de mauvais habits de toile, et sont logés dans des cassines comme celle-ci… Mais ce n’est rien, M. Thiers va encore plus loin, lui ! Il dit à Jacques Bonhomme (qui peut-être aussi fait partie de l’espèce humaine, lui), il dit à Jacques Bonhomme : « Mon ami, ta misère s’est changée en opulence, tu portes des vêtements de soie, la cuisine est excellente, et tu habites des palais ; tu ne te doutais pas de ça, mon garçon ? Eh bien, moi, je te l’apprends. Écoute-moi bien. »

— Remarquez ce passage, monsieur, – ajouta le vieux berger en reprenant ainsi sa lecture :

 

« … L’espèce humaine est arrivée à ce point que sa misère s’est changée en opulence, qu’au lieu de peaux de bêtes, elle porte des vêtements de soie et de pourpre, qu’elle vit des aliments les plus succulents, les plus variés, produits souvent à quatre mille lieues du sol où ils sont consommés, et que sa demeure, pas plus élevée d’abord que la demeure du castor, a pris les proportions du Parthénon, ou Vatican ou des Tuileries. Il y a sept ou huit siècles, vous auriez eu pour toute chaussure un morceau de cuir lié par des cordes, et vous avez des souliers qui mettent vos pieds à l’abri du froid, de l’humidité et des cailloux ; vous auriez eu pour tout vêtement une peau de mouton, et vous avez du drap ; vous auriez été logé dans d’affreuses masures puantes et empestées, et vous avez des maisons solides et saines ; vous auriez eu du seigle ou du maïs dans les temps d’abondance, rien dans les disettes, et vous avez du froment et du seigle dans les bonnes années, de la pomme de terre dans les plus mauvaises ; vous auriez bu de la bière ou du cidre, et vous avez du vin. »

 

Après cette citation, le vieux berger reprit avec un éclat de rire sardonique :

— Vous avez des maisons saines, vous avez du pain de froment, vous avez du vin, vous avez des habits de soie et de pourpre, vous avez une cuisine succulente, vous habitez un palais ! Mais, tonnerre de Dieu ! qui ça vous ? Vous, sans doute, M. Thiers ! et quelques autres. Grand bien vous fasse ! Jouissez de vos richesses, c’est votre droit ; mais, mordieu ! ne venez point faire la nargue à Jacques Bonhomme en lui parlant de ses richesses à lui ! Pauvre Jacques Bonhomme ! ses richesses, ce sont ses deux bras ; et ses deux bras, qu’il cultive son petit champ ou celui d’un autre, ne lui gagnent presque jamais ni bas, ni souliers, ni vin, ni pain de froment, ni sain abri, ni chauds habits… Allez, allez, monsieur Thiers. Tenez… vous êtes un méchant cœur, un méchant homme, un moqueur de misères… la pire espèce des moqueurs.

— Non, père Mathurin, non, M. Thiers n’est pas un méchant homme ; il n’a pas de convictions assez arrêtées pour cela ; seulement il est l’ennemi implacable de tout ce qui se fait sans lui. Or, ceux qu’on appelle les républicains socialistes, profondément touchés des misères de la France, cherchent tous les moyens possibles de les soulager, ces misères, et s’égarent peut-être parfois, ce qui arrive toujours quand on cherche avec ardeur. Naturellement, M. Thiers est devenu l’ennemi acharné des républicains socialistes. Pourquoi cela ? D’abord, parce que la République s’est fondée sans lui, M. Thiers, et puis parce qu’il a trouvé très impertinent que les socialistes songeassent au bonheur et à l’émancipation du peuple, ce à quoi M. Thiers s’était bien gardé de jamais songer pendant tout le temps qu’il a été ministre… Aussi, en haine des socialistes, ce grand citoyen a-t-il bien vite écrit ce petit livre qui vous impatiente si fort, père Mathurin, y entassant à dessein toutes sortes de vilaines faussetés ou d’âneries calculées, ainsi que celle où il dit que plus on vend le blé cher, plus le seigle est bon marché, etc., etc., le tout dans le but de prouver que le peuple de France était le plus heureux peuple de la terre, que tout allait pour le mieux, et qu’en un mot, ainsi qu’il le dit dans son style pastoral et bucolique : Notre société, épanouie comme une fleur à la rosée et au soleil, s’étale de toutes parts aux yeux charmés qui la contemplent ! Vous concevez, père Mathurin, cette belle et véridique affirmation avait deux excellents avantages : 1° celui de laisser digérer en paix ces honnêtes repus qui croient que tout le monde est rassasié lors qu’ils ont largement dîné de cette cuisine succulente et variée dont parle M. Thiers d’un air si friand ; 2° il voulait surtout prouver que la France, jouissant de toutes les prospérités désirables, les socialistes n’avaient rien du tout à réclamer, qu’ils étaient un tas de fous, de misérables ou de brigands prêchant le massacre, le pillage, demandant la destruction de la famille et de la propriété, voulant enfin, sous le nom de partageux, voler au paysan le petit champ qui lui appartenait.

— Par ma foi, monsieur, dans ce cas-là, les partageux seraient fièrement volés, – reprit en souriant le père Mathurin ; – bien enviable il est, en vérité, le petit champ de Jacques Bonhomme ! Du matin au soir, il cultive sa terre à force de sueur et de labeur, et elle ne lui donne pas même son pain quotidien.

IV

Réponse par chiffres officiels aux miracles de M. Thiers et aux erreurs très volontaires de messieurs de l’Académie des sciences morales et politiques. – BILAN DES MISÈRES DE LA FRANCEOÙ SONT DONC TOUS CES RICHES dont ces scélérats de républicains socialistes demandent la spoliation, au dire de M. Thiers et de ses compères ? – Touchante et naïve histoire d’un jeune propriétaire à peine âgé de dix ans, racontée par ce bon M. Thiers les larmes aux yeux. – Précocité de cet aimable enfant justement appréciée par le père Mathurin. – Comment le grand saint Thiers, poursuivant ses démonstrations miraculeuses, prouve que Jacques Bonhomme profite de ce qu’il produit et qu’il a la libre propriété de sa personne. – Pourquoi le père Mathurin répond pour la dixième fois à M. Thiers qu’il est bien malhonnête de rire ainsi au nez du pauvre monde. – Ce que M. Thiers paraît être au vrai.

— Tenez, père Mathurin, – dis-je au vieux berger, – pour faire en deux mots justice des ridicules et tristes plaisanteries de M. Thiers et de ces bons messieurs de l’Académie morale et politique sur la richesse et sur la prospérité de la France, telle que les royautés nous l’ont faite et laissée, je vais vous donner, non de bonnes raisons, les meilleures raisons se contestent, mais je vais vous montrer des chiffres, oui, des chiffres posés par les amis de M. Thiers, lorsque ces autres grands citoyens étaient ministres en même temps que lui.

En tirant de ma poche un numéro de la PHALANGE (août et septembre 1848), je dis au vieux berger :

— Voici, père Mathurin, un travail aussi curieux qu’irréfutable : c’est le bilan de la France ; un homme d’un généreux cœur, d’un grand courage et d’un rare esprit, appelé M. PERREYMOND, a consulté tous les tableaux dressés par les divers ministres des finances de ces derniers temps pour la répartition des impôts ; on ne peut donc pas douter de l’exactitude de ses chiffres ; or, d’après ces chiffres, M. Perreymond trouve et prouve ceci ; écoutez bien :

— Il y a en France DIX-NEUF MILLIONS CENT DIX-NEUF MILLE PERSONNE végétant dans LE DENÛMENT, LA MISÈRE OU LA PAUVRETÉ.

— CINQ MILLIONS SEPT CENT CINQUANTE MILLE PERSONNES vivant dans une QUASI-PAUVRETÉ.

— SIX MILLIONS CENT QUATRE-VINGT MILLE PERSONNES vivant dans un état GÊNÉ ou de DEMI-AISANCE.

— DEUX CENT QUARANTE MILLE PERSONNES vivant dans L’AISANCE.

— SIX MILLE SIX CENT PERSONNES vivant enfin dans une GRANDE AISANCE ou DANS LA RICHESSE, et ayant pour le moins dix mille livres de rente.

Oui, sur trente-six millions de Français, il y en a vingt-six millions qui végètent dans le dénûment, la pauvreté ou la gêne…

Oui, il y a, aujourd’hui, en France près de cinq millions de familles, de petits propriétaires, ou environ vingt millions d’individus obligés de vivre en moyenne du revenu net de trois hectares, c’est-à-dire de subsister, eux et leurs enfants, avec environ soixante francs par an, sans parler des mauvaises récoltes ; il y a, aujourd’hui, en France, plus des trois quarts des citoyens qui sont logés, soit dans des masures n’ayant qu’une porte, sans fenêtre, comme ici, ou ayant une porte et une fenêtre, soit dans les galetas ou dans les caves des grandes villes… Il y a, aujourd’hui, en France, plus des deux tiers de la population qui ne mange ni pain de froment, ni pain de seigle, et vit de blé noir, de maïs, d’orge, d’avoine, de châtaignes ou de pommes de terre. Oui, et sur les quatorze ou quinze millions d’hommes, de femmes et de jeunes gens des deux sexes qui représentent la partie valide de cette population, retombe tout entier le poids du travail agricole et industriel. Oui, ceux-là, ouvriers de tous états, cultivateurs, petits propriétaires, métayers, vignerons ; ceux-là, enfin, qui produisent tout ce qui se consomme et qui, par leur nombre, payent la presque totalité de l’impôt et du recrutement, ceux-là vivent dans le dénûment ou dans la gêne. Telle est la vérité, père Mathurin ; et c’est en présence de cette désolante vérité que M. Thiers a le malheureux courage de chanter aigrement sur son galoubet fêlé : Notre société, épanouie comme une fleur à la rosée ou au soleil, s’étale de toutes parts aux yeux charmés qui la contemplent. Et ce n’est pas tout ; M. Thiers a l’audace de calomnier les républicains socialistes, hommes courageux, sincères, qui, au lieu de tromper ceux qui peuvent ignorer les misères publiques, ou d’entretenir à dessein la cruelle insensibilité des repus, disent et redisent avec douleur, avec épouvante, les souffrances toujours croissantes de leurs concitoyens ! ouvriers, petits cultivateurs, journaliers, bourgeois, manufacturiers, car ces derniers aussi connaissent la ruine et les larmes ! Comment, M. Thiers et ses complices, ces honnêtes ! ces modérés ! comme ils s’appellent, ces suppôts d’un prétendu ORDRE, qui n’est que désordre, anarchie, vol, misère, fourberie, prostitution, ruine et désespoir ! comment, ces gens ont l’impudeur d’accuser les républicains socialistes de prêcher aux pauvres la guerre contre les riches ! Les riches ! mais où sont-ils ? Les socialistes ne prouvent-ils pas au contraire par des chiffres qu’il n’existe, pour ainsi dire, en France, que des pauvres ou des gens dans la gêne ? les socialistes ne prédisent-ils pas que ce flot de misère, montant, montant sans cesse, grâce aux dilapidations des royautés passées et aux complots des ennemis de la République, menace d’engloutir dans une dernière tempête ces trois ou quatre mille vrais riches qui existent peut-être en France sur trente-six millions de citoyens ? Eh ! qui a jamais parlé de partager les biens de ce monde imperceptible de riches ! Ne serait-ce pas vouloir augmenter le niveau d’un fleuve à moitié tari en y jetant un verre d’eau ?… Non, non, ceux-là seuls qui pourraient souffler l’envie, la haine aux cœurs ulcérés de tant d’êtres souffrants, désespérés, ce sont ces hommes qui, comme M. Thiers et ses complices, montrent la France regorgeant de citoyens vivant dans l’aisance, le luxe et la richesse, et disent aux déshérités : « Vous êtes nés, vous autres, pour une impitoyable et éternelle misère. » Alors ceux-là ne diraient-ils pas avec raison : — « De quel droit tant de superflu chez le plus grand nombre, tandis que le petit nombre manque du nécessaire ? »

Après m’avoir silencieusement écouté, le vieux berger feuilleta le petit livre de M. Thiers, trouva le passage qu’il cherchait, et reprit :

— En me disant, monsieur, que l’ouvrage de M. Thiers semblait être fait pour irriter les pauvres contre les riches et pour rendre les riches insensibles, vous avez bien raison ; voici un passage que j’ai noté ; écoutez-le, s’il vous plaît, et vous avouerez qu’il faut être bien impudent pour écrire de telles choses.

Et le père Mathurin lut ce qui suit :

 

« Il faut que l’homme travaille, il le faut absolument, afin de faire succéder à sa misère native le bien-être acquis par la civilisation : mais pour qui voulez-vous qu’il travaille ! pour lui ou pour un autre ?

« Je me voue à la culture ; j’enfonce un fer en terre, je présente cette terre ainsi remuée à l’air fécondant : j’y jette du grain, je veille autour pendant qu’il pousse, je le recueille quand il est mûr, je le broie, je le soumets au feu, j’en fais du pain ; ce pain que j’ai fabriqué avec tant d’efforts, à qui est-il ? à moi qui me suis donné tant de peine ou au paresseux qui dormait pendant que je m’appliquais à la culture ? Le genre humain répondra tout entier que C’EST À MOI ; car enfin il faut que je vive, et de quel travail vivrai-je SI CE N’EST DU MIEN ? Si, au moment où je vais porter à ma bouche ce pain que j’ai produit, un paresseux se jetait sur moi et me l’enlevait, que me resterait-il donc à faire, sinon de me jeter sur un autre et de lui rendre ce qu’on m’aurait fait ?

« … Il est d’une équité évidente que le résultat du travail de l’homme lui profite à lui, Non à un autre, et devienne sa propriété, sa propriété exclusive. »

 

— Eh bien, monsieur ! qu’en dites-vous ? – reprit le vieux berger, – voilà M. Thiers qui, cela se voit de reste, a surtout écrit son livre à cette charitable intention de dire à quelques riches oisifs : — « Bien ou mal acquis, ce que vous possédez est à vous, tout à vous ; mettez vos mains sur vos poches, buvez frais, mangez chaud, jouissez en paix sans travailler, tout le monde est heureux en France, ou, s’il y a des malheureux, tant pis pour eux. C’est comme ça, qu’ils s’arrangent, ça ne vous regarde point ; » voilà M. Thiers qui, dans son ardeur à défendre la propriété (que personne n’attaque) et voulant la montrer comme étant toujours le fruit du travail (ce qui très souvent n’est point vrai du tout), s’oublie jusqu’à nous dire : Pour qui voulez-vous donc qu’un homme travaille ? pour lui ou pour un autre ? Le fruit de mon travail à qui est-il ? à moi qui me suis donné tant de peine ? ou au paresseux qui dormait pendant ce temps-là ! Mais alors moi je dirai : Ce troupeau que je soigne, nuit et jour ! ces agneaux que j’aide à naître, et qu’ensuite j’élève avec tant de peine ! est-ce pour moi, ou pour un autre, que je les élève ! Non, c’est pour un autre ! c’est pour le maître du troupeau, un monsieur de la ville, un paresseux, comme dit M. Thiers ! Et ces journaliers laboureurs qui labourent la terre, la fument, sèment le blé, le moissonnent, l’engrangent, le battent et le mettent en sac ? Ce blé est, bel et bien, le fruit de leur travail de chaque jour ! et pourtant qui en a profite de ce blé ? le maître du champ, souvent un monsieur qui vit à la ville, un paresseux, comme dit M. Thiers ! Et ces journaliers vignerons qui bêchent, qui sarclent, qui émondent la vigne, qui la vendangent, la foulent au pressoir, tirent le vin de la cuve, et le mettent en fût ! Ce vin est, bel et bien, le propre fruit de leur travail de chaque jour ! et pourtant qui en a le profit, souvent un monsieur qui vit à la ville, un paresseux, comme dit M. Thiers ; et plus loin, là, monsieur, page 41, quand M. Thiers vient dire : « Je m’approprie d’abord ma personne, les sensations qu’elle éprouve, les jugements qu’elle porte, les volontés qu’elle conçoit, et je crois pouvoir dire, sans être un tyran ou un usurpateur : — La première de mes propriétés, c’est moi-même ! » Eh bien, moi, et tous ceux qui comme moi sont forcés d’accepter, pour ne pas mourir de faim, le salaire insuffisant qu’on leur impose, nous vous répondrons, monsieur Thiers : — Cela n’est point vrai ; non, nous n’avons pas même la propriété de nous-mêmes, puisqu’il nous faut crever de besoin ou subir la condition du maître. Ah ! monsieur, – ajouta le vieux berger en soupirant, – ce peuple de pauvres gens, dont on nie les misères, est un peuple de braves et laborieux hommes ! Ils travaillent comme des bêtes de somme, et souvent ils meurent de fatigue et de dénûment à côté des abondants produits qu’eux seuls ont créés. Hélas ! aux yeux du bon Dieu, cela n’est peut-être pas très juste, mais enfin c’est la loi, on s’y soumet ; c’est un devoir ; mais enfin qui fait son devoir mérite respect, et c’est se moquer de parler du bonheur de l’espèce humaine à des gens qui n’ont jamais connu que la misère ; aussi, monsieur, encore une fois, m’est avis que le petit livre de M. Thiers doit rendre les riches plus durs et les pauvres plus envieux s’ils avaient à l’être.

— Cela n’est que trop vrai, père Mathurin, dans ce livre pas un mot qui vienne de l’âme. On dirait que cet homme prend à tâche de glacer l’espérance dans le cœur de tous ceux qui souffrent, apôtre impitoyable du droit impitoyable de propriété… Ce droit, il le symbolise souvent par des images de violence, de rapine et de meurtre qui suffiraient à faire abhorrer ce droit, si la sagesse, la résignation, la probité du peuple n’étaient pas aussi éprouvées que la triste étourderie de M. Thiers est désolante lorsqu’il ose toucher a ces redoutables questions ; il va plus loin à son insu, croyons-le, il tend à endurcir, a pervertir l’âme des enfants, presque toujours naïve et pure, en la desséchant par l’exemple d’un précoce et stupide égoïste !

— Tenez, monsieur, – me dit le vieux berger en feuilletant le petit livre de M. Thiers, – je suis sûr que vous voulez parler de ce passage-là… Je l’avais aussi remarqué, tant il m’avait révolté.

Et le père Mathurin lut ce qui suit :

« J’observe quelquefois un jeune enfant, héritier unique d’une fortune considérable, comprenant déjà qu’il n’aura pas à partager avec d’autres frères le château où sa mère le conduit tous les étés, se sachant donc seul propriétaire du beau lieu où s’écoule son enfance ; eh bien, a peine arrivé, il veut dans ce parc même avoir son jardin où il cultivera des légumes QU’IL NE MANGERA PAS, DES FLEURS QU’IL NE SONGERA PAS À CUEILLIR, mais où il sera maître ! maître dans un petit coin du domaine, en attendant qu’il le soit du domaine entier.

— Hein ! monsieur, l’aimable enfant ! – s’écria le père Mathurin avec un éclat de rire ironique, – la jolie graine de propriétaire ! comme elle promet ! est-il gentil ce bambin millionnaire, calculant déjà, comme un petit homme, qu’il aura la douceur de ne point partager ses grands biens avec des frères ou des sœurs quand son papa et sa maman seront morts ! À huit ou dix ans, penser déjà à l’héritage ! être aussi avancé ! Ce que c’est pourtant que de naître riche ! Et puis, comme c’est touchant de le voir dans son jardinet cultiver des légumes et des fleurs qu’il ne songera pas même à cueillir, mais qu’il cultive pour le seul plaisir d’en être le maître ! Combien cela prouve d’intelligence et surtout de bon cœur ! Tout autre que M. Thiers vous aurait cité pour exemple l’enfant d’un château disant à quelque enfant du village : « Mes parents m’ont abandonné » ce coin de terre, j’y cultive pour mon plaisir des fleurs et des légumes ; tiens, je te les donne, à toi, pauvre petit, qui n’as ni coin de terre, ni beaux légumes, ni belles fleurs… » Ah ! bien oui, il n’est pas si bête, pas si socialiste, le petit propriétaire de M. Thiers ! Au lieu d’en faire profiter quelqu’un, il aime mieux laisser ses fleurs se faner sur leur tige, les légumes pourrir en terre, à la seule fin d’avoir la félicité de se dire : « Ces fleurs et ces fruits, dont je n’ai que faire, ne serviront à personne, et personne n’y touchera, parce que j’en suis propriétaire ! » Comme un tel exemple est ingénieusement choisi pour faire respecter la propriété ! Ah ! par ma foi, pour peu qu’avec l’âge ces belles idées-là se développent chez cet enfant, à l’aide des encouragements que lui donnera probablement M. Thiers, l’historien de ce cher petit prodige, à vingt ans ce sera un joli garçon… Allons donc, monsieur… je vous dis, moi, que lorsqu’on cite avec complaisance une conduite qui montre chez un enfant tant de sottise et de sécheresse de cœur, on est un mauvais homme.

— Pour être méchant, père Mathurin, il faut croire au mal, et, je vous l’ai dit, M. Thiers ne croit pas même au mal : c’est un homme d’une rare intelligence, d’un jugement souvent faux, mais toujours très borné, parce qu’il ne voit jamais au delà des limites de son intérêt et de son orgueil ; le dépit et la vanité blessée le conduisent en aveugle ; après avoir attaqué les prêtres, il a cru rouer le clergé en le flattant, il l’a flatté ; pour un rien il eût baisé la patène et appris son catéchisme afin de le réciter bien gentiment à MM. de Falloux et Montalembert, chefs du parti-prêtre. S’il entrait dans les calculs d’ambition de M. Thiers d’être républicain socialiste, demain il le serait, et compromettrait cette cause en la soutenant, comme en le défendant il compromettrait le droit de propriété s’il pouvait l’être par un livre peu sérieux. Que voulez-vous ? M. Thiers a toujours eu l’inconvénient de perdre les causes qu’il a servies, parce qu’il ne servait jamais que sa vanité taquine et brouillonne. Plaignons-le, il faut toujours plaindre une belle intelligence pervertie et faussée ; puis elle est toujours digne de pitié, l’infirmité de ceux-là qui, hors d’état de marcher à grands pas avec leur siècle, s’épuisent en petits efforts ridicules pour arrêter le progrès de l’humanité. Pauvres nains ! ! ! l’humanité les devance, passe, et les laisse au loin essoufflés sur la route ! Passons aussi, père Mathurin, oui, passons… et oublions… le petit livre de M. Thiers.

— Au fait, monsieur, mieux vaut oublier ; n’est-ce donc point assez du mal que l’on nous fait ou que l’on veut nous faire, sans augmenter ce mal en rendant méchanceté pour méchanceté ? C’est perdre un temps que l’on peut employer à mieux.

IV

JUSTICE ET CHARITÉ, par M. Cousin. – Comment le père Mathurin ne comprend point grand’chose au beau langage de ce grand philosophe. – Néanmoins le père Mathurin comprend ceci : — QUE VOUS AVEZ PARFAITEMENT LE DROIT DE LAISSER VOTRE PROCHAIN MOURIR DE FAIM, ET QUE, SI VOUS L’ASSISTEZ, VOUS RISQUEZ D’ATTENTER À SES DROITS. – Ce que pense le père Mathurin de ce nouvel Évangile – BIEN-ÊTRE ET CONCORDE, par M. le baron Charles Dupin. – Pourquoi le père Mathurin prétend que ce petit livre de M. le baron devrait s’intituler : MAL-ÊTRE ET DISCORDE, vu que ce savant homme est à chaque instant en discord avec lui-même et prouve le mal-être des gens en voulant prouver leur bien-être. – Fragment du Rapport officiel d’un collègue de M. le baron à l’Académie des choses morales et politiques. – Immenses bienfaits de la concurrence illimitée, défendue par les soutiens de l’ordre et attaquée par les socialistes anarchiste. – Comment souvent UN CENTIME d’augmentation de salaire pourrait sauver la vie d’un enfant. – Comment des milliers d’ouvriers couchent demi-nus au fond des caves, sur de la cendre, vivant d’épluchures ramassées dans les ordures des rues. – Comment, en présence de ces faits et de tant d’autres, le père Mathurin, finissant comme il a commencé, trouve peut-être un peu risquée cette bucolique de M. Thiers, extraite de son beau livre sur le Droit de propriété : — NOTRE SOCIÉTÉ, ÉPANOUIE COMME UNE FLEUR À LA ROSÉE ET AU SOLEIL, S’ÉTALE DE TOUTES PARTS AUX YEUX CHARMÉS QUI LA CONTEMPLENT.

Le père Mathurin, me montrant les deux derniers des petits livres que je lui avais prêtés, me dit :

— Ma foi, monsieur, pour en finir avec ces fameux petits livres de ces messieurs les savants de Paris, voici les deux derniers que j’ai lus, celui de M. Dupin, dont nous avons déjà parlé, et celui de M. Cousin ; pourtant, quand je dis lus, c’est une manière de parler en ce qui touche le livre de M. Cousin intitulé Justice et charité. Dame, monsieur, je ne suis qu’un pauvre diable, et ce qu’écrit M. Cousin, c’est trop superbe pour moi, ça m’éblouit, et je n’y vois que du feu. J’ai pourtant compris par-ci par-là une ou deux choses que j’ai notées, ainsi, page 41, ce savant homme dit ceci :

« — Vous qui avez faim, je me sens le devoir de vous secourir, et vous n’avez pas le droit d’exiger de moi la moindre partie de ma fortune ; et si vous m’arrachez une obole, vous commettez une injustice : il y a des devoirs qui n’ont pas de droits corrélatifs. »

Après avoir lu ces lignes, le vieux berger reprit :

— C’est vrai, je comprends cela, monsieur ; car enfin j’ai une femme et des enfants, je suppose, ils sont en train de mourir de faim et de froid dans un galetas ; je n’ai pas d’ouvrage, je sors le soir pour demander l’aumône ; je m’adresse mal, on me refuse. Le désespoir s’empare de moi ; je vois un monsieur, la joue rouge, l’œil allumé, sortir d’un restaurant où il a trop dîner ; je le suis dans une rue sombre, je le vois arrêter une pauvre fille des rues (perdue peut-être aussi par la faim) : il offre cent sous à cette malheureuse… À la vue de cette pièce d’argent, qui ferait vivre moi et ma famille pendant cinq ou six jours, ma tête s’égare ; je veux prendre les cent sous à cet homme, il crie au voleur, on m’arrête, on me condamne, c’est la loi, c’est bien ; ma femme meurt, c’est bien ; mes petits enfants sont enfermés comme vagabonds, c’est bien ; si ma fille a quinze ans et que la misère la pousse trop fort, elle fait comme la pauvre créature à qui le monsieur offrait les cent sous que j’ai voulu lui voler, très bien ; je n’ai pas un mot à dire ; ainsi va le monde ; mais est-ce que c’est très beau, un monde qui va ainsi, monsieur ? Celui qui a trop n’est point obligé de donner à celui qui n’a rien, soit, c’est la loi, je la respecte ; mais pourtant que deviennent les malheureux abandonnés de la sorte aux hasards du diable et de ses mauvaises tentations ?

— Ils deviennent presque toujours criminels, père Mathurin, ils peuplent les prisons, les galères, et, pour les y garder et les nourrir, on dépense dix fois plus qu’il n’en eût coûté pour les empêcher d’y aller en leur assurant du travail ; mais, il n’importe, c’est cette société si belle, si parfaitement ordonnée, comme vous voyez, que les fameux défenseurs de l’ordre proclament admirable et sacrée ! Ah ! père Mathurin, que ce serait bouffon si ce n’était odieux ! Si vous saviez parmi ces enragés défenseurs de la famille, de la religion, de la propriété, combien il y a de banqueroutiers frauduleux, de corrompus et de corrupteurs, de gens vendus ou à vendre, de fripons tarés, de vieux libertins blasés, de cyniques adultères ! Et ces gens-là calomnient, insultent et traquent comme des bêtes fauves ces socialistes dont la vie probe et honnête défie le grand jour, et dont le seul crime est de chercher et d’indiquer les moyens légaux, pacifiques, de changer le mal en bien ! Chaque jour on les dénonce comme les ennemis de la société. Cette seule accusation est juste : ils sont peu les amis d’une société ainsi faite.

— Ça se comprend de reste, monsieur, et pourtant M. Cousin est comme les autres savants hommes ; il trouve que tout va bien ; que s’il y a des malheureux, c’est qu’il doit y en avoir, la preuve… qu’il y en a. Qu’est-ce qu’on peut répondre à cela, monsieur ?… Pourtant j’ai encore noté ceci, pages 43 et 44 :

« Un malheureux est là, souffrant devant nous ; notre conscience est-elle satisfaite si nous pouvons nous rendre le témoignage de n’avoir pas contribué à sa souffrance ? Non, quelque chose nous dit qu’il est bien encore de lui donner du pain, des secours, des consolations. Mais, il faut bien le reconnaître, la charité peut avoir aussi ses dangers, » elle tend à substituer son action propre à l’action de celui qu’elle veut servir ; elle efface un peu sa personnalité, se fait en quelque sorte sa providence : pour être utile aux autres on s’impose à eux, et ont risque d’attenter à leurs droits. »

— Par ma foi, monsieur, – reprit le vieux berger après avoir lu ce passage, – je vous l’avoue, je ne comprends point très bien cette belle délicatesse-là… Je vois mon prochain manquer de pain, je partage mon morceau avec lui, en quoi diable est-ce que je risque d’attenter à ses droits (comme dit M. Cousin) ? m’est avis que j’attente tout au plus à son droit de crever de faim (droit que cette belle société dont nous parlons se fait un plaisir de reconnaître à un chacun, faut être juste). Et puis enfin, monsieur, est-ce qu’il ne vous semble point que les mauvais cœurs pourraient se dire, après avoir lu le petit livre de M. Cousin : « D’abord les malheureux n’ont pas le droit d’exiger une obole de moi… J’en verrais mourir, dix, vingt, trente, cent, faute d’un secours que je pourrais facilement leur donner, que je serais dans mon droit, j’aurais la loi pour moi ; me voilà donc bien tranquille de ce côté… Mais il y a mieux ; si j’avais la fantaisie de leur donner quelque chose, à ces malheureux, il faut bien prendre garde… je risquerais d’attenter à leurs droits… Ma foi, le mieux est de ne leur rien donner du tout… C’est moins cher et moins attentatoire ! ! ! »

— Certes, père Mathurin, les mauvais cœurs pourraient malheureusement interpréter ainsi les paroles de M. Cousin… Mais elles ont, à son insu peut-être, un autre sens ; ce sens, le voici : — Bien des gens, sous prétexte de charité, d’assistance et même de travail donné ou offert, exigent, en retour de leurs bienfaits calculés, obéissance complète, souvent servilité, bassesse et hypocrisie ; certains prêtres, certains dévots, certains ennemis de la République sont de ce nombre ; ils disent à ceux qui dépendent d’eux : « Vote pour celui-ci, vote pour celui-là, va au prêche et à confesse, sinon point d’aumône, point de travail. »

— Cela est vrai, monsieur, et me fait songer qu’après avoir fini de parler des petits livres, j’aurai deux mots à vous dire sur les élections prochaines.

— Nous en causerons, père Mathurin. Or, vous concevez que la charité pratiquée dans le but d’asservir son semblable, dégrade celui qui donne et celui qui reçoit. Aussi les citoyens ne seront-ils véritablement libres que lorsque leur droit à un travail honorablement assuré et justement payé leur aura rendu leur indépendance ; or, c’est ce droit au travail, c’est ce droit de vivre dignement en travaillant que les ennemis de la République voudraient refuser aux citoyens, afin de les maintenir toujours dans la dépendance, dans l’espèce d’esclavage où ils les ont toujours tenus sous les royautés : mais, patience, père Mathurin, patience, ce droit au travail, malgré les efforts et les colères de M. Thiers et de ses complices, est à peu près écrit dans la Constitution de la République ; le temps et le suffrage universel feront le reste…

— Ce que vous dites, monsieur, du droit au travail vient à point, à propos du petit livre de M. Charles Dupin, dont nous avons déjà parlé ; il traite aussi du travail des ouvriers des villes, et est intitulé Bien-être et concorde : ce joli titre m’avait d’abord alléché, mais j’ai été fort attrapé ; aussi m’est avis que ce petit livre devrait plutôt s’appeler Mal-être et discorde, car M. Dupin est en discord avec lui-même et prouve le mal-être des gens au lieu de prouver leur bien-être. Tenez, monsieur, j’ai marqué deux passages, celui-ci d’abord :

Et le vieux berger lut ce qui suit :

 

« Il faut mettre en lumière d’autres résultats relatifs aux établissements d’industrie qui, pour prospérer, ont besoin de grands capitaux, et qui réunissent à l’ombre du même toit un nombre d’ouvriers considérable ; c’est depuis le commencement de notre siècle et surtout depuis la paix générale que ces vastes établissements se sont développés et ont prospéré en France avec une merveilleuse rapidité ; c’est donc en améliorant la condition des travailleurs et non pas en l’empirant que les grandes manufactures ont rassemblé, ont conservé leurs ouvriers : loin qu’il en soit résulté pour ceux-ci des souffrances et de la misère, leur bien-être s’est au contraire accru par l’effet d’un libre appel au travail collectif. »

 

— Diable ! me suis-je dit en lisant cela, – reprit le vieux berger, – voici qui est superbe ; les grandes manufactures prospèrent, les ouvriers prospèrent, tout va donc pour le mieux dans les villes ; ça n’est point du tout comme dans nos pauvres campagnes, bien qu’en dise M. Charles Dupin ; mais enfin savoir nos frères des villes heureux, il semble que ça rende notre détresse moins dure… et puis de grands manufacturiers s’enrichissent, puisque leurs établissements prospèrent en France avec une merveilleuse rapidité comme dit ce savant homme. Tant mieux, il y a parfois de bons enrichis, et alors Jacques Bonhomme s’en aperçoit. Mais voilà-t-il pas que plus loin je lis dans le même ouvrage du même M. Dupin (voyez page 49).

Et le vieux berger reprit sa lecture :

 

« Lorsqu’on pénètre le secret des affaires industrielles, qu’aperçoit-on trop de fois sous les dehors des profits les plus attrayants ? Des sources cachées de revers inévitables, dont les séductions réduisent aux résultats les plus modestes la valeur définitive des revenus manufacturiers ; souvent même, loin que les revenus surabondent, le fabricant se trouve en perte et n’en dit mot……

« Le manufacturier qui sent la terre manquer sous ses pas, saisit en idée le moindre rameau qu’il croit pouvoir le sauver ; il se cramponne à l’espérance, il continue le jeu de sa décadence, et, dans l’expectative d’un retour à la fortune, ce qu’il trouve au terme de cette pente, c’est la ruine fatale ! Ainsi tels établissements qu’on enviait, qu’on admirait, on les voit tout à coup tomber, même au milieu des temps paisibles où la confiance est au comble. »

 

— Ah çà, monsieur Dupin, entendons-nous, – reprit le père Mathurin, – Page 45 vous commencez dans le goût de la chansonnette de M. Thiers. Notre société épanouie comme une fleur à la rosée et au soleil, etc., etc… En un mot, selon vous, les manufacturiers prospèrent, les ouvriers prospèrent, tout prospère ; vous me mettez du baume dans le sang. Mais qu’est-ce que je lis page 49 ? que l’on s’aperçoit trop de fois que le manufacturier se trouve en perte, et que trop souvent ces grands établissements que l’on enviait, que l’on admirait tombent tout à coup au milieu des temps les plus paisibles et où la confiance est au comble ? mais alors, monsieur Dupin, finalement que deviennent ces milliers d’ouvriers que ces manufacturiers employaient ? leur ruine les jette sur le pavé… et cela, dites-vous, même dans les temps les plus paisibles et lorsque la confiance est à son comble. Ainsi, vous l’avouez vous-même, monsieur Dupin, sous ce beau temps des royautés tout prospérait donc aussi mal dans les villes que dans les campagnes ; m’est avis que votre page 49 donne un fier soufflet à votre page 45. Ah ! monsieur Dupin, monsieur Dupin, ça vous a porté malheur de vouloir chanter la chansonnette de M. Thiers, parlant par respect.

— En effet, père Mathurin, comme M. Thiers, M. Charles Dupin a voulu s’en aller en guerre avec armes et bagages contre les républicains socialistes. Or ces maudits socialistes démontrent par des faits, depuis nombre d’années, ce qu’avait prédit l’immortel Fourrier, le maître vénéré des phalanstériens, à savoir : que la concurrence impitoyable, acharnée, presque toujours improbe et parfois infâme que se font les manufacturiers entre eux pour se ruiner, pour s’écraser les uns les autres, était une concurrence horrible, impie, désastreuse, parce qu’elle ruinait les patrons et affamait les ouvriers, parce que Paul, pour donner ses marchandises à plus bas prix que Jacques, finissait par réduire tellement le prix de la main-d’œuvre, c’est-à-dire le salaire des ouvriers, que ceux-ci ne pouvaient plus vivre ou vivaient de telle sorte que c’était pour eux mourir un peu tous les jours. Afin de remédier à ces maux affreux, les socialistes proposent d’organiser le travail, de mettre un terme à ces concurrences, ruine des manufacturiers et des ouvriers. À cela, M. Thiers, M. Dupin et leurs compères, répondent ceci : « Tant pis pour les manufacturiers, tant pis pour les ouvriers ; grâce à la concurrence illimitée, celui qui achète aujourd’hui une aune de calicot 75 centimes ne la payera dans trois mois que 74. Des milliers de familles seront plongées dans une misère atroce, c’est vrai ; d’honnêtes manufacturiers s’abîmeront dans la ruine, dans le désespoir, se déshonoreront peut être, c’est encore très vrai ; mais le calicot coûtera 1 centime de moins ; par exemple, le manufacturier qui aura écrasé ses concurrents pourra, lorsqu’il sera maître du marché, faire renchérir le calicot de 2 centimes : ce qui le mettra plus cher qu’auparavant. Mais, un instant, Dieu est souverainement juste ; aussi arrive bientôt un nouveau concurrent qui à son tour, le gaillard, écrase celui qui avait écrasé les autres. Et le calicot redescend, puis il remonte, et ainsi de suite jusqu’à la ruine complète de l’industrie en France… C’est ce qu’on appelle la liberté absolue du commerce ; c’est la gloire de notre temps, c’est superbe ! ! ! et les vrais défenseurs de l’ordre ne souffriront pas qu’on y touche, à cette gloire, entendez-vous, anarchistes, socialistes que vous êtes ? »

— Mais c’est une guerre aussi cruelle que la guerre à coups de canon, – s’écria le vieux berger, et ce n’est pas le boulet, mais la faim qui tue dans cette guerre-là…

— Oui, père Mathurin, c’est la guerre industrielle, guerre sans merci ni pitié, dans laquelle les forts écrasent les faibles, les fripons ruinent les honnêtes gens, et ce désordre épouvantable, ce brigandage légal, cette guerre horrible qui, comme vous le dites, tue, par la misère, dix fois plus d’hommes que les batailles, cette guerre civile des intérêts, qui la soutient ? toujours les défenseurs de l’ordre. Mais, vous le voyez, tel est l’empire de la vérité, que M. Dupin lui-même, malgré ses préventions, malgré son riant tableau de la prospérité des manufactures, est forcé de se contredire. Tenez, père Mathurin, lisez ces lignes écrites par un collègue de M. Dupin à l’Académie des sciences morales et politiques ; ce sont des fragments du rapport officiel de M. Blanqui dont je vous parlais tout à l’heure, à propos de cette épouvantable mortalité d’enfants à laquelle vous ne pouviez pas croire… trois cents enfants survivant sur vingt-un mille.

Et je donnai au vieux berger ce fragment du Rapport que j’avais sur moi, il s’agissait du sort des ouvriers de Lille.

Et le père Mathurin lut ce qui suit :

 

« C’est seulement au fond des caves que l’on peut juger du supplice de ceux que leur âge ou la rigueur de la saison ne permet pas de faire sortir. Le plus souvent, ils couchent tous sur la terre nue, sur des débris de colza, sur des fanes de pommes de terre desséchés, sur du sable, sur les débris mêmes péniblement recueillis dans le travail du jour. Le gouffre où ils végètent est entièrement dépourvu de meubles, et ce n’est qu’aux plus fortunés qu’il est donné de posséder un poêle flamand, une chaise de bois et quelques ustensiles de ménage. Je ne suis pas riche, moi, nous disait une vieille femme en nous montrant sa voisine étendue sur l’aire humide de la cave, mais j’ai ma botte de paille, Dieu merci ! »

« L’industrie de ces femmes consiste à ramasser dans les rues des épluchures de légumes dont elles essayent d’extraire un peu de nourriture, ou à recueillir des cendres » pour les tamiser et les vendre après s’en être servies en guise de MATELAS. J’en ai vu qui brûlaient de vieilles chaussures de cuir, faute de combustible, et qui ajoutaient cette infection à l’infection naturelle du logis. Une odeur inexprimable s’échappait de ces foyers autour desquels se tenaient accroupis des enfants souvent entassés trois par trois dans de vieux paniers ronds où ils représentaient assez bien, au bonheur près, de véritables nids d’oiseaux. Le père de famille habite rarement ces tristes demeures ; il se hâte de les fuir au lever du jour, et n’y revient que fort tard vers la nuit. La mère seule, par sa tendresse vigilante, brave l’horreur d’y vivre pour assurer la vie de ses enfants…

« Une augmentation d’un centime serait, pour quelques-uns des ouvriers, le maximum de l’ambition ; d’autres bornent leurs vœux à 15 centimes pour une ligature dans le pliage, et à 20 centimes pour deux. Ce centime supplémentaire, c’est quelquefois la vie ou la mort d’un enfant, c’est la possibilité d’acheter une paire de sabots, un verre de lait, un peu de bois de chauffage.

« Voici le budget d’un de ces braves gens, tel qu’il l’a rédigé lui-même dans une année heureuse : « Je suis chevilleur, je gagne 2 fr. par jour. Ma femme est dentelière et gagne 10 à 15 centimes par jour. J’ai quatre enfants. L’aînée a dix ans, elle va en classe chez les sœurs de la Présentation. Les plus jeunes vont à la salle d’asile. On

» Nous recevons au bureau des secours : 3 kilogrammes de pain bis tous les quinze jours. Ma fille aînée reçoit aux vacances, chez les sœurs, soit un mouchoir, soit une chemise ; les trois petites reçoivent à la salle d’asile, tous les ans, à Noël, une robe de molleton, une chemise, quelquefois des bas. Malgré cette faveur, et malgré notre travail, ajoute ce brave ouvrier, sous peine d’être nus, nous vivons en mendiant, et la loi le défend. »

« Telles sont les doléances de l’un des soldats de ce corps peu connu des filtiers qui compte tant d’armes différentes, et cette histoire est celle de ses beaux jours. J’aurais pu faire aussi, d’après nature, l’histoire de tous les autres, et démontrer à quel point tant d’hommes laborieux vivent d’une vie précaire, même dans les temps de calme et d’occupation. En étudiant avec attention ces exposés fidèles, on devinerait aisément à quelles rudes épreuves les filtiers doivent être condamnés aux époques du chômage : nous les retrouverons bientôt dans ces mauvais moments. Mais ce qu’on ne sait pas assez, c’est que les chefs de ces industries, si périlleuses, ne jouissent pas de plus de sécurité que leurs ouvriers, et que la CONCURRENCE leur impose trop souvent des conditions incompatibles avec LEUR INTÉRÊT ET MÊME AVEC LEUR HONNEUR. »

Après cette douloureuse et effrayante lecture, le vieux berger me regarda avec une sorte de stupeur, ses yeux se mouillèrent de larmes, et il s’écria :

— Et ce sont des créatures du bon Dieu qui vivent ainsi !… Coucher dans des caves ! sur de la cendre ! manger des épluchures ramassées dans la boue des rues !… et pour ces ouvriers un centime d’augmentation dans le salaire serait quelquefois la vie ou la mort d’un enfant… et ce centime, souvent ils ne l’obtiennent pas ! un centime… mon Dieu ! ainsi, c’est peut-être trois cents centimes… TROIS FRANCS… qui sauvent ces trois cents enfants sur LES VINGT-ET-UN MILLE qui meurent par année… dans certaines villes… ENTENDEZ-VOUS CELA, monsieur THIERS ! – s’écria le vieux berger avec un redoublement d’indignation. – Entendez-vous cela ! vous et les vôtres qui nous disent : Vous avez des vêtements de soie ! vous habitez des palais ! ou au moins vous avez de bons habits, des maisons saines, du pain et du vin pour vous et vos enfants. Entendez-vous cela, vous qui dites : — Notre société, épanouie comme une fleur à la rosée et au soleil, s’offre de toutes parts aux yeux charmés qui la contemplent ! Ah !… pour toute punition de votre méchant livre, je voudrais vous voir vivre seulement huit jours de cette vie… au milieu de ces malheureux ; alors, j’en suis sûr, vous demanderiez grâce et pitié pour eux… Vous rougiriez de vouloir attirer le mépris, la haine, l’exécration publique sur ces républicains socialistes, qui se sont voués corps et âme au soulagement des maux de leurs frères…

Et le vieux berger resta quelques moments silencieux et accablé.

— Ah ! ce sont là de grands maux ! – reprit-il en soupirant, et quand on y songe, monsieur, l’on est bien près de se décourager ; il y aura-t-il jamais, mon Dieu ! moyen de remédier à tant de misères ! ! !

— Oui, père Mathurin, il y a un moyen. La plupart des socialistes le reconnaissent, le proclament, le démontrent jusqu’à l’évidence ; il est simple, légal, pacifique, ne prend rien a personne assure le bien-être de tous, stimule le zèle, le courage des travailleurs, et les enlève à la dépendance des hommes qui depuis si longtemps les exploitent.

— Et ce moyen, monsieur ? — c’est l’ASSOCIATION… Le gouvernement républicain qui a précédé le gouvernement royaliste de M. Bonaparte n’était pas sans doute à la hauteur des circonstances ; cependant il a fait quelques bonnes tentatives, abandonnées, bien entendu, par les gens qui aujourd’hui nous gouvernent et prennent à tâche de faire maudire la République et de démentir une à une toutes ses promesses. Ainsi, avant la nomination de M. Bonaparte comme président, l’Assemblée nationale avait voté trois millions pour encourager les associations ouvrières. Ces associations, et d’autres établies avec leurs propres ressources, sont aujourd’hui en pleine activité, et, malgré les difficultés du temps, la langueur des affaires, elles commencent à prospérer, tant est puissante la force de l’association ; car dans l’association on a bien plus de cœur à l’ouvrage. Ce n’est plus seulement pour le profit d’un maître ou d’un patron que l’on travaille, mais pour le profit de l’association, pour le profit de tous ceux qui en font partie. Plus on met de zèle, de soin, d’intelligence, d’économie dans la fabrication, plus l’association y gagne, et plus la part d’un chacun s’en augmente. Encore une fois, père Mathurin, c’est cette fraternelle association soit des travailleurs entre eux, soit des ouvriers et des patrons dans l’industrie, dans l’agriculture, qui sauvera la France. Ainsi quant à ce qui regarde l’agriculture, je vais vous donner un exemple entre plusieurs : Supposons dix de ces petits propriétaires dont les misères nous ont tant attristés, faisant valoir isolément les uns des autres chacun deux hectares de terre ; ils ne peuvent avoir ni charrue ni chevaux, n’est-ce pas ?

— Non certainement, monsieur ; d’abord ce serait trop coûteux, et puis, dans deux hectares seulement, ils n’auraient pas toujours l’emploi de leur charrue, tant s’en faut.

— Les voilà donc obligés de labourer leur champ à la bêche, de passer ainsi vingt jours à faire, avec grande fatigue, ce qu’ils feraient facilement en un jour ou deux à la charrue ; maintenant, s’ils ont chacun une vache, voilà dix étables et dix femmes ou enfants employés chaque jour pendant quatre ou cinq heures à paître les vaches à la corde le long des murs ou des fossés, et, je vous le demande, quel maigre pâturage ! Père Mathurin, font-ils un peu de beurre pour vendre au marché ? voilà dix femmes occupées à faire chacune une ou deux livres de beurre ; tandis que, pendant ce temps, une femme seule en ferait vingt livres avec une bonne baratte. Faut-il cuir le pain ? voilà dix fours allumés ; faut-il faire le repas du soir ? voilà dix feux et dix chandelles ; et ainsi du reste. Enfin, que l’un tombe malade : si c’est au temps des semailles, voilà sa terre en friche pour une saison ; et si sa vache meurt, pas de fumier. Hélas ! père Mathurin, ce sont tous ces frais, tout ce temps mal employé, et surtout l’usure, qui font la gêne, souvent la misère du petit propriétaire ! À cette misère, à cette gêne, il n’y a qu’un remède : l’association fraternelle, la mise en pratique de ce saint mot écrit sur le drapeau de la République : Fraternité, c’est-à-dire l’association qui centuple nos forces, et que prêchent surtout les républicains socialistes. Car enfin votre charrette est embourbée, vous poussez à la roue ; seul, vous ne pouvez rien : trois ou quatre de vos voisins passent, vous donnent fraternellement un coup de main, et la charrette marche, et à vous cinq vous faites ce qu’aucun de vous isolément n’aurait pu faire. Or, vous qui connaissez la culture, père Mathurin, vous avouerez que si nos dix petits propriétaires s’associaient pour vivre ensemble et faire valoir leurs quarante arpents, comme on fait valoir une grande exploitation, ils diminueraient au moins de moitié, si ce n’est plus, leurs frais de culture, de nourriture, d’éclairage, de chauffage, et ils vivraient déjà dans l’aisance, au lieu de vivre dans la gêne ou la misère.

— Il est vrai, monsieur, car celui qui possède deux hectares ne peut presque jamais avoir à la fois du grain, du pré, un peu de pomme de terre et un bout de vigne, le même terrain ne se prêtant point à ces diverses cultures, surtout parce que le petit propriétaire est trop pauvre pour faire les frais du marnage de ses terres, par exemple, car dans notre Sologne le marnage rend les plus mauvaises terres meilleures et les bonnes propres à tout ; il est trop pauvre pour faire de ces arrosements d’engrais humain qui donnent des trèfles superbes et des luzernes aussi belles qu’en Beauce. Si, au contraire, les petits propriétaires s’associaient pour faire valoir vingt hectares, ils pourraient les marner, les arroser, et il faudrait avoir mauvaise chance pour ne pas trouver, sur ces quarante arpents de quoi faire cinq à six hectares de bons prés pour les bestiaux, cinq à six hectares de racines, de légumes et pommes de terre pour nourrir le bétail l’hiver, un ou deux hectares de vigne, et la plus mauvaise, terre en blé noir ou grenailles pour les volailles. Avec vingt hectares ainsi cultivés, dix familles non seulement vivraient largement, mais, au bout de l’an, l’association aurait un bénéfice à se partager ; car, pour le travailleur, le temps c’est de l’argent, et c’est mettre de l’argent de côté que d’économiser le temps. Ainsi, quelle économie de temps, si, dans une association pareille, les femmes se distribuaient les travaux du ménage, comme les hommes les travaux des champs : l’une garderait le troupeau, l’autre soignerait les enfants ; celle-ci serait chargée de la cuisine, celle-là du blanchissage, du raccommodage des vêtements, de la laiterie, etc., etc. ; et le samedi, au lieu de voir dix femmes perdre toute leur sainte journée, et laisser les enfants seuls à la maison pour faire à pied, par la pluie ou par la neige, une ou deux grandes lieues afin d’aller porter au marché chacune deux ou trois méchantes livres de beurre, une demi-douzaine de fromages ou une paire de poulets, une seule femme irait, dans une bonne charrette couverte, porter au marché tout ce qu’il y aurait à vendre dans l’association ! Ah ! monsieur, on n’en finirait pas à nombrer les avantages de l’association. Eh ! mon Dieu, tenez, sans aller plus loin, est-ce qu’il n’y a pas déjà dans notre village la petite association dite du Grand-Paul et de Maigret ! ils se sont fraternellement unis cinq ou six braves et bons travailleurs, pour entreprendre à forfait et en commun des terrassements, des défrichements, des récoltes, des vendanges. Isolés les uns des autres, ils n’auraient pu, je suppose, entreprendre un grand piochis de cinq ou six hectares, c’est trop pour un homme seul, et le propriétaire qui fait défricher ne s’arrange pas d’avoir à donner aujourd’hui un quartier à celui-ci, demain un autre à celui-là. L’ouvrage ainsi se fait mal et traîne en longueur, tandis qu’au contraire on s’adresse à l’association Grand-Paul et Maigret, parce qu’elle peut se charger d’un travail considérable, l’exécuter rapidement et être utile en même temps aux travailleurs isolés en les appelant à elle.

— Vous le voyez, père Mathurin, la fraternité porte bonheur à ceux qui la pratiquent.

— Oui, monsieur : le tout est de s’entendre entre soi ; et, pour moi qui connais nos bonnes gens, je sais que c’est là le difficile.

— Certes, père Mathurin, c’est là le difficile, et pourtant ceux qui composent la société Maigret et Grand-Paul ont fini par s’entendre : s’ils font un terrassement, celui-là pioche, celui-ci charge la brouette, un autre la traîne ; ils ne perdent pas leur temps à dire : — Moi, j’aime mieux charger la brouette ; c’est moins fatigant que piocher. — Moi, j’aime mieux brouetter que piocher. – Non, ils s’entendent, ils s’accordent, et le travail marche. Pourquoi s’accordent-ils ? Parce que c’est leur intérêt, car l’on a toujours intérêt à être unis. Ces associations ouvrières dont je vous ai parlé, et qui commencent à s’établir dans toutes les villes de France, elles s’accordent aussi à merveille. Pourquoi cela ? Parce que, en fin de compte, elles reconnaissent que l’association fraternelle pouvant seule donner l’aisance, chacun préfère, pour acquérir cette aisance, vivre en bonne union de travail et en bonne amitié avec ses associés. Mais cependant, je le dis comme vous, père Mathurin, là est la difficulté ; aussi le gouvernement de la République, avant d’être tombé comme il l’est aujourd’hui entre les mains de ses ennemis, voulait, afin d’éclairer les populations sur les avantages des associations en agriculture, faire des concessions de terrains de l’État et des avances à très petits intérêts aux citoyens qui auraient voulu s’associer. Aussi, lorsque dans un canton, je suppose, les petits propriétaires auraient vu par eux-mêmes tous les bénéfices, tout le bien-être que procure l’association, et qu’ils pouvaient arriver aux mêmes avantages avec leurs propres ressources, seulement en s’associant et en s’accordant, ils se seraient bien vite associés et accordés. Tel était l’excellent projet de M. Tourret, un de nos cultivateurs les plus éclairés, ministre de l’agriculture sous le général Cavaignac ; mais les ministres royalistes dont M. Bonaparte s’est entouré ont trouvé le projet de M. Tourret trop républicain, trop socialiste, et ils l’ont repoussé. C’est tout simple, cela aurait fait aimer la République. Il en a été ainsi de la réduction de l’impôt du sel : le ministère de M. Bonaparte s’y est opposé de toutes ses forces. Pour quoi ? Parce que cela devait être regardé par les cultivateurs comme un bienfait dont ils ont su gré à la République : or, vous verrez, père Mathurin, que si les royalistes ont la majorité à l’Assemblée législative, une de leurs premières mesures sera de rétablir l’impôt du sel, toujours, selon leur belle expression, dans l’espoir de rendre la République hideuse, et de tant lasser, tant tourmenter, tant appauvrir le pays, qu’à bout de misère et dans son égarement il maudisse la République et souhaite le retour de la royauté. Mais les méchants projets seront déjoués, et l’association sera le salut des travailleurs, et l’affermissement, la gloire de la République.

 

FIN.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en juillet 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Les Misères des Enfants trouvés tome 2, édition illustrée, Paris, s.n. (on s’abonne à l’administration de la librairie, Rue Notre-Dame des Victoires), s.d. ainsi que : Paris, Rouff, 1888. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page reproduit, Impasse Saint-Martial, 1850, lithographie de Theodor Josef Hubert Hoffbauer in Theodor Josef Hubert Hoffbauer, Paris à travers les âges, Paris, Firmin-Didot et cie, 1885 (Brown University Library, Wikimédia). Les illustrations dans le texte proviennent des deux éditions précitées (Les auteurs en sont Charpentier, Castelli et A. Masson pour l’édition illustrée, anonyme [Auguste Belin] pour l’édition Rouff).

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[1] Nous saisissons avec empressement cette occasion de rendre publiquement hommage et justice à l’admirable invention de M. Durand, qui, après des travaux et des combinaisons d’une difficulté extrême, est parvenu à établir des moulins à irrigations, qui, mus par la force du vent, s’orientent d’eux-mêmes et s’effacent d’eux-mêmes lors des bourrasques. Cette grande et utile invention, que nous voyons fonctionner depuis bientôt deux ans, a déjà rendu et doit rendre les plus immenses services à l’agriculture, en donnant des moyens d’irrigation aussi faciles que peu coûteux.

[2] Disons en passant que ce médicament souverain pour la guérison des fièvres intermittentes qui déciment les populations de Sologne est d’un prix tellement élevé, qu’il est matériellement impossible aux prolétaires des campagnes de s’en procurer, et de payer la visite du médecin qui en réglerait l’emploi ; le prix du médicament seul en quantité nécessaire pour guérir la fièvre, et en admettant qu’il n’y ait pas rechute (ce qui arrivera infailliblement deux ou trois fois avant la guérison complète), le prix du médicament, disons-nous, absorberait le pain de toute une famille pendant quatre ou cinq jours.

[3] Nous n’avons pu que donner une idée très sommaire et très imparfaite de ce que peut être une association à la fois agricole et industrielle, basée sur ces trois éléments : Le capital, le travail et l’intelligence. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d’en connaître l’organisation pratique à l’excellent petit livre de M. Mathieu Briancourt : Organisation et association du travail, à la librairie Sociétaire, 10, rue de Seine.