Eugène Sue

LES MISÈRES
DES ENFANTS TROUVÉS
(tome 2)

Martin l'enfant trouvé,
ou les mémoires d'un valet de chambre

1851

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Table des matières

 

CHAPITRE Ier. 4

CHAPITRE II. 19

CHAPITRE III. 33

CHAPITRE IV. 54

CHAPITRE V. 73

CHAPITRE VI. 85

CHAPITRE VII. 101

CHAPITRE VIII. 114

CHAPITRE IX. 127

CHAPITRE X. 140

CHAPITRE XI. 154

CHAPITRE XII. 169

CHAPITRE XIII. 181

CHAPITRE XIV. 197

CHAPITRE XV. 211

CHAPITRE XVI. 226

CHAPITRE XVII. 244

CHAPITRE XVIII. 267

CHAPITRE XIX. 278

CHAPITRE XX.. 292

CHAPITRE XXI. 306

CHAPITRE XXII. 324

CHAPITRE XXIII. 334

CHAPITRE XXIV. 346

CHAPITRE XXV. 361

CHAPITRE XXVI. 377

CHAPITRE XXVII. 395

Ce livre numérique. 418

 

Nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire.

CHAPITRE Ier.

Leonidas Requin montre du courage. – Second prix d’honneur. – Dernier triomphe de Léonidas. – Il perd son père. – Choix d’une carrière. – Il quitte la pension. – Résultat de l’éducation universitaire.

« Je vous l’ai dit, mon cher Martin, M. Raymond triomphait en moi, et triomphait fructueusement : les élèves affluaient chez lui, mes succès obstinés avaient une petite part dans cette affluence ; mais les triomphes de M. Raymond était mêlés de quelques soucis.

» Je finissais alors ma rhétorique. Depuis le jour funeste où je m’étais caché à quatre pattes sous ma banquette, afin d’échapper à mon couronnement, jamais ni mon père, ni mes professeurs, ni M. Raymond, ni même M. le proviseur, n’avaient pu vaincre mon opiniâtre et négative résolution à l’endroit d’une ovation publique, avec accompagnement de fanfares et d’accolades ministérielles, épiscopales, municipales et autres.

» D’un côté, ma modestie obstinée satisfaisait M. Raymond ; car si, par mes succès, j’étais le plus illustre représentant de sa maison, j’aurais été, physiquement parlant, le plus piètre, le plus grotesque représentant de son institution, et, en toute circonstance, le ridicule est toujours dangereux.

» M. Raymond, homme habile, sentait bien cela ; telle était la feuille de rose qui empêchait ce digne Sybarite de se reposer tout à fait voluptueusement sur mes succès ; s’il eût été possible de faire paraître à ma place sur l’estrade de la Sorbonne quelque cancre leste, riche, pimpant, joli comme ils le sont presque tous, les malheureux ! le triomphe de M. Raymond eût été complet. Mais c’était quelque chose de grave que cette substitution de personne ; il ne fallait pas y songer.

» Sur ces entrefaites, et à la fin de l’année scolaire, mon pauvre père tomba malade d’une maladie de langueur. Je ne sais pas pourquoi ni comment lui vint la déplorable idée de me demander en grâce de le faire jouir de l’aspect de mon triomphe prochain, car on n’en doutait plus ; pour moi, depuis longtemps, composer, c’était remporter le prix, et il s’agissait du prix d’honneur.

» Selon mon père, l’émotion qu’il ressentirait en me voyant marcher dans ma gloire, amènerait sûrement une heureuse révolution dans la maladie dont il était atteint ; cette idée, si déraisonnable qu’elle fût, arriva bientôt chez lui à l’état d’idée fixe, de monomanie ; à mon refus, il pleurait d’une manière si navrante, et il semblait si heureux, je dirais presque si guéri au moindre espoir que je lui donnais quelquefois, vaincu par sa douleur, que, malgré ma terreur d’une ovation publique… je me résignai, je promis…

» À cette promesse, mon père sauta de son lit, dont il n’avait pas bougé depuis deux mois, en s’écriant :

» — Tu me rends la vie, Léonidas.

» Au moment de la composition, il me vint une pensée monstrueuse ;… je me rappelai la sacrilège proposition du cancre : – de jouter de barbarismes ; – oui, Martin, un moment je songeai à faire un discours latin si détestable, que toute chance de succès me fût enlevée : j’échappais ainsi à l’ovation tant redoutée… mais je reculai devant cette lâcheté.

» Le jour fatal arriva ; omnia patienter ferenda (il faut tout supporter avec patience), me dis-je en endossant l’unique habit de mon père, l’habit barbeau des grands jours. (Mon pauvre oncle, le petit tailleur, était mort : sans cela quel habit il m’eût coupé dans son plus bel elbeuf !) Cet habit, trop petit pour moi, et dont les manches me venaient à peine aux poignets, faisait paraître mes mains deux fois plus grosses et plus rouges ; j’avais au cou une cravate à coins brodés, enroulée en corde, un gilet à raies, de couleur problématique, taillé dans quelque jupon de feu ma mère, un étroit pantalon de nankin blanchâtre, qui m’allait à la cheville, des bas de laine noire et des souliers de boursier (les souliers de charretier sont des escarpins auprès de cela). Plantez sur cet accoutrement, la figure timide et effarouchée que vous connaissez, mon cher Martin, et voyez-moi, accompagné de M. Raymond et de mon père, qui retrouvait, disait-il, ses jambes de quinze ans… monter en fiacre pour me rendre au supplice, c’est-à-dire à la Sorbonne, où se distribuent les prix du grand concours.

» J’ai le droit d’avoir été et d’être poltron toute ma vie, car j’ai montré ce jour-là un courage héroïque.

» Léonidas… – me dit mon père en me serrant la main au moment où je le quittai pour aller prendre place sur les banquettes réservées aux lycéens, – Léonidas… tu n’auras pas peur ?

» — Pas plus peur que Léonidas aux Thermopyles, mon père, répondis-je fièrement.

» Et j’enjambai la banquette.

» Mon père n’avait pas compris l’allusion, mais ma physionomie l’avait rassuré.

» Le premier prix d’honneur fut décerné à un nommé Adrien Borel, du collège Charlemagne. Je suis certain que je l’aurais obtenu, ce premier prix, sans la préoccupation où m’avait jeté la fatale promesse faite à mon père ; le second prix d’honneur me fut décerné, et après la formule d’usage, la voix fatale acclama :

» — Léonidas Requin !

» Et la musique joua la marche de Fernand Cortez pour mon défilé.

» Un sourd murmure de curiosité accueillit mon nom ; les grandes nouvelles se communiquent toujours avec une rapidité électrique : on savait déjà (comment le savait-on ?) que le fameux élève de la pension Raymond qui, cédant à une modestie exagérée, s’était jusqu’alors dérobé à des triomphes si flatteurs, se laisserait enfin publiquement couronner.

» Au premier appel de mon nom, accompagné de fanfares retentissantes, un nuage passa devant mes yeux, j’eus d’affreux bourdonnements dans les oreilles, mais je me dis : Mon père me regarde, courage…

» Sur ce, je me levai et marchai courageusement à gauche… c’était à droite qu’il fallait aller… Une main compatissante me retourna tout d’une pièce, et l’on me dit :

» — Va tout droit.

» Je suivis la file des banquettes.

» — À gauche, maintenant ! – me cria la même âme pitoyable.

» Je tournai à gauche, et me trouvai dans le large espace qui, séparant la salle en deux parties, conduisait à l’estrade. Je me dirigeai vers ce but les yeux fixes, sans plus regarder ni à mes pieds, ni à droite ou à gauche, que si j’avais traversé une planche jetée sur un abîme… j’avais pris pour unique point de mire la splendide simarre de S. Exc. Mgr le grand maître de l’Université.

» Guidé par cette espèce d’étoile polaire, j’arrivai enfin aux premiers degrés de l’estrade ; mais je les gravis si précipitamment, ou plutôt si maladroitement, qu’embarrassant mes pieds dans les tapis, je me laissai choir au milieu des marches ; ma physionomie ahurie, mes habits ridicules, l’accouplement de noms singuliers auxquels je répondais, avaient déjà parfaitement disposé l’auditoire à l’hilarité ; ma chute fut le signal d’une explosion de rire universelle.

» Je fus héroïque : songeant à l’angoisse que ce grotesque incident devait faire éprouver à mon pauvre père, je me levai bravement, au milieu des rires ; j’atteignis enfin le plancher supérieur de l’estrade, et je me précipitai aveuglément dans les bras du grand maître, qui, loin de s’attendre à cette brusque accolade, se préparait à poser sur mon front la couronne du lauréat ; il y parvint cependant, quoique assez empêché par mon intempestive et convulsive étreinte ; mais, fatalité !… la couronne trop large tomba jusque sur mes yeux, qu’elle cacha presque entièrement sous son épais feuillage ; au lieu de me débarrasser de la couronne, je perdis tout à fait la tête, j’étendis machinalement les mains en avant, et le reste de l’ovation devint pour moi une sorte de colin-maillard. Des cris de casse-cou ! retentirent au milieu d’éclats de rire inextinguibles ; enfin j’eus le bonheur, au milieu de mes circonvolutions effarées, de tomber si violemment la tête la première du haut en bas de l’estrade, que je restai étourdi du coup.

» Cette chute fut en effet un bonheur pour moi, mon cher Martin, car le dénouement quelque peu sérieux de cette scène burlesque me fit au moins prendre en pitié ; mon étourdissement ayant peu duré, j’eus l’excellente idée de feindre qu’il durait toujours, et de me laisser emporter hors de la salle, le visage ensanglanté par une blessure peu dangereuse ; je recueillis ainsi, sur mon passage, toutes sortes de paroles empreintes d’intérêt ou d’attendrissement.

» — Pauvre diable !… – disait l’un, – pour un prix d’honneur… il avait l’air bête comme une oie… mais c’est dommage qu’il ait fait une pareille chute !…

» — Moi, – disait l’autre, – je regrette que le colin-maillard n’ait pas duré plus longtemps ; j’ai vu le moment où il allait prendre l’évêque par la tête.

» — Ah ! ah !… c’est vrai ! – reprenait un troisième, – j’en rirai longtemps, etc.

» Touchantes preuves de sollicitude qui m’accompagnèrent jusqu’à ma sortie de la salle.

____________

 

» Huit jours après ce dernier triomphe, je perdais mon pauvre père ; la douleur de me voir d’abord si moqué, puis sa frayeur de me voir ensuite rapporté tout ensanglanté, lui causèrent une telle révolution, qu’en quelques jours il succomba.

» M. Raymond, en homme habile, avait vendu sa maison d’éducation au moment où elle atteignait ce point de faveur qui ne peut que décroître. Pendant que j’assistais à l’agonie et à la mort de mon pauvre père, M. Raymond, après avoir installé son successeur à sa place, était parti pour la Touraine, où il comptait se reposer désormais de ses travaux ; j’avais seulement reçu de lui un petit mot où il me disait que, craignant de me distraire des pénibles préoccupations qui me retenaient auprès de mon père, il partait à son grand regret sans me voir, mais qu’il m’avait particulièrement recommandé à son successeur.

» Somme toute, je n’étais plus bon à rien à M. Raymond, et il était enchanté de cette occasion de se débarrasser de moi.

» Mes relations avec son successeur furent très courtes et très simples ; c’était un homme froid, parfaitement poli, mais, à ce qu’il m’a paru, détestant d’encourager les illusions et allant droit au fait.

» Voici à peu près son langage :

» — Cher monsieur Requin, vous avez été le meilleur élève de la pension Raymond, vos brillantes études sont finies, la mort de M. votre père vous laisse complètement maître de vous-même. Cependant, si vous ne jugiez pas à propos de quitter tout de suite cette maison dont vous avez été l’orgueil, je serais heureux de vous prouver l’estime que je fais de vous, l’un des plus brillants élèves de l’Université, en vous offrant une place au dortoir et au réfectoire de la maison, pendant… quinze jours… Après quoi, cher monsieur Requin, croyez que mes vœux vous accompagneront toujours dans la carrière que vous jugerez à propos de suivre.

» À ces mots : – suivre une carrière, – je restai stupide, abasourdi, pétrifié.

» Quelle carrière allais-je suivre ? je n’avais de ma vie pensé à cela, et M. Raymond, exploitant mon présent, ne s’était pas le moins du monde occupé de mon avenir. À quoi étais-je bon, à quoi étais-je propre, avec ma pacotille d’une trentaine de couronnes fanées, avec mes cent cinquante volumes de prix magnifiquement reliés, sans compter mes qualités d’excellent humaniste ?

» Je sentis alors combien j’avais eu raison de me trouver très bête malgré mes succès, et je regrettai plus amèrement que jamais l’établi de mon pauvre oncle le tailleur…

» Le successeur de M. Raymond devina mon embarras, et me dit :

» — Cher monsieur Requin, après vos brillantes études, vous devez nécessairement, pour qu’elles vous soient fructueuses, vous faire d’abord recevoir bachelier ès lettres, puis suivre les cours de l’École de médecine, de l’École de droit ou de l’École normale, afin de devenir médecin, avocat, notaire, avoué ou professeur : mais, pour suivre ces cours, il faut avoir de quoi vivre, de quoi payer les inscriptions. Avez-vous de quoi vivre ? avez-vous de quoi payer vos inscriptions ?

» — Je n’ai rien du tout que mes couronnes, mes livres et le mobilier de mon père, un lit, une commode, une table et deux chaises.

» — Cela n’est pas suffisant, – me répondit le successeur de M. Raymond avec son air froid et méthodique ; – je vous aurais bien proposé de faire ici des répétitions ; mais un professeur qui a été le camarade de presque tous les élèves ne peut jamais avoir l’autorité nécessaire pour les dominer, surtout lorsque sa timidité naturelle, et… et je me permettrai même de dire… lorsque son physique… n’est malheureusement pas tout à fait apte à commander ce respect sans lequel il n’est pas de subordination possible.

» — Je n’ai pas de quoi étudier pour être médecin, ou avocat, ou notaire, c’est vrai, – m’écriai-je de plus en plus ébahi ; – mes élèves, si j’en avais, me riraient au nez, c’est tout simple ; je n’aurais jamais le courage et la fermeté nécessaires pour leur imposer, ça va de soi-même ; mais alors qu’est-ce que vous voulez donc que je fasse ?

» — C’est une question à laquelle il m’est impossible de répondre, cher monsieur Requin ; je n’ai pas résolu le problème de votre avenir : je l’ai posé clairement devant vous ; la solution future vous regarde, et, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire au commencement de cet entretien, mes vœux vous accompagneront toujours dans quelque carrière que vous suiviez.

» — Mais, monsieur, puisque toutes celles que je pourrais parcourir me sont fermées parce que je suis pauvre, à quoi bon m’avoir donné l’éducation que l’on m’a donnée ? Qu’est-ce que je vais devenir ?

» — J’ai déjà eu l’honneur de vous faire observer, cher monsieur Requin, que je posais le problème de votre avenir sans le résoudre… La solution appartient à vous seul… Sur ce… croyez que mes vœux, etc.

» Et il me fut impossible d’en tirer autre chose.

» Pendant les quinze jours de grâce que m’avait si généreusement accordés le successeur de M. Raymond, je restai complètement inerte, abattu, hébété, incapable de prendre une résolution, par cette excellente raison que je n’en voyais aucune à prendre. Ainsi que les gens qui n’ont pas l’énergie de prendre un parti décisif en songeant pourtant qu’un événement approche, je me disais que, sans doute, le successeur de M. Raymond m’accorderait quinze jours de plus, puis quinze autres encore. Je dois avouer qu’il me les eût accordés, qu’au bout de deux mois, de trois mois, je n’en aurais pas été plus avancé. Or, ce digne homme étant plein de bon sens et de pénétration, fit sans doute cette réflexion pour moi, car, le quinzième jour, à midi sonnant, il entra dans la classe vide et solitaire où je me tenais d’habitude (tous les élèves étaient alors en vacances), en me tendant la main d’un air à la fois moraliste et pénétré, il me dit :

» — Je viens vous faire mes adieux, cher monsieur Requin… très cher monsieur Requin.

» Je compris qu’il n’y avait plus d’atermoiement possible, et je répondis avec un soupir de résignation :

» — Allons, monsieur, je vais partir. Je vous demande seulement le temps d’aller quérir un commissionnaire pour emporter les meubles de défunt mon père, mes volumes de prix et mes couronnes.

» — Vous avez donc arrêté un logement ?

« — Non, monsieur.

» — Et ce mobilier… ces livres… où allez-vous les faire porter ?

» — Je ne sais pas.

» — Vous m’intéressez vraiment beaucoup, – me dit le successeur de M. Raymond, – et quoique je me sois fait une loi de ne conseiller jamais personne, c’est une trop grave responsabilité, voici ce que je vous propose : vos livres de prix et vos couronnes seraient, comme témoignage et souvenir honorable de vos succès, parfaitement placés dans la bibliothèque de la pension ; cédez-les-moi. Je m’arrangerai aussi du mobilier de M. votre père ; il servira au concierge qui le remplace, et, si vous m’en croyez, vous vous logerez en garni ; pour un jeune homme c’est plus commode. Je vais donc vous solder vos volumes à cinq francs pièce, c’est plus que vous n’en trouveriez chez un bouquiniste ; un tapissier voisin va estimer le mobilier : je retiendrai sur ce solde le compte des funérailles de M. votre père, dont voici la petite note acquittée, et je tiendrai le surplus à votre disposition.

» Deux heures après, je sortais de chez le successeur de M. Raymond avec un paquet sous le bras et 720 francs dans ma poche.

» L’un des plus graves inconvénients de l’éducation que j’avais reçue, comme tant d’autres, était celui d’ignorer complètement les premiers rudiments de la vie pratique, de la vie réelle, dans cette condition donnée et malheureusement trop fréquente, d’un homme absolument livré à ses propres ressources, lesquelles ressources se composent de son savoir de brillant humaniste.

» Je disais bien, avec mon divin Sénèque : Bonis externis non confidendum (il ne faut pas compter sur les biens extérieurs). Cela était d’une facile application ; je ne possédais aucun bien ; on m’avait encore enseigné à ne jamais me laisser voluptueusement amollir par les richesses. C’eût été bon si on m’eût d’abord enseigné le moyen d’en acquérir.

» Mes 720 francs mangés, je me sentais incapable de gagner même le nécessaire. Débile et habitué à un certain travail d’intelligence purement mécanique, personne n’eût été plus impropre que moi aux travaux d’un portefaix, et c’eût été mon unique expédient, en tant que j’aurais trouvé quelque chose à porter, et que j’aurais été assez fort pour porter ce quelque chose.

» Il faut le dire encore : une des conséquences d’une éducation semblable, est de rendre celui qui l’a reçue incapable d’un travail manuel, soit qu’un sot orgueil l’en éloigne, soit que l’impuissance physique l’en empêche, soit enfin qu’une pensée pareille, travailler de ses mains, ne puisse jamais venir à l’esprit, tant elle est exorbitante, tant elle est en dehors de la sphère où l’on a été accoutumé de vivre.

» Vous le sentez bien, mon cher Martin, je ne brillais pas par ma connaissance du monde. Je n’avais jamais quitté la loge de mon père ou la classe de M. Raymond que pour aller au collège, et durant le trajet de la pension à Louis-le-Grand, je jetais à peine les yeux autour de moi, toujours absorbé par mes leçons de la veille ou du lendemain et très peu curieux des incidents de la rue. Aussi étranger à la vie et aux mœurs de Paris que le provincial le plus renforcé, jugez de mon embarras, en me trouvant seul dans le quartier latin, obligé de chercher un logement et de pourvoir à tous mes besoins.

» Un complaisant épicier, auquel je m’adressai, m’indiqua un modeste hôtel garni de la rue de La Harpe, où je m’établis. Ne sachant où cacher mon trésor, mes 720 francs, pour qu’ils ne me fussent pas volés, j’eus l’assez heureuse idée de les déposer entre les mains de l’hôtelier, qui se chargea volontiers du dépôt.

» Touché de cet acte de condescendance de sa part, je me sentis aussitôt porté envers lui à une extrême confiance, et je lui demandai où je pourrais trouver de l’occupation.

» Sa première question (et elle me fut répétée souvent) fut celle-ci :

» — Que savez-vous faire ? à quoi êtes-vous bon ?

» Ma réponse aussi bien souvent répétée fut celle-ci :

» — J’ai eu le second prix d’honneur, je sais très bien le latin et le grec.

» Alors montrez le latin et le grec, – me répondit très sensément l’hôtelier.

» — À qui ?

» — Mon digne jeune homme, je n’en sais rien ; cherchez… je m’occupe de mon garni, et non de trouver des élèves.

» Chercher… c’était facile à dire : où cela ? pouvais-je chercher, surtout avec mon manque complet de connaissance du monde et d’entre-gens ? Le conseil ressemblait à une mauvaise plaisanterie ; je ne pouvais demander au premier venu s’il voulait mes services.

» Je fis pourtant quelques tentatives, et m’adressai entre autres à deux étudiants de mes voisins : l’un me donna sa parole d’honneur la plus sacrée qu’il me chargerait de montrer le grec au premier enfant mâle qu’il aurait de son étudiante ; l’autre me répondit qu’en fait de langues anciennes, il n’estimait que la savate et le culottage des pipes.

» Honteux et craintif, je n’eus pas le courage d’affronter de nouvelles plaisanteries, de nouveaux mécomptes, et je retombai dans une apathie pareille à celle où j’avais végété pendant les quinze jours de grâce passés chez le successeur de M. Raymond.

» Les quinze jours m’avaient paru ne jamais devoir finir. Je crus aussi à l’éternité de mes 720 francs : illusion malheureusement entretenue par la précaution que j’avais prise de prier le maître de mon garni de se payer de ma nourriture et de mon logement sur la somme dont il était dépositaire. Cette candeur, rare dans le quartier latin, toucha ce bonhomme, à ce point qu’il me fit faire trop bonne chère à mes risques et périls.

» Le temps s’écoulait. Je sortais peu ; plongé dans un engourdissement inerte, je n’avais qu’un but : détourner ma pensée de l’avenir qui m’attendait, lorsque mon petit trésor serait épuisé ; souvent, aussi, de vagues et folles espérances m’abusaient.

» — Il est impossible, – me disais-je, – qu’un second prix d’honneur, plus de trente fois lauréat, meure de faim et de misère. Comment sortirai-je de cette impasse où la fatalité m’accule ? Je ne sais ; mais un secret pressentiment m’avertit que j’en sortirai. »

CHAPITRE II.

Léonidas trouve un élève. – Sans domicile et sans argent. – L’ogre vivant plus heureux que le prix d’honneur. – Léonidas veut se suicider. – Il fait son apprentissage d’homme-poisson et est engagé en cette qualité par M. Boulingrin.

« Quelquefois, cependant, je tentais de me roidir contre cet accablement apathique ; j’appelais à mon aide mes meilleurs souvenirs classiques.

» — Vana optari, vana timere, remedium a philosophia petendum, – me disais-je avec Sénèque (aux vains désirs, aux vaines craintes, la philosophie seule peut porter remède). Et j’épuisais le fond de ma philosophie.

» — Méprise les richesses.

» — Souffre avec résignation.

» Je n’avais pas à mépriser les richesses ; mais je souffrais avec résignation, selon la recommandation précise de la philosophie. Avec tout cela la solution pratique de la question de mon avenir n’en avançait ni plus ni moins.

» Un jour mon hôtelier vint chez moi ; il rayonnait de joie.

» — Je vous ai trouvé un élève, – me dit-il ; – vous gagnerez trente francs par mois, un franc par cachet ; il s’agit d’un brave garçon qui a fait d’assez mauvaises études et qui voudrait se mettre en état de passer son examen de bachelier ès lettres.

» Je me crus sauvé, malgré quelques fâcheuses défiances à l’endroit de mon autorité morale et physique, car je me savais peu imposant ; pourtant seul à seul avec un élève, je comptais vaincre ma timidité.

» L’élève me fut présenté : il était aussi timide, aussi laid et à peu près aussi ridicule que moi ; il me parut être la meilleure créature du monde, et me témoigna tout d’abord la plus respectueuse déférence. Je me crus sauvé : je lui donnai sa première leçon.

» Là je rencontrai un effrayant écueil dont je ne soupçonnais pas l’existence. De ce jour seulement je compris que l’on pouvait posséder une instruction réelle, savoir beaucoup, et être complètement, absolument inapte à enseigner les autres ; j’avais la plus grande difficulté à m’exprimer ; la moindre objection me déconcertait, et puis je sentais que pour que mes leçons fussent fructueuses, il fallait traduire couramment et tout haut, entremêler cette traduction de dissertations destinées à faire ressortir telle beauté, goûter telle expression, critiquer les fautes de mon élève et lui donner la raison de ces critiques : hélas ! cette facilité de travail, cette espèce de faconde oratoire, je ne les avais jamais possédées ; j’avais toujours été ce qu’on appelle un piocheur opiniâtre, et aucune expression ne peut mieux rendre tout ce qu’il y avait de pénible, de lent, de pesant dans mon procédé de travail.

» Toutefois, je ne désespérai pas ; je pensai que l’habitude me viendrait peut-être ; qu’aux leçons suivantes je me mettrais plus en confiance avec mon élève… il n’en fut rien ; et comme j’étais, après tout, honnête homme, j’avouai franchement au bout de huit jours à mon élève, que tenter de l’enseigner plus longtemps serait lui voler son argent.

» — En effet, me répondit-il naïvement, – je m’aperçois que je ne suis pas plus avancé aujourd’hui qu’à ma première leçon.

» Puis il me donna huit francs, le prix de mes huit cachets, et nous nous séparâmes pénétrés d’ailleurs l’un pour l’autre d’une égale et profonde estime.

» Ce dernier coup fut accablant, décisif : il me montrait le néant des seules ressources que j’aurais pu tirer de mon éducation ; je me replongeai dans mon engourdissement apathique en redisant mon dicton favori : omnia patienter ferenda (il faut tout supporter avec résignation).

» Quatre mois environ s’écoulèrent ainsi ; un matin l’hôtelier entra chez moi :

» — Il ne vous reste plus que vingt francs, votre quinzaine payée, monsieur Requin, – me dit-il ; – je viens vous en avertir, non que je sois inquiet, grand Dieu du ciel ! puisque vous ne devez rien, au contraire ; mais je tiens à vous mettre au courant de vos petites affaires.

» Je restai pétrifié.

» Avec mes 720 francs, je croyais devoir vivre un an, deux ans, toujours ! ! ! que sais-je ? L’hôtelier, supposant que des soupçons outrageants pour sa probité causaient ma stupeur, revint quelques moments après avec une immense pancarte, où étaient détaillés mes repas de chaque jour, repas malheureusement trop délicats pour ma bourse et que j’avais mangés avec la plus complète distraction.

» L’hôtelier me dit avec dignité, en me remettant mon mémoire et mes vingt francs :

» — Voilà vos vingt francs, monsieur Requin, je n’ai pas l’habitude d’être suspecté : il vous reste onze jours à loger chez moi, puisque vous avez payé d’avance ; mais, après ces onze jours, j’aime autant un autre locataire que vous. »

» Et en sortant, il laissa les vingt francs sur la commode.

» Le cercle de fatalité qui m’enserrait se rétrécissait de plus en plus, et la même incapacité paralysait mes forces.

» Je dépensai le dernier sou de mes vingt francs la veille du jour où mon hôtelier me signifia que, ma quinzaine étant terminée, il me fallait lui en payer une autre d’avance ou quitter son hôtel ; je sortis.

» Depuis longtemps je pratiquais l’insouciance la plus philosophique au sujet de mes vêtements ; ils tombaient en lambeaux, mes souliers prenaient le jour de toutes parts, mon chapeau était devenu un objet sans forme et sans nom ; depuis la veille, je ressentais les besoins d’une faim canine, et je ne savais où coucher le soir, n’ayant plus un liard dans ma poche.

» Marchant au hasard, j’arrivai par la rue Dauphine au pont Neuf, et je suivis machinalement les quais, repassant, en désespoir de cause, toutes mes maximes de philosophie classiques : plusieurs entre autres auxquelles je m’étais quelquefois arrêté, me revinrent alors à l’esprit ; elles étaient, celles-là, d’une application pratique et immédiate :

» Nam ut quandoque moriaris, etiam invito positum est ; ut quum voles, in tua manu est ; – quid in mora est ? Nemo te tenet ; evade, qua visum est ! Elige quamlibet rerum naturæ partem, quam tibi prœbere exitum jubeas ! Hæc nempe sunt et elementa, quibus hic mundus administratur, aqua, terra, spiritus ! omnia ista, tam causæ vivendi sunt, quam viæ mortis, etc.

» (Mourir un jour quand tu ne le voudrais pas, voilà ton obligation ; mourir dès que tu le voudras, voilà ton droit. Que tardes-tu ? Nul ne te retient. Fuis par où tu l’aimeras le mieux ; choisis dans la nature lequel des éléments tu chargeras de t’ouvrir une issue. Ces trois grandes bases qui constituent l’ensemble des choses, l’eau, la terre, l’air, sont à la fois sources de vie et agents de mort, etc.)

» Cette large, commode et franche doctrine du suicide ne m’avait jamais paru plus sage qu’en ce moment. Je regardai la rivière qui coulait à ma gauche ; elle était calme, limpide et miroitait au soleil le plus coquettement du monde… C’était tentant… Néanmoins, je poursuivis ma route vers les Champs-Élysées.

» Bientôt j’entendis tinter au loin la cloche d’une église : je n’avais jamais été dévot ; mais ce bruit mélancolique, en me rappelant tout ce que je savais de la morale du christianisme, m’en montra aussi la vanité… à l’endroit de ma condition présente…

» Cette morale, comme la morale des sages de l’antiquité, prêchait le mépris des richesses, la résignation, l’espoir d’une vie meilleure, glorifiait et recommandait, il est vrai, la fraternité humaine, disant aux hommes : — Soyez frères… aimez-vous les uns les autres !… – Hélas !… je ne demandais qu’à être regardé et aimé par quelqu’un comme un frère… qui m’eût dit : — Tu n’as pas d’asile ? tiens… voilà un abri. — Tu as faim ? tiens… mange. – Mais où le trouver, ce frère en Jésus-Christ ? La charité dépend de celui qui peut la faire, et non de celui qui l’implore ; c’est toujours la fameuse maxime du civet, il faut d’abord avoir un lièvre.

» En cela, du moins, la doctrine du suicide me semblait supérieure ; c’était immédiatement pratique, c’était facile et à la portée de tous ; ce n’était pas de ces principes dont la réalisation dépend absolument du bon vouloir ou de la charité d’un tiers, votre délivrance dépendait uniquement, absolument de vous… c’était un moment à passer… et puis… une autre vie. Et, ma foi, quelle qu’elle fût, elle ne pouvait guère être plus misérable que celle que je voulais quitter ; j’étais donc moralement convaincu ; néanmoins, j’allais toujours devant moi. Ayant à ma gauche ma bonne petite Seine toute prête, toujours prête… là… à ma disposition, je ressentais une espèce de calme, seulement interrompu çà et là par les ardeurs et les défaillances d’une faim de chacal.

» J’avais ainsi gagné les Champs-Élysées ; un bruit de clairons et de cymbales attira malgré moi mon attention ; je tournai la tête, je vis plusieurs théâtres de bateleurs en plein vent.

» Sur l’estrade élevée devant l’un de ces théâtres, un paillasse et son maître faisaient la parade, engageant la foule à entrer dans l’enceinte de toile, surmontée d’un tableau représentant un gérant ouvrant une bouche énorme, dans laquelle deux hommes armés de fourchettes longues comme des fourches, jetaient une infinité de dindons rôtis, de saucissons, de pâtés.

» Au-dessous du tableau, on lisait en grandes lettres :

 

L’OGRE VIVANT

Il mange devant l’honorable société, dix livres de viande, un pâté de cinq livres, un fromage de Hollande, et un pain de six livres.

 

» La curiosité publique était vivement excitée, la foule se pressait autour des tréteaux où l’on annonçait l’exhibition de l’ogre ; les deux autres théâtres restaient déserts, et les bateleurs rivaux contemplaient d’un œil de tristesse et d’envie la bonne fortune de leur voisin l’ogre.

» — Quel bel état !… et facile… et commode… et nourrissant… que le métier de cet ogre ! – dis-je en souriant avec tristesse. – Voilà un homme prédestiné ! Ah !… si les prix d’honneur avaient seulement ce bel avenir assuré !

» Et je passai, laissant derrière moi les bateleurs, l’ogre vivant et les fanfares lointaines qui m’arrachaient cette autre réflexion, mêlée d’un mélancolique orgueil :

» — Et pour moi aussi on a joué des fanfares !

» La nuit arriva, nuit tiède et douce, malgré la saison d’hiver ; les promeneurs devinrent de plus rares en plus rares, je me trouvai bientôt seul, méditant ma belle théorie du suicide antique ; je m’étais approché de la berge de la rivière, assez élevée en cet endroit…

» Soudain les étreintes de la faim devinrent horriblement aiguës, une espèce de vertige s’empara de moi, je me décidai à en finir avec la vie… et, tournant le dos à la rivière, je me laissai tomber à la renverse.

» La fraîcheur de l’eau sans doute réveilla mon instinct de conservation ; machinalement je me débattis ; à ma grande surprise, je m’aperçus qu’au lieu d’enfoncer, j’étais soutenu à fleur d’eau par un objet invisible ; mais, à un nouveau mouvement que je fis, je plongeai par-dessus la tête, et je me sentis, malgré ou à cause de mes efforts désespérés, de plus en plus enlacé au milieu des mailles d’un vaste filet. Au même instant, je bus deux ou trois gorgées d’eau qui me suffoquèrent, et je perdis connaissance.

» Que se passa-t-il ensuite ?… je ne sais : soit que le courant eût entraîné le filet arraché, par ma chute, des piquets où il était retenu, soit que mes brusques mouvements m’eussent, à mon insu, rapproché du rivage, lorsque je revins à moi il faisait un clair de lune splendide, et j’étais mollement couché sur le bord du fleuve gazonné à cet endroit. J’avais le corps sorti de l’eau, mes jambes seulement y restaient encore ; mais j’étais aussi enchevêtré dans les mailles du filet que l’avait pu être Gulliver. En me dépêtrant de mon mieux, je sentis frétiller çà et là autour de moi différents corps humides et glissants, que je reconnus pour de fort beaux poissons, lorsque j’eus repris tout à fait mes sens.

» Au bout d’un quart d’heure, j’étais assis sur la berge, trempé jusqu’aux os, mais débarrassé du filet et souriant aux prodigieux ébats d’une douzaine de carpes et de barbillons étendus sur l’herbe à mes côtés.

» Je vous l’avoue, mon cher Martin, ma première pensée fut une pensée de joie d’avoir échappé à la mort, et la seconde impression qui me rappela tout à fait que j’appartenais à l’humanité, fut une faim dévorante. C’est grossier, c’est matériel, mais cela est… Aussi, avisant, au clair de la lune, le ventre brillant et argenté d’un barbillon, je le pris… et, horreur !… après l’avoir étourdi en lui frappant violemment la tête sur le sol, je le dévorai palpitant… Eh bien !… cette chair fraîche et dodue ne me fit éprouver aucune répugnance… au contraire… et une carpe de belle apparence y passa ; seulement, en homme blasé, rassasié, difficile, en dévorant une troisième victime, je choisis les morceaux… avec la délicate préoccupation d’un gourmet.

» Ce repas d’ichtyophage me ragaillardit, mais je tremblais de froid ; voyant au loin une vive lueur sur la berge, je me secouai, et emportant dans un morceau du filet ce qu’il me restait de poisson (un vol pourtant), je m’acheminai vers la clarté nocturne : c’étaient des mariniers qui, empressés de partir le lendemain au point du jour, faisaient chauffer du goudron dont ils enduisaient quelques parties de leur bateau.

» Avec une puissance d’invention qui m’étonna, et dont je n’avais jamais fait preuve dans mes amplifications latines ou françaises, je me donnai pour un amateur forcené de la pêche, affirmant qu’en levant mes filets, je venais de tomber dans l’eau, la tête la première : l’eau dont mes habits dégouttaient, le poisson que j’apportais, témoignaient suffisamment de ma véracité.

» Ces braves mariniers m’accueillirent cordialement, m’engagèrent à me sécher à leur feu, et, si la proposition m’agréait, à attendre le jour sur un des matelas de leur cabine. Ils poussèrent même l’hospitalité jusqu’à m’offrir l’usage d’une gourde remplie d’eau-de-vie ; j’acceptai le matelas, j’usai modérément de la gourde, et, bien séché, je m’étendis dans la cabine, le cerveau assez exalté par l’eau-de-vie et par l’évocation des étranges souvenirs de cette journée que j’avais terminée en me pêchant pour ainsi dire moi-même, et en soupant de barbillons et de carpes crus.

» Je ne sais comment le souvenir de l’ogre exhibé par les bateleurs me revint à la mémoire ; mais, dans l’état de surexcitation cérébrale où je me trouvais alors, ce souvenir fit naître une pensée à la fois bouffonne, ironique et sérieuse.

» — Pourquoi m’inquiéter de l’avenir ?… me disais-je. –J’ai un métier, un excellent métier tout trouvé. Ces bateleurs montrant cet OGRE, dont le talent… assez médiocre talent… (je jugeais déjà l’ogre en artiste rival) dont le talent plus que médiocre se borne, après tout, à engloutir une énorme quantité d’aliments ; c’est, sur une grande échelle, un homme qui a très faim, et qui mange… voilà tout ; cela n’a rien de bien nouveau, c’est commun ; je dirai même que c’est quelque chose de répugnant à voir… que ce gladiateur, que ce goujat (j’en arrivai à injurier ce pauvre ogre), se livrant à sa révoltante voracité. Ne serait-il pas beaucoup plus neuf, beaucoup plus curieux et de bien meilleur goût… (voyez où m’entraînait ma jalousie de l’ogre), de montrer un adolescent familier avec les belles-lettres de l’antiquité, second prix d’honneur de l’Université… trente fois lauréat… se livrant, par un heureux contraste, à l’intéressant exercice de manger des poissons vivants ?… (Je me sentais le courage de les manger vivants pour m’élever sur les ruines de la réputation de l’ogre.)

» Ainsi donc, pourquoi n’irais-je pas demain proposer mes petits services à l’un de ces deux bateleurs dont la foule désertait hier les tréteaux pour se presser autour du théâtre de cet ogre insipide, de cet intrigant vorace ? (Je finissais par exécrer sincèrement ce rival.)

» — Votre voisin montre un ogre, – dirai-je aux bateleurs, – il vous enlève votre public ; ramenez-le, cet inconstant, ce volage public, en lui montrant, non plus un ogre, mais un phénomène qui vit de poissons crus… Mieux que cela ! – m’écriai-je en sentant mon imagination s’exalter et ma première idée se compléter par de nouveaux et ingénieux perfectionnements – oui, mieux que cela, montrez-leur un homme-poisson… qui vit dans l’eau… et qui, au lieu de bras… possède des nageoires… Voyez quel effet ! messieurs ! quel tableau à opposer au tableau de votre rival : un homme avec des nageoires au lieu de bras, plongé dans une cuve immense, et mangeant toutes sortes de poissons ! Franchement, je puis le dire sans trop d’orgueil, mais avec conscience… franchement, messieurs, pour attirer la foule… qu’est-ce qu’un ogre comparé à un homme-poisson ?

» J’étais ébloui de mon projet, de l’avenir calme, assuré, qu’il pouvait m’offrir. Dans mon ardeur, aucune difficulté ne m’embarrassait. Demeurer dans l’eau pendant mes exhibitions, qu’était-ce, après tout ? un bain prolongé… Restaient les nageoires ; je ne pouvais, à cet égard, me faire la moindre illusion, je n’en possédais pas… Mais, à force de chercher, il me sembla qu’au moyen de gaines de parchemin, façonnées et peintes en nageoires d’un beau bleu d’azur, dans lesquelles j’enfoncerais mes bras, et que l’on fixerait sur mes épaules au moyen d’une espèce de corselet en écailles de fer-blanc, on pourrait, une demi-obscurité aidant, parvenir à causer quelque illusion. Sans doute ce projet était encore informe et à l’état d’ébauche ; mais si les bateleurs, très experts en ces sortes de transfigurations, avaient la moindre intelligence, ils devaient féconder mon idée et la rendre des plus fructueuses.

» Je m’endormis au milieu de ces singulières élucubrations ; au point du jour, les mariniers m’éveillèrent. Après avoir fait mes adieux à ces braves gens, je les quittai, emportant ce qui me restait de poissons… Mes idées de la veille, à propos de mes projets de concurrence contre l’ogre, au lieu de me sembler folles et absurdes, me parurent parfaitement pratiques, raisonnables, possibles.

» Surmontant ma timidité, je me dirigeai vers les espèces de voitures nomades qui servaient de logis aux saltimbanques voisins de l’ogre.

» Jugez de ma joie, de mon enivrement, mon cher Martin. Au bout d’une heure de conversation avec le père Boulingrin, artiste-alcide et professeur de pugilat, ainsi qu’il s’intitulait, je le vis adopter mes projets avec enthousiasme.

» Après m’avoir vu manger une carpe et un barbillon crus, l’estimable acrobate me proposa cet engagement fabuleux :

 

» Vingt-cinq sous par jour.

» Nourri et logé.

» Entretenu de nageoires.

» Huit jours après, pendant lesquels le père Boulingrin me fit ingénieusement confectionner des nageoires, on inaugurait à la porte de notre entourage de toile un magnifique tableau, où j’étais représenté le corps sortant à demi d’un vaste étang, les nageoires déployées et tenant entre mes dents un poisson d’une figure fantastique. Au bas du tableau, on lisait cette pompeuse annonce, à laquelle j’avais concouru pour la partie scientifique, géographique et historique :

 

L’HOMME-POISSON

Phénomène vivant et surnaturel,

 

» pêché par les Mamelucks du pacha d’Égypte dans le fleuve du Nil, situé au pays des Pharaons et des pyramides. Ce phénomène ne peut vivre que dans l’eau, et se nourrit seulement de poissons vivants ; ses bras sont remplacés par des nageoires que l’on ne laissera toucher qu’aux militaires et aux dames, ces êtres privilégiés de la France. (L’honneur de ce trait à l’adresse du beau sexe et de la gloire du pays revient au père Boulingrin, je l’avoue en toute humilité.)

» Cet incroyable phénomène peut répondre en quatre langues aux questions qui lui seront faites par l’honorable société. Ces quatre langues sont : LE LATIN, LE GREC, LE FRANÇAIS ET L’ÉGYPTIEN DU NIL.

 

» Il avait été convenu avec le père Boulingrin que, dans cette douteuse hypothèse où un membre de l’honorable société m’interrogerait en égyptien, je répondrais par un petit langage de ma composition, moyennant quoi mon imprudent interlocuteur serait véhémentement soupçonné et bientôt convaincu de ne pas parler le véritable égyptien du Nil.

» L’effet de notre tableau fut prodigieux : l’ogre fut outrageusement abandonné pour l’homme-poisson (j’eus comme un remords de ce triomphe), et notre première recette atteignit le chiffre énorme de trente-deux francs cinquante centimes.

» Depuis j’ai trouvé supportable la condition d’homme-poisson ; j’ai accompagné en cette qualité le père Boulingrin dans ses pérégrinations, jusqu’au jour où, abandonnant sa vie nomade pour une existence moins hasardeuse, il m’a proposé de me faire contracter un engagement avec la Levrasse, aux mêmes conditions que j’avais chez lui Boulingrin ; j’ai accepté, et c’est à mon entrée chez mon nouveau patron que je vous ai vu pour la première fois, mon cher Martin ; vous étiez alors enfant.

» Depuis cette époque vous connaissez ma vie ; maintenant, grâce à ces détails rétrospectifs que je vous envoie, vous la savez tout entière. »

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Tels étaient les antécédents de Léonidas Requin, l’homme-poisson, qui venait augmenter le personnel de la troupe de la Levrasse.

CHAPITRE III.

Philosophie de l’homme-poisson. – Comment Bamboche allait voir son grand-père. – Martin se casse un bras pour obtenir la grâce de Bamboche. – Départ de la troupe. – Les chevelures.

Telles étaient les causes qui avaient jeté Léonidas Requin dans la carrière aventureuse des phénomènes vivants.

— Ah çà ! bourgeois, dit-il à la Levrasse, lorsque la mère Major se fut assurée du départ du charretier, nous sommes en famille… je peux remuer les bras ?

Ma surprise fut extrême ; j’avais jusqu’alors sincèrement cru que la longue robe sans manches de l’homme-poisson cachait des nageoires ; la Levrasse, visiblement contrarié de l’indiscrétion de son nouveau commensal, lui fit un signe expressif, afin de l’engager à ne pas le démentir, et reprit :

— Si tu veux donner le nom de bras à tes nageoires, pour avoir l’air d’un homme comme un autre… à la bonne heure… mon garçon. Mais, pour parler sérieusement, voici un gamin qui t’aidera en tout, et ses deux bras suppléeront aux tiens.

Léonidas regarda la Levrasse avec étonnement, et reprit :

— Le père Boulingrin, en m’engageant, ne m’avait pas prévenu de cette condition. Comment… je ne pourrais pas me servir de mes bras, même en famille ? Et l’on me donnerait la becquée comme à un infirme ? Allons donc, bourgeois ; ça été déjà bien assez de rester immobile dans ma piscine pendant toute la route ; je joue mon rôle de mon mieux devant le public… mais, une fois rentré dans la vie privée, je reprends l’usage de mes droits naturels, et entre autres de ceux-ci :

Ce disant, l’homme-poisson fit passer, à travers les fentes latérales de sa robe, ses deux maigres bras, serrés dans le tricot d’un gilet de laine, les agita et les détira comme pour se délasser d’un long engourdissement.

— Apprends donc, maladroit, – s’écria la Levrasse, – que pour que le public donne dans nos langues, il faut que nous ayons l’air d’y donner nous-mêmes ; le bavardage d’un gamin comme celui-là (et la Levrasse me désigna) peut tout perdre ; ne valait-il pas mieux l’avoir pour compère sérieux ?… Du reste, ça te regarde… Léonidas : du jour où l’on ne croira plus à tes nageoires, tu es frit, mon garçon.

— Ceci, bourgeois, est une grande vérité philosophique, – répondit l’homme-poisson avec une gravité comique ; – toute la science de la vie est là : faire croire à ses nageoires.

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L’arrivée de l’homme-poisson ne m’avait que momentanément distrait de mon inquiétude sur le sort de Bamboche, victime de son attachement pour moi. Durant plusieurs jours, tous mes efforts pour me rapprocher de mon ami furent vains ; chaque matin, je voyais la mère Major descendre dans la cave pour aller le chercher et lui donner sa leçon ; mais elle remontait courroucée, s’écriant qu’il refusait opiniâtrement de travailler la moindre crampe.

Alors, la Levrasse, rasant discrètement la terre, avec son allure de chat sauvage, se dirigeait vers la cave, où il disparaissait pendant un quart d’heure au plus ; après quoi il revenait sans qu’on eût entendu aucun bruit, aucun cri, et si je m’informais de mon compagnon, la Levrasse me répondait par une grimace grotesque.

Léonidas Requin, affectueux envers tous, naturellement apathique et craintif, ne désirait qu’une chose : le repos ; il semblait d’ailleurs parfaitement heureux de son sort, écoutait avec un calme stoïque les grossièretés de la mère Major ou les paroles sournoisement méchantes de la Levrasse, mangeait bien, dormait la grasse matinée et cherchait le moindre rayon de soleil pour s’y étaler ; là, sans doute, il philosophait à son aise, lisant et relisant son divin Sénèque. Seulement, de temps à autre, il se posait et faisait jouer ses nageoires factices, puis mangeait un poisson cru pour s’entretenir la main, disait la Levrasse.

Léonidas m’a avoué plus tard qu’il n’avait pas tout d’abord trouvé ma condition fâcheuse, et qu’en comparant, mon éducation acrobatique, qui développait ma vigueur, mon agilité, mon adresse, sans me rendre impropre à d’autres professions, lui paraissait très préférable à la stérile éducation universitaire qu’il avait reçue.

Un jour, il me proposa de m’apprendre à lire ; malgré mon vif désir de m’instruire, je refusai, craignant de me montrer infidèle à l’affection de Bamboche en répondant aux avances amicales de ce nouveau compagnon et en devenant trop intime avec lui.

Ce faux homme-poisson me donna aussi beaucoup à penser ; ce fut pour moi comme une nouvelle preuve à l’appui des mauvais principes de Bamboche, car, un jour, Léonidas Requin, se délectant au soleil, son cher Sénèque sur les genoux, et étendu sur le gazon de la cour, après un copieux déjeuner, me dit avec abandon :

— C’est pourtant au poisson cru que je mange et à mes fausses nageoires que je dois enfin la béatitude dont je jouis ; j’avais beau être savant, j’avais beau être rempli du désir de travailler pour gagner honnêtement ma vie, je crevais de faim… Maintenant je trompe les bonnes gens avec mes nageoires et je me goberge comme un pacha…

— Bamboche a donc raison, – me disais-je ; – encore un homme qui n’a de bonheur que depuis qu’il trompe et qu’il ment !

À bout de moyens pour me rapprocher de mon ami, j’imaginai de l’imiter, pensant que l’on m’enfermerait peut-être avec lui. Un matin je refusai à mon tour de faire mes exercices.

— Petit Martin, – me dit la Levrasse de sa voix doucereuse, – je ne te donnerai seulement pas une chiquenaude ; mais puisque tu ne veux pas cramper, je doublerai la dose de ton ami Bamboche… à ton intention.

Cette menace me déconcerta ; je savais la Levrasse capable de la tenir, je tentai un autre moyen.

— Montrez-moi le tour le plus difficile, le plus dangereux, je l’apprendrai, quand je devrais m’y casser le cou, mais à condition que, lorsque je saurai ce tour, vous ferez grâce à Bamboche.

— Soit, – me dit la Levrasse avec son sourire narquois et méchant. – Quand tu sauras le saut du lapin, ton ami Bamboche aura sa grâce.

Rien de plus pénible et de plus périlleux que ce tour : il consistait à s’élancer du haut d’une sorte de plate-forme d’une toise d’élévation ; à tourner une fois sur soi-même et à se retrouver sur ses pieds ; la moindre maladresse pouvait, en vous faisant retomber à faux, occasionner la fracture d’un membre ou la luxation du cou, luxation toujours mortelle. L’espoir d’obtenir la grâce de Bamboche me donna une telle ardeur, que je fatiguai même la robuste activité de la mère Major ; mes forces s’épuisaient, je m’opiniâtrais toujours. Enfin, pris de vertige et de faiblesse au milieu de mes évolutions, je retombai si malheureusement, que je me cassai le bras gauche.

Pour cette fois, accessible à un sentiment de pitié, la Levrasse m’accorda la grâce de mon ami. Je venais d’être transporté dans mon lit par Léonidas et par la mère Major, lorsque Bamboche entra. Je n’ai jamais su pourquoi ou dans quel but la Levrasse lui avait confié la cause de ma blessure : mais cet enfant indomptable, à qui les plus cruels traitements n’arrachaient jamais une plainte, une concession ou une larme, se jeta sur mon lit tout en pleurs, et s’écria :

— C’est pour moi… pour avoir ma grâce, que tu t’es cassé le bras ?

— N’est-ce pas pour moi que, depuis huit jours, tu es puni ? – lui dis-je en l’étreignant avec une joie indicible.

— Oh ! c’est touchant, oh ! c’est navrant, oh ! c’est attendrissant, hi, hi, hi, – fit la Levrasse, en grimaçant et en feignant de pleurer d’une manière grotesque, tandis que l’homme-poisson, sincèrement ému, voyant qu’on n’avait plus besoin de lui, s’en allait relire, disait-il, le fameux traité de Amicitia (de l’Amitié).

Si j’insiste sur ces preuves réciproques de dévouement puéril que Bamboche et moi nous échangeâmes durant notre enfance, c’est qu’elles posent les bases de cette affection qui, plus tard, malgré les conditions les plus diverses, les croyances morales les plus opposées, ne fut jamais ébranlée, et nous commanda mutuellement les plus grands sacrifices, toujours accomplis avec une religieuse satisfaction.

Lorsque, seul avec Bamboche, je l’envisageai attentivement, je fus effrayé de la sombre altération de ses traits : il était encore plus pâle qu’à l’ordinaire, il avait dû horriblement souffrir.

— On t’a donc fait bien du mal ? – lui dis-je.

— Oh ! oui, reprit-il avec un sourire sinistre et une expression de joie sauvage ; oh ! oui… bien du mal ! Dieu merci !

— Dieu merci ?

— Oui, j’aurai un jour tant de mal à faire à la Levrasse…

— Il te faisait donc beaucoup souffrir ?

— Il me faisait voir mon grand-père, – répondit Bamboche en riant d’un rire farouche.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Il m’attachait aux pieds un des poids en fer qui servent à nos exercices, et puis il me prenait par-dessous les oreilles et m’enlevait de terre pendant quelques minutes, et il recommençait deux ou trois fois.

— Je ne m’étonne plus : il disait que sa correction ne faisait pas de bruit.

— Un homme qu’on écorche ne souffrirait pas plus, – me dit Bamboche d’une voix sourde ; – quelquefois il me semblait que ma tête allait s’arracher de mon cou, il me passait comme des flammes bleues devant les yeux et je me trouvais mal. Alors je n’essayais pas de me débattre contre la Levrasse, il est trop fort : ça ne m’aurait servi à rien… mais je ne cédais pas, et je me disais : Va… va… fais-moi bien des tortures… c’est pour toi que tu amasses… Attends que Basquine soit ici… tu verras comme je te rendrai tout cela en monnaie rouge

Je fus épouvanté de l’expression avec laquelle Bamboche prononça cette dernière menace……

Les soins que réclamait ma blessure, à peu près bien pansée par la mère Major, habituée à ces sortes d’accidents, et aussi une lettre que reçut la Levrasse au sujet de la nouvelle Basquine que nous devions prendre en route, hâtèrent notre départ.

Selon la coutume de presque tous les saltimbanques, notre bourgeois possédait une espèce de voiture nomade, qui, en voyage et lors des représentations dans les fêtes foraines, servait de logement à la troupe.

Cette voiture, longue de quinze pieds environ, haute de dix, se divisait en trois compartiments éclairés au dehors par des chatières et communiquant intérieurement par de petites portes ; le compartiment du devant servait de magasin, celui du milieu, de cuisine, le dernier, de logement commun. Cette sorte de chambre, assez spacieuse, était emménagée comme la cabine d’un navire : huit lits, en forme de caisses, longs de sept pieds et larges de trois, s’y étageaient en deux rangs ; une ouverture grillagée, pratiquée dans l’impériale, donnait suffisamment de jour et de clarté ; trois chevaux, loués de ville en ville pour un ou deux jours, suffisaient à traîner cette sorte de maison roulante qui, dans l’épaisseur d’un double plancher, contenait les toiles et tréteaux nécessaires pour l’érection de notre théâtre en plein vent ; l’âne savant, Lucifer, aussi robuste qu’un cheval, s’attelait à un petit fourgon supplémentaire, tour à tour occupé par la Levrasse et la mère Major, qui, ainsi, surveillaient du dehors la marche de la grande voiture ; enfin le charretier qui avait amené la boîte de l’homme-poisson fut mandé avec son baquet, et un matin, notre caravane abandonna la maison louée jusqu’alors par la Levrasse.

Je n’avais pas eu la moindre nouvelle de mon ancien patron, Limousin. À toutes mes questions à ce sujet, la Levrasse avait répondu par le silence ou par une grimace. Je donnai donc un dernier souvenir au Limousin, chez qui, du moins, je n’avais jamais subi de mauvais traitements, et je fus établi dans un des lits de la voiture, ayant auprès de moi Bamboche ; il me rendait mille soins avec une fraternelle sollicitude, et, de temps à autre, il semblait possédé d’une joie délirante en songeant que bientôt nous allions retrouver Jeannette.

La Levrasse décida que nous ferions une première station au bourg voisin ; là devait se trouver un chirurgien qui mettrait un nouvel appareil sur mes blessures. Nous devions de plus rencontrer dans cet endroit plusieurs jeunes filles qui, prévenues à l’avance, attendaient le passage de la Levrasse pour lui vendre leurs chevelures qu’il achetait et levait toujours lui-même sur pied, ainsi qu’il disait en parlant de ces moissons capillaires.

Le lendemain de cette journée, nous devions arriver dans le village où demeurait le charron, père de Jeannette, la nouvelle Basquine de la troupe.

Je n’oublierai jamais le singulier et triste spectacle auquel j’assistai dans le bourg de Folleville, où nous nous arrêtâmes pour faire panser ma blessure. La fracture était simple, dit le chirurgien ; le premier appareil avait été assez habilement posé par la mère Major, ma guérison devait marcher rapidement. La population du bourg étant nombreuse, et ayant été affriandée par le premier passage de l’homme-poisson, la Levrasse consentit à donner ce qu’il appelait une petite représentation ; elle se composa de l’exhibition du phénomène, précédée de quelques tours de force exécutés par la mère Major et par Bamboche. Pour s’épargner les embarras de monter notre théâtre de toile, la Levrasse décida que la représentation aurait lieu dans une grange, et que la mère Major veillerait à la recette pendant qu’il irait récolter les chevelures.

Ma blessure m’empêchait de paraître et d’assister aux exercices. Le chirurgien m’avait pansé dans une salle basse de l’auberge ; là, pour la première fois, je vis la Levrasse pratiquer l’un de ses étranges commerces.

Assis sur une chaise, je tenais mon bras en écharpe, lorsque je vis entrer dix ou douze femmes, presque toutes jeunes ; deux ou trois étaient assez jolies, mais la pauvreté sordide de leurs haillons annonçait le plus grand dénuement ; leurs visages exprimaient la tristesse et surtout la confusion, comme si elles eussent ressenti une sorte de honte en faisant à la misère ce dernier sacrifice.

Bien des années se sont passées ; et pourtant cette scène m’est encore présente dans ses moindres détails.

Un jour sombre, pénétrant difficilement à travers les carreaux verdâtres de deux fenêtres dites à guillotine, obstruées par des toiles d’araignée, éclairait à peine cette grande pièce d’auberge, au plafond bas et rayé de solives noirâtres, aux murailles jadis blanchies par la chaux ; deux tisons fumaient dans l’âtre au milieu d’un monceau de cendres.

Les pratiques de la Levrasse, comme il disait, l’attendaient, celles-ci assises sur un banc, les autres sur le bord d’une longue table ou sur des escabeaux. L’une de ces pauvres créatures restait à l’écart, à demi cachée dans l’ombre projetée par la saillie de la haute cheminée ; je distinguais à peine dans l’obscurité sa coiffe blanche, un bout de jupe en lambeaux et ses pieds nus.

Toutes ces femmes semblaient inquiètes de savoir si leur chevelure conviendrait à la Levrasse, et, à quelques paroles échangées entre elles, je compris qu’elles ressentaient aussi beaucoup de honte d’être les seules du bourg qui, par besoin, pussent consentir à vendre leurs cheveux.

Quelques-unes d’elles pourtant paraissaient insoucieuses ou résignées : celle-ci, assise sur une table, chantonnait entre ses dents, battant une mesure monotone avec ses sabots qu’elle heurtait l’un contre l’autre ; celle-là mordait avidement dans un morceau de pain dur et noir.

La porte s’ouvrit, la Levrasse parut ; il portait son costume mi-parti masculin et féminin : pantalon rougeâtre, jupon d’un vert foncé, casaquin juste en gros velours de coton noir, chevelure retroussée à la chinoise. À sa vue, toutes les femmes se levèrent avec cette déférence humble et intéressée que le vendeur dans le besoin témoigne toujours à l’acheteur.

Mon bourgeois avait à la fois l’air sardonique et guilleret ; il fit un salut grotesque en jetant un regard circulaire sur ses pratiques.

— Salut à la compagnie, – dit-il de sa voix grêle ; – le marché me paraît assez fourni… Ah çà ! mes poulettes, dépêchons-nous, je suis pressé : vite, vite, à bas les coiffes ! et déployons les chignons… Mais il faut que les chevelures soient diablement belles pour que je les achète, je vous en avertis, car on m’en offre de tous côtés presque pour rien, vu que le pain est cher…

À ces mots, une grande anxiété se peignit sur tous les visages.

La Levrasse, m’apercevant, me dit :

— Petit Martin, tu as un bras de bon ; aide-moi à approcher ce banc le plus près possible de la fenêtre ; je n’achète pas chat en poche, moi ; je veux voir clair à mes affaires…

J’aidai mon bourgeois à placer le banc auprès des croisées, formant un angle droit avec elles ; le jour, effleurant ainsi les chevelures, permettait de mieux juger leurs reflets.

— Allons, mes poulettes, allons, – dit la Levrasse, – le marché est ouvert…

Toutes ces pauvres créatures s’empressèrent de s’asseoir sur ce banc… moins celle qui restait toujours à demi cachée dans l’ombre de la cheminée, et dont je ne distinguais que la coiffe blanche et les pieds nus.

— Eh !… vous, là-bas ! – lui dit la Levrasse, – est-ce que vous ne venez pas ?… il y a encore place.

— Tout à l’heure, monsieur… – répondit une voix douce et craintive qui me parut altérée par les larmes.

— Bien, bien, – dit la Levrasse, – aux derniers les bons… n’est-ce pas ? vous voulez vous faire désirer… À votre aise, ma fille, ces ficelles-là sont connues… et vous n’y gagnerez pas un liard de surenchère.

Puis, se retournant vers les femmes assises sur le banc, il ajouta :

— Allons, mes poulettes… à bas les coiffes !

Pendant quelques secondes, un sentiment de regret, de honte, presque de pudeur, sembla tenir ces femmes immobiles. Enfin, une de celles qui paraissaient le plus résignées ôta brusquement sa mauvaise coiffe d’indienne.

Ce geste fut comme un signal, toutes les chevelures dénouées tombèrent sur le front et sur les épaules de ces femmes ; chevelures blondes, brunes, châtain, clair ou foncé ; ici rares et soyeuses, là épaisses et rudes, plus loin touffues et crépues ; ailleurs, enfin, mélangées de quelques cheveux blancs, dissimulés aussi soigneusement que possible, car, hélas ! il était facile de voir que chacune de ces femmes avait de son mieux, ainsi que disait la Levrasse, paré sa marchandise… Triste et douloureuse coquetterie que celle-là !

— Hum, hum, on ne m’enfonce pas, moi, d’abord, – se disait la Levrasse en passant et repassant devant le banc, inspectant, maniant, soupesant et toisant même chaque chevelure au moyen d’un pied-de-roi, afin de juger de la longueur, de la souplesse, du poids… et de la couleur des cheveux. – Non, non, on ne me fait pas la queue à moi… et, c’est le cas de le dire… – ajouta-t-il en ricanant, – nous connaissons les frimes… mes poulettes. Nous savons ce qu’on obtient avec la poudre de charbon, l’huile ou le saindoux… et comment on rend une vraie teignasse à peu près présentable.

Puis ayant de nouveau examiné la marchandise, il s’écria :

— Par ma foi, je joue de malheur… Dans mes tournées, cette année… je ne trouve rien à ma convenance… pas plus ici qu’ailleurs… Décidément… – ajouta-t-il d’un air dédaigneux et mécontent, après avoir jeté un dernier coup d’œil sur ces têtes cachées par des flots de cheveux qui retombaient sur le front ; – décidément, rien de tout ça… ne me va… C’est de la pacotille… de la vraie camelotte.

Un soupir de déception douloureuse s’exhala de toutes ces poitrines, jusqu’alors comprimées par les angoisses de l’attente ; puis un mouvement machinal, presque spontané, inclina davantage encore ces têtes échevelées.

— Que diable voulez-vous que je fasse de ce que vous m’offrez là ? Je ne suis pas marchand de crin et de filasse, – ajouta mon bourgeois avec cette brutale férocité du trafiquant qui veut, avant tout, déprécier ce qu’il désire acheter.

— Allons, mes poulettes, – reprit-il, – remettez vos coiffes… il n’y a pour moi rien à faire ici… C’était bien la peine de perdre mon temps !

Pendant cette scène dont je ne sentais pas alors la dégradante cruauté, mais qui me serrait le cœur, j’avais vu la femme au béguin blanc, jusqu’alors cachée dans l’obscurité projetée par la haute cheminée sortir de ce recoin et se diriger à pas lents vers la porte, mettre sa main sur le pêne de la serrure, puis, s’arrêtant soudain… baisser la tête avec accablement comme si elle eût hésité à sortir.

J’ai rarement rencontré des traits plus réguliers, plus doux que ceux de cette jeune fille ; elle paraissait avoir au plus dix-sept ans ; un mauvais fichu de cotonnade rouge cachait à peine son cou et ses épaules ; sa jupe, rapiécée en vingt endroits avec des morceaux d’étoffes de couleurs différentes, était soutenue par des bretelles en lisière.

Il fallait que sa beauté fût bien grande pour être aussi remarquable malgré l’extrême maigreur de son pâle visage, où se voyait encore la trace de larmes récentes.

Après être restée quelques secondes à la porte, la main toujours posée sur le loquet de la serrure, la jeune fille sembla faire un violent effort sur elle-même, leva au ciel ses beaux yeux bleus, et revint lentement reprendre sa place dans l’ombre de la cheminée.

À ce moment la Levrasse disait brutalement :

— Allons, remettez vos coiffes, il n’y a pour moi rien à faire ici. C’était bien la peine de perdre mon temps !

Puis, faisant quelques pas vers la porte, la Levrasse ajouta :

— Bonsoir la compagnie…

Alors il se passa une scène de marchandage à la fois ignoble et pénible.

Scène pénible, parce que c’était pitié de voir ces malheureuses qui ne savaient que trop combien le pain était cher, ainsi qu’avait dit la Levrasse, prier, supplier cet homme, quelques-unes avec larmes, d’acheter à tout prix leurs cheveux, pauvre et dernière ressource sur laquelle elles avaient tant compté.

Scène ignoble, parce que la Levrasse, abusant avec une indigne rapacité de la misère de ces infortunées, marchandait opiniâtrement sou à sou, répétant sans cesse que l’acquisition ne lui convenait pas et la dépréciant sans merci.

Enfin, de guerre lasse, ces malheureuses subirent les offres de l’acheteur ; elles demandaient trois ou quatre francs de leur chevelure, la Levrasse consentit à grand’peine à leur en donner vingt sous…

Les vingt sous furent acceptés… C’était du moins du pain pour trois ou quatre jours…

Il y eut encore un moment qui me causa une impression cruelle : ce fut de voir, pour ainsi dire rasées, toutes ces têtes naguère couvertes d’ondoyantes chevelures que la Levrasse moissonnait avec ses énormes ciseaux, et qu’il nouait ensuite soigneusement en écheveaux avec des rubans de fil.

Le marché était sans doute excellent, car la figure sardonique de la Levrasse rayonnait de joie, ses plaisanteries méchantes ne tarissaient pas.

— Au lieu d’être tristes, réjouissez-vous donc, mes poulettes, – disait-il en faisant grincer les ciseaux sur ces têtes penchées qu’il dépouillait. – Ces cheveux, qui ne vous servaient à rien du tout, vont avoir l’honneur de faire l’ornement de la tête de grandes dames d’un certain âge, qui portent des tours ou des perruques… Ils seront ornés de turbans d’étoffes d’or et d’argent, de pierreries magnifiques, de superbes diamants… vos cheveux ! tandis que, sur votre tête, ils n’auraient été toujours couverts que de vos coiffes crasseuses... Et puis, vous qui criez toujours misère, vous pourrez au moins dire qu’une partie de vous-mêmes ira en voiture, dans les plus belles fêtes de la capitale… ce qui est joliment flatteur… je m’en vante, et pourtant vous ne payez rien pour ça… au contraire… c’est moi qui vous paye… Tenez, mes poulettes, je suis si bon que j’en suis bête… aussi, je vous le déclare, à l’avenir… je ne payerai rien… on me donnera ses cheveux… pour l’honneur…

Les cruels lazzis de la Levrasse furent interrompus par la belle jeune fille dont j’ai parlé.

Elle s’avança près de la fenêtre, s’assit timidement sur le bout du banc, ôta sa petite coiffe, et courba la tête sans prononcer une parole.

À la vue de sa magnifique chevelure d’un noir de jais qui se déroula si longue, qu’elle tomba jusqu’à terre, où elle se replia au tour de ses pieds nus ; si épaisse, qu’elle cachait les haillons de la jeune fille qu’on eût dit alors enveloppée d’un manteau noir, la Levrasse, malgré son habitude de dépréciation, ne put s’empêcher de s’écrier : — C’est superbe !… extraordinaire !… je n’ai jamais rien vu de pareil !…

Un murmure de surprise avait accueilli l’apparition de la jeune fille, jusqu’alors restée inaperçue de ses compagnes ; l’une d’elles dit à voix basse : — Tiens, Joséphine… qui vend aussi ses cheveux… elle qui va se marier…

— Avec Justin, qu’elle aime tant, – dit une autre.

Et l’on voyait sur presque tous les visages une expression de chagrin et de pitié… Joséphine était douce et bonne, puisqu’elle inspirait un tel intérêt à ses compagnes, qui venaient pourtant de se résigner, comme elle, à un pénible sacrifice.

— Vous allez vous marier, ma jolie fille ? – dit la Levrasse en contemplant d’un œil de convoitise la magnifique chevelure déployée devant lui, et la maniant avec un frémissement de joie. – Eh bien !... vous avez raison de vous défaire de ça… c’est inutile en ménage… une bonne dot vaut mieux : – ajouta la Levrasse d’un ton sardonique. – Et cette dot, moi, je m’en charge… Tenez… la voici… une bonne pièce de quarante sous toute neuve… J’espère que je fais bien les choses et de moi-même, car je n’ai payé les chignons de ces dames que vingt sous pièce ;… mais aussi… quelle différence !...

— Je voudrais… Je voudrais bien… quatre… francs… – balbutia Joséphine d’une voix basse et tremblante.

— Quatre francs ! s’écria la Levrasse, – quatre francs ! Mais vous êtes folle !… Vous voulez donc faire un festin de Balthasar pour vos noces ?… Quatre francs ! Impossible à moi de favoriser ces prodigalités-là… Quatre francs !… Voyons, mettons cinquante sous, et n’en parlons plus.

Ce disant, la Levrasse saisit d’une main avide et impatiente les longs cheveux noirs de la jeune fille.

— Pauvre Joséphine !… – murmura une de ses compagnes, tandis que les autres témoignaient par leurs regards attristés qu’elles partageaient cette commisération. Mais Joséphine, se dégageant des mains de la Levrasse, dit avec une expression de douleur et de honte qui prouvait combien elle souffrait de ce débat :

— Je voudrais quatre francs… il me les faut…

Puis, la pauvre fille devenue pourpre de honte, se hâta d’ajouter comme pour faire excuser sa cupidité :

— Ce n’est pas pour moi… mais il me les faut… absolument.

— Quatre francs… – dit brutalement la Levrasse, – quatre francs… Allons donc ! je serais volé.

Joséphine se leva brusquement. Ce mouvement dégagea sa charmante figure des épais cheveux qui la voilaient… Les larmes ruisselaient sur ses joues. Au geste résolu qu’elle fit pour ramasser sa petite coiffe, tombée à ses pieds, la Levrasse, craignant de perdre une pareille aubaine, s’écria :

— Allons, voyons méchante… vous aurez vos quatre francs… mais j’y perds… Tenez… voilà encore deux francs.

Joséphine se rassit sur le banc, courba le front, et dit bien bas, d’une voix tremblante :

— Je voudrais… garder… quand vous les aurez coupés… une toute petite tresse… de mes cheveux…

— Encore ! – s’écria la Levrasse ; –mais vous êtes insatiable, ma chère… Puis, après un moment de réflexion, il reprit :

— Allons, il est dit que vous m’ensorcelez… Vous aurez votre petite tresse… mais une vraie queue de rat, pas davantage.

Et il approcha ses terribles ciseaux.

— Monsieur… arrêtez… – s’écria une jeune fille en saisissant le bras de la Levrasse… – ce n’est que quatre francs, après tout… et, en nous cotisant toutes, – ajouta-t-elle en consultant ses compagnes du regard…

— Oui… oui… c’est ça… cotisons-nous, – reprirent plusieurs voix.

— Vraiment… Vous crevez de faim… et vous faites les généreuses… – dit amèrement la Levrasse en se dégageant de l’étreinte de la jeune fille, qui l’empêchait de faire jouer ses ciseaux. Vous oubliez donc que le pain est cher…

Hélas ! cette fois encore, la misère paralysa les meilleurs instincts ; cette fois encore, la voix impérieuse du besoin couvrit et fit taire un premier cri de générosité parti de l’âme.

Les dures paroles de la Levrasse rappelèrent à ces pauvres créatures qu’elles étaient trop infortunées pour pouvoir se montrer compatissantes… N’est-ce pas la pire des infortunes que celle-là ?

Un morne silence vint succéder à l’élan généreux des compagnes de Joséphine ; celle-ci, qui s’était peut-être laissée aller à un moment d’espérance, dit vivement à la Levrasse :

— Dépêchez-vous, monsieur, dépêchez-vous.

La Levrasse ne se fit pas répéter cette recommandation ; il plongea soudain et fit jouer ses ciseaux dans cette magnifique chevelure qui, tombant de tous côtés, laissa bientôt voir la douce et pâle figure de Joséphine inondée de pleurs et complètement rasée.

La Levrasse, fidèle à sa promesse, remit à la jeune fille une longue tresse, grosse à peine comme le petit doigt… Joséphine la roula et la plaça dans son sein.

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Alors il me fut impossible de retenir mes larmes, et depuis ce jour, j’ai gardé bien présent le souvenir de cette scène douloureuse.

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Sans doute, les gens positifs prendront tout ceci en profond dédain et diront en raillant :

— Mon Dieu !… que voilà de phrases pour quelques poignées de cheveux ! Qu’est-ce que ça nous fait à nous que ces paysannes soient tondues comme des enfants de chœur ? C’est vingt sous de plus dans leur poche…

Mais vous aurez pitié de cette autre conséquence de la misère… (Elle en a tant… de conséquences… la misère !…) Oui, vous en aurez pitié,… vous, jeunes femmes, qui, souriant devant votre miroir, vous plaisez à orner de fleurs et de pierreries votre belle chevelure,… ou bien,… coquetterie plus grande, à la laisser nue et sans parure…

Vous aurez pitié, vous, heureuses mères, si orgueilleuses des longues tresses qui couronnent le front angélique de l’enfant que vous embrassez si tendrement chaque soir.

Vous aurez pitié, vous, amants qui avez pressé sous vos lèvres ardentes les cheveux humides et parfumés de votre maîtresse…

Vous aurez pitié,… vous enfin… qui aimez, qui respectez, qui adorez Dieu dans sa créature, et qui souffrez amèrement de tout ce qui la flétrit, la dépare et la dégrade.

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La petite représentation, composée des exercices de la mère Major et de l’exhibition de l’homme-poisson, avait été très fructueuse.

Le lendemain matin nous partîmes au point du jour afin d’arriver le soir au bourg où nous devions trouver la nouvelle Basquine de la troupe.

Durant tout le jour, Bamboche extravagua de bonheur, de joie et d’amour, il allait enfin revoir Jeannette… et elle ne devait plus quitter notre troupe.

CHAPITRE IV.

Manière de se faire aimer. – Jalousie anticipée. – Arrivée chez le charron. – Logement d’un artisan de la campagne. – Jeannette. – Moyen de séduction. – La faim mauvaise conseillère. – Comment on enlève une fille à son père.

À mesure que nous nous rapprochions du bourg où nous devions trouver Jeannette, la nouvelle Basquine, ma curiosité devenait de plus en plus impatiente ; la mère Major conduisait la voiture où était la baignoire de l’homme-poisson. La Levrasse occupait le siège couvert de notre grande voiture, où j’étais seul dans l’intérieur avec Bamboche. Aux accès de joie folle que lui causait l’espoir de se rapprocher de Jeannette, succédaient des moments de crainte, d’abattement ; il me disait alors d’une voix altérée :

— Si le père de Jeannette, qui l’aime tant… ne voulait plus la donner à la Levrasse, tiens… je ne sais pas ce que je ferais.

Et sur ce front de treize ans, sur ces traits contractés, éclatait le choc de passions aussi violentes que précoces.

— Rassure-toi donc, – lui disais-je, – si l’on ne veut pas donner Jeannette à la Levrasse, eh bien ! nous le quitterons et nous entrerons… comme domestiques chez le père de Jeannette.

Bamboche haussait les épaules à cette imagination naïvement romanesque.

— Son père meurt de faim, – me répondit-il ; – est-ce qu’il peut prendre des domestiques ? et puis il nous prendrait que je n’en serais pas plus avancé.

— Comment cela ?…

— Es-tu simple !… est-ce que son père, sa mère, ses frères ne me gêneraient pas ? Est-ce qu’elle et moi nous serions libres comme nous le serons dans la troupe de la Levrasse, en attendant le moment où nous prendrons notre volée ?

— Ah ! mon Dieu ! – m’écriai-je tout à coup frappé d’une idée subite.

— Qu’as-tu ?

— Tu es fou de Jeannette… tu veux te sauver avec elle… mais si elle allait ne pas t’aimer ; as-tu pensé à cela ?

— Quelquefois.

— Eh bien ! que ferais-tu ?

— Je la battrais jusqu’à ce qu’elle m’aime…

— Tu la battras… – m’écriai-je, – cette pauvre petite… tu la battras !

— Ça me coûtera… mais tant pis.

— Tu la battras pour te faire aimer ! – répétai-je stupéfait ; – mais elle te détestera au contraire.

Bamboche sourit de ma candeur et me dit avec un accent d’énergie farouche et d’assurance incroyable :

— Pour se faire aimer des femmes, il faut s’en faire craindre… le cul-de-jatte me l’a dit cent fois ; il a eu des maîtresses qui se battaient à coups de couteau à cause de lui, elles se seraient mises dans le feu et elles lui donnaient tout ce qu’elles gagnaient. Pourtant elles avaient si peur de lui, qu’elles l’appelaient le tigre noir et elles suaient froid rien qu’en lui parlant.

Je m’inclinai devant l’expérience du cul-de-jatte.

— Puisque tu es sûr de cela… à la bonne heure… – dis-je, le cœur serré, – mais ne la bats pas trop fort… Pauvre petite…

— Si elle m’aime de bonne volonté… je ne la battrai que plus tard… (pas pour mon plaisir… car, si ça faisait le même effet, j’aimerais mieux cent fois être battu moi-même…) mais je la battrai pour qu’elle me craigne… car, comme le disait le cul-de-jatte, une femme qui n’a pas peur de vous… vous fait aller…

— C’est dommage qu’il faille tant battre, – dis-je à mon ami avec un soupir.

Bamboche resta quelques moments pensif et, après ce silence, il reprit d’un air sombre et concentré :

— Il n’y a qu’une chose qui m’effraye.

— Quoi donc ?

— C’est que la Levrasse… ne soit aussi amoureux de Basquine… – me répondit Bamboche les dents serrées de colère et de rage.

— Lui !… à son âge ?… – lui dis-je.

— Est-ce que la mère Major n’a pas fait de moi son amant ? – me répondit brutalement Bamboche, – aussi, celle-là encore, va-t-elle abominer Basquine… Et puis le pitre[1] que nous attendons, s’il est aussi canaille que l’ancien paillasse Giroflée, qui est entré au séminaire… il est capable d’en être amoureux aussi, de Basquine… Je sais bien comme Giroflée tourmentait la petite qui est morte.

Puis, frappant du pied avec rage, ses grands yeux gris étincelants, les veines de son front gonflées par la colère, Bamboche s’écria :

— Tiens, vois-tu, Martin… je sens que je ferai des malheurs à cause de Basquine.

L’amour horrible, mais possible, de la Levrasse ou de notre futur paillasse pour cette enfant, la haine jalouse de la mère Major, les étranges moyens auxquels Bamboche devait recourir pour se faire aimer, me parurent d’une complication si effrayante pour l’avenir de Basquine et de Bamboche, que je gardai le silence pendant que mon compagnon semblait de plus en plus s’absorber dans ses tristes pensées.

À cette heure seulement, en écrivant ces lignes après tant d’années passées depuis ces événements, je sens tout ce qu’ils offraient de monstrueux ; et, malheureusement, l’expérience, une triste expérience, m’a prouvé que ces monstruosités étaient loin d’être des exceptions ; ceux qui n’ont pas forcément plongé au plus profond de certaines fanges sociales, ne sauront jamais, ne croiront jamais ce que la misère, ce que l’ignorance, ce que l’abandon engendrent de vices et d’horreurs.

Mais à l’époque dont je parle, tout enfant, et sauf quelques bons instincts, sans aucune notion du bien ou du mal, jeté dans ce milieu de cynique dépravation, je m’y accoutumai vite, et bientôt j’y vécus comme dans mon atmosphère naturelle ; ce qui me révolte aujourd’hui me semblait alors fort simple, faute de point de comparaison… j’accusais, non les vices d’autrui, mais ma niaise ignorance ; quelquefois, il est vrai, certains principes, certains faits exorbitants m’ÉTONNAIENT, mais ne m’INDIGNAIENT pas… ils ne pouvaient pas m’indigner… À quelle école de morale et de vertu aurais-je appris cette indignation ?

Non, ainsi qu’un enfant élevé avec la plus tendre, avec la plus austère sollicitude, se sent de vagues préférences vers certaines qualités, certaines vertus, plus appropriées, si cela se peut dire, à son esprit, à son cœur, à son caractère, je sentais, depuis mon séjour chez la Levrasse, de vagues préférences pour certains vices : la paresse, la fourberie, le vagabondage, le vol même comme expédient extrême, m’inspiraient assez d’attraits ; mais les violences, les cruautés me répugnaient, et, malgré les érotiques et amoureuses confidences de Bamboche, je n’éprouvais pas encore le besoin d’aimer.

Et pourtant… (preuve évidente que généralement l’homme naît bon, ou, du moins, apte à tous les sentiments généreux), malgré les détestables exemples dont j’étais entouré, malgré les déplorables tendances qu’ils développaient chaque jour en moi, j’étais digne, j’étais capable d’accomplir tous les devoirs, tous les sacrifices que l’amitié impose… Et il en était de même de Bamboche : plus d’une fois déjà il m’avait prouvé son dévouement, quoique d’horribles enseignements eussent depuis longtemps plongé ce malheureux enfant dans une corruption bien plus profonde, bien plus haineuse que la mienne.

____________

 

Il était bientôt nuit lorsque nous arrivâmes au bourg ; nous descendîmes à l’hôtel du Grand-Cerf, où s’arrêtait ordinairement la Levrasse. En descendant de voiture, il demanda à l’aubergiste comment allait le père Paillet, charron.

— Il est à toute extrémité, – répondit l’hôtelier ; – et puis, quelle misère ! onze enfants, – une femme infirme… La mairie leur donne deux pains de charité par semaine… mais qu’est-ce que ça pour tant de monde ?

— Très bien ! – s’écria la Levrasse sans dissimuler sa satisfaction.

Puis prenant aussitôt un air apitoyé, il dit à l’aubergiste :

— Dites-moi, avez-vous quelques provisions froides… que je puisse emporter tout de suite ?

— Oui, monsieur, il y a une superbe dinde qui sort de la broche et un gros pâté qui sort du four.

— Va pour la dinde et le pâté, enveloppez-les, mettez-les dans un panier avec deux pains de quatre livres et six bouteilles de vin…

— Pour cette pauvre famille ? – s’écria l’hôtelier avec admiration ; – ah ! monsieur la Levrasse… vous n’êtes pas assez connu ! quel bienfaiteur vous êtes !

— Allez, allez, mon ami, – répondit mon maître d’un ton modeste et contrit, – je ne fais pas encore tout ce que je voudrais.

Pendant que l’aubergiste se hâtait d’aller préparer les comestibles, la Levrasse dit à la mère Major :

— Donne-moi le sac.

— Le voilà.

— La couronne y est-elle ?

— Tout y est.

— Bon, reprit la Levrasse ; – maintenant fais donner une avoine aux chevaux, et quand ils auront mangé…

Je ne pus entendre ce que dit ensuite mon maître à l’oreille de la mère Major, qui répondit :

— C’est convenu, ça vaudra mieux.

— Ainsi, – reprit la Levrasse, – dans une heure là-bas…

— Dans une heure là-bas, – répondit la mère Major.

Alors s’adressant à moi, mon maître me dit :

— Tiens, Martin, porte ce sac d’une main… tu prendras le panier à ton autre bras.

Et il me donna un sac de vieille toile verte, fort léger d’ailleurs, quoique assez gonflé.

Bamboche était resté commis à la garde de l’homme-poisson ; je regrettais d’être chargé d’une commission qui eût été si douce à mon camarade en le rapprochant tout de suite de Basquine. Nous partîmes dès que l’hôtelier eut apporté un lourd panier d’où s’exhalait la plus appétissante odeur. Je pris ce fardeau, et je suivis mon maître, qui, contre son habitude, s’enveloppa d’un manteau ; il semblait inquiet et, marchait rapidement devant moi.

Nous arrivâmes à une ruelle boueuse, donnant d’un côté dans le bourg, de l’autre sur les campagnes ; quelques vieilles roues à moitié brisées, appuyées au mur, et un tas de débris de charpentes obstruant la porte, indiquaient la demeure du charron.

La nuit venait lorsque nous entrâmes dans une sorte de vaste hangar, qui servait à la fois d’atelier à l’artisan et de logement pour sa nombreuse famille.

Cette espèce de hangar, vaste, sombre, humide, était éclairé par une imposte vitrée, située au-dessus de la porte, et par la pâle lueur d’un petit feu de copeaux fumeux, autour duquel se pressaient une dizaine d’enfants, dont le plus âgé avait au plus quatorze ans, tous hâves, maigres, frissonnants, et à peine couverts de quelques sales haillons. Dominant cet amas de petites créatures qui l’entouraient, une femme au regard morne, aux yeux caves, à la pâleur maladive, et dont les os perçaient pour ainsi dire la peau, se tenait demi-couchée dans la longueur d’un banc de bois à dossier. La partie inférieure du corps de cette femme presque entièrement paralysée disparaissait sous des lambeaux de couvertures. Au moment de notre entrée, plusieurs de ces petits enfants criaient, gémissaient… et leur mère, d’une voix dolente, épuisée, répondait à leurs plaintes :

— Mais, mon Dieu !… mon Dieu !… puisqu’il n’y a plus de pain… qu’est-ce que vous voulez que je vous donne ? Demain… vous mangerez, puisque c’est le jour du pain de charité ; mais d’ici là… dame… il faut attendre, mes pauvres petits.

— Demain, maman, c’est trop loin… – disaient les enfants en pleurant, – nous avons encore faim ce soir… nous ! ! !

Dans la partie la plus reculée du hangar, je vis un misérable grabat, où gisait étendu le charron, père de toute cette famille ; presque agonisant, les yeux tantôt fixes, tantôt demi-voilés, il paraissait complétement étranger à ce qui se passait. Il avait passé l’un de ses bras autour du corps de son enfant préférée, de sa petite Jeannette (la future Basquine), assise au bord de son lit. Il semblait vouloir instinctivement la protéger, en la retenant auprès de lui dans une étreinte convulsive ; il murmurait de temps à autre, à voix basse, avec un accent d’effroi :

— L’hommel’homme… il va venir… prends garde, prends bien garde à l’homme.

Sans doute, l’homme dont le charron, dans son délire, redoutait l’arrivée, était la Levrasse.

Quant à Jeannette, je n’avais rien vu, et, depuis, je n’ai rien vu non plus qui pût approcher de la délicieuse figure de cette enfant, âgée de huit ou neuf ans. Elle n’avait pour tout vêtement qu’une mauvaise chemise de toile jaunâtre, trouée en maints endroits, et laissant nus ses bras et ses jambes, un peu amaigris, mais d’une blancheur d’albâtre ; une forêt de cheveux blonds, naturellement frisés, mais tout emmêlés, tombant jusque sur ses grands yeux noirs, couvraient son cou et ses épaules ; rien de plus pur, de plus gracieux que les traits de ce charmant petit visage, quoiqu’il fût légèrement creusé par la misère. Sa physionomie était triste ; deux ou trois fois, je vis Jeannette poser ses lèvres sur la main décharnée de son père, puis, grâce à cette mobilité d’impression naturelle à son âge, elle reprenait un petit chantonnement mélancolique et doux, dont elle marquait la mesure en frappant l’un contre l’autre ses petits pieds nus.

Notre arrivée n’avait pas interrompu ce chant ; mais lorsqu’elle nous vit approcher de sa mère, Jeannette cessa de chanter ; puis, par un mouvement d’une grâce enfantine, elle écarta ses cheveux qui voilaient ses yeux ; alors le front un peu incliné, sa petite main toujours plongée dans son épaisse chevelure, son coude appuyé sur son genou, elle nous observa d’un air étonné, curieux et inquiet.

Le charron, toujours à l’agonie, ne s’aperçut pas de notre arrivée ; seulement, de temps à autre, rapprochant de lui sa petite fille, il répétait d’une voix affaiblie et effrayée :

— L’homme… l’homme…

La crainte de la Levrasse poursuivait le père de Jeannette dans son délire comme une idée fixe.

La femme du charron reconnut mon maître.

À sa vue, levant les mains et les yeux au ciel avec un mélange d’angoisse et d’espérance, elle s’écria :

— Ah ! bonne sainte Vierge ! ! c’est l’homme !…

Tandis que les enfants, toujours groupés ensemble, tournaient vers nous leurs figures étonnées, la Levrasse ferma doucement la porte, mit son doigt sur ses lèvres d’un air mystérieux, prit de mes mains le panier de provisions, et avisant une table, il y déposa le dindon rôti, le pâté, le pain et le vin… bien en évidence…

À la vue de ces comestibles, les enfants affamés se précipitèrent tumultueusement vers la table, les plus grands culbutant les plus petits.

La Levrasse les arrêta court du geste et du regard, il leur dit :

— Un moment…

— Ces bonnes choses ne sont pas encore à vous… Il dépend de votre mère de vous les donner.

— Comment !… – s’écria la femme du charron.

Mon maître, sans répondre, recommanda de nouveau le silence par un geste, tandis que les enfants, sans doute en proie à une faim dévorante, exaspérée par la vue de ce repas d’une splendeur jusqu’alors inconnue, restaient pour ainsi dire en arrêt à quelques pas de la table.

La femme du charron, muette de surprise, regardait la Levrasse. Celui-ci, me prenant alors des mains le sac de toile verte, en tira une petite robe de soie rose, pailletée d’argent, des brodequins de velours vert aussi pailletés et une couronne de roses artificielles montées sur feuillage d’argent.

Puis s’approchant du grabat du moribond, dont les lèvres décolorées s’agitaient encore, mais ne rendaient plus aucun son intelligible, mon maître fit scintiller aux yeux de Jeannette la robe rose pailletée d’argent.

L’enfant, éblouie, stupéfaite d’admiration, joignit ses deux petites mains, ouvrit ses grands yeux de toutes ses forces et s’écria :

— Oh ! que c’est beau !… que c’est beau !

— Chut ! chut !… c’est pour toi, – dit tout bas la Levrasse à Jeannette, en lui faisant signe de descendre du grabat où agonisait son malheureux père.

Viens, – ajouta-t-il, – je vais te mettre cette belle robe pour que ton papa te trouve bien gentille à son réveil… prends garde de le déranger… ne fais pas de bruit.

L’enfant se dégagea facilement de l’étreinte expirante de son père, et en un moment la Levrasse eut revêtu la future Basquine de la robe rose, eut chaussé ses petits pieds des brodequins de velours et placé sur ses cheveux blonds la couronne de roses à feuillage argenté ; l’enfant se laissait vêtir avec un étonnement mêlé d’une joie naïve de se voir si belle, tandis que sa mère disait à la Levrasse :

— Mais, monsieur, pourquoi habillez-vous donc notre petite de ?…

La Levrasse porta de nouveau son doigt à ses lèvres, imposa silence à la femme du charron, et, amenant Jeannette auprès d’elle, lui dit :

— Voyez votre fille, n’est-elle pas, ainsi, gentille à croquer ? Et vous, – ajouta-t-il en se tournant vers les autres enfants, – voyez-vous comme votre sœur est brave, mes petits amis ?

Parmi ceux-ci, les uns n’avaient pas été distraits de l’attention famélique qu’ils portaient au repas ; les autres avaient silencieusement assisté à la transfiguration de leur sœur ; mais tous, à la voix de la Levrasse, s’écrièrent :

— Oh ! qu’elle est belle ainsi, Jeannette… qu’elle est belle !

— C’est comme un petit Jésus de cire, – dit l’un.

— C’est une robe de sainte, – dit l’autre.

Et, pour un instant, la faim fut oubliée pour la contemplation des éblouissants atours de Jeannette.

Mon maître, alors, comme dernier moyen de séduction, sans doute, tira de sa poche un sac d’argent et abandonna un instant la main de Jeannette.

L’enfant courut aussitôt près du grabat de son père, y monta, et, toute heureuse, toute souriante, se pencha vers lui, baisa son visage livide et froid en lui disant :

— Papa… vois donc… comme je suis belle… vois donc !

Le charron ne répondit pas… Ses yeux demeurèrent fixes et demi-clos ; il agita faiblement les bras, et ses lèvres balbutièrent quelques mots sans suite.

— Papa dort… et il rêve, – se dit l’enfant en s’asseyant avec circonspection au bord du lit de son père ; puis, attendant sans doute son réveil, elle se mit, tout en chantonnant, à jouer avec la couronne qu’elle ôta de sa tête, et dont le feuillage argenté, mêlé de roses, semblait surtout exciter son admiration.

Jamais, non, jamais, je n’oublierai l’impression profonde, étrange, que, malgré mon âge, me causa la vue de cette enfant charmante, vêtue de rose et de paillettes, assise dans cette sombre demeure sur un misérable grabat, auprès de ce père presque moribond.

Pendant ce temps-là, mon maître, tenant son sac d’argent par le fond, et s’approchant de la femme du charron, avait fait pleuvoir sur les lambeaux de couvertures qui couvraient ses genoux, une assez grande quantité de pièces de cent sous, trois cents francs, je crois…

Puis, tirant de sa poche un papier tout préparé, et une de ces écritoires de corne dont se servent les écoliers, il y trempa une plume de fer, la présenta à la femme du charron ainsi que le papier, et lui dit :

— Signez cela, ma chère dame… Ce bon souper est à vos enfants, cet argent est à vous… le sort de la petite Jeannette est assuré… sans compter que…

Un grand cri du charron interrompit mon maître.

Je n’avais pas quitté Jeannette des yeux, aucun des mouvements de son père ne m’avait non plus échappé…

Lorsque le moribond entendit le tintement métallique de l’argent, il se dressa convulsivement sur son séant, promena autour de lui des yeux hagards, et s’écria :

— L’homme à l’argent !… c’est l’homme !… il va me prendre Jeannette… Au secours… au secours…

À ces cris, à la vue de ces traits bouleversés, Jeannette, fondant en larmes, se jeta au cou de son père et s’y cramponna, tandis que le charron, serrant de toutes ses forces défaillantes son enfant contre son cœur, répétait d’une voix de plus en plus épuisée :

— L’homme !l’homme !… je ne veux pas… moi, j’aime mieux mourir… et garder Jeannette… c’est ma femme… qui a voulu… et qui a écrit à l’homme… moi… je ne voulais pas… et…

Une convulsion s’emparant du moribond, il ne put achever, se roidit, se renversa en arrière, entraînant avec lui Jeannette qui, poussant des cris déchirants… enlaçait de ses petits bras le cou de son père…

— Mon pauvre mari !… Bonne sainte Mère de Dieu, ayez donc pitié de lui… Soyez donc juste à la fin… – s’écria la femme du charron avec une douloureuse amertume. – Oh ! mon Dieu ! le voir ainsi et ne pouvoir aller à son secours… et ces enfants qui sont là… autour de cette table… Malheureux ! ! ! ils ne s’occupent pas de leur père seulement… Ils ne pensent qu’à manger… – Puis elle ajouta, comme si elle se fût reproché ces paroles :

— Hélas ! pauvres petits… ils ont si faim !

— Signez vite… signez, – dit la Levrasse en prenant avec impatience la main de la femme du charron. – Signez… tout cet argent est à vous ; vos enfants ne manqueront de rien, vous aurez de quoi faire soigner votre mari… et je me charge du bonheur de la petite Jeannette.

Puis s’adressant aux autres enfants :

— Priez votre mère de signer, vous n’aurez plus faim… ce bon souper sera pour vous, et d’autres encore…

Les pauvres enfants, sans comprendre ce dont il s’agissait, obéirent machinalement à la Levrasse, et s’écrièrent, en se jetant aux genoux de leur mère :

— Signe… maman… signe.

— Signer… mais… quoi ? – dit la malheureuse femme, la tête à moitié perdue, en entendant les gémissements plaintifs de son mari à l’agonie, les cris douloureux de Jeannette et les prières de ses autres enfants.

— Signez l’engagement de Jeannette jusqu’à vingt et un ans… c’est son bonheur que j’assure.

La pauvre femme, cédant à la frayeur, à l’émotion, au désir de mettre un terme à l’affreuse misère de ses enfants, signa à travers ses larmes, et même sans le lire, l’engagement de Jeannette.

— Maintenant, mes enfants… – s’écria la Levrasse, – à table… mangez…

Ce fut, hélas ! une véritable curée ; les enfants se ruèrent sur le souper avec une frénésie dévorante, déchirant, se disputant les morceaux, pendant que mon maître, ayant remis l’engagement dans sa poche, courait au lit du moribond pour lui enlever Jeannette.

La malheureuse enfant poussait des cris navrants, et s’écriait au milieu de ses sanglots :

— Papa !… je veux rester avec toi !… Laissez-moi !… laissez-moi !…

La femme du charron, ne pouvant supporter ce cruel spectacle, fit d’un geste désespéré rouler à ses pieds l’argent que mon maître avait laissé sur ses genoux, et s’écria :

— Reprenez votre argent… laissez-nous notre enfant… le bon Dieu fera de nous ce qu’il voudra… mais vous n’emporterez pas notre enfant.

La Levrasse ne répondit rien, haussa les épaules et vint facilement à bout d’arracher Jeannette du cou de son père, qui semblait alors avoir perdu tout sentiment ; puis, tenant entre ses bras l’enfant qui se débattait en vain, mon maître dit à la femme du charron en gagnant la porte :

— Il est trop tard pour vous rétracter… j’ai l’engagement en poche.

— Ma fille !… je veux ma fille !… il m’emporte ma fille ! – s’écria la pauvre mère en voyant la Levrasse envelopper Jeannette dans son manteau. – Mes enfants… au secours !… empêchez-le de sortir… jetez-vous après lui… Sainte Mère de Dieu, venez à mon secours… on me vole ma fille !… mon mari me tuera ! ! !…

Les enfants affamés, ne songeant qu’à satisfaire une faim dévorante, n’obéirent pas aux ordres de leur mère, et la Levrasse, chargé de son léger fardeau, ouvrit bientôt la porte.

J’étais resté immobile, épouvanté, au milieu de la chambre ; il fallut pour m’arracher à ma stupeur, que mon maître se retournât sur le seuil de la porte et me criât d’une voix terrible :

— Viendras-tu ?

Je courus machinalement vers la Levrasse, et lorsqu’il ferma prudemment la porte à double tour, j’entendis la voix de la femme du charron, criant avec l’expression d’une prière fervente et désespérée :

— Bonne sainte Vierge… ayez pitié de moi… Sainte Mère de Dieu… venez à mon secours… C’est donc toujours en vain que je vous supplie ! ! !

Mon maître m’attira à lui, de sa main de fer, et me força de le suivre à grands pas.

Contre mon attente, au lieu de traverser le bourg, nous sortîmes dans la campagne par l’autre extrémité de la ruelle ; après avoir marché environ un quart d’heure à travers champs, nous retrouvâmes nos voitures qui étaient venues sans doute par l’ordre de la Levrasse nous attendre sur la grande route.

Il faisait tout à fait nuit ; nous laissâmes bientôt le bourg assez loin derrière nous, grâce à l’allure rapide que la Levrasse fit prendre à nos chevaux, comme s’il eût craint d’être poursuivi.

CHAPITRE V.

La nouvelle Basquine. – Jeannette et Bamboche sont malades. – Poireau, la queue rouge. – Sa haine pour Léonidas. – Vengeance de l’homme-poisson. – Entretiens de Basquine et de Martin.

D’abord accablée d’un chagrin profond, pleurant et sans cesse demandant son père, sa mère et ses frères, Jeannette, que j’appellerai désormais Basquine, tomba sérieusement malade, et l’on désespéra presque de ses jours ; mais sa jeunesse et ce qu’il y avait en elle d’incroyablement vivace, la sauvèrent ; au bout de quelque temps, elle sembla renaître plus jolie, plus charmante que jamais.

L’arrivée de Basquine, si ardemment désirée par Bamboche, produisit sur lui un effet étrange… L’amour d’abord, puis la poignante anxiété qui l’avait agité en attendant l’issue de la démarche de la Levrasse chez le charron, agirent si violemment sur la nature énergique de cet enfant, qu’apprenant par moi l’arrivée de Basquine, et qu’elle se trouvait dans le fourgon avec la mère Major… tout le sang de Bamboche reflua de son cœur à son cerveau ; un coup de sang le frappa, il se trouva mal, et cette profonde commotion eut pour réaction une fièvre chaude qui se déclara presque aussitôt.

Basquine étant aussi, dès son arrivée, tombée malade de chagrin, la Levrasse fut donc, à son grand regret, obligé de s’arrêter, durant un mois environ, dans une petite ville, afin de faire donner les soins nécessaires à ses deux pensionnaires, non par affection, non pas même par respect humain, mais par intérêt pour son entreprise, car les exercices enfantins de Bamboche, de moi et de Basquine, accompagnés de l’exhibition phénoménale de l’homme-poisson, lui assuraient pour l’avenir d’abondantes recettes.

Les liens d’amitié qui m’unissaient à Bamboche étaient déjà bien forts ; mais les divers accidents de sa maladie et de celle de Basquine, les resserrant encore, les rendirent indissolubles. Voici comment.

La Levrasse, profitant de ce séjour inattendu pour parcourir, comme colporteur et acheteur de cheveux, les environs de la petite ville où nous étions obligés de rester, était parti avec son âne Lucifer, espérant une fructueuse tournée.

Nous avions été rejoints par le paillasse (ou en termes techniques le pitre, la queue rouge) de la troupe ; il se nommait Poireau, et venait remplacer Giroflée, l’ancien comique de la troupe, entré depuis, par vocation, au séminaire, m’avait dit Bamboche ; plus tard je devais me convaincre que Bamboche disait vrai.

POIREAU était un grand garçon, efflanqué, dégingandé, aux traits assez réguliers, mais flétris par une habituelle et ignoble expression de crapule et de méchanceté. Dans sa conversation ordinaire, il ne disait pas deux paroles de suite sans les accompagner de lazzis obscènes ou orduriers, d’une grossièreté révoltante. Ce malheureux devint bientôt le favori de la mère Major, et lors même que Bamboche n’eût pas déjà éclairé mon innocence, le cynisme tranquille avec lequel cette Messaline de carrefour et le paillasse s’abandonnaient sans scrupule à leur amour immonde, m’eût révélé ce que mon jeune compagnon m’avait appris… m’eût révélé ce que Basquine, cette enfant si pure, si candide, devait bientôt apprendre… dans ce milieu de dépravation effrontée, où elle était désormais destinée à vivre… pauvre petit agneau sans tache jeté presque en naissant au milieu de cette fange.

Mais je ne veux pas anticiper sur de poignantes, sur d’horribles révélations ; elles ne viendront que trop tôt, et il me faut du courage pour me rappeler cette époque de ma vie… courage d’autant plus grand, que, grâce à mon commerce ingénu avec le vice, je n’éprouvais alors aucune indignation contre ce qui m’indigne à cette heure.

La Levrasse parti, la mère Major et Poireau, absorbés dans leur amour, Bamboche et Basquine alités, nous restions seuls, l’homme-poisson et moi, pour veiller deux malades et nous occuper du ménage.

Les soins domestiques, tels que cuisine, entretien et surveillance des habits de la troupe, du matériel, etc., avaient été délégués à l’homme-poisson, de par l’autorité de Poireau, qui tranchait du dictateur. Je ne sais pourquoi il avait tout d’abord conçu une profonde aversion pour Léonidas Requin, qu’il se plaisait à vexer, à tourmenter, à injurier, à battre avec une opiniâtre et lâche méchanceté ; car Léonidas, malgré son nom héroïque, était le plus inoffensif et le plus craintif des hommes ; mais le digne lauréat universitaire, appelant à son aide la philosophie stoïque et les maximes de son divin Sénèque, supportait tout, endurait tout avec une incroyable résignation.

« — Vois-tu, petit Martin, – me disait cette naïve et bonne créature, – j’ai ici le manger, le coucher, l’abri, les vêtements ; j’ai le loisir de lire mon Sénèque en écumant le pot-au-feu ou en faisant mijoter le ragoût de la mère Major et de ce… (ici Léonidas, baissant la voix, regardait avec inquiétude et effroi de côté et d’autre, de crainte d’être entendu) de ce grand scélérat de Poireau qui m’a pris en grippe… comme autrefois, dans ma classe, les cancres m’abhorraient par jalousie de mes succès… mais ça m’est égal, j’y suis fait, et je bénis chaque jour l’habitude que j’ai prise de recevoir toute sorte de horions depuis ma plus tendre enfance ; et puis, vois-tu, petit Martin, tout n’est pas rose dans la vie, et quand je me souviens qu’après avoir en vain travaillé comme un nègre pendant mon enfance et ma première jeunesse, je suis resté deux jours sans pain, sans abri, et que, de désespoir, je me suis jeté à l’eau, je n’ose pas accuser le sort… Quant à me revancher, – ajoutait-il, avec un soupir de regret et de confusion, – je suis fort comme une puce et poltron comme un lapin… La mère Major m’aplatirait d’un coup de ses gros poings, et Poireau me briserait d’un coup de ses grands pieds ; mais comme il faut pourtant, après tout, que justice se fasse ! mais comme il est pour les opprimés une Providence vengeresse ! – reprenait Léonidas, d’un ton à la fois solennel et triomphant, – comme un lauréat de l’Université couronné et embrassé cent fois par S. E. Mgr le ministre de l’instruction publique, au son des fanfares, et appelé par lui l’espoir de la France ; comme un tel lauréat, dis-je, n’est pas, après tout, absolument destiné à servir impunément de plastron et de victime à un ignoble paillasse et à une grosse butorde d’Hercule femelle, je… (et la voix de Léonidas redevenait basse, craintive et mystérieuse), je… leur flanque souvent une énorme poignée de sel… dans leur pot-au-feu… et… ma foi ! tant pis… je confie ce dangereux secret à ton honneur, Martin… je me tapis quelquefois dans l’ombre de la cuisine comme un malfaiteur, et là… solitaire… et à l’insu de tous… je… je crache un peu… bah ! pas de lâche réticence avec toi, mon cher ami… je crache beaucoup dans les ragoûts que mes tyrans me condamnent à leur préparer… Et ils les mangent… sans se douter de rien ! les malheureux ! ! ! ils les mangent ! alors je crois ma vengeance assouvie ! ! ! Mais non, elle renaît comme une hydre, et je recommence… Si ça continue, je n’y suffirai pas… je deviendrai étique ! ! ! »

En me confiant ce secret plein d’horreur, la voix de Léonidas expirait sur ses lèvres ; il regardait autour de lui avec épouvante, comme s’il m’eût fait l’aveu de la plus noire scélératesse.

Léonidas, exclusivement occupé de ses fonctions domestiques et culinaires, ne pouvait donc que m’aider faiblement, et je restais à peu près seul chargé de soigner Bamboche et Basquine, tombés presque instantanément malades… celle-ci, de désespoir d’être séparée de son père et de sa famille qu’elle adorait… celui-là, de la violente émotion que lui avait causée la certitude de pouvoir vivre désormais auprès de cette enfant qu’il aimait avec une passion aussi profonde qu’incroyablement précoce pour son âge.

La fièvre chaude de Bamboche s’étant compliquée d’une fièvre typhoïde, on l’avait isolé de Basquine par ordre du médecin ; je partageais donc mes soins entre ma nouvelle compagne et mon ami.

Basquine arrivée le soir, couchée aussitôt tout éplorée dans notre grande voiture, était tombée gravement malade cette nuit-là même, et n’avait pu voir Bamboche qu’environ un mois après qu’elle fut entrée dans notre troupe.

Le désespoir de Basquine se manifesta d’abord par des sanglots incessants, entrecoupés de ces cris : Papapapaau secours… comme si son père pouvait l’entendre ; puis, lorsque la malheureuse enfant n’avait plus la force de pleurer, elle tombait en proie à une crise nerveuse, bientôt suivie d’un morne accablement ou d’un pénible sommeil, agité par des rêves sinistres.

Je passais auprès d’elle tout le temps que je ne passais pas auprès de Bamboche ; elle semblait à peine s’apercevoir de ma présence ; sombre, concentrée, défiante, elle ne prononçait pas une parole ; un médecin vint la voir. La mère Major s’était mise en règle en montrant l’engagement signé de la femme du charron, précaution inutile… car l’enfant resta opiniâtrement muette, ne répondit à aucune question et s’obstina à ne prendre rien de ce qu’on lui ordonnait ; j’imaginai de lui promettre, si elle se montrait raisonnable, une prochaine entrevue avec son père.

Il me semble voir encore Basquine, couchée dans un grand lit d’une triste et misérable chambre ; sa charmante figure, pâle, marbrée, avait incroyablement maigri en quelques jours ; ses beaux cheveux blonds, ordinairement bouclés, mais alors humides d’une sueur froide et fiévreuse, tombaient en mèches presque droites autour de son visage et de ses épaules : elle tenait fixement levés vers le plafond ses grands yeux secs, rougis et gonflés, tandis que ses deux petites mains se croisaient sur sa poitrine.

Lorsque je lui eus dit :

— Écoute… Basquine… si tu es bien sage, si tu veux boire ce qui est dans cette tasse… tu reverras bientôt ton père !

Trop faible pour se lever sur son séant, elle retourna vivement la tête vers moi ; ses yeux devinrent humides, de grosses larmes y roulèrent bientôt, ses lèvres tremblèrent, et elle me dit de sa petite voix douce et affaiblie :

— Tu ne mens pas ?

Un moment troublé par l’innocence de ce regard, où se lisaient à la fois l’espoir et une douloureuse défiance, j’hésitai, puis je répondis d’une voix émue :

— Non… je ne mens pas.

Sans doute Basquine remarqua mon hésitation ; car elle reprit, en me regardant fixement :

— Ne mens pas… vois-tu ? la bonne sainte Vierge en pleurerait…

J’entendais parler pour la première fois de la bonne sainte Vierge ; néanmoins, je répondis intrépidement :

— Non… je ne mens pas !

— Je reverrai papa… si je bois cela ? – dit Basquine sans me quitter des yeux.

— Oui, bien vrai !… – lui répondis-je.

— Donne… – dit l’enfant.

Et elle but d’un trait ce que je lui présentais.

De ce moment, elle me témoigna quelque confiance, me demandant sans cesse quand elle reverrait son père.

Les conseils et l’exemple de Bamboche, la peur des mauvais traitements, la nécessité de cacher ou de pallier mes fautes à mes terribles instituteurs, m’avaient déjà familiarisé avec le mensonge ; il me fut facile de tromper la candeur de Basquine en lui faisant espérer et attendre de jour en jour la venue de son père, qui, ajoutai-je, l’emmènerait certainement avec lui.

Ces tromperies, du moins, aidèrent à sa guérison ; elle se résigna dès lors à suivre toutes les prescriptions du médecin, et, l’espérance de retourner bientôt dans sa famille la tranquillisant, sa santé s’améliora chaque jour.

Il m’est resté une impression ineffaçable de mes premières conversations enfantines avec Basquine, et, en rassemblant à cette heure ces souvenirs toujours si présents, je suis frappé de tout ce qu’il y avait naturellement de droit, d’honnête et de loyal dans l’éducation ou plutôt dans les exemples donnés par le charron à son enfant, car ordinairement à l’exemple seul se borne l’éducation du pauvre, et presque toujours l’on peut, en parlant de nous autres gens du peuple, dire avec une certitude absolue, soit en mal, soit en bien :

— Tels parents, tels enfants

Aussi, à juger d’après Basquine, son père devait être laborieux, probe, d’une conduite exemplaire. Quant à la femme du charron, elle devait partager cette touchante superstition de bien des pauvres mères affligées… une foi naïve, candide, dans l’intercession de la bonne Vierge, car souvent, durant sa maladie, Basquine m’avait parlé de la bonne Vierge…

Pauvre cher petit ange, que la fatalité devait bientôt initier, comme je l’étais déjà moi-même, à l’obscène et ordurier langage des coryphées de notre troupe… et à bien pis encore ! car il me reste de honteux, de pénibles aveux à faire.

J’ai à parler de mon rôle étrange dans les amours précoces de Bamboche et de Basquine, rôle que je jouais d’ailleurs avec une incroyable ingénuité de corruption, aveuglé que j’étais par mon affection profonde, dévouée, presque fanatique, pour Bamboche.

Voici comment et à quel propos je prononçai pour la première fois son nom à Basquine.

Lors des premiers jours de sa convalescence, m’entretenant avec elle de son père, afin de la rendre contente, car elle en parlait sans cesse, je lui dis qu’il devait travailler beaucoup pour nourrir sa nombreuse famille.

Basquine me répondit :

« — Oh ! oui… papa travaillait beaucoup… il ne s’arrêtait pas même les dimanches, et la nuit aussi bien souvent il travaillait encore. Nous le voyions bien… puisque nous couchions avec maman dans le hangar. Une fois, papa avait déjà passé trois nuits sans décesser… moi je dormais avec mes petites sœurs… maman nous a éveillées… Elle pleurait. Elle nous a dit :

« — Mes enfants, regardez votre père…

« Nous avons regardé.

« Papa, qui avait commencé à percer du bois avec une grande vrille à manche, s’était mis à genoux ; mais trop fatigué pour sûr, il s’était endormi, tenant toujours les deux côtés du manche sur lequel il appuyait son front.

« Il restait comme ça… sans bouger. Maman pleurait toujours… elle nous a dit bien bas, pour ne pas réveiller papa :

« — C’est pourtant pour nous donner du pain que votre bon père se fatigue autant… Il faut prier la sainte Vierge d’avoir pitié de nous et de lui… et de le récompenser, car il n’y a pas au monde un meilleur père… Allons, mes enfants… à genoux… et dites comme moi… mais tout bas pour ne pas réveiller votre père.

« Nous nous sommes mis tous à genoux, et maman a dit et nous avons répété à mesure et après elle :

« — Bonne sainte Vierge… n’abandonnez pas dans sa grande peine, s’il vous plaît, ce pauvre père qui travaille tant pour nous ; sainte Mère de Dieu, qui protégez les mères et les petits enfants, écoutez une mère et ses petits enfants, et récompensez notre père de son courage, s’il vous plaît ! »

Comme nous finissions de dire cela, bien bas pourtant… papa s’est éveillé, il nous a vus tous à genoux… les mains jointes ; il a demandé à maman pourquoi. Maman le lui a dit ;… alors il nous a pris dans ses bras… il pleurait aussi bien fort, lui… car nous avions les joues toutes mouillées pendant qu’il nous embrassait. »

____________

 

Bien des années se sont passées depuis le jour où Basquine me faisait ce simple et touchant récit… Bien des événements, bien des malheurs, bien des ignominies, dont j’ai été acteur ou témoin, devraient avoir flétri, endurci mon cœur, et pourtant, au seul souvenir de la voix, de l’accent, de la physionomie de cette pauvre enfant, lorsqu’elle me racontait cet épisode de la misérable et laborieuse vie de son père, mes yeux deviennent humides, comme ils le devinrent ce jour-là en écoutant Basquine.

Profondément ému d’un langage si nouveau pour moi, enthousiasmé de la foi et de l’espérance que Basquine semblait avoir dans la toute-puissance providentielle de cette sainte Mère du bon Dieu, cette douce et tendre patronne des mères et des pauvres petits enfants, je dis à Basquine en toute sincérité :

— Et la bonne sainte Vierge a récompensé ton père, n’est-ce pas ?

— Oh ! non… – me dit naïvement l’enfant, en secouant avec tristesse sa jolie petite tête bouclée et faisant un grand soupir, – oh ! non… jamais…

Et me rappelant ce que mon émotion m’avait fait oublier, le douloureux tableau dont j’avais été témoin chez le charron, lors de l’enlèvement de son enfant, je repris :

— C’est vrai ; ton père n’a pas été récompensé de son courage par la bonne sainte Vierge… Mais alors à quoi donc ça sert, de la prier ?

— Dame ! moi, je ne sais pas… Maman nous disait de prier avec elle pour que nous soyons moins malheureux et que papa soit récompensé… Nous priions… comme disait maman.

Une détestable pensée me vint à l’esprit : je me souvins de l’horrible mort du père de Bamboche… Celui-là aussi avait travaillé avec une ardeur infatigable… Celui-là aussi avait tendrement aimé son enfant… Et pourtant celui-là aussi était mort, abandonné de la bonne sainte Vierge et des hommes… Enfin l’homme-poisson, après avoir assidûment travaillé pendant son enfance et sa première jeunesse, avait voulu échapper, – me disait-il, – à la misère et à la faim en se donnant la mort.

Bamboche, le disciple du cul-de-jatte, avait donc raison de répéter sans cesse :

— Ceux qui travaillent sont des imbéciles ; ils crèvent de faim ou de misère.

Le naïf récit de Basquine, la scène douloureuse dont j’avais été témoin dans la demeure de son père, donnaient malheureusement, à mes yeux, un nouveau poids aux désolantes maximes de Bamboche.

Alors, tout glorieux de ma récente et triste science des hommes, je dis à Basquine :

— Tu vois bien, ton père se crevait à travailler, et la bonne sainte Vierge n’a eu ni pitié ni récompense pour lui ; le père de Bamboche se crevait aussi à travailler, lui, et il est mort au fond des bois, mangé par les corbeaux. Vois-tu, Basquine, c’est des bêtises de travailler ; il vaut mieux s’amuser quand on peut et se moquer des couennes… et puis…

Mais la contagion du mal et du vice me m’ayant pas encore complètement gangrené, je ne pus continuer, tant je fus frappé de l’expression à la fois étonnée, triste et curieuse de Basquine, lorsqu’elle m’entendit parler ainsi.

Ce qu’il y avait encore de bon en moi se révolta à la pensée de donner, pour ainsi dire, la première leçon de désespérance et de corruption à cette innocente petite créature, et je lui dis :

— D’ailleurs… Bamboche t’expliquera tout cela mieux que moi.

CHAPITRE VI.

Le dévouement. – Projets pour l’avenir – Jalousie de Bamboche. – Sa première entrevue avec Basquine. – Serment d’amour.

Basquine, au nom de Bamboche qu’elle m’entendait prononcer pour la première fois, me regarda avec surprise et me dit :

— Qui ça Bamboche ?

— Un de nos camarades, un enfant comme nous…

— Et où est-il ?

— Dans un petit cabinet en haut ;… il est bien malade aussi… Mais tu le connais ?

— Moi ?

— Oui… il y a quelques mois… te souviens-tu que la Levrasse avait déjà été chez ton père ? il voulait t’emmener…

— Ah ! oui… je me souviens… et quand il a été parti… papa s’est dérangé de son travail plusieurs fois dans le jour pour venir m’embrasser… il pleurait, et pourtant il était bien content. — Oh ! on ne me prend pas comme ça ma petite Jeannette… à moi… – disait-il en me mangeant de caresses.

— Et le lendemain matin ?

— Le lendemain ?

— Tu ne te rappelles pas qu’il est venu un petit garçon pour chercher un portefeuille que l’homme devait avoir perdu… chez ton père ?

— Ah ! oui… et il a demandé la permission de le chercher dans tous les coins… nous l’avons aidé… je l’ai cherché longtemps avec lui… il me regardait toujours… toujours… et comme j’étais baissée avec lui, il m’a embrassé le cou, sans que papa le voie… et ça m’a fait bien rire…

— Eh bien, ce petit garçon… c’est notre compagnon… c’est Bamboche… il ne t’a pas non plus oubliée, lui… Si tu savais comme il t’aime bien !

— Il m’aime bien ? Pourquoi donc ?

— Dame !… – repris-je, assez embarrassé, – parce que tu es bien gentille… bien douce… bien bonne ; depuis qu’il t’a vue… il parle toujours de toi… enfin, tu serais sa sœur qu’il ne te chérirait pas plus…

— Je l’aime bien aussi… alors…

— Oh ! et tu fais bien… il a été si malheureux !

— Lui ?

— Je crois bien !… Étant tout petit, figure-toi qu’il a vu mourir son pauvre père dans une forêt… les corbeaux voulaient manger le corps… et lui, les chassait tant qu’il pouvait.

— Ô mon Dieu !… mon Dieu !… – dit Basquine, dont les yeux se voilaient de larmes.

— Et ce n’est pas tout. Resté tout seul, sans personne, et bien plus petit que nous, il a été obligé de demander l’aumône sur les grandes routes.

— Pauvre petit !… sans père ni mère !

— Mon Dieu !… non ; alors il a rencontré un mendiant, très méchant, qui l’a fait mendier avec lui, et qui le battait presque tous les jours…

— Être sans père ni mère !… demander l’aumône sur les routes !… être battu !… – répétait lentement Basquine avec une émotion et une surprise croissantes, qui disaient assez que, malgré la misère où elle avait jusqu’alors vécu, elle pouvait à peine concevoir un sort aussi cruel que celui de Bamboche.

— Et puis plus tard… la Levrasse l’a rencontré mendiant sur les routes, et il l’a emmené… il a été aussi très méchant pour lui, si méchant que ce pauvre Bamboche voulait se sauver… il le pouvait…

— Et pourquoi ne s’est-il pas sauvé ?

— À cause de toi.

— À cause de moi ?

— Oui… Depuis qu’il t’avait vue en allant chercher le portefeuille… il parlait toujours de toi ; et comme la Levrasse avait dit devant lui que, tôt ou tard, ton papa te laisserait venir avec nous, Bamboche a dit : « Ça m’est égal d’être battu… on me fera tout le mal qu’on voudra, mais je resterai… parce que peut-être Basquine viendra… et alors je ne la quitterai plus. »

À cette heure que l’expérience et la réflexion m’aident à interpréter et à compléter ces souvenirs si présents à ma mémoire, je m’explique l’étonnement et l’émotion de Basquine en m’entendant lui donner ces preuves de l’affection qu’elle avait inspirée à Bamboche ; dans l’ignorance de son âge, dans la candeur de son cœur, la pauvre enfant éprouvait pour notre compagnon une grande commisération sans doute, et se sentait disposée à l’aimer comme un frère, parce que, selon mes paroles, il l’aimait, lui, comme une sœur : parce qu’il avait été jusqu’alors très malheureux, et qu’il avait même bravé les plus mauvais traitements pour attendre le jour où elle devait faire partie de notre troupe… Mais de ce dernier trait d’affection un peu romanesque pour cet âge, Basquine semblait plus étonnée que touchée ; la seule chose qui frappa cette naïve et innocente créature, fut le malheur auquel Bamboche était voué depuis son enfance, car, après m’avoir écouté dans un silence rêveur, elle me dit :

— Tu ne sais pas ? quand papa viendra me chercher, il faudra qu’il emmène aussi Bamboche, puisqu’on est tant méchant pour lui… Chez nous, vois-tu ? quelquefois nous avons bien faim, bien froid, mais nous ne demandons pas l’aumône, papa et maman ne nous battent jamais, parce que nous ne faisons jamais mal… Nous ne sommes pas menteurs, nous sommes sages, nous apprenons ce que maman nous montre… sans cela elle aurait beaucoup de chagrin ; et nous prions la bonne sainte Vierge pour nous et pour ceux qui sont encore plus malheureux que nous… Aussi, vois-tu ? – reprit-elle après un moment de réflexion et avec une grâce charmante, – comme ça j’aurai prié la bonne sainte Vierge pour Bamboche sans le savoir, et elle l’aura protégé, puisque papa l’emmènera avec nous… pour qu’il ne soit plus battu ici…

Quoique cette protection de la sainte Vierge me parût, cette fois encore, des moins efficaces, je n’osai pas troubler l’espérance de Basquine, et je lui répondis :

— C’est cela, ton père emmènera Bamboche.

— Et toi aussi, – ajouta-t-elle en me regardant avec une ineffable douceur, – toi aussi, car tu es bon pour moi… tu es toujours là…

— Oh ! si Bamboche n’avait pas été malade, c’est lui qui t’aurait bien mieux soignée que moi…

— Tu crois ?

— Oh ! bien sûr.

— Et pourquoi serait-il pour moi encore meilleur que toi ?

Ce terrible pourquoi, si familier aux enfants, m’embarrassait beaucoup ; je tournai la difficulté en disant :

— Il t’aime encore plus que moi… parce qu’il y a plus longtemps qu’il te connaît que moi…

Cette raison ne parut qu’à demi satisfaire Basquine ; elle resta rêveuse quelques moments et me dit ensuite avec un accent de curiosité naïve :

— Quand donc est-ce que je le verrai, Bamboche ?

— Quand il ne sera plus malade.

— Il est donc plus malade que moi ?

— Certainement… il ne m’a pas encore reconnu…

— Mais puisque je peux me lever, j’irai avec toi le soigner, – dit Basquine. – L’an passé, ma sœur Élisa a été malade… je l’ai bien veillée avec maman.

— Ça ne se peut pas, – dis-je à Basquine, – il y aurait du danger pour toi…

— Mais pour toi, il y en a aussi ?

— Non, moi je ne viens pas comme toi d’être malade…

Après un nouveau silence, Basquine me dit d’un air pensif :

— Mon Dieu ! que je voudrais que papa vienne bientôt, pour qu’il nous emmène d’ici, toi, Bamboche et moi.

____________

 

Plusieurs jours après cet entretien, et ce ne fut pas le seul de ce genre, dans lequel je lui parlai de mon compagnon dans les termes les plus favorables, Basquine me parut éprouver peu à peu une affection croissante pour Bamboche ; celui-ci, pour la première fois depuis l’invasion de sa maladie, éprouva un mieux sensible ; la connaissance lui revint, il me reconnut… et après avoir paru rassembler ses souvenirs, son premier mot fut :

— Où est-elle ?

— Elle est ici… et, comme toi… elle a été très malade.

Elle aussi… – s’écria-t-il avec une angoisse profonde. – Et maintenant ?… ajouta-t-il en se tournant vers moi tout tremblant.

— Maintenant elle est sauvée… – lui dis-je.

Bamboche ne me répondit rien, il fondit en larmes ; je me jetai dans ses bras, il me serra sur son cœur autant que le lui permettaient ses forces épuisées ; nous restâmes ainsi quelques minutes, muets, attendris, pleurant tous deux.

Bamboche, rompant le premier le silence, me dit avec une expression de reconnaissance impossible à rendre :

— Je n’avais presque pas de connaissance… mais pourtant… je te voyais quelquefois, comme dans un rêve… aller et venir ; nuit et jour tu étais là… j’en suis sûr… ça me faisait du bien… ça me rassurait… car, je ne sais pas pourquoi, je me figurais que la mère Major voulait m’empoisonner.

Puis s’interrompant soudain :

— Et Basquine ?… qui est-ce qui en a donc pris soin ?

— Moi…

— Toi !… mais tu étais toujours auprès de moi ?

— Pas toujours… quand tu étais plus tranquille, et c’était la nuit surtout… j’allais veiller Basquine.

— Elle… aussi, – s’écria Bamboche avec un nouvel élan de reconnaissance ; – puis, après un moment de silence, il ajouta d’une voix grave, sincère, presque solennelle :

— Vois-tu, Martin ?… tu as le droit de me dire de me mettre au feu pour toi… j’irai…

Puis il répéta, avec une nouvelle expression de profonde gratitude :

— Elle… aussi…

Mais soudain sa pâle figure pâlit encore, son regard s’assombrit, devint farouche, et je remarquai le tressaillement nerveux de l’angle de la mâchoire, symptôme certain, chez lui, d’une émotion vindicative ; il retira brusquement sa main que je tenais dans les miennes… puis, tâchant de lire jusqu’au plus profond de mon cœur, en attachant sur moi ses grands yeux gris encore étincelants du feu de la fièvre, il me dit d’une voix sourde :

— Tu es donc resté bien des nuits auprès d’elle ?

— Oui… – lui répondis-je naïvement, quoique très surpris de ce brusque changement dans sa physionomie… – Oui, je suis resté près d’elle toutes les nuits et tous les moments que je ne passais pas auprès de toi…

— Et tu restais seul avec elle ? – me dit-il d’une voix de plus en plus concentrée.

— Tout seul ; la mère Major était toujours avec Poireau ; l’homme-poisson venait quelquefois aussi veiller Basquine, mais pas souvent, car il était si fatigué de faire la cuisine et le ménage, qu’il se couchait tout de suite.

— Tu restais tout seul avec elle ?… – répéta Bamboche, – et ses yeux brillaient d’un feu sombre.

— Eh ! oui… je restais seul avec elle. Mais… qu’est-ce que tu as donc ?… Comme tu me regardes !

Bamboche fit un brusque mouvement pour se précipiter sur moi, mais ses forces le trahirent et il tomba presque hors de son lit en murmurant :

— Brigand !… tu l’aimes… oui, – ajouta-t-il en se cramponnant péniblement à son chevet, car, frappé de stupeur, je ne songeais pas à lui venir en aide ; – oui… tu l’aimes… tu t’es fait aimer d’elle… tu lui as dit du mal de moi… j’en suis sûr… je vous tuerai tous les deux…

Cette violente émotion épuisa ses forces à peine renaissantes et il retomba sans mouvement sur son lit.

Je n’avais pas d’abord compris le sentiment de jalousie qui irritait Bamboche contre moi ; mais lorsqu’il se fut plus clairement expliqué… je fus douloureusement indigné ; puis, à cette indignation succéda au contraire une sorte de satisfaction remplie de mansuétude ; j’avais la conscience de pouvoir non seulement calmer les jalouses anxiétés de Bamboche, mais encore de lui prouver jusqu’à quel point j’avais poussé le dévouement pour lui.

À la violente sortie de mon compagnon avait succédé un grand abattement ; il restait immobile, étendu sur son lit ; je me penchai vers lui ; je fus navré de l’expression de sa figure ; ce n’était plus de la colère, de la haine, c’était un douloureux, un poignant désespoir. Ses joues creuses ruisselaient de larmes… Je me penchai vivement vers lui, il ferma les yeux pour ne pas me voir, et ses pleurs continuèrent de couler abondamment.

Je fus profondément, et si cela peut se dire, tendrement ému de cette douleur, de cette sorte de faiblesse si rare chez ce garçon ordinairement d’une rudesse, d’une violence extrêmes. Quel bonheur pour moi, tout à l’heure, – pensai-je, – de le détromper… de lui dire… de lui prouver combien j’ai été loin de vouloir éloigner Basquine de lui !

— Tu pleures… – dis-je à Bamboche.

— Eh bien ! oui… je pleure… c’est lâche… je le sais bien, – me répondit-il d’une voix désolée, – mais je ne peux pas m’en empêcher… On m’aurait coupé en morceaux qu’on ne m’aurait jamais arraché un cri… mais, à présent, je souffre au cœur comme si on me le tordait, et je pleure, malgré moi :

Puis, revenant à la violence naturelle de son caractère, Bamboche ajouta entre ses dents :

— Mais je ne serai pas toujours aussi lâche ! va… de toi et d’elle… je me vengerai… Oh ! oui, je me vengerai…

— Je ne te demande qu’une chose, – lui dis-je en souriant : – c’est de ne pas faire d’imprudence et de te rétablir le plus tôt possible.

Bamboche crut que je le ralliais ; il me répondit par un sourd gémissement de douleur et de colère.

— Oui, repris-je, – parce que lorsque tu pourras te lever… je te conduirai chez Basquine, et tu verras si c’est moi ou toi qu’elle aime…

Bamboche fit un brusque mouvement sur son lit, et me regarda fixement.

Sans doute il lut sur mon visage la sincérité de mes paroles, car son front s’éclaircit, et il s’écria :

— Elle m’aime !…

— Oh ? oui… va… elle t’aime bien aussi déjà !

— Mais elle ne m’a jamais vu qu’une fois chez son père…

— Mais moi, depuis qu’elle est ici, je lui ai parlé si souvent de toi… dès qu’elle a pu m’entendre… je lui ai dit tant de fois combien tu avais été malheureux, en lui racontant la mort de ton pauvre père, toutes tes misères avec le cul-de-jatte… et tout le mal que tu as eu ici… que…

— Tu lui as dit cela ? – s’écria Bamboche.

Et il semblait aspirer chacune de mes paroles, comme si elles lui eussent rendu l’espérance, le bonheur, la vie… sa poitrine se dilatait, il renaissait.

— Tu lui as dit cela de moi ! répétait-il.

— Et bien d’autres choses encore… Je lui ai dit que tu aurais pu te sauver d’ici, où l’on te tourmentait sans pitié, mais que tu étais resté pour l’attendre, car, depuis que tu l’avais vue chez son père, tu ne rêvais, tu ne pensais plus qu’à elle… Mais puisqu’elle t’aime ! tu n’auras pas besoin de la battre, n’est-ce pas ?

À ces mots, les traits si mobiles de Bamboche changèrent encore d’expression ; ce n’était plus de la reconnaissance, ce n’était plus de la défiance, ce n’était plus un haineux désespoir qu’on y lisait ; mais une confusion, une honte douloureuse de m’avoir si cruellement méconnu ; singulier mélange de tendresse suppliante et d’indignation contre lui-même.

Ce garçon, si indomptable, joignit ses mains, se mit péniblement à genoux sur sa couche, tant il était faible encore, et me dit d’une voix implorante :

— Martin !… mon frère… pardon… aie pitié de moi !…

— Tiens… tais-toi… tu me fais mal, – dis-je en détournant la vue, tant la physionomie de Bamboche trahissait de véritable souffrance. – C’est bien la peine d’être heureux pour tourmenter ainsi les autres, – ajoutai-je en essuyant mes yeux.

— Martin…, il faut que tu me pardonnes, répéta Bamboche avec une anxiété fiévreuse… – il le faut.

— Est-ce que j’ai besoin de te pardonner ?… – m’écriai-je en me jetant dans ses bras ; est-ce que tu n’es pas tout pardonné… puisque te voilà heureux et que tu m’appelles ton frère ?

— Oh ! oui, mon frère… mon seul et vrai frère… pour toujours, – murmura Bamboche d’une voix empreinte d’un bonheur ineffable.

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Depuis ce jour, Bamboche et moi nous avons bien vieilli ; nous nous sommes rencontrés dans des positions diverses, contraires, terribles… jamais nous n’avons pu retenir nos larmes en nous rappelant cette scène de notre enfance.

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Quelques jours après cet entretien, Bamboche fut complètement rétabli.

Un matin, le temps était sombre, orageux (je ne sais pourquoi cette circonstance m’avait frappé) ; je conduisis, pour la première fois, mon ami dans la chambre de Basquine…

Malgré la joie sincère que m’inspirait le bonheur de Bamboche, au moment où nous entrâmes dans cette misérable chambre, mon cœur se serra… se brisa…

J’eus sans doute instinctivement la conscience que, de ce jour… de ce moment… s’accomplissait fatalement la destinée de cette malheureuse enfant… et que j’étais involontairement, ingénument, l’un des instruments de cette fatalité.

Autant par discrétion que par crainte de troubler par ma tristesse soudaine et involontaire cette première entrevue… je m’éloignai après avoir dit à Basquine :

— Voilà mon bon frère, dont je t’ai tant parlé.

— Oh ! oui… – dit naïvement Basquine, – aussi je l’aime bien déjà.

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Environ une heure après, voyant revenir inopinément la mère Major et Poireau, que nous croyions absents pour toute la journée, mais que le mauvais temps ramenait, je rentrai précipitamment dans le cabinet où j’avais laissé Basquine et Bamboche ; je voulais les prévenir de l’arrivée de nos maîtres ; car il avait été convenu entre nous que lui et elle se diraient malades le plus longtemps possible, afin de reculer le moment de nos exercices.

J’entrai donc.

Basquine, assise sur son lit, jouait ingénument avec les cheveux noirs de Bamboche, qui avaient beaucoup allongé pendant sa maladie ; lui, assis aux pieds de Basquine, sur un petit tabouret, ses coudes sur ses genoux, son menton dans ses deux mains, la contemplait en silence avec une tendresse ineffable mêlée d’une timidité craintive qui me frappa.

Mon retour soudain ne parut nullement surprendre mes deux amis.

Bamboche se leva, vint à moi et me dit d’une voix émue en me montrant Basquine :

— Frère… voilà ma petite femme pour la vie…

— Oui… et Bamboche sera mon petit mari ; nous nous en irons avec papa sitôt qu’il viendra me chercher… Bamboche l’aidera dans son travail, et toi aussi, Martin.

Bamboche me fit un signe d’intelligence et dit à Basquine :

— Oui, notre bon frère Martin viendra avec nous… nous ne le quitterons jamais, n’est-ce pas Basquine ?

— Oh ! jamais, – dit l’enfant avec une grâce charmante, – c’est notre frère à nous deux.

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J’ai su depuis, par Bamboche, que cette première entrevue avait été innocente et pure, comme elle devait l’être.

Et pourtant, quoique consacrés dans le langage naïf des enfants, ces mots : Petit mari, petite femme, me causèrent une impression inexplicable, pénible ; il me semblait que cette impression eût été tout autre, si Bamboche et Basquine se fussent traités de frère et de sœur.

Il n’y avait pas dans cette réflexion la moindre jalousie de ma part, car, malgré les confidences de Bamboche, mon cœur n’avait pas encore parlé ; mais j’éprouvais une vague inquiétude pour l’avenir de Basquine ; enfin ces mots de petit mari et de petite femme, me rappelant involontairement les amours de Bamboche et de la mère Major, j’éprouvai de nouveau, et plus violemment encore, ce brisement de cœur dont j’avais souffert en conduisant Bamboche à sa première entrevue avec Basquine.

CHAPITRE VII.

Annonce d’une grande représentation. – Nouveaux projets de fuite. –Éducation et succès de Basquine. – Bamboche met en pratique sa théorie de l’amour. – Basquine pour la vie.

Nous touchions à la fin de septembre ; depuis huit mois environ Basquine faisait partie de la troupe ; nos diverses pérégrinations nous avaient amenés à Senlis.

Pour nos débuts nous devions donner une grande représentation ; depuis la veille on pouvait lire une affiche colossale placardée dans toute la ville, et conçue en ces termes :

 

GRANDE REPRÉSENTATION

Pour l’inauguration de la troupe acrobatique du célèbre
Joseph Bonin (dit la Levrasse).

PREMIÈRE PARTIE.

Scènes comiques entre Paillasse et son maître. – Chansons joyeuses par la petite Basquine, âgée de neuf ans, et son ami Paillasse.

DEUXIÈME PARTIE.

La grande pyramide humaine, par l’Hercule femelle, Martin, Bamboche et Basquine (le plus âgé de ces trois enfants n’a que treize ans).

On verra ensuite :

Le fameux HOMME-POISSON, pêché dans les eaux du fleuve du Nil par un amateur. La nature a remplacé les bras de cet incroyable phénomène par de superbes nageoires ; il vit, couche, mange et dort dans l’eau, et ne se nourrit que de poissons vivants qu’il mangera CRUS et LUI-MÊME devant l’honorable société.

Ce grand phénomène est tellement doux, caressant et apprivoisé, qu’il parle quatre langues : LE FRANÇAIS, LE LATIN, LE GREC et L’ÉGYPTIEN DU NIL, son pays natal. Ceux de Messieurs les habitants qui voudront bien honorer L’HOMME-POISSON de leur visite, pourront, à leur choix, l’interroger dans l’une de ces quatre langues, et il leur répondra immédiatement.

La représentation sera terminée par un grand assaut d’armes entre la célèbre FEMME-HERCULE et un prévôt des académies d’escrime de Moscou, de Constantinople, de Persépolis, de Caudebec, etc.

 

La Levrasse ayant obtenu un emplacement convenable près des dernières maisons de la ville, du côté de Paris, nous avions établi notre camp dans cet endroit : une vaste tente couverte était destinée aux exercices, l’entrée réservée au public s’ouvrait au pied de tréteaux assez élevés, surmontés de différentes toiles peintes, dont la plus considérable représentait l’homme-poisson.

Notre voiture nomade, où nous logions tous, était placée derrière la tente, qui, prolongée dans cette partie et séparée de l’arène par un pan de toile, servait à la fois d’écurie et de magasin à fourrages pour nos trois chevaux et le grand âne noir Lucifer.

Nous avions fait la veille une répétition générale en famille : tous les exercices s’étaient exécutés avec un merveilleux ensemble. Depuis cinq mois que durait notre tournée acrobatique, jamais représentation ne s’était annoncée sous de meilleurs auspices. Telle était la puissance de l’habitude, que, sauf les heures de leçons, tortures presque continuelles, je supportais assez allègrement mon sort. Une fois devant le public je m’évertuais de mon mieux, et ma vanité était singulièrement chatouillée, lorsque je recueillais ma part d’applaudissements.

Je me serais sans doute résigné à accepter sérieusement pour l’avenir la profession de saltimbanque, sans l’espoir toujours éveillé de mener avec Bamboche et Basquine cette bonne vie de bohème oisive et vagabonde qui était devenue l’objet de nos rêves de chaque jour.

Si je demandais à Bamboche quand nous quitterions la troupe, il me répondait toujours d’un air mystérieux :

— Pas encore ; j’ai plus envie que toi de me sauver avec Basquine, mais il faut attendre l’occasion.

— Chaque nuit ne pouvons-nous pas quitter la Levrasse ? – lui disais-je ; – on ne nous enferme plus.

— Je le sais… rien ne nous serait plus facile.

— Eh bien !

— Il n’est pas temps encore.

— Pourquoi ?

— D’abord… parce que jusqu’ici je n’ai pas trouvé ce que je cherche. Et puis, – ajoutait Bamboche avec un accent de haine concentrée, – je ne veux pas quitter la Levrasse, la mère Major et le paillasse sans leur payer ce que je leur dois… il faut bien que j’aie aussi mon tour, moi !

— Quand tu dis que tu n’as pas trouvé encore ce que tu cherches, – lui disais-je, – qu’est-ce que cela signifie donc ?

— C’est mon secret, – me répondait Bamboche avec un redoublement de mystère, – ni toi, ni Basquine, ne pouvez le savoir ; mais, sois tranquille, il ne me regarde pas seul, il nous intéresse tous trois, ce secret, et dès que cela se pourra nous filerons. J’attendais donc patiemment le moment fixé par Bamboche pour notre fuite, lorsque j’appris soudain que l’heure de notre liberté venait de sonner.

Quand le théâtre de nos représentations se trouvait au milieu des villes, nous logions à l’auberge ; mais lorsque nous nous établissions en dehors des habitations, nous couchions tous pêle-mêle dans le fourgon et dans la voiture nomade, en partie distribuée comme une cabine de vaisseau ; ceci rendait les entretiens secrets et nocturnes à peu près impossibles.

Pendant le souper qui suivit notre répétition générale, réfection prise en plein air, Bamboche m’ayant fait plusieurs signes dont je compris parfaitement le sens, je tâchai de me rapprocher de lui durant le court espace de temps qui séparait la fin du repas de l’heure de notre coucher.

— Pour cette fois, Martin, – me dit Bamboche d’une voix basse, émue sans doute par la gravité de la nouvelle qu’il m’annonçait : – pour cette fois j’ai enfin ce que je voulais.

Et il appuya étrangement sur ces mots.

— Aussi demain, – reprit-il, – dans la nuit… nous filons avec ma femme.

— Vrai ! – m’écriai-je, sans pouvoir cacher ma joie. – Alors, pourquoi pas nous sauver cette nuit ?

— Impossible… je te dirai pourquoi… Seulement, fais attention à ne pas t’endormir demain soir ; quand nous serons tous couchés dans la cabine, ferme les yeux, mais ne dors pas.

Puis, Bamboche reprit avec une expression de bonheur triomphant et concentré :

— Enfin… demain dans la nuit… libres comme des oiseaux… et vengés… oh ! bien vengés… car... voilà assez de temps que je cherche un bon moyen, et celui-là est…

La grosse voix de la mère Major interrompit mon rapide entretien avec Bamboche.

— Allons donc nous coucher, tonnerre de n… de Dieu !… – dit l’Alcide femelle, en prenant le bras du paillasse.

— Eh !… on y va… se coucher, grosse tour ! – reprit Basquine, en grossissant sa voix enfantine.

Puis, riant aux éclats, elle courut se pendre au cou de Bamboche, pendant que la Levrasse, resté attablé, jetait sur les deux enfants qui s’en allaient ainsi enlacés, un regard sombre, ironique et ardent.

Bientôt la nuit jeta son ombre sur la voiture, dans laquelle nous nous entassâmes pour dormir.

____________

 

Ce qui me reste à dire, pour expliquer la douloureuse transformation de Basquine, pauvre enfant, naguère encore si naïve et si candide… tout ce qui se rapporte enfin à cet effrayant changement, me brûle pour ainsi dire les lèvres.

À cette heure, que je jette un regard intelligent et expérimenté sur le passé, je ne sais qui l’emporte du dégoût, de l’indignation ou de l’épouvante ; mais je tiens à poursuivre la tâche que je me suis imposée, et que je me félicite d’accomplir en écrivant ces pages.

Je le sens, il y a pour moi quelque chose de salutaire à reporter mes yeux vers cet odieux passé… Les mouvements de révolte et d’horreur qu’il excite de plus en plus en moi me prouvent que, chaque jour, je m’affermis davantage dans la voie du bien ; la pénible émotion que j’éprouve aujourd’hui, l’espèce de tremblement dont je suis saisi à la pensée de traverser de nouveau, et seulement par le souvenir… cet abîme de perversité, de corruption, d’infamie, me dit assez haut qu’il ne suffit pas de ressentir de l’aversion pour le mal, mais qu’il me faut encore, malgré l’infimité de ma condition, faire tous mes efforts dans mon humble sphère, pour prévenir, empêcher ou guérir ce mal qui m’inspire cette haine, cet effroi salutaires. Oui… ce que j’ai à raconter pour expliquer la transformation de Basquine me brûle les lèvres… Et cependant je serai loin de tout dire… il est des révélations devant lesquelles ma plume tombera malgré moi. Cette malheureuse enfant avait quitté son père, innocente et pure comme elle devait l’être à son âge, élevée au sein d’une famille honnête et laborieuse…

Au bout de huit mois… que dis-je ? au bout de deux ou trois mois de séjour dans notre troupe, entendant incessamment les plaisanteries ordurières ou obscènes du paillasse, les jurements, les blasphèmes, les propos cyniques de tous, Basquine commença par rire de ces obscénités, de ces ordures, bientôt mises à la portée de ses huit ans, et finit par jurer, par blasphémer comme nous tous… car, ainsi qu’elle et avant elle, ai-je besoin de le dire ? j’avais subi cette influence corruptrice.

Tout à fait rétablie de sa maladie, et quoique souvent encore elle demandât son père, Basquine se sentit peu à peu distraite de ses regrets par notre gaieté grossière. Bamboche et moi, nous nous ingéniions à dissiper par mille moyens les retours de tristesse dont elle était parfois atteinte en songeant à sa famille ; Basquine prit aussi, peu à peu, un goût extrême aux leçons de danse et de chant (ou plutôt de chansons licencieuses) que lui donnaient la mère Major, la Levrasse et le paillasse ; naturellement douée d’une souplesse et d’une grâce incroyables, elle dansa bientôt à ravir deux ou trois pas de caractère ; sa voix enfantine et pure, douée d’un charme indéfinissable, contrastait étrangement avec les paroles graveleuses des chansons qu’on lui enseignait.

La première fois que Basquine parut en public, dans l’une de nos représentations, elle eut un succès fou ; la recette fut énorme ; de ce moment, l’enfant ressentit un fatal attrait pour notre profession ; et d’ailleurs, quelle créature, même plus raisonnable qu’elle, eût résisté à l’entraînement de ces sortes d’ovations, toujours si flatteuses, si enivrantes, quoique décernées par le public ignorant et grossier qui se pressait autour de nos tréteaux, seul spectacle accessible à sa pauvreté ?

Après nos représentations, c’est-à-dire après chaque triomphe, car elle faisait comme on dit fureur, la ravissante petite figure de Basquine rayonnait de bonheur et d’orgueil, et elle s’habitua tellement à cette vie de bohème, d’émotions irritantes, de voyages scabreux et de joies grossières, qu’au bout de six mois, elle me disait d’un air pensif :

— Il me semble que je mourrais d’ennui, si j’étais maintenant forcée de vivre comme autrefois, chez nous… et pourtant, quand j’ai du chagrin, c’est que je pense à mon bon père… à ma pauvre mère… à mes sœurs… Basquine, en effet, pensa d’abord souvent à sa famille ; puis ces ressouvenirs devinrent moins fréquents : je ne surprenais plus que bien rarement des larmes de regret dans ses grands yeux noirs, devenus tout à coup tristes et rêveurs. Une fois aussi, je vis Basquine éprouver une sorte de frayeur involontaire et inexplicable. Elle avait, comme toujours, chanté, dansé avec une grâce extrême, dans l’une de nos parades, on la redemandait à grands cris ; elle disparut : on la cherchait partout ; je la trouvai blottie sous notre voiture, au milieu de quelques bottes de fourrage ; elle pleurait à chaudes larmes ; sa figure était pâle, bouleversée.

— Qu’as-tu donc, petite sœur ? – lui dis-je.

— Je ne sais pas… – me répondit-elle d’une voix altérée, – j’ai eu peur.

— Peur !… et de quoi ?

— De tout le monde qui me rappelait…

— Mais on t’appelait pour te faire fête. Ils trépignaient tous comme des furieux tant ils te trouvaient gentille…

— Eh bien ! j’ai eu aussi grand’peur que s’ils m’avaient rappelée pour me faire du mal, et j’ai dit en moi-même, comme, autrefois, maman me le faisait dire chez nous : — Bonne sainte Vierge… mère du bon Dieu, ayez pitié de moi…

Était-ce instinct ? pressentiment de tout ce qu’il devait y avoir de funeste pour elle dans cette carrière où elle entrait ? Je ne sais ; mais, quoique enfant, cette singularité de Basquine me frappa beaucoup.

— De quoi pouvais-tu avoir peur, – lui dis-je, – et pourquoi demander à la bonne Vierge d’avoir pitié de toi ? Tu n’avais jamais mieux flambé[2].

— C’est vrai, – répondit Basquine en essuyant ses larmes, – et pourtant ça m’a fait peur… C’est la première fois que cela m’arrive.

Puis elle ajouta d’un ton craintif :

— Mais n’en dis rien à Bamboche… il me battrait pour me punir d’être peureuse… et il serait ensuite à se martyriser, ce qui me fait tant de peine.

Bamboche, mettant en effet à exécution les ignobles principes du cul-de-jatte sur l’art de se faire aimer, battait quelquefois Basquine ; puis, aussitôt après, par une étrange idée de compensation, il se causait à lui-même une douleur physique dix fois plus vive que celle dont Basquine avait souffert, et lui disait, en endurant cette torture avec un courage héroïque :

— Je t’ai battue pour te montrer que je suis ton maître, mais non par amour de te faire du mal, puisque je m’en fais à moi-même dix fois plus qu’à toi.

Entre autres preuves à l’appui de ce raisonnement insensé, dont il ne démordait pas, j’ai vu Bamboche se planter froidement, à une profondeur de cinq à six lignes, une épingle entre l’ongle et la chair… Malgré le ressentiment d’une douleur atroce, sa physionomie ne trahissait pas la moindre souffrance, et il disait avec une exaltation de tendresse sauvage :

— Je t’ai battue, Basquine, mais je t’adore.

Et Basquine, se jetant à son cou, lui demandait pour ainsi dire pardon d’avoir été battue.

Malheureusement, l’influence de Bamboche sur Basquine ne se bornait pas à lui faire oublier, par cette espèce de stoïcisme farouche, les brutalités auxquelles il se laissait quelquefois emporter contre elle. Le venin des mauvais exemples est si subtil, se communique, se propage avec une si effrayante rapidité, que la contagion des exécrables principes du cul-de-jatte, le mendiant vagabond, avait déjà infecté trois victimes… d’abord Bamboche, puis moi, et ensuite Basquine.

À force d’entendre répéter par Bamboche que les gens laborieux et honnêtes étaient les sots martyrs de leurs labeurs et de leur honnêteté (Bamboche n’avait pas manqué de citer à Basquine l’exemple de son père à elle) ; à force d’entendre préconiser la ruse, la tromperie, et, au pis-aller, le vol comme moyens, et, comme fin, une vie joyeuse, oisive et vagabonde ; à force d’entendre répéter que l’on ne trouvait chez les riches que mépris, que cruauté pour les abandonnés, et que ceux-ci devaient regarder les riches comme l’ennemi ; après avoir été enfin, peu à peu, amenée (et ceci était le plus grave) à regarder le mal que l’on pouvait faire comme de justes représailles, Basquine, prédisposée d’ailleurs à la corruption par le milieu où nous vivions, tomba bientôt, ainsi que j’y étais tombé, dans les funestes errements de Bamboche. L’influence qu’il exerçait sur elle fut, dès lors, doublement puissante, et la pauvre petite créature en vint à aimer follement ce garçon, à éprouver pour lui une affection mêlée de tendresse et de frayeur ; le ressentiment des mauvais traitements dont elle avait quelquefois à se plaindre, cédant toujours à une admiration profonde pour l’indomptable énergie et pour la rare intrépidité de ce caractère. Tout ceci, il est vrai, dans des proportions enfantines, mais complètes. Un grand penseur a dit, je crois, que les enfants étaient de petits hommes. Ce dont j’ai été témoin me prouve la vérité de cet axiome,… surtout lorsque le ferment d’une corruption précoce a donné un développement trop hâtif à l’intelligence, et a fait prématurément éclore, chez les enfants, les passions ardentes de la virilité.

Quelques mots encore, et seulement en effleurant cette fange.

L’amour passionné de Bamboche pour Basquine avait été d’abord l’objet des railleries obscènes, puis des encouragements infernaux de la troupe, et particulièrement de la Levrasse. (J’ai su depuis l’abominable calcul de cet homme contre lequel Bamboche nourrissait une jalousie d’instinct.) Un jour, dans une farce sacrilège, on alla jusqu’à la parodie d’un mariage entre Bamboche et Basquine. La Levrasse représentait le père du marié… la mère Major la mère de l’épousée…

Le paillasse donna la bénédiction nuptiale en termes burlesques et graveleux, à la grande hilarité des assistants.

Je me trompe : un seul être protesta par une larme furtive contre ces horreurs dissimulées sous une apparence grotesque.

Le hasard me fit jeter les yeux sur Léonidas Requin, l’homme-poisson, qui, du fond de sa piscine, assistait à la cérémonie… Sa physionomie exprimait une douloureuse indignation, et deux larmes, qu’il cacha en baissant le front, coulèrent sur ses joues…

Cette scène indigne eut lieu à Troyes, le soir de l’une de nos représentations, et en présence des gens de l’hôtel où nous demeurions.

Ces gens ne virent et ne pouvaient voir dans cette parodie qu’une plaisanterie, à peine inconvenante, suffisamment autorisée qu’elle était, en effet, par l’exemple de ces appellations fréquentes de petit mari et de petite femme, innocemment autorisées entre les enfants par les parents les plus scrupuleux.

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Le lendemain de ce jour, Bamboche fit tatouer ces mots sur sa poitrine en caractères ineffaçables :

 

BASQUINE POUR LA VIE.
SON AMOUR OU LA MORT.

 

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Tels étaient Basquine et Bamboche la veille de la grande représentation que nous devions donner à Senlis, et ensuite de laquelle nous devions prendre la fuite, Basquine, moi et Bamboche, qui, disait-il, avait enfin ce qu’il voulait.

CHAPITRE VIII.

Grande représentation. – Chansons joyeuses. – Basquine et le paillasse. – Jalousie de la mère Major. – Jalousie de Bamboche.

Jamais je n’ai vu plus belle journée d’automne que celle qui devait éclairer notre grande représentation à Senlis.

Le soleil s’était levé radieux ; vers les quatre heures du soir, l’entrée de notre théâtre en plein vent s’encombrait de spectateurs, riant aux éclats des lazzis de notre paillasse et de son maître la Levrasse, qui faisaient la parade pour attirer et ameuter la foule ; ces lazzis furent, comme d’habitude, accompagnés de prodigieux soufflets et de fabuleux coups de pied : le tout prodigué par la Levrasse avec une gravité grotesque, et accepté par le paillasse avec les récriminations, contorsions et exclamations d’usage. Après la parade vint la scène joyeuse, chantée par le paillasse et par Basquine.

Lorsque celle-ci parut sur les tréteaux, sa renommée l’ayant déjà devancée, il se fit un grand silence, puis un sourd murmure d’admiration circula dans la foule.

— Qu’elle est gentille !…

— Est-elle bien mise !

— On dirait une petite femme.

— Quels beaux cheveux !

— A-t-elle l’air hardi ! hein.

— Et quelle jolie figure !

— Moi, je lui voudrais seulement cinq ou six ans de plus… avec cette figure-là… et ma foi ! alors…

— Et cette taille… est-elle bien faite !

— Et la jambe, donc… et la jambe ! voyez donc ce petit mollet…

— Et cette fossette aux épaules !

— Et l’air si malin… si futé !

— On dit que quand elle chante des polissonneries, elle est à croquer.

— Dieu merci ! elle va en chanter… on dit la scène avec le paillasse fièrement croustilleuse.

— Quel bonheur !

— Gentil petit démon, va…

— C’est vrai, a-t-elle l’air lutin !

— C’est Diablotine qu’il faudrait l’appeler… au lieu de Basquine.

J’écoutais ces exclamations de la foule, à demi caché sous une des toiles dont nos tréteaux étaient latéralement garnis. Maintenant, l’expérience se joignant à mes souvenirs, je me rends parfaitement compte de l’impression produite par cette enfant sur notre public.

Si Basquine était moralement transformée, elle était aussi physiquement presque transfigurée ; ses traits, toujours charmants, avaient perdu leur suave expression de candeur enfantine, et ses joues, si cela se peut dire, n’avaient plus leur fraîche et innocente rondeur ; son teint, quoique d’une clarté, d’une transparence qui annonçaient la force et la santé, était pâle, et non plus de ce rose lacté particulier à la carnation de l’enfance. Autrefois timides, presque craintifs, ses grands yeux, d’un noir velouté, alors légèrement cernés, s’abaissaient sur la foule, vifs, libres, assurés, tandis qu’un sourire malin et hardi errait sur ses lèvres vermeilles, naguère encore si ingénues.

La toilette d’une bizarrerie effrontée dont on avait vêtu Basquine, loin de choquer notre public, lui devait plaire beaucoup.

Sur ses beaux cheveux blonds, rassemblés en deux grosses nattes qui tombaient presque à terre, Basquine portait, crânement posé de côté, un petit bonnet grec en étoffe écarlate, semé de paillettes d’argent ; son corsage, démesurément décolleté, aussi écarlate et argent, dessinait sa taille souple, et maintenait sa jupe au moyen de minces bretelles de clinquant, qui laissaient ainsi nus son cou, sa poitrine, ses épaules et ses bras d’une blancheur ferme et polie comme de l’ivoire ; sa courte jupe de satin bleu pâle, pailletée d’argent, s’arrêtant bien au-dessus du genou, découvrait un maillot couleur de chair, étroitement collé aux plus fins contours ; le pied, tout petit, se cambrait dans un brodequin de maroquin rouge bordé de fausse hermine. J’ai vu et pu admirer depuis ce temps le marbre divin de l’Amour antique ; les formes jeunes, sveltes et pures de ce chef-d’œuvre m’ont rappelé singulièrement Basquine. Tel était son costume lorsqu’elle parut sur nos tréteaux pour chanter une scène avec le paillasse. Le paillasse avait une figure non point laide, mais d’une expression ignoble ; il portait l’habit de son rôle, une casaque et un pantalon de toile à matelas, un chapeau pointu et une perruque rouge.

Le plus profond silence régna soudain dans l’auditoire. La scène commença par une sorte de récitatif chanté, mêlé de couplets, trivialités depuis longtemps populaires dans les carrefours et ayant pour titre : L’Amour de Paillasse. Paillasse s’avança d’un air piteux, et retirant sa jambe en arrière, salua gauchement Basquine, puis il chanta ce qui suit, alternant le récitatif avec sa compagne :

PAILLASSE.

Mam’zelle, c’est moi, j’viens vous parler d’amour.

BASQUINE, avec une petite moue dédaigneuse.

De ton amour ?… Ah ! mon pauvre Paillasse !

PAILLASSE, tâchant de prendre la taille de Basquine,
qui se défend en riant
.

C’est moi, mam’zelle, qui voudrais à mon tour.

 

____________

 

BASQUINE, lui donnant un soufflet.

V’là pour toi, nigaud… tu n’es qu’un grand sot !

PAILLASSE, pleurant, beuglant, et se mettant les deux poings sur les yeux, chantait, d’une voix lamentable et burlesque, sur un air connu.

Hi, hi, hi, hi, Mam’zelle,

J’connais vot’ ficelle,

Vous aimez Arlequin,

Un flâneur, un faquin.

Hier soir, à la brune,

Moi je vous ai bien vus,

Il vous prenait…

BASQUINE, l’interrompait en riant aux éclats, et lui demandait avec une malice effrontée.

Crois-tu ?

 

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La scène continuait sur ce ton aux grands éclats de rire de la foule.

Ces ignobles équivoques à peine rimées, ces misérables gravelures étaient surtout destinées à servir de prétexte, de cadre, aux jeux de scène, aux sales réticences du paillasse, et à faire valoir, comme contraste, la gentillesse enfantine et provoquante de sa compagne.

Jamais la verve immonde du bateleur ne m’avait apparu plus licencieuse que ce jour-là ; l’allure effrontée, le geste obscène, les yeux étincelants, deux ou trois fois, en s’approchant de Basquine pour lui prendre la taille, il avait été tellement loin dans sa pantomime cynique, que quelques spectateurs le huèrent, mais le plus grand nombre applaudirent avec des rires grossiers.

J’assistais, invisible, à cette scène, à la faveur d’un trou pratiqué dans l’une des toiles de l’entourage, lorsque je vis la mère Major à quelques pas de moi. Elle ne pouvait m’apercevoir… Je fus effrayé de l’expression de colère, de haine presque féroce que je surpris sur son visage, enluminé d’une couche de fard éclatant, car elle était en costume de sauvagesse. Ses yeux brillaient d’un feu sombre ; ses grosses lèvres, surmontées d’une légère moustache, tressaillaient convulsivement ; deux ou trois fois, elle raidit ses bras en fermant ses énormes poings, comme si elle eût menacé quelqu’un.

Tout d’abord, il ne me vint pas un moment à la pensée que cette vindicative mégère, ayant le paillasse pour amant, pouvait être jalouse de ce misérable, dont l’ignoble pantomime, dans sa scène avec Basquine, avait pourtant exaspéré jusqu’à la rage la jalousie de l’Alcide femelle.

Je ne songeais donc pas à chercher la cause de la colère de la mère Major, qui, d’ailleurs, après la scène du paillasse et de Basquine, disparut rapidement par une échelle intérieure.

Soulevant alors l’un des pans de la toile qui entourait les tréteaux, je m’approchai de Basquine pour la complimenter, car son succès avait été immense… quoique rien ne dût être à la fois plus pénible, plus révoltant, que d’entendre la voix argentine et pure de cette enfant se souiller d’obscénités de carrefours.

Et pourtant tels étaient le charme, la mélodie, l’agilité de la voix de Basquine ; la grâce et l’agaçante gentillesse de son jeu, que la repoussante trivialité de cette scène disparut : des applaudissements frénétiques l’accueillirent, l’enthousiasme arriva à ce point qu’une grande quantité de sous et même de pièces blanches tombèrent de tous côtés sur les tréteaux, largesse d’autant plus spontanée que cette scène, uniquement destinée à attirer le public dans l’intérieur de notre établissement, se passait en plein vent, était considérée comme gratuite, et ne devait être suivie d’aucune quête. Aussitôt après cette munificence populaire, des cris forcenés de bis retentirent avec furie. Toujours à demi caché sous les toiles, je m’étais rapproché de Basquine, joyeux et fier de la complimenter ; car ce qui m’attriste à cette heure, me ravissait alors.

— J’espère qu’en voilà un triomphe ! – dis-je tout bas à Basquine, en soulevant la toile.

— Ne m’en parle pas, – me répondit l’enfant, tout animée, toute rayonnante, la joue en feu, le regard étincelant, – j’en suis folle… comme c’est amusant !

À ce moment les cris de bis retentirent avec plus de force.

Basquine, dont l’exaltation était alors un peu calmée, fit un imperceptible mouvement d’épaules, et, me montrant le public d’un regard moqueur, me dit d’une voix encore palpitante de l’émotion du triomphe :

— Vois-tu, le pingoin[3], comme il s’allume… ça n’est rien… À la reprise je vas l’incendier.

— Et moi… je t’étrangle… si tu fais bis… Je ne veux plus que le pitre te touche et te regarde comme il l’a fait, – murmura derrière moi une voix sourde et courroucée.

Je me retournai. C’était Bamboche, pâle, la figure bouleversée par la colère et par la jalousie.

— Mon Dieu !… ce n’est pas ma faute, c’est dans le rôle, – dit Basquine toute tremblante, en se retournant vers la toile qui cachait Bamboche.

— Bis !bis !… la scène de Paillasse et de Basquine ! – criait la foule impatiente.

— Je te défends de faire bis, – reprit Bamboche, en soulevant à demi la toile pour lancer un regard terrible à Basquine ! – tu m’entends ?

Et il disparut.

— Je ne répéterai pas la scène, – me dit tout bas la pauvre créature, dont les yeux se remplirent de larmes ; puis elle ajouta :

— Va donc lui dire qu’il ne soit pas fâché.

Aux clameurs répétées de la foule, la Levrasse, ravi du succès de sa pensionnaire, grimpa sur les tréteaux, et, s’approchant de Basquine, lui dit à voix basse :

— Le pingoin flambe… Allons donc !… à quoi penses-tu ? Vite, la scène, la scène !

— Non, – répondit fermement Basquine.

Et elle fit un mouvement rétrograde pour se retirer derrière la toile, nos seules coulisses.

Les cris continuant toujours, la Levrasse salua par trois fois le public avec une grimace grotesque, et fit signe qu’il intercédait auprès de Basquine, pour obtenir d’elle la répétition demandée ; mais, malgré son air riant et burlesque, il dit tout bas à sa pensionnaire, d’une voix courroucée :

— Petite gueuse, tu vas fâcher le pingoin et nous faire manquer une recette énorme.

— Je m’en fiche, – dit Basquine d’un ton si brusque, si résolu, que la Levrasse, n’espérant plus vaincre sa résistance, ajouta tout bas :

— Tu me payeras ça !

Puis reprenant son masque grimacier, et s’adressant au public, qui fit silence, il reprit, après s’être incliné de nouveau :

— Je prendrai la liberté de dire à l’honorable société que l’enfant… l’inimitable enfant devant tout à l’heure reparaître dans d’autres exercices de chant et de danse, elle risquerait de se fatiguer trop tôt en répétant ce morceau pour le plaisir de l’honorable société…

Et comme des cris furieux de désappointement accueillirent ces paroles, la Levrasse ajouta de sa voix perçante, qui dominait le tumulte :

— Que l’honorable société se rassure ! elle ne perdra rien… les exercices finiront par la répétition de ce fameux morceau qui a eu le bonheur de plaire à l’honorable société…

Et comme cette promesse, loin de satisfaire la foule avide d’entendre encore Basquine, était reçue par de nouvelles clameurs, la Levrasse, se montrant déjà grand politique, fit signe à Basquine de disparaître, et dit à la grosse caisse, aux trois clarinettes et aux quatre trombones qui composaient notre orchestre :

— En avant la musique… et raide !… étourdissez le pingoin !

À cet ordre, l’infernal orchestre fit explosion, et le paillasse, en homme avisé, joignit le tintement redoublé d’une cloche énorme au bruit assourdissant de l’orchestre, qui domina bientôt les réclamations de la foule, tandis que la Levrasse et le paillasse, penchés sur la balustrade de nos tréteaux, criaient à tue-tête :

— Entrez, messieurs… entrez… les bagatelles de la porte ne sont rien auprès de ce que vous allez voir… Entrez, messieurs, entrez !

Malgré l’habile manœuvre de la Levrasse, un grand nombre de spectateurs, irrités, se ruèrent sur les tréteaux ; il s’ensuivit un épouvantable tumulte, difficilement réprimé par quelques gendarmes, accessoires obligés de notre représentation ; mais force resta à la loi. Quelques amateurs trop passionnés du talent de Basquine furent arrêtés, et la représentation intérieure put enfin commencer devant une incroyable affluence de public, car cet incident avait naturellement redoublé la curiosité générale. J’avais quitté les tréteaux avant Basquine afin de courir auprès de Bamboche et de calmer sa jalousie… Au moment où je passais le long d’un petit entourage de toile qui nous servait de foyer, j’entendis la grosse voix de la mère Major. Quoiqu’elle voulût parler bas et qu’elle tâchât de se contraindre, ses paroles arrivèrent jusqu’à moi.

Je m’arrêtai aussitôt.

— Je le dis que tu veux l’entortiller, brigand, et que je la tuerai, moi… cette petite couleuvre, murmura la mégère ; – il y a longtemps que je te guette.

— Tu ne tueras rien du tout, ma grosse… tu es trop lâche, – répondit la voix ignoble et enrouée du paillasse.

— Je ne la tuerai pas ? Non… non, c’est que je tousse… – dit la mère Major, en appuyant sur ces derniers mots avec un accent singulier.

Puis elle compléta sans doute la signification de ses paroles par une pantomime expressive ; car, au bout d’une seconde de silence, le paillasse reprit, sérieusement cette fois :

— Ah ! EN TOUSSANT. Oui, c’est possible ; mais je t’en défie… tu n’oseras pas… devant le monde…

À un mouvement qui se fit derrière la toile où se tenaient ceux que j’écoutais, je m’esquivai lentement.

Je compris alors la cause de l’accès de fureur de la mère Major, je fus doublement effrayé pour Basquine : plus d’une fois elle m’avait appelé à son aide pour se défendre des brutalités du paillasse, me suppliant, de crainte de quelque malheur, de cacher ces tentatives à Bamboche, dont la jalousie était des plus irritables. La pauvre enfant avait donc à redouter, et la jalousie de la mère Major et la haine du paillasse.

Je fus sur le point de tout révéler à Bamboche ; mais songeant que, d’après sa confidence, nous devions quitter la troupe cette nuit même et ne voyant dans les paroles de la mère Major qu’une menace lointaine (paroles d’ailleurs incompréhensibles pour moi, puisqu’elle disait qu’en toussant elle pouvait tuer Basquine), je crus prudent de garder le silence, le danger ne me semblant pas imminent.

J’arrivai auprès de Bamboche presque en même temps que Basquine.

La pauvre petite s’approcha de lui, les mains jointes, les yeux humides, suppliants, la physionomie empreinte d’un indéfinissable mélange de déférence, de frayeur et de tendresse.

— Dis un mot… et je ne parais plus ce soir, – murmura-t-elle d’une voix altérée.

Puis elle ajouta d’un ton résolu :

— Non, vois-tu… quand la Levrasse devrait me couper en morceaux, je ne parais plus ce soir, si tu me le défends…

— Maintenant, ça m’est égal… tu n’as plus à cramper qu’avec moi. Martin ou la mère Major… – répondit Bamboche d’une voix brusque qu’il tâcha de rendre dure : mais son regard, mais sa figure trahissaient l’émotion que lui causaient le dévouement et l’énergique résolution de Basquine.

Aussi, voulant dissimuler son attendrissement, il se retourna en disant :

— On m’appelle.

Il nous quitta précipitamment, mais j’avais vu ses yeux se mouiller de larmes.

— Mon Dieu !… qu’est-ce qu’il a donc encore ? – me dit Basquine, qui n’avait pu comme moi remarquer l’attendrissement de Bamboche.

— Il pleure… et il ne veut pas en avoir l’air, – dis-je à Basquine.

— Il pleure… et pourquoi ? – me demanda-t-elle.

— Parce qu’il est attendri de ce que tu viens de lui promettre, de tout risquer plutôt que de reparaître ce soir, s’il ne le voulait pas…

— Oh ! vois-tu ?… vois-tu ?… malgré tout… comme il est bon ! – s’écria Basquine, profondément émue.

CHAPITRE IX.

Suite de la grande représentation. – La pyramide humaine. – Projets de vengeance déjoués. – Assaut entre la mère Major et le prévôt des académies de Moscou, Persépolis, Caudebec, etc. – La pudeur de l’homme-poisson se manifeste.

Soudain la mère Major entra dans le foyer ; elle était vêtue en sauvagesse, le front ceint d’une couronne de hautes plumes rouges et noires ; elle portait une casaque en étoffe tigrée, simulacre d’une peau de panthère : ce vêtement ne cachait pas ses genoux raboteux, sur lesquels plissait un maillot couleur de chair. Elle était pâle sous l’épaisse couche de fard qui couvrait son visage ; ses gros sourcils noirs semblaient se contracter malgré elle, son regard me parut sinistre.

Ces remarques me frappèrent d’autant plus, qu’elle nous adressa la parole avec une douceur inaccoutumée.

— Vite, vite, mes enfants, nous dit-elle cordialement, – nous n’avons que le temps de préparer notre entrée pour la pyramide humaine… dont tu vas être l’obélisque, mon petit ange, – dit gaiement la mère Major à Basquine, en lui prenant le menton et la baisant au front.

Cette caresse hypocrite me fit trembler.

Évidemment le danger que je redoutais pour Basquine, mais que j’avais cru lointain, était proche… mais quel était ce danger ?

— Et ce farceur de Bamboche, où est-il ? – ajouta doucement la mère Major, – il va nous faire manquer notre entrée…

— Bamboche !… – criai-je.

— Me voilà… me voilà ! – dit mon compagnon en accourant.

Bamboche et moi devions aussi concourir à la pyramide humaine ; nous étions vêtus selon la plus pure tradition des saltimbanques : maillot saumon couvrant tout le corps ; caleçon rouge, bouffant et pailleté ; brodequins rouges garnis de peau de chat.

— Allons, Basquine… haut la crampe, – dit la mère Major en tendant son dos et en appuyant ses mains sur ses genoux.

En une seconde Basquine eut légèrement grimpé le long de la monstrueuse échine qu’on lui présentait, puis atteignant les épaules, véritable plate-forme, l’enfant s’y tint debout, les bras croisés, un pied deçà, l’autre delà. La mère Major nous prit ensuite, Bamboche et moi, par la main. Un pan de la tente se releva, et nous entrâmes ainsi dans le petit cirque où se donnaient nos représentations.

Bientôt je m’aperçus que la mère Major, qui me tenait par la main, tremblait par moments comme si elle eût ressenti une émotion violente et concentrée. Mes craintes pour Basquine redoublèrent, je levai rapidement les yeux sur la mégère ; son énorme poitrine palpita si puissamment deux ou trois fois sous sa peau de panthère, que ce mouvement se communiquant à ses épaules, seul point d’appui des pieds de Basquine. L’enfant fut obligée de faire un ou deux mouvements presque imperceptibles afin de rétablir et de conserver son parfait équilibre.

Soudain les mots du paillasse : – Tu peux la tuer en toussant – me revinrent à la pensée. Je compris tout…

Pour que l’exercice de la pyramide humaine fût complet, nous devions, Bamboche et moi, remplacer Basquine sur les épaules de la mère Major, afin que l’enfant, s’élevant sur nos épaules, à nous, y pût rester debout, les bras croisés.

Un mouvement brusque de la mère Major, qui nous supportait tous trois, suffisait donc pour amener l’écroulement de la pyramide humaine et la chute de Basquine, chute de neuf à dix pieds de haut, peut-être mortelle, mais inévitablement des plus dangereuses pour un enfant d’un âge aussi tendre… Or, ce mouvement inattendu, la mère Major pouvait parfaitement et impunément le produire en feignant un violent accès de toux qui, ébranlant soudain sa massive personne, nous faisait perdre à tous trois un équilibre déjà très difficile à garder.

Ce raisonnement me vint à l’esprit avec la rapidité de l’éclair à l’instant même où la mère Major s’arrêtait au milieu du cirque et où Basquine glissait à terre, afin de nous laisser prendre d’abord sa place sur les épaules du colosse féminin.

Prévenir Bamboche de mes craintes… impossible : nous étions encore séparés par l’énorme rotondité de la mère Major. J’aurais dû refuser net de concourir à l’exercice, afin de rendre la pyramide humaine impossible et d’empêcher ainsi le malheur que je redoutais ; mais, au milieu de ma frayeur et de mon trouble, cette idée ne me vint pas, et, obéissant à une habitude machinale (nous avions très souvent répété cet exercice), je me hissai d’un côté sur l’épaule droite de l’Alcide femelle, pendant que Bamboche se hissait sur l’épaule gauche.

La mère Major, le dos légèrement voûté, les mains appuyées sur ses hanches, immobile comme une cariatide de pierre, resta inébranlable sous notre double poids ; à peine nous eut-elle sentis en équilibre qu’elle dit tout bas à Basquine :

— À toi… vite.

Tout ceci se passait avec une incroyable rapidité, ces exercices, très fatigants et très dangereux, ne durant que quelques instants.

À peine placé sur l’épaule de la mère Major, avant de songer à prévenir Bamboche de mes craintes, je m’occupai forcément d’abord de chercher, comme lui, mon équilibre, puis, de mon bras gauche, j’entourai les reins de mon compagnon, pendant qu’il m’étreignait de la même manière. Je saisis ce moment, à peine de la durée d’une seconde, pour dire rapidement à Bamboche et à voix basse :

— Défie-toi pour Basquine.

— Sois tranquille. – répondit Bamboche, croyant que je lui donnais un vague conseil de prudence.

— Mais non… – lui dis-je vivement, – défie-toi de la mère Major… prends garde.

Bamboche ne m’écoutait plus ; Basquine, après s’être aidée de la tunique, et même du chignon de l’Hercule femelle, pour grimper jusque sur les épaules de celles-ci, où elle resta un moment derrière nous ; Basquine, au moment où j’avertissais Bamboche, mettait déjà son petit pied dans le creux de la main de notre compagnon, main qu’il tenait à la hauteur de sa hanche, à lui, en manière de marchepied ; d’un léger et nouvel élan, Basquine atteignit l’épaule de Bamboche, où elle appuya son pied gauche, tandis que, sur la mienne, elle appuyait son pied droit ; se croisant alors les bras, elle salua le public d’un mouvement de tête rempli de gentillesse.

À ce tour de force, merveilleux d’adresse, de grâce et d’intrépidité, des bravos frénétiques éclatèrent parmi les spectateurs.

Soudain je sentis, si cela se peut dire, à un lent et progressif renflement des épaules de la mère Major, qu’elle se préparait à tousser avec force… et, à cet instant-là même, Basquine, excitée par les applaudissements, se posa en Renommée, retirant son pied gauche qui s’appuyait sur Bamboche, et rejetant doucement sa jambe en arrière… la pauvre enfant n’avait plus ainsi, pour point d’appui, que le bout de son pied qui reposait sur mon épaule. Obéissant à un mouvement instinctif, car je n’eus pas le temps de calculer sa portée, je me rejetai tout à coup en arrière, en tendant les bras, au moment où la mère Major toussait violemment… Basquine, dont j’étais l’unique point d’appui, et qui se trouvait alors légèrement penchée en avant, tomba devant moi… j’eus l’incroyable bonheur de pouvoir, dans notre chute commune, la saisir entre mes bras, à la hauteur des épaules de la mère Major… et de tomber sur mes pieds, en tenant Basquine ainsi embrassée. À ces mouvements inattendus, Bamboche perdit l’équilibre ; mais, pour lui comme pour moi, ce saut n’avait rien de périlleux ; il s’en tira lestement. Nous étions tous trois tombés sur nos pieds. Le public crut que l’exercice devait se terminer ainsi, et applaudit à tout rompre, pendant que j’emportais dans mes bras Basquine, tout étourdie, en disant à Bamboche :

— Viens… viens…

Et nous disparûmes tous trois derrière le pan de toile, laissant la mère Major au milieu de son feint accès de toux, et si troublée de cet incident, qui déjouait son funeste projet, qu’elle resta quelques secondes pétrifiée, béante, dans sa posture de cariatide ; ce qui la fit quelque peu siffler et huer par le public. Pour combler son désappointement, je dis aussitôt au prévôt des académies de Saint-Pétersbourg, Caudebec, etc., qui attendait le moment de faire son assaut avec l’Alcide femelle :

— L’ordre du spectacle est changé, c’est à votre tour. Allez vite, la mère Major vous attend pour l’assaut.

Je voulais ainsi me ménager un moment de liberté afin d’apprendre à Bamboche et à Basquine le danger que celle-ci avait couru.

Ainsi que j’y avais compté, le prévôt se hâta de se présenter dans l’arène, où il se fendit aussitôt respectueusement devant la mère Major, afin de lui proposer galamment de commencer par tirer le mur.

Ce prévôt était un petit grison sec et maigre, leste et preste, coquettement vêtu de son gilet d’armes et d’un pantalon de tricot blanc, sur lequel tranchaient merveilleusement ses belles sandales de maroquin rouge. Sans doute, ce digne homme ne pouvait pas se targuer d’avoir eu pour professeur l’illustre Bertrand, lui qui a su (ainsi que je l’ai entendu dire à l’un de mes maîtres) allier la grâce, la noblesse de l’académie classique à ce qu’il y a de plus foudroyant dans les fantaisies de l’escrime ; lui qui, chose rare ! donne au fer une puissance nouvelle… en lui imprimant celle du raisonnement, du calcul et de la pensée. Cependant le petit prévôt ne s’était pas montré sans grâce et sans fermeté lorsqu’il était tombé en garde devant la mère Major ; mais alors la mégère, furieuse de voir échapper Basquine à sa haine, et ravie de pouvoir assouvir sa colère sur quelqu’un, saisit le masque, le gant, le plastron et le fleuret déposés sur une table, et, tombant en garde à son tour, se mit à charger le malheureux petit prévôt avec la furie d’un ouragan, redoublant sans attendre la riposte, bourrant, comme on dit, avec un emportement si enragé, qu’après avoir brisé, dans un corps à corps, son fleuret sur la poitrine du petit prévôt, et se voyant désarmée, l’Alcide femelle, dans sa fureur aveugle, continua de s’escrimer de ses poings énormes, de sorte que l’assaut d’escrime finit par le pugilat. Ce fut à grand’peine, et aux rires redoublés du public, qu’on arracha le petit prévôt meurtri et contus aux terribles mains de la mère Major ; la représentation se poursuivit sans autre encombre et se termina par l’exhibition de l’homme-poisson.

Léonidas Requin fit noblement les choses : il mangea une belle anguille vivante, un brochet de deux livres et une douzaine de goujons tout frétillants, après avoir fait merveille dans sa piscine, grâce à ses belles nageoires bleues à ressort, qui, artistement soudées à un corselet d’écailles de fer-blanc et vues de loin à la lumière fumeuse de nos quinquets, produisaient une illusion suffisante. Léonidas avait, de plus, la tête couverte d’un serre-tête de taffetas gommé bleuâtre, sur les côtés duquel étaient ingénieusement adaptées des ouïes en toile cirée, ce qui lui donnait la plus étrange physionomie du monde. Un seul incident faillit compromettre cette heureuse illusion ; mais heureusement, depuis un précédent pareil, l’homme-poisson se tenait prêt et sur ses gardes. Léonidas Requin venait, à l’applaudissement général, d’avaler son dernier goujon cru, et semblait témoigner sa joie d’être repu si bien à son goût, en frétillant d’aise dans sa piscine, jouant des nageoires comme un oiseau qui bat des ailes, lorsqu’un spectateur aussi indiscret que sceptique se leva, et dit d’une voix haute :

— Je donne dix sous pour aller examiner de près les nageoires de monsieur !

Cette dangereuse manifestation d’incrédulité trouva malheureusement de l’écho, et bon nombre de spectateurs ajoutèrent en se levant :

— Nous aussi… nous aussi… nous donnons dix sous pour approcher de la baignoire.

— Et pour toucher les nageoires de l’homme-poisson, dit un sceptique endurci.

Craignant une invasion de curieux indiscrets, la Levrasse fit signe à deux gendarmes qui surveillaient la représentation, et, fort de leur appui, dit au public :

— Je commence par mettre l’homme-poisson sous la protection de la force armée et de la loi… car il n’est aucunement annoncé dans mon affiche que l’on s’approcherait de l’homme-poisson, et encore bien moins que l’on porterait la main sur ses nageoires…

Et comme des rires ironiques accueillaient cette protestation, la Levrasse ajouta majestueusement :

— Cependant… pour témoigner à l’honorable société que mon phénomène n’a rien à redouter du plus scrupuleux examen, du plus minutieux contrôle… j’accepte la proposition des honorables spectateurs, mais à une condition…

— Ah !… ah !… voyez-vous ? il y met une condition, – s’écrièrent les sceptiques.

— Oui, messieurs, je mets une condition, – reprit la Levrasse… – mais une condition bien simple… c’est que quatre personnes au plus, et au choix de l’honorable société, pourront s’approcher de l’homme-poisson.

— Pourquoi seulement quatre personnes ? – s’écria-t-on.

La Levrasse baissa modestement les yeux et reprit :

— Messieurs, en sa qualité d’homme-poisson, mon phénomène existe naturellement dans l’eau sans l’ombre d’un vêtement… mais cette habitude n’empêche pas l’homme-poisson d’être d’une pudeur… extraordinaire. Pudeur louable et qui l’honore… mais si ombrageuse, que je ne réponds pas que la seule présence de ces quatre honorables spectateurs, qui viendront, pour ainsi dire, scruter mon phénomène jusqu’au fond de sa piscine, ne blesse très sensiblement cette même pudeur dont je le glorifie !

Un gémissement lamentable de l’homme-poisson sembla confirmer les paroles de la Levrasse ; mais celui-ci, se retournant vers Léonidas Requin, reprit d’un ton grave et pénétré, comme s’il eût voulu le préparer à un douloureux sacrifice :

— C’est égal, mon garçon, quoi qu’il nous en coûte, nous devons nous soumettre à l’investigation du public ; notre piscine doit être de verre afin que votre probité phénoménale ne puisse être suspectée… Résignez-vous donc, mon ami ; que votre pudeur se sacrifie encore une fois.

À ces mots, nouveau et douloureux gémissement de Léonidas, qui, plongeant dans sa piscine par-dessus les oreilles, disparut complètement.

— Soyez tranquilles, messieurs, – dit la Levrasse d’un air capable au public qui commençait à s’inquiéter, – il va revenir à la surface de l’eau pour respirer un air pur, à l’égal du cachalot et autres baleines.

Puis, s’adressant aux gendarmes :

— Gendarmes, laissez approcher quatre personnes… Mais je dois les prévenir que je retire la permission que j’ai donnée, si ces honorables personnes s’entêtent à vouloir payer dix sous… un droit que j’ai l’honneur de leur offrir gratuitement.

Il était impossible de se montrer plus généreux que la Levrasse.

Au moment où l’homme-poisson reparaissait à la surface de l’eau, les quatre élus, s’élançant, s’apprêtaient à sonder d’un œil avide les mystérieuses profondeurs de la piscine, lorsque la Levrasse leur dit avec un geste solennel :

— Rappelez-vous bien, messieurs, que je vous ai prévenus que l’homme-poisson était d’une excessive pudeur.

— Qu’est-ce que cela nous fait ? – reprit un des curieux.

— Je ne peux vous en dire davantage, – répondit la Levrasse d’un ton sentencieux. – Maintenant, messieurs, vous êtes prévenus… satisfaites votre curiosité… puisque vous le voulez.

« — Quand ces quatre imbéciles de curieux s’approchèrent de ma boîte, – me disait l’homme-poisson en me racontant cette scène, – je pris des airs de pudeur alarmée, me trémoussant dans mon baquet ni plus ni moins qu’une naïade lutinée par un fleuve ; mais au moment où, s’appuyant sur les bords de la cuve, mes quatre curieux écarquillaient leurs yeux pour mieux voir… je fis un léger mouvement… et crac… l’eau, jusqu’alors limpide, devint soudain noire comme de l’encre, et de plus il s’en échappa une odeur sulfureuse si horriblement empestée, que mes quatre curieux, suffoqués, se renversant en arrière en se bouchant le nez, se reculèrent en hâte, se regardant les uns les autres pendant que la Levrasse s’écriait :

« — C’est la pudeur, messieurs ; je vous l’avais bien dit : c’est la pudeur blessée ; car à l’instar de la sépia qui, fuyant le requin, a le don de s’envelopper d’une liqueur noire qui trouble l’eau et arrête la poursuite de son ennemi, l’homme-poisson, pour échapper aux regards qui blessent trop vivement sa pudeur, a le don de s’envelopper d’un nuage que…

« La Levrasse n’eut pas le loisir de s’étendre davantage sur les propriétés de mon nuage, car l’odeur de vingt bains de Barège eût été rose et jasmin auprès de celle qui s’exhalait de ma piscine ; j’en étranglais moi-même ; mais j’avais la satisfaction de voir la cohue de spectateurs se précipiter à la porte sans demander leur reste et bien punis d’avoir voulu examiner mes nageoires de près par l’œil de ses quatre imbéciles de mandataires… Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher Martin, qu’échéant le cas désespéré où je me voyais forcé de m’envelopper dans mon nuage pour échapper à une dangereuse curiosité, je perçais aussitôt, au moyen d’un clou, une grosse vessie cachée au fond de mon baquet, congrûment remplie de noir de fumée délayé et d’une forte dose de tout ce qu’il y a de plus subtil parmi les plus infectes préparations d’hydrogène sulfuré et autres abominables pestes… La triomphante invention de cette vessie renfermant des nuages empoisonnants m’est venue ensuite de l’embarras où je m’étais trouvé une fois au vis-à-vis d’un curieux du même acabit que les quatre d’aujourd’hui ; pour m’en débarrasser, j’ai battu l’eau si fort des pieds et des mains, que, chaque fois que le curieux s’approchait de la cuvé, il était aveuglé, inondé. Je m’en suis dépêtré ainsi ; mais la vessie est bien supérieure, sans compter que ça chasse vitement le monde, et qu’après la représentation, il ne reste pas de traînards à me guigner du coin de l’œil en lanternant autour de mon baquet. »

____________

 

À neuf heures du soir, lorsque les dernières lanternes de notre établissement furent éteintes, nous nous préparâmes à souper.

Bamboche, qui avait, à dessein sans doute, affecté de ne pas se rapprocher de moi, me dit rapidement à voix basse :

— Tout va bien !… tout est prêt… nous filons cette nuit !

CHAPITRE X.

Le souper. – Projets de la Levrasse, de la mère Major et de Poireau. – Fuite. – Vengeance.

La place qui nous avait été désignée pour faire nos exercices, se trouvant assez loin des dernières maisons de Senlis, nous habitions dans la voiture nomade. Quoique la recette eût été considérable, le souper qui suivit la représentation fut triste, contraint. La nuit était magnifique ; nous soupâmes sous notre tente. La mère Major, intérieurement courroucée, sans doute, d’avoir perdu l’occasion de tuer ou de blesser mortellement Basquine, en la faisant choir du faîte de la pyramide humaine, restait silencieuse, jetant de temps à autre un regard farouche sur le paillasse. Celui-ci buvait largement ; mais son habituelle faconde, ordurière et obscène, s’était presque entièrement éteinte ce soir-là. L’homme-poisson, timide comme toujours, mangeait discrètement, se faisait petit pour ne gêner personne, tâchant de ne pas attirer l’attention, afin d’échapper aux brutalités accoutumées du pitre.

La Levrasse semblait profondément préoccupé ; quoiqu’il fût généralement assez sobre, il buvait coup sur coup de grands verres de vin ; on eût dit qu’il cherchait à s’étourdir ; plusieurs fois je surpris son regard brillant et allumé attaché sur Basquine, avec une expression qui me troublait et me faisait frissonner, tandis que notre petite compagne, obéissant probablement aux secrètes instructions de Bamboche, s’efforçait de se montrer d’une pétulante gaieté ; mais à ces joyeuses explosions succédaient de fréquents temps d’arrêt, car ces éclats de gaieté factice cachaient des angoisses que je ressentais moi-même, en songeant que, durant cette nuit, nous devions pour toujours abandonner la troupe.

Bamboche affectait, au contraire, une maussaderie extrême : il parla peu ; pendant tout le repas, il bâilla, se détira, se prétendit très fatigué, puis, au moment où il ne se croyait vu de personne, il se leva de table, en me jetant un regard significatif ; mais, à l’instant où il passait derrière la chaise de la Levrasse, celui-ci, qui n’avait pas paru faire attention à Bamboche, l’arrêta brusquement au passage et lui dit :

— Où vas-tu ?

— Me coucher : je n’en peux plus !

— On ne se couche pas les uns sans les autres, – ajouta la Levrasse d’un ton sardonique, – reste là !…

— Ça m’est égal, – dit Bamboche, – je vas me coucher par terre, je dormirai aussi bien là : on m’éveillera quand le souper sera fini.

Et il s’étendit le long de l’un des pans de toile de notre tente, qui la séparait d’un compartiment servant d’écurie au grand âne noir de la Levrasse.

— Attention, Lucifer… de ne pas m’envoyer de coups de pied à travers la toile, – dit Bamboche, en feignant de succomber au sommeil ; et il s’établit par terre de son mieux pour dormir.

Basquine me jeta à la dérobée un regard désolé ; Bamboche nous avait prévenus que, sous le prétexte d’aller se coucher, il quitterait la table au milieu du repas, afin d’achever quelques préparatifs indispensables à notre fuite, nous recommandant de ne pas nous inquiéter de son absence ; mais voyant la Levrasse l’arrêter au passage et lui ordonner de rester, nous crûmes tout perdu : j’imaginai que notre maître avait surpris ou deviné nos projets, et que quelque méchant piège nous attendait.

Bientôt mes craintes redoublèrent, car au bout d’un instant, la Levrasse tira un carnet de sa poche, y écrivit quelques mots au crayon, et, déchirant la feuille, la passa à la mère Major par-dessus la tête de l’homme-poisson.

La mère Major prit le feuillet sans le lire et regarda la Levrasse d’un air étonné.

— Les enfants ne peuvent pas entendre ces farces-là, – lui dit-il, en jetant sur Basquine un regard étrange.

La mère Major lut… aussitôt une expression de joie infernale éclata sur ses traits, et elle s’écria :

— Ça va…

Alors, remettant le papier au paillasse, elle lui dit d’un ton de défiance farouche :

— Et à toi ? Ça t’va-t-il ?

— Tiens, je crois bien… – reprit le pitre, avec un rire ignoble, après avoir lu. – Quand il n’y en a plus il y en a encore.

— Oui, – s’écria la mère Major d’une voix courroucée. – Mais je suis là.

— Enfin, ça va-t-il ? – reprit la Levrasse sans paraître se soucier de l’exclamation de la mégère.

— Oui… ça va, reprit celle-ci.

— Ça va. – dit le paillasse.

Et, rendant le papier à la Levrasse, il chantonna de sa voix enrouée le refrain populaire de l’Enfant do… l’enfant do… l’enfant dormira tantôt.

Puis il éclata de rire, pendant que la Levrasse brûlait le feuillet à la lumière d’un quinquet.

J’échangeai un regard avec Basquine ; je vis que, comme moi, elle craignait que les mystérieuses paroles que nous venions d’entendre ne cachassent quelque nouveau péril pour nous et n’eussent rapport à la découverte de nos projets d’évasion.

Machinalement je jetai les yeux sur la place où Bamboche s’était couché…

Il avait disparu, en rampant sans doute et en soulevant la toile qui nous séparait de l’écurie de Lucifer, le grand âne noir.

Bamboche s’était-il ainsi éclipsé avant ou après la lecture du feuillet transmis par la Levrasse à ses acolytes ? Je l’ignorais ; mais mon anxiété redoubla.

Soudain la Levrasse se versa un grand verre de vin, fit signe au paillasse et à la mère Major de l’imiter ; puis, les verres pleins, il dit avec un accent singulier qui me parut sinistre :

— À la santé de Chatton !

Ce toast fut accueilli par les éclats de rire redoublés du paillasse et de la mère Major ; éclats de rire qui me parurent faux, sinistres.

La mère Major, se levant ensuite de table, dit, de sa grosse voix enrouée :

— Allons, Bamboche, Basquine, Martin, allons coucher… graines de gueux.

— Est-ce que tu es sourd, toi ?… – dit la Levrasse en se baissant vers l’endroit où, quelques instants auparavant, il avait vu Bamboche s’étaler.

— Tiens !… il a filé, – dit la Levrasse, surpris. – Bamboche n’est plus là.

— Bon !… tant mieux ! – s’écria la mère Major comme frappée d’une idée subite, s’il est allé dans la voiture, on le mettra dehors, et pour lui apprendre… il couchera à la belle étoile.

— Oui, oui, dit la Levrasse, en échangeant un regard d’intelligence avec la mère Major, – c’est cela… le gredin couchera dehors.

— Et il n’aura pas de vin sucré comme Basquine et Martin, avant de faire dodo, – ajouta la mère Major.

— J’ai bien regardé dans les trois compartiments de la voiture, – dit le pitre en revenant, après une absence de quelques minutes, – Bamboche n’y est pas.

En disant ces mots, il me sembla que le paillasse mettait un petit paquet dans la main de la mère Major.

— C’est bien entendu ; puisque Bamboche fait une farce, – dit la Levrasse, – il faut qu’elle soit bonne, et elle durera toute la nuit.

À chaque instant je m’attendais à voir paraître notre compagnon ; il ne vint pas…

Croire qu’il nous abandonnait et qu’il fuyait seul, c’était impossible. Il nous avait bien dit que, cette nuit-là même, nous devions nous échapper ; mais, quant aux moyens d’évasion, nous les ignorions, et nous nous attendions à les apprendre de lui au moment même de notre fuite.

Nous nous étions tous levés de table au moment où la mère Major dit : Allons coucher.

Après s’être entretenu quelques instants à voix basse avec la mégère, debout à l’entrée de notre tente, la Levrasse appela le pitre et lui parla aussi à l’oreille.

Comme ces trois personnages se trouvaient dans l’ombre, je ne pus voir leurs mouvements ; seulement je crus entendre le choc de deux bouteilles l’une contre l’autre.

Pendant ce temps-là, l’homme-poisson, qui avait jusqu’alors paru complètement étranger à ce qui se passait, allait et venait, s’occupait, selon sa coutume, de rassembler nos couverts de fer, nos gobelets et nos assiettes d’étain.

Basquine s’approcha de moi et me dit tout bas d’une voix altérée :

— Bamboche ne revient pas… où est-il ?… que faire ?

— Je ne sais pas, – lui dis-je consterné.

— Ne buvez pas de vin sucré… et prenez garde à vous cette nuit… – nous dit rapidement et bien bas l’homme-poisson en passant auprès de nous, chargé d’une pile d’ustensiles.

— Allons… la marmaille… au chenil ! s’écria la mère Major en se retournant vers nous.

— Tant pis pour ce gredin de Bamboche, il couchera avec Lucifer si ça lui fait plaisir.

Quelques minutes après, nos quinquets étaient éteints et renfermés dans une forte caisse, ainsi que notre vaisselle ; il ne restait au dehors que notre tente, quelques chaises, nos tréteaux et Lucifer qui, deux ou trois fois, se prit à braire violemment ; nous rentrâmes alors tous dans la voiture où nous devions passer la nuit comme d’habitude.

Cette énorme voiture, vraie maison roulante, très solidement construite, était divisée en trois compartiments : le magasin en avant, séparé par une porte du vestiaire qui était au milieu ; une autre porte séparait le vestiaire de la cabine. Elle n’avait qu’une portière à son arrière ; de petites lucarnes grillagées donnaient intérieurement du jour et de l’air ; la portière fut solidement verrouillée en dedans par la Levrasse, qui dit ensuite à Basquine et à moi, en nous emmenant dans le compartiment du milieu formant le vestiaire :

— Comme vous avez beaucoup crampé aujourd’hui, mes petits amours, et que vous devez avoir besoin d’une bonne nuit, au lieu de coucher dans la cabine avec nous tous, vous coucherez seuls, mais séparément, pour ne pas vous gêner, toi, petit Martin, dans le magasin de devant, toi, Basquine, ici dans le vestiaire… Et de plus, comme vous êtes bien gentils, vous allez boire, avant de faire dodo, chacun un bon grand verre de vin sucré… avec de la cannelle ; ça vous fera dormir comme de petits loirs… et ça vous donnera des reins et des jambes pour la représentation de demain. Voyez-vous les friands, ils s’en lèchent déjà les lèvres… – Puis se retournant du côté de la cabine :

— Eh bien, mère Major, ce vin sucré est-il prêt ?

— À la minute, mon homme, je fais fondre le sucre.

— Allons, va chez toi, petit Martin, je t’apporterai tout à l’heure ton vin sucré, – me dit la Levrasse, en ouvrant la porte du compartiment de devant.

Il y a un matelas par terre… tu t’étendras là-dessus et tu dormiras comme un roi.

Il m’était impossible d’éluder cet ordre ou de me refuser à l’exécuter ; j’obéis machinalement, et jetant à Basquine un regard consterné, j’allais entrer dans ce qu’on appelait le magasin… Mais soudain la mère Major, ouvrant la porte de la cabine, dit vivement à la Levrasse :

— Viens donc, mon homme… Poireau a une fameuse idée.

La Levrasse nous laissa seuls et, en rentrant dans la cabine, referma la porte du vestiaire sur lui.

— Nous ne boirons pas ce vin sucré, et tu ne me quitteras pas… cette nuit, – s’écria Basquine.

Et pâle, tremblante, la figure bouleversée, elle se jeta dans mes bras en disant :

— Oh !… j’ai peur.

Sans répondre à Basquine, je courus pousser le verrou de la porte par laquelle la Levrasse venait de disparaître.

J’avais encore la main sur ce verrou, lorsque la Levrasse, voulant rentrer dans le vestiaire où nous étions, s’écria aussitôt avec un accent de colère et de surprise :

— Comment !… vous êtes enfermés !…

Haletants, épouvantés, nous ne répondîmes pas.

— Allons, voyons, – dit la Levrasse, d’une voix radoucie et mielleuse, – ouvrez, petits farceurs. C’est donc le jour aujourd’hui ? Bamboche se cache, vous deux vous vous enfermez… C’est très drôle, très amusant, j’en conviens ; mais il faut que ça ne dure pas longtemps. Allons, voyons, ouvrez, voilà votre vin sucré.

— N’ouvrons pas, – me dit Basquine, de plus en plus effrayée, car la malheureuse enfant comprenait ce que, dans mon ingénuité, moi, je ne comprenais pas.

— Ils enfonceront la porte… s’ils veulent… ils me tueront, mais heureusement Bamboche s’est sauvé, – s’écria-t-elle avec exaltation.

— Martin !… Basquine !… ouvrirez-vous à la fin ? – cria la Levrasse en ébranlant la porte.

Soudain, plusieurs coups sourds retentirent en dehors et du côté de la portière de la voiture.

J’entendis alors, dans la cabine, la mère Major dire à la Levrasse :

— Tiens… on cogne à la portière.

— C’est ce gueux de Bamboche qui frappe pour rentrer, – dit la voix du paillasse, – ne lui ouvrons pas…

— Bamboche est là… nous sommes sauvés, – s’écria Basquine radieuse en me pressant les deux mains.

— Ah çà, ouvrirez-vous, à la fin ? – cria la Levrasse, furieux ; – voulez-vous que nous fassions sauter la porte ?

— Bamboche est là… gagnons du temps… – dis-je tout bas à Basquine, un peu rassuré.

Basquine, de la main, me fit signe de garder le silence, et répondit en tâchant de dissimuler son émotion.

— Qui frappe ?

— Comment qui frappe ? Mais moi, la Levrasse.

— J’ouvrirai tout à l’heure, dit Basquine.

— Pourquoi pas tout de suite ?

— Ah ! parce que…

— Parce que… quoi ?...

— Parce que je veux… vous… faire aller… répondit Basquine en essayant de donner à sa voix un accent de gaieté.

— Ah ! j’en étais sûr. C’était une plaisanterie, – répondit la voix plus rassurée de la Levrasse ; – mais, chère petite, la plaisanterie devient fastidieuse ; voyons, ouvrez donc.

— Bien sûr ? nous aurons du vin sucré ? – reprit Basquine.

— Mais puisque j’en ai deux grands verres pour toi et pour Martin, mauvaise petite diablesse.

Pendant cet entretien, hissé jusqu’à une lucarne de la voiture, je tâchais devoir au dehors ou d’entendre Bamboche ; à ma grande surprise, je sentis par bouffées une forte odeur de soufre, et au milieu de l’obscurité de la nuit, j’aperçus une lueur faible d’abord, mais qui, augmentant rapidement, jeta bientôt ses reflets rougeâtres sur la toile blanche de notre tente.

D’un bond je sautai à bas de la chaise où j’étais monté, j’allais dire à Basquine ce que je venais d’observer au dehors, lorsque tout à coup un morceau du plancher du vestiaire où nous étions, se détacha presque sous nos pieds, comme s’il eût été scié à l’avance, et maintenu jusqu’alors par un support extérieur ; puis, par cette ouverture de dix-huit pouces carrés, nous vîmes soudain sortir la tête et les épaules de Bamboche.

— Vite… – nous dit-il, – venez…

Et il disparut pour nous faire place.

— Passe la première, – dis-je à Basquine.

En une minute elle eut disparu par cette espèce de trappe.

Au moment où je suivais Basquine, la porte s’ébranlait violemment sous les efforts de la Levrasse, et presque instantanément j’entendis la voix de la mère Major crier avec épouvante.

— Au feu !… au feu !…

Lorsque, après avoir marché courbé au milieu de plusieurs bottes de paille destinées à la litière de Lucifer, je sortis de dessous la voiture presque en même temps que Basquine… je fus ébloui par une grande flamme qui brillait à ma gauche et éclairait au loin la campagne.

Devant moi je vis Bamboche tenant à la main une grosse torche de paille allumée.

Me prendre par le bras de la main qu’il avait libre, m’écarter violemment et lancer son brandon enflammé au milieu de la litière étalée sous la voiture que nous venions de quitter, ce fut pour Bamboche l’affaire d’une seconde.

Le feu qu’avivait encore le courant d’air par le trou qui nous avait donné passage, se propageant avec une effrayante rapidité, bientôt la voiture fut intérieurement et extérieurement livrée aux flammes, car Bamboche avait déjà amoncelé plusieurs bottes de paille le long de la portière, seule issue qui restât aux gens enfermés dans la voiture.

— Le feu… – m’écriai-je lorsque je pus parler, car tout cela s’était passé avec la rapidité de l’éclair.

— Oui… le feu. – me dit Bamboche, pâle, les traits contractés par une expression de joie féroce.

— Oui… le feu… ils vont rôtir dans ce brasier comme des démons qu’ils sont, car ils sont enfermés dans la cabine ; la porte du vestiaire est fermée, et j’ai cloué la portière en dehors…

— Oh !… comme ils crient… les entendez-vous ! – dit Basquine aussi effrayée que moi des hurlements qui s’échappaient de la voiture dont le plancher s’embrasait.

— Tout à l’heure, ils ne crieront plus, – dit Bamboche.

Puis il ajouta d’une voix précipitée :

— Maintenant, à cheval sur Lucifer… dans deux heures nous aurons gagné les bois… je connais le chemin.

— À cheval… nous trois sur Lucifer, – m’écriai-je, – c’est impossible… montes-y avec Basquine… je tâcherai de vous suivre.

— M’écouteras-tu ! – cria Bamboche, d’une voix terrible.

Et me faisant faire volte-face, il me jeta pour ainsi dire en selle sur Lucifer, tout bridé, tout bâté, et qui, effrayé par la flamme de l’incendie, renâclait, couchait ses oreilles, frappait du pied, et tâchait de briser le licou qui l’attachait à un pieu.

— Tu es plus léger que moi, – me dit Bamboche, – reste là, tu assoiras Basquine devant toi, elle te tiendra à bras le corps, moi je monterai en croupe… vite… vite.

Basquine, légère comme un oiseau, fut d’un bond placée devant moi.

Les cris des victimes renfermées dans la voiture devinrent affreux.

Bamboche, d’un coup de couteau, trancha la longe qui retenait Lucifer… L’animal, épouvanté, bondit, partit comme un trait, et au même instant Bamboche, sautant en croupe derrière moi, s’écria :

— Laisse aller Lucifer, il tourne le dos au feu… il est en bonne route.

Notre poids n’était rien pour ce grand âne d’une vigueur extraordinaire ; mais nous eussions pesé trois fois plus, qu’il fût parti avec la même vélocité, grâce à la terreur que lui causait l’incendie.

Serrant étroitement entre ses genoux la croupe de Lucifer qu’il talonnait vigoureusement, Bamboche se retourna pour jeter un dernier cri de haine, de vengeance et de malédiction sur la voiture en flammes déjà bien loin de nous, et, tendant le poing dans cette direction, il s’écria :

— J’ai attendu longtemps, brigands… mais j’ai mon tour…

Et nous allions toujours devant nous, à travers la nuit obscure, seulement éclairés çà et là par le feu des cailloux étincelants sous le galop furieux de notre monture… allure effrénée que Bamboche précipitait encore en labourant du bout de son couteau les flancs de Lucifer.

CHAPITRE XI.

Projets d’avenir. – Espérances trompées. – L’oasis. – Martin, Basquine et Bamboche prennent possession de leur île.

Laissant derrière nous la voiture embrasée, nous avions galopé presque toute la nuit.

Peu de temps avant le jour, Lucifer, à bout de ses forces, complètement fourbu, s’était abattu ; impossible à nous de l’obliger à se relever ; nous attendîmes le jour au milieu des bois où nous nous trouvions depuis quelques heures, nous étions d’une joie folle ; l’impression de frayeur mêlée de pitié que la terrible vengeance de Bamboche nous avait inspirée, à Basquine et à moi, s’effaça bientôt devant le souvenir des mauvais traitements, des cruautés dont nous avions été victimes, et ces terribles représailles, dont nous n’étions pas d’ailleurs complices, nous semblèrent méritées.

Dans l’ivresse de notre délivrance, nous faisions vingt projets plus fous les uns que les autres : nous allions enfin goûter toutes les joies, toutes les douceurs d’une vie libre, oisive et riche, car nous étions riches, énormément riches, Bamboche nous l’affirmait ; nous nous gardions bien de le contredire ; d’ailleurs, au point du jour, il devait nous montrer notre trésor.

Cette richesse inattendue nous surprenait, nous charmait, mais nous étions surtout sensibles, Basquine et moi, au bonheur d’être maîtres absolus de nos volontés et de disposer de ces jours que nous allions passer ensemble le plus gaiement du monde.

Bamboche, positif et précis dans ses vœux, ne tarissait pas sur les belles robes que Basquine allait avoir, sur les festoyements sans fin auxquels nous allions nous livrer. Il me parlait aussi beaucoup d’une superbe montre d’or qu’il voulait m’acheter. J’avais beau décliner ce don, il y tenait opiniâtrement. Ce rare bijou devait être accompagné d’une chaîne, ornée de breloques en graines d’Amérique ; sur la boîte de la montre seraient gravés ces mots : Donné par Bamboche et par Basquine à leur frère Martin. Je ne pus résister à ce dernier trait, j’acceptai la montre ; il ne s’agissait plus que de l’acheter.

Bamboche se complaisait aussi dans la description de son costume et conséquemment du mien, car nous devions toujours être habillés pareillement, comme deux frères : mon ami se proposait de nous vêtir d’habits bleu barbeau, de gilets écarlates, de pantalons chamois collants et de bottes à cœur et à glands ; la question de savoir si les glands seraient noirs ou en or fut longtemps débattue. Basquine décida, avec un bon goût précoce, que les glands seraient simplement noirs. Ce costume devait alterner avec une fière polonaise verte à brandebourgs noirs et à collet fourré, accoutrement tant soit peu militaire, dont le caractère héroïque serait complété par un pantalon gris à large bande écarlate. Quant aux toilettes de Basquine, ce n’étaient que plumes, satin, velours et pierreries. Nous devions aussi rouler voiture, bien entendu.

Le jour nous surprit au milieu de ces beaux rêves ; c’était au jour que Bamboche avait promis de nous prouver notre richesse colossale.

Nous étions assis au pied d’un grand arbre, en pleine forêt ; à quelques pas de nous gisait le corps inanimé de Lucifer ; Bamboche s’en approcha et détacha du bât, où elles étaient solidement attachées deux pesantes sacoches que, dans la précipitation et la frayeur de notre fuite, je n’avais pas remarquées.

Bamboche nous apporta ces deux poches de cuir d’un air solennel ; nous attendions la vue de ce qu’elles contenaient avec une ardente impatience.

Bamboche déboucla l’espèce de chaperon qui couvrait la première sacoche et en tira, à notre surprise un peu désappointée, une paire de pistolets vulgairement dits coups-de-poing, et une poire à poudre.

— C’est là tout ! – s’écria Basquine ébahie, – c’est là notre richesse !

— C’était là de quoi la défendre cette nuit et nous-mêmes, si ce brigand de la Levrasse avait échappé de sa rôtissoire pour courir après nous.

— Ah ! bon, – reprit Basquine. – Maintenant, nos richesses… voyons… vite.

— Les voilà, – dit triomphalement Bamboche en tirant de la sacoche un sac de peau du volume d’un ridicule de femme, et fermé par une monture d’argent, noirâtre de vétusté.

— Pèse-moi ça, Basquine, – dit Bamboche ; – pèse-moi ça, Martin.

Basquine et moi nous soupesâmes le sac ; il était fort lourd.

— Comment ! ce sac est tout plein d’argent ? – s’écria Basquine.

— De l’argent ? – dit Bamboche en haussant les épaules avec dédain… – de l’argent ? belle rareté…

Prenant alors dans sa poche une petite clef, il me la donna (j’avais alors le sac entre les mains) et me dit :

— Frère… ouvre…

Je mis la clef dans la petite serrure du fermoir, le sac bâilla.

— Prends un rouleau, – me dit Bamboche.

Je pris au hasard un des deux ou trois rouleaux qui se présentaient à moi, rouleau de trois pouces de long, soigneusement enveloppé de papier, cacheté à l’un de ses bouts, mais seulement replié à l’autre.

— Regarde dans ce rouleau, – me dit Bamboche.

Je dépliai le papier et je m’écriai :

— De l’or !

— De l’or ! – s’écria Basquine à son tour, – tout ça de l’or !

— À un autre rouleau ! – me dit Bamboche avec une satisfaction de plus en plus triomphante.

Je donnai à Basquine le rouleau que je tenais, j’en pris un second.

— Encore de l’or, – lui dis-je.

— Toujours de l’or, – dit Bamboche radieux, – toujours de l’or… Ça serait ainsi jusqu’à demain… Ces rouleaux en sont pleins. Je n’ai pas eu le temps de les compter, mais il y en a peut-être là pour quinze ou vingt mille francs.

— Quinze ou vingt mille francs ! – répétai-je avec stupeur.

Tout à coup Basquine se mit à rire si bruyamment, en regardant le rouleau, que Bamboche et moi nous nous écriâmes :

— Qu’as-tu donc à rire ?

— Ah ! la bonne farce… – reprit Basquine en redoublant d’hilarité. – Sais-tu ce que c’est que ton or, Bamboche ?… C’est du plomb. Tiens, regarde…

Et tenant sa petite main ouverte, elle nous montra une poignée de rouelles de plomb de la grandeur d’une pièce de vingt sous…

Au milieu d’elles, on apercevait le louis d’or bien brillant qui s’était d’abord offert à ma vue quand j’avais ouvert le rouleau…

Bamboche devint blême et resta un moment pétrifié… Puis, saisissant le sac par le fond, il le vida sur l’herbe.

Une quinzaine de rouleaux tombèrent. Bamboche se jeta à genoux, et les brisa tous alternativement par le milieu.

Hélas ! tous ne contenaient que des rouelles de plomb, comme le premier ; seulement dans quatre ou cinq de ces rouleaux cette singulière monnaie était cachée sous une pièce d’or.

Lorsque Bamboche se fut assuré que notre fortune colossale se bornait à trois ou quatre louis, il s’écria furieux :

— Brigand de la Levrasse…

— Comment ? – lui dis-je.

— Eh oui ! – reprit-il en frappant du pied avec rage, – je savais qu’il cachait beaucoup d’argent quelque part : depuis six mois j’étais à la piste… car je ne voulais pas quitter ce brigand-là sans me venger et sans lui prendre de quoi bien nous amuser… Enfin, avant-hier… je découvre la cachette… J’arrange tout pour que la Levrasse soit rôti… pendant que j’emportais son trésor… et ce trésor… c’est du plomb, sauf une centaine de francs… double gueux, va ! ! !

Après la première stupeur causée par notre déconvenue, nous cherchâmes en vain à comprendre dans quel but la Levrasse avait préparé ce leurre.

Mieux instruit maintenant, je suis certain que la Levrasse joignait à tous ses hasardeux métiers celui d’être, dans l’occasion, complice de ce vol si connu depuis, mais qui florissait alors presque toujours heureux et impuni, je veux parler du vol dit à l’Américaine. Ce sac avait sans doute été préparé par lui, de longue main, pour faire quelque dupe, si l’occurrence se rencontrait.

Pendant quelques minutes nous restâmes consternés de voir si brusquement s’évanouir nos beaux projets.

Basquine rompit la première le silence et s’écria gaiement :

— Bah ! qu’est-ce que ça me fait ? nous sommes libres comme des oiseaux… le temps est superbe, ces bois sont très jolis, avec les quatre ou cinq louis d’or nous ne mourrons pas de faim… Promenons-nous, amusons-nous… Nous irons boire du lait dans un village… et toi, Bamboche, ne sois pas méchant, – ajouta-t-elle en se jetant au cou de notre compagnon.

Mais celui-ci, la repoussant brusquement, s’écria :

— Laisse-moi tranquille, je n’ai pas envie de rire, moi…

Les traits de Basquine s’attristèrent soudain ; elle regarda Bamboche d’un air craintif et triste, et lui dit doucement :

— Ne te fâche pas…

— Nous être crus si riches !… – reprit celui-ci avec amertume et colère.

— Écoute, Bamboche, – lui dis-je, – si c’est pour toi que tu regrettes nos trésors… à la bonne heure ; fais-toi du mauvais sang tant que tu voudras ; mais si c’est pour moi, ne t’en fais pas… c’est déjà bien assez de bonheur d’être libres… et tous trois ensemble.

— Martin a raison, vois-tu, Bamboche ? – dit timidement Basquine ; – nous sommes ensemble, tant pis pour l’argent… ça n’est pas moi qui le regrette, toujours… Et puis, – ajouta-t-elle avec une sorte d’hésitation craintive, – au moins… comme cela… nous n’aurons pas volé… et ça vaut mieux… n’est-ce pas, Bamboche, de n’avoir pas volé ?

— C’est vrai, – ajoutai-je. – Quant aux louis d’or qui sont avec le plomb, nous les avons joliment gagnés… car la Levrasse ne nous a jamais donné un sou depuis que nous travaillons pour lui… et pourtant il a ramassé de fameuses recettes.

— Qu’est-ce que ça me fait à moi, de voler ? – reprit rudement Bamboche, – et comme disait le cul-de-jatte, puisqu’on ne me donne rien, je prends où je peux… C’est comme les loups… on ne leur donne rien, ils prennent où ils peuvent… D’ailleurs voler les voleurs ce n’est pas voler… La Levrasse était un voleur.

— Enfin, puisqu’il se trouve que nous n’avons pris que ce qu’on nous devait, Basquine a raison, ça vaut mieux, – dis-je à Bamboche. – Quant au trésor, ça nous est égal de n’être plus riches. Est-ce que tu y tenais beaucoup, toi ?

— Tonnerre de Dieu !… oui, j’y tenais… pour vous et pour moi ! – s’écria Bamboche.

— Mais ça nous est égal… à nous.

— Ça ne me l’est pas à moi… tiens, – me répondit brusquement Bamboche.

— Ainsi Basquine et moi… nous ne te sommes rien… tu ne penses qu’à cet argent perdu, – dis-je à notre compagnon, – tu n’es pas juste, non plus.

Bamboche fut sensible à ce reproche ; car, d’un grand coup de pied, envoyant au loin le sac vide et les sacoches, il reprit gaiement :

— Ah ! bah ! tant pis… vous avez raison, vous autres… Quand je serai là une heure à me manger le sang, à quoi bon ! nous sommes volés… eh bien ! nous sommes volés… Embrasse-moi, Basquine… embrasse-moi, Martin ; ramassons les jaunets ; vive la joie ! et en avant la vie buissonnière !

Nous nous embrassâmes tous trois dans une accolade demi-sérieuse, demi-comique, assez semblable à celle qui unit, sur les bords du grand lac, les trois libérateurs de la Suisse, et nous répétâmes :

— Vive la joie et en avant la vie buissonnière !

Puis nous triâmes soigneusement les rouelles de plomb, où nous trouvâmes en tout quatre louis d’or, que Bamboche mit dans sa poche, en disant :

— C’est une poire pour la soif… Pourvus qu’ils soient bons, encore.

Et abandonnant le corps inanimé de Lucifer, nous nous mîmes en marche à l’aventure, au milieu de la plus admirable forêt du monde (la forêt de Chantilly), par une belle et douce matinée d’automne.

Après deux ou trois heures de marche, entremêlées de haltes devant d’énormes buissons de mûriers sauvages, aux gros fruits d’un pourpre noir, sucrés et savoureux, le hasard nous conduisit au bord d’une petite rivière, dont la rive était couverte de plantes aquatiques, au-dessus desquelles bourdonnaient, scintillaient, voletaient des myriades d’insectes de toutes couleurs, entre autres de magnifiques demoiselles aux ailes de gaze, au corselet d’émeraude et aux yeux de rubis.

Nous nous amusâmes à poursuivre ces brillants insectes avec la folle joie de notre âge. À ma grande surprise, Bamboche se montra aussi ardent que moi et Basquine pour cette chasse ; je ne l’aurais jamais cru capable de prendre autant de plaisir à un pareil amusement…

Mon étonnement redoubla en voyant ses traits, ordinairement si contractés, si durs, et empreints d’une apparence de virilité précoce, se détendre peu à peu, dépouiller cette expression sarcastique et méchante qui n’était pas de son âge, et exprimer souvent, selon l’heureux succès de sa chasse, une joie naïve, enfantine ; on eût dit que sa perversité hâtive et hors nature commençait à se dissiper au grand air de la solitude et de la liberté.

— C’est drôle… – me dit-il en s’arrêtant et en laissant Basquine se jouer à quelques pas devant nous, – la vue de cette forêt… ce beau soleil… ce grand silence me rappellent mes bons jours d’autrefois… quand, tout petit… je bûcheronnais au fond des bois avec mon pauvre père.

En me parlant ainsi, Bamboche était visiblement attendri ; mais, apercevant une superbe demoiselle posée sur le faîte d’un roseau, il s’écria :

— À moi celle-ci…

Et il se précipita à sa poursuite.

Quant à Basquine, parfois l’expression de son charmant visage, aussi presque transfiguré, me rappela sa physionomie candide, alors qu’ayant encore l’innocence, la pureté d’un ange, elle me racontait, dans sa maladie, sa foi naïve à la bonne Vierge, cette sainte Mère du bon Dieu.

En courant ainsi, nous remontâmes le courant de la petite rivière jusqu’à un endroit où elle se bifurquait pour ceindre une île qui ne paraissait pas avoir plus d’un arpent de tour : elle était fort escarpée, fort abrupte, et des arbres immenses sortaient du milieu des massifs de roches grises dont la rivière baignait le pied.

À l’aspect de ce lieu d’un pittoresque si sauvage, nous nous arrêtâmes, saisis d’admiration et d’impatiente curiosité.

Ah ! la belle petite île ! – s’écria Basquine en joignant les mains, – comme ça doit être joli là dedans !

— Il faut y aller, – dit résolument Bamboche.

— Et y passer la journée, – ajoutai-je. – Il doit y avoir des mûres comme dans les bois… nous dînerons avec ça.

— Sans compter les châtaignes… – ajouta Bamboche, en nous montrant d’énormes châtaigniers, poussés parmi les roches de l’île. – Nous mangerons des châtaignes grillées sous la cendre… quel bonheur… À l’île, – s’écria-t-il d’un air conquérant. – Suivez-moi… À l’île !… à l’île !

— Et du feu pour cuire les châtaignes ? – dit Basquine.

— Est-ce que je n’ai pas mon briquet ?… Nous trouverons des branches mortes… je me charge du reste, – ajouta-t-il d’un air capable. – Je connais la vie des bois ; quand je bûcheronnais avec mon père, j’allumais toujours le feu… Voyons… À l’île !

— À la bonne heure, – lui dis-je. – Mais pour traverser la rivière, c’est peut-être profond… comment faire ? Et Basquine ?

— Soyez donc tranquilles, – dit Bamboche, – je sais nager, je vais sonder le passage… S’il y a pied… nous passerons Basquine dans nos bras… S’il n’y a pas pied… je suis assez fort pour vous passer l’un après l’autre… Ce n’est pas large du tout.

Et ce disant, il ôta sa blouse, sa chemise, releva son pantalon jusqu’aux genoux et se déchaussa.

— Prends garde, – lui dit Basquine inquiète.

— Rassure-toi, – répondit Bamboche en coupant une longue baguette d’aune.

— N’aie pas peur, – dis-je à Basquine. – Je l’ai vu nager… il nage très bien…

Bamboche se mit hardiment à l’eau, qu’il sondait avec sa baguette, à mesure qu’il s’avançait.

Il est impossible de dire notre joie en le voyant arriver à l’autre bord, ayant à peine de l’eau jusqu’à la ceinture.

— C’est tout sable fin comme du grès, – nous cria-t-il, – attendez-moi, je vais repasser. Moi et Martin nous te prendrons entre nos bras, Basquine,… n’aie pas peur.

Ce qui fut dit, fut fait. Ce ruisseau avait au plus une quinzaine de pieds de large ; bientôt nous entrions joyeux dans l’île, gravissant les blocs de roches qui la couvraient presque entièrement, et du milieu desquels s’élançaient des chênes, des sapins, des châtaigniers gigantesques.

Sauf un petit sentier, à peine battu, que nous trouvâmes au bout de quelques instants et qui serpentait à travers les blocs de grès, aucun chemin n’était tracé ; de hautes herbes sauvages croissaient abondamment dans quelques parties de terre végétale ; en dix minutes, notre sentier nous conduisit devant une masure inhabitée, sans portes ni fenêtres, et pourtant abandonnée depuis peu, sans doute, car, du côté où nous arrivâmes, elle était entourée de quelques perches de terrain encore plantées de pommes de terre et de racines potagères ; plusieurs vieux poiriers chargés d’une énorme quantité de fruits étaient disséminés çà et là dans le petit potager, tandis qu’une superbe treille couverte de grappes d’un pourpre violet couvrait entièrement un des pignons de la masure.

Ne voyant, n’entendant personne, nous entrâmes dans cette masure composée de deux petites pièces, vides de tous meubles ; dans l’une était une haute cheminée dégradée par le feu ; cette demeure avait sans doute été naguère habitée par quelque forestier, préposé à la surveillance de cette île, car de nombreuses hardes de cerfs et de biches des forêts voisines venaient s’abreuver et se baigner dans la petite rivière, et traversaient quelquefois son île solitaire[4].

Ravis de notre découverte, nous fîmes le tour de la masure ; son autre façade donnait sur une pelouse verte, beaucoup plus longue que large, encaissée de roches grises, couronnée d’une si belle châtaigneraie, que ces arbres séculaires formaient presque le berceau, entremêlant leurs branchages d’un côté à l’autre du gazon.

À quelques pas de la masure, une petite source sortait du creux d’un rocher, et, de cascatelle en cascatelle, tombait avec un léger murmure dans un bassin naturellement rempli de cresson sauvage, d’où elle se perdait sans doute ensuite par quelque fuite souterraine.

— Si nous ne voyons personne dans l’île, – s’écria Bamboche, – je propose de nous établir ici pendant un jour ou deux… Il y a de l’eau… des pommes de terre… des châtaignes, du raisin, des poires… nous vivrons comme des dieux…

— Moi, je propose d’y rester huit jours, – s’écria Basquine ravie.

— Restons-y tant que nous nous y plairons, – ajoutai-je.

— Accordé, – dit Bamboche ; mais avant il faut nous assurer qu’il n’y a personne pour nous chasser d’ici.

— Hélas ! c’est vrai… on pourrait nous chasser, – reprit tristement Basquine. – Quel dommage !…

— Ne nous chagrinons pas d’avance, – lui dis-je ; – fouillons d’abord l’île dans tous les sens… Ça ne sera pas long.

Cela ne fut pas long, en effet.

Au bout d’une heure, nous nous étions assurés qu’il n’y avait que nous dans ce que nous appelâmes dès lors possessivement NOTRE ÎLE.

Le soir, un peu avant le coucher du soleil, Basquine, agenouillée près du petit bassin d’eau limpide et froide situé au bas d’une roche, lavait de superbes pommes de terre jaunes, tandis que Bamboche, assis à ses côtés, écalait des châtaignes.

Quant à moi, penché devant le foyer de la masure, j’avivais un feu de bois sec dont la cendre brûlante devait cuire les pommes de terre et les châtaignes qui devaient compléter notre souper, déjà composé de superbes grappes de raisin et d’une douzaine de poires d’un gris doré magnifique.

Telle fut la première journée que nous passâmes dans NOTRE ÎLE.

CHAPITRE XII.

Influence du milieu dans lequel on vit. – La chanson. – La dernière nuit passée dans l’île. – Bamboche revient à de bons sentiments. – Surprise désagréable.

Deux jours s’étaient à peine écoulés dans le calme et dans la solitude de notre île, que les symptômes d’amélioration morale que j’avais déjà remarqués chez mes deux compagnons, et ressentis en moi, se manifestaient de plus en plus…

Était-ce, si l’on peut s’exprimer ainsi, le changement d’air ?… Je ne sais… mais on eût dit que depuis que nous avions quitté la troupe de la Levrasse et l’atmosphère corrompue dans laquelle nous avions jusqu’alors vécu, nos aspirations devenaient meilleures et s’épuraient chaque jour.

Seulement nous nous cachâmes d’abord soigneusement les uns aux autres ces heureux et salutaires sentiments, car, hélas ! nous étions déjà assez corrompus pour éprouver la honte du bien.

Les circonstances de la seconde soirée passée dans l’île sont au nombre de mes souvenirs les plus présents.

Nous avions activement et joyeusement travaillé tout le jour à sarcler nos pommes de terre et nos racines, déjà envahies par les mauvaises herbes ; nous avions ramassé du bois mort pour notre feu, et, en ma qualité d’ancien maçon, j’avais rajusté quelques tuiles de la toiture, tandis que Bamboche et Basquine faisaient la cueillette des fruits ; tel avait été pour nous le charme de ces travaux, que nous ne nous étions pas reposés deux heures.

Après avoir gaiement soupé de pommes de terre cuites sous la cendre et de fruits savoureux, nous étions, Basquine, Bamboche et moi, couchés sur la pelouse qui s’étendait devant la masure.

Depuis quelque temps le soleil avait disparu ; la soirée était d’une tiédeur charmante, et quoiqu’il n’y eût pas encore de lune, les étoiles scintillaient assez pour éclairer faiblement l’obscurité de la nuit… il ne faisait pas le plus léger souffle de vent ; l’air était si pur, si calme, si sonore, que, parmi les bouillonnements de la source qui ruisselait entre les rochers, nous distinguions mille bruits divers… tantôt murmurants et voilés comme une plainte, tantôt clairs, argentins comme le timbre d’une cloche de cristal.

Contre notre habitude, nous restions silencieux et rêveurs.

— Comme c’est joli… le bruit de cette source !… – dit soudain Basquine.

— Oui, – répondit Bamboche ; – c’est à quoi je pensais… ça vaut mieux que la musique qui accompagnait nos exercices.

— Oh ! c’est bien vrai !… – dis-je avec un soupir.

Et tous trois nous redevînmes silencieux.

Bientôt le chant de je ne sais quel oiseau… chant plaintif, monotone, mais d’une douceur infinie, s’éleva au loin, à plusieurs reprises… assez espacées…

Puis l’oiseau se tut…

Nous n’entendîmes plus que le bouillonnement de la petite source.

Ce chant triste, voilé, solitaire, me causa un attendrissement inexplicable.

— Tiens… l’oiseau se tait… – dit Bamboche d’un ton de regret. – C’est dommage, n’est-ce pas, Basquine ?

Notre compagne ne répondit pas d’abord.

— Basquine… est-ce que tu dors ? – lui dit Bamboche.

— Non… – répondit-elle doucement, – je pleure…

— Pourquoi donc ?

— Je ne sais pas… Je n’ai aucun mal, je me trouve bien heureuse là… avec vous deux… Mais j’ai pensé à mon père… à ma mère… à mes sœurs ; alors j’ai pleuré presque sans m’apercevoir, et ça me fait du bien…

Je m’attendais à ce que Bamboche allait railler ou gronder Basquine ; il n’en fit rien ; il lui dit d’une voix attendrie :

— Pleure, va… c’est quelquefois meilleur… que de rire… et puis… vois-tu ?…

Bamboche n’acheva pas sa phrase, soit qu’il fût trop ému, soit qu’il voulût cacher son émotion.

Pendant quelque temps nous gardâmes encore un profond silence.

Bamboche l’interrompit le premier en disant :

— Basquine… si tu ne pleures plus… chante-nous donc quelque chose… puisque l’oiseau ne chante plus.

— Je veux bien, – dit Basquine, – mais quoi ?

— Ce que tu voudras.

La pauvre enfant n’avait que le choix entre plusieurs chansons graveleuses ou obscènes : elle n’en savait pas d’autres.

Elle commença donc de sa voix enfantine, d’une pureté angélique :

 

Bonjour, mon ami Vincent,

Tu reviens de ton village,

Veux-tu me faire présent

De……

 

— Non, pas de paroles… – s’écria brusquement Bamboche en l’interrompant, – un air… seulement… l’air que tu voudras… mais sans paroles.

— J’aime mieux cela aussi… – dit Basquine, – je ne sais pas pourquoi je m’aperçois que les paroles… me gênent

Ainsi que Bamboche, j’avais été, pour la première fois, douloureusement révolté en entendant cette voix d’ange, dont l’accent mélancolique et doux ne m’avait jamais semblé plus enchanteur, dire ces premières paroles d’une chanson ignoble… Basquine avait éprouvé le même sentiment de dégoût et de honte, puisqu’elle avait dit, la pauvre créature, que ce soir-là, sans savoir pourquoi, les paroles la gênaient.

Par quel phénomène éprouvions-nous, tous trois, cette délicatesse subite, Basquine, habituée à chanter effrontément des obscénités, nous, à les entendre ?

Je ne pouvais alors me rendre compte de cette étrangeté ; mais, à cette heure, plus expérimenté, il me semble voir dans la manifestation de cette délicatesse soudaine, ainsi que dans l’amélioration de nos sentiments, dues sans doute à la salutaire influence de la solitude et d’un travail attrayant, une preuve nouvelle que la corruption la plus incarnée ou la plus précoce n’est jamais incurable. Non ! non ! dans certains milieux donnés, elle cède à des aspirations involontaires vers le bien, vers le juste, vers le beau, moments divins où l’âme déchue tend à remonter vers la sphère dont elle est tombée ; moments précieux… mais, hélas ! fugitifs, où toute réhabilitation est encore possible.

Sur l’invitation de Bamboche, Basquine se mit d’abord à chanter sans paroles, l’air de mon ami Vincent… mais elle le chanta sur une mesure lente et triste qui, dénaturant le caractère commun de ce flonflon, lui donnait un accent singulièrement mélancolique.

Puis, ainsi qu’un oiseau s’élance vers le ciel après avoir quelque temps rasé la terre… Basquine, s’animant peu à peu, parvint, grâce à des transitions d’un art aussi instinctif que merveilleux, à fondre ce premier thème dans une improvisation ravissante de douceur et de mélancolie. C’était quelque chose de naïf, de triste, de tendre, d’ineffable… d’ailé, si cela se peut dire, qu’un poète eût comparé peut-être au chant d’un petit séraphin, implorant de sa voix enfantine le pardon de quelque pécheur. Cette comparaison me vint à la pensée, parce que Basquine avait commencé par chanter assise ; mais à mesure qu’elle parut céder à je ne sais quelle mystérieuse inspiration, d’un mouvement presque imperceptible, elle se mit à genoux et continua de chanter, les mains jointes et son adorable visage tourné vers le ciel tout rayonnant d’étoiles.

Bamboche et moi, nous écoutions Basquine dans une sorte d’extase recueillie ; jamais elle n’avait jusqu’alors ainsi chanté ; nous nous étions rapprochés l’un de l’autre et, machinalement, nous nous étions agenouillés comme elle. Bientôt je sentis le front de Bamboche s’appuyer sur mon épaule… et ses larmes tombèrent sur ma main…

Jamais je n’avais vu Bamboche pleurer ; aussi, je ne puis dire mon émotion en sentant ses larmes tomber sur ma main, au milieu de l’obscurité… je jetai mes deux bras autour du cou de mon compagnon ; j’allais lui parler, lorsqu’il me dit d’une voix basse et entrecoupée :

— Laisse… laisse-la chanter… cela me fait tant de bien… Il me semble qu’elle demande pardon pour moi… Pauvre petite… elle ne pensait pas à mal… Ni moi non plus autrefois, je n’y pensais pas à mal !… Mais on m’a perdu et je l’ai perdue aussi… elle… »

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Si extraordinaires que dussent me paraître ces tardifs remords de Bamboche, ils ne m’étonnaient pas ; le chant de Basquine me plongeait aussi dans une émotion navrante.

Bien des années après cette scène, et alors que de toute la hauteur de son génie Basquine dominait les plus illustres artistes, elle m’a avoué que de ce jour où, le cœur gonflé d’une tristesse infinie en songeant à son père, à sa mère, aux premières croyances de son enfance… et enfin au sombre avenir que lui préparait sa flétrissure si horriblement précoce… elle avait, pour ainsi dire à son insu, improvisé cette plainte désolée au milieu de notre île solitaire, de ce jour l’art, dans ce qu’il y a de plus naïf, de plus idéal, et pourtant de plus humain, s’était vaguement révélé à sa jeune intelligence.

« Des paroles eussent été impuissantes à exprimer ce que j’éprouvais, ce soir-là, de tendre et de déchirant à la fois, me disait alors Basquine. Il m’a semblé entendre une voix plaintive qui chantait en moi… et j’ai répété ce chant presque sans m’en apercevoir et tout naturellement, tant il rendait fidèlement mes impressions. Ce chant… je me le suis toujours rappelé avec attendrissement, et, à cette heure encore, ajouta-t-elle avec un triste sourire, je ne peux le répéter sans fondre en larmes. »

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Au bout de quelques minutes, la voix vibrante de Basquine, que nous écoutions dans un silence recueilli, se voila… baissa peu à peu, et son chant expira progressivement sur ses lèvres, comme une plainte harmonieuse qui se serait évanouie au loin…

Puis l’enfant courba sa tête sur sa poitrine, et resta quelques instants silencieuse.

Mais… ne nous entendant pas parler, elle se retourna bientôt vers nous et nous vit, Bamboche et moi, fraternellement embrassés…

— Qu’avez-vous ? – s’écria-t-elle en entendant nos sanglots, car l’attendrissement de Bamboche m’avait gagné.

— Qu’avez-vous ? – reprit Basquine agenouillée devant nous en pressant ma main et celle de Bamboche, – vous pleurez ?

— Oui… nous pleurons comme tu pleurais tout à l’heure, – répondit Bamboche, – et ces larmes-là font du bien…

Puis nous étreignant tous deux sur sa large poitrine, il s’écria avec un accent que je n’oublierai jamais :

— Nous ne sommes pas méchants… pourtant ! !

Non… oh ! non, jamais je n’oublierai avec quelle expression Bamboche prononça ces mots empreints à la fois de repentir du mal qu’il avait fait, de douloureuse récrimination contre la fatalité de sa destinée qui l’avait poussé au mal, et d’une tendance sincère à rentrer dans la voie du bien.

____________

 

Nous nous étions fait deux lits de bruyère et de mousse, l’un pour moi dans la première pièce de la masure, l’autre pour Basquine et pour Bamboche dans la seconde pièce… Cette nuit-là, Bamboche partagea ma couche après avoir baisé Basquine au front, en disant :

— Bonsoir, ma sœur.

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Bamboche dormit peu, je le sentis s’agiter pendant toute la nuit ; plusieurs fois il soupira profondément ; à la première lueur du crépuscule, il m’éveilla. Sa physionomie était pensive, douce et grave.

Nous entrâmes dans la pièce où dormait encore Basquine ; elle avait le sommeil léger comme celui d’un oiseau. En nous entendant, elle ouvrit ses grands yeux, et nous regarda, souriante et étonnée.

Nous sortîmes tous trois.

Quelques étoiles scintillaient encore ; le levant commençait à s’empourprer ; l’air était d’une fraîcheur délicieuse ; mille senteurs aromatiques s’exhalaient des herbes baignées de rosée… La matinée s’annonçait digne de la soirée de la veille…

— Écoute, Basquine… écoute, Martin, – nous dit Bamboche en nous faisant asseoir à ses côtés sur l’un des blocs de rochers qui bordaient la pelouse, – il faut que nous nous parlions franchement, que chacun dise son idée sans honte… nous ne sommes que nous trois.

Basquine et moi, surpris de l’accent sérieux de Bamboche, nous le regardâmes en silence ; il continua :

— Pour vous mettre à l’aise… je vais commencer… vous vous moquerez de moi après si vous voulez… mais je serai franc…

— Nous moquer de toi… et pourquoi ? – lui dis-je.

— Parce que je caponne… parce que je renie le cul-de-jatte dont je vous ai tant parlé… parce que je me renie moi-même… Mais, c’est égal, faut parler franc…

Puis s’adressant à moi :

— Frère, tu te rappelles comment notre amitié est venue : d’abord je t’ai roué de coups, tu me les as rendus ; je t’ai repris en traître, tu t’es laissé faire ; ça m’a touché… je t’ai parlé de mon père.

— C’est vrai…

— Alors ça m’a attendri… tu t’es fourré dans l’attendrissement… et depuis nous avons été frères…

— Oui… et nous le serons toujours…

— Plus que jamais… car je me sens meilleur que je n’étais… et c’est encore… en me souvenant de mon pauvre père… que ce qui m’arrive… m’est arrivé…

— Qu’est-ce qui t’arrive ? – demanda Basquine.

— Une fois mon parti pris sur le sac de plomb qui remplaçait le sac d’or, – répondit Bamboche, – nous avons commencé à courir les bois…

— Et ça t’a rappelé… ton père… et le temps où, tout petit, tu bucheronnais avec lui, – dis-je à Bamboche. – tu me l’as avoué…

— C’est vrai… et depuis ces deux jours que nous sommes ici… seuls, tranquilles dans ce bel endroit… travaillant à la terre, ramassant du bois, cueillant des fruits, vivant en paysans, je ne me reconnais plus… Pourquoi suis-je changé ?… je n’en sais rien… mais ça est… Je n’ai pas dormi de la nuit… je me suis bien tâté, bien interrogé, et je me suis toujours répondu à moi-même : depuis la mort de mon pauvre père, j’ai mené une vie de gueux… pour moi et pour les autres… il faut que ça finisse… j’en ai assez… je n’en veux plus…

Et comme nous le regardions de plus en plus surpris :

— Ça vous étonne ?… moi aussi. Je vous dis que je n’y comprends rien ;… mais ce qu’il y a de sûr, c’est que depuis que je n’ai plus sur le dos la Levrasse, la mère Major, le paillasse et toute la s… séquelle, je respire à mon aise, quoique j’aie, par-ci, par-là, le cœur assez gros… parce que… parce que…

Et, regardant Basquine avec une expression indéfinissable, il n’acheva pas.

Puis il reprit en étouffant un soupir :

— Mais, sauf ces moments où j’ai le cœur gros, je l’ai plein de joie… parce que je commence à me dire que cette canaille de cul-de-jatte pourrait bien m’avoir enfoncé ; car cette nuit, je me disais : voyons, mon pauvre père est mort en travaillant ; toute sa vie il a eu de la misère, quoiqu’il ait été honnête et laborieux… Bon, c’est vrai… mais ça n’empêche pas que tous les braves gens diraient de lui, avec estime : pauvre b… je sais bien que les brigands comme le cul-de-jatte diraient : s… dupe ! mais personne, ni bons ni méchants, ne diraient de mon père : mauvais gueux !

— Oh ! non, – m’écriai-je, ainsi que Basquine.

— Eh bien ! – reprit résolument Bamboche, j’ai bien songé à ça cette nuit ; on dira peut-être de moi : pauvre b…, s… dupe ! mais on ne dira jamais : mauvais gueux

De nouveau Basquine et moi nous nous exclamâmes de joie.

— Quand mon père a été mort, – reprit Bamboche, – ma première idée, et c’était la bonne, a été de travailler ; j’ai demandé du pain et du travail à un riche… Il m’a répondu en aguichant contre moi son chien, c’est vrai, mais tout le monde n’est pas des brigands pareils.

— Bien sûr ! – m’écriai-je.

— Alors, pour mon malheur, j’ai rencontré le cul-de-jatte, et puis après la Levrasse et toute la bande, et ça m’a perdu… Mais, minute, il y a quelque chose qui regimbe là-dedans, – et il se donna un grand coup de poing dans la poitrine. – Et je reviens là… On ne dira plus de moi : mauvais gueux, je l’ai déjà été assez pour moi… et pour les autres.

Et il regarda de nouveau Basquine avec une expression de tendresse et de commisération profonde, puis il ajouta :

— Et c’est à elle pourtant que je dois aussi une part de ce changement-là… Hier soir, pendant qu’elle chantait… comme pour demander pardon pour moi, mon cœur se fondait en larmes en regardant le ciel, et je me disais : on parle du bon Dieu !… comme il serait bon de nous laisser longtemps dans ce pauvre petit coin de terre où nous ne faisons de mal ni de tort à personne : vivant de cette vie-là, seuls, tous trois, nous deviendrions bons tout à fait… et une fois guéris des palabres du cul-de-jatte, bien résolus à ne plus broncher, nous…

Un fâcheux incident interrompit Bamboche.

Basquine et moi, préoccupés de ce qu’il nous disait, nous n’avions ni vu ni entendu certain personnage qui, après avoir tourné la masure, vint à nous et nous dit d’une voix formidable :

— Au nom de la loi… je vous arrête… suivez-moi chez M. le maire.

CHAPITRE XIII.

Le garde champêtre. – Moyen de se débarrasser d’un fonctionnaire public. – Fuite. – Projets. – Rencontre. – Scipion. – Robert. – Régina. – Caprices de monsieur le vicomte.

À cette injonction menaçante et réitérée :

— Suivez-moi chez M. le maire, nous restâmes, Basquine, Bamboche et moi, immobiles de surprise et d’effroi.

Le personnage qui causait notre terreur était un homme jeune encore, de haute taille, aux traits basanés, à l’air robuste et déterminé ; il portait par-dessus sa blouse bleue son baudrier officiel de garde champêtre, et tenait à la main, dans son fourreau, un grand sabre de cavalerie ; un dogue énorme, levant de temps à autre sur lui ses yeux rouges et farouches, ne quittait pas ses talons et pouvait lui servir de redoutable auxiliaire.

Ma première pensée fut que l’on nous poursuivait au sujet de l’incendie de la voiture de la Levrasse, je jetai sur mes deux compagnons un regard consterné.

— Au nom de la loi, je vous arrête, – répéta le garde champêtre en s’avançant vers nous. – Allons, en route chez M. le maire.

— Pourquoi voulez-vous nous arrêter, monsieur ? – dit Bamboche, le plus hardi de nous trois ; – nous ne faisons pas de mal.

— Vous êtes des vagabonds, – reprit le garde champêtre d’une voix menaçante ; – un vacher m’a prévenu qu’il vous avait vus entrer dans l’île… il y a trois jours.

— C’est vrai, monsieur, et nous n’en sommes pas sortis depuis, – répondit Bamboche.

— Et comment avez-vous vécu ici, alors ?

— Dame… avec des légumes et des fruits que nous avons trouvés là, monsieur, – répondit Bamboche.

— Trouvés ?… comment trouvés ?… – s’écria le garde champêtre, – mais c’est tout bonnement un vol, ça, mes gaillards. Ah bien ! votre compte est bon… vagabonds et voleurs !

— Un vol ? prendre ce qu’il nous fallait pour manger, – lui dis-je.

— Nous ne croyions faire de tort à personne, mon bon monsieur, – ajouta timidement Basquine.

— Vraiment, Blondinette ? tu croyais cela, toi ? – reprit le garde champêtre. – Nous allons voir si vos parents seront de cet avis-là… quand ils vont venir vous réclamer… ils vous rosseront ferme… et ça sera bien fait… De quel village sont-ils ?

— Nous n’avons pas de parents… monsieur, – répondit Bamboche. – Et nous ne sommes d’aucun village.

— Comment, pas de parents ? – s’écria le garde champêtre. – Comment, d’aucun village ?

— Non, monsieur, moi je n’ai plus ni père ni mère. Martin, que voilà, est un enfant trouvé, et Basquine…

— Mais où logiez-vous donc alors avant de venir ici ? – demanda le garde champêtre de plus en plus soupçonneux.

À cette embarrassante question, Bamboche répondit hardiment :

— Nous venons de très loin… monsieur, d’au moins cent lieues d’ici… et nous demandions l’aumône sur la route.

— Ah ! ah ! – s’écria le garde champêtre. – de mieux en mieux, vous êtes, à ce qu’il paraît, de petits mendiants vagabonds, de petits voleurs : vous n’avez pas de parents qui puissent vous réclamer, alors votre compte est bon… je ne vous dis que ça.

— Qu’est-ce donc qu’on nous fera, mon bon monsieur ? – dit ingénument Bamboche tout en se reculant prudemment de deux ou trois pas.

Puis il me dit à voix basse :

— Va chercher deux bonnes poignées de cendre dans le foyer… reviens derrière moi et attention.

Puis il me dit tout haut, sans doute pour ne pas exciter la défiance du garde champêtre :

— N’est-ce pas ? nous allons tout dire à ce bon monsieur… va chercher nos papiers…

— J’y vas, – répondis-je d’un air fin en me dirigeant vers la masure pour obéir aux ordres de Bamboche.

— Est-ce qu’on a des papiers à votre âge ? – dit le garde champêtre en haussant les épaules ; – il n’y a pas de papiers qui tiennent… Je vas vous remettre aux gendarmes, qui vous mèneront ce soir en prison au dépôt de mendicité… d’où vous sortirez pour être enfermés dans une bonne maison de correction jusqu’à dix-huit ans, mes gaillards… Ah ! ah !… vous ne vous attendiez pas à celle-là ?

— En prison jusqu’à dix-huit ans, – s’écria Bamboche, en regardant du coin de l’œil si j’arrivais.

— En prison… parce que nous sommes sans père ni mère, – dit Basquine en joignant les mains ; – en prison, parce que nous avons mangé quelques pommes de terre ramassées là !…

— Oui, en prison, c’est comme ça, – dit le garde champêtre ; – finalement, suivez-moi chez M. le maire… Assez causé, galopins… allons, en route, ou j’en prends deux par les oreilles, et je charge Mouton de m’apporter le troisième… Ici, Mouton, – ajouta le garde champêtre, en appelant son terrible chien.

Soudain Bamboche, qui tout en parlant avait pour ainsi dire tourné le garde champêtre, se précipita sur lui, le saisit à bras le corps par derrière et, au même moment, me fit signe de lui jeter la cendre aux yeux.

J’exécutai l’ordre de Bamboche avec dextérité ; la grosse tête du garde champêtre disparut au milieu d’un épais nuage de cendre.

Le malheureux fonctionnaire, momentanément aveuglé, porte ses deux mains à ses yeux, trépignant de douleur, nous accablant d’injures, et criant à son chien :

— Mord-les… Mouton… apporte…

Mais Bamboche, après avoir quitté les mains du garde champêtre, avait aussitôt ramassé deux poignées de sable, et au moment où Mouton se précipitait sur lui en aboyant et en ouvrant une gueule énorme, Bamboche lança si prestement le gravier dans cette ouverture béante, que Mouton, étranglant, toussant, crachant, renâclant, se mit à pousser des hurlements strangulés, les plus pitoyables du monde, pendant que son maître, toujours les mains à ses yeux, poussait de son côté des cris furieux, en trébuchant à chaque pas qu’il voulait faire.

Sans perdre un moment, nous traversâmes la masure en courant et suivant le sentier que nous connaissions déjà ; nous atteignîmes la rivière, nous la passâmes à gué, en portant Basquine sur nos épaules, puis, marchant rapidement, nous atteignîmes une des parties les plus fourrées de la forêt.

— Faut-il que cet homme ait été méchant, pour venir nous tourmenter dans cette île, où nous ne faisions de mal à personne ! – dit Basquine, lorsque notre course moins précipitée nous permit de réfléchir à notre position critique.

— C’est triste, – répondit Bamboche d’un air pensif, – l’éveil sera donné sur nous. Si l’on nous attrape… la prison…

— Comment… c’est vrai ? – lui dis-je, – parce que nous sommes de pauvres enfants abandonnés… la prison ?

— Oui, cet homme ne mentait pas ; quand j’ai été arrêté avec le cul-de-jatte, les gendarmes m’ont dit la même chose. Tu n’as personne pour te réclamer… Tu n’as pas d’asile… vagabond… et on m’y conduisait ; mais nous deux, le cul-de-jatte, nous avons pu nous échapper.

— Mon Dieu… qu’allons-nous faire ? – lui dis-je.

— Ah ! dame, c’est que de devenir de braves et honnêtes garçons, – reprit Bamboche en se grattant la tête, – il paraît que c’est pas encore si facile que ça en a l’air… il n’y a pas qu’à vouloir… enfin… nous tâcherons ; mais d’abord il faut quitter ce pays-ci.

— Tôt ou tard, – dis-je à Bamboche, – nous aurions toujours été forcés d’abandonner notre île… Je sais bien que c’est du bon temps de perdu ; mais enfin, une fois hors de l’île, qu’est-ce que nous aurions fait ?

— Mon idée était de retourner chez le père de Basquine.

À un mouvement craintif de l’enfant, Bamboche reprit :

— Sois tranquille… je sais ce que j’aurais à dire à ton père… Il est charron… nous nous mettrons en apprentissage chez lui… moi et Martin… nous deviendrons de bons ouvriers… Mais qu’est-ce que tu as, Basquine ? – dit vivement Bamboche, – tu pleures ?

— Mon père… est peut-être mort, – dit-elle en fondant en larmes.

Puis elle ajouta avec un accent déchirant :

— Ah !… c’est il y a un an… que nous aurions dû… retourner chez nous, comme vous me le promettiez tous les deux pour me consoler.

— C’est vrai, – dit Bamboche d’un air sombre, – nous t’avons menti, nous t’avons trompée ; mais il n’est plus temps de regretter cela… Allons toujours dans ton pays…

— Revoir ma mère… je n’oserai jamais, – dit Basquine en frémissant de honte, – oh ! jamais !…

— Je te comprends… – répondit Bamboche, – tu as peut-être raison… C’est ma faute.

Et il baissa la tête avec accablement.

— C’est ma faute…

— Écoutez, m’écriai-je, saisi d’une idée subite : – Bamboche disait ce matin que, parce qu’un homme riche lui avait refusé du secours et du travail après la mort de son père, il ne s’ensuivait pas que tout le monde fût méchant… Eh bien ! allons dans une ville : sur cent personnes nous en trouverons bien une de compatissante ; nous lui dirons tout et on aura pitié de nous.

— Martin a raison, n’est-ce pas, Bamboche ? dit Basquine.

— Oui… si l’on nous refuse, nous frapperons à une autre porte ; il faudra bien que nous trouvions un bon cœur…

— Avec nos quatre pièces d’or, nous aurons de quoi vivre pendant quelques jours, – repris-je, – et…

— Tonnerre de Dieu ! – s’écria Bamboche en frappant du pied avec désespoir.

— Qu’as-tu donc ?

— Ces pièces d’or… de peur de les perdre, je les avais mises sous une pierre dans un coin de la masure, où elles sont restées… Nous voilà sans le sou…

— Silence… – dis-je tout à coup à voix basse. – Écoutez, c’est le bruit d’une voiture…

— Ne bougeons pas qu’elle ne soit passée, – me dit Bamboche.

Et nous restâmes muets, immobiles, tapis au milieu de l’épais taillis où nous nous étions arrêtés pour nous reposer, après avoir erré quelques heures dans d’inextricables fourrés, dont les ronces avaient mis presque en lambeaux nos vêtements déjà bien usés.

Le bruit que j’avais remarqué se rapprocha de plus en plus, car nous nous trouvions sans le savoir près de l’un des carrefours de la forêt.

Une trouée à travers le feuillage déjà éclairci en quelques endroits par les premières froidures de l’automne nous permit de distinguer une voiture qui bientôt s’arrêta auprès d’un poteau indicateur des routes, poteau dont la base était entourée d’une table de pierre circulaire.

Cet équipage, le plus beau que j’eusse jamais vu, était une calèche menée par quatre superbes chevaux montés par deux postillons en vestes couleur marron, avec un collet bleu de ciel ; deux domestiques en grande livrée, aussi marron et bleue, splendidement galonnés d’argent, étaient sur le siège de derrière.

Trois enfants et une femme, jeune encore, placée sur le devant, occupaient cette voiture.

Les chevaux arrêtés, l’un des domestiques descendit du siège de derrière, et, le chapeau à la main, s’approcha de la portière.

Avant qu’il eût parlé, un petit garçon de cinq ou six ans, d’une charmante figure, encadrée de longs cheveux blonds tout bouclés, s’écria impérieusement :

— Descendons là… je veux descendre là…

— Mademoiselle, dit le valet de pied en s’adressant à la jeune femme, la gouvernante, ainsi que nous l’apprîmes bientôt, – mademoiselle, monsieur le vicomte demande à descendre ; faut-il ouvrir la portière ?

La gouvernante allait répondre, lorsque l’enfant, trépignant avec colère, s’écria :

— Mais je vous dis que je veux descendre là… ouvrez tout de suite, je le veux…

— Puisque M. Scipion veut descendre là… ouvrez, – dit la gouvernante, d’un ton formaliste et compassé.

Le valet de pied, après avoir déplié le marchepied, étendait les bras pour prendre l’enfant, qu’on appelait monsieur le vicomte ou monsieur Scipion. Mais celui-ci, levant une badine qu’il tenait à la main, en repoussa le domestique en lui disant :

— Ne me touche pas… je veux descendre seul…

— M. Scipion veut descendre seul, – dit gravement la gouvernante en faisant signe au valet de pied de s’éloigner. – Laissez faire M. Scipion.

Alors M. Scipion descendit comme il put, mais lestement et adroitement, les trois degrés du marchepied, pendant que les deux laquais, hommes de six pieds et poudrés, se tenaient chapeau bas de chaque côté de la portière.

Après avoir pris terre, Scipion, voyant l’autre garçon se disposer à descendre, s’écria :

— Non… pas toi, Robert. Reste là, je veux que Régina descende la première… C’est à moi la voiture.

Robert haussa les épaules d’un air assez contrarié ; mais, néanmoins, se résigna.

Une charmante petite fille, un peu plus grande que Basquine, descendit légèrement de la voiture, et fut suivie de Robert et de la gouvernante.

Celle-ci, s’adressant à ce vicomte âgé de six ans :

— Scipion… voulez-vous goûter maintenant ou plus tard ?

— Nous goûterons ici, n’est-ce pas, Régina ? – dit l’enfant à la petite fille.

— Oh ! – répondit celle-ci d’un air railleur, – je ne dirai ni oui ni non. Si je disais oui, tu es si contrariant et si volontaire, que tu dirais non.

— Oh ! ça, c’est bien vrai, – ajouta Robert, – Scipion est le plus petit, et il faut faire toutes ses volontés.

— Tiens… puisque j’ai une voiture et que vous n’en avez pas… – répondit orgueilleusement le vicomte.

— Mon père a aussi une voiture, – dit Robert, blessé dans son amour-propre.

— Oui, mais il n’en a qu’une, et il ne te la prête jamais… moi, mon père en a cinq ou six, voitures… et celle-ci est à moi tout seul pour que je me promène dedans.

— Moi, – dit gaiement Régina, – je suis encore bien plus à plaindre que Robert… papa n’a pas même une voiture…

— Aussi, je te donne une place dans la mienne, – dit le vicomte d’un air conquérant.

Pendant cet entretien, les domestiques, ayant tiré des coffres de la voiture une cantine soigneusement organisée, étendirent des serviettes sur la table de pierre et y déposèrent une succulente collation. L’argenterie et les cristaux étincelaient aux rayons du soleil à demi brisés par les branches des grands chênes qui ombraient le carrefour.

Bamboche, Basquine et moi, blottis dans notre taillis, serrés les uns contre les autres, immobiles et retenant notre respiration, nous contemplions ce luxe éblouissant si nouveau pour nous, avec un silencieux ébahissement, échangeant de temps à autre quelques coups de coude très significatifs à chacune des excellentes choses que nous voyions servir dans des plats d’argent. Car depuis la veille nous étions à jeun ; il pouvait être alors trois ou quatre heures ; la vue de ces mets appétissants irritait encore notre faim, tandis qu’à notre grande surprise, ces heureux enfants mangeaient à peine du bout des lèvres.

Le vicomte Scipion avait derrière lui un des deux grands domestiques galonnés, qui le servait avec une respectueuse obséquiosité, tâchant, ainsi que la gouvernante, de prévenir les moindres désirs de cet enfant.

M. le vicomte venait de toucher à peine à une tranche de je ne sais quel pâté qui excitait particulièrement ma convoitise, lorsque, prenant son verre rempli d’eau et de vin, il en versa le contenu dans le pâté en riant aux éclats.

— Mais, Scipion, pourquoi gâter ce pâté ? – dit la gouvernante.

— Je n’en veux plus, – dit le vicomte.

— Mais j’en aurais mangé, moi, – s’écria Robert.

— Ah bien, tu mangeras autre chose ; il y a de quoi. Tant pis… c’était à moi le pâté.

Bamboche lit un brusque mouvement d’indignation et ne put s’empêcher de murmurer à voix basse :

— Cré… galopin… va !

Basquine et moi poussâmes notre compagnon du coude.

Il se contint.

Mais voici que M. le vicomte s’écria tout à coup d’un air surpris et courroucé :

— Tiens ! il n’y a pas de crème ?

— Scipion, vous savez que la crème vous fait mal, voilà pourquoi on n’en a pas apporté, – dit la gouvernante.

— Je veux de la crème… moi.

— Mais…

— Je vous dis que j’en veux… Qu’on aille en chercher tout de suite.

Et comme la gouvernante résistait, il s’ensuivit de la part de M. le vicomte, devenu cramoisi de fureur, une de ces colères d’enfant gâté dont le paroxysme devint bientôt si violent, qu’il tournait à la convulsion.

La gouvernante, effrayée, dit alors à l’un des domestiques :

— Cet accès de colère peut rendre M. Scipion malade ; allez tout de suite, avec la voiture, chercher de la crème.

— Je t’en f… moi, de la crème… va ! ! ! – murmura encore Bamboche malgré nous.

— Mais où trouver de la crème ? – demanda le laquais à la gouvernante. – En pleine forêt, c’est rare.

— Allez jusqu’à Mortfontaine… vous en trouverez probablement. Vous irez d’un côté, Jacques ira de l’autre. Arrangez-vous ; mais tâchez de rapporter cette crème ; sans cela M. Scipion tomberait dans une de ces convulsions si dangereuses pour lui.

Sans doute habitués dès longtemps à obéir aux caprices enfantins de M. le vicomte, les deux domestiques montèrent derrière la voiture après avoir dit aux postillons de prendre au trot la route de Mortfontaine.

— Je suis fâchée, Scipion, que vous ayez renvoyé ainsi la voiture, – dit la gouvernante, quelques instants après que les chevaux se furent éloignés ; – le temps se couvre, il pourrait bien y avoir de la pluie et de l’orage avant le retour des gens.

— Qu’est-ce que ça me fait, à moi ?… je veux de la crème, – répondit obstinément le vicomte, et, par passe-temps, il se mit à jeter du sable, de l’herbe et de la terre sur les reliefs de la collation à laquelle d’ailleurs Robert et Régina ne touchaient plus.

À la dévorante attention qu’avait excitée en moi la vue de ce goûter succulent, succéda bientôt une préoccupation moins matérielle ; il me fut impossible de détacher mes yeux du charmant visage de Mlle Régina.

Jusqu’alors, ce que j’avais rencontré de plus joli était Basquine ; mais Régina offrait avec la beauté de notre compagne un contraste si frappant que l’admiration que l’on ressentait pour l’une ne pouvait nuire en rien à l’admiration que l’on ressentait pour l’autre.

Basquine était blonde ; mais son teint, d’abord d’un blanc rosé, était devenu, grâce à notre vie nomade et à nos exercices en plein soleil, mat et doré comme le teint d’une brune ; Régina, au contraire, avait les cheveux noirs comme de l’encre et la peau éblouissante ; trois grains de beauté, trois signes noirs veloutés, très apparents, trop apparents peut-être… l’un au coin de l’œil gauche en remontant vers la tempe, l’autre un peu au-dessus de la lèvre supérieure, et le dernier plus bas sur le menton, faisaient ressortir davantage encore le transparent éclat de son teint et le pourpre de ses lèvres.

Malgré ces trois petites mouches d’ébène qui lui donnaient tant de piquant, la physionomie de Régina me parut un peu sérieuse pour son âge ; ses grands yeux noirs étaient à la fois pénétrants et pensifs ; tandis que sa petite bouche aux lèvres minces et son menton légèrement saillant donnaient à ses traits un caractère prononcé de réflexion et de fermeté, ses longs cheveux noirs bouclés se jouaient autour de son cou élégant et délié comme celui d’un oiseau. Elle portait une robe de mousseline blanche et un pantalon garni de dentelle ; ses petits pieds étaient chaussés de bas à jour et de souliers à cothurne en peau mordorée. Elle avait pour ceinture un large ruban cerise, pareil à celui de son grand chapeau de paille rond.

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Tous ces souvenirs ne me sont que trop présents…

Hélas ! qui m’eût dit qu’un jour !…

Mais, non, chaque chose à son heure…

 

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Oubliant la faim, Basquine, Bamboche et les difficultés de notre situation présente, je ne pouvais détacher mes yeux de Régina ; deux ou trois fois, je sentis mes joues et mon front rougir, devenir brûlants, tandis que mon cœur tour à tour se serrait ou battait violemment ; sans l’exemple, sans l’enseignement des précoces amours de Bamboche, la rare beauté de cette enfant ne m’eût pas sans doute causé cette admiration mêlée de trouble, admiration qui s’augmenta bientôt d’une profonde sympathie ; car Régina me parut aussi discrète, aussi réservée que le vicomte était volontaire ou capricieux ; deux ou trois fois même elle lui résista avec un air de dignité enfantine ou de fine moquerie qui me charma.

Robert, l’autre garçon, à peu près de la taille de Bamboche, mais beaucoup plus frêle, avait une très jolie figure ; il faisait un peu le petit monsieur, et avait fréquemment des à parte à voix basse avec Régina.

Malgré moi, cette intimité m’irritait, non moins que les prévenances dont ce même Robert avait entouré Régina pendant la collation, avec une courtoisie remarquable pour son âge ; il était vêtu, comme Scipion, d’une veste ronde, d’un pantalon clair, et sa chemise se terminait par une collerette plissée, autour de laquelle se nouait une petite cravate de satin.

Je m’appesantis sur ces détails… d’abord parce qu’ils se sont tellement fixés dans ma mémoire, que, bien des années après, je reconnus à la première vue ces personnages que je n’avais pas rencontrés depuis cette scène de mon jeune âge, et ensuite parce que la tournure si élégante de ces heureux enfants devait bientôt offrir un étrange contraste avec nos haillons, les ronces de la forêt ayant singulièrement dépenaillé ma blouse et celle de Bamboche, ainsi que la mauvaise robe de Basquine ; car, une fois dépouillés de nos brillants costumes acrobatiques, nous étions d’habitude horriblement mal vêtus.

Nous avions donc assisté, silencieux et cachés, à la collation des trois enfants.

Leur voiture s’était éloignée depuis quelque temps ; plusieurs coups de tonnerre lointain, de violentes rafales de vent, annonçaient un violent orage.

Soudain Bamboche, jusqu’alors pensif et absorbé, se leva brusquement et nous dit :

— Suivez-moi.

Écartant alors les branches qui nous avaient jusqu’alors cachés, nous parûmes tous trois dans le carrefour où se trouvaient la gouvernante, Régina, Robert et le vicomte Scipion.

CHAPITRE XIV.

L’orage. – Les petits pauvres et les petits riches. – L’aumône, à qui demande du travail. – Haine aux riches. – Martin, Bamboche et Basquine enlèvent Scipion, Robert et Régina.

La figure pâle et creuse de Bamboche coiffée d’un mauvais bonnet grec qui laissait échapper ses longs cheveux noirs hérissés, sa blouse en lambeaux, sa taille robuste et élevée pour son âge, ce qu’il y avait de rude dans sa physionomie déterminée, devaient rendre notre apparition assez effrayante, car j’étais vêtu aussi misérablement que mon compagnon, et les vêtements de Basquine n’étaient pas moins délabrés que les nôtres.

À notre apparition, Robert et Régina se rapprochèrent instinctivement de la gouvernante, et Scipion, le moins intimidé de tous, quoique le plus petit, s’écria :

— Tiens… ces petits pauvres… Qu’est-ce qu’ils veulent donc ? Sont-ils laids et sales !…

Bamboche ôta son bonnet, s’approcha de la gouvernante, et lui dit d’une voix douce, émue, qui contrastait avec sa figure énergique :

— Ma chère dame… voulez-vous faire une bonne action qui vous portera bonheur… et à ces petits messieurs… et à cette petite demoiselle aussi ?

— Mais… – répondit la gouvernante, de plus en plus surprise, – je ne sais… ce que vous voulez me demander… Pourquoi étiez-vous cachés dans ce bois ?

— Tenez, ma chère dame… – reprit chaleureusement Bamboche, – je vais vous parler franchement : nous sommes tous trois sans parents… sans ressources… nous venons de bien loin… nous faisions partie d’une troupe de saltimbanques, nous avons vu que cet état tournait mal pour nous… que nous y deviendrions de mauvais sujets… nous nous sommes sauvés ; vous êtes riche… donnez-nous les moyens d’être honnêtes gens… Nous ne demandons qu’à travailler… qu’à bien faire… Nous avons été si malheureux jusqu’ici, voyez-vous, que si peu qu’on s’intéressera à notre sort sera beaucoup pour nous… Allons, ma chère dame… un coin dans votre maison, en attendant que vous nous ayez mis en apprentissage où vous voudrez… ça nous est égal… Tout ce que nous désirons, c’est d’apprendre un état pour gagner un jour bravement notre vie… Nous avons du courage, nous avons eu tant de misère, qu’il n’y aura pas de métier trop dur pour nous… mais il nous faut avant tout vivre avec d’honnêtes gens… Vrai, il est temps… il est plus que temps…

La gouvernante restait muette, interdite.

Les enfants, se regardant les uns les autres, ne paraissaient pas comprendre les paroles de Bamboche : il s’était pourtant exprimé avec une si louable résolution, avec une émotion si sincère, que deux fois je vis des larmes rouler dans ses yeux.

Voulant venir à son aide, je repris :

— Allons, ma bonne dame… qu’avec la permission de leurs parents ce petit monsieur (et je montrai Scipion) se charge de moi… que cet autre monsieur se charge de mon camarade, et que cette jolie demoiselle se charge de notre compagne ; vous ne vous en repentirez pas…

— Oh !… non… bien sûr, mademoiselle… – dit Basquine en cherchant de son regard suppliant le regard de Régina, que je ne quittais pas des yeux ; car, vue de près, sa beauté me semblait plus éblouissante encore, et je me sentais troublé jusqu’au fond de l’âme.

— Allons donc, – reprit la gouvernante en haussant les épaules d’un air rogue et pincé, – ça n’a pas le bon sens ce que vous demandez là ; nous ne vous connaissons pas du tout… nous ne savons pas du tout qui vous êtes. Et vous voulez que ces messieurs et mademoiselle prient leurs parents de se charger de vous ? est-ce que c’est possible ?

— Pourtant nous sommes trois enfants… bien malheureux… – dit Bamboche d’une voix vibrante… – trois enfants bien à plaindre, allez… et qui méritent pitié… vrai… Voyons, ma bonne dame… Martin vous l’a dit : que chacun de vos enfants se charge d’un de nous ; ils sont si riches… si heureux !… Ça ne leur coûtera rien… et ça leur portera bonheur ; car un jour ils auront en nous des amis… des frères… qui se feraient tuer pour eux…

— Tiens… ces petits pauvres, – dit Scipion avec une moue dédaigneuse, – ils disent qu’ils seront nos amis… nos frères ! Est-ce que je veux aller avec des petits mendiants comme ça, moi ?

— Mon bon petit monsieur, – lui dit Bamboche d’une voix pénétrée en s’approchant de lui, – vous avez été toujours heureux… vous, n’est-ce pas ?… vous n’avez jamais eu ni la faim, ni le froid, ni la misère… vous n’avez jamais été battu… Eh bien ! mettez-vous un peu à notre place, à nous qui avons souffert tout ça… et vous serez bon pour nous…

— Est-il bête, ce grand-là ? – dit Scipion, – il me demande si j’ai eu faim et froid.

Je vis l’angle de la mâchoire de Bamboche tressaillir, ainsi que cela arrivait toujours lorsqu’il contenait sa violence naturelle, mais il resta calme.

Régina semblait seule émue ; par deux fois son blanc visage devint pourpre, et elle s’approcha de Basquine avec un mélange d’intérêt, de réserve et presque de crainte…

Basquine, encouragée, fit un pas vers elle en lui tendant les deux mains, puis, soit frayeur, soit indécision, Régina se recula vivement.

La seconde fois, elle parut vaincre son hésitation ; mais un coup d’œil sévère de la gouvernante, accompagné de ce mot : — Régina… – paralysa la touchante velléité de l’enfant.

Le ciel s’était couvert de plus en plus.

Quelques éclairs avaient déjà brillé à travers les arbres de la forêt ; la gouvernante commençait à s’inquiéter sérieusement, car elle ne put s’empêcher de dire aigrement à Scipion :

— C’est pourtant un de vos sots caprices d’enfant gâté qui est cause que la voiture s’est éloignée, et voici l’orage qui approche…

— Qu’est-ce que ça me fait, à moi ?… Je veux de la crème, et j’en aurai, – dit Scipion.

La gouvernante haussa les épaules, et s’adressant à Bamboche, qui, humble, les yeux baissés, le front baigné de sueur, attendait respectueusement une réponse à nos demandes, cette femme lui dit :

— Je suis la gouvernante de M. Scipion, fils de M. le comte Duriveau : M. Robert et Mlle Régina m’ont été confiés par leurs parents pour venir goûter avec M. Scipion ; je ne puis donc pas prendre sur moi de me charger de vous… et de vos camarades, car ce que vous me demandez est fou… est absurde. En vérité, si l’on se chargeait de tous les petits mendiants que l’on rencontre… Allons, c’est ridicule.

— Ma bonne dame, – reprit Bamboche d’une voix suppliante en faisant un dernier effort pour attendrir cette femme, – si vous saviez notre position… d’un moment à l’autre on peut nous arrêter comme vagabonds… nous mettre en prison… oui, en prison… jusqu’à dix-huit ans… et pourquoi ? parce que nous sommes seuls, abandonnés… et pourtant, qu’est-ce que nous demandons ? un peu d’appui et les moyens de travailler ; du pain, de l’eau, de la paille et un bon apprentissage… voilà tout… Quel est le riche qui ne peut donner cette aumône au pauvre, quand il la demande du fond du cœur… et les larmes aux yeux ?…

En effet, deux larmes coulèrent sur les joues creuses de Bamboche.

Régina, la première, s’en aperçut, et, d’une voix tremblante, elle dit tout bas à la gouvernante :

— Voyez donc, mademoiselle, il pleure.

La gouvernante elle-même parut émue, et Robert, s’adressant à elle, reprit comme Régina :

— C’est vrai, il pleure.

— Ah ! oui… – reprit Scipion en ricanant, – papa dit que les mendiants ça a toujours l’air de pleurer… pour vous voler votre argent.

— Que je le déteste… ce petit-là ! – me dit tout bas Basquine. – Bamboche va tomber sur lui… tant mieux.

Mais Bamboche mettait trop de résolution, trop de cœur, trop de sincérité dans sa demande, pour s’arrêter aux impertinences du petit vicomte ; aussi, s’adressant de nouveau à la gouvernante, qu’il voyait émue :

— Allons, ma bonne dame, cédez à ce bon mouvement, ayez pitié de nous, emmenez-nous auprès de ce M. le comte dont vous parlez ; il ne vous en voudra pas, j’en suis sûr ; d’ailleurs, soyez tranquille, nous le persuaderons bien ; amenez-nous à lui… laissez-nous monter derrière la voiture…

— Dans ma voiture… ces petits mendiants ! – s’écria le vicomte stupéfait ; – ah bien ! par exemple.

— Si vous connaissiez M. le comte Duriveau, mon petit ami, – répondit la gouvernante à Bamboche, avec un soupir, – vous sauriez que lui moins que personne se prêterait à cette folie… Tout ce que je puis faire… c’est de…

Puis s’interrompant, la gouvernante, dont l’émotion était réelle, crut l’occasion convenable pour donner une leçon de charité pratique à ses élèves.

Elle tira sa bourse de sa poche, y prit trois pièces de dix sous, et après en avoir donné une à chacun des trois enfants riches, elle leur dit avec componction :

— Vous voyez, mes chers enfants, quelle différence il y a entre vous et ces pauvres petits misérables ; il faut avoir bon cœur et pitié d’eux, donnez-leur à chacun ces dix sous ; de plus, ils pourront prendre les restes de la collation.

— Mais, – dit timidement Régina, – Scipion a jeté dans tout du sable et de la terre…

— Soyez tranquille, Régina, – reprit la gouvernante, – ils ne feront pas les délicats pour un peu de sable ; ils n’auront de leur vie goûté à une chère pareille.

Puis se retournant vers nous :

— On va vous donner quelques sous ; tendez vos blouses pour emporter les restes de la collation.

— Madame… – dit tristement Bamboche, – quelques sous et les restes de ce goûter ne changeront rien à notre position. Ce n’est pas cette aumône-là que nous demandons, – ajouta-t-il d’une voix suppliante, en joignant ses deux mains avec force : ce que nous vous demandons, c’est le moyen de travailler… de sortir de la mauvaise vie où nous sommes… et ce n’est pas avec la bourse… c’est avec le cœur qu’on fait cette aumône-là…

À son point de vue, la gouvernante devait croire avoir humainement fait pour nous tout ce qui était possible et raisonnable ; aussi, impatientée de l’insistance de Bamboche, elle lui dit aigrement :

— Puisque vous êtes si dégoûtés, si difficiles, allez-vous-en… laissez-nous tranquilles. On vous a donné ce qu’on pouvait… retirez-vous ; c’est insupportable à la fin.

— Si mes domestiques étaient là, ils vous chasseraient joliment à grands coups de pied, – dit résolument Scipion.

— C’est vrai, ça ; sont-ils ennuyeux, ces petits pauvres ! – ajouta Robert.

Et jetant à nos pieds sa pièce de dix sous, il reprit :

— Allez-vous-en donc…

Au lieu de jeter sa pièce à nos pieds, Scipion visa Bamboche à la figure et l’atteignit à la poitrine.

Je vis que Régina mourait d’envie de mettre son offrande dans la main de Basquine ; mais elle n’osait pas…

— Ils ne s’en iront pas, – reprit impétueusement la gouvernante en s’adressant à nous ; – on n’a pas d’idée d’une opiniâtreté pareille ! Voyons… ramassez vos sous, prenez ou ne prenez pas ces restes… mais laissez-nous, sinon je vous avertis que s’il vient quelque garde nous vous ferons arrêter…

À ce moment retentit un violent coup de tonnerre.

Presque en même temps Bamboche, pâle de rage, s’écria en s’avançant vers la gouvernante, le regard terrible :

— Ah ! c’est comme ça… eh bien ! nous ne voulons pas de votre aumône… entendez-vous ! Nous ne voulons pas de vos restes, où ces gamins-là ont bavé, entendez-vous !…

Bamboche était effrayant, et je l’avoue, son indignation me gagnait ; tant de mépris, tant de dureté dans l’aumône me révoltait autant que lui ; et puis, faut-il le dire ? je ressentais déjà vaguement une haine jalouse contre Robert, qui, au premier mot menaçant de Bamboche, s’était approché de Régina, comme pour la protéger.

Basquine semblait douloureusement humiliée ; elle me dit à voix basse, avec un accent de haine, et les yeux remplis de larmes d’indignation :

— Oh !… ces petits riches !

La gouvernante, un moment épouvantée, car la forêt était solitaire et nos physionomies peu rassurantes, s’était calmée, en pensant qu’elle n’avait affaire, après tout, qu’à des enfants ; aussi reprit-elle avec autant de mépris que de courroux :

— A-t-on vu de pareils, petits va-nu-pieds, recevoir avec une telle insolence l’aumône qu’on daigne leur faire !…

Bamboche, après sa première explosion de colère, était resté un instant silencieux, jetant autour de lui des regards sombres, comme s’il eût médité quelque projet sinistre.

Soudain, avec l’agilité d’un chat sauvage, s’élançant à l’improviste sur la gouvernante, il la saisit au cou et me cria :

— Martin… empoigne les deux gamins… Basquine, tiens bien la petite.

Je me précipitai sur Robert, qui prit bravement une carafe et me la jeta à la tête ; j’évitai le coup, et, enserrant mon adversaire à bras-le-corps, leste et vigoureux comme je l’étais devenu, je le terrassai facilement, tandis que Scipion, naturellement courageux, se cramponnait à mes jambes et tâchait de me mordre ; mais, mon genou appuyé sur la poitrine de Robert, et une de mes mains suffisant à le contenir, de l’autre main j’attrapai Scipion par ses longs cheveux, et je parvins à le maintenir aussi en respect, tandis que Basquine, obéissant à la voix de Bamboche, sautait sur Régina, dont elle serrait fortement les deux bras, lui disant :

— Ne bougez pas… je ne vous ferai pas de mal.

Tout ceci s’était passé avec une extrême rapidité.

Lorsque nous eûmes ainsi machinalement obéi aux ordres de Bamboche, nous regardâmes où il en était avec la gouvernante.

La pauvre femme, livide d’épouvante, et facilement maîtrisée par Bamboche, très robuste et très grand pour son âge, se laissait attacher par lui à un arbre, au moyen d’une longue écharpe de soie quelle portait.

Tirant alors de dessous sa blouse ses petits pistolets qu’il nous avait montrés lors de la mort de Lucifer, Bamboche les fit voir à la gouvernante, et lui dit :

— Si vous poussez un cri… je vous brûle la cervelle !

La vue de ces armes porta le comble à la terreur de la gouvernante ; elle ferma les yeux, s’affaissa sur elle-même comme un corps inerte, seulement, de temps à autre, agité par un tremblement convulsif.

Bamboche, s’approchant alors de la table, y déposa ses armes, prit une carafe renfermant du vin de Madère, je crois, en remplit trois verres jusqu’au bord, puis s’adressant à moi et à Basquine :

— Laissez-les… ces petites canailles… elles ne bougeront pas, ou sinon…

Et il montra ses deux pistolets.

À cette effrayante menace, Robert et Scipion lui-même, malgré sa bravoure, restèrent immobiles d’épouvante, tandis que Régina, par un sentiment instinctif de pudeur et de courageuse pitié, courut auprès de la gouvernante, qu’elle tâcha de ranimer.

Bamboche, nous montrant du regard les verres qu’il venait de remplir, prit le sien, l’éleva et dit avec une exaltation sauvage, que je n’oublierai de ma vie :

— Buvons ce vin à la haine des riches !… Souvenons-nous toujours que, du plus profond de notre cœur, nous avons voulu devenir honnêtes, et que l’on nous a menacés de la prison et repoussés avec mépris et cruauté. Vous le voyez bien… le cul-de-jatte avait raison… Haine aux riches !

Et il vida son verre d’un trait.

— Haine aux riches ! – dit Basquine en vidant aussi son verre.

Et pour la première fois je vis sur sa figure enfantine une expression de méchanceté sardonique dont je fus frappé…

— Haine aux riches ! – dis-je à mon tour en buvant comme mes compagnons.

Si puérile que semblait cette scène, elle m’a cependant toujours laissé un souvenir sinistre.

Le tonnerre grondait avec fracas, le vent sifflait, une pluie d’orage tombait en larges gouttes, et il faisait déjà presque nuit sous cette voûte de verdure, car la fin du jour approchait, et le ciel se voilait de nuages noirs.

Ce verre d’un vin capiteux, bu d’un trait, et à jeun comme nous l’étions depuis la veille, ne nous enivra pas, mais nous jeta dans une surexcitation violente.

— Maintenant, – dit Bamboche en se retournant vers Robert et Scipion qui, n’osant fuir, s’étaient jetés éperdus sous la table de pierre où ils restaient tapis, pleurant à chaudes larmes, – maintenant… puisque les petits riches se sont f… de notre misère… nous allons leur montrer ce que c’est… que la misère.

Puis se baissant et prenant Robert par le collet de sa veste, il l’attira près de lui malgré sa résistance et lui dit :

— En route… tu vas venir avec nous mendier comme nous… vivre comme nous. Martin, prends M. le vicomte, – ajouta-t-il avec ironie.

Mais réfléchissant et abandonnant soudain Robert, Bamboche le repoussa en disant :

— Bah… toi… je te laisse… Tu m’as l’air plus bête que méchant… mais M. le vicomte… M. Scipion, vrai graine de mauvais riche, va venir avec nous… Toi, Martin… prends la petite, tu n’as pas de femme… elle est gentille… tu lui as fait l’œil… je te la donne… empoigne-la !

— Oui… c’est ça… – s’écria Basquine, comme nous animée par le vin, et ne cachant pas une sorte de joie farouche. – Empoigne-la… cette petite riche… Martin !… on m’a bien arrachée à mon père… moi… tant pis !

— Allons… vite ! – dit Bamboche en prenant d’une main ses pistolets, et traînant après lui Scipion qui se débattait en poussant des cris perçants.

— Allons, en route à travers la forêt… la voiture peut revenir. Martin, prends ta femme et filons… Toi, si tu cries, si tu bouges, je te brûle, – ajouta-t-il en posant un de ses pistolets sur le front de Scipion.

La tête exaltée par le vin que j’avais bu, la raison troublée par la beauté de Régina qui m’avait tant frappé, je courus à elle, et quoiqu’elle se cramponnât aux vêtements de la gouvernante en appelant au secours, je l’enlaçai brutalement dans mes bras : elle était si légère, que, malgré sa résistance désespérée, je l’emportai facilement.

— Passe devant, Basquine, – dit Bamboche, – et fraye-nous passage dans le fourré… Avant dix minutes il fera nuit… on aura perdu nos traces.

Aux débats convulsifs de Régina succéda une sorte de lassitude et de brisement, comme si les forces de cette malheureuse enfant eussent été à bout ; je la sentis s’alanguir entre mes bras, et sa tête, retombant sur mon épaule, sa joue glacée toucha la mienne.

Nous avions alors déjà marché quelque temps au milieu du fourré ; épouvanté, malgré moi je m’écriai :

— Bamboche… la petite se trouve mal.

— Allons donc, – dit Bamboche avec un éclat de rire féroce et en continuant de traîner Scipion après lui ; – tout à l’heure tu la feras revenir.

Et la nuit étant tout à fait venue, nous nous enfonçâmes au plus profond de la forêt.

CHAPITRE XV.

Vie errante. – Le vol. – Claude Gérard et dame Honorine. – La gouvernante d’un curé. – Différents devoirs d’un instituteur communal.

Claude Gérard ! je ne puis écrire ce nom sans un profond sentiment d’admiration, de tendresse et de reconnaissance ineffable !

Je dirai tout à l’heure comment je connus Claude Gérard.

Quelque temps s’était passé depuis que, dans la forêt de Chantilly, j’avais enlevé Régina, tandis que Bamboche entraînait le vicomte Scipion. Après avoir erré dans ces bois, le hasard nous jeta sur le passage d’une ronde de gendarmes des chasses. Scipion cria au secours… Épouvantés, nous abandonnâmes les deux enfants et nous prîmes la fuite…

L’obscurité de la nuit, l’épaisseur du taillis, notre agilité, nous permirent d’échapper aux gendarmes pesamment montés ; au point du jour nous avions quitté la forêt, et nous suivions la route de Louvres, tournant le dos à Paris.

Déçus dans nos tendances vers le bien, toutes nos mauvaises passions étaient revenues, plus vivaces, plus amères, plus haineuses que par le passé ; les refus, les mépris que nous avions essuyés, légitimaient à nos yeux notre funeste résolution dans le mal.

Nous étions gais, railleurs, insolents ; chemin faisant, et allant droit devant nous, mais tournant seulement les grandes villes, où la police est plus vigilante, nous mendiions dans les villages, ou bien nous chantions dans les cabarets, dérobant çà et là ce que nous pouvions, tantôt du linge sur les haies où on le laissait au sec, tantôt faisant main-basse sur les volailles égarées, etc., et vendant pour quelques sous nos larcins, comme choses trouvées, et manquant rarement d’acheteurs sur les grandes routes ; couchant quelquefois dans une grange ou dans une écurie que l’on nous ouvrait par charité, nous passions d’autres nuits dans l’intérieur des meules de blé, où nous nous pratiquions un abri, car à l’automne avait succédé l’hiver.

Jamais je n’ai connu les émotions du jeu ; mais Bamboche, qui, plus tard, put disposer, par des moyens sinon criminels, du moins peu scrupuleux, de sommes considérables qu’il joua, perdant ou gagnant tour à tour, m’a dit, et je l’ai compris, que rien ne ressemblait davantage aux émotions du jeu que les continuelles alternatives de crainte et d’espoir, de frayeur et de joie, d’abondance et de privation, qui caractérisaient chaque jour de notre vagabondage.

Où coucherions-nous le soir ? l’aumône serait-elle abondante ? les occasions de larcin favorables ? la recette des chansons de Basquine, fructueuse ? Et si l’occasion de dérober se rencontrait, serions-nous pris ? Aussi, en dérobant, quelle anxiété, quelle terreur ! Et après avoir impunément dérobé, impunément vendu, quelle joie, quel orgueil, et surtout quelles moqueries du volé !

Nous ne passions presque pas de jour sans ces fiévreuses émotions. Le hasard, – l’imprévu, – ces deux mots résumaient notre vie ; or, j’ai vécu depuis dans des conditions bien diverses, et je ne me souviens pas d’avoir vécu, non plus heureusement, mais plus vite qu’à cette époque aventureuse de mon existence.

Si, en dehors de la fatalité à laquelle nous obéissions, quelque chose pouvait racheter la honte et l’odieux de notre conduite d’alors, c’est que nous agissions avec une sorte d’espièglerie enfantine ; et, pour parler le langage de cet âge, c’était encore moins des vols que des niches, dont nous nous glorifiions : nous chipions, et le gendarme était pour nous ce que le maître est pour l’écolier révolté.

____________

 

Nous étions arrivés proche d’un village peu considérable ; nous l’avions découvert au loin dans la vallée, du haut d’une montée de la grande route, où s’élevait une croix de pierre. Le jour tirait à sa fin ; nous espérions trouver dans cet endroit un gîte pour la nuit, car le froid devenait cuisant ; nous étions alors au commencement de février.

Passant à travers champs, nous atteignîmes bientôt les dernières maisons de ce village ; l’une d’elles, assez isolée, pauvre et misérable demeure, avait une fenêtre ouverte sur le sentier que nous suivions ; de l’autre côté du sentier, s’étendait une genétière épaisse et fourrée.

Bamboche marchait le premier, ensuite Basquine et moi… Soudain Bamboche s’arrête, regarde attentivement par la fenêtre basse de la pauvre maison, fait un mouvement de surprise, et, se retournant vivement vers nous :

— De l’argent !… – s’écrie-t-il tout bas, – plus de cent francs peut-être !…

Et, d’un geste, me recommandant le silence, il nous fit signe de nous approcher.

Nous vîmes alors par la fenêtre une sorte de réduit séparé d’une écurie par des claies de parc à moutons, laissant entre elles un passage étroit. Bamboche, du bout du doigt, nous montra dans un coin de ce réduit un grabat sur lequel étincelaient, frappées par un rayon du soleil couchant, plusieurs pièces de cinq francs.

La maison était silencieuse ; à travers l’étable on voyait au loin la porte ouverte, qui donnait sur une cour remplie de fumier.

Après un moment de réflexion, Bamboche nous dit :

— Basquine, va faire le guet dans le sentier ; moi et Martin, nous entrerons dans la maison par cette fenêtre ; Martin ira fermer en dedans la porte de l’écurie, afin d’empêcher que je ne sois surpris pendant que je ramasserai les pièces de cent sous… ce qui demandera un bout de temps.

— Ça va, – lui dis-je, – ramasse l’argent… je vais fermer la porte.

— Et, en cas de poursuite, – reprit Bamboche, – ne pensons qu’à filer chacun de son côté ; nous nous rallierons au bout de trois ou quatre heures à la montée de la grande route d’où nous avons aperçu le village, vous savez, à l’endroit où il y a une grande croix de pierre.

— Oui, – dis-je ainsi que Basquine, – je sais l’endroit, j’ai remarqué la croix.

Bamboche, faisant alors signe à notre compagne d’aller se mettre au guet au bout du sentier, sauta d’un bond dans le petit réduit par la fenêtre ouverte.

Je le suivis, et pendant qu’il courait au grabat pour prendre l’argent, je m’élançai à la porte de l’écurie… J’allais tirer cette porte à moi, lorsqu’un homme venant de la cour, et que je n’avais pu apercevoir, parut soudain, et, quoique un peu surpris, me dit doucement :

— Que fais-tu là, mon enfant ?

Au lieu de répondre, je poussai un cri d’alarme convenu avec Bamboche, et je me jetai aux jambes du nouveau venu, les saisissant si violemment entre mes deux bras, qu’à cette attaque imprévue, il perdit l’équilibre, tomba… et pendant quelques secondes il fit de vains efforts pour se relever, tant je me cramponnais à ses jambes avec acharnement.

Je ne pouvais avoir longtemps l’avantage dans cette lutte inégale ; aussi cet homme me saisissant bientôt d’une main vigoureuse, me fit sortir de l’écurie, et m’amena dans la cour, sans doute pour mieux m’examiner, ne soupçonnant pas alors qu’il venait d’être volé, et que j’étais complice de ce vol.

Je suivis cet homme sans la moindre résistance ; je pensais avec joie que Bamboche et Basquine avaient le temps de fuir.

— Ah çà ! – me dit Claude Gérard.

C’était lui, et son accent annonçait plus d’étonnement que de colère.

— À qui en as-tu ? Pourquoi venir te jeter ainsi dans mes jambes ?

Puis me regardant plus attentivement :

— Mais tu n’es pas du village ?

Je restai muet.

— D’où es-tu ? d’où viens-tu ?

Je continuai de garder le silence, la prolongation de cet interrogatoire assurant de plus en plus la fuite et l’impunité de mes complices.

— Voyons, mon enfant, – me dit Claude Gérard avec une paternelle douceur, – explique-toi… ceci n’est pas naturel… tu trembles… tu parais ému… tu es pâle… regarde-moi donc.

Pour la première fois, je levai les yeux sur Claude Gérard.

Il était alors instituteur dans cette commune, fonctions qui, acceptées comme il les envisageait, équivalent à un imposant sacerdoce… Je vis devant moi un homme de trente ans environ, de taille moyenne, d’apparence robuste, misérablement vêtu d’une blouse rapiécée çà et là ; ses pieds nus disparaissaient à demi dans des sabots garnis de paille ; il portait un vieux chapeau de feutre gris à fond plat et larges bords, pareil à ceux dont se coiffent les charretiers ; ses traits prononcés n’avaient rien de régulier ; mais ils me frappèrent par leur expression de mélancolique douceur et de gravité.

— Tu ne veux donc pas me répondre, mon enfant ? – continua Claude Gérard avec une surprise mêlée d’une légère inquiétude.

Mais j’y songe, – reprit-il soudain, – j’étais dans la cour depuis un quart d’heure, et je ne t’ai pas vu entrer ?… Comment te trouvais-tu dans l’écurie ?…

Une idée soudaine venant alors sans doute à sa pensée, il s’écria :

— La fenêtre de ma chambre était ouverte… et cet argent ?

Puis il ajouta par réflexion :

— Non… c’est impossible… un enfant… Pourtant lorsqu’il s’est jeté à mes jambes… il a poussé un cri… un signal peut-être…

En parlant ainsi, Claude Gérard m’avait repris par le bras ; il me fit traverser l’écurie, se dirigea précipitamment vers ce qu’il appelait sa chambre, y entra, jeta les yeux sur le grabat, et vit que l’argent avait disparu.

Alors, me secouant fortement, il s’écria :

— Petit malheureux !… on m’a volé… tu le savais !

Je ne répondis rien.

— Qui a volé cet argent ? Répondras-tu ? – s’écria-t-il d’une voix éclatante.

Même silence de ma part.

— Oh ! mon Dieu ! – dit Claude Gérard en portant ses deux mains à son front avec désespoir, – ce dépôt… qu’on vient de me remettre… volé… volé…

Profitant du mouvement désespéré de Claude Gérard, je lui échappai… il me rattrapa au moment où j’enjambais la fenêtre.

— Les voleurs dont ce petit malheureux est complice ne peuvent être loin, – s’écria-t-il.

Puis, me regardant avec un mélange de colère, de douleur et de pitié, il murmura :

— À cet âge… mon Dieu !… déjà ! !…

Et sans rien ajouter, il m’entraîna, me fit rapidement traverser l’écurie, la cour, s’arrêta devant une espèce de loge maçonnée, un peu plus grande qu’une niche à chien, et malgré ma résistance désespérée, je fus enfermé dans cette cachette dont Claude Gérard assura la porte extérieurement avec un petit barreau de fer passé dans deux anneaux.

Me voyant prisonnier, je cherchai à m’échapper ; mais les murailles de ma loge étaient épaisses, et je ne possédais aucun instrument propre à m’y ouvrir un passage ; la porte était solide ; quelques trous y étaient percés ; j’y collai mon visage… je ne vis… je n’entendis rien…

Reconnaissant l’impossibilité de m’évader, je tombai dans de cruelles perplexités. Oubliant les dangers de ma position, je ne songeai qu’aux périls que pouvaient courir Bamboche et Basquine, car si l’alarme était donnée par Claude Gérard, si tous les habitants du village se mettaient à battre les champs, les deux voleurs ne pouvaient manquer d’être arrêtés. Cette idée me désespérait, peut-être moins encore cependant que la possibilité d’une séparation.

— Au moins, en prison, – me disais-je avec l’égoïsme de l’amitié, – je serais avec Bamboche et Basquine.

Au bout d’une heure, je vis une douzaine de vaches entrer dans la cour et se diriger vers l’étable, conduites par un enfant de mon âge ; presque au même instant une femme, mise avec une certaine recherche, parut dans la cour et, d’une voix aigre, impérieuse, appela plusieurs fois très impatiemment :

— Claude Gérard !

À ces cris le petit vacher sortit de l’étable et dit à la femme :

— Le maître d’école n’est pas là, madame Honorine.

— Comment ! il n’est pas là ? – reprit aigrement dame Honorine, – et où diable est-il ?

— Je ne sais pas, moi… Il n’y a personne dans sa chambre, et la fenêtre est ouverte.

— Vous allez voir que je vais être forcée d’attendre M. le maître d’école, – dit dame Honorine en se parlant à elle-même avec un courroux concentré.

Et dame Honorine se mit à aller de çà et de là, à quelques pas de ma logette, avec une irritation croissante. C’était une femme de trente-cinq ans peut-être, assez petite et très replète ; elle avait les sourcils épais et noirs, la joue rebondie et vivement colorée, l’air gaillard et hautain ; elle portait une belle robe de soie, une chaîne d’or au cou et un bonnet à nœuds de ruban, qui laissait voir ses bandeaux de cheveux noirs bien lustrés.

Dame Honorine fulminait entre ses dents depuis dix minutes environ, lorsque je vis rentrer Claude Gérard, la figure pâle, bouleversée…

Il était seul…

Mon cœur bondit de joie. Basquine et Bamboche étaient sauvés… ils n’avaient pu être atteints.

À l’aspect de Claude Gérard, dame Honorine s’avança vivement à sa rencontre, et, la joue empourprée de colère, s’écria brutalement :

— Savez-vous que voilà dix minutes que je suis à faire ici le pied de grue à vous attendre ? où étiez-vous ? Mais répondez-donc !… où étiez-vous ?

L’instituteur paraissait à peine entendre cette femme ; il passa sa main sur son visage décomposé, inondé de sueur, en murmurant à voix basse avec accablement :

— Plus d’espoir ! mon Dieu !… Cet argent est perdu !

Il ne me restait aucun doute : Basquine et Bamboche n’avaient plus rien à craindre. L’abattement de Claude Gérard me le disait assez.

Dame Honorine, aussi stupéfaite que courroucée du silence de l’instituteur, s’écria :

— Voilà qui est étonnant !… je parle à M. Claude Gérard… et il ne me répond pas…

— Pardon, madame Honorine, pardon, – dit Claude Gérard d’une voix altérée en revenant à lui, – j’allais…

— Qu’est-ce que cela me fait, à moi, où vous alliez ?… Voilà un quart d’heure que je vous attends.

À ma grande surprise, l’instituteur ne dit pas un mot du vol dont il venait d’être victime. Surmontant son émotion, il répondit à dame Honorine avec autant de douceur que de déférence :

— Je suis fâché de vous avoir fait attendre, madame Honorine… j’ignorais que vous dussiez venir… Qu’y a-t-il pour votre service ?

— D’abord, je voudrais bien savoir pourquoi vous n’avez pas rangé et balayé à fond la sacristie, comme je vous l’avais ordonné ce matin ?

— J’ai commencé à balayer, mais l’heure de ma classe est venue, madame Honorine, et…

— Je me moque bien de votre classe, moi !… la sacristie passe avant votre classe, peut-être. Est-ce qu’on ne vous paye pas pour la tenir propre ?

— Il est vrai, madame Honorine.

— Alors, si c’est vrai, pourquoi êtes-vous aussi fainéant ? Et le colombier ? Voilà plus de huit jours que vous n’y avez mis les pieds, il est dégoûtant ; M. le curé y est monté tantôt, il a eu le cœur soulevé… il est furieux contre vous !

— Madame… permettez…

— On ne vous paye pas pour nettoyer le colombier, allez-vous dire : si ça ne fait pas pitié !… comme si vous ne pouviez pas rendre ces petits services à M. le curé !

— Je rends autant de services que je le peux à M. le curé, vous le savez bien, madame Honorine, – répondit l’instituteur avec un calme et une douceur inaltérables. – Dès que j’aurai un moment de libre, madame Honorine, je nettoierai le colombier.

— Il faut le trouver ce moment-là…

— Je le trouverai, madame Honorine.

— Pardi, je l’espère bien… Mais, autre chose : il y a une fosse à creuser pour demain matin ; voilà ce que M. le curé m’envoyait vous dire. Mais M. le maître d’école est à courir la prétantaine…

— Une fosse… – dit vivement Claude Gérard, – pour cette jeune dame, sans doute ? C’est donc fini ?

— Oui, c’est fini, – répondit sèchement Mme Honorine, – M. le curé l’a administrée en sortant de table, – un joli pousse-café qu’il a eu là… merci…

— Pauvre jeune femme… – dit Claude Gérard avec un accent de douloureuse pitié, – mourir à cet âge… et si belle !…

— Je ne plains pas les belles femmes, moi, qui, toutes baronnes qu’elles sont, se sauvent de chez leur mari avec leur amoureux, – reprit aigrement Mme Honorine.

— Cette jeune dame, depuis deux ans qu’elle habitait le village... vivait absolument seule avec sa domestique ; qu’a-t-on à lui reprocher ? – reprit Claude Gérard d’une voix sévère.

— Tiens, elle vivait seule parce qu’avant qu’elle ne vînt ici, son amoureux l’avait plantée là pour reverdir et ç’a été joliment bien fait.

— Quelle horrible douleur pour la pauvre petite fille de cette dame !… – dit mélancoliquement Claude Gérard, – elle sera arrivée ici pour voir mourir sa mère…

— Il faut que le mari ait été encore bien benêt de la lui envoyer, sa fille…

— Ah ! madame… n’avait-elle pas été assez punie d’en être séparée ?…

— Pourquoi avait-elle fait des siennes ?

— Si coupable qu’ait été une femme… peut-on lui refuser la vue de son enfant… lorsque, mourante… elle demande à l’embrasser une dernière fois ?

— Oui… je la lui aurais refusée, moi.

— Vous êtes sévère… madame Honorine… bien sévère, vous en avez le droit.

— Certainement… Mais, vous, un droit que vous ne prendrez pas, – reprit dame Honorine, – c’est celui de me faire attendre comme aujourd’hui… Ah çà ! que demain la sacristie soit balayée… le colombier nettoyé[5]

— J’y tâcherai, madame Honorine.

— J’y compte, – dit la gouvernante du curé en s’éloignant d’un pas majestueux.

CHAPITRE XVI.

Logement de Claude Gérard. – Nouvelles fonctions imposées à un instituteur communal. – Offres faites à Martin. – Il est mis en liberté. – Ce qu’il trouve au lieu du rendez-vous.

La douceur parfaite, la résignation calme de Claude Gérard, me causèrent une impression étrange ; je me sentis attendri ; j’eus comme un remords d’avoir participé à un vol qui paraissait causer à cet homme une peine si grande.

Il faisait presque nuit au moment où dame Honorine s’éloigna.

Claude Gérard se dirigea vers l’écurie… mais, se souvenant sans doute de moi, il retourna brusquement sur ses pas, vint à ma loge, l’ouvrit et me dit :

— Suivez-moi.

Marchant devant l’instituteur, je l’accompagnai dans ce qu’il appelait sa chambre.

Un entourage fait de ces claies dont on se sert pour parquer les troupeaux, séparait de l’étable le réduit où logeait Claude Gérard. À la faible lueur d’une chandelle qu’il alluma, je vis, au-dessus du grabat de l’instituteur, quelques planches chargées de livres ; dans un coin, appuyé au mur, un tableau de bois noir, où l’on apercevait encore des chiffres tracés à la craie, tandis que, sur une table boiteuse, étaient empilés un assez grand nombre de cahiers d’écriture.

Je regardais Claude Gérard avec inquiétude, ignorant ce qu’il allait faire de moi.

Sans doute, pensai-je, il va vouloir me forcer de lui nommer mes complices, et ensuite me livrer aux gendarmes, qui me mèneront en prison, où je resterai jusqu’à dix-huit ans ; mais, plutôt mourir que de dénoncer Basquine et Bamboche, me disais-je héroïquement, en songeant avec une douloureuse angoisse à notre séparation, peut-être bien longue, peut-être éternelle. Comment retrouver mes compagnons ? comment m’échapper pour aller les rejoindre au rendez-vous que nous nous étions donné en cas de poursuites ? Ne serait-il pas déjà trop tard ?

Claude Gérard, sans m’adresser la parole, prit sur une planche un morceau de pain presque noir, et un sac de noix qu’il plaça au milieu de la petite table, ainsi qu’une potiche de grès remplie d’eau, puis coupant une tranche de pain et l’accompagnant de quelques noix, il me dit d’une voix calme :

— Si tu as faim… mange…

Malgré mon inquiétude, mon chagrin, je ressentais une faim dévorante ; depuis le matin nous courions les champs à jeun ; je fus donc doublement sensible à l’offre hospitalière de cet homme qui avait tant à se plaindre de moi.

Pendant que je mordais dans un pain très dur et que je cassais les noix à l’aide du couteau laissé sur la table, Claude Gérard, assis sur son grabat, semblait m’observer avec attention ; au bout de quelques moments, il dit à voix basse, comme se parlant à lui-même :

— Il y a pourtant dans cette physionomie de la douceur et de l’intelligence.

Soudain la porte de la vacherie, fermée seulement au loquet, s’ouvrit, et une grosse voix appela :

— Oh là ! Hé ! Claude Gérard !

— Qu’est-ce ? – demanda l’instituteur, – qui est là ?

— Moi, Bijou, le porcher à M. le maire (la voix prononça le mâre), je viens de sa part, et plus vite que ça ?

— Que voulez-vous ? – dit Claude Gérard. – Entrez.

— Merci, – fit Bijou, – je me toquerais dans les vaches… j’vas vous parler d’ici… je suis pressé.

— Eh bien… parlez.

— M. le mâre y vous dit de venir demain matin, au point du jour, avec votre cloche, pour sonner quelque chose qu’il vous dira… afin que le sonnage soit fini avant que le monde ne s’en aille aux champs… voilà…

— Mon garçon, vous répondrez à M. le maire que cela me sera impossible, car M. le curé m’a ordonné de creuser une fosse demain au point du jour, pour l’enterrement d’une jeune dame. Ceci ne peut pas se remettre.

— Ah ! dame… moi… je ne sais pas… M. le mâre, il a dit ça… je vous le dis… Ah ! et puis des laveuses sont venues se plaindre à lui, ce soir, que le lavoir avait besoin d’être curé, car le linge en devenait tout noir et puait beaucoup, tant il y avait de bourbe ; M. le mâre a dit aussi que vous curiez le lavoir demain après le sonnage…

— Mon garçon, – reprit Claude Gérard avec un calme parfait où perçait pourtant une légère ironie, – vous direz à M. le maire que, de son côté, M. le curé m’ayant ordonné de nettoyer son colombier sans retard, je me trouve fort embarrassé entre le lavoir et le colombier… Pourtant, le lavoir intéressant davantage la commune, je m’occuperai du lavoir, après avoir creusé la fosse, puis je sonnerai à l’heure du retour des champs.

— Je m’en vas lui dire, mais il ragera sur vous, car il est rageur… comme il n’y a pas de rageur.

— Bonsoir, mon garçon, – dit l’instituteur, voulant sans doute mettre fin à l’entretien.

— Bonsoir, Claude Gérard, – reprit le porcher, – je vas donc dire à M. le mâre que vous ne voulez pas sonner demain matin.

Et la porte se referma sur l’envoyé de M. le maire.

Je ne pouvais avoir alors des idées fort arrêtées sur l’étendue et la variété des fonctions d’un maître d’école, et cependant je venais d’entendre avec assez d’étonnement dame Honorine commander à Claude Gérard, de la part de M. le curé, de creuser une fosse, de balayer la sacristie et de nettoyer le colombier du presbytère. Mais ma surprise augmenta singulièrement lorsque Bijou, le porcher de M. le maire, vint à son tour, de la part de M. le maire, ordonner à Claude Gérard de sonner et de curer le lavoir public…

Ce qui me frappait beaucoup aussi, c’était la résignation remplie de douceur avec laquelle Claude Gérard semblait accepter cette multiplicité de fonctions et promettait, d’accomplir des ordres si divers…

Après le départ du porcher, Claude Gérard resta un moment silencieux, puis me dit, en me regardant attentivement :

— Écoute… l’argent que l’on m’a volé ne m’appartenait pas… on me l’avait confié… tes complices m’ont échappé… l’argent est perdu pour moi… Quand on me le redemandera, comment le rendre ?… Il y avait cent vingt francs… je suis trop pauvre et je gagne trop peu pour jamais pouvoir économiser une pareille somme… je n’aurais qu’un moyen de prouver que l’on m’a volé… ce serait de te faire arrêter… toi… le complice du vol.

Et Claude Gérard se tut quelques secondes, sans me quitter du regard ; sa menace, qui, je le sus plus tard, n’était qu’une épreuve, me fit frémir.

— Tu as peur d’être arrêté ?… – me dit-il.

— D’être arrêté seul… oui… parce qu’en prison… je serai pour toujours séparé de mes camarades, et j’aimerais autant être tué d’un coup de fusil que de renoncer à les revoir.

— Tes camarades sont ceux qui m’ont volé ? Tu les aimes donc bien ?

— Oui… oh ! oui… je les aime bien… – répondis-je les larmes aux yeux.

— Je crois que tu dis vrai… cela annonce chez toi… du cœur… Mais comment peux-tu aimer des voleurs, de misérables hommes qui, sans doute, ont abusé de ton enfance pour faire de toi leur complice ?

Je ne répondis rien ; je crus prudent et adroit de cacher que mes complices étaient de mon âge, de ne donner aucun détail sur Basquine et sur Bamboche, de laisser Claude Gérard dans son erreur.

Mon silence se prolongeant, l’instituteur reprit :

— Quels sont tes parents ? Comment ont-ils pu te laisser si jeune livré à toi-même ?…

— Je n’ai pas de parents.

— Tu n’as pas de parents ?…

— Non… je suis un enfant trouvé…

— Ah !… je comprends – s’écria Claude Gérard, avec un soupir de commisération, – c’est cela, l’abandon d’abord… puis l’exemple du vice… puis le vice… Pauvre malheureuse créature… je n’ai plus la force de t’accuser !

La figure mélancolique de l’instituteur exprimait alors une pitié si tendre, que je me sentis ému.

Après quelques moments de réflexion, Claude Gérard ajouta :

— À ton âge… le retour au bien est presque toujours possible… Voyons… sois franc… avoue-moi tout… et peut-être…

— Je n’ai rien à avouer… – repris-je brutalement, – je ne veux dénoncer personne ; faites-moi mettre en prison, si vous voulez…

Au lieu de s’irriter de ma réponse, Claude Gérard reprit doucement en haussant les épaules :

— En prison ?… lorsque je t’ai surpris, lorsque j’ai vu qu’on m’avait volé… est-ce que je ne t’aurais pas fait arrêter… est-ce que je n’aurais pas dénoncé le vol… si je n’avais reculé devant cette pensée : – t’envoyer en prison ?… Si tu étais homme, je n’hésiterais pas ; le vol est un crime infâme, il faut que justice soit faite… Mais, à ton âge… malheureux enfant… tout n’est pas encore désespéré… et tout espoir serait à jamais perdu, si l’on te mettait en prison… tu y resterais jusqu’à dix-huit ans, et tu sortirais de là criminel endurci… incurable…

— Alors, monsieur, mon bon monsieur… laissez-moi m’en aller, – m’écriai-je les mains jointes, voyant luire un rayon d’espoir. – Oh ! je vous en supplie, laissez-moi partir ce soir.

— Et où irais-tu ?

— Je tâcherais de rejoindre mes compagnons.

— Et si tu parvenais à les rejoindre, que ferais-tu ?

— Je resterais avec eux.

— Pour voler encore ?

— Oh ! non… pas toujours…

— Comment ! pas toujours ?

— Nous ne volions… que lorsque nous ne pouvions faire autrement.

— Tu comprends donc… qu’il aurait mieux valu ne pas voler ?…

— Dame !… on ne risque pas d’être arrêté… et puis…

— Et puis ?…

— On dit que ce n’est pas bien de voler… mais quand on a faim, il faut manger.

— Puisque vous ne voliez pas toujours, comment viviez-vous le reste du temps ?

— Nous demandions l’aumône… et d’autres fois… Basquine chantait dans les cabarets, – répondis-je étourdiment.

— Basquine ? reprit Claude Gérard en me regardant avec surprise.

Je ne répondis rien, regrettant de m’être ainsi échappé. Pendant quelques instants, l’instituteur garda de nouveau le silence. Enfin il ajouta, sans paraître avoir remarqué ma soudaine réticence :

— Pourquoi tiens-tu autant à rejoindre tes compagnons ?

— Parce que nous nous sommes juré de ne jamais nous quitter, – m’écriai-je.

— Ordinairement, un enfant de ton âge ne s’engage guère par de pareils serments avec de grandes personnes, – me dit Claude Gérard.

— Mes compagnons ne sont pas de grandes personnes, – m’écriai-je.

Voyant que je regrettais ce second aveu involontaire, Claude Gérard ajouta :

— Allons, ne sois pas fâché d’avoir dit la vérité… cela sera peut-être bon pour toi… et pour tes compagnons…

Je regardais l’instituteur avec autant de surprise que de défiance ; il me devina, car il poursuivit avec un accent rempli de franchise et de bonté :

— Tu te défies de moi ; est-ce que j’ai l’air d’un méchant homme ? est-ce que je t’ai maltraité dans le premier moment où j’ai découvert le vol ? est-ce que je te parle avec dureté ? est-ce que je ne te montre pas plus de pitié que de colère, malgré ta mauvaise action ? Et sais-tu pourquoi cela, mon pauvre enfant ? Parce que je crois qu’il y a du bon en toi, parce que je suis sûr que tu n’es qu’égaré, comme le sont peut-être aussi tes compagnons. Voyons… quel âge ont-ils ?

— Basquine a deux ans de moins que moi, et Bamboche deux ans de plus, répondis-je… incapable de résister à la pénétrante influence de Claude Gérard.

— Une petite fille… de cet âge… déjà complice de vol… et ce vol commis par un autre enfant ! ! Oh ! c’est affreux ! – s’écria Claude Gérard. – Malheureuses créatures ! Mais par quelles étranges circonstances vous êtes-vous ainsi réunis tous trois ? Tes compagnons n’ont donc plus de parents ?

— Non, monsieur…

— Et depuis longtemps peut-être vous vagabondez, vous mendiez ainsi sur les routes ?

— Oui, monsieur… depuis plusieurs mois.

— Tout à l’heure, tu m’as paru espérer de retrouver tes compagnons, si je te laissais libre… Sans doute vous aviez un rendez-vous convenu ?

— Je n’ai pas dit cela…

— Non, mais cela est presque certain… Tes compagnons, que je n’ai pu rattraper, t’attendent sans doute quelque part dans les environs de ce village ?

— Je vous jure que non, monsieur, – m’écriai-je, effrayé de la pénétration de Claude Gérard, – et d’ailleurs… quand je saurais où ils sont… vous me tueriez plutôt, voyez-vous, que de me forcer à les trahir…

Puis j’ajoutai sournoisement, et bien fier de montrer à mon tour ma pénétration :

— Tout cela, c’est pour faire arrêter mes camarades et pour ravoir votre argent… vous voulez m’enfoncer

Claude Gérard sourit tristement.

— Une telle arrière-pensée quand je me montre si indulgent pour toi… c’est mal… Mais, après tout, comment en serait-il autrement, avec la vie que tu as menée ? Je te plains… va, mon pauvre enfant… je ne t’en veux pas.

— Si j’ai mené cette vie-là… ce n’est pas ma faute, – dis-je, touché de la mansuétude de Claude Gérard ; – nous avons voulu par deux fois… redevenir honnêtes… on nous a reçus comme des chiens… Eh bien ! tant pis… nous resterons comme nous sommes…

— Ainsi tes compagnons et toi… vous avez eu souvent… conscience… regret de la mauvaise vie que vous meniez ?…

— Oh ! oui… allez… plus d’une fois… et comme disait un jour Bamboche en pleurant : — Nous n’étions pas méchants pourtant

Ces derniers mots parurent frapper Claude Gérard ; il marcha quelques moments en silence dans sa chambre, puis revenant auprès de moi :

— Écoute ! je te crois capable de revenir au bien… si un honnête homme se chargeait de toi. Si tu le veux… tu resteras ici… mais, je t’en avertis, ta condition sera pauvre et rude : le pain noir que tu as mangé ce soir est ma nourriture de chaque jour ; comme moi, tu coucheras dans cette étable ; tu partageras avec moi de pénibles travaux… mais je t’arracherai à une vie qui te mène au crime. Je développerai ce qu’il y a de bon en toi… je t’instruirai… je te mettrai à même de gagner un jour honorablement ta vie… et de rester honnête homme… Je sens pour toi un intérêt singulier… et… il m’étonnerait, si je ne songeais à la circonstance qui le fait naître, mon pauvre enfant, car voici le moment décisif de ta vie… À cette heure tu vas choisir entre le bien et le mal.

— Monsieur…

— Écoute encore… J’ai le désir de te garder auprès de moi, mais je ne puis te contraindre. Si tu acceptes, il faut que ce soit librement… volontairement… car à chaque instant du jour, tu pourras quitter cette maison. Ainsi… réfléchis… et prends un parti…

Ce triste et laborieux avenir m’effrayait. Je ne répondis pas, et pourtant je me sentais profondément touché des bontés de Claude Gérard, qui reprit :

— Maintenant voici ce que je te propose pour ton camarade et la pauvre enfant qui l’accompagne.

Je regardai l’instituteur avec surprise.

— Il est de bonne heure encore… la nuit est claire, cette fenêtre est basse… si tu sais où rejoindre tes compagnons, va les trouver.

Et Claude Gérard ouvrit la fenêtre.

La lune était brillante, je vis au loin la campagne, et, à l’extrême horizon, le coteau assez élevé que coupait la grande route où Basquine, Bamboche et moi, nous nous étions donné rendez-vous auprès d’une croix de pierre.

Ne comprenant pas les intentions de Claude Gérard, je restais stupéfait.

Il continua.

— Si tes compagnons éprouvent encore le désir de revenir à une vie meilleure… dis-leur que je trouverai deux personnes… qui feront pour eux ce que je t’offre de faire pour toi… mais que, comme la tienne… la condition qui les attend est pauvre et rude… Tu leur diras aussi… que l’argent qu’ils m’ont pris ne m’appartient pas… que ce vol peut me causer de cruels chagrins. Si tes compagnons ont encore quelque chose dans le cœur, ils reviendront ici… avec toi… ils me rapporteront cet argent qui serait bientôt follement dépensé par eux… et ils auront ici un asile, du pain, de bons enseignements… et vous ne serez pas séparés :

— Nous ne serons pas séparés ? – m’écriai-je.

— Non… tes camarades, je l’espère, logeront dans ce village… vous passerez dans cette école vos journées ensemble. Si, au contraire, tes compagnons… persistent dans le mal… laisse-les… Si toi-même, tu n’es pas touché de mon offre… suis-les… ne reviens plus… Mais de cruels regrets te puniront un jour, pauvre enfant.

Je restais immobile, le regard fixé sur Claude Gérard, partagé entre l’émotion que me causaient ses paroles, et la crainte de tomber dans un piège.

Étonné de ma stupeur, Claude Gérard reprit :

— Pars… qu’attends-tu ?

— Je n’ose pas… vous voulez peut-être me tromper.

Claude Gérard haussa les épaules, et me dit avec une longanimité angélique :

— Te tromper ?… Comment le pourrais-je ?… Voyons, je te crois assez résolu pour résister à mes menaces si je voulais te forcer à me faire connaître le rendez-vous où tes camarades t’attendent ?

— Oh ! pour cela oui, vous me tueriez plutôt…

— Eh bien !… je te laisse aller seul…

— Et si vous me suivez de loin ?

— Il fait clair de lune, le pays est découvert ; si tu me vois te suivre… tu t’arrêteras.

Ma défiance obstinée ne trouvant rien à répondre à ces objections, je restai muet.

— Allons… – me dit Claude Gérard, – dépêche-toi… il y a trois ou quatre heures que le vol a été commis… tes compagnons, ne te voyant pas revenir, peuvent se lasser de t’attendre… hâte-toi… hâte-toi…

Je l’avoue, quoique pénétré des preuves de compassion, d’intérêt, que me témoignait Claude Gérard, je ne songeais qu’à l’espoir de retrouver Basquine et Bamboche, et de continuer avec eux notre vie vagabonde, s’ils refusaient les offres que je leur apportais.

Je courus vers la fenêtre…

Au moment où j’allais y monter, Claude Gérard m’arrêtant, me dit d’une voix émue en me tendant les bras :

— Embrasse-moi, mon pauvre enfant… que Dieu te conseille et te ramène… soit seul, soit avec tes compagnons.

Je me jetai dans les bras de Claude Gérard sans pouvoir retenir mes larmes, car plusieurs fois, pendant cet entretien, j’avais senti mes yeux humides d’attendrissement ; pouvais-je ne pas être touché de l’ineffable indulgence, de la bonté paternelle avec laquelle cet homme me traitait, moi complice d’une méchante action qui pouvait avoir pour lui de si funestes résultats ; puis enfin, à sa voix, s’étaient de nouveau réveillés ces remords salutaires dont mes compagnons et moi avions déjà plusieurs fois subi l’influence ; aussi peut-être, sans mon aveugle affection pour Basquine et pour Bamboche, aurais-je accepté la généreuse proposition de Claude Gérard ; mais, m’arrachant de ses bras, je m’élançai vers la fenêtre. Pourtant au moment de mettre le pied dehors, j’hésitai une seconde à quitter l’asile tutélaire qui m’était offert. Mon cœur se serra cruellement, il me sembla que je renonçais à tout jamais au bien ; mais le souvenir de mes amis d’enfance l’emporta et je sautai par la fenêtre.

Je courus d’abord quelques pas devant moi, puis songeant à tout ce qu’il y aurait d’ingratitude à m’éloigner sans dire un mot de reconnaissance à Claude Gérard, je m’arrêtai… et je me retournai.

À la clarté de la lune je vis l’instituteur assis sur l’appui de la fenêtre ; il me suivait d’un regard plein de tristesse.

— Adieu, monsieur, – lui dis-je le cœur gonflé, – je vous remercie toujours d’avoir été si bon pour moi, et de ne m’avoir pas fait arrêter…

— Je ne puis me résigner à te dire adieu, mon pauvre cher enfant, – me répondit l’instituteur d’une voix touchante, – laisse-moi espérer que tu reviendras. Il est impossible que tu restes insensible à ce que je t’ai dit… à ce que je t’ai offert… ou alors… – ajouta-t-il avec une tristesse navrante, – c’est qu’il n’y a plus rien à espérer de toi… Que ton sort s’accomplisse !

— Je crois que je ne reviendrai pas, monsieur, – lui dis-je en secouant la tête, – c’est un adieu… pour toujours… allez…

Et je m’éloignai rapidement dans la direction de la grande route où nous nous étions donné rendez-vous en cas de poursuite.

L’habitude d’une vie vagabonde m’avait donné une grande mémoire des lieux ; aussi, je retrouvai assez facilement mon chemin à travers un dédale de sentiers qui coupaient les champs.

Après un quart d’heure de marche, je m’arrêtai sur une éminence d’où je pouvais voir encore la petite fenêtre de l’instituteur ; elle brillait au loin, faiblement éclairée ; sur cette pâle lumière je vis se dessiner la silhouette de Claude Gérard, toujours assis sur le rebord de sa croisée et continuant sans doute à me suivre du regard.

Je descendis le versant du pli de terrain où je m’étais arrêté. La maison disparut à mes yeux, je continuai précipitamment ma course.

Plus je m’éloignais de cette espèce de phare de salut, plus mes bonnes résolutions s’affaiblissaient.

Je réfléchissais à quelle rude et misérable condition je me serais voué en acceptant les offres de Claude Gérard ; et bientôt, en comparant à l’avenir qu’il me proposait, cette vie oisive, joyeuse, vagabonde, remplie de hasards, dont j’avais déjà goûté le charme irritant, cette vie, enfin, partagée surtout avec mes deux amis d’enfance, je ne comprenais plus mes hésitations récentes, et je gourmandais ma faiblesse.

Au bout d’une heure, j’arrivais sur la grande route ; je vis de loin, au sommet de la montée, cette croix de pierre auprès de laquelle nous nous étions donné rendez-vous en cas de poursuite.

La route, déserte et silencieuse, était éclairée en plein par la lune.

Je me croyais certain de rencontrer mes compagnons. Ils auraient pu fuir sans danger, mais ils devaient éprouver une vive inquiétude à mon sujet ; je les supposais incapables d’abandonner le pays, sans tenter au moins de se rapprocher de moi. Voulant donc les avertir aussi promptement que possible de mon retour, quoiqu’une assez grande distance me séparât encore de l’endroit du rendez-vous, je m’arrêtai, et poussai un cri connu de Bamboche et de Basquine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quels battements de cœur j’attendis que l’on répondit à mon signal.

Mon attente fut trompée. Rien ne me répondit.

Ils sont trop loin… ils ne peuvent m’entendre, – me dis-je en courant vers la croix de pierre dont les bras brillaient alors éclairés, mais dont le piédestal massif disparaissait dans une ombre épaisse.

Grâce à l’agilité de ma course et malgré la rapidité de la montée, j’arrivai en quelques minutes au pied de la croix.

Mes compagnons ne s’y trouvaient pas.

En vain je jetai les yeux au loin, car le point culminant où je me trouvais dominait les deux montées opposées de la route ; je ne vis personne ; le cœur brisé, j’appelai… je criai.

Aucune voix ne répondit à mes appels, à mes cris.

Alors, épuisé de fatigue, haletant, désespéré, je me jetai au pied de la croix en fondant en larmes… souffrant mille morts de l’odieux abandon de mes compagnons. Soudain je sentis mes mains, qui touchaient le sol, toutes mouillées : je regardai à côté de moi et je vis comme une large mare noirâtre au milieu de laquelle j’aperçus un assez grand morceau d’étoffe blanchâtre ;… je le pris, et trois pièces de cinq francs qu’il cachait brillèrent à la clarté de la lune…

Mais quel fut mon effroi, lorsque, dans le morceau d’étoffe, je reconnus le mauvais petit châle que Basquine portait le jour même !… Ce petit châle était ensanglanté, car cette humidité noirâtre où j’avais mouillé mes mains, c’était une mare de sang…

Ce châle, ces trois pièces d’argent tombées par hasard ou oubliées là, me prouvaient, assez que Basquine et Bamboche, fidèles au rendez-vous donné, s’y étaient rendus après le vol pour m’attendre ; mais que leur était-il arrivé ensuite ? Était-ce le sang de Basquine ? Était-ce le sang de Bamboche qui trempait la terre ? Par suite de quel mystérieux événement ce sang avait-il été répandu ?

Toutes ces pensées effrayantes se heurtaient à la fois dans mon esprit. Je sentis mes idées se troubler, j’eus comme un vertige, et je tombai sans connaissance au pied de la croix, tenant entre mes mains le petit châle de Basquine.

CHAPITRE XVII.

Hésitation. – Martin est amoureux. – Il revient chez Claude Gérard. – Première nuit passée chez l’instituteur. – Lettre d’un curé qui fait connaître le caractère de Claude Gérard.

Je ne sais combien de temps je restai plongé dans cette espèce d’anéantissement, ne pensant plus, ne voyant plus ; mais lorsque je revins à moi, la nuit était noire, la lune avait disparu. Je rassemblai mes souvenirs. Les trois pièces d’argent et le petit châle ensanglanté que je retrouvai près de moi me rappelèrent la réalité.

Que faire ? Que résoudre ?

Attendre le jour pour me mettre en quête de Basquine et de Bamboche ? Comment espérer les rejoindre ? De quel côté diriger mes recherches ? Et ce sang fraîchement répandu… était-ce son sang à elle ? était-ce à lui ? Si l’un d’eux avait été grièvement blessé, tué… peut-être, où s’était réfugié l’autre ? Dans quel asile le blessé avait-il été transporté ? où avait-on caché le cadavre ?

Ma pensée s’égarait au milieu de ces poignantes incertitudes ; aucun parti possible et praticable ne se présentait à moi.

Las de chercher une issue à ces perplexités, je songeai à Claude Gérard, à ses offres généreuses.

Je fus peu séduit, il est vrai, par la pensée de continuer seul cette vie vagabonde et aventureuse qui m’avait surtout charmé, parce que je la partageais avec Basquine et Bamboche.

D’un autre côté, Claude Gérard me l’avait dit franchement : je devais, en acceptant ses offres, me résigner à une vie de privations, de travail ; or, l’habitude de la fainéantise et de l’indépendance était déjà si bien enracinée en moi, que je n’envisageais pas sans effroi cette longue suite de jours sans joie et laborieusement occupés… qui m’attendaient chez l’instituteur ; pourtant je trouvais au moins chez lui une existence rude, pauvre, mais assurée ; de plus, quoiqu’il y eût entre lui et moi une grande différence d’âge, peut-être son affection m’aiderait-elle à supporter la perte ou l’éloignement de mes amis d’enfance.

Ce besoin d’affectuosité, d’expansion, chez moi si naturel et si vif, loin de s’affaiblir, s’était développé davantage encore par la pratique de tous les dévouements que ma tendre amitié pour mes compagnons m’avait inspirés ; aussi me paraissait-il cruel de me résigner à vivre désormais seul, sachant d’ailleurs par expérience combien j’avais eu de peine à trouver un ami.

Ces réflexions faisaient de plus en plus pencher la balance en faveur de Claude Gérard, quoique je sentisse qu’il n’y aurait jamais entre lui et moi d’intimité, de confiance, de camaraderie… Il m’imposait beaucoup, et déjà je me connaissais assez pour prévoir que cette impression de gratitude mêlée de respect ne se changerait jamais en une tendre familiarité…

Je ne sais combien de temps eussent duré ces hésitations peu honorables pour moi, je l’avoue, sans une pensée étrange dont je fus soudain frappé.

Je n’avais jamais oublié ma rencontre avec cette charmante petite fille appelée Régina, que j’avais enlevée dans la forêt de Chantilly, enlèvement demeuré très innocent d’ailleurs, malgré les mauvais conseils de Bamboche ; car mes témérités se bornèrent à un baiser pris sur le front pâle et glacé de cette malheureuse enfant que j’emportai évanouie dans mes bras jusqu’à l’instant où, effrayés par l’approche d’une ronde de gendarmes des chasses, Bamboche et moi abandonnâmes nos deux captifs, le vicomte Scipion et Régina.

Entraîné par l’exemple des amours prématurées de Bamboche, qui avait sans doute éveillé en moi une sensibilité précoce… j’étais devenu tout d’abord et j’étais resté passionnément amoureux de Régina, dont le souvenir m’était toujours présent.

Mes amis d’abord s’étaient moqués de moi, et avaient fini par prendre mon amour au sérieux. Souvent, au milieu de nos courses hasardeuses, nos entretiens n’avaient pas d’autre objet. Quant aux moyens de me rapprocher de Régina et de m’en faire aimer lorsque je serais grand, moyens maintes fois discutés entre nous, il faut renoncer à dire leur extravagance ou leur brutalité ; un seul pourtant était un peu moins insensé, un peu moins grossier que les autres ; quand nous aurions l’âge, nous devions nous engager moi et Bamboche, comme soldats, Basquine comme vivandière. (Nous ne pouvions pas nous quitter, et selon nous il n’y avait pas de soldats sans guerre.) Par mon courage, je devenais quelque chose comme capitaine ou général ; alors j’épousais ou j’enlevais Régina, pour de bon cette fois.

Si absurde que fût ce roman enfantin, j’avais fini par le caresser avec une vague espérance… et, chose bizarre dont je me gardais bien de dire un mot à mes amis, souvent en songeant à Régina, j’avais comme un vague regret de la mauvaise vie que nous menions, et, malgré l’exemple de Bamboche, un instinct inexplicable me disait qu’il y avait quelque chose d’honnête, de pur, d’élevé dans l’amour.

Au milieu du trouble, de la douleur où m’avaient jeté les craintes que m’inspirait le sort de mes amis disparus, le souvenir de Régina ne m’était pas d’abord venu à l’esprit ; mais au milieu de mes incertitudes au sujet des offres de Claude Gérard je pensai à Régina et je me dis :

« — Pour rien au monde je ne me serais séparé de mes amis ; mais, « puisque ce malheur est arrivé, il me semble qu’en suivant les conseils de Claude Gérard, je me rapproche de Régina, et que cette pensée me rendra moins dure, moins pénible, la condition qui m’attend. »

À cette heure où, pour tant de raisons… hélas ! j’interroge scrupuleusement mes moindres souvenirs au sujet de Régina, je me rappelle parfaitement que, si extraordinaire qu’elle me paraisse maintenant, telle fut cependant la raison déterminante qui me ramena vers la maison de l’instituteur : – La pensée de me rapprocher de Régina en devenant meilleur.

____________

 

Ramassant le châle ensanglanté de Basquine et les trois pièces d’argent, je retournai donc au village.

Arrivé à la petite éminence d’où l’on découvrait la maison de l’instituteur… je vis la fenêtre encore éclairée.

— Il m’attendait… – me dis-je.

Et, je ne sais pourquoi, j’éprouvai une sorte de ressentiment hostile contre l’instituteur. La sûreté de prévision que je lui supposais m’humiliait profondément ; aussi, malgré mes bonnes résolutions récentes, j’eus la velléité de retourner sur mes pas… J’avais quinze francs, débris du vol commis… c’était de quoi vivre pendant plusieurs jours… mais, en me rappelant que ces pièces d’argent étaient teintes du sang de Basquine ou de Bamboche, j’eus horreur de cette ressource, scrupule bizarre que ne m’avait pas donné la pensée de m’approprier ma part de larcin commis au préjudice de Claude Gérard… Je poursuivis donc ma route.

Arrivant auprès de la maison de l’instituteur, je m’arrêtai à quelques pas de distance, et dans l’ombre ; puis, à travers la fenêtre restée ouverte, j’observai attentivement Claude Gérard.

Dans cette étude que j’accomplis sur moi-même, face à face avec ma conscience, je ne veux rien oublier, surtout lorsqu’il s’agit de sentiments mauvais que j’ai depuis, sinon vaincus, du moins énergiquement combattus.

Je n’observais pas Claude Gérard… je l’espionnais avec une certaine amertume. Il allait désormais être pour ainsi dire mon maître, et pendant qu’il se croyait seul, je voulais tâcher de surprendre sur sa physionomie s’il était autre qu’il ne s’était montré à moi.

Assis devant une petite table, où il s’accoudait, l’instituteur avait son front appuyé sur sa main gauche, et de la droite il écrivait lentement.

Au bout de quelques instants la plume sembla s’échapper de ses doigts ; puis, renversant sa tête en arrière, il resta ainsi, immobile, les deux mains crispées, violemment appuyées sur ses tempes, et, à ma grande surprise, je vis son visage baigné de larmes… Il tournait ses yeux vers le ciel avec une expression déchirante…

Mais bientôt Claude Gérard, essuyant ses pleurs du revers de sa main, se leva et marcha ça et là d’un pas précipité.

Curieux, inquiet, je suivais tous ses mouvements. Après s’être ainsi promené dans sa chambre, il s’approcha de la croisée ouverte, et ensuite d’un assez long silence interrompu par quelques profonds soupirs, il dit :

— Allons… ce pauvre enfant ne reviendra pas… il est perdu… je m’étais trompé…

Et la petite fenêtre se referma.

Mes défiances, mes sournoises arrière-pensées cédèrent encore une fois à l’attrait doux et austère que Claude Gérard m’inspirait. Afin de ne pas laisser soupçonner mon espionnage, j’attendis quelques instants avant de frapper aux vitres.

À peine y eus-je heurté timidement que la fenêtre s’ouvrit.

Il me semble encore entendre l’exclamation de surprise, de joie, qui salua ma venue.

D’un bond je fus dans la chambre, Claude Gérard me serra sur son cœur avec un bonheur inexprimable.

— Dieu soit béni… – disait-il, – non… non… je ne m’étais pas trompé… Pauvre cher enfant… je t’avais bien jugé.

Mais il ajouta par réflexion :

— Et tes compagnons ? ton exemple n’a pu les décider ?

Je racontai à Claude Gérard l’inutilité de mes recherches et je lui montrai en frissonnant le châle ensanglanté de Basquine et les trois pièces d’argent.

— Un crime a peut-être été commis, – me dit-il d’un air grave et pensif. – Demain, sans te compromettre comme complice du vol, je tâcherai de trouver le moyen d’éclaircir ce mystère… Calme-toi… mon enfant, et surtout repose-toi… des pénibles émotions de cette journée ; jette-toi sur mon lit… tu y seras mieux… je vais, moi, dormir dans l’étable… Tâche de dormir… demain, tu me raconteras le passé et nous parlerons de l’avenir… Allons ! bonsoir… Ton nom… quel est-il ?

— Martin… monsieur.

— Martin ! – s’écria Claude Gérard en pâlissant… – Martin, – répéta-t-il avec une expression indéfinissable. – Et tu ne connais ni ton père ni ta mère ?

— Non, monsieur… De plus loin que je me souviens, je servais d’aide à un maçon, et puis après j’ai été ramassé par des saltimbanques, que j’ai quittés il y a quelques mois, avec mes compagnons, pour mendier…

— J’étais fou… – dit Claude Gérard en se parlant à lui-même. – Quelle idée !… c’est impossible… Mais ce nom… mais cet intérêt singulier que je porte à cet enfant… Allons cet intérêt, je l’aurais ressenti pour toute autre malheureuse créature, prête aussi de tomber dans l’abîme… Mais ce nom… ce nom… il me semble qu’il me fera aimer cet enfant davantage encore.

Puis, s’adressant à moi :

— Ne te rappelles-tu aucune circonstance de… Mais non, dors… dors… mon enfant… demain il sera temps de causer.

— Je n’ai pas envie de dormir, monsieur, je suis trop triste.

— Eh bien ! raconte-moi comme tu le pourras, en peu de mots, mais bien franchement, ta vie jusqu’à ce jour.

Et je racontai tout, à peu près tout, à Claude Gérard ; je lui cachai seulement mon amour pour Régina.

Mon récit naïf, sincère, attendrit et irrita tour à tour mon nouveau maître ; il me témoigna l’horreur que la Levrasse, la mère Major, etc., lui inspiraient, et le sort de Basquine le navra. S’il accusait Bamboche, il le plaignait aussi. Durant le cours de mon récit, Claude Gérard me dit plusieurs fois qu’il regrettait amèrement la disparition de mes compagnons ; car d’après ce que je lui apprenais d’eux, il ne doutait pas de leur retour à de meilleurs sentiments.

Arrivant au récit de notre dernière tentative, afin d’obtenir l’appui des petits riches que nous avions rencontrés dans la forêt de Chantilly, je nommai le vicomte Scipion Duriveau, nom et titre que nous nous étions maintes fois rappelés moi et mes compagnons, soit pour nous moquer de ce titre donné à un enfant, soit pour nous remémorer l’insolence et la méchanceté précoces de ce petit riche.

À peine eus-je prononcé le nom de Duriveau, que Claude Gérard bondit sur sa chaise ; ses traits révélèrent une souffrance aussi aiguë, aussi soudaine, que s’il eût été frappé au cœur. Après un long et silencieux accablement, il me dit avec un sourire amer :

— Toi… aussi… c’est avec douleur et aversion… que tu prononces le nom de Duriveau… n’est-ce pas ?

— Dame, – lui dis-je, surpris de cette question, – ce petit vicomte, comme ses domestiques l’appelaient, a été pour nous si méchant, si méprisant…

— Eh bien… – s’écria-t-il, – moi aussi je prononce ce nom… avec douleur… avec aversion… ce sera un lien de plus entre nous…

— Vous connaissez donc aussi ce petit vicomte, monsieur ?… – lui dis-je – pour vous aussi il a été méchant et méprisant ?

— Non… mais son père… oh ! son père… jamais je…

Puis, s’interrompant, Claude Gérard passa la main sur son front et se dit en haussant les épaules :

— En vérité, la douleur m’égare… Que vais-je raconter à cet enfant ?… Oh ! mes souvenirs… mes souvenirs…

Et après un profond soupir, il me dit :

— Continue, mon ami.

Je terminai ma confession par le récit de ce qui nous était arrivé depuis notre rencontre avec les petits riches : vagabondage, mendicité, vol… je ne cachai rien.

Après m’avoir écouté avec intérêt, Claude Gérard me dit en m’embrassant :

— Je me félicite davantage encore, s’il est possible, mon enfant, d’être venu à toi… Quelque temps de plus passé dans le vagabondage, et ta réhabilitation eût été sinon impossible, du moins bien difficile… Ce qui t’a soutenu, ce qui t’a à demi sauvé, vois-tu ? c’est l’amitié ; c’est l’affection dévouée, profonde, que tu avais pour tes amis… et qu’ils avaient pour toi. Il a suffi de la présence d’un seul bon et généreux sentiment dans leur cœur et dans le tien pour préserver vos âmes d’une corruption complète… Oui, c’est parce que vous avez aimé que vous êtes restés meilleurs que tant d’autres à votre place !… Oh ! béni soit l’AMOUR, – dit Claude Gérard avec une expression ineffable ; – il peut sauver l’homme comme il peut sauver l’humanité.

Je ne sais pourquoi les mots de Claude Gérard me rappelèrent peut-être plus douloureusement que je ne l’avais encore éprouvé, la perte de mes compagnons ; je fondis en larmes.

— Qu’as-tu ? – me demanda-t-il avec bonté.

— Rien, monsieur… lui dis-je en tâchant de retenir mes pleurs, craignant de blesser mon maître par mes regrets.

— Voyons, mon enfant, – me dit Claude Gérard de cette voix pénétrante et douce dont je subissais déjà l’influence, – voyons… prends l’habitude de me tout dire… Si tu as pensé mal… si tu as fait mal… je ne te blâmerai pas… je te montrerai le mal… et le pourquoi du mal…

— Eh bien !… monsieur… quand cette nuit j’ai trouvé ce châle et ces pièces d’argent au milieu d’une mare de sang ; quand, après avoir appelé mes compagnons, rien ne m’a répondu… j’ai ressenti un bien grand chagrin ; c’était comme un étourdissement de douleur ; mais maintenant, il me semble que ma peine est plus grande encore…

— Et cela doit être, mon enfant, il faut t’y attendre ; cette peine grandira encore… Ce n’est ni aujourd’hui, ni demain que tu ressentiras le plus vivement l’absence de tes compagnons. Le changement d’existence, tes occupations nouvelles te distrairont d’abord ; mais ce sera dans quelque temps, et surtout dans tes jours de tristesse, de découragement, que tu regretteras amèrement tes amis. Les amitiés nées comme la vôtre dès l’enfance, au milieu des malheurs et des hasards soufferts en commun, laissent dans le cœur des racines indestructibles… dans l’esprit, des souvenirs ineffaçables ; au bout de dix ans, de vingt ans, mon enfant, tu rencontrerais ces compagnons de ton jeune âge, que ton affection pour eux serait aussi vive qu’à cette heure…

Je regardais Claude Gérard avec inquiétude ; il reprit :

— À un autre je parlerais différemment ; mais d’après le récit de tes premières années, mais d’après la connaissance que je crois avoir déjà de ton caractère, je suis certain que tu as assez de courage, assez de bonne volonté, assez d’intelligence, pour entendre la vérité sans déguisement ; oui, tu es assez fort pour que je puisse te prévenir de certains découragements inévitables dont tu souffriras, mais qui du moins ne te surprendront pas… Encore un mot, Martin ; promets-moi de me confier tes peines, tes doutes, tes mauvaises pensées… si tu en as… Promets-moi surtout, dans le cas où la condition que je t’offre te paraîtrait trop triste, trop misérable, de me le dire franchement au lieu de t’échapper furtivement d’ici… parce qu’alors je tâcherais de te caser d’une manière peut-être plus conforme à tes goûts, à tes penchants, que je veux d’abord étudier… Allons, mon enfant, le jour va bientôt paraître… Tâche de reposer un peu, j’ai moi-même besoin de sommeil… Bonsoir, Martin.

Et Claude Gérard m’ayant fait coucher sur son lit, souffla sa lumière ; bientôt je l’entendis s’étendre, dans l’écurie, sur la litière.

En vain je cherchai le sommeil dont je sentais le besoin ; j’étais trop agité : je me mis à songer aux paroles de Claude Gérard.

Chose assez étrange : par cela même, peut-être, qu’en me montrant l’avenir sous d’austères couleurs, il n’avait pas craint de s’adresser à mon courage, à ma bonne volonté, à mon intelligence, je me sentis encouragé, relevé à mes propres yeux, et disposé à bravement affronter cet avenir dont il ne me cachait pas l’austérité ; ma curiosité était aussi vivement excitée par la manière dont Claude Gérard avait accueilli les sauvages maximes du cul-de-jatte, dont je l’avais rapidement entretenu et dont j’étais devenu aussi quelque peu l’apôtre ; mon nouveau maître ne condamna pas ces principes, il ne s’en indigna pas, il se contenta de sourire tristement. Je tâchai de m’expliquer cette tolérance apparente en me disant que l’existence de Claude Gérard était sans doute une preuve de plus à l’appui de la théorie du cul-de-jatte ; car, bien que je connusse à peine mon protecteur, sa générosité envers moi, l’honnêteté, la noblesse de ses sentiments me disaient assez la bonté, l’élévation de son cœur, tandis que tout ce qui l’entourait retraçait la misère et les privations dont il devait souffrir.

Vaincu par la fatigue, je m’endormis au milieu de ces réflexions, mais d’un sommeil léger, inquiet, car, au bout de deux heures environ, je m’éveillai au bruit que fit Claude Gérard en entrant dans sa chambre, et pourtant il avait eu l’attention de marcher avec précaution.

Je me mis aussitôt sur mon séant. Ces deux heures de repos avaient calmé, rafraîchi mon sang.

— Je ne voulais pas t’éveiller, – me dit Claude Gérard d’un ton de regret, – mais le mal est fait, tâche de te rendormir.

— Merci, monsieur, j’ai assez dormi pour aujourd’hui… si vous avez quelque chose à m’ordonner, me voilà… je suis prêt.

Et je me mis sur pied.

— Non, mon enfant, quant à présent, je vais accomplir une triste besogne…

— Creuser la fosse de cette pauvre jeune dame ? – lui dis-je.

— Qui t’a dit cela ? – me demanda-t-il avec surprise.

— Hier… – répondis-je en baissant les yeux, – lorsque vous m’avez eu enfermé dans la petite logette, pendant que vous alliez courir après mes compagnons, j’ai vu venir une grosse dame vous demander, et je l’ai entendue vous parler à votre retour.

— Bon… je comprends maintenant… Eh bien, oui, mon enfant, je vais creuser une fosse.

— Voulez-vous m’emmener avec vous, monsieur ?… je vous aiderai… et puis j’aimerais mieux vous suivre que de rester seul.

— Soit, – me dit Claude Gérard avec un sourire mélancolique. – Aussi bien, puisque tu dois, pendant quelque temps du moins, partager ma vie, cette journée, aussi complète que possible, sera pour toi une épreuve, une initiation. Allons… viens.

Je suivis Claude du regard ; il prit dans la vacherie une pioche et une bêche.

— Voulez-vous que je porte ces outils, monsieur ?

— Prends la bêche, mon enfant, ce sera moins lourd.

Je pris la bêche : mon maître fit quelques pas, et, à la porte de l’écurie, rencontra le vacher qui lui dit familièrement en riant d’un gros rire :

— Vous aurez une fameuse classe aujourd’hui, Claude Gérard.

— Comment cela, mon garçon ?

— Vous aurez plus d’élèves aujourd’hui qu’hier.

— Expliquez-vous. Quels seront ces nouveaux élèves ?

— Eh… eh… mes vaches, donc.

— Vos vaches ? mais, depuis quelques jours, elles sont aux champs à l’heure de ma classe.

— Ah ! oui, mais mon maître a dit comme ça : — Pour le peu que mes bêtes broutent aux champs l’hiver pendant trois ou quatre heures, je perds le meilleur du fumier… Elles resteront donc dans l’étable toute la mauvaise saison, sans en sortir.

— Eh bien ! mon garçon, – dit Claude Gérard, – vous laisserez vos vaches à l’étable… et je tâcherai que mes écoliers ne soient pas trop distraits par le voisinage, – ajouta-t-il en souriant.

Puis se retournant vers moi :

— Allons, Martin, viens… mon enfant.

Et portant la pelle sur mon épaule, je suivis l’instituteur qui portait la pioche sous son bras. Cet instituteur-fossoyeur, cette classe tenue dans une vacherie, tout cela, malgré mon ignorance des choses, me semblait très surprenant ; deux ou trois fois je fus sur le point de manifester mon étonnement à Claude Gérard, mais je n’osai pas, et j’arrivai bientôt avec lui au cimetière du village.

Avant de raconter cette étrange journée, qui laissa dans mon esprit des souvenirs ineffaçables et dans mon cœur une impression profonde et salutaire, j’ai besoin de donner ici quelques fragments de correspondance qu’un singulier événement mit plus tard en ma possession.

Ces débris d’une lettre lacérée, écrite peu de temps avant ma rencontre avec Claude Gérard, expliquent parfaitement la résignation de celui-ci aux fonctions les plus diverses, les plus pénibles, les plus repoussantes, et l’irritation haineuse que cette résignation inspirait à ses ennemis. Cette lettre, adressée à une personne restée inconnue pour moi, était écrite par l’abbé Bonnet, curé de la commune dans laquelle Claude Gérard était instituteur.

 

« … En un mot, c’est intolérable…

« Il est impossible de trouver ce Claude Gérard en défaut ; il accepte tout, il se résigne à tout avec une patience, avec une soumission qui, chez un homme de sa capacité (malheureusement elle est incontestable), ne peut être que le comble du dédain.

« M. Claude Gérard se croit sans doute d’un esprit trop élevé, d’une nature trop supérieure, pour se trouver humilié de quelque chose… Il remplit les fonctions les plus basses, les plus viles, avec une sérénité qui me confond ; non seulement il se soumet rigoureusement à toutes les charges qui lui sont imposées comme annexes de ses fonctions d’instituteur, mais il trouve encore le moyen d’obéir à des exigences de ma part que j’espérais bien lui voir décliner (et il le pouvait à la rigueur), afin de m’armer contre lui, au moins d’un prétexte ; mais il est trop fin pour cela – et avec sa diabolique et dédaigneuse soumission, il me force de reconnaître que je suis son obligé… peut-être enfin le lasserai-je… Espérons-le du moins… … Il faudrait donc tâcher d’abord de le déconsidérer. C’est fort difficile, car il n’est pas jusqu’aux avilissants travaux dont il est chargé qu’il n’ait l’art de relever par l’espèce de dignité calme avec laquelle il les accomplit aux yeux de tous. C’est un lien de plus, au moyen duquel il se rattache toute cette plèbe, vouée forcément aux travaux grossiers ; il fait avant tout ressortir aux yeux de ces gens-là l’utilité des choses ; de cette manière, il s’honore et il se fait honorer de se soumettre aux fonctions les plus répugnantes. Déconsidérez donc un pareil homme !

« Que vous dirai-je ? Ce malheureux-là, avec sa douceur inaltérable, son obéissance, ses guenilles, ses sabots, son grabat, son pain noir et son eau claire, fait mon désespoir ; il me gêne, il m’obsède, il me critique de la façon la plus insolente, la plus amère… non que je sache qu’il ait jamais osé dire un mot de blâme sur moi… mais cette austérité, cette résignation qu’il affecte, jointes à son savoir et à sa rare intelligence, sont comme une protestation de tous les instants contre ma manière de vivre, contre l’espèce d’aisance dont je jouis grâce aux libéralités de cet excellent comte de Bouchetout, le diamant de mes paroissiens, mais je crains…

« … Il faudrait une raison majeure pour éloigner Claude Gérard de cette commune, où il tient par mille liens invisibles, mais très forts ; il exerce sur tout le monde une sorte d’influence, et ceux-là sur qui cette influence est la plus grande sont ceux qui s’en doutent le moins ; parce que ces butors-là le traitent familièrement, ils ne se doutent pas qu’il fait d’eux ce qu’il veut. Vous n’avez pas idée des affaires contentieuses qu’il arrange, des germes de procès qu’il étouffe ; il donne aux petits tenanciers contre leurs propriétaires les conseils les plus perfides ; car il a l’art infernal de ne jamais outrepasser la légalité, pour laquelle il affecte de professer le plus grand respect.

« Tout ceci revient à mon dire : cet homme jouit d’une grande popularité ; il faut d’abord la détruire, là est toute la question.

« J’avais espéré découvrir quelque chose de fâcheux à propos des absences fréquentes de notre homme, absences qui duraient une partie de la nuit ; car pour ne manquer à aucun de ses devoirs, il prenait sur son sommeil le temps nécessaire pour ses excursions.

« J’ai su le fin mot de la chose : il se rendait ainsi, m’a-t-on dit, hebdomadairement, à la maison d’aliénés de votre ville. J’ai fait prendre des informations auprès du directeur de cette maison. En effet, Claude Gérard y vient à peu près régulièrement une fois par semaine ; il a tellement ensorcelé le directeur, que pour M. Claude Gérard, la règle de la maison est violée et l’on consent à le recevoir assez tard dans la nuit.

« La personne qu’il vient visiter si assidûment est une femme de vingt-six à vingt-sept ans, qui, malgré sa folie, est, dit-on, d’une remarquable beauté. Quoiqu’elle ne semble pas reconnaître M. Claude Gérard la vue de ce personnage opère cependant sur cette malheureuse une impression salutaire : elle est plus calme après ses visites ; c’est pourquoi le médecin, non seulement les autorise, mais encore les désire.

« Comme cette femme est dans la maison par charité, elle manque de bien des petites douceurs ; pourtant, de temps à autre, Claude Gérard trouve le moyen, sans doute grâce aux privations qu’il s’impose, de laisser quelque argent, bien peu de chose, il est vrai, pour subvenir aux fantaisies de cette folle. De ceci qu’arguer contre Claude Gérard ? Rien que d’honorable en apparence ; seulement, il est très évident qu’il ne tient autant à rester ici qu’à cause de la proximité de notre commune avec la ville où est renfermée cette folle.

« On m’a dit encore, mais cela n’est malheureusement d’aucune importance contre lui, on m’a dit qu’avant la folie de cette femme, il en avait été éperdûment épris ; mais qu’elle l’a abandonné pour un autre, et que, par suite de son amour pour cet autre, elle était devenue insensée.

« Sans doute cette déception est pour quelque chose dans la profonde mélancolie dont Claude Gérard est évidemment rongé, malgré son apparente sérénité. Je vous ai dit l’influence de Claude Gérard sur la plèbe ; il faut maintenant que je vous édifie sur son influence sur des gens d’un ordre plus relevé ; ce qui me conduira naturellement à vous expliquer ensuite comment et pourquoi je crains qu’il ne me débauche cet excellent Bouchetout.

« Vous le savez : pendant très longtemps, les riches propriétaires du pays ont lutté contre la fondation d’une école primaire dans cette commune. Ils avaient raison, ils comprenaient tout le danger qu’il y avait à éclairer les populations : c’était donner à celles-ci les moyens de se compter, de s’entendre, de se concerter, et surtout de s’animer, de s’exalter à la lecture des livres et des journaux exécrables qui s’impriment aujourd’hui. Selon moi, selon ces sages et prudents propriétaires, l’éducation du peuple devrait se borner à l’enseignement oral du catéchisme par le curé, – rien de plus[6].

« Malheureusement la force des choses en a décidé autrement. La religion du gouvernement a été surprise par des brouillons inconsidérés ; nous avons donc été obligés de subir l’école primaire.

« Vous comprenez bien que tout a été employé pour rendre, pendant très longtemps, la mesure complètement illusoire. Mais enfin, forcés dans nos derniers retranchements, nous avons relégué l’école dans une étable infecte, malsaine, et le taux de la redevance de chaque enfant en état de payer a été fixé à un sou par mois ; ce qui élevait, pour l’instituteur, la redevance scolaire à environ 40 ou 50 fr. par an ; de plus ledit instituteur était obligé à toutes sortes de fonctions rudes et avilissantes ; le prédécesseur de Claude Gérard y a renoncé au bout de trois mois ; l’école a été fermée deux ans ; il a fallu un Claude Gérard pour venir affronter et surtout subir tant de misères, tant de dégoûts, tant de déboires, avec une insolente abnégation.

« Parmi les riches propriétaires du pays, était un assez bon homme, à qui j’avais facilement fait comprendre tout le danger qu’offre l’éducation du peuple. Je ne me défiais aucunement de lui, lorsque, par je ne sais quelle fatalité, il rencontre un jour le Claude Gérard. Savez-vous ce qu’il devint ? Au bout de deux heures de conversation, mon homme avait complètement changé, grâce à l’astuce diabolique de l’instituteur.

« Voici le langage que la pauvre dupe me tint le soir même :

« — Eh bien ! monsieur le curé, j’ai rencontré ce pauvre Claude Gérard… Savez-vous qu’il parle à merveille… et qu’il donne des raisons excellentes en faveur de l’enseignement populaire ?

« — Ou vous avez pour le peuple une sympathie fraternelle. – m’a dit Claude Gérard, – et alors vous devez tâcher qu’il reçoive autant d’instruction que vous en avez reçu vous-même, puisque l’instruction moralise, améliore ; car sur cent criminels, il y en a quatre-vingt-quinze qui ne savent ni lire ni écrire ;

« Ou vous regardez au contraire le peuple, je ne dirai pas comme votre ennemi, mais comme un antagoniste dont les intérêts sont opposés aux vôtres… Eh bien, donnez-lui encore de l’éducation ; car, au lieu d’avoir à redouter un ennemi que la misère et l’ignorance peuvent rendre farouche, stupide, brutal, féroce, vous aurez un adversaire aux sentiments, à l’esprit, au cœur, à la raison duquel vous pourrez appeler avec succès, parce qu’il sera éclairé.

« — Eh bien, monsieur le curé, me dit la dupe de l’instituteur, ce simple langage m’a frappé, tellement frappé, que j’ai rougi de honte et de pitié en voyant un homme instruit, doux, résigné, laborieux comme Claude Gérard, vêtu ainsi qu’un mendiant, avec des sabots aux pieds : j’ai rougi de honte encore, et de pitié aussi, en pensant à l’étable où notre instituteur donne ses leçons. Je suis donc presque décidé à faire les frais, pour la commune, d’un local plus convenable, et à porter les appointements de Claude Gérard à une somme qui lui permette de vivre au moins d’une manière décente.

« Je regardai la dupe de Claude Gérard avec la consternation que vous imaginez.

« Cela n’est pas sérieux, – dis-je à cet égaré.

« — Si sérieux, mon cher monsieur le curé, que j’ai déjà en vue une maison qui me paraît sortable.

« Heureusement la Providence vint à mon secours : la mort presque subite d’un oncle de cette pauvre dupe la força de quitter le pays ; des affaires importantes la retinrent longtemps et la fixèrent enfin à Paris ; aussi ce Claude Gérard est resté Jean comme devant, donnant ses leçons dans une étable infecte, malsaine… que les enfants devraient fuir comme la peste… et pourtant, quoiqu’ils tombent souvent malades par suite du mauvais air qu’on y respire, la diabolique école est toujours comble… »

CHAPITRE XVIII.

Le cimetière du village. – La fosse. – L’enterrement. – Martin retrouve Régina.

Le soleil se levait au moment où, après avoir attendu quelques instants Claude Gérard à la porte de la maison mortuaire où il entra, j’arrivai avec lui au cimetière, pauvre cimetière s’il en fut, où l’on ne voyait que d’humbles croix à demi cachées dans de grandes herbes, au milieu desquelles s’élevaient çà et là quelques cyprès. Il restait vers le milieu, sur une petite éminence, une place assez vaste. Claude Gérard se dirigea sur ce point et me dit :

— Allons, mon enfant, à l’ouvrage ; heureusement le dégel a amolli le sol. Je vais creuser : tu relèveras la terre avec la pelle. Hâtons-nous, car le cercueil ne tardera pas à arriver.

Puis il ajouta comme se parlant à soi-même :

— Morte hier… enterrée ce matin… Heureusement je suis rassuré sur cette funeste précipitation qui cause parfois de si terribles malheurs.

— Quels malheurs, monsieur ?

— Hélas ! mon pauvre enfant… des personnes ont été ainsi enterrées vivantes.

— Vivantes ! – m’écriai-je avec effroi.

— Oui… seulement plongées dans une léthargie profonde… puis venait le moment du réveil… – dit Claude Gérard en frémissant, – oui… du réveil… dans une bière étroite… sur laquelle pèsent six pieds de terre…

— Oh ! c’est affreux, – m’écriai-je, – et vous craignez que cette fois ?…

— Rassure-toi, mon enfant ; si je craignais cela… je ne comblerais pas cette fosse, et je veillerais… mais, tout à l’heure, je suis entré dans la maison mortuaire, je me suis informé de toutes les tristes circonstances de cette mort… Le médecin de la ville voisine, homme des plus instruits, a constaté le décès… et cette déclaration d’un homme tel que lui ne peut laisser aucun doute… Pauvre femme, elle a voulu, dit-on, être ensevelie dans une brillante parure, autrefois portée par elle… sans doute quelque souvenir se rattachait à cette dernière volonté… Allons, mon enfant, à l’ouvrage…

Et l’instituteur, jetant son vieux chapeau de paille, relevant les manches de sa blouse, commença de piocher vigoureusement le sol avec une dextérité qui annonçait une longue expérience des travaux manuels. Je l’aidai de mon mieux et suivant mes forces.

— C’est la fosse… d’un martyr… que nous creusons là… mon enfant, – me dit Claude Gérard, au bout de quelques instants, en essuyant du revers de sa main la sueur qui inondait son front.

— La fosse d’un martyr ?… – lui dis-je.

— Oui… d’une femme qui a compté, dit-on, presque chaque jour de sa vie par ses larmes, toute grande dame qu’elle était. Ah ! mon enfant, il n’est pas de misères que sous les haillons.

— Et qui l’a fait tant souffrir cette pauvre dame ?

Soit que Claude Gérard n’eût pas entendu ma question, soit qu’il ne voulût pas y répondre, il baissa la tête et se remit à piocher vigoureusement la terre ; bientôt il reprit avec un soupir :

— Fasse le ciel que sa fille… soit plus heureuse qu’elle…

— Elle a une fille ?

— À peu près de ton âge. Elle est arrivée ici il y a quelques jours. Depuis longtemps on l’avait séparée de sa mère qui l’idolâtrait ; mais quand la malheureuse femme s’est vue mourir… elle a redemandé son enfant avec tant de supplications, qu’on la lui a rendue… Hélas ! elle n’aura pas joui longtemps de sa présence… Ah ! pauvre mère… pauvre mère !… et à sa fille… quel courage il lui faut…

— Pourquoi donc, monsieur, lui faut-il du courage ?

— Pour suivre jusqu’ici le cercueil de sa mère…

— Oh ! oui… – dis-je en frémissant. – Il faut quelle soit courageuse.

— Tu as été bien malheureux, – me dit Claude Gérard, – une vie laborieuse et rude t’attend… eh bien, vois-tu, ton sort sera peut-être préférable encore à celui de cette pauvre enfant qui va accompagner ici les restes de sa mère… et pourtant elle est riche… elle ne doit jamais connaître les privations…

— Hélas ! mon Dieu… si les riches ne sont pas heureux… qui le sera donc ?

— Ceux-là, mon enfant, qui peuvent se dire : J’ai rempli un devoir, j’ai accompli une tâche utile, si humble qu’elle soit ; j’ai tendu la main à un plus faible ou plus malheureux que moi, je n’ai fait de tort à personne, j’ai pardonné le mal qu’on m’a fait…

Ces maximes contrastaient si vivement avec celles du cul-de-jatte, déjà si malheureusement infiltrées dans mon esprit, qu’elles m’étonnaient plus encore qu’elles ne me convainquaient. Sans doute, Claude Gérard me devina, car il reprit avec une grande douceur :

— Un jour, je l’espère, tu comprendras mes paroles… et ce soir, après cette journée, la première que tu auras passée sans avoir eu sous les yeux l’exemple du mal ou du vice… tu me diras ce que tu penses, ce que tu éprouves… et qui sait ? déjà, peut-être, te sentiras-tu moins à plaindre, quoique les privations soient les mêmes.

En devisant ainsi, la fosse avait été complètement creusée ; Claude Gérard venait de sortir de l’excavation, lorsque nous entendîmes au loin un chant funèbre accompagné des lugubres accords du serpent.

— Déjà le corps ! – dit Claude Gérard, – notre tâche a été terminée a temps !

Non loin de la fosse se trouvait un gros cyprès, branchu et rabougri, auprès duquel, par l’ordre de mon maître, je portai notre pelle et notre pioche. De cet endroit, un peu culminant, j’aperçus l’enterrement : il se composait d’un prêtre en surplis, d’un chantre, d’un enfant de chœur et du serpent. Quatre paysans, vêtus de blouses, portaient la bière au moyen de deux traverses, que chacun d’eux tenait par un bout.

Deux personnes seulement suivaient le cercueil… une femme en noir, qui tenait par la main une petite fille, aussi vêtue de deuil. De la distance où j’étais, il m’était impossible de distinguer leurs traits.

Claude Gérard, monté sur le revers de la fosse, regardait le cortège s’approcher avec une profonde tristesse.

— Pauvre créature… – dit-il, – poursuivie… humiliée jusqu’à la fin… Sans son enfant et cette vieille servante… personne n’eût suivi son cercueil.

Le peu de paroles que m’avait dites Claude Gérard au sujet de la mort de cette femme me serraient le cœur. Il me semblait que je n’étais plus tout à fait étranger à ces funérailles, et que j’avais pour ainsi dire le droit de m’y intéresser.

Le convoi disparut pendant quelques minutes derrière la haie dont le cimetière était entouré, mais bientôt les chants se rapprochèrent, de l’enceinte… les deux personnes qui seules le suivaient me furent d’abord cachées par les porteurs et par le prêtre ; mais au tournant de l’allée du cimetière, je reconnus Régina… Une femme âgée l’accompagnait.

Sans l’arbre vert au tronc duquel je m’appuyais, je serais, je crois, tombé à la renverse, de stupeur et d’effroi ; heureusement Claude Gérard ne put remarquer mon trouble : il était resté au bord de la fosse qu’il devait combler après avoir aidé à y descendre le corps.

Tremblant d’être vu et reconnu par Régina, je me jetai derrière le tronc branchu de l’arbre vert, et je m’y blottis à genoux, osant à peine respirer.

La figure de Régina avait la blancheur et l’immobilité du marbre ; ses trois signes noirs donnaient une expression étrange à ses traits pâles, pétrifiés ; elle ne pleurait pas ; son regard sec et fixe s’attachait si opiniâtrement au cercueil, que dès que la marche irrégulière des porteurs lui imprimait quelque oscillation de droite ou de gauche, un léger balancement de la tête de Régina annonçait que son regard suivait la même direction.

Les moindres mouvements de cette enfant avaient une sorte de roideur automatique ; elle marchait pour ainsi dire par saccades, et comme si tout son être eût été sous l’empire d’une tension nerveuse. En me rappelant la brutalité avec laquelle j’avais enlevé Régina dans la forêt de Chantilly, je me rappelais aussi sa beauté ; en la retrouvant si cruellement changée, mon cœur se brisa ; je fus obligé de mettre ma main sur ma bouche pour étouffer mes sanglots.

La femme âgée qui tenait Régina par la main pleurait beaucoup. Sa physionomie était douce et bonne. Il me parut que le curé disait les dernières prières sur ce corps avec hâte et distraction. Lorsqu’il s’agit de descendre la bière au fond de la fosse, Régina parut faiblir et pour ainsi dire se ployer sur elle-même. La vieille servante fut obligée de la soutenir en la prenant sous les bras. Chose étrange ! cette enfant ne versait pas une larme ; son regard restait fixe, ses traits immobiles ; à peine ses lèvres, minces et pâles, se contractaient parfois, en se serrant l’une contre l’autre.

Enfin, le cercueil fut placé au fond de la fosse.

Régina parut alors faire un violent effort sur elle-même, se dégagea des mains de la servante, s’agenouilla au bord de l’ouverture béante, pendant que Claude Gérard commençait à jeter quelques pelletées de terre, qui résonnèrent sourdement.

À chaque pelletée de terre, Régina envoyait, pour ainsi dire, un baiser d’adieu au cercueil avec une expression de désespoir morne, glacé… mille fois plus déchirante que des explosions de sanglots.

Bien avant que la fosse fût comblée, le curé s’éloigna rapidement, suivi du chantre ; l’enfant de chœur qui portait la croix la mit sur son épaule, le serpent passa son instrument autour de son cou, et ils sortirent pêle-mêle du cimetière.

Régina et la servante restèrent seules au bord de la fosse, que Claude Gérard finissait de combler : l’enfant, toujours agenouillée, immobile comme une statue.

Mon attention fut distraite de cette contemplation poignante par une puérilité. Je sentis une âcre et forte odeur de tabac… Je jetai les yeux du côté d’où venait cette odeur, et j’aperçus au-dessus de la haie de clôture du cimetière la tête d’un homme à figure sinistre ; il fumait imperturbablement sa pipe ; il avait le teint couleur de brique, et ses cheveux, légèrement grisonnants, étaient à peine couverts par une mauvaise casquette. Malgré le douloureux spectacle qu’il avait sous les yeux, les traits repoussants de cet homme exprimaient une indifférence tellement cynique, que, saisi d’indignation, de dégoût, je détournai la vue, ramené d’ailleurs vers Régina par l’intérêt qu’elle m’inspirait…

Claude Gérard ayant terminé le remplissage de la fosse, contemplait silencieusement, comme moi, l’enfant toujours agenouillée. La vieille servante lui dit quelques mots tout bas, mais Régina, lui faisant un signe de la main, comme pour l’implorer, retomba dans son immobilité…

Je jetai, presque malgré moi, les yeux du côté où j’avais vu l’homme à figure sinistre, il avait disparu…

Soudain j’entendis au loin le tintement de grelots d’un attelage de poste et le bruit d’une voiture qui s’approchait rapidement.

À ce bruit, que Régina ne parut pas remarquer, la vieille servante tressaillit, jeta un regard douloureux sur l’enfant et de nouveau lui parla tout bas à l’oreille, mais aussi vainement que la première fois.

La voiture s’était arrêtée à la porte du cimetière.

Bientôt s’avança un mulâtre assez âgé, vêtu de noir et portant sur son bras un petit manteau et un chapeau d’enfant ; il s’approcha de la servante et lui dit sèchement :

— Allons, Gertrude, la cérémonie est finie, vous savez les ordres de M. le baron ?

Gertrude lui montra d’un regard suppliant Régina toujours agenouillée.

— Elle ne restera pas là toute la journée, n’est-ce pas ? – dit le mulâtre. – Un quart d’heure de plus, un quart d’heure de moins ne sont rien… Et, vous le savez, les ordres de M. le baron sont exprès…

— Régina… – dit la vieille servante d’une voix entrecoupée de sanglots, – il faut partir… vous vous rendrez malade… venez, venez…

L’enfant fit un signe de tête négatif et resta immobile.

— On ne peut pas non plus l’arracher de la tombe de sa mère, – dit Gertrude au mulâtre ; – que voulez-vous que je fasse ?

Le mulâtre haussa les épaules, et, s’approchant de l’enfant, lui dit :

— Mademoiselle… j’ai l’ordre de vous ramener aussitôt que tout cela sera fini… M. le baron, votre père, le veut ainsi… veuillez donc me suivre.

Régina ne changea pas de position.

— Mademoiselle, – reprit le mulâtre, – je vous en prie… venez… ou je serai obligé de vous emporter.

L’enfant ne bougea pas.

— Il faut en finir pourtant, – dit le mulâtre.

Et il s’approcha vivement, afin sans doute de la prendre entre ses bras.

Je m’attendais à des pleurs, à des débats pénibles… il n’en fut rien…

Régina se laissa emporter sans aucune résistance, sans prononcer une seule parole.

Seulement, lorsqu’elle fut entre les bras du mulâtre, elle tourna la tête vers la fosse… sur laquelle elle continua d’attacher un regard fixe, obstiné, comme celui dont elle avait suivi le cercueil… Tant qu’il lui fut possible d’apercevoir la terre fraîchement remuée, l’enfant ne la quitta pas des yeux… envoyant de temps à autre, dans l’espace, un dernier baiser d’adieu.

Bientôt Gertrude et le mulâtre, qui emportait Régina, tournèrent la haie, et je les perdis de vue.

Quelques minutes après, les chevaux, lancés au galop, emmenaient la voiture.

Cette scène étrange, si inattendue, me frappait comme une apparition, comme un rêve.

Il fallut que Claude Gérard m’adressât deux fois la parole pour me tirer de ma stupeur. Il paraissait d’ailleurs aussi profondément ému que moi ; dans notre distraction commune, nous oubliâmes non loin de la fosse, au pied du cyprès, la pioche et la pelle dont nous nous étions servis, et nous regagnâmes le village.

CHAPITRE XIX.

La journée d’un instituteur. – Le lavoir. – L’école. – La quête.

« La mère de Régina est morte, et si malheureux que soit ton sort, il l’est peut-être encore moins que celui qui est réservé à cette pauvre enfant, » – m’avait dit Claude Gérard. Cette pensée résumait pour moi le triste spectacle auquel je venais d’assister.

Et pourtant je pus échapper à l’obsession obstinée de cette pensée et m’acquitter, à la grande satisfaction de mon maître, de la part qu’il m’attribua dans ses travaux du jour, réservant pour mes heures de solitude et de repos nocturne le triste bonheur de savourer à loisir les amers souvenirs, les idées de toute sorte qu’avait fait naître en moi la scène dont j’avais été témoin.

D’ailleurs, la variété de mes occupations durant le restant de la journée, la surprise que plusieurs particularités de la condition de Claude Gérard, l’instituteur, me causèrent, auraient, je crois, suffi à me distraire de mes préoccupations au sujet de Régina. J’appris aussi, dans la matinée, qu’elle ne devait plus revenir dans ce village ; la maison habitée par sa mère jusqu’à sa mort allait être mise en vente.

Tel fut l’emploi de la journée de Claude Gérard, l’instituteur communal. Sauf quelques variétés dans les travaux manuels, elles étaient généralement toutes ainsi partagées.

Après l’enterrement, nous nous rendîmes à la maison ; Claude Gérard s’arma d’une sorte de large ratissoire en bois, emmanchée d’une longue perche ; il me donna à porter un seau et une pelle creuse, pareille à celles dont se servent les mariniers pour étancher l’eau de leurs bateaux, et nous nous mîmes en marche, moi fort curieux de savoir ce que nous allions faire, Claude Gérard calme et grave comme de coutume.

Eu quelques minutes, nous gagnâmes une petite prairie confinant le village, et à l’extrémité de laquelle une source souterraine alimentait le lavoir public, réservoir d’eau alors noirâtre, vaseuse, grossièrement entouré de pierres plates formant parapet.

Claude Gérard, malgré le froid, ôta ses gros sabots, releva son pantalon jusqu’aux genoux, rehaussa sa blouse au moyen d’une corde dont il ceignit ses reins, et me dit :

— Mon enfant, nous allons curer ce lavoir… Il serait malsain pour toi d’entrer dans l’eau… je vais y aller, j’attirerai la bourbe avec ce râteau… tu la mettras dans ce seau, et tu iras la répandre au pied de ces grands peupliers que tu vois là…

C’est avec la plus parfaite simplicité que l’instituteur m’avait donné cet ordre, et annoncé la part qu’il allait prendre lui-même à ce travail pénible, répugnant ; malgré mon ignorance des hommes et des choses, il me semblait exorbitant qu’un instituteur fût non seulement fossoyeur, mais encore cureur de lavoir ; je regardai Claude Gérard avec ébahissement.

Il devina ma pensée, sourit doucement et me dit :

— Cela t’étonne beaucoup, n’est-ce pas, mon enfant, de voir un maître d’école, un homme savant… comme on m’appelle, curer un lavoir ?

— Il est vrai, monsieur, ça m’étonne…

— Et cela te semble humiliant pour moi, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi cela ?

— Dame… monsieur, quand on est savant comme vous… entrer dans la bourbe, et la ramasser avec un grand râteau, ça me semble bien humiliant.

— Écoute-moi, mon enfant… Les pauvres femmes qui viennent laver leur linge dans cette eau remplie de vase… le remportent presque aussi sale qu’elles l’avaient apporté ; de plus, il lui reste une horrible odeur de bourbe ; aussi bien souvent les petits enfants qu’elles enveloppent dans ces langes humides, infects, tombent malades, et gagnent de mauvaises fièvres ; mais une fois le lavoir curé, la bourbe enlevée… ces malheurs n’arriveront plus.

— À la bonne heure, monsieur… mais il y a bien d’autres personnes qui pourraient s’occuper de cela à votre place… car elles ne pourraient…

— Car elles ne pourraient me remplacer ailleurs, n’est-ce pas ?

— C’est ce que je voulais dire, monsieur.

— Tu as raison ; mais il s’agit ici d’un devoir que j’ai promis d’accomplir, il me faut tenir ma promesse. Quant à l’humiliation, où est-elle ? Si j’avais de l’orgueil, ne pourrais-je pas, au contraire, me dire : Je fais à la fois ce que tout le monde peut faire, et ce que tout le monde ne peut pas faire… je suis donc doublement avantagé. Mais, sans raisonner ainsi, il me suffit de me dire, mon enfant, qu’il n’y a jamais d’humiliation à accomplir une tâche utile et profitable à tous.

Je ne trouvai rien à répondre.

— L’humiliation consiste-t-elle à aller jambes nues dans la vase ? Alors, mon enfant, – reprit Claude Gérard en souriant, – ces beaux messieurs riches et nobles, qui, chaque hiver, viennent chasser au marais, s’humilient aussi profondément que moi, car ils entrent dans la bourbe jusqu’au ventre, pour le plaisir de tuer quelques pauvres oiseaux. Allons, mon enfant, du courage et du contentement au cœur… notre travail sera utile à tous… Dépêchons-nous… il faut que nous soyons de retour à midi pour préparer la classe…

Et Claude Gérard, se mettant bravement à l’œuvre, à grands coups de râteau, ramena un épais limon sur la berge du lavoir ; je remplissais mon seau de cette vase, et j’allais la déposer tout le long d’un grand rideau de peupliers.

Je l’avoue, l’exemple, les paroles de Claude Gérard, en relevant à mes yeux le travail auquel je participais, me le rendirent moins pénible, moins répugnant.

Mon nouveau maître, afin sans doute de m’encourager encore, me dit, au bout d’une heure :

— Ce printemps, mon enfant, nous viendrons visiter ces peupliers… Grâce au limon que tu déposes à leur pied, tu verras comme ils pousseront verdoyants et touffus ; car cette vase, si mauvaise dans le lavoir… devient un excellent engrais pour ces beaux arbres, dont elle nourrit les racines… Eh bien ! dis, cher enfant, te sentiras-tu humilié d’avoir contribué à rendre ces grands arbres plus beaux, plus vigoureux que jamais, en jetant quelques seaux de vase à leur pied ?

— Oh ! non, monsieur… je viendrai, au contraire, les voir avec plaisir. – m’écriai-je, de plus en plus enchanté des réflexions de Claude Gérard.

Et tel est le caractère des enfants, que ce n’est pas sans une certaine satisfaction d’amour-propre que je terminai une tâche commencée d’abord avec dégoût.

Si j’insiste ainsi sur quelques-uns des enseignements pratiques de Claude Gérard, c’est qu’ils eurent une action décisive, presque incessante sur ma vie ; je dois dire aussi à ma louange peut-être, ou plutôt à celle de Claude Gérard, que ses enseignements simples, clairs, logiques, pénétrèrent presque immédiatement et très avant dans mon esprit et dans mon cœur, tandis que c’est avec un certain malaise moral, avec une répugnance instinctive, que j’avais accepté les exécrables maximes du cul-de-jatte que Bamboche me prêchait naguère.

Après avoir ainsi commencé le curage du lavoir, nous revînmes en hâte au logis ; un morceau de pain noir et quelques noix composèrent notre déjeuner, puis j’aidai Claude Gérard à faire dans l’écurie les préparatifs de sa classe, préliminaires singuliers, qui ajoutèrent un nouvel étonnement à mes étonnements de ce jour.

Les vaches ne sortant que rarement par les mauvais temps de l’hiver, leur présence presque habituelle durant cette saison rétrécissait de beaucoup l’espace laissé aux élèves de Claude Gérard. Du reste, je n’ai jamais bien pu comprendre si l’on devait dire que les élèves étaient dans l’étable ou que les vaches étaient dans la classe, le local se trouvant à peu près également partagé entre l’espèce humaine et l’espèce bovine.

Ainsi, du côté droit, se trouvaient le râtelier, la mangeoire et une litière de fumier vieux de deux ou trois mois, qui exhalait une puanteur insupportable, tandis que, au long de la muraille gauche, j’aidai Claude Gérard à placer quelques tréteaux boiteux sur lesquels nous posâmes des planches ; devant ces tables portatives, nous alignâmes plusieurs bancs dans une sorte de boue fangeuse, infecte ; car la pente du sol de l’étable amenait à cet endroit le suintement fétide de toutes les immondices des animaux.

Nous faisions ces préparatifs presque au milieu de l’obscurité ; car rien n’était plus sombre que ce local de vingt pieds de longueur environ seulement, éclairé d’un côté par la porte d’entrée, de l’autre par la petite croisée du réduit entouré de claies qui servait de chambre à l’instituteur ; le plafond très bas, composé de solives à jour, drapées d’épaisses toiles d’araignées, laissait apercevoir le foin et la paille dont le grenier était rempli. Quand venait le froid, on fermait la porte ; alors les deux tiers de l’étable se trouvaient plongés dans les ténèbres : de sorte que sur une trentaine d’enfants, cinq ou six seulement pouvaient travailler à la lueur du jour que filtrait la petite fenêtre de Claude Gérard. L’instituteur remédiait d’ailleurs, autant qu’il le pouvait, à cet inconvénient, en appelant tour à tour chacun des enfants relégués au fond de la partie la plus obscure de l’étable, et les faisant travailler environ un quart d’heure dans sa chambre et sous ses yeux.

À peine avions-nous préparé les tréteaux et les bancs, que les enfants commencèrent d’arriver. Le temps, assez clair le matin, s’était couvert, refroidi ; la neige tomba bientôt abondamment ; force fut donc de fermer la porte de cette étable encombrée de bestiaux et d’enfants. Il y fit alors presque nuit.

Blotti dans un coin, j’assistai avec une vive curiosité à la première leçon que je voyais donner. Les rustiques écoliers de l’instituteur, au lieu d’être bruyants, tapageurs, indociles, et de ne voir, pour la plupart, dans les heures d’école, qu’un travail ennuyeux ou indifférent, étaient calmes, soumis, attentifs ; ils me parurent, si cela se peut dire, non seulement s’intéresser, mais se plaire, s’amuser aux enseignements de Claude Gérard et avoir pour lui une affection presque filiale.

Je compris plus tard, en l’expérimentant moi-même, comment, à l’aide d’un procédé d’enseignement à la fois ingénieux et simple, où se combinaient la curiosité, l’amour-propre et l’esprit d’imitation (ces trois leviers tout-puissants sur l’enfance), Claude Gérard parvenait à des résultats aussi prompts que satisfaisants. Toujours bon, calme, indulgent, patient, pénétré de la sainteté du sacerdoce qu’il exerçait, et surtout guidé, soutenu, encouragé par son amour profond pour les enfants, il étudiait leurs caractères, leurs instincts, leurs passions, et savait presque toujours faire tourner au bien ces différents essors naturels qui, comprimés, faussés, mal dirigés, fussent devenus des vices et des passions mauvaises.

La leçon durait depuis une demi-heure environ, lorsque la chaleur de l’étable et l’odeur du fumier, encore augmentées par cette agglomération d’enfants, devinrent si suffocantes, si délétères, que je ressentis, ainsi que plusieurs écoliers, des nausées, une sorte d’étouffement, accompagnés de violents maux de tête, et la sueur ruissela de mon front.

Il fallut enfin ouvrir la porte de l’étable dont l’atmosphère n’était plus respirable. Un courant d’air vif et froid succédant brusquement à une température étouffante, je frissonnais, la sueur se glaçait sur mon front. Au bout de quelques instants, l’on referma la porte ; mais alors, ainsi que ces pauvres enfants, presque tous misérablement vêtus, je grelottais transi. J’appris plus tard par Claude Gérard que ces soudaines alternatives de chaud et de froid, que cet air vicié, infect, au milieu duquel vivaient ces pauvres créatures, leur causaient fréquemment des maladies graves, quelquefois mortelles ; rarement un élève pouvait suivre les leçons quinze jours de suite.

La classe terminée, c’était un samedi soir, je ne l’oublierai jamais grâce à la circonstance suivante :

Claude Gérard prit un grand sac divisé en deux compartiments, me donna un panier et me dit :

— Allons, mon enfant, suis-moi.

Et il ajouta en souriant :

— Cette fois encore tu vas bien t’étonner de l’humiliation à laquelle je m’expose…

— Comment cela, monsieur ?

— Nous allons demander de porte en porte, dans le village… notre nourriture pour la semaine prochaine mon enfant…

Ces mots me causèrent un nouvel ébahissement.

— Le salaire que l’on m’accorde pour remplir mes fonctions d’instituteur et m’occuper des travaux que tu as partagés, cher enfant, est tellement insuffisant, que je suis obligé, comme mes confrères des autres communes, d’avoir recours à la charité publique afin d’avoir à peu près assuré le pain de chaque jour ; puis, la plupart de mes écoliers sont si pauvres, que leurs parents préfèrent me payer leur petite rétribution en nature… Allons, mon enfant, parle franchement… n’est-ce pas là pour moi le comble de l’humiliation ?

— Moi, qui ai l’habitude de mendier, – dis-je à Claude Gérard, – je ne trouve pas cela humiliant… mais vous, monsieur, vous qui êtes savant et qui rendez tant de services au village…

— Justement, mon enfant, j’ai la conscience de rendre quelques services à tous, aussi je n’éprouve aucune humiliation à recevoir de chacun ce qu’il peut me donner, pour m’aider à vivre… puisque je n’ai pas d’autres ressources… Si j’étais, au contraire, oisif, inutile ou paresseux, je commettrais une dégradante lâcheté en acceptant de pauvres gens un morceau de leur pain. Allons, viens, mon enfant, peut-être ton repas de ce soir sera-t-il moins frugal que celui d’hier, car mes petites provisions étaient épuisées… À chaque instant, pour ainsi dire, Claude Gérard me donnait ainsi un nouvel exemple de sa résignation, remplie cependant de dignité de soi ; je le suivis dans sa tournée.

En me rappelant plus tard ce nouvel incident de la journée et en y réfléchissant, j’ai eu la mesure de la considération dont devaient jouir, parmi les populations, ces instituteurs… qui, les moyens matériels leur étant donnés, pourraient cependant, en vingt ans, changer la face d’un pays et créer une génération toute nouvelle, par le seul fait de l’éducation… mais il est sans doute des raisons politiques qui s’opposent à cette grande régénération sociale…

Claude Gérard était généralement aimé, respecté même ; cependant, en raison de son existence misérable et des fonctions accessoires qu’il remplissait, on le mettait au niveau d’un bon berger ou d’un honnête et intelligent garçon de charrue.

Les pauvres gens l’affectionnaient surtout : ce fut avec une cordialité fraternelle que ceux-là nous firent leur modeste offrande, l’un d’une petite mesure de légumes secs, l’autre de quelques fruits ; ailleurs c’était un peu de seigle, ou un boisseau de pommes de terre ; somme toute, nous étions, comparativement, beaucoup moins bien traités par ceux des habitants du village qui avaient quelque aisance ; ceux-là éprouvaient contre d’instituteur une sorte de jalousie mêlée de dédain, qui se traduisait par de fréquentes tentatives d’humiliation ; mais l’on n’humiliait pas facilement Claude Gérard.

Quelques petits propriétaires, appartenant à la faction du curé, voyaient d’ailleurs l’école d’un mauvais œil ; ils trouvaient inutile, malséant, dangereux, de répandre l’enseignement dans la populace. — « Si tout le monde savait lire, – disaient ingénument ceux-là, – à quoi distinguerait-on l’enfant d’un homme qui a quelque chose, de l’enfant d’un homme qui n’a rien ? » Aussi ces vaniteux concouraient-ils de tout leur pouvoir municipal à rendre presque impossible l’école de Claude Gérard, le reléguant dans une étable infecte, malsaine, et défendant aux gens qu’ils pouvaient tenir dans quelque dépendance d’envoyer leurs enfants à sa classe. Chez ces superbes personnages, notre collecte fut mince et presque toujours injurieusement donnée. Une moitié de pain d’une dureté de roche, quelque morceau de lard rance, ou quelque fromage moisi, telle fut, à peu près, notre récolte chez plusieurs notables du village[7].

Deux ou trois fois cependant, au milieu de ces rudes épreuves, tout malheureux enfant abandonné, vagabond, mendiant que naguère j’étais encore, je sentis mon cœur se révolter, mon front rougir de colère en entendant de dures et méprisantes paroles accompagner la dédaigneuse aumône qu’on nous jetait… Mais, à ma surprise croissante, l’inaltérable sérénité de Claude Gérard ne se démentait pas, et, par son attitude, par son maintien, par sa physionomie, il semblait ne pas soupçonner un moment que l’on pût songer à l’humilier. Cette conscience d’être toujours au-dessus de l’outrage n’est-elle pas quelquefois le comble de la dignité ?

Nous revînmes à l’école, mon panier et le sac de Claude Gérard à peu près remplis.

Le jour tirait à sa fin ; la neige, continuant de tomber abondamment, s’était, durant notre absence, amoncelée devant la porte de l’étable. Claude Gérard, voulant déblayer l’entrée, chercha la pelle que nous avions oubliée au cimetière, ainsi que la houe, après avoir creusé et comblé la fosse de la mère de Régina.

— La pelle est restée près de l’arbre vert dans le cimetière, – dis-je à Claude Gérard – je vais aller la chercher, monsieur…

— Soit, mon enfant, – me répondit-il, – car si la neige s’amoncelle en dehors de l’étable, au moindre dégel nous serons inondés ; mais trouveras-tu bien ton chemin ?

— Oh ! oui, monsieur, soyez tranquille.

Et je me dirigeai rapidement vers le cimetière.

CHAPITRE XX.

La tombe violée. – Le cul-de-jatte. – Punition du sacrilège. – Tentation.

Quoique la lune eut à traverser d’épais nuages gris et neigeux, chassés par un vent violent, sa clarté suffisait à me guider : je distinguais parfaitement les objets.

Je me rapprochais du cimetière avec une sorte de satisfaction mélancolique ; distrait durant tout le jour des pensées dont Régina était l’objet, je m’abandonnais tout entier à ces souvenirs ; heureux de songer que je vivrais désormais non loin de la dernière demeure de la mère de Régina… de sa mère qu’elle paraissait si douloureusement regretter… c’était à la fois pour moi et une consolation et un lien de plus qui m’attachait à cette enfant. Je me promettais de soigner avec un pieux respect ce tombeau devant lequel je l’avais vue agenouillée… de le défendre contre l’invasion des plantes parasites ; au printemps je me proposais d’y transplanter quelques fleurs rustiques, dans le fol espoir que, si Régina revenait jamais, elle trouverait du moins ce tombeau entretenu avec un soin dont elle serait touchée et dont elle ignorerait toujours la source.

Je voyais enfin je ne sais quelle étrange coïncidence entre l’apparition inattendue de Régina et la bonne résolution que j’avais prise de revenir au bien. Cet incident singulier était pour moi une sorte de consécration de cette pensée : que toutes mes bonnes tendances me rapprochaient de Régina.

M’en rapprochaient ?… non… ce n’est pas le mot, car je ne pouvais espérer de la revoir, bien moins encore de jamais l’approcher… Mais il me semblait, tout en reconnaissant l’extravagance de cette passion enfantine et sans issue, que plus je deviendrais honnête homme, plus j’aurais, pour ainsi dire, le droit de songer à Régina, pensée douce et amère, secret sacré que je me promettais d’ensevelir pour toujours au plus profond de mon cœur.

Maintenant, mûri par les années, je m’expliquerais à peine comment ces idées bizarres, je dirais presque d’une sensibilité raffinée, avait pu naître chez un enfant de mon âge ; mais je les comprends, en faisant la part de cette précocité de sensations que l’exemple des amours de Basquine et de Bamboche avait éveillée et développée en moi……

En m’abandonnant à ces réflexions, je m’acheminais lentement vers le cimetière.

La brise, redoublant de violence, avait chassé une partie des nuages qui jusqu’alors obscurcissaient la lune ; elle brilla bientôt d’un vif éclat ; la neige cessa de tomber ; mais elle couvrait tout le champ du repos comme un vaste linceul.

Le silence, profond, solennel, était seulement interrompu par les sifflements aigus du vent du nord à travers quelques arbres verts.

Je n’avais jamais été poltron ; d’ailleurs ma vie vagabonde m’avait depuis longtemps familiarisé avec toutes sortes d’incidents nocturnes ; la neige couvrait la terre à une telle épaisseur, que je ne m’entendais pas pour ainsi dire marcher.

J’arrivai ainsi non loin du cyprès auprès duquel j’avais le matin laissé la pelle et la houe après m’être caché derrière le tronc de cet arbre durant l’enterrement de la mère de Régina.

Soudain je m’arrêtai, frappé de stupeur et d’effroi.

Au lieu de voir à quelques pas de moi la fosse comblée ainsi que nous l’avions laissée le matin et couverte d’une couche de neige, comme le reste du sol, cette fosse avait été ouverte… récemment sans doute, car deux tas de terre noirâtre, s’élevant de chaque côté de ce large trou, tranchaient sur la blancheur de la neige dont le terrain était couvert.

Si cette violation sacrilège n’eût pas atteint la tombe de la mère de Régina, peut-être aurais-je reculé devant la pensée de pénétrer ce sinistre mystère ; mais l’indignation, la colère, redoublèrent mon courage ; sentant néanmoins le besoin d’être prudent, je m’avançai sans bruit avec une extrême précaution, et j’atteignis l’arbre vert derrière lequel je m’étais blotti le matin ; je retrouvai là notre lourde pelle de chêne ; la pioche avait disparu.

Jusqu’alors, je n’avais entendu aucun bruit, je prêtais l’oreille avec attention, lorsque tout à coup je sentis une forte odeur de fumée de tabac qui s’exhalait de la fosse ouverte.

Un pressentiment me dit que l’homme dont la figure sinistre m’avait frappé dans la matinée, et qui fumait cyniquement sa pipe en regardant les funérailles, violait en ce moment cette tombe… J’entendis bientôt une sorte de piétinement suivi de plusieurs coups, bruits sourds qui semblaient sortir des entrailles de la terre… Soudain une main invisible lança la pioche sur le revers de la fosse, puis je vis paraître la tête, et ensuite le buste d’un homme… il s’aidait de ses mains pour sortir de l’ouverture béante, et il venait sans doute d’abandonner sa pipe, car il tenait entre ses dents un paquet qui semblait assez lourd…

Je reconnus l’homme que j’avais vu le matin.

Caché par le tronc du cyprès et par l’ombre qu’il projetait je ne pouvais être aperçu de ce misérable… Je restai immobile, ne sachant que faire, craignant d’être découvert et attendant des circonstances mes seules inspirations.

Cet homme, que j’appellerai désormais le cul-de-jatte (je dirai tout à l’heure comment j’acquis la conviction que tel était ce personnage), cet homme, l’exécrable instituteur de Bamboche, étant sorti tout à fait de la fosse, redressa sa haute et robuste taille, un moment fatigué sans doute de s’être tenu si longtemps courbé. Prenant alors à la main le paquet que j’avais remarqué, il jeta les yeux de côté et d’autre, avisa le cyprès derrière lequel j’étais blotti, et s’en approcha.

Je retins ma respiration ; me ramassant sur moi-même, je me fis aussi petit que possible, afin de rester inaperçu dans l’ombre et derrière l’abri qui me cachait.

Le cul-de-jatte s’approcha encore… je me crus mort…

Heureusement, au lieu de faire quelques pas de plus, il s’assit par terre sur le sommet d’un petit talus, et il me tourna ainsi complètement le dos, pendant qu’il dénouait le paquet qu’il avait tenu entre ses dents pour sortir plus facilement de la fosse ; c’était un mauvais mouchoir où se trouvaient jetés pêle-mêle différents objets volés par lui, sans doute, dans le cercueil…

Le cul-de-jatte mit le paquet entre ses jambes, et s’occupa d’examiner attentivement son butin à la clarté de la lune, ne craignant pas sans doute d’être surpris à cette heure de la nuit.

L’inspiration que j’attendais des circonstances me vint subitement : ayant, par un mouvement involontaire, rencontré sous ma main le manche de la lourde pelle dont je m’étais servi le matin, je me levai sans faire le moindre bruit ; et d’ailleurs, le vent, agitant bruyamment les branches du cyprès, eût empêché le cul-de-jatte de m’entendre… Je pris à deux mains le manche de la pelle ; je la levais en l’air comme une massue, lorsque, calculant d’un dernier coup d’œil la portée de mon arme, je m’aperçus que, pour atteindre sûrement le cul-de-jatte et pouvoir lui asséner de toutes mes forces un coup sur le crâne, il me faudrait faire deux pas vers lui, et sortir absolument de ma cachette.

Un moment j’hésitai… ma résolution m’abandonna. Le moindre bruit, la moindre hésitation dans mon attaque, pouvaient me perdre… car cet homme n’eût pas reculé devant un assassinat.

Mais la pensée de Régina vint à mon aide, je l’invoquai mentalement comme on invoque son bon ange. D’un bond, je m’élançai ; la pelle retomba sur la tête du cul-de-jatte avec la rapidité de la foudre… coup si violent, que la pelle se fendit en deux…

Le cul-de-jatte éleva un instant les bras comme pour les porter à son front ; puis les forces lui manquèrent, il tomba à la renverse et resta sans mouvement… Craignant de l’avoir seulement étourdi, je lui assénai de nouveaux coups avec un emportement farouche ; bientôt le sang rougit la neige autour de nous.

La vue de ce sang me fit frissonner… je jetai la pelle loin de moi, tremblant d’épouvante, comme si j’eusse commis un crime… Mais je surmontai cette émotion en me disant qu’après tout je venais de frapper justement ce profanateur de tombes.

Je m’approchai du cul-de-jatte afin de lui enlever les objets dérobés dans la fosse.

Je vis un écrin ouvert, d’où s’échappaient une grosse chaîne d’or et un médaillon du même métal… puis plusieurs bagues où brillaient des pierres précieuses, arrachées sans doute aux mains du cadavre ; enfin un portefeuille que le cul-de-jatte venait d’ouvrir, car une assez grande quantité de lettres qu’il renfermait étaient éparses çà et là… de l’une de ces lettres, sortait un lacet fait de cheveux, auquel pendaient une petite croix d’acier bronzé et une médaille de plomb, grande comme une pièce de dix sous…

Ma première pensée fut de ramasser ces objets, et d’aller à l’instant les porter à Claude Gérard, en le prévenant de ce qui venait de se passer ; mais réfléchissant que le cul-de-jatte avait déjà pu mettre quelques bijoux dans ses poches, je me disposai à le fouiller, malgré une répugnance mêlée de crainte… Sa main, que je touchai, était glacée… cela m’enhardit… Il portait une mauvaise veste et un pantalon de drap. En tâtant les poches de sa veste, j’entrouvris accidentellement sa chemise presque en guenilles ; alors, à la clarté de la lune qui tombait en plein sur cet homme, je vis tatouée sur sa peau une tête de mort de grandeur naturelle qui couvrait presque entièrement la poitrine de ce misérable… les orbites de cette tête étaient remplies par deux yeux rouges ; elle tenait une rose entre ses dents.

— Le cul-de-jatte !… – m’écriai-je ; car souvent Bamboche m’avait parlé du sinistre tatouage que ce brigand portait sur sa poitrine, tatouage assez particulier pour que je ne conservasse pas de doute au sujet de ce personnage ; – le cul-de-jatte !… répétai-je, toujours agenouillé à côté de cet homme. – Oh ! tant mieux !… tant mieux !… – m’écriai-je avec une joie farouche, – je suis content de l’avoir tué… après tout le mal qu’il a fait à Bamboche.

Et je continuai de fouiller ce bandit. Je ne trouvai rien dans les poches de la veste, si ce n’est un briquet, un cornet de tabac à fumer et un couteau-poignard ; mais quelle fut ma surprise et bientôt ma douleur, en trouvant dans les goussets de son pantalon les deux pistolets qui, la veille encore, étaient en la possession de Bamboche !

Par quel hasard étrange cet homme s’était-il donc encore une fois retrouvé avec Bamboche dont il avait causé la perte ? En songeant à la mare de sang où, la nuit précédente, j’avais, ramassé le petit châle de Basquine et les trois pièces d’argent, je ne pouvais douter de la complicité du cul-de-jatte dans ce nouveau crime, puisqu’il avait en sa possession les pistolets de Bamboche ; mais je me demandais la part que ce misérable avait prise à ce tragique événement, toujours pour moi environné de mystère, car j’ignorais encore lequel de Bamboche ou de Basquine avait été victime, ou si tous deux avaient succombé.

D’un autre côté, je ne trouvai sur le cul-de-jatte aucun argent. Qu’était donc devenue la somme dérobée par Bamboche à Claude Gérard, somme qui avait pu seule tenter les meurtriers présumés de mes compagnons ?

Toutes ces pensées, se présentant à la fois dans mon esprit, y laissaient le trouble et l’incertitude. Un moment je regrettai d’avoir tué ce bandit qui, seul peut-être, aurait pu m’éclairer sur le sort de mes compagnons ; mais, en songeant à sa vie, à ses crimes, je m’applaudis de mon action.

Je rassemblai donc dans un pan de ma blouse la chaîne d’or, le médaillon, les bagues, le portefeuille où je remis les lettres, ainsi que le cordonnet de cheveux où étaient attachées une petite croix de bronze et une médaille de plomb ; puis, laissant le cul-de-jatte étendu non loin de la fosse, je sortis précipitamment du cimetière afin d’aller avertir Claude Gérard de cet événement.

Il me reste un aveu pénible à faire…

Il s’agit de tentations mauvaises et d’une action honteuse… action dont le remords m’a poursuivi jusqu’au jour où loin de me repentir de ce que j’avais fait… j’ai…

Mais, hélas ! chaque chose à son heure…

Quelles qu’aient été les suites réservées par le hasard à un fait indigne en soi, je ne pouvais les prévoir à l’heure où je le commettais ; son indignité ne peut donc être atténuée en rien.

Je regagnai en hâte la demeure de Claude Gérard, regardant de temps à autre, et tout en marchant, les bijoux arrachés des mains du cul-de-jatte ; ils me paraissaient d’une énorme valeur.

— Ah !… si je rencontrais Basquine et Bamboche, quelle joie… – me disais-je, – comme nous aurions de quoi vivre longtemps ensemble avec l’argent de…

Mais ma pensée s’arrêta là… et, malgré ce retour aux dangereuses tendances du passé, je compris que, penser ainsi, c’était me rendre complice du cul-de-jatte… complice de la violation du tombeau de la mère de Régina ; je repoussai alors cette tentation avec horreur. Puis, malgré moi, je fus assailli d’une idée puérile et mauvaise.

— Non, non, – me dis-je, – je respecterai ces bijoux, mais ce portefeuille renferme des lettres… sans aucune valeur sans doute, puisque l’humidité de la tombe doit les anéantir… d’ailleurs personne maintenant ne peut soupçonner leur existence, elles ne manqueront à personne… En les gardant à l’insu de Claude Gérard, je ne fais tort à qui que ce soit… ce sera pour moi un grand bonheur de les posséder, et puis… le désir ardent de savoir ce qu’elles contiennent sera pour moi le plus grand encouragement à apprendre à lire et à écrire.

Maintenant que j’y réfléchis de sang-froid, cette raison, ou plutôt cette excuse, que je donnais à une tentation coupable, me semble d’une puérilité stupide, incompréhensible ; cependant rien n’est plus vrai.

Il est du moins certain que, dès le lendemain de ce jour, je commençai à apprendre à lire et à écrire avec un zèle, avec une suite, avec une application opiniâtre dont Claude Gérard fut très étonné. Mon unique but était la lecture de ces lettres, pensant que ce qu’elles m’apprendraient serait peut-être un lien mystérieux qui me rattacherait à Régina, à son insu et à l’insu de tous.

Je ne cherche pas à pallier cette action ; je tiens seulement à me rappeler sincèrement les raisons absurdes, mais réelles, qui m’ont poussé à un acte doublement coupable, car je ne retirai pas du portefeuille le cordonnet de cheveux ainsi que la petite croix d’acier bronzé et la médaille de plomb qui accompagnaient les lettres, m’autorisant aussi, pour garder ces objets, et de leur valeur insignifiante et de cette pensée qu’ils devaient être perdus pour tout le monde.

Enfin, une autre raison de ce vol était le désir de posséder quelque chose qui eut appartenu à la mère de Régina, puisque je ne pouvais rien posséder qui eût appartenu à celle-ci.

Je me décidai donc à ce larcin, et, avant de rentrer chez Claude Gérard, j’allai provisoirement cacher dans une grange attenante à notre étable, le portefeuille sous un tas de foin.

Quand j’entrai chez lui, Claude Gérard, assez inquiet de mon absence prolongée, s’apprêtait à venir à ma rencontre… Mais lorsque après avoir raconté la violation de la tombe et la mort du cul-de-jatte, j’eus remis à l’instituteur les bijoux et l’écrin, il m’embrassa tendrement, tout effrayé du danger que j’avais couru, loua beaucoup mon courage en me disant néanmoins :

— Quoique la mort… même d’un criminel, nous charge toujours d’une grave responsabilité, mon pauvre enfant… car la mort est stérile… elle n’empêche pas les crimes d’avoir été commis et elle rend impossible le repentir ou l’expiation salutaire… la vue d’une telle profanation, la peur d’être découvert et tué par ce misérable, légitiment ce meurtre… Il me faut, à l’instant, aller chez le maire, afin de déclarer cet événement, puis j’irai recombler cette fosse si indignement profanée ; quant à toi, mon enfant, reste ici… réchauffe-toi dans l’étable, tu es transi de froid… À mon retour nous souperons…

Claude Gérard partit ; je n’eus pas le courage de l’accompagner ; je me sentais brisé par la fatigue et par les émotions de cette journée.

Dès que l’instituteur fut éloigné, ma première pensée fut de mettre à l’abri dans un endroit secret le portefeuille que j’avais dérobé. Ayant longtemps cherché les moyens de cacher, sûrement mon larcin, je découvris d’abord, sous une des mangeoires de l’étable, un pot de grès fêlé, pareil à ceux dont on se sert dans ce pays pour conserver le lait ; le portefeuille, quoique assez épais, pouvait parfaitement tenir dans ce vase ; je l’y déposai avec soin ; puis je creusai un trou assez profond sous la mangeoire, tout auprès du mur de l’étable ; après avoir bouché l’orifice du pot avec du foin, je le cachai dans ce trou que je remplis de terre bien battue.

Cette opération terminée, je ne tardai pas à m’endormir d’un sommeil fiévreux, troublé par des rêves bizarres, incohérents ; dans l’un de ces songes, ayant sans doute l’imagination frappée de ce que m’avait dit Claude Gérard au sujet des personnes plongées dans une profonde léthargie et enterrées toutes vivantes, il me sembla voir la mère de Régina sortir de son cercueil, belle, brillante, parée ; puis me regardant avec une ineffable douceur, elle me faisait signe de la suivre.

Au milieu de ce rêve, je fus éveillé en sursaut par Claude Gérard qui me secouait le bras ; j’ouvris les yeux ; sa blouse était couverte de neige… il tenait d’une main une lanterne, de l’autre une houe. Sa figure était d’une grande pâleur, ses traits me parurent bouleversés…

— Le misérable s’est échappé, – me dit-il en déposant sa lanterne sur une table. – Ton coup l’aura seulement étourdi.

— Qui cela ? – lui dis-je avec stupeur.

— Le cul-de-jatte.

— Il n’est pas mort ! – m’écriai-je.

— En te quittant, – me dit Claude Gérard, – je suis allé chez le maire, il a pris deux hommes avec lui, et nous sommes arrivés au cimetière… Nous avons vu, en effet, la fosse ouverte, et auprès du cyprès la neige rougie de sang… Étourdi sans doute et blessé grièvement, au bout de quelque temps ce bandit aura été rappelé à lui par la rigueur du froid ; nous avons taché de suivre la trace de ses pas empreinte sur la neige. Il nous a été facile de voir qu’ils étaient traînants, mal assurés… Cette trace nous a conduits hors du cimetière, dans une prairie… Mais là, au bout d’une vingtaine de toises, ces empreintes devinrent de moins en moins visibles ; elles disparaissaient sous une couche de neige, car il neigeait de nouveau et abondamment depuis une demi-heure… Bientôt la lune se coucha… Comme il y a de grands bois non loin de l’endroit où nous avons perdu la trace de ce misérable, et que la nuit était très noire, nous avons renoncé à une poursuite inutile… Demain on fera prévenir la gendarmerie pour qu’elle se mette en quête… Je suis alors retourné seul au cimetière… Les objets précieux ont été replacés dans le cercueil. J’ai recomblé… la… fosse… – ajouta Claude Gérard d’une voix qui me sembla profondément altérée.

Puis son émotion fut si forte, qu’il s’arrêta en passant sa main sur son front baigné de sueur…

— Ah ! monsieur, – lui dis-je, – si vous saviez quel rêve… je faisais quand vous m’avez éveillé !…

— Quel rêve ?

— Il me semblait voir… cette personne enterrée ce matin… sortir de son cercueil… et…

— Tu as rêvé cela ! s’écria Claude Gérard avec stupeur ; tu as rêvé cela !… reprit-il.

Et il attachait sur moi un regard indéfinissable.

— Oui, monsieur, – lui dis-je, tout surpris de l’importance qu’il semblait attacher à ce rêve… – ce matin… vous m’avez parlé de personnes qui…

— Ah ! c’est cela, – reprit Claude Gérard en paraissant accueillir avec une sorte d’empressement l’explication de mon rêve, – c’est cela… ton imagination frappée… Allons, c’est un songe étrange… étrange, – ajouta-t-il plus calme, – et, Dieu merci ! ce n’est qu’un songe, car… la fosse est recomblée… et il ne reste que le souvenir de cette violation infâme… Allons, mon enfant, espérons que le misérable qui en a été l’auteur n’échappera pas à la justice. Mais repose-toi, mon enfant. Quant à moi, je suis brisé de fatigue.

Et Claude Gérard se jeta sur son grabat.

CHAPITRE XXI.

Pieux devoir accompli. – Martin revoit Régina. – Les anniversaires. – Méthode d’enseignement de Claude Gérard. – Éducation pratique. – Influence de l’éducation. – Tels maîtres tels élèves.

Pendant les premiers jours qui suivirent l’inhumation de la mère de Régina, d’absurdes bruits avaient été répandus par quelques vieilles femmes du village au sujet de prétendues apparitions qui auraient eu lieu dans la petite maison isolée que la pauvre femme avait occupée jusqu’à sa mort ; mais, peu après, ces rumeurs cessèrent, grâce aux efforts de Claude Gérard, qui me parut singulièrement contrarié de cette superstitieuse crédulité et de l’attention qu’elle attirait sur la petite maison, qui fut d’ailleurs vendue deux ou trois mois après.

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Du jour où j’avais vu Régina assistant aux funérailles de sa mère, de ce jour, qui fut aussi le premier que je passai chez Claude Gérard, datait pour ainsi dire le commencement de ma réhabilitation, je me plaisais avec une tristesse plus douce qu’amère à confondre ces deux anniversaires dans ma pensée.

J’avais d’ailleurs scrupuleusement accompli cette promesse faite, à moi-même d’entretenir avec un pieux respect la tombe de la mère de Régina, modeste tombe où se lisait seulement gravé le nom de Sophie, nom de baptême de cette jeune femme, dernière humiliation infligée à sa mémoire, puisqu’on avait voulu que sa pierre funéraire ne portât ni le nom de sa famille, ni le nom de son mari.

Claude Gérard, profondément touché de la triste fin de cette infortunée, avait approuvé mon désir de préserver ce tombeau d’une dégradation prochaine. Je l’entourai d’un treillage rustique, qui, des deux côtés, venait circulairement aboutir au gros cyprès derrière lequel je m’étais blotti à la vue de Régina ; puis, tout autour de la pierre tumulaire, je plaquai du gazon bien vert, et je sablai de beau sable jaune l’étroite allée qui contournait cette petite pelouse ; j’avais enfin ménagé, pour la saison des fleurs, des bois et des prés, une plate-bande en forme de corbeille, à l’extrémité du gazon.

Plusieurs fois par semaine, je venais passer dans ce jardinet mélancolique une partie des récréations que m’accordait Claude Gérard.

L’hiver détruisit les dernières fleurs que j’avais plantées durant l’automne qui précéda le premier anniversaire de ces funérailles ; mais, vers le milieu de février, les perce-neige et les primevères sauvages dont nos prairies étaient couvertes commencèrent de fleurir, et le 27 février au matin, jour du bout de l’an, j’avais changé la plate-bande de la pelouse, alors très verte, en une véritable corbeille de fleurs rustiques lilas et blanches, couleurs mélancoliques et douces d’une fraîcheur charmante.

Ma tâche accomplie, le sable de l’allée bien nivelé, je m’étais un instant reposé sur un banc de bois élevé par moi au pied du cyprès…

M’abandonnant alors à mes souvenirs, je pensais qu’à cette même place, une année auparavant, j’avais, pour la première fois, revu Régina… depuis son enlèvement dans la forêt de Chantilly.

Soudain, un bruit de chevaux de poste et de voiture, d’abord lointain, se rapprocha de plus en plus ; un secret pressentiment me fit tressaillir, j’éprouvai au cœur une violente commotion…

Bientôt la voiture s’arrêta ; quelques secondes après, je vis Régina s’avancer, vêtue de noir comme elle l’était l’année précédente.

La vieille servante lui donnait la main, le mulâtre à sombre figure suivait à quelques pas en arrière.

Je restai un moment immobile, à la fois charmé, ravi, et cependant frappé de stupeur ; mais voyant Régina s’approcher, je me sauvai aussi épouvanté que si je m’étais rendu coupable de quelque mauvaise action ; je franchis d’un bon l’entourage du jardin et je m’élançai à travers champ, non sans entendre pourtant une exclamation de surprise et de joie que la vue des fleurs qu’elle s’attendait si peu à trouver sur la tombe de sa mère, arracha sans doute à Régina.

J’arrivai en hâte chez Claude Gérard.

— Mon ami ! m’écriai-je en entrant (il avait désiré que je l’appelasse ainsi, – mon ami, si l’on vient demander qui a soigné la tombe de cette pauvre jeune dame, je vous en supplie, ne dites pas que c’est moi.

Mon inquiétude, mon effroi, mon désir d’échapper à la reconnaissance légitime que méritaient mes soins désintéressés étonnèrent vivement Claude Gérard ; il devina que je ne lui disais pas tout… Depuis un an, son influence sur moi avait beaucoup augmenté ; aussi, pressé de questions, je n’eus pas la force de lui taire mon secret, c’est-à-dire mon amour enfantin pour Régina.

Je cachai pourtant à Claude Gérard le vol du portefeuille et de la petite croix ; la honte m’empêcha toujours de lui faire cet aveu.

Je m’attendais à voir mon maître irrité contre moi ; il n’en fut rien ; seulement il me dit :

— Dans quelques années, mon enfant, je te rappellerai la confidence que tu viens de me faire ; jusque-là continue d’entretenir cette tombe avec vénération ; si l’on s’informe, je dirai que c’est moi qui ai accompli ce devoir, ou plutôt que tu as agi par mon ordre.

Régina voulut, en effet, savoir qui avait pris tant de soin du tombeau de sa mère ; avant de quitter le village, le mulâtre, domestique de confiance, se rendit au presbytère pour s’enquérir du fait. Le curé était absent ; mais, à son défaut, le mulâtre trouva dame Honorine qui, avec une merveilleuse présence d’esprit mercantile, répondit :

— C’est par ordre de M. le curé que notre fossoyeur a entretenu cette tombe avec tant de soin. Cet homme est payé pour cela, vous n’avez donc rien à lui donner, monsieur. Mais votre offrande revient de droit à la fabrique, et si vous le désirez, on continuera au même prix.

Le mulâtre fit donc son offrande à la fabrique, conclut le même marché pour les années suivantes et repartit le soir même avec Régina, qui, dès ce moment, crut toujours que les soins donnés au tombeau de sa mère avaient été et étaient des soins intéressés et payés.

Depuis ce jour, chaque anniversaire de la mort de la mère de Régina fut pour moi la source d’émotions indéfinissables. L’année se passait ainsi presque rapidement, grâce à l’impatience, à l’anxiété mêlée d’espérance et de crainte avec laquelle j’attendais ce jour unique entre tous les jours, qui ramenait Régina au village.

Lors du troisième anniversaire, ayant remarqué du creux d’une haie où je m’étais blotti, que Régina restait auprès de la tombe de sa mère jusqu’à la nuit, qu’elle que fût l’inclémence du temps, j’avais, au moyen d’une natte de paille, maintenue par des perches, improvisé une sorte de toit au-dessus du banc adossé au cyprès ; je me félicitai d’autant plus de cette précaution que la neige tomba presque sans interruption durant, cette journée.

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Ce fut ainsi que, d’année en année, je vis Régina grandir et d’enfant devenir jeune fille. Ces rencontres, seulement annuelles et sans transition, me rendaient plus frappant encore le développement des grâces de sa personne et de sa beauté qui devint éblouissante.

Lorsque Régina eut atteint l’âge d’environ seize ans, la perfection de sa taille élancée, la régularité de ses traits, le charme élégant et fier de sa démarche et de ses moindres mouvements étaient incomparables. Ses trois signes, d’un noir d’ébène comme ses cheveux, rendaient plus éclatante encore la transparente fraîcheur de son teint et la pourpre de ses lèvres.

À chaque anniversaire sa physionomie exprimait, non plus une douleur poignante, mais une mélancolie grave et résignée, un profond recueillement… Elle restait quelquefois une heure immobile, son front dans sa main, comme si elle eût opiniâtrement cherché la clef de quelque mystère ; souvent elle paraissait frémir d’une impatience pénible ; un jour, du fond de la cachette où je me blottissais d’habitude, je vis, ensuite d’une de ses longues méditations, une indignation douloureuse contracter ses traits, des larmes couler sur ses joues, et elle s’écria :

— Ô ma mère ! ma mère !… je vengerai ta mémoire !…

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J’étais entré enfant chez Claude Gérard, j’y devins homme ; grâce à ses soins, à sa sollicitude toute paternelle, j’acquis en peu d’années une certaine instruction ; du reste, plus j’y songe, plus je suis émerveillé de la puissance de volonté dont Claude Gérard était doué : malgré des difficultés, des empêchements de toute nature, depuis l’insalubrité presque mortelle de son école, depuis le manque de livres les plus élémentaires, que les parents trop pauvres ne pouvaient donner à leurs enfants, et que lui ne pouvait non plus leur procurer (il suppléait en partie à cette pénurie par des manuscrits imitant l’imprimé qui lui coûtaient une partie de ses nuits), jusqu’à la malheureuse et coupable insouciance des familles et au mauvais vouloir des autorités de la commune, Claude Gérard obtenait généralement des résultats incroyables.

Loin de borner l’éducation de ses élèves à la lecture, il leur donnait, autant que possible, une instruction utile et pratique pour leur condition.

Ainsi ses enseignements, clairs, simples, variés, touchaient et résolvaient toutes les questions fondamentales de l’agriculture, appropriées à la culture de la contrée qu’il habitait, sauvegardait ainsi toute une jeune génération contre les préjugés et la routine.

De plus, deux fois par semaine, Claude Gérard conduisait ses écoliers chez un petit nombre d’artisans établis dans la commune ; là, chacun, selon son goût, apprenait du moins les premiers rudiments d’un de ces états manuels, pour ainsi dire indispensables au cultivateur isolé dans sa ferme, à de grandes distances des villages ; ainsi la plupart des écoliers de Claude Gérard, devenant un peu charpentiers, serruriers et maçons, pouvaient au besoin étayer une charpente affaissée, ferrer une charrue ou consolider un mur crevassé ; afin d’obtenir des artisans ces leçons pratiques pour ses écoliers, qui d’ailleurs leur servaient ainsi d’apprentis deux fois par semaine et les aidaient dans leurs travaux, Claude Gérard donnait à ces artistes eux-mêmes certaines notions de géométrie et de mécanique élémentaires, applicables à leur profession, et très nécessaires au charpentier pour la coupe et l’assemblage des bois, au maçon pour la taille des pierres et la bâtisse, au serrurier pour le calcul des ressorts, des poids et des leviers.

Les dimanches on herborisait et l’on apprenait à connaître et à employer une foule de plantes rustiques douées de vertus salutaires ; le jeudi, Claude Gérard enseignait le chant par une méthode admirable de simplicité, de clarté, dans laquelle les signes si horriblement indéchiffrables de l’écriture musicale étaient remplacés par des chiffres ordinaires, l, 2, 5, 4, etc., connus et lisibles par tous les enfants[8]. Claude Gérard écrivait lui-même ces simples et commodes partitions que ses écoliers copiaient ensuite ; chacun possédait ainsi sous un petit volume une sorte de bibliothèque musicale. L’influence de la musique sur les mœurs est un fait si évident, que je n’insisterai pas à ce sujet ; l’effet de ces voix d’enfants et d’adultes à l’église le dimanche était plein de charme ; souvent aussi par de belles soirées d’été on se rassemblait pour chanter sous une futaie de grands arbres.

Claude Gérard complétait l’instruction de ses écoliers par l’explication sommaire et lucide des principaux phénomènes de la nature et par quelques notions élémentaires d’hygiène, si indispensables à la salubrité des classes pauvres.

Quelques notions sur la loi (que personne n’est censé ignorer, et que l’immense majorité ignore de fait) en ce qui touche les principaux droits et devoirs des citoyens, l’analyse succincte des événements les plus importants, les plus glorieux de notre histoire, terminaient l’éducation des adultes.

Dans ces derniers enseignements, rapides, incomplets, mais tout palpitants de patriotisme, Claude Gérard enseignait, si cela se peut dire, L’AMOUR DE LA FRANCE.

« — Mes enfants, – disait-il toujours, – vous avez deux mères… à qui vous devez amour, tendresse et respect, à qui vous devez votre sang, votre vie… c’est votre mère… c’est la France… Envers toutes les deux, les liens, les devoirs sont les mêmes… faire rougir l’une… c’est faire rougir l’autre… enorgueillir celle-ci… ç’est enorgueillir celle-là… Avant tout, ayez donc le culte de la France… soyez fier de lui appartenir, de la servir, de la défendre… de la venger… cette bonne vieille mère… »

Cette ardente et naïve croyance à un être de raison qui s’appelle la France, saint enthousiasme qui a enfanté les immortels prodiges de la France républicaine… ferait sourire de pitié des esprits forts de ce temps-ci. Mais les rustiques intelligences, droites, énergiques et aimantes, qui s’étaient façonnées aux enseignements de Claude Gérard, avaient encore la candeur de s’enflammer d’un bel amour pour la patrie ; ils ignoraient que le patriotique élan de nos glorieux pères de 93 touchait au ridicule et au chauvinisme, injure inventée pour flétrir le niais et farouche dévouement au pays, ainsi que disent ces mêmes esprits forts de la lâcheté, comme les appelait Claude Gérard.

Aussi, plus tard, les écoliers de l’instituteur, devenus hommes, éprouvaient un certain orgueil à servir la France ; lorsque venait l’heure du recrutement, c’est librement, fièrement, qu’ils payaient l’impôt du sang, au lieu de tâcher de lui échapper en se jetant dans les bois, pour y mener une vie de révolte et de vagabondage ; aussi les gens les plus hostiles à l’instituteur avouaient que, depuis dix ans qu’il avait action sur l’éducation des enfants, les réfractaires, autrefois si nombreux dans le pays, devenaient de plus en plus rares.

Encore une preuve frappante de l’influence de l’éducation, incomplète sans doute, mais remplie d’honorabilité, si cela peut se dire, que Claude Gérard était parvenu à donner à ces enfants, grâce à des prodiges d’intelligence, de dévouement et de volonté.

Voici un fait bien remarquable :

La révolution de juillet éclata : dans beaucoup de provinces (la nôtre fut du nombre), il y eut quelques velléités de troubles, bientôt comprimées ; certains souvenirs de la Révolution furent exploités par quelques hardis meneurs ; de malheureux paysans plongés dans la misère, dans l’ignorance, jaloux et haineux parce qu’ils étaient misérables et exploités, se laissèrent entraîner à des pensées de violence ; une partie de la population de deux communes voisines de la nôtre, s’étant soulevée aux cris de : Guerre aux châteaux ! vinrent chez nous afin de recruter des jeunes gens pour marcher sur un magnifique château, situé à quelque distance de notre village, et occupé par un propriétaire jouissant d’une fortune considérable.

Je n’oublierai jamais cette journée, dont le résultat imprévu dut un instant avoir une si grande influence sur ma destinée.

Cette bande de paysans armés de fusils, de faux, de fourches, précédée d’un tambour, et, chose assez étrange, du serpent de l’une des paroisses, avait un aspect funeste et redoutable. Elle fit halte sur la grande place de notre village ; un roulement fut battu, les chefs appelèrent aux armes tous les bons enfants pour aller retourner le château de Saint-Étienne.

Bientôt prévenu de cet événement, Claude Gérard sortit de chez lui et causa longuement avec les meneurs de cette bande, pendant que le maire et le curé fuyaient éperdus. Après cette conférence, l’instituteur promit de lever en une heure une vingtaine de garçons résolus et de marcher à leur tête contre le château.

En effet, une demi-heure après, vingt-cinq jeunes gens de notre paroisse, armés tant bien que mal, se joignaient à la première bande sous la conduite de Claude Gérard, qui demanda comme faveur de former l’avant-garde.

Durant le trajet du village au château, ceux dont nous étions les auxiliaires, s’exaltant par leurs cris, par leurs chants, s’abattirent sur une maison isolée, y défoncèrent deux ou trois barils de vin, et l’ivresse vint se joindre à tant d’excitations mauvaises.

Notre troupe, loin de participer à cette orgie, profita de ce désordre et de ce retard pour marcher rapidement vers le château, sans que le restant de la colonne s’en inquiétât le moins du monde : nous faisions, après tout, notre métier d’avant-garde.

Nous arrivâmes au château de Saint-Étienne. Claude Gérard me montra de loin le propriétaire de cette magnifique résidence. Ce personnage, ne soupçonnant pas le danger dont il était menacé, se promenait dans une avant-cour avec sa femme, ses enfants et plusieurs dames. Pour nous rendre au château, il fallait traverser un pont jeté sur un canal qui entourait le parc. Claude Gérard nous ordonna de garder ce pont, et, quoi qu’il pût en arriver, d’en refuser le passage… à nos auxiliaires, sur lesquels nous avions cinq ou six cents pas d’avance.

Claude Gérard, allant droit au maître du château qui commençait à s’inquiéter de ces rassemblements armés, lui dit :

— Monsieur… ne craignez rien… une cinquantaine d’hommes, égarés par la misère ou par de mauvais conseils, ont résolu d’attaquer votre maison ; ils sont venus dans notre village nous demander main-forte ; au bout d’un quart d’heure de conférence avec eux, j’ai compris qu’il me serait impossible de les dissuader de leur dessein, je me suis donc décidé à les accompagner afin de vous protéger au besoin… Monsieur, j’ai rassemblé ces braves garçons que vous voyez là-bas, gardant le pont ; je ne désespère pas encore de calmer ces malheureux égarés dont nous nous sommes faits les auxiliaires pour les maintenir. Si je ne puis y parvenir, ces jeunes gens que j’ai amenés, et moi, nous vous défendrons ; ne m’ayez aucune reconnaissance, monsieur, – dit Claude Gérard au propriétaire stupéfait, – je ne vous connais pas ; mais en nous opposant, même au péril de notre vie, à un acte de violence que rien n’autorise, et qui n’a pas même le prétexte d’une vengeance légitime, c’est la cause, c’est l’honneur du peuple, dont moi et ces jeunes gens faisons partie, que nous défendons. Rassurez-vous donc, monsieur ; tout ce que des gens de cœur peuvent humainement tenter, nous le tenterons pour faire respecter votre personne et votre propriété.

Puis Claude Gérard revint dans nos rangs, recommanda de nouveau la garde du pont, défendit qu’aucun de nous l’accompagnât, afin d’éviter une collision, et seul il s’avança vers la bande à moitié ivre qui n’était plus qu’à quelques pas de nous. Il fallut le sang-froid, la résolution, l’incroyable autorité que possédait naturellement Claude Gérard pour dominer la fureur de nos auxiliaires, lorsqu’il voulut leur faire comprendre la déloyauté et l’indignité de l’action qu’ils allaient commettre. L’un de ces malheureux, dans son exaspération, porta un coup de fléau à Claude Gérard ; mais, quoique blessé, celui-ci, doué d’autant de vigueur que de courage, terrassa son adversaire, le mit hors de combat, et continua d’en appeler aux généreux sentiments de ses adversaires. Le plus grand nombre fut sourd à ses exhortations et marcha tumultueusement vers le pont ; mais une minorité assez considérable, cédant à l’influence de Claude Gérard, se rangea de son côté.

Que dire de plus ? Après une lutte heureusement courte et peu meurtrière, nos agresseurs se débandèrent en désordre de crainte d’une seconde attaque. Nous passâmes la nuit sous les arbres du parc, et, le lendemain, au point du jour, bien certains qu’aucun danger ne menaçait plus le château, nous revînmes au village.

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Ce fut au retour de cette expédition que Claude Gérard me dit ces mots que je n’oublierai jamais :

— Sais-tu, mon enfant, quels sont les instituteurs de ces deux communes dont la jeunesse a voulu se porter à ces violences ? Sais-tu, entre quelles mains les gens qui gouvernent ont laissé tomber la sainte mission d’élever les enfants de ces deux villages et d’en faire d’honnêtes gens ? L’un de ces instituteurs est un cabaretier qui fait l’usure lorsqu’il n’est pas ivre. L’autre est un forçat libéré[9]. Hélas ! tels instituteurs, tels élèves.

— C’est impossible ! m’écriai-je ; – il n’y aurait pas de termes pour flétrir un mépris si criminel de ce qu’il y a de plus sacré au monde : l’éducation de l’enfance !

Claude Gérard sourit amèrement et me dit :

— Je n’accuse jamais à tort, mon enfant… Ce que je te dis est vrai… Sans doute ceux qui gouvernent n’ont pas spécialement choisi un usurier ivrogne ou un forçat libéré pour dispensateurs de l’éducation du peuple… mais les gouvernants, dans leur infernal… machiavélisme, savent rendre les fonctions d’instituteur si précaires, si misérables, si humiliantes, si intolérables, qu’elles ne peuvent être acceptées que par des gens qui comme moi se vouent par conviction à ce dur sacerdoce, ou bien par des ignorants, des infirmes, des gens grossiers, ou des misérables que la justice a flétris.

Mais dans quel but, – dis-je à Claude Gérard, – abaisser ainsi ces fonctions qui devaient être si hautement honorées ?

— Dans quel but ! mon enfant ? – reprit Claude Gérard avec son triste et doux sourire, – parce que ces pouvoirs-là tiennent à gouverner des êtres abrutis par l’ignorance, par la misère ou par une crédulité superstitieuse… parce que ces pouvoirs-là redoutent les populations éclairés auxquelles l’éducation donne la conscience de leurs droits et de leur force… Aussi fait-on tout au monde pour que les écoles des frères envahissent et remplacent nos écoles… Les frères façonnent l’enfance au renoncement de toute dignité humaine et à un servilisme dégradant… Tu as lu leurs livres… ceux du P. Gobinet entre autres… et tu vois les générations que préparent à la France ces moines mystérieux dont personne ne connaît la règle et dont le souverain est à Rome.

— Mais ce calcul est horrible, – m’écriai-je, et il est plus absurde encore. Hier nous avons vu à quels excès peuvent se porter des malheureux égarés par de mauvais enseignements.

— Mon pauvre enfant, le pouvoir craint peu la violence… il l’écrase dans le sang… mais il redoute les idées, que le fer et le plomb n’atteignent pas… Et, malheureusement, il faut le dire, le pouvoir a souvent les parents des enfants pour complices forcés, dans ces tendances abrutissantes… Et pourtant, si un père est civilement responsable devant la société des fautes que son enfant peut commettre jusqu’à un certain âge… POURQUOI CE PÈRE NE SERAIT-IL PAS AUSSI, MORALEMENT ET CIVILEMENT RESPONSABLE DE L’IGNORANCE DE SON FILS… l’ignorance… source de tout mal… comme la misère…

— En effet, – dis-je à Claude Gérard, – cela serait juste.

— Hélas ! mon pauvre enfant… tant de choses sont justes… et qui s’occupe à les faire prévaloir ? Dans certains pays, il est vrai, le père qui n’envoie pas ses enfants à l’école est puni d’une amende… Il y a du bon dans cette mesure : car souvent il faut imposer sévèrement le bien… Et pourtant… une telle mesure serait-elle applicable ici ! Vois autour de nous : telle est la misère des populations, que ces pauvres gens ne peuvent se passer des services que leurs enfants leur rendent, soit en gardant les troupeaux tout le jour, soit en travaillant à la terre, malgré la faiblesse de leur âge. Alors… que veux-tu ? Obligés de faire gagner à leurs enfants, par un rude travail, le peu de pain qu’ils leur donnent, ils ne peuvent les envoyer à l’école, et l’on n’a pas la force de blâmer ces malheureux parents… Oh ! misère !… misère !… – ajouta Claude Gérard avec un douloureux accablement ; – misère ! seras-tu toujours la source de tout mal sur la terre… ne viendra-t-il donc jamais, le jour de la répartition légitime… et du bonheur de tous !…

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CHAPITRE XXII.

Conseils de Claude Gérard à Martin. – Martin apprend une profession.

Lors de la profanation de la tombe de la mère de Régina par le cul-de-jatte, j’avais soustrait un portefeuille contenant une grande quantité de lettres, ainsi qu’une petite croix de fer bronzé et une médaille de plomb. Afin d’atténuer à mes propres yeux ma honteuse action, j’avais fait un singulier compromis avec moi-même, je m’étais juré de ne lire ces lettres que le jour où Claude Gérard me reparlerait de mes confidences au sujet de Régina.

Peu de temps après l’un des derniers anniversaires, auquel j’avais, selon ma coutume, assisté invisible, Claude Gérard me dit :

— Mon enfant… tu dois avoir à cette heure seize ou dix-sept ans. Il y a quelques années, tu m’as fait l’aveu de l’amour précoce que tu ressentais pour Mlle Régina. Cette passion, quoique explicable par l’influence des tristes exemples que tu avais eus sous les yeux dans ta première enfance, était si peu en harmonie avec ton âge, que je n’ai voulu ni t’en parler, ni t’en blâmer… Cet enfantillage pouvait s’effacer peu à peu de ton cœur ; alors pourquoi te le rappeler ? Cet amour devait-il, au contraire, persister ? je ne pouvais te blâmer… Je t’ai attentivement étudié… je suis convaincu de l’excellente action que cette passion a eue sur toi, et qu’elle aura, je crois, longtemps encore… Un tel amour, quoique sans aucun espoir, et peut-être même parce qu’il est sans espoir, est, pour un cœur comme le tien, la meilleure sauvegarde contre les entraînements de l’âge. Mais il faut bien te dire, mon cher enfant, que cet amour est pour toi sans espoir : ne te fais aucune illusion, Régina est de la plus éblouissante beauté, son pieux respect pour la mémoire de sa mère annonce une âme noble et tendre ; son caractère est sans doute d’une rare fermeté, sa volonté d’une grande énergie, car elle a dû avoir de grandes difficultés à obtenir de son père la permission de faire chaque année un voyage de deux cents lieues pour venir prier un jour sur la tombe de sa mère. J’ai su que le père de Régina, sans avoir une grande fortune, est riche cependant : il appartient à la plus ancienne noblesse. Sa fille paraît fière de sa naissance, puisque, il y a deux ans, une plaque émaillée représentant les armoiries de sa famille a été apportée par elle et incrustée, d’après ses ordres, au milieu de la pierre humble et nue sous laquelle reposent les restes de sa mère… Cet orgueil de race, je ne le blâme pas chez cette jeune fille ; dans cette circonstance, elle a voulu sans doute protester contre la honte dont on semblait vouloir poursuivre la mémoire de sa mère…

Claude Gérard, en prononçant ces derniers mots, s’arrêta : il parut ému, et resta quelque temps silencieux.

Assez surpris, je le regardais attentivement ; il semblait réfléchir. Puis, quelques paroles lui vinrent aux lèvres ; mais je ne sais quelle pensée le retint, puis il me dit d’un air grave et pénétré :

— Quoi qu’il arrive et quoi que le hasard puisse peut-être t’apprendre un jour, mon cher enfant, n’oublie jamais qu’il est quelque chose au-dessus de la plus tendre affection… c’est le respect qu’on doit à une promesse sacrée.

— Je ne vous comprends pas, – lui dis-je, de plus en plus étonné.

— Tout ce que je te demande, – reprit-il, – c’est de ne pas oublier ce que je viens de te dire au sujet de la mère de Régina… Il se peut que l’avenir t’explique le sens de ces paroles, maintenant incompréhensibles pour toi. Enfin, pour en revenir à Régina, mon cher enfant, cette jeune fille est donc admirablement riche et belle, elle est fière de sa haute naissance, et son caractère est aussi résolu que son cœur est généreux. Or, ces qualités naturelles, ces avantages du rang et de la fortune, sont autant d’obstacles insurmontables élevés entre toi et Régina… Aime-la donc comme tu l’as aimée jusqu’ici, invisible et inconnu… pour elle… Songe toujours à la distance incommensurable qui te sépare de cette jeune fille ; qu’elle soit l’étoile brillante qui guidera ta vie dans la voie du bien… Lorsque tu auras quelque tentation mauvaise, évoque, par la pensée, la fière et belle figure de Régina, et tu rougiras de tes funestes tendances… On adore… on vénère Dieu… on se sent soutenu par lui… dans le bien… on le redoute dans le mal ; et pourtant il n’apparaît pas à nos regards… il ne communique pas avec nous… Qu’il en soit ainsi de l’influence de Régina sur toi.

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Le soir du jour où j’eus cet entretien avec Claude Gérard, profitant d’une heure de sommeil, je déterrai le pot de grès que j’avais souvent visité, et j’en tirai le portefeuille avec un violent battement de cœur, et la rougeur au front, comme si je me rendais coupable d’un indigne abus de confiance.

Quelle fut ma surprise, mon désappointement en retirant les lettres du portefeuille qui les contenait !

Les lettres n’avaient pour adresse que des initiales, et cette correspondance était écrite d’une écriture indéchiffrable pour moi (je sus plus tard que les lettres étaient écrites en allemand, et voilà pourquoi je sais l’allemand). Néanmoins, je les dépliai soigneusement une à une, espérant en trouver une écrite en français. Vain espoir, il me fut impossible d’en lire une seule.

Je trouvai du moins parmi ces papiers un objet singulier : c’était une petite couronne (couronne royale… je l’appris aussi plus tard), d’une forme particulière, découpée à jour dans une feuille de métal d’or très mince. Cette couronne, fixée par deux fils de soie jaune et bleue, au milieu d’un carré de parchemin assez épais, était entourée de lignes symboliques bizarres, et d’S et de W entrelacés en chiffres.

Au-dessous de la couronne on lisait cette date en français :

 

Vingt-huit décembre 1815.

– Rue du Faubourg-du-Roule, n° 107,

– onze heures et demie du matin.

 

Puis au-dessous de cette date, et en allemand, cinq lignes de longueur inégale et d’écritures différentes. La première, la troisième et la cinquième ligne étaient écrites d’une main ferme, tandis que les deuxième et quatrième lignes étaient tracées plus finement et d’une manière moins assurée. Cet objet bizarre me surprit beaucoup ; je cherchai en vain à pénétrer le sens des signes symboliques qui le couvraient en partie ; la couronne d’or surmontant cette date excitait aussi vivement ma curiosité, mais nul moyen de la satisfaire.

Je remis tristement le parchemin, la croix, la médaille, les lettres dans le portefeuille, m’ingéniant à trouver un moyen de savoir, sans éveiller les soupçons de Claude Gérard, en quelle langue étaient écrites ces lettres.

Un incident, hélas ! inattendu, vint couper court à mes préoccupations à ce sujet…

Il me fallut quitter Claude Gérard.

J’étais entré chez lui enfant, j’en sortis homme, moins par l’âge (j’avais dix-huit ans environ) que par la raison et par une expérience précoce acquise à une rude école.

Durant ces années passées auprès d’un homme rempli de savoir, doué des plus rares qualités, philosophe pratique s’il en fut, mon intelligence se développa ; mon esprit se cultiva ; mon caractère acquit une trempe vigoureuse, et j’appris enfin une profession manuelle, celle de charpentier, qui pouvait m’être une ressource contre les mauvais jours.

Ces résultats ne furent pas soudains : souvent j’eus à lutter contre d’amers, de profonds découragements causés par la vie pauvre, rude, sans avenir, à laquelle je me trouvais enchaîné ; j’eus à subir des accès de tristesse désespérée en songeant à mes deux compagnons d’enfance, dont j’avais continué d’ignorer absolument le sort, et que, de souvenir, j’aimais aussi tendrement que le jour même de notre séparation.

J’eus à contenir enfin des ressentiments pleins de violence contre les indignes ennemis de Claude Gérard ; car jamais son admirable résignation ne s’était lassée, jamais son calme, à la fois digne et stoïque, ne s’était démenti, tandis que l’animadversion de ses persécuteurs, au lieu de s’apaiser, s’était exaspérée jusqu’à la rage. Aussi, après une résistance sublime d’humilité, d’abnégation, de renoncement… il dut succomber, car, chose étrange, c’est à force de soumission aveugle aux plus brutales exigences, aux plus criantes injustices de ses ennemis, que Claude Gérard trouva longtemps le moyen de les réduire à l’impuissance, qu’il parvint à conserver l’humble condition qu’il occupait dans ce village.

Mais vint enfin le jour du triomphe de l’ennemi le plus acharné, le plus infatigable de Claude Gérard : c’est nommer le curé de la commune.

Ce prêtre indigne, après des intrigues, des calomnies, des manœuvres infâmes, parvint à jeter la défiance et la froideur entre l’instituteur et les pauvres gens qu’il s’était depuis si longtemps affectionnés ; puis ce but, si opiniâtrement poursuivi depuis des années, une fois atteint, il fut facile alors d’arriver à forcer Claude Gérard à abandonner la commune.

____________

 

Les derniers moments que je passai auprès de l’instituteur seront toujours présents à ma pensée.

Vers la fin de décembre 1832, lui et moi nous étions réunis dans le réduit séparé de l’étable par des claies à troupeaux.

Un jour sombre, pluvieux, pénétrait à travers la petite fenêtre par laquelle je m’étais introduit, huit ans auparavant, chez l’instituteur pour le voler en compagnie de Bamboche et Basquine. (Je dois dire, pour atténuer quelque peu cette honteuse action, que, grâce à mon travail comme aide-charpentier, j’étais parvenu en deux années à rembourser cette somme à Claude Gérard, qui put ainsi restituer le dépôt qu’on lui avait confié).

Ce-matin-là donc, à la pâle lueur de l’aube d’un jour d’hiver, Claude Gérard marchait dans la chambre à pas lents, muet et le front courbé.

Assis sur le grabat où j’avais passé la première nuit de mon entrée dans cette humble maison, j’appuyais nonchalamment une de mes mains sur un petit sac de voyage déposé à côté de moi.

Claude Gérard, vêtu, selon sa coutume, d’une mauvaise blouse et chaussé de sabots où s’enfonçaient ses pieds nus, avait beaucoup vieilli ; des rides nombreuses creusaient son visage ; ses cheveux grisonnaient déjà vers les tempes ; mais l’expression grave et doucement mélancolique de ses traits était toujours la même. Seulement, à ce moment son visage semblait contracté par une violente émotion, qu’il tâchait de comprimer. Enfin, parvenu à la vaincre, il me dit d’une voix calme en étendant sa main vers la fenêtre :

— C’est par là… mon enfant, qu’il y a huit ans… tu t’es introduit dans cette demeure… L’abandon, la misère, le mauvais exemple, l’ignorance t’avaient poussé au vol… Aujourd’hui tu as dix-huit ans, tu vas sortir d’ici honnête homme, instruit et capable de te suffire à toi-même.

— Ô mon ami !… ne croyez pas que jamais j’oublie…

— Écoute-moi, mon cher enfant, – dit Claude Gérard en m’interrompant, – je te rappelle le point dont tu es parti, et le chemin que tu as parcouru jusqu’à ce jour… non pour me glorifier du bien que je t’ai fait, mais afin que ce dernier regard jeté sur ta vie passée te donne la force d’envisager tranquillement l’avenir. Depuis le moment où je t’ai recueilli, j’ai suivi ta vie pas à pas, jour par jour ; témoin de ces luttes, de ces épreuves dont tu es sorti à ton honneur, j’ai pu reconnaître ce qu’il y a en toi de bon, de généreux et d’énergique persistance à suivre la bonne voie. Courage donc, mon enfant… Accepter, ainsi que tu l’as fait, une vie laborieuse, rude, sans joie, sans plaisir, et seulement éclairée un jour par année par la brillante apparition d’une jeune fille que tu dois toujours aimer sans espoir… n’oublie jamais cela ; enfin cette vie de renoncement, d’abnégation, la supporter sans amertume, sans révolte contre le sort, c’est beau, c’est bien, mon enfant…

— Hélas ! mon ami… dans cette voie rude et pénible… si les forces me manquaient parfois, vous étiez là… quelques mots de vous me donnaient un nouveau courage. Mais, à cette heure, mon cœur se brise en songeant qu’il faut vous quitter pour longtemps… pour toujours peut-être…

— Pour toujours… non, non, mon enfant. On est parvenu à me chasser de cette commune… après une lutte de dix années ; mais enfin… dans la commune où je vais me rendre, je ne rencontrerai pas, je l’espère, les mêmes haines… Eh bien ! l’an prochain, peut-être la personne chez laquelle tu te rends à Paris t’accordera-t-elle un congé de quelques jours… Alors, pauvre enfant, nous aurons une grande joie… nous qui en avons eu si peu…

— Ah ! mon ami, si vous l’aviez voulu… je ne vous aurais pas quitté… j’aurais continué de partager vos travaux.

— Non, non, mon enfant… cet avenir ne saurait être le tien… Une position inespérée s’offre à toi… ne pas l’accepter serait insensé. Tu n’auras jamais de protecteur plus bienveillant que M. de Saint-Etienne. Il a cru contracter envers moi une grande dette de reconnaissance, parce qu’il y a deux ans j’ai sauvé son château du pillage.

— Et sa vie, peut-être… et cela au péril de la vôtre, mon ami…

— Soit… Mais sauf quelques livres élémentaires pour ma classe, j’ai toujours refusé les offres qu’il m’a faites pour me témoigner sa gratitude… Il a cru enfin trouver le moyen de me la prouver. Il joue maintenant un rôle important à Paris. En cherchant un homme intègre et sûr pour remplir auprès de lui un poste de confiance, il m’a écrit et m’a proposé d’être son secrétaire intime, acceptant d’avance mes conditions… J’ai refusé…

— Vous avez refusé pour vous, mon ami, mais accepté pour moi…

— Parce que j’ai entrevu là pour toi une position honorable ; j’ai répondu de toi, cœur pour cœur… M. de Saint-Étienne a, je ne sais pourquoi, tant de confiance en moi, que, malgré ta jeunesse, il t’accepte comme secrétaire… à l’essai, il est vrai, mais cet essai pour toi, je ne le redoute pas… Encore une fois, mon enfant, tu le vois, cette condition est inespérée, il faut se hâter de l’accepter.

— Et c’est pour m’assurer ce sort si calme, si heureux, que vous vous résignez à poursuivre votre pénible carrière.

— Si humble, si misérable qu’elle soit, mon enfant, cette carrière est désormais sacrée pour moi… Je le dis sans orgueil, tu l’as vu : malgré tant d’obstacles à surmonter, j’ai souvent obtenu d’heureux résultats… Cette récompense me suffit… Faire d’une génération de pauvres enfants ignorants, déjà presque abrutis par la misère, une génération d’hommes intelligents, honnêtes, instruits et laborieux, cela est beau… cela est grand, vois-tu ? et cela fait prendre en grand dédain ou en grande pitié toutes les indignités dont on m’accable… Maintenant, le bien est fait ici… que m’importe leur haine !

Puis Claude Gérard ajouta avec une pénible émotion :

— Ah !… si je n’avais pas d’autres chagrins que ceux dont mes ennemis tâchent de m’accabler…

— Je vous entends, mon ami… cette pauvre folle… que vous alliez à la ville visiter chaque semaine… Maintenant, vous allez être bien éloigné d’elle…

Claude Gérard garda longtemps le silence ; ses traits étaient contractés, il semblait pensif, agité ; enfin, paraissant faire un grand effort sur lui-même, il me dit :

— J’ai un aveu à te faire… j’ai hésité longtemps… mais si pénible que me soit cet aveu, je ne dois pas me taire : puisque nous allons nous quitter… peut-être suis-je sage, peut-être suis-je insensé dans ma franchise… l’avenir décidera.

— Un aveu pénible à me faire ! vous, mon ami ? – dis-je à Claude Gérard avec étonnement.

CHAPITRE XXIII.

Visite de Bamboche à Claude Gérard. – Mystères. – Changement de position. – Martin quitte l’instituteur.

— Oui, – me dit Claude Gérard, – cet aveu me sera pénible, parce qu’il te prouvera que j’ai douté de toi… et de moi.

— Et pourquoi ?

— Tu te rappelles cette absence de quinze jours que tu as faite, il y a à peu près un an, après ta maladie ?

— Oui, mon ami, vous avez voulu que j’allasse passer ma convalescence à quelques lieues d’ici… espérant que le changement d’air la hâterait.

— Eh bien !… pendant ton absence, – me dit Claude Gérard avec un embarras involontaire, quelqu’un est venu ici… te demander.

— Moi ?… et qui cela ?

— Un de tes compagnons d’enfance…

— Bamboche ! – m’écriai-je avec une émotion de joie impossible à rendre. – Ainsi, mes craintes n’étaient pas fondées… il vit… il ne m’a pas oublié…

Puis, sentant les larmes me venir aux yeux, j’ajoutai : — Pardon… mon ami… mais si vous saviez ce que j’éprouve…

— Je comprends, mon enfant, et je suis loin de blâmer ton attendrissement… Voici donc ce qui s’est passé pendant ton absence, il y a un an de cela : J’étais ici, un matin ; je vois entrer un jeune homme de grande et robuste taille, d’une figure énergique, et vêtu, il m’a semblé, avec plus de luxe que de goût. — Monsieur, – m’a-t-il dit, – il y a environ sept ans que vous avez recueilli un enfant abandonné, c’est du moins ce que je viens d’apprendre par les informations que j’ai prises dans ce village. — Et quel intérêt portez-vous à cet enfant, monsieur ? – dis-je à cet homme en l’examinant avec autant de surprise que de curiosité. — Cet enfant… est mon frère, – me répondit-il. — Votre frère !… – lui dis-je ; – et me rappelant tes confidences et le portrait que tu m’avais souvent fait de Bamboche, je répondis : — Vous m’êtes pas le frère, mais le camarade d’enfance de Martin, vous vous appelez Bamboche. – Malgré son air assuré, audacieux même, cet homme se troubla, et me dit en fronçant le sourcil : — Peu vous importe qui je suis, monsieur, je veux voir Martin. C’est avec la plus grande peine que je suis parvenu à retrouver ses traces, et je vous dis, moi, que je le verrai, – ajouta-t-il d’un ton menaçant. – Je haussai les épaules, et je lui répondis froidement : — Et je vous dis, moi, monsieur, que vous ne le verrez pas : depuis quinze jours Martin a quitté ce village. — Et à cette heure où est-il, monsieur ? – s’écria Bamboche avec emportement. – je veux le savoir. — C’est impossible, monsieur, – lui dis-je.

— Mon enfant, je ne pourrai jamais te donner une idée, – ajouta Claude Gérard, – de l’instance opiniâtre de Bamboche pour savoir où tu étais, employant tous les tons, depuis la menace (il en vit bientôt la vanité) jusqu’à la prière la plus humble, et, je serai vrai, la plus touchante ; je restai inflexible. Alors, croyant m’ébranler par sa franchise, il m’avoua le vol que vous aviez commis autrefois, et voulut mettre dans ma main une bourse pleine d’or pour m’indemniser ; je repoussai la bourse, et je répondis que tu étais parvenu à me rendre cette somme en travaillant trois fois par semaine comme aide-charpentier. Bamboche tenta un dernier effort : il me dit que depuis deux mois à peine qu’il se trouvait dans une position brillante, il n’avait eu qu’une pensée, qu’un but, te retrouver, et qu’après des efforts inouïs pour se rappeler la route et les lieux que vous aviez autrefois parcourus, il y était parvenu… et que c’était alors que je voulais te soustraire à son amitié. Il y eut dans les paroles de ce singulier homme un mélange d’astuce et de sincérité, d’effronterie et de sensibilité profonde, qui me frappa et me toucha malgré moi, et cette impression même m’affermit encore plus dans ma résolution de ne pas te laisser voir à Bamboche. Je connais les hommes ; j’étais et je suis encore certain que ton compagnon d’enfance n’avait pu gagner honnêtement l’existence luxueuse qu’il voulait partager avec toi. Il me l’avoua d’ailleurs avec une cynique franchise, car il me dit à ce propos : — Je n’ai pardieu pas gagné mon argent en travaillant pour le prix Montyon, mais, foi de Bamboche, la justice la plus chatouilleuse n’a pas le droit de regarder dans mes poches. – Je restai inflexible. Trois jours durant, Bamboche, espérant vaincre ma résistance, revint chaque matin de la ville voisine, où il s’était arrêté. Voyant enfin l’inutilité de ses efforts, il se décida à repartir. Ses dernières paroles, que je m’attendais à trouver amères et irritées, furent au contraire respectueuses et pénétrées. — Tout bandit que vous me croyez, – me dit-il, – je ne suis pas sot ; quoique jeune, j’ai déjà rudement rôti le balai. Je sais mon monde, et je suis sûr que vous êtes un homme comme il y en a peu… Aussi, – ajouta-t-il avec ironie, – vous êtes parqué dans le coin d’une étable.

— Toujours le même… – dis-je à Claude Gérard.

— Oui, j’ai bien retrouvé le caractère que tu m’as dépeint, mais avec une sorte d’usage du monde, une facilité de parole et un cynisme railleur que j’étais loin de m’attendre à trouver chez lui. — Après tout, – reprit-il, – vous avez dû faire de Martin un joli garçon ; il y avait de l’étoffe : vous n’avez eu qu’à tailler en plein dans cette brave et loyale nature, car Martin ne mordait au mal que du bout des dents, et non pas comme moi, à pleins crocs… Seulement, quoiqu’il y mordît peu et n’y mangeât guère, le pauvre garçon n’osait pas en dégoûter les autres.

— Pauvre Bamboche ! – dis-je à Claude Gérard.

— Comme toi, – me répondit-il, – ces mots de Bamboche m’ont touché. — Mais vous, – lui dis-je, – vous qui croyez au bien, et qui pouvez même l’admirer, comment ne le pratiquez-vous pas ?

— Et que vous a-t-il répondu, mon ami ?

— Voyez-vous, mon digne monsieur, – a repris Bamboche, – je crois à une belle statue de marbre, à l’attitude fière, à la figure douce et grave, comme doit l’être maintenant celle de Martin ; je l’admire, cette belle statue, qui, malgré pluie et vent, orage et tempête, reste immobile et sereine sur son piédestal… Oui, je trouve cela superbe… foi de Bamboche, c’est un spectacle que j’aime… Seulement, comme je suis de chair et non de marbre, je n’essaye pas de me faire statue… et je me dis : Va, roule ta bosse dans l’ouragan… mon vieux, – ajouta-t-il en terminant par cette plaisanterie grossière.

— Malgré cette dernière grossièreté, la première image était grande ! – m’écriai-je ; – quel développement a donc pris l’esprit de Bamboche !…

— Oui. – me dit gravement Claude Gérard, – cette image est grande, mais elle est fausse. L’homme fort, quoique fait de chair, peut devenir de marbre pour résister à l’ouragan des mauvaises passions. Néanmoins, je fus frappé comme toi de ce singulier langage, tour à tour trivial, cynique et élevé… Comme toi je me demandais à quelle école cet enfant perdu pouvait avoir acquis ces raffinements de pensée qui çà et là se remarquaient dans son langage…

Mais Bamboche, après un moment de silence, reprit d’une voix-émue :

— Allons, adieu, monsieur ; peut-être vaut-il mieux pour Martin que je ne le voie pas… je m’entends. Embrassez-le donc pour moi… mais là… de tout cœur… Ah ! vous êtes bien heureux… vous !… – ajouta-t-il en portant brusquement la main à ses yeux. – Dites-lui que je l’aime ni plus ni moins qu’il y a huit ans… et que je n’y comprends rien. Car tonnerre de Dieu ! je n’étais pas tendre, et je suis devenu diablement coriace. Ça ne fait rien… pour lui je n’ai pas changé… dites-lui ça… et que, quand il le voudra, je suis à lui, tête et cœur, bourse et bras… enfin, à vie et à mort… comme chez la Levrasse… et s’il vient jamais à Paris… voilà mon adresse… Ne craignez rien pour lui… je peux être utile à un honnête homme.

— Et cette adresse ! – m’écriai-je involontairement et les yeux pleins de larmes.

— Cette adresse… – dit Claude Gérard en faisant un pas vers sa petite table noire, du tiroir de laquelle il tira une enveloppe cachetée, la voici… Je l’ai mise sous ce pli, mon cher enfant… Une fois à Paris, tu seras libre d’en prendre connaissance.

Je saisis vite l’enveloppe que je considérai silencieusement avec une sorte de crainte.

Claude Gérard poursuivit :

— J’ai longtemps hésité, mon enfant, à te faire cette confidence ; c’est de cette hésitation que je m’accuse auprès de toi… Je devais être assez certain de la solidité des principes que je t’ai donnés, et de la fermeté de ton caractère, pour ne te rien cacher… Cependant, j’ai longtemps redouté pour toi l’influence souvent irrésistible d’une amitié d’enfance… Il ne se passait presque pas de jour où tu ne me parlasses de tes anciens compagnons pour regretter, il est vrai, que, comme toi, ils n’eussent pas rencontré un guide austère et sûr… mais cette préoccupation même prouvait la persistance de ton affection pour Basquine et pour Bamboche.

— Et Basquine, – m’écriai-je, – il ne vous en a rien dit ?

— Rien…

— Pauvre petite ! Elle aura sans doute été victime du crime dont j’ai trouvé quelques traces…

— Il faut espérer que non, mon cher enfant… – me dit Claude Gérard ; puis il reprit :

— Telles ont été les raisons qui m’avaient engagé à te cacher mon entrevue avec Bamboche ; l’avenir décidera si j’ai eu tort de ne pas persister dans ma résolution… Un mot encore à ce sujet… Si… chose impossible d’ailleurs, je t’avais envoyé à Paris sans ressources, sans appui, sans une position assurée, Dieu m’est témoin que je ne t’aurais instruit ni de la venue de Bamboche, ni des moyens de le retrouver peut-être à Paris… mais tu te rends dans cette ville avec la certitude d’occuper à ton arrivée un poste honorable auprès d’une personne honorable. Je dois donc être sans crainte… et ne pas me repentir d’avoir eu confiance en toi.

— Non, non, mon ami… vous ne vous repentirez pas de cette confiance, – lui dis-je.

Et prenant l’enveloppe qui renfermait l’adresse de Bamboche, je la déchirai… à moitié… car, je l’avoue… je ne sais quelle puissance invincible me retint, je n’eus pas le courage d’achever cette lacération.

Claude Gérard ne m’avait pas quitté des yeux ; il avait vu que je n’avais déchiré qu’à moitié l’enveloppe qui contenait l’adresse de Bamboche, il sourit doucement, et me dit :

— Je te comprends, pauvre enfant…

Puis il ajouta en s’animant :

— Allons, pas de faiblesse, soyons plus sûrs et de toi et de moi… Pourquoi donc, après tout, renoncerais-tu à l’espoir de voir cet ancien compagnon de tes malheurs ? Est-ce parce qu’il a continué de marcher dans la voie mauvaise ? Qui nous dit que la bonne influence de ton amitié ne lui sera pas salutaire ? Est-ce parce que notre ami est malade que nous devons l’abandonner sans secours aux progrès de la maladie qui le ronge ? Non, non, mon enfant, tout bien considéré, je ne redoute plus cette entrevue pour toi… Tu n’as rien à y perdre… et ton ami a tout à y gagner.

Je partageai bientôt la généreuse conviction de Claude Gérard ; mes craintes s’évanouirent, toute ma fermeté revint.

— Maintenant, reprit Claude Gérard, après un assez long silence et avec une émotion pénible, – maintenant, mon enfant, un dernier mot de mes intérêts personnels.

Je le regardai avec étonnement, il poursuivit :

— Ton protecteur, en t’acceptant pour remplir les fonctions qu’il me destinait, m’écrit qu’il ne se croit pas encore quitte envers moi… Cette fois j’accepte ses offres, et, dans la lettre d’introduction que voici, et que tu lui remettras dès ton arrivée à Paris, je lui demande une faveur… une grande faveur…

— Vous, mon ami ?

— Oui, et je te conjure de lui rappeler cette demande, de crainte qu’au milieu du chaos de ses affaires, il ne l’oublie.

— Et cette faveur ?

— La commune dans laquelle je vais me rendre est à proximité d’une ville importante. Il est probable que là aussi se trouve une maison d’aliénés… Dans ce cas…

— Je comprends… votre pauvre folle…

— Oui, je regarderais comme une précieuse faveur qu’elle put y être transférée… Je pourrais la voir… presque aussi souvent que je la voyais ici… et mes soins lui sont devenus plus nécessaires que jamais…

— Plus nécessaires que jamais ? Expliquez-vous, mon ami.

Claude Gérard ne me répondit pas ; ses traits exprimèrent une angoisse pénible, son front rougit comme s’il eût ressenti quelque secrète honte…

— Je ne t’ai pas confié ce nouveau chagrin, – me dit-il, – parce que je ne puis penser à cet événement sans un mélange de douleur et d’épouvante ; il est des choses si horribles, que l’on éprouve une honte mortelle… rien qu’à les raconter… Mais en te faisant connaître ce sinistre secret… tu comprendras mieux encore l’importance de la demande que je fais en faveur de cette malheureuse créature. Hélas !… je croyais que la misère, que la dégradation humaine ne pouvaient aller au delà de la perte de la raison : je me trompais… – ajouta Claude Gérard avec un effrayant sourire. Oui, – reprit-il, – ce qui est arrivé à cette infortunée me prouve que je me trompais…

— Que dites-vous ?…

— Écoute… et tu verras que toutes les horreurs dont ton enfance a été témoin chez ces misérables saltimbanques ne sont rien auprès de cette monstruosité. Ceci s’est passé, par une fatalité étrange, le lendemain du jour où je vis ici Bamboche pour la dernière fois… Mais, – ajouta Claude Gérard en s’interrompant, – pour te faire comprendre ce qu’il y a d’affreux dans ce mystérieux événement… quelques détails sont indispensables… La maison de fous a un grand jardin, qui d’un côté est borné par des bâtiments et de l’autre par la cour de la meilleure auberge de la ville… La pauvre femme dont je te parle, malgré les horribles chagrins qui l’ont rendue insensée, est encore d’une beauté remarquable…

Et Claude Gérard mit ses deux mains sur ses yeux…

Je n’osai interrompre son pénible silence ; il reprit bientôt en frémissant :

— Je te disais qu’elle est encore d’une beauté remarquable. Sa folie, d’abord furieuse, est devenue tellement inoffensive, qu’on lui accordait une grande liberté… On lui permettait de se promener dans une partie réservée du jardin qui longe d’un côté les dépendances d’une auberge… Un soir, et je te le répète, par une fatalité étrange, c’était le lendemain du jour où Bamboche était venu ici pour la dernière fois… Un soir, donc, cette infortunée, qui éprouvait une sorte de bien-être quand on la laissait se promener au clair de lune, se trouvait dans le jardin de la maison d’aliénés…

Claude Gérard fit une nouvelle pause et reprit :

— Maintenant, par un mystère jusqu’ici impénétrable…

Claude Gérard ne put continuer ce récit.

Un petit garçon entra tout essoufflé dans notre réduit et s’écria :

— Monsieur le maître ! voilà la patache qui passe au bout du village ; elle ne peut pas attendre plus de cinq minutes… car elle est en retard, et le conducteur craint de ne pas rejoindre la diligence au relais…

— J’aime mieux cela, – me dit brusquement Claude Gérard comme s’il eût été soulagé d’un grand poids, – je ne sais si j’aurais osé achever… mon cœur se déchirait et se soulevait à la fois… Je t’écrirai…

____________

 

Puis Claude Gérard me tendit les bras.

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Cette séparation me causa une des plus horribles douleurs que j’aie ressenties de ma vie.

Et cette douleur, un hasard cruel me la fit boire jusqu’à la lie.

La patache qui me conduisait au relais où je devais trouver la diligence de Paris, traversait dans sa longueur la genétière sur laquelle donnait la petite fenêtre de Claude Gérard.

Je parcourus ainsi, pour quitter le village, le même chemin que j’avais autrefois suivi pour aller au rendez-vous où Bamboche, Basquine et moi devions nous trouver après le vol commis chez Claude Gérard.

De la banquette où j’étais assis, je vis au loin l’instituteur, debout à sa petite fenêtre et me faisant de la main un dernier adieu…

Je pus à peine étouffer mes sanglots. La voiture tourna… et tout disparut à mes yeux.

Puis, dernière épreuve, la patache atteignit la montée conduisant à la croix de pierre au pied de laquelle j’avais trouvé le petit châle de Basquine dans une mare de sang.

Au bout d’une heure nous atteignîmes le relais, et je pris place dans la diligence de Paris.

Le protecteur que je devais à la paternelle bonté de Claude Gérard avait payé mon voyage et fait les avances nécessaires pour que j’arrivasse à Paris vêtu convenablement.

Cette idée d’aller vivre à Paris… ambition de tant de gens forcés de vivre en province, ne me causait aucun de ces éblouissements joyeux auxquels j’aurais dû m’attendre… Loin de là, en songeant à Claude Gérard et à l’isolement de cœur auquel j’allais être condamné, c’est avec une tristesse mêlée de regrets et presque de crainte que je m’acheminai vers la grande ville.

CHAPITRE XXIV.

Les recherches.

Dès mon arrivée à Paris, en descendant de diligence, je pris un fiacre, j’y plaçai mon modeste bagage, et je me fis conduire chez M. de Saint-Étienne, mon futur protecteur, rue du Mont-Blanc, numéro 90, adresse écrite sur la lettre d’introduction que m’avait donnée Claude Gérard. Il était environ trois heures de l’après-midi, lorsque la voiture s’arrêta devant une maison de belle apparence.

À mon grand étonnement, je vis sous la voûte de la porte cochère deux ou trois groupes de personnes qui s’entretenaient avec vivacité, pendant que des domestiques allaient et venaient dans la cour d’un air effaré.

Cherchant du regard la loge du portier, je m’approchai des groupes, et j’entendis ces mots échangés entre divers interlocuteurs :

— C’est un grand malheur !

— Et bien inattendu.

— Qui aurait dit cela hier ?

— Et sa femme, et ses enfants qui sont sortis, dit-on, depuis midi et qui ne savent rien.

— Quand ils vont rentrer… quelle nouvelle…

— C’est terrible !

Quoique inexplicables pour moi, ces paroles me causèrent une vague inquiétude ; je me dirigeai vers la loge du portier ; elle était vide. Après avoir quelque temps hésité, je m’adressai à un domestique en livrée qui traversait rapidement la cour, et je lui dis :

— M. de Saint-Étienne est-il visible ?…

Cet homme s’arrêta, me regarda comme si ma question l’eût à la fois surpris et indigné ; puis il me répondit brusquement en haussant les épaules et passant son chemin :

— Vous ne savez peut-être pas que monsieur vient d’être frappé d’apoplexie, et qu’on a rapporté le corps il y a une demi-heure.

Et le domestique me laissa immobile de stupeur.

Cette triste nouvelle était parfaitement claire, et je ne pouvais, je ne voulais pas y croire ; aussi, avec cette obstination puérile assez habituelle aux désespérés qui s’opiniâtrent à espérer à tout prix, je m’approchai de l’une des personnes qui composaient le groupe, et je lui dis :

— Il n’est sans doute pas vrai, monsieur, que M. de Saint-Étienne ait été frappé d’apoplexie, ainsi qu’on en fait courir le bruit ?

— Comment, un bruit, monsieur ? Mais rien n’est malheureusement plus vrai… J’étais là, il y a une heure, lorsqu’on a ramené le corps de M. de Saint-Étienne dans sa voiture… C’est un bien grand malheur pour sa famille…

— Oh ! bien grand, – m’écriai-je involontairement ; puis j’ajoutai : — Mais… il reste sans doute quelque espoir ?

— Aucun, monsieur, aucun. L’événement est arrivé ce matin, sur les dix heures, au ministère de l’intérieur, où se trouvait M. de Saint-Étienne. L’on a envoyé chercher, bien entendu, les meilleurs médecins de Paris… et…

Mon interlocuteur s’interrompit. Une certaine agitation s’éleva tout à coup dans les groupes, à la vue d’un domestique tout haletant qui, accourant de la rue, s’écria, en s’adressant à celui de ses camarades auquel j’avais déjà parlé, et qui semblait placé en vedette :

— Voilà madame… j’ai vu la voiture…

À ces mots, l’autre domestique monta précipitamment les marches d’un perron, et presque aussitôt, un homme âgé, à cheveux blancs, sortit du rez-de-chaussée en essuyant ses yeux remplis de larmes, et se dirigea vers la voûte de la porte cochère, resta un instant sur le seuil, d’où il fit sans doute signe d’arrêter à la voiture qui s’approchait, puis il sortit rapidement dans la rue.

— Ce vieux monsieur est de la famille, – dit l’une des personnes des groupes, il ne veut pas laisser cette pauvre dame et ses enfants rentrer ici pour apprendre tout à coup un malheur si imprévu…

— On va probablement les emmener chez des parents, dit un autre.

Si insignifiants que soient ces détails, je ne les ai pas oubliés, parce que, pour moi, chacun de ces mots portait coup, en détruisant les dernières et folles espérances que j’avais conservées jusqu’à la fin.

C’en était fait…

En quelques minutes, je venais de voir mon avenir s’écrouler, je me trouvais à Paris sans le moindre appui, presque sans ressources, car, sur la somme généreusement envoyée par mon protecteur à Claude Gérard, pour payer mon voyage et me vêtir, il me restait à peu près dix francs.

Ma première pensée fut d’aller aussitôt retrouver Claude Gérard, mais le voyage coûtait cent vingt francs, et, pour retourner à pied à notre village, il m’eût fallu quinze ou vingt jours.

Stupide, inerte, épouvanté, incapable de prendre aucune résolution, je ne sais combien de temps je restai ainsi sous cette porte cochère, d’où les groupes s’étaient peu à peu retirés.

Le portier de la maison me remarquant à la fin, me dit :

— Monsieur, qu’est-ce que vous faites là ?

Je tressaillis et le regardai d’un air hagard. Il fallut qu’il réitérât sa question, je ne trouvai rien à lui répondre. Enfin, reprenant un peu de courage et tirant de ma poche la lettre de Claude Gérard :

— Hélas ! monsieur, – dis-je au portier, – je viens de deux cents lieues d’ici, porteur de cette lettre pour M. de Saint-Étienne, qui devait être mon protecteur… et en arrivant j’apprends qu’il est mort… je ne connais personne à Paris, et je suis presque sans ressources.

Mon accablement, la sincérité de mon accent, la vue de la lettre que je lui montrais, touchèrent sans doute le portier ; il me répondit :

— Mon pauvre jeune homme, c’est bien malheureux, en effet… je vous plains, mais à cela je ne peux rien… Il faut attendre quelques jours… Si vous étiez si fort recommandé à feu monsieur, madame fera peut-être quelque chose pour vous… mais quant à présent, vous comprenez qu’il n’y a pas moyen de parler de rien à madame, au moment où elle vient de faire une perte pareille… Il faut patienter quelque temps.

— Patienter… monsieur !… – m’écriai-je avec amertume, – je vous l’ai dit, je ne connais personne à Paris… je n’ai aucune ressource…

— Je n’y puis rien, mon pauvre jeune homme ; revenez dans une quinzaine de jours ; peut-être alors pourrez-vous voir madame, – me répondit le portier en me reconduisant peu à peu vers la porte, qu’il referma sur moi.

Dans une complète ignorance des usages de Paris, absorbé par la pensée de mon entrevue avec M. de Saint-Étienne, j’avais laissé à la porte de l’hôtel le fiacre dont je m’étais servi, et dans lequel se trouvait un petit paquet.

— C’est donc à l’heure que nous marchons, bourgeois ? – me dit le cocher lorsque la porte de l’hôtel de M. de Saint-Étienne se fut refermée sur moi. – Heureusement, j’ai regardé ma montre aux Messageries, il était deux heures vingt-cinq… Où allons-nous, bourgeois ?

Je ne compris pas la signification de ces paroles du cocher : Nous marchons à l’heure, paroles que je ne savais pas si méchantes pour mes faibles ressources… D’ailleurs j’étais atterré par cette question qui résumait si nettement mon cruel embarras :

— Où allons-nous ?

Où aller en effet ?

Soudain je me rappelai Bamboche.

— Quelle Providence ! – pensai-je ; et combien Claude Gérard a eu raison de m’engager à conserver son adresse !

Ouvrant aussitôt l’enveloppe qui la contenait, j’y trouvai une carte satinée, où je lus en lettres gravées presque imperceptibles :

Le capitaine Hector Bambochio, 19, rue de Richelieu.

Quoique ce grade militaire et que cette terminaison étrangère du nom de mon ami d’enfance me surprissent étrangement et me laissassent beaucoup à penser, je me trouvais dans une situation trop critique… et je le dis en toute sincérité, j’éprouvais un trop vif désir de revoir Bamboche pour m’arrêter à ces scrupules ; je me crus sauvé de la funeste position où je me trouvais, et je dis donc au cocher, avec un soupir de joie, en montant dans la voiture :

— Conduisez-moi rue de Richelieu, numéro 19, est-ce loin d’ici ?

— À deux pas, mon bourgeois.

— Et le fiacre s’achemina vers la rue de Richelieu. Tout était oublié : l’effrayante incertitude de l’avenir, ainsi que les craintes que pouvait m’inspirer la mauvaise influence de Bamboche ; j’allais le revoir après huit années d’absence… lui qui m’aimait toujours tendrement : sa démarche auprès de Claude Gérard le témoignait assez ! Peut-être, enfin, allais-je avoir, par Bamboche, des nouvelles de Basquine… Pour la première fois, depuis bien longtemps, je ressentis une émotion de bonheur, émotion d’autant plus douce, qu’un moment auparavant j’étais plus désespéré.

Le fiacre s’arrêta vers le commencement de cette rue si bruyante, si brillante : car nous étions à la fin de décembre, et quoiqu’il fît encore jour, les boutiques commençaient à étinceler de lumières. J’étais ébloui de tant d’éclat, étourdi de tant de bruit, et sous l’impression de bonheur que je ressentais en songeant à Bamboche, je commençai à trouver que Paris offrait un spectacle véritablement féerique.

Le cocher m’ouvrit la voiture ; j’entrai dans une maison de somptueuse apparence, et je demandai au portier :

— Le capitaine Hector Bambochio est-il chez lui, monsieur ?

— Le capitaine Hector Bambochio ! – s’écria le portier en prononçant ce nom avec un accent de considération, de déférence et de regrets, – hélas ! monsieur, il y a six mois que nous l’avons perdu !

— Il est mort ! – m’écriai-je.

— Mort ! non, monsieur, à Dieu ne plaise qu’un tel malheur arrive… – me répondit le portier ; – le capitaine Hector, un des libérateurs du Texas !… un seigneur si généreux… si peu fier… si bon enfant… si gai… Non, non, il y en a trop peu de ce calibre-là pour qu’ils meurent… Je veux dire seulement que, depuis six mois, nous avons perdu le capitaine Hector comme locataire.

Bamboche libérateur du Texas !… Cela me surprit d’abord ; mais dans ma crédulité naïve, il ne me parut pas impossible que mon ami, durant quelques années, eût émigré au nouveau monde, où il avait sans doute gagné le grade de capitaine : la bravoure et l’énergie de Bamboche rendaient cette supposition acceptable. Heureux d’entendre parler de mon ami avec tant de respect et de sympathie, mon empressement de le revoir s’augmentait encore, et je dis au portier :

— Et à cette heure, où demeure le capitaine ?

— Rue de Seine-Saint-Germain, hôtel du Midi… M. le capitaine a quitté le superbe appartement qu’il avait loué et meublé dans cette maison, parce que le quartier était trop bruyant pour son père, le signor marquis.

— Son père… le marquis ! – dis-je machinalement, – car Bamboche fils d’un marquis me surprenait bien autrement que Bamboche transformé en capitaine… que Bamboche libérateur du Texas ; aussi répétai-je sans songer à cacher au portier ma surprise.

— Son père le marquis ?

— Oui, monsieur, – reprit le communicatif portier, – vous ne savez donc pas que le signor marquis Annibal Bambochio, père du capitaine Hector, est arrivé à Paris pour assister à son mariage ?

— Au mariage du capitaine ?

— Certainement, un mariage superbe ! – me dit le portier d’un air confidentiel, – la fille d’un grand d’Espagne, de toutes les Espagnes… C’est plus que duc… m’a dit le capitaine.

— La fille d’un grand d’Espagne ? – repris-je avec un ébahissement croissant.

— Ni plus ni moins, monsieur ; le capitaine m’a dit en s’en allant : « Mon brave camarade… le capitaine appelait tout le monde son camarade, même ses domestiques… aussi on se serait jeté dans le feu pour lui, – ajouta le portier en manière de parenthèse ; puis il reprit : — Mon brave camarade, – dit donc le capitaine, – quand je serai installé au palais du papa beau-père, dans la capitale de toutes les Espagnes… je vous prendrai pour suisse, et vous porterez la hallebarde… » – Peut-être le capitaine ne pense-t-il plus à moi, – ajouta le portier eu soupirant, – et puisque monsieur le connaît… il serait bien bon de lui rappeler sa promesse…

— Certainement… je connais le capitaine, et je vous recommanderai à lui, – répondis-je sans trop songer à ce que je disais.

J’étais frappé d’une sorte de vertige moral : Bamboche épousant la fille d’un grand d’Espagne ! Malgré mon opiniâtre crédulité, ceci me sembla d’abord impossible ; mais bientôt, aveuglé par l’amitié : Pourquoi cela ne serait-il pas ? me dis-je. Bamboche est jeune, beau, hardi, entreprenant ; d’après sa conversation avec Claude Gérard, son esprit paraît s’être développé, cultivé. Qu’y a-t-il d’impossible à ce qu’il ait tourné la tête d’une jeune fille ? Il est capitaine, l’uniforme nivelle toutes les conditions.

J’éprouvais tant de plaisir à entendre parler de Bamboche avec éloges que, malgré mon désir de me rapprocher promptement de lui, je ne pus m’empêcher de dire au portier, avec émotion :

— Ainsi, on l’aimait bien, le capitaine ?

— Si on l’aimait, monsieur ! l’or lui coulait des mains, c’est le mot… lui coulait des mains. On n’a jamais vu un homme pareil… Tenez, un exemple : il avait acheté un mobilier superbe, qu’il n’a gardé que six mois, au bout desquels il est allé demeurer avec son père, le signor marquis, dans le faubourg Saint-Germain ; eh bien ! ce mobilier il l’a revendu au tapissier pour le quart de sa valeur, sans marchander ; il a seulement voulu garder le mobilier de la salle à manger, savez-vous pourquoi faire ? pour le donner aux garçons en leur disant que c’était leur pourboire, et ça valait peut-être deux mille francs. À moi, il m’a donné en pourboire, en s’en allant, une basse avec un superbe archet monté en or, et un ours apprivoisé qu’il avait dans son jardin. J’ai vendu la basse cent cinquante francs, et l’ours deux cents francs au Jardin des Plantes… et on n’aimerait pas un homme pareil !…

— Ainsi le capitaine avait bon cœur ? – lui dis-je après cette énumération des libéralités de Bamboche.

— Je le crois bien, monsieur ; il payait tout sans marchander ; seulement il était vif comme la poudre : il ne regardait pas à un coup de pied ou à un coup de poing de plus ou de moins ; mais le moyen de se fâcher… quand il y avait au bout de ces vivacités un bon pourboire ?

Cette humilité, servile, intéressée, me répugnait ; jusqu’alors Bamboche ne m’apparaissait que comme follement prodigue et habituellement brutal ; je connaissais trop mon ami d’enfance pour m’étonner de ces révélations. J’espérais, avant de quitter cette maison, apprendre des nouvelles de Basquine, et je dis au portier, non sans un léger embarras.

— Une jeune fille… blonde… avec des yeux noirs… ne venait-elle pas souvent voir le capitaine ?…

— Une jeune fille ?… ah çà ! monsieur, dites donc des douzaines de jeunes filles ! car c’est un fier gaillard que le capitaine… et il faudra que sa petite grande d’Espagne ouvre joliment l’œil… à moins qu’elle ne les ferme tous les deux, et c’est le meilleur parti.

— Cette jeune fille, – dis-je avec hésitation, – se nommait Basquine ?

— Basquine ?… connais pas, – dit le portier. – Après cela, comme toutes ne disaient pas leur nom en montant chez le capitaine… il se peut qu’elle soit venue… comme tant d’autres.

Je ne sais pourquoi mon cœur, d’abord doucement épanoui, se reserrait de plus en plus. Je dis au portier :

— Voulez-vous, monsieur, avoir l’obligeance de m’écrire l’adresse du capitaine ?

— Avec plaisir, monsieur. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour un ami du capitaine Hector Bambochio ?

Et bientôt cet homme me donna un papier où étaient écrits ces mots :

 

M. le capitaine Hector Bambochio,

rue de Seine-Saint-Germain, hôtel du Midi.

 

Je remis cette adresse au cocher en remontant en fiacre.

Le portier releva respectueusement le marchepied et me dit :

— Monsieur n’oubliera pas de me rappeler au souvenir du capitaine pour la place de suisse en Espagne…

— Je n’y manquerai pas, – lui dis-je.

Et la voiture se mit en marche pour la rue de Seine.

La nuit était alors tout à fait venue.

En y réfléchissant avec plus de sang-froid, je pressentis, malgré ma complète ignorance des choses et des hommes, tout ce qu’il devait y avoir d’exagéré, de mensonger, dans le récit du portier, et combien l’existence de Bamboche avait dû être aventureuse et hasardée depuis notre séparation, et malgré cela, à cause de cela peut-être, mon impatience de le voir augmentait encore.

Au bout de quelque temps, le fiacre s’arrêta dans une rue sombre et alors presque déserte, dont l’aspect contrastait singulièrement avec la rue animée, étincelante, que je venais de quitter.

La voiture s’ouvrit ; je descendis devant la porte d’une allée noire et étroite :

— Est-ce que c’est là l’Hôtel du Midi ? – demandai-je au cocher, trouvant la demeure bien modeste pour le signor marquis Annibal Bambochio, futur beau-père de la fille d’un grand d’Espagne.

— C’est bien ici, bourgeois. Regardez la lanterne, – me répondit le cocher en me montrant une espèce de cage de verre oblongue et intérieurement éclairée sur laquelle on lisait en lettres rouges : Hôtel du Midi.

J’entrai à tâtons dans l’allée, et je m’arrêtai devant la lueur qui sortait d’une chambre fermée par une porte à demi vitrée.

Une femme, mal vêtue, sommeillait sur une chaise au coin d’un poêle ; derrière elle, je vis une planche numérotée et garnie de clous auxquels pendaient un grand nombre de clefs.

— Madame, – dis-je à cette femme en ouvrant le châssis supérieur de cette porte,– le capitaine Bambochio est-il chez lui ?

— De quoi ? – me dit la femme qui se réveillait en sursaut, se frottant les yeux et me regardant d’un air maussade, – que demandez-vous ?

— Je vous demande, madame, si le capitaine Bambochio est chez lui.

— Le capitaine ! – s’écria cette femme en accentuant ce mot avec un accent de colère sardonique, – le capitaine ! – et à ce mot, ses traits se courroucèrent, sa voix devint de plus en plus glapissante, et elle reprit avec une volubilité que je n’essayai pas d’interrompre :

— Le capitaine a déguerpi d’ici, Dieu merci, et j’espère bien qu’il ne remettra jamais les pieds dans la maison… capitaine de malheur, va… brutal, tapageur, ivrogne, querelleur… Il y a plus de six locataires qui ont préféré abandonner leurs chambres plutôt que de demeurer avec ce chenapan-là… Il a blessé deux étudiants en duel, à cause d’une petite drôlesse qui est venue vivre avec lui, et il a cassé deux dents à mon neveu, parce que ce pauvre garçon se plaignait d’être obligé de lui ouvrir la porte à toutes les heures de la nuit… Le propriétaire a été forcé d’aller chercher la garde pour le faire sortir d’ici, ce bandit-là, et il avait pris les plus belles chambres au premier, s’il vous plaît ! Brigand d’Italien, va… je me souviendrai de toi…

Le contraste continuait. Il y avait autant de différence entre les souvenirs que Bamboche me paraissait avoir laissés dans cette maison, qu’entre l’apparence de cette demeure et de celle que je venais de quitter. L’illusion du beau-père, grand d’Espagne, du mariage, un moment caressée par moi, s’évanouit comme un songe ; et je rougis de n’avoir pas tout d’abord apprécié comme elles devaient l’être, ces hâbleries effrontées de mon ami d’enfance.

Peu désireux de continuer l’entretien, je dis à cette femme :

— Pourriez-vous, madame, m’enseigner ou le capitaine demeure maintenant ?

— Je ne suis pas votre servante, – me répondit grossièrement cette femme, – cherchez ce bandit où vous voudrez.

Cette réponse m’effraya : mon seul, mon dernier espoir était de rencontrer Bamboche. Quelle que fût la position où il se trouvât, j’étais assez sûr de moi pour ne pas craindre sa mauvaise influence, et j’avais assez foi dans son amitié, et, il faut le dire, dans son intelligence remplie de ressources, pour croire qu’il m’aiderait à sortir, même honorablement, de la déplorable extrémité où j’étais acculé.

J’allais insister auprès de cette femme pour savoir où demeurait Bamboche, lorsque, changeant soudain de pensée, elle s’écria :

— Après tout, je vais vous le dire, moi, où il demeure… ça fait que, si vous le voyez, vous lui direz qu’on se souvient de lui ici, qu’on en parle souvent ; vous le préviendrez en même temps que, s’il a le malheur de revenir, il sera reçu par la garde et le commissaire ; il ne faut pas qu’il croie nous faire peur avec ses grands bras et ses airs de massacreur ?

— Veuillez alors m’apprendre, madame, où loge le capitaine, – dis-je avec impatience.

— Eh bien ! en s’en allant il a dit effrontément que si on recevait pour lui des invitations de la cour… de la cour ! je vous demande un peu… un tel bandit aller à la cour ! ou bien que si on lui adressait des sacs d’or, d’argent, ou des boîtes de diamants (des sacs d’or et d’argent, des diamants ! comptez là-dessus…), on lui envoie les invitations et les fonds barrière de la Chopinette, impasse du Renard, n° 1.

— Merci, madame, – dis-je en m’éloignant rapidement, de crainte d’oublier un mot de cette adresse compliquée que je donnai au cocher.

— Diable ! – me dit-il, – c’est comme qui dirait à Moscou… excusez du peu… Mais, après ça… nous sommes à l’heure… Eh bien ! on marche… à l’heure… Barrière de la Chopinette, c’est connu… mais l’impasse du Renard… connais pas ; il y a pourtant longtemps que je roule sur le pavé de Paris. C’est égal, je demanderai.

Et la voiture se remit en route.

Ma tristesse augmentait avec mes inquiétudes ; je commençais à craindre de ne pas retrouver Bamboche, et si, après l’avoir ainsi suivi de demeures en demeures, ma recherche était vaine, que faire ? que devenir à Paris ?

CHAPITRE XXV.

Martin continue ses recherches. – L’impasse du Renard. – Le cabaret des Trois-Tonneaux. – Singulière rencontre. – L’homme à la pièce d’or. – Régina. – Encore le cul-de-jatte.

Après avoir longtemps parcouru des quartiers déserts, nous entrâmes dans une rue beaucoup plus animée ; la voiture s’arrêta devant une boutique de marchand de vin, et j’entendis le cocher demander à quelques hommes qui causaient sur le seuil de cette taverne :

— L’impasse du Renard, s’il vous plaît, mes braves ?

— Quand vous aurez passé la barrière, prenez la première rue à gauche, et puis à droite, et puis encore à droite… ensuite vous traverserez un petit bout de champ et vous y serez… – dit un de ces hommes.

— Merci, – dit le cocher.

— Dites donc, mon vieux, – reprit un autre, – vous savez que les voitures n’entrent pas dans l’impasse… Vous vous arrêterez à un tourniquet, car c’est pas des gens à voiture qui perchent dans ces bouges-là…

— Aussi, – reprit une autre voix, – tu auras mérité la croix d’honneur, mon vieux, si tu arrives jusque-là… tu seras le premier cocher qui aura abordé l’impasse du Renard.

— C’est bon, c’est bon, mauvais farceurs ! – répondit le cocher, et je l’entendis jurer d’impatience entre ses dents, tout en fouettant ses chevaux essoufflés.

Après avoir laissé la barrière derrière nous, traversé une ou deux ruelles complètement obscures et désertes, seulement éclairées par la faible lueur des lanternes, le fiacre, risquant à chaque instant de verser dans de profondes ornières, traversa un champ, et s’arrêta au bout de quelques minutes.

Le cocher vint alors m’ouvrir et me dit, sans cacher sa mauvaise humeur :

— Mille dieux ! quels chemins ! vous pouvez vous vanter, bourgeois, d’avoir des connaissances dans toutes sortes de quartiers, depuis les hôtels de la Chaussée-d’Antin jusqu’à l’impasse du Renard. Avec tout ça, il est plus de huit heures, je n’ai pas dîné, ni mes hôtes non plus. En avez-vous ici pour longtemps ?… mes bêtes mangeraient leur avoine.

— Je vais à l’instant savoir si la personne que je cherche est chez elle, – dis-je au cocher ; – dans ce cas, je reviendrai prendre mon paquet… De toutes façons vous n’aurez pas à m’attendre longtemps.

Et m’éloignant de la voiture, j’entrai dans une impasse étroite, boueuse, infecte, bordée de maisons ou plutôt de masures noirâtres, dont quelques-unes seulement étaient intérieurement éclairées.

On m’avait donné pour adresse le numéro 1. L’obscurité m’empêchant de rien distinguer, je frappai à la porte de la première habitation de l’impasse.

Après un long silence, des pas traînants se firent entendre derrière la porte, et une voix me dit :

— Qui est là ?

— Est-ce ici le numéro 1 de l’impasse du Renard ?

— En face… imbécile !… c’est ici le numéro 2, – me répondit la voix en grommelant.

Je traversai l’impasse, et j’allai heurter à la porte d’une maison qui me parut un peu moins délabrée que l’autre. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de volets à travers les fentes desquels j’aperçus de la lumière. Quoique j’eusse frappé deux fois, l’on ne m’ouvrait pas, mais il me semblait qu’on allait et venait précipitamment dans l’intérieur de la maison, et même arrivèrent à mon oreille ces mots souvent répétés :

— Dépêchez-vous donc… dépêchez-vous donc.

Impatienté, je frappai de nouveau et plus bruyamment ; enfin, une des fenêtres du rez-de-chaussée s’ouvrit derrière les volets, on entrebâilla un peu ceux-ci, et une voix enrouée me demanda :

— Qui est là ?

— Est-ce ici le numéro 1 de l’impasse du Renard ?

— Oui.

— Le capitaine Hector Bambochio est-il chez lui ?

— Vous dites ?

— Le capitaine Hector Bambochio ?

— Il n’y a pas de ça ici… – me répondit la voix, et les volets furent brusquement fermés.

— Voilà ce que je redoutais, – me dis-je avec désespoir. – J’ai perdu les traces de Bamboche. Que faire, mon Dieu ! – que faire ?

Les volets s’étaient refermés, mais la fenêtre était restée ouverte derrière eux. J’entendis plusieurs voix chuchoter dans l’intérieur du logis. J’allais m’éloigner, je restai un moment encore ; bien m’en prit, le volet s’écarta de nouveau, et la même voix enrouée me dit :

— Eh ! l’homme ? Êtes-vous là ?

— Oui, que me voulez-vous ?

— Il n’y a pas ici de capitaine… de capitaine ?… – Comment dites-vous ?

— Hector Bambochio.

— C’est ça… il n’y en a pas ici… mais on pourrait connaître un nommé Bamboche.

— C’est lui que je cherche. – m’écriai-je en renaissant à l’espoir, – c’est son vrai nom ; mais il se fait appeler le capitaine Hector Bambochio… je ne sais pourquoi.

— Ah ! vous ne savez pas pourquoi il se fait appeler ainsi ? – reprit la voix avec défiance.

Et les chuchotements derrière le volet recommencèrent ; puis, après quelques instants, la voix ajouta :

— Avez-vous un mot de passe ?

— Un mot de passe ? qu’est-ce que cela signifie ?

— Rien… histoire de rire… Bonsoir, – dit la voix en ricanant.

Et le maudit volet se referma.

Ne voulant pas renoncer ainsi au seul, au dernier espoir qui me restât, je frappai de nouveau au volet en m’écriant :

— Monsieur… je vous en supplie, écoutez-moi ; je suis un ami d’enfance de Bamboche. Il y a huit ans que nous ne nous sommes vus. J’arrive aujourd’hui même à Paris, où je viens pour la première fois… Pour vous prouver que je connais bien Bamboche, et qu’il n’a pas de meilleur ami que moi… il a ces mots tatoués sur la poitrine : Amitié fraternelle à Martin. Et Martin… c’est moi.

Sans doute la sincérité de mon accent et les particularités que je citais dissipèrent en partie les soupçons des habitants de la maison, car, après un nouveau conciliabule derrière les volets, la voix me dit :

— Savez-vous où est le cabaret des Trois-Tonneaux ?

— J’arrive à Paris aujourd’hui… Je vous l’ai dit. Je ne connais pas ce cabaret.

— À la barrière de la Chopinette, on vous l’enseignera… Les Trois-Tonneaux… ce n’est pas loin… De onze heures à minuit, vous y trouverez Bamboche ; il y va tous les soirs…

— Bamboche ne demeure donc pas ici ?

— Bonsoir…

Et la fenêtre se referma cette fois pour ne plus se rouvrir derrière les volets, malgré mes instances, mes prières, et je ne pus connaître la demeure de Bamboche.

Si incertaine que fût l’espérance qui me restait, j’y trouvais du moins la certitude que Bamboche était à Paris, et j’avais chance de le voir le soir même. Je revins auprès du cocher, et je lui dis :

— Savez-vous où est le cabaret des Trois-Tonneaux ? On m’a dit que ce n’était pas loin d’ici. Une fois arrivé à ce cabaret, vous pourrez donner à manger à vos chevaux… et manger vous-même.

— Le cabaret des Trois-Tonneaux ? je ne connais que ça, – me répondit joyeusement le cocher. – Le dimanche et le lundi soir, je stationne souvent à la porte. À la bonne heure, bourgeois, vous pourrez me faire attendre dans des endroits pareils tant qu’il vous plaira ; mes bêtes et moi, nous ne nous en plaindrons pas. Dans dix minutes vous y serez.

Et nous nous dirigeâmes vers le cabaret des Trois-Tonneaux.

Pour la première fois, depuis le matin, je songeai que les frais de la voiture, que je n’avais pas quittée depuis mon arrivée, devaient être considérables, relativement à mes faibles ressources. Mais, ne connaissant nullement Paris, cette dépense m’avait été forcément imposée par la nature même de mes recherches. Voyant ces recherches à peu près à leur terme, je résolus d’abord de payer le fiacre… mais bientôt, cédant à une pensée niaise, absurde, mais que peut-être comprendront ceux-là qui se sont trouvés dans une position analogue à la mienne, je n’eus pas le courage de renvoyer ce fiacre avant d’être certain de rencontrer Bamboche… Et pourquoi gardai-je cette voiture si coûteuse et si inutile pour moi ? Parce que, sans aucune connaissance dans cette ville immense, il me semblait que le cocher, qui depuis le matin me voiturait, n’était pas un étranger pour moi.

Certes une telle idée me paraît, à cette heure, tristement stupide ; mais quand je me rappelle l’effrayante, l’indicible sensation que je ressentais en me disant :

— Si je ne retrouve pas Bamboche ce soirje suis SEUL dans cette ville immense, SEUL, sans ressources, sans connaître personne, – je comprends que j’aie été amené à considérer ce cocher presque comme une connaissance…

Aussi, lorsque la voiture s’arrêta devant la porte du cabaret des Trois-Tonneaux, je dis au cocher :

— Attendez-moi… je resterai ici quelque temps.

— Et votre paquet ? bourgeois.

— Laissez-le dans votre voiture.

— Pour qu’on vous le pince, n’est-ce pas ? Non, non… soyez tranquille, je vais le mettre dans un de mes coffres ; bien fin celui qui l’y trouvera.

Cette prévenante précaution me sembla d’un bon augure au nouveau point de vue d’où je considérais le cocher ; puis la figure de cet homme, assez âgé, me parut d’ailleurs honnête et franche. Un moment, j’eus l’envie de lui offrir de partager mon repas, car j’étais exténué de fatigue, de besoin, et je voulais profiter de cette occasion pour réparer un peu mes forces… mais je n’osai pas risquer cette invitation, non par fierté, on le conçoit, mais par un sentiment tout contraire ; je craignis que le cocher ne se défiât de moi.

Pendant qu’il s’occupait de préserver mon paquet de tout larcin, j’entrai dans le cabaret, à cette heure presque désert : pourtant, quelques buveurs y étaient encore attablés. À leurs vêtements, à leurs façons, à leur langage, je vis facilement qu’ils appartenaient à la classe ouvrière ; ils paraissaient être de braves artisans, qui buvaient joyeusement, grâce à quelque heureuse aubaine. Il n’y avait là aucun de ces types repoussants, ignobles, que, dans ma vie de vagabondage avec Bamboche et Basquine, nous avions souvent rencontrés dans des tavernes de bas étage, hantées par les fainéants et les malfaiteurs, tavernes où nous allions chanter et mendier. L’inquiétude mêlée d’effroi que m’avait laissée la façon mystérieuse dont on venait de me recevoir au prétendu domicile de Bamboche, s’effaçait un peu ; je ne trouvais pas d’un mauvais pronostic pour mon ami d’enfance qu’il fréquentât un cabaret hanté par d’honnêtes artisans.

M’attablant dans un coin isolé, bien en face de la porte, afin d’apercevoir Bamboche dès son arrivée, je demandai une petite portion de viande, du pain et de l’eau. Je regardai la pendule du cabaret : elle marquait neuf heures… J’avais encore, au pis-aller, deux ou trois heures à attendre.

Je commençais mon frugal repas, attachant mon regard inquiet sur la porte du cabaret, dès qu’elle s’ouvrait, épiant, et, comme on dit vulgairement, dévisageant tous ceux qui entraient, certain, d’ailleurs, de reconnaître Bamboche, malgré les années passées depuis notre séparation, car ses traits énergiques et accentués étaient trop profondément gravés dans ma mémoire pour que je pusse les méconnaître.

Tandis que j’avais ainsi les yeux fixés sur la porte chaque fois qu’elle s’ouvrait, je vis entrer un jeune homme qui pouvait avoir vingt-cinq ans au plus ; sa taille était svelte. Sa figure me frappa tout d’abord par la régularité, par la rare et mâle beauté de ses traits, cependant un peu fatigués ; il était pâle ; son visage paraissait d’une blancheur d’autant plus mate, que ses sourcils et ses favoris, assez longs, étaient très bruns, et que le vieux paletot noirâtre que portait cet homme, boutonné jusqu’au cou, ne laissait voir ni col de chemise, ni cravate. La chaussure, le pantalon de ce personnage étaient souillés de boue, et il portait une casquette toute déformée.

Malgré ce misérable accoutrement, ou plutôt à cause du contraste qu’il offrait avec la figure si belle et surtout si distinguée de cet homme, il était impossible de n’être pas frappé de son aspect : faisant quelques pas dans le cabaret, il s’approcha davantage de l’endroit où je me trouvais ; seulement alors je m’aperçus que sa démarche était un peu chancelante, et que son regard avait parfois cette fixité morne, particulière à l’ivresse.

Par hasard ou par choix, après quelques moments d’hésitation, cet homme se dirigea de mon côté, partie de la salle où toutes les tables étaient vacantes, sauf celle que j’occupais, et il vint s’établir à ma droite.

Après s’être assis pesamment, comme si ses jambes eussent été alourdies, il resta un moment immobile, puis il ôta sa casquette et crut la placer sur le long banc où nous occupions deux places ; mais cette casquette tomba à mes pieds.

Cédant à un mouvement de prévenance naturelle, augmentée peut-être par l’impression que me causait l’aspect de ce personnage, je me baissai pour ramasser sa casquette, et je la replaçai sur le banc ; mon nouveau voisin s’en aperçut… alors, avec un accent de douceur et de parfaite courtoisie, il me dit, en s’inclinant de mon côté :

— Mille pardons de la peine que vous avez prise, Monsieur ; mille grâces de votre obligeance.

Je n’avais, de ma vie, eu la moindre idée de ce qu’on appelle le grand monde ; mais, à ces seules paroles de mon voisin, je ne sais quel instinct me dit qu’un homme du grand monde ne se serait pas autrement exprimé, et n’eût pas mis dans son inflexion, dans son geste, plus d’exquise politesse.

Puis, chose singulière ! pendant le peu de temps qu’il me parla, la physionomie de cet homme quitta son masque de morne impassibilité et devint charmante de grâce et d’affabilité. Puis, elle s’immobilisa de nouveau.

Le garçon marchand de vin, s’approchant de ce nouveau consommateur, lui dit sans façon :

— Qu’est-ce que vous voulez, mon brave ?

— Une bouteille d’eau-de-vie… – répondit lentement mon voisin, et l’accent presque rauque de sa voix me parut tout autre que lorsqu’il m’avait parlé.

— Vous voulez un petit verre ? dit le garçon.

— Je demande une bouteille d’eau-de-vie et je la paye… – répondit mon voisin, toujours imperturbable ; puis fouillant dans la poche de son gilet, il en tira plusieurs pièces d’or, en fit glisser une entre son pouce et son index, et la jeta sur la toile cirée qui recouvrait la table.

Le garçon, surpris, regarda cet homme ; puis prenant la pièce d’or, il l’examina avec un étonnement nuancé d’une légère défiance, inspirée sans doute par l’extérieur misérable du consommateur.

— Allez au comptoir… faites la sonner… – dit mon voisin, toujours impassible, et sans paraître le moins du monde choqué du soupçon injurieux du garçon.

Celui-ci, assez peu fait aux délicatesses, alla au comptoir, le maître du cabaret fit sonner la pièce d’or plusieurs fois, et le garçon revint dire en la rapportant :

— Elle est bonne…

— Alors donnez-moi une bouteille d’eau-de-vie, – repartit mon voisin de sa voix lente et rauque.

— Une bouteille cachetée, Monsieur ? – demanda cette fois le garçon avec une certaine considération, – tout ce que nous avons de meilleur en eau-de-vie ?

— Au contraire… une bouteille d’eau-de-vie pareille à celle que vous servez aux chiffonniers s’il en vient… et payez-vous.

— C’est un Anglais, – dit le garçon à demi-voix en s’éloignant.

De plus en plus surpris, j’observai curieusement cet homme, sans pour cela perdre de vue la porte du cabaret par laquelle j’espérais toujours voir arriver Bamboche.

Le garçon revint, plaça la bouteille et un petit verre sur la table, ainsi que la monnaie restant de la pièce d’or.

— Donnez moi un grand verre, – dit mon voisin ; et, repoussant du doigt une pièce de vingt sous, il fit signe au garçon de la prendre comme pourboire…

— C’est un milord, – dit le garçon toujours à demi-voix en courant chercher un grand verre qu’il apporta avec empressement.

Mon voisin empocha, sans la compter, la monnaie que l’on venait de lui rendre, se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et le vida d’un trait.

Puis, appuyant le derrière de sa tête sur la muraille à laquelle était adossé notre banc, il resta immobile, regardant l’espace, et frappant en cadence, du bout de ses doigts, la toile cirée de la table.

Je l’observais à la dérobée. Ses traits, jusqu’alors immobiles et mornes, s’animèrent à plusieurs reprises ; il sourit deux ou trois fois d’un air à la fois très doux et très fin, puis il haussa les épaules, chantonna entre ses dents, et ses traits reprirent leur impassibilité première.

Le souvenir du Limousin, mon premier maître, me vint à la pensée ; je ne sais pourquoi je crus voir une vague analogie entre les extravagantes hallucinations que le pauvre ouvrier maçon évoquait chaque dimanche dans son ivresse, et l’état d’hébêtement extatique mêlé de visions intérieures où paraissait plongé cet homme, pauvrement vêtu, mais qui, d’après plusieurs indices, ne devait pas être ce qu’il paraissait. Ces souvenirs si lointains de mon enfance m’absorbèrent un instant, car ils se rattachaient à Bamboche. Un léger bruit me tira de ces réflexions. Je tournai la tête vers mon voisin ; il venait de renverser la moitié du contenu de son verre. Après avoir bu ce qui restait, cédant sans doute à l’un de ces caprices puérils enfantés par l’ivresse, il trempa le bout de son index dans l’une des rigoles d’eau-de-vie qui serpentaient sur la toile cirée de la table, et commença d’y tracer çà et là des figures bizarres. Je suivais les mouvements de cet inconnu avec d’autant plus d’attention, qu’une dernière remarque venait confirmer mes soupçons : la main de cet homme, d’une blancheur parfaite, aux ongles longs, polis, était remarquablement belle ; il portait à son petit doigt plusieurs anneaux d’or, de formes différentes ; l’un d’eux, orné d’une pierre rouge, me parut armorié.

Je suivais avec une curiosité machinale les capricieuses évolutions de l’index de mon voisin, qui avait abandonné la combinaison de figures bizarres pour tracer d’énormes lettres majuscules : ça avait été d’abord un R, puis un E… L’assemblage de ces deux lettres RE me causa une impression indéfinissable, c’était quelque chose d’étrange, de confus, d’inquiétant, d’inconnu… comme un pressentiment…

Je ne pouvais détacher mon regard du doigt de cet homme… Je hâtais, si cela se peut dire, de toutes les forces de ma pensée, l’achèvement de la troisième lettre qu’il venait de commencer, et cela (mes souvenirs ne me trompent pas) sans me rendre aucun compte de la cause de mon impatience. Enfin, le contour de la lettre s’acheva sous le doigt de mon voisin… C’était un G…

Soudain ces trois lettres… les trois premières du nom de Régina, apparurent à mon esprit comme si elles y eussent été tracées en traits de feu…

Et pourtant bien d’autres mots commencent ainsi… Mais je ne sais quelle fatalité me disait que cet homme ivre d’eau-de-vie allait, de son doigt alourdi, écrire en entier ce nom sacré pour moi… sur une table de cabaret.

J’oubliai tout, Bamboche, ma position désespérée, l’avenir, pour suivre avec une angoisse dévorante les mouvements du doigt de l’inconnu… Il continuait de tracer une autre lettre… mais de temps à autre il s’arrêtait… Sa tête tantôt vacillait de droite à gauche, tantôt se penchait en avant, tandis que ses paupières gonflées se fermaient à demi… Enfin… la lettre fut tracée… c’était un N… Et bientôt un A suivant cet N, je pus lire en entier sur la table, en grosses lettres, le nom de RÉGINA.

Dire ce que je ressentis alors est impossible ! il ne me vint pas un instant à l’idée que ce nom de Régina pût appartenir à d’autres personnes, et je me dis : Régina est à Paris ; cet homme jeune et beau, noble et riche sans doute, aime cette jeune fille… car son souvenir lui est assez présent pour qu’au milieu même des abrutissements de l’ivresse il se plaise à tracer ce nom chéri de lui.

Ce nom… l’inconnu, après l’avoir écrit, le considéra pendant quelques instants avec une sorte de satisfaction stupide… pendant que les oscillations de sa tête appesantie devenaient plus brusques et plus fréquentes ; puis il fit entendre une espèce de rire guttural, prononça quelques mots inintelligibles, croisa ses bras sur la table, et y laissa tomber pesamment son front, s’endormant ou s’engourdissant dans la somnolence apathique de l’ivresse…

Un peu au-dessus de l’endroit où était appuyé cet homme, le nom de Régina apparaissait encore à mes yeux ; je me levai doucement, et j’allai effacer, avec un pieux respect, jusqu’aux dernières traces de ce nom profané.

Je revenais à ma place, lorsque la porte du cabaret s’ouvrit de nouveau. Je ne pus retenir une exclamation d’effroi involontaire.

J’apercevais, se dessinant sur les ténèbres extérieures, la figure sinistre du cul-de-jatte. Depuis huit ans que je ne l’avais vu, ses traits paraissaient encore plus bronzés qu’autrefois, et quoiqu’il parût toujours robuste et décidé, ses cheveux étaient devenus presque blancs ; ses vêtements n’annonçaient pas la misère. Il resta sur le seuil de la porte ouverte comme s’il eût craint d’entrer dans le cabaret, car il paraissait inquiet, alarmé. Avançant enfin sa tête par la porte entrebâillée, il dit d’une voix enrouée (je crus la reconnaître pour celle qui m’avait répondu à travers les volets de la maison de l’impasse du Renard), il dit au marchand de vin : — Bamboche est-il venu ce soir ? — Non, – lui répondit sèchement le maître du cabaret, comme s’il eût voulu se débarrasser promptement de cet hôte importun.

— S’IL vient ce soir, – ajouta précipitamment le cul-de-jatte, – dites-lui qu’il n’aille pas là-bas cette nuit, il y fume. Il comprendra… vous lui direz, n’est-ce pas ?

— C’est bon… c’est bon… – reprit le marchand de vin en allant fermer, comme on dit, la porte au nez du cul-de-jatte, et il ajouta, se parlant à soi-même :

— Tas de canailles, va !

CHAPITRE XXVI.

La première nuit à Paris. – Encore une mauvaise pensée. – Un cocher compatissant. – Le garni à quatre sous. – Martin est volé. – Conseils du logeur.

Je ne pouvais en douter : le cul-de-jatte avait renouvelé connaissance avec Bamboche ; c’était de celui-ci qu’il s’agissait lorsque le bandit, entrant dans le cabaret d’un air alarmé, s’était écrié : S’il vient ce soir, dites-lui qu’il n’aille pas là-bas cette nuitIL Y FUMEil comprendra

Sans pénétrer le sens de ces mots mystérieux, je supposai qu’un danger peut-être commun à lui et au cul-de-jatte, menaçait Bamboche.

Non-seulement la pensée d’une telle communauté de vie avec ce brigand, me fit frémir pour Bamboche, mais elle me causa un embarras mortel : je n’osais plus, ainsi que j’en avais l’intention, interroger le cabaretier sur le compte de mon ami d’enfance, afin de savoir si je pouvais être certain de le voir le soir même ; l’accueil fait au cul-de-jatte ne m’encourageait pas ; pourtant voyant l’heure s’avancer, songeant à l’extrémité où je me trouvais acculé, je surmontai mon hésitation, je m’approchai du comptoir pour payer mon écot, et je m’aperçus seulement alors que tous les buveurs avaient peu à peu disparu ; il ne restait dans le cabaret que moi et mon voisin, toujours endormi ; cette solitude m’enhardit : m’adressant au cabaretier :

— Combien vous dois-je, monsieur ?

— Six sous de viande, deux sous de pain, c’est huit sous.

Je posai une pièce de monnaie sur le comptoir, et je dis :

— On m’a assuré, monsieur, que le nommé Bamboche venait tous les soirs ici.

Au nom de Bamboche, le cabaretier fronça le sourcil d’un air mécontent et répondit :

— Mon cabaret est public…, faut bien que j’y reçoive toute sorte de monde.

— Croyez-vous que Bamboche vienne ici ce soir, monsieur ? – lui demandai-je.

— Je n’en sais rien ; mais, s’il y vient, – me répondit le cabaretier en regardant la pendule, – il restera dehors ; voilà minuit, je vas fermer.

— Et demain, monsieur, croyez-vous que Bamboche vienne ?

— Est-ce que je sais, moi ? ce qu’il y a de sûr, c’est que j’aime autant qu’il vienne ici le moins possible… ça vous compromet une honnête maison, voilà tout.

Puis, me rendant ma monnaie, le cabaretier ajouta :

— Voilà minuit… bonsoir les pratiques !

Mais, regardant autour de lui, il vit mon voisin de table toujours endormi, et dit à demi-voix :

— Ah ! il reste encore le monsieur à la pièce d’or et à la bouteille. Et le cabaretier s’approcha respectueusement du dormeur ; mais, n’osant pas le secouer, il l’appela plusieurs fois :

— Monsieur !… Monsieur ! L’inconnu resta sourd à cet appel.

Je ne pouvais plus espérer de voir Bamboche ce soir-là. Le moment fatal était venu, il me fallait compter avec le cocher. Une fois cette dette payée qu’allait-il me rester ? où allais-je passer la nuit ?

Je sortis du cabaret.

La nuit était noire, humide, froide. Une des lanternes du fiacre était éteinte, l’autre s’éteignait. Le cocher était sur son siège… la rue était déserte.

Il me vint une pensée déloyale… m’éloigner sans payer cet homme… et lui laisser en nantissement le peu de linge et d’effets que contenait mon paquet de voyage… mais je ne cédai pas à cette tentation ; ayant hâte de sortir à tout prix de mon anxiété, j’éveillai le cocher, non sans peine.

— Hem !… qu’est-ce ?… ah ! voilà, bourgeois, – dit-il en se secouant et frissonnant dans son épais carrik, – il fait un froid noir qui vous gèle jusqu’aux os… je m’étais endormi… Ah çà, où allons nous, bourgeois ?

— Je reste ici, – lui dis-je, – veuillez me rendre mon paquet et me dire combien je vous dois.

Mon angoisse fut grande en prononçant ces derniers mots.

Le cocher tira sa montre, s’approcha de sa lanterne et me dit :

— Vous m’avez pris à deux heures et demie, bourgeois, il est minuit passé… ça nous fait neuf heures et demie… mettons dix heures avec le pourboire… ça fait une pièce de 15 livres 10 sous, mettez 16 livres si vous êtes content, bourgeois… Je vas vous donner votre paquet.

Pendant que le cocher cherchait mon paquet, je fouillai dans ma poche, je comptai le peu d’argent qui me restait… Il y avait 9 francs et quelques sous.

Alors, chose lâche… stupide… puérile… je pleurai…

— Voilà votre paquet, bourgeois, – me dit le cocher.

— Monsieur, – repris-je en lui mettant dans la main tout ce qui me restait d’argent, – je n’étais jamais venu à Paris, je me croyais certain en arrivant de trouver une place chez un protecteur… ce protecteur est mort ce matin même… Il me restait un ami d’enfance, je l’ai cherché inutilement toute la journée… J’espérais le trouver ici ce soir… ce dernier espoir me manque… Quand j’ai pris votre voiture, j’en ignorais le prix… Je n’ai pas de quoi vous payer tout ce que je vous dois. Il me reste en tout 9 francs et quelques sous… les voilà… Fouillez-moi, si vous voulez, je n’ai pas un liard de plus.

— Ça ne fait pas mon affaire à moi, – s’écria le cocher courroucé ; – quand on n’a pas de quoi payer une voiture, on va à pied.

— Vous avez raison… monsieur, mais je ne connaissais pas Paris, je comptais me rendre tout de suite chez mon protecteur… mais…

— Tout ça ne me regarde pas, moi, il me faut mon argent, – reprit le cocher, – ça ne peut pas se passer comme ça.

— Eh bien ! gardez encore ce paquet, Monsieur… c’est tout ce que je possède au monde… il ne me reste que les habits que j’ai sur moi…

Mes larmes, que j’avais d’abord contenues à grand’peine, s’échappèrent de nouveau malgré moi, tant j’éprouvais de honte et de chagrin.

— Ah çà… voilà que vous pleurez, – dit le cocher d’une voix moins rude, – c’est donc vrai ce que vous dites là ?

— Cela n’est que trop vrai, monsieur…

— Qu’allez-vous faire ? Où allez-vous passer la nuit ?

— Je n’en sais rien, – dis-je avec abattement. Et, chose étrange, je me souvins que, bien des années auparavant, j’avais fait la même réponse à la Levrasse après mettre sauvé de chez mon maître le Limousin.

Le cocher parut touché ; il reprit :

— Allons, mon pauvre garçon, ne pleurez pas. Voyons, je ne peux pas perdre ma journée, moi… faut que je compte avec mon bourgeois… mais je ne vous laisserai pas sans le sou… et sur le pavé, par une nuit pareille. Tenez, reprenez ces vingt sous… et votre paquet… Vous trouverez un garni près la barrière… une lanterne rouge… on y couche à la nuit pour quatre sous… Voilà le numéro de ma voiture… (Et il me donna une petite carte.) Si un jour vous pouvez me rendre ce que vous me devez, vous me ferez plaisir… car j’ai femme et enfants.

— Oh ! merci… monsieur, merci, – m’écriai-je avec effusion.

À ce moment, le cabaretier ouvrit la porte ; il soutenait sous le bras l’homme auprès duquel je m’étais trouvé durant cette soirée ; il paraissait alors complètement ivre.

— Tiens, ça se trouve bien, – dit le cabaretier en voyant le fiacre. Êtes-vous chargé, mon brave ? – demanda-t-il au cocher.

— Non, – dit celui-ci.

— Alors, voilà une pratique, et une fameuse, – dit le cabaretier en montrant l’homme qu’il tenait sous le bras, puis il lui cria à l’oreille :

— Monsieur, voilà un fiacre.

— Bon, aidez-moi, – reprit l’inconnu. On le hissa non sans peine dans la voiture.

Quand il fut dans la voiture, — Votre adresse, bourgeois ? – dit le cocher.

— À l’entrée… des… Champs-Élysées… vous y trouverez un fiacre jaune… vous m’arrêterez… auprès… – répondit lentement l’homme ivre, avec cette lucidité que les ivrognes conservent parfois pour certaines choses, malgré le trouble de leur raison.

— Voilà pour ta course… – ajouta-t-il, et il laissa tomber moitié dans la main du cocher, moitié dans la rue, la monnaie de la pièce d’or qu’il avait changée.

Après quelques instants de recherche, le cocher s’écria joyeusement :

— Dix-sept francs !… quelle aubaine !… il n’y a que les pochards pour être de pareilles pratiques ; – puis, ayant sans doute quelque scrupule d’accepter ce pourboire considérable, il dit à sa généreuse pratique :

— Vous me donnez dix-sept francs, Monsieur… le savez-vous ?… dix-sept francs ?…

— Oui… garde-les… ces dix-sept francs… ta course est longue… mais…, ne va pas trop vite… j’aime beaucoup à dormir en fiacre… n’oublie pas l’adresse… un fiacre jaune… à l’entrée des Champs-Élysées… il y a… un homme sur le siège… à côté du cocher ; tu m’arrêteras près de cette voiture-là[10].

— C’est dit, bourgeois, – répondit le cocher, en remontant joyeusement sur son siège, pendant que le cabaretier fermait sa porte en dedans au moyen de grosses barres de fer.

Le cocher fouetta ses chevaux, et il me dit en s’éloignant :

— Allons, mon garçon… vous le voyez, Paris est la ville des bons enfants.

Et la voiture disparut bientôt dans les ténèbres.

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Un moment, j’eus des pensées d’amertume, de haine, de révolte, contre la société, en songeant à cet homme, bien riche, sans doute, puisqu’il prodiguait si insoucieusement pour de honteux et abrutissants caprices, une somme qui m’eût fait vivre, moi, pendant vingt jours, et qui m’eût donné le moyen de retourner auprès de Claude Gérard, de fuir cette ville immense au milieu de laquelle je me voyais perdu… — En sera-t-il toujours ainsi ?… me disais-je avec désespoir. À ceux-là tant de biens superflus, que l’ennui et la satiété les jettent dans les plus hideuses dépravations ; à ceux-là tant de privations, tant de misères, que, dans leur désespoir, ils n’aient le choix qu’entre l’infamie ou la mort.

Mais bientôt, songeant à la vanité de ces récriminations contre un sort inflexible, et me rappelant les enseignements de Claude Gérard, — voici l’heure de les mettre en pratique, me dis-je, – résignation, courage, travail et respect de soi ; que ces mots me soutiennent, et qu’aux bonnes résolutions qu’ils m’inspireront se joigne l’influence du souvenir de Régina, nom sacré qu’un si triste hasard vient de rappeler encore à ma mémoire.

Étoile radieuse et pure, vers laquelle je dois toujours lever les yeux, du fond des plus fangeuses ornières de ma vie.

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Je ne pouvais rester plus longtemps à la porte de ce cabaret ; la rue était alors déserte, une neige fondue, tombant en brume épaisse, pénétrait mon habit et me glaçait jusqu’aux os ; le cocher m’avait dit que je trouverais, un peu avant d’arriver à la barrière, le garni où on logeait à quatre sous la nuit. Je descendis la rue à la vacillante clarté des réverbères, qui, perçant la brume, se réfléchissait en pâles sillons sur la chaussée noire de boue.

Je marchais depuis dix minutes environ, lorsque je rencontrai un chiffonnier, qui, la hotte sur le dos, lanterne et crochet en main, fouillait les tas d’immondices déposées dans l’angle des bornes. Craignant de m’égarer, je lui demandai s’il connaissait près de là une maison où on logeait à la nuit.

— La seconde rue à gauche, ensuite la première à droite. Vous verrez la lanterne rouge, – me répondit cet homme sans me regarder et sans cesser son travail.

Au bout de dix minutes, je me trouvai dans une rue étroite, en face d’une maison de solide apparence ; on montait à la porte par un escalier de bois exhaussé de quelques marches au-dessus du niveau de la rue. Cette porte était ouverte ; je fis quelques pas, et m’arrêtai aux aboiements furieux d’un gros chien. Presque aussitôt, un homme trapu, de figure équivoque, tenant un énorme bâton sous son bras, et abritant la flamme d’une chandelle sous sa main, apparut devant moi, et me demanda brusquement ce que je voulais.

— Passer la nuit dans cette maison, Monsieur.

— Votre passeport ?

— Le voici, monsieur…

— C’est quatre sous… et d’avance, – me dit l’homme, après avoir jeté un regard assez indifférent sur mon passeport.

Je donnai quatre sous. L’homme marcha devant moi, traversa une petite cour boueuse, et m’ouvrit la porte d’une sorte de cave éclairée par une lampe fumeuse. Je fus presque suffoqué par l’odeur infecte qui s’exhala de ce bouge, où je vis huit ou dix lits, occupés, ceux-ci par des hommes, ceux-là par des femmes ; mais, dans chaque lit, couchaient deux personnes ; un seul était complètement vacant ; le maître du garni me le montra du geste, et me dit :

— Ici, comme on donne des draps, c’est défendu de coucher avec ses souliers, parce que ça troue le linge et qu’on râcle les jambes de son camarade de lit.

— C’est bien… monsieur, – lui dis-je.

— Et je ne réponds que de ce que je garde, – dit l’homme en s’en allant, sans que, malheureusement pour moi, je m’expliquasse ces paroles.

Le lit se composait d’une paillasse posée sur trois planches élevées de six pouces au-dessus du sol par de petits tréteaux ; une couverture de laine trouée et des draps noirs de fange et de saleté recouvraient cette paillasse.

Les murs, sans papier, suintaient l’humidité ; le sol était seulement battu et salpêtré.

Je jetai un regard sur les autres habitants de cette chambre ; j’eus presque peur en voyant que la plupart d’entre eux avaient les yeux grand ouverts ; mais ces gens, restant immobiles, me regardaient fixement sans échanger une parole ; ce silence, ces regards attachés sur moi me troublaient étrangement ; la plupart de mes compagnons de chambrée me parurent avoir des figures suspectes ; il y avait aussi là, couchées, trois femmes, dont deux assez jeunes, mais de figures hâves, flétries, d’une expression repoussante.

Mon cœur se soulevait de dégoût, mais je me sentais brisé de fatigue, je mis sous mon chevet mon petit paquet, où se trouvait le précieux portefeuille dérobé par moi à la tombe de la mère de Régina, puis je plaçai mon habit sur mon lit, afin d’avoir plus chaud, car je tremblais de tous mes membres.

Pendant longtemps je cherchai en vain le sommeil, et avec le sommeil l’oubli momentané de ma position ; je n’éprouvais qu’une sorte de somnolence fiévreuse, agitée… enfin la fatigue l’emporta, je m’endormis profondément.

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À mon réveil, il faisait grand jour ; je me mis sur mon séant ; j’étais seul, mes autres compagnons de chambrée avaient sans doute depuis longtemps quitté leurs grabats. En reportant les yeux sur mon lit je cherchai mes habits… ils avaient disparu ; à leur place je vis un mauvais pantalon et un bourgeron de toile bleuâtre ; l’idée ne me vint pas d’abord que j’avais été volé ; je cherchai naïvement par terre, à droite, à gauche de mon grabat ; je ne trouvai rien ; mes chaussures, mon chapeau même, avaient été enlevés.

Aussi désespéré qu’irrité, car je regardais la vente de ces habits tout neufs, comme une dernière ressource, j’appelai à haute voix le maître du garni ; je frappai violemment contre la muraille où s’appuyait le chevet de mon lit… personne ne vint.

Après un quart d’heure d’attente et de silence, force me fut d’endosser les haillons que l’on m’avait laissés, et de sortir pieds nus, portant mon paquet qui, heureusement, m’avait servi d’oreiller ; je trouvai l’hôte dans une chambre à droite de la petite cour ; il fumait sa pipe en buvant un broc de vin ; je me plaignis à lui avec indignation du vol dont j’étais victime.

— Ça ne me regarde pas, – me dit cet homme, – je vous ai dit hier… je ne réponds que de ce que je garde ;… il fallait me donner vos habits, vous les auriez retrouvés ; ce matin j’ai vu sortir quelqu’un habillé comme vous l’étiez hier… j’ai cru que c’était vous… tant pis… fallait dormir d’un œil.

Et comme j’insistais en élevant la voix, cet homme me dit brutalement :

— Ah çà ! faut-il que je vous mette dehors ? Je suis de taille, comme vous voyez, – ajouta-t-il en me montrant sa carrure et ses bras vigoureux.

— Et moi aussi, – lui dis-je exaspéré. – Je suis de taille à vous résister… je ne sors pas d’ici que vous ne m’ayez rendu ou remplacé mes habits… la garde viendra… soit, nous nous expliquerons… je ne crains rien.

— C’est comme ça ! – me répondit l’hôte, – eh bien ! au lieu de batailler, nous allons aller chez le commissaire et nous verrons… Il ne manquerait plus que cela… pour quatre mauvais sous qu’on me donne… risquer de répondre de cinquante ou soixante francs d’habits. Allons, en route chez le commissaire.

L’assurance de cet homme, son raisonnement, qui, je l’avoue, me paraissait juste, surtout en me rappelant ses paroles de la veille, Je ne réponds que de ce que je garde ; cette réflexion, juste aussi, qu’en supposant même que l’hôtelier fût condamné à m’indemniser de mes habits volés, cette indemnité ne me serait accordée qu’après un procès jugé, et combien de jours, de semaines, se passeraient avant le jugement ! réfléchissant enfin que, par ses relations sans doute fréquentes avec des gens aussi malheureux que moi, cet homme pouvait m’être utile, je lui dis dans ma résignation amère :

— Soit, monsieur ; on m’a dépouillé chez vous. Vous n’êtes responsable de rien ; je ne le pense pas. Mais enfin, je consens à vous épargner un scandale toujours fâcheux, en ne portant pas ma plainte… mais à une condition…

— Je ne crains pas le scandale, moi… Je suis dans mon droit… mais c’est égal, dites toujours la condition… Je me mets à votre place… C’est embêtant d’être déshabillé à vue, comme un changement de théâtre. Mais je vous l’ai dit, fallait mettre vos habits sous votre tête, ou vous coucher tout habillé. Règle générale, c’est ce qu’on doit faire quand on ne connaît pas la société avec qui on perche.

— Ce conseils sont tardifs… monsieur ; je vous en demanderai d’autres… J’ai bon courage, bon vouloir ; je sais lire, écrire et compter ; je connais bien le français… un peu d’histoire et de géographie ; de plus, j’ai un état : je suis assez bon ouvrier charpentier. Vous devez souvent rencontrer des gens dans ma position… Comment faire pour trouver à Paris de quoi vivre honnêtement ?

— Diable ! trouver de quoi vivre honnêtement ! Et… en hiver ! Vous n’êtes pas difficile, mon garçon. Vous croyez que de l’ouvrage, ça se trouve sous les pas d’un cheval. D’abord, en hiver, la charpente ne va pas, ça chôme… il n’y a pas mèche de ce côté-là… Quant à votre savoir lire, écrire et compter, il y en a des mille et des cents qui le savent comme vous et qui crèvent de faim.

— Mais que faire alors ?… Vous, monsieur, qui connaissez Paris et ses misères… par pitié, conseillez-moi… je ne connais dans cette ville personne au monde… et je suis arrivé d’hier…

— C’est ça, – dit l’hôte en haussant les épaules, – comme tant d’oisons, pour chercher fortune à Paris, n’est-ce pas ?

— Enfin, monsieur, quel que soit le motif qui m’ait amené ici, voilà ma position : je suis jeune, robuste, rompu à la fatigue, au travail ; j’ai bon courage… je ne demande qu’à gagner mon pain.

— Eh pardieu ! j’entends bien, il y en a des milliers qui demandent ça et qui ne le trouvent pas… Pourtant vous pouvez essayer d’aller sur le port, vous trouverez peut-être quelques sous à gagner, en aidant à décharger les bateaux… mais, attention, faudra jouer du poing et dur, vous serez nouveau, les anciens ne vous laisseront pas mordre à leur pain sans vous cogner… À toi ! à moi ! la paille de fer… atout pour les crânes !

— Ainsi pas d’autre alternative ?

— Vous pourrez bien aussi, à la sortie des spectacles, ouvrir la portière des fiacres ; mais faudra encore se cogner… parce que là aussi il y a des anciens ; et puis, voyez-vous ? tous ces métiers-là c’est toujours peuplé de filous, de repris de justice, ou autres crapules, et pour un jeune homme qui veut marcher droit, ça peut mal tourner.

— Je ne crois pas cela… on peut être honnête partout… Merci, du moins, monsieur… de vos conseils… vous me direz où est le port… je commencerai par là.

Malgré sa rudesse et son endurcissement, causé sans doute par l’habitude de voir tant de misères hideuses, cet homme parut touché de ma position ; il voulut m’être utile à sa manière, et reprit, après un moment de silence :

— Tenez, vous me paraissez bon enfant et honnête garçon ; arrangeons vos affaires… voyons, qu’est-ce qui vous reste… sonnant ?

— Seize sous, ce paquet, qui contient trois chemises, deux mouchoirs et une veste de travail.

— Voilà tout ?

— Voilà tout.

— Si vos chemises et vos mouchoirs valent quelque chose, je vais vous les troquer contre une bonne paire de souliers et un bonnet grec, encore très mettable ; vous serez chaussé et coiffé ; votre pantalon peut aller ; vous mettrez votre veste sous le bourgeron, vous aurez moins froid. Vous voilà donc vêtu… Maintenant, pour aller gagner votre vie sur les ports ou à la porte des spectacles… vrai… si crâne que vous soyez, je ne vous donne pas quinze jours pour tourner au filou… sans vous offenser… et, encore, ça, c’est la bonne chance ; la mauvaise, c’est de ne pas même trouver à gagner un sou pendant un jour ou deux, ça fait qu’au troisième jour… la faim vous tortille. C’est pas ça qui vous faut. Ce qui vous faut, je vas vous le dire. Écoutez-moi bien : Descendez dans Paris… arrêtez-vous devant la première belle boutique que vous verrez ; ramassez une écaille d’huître… et cassez un carreau… Attendez donc, c’est très sérieux, mon garçon, ce que je vous dis là… Aimez-vous mieux donner un coup de pied dans le ventre… du premier sergent de ville que vous rencontrerez… ça va encore… tout ça, c’est pas déshonorant, n’est-ce pas ?…

Mais voilà le bon de la chose : faites un coup pareil, on vous empoigne, on vous mène au violon, et vous en aurez au moins pour deux ou trois mois de bonne prison, bien chauffé, bien couché, bien nourri… vous filez comme ça la fin de l’hiver, et au beau temps… vous verrez voir… la charpente recommencera, vous trouverez de l’ouvrage… Et puis, l’été, c’est pas si dur ; enfin, vous vous retrouverez après tout comme vous êtes aujourd’hui, et vous aurez vécu trois ou quatre mois. Et, fichtre ! savez-vous que c’est quelque chose ça ? Mon garçon, je vous parle comme je parlerais à mon fils… Vous croyez que je ris… mais au bout de huit jours de la vie de Paris, vous verrez que j’avais raison, et vous regretterez de ne m’avoir pas écouté.

— Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites, monsieur… quoique cela soit bien triste à penser… cependant je veux essayer de trouver du travail, car la prison me fait horreur. J’accepte votre offre pour les vêtements, car je ne puis aller tête nue et pieds nus ; maintenant pouvez-vous me donner ce qu’il faut pour écrire ?

— Voilà… ma table, mon registre… et une feuille de papier dont je vous fais cadeau. Pendant ce temps-là, je vas examiner votre paquet, et, si ça me convient, chercher les chaussures et le bonnet…

J’écrivis, en quelques mots, ma déplorable position à Claude Gérard, le priant de me répondre courrier par courrier, à Paris, poste restante. J’éprouvai un peu de consolation dans ce rapide épanchement de tant de chagrins, de tant de déconvenues. Je cachetais ma lettre, lorsque l’hôte rentra avec une paire de souliers passables et un bonnet de laine autrefois rouge ; j’endossai ma veste, je mis le bourgeron par-dessus, je cachai mon portefeuille dans ma poche, avec les quelques sous qui me restaient, et je quittai l’hôte, qui me dit encore :

— Croyez-moi, mon garçon, cognez le premier sergent de ville, ou cassez le premier carreau de boutique que vous rencontrerez, et vous serez hébergé pour votre hiver.

Je quittai ce singulier Mentor, la mort dans le cœur ; cédant à un dernier et vague espoir, je voulus aller une fois encore impasse du Renard ; peut-être serais-je plus heureux que la veille, et trouverais-je Bamboche.

En demandant mon chemin, il me fut facile de retrouver l’impasse ; j’arrivais à peine dans le petit champ qui séparait cette ruelle sans issue des maisons du faubourg, lorsque je vis un grand rassemblement de monde, et, plus loin, luisant au-dessus des têtes de la foule, des baïonnettes de soldats ; je m’approchai et m’informai.

— C’est un nid de contrebandiers que l’on vient de découvrir n° 1 de l’impasse (la maison de Bamboche), mais la police est venue trop tard, – me répondit-on, – on a trouvé des marchandises et d’autres choses suspectes, mais les contrebandiers avaient filé ; on dit qu’ils avaient eu hier vent de la chose, et à cette heure ils sont loin.

Je m’expliquai l’apparition du cul-de-jatte la veille au cabaret des Trois-Tonneaux, et l’air alarmé de cet homme : il venait sans doute prévenir Bamboche de ne pas retourner dans cette maison.

Bamboche, compromis dans cette dangereuse affaire, devait avoir aussitôt quitté Paris, ou s’y tenir caché. Tout espoir de le rencontrer était perdu pour moi.

Je me résignai… j’acceptai ma position tout entière.

Telle fut la première journée, la première nuit, que je passai à Paris.

CHAPITRE XXVII.

Du travail et du pain. – Conseils d’un commissaire de police. – Le débarcadère. – Le port. – L’inconnu des Trois-Tonneaux. – Robert de Mareuil. – Le cul-de-jatte.

La mort subite de M. de Saint-Etienne avait ruiné toutes mes espérances, la disparition de Bamboche m’avait privé de l’appui que je pouvais attendre de lui, je me trouvais jeté dans cet immense Paris, inconnu pour moi, ayant pour toutes ressources les misérables vêtements dont j’étais couvert, et seize sous, heureusement sauvés par moi, ainsi que le portefeuille soustrait à la tombe de la mère de Régina.

Selon le maître du garni où j’avais été dépouillé, il me restait deux partis à prendre pour ne pas mourir de faim :

Me faire arrêter pour un délit quelconque.

Aller sur les ports ou à la sortie des spectacles, dans le douteux espoir de gagner quelques sous, soit en aidant à transporter des fardeaux, soit en ouvrant la portière des fiacres.

Si vraisemblable, si vraie même que fût l’assertion du maître du garni, à propos de l’impossibilité de trouver du travail au jour le jour, surtout à cette époque de l’année, je ne pus d’abord me résigner à le croire.

— Il est, – me dis-je, – dans chaque quartier, un magistrat dont la porte est ouverte à toute heure, je veux m’adresser directement à lui, et, sans doute, au nom de la loi et de la société, il viendra en aide à un honnête homme qui ne demande que du travail.

En quittant l’impasse du Renard, je revins à la barrière, je demandai la demeure du commissaire de police du quartier. On me l’indiqua. Je fus introduit auprès de ce magistrat. En peu de mots je lui racontai ce qui m’était advenu depuis mon arrivée à Paris, omettant toutefois, selon ma promesse au maître du garni, le vol dont j’avais été victime dans sa maison.

D’abord je trouvai le magistrat froid, sévère et défiant ; mais bientôt, convaincu de ma sincérité, il me parut ensuite rempli de bienveillance et de commisération ; voici sa réponse :

« — Les détails que vous me donnez, votre manière de vous exprimer et mon expérience des hommes, me convainquent que vous dites la vérité ; je crois votre position aussi déplorable que digne de pitié ; malheureusement je ne puis rien… absolument rien, j’agis même contre mon devoir en ne vous faisant pas arrêter immédiatement, puisque, d’après votre aveu, il ne vous reste aucun moyen d’existence et personne à Paris ne peut vous réclamer. Je vous rends peut-être un mauvais service en vous laissant votre liberté… Elle ne sera pour vous, je le crains, que la liberté de mendier, délit qui vous ramènera fatalement à la prison ; mais je ne veux pas abuser de votre confiance ; votre éducation ne peut vous être d’aucune ressource dans une position aussi pressante. Plus tard vous auriez pu vous occuper comme charpentier ; mais malheureusement cette profession est en chômage absolu durant l’hiver. »

— Mais enfin, monsieur, que faire ? Que me conseillez-vous ?

« — Hélas ! mon brave garçon, le seul conseil que je pourrais vous donner serait de vous laisser arrêter comme vagabond… au moins, vous trouveriez en prison un asile et du pain ; et encore, vous êtes si jeune, et la vie de prison est si contagieuse… que ce serait risquer d’y corrompre une bonne nature comme la vôtre ; la loi ne peut pas tout prévoir. »

— Ne pas prévoir cette éventualité, hélas ! si fréquente : qu’un honnête homme, malgré son bon vouloir, ne puisse trouver de travail ? – m’écriai-je avec amertume ; – la loi prévoit bien les mille délits que l’on peut commettre… comment ne prévoit-elle pas les causes qui peuvent amener ces délits ?

— Que voulez-vous ? c’est comme cela, – me répondit tristement le magistrat.

À ce moment, son secrétaire vint le chercher pour je ne sais quel grave incident. Je sortis de chez le commissaire avec cette désolante pensée que, sauf la brutalité des expressions, il m’avait tenu à peu près le même langage que le maître du garni.

Si accablante que fût cette nouvelle épreuve, je ne me rebutai pas encore. Je possédais SEIZE SOUS ; or en vivant avec deux ou trois sous de pain par jour, en payant quatre sous par nuit pour coucher dans un garni, j’avais au moins deux jours assurés, et je comptais malgré moi sur quelque bonne chance. Avant de me décider à aborder les industries aventureuses dont m’avait parlé le maître du garni, je voulus tenter de trouver des moyens d’existence moins précaires.

En cheminant au hasard par les rues, j’avisai l’échoppe d’un écrivain public ; j’eus une lueur d’espoir : peut-être pourrait-il m’employer. Le jour de l’an approchait ; à cette époque de l’année, les pauvres illettrés ont ordinairement des vœux à exprimer à des parents ou à des amis absents… J’entrai timidement chez l’écrivain public ; à peine eut-il écouté ma requête et mes offres de service, qu’il referma brusquement la porte, voyant peut-être en moi un concurrent futur.

Je continuai d’errer çà et là ; je rencontrai sur ma route une boutique de menuisier ; connaissant assez bien l’état de charpentier, qui, en beaucoup de points, touche à la menuiserie, je hasardai une nouvelle demande au patron de cette boutique.

« — Mon garçon, – me dit-il, – de vingt bons ouvriers que j’employais dans la saison, je n’en emploie que cinq, vu le chômage des bâtiments ; comment diable voulez-vous que je vous occupe, vous qui n’êtes pas de l’état encore ?… »

Cette réponse était juste, je m’éloignai la mort dans le cœur ; la nuit vint, épuisé de besoin, de fatigue, j’achetai pour trois sous de pain chez un boulanger, je demandai si j’étais loin de la barrière de la Chopinette, car je comptais aller coucher dans le même garni, l’hôte étant déjà pour moi une sorte de connaissance ; mais pour me rendre à cette barrière, il m’eût fallu traverser tout Paris, car je me trouvais dans les environs du Pont-Neuf ; alors je m’informai si dans ce quartier il existait des garnis : on m’indiqua les ruelles qui avoisinent le Louvre et la rue Saint-Honoré. Je me présentai dans une de ces sinistres demeures, on exigea de moi non pas quatre sous, mais six sous, en raison du quartier et de la proximité du Palais-Royal, me dit-on : mais ces deux sous de plus, affectés à ma nuit, représentaient pour moi un jour de subsistance. J’étais si harassé, j’éprouvais un froid si pénétrant, j’avais tellement besoin de repos que je me résignai à ce sacrifice ; plus méfiant cette fois, je me couchai tout habillé, serrant précieusement dans mon gousset les sept sous qui me restaient. Il était à peine huit heures du soir ; les habitués de ces maisons toujours suspectes n’arrivant que fort tard dans la nuit, je trouvai déserte la chambre dont un des lits m’était destiné. Quels furent mes compagnons pendant cette nuit ? je l’ignore, car je dormis d’un si profond sommeil, qu’il fallut que l’hôte vînt m’éveiller, mon droit de séjour expirant à midi.

Presque convaincu d’avance de la vanité de ma requête, je demandai au maître de ce garni s’il pouvait me procurer quelque occupation. Cet homme me regarda d’un air défiant, et sans que je pusse comprendre quel sens odieux il avait attribué à ma proposition, il me répondit grossièrement :

— Tu es de la police… tu veux me tendre une souricière.

Puis il ajouta d’un air ironique et en appuyant sur les mots :

— Non, je n’ai pas d’occupation à te donner.

Voyant l’inutilité de mes démarches pour trouver un travail honorable, mes dernières ressources, composées de sept sous, devant être épuisées le lendemain, je me résolus de suivre les conseils du maître du garni de la barrière de la Chopinette.

En suivant les indications que l’on me donna, j’arrivai au port Saint-Nicolas. Je vis là un assez grand nombre d’hommes, vêtus peut-être encore plus pauvrement que moi. Ils travaillaient à la décharge de quelques grandes barques, tandis que d’autres, malgré le froid cuisant de l’hiver, plongés dans l’eau jusqu’à la ceinture, démolissaient des trains de bois, ou déchiraient de vieux bateaux hors de service.

Parmi ces travailleurs occupés, je tâchai d’en distinguer quelqu’un dont la physionomie m’eût inspiré assez de confiance pour m’ouvrir à lui. Malheureusement, toutes ces physionomies me semblèrent dures, soucieuses ou brutales. Cependant remarquant un jeune homme de mon âge, qui, à l’aide d’une corde, traînait péniblement une grosse pièce de bois à laquelle il était attelé, je m’approchai et lui dis :

— Voulez-vous que je vous aide ?

Ce jeune homme prit mon offre pour une raillerie, et y répondit par des injures.

— Je parle sérieusement, – lui dis-je, – je suis nouveau venu à Paris et sans ouvrage. Si vous voulez, je vous aiderai dans votre travail vous me donnerez ce que vous voudrez.

— Tu n’es pas de Paris ? et tu viens gruger dans notre port ! et, en hiver encore… quand l’ouvrage va si peu, que, pour deux bras dont les patrons ont besoin, il s’en lève vingt qui crient à moi… à moi… Nous n’avons qu’une petite bouchée de pain, et tu veux y mordre ? – s’écria-t-il.

Puis s’adressant à quelques-uns de ses compagnons :

— Voilà un camus !… – leur cria-t-il d’un air courroucé, – à vous le camus ! ! ! à vous ! !

Ce mot, je l’ai su depuis, signifiait un nouveau concurrent au travail ; je fus à l’instant entouré, menacé : il fallut ma résolution, appayée d’une force corporelle assez respectable, pour que ma retraite ne fût pas accélérée par de mauvais traitements.

Mon premier mouvement fut de maudire la dureté de cœur de ces hommes ; mais la pitié succéda bientôt à la colère. En effet, la saison était rude, le travail rare, précaire, et faire concurrence à ces malheureux, c’était, comme ils le disaient dans leur langage énergique, mordre à leur unique bouchée de pain.

Quittant tristement le port, je remontai sur le quai ; je traversai un pont, et je vis au loin la fumée d’un bateau à vapeur, s’approchant. J’allai à sa rencontre dans l’espoir de trouver le débarcadère où descendaient les voyageurs, et de pouvoir peut-être m’employer à porter les bagages de quelque passager ; en effet, je vis bientôt sur la berge un écriteau désignant le point d’arrivée de ces paquebots ; je me hâtai de descendre au bord de la rivière ; mais déjà une double haie d’hommes et de très jeunes gens déguenillés se pressait sur la rive, attendant, avec une impatience jalouse et farouche, la proie qui leur arrivait. Échangeant entre eux des injures, des menaces, des coups, afin d’être plus ou moins favorablement placés pour la descente, ils étaient là une trentaine, peut-être, et autant que j’en pouvais juger à mesure que s’approchait le vapeur, il n’y avait pas plus de dix à douze voyageurs sur le pont de ce bateau.

Saisi d’une répugnance invincible, je renonçai d’avance à faire, cette fois du moins, concurrence aux habitués du débarcadère.

Je m’assis sur une borne, afin de juger, d’après ce que j’allais voir, de la chance qui m’attendait plus tard. À peine le bateau fut-il amarré, que tous ces commissionnaires déguenillés, l’injure, la menace à la bouche, se ruèrent en tumulte sur le point de la berge où l’on venait de jeter une planche pour servir à la descente des passagers ; là je vis une scène ignoble de brutalité : huit à dix de ces gens, les plus vigoureux et les plus hardis, se partagèrent le transport des bagages, après avoir injurié, repoussé, frappé leurs concurrents avec férocité. Un malheureux enfant de quinze à seize ans avait le visage en sang, et sa voix grêle se mêla bientôt aux huées menaçantes et irritées dont le plus grand nombre de ces gens poursuivirent leurs compagnons porteurs des bagages.

La vue de cette misère et de tous les sentiments abjects, haineux ou cruels qu’elle engendrait me fit un mal horrible ; il me paraissait impossible de me résoudre à gagner mon pain de chaque jour en rivalité avec ces misérables ; je frissonnais de dégoût, de frayeur et de pitié en examinant ces figures hâves, flétries, farouches, fatalement marquées du sceau du malheur, du vice ou du crime ; les travailleurs du port, auxquels je m’étais d’abord adressé, m’avaient accueilli avec une grossièreté menaçante ; mais je n’avais pas vu parmi eux ces types à la fois dégradés, effrayants, si nombreux parmi les malheureux qui se pressaient à la descente du bateau à vapeur ; je reconnus la vérité de l’observation du maître du garni à l’endroit de ces hommes, dont la plupart, m’avait-il dit, étaient malfaiteurs ou repris de justice.

M’approchant d’un homme qui me parut plutôt un désœuvré qu’un habitué du débarcadère, je lui demandai si les bateaux à vapeur abordaient journellement à cet endroit ; il me répondit que chaque jour il arrivait un paquebot le matin et qu’il en repartait un autre le soir. Ce dernier renseignement m’intéressait peu, car, en quittant Paris, les voyageurs envoyaient leurs bagages par les commissionnaires des hôtels. La descente du bateau du matin m’offrait seule quelque chance de salaire, à la condition d’entrer en lutte ouverte avec mes sinistres concurrents.

Et pourtant, à cette pensée, malgré mes pressants besoins, j’éprouvais un dégoût insurmontable.

Je regardais tristement autour de moi, lorsqu’au milieu d’un des groupes de gens qui n’avaient rien pu transporter, j’aperçus le cul-de-jatte… Bientôt, accompagné d’un autre homme à figure sinistre et d’un enfant de quinze ans, il quitta le débarcadère et remonta sur le quai.

Cédant à un mouvement presque involontaire… je suivis ce bandit… Peut-être allait-il retrouver Bamboche.

Le cul-de-jatte, accompagné d’un homme à figure non moins repoussante que la sienne, et de l’adolescent dont les traits flétris avaient déjà, comme ceux de ses compagnons, une expression ignoble et cynique, quitta bientôt le quai pour entrer dans un dédale de rues sombres et étroites. Après une longue marche, nous arrivâmes à l’un des boulevards extérieurs de Paris ; quelques rares maisons le bordaient d’un côté ; je vis bientôt le cul-de-jatte et ses acolytes entrer dans une sorte de bouge autour duquel circulaient furtivement quelques femmes hideuses.

Malgré mon vague espoir de retrouver Bamboche, j’hésitais à entrer dans cette caverne, et le cul-de-jatte m’inspirait tant d’horreur, que je n’avais pas osé l’aborder pour lui parler de mon compagnon d’enfance.

Je me demandais comment ce bandit osait se montrer ouvertement après la découverte d’un délit de contrebande dont il paraissait complice, ainsi que Bamboche, lorsque soudain le bruit d’une rixe, de cris, de carreaux brisés, attira mon attention et me fit retourner sur mes pas. Ce bruit partait du bouge où j’avais vu entrer le cul-de-jatte. Au moment où je me rapprochai, un homme, qui me parut complétement ivre, fut violemment expulsé de cette sinistre demeure ; et au moment où la porte se referma, je vis confusément, dans l’ombre de l’allée, le cul-de-jatte et son compagnon, tandis qu’à une lucarne supérieure, apparaissait la tête d’une femme échevelée, derrière laquelle se dressait la figure cynique de l’enfant de quinze ans ; tous deux injuriaient l’homme ivre que l’on venait de mettre hors de cette maison ; mais celui-ci, trébuchant et s’appuyant çà et là aux arbres du boulevard, éclatait de rire à chaque instant en criant qu’on l’avait volé…

Un sentiment de curiosité, mêlé de pitié, me fit faire un pas vers la victime de ces bandits… Quelle fut ma stupeur !… je reconnus en lui l’homme aux manières de grand seigneur, que j’avais déjà vu ivre au cabaret des Trois-Tonneaux.

J’eus un mouvement de joie amère, en m’apercevant de l’état d’ivresse de ce personnage ; ma première pensée fut d’essayer de le faire parler, afin d’apprendre si en effet la Régina dont il avait tracé le nom sur la table du cabaret, était bien la Régina que je connaissais, et alors de tâcher de savoir de cet homme singulier quels rapports existaient entre lui et cette jeune fille, et si elle habitait Paris en ce moment.

La pensée de surprendre ainsi un secret était mauvaise, je l’avoue ; mais j’y trouvai une excuse dans l’intérêt que m’inspirait Régina : si cet inconnu était aimé ou épris d’elle, quelle gravité n’acquerraient pas mes deux rencontres avec lui !

— Ces misérables vous ont volé… monsieur ? – lui dis-je, en m’approchant avec précaution, craignant qu’il ne reconnût en moi son voisin de table du cabaret des Trois-Tonneaux.

Il me regarda tout ébahi en se balançant sur ses jambes avinées, et il me répondit avec un nouvel éclat de rire :

— Ils m’ont tout volé… j’avais passé la nuit dans ce taudis… nous étions cinq… ou six… il y avait entre autres… un chiffonnier on ne peut plus spirituel… et des… femmes… oh ! des femmes charmantes !… d’un entrain ! Décidément… on ne… s’amuse plus que là.

Et l’inconnu s’attacha à mon bras afin de ne pas tomber.

Je regardais cet homme avec une surprise mêlée de pitié : vus au grand jour, ses traits me paraissaient peut-être encore plus purs, encore plus beaux que la surveille, et, quoiqu’il sortît sans doute d’une longue et crapuleuse orgie, sa figure paraissait fraîche, presque reposée ; enfin, malgré le désordre de sa chevelure et de ses vêtements, malgré les oscillations de sa démarche, la douceur et l’inflexion de sa voix, l’espèce de distinction de manières qu’il conservait, même au milieu de l’ivresse, trahissaient à chaque instant sa condition élevée.

— Vous devriez retourner chez vous, monsieur, – lui dis-je ; – voulez-vous que nous allions à une place de fiacres ?

J’espérais ainsi savoir sa demeure.

— Vous êtes… un très galant homme, monsieur… malgré votre bonnet grec… et votre blouse, – me dit-il avec une urbanité gravement comique, – vous tendez… la main… à un noyé… dans le vin… c’est de très… bon… goût… Mais je vous remercie… je… je… ne rentrerai… que… ce soir… à la nuit… Vous sentez bien… vous… si galant homme… malgré votre bonnet grec… qu’étant parfaitement ivre… car je suis parfaitement ivre… je ne puis pas… rentrer… comme ça… devant… mes… gens…

— Vous avez raison, – lui dis-je, en attachant sur lui un regard pénétrant, – mais… si… mademoiselle Régina... savait que…

Il ne me laissa pas achever ; sa physionomie, souriante et débonnaire, devint tout à coup grave et inquiète ; un instant, sans doute, les fumées du vin se dissipèrent à demi, sous l’impression du profond étonnement qu’il éprouvait, il se redressa, son pas me parut plus ferme ; alors, le regard impérieux, presque courroucé, il s’écria :

— De quel droit prononcez-vous ce nom-là, monsieur ?

— Je prononce le nom de mademoiselle Régina, – ajoutai-je, sans me laisser intimider, – de mademoiselle Régina… fille du baron…

— De Noirlieu !… – s’écria-t-il ; – vous, la connaissez ?… vous ?

Puis il garda le silence, et dégageant brusquement son bras du mien, il se recula d’un pas et m’examina avec une surprise et une curiosité mêlée de défiance…

Mais, ainsi que je m’y attendais, son retour à la raison fut passager ; peu à peu, l’ivresse reprit le dessus à mesure que s’effaça le saisissement dont avait été frappé l’inconnu en m’entendant prononcer le nom de Régina ; son attitude, un instant raffermie, redevint chancelante, il hocha la tête et reprit d’un air qu’il tâchait de rendre fin et pénétrant :

— Oh !… oh !… mon galant homme… en bonnet grec et en blouse… vous connaissez ?… suffit… Ne seriez-vous pas… un rival… déguisé ? Cela serait… piquant… Je ne… comptais… que sur ce… Robert de Mareuil… l’ami d’enfance… et... sur… ce vilain décrassé… cet homme mûr, très mûr… trop mûr… nommé…

S’interrompant encore, l’inconnu se prit à sourire d’un air de satisfaction et ajouta :

— Vous voilà… bien penaud… je ne dis que ce que je veux dire, moi… Ah ! vous m’espionnez… ceci est de très mauvaise compagnie… mon cher… mais c’est égal, je sais comment me tirer d’affaire… si… vous… si vous… jasez…

Le nom de Robert de Mareuil, prononcé par l’inconnu, me rappela soudain la scène de la forêt de Chantilly, scène dont les moindres détails étaient toujours restés présents à ma pensée… En effet, le petit vicomte Scipion était accompagné, ce jour-là, d’un autre enfant nommé Robert, de quelques années plus âgé que lui, d’une charmante figure, et qui, par ses soins empressés auprès de Régina, m’avait inspiré une sorte de jalousie.

Sans doute ce Robert… était l’ami d’enfance de Régina… le rival dont parlait l’inconnu… Quant à l’autre rival, l’homme mûr, le vilain décrassé… je ne pouvais savoir de qui il s’agissait.

Voulant tâcher d’obtenir des renseignements plus complets, je dis à l’inconnu :

— Vous vous méprenez, monsieur, sur mes intentions… je…

— Ah !… ah !… vous vouliez me faire parler… mon galant homme à bonnet grec… – reprit l’inconnu en m’interrompant… – je ne suis pas si gris… que j’en ai l’air… voyez-vous…

— Je vous parlais de mademoiselle Régina de Noirlieu, – lui dis-je, – parce que sa famille… a habité mon pays…

— Régina ? – dit l’inconnu en jouant l’étonnement… – je n’ai pas… l’honneur… de connaître… cette demoiselle.

— Vous allez pourtant fréquemment chez son père… vous savez ? le baron de Noirlieu ?… rue de…

Et j’espérais que l’inconnu achèverait l’indication de l’adresse.

Mais il reprit :

— Puisque… je ne connais pas cette demoiselle… je ne peux pas… aller chez elle… Ah !… vous croyez… me faire jaser…

— C’est vous qui, le premier, Monsieur, m’avez parlé de mademoiselle Régina.

— Puisque je ne la… connais pas… je ne peux pas vous… parler d’elle… – reprit-il.

Et l’inconnu, s’obstinant avec une ténacité d’ivrogne à ne pas se départir de ses réponses malgré toutes les questions que je lui adressai sur Régina, il me fut impossible d’obtenir d’autres renseignements. En devisant ainsi, nous avions marché le long du boulevard, et de loin nous voyions déjà la barrière ; soudain l’inconnu me dit d’un air mystérieux :

— Dites donc… mon… galant homme… en bonnet grec, une excellente plaisanterie ? Vous avez voulu me faire jaser… Si je vous faisais arrêter en disant que c’est vous qui m’avez volé… je saurais qui… vous êtes…

— Me faire passer pour voleur ?… La plaisanterie n’aurait aucun sel, – lui dis-je, – car voilà ce qu’on trouverait sur moi.

Et je lui montrai les quelques sous qui me restaient.

— C’est toujours ça de rattrapé, – me dit l’inconnu en éclatant de rire.

Et il me saisit la main afin de s’emparer des sous que son brusque mouvement fit tomber à terre. Alors l’inconnu se jeta sur moi, et, m’étreignant vigoureusement, il se mit à crier Au voleur ! de toutes ses forces.

Nous n’étions pas loin de la barrière où je voyais un factionnaire. Effrayé des suites que pouvait avoir pour moi une pareille arrestation et n’ayant malheureusement pas le temps de ramasser les sous qui s’étaient éparpillés çà et là dans la boue, je me débarrassai non sans peine des mains de l’inconnu dont les cris redoublaient, et je m’élançai dans la campagne à travers champs, fuyant avec la plus grande rapidité.

Poursuivi par la crainte d’être arrêté, je marchai jusqu’à la tombée de la nuit, si promptement venue à cette époque de l’année. Je me trouvais au milieu des champs ; j’aperçus au loin, à ma gauche, un village, et, à ma droite, à deux cents pas environ, plusieurs meules de blé qui me rappelèrent celles où, plus d’une fois, Bamboche, Basquine et moi nous avions trouvé un gîte pour la nuit lors de nos pérégrinations vagabondes.

Ne possédant plus un sou, je jugeai prudent de passer la nuit à l’abri de l’une de ces meules, au lieu de retourner à Paris pour y errer jusqu’au lendemain. Ayant vécu de bien peu depuis deux jours, et étant à jeun depuis la veille, je commençai de ressentir impérieusement la faim. Je cherchai des yeux si je ne découvrirais pas quelque champ de racines : la plaine était nue et creusée de sillons ; au bout de quelques minutes, j’atteignis les meules ; deux d’entre elles se trouvaient très rapprochées. La nuit était complètement venue ; je tirai quelques poignées de paille, je les étendis à terre, et je m’y couchai, en me couvrant avec les débris d’une autre gerbe ; le temps était plus humide que froid ; ce gîte m’offrait un abri à peu près sûr.

Tout en regrettant amèrement la perte de mes derniers sous, mon unique ressource, j’éprouvais une triste satisfaction à penser que Régina habitait Paris, et que je possédais un secret d’une grande importance pour elle. Je ne pouvais plus en douter : ou cet inconnu était aimé d’elle, ou il l’aimait ; et, dans ces deux suppositions, mon esprit se perdait à comprendre comment un homme épris ou aimé de cette noble et charmante jeune fille, pouvait s’abandonner fréquemment à une si honteuse dépravation. Quant au secret dont ces égarements avaient sans doute été jusqu’alors entourés, je me l’expliquais par le choix et l’isolement des lieux où, pour la seconde fois, je venais de rencontrer cet inconnu.

Ces pensées eurent assez d’influence sur moi pour m’empêcher, durant quelques instants, de songer à l’avenir ; mais bientôt je retombai accablé sous l’imminence de ma position ; il fallait près de cinq jours pour que je pusse recevoir la réponse de Claude Gérard, et je ne possédais pas de quoi retirer cette lettre du bureau restant à Paris. Et le lendemain ? et les jours suivants ? comment vivre ? où gîter la nuit ? Si misérable qu’eût été souvent ma vie, jusqu’alors le hasard avait du moins voulu que je ne connusse jamais ces terribles étreintes de la faim dont je commençais à souffrir.

Un moment je crus trouver dans le sommeil le repos et surtout l’oubli du besoin… Mais, à mon cruel désappointement, je restai éveillé presque toute la nuit, sauf quelques rares assoupissements remplis d’agitation et de vagues terreurs ; l’humidité devint peu à peu si pénétrante, que, bien avant le jour, je fus forcé d’abandonner mon gîte, frissonnant de froid et tellement dominé par la faim, que je ne songeai plus qu’à une chose : – à manger, – c’est-à dire aux moyens de me procurer du pain. Alors, je m’orientai résolûment vers Paris, guidé par l’espèce de nuée lumineuse qui, durant la nuit, semble planer au-dessus de la ville immense ; je marchais d’un pas rapide, me disant avec une détermination farouche :

— Allons au débarcadère du bateau à vapeur ; il ne s’agit plus de répugnance ou de crainte ; je me sens résolu à tout… il faudra bien qu’à mon tour je trouve quelque bagage à transporter… j’ai faim !

Oh ! ce fut alors… seulement alors, que je compris tout ce qu’il y avait de sentiments implacables, terribles, dans ces seuls mots : J’AI FAIM !…

J’arrivai au débarcadère du bateau à vapeur, il faisait grand jour ; plusieurs habitués de la veille étaient déjà rassemblés sur la berge ; j’oubliai le dégoût et l’horreur que j’avais ressentis la veille, à la vue des luttes hideuses de ces misérables se disputant quelques bagages ; je me jetai résolûment au milieu du groupe déguenillé. À la surprise que causa ma brusque invasion, succéda une irritation violente.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ? – me dit un des plus robustes de la bande.

— Je viens pour transporter les bagages de voyageurs.

— Toi ?

— Moi.

— Je te le défends.

— Oui, oui, nous te le défendons, – répétèrent plusieurs voit menaçantes.

Le sang me monta au visage, toutes sortes d’ardeurs jalouses, haineuses, féroces, s’éveillèrent soudain en moi.

— Vous me défendez de rester là ? – dis-je sourdement, les dents serrées de rage.

— Oui… et sauve-toi, – me dit un de ces misérables, en me repoussant rudement.

Je devins furieux ; saisissant mon adversaire à la gorge, je l’envoyai rouler sur la berge ; un second assaillant eut, je crois, la mâchoire brisée ; je me sentais en ce moment une force surhumaine ; mes artères battaient à se rompre, de sourds bourdonnements bruissaient à mes oreilles.

— Est-ce assez ? – m’écriai-je – Quelqu’un en veut-il encore ?

La lâcheté de ces misérables me prouva leur dégradation, aucun ne répondit à l’appel ; mon énergie, ma vigueur leur imposèrent ; leur haine contre moi s’augmenta peut-être, mais ils furent forcés de la contraindre ; malgré quelques sourds murmures, je me maintins au premier rang ; bien m’en prit, le vapeur allait bientôt aborder.

— Tu as eu raison de les aplatir, ces brigands-là… – me dit une voix rauque et enrouée que je crus reconnaître. – Si tu veux, nous ferons ensemble pour le transport.

Un coup familièrement frappé sur mon épaule compléta cette proposition. Je me retournai… c’était encore le cul-de-jatte.

— Je ne vous connais pas, – lui dis-je brusquement.

— Ni moi non plus, mais tu tapes dur, j’aime ça, je veux être ton associé.

— Je n’ai pas besoin d’associé, – lui répondis-je, me retournant, car les voyageurs allaient débarquer.

Le cul-de-jatte me jeta un regard étrange et disparut.

Les passagers étaient encore moins nombreux que la veille. Au premier rang je remarquai un homme de haute taille, enveloppé d’une longue redingote blanchâtre ; le bas de sa figure disparaissait sous un cache-nez, sorte de grande écharpe en laine rouge. Il portait des lunettes bleues, et sa casquette de voyage en fourrure et à oreillères achevait de dissimuler presque entièrement sa figure. Ce voyageur attirait surtout mon attention par l’empressement qu’il me paraissait mettre à prendre terre : deux fois il s’était précipitamment avancé vers le plat-bord du vapeur, et deux fois un des mariniers du bateau, le retenant, lui avait sans doute fait observer que le moment de débarquer n’était pas encore venu.

Ce voyageur portait un sac de nuit d’une main, et de l’autre un nécessaire de voyage ; enfin, pour être sans doute plus promptement descendu, il avait fait d’avance apporter sa malle de cuir sur le plat-bord.

Le signal du débarquement fut donné, j’avais jeté mon dévolu sur le voyageur en lunettes ; deux de mes concurrents voulurent passer avant moi ; mais, luttant de brutalité avec eux, je les repoussai violemment, d’un bond je fus auprès de mon voyageur, qui me dit d’une voix précipitée :

— Vite, vite… prends cette malle, ce nécessaire… je porterai le sac de nuit… Il y a des fiacres sur le quai.

La malle pesait peu. Dire avec quelle joie je la chargeai sur mon épaule serait impossible. On allait me donner quelques sous et j’achèterais du pain… Je pris de mon autre main le nécessaire par une poignée de cuivre adaptée au couvercle, et je suivis le voyagent qui me précédait, marchant à grands pas.

En faisant tous mes efforts pour ne pas me laisser distancer, malgré le poids dont j’étais chargé, je trébuchai sur une pierre ; ce brusque mouvement dérangea l’équilibre de la malle que je portais sur mon épaule, et je fus forcé de la laisser presque tomber à terre. En me baissant pour la relever, j’aperçus une adresse écrite en grosses lettres sur une carte fixée au couvercle de la malle ; j’y jetai machinalement les yeux, et je lus :

Le Comte Robert de Mareuil.

Ce nom me rappela et les demi-confidences que l’inconnu m’avait faites la veille dans son ivresse, et le souvenir de la scène de la forêt de Chantilly… Ce voyageur était donc l’ami d’enfance de Régina, le rival dont parlait l’inconnu.

Au moment où je faisais ces réflexions, tout en rechargeant la malle sur mon épaule, j’entendis un grand tumulte ; je vis à quelques pas un nombreux rassemblement ; bientôt le groupe s’écarta, le voyageur dont je portais le bagage s’avança vers moi en disant d’une voix altérée à deux hommes qui semblaient le surveiller et ne pas le quitter d’une semelle :

— Vous voyez bien, messieurs, que j’ai des effets à attendre…

— C’est bien, monsieur le comte, – dit un des deux hommes, – vos effets seront transportés dans le fiacre… Allons, avance, ajouta cet homme en me faisant signe de le suivre.

Nous traversâmes la foule ameutée, où j’entendis prononcer les mots de prison, de déguisement, de trahison.

Un fiacre attendait sur le quai ; le voyageur à lunettes y monta ; ses effets furent placés à côté de lui, et l’un des deux hommes, avant d’entrer dans la voiture, dit au cocher :

— En marche… et bon train.

Après avoir refermé la portière, et malgré la surprise où me jetait ce nouvel incident, je dis à un de ces personnages :

— C’est moi, messieurs, qui ai apporté les effets.

— Allons donc… du bateau ici, – dit un des deux hommes, – belle course… Est-ce que ça se paye ?

— M. le comte n’a pas de monnaie, – ajouta l’autre homme d’un air sardonique, en jetant les yeux sur le voyageur, qui, la figure cachée dans ses mains, semblait anéanti.

— Mais, messieurs… – m’écriai-je.

— Marche, cocher, – cria un de ces hommes par la portière.

Le cocher fouetta vigoureusement ses chevaux ; je fus obligé de me jeter de côté pour n’être pas écrasé sous les roues.

Ce désappointement fut affreux pour moi !

Dans ma colère désespérée, je montrai le poing au fiacre qui s’éloignait, en m’écriant :

— Vous me volez mon pain… et je meurs de faim…

— Viens déjeuner… – me dit tout bas une voix à l’oreille.

Je me retournai brusquement.

C’était le cul-de-jatte…

Je le regardais avec une surprise mêlée de terreur.

— Eh bien, oui !… viens déjeuner… – reprit-il ; – tu es un gars déterminé… Tu tapes dur… j’aime les déterminés qui tapent dur… Je paye aujourd’hui… tu payeras demain… il n’y a pas d’affront… Allons ! en route…

J’avais faim…

J’acceptai l’offre du cul-de-jatte.

 

FIN DU TOME SECOND.


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en juin 2017.

 

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Les Misères des Enfants trouvés tome II, édition illustrée, Paris, s.n. (on s’abonne à l’administration de la librairie, Rue Notre-Dame des Victoires), s.d. ainsi que : tome 1, Paris, Rouff, 1888. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, L’orchestre des acrobates, huile sur papier et toile, s.d., est de Jean-François Raffaëlli (collection privée). Les illustrations dans le texte proviennent des deux éditions précitées (Les auteurs en sont Charpentier, Castelli et A. Masson pour l’édition illustrée, anonymes [Auguste Belin] pour l’édition Rouff).

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[1] Pitre, en argot de bateleur : paillasse ou queue rouge.

[2] Mieux réussi, en argot de saltimbanque.

[3] Le public s’appelle le pingoin en argot acrobatique. Il y a le pingoin maigre (le public peu nombreux), le pingoin gras (le public nombreux).

[4] Je suis revenu dans ces lieux, qui, pour tant de raisons, devaient me laisser d’impérissables souvenirs, et j’ai su alors que cette petite île, située à gauche du Désert (immense plateau inculte et rocheux qui sépare les forêts d’Ermenonville et de Chantilly), s’appelait l’île Molton. La masure était alors complètement ruinée. (Note de Martin.)

[5] Quoique l’odieux et le ridicule rivalisent dans ce tableau de la misérable condition faite à l’instituteur de la commune, ce seul dispensateur de l’éducation populaire, il faut bien se garder de voir dans ces faits la moindre exagération, et surtout une exception. Nous lisons dans un excellent livre officiel, conséquemment fort modéré, mais écrit sous l’empire des plus généreuses pensées :

« Nous disons donc que l’instituteur est souvent regardé dans la commune sur le même pied qu’un mendiant (212), qu’entre le pâtre et lui, la préférence est pour le pâtre (213) ; que les maires, quand ils veulent donner à l’instituteur une marque d’amitié, le font manger à la cuisine (214). ». – Et plus loin : « Toujours poursuivis par cette nécessité de se récupérer de la somme exorbitante de 200 francs qu’il fallait donner à l’instituteur, bien des conseils municipaux ont voulu comprendre au moins dans cette allocation une foule de fonctions différentes, qui seules suffiraient à absorber son temps. – Il faut qu’il soit fossoyeur et tambour, qu’il nettoie le lavoir public, qu’il monte l’horloge, qu’il cumule tes fonctions de chantre et de sacristain, qu’il paye les hosties, blanchisse le linge de l’autel, et qu’il paye les balais (234). »

Les notes suivantes, auxquelles renvoie l’auteur du livre que nous citons, sont extraites des rapports des quatre cent quatre-vingt-dix inspecteurs chargés d’inspecter les écoles de France.

(212) « Pour les instituteurs, vous les trouvez pauvres, mal vêtus, faisant la classe en sabots sans bas, sans gilet ni cravate. Malgré les tristes idées que je me formais de l’instruction dans ces contrées, j’étais loin de penser que les instituteurs fussent dans un état aussi déplorable. Retirant de chaque élève, avec beaucoup de peine, 30, 40, et quelquefois même 25 centimes par mois, mariés, chargés d’enfants, que peuvent-ils devenir ? (214). – Mais ne recueillant de sa profession d’instituteur qu’une centaine de francs par an tout au plus, B… sert de domestique chez un fermier (234). – Dans les marchés, toutes les fonctions du maître d’école se trouvent stipulées. Il est chantre, sacristain, fossoyeur, secrétaire gratuit de M. le maire et domestique de M. le curé (214). – À Saint-Antonin, R…, instituteur, valet de ville, sonneur et fossoyeur de tombes, était absent. »

Nous aurons occasion de citer plusieurs fois cet excellent livre intitulé : Tableau de l’instruction primaire en France d’après les documents authentiques, d’après les rapports adressés au ministre de l’instruction publique par les quatre cent quatre-vingt-dix inspecteurs charges de visiter toutes les écoles de France, par M. LORRAIN, professeur de rhétorique. – Paris, Hachette.

[6] M. Lorrain, dans son excellent ouvrage officiel que nous avons déjà cité, déplorant certaine résistance systématique et inintelligente aux développements de l’éducation populaire, s’exprime ainsi :

« … Mais c’est souvent parmi les hommes franchement dévoués au gouvernement, que l’on entend, des objections contre la loi, – tantôt ils les puisent dans l’intérêt de l’agriculture : — Quand tous les enfants du village sauront lire et écrire, où trouverons-nous des bras ? — Nous avons besoin de vignerons et non pas de lecteurs, – dit un propriétaire du Médoc. — Au lieu d’aller perdre leur temps à l’école, qu’ils aillent curer un fossé, dit un bourgeois du Gers. – Tantôt un amour-propre insensé révolte les fermiers un peu aisés contre l’idée d’envoyer leurs enfants s’asseoir côte à côte sur le même banc que les indigents. Lire, écrire et compter, c’est pour eux un insigne de l’aisance, comme de pouvoir monter sur un bidet pour aller au marché, pendant que l’indigent chemine pédestrement près d’eux, comme de prendre place à la messe dans son propre banc, au lieu de s’agenouiller sur le pavé commun. »

Puis suivent des notes extraites des rapports des inspecteurs généraux.

« Il est une autre cause qui nuit au progrès de l’instruction : c’est l’influence qu’exercent dans les campagnes certaines personnes distinguées par leur fortune ; ces personnes prétendent qu’il est inutile de montrer à lire à des paysans qui doivent gagner leur pain à la sueur de leur front. (ARDENNES, canton de Mézières, p. 185.) – Les propriétaires aisés disent qu’ils se garderont bien de faire instruire les enfants indigents de leur commune. S’il en était ainsi, ajoutent-ils, on ne trouverait plus personne pour cultiver les terres. (Gironde, p. 185.)

« — Nous ne voulons pas, disent les propriétaires, – instruire les enfants pauvres, parce que la culture de nos terres serait abandonnée ; les enfants pauvres prendraient des métiers. (GERS.)

« (DORDOGNE.) – Les habitants d’une classe plus élevée ne sont pas en général favorables à l’extension des études primaires, persuadés que le paysan qui dépasse un certain degré de connaissances devient un personnage inutile. (P. 185.)

« (DRÔME.) – Les familles riches sont loin d’encourager l’instruction primaire, et témoignent hautement qu’elles craignent de voir l’instruction se répandre dans les classes pauvres. (P. 187.)

« (CHER.) – Beaucoup de propriétaires, sans aucune aversion pour le gouvernement, mais, avant tout, amis de l’ordre et de la paix, ne voient pas sans inquiétude propager l’instruction élémentaire dans des temps où les journaux pullulent ; ils redoutent les avocats de village comme ils les appellent. Les propriétaires ne comprennent pas encore bien que les avocats de village (ajoute très sensément l’inspecteur dans son rapport) ne doivent leur pernicieuse influence qu’au monopole du la lecture et de l’écriture, et que quand ces ressources seront à l’usage de tous, elles cesseront de profiter à quelques-uns contre le plus grand nombre. (P. 188.)

« (CHARENTE.) – Il n’est que trop vrai, en général, que les propriétaires riches et aisés, sans éducation, ne voudraient pas voir les indigents recevoir de l’instruction comme leurs enfants. » (P. 188.)

[7] Ces tristes tableaux des moyens d’éducation donnés aux populations agricoles, loin d’être exagérés, sont malheureusement bien au-dessous de l’effrayante vérité. Nous continuons de citer l’ouvrage officiel de M. LORRAIN, pages 5, 6, et 156.

« — Les leçons se donnent presque toujours dans des écuries malpropres, où l’on ne respire souvent qu’un air infect.

« — En général, les classes sont étroites et insalubres ; j’ai vu des enfants réunis dans une écurie, à côté des chevaux.

« — Souvent l’école se tient dans des écuries, des granges humides, des salles basses, des caves où l’on est obligé de descendre en rampant ; dans un local d’une petitesse incroyable, dont nous citerons un exemple : – l’école de P… n’a que douze pieds carrés ; dans ce local se trouvent réunis, au fort de l’hiver, quatre-vingts élèves, et cet amas d’enfants n’a d’autres secours pour respirer l’air qu’une croisée de la grandeur d’un carreau… Combien la privation d’un air pur doit-elle être plus préjudiciable encore à la santé de ces jeunes campagnards, arrachés à l’air libre des champs, et transplantés dans ces prisons étouffantes, dans ces cloaques étroits, infects, malsains où le jour pénètre à peine, et qui offrent aux pieds nus des enfants un sol humide, sans carreaux, sans pavés…

« J’insisterai sur les rapports uniformes d’un grand nombre d’inspecteurs qui n’hésitent pas à voir dans ces foyers d’infection la cause d’une foule de maladies graves, épidémiques, quelquefois annuelles, qui attaquent la jeunesse des écoles.

« — Il est un abus que nous avons observé dans les campagnes, c’est l’absence de tous moyens hygiéniques pour renouveler l’air par des croisées on des ventilateurs. Aussi avons-nous appris sans étonnement qu’après quinze jours de présence la plupart des enfants tombent malades et quittent l’école. (MEUSE.)

« — La salle d’école est très malsaine, j’ai reconnu qu’il est dangereux de l’habiter ; l’instituteur m’a déclaré que les enfants sont souvent malades. (HAUTE MARNE.)

« — Le local des classes est presque partout malsain, mal aéré, mal éclairé ; je suis certain que les trois quarts des maladies des enfants proviennent de leur séjour dans des classes infectes ; dans le local de beaucoup de ces classes se trouvent des matériaux sous lesquels il ne serait pas rare de trouver des reptiles. (CALVADOS.)

« — Vous ne trouverez ici chez les enfants que des teints pâles, des visages abattus, que de la langueur dans tous les mouvements ; les parents, avertis par une fâcheuse expérience, retirent successivement les enfants de l’école. (VAUCLUSE.)

« — L’école communale est si petite, si malsaine, que, tous les hivers, il y a une épidémie qui enlève un grand nombre d’enfants qui fréquentent l’école. » (SOMME.)

Et plus loin, page 61 :

« … Nous disions donc que l’instituteur était souvent regardé dans la commune sur le même pied qu’un mendiant ; — que les maires, quand ils voulaient donner à l’instituteur une marque d’amitié, le faisaient manger à la cuisine ; que, dans bien des endroits, ils n’étaient pas payés en argent, mais que chaque famille mettait de côté ce quelle avait de plus mauvais dans sa récolte pour le donner à l’instituteur, lorsqu’il viendrait mendier à chaque porte, la besace sur le dos. — Nous disons donc que l’instituteur n’est pas toujours bien venu à réclamer dans un ménage son petit lot de pommes de terre parce qu’il faisait tort aux pourceaux. »

Puis viennent à l’appui des notes extraites, des rapports des inspecteurs généraux :

« … On peut remarquer que, dans les quatre premières communes de ce canton, il n’est pas question de rétribution pécuniaire : les instituteurs vivent de ce que les parents veulent bien leur donner lors de chaque récolte.

« — Les instituteurs se contentent d’une certaine quête qu’ils font chez l’un et chez l’autre. Supposez, dans la saison des vendanges, M. l’instituteur allant de porte en porte, avec une brocotte, mendier quelques litres de vin, le plus souvent donnés de mauvaise grâce. (SEINE-ET-OISE. – Étampes.) Il y a dans plusieurs localités, un mode de rétribution qui renferme quelque chose d’humiliant pour l’instituteur, en l’assimilant en quelque sorte à l’individu qui tend la main pour recevoir la récompense de ses peines… et quelle récompense !… des pois !… »

[8] Nous aurons occasion de revenir sur cette merveilleuse découverte de Galin, qui a donné un si magnifique développement à une excellente idée de Rousseau, et a fait de la musique vocale une science toute nouvelle et à la portée de tous, science que M. L. D. Émile Chevé et M. Aimé Paris, deux des plus fervents adeptes de Galin, ont vulgarisée avec autant d’éclat et de bonheur que de désintéressement, et qui obtient chaque jour des résultats presque incroyables.

[9] Nous le répétons, nous n’exagérons rien. Ces dernières citations de l’ouvrage officiel de M. Lorrain, montreront entre quelles mains l’insouciance calculée du pouvoir a laissé tomber l’éducation du peuple.

— AUDE, arrondissement de Carcassonne. – Un certain V… exerce sans autorisation ; il mène une vie scandaleuse ; il est prétendu QU’IL SORT DES BAGNES. – NIÈVRE, arrondissement de Château-Chinon. – Je n’ai trouvé dans cette commune QU’UN FORÇAT LIBÉRÉ, qui exerçait clandestinement. GERS, arrondissement de Lectoure. – Pas d’autre école que celle de N… homme taré condamné POUR USURE et UN PEU BUVEUR. – GERS, arrondissement de Mirande. – l’instituteur a une mauvaise réputation ; il EST ACCUSÉ DE SE LIVRER À L’USURE – PUY-DE-DÔME, arrondissement de Thiers. –Il est urgent de remplacer l’instituteur, il a de fréquentes ATTAQUES D’ÉPILEPSIE. – BASSES-PYRÉNÉES. – L’instituteur d’Aros est ÉPILEPTIQUE. – HÉRAULT, arrondissement de Saint-Pons. – À l’époque de la belle saison, où leur école est déserte, plusieurs instituteurs se DONNENT À LOUAGE COMME DOMESTIQUES OU BERGERS. – AUDE. – L’instituteur est épicier. Il n’y a que MM. N. et V. instituteurs, qui font le métier de BARBIER avant ou après la classe. – EURE, canton de Vernon. — J’ai rencontré, parmi ces mauvais maîtres, UN BARBIER, UN TAILLEUR et UN FACTEUR DE VOITURE PUBLIQUES. – AUDE, arrondissement de Limoux. – L’instituteur très vieux et très infirme, est frappé d’une SURDITÉ HÉRÉDITAIRE. – EURE-ET-LOIR. – O… l’instituteur, ANCIEN GARÇON D’ÉCURIE, n’inspire aucune confiance aux parents. – MEURTHE. – L’instituteur de Tramond-Lassier est SOURD. –SAÔNE-ET-LOIRE. – On éprouve un sentiment pénible lorsqu’on est forcé de dire que l’instituteur EST SUJET AU MAL CADUC. – BASSES-PYRÉNÉES. – J’ai remarqué, parmi ces mauvais instituteurs, un tiers eu moins d’ESTROPIÉS, BOITEUX, MANCHOTS, JAMBES DE BOIS etc., pour qui cette incapacité physique a été la seule vocation à l’état d’instituteur.

Nous nous arrêterons dans ces pénibles citations, dont le nombre est énorme, et qui nous conduiraient trop loin. Terminons en citant à l’appui de ce que nous avons annoncé les admirables paroles de M. Michelet.

Elles renferment un grand enseignement pour qui sait comparer, attendre et espérer.

« — Dans sa terrible misère, dit M. Michelet, la Convention voulait donner cinquante-quatre millions à l’instruction primaire… Temps singuliers, où les hommes se disaient matérialistes, et qui fut en réalité l’apothéose de la pensée, le règne de l’esprit. – Je ne le cache pas, de toute les misères de ce temps-ci, il n’y en a pas qui me pèse davantage : l’homme de France le plus méritant, le plus misérable, le plus oublié, c’est le maître d’école ; l’État abandonne aux ennemis de l’État l’éducation des enfants. – Vous dites que les frères enseignent mieux. – Je le nie. – Quand cela serait vrai, que m’importe ! – Le maître d’école, c’est la France, – le frère, c’est Rome. – C’est l’étranger, c’est l’ennemi ; lisez plutôt leurs livres, suivez leurs habitudes et leurs relations. Flatteurs pour l’Université, et tous jésuites au cœur. » (Le Peuple, par Michelet, 141.) »

[10] Nous l’avons dit, nous aimons autant que possible citer des analogies à propos de créations qui peuvent être suspectées de non réalité. Il y a quelques mois, tous les journaux ont retenti de l’histoire de cette femme surnommée : la belle Anglaise qui, riche et de noble race, hantait les plus ignobles cabarets des halles pour s’y enivrer avec de l’eau-de-vie. On n’a pas oublié aussi certain membre de la Dukery anglaise, dernièrement ramassé ivre-mort au théâtre d’Ashley, le marquis de N…, arrêté sous un faux nom et réclamé par son fils.