Eugène Sue

LES MISÈRES DES
ENFANTS TROUVÉS
(tome 3)

Martin l'enfant trouvé,
ou les mémoires d'un valet de chambre

1851 (1846-47)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE Ier. 4

CHAPITRE II. 33

CHAPITRE III. 58

CHAPITRE IV. 77

CHAPITRE V. 92

CHAPITRE VI. 106

CHAPITRE VII. 120

CHAPITRE VIII. 133

CHAPITRE IX. 164

CHAPITRE X. 178

CHAPITRE XI. 192

CHAPITRE XII. 206

CHAPITRE XIII. 220

CHAPITRE XIV. 234

CHAPITRE XV. 247

CHAPITRE XVI. 259

CHAPITRE XVII. 279

CHAPITRE XVIII. 294

CHAPITRE XIX. 310

CHAPITRE XX. 322

CHAPITRE XXI. 346

CHAPITRE XXII. 373

CHAPITRE XXIII. 386

CHAPITRE XXIV. 403

CHAPITRE XXV. 419

Ce livre numérique. 428

 

CHAPITRE Ier.

Le déjeuner. – Propositions. – Enlèvement de Martin. – Le logis du cul-de-jatte. – Martin est rendu à la liberté.

J’éprouvais autant de honte que d’humiliation à accepter l’offre du cul-de-jatte, mais j’avais faim.

Au bout de quelques pas, le bandit passa familièrement son bras sous le mien. Ce contact me fit tressaillir, je me dégageai brusquement.

— Que diable as-tu ? – me demanda le cul-de-jatte, surpris de mon mouvement.

— Je ne veux pas vous donner le bras.

— Comment ?… à un camarade ?

— Je ne suis pas votre camarade.

— Je te paye à déjeuner… et tu n’es pas mon camarade ? Ah çà… est-ce que tu serais fier ? Alors, bonjour, je n’aime pas les fiers…

— Je ne suis pas fier… dis-je en hésitant.

— Alors donne-moi le bras…

Et il me fallut prendre le bras de ce misérable ; je baissai la tête, écrasé de honte. Un moment j’eus la pensée d’abandonner cet homme ; mais je sentais de plus en plus les douloureux vertiges que cause le besoin de manger depuis longtemps inassouvi ; mes forces, soutenues jusqu’alors par une surexcitation fébrile, commençaient à m’abandonner… deux ou trois fois une défaillance rendit mes pas chancelants, et, malgré le froid, la sueur inondait mon front. En marchant ainsi côte à côte avec ce bandit, j’éprouvais une secrète épouvante… Je pensais aux conséquences de la fatalité de la faim…

Puis, invoquant deux souvenirs sacrés pour moi, celui de Claude Gérard, celui de Régina :

— Me blâmeraient-ils, réduit à la position désespérée où je suis plongé malgré mes efforts pour en sortir, me blâmeraient-ils d’accepter la ressource que m’offre ce misérable ? et d’ailleurs, cette vie, que je dispute à la plus affreuse misère, peut être utile à Régina, maintenant que je suis sur la trace d’un secret sans doute très important pour elle.

Absorbé par ces réflexions, silencieux, abattu, la tête baissée pour cacher ma confusion, je marchais au bras de mon sinistre compagnon.

— Tu n’es pas jaseur, – me dit-il.

— Non.

— Tu tapes mieux que tu ne parles… à ton aise, c’est comme crâne tapeur que je t’ai invité… Ah ! çà… nous voilà devant la cantine… allons… passe devant… je te fais les honneurs.

Et le bandit me poussa devant lui dans un cabaret situé à l’angle de l’une des petites rues qui avoisinent le quai.

— Donnez-nous un cabinet, – dit le cul-de-jatte à la fille de service.

Et s’adressant à moi :

— On est plus libre… on peut causer de tout…

On nous conduisit dans un sombre réduit, dont la fenêtre donnait sur une petite cour obscure.

Nous nous attablâmes.

— Qu’est-ce que tu veux manger ?

— Du pain…

— C’est malin… Et puis ?

— Rien… Du pain seulement et de l’eau.

Par une susceptibilité sans doute puérile, je croyais rendre mon action moins honteuse en n’acceptant du cul-de-jatte que le strict nécessaire pour réparer mes forces.

— Comment ! du pain et de l’eau ? – dit le bandit tout étonné. – Est-ce que tu crois que je fais ainsi les choses, et que j’invite un ami pour lui donner un déjeuner de prison ?… Eh ! la fille, une omelette au lard, du bœuf aux cornichons, un morceau de fromage, et deux litres à douze.

Puis se retournant vers moi avec une orgueilleuse satisfaction :

— Voilà comme je traite les amis…

— C’est inutile… faites-moi donner du pain tout de suite… je ne mangerai pas autre chose.

— Voilà une faim carabinée. Eh ! la fille, un croûton…

On apporta un morceau de pain de deux livres au moins… en peu d’instants je le dévorai…

— La fille !… un pain de quatre livres, – dit le bandit d’un air sardonique.

Le pain de quatre livres fut apporté… Quoique apaisée, ma faim était loin d’être assouvie ; mais je craignais que cet excès de nourriture ne me fît mal ; je bus deux ou trois verres d’eau, et j’interrompis mon frugal repas.

Peu à peu je me sentis revivre. L’espèce de fièvre dont j’étais atteint se calma, et j’envisageai ma position d’un regard plus ferme et moins désespéré.

Le bandit m’avait silencieusement observé pendant que je dévorais le pain ; il me dit ensuite :

— À la bonne heure, tu as mangé par faim… maintenant tu vas manger par gourmandise.

— Non…

— Allons donc !

On apporta les mets demandés par le cul-de-jatte ; malgré ses instances, je n’acceptai rien.

— Tu es un drôle de corps, – dit le cul-de-jatte en faisant honneur au repas, – je n’ai jamais vu un invité pareil… au moins bois un verre de vin.

D’abord je tendis mon verre, espérant qu’un peu de vin ranimerait complètement mes forces ; mais je craignis que, dans l’état de faiblesse où je me sentais encore, le vin n’agit trop sur mon cerveau, et je refusai.

— Comment ! pas même un verre de vin ? – s’écria le cul-de-jatte.

— Non… je prendrai encore un morceau de pain, si vous le permettez…

— Que le diable soit donc ton boulanger, – s’écria le bandit ; – si j’avais su cela…

Puis me regardant presque avec défiance :

— Tu n’es peut-être pas ce que je croyais… tu m’as l’air bien sobre…

— Que pensiez-vous donc de moi ?

— Je t’ai pris pour un crâne qui ne craint rien, et qui a faim… Pour moi c’était une trouvaille, oui… et pour toi aussi… Mais tu ne bois que de l’eau, tu ne manges que du pain… ça me gêne.

— Quand on est sobre, – dis-je au bandit en le regardant fixement, afin de tâcher de deviner sa pensée, – on a le corps plus agile, l’esprit plus sain, et on est meilleur à toutes choses.

— Tu as raison dans un sens… l’ivrognerie peut faire manquer les plus belles affaires… Mais, dis-moi, puisque tu crevais de faim ce matin… ça pourra bien t’arriver encore demain… ou après… si tu n’as pas d’autres banquiers que les voyageurs dont tu tâcheras de porter les bagages ; je connais l’état… faut faire autre chose avec… pour avoir de l’eau à boire… Allons, un verre de vin ?

— Non.

— Diable d’homme !…

— Écoute… tu es jeune, vigoureux, alerte et crâne… c’est de l’or en barre, ça, mon garçon… si tu sais t’en servir, sans compter que tu n’es pas connu sur la place… car tu n’es pas Parisien… ça se voit du reste.

— Je suis à Paris depuis trois jours seulement.

— C’est superbe… Ah ! si, au lieu d’être vieux… j’étais à ta place…

— Qu’est-ce que vous feriez ?

Le bandit cligna de l’œil, et dit, après une pause :

— Hum !… tu es bien pressé.

Et il garda de nouveau le silence en se frottant le menton avec satisfaction.

Depuis quelques instants j’avais sur les lèvres le nom de Bamboche, mais je craignais que, dans sa défiance, le bandit ne voulût pas répondre. Enfin ne pouvant résister à ma curiosité :

— Et Bamboche ? – lui dis-je brusquement.

Le cul-de-jatte bondit de surprise sur son banc.

— Tu connais Bamboche ? – s’écria-t-il.

— Ou le capitaine Hector Bambochio, si vous l’aimez mieux ; – mais, voyant que son étonnement se changeait en méfiance, j’ajoutai :

— Tenez… je suis franc, c’est moi qui suis allé, il y a trois jours à l’impasse du Renard, demander Bamboche, et je crois que c’est vous qui m’avez répondu.

— Ah ! c’était toi… et qu’est-ce que tu lui voulais à Bamboche ?

— Nous avons été camarades d’enfance, je me trouvais à Paris… je venais demander à Bamboche de m’aider… Maintenant dites-moi où il est…

— Ah ! tu connais Bamboche pour ce qu’il est… et tu… venais lui demander aide… ça me rassure… nous pourrons nous entendre, – dit le bandit complètement rassuré.

— Mais Bamboche, où est-il ?

— Ne t’inquiète pas de lui, mon garçon… je ferai pour toi ce que ferait Bamboche en personne.

— Mais lui… où est-il, à cette heure ?

— Lui ?…

— Oui… la maison où vous demeuriez a été envahie par la police… j’ai vu les soldats dans l’impasse, le lendemain du jour où j’étais allé y demander Bamboche.

— Les gros oiseaux étaient envolés, on n’a pris que les oisillons…

— Ainsi Bamboche s’est sauvé comme vous ? Mais, encore une fois, où est-il ?

— Oh ! à cette heure il est bien loin, en Amérique ou en Chine.

— Bamboche était à Paris il y a trois jours, – m’écriai-je, – il doit y être encore.

— Alors cherche et trouve-le si tu peux ; mais que diable en veux-tu faire… puisque, si tu veux, je serai pour toi un autre Bamboche ?

— Merci.

— Tu n’es pas juste : Bamboche est jeune, plein de moyens, tandis que moi, je suis vieux… je baisse… et j’aurais besoin d’un commis

— Pourquoi faire ?

Après une pause, le bandit reprit :

— Où loges-tu ?

— Je n’ai pas d’asile…

— J’ai une chambre, nous habiterons ensemble… tu ne manqueras de rien… tiens… et il montra une douzaine de pièces de cinq francs, parmi lesquelles je vis même briller deux ou trois pièces d’or.

Je ne pus cacher mon étonnement ; le bandit s’en aperçut et me dit :

— Ça te surprend que j’aille sur le port, quand je suis aussi bien lesté, pas vrai ?

— Oui… cela me surprend…

— Je vais sur le port en amateur… depuis deux jours je cherche un commis… je n’avais rien trouvé à mon idée… mais, ce matin, je t’ai rencontré… je suis sûr que tu feras mon affaire ; voyons, bois donc…

Je refusai.

— Tête de fer, va… Enfin, c’est égal, arrangeons-nous, vivons ensemble, tu n’en seras pas fâché.

— Vous ne voulez pas me dire où est Bamboche ?

— Pas si bête… il te garderait.

— Merci du pain que vous m’avez donné… – dis-je à cet homme en me levant, – si je puis un jour… je vous le rendrai…

— Tu t’en vas ?

— Oui…

— Voyons, écoute donc… que diable !…

— C’est inutile…

— Où coucheras-tu cette nuit ?

— J’espère ce soir gagner quelques sous à la sortie des spectacles.

— Oh !… Oh !… – dit le cul-de-jatte en paraissant réfléchir à ce que je venais de lui dire, – tu connais déjà les bons endroits… Allons… tu me refuses… ça m’est égal… tôt ou tard je te repincerai… Oui, c’est moi qui te le dis : je t’attends.

Malgré moi je ne pus m’empêcher de tressaillir en entendant avec quel accent profondément convaincu le misérable prononça ces mots :

— Je t’attends

Je me hâtai de le quitter, et il me cria :

— Au revoir !

Sans posséder une grande expérience, je comprenais, malgré les réticences du cul-de-jatte, que, frappé du courage, de la vigueur et de l’énergie presque féroce dont il m’avait vu le matin donner des preuves à mes concurrents du débarcadère, ce misérable espérait exploiter mon dénûment et mon désespoir pour me faire l’instrument de quelque criminelle tentative, se croyant suffisamment rassuré, ainsi qu’il le disait, sur ma moralité, par le fait même de mon ancienne intimité avec Bamboche, de qui je voulais me rapprocher, bien que sa vie hasardeuse me fût connue.

Je me révoltai d’abord à la seule pensée, non pas de devenir le complice du cul-de-jatte, une telle pensée ne me tombait pas sous le sens, mais d’avoir désormais le moindre rapprochement avec lui… Puis à cette résolution sincère succéda une réflexion pleine de terreur… en songeant à la honteuse concession que la faim m’avait déjà arrachée.

— Hélas ! – pensai-je, – n’aurais-je pas repoussé avec l’indignation d’un honnête homme celui-là qui m’aurait dit qu’un jour… je marcherais côte à côte, bras dessus, bras dessous, avec ce bandit capable et coupables des plus grands crimes ?… Et pourtant… cette honte, je viens de la subir, et l’espoir de savoir des nouvelles de Bamboche n’a été que secondaire dans ma détermination… l’espoir de manger a été tout pour moi.

À quelles terribles extrémités la faim et les horreurs de la misère peuvent-elles donc nous pousser, – me dis-je alors avec une tristesse navrante, – puisque moi, imbu des meilleurs, des plus solides principes, moi qui ai au cœur une sorte d’adoration divine qui m’impose l’observance du bien, j’ai pu m’abaisser à ce point ? Qu’advient-il donc de ceux-là, mon Dieu ! qui, livrés aux hasards de la vie, sans éducation, sans appui, sans foi, sans frein salutaire, se trouvent dans une position pareille à la mienne ?

Et je m’écriai avec Claude Gérard : — Ô misère ! misère ! seras-tu donc toujours la cause ou la source de tant de maux, de tant de dégradations, de tant de crimes ?

____________

 

En attendant la nuit et l’heure de la sortie des spectacles, j’usai toutes les ressources de mon imagination à chercher un moyen de gagner ma vie par des moyens sûrs et honorables ; mais mon esprit s’épuisa dans des combinaisons impossibles.

J’éprouvais une impression étrange, douloureuse, en voyant aller et venir cette foule affairée, qui ne se doutait pas, hélas ! qui ne pouvait pas se douter que ce malheureux, auprès de qui elle passait insoucieuse, ne savait où il gîterait pendant cette sombre nuit, et que peut-être, le lendemain on le trouverait sur le pavé, à demi mort de froid et de besoin…

L’incertitude où j’étais de gagner de quoi payer ma nuit dans un garni m’effrayait doublement. Être arrêté nuitamment au milieu des rues comme vagabond, c’était pour moi la prison… et la prison m’inspirait tant d’horreur, que je lui aurais préféré la mort… car la prison me mettait dans l’impossibilité d’être utile à Régina, et je ne sais quel instinct me disait que je pouvais atteindre ce but malgré mon obscure, mon infime condition.

Il me fallait donc à tout prix gagner au moins six sous ce soir-là pour m’assurer un gîte pour la nuit. Quant au pain du lendemain… je ne voulais pas y songer.

Le matin, l’ardeur de la faim m’avait rendu brutal, presque féroce… je sentis que la nécessité de gagner quelques sous, afin de n’être pas arrêté comme vagabond, me rendrait aussi, le soir… s’il le fallait, brutal… féroce…

La nuit complètement venue, je me dirigeai vers les boulevards et je bus, il m’en souvient, à même du bassin inférieur de la fontaine du Château-d’Eau ; j’allai ensuite me poster aux environs du théâtre du Gymnase ; il me sembla reconnaître, et j’en fus peu surpris, la plupart des gens que j’avais vus la veille et le matin à la descente du bateau à vapeur. Ils étaient assis, ceux-là sur les bornes, ceux-ci sur le rebord du trottoir, quelques-uns derrière les fiacres, dont la longue file s’étendait jusqu’à la porte Saint-Denis.

En voyant passer sur le boulevard les brillantes voitures qui se croisaient en tous sens, et dont les maîtres couraient sans doute à des fêtes, Dieu m’est témoin qu’il ne me vint au cœur nul sentiment d’envie ou de haine jalouse ; je me disais seulement :

— Ces heureux du jour ignorent pourtant qu’à cette heure des hommes attendent avec une terrible anxiété un gain de quelques sous pour avoir un gîte et du pain, et que si ce soir ou demain… encore, leur attente est trompée… après-demain… commencera pour eux l’agonie de la faim.

Cette réflexion me rappelait qu’un jour Claude Gérard me disait ces paroles remplies de sens :

« — Moralement, sainement parlant, faire l’aumône, c’est avilir celui qui la reçoit, tandis que lui procurer du travail, c’est à la fois le secourir et l’honorer ; mais au point où en sont malheureusement les choses, il faut se contenter de l’aumône malgré ses dangers, car elle a au moins un résultat immédiat. Aussi est-il une chose qui devrait entrer dans l’éducation des enfants riches, c’est de savoir, comme point de départ et de comparaison, que, par exemple, avec VINGT SOUS DE PAIN, on peut rigoureusement empêcher DIX HOMMES DE MOURIR DE FAIM. »……

J’avais attendu l’heure de la sortie du spectacle, assis au pied d’un des arbres du boulevard, dans un coin obscur et opposé à la chaussée sur laquelle s’ouvrait le théâtre. Brisé de fatigue, je sommeillais à demi.

Soudain je me sentis violemment secoué, j’ouvris les yeux, j’étais entouré d’un groupe de gens de mauvaise mine, parmi lesquels j’en reconnus plusieurs dont j’avais déjà remarqué la présence ; au même instant, il me sembla voir, à la clarté d’un réverbère, sur la chaussée opposée, passer la figure sinistre et sardonique du cul-de-jatte ; mais cette apparition fut si rapide, que je pus à peine y arrêter mes regards, de plus en plus alarmé, d’ailleurs, par l’attitude menaçante des gens dont je venais d’être subitement enveloppé.

— Que voulez-vous ? – leur dis-je en me levant pour me mettre en défense.

— Tu es un mouchard ! – me répondit une voix, – nous le savons !

Et au même instant, avant que j’eusse pu prévoir cette attaque, on me saisit par derrière, un mouchoir me fut appliqué sur la bouche et noué derrière la tête en guise de bâillon ; puis, malgré ma résistance désespérée, je me sentis à la fois accablé de coups, poussé et presque emporté jusque dans une de ces petites rues montueuses qui, à cet endroit, débouchent sur le boulevard ; le mouchoir étouffait mes cris ; le grand nombre d’assaillants paralysait mes forces ; cette scène fut si prompte, que j’étais déjà jeté et terrassé au fond de l’allée obscure d’une maison de cette rue, avant que j’eusse pu me reconnaître. Le mouvement occasionné par cette violence fut, sans doute, à peine remarqué des passants, ou considéré par eux comme une de ces rixes ignobles, assez fréquentes aux abords des théâtres.

Renversé sur les pavés de l’allée, criblé de coups dont plusieurs m’ensanglantèrent le visage, ma tête porta rudement contre une pierre ; le choc fut tel, que je perdis à peu près connaissance. Au milieu d’une souffrance à la fois profonde et sourde qui semblait vouloir faire éclater mon crâne, j’entendis une voix dire :

— Il en a assez… allons-nous-en… voilà la sortie…

Il se passa ensuite un assez long espace de temps pendant lequel je n’eus d’autre perception que celle de douleurs très aiguës ; puis, peu à peu, je repris mes sens ; j’étais glacé et comme perclus ; j’essayai de me relever, j’y parvins avec peine ; sans savoir presque ce que je faisais, je sortis en chancelant de l’allée… la nuit était noire, la rue déserte ; il tombait une neige épaisse ; l’action du grand air me rappela tout à fait à moi-même. Je me souvins seulement alors clairement de l’agression dont je venais d’être victime.

Il devait être tard ; le boulevard, couvert de neige, était absolument désert ; un fiacre pourtant stationnait à l’angle de la rue Poissonnière.

Au bout de quelques pas, je fus forcé de m’arrêter, en proie à un frisson convulsif… Mes dents claquaient l’une contre l’autre ; mes genoux tremblaient ; je ressentais à la tête, et à la hanche droite surtout, une douleur si cruelle, que je pouvais à peine me traîner.

Soudain, le bruit des pas lointains et mesurés d’une patrouille me fit tressaillir d’effroi… Mes vêtements en lambeaux, mon visage ensanglanté, l’impossibilité où j’étais de justifier d’un asile, devaient me faire arrêter comme vagabond, si j’étais rencontré par ces soldats…

Je voulus fuir ; mais, vaincu par la souffrance, à chaque pas je trébuchais…

Le bruit sonore de la marche de la patrouille se rapprochait de plus en plus… déjà je voyais luire au loin dans la pénombre de la contre-allée les fusils des soldats… je fis un dernier effort… il fut vain… je glissai sur la neige et je tombai à genoux.

— Mon Dieu !… mon Dieu ! m’écriai-je.

Et je fondis en larmes, car je n’avais pas la force de me relever.

Tout à coup, un homme, sortant de derrière un des arbres du boulevard, me saisit sous les bras, et me souleva de terre en me disant :

— Voilà une patrouille… on va t’arrêter.

Je reconnus le cul-de-jatte ; il me guettait sans doute depuis la scène de violence qu’il avait provoquée.

— Voyons… veux-tu venir avec moi ? – reprit-il, – ou te faire empoigner ? Entends-tu ?… la patrouille approche.

— Sauvons-nous… aidez-moi à marcher… – m’écriai-je épouvanté.

— Allons donc… flâneur. – ajouta le bandit d’un ton sardonique.

Appuyé sur lui, je pus traverser le boulevard.

— Cocher… vite… ouvre ta portière, – dit le cul-de-jatte au conducteur de la voiture que j’avais remarquée.

Je montai dans le fiacre avec mon compagnon ; la portière se referma sur nous au moment où la patrouille arrivait à l’endroit du boulevard où j’étais tombé.

Le fiacre marcha longtemps ; pendant ce trajet, le bandit, je ne sais pourquoi, ne m’adressa pas une fois la parole. Ce silence, le balancement de la voiture, la chaleur que j’y trouvais après avoir tant souffert du froid, me jetèrent dans un engourdissement qui s’étendit presque jusqu’à ma pensée. Cette fatalité qui, une seconde fois, me rapprochait du cul-de-jatte, me semblait un rêve sinistre. La voiture s’arrêta, je revins à la réalité.

Mon compagnon, après m’avoir secoué à plusieurs reprises, m’aida à descendre de voiture ; mes contusions me faisaient toujours éprouver d’atroces douleurs ; j’ignorais dans quel quartier nous nous trouvions ; guidé par le bandit, sur le bras duquel j’étais obligé de m’appuyer, je traversai d’abord une sorte de longue cour ou de passage bordé de maisons ; puis, suivant les sinuosités d’une ruelle tortueuse, nous arrivâmes devant un autre bâtiment, dont mon compagnon ouvrit la porte avec un passe-partout : nous nous trouvâmes alors dans une complète obscurité.

— Donne-moi la main… laisse-toi conduire, et suis-moi, – me dit le cul-de-jatte.

Je ne puis rendre l’impression de dégoût et d’horreur dont je fus saisi lorsque je sentis ma main dans la main de ce misérable… Une frayeur puérile, causée sans doute par l’affaiblissement de mon cerveau, me fit voir dans cette union de nos mains le gage d’une sorte de pacte entre moi et le cul-de-jatte. Il s’arrêta en haut d’un escalier assez rapide, ouvrit une porte, la referma sur nous ; à l’aide d’un allumette chimique, il alluma une chandelle qui éclaira bientôt une assez vaste chambre où nous arrivâmes après avoir traversé un étroit corridor. La chambre en question était tellement encombrée d’objets de toute sorte, qu’il restait à peine la place du lit et de quelques meubles. Plus de la moitié de la fenêtre, dont les rideaux jaunâtres se croisaient scrupuleusement, était envahie dans sa hauteur par une multitude de paquets.

— Voilà un lit… dors… demain matin nous causerons, et, si c’est nécessaire, nous aurons un médecin, – me dit le cul-de-jatte. – tu verras que je ne suis pas si diable que j’en ai l’air.

Tirant alors un des matelas du lit, il l’étala sur le carreau, prit pour oreiller un des nombreux paquets dont la chambre était encombrée, souffla la chandelle et se coucha.

Brisé moralement et physiquement, presque incapable de réfléchir, je ressentis un moment de bien-être inexprimable en me jetant sur ce lit, où je ne tardai pas à m’endormir, car j’avais passé la nuit précédente au milieu des champs et dans une pénible insomnie.

Lorsque je m’éveillai, il faisait jour, mais l’épaisseur des rideaux fermés laissait régner dans la chambre une demi-obscurité. J’entendis le ronflement d’un poêle dont le brasier se reflétait sur le carrelage rougeâtre ; je vis près de moi, sur une chaise, un morceau de pain et une tasse de lait. Surpris de ces prévenances de mon hôte, je regardai de côté et d’autre ; j’étais seul…

Plus effrayé de cette solitude que de la présence du cul-de-jatte, je voulus m’habiller, et je cherchai mes misérables vêtements, mis presque en lambeaux lors de la rixe de la veille ; ils avaient disparu ; mais, à leur place, je vis sur le pied du lit un gilet, une redingote de drap, tout neufs, et une paire d’excellentes chaussures… Cet échange, quoique tout à mon avantage, me désespéra, car dans la poche de ma veste j’avais jusqu’alors soigneusement conservé le portefeuille enlevé à la tombe de la mère de Régina… mais bientôt, à ma grande joie, j’aperçus ce portefeuille, ouvert il est vrai, sur une table voisine de mon lit… je le saisis avec autant d’empressement que d’inquiétude… Heureusement je retrouvai tout ce qu’il contenait ; je savais le nombre des lettres. Elles y étaient toutes, ainsi que la croix et le feuillet de parchemin où se voyait tracée une couronne royale entourée de signes symboliques.

Mais bientôt j’eus une crainte. Ce portefeuille enlevé par moi, et pour ainsi dire des mains du cul-de-jatte, huit années auparavant, alors que je l’avais frappé au moment où il venait de violer la tombe de la mère de Régina, ce portefeuille avait-il été reconnu par le bandit ? Soupçonnait-il comment cet objet se trouvait entre mes mains ? dans ce cas, voudrait-il se venger de moi ?

Ma position se compliquait. Je n’osais appeler, j’éprouvais une invincible répugnance à me vêtir des habits posés sur mon lit, habits volés, sans doute… Pourtant, que faire ? La seule pensée de rester dans cette maison m’effrayait. J’essayai de retrouver mes haillons, en vain je les cherchai parmi les objets dont la chambre était encombrée. Je vis là une réunion des objets les plus hétérogènes : des rideaux de soie, des pendules, des chaussures, des morceaux d’étoffes, des habits tout neufs, des châles de femme, des armes anciennes, des douzaines de bas de soie en paquet, des bouteilles de vin ou de liqueur soigneusement cachetées, des statuettes d’ivoire ou de bronze qui me parurent d’un précieux travail, du linge de toute espèce, et je ne sais combien de petites caisses de cigares étiquetées d’une adresse en langue espagnole, tous objets entassés au hasard. Ce rapide inventaire augmenta mes frayeurs ; ces objets devaient être le résultat de vols nombreux, dont le cul-de-jatte était complice ou recéleur ; je voulais à tout prix fuir cette maison, au risque de me couvrir d’habits d’emprunt. Malheureusement la porte était solide et solidement fermée à double tour…

Bientôt j’entendis ouvrir la porte extérieure du corridor ; des pas pesants s’approchèrent, l’on frappa à la porte d’une façon particulière.

Je restai muet, immobile… On frappa de nouveau et de la même manière… puis, après quelques minutes d’intervalle, je distinguai un léger bruissement sous la plinthe de la porte, et du dehors l’on poussa dans la chambre un petit papier à l’aide d’une lame de couteau longue et acérée ; après quoi les pas s’éloignèrent, la porte du corridor se referma.

Je jetai les yeux sur le papier que l’on venait d’introduire par-dessous la porte ; il était plié en deux ; je le ramassai, je l’ouvris, j’y lus seulement ces mots écrits au crayon, avec cette orthographe :

— Demin, – 1 heure du matin – on atand… cai prai.

Après un moment d’hésitation, je remis le papier près du seuil de la porte ; il s’agissait sans doute de quelque coupable rendez-vous.

Ce nouvel incident redoublait encore mon désir de fuir cette demeure. Afin d’être prêt à tout événement, je revêtis, malgré ma répugnance, ces habits qui ne m’appartenaient pas ; j’ouvris ensuite la fenêtre en la débarrassant des objets qui l’obstruaient. Elle donnait sur une cour et était élevée au-dessus du sol d’au moins vingt-cinq ou trente pieds. La fuite n’était pas, quant à cette heure, praticable de ce côté.

Après quelques moments de réflexion, je m’arrêtai à une détermination violente : dès que le cul-de-jatte ouvrirait la porte, je me précipiterais sur lui, et, malgré les vives douleurs que je ressentais encore, suites de la rixe de la veille, je comptais assez sur ma résolution et sur mon agilité pour sortir de cette chambre de gré ou de force.

À cet instant même, des pas résonnèrent dans le corridor… je m’armai de courage… prêt à m’élancer dès que le cul-de-jatte ouvrirait la porte ; mais quelle fut ma stupeur en entendant une voix, un chant, des paroles trop connues de moi !

Cette voix était celle de la Levrasse.

Il fredonnait les paroles de la Belle Bourbonnaise, air que le saltimbanque aimait de prédilection…

Tout en chantant, il frappa à la porte, absolument comme avait déjà frappé le visiteur précédent, avant de glisser sous la porte le billet dont j’ai parlé.

N’obtenant aucune réponse, la Levrasse suspendit un moment sa chanson et frappa de nouveau… puis une autre fois encore avec impatience… alors, convaincu sans doute de l’absence du cul-de-jatte, mon ancien maître s’éloigna en répétant son air favori.

Cette rencontre inattendue me frappa de stupeur ; mais je ne fus nullement étonné des rapports qui pouvaient exister entre la Levrasse et le cul-de-jatte, tous deux si bien faits pour s’entendre ; l’aversion que m’inspirait l’ancien bourreau de mon enfance, échappé sans doute à l’incendie de sa voiture, allumé par Bamboche, m’était un nouveau motif de fuir cette demeure, craignant à chaque instant une descente de la police : dans ce cas, malgré mes protestations, je devais, aux yeux des moins prévenus, passer pour le complice du cul-de-jatte et être jeté en prison comme voleur, quitte à prouver plus tard mon innocence… Cet avenir me paraissait bien autrement redoutable que d’être arrêté pour fait de vagabondage.

De plus en plus déterminé à user de la force pour sortir, je pris à tout hasard, parmi les armes anciennes, une espèce de masse en fer damasquiné, moins pour en frapper le cul-de-jatte que pour l’intimider en cas de menaces ou de résistance de sa part.

J’étais encore baissé vers l’amas d’armes que je venais de bruyamment déranger, pour y choisir la masse de fer, lorsqu’une main s’appuya sur mon épaule ; je tressaillis si vivement… (faisant presque face à la porte, j’étais bien certain qu’on ne l’avait pas ouverte) qu’en me retournant, la masse de fer me tomba des mains…

Je vis le cul-de-jatte debout derrière moi. Il venait d’entrer, non par la porte donnant sur le corridor, mais par un placard pratiqué dans une cloison, dont je ne soupçonnais pas l’existence ; la demeure du bandit avait deux issues.

Ainsi échouait mon projet de fuite de vive force à la faveur de la porte entr’ouverte.

— À la bonne heure, – me dit le cul-de-jatte, en faisant allusion à mes habits, te voilà mis comme un seigneur.

Après un moment de silence, je répondis :

— Vous ne voulez pas me rendre les vêtements que je portais ?

— Tu te plains peut-être de l’échange ?

— Oui… car ces vêtements sont volés sans doute, comme tous les objets qui sont dans cette chambre.

— As-tu déjeuné ? – dit le bandit en regardant sur la chaise ; – non ? allons, mange un morceau, nous causerons… Je t’ai fait du feu, je t’ai préparé ton déjeuner. Bamboche ne t’aurait pas mieux traité.

— Une dernière fois, je vous demande de me rendre mes habits et de me laisser sortir d’ici… de bon gré…

Au lieu de me répondre, le cul-de-jatte se baissa, ramassa le billet, le lut, le déchira et me dit :

— Je savais ça. J’ai rencontré le camarade qui revenait d’ici… Tu as lu ce billet ?

— Je vous dis que je veux mes habits, et que je veux sortir d’ici…

— Calme-toi… et écoute-moi… Si tu veux être bon garçon, voilà ce que je te propose… Je t’installerai dans deux petites chambres gentiment meublées. Tu n’es déjà pas mal vêtu. Je te nipperai complètement. Un traiteur t’apportera tous les jours à manger ; je ne veux pas que tu aies d’argent en poche dans les premiers temps… Plus tard, si tu vas bien… tu en auras… je t’en réponds…

— Et en échange de ces bienfaits, – dis-je au cul-de-jatte avec un sourire amer, – qu’attendez-vous de moi ?…

— Trois ou quatre heures de ton temps chaque jour, pas davantage ; le reste de la journée… tu flâneras… tu feras ce que tu voudras…

— Et ce temps, à quoi l’emploierai-je ?

— Je t’ai dit que j’avais besoin d’un commis ? tu seras mon commis.

— Votre commis ?

— Écoute : jouons cartes sur table… depuis une huitaine, je vais sur le port et ailleurs… afin de trouver quelqu’un qui me convienne, je n’ai pas de chance… toutes figures qui, rien qu’à la mine, mettraient en arrêt les limiers de police… et puis des manières ! ! ! Toi, au contraire, tu arrives de province, tu n’es pas connu, tu as l’air honnête, au besoin tu es crâne… et tu tapes dur… tu me vas donc comme un gant ; pour quoi faire ? voilà : je suis, comme tu vois, encombré de marchandises, j’ai des raisons pour ne pas les vendre moi-même… c’est pas par fierté, parole d’honneur ! je voudrais donc vendre ceci, mettre cela au mont-de-piété, troquer autre chose, etc. ; mais, pour commercer ainsi, sans trop éveiller les soupçons, il faut avoir un domicile, être bien vu dans son quartier, vivre un peu de ses rentes, voilà pourquoi je te logerai bien, je te nipperai bien, je te nourrirai bien… plus tard tu auras ta commission… sur la vente. Ce que tu vois n’est rien… j’ai d’autres magasins… et…

— Ah !… vous voulez vous servir de moi pour vendre le fruit de vos vols ?

— Mes marchandises, jeune homme, mes marchandises… tu t’en occuperas d’abord.

— J’aurai donc encore d’autres fonctions ?

— Plus tard, tu iras dans certaines bonnes maisons que je t’indiquerai, présenter des échantillons de cigares de contrebande… et, sous ce prétexte…

— Sous ce prétexte ?

— Ah ! ah ! voilà que ça mord ; tu faisais le dégoûté, pourtant… Eh bien ! sous ce prétexte, tu me rendras de petits services ; je te dirai lesquels.

— Voilà tout ce que vous exigerez de moi ?

— Pour le quart d’heure, oui. Quant aux garanties des offres et des promesses que je te fais, la confiance dont je t’honore te prouve que c’est sérieux.

— Écoutez-moi bien à votre tour. Je vous connais ; vous êtes un misérable… vous avez autrefois perdu Bamboche, et parmi bien des crimes encore impunis, sans doute, vous en avez commis un affreux… vous avez violé une tombe !…

— Ce portefeuille… c’est donc cela ? J’avais comme une idée de la chose, – s’écria le bandit avec un sourire farouche et contraint. – Ah ! tu connais celui qui m’a fait manquer ce beau coup ?

— Celui-là, c’est moi.

— Toi !

— Oui, moi. J’étais enfant, alors. Je vous dis cela pour que vous sachiez que je ne vous crains pas, car si, étant enfant, je vous ai à peu près cassé la tête avec une pelle, étant homme je vous la casserai probablement tout à fait avec cette masse de fer. Comprenez-vous ?

— Ah ! c’était toi, – murmura le bandit ; – nous parlerons de cela plus tard.

— Quand vous voudrez. En attendant, vous ne me retiendrez pas de force ici. Quant à vos offres… je mourrai de misère plutôt que de les accepter.

— Tu sens bien, mon garçon, que je ne t’ai pas amené dans mon magasin sans prendre mes sûretés ; à l’heure qu’il est, tu es aussi compromis que moi : les habits que tu portes sont des habits volés ; tu es venu coucher ici volontairement, tu as déjeuné ce matin avec moi, toujours volontairement… tout cela je peux le prouver. Ainsi me dénoncer, c’est te dénoncer. Quant à aller gagner ta vie sur le port, je t’en défie… maintenant, je t’ai signalé comme mouchard… il y a des raisons pour qu’on me croie, et, si tu reparais, on t’assomme tout à fait cette fois-ci… Ne compte pas appeler la garde… tu serais empoigné et emprisonné toi-même comme vagabond, et, deux heures après, on saurait… c’est moi qui te le dis, on saurait que les habits que tu as sur le dos sont des habits volés…

Et, après une pause, le cul-de-jatte ajouta :

— Qu’est-ce que tu dis de cela ?

— Vous êtes un infâme, m’écriai-je.

Le bandit haussa les épaules.

— Un infâme ?… – reprit-il. – Un infâme… Voyons un peu ça. Hier matin… tu crevais de faim, je t’ai donné du pain ; hier soir tu crevais de froid, je t’ai donné un asile… tu étais couvert de haillons… je t’ai habillé chaudement et à neuf de pied en cap. Trouve donc beaucoup d’honnêtes gens qui fassent pour toi ce que j’ai fait ?

— Mais dans quel but m’avez-vous ainsi secouru ? Pour m’amener au mal ?

— Pardieu !… – reprit le brigand. – c’est clair… ça ! Mais je voudrais bien savoir si les honnêtes gens t’en donneraient autant pour t’amener au bien ?

Quoiqu’il eût un côté paradoxal, ce parallèle m’atterra ; je ne trouvai pas d’abord un mot à répondre… Car je l’avoue avec honte, avec remords, j’oubliai un moment que Claude Gérard, bien pauvre lui-même, m’avait recueilli pour faire de moi un honnête homme ; mais, je le répète, je fus d’abord d’autant plus frappé du paradoxe du cul-de-jatte, que le souvenir de ma démarche auprès d’un magistrat représentant pour ainsi dire la loi, la société, me vint aussitôt à la pensée… Qu’avait, en effet, répondu ce magistrat à ma demande de travail ? Quels encouragements avait-il donnés à mes résolutions d’honnête homme ? Quelle issue avait-il ouverte à ma position désespérée ?

Il me fallait bien le reconnaître, le bandit était venu à mon secours, lui ! il m’avait recueilli, il m’offrait pour faire le mal un avenir de bien-être et d’oisiveté. Sans doute, en acceptant, je risquais la prison ; mais la misère et la probité ne me conduisaient-elles pas aussi forcément à la prison, ainsi que me l’avait annoncé le magistrat, me disant que, faute d’asile, de ressources et de travail, je serais tôt ou tard arrêté et emprisonné comme vagabond ?

— Prison pour prison, autant attendre cette heure fatale dans le bien-être qu’au milieu des tortures de la misère, – pensai-je en raillant mon sort avec une profonde amertume, déjà aiguisée de ressentiment. – Bamboche avait raison de me vanter la logique du cul-de-jatte… l’expérience me prouve que mon ami d’enfance voyait juste : j’étais un niais, ce bandit possède la véritable science de la vie. Il compte, il est vrai, sans le déshonneur, sans la souillure ; mais une fois jeté au milieu de prisonniers souillés et déshonorés, quelle différence fera-t-on entre eux et moi ?

Le cul-de-jatte m’observait en silence : il crut deviner que ses propositions et que sa théorie cynique commençaient d’ébranler ma résolution ; craignant sans doute de compromettre par une trop brutale insistance l’avantage qu’il supposait avoir acquis sur moi, il me dit :

— Écoute, mon garçon… après tout… on fait mal ce que l’on fait par force… je ne veux pas te mettre, moi, le couteau sous la gorge… et abuser de ta position. Te voilà bien vêtu… ce pain et ce lait te suffiront pour la journée… Sors… cherche à gagner ta vie… honnêtement… comme tu dis. Il y a tant de gens vertueux, – ajouta-t-il d’un ton sardonique, que tu ne pourras pas manquer d’en trouver un qui te mette tout de suite le pain à la main, pour t’empêcher de tourner à mal, comme ils appellent ça… tu n’auras qu’à parler… j’en suis sûr. Mais si pourtant, par le plus grand des hasards, tu étais reçu par ces honnêtes gens comme un chien affamé est reçu dans une bonne cuisine… eh bien !… demain tu accepteras cette jolie petite place de commis que je te propose… Ça va-t-il ?

Je restais morne… pensif ; le bandit reprit :

— Il va sans dire que j’ai assez de confiance en toi pour ne pas te croire capable de vendre les habits que tu as sur le dos, afin d’en acheter de moins bons, et de vivre de la différence… du prix. Maintenant, pour te prouver que je fais ce que je dis, – ajouta le cul-de-jatte, – sors si tu veux… tu es libre.

Et il ouvrit toute grande la porte de la chambre.

CHAPITRE II.

Démarches infructueuses. – Tentations. – Martin devient le commis du cul-de-jatte. – La rencontre. – Maladie de Martin.

La porte ouverte, mon premier mouvement fut de m’élancer dehors ; le cul-de-jatte ne s’opposa nullement à mon départ ; mais, à l’instant où j’allais sortir du corridor, il me dit :

— Mon garçon… un mot dans ton intérêt…

Je me retournai.

Le cul-de-jatte écrivait sur un morceau de papier.

— Tiens, – reprit-il, – voici mon adresse… car tu ne sais pas dans quel quartier nous sommes, et en revenant ce soir, il faut que tu puisses demander ton chemin ; si je suis rentré le premier, tu frapperas et tu te nommeras… Si tu rentres avant moi, attends-moi dans le corridor. Ah ! çà, tu pars donc sans déjeuner ?

— Ce pain sera mon souper de ce soir… si je reviens.

— Tu fais le délicat ? avec un ami ? À ton aise… Allons… bonne chance… dans ta chasse aux bonnes gens… qui auront pitié de toi…

Je m’éloignais ; le bandit me rappela.

— Dis donc…

— Quoi ?

— Si tu rencontres de ces bonnes gens-là… apporte-m’en donc un pour voir… Je le ferai empailler.

Je haussai les épaules, et je descendis rapidement l’escalier.

Une fois au grand air, une fois hors de la demeure et de la présence du bandit, il me sembla sortir d’un rêve ; je me demandais comment j’avais pu m’attrister des stupides paradoxes de ce misérable ; alors je me reprochai amèrement d’avoir pu oublier un instant tout ce que je devais à Claude Gérard. Ce fait ne suffisait-il pas à ruiner les cyniques accusations du bandit contre les gens de bien ?…

Me voyant décemment vêtu (je n’osais néanmoins songer à l’origine de ces vêtements), je me sentis moins embarrassé. J’espérais davantage, l’avenir me parut moins sombre ; il me sembla que mon appel au cœur de quelque personne charitable serait mieux accueilli, qu’alors enfin je pouvais tenter certaines chances auxquelles il m’eût été impossible de songer auparavant, car souvent la vue d’un homme couvert de haillons inspire une défiance ou une répulsion insurmontables.

Ainsi je pensai à me présenter chez la veuve de M. de Saint-Étienne, mon défunt protecteur, tandis que, vêtu comme un mendiant, la honte m’eût retenu, ou bien je n’aurais pas dépassé l’antichambre.

Mme de Saint-Étienne devait être un peu remise du coup imprévu dont elle avait été frappée ; j’espérais qu’elle me viendrait en aide par respect pour la mémoire de son mari. Je me dirigeai donc vers la rue du Mont-Blanc.

Le concierge me reconnut parfaitement : mais, hélas ! nouvelle déconvenue. Mme de Saint-Étienne était partie, le lendemain de la mort de son mari, pour sa terre, située à plus de deux cents lieues de Paris. Écrire à cette dame, attendre sa réponse, c’était l’affaire de cinq à six jours au moins ; et, dans ma position, six jours, c’était un siècle.

— Écoutez ! – dis-je au portier, qui semblait sincèrement me plaindre, – ce quartier est habité par des gens très riches ; parmi eux il en est sans doute de généreux, de charitables, leur nom doit être venu jusqu’à vous ? Il est impossible qu’ils n’aient pas pitié de moi… lorsque je leur aurai franchement exposé ma position… et ce que j’ai souffert depuis mon arrivée à Paris.

Le concierge hocha la tête et me répondit :

— Il y a bien des gens très riches dans le quartier, mais… c’est le tout d’arriver jusqu’à eux, mon pauvre garçon, et encore ;… enfin… tout ce que je peux faire pour vous… c’est de vous donner l’adresse de M. du Tertre, le fameux banquier. On dit qu’il fait beaucoup de bien. Risquez-vous.

J’arrivai chez le banquier.

— Qui demandez-vous ? – me dit le concierge.

— M. du Tertre, banquier.

— Passez à la caisse, l’escalier à droite, à l’entresol.

— Mes haillons m’eussent fait arrêter à la porte, mes vêtements convenables n’inspirèrent aucun soupçon ; je montai, j’entrai dans une antichambre où se tenaient deux garçons de recette.

— M. du Tertre ? – dis-je à l’un d’eux.

— Si monsieur veut parler au caissier… je vais le conduire.

— Je fus introduit dans le cabinet du caissier ; au fond de cette pièce, une grande armoire de fer… où j’aperçus… des trésors, était entr’ouverte ; la vue de ces richesses ne me fit pas envie… elle me fit mal.

— Je désirerais, monsieur, – dis-je au caissier, – parler à M. du Tertre.

— Pour affaire, monsieur.

— Non, monsieur, – dis-je en hésitant et en rougissant jusqu’au front, – ce n’est pas… pour affaires…

— Vous êtes connu de M. du Tertre ? – me demanda le caissier commençant à m’examiner avec une sorte de défiance qui redoubla mon embarras.

— Non… monsieur, – répondis-je, – mais je désirerais le voir… lui parler…

— Il est absent, monsieur, – me répondit le caissier d’un air de plus en plus soupçonneux : sa longue expérience pressentait, sans doute, ma demande ; – veuillez écrire à M. du Tertre, ou me dire ce qui vous amène auprès de lui.

— Ce qui m’amène auprès de lui, monsieur, – répondis-je en surmontant ma crainte et ma honte, – c’est sa réputation de bonté charitable, et… je viens…

Le caissier ne me laissa pas achever : habitué, sans doute, à de telles demandes, il me répondit avec une froideur polie :

— Certes, monsieur, on vante à juste titre la charité de M. du Tertre, mais il l’exerce selon des principes dont il ne se départ jamais ; veuillez me laisser d’abord votre nom et votre adresse, ensuite le nom et l’adresse d’au moins deux personnes connues et recommandables, chez qui l’on puisse prendre des informations sur votre compte : veuillez enfin spécifier quelle espèce de secours vous désirez obtenir de M. du Tertre ; dans trois jours, vous vous donnerez la peine de revenir.

— Monsieur… daignez m’écouter, – m’écriai-je, – ma position est bien pressante… je… n’ai pas.

— Pardon, monsieur, mes moments sont comptés, – me répondit le caissier en m’interrompant, – veuillez passer dans la pièce voisine ; le garçon de caisse vous donnera ce qu’il vous faut pour écrire les renseignements que je vous demande.

Et comme j’insistais pour être entendu, le caissier se leva, sonna, me reconduisit très poliment jusqu’à la porte, et dit à l’un des garçons de caisse :

— Donnez à monsieur ce qu’il lui faut, pour écrire.

— Je vous remercie… j’écrirai… chez moi… j’enverrai ma lettre, – dis-je tristement au garçon, et je sortis la mort dans le cœur.

Je l’ai su depuis, M. du Tertre donnait beaucoup, mais sans jamais dévier des règles qu’il avait imposées à sa bienfaisance. Malgré mon cruel désappointement, je fus obligé de convenir que, Paris étant toujours exploité par une foule d’aventuriers ou d’audacieux fainéants, les précautions du banquier semblaient dictées par la raison, et par un louable désir de répartir dignement ses aumônes ; mais, quant à moi, quelle adresse pouvais-je donner ? Celle du cul-de-jatte ? À quelles personnes m’adresserais-je pour répondre de moi ?

Je ne désespérai pas encore ; il faut s’être trouvé dans une position pareille à la mienne pour imaginer à quelles opiniâtres illusions on se livre jusqu’au moment où elles disparaissent devant la réalité ; ainsi, en sortant de chez le banquier, comme il faisait un assez beau temps, je me rendis aux Tuileries ; voici dans quel dessein.

— Je conçois, – m’étais-je dit, que M. du Tertre veuille placer sûrement, honorablement ses bienfaits, et qu’avant de les accorder il temporise, afin de s’informer ; il ne fait peut-être pas assez la part des situations pressantes, désespérées comme la mienne, et certainement si j’avais pu parvenir jusqu’à lui, la sincérité de mon accent l’eût ému et convaincu ; je n’ai pu lui parler, eh bien ! je parlerai à un autre : je vais me rendre dans une promenade publique, ordinairement fréquentée par les personnes riches ; j’aviserai quelqu’un dont la figure m’inspirera de la confiance, je lui demanderai un moment d’entretien dans une allée : je suis sûr de n’être pas repoussé.

Je voulais ainsi tenter sur des personnes riches ce que j’avais en vain essayé sur les pauvres travailleurs du port.

Arrivé aux Tuileries, je m’établis dans l’allée de tilleuls qui longe la rue de Rivoli ; bientôt je vis descendre d’une belle voiture un homme jeune encore, d’une physionomie douce et un peu triste. Il commença de se promener lentement dans l’allée. Je le suivais pas à pas ; au premier tour, malgré mes résolutions, je n’osai pas l’aborder… je trouvai facilement un prétexte à un embarras que je ne voulais pas m’avouer, – je voulais revoir encore une fois sa figure, me disais-je, – afin de juger si ma première impression ne m’avait pas trompé ; je ralentis ma marche, il se retourna, revint sur ses pas, c’était toujours la même physionomie douce, triste, un peu distraite. — Je n’hésiterai plus, – me dis-je, – je sens ma confiance revenue ; je m’approcherai de lui lorsqu’il passera devant le café qui surplombe la terrasse ; – mais cette fois encore, ma résolution, expirant, trouva un nouveau prétexte. Plusieurs promeneurs s’étaient, – soit disant, trouvés entre ce personnage et moi ; puis d’ailleurs, l’allée me semblait moins encombrée à son autre extrémité.

Dans l’intervalle que je mis à parcourir cet espace, en réglant ma marche sur celle de mon futur bienfaiteur, je cherchai du regard d’autres physionomies encore plus encourageantes que la sienne. Je n’en rencontrai point. Quelques pas à peine me restaient à faire pour atteindre le bout de l’allée où je me trouvai bientôt presque seul avec celui sur qui reposaient à mon insu mes dernières espérances ; je m’armai d’un vouloir énergique, je hâtai ma marche, et, m’avançant parallèlement à lui sans qu’il parût m’apercevoir, je balbutiai d’une voix tremblante, étouffée :

— Monsieur…

Soit que la crainte et la confusion eussent rendu ma parole inintelligible, soit que mon futur bienfaiteur fût distrait ou préoccupé, il ne m’entendit pas, et continua lentement sa promenade jusqu’à la fin de l’allée. Rougissant alors de ma faiblesse, je fis un dernier effort sur moi-même, et, lui faisant face au moment où il se retournait, je le saluai en lui disant timidement :

— Monsieur…

— Monsieur ? – me dit-il en s’arrêtant surpris et me regardant fixement.

Puis, comme je restais muet, interdit, il ajouta :

— Monsieur, vous vous trompez sans doute ; je n’ai pas l’honneur de vous connaître.

Ces mots me glacèrent ; ma résolution s’évanouit ; je reculai devant l’impossibilité de raconter là, au milieu de cette promenade et de cette foule, presque toute ma vie à un inconnu, d’insister sur mille particularités qui, seules, pouvaient me rendre intéressant et me distinguer d’un mendiant ordinaire. Aussi, effrayé de ce que j’avais tenté, je répondis en balbutiant :

— Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous… je voulais… j’espérais…

Il me fut impossible d’articuler un mot de plus ; mon gosier se contracta, je restai muet, immobile, mon chapeau à la main, n’osant pas lever les yeux sur ce personnage, qui, de plus en plus étonné, me dit d’une voix impatiente et haute :

— Enfin, monsieur, que voulez-vous ? pourquoi m’arrêter ainsi au milieu de cette promenade ?

À ces mots, prononcés d’un ton assez élevé, deux ou trois personnes se retournèrent et s’arrêtèrent pour me regarder. J’étais resté jusqu’alors le chapeau à la main, le front courbé de confusion. Mais, m’apercevant que mon attitude et mon silence embarrassés, joints à l’étonnement très naturel du personnage que je venais d’aborder, commençaient d’attirer l’attention des promeneurs, parmi lesquels j’aperçus même un des inspecteurs du jardin, je m’esquivai en disant d’une voix altérée :

— Pardonnez-moi, monsieur… je croyais… m’adresser à une autre personne.

Je ne me décourageai pourtant pas encore. — Je ne puis non plus posséder tout d’abord l’audace et la ruse habile, nécessaires au mendiant, me disais-je avec amertume. – Cela viendra peut-être… Essayons encore… et surtout du courage…

Je passais devant une église, j’y entrai, l’espoir dans le cœur ; celui qui prie est charitable : je devais trouver quelque âme compatissante. Une femme se préparait à sortir de l’église ; un domestique en riche livrée la suivait, portant un sac de velours armorié. Au moment où cette femme, d’une figure douce et vénérable, traversait une sorte de corridor pratiqué en dehors de la porte du temple, je m’approchai d’elle et je lui dis précipitamment :

— Madame ! au nom du ciel ! ayez pitié de moi… je suis seul à Paris, sans connaissances… sans ressources… je ne demande que du travail pour gagner honnêtement ma vie.

— Êtes-vous de cette paroisse, mon ami ? – me demanda cette dame.

— Non, madame.

— M. le curé de votre paroisse vous connaît-il ? Peut-il répondre de votre piété, de votre moralité ?

— Hélas ! madame, je suis sans asile et n’ai pas de paroisse…

— J’en suis désolée, – répondit cette dame ; – mais comme on ne peut malheureusement donner à tout le monde, je réserve mes aumônes pour les pauvres de ma paroisse qui remplissent exactement leurs devoirs religieux.

Et elle continua son chemin.

____________

 

Lorsque le soir, vers dix heures, épuisé de besoin, je regagnai la demeure du cul-de-jatte, une brusque révolution s’était opérée en moi ; à cette heure encore, je me demande comment elle put être si prompte ; mon âme était noyée dans le doute et dans le fiel ; la révolte, la haine, remplaçaient ma résignation habituelle ; après tant de vaines et honnêtes tentatives pour échapper au sort qui m’accablait, les notions du juste et de l’injuste, du bien et du mal, commençaient à se confondre dans mon esprit ; je commençai aussi… funeste symptôme… à séparer la pratique de la théorie, en fait d’honorabilité.

J’étais surtout las !… las de souffrir !… las d’espérer en vain ! las de me dire : — Mourrai-je pas demain de faim et de froid ?

« — Probité, délicatesse, honneur, ce sont là d’admirables mots, – pensais-je, – je le confesse ; mais l’on ne vit pas de cela. Je n’ai rien à me reprocher, j’ai tout fait, tout tenté pour trouver du travail, je n’en trouve pas ; ou il est si précaire, si aventureux, qu’il faut affronter les brutalités d’une tourbe infâme… la mort, peut-être, pour essayer de gagner un salaire incertain. Je ne serai pas assez sot pour pousser la pratique des bons principes jusqu’à mourir de faim plutôt que de faillir. J’accepterai provisoirement les offres du cul-de-jatte, je gagnerai ainsi quelques jours, pendant lesquels j’aurai le temps de recevoir une lettre de Claude Gérard ou une réponse de la veuve de M. de Saint-Étienne, à laquelle je vais écrire.

« — Sans doute, ma conduite est lâche, indigne, – ajoutai-je, – c’est un premier pas dans la voie de l’ignominie… Mais ce sera le premier et le dernier… car si, dans huit jours, je ne reçois aucune nouvelle de Claude Gérard, ou de la veuve de mon protecteur… je me débarrasse d’une vie par trop misérable.

À cette heure, où je puis envisager froidement le passé, l’expérience me prouve que presque toujours les gens de cœur qui faillissent, comme je me sentais faillir, s’aveuglent sur leur future ignominie… ainsi que je m’aveuglais moi-même, par de folles espérances d’un meilleur avenir, ou par une résolution de suicide expiateur ; mais presque toujours, hélas ! la vanité des espérances est bientôt reconnue, l’heure de la mort sonne… l’heure de cette mort qui doit vous délivrer d’une vie désormais souillée… mais, ainsi que le condamné aspire sans cesse à reculer l’instant du supplice, on ajourne l’expiation… Qu’importe un jour de plus… une semaine de plus, un mois de plus, tant que votre infamie n’est pas découverte ?… un heureux incident ne peut-il pas vous remettre dans la voie du bien ? et vous ne la quitterez plus désormais ?…

Et lâchement vous vous laissez vivre… Mais votre honte est découverte, est publique… Oh ! alors… sans doute, plutôt que le pilori… la mort ! cette mort expiatrice à laquelle vous vous êtes condamné d’avance. La mort ? Pourquoi ? À quoi bon ce tardif et inutile héroïsme ? N’êtes-vous pas à jamais flétri ? Mieux vaut encore une vie déshonorée qu’une mort déshonorée… et la déchéance est à jamais accomplie, et vous vivez dans votre infamie.

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J’arrivai chez le cul-de-jatte, il m’attendait.

— Tu as fait chou-blanc, – me dit-il en riant aux éclats ; – tu ne me rapportes pas le plus petit homme charitable à empailler ?

— Je serai votre commis, – lui dis-je avec une sombre résolution.

— Demain ?

— Demain.

— À la bonne heure, cordieu ! Voilà l’ordre de notre marché : je comptais que tu me reviendrais ; j’ai trouvé aujourd’hui une fin de bail, un petit appartement tout meublé. Je me suis arrangé pour les meubles ; demain, nous irons le voir ensemble. Tu diras qu’il te convient, tu signeras un bail, le propriétaire est prévenu. Je ferai les conditions avec le traiteur pour tes repas ; tu ne manqueras de rien ; seulement pour te mettre en haleine et me donner une garantie, tu iras mettre toi-même une montre au Mont-de-Piété ; après-demain tu auras congé, mais ensuite nous commencerons nos opérations…

— Très bien, lui dis-je ; – mais j’ai faim et j’ai sommeil.

— Je t’attendais pour souper. Voilà des vivres qui valent mieux que du pain et du lait ; voilà un bon matelas. Je reprends mon lit cette nuit, mon âge me le permet, jeune homme…

— Vous n’avez pas de vin ici ? – lui dis-je, sentant le besoin de m’étourdir.

— À la bonne heure… voilà qui est parlé. J’ai là une fiole d’échantillon de Madère… déguste-moi ça, mon fils.

Je mangeai et je bus surtout avidement ; j’étais si peu habitué à boire du vin, que je me couchai, sinon ivre, du moins complètement étourdi, car mes souvenirs, toujours si présents, m’échappent quant à la fin de cette soirée. Le lendemain, à mon réveil, je retrouvai le cul-de-jatte debout et habillé.

— J’ai donné rendez-vous au propriétaire à onze heures, et il en est dix, – me dit-il, – habille-toi, et partons.

Je m’habillai, nous partîmes.

Au moment où nous quittâmes la demeure du cul-de-jatte, il me dit :

— Tiens, prends la montre.

Et il me présenta une très belle montre d’or avec sa chaîne.

— Je la prendrai au moment de la mettre au Mont-de-Piété, ce sera assez tôt, – lui dis-je.

— Comme tu voudras… allons d’abord voir l’appartement et signer le bail… avoue que je suis un très bon homme d’affaires ?

— Excellent…

Nous arrivâmes rue du Faubourg-Montmartre, dans une maison de respectable apparence ; nous montâmes voir l’appartement ; il se composait de trois petites pièces donnant sur une cour et fort convenablement meublées.

— Tu seras ici comme un roi, – me dit le cul-de-jatte, – ça vaut mieux que la neige ou la boue de Paris pendant la nuit, hein ?

— Beaucoup mieux.

— Allons chez le propriétaire signer le bail et payer trois mois d’avance, voilà deux cents francs.

Et le bandit me remit dix pièces d’or.

Le propriétaire nous attendait, le bail était prêt ; le cul-de-jatte s’étant entendu avec le tapissier chargé de la vente des meubles, ce marchand avait donné avis de cet arrangement au propriétaire ; je comptai les deux cents francs ; la double copie du bail devait être remise chez moi.

— Nous venons de faire une affaire d’or. – me dit mon compagnon en sortant de la maison. – Se procurer des marchandises, ça n’est rien ; les vendre, les bien vendre sans soupçons, c’est là le hic ; tandis qu’il est tout naturel qu’un jeune homme établi, connu dans son quartier, se défasse aujourd’hui de bijoux ou d’argenterie, demain de linge, d’effets, en ayant surtout le soin de choisir ses acheteurs, comme tu les choisiras, aujourd’hui dans un quartier, demain dans un autre, en pouvant donner une adresse honorable où l’acheteur vient payer… ce qui ôte jusqu’à l’ombre de la défiance ; et puis, vois-tu ? ce ne sont encore là que des bagatelles de la porte… plus tard tu sauras tout le parti qu’on peut tirer de toi et de ton établissement dans ce quartier.

— Je n’en doute pas… Maintenant où allons-nous ?…

— Au Mont-de-Piété ; tu demanderas quatre cents francs sur la montre et sur la chaîne, on t’en donnera trois cents, que tu prendras.

— Très bien, allons.

— Prends la montre.

— Tout à l’heure.

— Comme tu voudras…

Je me sentais dans une situation d’esprit à peu près analogue à celle d’un homme qui rêve, mais qui a vaguement la conscience qu’il rêve ; je n’éprouvais du reste aucun remords, je me croyais fermement excusable dans mon haineux ressentiment contre la société, je me disais :

— Je lui ai opiniâtrement demandé du travail et du pain, elle ne m’a pas répondu, elle m’a mis forcément dans l’alternative de mourir de faim ou de commettre une action indigne ; que mon infamie retombe sur cette société marâtre ; elle méconnaît mon droit de vivre, je méconnais ses lois.

Sans doute mon compagnon lut sur mon visage l’âcreté de mes pensées, car il me dit :

— Je t’aime comme ça, mon fils : tu es pâle, tu serres les dents… Je suis sûr qu’un bon couteau à la main, tu ne craindrais pas dix personnes.

Mon compagnon venait de prononcer ces sinistres paroles, lorsque nous fûmes obligés de nous arrêter au milieu d’un attroupement causé par quelque embarras de voiture ; l’angle de la rue ainsi obstrué, les passants refluaient ; je m’étais arrêté au bord du trottoir ; soudain je poussai une exclamation involontaire. À quelques pas de moi… j’apercevais Régina dans l’une des voitures arrêtées par l’encombrement.

La jeune fille était vêtue de noir, ainsi que je l’avais toujours vue aux anniversaires de la mort de sa mère ; une légère pâleur couvrait son mélancolique et beau visage, elle semblait pensive.

Par hasard elle tourna la tête de mon côté… pendant une seconde à peine son regard triste et distrait s’arrêta machinalement sur moi…

Mes yeux rencontrèrent les siens… sans qu’elle parût d’ailleurs s’en apercevoir.

À ce moment, le passage devenu libre, la voiture où Régina se trouvait en compagnie d’une autre femme continua sa route et disparut.

Le regard de Régina fut électrique ; une lueur divine éclaira soudain l’abîme où j’allais tomber… Ma résolution fut prise en un instant.

Je me trouvais séparé du cul-de-jatte par plusieurs personnes arrêtées un moment comme nous ; à ma gauche je vis une porte cochère ouverte, et sous sa voûte les dernières marches d’un escalier ; profitant d’un moment où mon compagnon, sans défiance, regardait d’un autre côté, j’entrai vivement sous la porte cochère sans être remarqué du portier, je montai en hâte l’escalier jusqu’au premier étage, puis j’accomplis très lentement mon ascension jusqu’au cinquième, prêt à demander un locataire inconnu pour expliquer ma présence dans cette maison.

Je voulais donner au cul-de-jatte le temps de s’éloigner et de courir à ma recherche à l’un ou à l’autre bout de la rue. Après m’être arrêté quelques instants au dernier étage, je redescendis très lentement, faisant une pause à chaque palier ; je gagnai ainsi un quart d’heure environ, puis je sortis avec précaution, regardant çà et là dans la rue, avant de quitter la porte cochère.

Le cul-de-jatte avait disparu.

M’enfonçant dans le passage qui forme la cité Bergère, je marchai précipitamment, et, suivant les rues les moins fréquentées de ce quartier, j’arrivai à de vastes terrains vagues, bornés d’un côté par les dernières maisons du faubourg, de l’autre par le mur d’enceinte de Paris.

Une fois là je respirai, j’étais libre…

Durant cette marche précipitée, j’avais encore mûri ma résolution.

Je me sentais calme.

En jetant les yeux autour de moi, j’aperçus, confinant les dernières maisons du faubourg, plusieurs excavations profondes, résultant de constructions interrompues sans doute par la saison d’hiver ; une clôture de planches à claire-voie entourait à peu près ces bâtisses. L’une d’elles s’élevait à peine au-dessus des fondations ; j’y remarquai une cave à demi achevée, mais dont le cintre complet formait un renfoncement profond. La Providence me servait à souhait. J’attendis la nuit avec impatience ; le jour me faisait mal.

Je me promenai longtemps dans ces terrains déserts ; un sombre brouillard les couvrit bientôt d’une brume épaisse.

Plus j’y songeais, plus ma détermination me semblait sage, logique, plus je m’étonnais aussi du terrible vertige dont j’avais été saisi, et auquel la vue de Régina venait de m’arracher.

Enfin la nuit vint.

Je fis facilement une trouée à la clôture de planches dont était entourée la bâtisse inachevée. Je descendis dans les fondations et, au moyen d’un peu de paille, enlevée aux assises de pierre de taille que l’on recouvre pendant l’hiver, je pris une grosse pierre pour oreiller, et je m’étendis là… pour y attendre patiemment la mort.

Vous le savez, ô mon Dieu ! je pris cette résolution dernière sans haine, sans courroux, sans révolte contre ma destinée… Ces mauvais ressentiments étaient, comme mes coupables résolutions, tombés devant un seul regard de Régina.

Non, je me résolus à mourir, simplement parce que je ne trouvais pas les moyens d’exister…

Parce que je ne voulais pas vivre au prix du déshonneur, comme la pensée m’en était d’abord venue ;

Parce qu’enfin je ne me sentais ni le courage, ni la volonté, ni la force de prolonger vainement la terrible lutte que depuis trois jours je soutenais contre la fatalité de ma position.

Je ne me tuais pas, je ne jetais pas un dernier et furieux anathème sur une société impitoyable ; non, non, vous le savez, mon Dieu !… Résigné, plein de miséricorde et de pardon, j’acceptais, je subissais l’impossibilité de vivre… de même que l’on supporte avec sérénité une maladie mortelle.

Cette maladie, c’était la misère… j’en mourais… mais je ne me tuais pas.

Pour me tuer… je me souvenais trop de mes entretiens avec Claude Gérard sur le suicide, qu’il était loin de considérer comme un crime ; il pouvait au contraire, selon lui, devenir sublime, mais il ne l’admettait qu’avec de grandes réserves.

« — Vouloir vous tuer, c’est vous déclarer à la fois victime, juge et bourreau, – me disait Claude Gérard ; – c’est devant le suprême tribunal de votre conscience, de votre raison, qu’il faut plaider, juger, exécuter votre décision, décision sans appel. Vous ne la sauriez donc la méditer avec trop de circonspection, avec trop de gravité ; surtout ne prenez aucune résolution avant d’avoir répondu à ces questions en votre âme et conscience :

« — La somme de vos malheurs dépasse-t-elle la somme des forces humaines ?

« — Votre mort sera-t-elle profitable à quelqu’un ?

« — Vous est-il absolument prouvé que votre vie doit être désormais inutile à vos frères ?

« — Songez-y bien ! si misérable qu’il soit, l’homme peut encore rendre des services à l’homme. S’il est jeune et fort, il peut avoir à défendre un plus faible que lui ; s’il est intelligent et bon, il peut éclairer et améliorer ceux que l’ignorance rends méchants, enfin il n’est pas de de petits services comparés à la stérilité du suicide, lorsque les circonstances ne le rendent pas héroïque, sublime ; une vie oisive et stérile est seule comparable à une mort stérile… »

Je n’avais pas le droit de me tuer… Ma mort, s’il l’apprenait, affligerait profondément Claude Gérard… et ma vie aurait pu être utile à Régina.

Aussi, je ne me suicidais pas… je mourais…

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De ce soir-là, commença pour moi une sorte d’agonie morale et physique, beaucoup moins douloureuse d’ailleurs que je ne l’aurais cru.

La température de cette cave humide et sombre était presque tiède ; lorsqu’après la première nuit passée dans une sorte de torpeur du corps et de la pensée, je vis poindre la pâle lueur du matin à la voûte de mon réduit, j’éprouvai, chose étrange, une sorte de jouissance à me dire : Je ne sortirai pas… de la journée. Je n’aurai à m’inquiéter ni de mon pain, ni d’un asile.

Ce jour, je le passai dans une immobilité calculée, car j’y trouvai un froid et complet engourdissement ; le visage tourné vers le mur de la cave, les yeux fermés, je m’absorbai dans le ressouvenir du passé.

Cette longue méditation fut comme un tendre et solennel adieu adressé du plus profond de mon cœur à tous ceux que j’avais aimés…

Bamboche… Basquine… Claude Gérard, Régina furent tour à tour évoqués par ma pensée de plus en plus affaiblie, car, sur le soir de ce jour, je commençai d’éprouver les douloureuses étreintes de la faim ; heureusement elles réagirent presque aussitôt sur mon cerveau déjà très épuisé.

De ce moment je dus être en proie aux hallucinations qui accompagnent toujours ce terrible paroxysme appelé le délire de la faim ; et je perdis la conscience de ce qui m’arriva.

____________

 

Lorsque je revins à moi, le jour paraissait à peine ; j’étais couché sur un lit de sangle, dans une sorte de soupente, d’où je découvris au-dessous de moi une longue écurie, remplie de trente ou quarante chevaux.

Je croyais rêver, je regardais autour de moi avec une surprise croissante, lorsque j’entendis monter à l’échelle qui de l’écurie conduisait à la soupente, et malgré ma faiblesse, malgré l’étourdissement dont j’étais encore saisi, je reconnus tout d’abord la bonne et honnête figure du cocher de fiacre qui m’avait conduit durant la première journée de mon séjour à Paris.

— Ah !… enfin ! vous voilà les yeux ouverts, – me dit-il joyeusement ; – le médecin disait bien que vous n’étiez malade que de besoin… ce qui s’est vu du reste, car lorsqu’on vous a eu fait boire un peu de bouillon coupé… vous avez déjà paru mieux…

— Comment suis-je ici ? – lui demandai-je avec émotion, – grâce à vous sans doute ?

— Je le crois bien, et je m’en vante, mon garçon ; je vas tout de suite vous conter ça, afin de ne pas vous faire chercher, votre tête se fatiguerait, ça ne vaudrait rien ; voilà donc la chose. Hier, dans l’après-dînée, une jolie petite dame, voile baissé, et le nez idem, nous connaissons cela, vient à ma station, me fait signe de lui ouvrir ma voiture, et, leste comme une petite chatte, saute le marchepied, tire le store, et me dit : — Cocher, barrière de l’Étoile ! une fois sur la route de Neuilly, vous irez au pas. – Connu, mes amours. Je remonte sur mon siège, j’arrive à la route de Neuilly ; je me mets au pas… Au bout de cinq minutes, la petite dame me tiraille de toutes les forces de sa petite main par le collet de mon carrick, en me criant : — Cocher ! arrêtez, s’il vous plaît, et ouvrez la portière. – Je descends, j’ouvre la portière, à qui ? à un beau jeune homme, qui monte en me disant : — Cocher, faubourg Montmartre, près la barrière ; vous nous arrêterez dans les terrains en construction. – Je fouette mes bêtes, une fameuse course de longueur, comme vous voyez : et un peu dans le genre de celle que vous m’avez fait faire de la rue du Mont-Blanc à l’impasse du Renard. Arrivés aux terrains de la barrière Montmartre, mes tourtereaux descendent gais comme des pinsons, le jeune homme me paye en prince ; ils avaient choisi sans doute cet endroit isolé afin de n’être pas vus descendant de fiacre ensemble. Je m’en revenais à vide, lorsque je vois à quelques pas un attroupement ; j’oblique de ce côté-là. — Qu’est-ce qu’il y a donc là ? — Des gamins, en allant jouer à cache-cache dans les constructions commencées, viennent d’y trouver un homme, on dit qu’il est quasi mort de faim. – Ça me serre le cœur ; j’allonge le cou ; qu’est-ce que je reconnais ? vous, mon pauvre garçon ! — Mon provincial ! –que je m’écrie : ça ne m’étonne pas… Ma foi, je n’en fais ni une ni deux. Nous n’étions pas loin de nos écuries. Je descends, vous étiez évanoui ; je dis que je vous connais, je vous emballe dans mon fiacre, je vous emmène ici, on va chercher le médecin, il vient, nous dit que c’est de besoin que vous mourez, et qu’il faut vous faire avaler, petit à petit, un peu de bouillon ; on suit l’ordonnance, et j’espère bien que tantôt c’est beaucoup de bouillon que voudrez avaler avec un bon verre de vin.

Et comme j’allais exprimer toute ma reconnaissance à cet excellent homme, il poursuivit :

— Minute… une bonne nouvelle ne vient pas seule, les chapeaux-cirés sont des bons enfants ; voilà ce que nous nous sommes dit les uns aux autres : — Michel, notre garçon d’écurie, est parti ; si ce pauvre jeune homme veut, en attendant, prendre sa place, ce n’est pas malin à faire. Il logera, comme Michel, dans la soupente de l’écurie ; il veillera aux chevaux pendant la nuit, les fera boire le matin, et nous lui donnerons, comme à Michel, trente sous par jour ; – sans doute, mon pauvre garçon, – reprit mon sauveur, – c’est pas fameux pour vous, qui veniez chercher une belle place à Paris ; mais enfin c’est toujours du pain, et avec du pain… on voit venir… voilà toute la chose. Si la place de Michel vous va, c’est dit, vous la prendrez quand vous serez tout à fait remis, car le médecin a dit qu’il vous fallait des soins… Ne vous inquiétez de rien, nous sommes ici une vingtaine, et avec un écot de deux sous par jour chacun, nous vous nourrirons jusqu’à ce que vous soyez vaillant.

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Grâce à Dieu, le temps de mes plus rudes épreuves était passé ; je n’ai pas besoin de dire avec quelle reconnaissance j’acceptai de ces braves gens le secours inespéré qu’ils m’offraient ; en quelques jours je revins complètement à la santé. Instruit par l’expérience et par les préceptes de Claude Gérard, j’accomplis fidèlement, et sans me trouver nullement humilié, une tâche qui me donnait un pain honorablement gagné.

Au bout de six semaines, le cocher mon protecteur me dit : — Mon garçon, j’ai un beau-frère portier, rue de Provence, dans un hôtel garni ; il y a là un coin de rue excellent pour un commissionnaire actif, intelligent, et qui, comme vous, ce qui est rare, sait lire et écrire ; mon beau-frère vous répond en outre de la pratique de l’hôtel ; c’est un fixe d’à peu près cinquante sous à trois francs par jour, ça vous va-t-il mieux que d’être ici valet d’écurie ? Si ça vous va mieux, nous irons à la préfecture avec le beau-frère et un témoin, afin de vous faire médailler… ça n’est pas encore bien fameux ; mais vous aurez un travail moins rude qu’ici, c’est toujours du pain assuré… et puis vous verrez venir… J’acceptai d’autant plus volontiers cette nouvelle offre, que, malgré mon zèle et mon exactitude, mes relations avec mes nombreux maîtres, généralement bonnes gens, mais quelque peu brutaux, n’étaient pas des plus agréables ; ceci soit dit sans altérer la sincère, la profonde gratitude dont je suis pénétré envers eux pour l’aide qu’ils m’ont portée dans la situation la plus cruelle de ma vie.

CHAPITRE III.

Lettre de Martin au roi. – Les commissions. – Illusions d’un poète. –Martin rencontre Robert de Mareuil.

« Deux mots, Sire, à propos de ce qui précède.

« Vous avez pu voir le résultat effrayant… fatal de l’exploitation de l’enfance par des saltimbanques vagabonds et corrompus.

« Presque chaque jour en France la publicité révèle des faits à l’appui de ceux dont j’ai été autrefois témoin ou acteur… Et la société tolère avec une égoïste insouciance ces monstruosités, dont les enfants du pauvre sont les seules victimes.

« Dérision amère… il y a des lois (on ne les exécute pas, il est vrai) dont le but est, du moins, louable… puisqu’il tend à réglementer l’exploitation des enfants dans les manufactures ; pourquoi cette loi reste-t-elle muette au sujet de l’abominable exploitation de l’enfance par des parents indignes ou par des bateleurs ?… exploitation qui déprave, qui dégrade ces malheureuses petites créatures et les livre presque toujours, plus tard, à la prostitution ou au vol.

« Le récit des quelques années que j’ai passées chez Claude Gérard, Sire, vous a aussi montré comment ceux qui gouvernent la France ont entendu et entendent l’éducation du peuple des campagnes qui composent l’immense majorité de la nation ; vous avez vu, Sire, de quel bien-être, de quelle considération, de quels honneurs ils entourent l’instituteur.

« Qu’ils aient quelque solennité, quelque cérémonie publique… qui voit-on au premier rang ? le magistrat qui tient le glaive de la loi, le général qui tient le glaive de la force armée, le prêtre qui tient le glaive de la justice divine ; ceux-là représentent le triste appareil des punitions humaines et divines : la compression, – la répression, – l’intimidation, – dans ce monde et dans l’autre.

« Mais parmi ces pompeux cortèges, au même rang que ces hommes qui jugent, qui punissent, qui compriment, pourquoi ne voit-on jamais cet homme non moins important dans la société que le magistrat, que le soldat, que le prêtre ? cet homme enfin qui devrait être honoré au moins à leur égal : – l’instituteur du peuple ?

« Oui, l’instituteur du peuple ; celui-là qui doit créer moralement le citoyen, l’instruire, l’améliorer, lui inspirer l’ardent et saint amour de la patrie et de l’humanité, le préparer à l’accomplissement de tous les sacrifices qu’impose une vie laborieuse et honnête.

« Encore une fois, ces instituteurs, qui exercent le plus sacré des sacerdoces, celui d’éclairer, de moraliser le peuple, ne devraient-ils pas marcher les pairs de ceux-là qui, si le peuple faillit, le jugent, le sabrent ou le damnent ?

« Vous avez vu, Sire (les documents officiels ne le prouvent que trop), dans quel but les gouvernants de ce pays et leurs complices réduisent l’instituteur du peuple à la condition la plus dure, la plus abjecte, la plus révoltante.

« Un autre épisode de ma vie vous a fait connaître, Sire, un fait monstrueux qui devrait être considéré, dans tout État prétendu social, comme un phénomène aussi rare qu’effrayant, et pourtant ce fait est au contraire si fréquent, que les cœurs généreux s’en affligent, s’en indignent, mais ne s’étonnent plus.

« Pour arriver à la solution de ce sinistre problème, Sire, il faut le poser ainsi :

« Étant donné un homme jeune, robuste, intelligent et probe, qui a reçu une bonne éducation élémentaire, qui possède un métier manuel, qui est rempli de bon vouloir, de courage, qui ne répugne à aucun labeur, qui se résigne à toute tâche, qui est rompu au travail, aux privations, qui vit et se contente de peu, qui ne demande enfin qu’à gagner honorablement du pain et un abri.

« Cet homme, avec cette vaillante résolution, avec cette abnégation complète, avec ces capacités de travail, pourra-t-il trouver à gagner honorablement, ce pain, cet asile ?

« En un mot, son droit au travail, c’est-à-dire son droit de vivre moyennant labeur et probité, lui sera-t-il reconnu et rendu praticable par la société ?

« L’épisode de ma vie que vous venez de lire a résolu la question, Sire.

« Je sais que des gens sérieux, des économistes probablement, répondront :

« — Les bons sujets sont trop rares pour qu’un homme doué de bon vouloir, d’intelligence et de capacité, ne trouve pas immanquablement à s’occuper ou à se placer… TÔT OU TARD. »

« Oui… TÔT OU TARD … Là est toute la question, Sire.

« TÔT OU TARD ?…

« Être absolument sans ressources, et trouver une occupation assurée au bout de deux ou trois jours… Cela est TÔT … si TÔT, qu’il faut un hasard presque miraculeux pour arriver à un tel résultat… J’en appellerai à ceux qui, comme moi, ont eu l’expérience de cette position désespérée.

« Eh bien ! Sire, pour un homme qui manque de tout et qui ne veut ni mendier ni voler… trouver au bout de deux jours une occupation quelle qu’elle soit… au bout de deux jours, entendez-vous, Sire… c’est déjà bien tard… parce que peu de créatures humaines peuvent endurer la faim… plus de deux jours…

« Trouver de l’ouvrage au bout de trois, Sire… c’est trop tard… on est alors en train d’expirer…

« — Deux ou trois jours ? c’est pourtant si peu de temps… c’est si vite passé ! – diront les heureux du monde…

« Ou bien encore…

« — On trouve des gens morts ou mourant de faim… c’est vrai… mais c’est rare…

« Il est déjà monstrueux qu’au milieu d’une société dont tant de membres regorgent de superflu, une créature de Dieu puisse MOURIR faute du nécessaire… mais encore, ces morts-là sont rares. Pourquoi ?

« Parce que le plus grand nombre de ceux qui, comme moi, ont connu cette horrible position d’offrir en vain ses bras, son intelligence, son zèle, en échange d’un travail quelconque, n’hésitent pas entre cette alternative :

« Mourir de faim, honnête et pur.

« Ou :

« Vivre au prix de la honte, du vice ou du crime.

« Et voilà pourquoi les prisons, les bagnes sont peuplés, et voilà pourquoi les morts de faim sont encore assez rares, Sire.

« À cela que faire ? L’aumône ? Non, l’aumône est impuissante, elle dégrade…

« Il faut reconnaître, pratiquer ce principe sacré :

« LA SOCIÉTÉ DOIT ASSURER À TOUS SES MEMBRES : – L’ÉDUCATION PHYSIQUE ET MORALE, – LES MOYENS ET LES INSTRUMENTS DE TRAVAIL, – UN SALAIRE SUFFISANT.

____________

 

« Ce n’est pas pour attirer rétrospectivement sur moi votre intérêt ou votre pitié, Sire, que j’appelle votre attention sur les pages précédentes ; c’est pour vous faire prendre en commisération le nombre immense de ceux qui se sont trouvés ou peuvent se trouver dans une position pareille à la mienne. »

Sans jouir d’une position assurée, je vivais, du moins depuis quelques mois, délivré des contacts odieux, horribles, dont j’avais été souillé ; grâce à la protection de mon ami le cocher de fiacre, j’étais commissionnaire médaillé à la porte d’un hôtel garni de la rue de Provence : chose incompréhensible et bien douloureuse pour moi, je n’avais reçu aucune réponse de Claude Gérard, à qui j’avais fréquemment écrit ; la veuve de M. de Saint-Étienne avait aussi gardé le silence. J’attendais avec impatience le retour de la belle saison, espérant trouver de l’occupation comme charpentier. Mon métier de commissionnaire me plaisait médiocrement ; il avait un côté de domesticité dont je me sentais souvent blessé… Pourtant, bien des années de ma vie devaient se passer dans la domesticité… Cette contradiction s’expliquera bientôt.

La seule compensation (et, je l’avoue, elle était assez grande) de cette servilité consistait, pour moi, dans un certain plaisir d’observation, faculté très développée en moi, depuis que j’avais impérieusement senti le besoin de m’isoler dans mes pensées, dans mes réflexions, dans mes souvenirs, afin d’échapper aux hideuses réalités dont j’étais souvent entouré.

De la réflexion à l’observation, la pente est rapide, et lorsqu’à ce besoin d’observation se joint surtout un vif sentiment de curiosité… non pas de curiosité puérile, basse, mais je dirai presque de – curiosité philosophique. – si ce mot n’était pas ridicule sous ma plume, on comprendra que je trouvai, dans ma condition de commissionnaire, un vaste champ ouvert à mes études.

Cette fois encore, j’avais pu expérimenter la vérité de cette assertion de Claude Gérard, que : – « dans toutes les conditions de la vie, l’instruction était moralement et matériellement avantageuse ; » – les commissionnaires sachant lire et écrire étant fort rares, j’eus naturellement la préférence sur mes confrères dans plusieurs circonstances, préférence enviée qu’il me fallut d’abord soutenir à la force du poignet contre mes rivaux illettrés ; heureusement j’étais agile et robuste ; je n’eus pas de désavantage dans ces luttes ! Ma position, ainsi énergiquement défendue, fut établie, respectée ; plusieurs fois même je pus dans la suite rendre quelques légers services d’écriture ou de lecture à mes anciens ennemis du coin de la rue. Quant à l’humilité de ma condition, j’avais longtemps appris à l’école pratique de Claude Gérard qu’il n’était pas de position dans laquelle un homme ne pût faire acte de dignité.

Je vivais donc au jour le jour, trouvant un certain plaisir tantôt à tâcher de deviner la nature des missives dont on me chargeait, soit par l’empressement que l’on me recommandait de mettre dans ma course, soit par la façon dont la lettre était reçue ou dont la réponse était donnée ; tantôt à pénétrer le caractère, les goûts, les passions même de ceux qui m’employaient plus fréquemment.

Mes observations m’étaient d’autant plus faciles, que mon humble condition de commissionnaire n’inspirait aucune défiance ; aussi, bien souvent, des mots qu’on ne croyait pas à ma portée ou des faits sans valeur pour tout autre que pour un observateur attentif, intelligent, m’éclairaient et me mettaient sur la voie de bien des découvertes.

Ne faisant confidence à qui que ce fût du résultat de mes remarques, n’y voyant qu’une distraction à de pénibles chagrins ou un moyen d’augmenter mes connaissances pratiques des hommes et des choses, je me livrais sans scrupule à cette inoffensive observation de mœurs.

J’étais depuis un mois employé non seulement chaque jour, mais durant presque tout le jour, par un jeune homme occupant un petit appartement dans l’hôtel de la rue de Provence, à la porte duquel je stationnais ordinairement.

Balthazar Roger (c’était le cancre qui avait rendu la vie si dure au pauvre Léonidas Requin, l’excellent élève réduit plus tard à la modeste condition d’homme-poisson), Balthazar Roger, dont le nom jouit aujourd’hui d’une célébrité européenne, n’était alors connu que de quelques amis initiés à ses œuvres. Ce jeune poète avait le meilleur cœur, l’esprit le plus joyeux, le plus original que j’eusse jamais rencontré. Il était laid, mais d’une laideur si spirituelle, si animée, si enjouée ; il riait de si bon cœur, et le premier, de toutes les folies qu’il débitait, ou bien encore il ajoutait une foi si naïve aux incroyables et inoffensifs mensonges qu’il débitait, et dont il finissait par être dupe lui-même, que l’on oubliait sa laideur pour ne songer qu’à son esprit et à sa bonté.

Malgré cette jovialité, cette verve spirituelle, la poésie de Balthazar avait un caractère sombre, passionné, farouche ; le jeune écrivain sacrifiait alors au goût du jour pour les titres bizarres et sinistres.

Les courses que me faisait faire Balthazar depuis un mois étaient d’autant plus longues, fréquentes et interminables, qu’elles avaient pour but le placement de ses œuvres, alors dédaignées, et qu’à juste titre l’on se dispute aujourd’hui. Les libraires se montraient intraitables. Après des pérégrinations dans tous les quartiers de Paris, je revenais tristement auprès de Balthazar avec le sac de toile qui renfermait ses manuscrits.

Malgré ces refus, ces déceptions, le calme de Balthazar était héroïque, sa bonne humeur imperturbable ; jamais je n’ai vu d’exemple plus noble, plus frappant, des consolations, des espérances et de la sérénité d’âme que l’on peut puiser dans le travail et dans l’étude, l’étude ! ! ! cette douce mère (ALMA MATER, comme disait Balthazar) ! Il était pauvre ; parfois même réduit à une gêne cruelle, et jamais sa confiance dans le magnifique avenir dû à son talent ne l’abandonnait ; ce n’était pas orgueil, mais prévision, mais conscience ; aussi, les yeux fixés sur cet éblouissant avenir, faisait-il souvent, tout éveillé, des rêves splendides, mais prématurés, et il devenait alors très difficile de l’arracher à ses étincelantes visions. Un matin, il m’avait dit, en me remettant son précieux sac rempli de plusieurs rouleaux de papier :

— Martin… il y a là dedans – 1° un Cœur broyé. – 2° les Rires de Satan. – 3° les Facéties d’un Pendu… – Une lettre accompagne chaque manuscrit… Chaque manuscrit et chaque lettre est adressée à un libraire différent. Je te défends expressément de te dessaisir de chaque manuscrit à moins d’une somme de quatre mille francs. Total, douze mille francs… pour les trois manuscrits. Et surtout… Martin… surtout ! ne reçois ces sommes qu’en or, entends-tu bien ?… en or, c’est convenu et arrêté avec mes libraires. Pas de billets de banque, pas d’écus, mais de l’or, tu comprends bien ?

— Oui, monsieur.

— Voici une petite boîte qui renfermera très facilement ces six cents louis… en voici la clef… mets la boîte dans le sac… et défie-toi, Martin… il est de bien habiles filous… ils rôderont autour de toi… prends bien garde ; ces gaillards-là flairent l’or… d’une lieue.

— Soyez tranquille, monsieur, je ferai bien attention.

Balthazar Roger me donnait ses ordres avec tant de bonne foi, il croyait si naïvement lui-même aux six cents louis futurs, que, malgré bien d’autres déceptions éprouvées déjà, je finissais par partager sa conviction ; mais, hélas ! l’illusion durait peu, et je revenais quelques heures après mon départ.

— J’espère que tu n’as accepté que de l’or ! – s’écriait Balthazar, dès qu’il m’apercevait.

— Monsieur, on ne m’a rien offert…

— Que des billets de banque ? Les cuistres !

— Non, monsieur… mais…

— Des écus donc ? Goujats ! payer la divine ambroisie en gros écus… en vils écus… comme de la mélasse… ou des pruneaux… les épiciers ! les pleutres ! ! ! Il devrait y avoir une monnaie de diamants pour payer les poètes !

— On ne m’a rien offert du tout, monsieur, – disais-je tristement.

— Tu n’as pas trouvé les libraires ?

— Si, monsieur.

— Eh bien ?

— Eh bien ! monsieur, l’un m’a remis cette lettre ; les autres m’ont dit que, dans ce moment-ci, le commerce n’allait pas… qu’ils ne pouvaient rien publier, et surtout d’un inconnu !…

— Les bœufs ! les ânes ! – s’écriait Balthazar ; – ils ne savent pas toute la puissance qui se dégage de l’inconnu ! Bonaparte… avant le siège de Toulon, c’était l’inconnu !… L’inconnu… mais c’est la seule certitude de notre époque ! Enfin… ces Philistins n’ont pas ouvert mes manuscrits ?

— Non, monsieur… ils n’ont pas seulement voulu que je les tirasse du sac…

— Ils ne les ont pas lus… ils les refusent… c’est tout simple… – dit Balthazar Roger, d’un ton calme et superbe, – c’est un manque d’intelligence qui leur coûtera bon… cent louis de plus à chacun par manuscrit ? Est-ce assez, Martin ? cent louis ?

— Monsieur…

— Tu es naïf, tu es vrai, tu es désintéressé dans la question, Martin ! cent louis, est-ce assez ? Je me plais à te faire l’arbitre de la bourse de ces pharisiens… veux-tu que je les impose à deux cents louis ?

— Oh ! monsieur…

— Va donc pour cent louis… Tu es clément, jeune homme ! tu es grand !… C’est donc neuf cent louis en or que tu me rapporteras demain… car ils les liront, mes poèmes, ces brutes, je t’en réponds, ils les liront, séance tenante ; j’ai un moyen infaillible pour cela. Reviens demain matin de bonne heure… je veux avoir mes fonds avant deux heures… il y aura vingt-cinq louis pour toi… une petite fortune… tu achèteras un petit fonds… de ce que tu voudras. Tu peux devenir millionnaire… Jacques Laffitte est venu à Paris avec deux louis… dans sa poche… tu en as vingt-cinq… tu peux donc devenir vingt-trois fois plus riche que Jacques Laffitte… C’est gentil ? Et voilà comme quoi les bons commissionnaires sont récompensés… Vingt-trois fois plus riche que Jacques Laffitte… À demain, Martin ; prends mes bottes… ne les chatouille pas trop fort avec ta brosse… car il y a une de ces deux orphelines qui rit déjà beaucoup trop à travers l’empeigne… À demain, mon garçon.

Toutes ces folies sur la fortune qui m’attendait étaient dites sérieusement et avec foi par Balthazar. Dans l’exaltation de sa puissante imagination, l’espérance la plus insensée devenait pour lui une réalité… puis il s’éveillait, et se remettait au travail avec une ardeur infatigable, restant quelquefois deux et trois jours sans sortir de chez lui.

Le poète m’avait promis vingt-cinq louis ; cette somme, ou seulement la vingt-cinquième partie de cette somme fût venue très à propos. Depuis près d’un mois, Balthazar employait presque tout mon temps à ses commissions littéraires ; il ne m’avait pas encore payé, je me trouvais fort embarrassé, et à la fin d’une épargne d’une dizaine de francs.

Balthazar, à qui j’avais une fois, bien à contre-cœur, demandé quelque argent, me dit majestueusement :

— Fi donc ! je songe pour toi à quelque chose de mieux qu’à ce misérable salaire quotidien.

Cette réponse, peu compréhensible, m’empêcha du moins de réitérer ma demande. Balthazar était si bon, si cordial, que j’aurais craint de le blesser. Je me résignai donc à attendre, sans trop savoir comment je ferais pour sortir de cette situation, si elle se prolongeait.

Sans croire absolument aux vingt-cinq louis de pourboire et au recouvrement des neuf cents louis que je devais opérer le lendemain, je voyais Balthazar si sûr de son fait, et j’avais tant besoin de voir personnellement ses espérances réalisées, que presque involontairement je les partageai un peu.

Mais, hélas !… le lendemain, nouvelle déconvenue. Cette fois-là, les libraires, ne se contentant pas de refuser de lire les lettres et de recevoir les manuscrits, me mirent à peu près la porte…

Je montai lentement les cinq étages de l’appartement de Balthazar, mon sac de manuscrits sous le bras, et à la main mon inutile boîte à recettes, cherchant de quelle façon peu blessante pour l’amour-propre du poète je pourrais lui demander une seconde fois quelque acompte, car on venait, faute de payement, de me donner congé d’un petit cabinet garni que j’occupais rue Saint-Nicolas.

J’arrivai à la porte de Balthazar, elle était ouverte ; à mon assez grand étonnement, je vis une malle et un sac de nuit dans la petite pièce qui précédait la chambre du poète, dans laquelle j’entendis à travers la porte entrebâillée des éclats de rire et des exclamations joyeuses, parmi lesquelles revenaient ces mots :

— Ce brave Robert… ce cher Robert… quelle bonne surprise !…

À ce nom de Robert, je me rappelai le voyageur dont j’avais porté les bagages lors de sa descente du bateau à vapeur ; ce personnage qui, malgré le déguisement de ses traits, avait été reconnu, arrêté devant moi, et conduit sans doute en prison. Je jetai les yeux sur la malle restée dans l’antichambre de Balthazar, j’y reconnus cette même adresse, déjà remarquée par moi : LE COMTE ROBERT DE MAREUIL.

Plus de doute, il s’agissait de l’ami d’enfance de Régina, de ce Robert dont l’inconnu de la taverne des Trois-Tonneaux, lors de ma rencontre avec lui, m’avait parlé comme d’un rival.

Depuis sa brusque et rapide apparition, devant laquelle s’étaient évanouies mes résolutions, je n’avais pas revu Régina ; mais mon fol amour pour elle, loin de se calmer, avait encore grandi au milieu des rudes épreuves que j’eus à supporter, ayant toujours présents à la pensée ces mots de Claude Gérard :

« — Dieu échappe à nos regards, et cependant nous l’adorons, nous le respectons, nous sentons qu’il nous guide et nous soutient dans la bonne voie… Qu’il en soit ainsi de ton amour pour cette jeune fille mystérieuse, étoile de ta vie… »

Et il en avait été ainsi : dans mon adoration pour Régina, invisible et absente, j’avais puisé la force de combattre les entraînements que la misère rendait presque irrésistibles. La rencontre imprévue de Robert de Mareuil était donc, pour mille raisons, d’un puissant intérêt pour moi. Aussi fut-ce avec un grand battement de cœur que je frappai à la porte de la chambre où se trouvaient Balthazar et Robert.

— Entrez, – me dit le poète.

Puis, à ma vue, il s’écria avec une joyeuse exaltation :

— Robert… voici notre galion !… tu arrives à propos… nous allons prendre un bain d’or…

Ce disant, le poète, dont les yeux étincelaient comme des escarboucles, s’empara de la fameuse boîte à recettes, que je tenais entre mains ; mais la trouvant, hélas ! d’une terrible légèreté, il haussa les épaules, et s’écria avec un accent d’impatience et de reproche :

— Allons… encore des billets de banque ?… de ces graillons sordides, imprégnés de toute la crasse des doigts des caissiers !

Il est impossible de peindre l’expression de dégoût réel avec lequel Balthazar Roger ouvrait la boîte qui devait contenir ces ignobles billets de banque. La boîte ouverte… il ne vit rien.

Toujours calme et superbe, il ne sourcilla pas.

— Dis donc. Balthazar ! – dit Robert qui me parut au courant des imaginations de son ami… – et notre bain d’or ?

— Attends à demain, – répondit majestueusement Balthazar, – et au lieu de le prendre dans une ignoble et étroite baignoire, nous le prendrons dans un fleuve… notre bain d’or ! Oui, nous nagerons en plein Pactole, nous y ferons la planche, nous y barboterons, nous y plongerons, nous en aurons par-dessus les oreilles. Et, en attendant ce fortuné moment… tu ne me quittes pas… Il y a une chambre voisine de celle-ci… tu la prendras.

— Je l’entends bien ainsi, – dit Robert. – Est-ce que tu crois que je pensais à loger ailleurs ?… Ah çà ! il faut que je fasse part de mon arrivée à mon cousin… c’est très urgent.

— De quel cousin parles-tu ? – lui dit Balthazar. – Je suis jaloux de ce cousin-là. Comment se nomme-t-il ?

— Et pardieu… le baron de Noirlieu…

— Ah ! très bien… ce farouche original. Le père de cette fille charmante… que tu…

Un signe de Robert interrompit Balthazar.

Les deux amis se regardèrent… mon trouble leur échappa.

Le baron de Noirlieu… c’était le père de Régina.

— Je te comprends, Robert, – dit Balthazar à son ami… – En de telles affaires, d’abord la discrétion, et puis encore la discrétion. Mais sois tranquille… Martin que voilà, et que je te recommande, est la simplicité, la probité en personne ; il a le bonheur d’être bête comme une oie… agile comme un daim… ponctuel comme une montre, ce qui fait de lui un messager sans égal… Je te demande donc ta protection pour Martin.

Robert jeta un instant les yeux sur moi avec une distraction dédaigneuse ; je baissai les yeux, tremblant qu’il ne me reconnût ; mais cette crainte fut vaine, et Robert dit à son ami :

— Qu’est-ce que c’est que ce garçon ?

— C’est mon garçon de recettes… – répondit Balthazar en se drapant dignement dans sa vieille robe de chambre, – un trésor de probité ; depuis que je l’emploie, il n’a jamais manqué un liard, un centime… aux comptes qu’il me rend…

— J’en suis certain, – répondit Robert en riant, – et comme ses fonctions de garçon de recettes doivent lui laisser assez de loisirs, tu me permettras de le charger d’une commission.

— Je t’y autorise, Robert.

— D’abord donne-moi ce qu’il faut pour écrire.

— Tu sais bien, Robert, qu’il y a deux classes d’êtres privilégiés chez lesquels on trouve toujours des plumes tortillées en manière de cor de chasse et de l’encre à l’état de saumure. Ces deux classes d’hommes sont les portiers et les poètes. Or, comme poète voilà, tout ce que je peux faire pour toi…

Et, d’un geste, Balthazar indiqua à son ami un pot à pommade, au fond duquel croupissait une sorte de limon noirâtre… Telle était l’épaisse viscosité de cette chose, qu’une plume ébarbée, rongée, s’y trouvait encore plantée.

— Maintenant, du papier… – dit Robert de Mareuil, en cherchant en vain ce qu’il demandait sur la table du poète, et où se trouvaient, en revanche, une pantoufle, une carafe, une paire de pincettes et une redingote ; enfin, après de laborieuses recherches, les deux amis finirent par trouver une feuille de papier présentable ; l’encre fut convenablement délayée, le comte Robert de Mareuil se fit une place à l’un des bouts de la table si étrangement encombrée et se mit à écrire, tout en disant à son ami :

— Après tout, je ne sais pas trop si cette lettre me servira à grand’chose…

— D’abord, à qui écris-tu ?

— À mon cousin.

— Le baron de Noirlieu ?

— Lui-même…

— Et pourquoi ta lettre ne servirait-elle pas à grand’chose ?

— On dit que le baron est devenu à peu près fou.

— Ah bah ! Et pourquoi ?

— De chagrin…

— Quel chagrin ?

— Du chagrin dont Georges Dandin se plaignait à son beau-père et à sa belle-mère, – dit Robert de Mareuil, en regardant son ami d’un air d’intelligence.

Évidemment, tous deux croyaient ces paroles incompréhensibles pour moi.

— Tiens… tiens… tiens… ce pauvre baron, – dit Balthazar avec un accent de pitié comique ; – il est fou de cela… ça lui aura porté à la tête… – Puis, se reprenant ; – Pardonne à ton ami, ô Robert, cette plaisanterie de notaire ou de dentiste en bonne fortune… Mais, sérieusement, cette folie, si elle est réelle… doit te contrarier.

— Pourquoi cela ? – dit vivement Robert de Mareuil en relevant la tête.

— Mais… à cause… de… ce que tu sais bien…

— Au contraire, – dit Robert en regardant fixement le poète.

— Comment, au contraire ?

— Certainement…

— Mais je te parle… de doña Elvire… ou, si tu l’aimes mieux, de doña Anna, don Juan ! – dit Balthazar.

— Précisément… – répondit Robert de Mareuil ; – une fois sur son piédestal, le Commandeur ne gêne personne.

— Ah ! bien !… très bien !… alors, je te comprends, – dit Balthazar Roger. – Mais il sera facile de t’assurer si le baron est quasi fou…

— Pas si facile… il y a là un vieux mulâtre… un certain Melchior… domestique de confiance… qui ne laisse pas facilement approcher du baron.

— On amadoue le Cerbère… et d’ailleurs on s’informe… Qui portera cette lettre ?

— Ce garçon… – répondit Robert de Mareuil en me désignant d’un léger mouvement de tête, sans discontinuer d’écrire.

— Une idée ! – s’écria Balthazar Roger.

Et, sans doute, méditant, mûrissant son idée, il se mit à se promener de long en large dans sa chambre, pendant que le comte Robert de Mareuil terminait sa lettre.

CHAPITRE IV.

Martin devient le domestique de Robert de Mareuil et de Balthazar. – Le palais du poète. – La lettre.

Il me fallut un grand empire sur moi-même pour rester en apparence complètement insensible et étranger à cet entretien, qui touchait pourtant à ce que j’avais de plus vif dans le cœur… J’allais savoir où demeurait le père de Régina, et peut-être l’apercevoir elle-même dans cette maison…

Grâce aux enseignements de Claude Gérard, je m’étais assez familiarisé avec les chefs-d’œuvre de notre langue pour comprendre le sens de la comparaison empruntée à Don Juan par Balthazar et le comte de Mareuil ; il s’agissait de Régina. S’il était réel, le trouble de l’esprit de son père devait rendre celui-ci moins gênant.

Moins gênant ?… pour les projets de Robert, sans doute ? Mais quels étaient ces projets ?… C’est ce qui me restait à savoir et m’inquiétait vaguement.

Je croyais assez connaître Balthazar pour être sûr qu’il ne prêterait pas son concours à de mauvais ou indignes desseins ; mais j’ignorais le caractère, les antécédents de Robert de Mareuil. Tout ce que je savais de lui, c’est qu’il avait été arrêté trois mois auparavant. – Sortait-il de prison ? Balthazar ignorait-il cette arrestation ? Telles étaient mes pensées du moment.

Il m’importait trop de pénétrer ce que pouvait être Robert de Mareuil pour que je n’étudiasse pas sa physionomie avec la plus grande attention ; je me livrai à cet examen pendant que Robert écrivait et que Balthazar se promenait çà et là dans sa chambre d’un air méditatif.

En observant curieusement Robert de Mareuil, je remarquai seulement alors qu’il portait des vêtements çà et là blanchis ou lustrés par la vétusté ; un chapeau à reflets roux, des bottes éculés, du linge d’une blancheur douteuse. Cependant, tels étaient l’élégance naturelle et l’agrément des traits de ce jeune homme, que je n’avais pas été tout d’abord frappé de la pauvreté de son costume ; sa figure, sans être d’une beauté régulière, avait infiniment de charme et d’expression ; ses cheveux châtains, comme sa barbe soyeuse, ondoyaient naturellement : il avait le port de tête altier, le front élevé, les yeux vifs et hardis, tandis que sa lèvre légèrement pincée, son nez droit et effilé semblaient annoncer à la fois la résolution et la finesse.

L’ensemble de ce visage devait inspirer plutôt de l’attrait qu’un sentiment contraire, et cependant, par prévention ou par instinct, à quelques plissements de sourcils, à quelques clignements d’yeux, accompagnés de sourires légèrement sardoniques, dont Robert de Mareuil ne put se défendre en écrivant, sa physionomie me parut à plusieurs reprises trahir je ne sais quoi de faux, d’insidieux et de dur dont je fus vivement frappé.

Je restais silencieux, immobile à la porte, prenant un air et un maintien aussi hébétés que possible, attendant la lettre de Robert de Mareuil, pendant que le poète, allant et venant dans sa chambre, continuait de mûrir son idée ; enfin elle fut à terme, car, s’arrêtant soudain, il me dit :

— Martin… tu es un honnête et fidèle garçon…

— Monsieur… vous êtes bien bon…

— Je veux t’assurer une position honorable…

— À moi, monsieur ?

Je crus ingénument qu’il allait être de nouveau question des vingt-cinq louis de pourboire qui devaient me rendre un jour vingt-trois fois plus riche que Jacques Laffitte ; mais point. Balthazar Roger oubliait souvent, avec une modestie incroyable, les millions dont le douait sa féconde imagination et ceux qu’il prodiguait aux autres.

— Oui, Martin, – reprit-il, – je veux t’assurer une position honorable.

— Vous êtes bien bon, monsieur.

— Dis-moi un peu… depuis que tu fais des commissions pour moi… je ne t’ai jamais payé… ce me semble ?

— Non, monsieur… mais…

— Ne parlons plus de cette misère, tout se retrouvera… tout à l’heure… Maintenant, écoute-moi : M. le comte Robert de Mareuil, mon ami, va désormais habiter avec moi ; au lieu de t’avoir en manière de domestique de raccroc, nous préférons posséder un serviteur fidèle et dévoué ; veux-tu entrer chez nous comme notre serviteur ?

— Monsieur…

— Attends avant de me répondre… Tu seras logé, nourri, blanchi, chauffé, éclairé, habillé, chaussé, ciré, coiffé… et estimé… Tu auras cinquante francs de gages par mois… ils se capitaliseront et te seront payés… tous les ans… avec les intérêts… or, tu n’as pas d’idée, Martin, de ce que c’est que la capitalisation des intérêts… et des intérêts des intérêts… En cinquante ans, avec tes seuls gages ainsi capitalisés, tu seras archimillionnaire. Cela te convient-il ?

Je ne pouvais échapper à la fatalité des millions… Vingt-trois fois riche comme Jacques Laffitte… archimillionnaire avec cinquante ans de gages capitalisés… c’était pour moi immanquable… Ce que je vis de plus clair dans la proposition de Balthazar, ce fut que l’excellent homme, se trouvant alors fort empêché pour me payer mes commissions, trouvait plus court et plus facile de me prendre pour domestique.

Avant l’arrivée du comte Robert de Mareuil j’aurais refusé l’offre du poète, et en attendant le retour de la belle saison, époque à laquelle j’espérais trouver du travail comme charpentier, j’aurais changé de rue, afin de n’être pas tenté de me charger de nouveau et sans salaire des commissions de Balthazar, car, malgré sa folle exaltation, son cœur était si bon, son caractère si généreux, que je l’aimais beaucoup ; mais la présence de Robert de Mareuil, un vague sentiment de crainte au sujet de Régina, m’engagèrent à accepter, momentanément du moins, cette proposition ; si faible que fût ce lien qui allait me rattacher à l’existence de Régina, je le saisis, espérant pouvoir peut-être lui rendre quelque service à son insu, et continuer cette mission de dévouement obscur et inconnu d’elle, qui avait commencé par le culte du tombeau de sa mère…

Balthazar crut sans doute que je réfléchissais à sa proposition, car il me dit :

— Ne te presse pas de me répondre, Martin… mais qu’une fois prise… ta résolution soit immuable…

Craignant d’inspirer des soupçons si j’acceptais trop vite, je répondis en hésitant :

— Mais, monsieur, je ne sais pas si je pourrai… il faut tant de choses pour être bon domestique…

— Tu possèdes toutes les qualités requises : tu es surtout simple et naïf… oui, tu es de ceux à qui le royaume des deux est promis, et qui auront un jour une belle paire d’ailes blanches qui leur caressera les reins pendant l’éternité. Le diable me garde des Frontin ! des Scapin ! des Figaro ! Tu ne sais pas ce que je veux te dire avec ces noms-là ? Tu me regardes d’un air stupide, mon brave Martin… Tant mieux… voilà ce que j’aime. Tu n’as qu’un défaut… c’est de savoir lire… mais au moins tu ne sais pas écrire ?

— Pardon, monsieur… un peu.

— Tant pis… mais on ne peut être parfait. D’ailleurs avec de la suite et de l’application, tu peux parvenir à désapprendre très joliment… Voyons, est-ce dit ? veux-tu être notre domestique ?

— Si vous croyez que je pourrai vous convenir, monsieur… dame… moi je veux bien essayer.

— Tu es à nous, je te donne quarante-cinq francs de denier à Dieu… ils seront capitalisés avec le reste…

— Merci, monsieur.

— Il n’y a pas de quoi… Eh bien ! Robert, as-tu fini ta lettre ?… – dit Balthazar à son ami.

Et comme ce dernier, occupé de relire sa lettre avec une attention profonde, ne se pressait pas de répondre, Balthazar l’appela de nouveau.

— Robert… à quoi penses-tu ?

— Je relisais ce que je viens d’écrire, – dit le jeune homme en pliant sa lettre.

Il fallait trouver de la cire, ou du moins des pains à cacheter : nouvel embarras ; il n’y en avait pas.

— Comment ! – dit Robert, – pas moyen de cacheter une lettre ? Comment fais-tu donc ?

— Je ne les cachette jamais, – répondit Balthazar avec une simplicité antique, – je défie qu’on les lise… je fais mieux… je le permets.

— Pardieu… je le crois bien… de pareils hiéroglyphes ; il faut avoir la clef de ton écriture… et encore, bien souvent, je suis réduit à deviner… à improviser… Mais moi qui n’ai malheureusement pas, comme toi, une écriture à l’abri des indiscrétions… je tiendrais absolument à cacheter cette lettre.

— J’ai notre affaire, – s’écria tout à coup Balthazar.

Et il alla chercher sur une commode un énorme rouleau de ce papier dont se servent les architectes pour dessiner leurs plans.

Ce rouleau contenait des plans, en effet.

— Que diable apportes-tu là ? – demanda Robert, fort étonné.

— C’est le plan du palais que je me fais bâtir, – répondit modestement Balthazar.

— Tu te fais bâtir un palais ?

— Après-demain l’on commence… et je veux que ce soit toi… Robert, qui poses la première pierre, – dit Balthazar en serrant cordialement la main de son ami.

Puis, se tournant vers moi, le poète ajouta gravement :

— Il faudra t’enquérir pour demain soir, sans faute, d’une truelle d’argent et d’une augette en ébène, nécessaires à cette cérémonie… N’oublie pas cette commission, Martin.

— Non, monsieur, – répondis-je, avec ébahissement cette fois ; je croyais au palais.

Mais Robert de Mareuil, connaissant mieux que moi, sans doute, les écarts et les échappées d’imagination de son ami, lui dit avec le plus grand sang-froid :

— Soit… je poserai après-demain la première pierre de ton palais… mais…

— Faubourg Saint-Antoine ! – s’écria le poète avec exaltation ; – je veux faire dériver la population de ce côté… l’ancien quartier seigneurial de Paris. J’aurai des imitateurs… Nous fonderons une capitale dans la capitale ;… la capitale, c’est le pays ;… le pays, c’est la France ;… la France, c’est la tête de l’Europe… Je baptiserai ce nouveau quartier : Quartier de l’Europe ! ! !

— À la bonne heure, – dit Robert, craignant une nouvelle pointe de la vagabonde pensée du poète, – tu bâtiras ton palais dans le faubourg Saint-Antoine… mais je te rappellerai qu’il s’agit de cacheter ma lettre…

— Justement, – dit Balthazar en haussant les épaules, et il déroula l’énorme feuille de papier, où se trouvait en effet le plan d’un splendide palais, entouré de jardins. Élévations, coupes, profils, rien n’y manquait. On y voyait aussi çà et là, ajoutées, de petites bandelettes de papier, soigneusement collées.

— Vois-tu ces bandelettes ? – dit Balthazar à son ami.

— Balthazar, il s’agit d’une lettre à cacheter ; je ne sors pas de là.

— Ces bandelettes sont des augmentations, des changements, que chaque jour j’ai apportés au plan primitif de mon palais… On écrit, on corrige un monument comme un poème ; un palais, c’est un poème de marbre et de bronze, voilà tout…

— Balthazar… il s’agit d’une lettre à cacheter, – reprit imperturbablement le comte.

— Je le sais bien… c’est pour cela que je parle de ces bandelettes ; je les colle… avec quoi ?… Avec ce morceau de colle à bouche que voici… Hein ? dis donc que je ne vais pas droit au fait !… Plus tard, nous causerons du palais ; tu me donneras ton avis ; j’ai à commander l’ornementation des jardins, cinquante ou soixante groupes ou statues du plus beau marbre pentélique… Je suis très indécis. Pradier est charmant, plein d’élégance et de grâce… mais le ciseau de David est bien puissant… c’est large et sévère… Il y a aussi Duseigneur ! Antonin Moyne, Barrye, qui sont remplis d’originalité. C’est le diable que de choisir… C’est comme pour les peintures… Delacroix, Paul Delaroche et Amaury-Duval se chargent de quelques-unes… Je voudrais avoir M. Ingres ; mais M. le duc de Luynes l’accapare pour son château de Chevreuse, c’est désolant… Ah ! Robert, Robert… – ajouta mélancoliquement le poète, – que je comprends bien à cette heure tous les ennuis, tous les tracas des Médicis !

Robert de Mareuil, une fois en possession du précieux morceau de colle à bouche, s’était occupé de cacheter sa lettre de son mieux, paraissant prendre peu de part aux doléances du poète, au sujet de l’ornementation de son palais. Quant à moi, je fus parfaitement convaincu ; la vue du plan avec ces bandelettes rajoutées, et surtout la commande d’une truelle d’argent et d’une augette d’ébène pour la pose de la première pierre du palais, furent pour moi d’un effet irrésistible. Je commençai de croire Balthazar un de ces millionnaires au caractère bizarre qui se plaisent à cacher leurs trésors sous une pauvreté apparente ; aussi le pourboire de vingt-cinq louis qui m’était promis ne me parut plus trop fabuleux ; mais de plus graves pensées m’occupèrent bientôt, car Robert de Mareuil, me remettant la lettre qu’il venait d’écrire, me dit :

— Sais-tu, mon garçon, où est la rue du Faubourg-du-Roule ?

— Oui, monsieur… à peu près… Il n’y a pas longtemps que je suis à Paris… mais je demanderai… et je la trouverai, bien sûr.

— Tu iras au numéro 119…

— Oui, monsieur…

— Tu demanderas le baron de Noirlieu. D’ailleurs, tu sais lire… et le nom est sur l’adresse…

— Bien, monsieur…

— Et mon idée… – s’écria Balthazar en interrompant son ami.

— Quelle idée ?

— Savoir si réellement le baron est dans la position d’Hamlet ou d’Ophélie pour avoir été dans la position de Georges Dandin ?

— Eh bien ! – dit Robert, – comment s’en assurer ?

Le poète haussa les épaules et me dit :

— Une fois arrivé à l’hôtel du baron de Noirlieu… tu diras au portier que tu as à remettre une lettre au baron.

— Oui, monsieur.

— Mais au baron lui-même… et tu ne la remettras qu’à lui, entends-tu bien ?

— Dame ! monsieur, je tâche.

Balthazar se retourna vers son ami d’un air triomphant, et me montrant du geste :

— Quand je te disais que celui-là ne serait jamais un Frontin !

— Comment ! – reprit Robert de Mareuil avec impatience, – tu ne comprends pas qu’on te demande de ne remettre cette lettre qu’au baron lui-même ?

— Ah ! si, monsieur… j’y suis maintenant ; je ne la donnerai à personne autre qu’à M. le baron.

— Enfin ! – dit Balthazar. – Maintenant, autre chose… As-tu de la mémoire ?

— Plaît-il, monsieur ?

— Trésor d’innocence, va !… Quand tu as vu ou entendu quelque chose, t’en souviens-tu ensuite ?

— Oh ! non, monsieur ; un ou deux jours après je ne me rappelle presque plus rien.

— Eh bien, tout en remettant ta lettre au baron… regarde-le attentivement, examine sa figure, observe bien ce qu’il fera, écoute bien ce qu’il dira en recevant ou en lisant la lettre… tâche surtout de te rappeler toutes ces choses-là… et tu reviendras tout de suite nous les dire… En si peu de temps tu ne les auras pas oubliées ?

— Oh ! non, monsieur… tout de suite comme ça… Mais, demain, par exemple, je ne me rappellerai plus rien.

— Quand je te dis que j’ai découvert dans ce garçon… l’anti-Scapin ! – s’écria Balthazar.

— Si l’on te demande de quelle part vient cette lettre, – ajouta l’ami du poète, – tu diras que c’est de la part de M. le comte Robert de Mareuil, qui vient d’arriver…

Et Robert de Mareuil hésita un instant et reprit :

— Qui vient d’arriver… de Bretagne.

— De Bretagne, entends-tu bien ? – me dit Balthazar, et il me parut qu’il retenait un violent éclat de rire ; – de Bretagne ? – reprit-il.

— Oui, monsieur…

— Allons, va… dépêche-toi… – me dit Robert.

Puis il ajouta :

— Mais j’oubliais… si l’on refusait absolument de te laisser parler au baron… tu rapporterais la lettre… en disant au domestique que tu reviendras demain matin vers neuf heures.

— Oui, monsieur…

— Et par la même occasion, – reprit Robert après un moment de silence, – tu remarqueras si, parmi les domestiques qui te recevront, il en est un qui soit mulâtre.

— Mulâtre, monsieur ? qu’est-ce que c’est ?

— Un homme couleur de pain d’épice ou environ, – dit Balthazar.

— Ah ! bien, monsieur… je comprends.

— Et si, par hasard, – poursuit le comte Robert avec un certain embarras, – on t’introduisait auprès du baron… et que tu visses auprès de lui une jeune personne… grande… très jolie… et qui a trois petits signes noirs sur le visage… tu vois qu’elle sera bien facile à reconnaître ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, – reprit le comte, – tu remarqueras si cette jeune fille est bien pâle… si elle a l’air bien triste.

— Ça n’est pas malin, – ajouta le poète.

— Bien sûr, monsieur… quelqu’un qui est pâle et qui a l’air triste… ça se voit tout de suite…

— Alors, mon brave Martin, – dit Balthazar, – ouvre tes ailes… et file le long des escaliers.

Je me dirigeai vers la porte ; mais, au moment de partir, je me ravisai ; et m’adressant naïvement à Balthazar :

— Monsieur, où faudra-t-il m’adresser pour la truelle d’argent ?

— Hein ? – fit le poète en ouvrant des yeux énormes.

— Oui, monsieur, pour la truelle d’argent que je dois acheter ?

— Tu dois acheter une truelle d’argent ? – me répondit le poète en me regardant.

— Et une augette d’ébène, monsieur.

— Une augette d’ébène ?…

Et le poète n’en revenait pas.

— Eh ! sans doute ! – reprit Robert en partant d’un grand éclat de rire, – pour la pose…

— Quelle pose ? – demanda le poète, de plus en plus ébahi, en se retournant vers son ami.

— La pose de la première pierre…

— De la première pierre ?

— De ton palais… tête sans cervelle.

— De mon palais ?

— De ta capitale… dans la capitale… de ton quartier de la Nouvelle-Europe… À quoi diable penses-tu, Balthazar ?

— Eh !… parbleu ! tu ne peux pas me dire cela tout de suite ? – s’écria le poète. – Vous êtes là tous les deux à égrener les mots un à un comme un chapelet… Certainement il faut que Martin m’achète la truelle et l’augette consacrées !

— Monsieur, où ça se vend-il ?… – demandai-je au poète, – et puis je n’ai pas d’argent…

— Un instant ! – s’écria Balthazar, comme s’il eût été frappé d’une réflexion subite. – Quel jour est-ce après-demain ?…

— Nous sommes aujourd’hui mardi, – lui dis-je naïvement, – c’est après-demain jeudi !

— Jeudi ! ! ! la veille d’un vendredi ! – s’écria le poète avec une explosion d’épouvante et d’indignation, – poser la première pierre de mon palais la veille d’un vendredi… c’est donc pour qu’il s’écroule sur ma tête… Fatalité ! quel augure !… quel triste pronostic !…

Et il ajouta lentement, et d’un ton pénétré :

— Non, Martin, non, ne rapporte ni truelle ni augette… mon garçon, à moins que tu ne tiennes à voir ton pauvre maître enseveli un jour sous les décombres de son palais.

— Oh ! monsieur…

— J’étais sûr de ton cœur… Va donc faire ta commission et reviens au plus vite…

— Je pars, monsieur, – lui dis-je en me dirigeant vers la porte.

Et au moment où je la fermais, j’entendis la voix du poète répéter :

— La veille d’un vendredi… Jamais ! je suis sur ces choses-là aussi superstitieux que Napoléon ! ! !

____________

 

Je me dirigeai vers le faubourg du Roule avec une impatience fiévreuse, dévorante…

L’adresse du baron de Noirlieu était aussi l’adresse que j’avais vue écrite sur le parchemin, orné d’une couronne royale et de figures symboliques… parchemin trouvé par moi dans le portefeuille qui contenait les lettres de la mère de Régina.

CHAPITRE V.

L’hôtel du baron de Noirlieu. – Le mulâtre. – Le comte Duriveau. – Régina.

J’arrivai bientôt à l’extrémité du faubourg du Roule, où se trouvait la maison du père de Régina : je ne vis d’abord au dehors qu’un long mur, au milieu duquel s’ouvrait une porte cochère ; non loin de cette porte stationnait une voiture, attelée de deux superbes chevaux ; en m’approchant, il me sembla reconnaître la même livrée brune, à galons d’argent que portaient les gens du vicomte Scipion Duriveau, lors de la scène de la forêt de Chantilly.

Frappé de cette rencontre, désireux d’éclaircir mes doutes, je m’adressai au cocher, et, feignant d’être ébloui de la beauté de son attelage, je lui dis :

— Cette superbe voiture, ces magnifiques chevaux, n’appartiennent-ils pas à M. le comte Duriveau, monsieur ?

— Oui, – me répondit dédaigneusement le cocher.

Mon intérêt, ma curiosité redoublaient. Claude Gérard m’avait parlé, du comte Duriveau avec une telle aversion ; il me l’avait peint sous de si noires couleurs, que mon inquiétude s’augmenta en songeant aux motifs qui pouvaient appeler le comte chez le père de Régina ; car, alors je me rappelai que l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux m’avait parlé d’un homme d’un âge mûr qui était aussi son rival auprès de Régina.

Sous l’influence de ce redoublement d’intérêt et de curiosité, je frappai à la porte cochère ; l’on m’ouvrit. Ne voyant pas de loge de portier, je me dirigeai vers un grand pavillon carré, situé entre cour et jardin. Aussitôt parut sur les marches d’un large perron ce domestique mulâtre qui accompagnait d’habitude Régina lors de ses voyages pour assister à chaque anniversaire de la mort de sa mère : ce mulâtre était vêtu de noir ; il avait l’air dur et sombre.

— Que voulez-vous ? – me dit-il brusquement en me barrant la porte.

— Je voudrais, monsieur, parler à M. le baron de Noirlieu.

Le mulâtre me regarda des pieds à la tête comme s’il eût été surpris de mon audacieuse prétention, et me répondit en me tournant le dos :

— M. le baron ne reçoit personne.

— Mais, monsieur, j’ai une lettre à lui remettre.

— Une lettre ? – reprit-il en se retournant, – c’est différent… où est-elle ?

— J’ai l’ordre, monsieur, de ne la remettre qu’à M. le baron lui-même…

— Je vous ai dit que M. le baron ne recevait personne… Donnez-moi cette lettre.

— Impossible, monsieur… elle est très importante, et je ne puis la donner qu’à M. le baron lui-même.

— Si vous ne voulez pas me la donner, mettez-la à la poste, – répondit le mulâtre d’un ton bourru.

— Je ne peux pas, monsieur, il me faut une réponse tout de suite… Si je ne peux voir aujourd’hui M. le baron, indiquez-moi l’heure à laquelle je pourrais revenir demain.

— A-t-on vu un pareil entêté ? – s’écria le mulâtre courroucé. – Je vous répète que vous ne pouvez voir M. le baron ni aujourd’hui, ni demain, ni après : est-ce clair ?… Une dernière fois, votre lettre, ou allez-vous-en.

— M. le comte Robert de Mareuil, qui m’envoie, – repris-je en observant attentivement les traits du mulâtre, – m’a ordonné de…

Le mulâtre ne me laissa pas achever. Tressaillant au nom de Robert de Mareuil, il s’écria :

— M. de Mareuil est à Paris ! ! !

J’allais répondre, lorsque le bruit de plusieurs portes qui se fermaient, et des pas qu’il entendit derrière lui, firent retourner vivement le mulâtre. Au même instant, je vis sortir du vestibule de la maison un homme, jeune encore, d’une tournure et d’une mise élégantes, d’une figure très caractérisée, dont l’expression me parut hautaine et dure.

— Monsieur le comte veut-il que je fasse entrer sa voiture dans la cour ? – reprit respectueusement le mulâtre.

Plus de doute, ce personnage était le comte Duriveau.

— Non, c’est inutile, Melchior, – répondit affectueusement le comte.

Puis il ajouta, en continuant de marcher, et tout en descendant le perron :

— Écoutez… j’ai à vous parler…

Et le comte gagna ainsi lentement la porte cochère, accompagné du mulâtre auquel il parlait bas avec une certaine animation.

Profitant du moment de liberté que le hasard me laissait, je jetai de côté et d’autre des regards furtifs, curieux, inquiets ; Régina habitait sans doute cette maison… je tâchai de plonger mon regard au delà du vestibule d’où était sorti le comte Duriveau, mais je ne pus rien distinguer.

Soudain, dans l’intérieur du rez-de-chaussée de la maison dont les fenêtres s’ouvraient au niveau du perron, un bruit de voix s’éleva peu à peu, comme si deux personnes eussent discuté très vivement ; presque au même instant, une des fenêtres s’ouvrit violemment à quelques pas de moi, et Régina y parut la joue enflammée, les yeux brillants de larmes, la physionomie à la fois altière et douloureusement irritée.

— Non, non, – s’écria-t-elle d’une voix altérée ; – jamais ! ! !

Puis la jeune fille, passant sa main sur son front et cherchant à calmer son émotion, s’accouda un instant sur le balcon de la fenêtre, comme si elle eût voulu à la fois mettre un terme à un entretien qui l’indignait, et rafraîchir son front brûlant au froid contact de l’air du dehors.

Le mulâtre et le comte Duriveau, continuant de s’entretenir sous la voûte de la porte cochère, n’avaient ni entendu le bruit de la fenêtre qui s’ouvrait, ni aperçu Régina.

Jamais celle-ci ne m’avait paru d’une beauté plus imposante ; ses longs cheveux noirs, tressés en deux nattes épaisses, encadraient son visage pur, chaste et fier comme celui de la Diane antique ; une robe noire très simple, dessinant sa taille noble et svelte, complétait l’austère ensemble de la figure de cette jeune fille.

Je la contemplais avec une sorte d’admiration craintive, respectueuse, et, involontairement, mes yeux se mouillèrent de larmes quand je me dis :

— Pauvre malheureux, cache cet amour qui est ta vie, ta force, ta persévérance dans le bien, ta haine contre le mal ; cache-le, cet amour, au plus profond de ton cœur ; que cette unique divinité de ton âme ignore à jamais que tu la pries, que tu l’invoques, que tu l’implores, que tu te dévoues pour elle… autant que peut lui être utile le dévouement inconnu d’une créature obscure et misérable comme toi.

Régina, sans doute sous l’empire d’une violente émotion, ne m’avait pas aperçu, car elle regardait en face d’elle, et je ne la voyais que de profil, à demi caché que j’étais dans l’embrasure de la porte ; mais ayant, par hasard, tourné la tête de mon côté, la jeune fille se retira brusquement, et la fenêtre se referma aussitôt.

Ce mouvement fut si rapide, qu’il était impossible que Régina m’eût seulement regardé : elle avait vaguement aperçu quelqu’un là… et elle s’était à l’instant retirée.

Tout ceci se passa en si peu de temps, que lorsque le mulâtre, après avoir respectueusement salué le comte Duriveau, en suite de son entretien avec lui, eut ouvert la porte cochère, Régina avait disparu et la fenêtre était fermée.

Lecomte Duriveau allait sortir ; déjà il avait le pied sur le seuil, lorsque, se retournant vers le mulâtre qui revenait à moi, mécontent sans doute de m’avoir laissé ainsi seul, il lui dit à voix assez haute pour que je l’entendisse :

— Melchior… j’ai oublié de vous prier de rappeler au baron que je viendrai demain à deux heures le prendre, ainsi que Mlle Régina, pour aller au Louvre.

— Je n’y manquerai pas ; monsieur le comte peut y compter, – dit Melchior en se retournant vers M. Duriveau.

Celui-ci sortit. Le mulâtre vint rapidement à moi.

— Pourquoi êtes-vous resté à cette porte ? – me dit-il d’un air défiant.

— Dame !… monsieur… je vous attendais là, ne sachant pas où aller.

— Il fallait descendre dans la cour, et ne pas rester sur le perron.

Puis, après un moment de silence :

— Ne m’avez-vous pas dit que vous veniez apporter à M. le baron une lettre de M. Robert de Mareuil ?

— Oui, monsieur.

— Y a-t-il longtemps que M. Robert de Mareuil est à Paris ? – me demanda Melchior, en attachant sur moi un regard pénétrant.

— Il est arrivé ce matin, monsieur.

— Où demeure-t-il ?

— Rue de Provence, hôtel de l’Europe, monsieur.

— Êtes-vous à son service ?

— Non, monsieur… je suis commissionnaire.

Melchior réfléchit un instant, et me dit :

— Et cette lettre ?…

— La voici, monsieur… mais j’ai ordre de ne la remettre qu’entre les mains de M. le baron.

— Suivez-moi, – me répondit Melchior, et il passa devant moi.

Je le suivis, traversant le vestibule ; puis il tourna dans un corridor, ouvrit la porte d’une espèce de salon d’attente, me fit signe d’y rester, et entra dans une autre pièce.

Le salon dans lequel je me trouvais était simplement meublé, et les murs disparaissaient presque entièrement derrière de nombreux tableaux de famille, remontant par leurs costumes jusqu’à des temps bien reculés, car sur le fond noir d’un des portraits représentant un cavalier portant casque et cuirasse, je vis écrit en lettres blanches : Gaston V, sire de Noirlieu, 1220. Sur presque tous ces portraits étaient blasonnés, dans un cartouche, les armes de cette ancienne maison, avec cette devise, souvent répétée : Fort et fier.

Cette devise me rappela l’expression énergique et altière que je venais de remarquer sur la figure de Régina, digne fille de cette race. Au bout de quelques instants, le mulâtre reparut, et me dit ironiquement :

— Ainsi que je vous en avais prévenu, M. le baron ne peut recevoir personne ni aujourd’hui, ni demain, ni après ; laissez-moi donc cette lettre, sinon mettez-la à la poste.

Je sentis l’inutilité d’insister, et je me retirai sans laisser ma lettre, accompagné du mulâtre qui ferma la porte sur moi.

Néanmoins, en un quart d’heure, j’avais appris bien des choses ; j’ignorais encore si elles devaient intéresser mon maître, Robert de Mareuil, autant qu’elles m’intéressaient moi-même.

Ainsi, je savais d’abord que le comte Duriveau, homme orgueilleux, égoïste et dépravé (je pouvais en croire Claude Gérard), paraissait dans des rapports assez intimes avec le baron et Régina, puisque, le lendemain, il devait les conduire au Louvre : preuve évidente que la raison du baron ne devait pas être bien dangereusement troublée, puisqu’il se proposait d’aller voir l’exposition des tableaux.

Puis, Régina semblait avoir eu, ce jour-là même et aussitôt après le départ du comte Duriveau, une discussion très vive avec le baron, sans doute discussion bien pénible, puisque la jeune fille, les jeux remplis de larmes, avait brusquement terminé l’entretien en énonçant un refus plein de résolution.

Enfin, le baron ne semblait pas avoir pour son jeune cousin, Robert de Mareuil, une sympathie fort grande, à en juger du moins par la froideur avec laquelle il avait accueilli mon message… En réunissant à ces faits le souvenir de l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux, je ressentais une vague impression de crainte pour cette jeune fille ; peut-être sa main était-elle convoitée par ces trois personnages :

Le comte Duriveau, dont Claude Gérard m’avait révélé l’odieux caractère ;

Cet inconnu qui se cachait sous des vêtements misérables pour aller s’enivrer d’eau-de-vie dans les bouges et cabarets des barrières ;

Robert de Mareuil… récemment prisonnier… pauvre en apparence, et qui, je ne sais pourquoi, m’inspirait une défiance involontaire…

Mais, hélas ! en admettant que les poursuites de l’un de ces trois prétendants pussent être couronnées d’un succès funeste peut-être pour Régina… quel moyen avais-je de la protéger contre des gens si riches, ou si haut placés dans le monde ? moi, si misérable et si obscur, moi qui, dans l’espoir de me rattacher à Mlle de Noirlieu par le lien le plus fragile, venais d’accepter la domesticité chez le comte Robert de Mareuil.

À ces questions, mon découragement parfois devenait écrasant ; pourtant une voix secrète me disait de ne pas abandonner Régina, et que, si humble que fût mon dévouement, il ne lui serait peut-être pas inutile, puisque le hasard m’avait fait du moins connaître les gens dont elle pouvait avoir à redouter les poursuites, ou dont elle ignorait sans doute les vices cachés ou les projets ténébreux.

Après de mûres réflexions, et tout en gagnant à la hâte la demeure de Balthazar, je me traçai la ligne de conduite suivante :

Tâcher d’abord de pénétrer quels étaient les desseins du comte Robert de Mareuil sur Régina, observer, étudier sincèrement, loyalement et sans injuste parti pris la conduite de ce jeune homme ; tâcher aussi de savoir quelles pouvaient être les vues du comte Duriveau, et user de tous les moyens que le hasard ou les circonstances pouvaient me suggérer afin de retrouver les traces de l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux. Pour arriver à ces fins, je me promis, dans mon prochain entretien avec Robert de Mareuil, de raconter, de cacher, ou même de dénaturer au besoin les divers incidents dont je venais d’être témoin dans la demeure du baron de Noirlieu.

Je pris cette résolution sans hésitation, sans remords… Robert de Mareuil avait voulu faire de moi l’instrument aveugle de je ne sais quels desseins, en m’engageant à observer et à lui rapporter ce qui se passerait chez le baron en ma présence. Cette incitation à une basse manœuvre, que j’eusse repoussée s’il n’eût pas été question de Régina, me donnait le droit d’agir sans scrupule envers Robert de Mareuil.

Et puis, enfin, mes intentions étaient pures, droites, loyales… sans la moindre jalousie, sans la moindre arrière-pensée d’intérêt personnel ; plus que jamais, je renonçais au stupide et fol espoir, non seulement d’être remarqué de Régina, mais d’être même connu d’elle ; aussi, je l’avoue, je trouvais une sorte de charme mélancolique à cette pensée de poursuivre toujours, invisible, ignoré, ces preuves de dévouement, de respect et d’adoration envers Mlle de Noirlieu, qui dataient des funérailles de sa mère.

____________

 

Balthazar, avec une confiance digne de l’âge d’or, et aussi motivée peut-être par l’absence de tout objet digne d’être convoité par les voleurs, Balthazar laissait toujours la clef sur sa porte. J’entrai donc dans la petite pièce qui précédait la chambre à coucher du poète, et j’entendis celui-ci s’écrier avec ces exclamations admiratives et exagérées qui lui étaient habituelles :

— On dit qu’elle est magnifique… étourdissante… renversante… d’avance j’adorerais cette créature… je l’idolâtre, rien que pour son nom… ce nom est tout un poème ! ! !

J’entrai dans la chambre au risque d’interrompre le monologue du poète, mais ma présence ne calma pas son agitation.

— Oui, ce nom est un poème… tout un poème… – s’écriait Balthazar en marchant à grands pas ; – c’est plus qu’un poème, c’est un caractère… c’est un portrait… Duparc l’a vue aux Funambules dans un bout de rôle, il dit que c’est un diamant caché qui ne peut tarder à étinceler de tout son éclat !

— Eh bien… le baron ? – me dit vivement Robert de Mareuil, qui, préoccupé de pensées graves, semblait impatienté des folles exclamations de son ami.

— Avant de répondre, – s’écria Balthazar, – écoute-moi, je t’en fais juge, anti-Frontin ; je veux faire une expérience sur ton intelligence si honorablement bornée.

— Trêve de folies ! laisse-le d’abord me rendre compte de sa commission, – dit vivement Robert ; – c’est très important.

— Je te rends Martin dans une seconde, prête-le moi un instant, – dit Balthazar, et s’adressant à moi : — Voyons, Martin, réponds, quel effet te fait ce nom : BASQUINE ?

La question fut si imprévue, mon saisissement tel, que je reculai d’un pas en regardant le poète avec stupeur.

— Vois-tu, – s’écria Balthazar triomphant, – quand je te dis qu’il y a des noms fulgurants même pour les natures les plus rebelles à toute électricité morale.

Robert de Mareuil haussa les épaules.

Mon premier étonnement passé, je sentis tout le danger qu’il y aurait pour moi à inspirer la moindre défiance à mes nouveaux maîtres. Je ne sais quelle inspiration me dit que, dans cette circonstance, je ne pouvais agir plus adroitement qu’en disant à peu près la vérité ; aussi je répondis :

— Ah ! mon Dieu ! monsieur… ce nom… si vous saviez…

— Ce nom t’éblouit, n’est-ce pas ? – s’écria le poète, – il miroite à tes yeux comme une jupe rose étoilée d’argent… Ce nom brille, tourne, fourmille à ton esprit comme un tourbillon de paillettes d’or, hein ?

— Non, monsieur, ce n’est pas cela, – lui dis-je ; mais ça m’a fait un grand saisissement quand vous m’avez dit ce nom…

— Et pourquoi ? – me demanda Balthazar, pendant que le comte frappait du pied avec une impatience croissante.

— Étant enfant, monsieur, – répondis-je au poète, – j’ai connu une petite fille à qui on avait donné ce nom-là… Elle chantait comme un rossignol, et elle dansait comme une fée ; elle était blonde… avec des yeux noirs.

— Fatalité ! – s’écria Balthazar. – Cette merveille d’art, d’expression, de poésie… qui, aujourd’hui obscure encore, éclatera peut-être demain aux yeux de tous comme une bombe lumineuse… Basquine a été saltimbanque ! Robert, il faut aller dès ce soir aux Funambules… Nous la révélerons aux crétins qui l’ignorent, nous lui décernerons un triomphe… une apothéose ! ! !

Robert de Mareuil, poussé à bout par les excentricités de son ami, lui dit d’un ton triste et peiné :

— Balthazar… tu oublies trop qu’il s’agit pour moi d’une affaire… plus que sérieuse.

— Pardon, mon ami, j’ai eu tort, – répondit Balthazar avec un accent pénétré. – Appelle-moi fou, mais non pas égoïste. – Puis, se tournant vers moi : – As-tu vu le baron ?

— Non, monsieur.

— J’en étais sûr, – s’écria Robert avec dépit, – c’est le mulâtre qui t’a reçu ?

— Oui, monsieur… j’ai insisté beaucoup, et le mulâtre m’a…

Puis m’interrompant :

— Vous m’avez recommandé, monsieur, de bien regarder ce qui se passerait… et de m’en souvenir si je le pouvais.

— Certes… eh bien ! que s’est-il passé ?

— Voyez-vous, monsieur, ça me brouille de ne pas commencer par le commencement afin de dire les choses à mesure…

— Allons, mon garçon, commence par le commencement, – me dit le poète, – c’est rococo en diable, mais tu as l’encolure classique… Voyons… dis.

CHAPITRE VI.

Le passage Bourg-l’Abbé. – Les rencontres.

— Eh bien ! monsieur, – dis-je à Balthazar, – je suis arrivé rue du Faubourg-du-Roule, j’ai frappé, l’on m’a ouvert, j’ai… entré… le mulâtre est venu ; il m’a demandé ce que je voulais. — Remettre en mains propres une lettre à M. le baron de Noirlieu. — On ne peut pas voir M. le baron, – m’a répondu le mulâtre. – À ce moment-là, comme j’étais sur le perron avec le mulâtre, il est sorti de la maison un monsieur encore jeune et très bien mis ; il a parlé au mulâtre qui l’a appelé M. Du… Du… – et je feignais de rassembler mes souvenirs, – Du… Duri…

— Duriveau !… – s’écria Robert de Mareuil avec autant d’étonnement que d’inquiétude ; puis, il ajouta : — Le comte Duriveau… est grand… brun… a l’air dur. N’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, c’est bien le nom de ce monsieur et sa figure.

Robert de Mareuil regarda le poète, et lui dit, en secouant la tête :

— Tu connais la volonté de fer de ce diable d’homme, il est puissamment riche. Rien pour moi ne serait plus dangereux que…

Mais, s’interrompant par réflexion, Robert de Mareuil reprit, en s’adressant à moi :

— Continue. Pendant que tu parlais au mulâtre, le comte Duriveau est sorti de chez le baron ?

— Oui, monsieur, et le mulâtre l’a accompagné jusqu’à la porte. Alors, ce monsieur a dit au mulâtre de rappeler à M. le baron qu’il viendrait le lendemain, sur les deux heures, le chercher pour aller au Louvre avec Mlle Re… Re…

— Régina… – s’écria Robert.

— Oui, monsieur… c’est bien ce nom-là…

— Ah ! ah !… demain… à deux heures… au Louvre… – dit Robert avec une sorte de satisfaction mêlée de dépit. – Très bien ! l’on y sera ; c’est bon à savoir. Le baron n’est donc pas devenu si sauvage ou si fou qu’on veut bien le dire. À merveille ! demain l’on sera au Louvre.

Et m’adressant de nouveau la parole, le comte ajouta :

— Mon garçon, tu vaux ton pesant d’or, malgré ton air niais. Continue : après le départ de Duriveau, tu es resté avec le mulâtre ?

— Oui, monsieur.

— Et que t’a-t-il dit ?

— Comme je voulais absolument remettre ma lettre au baron, le mulâtre m’a dit que son maître ne recevait personne ; mais j’ai tant fait qu’à la fin le mulâtre m’a conduit dans un salon où il y avait beaucoup de portraits ; là, il m’a fait attendre.

— Et tu as vu le baron, enfin ?

— Oh ! non, monsieur ; au bout de quelques instants, le mulâtre est revenu, et il m’a dit avec un drôle d’air : — Si vous ne voulez pas laisser la lettre, que M. le comte de Mareuil écrive à M. le baron par la poste ; il lui répondra. Là-dessus, sans vouloir rien entendre, le mulâtre m’a reconduit jusqu’à la porte.

— Toujours la même rancune, ou la même défiance, – dit Robert en s’adressant au poète, qui, fidèle au mutisme qu’il s’était imposé pour ne pas interrompre son ami, baissa la tête en signe d’assentiment.

— Et tu n’as pas vu de jeune fille dans la maison ? – reprit Robert.

— Non, monsieur…

— Tu n’as rien remarqué de particulier ?

— Non, monsieur… seulement en sortant…

— Eh bien ! en sortant ?

— C’est-à-dire quand j’ai été sorti…

— Voyons… dis donc vite !

— J’étais à quelques pas de la porte lorsqu’une superbe voiture s’y est arrêtée ; alors je ne sais pas si j’ai bien fait, monsieur ; mais comme vous m’aviez dit de tout observer… j’ai regardé qui descendait de cette belle voiture.

— Tu as parfaitement bien fait, – me dit vivement Robert. – Et qui est descendu de cette voiture ?

— Un monsieur d’une figure très douce et très jolie, bien plus jeune que le comte Duriveau, moins grand que lui, mais aussi très bien mis…

Et pour compléter cette fable, je dépeignis, autant que cela me fut possible, l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux, espérant qu’il serait peut-être connu de Robert de Mareuil ; j’aurais ainsi appris par ce dernier quel était cet homme singulier que j’avais tant d’intérêt à connaître.

Mon espoir fut déçu ; malgré les détails minutieux dans lesquels j’entrai à propos de ce personnage, le comte de Mareuil, après m’avoir écouté avec une grande attention et une anxiété visible, me dit :

— Je ne connais pas cet homme… As-tu remarqué la couleur de sa livrée ?

— Monsieur ? – dis-je, en feignant de ne pas comprendre cette question.

— As-tu remarqué de quelle couleur étaient les habits de ses domestiques ? – reprit Robert.

— Oh non !… je ne regardais que le monsieur…

— Cela est fâcheux… Cette remarque aurait pu m’être utile, – dit Robert en réfléchissant. – Tu n’as rien observé autre chose ?

— Non, monsieur.

— Cherche… Souvent les moindres choses sont significatives… pour qui a intérêt à les comprendre…

— Non, monsieur… je ne me souviens de rien… J’ai beau chercher… Ah !… pourtant si… si… je me rappelle…

Et j’eus recours à une nouvelle fable pour irriter encore la jalousie de Robert de Mareuil ; je voulais le rendre aussi ardent que moi à découvrir quel était cet inconnu.

— Dis vite… – reprit le comte.

— Un des domestiques, celui qui était monté derrière la voiture de ce monsieur, a dit à celui de devant…

— Au cocher ?

— Oui, monsieur ; il a dit au cocher, quand le jeune homme a été descendu : « Nous en voilà, comme à l’ordinaire, pour une ou deux heures d’attente… »

— Comme à l’ordinaire… pour une ou deux heures d’attente ! – s’écria le comte de Mareuil. – Ce domestique a dit cela ? Mais c’est très important à savoir.

— Dame, monsieur, moi, j’en ignore.

— Mais, butor, cela prouve que ce jeune homme vient d’habitude dans cette maison.

— C’est possible, monsieur…

— Il faut absolument que d’ici à trois ou quatre jours au plus, tu saches quel est ce jeune homme, me dit Robert de Mareuil après quelques moments de réflexion.

J’en étais venu à mes fins… j’avais rendu le comte aussi désireux que moi de pénétrer ce mystère, et il devait ainsi m’aider dans mes recherches.

— Oui, – reprit-il, – il faut que tu découvres quel est ce jeune homme.

— Moi, monsieur, et comment voulez-vous que je fasse ?…

Robert de Mareuil resta un moment pensif, et me dit :

— À partir de dix ou onze heures du matin, tu t’établiras dès demain auprès de la maison du baron… tu examineras toutes les personnes qui entreront chez lui, et tu observeras si parmi elles se trouve ce jeune homme dont tu m’as parlé… S’il y vient en voiture, rien de plus facile que savoir qui il est.

— Comment cela, monsieur ?

— En interrogeant les domestiques, en leur demandant le nom de leur maître.

— Oh ! monsieur… moi… je n’oserai pas… et puis ils ne voudront pas me le dire…

— S’ils refusent de te répondre, il y aura un moyen très simple de faire parler ces gens, – reprit Robert. – Cet homme, dis-tu, est jeune, élégant et beau ?

— Oui, monsieur, très beau, très beau de figure.

Robert fronça le sourcil et ajouta :

— Eh bien ! tu diras d’un air mystérieux à ses gens que tu viens de la part d’une très jolie femme qui a remarqué leur maître, et qui voudrait savoir son nom et son adresse. Il est impossible, alors, que les domestiques ne te le disent pas. Comprends-tu bien ?

— Mais, monsieur, puisque ce n’est pas vrai… – dis-je à Robert d’un air niais et embarrassé. – Il faudra donc que je mente ?

— Bravo, anti-Frontin ! – s’écria Balthazar, ne pouvant rester muet plus longtemps, tout à l’heure tu m’effrayais, tu tournais légèrement au Figaro, mais ce dernier trait me rassure ! Aussi, – s’écria le poète avec une exaltation croissante, – aussi j’élève tes gages à quinze mille livres tournois pour cette vertueuse réponse, – s’écria Balthazar. – Seulement, tu me fourniras de tire-bottes, d’allumettes chimiques, de cirage et de faux-cols.

— Mais, monsieur, si ce jeune homme ne vient pas en voiture ? – dis-je à Robert, – comment parler à ses domestiques ?

— S’il vient à pied, tu attendras qu’il sorte et tu le suivras…

— Où cela, monsieur ?

— Partout où il ira… il faudra bien qu’il couche quelque part.

— Ah ! ça c’est vrai, – dis-je d’un air fin et triomphant, – et comme on ne couche que chez soi… je saurai bien où il demeure.

— On ne couche que chez soi ! – s’écria Balthazar épanoui. – Martin, pour rémunérer ta chaste croyance, je porte tes gages à soixante mille livres tournois ; mais tu me fourniras de chaussettes, de socques articulés, de bretelles, de sous pour passer le pont des Arts, et tu m’offriras cinq melons dans la primeur…

— Vous êtes bien bon, monsieur, – dis-je au poète ; puis, m’adressant au comte : – Une fois que je saurai où demeure ce monsieur, je ne saurai pas son nom pour cela.

— Tu entreras chez le portier, tu lui dépeindras l’homme qui est rentré le soir, et tu lui demanderas son nom… je te trouverai un prétexte.

— Ah ! monsieur… comme vous êtes donc malicieux ! – m’écriai-je avec admiration.

— Maintenant, autre chose, – me dit Robert de Mareuil en me remettant une lettre probablement écrite pendant mon absence. – Tu vas porter ceci passage Bourg-l’Abbé, chez le nommé Bonin, marchand de jouets d’enfants.

À ce nom de Bonin, de vagues souvenirs me revinrent à l’esprit ; il me semblait avoir déjà entendu prononcer ce nom ; mais je ne pus me rappeler dans quelle circonstance, et à quelle personne il appartenait.

— Il n’en sera pas de cette lettre comme de celle du baron, – me dit Robert de Mareuil, – tu la remettras à M. Bonin lui-même, il ne sort guère de sa boutique… et il te donnera une réponse.

— Bien, monsieur…

— Allons, va… et reviens vite…

— Et tu diras, en revenant, au petit traiteur de la rue Saint-Nicolas d’apporter à dîner… pour deux, – me dit majestueusement Balthazar, – car nous te nourrissons, Martin, nous te logeons… et nous t’habillerons quand tes vêtements, encore excellents, seront usés… tu coucheras dans l’antichambre ; le buffet te servira de commode ; je te prêterai ma peau d’ours de Sibérie, en attendant je t’aie organisé un lit convenable ; tu dormiras là comme un roi.

— Oh ! je ne suis pas difficile, monsieur, – lui dis-je. – En rentrant, je prendrai à mon garni le peu d’effets que je possède ; je me trouverai bien partout où vous me mettrez.

— Allons, dépêche-toi… me dit Robert de Mareuil, – tu attendrais M. Bonin, dans le cas où il ne serait pas rentré.

— Bien, monsieur. – Et je sortis.

J’arrivai passage Bourg-l’Abbé, passage triste, sombre s’il en est ; au moment où j’y entrais, je fus assez violemment heurté par un tout jeune homme qui venait de s’élancer d’un élégant cabriolet, pendant que le groom se tenait à la tête d’un beau cheval impatient et fougueux. Après m’avoir adressé une légère excuse, ce jeune homme ou plutôt cet adolescent, d’une figure imberbe et assez vulgaire, mais vêtu avec beaucoup de recherche, passa devant moi : je le suivis en cherchant des yeux la boutique de jouets d’enfants.

Au moment où je venais de la découvrir, j’y vis entrer l’adolescent qui était descendu de cabriolet devant moi ; je le trouvai auprès du comptoir lorsque je m’y présentai à mon tour : deux autres personnes attendaient dans cette boutique ; la première était un chasseur portant le couteau de chasse en sautoir, l’habit vert, les épaulettes d’argent et le tricorne empanaché de plumes de coq : la seconde une fort jolie fille qui me parut une fringante soubrette, à en juger du moins par sa mine éveillée, son frais petit bonnet, son tablier bien blanc et sa mise proprette. Le chasseur, grand garçon leste et dégourdi, me parut en conversation réglée avec la femme de chambre, assise à ses côtés : tandis qu’une vieille au teint jaune et ridé, à l’air revêche, aux yeux gris et perçants, était pour ainsi dire accroupie derrière le comptoir.

L’adolescent dont j’avais été précédé s’approcha de cette mégère, et, à ma grande surprise, il lui adressa la parole avec une sorte de déférence affectueuse.

— Bonjour, ma chère madame Laridon, – lui dit-il, – comment vous va ?

— Si vous venez pour l’affaire, – dit la vieille d’un ton maussade, – vous pouvez vous en retourner… ça ne se peut pas.

— Comment ? – s’écria l’adolescent, qui me parut cruellement désappointé ; – hier c’était convenu…

— Hé bien ! aujourd’hui c’est déconvenu… voilà…

— Mais, ma chère madame Laridon, c’est impossible. M. Bonin savait bien que je comptais là-dessus, moi…

— Restez là dix heures, parlez-moi dix heures, – reprit brusquement la mégère, – ça sera comme si vous chantiez vêpres : le patron a dit non, c’est non !

— Mais alors, – s’écria l’adolescent désolé, – il ne fallait pas qu’il me promît pour aujourd’hui…

— Assez causé, – dit la mégère en croisant ses bras sous son tablier, et restant insensible à toutes les instances du jouvenceau.

— Ça m’est égal, – dit enfin celui-ci avec un accent de désappointement courroucé, – j’attendrai M. Bonin.

Moi, monsieur, et un geste de tête et d’épaules qui semblait dire :

— Faites ce qu’il vous plaira.

Puis, m’avisant à la porte où je restais, attendant que l’adolescent eût quitté le comptoir, cette femme me dit :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— J’apporte une lettre pour M. Bonin, madame.

— Il va rentrer… vous la lui remettrez, – me répondit-elle brusquement.

Il n’y avait que deux tabourets dans cette boutique, ils étaient occupés par la soubrette et par le chasseur. L’adolescent me parut blessé de ce que le laquais de grande maison ne lui offrît pas le siège qu’il occupait : mais le chasseur, fort insoucieux de commettre cette grave inconvenance, échangea un regard ironique avec la fringante soubrette, en lui faisant remarquer la rougeur de dépit qui montait au visage du jouvenceau.

De plus en plus surpris de ce que je voyais et de ce que j’entendais, j’examinai cette étrange boutique avec une curiosité croissante. Au lieu d’être riante et gaie, comme le sont habituellement les magasins de ce genre, avec leurs poupées fraîchement vêtues de satin et de paillettes, avec leurs petits ménages étincelants comme de l’argent ou leurs chevaux enharnachés d’écarlate et d’oripeaux, cette boutique était d’un aspect sombre et nu ; à l’exception de quelques vieux joujoux, fanés, décolorés et poudreux, étalés pour la montre, je ne vis, dans l’intérieur de ce magasin, aucun autre jouet d’enfants ; elle était garnie, du haut en bas, de grands casiers bruns remplis de poussière.

J’en étais là de mes observations, presque caché dans l’ombre du fond de la boutique, car la nuit s’approchait, lorsque je vis entrer un homme de haute taille, portant de longues moustaches grises sur sa figure bistrée, un col noir, une grande redingote bleue, militairement boutonnée jusqu’au menton, une grosse canne plombée, et un vieux feutre sur l’oreille.

Je ne me trompais pas… c’était le cul-de-jatte. Ses épaisses moustaches, sa tournure militaire, m’avaient tout d’abord empêché de le reconnaître. De crainte d’être aperçu de lui, je me retirai dans l’angle le plus obscur du magasin.

À la vue du bandit, la vieille femme parut sortir tout à coup de son apathie. Elle se leva à demi et s’écria vivement :

— Eh bien ?…

— Ça se gâte, – dit le cul-de-jatte à voix basse. – Il paraît que c’était un loup sous une peau de mouton.

— Comment ? ce n’est pas fini ? – dit la vieille femme d’un ton de reproche.

— Fini !… ah ! bien oui ! fini, – reprit le cul-de-jatte. – Le capitaine aura du fil à retordre…

— Avec un… poulet pareil, – fit la vieille en haussant les épaules de dédain.

— Je vous dis que le poulet est un coq… – répondit le cul-de-jatte, – un coq bien armé d’éperons, et qui ne se laissera pas manger la tête… C’est moi qui vous le dis…

— Alors, qu’est-ce que vous voulez ? – dit la vieille en grommelant. – À quoi bon venir ici ?

— Le capitaine engage le patron à accepter le tiers… Comme ça… il aura moyen… de moyenner.

— Le patron n’y est pas, ça le regarde : il écrira ce soir au capitaine, – répondit la vieille.

— Ainsi, c’est convenu, au port d’arme jusqu’à demain, – dit le cul-de-jatte, – je vais en prévenir le capitaine.

— Le patron lui écrira, – reprit la vieille.

Le cul-de-jatte sortit.

En entendant ces mots le capitaine, un singulier pressentiment me dit qu’il s’agissait de Bamboche, toujours en rapports avec le cul-de-jatte. Je cherchais aussi vainement à deviner quels singuliers intérêts pouvaient amener des personnes de conditions si différentes dans cette sombre boutique de jouets d’enfants, où il n’était nullement question d’acheter ou de vendre des jouets d’enfants.

Soudain la vieille femme, collant, pour ainsi dire, sa figure sèche et ridée aux carreaux de la boutique, dit d’une voix creuse :

— Voici le patron !

À ces mots, le chasseur, la soubrette se levèrent avec empressement, et l’adolescent s’écarta de la porte vitrée à travers laquelle il avait jusqu’alors regardé dans le passage, afin de dissimuler, sans doute, sa mauvaise humeur.

CHAPITRE VII.

Le marchand de jouets d’enfants. – Martin retrouve une ancienne connaissance. – Moyen d’apprendre ce que l’on veut savoir.

La porte de la boutique s’ouvrit.

Le jour baissant, rendu plus sombre encore par l’obscurité du passage, m’empêcha d’abord de distinguer les traits du marchand de jouets d’enfants ; il portait, d’ailleurs, un vieux chapeau enfoncé sur les yeux, et le collet de sa redingote couleur tabac d’Espagne, relevé, sans doute crainte du froid, lui cachait les oreilles et une partie du visage.

Malgré le dépit courroucé qu’il avait témoigné, l’adolescent s’approcha du marchand et lui adressa la parole avec une sorte d’obséquiosité timide, inquiète, presque suppliante :

— Bonjour, mon cher monsieur Bonin, – lui dit-il, – je venais pour…

Le marchand, interrompant le jouvenceau, dit vivement à la vieille :

— Tu ne l’as donc pas averti que ça ne se pouvait pas ?

— Je le lui ai dit, archi-répété, – grommela la vieille ; – il a voulu rester…

Alors, s’adressant à l’adolescent, M. Bonin lui dit d’un ton fort significatif :

— Bonsoir, jeune homme.

Et il lui tourna brusquement le dos.

— Mais, monsieur Bonin, – reprit le jouvenceau d’une voix suppliante, – je vous en supplie… si vous saviez… je vais vous expliquer pourquoi je…

— Inutile… inutile… – s’écria M. Bonin, sans même regarder l’adolescent, – j’ai dit non… c’est non… Bonsoir.

— Mais, monsieur Bonin… je vous en conjure… écoutez-moi donc.

— Allez vous coucher, jeune homme, ça vous rafraîchira le sang, – dit M. Bonin au jouvenceau. – Encore une fois, bonsoir.

Puis, s’adressant au chasseur, le marchand de jouets d’enfants lui dit :

— Vous venez de la part du duc ?

— Oui, monsieur ; voilà une lettre de mon maître…

Au moment où le chasseur remettait son message à M. Bonin, l’adolescent, furieux sans doute d’être ainsi humilié devant témoins, s’écria :

— Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, je vous dénonce comme un fripon que vous êtes, monsieur Bonin… je dirai que je ne songeais pas à mal, lorsque j’ai reçu une lettre dans laquelle on me disait qu’une personne sachant que mon père était riche, me proposait des avances sur l’héritage qui me reviendrait un jour… Je dirai…

— Ta, ta, ta… vous direz… vous direz ! ! ! quoi ? que direz-vous ? Voilà comme sont ces petits messieurs-là, – reprit le marchand en haussant les épaules avec une expression de dédaigneuse insouciance, – ils viennent vous proposer d’escompter la mort de papa ou de maman, parce qu’ils n’ont pas la patience d’attendre l’héritage dont ils sont friands… et quand d’honnêtes marchands refusent de favoriser leurs désordres, ils viennent les injurier chez eux : ça fait pitié… voilà tout.

— Comment ! vous osez dire, – s’écria l’adolescent en s’exaltant de plus en plus, – vous osez dire que vous n’êtes pas complice de ce capitaine de hasard qui m’a fait signer pour cent mille francs de lettres de change en blanc pour lesquelles j’ai été censé recevoir de lui un chargement de bois de campêche et de jambons d’ours, – un brevet d’invention et d’exploitation pour les aérostats lycophores. – mille bouteilles de lacryma-christi, – deux mille exemplaires de Faublas, – je ne sais combien de quintaux de rhubarbe, – une cession de dix lieues carrées de territoire au Texas, – une partie de plumes d’autruche, – et une créance hypothécaire sur le bey de Tunis… objets et propriétés imaginaires, dont je n’ai jamais vu que les bordereaux et les prétendus titres, et que vous m’avez rachetés en bloc, vous… pour la somme de treize mille trois cents francs ?

À l’énumération des étranges valeurs données à l’adolescent, le chasseur et la soubrette partirent d’un fou rire. Je ne partageai pas cette hilarité ; car j’ignorais complètement alors ce que c’était que les prêts usuraires.

L’adolescent n’eut pas l’air de remarquer cette impertinente gaieté ; mais sa colère redoubla, et il s’écria en s’adressant au marchand :

— Je vous dis, moi, que vous êtes complice de ce fripon de capitaine ; vous le sentiez si bien, que vous m’aviez proposé une affaire soi-disant bien meilleure, puisque, au lieu de prétendues marchandises, il s’agissait d’espèces, et qu’aujourd’hui même vous deviez me remettre vingt mille francs contre un blanc-seing signé de moi… et vous osez nier votre promesse !

— Une dernière fois, jeune homme, je déclare que jamais je ne serai le complice de vos folles prodigalités… Allez trouver papa et maman. Soyez bien gentil, et ne faites pas de bruit dans ma boutique… sinon j’enverrai Laridon chercher la garde…

— Puisqu’il en est ainsi, – s’écria le jeune homme exaspéré, – vous entendrez parler de moi…

— Quand vous voudrez… je suis en règle… – dit le marchand avec calme, pendant que l’adolescent sortait en refermant violemment la porte.

— Imbécile, – dit à demi-voix M. Bonin.

Et il prit des mains du chasseur, et lut la lettre que celui-ci était sur le point de lui remettre, au moment où la colère de l’adolescent fit explosion.

Plus j’entendais la voix de M. Bonin, voix claire, aiguë, à l’accent sardonique, plus il me semblait la reconnaître. En vain je tâchais de distinguer les traits de cet homme ; je ne pouvais y parvenir, grâce à son collet toujours relevé, à son chapeau toujours enfoncé sur les yeux, et au jour de plus en plus sombre qui envahissait la boutique, au fond de laquelle je me tenais immobile.

— Vous direz au duc, – dit au chasseur le marchand de jouets d’enfants, après avoir lu, – que je n’ai pas le temps d’aller aujourd’hui chez lui, examiner les objets dont il me parle… qu’il les apporte ou qu’il les envoie demain soir, de sept à huit heures, à l’heure de mon dîner, je les verrai, et je dirai ce que ça vaut.

— Comment ? comment ? – reprit le chasseur avec l’impertinente familiarité d’un laquais de grande maison, – ce n’est pas ça ; M. le duc entend que vous veniez le voir aujourd’hui.

— Eh bien ! M. le duc ne me verra pas, voilà tout, – répondit M. Bonin avec une froide ironie ; – qu’il vienne demain… à l’heure de mon dîner… il me trouvera…

— C’est tout de même joliment drôle qu’un duc et pair, fils d’un maréchal de l’Empire, soit obligé d’être à vos ordres, dit le chasseur, blessé pour ainsi dire dans l’amour-propre de son maître.

— Ah bah ; vraiment ! – dit le marchand de jouets. – Il faut pourtant qu’il se donne cette petite peine-là, puisqu’il veut emprunter sur les crachats, l’épée et autres brimborions en diamants de feu son père, ce cher petit seigneur ! Quant à vous, mon garçon, croyez-moi, si votre jeune maître vous doit des gages, faites-vous payer… Il est à bout de ses pièces. Quand la maison se lézarde… les rats s’en vont… et ils ont bon nez… Profitez de l’apologue… Bonsoir.

Le chasseur parut en effet assez frappé de l’apologue, et sortit après avoir fait un signe d’intelligence à la soubrette. Celle-ci remit, à son tour, une lettre au marchand de jouets, qui dit, en la lisant :

— À la bonne heure, ta maîtresse à toi est une femme d’ordre, mon enfant ; elle est cupide, elle est avare ; elle songe à l’avenir, elle pense au solide, et elle n’a pas dix-huit ans ! et elle est belle comme un astre… Mais aussi elle connaît ses fils de famille par cœur, et elle joue de ces imbéciles-là sur tous les airs, tant qu’ils sont ses amants… Voyons ce qu’elle me veut.

Et, ce disant, M. Bonin décacheta la lettre.

J’ai su depuis ce qu’elle contenait ; la voici dans toute sa naïve simplicité, sauf une horrible orthographe qu’il est inutile de rapporter :

 

« Mon bon vieux,

« Le petit marquis veut me donner pour soixante mille francs de diamants, mais il n’est pas en fonds pour le moment ; son intendant attend des rentrées d’ici à trois ou quatre mois… des vraies rentrées… j’en suis sûre… mais trois mois !… c’est long, et puis vaut mieux tenir qu’attendre… et puis, il y a un Russe très riche dont on m’a parlé… vous comprenez ; enfin, ce serait comme le denier d’adieu du marquis ; aussi je lui ai dit que je voulais les diamants tout de suite, et que, comme il n’avait pas d’argent comptant… je connaissais quelqu’un qui pourrait lui prêter soixante mille francs, mais à 20 % d’intérêts payés d’avance pour six mois.

« Ce quelqu’un-là, C’EST MOI ; mais, en apparence, ça sera vous ; j’ai ordonné à mon agent de change de vendre pour 3,200 livres de mes rentes, vous vous aboucherez avec l’intendant du petit marquis, vous exigerez une lettre de change, à six mois, bien en règle, et vous serez censé lâcher les fonds, que l’on ira toucher chez mon notaire sur un mot de vous : il est prévenu. De cette façon-là, j’aurai les diamants tout de suite, et je bénéficierai des 15 % d’intérêts, car il y aura, bien entendu, 5 % de commission pour vous.

« Si vous flairez quelque affaire solide et avantageuse je ne veux pas de carottage ni de mineurs), écrivez-moi ; j’ai encore une centaine de mille francs disponibles pour un an environ, car je guigne toujours cette fameuse ferme de Brie… C’est un gros nanan, mais, tôt ou tard, il sera dans mon sac.

« N’oubliez pas d’aller demain matin chez l’intendant du petit marquis. Toute à vous, mon bon vieux.

« MALVINA CHARANÇON. »

 

— Et cet amour de femme-là n’a pas dix-huit ans ! – s’écria le marchand de jouets après avoir lu. – Quelle tête ! quelle intelligence pratique des affaires !

Puis s’adressant à la soubrette :

— Tu diras à ta maîtresse que c’est bien… Je ferai exactement ce qu’elle demande… En voilà une qui te paye régulièrement tes gages… j’en suis sûr, hein ?…

— Oh ! monsieur… je crois bien ! je les place chez elle… Ma maîtresse ! ! c’est plus sûr qu’un notaire ! !

Et la soubrette sortit pour aller sans doute rejoindre le chasseur, qui n’avait probablement pas quitté le passage.

La nuit était alors tout à fait venue. Soudain d’éblouissants jets de gaz éclairèrent le passage et l’intérieur de la boutique du marchand de jouets. Cet homme ôta son chapeau et rabaissa le collet de sa redingote.

Je reconnus mon ancien maître… la Levrasse.

Une sorte de frayeur rétrospective me fit un instant frissonner, surtout lorsque j’eus remarqué les profondes cicatrices d’une large brûlure qui s’étendait depuis le bas de la joue jusqu’au front, brûlure sans doute occasionnée par l’incendie de la voiture nomade allumé par Bamboche ; la figure de la Levrasse était toujours imberbe, blafarde et sardonique. Il me parut à peine vieilli ; seulement, au lieu de porter ses cheveux à la chinoise, il les portait coupés très ras et en brosse, ce qui changeait peu l’aspect de sa physionomie. Je ne pus maîtriser une certaine émotion en présentant la lettre de Robert de Mareuil ; mais je ne ressentais pour le bourreau de mon enfance aucune haine personnelle, si cela peut se dire ; c’était un mélange de dégoût, de mépris et d’horreur, qui me soulevait le cœur ; j’aurais voulu, par un sentiment d’équité, voir ce misérable livré à toutes les rigueurs des lois ; mais j’aurais cru me souiller en exerçant sur lui de violentes représailles, que ma jeunesse, ma force et ma résolution eussent rendues faciles.

Avant que la boutique fût éclairée, je m’étais tenu à l’écart et dans l’ombre, dans une espèce de renfoncement formé par la baie de l’arrière-boutique ; la Levrasse n’avait donc pas jusqu’alors remarqué ma présence ; aussi, à ma vue, il recula d’un pas, et dit à la vieille femme, d’un air surpris et contrarié :

— D’où diable sort-il ? Il était donc là ? Et moi qui, tout à l’heure, me croyais en famille.

— Comment ! – reprit la vieille, – vous ne l’avez pas aperçu ? Moi, je croyais que vous le gardiez exprès pour la fin.

La Levrasse haussa les épaules, frappa du pied et me dit en m’examinant avec attention :

— Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que voulez-vous ?

— Monsieur, je viens vous apporter une lettre de la part de M. le comte Robert de Mareuil.

À ce nom, une vive satisfaction se peignit sur les traits de la Levrasse, et il me dit :

— Donnez, donnez cette lettre… je m’attendais à la recevoir hier.

Après avoir lu la lettre que je lui donnai, et dont le contenu sembla lui plaire beaucoup, il me dit avec un accent d’extrême bienveillance :

— Mon garçon, vous direz à M. le comte Robert de Mareuil que j’aurai l’honneur d’être chez lui demain matin sur les dix heures, ainsi qu’il le désire.

Puis la Levrasse m’ouvrit fort poliment la porte de la boutique en me répétant :

— Demain, à dix heures… ne l’oubliez pas, mon ami, je serai chez M. le comte Robert de Mareuil.

Je sortis de la boutique de la Levrasse avec de nouveaux et puissants motifs de réflexions, d’intérêt, de crainte et de curiosité ; j’étais presque certain que le capitaine dont avait parlé le cul-de-jatte était aussi ce même capitaine que l’adolescent regardait comme le complice des prêts usuraires du marchand de jouets d’enfants ; en un mot, qu’il s’agissait encore du capitaine Bambochio.

Quant à la Levrasse, que je retrouvais sous le nom de M. Bonin, marchand de jouets d’enfants, alors seulement je me souvins qu’en effet l’ancien saltimbanque s’appelait Bonin, nom quelquefois inscrit sur nos affiches, mais que j’avais complètement oublié. Je m’étonnai peu du ténébreux métier qu’il faisait, sous le prétexte de vendre des jouets d’enfants ; plus tard seulement j’eus une idée complète de cette nouvelle infamie.

Quelle singulière fatalité, après tant de vicissitudes, de pérégrinations, réunissait ces trois hommes ! – Bamboche, – le cul-de-jatte, – et la Levrasse ?

Quelle communauté d’intérêts avait pu leur faire oublier la haine implacable dont ils devaient être animés les uns contre les autres ? Comment Bamboche avait-il pu renoncer à ses sentiments de vengeance contre la Levrasse ?

Je n’en pouvais douter, Bamboche avait été l’auteur ou le complice de bien basses, de bien coupables actions… pourtant je ne sentais pas diminuer mon attachement pour lui. Il se mêlait à cette amitié une sorte de pitié douloureuse, car j’avais été témoin des sincères velléités de retour vers le bien auxquelles avait souvent obéi Bamboche ; je ne sais quel vague espoir me disait que mon influence sur cette nature énergique lui serait peut-être salutaire. Mon désir de le revoir était bien vif, mais j’eus assez d’empire sur moi pour ne hasarder aucune tentative de rapprochement avant d’avoir arrêté le plan de conduite que je devais tenir à l’endroit des hommes et des choses qui me semblaient importer aux intérêts de Régina.

De retour chez mes nouveaux maîtres, je rapportai au comte Robert de Mareuil la favorable réponse du marchand de jouets d’enfants ; il me parut radieux, et son ami Balthazar se livra aux démonstrations de joie les plus bruyantes et les plus excentriques. Il voulait absolument aller le soir même aux Funambules pour décerner une ovation à Basquine, qu’il admirait de confiance, car il ne l’avait jamais vue jouer ; mais Robert de Mareuil ayant rappelé à son ami que leur soirée devait avoir un but plus sérieux, le poète dut, en soupirant, ajourner son projet.

Après leur frugal dîner, dont les reliefs me suffirent, mes maîtres me prévinrent qu’il serait inutile de les attendre, et m’engagèrent à me coucher, ajoutant qu’ils m’éveilleraient à leur retour, s’ils avaient besoin de quelque chose.

Avant son départ, Robert de Mareuil m’avait ordonné d’ouvrir sa malle, son sac de nuit, et de mettre en ordre les effets qu’ils contenaient.

Cette besogne fut bientôt accomplie, car il était difficile de voir une garde-robe moins nombreuse et plus fatiguée que celle du comte Robert. Le seul objet de luxe que je trouvai dans cette espèce d’inventaire fut un beau nécessaire à écrire, en cuir de Russie, à fermoir et à serrure d’argent, dont Robert de Mareuil possédait sans doute la clef.

En allant et venant dans cet appartement, j’observai une chose qui ne m’avait pas frappé tout d’abord.

Je remarquai, dans la cloison qui séparait la chambre de mes maîtres de celle que je devais occuper, une sorte de replâtrage circulaire de six pouces environ de diamètre, et élevé de trois pieds au-dessus du plancher.

Évidemment cette muraille avait été primitivement percée par un tuyau d’un poêle (destiné sans doute à chauffer alors la pièce où j’allais coucher) qui allait se perdre en formant un coude à travers la cheminée de la pièce voisine.

Dans cette chambre, occupée par mes maîtres, le papier de la tenture cachait ces vestiges ; mais dans la pièce où je couchais l’on n’avait pas pris soin de les dissimuler…

Il me vint alors une pensée blâmable en soi, je l’avoue, mais qu’autorisaient peut-être les craintes croissantes que m’inspiraient les étranges relations de Robert de Mareuil et ce que j’avais pu pénétrer de ses desseins sur Régina…

En laissant du côté de la chambre voisine le papier de tenture qui cachait l’ancien passage du tuyau, mais en retirant de mon côté les matériaux qui l’obstruaient, je pouvais ne perdre aucune parole de mes maîtres, lors même qu’ils eussent parlé à voix très basse… Pour masquer l’ouverture de cette espèce de conduit acoustique, je n’avais qu’à prendre derrière le buffet un morceau de tenture et à l’ajuster soigneusement à la place du replâtrage apparent dans ma chambre.

J’hésitai avant de me décider à commettre cet abus de confiance, je m’interrogeai sévèrement, me demandant à quel mobile j’obéissais ?

Quel but je me proposais ?

Et enfin, si une nécessité absolue m’autorisait à agir ainsi ?

À ces questions, que je me posais en toute sincérité, je répondis :

— Le mobile auquel j’obéis est le dévouement le plus absolu que puisse inspirer un amour aussi passionné que respectueux et désintéressé, un amour qui doit être et sera toujours ignoré de celle qui l’inspire…

Le bien que je me propose est de protéger, de défendre, autant que me le permet mon humble condition, une noble jeune fille que je crois… que je sens menacée.

La nécessité qui m’impose l’obligation d’agir comme je fais est absolue : je n’ai aucun autre moyen de m’assurer des véritables intentions de Robert de Mareuil… et d’ailleurs, j’en atteste le ciel !… si mes soupçons ne sont pas fondés, si je reconnais la droiture du caractère de ce jeune homme, si ses projets, si ses espérances sont partagés par Régina, quelque douloureuse que me soit cette résolution, je serai aussi zélé pour servir les desseins de Robert de Mareuil que je leur aurais été hostile dans le cas contraire.

Enfin, dernière épreuve, après m’être demandé en mon âme et conscience si mon action aurait été approuvée par Claude Gérard, à la sanction de qui je reportais toujours mentalement mes actions… je me décidai…

Au bout d’une demi-heure, une communication acoustique, parfaitement masquée, existait entre la chambre voisine et la mienne. Les sons m’arrivaient si distinctement, qu’ayant allumé du feu dans la cheminée de cette chambre occupée par mes maîtres, j’entendis parfaitement les légers pétillements du bois quoique la porte fût fermée.

Ceci fait, j’attendis avec impatience le retour de Robert de Mareuil en m’étendant sur la peau d’ours que Balthazar m’avait généreusement octroyée, mon chevet tourné du côté de la communication que je venais d’établir.

CHAPITRE VIII.

L’entretien. – Le budget d’un homme comme il faut. – Un plan de haute comédie. – Martin porte la livrée. – Un usurier.

Au bout de deux ou trois heures, Robert de Mareuil et Balthazar rentrèrent, traversèrent rapidement la pièce où j’étais couché, feignant de dormir profondément, et s’enfermèrent dans la chambre voisine. Presque aussitôt, j’entendis le bruit d’une chaise heurtée ou renversée avec colère.

Approchant alors mon oreille de l’espèce de conduit acoustique pratiqué presque à mon chevet, j’écoutai l’entretien suivant :

— Allons donc, Robert ! – dit le poète d’un ton d’affectueux reproche, – du calme… du courage… que diable ! rien n’est désespéré…

— Tout est perdu… – s’écria Robert de Mareuil en marchant à grands pas, et en murmurant des imprécations de fureur.

— Non, tout n’est pas perdu… puisque rien n’est fait, – reprit Balthazar, – et encore quelle créance faut-il ajouter à ces bruits ?… Voyons, Robert, pas d’égoïsme ; tu sais combien je déteste d’être attristé, et tu es là, à me navrer le cœur avec ton désespoir.

Après un moment de silence, Robert de Mareuil reprit :

— Tiens… Balthazar… je n’ai que toi d’ami… tous ceux que j’ai comblés dans mon temps de prospérité…

— Une fois la bise de la ruine venue, ont filé à tire d’aile ! comme les oiseaux de passage aux approches de l’hiver !… Parbleu !… tu t’étonnes de cela ? – dit le poète, – alors à quoi t’a donc servi d’avoir mené la vie de Paris ? Oublie tout cela, le passé est passé, causons du présent, en vieux amis de collège…

— Oui… – reprit Robert avec amertume, – maintenant je te reviens… Tant que j’ai été riche… je t’ai délaissé.

— Un instant… – s’écria Balthazar. – Ne confondons pas… c’est moi qui t’ai délaissé… quand je t’ai vu lancé… Je te demande un peu la belle figure que j’aurais faite dans ton grand monde, avec mes pauvres 1,200 francs de rentes et mon hydrophobie de travail et de rimaille. Mais je ne t’ai pas oublié pour cela, je t’ai vu cinq ou six fois dans ton bel équipage. Tu passais sur le boulevard comme un brillant météore… Je te saluais de la main. Et, tout météore que tu étais, tu t’arrêtais, tu descendais de voiture, tu venais me parler ; c’était intrépide de ta part, car je portais des bas de laine noire, des souliers lacés et un chapeau gris en toute saison. Tu devais être peu flatté d’être vu en conversation avec moi ; mais…

— Balthazar !…

— Avoue cette petitesse… je t’en avouerai une autre, c’est que moi j’étais superbement fier d’être vu causant avec un jeune homme aussi élégant que toi ! mais j’avais toujours du guignon, jamais un de mes pairs en souliers lacés ne m’a vu causer avec toi. Parlons sérieusement : nous avons obéi à nos destinées : tu t’es amusé comme un dieu… j’ai rimaillé comme un diable et nous nous retrouvons, moi, avec quelques milliers de vers de plus, toi, avec quelques milliers de louis de moins, ce qui égalise nos fortunes… Seulement… moi je suis très heureux de mon sort ; grâce au travail, je vis huit à dix heures par jour au milieu du monde enchanté de l’imagination ; le reste du temps… j’espère… qu’est-ce que je dis ?… je vis dans la certitude de nager, un jour où l’autre, demain peut-être, en plein Pactole : j’en jure par le Styx et par la tête de mes libraires. C’est donc maintenant moi qui suis le riche, l’heureux, le millionnaire, et pardieu ! je ne te laisserai pas te désespérer ainsi… Ce matin tu étais feu et flamme, te voilà neige et frimas, pourquoi ? pour une nouvelle qui, fût-elle vraie, se borne à ceci : qu’il se trouve peut-être un obstacle sur ton chemin ? Allons donc, Robert, je ne te reconnais plus…

— Ni moi non plus, – reprit le comte avec abattement. – Ah ! le malheur fait douter de tout…

— Avec ces découragements-là, – s’écria le poète, – sais-tu où l’on va ?…

Puis s’interrompant, il ajouta d’un ton grave et pénétré qui ne lui était pas habituel :

— Écoute, Robert, si je te croyais capable de vivre de très peu en attendant le moment où, grâce à tes anciennes relations et à quelques protections de famille, tu pourrais obtenir un modique emploi… je te dirais : Que l’avenir ne t’inquiète pas, partage avec moi… l’excessivement peu dont je vis ; avant un mois ou deux tu seras casé dans quelque coin avec une bonne petite place de douze ou quinze cents francs… modeste, mais assurée… alors je…

— Écoute, à ton tour, Balthazar… – dit Robert en interrompant son ami, – élevé dans le luxe et dans l’oisiveté, j’ai pris l’habitude de satisfaire à tous les goûts dispendieux, à tous les caprices d’une opulence prodigue. Je suis ignorant, paresseux et fier… j’aime dans la richesse non seulement les délices qu’elle donne, mais encore toutes les jouissances que l’orgueil en retire ; en un mot, j’aime autant à jouir… qu’à tenir mon rang ; oui, car à tort ou à raison, je crois qu’un homme de ma naissance doit vivre autrement qu’un autre : qu’il doit représenter… comme on dit, et porter splendidement son nom ; voilà pourquoi, tant que je l’ai pu, j’ai mené la vie d’un grand seigneur… À cette heure, me voici ruiné, criblé de dettes ; eh bien ! je te dis brutalement, je suis incapable de gagner ma vie par mon travail… D’abord à quel travail serais-je propre ? À aucun… Et en admettant même que le hasard, ou une toute-puissante protection, me donnât un emploi, non pas de douze ou quinze cents francs, mais de douze ou quinze mille francs par an, je suppose…

— Comme qui dirait les appointements d’un préfet, d’un maréchal de camp, d’un évêque ou d’un conseiller à la Cour royale, – dit Balthazar.

— Eh bien !… à part même l’espèce d’humiliation qu’il y a à avoir une place, c’est-à-dire à être aux ordres de quelqu’un, que diable veux-tu que je fasse de douze ou quinze mille francs par an… moi qui ai pris l’habitude d’une existence de cent mille livres de rentes, au moins !… Ce que je te dis là te paraît peut-être absurde, c’est pourtant la vérité.

— Je te crois, Robert ; que diable ferais-tu de dix ou douze mille francs par an ?… Sérieusement, très sérieusement, je te regarde comme incapable de pouvoir vivre à moins de soixante mille livres de rentes au minimum, et encore en te gênant beaucoup, en étant très serré ; tu m’as prouvé cela une fois très mathématiquement, je me souviendrai toujours de ton budget raisonné. Laisse-moi te le rappeler, et pour cause.

« 1° – me disais-tu, – on ne peut pas aller à pied : mettons huit à dix mille francs pour mon écurie ; – 2° les femmes du monde obligeant à des soins assommants, il faut chercher une maîtresse ailleurs, et le moins que l’on puisse donner à une fille un peu à la mode, c’est quinze cents francs par mois sans les cadeaux ; – 3° on ne peut pas dîner au cabaret à moins d’une carte de trente à quarante francs, si l’on veut être quelque peu considéré et choyé par les garçons ; il faut compter aussi quarante à cinquante francs pour une loge d’avant-scène à envoyer à sa maîtresse, ce qui, avec le bouquet quotidien obligé, et le dîner au cabaret, monte à environ cent francs par jour. – Ajoute à cela : – le loyer d’un appartement confortable, – l’entretien, l’imprévu, – les soupers, – les cadeaux à ma maîtresse, – les infidélités, – les fantaisies, – le jeu, – les paris de courses, – et tu verras qu’au bas mot, un homme d’un certain rang ne peut pas vivre, mais réellement pas vivre, à moins de quatre-vingts ou de cent mille francs par an, sans compter une centaine de mille francs de premier établissement ; et encore doit-il vivre en garçon et sans maison montée. »

— C’est vrai, – dit Robert de Mareuil avec un amer soupir de regret, – oui, je défie un homme comme il faut de vivre à moins à Paris s’il veut tenir son rang…

— Tu es plus près de la vérité que tu ne le crois peut-être, Robert, en disant que tu ne peux pas vivre à moins, et je remets ce budget sous tes yeux pour bien constater la somme de tes besoins ; maintenant, pour toi, le superflu, passé à l’état chronique, est devenu tellement nécessaire, que, s’il te manquait par trop longtemps…

— Je me tuerais, dit froidement Robert.

Ces mots furent si résolument prononcés par le comte, que je ne doutai pas qu’il ne dît la vérité. Le poète partagea cette conviction, car, après un silence, il reprit d’une voix très émue :

— Oui… je le crois, tu te tuerais. Aussi te le disais-je, tu ne peux pas vivre à moins de soixante mille francs… Oui, je comprends cela, moi qui pourtant vis avec mes douze cents francs… Oui, je comprends cela, car il faut prendre ses amis comme ils sont ; au lieu d’être borgne ou bossu, tu as l’infirmité du superflu, mais voilà tout. Mais je ne veux pas que tu te décourages, parce que, si tu te décourages, tu manqueras un mariage de cent ou cent cinquante mille livres de rentes, et de désespoir tu te brûleras la cervelle. Or, que diable ! je ne veux pas, moi, que tu te brûles la cervelle… Je veux, au contraire, que tu épouses mademoiselle Régina de Noirlieu… qui est au moins trois fois millionnaire… et tu l’épouseras… Les obstacles, nous les vaincrons ; pour cela je me mets à ton service… Et comme ce que je possède de plus clair en bien-fonds est… mon imagination… je mets surtout à ton service mon imagination et ma longue expérience de l’intrigue… dramatique, car j’ai là onze drames ou comédies entièrement vierges… Maintenant si tu m’en crois, nous commencerons par bien résumer ta position, celle de Régina… et le caractère des gens qui doivent prendre part à l’action… Débrouillons d’abord tout ça… absolument comme s’il s’agissait d’un drame à composer. Ceci nettement établi, nous aviserons. Figure-toi enfin que je suis ton collaborateur, et que c’est le plan d’une haute comédie… peut-être même d’un drame, que nous allons tracer… Voyons… d’abord le nom des acteurs… En fait de femme, nous avons Régina de Noirlieu… Jusqu’à présent… c’est tout.

— C’est tout ? – répondit Robert.

— Bon… Maintenant, les hommes : toi d’abord : Robert de Mareuil, le baron de Noirlieu, père de Régina, le comte Duriveau… et…

— Et le prince de Montbar, – s’écria Robert avec amertume, – c’était sans doute de ce maudit prince que Martin voulait parler… car le prince est très jeune, très beau, et il vient souvent chez le baron.

Ces mots de Robert de Mareuil justifièrent mes soupçons ; je n’en pouvais presque plus douter : l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux se nommait le prince de Montbar.

Balthazar reprit après un moment de silence :

— Sont-ce là… tous nos acteurs ?

— Oui, tous… et Dieu me damne… il n’y en a que trop… – répondit Robert.

— En fait de petits rôles, – reprit Balthazar, – nous oublions notre anti-Frontin. Tout bête qu’il est, il peut nous être utile. Les renseignements qu’il t’a donnés ce matin ne t’ont-ils pas mis sur les traces de Duriveau et du prince de Montbar ?…

— C’est vrai…

— Ajoutons donc Martin, laquais de Robert de Mareuil (tu verras que ma manière de procéder, quoique bizarre, n’est pas mauvaise). La scène se passe… à Paris… Maintenant jetons un coup d’œil rapide sur l’avant-scène…

— Allons ! des folies… maintenant, – dit Robert avec impatience.

— Des folies… mais sache donc qu’on appelle l’avant-scène les événements qui ont précédé le moment où l’action va s’engager… En d’autres termes, pour voir clair à nos affaires, résumons en quelques mots ta position jusqu’à ce jour… à l’endroit de Régina. Quelques-unes de tes confidences datent de loin, j’ai pu oublier certaines circonstances… rectifie mes souvenirs s’ils me font défaut… éclaire-moi sur ce que j’ignore… pour tout prévoir, il faut tout savoir… et je crois que je ne sais pas tout.

— Non… – répondit Robert de Mareuil avec embarras…

— Tu m’instruiras à mesure que les faits se présenteront, – dit Balthazar. – Maintenant, voyons notre avant-scène. Tu as été élevé avec Régina, dont tu es parent… À cette amitié enfantine a succédé une habitude d’intimité entre vous, qui, à mesure que vous avez grandi, s’est changée en amour… Est-ce bien cela ?

— Oui… amour tendre, passionné chez moi, – reprit Robert ; – mais froid, grave et réservé chez Régina…

— Très bien… vous avez ainsi atteint, elle sa seizième année, toi tes dix-huit ou dix-neuf ans, – reprit Balthazar ; – vous vous voyiez aussi souvent que l’autorisaient vos relations de famille, et vous continuiez de vous aimer, elle d’un amour de chaste pensionnaire, toi d’un amour de collégien… candide… vous promettant, comme cela se dit entre innocents, de vous aimer toujours… de n’être jamais que l’un à l’autre.

— Mais à une condition… – dit Robert.

— Quelle condition ?… tu ne m’en avais pas parlé.

— Régina m’a juré de n’être jamais qu’à moi, – reprit Robert de Mareuil, – mais à la condition que je vengerais un jour la mémoire de sa mère…

— La venger… de quoi ? – demanda Balthazar de plus en plus surpris, – la venger… comment ?

— Régina ne s’était pas expliquée davantage… plus tard elle devait compléter cette confidence… mais nous avons été séparés par suite d’une rupture entre nos deux familles. Or voici ce que tu ne sais pas, Balthazar, – ajouta Robert de Mareuil : – Lors de notre dernière entrevue… Régina me dit d’un ton solennel : « On nous sépare… mais l’on ne peut séparer nos cœurs. Je vous ai aimé, je vous aime, Robert, parce que je vous connais depuis mon enfance, parce que je vous crois un noble cœur, un caractère généreux… parce qu’enfin vous m’avez juré de m’aider un jour à venger, à réhabiliter la mémoire de ma mère… indignement calomniée… Partez donc, Robert, puisqu’il le faut… mais… je vous le jure par le souvenir sacré de ma mère… le temps, la distance ne me feront jamais oublier la promesse solennelle que je vous fais aujourd’hui de n’être jamais qu’à vous… Le jour où je croirai le moment opportun… je vous dirai : venez… et vous viendrez… je le sais. »

— Ce langage est touchant… Cette promesse est formelle… dit Balthazar avec émotion. – Et étant donné le caractère ferme, loyal, chevaleresque de Régina, elle tiendra évidemment ce qu’elle a promis.

— Oh ! il le faudra bien… – s’écria Robert avec une sorte de ressentiment amer, – mon avenir repose sur cette seule espérance.

Balthazar garda quelques moments le silence.

— Qu’as-tu ? – lui dit Robert de Mareuil.

— Vraiment, – reprit le poète d’un ton pénétré, – Régina est une noble créature… mais reprenons l’avant-scène… Le baron emmène sa fille vivre au fond d’une terre dans le Berri. Tu oublies vite ton premier amour, et fidèle au budget dont tu m’avais posé les chiffres, tu y appliques joyeusement la fortune que t’a laissée ton père… Tout a une fin… même les héritages… Ta fortune à sec, les emprunts à bout, tu apprends que Régina, grâce à un héritage imprévu, se trouve riche de trois millions environ ; tu te rappelles alors la promesse solennelle de ton amie d’enfance… Maintenant… dis-moi franchement : Te sens-tu absolument dégagé de toute affection passée et à venir pour Régina ? Jouer le jeu que tu vas jouer… cela demande du sang-froid… je dirai même qu’il faut pour cela l’égoïsme inflexible de l’homme d’affaires ; car tu ne dois pas te le dissimuler, c’est une affaire, une excellente affaire que tu veux faire… Rien de plus, rien de moins… Si tu réussis, je te dirai plus tard mon opinion personnelle là-dessus.

— Comment ? – s’écria Robert, – explique-toi.

— Nous parlons maintenant au point de vue… dramatique, et non pas au point de vue… moral… pardon du mot… Une position difficile… presque désespérée (c’est la tienne) et des caractères étant donnés, nous tâchons de trouver les moyens de dénouer heureusement cette position diabolique… En cela, tu cherches à faire, je te le répète, une excellente affaire ; moi je cherche à faire de la comédie d’intrigue… Il n’est donc pas question de morale là-dedans.

— Trouves-tu que j’agisse d’une façon déloyale ? – s’écria Robert.

— Allons donc !… tu es ruiné… criblé de dettes. Une jeune fille, belle et riche, t’a promis d’être à toi, tu viens réclamer sa promesse. Sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf et demie agiraient comme toi… Sois donc tranquille : au point de vue du monde… tu es pur, sans tache, comme l’agneau pascal…

— Mais à ton point de vue… à toi ?

— À mon point de vue… à moi ?

— Oui…

— Curieux ! !

— Sois franc, tu n’agirais pas comme moi, Balthazar ?

— Peut-être…

— Tu me blâmes ?

— Mais je t’aide… parce qu’il s’agit pour toi, je le sais, d’une question de vie ou de mort, – dit gravement Balthazar.

— Tu me blâmes… et tu m’aides ; pourquoi cette contradiction ?

— Une contradiction ? – s’écria le poète, en reprenant sa bonne humeur ; – au contraire… c’est une fusion… un accord parfait… En te blâmant, j’obéis à mon opinion personnelle ; en t’aidant, je partage l’opinion du plus grand nombre.

— Toujours bizarre.

— Que veux-tu… Robert… un poète… c’est une si drôle de chose…

Quoiqu’elle fût passive, je sus gré à Balthazar de cette protestation contre les projets de Robert de Mareuil ; j’écoutai la fin de l’entretien de mes maîtres avec une inquiétude croissante.

— Continuons notre exposition, – répondit Balthazar. – En apprenant l’héritage inespéré que vient de faire Régina, tu apprends, en outre, qu’elle est très malheureuse chez son père… car elle n’est pas, dit-on, sa fille… Le baron, quoique des années se soient passées depuis cette découverte, a pris tellement au tragique cet accident comico-conjugal, que sa misanthropie semble tourner, dit-on, à la démence… ce qui rend la position de sa fille parfaitement intolérable, surtout depuis que le baron l’a ramenée à Paris. Tout ceci te paraît tissé par ta bonne fée ; jeune fille tourmentée est à moitié enlevée… Or, tu te proposes d’enlever Régina, bien certain que, pour mille raisons, son père ne te la donnerait pas… en mariage. Cette visée d’enlèvement n’est pas déraisonnable, tu as le serment de la plus chevaleresque des filles ; seulement elle ne t’a pas encore dit : venez… mais, c’est égal, tu viens tout de même pour prévenir ses vœux ; c’est ainsi que tu arrives à Paris afin de faire le siège en règle de Régina et de ses millions… Voilà où nous en étions ce matin à midi. Ce soir, incident nouveau complétant l’avant-scène : tu apprends, de source à peu près certaine, que tu as deux compétiteurs à la main de Régina : l’un, accepté par le baron, est M. le comte Duriveau, un veuf… un vilain enrichi et décrassé… L’autre prétendant, agréé, dit-on, par Régina, qui aurait dans ce cas oublié son serment à ton endroit… l’autre prétendant est le prince de Montbar, jeune homme de vingt-cinq ans, beau comme l’Antinoüs, noble comme un Montmorency, distingué, spirituel et suffisamment riche. Je n’ai rien oublié, je crois, de ce que je sais, du moins.

— Rien, – dit Robert de Mareuil.

— Quant à ce que j’ignore, – reprit Balthazar, – vois… si tu trouves à propos de m’instruire… à cette heure.

Après un moment de silence, Robert de Mareuil reprit d’une voix un peu embarrassée :

— Ce matin… je t’ai dit que j’arrivais de Bretagne… du château du marquis de Keroüard… chez qui j’avais été chercher un asile contre mes créanciers…

— Eh bien ?

— Ce matin, je suis sorti de la prison pour dettes… où j’étais depuis le mois de janvier.

— Toi… en prison… et je n’en ai rien su, – s’écria Balthazar d’un ton de reproche.

— J’ai voulu, autant que possible, tenir cela secret, je crois avoir réussi. On m’a arrêté au moment où je revenais d’un voyage de quelques jours, entrepris pour dépister mes créanciers.

— Mais tes dettes… sont considérables, – dit Balthazar, – qui les a payées ?

— Elles ne sont pas payées…

— Mais alors qui t’a fait sortir de prison ?

— Mes créanciers.

— Tes créanciers !

— Ils m’ont même facilité les moyens de contracter un nouvel emprunt chez ce marchand de jouets d’enfants à qui j’ai écrit ce matin.

— Cela tient du prodige.

— Pourtant rien de plus simple : j’ai convaincu mes créanciers qu’ils n’avaient rien à attendre de moi en me retenant prisonnier, tandis qu’en me remettant en liberté, et même en me procurant quelques fonds indispensables, ils rendraient possible un riche mariage que j’avais en vue…

— Je comprends.

— Ils ont, du reste, pris leurs sûretés… J’ai renouvelé, avant de sortir de prison, toutes mes lettres de change à trois mois… Je suis surveillé. Si le mariage a lieu… ils seront payés… S’il n’a lieu… Mais à quoi bon cette hypothèse ? Si le mariage m’échappe… ma résolution est bien prise…

— Maintenant que je sais tout ce que tu risques, tout ce que tu as souffert, – s’écria le poète, – je te dis, moi, que si, comme je l’espère, tu épouses cette noble fille… il est impossible que tu ne l’adores pas de nouveau, fût-ce au moins par reconnaissance.

— Je le crois comme toi. Elle m’aura sorti d’une position si désespérée… Mais à cette heure… je suis trop bourrelé d’incertitudes, de craintes, pour songer à l’amour…

— J’aime cette franchise… et je te crois ; cela redouble mon zèle… Tout ceci posé, la première chose à faire pour toi, c’est de revoir Régina… Qu’elle ait accueilli les prétentions du comte Duriveau, c’est impossible… Qu’elle accueille celles du prince de Montbar, c’est peu probable… Elle t’a fait un serment… tu ne l’en as pas déliée, et avec son caractère, elle ne peut pas se parjurer…

— Toute ma crainte est que le bruit de mes prodigalités, de ma ruine, peut-être même de mon emprisonnement, ne soit arrivé jusqu’à elle…

— Si Régina t’aime toujours, qu’importe ? – dit Balthazar à Robert de Mareuil. – L’amour est indulgent, et puis c’est pour t’étourdir sur une séparation trop cruelle que tu te seras jeté à corps perdu dans toutes les dissipations. Encore une fois… si elle t’aime toujours… le reste n’est rien.

— Demain, du reste, je saurai si elle m’aime.

— Demain ?

— Ne va-t-elle pas au Musée avec son père et le comte Duriveau ? Que je rencontre seulement le regard de Régina, je saurai mon sort… Fière et franche comme elle est… il lui sera impossible de dissimuler… Je la connais, l’impression de sa physionomie me dira tout.

— Tu as raison ; avant de rien combiner, il nous faut attendre le résultat de la rencontre de demain.

— Et si mes espérances sont trompées ! – s’écria Robert de Mareuil. – Et encore… non… non… – reprit-il, et je l’entendis repousser sa chaise avec violence, se lever et marcher avec agitation. – Non, à cette seule pensée, j’ai l’enfer dans le cœur.

— Voyons, Robert, calme-toi, – dit Balthazar avec émotion ; – vrai, tu m’effrayes… tu es pâle, tes yeux sont injectés de sang… Viens à la fenêtre respirer un peu l’air… cette chambre est petite… on étouffe. Voyons, calme-toi, remets-toi… Ce soir, tu es nerveux en diable.

J’entendis la fenêtre s’ouvrir, et Robert, presque au même instant, dire à Balthazar, en s’approchant de la croisée :

— Tu as raison… j’ai la tête en feu ; l’air me fera du bien… me calmera… Et alors je te dirai avec calme, mais avec résolution, que si Régina trompait mon espérance… je suis décidé à…

La voix de Robert de Mareuil s’affaiblissant de plus en plus à mesure qu’il se rapprochait de la fenêtre, il me fut impossible d’entendre la fin de sa phrase…

Seulement, quelques instants après, la voix de Balthazar, qui venait sans doute de se retirer brusquement de la fenêtre, arriva soudain jusqu’à moi, non plus joyeuse ou émue par l’affection, mais ferme, sévère, presque indignée.

— Je ne te crois pas… – disait-il à Robert de Mareuil, – je ne veux pas te croire.

— Écoute-moi… Balthazar.

— Je te dis, Robert, que tu te calomnies… car tu es incapable d’une action si noire. La plus indigne trahison de Mlle Régina de Noirlieu… ne t’excuserait pas !

— Et l’extrémité à laquelle je serais réduit n’excuse-t-elle pas tout ? – s’écria Robert. – Oublies-tu… ma position ?

— Je l’oublie si peu, Robert, que cette position peut seule étouffer en moi des scrupules dont je ne te veux pas parler… et c’est déjà beaucoup… mais aller au delà… Jamais ! Malgré ma vieille amitié pour toi, malgré mon dévouement dont tu n’as pas le droit de douter… je ne te reverrais de ma vie, si…

Robert de Mareuil, interrompant le poète par un éclat de rire contraint, qui me parut même presque convulsif, s’écria avec une gaieté que je crus aussi factice que l’éclat de rire :

— Comment, innocent poète dramatique que tu es, collaborateur par trop naïf, tu ne te rappelles pas que tout à l’heure tu m’as dit toi-même : « C’est le plan d’une haute comédie, peut-être d’un drame que nous allons tracer !… » Eh bien ! je voulais tout bonnement te montrer que je pouvais trouver ma petite scène dramatique tout comme toi… et tu as été ma dupe… et tu auras cru sérieusement que je serais assez indigne pour… Allons donc, Balthazar, je me fâcherais, si nous n’étions pas de si vieux amis.

En parlant ainsi, l’accent de Robert de Mareuil devint si naturel, si convaincu, que je fus tenté de croire à la sincérité de ses paroles. Balthazar, lui, n’en douta pas un moment, car il s’écria, d’un ton moitié joyeux, moitié fâché :

— Que le diable t’emporte ! Robert, ou plutôt que le diable m’emporte, car, après tout, c’est moi qui ai été assez sot pour te croire capable d’une atrocité… Tu te moquais de moi… tu as eu raison… Ah çà ! il se fait tard, notre exposition est clairement posée, nous tenons nos personnages… À demain l’action.

____________

 

Chose étrange : autant Balthazar, une fois emporté par ses incroyables imaginations, se laissait follement aller aux rêves qu’il faisait tout éveillé, autant, quand il entrait dans les voies de la vie pratique, il se montrait bon, généreux, sensé ; il n’offrait plus alors à son ami de partager avec lui ce Potose, ces bains d’or, ces galions et autres fantastiques rémunérations qu’il attendait de ses œuvres, et qu’il reçut plus tard ; il offrait à son ami tout ce dont il pouvait raisonnablement disposer : son modeste logis, son pain et les fécondes ressources de son imagination. J’avais aussi vu avec une satisfaction profonde que, malgré sa vive amitié pour Robert de Mareuil, le poète mettait de sévères limites à son dévouement ; je le croyais d’autant plus incapable de se rendre complice d’une action indigne contre Régina, qu’il ne prêtait pas sans quelques scrupules son concours aux projets de mariage de Robert de Mareuil. L’accent résolu, froid, de celui-ci, en parlant de ses projets de suicide, m’avait convaincu de la sincérité de sa détermination ; je l’avoue, si je ressentis une sorte de pitié pour cet homme, elle fut dépouillée de tout intérêt, de tout sentiment sympathique… Cette inertie, cette lâche résignation qui préférait la mort au travail, sans l’avoir seulement tenté, cet aveu d’une cynique franchise que la vie lui serait même impossible avec douze ou quinze mille francs de revenu… cette prétention aussi insolente que malheureusement réelle de ne pouvoir accepter qu’une existence de millionnaire ; tout ceci, je le répète, m’avait d’abord soulevé de dégoût, de mépris et d’indignation contre ce malheureux.

Mais me rappelant bientôt les enseignements de Claude Gérard, enseignements remplis de mansuétude et de sagesse, je songeai à l’éducation qu’avait reçue Robert de Mareuil, éducation dont la scène enfantine, autrefois passée dans la forêt de Chantilly, m’avait donné un spécimen. Je songeai à ce qu’il y a d’inévitablement funeste dans cette pensée commune à presque tous ceux qui doivent, non à leur labeur ou à leur intelligence, mais au hasard de la naissance, les dons de la fortune.

— Je ne suis pas fait pour travailler ; mon père est riche… je serai riche… et je tiendrai mon rang.

Je songeai enfin à cette incurable lèpre d’oisiveté, à cette habitude de luxe, à ces nécessités du superflu qui changent pour ainsi dire notre nature, en nous créant, à ce qu’il paraît, presque de nouveaux sens, de nouveaux organes, aussi impérieux que les autres…

Alors j’en vins à plaindre sincèrement Robert de Mareuil, non pas d’être ce qu’il était, mais d’avoir été fatalement amené, par une des plus funestes conséquences de l’héritage, – UNE JEUNESSE OISIVE, – à ce point de lâcheté, d’impuissance et de dépravation…

Cette fois encore je le reconnus… Souvent l’abus de la richesse abrutit, déprave autant que l’excessive misère, et l’on doit à ces victimes du superflu, non pas sans doute cette tendre commisération, cette sympathie sacrée, qu’inspirent toujours les martyrs des plus atroces privations, mais cette sorte de douloureuse pitié que commande, ainsi que me disait Claude Gérard, – le sort de ces misérables infirmes dont le sang est infecté par quelque vice héréditaire.

Je me laissais d’autant plus aller à ces sentiments d’équitable pitié, que je craignais de subir, à mon insu, l’influence d’une animosité jalouse contre Robert de Mareuil, car il avait été aimé… il était peut-être encore aimé de Régina… Aimé de cette jeune fille, dont je respectais, dont j’admirais plus encore les rares vertus après l’entretien que je venais de surprendre… lui, aimé de Régina…

Et ce mariage était possible… Régina, fidèle aux serments d’un premier amour, aveuglée par sa confiance dans un homme qu’elle croyait digne d’elle, maltraitée peut-être dans la maison paternelle, comptant trouver enfin dans Robert un concours généreux, dévoué, qui l’aiderait à poursuivre et obtenir la réhabilitation de la mémoire de sa mère… Régina pouvait… devait peut-être combler les désirs de Robert de Mareuil.

Une seule chance était contre celui-ci… Régina ne lui avait pas dit : Venez

Était-ce de la part de la jeune fille temporisation nécessaire ? oubli ? manque de foi ? connaissance récente du caractère de Robert ? ou soumission aux volontés de son père, qui voulait, dit-on, lui faire épouser le comte Duriveau ? était-ce, enfin, amour pour le prince de Montbar ?

Au milieu de ces perplexités, mes craintes changeaient alors d’objet, sans être pour cela moins vives. Quel choix, mon Dieu, pour Regina entre ces trois hommes :

— Robert de Mareuil,

— Le comte Duriveau,

— Ou le prince de Montbar, – si celui-ci, comme je le soupçonnais, était l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux !…

Peut-être pourtant me trompais-je au sujet de ce dernier… Cette erreur était la seule chance heureuse qui restât à Régina, et j’en jure Dieu… je la lui désirais de toutes les forces de mon âme… La savoir heureuse et aimée d’un époux digne d’elle… pour moi qui n’espérais rien de mon amour… cette consolation m’eût paru grande…

____________

 

Harassé de lassitude, l’esprit fatigué par les nombreux et singuliers événements de cette journée, j’imitai mes maîtres.

Plusieurs violents coups de sonnette m’éveillèrent en sursaut.

Il faisait grand jour. J’allai ouvrir à un tailleur chargé d’un gros paquet d’habits confectionnés d’avance ; Robert de Mareuil avait fait sans doute cette commande la veille. Triste ressource pour un jeune homme habitué à toutes les minuties, à tous les scrupules d’une toilette recherchée ; mais le temps pressait, les habits de Robert de Mareuil étaient si piètres, si usés, qu’il valait mieux encore pour lui se présenter le jour même, à Régina, vêtu au moins convenablement.

Du reste, tels étaient l’extérieur distingué, la bonne grâce et l’élégance naturelle de Robert, que, malgré la mode sans doute un peu surannée de ces habits, il paraissait mis avec le meilleur goût. À mon grand étonnement, je vis que mes maîtres ne m’avaient pas oublié ; le tailleur tira de son paquet une redingote de livrée bleue à collet rouge et à boutons d’argent, un gilet rouge aussi, une culotte et des guêtres noisette. Il me fut enjoint de quitter mes humbles vêtements de travail pour endosser cette livrée, à peu près faite à ma taille.

J’eus un cruel serrement de cœur en revêtant pour la première fois ces insignes de la domesticité ; un moment même j’hésitai ; mais songeant au service que je pouvais rendre à Régina dans cette humble condition, et me rappelant cette maxime de Claude Gérard, où j’avais jusqu’alors puisé tant de courage, tant de résignation, — qu’il n’est pas une position dans laquelle l’honnête homme ne puisse faire acte de dignité ; me disant enfin que ma résistance ou mes scrupules à l’endroit de la livrée pouvaient éveiller des soupçons dans l’esprit de mes maîtres, je ne voulus pas, en m’exposant à être renvoyé par eux, risquer de rompre le fil unique et fragile qui me mettait, pour ainsi dire, en communication avec Régina.

— Te voici à peu près sortable, Martin, – me dit Robert de Mareuil en m’examinant des pieds à la tête. – N’aie pas l’air si empêtré, dégourdis-toi… ne colle pas ainsi tes bras le long de ton corps, sinon tu nous feras honte ; mais surtout conserve tes habits de commissionnaire ; ils te seront peut-être utiles dans certaines circonstances pour lesquelles ta livrée serait trop voyante.

— Ça n’est pas mal, – dit Balthazar, en me considérant à son tour ; – j’aurais préféré un chapeau à cornes, un habit ventre de biche, à la française, gilet et culotte bleu clair, jarretières d’argent, bas de soie blancs, boucles aux souliers et œil de poudre. C’eût été, par la sambleu ! quelque chose de crâne, mais c’eût été trop Frontin pour toi, mon digne garçon… Cette modeste tenue bourgeoise conservera au frais ta naïveté, que je prise si fort, ô Martin… D’ailleurs, la livrée ventre de biche est la mienne… je veux en conserver la primeur… Je m’étais commandé une centaine d’habits de cette nuance, pour vêtir mes gens lors de l’inauguration de mon palais du faubourg Saint-Antoine… Mais cette diable de veille d’un vendredi a tout changé… c’est partie remise…

Un coup de sonnette discret, timide, interrompit Balthazar ; le tailleur était sorti, je refermai la porte de la chambre de mes maîtres, et j’allai ouvrir…

C’était la Levrasse.

— M. le comte de Mareuil ? – me demanda-t-il d’une voix doucereuse, et il me parut jeter un coup d’œil rapide et investigateur dans la pièce où nous nous trouvions.

— C’est ici, monsieur, – répondis-je. – Si vous voulez attendre, je vais aller prévenir M. le comte…

Et laissant la Levrasse seul, j’entrai dans la chambre voisine.

— C’est le marchand de jouets d’enfants, – dis-je à mes maîtres.

— Il n’a pas manqué à sa promesse… bon augure, excellent augure, – dit le poète à voix basse.

Loin de partager le joyeux espoir que l’arrivée de la Levrasse inspirait au poète, Robert parut inquiet, pensif, et, au grand étonnement de Balthazar, il lui dit d’un air contraint :

— Mon ami, laisse-moi seul avec cet homme.

— Seul… avec le marchand de jouets ? – dit Balthazar.

— Oui.

— C’est singulier… tu ne m’avais pas dit…

— Mon ami… si je te demande de te retirer… – reprit Robert de Mareuil, – c’est que le secret m’est indispensable… Excuse-moi…

— À la bonne heure, Robert, à la bonne heure… – dit le poète désappointé. – Après cela, un peu de mystère ne nuit pas à l’effet d’un drame… va pour le mystère.

— Il y a là… de quoi écrire ? – ajouta Robert.

— Tu veux dire… de quoi signer… – reprit le poète en souriant. – Oui… tiens, voici la tasse et la plume… Allons, viens, Martin.

Nous sortîmes ; la Levrasse nous remplaça auprès de Robert de Mareuil. Je fermai la porte sur ces deux personnages.

— Pourquoi, diable ! Robert me renvoie-t-il ? – dit le poète en se parlant à lui-même, dès que lui et moi nous fûmes seuls dans la pièce qui servait d’antichambre.

Puis Balthazar se mit à se promener silencieusement en long et en large, pendant que, non moins curieux que lui de savoir ce qui se passait dans la chambre, je m’occupais de ranger quelques hardes afin de me donner une contenance. Une table placée à dessein par moi devant le conduit acoustique l’obstruait complètement, et l’on n’entendait rien de l’entretien de Robert de Mareuil et de la Levrasse.

Néanmoins, en allant et venant, Balthazar s’était plusieurs fois approché de la porte de la chambre, paraissant en proie à un vif sentiment de curiosité.

Soudain, le profond silence qui jusqu’alors avait régné fut interrompu par ce mot dit par Robert de Mareuil d’une voix éclatante et courroucée :

— Misérable ! ! !

À cette exclamation en suite de laquelle tout redevint silencieux, Balthazar mit la main sur la clef de la porte ; il allait sans doute entrer ; mais réfléchissant, je suppose, aux recommandations de son ami, il s’arrêta, puis recommença de marcher en disant à demi-voix :

— Hum… ça se gâte… Robert croyait pourtant que cela irait presque tout seul… Ce diable d’homme me paraît avoir une mauvaise figure.

Puis se retournant vers moi :

— N’est-ce pas, mon garçon, qu’il a une mauvaise figure ?… tu as dû le voir à ton aise hier.

— Qui cela, monsieur ?

— Le marchand de jouets d’enfants.

— Dame !… monsieur… je ne l’ai pas regardé beaucoup…

Soudain la porte s’ouvrit ; Robert de Mareuil avança la tête et dit :

— Balthazar… tu peux rentrer.

Le poète entra.

Je restai seul, frappé de la pâleur de la figure de Robert et de la sombre expression de sa physionomie ; mais bientôt je vis sortir Balthazar, la figure rayonnante, l’œil étincelant de joie ; il me mit plusieurs pièces d’argent dans la main et me dit :

— Tu vas aller tout de suite au bureau de tabac de cette rue… tu demanderas au buraliste cinq timbres… rappelle-toi bien cela, cinq timbres de dix mille francs chacun, ce qui fait cinquante mille francs… comprends-tu ?

— Oui, monsieur… je demanderai cinq timbres de dix mille francs chacun, ce qui fait cinquante mille francs, – dis-je avec stupeur, car j’ignorais complètement alors l’existence du papier timbré, sa valeur relative, et je croyais avoir à rapporter réellement cinquante mille francs.

— Il est donc bien entendu, – reprit Balthazar, – que tu vas me rapporter tout de suite cinq timbres de dix mille francs chacun, et que tu les payeras ?

— Et avec quoi, monsieur ? – m’écriai-je avec ébahissement ?

— Comment ! avec quoi ? mais avec l’argent que je viens de te donner.

— Avec cela, monsieur… – lui dis-je, – payer cinquante mille francs ?

— Ô innocence de l’âge d’or ! ô simplicité antique !… – s’écria Balthazar. – Ô Martin ! sans la gravité des circonstances, je te porterais moi-même en triomphe tout autour de cette chambre, en chantant tes louanges… en chœur… mais le temps manque… dépêche-toi… cours au bureau de tabac, demande cinq timbres de dix mille francs chacun, paye… et reviens…

Tout abasourdi, je descendis rapidement l’escalier, et j’arrivai chez le buraliste : c’était un vieux petit homme, à l’œil fin et pénétrant, au sourire narquois.

— Monsieur, – lui dis-je, – je voudrais avoir cinq timbres de dix mille francs chacun…

— Oh ! oh ! – me dit le buraliste en cherchant dans un mauvais carton un paquet de ces papiers qui me semblaient devoir être si précieux.

— Oh ! oh ! – reprit-il, – il paraît que nous avons affaire à de gros capitalistes… Voilà des gaillards qui n’y vont pas de main morte… Cinquante mille francs !… ils font du papier comme s’il en pleuvait… Mais bah ! – ajouta-t-il d’un air paterne, – c’est de leur âge. Puis, regardant ma livrée neuve, il me dit d’un air railleur :

— Je parie que votre maître est jeune.

— Oui, monsieur…

— J’en étais sûr, – dit le buraliste, – car, ordinairement, c’est sur ce papier-là que les jeunes gens apprennent l’écriture commerciale… Ils en font comme cela beaucoup de petits cahiers… Hélas !… que de papier perdu ! – ajouta le buraliste d’un air narquois en me rendant la monnaie.

Je ne compris pas alors l’épigramme, assez juste d’ailleurs, et je revins en hâte chez mon maître.

Je trouvai Balthazar vers le milieu de l’escalier.

— Les timbres ! les timbres ! – s’écria-t-il.

— Les voilà, monsieur.

— Bon… Maintenant, cours rue Grange-Batelière, il y a là un loueur de voitures ; tu lui commanderas pour midi un coupé, tout ce qu’il y a de plus soigné, genre anglais ; on ne tient pas à l’argent… Que la voiture soit à midi à notre porte… Tu entends bien ?

— Oui, monsieur.

Et je repris ma course. Ma livrée inspira toute confiance au loueur de carrosses ; il me proposa une très belle voiture ; j’acceptai, et je retournai chez mes maîtres.

La Levrasse avait disparu, Balthazar était de plus en plus radieux, mais Robert me semblait pensif.

— Y a-t-il un changeur dans cette rue ? – me demanda Balthazar.

— Oui, monsieur, – lui dis-je, – il y a un horloger qui tient un change…

— Cours donc changer ce billet de mille francs pour cinquante pièces d’or… tu payeras l’escompte, – me dit le poète.

— Balthazar, – s’écria Robert, en arrêtant son ami au moment où celui-ci allait me donner le billet de banque.

Puis il ajouta quelques mots à l’oreille du poète.

Robert se défiait de ma probité, car son ami, plus confiant, reprit tout haut :

— J’en réponds… c’est bête… mais honnête ; je connais les hommes.

Puis me donnant le billet :

— Tiens bien cela dans ta main, à poing fermé, et tu rapporteras l’or en un rouleau ; dépêche-toi, car l’heure approche, et il faut que nous soyons au Louvre avant une heure.

J’allai changer le billet, je rapportai le rouleau d’or à Balthazar, qui le rompit, compta les pièces, les fit un instant bruire, miroiter complaisamment dans sa main, puis il les remit à Robert, qui lui dit :

— Eh bien !… prends donc.

— Quoi ?

— Eh ! pardieu… ce que tu voudras… de ces cinquante louis.

— Merci… Robert.

— Ah çà, es-tu fou ? n’avons-nous pas là encore…

— Mon brave Robert, – dit le poète avec une fermeté douce, – tout sera commun entre nous… moins l’argent qui vient de cet homme-là…

— Quel caprice étrange !

— Arrière… arrière, – s’écria Balthazar, non plus gravement cette fois, et reprenant le cours de ses folles imaginations. – Est-ce que j’ai besoin de ton or ? Est-ce que demain ou après, ou après… je n’en serai pas gorgé, repu, saturé d’or… Est-ce que mes scélérats de libraires ne vont pas m’envoyer le prix de mes œuvres dans des coffres de bois de santal portés par des nègres ?…

Et comme midi sonnait à la petite pendule :

— En voiture… s’écria Balthazar à son ami, – vite, en voiture… Il faut prendre les devants et être arrivé au Louvre avant Régina…

— Ainsi… tu ne veux pas m’accompagner ? – dit Robert au poète.

— Tout bien considéré, non ; il vaut mieux que tu sois seul… je pourrais distraire l’attention de Régina… Tu me retrouveras ici… je ne bouge pas… Reviens vite… et n’oublie pas que tu me laisses sur un gril… Robert, sur le gril de la curiosité… Allons, adieu… et bonne chance.

— À bientôt !… dit Robert.

Et comme je lui ouvrais la porte pour sortir :

— Eh bien !… et ton chapeau ? – me dit Balthazar.

— Pourquoi faire, monsieur ?

— Ah çà ! est-ce que tu crois que tu vas monter derrière la voiture nu-tête ?… On croirait que tu as fait un vœu à la Vierge !

— Monter derrière la voiture… – lui dis-je, fort contrarié de cette nouvelle conséquence de ma domesticité improvisée.

— À moins que tu n’aimes mieux monter dedans, – me dit Robert en haussant les épaules… – Allons, prends ton chapeau… et suis-moi.

J’obéis ; j’ouvris la portière, et je montai derrière la voiture, qui se dirigea rapidement vers le Louvre.

CHAPITRE IX.

Le perron du Musée. – Mœurs du grand monde. – L’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux.

Un grand nombre de voitures encombraient déjà les abords du Louvre, lorsque mon maître descendit à la grande porte du Musée.

— Tu vas suivre la voiture, – me dit Robert de Mareuil, – tu remarqueras bien où le cocher va se placer, puis tu reviendras m’attendre à cette porte…

— Oui, monsieur… lui dis-je.

Après avoir refermé la portière, j’exécutai les ordres de Robert, et je revins me placer près de la porte du Musée, au milieu d’un grand nombre d’autres domestiques.

Cette première épreuve publique de ma condition, si cela se peut dire, me fut d’abord pénible ; les manières de Robert à mon égard étaient dures, méprisantes ; mais bientôt je trouvai une sorte de consolation dans ces pensées : que d’abord j’avais accepté cette humble condition dans le seul espoir d’être utile à Régina ; puis, que j’avais sur mon maître Robert de Mareuil quelque supériorité morale. Je me disais cela sans orgueil, je me connaissais des sentiments de droiture, d’honneur, de délicatesse, auxquels Robert de Mareuil était toujours demeuré étranger, si j’en jugeais du moins par ce que je savais de sa conduite. J’avais enduré des souffrances, résisté à des épreuves dont la seule pensée eût épouvanté Robert de Mareuil ; certes, dans une position aussi désespérée que la mienne l’avait été souvent, il se fût tué, ou il fût devenu criminel.

Cette supériorité de moi sur lui bien constatée par une comparaison réfléchie, mon état de servitude ne m’humilia plus : je ne pourrais mieux exprimer ce que je ressentais qu’en me comparant à un homme de cœur, doué d’une grande force physique et d’un grand courage, qui, pour accomplir un devoir sacré, supporterait les mépris ou les menaces d’un pauvre être, lâche et frêle, qu’il briserait d’un souffle.

En un mot, nos rôles me semblaient complètement intervertis ; je regardais ma subalternité envers Robert de Mareuil comme une singularité ; j’acceptais ma position comme une position bizarre, mystérieuse, qui non seulement pouvait me mettre à même d’accomplir une action généreuse, mais qui offrait une ample matière à mes observations et à ma curiosité. Confondu au milieu d’un grand nombre de domestiques, à la porte du Musée, je regardais, j’écoutais attentivement ; je devais déjà à mon état de domesticité des renseignements trop précieux pour ne pas trop désespérer d’en acquérir encore.

En me mêlant çà et là aux groupes de domestiques, je remarquai qu’à l’exemple de leurs maîtres ils se séparaient en classe aristocratique et en classe bourgeoise : les valets de pied de grandes maisons, reconnaissables à leur haute taille, aux boutons armoriés de leurs livrées, à la légère couche de poudre qui couvrait leurs cheveux, formaient un groupe très distinct des laquais de la bourgeoisie, auxquels ils n’adressaient jamais la parole, non par orgueil peut-être, mais par une conséquence de leurs relations sociales ; les maîtres fréquentant le même monde, les serviteurs se retrouvaient, chaque soir, ainsi que leurs maîtres, dans un petit nombre de maisons qui, avec certaines ambassades (ainsi que je l’appris plus tard), composaient les lieux de réception de la fine fleur de la haute aristocratie parisienne ; les relations de la bourgeoisie étant, au contraire, immensément divisées, ses domestiques, ne se rencontrant pas dans les mêmes centres de réunion, ne formaient point de groupe compact comme celui des laquais des grands seigneurs.

Ce fut vers ce dernier groupe que je me dirigeai, espérant peut-être apprendre quelque chose sur l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux, que je croyais être le prince de Montbar.

Au bout d’un quart d’heure d’audition (mes camarades étaient loin de parler bas), je fus presque effrayé de ce que je venais d’apprendre sur le grand monde parisien : intrigues amoureuses, scènes de famille, intérêts de fortune, rien ne paraissait ignoré de mes aristocratiques camarades, et encore l’espèce même de leur service, les reléguant au vestibule ou derrière la voiture, ne les introduisaient pas dans l’incessante et complète intimité du foyer, ainsi qu’il arrive pour les valets de chambre.

Cet entretien à bâtons rompus que je venais d’entendre, les faits qu’il me révélait, me frappèrent tellement, pour plusieurs motifs, qu’il m’est resté presque tout entier à la mémoire.

— Tiens ! te voilà au Musée, – avait dit un laquais aristocratique à un autre de ses camarades ; – hier, aux Italiens, tu m’avais dit que vous alliez à la course du bois de Boulogne ?

— Oui, mais l’ordre de la marche a changé : nous avons été, après les Italiens, à l’ambassade de Sardaigne, et là on a changé d’avis, et on s’est donné rendez-vous pour ici, c’est sûr.

— Il y était donc hier soir, à l’ambassade ?

— Parbleu… puisque nous y allions… il y était. Mais il a filé presque aussitôt que nous sommes arrivés… Je crois que nous commençons à joliment l’embêter… le fait est que Madame se fane diablement…

— Je l’ai vue avant-hier chez la duchesse de Beaupréau… ta maîtresse est une femme finie, mon cher.

— Que veux-tu ?… les blondes… et puis le chagrin, car ELLE a l’air d’y tenir à mort… et LUI, plus du tout… Autrefois IL arrivait partout avant ELLE, et s’en allait en même temps, lui donnait son manteau, faisait appeler ses gens quand ELLE venait seule… Mais à présent… ah ! bien oui, il arrive le dernier et il s’en va le premier… Et puis, c’étaient des visites de deux et trois heures dans la matinée… Voilà cinq jours qu’il n’a pas mis les pieds à l’hôtel.

— Ta maîtresse est enfoncée… mon cher.

— Ça me fait cet effet-là… Tiens, aujourd’hui encore… elle croyait le trouver ici… je ne vois nulle part son cabriolet et son superbe cheval gris, qui fait retourner tout le monde quand il passe.

— C’est malin… il lui aura dit qu’il venait au Musée pour qu’ELLE n’aille pas le relancer au Bois, où IL sera allé. Je te dis que la vicomtesse est flambée… Mais tiens, la voilà qui sort déjà ; cours vite chercher ta voiture.

— C’est vrai… il n’est pas venu, elle est vexée d’attendre, et elle file… Adieu, Pierre.

— Adieu, mon vieux.

— Puis, se retournant vers quelques-uns de ses camarades présents à l’entretien précédent, le valet de pied ajouta :

— Regardez donc le mari, a-t-il l’air coq d’Inde ?

— Jocrisse, va !

— Quel grand flandrin !

— C’est égal, ELLE est encore gentille…

— Fait-ELLE une moue ?

— Le fait est qu’ELLE a l’air vexé.

Je tournai les yeux vers l’endroit que mes voisins (dont je gaze et dont j’abrège les propos) indiquaient du regard, et, sur le perron assez élevé qui précède la grande porte du Musée, je vis une jeune femme blonde, aux traits un peu fatigués, mais charmante encore ; elle semblait profondément triste, abattue ; elle était mise avec autant de goût que d’élégance ; parfois elle jetait au loin sur la place des regards navrés ; celui qu’elle attendait, sans doute, ne venait pas… Un grand jeune homme, à figure fade et niaise, le mari sans doute, donnait le bras à cette jeune femme, d’un air nonchalant, ennuyé ; pendant quelques minutes qui précédèrent l’arrivée de leur voiture qu’ils attendaient, le mari et la femme n’échangèrent pas une parole. Je ressentais une impression douloureuse à la vue de cette jeune et jolie femme, qui, ignorant les graveleux et honteux propos provoqués par sa présence, restait accablée, pensive, sur ce perron changé pour elle en pilori… puis j’éprouvais une sorte de stupeur en songeant que ce qui me paraissait devoir être enveloppé d’un mystère impénétrable, le secret du cœur d’une femme, était aussi facilement pénétré et livré aux lazzi grossiers des antichambres ; je ne pouvais concevoir que l’écho de ces plaisanteries brutales ne vînt jamais jusqu’à l’oreille de la femme, de l’amant ou du mari, et je m’étonnais singulièrement de ce bizarre mélange d’insolente raillerie et de discrétion si profonde…

Soudain, je tressaillis de surprise ; un très beau coupé vert, à livrée verte et orange, venait de s’arrêter au pied du perron ; de cette voiture je vis descendre lestement l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux. Je pus d’autant mieux m’assurer de son identité, que, connaissant probablement la jeune femme blonde, il l’aborda, lui serra la main familièrement, ainsi qu’à son mari, et causa quelques instants avec ces deux personnages.

Si la distinction, la rare beauté de cet inconnu m’avaient déjà frappé, alors que, vêtu d’habits sordides, il venait s’enivrer d’eau-de-vie dans une taverne, cette distinction, cette beauté me semblèrent plus remarquables encore… à cette heure que je le voyais vêtu avec élégance et recherche ; sa physionomie, tandis qu’il parlait à cette pauvre jeune femme blonde, était remplie de grâce, de finesse et de charme ; j’admirai avec quelle exquise courtoisie il conduisit la triste délaissée jusqu’à sa voiture avancée au pied du perron ; puis l’inconnu remonta rapidement les degrés, et entra au Musée d’un air empressé.

J’allais enfin connaître le nom de ce jeune homme ; j’avais remarqué la couleur de la livrée de ses gens, et je vis bientôt s’avancer de mon côté le valet de pied qui venait d’accompagner la voiture.

— Monsieur, – dis-je à ce garçon d’une taille de tambour-major, – cette belle voiture verte derrière laquelle vous étiez n’appartient-elle pas à M. le prince de Montbar ?

— Oui… jobard, – me répondit le colosse après avoir dédaigneusement toisé ma modeste livrée bourgeoise, et paraissant très choqué de ma familiarité.

Trop satisfait du renseignement que je venais d’obtenir pour me soucier beaucoup de la peu flatteuse épithète dont on m’avait salué, je m’éloignai de cet orgueilleux confrère.

Plus de doute pour moi, l’inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux était le prince de Montbar ; sans doute, il venait au Musée dans l’espoir d’y rencontrer Régina. Celle-ci était sans doute déjà arrivée, car, après quelques recherches, je découvris parmi les domestiques la livrée du comte Duriveau, qui avait dû conduire au Louvre Régina et son père. Désirant autant que possible m’assurer du fait, je m’approchai du groupe où j’apercevais deux valets de pied vêtus de livrée brune à collet bleu et galonnée d’argent. L’entretien paraissait fort animé de ce côté.

— Voyez-vous, chez nous on s’enfonce, – disait un laquais à livrée bleue et à collet jaune. – Hier encore, malgré l’ordre de ne pas les recevoir, le tailleur et le boucher, qui n’avait, lui, rien reçu depuis près d’un an qu’il a cessé de vouloir fournir la maison, ont forcé la consigne ; ils ont trouvé monsieur sur le grand escalier. Et ils lui en ont dit… ils lui en ont dit… que d’en bas nous les entendions se disputer.

— Ne pas payer le tailleur… ça se fait encore… à la rigueur, dit un autre d’un air sentencieux, – mais ne pas payer le boucher… c’est dégoûtant… c’est des gens qui dégringolent ;… faut pas rester là, mon garçon.

— Sans compter que M. le marquis avait fait des billets à Hubert, son cocher, pour la nourriture des chevaux, et voilà le troisième billet qui n’est pas payé. Avant-hier… c’était la couturière qui a fait une scène en remportant une robe de bal qu’elle ne voulait laisser à Madame que moyennant de l’argent comptant… C’est tous les jours des avanies… quoi… on nous croit si riches… Avec notre grand train, qui est-ce qui dirait cela pourtant ?

— C’est comme chez nous, dit un chasseur que je reconnus pour l’avoir vu la veille dans la boutique de la Levrasse. – M. le duc a tout fricassé… et il va mettre en gage, chez un usurier, l’épée et les décorations en diamants de son père.

— Filez de là, mes enfants… filez de là.

— Et mes gages ?… – dit l’un, – on me doit cinq mois…

— Restes-y un mois de plus, c’est six mois que tu perdras… Tiens, voilà justement les valets de pied du comte Duriveau ; si tu pouvais entrer là… c’est une maison solide comme le pont Neuf.

Puis faisant quelques pas vers un des domestiques du comte Duriveau, l’un des deux interlocuteurs lui dit :

— Bonjour, Auguste…

— Bonjour, mon vieux.

— Dis donc, il n’y aurait pas une place de valet de pied chez vous, pour un ami ?

— Chez nous… non… mais je crois qu’il y a une place à l’antichambre de M. le vicomte.

— Le fils de ton maître ?

— Oui.

— Un gamin de cet âge-là ! une antichambre ?

— Ne m’en parle pas, ça fait suer, mais c’est comme ça ; il a un appartement complet, et, pour son service, un valet de chambre, deux valets de pied et sa voiture ; il sort quand il veut, avec ses camarades et son gouverneur… le plus grand farceur qu’on puisse voir. Tiens… à preuve qu’il mène ce soir M. le vicomte aux Funambules : c’est Jacques qui a été louer la loge. Il se peut bien d’ailleurs que M. le comte y aille aussi… Le petit vicomte est à bonne école… allez ! ! Il est déjà revenu gris deux ou trois fois.

— Ça commence bien.

— Et méchant, et insolent… C’est égal, j’oublierai jamais la danse qu’il a reçue, il y a plusieurs années, dans la forêt de Chantilly ; c’était des petits mendiants qu’il avait agonisés de sottises, et qui se sont joliment revengés ; ils l’ont entraîné dans le bois, et, sans une ronde de gendarmes, on ne sait pas ce qu’il serait devenu…

— C’est ça qui est bien fait…

— Eh ! mon Dieu !… tiens, Mlle de Noirlieu, que nous avons amenée aujourd’hui au Musée avec M. le comte, était de la même partie, elle avait aussi été enlevée par ces petits bandits. Elle avait huit ou neuf ans alors… Je n’oublierai jamais ça ; quelle drôle de scène !

Régina était au Musée, je continuai d’écouter, espérant apprendre autre chose.

— Hum ! – dit celui des deux laquais qui cherchait une place pour son compagnon, – ça doit être un dur service avec un gamin pareil ?

— Bah ! on s’y accoutume, et puis il n’y a pas grand’chose à faire, on est deux pour son antichambre.

— Ma foi ! s’il est si méchant qu’on dit, il n’y a pas de presse.

— C’est pas encore tant méchant que méprisant qu’il est. Tiens, il y a deux ans, il avait été avec trois de ses camarades et son grand farceur de gouverneur dîner à Sceaux… chez un restaurateur ; le gouverneur, que ça n’amusait guère et qui avait choisi Sceaux exprès, attable les trois gamins, prend la voiture et file chez une femme qui habitait Châtillon…

— À la bonne heure ! voilà un gouverneur !

— Quand nous sommes revenus, les gamins avaient fait monter une petite chanteuse des rues de treize ou quatorze ans qui jouait de la guitare, et ils lui avaient fait tant d’horreurs et l’avaient tant maltraitée, le petit vicomte surtout, que c’était comme une émeute autour du restaurant : on voulait faire un mauvais parti au petit vicomte et à ses amis. Mais… – dit tout à coup le laquais à son camarade, – je te raconterai cela une autre fois… voilà mon maître… quand je te reverrai, nous parlerons de la place…

Ce disant, le valet de pied du comte Duriveau se dirigea en hâte vers le perron, dont je m’approchai aussi, supposant que Robert de Mareuil, mon maître, ne devait pas arriver longtemps après Régina ; je la vis s’arrêter sur le perron ; elle donnait le bras à un homme de cinquante ans environ ; c’était (je l’appris plus tard) le baron de Noirlieu, son père ; d’une taille grêle déjà voûtée, il avait les cheveux gris, les yeux caves, ardents, les orbites profondes ; la maigreur de son visage, le sourire amer, contracté, presque stéréotypé sur ses lèvres, donnaient à ses traits une expression de tristesse maladive, presque farouche.

Régina, vêtue avec une simplicité austère, portait une robe noire et un chapeau de crêpe blanc, moins blanc que son pâle visage encadré de cheveux de jais… sa physionomie était d’une gravité glaciale. Le prince de Montbar et le comte Duriveau s’empressaient auprès d’elle ; le comte, souriant, obséquieux, s’adressait tour à tour soit au baron, qui lui répondait brièvement d’un air distrait, soit à Régina, qui me parut l’accueillir avec une extrême froideur. Le prince de Montbar, au contraire, se tenait envers la jeune fille sur une réserve calculée peut-être, car elle me sembla un peu affectée ; néanmoins l’air riant, dégagé, il s’occupait surtout du baron, qui paraissait un peu se départir, à son égard, de sa sombre taciturnité ; deux ou trois fois, cependant, le prince adressa quelques mots à Régina ; elle lui répondit, non pas comme au comte Duriveau avec une apparence de froideur hautaine, mais en baissant les yeux comme si elle se fût sentie contrainte, embarrassée.

Enfin, à quelques pas derrière ce groupe principal, dont il ne faisait pas partie, j’aperçus Robert de Mareuil ; la joie rayonnait sur son visage.

Les gens de M. Duriveau arrivèrent ; Régina, son père et le comte prirent place dans une magnifique berline brune, derrière laquelle montèrent les deux valets de pied. Au moment où elle s’éloignait, le regard de Régina se leva et s’arrêta si directement, si longuement, sur Robert de Mareuil, que le prince de Montbar, resté un moment sur la dernière marche du perron, se retourna vivement d’un air surpris pour tâcher de voir à qui s’adressait l’expressif et long regard de Mlle de Noirlieu ; mais soit hasard, soit calcul, Robert de Mareuil trouva moyen de se dissimuler aussitôt derrière deux ou trois personnes qui sortaient du Musée. Le prince, assez dérouté, rejoignit son coupé, qui s’éloigna bientôt.

Robert de Mareuil, m’apercevant alors, me fit signe du doigt d’aller chercher la voiture. Je l’amenai. Au moment où je fermais la portière, mon maître me dit, sans dissimuler sa joie :

— Chez moi, mon garçon… et vite.

Arrivés dans notre demeure, je montai sur les pas de Robert ; nous fûmes reçus par Balthazar, qui, ayant sans doute épié notre retour, nous attendait penché sur la rampe de l’escalier. Incapable de se contenir, Robert de Mareuil s’écria du plus loin qu’il aperçut le poète :

— Elle est à moi ! !

— Elle est à nous… victoire !… – s’écria le poète.

Et lorsque la porte de l’appartement fut refermée sur nous, Balthazar se livra aux plus folles démonstrations de joie. Robert de Mareuil, qui aurait dû au moins sentir tout ce qu’il y avait de grave même dans son triomphe, partagea néanmoins les joyeuses excentricités du poète, excusables chez celui-ci, mais révoltantes chez Robert… et sans songer sans doute à ma présence, les deux amis se prirent par la main et commencèrent à bondir, à sauter, à danser de joie et en s’écriant :

— Victoire !… viva Régina !

Cette première effervescence passée, le poète s’écria :

— Robert, soyons reconnaissants envers la Providence… célébrons dignement ce beau jour… Il y a des semaines que je vis de l’exécrable cuisine du gargotier de la rue Saint-Nicolas… Offre-moi ce soir à dîner au Rocher de Cancale.

— Adopté !…

— Et après, nous irons au spectacle… Je n’ai pas besoin de te dire où je grille d’aller, aux Funambules ! ! pour y voir enfin ce diamant caché ! cette merveille ignorée ! cette Basquine dont m’a parlé Duparc.

— Adopté… les Funambules, – dit Robert, – ça sera doublement gai, car ce petit théâtre est aussi le rendez-vous de tous les viveurs quelque peu atteints d’ébriété.

— Martin va aller avec la voiture commander pour six heures un dîner à cinquante francs par tête… sans le vin… et louer une avant-scène ou une loge aux Funambules… s’il y en a, – dit Balthazar.

— Très bien, – reprit Robert.

— Allons, Martin, tu partageras nos liesses, – s’écria Balthazar, – on te fera servir à dîner dans un coin du Rocher de Cancale, et tu iras au parterre des Funambules.

— Tiens, – me dit Robert de Mareuil en me mettant de l’or dans la main, – tu donneras cent francs au Rocher à compte sur le dîner… tu payeras la loge, le reste sera pour toi.

— Mais, monsieur, je ne sais pas où est le Rocher de Cancale et…

— Tu vas monter sur le siège, à côté du cocher, il te conduira, naïf Martin, – reprit Balthazar ; – dis-lui seulement ces deux mots sacrés : Rocher, Funambules, et il t’emportera sur l’aile de ses zéphirs à quatre pattes.

— Maintenant, – dit Robert à son ami, au moment où je sortais de l’appartement, – il faut que je te raconte comme ça s’est passé… elle est à moi, oh ! bien à moi, te dis-je.

Au moment où je fermais la porte, j’entendis Balthazar s’écrier :

— Viva Régina !

CHAPITRE X.

Les Funambules. – Le vicomte Scipion. – Bamboche. – Basquine, le mauvais génie.

— Allons aux Funambules ; nous y verrons cette Basquine, dont un connaisseur m’a parlé comme d’une merveille inconnue, avait dit Balthazar à Robert de Mareuil.

Je ne pouvais en douter, il s’agissait, cette fois, de la compagne de mon enfance. À cette pensée, ma joie fut bien grande. J’allai d’abord, d’après l’ordre de mes maîtres, commander le dîner au Rocher de Cancale, puis le cocher de remise me conduisit aux Funambules ; je lus l’affiche, on donnait le BONNET ENCHANTÉ ; parmi les noms des actrices, je cherchai celui de Basquine, je le trouvai humblement inscrit tout au bout d’une ligne. Sans doute la réputation de la pauvre fille n’était pas alors brillante. Ce devait être, ainsi que l’avait dit Balthazar, une merveille encore peu connue ; je me fis indiquer le bureau de location des loges, espérant là quelque chose de Basquine ; le buraliste, après avoir reçu mon argent en échange du coupon de la loge, me dit :

— C’était la dernière qui me restait, mon brave ; notre théâtre devient à la mode… il y a aujourd’hui des loges louées par des marquis, des comtes, des capitaines ; enfin du beau monde, comme aux Italiens.

— Mlle Basquine ne joue-t-elle pas ce soir, Monsieur ? – lui demandai-je.

— Non, c’est la fameuse Clorinda qui joue le rôle de la fée d’Argent.

— Pourtant j’ai vu sur l’affiche le nom de Basquine.

— Ah ! oui !… la petite figurante… elle a un bout de rôle… celui du mauvais génie ; elle ne reste pas un quart d’heure en scène…

— On dit que, malgré cela, Basquine a montré déjà bien du talent, monsieur ?

— Du talent ! une figurante à dix sous par soirée !… du talent !… ah ! jeune homme, vous me faites de la peine !

— Pourriez-vous me dire où demeure Mlle Basquine, monsieur ?

— Où elle demeure ! – s’écria le buraliste en éclatant de rire, – apprenez, jeune homme, que des figurantes à dix sous par soirée ne demeurent pas… ne demeurent jamais… ça perche quelquefois, et encore…

Et le buraliste me tourna le dos.

Assez désappointé, je pensai que du moins je verrais Basquine le soir, me fiant à mon inspiration du moment pour trouver le moyen de lui parler après le spectacle.

____________

 

Balthazar tint sa promesse ; pendant qu’il dînait joyeusement avec Robert de Mareuil, célébrant d’avance la conquête des millions de Régina, on me servit, dans une espèce d’office, le plus splendide repas que j’eusse vu de ma vie ; je fis peu d’honneur à ce régal, préoccupé que j’étais et des moyens de revoir Basquine et des craintes que m’inspiraient, pour l’avenir de Régina, les espérances de Robert de Mareuil, certain, disait-il, d’être aimé d’elle.

Le dîner de mes maîtres terminé, ils me firent appeler : j’ouvris la portière de leur voiture, et elle roula jusqu’aux Funambules.

Balthazar m’ayant donné de quoi largement payer ma place, j’entrai au parterre ; je n’avais de ma vie été au spectacle ; aussi mon étonnement, ma curiosité furent d’autant plus excités que j’arrivais durant un entr’acte et au milieu d’un épouvantable tumulte, incident d’ailleurs commun à ce bruyant théâtre.

La position irrespectueuse de plusieurs spectateurs de l’avant-scène causait ce grand tapage. Tous mes voisins du parterre, montés sur les banquettes, vociféraient de toutes leurs forces :

— À la porte ! à la porte ! face au parterre !… – tandis que les galeries et le paradis répétaient ces cris en chœur, avec accompagnement de sifflets, de huées, de trépignements à assourdir.

Les spectateurs de l’avant-scène, causes de ce vacarme, se tenaient assis sur le rebord de leur loge, continuant de tourner le dos au public.

Enfin, soit qu’ils craignissent une véritable émeute, soit qu’ils crussent avoir, par la persistance de leur attitude, suffisamment protesté contre la tyrannie populaire, ils se retournèrent lentement, en jetant sur la salle un regard de dédain ; néanmoins cette défaite de l’avant-scène fut saluée par un immense cri de victoire formulé par des « ah, ah, ah, triomphants, partis de tous les coins insurgés de la salle, et cet incident n’eut pas de suite.

Cette loge, voisine de celle où se trouvaient Robert de Mareuil et Balthazar, était occupée par quatre personnes. Je connaissais déjà deux d’entre elles, le comte Duriveau et son fils le vicomte Scipion. J’avais vu le premier la veille chez le père de Régina, et, le matin même, au Louvre ; quant à Scipion, quoiqu’il eût plusieurs années de plus que lors de la scène de la forêt de Chantilly, et qu’il eût beaucoup grandi, ses traits avaient peu changé : c’était le même charmant visage aux cheveux blonds et bouclés, remarquable par une expression de hardiesse et d’impertinence précoces. Quoique le vicomte Scipion fût à peine adolescent, il ressemblait bien plus à un petit jeune homme, comme on dit, qu’à un enfant.

Lorsque le vicomte se retourna vers la salle, il avait le teint animé, l’œil brillant, irrité ; je fus frappé du geste insolent et hardi dont il sembla défier les spectateurs en leur montrant la badine de jonc qu’il tenait de sa petite main, gantée de gants glacés.

De la part d’un homme, cette forfanterie eût sans doute soulevé un nouvel orage ; mais la bravade de Scipion fut, au contraire, accueillie par de grands éclats de rire et des bravos ironiques. Je ne sais où la colère eût entraîné cet enfant, dont les lèvres se serraient de rage, si son père ne l’eût amicalement emmené au fond de la loge. Un adolescent à peu près de l’âge de Scipion, et un homme à figure intelligente, mais basse et sournoise, accompagnaient le vicomte et son père ; d’après ce que j’avais entendu dire le matin par les gens du comte, l’homme à figure sournoise devait être et était en effet le gouverneur de Scipion ; l’adolescent, un des compagnons de ce dernier.

Malgré mon peu d’usage du monde, il me semblait singulier que le comte eût choisi ce spectacle pour y conduire son fils, non à cause de l’espèce des pièces que l’on y jouait, les féeries semblent faites au contraire pour amuser les enfants ; mais le comte ne devait pas ignorer que ce théâtre servait souvent, disait-on, de rendez-vous aux gens qui voulaient passer une folle et bruyante soirée après des libations exagérées. Bientôt les trois coups, solennellement frappés derrière le rideau, commandèrent un silence général, l’orchestre joua une lugubre ouverture ; dans mon impatience de voir paraître Basquine, je m’adressai à l’un de mes voisins.

— Verra-t-on bientôt Mlle Basquine ? – lui dis-je.

— Qui ça, Basquine ?… Ah ! cette blonde qui joue le mauvais génie… non, pas encore… sa scène est à la fin de l’acte.

— Basquine a beaucoup de talent, n’est-ce pas, monsieur ?

— Ma foi ! je ne sais pas ; elle est assez drôlette. Quand elle fait ses simagrées diaboliques, elle a l’air méchant comme un démon ; mais il y a un moment où elle veut chanter ; oh ! alors… merci… c’est aussi embêtant qu’à l’Opéra.

— Ah ! Monsieur, comment pouvez-vous dire cela ! – reprit mon voisin de gauche, – Basquine joue son bout de rôle avec une expression ! et puis elle a une voix !… une voix !… Moi, je ne viens que pour l’entendre chanter ce petit morceau.

— Chacun son goût, – reprit mon voisin de droite.

Puis, s’adressant à moi, il me dit tout bas :

— N’écoutez pas ce Monsieur, il n’y connaît rien ; cette Basquine n’est pas une actrice, c’est une mauvaise figurante de deux liards, maigre comme un clou… et qui fait sa tragédienne… je vous demande un peu… aux Funambules !… si ça ne fait pas pitié ! Mais regardez-moi Clorinda, qui joue la fée d’Argent… À la bonne heure ! voilà une actrice ! je vous recommande ses mollets, etc., vous allez voir cette prestance !

Je laissai dire le partisan des mollets et des etc. de Mlle Clorinda ; la toile se leva : je jetai un regard dans la loge occupée par Robert de Mareuil et par Balthazar ; ce dernier, placé sur la première banquette, était radieux, épanoui : il semblait s’amuser fort, tandis que Robert, assis dans le fond de la loge, paraissait soucieux et sombre. Je ne pouvais concilier cette tristesse avec la certitude où était Robert de Mareuil d’être toujours aimé de Régina. Cette étrangeté me rappela l’altération des traits de Robert ensuite de son entretien secret avec la Levrasse, entretien dont Balthazar même avait été exclu. Quoique ces observations me donnassent fort à songer, je ne m’occupai plus que de la féerie, ne pensant qu’au moment où allait paraître Basquine.

Ces dernières pensées me ramenèrent aux mille souvenirs de mon enfance, souvenirs à la fois si doux et si amers. Bientôt même j’oubliai la pièce qui se jouait et ce qui se passait autour de moi, certain d’être rappelé à la réalité par la voix de Basquine dès qu’elle entrerait en scène.

Un nouvel incident vint m’arracher à mes réflexions.

En face de la loge du comte Duriveau, une loge était restée vide : deux hommes mal vêtus venaient de s’y installer, en enjambant la séparation de la galerie où ils avaient d’abord pris place ; les locataires de la loge arrivant et la trouvant occupée, il s’ensuivit une bruyante altercation, la représentation fut un moment suspendue.

Les deux intrus, dont l’un était de petite taille, gesticulaient dans l’intérieur de la loge et semblaient vouloir défendre le terrain pied à pied ; soudain on vit deux grands bras saisir le plus petit des récalcitrants, le soulever, le passer par-dessus la séparation de la galerie et le laisser retomber à la place qu’il avait quittée pour s’introduire dans l’avant-scène.

Cette preuve de vigueur et de sang-froid comique causa un enthousiasme général ; le paradis, le parterre éclatèrent en bravos, et une foule de voix s’écrièrent :

— L’auteur ! l’auteur !

Car l’homme aux deux grands bras, jusqu’alors presque inaperçu, s’était retourné vers le fond de la loge, afin, sans doute, d’en exclure l’autre intrus de la même façon ; mais celui-ci, ainsi que son compagnon transbordé dans la galerie, disparurent presque aussitôt pour échapper aux huées de la salle.

Cette exécution ne suffit pas ; la curiosité générale était trop vivement excitée ; on voulait, à toute force, contempler l’auteur de cette vigoureuse plaisanterie, et le parterre, le paradis, la galerie reprirent avec un formidable ensemble :

— L’auteur ! l’auteur !

Cet appel flatteur ne parut pas faire violence à la modestie de l’auteur du fait si admiré ; il s’avança au bord de la loge d’un air extrêmement satisfait de lui-même, et salua cavalièrement le public en mettant la main sur son cœur avec un air de confusion grotesque.

Les cris, les bravos redoublèrent. L’homme aux grands bras, voulant sans doute alors faire participer à cette flatteuse ovation une personne qui l’accompagnait, se retourna, et moitié de gré, moitié de force, il amena au milieu de la loge une assez jolie femme, à l’air effronté, quoiqu’un peu troublée par cette présentation inattendue.

Les avis furent partagés sur ce procédé de l’homme aux grands bras.

Les uns l’applaudirent avec enthousiasme, et ceux-là… il les salua de nouveau.

Les autres sifflèrent (Scipion Duriveau et son camarade furent de ce nombre) ; l’homme aux grands bras les salua aussi avec un imperturbable sang-froid.

Une division hostile allait peut-être éclater entre les siffleurs et les approbateurs, lorsque les neutres dans la question réclamèrent à grands cris la continuation de la pièce…

Ce dernier avis réunit les dissidents, le silence se rétablit peu à peu. L’homme aux grands bras s’assit d’un côté de sa loge, la jeune femme à l’air effronté s’assit de l’autre, et la pièce continua.

Quant à moi… je restais immobile… palpitant… Dans l’homme aux grands bras je venais de reconnaître BAMBOCHE.

Sa taille était haute, robuste et dégagée. Il portait comme autrefois ses cheveux noirs très ras, qui, marquant ainsi leurs cinq pointes autour de son large front, donnaient à ses traits un caractère particulier ; aussi j’avais tout d’abord reconnu mon ancien compagnon d’enfance ; ses favoris bruns et touffus, son épaisse moustache de même nuance augmentaient encore l’expression résolue de sa figure énergiquement accentuée ; mais sa physionomie, au lieu d’être, ainsi qu’autrefois, farouche et sardonique, me parut à la fois joviale, insolente et railleuse. La mise de Bamboche annonçait à la fois le luxe et le mauvais goût : une grosse chaîne d’or serpentait sur son gilet de velours nacarat : il portait des boutons de brillants à sa chemise, et les manches de son habit marron, retroussées jusque par-dessus le poignet, pour plus de commodité, laissaient voir ses larges mains d’une propreté douteuse ; il les étalait ainsi sur le rebord de la loge afin de faire admirer sans doute les bagues de pierreries qui étincelaient à ses gros doigts. Croyant sans doute du meilleur air de paraître avoir la vue basse, Bamboche, malgré l’éclat de ses grands yeux gris ouverts, joyeux et brillants, regardait de temps à autre, et fort gauchement, à travers un binocle d’or. La compagne de Bamboche, à laquelle il ne prêtait d’ailleurs qu’une médiocre attention, était coiffée d’un frais chapeau rose, et portait un très beau châle sur ses épaules.

La féerie continuait ; mais je n’avais d’yeux que pour Bamboche ; mon cœur battait violemment, je reconnaissais la vérité de cette prédiction de Claude Gérard :

« Tu retrouverais tes compagnons dans dix ans, dans vingt ans, que tu ressentirais aussi profondément que par le passé cette amitié d’enfance qui te lie à Basquine et à Bamboche. »

En effet, il me semblait que depuis quelques jours à peine je venais d’être séparé de mes compagnons. Je ne me demandais pas par quels moyens hasardeux, coupables sans doute, criminels peut-être, Bamboche, naguère ruiné, poursuivi comme contrebandier, et complice avoué de la Levrasse et du cul-de-jatte dans je ne sais quelles affaires ténébreuses, pouvait de nouveau afficher un certain luxe. Je ne me demandais pas si la confiance avec laquelle il osait se montrer en public témoignait de son incroyable audace ou de son innocence… je ne songeais qu’à la joie de le revoir. Malgré moi mes yeux devenaient humides en pensant que bientôt nous allions nous dire : — Te souviens-tu ? – Une chose m’inquiétait. Bamboche savait-il que Basquine allait paraître sur le théâtre ?… avait-il pour elle le même amour qu’autrefois ?… La présence de la femme dont était accompagné mon ami d’enfance compliquait encore les questions que je m’adressais à moi-même, et dont j’espérais connaître la solution dans l’entr’acte. Bien décidé que j’étais à aller demander Bamboche à la porte de sa loge, en attendant, je ne le quittais presque pas des yeux. Sa compagne, s’étant penchée à son oreille, lui dit quelques mots tout bas ; aussitôt, et quoiqu’il parût s’amuser de la féerie comme un enfant, Bamboche fit à sa compagne un signe affirmatif et sortit de la loge.

— Vous désirez voir Basquine, – me dit, quelques moments après, mon voisin de gauche, partisan déclaré de la pauvre figurante. – Attention ! elle va paraître… Voilà déjà le tonnerre, les flammes de l’enfer et tout le bataclan qui annoncent son entrée.

Je laisse à penser quels regards curieux, impatients je jetai sur la scène.

Le théâtre représentait alors une forêt sombre et profonde, le tonnerre grondait, de fréquents éclairs illuminaient la scène…

La vue de ce décor, le bruit de ce tonnerre amenèrent dans mon esprit un rapprochement puéril peut-être, mais qui me causa une impression étrange, presque effrayante.

Plusieurs années auparavant, dans une sombre forêt, où retentissait aussi le bruit de la foudre, qu’illuminait aussi la sinistre lueur des éclairs… trois enfants abandonnés et trois enfants riches s’étaient rencontrés.

Cinq de ces enfants : Scipion presque adolescent, – Robert de Mareuil, – moi et Bamboche – devenus hommes, – Basquine devenue jeune fille, se retrouvaient ce soir-là, ignorant mutuellement leur présence à ce théâtre bouffon, représentant encore une forêt dont les échos répétaient le bruit de la foudre.

Régina seule manquait… mais le souvenir que je conservais d’elle la rendait pour ainsi dire présente à cette scène.

____________

 

Au moment où le tonnerre redoublait de fracas derrière le théâtre, une trappe s’ouvrit et vomit de grosses flammes rouges, ainsi que le comporte l’introduction de quelque personnage diabolique, puis, l’éruption ayant cessé peu à peu, je vis sortir Basquine du fond des enfers.

Elle devait avoir seize ou dix-sept ans ; sa taille, au-dessus de la moyenne, était svelte et remarquablement élégante, on pouvait seulement lui reprocher un peu de maigreur… maigreur causée sans doute par la misère ou par les chagrins…

Basquine portait un maillot couleur de chair qui dessinait le charmant contour de ses jambes ; la beauté de ses bras, l’éclatante blancheur de sa poitrine et de ses épaules, semblaient plus éblouissantes encore par le contraste de sa courte jupe noire semée de figures cabalistiques rouges et argent ; sur son front couronné de magnifiques cheveux blonds relevés en tresses, se dressaient deux petites cornes d’argent mobiles comme des aigrettes, tandis que, derrière ses larges épaules, polies comme du marbre, se balançaient deux ailes de crêpe noir… onglées de griffes d’argent.

Malgré cet appareil satanique bien voisin du ridicule… cette apparition me causa une impression profonde, tant je fus frappé du caractère véritablement diabolique que Basquine avait donné à ses traits cependant si remarquables par leur angélique pureté ; ne portant pas de rouge, elle semblait d’une pâleur alarmante ; ses grands yeux illuminaient seuls de leur éclat son visage blanc comme un linceul… Il faut renoncer à peindre l’indéfinissable contraste de ce regard brûlant d’une ardeur presque fiévreuse, et de ce sourire amer… glacé… qui contractait cette figure d’une beauté divine… Un vague instinct me disait que ce n’était pas là un masque pris à plaisir, et seulement pour le besoin du rôle… Non… non… je me rappelais trop bien avec quel accent de ressentiment farouche Basquine avait porté ce sinistre toast de haine aux riches, après avoir été comme nous dédaigneusement repoussée par les petits riches de la forêt de Chantilly ; je me rappelais trop bien quelle joie sauvage avait éclaté sur ses traits jusqu’alors si doux, lorsque, la nuit venue, j’emportai dans mes bras Régina évanouie… Non, non, je sentais que dans ce rôle de mauvais génie, l’âme de Basquine, exaspérée sans doute par le malheur, se révélait tout entière sur son visage. La fatalité l’avait faite pour ce rôle… que le hasard lui donnait… L’impression profonde qu’elle produisait sur quelques esprits d’élite prouvait assez qu’il y avait là autre chose que la reproduction d’un rôle insignifiant par lui-même.

L’apparition de Basquine, son attitude, son geste, sa physionomie puissamment dramatiques ne furent pas d’abord applaudis ; pourquoi ? Je me l’explique maintenant : pour le plus grand nombre des habitués de ce théâtre, Basquine n’était qu’une jolie figurante un peu maigre et trop pâle. Quant aux rares spectateurs capables d’apprécier sa valeur, ils applaudissaient généralement peu… Je me trompe : Balthazar s’écria :

— Elle est étourdissante… sublime !…

Et il applaudit avec fureur.

Peut-être ces applaudissements auraient-ils eu de l’écho, car souvent rien n’est plus électrique que l’admiration, mais souvent aussi un rien glace l’enthousiasme ; il en fut ainsi cette fois : des ricanements railleurs, des chut réitérés partant de l’avant-scène du vicomte Scipion, paralysèrent l’entraînement que les chaleureux bravos de Balthazar allaient peut-être provoquer ; le poète ne se découragea pas, il recommença d’applaudir de toutes ses forces… Cette maladresse d’ami causa de nouveaux chut qui ne partirent plus seulement de la loge du vicomte.

Quant à Basquine, sans doute complètement absorbée par son rôle, elle semblait étrangère à ce qui se passait dans la salle ; mais un nouvel incident vint arracher la pauvre figurante à ses illusions scéniques.

CHAPITRE XI.

Succès et mésaventures de Basquine. – Scène dramatique sur la scène et dans la salle. – Les trois amis sont réunis.

Pour comprendre cet événement qui vint brusquement troubler Basquine au milieu de son rôle, quelques mots sur la marche de la scène sont indispensables, scène puérile, niaise si l’on veut, mais dont Basquine savait tirer des effets saisissants.

Une fois sorti des enfers, le mauvais génie… (elle représentait le mauvais génie, antagoniste de la bonne fée) Basquine, un moment immobile, croisait ses bras sur sa poitrine, puis s’approchait lentement d’Arlequin endormi sous l’égide tutélaire de la fée d’Argent, représentée par Clorinda, actrice rondelette, à la figure épanouie et aux appas indiscrètement accusés.

Vêtue de gaze rose et argent, tenant d’une main une corne d’abondance en or, la protectrice d’Arlequin y puisait des fleurs qu’elle jetait de toutes ses grâces sur son protégé endormi, emblème significatif des riantes destinées qu’elle lui ménageait.

Basquine, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s’avançait à pas lents vers la fée d’Argent ; il est impossible de rendre avec quelle pitié sardonique elle semblait contempler les vains enchantements de la fée, qui s’évertuait à couvrir son protégé de fleurs allégoriques… Il y eut surtout un moment où Basquine, haussant légèrement les épaules, fit un dernier pas vers Clorinda… un seul pas… mais accompagné d’une ondulation de cou si vipérine, et d’un regard si chargé de menaces et de sombre fascination, que la bonne fée semblait frappée de cette immobile épouvante dont est saisie la victime que le reptile charme avant de la dévorer. S’avançant alors pas à pas vers Basquine, comme entraînée par un attrait magique, Clorinda, d’une main tremblante, lui tendait sa corne d’or. Basquine prenait une fleur, une belle rose fraîchement épanouie : elle la montrait avec un sourire satanique et glacé, comme pour lui faire admirer encore le tendre éclat de cette fleur ; puis, l’approchant de ses lèvres, elle jetait sur la rose un léger souffle… et la rose, devenant noire à l’instant, s’effeuillait d’elle-même.

Non, jamais je n’oublierai le geste, l’attitude, le regard, le sourire, la physionomie de Basquine… tout ce qui se révéla enfin chez elle d’impitoyable ironie, de sanglant sarcasme, lorsque, de son souffle mortel, elle flétrissait cette fleur fraîche, brillante comme les espérances et les illusions du jeune âge… avec quel dédain, abaissant ses grands yeux brillants d’un feu sombre, elle contemplait ensuite les débris de la fleur qu’elle foulait aux pieds.

Je ne pensais pas que la scène pût monter encore : je me trompais, bientôt vint une péripétie plus émouvante.

Après la rose, Basquine prenait dans la corne d’or un frais et virginal bouquet de myrte et d’oranger… emblème, sans doute, de la fiancée d’Arlequin… Saisie d’un nouvel effroi, la fée d’Argent se jetait aux genoux de Basquine, les mains jointes, suppliantes, semblant demander grâce pour le bouquet.

Basquine… d’abord impitoyable, repoussant de son froid dédain les prières de la fée, serrait le bouquet d’une main convulsive et triomphante ;… mais soudain Basquine parut s’attendrir… regarder le bouquet avec une compassion croissante… Peu à peu les traits de la jeune fille se transfigurèrent, son visage reprit cette expression de douceur angélique, d’adorable candeur… que je lui avais vue si souvent dans son enfance… Loin de flétrir le bouquet de myrte, Basquine le caressait du geste, du regard, avec une tendresse innocente et charmante… Il est impossible d’imaginer ce qu’il y avait alors de grâce enchanteresse, d’irrésistible séduction dans le jeu de Basquine ; aussi la fée d’Argent, souriante, heureuse, rassurée, baisait les mains du mauvais génie, croyant le bouquet sauvé… Hélas ! vaine espérance… Tout à coup l’ange redevenait démon ; d’un souffle Basquine flétrissait le bouquet en poussant un éclat de rire sardonique, mais sonore, harmonieux ; puis elle fondait, si cela se peut dire, les dernières vibrations de ce sinistre éclat de rire dans l’andante d’un air de bravoure, d’un caractère puissant et farouche (musique composée par elle, je l’ai su depuis), dont les paroles avaient à peu près ce sens :

« Je suis le génie du mal, le mal est mon domaine ; mon souffle glacé flétrit toutes les joies ; je n’ai qu’à paraître, et le bonheur se change en tristesse, etc. »

Basquine chantait cet air, aux paroles plus que médiocres, avec une si admirable expression, qu’elle leur donnait un accent terrible ; sa voix de mezzo-soprano, à la fois grave, veloutée, sonore, vibrante, faisait tressaillir toutes les cordes de mon âme…

Et je n’étais pas seul profondément impressionné par ce rare talent…

Suspendu, comme on dit, aux lèvres de Basquine, je jetai par hasard les yeux sur la loge occupée par Balthazar et par Robert de Mareuil, loge située presque sur le théâtre.

Le poète écoutait Basquine avec un intérêt et une admiration qu’il traduisait par les gestes, par les mimes, par les attitudes les plus excentriquement enthousiastes ; Robert de Mareuil, au contraire, écoutait dans une extase recueillie… D’abord assis dans le fond de la loge, puis, comme attiré malgré lui par le chant, par le jeu, par la beauté de Basquine, il avait peu à peu avancé la tête, et, s’appuyant d’une main sur le rebord de la loge, ne quittait pas Basquine du regard, il semblait fasciné.

En face, mais à un étage supérieur, se trouvait la loge de Bamboche. L’absence de celui-ci se prolongeait ; la jeune femme qui l’avait accompagné était encore seule. Elle me parut, comme le plus grand nombre des spectateurs, il faut l’avouer, assez indifférente ou ignorante du merveilleux talent qui se révélait tout à coup chez Basquine, pauvre figurante inconnue… talent qui néanmoins s’imposait tellement, que les plus rebelles à son empire le subissait à leur insu. Car, pendant que mon voisin de droite écoutait Basquine avec un muet ravissement, mon voisin de gauche, s’adressant à moi :

— Je vous l’avais bien dit… l’entendez-vous, cette Basquine… comme elle vous serre le cœur, comme elle vous attriste !… Ne dirait-on pas qu’on a peur d’elle, qu’on la déteste ?… et c’est ma foi vrai… je la déteste ! A-t-elle l’air méchant ! pour un rien je la sifflerais. Parlez-moi de Clorinda… à la bonne heure ! elle ne vous attriste pas… cette grosse réjouie…

Je ne sais ce que j’aurais répondu à mon voisin, sans l’incident dont j’ai parlé et qu’il me faut expliquer.

Basquine était, je crois, à la moitié de son air : elle le chantait avec une énergie, une puissance croissante, lorsqu’un événement inattendu l’interrompit tout à coup.

Le vicomte Scipion avait trouvé plaisant de jeter sournoisement sur la scène une poignée de pois fulminants, sans doute achetés d’avance pour cette espièglerie… déjà plus d’une fois essayée, disait-on, sur ce petit théâtre.

Basquine, au milieu du morceau qu’elle chantait, posa par hasard le pied sur plusieurs de ces pois ; leur explosion lui causa une frayeur si vive, qu’elle sauta en arrière ; mais son pied s’embarrassant dans une partie du décor, presque à fleur de terre, qui cachait la trappe d’où elle était sortie, Basquine trébucha… et tomba, mais tomba d’une manière si déplorablement ridicule… que des éclats de rire inextinguibles, accompagnés d’une bordée de sifflets aigus, partirent d’abord de l’avant-scène du vicomte, et eurent pour écho une explosion générale d’hilarité. Le ridicule atroce de la chute de Basquine prêtait d’autant plus à rire aux spectateurs, que la pauvre fille représentait un personnage menaçant et terrible…

La malheureuse créature, se relevant livide, jeta sur la loge du vicomte Scipion un regard effrayant de désespoir et de haine… puis elle voulut fuir la scène ; mais, dans son trouble, elle se trompa deux fois de coulisse.

Alors, les huées, les sifflets, les éclats de rire redoublèrent jusqu’à ce qu’elle pût enfin trouver une issue où elle disparut éperdue.

À ce moment, de nouveaux faits portèrent le tumulte à son comble.

Porteur d’un sac d’oranges galamment achetées pour sa compagne, Bamboche rentrait dans sa loge alors que se passait l’incident des pois fulminants et de la chute de Basquine, incident dont les péripéties, malgré leur gravité, furent rapides comme la pensée… Reconnaître notre compagne d’enfance… s’écrier d’une voix de stentor : — Basquine, me voilà ! – sauter sur le théâtre, courir à la loge du vicomte, souffleter, pour ainsi dire, d’un seul revers, Scipion, son père, le gouverneur, à l’instant où disparaissait Basquine, enfoncer d’un coup de pied le châssis d’une des coulisses, et pénétrer ainsi derrière le théâtre pour y rejoindre la pauvre figurante, tout cela fut pour Bamboche l’affaire d’une minute.

La stupeur causée par l’incroyable audace de cet homme tint pendant quelques secondes les spectateurs muets, immobiles ; ils en étaient encore à se demander s’ils devaient en croire leurs yeux, que déjà Bamboche avait disparu : mais bientôt le tumulte, un moment suspendu, devint effroyable.

Quant à moi… dès que Bamboche eut pénétré dans la coulisse sur les pas de Basquine, une pensée prompte comme l’éclair me souleva pour ainsi dire de ma place, me fit traverser en un clin d’œil, et je ne sais comment, les rangs pressés des spectateurs dont j’étais entouré ; puis, sortant du théâtre, je fus en quelques bonds à la porte des acteurs, s’ouvrant sur le passage où j’avais été le matin louer la loge ; à l’instant où j’arrivais là, palpitant, je fus violemment heurté par deux personnes qui, s’élançant de l’intérieur, s’enfuyaient. C’étaient Bamboche et Basquine, enveloppée d’un manteau ; elle se soutenait à peine… – Sentant le danger, l’inopportunité d’une reconnaissance en pareille situation, et apercevant la voiture de mes maîtres, à deux pas de moi, je dis à Bamboche en lui prenant le bras :

— Voilà une voiture… montez vite.

Et en une seconde j’eus ouvert la portière aux deux fugitifs. Ce secours inespéré venait si à propos, que Bamboche, sans chercher à savoir comment cette voiture se trouvait là si à point, y jeta, pour ainsi dire, Basquine, s’y élança après elle, en me disant :

— Vous serez bien payé… Allons où vous voudrez, mais grand train.

— Barrière de l’Étoile, très vite, – dis-je au cocher, éveillé en sursaut sur son siège.

Et je m’élançai derrière la voiture.

Nous nous éloignâmes rapidement ; mais je pus voir une grande foule s’ameuter tout à coup autour du théâtre, tandis que brillaient au loin les fusils des soldats que l’on venait sans doute de chercher au poste voisin.

Je ne me sentais pas de joie, je couvais des yeux cette voiture derrière laquelle j’étais monté et où se trouvaient mes amis d’enfance. Soudain le cocher, averti sans doute par une secousse du cordon qu’il tenait enroulé autour de son poignet, arrêta ses chevaux… Presque en même temps, l’une des glaces s’abaissa brusquement, et j’entendis la voix de Bamboche s’écrier avec un accent d’effroi :

— Arrêtez… arrêtez… elle se trouve mal. Mon Dieu !… que faire ?…

Nous ne courions plus aucun danger d’être poursuivis, nous nous trouvions sur le boulevard Saint-Denis ; je courus à la portière.

— Mon garçon, – me dit Bamboche, – je ne sais pas d’où diable tu es sorti pour me venir en aide si à propos, je sais encore moins pourquoi tu nous es venu en aide ; mais tu ne t’en repentiras pas… Cette chère fille qui est avec moi se trouve mal… Il faudrait tout de suite de l’éther, du vinaigre… Après cela nous irons chez moi… et tu pourras emmener la voiture… Voici d’abord pour acheter de l’éther ; tu garderas le reste.

Et Bamboche me mit un double louis dans la main.

— Merci, monsieur, – lui dis-je en dissimulant mon émotion, et éprouvant un certain plaisir à garder quelques moments encore mon incognito. – Il doit y avoir plus d’un pharmacien dans la rue Saint-Denis, nous allons la parcourir avec la voiture.

— Tu as raison… vite… vite.

Et Bamboche abaissa les autres glaces de la voiture pour donner plus d’air à Basquine, qu’il soutenait entre ses bras et qui me parut sans mouvement.

Mon conseil était bon ; en quelques minutes nous eûmes trouvé une boutique de pharmacien ; j’y achetai un flacon d’éther… Bamboche le fit respirer à Basquine ; peu à peu elle reprit ses sens…

— Maintenant, chez moi, – me dit Bamboche. – Hôtel des Pyrénées, rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, n° 17.

Je donnai cette adresse au cocher, et je repris mon poste, rassuré sur la santé de Basquine, ravi de la surprise que j’allais causer à mes deux amis, et oubliant complètement mes maîtres, probablement fort inquiets de moi et de leur voiture, s’ils étaient sortis du théâtre.

Arrivé rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, je dis au cocher avant d’ouvrir la portière :

— Lorsque les personnes que nous avons conduites, par ordre de mon maître, seront descendues, vous vous en retournerez, on n’a plus besoin de vous…

Basquine, bien que revenue à elle, semblait toujours très faible ; il fallut que Bamboche la prit presque dans ses bras pour la faire descendre de la voiture ; puis, une fois dans la rue, et pendant que les chevaux s’éloignaient, Bamboche dit à la jeune fille :

— Attends… avant d’entrer dans l’hôtel, laisse-moi bien croiser ton manteau et en rabattre le capuchon ; ces imbéciles de portiers d’hôtels garnis sont si curieux, si bavards, que la vue de ton costume de théâtre ferait événement dans la maison.

— Tu as raison, – répondit-elle d’une voix faible et en frissonnant.

Pendant que Bamboche s’occupait de cacher le costume de Basquine sous son manteau, j’étais resté dans l’ombre ; je dis alors à mon ami, parlant le plus bas qu’il me fût possible, pour dissimuler ma voix :

— Monsieur… voilà le restant des quarante francs que vous m’avez donnés.

— Je t’ai dit que c’était pour toi, mon garçon.

— Merci, monsieur… mais si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, accordez-moi autre chose.

Et je remis l’argent dans la main de Bamboche.

— Et que diable veux-tu me demander ? – reprit-il de plus en plus surpris.

— Permettez-moi de vous dire deux mots chez vous en particulier…

— Allons, soit ; aussi bien, il y a dans cette aventure quelque chose que je tiens à éclaircir. Suis-nous.

Bamboche frappa, la porte de l’hôtel s’ouvrit, mon ami passa rapidement devant la loge du portier ; mais celui-ci s’écria en s’avançant :

— Qui êtes-vous, monsieur ?

— Eh pardieu ! moi… vous ne me reconnaissez pas ! – dit Bamboche sans s’arrêter.

— Mais qui, vous ?

— Eh ! tonnerre de Dieu ! le capitaine Bambochio.

— Ah ! pardon, mille excuses, monsieur le capitaine, je ne vous avais pas reconnu, – dit le portier avec une humble déférence, qui me prouva que mon ami jouissait d’une certaine considération dans la maison.

Je coupai court à l’interrogatoire que le portier allait m’adresser à mon tour en lui disant :

— Je monte avec M. le capitaine.

— Très bien ! mon garçon, – reprit le portier.

Puis, se ravisant, il fit précipitamment quelques pas en dehors de sa loge, et, s’adressant alors à Bamboche qui commençait déjà à gravir l’escalier :

— Monsieur le capitaine, j’ai oublié de vous dire que M. le major était venu trois fois vous demander.

— Que le diable l’emporte et vous aussi ! – répondit Bamboche en continuant son ascension.

— Monsieur le capitaine a toujours le mot pour rire, – dit le portier, qui me parut habitué aux façons brutales de mon ami, et ne s’en formaliser nullement.

Bamboche s’arrêta sur le palier du second étage ; nous entrâmes chez lui ; une petite lampe brûlait dans l’antichambre ; Bamboche ouvrit une porte latérale, et dit à Basquine :

— Entre là… il doit y avoir de la braise sous la cendre, rallume le feu, réchauffe-toi…

Je reviens dans cinq minutes.

Puis, se retournant vers moi lorsque nous fûmes seuls :

— Maintenant, mon garçon, à nous deux… dis-moi d’abord…

Mais ma dissimulation était à bout, je me jetai brusquement au cou de Bamboche, en m’écriant :

— Tu ne reconnais pas Martin !…

Bamboche stupéfait recula d’abord d’un pas, se dégagea de mon étreinte comme pour mieux m’envisager ; puis m’attirant et me serrant à son tour contre sa poitrine, il s’écria d’une voix étouffée par l’émotion en tournant la tête du côté de la pièce voisine :

— Basquine !… C’est Martin ! ! !…

J’entendis, pour ainsi dire, faire un bond dans la chambre ; la porte s’ouvrit, et Basquine, encore à demi enveloppée dans son manteau, se précipita dans l’antichambre, me sauta au cou, mêlant ses embrassements muets, ses larmes, aux embrassements, aux larmes de Bamboche et aux miennes, car nous pleurions tous trois.

Il y eut un moment de long silence… pendant lequel nous nous tenions tous trois étroitement serrés… silence seulement interrompu, çà et là, par le bruit de ces sanglots de joie profonde, convulsive, qui font bondir le cœur…

Oh ! béni soyez-vous, mon Dieu ! qui, par de tels instants, faites oublier des jours… des années d’infortune ! Béni soyez-vous, mon Dieu, qui avez si magnifiquement doué vos créatures, que les plus perverses, que les plus misérables, puissent encore goûter ces ravissements, dont l’ineffable douceur, dont la sainte élévation les rapproche de votre divinité !

Nous étions là trois victimes de la fatalité. Nous avions bien souffert, nous avions commis bien des actions coupables, notre avenir était sombre, plus sombre encore que notre passé. Et pourtant, dans cet élan divin qui confondait nos âmes, ces souffrances, ce sombre passé, cet effrayant avenir, étaient oubliés.

Et ces fautes ! conséquences presque forcées de la misère et de l’abandon, ces fautes ne devaient-elles pas être aussi oubliées, pardonnées par votre paternelle miséricorde et votre justice, ô mon Dieu !… car tout n’était pas flétri, tout n’était pas mort dans l’âme de ceux qui, après avoir failli, étaient encore capables de ressentir si religieusement les célestes enivrements de l’amitié.

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CHAPITRE XII.

Confidences.

— Allons donc dans ma chambre, que nous nous voyions au moins le blanc des yeux ! – s’écria Bamboche après la première explosion de joie causée par notre rencontre.

Nous entrâmes dans la pièce voisine, beaucoup mieux éclairée par deux bougies, allumées sur la cheminée.

Basquine, ayant quitté sa coiffure démoniaque, restait enveloppée de son manteau de soie noire, serré à la taille par une ceinture.

Il y eut un nouveau moment de silence, pendant lequel nous nous regardâmes tous trois avec cette curiosité pleine d’intérêt et d’attendrissement qu’inspire toujours la première entrevue qui suit une longue séparation.

L’énergique figure de Bamboche avait dépouillé son caractère habituel de railleuse audace, ses yeux encore humides s’attachèrent tour à tour sur moi et sur Basquine, tandis que celle-ci, une main dans la main de notre compagnon et l’autre fraternellement appuyée sur mon épaule, me contemplait en souriant de ce sourire triste et pensif qui lui était habituel dans son enfance lorsqu’elle parlait de sa famille et de son père.

Vus de près, les traits de Basquine paraissaient encore plus fins, encore plus purs qu’à la scène, mais aussi on y remarquait davantage l’empreinte de la misère et du chagrin ; son teint, autrefois d’une transparence rosée, quoique un peu bruni par le hâle, s’étiolait alors sous une pâleur maladive ; ses lèvres, jadis d’un vermillon si vif, avaient blanchi ; enfin il fallait la grâce, la svelte élégance des attaches de son cou et de ses épaules, pour faire oublier sa maigreur. Hélas ! que dirais-je, ce charmant visage de seize ans, déjà flétri, décoloré, trahissait l’habitude de privations et de peines si amères, que les larmes me vinrent aux yeux.

— Tu me trouves bien changée, n’est-ce pas, Martin ? – me dit Basquine, devinant la cause de mon émotion, – moi… je t’aurais reconnu tout de suite…

Puis s’adressant à Bamboche, en me montrant du regard :

— Comme il a l’air loyal et bon ! n’est-ce pas ?

— Ça me rappelle… ce que je disais à Claude Gérard… l’homme que nous avons volé et qui a recueilli Martin, – reprit Bamboche. – « D’après ce que vous m’apprenez de Martin, je vois d’ici sa figure grave et douce, où se peint son caractère. » – Je ne m’étais pas trompé, c’est bien cela, – ajouta Bamboche en me regardant fixement, – oui, c’est bien cela ; c’est bon à voir, une loyale figure… ça repose…

— Toi… – dit Basquine à Bamboche, avec un singulier accent d’affection, de reproches et de mélancolie, – tu n’es pas changé, tout s’émousse sur toi… rien ne peut mordre sur ta nature de fer…

— Rien n’y peut mordre… excepté Martin… excepté toi…

Basquine secoua la tête.

— En vous revoyant tous deux, j’ai pleuré comme un enfant… – poursuivit Bamboche, sans paraître remarquer le mouvement de Basquine ; – dame… après tant d’années d’absence… nous voir enfin réunis…

— Vous retrouver le même jour… toi, – me dit Basquine en me tendant la main. – Et toi ! – ajouta-t-elle en donnant son autre main à Bamboche.

— Tu ne m’en veux plus ? – lui demanda Bamboche presque avec crainte.

— Entre nous trois… ne devons-nous pas tout nous pardonner ? – dit doucement Basquine.

Puis un éclair brilla dans ses yeux, sa lèvre sardonique se contracta, et elle ajouta :

— C’est pour d’autres qu’il faut cultiver nos haines.

— Il y a donc longtemps que tu n’avais vu Bamboche ? – demandai-je à notre compagne.

— Trois ans, – me répondit-elle.

— Oui… trois ans, – reprit Bamboche sans oser, pour ainsi dire, regarder Basquine.

— Ainsi, tu ignorais qu’elle dût jouer ce soir ! – dis-je à notre ami.

— Je ne la savais pas à Paris, et je n’avais pas seulement lu l’affiche, – reprit-il. – Quand je suis entré dans ma loge, le tapage commençait… cabale montée, j’en suis sûr… par ces méchants gants jaunes de l’avant-scène. Malheureusement… je n’ai eu que le temps de les souffleter.

— Dans cette loge, tu l’as reconnu ? – lui dis-je.

— Qui ?

— Scipion !… le petit vicomte !

— Le gamin de la forêt de Chantilly ! – s’écria Bamboche.

— Martin a raison, – dit Basquine d’une voix sourde, – c’était le vicomte.

— Tu le savais donc là ? toi, ma pauvre Basquine, – lui demandai-je.

— Non ; tout entière à mon rôle, je ne me doutais pas de la présence du vicomte ; sans cela, je me serais attendue à tout de lui…

— Pourquoi donc ? – dis-je à notre compagne.

— Tu l’avais donc déjà revu depuis la scène de la forêt ? – ajouta Bamboche aussi surpris que moi.

— Oui… car on croirait qu’une fatalité me rapproche toujours de cette méchante petite créature… – reprit Basquine avec un ressentiment concentré. – Il y a deux ans je l’ai revu… et il y a deux ans, j’ai été, comme aujourd’hui… humiliée, outragée… jusqu’au vif… jusqu’au sang…

— Le misérable ! – m’écriai-je ; – mais d’où lui vient cet acharnement contre toi ?

— Je n’en sais rien… – reprit Basquine.

— Oh ! vicomte… vicomte… – dit Bamboche, – toi, ton père… je vous rejoindrai… Je te vengerai, Basquine…

— Je n’ai besoin de personne… – dit fièrement la jeune fille ; – je sais vouloir et attendre.

— Et il y a deux ans… crois-tu que Scipion t’ait reconnue ? – lui dis-je.

— Non… pas plus qu’il ne m’a reconnue aujourd’hui, j’en suis certaine… L’instinct du mal et le hasard l’auront guidé… Je vous dis… qu’il y a des fatalités…

Puis, passant sa main amaigrie sur son front, Basquine reprit tendrement :

— Et toi… as-tu aussi beaucoup souffert ? Es-tu heureux à cette heure ?

— Mais j’y songe maintenant, – dit Bamboche en m’examinant avec une expression de surprise presque douloureuse, – toi… toi… une livrée ! !

— En effet… – ajouta tristement Basquine, – réduit à cela… toi ?

— Pardieu, c’est tout simple… – s’écria Bamboche avec un accent de raillerie amère, – c’est une âme d’or… il n’y a pas de condition assez misérable pour lui… c’est comme toi, Basquine… tu as été admirable pour moi et…

— Oublions cela, – dit la jeune fille en interrompant Bamboche.

— Oui… oublions cela, – reprit-il avec amertume.

Et il ajouta d’un ton grave dont je fus pénétré :

— Tu l’entends, Martin, et pourtant pour elle j’ai été brutal, méchant… impitoyable…

— Tout cela est passé… – répondit simplement Basquine.

— Tout cela est passé, – dit Bamboche d’un air navré, – cela est passé… comme ton amour pour moi…

— L’amour ! ! ! – dit Basquine en haussant les épaules, et ses traits reprirent cette expression d’ironie glaciale dont j’avais été si frappé dans son rôle du mauvais génie, – tu vois, Martin… il me parle d’amour… à mon âge… mais, mes pauvres enfants… j’ai commencé si jeune… que maintenant… pour l’amour… J’AI CINQUANTE ANS

Il y eut entre nous trois un moment de pénible silence… Malgré son rude cynisme, Bamboche restait atterré, comme moi, de voir cette jeune fille, ce trésor de beauté, de grâce, d’intelligence et de génie, déjà et à jamais flétrie dans ce qui fait rayonner ou ambitionner la beauté, la grâce, l’intelligence et le génie…

— Rassurez-vous, – nous dit Basquine en nous prenant la main, à Bamboche et à moi, – dans ce cœur que toutes les misères humaines ont fait saigner jusqu’à ce qu’il fût desséché ; dans ce cœur où l’amour a été tué dans une dégradation précoce, il restera toujours, comme disait autrefois Bamboche, un petit coin de tendre amitié pour vous deux… Mais nous oublions que Martin doit être impatient de savoir ce qui nous est arrivé à tous deux…

— Ah ! mes amis, – leur dis-je, – combien de fois j’ai été préoccupé de ces pensées : où sont-ils ? que deviennent-ils ? et surtout par quel sinistre événement ont-ils disparu, le soir du jour où j’ai été arrêté après le vol commis chez Claude Gérard ? Car jugez de mon désespoir, mes amis, lorsque arrivé au rendez-vous que nous nous étions donné en cas de poursuite… vous savez…

— Oui, – dit Bamboche, – au pied d’une croix de pierre, située au haut de la montée de la grande route…

— Mais puisque tu avais été pris, toi, comment es-tu venu le soir à notre rendez-vous ? – me demanda Basquine.

— Grâce à la généreuse confiance de Claude Gérard ; je vous expliquerai cela : j’arrive donc près de la croix de pierre… là, que vois-je ? le petit châle de Basquine et quelques-unes des pièces d’argent au milieu d’une mare de sang.

— Raconte-lui tout, – dit Basquine à Bamboche, – il saura ensuite ce qui m’est arrivé.

— Je finissais d’empocher l’argent de Claude Gérard, quand tu nous as donné le signal d’alarme, – reprit Bamboche, – je voulais aller à ton secours.

— C’est moi qui l’en ai empêché, – dit Basquine ; – nous nous perdions sans te sauver, Martin, et il m’était venu un autre projet…

— Tu avais raison ; Claude Gérard fût facilement venu à bout de moi et de Bamboche.

— Peut-être… car j’avais mes pistolets… – reprit celui-ci, – j’étais déterminé… il y aurait peut-être eu un meurtre… ce qui est arrivé vaut mille fois mieux… quoique j’aie manqué de laisser ma peau dans l’affaire… Je suis donc le conseil de Basquine… Te voyant pris, nous nous sauvons en nous faufilant au milieu de genêts ; nous trouvons, au bout du champ, un tas de fagots ; j’en déplace trois ou quatre, et nous nous blottissons dans cette cachette.

— Voilà quel était mon projet, – reprit Basquine, – nous devions d’abord t’attendre toute la nuit au rendez-vous convenu… si tu n’y venais pas, plus de doute, tu étais pris : nous voulions alors le lendemain parcourir le village, soit en mendiant, soit en chantant, et, une fois instruits de ton sort, nous aurions agi en conséquence.

— Mais le diable en a voulu autrement, – reprit Bamboche.

— Oui, – lui dis-je, – le diable ou le cul-de-jatte ?

— Comment sais-tu cela ? s’écrièrent à la fois Basquine et Bamboche.

— Continuez… continuez, mes amis.

— Eh bien ! tu ne te trompes pas, – reprit Bamboche, – le cul-de-jatte en a décidé autrement ; car, comme dit Basquine, il y a de singulières fatalités… Donc, une fois la nuit venue, nous avions été t’attendre à notre rendez-vous : il faisait un clair de lune superbe. Assis au pied de la croix de pierre, je m’amusais à compter notre argent dans le châle de Basquine… La route était déserte ; nous nous croyions seuls ; mais voilà qu’une main de fer m’empoigne brusquement par la nuque : — Sauve-toi, Basquine.

— Ça été son premier cri, – dit la jeune fille.

— Mon second cri a été quelque chose comme : Tonnerre de Dieu ! Et me voilà à me débattre de toutes mes forces, afin de me dégager et de prendre un de mes pistolets… J’y parviens, mais le gredin de cul-de-jatte…

— Je ne me trompais pas, – dis-je à Bamboche, – il s’était sans doute tenu caché derrière la base de la croix de pierre.

— Juste, – poursuivit Bamboche. – Dans la lutte, le brigand m’arrache mon pistolet au moment où je venais de l’armer, et me le tire dans les côtes, ici, à droite, j’ai une cicatrice à y fourrer le pouce. Comment ne m’a-t-il pas tué ? Que le diable m’emporte si je le sais…

— Mais ce misérable, tu l’as revu ? – m’écriai-je.

— Pardieu… il est venu aujourd’hui ici me demander trois fois… c’est lui qu’on nomme le Major. Tu n’as pas entendu le portier m’annoncer sa visite ?

— Tu vois ce misérable ? – répétai-je avec un accent de reproche.

— J’en ai revu bien d’autres, – s’écria Bamboche. – Que veux-tu ? je pratique sur une grande échelle l’oubli des injures… et des coups de pistolet à bout portant… Recevant donc du cul-de-jatte une telle dragée en pleine poitrine… je tombe sur le coup… Basquine se sauve en criant à l’assassin ! au secours !… et la pauvre enfant est tellement saisie d’épouvante, que, perdant complètement la tête, elle court sans savoir où elle va… Finalement, pendant une quinzaine de jours, elle est restée folle de frayeur. Elle te contera ça… car c’est à dater de ce coup de pistolet qu’elle et moi nous avons été séparés… pour la première fois…

— Pauvre Basquine, – dis-je en prenant dans mes mains les mains de la jeune fille, – et toi, qui t’a sauvé, Bamboche ?

— Un brave voiturier ; il s’en allait à vide sur cette route, environ une heure après l’événement… il me voit baigné dans mon sang, quasi mort, à quelques pas de la croix ; il me relève, me met sur sa charrette, comptant me transporter à cinq ou six lieues de là, dans un bourg où il y avait un chirurgien. Mais, comme le lendemain dans la matinée nous approchions de ce bourg, des gendarmes rencontrent la voiture, le charretier raconte la chose, on fait mettre le premier appareil sur ma blessure, et l’on me mène à l’hospice de la ville voisine ; on me guérit, et comme je suis bien forcé d’avouer que je n’ai ni asile ni ressources, on m’envoie finir ma convalescence en prison, comme vagabond.

— En prison ! – m’écriai-je.

— Oui, reprit Bamboche, – et j’y suis resté jusqu’à dix-sept ans. Tu conçois que ça m’a achevé, car les mépris, les duretés de la geôle ne vous rendent pas tendre, quand on est déjà coriace, et la société des petits voleurs n’est pas faite pour développer en vous le sens moral. Après cela, il faut être juste, il y a du bon dans la prison ; soyez un tantinet vagabond ou voleur, vous recevez là une éducation que le plus grand nombre des enfants du peuple ne reçoivent jamais : en prison on apprend à lire, à écrire, à compter, un peu de dessin, et un métier si on n’en a pas… on emporte une petite épargne ; et souvent même, vois comme cela est encourageant, en sortant, on est placé tout de suite. Cependant, je n’appréciai pas comme je devais les avantages de ma position : j’ai d’abord voulu me briser la tête contre les murs, et puis, par réflexion, j’ai voulu la briser aux autres, et puis enfin je me suis résigné à ne rien briser du tout, me disant : J’ai treize ans, c’est trois ans à faire : faisons nos trois ans. Je vais bien t’étonner, Martin ; ces trois ans ont passé comme un songe, car une fois que j’ai eu mordu à la lecture, j’ai été possédé de la rage de lire et d’apprendre. On obtenait tout de moi, en me promettant des livres. Ce que j’ai lu est incalculable ; je faisais en deux heures la tâche d’une demi-journée, afin de consacrer le reste du temps à la lecture. On m’avait montré le métier de serrurier, et je martelais comme un Vulcain, pour qu’on me laissât ensuite dévorer des volumes. Du reste, c’est une justice à me rendre, mes amis, et à vous aussi, je ne contractai pas la moindre amitié en prison : la place était prise : j’étais fort, j’eus des flatteurs, je les méprisais : j’étais méchant, j’eus des ennemis, je les bravais ; mais des amis, jamais : je vécus seul, confit dans mon fiel. Car j’en ai fait… le diable le sait, et il y avait de quoi. Tu comprends, Martin, ce que j’étais devenu à l’âge de seize ans, surtout si tu joins à tous mes mauvais ressentiments ma cruelle incertitude sur votre sort à tous deux, et la violence de mon amour pour Basquine, poussé parfois jusqu’au vertige, car entre ces quatre murs de prison, l’éloignement de mes souvenirs rendaient ma passion encore plus ardente qu’avant notre séparation. Je sortis de la prison, bronzé au mal, noué moralement, comme un arbre tordu par le vent.

— Je m’explique maintenant, – dis-je à Bamboche, – l’effroi que la prison inspirait à Claude Gérard. – « Te faire mettre en prison, malheureux enfant, – me disait-il, lorsqu’il m’eut arrêté lors de notre vol, – c’est te perdre, c’est te dépraver à jamais. »

— Claude Gérard avait raison cette fois, comme tant d’autres, – reprit Bamboche ; – le mauvais pli était pris, et bien pris ; en sortant de prison, où j’étais devenu assez bon ouvrier serrurier, je fus tout de suite recommandé à un patron. Ma ligne ainsi tracée, j’avais un gagne-pain et l’intelligence ouverte par l’instruction. Avec ça je pouvais crever de misère, comme tant d’autres… mais j’avais du moins une chance. Il était trop tard : la vie de prison m’avait achevé complètement, le travail m’était insupportable, tous mes appétits, comprimés pendant si longtemps, faisaient rage. J’entrai néanmoins chez un maître serrurier ; il avait une sœur, une veuve de trente-six ans, coquette, avenante et riche d’une soixantaine de mille francs. Si je travaillais peu à la boutique, je faisais en revanche le beau parleur, je chantais des chansons joyeuses, souvenirs de notre pitre et de la Levrasse, sans compter les grimaces et les tours d’équilibre ; grâce à ces belles séductions, je tournai la tête de la veuve : un beau jour, je l’enlevai ; je jetai ma blouse aux orties et nous vécûmes en riches bourgeois. Ça ne m’empêchait pas de ne songer qu’à Basquine et à toi. Entreprendre un voyage à votre recherche, c’était mon idée fixe ; mais il fallait du temps, de l’argent, et la veuve gardait la bourse. Tout cela est ignoble, mon brave Martin ; j’aurais pu gagner mes cinquante sous ou trois francs en travaillant comme un nègre, mais j’avais eu jusque-là en prison tant de misère… que, ma foi !… tiens, ça me coûte de te raconter à toi ces vilenies-là… J’arrive à quelque chose qui te plaira davantage… parce que, là… j’ai été à peu près bien… Sur ces entrefaites, le hasard me fit rencontrer Basquine… elle avait alors treize ans.

Deux coups frappés assez rudement à la porte de l’appartement interrompirent le récit de Bamboche ; il fit un geste de surprise et d’impatience, alla dans l’antichambre, et moi et Basquine, nous entendîmes les paroles suivantes échangées entre Bamboche et son interlocuteur à travers la porte qui s’ouvrait sur l’escalier :

— Qui est là ? – demanda Bamboche.

— Moi… le Major.

— Va-t’en au diable… et reviens demain matin.

— C’est très pressé.

— Ça m’est égal.

— C’est pour l’affaire Robert de Mareuil, c’est la Levrasse qui m’envoie.

— Écoutez bien, monsieur le Major, si vous ne descendez pas à l’instant l’escalier, de bonne grâce… je vais sortir et vous le faire descendre plus lestement que ne le comporte votre âge vénérable.

— Mais je vous dis, capitaine, que c’est si pressé que…

— Monsieur le Major ! ! ! – fit Bamboche d’une voix tonnante en donnant un tour de clef à la serrure, comme s’il allait sortir.

Sans doute la menace de Bamboche fut efficace, car il referma la serrure à double tour, en disant :

— À la bonne heure…

Et il rentra dans la chambre.

— Tu connais Robert de Mareuil, – lui dis-je frappé de ce que je venais d’entendre.

— J’ai cet honneur-là… – dit Bamboche d’un ton sardonique. – Quelle canaille !…

— Lui !… – m’écriai-je.

— Je crois bien…

— Tu en es sûr ?

— Je m’y connais et j’en réponds.

— Nous parlerons plus tard de Robert de Mareuil, – dis-je à Bamboche, après un moment de réflexion. – Continue ton récit.

— C’est moi qui le continuerai pour lui, reprit Basquine, car il dirait mal ce qu’il y a eu de bon, de généreux dans sa conduite envers moi.

— Tu as raison, Basquine… lui dis-je, – nous t’écoutons.

CHAPITRE XIII.

Histoire de Basquine. – Elle devient servante d’auberge. – Changement de position. – Le sérail d’un lord.

Plus j’examinais Basquine, plus je remarquais en elle une élégance de manières dont je n’avais pas été tout d’abord frappé, et qui me rappelait vaguement Régina, car je ne pouvais juger d’après un autre point de comparaison, ma vie s’étant jusqu’alors passée dans les plus infimes conditions.

La révélation du talent de Basquine m’avait causé plus d’admiration que de surprise ; il me paraissait la conséquence, le développement presque logique de ses dons naturels, déjà si remarquables dès son enfance ; mais cette grâce, cette distinction de manières, qui ne s’acquiert que par l’habitude du grand monde, comment Basquine les possédait-elle ? comment son langage était-il devenu toujours correct, réservé, souvent choisi, quelquefois éloquent et élevé ?

Bamboche, avec sa verve cynique, railleuse, et son éducation de prison, alimentée par une foule de lectures bonnes ou mauvaises, parlait le langage qu’il devait tenir, et son geste trivial, ses façons grossières ou violentes ne démentaient en rien ses paroles ; mais chez Basquine, d’où venait cette harmonie si complète entre la distinction de ses manières et celle de son langage ?

Comment avait-elle pu désapprendre à ce point les enseignements vulgaires, ignobles, obscènes, de la mère Major, de la Levrasse et du paillasse, horribles enseignements dont la corruption avait infecté son enfance ?

Ce mystère dont j’étais vivement préoccupé devait bientôt s’expliquer.

— Tu vas entendre Basquine, – me dit Bamboche, – tu verras ce que la pauvre petite a souffert… Auprès d’elle… je menais en prison une vie de sybarite.

— J’ai toujours subi le malheur avec résignation… – dit Basquine ; – mais l’humiliation, le mépris… l’insulte, oh ! c’est de cela… que j’ai le plus souffert.

Après un moment de silence, Basquine reprit :

— Écoute, Martin, et tu verras que nos destinées, sans doute diverses, sont du moins pareilles en misères… Bamboche te l’a dit, en le voyant tomber sous le coup de pistolet du cul-de-jatte, l’épouvante me rendit à peu près folle : je pris la fuite en criant au secours !… à l’assassin !… Le cul-de-jatte me poursuivit sans doute pour me tuer aussi… mais la frayeur me donna une telle célérité, qu’échappant au bandit, je me jetai dans un taillis où il perdit mes traces. Ces souvenirs sont pour moi très vagues, car l’épouvante troublait complètement ma raison ; je passai la nuit blottie dans ce taillis.

Au point du jour, je sortis et marchai à l’aventure ; il paraît que je rencontrai dans la campagne un bouvier qui conduisait son troupeau à la foire d’hiver de Limoges.

— Comment : il paraît que tu rencontras ? – dis-je à Basquine, surpris de cette expression dubitative.

— Je dis : il paraît, mon bon Martin, parce que c’est seulement plusieurs jours après cette rencontre que je sortis peu à peu de l’hébétement où m’avait plongée la vue du meurtre de Bamboche ; j’appris alors par le bouvier les détails de ma rencontre avec lui : le tintement des clochettes que portaient quelques-unes de ses vaches ayant probablement attiré mon attention, je me dirigeai du côté de ce troupeau, et je raccompagnai pendant assez longtemps, rendant même quelques services au bouvier avec un instinct purement machinal, en aidant ses chiens à conduire son bétail.

Cet homme eut pitié de moi ; il me prit pour une idiote dont on avait voulu se débarrasser en l’abandonnant et en la perdant ; à la couchée, il me fit donner à souper et une bonne litière dans l’étable : au point du jour, je fus sur pied ; malgré la neige qui tombait avec abondance, je suivis courageusement le bouvier. Plusieurs jours se passèrent ainsi, pendant lesquels, à la croissante surprise de mon protecteur, mon hébétement se dissipa peu à peu ; ma raison commençait à se remettre de son violent ébranlement ; enfin la veille, je crois, de notre arrivée à Limoges, après une nuit passée dans un profond et lourd sommeil, je m’éveillai complètement revenue de cette longue aberration. Ma première pensée fut de m’écrier, presque machinalement, en regardant autour de moi : — Bamboche ! Martin !… Puis seulement alors j’eus vaguement conscience de ce qui m’était arrivé, tout étonnée de me trouver seule couchée dans une étable… Entre ce réveil de ma raison et l’instant du meurtre de Bamboche, il existait une lacune que je tâchais en vain de combler ; le bouvier entra et me dit :

— Allons, en route, petite.

Je lui demandai ce qu’il me voulait, comment je me trouvais dans cette étable, et je lui racontai (sauf quelques détails) l’aventure qui m’avait rendue sans doute folle d’épouvante ; la commisération de ce digne homme augmenta, et il me dit comment il m’avait rencontré et regardée comme une idiote abandonnée. Je sus de lui que je me trouvais alors à trente ou quarante lieues de l’endroit où Bamboche avait été tué (je le croyais mort), et où tu avais sans doute été arrêté, Martin.

Malgré la pitié que je lui inspirais, le bouvier ne pouvait me garder à sa suite ; son commerce forain le conduisait d’une province à une autre, et, son troupeau vendu, il devait acheter des mulets dans les environs de Limoges.

— Je ne peux pourtant pas, petite, te laisser comme ça sur le pavé, – me dit-il ; – l’hôtesse chez qui je loge ordinairement dans mes voyages est une bonne femme ; je lui demanderai de te prendre pour aider ses servantes ; tu auras, du moins, en attendant mieux, du pain et un abri. Nous arrivâmes le soir dans un des faubourgs de Limoges, à l’auberge où s’arrêtait ordinairement le bouvier ; sa demande en ma faveur fut assez mal accueillie par l’aubergiste ; mais enfin elle consentit à me garder. Je restai quelque temps dans cette auberge, servante des autres domestiques, vivant de leurs restes, et couchant dans un coin de l’écurie. Je croyais Bamboche mort ; quarante lieues peut-être me séparaient de l’endroit où je t’avais perdu, mon bon Martin, et si dure que me semblât ma position dans l’auberge de Limoges, je n’osais pas en sortir pour recommencer seule une vie vagabonde comme l’avait été la nôtre. Depuis un mois je vivais dans cette auberge, lorsque j’en sortis par une étrange aventure…

Et comme Basquine semblait hésiter à continuer :

— Peut-être ces aveux te sont pénibles, – lui dis-je en voyant sa physionomie s’attrister.

— Non… – reprit-elle avec son sourire amer et glacé, – non… souvent, au contraire, j’évoque ce souvenir et bien d’autres… Ils retrempent mon courage, mon énergie, ma volonté… j’y puise de nouvelles forces pour marcher opiniâtrement vers le but que je veux atteindre… et je l’atteindrai, oh ! oui… je l’atteindrai !

Je fus frappé de l’inflexible résolution avec laquelle Basquine prononça ces dernières paroles, et du sombre éclat de ses grands yeux.

— Quel est donc ce but que tu poursuis ? – dis-je à Basquine en interrogeant aussi Bamboche du regard.

— Je n’en sais rien, – me répondit-il ; – il y a trois ans que je l’ai vue, et elle ne m’a fait là-dessus aucune confidence… n’est-ce pas, Basquine ?

— Non, reprit-elle.

Et elle continua après un nouveau silence :

— J’étais donc servante des servantes dans cette auberge. Elle se trouvait à mi-côte d’une pente rapide où les voitures ne pouvait cheminer que très lentement. Un jour où le givre glacé, tombé pendant la nuit, rendait cette montée presque impraticable, je me trouvais assise sur un banc à la porte de l’auberge, lorsque je vis passer d’abord un courrier vêtu de rouge, magnifiquement galonné d’or ; il précédait de peu de temps plusieurs voitures appartenant, selon ce que j’entendis dire autour de moi, au milord-duc de Castleby, grand seigneur irlandais, immensément riche, voyageant avec une suite nombreuse. Il avait séjourné pendant deux jours à Limoges, et ses cuisiniers étaient partis la veille au soir avec deux fourgons remplis de provisions pour aller préparer son repas dans la ville où il devait passer la nuit.

— Quel luxe ! – m’écriai-je.

— Cela n’était rien, mon pauvre Martin, – reprit Basquine, – le matin même un autre fourgon rempli d’un mobilier portatif, accompagné d’un valet de chambre tapissier, devançait ce haut et puissant seigneur, qui trouvait ainsi à son arrivée dans toutes les auberges plusieurs chambres meublées de la manière la plus splendide et la plus commode.

— Tant de prodigalités, c’est à n’y pas croire…

— Le gaillard entendait la vie, – dit Bamboche.

— Et que dirais-tu donc, mon bon Martin, – reprit Basquine, – si je te parlais d’une espèce de voiture qui terminait la suite du duc de Castleby, et où se trouvaient deux chevaux de selle[1], avec leurs palefreniers, car il se pouvait que monseigneur eut la fantaisie de faire une partie de la route à cheval.

— Faire voyager des chevaux en voiture ? que dis-tu de cela, Martin ? – me demanda Bamboche.

Et comme je regardais fixement Basquine, croyant qu’elle se jouait de ma crédulité, elle reprit d’un ton sardonique :

— Sans doute ces prodigalités étaient folles, mais le duc de Castleby jouissait de près de quatre millions de rentes en terres, et quelqu’un de sa suite me disait plus tard que bien des fois il avait vu en Irlande, dans les domaines de sa seigneurie, des familles entières de paysans rester nues sur la paille pourrie de leur tanière, pendant que la mère ou une des filles lavait au ruisseau les haillons de ces misérables… Que veux-tu, mon bon Martin, sans ces contrastes, le monde serait d’une désolante platitude…

Ce froid sarcasme, chez cette jeune fille de seize ans, me navrait et m’effrayait à la fois. Basquine continua :

— J’étais donc assise sur un banc à la porte de l’auberge, regardant de tous mes yeux cette file d’équipages qui s’avançaient lentement, lorsque, tout à coup, la première voiture, celle du duc, s’arrêta, d’après l’ordre transmis aux postillons par un des domestiques placés sur le siège de devant.

À travers la glace de la portière de cette voiture, j’aperçus deux petits yeux d’un bleu clair dont je n’oublierai jamais l’expression, attachés opiniâtrement sur moi ; je ne vis que ces deux yeux, car la figure de ce personnage qui me regardait si obstinément disparaissait presque entièrement cachée au milieu des fourrures d’une pelisse et d’un bonnet de voyage.

Toutes les voitures s’étaient arrêtées. Au bout de quelques minutes d’attente et de plusieurs allées et venues de la part de différentes personnes de la suite du duc qui, le chapeau à la main, venaient lui parler à la portière, je vis une femme de trente ans environ, d’une figure agréable et distinguée, descendre de l’une des voitures de suite, se diriger vers l’auberge et demander l’hôtesse.

« — Va conduire cette dame à notre bourgeoise, au lieu de rester là à regarder les mouches, – me dit une des servantes en me poussant rudement par le bras.

« — C’est justement ce que je désirais, ma chère fille, – dit l’étrangère à la servante avec un accent anglais assez prononcé. »

Puis, me prenant par la main, elle me dit du ton le plus caressant :

— « Conduisez-moi à la maîtresse de l’auberge, mon enfant. »

Je conduisis l’étrangère ; elle resta quelques moments enfermée avec l’aubergiste, et celle-ci me dit en sortant :

« — Petite, tu es ici par charité, tu n’as pas de chemise sur le dos, on ne sait pas d’où tu viens, tu n’as pas de parents, je ne pourrais pas te garder longtemps, parce que tu manges plus que tu ne gagnes.

« Cette dame te trouve gentille, elle a pitié de toi ; si tu veux aller avec elle, tu monteras dans ces belles voitures que tu vois, et tu seras bien heureuse ; décide-toi.

« Mais je te préviens que si tu refuses une si bonne aubaine, demain je te mets à la porte, vrai comme je te le dis. »

— Pauvre, enfant ! comment refuser une pareille offre, dans la position où tu te trouvais ? – dis-je à Basquine.

— Aussi j’acceptai bien vite, – me répondit-elle, – et pourtant non sans un serrement de cœur inexplicable, quoique tout cela me parût un beau rêve. La dame, que je nommerai désormais miss Turner, me prit par la main, ayant sans doute l’ordre de ne pas me présenter alors au duc de Castleby : elle me fit monter dans la voiture qu’elle occupait, et la file d’équipages poursuivit sa route. Lorsque je fus un peu remise de ma stupeur, je regardai autour de moi ; je me trouvais dans une berline à quatre places, toutes occupées, car j’étais entre miss Turner et une jeune négresse aux traits non pas difformes et épatés, mais d’une grande régularité ; son manteau de voyage laissait entrevoir un costume d’une originalité charmante ; à ses bras nus, polis comme de l’ébène, brillaient des bracelets d’argent ; en face de moi, je vis deux autres jeunes femmes : l’une, très grasse, d’une blancheur éblouissante, avait les cheveux d’un blond très pâle, les yeux bleu clair et les joues très roses : celle-ci était flamande.

Enfin la quatrième, d’une figure commune, quoique assez piquante, était coiffée d’une marmotte, et vêtue avec le luxe des riches écaillères de Paris lorsqu’elles s’endimanchent. Catherine (elle s’appelait ainsi) était en effet une fille du quartier des Halles. Elle avait l’air gouailleur, insolent, hardi, et, ainsi que je l’ai su depuis, elle empruntait presque toujours son langage à ce vocabulaire toléré au carnaval. Ces grossièretés ne manquaient pas d’un certain esprit, et divertissaient fort le duc de Castleby, qui souvent, après boire, s’amusait du cynisme effronté de cette créature, ramassée par le duc lui-même dans l’un des cloaques les plus fangeux de Paris.

— C’est impossible… – m’écriai-je… – de notre temps, de pareilles mœurs ! Cette espèce de sérail voyageant à la suite d’un homme…

— Pauvre Martin, il s’étonne encore de quelque chose, – dit Basquine à Bamboche.

— Basquine n’invente rien, et ne dit même pas tout, – reprit Bamboche. Ce milord-duc a existé. J’ai connu, dans la plus que mauvaise société où je vis, des témoins ou des complices de ses… bizarreries.

— Que veux-tu, Martin ? – reprit Basquine avec son rire sardonique, – on naît tout-puissant par la fortune et par le rang : on est blasé vite et tôt ; il faut alors du nouveau, de l’étrange… Je ne vis d’ailleurs, à bien dire, que ce jour-là les créatures qui composaient le sérail du duc, car une fois arrivée au terme de ma destination, ma vie fut la plus isolée et la plus étrange du monde. Au relais suivant, miss Turner, mandée auprès du milord-duc, me quitta un instant, revint bientôt, me fit signe de la suivre. Je quittai la voiture du sérail, et, seule avec miss Turner, je m’installai dans une calèche ordinairement occupée par l’intendant et le secrétaire du duc de Castleby ; mais cette fois ces importants personnages se placèrent comme ils purent dans d’autres voitures de suite.

Dans la première ville où nous passâmes, miss Turner m’acheta de quoi me vêtir convenablement. Je voyageai toujours seule avec elle ; on nous servait à part dans les auberges, et je partageais sa chambre. Très silencieuse, très réservée, cette jeune femme ne répondait que par monosyllabes à toutes mes questions, et ses réponses, empreintes d’ailleurs d’une sorte de déférence, se bornaient à peu près à ceci :

— Soyez tranquille, mademoiselle, Monseigneur vous donnera l’éducation qu’il donnerait à sa fille. – Vous ne savez pas le bonheur que vous avez eu de rencontrer Monseigneur sur votre route. Il n’est pas de seigneur meilleur, plus généreux.

— Tout ceci est bien étrange, – dis-je à Basquine.

— Plus étrange encore que tu ne peux le penser, Martin ; du reste, lorsque nous fûmes arrivés au château du duc, je m’abandonnai complètement aux douceurs d’un bien-être si nouveau pour moi. La femme de chambre de miss Turner me servait ; la table du duc était d’une délicatesse, d’une somptuosité inouïes, mais nous mangions séparément. Ma santé, appauvrie par les privations, devenait de plus en plus florissante ; miss Turner s’extasiait sur ma beauté croissante, disant qu’en quelques jours je n’étais plus reconnaissable ; j’occupais un appartement meublé avec une élégance, un luxe, une recherche dont il est difficile de se faire une idée ; tous les jours je montais en voiture avec miss Turner, et nous nous rendions dans un parc réservé, où je pouvais courir et jouer à des jeux de toute espèce. Souvent aussi miss Turner me faisait monter sur un petit cheval, doux et apprivoisé comme un chien ; la fille du plus grand seigneur ne pouvait, je crois, avoir une existence comparable à la mienne.

— Et tu n’avais pas encore vu le milord-duc ? – lui dis-je.

— Non. Je ne lui fus présentée que trois semaines environ après notre arrivée au château, résidence toute royale, j’oubliais de te le dire, et si admirablement située au milieu d’un des plus beaux sites du midi de la France, que la température y était, disait-on, aussi douce qu’à Hyères ; c’est là que milord-duc passait souvent une partie de l’hiver.

— Mais pourquoi tardait-on ainsi à te présenter à cet homme ? – demandai-je à Basquine.

— On attendait l’arrivée de plusieurs caisses d’habillements composant un magnifique trousseau, commandé pour moi à Paris, chez les meilleures faiseuses… Avant de poursuivre, je dois te dire, Martin, que miss Turner était une personne de manières accomplies, et qu’elle m’avait sans cesse reprise avec douceur et fermeté sur les manques d’usage et sur les grossières expressions qui m’étaient familiers. Je m’étudiais, pour lui complaire, à observer ses recommandations.

La veille du jour où je fus présentée au duc de Castleby, miss Turner me dit :

« Vous voilà presque une petite lady accomplie, pour les manières et pour le savoir-vivre ; j’espère que Monseigneur sera très content de ce que vous avez si bien profité de mes leçons. »

Le jour de la présentation arriva. Si j’entre dans quelques détails sur ma toilette, mon bon Martin, c’est non par coquetterie, mais parce qu’elle avait, d’après les ordres du duc, un caractère enfantin très prononcé : mes cheveux, séparés au milieu de mon front, tombaient en grosses boucles sur mon cou et sur mes épaules ; j’avais les bras nus et une robe de magnifique mousseline des Indes brodée, avec un pantalon pareil, des bas de soie blancs à jours et de petits souliers de satin noir ; à force de m’entendre répéter par miss Turner et sa femme de chambre que j’étais charmante ainsi, je finis par me regarder dans une psyché placée dans mon cabinet de toilette (il va sans dire que mon appartement était des plus complets, depuis l’antichambre jusqu’à la salle de bain) ; après m’être ainsi contemplée, j’avoue en toute humilité que je me trouvai très belle.

— Maintenant, – me dit miss Turner de son air grave et compassé en tirant d’une caisse une magnifique poupée, – Voici une poupée que Monseigneur vous donne ; il faudra l’en remercier, entendez-vous ?

— Oui, miss Turner, dis-je en admirant ce jouet, véritable merveille, sans oser y toucher.

— Prenez donc votre poupée, – me dit ma gouvernante.

— Mais, – lui répondis-je, – est-ce que nous n’allons pas chez Monseigneur ?

— Si, mademoiselle, nous y allons, et Monseigneur désire que vous apportiez votre poupée avec vous.

Assez surprise, je l’avoue, de cette recommandation, je suivis ma gouvernante chez Monseigneur.

Cette dernière partie du récit de Basquine me déroutait complètement, et, dans ma naïveté, je dis à la jeune fille :

— Ces soins, cette éducation que l’on te donnait prouvent du moins que ce milord-duc n’était pas un méchant homme.

Basquine me regarda fixement et partit d’un éclat de rire sardonique qui me fit frémir.

CHAPITRE XIV.

Basquine est présentée à lord Castleby. – Singulier passe-temps d’un homme blasé – Éducation de Basquine.

— Avant de continuer ce récit… mon bon Martin, et pour te préparer à entendre des choses… que tu croiras à peine, – reprit Basquine, – dis-moi : connais-tu l’aventure du bon Louis XV avec Mlle Tiercelin ?

— Non… – répondis-je à Basquine, assez surpris de cette question, – je ne connais pas cette aventure.

— Durant mon séjour chez le duc de Castleby, – reprit Basquine, – j’ai été par hasard à même de lire beaucoup d’écrits sur le règne de Louis le Bien-Aimé. Voici l’aventure. Ce bon roi, passant un jour par les Tuileries, remarqua dans le jardin une petite fille de onze ans à peine !… entends-tu bien, Martin, de onze ans. C’était l’enfant d’un bourgeois de Paris, nommé Tiercelin, qui vivait de ses rentes… le roi eut un caprice pour cette petite fille, et… elle fut mise dans le lit royal par la marquise de Pompadour, rivale indulgente, comme vous voyez.

— Oh !… cela est infâme, – m’écriai-je avec stupeur.

Basquine poursuivit avec impassibilité :

— Louis XV fut, chose assez rare, fidèle pendant deux ans à la petite Tiercelin… Cette fidélité épouvanta courtisans et courtisanes, et, par suite de je ne sais quelle intrigue du duc de Choiseul, la pauvre enfant fut, ainsi que son père, jetée à la Bastille… tous deux y restèrent quatorze ans[2].

— Aussi, l’histoire dit-elle Louis le Bien-Aimé !… – reprit Bamboche en éclatant de rire.

— La morale de ceci, – reprit Basquine, avec son accent de raillerie amère, – c’est que Louis XV était un naïf écolier auprès du milord-duc de Castleby, et qu’il eût mieux valu pour moi rester en prison quatorze ans que de vivre comme j’ai vécu… dans l’opulente maison du milord-duc.

Effrayé de l’expression de Basquine, lorsqu’elle prononça ces derniers mots, je m’écriai :

— Tu as donc été retenue par force auprès de cet homme ?

— Non… – me dit-elle, – j’y suis restée volontairement.

Et comme je paraissais ne pas comprendre la contradiction de ses paroles, Basquine continua :

— Avant de citer l’aventure de Louis le Bien-Aimé, j’en étais restée, je crois, à ma présentation au milord-duc ; vêtue d’une magnifique toilette enfantine, portant ma belle poupée d’une main, je donnai l’autre à ma gouvernante ; et nous traversâmes d’abord une admirable galerie de tableaux, puis des salons tous plus splendides les uns que les autres, et nous arrivâmes à l’appartement particulier du milord-duc ; à l’exception de ses deux valets de chambre de confiance, aucun des gens de la maison ne pénétrait jamais dans ces appartements. Ma gouvernante, s’arrêtant avec moi devant une porte recouverte de velours rouge, sonna d’une façon particulière ; l’un des deux hommes de confiance nous ouvrit, il échangea quelques mots en anglais avec miss Turner, qui me remit alors aux mains de ce nouveau personnage et me dit :

« — Corso (c’est le nom de ce valet de chambre italien) va vous conduire auprès de Monseigneur ; soyez bien sage, comportez-vous comme une petite lady bien élevée, et souvenez-vous de tous mes conseils. » – La porte se referma sur ma gouvernante, je restai seule avec ce Corso, dont la figure à la fois efféminée et basanée, les yeux noirs, perçants, profondément charbonnés, m’inspiraient une vague répulsion.

« — Si mademoiselle veut me suivre, – me dit-il respectueusement en me prenant la main, – je vais la conduire auprès de Monseigneur. » Et Corso me fit traverser un premier salon, puis une espèce de boudoir complètement lambrissé de glaces, dont le plafond était en glaces, ainsi qu’une partie du parquet ; Corso toucha à un ressort que je n’aperçus pas, un panneau de glace glissa dans une rainure, et tenant toujours mon guide par la main, je le suivis avec une inquiétude croissante dans un corridor complètement obscur, et garni d’épais tapis où s’amortissait le bruit de nos pas. Au bout de quelques minutes, une porte s’ouvrit, Corso me poussa légèrement devant lui, et lorsque je me retournai vivement vers mon conducteur, il avait disparu, et il me fut impossible de reconnaître par quelle issue j’étais entrée. De ma vie, je n’oublierai cette scène : je me trouvais dans une espèce de rotonde toute tendue de draperies noires semées de larmes d’argent et éclairée par une lampe funéraire aussi en argent ; la senteur pénétrante des parfums les plus suaves et les plus violents remplissait cette pièce sépulcrale, meublée d’une sorte de banc circulaire en ébène poli, sans oreillers ni coussins. Au milieu de la rotonde était une table recouverte d’un tapis de velours noir, brodé d’argent comme la housse d’un cercueil ; sur cette table, je vis un petit ménage, comme disent les enfants, mais un petit ménage d’une magnificence incroyable ; toutes les pièces de ce service en miniature étaient en or, rehaussé d’émail et de pierres fines ; je remarquai surtout une soupière grande comme une tasse, un chef-d’œuvre d’orfèvrerie ; rien ne manquait, depuis des plats de toute dimension jusqu’à des huiliers et carafes de cristal de roche, grands comme des flacons de poche, et des salières où un pois eût tenu à peine.

— Et les paysans des domaines de cet homme, parqués à moitié nus dans des tanières, disputaient leur nourriture aux pourceaux, – lui dis-je, car le tableau de cette horrible misère était sans cesse devant mes yeux.

— Ces gens-là, mon brave Martin, – dit Bamboche, – élèvent, nourrissent et conservent le gibier à grands frais, mais ils ne tiennent pas à conserver le paysan…

— J’étais à la fois éblouie et effrayée de ce que je voyais, – reprit Basquine. – J’aperçus plus loin, sur une étagère à dessus de marbre noir, toute une batterie de cuisine en argent et dans les mêmes proportions que le service. Un grand réchaud, sous lequel brûlait de l’esprit de vin, devait servir de foyer et de fourneau ; il n’y avait dans ces préparatifs enfantins rien d’inquiétant ; mais le profond silence qui régnait dans cette pièce tendue de draperies funèbres commençait à m’effrayer, lorsque l’un des pans de la tenture se souleva. Alors… je crus rêver ; je vis entrer, à cheval sur un de ces grands chevaux de bois, superbes jouets qui se meuvent par un ressort caché, je vis entrer un homme de taille moyenne, assez replet, et paraissant avoir soixante ans environ ; il portait une perruque blonde à longs tire-bouchons ; un grand col de chemise rabattu et une veste très courte à laquelle se boutonnait son pantalon… en un mot, ce singulier personnage était vêtu comme un petit garçon de mon âge… Pour compléter l’illusion sans doute, il soufflait de toutes ses forces dans une petite trompette de fer-blanc. Ce fut ainsi qu’il fit le tour de la rotonde, en cavalcadant sur son cheval de bois.

— Heureusement c’était un fou ! – m’écriai-je en respirant après un moment d’horrible angoisse.

— Un fou ? – dit Basquine en me regardant ; – puis elle ajouta, en échangeant un regard avec Bamboche, – oui, mon bon Martin… c’était un fou…

Et après un instant de silence, Basquine reprit :

— Milord-duc, car c’était lui, se laissait en effet aller parfois à des… manies qui touchaient à la folie. Ma première impression, à la vue de ce vieillard, grotesquement vêtu en enfant de dix ans et jouant comme un enfant de cet âge, fut d’éclater de rire… Mais ce rire n’ayant aucun écho dans cette profonde et sinistre solitude, car milord-duc, ayant cessé sa cavalcade, était descendu de cheval, et, muet, impassible, me couvait de ses petits yeux bleu clair, qui luisaient au milieu de sa figure d’un rouge de sang, l’épouvante me gagna de nouveau et atteignit bientôt à son comble, car ce qui m’avait d’abord paru si bouffon me semblait alors de plus en plus effrayant ; je me mis à pleurer et à pousser des cris aigus.

— Et cela était effrayant, en effet, – dis-je à Basquine ; – il me semble faire un rêve horrible…

— Il fallut, – reprit-elle, – les paroles affectueuses, paternelles du milord-duc (il parlait très bien français) pour me calmer et me remettre en confiance… Lorsqu’il me vit rassurée, changeant aussitôt de ton et sans faire la moindre allusion à la manière dont il m’avait fait recueillir sur la grande route, et aux soins que depuis l’on avait eus pour moi, il me dit en affectant le zézayement d’une prononciation enfantine : « — Tu m’appelleras Toto, tu me tutoieras, nous allons faire la dînette… Tu as là une bien belle poupée !… Oh ! mais moi aussi j’ai de beaux joujoux… je te les ferai voir, mais faisons d’abord la dînette… »

Et comme je regardais Basquine d’un air stupéfait, pouvant à peine croire ce que j’entendais, elle reprit avec son sourire sardonique :

— Et Toto, duc et pair d’Angleterre, jouissait naturellement dans le monde de toute la considération, de toute l’autorité qu’imposent un grand nom et une fortune immense… De plus, comme il avait daigné représenter son pays dans je ne sais quelle ambassade de cérémonie, deux ou trois souverains l’avaient bardé de leurs plus beaux cordons… Du reste, – ajouta Basquine avec un redoublement d’ironie, – lorsqu’il n’était pas habillé en Toto, milord-duc avait l’air respectable et sévère. Par hasard, je le vis un soir se promener dans sa galerie bras dessus bras dessous avec l’archevêque de la ville voisine, car milord-duc était fort bon catholique… et chaque dimanche on disait la messe au château ; le duc, te dis-je, marchait le front haut et fier, portant un grand cordon bleu sur son gilet blanc et une plaque de diamants sur son habit noir… Et vraiment, dans ce grand seigneur… je n’aurais jamais reconnu Toto, avec qui j’avais fait ma première dînette.

— Ah ! si l’on pouvait, pour les voir en dedans, retourner la peau de bon nombre de respectables vieillards, surtout parmi les vieux roués politiques, la pire espèce de dépravés ! – dit Bamboche, – que de Toto on trouverait sous ces masques austères !

— Pour revenir à ma première dînette, – reprit Basquine, – nous la fîmes dans le petit ménage d’or, après avoir préparé ce dîner en miniature dans les casseroles d’argent sur le réchaud à l’esprit-de-vin. Bientôt, chose assez étrange, les goûts et la gaieté de mon âge reprirent le dessus ; je finis par m’amuser beaucoup de ce passe-temps ; mon camarade Toto se montrait fort expert dans cette cuisine enfantine. Immédiatement après la dînette, Toto me fit voir ses joujoux ; il y en avait d’admirables… et de singuliers… de véritables merveilles de mécanique. Ils avaient dû coûter des sommes considérables. Mais soudain, Toto, s’interrompant au milieu de son exhibition, me dit d’un air désolé : « — Voilà bientôt trois heures, bobonne va venir me chercher pour ma leçon, c’est ennuyant ; à demain, pas vrai ? » – Telle fut ma première entrevue avec milord-duc, car, ayant sans doute tiré une sonnette invisible, la porte masquée par laquelle j’étais entrée s’ouvrit, Corso y apparut, et, sur un signe de son maître, m’emmena par le même chemin que j’avais suivi pour venir, puis il me remit aux mains de miss Turner, qui m’avait attendue en dehors de la porte de l’appartement particulier de milord-duc. Lorsque, encore tout étonnée, je racontai ces étrangetés à miss Turner, elle y coupa court en me disant sévèrement : « Une fois pour toutes, mademoiselle, pas un mot de tout cela, ni à moi, ni à personne, ou vous perdrez toutes les bontés de monseigneur. » Cette première dînette ne fut que ridicule, – reprit Basquine, – mais le ridicule préludait à l’horrible.

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En effet, dans ma naïveté j’avais dit à Basquine :

— Cet homme est un fou…

La suite de notre entretien, que ma plume se refuse à rapporter, me prouva que cet homme était un de ces monstres conduits à d’effroyables monomanies, et par la satiété, et par le précoce abus de tous les plaisirs que peuvent procurer d’immenses richesses acquises sans labeur, dès l’adolescence, par le fait seul de l’héritage.

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— Du reste, – continua Basquine, – ma gouvernante, miss Turner, semblant complètement ignorer ce qui se passait, toujours réservée, impassible, s’occupait de mon éducation avec une persévérance, avec un zèle résultant de son obéissance aux ordres de son maître. Miss Turner m’apprit donc à lire et à écrire : excellente musicienne, elle cultiva et développa mes dispositions naturelles pour le chant, m’enseigna le piano, le dessin, l’histoire, la géographie ; j’aurais été, comme elle le disait, la fille du milord-duc, que mon éducation, je crois, n’eût pas été suivie avec plus d’intelligence et plus de soin.

— Ce qu’il y a d’affreux, – m’écriai-je, – c’est de faire tourner une action généreuse en soi à l’accomplissement des plus monstrueux caprices… de faire marcher ainsi de front le développement de l’esprit… et la plus exécrable souillure…

— En effet, – reprit Basquine, – tandis qu’une moitié de ma vie se passait dans l’étude et dans une sorte d’austérité, car miss Turner ne se départait jamais à mon égard de son extrême réserve, l’autre moitié de ma vie… se passait dans un enfer… dont l’effroyable souvenir me poursuivra jusqu’à la mort.

— Et tu ne pensais pas à fuir ? – dis-je à Basquine.

— Je ne le voulais pas, – reprit-elle avec une sorte d’exaltation, – car à cette époque j’ai entrevu, pour la première fois, le but que je veux atteindre, et que j’atteindrai. – ajouta-t-elle avec une sombre résolution.

— Je ne te comprends pas, Basquine…

— Écoute, Martin… tu m’as connue bien malheureuse, n’est-ce pas ? tu as vu ma douleur quand on m’a arrachée des bras de mon père mourant… tu sais combien mon enfance a été misérable, maltraitée, flétrie… nous avons été saltimbanques, vagabonds, voleurs… eh bien ! malgré cette dégradation si précoce… j’avais toujours au moins conservé au fond de l’âme quelque vague remords, quelque vague aspiration vers une vie moins souillée… Vous vous rappelez cette soirée dans notre île…

— Oh ! oui… oui… – m’écriai-je.

— On n’en a pas beaucoup, de ces souvenirs-là, – dit Bamboche, – et on les garde… dans le bon coin.

— Eh bien ! – reprit Basquine avec une exaltation toujours croissante, – alors je me respectais encore assez à mes propres yeux pour tâcher d’excuser ma flétrissure, en me disant :

— C’est la fatalité, c’est l’abandon qui m’ont fait ce que je suis.

Mais, après quelque temps de séjour chez le milord-duc, je fus si effroyablement dégradée par ce monstre, que je perdis même jusqu’au remords de cette dégradation dernière…

Mais aussi, à mesure que l’éducation développa mon intelligence, s’éveilla en moi un besoin, un désir de vengeance, qui grandit de jour en jour… et devint mon idée fixe… incessante. De ce moment, j’acceptai mon sort avec une joie sinistre… Et j’accomplis des prodiges de travail ; tout le temps dont je pouvais disposer, je l’employais à m’instruire, à acquérir autant qu’il était en moi ces talents aimables, ces manières distinguées, séduisantes, qui donnent aux femmes une grande puissance. Le milord-duc, par un raffinement de corruption diabolique, favorisait mes goûts d’étude. Il fit venir pour moi, et moyennant un prix excessif, un excellent professeur de chant et de composition, qui avait, pour ainsi dire, créé les artistes les plus remarquables de cette époque, et dont les œuvres sont maintenant populaires. Mais, à propos de cet artiste, – ajouta Basquine en souriant doucement, – apprends, mon bon Martin, un trait qui t’épanouira le cœur, qui te reposera un moment de toutes les sinistres choses qu’il me faut te conter… Aux yeux de l’artiste dont je te parle, excellent et digne homme s’il en fut, je passais pour la fille adoptive du duc, car je serais morte de honte si mon professeur avait pu supposer ce que j’étais alors… Ce dernier admirait d’autant plus l’apparente sollicitude dont j’étais entourée, qu’il devait lui-même, me disait-il, sa carrière à un être aussi généreux que mystérieux : « — J’étais possédé du feu sacré, – me disait l’artiste, – mais pauvre, inconnu, sans ressources, les moyens d’étudier me manquaient, car c’est à peine si j’avais du pain.

« Un jour je vois entrer dans ma mansarde un homme assez âgé, mal vêtu, à l’air dur, à la parole brusque, au regard pénétrant ; ses questions me prouvent qu’il connaît toutes les particularités de ma vie, de ma vocation, et le résultat de sa visite est l’assurance d’une pension qui, en effet, m’a donné les moyens d’étudier, de travailler, de me produire… et de me faire un nom ; malheureusement pour ma reconnaissance, je n’ai vu mon mystérieux bienfaiteur que cette seule fois… »

— Mais savez-vous au moins son nom ? – dis-je à l’artiste, qui me répondit :

— Il m’a dit se nommer M. JUST. »

Et l’homme d’affaires chez qui je touchais ma pension n’a jamais voulu m’en apprendre davantage sur cet homme singulier. »

— M. JUST, – s’écria Bamboche en interrompant Basquine, – voilà qui devient fort étrange…

— Pourquoi cela ? – lui demandai-je.

— Un jeune peintre, que j’ai connu dans mes jours de prospérité et qui est maintenant illustre, m’a raconté qu’il devait aussi sa carrière au généreux appui d’un protecteur mystérieux, et qui se nommait M. JUST.

— Sans doute, c’est le même ! – m’écriai-je.

— Probablement, – reprit Bamboche, – car, peu de temps après que l’avenir du jeune peintre, le meilleur et le plus honnête garçon du monde (quoiqu’il m’ait connu), a été assuré, un jeune statuaire de ses amis, artiste de la plus belle espérance, mais plongé dans une misère atroce, a été, comme le jeune peintre, miraculeusement secouru par ce diable de M. JUST, que ni l’un ni l’autre n’ont vu, non plus, qu’une seule fois… mais qui doit être d’ailleurs joliment renseigné, ou avoir le nez diablement fin, pour si bien placer ses bienfaits, car le jeune statuaire, son protégé, a déjà une grande réputation.

— Ah ! merci, Basquine, – m’écriai-je en respirant, – cela fait du bien… cela calme d’apprendre ces belles et nobles actions… Non, non, tous les hommes ne se dépravent pas par l’opulence ; il est de grandes âmes qui font de la richesse un sacerdoce… car, Dieu soit loué ! s’il y a des ducs de Castleby, il y a aussi des M. Just !… Ah ! que ne donnerai-je pas, – m’écriai-je avec enthousiasme, – pour contempler ce grand homme de bien !

CHAPITRE XV.

Mort de lord Castleby. – Basquine chante dans les cafés et retrouve Bamboche. – Histoire de Bamboche. – Divers moyens d’existence.

— Hélas ! mon pauvre Martin, – me dit Basquine, – il faut que du ciel je te fasse retomber dans l’enfer… et que je continue mon récit : avec un professeur comme celui dont je t’ai parlé et que j’eus pendant trois mois, tu dois penser que je fis des progrès rapides. Enfin, ce que je vais te dire, mon bon Martin, te semblera absurde ; pourtant rien n’est plus vrai et ne prouve plus la force de ma volonté ; je n’avais pas d’esprit, je voulus apprendre à avoir de l’esprit… Pour savoir ce que c’était que l’esprit… je lus, j’étudiai les écrivains les plus remarquablement spirituels, et je retirai du moins de leur commerce un jargon qui pouvait tromper les moins connaisseurs, car le milord-duc, qui avait connu dans ses nombreux voyages les gens les plus distingués de l’Europe, me dit un jour, tout émerveillé : « — Je crois, Dieu me damne ! que cette petite est devenue spirituelle… » – Rassure-toi, Martin, – ajouta Basquine avec un triste sourire, – je ne ferai jamais d’esprit avec toi…

— Mais cette vengeance que tu poursuivais ? – lui dis-je.

— Cette vengeance !… – s’écria-t-elle, – pour l’assurer, il me fallait travailler chaque jour à acquérir ces talents, ces avantages, ces séductions qui me seraient un jour des armes terribles… non contre le milord-duc, cela m’eût été impossible, mais contre toute cette race oisive, stupide, insolente ou infâme, dont le milord-duc personnifiait l’horrible vieillesse… et dont le petit Scipion personnifie l’horrible adolescence !

— Je commence… à le comprendre, Basquine, – dis-je, frappé de l’expression implacable des traits de la jeune fille.

— Ah ! race impitoyable ! – s’écria-t-elle avec une exaltation menaçante, – ah ! pendant que vous regorgiez du superflu, mon père mourait de douleur, de misère… et l’on m’achetait, tout enfant, pour quelques pièces d’argent. Ah ! votre exécrable insouciance de notre sort, à nous autres misérables, m’a laissé flétrir à cet âge sacré où les plus criminelles ont du moins été pures ! Ah ! lorsque je vous ai tendu une main innocente encore, quoique souillée… vous m’avez repoussée !… Ah ! grands seigneurs blasés, vous avez fait de moi… le jouet et la victime de vos sanglantes débauches, prenant plaisir, par une ironie infernale, à éclairer d’autant plus mon intelligence, que vous me dégradiez plus affreusement comme créature… Ah ! vous m’avez abîmée d’outrages, d’opprobres ! de tortures ! Ah ! la contagion de votre effrayante perversité m’a corrompue jusqu’à la moelle, et je n’ai pas douze ans !… Mais attendez… attendez… un jour j’aurai seize ans… l’âge de la candeur et de l’innocence… l’âge où la beauté brille de tout son éclat, l’âge qui met en relief les séductions, les talents que j’ai acquis et que j’acquerrai encore ; attendez, attendez, et alors, forte des vices que vous m’avez donnés, forte de la haine impitoyable que vous m’avez inspirée, forte de mon cœur mort avant l’âge où il s’éveille… forte de mes sens éteints avant l’âge où ils s’allument, forte surtout du mépris, de l’horreur que votre race soulève en moi… attendez… et vous verrez de quelles passions éperdues, folles, criminelles, je saurai vous enivrer ! Oh ! vous m’aimerez… un jour !… et je serai vengée !…

L’attitude, le geste, la physionomie de Basquine pendant qu’elle prononça cette imprécation furent empreints d’une résolution si formidable qu’involontairement je m’écriai :

— Basquine… tu m’épouvantes…

Basquine passa la main sur son front couvert d’une rougeur brûlante, garda un moment le silence, et me dit :

— Pardon, mon bon Martin, de me laisser aller à ces entraînements… mais avec toi et Bamboche, je ne cherche ni à me dissimuler ni à me contraindre… Je poursuis mon récit. Il me reste d’ailleurs peu de chose à vous dire. Un événement imprévu me fit quitter la maison du milord-duc… Il mourut subitement d’apoplexie… Son neveu, son unique héritier, arriva bientôt par la diligence pour recueillir cette immense succession. Ce neveu, déjà fort riche, mais aussi avare, aussi rigoriste que son oncle avait été prodigue et débauché, chassa du château toutes les femmes que le milord-duc y avait rassemblées, et auxquelles il n’avait d’ailleurs laissé aucun legs… Miss Turner seule avait amassé un pécule considérable. Elle garda son impassibilité ordinaire en me voyant chasser comme les autres créatures du sérail ; cependant elle me donna vingt francs et une fort belle guitare dont elle m’avait appris à jouer. — Petite, – me dit-elle, – avec ce gagne-pain, ta jolie figure, vingt francs dans ta poche, une bonne robe et un petit paquet de linge, tu ne dois pas être inquiète de ton sort. – Ce fut ainsi que je quittai le château du duc de Castleby au commencement de l’été, n’ayant qu’un but, celui d’aller à Paris, songeant déjà vaguement au théâtre… où je pouvais mieux que partout ailleurs, à force de travail, de zèle et de volonté, atteindre le premier degré de la position que je rêvais, idée fixe, unique, opiniâtre, ardente comme la vengeance. Ma route du midi à Paris se passa sans incident remarquable ; le temps fut presque toujours magnifique, et grâce à ma guitare, dont j’accompagnais mon chant dans les cafés et autres lieux publics des villes où je m’arrêtai, je possédais en arrivant ici à peu près le double de ce que je devais à la générosité de miss Turner… Bientôt le hasard me fit rencontrer Bamboche, je croyais mon cœur mort… bien mort… pourtant, à la vue de notre compagnon d’enfance, je tressaillis de bonheur, de joie et d’espoir…

— Quand je la rencontrai, – dit Bamboche, – je vivais avec ma veuve, sœur de mon bourgeois ; je quittai la veuve, bien entendu…

— Oui, dit Basquine, et tant que je restai avec lui, il se mit à travailler résolument de son état de serrurier, afin de subvenir à mes besoins, parce qu’il ne voulait pas, par jalousie, me laisser aller jouer de la guitare dans les cafés…

— Je le reconnais là… – lui dis-je.

— Mais… – reprit Bamboche avec un accent de regret, – elle ne te dit pas tous les chagrins dont je l’ai accablée pendant ce temps-là ; mes brutalités, mes violences causées par ma jalousie et par…

— À quoi bon parler à Martin de ces tristes souvenirs ? – dit Basquine en interrompant notre compagnon, – tu n’avais pas tort, Bamboche, de te plaindre, non de mon affection… mais de ma froideur… Je n’en aimais pas d’autre, il est vrai… mais je ne t’aimais pas comme tu aurais voulu être aimé… En te revoyant, j’avais cru un moment sentir revivre ce malheureux amour qui datait de l’enfance… je me trompais ; les sentiments hors nature ne se survivent pas… c’est déjà bien assez étrange qu’ils durent quelque temps… Et puis, vois-tu… Martin, j’étais uniquement possédée du désir d’étudier mon art ; une voix secrète me disait que par lui seul j’atteindrais ce but, cette vengeance… qu’alors je poursuivais, comme aujourd’hui, avec une opiniâtreté invincible, avec une foi aveugle dans l’avenir ; la jalousie, les reproches incessants de Bamboche à propos du peu d’amour que je lui témoignais, m’affligeaient ; j’eusse été mille fois heureuse s’il eût accepté, comme je l’en suppliais, une affection fraternelle ; mais ses obsessions, ses emportements me devinrent à la fin insupportables, car il souffrait cruellement de ma froideur, et mes chagrins de chaque jour étaient autant d’obstacles à la voie que je voulais suivre… aussi un soir…

— Quand après mon travail je rentrai chez nous, – reprit Bamboche en interrompant Basquine, – elle avait disparu… Depuis ce jour… je ne l’ai revue… qu’aujourd’hui…

— Et depuis ce temps-là… qu’es-tu devenu ?… – lui demanda Basquine avec un touchant intérêt, – dis-le-nous, car pour moi, tu seras toujours mon frère, comme Martin !… Dans quelque position que nous nous trouvions jamais tous trois, nous serons, oh !… j’en suis sûre… j’en atteste notre émotion de tout à l’heure et l’inaltérable souvenir que nous avons conservé les uns des autres… nous serons fidèles aux serments de notre enfance.

— Oh ! oui !… toujours !… – m’écriai-je, ainsi que Bamboche.

Et nous prîmes chacun une des mains de Basquine.

Après un moment de silence, je dis à Bamboche :

— Reprends ton récit… Après la disparition de Basquine, qu’es-tu devenu ?

— J’ai d’abord cru que j’allais devenir fou, tant son départ m’exaspéra… Je l’aimais, vois-tu, Martin, comme je n’ai jamais aimé ni n’aimerai jamais… La preuve… c’est que pour elle je m’étais senti des délicatesses qui me vont… comme des souliers de satin à un bœuf… car, au lieu de travailler comme un enragé pour faire aller notre petit ménage… quand j’ai eu rencontré Basquine, j’aurais pu retourner chez ma veuve et lui soutirer d’un coup plus d’argent que je n’en ai gagné en me carnageant pour nous faire vivre nous deux Basquine, tant qu’elle est restée avec moi. Eh bien ! non… faire manger à Basquine le pain de ma veuve… ça ne m’allait pas, et pour tout autre que Basquine ça ne m’aurait-il pas été comme un gant ? Quand je te dis, Martin, qu’après toi et elle il faut tirer l’échelle aux bons sentiments.

— Avoue du moins, – lui dis-je, – qu’il est déjà grand et beau de voir notre affection mutuelle nous imposer des sentiments pareils… si restreints qu’ils soient.

— Pour restreints, ils le sont, je t’en réponds ; aussi, après le départ de Basquine, j’ai repris ma volée… d’oiseau de nuit ou de proie… Vers ce temps-là, je rencontrai la Levrasse. — Ah ! vieux gueux ! – lui dis-je, – tu es donc toujours en vie ? — Ah ! grand brigand, – me répondit-il, – tu as donc voulu me faire cuire en daube dans ma voiture ? — Et toi, tu as donc été assez coriace pour ne pas vouloir cuire ? Ça ne m’étonne pas ; mais la mère Major ? — Elle était plus tendre, elle… tu le sais bien, mauvais garnement, – me répondit la Levrasse. – Elle a parfaitement cuit.

— Ah ! mon Dieu, – m’écriai-je ; – et l’homme-poisson ? – car j’avais souvent songé à lui depuis notre séparation.

— C’est vrai, – dit Basquine. – Pauvre Léonidas ! il était aussi enfermé dans la voiture au moment où tu y as mis le feu. La Levrasse t’en a-t-il donné des nouvelles, Bamboche ?

— L’homme-poisson a échappé au court-bouillon, – m’a dit la Levrasse ; mais ce gredin de Poireau, le pitre, a été asphyxié. C’est toujours ça, – reprit Bamboche, et il continua : – La Levrasse était déjà établi marchand de jouets d’enfants passage Bourg-l’Abbé ; mais il faisait, disait-il, par délassement, la banque… vieux banquiste ! Il s’y connaît. Allons, – lui dis-je, – je te pardonne ; tu n’as eu qu’une joue de rissolée, c’est mesquin, n’y pensons plus. — Ah ! tu me pardonnes ? À la bonne heure, – me répondit la Levrasse, – et pour te prouver que je suis sensible à ta clémence, je t’invite à dîner demain, nous causerons. – Je n’eus garde de manquer au rendez-vous ; le vieux brigand m’étudia, m’observa, me fit jaser, et au dessert, entre la poire et le fromage, il me dit : — Écoute, je fais la banque, et, comme banquier, j’achète souvent, pour un morceau de pain, des créances très légalement exigibles, mais difficiles à recouvrer, tantôt parce que les débiteurs ont filé en pays étranger, tantôt parce que les compères trouvent moyen de mettre leurs biens à couvert… Jusqu’ici, faute d’un associé intelligent, je n’ai pas tiré tout le parti possible de ces affaires, il y aurait pourtant de l’or en barre à gagner. Tiens, un exemple entre plusieurs : j’ai acheté quinze mille francs une créance de soixante-douze mille et tant de livres sur un M. Rondeau ; il a de quoi payer largement : il possède six à sept cent mille francs, réalisés, avec lesquels il a filé en Angleterre, où le gaillard mène grande et joyeuse vie ; légalement je ne peux rien, car, dans ce cas, il n’y a pas d’extradition possible, mais, en employant la contrainte morale… — Comment ? — Suppose, mon ami Bamboche, que je te fasse don de ma créance, bien valable, bien en règle, à toi qui es sans le sou ? Qu’est-ce que tu ferais, sachant que de l’autre côté du détroit il y a un compère qui a de quoi grandement payer, et qui… j’oubliais cette circonstance importante, est poltron comme la lune ? — Pardieu, – dis-je à la Levrasse, – ce n’est pas malin, j’irais trouver mon débiteur, je le prendrais par les oreilles, et, à grands coups de canne, je me ferais payer… — Il y a du bon dans ce que tu dis là, – reprit la Levrasse ; mais, – en Angleterre comme en France, on pince les créanciers qui instrumentent à coups de canne, mais on n’arrête pas un créancier qui, je suppose, suivrait incessamment son débiteur dans les rues, dans les promenades, dans les spectacles, en lui disant tout haut et en public :

— Monsieur, vous me devez légalement soixante-douze mille francs, vous avez de quoi me les payer, vous vous y refusez, vous êtes un fripon. – Or, devant un pareil cauchemar, le débiteur s’exécute ; s’il ne s’exécute pas, on cherche d’autres moyens… et avec ta caboche… Bamboche… on les trouve. — Combien me donnez-vous ? – dis-je à la Levrasse, – et dans huit jours je vous fais payer de votre M. Rondeau. — Je paye les frais de ton voyage et je te donne cinq mille francs… Voyons, ne me fais pas les gros yeux ; je te donne dix mille francs… veux-tu bien laisser ta canne tranquille ; je consens à quinze mille… tu les toucheras chez le correspondant, où le sieur Rondeau ira payer. — Va donc pour quinze mille francs. – Je pars pour Londres ; huit jours après, la Levrasse avait son argent, moi ma part ; quand je me suis vu à la tête de cette fortune, je me suis dit : Il faut que je retrouve Martin et qu’il en goûte.

— Brave Bamboche !

— Claude Gérard ne l’a pas voulu… Ç’a été pour moi un mauvais voyage… oui, doublement mauvais, – ajouta Bamboche en prenant tout à coup un air sombre qui me surprit.

— Pourquoi doublement mauvais ? – lui dis-je, voyant que, pensif, il gardait le silence.

— Parce que je ne t’ai pas trouvé, Martin… Et puis…

— Et puis ?…

— Maudite… maison de fous… va… – murmura-t-il à demi-voix.

Pour le moment ces paroles me semblèrent inexplicables ; aussi dis-je à Bamboche :

— Explique-toi.

— Non, – reprit-il en tressaillant ; – à quoi diable vais-je songer ?… Claude Gérard n’ayant donc pas voulu te lâcher, – ajouta Bamboche en reprenant son entrain, – je suis revenu à Paris, et, alors, ma foi ! roule ta bosse ; mais, comme il n’y a généralement que les chenapans de ma sorte qui aient du bonheur, quand j’en ai été à mes derniers mille francs, j’ai joué au n° 113, et, en deux jours, j’ai gagné cinquante mille francs ; tu me manquais d’autant plus, mon brave Martin, que j’avais plus d’argent… Je ne dis rien de toi, Basquine… Si j’avais su où te trouver…

— Je te crois, Bamboche, – dit Basquine ; – partager avec moi cet argent si facilement gagné, qu’était cela auprès du rude travail d’artisan que tu t’es imposé pendant que nous avons vécu ensemble ?…

— C’est vrai, ça ne m’a pas été si rude à gagner, mes cinquante mille francs. Au lieu de la lime et du marteau toute la journée… quelques coups de râteau sur le tapis vert… et encaissés les doublons !… Alors, ma foi ! grand tralala ! Appartement superbe, chevaux, voitures, table ouverte, et un calendrier de drôlesses, depuis Amélie jusqu’à Zélie… toutes les lettres de l’alphabet y ont passé, mordieu ! Je me faisais appeler le capitaine Hector Bambochio ; je m’étais fabriqué cette capitainerie-là en entendant le père la Levrasse parler du Texas, où il avait manigancé je ne sais quelle affaire. Pendant que j’étais en train, je me suis orné d’un père marquis et d’un futur beau-père grand d’Espagne. Pendant un an, j’ai mené la vie d’un joueur ; ça ressemblait comme deux gouttes d’eau, pour les émotions, à notre vie vagabonde. Mais tout a une fin, même la bonne chance : la rouge m’avait toujours traité en enfant gâté, elle a fini par me traiter comme feu la mère Major après nos amours ; alors j’ai voulu folâtrer avec la noire ; la noire a été cent fois pire encore. J’avais déjà dégringolé de mon bel appartement de la rue de Richelieu pour tomber dans un méchant hôtel de la rue de Seine… Là, pendant quelque temps, j’ai carotté ma vie en excitant des duels entre mes voisins les étudiants et leurs amis. Je me faisais accepter comme témoin : déjeunant du pistolet, dînant de l’épée, soupant de l’espadon… J’oubliais de te dire que j’avais un goût passionné pour l’escrime, et tant de dispositions, qu’en dix-huit mois Bertrand… l’incomparable Bertrand, à la salle duquel je me présentai comme fils de famille, avait fait de moi, non pas un tireur élégant, habile, correct et foudroyant comme il en fait tant, ma nature sauvage ne s’y prêtait pas, mais il m’avait donné, comme gaucher, un jeu horriblement dangereux et hérissé. Cette réputation-là, pratiquement établie par un duel où j’avais crevé le ventre d’un créancier révolté, qui passait pour gros mangeur d’hommes, m’avait aidé singulièrement dans mes recouvrements pour la Levrasse… mais enfin son sac à créances s’était vidé ; mes petits étudiants et leurs amis s’étaient tous battus les uns contre les autres… On m’avait mis à la porte de mon hôtel, j’étais pendu au croc du diable et prêt… ma foi… à faire cent fois pis que je n’avais fait, lorsque je rencontre le cul-de-jatte, le Mentor de mon jeune âge.

Le digne homme s’était rangé ; il mitonnait alors une affaire de contrebande, cigares, étoffes, liquides, le diable et son train ; je connaissais pas mal de monde, plus de mauvais que de bon ; je me charge de placer sa contrebande chez des jeunes gens et chez des filles, moyennant courtage. Je vivotais, demeurant au siège de notre SOCIÉTÉ, impasse du Renard, mais la mèche contrebandiste est éventée… Il n’y avait pas de preuves contre moi, je file… Je ruminais un mauvais coup, lorsqu’une idée me vient : je suis vigoureux, la nature m’a doué de cinq pieds sept pouces, – me dis-je, – je vais me vendre comme remplaçant militaire. Une fois acheté, je joue le prix de ma vente. Si je gagne, je me remplace moi-même ; si je perds, je me fais soldat, et je n’en ai pas pour deux mois sans être fusillé comme insubordonné… – Ce que c’est que les cartes, pourtant !… Juste comme les femmes : un caprice reprend à la rouge. Je gagne dix mille francs, je rachète un remplaçant, et me voilà remonté sur ma bête… Mais, à moi, un malheur ne vient jamais seul, ni un bonheur non plus, – et Bamboche nous tendit avec émotion la main à moi et à Basquine. – Le vieux gueux de la Levrasse avait de nouvelles créances à recouvrer ; il joignait à cela l’agrément d’offrir de l’argent comptant aux fils de famille qu’il savait devoir être riches à la mort de papa et de maman. Les bonnes chances du jeu me permettaient de me mêler à une compagnie déjà diablement mêlée, bien entendu ; là j’amorçais quelques jeunes pigeons égarés du colombier paternel. La Levrasse les plumait, et j’avais ma part du duvet… Le cul-de-jatte avait fait le plongeon pendant un bout de temps ; il reparaît à la surface de la boue de Paris, j’en fais mon second… et par respect pour ses cheveux blancs, je lui confère le grade de major… ce sont ses invalides ; lorsqu’il y a des créanciers récalcitrants, il sonde le terrain… et me sert au besoin de témoin…

Tel est l’état de mes affaires, mes enfants… J’ai dans ce secrétaire, que vous voyez là, cinq mille et quelques cents francs à votre service… J’avais pris depuis quelques jours la drôlesse que vous avez vue ce soir aux Funambules, où j’étais allé sans lire l’affiche. Mme Bambochio, que le diable la retrouve, m’avait dit : — Allons aux Funambules, c’est bon ton… – j’y suis allé… et… je vous l’ai dit, mes enfants, comme toujours j’ai eu deux bonheurs à la fois, qu’est-ce que je dis deux ?… j’en ai eu trois, quatre, cinq, car je me suis donné la douceur de souffleter le vicomte Scipion, son père et d’autres en allant au secours de cette pauvre Basquine. Voilà ma confession ; maintenant, Basquine, comment diable t’avons-nous retrouvée sur ce théâtre ?

CHAPITRE XVI.

Basquine rencontre à Sceaux le vicomte Scipion. – Elle entre au théâtre. – Fin des confidences. – Balthazar quitte Paris. – Ses dernières recommandations à Martin.

— Après avoir quitté Bamboche, – reprit Basquine, – je m’éloignai de Paris, de crainte de le rencontrer et de céder à de nouvelles instances ; je continuai de chanter dans les cafés des villes où je passais. Quoique mon public fût aussi grossier que notre ancien public, lorsque nous faisions partie de la troupe de la Levrasse, je tâchais de donner à ma voix, à mon accent, à ma physionomie, le plus d’expression possible ; tout devenait ainsi pour moi un sujet d’étude et d’observation sur les moyens de captiver, d’émouvoir les spectateurs. J’essayai même de composer les paroles et les airs de quelques chansonnettes qui furent assez goûtées de mon auditoire en plein vent. Préoccupée du seul but où tendaient toutes mes pensées, j’étais à peine sensible à la dure pauvreté, aux dégoûts, aux ignobles contacts que m’imposait mon nouveau vagabondage, misères qui auraient dû m’être d’autant plus pénibles, que durant mon long séjour chez le milord-duc, j’avais connu tous les raffinements d’une vie opulente. Le hasard m’ayant amenée à Orléans, un soir je chantai dans un café d’assez bas étage ; je me trouvais en voix, mon succès fut très grand. Parmi les auditeurs, je remarquai un homme de cinquante ans environ, d’une figure très intelligente, mais dont la couleur empourprée trahissait son ivrogne d’une lieue ; l’aspect de ce personnage me frappa d’autant plus qu’il était vêtu d’une façon bizarre. Sa mauvaise redingote laissait entrevoir une espèce de vieux justaucorps de velours bleuâtre éraillé où se voyaient les vestiges de quelques anciennes broderies de similor, et son pantalon rapiécé s’échancrait sur des bottes de maroquin éculées, autrefois rouges.

— Quelque vieil acteur, je parie ? – dit Bamboche.

— Justement, – reprit Basquine. – Ce personnage, qui usait à la ville sa défroque de théâtre, était un vieux comédien d’opéra-comique de province ; son ivrognerie continuelle l’avait fait récemment expulser du théâtre de la ville ; on l’appelait la Baguenaudière. Doué d’assez d’esprit naturel, très gai, très bon convive, les oisifs se le disputaient : aussi était-il toujours entre deux vins, à moins qu’il ne fût complètement ivre… La Baguenaudière, après m’avoir écoutée chanter avec beaucoup d’attention, ne m’applaudit pas, mais vint à moi, et me dit : — Je suis un vieux routier… je me connais en voix et en talents… Si tu travailles, ma petite, avant quatre ou cinq ans tu seras première chanteuse à l’Opéra de Paris… Si tu le veux, je te donnerai des leçons, je n’ai rien à faire, ça m’amusera. – J’acceptai avec, une vive reconnaissance.

— Et cet homme avait-il véritablement du talent ? – demandai-je à Basquine.

— Si ce malheureux, – reprit-elle, – avait pu mettre en pratique les excellentes théories qu’il professait sur son art, il se fût fait un nom illustre parmi les grands comédiens de son temps. Le professeur que le milord-duc m’avait donné était un excellent chanteur et un compositeur remarquable, mais il n’était nullement acteur. La Baguenaudière, au contraire, était assez bon musicien (il remplissait les rôles de bouffe dans l’opéra-comique), surtout comédien consommé. Personne mieux que lui ne connaissait théoriquement les innombrables ressources de son art, depuis les effets du comique le plus franc jusqu’aux effets dramatiques les plus élevés ; pourquoi cet homme d’une si merveilleuse intelligence, et qui détaillait, analysait également un rôle de Molière, de Racine ou de Corneille, avec une incroyable profondeur de sentiment et d’observation, pourquoi cet homme était-il devenu et resté médiocre chanteur d’opéra ?… C’est une de ces contradictions aussi fréquentes qu’inexplicables. J’acceptai l’offre de la Baguenaudière ; il fut pour moi dans ses leçons d’une sévérité, d’une dureté presque brutales ; mais dans les moments lucides que lui laissait l’ivresse, il me donna des enseignements qui furent pour moi une véritable révélation… Malheureusement, ces inestimables leçons eurent un terme. De plus en plus dominé par l’ivresse, la Baguenaudière tomba dans un abrutissement qui devint de l’idiotisme ; on fit acte de générosité en le plaçant, je crois, dans un dépôt de mendicité ; plusieurs fois ce malheureux homme m’avait conseillé de me rendre à Paris, et de tâcher de me faire accepter, à quelque prix que ce fût, dans un petit théâtre, certain, disait-il, qu’une fois casée, n’importe où, et si je continuais à travailler, je finirais par me faire connaître… Je partis donc d’Orléans pour venir à Paris, continuant de gagner mon pain en chantant sur ma route. J’arrivai ainsi à Sceaux… ce fut là, – dit Basquine dont le front redevint sombre, menaçant, – ce fut là que, depuis la scène de la forêt de Chantilly, je revis le vicomte Scipion pour la première fois ; c’était jour de fête : espérant gagner quelque chose en allant chanter dans la meilleure auberge du village, je me la fis enseigner. Je venais d’achever une chanson devant plusieurs personnes attablées au milieu du jardin de ce restaurant, lorsqu’un garçon de service vint me prévenir que l’on désirait m’entendre dans l’un des salons du premier. — Tu vas avoir des pièces blanches, – me dit le garçon, – car ce sont des personnes riches… – Je suivis mon guide, il ouvrit une porte, et je me trouvai en présence de Scipion et de deux de ses camarades. La scène de la forêt de Chantilly m’était restée si présente, que je reconnus tout d’abord le vicomte ; lui ne se souvint sans doute pas de moi ; d’ailleurs il me parut, ainsi que ses amis, très animé par le vin. — Allons, chante, petite gueuse, – me dit-il grossièrement et presque sans me regarder, – je te payerai mieux que ces canailles du jardin. — Tiens, ramasse, – et il me jeta insolemment une pièce de cinq francs qui roula par terre. J’étais si émue des souvenirs de toute sorte que la vue de ce méchant enfant éveillait en moi, que je ne fis d’abord aucune attention à ses grossièretés ; muette, immobile, je ne ramassai pas l’argent ; mon silence attira son attention ; se levant alors de table, il dit quelques mots à l’oreille de ses deux camarades ; l’un courut pousser le verrou de la porte… et alors commença contre moi une scène d’ignoble brutalité. Je me défendis, pleurant, suppliant à voix basse, sans oser appeler au secours, sachant qu’en cas de scandale, le maître de l’hôtel me donnerait tous les torts et me chasserait ignominieusement… Mes prières, ma frayeur enhardirent ces petits misérables ; ma résistance obstinée exaspéra Scipion ; déjà animé par le vin, il entra dans un accès de rage, m’accabla d’injures, me frappa si méchamment au visage… que mon sang coula… Me dégageant alors par un effort désespéré, je me précipitai à la fenêtre, que j’ouvris en criant au secours… J’avais la figure ensanglantée ; les personnes attablées dans le jardin, me voyant ainsi, se levèrent en tumulte ; un des camarades de Scipion, épouvanté, courut ôter le verrou de la porte ; le maître de l’auberge entra, rejeta tout sur moi et me chassa brutalement ; mais plusieurs spectateurs de cette scène prirent parti pour moi, et sans l’arrivée du gouverneur de Scipion, qui, aidé de l’aubergiste, fit passer le vicomte et ses camarades par une porte de derrière, où ils montèrent aussitôt en voiture, la foule indignée leur eût fait peut-être un mauvais parti.

— Mauvais gredin, – s’écria Bamboche, – c’est toujours le même méchant gamin de la forêt de Chantilly… faudra pourtant que ça finisse pour lui par quelque chose d’un peu rude… Il commence à avoir l’âge…

— Cela me regarde… j’attendrai… – dit Basquine avec sa froide ironie. – Si je vous parle de cette autre indignité de Scipion, mes amis, c’est que, rapprochée de la scène de ce soir… cela prend un caractère de fatalité étrange… – ajouta Basquine en s’animant peu à peu, – c’est que, sans doute, le mauvais génie du vicomte le jette toujours sur ma route… le pousse à m’accabler d’outrages faits pour exalter la vengeance d’une femme jusqu’à la férocité… – s’écria Basquine, l’œil étincelant, les narines gonflées, les traits contractés par une expression de ressentiment implacable, – ce n’était pas assez de m’avoir, toute petite, impitoyablement repoussée, de m’avoir plus tard injuriée, souffletée, il faut encore que le mauvais sort du vicomte l’amène ce soir au théâtre… car vous ne savez pas, vous deux, ce qu’il y a de désespérant pour moi dans ce qui s’est passé ; je ne vous parle pas de l’humiliation à la fois ridicule et atroce que j’ai soufferte… des huées, des insultes dont j’ai été poursuivie ; mais sachez que ce n’est qu’après des efforts de volonté inouïs, après des privations incroyables, que j’étais parvenue à entrer à ce malheureux théâtre ; ne chantant plus dans les rues, j’étais obligée de vivre avec les dix sous par jour que l’on me donnait comme figurante ; c’est-à-dire de ne pas manger de pain à ma faim, et de coucher pêle-mêle dans d’horribles repaires, avec ce qu’il y a de plus crapuleux dans Paris.

— Ah ! pour une femme, c’est affreux, – m’écriai-je. – Mon Dieu ! que tu as dû souffrir !

— L’espoir, la conviction de réussir et de me venger un jour me soutenaient, – dit Basquine ; – je redoublais de zèle ; aussi, chance imprévue pour moi, un directeur de théâtre de province assistait ce soir à la représentation ; s’il eût été satisfait de mon chant et de mon jeu, il m’offrait un engagement de huit cents francs… c’était bien peu… et cependant c’était tout pour moi, car, une fois ce premier pas fait, je me sentais certaine d’arriver, à force de travail et d’opiniâtre volonté ;… mais, vous le concevez, – ajouta Basquine avec un accent de sombre désolation, – après ma ridicule et ignominieuse chute de ce soir… toute espérance est perdue de ce côté… Je ne sais si j’oserai même me représenter à ce malheureux théâtre où j’avais eu tant de peine à me faire admettre... Il n’importe… je n’ai que seize ans !… – poursuivit Basquine avec un accent d’indomptable opiniâtreté, – je recommencerai sur de nouveaux frais… je chercherai d’autres moyens… je n’abandonne pas ma vengeance, moi… je veux parvenir… je parviendrai. Oui, toute avilie, toute faible, toute isolée, toute misérable que je suis, je parviendrai… Oh ! béni sois-tu, Scipion… la nouvelle haine que tu m’inspires doublera mon énergie… Béni sois-tu… car si je ne meurs à la peine… toi et ceux de ta race… vous…

Puis s’interrompant soudain, en nous regardant Bamboche et moi, presque avec confusion, Basquine nous dit :

— Pardon… pardon, mes amis, de vous oublier pour ces ressentiments… Plus tard nous parlerons de l’avenir… mais aujourd’hui que nous voilà réunis, après tant d’années d’épreuves et de séparation… ne songeons qu’au bonheur de nous revoir et de pouvoir au moins nous dire ce que nous n’avons peut-être dit à personne… cela calme, cela console… cela encourage… Ma confession est terminée, Martin ; celle de Bamboche l’est aussi… À ton tour maintenant. Tu ne sais pas avec quelle impatience nous attendons ton récit.

____________

 

Je racontai aussi brièvement que possible tout ce qui m’était arrivé depuis notre séparation… et, je l’avoue, emporté par l’effusion, me faisant scrupule de cacher quelque chose à ceux-là qui, dans leur confiance expansive, venaient de m’initier aux plus secrètes pensées de leur cœur, aux plus tristes mystères de leur vie… je ne leur cachai ni mon respectueux amour pour Régina, ni les alarmes que me causaient les diverses poursuites dont elle était l’objet.

Et d’ailleurs, en outre de l’aveugle et légitime confiance que m’inspirait l’affection de Basquine et de Bamboche, je comptais sur la connaissance que ce dernier semblait avoir des antécédents de Robert de Mareuil, pour attendre au besoin un utile concours de mon ami d’enfance.

Je fus enfin amené à cette confidence, peut-être indiscrète, et par l’émotion sincère, profonde, que témoignèrent Basquine et Bamboche en m’entendant raconter ma lutte obstinée contre le mauvais sort, et par leur angoisse, je dirais même leur effroi… lorsque, dans mon récit, ils me virent sur le point de faillir.

— Ah ! je respire… – s’écria Basquine. – Martinun moment tu m’as fait peur… – dit Bamboche, lorsque je leur eus raconté comment la rencontre providentielle de Régina m’avait sauvé de l’infamie.

Contraste bizarre, encore pour moi inexplicable à cette heure, ces deux êtres n’espéraient plus rien, n’attendaient plus rien des sentiments honnêtes, élevés, généreux, et ils comprirent et ils apprécièrent avec la plus touchante sympathie tout ce qu’il pouvait y avoir de courageux et de bien dans ma conduite, durant ces temps de rudes épreuves. Il en fut de même au sujet de mon amour pour Régina.

— Tu crois en Régina, comme ma pauvre mère croyait à la sainte Mère de Dieu, – me dit Basquine émue, – ce n’est plus de l’amour… c’est de la religion.

— Martin, – me dit Bamboche d’une voix grave, lorsque j’eus terminé ma confession, – tu es la meilleure créature qu’il y ait au monde… Tu vas rire, quand je te dirai que je suis content d’être ce que je suis… parce que je t’apprécie mieux… que si je te valais… que si j’étais à ta hauteur.

— Bamboche, l’amitié t’aveugle, – lui dis-je en souriant.

— Eh ! tonnerre de Dieu… je ne veux pas faire de phrases, – s’écria-t-il, – et pourtant ça n’empêche pas que plus on est bas placé et mieux l’on juge de l’élévation d’une montagne…

— Il a raison, – reprit Basquine ; – l’amitié ne nous aveugle pas… Elle nous empêche seulement d’être envieux ou injustes… Va… mon bon Martin… – ajouta Basquine avec un sourire navrant, – ce n’est jamais la beauté qui sait le mieux apprécier… la beauté… c’est la laideur… lorsqu’elle est inoffensive et sans envie…

— Et puis, vois-tu, – reprit Bamboche, – le diable n’y peut rien… Tu resteras Martin, comme Basquine et moi nous resterons Basquine et Bamboche ; nous sommes maintenant coulés en bronze, toi dans le bon moule, nous dans le mauvais ; gratter ce bronze, c’est s’amuser à s’arracher les ongles ; et c’est un sot jeu, car, après tout… qu’est-ce que cela fait ? Basquine et toi, m’aimez-vous moins parce que je suis un sacripant… en attendant que je devienne cent fois pis ? Non… vous m’aimez comme je suis…

— Parce qu’il y a encore en toi d’excellentes qualités, – dis-je.

Il secoua la tête et me répondit :

— Je n’ai que deux qualités : Être à Basquine, à la vie, à la mort… et d’une ; être à toi, Martin, à la vie, à la mort… et de deux… c’est le fond de mon sac… Mais qu’est-ce que cela fait ? Basquine et moi, t’aimons-nous moins, parce que tu es aussi haut par le cœur que nous sommes bas ? Non, nous t’aimons comme tu es… Mais où nous sommes égaux et pareils, c’est par notre dévouement les uns pour les autres… Quant à cela, vois-tu, Martin, ne fais pas le fier… je te vaux, et Basquine nous vaut tous les deux. Nos confessions ont eu cela de bon, qu’elles nous apprennent que nous avons besoin les uns des autres ; quant aux moyens de nous aider, nous les trouverons… et, comme je ne m’embête pas… pensons d’abord à moi… Pour le quart d’heure, je n’ai besoin de rien du tout. Reste vous deux : Basquine et Martin… Il faut que Basquine, malgré sa chute de ce soir aux Funambules, conserve en province l’engagement qu’elle espérait… ou plutôt, mieux que cela… il faut qu’elle ait un superbe engagement à Paris.

— Comment cela ? dit Basquine.

— Que le diable m’emporte, si je le sais, – dit Bamboche ; – mais tu l’auras, et un engagement de premier rôle encore, j’en réponds…

— Oui, nous en répondons, – m’écriai-je. – Balthazar Roger, le poète, un de mes maîtres, est fanatique du talent de Basquine. Un journaliste influent, de ses amis, partage cette admiration… il n’y a pas de meilleur cœur que celui de Balthazar… il aura été navré de l’événement de ce soir, ma pauvre Basquine… Je me fais fort de l’engager à te recommander de toutes ses forces à son ami le journaliste.

— Et une fois lancée par les journaux, – s’écria Bamboche, – c’est toi, Basquine, toi, qui dicteras les conditions… Quand je te disais que nous te ferions engager comme premier rôle !… Quant à toi, Martin… ou plutôt quant à Mlle Régina, qui maintenant n’aura pas de serviteur plus zélé que moi, puisque tu l’aimes autant que tu la respectes, elle ne tombera pas entre les mains du Robert de Mareuil… c’est moi qui te le dis. Tu ne sais pas ce que c’est que cet homme-là… je suis un saint auprès de lui… mais, sois tranquille, on le démolira, et une fois celui-là démoli (il paraît que c’est le plus menaçant), nous nous occuperons des autres… du prince de Montbar et du père de ce gredin de petit vicomte. Ça fera deux bouchées… pas plus… À quelle sauce les mangerons-nous ? Je n’en sais rien, mais nous la trouverons… nous venons bien, grâce à toi, de trouver le moyen de faire engager Basquine…

Et comme je paraissais douter un peu de ses procédés expéditifs et immanquables, Bamboche ajouta :

— Si tu dis un mot de plus, je m’engage formellement à te faire épouser Mlle Régina… Mais non, – reprit aussitôt Bamboche en me tendant la main d’un air repentant, – pas de plaisanteries avec ce nom-là… Pardon, Martin… pardon, j’ai eu tort… C’est déjà beaucoup que tu acceptes mon aide… Mais, vois-tu ?… mon brave… pour lutter contre des Robert de Mareuil, des Bamboche valent mieux que des Martin.

— Robert de Mareuil, m’as-tu dit, Martin, était ce soir aux Funambules ? – reprit soudain Basquine après un silence pensif.

— Oui, – repris-je, – à l’avant-scène à gauche…

— C’est cela… – dit-elle vivement. – Quoique placé dans le fond de la loge, il s’était beaucoup avancé… vers le théâtre.

— Justement, – dis-je à Basquine ; il semblait attiré, fasciné par ton jeu et par ton chant.

— Singulier hasard ! – reprit Basquine, – je l’avais un instant remarqué ; car, toute à ma scène… je ne pensais qu’au personnage que je représentais…

— Le Robert de Mareuil paraissait fasciné, – s’écria Bamboche en regardant Basquine d’un air d’intelligence.

— Oui… – reprit celle-ci en souriant de son rire sardonique, – comprends-tu ? un ami du vicomte ? un des coryphées de cette race que j’abhorre ?

— Pardieu ! si je comprends ! – s’écria Bamboche.

— Moi aussi, – leur dis-je, – je crois comprendre. Mais prenez garde… Robert de Mareuil… est…

— Ne te mêle pas de ça, Martin, – dit Bamboche en m’interrompant. – Il y a de la grosse ouvrage dont tu ne dois pas t’occuper… ça te salirait les mains, tu es trop délicat ! D’ailleurs, sois tranquille… nous ne ferons rien sans ton avis… Mais au diable les affaires pour ce soir… ça nous vole notre meilleur temps… Nous n’avons plus rien à nous apprendre, régalons-nous un peu du temps passé ; commençons-les : — Te souviens-tu ? – et soupons… Moi, la joie m’allonge les dents. Heureusement, j’avais fait préparer à souper pour moi et pour feu Mme la capitainesse Bambochio. À table, mes amis… à table… Ça ne vaudra peut-être pas la cuisine de ce pauvre Léonidas Requin. Vous souvenez-vous ? quels fameux ragoûts de mouton il nous faisait !

— Et les matelotes donc… il y excellait… en sa qualité d’homme-poisson, – dit Basquine, en cédant ainsi que moi au joyeux entrainement de Bamboche.

— Et sa manière d’éloigner les curieux, – dis-je à mon tour, – lorsqu’ils venaient l’étudier de trop près dans sa piscine… vous rappelez-vous ?

— Parbleu, si je m’en souviens, – dit Bamboche en approchant du feu une table somptueusement garnie qu’il alla chercher dans son salon, où elle était toute préparée… – C’est lors de notre dernière représentation chez la Levrasse, que Léonidas a fait sa plus belle peste en manière de niche aux curieux !… J’étais dans la seconde enceinte, et j’ai senti cette odeur empoisonnée… c’était à étrangler.

— Et ce jour-là même, pauvre Basquine, – lui dis-je, – te souviens-tu du danger que ce monstre de mère Major t’a fait courir… tu te rappelles ! dans la pyramide humaine.

____________

 

Et sous le charme irrésistible de ces mots magiques pour des amis d’enfance, enfin réunis après une longue séparation : — te souviens-tu ?… tout au souvenir de notre vie passée, nous oubliâmes le présent et l’avenir, dans ce cordial souper qui dura jusqu’au jour.

____________

 

Au matin, je regagnai le logis de mes maîtres, gravement inquiet de savoir comment ils auraient considéré mon absence, car il me fallait à tout prix rester au service de Balthazar, ou plutôt au service de Robert de Mareuil, dont j’avais tant d’intérêt à pénétrer les démarches ; je me préparai donc à m’excuser, grâce à une fable assez adroitement arrangée. J’entrai dans l’appartement de mes maîtres ; la clef était sur la porte ; j’ouvris.

À ma grande surprise, je trouvai Balthazar faisant sa malle. Pauvre et digue poète ! elle fut bientôt pleine, et le plan architectural du splendide palais qu’il devait faire bâtir la remplissait en grande partie.

La physionomie de Balthazar était grave, triste ; je ne l’avais jamais vu ainsi ; en m’apercevant il me dit affectueusement :

— Ah ! te voilà, Martin ?

— Monsieur, – lui répondis-je tout confus, – excusez-moi… si… hier… j’ai manqué…

— Ne parlons pas de cela, Martin… je n’ai plus le droit de te gronder… mon pauvre serviteur d’un jour… je pars…

— Vous partez, monsieur ? – m’écriai-je, et involontairement j’ajoutai :

— Et M. le comte de Mareuil… votre ami ?…

— Mon ami ?… – reprit le poète en accentuant ces mots presque avec amertume, – mon ami ?… il reste ici… il gardera cet appartement : l’hôtel et le quartier lui conviennent.

— Mais vous… monsieur ?…

— Moi, mon garçon… je vais passer quelque temps à la campagne…

Sans aucun doute, une grave et brusque rupture avait éclaté entre le poète et Robert de Mareuil.

Après un assez long silence, Balthazar me dit en tirant un papier de son portefeuille :

— Je te dois une soixantaine de francs pour les commissions que tu as faites pour moi, mon garçon… car tu sens bien que les gages capitalisés en millions… ce sont de mauvaises plaisanteries… bonnes quand on est gai… Excuse-moi de t’avoir fait attendre si longtemps… ton argent.

— Ah ! monsieur…

— Je voudrais mieux récompenser tes soins, ton zèle et ta délicatesse, car… jamais, pauvre garçon… tu n’as osé me demander un argent qui t’était bien nécessaire sans doute… si je ne t’en ai pas donné plus tôt, c’est que… tout bonnement, je n’en avais pas… le trimestre de ma petite pension n’était pas encore échu, mais il le sera demain. Voici le reçu que tu porteras à l’adresse qui est indiquée… tu toucheras cet argent pour moi, sauf soixante francs que tu garderas, et tu m’enverras le reste par un mandat sur la poste, à Fontainebleau, au bureau restant.

— Oui, monsieur… je vous remercie bien, – lui dis-je en prenant le papier.

— Mais j’y songe, – reprit le poète en souriant, – j’ai une si indéchiffrable écriture, que je ne sais si tu pourras lire l’adresse… Essaye un peu.

Je lus le reçu assez difficilement, il est vrai ; il était ainsi conçu :

« Je reconnais avoir reçu de monsieur Renaud, rue Montmartre, n° 10, ta somme de trois cent cinquante francs pour le trimestre échu de la pension que MONSIEUR JUST a la générosité de me faire.

« Paris, etc. »

 

— Ah ! mon Dieu ! – m’écriai-je après avoir lu : — Encore monsieur Just !

— Qu’as-tu donc ? Que veux-tu dire ? – me demanda le poète.

Et je racontai à Balthazar ce que j’avais appris des autres libéralités de cet homme singulier.

— C’est extraordinaire, – me répondit le poète d’un air pensif ; – il faut que M. Just soit le diable en personne : je mourais aussi de faim, quand il m’a déniché ; comment savait-il que j’étais orphelin ? que mon pauvre père, le meilleur des hommes, ruiné par une banqueroute, m’avait laissé sans ressources, et qu’avec la rage d’écrire j’avais la conscience d’arriver un jour à me faire un nom à force de travail ? je l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. Just, qui a bien l’air le plus rébarbatif et le plus brutal du monde, m’est apparu un beau jour ; qu’après un long entretien, où il m’a fait voir qu’il était incroyablement instruit de tout ce qui me regardait, il m’a laissé une lettre pour ce M. Renaud, qui depuis m’a toujours payé cette pension, si utile pour moi et si peu attendue. Je n’ai jamais revu d’ailleurs M. Just ; seulement l’homme d’affaires me disait chaque fois : — « Ça va bien, continuez, vous êtes un garçon laborieux… vous arriverez, on vous surveille, on sait ce que vous faites… » Mon seul désir, – ajouta le poète en soupirant, – est de voir un jour M. Just, car c’est à lui que je devrai tout… si je parviens…

— Oh ! je l’espère pour vous, monsieur.

— Et moi aussi… Maintenant… dis-moi… je te sais un brave garçon… écoute mon conseil : il se peut que M. Robert de Mareuil, qui me remplace dans cet appartement garni… te propose de rester à son service…

— Eh bien ! monsieur ?

— Eh bien ! n’accepte pas… ne te laisse pas séduire par l’appât du gain… reste ce que tu étais, un bon et fidèle commissionnaire, je ne puis t’en dire davantage… Mais, du reste, – reprit dignement le poète, – comme jamais je ne désavoue mes paroles, tu pourras dire à M. le comte de Mareuil que c’est moi… entends-tu bien ? que c’est moi qui t’ai donné le conseil de ne pas rester à son service. Allons, mon pauvre Martin, une dernière commission ; porte cette malle aux voitures de Fontainebleau…

Je me sentais tout ému de l’accent affectueux du poète, et malgré les mille pensées qu’éveillait en moi sa rupture prochaine avec Robert de Mareuil, me souvenant des intérêts de Basquine, je dis à Balthazar :

— Hélas ! monsieur, vous partez justement lorsque j’ai un grand service à vous demander…

— Quel service, mon garçon ?

— Hier soir… monsieur, vous avez été témoin du grand malheur qui est arrivé à cette pauvre Basquine.

— Les misérables ! les bélîtres ! les ânes ! – s’écria le poète. – Elle est sublime… elle, sur ce théâtre… c’est une perle… au fond d’une huître…

— Eh bien ! monsieur… je vous l’ai dit, j’ai connu Basquine toute petite… Hier soir, j’ai trouvé moyen de la revoir… après son malheur ; un de nos compagnons d’enfance et moi, nous sommes restés près d’elle cette nuit… tout son avenir est perdu après un tel scandale, car, pour comble de malheur, la pauvre fille comptait sur un engagement pour la province, qui devait se décider hier soir… le directeur assistait à la représentation ; mais, après un tel événement… vous concevez… et pourtant, monsieur, si vous vouliez…

— Que puis-je faire à cela ?

— Vous n’êtes pas sans connaître des journalistes… On dit que si les journaux disait du bien de Basquine…

Le poète m’interrompit.

— Je ne devrais pas m’intéresser à Basquine, non à cause de son talent, je l’admire ; de son caractère, je ne le connais pas ; mais parce que, sans le vouloir… elle a…

Mais le poète n’acheva pas et reprit :

— Il n’importe, la justice avant tout… j’écrirai à Duparc le journaliste, le tout-puissant Duparc ; justement il est fanatique de Basquine… il va l’entreprendre… c’est une révélation à faire, une nouvelle étoile à signaler au monde ! – s’écria Balthazar, en s’animant malgré lui… – Sois tranquille, Martin, je ferai mieux que d’écrire à Duparc, tout à l’heure avant mon départ j’irai le voir, et, de plus, je me charge d’illustrer Basquine : je lui dédierai une épître… qui paraîtra dans tous les journaux, pendant que Duparc battra la grosse caisse dans son feuilleton, le commun des martyrs de la presse fera chorus… et fiat lux… un nouvel astre aura lui.

— Ah ! merci, monsieur, – m’écriai-je, merci de…

— C’est moi qui te remercie, mon digne Martin, – me répondit Balthazar d’une voix émue. – Je m’en allais de Paris le fiel au cœur, l’amertume à la bouche ; grâce à toi je m’en irai avec une douce et bonne pensée, celle de faire rendre justice à une pauvre sublime créature ignorée et persécutée… Allons, merci, Martin ! adieu, mon garçon !… compte sur moi pour ta protégée… reste un bon et honnête garçon, et surtout… surtout n’entre pas au service de M. de Mareuil.

Puis, prenant son vieux chapeau et son parapluie, le poète jeta un dernier coup d’œil presque mélancolique autour de lui, et dit :

— Chère et modeste petite chambre, que de beaux songes d’or j’ai faits dans tes murs ! que de bonnes heures de travail et d’espérance j’ai passées ici !

Puis, haussant les épaules, comme s’il se fût reproché ces adieux, il s’écria :

— Allons, voilà-t-il pas que j’adresse de poétiques adieux aux murailles d’une chambre garnie ! Allons… au revoir, Martin, compte sur moi pour Basquine… Je veux être l’Herschell de cette nouvelle constellation… et si cela est nécessaire pour ta protégée, écris-moi poste restante, à Fontainebleau, en m’envoyant l’argent. D’ailleurs je reviendrai à Paris… dans un ou deux mois peut-être, et en passant, je regarderai si tu es à ton coin. Adieu, mon garçon… n’oublie pas ma recommandation, c’est capital pour toi : — N’entre pas au service de M. Robert de Mareuil.

____________

 

Le poète partit.

Le jour suivant, malgré les avis réitérés de Balthazar, j’entrai au service de Robert de Mareuil.

CHAPITRE XVII.

Un mariage secret. – Robert de Mareuil, Régina, Basquine, Bamboche, Martin, la Levrasse et le cul-de-jatte se trouvent en présence.

Depuis un mois qu’avait eu lieu ma rencontre avec Basquine et Bamboche, j’étais entré au service de Robert de Mareuil, malgré les conseils de Balthazar ; un soir, j’assistais, invisible, à la scène suivante, qui se passait dans une petite maison située vers la partie la plus déserte du quartier des Invalides.

Il était nuit.

Au fond d’une chambre du rez-de-chaussée, assez délabrée, se dressait un autel improvisé ; néanmoins le tabernacle, l’Évangile, les burettes, etc., rien n’y manquait ; quatre grands flambeaux plaqués d’argent, garnis de cierges, éclairaient seuls cette pièce et y répandaient une triste clarté.

À quelques pas de l’autel on voyait deux chaises placées à côté l’une de l’autre ; le plus profond silence régnait dans cette chambre, où il ne se trouvait alors personne.

Minuit avait lentement sonné au loin, depuis un quart d’heure, lorsque le roulement sourd d’une voiture ébranla les vitres, puis j’entendis le bruit de plusieurs portes brusquement ouvertes et refermées, pendant que des pas précipités couraient sur le plancher d’un appartement situé au-dessus du rez-de-chaussée, où je me tenais caché.

Il se fit ensuite un nouveau silence, et une femme, enveloppée d’un manteau à capuchon rabattu, après avoir traversé rapidement la chambre où était dressé l’autel, disparut par une porte latérale ; mais, au bout de quelques instants, cette porte s’entr’ouvrit et se referma à différentes reprises, comme si la femme qui venait d’entrer dans cet endroit voulait épier ce qui se passait ou plutôt ce qui allait se passer.

Un homme de haute taille, entrant ensuite, examina un instant les préparatifs ; il trouva sans doute encore trop de clarté, car il éteignit deux des quatre cierges et sortit, laissant cette grande chambre presque plongée dans les ténèbres que de si faibles luminaires dissipaient à peine.

Ce personnage venait de disparaître, lorsque les deux battants de la porte du fond s’ouvrirent… un homme, accompagné d’une femme, s’avança lentement vers l’autel.

Cet homme était Robert de Mareuil ; cette femme était Régina.

Deux autres personnes les suivirent à quelques pas de distance.

La jeune fille avait l’air calme, recueilli, résolu ; les tresses de ses épais cheveux noirs encadraient son beau visage, pâle et transparent comme un camée ; sa robe noire un peu traînante, sa taille élancée, son port de tête haut et fier donnaient à sa démarche une grande majesté… Robert de Mareuil était pâle aussi, et, malgré son assurance affectée, un observateur eût surpris çà et là les tressaillements d’une profonde angoisse sous ce masque menteur.

Robert et Régina s’agenouillèrent sur les deux chaises préparées à l’avance ; les deux hommes dont ils étaient accompagnés se mirent aussi à genoux, mais à quelques pas en arrière.

Pendant un instant, le regard de Régina s’arrêta sur le comte avec une touchante expression de confiance et de tendresse, puis détournant soudain la vue et courbant le front, elle joignit les mains et sembla prier avec ferveur… La jeune fille venait de voir entrer un prêtre revêtu de ses insignes sacrés ; marchant à pas comptés, il tenait le saint calice entre ses mains.

Le prêtre s’approcha de l’autel, donna sa bénédiction aux assistants, et commença à célébrer la messe du mariage, pendant que les deux hommes, les témoins de Robert et de Régina, tenaient, selon l’usage, une pièce d’étoffe étendue au-dessus de la tête des deux fiancés.

Lorsque le prêtre vint à demander à Robert et à Régina s’ils consentaient à se prendre pour époux, la jeune fille releva le front et prononça le oui solennel d’une voix ferme. Robert, qui de temps à autre jetait autour de lui des regards inquiets, répondit d’une voix mal assurée.

Après l’échange des alliances, et alors que le prêtre faisait aux deux époux une exhortation sur leurs devoirs, j’entendis le tintement des grelots de plusieurs chevaux de poste qui entraient dans la cour de la maison. À ce bruit, Robert tressaillit de joie, et de ce moment il contraignit si peu son impatiente anxiété, que, se levant de sa chaise avant la fin de la cérémonie, il prit Régina par la main et lui dit d’une voix précipitée :

— Partons, Régina… partons… nos moments sont comptés…

La jeune fille jeta sur le comte un regard surpris, et d’un geste expressif sembla le rappeler aux convenances qu’il oubliait si étrangement. Le comte se mordit les lèvres, ses traits se contractèrent, et le bout de son pied frappa convulsivement le plancher, jusqu’au complet accomplissement de la cérémonie sacrée.

— Venez… vite… – dit alors le comte à la jeune fille.

Et la prenant brusquement par la main, il fit un pas pour s’éloigner de l’autel ; mais Régina, se dégageant de la main du comte, et s’adressant au prêtre, lui dit d’une voix remplie de douceur et de dignité :

— Mon père… maintenant que j’ai l’honneur de porter le nom de M. de Mareuil… maintenant que, bénie par vous, notre union est indissoluble et sacrée, je puis vous exprimer ma profonde reconnaissance pour le saint concours que vous venez de nous prêter. Ce concours me prouve assez, mon père, qu’instruit de tout par M. de Mareuil, vous approuvez ma conduite, et que vous appréciez la gravité des circonstances qui m’ont forcée à contracter mystérieusement un mariage qui demain ne sera un secret pour personne…

— Régina… – s’écria Robert de Mareuil en frappant du pied, – vous ignorez le prix du temps que nous perdons…

— Qu’avez-vous, mon ami ? – lui répondit la jeune fille, – que craignez-vous ? ne suis-je pas votre femme devant Dieu et devant les hommes ? Est-il, à cette heure, une puissance humaine qui puisse rompre… nos liens ?

— Non… oh ! non… – s’écria Robert avec un accent de triomphe, – Régina, vous êtes à moi… pour toujours, vous êtes ma femme !

— Ah ! bah !… tu crois cela, toi ? – dit tout à coup l’un des deux hommes qui avaient servi de témoins au mariage.

Cet homme était Bamboche.

— Vraiment ! monsieur le comte, – reprit-il, – tu crois que mademoiselle est ta femme ?…

À ces mots de Bamboche, Robert de Mareuil, livide, effrayant de rage et de désespoir, s’élança d’un bond sur mon ami d’enfance ; mais celui-ci, d’une force athlétique, lui prit les deux mains, et le contenant malgré ses efforts, dit à Régina, d’un ton respectueux :

— Excusez-moi, mademoiselle… mais il fallait laisser aller les choses jusqu’au bout ; vous allez maintenant tout savoir.

À ces mots le prêtre, qui se préparait à sortir de la chambre, s’arrêta aussi stupéfait que le compagnon de Bamboche… le second témoin… qui n’était autre que le cul-de-jatte.

Régina, promenant tour à tour ses regards effarés sur les acteurs de cette scène, incompréhensible pour elle, restait immobile comme une statue.

— Fermez les portes… – cria Bamboche à voix haute.

Puis il prêta l’oreille… Presque aussitôt on entendit les clefs des deux portes tourner à l’instant dans les serrures ; sortant de ma cachette, où je revins bientôt, j’avais été fermer l’une de ces portes… la femme à manteau encapuchonné avait fermé l’autre.

— Maintenant, monsieur le comte, dit Bamboche à Robert, en lui rendant la liberté de ses mouvements, – développez vos grâces… mais à bas les mains, ou je vous casse la tête avec ce joujou.

Et Bamboche tira prestement de sa poche un fléau brisé, arme terrible entre les mains d’un homme aussi alerte et aussi vigoureux.

Robert, retrouvant bientôt son sang-froid et son audace, se rapprocha vivement de Régina, en s’écriant :

— Régina… nous sommes tombés dans un affreux guet-apens… mais, ne crains rien, je te défendrai jusqu’à la mort.

Ce disant, il entoura Régina de l’un de ses bras, comme pour la protéger.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Robert, – murmura la jeune fille d’une voix éteinte, en se serrant contre M. de Mareuil avec épouvante, – où sommes-nous ?… qu’est-ce que cela veut dire ?

Et du regard elle montra Bamboche.

— Je ne sais ce que prétend ce misérable… il est capable de tout… il veut nous voler peut-être… ou exploiter le mystère dont nous avons été obligés d’entourer notre mariage… – répondit Robert à la jeune fille. – Il n’importe… ne crains rien de ce bandit… je suis là.

— Mais, Robert… – reprit Régina avec stupeur, – vous m’avez dit que cet homme… témoin de notre mariage, était… un de vos amis… et cet autre homme aussi ?

Et elle montra le second témoin, le cul-de-jatte.

Atterré par cette observation, Robert reprit en balbutiant :

— Sans doute… et je ne comprends pas… je les croyais tous deux mes amis… des hommes honorables…

— Nous ?… des hommes honorables ! – dit Bamboche en éclatant de rire. – Puis s’adressant au cul-de-jatte : — Dis donc, vieux brigand, entends-tu M. le comte ?… Il nous traite d’honorables ! Bah ! un jour de noces… on est généreux !

— Régina… – s’écria Robert hors de lui, – ils ont raison, ce sont des infâmes !… Oui, je vous l’avoue… pressé par le temps, craignant d’ébruiter, de compromettre notre mariage… en m’adressant à des personnes de notre monde, j’ai été forcé de m’abaisser jusqu’à demander à ces misérables d’être nos témoins… mais…

Régina, par un mouvement rempli de dignité, se dégagea brusquement des bras de Robert. Ce n’était plus l’épouvante, mais un étonnement douloureux qui se peignait sur les traits de la jeune fille, et elle s’écria :

— Ainsi… Robert… vous m’avez menti !… vous m’avez avilie ! ! Convier, comme témoins de notre union, deux misérables… deux infâmes… ainsi que vous le dites… c’est une cruelle insulte, c’est un sacrilège.

Puis se retournant vers le prêtre qui, plongé dans une incroyable stupeur, paraissait croire à peine à ce qu’il entendait, à ce qu’il voyait, Régina lui dit, avec un accent de honte et de douleur navrante :

— Ah !… mon père… pourrez-vous pardonner ?…

— Assez, mademoiselle, – s’écria Bamboche en interrompant Régina, – assez, je vous en supplie… tout ceci a trop duré pour vous.

Puis il ajouta en s’adressant au prêtre, accompagnant ses paroles d’un geste menaçant :

— Allons vite ! monsieur le curé, à bas ta défroque, ou je te l’arrache… vieille canaille…

En un instant, le faux prêtre eut dépouillé le surplis et l’étole…

Ce faux prêtre était la Levrasse.

— Mon Dieu ! oh suis-je ?… – s’écria Régina, en proie à une croissante épouvante, – où suis-je ?… mon Dieu, ayez pitié de moi.

Et, éperdue, les mains jointes, suppliante, elle se jeta à genoux devant l’autel.

— Quoi ! – s’écria Robert à son tour en feignant la surprise et l’indignation, cet homme serait un faux prêtre !

— Pas mal ! – dit Bamboche, – pas mal l’étonnement !

Puis s’adressant à la Levrasse :

— Entends-tu Robert de Mareuil ?… Il ignorait, le pauvre agneau, que tu étais devenu curé… de rencontre.

La Levrasse grinçait des dents de rage ; mais, contenu par la frayeur que lui inspirait Bamboche, il se borna à lui montrer le poing en s’écriant :

— Ah ! grand gueux !… ah ! traître… c’est plus de cent mille francs que tu me fais perdre… Puis il ajouta en frappant du pied avec fureur, et s’adressant à Robert de Mareuil :

— Y comprenez-vous quelque chose, Mareuil ? Quel intérêt peut-il avoir à tout perdre, ce brigand-là ? quand c’est lui qui a tout mené ? quand tout était fini et allait comme sur des roulettes ?

— Ah ! vous ne savez pas quel intérêt j’ai à vous démasquer ? – reprit Bamboche, – j’ai un intérêt bien simple… vous allez le connaître.

S’adressant alors à Régina, toujours agenouillée, et qui se croyait sans doute sous l’obsession de quelque horrible vision :

— Excusez-moi, mademoiselle, si je suis forcé de prolonger quelques instants encore cette scène si pénible pour vous, mais vous devez tout savoir. Vous souvenez-vous… il y a huit ou neuf ans de cela… d’avoir rencontré dans la forêt de Chantilly trois petits mendiants qui vous ont implorée ?

— Oui… je me rappelle… cela, – dit Régina qui semblait rêver.

— Vous seule, – reprit Bamboche, – avez eu pour ces trois enfants… j’étais l’un d’eux… des paroles de douceur et de pitié. Pourtant, exaspérés par la dureté des personnes qui vous accompagnaient, ces enfants un instant ont voulu vous entraîner avec eux… Je n’ai oublié, mademoiselle, ni notre cruelle conduite ni l’intérêt que vous nous avez témoigné, et aujourd’hui je m’acquitte… Le bonheur a voulu que je devienne un franc gredin ; je dis le bonheur, parce que si j’avais tourné à l’honnêteté, je ne me serais certainement pas trouvé en relations d’affaires et d’amitié avec M. le comte de Mareuil que voilà…

Robert ne répondit rien… il méditait sans doute le moyen de sortir de cette position désespérée.

— Si M. le comte de Mareuil n’était que criblé de dettes, contractées pour subvenir aux passions les plus bêtes et les plus dégradantes, ce ne serait peut-être rien ; son amour ou au moins sa reconnaissance pour vous, mademoiselle, aurait pu opérer sa conversion… Mais, loin de là… non seulement il vous ment, il vous trompe, il vous trahit d’une manière infâme… mais… encore…

Et comme le comte, exaspéré, allait de nouveau s’élancer sur Bamboche, celui-ci dit d’une voix impérieuse à la Levrasse et au cul-de-jatte :

— Contenez monsieur dans une position décente… ou sinon… puisque je suis en train, demain j’irai causer ailleurs de choses qui vous concernent.

À ces mots, la Levrasse, le cul-de-jatte et Robert de Mareuil échangèrent un regard rapide et farouche qui me fit bondir de la place où je me trouvais, prêt à courir au secours de Bamboche ; j’étais armé et préparé à tout ; mais mon ami d’enfance reprit avec une dédaigneuse audace :

— Pas d’enfantillages… D’abord à moi seul je ne vous crains pas… – et il tira de sa poche une paire de pistolets qu’il déposa sur l’autel, bien à sa portée.

— Et puis, – poursuivit-il en jetant un regard du côté où j’étais, – il y a là, tout près, un bon et solide garçon qui ne me laisserait pas dans l’embarras…

— C’est ce damné Martin… j’en suis sûr, – s’écria la Levrasse.

En entendant prononcer mon nom, Robert tressaillit, parut un moment rassembler ses souvenirs et ferma ses deux poings avec rage, pendant que Régina, muette, le regard opiniâtrement attaché sur Robert, ne semblait pas remarquer l’incident soulevé par mon nom.

— Que ce soit Jacques, Pierre ou Paul, qui soit là… prêt à venir me donner un coup de main, – reprit Bamboche, peu importe ; mais je vous ordonne à tous deux de contenir les emportements de M. le comte… Je veux dire tranquillement ce qui me reste à dire…

Robert de Mareuil, redoublant d’audace, haussa les épaules avec dédain et dit à Bamboche :

— Parlez… parlez… je ne vous interromprai pas… et vous, Régina… écoutez-le aussi, je vous en conjure… au nom de notre amour.

Régina ne répondit rien ; ses yeux restèrent obstinément arrêtés sur Robert, qui ne put soutenir ce regard d’une fixité menaçante ; la physionomie de la jeune fille n’exprimait plus alors ni douleur, ni épouvante, mais une indignation mêlée de mépris, dont une sombre curiosité semblait seule arrêter le terrible éclat.

— En deux mots, j’ai fini, – reprit Bamboche. – M. le comte était en prison pour dettes… il a dit à la Levrasse, ce digne usurier que vous voyez là : « Je peux faire un riche mariage, qui me mettra à même de vous payer… Rendez-moi la liberté provisoirement ; si je n’accroche pas la dot, vous me ferez retourner en prison… » — Ça me va ; mais, pour vous éperonner davantage, – répondit l’autre, – faites-moi de fausses lettres de change, en contrefaisant ma signature ; une fois richement marié, je vous rends vos faux billets contre les espèces que vous me devez… mais si vous ne savez pas empaumer l’héritière, ma foi ! vous irez aux galères… Talonné par cette peur-là, il faudra bien que vous enleviez le mariage… – Le mariage a été en effet enlevé…

— Continuez, monsieur… – dit Régina avec un calme impassible.

— Régina… si vous saviez… – s’écria Robert, – je…

La jeune fille interrompit le comte d’un regard de mépris écrasant, et dit à Bamboche :

— Poursuivez, monsieur… La leçon pour moi… est terrible… je la subirai jusqu’au bout.

— Ayez ce courage, mademoiselle, vous vous en trouverez bien… L’affaire du faux curé fut arrangée entre M. le comte et mes deux complices, vu l’impossibilité de trouver un véritable prêtre ; cependant, comme il fallait, pour que M. le comte fût maître de votre fortune, que non seulement vous vous crussiez mariée, mademoiselle, mais que votre mariage fût parfaitement en règle… M. de Mareuil, lors de votre majorité, vous eût fait contracter une autre union à l’état civil… Celle-ci, réelle, valable, aurait eu pour prétexte de régulariser votre premier mariage devant le prêtre, mariage qui, légalement, ne signifie rien. M. le comte, vous le voyez, est très ferré sur son code conjugal.

— Et moi qui ai donné en plein dans le panneau ! – murmura la Levrasse.

— Tu sais bien, vieille canaille, – pardon, mademoiselle, entre nous ça se dit, – que j’ai dû prendre part au complot, afin d’être à même de le faire échouer. Si j’ai laissé aller les choses jusqu’au point où elles en sont, mademoiselle, ç’a été pour vous démontrer clairement l’indignité de M. le comte… et aussi pour tâcher de vous prouver ma reconnaissance à ma manière, en vous empêchant, mademoiselle, d’épouser un homme déshonoré… qui eût fait la honte et le malheur de votre vie.

— Je vous remercie… monsieur… Votre conduite est en cette circonstance celle d’un homme d’honneur et de cœur, – dit Régina avec une sombre tranquillité, et elle continua de tenir sous son regard fixe, implacable comme celui d’un juge, Robert de Mareuil, sans lui adresser un seul mot.

Ce silence, auquel le jeu de la physionomie de Régina donnait une expression terrible, était plus effrayant que les reproches les plus amers, les plus véhéments…

Robert, anéanti, éperdu, semblait fasciné par ce regard d’un inflexible acharnement. Enfin, voulant tenter un effort désespéré, il s’écria :

— Eh bien ! oui… Régina, j’ai été coupable ; j’ai été criminel… mais si vous saviez à quels égarements peut vous entraîner un amour insensé ! ! si vous saviez combien ma passion pour vous…

— Basquine… s’écria Bamboche en interrompant Robert, – viens, ma fille… et apporte la lettre si passionnée qu’avant-hier encore t’écrivait ce cher comte…

Au nom de Basquine, Robert devint livide ; son saisissement fut tel, qu’il s’appuya au long du mur de la chambre pour ne pas défaillir.

— Vous n’avez pas idée, mademoiselle, – reprit Bamboche en s’adressant à Régina, de la vivacité de la passion de ce gentilhomme pour cette pauvre fille ; ça a commencé le jour même où ce digne comte vous avait rencontrée au Musée… Le soir il a vu jouer Basquine aux Funambules… et, ma foi ! il a été fasciné… ce qui ne l’a pas empêché de songer à son mariage avec vous, mademoiselle ; au contraire… car, une fois enrichi, il aurait tenu les magnifiques promesses qu’il faisait à Basquine… Allons donc, ma fille.

Une des portes latérales s’ouvrit, Basquine parut, toujours enveloppée dans son manteau, dont le capuchon à demi relevé découvrait sa figure empreinte alors d’une joie véritablement diabolique ; ses yeux brillaient d’un sombre éclat ; un sourire glacé contractait ses lèvres sardoniques ; elle tenait à la main plusieurs lettres ouvertes.

CHAPITRE XVIII.

Robert de Mareuil est démasqué. – Arrivée de la police. – L’évasion. – Balthazar devient célèbre. – Blessure de Martin. – Mort de Robert de Mareuil. – Martin recouvre la vue.

À la vue de Basquine, Robert, anéanti, s’écria avec une rage folle :

— Mais c’est donc l’enfer, ici !

Basquine s’approcha lentement de Mlle de Noirlieu, et lui tendit les lettres du comte. Régina, toujours calme, prit une des lettres, la parcourut d’un regard attentif et la rendit à Basquine en lui disant d’une voix ferme :

— Je vous remercie, mademoiselle… c’est bien…

— C’est ma reconnaissance envers vous, mademoiselle, – dit Basquine, – qui m’a aussi engagée à démasquer cet homme…

— Votre reconnaissance ?

— Oui, mademoiselle, et aussi le désir d’expier un tort… un grand tort envers vous.

— Envers moi ?

— Il y a bien des années, dans la forêt de Chantilly…

— C’était vous ! – dit vivement Régina, – c’était vous ?

— Oui, mademoiselle, moi… lui, – et elle montra Bamboche, – et un autre enfant… Mais oubliant la générosité de votre accueil, nous avons osé…

— Vous aviez été si durement repoussés, que votre colère était concevable ; mais je me rappellerai toujours, – poursuivit Régina en détournant dès lors les yeux de dessus Robert avec dégoût et aversion, – qu’aujourd’hui vous m’avez rendu un grand service… vous m’avez sauvée de la honte…

M. de Mareuil, poussé à bout, écrasé sous les témoignages de son ignominie, jeta soudain le masque, il s’écria avec une horrible expression de rage et de méchanceté, en s’adressant à Régina :

— Eh bien ! oui… je vous ai trompée, oui, je vous ai trahie, oui, je vous aurais sacrifiée à cette créature infernale ; mais si je suis déshonoré, vous le serez aussi… on saura que je vous ai enlevée… votre père refusera de vous recevoir, votre honte sera publique, on croira que vous avez été ma maîtresse, et je serai vengé… fière et orgueilleuse femme que vous êtes. Oui… on dira… telle mère… telle fille…

À cette injure, qui blessait au vif ce qu’il y avait au monde de plus sacré pour Régina, la mémoire de sa mère, la jeune fille, à la fois sublime et effrayante d’indignation, s’élança, prompte comme la foudre, et frappa Robert au visage en lui disant :

— Lâche !

— Bien… noble, fille ! – s’écria Basquine avec transport.

Sans Bamboche, qui se jeta au-devant Robert, qui, livide, furieux, se précipitait sur elle, Régina eût couru le plus grand danger ; mais, rudement contenu par la main puissante de Bamboche, M. de Mareuil, malgré ses efforts, ne put exhaler qu’en imprécations et en menaces sa rage impuissante.

— Oh… tu seras déshonorée… toujours !… – murmurait-il contenu par Bamboche, qui lui dit avec un sang-froid moqueur :

— Allons donc, mon cher comte, pas de ces infâmes illusions-là… mes précautions sont parfaitement prises… Mademoiselle… sous la conduite d’un guide sur et dévoué, va rentrer chez son père… personne ne se sera aperçu de la courte absence qu’elle aura faite… moi et Basquine nous garderons le secret, c’est tout simple. Ces deux gredins, nos honorables amis, seront muets sur la chose… et pour cause. Quant à vous, mon gentilhomme, si vous avez le temps de parler avant de prendre la fuite ou d’être arrêté… vous voudrez en vain diffamer mademoiselle, on ne vous croira pas…

— Prendre la fuite, lui ! – s’écria la Levrasse exaspéré, – il faudra bien que je me venge sur quelqu’un, ce sera sur lui… il ira aux galères… et…

Plusieurs coups violemment frappés du dehors aux volets de la chambre où se passait la scène que je raconte, interrompirent la Levrasse ; au même instant on entendit ces mots prononcés d’une voix forte :

— Au nom de la loi… ouvrez…

À ces mots redoutables tous les personnages dont je parle restèrent interdits, effrayés.

— Diable !… – dit Bamboche, – je ne m’attendais pas à cette politesse… de la police… elle est par trop honnête.

Puis s’élançant vers Régina :

— Ne craignez rien… mademoiselle… fiez-vous à moi.

Profitant de ce mouvement, Robert de Mareuil, sans être remarqué par Bamboche, s’empara des pistolets que celui-ci avait déposés sur un des coins de l’autel.

— Au nom de la loi… ouvrez… reprirent les mêmes voix du dehors.

Bamboche était resté auprès de Régina ; soudain il renversa d’un coup de poing les chandeliers et leurs cierges. La chambre ainsi plongée dans une obscurité profonde, je ne vis plus rien…

Connaissant les êtres de la maison, je me précipitai hors de l’endroit où je m’étais tenu jusqu’alors, j’ouvris la porte fermée un quart d’heure auparavant sur l’invitation de Bamboche, et je me précipitai dans la pièce où s’était célébré le faux mariage et où se heurtaient à tâtons, éperdus d’effroi, la Levrasse, le cul-de-jatte et Robert de Mareuil.

Afin de savoir où se trouvait Bamboche et de me rapprocher de lui, je poussai un cri qui, dans notre enfance, nous avait souvent servi de signal. Remarquant alors que je passais devant une porte ouverte (je m’en aperçus au courant d’air frais qui aussitôt frappa mon visage), je restai un moment immobile, et j’entendis, dans la direction d’un corridor qui aboutissait à cette porte, la voix de Bamboche qui répondait à mon appel ; guidé par sa voix, et suivant ce corridor, j’arrivai dans le jardin de la maison.

La nuit était si noire, qu’on ne voyait pas à deux pas.

— C’est toi ? – me dit vivement Bamboche.

— Oui.

— Où est le fiacre ?

— Dans la ruelle… il attend… près de la petite porte.

— Mademoiselle, – dit Bamboche à Régina, – rien n’est perdu, suivez le guide que je vous donne, il vous reconduira chez vous… Vite, vite, vous n’avez pas un moment à perdre. J’avais tout prévu… sauf une descente de police… Allons, Basquine, filons de notre côté, j’aperçois là-bas de la lumière.

J’entendis Bamboche et Basquine s’éloigner en courant, pendant que Régina, se cramponnant à mon bras, me disait d’une voix étouffée, palpitante de terreur :

— Oh ! sauvez-moi, monsieur, sauvez-moi de la honte…

— Suivez-moi, mademoiselle, – lui dis-je.

Et je l’entraînai, mon bras forcément passé autour de sa taille, car je la sentais prête à s’évanouir ; il fallut qu’elle se mît à courir avec moi ; l’allée que nous suivions nous conduisit à une petite porte, un fiacre y attendait, le cocher sur le siège, le fouet en main, la portière ouverte… j’avais choisi l’excellent homme qui m’avait recueilli mourant de faim.

Je portai, pour ainsi dire, Régina dans la voiture, et m’adressant au cocher :

— Ventre à terre… rue du Faubourg-du-Roule… je vous dirai où il faudra vous arrêter… je monte derrière la voiture pour vous laisser plus libre dans la conduite de vos chevaux.

Le cocher fouetta son attelage.

J’allais m’élancer derrière la voiture, lorsque je me sentis violemment arrêté, et à la lueur des lanternes du Fiacre qui s’éloignait, je distinguai un moment les traits livides de Robert de Mareuil ; à la vue de la voiture déjà loin de nous il cria de toutes ses forces :

— Arrêtez ! arrêtez !…

J’empêchai les cris du comte en lui appuyant ma main sur la bouche, craignant qu’il ne fût entendu des gens de police dont la cohorte venait d’envahir la maison.

Grâce à ma force, de beaucoup supérieure à celle de mon maître, je conservai, malgré ses efforts désespérés, l’avantage dans cette courte lutte ; quoique dans sa rage il me mordit cruellement la main, je parvins à étouffer sa voix jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans un tournant.

Je comptais sur l’agilité de ma course pour la rejoindre, pensant qu’au pis aller Régina aurait la présence d’esprit d’arrêter le cocher à quelques pas de l’hôtel de Noirlieu, et d’y rentrer par la petite porte qui, après avoir servi à son évasion, était par nos soins demeurée entrouverte.

Lorsque je voulus mettre fin à ma lutte avec Robert, ce fut lui qui, à son tour, m’étreignit de toutes ses forces en me disant :

— Ah !… c’était toi… fidèle serviteur… cette fois… tu ne m’échapperas pas…

— Oui… c’est moi, – lui dis-je en tâchant de me débarrasser de lui. – Vous vouliez commettre une infamie… je l’ai empêchée.

— Ainsi… tu me trahissais… tu étais le complice de Bamboche et de Basquine… Et tu m’as perdu… fidèle Martin, – murmura-t-il entre ses dents serrées de fureur.

Puis déployant dans ce moment suprême une vigueur incroyable, il parvint à passer sa main entre mon cou et ma cravate, à saisir celle-ci, et à lui imprimer un mouvement de torsion si puissant, que je suffoquai… mes forces m’abandonnaient.

— Tu comprends, fidèle serviteur, – dit le comte avec un ricanement féroce en continuant de me maintenir à demi étranglé. – tu comprends qu’un comte de Mareuil n’est pas du gibier de galère… Je me tuerai… mais avant, tu mourras…

Cette lutte acharnée, désespérée, se passait dans une profonde obscurité ; mais à un mouvement que je sentis faire au comte, de sa main droite, pour fouiller dans sa poche, tandis que, de sa main gauche, il tordait violemment ma cravate, je me rappelai les pistolets de Bamboche que le comte avait saisis sur l’autel au moment de l’arrivée de la police ; soudain je sentis le froid du canon de l’une de ces armes appuyé sur ma tempe.

Un dernier effort de ma part fit dévier le coup, mais ne l’empêcha pas de partir… une flamme éblouissante me brûla la vue ; il me sembla qu’un fer rouge me traversait le cou, tandis qu’une commotion foudroyante me jeta à la renverse.

Au moment où ma tête rebondit sur le sol, j’entendis une seconde détonation… et je perdis connaissance…

____________

 

Quant aux événements qui avaient précédé le faux mariage du comte et de Mlle de Noirlieu, on les devine facilement ; Robert de Mareuil était parvenu à correspondre avec Régina, et, à force d’instances menteuses, de passion feinte, il avait su l’amener à l’imprudente démarche si heureusement déjouée par Bamboche.

Quoique toujours inconnu et invisible à Régina, je fus le seul intermédiaire de cette correspondance entre elle et mon maître, pour qui mon zèle ne parut pas se démentir. Il y avait, je le sais et je me le reproche quelquefois, une sorte de trahison dans ma conduite envers Robert de Mareuil. Mon but était louable, car il s’agissait de faire échouer l’odieuse machination de cet homme et de le démasquer ; mais la voie était tortueuse, perfide. Pourtant, effrayé du danger que courait Mlle de Noirlieu, je n’hésitai pas à tenter de la sauver par le seul moyen qui fût à ma portée, et puis, en obligeant M. de Mareuil à choisir un autre agent que moi, la réputation, l’honneur de Mlle de Noirlieu pouvaient être compromis par des indiscrétions dont j’étais incapable ; du reste, Bamboche, qui avait trouvé moyen d’entrer assez avant dans la confiance de Robert, par l’intermédiaire de la Levrasse, m’épargna la répugnante combinaison du mariage simulé : l’idée appartenait au comte, l’exécution à Bamboche.

J’ai su plus tard la cause de la rupture de Balthazar et de Robert de Mareuil.

Celui-ci, lors de la représentation des Funambules, avait éprouvé à la vue de Basquine une impression si soudaine, si profonde, que sans chercher à la dissimuler au poète, il lui dit : « — J’ai maintenant un motif de plus d’épouser Régina et ses millions, je veux être l’amant de cette Basquine… Je la rendrai une des femmes les plus à la mode de Paris, dût-il m’en coûter des monceaux d’or. »

Balthazar, jusqu’alors assez aveuglé par l’amitié pour surmonter les scrupules que soulevait en lui la cupide spéculation du comte, fut révolté de ce dernier trait de cynisme, il rompit à jamais avec Robert, après de pressantes et vaines tentatives pour le ramener à des pensées plus dignes, en lui remontrant l’odieuse noirceur de sa conduite.

Néanmoins, Balthazar n’oublia pas la promesse qu’il m’avait faite au sujet de Basquine. Le lendemain du jour où la pauvre fille s’était vue si outrageusement traitée aux Funambules, par suite d’une cruelle plaisanterie du vicomte Scipion, on lisait, dans l’un des journaux les plus influents de Paris, un long article sur Basquine, écrit et signé par un célèbre critique, ami intime de Balthazar. Cet article racontait d’abord avec une indignation sincère l’espèce de guet-apens dont Basquine avait été victime sur le théâtre des Funambules ; puis, arrivant à l’appréciation du talent de cette jeune fille jusqu’alors inconnue, le critique en parlait avec une admiration si chaleureuse, si persuasive, si convaincue ; il appuyait son enthousiasme sur une analyse à la fois si délicate, si savante et si profonde du jeu et de la rare puissance de Basquine, qu’il proclama dès ce jour la plus grande tragédienne lyrique de notre temps, que cet article excita une attention, une curiosité universelles ; et la foule… mais une foule des plus choisies, se porta aux Funambules.

Le directeur, ébloui de ce succès inattendu, courut supplier à mains jointe la pauvre figurante, qui n’avait pas osé reparaître au théâtre, de venir y reprendre son rôle du mauvais génie. Lorsque Basquine reparut, ce fut un enthousiasme général, une véritable ovation. Car, – chose peu commune, – le talent incontestable de Basquine se trouvait à la hauteur des éloges presque hyperboliques qu’en avait publiés l’ami de Balthazar : une fois l’attention publique éveillée sur ce nouveau prodige dramatique, la presse se fit l’écho des louanges que l’on décernait à la jeune actrice. Enfin, Balthazar, fidèle à ses promesses, publia, dans le journal de son ami le critique, une Épître à Basquine

Chose étrange, cette épître, véritable chef-d’œuvre, étincelante de verve et d’esprit, sublime d’enthousiasme, et remplie de la plus touchante mélancolie, de la plus noble émotion, alors que le poète racontait la lutte douloureuse, incessante, d’une jeune fille de seize ans, pauvre, inconnue, isolée, sans appui, ayant à surmonter les obstacles sans nombre dont sont hérissés les abords du plus obscur théâtre, cette épître, ici saisissante comme un roman, ou tendre comme une élégie, ailleurs amère et incisive comme une satire, plus loin folle, bizarre et hardie comme un rêve fantastique ; cette épître, enfin, généreuse comme une bonne action, fut aussi pour Balthazar le signal d’un succès étourdissant… Son talent, jusqu’alors seulement connu de quelques amis, fut publiquement révélé par cette épître, son nom retentit dans toutes les bouches, et ses œuvres, jusqu’alors dédaignées, ou plutôt ignorées, commencèrent d’être recherchées, appréciées ainsi qu’elles devaient l’être. Peu de jours après l’apparition de cette épître, je reçus de Balthazar un joyeux billet ainsi conçu :

 

« Gloire à toi ! mon digne Martin, ton amie d’enfance est lancée, mon nom fait un train d’enfer, et les libraires se battent à ma porte, mais je ne les admets en ma présence que marchant à quatre pattes… tenant entre leurs dents une bourse de sequins d’or (je veux des sequins, c’est vénitien en diable).

« Voilà ma vengeance… elle est simple et digne… Sérieusement, mon brave Martin, tout ceci ne serait peut-être pas arrivé, si tu ne m’avais pas supplié de faire rendre justice à l’incomparable Basquine… et de lui rendre moi-même hommage ; encore une fois, gloire et merci à toi, mon digne Martin ; tu as fini ce qu’avait commencé mon protecteur inconnu Just, le bien nommé, à qui je puis maintenant remettre la pension qu’il me faisait si généreusement ; un autre aussi malheureux que je l’étais en profitera à ma place.

« Je termine par ce rébus à la hauteur de ta naïve et respectable intelligence :

 

« Une bonne action a toujours sa récompense.

 

« Ton ex-maître et toujours affectionné,

« BALTHAZAR. »

 

L’éclatant triomphe de Basquine fut un nouvel aliment pour la folle passion de Robert de Mareuil ; cette passion servait trop nos projets et l’inexorable haine que Basquine avait vouée à la race des Scipions, ainsi qu’elle disait, pour que notre compagne ne parût pas encourager l’amour qu’elle inspirait. Elle berça le comte des plus ardentes espérances, et tous deux échangèrent une correspondance passionnée, qui, révélée à M. de Noirlieu, devait être une arme terrible contre Robert.

Cet homme se vengea cruellement de moi, car non seulement je faillis succomber à la blessure que j’avais reçue, la balle m’ayant traversé les muscles du cou, mais je faillis être aveuglé par l’explosion de ce coup tiré à brûle-pourpoint ; pendant près d’une année je fus complètement privé de la vue.

Ensuite de cette lutte avec Robert, les agents de police, venus pour arrêter Bamboche qui leur échappa, me ramassèrent baigné dans mon sang à quelques pas du comte de Mareuil, qui s’était fait sauter la cervelle, et je fus transporté à l’Hôtel-Dieu…

____________

 

Lorsque je revins à moi, couché sur un lit de cet hôpital, j’avais les yeux couverts d’un bandeau. À un mouvement que je fis pour ôter ce linge, un infirmier, qui me veillait sans doute, me dit :

— Ne cherchez pas à ôter ce bandeau, mon garçon, vous n’y verriez pas plus clair.

— Il est donc nuit ?… où suis-je ?

— Vous êtes à l’Hôtel-Dieu, et il fait grand jour.

— Alors, pourquoi ne verrais-je pas clair ?

— Parce que vous êtes aveugle.

À ces mots effrayants, j’arrachai le bandeau ; j’ouvris les yeux malgré d’atroces douleurs… je ne vis rien… que de vagues ténèbres.

À ce coup affreux, ma première pensée fut pour Régina… J’étais à jamais hors d’état de la servir, de veiller sur elle, car les événements passés me prouvaient que, si infime et si obscur que fût mon dévouement, il pouvait être utile à Mlle de Noirlieu.

Je me demandai aussi avec inquiétude ce qu’étaient devenus Basquine et Bamboche ; de secrets pressentiments me disaient que lui et le cul-de-jatte étaient l’objet des recherches de la police ; je songeais enfin avec anxiété qu’il restait deux prétendants à la main de Mlle de Noirlieu, qui, délivrée du comte, de Mareuil, pouvait fixer son choix sur le prince de Montbar… ce jeune homme en apparence si merveilleusement doué, si séduisant, et dont les brillants dehors cachaient une dégradation profonde… Et malheureusement ma cécité, mes cruelles douleurs, l’absence ou la fuite de Bamboche devaient me laisser, au sujet de Régina, dans une longue et cruelle incertitude.

Un singulier événement vint cependant fixer mes doutes.

J’étais à l’Hôtel-Dieu depuis un an : ma blessure du cou était cicatrisée, mais l’état de ma vue ne s’améliorait pas ; je faisais partie de la division confiée aux soins du docteur Clément, l’un des premiers chirurgiens de l’Hôtel-Dieu ; cet homme, d’une réputation européenne et d’une puissante originalité, s’était tout d’abord intéressé à moi, m’a-t-il dit plus tard, en raison de la courageuse résignation avec laquelle je supportais d’horribles douleurs, et de la manière simple, digne, réservée, avec laquelle j’avais subi plusieurs interrogatoires d’un juge d’instruction, au sujet du tragique événement dont j’étais l’une des victimes ; mon langage, la manière dont je remerciai le docteur Clément de ses soins augmentèrent encore la bienveillance qu’il me portait. Depuis quelque temps le docteur m’avait soumis à un nouveau traitement dont il espérait beaucoup de succès. Le jour vint où l’on devait lever un certain appareil qui recouvrait mes yeux ; le docteur convia à cette opération, sans doute curieuse, l’un de ses confrères. Il lui fit l’histoire de ma maladie, pendant les préparatifs dont s’occupaient sans doute les aides.

— Et depuis combien de temps est-il dans cet état ? – demanda le confrère du docteur Clément.

— Depuis un an, – répondit-il ; puis il ajouta plus bas à son ami :

— Eh ! mon Dieu… tenez, ce pauvre garçon est entré ici juste la veille du jour où je vous ai demandé de venir en consultation avec moi auprès de Mlle de Noirlieu ; car, je vous l’avoue… je ne pouvais et je ne puis me rendre compte des étranges symptômes nerveux qui s’étaient tout à coup manifestés chez elle.

— Je crois que nous ne nous trompions pas, – reprit l’ami du docteur, – en attribuant ces singuliers symptômes à quelque émotion violente et soudaine ;… pourtant, notre chère malade niait opiniâtrement avoir éprouvé le moindre saisissement. À propos, comment va-t-elle ?

— Moins bien qu’avant son mariage, – reprit le docteur Clément ; – aussi, je la veille avec une grande sollicitude… c’est une femme si rare… quel cœur ! quelle âme ! comme c’est beau, comme c’est pur, comme c’est élevé !…

— Du reste, il est impossible de voir une union mieux assortie… – reprit le confrère du docteur ; – le prince de Montbar est un des hommes les plus aimables, les plus distingués que l’on puisse rencontrer.

— C’est possible, – reprit brusquement le docteur Clément.

Puis, apercevant sans doute un de ses aides qui était allé chercher quelques objets nécessaires à la levée de l’appareil, le docteur ajouta :

— Ah ! voilà… ce que j’attendais… nous allons maintenant lever l’appareil…

Il est aussi inutile qu’impossible de rendre les émotions auxquelles je fus en proie pendant cette opération qui allait peut-être me rendre la vue… au moment où j’apprenais le mariage de Régina et du prince Montbar… mariage que pour tant de raisons j’avais redouté.

La vue me fut rendue.

Après de longues et minutieuses précautions destinées à empêcher la lumière de me frapper, trop brusquement, il me fut enfin possible de contempler les traits de mon sauveur…

CHAPITRE XIX.

Le docteur Clément. – Martin entre à son service. – Le prix d’une opération.

Lorsque ma guérison fut complète, j’entrai comme valet de chambre secrétaire chez le docteur Clément. Il m’avait proposé cette place ensuite d’une longue conversation dans laquelle, lui racontant fidèlement les principaux événements de ma vie (sauf ce qui touchait Régina), je lui annonçai qu’en sortant de l’Hôtel-Dieu, je me trouverais absolument sans ressources.

En acceptant l’offre généreuse du docteur, sans tenter de chercher au moins les moyens d’échapper à cette nouvelle domesticité, j’obéissais à cette même pensée qui déjà m’avait mis au service de Balthazar, ou plutôt de Robert de Mareuil : – l’espoir de ne pas rester étranger à la vie de Régina. – Car le hasard m’avait instruit de l’intérêt rempli de sollicitude que le docteur Clément lui portait ; par cela même que ce mariage, dont j’avais été si fort effrayé pour Mlle de Noirlieu, était accompli, mon œuvre de dévouement ignoré, loin d’être achevée, m’imposait de nouveaux devoirs : de cette union avec le prince de Montbar pouvaient résulter pour Régina de nouveaux malheurs.

Faut-il enfin avouer un rêve qui me semblait alors presque insensé ?… je songeais souvent qu’ayant, par ma condition chez le docteur, quelque accès dans la maison de la princesse de Montbar, je pourrais peut-être un jour entrer à son service… Et alors… de quels soins, de quelle vigilance, de quelle ardente sollicitude n’aurais-je pas entouré ma MAÎTRESSE !

____________

 

Le docteur Clément était un homme de soixante ans environ, de taille moyenne ; il avait la tête énorme, une forêt de cheveux crépus couvrait son vaste front souvent contracté par un froncement de muscles tout léonin ; l’ensemble de son visage sombre, tanné, était disgracieux, d’une expression dure, presque farouche ; pourtant ses yeux, d’un bleu pur et doux, quoique à demi couverts par d’épais sourcils noirs toujours hérissés, avaient parfois l’expression la plus douce et la plus touchante… De formes rudes, acerbes, le docteur, toujours vêtu avec une négligence sordide, portait invariablement de grosses bottes à cœur par-dessus un pantalon à pied de drap gris ; une longue redingote bleue râpée, un gilet noir et une cravate blanche roulée en corde autour du cou. Il se présentait ainsi chez les personnes les plus considérables et même les plus augustes, qui acceptaient discrètement les excentricités de cet homme illustre, car son savoir et ses succès pratiques comme médecin et comme chirurgien étaient immenses.

Je n’oublierai jamais la première journée que je passai auprès du docteur Clément ; il m’emmena de l’Hôtel-Dieu dans un fiacre dont il se servait habituellement pour ses visites. J’avais voulu respectueusement monter à côté du cocher, il m’arrêta et me dit de sa grosse voix rude :

— Où vas-tu ?

— Je vais me placer à côté du cocher, monsieur…

— Est-ce qu’il n’y a pas de place auprès de moi ?

— Pardonnez-moi, monsieur… mais le respect… je…

Il haussa les épaules, monta le premier, et me fit signe de m’asseoir à ses côtés.

Lorsque le fiacre se fut mis en marche, le docteur me dit :

— Tu as souffert, tu as lutté, tu es sincère, il y a de l’homme en toi… J’aime ça, tu te plieras à mes habitudes… et tu ne regretteras pas ton sort pendant les trois ou quatre mois que nous passerons ensemble, et après… si… tu m’as satisfait…

— Comment, monsieur ? – lui dis-je avec surprise, en l’interrompant, – dans trois ou quatre mois ? vous me… renverrez ?

— Dans trois ou quatre mois au plus tard, et peut-être bien auparavant, – me répondit le docteur, – je serai mort…

— Vous, monsieur ?… – m’écriai-je, – et pourquoi à cette époque ?

— Pourquoi mourras-tu un jour, toi ?

— Dame… monsieur… parce que nous sommes tous mortels… Mais comment prévoir…

— Avec une bonne maladie incurable… de l’expérience et du coup d’œil… on connaît son affaire sur le bout du doigt, – me répondit-il d’un air étrange, – puis il ajouta : — Voici tes fonctions : Brosser mes habits… si tu veux, je n’y tiens guère… Tenir exactement la liste des visites que je fais et que je reçois… en dresser le compte et me le présenter tous les huit jours… car moi je me fais payer tous les huit jours… sans cela je serais atrocement volé… – Oui, – reprit-il avec un dédain amer, – les gens riches trouvent toujours de l’argent pour entretenir des coquines, acheter des chevaux, faire chère-lie, meubler des palais, et ils n’ont jamais le sou pour le médecin à qui ils doivent pourtant cette santé qui leur permet de caresser ces coquines, de monter ces chevaux, de faire cette chère-lie et de se gonfler d’orgueil dans leurs palais. Moi je vends la santé à ce monde-là comme d’autres vendent du drap… Qui me doit me paye… sinon, en avant l’huissier.

Puis, fixant sur moi son regard pénétrant, le docteur me dit brusquement :

— Cette âpreté au gain te paraît ignoble… n’est-ce pas ?

— Monsieur…

— Sois sincère, – reprit-il d’une voix presque menaçante. – Je t’ai pris avec moi surtout parce que je t’ai cru vrai… j’ai chassé celui que tu remplaces, parce qu’il m’avait menti… indice certain d’une mauvaise et vulgaire nature ; j’ai cherché longtemps ce que je dois trouver en toi, une âme loyale, élevée, quoique dans une condition infime… Prouve-moi que je ne me suis pas trompé… et souvent je penserai tout haut devant toi… Voyons, que dis-tu de ma cupidité ? hein ?

— Eh bien ! monsieur, – lui dis-je résolument, – je m’étais fait une toute autre idée de l’art de guérir… Selon moi… c’était…

— Un sacerdoce… n’est-ce pas ! c’est le mot consacré, – dit-il en m’interrompant avec un éclat de rire sardonique.

Puis il reprit :

— Va pour sacerdoce… Eh bien ! après, est-ce que le prêtre ne vit pas de l’autel ?

À ce moment notre fiacre s’arrêta devant la façade d’un magnifique hôtel… Sans doute on attendait impatiemment mon maître, car à peine eut-il paru qu’un domestique placé en vedette s’écria, en accourant ouvrir la portière :

— Ah ! monsieur le docteur… on dit monsieur le marquis dans un cas désespéré… et qu’il n’y a pas un instant à perdre… Une voiture vient de partir pour aller vous chercher à l’Hôtel-Dieu… une autre pour aller chez vous… tant on craignait que vous n’ayez oublié…

— C’est bon, c’est bon, – dit rudement le docteur, – mes aides sont-ils arrivés ?

— Ces messieurs sont ici depuis une demi-heure…

— Attends-moi, – me dit mon maître, – il y a un fameux coup de filet à donner ; mais j’aurai du mal… ce vieux marquis est le roi des avares et des roués…

Et le docteur Clément entra dans l’hôtel.

Pendant l’absence de mon maître, je réfléchissais à la cupidité blâmable dont il se glorifiait. Son désir d’être rémunéré de ses soins par les gens riches dont il était le médecin me parut légitime, mais cette juste prétention aurait pu être posée avec moins d’âpreté ; j’éprouvais un triste sentiment en me rappelant la prédiction du docteur Clément à propos de sa mort, selon lui assez prochaine, et qu’il prévoyait sans doute, grâce à l’espèce d’intuition que donne souvent la science.

Ce détachement de la vie que le docteur savait, disait-il, devoir quitter à heure fixe, me semblait extraordinaire. Alors me revinrent à la pensée les bruits singuliers qui, dans les salles de l’Hôtel-Dieu, couraient sur ce célèbre médecin ; on disait sa vie intime des plus mystérieuses, et on la supposait des plus étranges. Riche à millions, car sa clientèle était aussi énorme que la cupidité qu’il affichait, il vivait, disait-on, avec la plus sordide avarice ; veuf depuis de longues années, son fils unique, sorti l’un des premiers de l’École polytechnique et alors ingénieur, devait seul hériter de cette fortune immense, car depuis vingt ans peut-être le docteur Clément gagnait plus de cent mille francs par an, et il ne devait pas, assurait-on, en dépenser plus de dix mille.

Enfin, les histoires les plus incroyables, pour ne pas dire les plus absurdes, circulaient à propos de la maison qu’il habitait, située dans une des rues désertes du Marais ; personne n’y pénétrait ; il donnait ses consultations dans une chambre voisine de la sienne.

Le cynique aveu du docteur ne pouvait laisser aucun doute sur son âpreté au gain, âpreté d’autant moins concevable, qu’on le disait puissamment riche et qu’il savait ses jours comptés. Cependant, le généreux intérêt qu’il me témoignait, et surtout la sollicitude presque paternelle que semblait lui inspirer Régina, me paraissaient difficilement se concilier avec son affectation d’insatiable avidité. Les cupides et les avares ont le cœur sec : or, un homme capable et digne d’apprécier la princesse de Montbar ne pouvait, selon moi, avoir une âme égoïste et basse.

Le retour du docteur interrompit mes réflexions ; il sauta dans le fiacre, ses yeux étincelaient de joie, et il s’écria (je rapporte ses paroles dans toute leur énergie grossière) :

— Il est sauvé… mais il a payé, le vieux b…

Puis, tirant du gousset de son pantalon un paquet de billets de banque, il me dit, en me les montrant d’un air triomphant :

— Vingt mille francs !

— Vingt mille francs, – répétai-je avec stupeur.

— Gagnés en sept minutes… L’opération n’a duré que cela.

— Vingt mille francs, – répétai-je, – c’est énorme…

— Énorme ? – reprit-il en haussant les épaules d’un air de dédain. – Énorme… un vieux fesse-mathieu qui a plus de deux millions de rentes, et qui en dépense à peine deux cents ? Sans l’opération que je viens de lui faire, il crevait comme un chien… Qu’est-ce qu’il aurait fait de ses deux millions de rentes ? Mais quelle bonne scène de comédie ! – ajouta mon maître en se frottant les mains. – J’arrive. Le marquis était sur le lit de douleur. Une hernie étranglée… cas mortel s’il en est. Mes aides étaient déjà là. En me voyant, le marquis s’écria : — « Ah ! mon cher docteur, venez à mon secours… je n’espère qu’en vous… Je sais que ça peut être mortel ; mais vous êtes un dieu sauveur, vous… oui, un dieu ! » – J’examine, et je lui dis : — Si l’opération n’est pas faite et dextrement faite, avant un quart d’heure vous êtes mort.

— « Mon admirable docteur, je vous devrai la vie. »

— C’est possible ; mais d’abord, qui est-ce qui paye ici ?

— « Moi, docteur… et royalement, vous le savez bien ; mais ne parlons plus de cela… Vite… vite. »

— Parlons de cela, au contraire. Je vous connais de reste ; je serais deux ou trois ans avant de vous arracher un sou, et encore il me faudra plaider avec vous. Donc, donnez-moi vingt mille francs à l’instant, ou… bonsoir.

À ces paroles impitoyables je ne pus réprimer un mouvement d’horreur. Le docteur ne parut pas s’en apercevoir, et continua :

— « Jésus, mon Dieu, – reprit le marquis, – vingt mille francs comme ça tout de suite… tout d’un coup… tout d’une fois. Mais c’est un guet-apens affreux… et puis l’heure passe. Mon Dieu ! mon Dieu ! cher docteur, l’heure passe. »

— Je le crois bien, qu’elle passe… Voilà déjà deux minutes, – lui dis-je.

— « Mais puisque l’heure passe, – s’écria le marquis d’une voix déchirante, – opérez-moi, docteur. »

— Mais puisque l’heure passe… payez-moi, marquis. – La peur de mourir l’a enfin remporté sur l’avarice ; il a donné la clef de son coffre à un sien parent, et l’a suivi d’un œil consterné, en le voyant me remettre les vingt mille francs. Ce n’est, pas tout ; le marquis s’écria au plus fort de l’opération : « Mille francs de rentes ! hélas ! »

Et après avoir de nouveau contemplé les vingt mille francs d’un œil de convoitise, le docteur Clément ajouta :

— Je n’ai qu’un remords… c’est de ne pas avoir exigé cent mille francs, comme je les ai exigés d’un certain milord, duc de Castleby, féroce débauché. Le marquis les eût donnés… Mais je commence à avoir des scrupules… et à voir, comme tu dis, tout ce qu’il y a d’ignoble dans cette âpreté au gain…

À ce moment, notre voiture s’arrêta dans je ne sais plus quelle sombre et sinistre rue du faubourg Saint-Marceau ; nous montâmes au dernier étage d’une maison délabrée. Mon maître ouvrit la porte d’une mansarde, le tableau d’une effrayante misère s’offrit à notre vue. Ils étaient là, le mari, la femme et trois enfants, hâves, exténués, demi-nus ; la femme, d’une beauté remarquable, allaitait un nouveau-né ; l’homme, à peine couvert de haillons, coloriait de ces cornets recouverts de gravures informes dans lesquels les épiciers vendent des dragées.

L’arrivée du docteur Clément, absolument inconnu de ces malheureux, leur causa une surprise inquiète ; ils nous regardaient en silence, presque avec crainte.

— Vous vous nommez Auguste Levasseur ? – dit mon maître, attachant sur ce malheureux un regard scrutateur, et l’observant avec une attention pénétrante, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de sa pensée.

— Oui… monsieur, répondit avec embarras ce jeune homme, dont la figure, amaigrie par la misère et couverte d’une barbe inculte, avait une remarquable expression d’intelligence, de douceur et de franchise.

— Vous avez été reçu docteur médecin à Montpellier ?… poursuivit mon maître.

— Oui, monsieur… – répondit timidement le jeune homme, en échangeant avec sa femme un regard de surprise croissante.

— Vos examens ont été des plus brillants, votre conduite toujours excellente, – reprit le docteur Clément ; – vous avez fait de magnifiques travaux anatomiques… vous êtes aussi habile chirurgien que bon médecin… et pourtant, étouffé par la rivalité, ne trouvant pas à gagner votre vie à Montpellier, où vous avez épousé par amour cette digne et charmante femme que voilà… vous êtes venu à Paris… espérant y trouver meilleure chance…

— Mais, monsieur… – reprit le jeune médecin avec stupeur, – qui… a pu vous instruire ?…

— À Paris, – reprit mon maître, – ç’a été comme à Montpellier ; dénué de toute protection, vous n’avez trouvé aucun appui, aucune bienveillance chez vos confrères, forcés pour vivre de se disputer les malades avec acharnement ; car ici, comme en tout et partout, les gros mangent les petits… Mais comme il vous fallait soutenir votre famille, vous avez été obligé de vous abaisser jusqu’aux plus misérables expédients pour recruter quelques clients ; vous avez été réduit à flatter les portiers, afin d’être recommandé par eux à leurs locataires, ou bien à promettre une prime à la fruitière du coin, afin d’être prôné par elle aux servantes qui venaient le matin lui acheter du lait… Je connais ça, et bien d’autres turpitudes encore, engendrées par une concurrence impitoyable… fatale, et vous, vous, homme de cœur, homme de savoir, homme d’intelligence, vous vous êtes soumis à ces bassesses parce qu’il vous fallait faire vivre vos enfants, votre femme… un ange… je le sais… de courage et de résignation !…

À ces mots, le jeune homme, ne pouvant vaincre son émotion, tendit la main à sa femme, qui s’était rapprochée de lui ; tous deux fondirent en larmes.

Mon maître, très ému lui-même, continua :

— Et malgré tant d’humiliations dévorées, votre clientèle ne se formait pas… vous étiez pauvre, timide, modeste, et, de plus… mal logé, dans un hôtel garni, vous n’inspiriez aucune confiance… enfin votre misère en est venue à ce point qu’il a fallu vendre vos habits pour manger… alors plus aucun moyen de vous présenter nulle part, vous vous êtes réfugié dans cette mansarde, où vous et les vôtres seriez morts de faim, si vous n’aviez pas trouvé quelques ressources dans votre talent de coloriste ; vous gagnez ainsi à peu près quinze sous par jour en travaillant dix heures ; vous et votre famille vivez de cela… pourtant ! !…

— Monsieur ! – s’écria le jeune homme avec une expression de douloureuse dignité, – je ne me suis jamais plaint… et je ne sais comment vous, que je n’ai pas l’honneur de connaître… vous êtes instruit de ces tristes particularités de notre existence… j’ignore dans quel but vous venez ici… monsieur… j’ignore jusqu’à votre nom… et…

— Mon nom ? – dit le docteur Clément, en interrompant son jeune confrère, – je m’appelle… je m’appelle… monsieur JUST.

CHAPITRE XX.

Pourquoi le docteur Clément faisait payer si cher ses visites. – M. Just. – La maison du docteur. – Opinion de M. Clément sur l’héritage.

Ce nom de Just me rappela le protecteur mystérieux dont Bamboche, Basquine et Balthazar m’avaient parlé… Plus de doute, le docteur Clément cachait ses bienfaits sous ce nom.

— Maintenant, – reprit-il. – causons affaires, je suis pressé… Vous ne pouvez rester à Paris… Vous n’avez ni l’intrigue, ni l’entregent nécessaires pour y réussir. Vous y seriez écrasé ; Paris regorge de bons, d’excellents médecins, tandis que les trois quarts des campagnes de la France sont exploités par des ânes ou des empiriques ; voulez-vous accepter ceci : dix mille francs comptant, une place à l’année de quinze cents francs, une jolie maison dans un gros bourg du Berri, le bourg de Montbar ?

À cette proposition inespérée, le jeune homme et sa femme se regardèrent avec stupeur mêlée de doute, cet avenir leur paraissait trop beau, sans doute.

— Mon Dieu, monsieur, excusez-moi, – dit le jeune homme d’une voix altérée, – mais… cette offre nous paraît si extraordinaire, que nous n’osons pas y croire ; pourtant tout nous dit que vous nous parlez sérieusement.

— Un instant ! – s’écria mon maître… – voici les conditions : moyennant les quinze cents francs et cette jolie maison, vous serez le médecin du prince et de la princesse de Montbar (leur château touche au bourg), pendant le temps qu’ils habiteront leur terre… située dans le Berri. Vous pourrez d’ailleurs vous faire une clientèle assurée, car à cinq ou six lieues à la ronde, il n’y a dans le pays qu’un officier de santé ignare comme une brute, et qui tue plus de paysans à lui seul que le choléra. Mais, – ajouta le docteur Clément avec amertume, – un officier de santé… c’est bien assez bon pour soigner des paysans… quand ils peuvent le payer ; la loi autorise… ces demi-savoirs. C’est tout simple : pain noir pour les pauvres, pain blanc pour les riches… C’est donc la santé, la vie que vous porterez dans un rayon de cinq ou six lieues, jusque-là abandonné aux empiriques, et comme vous êtes bon, très humain, très éclairé, vous rendrez d’immenses services à ces malheureuses populations rurales. Un mot encore… Quant à ces dix mille francs, – et le docteur Clément déposa dix billets de banque sur la table du jeune médecin, – vous en payerez l’intérêt en visites gratuites aux pauvres gens, et en achat de médicaments hors de leur portée… c’est un placement qu’on m’a chargé de faire… Voici de plus une lettre pour le régisseur du château de Montbar… La maison que vous habiterez est une des dépendances de l’habitation ; tout est arrangé d’avance avec la princesse, sauf votre consentement ; si vous acceptez, vous partirez quand vous voudrez…

— Si j’accepte, monsieur ! – s’écria le jeune homme enjoignant les mains avec ivresse. – Mais si tout ceci n’est pas un rêve… nos vœux les plus chers sont comblés. Ce n’est qu’à regret que nous nous étions décidés à venir à Paris… car…

— Car vous aimez beaucoup la campagne, – reprit le docteur ; – vous et votre ange de femme vous êtes de passionnés botanistes, témoin ce bel herbier que vous aviez tous deux récolté à Montpellier et dont vous vous êtes séparés avec tant de chagrin…

— Mais, monsieur, – dit le jeune médecin en regardant sa femme avec une nouvelle surprise, – comment savez-vous de tels détails ?

Soudain je vis mon maître pâlir d’une manière effrayante, quoiqu’il parût lutter énergiquement contre la douleur ; ses traits s’altérèrent profondément, soudain il posa sa main sur son cœur comme s’il eût éprouvé une souffrance aiguë… Semblant faire alors un effort sur lui-même, il dit d’une voix entrecoupée :

— Vous acceptez… c’est convenu… une personne de confiance viendra demain de ma part pour les derniers arrangements…

Et le docteur Clément fit un pas vers la porte.

— Monsieur, – s’écria le jeune médecin, – je n’accepte pas ces inconcevables bienfaits sans savoir…

— Vous ne voyez donc pas que l’émotion me tue… – Laissez-moi, – s’écria mon maître avec un accent si impérieux, que le jeune médecin resta muet, immobile, pendant que le docteur Clément sortait précipitamment de la mansarde.

Mon maître fut obligé de s’appuyer sur moi pour descendre l’escalier et de s’arrêter plusieurs fois, posant avec force sa main sur son cœur, comme pour en comprimer les élancements ; sa respiration était saccadée, difficile, on l’eût dit oppressé par une horrible suffocation.

Nous regagnâmes ainsi la voiture ; le docteur y monta, après avoir donné au cocher l’adresse de l’hôtel de Montbar…

— Mon Dieu, monsieur, – m’écriai-je alarmé, – qu’avez-vous ?

Sans me répondre, mon maître me prit le bras et me repoussa doucement ; je crus comprendre la signification de ce geste, j’attendis en silence la fin de la crise à laquelle mon maître était en proie.

Dès lors, je pressentis vaguement que je venais d’être témoin de l’un des accès de cette maladie incurable, dont le docteur se disait certain de prochainement mourir.

Peu à peu, cependant, sa respiration devint moins difficile, sa pâleur diminua, il me parut moins souffrir. Alors, ne pouvant contraindre plus longtemps mon admiration, en songeant à la généreuse action dont je venais d’être témoin, et à tant d’autres que le hasard m’avait révélées :

— Ah ! monsieur ! – m’écriai-je, – je comprends maintenant que vous fassiez si impitoyablement payer les riches !

Le docteur Clément, sans me répondre, me fit signe de garder le silence ; il appuya sa tête sur l’un des côtés de la voiture, ferma les yeux, et resta sans mouvement, comme s’il se fût senti brisé, anéanti.

J’examinais en silence cette figure d’un caractère si puissant, si énergique, ce grand front sillonné par tant d’années d’étude et de méditation, cette bouche au contour ferme et sévère ; je ne sais si ce que je venais d’apprendre de l’admirable générosité de mon maître influença mon jugement, mais alors sa physionomie me semblait austère et sereine, comme celle que l’on prête aux sages de l’antiquité.

Mon cœur battait violemment, lorsque notre voiture s’arrêta devant l’hôtel de Montbar.

— Monsieur… vous accompagnerai-je ? – demandai-je au docteur.

— Non… reste là, – me répondit-il.

Et la grande porte de l’hôtel se referma sur lui ; en attendant son retour, je quittai la voiture : poussé par une irrésistible curiosité, j’examinai les dehors de la demeure de Régina. C’était l’un de ces anciens hôtels si nombreux dans ce quartier aristocratique : la cour devait être immense, car des bâtiments je n’apercevais que les grands toits à pans coupés et presque droits, surmontés de lourdes cheminées de pierres sculptées représentant des trophées d’armes ; à gauche régnait le long mur d’un jardin. Ce mur, formant l’angle d’une rue voisine, se prolongeait en retour ; à son extrémité je remarquai une petite porte par où l’on pouvait sans doute mystérieusement sortir de l’hôtel ; alors me revinrent à la mémoire les faits de dégradation bizarre dont j’avais été témoin lors de mes deux rencontres avec le prince de Montbar : la première dans l’auberge des Trois-Tonneaux, la seconde à la porte d’un bouge des boulevards extérieurs. — C’est peut-être par cette issue, – me disais-je, – que le prince, déguisé sous de misérables vêtements, quittait sa riche demeure héréditaire pour aller se livrer aux plus tristes excès. – Après avoir examiné curieusement cette porte, afin de deviner si elle avait été récemment ouverte, je regagnai la voiture ; bientôt j’y fus rejoint par mon maître.

— Chez moi, – dit-il brusquement au cocher.

Puis, abîmé sans doute dans de pénibles réflexions, il ne m’adressa pas la parole jusqu’à notre arrivée chez lui. Durant ce trajet, je le vis deux ou trois fois lever les yeux au ciel en haussant convulsivement les épaules, comme s’il eût pris Dieu à témoin de quelque grande iniquité.

Cette tristesse douloureuse, que semblait éprouver mon maître en sortant de l’hôtel de Montbar, excitait mon inquiétude et ma curiosité ; le docteur venait-il de faire quelque fâcheuse découverte ? quelque malheur menaçait-il Régina ? Le fiacre s’arrêta devant la maison du docteur, située au fond du Marais, dans une rue si déserte, que l’herbe poussait entre les pavés. Au tintement réitéré d’une sonnette, une porte bâtarde s’ouvrit ; nous entrâmes, mon maître et moi, dans cette demeure solitaire.

— Suzon, – dit-il à la vieille servante qui nous reçut, – voici le brave garçon dont je t’ai parlé… mets-le au fait du service… et n’entre pas dans mon cabinet avant que je sonne.

— Et ton déjeuner, Clément ? – dit Suzon.

— Je sonnerai… je sonnerai, – répondit le docteur en disparaissant par un corridor qui aboutissait à l’espèce d’antichambre où nous nous trouvions.

La vieille servante, qui tutoyait son maître, me fit signe de la suivre. Nous traversâmes deux pièces situées au rez-de-chaussée et donnant sur un jardin inculte, planté de quelques grands arbres à l’écorce noircie ; la margelle ruinée d’un bassin sans eau et les débris d’une statue de marbre, rongée de mousse, à demi enfouis sous de hautes herbes, me rappelèrent la triste verdure des cimetières.

Suivant ma conductrice, j’entrai dans une vaste chambre dont la fenêtre donnait sur la rue.

— Voilà votre logement, – me dit Suzon. – Cette sonnette que vous voyez est celle de monsieur… cette autre est celle de M. Just, le fils de mon maître.

— M. le docteur a un fils qui se nomme Just ? – demandai-je avec émotion.

— Sans doute… Et c’est moi qui l’ai élevé, – reprit Suzon, non sans un certain orgueil.

Je compris alors que, par une pensée touchante, le docteur Clément plaçait ses nombreux et intelligents bienfaits sous le nom de son fils.

Suzon reprit :

— Lorsque M. Just est à Paris, vous faites, pendant son séjour ici, son service et celui de monsieur. Ordinairement vous m’aiderez à ranger et à approprier la maison… puis vous irez au cabinet de consultation de monsieur, ici à côté, annoncer les visites et en tenir la liste. À six heures on prend le café, à midi on déjeune, à sept heures on dîne avec monsieur.

— Avec M. le docteur ! – m’écriai-je, – à sa table ?

— Certainement, à moins que monsieur n’ait des visites imprévues. Il est onze heures ; à midi je frapperai à cette cloison, ce sera l’heure du repas, car pour ce qui est du déjeuner… monsieur déjeune seul.

Et, sans me donner le temps de répondre un mot, Suzon me quitta.

Très étonné de cette singulière et patriarcale habitude de mon nouveau maître, qui faisait manger ses domestiques à sa table, je jetai un regard curieux sur ma nouvelle demeure. Rien de plus triste et pour ainsi dire de plus claustral que l’aspect de cette silencieuse maison ; mais j’avais vu de si près la terrible misère, ou bien j’avais été placé dans des conditions si cruellement antipathiques à mon caractère, que, songeant à tout ce que je découvrais à chaque instant de généreux et de vénérable dans le caractère de mon nouveau maître, ce fut avec un sentiment de bonheur et de quiétude inexprimables que je pris possession de ma chambre.

Un bon lit, quelques chaises, une grande armoire, une commode et un bureau, tel était mon ameublement, très simple, mais très propre ; en tirant un des tiroirs du bureau pour y déposer mon précieux portefeuille, qui ne m’avait jamais quitté, je trouvai au fond de ce tiroir quelques papiers froissés ou à demi déchirés, laissés sans doute par mon prédécesseur. En ôtant ces débris pour les jeter dans la cheminée, ma vue s’arrêta machinalement sur un fragment de papier où était tracé un plan ; mon attention et ma curiosité s’éveillèrent bientôt en lisant sur ce plan le nom de la rue et le numéro de la maison où demeurait mon maître ; après quelques minutes d’examen, je reconnus facilement, en me remémorant la disposition des pièces que je venais de parcourir, que ce plan était celui de notre logis ; mais ma surprise augmenta en voyant une ligne rouge qui, partant de la fenêtre de la chambre que j’occupais, traversait plusieurs pièces, et allait aboutir à une vaste salle située au premier étage et désignée sur ce plan par une tête de mort grossièrement dessinée. Que signifiait ce tracé, cette espèce d’indication de marche, d’itinéraire à travers la maison ? Je ne pus parvenir à m’en rendre compte. Néanmoins, ma curiosité éveillée par cette découverte, j’examinai plus attentivement les papiers déchirés ou froissés que j’avais d’abord jetés, je n’y vis que des nomenclatures de visites faites par le docteur Clément ; c’était sans doute le brouillon du registre que faisait tenir mon maître par le serviteur auquel je succédais. Je jetai au feu ces débris de papier insignifiants, réservant cependant le plan chargé du bizarre tracé qui excitait en moi une curiosité mêlée d’inquiétudes.

J’étais occupé à l’examiner encore, lorsque la vieille gouvernante rentra ; je lui montrai ce papier. Elle le regarda, et quoiqu’elle n’attachât, – me dit-elle, – aucune importance à cette découverte, elle m’assura qu’elle en ferait part au docteur ; puis elle ajouta :

— Monsieur vient de sonner pour son déjeuner. Venez le prendre à la cuisine, vous irez le lui porter dans son cabinet. Suivez-moi, je vais vous conduire.

Ce déjeuner se composait invariablement d’une tasse de lait et d’un morceau de pain. Le docteur ne buvait jamais de vin ; son dîner, d’une sobriété extrême, se bornait à un potage et à quelques légumes cuits dans le bouillon.

Il n’entendait pas d’ailleurs soumettre ceux qui l’entouraient à ce régime frugal, qu’il suivait depuis plus de vingt ans, autant par goût que par hygiène.

Suzon me mit entre les mains un plateau où était servi le frugal déjeuner, et marcha devant moi. Songeant alors involontairement à l’espèce d’itinéraire tracé sur le plan trouvé dans mon bureau, je m’aperçus que je suivais exactement cette indication, et que, si elle était exacte, je devais, après avoir monté l’escalier, bientôt arriver à la pièce signalée dans le plan par une tête de mort grossièrement dessinée. Je ne me trompais pas : Suzon s’arrêta devant une porte qu’elle me montra en me disant :

— C’est là… entrez.

Le docteur était occupé à écrire, il me fit signe de la main de déposer le plateau sur une petite table voisine de son bureau de travail ; comme il ne me dit pas de sortir, je crus devoir rester pour le servir, en attendant ses ordres, j’examinai curieusement l’endroit où je me trouvais. C’était une vaste pièce carrée très élevée, sans fenêtre ; mais une partie du plafond, arrondi en dôme, étant vitrée, cette salle recevait seulement du jour d’en haut ; de grandes armoires vitrées garnissaient un des côtés de ce cabinet, et renfermaient une magnifique collection anatomique. En face je vis une bibliothèque, simplement construite en bois de sapin jauni par le temps, et dont les rayons regorgeaient de livres de toute grandeur ; les innombrables signets de papier blanc qui dépassaient la tranche de ces volumes maculés, brisés, usés par un fréquent usage, disaient assez les longues et continuelles études du docteur Clément. Cette bibliothèque, sans doute insuffisante, refluait en piles ; de gros in-folio étaient çà et là rangés sur le plancher. Une autre partie du cabinet était consacrée à des collections géologiques et minéralogiques, ainsi qu’à des herbiers, classés avec le plus grand soin. Dans un coin je remarquai encore un fourneau de chimiste avec ses accessoires obligés d’alambics, de cornues et de fioles rangées sur des tablettes. Enfin, faisant face à la table immense surchargée de livres, d’instruments de toutes sortes, de papiers, de cartons au milieu desquels le docteur Clément, toujours occupé d’écrire, était comme enfoui, deux portraits attirèrent mon attention. Le premier représentait le buste d’une jeune femme d’une admirable beauté ; elle était coiffée en cheveux, une gaze blanche cachait à demi ses épaules et son sein. Le second portrait était celui d’un très jeune homme d’une mâle et belle figure, au regard doux et fier ; il portait l’uniforme de l’École polytechnique, et ses traits offraient une certaine ressemblance avec le portrait de la jeune femme qui avait d’abord attiré mon attention.

Sans doute le docteur Clément m’observait en silence depuis quelques moments, car il me dit avec une expression d’orgueilleuse satisfaction :

— C’est, n’est-ce pas, une charmante figure que celle de ce jeune homme ?

— Oh ! oui, monsieur, – lui dis-je, en me retournant vers lui.

— C’est mon fils, – me dit mon maître, dont la physionomie austère rayonna soudain de ce qu’il y a de plus pur, de plus divin, dans l’amour paternel. – C’est mon bien-aimé Just, et quoiqu’il ait à cette heure quelques aunées de plus qu’à l’époque où fut peint ce portrait, quoique le soleil d’Afrique ait bruni son teint et qu’une glorieuse cicatrice ait sillonné son front… Tu le reconnaîtras tout de suite à cet air de douceur, de franchise et d’énergie qu’il a toujours conservé.

— Il est encore militaire, monsieur ?

— Capitaine du génie, s’il vous plaît, et des plus distingués de son arme. Mais c’est là le moindre de ses titres… Il a, faute d’une voix, failli entrer à l’Académie des sciences ; mais à la prochaine élection sa nomination est assurée, sans compter qu’on lui a fait de magnifiques propositions pour aller fonder à l’étranger des établissements métallurgiques ; on lui offrait soixante mille francs par an, et plus tard une large part dans les bénéfices. Voilà ce que c’est que le savoir ! voilà la vraie richesse ! Mais ne va pas croire, Martin, – ajouta mon maître en s’animant, – que mon fils ne soit qu’un savant pédant en A plus B : il est aimable, spirituel et gai comme pas un ; il chante comme un ange, dessine à ravir, et je te réponds que jamais l’uniforme n’a fait ressortir une tournure plus naturellement élégante… avec cela courageux comme un lion et doux comme un enfant… car il a la bonté de la force, et puis, un cœur ! – dit le vieillard avec émotion, – un cœur !

Et après un moment de silence, il reprit :

— Je n’en connais qu’un au monde qui puisse lui être comparé…

— Le vôtre, monsieur ?

— Non… il y a dans le sien des fibres délicates que ma rudesse n’a pas… car, pour la délicatesse et la sensibilité, c’est un cœur de femme… que celui de mon Just… aussi je le compare à celui de la plus noble femme que je connaisse.

Involontairement je songeai à Régina, pour laquelle le docteur Clément paraissait ressentir la plus tendre sollicitude.

Le vieillard reprit :

— D’ailleurs, tu verras bientôt mon fils, et tu l’aimeras, puisque tu fais désormais partie de ma famille… car je suis un peu patriarche dans ma façon d’envisager les serviteurs, – ajouta-t-il en souriant doucement.

Suzon t’a dit que vous dîniez tous deux avec moi ; quant à tes fonctions domestiques… la différence d’âge qui existe entre nous deux te les rendra naturelles… il n’y a rien d’humiliant dans les services qu’un jeune homme rend à un vieillard…

— Cela est vrai, monsieur, – lui dis-je pénétré de tant de bontés, – et d’ailleurs, celui qui m’a recueilli et élevé m’a enseigné par son exemple qu’il n’y a, comme il me le disait, aucune position de la vie, si infime qu’elle soit, dans laquelle l’homme ne puisse faire acte de dignité.

— Cela est d’un jugement sain et d’un esprit élevé, – reprit mon maître, touché de ces paroles que m’avait si souvent répétées Claude Gérard. – Tout ce que tu m’as raconté de la vie, du caractère et des habitudes de cet homme me donne, d’ailleurs, une haute idée de lui… Et…

Puis s’interrompant soudain, comme si quelque souvenir lui revenait à la pensée, le docteur reprit :

— Mais, j’y songe, cet homme d’un si grand cœur était instituteur de village, m’as-tu dit ?

— Oui, monsieur, il se nomme Claude Gérard.

— N’était-il pas instituteur d’un village près Évreux ?

— Non, monsieur ; la commune où il enseignait était dans le Midi…

— Alors ce n’est pas lui, – me dit mon maître.

— Comment cela, monsieur ?

— Dans sa dernière lettre, mon fils, qui est chargé de travaux géologiques du côté d’Évreux, me dit que, logeant pendant quelques jours dans un village du pays, il a rencontré là, par hasard, un pauvre instituteur communal, dont il ne me dit pas le nom, mais dont le caractère et l’esprit l’ont si vivement frappé, qu’il m’a écrit : — Mon père, cet homme est un des nôtres… et…

— C’est Claude Gérard ! – m’écriai-je ; – ces paroles de M. votre fils m’en assurent. Oh ! soyez béni, monsieur ! c’est à vous que je devrai de le retrouver.

— Ne m’as-tu pas dit cependant que la commune à laquelle il appartenait se trouvait dans le Midi ?

— Oui, monsieur ; mais au moment où je l’ai quitté, il devait, à son grand regret, être changé de résidence, et… il ignorait encore où l’on devait l’envoyer… Toutes les lettres que je lui ai adressées l’ont été à son ancienne commune... Était-il déjà parti lorsqu’elles sont arrivées ? ne lui ont-elles pas été remises ? ont-elles été égarées en route ? je l’ignore ; mais il ne les a certainement pas reçues, car il m’eût répondu… Mais c’est de lui, oh ! j’en suis sûr, monsieur… c’est de lui que M. votre fils vous parle… car Claude Gérard est, en effet, digne d’être un des nôtres.

— Maintenant, je le pense comme toi ; aujourd’hui même j’écrirai à Just, je lui demanderai si l’instituteur dont il m’a parlé se nomme Claude Gérard, et sous peu de jours, nous saurons à quoi nous en tenir… Maintenant, donne-moi mon déjeuner.

____________

 

Lorsque mon maître eut pris son frugal repas, il me donna une clef, et m’indiquant un vieux meuble d’acajou, composé de plusieurs tiroirs étagés au-dessus les uns des autres :

— Ouvre le premier tiroir de ce meuble… et donne-moi un grand registre qui s’y trouve.

J’obéis, et je remis à mon maître une espèce d’in-folio à dos de basane, relié en parchemin vert, in-folio qui, à sa vétusté, à ses brisures, paraissait dater de bien des années.

Le docteur ouvrit ce registre, déjà presque entièrement rempli sans doute, car il écrivit quelques lignes sur l’une des dernières feuilles ; comptant alors celles qui restaient, il dit en se parlant à lui-même :

— Oh ! il en restera bien assez.

Après avoir pendant un instant regardé ce registre d’un air à la fois satisfait et mélancolique :

— Tiens… remets ce registre à sa place, – me dit mon maître, – tu ouvriras ensuite le tiroir du dessous, et tu y mettras ces billets.

Ce disant, il me remit les dix billets de mille francs restant des vingt mille francs reçus de ce marquis avare et millionnaire, si rudement rançonné le matin. Et comme j’exécutais ces ordres, il ajouta :

— Compte cent louis, et mets-en cinquante dans chacun des côtés de ma bourse, car elle est, ma foi, vide… Tiens… prends-la… – dit-il en me la remettant.

J’avais attiré difficilement à moi le second tiroir, fort lourdement chargé ; dans une case séparée, je vis un assez grand nombre de billets de banque, auxquels je joignis ceux que mon maître venait de me donner. Deux autres cases, de grandeurs différentes, étaient remplies de pièces d’or et d’argent en si grande abondance, que les cent louis que je pris dans la case contenant l’or firent un vide presque imperceptible.

Le tiroir fermé, j’en remis la clef à mon maître ; il me dit alors, en me conduisant auprès d’un bureau placé dans une petite pièce contiguë à son cabinet, et qui n’avait d’autre issue que la porte par laquelle nous entrâmes :

— Tu vas, en attendant mon retour, mettre au net les premiers feuillets de ce mémoire sur une organisation du service médical, à laquelle je travaille depuis bien des années ; puissé-je vivre assez pour le terminer ! car dans ce malheureux pays, tout languit, tout se démoralise, tout se perd, par le manque d’organisation… Une concurrence impitoyable accoutume les hommes à être impitoyables… Aussi, pour parvenir, tout moyen leur est bon ; heur aux forts, malheur aux faibles… ajouta-t-il en soupirant.

Puis il reprit :

— Une fois la copie de ces pages terminée, tu pourras disposer de ton temps jusqu’à l’heure du dîner.

Et le docteur me laissa seul.

La confiance qu’il m’avait témoignée, à moi inconnu de lui, en me montrant, dès le premier jour, l’endroit où il renfermait des valeurs considérables, me toucha encore plus qu’elle ne me surprit ; sûr de ma probité, je m’étonnais peu que l’on me crût probe ; néanmoins, ce dernier trait augmenta encore ma gratitude et ma vénération pour mon nouveau maître.

____________

 

Le surlendemain de ce jour-là même se passa une scène doublement intéressante pour moi ; elle complétait dignement l’exposition du caractère du docteur Clément, cet homme d’une si puissante originalité.

J’étais occupé à écrire, sous la dictée de mon maître, la suite de ce plan d’organisation médicale rempli de vues aussi neuves que pratiques, aussi élevées que généreuses, car il considérait cette immense question au point de vue de l’hygiène et de la santé des populations des villes et des campagnes, lorsque Suzon lui annonça M. Dufour d’Évreux, chargé, disait-il, d’une lettre de M. Just, le fils de mon maître.

— Un ami de mon Fils ! – dit vivement le docteur à Suzon. – Introduis-le tout de suite… Ceux-là ont toujours chez moi leurs grandes entrées…

Bientôt je vis paraître un petit vieillard propret, et tiré, comme on dit, à quatre épingles. Quoique la mode de la poudre fût passée depuis longtemps, il portait des faces et une petite queue enrubannée de noir qui flottait sur le collet légèrement blanchi de son habit bleu barbeau ; une culotte de satin noir et des bas de soie complétaient le costume un peu suranné de ce personnage.

Dès que M. Dufour avait paru, je m’étais, selon mon habitude, retiré dans une pièce voisine, qui n’avait d’issue et d’entrée que par le cabinet du docteur. Celui-ci ayant par mégarde sans doute laissé la porte entrebâillée, j’entendis forcément l’entretien suivant :

— Vous êtes chargé, monsieur, d’une lettre de mon fils ? – dit mon maître à M. Dufour.

— Oui, monsieur le docteur… la voici.

Il se fit un moment de silence pendant lequel mon maître prit connaissance de la lettre ; après quoi il reprit :

— Vous désirez me consulter, monsieur ?…

— Non, monsieur le docteur.

— Comment ? – reprit mon maître avec un accent de surprise, – voilà ce que m’écrit mon fils :

 

« Mon bon père, M. Dufour, l’un des plus grands propriétaires de France, désire te consulter et t’être particulièrement recommandé… Je m’empresse d’accéder à son désir, et je lui remets cette lettre pour toi, te remerciant d’avance de ta bienveillance pour M. Dufour, chez qui j’ai été reçu avec la plus cordiale hospitalité lors des travaux géologiques qui m’ont conduit dans l’une de ses propriétés. Je t’embrasse tendrement. »

 

Après cette lecture, mon maître reprit :

— Voilà ce que m’écrit mon fils, monsieur ; je vous suis très obligé de l’hospitalité que vous lui avez accordée… mais si vous ne venez pas pour me consulter, à quel motif dois-je l’honneur de votre visite ?

— Cette lettre, monsieur le docteur, n’était qu’un prétexte pour m’introduire auprès de vous.

— Un prétexte ?…

— Pas autre chose… monsieur le docteur… j’ai huit millions de fortune en biens-fonds.

— Fort bien, monsieur… Après ?

— Je suis veuf, monsieur le docteur, et je n’ai qu’une fille de dix-huit ans que j’adore…

— Permettez… monsieur, pourquoi ces confidences ?

— Monsieur le docteur… ma fille est charmante… soit dit sans aveuglement paternel, et de plus elle a été élevée comme doit l’être une excessivement riche héritière…

— Mon fils aime votre fille, monsieur ? Est-ce cela ?

— Je l’espère, monsieur le docteur, car je crois que ma fille a trouvé M. votre fils de son goût durant le séjour qu’il a fait chez moi. Elle ne m’a fait aucune confidence… mais vous savez… un père qui idolâtre sa fille est clairvoyant… Enfin, monsieur, pour parler net, je donne à ma fille, en la mariant, une terre évaluée cinq millions et qui rapporte cent vingt-cinq mille livres de rentes en bons fermages notariés… payés rubis sur l’ongle. Le reste de ma fortune appartiendra à nos enfants… après ma mort. Vous le voyez, je m’exécute paternellement… je vais rondement en affaires. J’espère qu’à votre tour vous m’imiterez, monsieur le docteur, car le bruit public, et, s’il faut vous le dire, les informations que j’ai prises, vous attribuent une fortune au moins égale à la mienne…

Après un moment de silence, mon maître reprit :

— Un mot d’abord, monsieur ; je ne crois pas que mon fils soit instruit de votre démarche… car il m’en eût parlé.

— Votre fils, monsieur le docteur, ignore ma démarche et ma fille l’ignore aussi. M. le capitaine Just a été appelé à vingt lieues d’Évreux pour d’autres travaux, nous nous sommes fait des adieux pleins de cordialité… mais pas un mot de mariage n’a été échangé entre nous. C’est après le départ de M. votre fils que, voyant ma fille toute pensive, assez triste, je me suis rappelé certaines circonstances, et j’ai supposé… ou plutôt deviné qu’il y avait de l’amour sous jeu. Or, comme ce mariage réunirait toutes les convenances de position, d’âge, de caractère et de fortune… de fortune surtout…

— De fortune… surtout ? – dit mon maître en interrompant M. Dufour, – vous croyez ?

— Parbleu ! monsieur le docteur, vous sentez bien que si M. votre fils, malgré toutes ses qualités, ses talents charmants et sa jolie figure, n’avait que la cape et l’épée… je ne viendrais pas…

— Monsieur, – dit mon maître en interrompant encore M. Dufour, – avant de poursuivre cet entretien, je dois vous prévenir qu’après moi je laisse à mon fils, pour tout héritage, mille écus de rentes

— Mille écus de rentes ! – s’écria M. Dufour.

— Mais s’il se marie, – reprit le docteur, – je lui donnerai en dot ces mille écus de rentes… c’est tout ce qu’il aura à attendre de moi, soit de mon vivant, soit après ma mort.

— C’est une plaisanterie, monsieur le docteur ; vous gagnez au su de tout le monde plus de cent mille francs par an depuis vingt ans, et vous vivez… on me l’avait bien dit… avec la plus… honorable… économie… il est donc impossible que…

— Je gagne, en effet, au moins cent mille francs par année, monsieur ; l’année dernière a même été de cent vingt mille francs et plus.

— J’avais donc raison, monsieur le docteur, de croire que vous plaisantiez.

— Monsieur, – reprit mon maître, – si avant de venir ici, vous aviez consulté mon fils à propos de votre démarche, basée surtout sur des convenances de fortune, il vous eût, je n’en doute pas, rapporté ce que je lui ai dit lorsqu’il a eu l’âge de raison.

— Et que lui avez-vous dit, monsieur le docteur ?

— Le voici, monsieur : « — Mon cher enfant, – ai-je dit à mon fils, – je te donne une excellente éducation pratique, elle t’ouvre plusieurs carrières honorables ; en travaillant tu pourras donc gagner largement ta vie ; mais comme la société est constituée de telle sorte qu’il n’existe ni solidarité ni fraternité entre les hommes, et que, si laborieux, si honnête que tu sois, mon pauvre enfant, tu n’aurais à attendre aucun secours de cette société marâtre, dans le cas où la maladie, où des événements imprévus, te frappant dans ton travail, t’auraient réduit à la misère, je t’assurerai mille écus de rentes ; tu seras ainsi, quoi qu’il arrive, au-dessus du besoin. Si cette aisance ne te suffit pas, s’il te faut du superflu, du luxe… tu le gagneras par ton travail, par ton intelligence… à chacun selon ses œuvres… Quant à moi, mon cher enfant, j’aurai payé ma dette paternelle en te donnant – l’éducation qui fait l’homme, – la profession qui le rend utile, – l’argent qui le met au-dessus du besoin et de la dépendance : un père ne doit à son fils rien de plus, rien de moins. »

— Allons donc, monsieur le docteur, – s’écria M. Dufour, – ce sont là de ces moralités, d’ailleurs excellentes en soi, que tous les pères fortunés disent et doivent dire à leurs enfants, pour les détourner de l’oisiveté ; mais au fond les parents s’enorgueillissent de laisser à leurs enfants une grande opulence… qui leur permette de vivre sans rien faire et d’avoir l’existence la plus heureuse du monde.

— Ainsi, monsieur. – dit le docteur en souriant, – il y a dans ce fait : de rendre nos enfants maîtres d’une grande fortune qu’ils n’ont pas acquise par leur travail, quelque chose de si révoltant que les pères les plus infatués de l’opulence sont forcés de dire, au moins par pudeur, à leurs enfants, ce que j’ai dit à mon fils, par devoir et par conviction : Travaillez, et ne comptez pas sur mon riche héritage.

— Mais enfin, cette fortune immense que vous possédez, – s’écria M. Dufour, – qu’en ferez-vous donc, si vous en déshéritez votre fils ?

— Eh ! eh ! monsieur, écoutez donc… chacun a ses petites fantaisies… – dit mon maître avec un accent railleur…

— Ainsi, monsieur, vous l’avouez, – s’écria involontairement M. Dufour exaspéré, – vous avez des vices cachés ?

Le docteur Clément riait rarement : mais, à cette étrange accusation, il partit d’un éclat de rire si franc, que j’entendis M. Dufour bondir sur sa chaise.

— Je conçois votre hilarité, monsieur… – reprit M. Dufour, – l’inconvenance des paroles qui me sont échappées l’a provoquée ; pourtant un mot encore… Vous aimez M. votre fils, vous l’aimez tendrement… eh bien ! s’il était amoureux de ma fille, si son mariage avec elle devait assurer son bonheur… et que ce bonheur fût au prix de quelques-uns de ces millions… dont vous voulez le déshériter !

— De deux choses l’une, monsieur : ou mon fils n’est pas aimé, et alors peu importe qu’il ait ou n’ait pas de millions ; ou bien il est aimé de votre fille avec autant de sincérité que de désintéressement, alors à quoi bon des millions ?

— Comment ! à quoi bon ? mais sans ces millions je n’autoriserai pas ce mariage, monsieur le docteur.

— Alors, si votre fille aime mon fils, elle se mariera malgré vous, j’ai l’honneur de vous en assurer.

— Je la déshériterai, monsieur.

— Qu’importe ? mon fils aura ses mille écus de rentes et sa place ? lui et sa femme vivront ainsi dans l’aisance ; s’ils veulent du superflu, mon fils acceptera de riches propositions qu’on lui fait à l’étranger.

— Mais cela est précaire, monsieur ; et s’ils ont des enfants ?

— Mon fils aura de quoi les élever ; ensuite ils accompliront la tâche que Dieu a imposée à chacun ; ils travailleront comme a fait leur père… comme a fait leur grand-père, je parle de moi qui suis venu à Paris en sabots… Sur ce, monsieur, – ajouta mon maître en se levant, – permettez que je vous quitte… j’ai quelques consultations à donner…

Ensuite de cette conversation, où se révélaient dans toute son austère élévation la sagesse de mon maître et sa tendresse éclairée pour son fils, je ne pus m’empêcher de me rappeler comme point de comparaison le déplorable sort de Robert de Mareuil, pauvre victime de la stérile oisiveté de l’héritage, – l’éducation non moins oisive, non moins fatale, du vicomte Scipion, éducation qui semblait lui présager aussi un si funeste avenir !

CHAPITRE XXI.

Vol nocturne. – Mort du cul-de-jatte. – Une bonne place. – Recommandations du docteur à Martin.

Quelques détails de localité sont nécessaires pour l’explication d’un événement qui arriva dans la maison de mon maître, quatre jours après mon entrée chez lui. Sa chambre à coucher, située au premier étage et au-dessus de la mienne, était séparée de son cabinet par un assez long corridor, qui régnait également au rez-de-chaussée, et sur lequel s’ouvrait ma porte ; un escalier, aboutissant au milieu de ce corridor, conduisait au premier étage, et le palier se trouvait absolument en face de la porte du cabinet du docteur ; aussi la communication entre cette pièce et ma chambre était-elle facile et prompte.

Suzon, la vieille servante, couchait à côté de la cuisine, à l’autre extrémité du corridor ; ses fenêtres s’ouvraient sur le jardin.

Le soir, après avoir pris pour le lendemain les ordres de mon maître, je me retirai chez moi, résolu à passer une partie de la nuit à étudier l’allemand ; le docteur avait accueilli avec une extrême bienveillance mon désir de savoir cette langue, m’assurant qu’il était lui-même intéressé à ce que je l’apprisse, car alors, disait-il, je pourrais lui être d’une grande utilité pour sa correspondance avec les savants étrangers. Un professeur était venu, il m’avait déjà donné deux leçons, et, grâce à mon ardent désir de m’instruire, je pouvais déjà continuer d’étudier seul à l’aide de la grammaire.

Je me mis au travail.

La nuit était orageuse, la pluie fouettait mes vitres ; dans ce vieux quartier solitaire aucun bruit ne dominait les mugissements du vent, dont la violence agitait parfois les volets intérieurs de ma fenêtre.

Un bon feu brûlait dans ma petite cheminée, je me sentais pour longtemps dans une maison hospitalière et calme. L’étude me charmait, aussi éprouvais-je un bien-être d’autant plus profond que je me plaisais avec une sorte de satisfaction mélancolique à me rappeler mes plus mauvais jours… jours affreux où j’avais si cruellement souffert de la misère, du froid, de la faim, et où, dans mon désespoir, cédant aux obsessions du cul-de-jatte, j’avais effleuré un abîme d’infamie… enfin, souvenir effrayant, cette nuit d’hiver où, trop las de souffrir, et me couchant au fond de la cave d’une maison à demi construite, j’attendis la mort que je ne voulais pas me donner.

En comparant mon sort présent à ce sinistre passé, il me montait au cœur comme des bouffées de gratitude et d’attendrissement ineffables ; j’éprouvais un bonheur inouï à songer que, sans les austères enseignements de Claude Gérard, renforcés de mon culte religieux pour Régina, j’aurais failli… comme tant d’autres pauvres abandonnés.

Il devait être environ minuit lorsque, vaincu par le sommeil, je me couchai, après avoir éteint ma lumière et fermé hermétiquement mes rideaux ; je m’endormis pour ainsi dire bercé par le bruit de la tourmente qui mugissait au dehors ; ma dernière pensée fut une pensée de commisération profonde pour ceux-là qui, pendant cette nuit orageuse, se trouvaient sans asile, comme je m’y étais trouvé moi-même.

Je ne sais depuis combien de temps j’étais couché, lorsque je fus éveillé par une sensation de froid très vif. Je me levai sur mon séant, j’écartai mes rideaux. Le vacillant et pâle reflet d’un réverbère suspendu presque en face de la maison jetait dans ma chambre une faible clarté, car, à ma grande surprise, je vis ma fenêtre ouverte ; la pluie continuait de tomber à torrents, le vent de souffler avec furie ; je crus avoir mal fermé le soir les volets de ma fenêtre, et qu’ils avaient cédé à la violence du vent ; j’allais me lever pour les aller fermer, lorsque, de plus en plus étonné, je m’aperçus que ma porte aussi était ouverte… Saisi d’une vague inquiétude, je passai un vêtement à la hâte, et, prêtant l’oreille, il me sembla entendre quelqu’un s’approcher en marchant avec précaution dans le corridor sur lequel s’ouvrait ma chambre, et qui, par l’escalier, conduisait au cabinet de mon maître.

Soudain une assez vive lueur éclaira l’épaisseur d’une des baies de ma porte… je m’élançai dehors, mais, sur le seuil, je me heurtai à un homme en blouse ; le rat-de-cave qu’il portait s’éteignit, une main vigoureuse me saisit à la gorge, me repoussa violemment dans ma chambre, puis je sentis la pointe d’un couteau sur ma poitrine nue, et une voix me dit :

— Si tu bouges, tu es mort !

— Bamboche !… – m’écriai-je en reconnaissant la voix de mon compagnon d’enfance, et en distinguant vaguement ses traits aux pâles reflets du réverbère qui pénétraient par la fenêtre ouverte :

— Martin ! s’écria Bamboche en reculant d’un pas ; – il y avait… quelqu’un dans ce lit… c’était toi !…

— D’où viens-tu ? qu’as-tu fait ? – lui dis-je tout bas avec épouvante.

— Toi ici !… Tu te portes bien ?… c’est bon… Ah ! je suis content, – dit Bamboche, et sa voix s’émut.

— Tu viens de voler mon maître !

— Eh bien ! oui… – reprit-il résolument. – Après ?

— Mon maître ! m’écriai-je par une réflexion pleine de terreur, en voulant franchir la porte, – tu l’as tué, peut-être !

— Non ; il n’a rien entendu, – me dit Bamboche en s’opposant à ma sortie ; – je n’ai vu personne, je te le jure… par notre amitié.

Je le crus… son accent était vrai.

— Toi… voler ! – lui dis-je avec indignation.

— Ce n’est pas toi… que j’ai volé…

— Mon bienfaiteur…

— Tant pis… il lui en reste assez… je n’ai pris qu’une poignée de billets de banque…

— Mais voler, c’est infâme !

— Allons donc !

— Voler… c’est lâche ! et tu as du cœur, toi !…

— Assez de morale.

— Bamboche, tu ne sortiras pas d’ici avec cet argent…

— Ah bah !

— Au nom de notre amitié…

— J’ai faim… et j’ai un enfant qui a faim.

— Toi ?

— Oui… une petite fille… Quand j’ai été pour te chercher chez Claude Gérard… j’ai séjourné dans une auberge de la ville voisine… il y avait à côté le jardin d’une maison de fous…

— Et là, – m’écriai-je avec effroi en me rappelant la demi-confidence de Claude Gérard, – là tu as vu une femme jeune, belle ?

— Elle m’a fait des signes, je ne la savais pas folle… j’étais à moitié ivre… mais comment sais-tu ?…

— Ah ! c’est horrible ! !

— Enfin c’est fait… – reprit Bamboche d’une voix sourde ; – il y a quinze jours, j’ai revu la femme… toujours folle… j’ai pu enlever l’enfant… ma petite fille… je suis sans le sou… c’est pour elle que je vole…

— Ce pain-là… à ta fille… jamais !

— Je n’ai pas le choix.

— Si…

— Comment ?

— Fais-toi soldat… pars… mon maître prendra soin de ton enfant… je le jure… et de toi aussi… plus tard, il aura pitié… mais pas de vol…

— J’ai l’argent… c’est plus sûr… je le garde.

— Malgré ma prière ?

— Oui.

— Malgré notre amitié ?

— Oui.

— Malgré… moi… frère, – lui dis-je d’une voix étouffée en lui prenant la main, et je fondis en larmes.

Bamboche tressaillit, hésita un instant et reprit :

— Eh bien ! oui… malgré toi.

— Frappe-moi donc, alors !

— Et toi, – reprit-il d’un air de défi. – crie donc au voleur !

Soudain, par la fenêtre ouverte, j’entendis à quelque distance, dans la rue, le bruit pesant, régulier, de la marche d’une ronde de nuit qui s’approchait.

— Une patrouille… – m’écriai-je, – elle vient !

— Te voilà en force, – me dit Bamboche avec un sourire affreux en me voyant courir à la fenêtre…

Je la fermai précipitamment… Quelques secondes après, nous vîmes luire, dans l’obscurité de la rue, les fusils des soldats ; ils passèrent lentement. Bientôt le bruit de leurs pas se perdit dans le lointain au milieu des sifflements de la tourmente.

— Martin… – s’écria Bamboche, quand je revins à lui, – j’ai douté de toi… pardon… merci pour ma petite fille…

— Attends… – lui dis-je avec amertume. – attends, pour te sauver… que la patrouille soit loin… tout dort encore dans la maison… tu pourras fuir avec ce que tu as volé… il ne restera aucun indice contre toi… n’aie pas peur.

— Comme tu me dis cela… Martin…

— Quant à moi, repris-je, ce sera différent… Mon maître sait que je connais l’endroit où il renferme son argent… je suis nouveau venu ici… on n’accusera que moi… je ne te dénoncerais pas, tu le sais… car je tiens les serments faits à l’amitié… moi.

— Martin…

— Je passerai pour le voleur… Je te devais une dette de reconnaissance, je te paye… va-t-en ! ! !

— Martin… tu me méprises…

— Mon maître peut s’éveiller… va-t’en ! !

— Écoute-moi…

— Veux-tu nous perdre tous deux ?… Va-t’en, nous sommes quittes ! !

— Tu me crois donc bien lâche ! – s’écria Bamboche en jetant à mes pieds le paquet de billets de banque qu’il avait volés.

J’allais me jeter dans les bras de mon ami d’enfance, lorsque tout à coup un piétinement sourd, rapide, se fit entendre au-dessus de nous, dans la chambre de mon maître, comme si celui-ci se fût précipité à la poursuite de quelqu’un, et nous l’entendîmes crier avec force :

— Au voleur !… au voleur !

Entendant ces cris : au voleur !

— Bamboche ! tu n’étais donc pas seul ? – m’écriai-je.

— Non… le cul-de-jatte est resté en haut… à emplir ses poches…

— Le cul-de-jatte ?

— On lui avait indiqué le vol.

— Qui ?

— Le domestique que tu remplaces.

Je compris alors la signification du plan indicateur trouvé par moi dans le bureau de ma chambre.

Les cris redoublèrent en se rapprochant.

— C’est la voix de mon maître… il est peut-être en danger ; sauve-toi, Bamboche, m’écriai-je.

Et je me précipitai vers la porte pendant que, d’un bond, Bamboche courut à la fenêtre qu’il ouvrit.

J’avais fait à peine deux pas dans le corridor, lorsque je fus violemment heurté par le choc du cul-de-jatte, qui s’enfuyait. Je le saisis à bras-le-corps ; mais la peur d’être arrêté doublant ses forces, il se dégagea de mon étreinte, me repoussa violemment dans ma chambre. M’étant heurté contre un meuble, je trébuchai en criant à l’aide.

— Ah ! tu cries, – dit le cul-de-jatte, – et il se précipita sur moi ; je vis luire la lame de son couteau, et presque aussitôt je sentis un rude coup à l’épaule, suivi d’une fraîcheur aiguë. Néanmoins je parvins à étreindre encore mon adversaire au moment où Bamboche se précipita sur lui en s’écriant :

— Tiens… vieux gredin.

Le bandit s’affaissa si lourdement sur moi, que je roulai par terre avec lui, et j’entendis la voix de Bamboche…

— Dis que c’est toi qui l’as tué… n’oublie pas ma petite fille… Je t’enverrai l’adresse… Ramasse les billets de banque ; adieu, frère…

Et d’un saut, Bamboche disparut par la fenêtre ouverte.

Il venait de s’échapper, et je me débarrassais péniblement de l’étreinte agonisante du cul-de-jatte, lorsque ma chambre fut vivement éclairée par le docteur Clément, qui entra tenant un bougeoir d’une main et de l’autre un couteau de chasse ; quelques secondes après, Suzon, vêtue à la hâte, entrait aussi, portant une lumière.

— Mon pauvre Martin, tu es blessé ! – s’écria mon maître, en me voyant me relever tout ensanglanté.

— Il s’est battu avec le voleur, et il l’a tué, – s’écria Suzon avec effroi, à la vue du cadavre.

Avant que j’eusse pu répondre, le docteur se précipita vers moi, déchira ma chemise à l’endroit où elle était ensanglantée, regarda la plaie et s’écria :

— Grâce à Dieu, la lame a glissé sur l’os… la blessure n’est rien… mon courageux Martin.

Et le vieillard me serra sur son cœur.

— Quel bonheur qu’il ne lui soit pas plus arrivé de mal ! – dit Suzon en joignant les mains ; puis, épouvantée d’un tressaillement subit des membres du cul-de-jatte, elle se recula en s’écriant :

— Monsieur, prends garde… le voleur remue encore…

— Lui ? – dit le docteur en examinant la face moribonde du cul-de-jatte étendu sur le dos, et qui, par deux fois, ouvrit à demi la mâchoire par un dernier mouvement convulsif, – il n’a pas deux minutes à vivre…

En effet, une espèce de râlement caverneux s’exhala de la poitrine du bandit avec son dernier souffle… une écume sanglante rougit ses lèvres, et il retomba dans l’immobilité de la mort.

Étourdi, frappé de vertige, ensuite de cette scène terrible, je fus forcé de m’asseoir sur le bord de mon lit.

— Pardon, monsieur ; – dis-je au docteur, – mais l’émotion… le saisissement…

— Monsieur, vois donc ce paquet de billets de banque, – dit Suzon en ramassant la somme considérable abandonnée par Bamboche… – et tout cet or qui est tombé de la poche de ce scélérat… il faudrait le fouiller… je n’ose pas…

— Suzon, dit vivement le docteur, – cours tirer la sonnette qui correspond dans la loge du portier de la maison voisine… j’ai oublié cet appel d’alarme dans le premier moment de mon réveil.

— C’est vrai, nous n’y songions pas…

Et Suzon disparut précipitamment.

— Tiens, mon brave garçon, – me dit mon maître en me soutenant et en approchant un verre d’eau de mes lèvres, – bois un peu, remets-toi… tout à l’heure… je panserai ta blessure… sois tranquille… ce ne sera rien… En attendant le retour de Suzon, je vais toujours étancher ta plaie.

— Oh !… vous êtes bon, monsieur !…

— Tu te fais assassiner pour m’empêcher d’être volé, et tu me parles de ma bonté… – dit le docteur en continuant d’étancher ma blessure. – Mais comment ce malheur est-il donc arrivé ?

— Monsieur… – dis-je en hésitant un peu, car j’allais mentir, mais je ne voulais pas compromettre Bamboche, – je m’étais couché… et, après avoir fermé mes rideaux, je m’étais profondément endormi… un froid vif m’a réveillé… alors seulement j’ai vu ma fenêtre ouverte…

— Et tu n’avais rien entendu ? – dit le docteur en tournant la tête du côté des volets, dont mon lit était proche, et les examinant. – C’est tout simple, ce misérable a coupé le carreau extérieurement, et à l’aide d’instruments de son métier, il a pratiqué une ouverture au volet, par laquelle il a passé le bras pour ouvrir la croisée… Dans ton premier sommeil, tu n’as dû, en effet, rien entendre.

— Rien, monsieur… et au moment où je me levais très inquiet… j’ai entendu vos cris.

— En sortant de mon cabinet, le voleur s’est heurté dans le corridor ; il a renversé un meuble. Éveillé par le bruit, je me suis levé… j’ai pris ma lumière, j’ai ouvert ma porte ; voyant un homme fuir dans le corridor, j’ai saisi une arme, et je me suis élancé à sa poursuite en criant au voleur.

— C’est alors, et en vous entendant, monsieur, que je me suis précipité dans le corridor… armé d’un couteau-poignard, j’ai voulu arrêter ce bandit : dans notre lutte, il m’a frappé… j’ai riposté… et je l’ai tué…

— Ce misérable devait connaître les êtres de la maison… il aura su que… j’avais… renvoyé… mon domestique… il aura… cru que personne… ne couchait ici… et…

— Mon Dieu, monsieur, – m’écriai-je en entendant mon maître parler d’une voix entrecoupée, et en voyant ses traits, couverts d’une pâleur de plus en plus livide, exprimer le sentiment d’une vive douleur, – monsieur… qu’avez-vous ?

— Rien… rien, me dit le docteur en s’appuyant néanmoins d’une main au dossier de mon lit… tandis qu’il portait vivement son autre main sur son cœur, comme s’il y eût éprouvé une souffrance aiguë.

— Ce n’est rien, te dis-je, – reprit-il d’une voix de plus en plus oppressée, – les émotions violentes… me sont contraires… et… ce vol… tu conçois… mais, – ajouta-t-il, en paraissant faire un violent effort sur lui-même :

— J’aurai toujours le temps… de te panser… Heureusement, voilà… Suzon.

En effet, Suzon rentrait accompagnée de deux hommes, le portier de la maison voisine et son fils.

— Suzon… vite… ma boîte à pansement, – s’écria mon maître : – je ne me sens pas bien, mais j’aurai le temps de mettre un premier appareil… sur la blessure de ce digne garçon.

Et, surmontant ses douleurs atroces avec un courage héroïque, mon maître, quoiqu’il fût obligé de s’y reprendre à trois fois, pensa ma blessure d’une main ferme ; mais à peine m’eut-il donné ses soins, qu’il fut saisi d’une crise si violente que l’on fut obligé de le transporter chez lui.

Lorsqu’il fut couché, il me dit d’une voix éteinte, car j’avais voulu l’accompagner :

— Écris à mon fils de venir… au reçu de ta lettre… Suzon te donnera son adresse, je veux le voir encore… mon bien-aimé Just…

— Comment ?… monsieur, – m’écriai-je, effrayé de l’accent avec lequel mon maître avait prononcé ces derniers mots, – vous craignez…

Il m’interrompit en souriant tristement :

— Je comptais sur quelques mois, mais… les émotions vives… et depuis quelque temps… j’en ai eu beaucoup, ont, je le crois, bien avancé le terme… Écris donc… à l’instant à mon fils.

____________

 

Je m’aperçus bientôt avec un douloureux étonnement que l’état du docteur Clément empirait ; ses traits s’altérèrent de plus en plus ; mais, au milieu de ses vives douleurs, sa sérénité ne l’abandonna pas ; sa seule inquiétude était de savoir si son fils arriverait assez tôt pour recevoir ses derniers embrassements.

Je croyais mon maître incapable de parler de sa fin prochaine sans être convaincu qu’elle approchait ; pourtant je ne pouvais me résigner à admettre la réalité de ses sinistres prévisions ; la vieille servante, moins incrédule que moi, ne cachait pas sa morne tristesse. Vers le soir le docteur eut une crise très douloureuse, pendant laquelle il parut privé de sentiment.

À cette crise succéda un calme passager ; il prit une potion dont il indiqua la préparation à sa servante, et s’assoupit.

Seul, à côté de son lit, je contemplais cette physionomie vénérable, toujours douce, paisible, quoique défaillante ; à la vue de cet homme, si puissant par le savoir et par l’intelligence, si grand par le cœur, qui s’éteignait ainsi, j’étais navré.

La chambre où il gisait, bien plus pauvrement meublée que celle que j’occupais, semblait témoigner du désintéressement de cet homme, qui, après avoir gagné des millions, devait mourir dans une pauvreté sublime.

Vers dix heures du soir, le docteur sortit de son assoupissement, il tourna sa tête de mon côté et me dit :

— Quelle heure est-il ?

— Bientôt, dix heures, monsieur.

— Je t’ai souvent demandé l’heure, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Mauvais symptôme… on s’inquiète d’autant plus de la durée du temps, qu’il vous en reste moins à dépenser… j’ai toujours remarqué cela chez ceux dont la vie s’éteint… Allons ! je ne reverrai pas mon bien-aimé Just ; c’est à peine s’il pourra être ici après-demain, je n’irai jamais jusque-là…

Nous nous sommes si souvent entretenus lui et moi de mon heure dernière, pour nous habituer à la pensée de cette absence, que nos adieux n’auraient eu rien de pénible… Enfin ! – ajouta-t-il avec un soupir de résignation.

— Monsieur, – lui dis-je, – vous reverrez M. votre fils… vous vous abusez…

Ne partageant pas mon espérance, le docteur reprit :

— Parlons d’autre chose… Tu sens bien, mon digne garçon, que je ne t’aurai pas sorti d’une position presque désespérée pour t’y laisser retomber après moi ; tu es intelligent, honnête, courageux, tu as l’expérience du malheur… le meilleur des enseignements, j’assurerai ton sort…

— Monsieur…

— Non pour que tu restes oisif, l’oisiveté déprave, mais tu auras ainsi le moyen d’arriver à quelque carrière honorable… À ton âge, avec ton amour du travail, tu parviendras… Te sens-tu quelque vocation déterminée ?

— Monsieur… – lui dis-je en hésitant.

— La domesticité ne te convient pas… Telle du moins qu’elle est malheureusement comprise et pratiquée ; car selon moi, le serviteur devrait faire partie de la famille… et, dans cette condition aussi, il est de grandes réformes à provoquer… Oh ! le temps… le temps ! – s’écria-t-il avec une expression de douloureux regret, puis il ajouta : – Revenons à toi.

— Je sais, monsieur, que jamais je ne rencontrerai un maître comme vous… cependant…

— Tu voudrais encore servir ?… – me dit le docteur en me regardant avec stupeur.

— Oui… monsieur… mais…

— Mais ?

— Il n’est qu’une personne au monde que je voudrais servir.

— Qui cela ? Mon fils, peut-être ?

— Non, monsieur… quoique je sache toute la noblesse de son cœur.

— Qui donc voudrais-tu servir alors ?

— Monsieur… accordez-moi une grâce.

— Parle.

— Soyez assez confiant en moi pour me promettre de ne pas m’interroger sur les motifs de la demande que je vais vous faire… ces motifs sont honorables, purs, je vous le jure…

— Je te crois… je les respecterai…

— Eh bien ! monsieur… si… un jour… par un événement quelconque, je devais être séparé de vous, je vous supplierais de me faire entrer par votre protection, au service de…

— Achève !

— De Mme la princesse de Montbar.

À ces mots, mon maître, d’abord presque pétrifié, parut ensuite ressentir une satisfaction si inespérée, qu’à mon tour je le regardai avec surprise…

— Il est des rencontres de pensée bien étranges, – dit-il d’un air pensif et pénétré.

— Comment cela, monsieur ?

— Si j’avais soupçonné qu’au lieu d’accepter l’indépendance que je t’offrais, tu pouvais penser à servir quelqu’un, je t’aurais demandé comme une grâce… comme un sacrifice, d’entrer chez Mme de Montbar…

— Il serait vrai, monsieur !

— Tu la connais ?

— Monsieur…

— Cette question m’est échappée… ce sera la dernière… Eh bien donc ! que tu la connaisses personnellement ou non, Mme de Montbar est la meilleure, la plus noble créature qui existe… et comme un grand danger peut la menacer un jour ou l’autre… juge de mon bonheur de savoir auprès d’elle un serviteur tel que toi…

— La princesse serait menacée ?

— Mais tu veilleras sur elle… car heureusement ton service exigera que tu sois là… toujours là.

— Oh ! oui, toujours là ! – m’écriai-je. – Mais qui donc peut menacer la princesse ?

Après un moment de silence, mon maître reprit :

— Les malheurs qui accablent et qui menacent Mme de Montbar sont de plusieurs sortes… Fille admirable… elle a perdu l’affection de son père… épouse aimante… dévouée… elle est… je le crains, indignement trompée par son mari. Le chagrin la menait au tombeau lorsqu’il y a deux mois elle s’est roidie contre la douleur… sa fierté s’est révoltée contre l’injustice du sort ; depuis lors elle affecte le calme, la gaieté, l’amour des plaisirs… mais je la connais, tout cela ment… Elle tâche de s’enivrer pour échapper à de cruelles souffrances ; sa beauté paraît plus éclatante que jamais… mais à moi Régina m’a semblé belle, de cette beauté suprême de ceux que la fatalité doit frapper bientôt…

— Ciel ! monsieur… que dites-vous ?

— À ces maux… tu ne peux rien, toi… mais il est un danger matériel, imminent, dont, par ta condition de domesticité même, tu pourras peut-être préserver la princesse.

— Oh ! dites, dites, monsieur !

— Il est un homme d’un caractère indomptable, d’une volonté de fer d’une rare énergie, d’une richesse immense… cet homme est capable de tout… du sacrifice de sa vie même, pour assouvir ses passions ou sa haine… sa haine surtout.

— Et cet homme ?…

— Il a été blessé dans ce qu’il y a de plus douloureux chez un homme de sa trempe… dans son orgueil… Il avait demandé la main de Mlle de Noirlieu…

Je tressaillis ; le nom du comte Duriveau me vint aux lèvres ; le vieillard reprit sans remarquer mon émotion :

— Deux fois cet homme a été dédaigneusement refusé par Mlle de Noirlieu, refus d’autant plus sanglant pour lui, qu’il était durement motivé par cette fière et courageuse jeune fille. De là, la haine implacable de ce misérable… Il y a peu de jours, j’ai appris… de science certaine… trop certaine… que, lors du mariage de Mlle de Noirlieu avec le prince, l’homme dont je te parle a dit :

— Mlle de Noirlieu m’a insolemment dédaigné… je me vengerai d’elle à tout prix… – et il est malheureusement probable que l’heure de sa vengeance approche ; car il a dit récemment : Ma vengeance marche !… Cet homme se nomme le comte Duriveau…

— Je n’oublierai pas ce nom, monsieur.

— Prends garde !… Pour parvenir à ses fins, il est capable de tout… les moyens les plus bas, les plus ténébreux, les plus diaboliques, ceux-là surtout : soudoyer des domestiques, introduire peut-être dans la maison de la princesse une créature à lui… attirer cette malheureuse femme dans quelque piège horrible… que sais-je ? Imagine ce que l’âme la plus noire, la plus impitoyable, et, il faut le dire aussi, la plus intrépidement mauvaise, peut tramer de plus abominable, et tu seras encore au-dessous de la réalité.

— Mais c’est un monstre ! – m’écriai-je.

— C’est un monstre… et c’est parce que cet homme peut être horriblement dangereux pour la princesse que je meurs heureux de te savoir là, près d’elle… au sein de son foyer… Aussi, observe, épie, écoute, veille… interroge… défie-toi de tout ce qui te paraîtra suspect, défie-toi même de ce qui te paraîtra innocent, car la haine de cet homme saura prendre tous les masques, tous les détours pour arriver à son but… Que ta surveillance soit de tous les instants… et je ne sais quel pressentiment me dit que tu sauveras peut-être cette femme angélique d’un grand péril.

— Mais, monsieur, avez-vous au moins prévenu la princesse du péril qu’elle court ?

— Oui… mais dans sa courageuse fierté elle a ri de mes craintes, trouvant d’ailleurs, disait-elle, une sorte d’audacieux plaisir à braver la haine de cet homme… Effrayé de cette dédaigneuse insouciance, j’ai voulu prévenir le prince… mais alors Mme de Montbar m’a supplié de tout cacher à son mari.

— Cela est étrange ! n’est-il pas vrai, monsieur ?

— Si étrange… que dans l’intérêt même de la princesse je voulais passer outre… mais alors ses supplications sont devenues si pressantes, elle a invoqué des intérêts si sacrés…

Je regardai le docteur avec surprise, il ne s’expliqua pas davantage et continua :

— Ses instances ont été telles enfin, que je lui ai promis sur l’honneur de ne rien dire au prince.

— Monsieur… je puis bien peu dans ma condition… mais Mme de Montbar n’aura pas un serviteur plus dévoué, plus vigilant que moi… Je n’ai que ma vie… mais ma vie lui appartient.

— Aussi je me sens plus rassuré… Mais, dis-moi, – reprit mon maître, – la princesse te connaît-elle déjà ? Il faut que je sache cela pour la forme de ma recommandation.

— Je suis complètement étranger, inconnu à la princesse, monsieur.

— Et tu te dévoues si vaillamment ?… Va, ne crains rien, je ne chercherai pas à pénétrer ton secret.

Et le docteur continua, après un moment de réflexion :

— C’est cela… j’écrirai à la princesse… je chargerai mon fils de lui remettre ma lettre. Régina, j’en suis certain, remplira cette dernière volonté d’un vieil ami, et te prendra à son service.

— Votre fils ! monsieur !

— Oui… je laisserai ainsi à Mme de Montbar deux protecteurs dévoués qui exerceront leur sollicitude pour elle dans deux sphères différentes…

— M. votre fils connaît déjà la princesse, monsieur ?

— Souvent je lui ai parlé d’elle, il a appris de moi à l’aimer, à la respecter… Elle, de son côté, m’a bien des fois entendu parler de mon fils avec toute l’affection qu’il mérite ; aussi la princesse m’a prié plusieurs fois depuis son mariage… de lui présenter Just… — Non pas, mon père, – m’a-t-il dit gaiement quand je lui ai parlé du désir de Régina. – Je deviendrais amoureux fou de la princesse : attends que j’aie le cœur pris ailleurs, alors je la verrai impunément. – J’ai raconté cette folie à Mme de Montbar ; elle en a beaucoup ri ; elle riait alors… mais, à cette heure qu’il s’agit de graves intérêts… mon fils comprendra ce qu’il y a de sacré dans la mission que je lui laisse… et que je lui détaillerai par écrit… si j’en ai la force.

Et le vieillard, dont la voix s’était de plus en plus affaiblie, paraissant fatigué par cet entretien, retomba dans une sorte d’accablement.

Malgré moi, mon cœur se brisait.

Autant j’eusse été fier, heureux, de braver toutes les humiliations, pour accomplir obscurément l’œuvre de mon dévouement ignoré… mais à la condition de l’accomplir seul, autant je souffrais à la pensée de partager cette noble tâche avec le fils de mon maître, qui, brillant de tous les avantages extérieurs, doué de rares qualités d’esprit et de cœur, devait être admis dans l’amicale intimité de Régina, tandis que je poursuivrais ma tâche, inconnu de tous…

Je l’avoue à ma honte, un moment dominé par ces basses et jalouses pensées… j’eus la lâcheté de reculer devant ma première résolution, lâcheté doublement indigne, car les dangers de Régina semblaient s’accroître… mais cette faiblesse odieuse faillit à étouffer en moi tout sentiment généreux ; je fus sur le point d’avouer à mon maître que je renonçais à mon projet, n’ayant ni assez de courage, ni assez de vertu pour le poursuivre.

Heureusement, après de douloureux efforts, je sortis vainqueur de cette lutte, et m’adressant au docteur :

— Monsieur, encore une prière.

— Parle…

— Veuillez… je vous en conjure, ne pas dire à M. votre fils dans quelles circonstances singulières j’entre au service de Mme de Montbar.

— Comment ?

— Pour des raisons dont je puis seul apprécier l’importance, et qui n’ont rien que d’honorable, veuillez cacher à M. votre fils que je suis peut-être… au moins par mon dévouement bien désintéressé, je vous le jure… au-dessus de la condition à laquelle je me résigne avec bonheur…

— Ainsi, tu désires ?…

— Que M. votre fils ne voie en moi qu’un serviteur honnête auquel vous vous intéressez, et à qui vous voulez seulement assurer une bonne place… chez la princesse.

— Ton secret t’appartient, il sera sacré pour moi… En tous cas, je n’eusse pas, sans ton consentement, dit à mon fils un mot de ce que tu m’as confié… Je le prierai… donc… ou plutôt, – dit le vieillard en se reprenant avec un accent mélancolique, – je lui écrirai tout à l’heure dans les termes que tu désires… quant à ce qui te concerne… et…

Le docteur Clément ne put achever : la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement, et le capitaine Just parut.

À l’aspect imprévu du capitaine, le docteur se dressa sur son séant et s’écria : — Mon fils ! – tandis que son visage décoloré accusait une indicible expression de souffrance aiguë et de joie ineffable… car si cette émotion soudaine, profonde, lui portait un dernier et terrible coup, le bonheur inespéré de revoir son fils triomphait de la douleur matérielle.

En entrant chez son père, la physionomie du capitaine Just était souriante, épanouie ; il ignorait tout ; profitant d’une interruption de quelques jours dans ses travaux, il se croisait avec la lettre qui lui apprenait la position alarmante du docteur.

Par une fatalité déplorable, Suzon, occupée dans sa chambre, avait ignoré l’arrivée du capitaine ; celui-ci avait été reçu par le fils du portier de la maison voisine : ce jeune garçon, depuis les événements de la veille, était, pour plus de sûreté, resté dans notre demeure. Abasourdi par la brusque arrivée du capitaine Just, n’osant le prévenir du triste spectacle qui l’attendait, il s’était borné à lui dire que M. le docteur était couché ; comme il était assez tard, le capitaine Just n’avait conçu aucune inquiétude.

Mais au moment où il entra et où le vieillard, saisi de joie, s’écriait : — Mon fils ! – Suzon, instruite alors du retour subit du capitaine, et craignant que sa présence ne causât une dangereuse émotion au vieillard, accourait, pâle, haletante, effrayée… afin de le préparer au moins à cette entrevue.

Il était trop tard.

L’apparition de la vieille servante, son air alarmé, la douloureuse altération des traits du docteur éclairèrent soudain le capitaine, et il se jeta dans les bras de son père avec une angoisse profonde.

Après un silence de quelques instants, durant lequel le père et le fils étaient demeurés étroitement embrassés, tandis que Suzon et moi nous contenions à peine nos larmes, le docteur dit d’une voix faible mais tranquille :

— Allons… du calme… mon Just bien-aimé, que cette heure ne nous soit pas… amère… Pourquoi de la tristesse dans les adieux de deux amis comme nous ? S’ils se quittent un moment, n’est-ce pas pour se retrouver plus tard ?…

En prononçant ces simples paroles, l’auguste sérénité des traits du vieillard révélait sa foi profonde à la réunion et à l’immortalité des âmes.

Just, quoiqu’il partageât la foi de son père, ne pouvait imiter son stoïcisme ; debout, au chevet du docteur, les deux mains sur son visage, il tâchait de cacher ses larmes.

— Mon enfant… – dit le vieillard d’un ton de doux reproche en se retournant à demi, et cherchant de sa main défaillante la main de son fils, – pourquoi ces pleurs ? Ne sais-tu pas… qu’il s’agit non d’une séparation éternelle, mais d’une absence ?

— Ô mon père… mon père… déjà ! ! – s’écria Just d’une voix pleine de sanglots.

Et il tomba agenouillé près du lit du vieillard.

— Mon enfant aimé… encore une fois, pourquoi cette douleur ? Qu’y a-t-il donc de si attristant dans ces mots : Au revoir ? Nos âmes ne sont-elles pas pures, tranquilles et toutes confiantes dans la justice du Dieu des honnêtes gens ?

Après la première expansion de sa douleur, le capitaine Just retrouva ce calme stoïque auquel son père l’avait habitué ; il essuya ses larmes, et dit d’une voix ferme :

— Rassure-toi… mon bon père… le souvenir de nos adieux ne me sera jamais cruel ; chaque jour, au contraire, j’y songerai avec bonheur, car chaque jour abrégera pour moi… la durée de notre séparation.

— Et dans les vies laborieuses et remplies comme les nôtres… le temps passe si vite, – dit le docteur en souriant doucement ; – il me semble que je date d’hier… mais les instants me sont comptés… j’ai à te parler de choses graves, et à te charger de quelques commissions avant mon départ.

Puis, me faisant un signe :

— Martin, – me dit mon maître, – prends cette clef qui est là sur ma commode, et va chercher dans le meuble d’acajou de mon cabinet le registre que tu sais.

J’obéis, et me rendis dans le cabinet du docteur.

CHAPITRE XXII.

Le père et le fils. –. Mort du docteur Clément. – Martin apprend par Claude Gérard des détails sur la vie de Régina.

Je restai quelques minutes absent.

Le docteur Clément avait sans doute profité de mon absence pour parler à son fils de la visite matrimoniale que lui avait rendue M. Dufour, le millionnaire d’Évreux ; car lorsque je rentrai, le capitaine Just disait :

— Jamais, mon père. Mademoiselle Dufour est charmante ; mais je n’y ai aucunement songé. D’ailleurs, j’ai toujours pensé, comme toi, que le mariage sans la possibilité d’un divorce libérateur ou vengeur n’était pas un lien équitable, mais une lourde chaîne dont la femme supportait presque seule tout le poids.

— Mon enfant, – dit le vieillard à son fils, après avoir d’un signe de tête approuvé ces paroles et pris de mes mains le registre, – tu trouveras dans ce livre, – et il le remit au capitaine, – le total exact de l’argent que j’ai gagné depuis quarante et tant d’années… Cela s’élève à deux millions sept cent et quelques mille francs… qui… si je les avais placés, comme on dit, me feraient à cette heure une fortune de cinq à six millions.

— Tu as gagné tant que cela ? – s’écria le capitaine Just dans son orgueil filial, – et par ton seul travail ?

— Oui… par mon seul travail… mon enfant aimé… Tu trouveras dans ce registre l’emploi que j’ai fait de ces sommes considérables…

— Me rendre compte de ton bien ? à moi, ton fils ? à cette heure ? – répondit le capitaine, avec un accent de surprise pénible et de désintéressement sublime, – à quoi bon ? Ne m’as-tu pas donné un état, et assuré plus qu’il ne me faut pour vivre ?

— Ce n’est pas de mon bien… que je dois te rendre compte… mon enfant, mais de mes actes.

— De tes actes ?

— Écoute-moi… je t’ai toujours tendrement aimé… je te l’ai prouvé… mais tu avais des milliers de frères en humanité… pauvres enfants délaissés par une société marâtre, et pourtant remplis d’intelligence, de cœur, de courage, de bon vouloir… Il ne leur manquait que les moyens, que les instruments de travail : un peu de loisir et d’argent pour se faire un nom dans les arts… dans les lettres… dans les sciences…

Just regarda son père avec un étonnement mêlé d’admiration ; il commençait à comprendre.

— Quand un de ces pauvres déshérités m’était signalé, – poursuivit le vieillard, – je m’assurais sévèrement qu’il méritait assistance… et il était assisté… non pas en mon nom… mon enfant… mais au tien… au nom de monsieur Just… afin que ton nom fût béni !…

Just ne trouva pas un mot à répondre ; de généreuses larmes coulèrent de ses yeux.

Le docteur continua :

— Si au lieu de te laisser après moi… oisif et riche à millions… je te laisse une modeste aisance, un avenir assuré et une noble carrière que tu honores, mon cher enfant, c’est que j’ai obéi à une pensée qui devrait être inscrite au front de l’édifice social… Cette pensée, la voici : NUL N’A DROIT AU SUPERFLU… TANT QUE CHACUN N’A PAS LE NÉCESSAIRE… C’est donc parce que j’ai donné le nécessaire à des milliers de tes frères en humanité, mon enfant, que je ne te laisse pas de superflu. Tu sais maintenant l’emploi de notre fortune.

Il m’est impossible de rendre la grandeur et la simplicité de cette scène, la majesté de la parole et de la physionomie du vieillard, l’admiration religieuse avec laquelle son fils l’écoutait encore, alors qu’il avait cessé de parler.

Quant à moi, cette scène imposante me frappait doublement… je comprenais, j’admirais d’autant plus la pensée austère du docteur Clément, qu’involontairement je pensais à la vie passée du malheureux Robert de Mareuil… à la vie à venir du vicomte Scipion… ces deux victimes de l’oisiveté… conséquence presque fatale d’un opulent héritage.

— Just… ai-je bien fait ? – dit le vieillard.

— Oh ! le plus glorieux des héritages ! – s’écria le capitaine Just avec transport, en baisant pieusement le vieux registre que lui avait remis le docteur. – Merci, mon père, je me sens grandir avec toi !

— Viens… viens… mon noble et digne enfant ! – s’écria le docteur saisi d’une émotion ineffable, en tendant ses bras à son fils qui s’y jeta…

Et tous deux restèrent un moment étroitement embrassés.

Bientôt le docteur, s’adressant à moi et à Suzon, nous dit avec bonté :

— Laissez-nous, mes amis… j’ai à parler à mon fils… Je n’oublierai pas ce qui te regarde, Martin.

____________

 

Nous avions quitté mon maître et le capitaine Just depuis une demi-heure environ, lorsque le bruit précipité d’une sonnette venant de la chambre du docteur nous appela. Suzon et moi, nous courûmes en hâte, notre maître expirait.

— Ma bonne Suzon… – dit-il d’une voix éteinte, – je n’ai pas voulu… m’en aller… sans te dire… merci… de tes soins… Mon fils se chargera de toi… allons… au revoir…

— Oui… va… et à bientôt… – dit Suzon en sanglotant ; et se jetant à genoux, elle colla ses lèvres sur la main du vieillard.

— Et à toi aussi… Martin… – me dit-il, – j’ai voulu te dire adieu… Tout est convenu avec mon fils… ton indépendance est assurée… et si tu gardes… un bon souvenir de moi… fais pour… qui tu sais bien… ce que tu ferais pour ma fille… Allons… ta main… aussi…

Et, portant à mes lèvres avec une vénération filiale cette main déjà glacée, je m’agenouillai de l’autre côté du lit.

— Just… mon bien-aimé Just… – dit le docteur Clément d’une voix expirante et la physionomie illuminée par un dernier éclair de bonheur, – mon tendre fils… grâce à toi… je m’en vais bien heureux… au revoir… mon fils chéri…

Mon fils… ce fut le dernier mot du vieillard…

Quelques secondes après, le capitaine Just fermait pieusement les paupières de son père.

____________

 

La mort du docteur Clément me laissa des regrets douloureux. Malgré ses pressantes recommandations si bien d’accord avec mon ardent désir d’entrer au service de Régina, je ne voulus pas prendre cette détermination sans consulter Claude Gérard ; je me rendis auprès de lui, dans le village qu’il habitait aux environs d’Évreux. Je lui racontai ma vie depuis notre séparation ; le redoublement d’affection qu’il me témoigna ensuite de ce récit me paya de toutes mes souffrances passées ; il me parut fier et heureux de voir de quel puissant secours m’avaient toujours été ses enseignements de morale pratique, au milieu de mes luttes pénibles contre le sort.

Quant à ce qu’il y avait de pur, d’élevé dans mon amour pour Régina, Claude devait y sympathiser d’autant plus, qu’il aimait passionnément et qu’il devait bientôt épouser une pauvre et charmante jeune fille, habitante du village où il était instituteur. Le père de sa fiancée, originaire de Sologne, où il avait des parents métayers, était depuis longtemps établi dans la commune : il y exerçait la profession de voiturier ; je vis plusieurs fois cette jeune fille ; elle me parut, par sa douceur, par sa grâce naturelle, par sa beauté ingénue, mériter l’amour de Claude ; il me parla d’ailleurs avec admiration des qualités de cœur dont elle était douée ; de ma vie je n’avais vu Claude aussi profondément heureux : j’étais presque ébloui des mille radieux bonheurs qu’il attendait de cette union pourtant bien pauvre : sa fiancée lui apportait en dot sa beauté, son bon cœur, son habitude d’une vie rude et laborieuse.

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Claude ne douta pas que mes lettres n’eussent été méchamment interceptées par la misérable haine des ennemis qu’il avait laissés dans la commune où ma première jeunesse s’était écoulée auprès de lui ; car quittant ces lieux le surlendemain de mon départ pour Paris, il avait donné sa nouvelle adresse à quelqu’un sur la fidélité de qui il croyait pouvoir compter ; cependant mes lettres, au lieu de parvenir à Claude par cette voie, furent détournées, perdues ou envoyées à une fausse adresse.

Si Claude Gérard avait des ennemis et des envieux, il comptait aussi quelques amis, grâce à l’élévation de son caractère ; parmi ceux-là s’était trouvé le médecin en chef de la maison d’aliénés où avait été d’abord renfermée la femme folle, entourée par Claude Gérard d’une si touchante sollicitude, et qui, un jour… victime du brutal égarement et de l’ivresse de Bamboche, avait mis au monde une petite fille.

Grâce à la puissante intervention du médecin ami de Claude, l’enfant, et sa mère toujours insensée avaient été transférés à Évreux, ville voisine du village où l’instituteur exerçait ses fonctions.

À la folie d’abord furieuse de cette infortunée, avait succédé une démence inoffensive. Entre autres manies bizarres, elle portait toujours avec elle, attaché à sa ceinture, un de ces petits coffrets ronds, recouverts de drap, sur lesquels travaillent les ouvrières en dentelle, et elle agitait presque constamment ses doigts sur ce coffret, comme si elle eût mis des fuseaux en mouvement ; sauf cette aberration d’esprit, la voyant de plus en plus calme, espérant que la vue de sa petite fille opérerait peut-être sur elle une révolution salutaire, le médecin ménagea cette rencontre dans la maison d’une paysanne chez qui Claude Gérard avait placé l’enfant ; en effet, quoique la pauvre mère ne parût pas reconnaître sa fille, elle ressentit à son aspect un grand attendrissement, pleura beaucoup en la tenant embrassée… puis à ces larmes succéda une sorte d’abattement pensif, à travers lequel le médecin crut voir poindre quelques lueurs de raison ; satisfait de cette première expérience, il se promit de la renouveler.

Ce fut lors de cette seconde entrevue de la folle et de sa fille, entrevue qui se passa dans le petit jardin de la nourrice, que Bamboche, sans doute aux aguets et profitant d’un moment où la malheureuse mère était restée seule avec sa petite fille, enleva celle-ci, et, chose inexplicable, déroba aussi le coffret à dentelle que la folle portait constamment avec elle.

Ensuite de quels événements Bamboche se trouvait-il dans ce pays ?

Comment avait-il acquis la certitude que cette enfant était la sienne ?

Dans quel but avait-il dérobé ce coffret, objet de nulle valeur ?

Je ne pus rien savoir sur toutes ces questions, car les recherches de Claude à ce sujet avaient été vaines, et lors de la scène du vol chez le docteur Clément, Bamboche ne m’avait donné aucun détail ; et enfin, la veille du jour où j’étais allé rejoindre Claude Gérard, Bamboche m’avait écrit qu’il n’avait besoin de rien, ni pour lui ni pour sa fille, qu’un hasard heureux était venu à son secours, qu’il s’éloignait, content de m’avoir prouvé que lui aussi savait être fidèle aux serments de notre enfance.

Claude Gérard et moi, cruellement affligés de savoir cette pauvre enfant aux mains de Bamboche, nous nous promîmes de tout tenter chacun de notre côté, afin d’en avoir quelques nouvelles.

J’eus, au sujet de Régina, de longs et graves entretiens avec Claude Gérard ; je ne lui cachai rien : ni la part que j’avais prise à la ruine des méchants desseins de Robert de Mareuil, ni comment j’avais découvert la bizarre dépravation du prince de Montbar, ni cette menace du comte Duriveau : Cette femme m’a dédaigné ; à tout prix je me vengerai ; ma vengeance marche… menace effrayante de la part d’un homme de ce caractère… Je ne cachai pas non plus à Claude les craintes que l’avenir de Mme de Montbar avait inspirées au docteur Clément, et la reconnaissance de ce dernier, lorsque, sous le sceau du secret, je lui eus demandé comme une faveur inespérée les moyens d’entrer au service de la princesse.

À mon grand étonnement, Claude m’apprit sur Régina beaucoup de choses que j’ignorais, et qui augmentèrent encore mon intérêt pour elle ; toutes ces particularités, Claude les tenait du capitaine Just.

Ces deux hommes, une fois rapprochés par le hasard, s’étaient trouvé tant de points de contact, qu’ils se lièrent bientôt d’une étroite amitié. Venant un jour à parler de l’ignoble esprit de négoce et de la cupidité sordide qui, de par l’autorité paternelle, préside presque toujours aux mariages des jeunes filles riches, pauvres créatures ainsi mariées sans amour, sans désirs, sans foi dans l’homme qu’elles épousent, sans respect pour un lien qu’aucune sympathie ne resserre, et forcées de choisir entre une vie morne, froide, qui glace le cœur, ou l’entraînement des passions coupables ; à propos de jeunes filles, le capitaine Just cita comme type de beauté, de charme, d’esprit et de vaillance une jeune personne que son père, le docteur Clément, connaissait depuis longues années… Mlle Régina de Noirlieu.

Claude écouta son nouvel ami avec un redoublement d’attention, mais sans laisser pénétrer l’intérêt qu’à cause de moi il portait à Régina. Le capitaine Just lui apprit que l’un des plus grands chagrins de Mlle de Noirlieu résultait de l’éloignement que lui témoignait son père, qui l’avait pourtant idolâtrée pendant son enfance et sa première jeunesse : l’injuste accusation qui pesait encore sur la mémoire de la mère de Régina était le seul motif de l’aversion du baron de Noirlieu, qui avait cru découvrir, depuis peu d’années, que Régina n’était pas sa fille. La baronne de Noirlieu avait cependant dit en mourant : « — Un serment m’oblige à me taire… même à cette heure suprême ; mais, un jour, mon INNOCENCE SERA RECONNUE. » Les espérances de Régina, à propos de la réhabilitation de la mémoire de sa mère, étaient-elles basées sur ces seules paroles ou sur des faits plus précis ? Claude ne put m’en instruire. Se souvenant de la tendresse dont son père l’avait d’abord entourée, Régina l’aimait toujours, l’aimait d’autant plus, qu’elle le voyait en proie à une douleur farouche, incurable, qui le minait sourdement ; ayant la conscience de l’innocence de sa mère, Régina poursuivait sa réhabilitation de vœux ardents, parce que cette réhabilitation devait aussi lui rendre le cœur de son père. Dans l’espoir d’attendrir cet homme inexorable, qui, dans la bizarrerie de sa douleur, n’avait pas voulu voir sa fille depuis son mariage, chaque jour Régina se rendait chez son père, sollicitant, mais en vain, à sa porte, la permission de le voir ; à chaque refus, elle opposait une patiente espérance, et, sans jamais se lasser d’être rebutée, elle revenait le lendemain, toujours respectueuse et résignée.

Quant au suicide de Robert de Mareuil, et au mariage de Régina avec le prince, ces faits furent ainsi expliqués à Claude par le capitaine Just, selon les bruits du monde :

Mlle de Noirlieu, ayant aimé M. de Mareuil dès son enfance, lui avait promis de n’être jamais qu’à lui ; cependant l’éloignement, l’absence, le silence absolu du comte, peut-être aussi de vagues rumeurs sur la dissipation de sa vie stérile et prodigue avaient refroidi chez Régina les sentiments de ce premier amour.

Le baron de Noirlieu, ayant hâte de marier sa fille, dont la présence lui pesait douloureusement, lui proposa plusieurs partis, entre autres le prince de Montbar et le comte Duriveau. Si, malgré l’incompréhensible obsession de son père, Régina refusa obstinément M. Duriveau, sans agréer davantage les soins du prince, elle fut cependant frappée du charme et de l’esprit de M. de Montbar. Vers cette époque, M. de Mareuil vint rappeler à Régina une promesse sacrée ; la loyauté chevaleresque de cette jeune fille, la vue et probablement la correspondance de celui qu’elle avait aimé dès son enfance fixèrent sa résolution : elle déclara à son père qu’elle voulait épouser Robert. Le baron de Noirlieu fut inflexible, malgré les prières, les supplications de Régina. Soudain l’on apprit le suicide de M. de Mareuil, suicide inexplicable et inexpliqué pour tout le monde, excepté pour Régina, pour moi, et pour les complices des ténébreuses machinations de Robert.

Un moment éloignés par la force des circonstances, M. Duriveau et M. de Montbar renouvelèrent leurs instances auprès de Mlle de Noirlieu. Toujours sincère, elle ne cacha pas à M. Duriveau sa profonde antipathie, et dit à M. de Montbar :

« — Liée par une promesse sacrée, j’ai dû refuser de vous épouser : un funeste événement m’a rendue libre ; j’accepte l’offre de votre main, et vous pourrez compter sur un cœur loyal et digne de vous. » Le prince, passionnément épris de Régina, parvint à surmonter la résistance du baron de Noirlieu, qui tenait toujours pour M. Duriveau, et, au dépit furieux de celui-ci, le mariage eut lieu.

Pendant six mois la princesse de Montbar parut la plus heureuse des femmes ; mais au bout de ce temps, une grande froideur régna tout à coup entre le prince et sa femme ; celle-ci tomba dans une mélancolie profonde dont le docteur Clément avait été douloureusement alarmé ; le prince parut aussi pendant quelque temps sombre, agité, car il adorait, disait-on, sa femme… Puis à cette tristesse succéda chez lui une indifférence, réelle ou feinte ? on ne savait.

La santé de la princesse s’altérait de plus en plus… lorsque, environ deux mois avant la mort du docteur Clément, un changement extraordinaire se remarqua dans les habitudes de Mme de Montbar ; elle avait depuis longtemps vécu retirée, dans une solitude presque complète ; soudain elle rechercha le tumulte des fêtes ; jeune, spirituelle, charmante, la princesse de Montbar fut bientôt une des femmes les plus entourées de Paris ; les hommes à la mode se disputèrent ses moindres préférences, mais la médisance continua de respecter la vie de Régina.

La position de la princesse de Montbar ainsi résumée dans nos entretiens avec Claude Gérard, il approuva, il encouragea ma résolution. Je devais, selon lui, poursuivre jusqu’au bout mon œuvre de dévouement ignoré de Régina, dévouement qui m’était alors doublement imposé et par mes propres sentiments et par le vœu suprême du docteur Clément, dont la bonté généreuse m’avait mis pour toujours au-dessus du besoin.

« — Une fois cette œuvre accomplie, autant qu’il aura été en toi de l’accomplir, – me dit Claude Gérard en nous quittant, – tu reviendras auprès de moi ; nous ne nous quitterons plus, et puisque tel est ton désir, tu partageras ces travaux d’enseignement qui, par les résultats que j’obtiens, me deviennent de jour en jour plus chers… Si tu éprouves quelque doute sur ta ligne de conduite, si tu as besoin de quelques avis, écris-moi… Mon sentiment du juste et du bien, joint à ma paternelle affection pour toi, guidera sûrement mes conseils. »

Fort de l’appui et de l’approbation de Claude Gérard, je le quittai avec une foi nouvelle et profonde dans la mission que je devais accomplir et qui pour moi se résumait ainsi :

Déjouer la vengeance du comte Duriveau.

Rendre à Régina l’affection de son père.

Concourir à la réhabilitation de la mémoire de sa mère.

Ramener le prince à ses pieds…

Voir enfin la princesse de Montbar heureuse… complètement heureuse.

Tâche immense, impossible, si je jugeais d’après le peu de moyens d’action dont, hélas ! je pouvais disposer, moi si humble, si obscur, si infime…

Tâche réalisable peut-être, si j’en croyais cette foi dans mon amour, qui pouvait, comme la foi dont parle l’Évangile, transporter des montagnes.

CHAPITRE XXIII.

Martin entre au service de la princesse de Montbar.

Je revins à Paris…

La recommandation du docteur Clément, transmise par son fils à la princesse de Montbar, avait été si puissante, qu’à mon retour de chez Claude, le capitaine Just me prévint que le maître d’hôtel du prince avait l’ordre de me recevoir parmi les gens de la maison dès mon arrivée à Paris, et de me présenter à la princesse.

Je fus tout à fait certain que le docteur Clément m’avait scrupuleusement gardé le secret, car à la manière dont le capitaine Just m’annonça ma réception dans la maison de la princesse, il ne parut pas soupçonner les graves intérêts qui me faisaient entrer chez elle ; il ne vit sans doute en moi qu’un domestique enchanté de trouver une bonne condition.

Enfin je touchais à ce jour depuis si longtemps et si impatiemment désiré ; j’allais voir réaliser cette espérance jusqu’alors regardée par moi comme un rêve… J’allais habiter sous le même toit que Régina.

Je ne puis dire avec quel battement de cœur je frappai pour la première fois à la porte de l’hôtel de Montbar. Je demandai le principal domestique, qui, après avoir lu un mot que je lui remis de la part du capitaine Just, afin de constater mon identité, me dit de le suivre chez la princesse.

Après avoir gratté à la lourde portière d’un petit salon, il m’introduisit, en disant à Régina occupée à écrire :

— Voilà le valet de chambre que madame la princesse attendait.

— C’est bien… – répondit-elle sans discontinuer d’écrire et sans me regarder.

Le maître d’hôtel sortit ; je restai seul avec ma future maîtresse.

La princesse était enveloppée dans une robe de chambre de cachemire fond orange à palmettes, qui dessinait sa taille de Diane chasseresse ; ses admirables cheveux noirs, naturellement ondés, se tordaient en une grosse natte derrière sa tête, et son petit pied, chaussé d’une mule de maroquin brodé d’argent, dépassait les plis traînants de sa robe, dont la manche un peu flottante laissait voir le commencement d’un bras blanc, poli comme l’ivoire, et le poignet élégant de sa main charmante.

Un suave parfum remplissait ce salon, tendu de damas vert, rehaussé de baguettes dorées ; la table à écrire de la princesse était pour ainsi dire entourée d’un buisson de fleurs massées dans une jardinière demi-circulaire, très basse et placée sur le tapis ; il y avait encore une grande quantité de fleurs disposées dans des coupes et des vases de magnifique porcelaine placés çà et là sur des meubles d’une rare somptuosité.

Je n’avais de ma vie vu une pareille profusion de fleurs rares et un luxe de si bon goût. La lumière arrivait dans ce parloir à travers un store de satin où étaient peints des oiseaux de mille couleurs. Ce demi-jour mystérieux, le profond silence qui régnait dans l’appartement, situé sur le jardin, la douce odeur des fleurs et du léger parfum qui s’exhalait de la chevelure ou des vêtements de Régina, que dirai-je enfin ? la vue de cette femme si belle et si longtemps adorée du fond de ma misère et de mon obscurité, me causèrent d’abord une sorte d’enivrement… de vertige.

Régina, ayant terminé d’écrire sa lettre, me dit en me montrant un bougeoir de vermeil placé sur sa table :

— Allumez cette bougie, je vous prie… il y a sur la cheminée du papier pour cela…

Obéissant à l’ordre de la princesse, je pris à l’endroit indiqué, dans un petit cornet de porcelaine, une sorte de longue allumette de papier rose, je la présentai à la flamme du foyer et j’allumai le bougeoir.

— Merci… – me dit la princesse de sa voix douce et bonne.

Puis, tout en cachetant sa lettre et en y écrivant l’adresse, elle ajouta sans lever les yeux sur moi :

— Vous vous nommez… Martin ?

— Oui, madame la princesse.

— M. le docteur Clément, un des hommes que j’aimais et que je vénérais le plus au monde, – me dit la princesse d’une voix légèrement émue, – vous a si instamment recommandé à moi, que je vous prends à mon service en toute confiance.

— Je tâcherai de mériter les bontés de madame la princesse. – lui dis-je en m’inclinant.

Régina, sa lettre écrite, quitta son bureau et alla s’asseoir dans une bergère au coin de sa cheminée ; s’accoudant alors sur le bras de ce meuble, et voulant sans doute juger de ma physionomie, elle attacha pendant un instant sur moi un regard pénétrant quoique un peu embarrassé ; ses grands yeux noirs et humides ayant ainsi rencontré les miens, je les baissai aussitôt, et malgré moi mon visage se couvrit d’une vive rongeur. Je frémissais à la pensée que la princesse allait peut-être remarquer cette maladroite rougeur ; heureusement il n’en fut rien, je pense, car elle reprit bientôt :

— Je dois vous dire d’abord à quelles conditions vous servirez ici, vous aurez mille francs de gages, cela vous convient-il ?

— Oui, madame la princesse.

— Vous serez habillé et vous mangerez à l’office, bien entendu ; d’ailleurs, si, comme je l’espère, votre service me satisfait, vos gages seront augmentés l’an prochain.

— Je ferai mon possible pour contenter madame la princesse…

— Cela vous sera facile… Je ne vous demande que du zèle et de l’exactitude dans votre service, – me dit la princesse avec bonté.

— Je crains seulement de n’être pas tout de suite bien au fait du service de madame la princesse.

— Mon service est très simple, voici en quoi il consiste : vous aurez soin de ce parloir et des deux salons qui le précèdent ; vous veillerez à ce que mes jardinières et mes vases soient toujours remplis de fleurs fraîches et arrangées avec goût ; vous vous entendrez pour ces fournitures avec ma fleuriste ; vous essuierez ensuite, avec précaution, ces porcelaines et ces objets d’art que vous voyez sur ces étagères ; de temps à autre vous épongerez légèrement les tableaux qui sont dans cette pièce et dans les autres ; vous me servirez ensuite mon déjeuner ici ; puis, l’après-dîner, lorsque je ne sortirai pas, vous vous tiendrez dans le salon d’attente, afin de m’annoncer les personnes qui viendront me voir… Si je sors, vous irez faire les commissions dont je vous aurai chargé ; sinon, vous pourrez disposer de votre temps. Vous servirez ensuite au dîner avec le maître d’hôtel et le valet de chambre de M. de Montbar ; si le soir je suis chez moi, vous resterez au salon d’attente ; si je sors, votre soirée vous appartiendra. Voilà à peu près en quoi consistera votre service.

— Du moins, la bonne volonté ne me manquera pas, madame la princesse…

— J’en suis persuadée ; si vous êtes embarrassé pour quelque chose, adressez-vous au maître d’hôtel… ou à Mlle Juliette, ma femme de chambre ; ils vous mettront au fait de ce que vous ne saurez pas… Je n’ai pas besoin de vous dire que M. de Montbar tient à ce que la meilleure intelligence règne parmi les gens de sa maison… Je ne doute pas de la facilité de votre caractère… Dites-moi, vous savez lire et écrire ?

— Oui… madame la princesse.

— Et compter ?

— Oui, madame la princesse.

— Vous serez chargé de régler, chaque mois, avec certains fournisseurs dont je vous donnerai la liste, et chaque mois aussi vous m’apporterez votre livre de dépenses très exactement… je n’aime pas les mémoires en retard.

— Je me conformerai aux ordres de madame la princesse.

— Allons… j’espère que vous resterez longtemps chez moi, et que je serai satisfaite de vous.

— Madame la princesse peut être certaine que je ferai pour cela tout mon possible.

— Dès demain vous commencerez votre service auprès de moi… Aujourd’hui vous vous mettrez au fait des habitudes de la maison… seulement vous porterez cette lettre à son adresse…

Et Régina me donna la lettre qu’elle venait d’écrire.

— Faudra-t-il demander une réponse, madame la princesse ?…

— Oui… vous monterez vous-même la lettre à l’antichambre et vous attendrez… Mais dans le cas où Mme Wilson… c’est le nom de la personne à qui j’écris, ne serait pas chez elle… vous laisserez la lettre.

Après un moment de silence, la princesse reprit :

— Dites-moi, Martin… il est entendu que lorsque je sors en voiture vous ne me suivez jamais… Ceci est le service des valets de pied. Cependant, comme il se pourrait qu’une fois par hasard j’eusse besoin de vous pour me suivre, je préfère vous prévenir… D’ailleurs, lors de ces rares sorties, vous ne porterez pas plus la livrée que vous ne la porterez habituellement.

— Je serai toujours prêt à obéir aux ordres de madame la princesse, c’est mon devoir.

— Ah ! j’oubliais… – reprit Régina, et son visage trahit une impression pénible. – Une fois pour toutes… et sans que j’aie jamais besoin de vous réitérer cet ordre, vous irez chaque matin de très bonne heure vous informer des nouvelles de M. le baron de Noirlieu… mon père…

— Oui, madame la princesse…

Puis, comme si elle eût voulu se distraire des tristes pensées que venait sans doute d’éveiller en elle l’ordre qu’elle m’avait donné, ou voulant peut-être ne pas me laisser pénétrer son émotion, Régina me montra un bouquet de daphné blanc, placé dans une petite coupe de verre de Venise enrichi de pierres fines, et posée sur une table de bois de rose, où je vis aussi un mouchoir brodé, un livre entr’ouvert et un ouvrage de tapisserie commencé.

— J’aime beaucoup l’odeur du daphné, – me dit la princesse ; – vous vous entendrez avec ma fleuriste, afin que chaque jour j’aie dans cette coupe une branche fleurie de cet arbuste…

Mme de Montbar ayant de nouveau gardé un moment le silence, reprit avec une certaine hésitation :

— Le docteur Clément m’a écrit, et son fils m’a répété que vous étiez la probité même… Je sais avec quel courageux dévouement vous avez, au péril de votre vie, lutté contre un misérable qui s’était introduit chez votre maître pour le voler…

— J’ai fait mon devoir, madame la princesse.

— Je le sais, mais ceux qui accomplissent si bravement leur devoir… sont rares… En un mot, tout le bien que l’on m’a dit de vous doit me faire penser qu’à ces deux excellentes qualités : le dévouement et la probité… vous joignez sans doute la discrétion ?

Et la princesse attacha de nouveau sur moi un regard ferme et pénétrant.

J’avais un dangereux écueil à éviter dans cette première entrevue avec Régina : – paraître au-dessus de ma condition par mon langage, je dirais par mes sentiments… si je n’avais rencontré d’admirables dévouements domestiques. – Il me fallait donc m’observer sans cesse, et résister surtout impitoyablement à la funeste tentation de me rendre intéressant aux yeux de la princesse. Tout eût été perdu pour mes projets, du moment où elle aurait vu en moi autre chose qu’un serviteur simple, honnête et zélé.

Ainsi, la princesse, en me demandant si elle pouvait compter sur ma discrétion, songeait sans doute à me charger de quelque commission délicate. L’espoir d’obtenir déjà une preuve de sa confiance me rendit heureux ; je répondis avec un accent de simplicité sincère, en affectant cependant un peu de surprise :

— Madame la princesse veut dire que je ne rendrai compte qu’à elle de ses commissions ?

— Voici ce que je veux dire, – reprit la princesse avec un léger embarras : — On s’adresse souvent à moi pour des secours… et s’il est des infortunes dignes de pitié… il en est malheureusement d’autres qui sont feintes ou causées par l’inconduite… Je voudrais donc vous charger d’aller quelquefois aux informations sur les personnes qui me demandent des aumônes, afin d’obtenir des renseignements certains ; vous vous mettrez pour cela en rapport avec les portiers, les voisins, que sais-je ?… Enfin comprenez-vous ce que j’attends de vous dans ces circonstances, – ajouta la princesse en paraissant douter un peu de mon intelligence, – me comprenez-vous bien ?

— Oui, madame la princesse… et je tâcherai que madame puisse avoir confiance dans les renseignements que je lui fournirai.

Après un moment de réflexion, la princesse me dit :

— Alors je vous donnerai aujourd’hui même une commission de ce genre.

Et tirant le tiroir de la petite table de bois de rose placée près d’elle Régina prit un papier, le lut, et me demanda :

— Connaissez-vous la rue du Marché-Vieux ?

— Non, madame la princesse.

— Cette rue doit être du côté de la rue d’Enfer.

— Je la trouverai facilement, madame la princesse.

— Eh bien ! au numéro 11 de la rue du Marché-Vieux, habite une malheureuse veuve nommée Mme Lallemand… elle est paralytique et hors d’état de quitter son lit. Sa fille, âgée de onze ou douze ans au plus, est déjà venue ici deux fois m’implorer pour sa mère. Cette enfant m’a tellement intéressée, que je lui ai donné des secours… Avant-hier je l’ai revue ; elle m’a suppliée de venir voir sa mère, celle-ci ayant, disait-elle, à me confier quelque chose de la plus grande importance pour elle ; mais ne pouvant bouger de son lit, ne sachant pas écrire et ne voulant pas charger une enfant de l’âge de sa fille d’une commission si grave, elle était forcée de me prier de venir la voir. Je le lui ai promis, et j’irai demain ; seulement, comme l’enfant m’a dit que les voitures pouvaient à peine entrer dans cette petite rue d’un quartier perdu, où l’apparition de ma voiture ferait d’ailleurs événement, ce qui me serait fort désagréable, vous irez tantôt chez cette pauvre femme, afin de savoir à quel étage elle demeure, et de m’épargner ainsi l’embarras de la demander dans la maison, où il n’y a pas de portier, m’a dit l’enfant.

— Faudrait-il annoncer à cette femme la visite de madame la princesse pour demain ?

— Oui, cela la rendra heureuse un jour d’avance… Vous lui direz que je serai chez elle sur les neuf ou dix heures du matin, – ajouta la princesse après un moment de réflexion.

— Madame la princesse désire-t-elle que je tâche de prendre quelques informations sur cette femme ?

— Cette fois, c’est inutile… je crois tout ce que m’a dit sa petite fille… une enfant de cet âge serait incapable de mentir ou de tromper à ce point.

À cette réflexion de Régina, j’aurais dû, instruit par l’expérience, me souvenir, hélas ! que trop souvent la corruption atteint jusqu’à l’enfance ; mais j’étais loin de prévoir que cet appât tendu à l’âme généreuse de Régina cachait un piège horrible… une machination diabolique…

Cette triste révélation ne viendra que trop tôt.

— Tenez, voici l’adresse de cette pauvre femme, – me dit Régina en me remettant un papier. – Allez d’abord chez Mme Wilson porter ma lettre, puis vous ferez cette autre commission.

Au moment où j’allais sortir, la princesse ajouta avec beaucoup de bienveillance et de dignité :

— C’est grâce aux excellentes recommandations du docteur Clément que je vous donne une preuve de confiance dès le premier jour de votre entrée à mon service ; j’espère que vous y répondrez par votre zèle et par votre discrétion.

— Je ferai tout ce que je pourrai afin de satisfaire madame la princesse.

Et je quittai l’appartement de Mme de Montbar.

____________

 

Il m’est impossible d’exprimer les mille pensées dont je fus agité ensuite de ma première entrevue avec Régina ; ce fut une sorte d’étourdissement d’esprit si violent que je montai en hâte à ma chambre, afin de me recueillir et de reprendre le sang-froid nécessaire pour supporter, sans trouble, les regards de mes nouveaux camarades.

L’impression terrible qui domina d’abord toutes les autres et que je ne cherchai pas à me dissimuler, tant elle m’épouvantait, fut un ressentiment d’amour passionné… brûlant… sensuel, que je n’avais jamais éprouvé pour Régina. Jusqu’alors toujours grave et austère, entourée du prestige sacré de sa tristesse filiale, Régina m’était apparue dans une sphère si élevée, elle placée si haut, moi si bas et si loin, que je n’avais pu subir l’influence de la femme… de la femme jeune, belle, charmante.

Anéanti sous ces impressions remplies de charme et de terreur, un moment j’eus peur… ma résolution m’abandonna… j’entrevoyais un avenir de tortures sans nom, que je n’avais pas soupçonnées. Ce beau rêve de vivre sous le même toit que la princesse, de jouir à chaque instant d’une intimité presque forcée par mes relations domestiques… ces transports, à la seule pensée de la voir, de l’entendre chaque jour… ce bonheur ineffable de pouvoir me dire, en parlant d’elle, ma maîtresse, de lui appartenir en effet, corps et âme… tant de ravissantes visions se dissipèrent du moment où j’envisageai cette réalité : UN VALET AMOUREUX FOU DE SA MAÎTRESSE … passion insensée à force de honte, de ridicule, de bassesse ; passion irritée, exaspérée à chaque instant par la femme qui la cause à son insu ; car, si réservée qu’on soit, l’on se gêne encore si peu devant son valet !

Et ce n’était pas tout : la moindre émotion trahie, un regard, une rougeur furtive, le plus léger trouble dans ma voix, un tremblement involontaire, pouvaient non seulement me faire chasser de cette maison avec ignominie, mais je perdais à jamais l’occasion de servir peut-être grandement la princesse ; car j’avais déjà eu, quoiqu’elle l’ignorât, une part d’action assez large, assez salutaire sur la vie de Régina pour espérer encore quelque fruit de mon dévouement.

En présence d’un tel avenir, mon courage fut encore sur le point de faillir ; puis surmontant mon lâche effroi, songeant aux dernières recommandations du docteur Clément, aux encouragements de Claude Gérard, je résolus de poursuivre ma tâche et de lutter courageusement ; comparant enfin ma position présente, si pénible qu’elle fût, à mes misères passées, alors que, las de souffrir de la faim et du froid, j’avais attendu, espéré la mort au fond de la cave où je m’étais enseveli vivant, il me sembla entendre la voix amie et austère de Claude Gérard me reprocher mon indigne faiblesse, comme un outrage aux jours meilleurs qu’un sort providentiel m’avait récemment assurés.

La cloche du déjeuner sonna et me réunit à mes nouveaux camarades : le maître d’hôtel, le cuisinier, le valet de chambre du prince et les deux femmes de la princesse. Les gens de livrée et d’écurie prenaient leurs repas chez le portier de l’hôtel. Je fus cordialement accueilli par mes compagnons de service ; Mlle Juliette, première femme de chambre de la princesse, proposa même de donner le soir chez elle un thé pour fêter ma bienvenue ; il me fut facile de voir, à la réserve ou à l’insignifiance des propos tenus à l’office pendant ce premier repas, que l’on n’était pas encore en confiance avec moi. Je crus utile et prudent de faire acte de bon compagnonnage en offrant à mes convives de me charger des commissions qu’ils pourraient avoir en allant remplir les ordres de la princesse ; Mlle Juliette, la femme de chambre, accepta et me pria, puisque j’allais porter une lettre chez Mme Wilson, d’inviter Mlle Isabeau à venir le soir même prendre le thé avec nous, si elle était libre.

Je me rendis d’abord chez Mme Wilson ; elle occupait une très élégante maison de la rue de Londres, où se trouvaient les bureaux de M. Wilson, riche banquier américain. Le domestique qui me reçut à l’antichambre me dit que Mme Wilson était sortie ; je lui remis la lettre de ma maîtresse, et le priai de me conduire auprès de Mlle Isabeau, la femme de chambre. Je trouvai cette jeune fille occupée à coudre. Elle était loin d’être belle ; mais elle avait une taille svelte et gracieuse, de magnifiques cheveux et une certaine distinction de manières. Ayant appris que Mme Wilson était l’amie intime de la princesse, il ne me parut pas sans intérêt de causer avec Mlle Isabeau, qui d’ailleurs s’y prêta avec la meilleure volonté du monde, car elle me parut singulièrement parlante.

— Je suis chargé, mademoiselle, – lui dis-je, – de vous prier de venir prendre le thé chez Mlle Juliette.

— Avec grand plaisir, monsieur, – me répondit Mlle Isabeau d’un air surpris. – Donnez-vous la peine de vous asseoir… Mais je n’ai pas l’avantage de…

— Je suis nouvellement entré, comme valet de chambre, chez Mme la princesse de Montbar, et j’apportais une lettre de ma maîtresse pour Mme Wilson.

— Ah ! très bien, monsieur… c’est différent… Madame est sortie, elle ne doit pas rentrer avant quatre ou cinq heures… Vous remercierez bien, n’est-ce pas ? Juliette pour moi. Comme madame va au spectacle et au bal ce soir, je crois même avec la princesse… j’aurai, je l’espère, ma soirée libre… C’est bien aimable à Juliette d’avoir pensé à moi… une nouvelle amie.

— Ah ! il n’y a pas longtemps que vous connaissez Mlle Juliette ?

— Mon Dieu, non ; notre amitié date de l’amitié de nos deux maîtresses… Madame m’a envoyée plusieurs fois chez la princesse, c’est comme cela que j’ai fait connaissance avec Juliette.

— Je croyais Mme Wilson l’amie intime de ma maîtresse ?

— Certainement, mais on peut être intime sans se connaître pour cela depuis longtemps… Aussi… tenez, entre nous, ce n’est pas pour vanter ma maîtresse… mais sans elle… la princesse…

— La princesse ?…

— Ma foi, écoutez donc, du train où elle allait, elle serait peut-être à cette heure morte de chagrin.

— Vraiment ! – m’écriai-je ; puis j’ajoutai : – Vous concevez, mademoiselle, mon étonnement… étant tout nouveau dans la maison… et n’ayant pas remarqué que Madame… fût triste…

— À cette heure, elle n’est plus triste, certainement ; mais il y a deux mois c’était à fendre le cœur ; heureusement la princesse a fait connaissance avec Madame, et alors tout a changé.

— Votre maîtresse fait des miracles, il me semble…

— Je crois bien, elle est si vive, elle aime tant le plaisir pour elle et pour les autres, elle a tant d’esprit, elle est si gaie, qu’il n’y a pas de mélancolie qui tienne avec elle… Aussi, elle vous a joliment arrangé la tristesse de la princesse. Elles sont maintenant toujours en fêtes, en plaisirs. Tenez, aujourd’hui encore, je crois qu’elles vont ensemble aux Italiens et de là au bal…

Notre entretien fut interrompu par l’arrivée d’une gouvernante anglaise, tenant par la main la plus jolie enfant que j’eusse jamais vue, un ange de beauté, de fraîcheur et de grâce.

— Si Madame rentrait avant moi, mademoiselle Isabeau, – dit la gouvernante, – vous la préviendriez que j’ai emmené Mlle Raphaële se promener, car il fait très beau.

— Très bien, madame Brown, – dit la femme de chambre.

— Adieu, ma bonne Isabeau, – dit Raphaële en embrassant affectueusement la camériste ; – je te rapporterai un gâteau…

Et l’enfant, toute joyeuse, sortit en sautant.

— Quelle charmante petite fille !… – dis-je à Isabeau.

— N’est-ce pas qu’elle est jolie, Mlle Raphaële ? Et gentille, et bonne, jamais fière ; il n’y a pas un meilleur cœur… Ah ! l’on peut dire que si celle-là ne rend pas un jour un mari heureux… c’est bien qu’il ne le voudra pas… Pauvre petite… Seulement, ça sera si bon, que ça n’aura pas de défense… C’est pas comme Madame !… Ah ! elle… par exemple…

Cet entretien qui, pour mille raisons, m’intéressait extrêmement, fut de nouveau interrompu ; on demanda Mlle Isabeau à la lingerie ; je ne jugeai pas devoir rester plus longtemps, et je pris congé de Mlle Isabeau, qui me dit :

— À ce soir, monsieur… Votre nom, s’il vous plaît ?

— Martin.

— Monsieur Martin, vous direz à Juliette que j’aurai ce soir de bonnes histoires toutes chaudes à lui raconter… pas sur mes maîtres, bien entendu… monsieur Martin, mais sur les maîtres des autres…

— Je comprends, – lui dis-je en riant, – c’est un échange ; de cette façon, le diable n’y perd rien.

— Que voulez-vous, monsieur Martin, – me dit ingénument Mlle Isabeau ; – on voit, on écoute, on se souvient, on confie cela à des amis… comme un secret… et puis après on ne répond de rien.

Un pressentiment presque certain me dit que le soir, au thé que donnait Mlle Juliette, je devais entendre de curieuses révélations.

En sortant de chez Mme Wilson, je me hâtai de me rendre rue du Marché-Vieux, près de la rue d’Enfer, afin de visiter la pauvre femme paralytique chez qui la princesse de Montbar devait se rendre le lendemain.

CHAPITRE XXIV.

Mme Lallemand. – Le soupçon. – Conversation entre deux époux.

J’arrivai rue du Marché-Vieux, sorte de ruelle si étroite, qu’une voiture pouvait difficilement y pénétrer. Guidé par l’adresse que m’avait remise la princesse, j’entrai dans la maison de la femme paralytique ; une sombre allée, où je ne vis pas de loge de portier, conduisait à l’escalier, aussi très obscur. Afin de me renseigner sur l’étage où demeurait Mme Lallemand, je frappai à deux portes s’ouvrant sur le palier du premier.

Personne ne me répondit.

Supposant ces chambres habitées par des ouvriers alors en journée, je montai au second ; je frappai encore.

Même silence.

Assez étonné de cette solitude, je montai au troisième et dernier étage, sauf les combles ; je heurtai de nouveau et inutilement à plusieurs reprises. J’allais redescendre, croyant m’être trompé de numéro, lorsque j’entendis un bruit de pas se rapprocher de la porte, et une voix d’enfant demanda :

— Qui est là ?

— C’est quelqu’un qui vient voir Mme Lallemand de la part de Mme la princesse de Montbar… – répondis-je.

Aussitôt la porte s’ouvrit ; je vis une petite fille de onze ou douze ans, d’une figure douce et naïve.

— Mme Lallemand demeure ici ? – lui dis-je en jetant un regard sur une première pièce nue, délabrée, où aboutissait l’escalier d’un grenier, sans doute.

— Oui, monsieur, – me répondit l’enfant, – elle est couchée et ne peut pas se lever.

— Puis-je la voir, et lui parler de la part de Mme la princesse ?

— Je vais le lui demander, monsieur, – me dit la petite fille, qui revint au bout de quelques instants m’ouvrir une porte, et j’entrai.

Une femme jeune encore, à l’air souffrant, à la physionomie intéressante, était couchée sur un grabat au milieu d’une chambre qui trahissait une profonde misère. Lorsque j’eus dit à cette femme qu’elle recevrait sûrement le lendemain matin la visite de la princesse, des larmes coulèrent de ses yeux, et par un mouvement de joie touchant, elle embrassa son enfant avec effusion, puis elle m’exprima sa reconnaissance pour la princesse en des termes si simples, si naturels, si profondément sentis, que, vivement ému de cette scène, je me promis de rendre compte à ma maîtresse de cette impression si favorable à sa protégée.

Quand je pense, à cette heure, que tout cela était de la part de cette créature une comédie qui cachait un infâme guet-apens, je suis encore à comprendre la possibilité d’une si effroyable dissimulation.

Je quittai la rue du Marché-Vieux si complètement rassuré par ce que je venais de voir et d’entendre, qu’il ne me vint pas à la pensée de prendre des renseignements sur Mme Lallemand ; j’oubliais même l’étonnement que j’avais ressenti en trouvant cette maison uniquement habitée par la protégée de la princesse.

Rentré à l’hôtel, je m’habillai avec soin ; je devais le soir servir à table. Le tailleur du prince était excellent. Je revêtis un habit du plus beau drap noir, élégamment coupé. Lorsque ma toilette fut terminée, je me regardai dans la petite glace de ma chambre ; soigneusement cravaté de batiste blanche, chaussé de bas de soie noire et d’escarpins bien luisants à boucles d’or, je ne craignis pas d’être reconnu par le prince, qui ne m’avait adressé la parole qu’une fois, et alors qu’à moitié ivre il me plaisantait sur les haillons dont j’étais couvert.

En entrant dans l’office de la salle à manger, je trouvai le maître d’hôtel et le vieux valet de chambre du prince, qui me dit affectueusement :

— Avant d’aider au couvert, mon cher ami, avez-vous été voir si le feu du parloir de madame allait bien ? Elle ne peut tarder à rentrer…

— Non, monsieur Louis, lui dis-je ; je n’y avais pas songé et j’y vais…

— N’oubliez pas aussi, lorsque madame rentrera, de vous trouver à la porte du parloir d’attente pour la recevoir.

— Je vous remercie, monsieur Louis ; mais comment serai-je instruit du retour de madame ?

— C’est bien simple, par le bruit de sa voiture d’abord, et puis par deux coups du timbre qui correspond à la loge du portier… Le timbre frappe un coup lorsque monsieur rentre, deux coups lorsque c’est madame

Je me rendis donc dans le parloir de la princesse pour veiller à son feu ; je ne pus m’empêcher de tressaillir en sentant de nouveau le parfum particulier à cette pièce, où Régina se tenait de prédilection, parfum doux, suave, quoique pénétrant ; oubliant, je l’avoue, un instant mon service, je regardais autour de moi avec émotion, contemplant ces fleurs, ces tableaux, ces livres, ces meubles qui ornaient le sanctuaire de la princesse, lorsque j’entendis marcher dans une petite galerie de tableaux qui séparait le parloir où je me trouvais de la chambre à coucher de la princesse.

Au moment où, de crainte d’être surpris inactif, je me baissais vivement vers la cheminée, le prince entra… J’étais courbé, je ne pus voir son visage, mais un assez brusque temps d’arrêt dans sa marche me prouva qu’il était surpris de trouver là quelqu’un. Il referma la porte de la galerie des tableaux, je me redressai et m’inclinai respectueusement.

— Vous êtes le nouveau valet de chambre de Mme de Montbar ? – dit le prince, presque sans me regarder, et en s’arrêtant à peine un instant.

— Oui, mon prince.

— C’est bien, – me dit-il, et il sortit.

Quoique j’eusse à peine eu le temps d’envisager M. de Montbar, il me parut assez contrarié d’être vu sortant de l’appartement de sa femme, contrariété que je ne m’expliquai pas ; lorsqu’il fut parti, jetant par hasard les yeux sur la petite table placée auprès du fauteuil de Régina, il me sembla voir un certain désordre parmi les objets placés sur ce guéridon. La tapisserie commencée était tombée à terre, ainsi qu’un livre, et le tiroir à demi ouvert, je ne sais pourquoi. En me rappelant la surprise et l’espèce de contrariété manifestées par le prince à mon aspect, l’idée me vint que, profitant de l’absence de sa femme, il avait peut-être cherché quelque chose dans les meubles de l’appartement… Je frémis, pensant que cette indiscrétion ou cet abus de confiance, s’il se découvrait, pourrait m’être attribué.

Cette pensée m’accablait, lorsque j’entendis un roulement de voiture dans la cour de l’hôtel ; presque aussitôt après retentirent deux coups de timbre.

Fidèle aux instructions de Louis, je courus au salon d’attente ouvrir la porte à la princesse ; je crus bien faire en la saluant respectueusement ; mais elle me dit avec bonté, quoique en souriant un peu :

— Une fois pour toutes, vous ne me saluerez plus chez moi… n’est-ce pas ?

Confus de ma maladresse, je balbutiai quelques excuses ; mais Régina me dit, tout en traversant le second salon qui conduisait à son parloir :

— Vous êtes allé chez Mme Wilson ?

— Oui, madame la princesse… mais je ne l’ai pas trouvée.

— Vous direz alors à la porte que, dans le cas où il viendrait pour moi une lettre de Mme Wilson, on me la monte à l’instant.

— Oui, madame la princesse…

— Et Mme Lallemand ?

— Je l’ai vue, madame la princesse ; elle demeure au troisième étage de la maison dont madame m’a donné l’adresse…

— Vous l’avez prévenue que j’irais la voir demain matin ?

— Oui, madame la princesse.

— Il y a là bien de la misère sans doute… – me demanda tristement Régina.

— Oui, madame… une bien cruelle misère.

— Et cette femme, j’en suis certaine, est intéressante ?

— Je crois qu’elle mérite toutes les bontés de madame la princesse.

— Allons, tant mieux ; car…

Puis, s’interrompant, la princesse me dit en regardant la petite table placée à côté de son fauteuil :

— Quelqu’un est donc entré ici pendant mon absence ?

— Je l’ignore, madame la princesse, – répondis-je avec un embarras stupide, car je ne doutais pas de la cause de l’étonnement de la princesse, et je tremblais d’être soupçonné.

— C’est singulier, – dit Mme de Montbar, et se retournant, elle me regarda fixement.

Je m’abusais sans doute, mais il me sembla lire sur sa physionomie une expression d’étonnement et de défiance. Je me troublai tellement, que, malgré moi, je devins pourpre, et au lieu de lui dire, chose bien simple pourtant, que, devant moi, le prince était sorti du salon des tableaux, je restai muet, aussi péniblement ému que si j’avais été coupable. Sentant néanmoins le danger de ma position, j’allais faire un effort pour éloigner de moi tout soupçon, lorsque la princesse me dit sèchement :

— Vous demanderez ma voiture pour huit heures et demie…

Et la princesse, après avoir un instant chauffé ses pieds au feu de son parloir, entra dans la galerie des tableaux qui précédait sa chambre à coucher, et disparut.

Navré de ma maladresse, je descendis chez le portier afin d’exécuter les ordres de ma maîtresse ; les gens d’écurie prenant leur repas chez M. Romarin, c’était le nom du maître de la loge, je pouvais remplir ma double commission.

M. Romarin, poudré à blanc et habillé en grande livrée, homme important s’il en fut, se chargea de prévenir le cocher de la princesse et me remit deux lettres, dont l’une venait d’être apportée à l’instant même de la part de Mme Wilson ; avec cette lettre, le portier me donna trois magnifiques bouquets de bal soigneusement enveloppés, et me dit :

— L’un de ces bouquets a été apporté avec ce carton de fleurs, par le garçon de la fleuriste de Mme la princesse… les deux autres bouquets l’ont été par des commissionnaires qui n’ont pas dit de quelle part ils venaient.

Parmi ces deux bouquets sans noms que je remportai, j’en remarquai un de magnifique lilas blanc et de violettes de Parme.

En gravissant lentement l’escalier, je contemplais avec une mélancolie amère ce frais et mystérieux bouquet de fête qui exhalait un doux parfum ; car, par un étrange contraste, je me rappelais ces pauvres bouquets de perce-neige blancs et violets, mystérieux aussi, que, pendant tant d’années, j’avais, à chaque funèbre anniversaire, déposés sur la tombe de la mère de Régina sans que la jeune fille eût jamais connu la source de cette pieuse offrande… À ces souvenirs, une larme me vint aux yeux. Ces humbles et tristes fleurs dont mon dévouement ignoré ornait autrefois un tombeau, n’étaient que trop l’emblème de mon humble et triste amour.

____________

 

En remontant dans l’appartement de la princesse, j’y trouvai sa femme de chambre. Elle se chargea des fleurs et des bouquets, et j’allai attendre dans la salle à manger l’heure de servir à table.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit à deux battants ; le prince entra avec sa femme. Sur un signe du maître d’hôtel, j’allai me placer derrière la princesse.

Pour la première fois, je voyais M. de Montbar et sa femme réunis. Quoique leur entretien dût être nécessairement contenu par la présence de leurs gens, je redoublai d’attention afin de tâcher de pénétrer dans quels rapports ils se trouvaient ; j’avais acquis, en l’exerçant, une telle faculté d’observation, qu’il me fallait peu de chose pour me mettre sur la voie de ce que je désirais connaître.

Le prince me parut froid, distrait, et affecter envers sa femme une politesse presque cérémonieuse ; tel fut, à peu près, leur entretien après quelques paroles insignifiantes.

— Vous sortez ce soir ? – dit le prince à sa femme.

— Oui… je vais aux Italiens.

— Mais, ce n’est pas votre jour, il me semble ?

— Mme Wilson me donne une place dans sa loge ; elle vient me prendre, et nous irons ensuite chez Mme de Beauménil.

— Il y a grand bal, je crois ?

— Elle ouvre son nouvel hôtel… On dit que c’est merveilleux, éblouissant… n’y viendrez-vous pas un instant ?

— Certes non, – dit le prince, – je déteste ces cohues où l’on est convié de venir louer en chœur un faste insolent quand il n’est pas ridicule, à moins qu’il ne soit à la fois insolent et ridicule ; d’ailleurs je soupe ce soir avec quelques amis chez Véry ; de là, nous partons pour Fontainebleau, où nous allons chasser pendant plusieurs jours.

— Vous serez absent longtemps ?

— Six ou huit jours au moins… le temps de faire trois ou quatre chasses, l’équipage ne pouvant chasser que tous les deux jours.

— Ce sera une partie charmante ; serez-vous nombreux ?

— Non, pas trop : le marquis d’Hervieux et son beau-frère, maître de l’équipage, Blinval, Saint-Maurice, Thionville, moi et Alfred de Dreux, le célèbre peintre de chevaux, qui peindra des sujets d’après nature… Mais, à propos de peinture, – ajouta le prince, – savez-vous que je suis jaloux de vos tableaux ?

— Vous leur faites vraiment trop d’honneur.

— Il y a surtout cette nouvelle marine d’Isabey… elle ne me sort pas de devant les yeux… c’est un chef-d’œuvre.

— Elle est charmante, en effet.

— Si charmante… que tantôt, pendant votre absence, je suis allé encore l’admirer…

Ce disant, et à ma grande surprise, le prince leva un instant les yeux sur moi, comme si cette explication de sa présence dans l’appartement eût été donnée à mon intention, explication dont je fus d’ailleurs ravi, car elle apprenait à Mme de Montbar ce que j’avais eu la maladresse de ne pas lui dire : – que, pendant son absence, son mari s’était introduit chez elle.

Ainsi devaient tomber les soupçons qu’elle pouvait avoir sur moi dans le cas où elle se serait aperçue de quelque acte indiscret.

— Je suis très heureuse que le tableau vous plaise, – avait répondu la princesse à son mari, – seulement je regrette que vous ne veniez l’admirer que… pendant mon absence.

Je ne sais si ces mots, prononcés par la princesse avec autant de froide politesse que si elle se fût adressée à un étranger, parurent au prince renfermer un double sens, mais il arrêta sur sa femme, pendant une seconde, un regard pénétrant ; puis il ajouta :

— Lorsque vous êtes chez vous, vous êtes toujours très entourée, et, vous le savez, il n’y a rien de plus fâcheux qu’un mari dans le salon de sa femme, le matin. À propos de vos amis, le beau d’Erfeuil est-il toujours aussi sot qu’il est beau ?

— Il est plus beau que jamais.

— Et d’Hervillier a-t-il toujours ses désolantes prétentions de chanteur ? Supplie-t-il toujours tout bas qu’on lui demande de chanter, afin de minauder une feinte résistance ?… Comme ça lui va, un homme de six pieds… avec une carrure de tambour-major et une voix de chantre de cathédrale ?

— M. d’Hervillier a fait un progrès : il chante sans qu’on le lui demande.

— C’est le cri du désespoir, – dit le prince en continuant son persiflage ; – et cet énorme Dumolard, le frère de votre amie intime, – et M. de Montbar accentua ces mots avec une extrême malveillance, – cet homme d’une grosseur irritante prête-t-il toujours sa voiture et ses loges aux belles dames, généreuses complaisances qui l’ont fait appeler l’omnibus ?

— M. Dumolard est toujours cité pour son obligeance énorme… – répondit la princesse, qui me parut vouloir lutter d’ironie avec son mari. Mais il y avait dans cet échange de plaisanteries quelque chose d’amer, de froid, bien éloigné de cette gaieté douce, communicative, qui naît de la confiance et de l’affection.

— Mais à propos de sa sœur, – reprit le prince presque avec aigreur, – savez-vous qu’on parle beaucoup… mais beaucoup, de votre nouvelle amie ?

— De ma nouvelle amie ?

— Oui, de Mme Wilson…

— C’est tout simple, une femme à la mode… De qui et de quoi… parlerait-on sans cela ?

— Est-ce qu’il y a… un M. Wilson ? – demanda le prince d’un ton de raillerie presque insolente.

La princesse fronça légèrement les sourcils, puis répondit avec un sourire contraint :

— Quelle singulière question me faites-vous là ?

— D’abord… c’est qu’on ne le voit jamais, ce M. Wilson.

— Si l’existence des maris qui ne paraissent jamais dans le monde était mise en doute… – reprit Régina, – avouez que la vôtre serait un peu compromise…

— Je ne crois pas… ou plutôt j’espère qu’il n’y a aucune comparaison à établir entre moi et M. Wilson, – dit le prince avec hauteur et un dépit mal contenu ; – car il est de ces ridicules qui… »

— Monsieur de Montbar, permettez-moi donc de vous offrir de cette gelée d’ananas… Elle est parfaite, – dit la princesse en interrompant son mari, qui, comprenant que Mme de Montbar ne voulait pas continuer cette espèce de discussion devant nous autres domestiques, accepta sans doute par convenance le mets qui lui était offert, car il n’y toucha pas, et reprit après quelques moments de silence :

— En allant tantôt chez vous admirer un de vos tableaux, j’ai vu sur une table trois gros volumes in-folio… Qu’est-ce que c’est donc que cela ? Est-ce que vous devenez femme savante ?

— Ce sont des gravures… une collection de portraits historiques, que M. Just Clément a bien voulu me prêter… Je cherchais un costume pour un bal costumé, M. Just m’a conseillé de choisir parmi les gravures qui lui viennent de son père.

— Et… comment va le capitaine Just ? – demanda le prince, non plus avec cet accent sardonique dont il avait accompagné ses questions sur quelques-uns des amis de sa femme, mais avec gravité et une sorte d’hésitation…

Du moment où il eut nommé le capitaine Just, je remarquai que le prince, assis à table en face de sa femme, ne la quittait pas des yeux et semblait l’observer.

Régina ne parut pas s’apercevoir de l’attention presque inquiète du prince et répondit avec une parfaite simplicité :

— M. Just Clément est toujours triste de la mort de son père… mais cette tristesse est douce et calme… Loin de craindre les occasions de parler de celui qu’il regrette, il les recherche, au contraire… et il me trouve toujours disposée à lui offrir cette consolation, car j’avais pour son père autant de vénération que d’attachement.

— Le docteur Clément était un homme des plus respectables, en effet, – répondit le prince, – et puisque nous parlons de lui, je vous dirai que son protégé et le vôtre, ce jeune médecin qu’il nous avait recommandé, est parti hier pour Montbar.

— Je le savais, il est venu prendre congé de moi, – répondit la princesse, – et je vous remercie d’avoir…

— Ne parlons plus de cela, – dit le prince en interrompant sa femme ; – vous savez que je suis toujours heureux de pouvoir vous être agréable ; mais, pour en revenir au capitaine Just, sa tristesse doit se trouver mal à l’aise au milieu de tous vos élégants.

— Lorsque M. Just Clément désire me voir, – répondit la princesse, – il m’écrit un mot le matin, et je le reçois d’assez bonne heure pour qu’il n’ait aucune chance de rencontrer quelqu’un.

— Je vous approuve fort ; le capitaine Just a droit à être particulièrement distingué, non seulement à cause de la triste position où il se trouve, mais encore par sa valeur, par son mérite personnel ; et, quoique jeune encore, c’est un homme qui, je l’avoue, commande la considération.

Ces derniers mots furent prononcés par le prince avec un accent de loyauté, de sincérité, qui me toucha. Mme de Montbar parut ressentir la même impression, car, au lieu de continuer de parler à son mari d’un ton sec et froidement poli, sa voix se détendit et s’adoucit.

— Je vous sais infiniment de gré, – reprit la princesse, – d’apprécier avec une si généreuse impartialité un homme qui n’est pas, comme on dit, de notre monde, et qui deviendra, je le crois, un de mes plus sûrs et de mes meilleurs amis…

Soit que le prince se reprochât le premier mouvement auquel il avait d’abord cédé en rendant justice au capitaine Just, soit que la réponse de la princesse lui eût causé quelque secret dépit, il reprit avec un sourire qui me parut ironique et forcé :

— Vous n’accorderez probablement au capitaine ces entrées privilégiées que jusqu’à la fin de son deuil ?

— Pourquoi cela ? – demanda gravement Régina.

— Mais, c’est que le capitaine, pour n’être pas de la même élégance que vos élégants, n’en est pas moins charmant, au contraire… – dit le prince en riant, – et s’il est aussi spirituel que savant, aussi aimable que distingué, aussi beau que brave, ce n’est pas une raison pour qu’il ne soit pas très dangereux.

— Quelle folie !… – dit la princesse.

— Vous ne savez pas ce que c’est que le capitaine Just… au point de vue de la séduction, – dit le prince en continuant de rire d’un air un peu contraint. – Il a eu des aventures fort bizarres, il a entre autres causé une passion folle… C’est un vrai roman ; la pauvre femme a tout quitté pour suivre le capitaine en Algérie malgré lui, et elle a été tuée dans une rencontre avec les Arabes.

— Vous avez raison, – dit la princesse en souriant, – c’est invraisemblable et impossible comme un roman.

— Mais je vous parle très sérieusement, – dit le prince, – et je puis vous citer le nom… de l’héroïne.

— Je préfère l’ignorer… afin de croire à l’aventure, – répondit la princesse en souriant.

Puis, se levant de table, elle ajouta :

— Je vous demande pardon de vous quitter si tôt, mais je ne suis pas encore habillée ; Mme Wilson doit venir me chercher, et je ne voudrais pas la faire attendre.

Le prince quitta la table à son tour, et dit à la princesse :

— Adieu… car je ne vous verrai pas avant mon départ pour Fontainebleau.

— Adieu ! – dit la princesse, – et ne prolongez pas trop votre absence.

— J’aurai toujours hâte, vous le savez, d’être de retour auprès de vous, – dit le prince ; et il entra dans son appartement, tandis que sa femme rentrait dans le sien.

CHAPITRE XXV.

Départ pour le bal. – Toilette de Régina et de Mme Wilson.

Quoique fort insignifiant en apparence, l’entretien de la princesse et de son mari avait été pour moi plein de graves révélations. Il régnait évidemment une froideur contrainte entre M. de Montbar et sa femme. Il voyait avec peine l’intimité de la princesse et de Mme Wilson. Il rendait loyalement hommage à la supériorité du capitaine Just, contre lequel il ressentait cependant une jalousie d’instinct… et cet instinct ne devait pas tromper le prince… car, le dirai-je… cette jalousie, je la partageais… mon cœur s’était douloureusement serré en apprenant l’espèce d’intimité qui existait déjà entre le capitaine Just et Régina, jalousie folle, basse et stupide de ma part, car, hélas ! je n’espérais rien de mon amour… Mais quoique fou, bas, stupide, ce ressentiment n’en fut pas moins navrant, et j’entrevis vaguement une torture… plus cruelle encore que celle d’aimer sans espoir.

____________

 

Après avoir dîné avec mes camarades, je remontai dans le salon d’attente de la princesse. J’y étais depuis peu de temps, lorsque j’entendis le bruit d’une voiture qui entrait dans la cour de l’hôtel ; bientôt après j’introduisis Mme Wilson dans le parloir de la princesse.

Lorsque après un quart d’heure environ ces deux charmantes femmes sortirent par une des portes du salon dans lequel j’attendais, je fus ébloui…

Il était impossible de rencontrer deux beautés plus complètes, et pourtant plus différentes, que celles de la princesse et de son amie.

Mme Wilson, blanche et rose, avec des yeux bleus et des cheveux noirs, portait une robe de velours vert pâle, garnie de flots de dentelle rattachés par des bouquets de roses-pompons ; une élégante coiffure des mêmes fleurs complétait cette charmante parure.

La princesse, d’une taille plus élevée que Mme Wilson, mais non moins svelte, avait une robe de moire paille, recouverte d’une courte tunique de gaze blanche, garnie de feuilles de camélias naturels, attachés avec des diamants qui brillaient, au milieu de cette luisante verdure, comme autant de gouttes de rosée cristallisées ; une couronne de feuilles vertes sans fleurs, aussi constellée de diamants, ceignait le front blanc et superbe de Régina… Cette robe, très décolletée, ainsi qu’on les portait alors, laissait nus les épaules, les bras et la poitrine de la princesse, qui semblaient avoir la blancheur, le poli, la fermeté du marbre. Ses cheveux, d’un noir plus bleuâtre que ceux de Mme Wilson, au lieu d’être relevés en bandeaux comme le matin, se déroulaient en longs anneaux, qui caressaient son sein demi-nu ; plantée très bas derrière sa tête, cette magnifique chevelure se tordait à sa naissance en une tresse épaisse, nette, luisante, qui faisait valoir encore l’attache élégante d’un cou svelte et rond.

Une légère rougeur colorait les joues de Régina ; ses trois petits signes noirs, veloutés, coquets, contrastaient comme autant de mouches d’ébène avec l’humide carmin de ses lèvres et le feu de ses grands yeux noirs, alors brillants et animés…

Bien plus encore que dans son négligé du matin, Régina m’apparaissait ainsi dans toute la voluptueuse splendeur d’une beauté que je ne lui soupçonnais pas…

Lorsqu’elle sortit de son parloir avec Mme Wilson, elles riaient toutes deux ; le rire de Régina était charmant, car il montrait des dents d’un émail éblouissant ; elle riait tout en approchant son bouquet de ses lèvres par un mouvement rempli de grâce, comme pour voiler cette gaieté à demi.

— Méchante… – lui disait Mme Wilson… – parmi cet arsenal de bouquets magnifiques, choisir celui… de votre fleuriste.

— Que de noms les jaloux vont lui donner, à ce pauvre bouquet marchand ! – dit Régina.

— Les noms des hommes les plus à la mode de Paris y passeront, – reprit gaiement Mme Wilson.

— Avouez, ma chère, que ceci est un peu l’image de bien des choses… Si l’on savait ce que l’on envie !… – dit la princesse avec un accent singulier, – et il me sembla voir un nuage attrister un instant son front rayonnant.

En échangeant ces paroles avec Mme Wilson, la princesse s’était à demi enveloppée d’un ample manteau de satin cerise doublé d’hermine, que sa femme de chambre, qui l’avait suivie, venait de lui poser sur les épaules, après quoi Juliette me remit une paire de petits chaussons de taffetas noir ouaté, et me dit à demi-voix :

— Vous donnerez les chaussons de Madame au valet de pied de Mme Wilson ; recommandez-lui bien de ne pas les perdre.

Puis la femme de chambre rentra dans l’appartement, en me disant à voix basse :

— À tout à l’heure pour le thé.

Au moment de sortir du salon, Mme Wilson dit à la princesse :

— Croisez bien votre manteau, ma chère amie, il fait horriblement froid.

Se trouvant gênée sans doute par son bouquet et par son mouchoir pour se bien envelopper dans son manteau très ample, très long, qu’il lui fallait relever pour descendre l’escalier, la princesse me remit son bouquet et son mouchoir en me disant :

— Vous me donnerez cela dans la voiture.

En recevant de sa main dans ma main son mouchoir et son bouquet, dont le parfum monta vers moi par bouffées, je tressaillis, et je suivis lentement ma maîtresse, la voyant descendre, svelte et légère, les larges degrés de l’escalier de marbre.

Mme Wilson, qui la précédait de quelques pas, s’apercevant que le petit pied de la princesse était seulement chaussé de son soulier de satin blanc, lui dit d’un ton de reproche affectueux :

— Comment, ma chère, par le froid qu’il fait, vous n’avez pas mis de chaussons ?

— Votre valet de pied me les donnera en sortant du bal… – répondit la princesse, – il sera temps alors.

— Et pendant toute la durée de l’Opéra, vous voulez rester les pieds glacés… et à la sortie ?… attendre ainsi notre voiture pendant une heure ? vous auriez un froid mortel… je ne souffrirai pas cela… vous allez mettre vos chaussons à l’instant même… et vous ne les quitterez qu’à notre arrivée au bal.

— Allons… cher tyran, – dit en souriant la princesse à Mme Wilson, – il faut bien vous obéir.

En parlant ainsi, la princesse et son amie s’étaient arrêtées aux dernières marches de l’escalier ; Régina me dit :

— Donnez-moi mon mouchoir et mon bouquet, et mettez-moi mes chaussons.

Et prenant de mes mains le bouquet et le mouchoir, Mme de Montbar s’appuya sur l’un des balustres de l’escalier et me tendit son pied.

Je me mis à genoux devant la princesse… Lorsque je pris dans ma main, où il tenait tout entier, ce pied d’enfant chaussé de satin blanc et de bas de soie si fins, qu’à travers leur tissu diaphane je voyais la transparence rosée de la peau… d’où s’exhalait une faible senteur d’iris… lorsqu’en attachant la bride du chausson de taffetas mes doigts tremblants rencontrèrent la cheville délicate d’une jambe déliée… lorsque enfin les plis traînants de la robe de ma maîtresse effleurèrent mon visage… je crus devenir fou… les artères de mes tempes battaient à se rompre… mes mains frémissantes brûlaient d’un tel feu, que ma maîtresse aurait dû sentir leur ardeur à travers la soie et le satin qui la chaussaient.

Heureusement elle ne s’aperçut de rien… et tandis que, éperdu, j’étais agenouillé à ses pieds, elle causait à voix basse avec Mme Wilson ; quelques petits rires contenus interrompaient seuls le léger bruissement de leur causerie.

Ma tâche accomplie, je me relevai presque étourdi, sentant mes genoux vaciller ; la princesse, sans me regarder, me dit en se dirigeant vers le vestibule servant de première antichambre :

— Martin… vous m’attendrez…

— Oui, madame la princesse… – répondis-je en balbutiant.

Les valets de pied de la maison se levèrent respectueusement sur le passage de la princesse ; deux d’entre eux allèrent ouvrir à deux battants la porte du perron.

À travers les vitres et à la clarté des grandes lanternes de cuivre de la voiture, je vis les deux jeunes femmes monter dans une élégante berline, que deux magnifiques chevaux gris, aux brillants harnais, entraînèrent rapidement.

Frémissant encore de l’âcre et terrible volupté que je venais de goûter, je regardais cette voiture s’éloigner, plongé dans une sorte d’extase, lorsque je fus rappelé à la réalité de ma condition par la grosse voix de l’un des valets de pied de l’hôtel, qui, refermant bruyamment la porte du vestibule, après le départ de notre maîtresse, s’écria brutalement :

— Emballée ! ! !

____________

 

En proie à un trouble indicible, à des pensées folles, ardentes, douloureuses, j’éprouvais une grande répugnance à me rendre au thé que la femme de chambre de la princesse donnait pour fêter ma bienvenue ; j’aurais préféré rentrer chez moi jusqu’à l’heure de descendre au salon, pour y attendre ma maîtresse ; mais songeant à la recommandation du docteur Clément, au sujet des projets ténébreux du comte Duriveau, je crus que cette réunion domestique m’offrirait peut-être l’occasion de découvrir quelque chose.

D’ailleurs, ainsi que cela arrive lorsque l’on a l’esprit tendu vers les éventualités d’un péril à la fois menaçant et inconnu, tout vous devient sujet de défiance, et l’on se livre aux suppositions les plus hasardées ; ainsi, en réfléchissant à la récente et étroite intimité de la princesse et de Mme Wilson, intimité qui semblait avoir une grande influence sur Mme de Montbar, je me demandai dans quel but Mme Wilson avait entraîné si soudainement Régina au milieu d’un tourbillon de fêtes et de plaisirs, elle qui vivait naguère dans une tristesse solitaire ; si ce changement si brusque dans ses habitudes ne favorisait pas les projets de vengeance du comte Duriveau ?

Et puis, enfin, pourquoi reculerais-je devant l’aveu de certaines pensées enfouies au plus profond des replis du cœur ? Malgré moi, je me sentais presque jaloux de Mme Wilson ; ses conseils avaient, sans doute, engagé Régina à s’étourdir sur ses chagrins ; et, dans l’inflexible égoïsme de mon dévouement, je n’aimais pas à la voir porter si fièrement ses souffrances. Sa fiévreuse ardeur pour le plaisir était sans doute factice ; mais il me semblait, et mon cœur s’en navrait, que mon dévouement devenait moins utile à Mme de Montbar, du moment où elle trouvait quelque distraction au milieu des enivrements du monde. J’aurais préféré la trouver triste, abattue, comme par le passé, afin de pouvoir un jour peut-être la tirer de cette tristesse, de cet isolement, en lui rendant les affections qu’elle devait regretter amèrement.

Ces réticences, ces jalousies, ces calculs dans le dévouement, sont puérils, quelquefois indignes ; mais, hélas ! c’est l’histoire de mon cœur qu’à cette heure je me raconte avec sévérité.

____________

 

Une autre raison m’engageait aussi à me rendre au thé de Mlle Juliette, malgré ma répugnance. — Il est très possible, – m’avait dit encore le docteur Clément, – que le comte Duriveau, pour servir ses projets, ait parmi les gens de la princesse une créature à lui.

Je ne savais encore jusqu’à quel point cette crainte pouvait être fondée ; n’ayant vu mes nouveaux camarades que le matin à déjeuner et le soir au dîner, repas assez court et dont ma présence, à moi nouveau venu, avait nécessairement dû bannir la confiance et la liberté habituelles, je n’avais pu rien observer.

La réunion du soir, plus animée, plus intime, allait peut-être faciliter mes remarques ; d’ailleurs, à la première vue, mes compagnons de domesticité semblaient braver le soupçon : Mlle Juliette et une autre femme de la princesse, chargée de la lingerie, toutes deux assez jeunes, et dont l’une, Mlle Juliette, était fort laide, paraissaient d’honnêtes et inoffensives créatures ; le valet de chambre du prince, vieux serviteur qui l’avait vu naître, me paraissait ne devoir pas exciter la moindre défiance, et le maître d’hôtel, homme grave, minutieux, paraissait continuellement absorbé par l’importance de ses fonctions. Quant à notre chef de cuisine (je ne parle du garçon et de la fille de cuisine que pour mémoire), il eût fallu un regard bien prévenu pour chercher un ténébreux machinateur sous son masque débonnaire, pâle et bouffi.

Parmi les gens de la maison, les personnages dont je viens de parler assistaient seuls au thé, car il régnait une sorte de démarcation entre eux, domestiques tout à fait d’intérieur, et les valets de pied, gens de livrée ou d’écurie qui ne vivent pas dans l’intimité du foyer.

Lorsque j’entrai dans la chambre de Mlle Juliette, mes compagnons et la plupart des invités étaient déjà réunis.

Je me souvins à ce moment des révélations dont l’entretien de plusieurs valets de pied, rassemblés autour du perron du Musée, avait été si prodigue ; je devais entendre dans cette soirée trahir des secrets domestiques d’une bien autre importance que ceux que j’avais déjà surpris ; et la vie de bien des personnages éminents, envisagés sous ce point de vue intime, allait s’offrir à moi sous l’aspect le plus singulier.


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en juillet 2017.

 

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Les Misères des Enfants trouvés tome 1, édition illustrée, Paris, s.n. (on s’abonne à l’administration de la librairie, Rue Notre-Dame des Victoires), s.d. ainsi que : Paris, Rouff, 1888. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Hôtel Dieu – Paris IV, a été prise par Mbzt (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported). Les illustrations dans le texte proviennent des deux éditions précitées (Les auteurs en sont Charpentier, Castelli et A. Masson pour l’édition illustrée, anonyme [Auguste Belin] pour l’édition Rouff).

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[1] Ces sortes de voitures s’appellent des caravanes ; elles sont conduites en poste et servent au transport des chevaux de course ou des chevaux de chasse lorsqu’on veut leur éviter les fatigues d’une longue route.

[2] Voici ce qu’on lit dans les Mémoires historiques de PEUCHET, tirés des archives de la police, tome 3, pages 106, 108, 114, etc. :

« Un des traits qui ont le plus mis en évidence la corruption de la police sous le règne de Louis XV, c’est l’affaire de la demoiselle Tiercelin. C’était une enfant d’une figure charmante, âgée au plus de onze ans, que Louis XV remarqua sur son chemin, en passant à pied dans les Tuileries… Il en parla le soir même à Lebel, son valet de chambre. Celui-ci, pour qui les goûts de son maître n’étaient pas un mystère, pensa vite aux moyens de satisfaire les nouveaux désirs du monarque… La jeune fille fut donc enlevée et livrée au roi… »

Et plus loin :

« La marquise de Pompadour saisit avidement cette occasion de se débarrasser d’une rivale qui pouvait devenir très dangereuse ; elle fortifia M. de Choiseul dans ses soupçons, et le roi signa, dans un moment de colère, une lettre de cachet contre la fille Tiercelin et contre son père… Les notes secrètes relatives à cette ignominieuse intrigue font voir qu’elle dura depuis 1754, que la jeune Tiercelin fut mise dans le lit du roi jusqu’en 1756, que l’ordre de renfermer le père et la fille à la Bastille fut signé. Ils y restèrent pendant quatorze ans. »