Eugène Sue

LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS
(tome 1)

Martin l'enfant trouvé,
ou les mémoires d'un valet de chambre

1851 (1846-47)

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 4

CHAPITRE II. 24

CHAPITRE III. 53

CHAPITRE IV. 93

CHAPITRE V.. 120

CHAPITRE VI. 159

CHAPITRE VII. 196

CHAPITRE VIII. 219

CHAPITRE IX. 257

CHAPITRE X. 300

CHAPITRE XI. 339

CHAPITRE XII. 363

CHAPITRE XIII. 391

CHAPITRE XIX. 422

CHAPITRE XV. 445

CHAPITRE XVI. 465

CHAPITRE XVII. 483

Ce livre numérique. 493

 

Nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas le nécessaire.

CHAPITRE PREMIER.

Description de la Sologne. – Le père Latrace et M. Beaucadet. – Amour du sous-officier de gendarmerie pour Bruyère ; – sa haine contre Bête-Puante. – Chasse au renard et chasse au bandit. – Signalement de Bamboche.

Cette partie de la Sologne, où viennent se confiner, du nord au sud, les départements du Loiret et de Loir-et-Cher, et dont une portion forme ce qu’on appelle le bassin de la Sauldre, offre une physionomie particulière : ce sont généralement d’immenses bois de sapins coupés çà et là par de grandes plaines de bruyères, ou par des terrains tourbeux, que submergent presque toujours les débordements des rivières et des ruisseaux. Ce sont encore de vastes étangs encadrés de touffes d’iris et de joncs fleuris, eaux dormantes souvent effleurées par le vol circulaire des courlis, des arcanettes ou des martins-pêcheurs ; çà et là quelques vallées de prairies, semées de massifs de chênes, rompent l’aspect uniforme de ce paysage aux lignes planes et tranquilles.

Rien ne saurait rendre le calme mélancolique de ce pays désert, aux vastes horizons formés par les masses toujours vertes des forêts de sapins ; de ces solitudes profondes, où résonne, de temps à autre, le choc sonore de la cognée du bûcheron, et d’où s’élève, lorsque le vent souffle, un bruit sourd, prolongé, imposant, comme le lointain mugissement de la mer ; bruit causé par l’agitation et le frôlement des branchages des arbres verts. Ce n’est pas non plus un spectacle sans majesté que de voir le soleil s’abaisser lentement derrière ces plaines immenses, unies comme un lac, et couvertes de bruyères roses et d’ajoncs d’un jaune d’or que la brise du soir fait doucement onduler, ainsi qu’une nappe de verdure et de fleurs.

Les oiseaux de proie, qui choisissent pour repaire les grands bois déserts, les jean-le-blanc, les aigles de Sologne, les bondrés, les faucons, sont aussi nombreux dans ces solitudes que les oiseaux aquatiques.

Ce qui donne, surtout l’hiver, à cette contrée un aspect singulier, c’est l’éternelle et sombre verdure de ses sapinières mêlées de taillis de bouleaux et de chênes, où gîtent toujours le renard, le chevreuil, le loup, et où s’aventurent souvent les cerfs et les sangliers des forêts voisines.

Aussi ce pays est-il la terre promise du chasseur et conséquemment du braconnier, car le lièvre, la perdrix rouge, le faisan y abondent, et le lapin y pullule de telle sorte que, depuis le riche propriétaire dont il ronge les jeunes bois, jusqu’au pauvre cultivateur dont il broute les maigres guérets, tous le regardent comme un fléau destructeur.

Vers la fin du mois d’octobre 1845, par une belle journée d’automne, deux groupes d’aspects différents, venant de côtés opposés, s’avançaient l’un vers l’autre à travers une vaste plaine de bruyère, bornée au nord par un rideau de bois qui s’étendait à perte de vue.

L’un de ces groupes se composait d’un piqueur à cheval et de deux valets de chiens à pied, conduisant, couplée, une belle meute d’une trentaine de chiens anglais de la pure race des fox-hounds ; leur pelage, blanc et orangé, était généralement mantelé de noir. Le piqueur, marchant au pas de son cheval, précédait la meute qui le suivait dans un ordre parfait, grâce au fouet régulateur des deux valets à pied formant l’arrière-garde.

Le piqueur, âgé de soixante ans environ, avait le teint basané, les yeux noirs et vifs, les cheveux blancs ; il portait une cape de chasse en cuir bouilli, une redingote marron à collet bleu clair, galonnée d’argent au collet et aux poches, des bottes à l’écuyère et une culotte de velours foncé. Les valets de chiens étaient vêtus de vestes de vénerie à la même livrée ; leurs grandes guêtres de cuir fauve remplaçaient les bottes, et ils avaient en sautoir leurs trompes de cuivre bien brillantes.

Le groupe qui s’avançait à l’encontre de celui-ci était formé de quatre gendarmes à cheval, commandés par un maréchal des logis aux aiguillettes mi-partie bleu et argent.

La physionomie de ce sous-officier, homme plus que mûr, offrait un assez grotesque mélange de niaiserie et d’outrecuidance. Le tricorne carrément placé sur son front pointu, le sourcil haut, le nez camard et au vent, les favoris en croissant, la poitrine bombée sous son uniforme bleu croisé d’une buffleterie jaune, les reins cambrés dans le ceinturon de son grand sabre, les jambes raidies dans ses bottes fortes, le poignet droit appuyé sur sa cuisse, M. Beaucadet, maréchal des logis chef de la gendarmerie départementale, s’avançait au pas, jetant parfois un coup d’œil impérieux sur son escorte.

Cette physionomie était, pour ainsi dire, la physionomie officielle de M. Beaucadet ; mais, quoique gendarme, il n’en était pas moins homme… et homme aimable, ainsi qu’il se plaisait à l’affirmer lui-même, car, malgré la maturité de son âge, il ne renonçait pas à plaire, et le bruit de ses amours, non moins célèbres que ses procès-verbaux, retentissait de Salbris à Romorantin. Les fonctions à la fois civiles et militaires de M. Beaucadet, impassible instrument de la loi, l’obligeant à un certain décorum, son libertinage sournois lui donnait des allures de bailli de village, hypocrite et luxurieux. En un mot, que l’on jette la robe du commissaire (ancienne comédie) sur l’uniforme d’un vieux soudard, et l’on aura le portrait complet de M. Beaucadet, type précieux de la bêtise magistrale et satisfaite de soi.

Les veneurs et les gendarmes, arrivant par deux routes opposées, devaient inévitablement se rencontrer à un carrefour, ouvert du côté de la plaine, et bordé du côté des bois par un taillis très épais.

— Ah ! voici M. Beaucadet, – dit avec une sorte d’inquiétude le vieux piqueur à ses valets de chiens, en arrêtant son cheval auprès d’une croix élevée au milieu du carrefour ; – il faut dire poliment bonjour à ce digne gendarme, car voyez-vous, mes garçons, le gendarme se salue toujours, vu que, le dimanche, il fait la police des cabarets, et, comme il n’ose pas boire, ça le rend féroce pour la soif des autres.

M. Beaucadet rejoignit bientôt les veneurs, arrêta son cheval auprès du vieux piqueur ; et, s’adressant à ce dernier, il lui dit d’une voix ronflante et d’un ton à la fois important et goguenard :

— Eh bien ! père Latrace, vous voilà donc prêt à poursuivre par monts et par vaux les bêtes féroces de ces bois ?

— Vous êtes trop honnête, monsieur Beaucadet, – répondit le veneur en portant la main à la visière de sa cape ; – la bête que nous allons attaquer n’est pas tant féroce que rusée… c’est une simple canaille de renard, et j’espère bien que nous le mettrons sur pied dès que M. le comte, son fils et sa compagnie vont être arrivés.

— Ah ! c’est ici votre rendez-vous de chasse ?

— Oui, monsieur Beaucadet. Et pour vous qui, dit-on, aimez le beau sexe, il y a dans la compagnie qui vient avec M. le comte de fin et gentil gibier.

— Je suis homme, et comme tel, nul n’est censé ignorer la loi… de l’amour, – répondit M. Beaucadet en se rengorgeant, très glorieux de cette variante à un aphorisme judiciaire qu’il se plaisait à répéter souvent : – Mais quel est ce galant gibier dont vous parlez, père Latrace ?

— Des voisines de campagne de M. le comte, Mme Wilson et sa fille.

— Ah ! oui, les Américaines, la sœur et la nièce de ce gros homme taillé en forme de barrique, les nouvelles venues dans le pays… On dit que c’est du soigné, on verra ça ! – dit M. Beaucadet en raffermissant son tricorne sur sa tête et lui donnant une inclinaison de 45 degrés de crânerie ; – il faudra que j’aille faire viser ma feuille de ronde chez les Américaines pour les déguster un peu du coin de l’œil.

— Et vous abandonnerez comme ça… cette pauvre petite Bruyère ? – dit le piqueur d’un air sournoisement narquois.

— Qui ça, Bruyère ? – demanda dédaigneusement Beaucadet, – Bruyère ? la gardeuse de dindons de la métairie du Grand-Genévrier ? cette petite fille haute comme ma botte, qui a l’air d’une folle avec ses grands yeux effarés et ses couronnes de feuillage sur la tête, et que ces imbéciles de Solognaux regardent comme une petite sorcière ou quelque chose d’approchant ? Ah çà, père Latrace, vous me croyez donc capable de faire partie du troupeau de cette dindonnière, pour me faire de pareils contes ?

— Allons donc, monsieur Beaucadet ! – reprit le vieux veneur avec un calme ironique, – allons donc ! vous qui êtes connaisseur et amateur, je vous ai entendu vingt fois dire qu’il n’y avait pas, à dix lieues à la ronde, une plus jolie fille que Bruyère, malgré sa petite taille.

— J’abusais de votre ancienne jeunesse, père Latrace.

— Dame, ils disent dans le pays qu’on vous a vu quelquefois courir dans la lande, avec vos grandes bottes, tenant votre cheval par la bride, pour aider la petite Bruyère à rassembler ses dindes.

— Moi !

— Oui, monsieur Beaucadet ; et on ajoute qu’un jour que vous aviez voulu batifoler avec la petite Bruyère, malgré elle, ses deux gros coqs-d’Inde, qu’on croit qu’elle a charmés et qui sont si méchants qu’ils la défendraient aussi bien qu’un chien, vous ont sauté à la figure ; même que vous avez eu le nez tout becqueté, quoique vous tâchiez de parer les coups de bec à coups de fourreau de sabre pendant que la petite Bruyère se sauvait en riant de toutes ses forces.

M. Beaucadet haussa le sourcil, releva fièrement son nez camard, et reprit de sa voix de procès-verbal, en tâchant de sourire ironiquement :

— De plus fort en plus farce ! moi, qui représente la force à la loi en chair et en os, je m’aurais aligné avec des coqs-d’Inde dont j’aurais été vaincu et becqueté pour avoir voulu bêtiser avec leur sorcière de dindonnière ! moi ! Assez blagué l’autorité, vieux farceur ; parlons d’autre chose. Voilà donc M. le comte de retour ? Est-il pour longtemps dans le pays ?

— Ma foi, je ne sais pas ; M. le comte n’est pas causant ; quand il a dit : Faites cela, il n’ajoute pas grand chose ; c’est un homme si raide et si dur !

— Lui ! M. le comte ! je le crois bien, – s’écria M. Beaucadet avec un sentiment d’admiration. – Voilà un propriétaire modèle ! aussi sensible aux si et aux mais, aux hélas ! et aux mon Dieu ! que le serait un boulet de canon ; toujours à cheval sur la loi, son droit et sa propriété ; voilà un pince-sans-rire, qui vingt fois m’a fait l’amabilité de m’envoyer coffrer quelques-uns de ces traîne-la-mort de Solognaux parce qu’ils avaient ramassé du bois mort dans ses bois… Digne homme, pas pour le bois mort ! mais pour le respect de la chose… Va ! je t’estime ! propriétaire féroce que tu es ! – ajouta M. Beaucadet en manière d’évocation jaculatoire. – Et, quand il veut, quelle figure ! Il y a des procureurs du roi et des commissaires de police qui payeraient de leur poche l’agrément d’un pareil physique, rien que pour faire trembler les malfaiteurs. Aussi, à côté du comte, avouez, père Latrace, que son fils le vicomte a l’air d’une femmelette.

— Le fait est que M. le comte n’est pas ce qui s’appelle tendre ; mais il est juste ; s’il ne vous passe rien, il ne vous gronde jamais à tort. Après ça, on dit qu’autrefois il était très bon enfant, et qu’il n’y avait personne au monde de plus avenant que lui à un chacun.

— M. le comte… bon enfant… vous abusez de ma candeur, père Latrace.

— Si bon enfant, qu’il en était faible…

— M. le comte… faible… vous abusez de ma pudeur, père Latrace.

— Mais tout d’un coup, de mouton M. le comte est devenu loup.

— On l’aura tondu de trop près !

— C’est possible ; du reste, il aime la chasse avec passion, et, pour moi, cette qualité-là remplace toutes les autres, – dit Latrace en souriant.

— Sans compter que tout chasseur est féroce pour les braconniers, autre vermine malfaisante ; témoin ce gueux de Bête-Puante, le bien nommé ; il a beau se donner des airs de toujours m’échapper, tôt ou tard – foi de Beaucadet, je le pincerai.

— Et vous ferez bien, – dit le vieux piqueur, dont le visage trahit une légère inquiétude, – vous ferez bien ; M. le comte vous en saura gré, car il aime la chasse en vrai forcené.

— Parbleu ! arrivé d’avant-hier, le voilà en chasse aujourd’hui.

— Écoutez donc, monsieur Beaucadet, voilà bientôt huit mois que ni lui ni son fils n’ont touché un fusil ou entendu le son d’une trompe, puisqu’ils sont partis d’ici en mars, à la fermeture de la chasse… car c’est pas vous, monsieur Beaucadet, qui vous priveriez de déclarer procès-verbal si l’on chassait plus tard que le 12 mars.

— Et je m’en fais honneur et gloire ; respect à la loi, dont je suis l’image ! Le 12 mars fermeture de la chasse, tout le monde doit le savoir, car nul n’est censé ignorer la loi, a dit le législateur… un vieux roué !… – ajouta M. Beaucadet, en manière de parenthèse, avec un malin sourire, – c’est ce que je répète tous les jours à ces traîne-la-mort de paysans solognaux quand ils me disent d’un ton geigneux : — Mais, monsieur Beaucadet, j’ignorais que c’était défendu de faire ça. Je ne peux pas connaître la loi, moi, on ne me l’a jamais lue, et je ne sais pas lire.

— Au fait, quand on ne sait pas lire, – dit le vieux piqueur en secouant la tête, – et qu’on ne vous a jamais lu la loi… comment la connaître ?

L’un des gendarmes de l’escorte, vieux soldat à la physionomie rude et franche, rehaussée d’une balafre, portant chevrons à la manche et croix à la boutonnière, avait plusieurs fois, durant l’entretien de son chef et du veneur, impatiemment haussé les épaules. Enfin, usant d’une liberté accordée ou tolérée en raison de ses longs services, il dit brusquement à son chef.

— Avec tout ça le temps se passe, et nous manquerons notre battue.

— Silence dans les rangs ! – dit impérieusement. M. Beaucadet en regardant l’interrupteur par-dessus son épaule.

« — C’était bien la peine de nous faire charger nos carabines et nos pistolets ! – murmura le vieux soldat d’un ton bourru.

— Une battue ? des armes chargées ? – dit le piqueur surpris. – Ah ! j’entends, – reprit-il, – vous êtes à la recherche de quelque réfractaire, de quelque braconnier… de Bête-Puante, peut-être ?…

Et la physionomie du vieux veneur trahit de nouveau une légère inquiétude.

— Un réfractaire ? un braconnier ? – dit le sous-officier avec dédain. – Allons donc !… Le gibier que je vais traquer est à un réfractaire ou à un braconnier ce qu’un sanglier ou un loup est au renard que vous allez chasser, père Latrace, – répondit M. Beaucadet ; – mais je ne me presse pas de commencer ma traque et pour cause.

Avant de poursuivre ce récit, rappelons au lecteur que le lieu de cette scène touchait presque à la lisière d’un taillis de chênes, très épais à cet endroit, et au-dessus duquel s’élevait une futaie de sapins énormes.

— C’est donc quelque grand malfaiteur que vous poursuivez ? – dit le piqueur.

Au lieu de répondre, M. Beaucadet, frappé d’une idée subite, dit au veneur :

— Dans quelle partie du bois chassez-vous ?

— Notre renard s’est rembuché dans la seconde enceinte de la vieille taille de l’Aubépin.

— N’est-ce pas dans la taille de l’Aubépin où il y a de grosses roches et où le bois est si touffu ? – demanda le sous-officier avec intérêt.

— Oui, monsieur Beaucadet, une vraie demeure à sanglier… pour vous servir ; un fourré si épais, que mes chiens auront de la peine à y entrer.

Après un moment de réflexion, le sous-officier s’écria :

— Mon évadé doit être là-dedans plutôt qu’ailleurs. Ce matin, au point du jour, un bûcheron a vu s’enfoncer dans le taillis un particulier en guenilles dont le signalement se rapporte à celui de mon brigand ; et comme mon brigand n’osera pas filer du bois pendant le jour, je suis aussi sûr de le pincer que vous êtes sûr de pincer votre renard, père Latrace.

— Mais alors ! monsieur Beaucadet, qu’attendez-vous donc pour vous mettre en quête ?

— J’attends un de mes hommes qui doit venir m’annoncer le commencement de la battue ; alors mon brigand sera cerné de trois côtés… et on le rabattra sur la lisière de ce bois que moi et mes gendarmes nous allons garder.

— Mais depuis quand donc y a-t-il un brigand dans le pays ?

— Vous n’êtes pas allé à Salbris depuis deux jours ?

— Non…

— Alors vous n’avez pas lu le signalement de mon scélérat, affiché à la porte de la mairie ?

— Non, monsieur Beaucadet.

— Je vais vous le lire. Si vous le rencontrez, vous pourrez tomber sur lui, avec l’aide de vos valets de chiens. Écoutez bien, père Latrace, et aussi vous autres, – ajouta M. Beaucadet en s’adressant aux valets de chiens, qui se rapprochèrent.

Le sous-officier, tirant un papier de l’une de ses fontes, lut ce qui suit :

 

« Signalement du nommé BAMBOCHE. »

 

— Un drôle de nom tout de même, – dit Latrace.

— On ne lui en connaît pas un plus propre ; la justice est obligée de se dégrader jusqu’à prononcer celui-là, – dit M. Beaucadet, et il continua :

 

« Ce prisonnier, dont on ignore le véritable nom et les antécédents, est parvenu, dans la nuit du 12 au 13 octobre, à s’évader de la prison de Bourges, où il était écroué comme prévenu d’un double meurtre ; tout porte à croire qu’après avoir trouvé un refuge dans la forêt de Romorantin, où il a failli être arrêté, il a gagné les bois et les landes désertes qui s’étendent dans les environs de Vierzon, de Salbris et de Laferté-Saint-Aubin.

» Ce prévenu, d’une force athlétique, d’une audace extraordinaire, est âgé de trente ans environ. Taille : cinq pieds sept pouces deux lignes, – cheveux presque gris malgré sa jeunesse, – sourcils bruns, barbe brune – front large, découvert et un peu chauve, – yeux gris et ronds, – nez aquilin, – bouche ordinaire, – menton carré – visage long, – pommettes très saillantes, – teint coloré.

» Signes particuliers :

» Cet évadé a sur le sein gauche un tatouage bleu et rouge, représentant deux cœurs percés d’une flèche, et surmontés d’une tête de mort : au-dessous des deux cœurs, deux poignards en croix, noués par un ruban noir saur lequel on lit ces mots en lettres rouges :

 

» BASQUINE POUR LA VIE.

» SON AMOUR OU LA MORT.

» 15 février 1826. »

 

— Basquine ? C’est un drôle de nom, – dit le piqueur.

— Nom bien digne d’être écrit sur la poitrine d’un malfaiteur appelé Bamboche, – dit le gendarme. – Basquine ! Ce nom ?

— Et puis, dites donc, – reprit le veneur – s’il a juré amour pour la vie à mademoiselle Basquine en 1826, M. Bamboche a été amoureux de bonne heure, car s’il a maintenant environ trente ans, il aurait juré cet amour pour la vie à l’âge de dix ou douze ans.

— Le scélérat est précoce en amour, de même que les précoces en amour sont scélérats, – dit sentencieusement M. Beaucadet, – et il continua l’énumération des marques particulières, mentionnées dans le signalement du fugitif :

 

« Sur le sein droit, autre tatouage également rouge et noir, représentant deux mains étroitement jointes, et au-dessous ces mots :

 

» AMITIÉ FRATERNELLE ET POUR LA VIE

» À MARTIN.

» 15 décembre 1825. »

 

— Diable ! M. Bamboche a été encore plus précoce en amitié qu’en amour, – dit Latrace.

— Ce Martin doit être un bandit de sa trempe, qui aura été en nourrice avec lui chez quelque vieux brigand… Il les aura élevés au biberon… pour le crime ! et les gredins ont bien profité ! – reprit le sous-officier, et il continua la lecture du signalement :

 

« Au-dessous de ces mots se voit un tracé singulier qu’on ne saurait mieux comparer qu’à une taille de boulanger ; sur ce tracé, formant une double ligne bleue, sont empreintes cinq petites coches rouges transversales et irrégulières, qui remplissent à peu près le quart de la longueur du tracé.

» Un peu au-dessous de la cinquième côte, à droite de la poitrine, on remarqua chez le fugitif une cicatrice provenant d’une blessure d’une arme à feu, tandis que le bras droit est, en deux endroits, profondément sillonné par deux cicatrices résultant de blessures occasionnées par un instrument tranchant.

» La dernière fois que l’évadé a été aperçu dans la forêt de Romorantin, il était vêtu d’un bourgeron bleu en lambeaux, d’un vieux pantalon garance, pareil à ceux que portent les soldats d’infanterie ; un de ses pieds était nu, l’autre enveloppé de chiffons ; il tenait d’une main un paquet renfermé dans un mouchoir à carreaux, et, de l’autre main, il s’appuyait sur un énorme bâton noueux. »

 

Après avoir lu ce signalement, M. Beaucadet le remit dans les fontes de ses pistolets, et dit au piqueur, qui semblait très préoccupé depuis quelques instants :

— J’espère que mon brigand est commode à dévisager ; il n’y a pas moyen de prendre votre gibier pour le mien, père Latrace. Mais à quoi diable pensez-vous donc ?

— Je pense, – dit lentement le veneur, avec un étonnement naïf, – que c’est tout de même un drôle de hasard.

— Quel hasard ?

— Que votre brigand ait tatoué sur la poitrine amitié fraternelle pour MARTIN.

— Qu’est-ce qui vous étonne là-dedans, père Latrace ?

— Dame… c’est que le nouveau valet de chambre que M. le comte a amené ici s’appelle… Martin.

— Bigre !… – fit M. Beaucadet en se dressant sur ses étriers.

Après un moment de surprise et de silence, le gendarme, s’adressant au piqueur :

— Ainsi, le nouveau valet de chambre de M. le comte Duriveau s’appelle MARTIN ?

— Oui.

— Depuis quand est-il au service de M. le comte ?

— Depuis très peu de temps, je crois.

— L’avez-vous vu ?

— Hier soir, c’est lui qui est venu me donner les ordres.

— Comment est-il ? grand ? petit ? gros ? maigre ?

— C’est un beau et grand garçon.

— Son âge ?

— Il doit approcher de la trentaine… au plus.

— Ses yeux ? son nez ? son front ? sa bouche ? son menton ? – demanda précipitamment le sous-officier.

— Ma foi, monsieur Beaucadet, je n’en sais rien ; je ne l’ai pas assez dévisagé pour vous donner son complet signalement. Hier il était nuit quand il est venu à la cour du chenil, et je ne l’ai vu qu’à la lueur de ma lanterne.

— Et vous dites qu’il y a peu de temps qu’il est au service de votre maître ?

— Sans doute, car j’ai dit ce matin au chef d’écurie en allant, prendre mon cheval : M. le comte a donc un nouveau valet de chambre ? — Tout nouveau, – m’a répondu le chef d’écurie.

— Je peux rendre un service soigné à la justice, – dit M. Beaucadet en réfléchissant : – on ne sait rien de la vie passée de mon brigand ; je ferai, de gré ou de force, parler ce MARTIN, dont mon évadé porte le nom écrit avec amitié sur sa gueuse de poitrine, et…

— Un instant, monsieur Beaucadet, – dit le piqueur en interrompant le sous-officier ; – rappelez-vous le fameux proverbe : Il y a plus d’un âne la foire qui s’appelle… MARTIN ; or, pourquoi ce qui s’applique aux ânes ne s’appliquerait-il pas (sans comparaison) aux valets de chambre ? Et puis…

— Et puis ?

— Songez que M. le comte, si sévère, si exigeant pour les gens de son service, ne prend jamais personne chez lui qu’après les plus minutieuses informations.

— Eh bien ! père Latrace ?

— Croyez-vous qu’un honnête homme comme doit l’être M. Martin, puisqu’il est au service de M. le comte, ait pu être ou soit l’ami du brigand que vous cherchez ?

— La battue est commencée, – s’écria M. Beaucadet en interrompant le joueur ; – voilà Ramageau !

— Un limier ? – dit Latrace.

— Oui, un limier en grosses bottes et à cheval, – répondit Beaucadet en montrant au loin un gendarme qui accourait de toute la vitesse de sa monture.

— Allons ! bonne chasse, monsieur Beaucadet, – dit le veneur.

— Ah çà, je compte sur vous : entre chasseurs on doit s’aider. Un coup de main au besoin, si vous rencontrez mon brigand.

— C’est entendu, monsieur Beaucadet, et si mon renard se rabat sur vous, qui restez à la lisière du bois, poussez de grands cris pour lui faire gagner la plaine…

— Soyez tranquille, je sens que je ferai bonne chasse et peut-être même coup double, en pinçant, par la même occasion, ce gredin de braconnier, ce gueux de Bête-Puante, qui m’a échappé jusqu’ici.

En entendant la menace dont le braconnier était de nouveau l’objet, le piqueur ne put dissimuler une légère inquiétude ; elle échappa au sous-officier, occupé de regarder le gendarme qui arrivait au galop.

Après un instant de silence, le piqueur reprit :

— En chasse, voyez-vous, monsieur Beaucadet, il ne faut jamais chasser autre chose que l’animal de meute… sinon l’on revient bredouille, comme nous disons, nous autres veneurs. Aujourd’hui, contentez-vous de chasser le loup ; demain, vous chasserez le chat sauvage.

— Allons donc ! père Latrace ; pour un vieux routier, vous oubliez qu’en battue on tire tout ce qui passe à votre portée… un lapin comme un cerf. Aussi, que Bête Puante me passe, il goûtera de mes menottes. Je sais bien qu’on soutient ce gredin-là dans le pays, que ces traîne-la-mort de Solognaux l’aident à se cacher, et ne le dénoncent jamais, parce qu’on dit qu’il a des secrets pour les guérir de leurs fièvres, ces meurt-de-faim-là ! Mais Bête-Puante a assez voltigé comme ça ; il est temps de le mettre en cage.

À ce moment, un cri d’oiseau, cri aigu, sonore, prolongé, partit de l’épais taillis qui bordait la lisière du bois.

Le vieux veneur devint pourpre et tressaillit.

Le sous-officier, surpris par ce bruit soudain, fit un bond sur sa selle, et leva curieusement les yeux vers les cimes vertes et touffues des sapins. Ce mouvement l’empêcha de remarquer l’émotion du piqueur, ainsi qu’un léger mouvement du feuillage vers l’endroit le plus fourré du taillis qui bordait le carrefour ; pourtant il ne faisait pas alors le moindre souffle de vent.

— Voilà un vilain cri d’oiseau, – dit M. Beaucadet.

— Vous ne reconnaissez pas le cri de l’aigle de Sologne ? – dit tranquillement Latrace. – Tenez, le voilà là-bas qui s’en va gagnant son repaire, rasant les tallées de chênes. Quels coups d’ailes !

— Où donc, père Latrace ? où donc ?

— Là-bas ; vous ne le voyez pas, à gauche, près de ce sapin tordu ? le voilà qui s’élève encore. Tenez… tenez…

— Je n’y vois que du feu ; je n’ai pas comme vous des yeux de chasseur… Si c’était mon brigand ou ce gredin de Bête-Puante, je le dévisagerais à cent pas. Mais voilà Ramageau, nous allons avoir des nouvelles de la battue.

En effet, le gendarme que l’on apercevait en plaine depuis quelques moments, arriva et s’arrêta auprès du groupe. Le cheval de ce soldat était fumant et blanc d’écume.

— Eh bien ! Ramageau ? – dit le sous-officier.

— Monsieur Beaucadet, on commence la battue. Les paysans requis pour faire la traque du brigand ont enveloppé le bois de l’Aubépin de tous les côtés, et ils s’en viennent en rabattant sur cette lisière.

— Gendarmes ! – s’écria M. Beaucadet d’un ton de général en chef haranguant ses soldats au moment de l’action ; – gendarmes ! l’affaire va s’engager ; je compte sur vous ! armez vos pistolets ; sabre en main… arche

Et M. Beaucadet, se grandissant dans son uniforme, fit de la main un signe protecteur au piqueur qu’il laissait au carrefour de la croix, et s’éloigna à la tête de ses cinq hommes, qu’il disposa en vedettes sur la lisière du bois.

Pendant ces opérations stratégiques de M. Beaucadet, l’on vit au loin apparaître une voiture découverte où se trouvaient deux femmes, accompagnée de plusieurs cavaliers vêtus d’habits rouges, et suivie de domestiques conduisant en main des chevaux enveloppés de couvertures.

— Allons, allons, mes garçons, – dit le vieux piqueur à ses compagnons, – rassemblez la meute ; que les chiens ne s’écartent pas ; voilà M. le comte et sa compagnie.

Et, ce disant, Latrace descendit de son cheval, qu’il donna à un valet de chiens, mettant ainsi pied à terre afin de recevoir avec tout le respect voulu le comte Duriveau, son maître.

CHAPITRE II.

Rencontre de Bamboche et de Bête-Puante. – Habitation du braconnier. – Les chiens sont dépistés. – Intrépidité de deux jolies femmes. – Poltronnerie de M. Alcide Dumolard. – Un jeune père de la fashion. – Le comte Duriveau et son fils. – Mme Wilson et sa fille.

Depuis longtemps la chasse a commencé ; le soleil, bientôt à son déclin, jette sur le ciel ses chauds reflets ; les touffes de chênes et les grands troncs des sapins semblent se détacher sur un fond de cuivre rouge. Au milieu d’un épais fourré rendu impénétrable par la luxuriante végétation des genêts, des ronces, des fougères et des églantiers, enfin au plus profond des bois dans lesquels on chassait alors, se trouvait une petite clairière semée çà et là de blocs de roches grises et moussues, presque entièrement cachées sous un inextricable enchevêtrement de lierres, de liserons, de chèvrefeuilles sauvages.

Le silence profond de cette solitude était interrompu, à de rares intervalles, par le sourd bruissement du branchage des sapins qu’agitaient de folles brises, ou par les sons très lointains de la trompe.

Un craquement précipité se fait entendre dans le taillis dont est entourée la clairière ; les branches de jeunes tallées de chênes, aux feuilles déjà jaunissantes, ondulent, s’écartent : un homme sort de ce fourré ; il marche à demi courbé, presque en rampant.

Cet homme, dont le lecteur connaît déjà le signalement, est Bamboche, le prisonnier fugitif des prisons de Bourges, accusé de deux meurtres. Sa mauvaise blouse bleue, son unique vêtement, mise en lambeaux par les ronces, laisse à nu en différents endroits sa poitrine velue et ses bras d’athlète ; son pantalon de drap, autrefois garance, souillé de boue, frangé de déchirures, est déchiqueté jusqu’aux genoux ; de saignantes écorchures labourent ses pieds et ses mains ; il est haletant ; la sueur inonde son visage.

Un moment il s’arrête, prêtant l’oreille au moindre bruit ; il s’appuie sur un arbre pour reprendre haleine, arrache une poignée de feuilles, les porte avidement à ses lèvres enflammées, et les mâche pour apaiser sa soif dévorante. Les yeux de cet homme brillent d’un éclat sauvage ; ses cheveux gris emmêlés, hérissés sur son front déjà chauve, contrastant avec sa barbe brune et la juvénilité de sa figure énergique, lui donnent un aspect étrange. Pâlie par le besoin, par l’angoisse, sa physionomie exprime la douleur et l’épouvante.

Tout à coup une voix sonore, s’élevant pour ainsi dire de dessous les pieds du fugitif, s’écrie :

— Bamboche !

À ce nom, cet homme bondit de surprise, regarde autour de lui avec terreur, incertain s’il doit fuir ou rester. Puis, se baissant rapidement, il ramasse deux grosses pierres qui, entre ses mains, peuvent devenir des armes terribles.

Tout était rentré dans un morne et profond, silence.

Bamboche regardait autour de lui avec une anxiété croissante. Soudain, à trois pas, et comme s’il fût sorti de terre, un homme, vêtu d’une manière étrange, se dresse devant lui.

Ce personnage de taille moyenne portait une ample casaque et des pantalons de peau de loup ; le pelage fin et serré du chevreuil formait le fond imperméable de son bonnet orné d’une bande de blaireau ; hâlés, tannés par l’intempérie des saisons, ses traits disparaissaient presque entièrement sous une barbe fauve et grise ; ses yeux bruns, mobiles, perçants, semblaient intérieurement illuminés par une pupille dilatable et phosphorescente, comme si l’habitude de dormir pendant le jour et d’errer la nuit l’avait rendu nyctalope, ainsi que le sont presque tous les animaux de proie ; néanmoins la figure de cet homme était loin d’offrir un type bestial et repoussant. Sur cet intelligent et hardi visage, souvent contracté par un sourire d’une ironie amère, on retrouvait ce cachet de grandeur indéfinissable qu’imprime toujours au front du proscrit l’habitude de vivre dans le danger, dans la solitude et dans la révolte.

On a sans doute déjà reconnu le braconnier surnommé Bête-Puante ; caché dans le taillis près du carrefour de la Croix, il avait ainsi invisiblement assisté à l’entretien du piqueur et de M. Beaucadet.

Jusqu’au moment de sa brusque apparition aux yeux de Bamboche, le braconnier s’était tenu blotti et caché dans ce qu’en terme de braconnage on appelle un affût, sorte de trou de cinq à six pieds de profondeur, recouvert de touffes de fougères et de genêts formant le dôme, et à travers lesquelles le braconnier, qui reste ainsi des heures immobile et guettant sa proie, peut l’apercevoir et la tirer presque à bout portant.

À la vue de Bête-Puante, Bamboche, malgré son audace, recula d’un pas, frappé de stupeur ; les pierres qu’il avait ramassées pour se défendre tombèrent de ses mains : soit qu’à l’aspect d’une courte carabine à deux coups dont le braconnier était armé, le fugitif comprît que la lutte était trop inégale, soit enfin qu’un pressentiment lui dit qu’il devait exister quelque affinité sympathique entre sa condition de fugitif et la vie aventureuse de l’homme des bois qu’il rencontrait.

Toutefois, se reculant encore, il continua de jeter sur le braconnier un regard de farouche inquiétude.

— Tu t’appelles Bamboche, tu es évadé des prisons de Bourges… traqué comme une bête fauve, tu ne pourrais échapper… je viens à ton aide… au nom de… Martin.

À ce nom de Martin, la farouche physionomie de Bamboche se transfigura ; une touchante émotion détendit ses traits jusqu’alors durs et contractés ; une larme voila le sauvage éclat de son regard : les mains jointes, les lèvres entrouvertes, le cœur palpitant, la poitrine bondissante, il ne put que s’écrier d’une voix étouffée par l’attendrissement :

— Martin ! ! !

Mais, voyant le doute se peindre sur les traits du fugitif après cette explosion d’affectueux sentiments, le braconnier se hâta d’ajouter :

— Oui, Martin… BasquineLa Levrassele

Bamboche interrompit le braconnier, comme si les noms bizarres prononcés par celui-ci eussent suffisamment prouvé l’identité de Martin, et s’écria radieux :

— C’est lui… c’est bien lui.

Le fugitif oubliait ainsi la poursuite acharnée à laquelle il venait d’échapper par miracle, et dont il pouvait être victime dans quelques instants.

Aucune des impressions de Bamboche n’échappait au regard pénétrant de Bête-Puante. Soudain, formant avec sa main une sorte de conque, il rapprocha de son oreille, et quoique le plus profond silence continuât de régner dans cette solitude, il dit à voix basse, après avoir encore écouté un instant :

— On approche… tu es perdu.

— Vous connaissez Martin,… il est donc revenu de l’étranger ? dit le fugitif, oubliant toujours le péril.

Cette abnégation de soi, dans un moment si formidable, toucha le braconnier, qui reprit :

— Martin est ici,… il te doit beaucoup, je le sais ; c’est en son nom que je te sauve, innocent ou coupable.

Le fugitif tressaillit.

— Mais par l’amitié fraternelle que tu as vouée à Martin, promets-moi que, s’il l’ordonne, tu te livreras toi-même à la justice.

— Que Martin me dise : — livre-toi… – je me livrerai…

— Je puis te croire… je le sais ; suis-moi,… tu es sauvé.

S’enfonçant alors de quelques pas dans un épais taillis, à gauche de l’affût où il s’était caché, le braconnier démasqua péniblement l’étroit orifice d’une sorte de tanière. La trappe mobile qui la fermait se composait de gros cotrets de sapins, recouverts de pierres moussues, cimentées avec de la terre, où des touffes de ronces avaient depuis longtemps pris racine.

Le fugitif allait se glisser dans ce refuge inespéré, lorsque le braconnier lui dit avec un accent de tristesse solennelle :

— Respect et pitié,… pour ce que tu vas voir ;… sinon tu serais un sacrilège, indigne de compassion.

Et comme le fugitif attachait sur le braconnier un regard surpris et inquiet, le bruit des trompes, jusqu’alors confus, se rapprocha de plus en plus. Alors, Bête-Puante, poussant vivement Bamboche par l’épaule, lui dit à voix basse, après avoir de nouveau et attentivement écouté :

— J’entends le galop des chevaux… Vite… cache-toi.

Puis, frappé d’une idée soudaine, pendant que Bamboche disparaissait par l’étroite ouverture, le braconnier, laissant l’orifice ouvert, s’élança d’un bond hors du taillis, se mit à plat ventre au milieu de la clairière, colla son oreille à terre, percevant ainsi plus distinctement que dans l’épaisseur du bois, les bruits les plus lointains.

Bientôt il se releva, en s’écriant d’une voix désespérée :

— Malédiction !… le renard,… il amène la chasse de ce côté.

Doublement alarmé, le braconnier court au taillis afin de refermer l’entrée du repaire. Mais le fugitif en sort, livide, les traits bouleversés, en s’écriant, d’une voix tremblante :

— Plutôt être pris… tué ! ! ! que de rester dans ce souterrain. Oh !... ce que j’ai vu… là… si vous saviez quelle fatalité ! ce nom ! !… Bruyère !… C’est à devenir fou…

Soudain les aboiements de la meute, jusqu’alors éloignés, se rapprochent, et bientôt retentissent en formidables accords parmi ces grands bois silencieux et sonores. Au même instant, une bouffée de brise apporte un bruit confus de cris et de voix s’avançant de plusieurs côtés à la fois. Ces cris sont ceux des gens qui traquent le fugitif.

Ces deux incidents s’étaient passés en moins de temps qu’il n’en faut pour les écrire, et à l’instant où Bamboche, s’élançant du repaire du braconnier, s’écriait d’une voix palpitante de terreur :

« Plutôt être pris… tué, que de rester dans ce souterrain. Oh !… ce que j’ai vu… là… si vous saviez quelle fatalité ! ce nom !… Bruyère !… C’est à devenir fou ! »

— Tu es mort ! – s’écria le braconnier avec un accent terrible en levant sa carabine qu’il tenait à deux mains comme une massue, – je te tue… si l’on te trouve ici… avant que j’aie pu fermer ce refuge…

Il achevait à peine cette menace, que les branches du fourré dont était environnée la clairière s’agitèrent vivement, comme si elles s’écartaient devant une approche précipitée… Le fugitif tressaillit,… et, soit qu’il obéît à l’injonction désespérée du braconnier, soit que l’instinct de conservation surmontât sa terreur, il se précipita dans le souterrain ; Bête-Puante replaça la trappe pesante, effaça sur le sol la trace des pas de Bamboche, et n’eut que le temps de se jeter au fond de l’affût, où il s’était d’abord blotti.

Le braconnier venait de disparaître ; soudain, au craquement des branches, succéda le bruit d’un léger galop, et un renard énorme, au pelage fauve rouge, aux pattes et aux oreilles noires, entra précipitamment dans la clairière ; il ruisselait d’eau, il venait de traverser un étang, afin de dépister les chiens ; sa ruse avait réussi, car, un moment rapprochée de cet endroit du bois, la meute s’en éloignait de nouveau, ainsi que l’annoncèrent ses aboiements de plus en plus voilés.

Le renard haletait, essoufflé ; sa langue, rouge, desséchée, sortait de sa gueule ouverte ; ses yeux verdâtres flamboyaient, tandis que ses oreilles couchées, sa queue traînante, ses flancs battants, témoignaient de la rapidité de sa course, de l’épuisement de ses forces ; un moment il s’arrêta, chercha le vent en tournant son museau noir de côté et d’autre ; puis, pendant quelques minutes, il parut écouter du côté du couchant avec autant d’attention que d’anxiété… Il n’entendit rien…

L’affût du braconnier se trouvant à quelques pas et sous le vent du renard, celui-ci ne put éventer ce voisinage ;… le bruit des aboiements de la meute, alors complètement dévoyée, avait cessé… Ayant ainsi quelques minutes d’avance sur les chiens acharnés à sa poursuite, l’animal chassé reprît haleine, s’affaissa sur lui-même, les pattes étendues, la tête à plat sur le sol, la gueule entr’ouverte ; on l’eût cru mort sans le mouvement incessant, presque convulsif, de son oreille, toujours prête à recueillir le moindre son.

Soudain, le renard se redresse sur ses quatre pattes, comme s’il était poussé par un ressort ; il retient sa respiration haletante, dont les saccades bruyantes gênent la délicate perception de son ouïe… il écoute.

La chasse, dans ses capricieuses évolutions, dans ses retours soudains et rapides, se rapprochait de nouveau de la clairière ; cette fois, les fanfares des trompes accompagnaient les hurlements de la meute.

À ce moment suprême, se sentant sur ses fins, l’animal épuisé tente un dernier effort, une dernière ruse, pour dévoyer encore la meute et lui échapper. Il parcourt la clairière en tous sens, doublant, croisant la trace de ses pas en un réseau tellement inextricable, qu’il devait être impossible aux chiens de le démêler… Puis, se ramassant sur lui-même, d’un premier bond énorme, il s’élance de la clairière dans le taillis, tombe au milieu des roches, presque sur la trappe couverte de pierres et de ronces, qui masquait l’entrée du souterrain ; puis posant à peine ses pattes sur la mousse des rocailles, d’un second élan désespéré, saut de six pieds de large au moins, il atteint le plus épais du fourré, y fait encore trois ou quatre bonds démesurés, et se prend à fuir de toute la vitesse de ses membres, raidis par la fatigue et par leur froide et récente immersion.

Grâce à ce merveilleux instinct de conservation, naturel à tous les animaux chassés, le renard, par ces bonds énormes et successifs, interrompait, dans un rayon de trente à quarante pas, la voie, odeur âcre et chaude que laisse après lui sur le sol, avec tout empreinte, l’odeur de ses pieds, fortes émanations, fumées pénétrantes qui, saisissant le subtil odorat des chiens, les guident seules dans leur poursuite.

Le renard disparu, le braconnier sort brusquement de son affût, s’élance dans la clairière, se courbe vers la terre, la parcourt d’un œil scrutateur, reconnaît les fraîches empreintes des pattes du renard, et se hâte aussitôt de soigneusement effacer sous son pied ces traces partout où elles existent, détruisant ainsi par le foulement du sol, non seulement l’empreinte, mais l’odeur résultant du passage de l’animal, venant de la sorte encore en aide à la fuite et aux ruses du renard, ou plutôt voulant, avant tout, éloigner les chiens, et, conséquemment, les chasseurs de cet endroit, si voisin de son repaire.

Les hurlements de la meute, les fanfares des trompes, de plus en plus proches, redoublent de sonorité ; de temps à autre s’y mêlent les cris et les appels servant de signaux aux traqueurs qui, de trois côtés différents, s’avancent à la recherche de Bamboche, le fugitif.

De plus en plus effrayé de ces menaçantes approches, le braconnier pénètre dans le taillis par lequel le renard était arrivé dans la clairière, y reconnaît nécessairement aussi les traces de l’animal. Puis, ainsi qu’il avait déjà fait, il efface ces empreintes sous ses pieds pendant environ deux cents pas, jusqu’à un énorme tronc d’arbre renversé, que le renard avait sans doute escaladé.

Sûr alors que cette immense solution de continuité dans la voie chaude et odorante que le renard laisse après soi, et qui seule, nous l’avons dit, peut guider la meute dans sa poursuite, devait rendre la chasse impossible et l’éloigner de son repaire, le braconnier s’élança au plus profond du bois.

Les prévisions de la Bête-Puante ne furent d’abord pas trompées.

Il avait disparu depuis quelque temps ; la meute criait à pleine gorge ; soudain ces aboiements, ces hurlements si sonores, si retentissants, cessent comme par magie : les chiens étaient à bout de voix, c’est-à-dire qu’ayant sauté par-dessus l’énorme tronc d’arbre en deçà duquel le braconnier avait détruit, en foulant le sol, l’empreinte et l’odeur du passage du renard, la meute ne trouvant plus rien qui la guidât, la meute, qui n’aboie que lorsqu’elle est en plein sur la piste de l’animal, se tut tout à coup.

Allant et venant, inquiète, déconcertée de cette brusque interruption dans cette voie jusqu’alors si puissante sur leur odorat, les chiens, déroutés, quêtaient et requêtaient en vain de tous côtés, le nez collé au sol… ils étaient, ce qui s’appelle, tombés en défaut à deux cents pas environ de la tanière du braconnier.

Le vieux piqueur, instruit de cet incident par le brusque silence de la meute, se hâta de la rejoindre pour lui venir en aide ; mais il s’arrêta net et court à la vue de l’arbre renversé qui le séparait de ses chiens, et dont le tronc hérissé de branches formait un obstacle des plus dangereux à franchir ; maître Latrace, malgré son courage et la vigueur de sa monture, était un veneur trop expérimenté pour risquer, par prouesse inutile, une chute peut-être mortelle pour lui ou pour son cheval ; voyant de chaque côté du tronc d’arbre le passage obstrué par un fourré inextricable, il fit un long circuit afin d’aller retrouver ses chiens.

Tout à coup deux femmes en habit de cheval, se suivant à peu de distance l’une de l’autre, arrivant à travers bois, se trouvèrent en face de l’arbre renversé devant lequel le vieux veneur avait sagement reculé… Presque au même instant, elles furent rejointes par deux cavaliers, qui, à l’aspect du redoutable obstacle, s’écrièrent à la fois d’une voix effrayée :

— Madame… arrêtez votre cheval…

— Mademoiselle… prenez garde…

Malgré ces recommandations, ces prières, celle des deux femmes qui avait paru la première, n’étant plus en mesure d’arrêter l’élan de son cheval, ou se plaisant par témérité, à braver le péril, appliqua un vigoureux coup de cravache à sa monture, et lui fit sauter le tronc d’arbre avec autant d’audace que de grâce ; seulement la violence du saut et l’action du vent soulevant un peu la longue jupe de cette femme intrépide, on vit le fin contour d’une jambe élégante, chaussée d’un bas de soie blanc, et, fermement appuyé sur l’étrier, un pied charmant, dont le brodequin noir était armé d’un petit éperon d’argent.

Les deux chasseurs, stupéfaits de tant de témérité, n’avaient pu retenir une exclamation d’effroi ; tous deux, s’adressant alors à la seconde chasseresse qui semblait disposée à imiter sa compagne, s’écrièrent :

— Mademoiselle, au nom du ciel, arrêtez !…

— Je vais rejoindre ma mère, – répondit la jeune fille d’une voix douce en montrant l’autre femme.

Celle-ci, son cheval arrêté au-delà du terrible obstacle, tournait vers les spectateurs de cette scène un visage riant et légèrement coloré par l’orgueilleuse émotion du péril bravé ; mais, à la vue de sa fille qui se disposait à l’imiter, elle pâlit affreusement et s’écria :

— Raphaële… je t’en prie…

Il n’était plus temps ; la jeune fille, non moins audacieuse que sa mère, franchissait le tronc d’arbre, et en même temps, par un mouvement d’une grâce pudique, elle contenait du bout de sa cravache quelle tenait de la main gauche les longs plis de sa jupe, afin de l’empêcher de se relever indiscrètement, ainsi que s’était relevée celle de sa mère.

Les deux cavaliers qui avaient rejoint Mme Wilson et sa fille (ainsi se nommaient les deux intrépides chasseresses), étaient le comte Duriveau et son fils. Le comte Duriveau, maître de la meute qui chassait alors, avait eu pour père un aubergiste de Clermont-Ferrand ; cet aubergiste, homme d’une cupidité féroce, devenu possesseur d’une fortune immense, commencée par l’usure, augmentée par l’achat des biens nationaux, complétée par des fournitures d’armée sous le Directoire, avait doublé, quadruplé ses biens par toutes sortes de fourberies, de voleries légales et par la plus sordide avarice.

À la mort de son père, Adolphe Duriveau, nullement comte alors, se trouva maître de trois cent mille livres de rente en fonds de terre. Sortant de l’état d’ilotisme, de pénurie, où l’avait laissé son père avec une dureté sans égale, et rencontrant un tuteur honorable, Adolphe Duriveau, malgré sa détestable éducation, inclina d’abord au bien, ressentit quelques élans vers les idées élevées ; s’épanouissant à une vie splendidement heureuse, à tous les plaisirs dont il avait été jusqu’alors sevré, il se montra généreux et bon, cédant en cela au mouvement de son cœur et à l’espèce d’ivresse que cause souvent l’exubérance d’une félicité soudaine et jusqu’alors inconnue.

Les essais de générosité d’Adolphe Duriveau furent souvent payés par l’ingratitude ; l’ingratitude… ce creuset où s’éprouvent les âmes véritablement généreuses et persévérantes ; cet homme ne résista pas à cette rude épreuve : il commença par s’en affliger, puis il s’aigrit, puis il s’irrita, puis il se durcit ; son cœur enfin se bronza. Ainsi que tant d’autres, s’armant du peu de bien qu’il avait tenté de faire, M. Duriveau érigea l’ingratitude humaine en principe, la dureté de cœur en devoir si l’on ne voulait pas être dupe des ingrats… Trop facilement désabusé du bien, parce que sa charité novice et étourdie manquait de patience, de désintéressement, de discernement, de résignation, et surtout de mystère et de pudeur, si cela peut se dire, M. Duriveau ne se doutait pas qu’il lui avait manqué l’intelligence des maux qu’il croyait soulager, et qu’il aggravait parfois, parce qu’il était brusque, impatient, rude, et que l’apaisement de certaines infortunes timides, ombrageuses, demande un tact d’une douceur, d’une délicatesse extrêmes.

Cet essai louable, mais malheureux, dans la pratique des idées généreuses, devait amener et amena dans l’esprit d’Adolphe Duriveau une funeste réaction : pour lui l’insensibilité systématique devint : expérience des hommes ; – la pitié : faiblesse ; – l’égoïsme : bon sens ; – la cupidité : prévoyance ; – le profond dédain des autres : conscience de sa valeur légitime ; – le malheur d’autrui : juste punition des désordres, Fatalité inhérente à tout état social, Conséquence du péché originel, Volonté providentielle, etc.

M. Duriveau se montrait, en un mot, furieux catholique à l’endroit de cette sacrilège imposture :

QU’UN DIEU TOUT PATERNEL A CRÉE L’HOMME POUR LE MALHEUR.

Ce bel axiome légitimait la dureté de cet implacable égoïste.

Il en arguait, il en triomphait.

— Les hommes sont nés et faits pour le malheur, – disait-il avec une insolente ironie ; – Dieu l’a voulu ; que la volonté de Dieu soit respectée ! ne la contrarions jamais ! contentons-nous de vivre splendidement, joyeusement, dans une heureuse exception… qui confirme la règle.

Cet homme, à son point de vue, pouvait donc dire et disait : — J’ai été bon, généreux, humain ; je n’ai rencontré que déception, ingratitude ; – toute infortune mérite son mauvais sort ; bien niais qui s’apitoie.

Il faut l’avouer, M. Duriveau, doué d’un esprit naturel remarquable, d’une grande énergie de volonté, d’une rare audace de caractère, savait ainsi, à force de cynisme, d’effronterie, donner du piquant à ses cruels paradoxes, et, dans le monde qu’il fréquentait, il trouvait trop souvent des approbateurs ou des complices.

La fréquentation d’une certaine société, outrageusement fière de sa richesse ou de ses titres récents, la lèpre de l’oisiveté, la presque inévitable et mauvaise influence d’une immense fortune acquise sans labeur, étouffèrent bien vite les premières tendances de M. Duriveau. Il resta fastueux, mais il devint cupide ; mais il ne lui suffit plus d’être riche, il voulut devenir noble… comme tant d’autres. Son mariage avec la fille d’un duc de l’empire rallié à la restauration l’affubla d’un titre de comte, et Adolphe Duriveau, le fils du père Duriveau, l’aubergiste usurier, spoliateur indigne, se crut comte et s’appela très sérieusement le COMTE DURIVEAU. Sa femme, morte fort jeune, lui laissa un fils, Scipion, vicomte Duriveau, s’il vous plaît.

Le bonheur, ou plutôt l’orgueil d’Adolphe Duriveau s’était concentré, résumé, dans ces deux belles choses : – être un des grands propriétaires de France. – et se faire appeler MONSIEUR LE COMTE par ses laquais, ses fournisseurs et ses fermiers ; plus tard, une velléité d’ambition politique (nous en expliquerons la cause) se joignit à ces vanités.

Archimillionnaire et comte, il ne rêva pas d’autre avenir, d’autre félicité possible pour son fils. Et peut-être encore plus glorieux que cupide, il vit, dans cet enfant, un nouveau moyen d’étaler et de faire envier son opulence. À quinze ans, Scipion Duriveau, d’une figure ravissante, d’une intelligence précoce, élevé par un gouverneur de grande maison… c’est tout dire, devint un nouvel aliment pour l’orgueil de son père, tout glorieux de produire ce trésor de gentillesse et d’impertinence.

Il existait alors dans la très bonne compagnie de Paris ce qu’on appelait les jeunes pères.

C’étaient de plus ou moins jeunes veufs, gens d’esprit et de plaisirs, beaux joueurs, gais viveurs, et que tutoyaient généralement les plus considérables des filles entretenues de Paris ; ces jeunes pères, partant de ce principe, excellent en soi : qu’il n’est rien de plus odieux, de plus funeste par ses conséquences, que la lésinerie et que la tyrannie paternelle qui, privant les enfants de tout plaisir, de toute liberté, dans l’espoir d’en faire de petits saints, n’en fait que de mauvais diables, ces jeunes pères affectaient, au contraire, la tolérance la plus excessive, et souvent même… plus que de la tolérance.

Ainsi, celui-là, père de deux petites filles charmantes, âgées de six ou sept ans, les conduisait au théâtre, où de tendres liens le rendaient assidu ; et la grâce, le babil enfantin de ces petits anges faisaient les délices et l’admiration des comédiennes.

Il entrait dans le plan d’éducation pratique d’un autre jeune père de posséder les premières lettres de change de son fils. (Il appelait cela : la virginité de l’acceptation.) Pour ce faire, il lui facilitait sous main des emprunts en apparence effroyablement usuraires, dont lui, père, ne bénéficiait nullement, bien entendu, prétendant qu’un jeune père est le créancier né de son fils.

Celui-ci, avec toute la réflexion, toute la maturité de l’expérience, cherchait, triait, appréciait… et choisissait, dans sa paternelle sollicitude, la première maîtresse de son fils.

Un autre avait pour principe inflexible d’enivrer d’abord son enfant chéri avec du vin exécrable, afin de lui inspirer de bonne heure, disait-il, une profonde, une invincible et salutaire horreur… pour le mauvais vin.

Deux ou trois de ces jeunes pères, gens du meilleur et du plus grand monde, étaient amis du comte Duriveau. Déjà fort glorieux de la gentillesse de son fils, il lui parut de très grand air, dans sa manie d’imitation nobiliaire, d’être jeune père tout comme un autre ; cela sentait sa régence d’une lieue ; car M. le maréchal de Richelieu s’était montré tel dans ses rapports avec son fils, M. de Fronsac.

Le comte Duriveau fut donc bientôt cité parmi les plus fringants jeunes pères de Paris ; il mit son orgueil, toujours l’orgueil, à voir Scipion éclipser les fils des autres jeunes pères, de sorte qu’à dix-sept ans, Scipion avait cent louis par mois pour ses menus plaisirs, un appartement séparé dans l’hôtel paternel, six chevaux dans l’écurie du comte et sa place avec lui dans une loge d’hommes à l’Opéra, location qui donnait de droit entrée dans les coulisses.

Il est inutile de dire combien Scipion, avec sa délicieuse figure et ses dix-sept ans, fut fêté dans ce voluptueux pandémonium, où il fut solennellement présenté par son père. Quelques mois après, l’adolescent comptait le nombre de ses faciles maîtresses ; à dix-huit ans, il avait lestement tué son homme en duel, son père lui servant de témoin, et, plus d’une fois, le jour naissant surprit le comte et son fils au milieu d’une folle et bruyante orgie égayée par des impures en renom.

Si étrange que semble ce système d’éducation, pour peu que l’on sache le monde, on est obligé de s’avouer ceci :

À savoir, qu’étant données la position sociale et la fortune du vicomte Scipion Duriveau, sur cent jeunes gens, riches et oisifs, quatre-vingt-dix, tôt ou tard, plus ou moins, vivront de la vie que menait Scipion ; seulement, cette vie, ils la mèneront, grâce à des ressources usuraires, à l’insu ou malgré les sévères remontrances de leurs familles, dont ils convoiteront l’héritage avec une impatience… légèrement parricide.

Ceci admis, on concevra que les jeunes pères ne manquaient pas d’un certain bon sens pratique, en tâchant au moins de guider, de diriger eux-mêmes des écarts de jeunesse qu’ils ne pouvaient contenir.

Sans doute, aux yeux des penseurs, le remède vaut le mal ; sans doute, il est déplorable de voir dissiper aussi des sommes énormes ; il est douloureux de voir flétrir, dans la première fleur de la jeunesse, tant de nobles, tant de bons instincts qui la caractérisent ; de voir si souvent s’étioler et mourir dans cette atmosphère viciée des intelligences précieuses ; mais tous ces maux et bien d’autres ressortent inévitablement de l’état de choses qui régit LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ et surtout cette grande iniquité : LHÉRITAGE.

On pense bien que, vivant depuis plusieurs années en jeune père, la dignité paternelle du comte et le respect filial du vicomte avaient dû singulièrement se modifier et s’amoindrir ; mais cette pente était trop rapide, ce courant trop impétueux pour pouvoir être remontés ; mainte fois le caractère hautain, l’énergique volonté de M. Duriveau furent dominés par le flegme railleur et impertinent de son fils ; plus d’une fois, depuis quelque temps surtout, et malgré de vains et tardifs regrets, imitant en cela les maris de bonne compagnie qui, craignant de paraître jaloux, dévorent larmes et honte, le comte, redoutant le ridicule de la gérontocratie, joue son rôle de jeune père, le sourire aux lèvres, la rage et la douleur au cœur ; mais il lui fallait se résigner à ce rôle… dès longtemps son fils le traitait avec une impertinente familiarité, contractée au milieu d’une communauté de plaisirs indignes, familiarité dont le comte et ses amis avaient d’abord beaucoup ri ; tout sentiment de déférence, de respect filial, devait donc être à peu près étouffé dans l’âme de cet adolescent.

Le comte Duriveau, quoiqu’il eût bientôt cinquante ans, ne paraissait pas en avoir quarante, tant sa taille haute et svelte, sa tournure agile, ses allures impétueuses, annonçaient de jeunesse, de vigueur et d’énergie. Il avait le teint très brun, les dents éblouissantes de blancheur, le menton et le nez un peu forts, les yeux très grands et très bleus, les sourcils, la barbe, les cheveux encore presque tous d’un noir de jais, malgré son âge ; on pouvait rencontrer des traits plus réguliers, plus attrayants que ceux du comte Duriveau, mais il était impossible de rencontrer une physionomie plus expressive, plus spirituelle, plus audacieusement résolue, et qui annonçât surtout une puissance de volonté plus indomptable : aussi M. Duriveau inspirait presque toujours cette réserve, cette déférence, cette crainte, que commandent les caractères entiers et hautains ; rarement on éprouvait pour lui des sentiments d’affection ou de sympathie.

Pourtant, cet homme si énergique se montrait d’une effrayante faiblesse pour son fils et il venait de pâlir, de trembler de tous ses membres, à la vue de Mme Wilson bravant si intrépidement un danger réel ; à ce moment et durant toute la chasse, le comte Duriveau avait suivi les moindres mouvements de la charmante veuve avec une anxiété remplie de tendresse et de sollicitude ; presque jamais son regard, inquiet, ardent, passionné, ne quittait cette femme enchanteresse, et l’on devinait facilement que le savoir-vivre et les convenances l’empêchaient seuls de témoigner plus ouvertement encore de l’irrésistible empire qu’elle exerçait sur lui.

Le comte ainsi que son fils portaient des capes de velours noir, de petites redingotes écarlates à boutons d’argent, des culottes de daim blanches et des bottes à revers.

L’extérieur du vicomte offrait le contraste le plus frappant avec l’extérieur de son père ; la mâle figure de M. Duriveau, ses mouvements nerveux et alertes, révélaient une incroyable plénitude de vie, de passion et de force ; les traits du vicomte, d’une finesse et d’une régularité toutes féminines, semblaient déjà flétris par des excès précoces. À peine âgé de vingt ans, déjà son visage, ombragé de favoris soyeux et blonds comme ses cheveux et sa moustache naissante, était amaigri, creusé. Depuis longtemps, la pâleur de l’épuisement remplaçait, sur cette jolie figure étiolée, le frais coloris de la jeunesse. Ses yeux, très grands, très beaux, d’un brun velouté, mais profondément cernés, avaient leurs paupières quelque peu rougies par l’âcre échauffement des veilles et des orgies ; car, depuis quelques jours seulement, le vicomte Scipion avait quitté Paris, et, à Paris, encouragé par le comte et par les autres jeunes pères, amis du comte, ce malheureux enfant passait à bon droit pour l’un des coryphées de cette vie oisive, prodigue, desséchante, dont les filles entretenues, le lansquenet, le club, l’écurie, la table et le bal Mabille remplissent tous les instants ; dans la danse prohibée, Scipion n’avait que deux rivaux, un pair de France, fort spirituel diplomate, et le Nestor du cancan… le grand Chicard.

Pourtant le vicomte Scipion se glorifiait d’être déjà, disait-il, blasé sur ces plaisirs. De fait, il s’était si souvent et si longtemps abreuvé sans soif des vins les plus exquis, qu’à cette heure il les trouvait fades, insipides, et leur préférait souvent l’eau-de-vie… et encore l’eau-de-vie poivrée, l’eau-de-vie du cabaret du coin. Il s’était tellement habitué à la société grossière, dépravée, des filles qui l’avaient initié à l’amour, et dont il avait fait ses maîtresses… que, pour lui, la préférée était celle qui buvait le plus, qui fumait le plus, qui jurait le plus, et qu’il pouvait surtout mépriser le plus. Elle lui rendait ses outrages et ses mépris en argot des halles, qu’il parlait aussi à l’occasion fort couramment, et de tout ceci il se divertissait fort, mais toujours avec un sérieux glacial, avec un flegme insolent : les gens blasés ne rient jamais. Quant à ses sens, des excès prématurés, l’énervante action du vin et des spiritueux, les avaient à peu près tués. Il restait au vicomte Scipion les fiévreuses émotions du lansquenet, des paris de courses, ou de certains amours terribles, dont on parlera plus tard… Cet adolescent n’avait pas encore vingt et un ans.

Cependant, quoique fatigués, flétris et malgré leur expression impertinente et ennuyée (le vicomte Scipion avait la prétention de n’être plus assez jeune et d’être trop blasé pour s’amuser de la chasse), ses traits étaient encore charmants ; on ne pouvait voir une taille plus fine, plus élégante que la sienne, un ensemble plus séduisant : telle était du moins la secrète pensée de la fille de Mme Wilson, Mlle Raphaële.

Mme Melcy Wilson (d’origine française, mais veuve de M. Stephen Wilson, banquier américain) et Mlle Raphaële Wilson, chaperonnées par M. Alcide Dumolard (momentanément absent), frère de l’une et oncle de l’autre de ces deux femmes, suivaient, nous l’avons dit, la chasse en compagnie de M. le comte Duriveau et de son fils.

Si l’on n’avait pas si souvent abusé de la comparaison mythologique de Junon et d’Hébé, nous l’appliquerions à Mme Wilson et à sa fille ; non que Mme Wilson eût dans les traits ou dans la tournure quelque chose qui rappelât le moins du monde la sévère majesté de la reine de l’Olympe ; rien n’était, au contraire, plus piquant, nous dirions même plus mutin que la jolie figure de Mme Wilson, quoique cette femme séduisante, aux yeux bleus d’azur, aux cheveux noirs et à la peau de satin, atteignit alors sa trente-deuxième année. En parlant de Junon et d’Hébé, nous voudrions seulement peindre la différence qui existe entre la beauté dans l’épanouissement de sa maturité et la beauté dans sa première et plus tendre fleur ; car Raphaële, la fille de Mme Wilson (celle-ci s’était mariée fort jeune), avait au plus seize ans.

Autant la physionomie de la mère était vive, mobile et agaçante, autant la physionomie de sa fille était candide et mélancolique. Jamais les nuageuses vignettes anglaises, jamais l’aristocratique pinceau de Lawrence, n’ont approché de ce charmant idéal. Quel coloris aurait pu rendre la pâleur transparente de ce teint si délicatement rosé, le bleu de ces grands yeux, à la fois vif et doux comme celui du bluet ; la blancheur lustrée de ce front charmant encadré de cheveux châtains, à la fois si souples, si fins, si naturellement ondulés, que la coiffure de Raphaële n’avait pas subi ce léger désordre que cause ordinairement l’agitation d’une longue course à cheval ? Les boucles élastiques de sa chevelure flottaient autour de son ravissant visage, aussi légères que son petit voile de gaze verte, relevé de côté sur le feutre noir de son chapeau d’homme.

Sous l’élégant corsage de l’habit de cheval en drap noir que portaient Mme Wilson et sa fille, leur taille, diversement charmante, se dessinait à ravir, plus svelte, plus élancée, on pourrait dire plus chaste, chez Raphaële… plus pleine, plus voluptueusement accusée chez sa mère.

La coupe de leur vêtement rendait cette différence plus sensible encore ; ainsi le corsage de Raphaële, montant et rigoureusement fermé jusqu’au cou, ne laissait voir qu’une petite collerette plissée et retenue par une étroite cravate de soie d’un bleu céleste comme l’azur des yeux de la jeune fille, tandis que le corsage de Mme Wilson, ouvert par devant en forme de veste, quoique étroitement collé à la taille découvrait un petit gilet chamois très pâle, à boutons d’or, lequel coquet petit gilet, un peu entr’ouvert, permettait, à son tour, d’apercevoir une chemisette de batiste que deux rubis fermaient sur d’élastiques et durs contours ; enfin, pour compléter ces nuances de costume, aussi légères que significatives, le col d’homme que portait Mme Wilson se rabattait à demi sur une cravate de soie pourpre, d’un pourpre moins velouté, moins riche, moins vif, que celui de ses lèvres rieuses et agaçantes.

Après qu’elles eurent franchi le dangereux obstacle dont nous avons parlé, la physionomie de la mère et de la fille différa d’expression : d’abord effrayée du péril qu’avait bravé sa fille, Mme Wilson, la voyant en sûreté, la contemplait avec toute la joie, tout l’orgueil de la tendresse maternelle ; tandis que Raphaële, indifférente au danger passé, cherchait obstinément le regard distrait de Scipion.

Il est inutile de dire que le comte Duriveau et son fils ne se montrèrent pas moins résolus que Mme Wilson et sa fille ; tous deux, à peu de distance l’un de l’autre, franchirent l’arbre renversé : le père, avec l’ardeur impétueuse de son caractère ; le fils, avec une sorte de nonchalance dédaigneuse qui n’était pas sans grâce, car il montait parfaitement à cheval. Il poussa même la crânerie jusqu’à choisir le moment rapide où sa monture, qu’il guidait de la main gauche, s’enlevait par-dessus le formidable obstacle, pour retirer de sa main droite le cigare qu’il avait aux lèvres, et faire indolemment tourbillonner en l’air un jet de fumée bleuâtre.

Cette bravade, si elle eût été provoquée par la présence de deux femmes charmantes, et accomplie avec la folle pétulance de la jeunesse, aurait eu ce charme inséparable de tout ce qui est brillant, soudain, amoureux et hardi ; mais, en sa qualité d’homme blasé, Scipion mettait son orgueil à montrer en tout, partout, et sur tout, du sang-froid et du dédain ; aussi ses traits demeurèrent impassibles, pendant que Mme Wilson, et surtout sa fille, le félicitaient d’une si valeureuse présence d’esprit.

Le comte, choqué de l’attitude de son fils, choisissant un moment où il ne pouvait être vu ni entendu de Mme Wilson et de sa fille, dit tout bas à Scipion avec un accent en apparence cordial et familier, mais qui cachait un vif mécontentement à peine contenu par la présence des deux femmes, et par son habituelle tolérance de jeune père :

— À quoi songes-tu, Scipion ? tu n’es pas même poli avec mademoiselle Wilson, et pourtant…

— Ah çà, mais sais-tu que tu fais là un drôle de métier ? – répondit Scipion en interrompant son père et en allumant un second cigare ; – il est vrai que c’est pour le bon motif… mais c’est cela même qui te rend inexcusable, ô malheureux auteur de mes jours que tu es !…

Et Scipion jeta insoucieusement son bout de cigare éteint.

Si accoutumé qu’il fût à ce froid persiflage malheureusement encouragé par lui, M. Duriveau ne put, en ce moment et pour de graves raisons, contenir la colère que lui causait cette réponse ; il dit à son fils, toujours à voix basse, mais d’un ton ferme et bref :

— Trêve de plaisanteries, je vous parle très sérieusement : votre conduite est inouïe, ce soir nous causerons et…

— Dites donc, madame Wilson ? – s’écria le vicomte sans quitter son cigare et en interrompant de nouveau son père :

— Que voulez-vous, Scipion ? – demanda la jolie veuve en se retournant, à la grande anxiété du comte.

— Quand vous voudrez voir papa dans tout son lustre, priez-le donc de vous jouer un rôle de père noble… il y est magnifique.

Un dépit et un courroux croissant contractaient les traits de M. Duriveau ; mais sa figure redevint forcément souriante au premier regard de Mme Wilson, qui répondit gaiement au vicomte :

— Et vous, mon cher Scipion, vous jouez à ravir et au naturel les rôles de jeunes fous… Mais voici venir notre chaperon ; il vous rappellera, au besoin, à tout le respect que vous devez à une femme de mon âge, étourdi que vous êtes.

Puis s’adressant à un nouveau personnage, Mme Wilson ajouta :

— Allons, allons… arrivez donc, mon frère…

Les deux femmes et les deux chasseurs étaient, nous l’avons dit, réunis de l’autre côté du tronc d’arbre, entourés des chiens toujours en défaut, au moment où M. Alcide Dumolard, frère de Mme Wilson, parut en deçà de l’obstacle.

M. Alcide Dumolard (veuf de Mme Dumolard, veuvage qu’il portait fort allègrement) avait quarante ans, la figure imberbe, et était d’une obésité difforme. Rien ne saurait donner une idée plus juste de cette large face aux joues pendantes, aux yeux éteints et bridés par l’embonpoint, au crâne étroit, que ces figures de mandarins aux joues pâles et bouffies, aux traits aplatis et effacés, qu’on voit sur les vases de Chine ; le ventre énorme et les reins monstrueux de M. Dumolard, qui avait autant de dos que d’abdomen, menaçaient de rompre à chaque instant les boutonnières de sa courte redingote écarlate ; enfin rien n’était plus grotesque que cette grasse et large face débordant de tous côtés une petite cape de chasse en velours noir, posée sur le sommet du crâne. M. Dumolard montait prudemment un double poney bai, d’une force herculéenne, membré comme un cheval de brasseur, qualités essentielles lorsqu’il s’agit, pour un pauvre quadrupède, d’être chevauché par une sorte de mastodonte.

Il est inutile de dire que M. Alcide Dumolard s’arrêta congrûment et modestement devant l’arbre renversé ; le vicomte Scipion lui dit alors du bout des lèvres avec un flegme impertinent :

— Allons, voyons, Dumolard, sautez donc ça, mon gros ! N’ayez pas peur, vous êtes toujours sûr de tomber sur un matelas douillet et grassouillet !…

— Sauter… cela ! Allons donc, ce sont de ces jeux qu’on ne joue pas, mon très cher, quand on a cinquante mille écus de rente, – répondit le gros homme en enflant ses joues d’un air important, et cherchant du regard un passage moins aventureux.

— En quoi vos cinquante mille écus de rente vous empêchent-ils de sauter ! – reprit Scipion en ricanant à froid, – à moins que ce ne soit votre fortune qui vous rende si lourd et si gonflé… Vous êtes donc bourré de lingots, matelassé de billets de banque !

— Mais, taisez-vous donc, – s’écria le gros homme d’un air inquiet, – c’est une très mauvaise plaisanterie que vous faites là… Aller crier au milieu de ces bois, de ce pays de loups et de meurt-de-faim, que je suis bourré de billets de banque ! Si l’on vous entendait… il y aurait de quoi me faire égorger.

Puis s’adressant au piqueur qui venait de rejoindre ses chiens de l’autre côté de l’arbre, Dumolard lui cria :

— Eh ! mon brave ? Est-ce que je ne trouverais pas un autre passage ? Je ne suis pas un casse-cou, moi !

— Suivez le fourré à main gauche, monsieur, – répondit le veneur, – au bout de cinquante pas vous prendrez un petit sentier qui vous amènera ici…

— Un petit sentier ! – dit Scipion, – vous êtes perdu, vous n’y entrerez pas… mon gros ; vous ne pouvez vous permettre que les routes royales.

M. Dumolard haussa les épaules, tourna bride, et suivit l’indication du piqueur.

Maintenant disons ce qu’il advint du défaut où était tombée la meute, à environ deux cents pas de la tanière de Bête-Puante, le braconnier.

CHAPITRE III.

Lumineau, le chien favori, retrouve la piste. – M. Duriveau pénètre dans la tanière de Bête-Puante. – Résultat d’un viol commis par un vicomte sur une gardeuse de dindons. – Un dandy blasé. – M. Beaucadet est toujours à la hauteur des circonstances. – Mésaventure de M. Alcide Dumolard.

Les chiens, toujours muets et dépistés, parcouraient en tous sens la partie du bois où le braconnier avait interrompu la voie du renard, le vieux piqueur venait de rejoindre la meute ; stimulé par la présence de son maître et des personnes qui l’accompagnaient, le veneur parcourait attentivement l’enceinte, courbé sur son cheval, la tête baissée vers le sol, tâchant de revoir du pied de l’animal et encourageant ses chiens par les mots consacrés :

— Au retrouve, mes petits valets, au retrouve… mes beaux !

Le comte Duriveau, très bon veneur lui-même, portant dans ses plaisirs l’ardeur et la fougue de son naturel, mais heureux surtout de cette occasion de cacher l’irritation que lui causait la conduite de Scipion, s’était éloigné de Mme Wilson et de sa fille et secondait son piqueur, appuyant les chiens à grand renfort de voix.

Pendant que le comte déployait cette activité fiévreuse qui le caractérisait, Scipion, indolemment renversé sur sa selle, balançant sa jambe gauche, s’amusait à faire résonner l’acier de son éperon sur l’acier de son étrier, qu’il avait chaussé jusqu’au cou-de-pied ; suivant, dans l’air, les légers tourbillons de fumée qu’il lançait de son cigare, ne disant pas un mot ni à Mme Wilson ni à sa fille, auprès de laquelle il se tenait alors.

Profitant d’un moment où sa mère, intéressée par les divers incidents de la chasse, détournait la tête, Raphaële approcha son cheval de celui de Scipion, et, la figure navrée, lui dit, d’une voix basse et tremblante :

— Scipion… qu’avez-vous contre moi ?…

— Rien… – dit le vicomte, sans discontinuer de suivre en l’air les légères spirales de la fumée bleuâtre de son cigare.

— Scipion, – reprit la jeune fille d’une voix altérée, suppliante, et contenant à grand’peine les larmes qui lui vinrent aux yeux, – Scipion, pourquoi cette froideur… cette dureté ?… Que t’ai-je fait ?…

— Rien… – répondit le vicomte avec le même flegme dédaigneux.

— Lisez cela, et, peut-être… vous aurez pitié… – dit la jeune fille en glissant précipitamment dans la main de Scipion un petit billet que, depuis quelques instants, elle avait tiré de son gant.

Le vicomte mit nonchalamment le billet dans la poche de son gilet, et, voyant que Raphaële allait encore lui parler, il haussa la voix, et s’adressant à Mme Wilson, qui suivait alors, avec une attentive curiosité, les évolutions des chiens, il s’écria :

— Dites donc, madame Wilson ? est-ce que vous trouvez cela très amusant, la chasse ? Avouez que c’est un plaisir de convention comme l’Opéra… et les mariages d’amour.

À peine Scipion eut-il prononcé ces mots, que Raphaële abaissa rapidement sur son visage, et comme par hasard, le petit voile qui flottait à son chapeau d’homme, de sorte qu’en se retournant pour répondre au vicomte, Mme Wilson n’aperçut pas les larmes qui s’échappaient des yeux de sa fille.

Durant la chasse, Mme Wilson, malgré sa gaieté, son animation apparente, avait souvent et attentivement observé Scipion à la dérobée ; aussi la surprise et même une vague inquiétude avaient parfois assombri le visage de la jeune veuve, frappée qu’elle était de l’impertinente distraction avec laquelle le vicomte traitait Raphaële… Puis, en suite de quelques réflexions sans doute, le front de Mme Wilson s’éclaircit, et ce fut avec un sourire finement railleur qu’elle accueillit cette singulière question du vicomte :

« — Dites donc, madame Wilson, est-ce que vous trouvez cela très amusant, la chasse ? Avouez que c’est un plaisir de convention… comme l’Opéra et les mariages d’amour. »

— Je gage, mon cher Scipion, – répondit la jolie veuve en riant, – qu’à douze ans, au lieu de vous contenter d’une de ces jolies vestes rondes qui vont si bien aux enfants, vous ambitionniez un affreux habit, afin d’avoir l’air d’un petit monsieur

Malgré son aplomb, cette réponse à sa prétentieuse question dérouta quelque peu Scipion, qui reprit néanmoins avec son flegme habituel :

— Je ne comprends pas, ma chère madame Wilson.

— Mon Dieu ! c’est tout simple… mon cher Scipion, l’enfant gâté qui, à douze ans, tient à paraître un petit monsieur, veut, à vingt ans, passer pour un homme blasé.

C’était toucher au vif la prétention de Scipion… prétention malheureusement justifiée chez lui par l’habitude de l’affecter (le visage finit par garder l’empreinte d’un masque trop longtemps porté), et aussi par l’abus des plaisirs dégradants.

Le vicomte, cachant son dépit, reprit, en redoublant de sang-froid et d’insouciance :

— Ah… bah !… je joue le rôle d’un homme blasé ?

— Oui, et vous le jouez très mal pour les connaisseurs, mon pauvre Scipion ; mais, malheureusement… trop bien… pour les pauvres spectateurs candides.

Et Mme Wilson, après avoir jeté un regard touchant sur sa fille, reprit gaiement, certaine de bientôt rassurer Raphaële, dont elle avait plusieurs fois remarqué la tristesse :

— Allez, allez, mon cher Scipion, ne croyez pas vous faire passer pour vieux quand vous êtes jeune ; ces affectations s’arrêtent à l’épiderme… Vous portez le costume à la mode… voilà tout… Si étrange… si… bah ! une vieille femme peut tout dire… si ridicule qu’il soit, il ne parviendra jamais à vous défigurer… Vous avez beau dire : la chasse, plaisir de convention, vous risquez de vous casser le cou en suivant vos chiens… Le mariaged’amour, plaisir de convention… Mais, non… ne lui répondons pas à ce sujet, Raphaële… – Et Mme Wilson se tourna gaiement vers sa fille, dont le ravissant visage se rassérénait déjà aux paroles de sa mère, – non, ne lui répondons pas ; nous nous montrerions trop glorieuses… L’Opéra, plaisir de convention… et que madame Stolz chante, que mademoiselle Carlotta danse, que mademoiselle Basquine chante et danse à la fois… vos avant-scènes sont en révolution, en combustion… dans vos transports de frénétique admiration pour ces deux merveilles de talent et de grâce, et surtout pour Mlle Basquine, à la fois gazelle et rossignol, on a vu des gants glacés craquer, les plis de plus d’une cravate se déranger !… Et vous vous dites blasés !

Lorsque Mme Wilson avait prononcé le nom de Mlle Basquine, une étrange expression avait passagèrement animé les traits de Scipion ; c’était un mélange d’ironie, d’orgueil contraint et d’audacieux défi.

Jetant sur Mme Wilson un regard pénétrant, Scipion lui dit, toujours avec un flegme imperturbable et sans quitter son éternel cigare :

— Pourquoi ne me supposez-vous pas amoureux de Mlle Basquine ?

— Est-ce que les gens blasés sont amoureux ? Voyez donc comme vous jouez mal votre rôle !… – dit en riant Mme Wilson ; puis, son visage exprimant une douce gravité, elle reprit d’une voix affectueuse et convaincue : — Parlons sérieusement cette fois, mon cher Scipion ; oui, je vous crois blasé… et j’en suis ravie ; oui, je vous crois blasé… mais blasé sur tous les faux plaisirs, sur toutes les jouissances décevantes ; aussi je crois, je sais, que ce qui est bon, sincère, généreux, délicat, élevé, doit avoir et a pour vous ce charme irrésistible de la nouveauté dans le bien et dans le vrai ; charme entraînant qui vous attachera pour toujours aux seuls objets dignes d’un homme de cœur et d’esprit comme vous l’êtes. Mais voici votre père, – reprit gaiement Mme Wilson, – n’allez pas lui dire, étourdi, que je viens, à mon tour, de vous parler en mère noble.

Et s’adressant à M. Duriveau qui s’approchait d’elle :

— Eh bien ! mon cher comte, où en est la chasse ?

— Je n’ai plus qu’à m’excuser auprès de vous, madame, de vous avoir fait assister à un divertissement qui se termine si mal.

— Comment ?

— Il faut renoncer à prendre notre renard.

— Et pourquoi donc cela ?

— Parce que les chiens sont malheureusement tombés en défaut, et qu’il est impossible de le relever.

— Et la chasse est manquée ?

— Oui, madame, la meute perd le renard de ce côté-ci de ce tronc d’arbre… nous avons fait tout au monde pour retrouver la piste… impossible ; nous avons même fouillé les environs de cet arbre, supposant qu’il cachait peut-être la gueule d’un terrier… tout a été vain ; c’est incompréhensible.

— Consolez-vous, cher monsieur Duriveau, – dit gaiement Mme Wilson, – il nous restera toujours le plaisir que nous avons pris.

— Et du moins l’espoir de passer la fin de la journée avec vous, car vous venez toujours, n’est-ce pas ? avec Mlle Raphaële et Dumolard dîner au Tremblay, en compagnie de quelques-uns de nos voisins ?

— Choisis parmi les électeurs les plus influents du pays, j’en suis sûre, – dit en souriant Mme Wilson, – car je sais vos ambitieux projets ; allons, je me mettrai en frais auprès d’eux pour vous gagner toutes leurs voix ; placez-moi auprès du plus récalcitrant, et vous verrez…

— Je ne doute pas de votre pouvoir, – dit le comte en souriant à son tour ; – si vous plaidez ma cause, elle est gagnée… Allons, adieu la chasse ! Nous n’avons plus, madame, qu’à regagner la croix du carrefour où vous attend votre voiture. Allons, Latrace, recouple les chiens…

— Eh bien ! mon enfant, nous renonçons à la chasse, – dit Mme Wilson en se retournant vers Raphaële dont elle se rapprocha et qu’elle entretint un instant à voix basse ; aussi la figure de la jeune fille redevint-elle bientôt tout à fait heureuse et souriante.

À ce moment, M. Alcide Dumolard, qui, fort prudent, modérait beaucoup les allures de son cheval, ayant fait d’ailleurs un assez long circuit, pénétra dans l’enceinte et dit d’un air mystérieux au comte Duriveau :

— Qu’est-ce donc que cette troupe de gens armés de fourches et de bâtons qui viennent par ici en poussant, de temps à autre, comme un cri de signal ?

— Je n’en sais absolument rien, mon cher Dumolard, – dit le comte assez surpris.

Le vieux piqueur se hasarda de dire timidement en s’adressant à son maître qui semblait l’interroger du regard :

— Ce sont des gens du bourg, monsieur le comte ; ils prêtent main-forte à M. Beaucadet et à ses gendarmes.

— Main-forte ? et pourquoi faire ? – dit le comte de plus en plus étonné.

— Pour traquer un assassin très dangereux échappé des prisons de Bourges, et qui est depuis hier caché dans ces bois.

— Un assassin ! caché dans ces bois-ci, où nous sommes ? – s’écria M. Dumolard.

— Oui, monsieur, – répondit le piqueur. – Ce matin encore des bûcherons l’ont vu de loin, et…

Mais le piqueur s’interrompit brusquement, et, paraissant prêter l’oreille à un bruit lointain, il s’éloigna de quelques pas.

— Comment ! un dangereux assassin ! – s’écria Alcide Dumolard de plus en plus tremblant d’une frayeur rétrospective. – Et moi, qui étais tout seul tout à l’heure, je pouvais le rencontrer… Et ce Scipion qui va crier tout haut que je suis matelassé de billets de banque… C’est une plaisanterie détestable !

— Taisez-vous donc, mon cher, – lui dit le comte en haussant les épaules, – il n’y a pas le moindre danger, et vous effrayeriez madame votre sœur, qui, heureusement cause avec sa fille et n’a rien entendu.

— Monsieur le comte, – s’écria tout à coup Latrace après avoir encore longuement et attentivement écouté, – monsieur le comte, rien n’est désespéré…

— Que dis-tu ?

— Lumineau donne de la voix.

— Je n’entends rien… Es-tu bien sûr ?

— Oh ! bien sûr… c’est le roi des chiens ; il aura, comme toujours, pris des grands-devants d’un demi-quart de lieue… Tenez, monsieur le comte… entendez-vous ?

— En effet, – dit le comte en prêtant l’oreille à son tour, – oui… je l’entends ; mais de quel côté est-il ?

— À deux cents pas d’ici, du côté de la petite clairière, près des roches.

— Ah ! par ma foi, mesdames, – dit le comte en se rapprochant des deux femmes, – voici un singulier retour de fortune : tout à l’heure nous désespérions, maintenant nous avons bon espoir ; si nous prenons notre renard, ce sera un véritable prodige, et le magicien sera ce digne Lumineau.

— Il n’en fait jamais d’autre, – dit le vieux veneur.

Et il se dirigea au galop à travers le bois du côté de la clairière non loin de laquelle se trouvait le repaire du braconnier.

— Il n’y a rien de plus charmant que ces espérances qui succèdent tout à coup au désespoir, – dit gaiement Mme Wilson en jetant un regard d’intelligence à sa fille. – Allons, mon cher comte, venez voir si ce miraculeux Lumineau, comme on l’appelle, accomplira le prodige qu’on lui demande.

Et Mme Wilson ayant mis son cheval au galop, la cavalcade partit rapidement, suivant, sous une futaie largement espacée, la direction que le piqueur avait prise.

Seul, M. Alcide Dumolard resta bientôt en arrière, car il fallait habilement manier un cheval pour galoper, en serpentant, à travers une futaie de pins énormes, plantés en échiquier. M. Alcide Dumolard, n’essayant pas de demander à sa monture cette preuve de souplesse serpentine, se contenta de suivre les autres chasseurs de loin, tantôt au pas, tantôt au petit trot. Cependant, se voyant, malgré ses efforts, de plus en plus distancé de ses compagnons, M. Alcide Dumolard se sentait talonné par une peur atroce ; car la pensée de ce dangereux assassin que l’on traquait dans ce bois, et justement de ce côté, lui revenait sans cesse à l’esprit.

— Dans un moment désespéré, un brigand est capable de tout ; un malheur est si vite arrivé… ces bois sont si déserts ! murmurait le gros homme en trottant à travers les arbres autant que lui permettait sa prudence… Et ce Duriveau qui sait cela et qui va, qui va, qui va… sans s’inquiéter de moi… Il y a des gens d’un égoïsme !… Et son fils qui va crier que je suis matelassé de billets de banque… Heureusement, je vois encore… là-bas… mon monde… à travers les arbres… Ces habits rouges sont si voyants, que cela vous guide.

Ce disant, M. Dumolard, poussé par la frayeur et par l’espoir de rejoindre les autres chasseurs, profita d’une disposition des arbres plus praticable, et mit son cheval au galop.

— Ah !… je me rapproche d’eux… enfin, – disait-il en soufflant d’émotion. – Je vais les appeler ; ils m’attendront.

Et toujours galopant, afin de ne pas perdre sa distance, M. Dumolard s’écria :

— Ma sœur… Melcy… attends-moi !…

Sans doute, Mme Wilson n’entendit pas la voix essoufflée de son frère, car, suivant sa fille, qui la précédait, elle disparut au moment même de cet appel par une route latérale, un fourré très épais et impraticable ayant succédé à la futaie.

— Duriveau !… attendez-moi donc… que diable ! – cria Dumolard de tous ses poumons.

Le comte Duriveau disparut, et son fils après lui.

— C’est hideux d’insouciance, – s’écria Dumolard, avec autant d’amertume que de frayeur ; – mais, Dieu merci ! je vois la route qu’ils ont prise… Ils ont tourné à gauche, et…

M. Dumolard ne put continuer ; son cheval, lancé au petit galop, s’arrêta brusquement sur ses jarrets ; la réaction de ce mouvement inattendu fut si violente, que M. Dumolard, jeté sur ses arçons, faillit passer par-dessus la tête de son cheval.

Il se remit en selle en maugréant, et s’aperçut de la cause qui avait si soudainement interrompu le galop de son cheval ; il s’agissait d’un large fossé d’assainissement, parfaitement construit ; huit pieds de largeur, avec hautes berges évasées et six pieds de profondeur ; ledit fossé coupait la futaie dans toute sa largeur.

À la vue de cette large ouverture béante, qui interceptait son passage, le désespoir s’empara de M. Dumolard ; il aperçut aux versants de la berge l’empreinte du pied des chevaux des autres chasseurs, qui avaient franchi cet obstacle. M. Dumolard ne pouvait plus espérer de les rejoindre ; il eût préféré la mort à tenter le formidable saut du fossé. Détourner sur ses pas, c’était s’éloigner davantage encore des chasseurs, et déjà le soleil déclinait sensiblement : l’on se trouvait dans ces courtes journées d’équinoxe, où la nuit succède au jour presque sans transition.

— C’est jouer à me faire égorger par ce bandit, – dit M. Dumolard en gémissant. – Avec ça, ces maudits habits rouges sont si voyants !… Il m’apercevra d’une lieue… mais c’est affreux… Appeler à moi… c’est attirer le brigand, s’il est dans ces parages… Voyons, suivons le fossé… sa berge peut aboutir à un sentier.

Et M. Dumolard suivit piteusement le revers du fossé jusqu’à un endroit où il faisait un coude, prolongeant un taillis de chênes impénétrables ; s’engager dans ce sombre fouillis de branches croisées, entrelacées, où aucun chemin n’était frayé, semblait à M. Dumolard presque aussi effrayant que de sauter l’énorme fossé, car, pour percer dans un pareil fort, il faut s’abandonner à l’instinct et à l’adresse de son cheval, baisser la tête, la protéger avec son coude et marcher aveuglément.

Malgré la frayeur que lui causait cet expédient, M. Dumolard, voyant la nuit approcher, et réfléchissant que, s’il restait ainsi, vaguant sous cette futaie claire, son maudit habit rouge le ferait peut-être apercevoir de loin, et attirerait le brigand à ses trousses, M. Dumolard de deux maux choisit le moindre et tenta de faire une trouée à travers le taillis, dans l’espoir de rejoindre les chasseurs ; bientôt on entendit dans cette enceinte un brisement de branches aussi formidable que si un sanglier eût traversé cet épais fourré.

Abandonnons M. Dumolard aux hasards de sa tentative, et expliquons en deux mots le prodige que l’on attendait de ce chien renommé, à la voix duquel les chasseurs s’étaient dirigés du côté de la tanière du braconnier.

Après avoir, ainsi que les autres chiens de la meute, en vain cherché de tous côtés à retrouver la voie du renard, le digne Lumineau, instruit par l’expérience, servi par son merveilleux instinct, s’était livré à ce raisonnement logique, à savoir : que le renard étant souvent assez rusé pour faire des bonds énormes, afin d’interrompre sa voie et de mettre ainsi dans l’embarras d’honnêtes chiens courants qui ne chassent que pour l’honneur, leur ambition se bornant à prendre le renard et à l’étrangler (sa chair leur inspirant une répugnance invincible), ces braves chiens, afin de retrouver les traces du traître, incapable après tout, de s’être évanoui dans les airs, devaient s’éloigner peu à peu de l’endroit où ils perdaient ses traces, en décrivant des cercles de plus en plus grands, bien sûrs de rencontrer ainsi la piste du fugitif. En effet, malgré l’énormité des deux ou trois bonds, grâce auxquels il interrompait sa voie, le renard devait reprendre ensuite son allure ordinaire et continuer sa route, ou à droite et à gauche, ou en deçà ou au delà de l’endroit où la piste s’interrompait. Or, la quête circulaire et progressive des chiens, embrassant un rayon de plus en plus étendu, devait invariablement, à un endroit donné, avoir pour point d’intersection la passée de l’animal.

Cette manœuvre s’appelle en langage de vénerie prendre les grands-devants et les arrières.

Pratiquant aussitôt cette excellente théorie et abandonnant le vulgaire de la meute qui quêtait et requêtait vainement au même endroit, Lumineau interrogea le sol du bout de son nez, commença de décrire au galop des cercles de plus en plus étendus, et ainsi arriva d’abord jusqu’à la clairière, qu’il traversa, puis jusqu’aux roches, parmi lesquelles se trouvait la trappe chargée de pierres et de ronces qui masquait l’entrée de la tanière où Bamboche s’était réfugié. Le renard, on s’en souvient, n’avait fait que se reposer une seconde à peine sur ces pierres afin de prendre un nouvel élan ; mais grâce à la subtilité de l’odorat de Lumineau, l’âcre émanation frappa ses nerfs olfactifs ; aussitôt ses longs aboiements de triomphe retentirent et attirèrent à lui les chasseurs, en ce moment désespérés.

Après ce premier succès, Lumineau, trouvant, en suite de ces pierres, une nouvelle interruption dans la voie, aurait dû recommencer sa quête circulaire, car, à trente pas de là, il tombait en plein sur les traces du renard, alors continues ; mais Lumineau sentit le creux résonner sous ses pas, à l’entrée pourtant si bien dissimulée du repaire du braconnier ; croyant alors (l’erreur était excusable) le renard terré tout auprès de ces pierres, le brave chien redoubla ses hurlements en grattant de ses deux pattes de devant, et bientôt, à travers les ronces et la terre rapportée, il découvrit une partie de l’orifice du repaire.

Pendant ce temps, le piqueur d’abord, puis le comte, son fils, Mme Wilson et Raphaële arrivèrent successivement dans la clairière.

— Le renard est à nous, il s’est terré ! – s’écria le vieux veneur en voyant ainsi son chien creuser la terre avec furie.

Et sautant à bas de son cheval, il courut, armé du manche de son fouet, aider Lumineau à élargir le trou.

Le comte Duriveau, cédant à l’entraînement de la chasse et à la joie d’un succès, un moment si compromis, sauta à bas de son cheval, et, sans vergogne, se mit à genoux à côté de son piqueur, afin de l’aider à déblayer rapidement l’entrée du souterrain qu’il prenait pour le terrier du renard.

Au bout de quelques minutes, le comte Duriveau et son piqueur eurent enlevé les pierres cimentées de terre plantée de ronces, qui dissimulaient la trappe de la tanière du braconnier, refuge inespéré où Bamboche avait disparu.

Mme Wilson et sa fille attendaient avec intérêt l’issue de cette nouvelle péripétie de la chasse, penchées sur l’encolure de leurs chevaux ; Scipion lui-même, malgré sa dédaigneuse indifférence, partageait la curiosité générale.

— Mais ce n’est pas là un terrier ! – s’écria tout à coup le comte. Duriveau en apercevant enfin la charpente de la trappe déblayée des pierres et des ronces qui la masquaient.

Puis distinguant, à travers ce treillis de fortes barres de bois, les ténèbres du repaire, le comte, de plus en plus surpris, ajouta :

— On dirait l’entrée d’un souterrain.

— Un souterrain, – dit gaiement Mme Wilson, – c’est très romanesque : n’en voit pas qui veut : de ce temps-ci les souterrains sont rares.

— Souterrain ou non, notre renard doit y être terré, – s’écria le vieux piqueur en soulevant tout à fait la trappe qui, s’ouvrant sur ses charnières d’osier, laissa voir une pente étroite et rapide.

— Il est étrange, – dit le comte en réfléchissant, – qu’un pareil souterrain existe dans mes bois sans que j’en aie jamais été instruit… Tu n’en avais pas non plus connaissance, toi, Latrace ? demanda-t-il à son piqueur.

— Non… non… monsieur le comte…

Et pour la première fois, depuis la découverte du repaire, le veneur, par réflexion sans doute, parut embarrassé.

— Je veux examiner par moi-même ce souterrain, et savoir où il aboutit, – dit le comte Duriveau.

— Monsieur le comte n’aurait pas besoin d’y descendre, – dit Latrace : – en y lançant Lumineau, on verra tout de suite si le renard y est terré… Au retrouve là dedans, mon petit Lumineau ! – ajouta le veneur en indiquant au chien l’entrée de la tanière.

Le chien s’y précipita.

Le comte, sans répondre à l’observation de son piqueur, se disposait à suivre Lumineau, après avoir confié son cheval à un des valets de chiens, lorsque Mme Wilson, s’adressant à M. Duriveau :

— Mon cher comte, prenez garde ; il est peut-être imprudent de vous aventurer ainsi.

— Quel enfantillage, madame ! – dit le comte en souriant ; – croyez-vous qu’il va sortir de cette caverne un lion ou un tigre ? Hélas ! ces bois sont trop modestes pour recéler un hôte si royal. Permettez-moi donc de vous quitter un moment, car ma curiosité, je l’avoue, est on ne peut plus excitée.

— Rassurez-vous madame, – dit Scipion en ricanant, je vais aller partager les glorieux périls de mon père.

Et, descendant aussi de cheval, il joignit le comte.

— Voilà qui est étrange, – disait celui-ci, qui, arrêté sur une des marches taillées dans la terre, plongeait son regard à travers les ténèbres du repaire, – on dirait la réverbération d’une lumière.

— Nous tombons dans le fantastique ! – dit Scipion en encadrant son lorgnon d’écaille noire entre ses deux paupières.

Le comte allait pénétrer dans le souterrain, lorsqu’un-bruit de pas nombreux et précipités qui s’approchaient de différents côtés attira son attention et celle des autres spectateurs de cette scène ; le comte, un pied sur la première marche de la descente et un pied en dehors, resta immobile en voyant arriver dans la clairière, par plusieurs issues, une trentaine de paysans, misérablement vêtus et armés, ceux-là de fléaux, ceux-ci de fourches, d’autres de faux emmanchées à revers, d’autres, enfin, de bâtons noueux.

Lorsque ces différents groupes se rencontrèrent, les hommes qui paraissaient en avoir dirigé la marche échangèrent ces paroles du plus loin qu’ils s’aperçurent :

— Eh bien ?

— Rien… et vous ?

— Rien non plus ; et, pourtant, nous n’avons pas laissé un buisson sans le fouiller.

— Et nous, pas un arbre sans regarder dans ses branches comme pour la chasse aux écureuils.

— Et nous, pas un fossé sans y descendre.

— Et pourtant rien… rien.

— Peut-être le père Lancelot, qui a rabattu droit sur M. Beaucadet, aura-t-il mieux rencontré que nous, lui, et qu’il aura tombé sur le brigand.

— Quelle est cette bande de drôles qui court ainsi à travers mes bois ? – dit à son piqueur le comte Duriveau le sourcil froncé.

— Ce sont les rabatteurs qui fouillent le bois pour traquer le brigand dont j’ai parlé tout à l’heure à monsieur le comte.

— Un brigand ! quel brigand ? – s’écria Mme Wilson en se rapprochant du comte, ainsi que sa fille.

— Ne voulant pas vous inquiéter, madame, – dit en souriant M. Duriveau, – je vous avais caché cet incident qui, avec la découverte du souterrain, compose une journée très romanesque. En un mot, on prétend qu’un bandit, échappé des prisons de Bourges, s’est réfugié dans ces bois.

— Et ce souterrain où vous alliez pénétrer ! – s’écria Mme Wilson avec effroi, – songez donc que cet homme pourrait y être caché.

— C’est vrai, – dit le comte en se rapprochant vivement de l’entrée du repaire, dont il s’était un instant éloigné pour venir parler à la jeune veuve, – il se peut que ce bandit soit là, et je veux m’en assurer…

— Arrêtez… au nom du ciel ! – s’écria Mme Wilson en se laissant glisser de son cheval avec légèreté ; puis, s’approchant vivement du comte :

— Si cet homme est caché là. – lui dit-elle. – il se défendra comme un désespéré ! Je vous en conjure ! pas de folle témérité !

— Ma craintive et charmante amie, – répondit le comte en riant. – tout à l’heure aussi je me suis écrié, en vous voyant prête à franchir le plus dangereux obstacle : Pas de folle témérité !… Madame, souffrez que je prenne ma revanche.

Scipion, après avoir aidé Raphaële à descendre de cheval, dit tout bas quelques mots à la jeune fille et la conduisit auprès de sa mère, qui, s’adressant au vicomte :

— Scipion, joignez-vous à moi pour empêcher votre père de commettre une si dangereuse imprudence… Vouloir aller arrêter seul ce brigand qui est peut-être caché dans cette tanière !

— C’est juste, – dit Scipion à son père en ricanant froidement, – ton dévouement est sublime, héroïque, mais seulement un peu trop… gendarme ; voyons : pas de jalousie, n’ôte pas le pain… non, le malfaiteur, de la bouche à ces braves arrête-coquin ; puisqu’il y en a près d’ici, des gendarmes, Latrace va remonter à cheval et les aller chercher.

— Avec toutes ses folies, Scipion a raison, – dit Mme Wilson au comte ; – je vous en supplie, ne vous mêlez pas de cette arrestation.

— Scipion a tort, madame, – répondit, le comte avec fermeté, – le devoir de tout honnête homme est d’arrêter un criminel, quand il y a du danger surtout.

— Tais-toi donc… tu m’humilies, tu parles comme un commissaire de police dans l’embarras, – dit Scipion à son père en le poussant du coude.

L’insolent et froid persiflage de Scipion, cette fois encore, blessait doublement le comte, obligé, dans la crainte d’une scène plus désagréable peut-être, de souffrir ces sarcasmes en présence d’une femme qu’il idolâtrait, et qu’il croyait toucher par cet acte de bravoure, d’ailleurs incontestée ; mais, forcé au silence, M. Duriveau se contint encore, haussa les épaules et se dirigea résolument vers l’ouverture de la tanière.

— Mes amis, – dit alors Mme Wilson aux paysans, – n’abandonnez pas M. le comte, suivez-le… défendez-le au besoin.

Le comte Duriveau était redouté dans le pays ; l’on savait sa dureté envers ses métayers, l’implacable rigueur dont il poursuivait la punition de la moindre atteinte à ses droits de propriétaire ; puis sa parole impérieuse, ses manières hautaines, sa physionomie sévère, inspiraient à tous l’éloignement et l’effroi ; aussi, au lieu d’écouter la prière de Mme Wilson et d’entourer le comte au moment où il se disposait à pénétrer dans le repaire, l’un des paysans dit à demi voix :

— Si M. le comte veut arrêter à lui tout seul le brigand, qu’il l’arrête… nous n’y tenons pas, nous autres.

— Je le sais bien, poltrons, – répondit dédaigneusement M. Duriveau.

— Poltron… dame… – dit un pauvre diable aux lèvres blanches, aux traits altérés par les terribles fièvres du pays, – dame… poltron… que le brigand me mette à mal, ça sera pour moi : ma femme et mes enfants en pâtiront… ils n’ont que moi.

— Oh ! la race lâche et abrutie ! – dit le comte avec un mépris amer. – Dans tout ceci, ils n’ont vu que l’occasion de venir hurler en bande, saccager mes bois, effaroucher mon gibier ou en voler au gîte, s’ils le pouvaient… C’est une journée de fainéantise et de désordre ; les voilà contents !

— Ce n’est pas pour notre plaisir que nous nous sommes ici, monsieur le comte, – dit timidement un paysan ; – M. le maire nous a requis au nom de la loi… et, pour le pauvre monde comme nous… journée sans travail… journée sans pain.

— Vraiment ? C’est donc pour cela que le dimanche vos cabarets regorgent d’ivrognes, – répondit le comte avec un redoublement de dédaigneuse ironie. – Si, faute de travail, le dimanche est un jour sans pain, ce n’est pas, du moins, pour vous, un jour sans vin ; car vous vous enivrez comme des brutes. Allons donc ! autrefois j’étais assez niais pour être dupe de vos piteuses doléances ; maintenant je vous connais…

— C’est mieux, – dit Scipion à son père, – tu remontes dans mon estime ; mais tout à l’heure tu tournais au Prud’homme de Henri Monnier… tu devenais diablement chausson de lisière

Ces paysans pacifiques et débonnaires, rompus d’ailleurs à bien des humiliations, par la misère, par une déférence forcée envers ceux qui les exploitent, et aussi par le manque de dignité de soi, conséquence inévitable de l’asservissement et de l’ignorance, ces paysans écoutèrent avec tristesse, mais sans colère, les durs reproches de M. Duriveau ; cependant, l’un d’eux, vieillard à la tête blanche, répondit timidement, à propos de la fainéantise du dimanche :

— Le bon Dieu s’est reposé un jour sur sept… monsieur le comte ; le pauvre monde peut bien aussi…

— Assez, – dit M. Duriveau avec hauteur. – Je vais faire ce que pas un de vous n’ose faire, c’est tout simple.

Et autant par véritable courage que pour prouver sa supériorité de valeur sur ces gens qu’il considérait sincèrement comme d’une espèce inférieure à sa nature, le comte, malgré les prières de Mme Wilson et celles de Raphaële, qui joignait sa voix à celle de sa mère, entra résolument et sans armes dans le souterrain, après avoir, d’un geste impérieux, défendu à Latrace de le suivre.

Soit que M. Duriveau n’eût pas songé à ordonner à son fils de rester en dehors, soit qu’il comptât sur son concours, il fut suivi par Scipion ; celui-ci prit seulement le temps d’allumer un troisième cigare, et marcha sur les pas de son père, avec ce flegme railleur qui le caractérisait, après avoir dit à Mme Wilson :

— Ah çà… priez pour nous… voyons : un chœur… quelque chose dans le genre de la Prière de Moïse.

Et battant machinalement ses bottes poudreuses du bout de son fouet de chasse, il suivit insoucieusement les traces du comte.

Après avoir descendu huit ou dix marches grossièrement taillées dans la terre, le père et le fils se trouvèrent au milieu d’une grotte assez spacieuse, creusée naturellement au milieu des roches, dont la partie supérieure s’élevait en masses abruptes au milieu du taillis. Parmi ces rocailles extérieures, le hasard ou la main de l’homme avait ménagé une ouverture à demi voilée par le lierre et par les ronces ; elle communiquait à la tanière et lui donnait suffisamment d’air et de jour. Ce rayon lumineux, joint à la pâle clarté d’une petite chandelle de résine, jetait une lueur étrange, funèbre, à la clarté de laquelle le comte Duriveau aperçut un tableau qui le fit tressaillir et reculer d’un pas.

Bamboche, aussi, avait tressailli d’émotion à la vue du même tableau ; mais, à cette émotion, s’était joint, chez le fugitif, un souvenir qui l’avait frappé de douleur et d’épouvante.

Au fond de la grotte, exhaussé sur une sorte de plate-forme faite de pierres amoncelées, on voyait un berceau tressé en jonc des marais, et, dans ce berceau, jonché de fraîches bruyères d’un rose vif, un petit enfant mort tout récemment ; sa pose était si calme, son coloris si blanc et si frais, qu’on aurait dit qu’il dormait ; il devait avoir vécu un mois environ ; au pied du berceau brûlait, sans doute comme flambeau de funérailles, une chandelle de résine.

La pénombre de ce repaire permettait d’apercevoir, dans un coin, une caisse de bois, servant de lit, et remplit de fougères desséchées ; à côté de cette couche rustique, on distinguait un orifice étroit, comme celui d’une galerie de mineur ; un homme pouvait y passer en rampant ; la pente de ce long conduit s’élevait, du fond de la caverne, au niveau du sol extérieur, où il aboutissait, ainsi que le témoignait une faible lueur bleuâtre, produite par la filtration du jour à travers les feuilles ; la double issue de ce repaire laissée ouverte, expliquait la disparition de Bamboche.

Le vicomte rejoignait son père au moment où celui-ci reculait en tressaillant à la vue des humbles et mystérieuses funérailles de ce petit enfant mort, couché dans un berceau jonché de fraîches bruyères. Lors même que le vicomte eût été passagèrement ému à l’aspect de ce tableau simple, touchant et douloureux, sa réputation d’homme blasé, de roué, l’eût obligé de dissimuler cette impression ; mais la sécheresse de cœur de cet adolescent flétri vite et jeune dans la terrible atmosphère où il avait vécu depuis l’âge de quinze ans, était réelle. Il ne l’affectait pas, ainsi qu’on était tenté de le croire, il l’affichait audacieusement. Aussi, lorsque son père, cédant malgré lui à un sentiment involontaire d’intérêt et de pitié, lui dit d’une voix légèrement troublée, oubliant les griefs qu’il avait et qu’il voulait lui reprocher, au sujet de Raphaële Wilson :

— Scipion… vois donc… ce pauvre enfant mort.

Scipion répondit en plaquant son lorgnon à sa paupière :

— Pardieu !… je vois bien… un moutard supprimé… faux-pas défunt de quelque vertu champêtre… épisode de la vie d’une rosière. – Puis regardant autour de lui, et montrant à son père, du bout de son fouet, l’orifice de la seconde issue du repaire, il ajouta : – Si ce que ces imbéciles de paysans appellent le brigand s’est caché ici, il aura filé par ce trou… pas plus de brigand que de renard, double chasse manquée… Dis donc ? c’est gentil, l’innocence des mœurs rustiques ? Après cela, croyez à la crème et aux œufs frais des campagnards.

Et, tournant les talons, le vicomte se disposait à quitter le souterrain.

Malgré la dureté de son caractère, le comte Duriveau s’était d’abord senti choqué, peut-être humilié (il avait laissé, devant son fils, percer son attendrissement), de la cruelle indifférence de Scipion ; mais ses dernières paroles, répondant à la pensée favorite du comte, et venant, pour ainsi dire, comme preuve à l’appui de son incurable mépris pour certaines races, il dit à son fils :

— Je le sais depuis longtemps, la plèbe des campagnes est aussi corrompue que la plèbe des villes… le fumier des champs vaut la boue des cités !

Puis cédant, comme toujours, à l’entraînement de son premier mouvement, le comte saisit le berceau, à la grande surprise de son fils, remonte précipitamment avec ce triste fardeau, et s’adressant aux paysans inquiets de savoir ce qui se passait dans le repaire, s’écrie d’une voix tonnante :

— Tenez, intéressants campagnards, malheureux et surtout vertueux mortels ! voilà ce que vos filles font de leurs enfants… quand ils les gênent.

Et il posa le berceau sur un quartier de roche.

Pendant la disparition momentanée du comte Duriveau, Latrace, cédant aux instances de Mme Wilson, était allé quérir M. Beaucadet et quelques-uns de ses gendarmes ; le sous-officier arrivait suivi de deux hommes, et descendait de cheval au moment où le comte adressait aux paysans rassemblés sa terrible apostrophe.

— Un petit enfant mort !… – s’écrièrent les paysans en se reculant effrayés après avoir jeté un regard sur le berceau.

— Oh ! ma mère, c’est affreux, – murmura Raphaële en se jetant dans les bras de Mme Wilson.

— Ah ! monsieur… et ma fille ! – s’écria Mme Wilson en s’adressant au comte avec un accent de douloureux reproche.

Trop tard Duriveau sentit la cruelle inconvenance de son action.

— Un in-fan-ti-cide, – dit M. Beaucadet en scindant certains mots, selon son habitude, lors de graves circonstances, – un in-fan-ti-cide, – répéta-t-il, en fendant le cercle de paysans pour s’approcher du berceau dont il s’empara ; – minute… ça me connaît, c’est de mon ressort.

Puis, regardant attentivement le corps de l’enfant, et apercevant un objet que le comte n’avait pu distinguer dans la demi-obscurité de la tanière, le sous-officier s’écria :

— Un papier !… L’innocente victime possède un papier au cou, attention ! ! !

Tous les spectateurs de cette scène, moins Mme Wilson, qui tenait entre ses bras sa fille tremblante, se rapprochèrent de M. Beaucadet et du berceau avec anxiété, en se disant à voix basse les uns aux autres :

— L’enfant a un papier au cou.

En effet, à un petit cordon noir, suspendu au cou de l’enfant, était attaché un papier, que Beaucadet déplia vite, et que, dans sa bouillante importance, il lut rapidement, sans l’avoir à l’avance parcouru du regard.

Ce billet contenait ces mots, prononcés à haute voix par le sous-officier :

Je désire que mon fils s’appelle Scipion Duriveau, comme son père…

— C’est drôle, – dit Scipion en allumant un quatrième cigare avec un flegme impassible.

Raphaële Wilson fut héroïque de courage. À cette révélation elle ressentit au cœur une douleur aiguë, féroce. Un moment ses forces l’abandonnèrent, et elle fut obligée de saisir, d’une main, le bras de sa mère pour ne pas glisser à terre ; puis, se raidissant contre ce coup aussi affreux qu’imprévu, elle trouva l’énergie nécessaire pour ne pas succomber… Une seconde après, elle échangeait avec Mme Wilson un long et indéfinissable regard.

Je désire que mon fils s’appelle Scipion Duriveau, comme son père…

Tel était le contenu du billet suspendu au cou du petit enfant mort.

— C’est drôle, – avait dit le vicomte en allumant un cigare.

La lecture de ce billet, l’effrayante insensibilité, l’audacieux sang-froid du vicomte, avaient frappé de stupeur les spectateurs de cette scène.

Le comte, immobile, muet, regardait son fils avec un étonnement courroucé, en songeant aux funestes effets que cette révélation devait avoir sur l’esprit de Raphaële Wilson. Celle-ci serrait convulsivement la main de sa mère, en attachant sur elle ses grands yeux bleus, noyés de larmes. Les paysans, malgré leur naturel doux et craintif, exaspérés par la flegmatique insolence de Scipion, commençaient de faire entendre de sourds murmures d’indignation. M. Beaucadet, confus de sa maladresse (il professait la déférence la plus respectueuse pour M. Duriveau, le modèle du propriétaire), se trouvait dans un embarras piteux, et regardait machinalement le billet fatal, pendant que l’orage grondait de plus en plus. Tout à coup, songeant à la signature du billet, que jusqu’alors il avait tue par un premier mouvement de générosité, Beaucadet espéra qu’en faisant connaître le nom de la victime, il détournerait du séducteur l’irritation croissante, dont l’explosion devenait à craindre. Aussi le sous-officier reprit-il d’un ton important :

— Le billet est signé de la malheureuse qui… de la misérable que… Enfin… vous n’avez pas besoin d’en savoir plus long ; il est signé.

— Le billet est signé, – murmurait-on à voix basse.

— Oui… l’in-fan-ti-cide a signé ; l’étourdie scélérate, elle a signé, – dit Beaucadet de son air le plus solennel ; – elle a signé… et c’est…

Une sorte de bruissement d’inquiétude, d’angoisse, circula parmi les paysans, suspendus, comme on dit, aux lèvres de Beaucadet.

— C’est… la petite… Bruyère… la dindonnière de la métairie du Grand-Genévrier.

À ces mots, malgré son imperturbable assurance, Scipion tressaillit, le sang lui monta au visage ; un instant, sa pâle figure se colora ; mais Raphaële, qui ne le quittait pas des yeux, remarqua seule la passagère émotion dont il n’avait pu se rendre maître.

Les paysans, en apprenant que la victime et la coupable était Bruyère, toute jeune fille de seize ans, à qui on attribuait certaine influence surnaturelle, et dont la beauté singulière, la bizarrerie charmante et la touchante bonté étaient populaires dans ce pauvre pays superstitieux et ignorant, les paysans sentirent leur courroux, leur indignation contre le vicomte s’augmenter encore.

Beaucadet s’aperçut, mais trop tard, qu’il venait d’empirer la situation de Scipion ; les murmures, d’abord sourds, éclatèrent tout à coup en plaintes, en imprécations.

— Bruyère !… pauvre petite !…

— Le bon génie du pays !

— Et si douce !… si bonne !

— Avoir abusé d’elle, c’est d’une grande méchanceté.

— Mais les bourgeois… ça ose tout contre le pauvre monde !

— Et on ose dire qu’elle a tué son enfant…

— Elle… oh ! oh ! jamais !

— Et on nous appelle brutes, poltrons !

— Si nous sommes brutes, à la fin aussi, les brutes se revengent.

— Oui, vous avez beau nous fumer au nez en ayant l’air de vous moquer de nous, monsieur, – dit l’un en s’adressant à Scipion, – vous ne nous ferez pas peur…

— Et si la pauvre Bruyère était ma sœur, – reprit un autre en brandissant un fléau, – il y aurait du sang après ce fléau-là…

— Chère petite Bruyère, – ajouta une voix émue, – c’est quasi notre sœur ; quoique charmée, tout un chacun l’aime autant que si l’on était son frère, parce qu’elle se sert de son charme pour faire du bien à tous.

Ce crescendo de récriminations devenait inquiétant. À l’irritation soulevée par l’insolente audace de Scipion se joignait l’animadversion que son père s’était généralement attirée par sa dureté, par ses dédains haineux, hautement affichés, animadversion longtemps contenue par l’habitude de la résignation, par le tout-puissant prestige dont la richesse est encore entourée dans ces contrées presque désertes.

Ces figures, naguère si humbles, si craintives, devenaient menaçantes ; Mme Wilson et sa fille, de plus en plus effrayées, se rapprochèrent du comte et de Scipion, pendant que Beaucadet, mettant la main à la poignée de son sabre, disait à ses hommes :

— Attention au commandement !

Puis, s’adressant aux paysans ameutés, dont le cercle se rapprochait de plus en plus du vicomte et de son père, le sous-officier ajouta de sa voix la plus imposante :

— Ras-sem-blement ! au nom de la loi, que personne n’est censé ignorer : ras-sem-blement ! dissipe-toi, et retournez à vos champs.

La voix de Beaucadet fut méconnue : les cris, les reproches redoublèrent de violence, encore exaspérés par l’attitude provocante du vicomte ; car, durant cette nouvelle et rapide péripétie, Scipion ne s’était pas démenti : sachant son répertoire d’Opéra par cœur, il se rappelait sans doute le finale de l’acte du bal masqué chez Don Juan, alors qu’après sa brutale tentative chez Zerline, accablé d’injures, de récriminations, de menaces, le maître de Léporello relève audacieusement son front dédaigneux, et, seul contre tous, brave encore la foule ameutée.

Il en fut ainsi de Scipion : la tête haute, le pied ferme, l’air arrogant, la main gauche négligemment plongée dans le gousset de sa culotte de daim, sa main droite frappant machinalement ses bottes poudreuses du bout de son fouet de chasse, l’adolescent affrontait, avec une rare audace, cette rustique émeute ; le dépit, le dédain, la colère, donnaient alors à ses traits charmants, mais ordinairement efféminés, un caractère de résolution surprenante ; ses yeux brillaient vifs et hardis, ses joues se coloraient légèrement, et, sous sa petite moustache blonde et soyeuse, ses lèvres, contractées par un sourire insolent, laissaient échapper, par bouffées un peu précipitées, la fumée de son cigare.

À ce moment, Raphaële, qui, de plus en plus épouvantée, se pressait contre sa mère, jeta sur Scipion un long regard de douleur et de reproche ; hélas ! jamais Scipion ne lui avait paru plus beau.

Le comte Duriveau lui-même, malgré les secrètes raisons qui lui faisaient cruellement déplorer cet incident, ne put s’empêcher de ressentir une sorte d’orgueil à la vue de l’intrépide attitude de son fils. Cependant, voulant tâcher de calmer l’exaspération des paysans, et obéissant malgré lui à la toute-puissante autorité de certains sentiments de moralité que le père le plus sceptique, le plus dépravé, ne saurait méconnaître lorsqu’il parle à son fils en face d’autres hommes, M. Duriveau dit au vicomte d’une voix haute et ferme :

— L’accusation qui pèse sur vous est grave, mon fils ; aussi, malgré les apparences, j’espère qu’elle n’est pas fondée… Non que je craigne plus que vous et pour vous ces folles menaces, mais parce que j’aime à croire que vous n’avez pas même donné le prétexte de vous les adresser.

Aux premières paroles du comte, un profond silence avait succédé au tumulte ; chacun attendait la réponse de Scipion, réponse qui devait ou apaiser ou exaspérer l’irritation générale. Le regard désolé, suppliant, de Raphaële, semblait conjurer le vicomte de mettre un terme à cette pénible scène.

— Répondez, Scipion… répondez ! – s’écria le comte.

— Je déclare, – dit le vicomte d’une voix aussi calme que railleuse, en promenant son lorgnon sur la foule menaçante, – je déclare que j’avais d’abord trouvé drôle qu’une gardeuse de dindons se fût amusée à orner de mon nom le fruit de ses loisirs champêtres et… décolletés ; mais, en présence des menaces mirobolantes de ces peu respectables champions de la dindonnière, qui me paraissent soûls comme des grives, je trouve amusant de proclamer que l’enfant est de moi.

Et, comme une explosion de cris furieux accueillait cette déclaration de Scipion, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, le front indomptable, l’adolescent fit deux pas, croisa ses bras sur sa poitrine, et, s’approchant presque à le toucher du paysan le plus avancé de tous, il répéta d’une voix brève et ferme :

— Oui, l’enfant est de moi… Eh bien… après ?

Le regard, le geste, l’attitude de Scipion, décelaient une si incroyable intrépidité, que quelques paysans reculèrent d’abord involontairement ; mais à ce premier mouvement succéda une réaction terrible. L’exaspération atteignit à son comble ; l’un des paysans, qui avait déjà brandi son fléau, saisit d’une main vigoureuse Scipion par les épaules, lui fit faire pour ainsi dire volte-face, en le forçant de se retourner vers le berceau déposé sur une roche, et lui dit d’une voix menaçante :

— Malheureux ! vous avez le cœur de plaisanter devant votre enfant mort… Regardez-le donc… si vous l’osez…

Pour la seconde fois, Scipion tressaillit, non de frayeur, mais d’émotion : pendant un instant ses yeux s’attachèrent malgré lui sur le visage livide du petit enfant.

— Ah ! gredin, tu oses lever la main sur mon fils ! s’écria impétueusement le comte en saisissant au collet le paysan qui avait forcé Scipion de se retourner.

— Oui, sur lui comme sur vous, puisque vous levez la main sur moi.

— Le père ne vaut pas mieux que le fils ! – s’écrièrent plusieurs voix.

Déjà, malgré les efforts de Beaucadet, de ses gendarmes et des gens du comte, Scipion et son père se voyaient dangereusement enveloppés, lorsque, soudain, ces cris : — au secours ! à l’assassin ! – de plus en plus retentissants et rapprochés, opérèrent, par la surprise qu’ils causèrent, une heureuse diversion en faveur de M. Duriveau et de son fils ; tous deux se dégagèrent prestement pendant que leurs agresseurs se retournaient avec une curiosité inquiète du côté de la clairière.

Un homme d’une obésité énorme, presque nu, il n’était vêtu que d’une chemise et d’un caleçon souillés de boue, se précipita au milieu de la clairière, les traits bouleversés par l’épouvante, en redoublant ces cris :

— Au secours ! à l’assassin ! défendez-moi ! sauvez-moi !

Malgré l’effroi de cet homme, sa figure, son accoutrement, sa tête absolument dépouillée de cheveux (car M. Dumolard, on l’a sans doute reconnu, cachait sous une perruque noire sa complète calvitie), son embonpoint ridicule lui donnaient une si grotesque apparence, que les violents ressentiments dont le vicomte et son père avaient failli être victimes se changèrent en un irrésistible besoin d’hilarité.

À l’aspect de Beaucadet, revêtu de son uniforme, Dumolard, voyant sans doute en lui l’incarnation de la justice protectrice et vengeresse, se jeta dans les bras du gendarme avec une telle violence, que le sous-officier faillit être étouffé et renversé.

— Par-ti-culier trop peu nippé, – disait Beaucadet en tâchant de se soustraire aux étreintes convulsives de Dumolard, – vous êtes indécent… il y a des fâmes… retirez-vous, couvrez-vous… et expliquez-vous.

— Sauvez-moi, gendarme ! défendez-moi ! vengez-moi ! – criait à tue-tête M. Dumolard.

— Mais, malheureux sans-culotte ! ! ! je vous dis qu’il y a des fâmes !… – répétait Beaucadet ; – vous êtes donc un gros dépravé, que vous vous costumez aussi peu que ça pour courir les bois !

— Il m’a pris mon habit, mon gilet, ma culotte et jusqu’à mes bottes, – s’écria Dumolard d’une voix éperdue et entrecoupée, – il m’a tout pris.

— Qui ? – demanda Beaucadet.

— Il m’a forcé de me déshabiller en me menaçant de me tuer ; il a mis mes habits en se plaignant encore qu’ils étaient cent fois trop larges pour lui, le scélérat ! et notez que j’avais cinquante-trois louis dans ma bourse, et qu’elle se trouvait dans la poche de ma culotte… Enfin le brigand m’a pris jusqu’à ma casquette, jusqu’à ma perruque, pour se déguiser.

— Mais qui ? – cria Beaucadet de toute sa force, – mais qui ?

— Enfin, prenant mon cheval par la bride, il l’a fait sortir de l’épais taillis où je m’étais égaré et où je l’avais rencontré pour mon malheur, le monstre ! et il a disparu sans que j’aie osé le suivre.

— Mais qui ? qui ? qui ? – cria Beaucadet avec un effrayant crescendo d’exaspération.

— Et tout à l’heure, – continua l’autre, emporté par le feu de sa narration, – tout à l’heure, en me traînant ici, je l’ai vu passer tout au bout d’une longue allée ; il galopait à bride abattue, et il a rencontré deux gendarmes qui l’ont salué… les imbéciles !

— Mais vous en seriez un autre, – s’écria Beaucadet, – si vous ne disiez pas enfin qui est-ce qui vous a pris sur le corps votre cheval, vos effets, votre argent, vos bottes et jusqu’à votre perruque.

— Mais qui voulez-vous que ce soit, si ce n’est pas lui ?

— Mais qui ? lui ! – hurla Beaucadet exaspéré.

— Le vôtre !

— Quel mien ?

— Je vous le dis depuis une heure, le scélérat que vous traquez.

— Bamboche ! ! ! – s’écria Beaucadet stupéfait.

— Comment, Bamboche ?… – reprit M. Dumolard outré, – c’est ainsi que vous prenez ma déposition… vous la traitez de bamboche !

— Mais, énorme sans-culotte ! c’est le nom de mon brigand !

— S’appeler ainsi quand on fait un tel métier… c’est une raillerie atroce, – murmura Dumolard.

— Et mes gendarmes l’ont salué ?

— Parbleu ! ils l’ont pris pour un chasseur, ajouta M. Dumolard ; – sont-ils assez stupides !

— Ah ! Bamboche, tu es un fier gueux, – s’écria M. Beaucadet avec une indignation concentrée : – abuser ainsi des effets, du cheval et de la perruque de ce gros monsieur… te faire saluer par mes hommes… toi, gredin, toi, évaporé des prisons de Bourges… toi, grand brigand… ah ! ah ! c’est dégoûtant, tu me payeras celle-là…

— Raphaële !… mon enfant !… qu’as-tu ?… – s’écria Mme Wilson en soutenant sa fille qui s’évanouissait dans ses bras. – Mon Dieu !… elle se trouve mal !… au secours !…

À cette nouvelle péripétie, l’attention, fixée naguère sur M. Alcide Dumolard, changea de nouveau d’objet : tous les regards se portèrent avec autant de surprise que de compassion sur Mme Wilson et sur sa fille.

Peu apitoyée, il faut le dire, non plus que sa mère, par la ridicule aventure de Dumolard, Raphaële cédait enfin à la violence de ses poignantes émotions, longtemps et courageusement contenues ; son doux et beau visage, se décolorant peu à peu, devint bientôt d’une blancheur d’albâtre ; à ses longues paupières fermées, étaient encore suspendues quelques larmes brûlantes ; quoique sa mère, qui n’avait pu la retenir à temps, la soutînt toujours de son mieux, la jeune fille était tombée sur ses genoux, sa tête alanguie penchée sur son épaule… La commotion de cette chute ayant fait rouler à terre son chapeau d’homme, les admirables cheveux bruns de Raphaële se dénouèrent et l’enveloppèrent à demi de leur soyeux réseau… tandis que sa mère, qui venait de s’agenouiller aussi pour la mieux maintenir, la serrait entre ses bras et la couvrait de baisers et de pleurs.

La menaçante indignation des paysans, déjà sinon calmée, du moins déroutée par la grotesque apparition de M. Dumolard, s’évanouit pour ainsi dire au milieu de ces péripéties d’un caractère si différent, et ils oublièrent de nouveau leur violent ressentiment contre Scipion, émus du touchant tableau qu’offrait Mme Wilson éplorée, serrant contre son cœur sa fille sans mouvement…

____________

 

Un quart d’heure après ces événements, au moment où le soleil se couchait dans un soleil d’une grande sérénité, trois groupes, bien différents d’aspect, quittaient les bois où avait eu lieu la chasse.

Une calèche rapide, suivie de domestiques tenant des chevaux de main, emportait Raphaële Wilson ; sa mère la soutenait dans ses bras, pendant que M. Dumolard, auquel on avait prêté un manteau de gendarme, grelottait, encore inquiet et effaré, sur le devant de la voiture.

D’un côté de la calèche, était à cheval le comte Duriveau, les traits assombris, l’esprit en proie à la plus profonde anxiété. Le vicomte Scipion, fidèle à son rôle d’homme insensible à toute émotion, galopait à l’autre portière, avec un calme stoïque, bien que de temps à autre un nuage passât sur son front, et qu’un mouvement convulsif plissât ses sourcils.

Le brigadier de M. Beaucadet marchait, au pas de son cheval, à la tête du second groupe qui sortit des bois, non loin de la croix du Carrefour. Deux paysans portaient, sur un brancard improvisé avec quelques branches d’arbres, le berceau dans lequel se trouvait le petit enfant mort : les autres paysans suivaient, tête nue, muets, tristes et recueillis.

Le brigadier, par ordre de M. Beaucadet, accompagnait ce triste cortège, qui transportait le corps de l’enfant chez l’autorité civile ; la justice et les gens de l’art devaient ensuite procéder à l’examen du corps.

Le dernier groupe qui abandonna le bois se composait de M. Beaucadet et de quatre gendarmes. Ils suivaient, au grand trot, le chemin de la métairie du Grand-Genévrier, afin d’aller y opérer l’arrestation de Bruyère, prévenue d’infanticide.

Ensuite de cette arrestation, M. Beaucadet devait faire toute diligence, afin de signaler aux autorités le déguisement sous lequel Bamboche était parvenu à s’échapper du bois dans lequel il eût été infailliblement arrêté sans sa rencontre avec M. Alcide Dumolard.

Un personnage qui, invisible, avait assisté aux scènes précédentes, se dirigeait aussi en hâte, mais par un chemin différent, vers la métairie du Grand-Genévrier.

Ce personnage était Bête-Puante, le braconnier.

CHAPITRE IV.

Une métairie en Sologne. – Repas des garçons et des filles de ferme. – Philosophie théorique et pratique de la Robin. – Une jeune fille charmée. – Devoirs des grands propriétaires.

 

Le soleil allait bientôt se coucher lorsque Beaucadet, accompagné de ses gendarmes, et résolu d’opérer l’arrestation de Bruyère, s’était dirigé vers la métairie du Grand-Genévrier, appartenant au comte Duriveau et dépendant de sa terre du Tremblay.

Il serait difficile de donner à ceux qui n’ont pas vu la plupart des métairies de cette partie de la Sologne la moindre idée du révoltant aspect de ces tanières fétides, délabrées, insalubres même pour des bestiaux, où végètent pourtant les métayers, leurs domestiques et leurs journaliers, presque toujours hâves et languissants ; car d’incessantes et terribles fièvres, causées par les exhalaisons délétères d’un terrain spongieux, imbibé d’eaux croupissantes, exténuent ces populations, affaiblies déjà par une détestable et insuffisante nourriture.

La métairie du Grand-Genévrier était ainsi nommée à cause d’un genévrier colossal, au moins deux fois centenaire, qui s’élevait non loin de ses bâtiments d’exploitation et du logement du fermier. Le tout se composait d’une espèce de parallélogramme de masures dégradées, crevassées, construites en pisé, sorte de mortier fait de terre et de sable auquel, lorsqu’il est à l’état liquide, on donne un peu plus de cohésion en y ajoutant du foin haché.

La toiture, effondrée en de nombreux endroits, était recouverte, ici de tuiles ébréchées, rongées par la mousse ou par la vétusté, là de chaume à demi pourri par l’humidité, plus loin de touffes de genêts desséchés, amoncelés sur une charpente boiteuse.

Ces bâtiments, formant la grange, la bergerie, l’écurie, l’étable et le logement du métayer, entouraient une cour aux trois quarts remplie d’une masse de fumier infect, baignant dans une mare assez creuse, aux eaux noires, fétides et stagnantes, entretenue par le suin et par les filtrations du sol marécageux. Cet amas de liquide nauséabond, couvert d’une couche de viscosité bleuâtre, envahissait tellement la cour du côté de l’habitation du fermier, que celui-ci s’était vu forcé de construire une sorte de digue en pierraille, recouverte de fagots d’ajoncs épineux, où aboutissaient trois ou quatre marches moussues, disjointes, qui conduisaient à la seule chambre dont se composait son logis.

Au levant de cette métairie, enfouie dans un bas-fond si malsain, s’étendait une immense plaine de landes tourbeuses ; au nord, s’élevait un massif de grands chênes, tandis qu’au couchant une étroite chaussée de gazon séparait seulement ces bâtiments d’un vaste marais, l’hiver et l’automne toujours couvert d’un épais brouillard, et qui, l’été, lorsque, aux ardeurs du soleil, fermentait son limon, remplissait l’atmosphère de miasmes pestilentiels.

La nuit allait venir ; c’était l’heure à laquelle les animaux rentraient des champs. Bientôt, traversant la mare d’eau infecte pour regagner leur étable, arrivèrent quelques vaches efflanquées, osseuses, aux mamelles presque desséchées, au poil terne, couvert en quelques endroits d’une croûte épaisse de fange ; l’insuffisante pâture des bruyères, des ajoncs et des prés, presque constamment submergés, causait l’état de maigreur de ce troupeau ; il était conduit par un enfant de quinze ans, auquel on en eut donné dix à peine ; il avait les jambes nues, violâtres et crevassées par l’habitude de marcher sans cesse dans un sol marécageux. Pour unique vêtement, cet enfant portait un pantalon en lambeaux, et sur la peau (à cette race déshéritée, les chemises sont inconnues), un sarreau de grosse toile bise, trempé de la pénétrante humidité du soir. Ses cheveux jaunâtres s’emmêlaient raides et épais comme une crinière ; ses joues creuses et livides, ses lèvres d’une blancheur scorbutique, son œil éteint, ses pas traînants, annonçaient qu’il avait, ainsi qu’on le dit dans le pays, les fièvres. Quant aux moyens curatifs, ces malheureux n’y peuvent songer : le médecin demeure à des distances énormes, et d’ailleurs sa visite coûterait trop cher ; ils ont donc les fièvres, et ils les gardent jusqu’à ce que les fièvres, par leur retour périodique, aient usé leur vie ou qu’ils aient usé la fièvre. Ce dernier cas est singulièrement rare.

Un chien fauve demi-griffon, barbu, crotté, décharné, aidait à la conduite du troupeau ; le petit vacher parvint à grand’peine à enfermer son bétail dans une vacherie boueuse, glaciale, au toit effondré en plusieurs endroits, inconvénient auquel on avait remédié en jetant sur les crevasses quelques fagots de sapin.

On voyait qu’une affection réciproque, basée sur un fréquent échange de services et sur une complète parité d’existence, unissait le petit pâtre et son chien. Que de longues heures d’automne et d’hiver cet enfant avait passées, abrité derrière quelque touffe de genêt, au milieu des landes désertes, son chien étroitement serré contre sa poitrine, afin de réchauffer à cette chaleur animale ses pauvres membres engourdis !

Ainsi niché, ne pensant pas plus qu’un animal, l’enfant tantôt regardait paître ses bestiaux à travers l’humide et froide brume qui les voilait à demi, tantôt suivait dans l’air, d’un regard machinal, la lente évolution des volées de vanneaux ou de halbrans ; tantôt, plongé dans une apathie plus stupide encore, ne vivant pas plus qu’un madrépore, il restait des heures entières son front dans ses mains, ses yeux fixes attachés sur les yeux fixes de son chien.

Et cette vie solitaire, animale, abrutissante, qui ravale l’homme au niveau de la bête, était celle de chaque jour pour ce malheureux enfant ; ainsi que des milliers d’êtres de son âge et de sa condition, absolument étranger à l’instruction la plus élémentaire, il vivait ainsi au milieu des landes désertes, ni plus ni moins intelligemment que le bétail qui paissait. Ignorant les moindres notions du bien et du mal, du juste et de l’injuste, l’instinct de cet enfant se bornait à associer ses efforts à ceux de son chien pour empêcher le troupeau d’entrer dans les taillis ou de brouter les jeunes semis, puis à ramener, le soir, son bétail dont il partageait la litière.

Et une foule innombrable de créatures naissent, vivent et meurent ainsi, dans l’ignorance, dans l’hébétement, n’ayant de l’homme que l’aspect, ne connaissant de l’humanité que les douleurs, que les misères, ne sachant pas que Dieu les a douées, comme tous, leur donnant une âme qui les rattache à la Divinité, une intelligence qui, cultivée, les élève à l’égal de tous.

Le petit vacher venait de conduire son troupeau dans l’étable, lorsque la fille de ferme rentra, ramenant des bords de l’étang voisin, où elle était allée les abreuver, deux chevaux malades ; elle montait l’un d’eux à cru et à califourchon, les jupes relevées jusqu’au genou, hâtant la marche traînante de l’animal en lui battant les flancs de ses grosses jambes nues et rouges.

La misère, les travaux trop rudes, l’abrutissement, tendent tellement, en soumettant leurs victimes à un impitoyable niveau, à effacer les divers caractères d’élévation, de force ou de grâce, imprimés par Dieu à ces créatures, que cette fille n’avait plus de la femme que le nom.

Les traits grossis, tannés, brûlés par l’intempérie des saisons, la taille épaissie, déformée, par des labeurs au-dessus de ses forces ; les vêtements en lambeaux et souillés de fange ; les cheveux en désordre, rassemblés à peine sous un bonnet de coton d’un blanc sordide, l’air brutal et hardi, la voix rauque, les mouvements virils, cette infortunée appartenait pourtant à ce sexe que Dieu a nativement doué de cette délicatesse de formes, de cette finesse de carnation, de ces mouvements doux, de cette élégance naturelle, de cette candeur timide, de ce charme à la fois attrayant et chaste qui caractérisent la femme, et que l’éducation développe et féconde ; car chacun de ces dons précieux semble devoir contenir le germe on l’obligation d’une grâce ou d’une vertu.

Loin de là, cette pauvre fille de ferme, abandonnée, sans éducation, sans enseignement, sans soins, comme l’avait été sa mère et comme l’était la foule innombrable de ses pareilles, ne se trouvait-elle pas plus à plaindre encore qu’un homme, dans une condition semblable ? Déshéritée de tout bonheur, de tout plaisir sur la terre, elle avait, de plus, à force de labeurs, de fatigues, de misère, perdu jusqu’à la physionomie, presque jusqu’à la forme que le Créateur lui avait donnée… et si l’aspect de la dégradation physique chez l’homme attriste l’âme, la vue d’une femme telle que celle dont nous avons esquissé le portrait ne cause-t-elle pas un ressentiment plus chagrin, plus amer encore ?

Bientôt rentrèrent aussi à la ferme deux valets de charrue ; chacun descendit du cheval sur lequel il était assis. Les harnais sordides furent insoucieusement jetés dans un coin de la cour çà et là sur le fumier, ou dans l’eau croupissante ; les chevaux, boueux jusqu’au poitrail, furent attachés en cet état à l’autre extrémité de la vacherie.

Pendant ce temps, le petit vacher prit une immense terrine de grès, qu’il essuya grossièrement avec une poignée de foin, et se dirigea vers la porte du logement du métayer. L’enfant, ayant monté quelques marches disjointes, posa sa terrine sur le palier, en disant d’une voix dolente :

— Toutes les bêtes sont rentrées ; voilà notre terrine…

Et, assis sur la pierre, épuisé de fatigue, frissonnant sous l’impression de la fièvre et du froid, il attendit, son front appuyé entre ses deux mains.

Au bout de quelques instants, à travers la lueur rougeâtre qui tremblait à la porte de la masure, parut un bras décharné, armé d’une grande cuiller de bois, et bientôt l’immense terrine fut à peu près remplie d’un mélange alimentaire qui mérite une mention particulière.

La base de cette chose sans nom se composait de lait aigri et caillé, mêlé de farine de sarrazin et quelques morceaux de pain de seigle, pain noir, compacte et visqueux. Du mortier quelque peu détrempé d’eau ne produit pas en tombant dans l’augette du maçon un bruit, si cela se peut dire, plus pesant, plus mat, qu’en produisit cette nauséabonde nourriture, servie froide, bien entendu ; le fermier et sa famille n’avaient pas d’ailleurs une alimentation plus saine et moins répugnante.

La terrine emplie, le petit vacher la souleva péniblement, et, la posant sur sa tête, regagna l’étable.

Lorsqu’il y arriva, la fille de ferme versait dans quelques vases de grès le peu de lait chaud et écumeux qu’elle avait pu extraire du pis des vaches, afin de préparer la confection du beurre que l’on vendait (l’on ne consommait à la ferme que le résidu caillé, aigri par la présure).

En voyant réserver pour la vente ce lait chaud, salubre et nourrissant, ces gens, résignés à la détestable nourriture qui les attendait ensuite d’une journée de grandes fatigues, ces gens, façonnés, rompus à la misère, n’éprouvaient aucun sentiment d’envie. Non, il en était d’eux ainsi que de ces travailleurs couverts de haillons, qui, au fond de leur mansarde, incessamment courbés sur leur métier de fer, sont accoutumés à ne pas envier ces fraîches et splendides étoffes de soie et d’or dont ils tissent sans relâche la trame fleurie, joyeuse, éblouissante, comme les fêtes qu’elle doit orner.

Lorsque le petit vacher, portant sur sa tête la terrine contenant la pitance commune, arriva près de l’étable, il y trouva ses compagnons assis sur le fumier et rapprochés de la porte afin de profiter des dernières lueurs du jour qui devaient seules éclairer leur repas ; une lanterne autre que celle qui éclairait la demeure du métayer aurait été forcément considérée comme une superfluité coûteuse.

À ce moment, des gémissements douloureux, sortant du fond de l’étable, se firent entendre.

— Bon ! – dit l’un des valets de ferme, – voilà père Jacques qui recommence sa musique.

— C’est que c’est l’heure où la petite Bruyère va le voir tous les soirs…

— Pauvre cher homme !… c’est lui vouloir du bien que de demander qu’il crève.

— Souffrir comme un possédé… Rester muet comme un poisson… et ça depuis plus de deux ans… C’est pis que la mort.

— C’est tout de même heureux que maître Chervin lui donne une litière dans l’étable et le reste de notre caillé… Sans cela, père Jacques crevait dans un fossé comme un chien.

— Et c’est bien de la part de notre maître, cette charité-là, car le guignon le poursuit, – dit la fille de ferme, appelée la Robin, qui, nous l’avons dit, n’avait plus de femme que le nom. – On dit que le régisseur de M. le comte va renvoyer maître Chervin de la métairie parce qu’il ne peut pas payer.

— Qu’est-ce que ça nous fait, à nous ? – dit brutalement un des valets de charrue. – Il y aura toujours un métayer à la métairie. Obéir à Pierre ou à Nicolas… bon à crever dans un fossé : ça m’est bien égal, en attendant que je sois comme le père Jacques.

— Et dire que, dans les temps, le père Jacques a été un si habile et si fort travailleur ! – reprit l’autre charretier.

— Et à présent, fini… perclus de tous ses membres.

— C’est les froideurs des défrichements marécageux qui l’ont tortillé comme ça en manière de manche de serpe.

— Et puis, plus tard, les rosées des nuit d’automne, quand il était berger.

— Et il nous en pend autant aux reins, à nous, quand nous serons vieux, et peut-être avant… Faut pas rire… moi, les fièvres ne me quittent plus.

— Dame !… il nous en cuit à nous ni plus ni moins qu’aux autres, – dit la Robin, pauvre et laide créature, qui ne manquait pas d’insouciance, la philosophie des humbles. – À force de piocher, les pioches s’ébrèchent, et quand elles sont usées, on les f… iche au rebut. Quoi qu’on peut faire à ça ?

— Rien… bien sûr… c’est le sort…

— Mais c’est un sort tout de même bien peinant au pauvre monde, – dit un des valets de ferme.

— Oh !… ça, oui… et dur à tirer.

— Dame !… on tire… – dit la Robin. – Le sort, c’est le sort.

— Oh ! toi, la Robin, – reprit le charretier, – on te couperait en quatre, que tu dirais : — Excusez… c’est de ma faute, je ne l’ai pas fait exprès.

— Mais, puisque c’est le sort ! – riposta la fille de ferme avec l’accent d’une conviction profonde ; – et la preuve que ça l’est, c’est que c’est le nôtre, c’est que c’est le tien !

À cette triomphante explication de la fatalité de sa destinée, le charretier, assez empêché dans sa réponse, se gratta l’oreille, hocha la tête ; il n’était qu’à demi convaincu.

— Tiens, – reprit la Robin, appelant les faits à l’appui de son raisonnement, – je vas te prouver ça clair comme l’œil. Ce soir, j’ai trait mes vaches, le lait est encore tout chaud ; ce matin, par ordre du maître, j’ai tordu le cou à six oies grasses, qui sont accrochées dans la laiterie, pour être portées demain au marché du bourg, avec six des dindes de la petite Bruyère, vingt livres de beurre… un demi-cent d’œufs, deux setiers du plus beau froment que le maître a récolté, un brochet de quinze livres au moins, et deux carpes, qui, ensemble, pèsent autant ; j’ai trouvé ce beau poisson, ce matin, aux lignes que maître Chervin avait tendues hier soir dans l’étang.

— Eh bien ! qu’est-ce que ça prouve pour le sort ? – dit le charretier tout ébaubi.

— Attends donc, – reprit la Robin. – Avec ce froment, on ferait du pain blanc superbe, n’est-ce pas ?

— Ah ! mais oui !

— Avec ce beurre et ces œufs frais, une belle grosse omelette ?

— Pardi !

— Avec ce lait, une bonne soupe ?

— Oh ! oui…

— Avec le brochet et les carpes coupés en tronçons, une fière friture ?

— Oh ! oui, oh ! mais oui.

— Et ces oies rôties feraient un fameux manger ?

— Étant petit, j’en ai beaucoup gardé, des oies ; mais je n’en ai jamais goûté ; ça doit être un grand fricot.

— Ainsi, – reprit la Robin d’un air de plus en plus triomphant, – ainsi, il y a ici, tout près de nous, de quoi faire du pain blanc, de la soupe au lait, une omelette, un rôti d’oie ou de dinde, une friture, et même, après, une belle galette, puisqu’il y a farine, œufs et beurre : voilà un souper, j’espère !

— Un vrai souper de noce ! Il faut se marier pour en faire un pareil dans sa vie… mais, le sort ?… où que ça prouve notre sort ?

— Ça le prouve, – répondit magistralement la Robin, – ça le prouve, puisqu’à côté de ces bonnes choses, nous allons manger notre pâtée… de carabin (blé noir) et de caillé.

— Hum !… – fit le charretier en regardant son compagnon d’un air interrogatif… Mais son compagnon, brisé de fatigue, sommeillait à demi, indifférent à cette conversation philosophique, tandis que le petit vacher, accroupi, rassemblé sur lui-même, tremblait de fièvre.

La Robin, jugeant, à la physionomie de son interlocuteur, qu’il ne se trouvait pas encore complètement édifié, ajouta :

— Vois-tu, Simon, si notre sort était de manger de ces bonnes choses-là au lieu de notre pâtée… nous les mangerions ; mais, puisque nous n’en mangeons pas, ni le maître non plus… c’est donc pas notre sort ?

— Mais, tonnerre de Dieu ! – s’écria le charretier à bout de raisonnement, – à qui c’est-y donc le sort de les manger, ces bonnes choses ?

— C’est le sort des gens riches des bourgs et des villes puisqu’ils les achètent et qu’ils les mangent, – répondit la Robin ; – comme c’est leur sort d’acheter nos veaux, nos moutons, nos bœufs, dont nous ne goûtons jamais.

— Hum !…

— Est-ce vrai ? – reprit la Robin triomphante, – oui ou non ? – mangent-ils tout, et nous rien ?

— Le vrai est qu’ils mangent tout, – dit le charretier d’un air piteux, après un moment de réflexion et comme frappé de l’évidente clarté du raisonnement de la Robin, – le vrai est qu’ils mangent tout, et nous rien.

— Ils ont donc leur sort, comme nous le nôtre ; seulement le leur est bon et le nôtre mauvais ; là-dessus, vite, les cuillers dehors ! – ajouta la Robin ; – mangeons la pâtée ; ce sera autant de fait, et un bon débarras.

Et chacun s’approcha de la terrine, poussé par un appétit que tempérait le dégoût ; la Robin, assise entre les deux charretiers, paraissait les traiter avec une bienveillance égale ; le petit vacher se tenait en face de la Robin.

— Ça vous dégringole lourd et froid dans la panse comme des glaçons fricassés dans la neige. – dit le charretier en replongeant lentement sa cuiller dans la terrine ; – moi qui étais transi en rentrant, ça me retransit encore plus.

— C’est pas les chiens à M. le comte, qui chassait tantôt dans les bois, qui s’arrangeraient de cette pâtée-là… au moins ! – fit l’autre charretier.

— Vrai, elles sont bien heureuses, bien choyées, ces bêtes-là, – reprit Simon ; – l’autre jour, en allant porter du foin au château, j’ai regardé, en passant, dans le chenil, maître Latrace, le piqueur, leur tremper la soupe… Ah ! mais, c’étaient des têtes de mouton, des tripes, du cœur de bœuf, une vraie soupe de marié !…

— Dame… tout le monde ne peut pas être des chiens de chasse, non plus… – dit la Robin avec une sorte de résignation naïve, et sans la moindre intention ironique. Le vœu de la fille de ferme parut d’ailleurs si naturel, que ces paroles ne donnèrent lieu à aucun commentaire.

À ce moment, les gémissements qui partaient de l’étable se firent entendre de nouveau, et la voix appela Bruyère avec un accent d’impatience croissante.

— Tiens, le père Jacques qui appelle Bruyère… le pauvre vieux s’impatiente, – dit la Robin.

— Au fait, c’est drôle, voilà bientôt la nuit… et la petite n’est pas rentrée avec ses dindes, – dit un des charretiers ; c’est pas pour la pâtée que je dis ça… il lui en restera toujours plus qu’il ne lui en faudra.

— C’est vrai ; cette petite fille mange comme un roitelet, et encore elle mange… parce qu’elle le veut bien, – dit l’autre d’un air mystérieux ; – si elle voulait… elle ne mangerait pas du tout.

— Je ne dis pas non, – reprit la Robin en secouant la tête, – puisqu’elle est charmée ; témoin ses dindes qui la connaissent, l’aiment, lui obéissent, et sont pour elle comme pas un chien pour son maître.

— Sans compter que ses deux gros coqs d’Inde, qui sont si mauvais, vous dévisageraient, si on avait le malheur d’entrer la nuit dans le perchoir, où Bruyère perche dans le nid qu’elle s’est fait, au-dessus de ses bêtes, comme un moigneau, témoin le gros Sylvain, qui a voulu y entrer l’été passé, dans le perchoir, et qui a manqué être aveuglé.

— Et M. Beaucadet, le chef aux gendarmes, qui avait voulu bêtiser avec Bruyère, et qui a été obligé de filer plus vite que ça devant les deux coqs d’Inde, vrais enragés.

— Sûr que ses bêtes sont aussi charmées, et j’en voudrais pas manger… si mon sort était d’en manger, comme dit la Robin.

Plusieurs paysans : un vieillard, un homme d’un âge mûr et une femme portant un enfant, entrant alors dans la cour de la métairie, se dirigèrent vers le groupe des gens de la ferme.

— Bon, – dit la Robin, – voilà bien sûr des pratiques pour la Bruyère… Mais je ne les connais pas encore, celles-là.

— Bruyère est-elle à la ferme ? – demanda un des nouveaux venus.

— J’en étais sûre, – se dit la Robin en manière d’aparté ; puis elle reprit tout haut : — Vous voulez lui parler pour qu’elle vous conseille, n’est-ce pas, mes bonnes gens ?

— Oui, ma brave fille… nous sommes du côté du Val ; on nous a parlé d’elle, et nous sommes partis après l’ouvrage.

— La petite devrait être rentrée, – reprit la Robin ; – mais vous ne l’attendrez pas longtemps… Si vous voulez la voir plus tôt, allez jusqu’au ru, à main gauche en sortant d’ici ; Bruyère reviendra pour sûr par la passerelle.

— Merci, ma bonne fille, – dit le plus vieux de deux paysans.

Puis ses compagnons et lui sortirent de la métairie.

— Bon, – dit la Robin en voyant s’éloigner les pratiques de Bruyère, – la procession continue ; maintenant, c’est les gens du Val, vous verrez que l’on viendra jusque de la Beauce pour qu’elle conseille.

— Preuve de plus qu’elle est charmée, cette petite.

— Oui, oui, à coup sûr, faut qu’elle soit charmée, – reprit la Robin, – pour rester si mignonne.

— Et ses cheveux luisants comme une écorce !

— Et sa couronne, et ses bouquets !

— Et ses drôles de ceintures !

— Et puis ses bottines en jonc !

— Et ses grands yeux verts… c’est eux qui, on peut le dire… est des yeux charmés.

— Et puis, qu’elle devine le temps, le sec, la grêle, la pluie ou la brumaille.

— Je crois bien ! pour ça, un marinier de la Loire, c’est rien du tout auprès d’elle !

— C’est ce qui fait qu’on vient de partout pour qu’elle conseille…

— Et qu’elle connaît la terre ! Elle n’a qu’à dire des paroles à ceux qui lui en demandent, et les plus mauvaises terres deviennent bonnes ; avec elle, il n’y a point de raides de sable ! Mais faut l’écouter.

— Témoin la métairie d’ici : maître Chervin l’a écoutée ; l’an passé, ça a été une récolte superbe.

— Oui, ça lui a servi à grand’chose, à maître Chervin ! Son bail finissait ; le régisseur à M. le comte a vu cette belle récolte, et il a augmenté le bail d’un tiers et d’un pot de vin. Maître Chervin a signé, tout y a passé ; et, cette année, comme il ne peut pas payer… on le met dehors.

— C’est toujours pas la faute aux paroles de Bruyère.

— Oh ! non ! jamais elle ne se trompe !… Et qu’elle connaît les herbes !… car, un temps, les herbures qu’elle faisait pour le père Jacques l’ont soulagé… mais le mal finit par être le plus fort ; c’est si ostiné… le mal !

— Oui, – reprit la Robin, – mais il y en a bien d’autres qu’elle a guéris.

— Il n’y a que les fièvres sur quoi ses paroles ne mordent pas.

— Elle dit que c’est les marais et les tourbières qui les donnent… les fièvres.

— Ha ! ha ! les marais qui donnent les fièvres ! – s’écria un des charretiers en riant d’un gros rire. – Pour ça, quelle bêtise !

— Moi, puisqu’elle le dit, – reprit la Robin, – je la crois ; si elle est charmée pour une chose, elle l’est pour une autre.

— Dame ! – fit le charretier indécis, c’est peut-être vrai.

— Il n’y a qu’à voir, – reprit la Robin, – quand on a perdu quelque chose, on n’a qu’à lui dire dans quels environs ça peut être ; elle part dare-dare, avec ses dindes… et elle les force à retrouver la chose, comme c’est arrivé pour la tabatière d’argent du régisseur.

— Et pour la poire à poudre, en cuivre, du garde champêtre.

— Et la petite Bruyère ne serait pas charmée ?

— Pardi !

— Sans compter qu’après elle, pour le bon cœur, il n’y a pas meilleur.

— À preuve que, quand Bête-Puante, le braconnier, était traqué comme un loup, c’est elle qui veillait sur lui, et l’avertissait toujours.

— Aussi, voyant qu’on ne pouvait pas le pincer, on l’a laissé tranquille.

— Brave homme, tout de même, que Bête-Puante ; on dit que, s’il braconne… c’est pour donner une pièce de bon gibier ou de poisson frais à un pauvre diable malade, qu’un peu de bonne nourriture réconforterait.

— On dit ça, c’est bien possible… la petite Bruyère ne l’aimerait pas tant, si ça n’était pas un bon homme.

— On les voit souvent ensemble depuis quelque temps.

— Elle aura, bien sûr, aussi charmé le braconnier, la charmeuse quelle est.

— Oh ! oui, qu’elle est charmeuse et charmée ; car enfin, – dit naïvement la pauvre et repoussante Robin, – il n’y a qu’à la regarder à côté de moi… avec ses pieds mignons, ses jambes mignonnes, ses mains mignonnes, sa taille mignonne, quoiqu’elle ait seize ans ; à côté de moi, elle n’a l’air de rien du tout… bien sûr donc qu’elle est charmée.

— Et si elle ne l’était pas, pourquoi qu’au lieu de coucher avec nous pêle-mêle dans l’étable, elle a voulu, même toute petite, percher seule dans le perchoir avec ses dindes ?

— C’est ce qui te chiffonne, mon gars ; t’aurais voulu aussi bêtiser avec elle, toi ! – dit la Robin en riant bruyamment et allongeant à son voisin de droite un vigoureux coup de poing dans les côtes : celui-ci, pour ne pas avoir le dernier, se pencha derrière la Robin, et bourra rudement le dos de l’autre charretier qui sommeillait ; lequel charretier, au fait du jeu, riposta en donnant un grand coup de pied au petit vacher : l’enfant, toujours frissonnant, tâcha de sourire, et ne rendit le coup de pied à personne.

— Et c’est pas toi, la Robin, qui aurais fait comme la petite Bruyère, – reprit le charretier toujours riant ; – toi pas si bête de quitter notre étable la nuit !

Et Simon embrassa bruyamment la repoussante créature en répétant :

— Toi pas si bête de quitter l’étable la nuit !

— Non, elle n’est pas si bête ! ajouta le voisin de gauche en embrassant à son tour et non moins familièrement, non moins plantureusement, la Robin, sans paraître nullement exciter la jalousie de Simon, pendant que le petit vacher restait indifférent aux grossières plaisanteries qu’il entendait ; car nous n’entreprendrons pas de rapporter la conversation naïvement cynique dont les baisers retentissants, donnés à la fille de ferme par les deux charretiers, furent le signal, conversation qui se prolongea jusqu’à ce que la nuit fût à peu près venue.

Alors ce qui restait de caillé et de blé noir dans la terrine fut placé par le petit vacher en dehors de l’étable, sur une auge qu’il recouvrit d’un seau.

C’était le souper de Bruyère, dont le retard à paraître étonnait un peu, mais n’inquiétait pas les gens de la ferme. Comment s’inquiéter d’une créature charmée ?

Les portes délabrées de l’étable fermées, les deux charretiers, la fille de ferme et le petit vacher se couchèrent pêle-mêle sur la même litière, vêtus comme ils l’étaient, se pressant les uns contre les autres pour avoir chaud, celui-ci se couvrant avec un lambeau de couverture, celui-là avec une mauvaise roulière : car lits, draps et couvertures sont choses généralement inconnues aux races agricoles.

Quant aux incidents obscènes que couvrent souvent de leur ombre ces longues nuits d’hiver ainsi passées dans une métairie solitaire, ou les chaudes nuits d’été, alors qu’au temps de la moisson les granges regorgent de moissonneurs et de moissonneuses gisant pêle-mêle, femmes, hommes, filles, enfants, sur la même paille, pourquoi s’en étonner, ou, plutôt… de quel droit s’en étonner ?

Voici des créatures abandonnées, élevées sans plus de souci, sans plus de sollicitude que les animaux des champs, parquées entre elles sans distinction d’âge ou de sexe, comme des bêtes au retour du labour ou du pâturage : de quel droit leur demander d’autres mœurs que celles des bêtes ? de quel droit exiger l’inassouvissement de leurs ardeurs brutales, le respect de l’enfance et la dignité de soi ?

Aussi, combien de ces malheureux, livrés à eux-mêmes et aux funestes traditions de cette existence de misère et d’abrutissement, déshérités de tout ce qui cultive l’esprit, épure le cœur et agrandit l’âme, vivent comme ils le peuvent, et forcément dans la fange où on les fait croupir !

« Mais, – diront les optimistes et les repus, la pire espèce d’égoïstes, – cette race abrutie accepte son misérable sort sans se plaindre ; souvent même elle se roule dans sa fange avec une joie, avec une sensualité grossière. Voyez ces prolétaires des campagnes : ils se contentent d’une insalubre et détestable nourriture, tandis que, chaque jour, ils récoltent, ils élèvent, ils engraissent, ils préparent sans envie les éléments de l’alimentation la plus saine, la plus succulente, la plus recherchée ! À quoi bon éveiller chez ces malheureux-là des besoins, des appétits qu’ils n’ont pas ! Voyez-les : à peine rassasiés, hommes, femmes et enfants se jettent pêle-mêle sur la même litière. Qu’importent les faits de promiscuité sauvage qui se passent souvent dans ces tanières ! La nuit est complaisante, ses ténèbres cachent tout ce qui doit être caché. Cette race vit ainsi depuis des siècles ; elle est patiente, elle est accoutumée au servage, elle ne demande rien, elle se résigne, elle travaille, elle souffre en paix ; ne soyez donc pas plus de son parti qu’elle n’en est elle-même. Ces gens-là, tout malheureux que vous les dites, rient, chantent, font l’amour à leur manière. N’espérez donc pas apitoyer sur leur sort. »

Et nous répondons :

C’est justement parce que ces races déshéritées n’ont souvent pas conscience de ce qu’il y a de grossier, de sauvage, d’abrutissant dans la vie animale où elles sont obligées de vivre, qu’au nom de la dignité, de la fraternité humaines, nous demandons pour elles une éducation qui leur donne la conscience et l’horreur de cette déplorable existence.

Une éducation qui, leur donnant aussi la mesure de leur force, la connaissance de leurs droits, la religion de leurs devoirs, permette à ces classes déshéritées de réclamer et d’obtenir une part légitime des biens, des produits, qu’elles concourent à mettre en valeur, part qui doit être équitablement proportionnée à la fatigue, au labeur, à l’intelligence du travailleur.

« — Mais, – diront encore les optimistes et les repus, qui, las des plaisirs de l’hiver, choisissent en gens sensés le printemps et l’été pour leurs pérégrinations champêtres, – que vient-on nous parler de tanières humides et insalubres, de landes solitaires et incultes, de marais pestilentiels ? Voici la métairie du Grand-Genévrier, par exemple… Eh bien ! c’est tout bonnement… ravissant… Cabat ou Dupré ferait de cela un délicieux tableau. »

Et, en effet, au printemps, les bruyères incultes se couvrent de fleurs roses : au bord fangeux des marais se développent en gerbes les feuilles lancéolées des iris aux fleurs d’or, ou les tiges des roseaux à aigrettes brunes ; la mousse renaissante couvre de son velours et de ses reflets d’émeraude les tuiles et le chaume des toitures à demi effondrées ; les crevasses des masures en ruine disparaissent sous les plantes pariétaires, parmi lesquelles serpente le thyrse gracieux du liseron aux clochettes blanches et bleues.

Enfin, les quelques grands chênes qui au nord abritent la métairie sont d’une verdure luxuriante.

Alors, à la vue de ces masures réfléchies par l’eau stagnante du marais et enfouies au milieu des bruyères roses, des iris fleuris et des grands arbres verdoyants, l’optimiste crie au paysage !… à la fabrique !… au pittoresque !… et il hausse les épaules de pitié si on lui parle de l’horrible condition des gens condamnés à vivre dans un lieu qui, selon l’optimiste, ferait un si délicieux tableau.

Seulement, si l’optimiste amateur de couleur et de paysage prolongeait quelque peu son séjour dans ce site d’un effet si pittoresque, il s’apercevrait bientôt que l’ardeur du soleil faisant fermenter les masses de fumier humide qui encombrent la cour, il s’en exhale une odeur putride qui infecte l’habitation déjà privée d’air, pendant que la fange du marais, attiédie par les feux de la canicule, répand des miasmes délétères, non moins funestes que les épais brouillards dont il est couvert durant l’automne et l’hiver.

Oui, car on l’ignore ou l’on oublie que si, grâce à l’inépuisable profusion de la nature, ces pauvres demeures où s’abrite la population agricole sont, durant une courte saison, ornées au dehors d’une humble et agreste parure, l’intérieur de ces masures et la condition de ceux qui les habitent offrent en tout temps l’un des plus douloureux aspects qui puissent contrister le cœur.

Et nous disons que le sort, que la santé, que la vie de milliers de créatures de Dieu ne doit pas dépendre de la bonne au mauvaise volonté, du bon ou du mauvais cœur d’un seul homme, sous prétexte qu’il est détenteur d’une partie du sol d’un pays.

Ainsi… M. Duriveau, ou, après lui, son fils, est propriétaire de deux ou trois lieues de territoire. Par l’incurie, par l’ignorance, par l’égoïsme ou par l’avarice de cet homme, par sa faute, enfin, cette partie du sol qu’il possède, et que de nombreuses familles de travailleurs habitent, est abandonnée à l’action homicide des eaux stagnantes, qui, écoulées, utilisées par de grands travaux d’assainissement, pourraient fertiliser, féconder ce sol, qu’elles frappent de stérilité et qu’elles rendent mortel à ceux qui le cultivent à si grand’peine. M. Duriveau, non content de perpétuer ces foyers pestilentiels, force ses métayers à vivre dans les horribles demeures qu’il leur construit avec de la boue et du chaume, aux endroits les plus malsains de sa terre, sombres et humides tanières où ces misérables prolétaires des champs deviennent forcément fiévreux et perclus, jusqu’à ce qu’une mort prématurée les décime.

Est-il une autorité, une loi quelconque qui puisse empêcher cet homme de rendre homicide ce qui devrait être salutaire, stérile ce qui devrait être fécond ? Non, cet homme dispose à sa guise d’une fraction du sol de la France.

Et pourtant, voyez l’anomalie étrange… Qu’à la ville une maison quelque peu borgne ou boiteuse empiète d’un pied sur une rue large de trente ou quarante pieds, vite la loi s’émeut… son cœur saigne, elle s’indigne, elle s’apitoie, elle s’exclame, et au nom de l’utilité publique, elle crie haro sur le propriétaire. De gré ou de force, il est obligé de démolir sa maison. Ne choquait-elle pas la vue ? Ne gênait-elle pas quelque peu, dans un endroit donné, la circulation ? N’y avait-il pas là effrayante urgence ? énorme péril en la demeure ? Ne s’agissait-il pas de la rectitude de l’alignement ? de l’élargissement du trottoir ?

Aussi, de par l’autorité de la voirie, les prétendus droits imprescriptibles de la propriété sont lestement foulés aux pieds, et l’on oblige cet homme à démolir à l’instant sa maison… maison paternelle peut-être… maison où peut-être il a vu mourir sa mère.

Cette subordination de l’intérêt privé à l’intérêt de tous part certes d’un principe admirable en soi, résumé par ces mots : – l’utilité publique (pour tous les bons esprits, il y a une sainte révolution sociale dans l’intelligente, large et féconde extension de ce principe d’EXPROPRIATION) ; mais pourquoi limiter au seul embellissement des villes les conséquences de ce magnifique principe de fraternité ? Pourquoi la société, si radicalement, si légitimement agressive à la propriété, à l’individualisme, lorsque, en certaines circonstances données, la propriété, l’individualisme nuisent au bien-être commun, pourquoi la société reste-t-elle insouciante, désarmée, à l’endroit de questions tout autrement considérables que celles de l’alignement des rues, lorsqu’il s’agit enfin de la fertilisation, de la richesse du pays, surtout de la vie… oui, de la vie du plus grand nombre de ses enfants ?

Au nom de l’humanité outragée, au nom de la Divinité outragée, car c’est un sacrilège que d’user si indignement de ce que Dieu a créé pour la satisfaction de tous, certes, la société, aussi sévère envers M. Duriveau, grand propriétaire du sol, qu’envers celui dont la maison formait une impertinente saillie au milieu d’une rue, la société ne devrait-elle pas s’écrier :

— Au nom de l’utilité publique, assainissez vos terres, construisez des habitations humaines, et non des tanières pour les hommes laborieux qui seuls cultivent et mettent en valeur le sol dont vous êtes détenteur ; arrachez ces malheureux, après tout, vos frères, vos semblables, à des maladies qui les énervent, qui les tuent ! et dont vous êtes responsable aux yeux de Dieu et des hommes, puisqu’il dépend de vous de détruire la cause de ces mortalités ! sinon la société vous exproprie, ainsi qu’elle le fait lorsqu’un propriétaire refuse de subir l’alignement ou de rebâtir une maison dont la ruine imminente menace la sûreté des passants.

En vain M. Duriveau dirait-il :

— Les fonds me manquent pour défricher ou pour assainir mes terres, pour bâtir des maisons saines et logeables au lieu de tanières de boue et de paille.

La société ne devrait-elle pas lui répondre :

— L’assainissement d’une partie du sol commun, sa mise en valeur, sa fertilisation, et, en outre, la santé, la vie de cinquante familles, ne doivent pas être forcément subordonnées aux fluctuations de votre caisse, à l’insuffisance de vos ressources ou à la dureté de votre cœur. Êtes-vous trop pauvre pour être si riche ? vendez vos terres… La société exigera de l’acquéreur les garanties que vous n’offrez pas. Les acquéreurs feront-ils défaut ? La société achètera ; la terre rend toujours, et certainement, et au double, les avances qu’on lui fait, mais à la condition que ces produits… on pourra les attendre. Une fois propriétaire, la société assainira, cultivera, défrichera, bâtira dans l’intérêt de tous, et, conséquemment, d’elle-même, car elle appellera les travailleurs agricoles en association, en participation.

Et alors la communion aura remplacé l’égoïste et stérile individualité, et alors ces landes, naguère marécageuses, solitaires, presque stériles, où végétait une population misérable, maladive, se transformeront en un pays riant, fertile et peuplé de gens heureux, jouissant, de par les droits du travail et de l’intelligence, des biens que Dieu a créés pour tous.

Et béni soit Dieu, telle est la force des choses, que ces temps-là approchent… Fassent les hommes qui gouvernent les hommes que l’émancipation des classes déshéritées s’effectue, ainsi qu’il est possible, sans secousse, sans violence, sans victimes, et à la satisfaction de tous les intérêts !…

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Les gens de la métairie du Grand-Genévrier venaient de fermer la porte de l’étable où ils couchaient, lorsque Bruyère entra dans la cour de la ferme.

CHAPITRE V

Bruyère. – Son logement. – Elle soigne les enfants et donne des conseils aux laboureurs. – Le père Jacques. – Comment finissent les travailleurs. – D’où venait la science de Bruyère. – Un rêve du père Jacques.

 

À peu de distance de la métairie, Bruyère venait de rencontrer les gens qui se rendaient auprès d’elle pour être conseillés, ainsi que disait la Robin ; voulant d’abord accomplir son devoir, la jeune fille avait prié ses rustiques clients de l’attendre quelques instants au dehors.

Lorsque Bruyère entra dans la cour de la métairie, le ciel crépusculaire, d’un sombre azur à son zénith où scintillaient déjà quelques étoiles, restait encore à l’occident d’une transparence lumineuse, dernier reflet du soleil couché, qui donne un charme si mélancolique aux belles soirées d’automne ; sur ce fond de pourpre pâle se dessina la figure de Bruyère ; de très petite stature, mais parfaitement proportionnée, elle portait un sarrau à manches demi-longues, en grosse étoffe de laine blanchâtre largement rayée de brun, serré à la taille par une flexible ceinture de joncs fins comme de la soie, tressée par Bruyère avec une adresse merveilleuse. Grâce à son ampleur et à l’épaisseur de son tissu, le vêtement de la jeune fille, montant jusqu’à la naissance du cou et descendant à mi-jambe, se drapait en plis d’une simplicité gracieuse ; son peu de longueur l’empêchait d’être jamais souillé de la fange des marais ; ses larges manches, ne descendant pas plus bas que le coude, laissaient voir les bras ronds et légèrement hâlés de la jeune fille ; ses pieds enfantins chaussaient de petits sabots creusés dans le bouleau et noircis au feu ; l’eau d’un ruisseau limpide où Bruyère venait de faire son ablution du soir, leur avait donné un lustre d’ébène. Forcée par la pauvreté d’aller jambes nues, Bruyère, avec l’industrieuse adresse du sauvage, s’était façonné aussi en jonc des espèces de bottines qui montaient au-dessous du genou et s’arrêtaient au cou-de-pied préservé par le sabot ; rien de plus joli, de plus net que ce tissu souple et luisant, serrant étroitement le contour arrondi d’une jambe charmante, ainsi garantie de la rougeur et des gerçures presque toujours causées par le contact de la fange.

Par une habitude singulière, malgré le froid, malgré la pluie, malgré l’ardeur caniculaire, la jeune fille ne portait jamais rien sur sa tête nue ; quelquefois seulement, lors de la floraison des bruyères, elle attachait quelques-unes de leurs flexibles branches dans sa coiffure, sans doute en glorification du nom dont on l’avait baptisée, en la trouvant, toute petite, abandonnée dans les landes et couchée au milieu d’une touffe de bruyères roses. (Depuis, le même mystère enveloppait toujours sa naissance.) Ses cheveux châtains, très abondants, naturellement ondés et séparés en bandeaux, étaient d’une nuance si harmonieuse, qu’elle se fondait dans l’ombre légère projetée sur le front par l’épaisseur de la chevelure, où tremblaient alors quelques brindilles de bruyère rose. De fins sourcils, bruns comme les cils démesurément longs et frisés qui frangeaient ses paupières, surmontaient les yeux de Bruyère ; ces yeux très grands étaient d’une couleur bizarre : vert de mer ; selon l’impression du moment, ils devenaient tantôt clairs, brillants comme l’aigue-marine, tantôt d’un vert sombre et limpide, comme celui des flots, toujours transparents malgré leur profondeur. Cette couleur singulière et changeante donnait quelque chose d’extraordinaire au regard de Bruyère, regard déjà singulièrement pensif, et souvent aussi d’une mobilité et d’un éclat extrêmes.

Ses traits étaient encore remarquables par leur fini précieux, car il régnait une merveilleuse harmonie dans l’ensemble de cette charmante et mignonne créature. Sa beauté rare, rendue un peu étrange par un accoutrement original, sa grâce sauvage, son incroyable adresse pour mille petits ouvrages qu’elle inventait ; son intelligence, étonnamment vive et pénétrante à divers endroits, la surprenante et affectueuse obéissance des animaux dont elle prenait soin, l’espèce de divination ou plutôt de prévision presque immanquable dont elle paraissait douée à propos de choses rurales ; toutes ces excentricités innocentes faisaient passer la jeune fille, aux yeux de ces naïfs habitants de ce pays désert, pour une créature charmée, c’est-à-dire soumise à l’influence d’un sort jeté sur elle lors de sa naissance ; mais au rebours du commun des habitudes superstitieuses, loin d’inspirer la crainte ou l’éloignement, Bruyère inspirait au contraire des sentiments de vive reconnaissance ou de sympathie sincère, car l’influence, quelque peu surnaturelle, qu’on lui accordait, ne se manifestait jamais que par des services rendus ; la pauvre petite gardeuse de dindons trouvait moyen, dans son infime position, d’être serviable à beaucoup et avenante à tous.

À son entrée dans la cour de la métairie, Bruyère était non précédée, mais entourée de son nombreux troupeau au plumage noir et lustré, à la tête écarlate. Deux coqs d’Inde énormes, portant orgueilleusement leur crête et leur jabot d’un pourpre éclatant, nuancé d’un vif azur, se rengorgeaient d’un air formidable, faisant, comme on dit, la roue, hérissant leur plumage et arrondissant leur queue, magnifique éventail d’ébène glacé de vert sombre. Tous deux ne quittaient pas d’une minute, l’un la droite, l’autre la gauche de Bruyère ; tantôt ils la regardaient de leur œil rouge et hardi, tantôt ils gloussaient d’une voix si triomphante, si insolente, si provoquante, qu’ils semblaient défier bêtes ou gens de s’approcher, malgré eux, de leur conductrice.

À la vue de ces deux monstrueux oiseaux, de trois pieds de hauteur, de cinq pieds d’envergure, à l’aile vigoureuse, au bec acéré, aux éperons aigus, on concevait assez que M. Beaucadet, malgré sa vaillance, devait avoir été quelque peu embarrassé de se défendre à coups de fourreau de sabre contre de si rudes assaillants.

À un signe de Bruyère, tout ce volatile s’arrêta en gloussant de joie devant la porte d’un perchoir, dont la jeune fille ouvrit seulement l’étroit guichet, afin de pouvoir compter son troupeau : il passa ainsi un à un devant elle, par rang de taille, les plus jeunes d’abord, le tout sans se presser, avec une discipline admirable, pendant que les deux gros coqs d’Inde, qui, par leur âge, par leur dévouement, jouissaient de quelques privilèges, laissaient majestueusement défiler leurs compagnons devant eux, hâtant même de quelques coups de bec fort équitablement répartis la lenteur des retardataires ou des flâneurs. Lorsque le troupeau eut gagné son gîte, moins ces deux importants personnages, Bruyère ouvrit la porte du perchoir. Quoique à ce moment la figure de la jeune fille fût empreinte d’une mélancolie profonde, un doux sourire de satisfaction effleura ses lèvres à l’aspect de l’ordre réellement surprenant qui régnait dans le hangar : la gent emplumée y était déjà symétriquement étagée par rang de taille ; les plus petits du troupeau, entrant les premiers, allaient, selon l’habitude que leur avait donnée Bruyère, se percher au plus haut de trois perches de bois rustiques disposées en retraite, les unes au-dessus des autres. L’instinct observateur et l’intelligence de la jeune fille devinant l’inconcevable éducabilité dont sont doués tous les animaux, elle avait, dans son humble sphère, à force de patience et de douceur, accompli des prodiges.

Tout au faîte du hangar, et dominant le perchoir, était, si cela se peut dire, le nid de la jeune fille.

Toute petite, Bruyère, par un sentiment de pudeur précoce et de dignité de soi, un des traits les plus saillants de son caractère, avait invinciblement répugné à partager la litière commune où, dans cette métairie comme dans toutes les autres, filles et garçons de ferme couchent pêle-mêle au fond de quelque écurie, sans distinction d’âge ni de sexe ; Bruyère avait obtenu du métayer la permission de se construire, au-dessus du perchoir, et attenant à la charpente, comme un nid d’hirondelles, un petit réduit auquel elle arrivait en grimpant les degrés du perchoir avec l’agilité d’un chat. L’enfant trouvait du moins dans cette espèce de nid, tapissé de mousse et de fougères bien sèches, mêlées d’herbes aromatiques, un coucher sain et l’isolement convenable à son âge et à son sexe. Bientôt aussi elle eut dans son troupeau des gardiens vigilants ; car la burlesque aventure de Beaucadet n’avait pas été la seule de ce genre. L’année précédente, un garçon de ferme, dans l’audace de son brutal amour, ayant voulu pénétrer la nuit dans le réduit de Bruyère, la gent emplumée poussa de tels gloussements, s’abattit de tous les coins du perchoir avec une telle furie sur le téméraire amoureux, qu’il se hâta de fuir, étourdi par ce vacarme, effrayé par ces attaques imprévues.

Bruyère, sa tâche de chaque soir accomplie, ferma la porte du perchoir, plaça soigneusement dans un coin un petit panier recouvert de feuilles fraîches qu’elle tenait à la main, et sortit de la cour de la ferme afin de donner audience aux personnes qui venaient la consulter ; celles-ci l’attendaient au dehors des bâtiments, assises sur un tronc d’arbre renversé, non loin de l’énorme genévrier qui donnait son nom à la métairie.

Que l’on ne s’étonne pas d’entendre l’humble gardeuse de dindons parler, dans l’entretien suivant, un langage témoignant une certaine éducation, une rare élévation d’esprit, et révélant des connaissances non seulement variées, mais surtout admirablement applicables à propos des choses rurales : l’esprit le plus pénétrant, les dispositions les plus heureuses, n’auraient jamais doué un enfant de son âge de ce savoir pratique que peuvent seules donner la longue habitude des travaux agrestes et l’opiniâtre étude des lois et des phénomènes de la nature ; car l’intelligente observation du passé sert presque infailliblement à prévoir l’avenir.

Sans aucun doute, Bruyère s’était assimilé avec un rare bonheur les enseignements et les fruits d’une expérience autre que la sienne.

Ainsi s’explique ce qu’il y avait d’extraordinaire dans le savoir de Bruyère, dans la sûreté de ses prévisions, dans la naïve sagesse de ses conseils. Quant aux gens simples et ignorants dont Bruyère était devenue l’oracle, ils devaient voir et voyaient en elle une créature quelque peu surnaturelle ou charmée, ainsi qu’ils disaient.

Deux hommes, l’un d’un âge mûr, l’autre vieillard à cheveux blancs, une femme jeune encore, tenant sur ses genoux un enfant de cinq à six ans : tels étaient les nouveaux clients de Bruyère, tous d’ailleurs misérablement vêtus.

— Que voulez-vous de moi, ma chère dame ? – demanda Bruyère d’une voix affectueuse et douce, à la femme qui tenait un enfant sur ses genoux.

À cette question, le vieillard et l’homme d’un âge mûr s’éloignèrent de quelques pas de leur compagne par un louable sentiment de discrétion.

— Hélas ! mon Dieu, ma chère fille, – répondit tristement la femme, – je suis de Saint-Aubin ; on dit dans le val que vous savez des paroles contre les maladies, et je viens vous demander de parler contre la maladie de mon pauvre petit que voilà.

Et elle montra son enfant couvert de haillons ; il était pâle et d’une effrayante maigreur ; ses yeux bouffis s’appesantissaient sous une somnolence invincible.

Bruyère secoua tristement la tête.

— On vous a trompée, ma chère dame… je ne sais pas de paroles contre les maladies des enfants…

— On dit pourtant dans le val, qu’au printemps passé, vous avez parlé contre la maladie de toute une bergerée d’aigneaux, et que presque tous ont réchappé… faites pour ce petit enfant malade ce que vous avez fait pour les aigneaux, ma bonne chère fille, – dit naïvement la pauvre femme d’une voix suppliante. – Je vas vous conter comme c’est venu. Ce petit a toujours été, voyez-vous, plus chétif que ses deux aînés… mais enfin il se traînait… L’hiver, comme vous savez, a été bien dur… À l’automne, mon pauvre homme avait pris les fièvres en arrachant des souches dans un terrain submergé ; ces fièvres, ça lui a coupé bras et jambes ; il est journalier ; pourtant il allait comme il pouvait… Mais notre met (huche) restait vide le plus souvent ; sans quelques pannerées de pommes de terre germés qu’un bon voisin nous a données, nous mourrions tout à fait de faim, et puis la dernière grand’foudre (ouragan) de février a emporté presque tout le chaume de notre toit ; il ne tenait plus quasi à rien ; mon pauvre homme est venu dans les bois de ce côté-ci du val, couper les genêts pour recouvrir un peu notre toit et recueillir du graine-épi pour nous chauffer ; mais les gardes à M. le comte ont défendu à mon homme de rien ramasser… Dame, alors, il a plu chez nous autant que dehors, et la nuit surtout, c’était froid… froid comme gelée ; depuis ce temps-là, mon pauvre petit a pâli, a toussé, a tremblé… et puis enfin fondu comme vous le voyez, – dit la femme en pleurant. – Ah ! ma bonne chère fille… je n’espère plus qu’en vous… vous pouvez ce que vous voulez… C’est rien… quelques paroles à dire. Délivrez-le donc de son mal, s’il vous plaît, comme vous en avez délivré les aigneaux.

Plusieurs fois, durant cette naïve et triste consultation, Bruyère avait été sur le point d’interrompre la pauvre femme ; mais elle ne s’en était pas senti le courage ; après avoir attentivement regardé l’enfant et pris ses deux petites mains livides et froides dans les siennes, elle dit à sa mère en soupirant :

— Aux agneaux, voyez-vous… il ne manquait ni le lait de leur mère pour les nourrir, ni sa toison pour leur tenir chaud ; leur seul mal était d’être enfermés jour et nuit dans une bergerie basse, sans air, remplie de fumier… là dedans, les agneaux étouffaient, beaucoup mouraient. Au métayer j’ai dit : Pour vos agneaux de printemps, grand air, verdure et soleil… la nuit, étable ouverte et fraîche ; les agneaux respireront un air pur ; sous le flanc de leur mère, ils n’auront jamais froid ; les petits levrauts, les petits chevreuils des forêts naissent, grandissent et deviennent robustes, sans autre abri que le sein de leur mère et la tallée de chênes où elle les a mis bas… Mais les petits du pauvre, – ajouta Bruyère, les yeux remplis de larmes, – mais les petits du pauvre sont plus à plaindre que les petits de la brebis de l’étable ou de la chevrette des forêts : leur mère ne peut les réchauffer sur son sein glacé… et, quand son lait se tarit, ils ne trouvent pas, eux, leur nourriture dans la plaine ou dans le bois. Votre enfant à souffert du froid, de la faim… chère et pauvre mère ; son mal vient de là... et contre ce mal, hélas !… je n’ai pas de paroles.

— Il faut donc qu’il meure, ma chère fille, puisque vous n’avez pas de paroles contre son mal ! – dit la mère en sanglotant.

— Un médecin… l’a-t-il vu ?

— Il n’en vient jamais chez nous… c’est trop loin, et puis, est-ce que nous pourrions jamais le payer… ni les drogues non plus ?… c’est pas le malheureux monde comme nous qui peut voir des médecins.

Bruyère regarde l’enfant avec un silencieux attendrissement ; son cœur souffrait à la pensée de renvoyer cette pauvre mère sans un mot d’espérance.

— Et pourtant… il faudrait si peu de chose, peut-être, pour sauver la chère petite créature ! – reprit Bruyère d’un air pensif : – un vêtement bien chaud… un lit bien sec… et chaque jour du lait pur et tiède…

— Bonsoir, petite Bruyère, – dit soudain une grosse voix joyeuse.

La jeune fille releva la tête, et vit venir à elle, les mains tendues, la figure rayonnante, un grand homme maigre et basané, portant large chapeau rond sologneau, blouse blanche et guêtres blanches.

— Que le bon Dieu vous garde, – ajouta-t-il en s’approchant de Bruyère, – et qu’il vous garde longtemps pour les bonnes gens, car m’est avis que vous êtes un petit (un peu) cousine avec le bon Dieu ; quand vous le voulez, il n’y a pas de malheur qui tienne.

— Qu’y a-t-il de nouveau, maître Chouart ? – demanda Bruyère.

— Ce qu’il y a de nouveau ? de ce soir… ma récolte est engrangée, mon froment battu… Je comptais sur une centaine de setiers de grain, c’était déjà superbe, j’en ai cent vingt et deux… Voilà de vos charmes… et…

Bruyère, un moment pensive, interrompit vivement l’homme au grand chapeau.

— Vous êtes content de votre récolte, maître Chouart ?

— Si j’en suis content ? à chaque boisselée de plus que je mesurais, je disais tout bas : — Merci, petite Bruyère… merci, petite Bruyère… comme si j’avais prié le bon Dieu, même que…

Bruyère l’interrompit encore.

— Puisque vous êtes content, maître Chouart, il faut me rendre contente aussi…

— Je venais pour ça ; et comme on dit que vous ne voulez jamais d’argent pour avoir dit des paroles… je…

Nouvelle interruption de Bruyère, qui reprit en montrant à l’homme au grand chapeau la pauvre femme dont le regard suppliant semblait dire à la jeune fille : — Vous qui pouvez tant… sauvez donc mon enfant.

— Voilà une digne femme du Val… son petit enfant est bien malade… il serait, j’en suis sûre, sauvé, s’il avait un petit lit bien chaud, un bon vêtement, et, pendant un mois ou deux, un peu de lait chaque jour… Eh bien ! je vous en prie, maître Chouart, donnez à sa mère une brassée de la dernière laine de vos brebis, dans un demi-sac de toile… voilà le matelas… Votre ménagère trouvera bien dans l’armoire une jupe de futaine dont on en fera deux pour l’enfant… voilà le vêtement. Chaque jour vous mettrez un pot de lait de côté pour ce pauvre petit… sa mère ira le chercher à votre maison… Faites cela, maître Chouart, – ajouta Bruyère d’une voix douce et pénétrante, – faites cela… et c’est moi qui vous devrai…

— Oui… bien, – je ferai cela pour cette brave femme, – s’écria l’homme au grand chapeau, – et je le ferai de bon cœur… mais pour vous, petite Bruyère ? mais pour vous ?

— Un jour je vous ferai dire ce que je veux… par quelque autre pauvre femme, – dit Bruyère avec un sourire mélancolique.

— Ah ! j’entends… – dit maître Chouart d’un air fin, – vous… c’est les autres… Ah ! l’on a bien raison, petite Bruyère ! Petite Bruyère ! vous êtes charmée.

— Ah ! ma chère fille, – dit la mère en prenant les mains de Bruyère, qu’elle baisa deux fois avec reconnaissance, – comme on fait bien de venir à vous ! Mon enfant est à demi sauvé… Mais, – ajouta-t-elle timidement et avec hésitation, – ce n’est pas tout, si vous vouliez dire seulement quelques paroles contre sa maladie… mon pauvre enfant serait sauvé tout à fait…

Bruyère cru, avec beaucoup de sens, que ses conseils doubleraient d’autorité et seraient encore plus scrupuleusement suivis s’ils étaient accompagnés de quelque mystérieuse particularité ; aussi, semblant réfléchir à la demande de la mère, la jeune fille détacha lentement une des branches de bruyère qui ornaient ses cheveux bruns, l’approcha de ses lèvres vermeilles qui paraissaient murmurer de mystérieuses paroles, puis, d’un air solennel qui contrastait avec sa petite taille et sa figure enfantine, elle tendit à la pauvre femme cette brindille verte et rose, et lui dit :

— Prenez cette branche de bruyère…

— Merci, ma chère fille… – fit la pauvre femme en prenant le léger rameau avec une sorte de circonspection respectueuse.

— Dès que vous aurez le matelas que maître Chouart vous donnera pour votre enfant, – poursuivit la jeune fille, – vous couperez ce petit rameau de bruyère en sept morceaux… ni plus, ni moins… c’est important.

— En sept morceaux ? – répéta la femme en écoutant la jeune fille avec un profond recueillement.

— Mais, pour le couper, vous attendrez le coucher du soleil, – ajouta Bruyère en portant son index à ses lèvres, pour donner, par ce geste, plus de poids encore à sa recommandation.

— Oh ! bien sûr, j’attendrai le coucher du soleil, – reprit la mère.

— Alors, – poursuivit la magicienne, – vous mettrez dans la laine du matelas les sept brins de bruyère, et vous le recoudrez.

— Et à quel endroit du matelas faudra-t-il les mettre, ma chère fille ?

— Trois brins à un bout, quatre brins à l’autre.

— Trois brins à un bout, quatre à l’autre, – répéta la femme, toujours avec le même respectueux recueillement.

— Seulement vous mettrez un peu plus de laine du côté où seront les quatre morceaux, et de ce côté-là s’appuiera la tête de votre enfant.

— Je ne l’oublierai pas… ma chère fille.

— Mais faites bien attention, – ajouta Bruyère d’un air grave, – pour que les brins du rameau gardent l’effet des paroles, il faut que, tous les quinze jours… vous décousiez le matelas, que vous laviez bien sa toile, au lever du soleil.

— Bon ! ma chère fille.

— Et qu’ensuite vous mettiez la laine au grand air pendant sept heures.

— Tous les quinze jours… pendant sept heures… oui, ma chère fille, je n’y manquerai pas non plus.

— Et, dans un mois, vous viendrez me revoir, – ajouta majestueusement Bruyère.

— Oh ! je viendrai… je viendrai… et ça sera pour vous dire que mon enfant est sauvé, – répondit la femme en serrant son fils contre son sein avec un transport d’espérance.

Cet entretien semi-cabalistique semblait frapper maître Chouart d’une admiration profonde mêlée d’une innocente jalousie, car les avis excellents qu’il avait reçus de Bruyère n’avaient été pas entourés de ces belles formules magiques ; il allait sans doute en exprimer ses regrets à la petite magicienne, lorsque les deux autres clients, le vieillard et l’homme d’un âge mûr, s’approchèrent à leur tour.

Le plus âgé des deux nouveaux clients de Bruyère paraissait triste. Son fils, homme de quarante ans environ, qui l’accompagnait, semblait aussi grandement soucieux. La pauvre femme les laissa tous deux avec Bruyère, dont elle s’éloigna quelque peu, ainsi que maître Chouart, l’heureux métayer, possesseur d’une si belle récolte, grâce aux bons avis de la jeune fille.

— Que voulez-vous de moi, mon bon père ? – demanda celle-ci au vieillard d’une voix affectueuse et douce.

— Ma chère petite sainte, – s’écria le vieillard, tâchant d’exprimer par cette appellation l’espèce de respect et de confiance qui lui inspirait le renom de Bruyère, – ma chère petite sainte, je viens pour que vous disiez des paroles contre notre terre de labour de l’autre côté du Val. C’est lassant, à la fin… Depuis tantôt dix ans que j’en ai hérité d’un mien oncle, la récolte va s’amoindrissant, que c’est pitié ; on croirait qu’une année empire l’autre… les dernières étaient déjà bien mauvaises ; l’autre et celle-ci sont encore plus méchantes… Sur vingt arpents de froment… qu’est-ce que j’ai récolté ? à peine cinquante setiers. Quelle moisson !… des demi-épis… et si clairs et si chétifs !… Autant dire que ça m’aura produit semence pour semence… Ah ! maudite sois-tu, terre ingrate ! – s’écria le vieillard en frappant du pied avec désespoir.

— Oh ! le père a bien raison, – dit le fils, – tout va de mal en pis. Maudite soit la terre si ingrate au pauvre laboureur !… Maudite soit la terre si maligne et si revêche !

En entendant ces imprécations contre le mauvais vouloir de la terre, le charmant visage de Bruyère prit soudain une expression de tristesse et d’affliction, comme si elle avait entendu outrager injustement quelqu’un qui lui eût été cher et sacré. S’adressant au vieillard avec un accent de doux reproche mêlé d’une certaine exaltation, qui donna à sa beauté un rare caractère d’élévation :

— Oh ! respectez, aimez, bénissez la terre du bon Dieu ! mère généreuse, infatigable ; pour un grain ne rend-elle pas dix épis ? pour une glandée une forêt de chênes ? Toujours ouvert, son sein est prêt à tout féconder, depuis la graine que le vent sème, depuis le noyau du fruit tombant du bec des oiseaux, jusqu’à la semence que vous répandez dans vos sillons. Oh ! non, non, jamais la terre n’est ingrate ; si, à la longue, elle s’appauvrit, si elle s’épuise, la pauvre nourricière ! c’est qu’en mère prodigue, toujours elle a donné au-dessus de ses forces, parce que toujours on lui a demandé sans trêve ni repos… Oh ! terre ! terre sainte et bénie ! quand, selon la loi du bon Dieu, te couvriras-tu partout et sans peine de bois, de moissons et de fleurs ? quand verras-tu tous tes laborieux enfants vivre dans l’abondance et dans l’allégresse ! !

Il est impossible de rendre l’attitude, la physionomie de Bruyère en prononçant ces paroles ; ses grands yeux vert de mer, levés vers le ciel, brillaient aussi vifs que les étoiles qui commençaient à poindre au zénith… Les dernières lueurs rosées du crépuscule jetaient de mystérieux reflets sur la ravissante figure de la jeune fille, radieuse de foi, d’espérance dans la paternelle bonté du Créateur…

La femme et son enfant, le vieillard et son fils, ainsi que l’autre métayer, écoutaient Bruyère en silence, et la contemplaient avec une admiration respectueuse. Pour ces gens simples et ignorants, ce langage, quelque peu poétique, qu’ils venaient d’entendre, était une sorte d’évocation magique qui augmentait encore le prestige dont était entourée la jeune fille. Celle-ci, après avoir cédé à un mouvement d’entraînement involontaire, sentit qu’il était besoin de substituer des faits à des paroles, et, après un moment de silence, s’adressant au vieillard :

— Non, non, je vous le dis, mon bon père, la terre jamais ne refuse ses dons, à moins qu’elle n’ait trop longtemps et trop donné.

— Trop donné ! – s’écria le vieillard avec amertume et colère, – trop donné ! la misérable ! Depuis dix ans, qu’est-ce donc que je lui ai demandé ? Bon an mal an, sa récolte de froment. Si elle a été prodigue… ce n’est guère que la première fois… mais après, d’année en année, elle a été de plus en plus avare… Aussi, peut-être qu’en me donnant des paroles contre cette maudite, chère petite sainte… le mal changera en bien, car je n’espère plus qu’en vous.

— Écoutez, bon père, – reprit doucement Bruyère, – après tout un jour de travail sans relâche, que faut-il pour réparer vos forces épuisées ? Nourriture et repos, n’est-ce pas ?

— C’est bien le moins, chère petite sainte.

— Oui, c’est bien le moins, et c’est justice… bon père… mais cette pauvre terre… que vous maudissez, lui avez-vous donné, après chaque récolte, nourriture et repos, c’est-à-dire hivernage et engrais ?

— Engrais ?… Un petit (un peu) ; hivernage… jamais… Il ne manquerait plus que cela, – s’écria le vieillard, – si peu qu’elle donne, la mauvaise ! du moins elle donne… vaut encore mieux ce peu que rien…

— Oui, bon père, peu vaut mieux que rien ; mais beaucoup ne vaudrait-il pas mieux que peu ?… Et elle vous donnerait beaucoup, la généreuse mère, si elle avait nourriture et repos suffisants… et encore, repos absolu, non, car le bon Dieu est si bon, qu’il a voulu que, pour la terre, changement de culture valût repos…

— Comment cela, chère petite sainte ? – dit le vieillard de plus en plus surpris.

— Depuis dix ans, vous ne donnez, à cette pauvre terre, qu’un tout petit de nourriture, et vous lui demandez du grain, et puis du grain, et encore et toujours du grain… rien que du grain. Que voulez-vous, bon père ?… à la fin la nourricière souffre, s’épuise, et ne peut plus produire.

Le vieillard et son fils se regardèrent, indécis et étonnés ; ils étaient de ces laboureurs qui suivent aveuglément les coutumes d’une routine ignorante, fument rarement et à peine, et n’ont aucune idée des cultures intelligemment alternées et variées, d’une action si puissante sur la production.

— Au lieu d’épuiser la terre en lui demandant toujours la même chose, – reprit Bruyère, – suivez mon conseil, bon père, et bientôt vous remplirez votre grange et votre bourse.

— Hélas ! chère petite sainte, faites, vous qui pouvez tout !

— Vous avez, n’est-ce pas ? quarante arpents de terre ; dans ces quarante arpents, il y en a de la bonne, il y en a de moins bonne, il y en a de mauvaise ?

— J’ai huit arpents qui, dans le peu qu’ils donnent, rendent, à eux seuls… autant que les trente-deux autres, – répondit le vieillard.

— Eh bien ! si vous donniez à ces huit arpents toute la nourriture, si maigre qu’elle soit, que vous donnez aux quarante ?

— Oh ! avec ça ils seraient fumés… fumés comme de la terre à maraîcher.

— Et alors, bon père, en une année, ces huit arpents-là, en vous coûtant bien moins de frais, bien moins de peine, vous rapporteraient quatre fois plus que vos quarante arpents ne vous rapportent à cette heure, surtout si, après leur avoir demandé une année du froment, vous leur demandiez l’année d’ensuite des pommes de terre… l’autre année un seigle… l’autre année un trèfle, et après le trèfle un nouveau froment… allant toujours ainsi d’une culture à l’autre en alternant… car, vous voyez, bon père, ce qui épuise la pauvre nourricière, ce n’est pas de toujours produire… Elle ne demande qu’à donner… ce qui l’épuise, c’est de toujours produire la même chose ; vous n’employez ainsi qu’une de ses fécondités… et elle en a mille. Croyez-moi donc, votre grange sera pleine avec huit arpents bien cultivés ; elle sera presque vide avec quarante arpents mal cultivés.

— Et mes autres trente-deux arpents ? – dit le vieillard d’un air pensif.

— Les moins mauvais… mettez-les en sainfoins ; vous y nourrirez quelque bétail, le bétail vous donnera l’engrais, et sans l’engrais pas de grain.

— Et ma plus mauvaise terre ?

— Semez-y des sapins… cet arbre de notre pauvre Sologne… c’est l’arbre du bon Dieu ; son bois sert à bâtir les maisons, sa feuille chauffe le four, sa pomme flambe au foyer, sa sève coule en résine ; les pires terres sont bonnes pour lui ; il croît sans soins ni peines, et, à six ans, il rapporte déjà par son dépressage.

Ces conseils si simples mais si sages, basés qu’ils étaient sur l’étude et sur l’expérimentation des diverses aptitudes du sol, étaient trop clairs, trop logiques, trop pratiques surtout, pour ne pas frapper vivement l’esprit du vieillard ; mais la coutume, cette terrible fatalité des mœurs agricoles, luttait violemment contre les bons instincts du vieillard qui lui disaient de se rendre aux avis de Bruyère ; celle-ci, devinant la cause de cette hésitation, appela maître Chouart et lui dit :

— Maître Chouart, l’an passé… quel conseil vous ai-je donné ?

— Ah ! chère fille ? – s’écria le métayer, – un conseil charmé ! c’est le cas de le dire ! Je cultivais beaucoup de terre, à grands frais et mal, vous m’avez dit : cultivez peu et bien. Cette année j’ai deux fois moins de frais et quatre fois plus de récolte ; mais voilà le plus fort : je manquais de fumier… et l’engrais, comme vous dites, c’est le pain de la terre ; je manquais donc de fumier, et je n’avais pas de quoi en acheter, car cela m’aurait coûté peut-être 70 francs par arpent… Qu’est-ce que vous me dites de votre jolie petite voix douce : « En août, semez un carabin, maître Chouart, il sera fleuri en octobre, enfouissez-le, fleurs, tiges, feuilles et tout, il n’y a pas d’engrais meilleur et moins cher ; faites ensuite vos semailles sur la terre ainsi nourrie, et vous verrez la belle récolte ! » Je vous ai écouté, j’ai enfoui mon carabin en fleur : ça ne m’a presque rien coûté ; j’ai fait ensuite mes semailles, et au printemps mon froment tallait dru et serré comme un pré…, je viens d’engranger et de battre… j’ai plus de dix setiers à l’arpent… je vous dis que c’est pire qu’en Beauce !

— Dix setiers à l’arpent ! – s’écria le vieillard avec un mélange de doute et d’admiration.

À cet instant, Bruyère aperçut le petit vacher, qui, sortant de la métairie, accourait vers elle.

— Le père Jacques vous appelle… vous appelle que c’est pitié, – dit l’enfant à la jeune fille, – nous ne pouvons dormir dans l’étable, tant il gémit !

— Cours lui dire que je viens, – répondit Bruyère dont le visage s’attrista soudain ; puis, s’adressant au vieillard :

— Mon bon père, maître Chouart vous dira ce qu’il a fait… sa bonne expérience vous encouragera, suivez mes conseils… vous vous en trouverez bien, et vous ne viendrez plus me demander de parler contre la terre nourricière… Mais je vais vous dire des paroles qui peuvent changer votre terre épuisée en terre féconde ; ces paroles, les voici, bon père ; retenez-les :

— Cultivez peu… cultivez bien…

— Année nouvelle, culture nouvelle.

— À fréquent engrais, terre fertile.

— Semez des prés… semez des prés…

— Sans pré, pas de bétail.

— Sans bétail, pas d’engrais.

— Sans engrais, pas de grain.

— Pratiquez ces préceptes, bon père, – ajouta Bruyère d’une voix douce et pénétrée, – vous ne maudirez plus… vous bénirez la terre du bon Dieu…

Après avoir dit ces mots, Bruyère alla baiser au front le petit enfant endormi dans les bras de sa mère, serra cordialement de sa petite main la main calleuse de maître Chouart, fit au vieillard un geste d’adieu rempli de grâce et de respect ; puis, regagnant rapidement la métairie… elle disparut légère et charmante comme une fée…

Avant d’entrer dans l’écurie abandonnée, du fond de laquelle le père Jacques l’appelait en gémissant, Bruyère prit, où elle l’avait déposé, le petit panier qu’elle rapportait des champs au moment où ses clients étaient venus à sa rencontre ; ce panier contenait de superbes mûres sauvages d’un rouge violet ; quelques gouttelettes de leur suc avaient teinté de pourpre les fraîches feuilles de vigne folle qui garnissaient intérieurement le panier.

Bruyère, se glissant par l’une des larges et nombreuses crevasses qui lézardaient les murailles, entra dans l’écurie.

La lune se levait ronde et éclatante : un de ses rayons, traversant le toit effondré, éclairait faiblement l’extrémité de ce hangar en ruine.

Là s’arrêta Bruyère, car, de cet endroit, partaient de temps à autre les douloureux gémissements qui, plusieurs fois, avaient attiré l’attention des gens de la ferme durant leur repas. La jeune fille attachait tristement ses yeux sur un tableau peu nouveau pour elle, mais qui, pourtant, la navrait toujours d’une douleur nouvelle.

Une litière de paille de seigle jonchait le sol humide à peine défendu de la pluie et de la neige par quelques bottes de genêt, placées sur des perches, remplaçant à cet endroit la toiture dont la charpente, à jour et rompue, se dessinait en noir sur la transparence bleuâtre du firmament où la lune resplendissait alors.

Sur cette litière sordide, infecte, plus sordide et plus infecte que celle des animaux de labour, s’agitait faiblement une forme humaine, à demi enveloppée de quelques lambeaux de couverture : c’était ce que la vieillesse, la misère et d’incurables infirmités pouvaient offrir de plus horrible, de plus contristant.

Que l’on se figure un vieillard de quatre-vingts ans, perclus d’une si étrange, d’une si effrayante façon, que l’on aurait dit qu’une puissance impitoyable, le frappant de paralysie subite au moment où, le front baissé vers un sillon, il le fouillait péniblement, avait voulu condamner ce malheureux à rester à jamais le corps et la face inclinés vers la terre.

Et ce n’était pas une puissance surhumaine, mais la simple volonté de l’homme exploitant l’homme qui avait réduit cette créature de Dieu à une si effroyable déformation.

Et ce n’était pas là un de ces phénomènes aussi rares que désolants, çà et là enregistrés par la science. Qui n’a trop souvent rencontré dans les champs des vieillards, hommes ou femmes, se traînant à l’aide d’un bâton, littéralement pliés en deux, de sorte que leur torse penché en avant formait un angle presque droit avec leurs membres inférieurs et paraissait soudé dans cette position ? Rien de plus fréquent que ces déviations de la taille chez des êtres voués à un travail incessant et au-dessus de leurs forces… Ces corps, déjà faibles, et affaiblis chaque jour par une nourriture insuffisante, perdant tout ressort, toute énergie, gardent peu à peu le pli, la position qui leur est la plus habituelle ; incessamment courbés vers la terre, leurs articulations se rouillent, leurs membres débiles, exposés au froid, à l’humidité, deviennent perclus, l’âge arrive, et un jour ces malheureux augmentent le nombre des martyrs du travail.

Certes, on lirait dans une légende qu’un Dieu vengeur voulant punir un meurtrier l’a frappé d’immobilité alors que, penché vers sa victime, le poignard levé, il s’apprêtait à l’égorger… et que ce Dieu, pour donner aux hommes un exemple terrible, a dit à l’assassin :

— Tu vivras… mais ton corps maudit conservera toujours la position qu’il avait au moment où tu allais frapper ta victime…

Quoique bizarre, cette légende ne manquerait pas de moralité.

Mais quand on songe aux cruels paradoxes de certains oisifs et heureux du monde, renforcés de faux prêtres et de savants économistes qui légitiment les plus impitoyables égoïsmes en proclamant de par la volonté divine que l’homme est à jamais voué, sur cette terre, aux larmes, à la misère, à la désolation, l’on ne s’étonnerait pas d’entendre quelqu’un de ces religieux croyants à la fatalité du mal s’écrier, à propos d’une pareille légende :

— Prolétaires des campagnes ! votre race maudite aura incessamment le front baissé vers cette terre aride que vous fécondez de vos sueurs ; c’est votre destinée ! notre Dieu vous condamne par notre bouche à un labeur, à une misère, à une souffrance éternels ; et pour qu’il soit bien avéré aux yeux de tous que ce sort est fatalement le vôtre, grand nombre d’entre vous, frappés d’immobilité par la volonté divine, au moment où, accomplissant leur destinée, ils fouillaient péniblement le sillon, grand nombre d’entre vous resteront à jamais dans cette position pour être les vivants symboles du sort immuable de votre race maudite et déshéritée…

Et si des paroles d’une telle barbarie ne sont pas prononcées, des faits plus barbares encore s’accomplissent chaque jour.

L’isolement, l’abandon, une fin misérable, une agonie souvent remplie de tortures après des années d’un écrasant labeur : tel est le sort qui, notre état social, attend les invalides de l’agriculture.

Aucune prévoyance tutélaire, aucune sollicitude pour l’avenir de ceux-là, instruments infatigables de la richesse foncière du pays.

Et pourtant… ceux-là cultivent le blé… et ils ne mangent jamais de froment.

Ceux-là sèment les verts pâturages, engraissent de nombreux troupeaux… et ils ne mangent jamais de viande.

Ceux-là font fructifier la vigne… et ils ne boivent jamais de vin.

Ceux-là récoltent la chaude toison des brebis… et ils grelottent sous de sales haillons.

Ceux-là façonnent le bois dont le foyer s’emplit, dont le toit s’édifie… et ils meurent sans feu et sans abri…

Enfin, pour ceux-là insouciance impitoyable, mépris homicide, heureux encore s’ils trouvent, comme le vieillard perclus protégé de Bruyère, la litière d’une étable abandonnée pour y mourir au milieu de douleurs atroces.

À la vue de Bruyère, le vieillard perclus, roulé dans sa litière, interrompit ses douloureux gémissements, tourna péniblement la tête vers la jeune fille.

La face de cet octogénaire était livide et d’une effrayante maigreur ; le feu de la fièvre animait seul ses yeux caves à demi éteints ; couché sur le côté, ses genoux osseux touchaient sa poitrine décharnée ; depuis près de deux ans, ses membres étaient restés pour ainsi dire soudés dans cette position ; sa main droite avait seule conservé quelque liberté de mouvement.

Ce vieillard devait à la charité du métayer, bien pauvre lui-même, cet abri et le peu de grossière nourriture qu’il partageait avec les gens de la ferme. Pendant de longues années, le père Jacques, c’était le nom du vieillard, avait travaillé dans cette métairie, d’abord comme laboureur défricheur ; mais ce rude métier, pratiqué au milieu des landes marécageuses, ayant développé chez lui les premiers symptômes de sa cruelle infirmité, le métayer, sûr de son zèle et de sa probité, lui avait confié son troupeau. Les fonctions de berger, quoique actives, ne demandent pas, comme le labour et le défrichement, un déploiement de forces vives ; le père Jacques conserva la garde du troupeau jusqu’au jour où, complètement perclus et absolument plié en deux, il tomba exténué sur la litière dont il ne devait plus se relever. L’isolement où on le laissait au fond de cette étable, l’acuité de ses douleurs incurables, la conscience de ne devoir être délivré que par la mort, avaient plongé le vieillard dans une apathie profonde, surtout remarquable par une opiniâtre taciturnité ; la seule personne en faveur de qui le vieillard rompait ce silence absolu, était Bruyère.

Quelques hommes, aussi singulièrement que merveilleusement doués par la nature, naissent géomètres, astronomes, peintres, musiciens, etc. Par quel mystérieux phénomène ces organisations privilégiées atteignent-elles et dépassent-elles, souvent sans labeur et de prime-saut, la limite de certaines connaissances ? Nul ne le sait… mais c’est un fait aussi évident qu’inexplicable.

Le père Jacques était une de ces organisations privilégiées. Né agriculteur, dès longtemps il avait pressenti, non seulement les améliorations, mais les révolutions que la science, que les études agricoles devaient apporter dans la culture (études et sciences malheureusement encore peu appliquées, grâce à l’effrayante ignorance où on laisse obstinément croupir la population des champs) ; de nombreuses expériences, pratiquées sur quelques pieds de terrain, avaient convaincu le père Jacques de toute la valeur de ses idées. Touchant à la géologie par la connaissance de l’action de différents engrais calcaires, comparés aux différentes natures du sol ; touchant à l’histoire naturelle par ses curieuses observations sur l’hygiène et sur la physiologie du bétail ; touchant enfin à la botanique, par un classement et une appropriation très intelligents des divers engrais végétaux, le père Jacques était un trésor de science pratique… et ce trésor, il l’avait longtemps tenu enfoui ; nul n’en avait soupçonné l’existence.

Cette dissimulation n’avait eu pour cause ni la méchanceté, ni l’égoïsme, ni cette espèce d’âpre jalousie qui conduit quelquefois le savant à cacher ses découvertes avec autant de soin que l’avare son or… Non, une profonde, une incurable insouciance avait seule empêché le père Jacques de faire montre et application de son savoir. Quel intérêt, quelle incitation d’ailleurs pouvaient le porter, l’encourager à cela ? Que le champ de son maître rapportât beaucoup, ou peu ou point, que lui importait ? Son salaire insuffisant et son rude labeur étaient les mêmes ; dans sa naïve ignorance de soi, le vieux laboureur ne pouvait être poussé par l’ambition de passer pour un novateur. Pourtant, comme il était, après tout, bon homme, et que les désastreuses traditions de la routine le révoltaient, plusieurs fois il se hasarda de donner quelques conseils, admirables de raisonnement et de savoir pratique, on lui tourna le dos en le traitant de fou, et il se le tint pour dit ; désormais, agriculteur ou berger, il se contenta de fonctionner ni plus ni moins intelligemment que ses compagnons ; puis vint enfin le jour où, perclus de tous ses membres, il tomba sur la litière qu’il ne devait plus quitter. De ce moment, il sembla se vouer à un silence absolu.

Cependant, au bout de quelques mois de cette cruelle existence, privé de la distraction des objets extérieurs, en proie à d’atroces douleurs, face à face avec ses pensées, le vieillard ressentit comme un remords d’avoir rendu si longtemps stérile la merveilleuse aptitude qu’il tenait de Dieu, et qui aurait pu être si féconde.

Bruyère, alors âgée de quatorze ans, entourait le vieillard de la plus tendre sollicitude, et lui était chère à plus d’un titre ; la gentillesse et l’intelligence de cette enfant étaient extrêmes ; son esprit naturel s’était singulièrement développé, grâce à l’éducation ; éducation que le plus étrange instituteur du monde, Bête-Puante le braconnier, lui donnait chaque jour au milieu de la solitude des landes ou des bois. Car cet homme, après avoir quitté une vie humble et obscure, mais tout intelligente, pour une vie vagabonde, s’était plu à cultiver avec amour ce qu’il y avait de généreux, de tendre, d’élevé, dans l’esprit et dans le cœur de la jeune fille.

Le père Jacques, de plus en plus frappé des rares qualités de Bruyère, résolut de se servir d’elle pour répandre et propager le trésor de connaissances qu’il avait amassé, et qu’il se reprochait si amèrement d’avoir enfoui si longtemps… À Bruyère… mais à elle seule… il parla depuis lors, résumant son savoir en axiomes concis, simples et lucides ; il enseigna patiemment la jeune fille, dont l’esprit pénétrant s’assimila bien vite ces excellents préceptes.

Le père Jacques, connaissant, pour ainsi dire, les besoins superstitieux des habitants de ce pays solitaire, avait fait formellement promettre à Bruyère de ne jamais divulguer la source de son savoir, ses conseils devant avoir d’autant plus d’autorité qu’ils sembleraient plus extraordinaires et plus mystérieux. L’espèce de prestige dont la jeune fille était déjà entourée, grâce à sa beauté, à son charme, à son originalité native, servit à souhait le père Jacques ; on eût raillé les conseils de l’octogénaire perclus ; dans la bouche de Bruyère, ils furent accueillis avec une surprise presque superstitieuse, et passèrent pour des oracles, lorsqu’on vit une heureuse réussite les accompagner presque infailliblement.

Tel était le secret de la science de Bruyère…

Malheureusement, plus tard, la douleur, l’isolement, l’âge enfin, vinrent affaiblir l’esprit du vieillard ; sa mémoire s’effaça presque entièrement ; si parfois encore le passé se retraçait à son esprit, il prenait ces rares et vagues ressouvenirs pour des rêves récents ; depuis quelques mois surtout, à peine la présence de Bruyère pouvait-elle l’arracher à sa morne apathie.

Deux fois, cependant, le père Jacques était sorti de sa stupeur, et avait adressé la parole à d’autres qu’à la jeune fille.

La première fois, il avait instamment demandé à entretenir le comte Duriveau, propriétaire de la métairie ; mais le comte ayant accueilli cette prière avec un dédain railleur, le père Jacques avait seulement répondu :

— Il a tort, il a tort.

Puis, le pauvre perclus avait prié qu’on lui amenât le braconnier Bête-Puante.

Celui-ci vint.

Après un long et secret entretien avec l’ancien berger, entretien dans lequel le nom de MARTIN fut fréquemment prononcé, le braconnier sortit de l’étable, pâle, bouleversé.

Et le père Jacques retomba dans son silence obstiné.

En vain le braconnier, revenant le lendemain, tenta d’arracher de nouveau quelques paroles au père Jacques ; celui-ci resta muet.

Une autre fois, ensuite de la visite d’un inconnu qui avait l’apparence d’un paysan, et que l’on ne revit plus à la ferme, le père Jacques avait de nouveau mandé le braconnier et s’était encore longuement entretenu avec lui… Un mois environ après cette conversation (il y avait peu de temps de cela), l’une des deux chambres délabrées, occupées par le métayer, fut séparée de son logement par un couloir, et rendue, sinon confortable, du moins à peu près habitable, grâce à des meubles simples et commodes apportés de Vierzon, la ville la plus voisine. Au bout de quelques jours, pendant la nuit, une petite charrette fermée de rideaux de coutil se rendit à la ferme du Grand-Genévrier ; une femme, enveloppée d’une mante de paysanne, descendit de cette voiture, et, depuis lors, elle habita la chambre dont on a parlé, chambre qu’elle ne quittait jamais, vivant dans une si complète solitude, qu’excepté le métayer, qui l’avait reçue, et Bruyère qui la voyait chaque jour, les gens de la ferme avaient à peine aperçu cette inconnue.

Malgré ces événements, auxquels il n’était pas étranger, et dont il eut connaissance par le braconnier, le père Jacques ne vit jamais cette femme et se renferma dans son silence habituel ; seulement, depuis le matin du jour où se passent les événements que nous racontons, le vieillard avait paru en proie à une agitation singulière.

Contre sa coutume, durant le cours de la journée, il avait impatiemment appelé Bruyère, qui, depuis plusieurs jours, lui rapportait des champs un panier de mûres sauvages dont la saveur légèrement acide rafraîchissait le palais desséché du vieillard.

— Voilà vos mûres, père Jacques, – dit Bruyère en s’agenouillant auprès de la litière, – pardonnez-moi si je vous ai fait attendre… mais de pauvres gens du Val étaient venus me demander conseil… et je leur ai enseigné ce que vous m’avez appris… Ils me remercient, ils me bénissent, – ajouta Bruyère d’une voix touchante et pénétrée. – Ah ! combien il m’en coûte de ne pouvoir leur dire : C’est le père Jacques qu’il faut remercier… qu’il faut bénir…

On eût dit que le vieillard, perdant la mémoire qui lui était un instant revenue, oubliait déjà pour quelle cause il avait durant une partie du jour si impatiemment appelé Bruyère ; paraissant à peine la comprendre et la reconnaître, il jetait sur elle un regard morne.

— Vous m’avez appelée, – lui dit tristement Bruyère, – vous voulez me parler, père Jacques ?

— Le père Jacques ne parle plus à personne, – répondit le vieillard d’un air presque égaré, après un moment de silence, – et personne ne lui parle… pourquoi parlerait-il ? Quand Sauvageon, le grand vieux bœuf noir à tête fauve, est mort de fatigue et fourbu, est-ce qu’il parlait ? est-ce qu’on lui parlait ?

À ces mots, qui ne prouvaient que trop l’affaiblissement de l’esprit du vieillard, Bruyère soupira ; puis, voulant l’arracher à de sinistres pensées, elle lui dit :

— Souvenez-vous donc de ce que vous êtes, de ce que vous avez été, père Jacques ; il n’y a pas eu dans votre temps de meilleur défricheur que vous ; on parle encore de votre courage au travail ; on dit dans le Val qu’à la houe vous avez défriché jusqu’à un quart d’arpent en un jour !

— Oui, – dit le vieillard avec une sorte de fierté, en paraissant rassembler ses souvenirs, – oui, j’avais une houe deux fois lourde et grande comme celle des autres, et de l’aube au soir je la maniais si dru et si près de terre que je ne regardais pas le ciel… une fois par heure… Mais bah ! – reprit-il avec accablement et amertume, – pourquoi se souvenir de ça ? Sauvageon aussi était un brave bœuf de labour… il n’avait pas son pareil pour les défrichements de terrains à souches et à racines, il arrachait quasi seul la charrue… Aussi Sauvageon, devenu fourbu, comme moi, a crevé à la peine, dans cette étable là-bas, au coin à droite. Sauvageon ou moi, c’est la même chose. Seulement il est mort, et, avant de mourir, il ne s’est pas souvenu de son temps de jeunesse et de force. Vaut-il pas mieux perdre la mémoire, et rester muet que d’envier tout haut Sauvageon ?

— Mais, père Jacques… vous n’étiez pas seulement un travailleur fort et courageux, songez donc à tout ce que vous m’avez appris, à ces préceptes qui changent les terres stériles en terres fécondes… – reprit Bruyère d’une voix émue ; – c’est une récompense… cela… que de se dire que l’on fait tant de bien avec les choses que l’on sait.

Un nouvel éclair de fierté brilla un instant dans les yeux éteints du vieillard, et il répondit :

— C’est vrai… dans mon temps… j’ai su bien des choses… si j’avais parlé… si l’on m’avait écouté… misère serait devenue richesse, malheur… bonheur…

Puis, s’interrompant tout à coup, le vieillard, de plus en plus accablé, reprit avec une ironie amère :

— Non, je n’étais pas seulement un fort bœuf de labour, comme Sauvageon… l’intelligence ne me manquait pas… Elle ne manquait pas non plus à Capitaine, mon dernier chien… d’un signe il conduisait, poussait ou arrêtait le troupeau où je voulais, et, à lui seul, il défendait mieux qu’une plaisse (sorte de haie) la lisière d’un bois ou d’un champ… Eh bien !… tout intelligent et brave chien qu’il était, il est mort ici, entre mes genoux, aveugle, édenté… et presque estropié par un loup qu’il avait étranglé… Capitaine, moi ou Sauvageon, c’est la même chose ; va ! les méchants disent : Ils ne crèveront donc pas… ces vole-pain, ces sert-à-rien ; les bons disent : Pauvre Sauvageon ! pauvre père Jacques !… pauvre Capitaine ! Dans leur temps, quel bœuf !… quel laboureur !… quel chien ! Aujourd’hui les voilà tous trois sur la paille, estropiés par leur devoir, et bons à rien, qu’à crever le plus tôt possible.

Des larmes roulèrent dans les yeux de Bruyère, jamais le vieillard ne s’était plaint de son sort avec autant d’amertume.

— Père Jacques, – dit-elle d’une voix émue en se penchant vers le vieillard, – vous ne me reconnaissez donc pas ? c’est moi, Bruyère, qui vous aime bien… Tout à l’heure encore, vous m’appeliez, m’a-t-on dit… que me vouliez-vous ? Parlez… votre fille vous obéira…

À ces mots de Bruyère, un éclair de mémoire et de raison brilla les yeux du vieillard ; il passa la main sur son front, et répondit d’une voix faible :

— Oui… c’est vrai… tout le jour, petite, je t’ai appelée… Pourquoi donc ?… Je ne sais plus… Peut-être pour te parler du rêve qui m’est venu… Mais pourquoi si tard ? – ajouta le vieillard en se parlant à lui-même : – pourquoi si tard est-il venu, ce rêve ?

— Quel rêve, père Jacques ?

— Un rêve… comme déjà… je crois, j’en ai fait deux… il y a longtemps… longtemps… – dit le vieillard en tâchant de rassembler ses souvenirs, – une fois… après ce rêve… j’ai voulu voir M. le comte… Oui, je ne me trompe pas, c’était M. le comte… il n’est pas venu… il a eu tort… Pourquoi ?… je ne sais plus… mais le braconnier est venu à sa place… Et puis... après l’autre rêve… l’autre rêve… je ne sais plus…

— Vous m’appeliez, père Jacques, pour me parler de votre rêve ? – dit doucement Bruyère, afin de ne pas contrarier le vieillard. – Eh bien ! contez-le moi, je vous écoute ; mais ensuite il faudra manger ces mûres que vous aimez et qui sont saines pour vous.

Le vieillard portait de nouveau les mains à son front, qu’il pressait convulsivement, comme s’il eût voulu arrêter la raison et la mémoire qu’il sentait prêtes à lui échapper ; il reprit d’une voix précipitée :

— Oui, c’est cela… Toute la journée je t’appelais… c’était pour te parler du rêve… Je rêvais, vois-tu… qu’on t’avait remise à moi toute petite, et que je t’avais apportée là-bas… dans la lande aux Vanneaux… près de la glandée, et que je t’avais mise au milieu d’une touffe de bruyère… tu avais à peu près cinq ans… et puis j’ai fait comme si je t’avais trouvée là par hasard.

— Vous !… vous ! – s’écria la jeune fille, ne sachant si le vieillard délirait, ou se rappelait un fait depuis longtemps passé ; aussi répéta-t-elle avec stupeur : – Vous…

— Je ne sais pas… c’est possible… puisque je rêve cela maintenant…

— Mais ces rêves, père Jacques, – reprit Bruyère, toute bouleversée par cette révélation inattendue, – mais ces rêves… c’est peut-être la mémoire qui, de loin en loin, vous revient… Mais qui donc m’avait remise entre vos mains ?

— Attends… C’était… une personne… une personne… je ne sais plus… il y avait pourtant en elle quelque chose… qui m’avait frappé… Qu’est-ce que c’était donc ?

Et de nouveau le vieillard passa sur son front sa main tremblante.

Bruyère, de plus en plus troublée, inquiète, contint sa curiosité dévorante et se tut, craignant de rompre le fil si faible, si vacillant, qui reliait les pensées incertaines du vieillard.

— Tu sais bien, – reprit-il après quelques moments de silence, pendant lesquels il parut recueillir ses souvenirs, – tu sais bien, les ruines du fournil… sur la berge de l’étang, derrière la métairie.

— Hélas !… – murmura Bruyère à ces paroles, dont l’incohérence apparente semblait ruiner de vagues espérances trop tôt conçues, trop tôt acceptées.

— Oui, – reprit le vieillard, – c’était bien… comme cela dans mon rêve… Au fond de ce fournil abandonné… il y avait un four, dont l’entrée était bouchée, alors… attends que je me rappelle. Oui, c’est bien cela… alors, en enlevant une brique, je cachai, dans ce four abandonné, ce… que m’avait remis… la personne… en me disant… — Pour donner cela… à cette enfant… que vous appellerez… Bruyère, vous attendrez qu’elle ait… vous attendrez… c’est pour cela… que jusqu’ici… je ne… t’avais rien dit… et aujourd’hui je parle… parce que… parce que… Hélas ! mon Dieu !… je… ne sais plus… je ne me rappelle plus, – murmura le vieillard, dont la voix, d’abord assez sonore, se voilait de plus en plus.

Il y avait un fait si précis dans cette révélation du vieillard que Bruyère s’écria :

— Cet endroit dont vous parlez… ces ruines du fournil… je le connais… m’est-il permis d’y aller chercher ce que vous y avez caché ? Cela a-t-il rapport à ma naissance ? Oh ! par pitié, père Jacques ! encore un effort… répondez-moi…

— Oh !… ma tête tourne, – dit le vieillard en fermant les yeux, et comme épuisé par les efforts de mémoire qu’il venait de faire afin de raconter à Bruyère ce qu’il prenait pour un rêve, et ce qui n’était qu’un de ses rares retours de mémoire.

— Père Jacques, – s’écria Bruyère penchée sur la litière du vieillard, – je vous en supplie : encore un effort… Cette personne… était-ce ma mère ?… mon père ?… Savez-vous s’ils vivent encore ?…

— Je ne sais plus… – murmura le vieillard d’une voix anéantie.

— Ma mère ?… un mot encore, et ma mère ?

Le père Jacques agita machinalement ses lèvres ; quelques sons inarticulés s’en échappèrent encore, puis il ferma les yeux, poussant de temps à autre de douloureux gémissements, comme si, distrait un instant de ses souffrances par son entretien avec la jeune fille, il les eût ressenties avec une nouvelle violence.

Après de nouvelles tentatives, Bruyère, certaine que ses instances seraient vaines, et navrée de son impuissance à soulager le vieillard, rehaussa quelque peu la paille qui lui servait de chevet, plaça à sa portée le petit panier de mûres sauvages, et sortit de l’étable, tremblante, émue, agitée, pensant à l’étrange révélation du père Jacques.

Si ardente que fût sa curiosité à l’endroit de la mystérieuse cachette indiquée par le vieillard, la jeune fille surmonta son impatience ; une pâle lumière se voyait encore dans la chambre du métayer, et Bruyère, pour se rendre aux ruines du fournil, attendit que tout le monde fût couché.

Et puis, d’ailleurs, chaque matin et chaque soir, Bruyère se rendait auprès de la femme inconnue qui, arrivée nuitamment à la métairie, y demeurait depuis assez longtemps.

La jeune fille, ayant donc longé les bâtiments dont la cour était bordée, sortit de cette espèce d’enceinte, et alla frapper à une petite porte qui s’ouvrait derrière la maison et donnait sur la berge de l’immense étang marécageux dont on a parlé, et dont les eaux étaient alors très hautes.

À ce moment aussi, Beaucadet, hâtant la marche de son cheval et celle de son escorte, se rapprochait de plus en plus de la métairie du Grand-Genévrier, où il venait arrêter Bruyère, accusée, ou plutôt soupçonnée d’infanticide.

CHAPITRE VI.

La chambre de dame Perrine. – Lettre d’un fils à sa mère. – Un roi qui ressemble peu aux autres rois. – Entretien de Bruyère et de dame Perrine. – La cachette. – Le coffret. – Reconnaissance. – Arrivée de M. Beaucadet et ce qui en résulte. – Pour la première fois de sa vie M. Beaucadet ne se montre pas insensible.

Il fallait traverser un petit palier obscur avant de parvenir dans la chambre où était entrée Bruyère, en suivant les murs extérieurs de la métairie, le long de la berge de l’étang.

Cette chambre, d’un humble aspect, était presque luxueuse, comparée aux bâtiments délabrés de la métairie : un papier frais cachait les murailles de pisé, récemment enduites de plâtre ; la haute cheminée, à chambranle de bois, était ornée d’une pente de serge verte, festonnée à l’ancienne mode et galonnée de jaune, tandis qu’un grand tapis, étendu devant le foyer, cachait en partie le luisant carrelage du sol ; un bon lit, quelques meubles simples et propres, composaient l’aménagement de cette chambre, seulement éclairée durant le jour par une vieille petite fenêtre, à morceaux de vitres verdâtres et octogones, enchâssés dans du plomb.

Un de ces luminaires en usage dans les campagnes, composé d’une chandelle dont la clarté redouble d’intensité en traversant un globe de verre rempli d’eau limpide, éclairait cette pièce, et jetait sa vive lueur sur une femme assise au coin du foyer, dans un fauteuil. Elle semblait si absorbée, qu’elle ne s’aperçut pas de l’arrivée de Bruyère, qui resta muette et immobile près de la porte.

Cette femme avait, non loin d’elle, un petit métier, garni de drap vert, sur lequel se croisaient, attachés par des milliers d’épingles de cuivre, des fils blancs et légers, auxquels pendaient de petits fuseaux d’ébène ; la dentelle commencée sur ce métier était d’une admirable beauté ; on y reconnaissait la main d’une excellente ouvrière.

Mme Perrine, ainsi s’appelait cette femme, semblait âgée de quarante-cinq ans environ ; elle avait dû être remarquablement belle. Serrés par sa coiffe blanche à la paysanne, deux bandeaux de cheveux d’un noir de jais encadraient son front, très brun comme son teint ; ses yeux noirs, bien ouverts, bien brillants, et surmontés de sourcils fins et arqués, tantôt erraient dans le vide, tantôt se reposaient tour à tour sur deux objets dont nous parlerons tout à l’heure. Le teint très brun de Mme Perrine était pâle et un peu maladif ; la maigreur de son visage le faisait paraître plus allongé, et accusait trop la vive arête de son nez aquilin ; sur sa bouche, d’une coupe gracieuse, errait un sourire mélancolique ; son front pensif s’appuyait alors sur sa main. Mme Perrine portait un costume de paysanne fort propre, et dont l’étoffe noire faisait ressortir encore la blancheur de sa coiffe et de son grand fichu croisé.

Quelquefois un tressaillement presque imperceptible agitait simultanément les lèvres et les noirs sourcils de cette femme, frissonnement nerveux résultant des suites d’une maladie cruelle.

Mme Perrine, durant beaucoup d’années, avait été folle.

Sa folie, d’abord furieuse, avait peu à peu changé de caractère : une mélancolie douloureuse, mais inoffensive, avait succédé à la frénésie. Le temps et des soins remplis de sollicitude avaient opéré une guérison à peu près complète, et le calme profond dont Mme Perrine jouissait depuis son installation dans la métairie du Grand-Genévrier, avait tout à fait consolidé cette guérison.

Après une étude attentive du caractère de cette infortunée et surtout des ombrageuses susceptibilités qu’elle conservait, ensuite de son insanité, le médecin, contre les prescriptions ordinaires, lui avait recommandé, surtout pendant les premiers temps qu’elle passerait à la ferme, un isolement presque absolu. En effet, elle éprouvait une telle humiliation, une si pénible honte de son état passé, que la présence de personnes, même bienveillantes, lui eût causé un malaise, une souffrance indicibles. — Sans doute, avait ajouté le médecin, ces susceptibilités devaient s’effacer peu à peu ; mais, sous peine d’une rechute, alors peut-être incurable, Mme Perrine devait vivre dans la solitude. – Ces conditions de salut se trouvaient d’ailleurs si en rapport avec les goûts de cette femme, qu’elle fut heureuse de s’y conformer ; durant le jour, elle ne sortait jamais ; la nuit venue, et surtout lorsque la lune brillait d’un vif éclat, Mme Perrine faisait souvent de longues promenades sur les bords de l’étang.

Bruyère seule, admise chaque jour auprès d’elle, lui rendait mille soins. D’abord accueillie avec une réserve défiante, qui cachait une honte pénible et ombrageuse, la jeune fille sut peu à peu, par son charme naturel, par ses prévenances, calmer les appréhensions de Mme Perrine. Celle-ci n’éprouva bientôt plus pour Bruyère que le plus tendre intérêt, salutaire sentiment qui concourut encore à assurer, à confirmer la guérison de la pauvre folle.

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Depuis son entrée dans cette demeure, Bruyère, ainsi que nous l’avons dit, restait inaperçue, grâce à la contemplation pensive où était plongée Mme Perrine ; les objets sur lesquels, immobile et silencieuse, celle-ci reposait tour à tour son regard, étaient deux portraits et deux lettres.

L’un de ces portraits, peint en miniature, était placé sur ses genoux, dans sa boîte de maroquin entr’ouverte.

L’autre portrait, beaucoup plus grand (haut de trois pieds environ sur deux pieds de large), se trouvait placé au fond d’une espèce de placard, formant le corps supérieur d’un meuble de noyer, dont la partie inférieure servait de commode.

La miniature représentait un jeune homme de trente ans environ, au teint brun, aux yeux vifs, aux cheveux noirs bouclés, au visage légèrement allongé, à la physionomie spirituelle et hardie. Ses traits, sauf la différence d’âge et d’expression, offraient une extrême ressemblance avec ceux de Mme Perrine ; ressemblance expliquée d’ailleurs par ces mots, gravés sur la bordure du médaillon :

 

MARTIN À SA BONNE MÈRE.

 

L’autre portrait, ou plutôt l’autre tableau (car les accessoires lui donnaient une certaine importance), portait la date de 1845. Son magnifique cadre de bronze, ciselé et doré, surmonté des insignes de la royauté, contrastait singulièrement avec la pauvreté de cette demeure.

Ce cadre splendide contenait le portrait en pied d’un roi… d’un roi régnant sur un peuple du nord d’Europe ; ce prince, vêtu avec une simplicité bourgeoise, portait un habit bleu, un gilet blanc et une cravate noire.

La physionomie de ce souverain, jeune encore, exprimait un singulier mélange de haute intelligence, de résolution et de bonté ; son sourire était doux quoiqu’un peu triste, comme si une connaissance précoce des hommes avait peiné son cœur, sans altérer sa bonté native ; son regard semblait à la fois pensif et pénétrant ; ses traits d’ailleurs manquaient de régularité ; les lèvres étaient épaisses, le nez long, le visage carré, les yeux seuls étaient superbes et d’un bleu lapis qui s’harmonisait à merveille avec une chevelure blonde très courte, très lisse, et une épaisse moustache de même nuance.

L’attitude, le caractère des traits de ce prince révélaient une simplicité, nous dirons une bonhomie extrême, si la bonhomie ne passait pour être incompatible avec l’énergie : sa stature robuste et élevée, sa poitrine saillante et carré, ses épaules larges, son col charnu, ses mains musculeuses, offraient un type plus plébéien qu’aristocratique, et annonçaient la vigueur de la santé.

Nous avons parlé des accessoires de ce portrait ; ils étaient nombreux et singuliers.

Au milieu du fond sombre et bitumeux du portrait, élevés sur deux autels, sans doute en signe de pieuse adoration, deux bustes dessinaient leur sévère profil de marbre blanc, peints par l’artiste dans une mystérieuse demi-teinte.

L’un de ces bustes représentait BRUTUS ;

L’autre buste était celui de MARC-AURÈLE.

Le bonnet phrygien dont on avait coiffé la figure inflexible de Brutus était peint de couleur écarlate et entouré d’une lumineuse auréole qui rayonnait dans la pénombre où l’artiste avait, à dessin sans doute, laissé ce buste ainsi que celui de Marc-Aurèle. Le front pensif de ce dernier semblait également resplendir d’une clarté divine.

Il était impossible de ne pas voir dans cette glorification une preuve éclatante du culte de ce roi pour ce grand empereur et pour ce grand tribun…

Si l’on conçoit la sainte admiration d’un souverain pour MARC-AURÈLE, l’un de ces hommes-Dieu, de ces âmes adorables et trois fois sacrées qui semblent directement procéder de la Divinité, on comprendra moins peut-être qu’un prince absolu, les rois du Nord le sont tous, ait voué une religieuse admiration, une sorte d’idolâtrie à cet indomptable tribun, en qui semblent incarnées la mâle vertu, la fière indépendance des âmes vraiment républicaines

Tels étaient les deux portraits que dame Perrine, la mystérieuse habitante de la métairie du Grand-Genévrier, contemplait d’un air profondément rêveur, et desquels parfois elle détachait son regard pour relire quelques passages de deux lettres posées sur ses genoux.

L’une de ces lettres était ainsi conçue :

 

« Paris, 20 octobre 1845.

« Bonne et tendre mère,

» Dans peu de jours je te verrai : jusque-là patience, courage et espoir ; surtout ne crains rien : Claude veille sur toi, il répond de la discrétion du métayer ; tu ne sors jamais pendant le jour, le comte Duriveau ne visite jamais ses métairies, et le hasard l’amènerait à la ferme, le hasard te mettrait même en sa présence, que tu n’as rien à redouter… Depuis plus de trente ans, le comte ne t’a pas vue… et tu as tant souffert, pauvre mère… tu es si changée, qu’il lui serait impossible de te reconnaître.

» Tu sauras bientôt mon projet ; tu sauras pourquoi, au retour de mon voyage dans le Nord, rappelé en France par la tardive révélation de Claude, je suis parvenu, non sans peine, et grâce aux excellentes recommandations de l’un de mes anciens maîtres, à me faire admettre comme valet de chambre chez le comte Duriveau.

» À ce sujet encore, tendre et bonne mère, ne crains rien, l’épreuve a eu lieu… Je suis satisfait de moi… En présence du comte… je suis resté calme, impénétrable ; et pourtant, pendant cette bizarre entrevue, je me disais, afin de mieux m’éprouver encore :

» — Cet homme, qui m’interroge et m’examine avec un dédain si superbe… cet homme est mon père… il ignore que je suis son fils… le fils de cette pauvre enfant de seize ans… qu’autrefois, dans sa cruauté… il a…

» Mais assez, assez, bonne mère : à quoi bon rappeler ces terribles souvenirs ?… Seulement, d’après le calme que j’ai montré dans cette entrevue, juge de mon empire sur moi-même… et, je te le répète, rassure-toi. Durant ma conversation avec le comte, et malgré les pensées, les émotions de toute sorte qui bouillonnaient en moi… mon impassibilité ne s’est pas démentie, j’ai répondu aux interrogations hautaines du comte avec tant d’à-propos, de respect et de sang-froid, que j’ai été agréé par lui sur-le-champ.

» Ne t’étonne pas trop d’ailleurs de ce puissant empire que j’ai sur moi-même ; car, vois-tu, bonne mère, la vie de domesticité, à laquelle j’avais dernièrement renoncé, mais que j’ai subie pendant si longtemps, m’a tellement habitué à refouler mes impressions au plus profond de moi-même, qu’une apparente impassibilité est devenue pour moi une seconde nature.

» Ainsi, je t’en conjure, mère chérie, et je te le répète encore, ne redoute rien à ce sujet… Ma cause est sainte et juste… mes projets réussiront.

» Tu m’as demandé comment le portrait que je t’ai envoyé, ne trouvant pas prudent de le conserver ici, était en ma possession ; la lettre que je t’envoie, lettre simple, digne et touchante, te l’apprendra. En te l’adressant, bonne mère, en songeant qu’elle serait lue et comprise par toi, noble et grand cœur si cruellement éprouvé, j’ai, pour la première fois de ma vie peut-être, ressenti quelque orgueil en me disant que tu serais fière de ton fils… Et puis aussi, je glorifiais en moi l’enfant de la pauvre ouvrière, lâchement séduite, indignement abandonnée, l’enfant du peuple, qui, après la vie la plus misérable, la plus aventureuse, la plus humble, est arrivé à… Mais, pardon, pardon, bonne mère ; je m’aperçois que ce mouvement d’orgueil, pour être le premier peut-être, n’est que plus vif… Ce n’est pas à moi de m’enorgueillir… c’est à toi d’être fière de ton fils, si sa conduite te paraît digne et bonne.

» Adieu, tendre mère, à bientôt… dans trois ou quatre jours peut-être je te verrai, car mon maître part, je l’espère, après-demain pour la Sologne, et la prudence ne me permettra pas d’aller t’embrasser le jour même de mon arrivée…

» Adieu encore, et tendrement adieu, la plus adorée des mères ! je baise pieusement ton front et tes mains.

» Ton fils respectueux,

» MARTIN. »

 

La seconde lettre, sur laquelle Mme Perrine jetait souvent les yeux avec orgueil, était écrite à Martin par le roi dont on a donné le portrait.

 

« 3 août 1845.

» Je vous dois la vie, Martin… Je vous dois encore plus que la vie… Acceptez ce portrait comme gage de ma reconnaissance et de ma profonde estime.

» J’aime à me rappeler, j’aime surtout à vous rappeler la cause de cette reconnaissance, la raison de cette profonde estime.

» Il y a un an qu’une aventure bien étrange vous a rapproché de moi… Vous ne pouviez deviner qui j’étais, grâce à l’incognito qui me couvrait ; vous m’avez sauvé d’un danger de mort…

» Je voulus savoir à qui je devais la vie ; votre histoire était simple : venu dans le pays à la suite d’un maître, puis las de cette domesticité, vous vous étiez fait artisan, revenant ainsi au premier métier de votre enfance, afin de gagner ce qu’il vous fallait d’argent pour retourner en France.

» Un tiers survint, me reconnut, me nomma… À ma grande surprise, je l’avoue, vous n’avez en ma souveraine présence (ainsi que cela se dit à la cour) témoigné ni trouble, ni respect adulateur, et, à ma plus grande surprise encore, il n’y eut aucune jactance dans votre attitude : elle était digne et simple ; vivement frappé de rencontrer autant de tact et de mesure chez un artisan, éprouvant pour vous un vif sentiment de gratitude, je désirai que nous restassions seuls tous deux. Alors je vous demandai comment je pouvais reconnaître le service que vous veniez de me rendre : je n’oublierai jamais votre réponse :

» — Sire, vous ne pouvez rien pour moi… je suis jeune et robuste, je n’ai pas de famille ; encore quelques jours de travail, et j’aurai gagné ce qu’il me faut pour retourner en France… Mais ici… dans ce pays aussi… bien des artisans ne sont pas comme moi jeunes, robustes, sans souci de l’avenir… Il en est qui, chargés de famille, honnêtes et laborieux, endurent de cruelles privations ; songez au sort immérité de ceux-là, nos frères, sire ; faites qu’ils souffrent moins, et je bénirai Dieu de m’avoir choisi pour sauver vos jours. »

» Ces paroles, prononcées par vous avec âme et fermeté, me causèrent un nouvel étonnement ; pour la première fois (je vous l’ai dit depuis), ma pensée était appelée sur des misères toujours regardées comme fatales, inévitables et sans remède… La circonstance bizarre qui nous rapprochait, donnait un caractère particulier à votre généreuse demande… De plus en plus frappé d’un désintéressement et d’une élévation de cœur que je croyais si rares parmi les gens de votre classe, je causai longuement avec vous, je voulus savoir toutes les particularités de votre vie… Vous avez sans doute pensé qu’une vaine curiosité avait une trop grande part dans mon désir, et vous m’avez fait comprendre que la confiance se gagne… mais ne se commande pas ; je vous ai alors parlé de la misère de ces gens que vous appeliez nos frères ; ceci ne vous était plus personnel, c’était la cause des vôtres que vous défendiez. Alors vous avez été plus qu’éloquent, vous avez été simple, touchant et vrai. Vous m’avez cité des faits, des chiffres irrécusables ; vous m’avez, en quelques mots, peint des tableaux d’une inexorable réalité ; vous m’avez révélé de terribles choses jusqu’alors inconnues pour moi, et si, lors de ce premier entretien, vous n’avez pas ébranlé des préjugés, des opinions, des convictions très opiniâtres, vous m’avez laissé pensif et préoccupé.

» Je vous avoue mes soupçons avec d’autant moins de scrupule que vous les avez détruits ; un moment je crus que, vous exagérant l’importance de l’attention que je vous avais prêtée, votre orgueil… qui sait… votre ambition peut-être s’éveillerait, et que bientôt vous tâcheriez de vous rappeler à mon souvenir : il n’en fut rien. À votre insu j’appris que, le lendemain de notre entrevue, vous aviez repris vos travaux d’artisan, et que vous les continuiez, gardant un secret absolu sur notre rencontre.

» Depuis, j’ai voulu vous revoir ; nos entrevues, cachées à tous, ont été fréquentes ; j’ai de plus en plus apprécié la droiture, le bon sens, l’élévation d’esprit qui vous distinguent ; je ne vous ai pas demandé par quel concours d’événements extraordinaires vous, qui par le cœur et la pensée me paraissez supérieur au plus grand nombre des hommes, vous vous étiez résigné à la servitude ; j’ai respecté vos secrets.

» Je vous ai écouté avec fruit. À ma prière, en acceptant seulement de moi un travail manuel que vous accomplissiez avec une scrupuleuse exactitude, car votre délicatesse est bien ombrageuse, vous aviez consenti à rester quelque temps dans le pays ; nos rapports, toujours ignorés, m’étaient précieux ; enfant trouvé, vous aviez expérimenté toutes les conditions, toutes les misères de la vie du peuple ; plus tard, votre existence aventureuse et votre état de domesticité vous avaient mis en contact avec toutes les classes de la société, des plus infimes au plus hautes. Né pensif et observateur, doué d’un esprit juste et pénétrant, vous avez profondément réfléchi à ce que vous avez vu, étudiant au moins autant les causes que les résultats ; d’une loyauté scrupuleuse, vous n’avez jamais, j’en ai acquis la conviction, exagéré ou atténué ce qu’il y avait de bon et de mauvais dans ce peuple auquel vous vous glorifiez d’appartenir ; une fois certain de votre sincérité, je méditai longuement les enseignements que je trouvais en vous, enseignements vrais, variés, vivants, qu’il m’avait été impossible de rencontrer jusqu’alors, rien n’étant plus rare que la combinaison d’un sort tel que le vôtre avec un caractère et un esprit tel que les vôtres.

» Une fois amené, par les mûres réflexions nées de nos entretiens, dans une voie nouvelle, aux abords difficiles, dangereux… peut-être, peu à peu, lentement il est vrai, de nouveaux horizons ont commencé à s’ouvrir devant moi… de bien grandes vérités ont éclairé mon esprit…

Vous le savez, j’ai tâché d’être point ingrat envers vous… en essayant de vous prouver déjà ma reconnaissance selon votre cœur…

» Vous êtes précipitamment parti pour la France ; un devoir sacré vous y appelait, m’avez-vous dit… C’est avec tristesse et regret que je vous ai vu vous éloigner pour longtemps… pour toujours peut-être.

» Vous me devez, il me semble, une compensation ; si vous pensez ainsi, accordez-moi une demande qui maintenant, je le crois, n’est plus indiscrète.

» Vous souvient-il qu’une fois je mis en doute, non votre sincérité, mais l’exactitude de vos souvenirs, à propos d’un fait extraordinaire dont vous aviez été témoin ; à ce propos, vous me dites qu’il était presque impossible que votre mémoire vous fît défaut, car depuis longues années vous écriviez presque jour par jour une sorte de memento de votre vie.

» Cette vie a dû avoir des aspects si étranges et des conditions si diverses depuis votre enfance jusqu’à ce jour, que ce récit, simple et sincère comme il l’est, je n’en doute pas, offre nécessairement un ample texte à de sérieuses réflexions… Quelques mots de vous, à ce sujet, m’ont aussi vivement frappé : – la domesticité, en vous ouvrant le sanctuaire du foyer, vous avait mis à même, – me disiez-vous, – de connaître des mystères impénétrables même au médecin, même au juge, même au prêtre… ces trois confesseurs de l’âme et du corps, et la vicieuse constitution de la famille, observée de ce point de vue si intime, vous avait offert, – ajoutiez-vous, – les plus curieux, les plus austères enseignements.

» Ces mémoires de votre vie, confiez-les-moi… ce n’est pas une futile curiosité qui me porte à vous adresser cette demande. L’humanité est partout la même : ce qui est vrai en France, est vrai ici, et pour ceux qui sont appelés à avoir une large part d’action sur les hommes, l’étude de l’homme est d’un puissant et éternel intérêt ; vous dirai-je enfin que la lecture de ces mémoires m’est encore désirable, parce qu’il y est peut-être question de moi, de mes actions, et que ces mémoires n’ont pas été écrits pour moi, car je vous connais et je sais qu’aucune considération n’aura pu, en ce qui me touche, altérer l’indépendance de vos convictions.

» Je n’insiste pas davantage : vous comprendrez les motifs de ma réserve ; si vous me refusez, je serai certain qu’une raison, certainement honorable et que je respecte d’avance sans la connaître, sera la seule cause de votre refus.

» Adieu ; croyez toujours à l’estime et à la reconnaissance profonde de votre affectionné,

» ***—***

 

» J’ai reçu votre lettre n° 2. Je vous remercie de la notice sur l’organisation des crèches, c’est admirable ; le nom du grand homme de bien dont le tendre génie va sauver ainsi la vie de milliers d’enfants était encore inconnu ici, tandis qu’au moindre coup de canon, le nom et le titre du plus stupide de nos tueurs d’hommes, pourvu qu’il ait beaucoup égorgé, beaucoup ravagé, retentit en huit jours d’un bout de l’Europe à l’autre. »

 

Mme Perrine, toujours absorbée par la lecture des lettres et par la contemplation des deux portraits dont nous avons parlé, ne s’apercevait pas de la présence de Bruyère.

La jeune fille, depuis l’incomplète révélation du père Jacques, révélation si intéressante pour elle, puisqu’elle lui donnait le vague espoir de pénétrer le secret de sa naissance, grâce à certains objets cachés depuis longtemps, disait le vieillard, dans un fournil abandonné ; la jeune fille éprouvait une impatience remplie d’angoisses ; malgré ces vives préoccupations, elle ne put s’empêcher, en entrant chez Mme Perrine, d’être vivement frappée à la vue du tableau royal, dont la bordure, splendidement dorée, attira tout d’abord son attention. Après y avoir presque involontairement jeté un rapide coup d’œil, elle détourna les yeux, trouvant peu digne d’elle de regarder plus longtemps ce portrait dont une sorte de surprise lui révélait l’existence ; car, jamais jusqu’alors, Mme Perrine n’avait ouvert devant Bruyère la partie supérieure du meuble qui renfermait et cachait ce tableau.

Afin de mettre un terme à une position embarrassante, et d’attirer l’attention de Mme Perrine, la jeune fille toussa d’abord légèrement, puis plus fort, puis enfin elle dérangea bruyamment une chaise, voyant Mme Perrine toujours pensive et rêveuse. Au bruit soudain qu’elle entendit, celle-ci tressaillit, se leva, d’un brusque mouvement, referma vivement les deux vantaux du placard, pour cacher le portrait, tandis qu’en même temps elle se hâtait de faire disparaître dans sa poche les deux lettres et la miniature qui représentait le portrait de Martin ; se tournant alors vers Bruyère, elle lui dit doucement d’un air assez embarrassé :

— Bonsoir… mon enfant… je ne vous avais pas vue…

— Je suis entrée, sans que vous m’ayez entendue… dame Perrine, – répondit Bruyère confuse de l’indiscrétion qu’elle venait de commettre sans le vouloir, – j’ai fait un peu de bruit pour que vous vous aperceviez que j’étais là… excusez-moi…

Mme Perrine tendit affectueusement la main à la jeune fille, qui la pressa contre ses lèvres.

— L’heure à laquelle vous venez ordinairement étant passée, – reprit Mme Perrine, – je ne vous attendais plus, mon enfant.

Bruyère, voyant dans ces mots une occasion d’arriver aussitôt à l’entretien qu’elle se proposait d’avoir avec Mme Perrine, répondit d’une voix émue :

— C’est que le père Jacques… m’a parlé longtemps… dame Perrine.

— Le père Jacques ? ce pauvre vieux berger infirme… dont vous m’avez quelquefois entretenue ? Ne m’avez-vous pas dit que depuis longtemps il avait presque perdu la mémoire, et qu’il ne parlait à personne ?

— C’est vrai… dame Perrine… aussi j’ai été bien étonnée… d’autant plus… que ce qu’il m’a appris…

Bruyère n’acheva pas : le trouble, la crainte, se peignirent sur son visage. Mme Perrine, étonnée du silence et de l’émotion de la jeune fille, reprit :

— Vous voilà toute pâle… toute tremblante… mon enfant, vous vous taisez ; qu’avez-vous ?… Que s’est-il passé ?

Après une nouvelle hésitation, la jeune fille reprit timidement :

— Dame Perrine… je suis seule au monde… en ce moment, je n’ai personne ici pour me conseiller… je n’ose pas agir de moi-même, et je viens à vous…

— Parlez… parlez, – répondit Mme Perrine avec un affectueux empressement, – je n’ai pas grandes lumières… mais je vous aime, cela m’inspirera bien… j’en suis sûre…

— Oh ! n’est-ce pas que vous m’aimez, dame Perrine ? – dit vivement Bruyère.

— Si je vous aime… mon enfant !… je vous aime comme j’aimerais ma fille, si le sort m’en avait donné une ; mais il m’a mesuré le bonheur maternel… Je n’ai jamais eu qu’un enfant… qu’un fils… le meilleur… le plus digne des fils, – ajouta-t-elle avec orgueil.

Puis s’adressant à Bruyère avec tendresse :

— Mais, vous le voyez, je n’ai pas le droit de me plaindre, j’ai un fils dont je suis fière, et vous m’aimez presque comme vous aimeriez votre mère, n’est-ce pas, mon enfant ?

— Oui, oh ! oui, comme j’aurais aimé ma mère. – Puis, se reprenant, la jeune fille ajouta à demi-voix : – Hélas ! non… à une mère on dit tout…

Et elle se tut de nouveau en essuyant ses yeux humides de larmes.

— Écoutez, mon enfant… Depuis quelque temps… vous m’inquiétez, – dit Mme Perrine en attirant Bruyère auprès d’elle, et lui prenant les mains avec sollicitude : – Oui, depuis quelque temps, je vous ai trouvée pâlie… souffrante… préoccupée… il y a un mois surtout… vous savez, lorsque vous êtes restée trois jours sans me voir… je vous ai trouvée si changée…

— J’avais été malade, – répondit vivement Bruyère d’une voix altérée, – bien malade, dame Perrine… je vous l’assure.

— Je ne m’en suis que trop aperçue ; lorsque je vous ai revue, vous étiez méconnaissable… Et…

— Je vous en prie, – s’écria la jeune fille d’une voix presque suppliante, – ne parlons pas de cela.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Bruyère, qu’avez-vous ? Pourquoi ces réticences, ce trouble, ces larmes ?

— Ce n’est rien, dame Perrine, – reprit Bruyère en tâchant de se montrer plus calme. – Les paroles du père Jacques… l’espoir qu’elles m’ont donné, me font, je crois, perdre la tête… Excusez-moi, dame Perrine.

— Allons ! ma pauvre enfant, – dit Mme Perrine en baisant Bruyère au front, – remettez-vous… causons… Tout à l’heure, à propos de votre entretien avec ce vieux berger, vous m’avez demandé conseil ?

— Oui, dame Perrine… car, d’après ce que m’a dit le père Jacques, peut-être… un jour, pourrais-je connaître mes parents.

— Et comment ?

— Écoutez, dame Perrine, je suis une enfant abandonnée. Peut-être… mon père… ma mère… ont été forcés par la nécessité de me délaisser ainsi…

— À moins qu’on n’enlève… un enfant à sa mère, et cela de force… ou pendant qu’elle dort ; une femme qui abandonne librement son enfant… est un monstre ! – s’écria Mme Perrine avec une exaltation singulière.

Et, pour la première fois, depuis son entretien avec Bruyère, son pâle visage se colora d’une vive rougeur, ses yeux étincelèrent.

À peine la mère de Martin eut-elle prononcé ces mots, que Bruyère poussa un cri déchirant, couvrit son visage de ses deux mains, et tomba à genoux en criant :

— Grâce ! ! ! grâce !

— Bruyère… qu’avez-vous ?… Pourquoi me demander grâce ? – dit Mme Perrine en voyant l’effroi, la douleur, le désespoir se peindre sur les traits de la jeune fille.

Puis, tout à coup, croyant deviner la cause de ce trouble, suppliante à son tour, elle reprit d’une voix désolée :

— Bruyère !… pardon ; c’est moi, chère enfant, qui vous demande grâce, car, sans le vouloir… et emportée par un premier mouvement, j’ai peut-être outragé votre mère… Pardonnez-moi… pauvre petite… j’ai eu tort de parler comme je l’ai fait… Mon Dieu !… souvent… une malheureuse jeune fille… trahie… abandonnée… n’a plus la tête à elle… que voulez-vous ? la crainte… la honte…

— Oh ! oui, n’est-ce pas, dame Perrine, – s’écria Bruyère en frissonnant, – la honte… c’est si affreux, la honte… et puis les moqueries… les mépris… quand on n’est pas habituée à cela… Oh ! la honte… voyez-vous… j’en mourrais.

Et Bruyère, s’apercevant qu’à ces derniers mots Mme Perrine avait tressailli et la regardait avec une surprise et une curiosité inquiètes, elle se hâta d’ajouter :

— Aussi, dame Perrine… lorsque tout à l’heure le père Jacques m’a dit que peut-être je pourrais connaître ma mère… d’abord ma joie… a été grande… oh ! bien grande… mais bientôt… je me suis dit : Si je découvre ma mère… si je vais à elle… peut-être je la couvrirai de honte… par ma présence : car enfin sa faute est peut-être restée cachée… oubliée… et c’est moi, sa fille… moi qui la ferais revivre, cette faute, cette honte !… Et pourtant, connaître sa mère… la voir… Oh ! dame Perrine… que faire ?… Mon Dieu ! que faire ? Vous voyez bien qu’il faut que vous me conseilliez… Mais qu’avez-vous ?… Comme vous pâlissez !… Vos mains tremblent.

— Ce n’est rien, mon enfant, – répondit Mme Perrine d’une voix altérée en passant la main sur son front brûlant ; – votre émotion me gagne… et puis, si vous saviez… des souvenirs… oh ! quels souvenirs !… Mais ne parlons plus de moi… parlons de vous… Vos hésitations… je les comprends… elles prouvent votre excellent cœur… seulement, dites-moi… comment le père Jacques a-t-il pu vous donner l’espoir de connaître vos parents ?

— Certaines choses qui pouvaient m’aider à connaître le secret de ma naissance se trouvent, dit-il, cachées dans les ruines du fournil qui est là… sur la berge de l’étang.

— Comment le père Jacques a-t-il appris cela ?

— En songe…

— Un rêve !… ma pauvre enfant… c’est au rêve d’un pauvre vieillard, affaibli par les souffrances, que vous ajoutez foi ?

— Ce qu’il appelle un rêve, dame Perrine… est un retour de mémoire comme il en a quelquefois.

— Mais ne vous a-t-il pas donné d’autres éclaircissements ?

— Non, dame Perrine ; après cette révélation, épuisé sans doute, il est retombé dans son morne silence.

— Mais ces objets, qui les a cachés ?

— Lui.

— Comment ont-ils été en sa possession ?

— Une personne inconnue les lui a remis… je n’ai pu en apprendre davantage… car, hélas ! à ce moment, sa mémoire l’a abandonné…

— Cela est étrange, – dit dame Perrine en réfléchissant… Mais, d’ailleurs… rien de plus facile que de s’assurer de la vérité de cette révélation… où est la cachette qu’il vous a désignée ?

— À deux pas d’ici…

— Un monceau de briques, tout couvert de mousse et de lierre ? là… près de l’étang…

— Oui, dame Perrine, c’était l’ancien fournil de la métairie ; il est tombé en ruines ; on en a construit un autre plus près de la maison…

Après un moment de silence pendant lequel les traits de Mme Perrine semblèrent plus fréquemment agités par son frissonnement nerveux qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors… elle dit à Bruyère :

— Écoutez, mon enfant… vous devez, il me semble, d’abord vous assurer de la réalité de ce que vous a dit le père Jacques… Les découvertes que vous ferez… dicteront votre conduite… N’est-ce pas votre avis ?

— Oui, dame Perrine.

— L’heure est convenable ; tout le monde dort dans la métairie… que n’allez-vous tout de suite visiter cette cachette ?

— Dame Perrine… quelquefois… vous sortez le soir ; si vous vouliez m’accompagner ?

— Volontiers, chère enfant…

Au moment où Mme Perrine se disposait à sortir, Bruyère la prit vivement par la main, ses lèvres s’entr’ouvrirent comme si elle allait parler ; puis, cédant sans doute à la réflexion, elle baissa la tête avec accablement, abandonna la main de sa protectrice, poussa un profond soupir et murmura :

— Non… la force me manque… je n’ose pas.

— Que n’osez-vous pas, mon enfant ?

— Vous tout dire… Et pourtant il le faudra… car, voyez-vous, dame Perrine, ce n’est pas pour moi seule… que je voudrais connaître mes parents…

— Ce n’est pas pour vous seule ?

— Venez… venez, dame Perrine, – dit précipitamment Bruyère, comme si elle eût craint de céder à un élan de confiance involontaire, – venez… ce que nous trouverons dans cette cachette… me décidera à me taire… ou à tout vous dire…

Les deux femmes sortirent de la chambre, traversèrent le petit palier, et se trouvèrent en dehors des bâtiments.

Le ciel était d’une admirable sérénité. La lune, alors dans son plein, resplendissait de clarté au-dessus du noir rideau de grands sapins qui s’étendait à perte de vue ; à la surface des eaux dormantes de l’étang flottait une vapeur blanchâtre ; mais ces exhalaisons méphitiques se dissipaient à mesure que s’opérait la lente ascension de la lune dont les brillants reflets changeaient l’étang en une immense nappe de lumière argentée.

Le silence était profond…

La brise du soir, agitant les roseaux desséchés par l’automne, les faisait bruire par rafales… mais lorsque, de temps à autre, ce léger bruissement cessait avec le souffle capricieux du vent, une oreille attentive aurait pu distinguer au loin… bien loin… le bruit sourd et cadencé de plusieurs chevaux lancés au galop qui se rapprochaient peu à peu.

Dame Perrine et Bruyère étaient trop gravement préoccupées pour remarquer cette circonstance.

Mme Perrine et Bruyère arrivèrent bientôt auprès des ruines de l’ancien fournil ; il n’en restait que deux pans de murailles, à demi écroulés, formant un angle droit. Au milieu de l’une d’elles on voyait l’orifice du four, grossièrement bouché au moyen de tuiles reliées ensemble avec de la terre ; grâce à cette précaution, cette cavité ne pouvait servir de retraite ou d’embuscade aux fouines, aux putois, aux renards, et autres implacables ennemis des basses-cours. Le lierre, les ronces, couvrant cette maçonnerie, ne laissaient apercevoir à l’éclatante clarté de la lune que le demi-cintre de briques autrefois noircies et calcinées par les tourbillons de flamme qui sortaient de la bouche du four.

À quelques pas de ces ruines, situées sur la crête de la berge, les roseaux, dont l’étang était entouré, élevaient leurs tiges déjà fanées ; au milieu d’elles apparaissait, au-dessus du niveau de l’eau, la partie supérieure d’une porte d’écluse, destinée à déverser, dans un large canal couvert de joncs, les eaux de l’étang, lorsqu’on le mettait à sec, afin de le pêcher.

L’agitation de Mme Perrine augmentait à chaque instant. Les divers incidents de ce jour, les souvenirs sur lesquels elle s’était tue, mais qui n’en avaient pas moins un grand retentissement dans son cœur ; les demi-aveux, le trouble de Bruyère, causaient à Mme Perrine une émotion extrême ; car depuis sa guérison, sa vie s’était passée dans le calme, dans l’isolement le plus complet... Elle attribua donc aux singulières circonstances de cette soirée l’espèce d’étourdissement fiévreux qu’elle ressentait depuis quelques moments.

— C’est là !… – lui dit Bruyère, en s’arrêtant dans l’angle formé par les deux pans de mur du fournil, et désignant l’orifice du four à Mme Perrine.

Celle-ci reprit :

— La cachette est du moins bonne, en cela que l’on passerait mille fois à cet endroit… sans se douter de rien…

— Oh ! dame Perrine… comme le cœur me bat ! – dit Bruyère en tremblant ; – c’est là, pourtant.

— Croyez-moi, mon enfant… ne vous abusez pas d’un trop vif espoir… Mais, hâtons-nous… je ne sais si c’est la fraîcheur de la nuit, – ajouta Mme Perrine, d’une voix plus brève et en tressaillant, – mais je frissonne de tout mon corps.

À peine elle avait prononcé ces mots, que Bruyère, avec l’énergie et l’agilité d’une fille des champs, s’arma d’un débris de solive, gravit les décombres, arriva près de l’orifice du four, en écarta le lierre et les ronces, et fit facilement une trouée à travers la maçonnerie de briques et de terre.

Soudain, au loin… et comme si ce bruit fût venu de l’extrémité nord de l’étang… retentit, dans les airs, le cri de l’aigle de Sologne… mais la distance affaiblissait tellement ce cri, qu’il était à peine perceptible.

Cependant il frappa l’oreille de Bruyère ; elle se redressa, inquiète, attentive.

— Qu’avez-vous ?… – lui demanda Mine Perrine qui n’avait rien entendu ; – que vous arrive-t-il, mon enfant ?…

Bruyère, toujours muette, immobile, fit de la main un geste suppliant à Mme Perrine, pencha la tête, et écouta de nouveau avec anxiété.

Elle n’entendit plus rien… soit que le cri n’eût pas été répété, soit qu’il eût été refoulé par une des légères rafales de vent, qui, soufflant de temps à autre dans une direction justement contraire, avaient apporté naguère et venaient d’apporter encore le bruit, de plus en plus rapproché, de plusieurs chevaux lancés au galop.

— Mon enfant, dit Mme Perrine, d’une voix qui trahissait l’angoisse et la souffrance, – je vous en prie, hâtons-nous, je ne me sens pas bien.

Ces mots rappelèrent Bruyère à elle-même ; en peu d’instants, elle eut pratiqué une ouverture suffisante pour pénétrer dans la sombre cavité ; mais Mme Perrine la saisit par ses vêtements, et lui dit :

— Mon enfant… prenez garde… il y a de dangereux serpents dans le pays… Si quelque reptile était caché dans ce trou…

— Ne craignez rien, dame Perrine ; ce n’est pas encore le temps où les serpents gîtent pour s’engourdir.

Ce disant, Bruyère, d’un léger mouvement, se dégagea des mains de Mme Perrine dont le cœur se serra en voyant disparaître la jeune fille au milieu des ténèbres formées par la voussure du four.

À ce moment… mais Bruyère ne pouvait plus l’entendre, retentit de nouveau, et, cette fois… perçant, distinct et rapproché, le cri de l’aigle de Sologne.

— Un oiseau de proie… c’est triste… mauvais présage, – dit tout bas Mme Perrine en tressaillant.

Puis, comme si cette pensée eût redoublé ses craintes pour la jeune fille, elle se pencha vers la noire entrée du four, et s’écria :

— Bruyère, mon enfant… parlez-moi donc…

— Je cherche au long de la voûte, et partout… dame Perrine ; et je ne trouve rien… – répondit tristement la jeune fille.

— J’en étais sûre… pauvre enfant ! – dit Mme Perrine. Puis, prêtant l’oreille du côté d’où venait le vent, elle ajouta à demi-voix :

— C’est singulier… on dirait le galop de plusieurs chevaux qui s’approchent.

Elle écouta de nouveau et reprit :

— Ce sont les poulains de quelque métairie voisine qui restent la nuit dans les prés, et s’ébattent au clair de lune… – Tout à coup, la jeune fille poussa un cri perçant :

— Qu’y a-t-il ?… – dit Mme Perrine avec effroi. – Bruyère… en grâce… répondez !

— Un petit coffre… dame Perrine !

Et, presque aussitôt, la jeune fille, toute palpitante d’une joie inespérée, reparut à l’entrée de la voûte.

Un peintre aurait fait de cette scène un tableau d’une originalité charmante.

La vive clarté de la lune éclairait en plein Bruyère, qui, à genoux à l’entrée de la voûte, tenait le coffret entre ses bras ; les feuilles vertes des lierres, les rameaux des ronces empourprées par l’automne encadraient de leurs souples guirlandes le demi-cintre rempli d’ombres au milieu desquelles resplendissait, inondée d’une blanche lumière, la figure de la jeune fille, immobile, agenouillée, les yeux noyés de larmes et levés au ciel avec une expression d’ineffable espérance.

Malgré son agitation, ses inquiétudes, et la curiosité mêlée de sollicitude que lui inspirait la découverte de Bruyère, Mme Perrine resta un moment muette à la vue de ce délicieux tableau.

— Merci, mon Dieu ! le père Jacques ne m’avait pas trompée… peut-être, je vais connaître ma mère… – disait Bruyère d’une voix palpitante d’émotion ; puis, d’un bond, elle fut auprès de Mme Perrine, et lui dit :

— Voici le coffret…

Ce coffret n’avait de remarquable que sa forme, assez bizarre ; il était rond, à fond plat, et à couvercle bombé ; on voyait, à quelques lambeaux d’étoffe épargnés par le temps et par l’humidité, qu’autrefois il avait été recouvert en serge verte, fixée au bois par de petits clous à tête de cuivre, alors rongés par le vert de gris ; ce coffret avait dû servir d’étui à un métier à dentelle, à peu près pareil à celui que l’on a vu dans la chambre de Mme Perrine, auprès de son fauteuil.

Les têtes des clous destinés à retenir la serge, après avoir formé quelques grossières arabesques sur le couvercle, s’arrondissaient en lettres cursives qui dessinaient ce nom :

 

PERRINE MARTIN.

 

Mme Perrine, à la vue de ce coffret, était d’abord restée frappée de stupeur, comme si elle eût cherché à rassembler ses souvenirs ; mais bientôt, en lisant à la resplendissante clarté de la lune ce nom qui était le sien, elle poussa un grand cri.

— Oh ! mon Dieu !… dame Perrine… qu’avez-vous ?… – dit Bruyère. Mme Perrine, sans lui répondre, prit le coffret pour l’examiner de plus près encore, et, les mains tremblantes, les yeux hagards, elle s’écria d’une voix entrecoupée, sans songer à la présence de Bruyère :

— Cet étui… c’est à moi ; comment se trouve-t-il ici ? je l’avais emporté… dans cette maison… je m’en souviens ; oui… dans cette maison… où l’on m’a conduite quand je n’étais pas encore… tout à fait folle.

— Vous… folle !… – s’écria Bruyère avec terreur.

— Dans cette maison, – poursuivit Mme Perrine de plus en plus égarée, – dans cette maison, où l’on m’a si longtemps gardée… et quand j’en suis sortie guérie… je me le rappelle bien… j’ai demandé… cet étui… et d’autres choses aussi… auxquelles je tenais… oh ! je tenais tant… et l’on m’a répondu… qu’on ne savait pas ce que je voulais dire…

— Ce coffret… vous appartient !… – s’écria Bruyère, et un moment un fol espoir vint luire à sa pensée, – si dame Perrine était sa mère… – mais elle se rappela bientôt que, peu de moments auparavant, celle-ci lui avait exprimé le regret de n’avoir jamais eu de fille.

N’osant parler, Bruyère attendait avec une angoisse inexprimable l’éclaircissement de ce mystère.

Mme Perrine avait placé le coffret sur un décombre. Faisant alors jouer, non sans difficulté, à cause de la rouille, un petit crochet presque inaperçu qui fermait l’étui, elle l’ouvrit et y prit d’abord un vieux hochet en osier, garni de grelots, ainsi qu’en ont quelquefois les petits enfants pauvres.

— Son hochet ! – s’écria Mme Perrine ; – le hochet de mon fils, je le croyais perdu… Quel bonheur !… le voilà, – et, après avoir couvert ce jouet de baisers joyeux, elle le replaça dans l’étui ; puis, ce fut le tour d’un petit portefeuille de maroquin, garni d’ornements d’argent noircis par le temps, et parmi lesquels figurait une couronne de comte.

— Le portefeuille… que son père… avait une fois laissé tomber, – s’écria Mme Perrine, – et qui contenait ces lettres funestes… Et puis, voilà ces deux petits fuseaux de bois sculptés… pour moi, par ce pauvre Claude, le meilleur, le plus malheureux des hommes… Oh ! quel bonheur ! mes trésors chéris, mes reliques sacrées, si longtemps pleurées… je vous retrouve enfin… – et Mme Perrine couvrit ces objets de larmes et de baisers, avec une exaltation fiévreuse et funeste, car à ses sanglots se joignirent bientôt des mouvements convulsifs.

— Mais… ceci… je ne le reconnais pas, je n’avais pas laissé cela… – dit tout à coup Mme Perrine.

Et elle mit la main sur une bourse de peau assez lourde, qui, sans doute atteinte par l’humidité, creva sous le poids de son contenu ; un grand nombre de pièces d’or en tombèrent.

— De l’or ! – s’écria Mme Perrine avec une surprise croissante.

Puis elle ajouta :

— Qu’est-ce que ce parchemin ?

En effet, à la bourse était attaché un morceau de parchemin jaune et évidemment arraché à la couverture d’un vieux livre.

— Il y a quelque chose d’écrit !… – s’écria Mme Perrine.

— Lisez !… oh !… lisez !… – murmura Bruyère, dont les idées commençaient à se troubler en présence de faits si inattendus.

Grâce à l’éblouissante clarté de la lune, Mme Perrine put lire ce qui suit :

 

« Ce coffre, et ce qu’il renferme, doit appartenir à la mère de ma fille qui, à cette heure, a cinq ans… Je suis forcé de m’expatrier, de l’abandonner… je la confie à un homme fidèle… ces objets aideront ma fille à se faire reconnaître un jour de sa mère, si je le juge à propos ; plus tard, je donnerai d’autres instructions… mais comme je puis être tué bientôt, ces mots me serviront de testament… et dans ce testament je veux consigner un aveu qui m’oppresse.

» Moi qui ai jusqu’ici tout bravé, tout osé… j’éprouve en ce moment un remords… J’ai commis un crime affreux… sans nom… il faut que je commence de l’expier, en le dévoilant à celui qui doit lire… ceci… et que… »

 

À cet endroit, l’humidité ayant maculé et pénétré le parchemin, beaucoup de mots se trouvaient presque illisibles, d’autres complètement effacés, de sorte que les dernières lignes devenaient incompréhensibles ; mais Mme Perrine, de plus en plus égarée et emportée par l’élan d’une curiosité dévorante, continua de lire ces mots incohérents, comme s’ils avaient présenté un sens complet.

 

« Il fal… mais… ien résolu… la nuit… je m’étais introduit pour… folle… mais si belle… il… voul… dans aussi… horreur de moi… au point du jour… alors emporté… l… coffre… sav… m’y poursuivit partout… jusque…

« … Revenu en… parvenir… ma fille… la mère toujours folle, ne sachant… j’ai soustrait… on ne lui apprendra… et… que lorsqu’elle aura… pour raison à moi… et imp… donnera le nom de Bruyère à… fille… et le mon… »

 

Le parchemin tomba des mains de Mme Perrine.

Cette nouvelle et terrible secousse rendit, pour un instant, si cela se peut dire, l’équilibre à son esprit, de même qu’un monument dérangé de sa base par une oscillation profonde est remis momentanément en place par une oscillation contraire, jusqu’à ce qu’une dernière commotion le fasse écrouler avec fracas.

Si incomplet que fût le sens de ces mots à demi effacés, Perrine Martin comprit vite leur signification. Ainsi, un infâme, frappé de la beauté de cette infortunée, avait abusé de l’état d’insanité où elle était plongée ; Bruyère était le fruit de ce crime affreux, et elle, Perrine Martin, avait été rendue mère sans en avoir gardé la conscience et le souvenir.

À cette épouvantable révélation, le cœur maternel de cette infortunée ne ressentit qu’une chose… une joie immense… divine… une fille lui était née ; cette fille… elle pouvait la presser sur son cœur…

Aussi, s’écria-t-elle en tendant ses bras à Bruyère :

— Tout à l’heure, je me sentais redevenir folle… maintenant je ne crains plus rien… Viens, viens, ma fille… tu me rends la raison…

Et elle disait vrai : il est des situations données où une mère ne veut pas devenir folle, et ne le devient pas.

— Vous !… ma mère !… – s’écria Bruyère avec stupeur, car elle était trop naïve pour pénétrer le sens odieux des demi-mots lus par sa mère avec égarement.

— Oui, ta mère !… je suis ta mère ! – disait Mme Perrine en sanglotant, et couvrant Bruyère de pleurs et de caresses, – peu nous importe le reste… vois-tu ? Tu es ma fille… que nous faut-il de plus ? Oh ! mon Dieu !… et moi qui disais tantôt : J’aurais été si heureuse d’avoir à la fois une fille… et un fils à adorer… J’avais déjà un fils… Oh ! un digne fils !… Oh ! comme tu l’aimeras, ton frère !

— Une mère !… un frère !… – murmurait Bruyère, en rendant à sa mère larmes pour larmes, caresses pour caresses, bonheur pour bonheur.

Tout à coup Perrine Martin tressaillit, et dit tout bas à Bruyère, qu’elle tenait serrée contre son sein :

— On t’appelle !…

— Moi, ma mère ?

— Oui… tiens… écoute…

En effet, à travers un bruit de sabres traînants, de pas de chevaux, de grosses bottes ferrées, de cris confus, tumulte croissant que l’émotion de Perrine Martin et de sa fille ne leur avait pas jusqu’alors permis d’entendre, retentissait la voix perçante et importante de M. Beaucadet.

— Il nous faut Bruyère, – disait le sous-officier de gendarmerie, – au nom de la loi, que personne n’est censé ignorer, où est Bruyère ?… je viens l’arrêter…

Il est impossible de rendre l’étreinte de maternité sauvage avec laquelle Perrine Martin, lorsque ces mots parvinrent jusqu’à elle, serra sa fille contre son sein, en s’accroupissant dans l’angle formé par les deux murailles du fournil, qui projetaient à cet endroit une ombre assez profonde.

— Arrêter… Bruyère, – criait la virile et bonne Robin, – est-ce que vous êtes fou… monsieur Beaucadet ?… arrêter cette pauvre petite ! la Providence du pays !

— C’est vrai, – reprenaient les garçons de ferme, – arrêter cette pauvre petite… et pourquoi ?

— Parce qu’elle est accusée d’in-fan-ticide, – répondit Beaucadet d’un ton péremptoire, en scindant les mots selon sa coutume.

— Qu’est-ce que vous nous chantez là ? – reprit la Robin, – vous parlez votre patois.

— En d’autres termes, ignare que vous êtes, – reprit dédaigneusement Beaucadet, – Bruyère est prévenue d’avoir tué son enfant.

À ces mots, deux cris terribles se firent entendre derrière l’angle formé par les murailles délabrées du fournil.

Au moment où Beaucadet accourait dans cette direction, suivi de ses gendarmes, Bruyère, avec la rapidité de l’éclair, se dégagea de l’étreinte convulsive de sa mère, d’un bond franchit les décombres du fournil, et de cette hauteur se précipita dans l’étang.

Tout ceci s’était passé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Lorsque Beaucadet, accompagné de ses soldats et des gens de la ferme, arriva dans l’angle formé par les deux pans de muraille dont l’élévation leur avait caché la funeste action de Bruyère, ils ne trouvèrent que Perrine Martin.

La malheureuse mère, la tête renversée sur une pierre, les bras raidis, les mains crispées, les yeux fixes et demi-clos, les dents serrées, était en proie à un effrayant paroxysme nerveux.

— Dame Perrine… – s’écria la Robin en se jetant à genoux auprès d’elle pour lui porter secours pendant que les gendarmes l’entouraient.

— La Robin !… au secours ! – s’écria tout à coup une voix de l’autre côté des ruines du fournil.

C’était un des garçons de ferme qui, entendant le bruit du corps de Bruyère tombant à l’eau, avait couru au bord de l’étang pendant que les autres acteurs de cette scène se précipitaient vers les ruines.

— La Robin ! – cria-t-il de nouveau, – Bruyère s’est jetée dans l’étang… voilà un de ses petits sabots dans les joncs… vite… au secours !… démarre la toue (le bateau)… on pourra peut-être encore la sauver...

____________

 

Pendant que Perrine Martin, privée de tout sentiment, était transportée dans la métairie, le bateau fut démarré, l’étang parcouru, sondé en tous sens par la Robin, les garçons de ferme et les gendarmes…

On ne retrouva pas le corps de Bruyère…

La Robin, éclatant en sanglots, emportait comme une relique précieuse le petit sabot de la jeune fille… puis, se ravisant tout à coup, la Robin dit au charretier :

— Nous sommes bêtes de pleurer… une créature charmée comme était Bruyère, ça ne meurt pas… Nous la reverrons…

M. Beaucadet, après avoir dressé procès-verbal du suicide, remonta à cheval et regagna en hâte le château du comte Duriveau pour y porter cette funeste nouvelle.

Au bout de quelques instants de marche, le vieux soldat qui, plusieurs fois pendant cette journée, avait témoigné de l’impatience que lui causait la ridicule importance que se donnait Beaucadet, dit à demi-voix, en s’adressant à son camarade et lui montrant le maréchal des logis :

— Je l’ai bien vu tout à l’heure, il a pleuré en montant à cheval… Tant mieux… je l’avais toujours soupçonné d’être plus bête que méchant.

CHAPITRE VII.

Mme Wilson et sa fille. – Amours de Raphaële et du vicomte Scipion Duriveau. – Confidences. – Jusqu’où peut aller l’amour d’une mère. – Raphaële apprend la mort de Bruyère.

Pendant que les événements précédents se passaient à la métairie du Grand-Genévrier, d’autres scènes avaient lieu au cottage de la Sablonnière, résidence de Mme Wilson.

De retour chez elle, après cette malencontreuse journée de chasse, Mme Wilson et sa fille, tristes, abattues, avaient gagné leur appartement sans songer à dîner ; M. Alcide Dumolard, à peine revenu de la terreur dont il avait été saisi lors de l’audacieuse attaque de Bamboche, ne partageait cependant pas l’insouciance de sa sœur et de sa nièce à l’endroit du repas ; mollement étendu dans un fauteuil, au coin d’un excellent feu, il se faisait servir un copieux dîner, prétendant que tant d’émotions diverses, et surtout la douleur causée par la perte de sa bourse, lui avaient étrangement creusé l’estomac.

Cédant aux instances de sa mère, Raphaële Wilson venait de se mettre au lit ; à son chevet était sa femme de chambre, Mlle Isabeau, fille de trente ans au plus, point jolie, mais ayant une figure fine, expressive, intelligente, de magnifiques cheveux, des yeux étincelants, la main fluette, le pied cambré et une taille fort élégante, que faisait encore valoir une robe noire très simple, mais façonnée à ravir. Mlle Isabeau paraissait aussi surprise qu’attristée de l’air souffrant, abattu, de ses deux maîtresses. À un signe de Mme Wilson, elle quitta l’appartement.

La mère et la fille restèrent seules.

La chambre à coucher de Raphaële, attenante à celle de sa mère, était tendue et meublée de toile de Perse fond blanc semé de gros bouquets de bluets ; une lumière, à demi voilée par un globe de cristal d’une opacité transparente, éclairait à demi cette pièce.

Mme Wilson avait quitté son habit de cheval pour une robe de chambre de cachemire gris de lin, bordée et ornée de passementerie d’un rose pâle, souple et fin tissu qui accusait les contours de ce corps charmant.

Assise au bord du lit de sa fille, elle tenait, avec une sollicitude inquiète, une de ses mains dans les siennes. La charmante figure de Raphaële, d’un coloris ordinairement si délicat et si rose, était alors tellement altérée, que, sans l’éclat fiévreux de ses grands yeux bleus et le châtain foncé de ses bandeaux de cheveux, la pâleur de son visage se fût confondue avec la blancheur neigeuse de la dentelle et de la batiste de son petit bonnet de nuit.

Cette toute jeune fille et cette jeune mère, ou plutôt ces deux sœurs ainsi groupées, offraient un ravissant tableau : une douce lumière jetait sa clarté douteuse dans cette chambre tapissée d’étoffes fleuries et tout imprégnée de la senteur légèrement parfumée qu’exhale toujours l’entourage des femmes élégantes et recherchées.

Pour la première fois depuis leur retour de la chasse, Mme Wilson et sa fille se trouvaient seules.

— Pauvre ange… tu souffres donc bien ? – dit Mme Wilson à Raphaële.

La jeune fille répondit par un douloureux soupir accompagné d’un regard chargé de larmes.

Mme Wilson prit entre ses deux petites mains la tête de sa fille, qui reposait sur son épaule, et la baisa plusieurs fois au front en disant :

— Toi souffrir… mon ange… toi… oh ! je n’ai jamais jusqu’ici… ressenti la haine… mais celui-là qui te causerait le moindre chagrin serait poursuivi par moi… d’une animosité terrible, implacable…

En parlant de la haine qu’elle éprouverait… la vive et agaçante physionomie de Mme Wilson se transfigura ; ses yeux, toujours si gais, si sereins, brillèrent d’un sombre éclat ; sa bouche, toujours si rieuse, se contracta ; les veines de son front se gonflèrent ; enfin, l’expression de son visage parut un instant si menaçante à Raphaële, qu’elle s’écria épouvantée :

— Maman… ne le hais pas… je l’aime tant…

À ces mots de Raphaële, qui disaient son incurable passion pour le vicomte Scipion Duriveau, Mme Wilson, par un brusque revirement, cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes.

— Mère… mère chérie… je te désole… – s’écria la jeune fille en se jetant au cou de Mme Wilson, – oh ! combien je suis lâche… et malheureuse… il ne m’aime plus peut-être… et je te brise le cœur…

— Il ne t’aime plus ! – s’écria Mme Wilson en essuyant brusquement de sa main les larmes qui ruisselaient sur ses joues à fossettes, – il ne t’aime plus… – et ses joues pâlies s’empourpraient d’indignation. – Toi… toi… subir un tel mépris… Toi, belle entre toutes… toi belle… oh ! belle à réaliser l’idéal, l’impossible… – s’écria Mme Wilson, emportée par le fol orgueil de l’amour maternel.

— Ne plus t’aimer ! lui… – reprit-elle après un moment de silence. – Mais tu ne sais donc pas tout ce que m’a coûté…

Mme Wilson s’interrompit : emportée par son premier mouvement, elle allait dévoiler à sa fille un secret qu’elle voulait lui taire ; elle se hâta donc d’ajouter en se reprenant :

— Non, tu ne sais pas ce que cet amour m’a coûté d’inquiétudes… Calme-toi, rassure-toi donc… mon adorée.

— Hélas ! ma mère, depuis notre départ de Paris, nous sommes fiancés… Et durant cette journée d’aujourd’hui, vous l’avez vu… rien… quelques politesses banales ; à peine il s’occupait de moi… toujours distrait, insouciant ; et qu’est-ce encore que cette indifférence, auprès de cette scène… horrible… où il a montré, comme toujours, tant de courage et de dédain !… Oh ! cette femme… cette fille des champs, il l’aime. Voilà pourquoi il ne m’aime plus… Il l’aime… et elle a tué son enfant ! – s’écria Raphaële, avec un inexprimable mélange de haine, de jalousie et de désespoir…

Puis, fondant en larmes, elle se jeta au cou de sa mère et cacha sa figure dans son sein.

— Ah ! plaignez-moi… méprisez-moi… – reprit-elle. – Malgré tout cela… j’aime encore Scipion… je l’aime toujours… je l’aime davantage peut-être, car jamais il ne m’a paru plus beau que lorsque, seul, si jeune, si faible, mais si intrépide, il bravait dédaigneusement la furie de ces paysans qui le menaçaient… Oui, maudissez-moi… ma mère, – ajouta Raphaële ; et, tournant vers sa mère son beau visage inondé de larmes, elle tendit ses mains suppliantes en répétant : – Maudissez-moi !… car vous ne savez pas tout…

Mme Wilson se redressa brusquement sur son séant, et, d’un regard inquiet, pénétrant, interrogea sa fille.

— J’ai abusé de votre aveugle tendresse… de votre confiance sans bornes… – reprit Raphaële avec abattement.

À ces mots, le premier mouvement de Mme Wilson fut de tressaillir en se rejetant en arrière et d’abandonner les mains de Raphaële, qu’elle tenait entre les siennes ; puis, rougissant d’avoir un instant douté de sa fille, quoique celle-ci s’accusât elle-même, elle lui dit :

— Toi ? abuser de ma confiance… Je ne te crois pas… pauvre ange.

Ces mots furent prononcés avec un sourire d’une telle sérénité, que Raphaële, frappée de stupeur, resta muette et accablée.

— Non, tu n’as pas pu abuser de ma tendresse, ma chérie, – reprit sa mère. – Selon ton habitude, ton candide et bon cœur s’exagère quelque enfantillage… comme tu t’exagères la froideur de Scipion !… Du reste, vilaine enfant, – ajouta Mme Wilson en souriant et abaissant, par un mouvement plein de grâce, sa jolie tête au niveau de celle de sa fille, – tu finiras par me rendre aussi peureuse que toi, car, tout à l’heure, lorsque tu t’es écriée, méchante petite aveugle : Il ne m’aime plus !… un moment, j’ai… tremblé… Me faire douter de toi !… de la toute-puissance de ta beauté, de l’adorable influence de ton esprit et de ton cœur… c’est ce que je ne saurais te pardonner… Venez, mademoiselle, que je ferme ces beaux yeux sous de gros baisers, puisque ces beaux yeux sont si mal voyants, si mauvais juges de l’amour de Scipion.

Et Mme Wilson appuya ses lèvres roses sur les blanches paupières de Raphaële.

Pour la première fois de sa vie, Raphaële se sentit douloureusement étonnée du langage de sa mère.

La confiance, la quiétude de Mme Wilson, après les incidents de cette journée, incidents si pénibles pour le cœur de la jeune fille, remplissaient celle-ci de surprise et d’inquiétude :

— Pardonne-moi, ma mère, – dit-elle avec embarras, – si je m’étonne de t’entendre traiter avec si peu d’importance tout ce qui s’est passé aujourd’hui, et…

Mme Wilson, interrompant sa fille, lui dit avec un accent de sérieuse tendresse :

— Écoute, chérie, nous sommes deux sœurs… je vais te parler en femme mariée… à toi, qui seras bientôt la femme de l’homme que tu adores. Il faut, vois-tu, mon enfant aimée, prendre le monde comme il est… les choses comme elles sont. Tu t’effrayes… tu souffres de ce que tu appelles l’insouciance, la froideur de Scipion. Que veux-tu ? il est de son siècle… de son temps. Quoique bien jeune, il affecte… (et je le lui ai reproché devant toi), il affecte, comme la plupart des hommes de son âge, un détachement, une dédaigneuse insouciance de tous les sentiments tendres. Il regarderait comme parfaitement ridicules les airs empressés d’un fiancé ; il croirait jouer le rôle d’un prétendu de province en t’accablant de soins et de prévenances… Au fond, qu’est-ce que ces affectations ? des apparences… des semblants… qui n’altèrent en rien l’affection sérieuse, profonde, qu’il a pour toi… Oui… car il t’aime plus que tu ne le crois… Après tout, c’est à moi, qui sais ce que tu vaux, ce que tu es… de le défendre contre tes doutes funestes… pauvre ange idolâtré… tu as choisi Scipion… tu l’aimes tant, que tu as failli mourir. Il t’a fait demander en mariage par son père… Ce n’est pas ta modeste dot qui a pu le tenter… ce qui me reste de fortune est bien peu de chose ; et tout ce que possède ton oncle est placé en viager…

— Ma mère…

— Mon Dieu ! toutes ces raisons que tu me forces à te donner pour te rassurer, pour te convaincre, sont pitoyables, sont odieuses, ange aimé… Mais puisque tu manques d’une légitime confiance en loi, il me faut bien entrer dans ces détails, si répugnants qu’ils soient.

— Hélas ! ma mère, aujourd’hui, dans cette triste journée, ce n’est pas seulement du manque de prévenances de Scipion que j’ai eu à souffrir…

— Je te comprends ; tu songes à cette cruelle découverte… à ce malheureux petit enfant… Ici encore, mon ange, il me faut te parler en sœur… en amie… ou plutôt en mère qui met de côté toute fausse réserve, toute pruderie mensongère, parce qu’il s’agit de t’éclairer et non pas de te tromper. Écoute-moi… L’an dernier, Scipion était ici seul avec son père ; il ne te connaissait pas… Dans le désœuvrement de la vie de campagne, ayant rencontré cette jeune fille, il lui aura fait la cour. Elle l’aura écouté… et tu sais le reste… Maintenant, au point de vue moral, c’est mal, très mal… mais, il faut bien te le dire, au point de vue du monde… de ce monde où toi et moi nous vivons, l’action de Scipion est ce qu’on appelle une… peccadille de jeunesse… Demain, tout Paris saurait que le vicomte Scipion Duriveau a eu pour maîtresse une petite paysanne, et que cet amour a eu le dénouement tragique dont nous avons été témoins ; demain, tout Paris saurait cela… que pas un salon ne serait fermé à Scipion, et que pas un homme, pas une femme de quelque autorité dans le monde ne modifieraient en quoi que ce soit l’accueil qu’ils ont coutume de faire à Scipion… bien plus, mon enfant, pas une mère, pas un père ne lui refuserait, pour cela, sa fille en mariage… Tout ceci, je le vois, t’étonne un peu, ma chérie, mais en te parlant à cette heure le langage qu’une fois mariée tu entendrais dans quinze jours, en te montrant enfin le vrai des choses, je te rassure, je te console, je fais enfin justice d’une idée funeste à ton repos.

— Ainsi, maman, – dit Raphaële d’une voix altérée en devenant pâle et tressaillant de tous ses membres, – ainsi… dans le monde… aucune pitié pour la jeune fille… séduite… abandonnée… ainsi, dans le monde, pour le séducteur, aucun blâme… aucune réprobation ; tous lui tendent la main comme de coutume ; tandis que, pour la victime… c’est… indifférence… c’est mépris…

— Ma pauvre adorée, cela est sans doute cruel… injuste… déplorable ; mais que veux-tu ? le monde est ainsi fait, il faut le prendre comme il est. Cette pénible scène de tantôt n’a donc pas, à ce point de vue, tu le conçois, la fâcheuse importance que tu lui attribues… S’agit-il de ton bonheur à venir ? l’importance est moindre encore… car, enfin, il y a un an, Scipion ne te connaissait pas… et, je te le répète… il a eu tort sans doute de séduire cette fille… mais enfin… pourquoi a-t-elle été si faible ? pourquoi n’a-t-elle pas eu assez de vertu, assez de courage pour résister ?… C’est une juste punition de…

— Oh !… c’en est trop, – s’écria Raphaële en interrompant sa mère ; – je suis trop lâche aussi !… Entendre cela… et me taire… c’est infâme…

Puis, s’adressant à Mme Wilson d’un air presque égaré, elle lui dit d’une voix profondément altérée :

— Ma mère… il ne faut pas parler avec cette dureté… des filles séduites…

— Raphaële… mon ange… qu’as-tu ? Comme tu trembles ! comme tu me regardes !…

— Je vous dis, ma mère… qu’il faut être indulgente et avoir pitié des filles séduites…

— Tu pâlis encore… tu m’épouvantes…

— Ayez pitié… oh ! bien pitié… des malheureuses qui n’ont eu ni la vertu… ni le courage de résister… à Scipion… entendez-vous, ma mère !…

Et les sanglots entrecoupèrent la voix de la jeune fille.

— Raphaële… reviens à toi… calme-toi…

— Dieu vous punit, ma mère…

— Dieu me punit ?

— Cette malheureuse enfant que Scipion a séduite… était pauvre, sans appui, – reprit Raphaële avec un sourire d’une effrayante ironie ; – aussi, vous avez dit, comme dira le monde… qu’importe !… mépris pour la victime… gloire au séducteur !

— Raphaële ! ! !

— Son enfant est mort… elle mourra peut-être aussi… qu’importe… une pareille créature ?… Peccadille de jeunesse du vicomte Scipion… Vous avez dit cela… et Dieu vous punit, ma mère…

— Oh !… mon Dieu ! mon Dieu !…

— Écho d’un monde égoïste et cruel, vous avez été sans pitié pour la pauvre fille des champs… Je vous dis que Dieu vous punit dans votre enfant… ma mère.

— Que dis-tu ?…

— Je dis que j’ai été aussi coupable… plus coupable encore que cette malheureuse créature, car je ne suis pas seule et abandonnée comme elle, moi… J’ai une mère tendre et adorée… que je n’ai pas quittée depuis mon enfance… Eh bien ! cette mère… si tendre… je l’ai trompée…

— Oh ! tais-toi…

— J’ai indignement abusé de sa confiance…

— Tu ne sais pas ce que tu dis… tu es folle… Raphaële, reviens à toi !…

— Non, non, je ne suis pas folle… – s’écria la jeune fille presque en délire ; – mais je le deviendrai… si je ne meurs pas de honte.

— De honte !…

— Moi non plus ! je n’ai pas su résister à Scipion !…

— Malheureuse !…

— Qu’importe ?… Peccadille de jeunesse du vicomte Scipion… dira le monde !… N’est-ce pas, ma mère ? – murmura l’infortunée dont les forces étaient à bout.

Et cachant son visage dans ses mains, elle retomba sans mouvement sur sa couche.

Quelques instants se sont écoulés depuis le terrible aveu fait par Raphaële à Mme Wilson, aveu complété par une explication donnée d’une voix mourante par la jeune fille.

Un mot sur Mme Wilson avant de poursuivre ce récit.

Cette femme idolâtrait sa fille ; les preuves de cette idolâtrie, de ce dévouement aveugle, passionné, nous dirions presque héroïque… abonderont tout à l’heure.

Les gens qui connaissent ce qu’on appelle le monde et qui l’ont vu tel qu’il est, tel que les conséquences, tel que les nécessités de l’ordre social actuel l’ont fait, trouveront le langage de Mme Wilson à l’endroit de la séduction de Bruyère par Scipion déplacé peut-être dans la bouche d’une mère parlant à sa fille ; mais, en soi, ce langage est rigoureusement conforme aux idées, aux mœurs, aux habitudes, aux traditions de ce monde.

En peignant à Raphaële la société sous des couleurs si crues, Mme Wilson avait ses raisons, et ces raisons étaient, à son point de vue, excellentes.

La passion que Scipion Duriveau avait inspirée à Raphaële était née et arrivée à son paroxysme pendant un voyage que Mme Wilson avait été obligée de faire en Angleterre, au sujet de quelques créances laissées par son mari, banquier américain, mort en état de faillite. Mme Wilson n’avait donc pu défendre sa fille contre une passion si folle, si éperdue, qu’au retour de sa mère Raphaële était mourante… et mourante de cette passion…

À cette époque, il ne s’était plus agi pour Mme Wilson d’examiner, de discuter si l’objet de cet amour insensé en était digne. Avant tout, elle avait voulu sauver la vie de sa fille en la mariant au vicomte Duriveau. Ce mariage présentait des difficultés incroyables ; il fallut, pour les surmonter, toute l’adresse, toute la puissance de volonté de Mme Wilson… il fallut surtout qu’elle se résignât à un sacrifice admirable.

Enfin, Mme Wilson était trop fière de l’adorable beauté de Raphaële, trop convaincue de ses rares qualités, pour ne pas leur supposer une irrésistible influence, et croire que Scipion cachait un amour véritable sous une apparence de froideur calculée, et puis enfin Raphaële l’aimait à en mourir ; Mme Wilson devait donc à tout prix calmer les craintes de sa fille et la rassurer sur l’avenir d’un amour qui était toute sa vie.

Telle avait été la ligne de conduite de Mme Wilson envers Raphaële jusqu’à ce moment, où celle-ci venait de lui faire un si pénible aveu, aveu bientôt complété par les révélations suivantes :

Quelques jours avant de partir de Paris pour la Sologne avec sa mère, Raphaële, profitant d’un moment de liberté, avait cédé aux instances passionnées de Scipion, et était allée au rendez-vous qu’il lui avait donné.

Un assez long espace de temps s’était écoulé depuis ces tristes aveux.

Raphaële et sa mère restaient silencieuses, mornes, accablées.

Mme Wilson, accoudée sur le bras d’une chaise longue, semblait en proie à une douleur profonde ; elle attachait sur sa fille un regard rempli de tristesse, de pitié, d’amour et de pardon…

Raphaële, pâle, la tête baissée, les yeux fixes, les mains croisées sur ses genoux, semblait inerte, insensible… de temps à autre de grosses larmes coulaient silencieusement sur ses joues blanches et froides comme le marbre.

— Raphaële, – dit tout à coup Mme Wilson, – écoute-moi… ma pauvre enfant…

À ces mots, qui disaient l’indulgence, la tendresse infinies de sa mère, la jeune fille tressaillit et couvrit les mains de Mme Wilson de larmes et de baisers.

— Relève-toi… calme-toi… mon ange… j’ai moi-même grand’peine à contenir mon émotion… Ayons du courage… parlons de toi… parlons de nous…

— Je vous écoute, ma mère, – dit Raphaële en tâchant de contenir ses larmes.

— Nous sommes, vois-tu, deux femmes, seules, isolées ; nous ne pouvons prendre conseil que de nous-mêmes : tu sais ce que nous pouvons attendre de ton oncle… C’est à nous seules, chérie, à prendre une résolution pour l’avenir… Tu as dit vrai… Dieu m’a punie de la cruauté avec laquelle j’ai parlé de cette pauvre fille des champs… Dieu m’a punie… Mais qu’il ne punisse que moi, et je le bénirai… Il y a un instant, tes doutes sur l’amour de Scipion me paraissaient peu fondés… à cette heure ils me paraissent insensés, car maintenant je m’explique la froideur apparente de Scipion… cette froideur, il se l’imposait dans votre intérêt à tous deux.

— Ah ! ma mère… – répondit Raphaële avec abattement, – à la vue de ce pauvre petit enfant mort, qui était le sien… le regard de Scipion est resté sec et arrogant… Cela m’épouvante… Cela me fait douter de son cœur, et pourtant je sens que toujours je l’aime. Lui, à présent, le maître absolu de mon honneur comme il l’est de mon cœur, oh ! c’est affreux à penser !… si à cette heure il manquait à sa parole… si le mépris… l’abandon…

— Pour toi le mépris… l’abandon ?… mais je serais donc morte alors ! – s’écria Mme Wilson avec une incroyable énergie. – Oh ! non, non, rassure-toi, mon enfant, Scipion tiendra sa promesse… il la tiendra parce qu’il t’aime… il la tiendra… parce qu’il faut qu’il la tienne… parce qu’il n’y a pas de puissance humaine, vois-tu… qui puisse maintenant s’opposer à ce mariage…

— Ah ! ma mère, si vous saviez l’inflexibilité du caractère de Scipion !… Oh ! s’il ne m’aime plus, rien ne l’empêchera de m’abandonner, – murmura la jeune fille avec un abattement douloureux.

Les anxiétés de Raphaële, l’altération croissante de ses traits, déchiraient le cœur de Mme Wilson. Elle connaissait l’excès de sensibilité de sa fille, que cet amour avait déjà failli tuer.

De plus en plus effrayée de l’abattement de cette infortunée, voulant à tout prix lui donner foi dans l’avenir en lui dévoilant le passé, elle se résigna à une révélation jusqu’alors tenue secrète par la modestie de son dévouement maternel.

Après un moment d’hésitation, s’adressant à Raphaële :

— Réponds-moi, mon pauvre ange… Avant ce jour où, éperdue, insensée, tu es allée chez Scipion… on t’aurait dit : Renoncez à cet amour…

— Je serais morte…

— Aujourd’hui… on te dirait : Il faut renoncer à cet amour, à ce mariage…

— Je mourrais à la fois et d’amour et de honte.

— Oui… je le crois, je le sais, tu mourrais d’amour et de honte… mais je ne veux pas que tu meures, moi, et pour que tu vives, il me faut te rassurer ; et pour te rassurer, il me faut te prouver que rien au monde ne peut s’opposer à ton mariage… pas même la volonté de Scipion… entends-tu bien ? il me faut enfin te prouver que si, pour assurer cette union, j’ai fait, je puis le dire, l’impossible…

— Vous, ma mère ?

— Oui… et alors, tu le vois, le possible, à cette heure, ne sera qu’un jeu pour moi… Ceci t’étonne, pauvre chérie ; je vais tout te dire… non sans regret… car tu devais toujours ignorer…

Puis, après une pause, Mme Wilson reprit avec orgueil :

— Et pourquoi rougirais-je… de t’avouer ce que l’amour maternel m’a inspiré de généreux ? Écoute-moi donc. J’avais quitté Paris, tu le sais, dans l’espoir de recouvrer en Angleterre des créances contestées ensuite de la mort et des fâcheuses affaires de ton père ; la somme que je réclamais était très importante ; l’obtenir, c’était t’assurer une dot considérable ; et, par ce temps de cupidité, cela devait, selon moi, importer beaucoup au bonheur de ton avenir. À mon arrivée en Angleterre, le hasard me mit en rapport avec sir Francis Dudley, intéressé dans les réclamations que je venais soutenir… Loyauté chevaleresque, délicatesse exquise, esprit charmant, noble cœur, grand caractère, sir Francis réunissait tout ce qui peut commander l’estime et l’affection. Je dus le voir souvent pour défendre auprès de lui des intérêts qui étaient les tiens… Que te dirai-je, mon enfant ? À nos relations toutes sérieuses succéda une vive amitié… puis un sentiment plus tendre… dont j’étais heureuse et fière, car je le partageais, et je me sentais digne de l’homme qui me l’inspirait… Sir Francis Dudley était libre… je l’étais aussi… je ne te dis pas toute la part que ton avenir avait dans nos projets de mariage…

Mais à quoi bon maintenant ces souvenirs ? – ajouta Mme Wilson avec un sourire mélancolique, – tout ceci n’est plus qu’un vain et heureux songe…

— Et pourquoi, ma mère, parler de ce passé comme d’un songe ? – dit Raphaële, aussi surprise que touchée de cette confidence.

Mme Wilson secoua tristement la tête ; et, comme si elle eût voulu échapper à des souvenirs pénibles, elle ajouta, en embrassant tendrement sa fille :

— Parlons de toi, chérie… Durant ce voyage, je recevais, tu le sais, chaque jour une lettre de toi ; tout à coup tes lettres me manquent… ta tante m’écrit ; par elle, la nouvelle de ta maladie m’arrive comme un coup de foudre… Je pars… j’arrive : tu étais mourante…

— Ô ma mère !… tu aimais… et tu es venue… je comprends maintenant le sacrifice que tu m’as fait !…

— Si je me suis dévouée pour toi, mon enfant, tu ne connais pas encore mon sacrifice… J’arrive… je te trouve mourante ; tu me fais l’aveu de ta folle passion… Éperdue, voulant te faire vivre à tout prix… je te promets de te marier à Scipion ; l’espoir de ce bonheur, ton aveugle confiance dans ma parole, te causent une crise salutaire : tu renais, tu vis, tu es sauvée !… mais cette promesse, faite par moi dans le délire de la douleur, il me fallait la tenir… il me fallait t’unir à Scipion, ou tu retombais dans cet abîme de douleur et de mort dont je t’avais miraculeusement retirée par une promesse téméraire. Hélas ! je ne savais pas, pauvre ange, à quoi je m’étais engagée.

— Comment ?… mon mariage ?…

— Écoute… Une femme de mes amies connaissait intimement le père de Scipion, le comte Duriveau. Après un long entretien avec cette femme, je sortis désespérée : ton mariage était impossible ; M. Duriveau voulait alors marier son fils à une héritière de trois millions de fortune, d’une très haute naissance ; et comme j’avais fait observer à mon amie que le consentement de Scipion était au moins nécessaire…

— Eh bien ! ma mère ?… – s’écria Raphaële.

— On me répondit que si je connaissais M. Duriveau, je saurais que, pour cet homme d’un caractère de fer, chose voulue était chose faite.

— Scipion consentait donc à ce mariage ! – s’écria douloureusement Raphaële. – Il me trompait déjà !…

— Non, non, il ne te trompait pas ; mais il ne voulait pas, sans doute, heurter tout d’abord de front la volonté de son père.

— Et tu m’avais caché cela, ma mère ?

— À quoi bon te le dire ? Je t’avais fait revivre en te promettant de te faire épouser Scipion ; ces craintes, ces anxiétés, ces doutes t’auraient tuée ; il me fallait te laisser ta foi aveugle à ma parole, à ma promesse.

— Ô ma mère !… ma mère !… – murmura la jeune fille comme accablée sous ces preuves d’attachement de sa mère…

— Je voulus personnellement connaître le comte Duriveau, – reprit Mme Wilson ; – je voulus juger par moi-même cet homme redoutable qui tenait entre ses mains, sans le savoir, la vie de ma fille. Cette amie dont je t’ai parlé me fit rencontrer avec le comte…

— Et alors… ma mère ?

— Trois mois après cette entrevue, – dit Mme Wilson sans chercher à cacher cette fois l’orgueil de sa joie maternelle, – le comte Duriveau, après avoir rompu brusquement l’union certaine qui flattait tant sa vanité, venait te demander en ma présence si tu voulais agréer Scipion pour ton mari.

— Et ce changement soudain… comment est-il venu ?

— Parce que j’ai su me faire aimer du comte Duriveau, – dit simplement Mme Wilson.

— Aimer du comte Duriveau ! – s’écria Raphaële.

— Aimer… éperdument… car, après deux mois d’une cour assidue… il me suppliait d’accepter sa main, sa fortune… j’acceptai…

— Vous, ma mère ? – dit Raphaële avec stupeur.

— Mais à une condition… c’est que ton mariage avec Scipion serait célébré en même temps que mon mariage avec le comte…

Après un nouveau mouvement de surprise si profonde, que la jeune fille resta silencieuse, elle s’écria en se jetant au cou de Mme Wilson :

— Ah ! ma mère, je comprends tout maintenant… je comprends le sacrifice douloureux, immense, que vous m’avez fait… Pour assurer mon mariage… vous avez renoncé à cet amour dont vous vous souvenez avec tant de bonheur et tant d’orgueil… vous allez épouser un homme que vous n’estimez pas… que vous haïssez peut-être… et c’est pour moi…

— Non, non, mon ange, détrompe-toi, – dit Mme Wilson afin de calmer les scrupules de sa fille, rassure-toi… je suis sincèrement attachée à M. Duriveau : n’a-t-il pas d’abord assuré ton bonheur ? cela ne lui mérite-t-il pas à jamais ma reconnaissance ?… Puis, – ajouta Mme Wilson avec un léger embarras, car le mensonge répugnait à cette âme loyale, – je te l’avoue, j’ai vu avec joie que mon influence sur le comte a été salutaire… ce qu’il y avait d’âpre, de dur dans son caractère, s’est effacé peu à peu… À son âge, vois-tu, et surtout avec l’ardente énergie de son caractère et de ses passions, l’amour opère bien des prodiges… Rassure-toi donc sur mon sort, mon enfant. Quant à toi, maintenant, – ajouta Mme Wilson en embrassant sa fille avec ivresse, convaincue de l’avoir absolument tranquillisée, rassurée, – crois-tu trouver assez de garanties pour la sécurité de ton avenir dans ma volonté, dans celle du comte, enfin et surtout dans l’amour sincère que Scipion ressent pour toi, amour à cette heure indestructible, sacré… car de cet amour dépendent l’honneur d’une femme et l’honneur d’un homme ?… Crois-tu enfin, pauvre ange, que si, comme je te le disais au commencement de cet entretien, j’ai pu l’impossible… en amenant le comte Duriveau à me demander ta main pour son fils, il ne me sera pas, à cette heure, facile de…

— Je te crois, je te crois, mère chérie ! – s’écria Raphaële en interrompant Mme Wilson.

Et, son beau visage rayonnant d’espoir et de bonheur, la jeune fille se jeta au cou de sa mère.

— Oh ! je te crois, j’aime à te croire, – reprit Raphaële ; – oui, tes bonnes paroles ont porté le calme, la confiance, le bonheur dans mon âme ; et puis je suis heureuse, oh ! mille fois heureuse d’apprendre que je te dois autant… d’apprendre les nouveaux sacrifices que tu m’as faits… cela m’impose tant d’obligations, de tendresse…

Quelques coups, discrètement frappés à la porte de la chambre de Mme Wilson, qui précédait l’appartement de sa fille, rompirent cet entretien.

— Qui est là ? – dit Mme Wilson eu quittant la chambre de Raphaële.

— Moi, madame, – répondit derrière la porte la voix de Mlle Isabeau.

— Que voulez-vous, Isabeau ?

— Madame, c’est une lettre qu’on apporte de la part de M. le comte Duriveau ; c’est très pressé, on attend une réponse.

— Donnez, – dit Mme Wilson en ouvrant la porte à sa femme de chambre, – et voyez si ma fille n’a pas besoin de vous.

Et pendant que Mlle Isabeau se rendait auprès de Raphaële, Mme Wilson décacheta la lettre du comte.

— J’en étais sûre, – dit Mme Wilson en lisant cette lettre, – il est dans la plus grande anxiété… Que d’amour ! que de passion ! À cet âge, avoir conservé autant de chaleur de cœur !… Comment se fait-il qu’en dehors de cet amour, qui le domine, il n’y ait, dans le comte, qu’égoïsme, cupidité, orgueil et audacieux dédain de tout ce qui n’est pas riche, noble ou puissant ?… Et cet homme a été bon, il a obéi, dit-on, dans sa jeunesse, aux plus généreuses inspirations ! Les temps sont bien changés : l’âge a durci, a bronzé cette âme autrefois délicate et tendre.

Puis, continuant sa lecture, Mme Wilson ajouta lentement et d’un air pensif :

— Je m’y attendais : il craint que la terrible scène de tantôt n’ait changé les intentions de Raphaële et les miennes… il me supplie, au nom de son amour, d’user de toute mon influence sur ma fille pour l’engager à pardonner à Scipion… Car, – ajoute le comte, – le bonheur de sa vie… son mariage avec moi, dépend de l’union de ma fille avec Scipion…

Et, après une pause, Mme Wilson reprit en essuyant une larme furtive :

— Oh ! mes beaux songes d’or… doux et chers souvenirs, avivés tout à l’heure encore…

Mais, s’interrompant, elle ajouta :

— Pas de faiblesses, pas de lâches regrets ; il ne s’agit pas de moi. Courage… le comte est d’ailleurs plus pressant que jamais… il me supplie de fixer le 15 du mois prochain comme époque de notre mariage. Il le faut… hier, j’aurais hésité à hâter ce terme fatal, qui, pour moi, ne doit arriver que trop tôt ; mais aujourd’hui… – et Mme Wilson rougit comme s’il se fût agi de sa propre honte, – aujourd’hui, la position de cette malheureuse enfant m’ordonne de presser ce double mariage…

Puis, continuant de lire la lettre :

— À quel triste événement, arrivé ce soir même, le comte fait-il allusion ? Il ne veut pas m’en instruire, de crainte de m’impressionner trop vivement ; mais demain il me dira tout, si je puis, comme d’habitude, le recevoir. Allons lui répondre…

Et Mme Wilson quitta sa chambre à coucher et passa dans un petit salon où elle écrivait d’habitude.

Mme Wilson terminait sa lettre au comte Duriveau, lorsque soudain Raphaële, pâle, demi-nue, égarée, entra dans le salon.

— Oh ! c’est affreux !… – s’écria la jeune fille en se jetant dans les bras de sa mère, – morte !…

— Mon Dieu !… qu’y a-t-il ?… Raphaële !… de quoi parles-tu ?…

— Cette jeune fille !… la mère de ce petit enfant qu’on a trouvé ce matin !… elle est morte !…

— Que dis-tu ?

— Elle s’est noyée !… on venait l’arrêter !…

— Mais comment sais-tu ?…

— Tout à l’heure, un des gens du comte l’a dit à Isabeau.

— Plus de doute, – s’écria douloureusement Mme Wilson, – c’est l’événement auquel le comte faisait allusion.

— Oh !… ma mère !… Dieu nous punit… Cette mort !... c’est un présage !… – murmura la jeune fille.

Et elle tomba dans les bras de sa mère épouvantée.

CHAPITRE VIII.

Dîner au château de M. Duriveau. – Un candidat à la députation. – Martin. – Mme Chalumeau. – Basquine. – Électeurs modèles. – Passe-temps de vicomte. – Le Jardin d’hiver. – Profession de foi d’un grand propriétaire. – Événement imprévu.

Jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur les événements qui se passaient au château du Tremblay (résidence du comte Duriveau), pendant cette soirée où Bruyère cherchait la mort dans l’étang de la métairie ; pendant cette soirée où Raphaële avouait sa faute et sa honte à sa mère.

De retour chez lui, le comte Duriveau regrettait doublement la présence de Mme Wilson et de sa fille, qui avaient dû, ainsi que M. Alcide Dumolard, venir, après la chasse, dîner au château du Tremblay ; à la vive contrariété que lui causait l’absence de la charmante veuve, se joignait pour M. Duriveau l’ennui de recevoir plusieurs voisins de campagne, aussi conviés à ce dîner et dont les invitations n’avaient pu être contremandées.

Cet ennui était pourtant entouré de quelques compensations : ces voisins, gros propriétaires, industriels engraissés dans de hasardeux négoces, gens de loi enrichis et retirés des affaires, étaient tous électeurs influents ; or, quelques amis de M. Duriveau, appartenant à un certain monde politique, lui avaient dit l’année précédente :

« Les temps sont graves : ces abominables idées radicales, sociales et démocratiques, font un effrayant ravage parmi les classes laborieuses de la société ; il faut qu’un parti compacte, énergique, inflexible, intimide et dompte ces penchants anarchiques qui nous conduiraient tout droit à la république, à la terreur, au maximum, etc. Grand propriétaire, vous êtes intéressé plus que personne au maintien de l’ordre et de la paix. Soyez des nôtres, soyez député à la place de M. de La Levrasse, homme rempli de bonnes intentions, mais sans valeur ; préparez votre candidature, le gouvernement du roi l’appuiera, vous serez nommé et vous voterez, avec nous pour la conservation du… meilleur des régimes possibles. »

Ces ouvertures flattaient l’orgueil du comte Duriveau et ce qu’il y avait d’entier, d’implacable dans son caractère ; il suivit avec ardeur les conseils de ses amis, commença de se rapprocher de plusieurs électeurs influents du parti auquel il voulait appartenir, les reçut fréquemment au château du Tremblay, et le dîner auquel il les avait conviés ce jour-là, inaugurait son retour en Sologne.

Les divers incidents de la journée, l’espèce d’émeute soulevée par l’insolente audace de Scipion, lors de la découverte de l’enfant de Bruyère, devaient donc être doublement pénibles au comte Duriveau, d’abord parce qu’il craignait que Raphaële Wilson, après un pareil scandale, ne voulût rompre une union qui seule assurait son mariage, à lui, avec Mme Wilson, puis parce que le bruit de cette scène déplorable dont Scipion avait été le principal acteur, venant à se répandre dans le pays, pouvait avoir la plus fâcheuse influence sur les projets électoraux du comte. Du reste, ce triste événement était encore complètement ignoré des convives rassemblés au château du Tremblay.

Cette demeure, bâtie à la fin du XVIIe siècle et dominant la délicieuse vallée de la Sauldre, véritable oasis au milieu de ce pauvre pays, avait une apparence presque royale : le comte Duriveau y déployait un faste extraordinaire, et y tenait un très grand état de maison.

Un immense vestibule où attendaient une douzaine de valets de pied, poudrés et en livrée brune galonnée d’argent, fut d’abord traversé par les convives du comte, qui passèrent ensuite dans un salon d’attente où se tenaient les valets de chambre, puis dans une galerie de tableaux au bout de laquelle s’ouvrait le salon de réception, magnifiquement doré et meublé dans le plus pur style Louis XIV.

Les longs rideaux de damas vert avaient été abaissés ; les candélabres et les lustres de bronze doré, étincelants de bougies, se reflétaient dans des glaces de quinze pieds de hauteur au pied desquelles se voyaient de gigantesques vases de Chine, remplis des fleurs les plus rares.

L’heure de se mettre à table approchait. Le comte Duriveau, surmontant ses pénibles préoccupations, faisait seul, avec une politesse un peu hautaine, les honneurs de sa maison, soins hospitaliers dont le vicomte lui laissait tout le poids.

Le père et le fils offraient un contraste frappant et significatif, jusque dans les détails en apparence les plus puérils.

Le comte, quoique jeune père, loin d’approuver les modes débraillées et sans façon de la jeunesse de 1845, avait quitté ses habits de chasse, et était mis avec un soin et un goût parfaits : les larges revers de son habit bleu clair à boutons d’or ciselés, se rabattaient sur un gilet de piqué blanc étroitement serré à sa taille, encore d’une finesse et d’une souplesse toute juvénile ; le large nœud d’une haute cravate de satin noir s’épanouissait sur une chemise merveilleusement brodée et attachée par trois énormes perles fines, entourées de brillants, montées sur un feuillage d’émail vert ; un pantalon noir, assez juste, dessinant des formes à la fois nerveuses et élégantes, découvrait un fort joli pied chaussé de bas de soie blancs ; enfin, des souliers vernis, très découverts et à larges bouffettes, complétaient le costume du comte Duriveau, qui, grâce à son teint brun, à ses cheveux noirs, à sa figure maigre, mais pleine de caractère et d’énergie, paraissait, malgré sa cinquantaine, avoir au plus trente-cinq ou quarante ans.

Nous le répétons, puérils en apparence, ces détails de costume avaient une profonde signification : ainsi, le comte Duriveau aurait cru manquer singulièrement à ses hôtes ou à soi-même, si, pour dîner, même seul, il ne s’était pas habillé avec recherche ; chausser des bottes le soir au lieu de bas soie, lui eût paru quelque chose d’énorme, et il ne se rappelait pas d’ailleurs avoir jamais eu cette énormité à se reprocher ; il voyait là une sorte de dignité personnelle et une garantie, disant au figuré : « Qu’un homme chaussé de soie y regarde à deux fois avant de marcher dans la boue. »

C’était une étrange manière de comprendre le respect humain ; mais enfin c’était la sienne.

Le vicomte Scipion, loin de continuer cette cérémonieuse tradition, outrait au contraire le négligé, le flottant, que le sans-gêne des habitudes du club, de l’écurie et des filles a mis à la mode chez grand nombre de très jeunes gens.

Ainsi le costume de Scipion contrastait avec celui de son père de la manière la plus tranchée : sa cravate noire, si étroite, qu’elle ressemblait à un ruban, était négligemment nouée autour d’un col de chemise carré et empesé, qui, lui effleurant les oreilles, laissait son cou presque entièrement nu ; son habit, d’un vert mélangé et d’une ampleur démesurée, quoique très court et à basques arrondies, ressemblait à une veste de chasse ; un gilet écossais, d’une excessive longueur, et taillé sur le modèle de ceux que portent les grooms, s’échancrait sur un pantalon fond brun à grands carreaux bleus, flottant comme un pantalon de marinier sur des bottes vernies à très hauts talons.

Tel était le costume du vicomte, costume dont le caractère sans façon et cavalier s’augmentait encore par un laisser-aller d’attitudes, par une affectation de débraillé plus facile à sentir qu’à peindre ; chemise entrouverte à la poitrine, larges poignets empesés, fripés et à demi relevés sur la manche de l’habit, d’où sortait sa main blanche, fine et amaigrie comme celle d’une femme maladive ; attitudes molles ou ennuyées, distraites ou hautaines ; il faut renoncer à détailler ces nuances, ces riens, touches délicates, presque imperceptibles, qui concourent cependant à donner aux portraits un cachet particulier.

Selon son habitude, Scipion était arrivé fort tard dans le salon. Le voyant si négligemment vêtu, le comte, venant à sa rencontre, lui avait dit tout bas d’un ton de reproche amical :

— Tu aurais dû t’habiller avec plus de soin ; tu sais qu’en province tout se remarque.

— Allons donc, – répondit tout haut Scipion, – c’est toi qui me fais honte avec ton pantalon demi-collant ; tu es costumé en Saint-Léon… en amoureux d’opéra-comique : sous l’Empire, tu aurais été le rival d’Elleviou pour ses rôles à cuisse dont raffolaient ces belles dames, débris du Directoire !

Le comte se mordit les lèvres de dépit ; quelques personnes invitées entrèrent, il lui fallut aller les recevoir. Le contraste dont nous parlons se remarquait tout aussi frappant dans le maintien du père et du fils. Ainsi le comte, tantôt debout auprès de la cheminée, causait avec les hommes, ou se penchait au dossier des fauteuils des femmes pour leur adresser quelques paroles remplies de courtoisie.

Scipion, étendu ou plutôt vautré dans un large et profond fauteuil, les mains plongées dans les poches de son pantalon, sa jambe droite horizontalement croisée sur son genoux gauche, tantôt regardait le plafond, tantôt bâillait bruyamment, ou bien, ricanant et raillant, il persiflait impudemment ceux que leur mauvais sort attirait près de lui. Quant aux femmes, après avoir, du fond de son fauteuil, curieusement examiné leur entrée, en plaquant son lorgnon d’écaille à sa paupière, il ne leur adressait ni une parole ni un salut.

Le comte Duriveau, déjà profondément blessé de la conduite de Scipion durant cette triste journée et, de plus, très irrité des railleries mordantes dont son fils l’avait accablé en présence de Mme Wilson, le comte Duriveau, fatigué de plus en plus de son rôle de jeune père, souffrait visiblement des impertinentes affectations de Scipion, qui pouvaient lui aliéner ses électeurs. Mais il redoutait tellement les railleries de cet adolescent, dont l’insolente audace ne ménageait, ne respectait aucune convenance, qu’il se contenait, remettant à la fin de la soirée une grave et sévère explication qu’il voulait avoir avec Scipion.

Celui-ci, toujours enfoui au plus profond de son fauteuil, avisant, non loin de lui, le régisseur du comte, lui fit, du bout du doigt, signe de venir à lui.

M. Laurençon, le régisseur, grand homme sec et basané, à la figure impassible et dure, s’approcha respectueusement de Scipion et lui dit :

— Vous désirez quelque chose, monsieur le vicomte ?

— Sonnez donc, mon cher, – lui dit Scipion du bout des lèvres ; – je ne sais pas à quoi ils pensent… ils ne servent pas, et j’ai faim.

M. Laurençon s’approcha de la cheminée et tira un long cordon de soie.

Presque aussitôt un valet de chambre vêtu de noir, portant culotte courte, bas de soie et boucles d’or à ses souliers, ouvrit la porte du salon.

C’était Martin, le fils de Mme Perrine et du comte Duriveau.

Le portrait que Martin avait envoyé à sa mère était d’une ressemblance parfaite ; comme dans le portrait, il avait le teint brun, la physionomie ouverte, spirituelle, le regard à la fois pensif et pénétrant ; mais un observateur eût alors remarqué quelque chose de contenu et, si cela se peut dire, de voilé dans la physionomie de Martin, comme s’il eût senti la prudente nécessité de se montrer absolument l’homme de sa condition présente.

Le vicomte, assis de façon à faire presque face à la porte, vit entrer Martin et lui fit signe de venir à lui.

Martin s’approcha respectueusement du vicomte… son frère… avec un trouble intérieur que rien ne révélait, mais qu’il n’avait pu encore surmonter.

— Ah çà !… est-ce qu’on ne dîne pas ? – lui dit Scipion.

— Pardon, monsieur le vicomte… on sert…

— Faites donc presser le service… J’ai faim, moi !

Et comme Martin, après s’être incliné, se dirigeait vers la porte, le vicomte le rappela.

— Martin ! dites au sommelier que je ne boirai que du vin de Porto… Qu’on m’en fasse tiédir deux bouteilles… à la température du vin de Bordeaux… de douze à quinze degrés, pas plus, pas moins.

— Oui, monsieur le vicomte, dit Martin.

Et il sortit.

Les convives du comte étaient généralement de ceux qui disent mon épouse et qui appellent lions et lionnes les hommes et les femmes qu’ils supposent être à la mode. Pour la plupart de ces bourgeois ignorants et égoïstes, adulateurs et vaniteux, sottement confits dans leur importance électorale, les impertinences de Scipion étaient autant de charmantes lionneries ; son dédaigneux aplomb, son insolent persiflage les extasiaient et les intimidaient à la fois ; ils ne l’appelaient jamais autrement que Monsieur le vicomte et riaient de confiance dès qu’il parlait ; ce qui l’impatientait outre mesure, car, ainsi que l’homme aux rubans verts, il ne se croyait pas si plaisant. Quant aux épouses de ces messieurs, tout en lorgnant du coin de l’œil la charmante figure de Scipion, elles le détestaient, c’est-à-dire qu’elles mouraient de dépit en se disant qu’elles n’étaient pas sans doute assez jolies, assez grandes dames, assez lionnes, pour mériter seulement quelques simples paroles de politesse, de la part de cet fat, de cet impertinent, etc. ; en d’autres termes, plus d’une de ces belles courroucées devait s’en aller toute rêveuse, en songeant au pâle et joli visage de Scipion, à ses grands yeux bruns, à son sourire railleur qui montrait ses dents charmantes, et à sa petite main blanche qui, de temps à autre, frisait si indolemment sa fine moustache blonde.

Soudain les deux battants de la porte du salon s’ouvrirent bruyamment ; et Martin, d’une voix sonore, fit entendre les paroles sacramentelles :

— Monsieur le comte est servi…

— Scipion, offrez votre bras à Mme Chalumeau, – dit aussitôt le comte à son fils d’un air grave en donnant lui-même son bras à une autre femme.

Scipion, en sa qualité d’homme blasé, ne riait jamais ; sans cela, malgré le sérieux de son père, il fût parti d’un étourdissant éclat de rire, ci ce nom saugrenu et inattendu de Mme Chalumeau. Mais un éclat de rire eut été encore moins insolent que l’empressement dérisoire avec lequel Scipion bondit de son fauteuil, pour venir offrir son bras à Mme Chalumeau, après lui avoir fait un profond et ironique salut.

Mme Chalumeau, femme d’un électeur des plus influents, prit au sérieux ces politesses. C’était une petite ragote, aurait dit Scarron, banchette et grassouillette, aux cheveux et aux yeux noirs comme le jais, ayant seulement l’inconvénient d’avoir l’oreille trop rouge, le menton trop près de la gorge, et trop de végétaux artificiels plantés sur son bonnet, en manière de petit jardinet, ce qui lui faisait une tête grosse comme un boisseau. Du reste, ses lèvres étaient roses, ses dents éblouissantes, et son regard avait quelque chose de langoureusement amoureux.

M. Chalumeau, l’électeur influent, grand homme chauve, à lunettes bleues, se dressait debout derrière sa femme, prodigieusement fier de la voir au bras de Monsieur le vicomte, tandis que l’heureuse Chalumeau, frétillant d’aise et d’orgueil sous sa robe gorge-de-pigeon largement côtelée de brandebourgs de soie, sentait son oreille passer du rouge à l’écarlate, et serrait fortement de son bras ferme et rond le bras fluet du vicomte, comme si elle eût craint que les autres femmes, qu’elle écrasait d’un regard triomphant, n’eussent comploté de lui ravir son cavalier.

— L’intrigante ! – dit une des invitées, femme d’un électeur beaucoup moins influent, en montrant à son mari, d’un regard flamboyant de férocité, l’enviée, la détestée Chalumeau.

— Ma mignonne, Chalumeau dispose de trente-sept voix, – dit piteusement le mari, – moi… seulement de onze… Sa femme doit donc passer avant toi…

— Ça n’empêche pas que si vous avez le malheur de voter pour le père de ce freluquet contre M. de La Levrasse, vous aurez affaire à moi… – dit Mme l’électrice tremblante de colère. – Je ne veux pas, moi, de votre comte Duriveau pour notre député, – reprit-elle d’une voix courroucée.

— Pourtant, sois donc juste, ma mignonne, – répondit l’électeur ; – dis-moi un peu, voyons, si M. de La Levrasse nous donne des festins de Balthazar, avec des domestiques poudrés comme des marquis ; il est pingre comme un rat d’église et fait très mal nos commissions à Paris ; tandis que si nous avons pour député un comte, un archimillionnaire, qui chargera son intendant de nos petites commandes dans la capitale, ça sera bien plus flatteur et plus profitable.

Ce disant, l’humble électeur laissa prudemment passer devant lui sa colérique moitié, et se mêla parmi les groupes qui se dirigeaient vers la salle à manger.

Les convives de M. Duriveau avaient traversé une galerie remplie d’armures anciennes et d’armes précieuses (construite parallèlement à la galerie de tableaux), pour se rendre dans la salle à manger, aux boiseries blanches rehaussées de moulures dorées, et ornée de beaux tableaux de chasse de différentes époques.

Sur la table se dressaient quatre grands candélabres d’argent mat et ciselé, supportés par des groupes de figures aussi d’argent, mais teintées, par un heureux contraste, de cette nuance plombée particulière à la vieille orfèvrerie. Chacune de ces magnifiques girandoles, véritables objets d’art, se terminait par six branches contournées, imitant des ceps de vigne chargés de feuilles et de grappes précieusement burinées et fouillées dans le métal ; ces bras, en s’évasant, laissaient au milieu d’eux une légère corbeille en repoussé d’argent, brodée à jour comme une dentelle, et remplie de fleurs naturelles, dont le frais coloris doublait encore d’éclat à la lumière des bougies. Çà et là le vin de Champagne se figeait dans des rafraichissoirs de cristal de Bohême, étincelant comme le rubis, ayant pour supports des groupes de figurines d’argent, et pour montures de gros ceps de vigne, aussi d’argent, qui, après avoir contourné le bord de ces vases en souples guirlandes, venaient s’arrondir et se croiser en anses d’une courbe élégante. Une somptueuse argenterie, en rapport avec cette splendide orfèvrerie, garnissait la table, et, par une heureuse innovation, au lieu d’être incommodément assis sur une chaise, les convives, confortablement établis dans d’excellents fauteuils, pouvaient mollement savourer les merveilles culinaires du chef des cuisines du comte Duriveau. Chaque personne ayant derrière soi un laquais, le service se faisait avec un ordre et une célérité remarquables. Il est inutile de dire que les vins les plus choisis, les mets les plus excellents circulaient en profusion, et que le miroitement de l’argenterie, le parfum des fleurs, le reflet prismatique des cristaux étincelant de tous les feux des bougies, donnaient un nouveau charme à ces jouissances gastronomiques.

Le comte Duriveau, placé au milieu de la table, avait à sa droite la femme du plus influent électeur, et en face de lui Scipion, accosté de l’heureuse Chalumeau et de Mme l’électrice dont le mari avouait naïvement (et il n’était le seul) qu’il préférait à son mandataire présent (M. de La Levrasse), homme avare et peu serviable, le député futur qu’il voyait dans le comte Duriveau, cet archimillionnaire si obligeant, et dont la table était si merveilleusement servie.

Un seul homme contemplait ce luxe princier avec une tristesse amère et cachée : c’était Martin. À l’aspect de ces fabuleuses somptuosités, de cet exorbitant superflu, il songeait à l’affreuse misère des gens de ce pays, décimés par la fatigue, par la maladie, par le besoin. Horrible détresse que le comte Duriveau, possesseur de presque toute la contrée, aurait pu si facilement, et sans presque rien retrancher à ses jouissances, changer en bien-être, en aisance… Car richesse oblige, – pensait Martin ; – et il faut savoir se faire pardonner son luxe

Mais aucun de ces secrets sentiments ne se trahissait sur sa figure impassible, aucun autre des gens de la maison ne se montrait plus que lui intelligent et empressé dans le service des convives.

Scipion (le frère de Martin), malgré ses prétentions à une faim d’ogre, mangeait peu, et ce peu, il l’assaisonnait d’épices à brûler le palais ; depuis longtemps son goût s’était dépravé ; mais il buvait comme une outre, et cela impunément. De tous les vins le plus capiteux, le porto, ne l’enivrait plus. Quand il ne buvait pas, il faisait boire du vin de Champagne à Mme Chalumeau, et lui adressait effrontément, à demi-voix, les déclarations les plus graveleuses et les plus risquées. La pauvre Chalumeau, craignant de passer pour une bégueule provinciale aux beaux yeux d’un si joli lion, commença par minauder en écoutant ces impertinences libertines ; puis la charmante figure de Scipion, l’excitation de la bonne chère et le vin de Champagne aidant, la jeune femme finit par sourire ; puis peu à peu ses yeux s’allumèrent, son oreille passa de l’écarlate au cramoisi, elle faillit faire éclater ses brandebourgs par d’indiscrètes palpitations, lorsqu’elle sentit la botte de Scipion presser légèrement son brodequin, qu’elle ne retirait pas.

Le comte Duriveau, redoutant de plus en plus quelque nouvelle folie de son fils, car il ne se méprenait pas sur la portée des attentions que le vicomte prodiguait à sa voisine, jetait de temps à autre sur lui un regard empreint d’une irritation contenue, auquel Scipion répondait par un regard d’arrogant défi.

Soudain, le vicomte, son père et Martin qui se tenait debout derrière son maître, tressaillirent à un nom prononcé par l’un des convives.

Ce nom était celui de Basquine, nom déjà prononcé durant cette journée, d’abord par Beaucadet lors de la lecture du signalement de Bamboche, qui portait en tatouage sur le bras le nom de Basquine, puis par Mme Wilson lorsqu’elle avait parlé du transport que cette grande artiste, à la fois gazelle et rossignol, excitait sur la scène où elle jouait.

En entendant ce nom, les traits de Scipion exprimèrent une sorte de satisfaction contenue ;

Les traits du comte, une aversion pénible ;

Les traits de Martin, un étonnement profond, pensif, comme si ce nom éveillait en lui de nombreux souvenirs.

— Il faut prier M. le comte de nous édifier à ce sujet, puisqu’il arrive de la capitale, – dit M. Chalumeau.

— Sur quel sujet, mon cher monsieur ? – dit le comte.

— Mon ami Chandavoine me soutient, – dit l’électeur influent en montrant son voisin, – qu’il a entendu dire que la fameuse Basquine, cette actrice de l’Opéra dont on parle tant dans les journaux, était reçue comme amie par les dames de la plus haute volée, et qu’elle est à tu et à toi avec elles.

— Si nous étions à un dîner de garçons, mon cher monsieur Chalumeau, et si vous n’étiez pas trop prude, je pourrais vous dire, et encore en gazant beaucoup, ce que c’est que Mlle Basquine, – répondit le comte avec un sourire de mépris amer ; – mais la présence de ces dames rend un tel entretien impossible.

— Mon père se fait involontairement l’écho de bruits absurdes, monsieur – dit soudain Scipion, l’œil brillant, la joue légèrement colorée ; – oui, monsieur, il est parfaitement vrai que les femmes du meilleur et du plus grand monde, que les hommes les plus hautement placés s’empressent de témoigner à Mlle Basquine, par les prévenances les plus délicates, la profonde, la respectueuse admiration qu’elle leur inspire. Et je suis d’autant plus impartial à son égard, – ajouta Scipion en appuyant sur ces mots, – que je n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Basquine autrement que par l’enthousiasme que son talent m’inspire.

Le comte regarda son fils avec une profonde surprise : pour la première fois depuis bien longtemps, il l’entendait s’exprimer en termes graves, choisis, avec un accent convaincu, et cela, au sujet d’une femme sur laquelle couraient les bruits les plus contradictoires. Les uns (et le comte n’était pas de ceux-là) voyaient dans Basquine un modèle de vertu d’autant plus rare qu’elle était exposée, comme comédienne d’une immense renommée, à toutes les tentations, à toutes les séductions ; selon les autres (et le comte partageait cet avis), Basquine, monstre d’hypocrisie, était aussi un monstre de dépravation, de libertinage et de méchanceté, à la fois Messaline et Cléopâtre, et, comme elles, souveraine, non par la couronne, mais par le génie.

Le comte ne fut pas seul à s’étonner des paroles et de l’accent de Scipion, et à tâcher de pénétrer sur sa physionomie la cause de cette singulière dérogation à son persiflage habituel.

Attachant aussi sur le vicomte un coup d’œil attentif, Martin avait laissé percer une sorte de surprise mélancolique en entendant l’adolescent témoigner de son admiration pour le talent et pour le caractère de Basquine en termes si sérieux, lui toujours si insolemment dédaigneux et railleur.

À la façon dont le regardait son père, Scipion se reprocha de s’être laissé involontairement entraîner à un premier mouvement, et d’avoir tenu un langage, fort simple pour tout autre, mais tellement excentrique pour lui, qu’il devait être remarqué ; le vicomte cherchait le moyen d’effacer l’impression que ses paroles au sujet de Basquine avaient causée au comte, et de le dérouter complètement, Mme Chalumeau vint admirablement au secours de Scipion.

— Comme vous la défendez, cette actrice… monsieur le vicomte ! – lui dit-elle à demi-voix et d’un ton aigre-doux.

Scipion, à ce tendre reproche, se disculpa victorieusement, car, après quelques explications, le nuage qui, un moment, avait assombri le front de la jalouse Chalumeau se dissipa tout à fait ; et bientôt le brodequin, qui, pendant l’éloge de Mlle Basquine, s’était brusquement retiré de dessous la botte de Scipion, revint timidement et de lui-même reprendre cette place.

M. Chalumeau, malgré ses lunettes bleues, ne voyait rien, et ne songeait d’ailleurs à rien observer ; il avait trouvé moyen de se placer à table côte à côte avec son ami Chandavoine. Tous deux s’évertuaient à manger de tout ce qu’on leur offrait, et tâchaient ensuite de deviner ce qu’ils avaient mangé, les appellations étranges données presque à chaque mets par le maître d’hôtel étant de véritables énigmes pour ces profanes convives.

Les deux amis, après avoir accepté un peu à l’aventure d’une timbale de nouilles à la reine, qui avait donné ample carrière à leurs conjectures, venaient de se faire servir des gondolfes à la viennoise, qu’ils dégustaient curieusement, lorsque M. Chalumeau fut distrait de ses suppositions hasardeuses par Scipion, qui l’interpellait d’un côté de la table à l’autre.

Telle était la cause de l’interpellation du vicomte :

Après avoir pressé à plusieurs reprises le pied de Mme Chalumeau, Scipion, voyant ses impertinences accueillies avec une complaisance tout à fait régence, s’était légèrement penché vers sa voisine, et, attachant sur elle un regard licencieux et provoquant, lui avait dit quelques mots tout bas… Le vicomte alla sans doute trop loin ; car la pauvre Chalumeau, malgré tant de circonstances conjurées pour lui tourner moralement et physiquement la tête, ne put retenir un mouvement d’indignation.

— Bien ! – avait dit Scipion en ricanant à froid, – puisque vous me refusez, je vais me plaindre tout haut à votre mari.

Cette effronterie frappa Mme Chalumeau de stupeur, quoiqu’il lui fût impossible de croire Scipion assez audacieux pour donner suite à sa menace ; mais que devint la pauvre femme, lorsqu’elle entendit le vicomte s’écrier tout haut :

— Dites donc, monsieur Chalumeau !

À cet appel, le bourdonnement des conversations particulières cessa soudain ; tous les regards se portèrent sur M. Chalumeau et sur le vicomte, qui reprit :

— Je veux me plaindre à vous, monsieur Chalumeau…

— Et de quoi donc, monsieur le vicomte ! – répondit l’électeur d’une voix étranglée, en rougissant jusqu’à ses lunettes de se voir ainsi bruyamment interpellé.

— Je vous déclare que Mme Chalumeau me refuse tout ce que je lui demande… – ajouta Scipion avec un imperturbable sang-froid.

— Comment… ma belle ? – dit l’électeur en s’adressant à sa femme, – M. le vicomte… te… te… demande… quelque chose…

Et le front de M. Chalumeau suait à si grosses gouttes, que le verre de ses lunettes en devenait humide ; l’infortuné ne voyait plus rien qu’à travers un brouillard azuré ; le trouble et l’embarras le serraient à la gorge ; pourtant il fit un effort et ajouta :

— M. le vicomte veut bien te demander… quelque chose… et tu… tu… refuses… mais ce n’est pas bien du tout… ça, ma belle…

— Ah !… voyez-vous, madame ?… – dit Scipion en se retournant vers la pauvre Chalumeau qui se sentait mourir sous ses brandebourgs.

Puis, s’adressant au mari, Scipion ajouta :

— Voyons, monsieur Chalumeau, priez vous-même madame de ne pas me refuser ; elle vous écoutera peut-être… et si vous saviez ce que je lui demande encore !

— Je m’en doute bien… monsieur le vicomte… Ça ne peut être que quelque chose… de… très aimable… et de…

Le comte Duriveau était au supplice ; il interrompit M. Chalumeau, et lui dit de l’air le plus riant :

— Je vais vous dire, moi, monsieur, ce que mon fils a l’indiscrétion de demander avec tant d’instance à Mme Chalumeau… et ce qu’elle a parfaitement raison de lui refuser avant d’avoir eu votre consentement ; il lui demande pour moi votre suffrage aux élections prochaines…

— Comment, monsieur le comte, – s’écria l’électeur influent ; – mais vous savez bien que ma voix et celle de mes amis vous est acquise…

Puis, s’adressant à sa femme d’un ton de reproche formaliste et pénétré :

— Mais, ma belle, je vous l’ai répété cent fois, M. le comte est notre candidat… nous ne voulons que lui… M. de La Levrasse ne nous va plus… Comment alors n’avez-vous pas tout de suite répondu oui, à M. le vicomte ?… Permettez-moi de vous le dire, c’est inexcusable.

— C’est vrai, mon ami, j’ai eu tort, – répondit modestement Mme Chalumeau.

Le comte Duriveau vit, à l’expression railleuse des traits de Scipion, que celui-ci allait relever la belle sentence de M. Chalumeau. Aussi, voulant couper court à un persiflage qui pouvait lui aliéner un de ses principaux électeurs, et voyant heureusement le dîner tirer à sa fin, le comte s’écria :

— Messieurs, puisque nous parlons des élections, sujet si grave pour des hommes sérieux, pour des hommes politiques comme nous le sommes, permettez-moi de porter un toast qui sera, je l’espère, bien accueilli de vous.

Puis, se retournant à demi vers Martin, qui, debout derrière son maître qu’il servait, assistait impassible à cette scène, le comte lui dit en tendant son verre :

— Donnez-moi du vin de Chypre.

Martin prit sur une étagère une carafe de cristal, et versa au comte un verre de ce nectar couleur de topaze liquide.

— Messieurs, – dit alors le comte en se levant, – aux propriétaires !… les seuls vrais soutiens, les seuls vrais garants de l’ordre et de la paix, les seuls, les vrais représentants de notre belle France, puisqu’ils nomment ses législateurs.

Ces mots, prononcés par le comte d’une voix mâle et sonore, furent accueillis avec acclamation, au choc bruyant des verres.

Quelques moments après, le comte se levait de table, offrant le bras à la femme qui était à côté de lui.

Scipion imita son père et donna son bras à Mme Chalumeau ; celle-ci trouvait le vicomte bien effronté, bien libertin, bien mauvais sujet ; mais, hélas ! ces méchantes qualités étaient loin de lui inspirer un prudent éloignement pour ce joli monstre. Elle ressentait même une sorte d’admiration en songeant à l’audace, au sang-froid avec lesquels le vicomte avait osé, en pleine table, se plaindre à M. Chalumeau des refus de sa femme. Quelle hardiesse ! quelle présence d’esprit ! pensait-elle… et si jeune ! et si charmant ! Puis, pour achever de lui tourner la tête, venait l’éblouissement de ce luxe princier pour lequel Scipion semblait si bien né, luxe qui dorait si splendidement ses vices ; puis enfin l’adolescent qui, par caprice d’homme blasé, par fantaisie libertine, trouvait drôle, comme il le disait, de mettre à mal la vertu de cette niaise créature, d’ailleurs assez appétissante, avait, à la fin du dîner, soudain changé de manières, excusant ses demandes trop hâtives, en les rejetant sur l’impétueuse ardeur d’une passion aussi subite que violente, etc.

En un mot, lorsque le vicomte sortit de table, il sentit, avec un triomphe moqueur, l’imprudente Chalumeau serrer énergiquement son bras contre le sien, et il s’aperçut que les yeux noirs de sa victime, ordinairement vifs et brillants, étaient tout voilés de trouble et de langueur amoureuse.

— Ah çà ! maintenant, – lui dit tout bas le vicomte, – mon père et ces messieurs vont parler politique en prenant le café dans le jardin d’hiver. Toutes ces femmes-là me font horreur, tant elles me paraissent laides ou sottes… et c’est votre faute… Pourquoi êtes-vous spirituelle et jolie ?… Laissons-les donc… et allons voir la volière… c’est ravissant…

— Oh bien ! non, monsieur le vicomte… oh ! pour ça… non !

— Que vous êtes méchante !… Vous me demanderiez cela… ou même quelque chose… de compromettant… de venir dans ma chambre, par exemple ; eh bien ! moi, je vous l’accorderais tout de suite ! Vous le voyez… vous ne m’aimez pas… comme je vous aime… – dit Scipion avec une mélancolique amertume.

— Mais… songez donc… si l’on nous voyait…

— Soyez tranquille… la volière est au fond d’une serre chaude qui donne dans le jardin d’hiver… Rien de plus simple que d’y aller… Seulement, nous y serons un peu plus seuls… et la solitude avec vous… ça doit être le bonheur…

À cette délicatesse, la trop sensible Chalumeau baissa les yeux, palpita tumultueusement sous ses brandebourgs, et Scipion, qui ne pouvait être vu d’elle, lui fit, en manière de moquerie, une mine insolente et railleuse.

Pendant ce rapide entretien, Scipion et sa voisine de table avaient, ainsi que les autres convives, traversé un billard, dont les trois portes vitrées s’ouvraient dans une immense serre tempérée formant un jardin d’hiver, alors éclairé par des lampes de bois rustiques, chargées de bougies, et remplies de plantes retombantes, telles que géraniums à feuilles de lierre, verveines, cactus et ficoïdes de toutes sortes. Les allées tournantes, pavées en mosaïque de couleurs variées, circulaient autour d’énormes massifs de camélias, de rhododendrons, de magnolias, de mimosas, de bruyères, d’éricas, etc. Au fond du jardin, on voyait une grotte de rocaille, dont les pierres moussues disparaissaient presque sous un inextricable réseau de passiflores, de glycynées, de bignonias, etc.

L’une des portes de ce jardin, faisant face à celle du billard, s’ouvrait sur une serre chaude construite en galerie, et se terminant en rotonde, au centre de laquelle s’élevait une magnifique volière d’oiseaux les plus rares, qui ne pouvaient vivre que dans l’atmosphère des plantes tropicales.

Le café avait été servi dans le jardin d’hiver ; quelques femmes se promenaient, d’autres causaient, assises sur des sièges rustiques, au fond de la grotte éclairée par des lanternes chinoises de couleurs variées, tandis que le plus grand nombre des hommes s’étaient groupés autour du comte Duriveau, et, debout comme lui, savouraient un moka brûlant.

Cette belle nuit d’automne était si douce, que plusieurs fenêtres du jardin d’hiver, dont une des faces donnait sur le parc du château, avaient, été ouvertes ; le dîner s’étant prolongé assez tard, la clarté de la lune se réfléchissait au loin dans une rivière encaissée de gazon, qui serpentait à travers une pelouse immense semée çà et là de futaies séculaires. Un grand massif d’arbustes, bordant en dehors la principale façade du jardin d’hiver, s’élevait jusqu’au mur d’appui de l’une des fenêtres ouvertes, auprès de laquelle le comte Duriveau et ses convives s’entretenaient, pendant que Martin, debout, tenant un plateau de vermeil chargé de flacons, attendait les ordres de son maître.

Soudain, Martin tressaillit.

À la clarté de la lune, qui tombait en plein sur le feuillage touffu du massif d’arbustes groupés au-dessous de l’une des fenêtres, Martin venait de voir se dresser un instant la tête de Bête-Puante, le braconnier, qui disparut de nouveau dans le massif, après avoir fait à Martin un signe d’intelligence.

Bête-Puante arrivait en toute hâte de la métairie du Grand-Genévrier, où il s’était rendu par des sentiers détournés en même temps que Beaucadet et ses gendarmes.

À la brusque apparition du braconnier, qu’il savait avoir tant de motifs de haine contre le comte, Martin tressaillit si vivement, que ce brusque mouvement, imprimant une violente secousse au plateau qu’il portait, l’un des flacons tomba sur un verre et le brisa.

À ce bruit, le comte, qui parlait alors à ses convives avec une extrême animation, se retourna vers Martin, et, voyant les débris du verre, lui dit durement :

— Faites donc attention… maladroit.

— Pardon, monsieur le comte… mais…

M. Duriveau interrompit Martin avec hauteur :

— Assez… puisque vous ne savez pas seulement porter un plateau, mettez-le sur cette table et attendez mes ordres.

Martin ne répliqua pas, déposa le plateau sur une des petites tables rustiques qui se trouvaient çà et là dans le jardin d’hiver, et se tint debout, à quelques pas du comte :

La figure de Martin reprit bientôt son impassibilité habituelle, et il eut assez d’empire sur lui-même pour surmonter ses nouvelles angoisses en voyant le comte continuer sa conversation en s’accoudant sur le bord de la fenêtre ouverte, au-dessous de laquelle s’étendait l’épais massif où était embusqué le braconnier.

Le comte Duriveau, dans son entretien avec ses futurs commettants, redoublait d’amertume et de violence ; car la conversation, d’abord politique, était ensuite et presque naturellement tombée sur un sujet qu’il n’abordait jamais sans une animosité passionnée : Le mépris et l’aversion que lui causaient les vices des classes pauvres.

Accoudé sur le mur d’appui de la fenêtre du jardin d’hiver, le comte éprouvait quelque soulagement à sentir l’air du soir rafraîchir son front échauffé par la haineuse irascibilité qu’il apportait dans cette discussion.

— Eh ! mon Dieu, messieurs, – disait M. Duriveau, – dans ma jeunesse j’ai eu, comme un autre, plus qu’un autre, le cœur débonnaire, la main ouverte et la larme facile. J’ai cru aux vertus et aux malheurs immérités de la canaille… j’ai cru aux pères de famille manquant d’ouvrage, eux, les seuls soutiens d’enfants en bas âge et d’une femme infirme… j’ai cru aux gens privés de nourriture depuis quarante-huit heures… j’ai cru au malheur des veuves dénuées de tout, et forcées de mendier, le soir, en allaitant un nourrisson et traînant par la main un autre enfant… j’ai cru aux larmes de pauvres petites orphelines abandonnées, seules au monde, sur le pavé de Paris… j’ai cru aux filles séduites et délaissées sans ressources.

Puis, haussant les épaules avec un geste d’impitoyable dédain, le comte ajouta :

— Ces misères intéressantes, je les ai soulagées, messieurs… Quel niais je faisais !… Le père de famille manquant de travail était un infâme soûlard chassé de son atelier ; l’infortuné privé de nourriture depuis quarante-huit heures sortait repu du cabaret ; la veuve éplorée allaitait un nourrisson de carton et traînait par la main un enfant volé. Les pauvres petites orphelines de douze ans se partageaient mon aumône avec des polissons de leur âge, à qui elles se prostituaient depuis longtemps, et les filles séduites et délaissées sortaient mères d’un mauvais lieu ! Quelle leçon !

Il est impossible de rendre l’accent avec lequel le comte prononça ces paroles remplies de fiel, et qui produisirent, cela devait être, une vive impression sur son auditoire.

— M. le comte a parfaitement raison, – dit M. Chalumeau, qui des yeux cherchait çà et là, et par habitude, sa femme depuis quelques moments disparue avec Scipion, – M. le comte a parfaitement raison, on est toujours dupe de son bon cœur… faire du bien à ces canailles-là, c’est faire d’ingrates canailles !

Et le digne homme sirota son café avec componction.

— Ou la misère du peuple est feinte, ou elle est le résultat de ses vices, – ajouta sentencieusement M. Chandavoine, en remuant son sucre au fond de sa tasse, – et alors cette misère ne mérite aucune pitié.

— C’est évident, – reprit un industriel retiré, – les bons sujets s’enrichissent, les caisses d’épargne en font foi ; et, d’ailleurs, lisez chaque année le discours du trône : La prospérité va toujours croissant.

— M. le comte sait mieux que personne l’ingratitude de ces gens-là. – Experto crede Roberto, – ajouta un ancien avoué. – N’a-t-il pas été cruellement dupe de sa générosité naturelle ?

En écoutant les âpres paroles de M. Duriveau, la figure pâle et expressive de Martin annonçait, non de la surprise, non de l’indignation, mais une tristesse amère, nous dirions presque une pitié douloureuse.

De temps à autre il jetait un regard inquiet sur le massif, où se tenait toujours blotti le braconnier, qui, invisible, entendait aussi cet entretien.

— Mais ce que vous ne croirez pas, messieurs, – reprit le comte, – c’est que j’eus la sottise de m’attrister de ces déceptions qui courent les rues.

— Vraiment ! monsieur le comte ?

— Oui, messieurs, et qui mieux est, je me dis, le cœur navré : Laissons dans la fange de l’abrutissement, où elle doit naître et mourir, cette ignoble populace des villes ; allons dans mes terres : là, du moins, je trouverai des hommes simples, bons, reconnaissants… que n’a pas corrompu la crapule des cités… Là, je placerai mes bienfaits, sans craindre de les placer mal… Aux champs, on est si vertueux ! J’arrive donc ici ; mon père, un maître homme…

— Oh !… – fit M. Chandavoine avec un geste de vénération profonde, en interrompant le comte, – oh !… un fier homme !…

— Mon père, – poursuivit le comte, – avait défendu aux passants, sous des peines sévères, et empêché, à grand renfort de gardes inexorables, d’ébrancher le bois mort de ses bois, de glaner ses champs, de grappiller ses vignes ; ses fermiers en retard de payement étaient expropriés ; quant aux quémandeurs d’aumônes, ils étaient spécialement reçus par deux énormes dogues des Pyrénées.

— Eh ! eh ! eh !… – fit M. Chalumeau en ricanant ; puis il dit tout bas à son ami intime :

— Chandavoine… tu ne vois pas mon épouse ?

— Non, – fit l’autre avec impatience, – laisse-moi donc écouter M. le comte ; il parle comme un avocat… quel homme !… Voilà un député qui n’aura pas sa langue dans sa poche… Il parlera bien mieux encore que M. de La Levrasse.

— J’arrive donc ici, – poursuivit le comte, – tout embâté de mes idées de philanthropie champêtre. Trouvant tout d’abord que mon père a agi en homme sans entrailles, je fais enchaîner les chiens des Pyrénées, et, dans ma sainte ferveur, je me lance dans la pratique de ces belles théories, évidemment inventées par quelque gredin ne possédant ni sou, ni maille, ni maison, ni terre : – Le timide indigent ne doit jamais frapper en vain à la porte du riche.Laissez glaner l’humble infortune dans le champ de l’opulence.Soyez pour les petits enfants comme le bon Dieu pour les petits oiseaux ; la vendange faite, ils trouvent encore à picorer, etc. – C’était touchant, comme vous voyez ; les larmes me viennent aux yeux en y songeant, – ajouta le comte avec un éclat de rire sardonique.

Six mois après mes essais philanthropiques, la timide indigence, troupe de mendiants avinés, assiégeait journellement mon château ; mes fermiers ne me payaient plus. L’humble infortune coupait mes arbres sur pied, et paissait ses vaches dans mes blés, tandis que les petits oiseaux du ciel, sous la figure d’affreux gamins, prenaient mon gibier au lacet et saccageaient mes vignes ; alors je finis par trouver souverainement niais de jouer plus longtemps le rôle du bon Dieu…

De grands éclats de rire accueillirent cette péroraison…

— Je le crois… fichtre bien… à ce prix-là ! – dit l’ancien avoué, qui avait trop dîné. – Le rôle du bon Dieu revient fort cher.

— Plus on est bon, plus on en abuse ; je l’ai éprouvé en petit, comme monsieur le comte l’a éprouvé en grand, – dit M. Chandavoine d’un air capable.

— Chandavoine, – lui dit tout bas M. Chalumeau, qui commençait à s’inquiéter sérieusement, – tu ne vois pas mon épouse ?

— Mais non, – dit l’autre en haussant les épaules.

— Monsieur le comte a bien raison, – reprit un autre convive ; – c’est à dégoûter de la compassion.

— Ainsi ai-je fait, messieurs, – reprit le comte ; – ces audacieux abus, que ma sotte faiblesse encourageait, m’ont ouvert les yeux. Revenu au bon sens, à la raison, c’est-à-dire au plus légitime mépris, à la plus légitime aversion pour cette race haineuse, corrompue et abrutie, j’ai fait, autant qu’il était en moi, peser sur elle une main de fer. Et alors… tout est rentré dans l’ordre. En prison le premier drôle qui ose couper un fagot dans mes bois ! à l’amende, et en prison faute d’amende, la moindre malheureuse qui ose faire paître une vache dans mes prés ! Chassé sans pitié tout fermier en retard de payement. C’était la méthode de mon père, et la bonne… Quant aux gueux assez malavisés pour venir tendre maintenant la main à ma porte… deux magnifiques et féroces chiens de Terre-Neuve… (excellente tradition de mon pauvre père) reçoivent à grands coups de crocs cette vermine audacieuse et affamée. Aussi… croyez-moi, imitez mon exemple, messieurs. Renfermons-nous dans notre droit légal. Tenons-nous bien, serrons nos rangs, nous qui possédons. Pas de concessions : c’est lâchement reconnaître ce tyrannique et insolent prétendu droit du pauvre à être secouru par le riche… Montrons-nous impitoyables, sans cela nous serons débordés, et, ma foi ! mieux vaut manger le loup que d’en être mangé !

L’accent convaincu du comte, l’animation de ses traits énergiques, son geste décidé, firent une impression profonde sur son auditoire ; ses cruels paradoxes légitimant l’égoïsme et l’érigeant en devoir furent accueillis avec une approbation presque unanime.

À la pénible émotion manifestée par Martin au commencement de l’entretien du comte et de ses convives, succédait une angoisse profonde ; jetant tour à tour les yeux tantôt sur le comte, tantôt sur le massif d’arbustes où se tenait blotti le braconnier, massif alors noyé d’ombre, la lune venant de disparaître derrière les grands arbres du parc, Martin semblait redouter quelque péril pour le comte…

Après un moment d’hésitation, et profitant de l’un de ces silences qui coupent souvent les conversations les plus animées, Martin s’approcha de son maître toujours accoudé à la fenêtre ouverte, et lui dit avec un accent de respectueux intérêt :

— Monsieur le comte ne songe peut-être pas que l’air du soir est humide… et il n’est peut-être pas prudent que monsieur le comte…

M. Duriveau, aussi surpris que blessé, interrompit Martin, et lui dit durement :

— Une fois pour toutes, sachez que je ne tolère aucune familiarité, même sous prétexte de prévenance… Débarrassez ces messieurs de leurs tasses.

Martin s’inclina sans mot dire.

Après avoir été prendre et poser successivement sur un plateau les tasses de chacun, il les plaça sur la petite table, auprès de laquelle il se tint immobile, pâle, les yeux ardemment fixés sur le sombre massif, avec une anxiété qui augmentait à chaque instant.

L’incisif et âpre langage du comte avait fortement impressionné ses auditeurs.

Néanmoins, l’un d’eux, M. Chandavoine, malgré son égoïsme traditionnel et son entendement assez borné, sentant ce qui restait d’humain en lui se rebeller contre les impitoyables maximes du comte, lui dit timidement :

— Permettez-moi, monsieur le comte, une petite observation.

— Je vous écoute, mon cher monsieur Chandavoine, – dit M. Duriveau.

— Comme vous, monsieur le comte, je passe condamnation sur les vices, sur la corruption de la basse classe… Seulement, en reconnaissant que le pauvre n’a aucun droit à exiger des secours du riche… ne serait-il pas… dans certaines circonstances données, et avec toute restriction… ne serait-il pas, sinon du devoir, du moins de la politique du riche, de secourir le pauvre ?… à la charge du pauvre, bien entendu, de se montrer humble, soumis et reconnaissant de ce que le riche daigne faire pour lui…

— Sans doute la charité n’est pas légalement un devoir pour le riche, – dit l’ancien avoué ; – mais enfin… il y a quelque chose de vrai dans ce que dit Chandavoine.

— Oui, oui, – dirent plusieurs voix, – car il y a bien de méchants drôles parmi les pauvres.

— Et il faut prendre garde de les irriter.

— Qu’en pensez-vous, monsieur le comte ?

— Ce que je pense, messieurs, le voici, – répondit le comte de sa voix la plus acerbe, la plus tranchante, – non seulement la charité n’est pas un devoir pour le riche, mais la charité est chose stupide, dangereuse et détestable.

— La charité stupide ! ! – s’écria l’un.

— La charité dangereuse ! ! – s’écria l’autre.

— La charité détestable ! ! – s’écria celui-ci. – Et tous regardaient le comte avec stupeur.

— Oui, – répondit celui-ci d’un ton impérieux et absolu, – oui, la charité est stupide ; oui, la charité est dangereuse ; oui, la charité est détestable ; et ce n’est pas moi qui dis cela, messieurs… ce sont de grands esprits dont la science, dont le génie sont admirés de l’Europe entière ; et ce qu’ils disent, ils le prouvent par faits et par chiffres inexorables. Ces génies-là sont mes saints, à moi ; leurs écrits sont mon catéchisme et mon Évangile ; et comme, en bon croyant, je sais mon Évangile par cœur, voici ce que dit textuellement Malthus… saint Malthus, un des plus admirables économistes des temps modernes ; écoutez bien, messieurs : — Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, CET HOMME N’A PAS LE DROIT DE RÉCLAMER UNE PORTION QUELCONQUE DE NOURRITURE ; IL EST RÉELLEMENT DE TROP SUR LA TERRE ; au grand banquet de la nature, IL N’Y A PAS DE PLACE POUR LUI.

— Au grand banquet de la nature… Hé ! hé ! hé !… ce Malthus est très fleuri, – dit l’ancien avoué, qui se piquait de littérature ; – on dirait du Fénelon.

— La nature commande à cet homme de s’en aller, – reprit le comte, en poursuivant sa citation, – et elle ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution.

Est-ce clair, messieurs ? – ajouta le comte avec une joie amère et triomphante : – comment ! lorsque cette excellente nature, en sage mère… de police, charge dame Misère de faire évacuer ce trop-plein de populaire, j’irais, moi… par une sotte charité, contrarier les vues de la nature !… Allons donc, messieurs, cela fait pitié.

Les auditeurs du comte, à cette effrayante citation, se regardèrent en silence.

— Comment ! – dit M. Chandavoine, – comment… Malthus… dit positivement…

— J’aurai l’honneur de vous envoyer demain ses œuvres complètes, dit le comte ; – c’est une excellente lecture à l’usage des propriétaires. Lisez, méditez Malthus, messieurs, vous retremperez dans cette saine lecture la conscience de vos droits ; vous y trouverez encore ces paroles dont je vous engage à vous souvenir lorsque le démon de la charité vous tentera : Que chacun en ce monde réponde de soi et pour soi, TANT PIS POUR CEUX QUI SONT DE TROP ICI-BAS ; on aurait trop à faire, si l’on voulait donner du pain à ceux qui crient la faim ; QUI SAIT MÊME S’IL EN RESTERAIT ASSEZ POUR LES RICHES, la population tendant sans cesse à dépasser les moyens de subsistance ? LA CHARITÉ EST UNE FOLIE, UN ENCOURAGEMENT À LA MISÈRE… Eh bien ! messieurs, que vous avais-je dit ?

— Le fait est, – dit l’ancien avoué, parfaitement convaincu, – qu’à ce point de vue, et c’est vrai, la charité est… illégale.

— Et notez bien, messieurs, – reprit le comte, de plus en plus triomphant, – que Malthus était à la fois un homme de génie et un excellent homme ; il n’avait rien de commun avec ces insolents et stupides réformateurs contemporains qui rêvent à la lune et à ce qui devrait être au lieu de songer à ce qui est. Malthus, sachant le vrai des choses, ne voulait leurrer, tromper personne ; rigoureux logicien, convaincu que les masses ont été, sont et seront de tout temps vouées au plus misérable sort, il a, dans son admirable livre, sévèrement défendu aux pauvres de faire des enfants ; et il a raison : à quoi bon cette graine de meurt-de-faim ? Marcus, disciple de Malthus et d’Adam Smith, autre grand économiste, a été plus… conséquent encore : il a courageusement proposé la suppression des enfants du pauvre.

— Diable, – dit M. Chandavoine en se grattant l’oreille, – ce Marcus était un gaillard…

— D’un esprit rigoureusement logique, – dit le comte avec son ironie acérée. – Enfin saint Jean-Baptiste Say, un autre saint de mon calendrier, a dit ces mémorables paroles ; méditez-les, messieurs, lorsque vos journaliers se plaindront du bas prix de leurs salaires : Quand les demandes de travail sont nombreuses, le gain des travailleurs décline AU-DESSOUS DU TAUX NÉCESSAIRE POUR QU’ILS PUISSENT SE MAINTENIR EN MÊME NOMBRE ; LES FAMILLES LES PLUS ACCABLÉES D’ENFANTS ET D’INFIRMITÉS DÉPÉRISSENT. Dès lors l’offre du travail décline, et, le travail étant moins offert, son prix remonte. En d’autres termes, messieurs, ainsi que le dit RICARDO, encore un saint de mon antienne, à force de privations le nombre d’ouvriers se trouve réduit, et l’équilibre se rétablit… C’est tout simple ; la nature ne veut pas d’encombrement de populaire, et la mortalité fait l’office de sergent de ville.

— Sans doute, et puisqu’il n’en peut être autrement, – dit l’un des plus bénins auditeurs, – il faut se réjouir de ne pas faire partie… du trop-plein.

— C’est évident. Ma foi ! les économistes ont raison : chacun pour soi.

— Tant pis pour les autres !

— Il faut tâcher de n’être pas des autres… et allez donc ! !

— Chandavoine, où peut donc être mon épouse ? – dit à l’oreille de son ami M. Chalumeau, qui, préoccupé de la disparition de sa femme, n’avait prêté qu’une attention distraite à l’entretien.

— Mais laisse-moi donc en repos avec ton épouse ! – dit Chandavoine ; – cherche-la…

— Je n’ose pas tant que M. le comte parle… Allons… bon… voilà qu’il repart.

— De tout ceci, messieurs, – reprit le comte, glorieux de la profonde impression causée par ses citations et ses commentaires, – que conclure ? qu’il faut, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, bien nous soutenir, nous autres qui possédons, et sous le prétexte de charité, de pitié, ne faire aucune lâche concession dont on s’armerait contre nous ; car plaindre ceux qui souffrent, c’est accuser indirectement la société, et la société ne peut pas avoir tort. Ceci posé, ne nous abusons pas : entre celui qui possède et celui qui ne possède pas, c’est une guerre à mort. Eh bien donc… la guerre ! Ce que l’on appelle les prolétaires, soit à la ville, soit aux champs, ressentent contre nous une jalousie féroce, parce que nous avons le superflu et qu’ils n’ont pas le nécessaire ; c’est tout simple ; moi, dans leur position, j’en ferais autant. Ils voudraient piller nos maisons, boire notre vin, monter dans nos voitures ; soit : à leur point de vue, ils ont raison ; qu’ils le fassent s’ils le peuvent, c’est de bonne guerre. Mais que messieurs les prolétaires ne s’étonnent pas si, à mon tour, je leur rends haine pour haine, si mon instinct de conservation m’ordonne à moi de tout faire pour que cette bête féroce dont je crains la gueule et les dents soit muselée rudement et le plus longtemps possible. Aussi je vous le dis hautement, messieurs, j’ambitionne la législature afin de pouvoir concourir, dans notre intérêt commun et dans celui de nos enfants, à forger le bât, le frein et les entraves de la bête féroce, le plus solidement possible… afin qu’elle n’ait ni la force ni l’envie de se déchaîner. Car elle a grand appétit de la propriété, cette affamée, et moi, j’ai la faiblesse de vouloir que mon fils hérite de mes biens, et que son fils, s’il plaît à Dieu, hérite de lui comme j’ai hérité de mon père. Or, la bête féroce en question voudrait hériter du passé, du présent et de l’avenir. Mais un instant, nous sommes là… et… sur ce… messieurs… buvons au musellement indéfini de la bête !

Et se tournant vers Martin :

— Apportez les liqueurs…

Le comte avait à peine prononcé ces mots, que Martin, poussant un cri d’effroi, s’élança vers le comte, qu’il repoussa rudement, sauta d’un bond par-dessus le mur d’appui haut de quatre pieds environ, tomba au milieu du massif où s’était tapi le braconnier, et, de cet endroit, presque au même instant, un coup de feu retentit dans les ténèbres.

CHAPITRE IX.

Dévouement de Martin. – La volière. – Surprise conjugale de M. Chalumeau. – Ambition déçue de M. Duriveau. – Arrivée de M. Beaucadet. – Conversation entre le comte et Scipion. – Tel père, tel fils. – Cynisme d’un jeune homme blasé. – Conditions posées par Scipion. – Dernier mot de M. Duriveau.

Au bruit du coup de feu qui retentit si près de la fenêtre du jardin d’hiver, la stupeur et l’épouvante furent générales ; les femmes poussèrent des cris aigus et se précipitèrent vers les issues de la serre. Plusieurs des convives du comte, qui l’entouraient au moment de l’explosion, s’encoururent aussi de côté et d’autre (M. Chalumeau fut du nombre de ces fuyards) ; quelques-uns, au contraire, se groupèrent courageusement autour de l’amphitryon.

Le comte, un peu pâle, mais toujours ferme, revint auprès de la fenêtre dont Martin l’avait violemment écarté, et, après un premier mouvement de trouble et de surprise, ne sachant pas encore d’ailleurs la cause du coup de feu, il dit à ses convives avec un sang-froid railleur qui faisait honneur à son courage :

— Rassurez-vous, messieurs… c’est sans doute le signal d’un feu d’artifice… une surprise que me ménageaient mes gens… Seulement mon valet de chambre m’a paru un peu empressé d’aller prendre sa place.

Au moment où il prononçait ces mots, Martin, après quelques minutes d’absence, revint en courant, ouvrit du dehors une porte du jardin d’hiver, entra et dit à son maître d’une voix émue :

— Il s’est sauvé du côté du chalet ; j’ai perdu ses traces dans l’épaisseur du bois.

— Qui cela ? – s’écria le comte.

— L’homme qui était caché là, monsieur le comte… Je l’avais vu, à la clarté des lampes du jardin d’hiver, se lever brusquement de ce massif où il était blotti… Peut-être n’avait-il pas de mauvaise intention ; mais, dans mon premier mouvement, je n’ai pas réfléchi : croyant que M. le comte courait quelque danger, j’ai sauté par la fenêtre pour atteindre cet inconnu… dans ma lutte avec lui, un pistolet dont il était armé est parti ; je me suis mis à sa poursuite… et…

— Mais vous êtes blessé… – s’écria vivement le comte en s’approchant davantage de Martin.

— Je crois que oui… monsieur le comte… à la main… mais c’est peu de chose, la balle m’a effleuré le poignet.

— Il n’importe, il faut vous faire panser, – dit le comte ; et comme plusieurs de ses gens étaient accourus au bruit de l’explosion, il dit à l’un d’eux :

— Qu’on aille à l’instant chercher le médecin de Salbris.

— Et ce brigand, quelle figure avait-il ? – dit M. Chandavoine avec effroi ; – c’est peut-être ce scélérat de Bamboche, que l’on traque de tous côtés et dont le signalement est affiché.

En apprenant que Bamboche, dont il entendait prononcer le nom pour la première fois depuis son arrivée en Sologne, était traqué de tous côtés, Martin, malgré les émotions qui l’agitaient, tressaillit de surprise, les paroles expirèrent sur ses lèvres.

Frappé de l’expression de ses traits, le comte lui dit :

— Qu’avez-vous donc, Martin ?

— Rien, monsieur le comte… rien… Je me sens un peu faible… le sang que j’ai perdu, sans doute…

— Avez-vous au moins pu le bien dévisager, le brigand ? – demanda M. Chandavoine.

— Oui, monsieur, – reprit Martin, – il était très petit, très brun… et très jeune… dix-huit ou vingt ans au plus, – ajouta Martin avec assurance, – il portait une blouse blanchâtre et une casquette.

— Ce n’est pas là le signalement de Bamboche, – dit M. Chandavoine, – mais puisqu’il portait un pistolet, ça ne peut être qu’un assassin.

— Un assassin ! Et pourquoi diable voulez-vous qu’on m’assassine, mon cher monsieur ? – dit le comte avec une dédaigneuse insouciance, – à moins que ce ne soit un avertissement salutaire de certain correspondant anonyme, – ajouta le comte avec un sourire amer et contraint sans s’expliquer davantage. – Allons, messieurs, ceci ne vaut pas la peine de vous occuper un instant : c’est l’affaire du brave Beaucadet, le maréchal des logis de gendarmerie, que je ferai venir demain pour entendre ma déposition… Martin, allez vous faire panser… Vous êtes, je crois, un bon serviteur… Quant au misérable qui vous a blessé, quoiqu’il ait disparu, Beaucadet se mettra sur ses traces ; c’est un fin limier, il le découvrira, j’en suis sûr, et on en fera bonne justice.

Pendant ces dernières paroles du comte, M. Chandavoine avait tiré de sa poche un papier qu’il lisait attentivement ; tout à coup il s’écria :

— Ah ! voici qui est bien extraordinaire !

Et comme le comte, le regardait d’un air interrogatif, M. Chandavoine ajouta :

— Je persistais à croire que l’homme embusqué pouvait être le scélérat nommé Bamboche, et je lisais son signalement qu’on a distribué dans le pays et que j’ai reçu au moment de venir chez vous, monsieur le comte. Ce signalement, je l’avoue, ne ressemble en rien au portrait fait par votre domestique, de l’homme qui l’a blessé. Mais voici le curieux de la chose ; nous avons parlé à dîner de cette fameuse Basquine dont on a dit tant de bien et tant de mal.

— Eh bien ? – fit le comte dont le front s’assombrit au nom de cette femme.

— Lisez, monsieur le comte, – dit M. Chandavoine en tendant le papier à M. Duriveau, qui le prit et le parcourut. – Vous verrez que ce brigand de Bamboche porte, tatoués sur le bras, ces mots : Amour pour la vie à Basquine.

— En effet, ce misérable porte écrit sur le bras le nom de cette horrible créature. Quel mystère ! – disait le comte, si profondément étonné, qu’il ne remarquait pas que, selon le signalement, le nom de Martin était aussi tatoué sur le bras de Bamboche.

Soudain, au milieu d’un assez grand tumulte, on vit, à l’extrémité de l’une des allées du jardin d’hiver, déboucher M. Chalumeau, pâle, effaré, courroucé, tenant rudement par le bras Mme Chalumeau, confuse, éplorée, et qui, la tête baissée sur sa poitrine bondissante, aurait voulu, ainsi qu’on le dit vulgairement, « être à cent pieds sous terre. »

Immédiatement après les deux époux, venait Scipion, l’air insolent et railleur, les mains plongées dans les poches de son pantalon ; à quelque distance derrière lui s’avançaient les autres convives du comte, tellement stupéfaits de l’aventure et de l’audace du vicomte, qu’ils gardaient un profond silence çà et là interrompu par un bourdonnement de paroles échangées à voix basse.

— Monsieur le comte ! – s’écria M. Chalumeau d’une voix tremblante de colère, en s’approchant du père de Scipion, – c’est une indignité !… et je vous en rends responsable…

— Puis-je savoir, monsieur ?

— Je vous dis que vous en êtes responsable, monsieur le comte ! – s’écria l’électeur infortuné en interrompant M. Duriveau. – Oui, vous êtes cause et responsable de tout ; car lorsqu’on possède un fils comme le vôtre… monsieur, on l’enferme… oui, monsieur, on le séquestre lorsqu’on reçoit des dames.

— Mais, monsieur !

— Mais, monsieur, – s’écria l’électeur avec indignation, – savez-vous… ce qui vient de se passer ? Savez-vous ce qu’il vient de m’arriver, monsieur ? Savez-vous où j’ai trouvé mon épouse, monsieur ?

— Je ne sais rien, monsieur, – dit froidement le comte, refoulant à grand’peine les violents ressentiments soulevés en lui par cette nouvelle équipée de Scipion, – mais si vous avez quelques explications à me demander, je vous prie, dans notre intérêt commun, de vouloir bien passer chez moi, afin de ne pas rendre ces explications publiques.

— Ne pas les rendre publiques… – s’écria M. Chalumeau avec un éclat de rire sardonique ; – mais, je voudrais que ma voix pût s’entendre d’ici… à Romorantin, afin de pouvoir proclamer de tous mes poumons que mon épouse est une malheureuse… et que votre fils est un…

Scipion, touchant du bout du doigt l’épaule de M. Chalumeau, l’arrêta net, en lui disant de sa voix claire et hautaine :

— Un ?

L’électeur se retourna brusquement vers le vicomte, le toisa d’abord d’un air indigné ; puis, se campant résolument en face de lui, il s’écria d’un air de bravade :

— Je dis, monsieur, que vous êtes un homme… un homme pétri de passions adultères… indécemment adultères !

Scipion, qui ne riait jamais, ne put s’empêcher de sourire, et dit à M. Chalumeau avec un geste de condescendance :

— Bon… maintenant allez !…

— Comment ! que j’aille ? je ne suis pas votre valet, monsieur ! je n’ai pas besoin de votre permission pour…

— Monsieur, – dit le comte, – je vous en conjure ; si ce n’est pour vous, que ce soit au moins pour madame… mettez un terme à cette scène pénible… et, d’ailleurs, croyez-moi, les apparences sont souvent trompeuses, et…

— Ce ne sont pas les apparences qui sont trompeuses, ce sont les femmes ! – s’écria l’électeur en regardant la trop sensible Chalumeau, comme s’il eût voulu l’écraser sous ce sanglant sarcasme ; – des apparences !… – reprit-il exaspéré, – des apparences !… Au bruit du coup de feu, la tête remplie de l’histoire de ce brigand que l’on poursuit, je me sauve, j’ouvre la première porte qui se trouve devant moi… c’était la serre chaude… je la traverse… j’arrive à une rotonde où était une volière… je m’y réfugie… j’entends à travers une porte comme un frôlement et une voix de femme… Cette voix… je la reconnais : je pousse la porte ; c’était un boudoir, et, dans ce boudoir, messieurs, qu’est-ce que je vois ?… le fils de monsieur… embrassant mon épouse…

— Je vous répète, monsieur, – dit le comte pouvant à peine se contraindre et jetant sur Scipion un regard terrible, – je vous répète, monsieur, que je suis confus de tout ceci ; mais le scandale que vous faites est, en vérité, déplorable !…

— Je fais du scandale ! c’est moi qui fais le scandale ! – s’écria M. Chalumeau exaspéré, – c’est trop fort !… Ah ! l’on a bien raison de dire : tel père, tel fils !…

— Monsieur !

— Monsieur ! – riposta l’électeur influent, avec un courroux majestueux, olympique, – vous pensez bien que moi et mes amis politiques, nous ne pouvons être représentés devant la France par un père dont le fils nous a…

— Nous a… nous a… – dit à l’électeur son ami Chandavoine, – parle pour toi… Dis donc… t’a.

— C’est vrai, mon pauvre bonhomme… – répondit M. Chalumeau en soupirant, – dont le fils m’a…

Le comte l’interrompit.

Outré de cette scène et voulant y mettre à tout prix un terme, il dit à l’époux outragé :

— Soit, monsieur ; si précieux que m’eussent été votre suffrage et celui de vos amis… j’y renonce. Maintenant, je l’espère, vous comprendrez que, tout flatté que je sois de l’honneur que vous m’avez fait de venir chez moi, les choses, à mon profond regret, en sont venues à un tel point, que je dois craindre de vous retenir ici plus longtemps.

— Venez, madame… venez, effrontée, – dit l’électeur d’une voix formidable en entraînant la malheureuse Chalumeau, qui faisait tout au monde pour s’évanouir ; mais sa florissante, rebondissante et luxuriante santé s’opposait à son désir ; il manquait à cette innocente le manège nécessaire pour jouer convenablement un évanouissement simulé.

M. Chalumeau se dirigeait vers la porte, lorsque Scipion lui dit en ricanant :

— Ah çà ! vous savez que, quand vous voudrez… je suis prêt…

L’électeur, instruit, par quelques mots que son ami Chandavoine lui dit à l’oreille, de la signification des paroles de Scipion, lui répondit avec une dignité suprême :

— Je ne suis pas un spadassin, monsieur, je suis un époux abominablement outragé.

— Maintenant, – dit Scipion avec une gravité narquoise, – je puis déclarer que monsieur est dupe d’une illusion et je dois proclamer la complète innocence de madame.

— Mon ami… vous l’entendez ? – hasarda la pauvre Chalumeau.

— Belle garantie ! – s’écria l’électeur. – Venez, madame, venez.

____________

 

Le départ des convives du comte s’effectua au milieu d’un profond silence et d’un embarras mortel ; la partie féminine de l’assemblée, qui jalousait généralement Mme Chalumeau, regardée dans le pays comme une élégante, était ravie de l’aventure, et témoignait de sa vertueuse indignation. Parmi les hommes, quelques-uns jalousaient M. Chalumeau, plus gros propriétaire que la plupart d’entre eux ; d’autres s’étaient occupés de Mme Chalumeau ; mais leurs soins n’avaient pas été agréés, bien qu’on eût parlé de certain neveu du mari, colossal lieutenant de carabiniers, qui avait passé plusieurs semestres à la Gaudriole (nom de fantaisie donné par M. Chalumeau à sa villa) ; somme toute, hommes et femmes furent délicieusement satisfaits de l’énorme scandale qui allait pour longtemps défrayer toutes les conversations du pays.

Le comte, doué d’assez d’empire sur lui-même pour se contraindre jusqu’à la fin, s’était tiré de son mieux de la position si difficile où il se trouvait à l’égard de ses convives, et avait courtoisement accompagné jusqu’au perron la femme qui, pendant le dîner, avait été placée auprès de lui.

Enfin, la dernière voiture sortit du château du Tremblay.

Le comte, au lieu de rentrer chez lui, descendit le perron : suffoquant de rage contenue, il espérait que la marche, que le grand air apaiseraient sa violente surexcitation, et qu’il retrouverait assez de calme pour avoir avec son fils un entretien décisif, entretien rendu plus indispensable encore par ce nouvel incident qui complétait la journée.

Héros, le matin, d’une déplorable aventure qui devait produire sur la population du pays la plus fâcheuse impression, Scipion venait le soir même de combler la mesure, rendant hostiles au comte les gens les plus considérables de la haute bourgeoisie.

Scipion blessait ainsi au vif les deux plus ardentes passions du comte, son ambition et son amour ; son ambition, car la burlesque aventure du vicomte avec Mme Chalumeau ruinait les projets électoraux de M. Duriveau, en lui aliénant les voix qui pouvaient assurer sa candidature ; son amour, car le même jour devait voir son mariage avec Mme Wilson et celui de Raphaële avec Scipion, et celui-ci semblait vouloir, à force de froideur, de scandales, retarder ou compromettre une union qui seule pouvait combler les vœux les plus ardents de son père.

Le comte, dans sa fiévreuse agitation, se promenait de long en large dans la cour d’honneur du château, pressant quelquefois son front brûlant entre ses deux mains crispées, et jetant de temps à autre un regard d’ironie amère sur les clartés resplendissantes qui s’échappaient de toutes les fenêtres de l’immense rez-de-chaussée à travers lesquelles il voyait passer et repasser l’étincelante livrée de ses nombreux domestiques.

Pour la première fois de sa vie, cet homme si infatué de son opulence, cet homme si glorieux de pouvoir dire qu’après lui son fils, et sans doute le fils de son fils, éblouiraient, domineraient les humbles par le prestige de cette immense fortune ; pour la première fois, cet homme, poussé par la fatalité de sa position, ressentait une sorte de dépit amer, en songeant que tous ces biens, toutes ces splendeurs, seraient acquises de droit et sans peine à cet insolent et audacieux enfant, contre lequel il ressentait en ce moment presque de la haine ; car, malgré la rare énergie de son caractère, le comte redoutait le flegme glacial et railleur de son fils ; aussi la conscience de cette faiblesse l’exaspérait davantage encore contre lui-même et contre Scipion. Jamais… peut-être, le comte n’avait éprouvé plus péniblement le tardif et vain regret de s’être montré jeune père envers ce fils audacieux ; il se voyait, il se sentait débordé, s’il ne tranchait pas dans le vif, si, ce jour-là même, et de haute lutte, il n’imposait pas au vicomte une autorité jusqu’alors méconnue… ou plutôt inconnue.

Une vive lueur, accompagnée d’un bruit de sabre traînant et d’éperons retentissants, arracha le comte à ses pénibles préoccupations ; il retourna la tête, et vit, à la lueur d’une lampe que tenait un de ses gens, M. Beaucadet descendre majestueusement les degrés du perron.

Singulièrement contrarié de cette visite, le comte s’avança vers le sous-officier, et lui dit brusquement :

— Que voulez-vous ?

— Monsieur le comte, – dit Beaucadet d’un air grave et pénétré qui ne lui était pas naturel, – un grand malheur vient d’arriver.

— Quel malheur ?

— J’ai été à la métairie du Grand-Genévrier, afin de procéder à l’interrogatoire de la fille dite Bruyère, soupçonnée d’infanticide…

— Eh bien ?

— La malheureuse était coupable… car, en me voyant, moi et mes hommes… elle s’est jetée dans l’étang…

— Grand Dieu ! ! ! – s’écria le comte.

— Et elle s’est noyée… – dit Beaucadet.

— Oh !… c’est affreux, – murmura M. Duriveau avec une expression d’horreur, en cachant sa figure dans ses mains.

— Je suis venu, monsieur le comte, – reprit Beaucadet, – afin de vous…

— C’est bon… laissez-moi.

— Mais, monsieur le comte…

— Laissez-moi, vous dis-je.

— Représentant de la loi… dit Beaucadet de sa voix officielle, – j’ai le droit d’instrumenter en son nom. Je viens d’apprendre que, ce soir, un coup de pistolet a été tiré par un homme embusqué sur un de vos domestiques… Mon devoir, monsieur le comte, est de verbaliser et de…

— Eh ! verbalisez tant que vous voudrez ; mais laissez-moi en repos, s’écria le comte hors de lui, en frappant du pied avec fureur.

— Mais, monsieur le comte, ce n’est pas tout ; le domestique blessé se nomme Martin, et je le soupçonne… de…

Beaucadet n’acheva pas, car le comte, sans l’écouter davantage, disparut dans une des sombres allées du parc.

— Il m’importe peu qu’il ne m’écoute pas, – dit le sous-officier, – l’occasion est fameuse pour interroger ce Martin, que je soupçonne d’être un fier drôle, vu que son nom est écrit sur un des bras de ce brigand de Bamboche… qui s’est fait saluer par mes gendarmes, le grand gueux !…

Ce disant, Beaucadet regagna le château.

____________

 

Une demi-heure environ après sa rencontre avec le sous-officier, le comte gravissait les degrés du perron.

M. Duriveau était pâle, mais parfaitement calme. En entrant dans le vestibule, la première personne qu’il aperçut fut Scipion.

Le vicomte, se disposant à rentrer chez lui, allait allumer son cigare au bougeoir que son valet de chambre lui tendait d’une main, tandis qu’il portait de l’autre un flacon de rhum sur un plateau d’argent.

— Scipion… venez… j’ai à vous parler, – lui dit le comte d’une voix tranquille…

— Attends… j’allume mon cigare.

— Vous l’allumerez chez moi, répondit patiemment le comte.

Scipion, tenant entre ses lèvres le cigare qu’il n’avait pas eu le temps d’allumer, suivit nonchalamment son père à travers les somptueux salons, étincelants et déserts.

Bientôt le comte ouvrit la porte de son appartement particulier, et bon fils y entra après lui.

Le comte poussa les verrous de la porte de sa chambre à coucher, grande pièce garnie de meubles de laque noire et or, tendue de damas vert, éclairée par un candélabre à trois bougies, dont un abat-jour de soie affaiblissait l’éclat.

La physionomie de M. Duriveau était grave, sévère ; il resta quelques instants sans adresser la parole à son fils, et le regarda fixement.

Le vicomte, indolemment adossé à la cheminée, promenait entre ses lèvres son cigare non allumé, il est vrai, ses deux mains plongées dans les goussets de son pantalon, se dandinant tour à tour sur une jambe et sur l’autre ; sa charmante figure était plus pâle encore que d’habitude, et les paupières de ses grands yeux bruns s’injectaient légèrement, car, tout en mettant à mal la vertu de Mme Chalumeau, il avait prodigieusement bu de vin de Porto ; mais le vicomte n’était nullement ivre, comme on aurait pu s’y attendre ; le vin depuis longtemps ne l’enivrait plus, il possédait parfaitement sa raison, il avait toute sa tête, il était seulement ce qu’en argot d’orgie on appelle plein ; chez lui cette plénitude se manifestait d’ordinaire en redoublant encore son dédaigneux sang-froid, son flegme impertinent. Aussi, en attendant que son père prît la parole, il alluma tranquillement son cigare à l’une des bougies du candélabre placé sur la cheminée.

M. Duriveau lui arracha son cigare des mains, et le jeta au feu en disant :

— On ne fume pas chez moi, monsieur.

— Ah bah ! – reprit Scipion en regardant son père avec ébahissement, – et depuis quand ne fume-t-ou plus ici ?

— Depuis que je suis résolu de prendre ma place, monsieur, et de vous mettre à la vôtre, – dit le comte Duriveau d’une voix dure et tranchante.

— Oh ! oh !… – repartit froidement Scipion, habitué à tourner en railleries les rares accès de sévérité de son père, – il paraîtrait que nous allons jouer un peu de Poquelin… je suis Clitandre ou Damis… et voici que tu prends le rôle du bonhomme Orgon ou du bonhomme Géronte. Ça sera-t-il long ? feras-tu mourir ton coquin de fils sous le bâton ? Où donc est Scapin pour me dire : Seigneur Damis, au diable votre père ! peste soit du fâcheux vieillard ! Quand ce maudit barbon nous fera-t-il donc ses héritiers ?

Il est impossible d’exprimer avec quel aplomb impertinent ce persiflage fut débité par Scipion.

Quoiqu’il s’attendît à ces sarcasmes dont il s’était amusé longtemps, et qu’il se fût promis d’être calme, le comte, cédant à un involontaire emportement, s’écria, en faisant un pas vers son fils d’un air menaçant :

— Insolent…

— Bon ! voici la scène du bâton ; je m’y attendais, – dit Scipion avec un redoublement d’audace ; – or çà, vite… un bâton… vite un bâton au seigneur Géronte !

— Scipion ! – s’écria le comte d’une voix terrible en interrompant son fils et le saisissant par le bras d’une main tremblante.

Puis, après un moment de silence, il reprit avec une profonde amertume :

— C’est ma faute… je vous ai encouragé à ces effronteries… j’ai toléré ces familiarités insolentes… C’est le fruit de l’éducation que je vous ai donnée… Cette dernière leçon est rude… elle sera bonne…

Bah ! – dit Scipion, – toutes les éducations se valent. Préval a été élevé par un prêtre, sous l’aile maternelle, et il vient de commettre un faux qui mérite les galères ; d’Havrincourt sort de l’École polytechnique, et il vient d’être interdit comme prodigue… Allons donc ! tu es trop modeste ! ton élève te fait honneur.

— Assez… monsieur, assez ! vous ne me connaissez pas encore… mais nous ferons connaissance, et mordieu ! dès aujourd’hui, dès cette heure, je vous le répète, chacun de nous reprendra sa place… et désormais vous serez aussi soumis, aussi humble, aussi respectueux envers moi, que vous avez été jusqu’ici insolent et railleur.

Scipion, qui s’étonnait peu, fut surpris ; jamais, jusqu’alors, les rares remontrances de son père n’avaient résisté à une plaisanterie ; jamais, jusqu’alors, son père ne lui avait parlé avec cette fermeté, cette résolution de reprendre et de maintenir son autorité.

— Ainsi, – reprit-il en regardant M. Duriveau avec une compassion profonde, et comme s’il se fut apitoyé de le voir descendre à une mercuriale si bourgeoise, – ainsi, tu parles sérieusement ?

— Très sérieusement, monsieur.

— C’est nouveau… mais peu délectable… Et à propos de quoi choisis-tu ce beau jour pour venir ainsi blaguer morale et autorité paternelle ?

— Vous avez l’audace de me le demander… lorsqu’il n’y a pas une heure… un horrible scandale…

— Ah çà ! voyons, – dit Scipion en haussant les épaules, – regarde-moi sans rire… Rappelle-toi donc ta bonne histoire de la marquise de Saint-Hilaire… que tu nous as contée cet hiver à souper chez Zéphirine.

Un instant le comte resta muet, atterré, sous le souvenir que lui rappelait son fils.

— Allons, n’aie pas peur, – lui dit Scipion avec une bienveillance ironique, – je ne te dis pas ça, moi, comme un reproche… au contraire… Ne fais donc pas le modeste, c’est niais ; ton aventure valait cent fois la mienne, car la marquise de Saint-Hilaire était ravissante ; autant qu’il m’en souvient, tu étais à la campagne chez le marquis, brave et beau garçon d’ailleurs, tu lui avais gagné au whist deux mille louis dans la soirée, et, au milieu de la nuit, il te surprend chez sa femme… C’était superbe, sans compter le bouquet… un duel matinal dans le parc avec le marquis, duel où tu lui casses la cuisse d’un coup de pistolet dont il est allé mourir en Italie… Je t’ai toujours envié cette affaire-là… Tuer un si beau mari ! moi qui n’ai jamais tué que ce gros capitaine, parce que je lui avais coupé la figure d’un coup de fouet en conduisant mon four-in-hand… Le vilain homme ! il était grêlé, velu comme un ours, et n’avait pas de bas dans ses bottes… Pouah ! quel décédé… comme ça vous fait honneur !

Le comte ne trouvait pas un mot à répondre… La leçon était terrible… dans sa rage impuissante, il porta ses deux poings crispés à son front en murmurant :

— Mon Dieu !… mon Dieu !

— Sais-tu ce que tu aurais dû me dire à propos de ce que tu appelles le scandale de ce soir ? – reprit Scipion avec une impitoyable ironie. – Car je suis juste, moi… je connais les devoirs sacrés d’un père. Tu aurais dû me dire : — N’as-tu pas honte, ô mon fils !… une grosse petite femme ragotte, qui s’appelle Chalumeau, et qui porte une robe à brandebourgs ! – Je t’aurais répondu respectueusement : — Ô mon père ! par caprice de gourmand blasé, n’avons-nous pas quelquefois été au cabaret manger du miroton, vrai ragoût de portier… mais appétissant une fois en passant ? – Cette excuse t’aurait désarmé ; tu m’aurais donné ta bénédiction et nous aurions bu un flacon de rhum à la santé de la marquise de Saint-Hilaire, la belle de tes beaux jours.

— Soit, – reprit le comte, en tachant de se relever de ce coup accablant. – J’ai eu tort de vous parler légèrement de quelques écarts de jeunesse que j’aurais dû vous taire ; mais vous ne devez pas avoir l’audace de me les reprocher, et ils n’autorisent en rien votre indigne conduite de ce soir, doublement blessante pour moi, car vous saviez pourquoi j’invitais ces gens-là à dîner.

— Toi, député ? allons donc : pour être bon député, tu prends encore beaucoup trop de choses au sérieux…

— Que vous ne respectiez ni ma maison, ni mes projets, – reprit le comte, sans relever le persiflage de son fils, – je n’ai pas le droit de m’en étonner… mes exemples vous autorisent… Soit encore, – ajouta le comte avec une profonde amertume. – Mais ce scandale n’est pas le seul d’aujourd’hui.

— Comment ?

— Ce malheureux enfant…

— Ce malheureux enfant ?

— Découvert tantôt… dans cette tanière…

— Eh bien ?

— Mais… monsieur, c’est horrible !

— Quoi ?

— Votre action…

— D’avoir fait un enfant à cette petite ? Allons donc ! mais à ce jeu de paternité précoce, tu dois me rendre au moins dix points, car tu étais plus jeune que moi, m’as-tu dit, quand tu as rendu mère, style d’Ambigu-Comique, cette petite ouvrière en dentelles, ta première fantaisie de jeunesse… qui, je crois même, est devenue folle…

À ce nouveau coup, à ce nouveau reproche, plus terrible que le premier, les traits du comte s’altérèrent profondément, il tressaillit… puis, poussé à bout par l’inexorable et fatale logique de son fils, il s’écria :

— Mais elle ne s’est pas tuée de désespoir, elle !

— Qui ça… tuée ? – demanda Scipion.

— Bruyère…

— Elle ! – s’écria Scipion.

Et son pâle visage se colora.

— Elle ! – répéta-t-il encore.

Et son front s’inonda de sueur.

— Oui… ce soir… on est allé pour l’arrêter… comme prévenue d’infanticide ; alors, éperdue de honte… elle s’est noyée ; noyée !… entendez-vous ? Ah ! du moins, ceci abat votre audacieux sang-froid, imberbe séducteur, indigne fanfaron de vice, – s’écria le comte avec une imprudence effrayante, car c’était risquer d’exaspérer jusqu’à, la férocité le détestable cynisme de cet adolescent.

Ceci arriva :

Une larme involontaire venue aux yeux de Scipion disparut vite, son front, un instant incliné sous le poids d’une pensée terrible, se redressa insolent, hautain ; sa voix altérée se raffermit, et, d’un ton railleur, il reprit :

— Ah bah !… cette petite est morte ?

— Oui… morte… – répéta le comte en regardant attentivement son fils. – Morte !… entendez-vous ? morte !

— Eh bien ! – répondit Scipion avec un flegme effrayant, – si tu as ton beau duel avec le marquis… j’ai une femme qui s’est jetée à l’eau pour moi… ça nous met manche à manche.

— Monstre ! – s’écria le comte hors de lui.

— Mauvais joueur ! – dit Scipion en haussant les épaules ; puis il ajouta tranquillement : — À quand la belle ?

Et il prit dans la poche de son gilet un cure-dent dont il se servit.

Il y eut un moment de silence profond, effrayant, dans cette grande chambre : le fils, triomphant de s’être montré si fort ; le père, épouvanté de ce qu’il venait d’entendre.

— Il me fait peur, – dit à demi-voix le comte, en regardant son fils ; puis il reprit d’une voix altérée : — Non… il est impossible qu’à votre âge vous soyez ainsi endurci… l’habitude de railler de tout et sur tout vous a emporté plus loin que vous ne le vouliez… c’est une plaisanterie… mais une plaisanterie… féroce… vous la regrettez… et…

Scipion interrompit son père, et lui dit avec un incroyable accent de supériorité :

— Ce que je regrette, moi, c’est de te voir, avec tout ton esprit, patauger comme tu fais dans ton vertueux bourbier ! Ta position envers moi est si fausse, que tu déraisonnes. Tant que ce que tu appelles vertueusement à cette heure mes vices, mes scandales, mes férocités, n’a pas contrarié tes projets, tu as ri comme un fou de mes roueries, et tu les as encouragées en me citant les tiennes pour exemple ! Est-ce vrai ? oui ou non ?

Cette fois encore, subissant la conséquence inexorable de l’éducation et des principes funestes qu’il avait donnés à ce malheureux enfant… le comte ne trouvait pas… ne pouvait pas trouver un mot à répondre… car Scipion était dans le vrai, et, comme il abusait avec une joie cruelle de son avantage, il poursuivit, en parlant de son père à la troisième personne, avec une explosion d’audacieux dédain :

— Il est délicieux !… parce qu’il s’agit de la femme d’un de ses imbéciles d’électeurs, mon aventure n’est plus drôle, et il s’en faut de l’épaisseur des… brandebourgs de la Chalumeau, que ce père dénaturé ne m’appelle aussi adultère ! ! Il est étourdissant !… Parce que le dénouement de ma fantaisie champêtre pour cette vertu rustique peut, selon lui, m’empêcher de me marier avec Raphaële Wilson, il vient me moraliser dans le goût de ces brutes de tantôt, qui prétendaient argumenter à coups de fourches !

— Et quand cela serait ! – s’écria le comte, – et quand ma susceptibilité, ma moralité, si vous voulez… s’éveillerait parce qu’il s’agit de vos intérêts ?

— De mes intérêts, à moi ?

— Et qui vous dit qu’en voulant être député, je ne songe pas autant à votre avenir qu’au mien ? Et pour Mme Wilson, n’ai-je pas le droit de craindre que le scandale de ce matin, de ce soir, ne compromette votre mariage avec elle ?

— Vraiment ! – dit le vicomte avec un sourire sardonique et en jetant sur son père un regard pénétrant. – Et si je changeais d’idée à propos de ce mariage, moi ?

— Que dites-vous ? – s’écria le comte avec une terreur secrète.

— Oui… s’il ne me plaisait plus d’épouser Raphaële Wilson ? – reprit lentement Scipion, en jetant de nouveau sur son père un coup d’œil perçant.

Le comte ne répondit rien.

Un nuage passa devant ses yeux, tout son sang afflua vers son cerveau… mais cette émotion terrible, il tâcha de la dissimuler à son fils.

Deux mots d’explication sont indispensables au sujet de l’amour du comte Duriveau pour Mme Wilson.

Cet homme impétueux, énergique, aimait comme aiment les gens de son âge et de son caractère, lorsque, après une vie de plaisirs faciles ou éphémères, ils ressentent, pour la première fois, malgré les années, un amour ardent, profond, et, chaque jour encore, avivé, irrité, tantôt par les provoquantes séductions d’un demi-abandon, tantôt par de sévères refus qui pourtant n’ôtent pas tout espoir. Car, il faut le dire, Mme Wilson aimait trop sa fille et aimait trop peu le comte, pour n’avoir pas déployé dans cette singulière intrigue les irrésistibles ressources qu’une femme charmante, coquette, spirituelle et usagée, qu’une femme surtout qui n’aime pas, peut employer afin d’atteindre un but d’où dépend la vie d’une enfant adorée.

Tous les incitants dont l’ensemble rend indomptable, presque insensé, l’amour qu’éprouve un homme entre les deux âges, lorsqu’il croit son amour partagé ; la certitude d’avoir fait oublier ses années, à force de soins, d’esprit, de prévenances, de dévouement et de passion ; la conviction, après tout vraisemblable, d’être ardemment aimé pour soi, à une époque de la vie où les hommes ne peuvent plus guère espérer de pareils succès ; enfin l’idolâtrie aveugle qu’un homme, orgueilleux surtout, ressent alors pour la femme dont l’amour semble légitimer les prétentions du plus présomptueux amour-propre ; tous ces incitants, disons-nous, avaient exaspéré la passion du comte jusqu’aux dernières limites du possible.

Et puis, chose peut-être grossière, mais capitale… en pareille occurrence, cet homme, que de nombreuses galanteries et l’abus des plaisirs avaient refroidi au moins autant que l’âge, sentait que son ardente passion pour la charmante veuve faisait de lui un nouveau Jason. Ceci semble-t-il tenir trop à la matière ? Qu’on relise le penseur immortel qui a nom Molière ; dans ses écrits comme dans la réalité, c’est surtout l’ardeur sensuelle et contrariée qui rend l’amour des vieillards si opiniâtre, si acharné, si implacable. Quoi de plus sérieux, de plus emporté… nous dirions presque de plus touchant, car cet homme souffre cruellement, que la passion d’Arnolphe pour Agnès ; mais aussi quoi de plus lubrique que cette passion ?

L’amour du comte ainsi posé, l’on comprendra son angoisse effrayante, lorsqu’il venait à songer que cet amour, que la possession de cette femme charmante, si chaudement désirée et attendue, était à la merci de son fils… car le comte savait l’inébranlable volonté de Mme Wilson : le même jour devait voir le mariage du comte et de son fils.

Que l’on songe donc à l’anxiété de M. Duriveau en se rappelant non seulement les froids dédains de Scipion pour Raphaële pendant cette journée, mais encore la sinistre découverte de l’enfant mort et le suicide de Bruyère, mais encore la scandaleuse aventure de Mme Chalumeau. L’amour de Mlle Wilson résisterait-il à de si rudes épreuves ? et si, par un soudain revirement de volonté, Scipion, ainsi qu’il semblait le faire pressentir, se refusait à ce mariage, et si la rapide émotion à peine dissimulée par Scipion, lorsqu’à table il avait pris contre son père la défense de Basquine, en termes dignes et sérieux, lui, toujours sardonique et railleur, si cette émotion était de sa part l’indice d’une passion dépravée pour cette créature si diversement jugée, passion qui détournait peut-être alors Scipion d’un mariage d’abord consenti, alors comment le décider, comment le contraindre à ce mariage ?

La pensée du comte se perdait dans cet abîme ; pour lui ce fut un moment terrible.

Bien tard, il est vrai, et poussé par le seul intérêt de ses passions, cet homme avait enfin conscience de sa dignité paternelle, si longtemps méconnue, outragée… cet homme avait enfin conscience des vices de son fils ; pour la première fois de sa vie, il parlait en père, et son fils, à chaque reproche, lui jetait à la face ces terribles récriminations : — Qu’est-ce que ce scandale auprès du scandale dont vous vous êtes vanté devant moi ? — Qu’est-ce que cette infamie auprès de l’infamie dont vous vous êtes glorifié devant moi ?… – Et ce n’était pas tout : à cet instant même, le comte se sentait, par son aveugle passion pour Mme Wilson, dans la dépendance absolue de son fils, celui-ci pouvant rendre impossible le mariage du comte en refusant d’épouser Raphaële.

— Que faire ? que faire ? – se disait le comte dans sa terrible angoisse. – S’il refuse d’épouser Raphaële, parler à Scipion de la sincérité, de la violence de mon amour… quels sarcasmes ! invoquer mon autorité paternelle… quels persiflages !

Et cet homme impérieux, hautain, entier, cet homme qui ressentait alors instinctivement ce qu’il y a d’auguste, de sacré dans la paternité… en vint à regretter d’avoir parlé à son fils un langage digne et ferme ; et bien plus… certain de ne rien savoir, de ne rien obtenir de cet adolescent en employant la sévérité, il se résolut lâchement, et frémissant de honte et de rage, à revenir à son rôle de jeune père, afin de tâcher de pénétrer ainsi les secrets de son fils.

Toutes ces réflexions s’étaient présentées à la fois à l’esprit du comte, en moins de temps qu’il n’en faut pour les écrire ; sachant que Scipion ne serait pas dupe d’une transition, si habilement ménagée qu’elle fût, mais ne voulant pas lui laisser deviner la cause de ce brusque changement dans son attitude et dans son langage, le comte fit quelques pas dans sa chambre d’un air pensif en se disant tout haut à lui-même, de façon à ce que Scipion l’entendît : — Ma foi ! j’y renonce.

Puis, revenant vers son fils, et s’adressant à lui d’un ton cordial :

— Allons… mauvais sujet… allume ton cigare.

Malgré les précautions du comte, l’impression profonde qu’il avait ressentie en entendant son fils parler de la rupture possible de ses projets d’union avec Raphaële, n’avait pas échappé à Scipion ; mais celui-ci crut bon de cacher cette remarque, et lorsque le comte lui eut dit avec une apparente cordialité : — Allons, mauvais sujet, allume ton cigare, – le vicomte, tout en approchant son panatellas de la bougie, dit à son père :

— Maintenant je te reconnais ; mais, tout à l’heure… je t’aurais renié…

— Que diable veux-tu que je te dise ? – reprit le comte avec une feinte bonhomie ; – tu as réponse à tout… ; tu me bats avec mes propres armes… Je jouais de mon mieux mon rôle de… Géronte, comme tu dis, méchant garnement ; mais il paraît que le rôle était mauvais.

— Pitoyable !… Ça te servira de leçon ; du reste, rassure-toi… je réparerai la brèche que j’ai faite à ta candidature… Il faut que tu sois député… ça sera amusant… ainsi, tu seras député… c’est dit, et moi aussi… Nous le serons tous.

— Toi aussi ?… vraiment !

— Maintenant, non, je ne suis pas encore un homme sérieux, comme dit ton ami Guizot ; mais quand je t’aurai fait pour un million de dettes, quand j’aurai enlevé avec éclat une duchesse et une femme politique (une femme politique, ça doit être drôle) ; quand j’aurai encore tué une couple d’hommes en duel… quand je fumerai du poivre-long parce que le caporal me semblera de la feuille de rose, quand je boirai de petites épingles parce que le trois-six me fera l’effet d’eau panée ; enfin, quand je serai tout à fait éreinté, je serai un homme sérieux, et, à mon tour, ton ami Guizot me fera député ; une fois que, par son appui, je serai jeune député comme d’Armainville et Saint-Firmin, tu verras mon aplomb. Tiens… écoute.

Et Scipion, baissant les yeux, mais haussant le front, dit d’un air de dédaigneuse suffisance que l’humilité affectée de ses paroles faisait ressortir davantage encore :

« — Je demande à la Chambre, devant laquelle j’ai l’honneur de parler pour la première fois, la permission d’apporter mon bien humble, mon bien infime, mon bien obscur concours au gouvernement du Roi, etc… » Et en terminant mon speech ministériel : « Puis-je espérer que la Chambre daignera pardonner à ma timide inexpérience… J’ose attendre cette bonté de la Chambre… car elle n’aura jamais pour moi autant de bienveillante indulgence que je ressens pour elle de profond respect… »

Puis, reprenant sa voix naturelle, Scipion ajouta :

— Et, après cela, que le diable m’emporte si, l’année suivante, ton ami Guizot, qui vénère les bons blagueurs, ne m’envoie pas ministre plénipotentiaire auprès de… la reine Pomaré… À propos, en voilà encore une que je t’ai fait faire l’année dernière à Mabille. Avoue que j’ai été superbe ! quand je lui ai dit : Rosita, je te présente papa… Nous souperons tous quatre avec Mogador… Mais, pas de bêtises ! je réponds de l’auteur de mes jours devant mes créanciers.

— Silence donc, mauvais sujet ! – dit le comte ; – veux-tu bien ne pas parler ici de nos folies de garçon… nous qui allons… bientôt nous marier !…

Malgré sa résolution, le comte ne put cacher une légère émotion lorsque, jetant sur son fils un coup d’œil à la fois inquiet et pénétrant, il prononça ces mots :

— Nous, qui allons bientôt nous marier…

Scipion regarda fixement son père, alluma lentement un second cigare, et lui dit :

— À propos de notre mariage… avoue que tu as voulu me rouer ?

— Moi !… comment ?… à propos de ton mariage, j’ai voulu te rouer !

— Voici : il y a peu de temps, grâce à toi, mon mariage était arrêté avec Mme de Francheville d’Ormon ; trois millions de dot, orpheline, un des plus grands noms de France !… c’était sortable… cinquante mille écus de rente… ça met à flot ; orpheline… ça ne gêne pas ; un grand nom… ça restaure… surtout quand on est petit-fils d’un gargotier de Clermont, le père Du-riz-de-veau ; prononcez Du Riveau, par corruption ambitieuse et nobiliaire.

Quoique les sarcasmes sur l’origine de la famille, habituels d’ailleurs à Scipion, fussent particulièrement désagréables à l’orgueil du comte, trop inquiet des suites de l’entretien pour se fâcher, il reprit :

— Allons, je t’abandonne ton grand-père… l’aubergiste ; mets-le, selon ta coutume, à toutes sauces ; mais conclus… où veux-tu en venir ?

— Lorsqu’il s’est agi de ce riche mariage, je m’amusais alors (ce que tu ignorais) à jouer au parfait amour avec Raphaële Wilson.

— Toi ?…

— Oui, je la voyais chez sa tante, lorsque nous allions aux matinées de jeu de ce gros imbécile de Dumolard. Cet amour de pensionnaire me réveillait assez ; mais le mariage avec les trois millions, l’orphelinage et le grand nom me plurent beaucoup, je consentis à me marier selon ton désir ; ce qui ne m’empêcha pas, bien entendu, de continuer de faire ma cour à Raphaële Wilson… Tout à coup… tu tires la ficelle, et… changement à vue… le riche mariage devient impossible ; les trois millions de Mlle de Francheville d’Ormon se fondent en créances véreuses : la jeune fille a changé d’avis, son tuteur aussi, sornettes de ton invention… car tu ne voulais plus de ce mariage.

— Je t’assure…

— Tu veux être député ? Apprends à ne pas interrompre l’orateur ; tu répondras plus tard… Mlle de Francheville était en pension au Sacré-Cœur ; impossible de la voir, de rien savoir par moi-même. Je n’épousai donc pas, je n’en mourus point ; mais je restai convaincu que l’auteur de mes jours m’avait drôlement roué… dans son intérêt personnel, et qu’il s’était posé à mon endroit en Robert-Macaire, me laissant le rôle désobligeant de Gogo ou de Bertrand.

— Scipion !

— N’interrompez pas l’orateur… Peu de temps après la rupture de cette riche union, tu viens me reparler mariage, et tu me proposes… qui ? Raphaële Wilson : mon amante ! Fortune : absente ! naissance : banquière écartelée de Dumolard… Toi, me proposer un tel mariage… une fille obscure et sans fortune ; toi ! ! ! je me dis : Je suis volé… Mais… dissimulons, – ajouta Scipion avec un accent de traître de mélodrame.

Le comte pâlit, une horrible angoisse lui brisa le cœur. Il dit à son fils, en tâchant de cacher ses sentiments :

— Continue…

— Pour la forme… je fis quelques objections : — Mon père, pourquoi rompre un mariage magnifique pour une si piètre union ? — Rassure-toi, ô mon fils ! tu n’y perdras rien ; je t’assure, en toute propriété, cinquante mille écus de rente, le tiers de ma fortune, le jour de ton mariage. – Cette générosité de l’auteur de mes jours, qui me donnait, après tout, ce qui était ou serait à moi, parut me toucher de reconnaissance et me décider. Je dissimule toujours ; et d’abord, comme je soupçonne la petite Wilson d’avoir manigancé dans tout cela, et qu’il ne me plaît pas d’être fait au même, je redouble de protestations d’amour. Je parle à Raphaële de notre prochain mariage ; ce qui lui chauffe la tête ; j’en obtiens un rendez-vous, et quoi qu’il arrive maintenant… j’ai fait mes frais.

— Raphaële ! – s’écria le comte.

— Pardieu ! ! – reprit Scipion avec une incroyable impudence en secouant du bout de l’ongle la cendre de son cigare. – Quant à toi, – reprit-il en jetant sur son père un regard sardonique, – je continuai de te dire : J’épouserai, afin de voir le fond de ton jeu… Ça n’a pas été long ; atout de dame de cœur… Tu es fou de la mère qui, abusant de ta jeunesse, a probablement mis pour condition à son mariage avec toi que j’épouserais la fille… C’est touchant ! Partie carrée dans le goût de notre souper avec Mogador et Pomaré. Or, voici la moralité de la chose : maintenant ma seule volonté peut te conduire à l’autel avec l’objet de tes vœux ; et Raphaële Wilson a été ma maîtresse… De toi ou de moi, qui est roué ?

— Ce n’est pas trop mal, – fit le comte en contraignant merveilleusement sa secrète épouvante. – Mais tu joues pour l’honneur : car à quoi te sert d’avoir été l’amant de Raphaële Wilson et de tenir, comme tu le crois, mon mariage entre tes mains ?

— Comment, à quoi ça me sert ? Mais à beaucoup. J’ai le secret de ta passion… ma volonté seule peut la satisfaire ;… je te ferai chanter… comme on dit en argot.

— Voici qui est pitoyablement raisonné, mon garçon.

— Ah bah !

— Certainement ; j’admets qu’en refusant de te marier avec Raphaële, tu m’empêches d’épouser sa mère, quel avantage tires-tu de cela ? Aucun. Si le contraire arrive, à quoi bon cet étalage de rouerie, puisque tu dois consentir à ce mariage ?

— Oui… mais à quelles conditions ? c’est ce que tu ignores…

— Et ces conditions ?

— Ce n’est pas moi qui les poserai.

— Et qui donc ?

— Une femme charmante.

— Une femme ? – dit le comte surpris.

— Oui… une femme qui m’adore, qui s’intéresse beaucoup à mon avenir ; mais comme elle est très originale et surtout très peu jalouse des épousées… elle tient à discuter avec toi, avec toi seul… et en secret, les conditions de mon mariage et les clauses de mon contrat.

— Tu plaisantes… Soit. Et le nom de cette femme, qui me paraît avoir les goûts… un peu notaire ?

— Le mot est joli… Le nom de la femme est : BASQUINE.

Le comte bondit comme s’il eût été mordu par un serpent ; l’indignation, le courroux, l’horreur, éclatèrent à la fois sur ses traits jusqu’alors empreints d’une feinte cordialité.

— Il est donc vrai… Cette horrible créature dont vous avez pris à dîner la défense contre moi… vous la connaissez ?

— Depuis un mois j’ai cet honneur… je ne voulais pas te dire cela ce soir devant tes électeurs.

— Ainsi, – s’écria le comte avec un redoublement d’effroi, – vous connaissez ce monstre de cupidité, de dépravation, de noirceur et d’hypocrisie…

— Jaloux… – dit Scipion en haussant les épaules ; – je t’aurais bien présenté… mais je te savais si amoureux…

— Et cette horrible créature… vous l’aimez, peut-être…

— Comme un fou. – Et les traits charmants de Scipion se colorèrent légèrement, ses grands yeux bruns rayonnèrent.

Et ce que j’adore en elle n’est pas son merveilleux et double talent de danseuse et de chanteuse ; je laisse ces admirations aux frénétiques de notre avant-scène… ce que j’adore dans Basquine… le sais-tu ?… c’est ce que tu lui reproches ainsi que tant d’autres, mais, sans preuves : elle est trop superbement rouée pour en laisser ; ce que j’adore en elle, c’est sa dépravation enragée, son esprit audacieux, infernal, si admirablement caché par sa magnifique hypocrisie qui la fait passer pour un ange et lui ouvre le salon des femmes les plus prudes… des altesses et des impératrices… Eh bien ! à moi… à moi seul Basquine a avoué ses vices, parce qu’elle m’a jugé seul digne de les idolâtrer ! – dit Scipion avec un détestable orgueil.

— Le malheureux est perdu… cette horrible créature l’a pris par la vanité du vice, – murmura le comte épouvanté.

— Oui, ce que j’idolâtre en elle, – poursuivit Scipion avec une exaltation croissante, – c’est le contraste de cette âme noire comme l’enfer avec cette figure angélique, couronnée de cheveux blonds ; aussi, j’ai défendu ce soir Basquine contre les accusations, afin qu’elle conserve toujours cette auréole de vertu qui nous réjouit tant, et qui éblouit si fort les naïfs et les prudes… Comprends-tu maintenant mon idolâtrie pour ce démon ? Mais, hélas !… j’idolâtre platoniquement… car elle a remis l’heure du berger… l’heure du diable, a-t-elle dit, après mon mariage avec Raphaële, mariage dont elle, Basquine, veut seule avec toi régler les conditions… Ainsi, prends garde, – ajouta Scipion avec un accent de menace inexorable, – satisfais Basquine… mon mariage, et par conséquent le tien, sont à ce prix… sinon, non.

Le comte croyait assez connaître les antécédents de Basquine pour voir dans la passion dépravée qu’elle avait su inspirer à son fils, un abîme où pouvaient non seulement s’engloutir ses plus chères espérances, à lui Duriveau, mais encore l’avenir, l’honneur, peut-être la vie de Scipion. Tout à coup, se frappant le front comme si un souvenir soudain lui venait à l’esprit, le comte tira de sa poche le signalement de Bamboche, qu’un de ses convives lui avait remis ; sur ce signalement, on lisait, on le sait, que le prisonnier fugitif avait, entre autres tatouages, ces mots écrits sur la poitrine, à l’endroit du cœur :

 

AMOUR ÉTERNEL À BASQUINE.

 

Le comte donna ce papier à son fils.

— Lisez, et vous verrez que cette infâme a été la maîtresse d’un assassin… du bandit que l’on traquait ce matin dans ces bois.

Scipion lut le papier, le remit au comte, et répondit froidement :

— Qu’est-ce que cela prouve ? que c’est peut-être pour elle que cet homme est devenu bandit et assassin… Ça ne m’étonne pas.

— Mais moi, monsieur, cela m’épouvante pour vous, – s’écria le comte en se redressant de toute sa hauteur, le regard menaçant, le geste impérieux, l’attitude énergiquement décidée.

Et comme un sourire de persiflage errait sur les lèvres de Scipion, le comte s’écria :

— Oh ! il n’y a plus à railler, à parler de Géronte et d’Orgon ! J’ai été faible, imprudent, lâche, criminel ; oui, criminel, car je vous ai laissé impunément souffleter sur ma joue la dignité paternelle : mais c’est assez. Je vous dis, moi, que c’est assez, entendez-vous ? – s’écria le comte effrayant d’indomptable résolution. – Il ne s’agit plus maintenant de roueries insolente ou infâmes, que le monde tolère, et que j’ai eu, je l’avoue, l’indignité d’encourager en vous citant mon exemple ! il s’agit d’un amour affreux, qui peut vous conduire à l’infamie, oui, à l’infamie, parce qu’aimer cette infernale créature, c’est aimer sciemment le vice, la dépravation, et risquer d’arriver peut-être un jour au crime ; parce que…

Puis, s’interrompant avec un violent mouvement d’indignation contre lui-même, – le comte ajouta : — Eh ! après tout, je suis bien bon de discuter avec vous ! Est-ce que ça se discute ? Mais vous ne savez donc pas qu’oser vous enorgueillir devant moi de votre odieux amour ; qu’oser ériger une horrible créature en arbitre de ma destinée et de celle d’un ange de candeur indignement séduite… vous ne savez donc pas qu’oser cela à vingt ans, c’est mériter, non plus l’indignation paternelle…

— Mais celle du Père Éternel… les foudres de Jupin probablement ? – dit Scipion en ricanant.

— Non, c’est mériter la prison…

— La prison ?…

— Oui, – s’écria le comte exaspéré, – oui, si vous m’y contraignez, vous saurez, mordieu ! ce que c’est qu’une prison de correction ; car vous ne serez majeur que dans dix mois !… oui, une maison de correction, entendez-vous ! avec la rude discipline de la maison, vous qui raillez mon autorité ; avec le pain de la prison, vous que la bonne chère a blasé ; avec l’habit de la prison, vous que le luxe a blasé ! La transition est brusque et vous étonne… j’y comptais.

— Brusque ? la transition ? mais non, pas trop, – dit Scipion en reprenant son sang-froid un moment ébranlé ; – de la haute comédie nous passons au drame, et du drame à la maison de correction ; c’est un peu Gazette des Tribunaux… voilà tout.

— Oui… et je veillerai ferme à ce que votre nom ne figure pas un jour dans ce journal… quoique ce nom ait été celui d’un misérable aubergiste, – dit le comte avec amertume. – Si ridicule que vous semble ce nom, il ne sera pas, du moins, entaché d’infamie. Ah ! vous croyez qu’il ne s’agit que de se donner la peine de naître, pour abuser de toutes les jouissances de l’opulence, et être conduit par cet abus au blasement de tout, à la plus hideuse dépravation !

— Je déclare ce reproche absurde, – dit Scipion imperturbable eu faisant tourbillonner la fumée de son cigare ; – vous n’avez eu, comme moi, que la peine de naître pour être riche et jouir du labeur hasardeux de grand-papa Du-riz-de-veau, abominable usurier, de plus, fripon du temps du directoire… c’est tout dire.

— Vous m’effrayez trop pour que j’aie souci de vos insolences, – s’écria le comte. – Ah ! vous parlez de conditions ? Voici les miennes : Vous ne reverrez jamais l’horrible femme dont vous avez prononcé le nom. Vous réparerez une séduction indigne en épousant Mlle Wilson.

— Toujours afin que vous puissiez épouser la mère ? Vous êtes bien vertueusement orfèvre, monsieur Josse.

— Je vous dis que vous épouserez Mlle Wilson ; vous resterez ici, dans cette terre, à ma volonté, deux ou trois ans, plus peut-être, sans mettre les pieds à Paris. Ce séjour, l’affection d’une femme douée des plus rares qualités, ma sévère vigilance, suffiront pour apaiser votre fièvre chaude de perversité qui fait, après tout, pitié, parce qu’à votre âge ce n’est pas encore, Dieu merci ! vice incarné, mais folle exagération, déplorable monomanie… et de cela, on guérit : on guérit bien les fous. Soyez donc tranquille, je serai votre médecin.

— Vous êtes bien bon… mais si je refuse d’épouser Raphaële Wilson ; en d’autres termes, si je vous empêche ainsi d’épouser sa mère ?…

— Détrompez-vous… ne croyez pas tenir entre vos mains le sort d’un amour que j’avoue… Entendez-vous bien ?… d’un amour dont je me glorifie, moi, parce qu’il est honorable. Ainsi donc, si vous refusez de réparer votre indigne séduction, je dirai loyalement à Mme Wilson… ce que vous êtes… Je lui dirai l’amour infâme que vous avez osé m’avouer ; je l’éclairerai sur les malheurs affreux dont sa fille serait victime en vous épousant… Et comme, avant tout, Mme Wilson adore son enfant… elle s’estimera heureuse, trop heureuse, et pour elle et pour Raphaële, d’échapper au sinistre avenir que vous leur prépariez. Cette franche démarche, loin d’être un obstacle à mon union avec Mme Wilson, resserrera davantage encore la noble affection qui nous unit. Votre profonde rouerie n’avait pas envisagé la chose sous ce point de vue. C’est dommage.

Scipion haussa les épaules, et, reprenant le triste avantage qu’il paraissait avoir perdu, il répondit au comte avec une ironie amère :

— Je suis aux regrets d’abuser de ma supériorité ; mais vraiment vous me donnez trop beau jeu… vous oubliez que Raphaële a été ma maîtresse et, de plus, vous ignorez… ce que j’ai appris en lisant ce soir un petit billet qu’elle m’a remis à la chasse ; vous ignorez, dis-je, qu’hélas ! cette chère fille sera peut-être prochainement, ainsi que l’on dit tous les ans de la reine Victoria, dans une position intéressante.

— C’est un mensonge infâme, dont je vois le but.

— Lisez, – dit Scipion à son père en lui remettant un billet.

Le comte lut… et resta consterné.

— Vous le voyez donc bien, à cette heure, pour ne pas mourir, non plus seulement d’amour, mais de honte, Raphaële voudra m’épouser à tout prix, – dit Scipion. – Ainsi, quoi que vous appreniez de moi à sa mère, celle-ci, poussée par sa fille, qui peut-être lui avouera tout, tiendra doublement à mon mariage avec Raphaële et en fera d’autant plus… l’impérieuse condition du vôtre… Vous voilà donc plus que jamais dans ma dépendance ; allons, avouez que vous avez agi en franc étourdi, ce qui est d’ailleurs d’assez jeune air. Quant à votre menace d’une maison de correction… pour un homme d’esprit comme vous, c’était bête et brutal… voilà tout.

Malgré sa prodigieuse impertinence, le raisonnement de Scipion, à propos du mariage de son père, était logique. Le comte resta un moment stupéfait ; puis, exaspéré par l’insolente audace de son fils, par la colère, par les violents ressentiments qui l’agitaient depuis si longtemps, pâle, égaré, cédant à l’emportement de son caractère, muet de rage, il s’élança sur son fils, le geste menaçant.

— Prenez garde ! – s’écria Scipion, sans rompre d’une semelle et regardant intrépidement son père, – il ne s’agit plus ici de Géronte et de Damis, mais de deux hommes qui se valent ! !

Heureusement, deux ou trois coups frappés en dehors de la porte de la chambre à coucher firent retomber le bras du comte ; il essuya la sueur qui lui coulait du front, resta un moment silencieux ; puis, d’une voix encore altérée, il dit :

— Qu’est-ce ?

— C’est moi, Beaucadet, – reprit la voix importante du sous-officier.

— Eh ! monsieur ! – s’écria le comte, – il est inconcevable que vous veniez ainsi me relancer chez moi !

— Il s’agit d’une affaire de vie ou de mort, – répondit la voix de gendarme.

Le comte, à ces mots, alla brusquement ouvrir la porte au sous-officier, pendant que Scipion allumait un nouveau cigare et se plongeait indolemment dans un fauteuil.

— Une affaire de vie ou de mort ? – demanda-t-il vivement à Beaucadet, qui entra d’un air mystérieux.

— Oui, monsieur le comte… ça peut aller là… si l’on n’y prend pas garde… mais moi… en ma qualité d’œil de la justice… je veillerai tout grand ouvert…

— Mais enfin, de quoi s’agit-il ? – demanda impatiemment le comte.

— Vous avez, monsieur le comte, un valet de chambre nommé Martin ?

— Oui.

— Il a été blessé légèrement ce soir ?…

— Oui, oui…

— Je viens d’interroger le susdit, qui m’était déjà suspect.

— Martin ?

— Oui, monsieur le comte ; d’après les réponses évasatoires et équivoques dudit suspect, j’aimerais à croire qu’il fait partie d’une bande de malfaiteurs dont Bamboche (Ah ! grand gueux, te faire saluer par mes gendarmes !), dont Bamboche serait le bourgeois et Bête-Puante et lui, le susdit Martin, les commis…

— Lui… Martin ? Vous êtes fou, – dit le comte en haussant les épaules, – j’ai sur cet homme les meilleurs renseignements.

— Mais vous ne savez pas, monsieur le comte, que le susdit Martin a été l’intime de Bamboche, vu que celui-ci porte le nom de Martin enluminé sur sa gueuse de poitrine… le signalement que voilà vous prouvera…

— En effet, – reprit le comte, en se rappelant cette circonstance.

— Tiens ! ce brave Bamboche porte en tatouage le nom de Martin comme il porte celui de Basquine, – dit le vicomte en cachant son étonnement sous un accent de persiflage et de défi, car il semblait braver son père en prononçant de nouveau le nom de Basquine. – M. Martin se trouve là en très bonne compagnie… mais qui vous a dit, mon digne gendarme, que ce Martin était notre Martin ?

— Ce doit être lui, monsieur le vicomte, – répondit Beaucadet, – mon cœur de maréchal des logis me le dit.

Puis se retournant vers M. Duriveau :

— Aussi rusons, monsieur le comte, rusons ! pour pincer mes gaillards, il ne faut pas leur donner l’éveil… n’ayez donc l’air de rien… n’ayez aucune crainte… dormez tranquille… Ayez seulement une paire de pistolets, une carabine et un bon couteau de chasse sous votre oreiller… enfin, la moindre chose, et avant quatre ou cinq jours, foi de Beaucadet, nous saurons à quoi nous en tenir, vu que nous tiendrons ceux que j’aime à croire les commis de ce grand gueux, qui s’est fait saluer par mes gendarmes.

— Demain… je vous reverrai… nous causerons, – dit le comte à Beaucadet en faisant quelques pas vers la porte.

— Demain matin, monsieur le comte, je serai respectueusement à votre sonnette.

Et le sous-officier sortit.

Scipion, durant cet entretien, était resté plongé dans le fauteuil, où il fumait ; plusieurs fois seulement, il avait haussé les épaules ; le sous-officier parti, il dit à son père avec une ironie amère :

— Nous avions laissé la conversation à un geste assez menaçant… de votre part… Vous alliez, je crois, lever la main sur moi…

— Et j’avais tort. Je vous en demande pardon… – dit froidement le comte, – la violence ne prouve rien, n’avance rien. J’aime mieux vous dire ces simples paroles : Dans quinze jours, sans condition et sans sortir d’ici… vous aurez épousé Raphaële Wilson.

— Ah bah ! j’épouserai ?… tout bonnement ?… comme cela ?

— Vous épouserez… tout bonnement, comme cela, – répondit le comte avec un calme parfait.

— Vous n’avez plus personne à me donner à épouser ? – demanda Scipion en se levant alors du fauteuil.

— Personne…

— Alors, bonsoir, – dit le vicomte en se dirigeant vers la porte ; puis, la main sur la clef, il se retourna et dit à son père :

— Dites donc, n’allez pas trop rêver à Mme Wilson, ça vous porterait malheur.

Le comte ne répondit rien.

Scipion sortit.

CHAPITRE X.

Saisie. – Inventaire. – Un monsieur du Roi. – Opinion d’un garçon de service à l’égard des maîtres. – Logement d’un fermier en Sologne. – Philosophie d’un métayer. – Consultation de Bête-Puante. – Conversation entre Martin et le braconnier. – Pourquoi Bruyère était accusée d’infanticide. – Le juge.

Trois jours se sont écoulés depuis que Bruyère s’est jetée dans l’étang de la métairie du Grand-Genévrier.

Le soleil est à son déclin. Un mouvement inaccoutumé règne dans la ferme ; les ustensiles de labour, charrettes, herses, charrues, harnais, etc., sont symétriquement rangés sur un tertre en dehors des bâtiments ; non loin de là, le maigre troupeau de vaches du métayer est aligné au long d’une barrière faite de pieux et de traverses de sapins. Ailleurs, les magnifiques dindons, naguère confiés aux soins de Bruyère, sont, ainsi que les oies, parqués dans un palis improvisé. Ici les chevaux de ferme, étiques et efflanqués, sont attachés à quelques arbres épars.

Les gens de ferme vont çà et là d’un air affairé : les uns transportent des sacs de blé, d’autres des sacs d’avoine, qu’ils disposent autour d’une romaine fixée à une traverse et destinée à les peser.

Deux hommes portant des blouses bleues par-dessus leurs habits noirs assistaient à ce mouvement insolite. L’un de ces deux hommes commandait à l’autre ; il avait l’air rogue, important ; sa casquette à la Perrinet-Leclerc (mode un peu surannée) était enfoncée jusqu’aux oreilles, son long nez portait, une paire de besicles ; il tenait à la main un carnet sur lequel, après les avoir examinés, palpés d’un air connaisseur, il inscrivait le nombre des animaux de la ferme ; cette besogne accomplie, vint le tour des instruments aratoires aussi notés sur le carnet de l’homme aux lunettes ; puis ce furent les sacs de grain après leur pesée, puis enfin les fourrages qui restaient dans le grenier défoncé de la métairie : le tout fut compté, sac à sac, botte à botte, sous la surveillance de cet homme, qui n’était autre que M. Herpin, un des gens du roi, à la fois expert et huissier à Salbris, assisté de son clerc, tous deux se préparant, par une estimation approximative, à la saisie de ce qui appartenait à maître Chervin, métayer du Grand-Genévrier. Une grande affiche jaune, flottant au gré du vent, clouée sur les débris de la porte de la métairie, annonçait que cette vente par autorité de justice aurait lieu à ladite métairie le dimanche suivant, à l’issue de la messe.

L’homme du roi, ayant terminé l’évaluation des modiques valeurs que renfermait la métairie, se disposait à entrer chez maître Chervin le fermier, lorsqu’une femme âgée, misérablement vêtue, le visage pâle, aux yeux rougis par les larmes, descendit précipitamment les quelques pierres inégales et moussues qui conduisaient à la porte de la chambre du fermier ; alors, timide, suppliante, s’approchant de l’huissier, elle lui dit en joignant les mains et lui barrant presque le passage :

— Mon cher bon monsieur… je vous en prie…

— Eh bien, quoi ? Encore des jérémiades ? des pleurs ? – reprit l’homme du roi avec une brusque impatience. – Que diable voulez-vous que je fasse à cela, moi ? Vous devez votre fermage, vous ne pouvez pas payer, M. le comte vous fait saisir et vous renvoie de la ferme, c’est son droit.

— C’est vrai, mon cher bon monsieur, c’est vrai… – répondit la pauvre femme, – nous ne pouvons pas payer… on nous saisit… on nous renvoie… je le veux bien.

— Vous le voulez bien ? merci de la permission. Vous ne le voudriez pas, ce serait tout de même. Avec ça que M. le comte est un gaillard à se laisser intimider. Il ne connaît que la loi et son droit. Il veut payer ce qu’il doit, il veut qu’on lui paye ce qui lui est dû, et il a raison.

— Hélas ! mon Dieu… je le sais bien, qu’il a raison, puisqu’on nous saisit et qu’on nous chasse.

— Eh bien ! alors, laissez-moi finir mon inventaire, – dit l’homme du roi en faisant un geste pour repousser la femme qui l’empêchait de monter l’escalier, – il faut que je passe à l’estimation de vos meubles… c’est par là que je finis… la nuit vient… je ne veux pas m’attarder dans vos bruyères et dans vos marais… car on n’a pu mettre encore la main sur ce scélérat de Bamboche ; malgré les poursuites, il rôde toujours dans les environs, et je crains les mauvaises rencontres.

Ce disant, l’homme du roi fit de nouveau un mouvement pour monter l’escalier.

— Mon cher bon monsieur, ne montez pas ! pour l’amour de Dieu, ne montez pas ! – s’écria la pauvre femme en joignant les mains avec effroi.

— Et pourquoi ne monterais-je pas ?

— Hélas ! mon Dieu, c’est que mon pauvre homme est couché… il avait déjà les fièvres quand est venue la mort de notre pauvre petite Bruyère… et puis après… l’annonce de votre saisie… tout ça lui a causé si grand’peine, que, depuis cinq jours, il n’a pas bougé. S’il voyait entrer, mon cher bon monsieur, ça lui porterait un coup trop dur.

— Il est bien douillet, le père Chervin. Quand il est attablé aux foires, le jour de marché, et qu’il lève le coude avec un compagnon, il ne se plaint pas des fièvres. Allons, il faut que j’inventorie vos meubles… finissons…

— Mon bon monsieur, mon digne et cher monsieur, ça tuerait mon pauvre homme… Nos meubles… je vas vous le dire… ça ne sera pas long.

— Au fait, – dit l’homme du roi, voyant le soleil prêt à se coucher, et songeant qu’il avait à traverser plus de deux lieues de bruyères désertes et de forêts de sapins, parfaitement solitaires, qui pouvaient offrir un excellent refuge au terrible Bamboche, – au fait… il faut que je revienne vendredi… j’attendrai jusque-là pour expertiser les meubles ; je vais toujours les noter ; voyons ?

— Nous avons notre armoire de mariage, – dit la bonne femme avec un gros soupir.

— En noyer, l’armoire ?

— Oui, mon digne monsieur… ah ! vous êtes bien bon et…

— Après ?

— Notre .

— Comment ? qu’est-ce que cela ?

— Notre huche à pain.

— Ah ! bon : neuve ou vieille ?

— Voilà douze ans qu’elle nous sert.

— Après ?

— Une table en bois blanc et deux escabeaux.

— Après ?

— Notre lit.

— Votre lit, la loi vous le laisse… après ?

— Et puis, c’est tout, mon cher bon monsieur…

— Alors, à vendredi. – Puis, appelant son clerc, l’homme du roi lui dit : — Vite, Benjamin, haut le pied… voilà le soleil quasi couché, il nous faut plus d’une heure pour nous rendre chez nous… La lande est déserte, et, grâce à ce bandit de Bamboche, que l’enfer confonde, le pays n’est pas sûr…

Ce disant, l’huissier et son clerc, quittant la cour de la métairie, se mirent précipitamment en route, dans l’espoir de gagner leur gîte avant la nuit.

— Allez-vous-en, et que le diable vous torde le cou, oiseaux de malheur !… – leur cria la brave Robin, la fille de ferme, lorsqu’elle fut à peu près sûre que les deux hommes ne pouvaient plus l’entendre ; car elle partageait l’espèce de crainte mêlée d’aversion que les gens du roi inspirent à ces pauvres populations.

— Et voilà que, dimanche soir, maître Chervin, le métayer, en sera ni plus ni moins que nous un journalier de vingt sous, avec sa blouse pour maison, comme un escargot, – dit un des valets de ferme en poussant devant lui les chevaux à l’écurie ; – c’était pas la peine d’être métayer depuis trente ans… Après tout, c’est bien fait.

— Pourquoi que c’est bien fait ? – demanda la Robin.

— Tiens !… c’est un maître, – répondit le charretier.

— Eh bien ?

— Dame ! ça amuse toujours de voir un maître embêté.

— Avec ça qu’il est méchant, maître Chervin, – dit la Robin, en haussant les épaules : – une vraie poule ; il n’aurait pas osé dire un mot à un enfant ; et il nous a toujours payé nos gages, en se privant bien pour cela.

— Qu’est-ce que ça fait ?… C’est toujours un maître… un quelqu’un qui vous commande, – répondit le charretier avec une opiniâtreté stupide, – et moi, ça m’amuse de voir les maîtres embêtés ; c’est mon idée.

Cette réponse irrita fort la Robin, mais fit rire aux éclats l’autre charretier, qui répéta :

— Hi, hi, hi ! ça nous amuse, nous, de voir les maîtres embêtés.

— Est-ce qu’il ne faut pas toujours un maître ? – demanda la Robin outrée.

— Justement, – poursuivit le loustic de ferme, – c’est pour ça que c’est toujours farce de les voir embêtés… les maîtres… puisqu’il en faut… et qu’ils viennent nous chercher à la louée, où nous sommes parqués comme des veaux !

Et les rires de recommencer.

À défaut de raisons meilleures, la Robin, courroucée, donna aux rieurs de grands coups de sabot dans les jambes, en s’écriant :

— Vous n’êtes pas non plus autre chose que des grands veaux !

Les coups de sabot que la Robin prodiguait à ses adversaires en manière d’arguments firent plus d’effet que les plus beaux raisonnements, et le jovial charretier, tout en se frottant les jambes, répondit, comme s’il se fût agi d’une simple objection :

— Voilà ton idée, la Robin ? À la bonne heure… mais je peux bien avoir la mienne… d’idée.

— Non, sans cœur, tu ne dois pas rire quand ce pauvre maître Chervin est dans la peine.

— Moi, je ris parce que c’est un maître, oui, parce qu’un chat est un chat, comme un chien est un chien.

— Quel chat ? quel chien ? – dit la Robin impatientée.

— Eh bien ! un maître est un maître… et un valet est un valet, vois-tu, la Robin ? – reprit le loustic ; – c’est comme chien et chat, ça vit sous le même toit, ça mange à la même écuelle, mais ils auront toujours un chacun leur acabit, il n’y a rien qui les concorde.

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À travers l’épaisse ignorance et l’abrutissement dans lesquels, ainsi que des milliers de ses frères, ce malheureux était condamné à vivre, son instinct entrevoyait cette triste vérité qui, si elle ne les justifie pas, explique quelquefois l’indifférence, la défiance, même l’aversion avec laquelle le travailleur agricole regarde généralement le maître qui l’emploie. Car, ainsi que le disait le loustic dans sa naïveté, rien ne concorde le maître et le laboureur, entre eux aucune communion, aucune fraternelle solidarité, aucun lien d’association ; en un mot, rien n’intéresse le travailleur au bon ou au mauvais succès de la culture de son maître ; que la récolte soit abondante ou nulle… pour le laboureur, c’est tout un, le métayer n’augmente ni ne diminue ses gages ; il en est ainsi du fermier à bail et à arrérages fixes[1], dans ses relations avec son propriétaire, aucune solidarité, aucun lien : bon an, mal an, il faut que le métayer paye son fermage ou qu’il soit saisi et expulsé, de sorte que cette défiance, cette aversion instinctive qui séparent le travailleur agricole du fermier, séparent aussi le fermier du détenteur du sol.

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L’huissier parti, la femme du métayer avait remonté l’escalier composé de pierres disjointes qui conduisait au logement de maître Chervin.

Dans cette chambre, assez vaste, au plafond très bas, quelques claies, suspendues à des solives noircies par la fumée, supportaient deux rangées de fromages aigres et rances, tandis qu’à l’autre extrémité le plafond effondré laissait apercevoir, à travers d’épaisses toiles d’araignées, le foin dont le grenier était rempli.

Durant le jour, la lumière ne pénétrait dans cette pièce obscure que par le panneau supérieur de la porte, panneau mobile, mais dégarni de vitres. La nuit on fermait le volet. Les murs, çà et là crevassés, étaient enduits d’une crasse humide d’un brun bistré ; le sol, inégal et seulement composé de terre battue, suintait l’eau en quelques endroits.

D’un côté de cette chambre on voyait une haute cheminée, si toutefois on peut donner le nom de cheminée à un large tuyau maçonné en briques à quatre ou cinq pieds du sol, en saillie du mur, et au-dessus d’un âtre composé d’une grande pierre sur laquelle on faisait le feu comme dans une hutte de sauvage ; de sorte qu’à la moindre bouffée de vent la fumée se rabattait en tourbillonnant dans cette pièce déjà si malsaine.

Ce soir-là, afin de conjurer un peu le froid humide et pénétrant de l’automne, qui envahissait la chambre, on avait placé dans l’âtre, du côté de leurs cimes, et croisé l’un sur l’autre, deux petits sapins morts, dont les racines terreuses s’étendaient jusqu’à la moitié de la chambre ; ce bois encore vert, au lieu de brûler, se charbonnait et répandait une fumée âcre et noire.

Non loin de la cheminée on voyait une huche à pain vermoulue, et au-dessus, sur une planche moisie, quelques poteries égueulées ; à cela faisait face une grande armoire de noyer ; enfin, au plus profond de la chambre se dressait un lit d’une énorme hauteur composé d’une paillasse épaisse de trois pieds et d’un mince matelas de laine brute ; un banc de bois, une table boiteuse, quelques escabeaux, composaient l’ameublement de ce logis, faiblement éclairé par une chandelle placée dans une vieille lanterne treillissée de fer, car il faisait nuit.

Telle était la demeure de maître Chervin… le fermier du riche comte Duriveau, telle est généralement la demeure des fermiers en Sologne. Le métayer semblait dormir, tandis que sa femme, agenouillée devant le feu, tâchait de le faire flamber en soufflant de toutes ses forces sur les tisons fumants. N’y pouvant parvenir, elle s’accroupit devant le foyer, le menton sur les genoux, tournant de temps en temps la tête du côté du lit où sommeillait son mari.

Soudain maître Chervin poussa un long et douloureux gémissement en se retournant sur sa couche humide et dure. Il avait soixante ans environ, une physionomie honnête et douce ; son teint était pâle et plombé, ses yeux creux, ses lèvres blanches ; sa barbe grise, non coupée depuis longtemps, pointait rude et drue sur sa peau rugueuse.

Sa femme, l’entendant se plaindre et s’agiter, courut à son lit et lui dit :

— Tu ne dors donc pas, mon pauvre homme ?

— Hélas ! mon Dieu ! la mère… je rêvais du Monsieur du Roi. Est-il parti ?

— Oui, il voulait monter ici pour noter nos meubles… mais je l’ai tant prié de ne pas te réveiller, qu’il a écrit nos meubles comme je lui ai dit, et il s’en est retourné.

— C’est donc fini, c’est donc fini, – murmura le métayer en gémissant, – plus rien… Qu’est-ce que nous allons devenir ?

— Hélas ! mon Dieu ! je ne sais pas, mon pauvre homme.

— Et si faible… les fièvres m’ont miné. Ah ! c’est de ma faute aussi… c’est de ma faute !

— Ta faute ?

— Oui, quand, l’an passé, voyant les belles récoltes que j’avais eues en écoutant les bons conseils de cette pauvre petite Bruyère, le régisseur de M. le comte m’a demandé un pot de vin et une augmentation, parce que mon bail était fini, je n’aurais pas dû renouveler à ce prix-là… c’était notre ruine, car, avant, c’est tout au plus si nous pouvions joindre les deux bouts… sans mettre seulement un sou de côté pour nous ; et pour une belle récolte que nous avons eue, grâce à Bruyère, nous en avons eu tant de mauvaises, faute d’argent pour bien cultiver ! Aussi, dans le pot de vin a passé le profit de cette belle récolte ; et celle de cette année, quoique belle aussi, nous laisse en arrière de deux termes, parce que maintenant le bail est trop cher. Ah ! feu mon père avait bien raison de dire : — N’améliore jamais ta culture, mon pauvre gars ; car, s’il le peut, ton propriétaire l’augmentera du double de ce que cette amélioration te rapportera.

— Il faut que M. le comte ait bien besoin, bien besoin d’argent, pour faire vendre le tout petit peu que nous avons et nous renvoyer… après tant d’années.

— Dame ! oui, faut croire qu’il a besoin… Et puis, c’est son droit, et c’est dans la loi, a dit le Monsieur du Roi.

— Mais hors d’ici, mon pauvre homme, comment vivre ? T’es trop affaibli pour travailler maintenant en journalier, et moi, ce que je gagnerais à la terre… si je trouvais à travailler, ça ne ferait pas seulement le quart de notre pain.

— C’est vrai.

— Que faire ?

— Hélas ! mon Dieu !… je ne sais pas.

— Mais pourtant, – reprit la métayère avec une sorte d’impatience douloureuse, après un assez long silence, – on ne peut pas souffrir que deux pauvres vieilles gens, qui n’ont rien à se reprocher, se trouvent comme ça, tout d’un coup, sans asile et sans pain ; non, non… on ne peut pas souffrir ça.

— Qui ça qui ne pourrait pas souffrir ça, la mère ?

— Je ne sais pas, moi ; mais d’honnêtes créatures du bon Dieu ne devraient pas être abandonnées ainsi par tout le monde.

— Tous les malheureux se disent ça d’eux, la mère.

— Oui, – reprit la fermière avec une douleur amère, – vis si tu peux, meurs si tu veux, voilà notre proverbe.

— Bien sûr ; mais c’est comme ça. À qui se plaindre ? de qui se plaindre ?… De M. le comte ?… Il est dans son droit… c’est pas notre faute si nous ne pouvons pas le payer, c’est pas la sienne non plus.

— Il nous a trop augmentés.

— C’était à nous de ne pas signer.

— C’est vrai.

— Vois-tu, M. le comte est seigneur, nous sommes métayers. Que nous soyons malheureux, qu’est-ce que ça peut lui faire ?… Faut croire qu’entre seigneurs ils s’entr’aident : un chacun est avec les siens et pour les siens… il n’est pas notre frère pour nous aider.

— C’est juste, – dit la métayère avec son humble et naïve résignation, – nous aurions un autre maître à la place de M. le comte, ça serait la même chose… Faut pas l’accuser ; mais, hélas ! mon Dieu ! c’est bien dur pour nous… Et le pauvre père Jacques, à qui nous donnions au moins un abri et de quoi manger, qu’est-ce qu’il va devenir, lui ?…

— Dame… la mère… tant que nous avons pu, nous l’avons secouru… maintenant… on nous renvoie… Pauvre vieux ! ça sera pour lui comme pour nous… à la grâce de Dieu !

— C’est pas par regret de l’avoir aidé que je dis ça…

— Je le sais bien, la mère ; ce que je regrette, moi, c’est le petit peu d’argent que je dépensais dans les bourgs… à l’auberge, les jours de foire ou de marché, en allant vendre nos denrées. Si nous l’avions maintenant, cet argent-là…

— Tu te reproches pour une bouteille et un peu de viande par-ci par-là, quand toute la semaine tu avais quasi jeûné et travaillé si fort ?… mon pauvre homme !

— C’est égal, la mère, petit peu et petit peu, ça finit par faire pas mal ; et ces jours-là, pendant que je buvais quelques verres de vin et que je me régalais d’un morceau de viande, toi, la mère, tu buvais, comme toujours, de la mauvaise eau du puits, et tu mangeais du caillé avec ton pain noir… mais le malheur vous apprend… oh ! oui… ça vous apprend… et…

— Écoute, – dit tout à coup la métayère en interrompant son mari, et prêtant l’oreille avec attention.

Les deux vieillards restèrent muets et écoutèrent.

Alors, au milieu du profond silence de la nuit, on entendit retentir à deux reprises différentes le cri de l’aigle de Sologne.

— C’est Bête-Puante, – dit tout à coup la métayère, – c’est son signal… Il veut peut-être me parler de cette pauvre chère dame Perrine. Pourvu que sa folie, qui lui a repris le jour de la mort de cette pauvre petite Bruyère, ait cessé… Bête-Puante le sait peut-être, car toujours il s’inquiétait de dame Perrine…

Le cri qui servait de signai à Bête-Puante ayant de nouveau retenti, la métayère prit une lanterne et sortit précipitamment, gagna l’étroite jetée qui bordait l’étang près des ruines du vieux fournil ; alors, par trois fois, la mère Chervin éleva sa lanterne en l’air, puis l’éteignit et attendit.

La lune pure et sereine inondait l’étang d’une lumière argentée ; bientôt sur cette zone resplendissante la métayère vit se dessiner la noire silhouette d’une forme humaine, tantôt marchant debout, tantôt courbée, se glissant et s’avançant à travers les roseaux dans la direction de la ferme.

Au bout de quelques instants, Bête-Puante sortit des joncs parmi lesquels il avait rampé, et gravit la chaussée où la métayère l’attendait toute tremblante.

— Martin est-il venu ? – demanda le braconnier.

La métayère, au lieu de répondre, joignit les mains et s’écria :

— Hélas ! mon Dieu !… c’est vous, monsieur Bête-Puante, je vous croyais renfoncé dans les grands bois ; vous ne savez donc pas que M. Beaucadet et ses gendarmes…

— Martin est-il venu ? – reprit le braconnier avec impatience, en interrompant la métayère.

— Non… monsieur Bête-Puante, – répondit celle-ci ; – pas encore.

Puis la métayère ajouta avec une hésitation craintive :

— Je n’ose pas vous demander d’entrer chez nous… monsieur Bête-Puante, vous n’aimez guère à mettre les pieds dans les maisons.

— Et le bonhomme ? – demanda le braconnier, sans répondre à l’offre qu’on lui faisait.

— Hélas ! mon Dieu, – reprit tristement la métayère, – mon pauvre mari est de plus en plus faible… Depuis le jour où les gendarmes sont venus pour arrêter Bruyère, et où elle s’est noyée, le cher homme ne s’en est pas relevé, tant ça lui a fait une révolution… Nous l’aimions tant ! cette pauvre petite.

— Elle est morte… bien morte ; n’y pensons plus, – se hâta de dire le braconnier d’une voix sourde.

— Et quand on pense qu’on n’a pas pu seulement retrouver son pauvre petit corps.

— Non, non, on ne pouvait pas le retrouver, – répondit le braconnier ; – il y a des gouffres à tourbillon dans l’étang ; son corps y aura été entraîné.

Puis, comme s’il eût voulu rompre cet entretien, le braconnier ajouta :

— Ainsi, le bonhomme ne va pas mieux ?

— Que voulez-vous, monsieur Bête-Puante ? la mort de cette pauvre petite, la vente qu’on va faire chez nous… tout ça désespère mon mari… nous ne savons pas ce que nous deviendrons.

Et la pauvre femme essuya ses larmes, qu’elle avait eu le courage de contenir devant maître Chervin.

— Oui, on vend ici, parce que vous ne pouvez pas payer votre fermage… c’est justice, – dit le braconnier avec un sourire amer, – vous allez mourir de misère dans quelque coin, après quarante ans de travaux, de probité… c’est justice !

— Hélas ! oui, c’est bien vrai que M. le comte est dans son droit envers nous…

— S’il est dans son droit ! je le crois bien… le prix de votre fermage vous écrase… la tanière où l’on vous a parqués est si malsaine que vous y avez contracté des fièvres incurables… l’âge, le malheur, les infirmités, vous ont énervés… allons… dehors, canailles, dehors, on vendra jusqu’à votre chemise ; heureusement votre peau vous tient au corps, sans cela l’homme du roi vous la prendrait… Mais que faire ? votre seigneur et maître est dans son droit…

— Hélas, oui !

— On ne saurait lui en vouloir, au comte Duriveau.

— Hélas, non !

— Hélas, oui, hélas, non ! – s’écria le braconnier avec un éclat de rire sardonique. – Voilà ce qu’ils répondent ; on les écorche à vif, que voulez-vous ? M. le boucher est dans son droit… la preuve, c’est qu’il nous arrache la peau…

— Comme vous dites cela, monsieur Bête-Puante ?

— C’est que le comte est un si digne homme, et son fils un si charmant jouvenceau ! Je les aime beaucoup, voyez-vous ; mais assez là-dessus. Il ne faut pas que le bonhomme Chervin se laisse abattre et s’alite, il faut qu’il se lève, qu’il marche, qu’il prenne courage… la vente n’est pas faite, et d’aujourd’hui à demain… il y a loin.

— Comment voulez-vous que le bonhomme prenne des forces et qu’il se lève, monsieur Bête-Puante ? il ne peut rien manger, le caillé le répugne.

— C’est étonnant, – reprit Bête-Puante toujours sardonique, – car depuis soixante ans il ne mange que cela avec du blé noir arrosé d’eau de puits…

— C’est pas que le cher homme soit délicat, monsieur Bête-Puante, mais…

— Tais-toi, pauvre brebis, – dit le braconnier avec un singulier mélange de farouche ironie et d’attendrissement, – tu me rendrais cruel envers les loups.

Puis le braconnier plongeant sa main dans une des poches profondes de sa casaque en tira un coq faisan magnifique, ayant encore au cou le collet de fil de laiton dans lequel il s’était pris.

— Voilà un coq de deux ans ; tu le mettras bouillir dans ton coquemar pendant trois ou quatre heures, avec une pincée de sel et un bouquet de thym des bois ; ce sera pour le bonhomme le meilleur bouillon que puisse boire un malade, et il retrouvera des jambes.

— Hélas ! mon Dieu ! vous braconnez donc encore, monsieur Bête-Puante, – s’écria la métayère avec effroi, en tenant machinalement par le cou le faisan que le braconnier lui avait mis dans la main, – et les gardes ?… et les gendarmes ? Ils ont juré de vous détruire, monsieur Bête-Puante, s’ils vous attrapaient. Prenez garde ! !

— Et quand il aura bu ce bouillon de faisan, sain et léger, – continua le braconnier sans faire la moindre attention à l’effroi de la métayère, – il ira mieux ; s’il est malade, c’est aussi de besoin.

— Mais, monsieur Bête-Puante, ce faisan… c’est à M. le comte… ça vient de ses bois, c’est son gibier… c’est mal à nous de…

— Rassure-toi ; c’est aussi un peu le gibier du bon Dieu, qui l’a créé pour tout le monde… D’ailleurs, ton seigneur et maître en a plus qu’il n’en peut manger, de gibier ; ses valets y répugnent, et les valets de ses valets aussi… et ses chiens aussi…

— Mais, monsieur Bête-Puante…

— Puisque je te dis que les chiens n’en veulent plus… prends donc ! – s’écria le braconnier ; puis il ajouta : – Avec ce bouillon-là, le bonhomme mangera une de ces tanches que tu feras griller sur des charbons… c’est à la fois léger, nourrissant et savoureux.

Ce disant, le braconnier tira de dessous sa casaque deux superbes tanches, rondes, grasses et longues d’un pied ; un jonc passé dans les ouïes les attachait toutes deux, de sorte que le braconnier n’eut qu’à les placer, si cela se peut dire, à cheval sur le poignet de la métayère, ou elles restèrent, se balançant à côté du faisan que la bonne femme tenait toujours machinalement par le cou.

— Sainte Vierge ! – s’écria-t-elle, – vous avez donc encore été tendre vos fondrais dans les étangs, malgré les gendarmes et tout ?

À ce moment, grâce à son oreille fine et exercée, le braconnier entendit au loin, derrière la métairie, un bruit de pas seulement perceptible pour lui qui avait les sens subtils d’un sauvage.

— C’est sans doute Martin, laisse-nous.

Ce disant, le braconnier poussa doucement dans la maison la métayère qui tenait toujours à la main le faisan et les deux tanches ; puis il resta seul, non loin des ruines du fournil.

Pendant quelque temps Bête-Puante marcha d’un air sombre, pensif, tantôt prêtant une oreille inquiète aux pas de Martin, qui se rapprochaient de plus en plus, tantôt jetant un regard perçant sur l’autre berge de l’étang où l’on entendait depuis quelques instants seulement le bruit lointain et toujours croissant d’une forte chute d’eau.

Bientôt Martin parut au milieu des ruines du fournil ; apercevant le braconnier qui venait à sa rencontre, il courut à lui, et, le serrant dans ses bras, il lui dit d’une voix douloureusement émue :

— Pardon… Claude… pardon…

— Pourquoi pardon, mon enfant ? demanda le braconnier avec l’accent d’une affection toute paternelle.

— Hélas ! Claude, il y a trois jours, lorsque, pénétrant dans le parc et vous glissant jusqu’auprès du château… pour tâcher de me voir… et de m’apprendre…

Martin s’interrompit un instant, tressaillit, et reprit d’une voix altérée :

— De m’apprendre ce cruel événement que votre lettre du lendemain…

Martin s’interrompit encore ; il ne put achever… Ses larmes le suffoquaient.

— Du courage… mon enfant… – lui dit le braconnier, – du courage… Quant à l’événement de l’autre soir… n’y pensons plus… Tu m’as vu me dresser menaçant… au moment où Duriveau étalait cyniquement à ses convives d’exécrables principes… tu as craint pour les jours de cet homme… tu t’es élancé sur moi… l’arme que je portais est partie par hasard… de là tout le tumulte…

— Vous êtes indulgent, Claude ; mais je me reprocherai d’avoir pu, dans ma folle épouvante, vous croire capable d’un meurtre… vous… vous, Claude !

— Je jure Dieu, qui nous entend, mon enfant, – dit le braconnier, d’une voix solennelle, – qu’emporté par une indignation légitime, je voulais seulement, à la face des convives de Duriveau, lui donner un dernier et redoutable avertissement, et lui crier : Repens-toi, repens-toi, il en temps encore… et…

— Avez-vous besoin de me jurer cela ? – s’écria Martin, en interrompant le braconnier, – vous, Claude, meurtrier, vous…

— Un jour viendra où je serai à la fois juge et vengeur… – dit le braconnier d’une voix sourde, – j’userai d’un droit terrible, mais meurtrier… jamais.

— Je le sais, Claude, – répondit Martin profondément ému. – Oh ! il a fallu, je vous le répète, que je fusse frappé de vertige pour concevoir de telles craintes ; mais la violence des paroles du comte, les justes motifs de votre haine contre lui…

— Tout à l’heure nous parlerons du comte, – dit le braconnier d’une voix brève ; – ta mère ?

— Je n’ai pu la voir encore, – répondit Martin avec un abattement douloureux ; – j’ai craint pour elle une impression trop vive. La personne chez qui elle a été transportée avant-hier m’a fait savoir ce matin que l’état de ma pauvre mère n’avait pas du moins empiré.

Le braconnier soupira profondément et baissa la tête. Martin, non moins accablé que lui, ne s’aperçut pas qu’une larme tombait des yeux de son compagnon et se perdait dans sa barbe grise.

Surmontant son émotion, Martin reprit après quelques moments de silence :

— Et Bruyère ? ma pauvre sœur ?

— Je te l’ai écrit, elle ne court aucun danger… elle est seulement toujours bien faible… Demain tu pourras la voir.

— Pauvre enfant, – dit amèrement Martin, – je n’ai appris son existence qu’en apprenant aussi… les malheurs qui l’avaient flétrie si vite… et sitôt… Mais vous ne m’abusez pas, Claude ? demain je la verrai ? Elle ne court plus aucun danger ?

— Non… sa jeunesse a pu résister à tant de coups… à tant d’émotions… Sa santé est bonne, te dis-je, aussi vrai que j’ai retiré cette pauvre petite de cet étang maudit.

— Oui… Claude… brave Claude… encore une dette… envers vous ! Encore et toujours, je vous trouve sur mon chemin comme un génie tutélaire, – dit Martin avec attendrissement en tendant ses deux mains au braconnier qui les serra fortement entre les siennes ; – mais, dans votre lettre, écrite à la hâte, vous n’avez pu me dire comment vous aviez pu arracher ma sœur à une mort presque certaine ?

— Caché dans le bois, j’avais assisté à cette terrible scène… de la découverte de l’enfant, – reprit le braconnier. – Entendant le gendarme déclarer qu’il se rendait à la métairie pour arrêter Bruyère, j’ai espéré le devancer. Je connaissais des sentiers plus courts que la route ordinaire ; une fois auprès de la métairie, je comptais, en poussant un cri bien connu de ta sœur, l’attirer dehors et la prévenir ; malheureusement les gendarmes sont venus si vite, que Bruyère n’a pas entendu mon signal. Arrivant trop tard, et voulant me cacher, je me suis tapi au milieu des roseaux de ce profond fossé que tu vois là… il n’est séparé de l’étang que par cette herse… Dieu m’inspirait…

— Et alors…

— À la clarté de la lune je vis la malheureuse enfant se précipiter dans l’étang… Soudain je compris que je pouvais la sauver ; je baissai rapidement la herse… auprès de laquelle ta sœur était tombée.

L’eau se déversant dans ce fossé, un courant s’établit aussitôt, et il m’amena la malheureuse enfant qui se débattait contre la mort ; d’une main je la saisis par ses vêtements, de l’autre je relevai la herse ; le trop-plein s’arrêta, l’eau du fossé où j’étais alors, et qui me montait à la ceinture, s’écoula. Portant alors ta sœur entre mes bras comme un enfant, j’ai continué de marcher dans ce fossé jusqu’à ce que j’aie pu sortir sans danger d’être vu… puis, à travers bois, j’ai gagné un de mes repaires… et tu sais le reste…

— Et, pendant ce temps-là, on cherchait en vain le corps de l’infortunée que leur accusation infâme avait poussée au suicide… – dit Martin ne pouvant retenir ses larmes.

— Les misérables !… infanticide !… elle !… – s’écria le braconnier ; – elle, pauvre petite, qui, cédant à un irrésistible sentiment de honte et de terreur, était parvenue à dissimuler la naissance de son enfant : elle qui, par un prodige de courage, venait deux fois par jour l’allaiter dans mon repaire situé à plus d’une lieue de la métairie ; mais voyant, malgré ses soins, malgré les miens, l’innocente créature dépérir dans cet antre humide et sans air, la fatale idée m’est venue de porter l’enfant à Vierzon, où il existait autrefois un tour. À cette proposition, il faut renoncer, vois-tu, à te peindre l’affreux désespoir de cette jeune mère de seize ans, ses sanglots, ses cris déchirants ; enfin le salut de son fils la décida… Je partis ; elle m’accompagna presque tout un jour, tour à tour allaitant son enfant, le couvrant de larmes, de baisers… Lorsqu’il fallut s’en séparer… je crus qu’elle n’en aurait jamais le courage… pourtant elle se résigna… Je n’avais pas fait vingt pas qu’elle accourait à moi. « Encore une fois, la dernière, » disait-elle, suffoquée par les sanglots, et c’étaient de nouveaux baisers, de nouvelles plaintes… Elle tombait brisée sur le chemin… Je repartais… et bientôt, j’entendais des pas précipités derrière moi… c’était elle. « Encore une fois, bon Claude… la dernière, bien sûr… oh ! la dernière ! » Et moi qui ne pleure plus, je pleurais aussi… Enfin elle m’a quitté pour revenir à la métairie, afin de ne donner aucun soupçon. J’arrivai à Vierzon… le tour était à tout jamais supprimé par économie… Vivant au milieu des bois, moi, j’ignorais cet honnête calcul.

— Par économie ? – dit Martin en regardant le braconnier comme s’il n’eût pas bien compris ses paroles.

— Oui, par économie, – reprit Bête-Puante avec un éclat de rire farouche ; mais non… que dis-je ?… s’ils ont supprimé ce dernier refuge ouvert par un vrai prêtre chrétien à la misère, à la honte, au repentir des filles séduites… s’ils l’ont fermé, ce refuge, c’est par logique… ils savaient bien, ces hommes, que c’était vouer à une mort certaine le plus grand nombre des enfants qui eussent trouvé des soins maternels dans cet humble asile. Mais pour ces créatures, vouées, en naissant, à une misère fatale, à quoi bon vivre ? auront dit ces prudents calculateurs… N’y a-t-il pas déjà trop de peuple ? Trop de convives ne se pressent-ils pas déjà au banquet de la vie ? ainsi que l’affirmait l’autre soir Duriveau en citant les exécrables maximes de ses évangélistes à lui… Eh bien ! fermons les tours, se seront dit ces infanticides ; ce sera toujours du populaire de moins… et le fils de ta sœur a été de moins.

— Ah ! Claude… c’est affreux ! – dit Martin en cachant son visage dans ses mains ; – pitié… pitié !

— Tu as raison… pas d’ironie ! de la haine ! – s’écria le braconnier ; – oui, honte et exécration sur ce monde où la venue d’une créature de Dieu n’est pas bénie comme un don divin et accueillie avec autant de reconnaissance que de sollicitude… oui, anathème sur ce monde où celui qui naît pauvre et abandonné est regardé comme une charge funeste, dangereuse pour la société, parce qu’il a forcément pour avenir presque certain la misère, l’ignorance, le malheur et souvent le crime… Anathème sur ce monde qui m’ôte presque le droit de m’affliger de la mort du fils de ta sœur… tant est affreuse la condition qui attend ses pareils ! Et pourtant… – reprit le braconnier en cédant à un attendrissement involontaire, – si tu savais ce que c’est que de voir peu à peu pâlir, s’éteindre et expirer sous ses yeux une pauvre innocente créature… Non… vois-tu ? je ne puis te dire les déchirements de mon cœur pendant cette nuit où, après avoir en vain frappé à l’asile où je comptais déposer l’enfant de ta sœur, je tâchai en vain de le ramener, hélas ! quoique bien accablé déjà par la maladie et par la fatigue du voyage, il aurait vécu, s’il eût trouvé, en arrivant, les soins empressés que réclamait sa faiblesse… mais non… Rien… rien… à cette heure avancée de la nuit… nuit pluvieuse et froide… pas une maison n’était ouverte… je sentais les membres du pauvre enfant se raidir… se glacer ; en vain je les réchauffai de mon haleine ; il tressaillit convulsivement… puis il fit entendre un petit vagissement doux et plaintif ; il sourit comme s’il souriait aux anges, et… il est mort.

Après un moment de silence que Martin n’eut pas la force d’interrompre, le braconnier reprit d’une voix plus assurée :

— Je me fis un pieux devoir de rapporter à ta sœur… son enfant… Pour une mère c’est quelque chose encore que de pouvoir prier et pleurer sur le tombeau de son fils… je regagnai donc mon repaire avec ce triste fardeau. Le jour de mon retour de Vierzon un hasard funeste a fait découvrir ma retraite ; je n’avais pu prévenir Bruyère ; elle apprit en même temps et la mort de son fils et l’accusation d’infanticide qui pesait sur elle… c’était trop… elle a voulu mourir… Tu sais maintenant les souffrances de la victime, – reprit le braconnier, – demain tu sauras l’indigne cruauté du bourreau, tu sauras à quelle violente et infâme surprise ta sœur a succombé… un jour… un seul jour… toujours chaste… quoique souillée… Ce terrible récit… que la honte et la crainte ont toujours retenu sur ses lèvres, et qu’elle n’a fait qu’à moi, presque mourante de confusion… ta sœur… te le fera… à toi… son vengeur naturel… car l’heure a sonné…

— Quelle heure a sonné, Claude ?

— L’heure d’un grand exemple… – répondit le braconnier d’une voix solennelle.

Soudain Martin s’écria :

— Claude, n’entendez-vous pas le galop de plusieurs chevaux ?

— Depuis un quart d’heure, je l’entends… car mon oreille est plus exercée que la tienne…

— Mais qu’est-ce que cela ? – demanda Martin avec inquiétude.

— Ce sont les gendarmes qui me cherchent, – répondit froidement Claude. – Ils viennent ici… pour m’arrêter.

Le braconnier semblait si indifférent au danger dont il était menacé, que Martin, le regardant avec stupeur, s’écria :

— On vient vous arrêter, et vous restez là, Claude ?…

Bête-Puante, sans lui répondre, prit Martin par le bras, le conduisit hors des ruines du fournil, où tous deux s’étaient retirés, lui fit faire quelques pas sur la jetée, et, d’un geste, lui montra au loin, sur la rive opposée de l’étang, à la clarté de la lune, plusieurs gendarmes s’avançant au galop de leurs chevaux, suivant une route qui conduisait directement à la métairie.

— Les gendarmes !… – s’écria Martin. – Fuyez, Claude, fuyez.

— J’ai de trop graves choses à te dire.

— Mais, avant dix minutes, ces soldats seront ici.

Bête-Puante fit un signe de tête négatif.

— Qui les arrêtera ? – demanda Martin.

— L’écluse… Écoute…

En effet, Martin, prêtant l’oreille, entendit, au milieu du profond silence de la nuit, le bouillonnement lointain d’une forte chute d’eau.

— Vous avez donc levé le merrain, Claude ?

— Oui… depuis une heure… lorsque, en me rendant ici, j’ai vu ces cavaliers paraître à la corne de l’étang… car, d’après leur route, ils ne pouvaient venir qu’ici… Et ici, ils ne pouvaient venir chercher que moi.

— Alors, vous avez raison, mon ami, la levée est submergée, les cavaliers seront obligés de rebrousser chemin.

— Et, une fois engagés au milieu des marais et des tourbières qui bordent l’étang de notre côté, ils mettront plus d’une heure avant de nous joindre, et, dans une heure, je serai hors de leur atteinte. Maintenant… écoute-moi…

— Je vous écoute… Claude.

— Il y a quelques mois, – dit Bête-Puante, – j’ai été instruit du secret de ta naissance… tu étais en pays étranger ; je t’ai écrit… tu es revenu en France… Je t’ai dit l’atroce conduite de Duriveau envers ta mère… qu’il avait rendue folle de désespoir… en te faisant enlever à elle pour t’abandonner tout enfant à la vie la plus misérable… Je t’ai dit comment, après m’avoir impitoyablement frappé au cœur… moi qui ne lui avais jamais fait de mal… Duriveau, mon mauvais génie… m’a une seconde fois outrageusement frappé dans mon honneur…

— Je le sais… tout cela a été infâme, Claude… bien infâme…

— Je t’ai dit comment enfin, et de son aveu… j’ai eu légitimement, légalement… entre les mains… la vie de cet homme qui, pâle… résigné, attendait la mort… que j’avais le droit de lui donner ; mais, ayant foi dans une promesse solennellement jurée, dont il devait bientôt se railler, je l’ai laissé vivre…

À ces mots, les traits de Martin exprimèrent un attendrissement et une admiration indicibles.

— Oh ! mon ami, – s’écria-t-il, – combien, dans cette occasion, votre âme s’est montrée, comme toujours, grande et généreuse ! Je n’oublierai jamais qu’il y a quelques années, lors de l’une de nos dernières rencontres, après une longue séparation, vous m’avez dit, sans m’apprendre alors qu’il s’agissait de vous : — « Écoute, mon enfant… un trait qui porte avec soi un bon enseignement… Un homme obscur et pauvre fut indignement outragé par un homme riche et puissant… C’était, vois-tu, un de ces sanglants outrages… que la loi vous autorise à punir de mort. L’homme pauvre était armé… il dit à l’autre : « Vous allez mourir… — Ma vie est à vous, faites… – dit le riche. — Écoutez-moi, – reprit gravement le pauvre. – jusqu’ici vous avez été méchant… soyez bon… soyez humain… venez en aide à vos frères qui souffrent… vous qui êtes pour eux sans pitié, jurez-le moi, et vous vivrez… mais, prenez garde, votre outrage m’a rendu pour jamais l’existence odieuse, elle m’est à charge ; si vous vous parjuriez malgré votre promesse solennelle, tôt ou tard j’irais vous reprendre cette vie que je vous laisse pour en bien user… Puis le juge et le condamné auraient la même fosse… – Le riche a juré… »

— Va… continue… – dit le braconnier en interrompant Martin avec une ironie profonde et amère ; – appesantis-toi sur ma niaise et coupable confiance. Va… j’ai été le plus sot, le plus criminel des hommes…

— Vous ne parlerez pas ainsi, Claude… quand vous saurez que votre exemple m’a été, comme vous le désiriez, d’un généreux enseignement.

— Je ne te comprends pas…

— Plus tard… j’ai pu, à mon tour… non pas noblement laisser la vie à qui m’avait outragé… mais arracher à une mort certaine… un homme puissant… aussi… bien puissant… et lui dire… en me souvenant de votre sublime exemple : — « Cette vie… que j’ai sauvée… consacrez-la au bien… Votre pouvoir est grand… venez au secours de vos frères qui souffrent ! »

— Et celui-là aussi… s’est parjuré ?

— Non, Claude… celui-là ne s’est pas parjuré, – répondit Martin avec émotion ; – jusqu’ici il a tenu loyalement sa parole… Vous le voyez donc bien… j’avais raison de vous dire que, cette fois encore, vous avez montré l’admirable et féconde générosité de votre grand cœur…

— Et je te dis, moi, que, cette fois encore, j’ai été dupe… et que, cette fois, j’ai été criminel, – s’écria le braconnier avec une exaltation farouche, – oui, criminel, car j’ai laissé vivre un misérable qui, malgré son serment, a fait couler des torrents de larmes et a causé des maux affreux… un misérable qui, se glorifiant de ses vices, les a perpétués dans sa race… Non, je ne devais pas laisser vivre cet homme… non… je ne le devais pas… et pourtant, sacrifiant mes ressentiments personnels, j’ai tout tenté pour l’amener au repentir en lui rappelant la foi jurée… En vain j’ai voulu l’attendrir, lui donner la conscience du mal qu’il faisait, du bien qu’il pouvait faire ; j’ai surtout voulu l’éclairer sur la cause des déceptions qui l’avaient éloigné de la bonne voie ; d’abord la raillerie et l’insulte, puis le silence, ont répondu à mes exhortations, à mes prières, à mes menaces… Tu l’as entendu, d’ailleurs, l’autre soir…

— Jamais on n’afficha une haine plus cynique, plus féroce, contre tout ce qui commande le respect et la pitié, – répondit Martin d’un air sombre.

— Oui, c’était le plus insolent, le plus audacieux défi que l’on pût jeter à la face de l’humanité ; pourtant les avertissements ne lui ont pas manqué. Je t’ai dit tout cela… à toi, qui as aussi de terribles comptes à demander à cet homme… je te l’ai dit… Ceci a trop duré : ma clémence est à bout, l’heure du jugement est sonnée. Tu m’as répondu : « Patience, Claude… j’ai tout espoir de me faire admettre dans la maison du comte… patience… » Te voilà dans la maison du comte… tu sais les exécrables principes qu’il affiche, le mal qu’il a fait… Son fils… son digne fils a été le bourreau de ta sœur… Vas-tu me dire encore : « Patience !… »

Et comme Martin regardait silencieusement le braconnier, avec une indéfinissable expression de douleur et d’angoisse, Claude s’écria :

— Tu ne me réponds pas ? m’approuves-tu ? me condamnes-tu ? ne dis-tu pas, comme moi, l’heure est venue ? Cet homme sans cœur, sans entrailles, n’est-il pas le fléau de ce malheureux pays, dont il devait être le bienfaiteur, la providence ! ainsi qu’il me l’avait solennellement juré dans un moment suprême… en face de la mort !… Cet homme, riche à millions, n’est-il pas maître absolu de ce territoire immense que son père a conquis par le dol, par l’usure, ainsi que l’on conquérait autrefois par la lance et par l’épée ? Et dans ses vastes domaines, fruit de larcins infâmes consacrés, sanctifiés par la possession, et que transmettra l’héritage, que voit-on ? de malheureuses créatures abruties par ignorance, décimées par la fatigue, par la faim, par la maladie ; des tenanciers écrasés sous des fermages si onéreux que de ces champs qu’ils arrosent de leur sueur, de l’aube au coucher du soleil, la moisson est pour le comte ; à eux le travail, à eux les soucis incessants, à eux la misère, à eux la ruine… à lui calme, oisiveté, plaisirs, richesse !… et ce n’est pas assez… un fils indigne, vivante image de ce père indigne, héritera de ses biens acquis par la fraude, et perpétuera ses vices… Et ce fils, à son tour, aura peut-être un fils qui lui ressemblera… Ainsi le quart d’une province de France est voué à tous les maux parce qu’elle a le malheur de vivre sous la dynastie des Duriveau, dynastie dépravée, fondée par un heureux fripon. Et l’on dit la féodalité abolie… et l’on dit le servage aboli, – s’écria le braconnier avec un éclat de rire amer. – Pitié ! dérision !

Puis il reprit, en s’adressant à Martin d’un air farouche et déterminé :

— Je te le dis, moi, puisque les temps de fraternité humaine ne sont pas encore proches, il est besoin, à cette heure, d’un exemple retentissant, terrible, salutaire, qui épouvante les méchants et fasse persévérer les cœurs généreux dans la bonne voie…

Martin avait écouté en silence ces imprécations d’un ressentiment poussé jusqu’à la plus féroce exaltation.

Plusieurs fois, son front avait rougi, son regard avait brillé, comme s’il eût été révolté de l’horrible résolution du braconnier.

Au bout de quelques moments, Martin dit à Claude, d’une voix affectueuse et triste :

— Claude, vous avez beaucoup souffert, et souffert depuis bien des années… Vos chagrins, encore aigris par la solitude et par la vie sauvage à laquelle vous vous êtes condamné depuis que…

— Assez… – s’écria le braconnier d’une voix sourde. – La plaie saigne toujours.

— Oui… elle saigne, et, je le vois, elle s’est cruellement envenimée ; je me tairai donc, Claude, je ne vous rappellerai pas les plus atroces douleurs qu’il ait été donné à un homme d’endurer, surtout lorsque cet homme a votre cœur… Claude… mais la souffrance la plus aiguë… mais les ressentiments les plus légitimes… ne feront jamais d’un homme comme vous… un homme de violence et de meurtre.

Le braconnier regarda Martin avec étonnement.

— Non, si impitoyable que soit le comte, si dédaigneux qu’il soit de la foi jurée, si admirablement généreux que vous ayez été envers lui, si légitimes que soient vos ressentiments, non, Claude, vous n’avez pas le droit de disposer de cette vie que vous lui avez laissée. Ce droit appartient à Dieu…

— Je serai l’instrument de Dieu ! – dit le braconnier d’un ton farouche.

— Non, vous n’avez pas ce droit, et vous le reconnaîtrez bientôt vous-même, – répondit Martin avec douceur et autorité, – car la solitude n’a pu éteindre en vous cette brillante et noble intelligence… cet esprit si juste, si élevé, que nul n’a soupçonné lorsque vous remplissiez les obscures et vénérables fonctions d’instituteur de village, que vous avez quittées pour une vie errante, solitaire… Claude, – ajouta Martin, en serrant avec tendresse une des mains du braconnier dans les siennes, – oh ! mon vieil ami, si dans les étranges vicissitudes de ma vie… j’ai, après vous avoir connu, bien souvent effleuré d’effrayants abîmes sans pourtant y jamais tomber… c’est grâce à vous… c’est grâce à ces impressions ineffaçables laissées dans mon cœur par vos paternels enseignements… lorsque vous avez eu pitié de moi, pauvre enfant abandonné comme tant d’autres créatures de Dieu dont on a moins de souci que des animaux des champs… Eh bien ! Claude, c’est parce que je vous dois la vie du cœur et de l’intelligence… que je ne veux pas m’associer à vos projets, et que je vous associerai aux miens…

— Tes projets ?

Et le braconnier jeta sur Martin un regard pénétrant : Quels projets ?

— Mon but est le vôtre, Claude… Mes moyens seuls diffèrent.

— Il me faut un exemple…

— Nous ferons un exemple, – dit Martin d’une voix solennelle, – un grand exemple…

— Terrible ?

— Salutaire surtout… vous l’avez dit.

— Pour la race que je veux frapper… pas d’enseignement… sans épouvante…

— Peut-être…

— Non… la terreur… la sainte terreur…

— Quel est votre but, Claude ? Encourager les bons à persévérer dans le bien… empêcher les méchants de persévérer dans le mal…

— Et punir les méchants du mal qu’ils ont fait, afin que cette punition terrifie leurs pareils.

— Mais si les méchants deviennent aussi bons qu’ils ont été méchants, Claude ? mais s’ils deviennent aussi humains qu’ils ont été inhumains ?

— Bons ? humains ? répéta Claude avec un étonnement profond, – il ne s’agit donc plus du comte Duriveau… ton père

Et le braconnier prononça ces mots, ton père, avec une ironie cruelle.

— Il s’agit du comte Duriveau, mon père…

— Et du vicomte, ton frère ?

— Et du vicomte, mon frère…

— Adieu… ta livrée a déteint sur toi… la domesticité, c’est l’esclavage… l’esclavage t’a amolli, corrompu…

Et le braconnier fit un brusque mouvement pour s’éloigner.

Martin le retint, et lui dit d’une voix tristement émue :

— Vous êtes sévère pour moi, Claude.

— Parce que tu es lâche… parce que tu désertes la bonne cause, parce qu’il n’y a plus rien en toi de mâle et d’énergique… parce que tout à l’heure tu vas sans doute me vanter les vertus du comte Duriveau, ton père, et la douceur ingénue du vicomte, ton frère.

— Je ne sais rien de plus égoïste, de plus dur, de plus cupide, de plus monstrueusement orgueilleux que le comte Duriveau, – dit Martin d’une voix sévère et brève.

Le braconnier fit un mouvement de surprise.

— Je ne sais pas d’âme plus fermée que la sienne à tout ce qui est commisération, tendresse et charité ; je ne sais pas d’homme qui affiche un mépris plus cynique, plus inexorable et plus réel pour ceux de ses frères qui souffrent et se résignent… Vous l’avez entendu comme moi, l’autre soir ; je connaissais le comte… mais jamais pourtant je ne l’aurais cru capable d’afficher aussi audacieusement ses exécrables maximes.

— Et tu avais peur… tu tremblais dans ta livrée.

— Oui, j’ai eu peur, j’ai tremblé, Claude, – répondit doucement Martin ; – j’ai eu peur de compromettre, de ruiner à jamais les intérêts sacrés qui me forcent à jouer le rôle que je joue auprès du comte… Mais, vous le voyez, Claude, je juge cet homme aussi sévèrement que vous. Et, comme vous, je dis : Oui, cet homme est doublement coupable, car il aurait pu faire de ses immenses possessions une terre promise… et il en a fait une vallée de misères et de larmes…

— Alors, que veux-tu ? qu’attends-tu donc ? je ne te comprends plus, – s’écria le braconnier avec une farouche impatience. – Et le fils n’est-il pas digne du père ?…

— Élevé à une telle école, comment s’étonner, Claude, que Scipion soit ce qu’il est ? Non, – ajouta Martin, avec un accent de douleur et de commisération profonde, – non, je ne sais pas de dépravation plus précoce, plus incarnée, plus effrayante que celle de ce malheureux enfant qui joue froidement, dédaigneusement, avec les vices les plus affreux… comme un adolescent s’ennuierait de jouets au-dessous de son âge, et il a vingt ans à peine !

— Alors… veux-tu, comme moi, ramener les méchants au bien par la terreur d’un grand exemple ?

— Par la terreur ? non ; voilà où nous différons, Claude…

— Et c’est après avoir peint sous les plus noires couleurs le portrait de ces deux hommes, que tu parles ainsi ! Tiens… tu n’as ni sang dans les veines, ni haine dans le cœur…

— De la haine ?… non, Claude, vous m’avez, dans mon enfance, désappris la haine par l’exemple de votre angélique résignation, de votre ineffable sérénité au milieu de votre pauvreté cruelle, de vos chagrins amers et de persécutions dont vous étiez l’objet de la part d’un prêtre indigne.

— Le temps de la résignation est passé, – répondit rudement le braconnier ; – il ne s’agit pas d’ailleurs de mes ressentiments personnels ; ce n’est pas seulement mon outrage que je veux venger… mais puisque cet homme ne t’inspire ni haine ni horreur, qu’éprouves-tu donc, alors ?

— De la pitié… Claude.

— De la pitié ! – s’écria le braconnier avec un éclat de rire d’une ironie sauvage, – de la pitié !…

— Oui, Claude, j’éprouve cette profonde, cette douloureuse commisération à laquelle vous m’avez habitué dans mon enfance… à la vue des difformités physiques…

— Il faudrait dire des monstruosités… mais la comparaison est fausse ; il s’agit de monstruosités morales ; et avoir pitié de ce qui est indigne d’intérêt, c’est faire preuve d’une criminelle tolérance.

— Et moi, je vous dis, Claude, qu’un malheureux enfant qui, élevé dans une atmosphère viciée, se flétrit et se corrompt, mérite pitié ; oui, une commisération sincère, et qu’il serait barbare, insensé, de lui faire un crime de la maladie qui le tue…

— Il s’agit de ton frère, intéressant enfant, il est vrai… soit, et de ton père, personnage attendrissant ?

— Comme son fils, il a été élevé dans un milieu perverti… et pourtant, vous le savez, il a eu vers le bien de généreuses aspirations… passagères sans doute, mais enfin, je l’avoue, inconnues à son fils…

— Assez ! – dit brusquement le braconnier ; – le temps presse… ton dernier mot ?

— Je vais vous le dire : – Claude, acceptez ma comparaison. Voici un être atteint d’une maladie terrible, contagieuse, qu’il a sucée avec le lait… Un homme vient et dit : À mort ce misérable… la vue de son supplice opérera sur ceux qui sont atteints de la même maladie une révolution à la fois si terrible, si salutaire, que, redoutant un sort pareil, à la réaction de leur épouvante… les guérira.

— Eh bien !… soit… on agit ainsi avec les fous furieux… et avec succès… on prend un des leurs… et en présence de tous on le châtie d’une façon terrible… l’épouvante fait alors jaillir un éclair de raison de leur cerveau stupide, et ils rentrent dans le devoir ; mais il s’agit ici d’un homme qui a toute sa raison, et qui l’applique au mal avec une exécrable intelligence.

Au moment où le braconnier prononçait ces paroles, l’ombre de deux personnes qui, marchant courbées, semblaient se diriger vers les ruines du fournil, se projeta sur la berge de l’étang, alors vivement éclairé par la lune.

Martin et Bête-Puante, trop préoccupés ne s’aperçurent pas de cet incident, et leur entretien continua.

CHAPITRE XI.

Une cure miraculeuse. – Arrestation de Martin et de Bête-Puante. – Surprise. – Cynisme du comte Duriveau. – Les métayers chassés de la ferme. – La chambre de Martin. – Lettre au Roi. – Mémoires de Martin.

Martin poursuivit, s’adressant au braconnier dont l’exaltation allait toujours croissant :

— Non, Claude, je ne crois pas à la toute-puissance des moyens terribles… l’humanité les désavoue…

— La gangrène se guérit par le fer rouge… ton père et ton frère sont pourris jusqu’à la moelle…

Après un moment de silence, Martin reprit :

— Tenez, Claude, laissez-moi vous citer un fait étrange, presque merveilleux, dont j’ai été témoin, et qui vous rendra ma pensée ; j’avais alors pour maître un médecin illustre, savant, célèbre, penseur profond. Un jour il est appelé auprès d’un riche malade ; il trouve un homme expirant, épuisé par l’excès de tous les plaisirs ; le sang appauvri, vicié dans son essence, circule lentement dans ses veines presque taries, non plus comme un fluide de vie, mais comme un fluide de mort. Les plus grands docteurs ont abandonné ce malheureux, prédisant sa fin prochaine… Le savant, le penseur profond, se souvient alors de ces histoires mystérieuses, effrayantes, qui parlent de sang jeune et généreux infibulé dans la veine épuisée de quelques vieillards exténués de débauches.

— Je te disais bien, moi, qu’il fallait du sang ! – s’écria le braconnier avec un accent de farouche triomphe.

— Non, Claude, il ne fallut pas de sang ; mais cette sanglante et mensongère histoire mit le savant sur la voie d’une admirable idée… Des tentures de soie et d’or, imprégnées de funestes parfums, couvraient les murs de cette opulente demeure et la tenaient dans une demi-obscurité. Ces tentures sont arrachées, le soleil bienfaisant pénètre de toutes parts, et bientôt, par les ordres du savant, les murailles disparaissent sous des masses de rameaux verts, fraîche dépouille d’arbres résineux et balsamiques, exhalant en abondance ces gaz qui rendent seuls l’air viable et pur ; puis des nourrices jeunes, saines, robustes, viennent tour à tour tendre leurs mamelles fécondes à la bouche expirante du moribond. Ô prodige ! à peine ses lèvres desséchées ont-elles été humectées de ce lait régénérateur, à peine a-t-il aspiré l’air vivifiant et salubre exhalé par les frais rameaux dont sa couche est ombragée, que le malade semble renaître, qu’il renaît ! son sang appauvri, corrompu, se renouvelle, se régénère ; il est sauvé ; il vit… il vit… et son salut n’a coûté ni larmes ni sang… Un lait pur et nourricier, quelques frais rameaux d’arbres verts… les rayons bienfaisants du soleil, tels ont été les instruments de cette cure merveilleuse[2] ; Claude, il en sera ainsi de ces deux malheureux dont j’ai si grand’pitié, le dédain, l’orgueil, la dureté gonflent leur cœur ; leur âme et leur esprit sont viciés. Eh bien, Claude, ces cœurs gangrenés, je veux les régénérer, les sauver en les enlevant à leur atmosphère corrompue, en les transportant dans un milieu d’idées saines et pures, où ils ressentiront la chaleur vivifiante des pensées généreuses ; je veux donner enfin à ces âmes malades une nourrice à la fois douce, salubre et forte, comme le lait maternel… Alors, Claude, dites, dites, mon ami, ne sera-ce pas un grand et touchant exemple que de voir ces malheureux revenir à la vie de l’âme ?… à tous les nobles sentiments qu’ils insultaient naguère ?… Cette transformation de méchants en hommes de bien ne sera-t-elle pas d’un enseignement plus fécond que le terrible mais stérile exemple que vous rêvez ?

— Laisse-moi… laisse-moi… tu me rendrais aussi faible, aussi lâche que toi, – dit brusquement le braconnier… – Mais tu oublies donc que Duriveau était lié envers moi par un serment solennel, et qu’à toutes mes tentatives pour amener en lui cette régénération dont tu parles, il a répondu par le mépris ?

— Ce caractère de fer se révoltait contre l’idée de céder à la contrainte.

— Et son serment !…

— Il s’en est joué, indignement joué, Claude, je le sais… et tout cela ne me désespère pas…

— Tu as en toi la foi qui transporte les montagnes, grand thaumaturge, – dit le braconnier avec une raillerie amère.

— J’ai foi en moi, Claude, parce que je suis dans une position particulière à l’égard du comte… je suis son fils, et quand il l’apprendra…

— Il aura un motif de plus de persévérer dans le mal ; par orgueil il ne voulait pas, dis-tu, céder à la contrainte que je lui imposais, il cédera moins encore à son fils… un bâtard… comme il dira… Je connais l’homme… Assez… assez… Berce-toi de chimères… moi, je veux faire un exemple… un terrible exemple… et je le ferai…

— Ah ! mon ami, – s’écria Martin, – votre cause est trop légitime, trop sainte, trop belle, pour la souiller par la violence ; et puis enfin je crois, je sais, moi, que, quoi que vous disiez, les temps approchent ; oui, les peuples ressentent de vagues espérances ; j’ai dernièrement traversé l’Europe entière. Partout un travail sourd, profond, continu, mystérieux, s’accomplit… À cette heure, l’émancipation universelle est conçue par les classes déshéritées jusqu’à ce jour… Maintenant nous assistons au lent et laborieux phénomène de l’enfantement. Mais cette émancipation naîtra à son jour, à son heure, mon ami, et sa radieuse apparition sera saluée par les fraternelles acclamations de tous ceux qui souffrent à cette heure.

Malgré sa sauvage résolution, le braconnier ne put cacher l’émotion que lui causait la parole de Martin, parole douce, pénétrante, convaincue, et remplie de foi dans un prochain et meilleur avenir.

— Peut-être il a raison, – murmurait le braconnier, – la violence est mauvaise conseillère… La vie d’un homme… si méchant qu’il soit… – Cela est grave… pourtant. – Et si la haine m’aveuglait… si… si, malgré tant de raisons qui me semblent légitimer mon action, c’était à la haine, à une haine personnelle… que j’obéissais… et puis… se constituer à la fois juge et bourreau… quel que soit le crime… oh ! c’est effrayant.

Mais le braconnier, se révoltant bientôt contre ces réflexions salutaires et généreuses, s’écria tout à coup :

— Non ! non ! pas de lâche faiblesse !… et toi, qui me prêches la commisération, – s’écria-t-il en s’adressant à Martin avec une ironie cruelle, – du haut de ces régions de clémence et d’espoir où tu t’égares, vois-tu ta mère… folle ?… vois-tu ta sœur déshonorée… forcée de passer pour morte ou d’être honteusement traînée devant un tribunal, accusée d’infanticide ? Du haut de l’empyrée, d’où tu aperçois les signes d’une émancipation prochaine, vois-tu, à côté des figures pâles, éplorées, de ta mère et de ta sœur, vois-tu les figures insolentes et impitoyables du comte et de son fils, crossant du pied leurs victimes ?

— Oui… Claude… je vois les tristes et douces figures de ma mère et de ma sœur… oui, Claude, durant notre long entretien, ces figures chéries ont été là sans cesse devant mes yeux.

— Même quand tu parlais de ramener Duriveau et son fils à des sentiments généreux ! – s’écria le braconnier.

— Surtout à ce moment, mon ami, car je compte sur ma mère… sur ma sœur… pour m’aider à rendre le comte et son fils dignes, un jour… de nous serrer la main… Claude.

— Tu n’y songes pas, – s’écria le braconnier avec stupeur ; – ta mère… ta mère est…

— Ma pauvre mère est folle, – dit Martin d’une voix douce et ferme ; – je rendrai la raison à ma mère…

— Et l’honneur à ta sœur ?…

— Et l’honneur à ma sœur…

Martin parlait avec un accent, avec une autorité de conviction si profonde, si imposante, qu’un moment ses espérances… furent partagées par le braconnier… mais soudain, se reprochant cette faiblesse, il reprit :

— Tu railles… adieu…

— Claude… – s’écria vivement Martin, avec un accent de douloureux reproche, – je parle de ma mère… de ma sœur… de ma mère, privée de sa raison ; de ma sœur… déshonorée… et vous dites que je raille ?

— Pardonne-moi, – dit le braconnier, en tendant sa main à Martin, – pardonne-moi… non, non, vaillant et généreux cœur… non… tu ne railles pas ; mais… tu t’abuses… Arriver aux fins que tu te proposes… serait… mais non… non, c’est impossible ; encore une fois, tu t’abuses… Ton illusion est sacrée… je la respecte ;… mais moi…

— Un dernier mot, Claude… mon illusion, respectez-la… pendant un mois, à partir de ce jour…

— Que veux-tu dire ?

— Promettez-moi de ne rien tenter contre le comte pendant ce mois…

— Et ensuite ? Et si tu t’es abusé, pauvre et noble cœur ? Et si cette maladie que tu crois guérir est incurable ? Et si cet homme persiste fatalement dans le mal, que feras-tu ? car, enfin, si j’admets ta supposition… admets les miennes !

La figure de Martin, jusqu’alors calme, douce et triste, devint sombre, sinistre, et, après quelques moments de réflexion, il reprit :

— Cela est juste, Claude… je dois admettre aussi vos suppositions… j’ai aussi quelquefois pensé, je vous l’avoue, pensé… avec terreur, que le mal a d’effrayantes fatalités.

— Et dans ces heures désespérées, – dit le braconnier avec une satisfaction farouche, – quel était ton projet ?… Oui, en songeant à tout ce que Duriveau a fait souffrir à ta mère… à la détestable influence de cet homme, que ni la foi jurée, ni tes instances si puissantes… à toi, son fils, ne pourraient ébranler… tu as dû pourtant…

— Claude, – dit Martin en interrompant le braconnier d’une voix solennelle, – jurez-moi de ne rien tenter contre M. Duriveau pendant un mois… et au bout de ce mois…

— En avant, gendarmes ! – s’écria tout à coup une voix retentissante.

Et, plus prompt que la parole, Beaucadet, embusqué depuis quelques instants avec cinq gendarmes derrière les ruines du fournil, où il s’était glissé, se précipita sur Bête-Puante, tandis que les autres soldats se jetèrent sur Martin, qui, stupéfait de cette brusque attaque, ne fit aucune résistance.

Il n’en fut pas de même du braconnier : une lutte vigoureuse, opiniâtre, s’engagea entre lui et ses adversaires, qui parvinrent à grand’peine à le terrasser et à lui mettre les menottes.

— Ah ! je disais bien, vermine malfaisante, – dit Beaucadet triomphant, que tôt ou tard je te pincerais… j’avais envoyé des hommes à cheval par la jetée de l’étang, mais j’étais venu à pied par les landes ; ainsi, une fois l’écluse lâchée, tu t’es cru en sûreté, hein ! brigand ?

Le braconnier ne répondit pas.

S’adressant alors à Martin :

— Et vous, mon gaillard, l’ami intime de ce gueux de Bamboche, qui s’est fait saluer par mes gendarmes, j’avais bien raison de dire à M. le comte : Rusons… rusons… n’ayons l’air de rien… Nous n’avons eu l’air de rien, et vous êtes pincé.

— Et de quoi m’accuse-t-on ?… – demanda froidement Martin.

— De quoi l’on vous accuse, mon gaillard ? d’avoir été dans la connivence de la per-pé-tration du coup de feu tiré sur M. le comte il y a trois jours…

— Moi ! – dit Martin en haussant les épaules, – mais j’ai été blessé… légèrement il est vrai.

— Raison de plus, frime bien jouée… je le dis, mon malin… mais dans quoi je ne donne pas… Vous saviez si bien cette vermine de Bête-Puante caché dans le massif, que vous avez voulu faire retirer M. le comte de la fenêtre qui donnait sur ledit massif, de peur que M. le comte n’y découvrît Bête-Puante… Vous étiez si bien son complice, que, pour favoriser son évaporation, vous avez donné un signalement qui ressemble au sien comme je ressemble à quelqu’un de très laid…

Puis, s’interrompant, Beaucadet ajouta :

— Mais tenez, voilà justement M. le comte et son fils, je les avais fait prévenir… Ils ont voulu venir s’assurer par eux-mêmes de votre scélératesse, mon gaillard.

En effet, l’on vit bientôt descendre d’une légère voiture de chasse le comte Duriveau et son fils. Malgré la gravité de la scène qui s’était dernièrement passée entre eux, la meilleure, la plus cordiale intelligence régnait entre le père et le fils ; le comte, en un mot, semblait avoir oublié ses regrets passagers et avoir repris son rôle de jeune père à l’égard de Scipion.

Instruits de ce fait, fort grave en soi, ainsi présenté : que l’explosion dont on a parlé résultait d’une tentative de meurtre sur le comte, et qu’un de ses gens, complice du coupable, avait avec lui des entrevues nocturnes, M. Duriveau et son fils, prévenus par Beaucadet de l’arrestation qu’il allait tenter, voulurent y assister afin de s’assurer par eux-mêmes de la vérité.

À la vue du comte, Beaucadet s’écria :

— Victoire… nous les tenons, les brigands. Monsieur le comte, votre domestique a filé… doux comme miel… Je lui rends justice… il a été au-devant des poucettes… mais la Bête-Puante s’est débattu comme une bête enragée.

La lune brillait toujours. Le comte et Scipion s’approchèrent du groupe de gendarmes, au milieu duquel se trouvaient Martin et le braconnier.

— Ainsi, mauvais drôle, – dit le comte à Martin avec un dur mépris, – vous aviez, sans doute, avant d’entrer à mon service… des accointances avec ce misérable vagabond, qui, non content de braconner mon gibier… en veut, à ce qu’il paraît, à ma vie… et moi, qui vous ai pris de confiance… Croyez donc aux certificats… aux bons renseignements…

— Es-tu jeune !… – dit Scipion en haussant des épaules. – Autant croire aux qualités des chevaux vendus par un maquignon… chevaux et valetaille ne se connaissent qu’à l’user…

Martin, calme et pensif, sourit doucement et ne répondit rien.

— Et toi… – dit le comte en faisant un pas vers le braconnier, – et toi, gredin, pourquoi voulais-tu ?…

— Je m’appelle Claude Gérard, – dit le braconnier d’une voix solennelle, en interrompant le comte.

— Claude Gérard ! – s’écria M. Duriveau, en reculant pâle et frappé de stupeur.

Puis, se rapprochant vivement du braconnier pour mieux voir sa figure et se convaincre d’une identité à laquelle il ne pouvait croire, il reprit, après quelques minutes d’examen :

— C’est lui… c’est bien lui…

— Qu’est-ce que ça… Claude Gérard ? demanda Scipion en allumant un cigare, pendant que Beaucadet et ses gens se regardaient entre eux, très surpris aussi de l’incident.

— Claude Gérard !… – reprit encore le comte avec un étonnement profond et comme écrasé par les souvenirs que le nom du braconnier éveillait en lui.

— Duriveau… comprends-tu… maintenant ? – dit le braconnier au comte qui, d’abord muet, accablé, releva bientôt la tête. Alors, le front hautain, la lèvre ironique et dédaigneuse, il s’écria en croisant ses bras sur sa poitrine :

— Ah ! c’est vous, monsieur l’homme de bien, l’homme aux épîtres ? C’est vous qui, caché sous un nom de guerre, vagabondiez depuis si longtemps dans mes bois et aviez l’insolence de me poursuivre de vos moralités épistolaires ? Et moi qui vous croyais si loin d’ici ! Et vous me demandez si je comprends ! Pardieu… je comprends et de reste… Votre pathos ne pouvait me toucher le cœur… Vous avez voulu voir si le plomb de votre carabine aurait meilleure chance… Ah ! vieux drôle, vous prêchez la charité à coups de fusil !

— Cela n’est pas vrai… je n’ai pas tiré sur toi ; mais il y a longtemps que j’aurais dû le faire, – dit le braconnier… – Rappelle-toi ton serment… Duriveau…

— Ah ! le bon billet qu’a la Châtre ! – s’écria le comte avec un éclat de rire sardonique.

— Le braconnier, s’adressant à Martin, lui dit d’une voix sourde :

— Tu l’entends… tu l’entends ?

— Ah çà… je voudrais un peu comprendre aussi, moi, – dit Scipion à son père. – Qu’est-ce que tout cela signifie ?

— Tu vas le savoir, – répondit le comte en jetant sur le braconnier un regard de haine et de défi.

Puis, du ton le plus jeune père, et avec une désinvolture tout à fait régence, il poursuivit :

— Tu vois bien cet homme-là, il était maître d’école de village… Il aimait à la folie une très jolie fille… qui l’aimait comme on peut aimer une espèce de cette tournure, moitié rustre et moitié pédant, c’est-à-dire qu’elle l’aimait en frère… Je lui soufflai… cette jolie fille…

— Ça s’est vu, – dit froidement Scipion sans quitter son cigare de ses lèvres.

— Quelques années après, dans un déplacement de chasse, le hasard me fait rencontrer la femme du rustre pédagogue, qui s’était marié pour se consoler… Elle était pardieu ! très gentille et vraiment pas mal choisie par mon drôle… Il était alors absent… Je trouvai amusant de lui souffler sa femme comme je lui avais soufflé sa fiancée.

— Tu les entends… le père et le fils, – dit le braconnier à Martin d’une voix sourde et entrecoupée, car la rage le suffoquait.

— Je les entends, répondit Martin avec une tristesse profonde.

— Mais le diable voulut, – poursuivit le comte, – que Claude Gérard, un beau jour, revint à l’improviste et me surprit avec Mme Claude Gérard.

— La femme d’un maître d’école ! – dit Scipion d’un ton de reproche. – Tu m’avais toujours caché ce faux pas… Et tu as eu le front de me reprocher cette pauvre Chalumeau ! !

— Scipion, sois généreux… Or donc, Claude Gérard me surprend en conversation des plus criminelles. Il était armé d’un fusil à deux coups. Je savais ce drôle féroce comme un loup… Franchement, je me vis mort… Devine, alors, ce que fait le Claude ?

— Écoute-le… écoute-le… – dit le braconnier à Martin.

— J’écoute… répondit Martin.

— Que diable a pu faire le Claude ? dit Scipion en réfléchissant. – Embusqué au pied du lit de sa femme, il t’a demandé… la bourse ou la vie ?…

Le braconnier poussa un cri terrible, et fit un mouvement si violent, qu’il faillit rompre les liens qui l’attachaient.

— Claude… mon ami… – lui dit Martin d’un ton de doux reproche… – du calme et du mépris.

— Tu as deviné juste, mon garçon, – répondit le comte à son fils, – le Claude m’a demandé ma bourse… pas pour lui… le digne homme… mais pour ce qu’il appelle ses frères en humanité.

— Comprends pas… fit Scipion.

— « Tu es riche, – me dit le Claude… – jure-moi de venir en aide à tes frères qui souffrent… et je te laisse la vie… sinon… non. »

— Eh ! mais… – dit Scipion en ricanant à froid, – c’est un nouveau chantage… le chantage philanthropique. – Puis, s’adressant au braconnier :

— Ah çà ! dites donc, mon cher, si tous les… maris trompés pensaient comme vous… il n’y aurait plus de pauvres en ce monde…

À ces paroles de son fils, le comte partit d’un grand éclat de rire…

Un nouvel incident vint interrompre cette explosion d’hilarité.

Le métayer et la métayère du Grand-Genévrier, éveillés par le bruit, par le piétinement des chevaux des gendarmes, s’étaient levés, et avaient bientôt appris que le comte Duriveau, leur seigneur, comme ils disaient, se trouvait là.

Effrayés du sort qui les attendait ensuite de leur expulsion de la ferme, maître Chervin et sa femme avaient voulu tenter une démarche suprême ; et, les larmes aux yeux, les mains suppliantes, tous deux s’approchèrent timidement du comte au moment où Scipion venait de proférer son dernier et insolent sarcasme.

— Monsieur le comte… dit la métayère d’une voix tremblante, – au nom du bon Dieu ! ayez pitié de nous…

— Qu’est-ce ? – demanda le comte avec une impatience hautaine. – Qui êtes-vous ? que me voulez-vous ?

— Nous sommes les Chervin, les métayers du Grand-Genévrier, mon cher seigneur. On a saisi chez nous… on nous chasse d’ici… où nous sommes depuis quarante ans… Nous avons toujours travaillé tant que nous avons pu, et nous n’avons jamais fait de tort à personne… Si nous sommes en retard de payement, c’est pas notre faute… et si pourtant vous nous chassez, mon cher seigneur du bon Dieu, qu’est-ce que nous allons devenir, mon pauvre homme et moi, à notre âge ?

— Hélas ! c’est bien vrai, – reprit le métayer qui, plus confus que sa femme, n’avait pas osé parler, qu’est-ce que vous voulez que nous devenions, monsieur le comte ?

M. Duriveau avait d’abord dédaigneusement écouté cette humble supplique ; mais, songeant soudain qu’il trouvait dans cette circonstance l’occasion de mettre, pour ainsi dire, en action son mépris pour le serment qu’il avait fait autrefois à Claude Gérard, il lui dit :

— Vous entendez, monsieur l’homme de bien, vous entendez vos frères en humanité, comme vous dites… je suis, pardieu ! ravi de l’aventure et de pouvoir ainsi vous prouver le cas que je fais d’une promesse arrachée par la violence… et que tout homme désarmé aurait faite à ma place pour se soustraire aux griffes d’une espèce de bête féroce… Soyez bien attentif à ce qui va se passer, monsieur Claude Gérard ; et, puisque vous prétendez n’avoir pas tiré sur moi, ce qu’il vous sera facile de prouver… dès que vous serez libre… nous verrons si vous oserez exécuter la menace que vous avez eu l’excessive bonté de ne pas exécuter jusqu’ici… Je ne veux pas vous laisser manquer même de prétexte… c’est délicat à moi, n’est-ce pas ?

Puis, se tournant vers Beaucadet, le comte ajouta :

— Maréchal des logis, la saisie du mobilier de cette ferme, qui m’appartient, a été prononcée, l’expertise faite ; je vous prie, en prenant d’ailleurs sur moi toute responsabilité, d’expulser à l’heure même le métayer de cette maison ; et, afin que rien ne soit détourné, d’y laisser un de vos hommes jusqu’à demain matin : j’enverrai quelqu’un à moi prendre possession…

— Hélas ! mon Dieu !… nous chasser… à cette heure… – s’écria la métayère épouvantée, – faible et malade comme l’est mon pauvre homme… pour lui… mais c’est à en mourir, mon cher bon seigneur.

— Donnez-nous quelques jours… par pitié… monsieur le comte ! – dit le métayer d’une voix suppliante.

— Que leur lit… que la loi laisse aux expropriés… soit à l’instant mis hors de la métairie, – dit froidement le comte en s’adressant à Beaucadet.

Si son détestable orgueil n’eût pas été exaspéré par la présence du braconnier, reproche vengeur, remords vivant, que le comte se plaisait à braver, il n’aurait pas affiché cette impitoyable dureté (quoiqu’il eût donné des ordres pareils à l’exécution desquels, du moins, il n’assistait pas) ; mais la crainte de paraître céder à l’intimidation, jointe à l’inexorable conscience qu’il avait, après tout, de son droit légal, auquel d’habitude il sacrifiait tout, poussa le comte à cette déplorable extrémité.

Ce qui fut dit fut fait.

Ensuite d’une scène déchirante que l’on se représente facilement, le métayer et sa femme furent ainsi cruellement chassés de la métairie, au milieu de la nuit, malgré leurs supplications.

Le braconnier et Martin assistèrent, muets et impassibles, à cette exécution.

Lorsqu’elle fut terminée, le comte dit au braconnier, d’un air de dédain et d’ironique défi :

— Maintenant, Claude Gérard, au revoir, si vous l’osez… il ne dépendra pas de moi que vous soyez bientôt libre… et… je vous attends… de pied ferme.

Le comte, accompagné de son fils, s’éloignant, bras dessus, bras dessous, regagna sa voiture.

Au moment où ils allaient y monter, Beaucadet dit à M. Duriveau :

— Monsieur le comte… une fameuse idée… ce brigand de Martin a peut-être encore des complices chez vous ; avant qu’on ne sache qu’il est pincé, faites, en arrivant, une petite visite domiciliaire dans sa chambre… et emportez-en la clef jusqu’à demain… Comme ça, rien ne sortira de chez lui avant notre perquisition, que nous satisferons délicieusement dès l’aurore.

— Vous avez raison, mon brave, – dit le comte ; – je n’y manquerai pas, tout à l’heure, à mon retour au château.

La voiture où montèrent le père et le fils s’éloigna rapidement.

— Allons, en route, mauvaise troupe, – dit Beaucadet, en revenant auprès de ses deux prisonniers.

— Eh bien ! Martin, – dit lentement le braconnier, – tes espérances !… tes illusions !… Pauvre noble cœur ! pauvre fou !…

Martin ne répondit rien… et baissa la tête avec accablement.

Quelques moments après, les prisonniers et les gendarmes s’éloignaient de la métairie du Grand-Genévrier.

Maître Chervin et sa femme, fondant en larmes, frissonnant de froid, étaient assis sur la paillasse de leur lit jeté sur la berge de l’étang, à quelques pas des bâtiments de la ferme…

La pauvre et bonne Robin, assise à leurs pieds, pleurait avec ses maîtres, et les consolait de son mieux.

En arrivant au château, le comte Duriveau se rendit aussitôt dans sa chambre à coucher. Puis, une lumière à la main, il entra dans un vaste cabinet de toilette, gravit rapidement un petit escalier qui conduisait au logement de Martin, sorte de soupente obscure, sans air, élevée de cinq pieds à peine, et presque inhabitable. Mais, peu importait au comte ; il tenait à avoir, ainsi que l’on dit son valet de chambre sous la main.

Cette pièce avait une seconde porte donnant sur un escalier de service ; elle fut d’abord fermée à double tour par le comte, qui mit la clef dans sa poche ; puis, posant son flambeau sur une table, il regarda autour de lui avec une sorte de curiosité. Obligé de se tenir courbé, tant le plafond était bas, M. Duriveau se dit naïvement :

— Je ne comprends pas qu’on puisse vivre ici !…

Le comte commença une perquisition qui semblait devoir être bientôt terminée, car le mobilier se composait d’un portemanteau où étaient accrochés les habits de Martin, d’une petite commode renfermant un peu de linge, d’une table, de deux chaises et d’un lit.

Dans la commode, le comte ne trouva rien de suspect, rien qui pût l’éclairer sur la nature des rapports existant entre Martin et Claude Gérard, surnommé Bête-Puante.

Cherchant en vain à pénétrer ce mystère, le comte allait se retirer, lorsque, dans un coin obscur, il aperçut une vieille malle dont la serrure était fermée. Descendre dans son cabinet de toilette, prendre auprès de la cheminée une paire de pincettes, et s’en servir comme d’un levier, pour forcer la serrure de la malle, ce fut, pour le comte, l’affaire de quelques minutes.

Le premier objet qui frappa ses yeux fut un paquet d’un pied carré environ, et épais de deux ou trois pouces, soigneusement ficelé et enveloppé de toile cirée ; une carte servait d’adresse à ce paquet, et l’on y lisait :

 

À M. le baron de Frugen.

 

Assez surpris, M. Duriveau n’hésita pas à ouvrir ce paquet.

La toile cirée enveloppait une boîte de bois blanc fermée par une petite serrure ; sur cette boîte était une large enveloppe contenant une lettre cachetée et un pli ainsi conçu :

 

« Monsieur,

» Le coffret ci-joint vous sera remis par une personne de confiance.

» D’après un ordre que vous devez avoir reçu, vous voudrez bien, monsieur, faire parvenir ce coffret au Roi, le plus tôt possible, ainsi que la lettre incluse dans cette enveloppe.

» J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre humble serviteur,

» MARTIN. »

 

La lettre cachetée annoncée par Martin portait pour suscription : Au Roi, et à travers l’épaisseur de l’enveloppe on sentait une petite clef, sans doute la clef du coffret.

Le comte restait frappé de stupeur ; il ne pouvait en croire ses yeux ; deux fois il relut le billet de Martin avec un étonnement croissant. Quels rapports son valet de chambre pouvait-il avoir avec un roi ?

Cet homme, qui jusqu’alors avait, sans l’ombre d’un scrupule, forcé la malle de son serviteur et commis la plus grave indiscrétion, hésitait à poursuivre le cours de ses violations ; mais la tentation était trop forte : il y céda, et, d’une main un peu tremblante, il décacheta la lettre au Roi, y trouva une petite clef et lut ce qui suit :

» Sire,

» Voici les Mémoires que vous désirez lire.

» Depuis longtemps, ainsi que je vous l’ai dit, j’avais pris l’habitude de tenir une espèce de journal de ma vie.

» Du jour où, par suite de mon existence errante et tourmentée, je me suis trouvé témoin ou acteur d’aventures singulières, il m’a paru curieux, instructif, et même utile pour moi (j’ai eu la preuve de cette utilité en plusieurs circonstances), d’écrire ce memento et de le conserver.

» Sauf quelques réflexions intercalées çà et là depuis peu, et que j’ai pris la liberté de vous adresser, Sire, ces Mémoires racontent ma vie depuis mon enfance jusqu’au moment actuel, et sont tels qu’ils ont été écrits, avant et depuis le jour où le hasard m’a rapproché de Votre Majesté.

» La première condition d’un pareil travail, du moins tel que je l’ai toujours conçu, est une sincérité absolue, inexorable ; je n’ai jamais failli à ce devoir.

» Les jugements sévères que j’ai portés sur moi-même, lors de certaines circonstances de ma vie, me donnent, je crois, le droit de me montrer non moins sévère envers autrui.

» Ce n’est qu’à la longue et selon l’enseignement que je retirais des événements de ma vie, que mon esprit s’est mûri, que mon intelligence s’est développée, que mon jugement s’est formé, que mes principes se sont enfin fixés.

» J’ai donc tenu à conserver, dans ces Mémoires, cette lente transformation de mes idées, de mes convictions, de mes sentiments, qui, à travers mille événements, m’a conduit du mal au bien.

» Lors de ma première jeunesse, je réfléchissais peu ; c’est à cette époque que j’ai raconté tout ce qui se rattache à mon enfance et à mon adolescence.

» Ces pages, selon les différentes phases du récit, seront donc souvent empreintes de l’insouciance et de la gaieté de cet âge… Plus tard, j’ai commencé de rechercher les causes des faits divers qui se passaient chaque jour à mes yeux.

» Si dans le cours d’une existence remplie de tant d’aventures, j’ai quelquefois malheureusement dévié de la ligne droite, pour y revenir et pour toujours, il vous paraîtra peut-être que le milieu dans lequel j’ai été jeté, pauvre orphelin abandonné, a presque fatalement causé ces déviations.

» Croyez-le, Sire, ce n’est pas pour satisfaire à votre bienveillante curiosité, si honorable qu’elle soit pour moi, que j’ai rassemblé ces pages, depuis si longtemps écrites ; c’est dans l’espoir qu’elles vous confirmeraient peut-être davantage encore dans vos généreuses tendances.

» Bien humble, bien obscure… ou plutôt parce qu’elle a été bien humble et bien obscure… ma vie porte avec elle quelques enseignements ; l’histoire sincère d’un homme qui a vécu comme j’ai vécu, vu ce que j’ai vu, éprouvé ce que j’ai éprouvé, peut n’être pas stérile pour vous. Pire, car, dans bien des circonstances, cette histoire est aussi celle de l’immense majorité des hommes pauvres et abandonnés à eux-mêmes… c’est-à-dire l’histoire des diverses conditions où vit forcément le peuple…

» Agréez encore l’assurance de mon dévouement, Sire. Le saint et grand devoir que j’ai à accomplir ici m’empêchera sans doute de quitter désormais la France : mais croyez que je conserverai le souvenir de vos bontés, et que chaque jour je remercie Dieu de m’avoir mis à même de sauver une vie qu’il dépend de vous de rendre chère et précieuse à l’humanité…

» J’ai l’honneur d’être,

» Sire,

» Votre très humble serviteur,

» MARTIN. »

 

____________

 

Il est impossible d’exprimer les mille impressions du comte Duriveau à la lecture de cette lettre, et l’impatiente, l’ardente curiosité avec laquelle il ouvrit le petit coffret de bois blanc renfermant les Mémoires de Martin.

Ils se composaient d’une liasse de papiers de grandeurs diverses, évidemment écrits à diverses époques ; la première partie de ces Mémoires était déjà jaunie par le temps.

Le comte Duriveau s’empara du manuscrit, descendit précipitamment dans sa chambre, où il s’enferma, et, à la clarté de ses bougies, commença la lecture des Mémoires de Martin.

Une heure du matin sonnait alors à l’horloge du château du Tremblay.

CHAPITRE XII.

Limousin. – Théorie de l’ivresse. – L’illusion fait le bonheur. – Relique. – La Levrasse. – Colporteur et sorcier. – Lucifer. – Besoin d’affection. – Martin s’enivre pour être heureux comme Limousin.

Je n’ai conservé qu’une idée confuse et incomplète des événements qui ont précédé ma huitième ou ma neuvième année. Cependant, de cet obscur passé, déjà si lointain, j’ai gardé la mémoire d’une belle jeune femme dont les doigts agiles faisaient presque continuellement bruire les fuseaux d’un métier à dentelle, tout couvert de brillantes épingles de cuivre : ce cliquetis sonore des fuseaux faisait ma joie, il me semble l’entendre encore ; mais, le soir, cette joie se changeait en admiration : couché dans mon petit lit, je voyais cette même jeune femme, ouvrière infatigable (ma mère, peut-être), travailler à la lueur d’une chandelle dont la vive clarté redoublait d’éclat en traversant une eau limpide renfermée dans un globe de verre ; la vue de ce foyer lumineux me causait une sorte d’éblouissement et d’extase auquel le sommeil seul mettait un terme.

Vient ensuite une longue lacune dans mes souvenirs, causée, je crois, par une maladie.

Mais, à dater de ma onzième année environ, mes souvenirs se réveillent, cette fois précis, vivants, continus et d’une incroyable fidélité quant aux personnes.

À l’âge de dix ou onze ans, je servais, selon mes forces, d’aide et de gâcheur à un ouvrier maçon appelé ou surnommé Limousin : je ne le quittais pas plus que son ombre, marchant toujours soumis et empressé derrière ses talons ; aussi, disait-on d’habitude, en nous voyant passer : Voilà Limousin et son chien.

Selon l’habitude du pays, je soutenais sur mes épaules, à la naissance du cou, l’augette où je gâchais le mortier que j’apportais ensuite à mon maître. Ce fardeau était si pesant pour mon âge, surtout lorsqu’il fallait atteindre au faîte des bâtiments, que, pendant longtemps, j’ai conservé l’habitude de marcher le dos voûté, la tête baissée ; ma taille même dévia quelque peu ; plus tard, il est vrai, elle fut redressée, grâce à de singuliers moyens.

En toute saison, j’allais tête et pieds nus, à peine vêtu de quelques guenilles, d’abord portées par Limousin ; je me souviens surtout de certain vieux pantalon de droguet jaunâtre, rapiécé en vingt endroits de couleurs différentes ; il m’était échu après avoir servi pendant deux campagnes à Limousin, et lui-même le tenait de cinquième ou de sixième main. Grâce à l’exiguïté de ma taille, ce pantalon, rogné aux genoux, m’avait été, pour ainsi dire, froncé autour du cou au moyen d’une forte ficelle introduite dans la ceinture, tandis que les goussets fendus donnaient passage à mes bras. Enduit, pénétré de plâtre durci que cimentait une crasse de vétusté, ce singulier accoutrement participait plus de la muraille… que d’une étoffe quelconque ; il ne se déchirait pas, il se lézardait, et Limousin remédiait intelligemment à ces petites démolitions partielles au moyen d’une pincée de plâtre fin délayé dans l’eau, après quoi il égalisait la réparation avec sa belle truelle de cuivre à poignée d’ébène.

Ma nourriture se composait invariablement d’un morceau de pain dur et noir, accompagné, à neuf et à trois heures, d’une queue et d’une tête de hareng saur, soudées l’une à l’autre par l’arête dorsale ; Limousin se réservait le reste du poisson ; je trouvais la queue infiniment plus savoureuse que la tête.

Le soir, au retour du travail, mon maître trempait, deux fois par semaine, une soupe à la graisse, que nous mangions froide les autres jours, après quoi nous nous couchions sur une paillasse que, l’hiver, nous recouvrions d’une sorte de mince matelas garni de foin.

Contre l’habitude presque générale de ses compatriotes, mon maître ne retournait pas au pays à la fin de l’automne. Non loin d’un assez grand bourg dont j’ai oublié le nom, Limousin avait eu la permission de se construire, sur un terrain rocailleux et abandonné, une méchante masure où nous demeurions.

Durant la saison des bâtisses, Limousin était presque toujours employé par le maître maçon du bourg. Si plus tard, malgré le chômage forcé, il restait quelque travail urgent de maçonnerie, Limousin s’en chargeait ; sinon il s’occupait comme terrassier, tandis que j’allais ramasser sur les routes du crottin de cheval, que Limousin entassait et qu’il vendait à la hottée à un jardinier du bourg.

Nous nous couchions et nous nous levions avec le jour, sans jamais brûler de lumière ; lors des grands froids, nous passions nos longues nuits d’hiver, et quelquefois aussi nos journées, lorsque le travail manquait, dans une sorte d’engourdissement glacé qui devait avoir assez de rapport avec l’anéantissement léthargique où certains animaux restent plongés durant l’hiver.

Ni veille, ni sommeil, c’était une sorte de suspension momentanée de la vie et de ses besoins ; je me rappelle être resté durant des temps de neige quelquefois un et deux jours sans manger et sans éprouver la faim : cet état n’était pas d’ailleurs absolument douloureux. Il me semblait sentir mon sang se refroidir graduellement et la moelle de mes os se figer ; à cette sensation, réellement pénible, succédait un engourdissement tolérable, tant que je restais immobile et ramassé sur moi-même ; le moindre mouvement devenait une souffrance.

Quatre ou cinq fois par mois, c’est-à-dire chaque dimanche, cette vie laborieuse, sobre, monotone, s’incidentait de la manière la plus étrange.

Limousin était un grand homme maigre, osseux, robuste, âgé de cinquante ans environ ; il avait l’air, – disaient ses compagnons, – de toujours rêver à quelque chose ; son caractère était d’une douceur, d’une égalité parfaites ; travailleur assidu, habile, infatigable, jamais il n’égayait son labeur par le moindre refrain ; toujours taciturne, il ne parlait que comme à regret, et, une fois rentrés le soir dans notre masure, il ne m’adressait souvent pas un mot jusqu’au lendemain.

Mais, le dimanche, Limousin se transformait.

Au point du jour dominical, une servante de l’aubergiste du bourg arrivait avec un âne portant sur son bât un panier renfermant un morceau de lard salé, quelques œufs durs, la moitié d’un pain blanc, et un petit tonneau contenant environ une dizaine de bouteilles de vin du pays ; la servante sortie, notre porte était barricadée. Limousin plaçait le tonnelet à portée de notre paillasse, sur laquelle il mettait le lard, les œufs ; alors il commençait de boire jusqu’à la perte totale de sa raison.

Je n’oublierai jamais qu’un jour Limousin, après avoir bu deux ou trois bouteilles de vin, et conservant encore quelque suite dans les idées, me développa cette étrange théorie de l’ivresse.

« — Vois-tu, Martin, – me disait-il, – le dimanche est à moi ; si je ne me soûlais pas ce jour-là, je deviendrais ivrogne toute la semaine, et de plus je deviendrais paresseux, envieux, querelleur, et, un jour ou l’autre, voleur, peut-être pis encore…

» Je me sens bien… ça serait pour moi trop de travail et de misère, si ça devait être sans fin ni cesse, comme ces grandes routes, rubans de queue de quatre ou cinq lieues de long, qui, lorsqu’on est en marche, rien qu’à les voir, toujours toutes droites et à perte de vue, vous cassent les jambes.

» Moi, chaque dimanche, au lieu de l’infini ruban de queue de ma s… existence (tout sable brûlant et tout cailloux pointus), je vois des cascades d’eau de roche, des montagnes de fleurs, des palais enchantés, enfin… mon garçon, un tremblement de délices ; aussi, après ça je regarde les beaux châteaux où je travaille comme des toits à porcs, et leurs parcs comme des taupinières.

» Le lundi, quand je reviens de ces promenades-là, qu’est-ce que ça me fait à moi, six chiens de jours à tirer ? Est-ce qu’au bout je ne vois pas mon dimanche ?

» Je ne bois jamais au cabaret ; l’ivresse s’y évapore en colère, en cris, en injures, en batteries ; elle s’y corrompt, elle y perd de sa dignité ; je ne bois pas, moi, pour me disputer, je ne bois pas pour le goût du vin… mauvaise drogue… (je boirais de l’eau-de-vie si ce n’était pas si malsain, je bois et j’ai le droit de boire, pour m’en aller d’ici… je ne sais où, quatre ou cinq fois par mois. Ça ne vaut-il pas mieux que de prendre la vie en rageur ?

» Les vrais ivrognes sont de même, seulement ils ne se raisonnent pas.

» Jean-Pierre boit pour oublier qu’il a entendu toute la semaine ses enfants pleurer la faim et sa femme crier misère ; il boit aussi, et surtout, pour oublier qu’il les entendra encore la semaine suivante ;

» Simon boit pour oublier qu’il a entendu et qu’il entendra sa vieille mère infirme gémir du lundi au samedi ;

» D’autres enfin boivent pour se délasser du travail qui les écrase.

» Je sais bien que les cadets, qui n’ont ni misère ni fatigue à oublier, qui peuvent, avec leur argent, se procurer toutes sortes de plaisirs, de délassements honnêtes, et qui pourtant se grisent comme des Anglais par amour du bon vin, disent, en nous voyant soûls :

» — Oh ! les canailles, les pourceaux ! Faut-il qu’ils soient de crapuleux et enragés ivrognes, pour avaler de si vilain breuvage, attablés dans leurs puants cabarets ?

» Mais, bonnes gens, après une semaine de privations, de travail et de chagrins, où diable trouverions-nous des distractions honnêtes, des plaisirs délicats, à la portée de notre bourse, et de l’ignorance où l’on nous laisse vivre ? où trouverions-nous surtout l’oubli de ce qui nous désespère ? »

Limousin se montrait rigoureusement fidèle et conséquent à cette manière d’envisager l’ivresse ; une fois à l’ouvrage, et il s’y remettait invariablement chaque lundi, on ne pouvait voir un artisan plus laborieux, plus intelligent, plus sobre et plus honnête.

Une fois je lui demandai pourquoi il ne s’enivrait pas chaque soir, puisque l’ivresse était si douce ; il me répondit sévèrement :

« — Ou je volerais afin d’avoir de quoi m’enivrer sans travailler, et je ne veux pas voler ; ou je gagnerais assez pour acheter de quoi m’enivrer chaque jour, et alors ce gain me suffirait, je serais heureux, et je n’aurais plus besoin de boire pour oublier. »

Maintenant je comprends le vrai sens de ces paroles de mon maître, et je suis frappé de leur justesse.

Enfant abandonné, j’ai assez vécu parmi les indigences et les douleurs de toutes sortes pour savoir que, presque toujours, chez nous autres du peuple, l’ivrognerie naît du besoin de s’étourdir sur des maux, sur des privations cruelles ; c’est parmi les conditions les plus précaires, les plus déplorables, les plus affreuses, que l’ivrognerie se développe surtout d’une manière effrayante ; puis elle diminue et devient d’autant plus rare que la condition s’améliore un peu par le bien-être, ou que l’intelligence se développe par l’instruction.

Sans doute, il est des exceptions ; ainsi, plusieurs années après avoir quitté Limousin, je me trouvai domestique de confiance d’un grand seigneur dont je parlerai plus tard ; encore jeune, sa fortune était immense ; sa femme remplie de vertus et d’attraits… et bien souvent j’ai été secrètement chercher ce grand seigneur dans les cabarets les plus infects du quartier des halles, à Paris, où il s’enivrait toute la nuit avec la plus crapuleuse compagnie ; de grand matin, je le ramenais ivre-mort, par une porte dérobée, dans l’antique et splendide hôtel dont sa noble famille était en possession depuis deux siècles, et que son père lui avait légué comme il devait le léguer à son fils, car il avait aussi un fils…

L’abus presque inévitable de la richesse acquise sans travail, l’aversion des plaisirs élevés, la satiété, le dégoût de toutes les jouissances devaient amener cet opulent seigneur au même point que Limousin, le pauvre maçon, en proie à toutes les privations.

Aussi, le riche cherchait dans une bruyante et fangeuse ivresse l’oubli de son opulence… le pauvre cherchait (en cela du moins plus digne) l’oubli de son infortune dans une ivresse solitaire.

Chaque dimanche, enfermé tout le jour avec Limousin, au fond de notre masure déserte, j’assistais donc, à jeun et dans un étonnement stupide mêlé de frayeur, aux extravagances, aux divagations que le vin inspirait à mon maître.

Quelquefois aussi Limousin m’obligeait à jouer des rôles secondaires dans les scènes étranges que suscitait son hallucination ; son ivresse, d’ailleurs toujours inoffensive, était tantôt d’une bizarrerie qui allait jusqu’au grotesque, tantôt d’une tristesse qui allait jusqu’aux larmes… mais jamais elle ne lui inspirait des sentiments d’amertume ou de haine. Parfois encore, il racontait tout haut, – et à bâtons rompus. – les visions merveilleuses qui le ravissaient, ou bien il s’entretenait à voix basse avec des êtres imaginaires.

L’une des illusions fréquentes et chéries de mon maître, était de se croire le détenteur de tous les parapluies de France (ayant sa raison, il rêvait toujours la possession de l’un de ces gigantesques parapluies de cotonnade bleue ou rouge, que les maçons seuls possèdent) ; mais il lui eût fallu se retrancher sur le vin dominical, il ne pouvait se résoudre à ce sacrifice ; je dois dire que, loin de songer à s’accaparer ces ustensiles, mon maître les distribuait généreusement à qui en manquait, exceptant toutefois, de ses largesses les gens qui allaient en voiture ; inexorable sur ce point-là, il ne trouvait pas de termes assez énergiques pour flétrir l’avidité de ces égoïstes qui, sans besoin, se gorgeaient des parapluies du pauvre monde.

Dans ces comédies solitaires, je représentais la multitude à laquelle mon maître distribuait des milliers de parapluies sous la forme de son bâton de houx.

Puis, l’ambition de Limousin prenant un essor plus élevé, il se voyait vêtu en tambour-major, le panache au front, la canne en main, traîné dans un char à six chevaux blancs, caparaçonnés d’écarlate. (Il était intraitable quant au nombre, à la couleur, au harnachement de cet attelage.) Probablement l’habit de tambour-major était, aux yeux de Limousin, l’idéal de la magnificence du costume ; monté sur un escabeau boiteux, le poing gauche sur la hanche, la main droite appuyée sur sa toise, mon maître, trébuchant quelque peu, jetait de côté et d’autre des saluts de tête remplis de bienveillance ; tandis que j’avais pour mission de crier, de ma voix la plus forte, en ma qualité de peuple masculin :

— Vive Limousin, le bon enfant !

Bientôt après, je représentais le peuple féminin, en criant de ma voix la plus aiguë :

— Vive le beau Limousin !

Cette manifestation doublement flatteuse, mon maître l’accueillait avec des sourires remplis d’aménité et de coquetterie.

Autant que je puis me rappeler les paroles incohérentes de Limousin, lors de cette espèce d’hallucination, il se croyait élu, à l’unanimité, le plus beau et le meilleur enfant de tous les maçons du globe ; aussi allait-il ensuite recevoir ses électeurs, et les traiter fraternellement et somptueusement dans le temple de Salomon. Suivait une description merveilleuse de ce lieu, qui me transportait d’admiration ; alors presque toujours affamé, car je n’osais toucher aux bribes du repas de mon maître, j’écoutais en soupirant l’énumération du repas monstrueux que Limousin donnait à ses frères de la truelle, servis à table par les douze apôtres habillés en sauvages (sans doute il se mêlait à cette élucubration quelques souvenirs des rites du compagnonnage) ; le repas me semblait délectable, mais monotone : il se composait entièrement d’andouilles et de concombres au vinaigre.

À ces bouffonnes rêveries succédaient souvent de mélancoliques visions, qui attendrissaient mon maître jusqu’aux larmes.

Je me souviens qu’un jour il croyait voir et entendre la mère commune de tous les petits enfants voués, comme moi, à un pénible labeur dès un âge bien tendre, et que le besoin, l’épuisement, la maladie, font souvent mourir d’une mort précoce.

Cette mère attendait le retour de ses nombreux enfants avec une impatience à la fois joyeuse et inquiète, joyeuse parce qu’elle espérait les revoir bientôt, inquiète parce qu’ils tardaient à revenir…

Pour tromper son angoisse, la bonne mère préparait de son mieux une innombrable quantité de petits lits ; mais les enfants n’arrivaient pas.

Alors la mère allait et venait deçà, delà, écoutant, regardant au loin… rien n’apparaissait… et la nuit venait…

Et la nuit était venue… Pauvre mère ! ! – disait Limousin, qui semblait assister à ces angoisses maternelles, et qui les racontait d’une voix remplie de larmes.

Enfin la mère commune entendait dans l’éloignement un bruit à la fois léger et tumultueux, qui se rapprochait de plus en plus…

— Voilà mes enfants ! – criait-elle en pleurant de joie…

Et, comme la clarté de la lune resplendissait beaucoup, la mère abritait ses yeux sous sa main, afin de n’être pas éblouie, tandis que, tout heureuse, elle tâchait de découvrir au loin la troupe d’enfants…

Mais, chose étrange, le bruit augmentait toujours, se rapprochait toujours… et la mère ne voyait rien.

« — Je crois bien, que vous ne voyez rien… pauvre bonne mère, – disait Limousin d’une voix émue et avinée. Il avait raconté cette vision en s’interrompant de temps à autre par de longues pauses, – je crois bien que vous ne voyez rien ; ce n’est pas le piétinement d’une foule d’enfants que vous entendez, c’est comme un grand vol de milliers de petits oiseaux, le bruit vient au-dessus de nos têtes… Tenez… tenez… les voilà… la lune en est obscurcie… Ce sont vos enfants… Tiens… ils sont tous pâles et ailés… Les voilà, les chers petits… les voilà… il y en a des cent, il y en a des mille et des milliers… Les entendez-vous… comme ils gazouillent en vous rasant de leurs ailes… en disant de leur petite voix douce : Adieu mère… nous ne souffrons plus… nous sommes délivrés… Oh !… tenez, pauvre bonne mère… comme leur volée monte… monte, et monte encore… les voilà dans les nuages… et si haut, si haut, qu’on ne les aperçoit plus que comme de petits points blancs au milieu des étoiles. Allons, bonne mère… courage… ils ne souffrent plus… Ah ! bigre !… elle ne répond pas… la mère ! elle chancelle… elle tombe… elle est morte !… C’est ma foi vrai, elle est morte !… Tiens, qu’est-ce que c’est donc que cette lueur blanche qui s’envole et qui monte là-haut, où sont montés les petits enfants ailés ?… Bon ! voici la lune qui se couche sous un gros nuage noir… Je vais faire comme la lune… Bonsoir la compagnie… »

Et Limousin tombait sur notre paillasse, épuisé, étourdi par cette double ivresse, dans laquelle l’imagination avait autant de part que le vin…

Tour à tour égayé, touché ou effrayé par ces récits ou par ces monologues étranges, je passais presque chaque dimanche dans une fiévreuse agitation ; la nuit, des songes bizarres semblaient continuer pour moi les hallucinations de mon maître.

Le lundi matin, Limousin m’éveillait comme de coutume ; son visage, son geste, son accent, si animés le jour précédent, étaient redevenus calmes et froids ; à l’exubérance de paroles de la veille, succédait un flegme taciturne.

Mon maître reprenait alors sa tâche quotidienne avec son ardeur habituelle, toujours le premier et le dernier à l’ouvrage ; mais, pendant la semaine, il ne m’adressait pas vingt fois la parole.

Avant de poursuivre, je dois parler d’un personnage qui joue un grand rôle dans mon récit.

Le personnage dont je veux parler était un colporteur bien connu dans le pays et surnommé la Levrasse ; cet homme paraissait lié depuis longtemps avec Limousin ; contre les habitudes de notre vie solitaire, plusieurs fois, le soir, le colporteur était venu s’entretenir longuement et tout bas avec mon maître ; quelques gestes, quelques mots, quelques regards échangés entre eux, me firent croire qu’ils parlaient de moi, mais je n’ai jamais su le sujet de ces mystérieux entretiens ; je me souviens seulement qu’un jour, le Limousin, ensuite de l’une de ces conversations, me demanda d’examiner ce qu’il appelait ma relique. C’était un vieux bouton argenté et armorié que je portais au col suspendu par un bout de ficelle ; je n’ai jamais su comment ni depuis quand je possédais cet objet, auquel j’attachais d’ailleurs peu d’importance et que je conservais par habitude ; après l’avoir regardé quelques instants d’un air pensif, le Limousin me rendit ma relique et depuis ne m’en parla plus qu’une fois, je dirai à quel propos.

La Levrasse se servait de sa profession de colporteur comme d’un manteau pour couvrir toutes sortes de métiers hasardeux : en apparence il vendait dans les campagnes des chansons, des almanachs et des images de piété ; mais, au vrai, il pratiquait la sorcellerie, jetait des sorts sur les animaux ou les en délivrait, faisait retrouver les objets perdus, guérissait les maladies qu’il emportait, disait-il, dans un sac mystérieux (le tout moyennant salaire) ; il vendait enfin en cachette des livres de magie, tels que le Grand et le Petit Albert, et surtout des livres et des gravures obscènes.

J’ai connu plus tard ces détails et d’autres encore.

Voyageant dans plusieurs contrées de la France et allant même, disait-on, jusqu’à Paris, le colporteur-sorcier ne paraissait jamais au bourg ou dans les environs durant la belle saison, pendant laquelle il exerçait le métier de saltimbanque. Il ne venait dans notre bourg que l’hiver, et encore à de longs intervalles ; personne ne savait sa demeure ; il donnait ses audiences ou ses consultations chez les clients qui le mandaient, et il refusait de recevoir chez lui qui que ce fût.

Cet homme, jeune encore, avait une figure difficile à oublier : complètement imberbe et privé même de sourcils, il possédait cependant une chevelure noire comme de l’encre et longue comme celle d’une femme ; il relevait ses cheveux à la chinoise, et son épais chignon se rattachait avec un peigne de cuivre au-dessus de sa figure blafarde et terreuse, presque continuellement grimaçante, car la Levrasse attirait d’abord la foule autour de lui par ses lazzis, par ses grimaces et par l’étrangeté de son costume. Malgré tant d’éléments grotesques, l’aspect de ce visage était plutôt sinistre que risible ; ses deux yeux jaunes, ronds, perçants comme ceux d’un oiseau de proie, ses lèvres rentrées, presque imperceptibles, annonçaient la ruse et la méchanceté.

Son menton imberbe, son accoutrement bizarre, composé d’une veste ronde garnie de fourrure et d’une sorte de jupe de couleur rougeâtre qu’il portait par-dessus son pantalon, lui avaient valu le sobriquet féminin de la Levrasse, parce qu’il courait, disait-on, jour et nuit, par monts et par vaux, comme une hase vulgairement appelée dans le pays : levrasse.

Un grand âne noir nommé Lucifer, chargé des balles de livres et d’images du colporteur-sorcier-saltimbanque, avait aussi une physionomie particulière : à ses oreilles percées se balançaient deux gigantesques boucles d’oreilles en cuivre. Grâce au poids de ces joyaux, les oreilles de Lucifer, au lieu d’être étroites, s’étendaient horizontalement ; un large anneau de cuivre, gravé de signes symboliques et orné de sept petites clochettes, passé dans les naseaux de l’âne, complétant sa parure cabalistique, assortissait son aspect au bizarre aspect de son maître.

L’intelligence de Lucifer était aussi notoire dans le pays que sa méchanceté : s’il indiquait l’heure en frappant le sol de son sabot, s’il s’arrêtait devant la jeune fille la plus amoureuse de la société, pendant que la Levrasse distribuait ses almanachs et ses chansons, souvent aussi, saisi d’une sorte de frénésie, Lucifer s’était précipité sur les spectateurs, tâchant de les déchirer à belles dents ; cet âne m’inspirait autant de frayeur que son maître ; aussi, lors des trois ou quatre visites mystérieuses que celui-ci avait faites le soir à Limousin, la terreur m’avait causé de fiévreuses insomnies.

Lors de notre dernière entrevue, le colporteur-sorcier, m’ayant très attentivement regardé, m’attira près de lui, et, à ma grande douleur, me fit craquer les jointures des bras et des jambes ; après quoi, semblant très satisfait, il dit à voix basse quelques mots à Limousin, qui répondit brusquement et d’un air fâché :

— Lui ?… jamais… jamais.

Depuis, mon maître ne vit plus le colporteur qui le quitta d’un air irrité, en marmottant des paroles de malédiction.

Ce fut ensuite de cet entretien que mon maître me dit de garder précieusement ma relique, sans s’expliquer davantage à ce sujet.

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Il fallut la vie presque animale que je menais pour engourdir, sinon pour éteindre la vive sensibilité dont j’étais naturellement doué.

Souvent je ressentais des accès d’attendrissement involontaire ; mon cœur se gonflait, battait plus vite ; mes yeux se noyaient de pleurs, et un irrésistible besoin d’affection, qui me rendait encore plus assidu à mon devoir, me poussait à des démonstrations d’attachement toujours accueillies avec indifférence ou avec moquerie par ceux qui en étaient l’objet. Ainsi plusieurs fois, en rentrant dans notre masure, tout heureux d’avoir fidèlement rempli ma pénible tâche et croyant, je ne sais pourquoi, trouver sur la froide figure de mon maître une expression d’encourageante bonté, je m’emparais de sa main, et fondant en larmes, je la baisais avec effusion. Le Limousin, ne comprenant rien, sans doute, à ce sentiment, me regardait avec surprise, puis, haussant les épaules, il retirait sa main en me disant :

— C’est bon, Martin… à bas, mon garçon…

Tout comme s’il eût été question d’un chien dont les caresses deviennent importunes.

Alors le cœur me manquait, tant j’y souffrais ; je m’étendais sur notre grabat, étouffant mes soupirs, cachant mes larmes, de crainte d’être importun ou de prêter à rire à mon maître, et je m’endormais tout en pleurs.

Après avoir en vain tâché de me faire aimer de mon maître, voyant mes témoignages d’attachement enfantin toujours accueillis avec une profonde insouciance, quand ils ne l’étaient pas avec impatience, je tombai dans un profond découragement.

Maintenant plus expérimenté, je comprends mieux et j’excuse la froideur du Limousin ; grâce à son habitude et à son genre d’ivresse, il ne vivait pour ainsi dire pas en ce monde… tout ce qu’il y avait en lui d’affectueux, de sympathique, trouvait son épanchement dans les illusions auxquelles il s’abandonnait. Cet homme, ordinairement si froid, si triste, si taciturne, une fois sous l’empire de ses hallucinations, répandait de douces larmes d’attendrissement, exprimait les sentiments les plus touchants, ou se livrait à la plus folle gaieté ; l’offre de mon attachement devait donc lui être complètement indifférente.

Rebuté par lui, j’essayai de rechercher une autre amitié.

Cette année-là, nous avions travaillé, durant l’automne, dans une maison de campagne dont les maîtres étaient absents ; la jardinière, grosse et robuste fille de vingt ans, avait paru me témoigner quelque intérêt : tantôt elle m’avait aidé, lorsqu’elle passait du côté de notre bâtisse, à charger une lourde augette sur mes épaules ; parfois elle m’avait donné un fruit à l’heure de nos repas, ou m’avait fait entrer chez elle pour me chauffer lorsque j’étais resté des heures entières, par une pluie fine et froide, à servir mon maître fort insoucieux de l’intempérie des saisons.

Une profonde reconnaissance des bontés de Catherine m’était restée au cœur ; croyant la lui témoigner de mon mieux en lui parlant de l’affection que la gratitude m’inspirait, cédant surtout à cet impérieux besoin d’attachement, d’expansion, que l’insouciance de mon maître avait redoublé en le comprimant, je dis timidement à cette fille, les yeux humides de larmes, le cœur tout gonflé d’espoir et de tendresse :

— Mademoiselle Catherine… voulez-vous me laisser bien vous aimer ? vous êtes si bonne pour moi !

La robuste fille me regarda de ses gros yeux ronds, où se peignit d’abord la surprise ; puis, partant d’un bruyant éclat de rire qui ébranla toute sa massive personne, elle s’écria :

— T’es trop petit.

Puis elle reprit, en me regardant encore, et en redoublant ses éclats de rire :

— A-t-on jamais vu un crapaud comme ça !… À son âge !

Enfin, ajoutant quelques mots grossiers alors inintelligibles pour moi, elle me donna, en manière de plaisanterie ou de leçon, un grand coup de sabot.

Si je n’avais pas dit à cette fille, dont la corruption brutale me soupçonnait d’une cynique précocité :

— Laissez-moi vous aimer comme j’aurais aimé ma mère, moi qui n’ai pas de mère…

C’est que les mots me manquaient pour exprimer cette pure et vague aspiration vers l’affection maternelle, que je n’avais jamais connue, et dont pourtant je pressentais vaguement l’ineffable douceur.

Aussi, malgré ma candeur, un sentiment instinctif de dégoût se mêla à mon cruel désappointement, en voyant mes offres d’affection ainsi accueillies par Catherine.

Cette nouvelle déception ne me corrigea pas de mon insurmontable besoin d’attachement, mais elle m’inspira un nouveau et amer découragement ; je me réfugiai alors dans le vague souvenir de cette belle jeune femme que j’avais vue travaillant auprès de mon berceau, faisant voltiger et bruire ses fuseaux sous ses doigts agiles à la lueur d’un globe lumineux dont l’éclat avait fait l’admiration et la joie de mon enfance. Cette douce figure m’apparaissait alors comme la fée tutélaire de mes premières années ; mais ces souvenirs, si lointains, si confus, ne pouvaient satisfaire à la soif de tendresse dont j’étais tourmenté.

Peu de temps après avoir été si cruellement repoussé par Catherine, j’eus le courage de tenter encore de me faire un ami. J’avais jeté les yeux sur un jeune ouvrier charpentier avec lequel nous travaillions aux réparations de la maison de campagne dont j’ai parlé ; d’un caractère doux et affectueux, il m’avait quelquefois adressé la parole avec bienveillance : un jour, embarrassé, inquiet de la manière dont je l’aborderais, j’étais tristement assis sur une pierre à l’heure du repas ; je vis arriver cet ouvrier qu’on nommait le Beauceron ; Catherine l’accompagnait ; mon morceau de pain et mon arête de hareng étaient tombés à mes pieds.

— Tu ne manges donc pas, garçon ? – me dit le Beauceron en me frappant sur l’épaule.

— S’il ne mange pas, – reprit Catherine en éclatant de rire, – c’est qu’il a du chagrin.

— Pourquoi ? – dit le Beauceron.

— Parce que, l’autre jour, ce gamin-là, – et Catherine se mit à rire aux éclats, – a voulu… voyez-vous ça ?… a voulu… être mon amoureux (les expressions de Catherine furent bien autrement expressives).

— Lui ! – s’écria le Beauceron, en partageant l’hilarité de Catherine ; – à son âge… en voilà un roquet pas mal avancé…

Je devins pourpre de honte et de douleur ; je voulus répondre, ma voix tremblante s’arrêta dans mon gosier.

— Ah ! ah ! ah ! – reprit le Beauceron redoublant ses éclats de rire, – lui… le jeune chian… qui n’est pas tant seulement éverré.

À la honte, à la douleur, succéda un sentiment de colère en me voyant ainsi brutalement raillé.

— Ne m’appelez pas chien… – dis-je résolument au Beauceron, – je ne suis pas un chien.

— Toi, – reprit le Beauceron, – toi qui n’as ni père ni mère… t’es moins qu’un chian, t’es un fils de…

Je ne pouvais comprendre l’injurieuse signification du dernier mot que prononça le Beauceron ; cependant, au bondissement de mon cœur, au bouillonnement de mon sang, je pressentis la grossièreté de l’outrage ; quoique enfant, pour la première fois je connus un sentiment de haine et de fureur aveugle ; j’allais me précipiter sur le Beauceron sans songer à sa force, lorsque le souvenir de ces mots : — Tu n’as ni père ni mère, qui avaient amené l’injure dont je souffrais si cruellement, me revint à la pensée ; alors ma colère se changea en un brisement de cœur inexprimable, les forces me manquèrent, et je retombai sur la pierre où je m’étais assis, sanglotant, je cachai ma figure dans mes mains.

— Allons, Martin, ne pleure pas. Que diable ! est-ce qu’on ne peut pas rire un brin ? – me dit le Beauceron, touché de mes larmes, bonhomme au fond ; mais il plaisantait, ainsi que Catherine, comme peuvent plaisanter de pauvres créatures déshéritées de toute éducation.

— Voyons, mon amoureux, – dit Catherine en me relevant le menton, – viens à la maison, je te donnerai une écuellée de soupe aux haricots, ça séchera tes larmes.

Tout en sachant gré à Catherine de son bon sentiment, je n’acceptai pas son offre ; dix heures sonnèrent, et je retournai à ma tâche, renonçant cette fois encore à l’espoir de trouver un ami dans le Beauceron.

Alors, abattu, chagrin, découragé… je me mis à penser que chaque dimanche mon maître, grâce à l’ivresse, échappait aux tristes réalités pour de merveilleuses illusions…

Limousin, dans son ivresse de chaque dimanche, divaguait donc tout haut en ma présence, et je jouais souvent un rôle passif dans les scènes touchantes ou grotesques, évoquées par son imagination en délire.

En écoutant les monologues étranges, les descriptions merveilleuses des pays enchantés que parcourait mon maître, une curiosité mêlée de frayeur s’était souvent éveillée en moi.

Il paraît peut-être singulier que l’envie de m’enivrer, à l’exemple de Limousin, ne me soit pas venue du premier jour où je le vis en proie à ses hallucinations, et où il m’eut développé sa théorie de l’ivresse… de l’ivresse, où chaque semaine il trouvait l’oubli du passé, du présent et d’un avenir non moins misérable ; j’avais toujours été retenu loin de toute mauvaise pensée par l’espoir de mériter l’affection de mon maître ; mais après les douloureuses et vaines tentatives où tout ce qu’il y avait d’expansif en moi fut brutalement refoulé, je me crus en droit de chercher aussi dans l’ivresse l’oubli du passé, du présent et de l’avenir.

Je ne pouvais guère être retenu par la crainte d’affliger Limousin ; je ne ressentais pour lui, on le conçoit, ni attachement ni éloignement ; sans me traiter avec dureté, jamais il ne me disait un mot affectueux. Une fois au travail, il ne me parlait que pour me crier de sa voix rauque le mot consacré : Apporte ! ! et j’apportais mon augette remplie de mortier, que j’allais bientôt remplir de nouveau. Le soir, de retour dans notre masure, nous soupions sans échanger une parole ; enfin, je gagnais par mon travail le pain qu’il me donnait.

Aucun lien de tendresse, de gratitude ou de vénération ne pouvait donc m’arrêter ; cependant, malgré tant de motifs de faillir, je résistai quelque temps à la tentation, un peu par vertu, un peu par la difficulté de dérober du vin à mon maître, et beaucoup par des craintes vagues que, malgré mon ardente curiosité, je ressentais à la seule pensée de m’élancer comme lui dans cette sphère de visions extraordinaires et de mystérieux enchantements.

Enfin, mes irrésolutions cessèrent, je surmontai mes scrupules.

Il fallait d’abord me procurer du vin, chose difficile ; mon maître ne quittait presque jamais du regard le magique tonnelet, et il avait une telle habitude de s’en ingurgiter le contenu, qu’il ne s’endormait jamais sans l’avoir mis complètement à sec. Je méditai longtemps mes moyens d’attaque. Enfin, à peu près sûr de réussir, j’attendis l’occasion ; elle ne tarda pas : j’avais arrêté mon projet le jeudi ; le dimanche suivant je pus le mettre à exécution.

Je me le rappellerai toujours, c’était le dernier dimanche du mois de novembre ; il faisait très froid ; une neige abondante couvrait la terre ; j’avais passé la nuit dans l’agitation, dans l’insomnie ; le matin, selon la coutume, la servante de l’auberge du bourg apporta dans notre masure, charriés sur le bât de son âne, le baril de vin et les provisions ; lorsqu’elle se fut retirée, mon maître barricada la porte, et plaça le tonnelet garni d’un robinet au chevet de notre paillasse. S’armant alors d’un vieux gobelet de fer-blanc, Limousin, toujours taciturne, s’assit sur notre grabat, et commença de boire coup sur coup sans prononcer une parole ; d’habitude il demeurait silencieux, jusqu’à ce que les fumées du vin eussent agi sur son cerveau.

Pendant ces préliminaires, accroupi à dessein dans le coin le plus sombre de notre masure, mon regard oblique ne quittait pas Limousin.

Soit que l’intensité du froid, soit qu’une prédisposition accidentelle contrariât, ralentît l’excitation du vin, mon maître, contre son habitude, resta cette fois assez longtemps sans ressentir les symptômes ordinaires de l’ivresse ; enfin je vis se fondre peu à peu le masque de glace qui durant la semaine semblait pétrifier ses traits ; son visage hâve se colora, ses yeux ternes brillèrent ; il se redressa brusquement sur son séant et d’une voix vibrante se mit à entonner une chanson à boire ; puis les progrès de l’ivresse suivant leur cours, il commença de parler à haute voix ; ce jour-là les visions ou les impressions de mon maître étaient fort gaies : de temps à autre il riait aux éclats et applaudissait bruyamment comme s’il eût été spectateur d’une joyeuse scène. Trop préoccupé pour prêter une oreille curieuse à ses divagations, je les entendais sans les écouter ; tapi dans l’obscurité, en apparence immobile, endormi, mes mains jointes sur mes genoux et le front appuyé sur les mains, je faisais lentement et tous les quarts d’heure au plus, en me glissant le long du mur, un imperceptible mouvement qui me rapprochait du tonnelet : en deux heures j’avais gagné peut-être cinq ou six pouces de terrain.

Le jour devenait de plus en plus sombre, la neige recommençait de tomber à gros flocons ; notre demeure, seulement éclairée par deux petites vitres sordides placées à l’imposte de la porte, était presque plongée dans l’obscurité ; grâce à ces demi-ténèbres, je mettais moins de lenteur et de circonspection dans les mouvements qui me rapprochaient du baril.

Soudain mon maître m’appela en riant à gorge déployée.

Je restai immobile, accélérant et élevant ma respiration, afin de faire croire à mon sommeil.

— Il dort, – dit Limousin, – bah !… j’irai tout seul à la noce.

Et il commença de parler et de gesticuler avec une agitation, avec une hilarité croissantes.

Mon premier succès m’enhardit : deux heures après j’étais arrivé auprès du baril, placé entre la muraille et le chevet de notre grabat ; saisissant le moment où mon maître avait le dos tourné, je me blottis brusquement dans l’espace qui restait entre le mur et le tonnelet ; je jouais le tout pour le tout, car presque au même instant Limousin m’appela d’une voix de plus en plus chevrotante et avinée.

Je restai de nouveau silencieux, immobile. Mon maître se laissa pesamment tomber sur notre couche, puis s’accoudant en prenant le baril pour traversin, il appuya son menton dans sa main gauche, tandis que, de la main droite, il tenait son gobelet, prêt à le remplir encore, car le baril n’était pas vide… Je voyais mon maître de profil ; il était à peine vêtu d’une chemise et d’un pantalon en lambeaux, troué de tous côtés ; la clarté douteuse que filtraient les carreaux de l’imposte se concentrait sur son visage radieux, épanoui.

Limousin fredonnait un chant joyeux ; cette figure empreinte d’une sérénité, d’une béatitude ineffables, se dessinait rayonnante de lumière et de félicité sur les ténèbres de notre masure… tandis qu’au dehors la bise sifflait et faisait tourbillonner la neige dans la plaine déserte…

Au moment de dérober le vin qui appartenait à mon maître, un dernier scrupule m’était venu ; mais, à l’aspect du bonheur idéal dont il semblait jouir… au milieu de notre misère, je n’hésitai plus.

Un gros clou dont j’avais aiguisé la pointe, le tuyau de la pipe d’un de nos compagnons de travail que j’avais cassée, comme par hasard, à l’heure du repas, furent les instruments dont je m’étais précautionné ; avec leur aide j’accomplis mon larcin ; le fond du baril facilement percé, j’adaptai à cette ouverture le tuyau de pipe… et je commençai à pomper le vin à longs traits, avec une angoisse, avec un battement de cœur terribles…

D’abord l’âcre saveur de ce vin épais, capiteux, me causa une grande répugnance ; je surmontai ce dégoût, et bientôt une chaleur inconnue circula dans mes veines : les artères de mes tempes battirent à se rompre, ma vue se troubla… à des éblouissements lumineux succéda un vertige si violent, que je me cramponnai des deux mains au baril, comme si le sol, emporté par un mouvement de rotation rapide, eût manqué sous mes pieds, et dans mon trouble je m’écriai :

— Maître… au secours…

À partir de ce moment, les souvenirs m’échappent presque complètement.

Il me semble pourtant avoir vu Limousin se dresser debout de l’autre côté du baril, puis, perdant l’équilibre, retomber sur notre grabat en poussant un grand éclat de rire…

Lorsque je revins à moi, je me sentis engourdi par un froid cuisant… j’ouvris les yeux, j’étais au milieu d’un bois, couché sur la neige, le jour touchait à sa fin…

J’éprouvais un violent mal de tête ; la raison encore troublée, je regardai autour de moi avec un mélange de frayeur et de curiosité…

Comment étais-je venu dans ce bois que je ne connaissais pas ? que s’était-il passé entre moi et Limousin ? étais-je loin de notre masure ? m’en avait-il chassé ? étais-je sous l’empire d’une de ces visions familières à mon maître ? Ces pensées incohérentes se pressaient, se heurtaient dans mon esprit, lorsqu’un bruit lointain et à moi bien connu me fit tressaillir. C’était un tintement de clochettes sonores, couvert çà et là par les éclats d’une voix claire, perçante, qui chantait cette vieille chanson de tréteaux :

 

La belle Bourbonnaise

A, ne vous en déplaise,

Le cœur chaud comme braise, etc.

 

C’était la voix de la Levrasse le colporteur, accompagné de son âne Lucifer, qui faisait tinter ses sonnettes.

CHAPITRE XIII.

Suites de l’ivresse de Martin. – Il est emmené par la Levrasse. – La mère Major. – La chambre aux chevelures. – Bamboche refuse de cramper en cerceau. – Visite amicale. – Origine d’une amitié à toute épreuve.

 

À l’approche de la Levrasse, je voulus fuir ; je n’en eus pas la force, mes jambes alourdies se dérobèrent sous moi, je retombai au pied d’un arbre.

Bientôt, à travers la futaie largement espacée, je vis s’avancer le colporteur et son âne. Malgré la rigueur de la saison, la Levrasse était, selon sa coutume, nu-tête et coiffé à la chinoise ; sa veste de gros drap brun tranchait sur sa vieille jupe d’un rouge sombre ; son âne, toujours aussi étrangement accoutré que son maître, disparaissait presque entièrement sous une énorme toile cirée, noire, flottante, qui recouvrait les ballots du colporteur ; on eût dit un caparaçon de funérailles. Ainsi harnaché, sa grosse tête velue, coiffée de longues oreilles chargées d’ornements de cuivre cabalistiques, me paraissait plus effrayante encore.

À chaque pas du colporteur vers moi, mon épouvante augmentait ; une seconde fois je voulus fuir ; mais, pétrifié de terreur, il me fut impossible de faire un mouvement. Un dernier espoir me restait : le crépuscule rendait déjà le jour douteux ; quelques flocons de neige tombaient lentement du ciel d’un gris foncé, peut-être resterais-je inaperçu grâce à l’énorme tronc d’arbre derrière lequel je me cachais de mon mieux.

La Levrasse n’était plus qu’à quelques pas de moi, chantant d’une voix de plus en plus éclatante, pour charmer les loisirs du chemin, ces mêmes paroles, que je n’oublierai de ma vie :

 

La belle Bourbonnaise

A, ne vous en déplaise,

Le cœur chaud comme braise.

 

Puis, en manière de refrain, le colporteur poussait un éclat de rire aigu en répétant :

 

Ha, ha, ha, ha, ha.

 

Ce disant, il grimaçait, en manière de répétition sans doute, toutes sortes de façons de rire grotesques et hideuses, avec de telles contorsions, que pas un des muscles de son visage ne restait en repos ; tantôt il levait si violemment les yeux au ciel, que sa prunelle disparaissait absolument sous ses paupières, tantôt celles-ci se contractaient, et leur rebord apparaissait rouge et sanglant ; tantôt enfin sa bouche, s’ouvrant énorme, semblait se fendre jusqu’aux oreilles.

L’accès, ou plutôt la convulsion de gaieté solitaire de cet homme, ses éclats de rire étranges, au lieu de diminuer mon effroi, le comblèrent.

Tout à coup la Levrasse interrompit ses grimaces et ses chants : il venait de m’apercevoir ; il s’arrêta devant moi, son âne l’imita.

Saisi de terreur, j’eus encore la force de me dresser sur mes genoux, de joindre les mains, et, sans savoir presque ce que je disais, de crier :

— Grâce !

Puis, je retombai accroupi, replié sur moi-même, tremblant de tous mes membres.

À ma vue, le colporteur cessa ses grimaces, me regarda d’un air surpris en se rapprochant de plus en plus de moi, tandis que son âne noir, s’arrêtant en même temps que lui, allongeant sa grosse tête auprès de la mienne, me flairait avec inquiétude.

— Que fais-tu là ? si loin de chez ton maître ? – me dit la Levrasse.

Je n’osai pas répondre.

— Est-ce que Limousin est par ici ?

Même silence de ma part.

— Répondras-tu ! – s’écria le colporteur d’une voix courroucée en se baissant vers moi, et me secouant par le bras.

Saisi de frayeur, j’eus recours à un mensonge.

— Mon maître m’a chassé, – dis-je d’une voix tremblante.

— Pourquoi ?

— Parce que… parce que… j’étais paresseux.

Le colporteur ne me quittait pas du regard ; sans doute il soupçonna mon mensonge, car il reprit d’un air de doute :

— Limousin t’a renvoyé parce que tu étais paresseux ? C’est singulier, il ne s’est jamais plaint à moi de ta paresse… Du reste, il y a cinq ou six mois que je n’ai vu ton maître, – ajouta-t-il en réfléchissant ; puis il reprit :

— Tu es donc devenu un mauvais sujet, un paresseux ?

— Oh, non ! – m’écriai-je.

— Alors, pourquoi ton maître t’a-t-il renvoyé ?

Je ne sus rien répondre.

Après un assez long silence pendant lequel le colporteur m’avait attentivement regardé, il reprit :

— Que vas-tu devenir ?

— Je ne sais pas.

— Tes parents ?…

— Je n’ai ni père ni mère…

— Où étais-tu avant d’être chez Limousin ?

— Je ne sais pas.

— Qui t’a placé chez lui ?

— Je ne sais pas.

— Personne au monde ne s’intéresse donc à toi ?

— Personne…

La Levrasse se tut de nouveau, se rapprocha davantage encore de moi comme pour me mieux observer, car la nuit avançait ; mais, ne trouvant pas sans doute son examen assez complet, le colporteur me dit :

— Debout.

La peur m’empêchant de lui obéir, la Levrasse, avec une vigueur que je ne lui aurais jamais soupçonnée, me prit par le collet de ma souquenille, me releva d’un poignet de fer, et me planta droit sur mes jambes ; alors, me palpant par tout le corps de ses doigts durs et osseux, il dit à demi-voix, à mesure qu’il avançait dans ses investigations :

— Bonne poitrine… bons membres… bonne charpente… il n’a pas dépéri, la nourriture fera le reste ; la force et la souplesse viendront… deux ans de moins vaudraient mieux ; mais il est d’âge encore…

Cet examen, qui redoublait toutes mes terreurs, terminé, la Levrasse me dit :

— Tu ne veux pas retourner chez ton maître ?

— Oh non ! j’ai trop peur.

— Tu as raison… il te clouerait à sa porte par les oreilles, ou te ferait pis encore.

Je frissonnai.

— Où coucheras-tu cette nuit ?

— Je ne sais pas…

— Et les autres nuits ?

— Je ne sais pas…

— Tu mourras de froid dans ce bois, ou tu y seras mangé par les loups.

Je me mis à pleurer amèrement.

— Allons, voyons, ne pleure pas… Tu t’appelles Martin ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, Martin, pour cette nuit je te logerai… après, nous verrons… tu vas monter sur mon âne…

Malgré la position désespérée où je me trouvais, loin d’accepter l’hospitalière proposition de la Levrasse, je poussai un cri d’effroi ; et, me levant brusquement, je me sauvai avec épouvante ; mais la Levrasse me rattrapant en deux bonds avec une agilité surprenante, s’écria :

— Ah !… tu as peur de moi…

— Oui…

— Tu me refuses ?…

— J’aime mieux mourir dans ce bois, être mangé par les loups, que d’aller avec vous ! – m’écriai-je, les mains jointes, en tombant à genoux.

— Et pourquoi as-tu peur de moi, mon petit Martin ? – me dit la Levrasse d’un ton doucereux qui, loin de diminuer ma frayeur, l’augmentait encore, – ne crains rien… je serai ton protecteur…

— J’aime mieux retourner chez mon maître…

— Il est trop tard… tu ne le reverras plus, – me dit le colporteur.

Et le colporteur m’enlaça de ses bras noueux, surmonta facilement ma faible résistance, tira une courroie de sa poche, m’attacha solidement les mains derrière le dos et, m’enlevant comme une plume, il m’emporta jusqu’auprès de son âne, écarta le caparaçon qui le couvrait, m’étendit en travers sur ses ballots de marchandises, et me recouvrant avec la toile cirée, il me dit en ricanant :

— Bonsoir, petit Martin, bonsoir.

Puis s’adressant à son âne :

— En route, Lucifer !

Et Lucifer se remit en marche.

Il était tombé dans la journée une grande quantité de neige ; le bruit des pas de l’âne et de la Levrasse s’amortissait complètement ; saisi de terreur, abandonnaut mon corps aux mouvements de la marche de l’âne, je n’entendais de temps en temps, au milieu du profond silence de la nuit, venue bien vite, que la voix claire et perçante de la Levrasse, chantant sa chanson monotone, accompagnée de lazzis :

 

La belle Bourbonnaise

A, ne vous en déplaise,

Un cœur chaud comme braise.

Ha, ha, ha, ha.

 

J’ignore pendant combien de temps nous marchâmes ainsi dans les bois : seulement, par deux fois, au bruit du clapotis de l’eau, je m’aperçus que l’âne traversait des gués, pendant que la Levrasse les franchissait sans doute sur des passerelles, car alors sa voix semblait s’éloigner.

Après avoir ainsi marché pendant deux ou trois heures environ, l’âne s’arrêta tout à coup.

J’entendis le bruit d’une sonnette agitée violemment, et, au bout de quelques instants, une grosse voix virile et enrouée demanda d’un ton bourru :

— Qui est là ? qui vient frapper à cette heure ?

— Moi… mère Major, – répondit la Levrasse, car la voix sonore et formidable à laquelle il répondait appartenait à une femme. – Oui, c’est moi, la vieille, – reprit la Levrasse.

— Qui ça, toi ?

— Mais moi, moi, ton homme, – s’écria la Levrasse courroucé ; – ne me reconnais-tu pas ?

— Tonnerre de Dieu ! c’est toi ? Qui diable pouvait t’attendre par un temps pareil ?… Toi et Lucifer, vous avez l’air de deux tas de neige ; je descends… mon fils, je descends.

Bientôt j’entendis le bruit traînant d’une lourde porte qui s’ouvrait ; l’âne s’avança avec précaution, car nous descendîmes une pente rapide, puis il s’arrêta.

La voix de la Levrasse s’éleva de nouveau.

— Apporte une flambée dans la chambre aux chevelures.

— Pourquoi donc faire ? ta chambre est prête, – répondit la grosse voix.

— Apporte toujours…

— Allons, bon, j’y vais…

— Y a-t-il de quoi coucher dans cette chambre ? – ajouta la Levrasse.

— Je le crois bien : il y a une couverture sur une litière de paille de maïs toute fraîche.

— Apporte aussi du pain, de la bière et un morceau de lard, – ajouta la Levrasse.

— Dans la chambre aux chevelures ? – reprit la grosse voix, avec un accent de plus en plus étonné.

— Oui, – dit la Levrasse.

Quelques minutes après ce dialogue, je sentis que l’on soulevait la toile cirée dont j’étais couvert ; l’air vif et froid me frappa au visage.

— Veux-tu marcher ou veux-tu que je te porte, petit Martin ? – dit la Levrasse d’une voix toujours doucereuse.

Et m’aidant à descendre de dessus les ballots, il dénoua la courroie qui m’attachait les mains.

— Je peux marcher, – lui dis-je, en proie à une terreur indicible.

— Alors donne-moi la main et prends garde de tomber : il y a du verglas.

Après avoir plusieurs fois trébuché en descendant quelques degrés glissants, j’entrai sur les pas de la Levrasse dans une petite chambre voûtée. Un bon feu de fagots de peuplier, remplissant la cheminée, éclairait ce réduit de sa chaude et joyeuse clarté.

— Voilà ton gîte, ton souper et ton lit, – me dit la Levrasse, en me montrant du doigt une caisse remplie de paille de maïs et une escabelle, sur laquelle étaient un morceau de pain, un morceau de lard et un cruchon de bière.

— Maintenant, – ajouta-t-il en me pinçant l’oreille d’un air paterne, – bon appétit et bonne nuit, petit Martin.

Puis, la Levrasse sortit de la chambre et ferma la porte à double tour.

Resté seul et réchauffé par l’ardeur du brasier, je commençai à reprendre mes esprits, car jusqu’alors j’avais cru rêver.

Bientôt je regardai autour de moi avec un mélange de frayeur et de curiosité ; les fagots de peuplier, mêlés de sarments de vigne, pétillaient dans le foyer en mille jets de flamme bleue et blanche, et épandaient par bouffées leur odeur aromatique et salubre. Cette gaie lumière suffisait à éclairer les murailles nues et blanches de cette chambre.

Ayant par hasard levé les yeux vers le plafond, je m’aperçus seulement alors que, des solives saillantes, pendaient, soigneusement étalées, lissées et étiquetées, un grand nombre de chevelures de toutes couleurs, blondes, brunes, châtaines et mêmes rousses ; il en était de si épaisses, de si luisantes, qu’on eût dit d’énormes écheveaux de soie.

Ce spectacle étrange me remplit d’un nouvel effroi ; je m’imaginais que ces chevelures avaient appartenu à des cadavres ; dans mon illusion, il me sembla même que plusieurs d’entre elles étaient ensanglantées ; de plus en plus épouvanté, je courus à la porte, elle était solidement fermée ; ne pouvant fuir, je m’appliquai à ne plus lever les yeux vers l’effrayant plafond.

La vue des autres objets qui m’entouraient fit une heureuse diversion à ma peur : la grande caisse de bois servant de lit était remplie de feuilles de maïs bien sèches, sur lesquelles je vis à demi dépliée une épaisse couverture de laine, le lard que l’on m’avait servi me paraissait fort appétissant : le pain était blanc ; la bière, fraîchement tirée sans doute, couvrait d’une mousse épaisse les bords du cruchon de grès ; de ma vie je n’avais eu à ma disposition un si bon gîte, un si bon lit, un si bon repas ; pourtant il me fut impossible de toucher à ce souper ; je n’osais pas même, malgré ma fatigue, m’étendre sur la couche de maïs ; je m’assis en tremblant sur les carreaux du sol, auprès du foyer dont la chaleur réchauffait mes membres engourdis.

En me voyant au pouvoir du colporteur dans un lieu inconnu, il me semblait avoir quitté mon maître depuis un long espace de temps, et être à une énorme distance de notre masure, dont je ne m’étais pourtant éloigné que depuis quelques heures ; parfois je me croyais encore sous l’empire de l’ivresse ; alors les événements dont j’étais acteur et témoin me paraissaient des illusions, des songes dont je me réveillerais tôt ou tard sous le toit de notre pauvre cabane.

Chose singulière, lorsque j’admettais cette supposition, loin d’être rebuté par ma première excursion dans les mystérieux domaines de l’ivresse, je trouvais une sorte de charme dans ces angoisses, et je pensais à ma joie lorsque, revenu à la raison, je me trouverais dans notre triste et paisible demeure.

Mais lorsque je venais à penser que j’étais réellement au pouvoir du colporteur, et que je ne reverrais plus jamais mon maître, froid, taciturne, indifférent, il est vrai, mais qui n’avait jamais été pour moi, ni dur, ni méchant, je ressentais d’amers regrets, des transes terribles, et je maudissais ma fatale curiosité.

La tension d’esprit causée par ces pensées, jointe à la fatigue, à la frayeur, me jeta bientôt dans une sorte d’abattement, auquel succéda un sommeil à la fois pesant et agité.

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus réveillé en sursaut par les cris déchirants et les supplications d’un enfant.

Il faisait à peine jour ; une faible lueur, projetée par le crépuscule ou par la réverbération de la neige, filtrait à travers une petite croisée placée en face du foyer éteint auprès duquel je m’étais endormi.

Les cris de l’enfant qui m’avaient éveillé cessèrent un instant ; alors j’entendis et je reconnus la grosse voix de la femme qui avait accueilli la Levrasse à son arrivée, et qu’il avait appelée mère Major.

— Tu ne veux pas cramper en cerceau[3] ? – disait cette femme d’un ton courroucé.

— Je ne peux pas… je n’ai plus la force, – répondait une voix dolente.

— Une fois, deux fois, tu ne veux pas ?

— Mais quand je vous dis que, quand je touche comme ça longtemps mes pieds avec ma tête… j’étouffe, moi ! – répondit l’enfant.

— Je vas t’apprendre à étouffer, moi, – reprit la femme de sa voix tonnante.

Et, à travers la même cloison, j’entendis des coups secs, précipités, qui furent accompagnés d’un redoublement de cris poussés par l’enfant qui, furieux de douleur et de colère, jurait et sacrait effroyablement.

— Maintenant… cramperas-tu ? – reprit la grosse voix de femme.

— Vous me battez si fort… que je vais tâcher encore, – répondit l’enfant, dont les dents s’entrechoquaient.

— Allons, pas de phrases, et crampe… – reprit la femme d’un ton menaçant.

Il se fit un moment de silence.

Bientôt la femme s’écria d’un air triomphant.

— Vois-tu, feignant de Bamboche ! c’était de paresse que t’étouffais.

Au moment même où la femme parlait ainsi, l’enfant fut saisi d’un violent accès de toux convulsive, oppressée, coupée çà et là de sifflements strangulés ; on l’eût dit près de suffoquer.

— Ah ! tu fais la frime d’étouffer, – dit la grosse voix ; – attends, attends, je vas te faire chanter si fort, moi, que ça t’élargira le gosier.

Et les coups secs et précipités retentirent de nouveau.

Cette fois l’enfant ne cria pas, ce fut la femme qui, jurant et blasphémant, s’écria :

— Brigand de Bamboche… il m’a mordue au sang… Ce gueux-là est plus traître et plus méchant qu’un chat sauvage… Ah ! tu me mords, gredin… Viens… viens, je vais te donner la monnaie de ta pièce ; mais dans la cave… car ici tes cris éveilleraient le petit nouveau.

Et après le bruit d’une faible lutte, accompagnée de murmures et de cris étouffés qui allaient en s’éloignant, tout redevint silencieux.

Je frissonnai de tout mon corps ; le petit nouveau, c’était moi… sans doute.

Que faisait-on donc faire à cet enfant, lorsqu’on lui avait ordonné de cramper en cerceau ? Que signifiaient ces mots étranges ? Cela était donc bien douloureux, puisque j’avais entendu ce petit malheureux presque suffoquer ? Un sort pareil m’attendait-il ?

Alors je me rappelai que, la veille, la Levrasse m’avait étrangement et attentivement palpé les membres, exploré la poitrine, en prononçant des mots incompréhensibles ; mon effroi augmentait d’autant plus, qu’il s’agissait de choses inconnues, mystérieuses. Enfin cette maison solitaire, ces chevelures de toutes les couleurs pendues au plafond, cet enfant que, sans doute, l’on martyrisait dans une cave afin que ses cris ne parvinssent pas jusqu’à moi, toutes ces circonstances redoublèrent tellement mon épouvante, qu’oubliant mes vaines tentatives de la veille, je m’élançai vers la porte ; la trouvant fermée à double tour, je courus à la fenêtre, à travers laquelle commençait à poindre le jour naissant ; elle était grillée au dehors…

Alors, saisi d’un désespoir indicible, je me jetai sur la couche de maïs, en m’écriant d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Qui aura pitié de moi ?… Personne… personne… je suis sans père ni mère !

Soudain ma porte s’ouvrit, la Levrasse parut.

— Bonjour, petit Martin, – me dit la Levrasse de sa voix doucereuse, en s’approchant de mon lit, me croyant sans doute endormi, car je m’étais couché à plat ventre, cachant ma figure entre mes mains ; la Levrasse ajouta :

— Nous dormons donc comme un petit loir ?

Et il me secoua légèrement ; je me redressai, le visage ruisselant de larmes. Je m’écriai les mains suppliantes :

— Laissez-moi m’en aller d’ici… et retourner chez mon maître.

— Comment ? comment ? t’en retourner, petit Martin ? – dit la Levrasse d’une voix aigre-douce.

— Je ne veux pas rester ici !

La Levrasse partit d’un grand éclat, de rire.

— Ah ! ah ! ah ! tu veux retourner chez le Limousin, pour qu’il te cloue les oreilles à sa porte, n’est-ce pas ?

— J’aime mieux mourir chez mon maître que de mourir ici.

Et, sautant du lit où j’étais demeuré agenouillé, suppliant, je me précipitai vers la porte entr’ouverte ; cette folle tentative de fuite fut vaine ; la Levrasse me rattrapa sur le seuil, et me ramena vers le lit en me disant :

— Sois donc sage, petit Martin… Tu veux te sauver… pour aller chez ton maître ? Tu es fou… Qui t’enseignera ton chemin ? Personne ; il n’y a pas d’habitation dans les bois que nous avons traversés ; aussi ce soir tu serais, comme je t’ai trouvé hier, près de mourir de froid ou d’être mangé par les loups. Et puis enfin… – ajouta la Levrasse d’un ton menaçant, – je ne veux pas, moi, que tu sortes d’ici. Sois tranquille, les portes sont bonnes et les murailles hautes ; lorsque je quitterai cette maison, tu viendras avec moi, et – ajouta-t-il, en reprenant sa voix doucereuse, – tu n’en seras pas fâché, petit Martin.

Me voyant absolument au pouvoir de la Levrasse, je n’essayai ni de l’apitoyer sur mon sort, ni de changer sa résolution ; retombant sur ma couche, je poussai cette plainte, qui formulait toujours la suprême expression de mon désespoir :

— Je n’ai ni père ni mère ; personne n’aura pitié de moi !

— Qu’est-ce que tu dis donc, que tu es sans père ni mère, petit Martin ? mais je serai ton père, moi, et je te donnerai une mère, – ajouta la Levrasse avec un sourire sardonique, – oh ! une mère comme tu n’en aurais eu, j’en suis certain.

Et la Levrasse s’écria, de sa voix claire et glapissante, en faisant quelques pas vers la porte :

— Eh ! mère Major…

— Je finis de bercer Bamboche, – répondit une voix tonnante qui semblait sortir des entrailles de la terre, et qui sortait sans doute de la cave où cette femme avait emporté l’enfant.

Je compris le sens de ces mots : Je berce Bamboche.

La Levrasse ajouta :

— Hein… cette bonne maman ? Entends-tu, comme elle berce ses petits enfants chéris : c’est comme cela que tu seras bercé, petit Martin.

— Oh ! oui… oui, je le crois, – murmurai-je en frémissant.

— Viens donc, ma vieille ; dépêche-toi, – répéta la Levrasse.

— Un moment, donc ! tonnerre de Dieu ! me voilà, – répondit la mère Major d’une voix qui fit trembler les vitres.

Quelques instants après, la mère Major entra dans la chambre.

C’était une femme d’environ trente-six ans, grande de près de six pieds ; sa carrure et son embonpoint énormes, sa lèvre supérieure ombragée d’une véritable moustache noire, comme ses sourcils épais ; sa figure large et colorée, sa tournure hommasse, sa voix rauque et mâle, sa physionomie dure et effrontée, enfin son apparence toute virile, formaient le plus bizarre contraste avec l’extérieur de la Levrasse.

J’ai vu depuis comment le hasard qui avait donné à cet homme la figure imberbe et la voix claire d’une femme et à cette femme la moustache et la voix virile d’un homme était exploité par tous deux au profit du côté grotesque de leurs exhibitions. Parmi ses différents métiers plus ou moins hasardeux, la Levrasse comptait celui de saltimbanque nomade ; c’était son état de prédilection ; s’il l’abandonnait généralement pendant l’hiver pour celui de colporteur et de sorcier ambulant, c’est d’abord parce que les représentations en plein vent ne sont fructueuses et possibles que pendant la belle saison ; c’est qu’ensuite le personnel de la troupe de la Levrasse se désorganisait souvent.

En parlant des différents métiers de la Levrasse, je dois mentionner celui d’acheteur de cheveux coupés sur place ; ce qui expliquait d’ailleurs l’abondance des dépouilles capillaires suspendues au plafond de ma chambre.

Oui, la Levrasse était aussi un de ces industriels qui, à l’époque de l’année où le froid est le plus rude, le salaire le plus rare, le plus minime, où la misère est enfin le plus intolérable, parcourent les plus pauvres provinces de la France, afin de tenter par une offre de quinze ou vingt sous les jeunes filles indigentes, et de leur acheter à ce prix leur belle et soyeuse chevelure, seule parure de ces infortunées.

La compagne de la Levrasse, la gigantesque mère Major, ainsi surnommée en raison de sa stature et de son apparence de tambour-major, remplissait, lors des représentations publiques, l’emploi de femme géante, véritable Alcide femelle qui, s’arc-boutant sur les pieds et sur les mains, la tête renversée en arrière, engage trois hommes de l’honorable société choisis parmi les plus robustes, à lui faire le plaisir de lui piétiner le ventre, ce qu’elle endure héroïquement sans ployer un instant les reins ; après quoi, passant à d’autres exercices, elle s’offre à faire des armes avec les premiers maîtres de la garnison, enlève des poids énormes avec ses dents, etc.

Lorsqu’elle entra dans ma chambre, la mère Major était en costume de travail, car, en ordonnant à Bamboche de cramper en cerceau (c’est-à-dire, étant debout, de se renverser en arrière pour que la tête allât presque toucher les talons), cette femme répétait un exercice avec l’enfant.

Le costume de la géante se composait d’un maillot éraillé, rapiécé en vingt endroits, autrefois de couleur saumon ; ce vêtement dessinait ses jambes d’Hercule et ses genoux raboteux comme le nœud d’un chêne ; une manière de courte tunique, faite d’un restant de jupon noirâtre et graisseux, lui ceignait les reins, tandis qu’un vieux châle rouge croisé sur sa poitrine monstrueuse, s’attachait derrière son dos. Enfin, pour compléter son aspect viril, ses cheveux, noirs, épais, drus comme du crin, étaient coupés à la Titus.

Telle était la mère Major, lorsqu’elle m’apparut pour la première fois, tenant à la main un formidable martinet à plusieurs lanières.

— Arrive donc, mère Major, – dit la Levrasse à la femme géante ; – voici le petit Martin qui n’a pas de maman et qui en demande une. N’est-ce pas que tu seras la sienne ?

— Un peu… – répondit la mère Major de sa grosse voix.

Et, s’approchant de moi, elle me prit entre ses bras, comme elle eût pris un enfant au maillot et me déposa debout près de la fenêtre, afin de m’examiner plus à son aise.

— Il faut pourtant qu’on le voie, ce petit nouveau, – dit-elle. – Allons, mon fils, haut le nez, qu’on t’inspecte… Il est gentil : une fois débourré, ça sera leste comme un écureuil. Et ces bras… et ces jambes ? Voyons… si c’est souple… Bon, bon, ça se désossera… ça se déjointera.

En disant ces mots, la mère Major m’avait tordu les bras et les jambes en tous sens, en les faisant craquer dans leurs articulations ; ce qui me causa une douleur affreuse, et je poussai des cris aigus en tâchant de me dégager.

— Tiens-toi donc, et tais-toi, on dirait que je t’écorche, – reprit la terrible femme.

Et, poursuivant son examen, elle ajouta, en me tâtant les reins :

— Et ce petit râble ?… Allons, allons, c’est tout tendre, ça ne demande qu’à se déboîter. Mais, tonnerre de Dieu ! tais-toi donc, ou je t’époussette.

Et elle brandit le martinet.

Malgré cette menace et cette énergique recommandation de la mère Major, qui à ce moment m’ayant posé son énorme genou au milieu du dos, m’attirait d’une main si violemment en arrière en me saisissant par les épaules, que je crus avoir les reins brisés, je poussai de nouveau des cris de douleur.

— Petit Martin, petit Martin, si nous ne sommes pas sage, nous nous fâcherons, – me dit la Levrasse en me regardant de côté.

— Grâce… ayez pitié de moi, – disais-je en pleurant à la mère Major.

— Grâce… grâce… ils n’ont que cela à vous chanter sur toutes les ritournelles ; on leur apprend de bonne heure à travailler, on leur donne un état gratis, et on dirait qu’on les étripe, – s’écria la mère Major avec une indignation courroucée ; puis, s’adressant à moi :

— Ah çà, est-ce que tu crois qu’on va te loger, te nourrir et t’habiller pour l’amour de Dieu ? Faut que tu gagnes ta vie… et tu la gagneras, tonnerre de Dieu ! tu la gagneras ; t’es bien bâti, t’es jeune, t’es mince ; tu cramperas comme un autre, et mieux qu’un autre ; avant deux mois d’ici, moi, je te réponds que tu feras la promenade turque et le saut du lapin comme un bijou, sans compter que tu marcheras sur les mains la tête en bas et les pieds en l’air, comme si tu t’étais toujours promené ainsi la canne à la main depuis ta naissance…

— Ce qui économisera ta chaussure, vu que tu ne portes pas de gants, petit Martin, – ajouta sentencieusement la Levrasse.

Je ne comprenais pas ce que l’on voulait faire de moi. Il me parut seulement que l’on ne me tuerait pas, puisque l’on parlait de certains exercices auxquels je devais me livrer dans deux mois. Je me rassurai un peu : d’ailleurs, la mère Major, malgré sa grosse voix, sa moustache, sa carrure énorme, sa brusquerie et son martinet, m’inspirait peut-être encore moins d’effroi que le saltimbanque, et heureusement c’était elle qui devait se charger de mon éducation.

— Allons, mon fils, – dit la mère Major, – venez baiser maman ; soyons gentil ; à demain ta première leçon ; aujourd’hui je te donne congé pour que tu aies le temps de faire connaissance avec Bamboche, un gamin de ton âge. Dans quelques jours vous aurez du sexe… oui, gredins, une petite fille de votre âge ; c’est alors que vous ferez de fameuses parties… brigands.

Après quoi la mère Major me fit signe de la suivre, s’arrêta devant un escalier voûté qui descendait sans doute à la cave :

— Bamboche, monte ici… je te fais grâce en réjouissance du petit nouveau… vous pourrez vous amuser aujourd’hui dans la cour… mais demain nous cramperons, et roide… Ah çà, monteras-tu, Bamboche ?

L’enfant ne montait pas.

— Allons, reste au frais, si ça t’amuse… Et toi, tu joueras tout seul, petit Martin… mais défie-toi de Bamboche… il est méchant et sournois en diable… Ah ! mais j’oubliais… pour t’encourager, faut que je te montre les beaux habits que tu auras si tu travailles bien ; viens ici.

Et la mère Major me conduisit dans une chambre où se trouvait une énorme malle qu’elle ouvrit, et dont elle tira une vieille veste turque en velours rouge râpé, semée de paillettes ternies.

— Endosse-moi ça, petit Martin ; bien, vois comme t’es beau !

La veste, deux fois trop longue pour ma taille, me faisait une redingote ; malgré mes angoisses, j’avoue que ce vêtement me parut splendide, éblouissant, et que, malgré mes frayeurs, l’espérance de porter quelque jour un si magnifique vêtement me causa une certaine satisfaction.

— Quand, avec ça, tu seras orné d’un maillot couleur de chair, d’un caneçon à paillettes et de brodequins verts bordés de peau de chat, tu auras l’air d’un vrai chérubin, – ajouta la mère Major. – Maintenant va trouver, si tu veux, Bamboche dans sa cave, sinon joue dans la cour… je vous appellerai pour becqueter la pâtée.

La mère Major alla rejoindre la Levrasse ; je restai seul dans une assez grande cour, entourée de hautes murailles délabrées, mais solidement fermée par une lourde porte. Sur cette cour s’ouvraient les fenêtres de la maison d’assez misérable apparence ; sous un hangar était une grande et longue voiture, servant sans doute aux pérégrinations de la Levrasse et de sa troupe, lorsqu’elle était au complet.

La hauteur des murs m’empêcha de voir si cette demeure attenait ou non à un bourg, à un village ou à d’autres habitations.

Abandonné à mes réflexions, je ne pensai qu’à cet enfant dont la mère Major venait de me parler, et dont j’avais entendu les cris. Si pénible que dût être ma nouvelle existence, elle ne pouvait guère être plus rude, plus misérable que par le passé, et d’ailleurs ne la partagerais-je pas avec un enfant de mon âge ? À cette seule pensée de trouver enfin un compagnon, un ami… la condition la plus dure me semblait supportable.

J’avais été jusqu’alors si malheureux dans mes tentatives d’affection, que la rencontre de Bamboche, dans les circonstances où elle se présentait, doublait de prix à mes yeux ; mon cœur, jusqu’alors si douloureusement oppressé, se dilata ; à mes angoisses succédèrent de vagues espérances. J’oubliai dans ce moment la frayeur où m’avait jeté l’attente de ces mystérieux exercices, auxquels j’étais condamné et qui la nuit avaient arraché à Bamboche des cris si déchirants ; je ne songeai qu’à aller retrouver ce malheureux enfant : il souffrait, il était puni, je crus faire acte de bon compagnonnage, et me concilier son affection en allant à lui.

La mère Major m’avait indiqué la porte de la cave où il était renfermé, j’y courus aussitôt.

L’escalier voûté donnait sur la cour, je descendis quelques degrés encore couverts de neige, et j’arrivai à une sorte de palier, sur lequel s’ouvrait la porte de la cave. Mes yeux s’étant familiarisés avec les ténèbres, que tranchait durement un rayon de vive lumière tombant par un étroit soupirail, je pus distinguer Bamboche accroupi dans un coin de la cave, les coudes sur ses genoux, le menton appuyé dans le creux de ses deux mains.

Je fus d’abord frappé de l’éclat sauvage des grands yeux gris de cet enfant ; ils me semblaient d’autant plus énormes, que sa pâle figure était maigre ; il paraissait avoir de douze à treize ans, sa taille était beaucoup plus élevée que la mienne ; ses joues creuses faisaient paraître ses pommettes très saillantes ; sa bouche, aux coins abaissés, aux lèvres presque imperceptibles, lui donnait un air sardonique et méchant ; ses cheveux, noirs, rudes, coupés en brosse, étaient plantés très bas et de telle sorte, qu’après avoir contourné le haut du visage ils remontaient en pointe vers les tempes qu’ils découvraient entièrement ; la noire racine de cette chevelure se dessinait si bizarrement sur la mate pâleur du front, que, dans l’ombre, il paraissait armé de deux cornes blanches.

Bamboche portait une mauvaise blouse trouée ; ses pieds nus reposaient sur la terre humide de la cave ; à mon aspect, il resta muet et me jeta un regard surpris et farouche.

— Tu dois avoir bien froid et t’ennuyer dans cette cave, – lui dis-je doucement en m’approchant de lui, – veux-tu venir en haut ?

— F… moi la paix, je ne te connais pas, – me répondit brutalement Bamboche.

— Je ne te connais pas non plus, mais je dois comme toi rester ici avec la Levrasse. Cette nuit, quand on t’a battu, je t’ai entendu crier… cela m’a fait de la peine.

Bamboche se mit à rire et répondit :

— Est-il couenne, ce petit N… de D…-là ! ça lui fait de la peine quand on bat les autres…

Tel était le langage de cet enfant de douze ans… tel il fut durant notre conversation, dont je supprimerai les jurons et les blasphèmes qui l’accentuaient à chaque phrase.

Aussi affligé qu’étonné de la réponse de Bamboche, je repris doucement :

— Cela m’a fait du chagrin de savoir qu’on te battait ; si l’on me battait, moi… ça ne te ferait donc pas de peine ?

— Ça me ferait plaisir… je ne serais pas seul battu.

— Pourquoi m’en veux-tu ?… Je ne t’ai jamais fait de mal.

— Ça m’est égal.

— Tu es donc méchant… toi ?

— Va-t’en !…

— Je t’en prie… écoute-moi…

— Tiens ! ! tu en veux… empoigne !

Et Bamboche, dont je ne me défiais aucunement, s’élança avec l’agilité d’un chat ; plus robuste que moi, il me terrassa, puis, d’une main me saisissant à la gorge, sans doute pour étouffer mes cris, de son autre main il me frappa au visage, à la poitrine, partout où il put.

D’abord étourdi de cette brusque attaque, je n’essayai pas de me défendre ; mais bientôt, excité par la douleur, par la colère que m’inspirait une si méchante action, je me dégageai des mains de Bamboche, je luttai, je lui rendis coup pour coup, je parvins même à renverser mon adversaire ; le tenant alors, malgré ses efforts, immobile sous mon genou, je ne voulus pas abuser de ma victoire, mais, plus attristé qu’irrité de cette façon sauvage d’accueillir mes avances amicales, je lui dis :

— Pourquoi nous battre ? il vaut bien mieux être amis…

Et abandonnant l’avantage de ma position, je laissai à Bamboche la liberté de ses mouvements ; il en profita, se jeta sur moi avec une furie croissante, et me mordit si cruellement à la joue que mon visage s’ensanglanta.

La vue du sang changea la colère de Bamboche en frénésie ; ses yeux flamboyèrent de férocité ; il ne me battit plus, s’étendit sur moi et déchira mon sarrau pour me mordre à la poitrine…

Je crus qu’il allait me tuer ;… je ne fis plus aucune résistance ; ni la peur ni la lâcheté ne paralysaient mes forces ; c’était un profond désespoir, causé par la gratuite méchanceté de cet enfant de mon âge, pour qui j’avais éprouvé une sympathie soudaine.

Je n’opposai plus aucune résistance ; ma douleur morale était si intense, que je ressentais à peine les morsures aiguës de Bamboche ; je ne me plaignais pas, je pleurais en silence…

Les caractères violents, vindicatifs, s’exaspèrent toujours dans la lutte ; cette excitation les enivre ; lorsqu’elle leur manque, souvent ils s’apaisent faute de résistance ; il en fut ainsi de mon adversaire : il se releva, les lèvres couvertes de mon sang, et me crut évanoui.

Le soupirail de la cave projetait assez de clarté pour que Bamboche distinguât parfaitement mes traits, lorsqu’il m’eut de nouveau renversé sous lui ; je le regardais fixement et sans colère… Il m’a dit depuis, que ce qui l’avait surtout frappé, c’était l’expression de résignation douce et triste, empreinte sur ma physionomie ; il n’y trouva ni haine, ni colère, ni frayeur… mais un chagrin profond…

— Tu as les yeux ouverts… tu ne te défends pas ! et tu pleures… – s’écria-t-il, – tiens… capon.

Et il me frappa de nouveau.

— Tue-moi, va… je ne t’en voudrai pas…

— Tu ne m’en voudras pas ?

— Non, et pourtant, si tu avais voulu… nous aurions été comme deux frères.

— Mais il est donc enragé, ce petit-là ! – s’écria Bamboche dérouté par ma résignation qui l’impressionnait malgré lui, plus on lui fait de mal, plus il vous parle doux…

— Je te parle doux, parce que je te plains.

— Me plaindre… toi que j’ai roué de coups, et mordu… c’est toi qui es à plaindre.

— Tu es à plaindre aussi de refuser mon amitié…

— Tiens, va-t’en, – me dit brusquement Bamboche de plus en plus étonné de ma résignation, – va-t’en, tu es comme était ma chienne Mica.

— Et cette chienne ?…

— Je l’avais trouvée, je prenais sur ma ration pour la nourrir… afin d’avoir quelque chose à battre quand on m’avait battu ; j’avais beau lui faire du mal… jamais elle ne se revanchait. Quand je la faisais bien souffrir… elle n’osait pas seulement crier… elle claquait des dents de douleur… et puis, après… elle venait me lécher les mains et se coucher à mes pieds…

— Et à la fin, – dis-je ému de ces paroles, – à la fin… tu l’as aimée, cette pauvre bête ?

— À la fin, voyant qu’il n’y avait rien à faire avec elle, je l’ai f... ichue à l’eau avec une pierre au cou…

— Cela valait mieux que de la tourmenter…

— Et je suis plus à plaindre que celle-là aussi peut-être ? – me dit Bamboche d’un air sardonique.

— Tu es plus à plaindre qu’elle… car tu l’as tuée… voilà tout ; et maintenant tu es seul au lieu d’avoir toujours à ton côté une pauvre bête bien attachée, bien dévouée, qui t’aurait suivi partout, qui t’aurait défendu peut-être.

— Et que j’aurais battue comme plâtre.

— Tu l’aurais battue si tu avais voulu, mais elle serait tout de même venue après te lécher les mains et se coucher à tes pieds.

— La s… lâche… elle aurait fait comme toi.

— Vois, comme tu m’as mordu… vois, comme je saigne ! Est-ce que j’ai crié ? est-ce que je me suis plaint ? Un lâche, c’est celui qui crie et se plaint.

Bamboche fut touché de cette réponse, mais il tâcha de me cacher son émotion.

— Pourquoi ne t’es-tu pas défendu la seconde fois comme la première ? – me dit-il ; – quoique plus petit, tu es aussi fort que moi… je l’ai bien senti…

— Parce que la première fois j’étais en colère… la seconde j’étais triste de ce que tu me voulais toujours du mal.

Les traits de Bamboche se détendaient : à une aveugle méchanceté succédait chez lui, sinon la sympathie, du moins une assez vive curiosité ; il me dit avec impatience, comme s’il cherchait à lutter contre les sentiments meilleurs qui s’éveillaient en lui :

— Puisque tu ne me connaissais pas… pourquoi voulais-tu être ami avec moi ?

— Je te l’ai dit, parce que je t’avais entendu crier cette nuit, parce que tu étais de mon âge, parce que tu étais malheureux comme moi… et peut-être comme moi… sans père ni mère.

À ces mots, la figure de mon compagnon s’assombrit, s’attrista ; il baissa la tête et poussa un profond soupir.

CHAPITRE XIX.

Histoire de Bamboche. – Le bûcheron de route. – Mort du bûcheron. – Le mauvais riche. – Le cul-de-jatte. – Cours de morale. – Avenir réservé à Martin. – Amours de la mère Major. – Comment Bamboche comprenait l’amitié. – Bamboche amoureux.

 

Bamboche continuant de garder le silence, je réitérai ma question.

— Comme moi, – lui dis-je, – tu n’as peut-être plus ni ton père ni ta mère ?

— Je n’ai pas connu ma mère, – me répondit-il brusquement, mais d’un ton moins sardonique et moins âpre.

— Et ton père ?

— Mon père était bûcheron de route.

— Bûcheron de route ?

— Oui, il voyageait et il s’arrêtait quand il rencontrait des endroits où l’on abattait des bois ; alors nous faisions une cabane dans la forêt avec de la terre et des fagots, et nous restions là tout le temps de l’abatage.

— Tu travaillais donc déjà avec ton père ?

— Je l’aidais comme je pouvais, je rangeais le bois qu’il mettait bas.

— Et ton père, où est-il maintenant ?

— Dans la forêt, – me répondit Bamboche avec un sourire sinistre.

— Dans la forêt ?

— Oui, un jour il s’est quasi abattu la jambe d’un grand coup de cognée… Il a tombé… le sang sortait de sa jambe comme par un robinet et sautait à dix pas.

— Ah ! mon Dieu !

— Moi, j’avais peur, je pleurais, je criais, – dit Bamboche d’une voix émue, – j’appelais au secours de toutes mes forces.

— Hélas ! je le crois bien.

— Mon père, lui, tenait sa jambe serrée entre ses deux mains pour empêcher le sang de couler ; mais ça coulait tout de même à travers ses doigts, et il me disait : Petit, arrache de la mousse… apporte-m’en… vite… vite ; moi, j’en arrachais tant que je pouvais et je l’apportais à mon père qui la tamponnait bien serrée sur sa blessure, mais presque tout de suite la mousse devenait rouge…

— Le sang ne s’arrêtait pas ?

— Non ; alors mon père m’a dit : — Petit, apporte de la terre humide, ça arrêtera peut-être le sang mieux que de la mousse.

— Eh bien ?

— La terre devenait tout de suite rouge comme la mousse, et puis la voix de mon père commençait à défaillir.

— On ne pouvait donc avoir de secours nulle part ?

— Des secours !… – et Bamboche haussa les épaules. – Mon père me dit : — Petit, cours au grand carrefour qu’on a coupé à blanc : il y a un laboureur qui défriche à la charrue, je l’ai vu ce matin ; tu lui demanderas de l’aide. – J’y cours. — Mon père vient de s’abattre à moitié la jambe, et il demande de l’aide, – dis-je au laboureur ; – le village est-il loin ? — Hélas ! mon Dieu, mon cher petit, est-ce qu’il y a des chirurgiens dans les villages ? on y est trop pauvre… c’est bon pour les gros bourgs, et le plus proche est à quatre lieues d’ici. — Mais vous, venez au secours de mon père. — Je n’y connais rien aux blessures, je ne suis pas berger, moi, – me répond le laboureur, et puis je ne peux pas quitter mes chevaux ; ils se mangeraient, briseraient tout, et mon maître me chasserait. – Enfin, je prie tant le laboureur, qu’il vient ; mais il n’avait pas fait dix pas avec moi, que voilà ses chevaux qui commencent à se mordre… à se battre. — Tu vois bien, – me dit-il, – je ne peux pas aller avec toi. – Et il court à ses chevaux, moi je retourne auprès de mon père…

— Quel malheur !

— Quand je suis arrivé près de lui, il était toujours à la même place, courbé en deux, tenant à deux mains sa jambe, au milieu d’une mare de sang. En me voyant, mon père s’est redressé ; il avait le front en sueur, le visage tout blanc, les lèvres violettes. — Il n’y a de secours qu’au bourg, et c’est à quatre lieues d’ici, – lui dis-je ; – le laboureur venait ; mais ses chevaux se sont battus, il a été forcé de retourner à eux. Comment faire, mon père ? comment faire ? — Comme je fais, petit, perdre tout mon sang, – me répondit-il d’une voix si basse, si basse, qu’à peine je l’entendais : – les médecins… les secours… c’est bon pour les gens riches… Pour nous autres… tiens… petit, les voilà ceux qui viennent à notre aide quand nous mourons. – Et il me montra une nuée de corbeaux qui passaient au-dessus de la forêt ; alors mon père, faisant effort pour se redresser sur son séant, a ôté ses mains d’autour sa jambe ; elles étaient toutes rouges ; il m’a tendu les bras en me disant : — Embrasse-moi, pauvre petit… Tu travaillais déjà bien pour tes forces… Qu’est-ce que tu vas devenir ? mon Dieu !… qu’est-ce que tu vas devenir ?… – Et puis mon père a voulu encore me parler ; mais le hoquet l’a pris… il est retombé sur le dos… et il est mort.

En prononçant ces derniers mots, Bamboche mit ses deux mains sur ses yeux et pleura.

Je pleurai comme lui ; il m’inspirait une compassion profonde ; je le trouvais bien plus à plaindre que moi… Il avait vu mourir son père sans pouvoir lui porter aucun secours.

— Et alors, qu’est-ce que tu es devenu ? – demandai-je à Bamboche après un moment de silence.

— Je suis resté auprès du corps à pleurer, et puis, la nuit est venue ; de fatigue, je me suis endormi… Au jour, j’avais grand froid, le corps de mon-père était déjà roide, dans sa blouse blanche, tachée de sang. Je retournai au carrefour de la forêt, pour y trouver le laboureur de la veille, lui dire que mon père était mort, et qu’on vienne l’enterrer. Le laboureur n’y était pas ; il n’y avait que sa charrue… Comme il ne venait pas, j’ai retourné à notre cabane, bien loin du carrefour. J’ai pris un morceau de pain, car j’avais faim, et je suis revenu auprès du corps de mon père. Les corbeaux s’étaient déjà abattus sur lui, et déchiquetaient sa figure.

— Ah ! mon Dieu ! – m’écriai-je en frissonnant.

— Avec une gaule, je les chassais ; mais ils ne s’en allaient pas loin, restaient autour de l’endroit, tournoyaient au-dessus du corps en croassant et venaient tout proche se percher dans les branches ; voyant ça, j’ai pris la cognée de mon père, c’est au plus si je pouvais la manier. J’ai tâché de creuser un trou pour enterrer le corps ; je n’ai pas pu : c’était tout roches, tout racines. J’ai été plus loin, c’était moins dur, mais je n’avais pas de force, je n’avançais pas, et pendant que j’étais à l’ouvrage, les corbeaux, qui me voyaient éloigné, recommençaient à s’abattre sur le corps de mon père et à le déchiqueter. La nuit venait, j’ai traîné deux bourrées en long de chaque côté du corps, et puis d’autres en travers et par-dessus ; je les ai maintenues avec les plus grosses branches d’arbre que j’ai pu remuer ; j’ai encore mis des pierres par-dessus ; et puis j’ai emporté le bonnet et le bissac de mon père, son couteau aussi ; la cognée était trop lourde, ses sabots trop grands, je les ai laissés. J’ai ensuite retourné à notre cabane prendre ce qui nous restait de pain, et j’ai marché, marché, jusqu’à ce que j’aie trouvé une route.

— Et quand tu as rencontré quelqu’un, est-ce que tu n’as pas dit que ton père était mort et qu’il fallait venir l’enterrer, pour qu’il ne soit pas mangé par les corbeaux ?

Bamboche partit d’un éclat de rire sauvage et s’écria :

— On se fichait pas mal que mon père, crevé sans secours comme une bête dans les bois, ait été mangé par les corbeaux… on se moque pas mal les uns des autres, et comme me disait le cul-de-jatte, un mendiant avec qui j’ai mendié, il n’y a que les loups qu’on ne mange pas ; faut être louveteau, mon gars… en attendant que tu sois loup…

— Et ton père… t’aimait bien ? – demandai-je à Bamboche, espérant le ramener à des pensées plus douces.

— Oui, – répondit-il en redevenant triste au lieu de se montrer sardonique, – oui… c’est pas lui qui m’aurait jamais battu… il ne me faisait travailler au bois que suivant mes forces, qui n’étaient pas grandes, car je n’avais guère que huit ans. S’il pleuvait, il mettait son tablier de cuir sur mon dos, ou me faisait un abri avec des bourrées ; si le samedi nous nous trouvions à court de pain, il n’avait jamais faim… lui. Le dimanche, dans les beaux temps, il me dénichait des nids dans la forêt, ou bien nous faisions la chasse aux écureuils ; s’il pleuvait, nous restions dans notre cabane, et il me taillait de petites charrettes avec son couteau pour m’amuser ; d’autres fois, il me chantait des complaintes. Quand je pense à-ce temps-là, vois-tu ?… j’ai du chagrin…

— Parce que tu regrettes le temps où quelqu’un t’aimait, – m’écriai-je avec attendrissement. – Tu vois bien que c’est bon d’être aimé… à défaut d’un père… d’un frère… laisse-moi être ce frère…

Bamboche resta silencieux. Je me hasardai à lui prendre la main ; il ne la retira pas d’abord, puis, faisant un brusque mouvement pour s’éloigner de moi, il dit :

— Bah !… c’est des bêtises… les loups n’ont pas d’amis ; je serai loup, comme disait le cul-de-jatte.

N’osant pas insister davantage, cette fois, de peur d’irriter de nouveau Bamboche, je repris :

— Et quand tu as été sur la grande route, après la mort de ton père, qu’est-ce que tu es devenu ?

— Quand j’ai eu fini de manger le pain qu’il y avait dans le bissac, j’ai entré dans une belle maison de la route pour en redemander, disant que mon père était mort dans les bois : un gros monsieur, qui avait un foulard sur la tête, et qui déjeunait sous une treille où il y avait beaucoup de roses, me dit d’une voix dure : — Je ne donne jamais l’aumône aux vagabonds ; va travailler, paresseux. — Mon père est mort, je n’ai pas d’ouvrage. — Est-ce que je suis chargé de t’en procurer… de l’ouvrage, moi ? va-t’en ; tes guenilles puent à faire vomir. — Mon bon monsieur… — Ici, Castor… – dit le gros homme en appelant un grand chien, qui accourait du fond du jardin, – kis… kis… mords-le… – D’abord je me suis sauvé, et puis après je suis revenu en me cachant le long d’une haie auprès de la belle maison ; j’ai ramassé des pierres, et j’ai cassé deux carreaux… c’était sa tête que j’aurais dû casser… à ce brigand-là, qui, au lieu de me donner un morceau de pain, voulait me faire mordre par son chien, – dit Bamboche, qui ressentait encore une haineuse rancune. – Oh ! je n’oublierai jamais ça… C’est bon… c’est bon, – ajouta-t-il avec un courroux concentré.

— Qu’est-ce que ça lui aurait fait de te donner un peu de pain, à ce monsieur ? Il était donc bien méchant ?

— Les riches, c’est tous brigands : ils ne donnent que ce qu’on leur prend, – disait le cul-de-jatte. – Et il avait raison, reprit Bamboche.

— Alors, comment as-tu fait quand tu n’as plus eu de pain et qu’on t’en a refusé ?

— C’était l’automne, il y avait des pommes aux arbres, j’en ai abattu, j’en ai mangé tant que j’ai pu.

— Et le vieux mendiant dont tu m’as parlé ?

— Un jour, je dormais dans un bas-fond, le long d’une haie, pas loin d’une route ; j’entends du bruit, je me réveille, je regarde à travers la haie : c’était un cul-de-jatte, les jambes en sautoir ; il s’approchait en marchant sur ses mains, qu’il avait fourrées dans des sabots en guise de gants ; il s’assoit, délicotte les sangles qui lui attachaient les jambes autour du cou, se les détire, se met debout et commence à piétiner, à sauter, à danser pour se dégourdir ; il n’était pas plus cul-de-jatte que moi.

— Pourquoi donc faisait-il comme s’il l’était, alors ?

— Pour tromper le monde, donc, et attraper des aumônes… En allant et venant le long de la haie, il m’a vu… alors, colère d’être surpris, il a pris un de ses sabots à la main, a traversé la haie et m’a dit : — Si tu as le malheur de dire que tu m’as vu et que je ne suis pas cul-de-jatte, je te rattraperai, et je te crèverai la tête à coups de sabot. – J’ai eu peur, j’ai pleuré ; dans ce temps-là, j’étais couenne comme toi, je pleurais. — À qui voulez-vous que je dise que vous n’êtes pas cul-de-jatte ? que j’ai répondu à l’homme. — À tes parents, si tu es du pays. — Je ne suis pas du pays et je n’ai pas de parents. — Comment vis-tu ?

— Tiens, – dis-je à Bamboche en l’interrompant, – c’est à peu près comme cela que j’ai rencontré la Levrasse.

— T’as fait une belle trouvaille, ce jour-là, me dit Bamboche, – et il continua : — Comment vis-tu ? me demanda le mendiant. — Je couche dans les champs et je mange des pommes et du raisin quand j’en trouve. — Veux-tu mendier avec moi ? Ça m’embête d’être cul-de-jatte, ça me donne des crampes aux jambes et des cors aux mains ; pour changer, je veux me faire aveugle ; tu seras mon fils, tu me conduiras, nous gagnerons gros et tu licheras bien. – J’ai consenti à aller avec le cul-de-jatte, nous avons attendu la nuit, et puis nous avons marché, marché pour quitter le pays où il passait pour cul-de-jatte ; le lendemain nous avons commencé à mendier, lui comme aveugle, moi comme son fils.

— Et il était méchant pour toi ?

— Quand les aumônes ne venaient pas, il disait que c’était ma faute, et le soir il me rouait de coups.

— Et tu ne quittais pas un si méchant maître ?

— Je le haïssais, mais je ne le quittais pas ; où est-ce que je serais allé ? Au moins avec lui j’étais à peu près sûr de manger ; et puis il m’apprenait des choses… des choses…

— Quoi donc ?

— Eh bien, il m’apprenait la vie qu’il faut mener pour ne pas être enfoncé !

Je regardai Bamboche, je ne comprenais pas.

— Est-il bête, ce petit-là ! – dit-il avec dédain.

Puis il ajouta comme par condescendance pour ma naïveté :

— Le cul-de-jatte m’apprenait qu’il n’y a que les loups qu’on ne mange pas, et qu’il faut être loup ; – que si un plus fort que vous vous fait du mal, il faut vous revancher sur un plus faible ; – que personne ne se soucie de vous ; qu’il ne faut se soucier de personne ; – qu’on peut tout faire, pourvu qu’on ne se laisse pas prendre ; que les honnêtes gens sont des serins, et les riches des brigands ; – qu’il n’y a que les imbéciles qui travaillent et qu’ils en sont récompensés en crevant de faim.

— Ton père… ne croyait pas cela, ne te disait pas cela, lui ? n’est-ce pas ?

— Mon père travaillait comme un cheval ; et il est mort faute de secours, à demi mangé par les corbeaux : je ne demandais qu’un morceau de pain et à travailler… et on m’a chassé en voulant me faire mordre par un chien, – me répondit Bamboche avec un éclat de rire amer. – Le cul-de-jatte ne faisait rien, lui, que se promener, que tromper tout le monde, et il ne manquait de rien… Nous faisions souvent de fameux soupers… avec les aumônes du jour… Tu le vois bien, le cul-de-jatte avait raison.

À mon tour, très embarrassé de répondre à Bamboche, je me tus.

Il continua comme s’il se fut complu dans ces souvenirs.

— Et puis il me parlait des femmes ! – dit Bamboche, dont les yeux étincelèrent d’une ardeur précoce.

— Des femmes ? – lui dis-je avec une surprise naïve.

— Eh ! oui, de ses maîtresses qu’il battait et qui lui donnaient de l’argent.

Je ne comprenais pas, et de crainte de m’attirer encore les moqueries de mon compagnon, je lui dis :

— Et à la fin… tu l’as quitté… le mendiant ?

— On nous a arrêtés tous les deux.

— Qui ça ?

— Les gendarmes.

— Et pourquoi ?

— On l’a dit au cul-de-jatte… à moi pas ; on nous a renfermés dans une grange ; on devait le lendemain nous conduire à la ville ; la nuit, en me réveillant, j’ai vu le cul-de-jatte qui perçait le mur pour se sauver sans moi ; je lui ai dit que s’il ne m’emmenait pas avec lui, j’allais crier ; il a eu peur, je l’ai aidé, nous nous sommes enfuis… Une fois loin, il m’a dit : — Toi, tu me gênes, tu me feras reconnaître, – et il m’a donné grand coup de bâton sur la tête ; je suis tombé du coup sans connaissance, j’ai cru que j’étais mort ; mais j’ai la caboche dure, j’en suis revenu. Quand j’ai été tout seul, j’ai encore mendié le long des routes et à la porte des postes aux chevaux ; je faisais la roue devant les voitures, j’attrapais quelques sous, et finalement je n’étais jamais plus d’un jour sans manger. Il y a un an, j’ai rencontré la Levrasse avec son monde et son fourgon ; je faisais la roue devant lui pour qu’il me donne un sou ; il a trouvé que j’étais leste, il m’a demandé si j’avais des parents.

— Comme à moi.

— Je lui ai dit que non, que je n’avais pas de parents et que je mendiais. Il m’a dit que si je voulais, il m’apprendrait un bon état, me donnerait de beaux habits, bien à manger, quelques sous pour moi, et qu’au lieu d’aller à pied j’irais en voiture… J’ai accepté… il m’a fait monter dans sa voiture et m’a dit que je m’appellerais Bamboche au lieu de Pierre. Depuis je suis resté avec lui… et j’y resterai jusqu’à ce que…

Bamboche s’interrompit.

— Jusqu’à quand resteras-tu avec lui ?

— Ça me regarde, – répondit Bamboche d’un air sombre et pensif.

— Mais cet état que la Levrasse devait t’apprendre ?

— Voilà un an que je l’apprends… Tu l’apprendras aussi… tu verras ce que c’est.

— Qu’est-ce qu’on a donc à faire ?

— Des tours de force pour amuser le monde.

— Pour amuser le monde ?

— Oui, dans les foires.

Je regardai Bamboche avec surprise.

— Eh ! oui… j’ai déjà travaillé en public ; la mère Major me tenait par les pieds, j’avais la tête en bas, les bras croisés, et je ramassais une pièce de deux sous avec mes dents, ou bien elle m’attachait une jambe à mon cou, et je pirouettais sur l’autre jambe… et d’autres tours encore…

— C’est ça qu’on veut m’apprendre ? – m’écriai-je avec frayeur.

— Oui, et ça se montre à grands coups de martinet et en vous déboîtant les os ; tes cris m’éveilleront plus d’une fois comme les miens t’ont éveillé cette nuit, – dit Bamboche avec un sourire cruel.

— Ah ! mon Dieu ! comme tu as dû souffrir !

— Pas trop dans le commencement, car la mère Major m’apprenait l’état, mais tout doucement et sans me battre ; elle m’habillait bien et me rendait les tours bien plus faciles ; mais maintenant la grosse truie me laisse en guenilles, me met au pain et à l’eau plus souvent qu’à mon tour, et me roue de coups pour un rien ; il faut que j’apprenne en huit jours les tours les plus difficiles… et elle m’assomme, parce que, quand j’ai la tête en bas très longtemps, moi… le sang m’étouffe.

— Et pourquoi la mère Major, si bonne autrefois pour toi, est-elle maintenant si méchante ?

— Tiens, parce qu’autrefois j’étais son amant, et que maintenant je ne veux plus l’être, – répondit Bamboche avec une fatuité dédaigneuse.

Pour la troisième fois je ne compris pas Bamboche, et, dans ma candeur étonnée, je lui dis :

— Comment ? son amant ? Qu’est-ce que c’est ?

Mon nouvel ami partit d’un grand éclat de rire, et me répondit :

— Tu ne sais pas ce que c’est que d’être l’amant d’une femme… Es-tu serin… à ton âge !

(J’avais environ onze ans, Bamboche devait avoir une ou deux années de plus que moi.)

— Non, lui dis-je tout confus de mon ignorance.

Alors, avec une assurance incroyable et un ton de supériorité railleuse, Bamboche, sans ménagement ni scrupules, éclaira mon innocence enfantine, et me raconta comment la mère Major l’avait séduit.

À cette époque, presque sans notion du bien et du mal, je n’étais et ne pouvais pas être frappé de ce qu’il y avait de repoussant, d’horrible dans la monstrueuse dépravation de cette mégère ; aussi la cynique révélation de Bamboche ne me fit éprouver qu’un assez grand étonnement, accompagné de cette sorte de honte que cause la peur du ridicule ; car je rougissais beaucoup d’être resté si longtemps ignorant.

— Et pourquoi maintenant ne veux-tu plus être l’amant de la mère Major ? – lui dis-je, troublé par cette révélation inattendue.

Bamboche ne me répondit pas d’abord…

Il garda quelques moments le silence, puis, obéissant à ce besoin d’expansion naturel aux amoureux de tous les âges, et songeant pour la première fois (il me l’a depuis avoué) qu’un ami devenait un confident obligé ; cédant aussi à un sentiment de sympathie aussi inexplicable qu’involontaire, que je lui avais soudain inspiré, il me dit, avec autant d’émotion que de sincérité :

— Écoute… quand tu es venu, j’ai eu plaisir à te faire du mal, parce que depuis longtemps on m’en fait… tu t’es bravement défendu… tu m’as mis sous tes genoux ; ça m’a rendu plus méchant encore… À ce moment-là, vois-tu ? je t’aurais étranglé ; mais après, quand je t’ai vu, sans chercher à te défendre, pleurer, non des coups que je te donnais… mais de ce que je ne voulais pas être ami avec toi, dame… ça m’a fait un effet tout drôle… tout tendre… je me suis senti le cœur gros comme je ne l’avais pas eu depuis la mort de mon père… et je ne sais pas comment m’est venue tout de suite l’envie de te parler de lui, et de te raconter mon histoire… que je n’avais dite à personne… Aussi maintenant, si tu veux être ami avec moi…

Et comme, dans un mouvement de joie indicible, j’allais me jeter au cou de Bamboche, il arrêta mon transport, et me dit :

— Un instant, si nous sommes amis… je serai le maître.

— Tu seras le maître…

— Tu feras ce que je voudrai ?

— Tout ce que tu voudras…

— Si l’on me fait du mal… tu me revancheras ?…

— Sois tranquille, j’ai du cœur.

— Tu me diras tout ce que diront la Levrasse et la mère Major ?

— Tout.

— Tu ne me cacheras rien de ce que tu penses ?

— Rien… ni toi non plus ?

— Ce que je veux que tu fasses pour moi je le ferai pour toi, – s’écria vivement Bamboche, – sauf que je tiens à être le maître, parce que c’est mon genre ; je te dirai tout, tu me diras tout, je te revancherai comme tu me revancheras… et nous comploterons toujours ensemble. Ça va-t-il ?

— Ça va… et de bon cœur… – m’écriai-je tout heureux, tout fier d’être, après tant de peines, arrivé à mes fins, et de posséder un ami.

— Maintenant, – reprit Bamboche avec une précipitation qui me prouva combien il était ravi d’avoir trouvé un confident, – il faut que je te dise de qui je suis amoureux.

— Ce n’est donc plus de la mère Major ? lui dis-je avec un nouvel étonnement.

Bamboche haussa les épaules.

— Tu seras donc toujours serin ? – me dit-il.

Puis il ajouta d’un ton d’affectueuse compassion :

— Je vois que j’aurai du mal à te délurer… mais je serai pour toi ce que le cul-de-jatte a été pour moi.

— Merci, Bamboche, – lui dis-je, pénétré de reconnaissance ; mais de qui es-tu donc amoureux, puisque tu ne l’est plus de la mère Major ?

— Je vais te le dire, – me répondit Bamboche.

Et j’attendis ce récit avec une vive curiosité.

Lorsque Bamboche prononça ces mots : Je vais te dire de qui je suis-amoureux, ses grands yeux gris brillèrent d’un ardent éclat ; son teint pâle se colora légèrement : sa figure, qui jusqu’alors m’avait paru dure et sardonique, prit une expression de douceur passionnée ; il devint presque beau.

— Lorsque je suis arrivé dans la troupe, – dit-il, – elle se composait d’un pitre[4], d’un albinos qui avalait des lames de sabre, et d’une petite fille de dix ans, très laide, maigre comme un clou, et noire comme un crapaud, qui dansait, qui jouait de la guitare et qui ne travaillait pas mal dans ses tours avec la mère Major ; mais comme cette petite avait, dans ses exercices, toujours le cou, les bras et les jambes nus, et qu’elle était chétive de santé, elle grelottait constamment, et toussait d’une toux sèche.

On la faisait cent fois trop chanter et trop cramper, vu son âge et sa faiblesse ; ça la tuait petit à petit.

C’était d’ailleurs un vrai mouton pour la douceur, et serviable autant qu’elle pouvait. Une fois ses exercices finis, elle se mettait dans un coin, ne parlait presque pas et ne riait jamais ; elle avait des petits yeux bleus, doux et tristes, et, malgré sa laideur, on aimait à la regarder.

La mère Major qui, je crois bien, en était devenue jalouse à cause de moi, redoubla de méchanceté contre elle depuis mon entrée dans la troupe, tant et si bien, que la petite est tombée tout à fait malade, et qu’elle est morte dans une de nos tournées. Je ne sais pas d’où elle venait, ni comment la Levrasse l’avait amenée dans la troupe.

— Pauvre petite ! – dis-je à Bamboche, – je croyais que c’était d’elle que tu étais amoureux.

— Non, non, tu vas voir. La Levrasse lui avait donné le nom de Basquine comme il m’a donné le nom de Bamboche. Quand elle a été morte, il a dit à la mère Major :

— « Faut trouver une autre Basquine, mais plus gentille ; une fillette de cet âge-là, ça fait toujours bien dans une troupe, surtout quand la petite est gentille et qu’elle chante des polissonneries pour allumer les jobards.

— T’as raison, – répond la mère Major, – faut trouver une autre Basquine. »

Il y a deux mois, à la fin de la saison de nos exercices, la troupe était toute démanchée : l’albinos avait avalé de travers une lame de sabre, et était entré à l’hospice, et notre pitre nous avait quittés pour entrer au séminaire.

— Au séminaire ?

— Oui, une maison où on apprend à être curé ; c’est dommage, car il n’y avait pas une plus fameuse blague que Giroflée !

— Qui ça, Giroflée ?

— Notre pitre donc, notre paillasse. Avec ça, naturellement, les cheveux carotte foncée, économie de perruque à queue rouge. Il ne restait plus de la troupe que la mère Major, moi et la Levrasse ; le mauvais temps venait, c’était fini de la crampe pour l’année ; nous revenions ici, où la Levrasse passe l’hiver, lorsqu’un soir, après notre journée de marche, nous nous arrêtons pour passer la nuit dans un bourg ; il y avait quelque chose à raccommoder à la voiture, la Levrasse la conduit chez un charron, et il revient à l’auberge l’air tout content.

« — J’ai notre affaire, qu’il dit à la mère Major, – j’ai trouvé une Basquine.

» — Bah ! et où ça ?

» — Chez le charron. Il a onze enfants, dont six filles : l’aîné de cette marmaille est un garçon de quatorze ans ; tout ça crève de faim, une vraie famine, sans compter que la mère est infirme ; mais sais-tu ce que j’ai vu au milieu de cette potée d’enfants ? une petite fille de dix ans, un amour !… un trésor !… des cheveux blonds superbes et tout bouclés, des yeux noirs longs comme le doigt, une bouche comme une cerise, une petite taille mince et droite comme un jonc, et avec ça une petite mine futée, et de la gentillesse… de la gentillesse à en revendre. Elle est bien un peu pâlotte, parce qu’elle meurt de faim comme le reste de la famille ; mais avec de la viande et du lait elle deviendra rose et blanche. Je la vois d’ici avec une jupe rouge à paillettes d’argent, faisant ses grâces au haut de la pyramide humaine, ou chantant de sa jolie petite voix d’enfant des polissonneries comme : Mon ami Vincent ou la Mère Arsouille[5] ; ça nous fera pleuvoir autant de pièces blanches que notre autre Basquine, avec sa frimousse moricaude et poitrinaire, nous a fait pleuvoir de gros sous pendant sa vie.

» — Mais comment l’avoir, cette petite ? – demanda la mère Major à la Levrasse.

» — Attends donc ; j’ai dit au charron : Mon digne homme, vous et votre famille vous crevez la faim, la soif et le froid.

» — C’est la vérité, – m’a répondu le pataud d’un ton geigneux. – onze enfants en bas âge et une femme au lit, c’est plus qu’un homme ne peut porter ; je n’ai que deux bras, et j’ai douze bouches à nourrir.

» — Voulez-vous n’en avoir plus que onze bouches à nourrir, mon brave homme ?

» Le pataud me regarde d’un air ébahi.

» — Oui, je me charge de l’aînée de vos filles, tenez, de cette blondinette qui nous regarde de tous ses grands yeux ; je l’emmène ; vous me la laisserez jusqu’à dix-huit ans, et je lui apprendrai un bon état.

» — Jeannette, – s’écria le pataud les larmes aux yeux, – mon petit trésor, le quitter, je n’ai que ça de joie ; jamais.

» — Allons, bonhomme, soyez raisonnable, ça sera une bouche de moins à remplir.

» — Je ne sais pas si je vous donnerais un autre de mes enfants, ça serait à grand’peine. Pourtant… notre misère est si grande… ça serait pour son bien ; mais Jeannette ! Jeannette ! oh ! jamais !

» — Quant à prendre un autre des enfants, au lieu de la blondinette, – dit la Levrasse à la mère Major, – merci du cadeau ; figure-toi une couvée de petits hiboux, je ne sais pas comment diable cette jolie petite fauvette a pu éclore dans ce vilain nid. Aussi :

» — Non, Jeannette et pas d’autre, – dis-je au charron, – et, bien mieux, mon brave, je vous donne comptant cent francs en bons écus, mais vous me laisserez Jeannette jusqu’à vingt ans.

» — Cent francs, – reprit le pataud de charron, – cent francs… – Et il n’en revenait pas : pour sa misère c’était un trésor… À sa bête de face ébaubie, je m’attendais à ce qu’il allait me lâcher Jeannette, car il l’appelle, la prend dans ses bras, baise et rebaise sa petite tête blonde, la mange de caresses, pleure comme un veau… mais, bah ! voilà-t-il pas l’animal qui me dit en sanglotant :

» — Allez-vous-en, monsieur, allez-vous-en, je garde Jeannette… Si nous mourons de faim, eh bien ! nous mourrons de faim, mais elle ne me quittera pas.

» — Alors, tu ne l’as donc pas, cette petite Basquine ? – dit à la Levrasse la mère Major, qui n’en était pas fâchée par jalousie, – ajouta Bamboche en manière de parenthèse.

» — Attends donc la fin, – reprend la Levrasse ; – je dis au charron :

» — Écoutez, mon brave : je ne veux pas abuser de votre position ; réfléchissez, je vous donne jusqu’à demain midi ; ce n’est plus cent francs, mais trois cents francs que je vous offre pour Jeannette ; vous me trouverez demain jusqu’à midi à l’auberge du Grand-Cerf, et, plus tard, si vous vous ravisez, vous pourrez m’écrire à l’adresse que je vous laisse.

» Là-dessus, j’ai quitté le charron, et je suis sûr qu’il m’arrivera demain matin, au chant du coq, avec sa blondinette. »

— Eh bien ! est-il venu ? – demandai-je à Bamboche.

— Non ; mais moi qui, en faisant semblant de dormir, avais entendu la Levrasse dire à la mère Major tout ce que je viens de te raconter, curieux de voir la nouvelle Basquine, je me lève de grand matin, je sors de l’auberge, je demande l’adresse du charron, j’y cours… et…

Le récit de Bamboche fut interrompu par la grosse voix de la mère Major, qui cria du haut de la porte de l’escalier de la cave :

— Ohé ! Martin… Bamboche… à la pâtée ! !

— On nous appelle, – me dit précipitamment mon nouvel ami, – je te dirai le reste une autre fois ; mais, arrivé chez le charron, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu de Jeannette m’a rendu si amoureux d’elle… si amoureux ! ! que, depuis ce jour-là, je ne fais plus qu’y penser. Son père n’a pas voulu la donner cette fois-là ;… mais, il y a huit jours, j’ai entendu la Levrasse dire à la mère Major que le charron venait de lui écrire… et que dès qu’un homme-poisson qu’il attend serait arrivé ici, nous partirions, et que nous passerions par le bourg du charron, pour prendre avec nous Jeannette, la nouvelle Basquine.

— Mais, tonnerre de Dieu !… vous êtes donc sourds ?… – cria de nouveau la mère Major. – Faut-il que je descende… crapauds ?

— Nous voilà ! madame, nous voilà ! – m’écriai-je. Puis, me jetant au cou de Bamboche, je lui dis avec effusion :

— Nous sommes amis… n’est-ce pas… et pour toujours ?

— Oui, amis… – me répondit Bamboche, en répondant cordialement à mon étreinte, – bien amis… et pour toujours.

____________

 

Et voilà d’où date mon amitié pour Bamboche.

Quelques semaines plus tard je connus Basquine.

Personnages étranges, presque inexplicables, que j’ai toujours aimés autant qu’ils m’ont aimé, et que, durant le cours de ma vie, non moins aventureuse que la leur, je devais rencontrer tant de fois dans des circonstances si diverses.

CHAPITRE XV.

Lettre de Martin à un roi. – Pourquoi le pauvre s’enivre. – Éducation de Martin. – Le désossement. – Les grands bras. – Le torticolmuche. – La promenade à la turque. – Projets de fuite. – Preuves d’affection.

À cet endroit du manuscrit, était ajoutée une note marginale ainsi conçue et adressée par Martin au roi dont nous avons parlé :

Septembre 1845.

« Si puérile que vous semble peut-être, Sire, l’histoire de ces premières années d’un pauvre enfant abandonné, veuillez réfléchir, et vous reconnaîtrez peut-être que ce récit touche aux plus graves questions sociales.

Le maçon, dont tout enfant j’étais le manœuvre, s’enivrait.

Pourquoi s’enivrait-il ?

Afin d’échapper, de temps autre, par l’ivresse, à la pensée présente et à venir d’une vie trop pénible.

Par une singulière exception, cet homme poétisait un vice odieux… Oui, bien odieux, mais non plus odieux que les causes qui l’engendrent et qui le rendent fréquemment inévitable.

Parmi les causes nombreuses et diverses de ce vice, deux sont puissantes :

Oublier parfois une vie de privation et de fatigues incessantes.

S’étourdir sur les souffrances et sur les besoins, sans cesse renaissants, d’une famille exténuée, que le salaire insuffisant du prolétaire ne peut soutenir.

Sans doute il est, parmi les prolétaires, plus d’un homme assez fort, assez courageux, assez résigné pour contempler, sans jamais fermer les yeux, cette infinie et sombre perspective de jours, de mois, d’années, où, désespérant de tout repos, de tout bien-être pour son vieil âge, il se voit travaillant, et travaillant sans cesse… en attendant une mort misérable, fin misérable d’une vie misérable !

Sans doute il est, parmi les prolétaires, des hommes plus stoïques encore.

L’un, après douze heures d’un travail écrasant, rentre chaque soir au logis, demeure sombre, étouffante, infecte ; il a acheté, de son salaire insuffisant, un pain insuffisant pour sa famille affamée ; lui aussi est affamé par sa fatigue quotidienne, sa femme aussi est affamée par le pénible allaitement du dernier né, à qui elle donne un sein tari ; mais l’insuffisante nourriture est presque tout entière abandonnée aux enfants, hâves, décharnés.

Et pourtant, durant leur insomnie, le père et la mère les entendront encore crier leur faim inassouvie.

Ainsi… chaque jour cet homme se lève dès l’aube, court à son labeur et l’accomplit… malgré l’obsession de cette pensée désespérante :

« Si rude que soit mon labeur, si infatigable que soit mon zèle… ce soir encore… et les autres soirs aussi je n’aurai pas assez gagné pour satisfaire à la faim des miens… et, cette nuit encore, et les autres nuits aussi… leurs plaintes me tiendront péniblement éveillé jusqu’au matin que sonne l’heure du travail… Et j’épuiserai mes forces, ma vie, à tourner sans espoir dans ce cercle fatal. »

Oui, cet homme est stoïque et vénérable, car, pour quelques sous prélevés sur son salaire, il pourrait, comme tant d’autres, trouver au cabaret, pendant tout un jour… entendez-vous, Sire, pendant tout un jour ! ! ! l’OUBLI des soucis renaissants dont il est dévoré.

Et, parce que ces hommes courageux sont dignes de vénération, parce qu’ils résistent à l’entraînement d’un vice presque inévitable dans leur horrible position, parce qu’ils souffrent résignés, inoffensifs, est-il juste… est-il prudent de les abandonner toujours à cette agonie ? Parce que l’innocent a résisté à la torture, faut-il prolonger le supplice ?

Mais malheureusement tous les prolétaires ne sont pas, ne peuvent pas être doués de cette énergie stoïque…

Il en est aussi beaucoup que l’ignorance hébète, que la misère dégrade, que l’inespérance étourdit et égare ; ceux-là cèdent aux funestes enchantements de l’ivresse, où ils trouvent l’oubli de leurs maux… d’autres, enfin, plus dégradés encore, et ceux-là sont peu nombreux, aiment l’ivresse pour l’ivresse. Ceux-là sont blâmables… Mais ceux-là le sont doublement, qui condamnent sans pitié ces malheureux à cette ignorance, à ce dénuement, à cette inespérance, causes premières, causes fatales du déplorable vice où ils trouvent l’abrutissement, la maladie, la mort…

D’autres raisons moins désolantes, mais de conséquences non moins fatales, poussent encore à l’ivrognerie les victimes du paupérisme.

Évidemment, après une semaine de rudes travaux, l’homme éprouve l’impérieux besoin du repos, du délassement, du plaisir.

Il est, parmi les prolétaires, des hommes qui, rompus par l’habitude d’une résignation austère, ou affaiblis par les privations, trouvent, dans l’apathique repos du corps et de la pensée où ils sommeillent le dimanche, une compensation suffisante aux durs labeurs de la semaine.

D’autres sont doués d’une certaine instruction, d’une délicatesse de pensées, d’une finesse d’aptitudes que n’a pu briser le faix écrasant des travaux manuels.

Parmi ceux-là, les uns cherchent chaque dimanche un délassement et un plaisir dans la lecture des poètes ou des penseurs ; les autres se récréent, se délassent dans l’intelligente contemplation des chefs-d’œuvre de l’art exposés au public ; ceux-ci se complaisent dans la reconnaissante admiration des beautés de la nature, sachant la trouver adorable, splendide, et dans son immensité, et dans ses plus petites créations ; ils restent également charmés, ou religieusement émus, par la vue des éblouissantes magnificences d’un radieux coucher de soleil, par l’aspect du scintillement des mondes, par une belle nuit d’été, ou par l’examen curieux d’une petite touffe de fleurs agrestes, ou d’un insecte au corselet d’or et d’émeraudes et aux ailes de gaze.

Mais forcément ils ne sont pas très nombreux, ceux-là qui, malgré les soucis, les fatigues d’une condition toujours laborieuse, rude, précaire, souvent déplorable et abrutissante, peuvent acquérir ou conserver cette finesse de perception, cette fraîcheur d’impressions, cette noblesse de pensée, indispensables aux jouissances intellectuelles.

Parmi les prolétaires, beaucoup, bien que laborieux et probes, ont été élevés dans l’ignorance, dans la grossièreté, déshérités de cette éducation libérale qui seule élève, raffine les instincts et donne le goût des délassements choisis, des récréations délicates.

Qu’arrive-t-il ? après une semaine de contrainte, de privations, de labeur, ils cèdent à un naturel et irrésistible besoin de plaisir.

Emportés par l’ardeur de la jeunesse, par une sorte de fièvre d’expansion, ils se ruent avec une fougueuse impatience dans les seuls lieux d’amusements ouverts à leur pauvreté !

Alors d’horribles cabarets, où se vendent du vin empoisonné, des mets nauséabonds, et des filles infectées, se remplissent d’une foule frémissante ; à l’entour de ces bruyantes tavernes surgissent de toute part des tréteaux, des bateleurs, et là, au milieu de scènes ignobles, dégradantes, tout ce qu’il y a de digne, de respectable dans l’homme, est raillé, est insulté en langage des halles. Plus loin, ce sont des chanteurs, et parmi eux, vieillards, femmes ou enfants, chacun rivalise d’impudeur et de chants obscènes, pour exciter la gaieté brutale des buveurs attablés.

Toutes ces passions irritées, déchaînées, grondent bientôt comme un orage, à peine dominé par les éclats du clairon des saltimbanques, par le roulement de leurs tambours, par la volée de leurs cloches qui appellent les spectateurs. Une poussière suffocante, fétide, tourbillonne et jette une sorte de brume sur cette grande orgie du paupérisme.

La nuit vient ; de rouges lumières illuminent ces figures avinées, incandescentes ; c’est alors un redoublement de cris, de chants cyniques, de joie brutale ; l’ivresse grondait sourdement depuis longtemps ; elle éclate enfin !

Aux accents d’une hilarité grossière, succèdent les injures, les menaces, puis les brutalités, les violences ; souvent le sang coule. Ces visages, naguère joyeux et empourprés par l’ivresse, deviennent livides, ici meurtris, ailleurs sanglants, ou souillés de boue ; ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces, ce sont des fous furieux. L’effrayante action du vin empoisonné qu’on leur vend jette ces malheureux dans la frénésie… Parfois leurs femmes, leurs enfants, tremblants, éplorés, sont témoins de ces horribles scènes ; des femmes, des jeunes filles, après avoir eu tout le jour la vue et les oreilles souillées par les gestes, par les chants des bateleurs, voient un mari, un père ou frère, victime d’une rixe acharnée, rouler tout sanglant à leurs pieds ; ses modestes vêtements du dimanche sont en lambeaux, souillés de fange ; il se relève en trébuchant, et, dans son ivresse, méconnaissant des êtres si chers, il leur prodigue l’injure et la menace.

Mais il se fait tard, les lumières s’éteignent, la tourmente s’apaise ; ces voix, naguère si éclatantes, chevrotent, balbutient ou gémissent ; ces hommes tout à l’heure si énergiques, si violents, s’affaissent sur eux-mêmes.

Un morne silence, interrompu çà et là par quelques cris lointains, succède à cet effrayant tumulte ; à beaucoup la raison est revenue, et, honteux, abattus, repentants, tous regagnent leurs demeures, et se jettent tristement sur leur grabat, en songeant déjà au labeur du lendemain.

Oui, cela est hideux ; oui, cela est horrible ; oui, la pensée se révolte ; oui, le cœur saigne de voir ces créatures de Dieu, douées d’une âme immortelle et ayant en elles tous les germes du beau et du bien, se complaire, s’abaisser, se dégrader dans de tels plaisirs…

Mais, pour les blâmer, où sont donc les plaisirs nobles, délicats, élevés, mis à la portée de ces malheureux en échange de leurs joies brutales ?

Quelles preuves de sollicitude donne-t-on à ces masses déshéritées ? On a bien songé à elles comme instruments de travail, on a bien songé à exploiter leur force, leur intelligence, leur vie. Mais quel souci a-t-on jamais pris de leurs plaisirs ?

Oui, de leurs plaisirs, et pourquoi non ? A-t-on jamais pensé que ceux-là surtout, car leur condition est rude, ont besoin de distractions, de délassements après de longs jours d’un travail pénible ? A-t-on cherché à ennoblir, à élever leurs délassements ? À ceux-là qui enrichissent le pays pendant la paix, qui le défendent si vient la guerre, a-t-on, au nom du pays, ouvert de vastes lieux de plaisirs honnêtes où chacun puisse, chaque semaine, trouver des récréations douces et pures, qui le charment, qui le consolent et qui l’enseignent ?

Non, non… Et de quel droit alors blâmer ces malheureux de se ruer sur de grossiers plaisirs, les seuls qui soient à la portée de leur misère et de leur intelligence qu’aucune éducation n’a développée ?

Encore quelques mots, Sire.

Dans ce récit sincère des divers événements de ma vie, vous verrez bien souvent apparaître les deux compagnons de ma première enfance…

Bamboche, le fils du bûcheron, cet enfant abandonné qui, après avoir vu mourir son père sans secours, au fond des bois, est repoussé avec un si cruel mépris, lorsque, pour la première fois, il demande à un homme riche du travail et du pain.

Cet enfant tombé d’abord entre les mains d’un abominable vagabond, qui lui enseigne la ruse et la fourberie, puis jeté par les hasards du dénuement entre les mains de saltimbanques qui, par leur dépravation et leurs brutalités, lui enseignent le vice et la haine.

Basquine… la fille d’un malheureux artisan qui, poussé à bout par une misère affreuse, est sur le point de vendre cette enfant à des bateleurs… qui se préparent à exploiter d’une façon infâme cet innocent trésor de beauté, de grâce et de candeur.

Quel que soit l’avenir de ces deux créatures, Sire, avant de porter sur elles un jugement inexorable… veuillez vous souvenir de ce qu’a été leur enfance… et le blâme fera peut-être place à la pitié… à la plus profonde, à la plus douloureuse pitié…

Et ce ne sont pas là des exceptions, Sire : parmi tous ceux qui tombent fatalement dans des abîmes sans fond de perversité, d’infamie, il est en est bien peu… bien peu qui n’eussent pas été honnêtes et bons, si leur vie n’avait pas commencé dans l’abandon, dans la misère, ou dans un milieu corrompu et corrupteur. »

La Levrasse et la mère Major, craignant sans doute que je n’essayasse de m’évader, me surveillaient de très près ; ces précautions étaient inutiles…

— Oui, nous serons amis, bien amis, et pour toujours, – m’avait dit Bamboche, ensuite de notre première entrevue, commencée par une rixe et terminée par une cordiale étreinte.

Autant que moi, Bamboche se montra fidèle à cette promesse d’affection réciproque. Par un singulier contraste, cet enfant d’un caractère indomptable, d’une perversité précoce, d’une méchanceté sournoise, et quelquefois même d’une froide férocité, me témoigna dès lors l’attachement le plus tendre, le plus dévoué. Je l’avoue, sans la réalisation de cette amitié fraternelle si longtemps rêvée par moi, sans rattachement qui me lia bien vite et étroitement à mon compagnon d’infortune, j’aurais tâché de me soustraire par la fuite au cruel apprentissage de mon nouveau métier.

Tout le temps qui n’était pas employé à mes leçons, je le passais avec Bamboche ; je l’écoutais parler de Basquine avec une ardeur, avec une sincérité de passion qui, maintenant, en y réfléchissant, me semble extraordinaire pour un enfant de son âge ; tantôt il fondait en larmes en songeant au sort cruel qui attendait cette pauvre enfant, car il se rappelait la triste vie et la triste fin de la première Basquine ; tantôt il bondissait de joie en pensant que, dans peu de jours, la fille du charron serait notre compagne ; tantôt enfin il éclatait en menaces furieuses contre la Levrasse et la mère Major, à la seule pensée que cette Basquine serait battue comme nous.

À force d’entendre mon compagnon parler de notre future compagne avec une admiration si passionnée, j’en étais venu, autant par affection pour Bamboche que par un sentiment de curiosité vivement excitée, à désirer aussi très impatiemment l’arrivée de Basquine.

Soit que la mère Major ne me jugeât pas digne de succéder dans ses affections à l’infidèle Bamboche, soit qu’elle dissimulât ses projets de crainte de m’épouvanter (et elle ne se fût pas trompée), elle ne me disait pas un mot d’amour, et se montrait envers moi d’une sévérité extrême.

Malgré ses favorables pronostics qui m’avaient prédit qu’avant un mois je ferais d’une manière très satisfaisante le saut du lapin et autres exercices, ma constitution, plus encore que ma volonté, s’était d’abord montrée rebelle aux leçons de mon institutrice.

Mon premier état de manœuvre m’avait accoutumé à marcher le dos courbé, sous le poids d’une auge trop pesante pour mes forces, tandis que la mère Major me demandait, au contraire, non seulement d’effacer mes épaules, mais encore de me renverser souvent le corps en arrière. Mon premier progrès fut de marcher droit au lieu de marcher voûté selon mon habitude ; ma taille, qui eût dévié sans doute, fut ainsi forcément redressée ; c’est à peu près là que se doit borner ma reconnaissance envers la mère Major.

Elle m’infligeait quotidiennement une sorte de torture, en procédant à ce qu’elle appelait, dans l’argot de son métier, mon désossement. Voici comment elle procédait à ces notions élémentaires et indispensables de notre art.

Chaque matin, elle m’attachait alternativement, à chaque poignet, un poids de trois ou quatre livres, puis elle m’obligeait, sous peine d’une rude correction, de décrire avec mon bras et parallèlement à mon corps, un mouvement de rotation, d’abord assez lent, puis de plus en plus rapide, et dont l’épaule était, pour ainsi dire, le point pivotal.

Une fois mon bras entraîné par le poids attaché à mon poignet, ce qui centuplait la vitesse du mouvement, je sentais mes articulations se distendre avec de cruels tiraillements, puis (sensation étrange et très douloureuse), il me semblait sentir mon bras s’allonger… s’allonger outre mesure, selon que ce mouvement de fronde devenait plus rapide.

Dans nos entretiens avec Bamboche, nous appelions cela faire les grands bras.

Un enfantillage inexplicable me faisait quelquefois, malgré de vives souffrances, fermer les yeux afin que, pour moi, l’illusion fût complète ; et, en effet, j’aurais alors juré que mon bras, à mesure qu’il décrivait ces cercles, atteignait de huit à dix pieds de longueur.

Mes jambes étaient ensuite soumises à une évolution analogue, toujours au moyen de poids alternativement fixés à chaque cheville. Il ne s’agissait plus d’un mouvement rotatoire, mais d’un mouvement de pendule, dont la hanche était le point articulé, et dont le pied, chargé d’un poids assez lourd, formait le balancier ; les mêmes douleurs se renouvelaient peut-être plus vives encore aux jointures de la cuisse, du genou et du pied ; il en allait de même de la singulière illusion qui me faisait croire que mes membres s’allongeaient étrangement à mesure que l’exercice auquel on me soumettait devenait de plus en plus précipité.

La leçon se terminait par ce que la mère Major appelait le torticolmuche.

Bamboche m’avait dit que lors de ses premières initiations à cette nouvelle torture, il avait failli devenir fou. Ceci me parut d’abord exagéré ; mais, instruit par l’expérience, je reconnus la vérité des paroles de mon compagnon.

La mère Major me prenait la tête à la hauteur des oreilles, qu’elle tenait de l’index et du pouce, et qu’elle pinçait jusqu’au sang à la moindre résistance de ma part ; puis, me serrant ainsi le crâne, entre ses deux mains, puissantes comme un étau, elle portait brusquement ma tête en avant, en arrière, à gauche, à droite, en imprimant à ces mouvements continus et successifs une telle rapidité, que j’en avais, pour ainsi dire, le cou tordu. Bientôt, saisi d’un vertige mêlé d’élancements aigus, il me semblait que mes yeux allaient sortir de ma tête, et que mon cerveau ballottait deçà et delà dans sa boîte osseuse. Chacun de ces chocs me causait la plus incroyable souffrance.

Une espèce d’hébétement passager succédait presque toujours chez moi à cet exercice qui terminait la leçon.

Du reste, je l’avoue, le désossement portait ses fruits ; j’acquis ainsi peu à peu, et au prix de cruelles douleurs, une souplesse étonnante ; certaines positions, certains entrelacements de membres, qui m’eussent été physiquement impossibles, commençaient à me devenir familiers ; mais ma terrible institutrice ne s’arrêta pas là ; me trouvant sans doute suffisamment désossé, elle voulut me faire travailler à fond la promenade à la turque. Pourquoi à la turque ? Je l’ignore. Voici comment la chose se passait :

La mère Major me faisait asseoir par terre, sur un lit de paille, m’attachait la main droite au pied droit, la main gauche au pied gauche, puis me roulait ainsi en ligne droite, par une série de culbutes continues, dont le moindre inconvénient était de me briser les reins et de me donner, presque ensuite de chaque séance, une sorte de coup de sang, auquel mon institutrice remédiait au moyen d’un seau d’eau de puits dont elle m’arrosait. Cette cataracte improvisée me rappelait à moi-même, et nous passions à un autre exercice.

En public, la promenade à la turque devait s’exécuter librement, c’est-à-dire qu’au lieu d’avoir les mains attachées aux pieds et de recevoir une impulsion étrangère, l’on devait se saisir le bout des orteils et accomplir les culbutes de son propre mouvement.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, pendant lesquelles la Levrasse fit de fréquentes absences : à différentes reprises, il rapporta de nombreuses chevelures de toutes couleurs, car il continuait son commerce, trafiquant des cheveux des filles indigentes.

Mon affection pour Bamboche allait toujours croissant, par cela même qu’insolent et méchant avec tous, il se montrait pour moi bon et affectueux… à sa manière ; il avait été témoin des souffrances que m’avait surtout causées la promenade turque, mais, à ma grande surprise, il ne m’avait ni consolé ni plaint ; pendant plusieurs jours, il me parut distrait, préoccupé ; je le vis souvent se diriger vers un grenier inoccupé, où il faisait de longues séances ; il me cachait un secret ; par fierté, je ne voulus pas aller au-devant de sa confiance.

Un jour, je sortais rompu, hébété par ma leçon, la promenade turque s’étant beaucoup prolongée ; je souffrais cruellement d’une enflure au poignet, car j’étais retombé une fois à faux, et la mère Major m’avait châtié de ma maladresse ; je trouvai Bamboche rayonnant ; mais apprenant ma double mésaventure, sa figure s’assombrit ; il s’emporta contre la mère Major en imprécations, examina ma main avec une sollicitude fraternelle, puis, me regardant tristement, il me dit d’une voix émue :

— Heureusement, c’est la dernière fois que tu seras battu !

— La dernière fois ? – lui dis-je tout étonné.

— Demain, tu ne seras plus ici, – me répondit-il après un moment de silence.

— Je ne serai plus ici ? – m’écriai-je.

— Écoute : hier, j’ai entendu la Levrasse parler avec la mère Major ; demain, l’homme-poisson arrive ; je connais le voiturier qui l’amènera : c’est un brave homme ; j’ai pris une grande corde dans le grenier, j’y ai fait des nœuds, je l’ai bien cachée : il y a une lucarne qui donne sur les champs, tu pourras y passer, puisque moi, qui suis plus grand que toi, j’ai essayé et que j’y passe…

— Moi y passer ! et pourquoi ?

— Attends donc… j’attacherai la corde d’avance, j’ai pris un pieu exprès ; sitôt que la voiture qui aura amené l’homme-poisson sortira d’ici, tu fileras par la lucarne ; tu prieras le voiturier de t’emmener avec lui et de te cacher jusqu’à ce que tu sois à trois ou quatre lieues d’ici. Une fois hors des pattes de la Levrasse, tu trouveras bien quelque part des maçons à servir, ou bien tu demanderas l’aumône en attendant.

À cette proposition, mon cœur se brisa… j’interrompis Bamboche par mes larmes.

— Qu’est-ce que tu as ? – me demanda-t-il brusquement.

— Tu ne m’aimes pas, – lui dis-je tristement.

— Moi ! – s’écria-t-il d’un ton de reproche courroucé… – moi ! et je tâche de te faire sauver d’ici… Voilà quinze jours que j’y pense. Je ne te parlais de rien pour ne pas te donner de fausse joie ! et voilà comme tu me reçois !

— Oui, – repris-je avec amertume, ça t’est bien égal que je m’en aille… tu ne tiens pas à moi…

À ces mots, Bamboche tomba sur moi à grands coups de poing.

Bien qu’habitué aux singulières façons de mon ami, cette brusque attaque, dont je ne comprenais pas alors la signification, m’irrita beaucoup. À mon attendrissement succéda la colère, et je rendis à mon compagnon coup pour coup.

— Et moi qui me prive de toi !… moi qui ai manqué de me casser les reins, en essayant la corde pour voir si elle était assez longue ! – s’écria Bamboche furieux de mon ingratitude, – tiens… empoigne, – et il accompagna ce tendre reproche d’un vigoureux horion.

— Et toi qui m’avais dit que nous ne nous quitterions jamais ! – répondis-je, non moins indigné, – tiens… attrape, – et je ripostai par un coup de pied.

— Mais moi, je sais bien le mal que tu endures ici… gredin !… – reprit Bamboche en continuant cette touchante scène de pugilat. – Voilà pour toi !

— Mais tu sais bien aussi que pourvu que nous soyons ensemble, ça me serait égal d’être battu comme plâtre ! – et je frappai à mon tour.

— À la bonne heure, – dit Bamboche en se calmant peu à peu. – Mais moi, je reste pour attendre Basquine… sans cela, est-ce qu’il n’y a pas longtemps que j’aurais mis le feu à la baraque pour y rôtir la Levrasse et la mère Major, et que nous aurions filé ? Mais puisque je suis retenu ici, file tout seul.

— Jamais, car, une fois Basquine ici, si tu veux te sauver avec elle, vous aurez besoin de moi…

Et la lutte fut un moment suspendue.

Bamboche, toujours violent dans ses amitiés comme dans sa haine, fit un mouvement pour se jeter de nouveau sur moi. Incertain de ses intentions, je me mis, à tout hasard, sur la défensive. Inutile précaution. Ce singulier garçon me serra contre sa poitrine avec effusion, en me disant d’une voix émue :

— Martin, je n’oublierai jamais ça…

— Ni moi non plus, Bamboche.

Et je lui rendis son amicale étreinte d’aussi bon cœur que je lui avais rendu ses coups de poing.

— Tonnerre de Dieu… qu’est-ce que j’ai donc pour toi ? – me dit-il, après un moment de silence. J’ai beau me tâter, je n’y comprends rien.

— Ni moi non plus ; Bamboche, tu es pour tout le monde un diable incarné, tandis que pour moi… au contraire… et c’est ça qui m’étonne.

Après un moment de silence pensif, Bamboche reprit d’un air moitié railleur, moitié triste, qui ne lui était pas naturel :

— Je ne sais pas comment ça s’est fait que je t’ai parlé de mon père… Avant toi… je n’en avais parlé à personne… mais, sur le coup, ça m’aura attendri un morceau de cœur… Tu te seras f… ichu en plein dans le morceau détrempé, et depuis tu y seras resté comme un lézard incrusté dans une pierre que montre la Levrasse en faisant ses tours… Et tu es d’autant plus comme le lézard dans la pierre, que, d’être amoureux fou de ma petite Basquine, ça ne l’a pas délogé… Et puis, vois-tu ? Il me semble que depuis que je suis ami avec toi, ça m’amuse davantage d’être méchant pour les autres… et que j’en ai le droit.

— Alors c’est dit, je serai ton lézard, Bamboche, je garderai toujours mon petit coin ; mais tu ne me parleras plus de me sauver sans toi ?

— Non ; mais une fois Basquine avec nous, au bout de quelques jours, quand nous trouverons l’occasion belle… nous filerons nous trois.

— Et où irons-nous ?

— Tout droit devant nous.

— Et comment vivre ?

— Nous mendierons, nous dirons que nous sommes frères et sœur, que nos parents sont morts ; les serins de passants auront pitié de nous, comme disait le cul-de-jatte : nous empocherons leur argent. Et nous nous nous amuserons sans autre peine que de mendier…

— Et quand on ne nous donnera pas ?

— On ne se défie pas des enfants… nous volerons.

— Hum !… nous volerons… – repris-je d’un air pensif en songeant à Limousin, mon ancien maître, qui avait tant horreur du vol. Aussi j’ajoutai :

— Il vaudrait mieux ne pas voler.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, moi ; Limousin disait que c’était mal.

— Moi, je dis que ça n’est pas mal ; aimes-tu mieux croire Limousin que moi ?

— Il disait qu’il fallait gagner sa vie en travaillant.

— Mon père travaillait… et il n’a gagné que la mort, – répondit Bamboche d’un air sombre ; – le cul-de-jatte mendiait et volait quand il pouvait… ce qui n’empêche pas que jamais mon père ni moi n’avons fait un aussi bon repas que le mauvais repas du cul-de-jatte… Moi aussi, avant de mendier, j’ai demandé du travail aux passants quand mon père a été mort. J’avais bon courage… Est-ce qu’on m’en a donné, du travail ? Non. Qui est-ce qui s’est inquiété de moi ? Personne… Est-ce que les loups travaillent ? Quand le loup a faim, il mange… Travailler ! ah bien oui ! la Levrasse et la mère Major ne travaillent pas, ils volent des enfants comme nous, ils nous tortillent les membres, nous rouent de coups et nous font danser en public comme des chiens savants, et à ce métier-là ils mangent gras tous les jours et remplissent leur tire-lire… Et si jamais je la trouve, leur tire-lire, sois tranquille, nous rirons ; ne t’inquiète donc pas. Si je n’attendais pas Basquine, – et les yeux de Bamboche étincelèrent, sa robuste et large poitrine se gonfla en prononçant ce nom, – nous serions loin ; mais un peu de patience… et tu verras la bonne vie à nous trois avec elle ! libres et gais comme des oiseaux et picorant comme eux. Avec ça qu’ils demandent la permission, eux autres, de prendre où ils peuvent ce qu’il leur faut pour vivre, et bien vivre, hein ? Qu’est-ce qu’il aurait répondu à cela, ton vieux serin de Limousin ?

— Dame !… écoute donc, Bamboche, nous ne sommes pas des oiseaux.

— Sommes-nous plus, ou moins ? Te crois-tu plus qu’un oiseau ? – me demanda Bamboche avec un accent de dignité superbe.

— Je me crois plus qu’un oiseau, répondis-je avec conviction, – éclairé par mon ami sur ma valeur individuelle.

— Par ainsi, – reprit Bamboche, triomphant d’avance du dilemme qu’il m’allait poser, – nous sommes plus que les oiseaux, et nous n’aurions pas le droit de faire ce qu’ils font ? Nous n’aurions pas comme eux le droit de picorer pour vivre ?

Je l’avoue, ce dilemme m’embarrassa fort, et je ne pus y répondre.

Je n’avais d’ailleurs, comme tant d’autres enfants abandonnés, aucune notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Je me trompe, j’avais du moins retenu quelques sévères paroles de mon maître Limousin contre le vol ; mais ces paroles, simplement affirmatives, ne pouvaient laisser de traces bien profondes dans mon esprit, et lutter surtout contre les séduisants paradoxes de mon compagnon, car, je l’avoue, cette vie buissonnière et ailée passée avec Bamboche et Basquine, cette vie libre et aventureuse, alimentée par les aumônes des bonnes gens, et au pis-aller, par des moyens hasardeux, me paraissait l’idéal du bonheur.

CHAPITRE XVI.

Plus de besogne que de bruit. – Nouvelles fonctions de Martin. – Projet de fuite découvert. – L’homme-poisson.

Le soir même de ce jour où j’avais refusé de profiter des moyens d’évasion ménagés pour moi par Bamboche, la Levrasse me fit du doigt signe de le suivre dans sa chambre aux chevelures.

Cet homme, avec ses grimaces convulsives, son sang-froid, son sourire faux et narquois, sa voix aiguë, ses lèvres sardoniques et pincées, m’effrayait encore plus que la mère Major ; malgré ses gros poings et sa grosse voix, quelquefois celle-ci, me voyant brisé de fatigue, inondé de sueur, pris de vertige, les yeux injectés de sang, interrompait mes leçons acrobatiques par quelques moments de repos ; mais lorsque la Levrasse assistait à ces exercices, il se montrait impitoyable.

— Allons, allons, petit Martin, – disait-il d’un ton doucereusement ironique, – tu as chaud, ne nous refroidissons pas… c’est malsain… Si tu t’arrêtes, je serai obligé de te prendre, à grands coups de martinet, la mesure d’un gilet de flanelle de santé… mais tu n’auras le droit de le porter qu’à soixante et onze ans.

Et il me faisait une grotesque grimace.

Je fus donc très effrayé de me voir seul avec la Levrasse dans la chambre aux chevelures. Après avoir fermé la porte, il me dit :

— Petit Martin, je suis très content de toi, je vais te donner une preuve de confiance.

J’ouvris des yeux étonnés.

— Léonidas Requin arrive demain.

— Léonidas Requin ? mon bourgeois ? (Nous appelions la Levrasse notre bourgeois ; c’était la formule officielle.)

— Oui, – reprit la Levrasse, – c’est l’homme-poisson ; et, comme tu es le plus nouveau ici, les corvées te regardent, petit Martin.

— Quelle corvée, bourgeois ?

— Une corvée de confiance, bien entendu, car ce brigand de Bamboche serait capable de le faire étrangler et de le laisser sans eau.

— Et ma corvée à moi, bourgeois, qu’est-ce que ce sera ?

— Tu feras manger l’homme-poisson, vu qu’il n’a que des nageoires… ce pauvre minet, ce qui lui est peu commode pour manier une fourchette et un couteau.

— Il faudra que je fasse manger l’homme-poisson ! bourgeois ?

— Et que tu lui changes son eau tous les jours, petit Martin ; car il vit dans un grand bocal en sa qualité de poisson d’eau douce.

— Lui changer son eau ! – m’écriai-je de plus en plus consterné de ces nouvelles fonctions.

— Tu auras, en outre, à lui faire boire deux fois par jour de l’eau du Nil, dont il a fait provision, car il ne peut boire que de celle-là, c’est de son fleuve natal ; mais, prends bien garde à tes doigts, car il mord… vu que, par son grand-père, il descend de la famille royale des crocodiles d’Égypte, et que, par ses bisaïeuls, il descend des caïmans sacrés, révérés et honorés par ce peuple abruti…

Ces mots, prononcés avec l’accent du bateleur qui, la baguette à la main, démontre un phénomène, furent interrompus par la brusque arrivée de la mère Major ; elle se précipita comme un ouragan dans la chambre aux chevelures.

L’air furieux, menaçant, l’Alcide femelle tenait à la main un grosse corde à puits soigneusement lavée et garnie de nœuds de distance en distance.

Un pressentiment me dit que c’était la corde dont Bamboche m’avait parlé et qui devait servir à mon évasion.

— Il voulait s’échapper, le brigand de Bamboche, – s’écria la mère Major, – je le soupçonnais, je viens de le voir se glisser à pas de loup dans le grenier, près du pigeonnier, je l’ai suivi sans qu’il me voie, et je l’ai surpris cette corde sous le bras…

— Ah ! ah ! – fit la Levrasse avec une grimace facétieuse qui me fit trembler.

— Il y a plus, il avait emmanché comme un crochet à la barre de la lucarne, pour accrocher sa corde… et filer dehors…

— Oh ! oh ! – fit la Levrasse avec une seconde grimace plus grotesque que la première.

— Je l’ai attaché dans la cave, le scélérat ; donnez donc une éducation ! apprenez donc un état à ces filous-là, pour qu’ils se sauvent quand ils sont en état de travailler ! – s’écria la mère Major. – Mais je vais…

La Levrasse l’arrêta…

— Halte-là ! la mère. Il finit par s’habituer à tes douceurs ; tu fais plus de bruit que de mal, la mère… Moi, je ne fais pas plus de bruit qu’une taupe dans son trou… on n’entend rien… et mes bons petits conseils entrent bien plus avant dans la peau que tes gros tremblements de fureur… Il est dans la cave, ce petit Bamboche ?

— Oui, et solidement attaché… quoiqu’il ait voulu me dévorer les mains.

— Allons lui faire ma petite visite, – dit la Levrasse de sa voix doucereuse ; et il se dirigea vers la porte d’un pas souple, discret comme celui d’un chat sauvage qui va s’embusquer pour guetter sa proie.

Jamais, depuis mon arrivée dans la maison, la Levrasse n’avait infligé lui-même une correction à Bamboche ; aussi les menaces et le départ de notre bourgeois me glacèrent d’effroi pour mon compagnon.

Bientôt la mère Major mit mon épouvante à son comble, en arrêtant la Levrasse par le bras et en lui disant à mi-voix :

— Ne va pas trop loin, non plus…

— Sois donc tranquille, nous n’avons besoin de lui que dans quinze jours, – répondit la Levrasse, – ne te tourne pas le sang… tu n’entendras rien… je ne fais pas de bruit, moi… je ne fais pas de bruit… du tout… du tout…

Et il sortit en répétant ces mots, qu’il accompagna d’une grimace bizarre.

— C’est égal, – se dit la mère Major, l’air visiblement inquiet malgré sa dureté, et oubliant sans doute ma présence, – c’est égal, j’y vas aussi… c’est plus prudent… la Levrasse a ce soir quelque chose de mauvais dans l’œil.

Et, jetant le paquet de cordes qu’elle tenait sous son bras, elle s’avança vers la porte, me laissant désespéré, car c’était pour moi, pour avoir voulu faciliter mon évasion, que Bamboche allait subir une punition qui me semblait d’autant plus terrible qu’elle était plus mystérieuse.

Alors, saisissant la mère Major par le bras :

— C’est moi qui voulais me sauver… – m’écriai-je, – c’est pour moi que Bamboche avait préparé la corde,… c’est moi qui la lui avais demandée,… c’est moi qui dois être puni.

— Ah ! tu voulais te sauver, toi ! C’est bon à savoir, – dit la mère Major en m’examinant avec attention, – et ce brigand de Bamboche t’aidait,… vous ne valez pas mieux l’un que l’autre. Vous voulez nous filouter l’état que nous vous donnons,… mais, minute, je suis là !

Et ce disant, la mère Major me laissa dans la chambre aux chevelures, et ferma la porte à double tour.

Dans mon désespoir, je me jetai sur le carreau, je fondis en larmes, car je me reprochais d’être la cause involontaire de la punition de Bamboche.

Cette première crise de douleur passée, j’écoutai si je n’entendrais pas les cris de mon compagnon.

Tout resta dans le plus profond silence.

Je me hissai jusqu’à la petite fenêtre, grillée par deux barres de fer en croix, je ne vis rien.

La nuit vint. À l’heure du repas, j’entendis frapper à ma porte, et bientôt après, la voix de la Levrasse :

— Petit Martin… tu te coucheras sans souper, ça calmera ton agitation ; demain, l’homme-poisson, ta nouvelle connaissance, te consolera.

Je passai une nuit pénible, cent fois plus pénible que celle que j’avais passée dans cette même chambre, lors de mon arrivée chez la Levrasse.

Vers minuit, brisé de fatigue, de chagrin, je m’endormis d’un sommeil troublé par des rêves sinistres : je voyais Bamboche soumis à d’affreuses tortures, je l’entendais me dire : « Martin, Martin, c’est ta faute… » Au milieu de ces songes effrayants m’apparaissait la figure monstrueuse de l’homme-poisson ; il me poursuivait, et je ne pouvais échapper à ses cruelles morsures.

Deux coups bruyamment frappés à ma porte m’éveillèrent en sursaut au milieu de ce rêve. Il faisait jour. J’écoutai : c’était la voix de la Levrasse.

— Vite, vite, petit Martin… l’homme-poisson vient d’arriver, il attend son petit serviteur.

Et la porte s’ouvrit.

La réalité continuant pour ainsi dire mon rêve, effrayé, je regardais la Levrasse d’un air hagard, puis, me souvenant des divers incidents de la veille :

— Et Bamboche ? – lui dis-je.

— Bamboche ? il est plus heureux que toi… il se dorlote au frais… il a congé… pour quelques jours.

Puis après un silence, la Levrasse ajouta :

— Ah ! tu voulais te sauver, petit Martin ! on ne quitte pas ainsi papa et maman… ce n’est pas gentil.

— Où est Bamboche ? je veux le voir, – m’écriai-je… – Que lui avez-vous fait hier ?

Et comme la Levrasse me répondait par une grimace sardonique, en me montrant la porte, je me tus, réfléchissant à l’inutilité de mes questions, mais bien décidé à profiter de la liberté qu’on me laisserait pour me rapprocher de mon compagnon.

Lorsque j’arrivai dans la cour avec la Levrasse, je trouvai la mère Major, qui, déployant sa force herculéenne, aidait un charretier à faire glisser le long des branches d’un de ces longs haquets dont se servent les conducteurs de tonneaux une caisse assez pesante et de forme singulière, où était renfermé l’homme-poisson, ainsi que l’annonçait un énorme écriteau, composé de lettres rouges sur un fond blanc, et portant ces mots :

 

L’HOMME-POISSON

Pensionnaire de monsieur la Levrasse,
artiste acrobate.

 

Cette caisse, oblongue, ressemblant assez à une grande baignoire carrée et à pans coupés, était surmontée d’une capote de tôle. Deux jours circulaires et vitrés de verre dépoli éclairaient l’intérieur de cette boîte, tandis que, sur le devant de la capote, on remarquait plusieurs trous destinés à donner de l’air, mais qui déliaient les regards curieux et indiscrets.

Au-dessous de la capote, vers la partie postérieure de la boîte, était fixé un large entonnoir paraissant destiné à recevoir l’eau dont on remplissait la boîte, eau qui, lorsqu’on voulait la changer, devait s’écouler à volonté par un robinet situé à l’extrémité inférieure de la caisse. Lorsque celle-ci eut glissé à terre le long des branches du haquet, le charretier, homme à figure honnête et naïve, et qui semblait regarder son chargement avec une sorte de crainte mêlée de curiosité, dit à la Levrasse :

— J’espère, bourgeois, que vous êtes content de ce voiturage-là ? Je suis parti hier, et j’arrive ; la nuit était si douce, que je n’ai arrêté que pour faire manger mes chevaux ; j’ai, comme vous voyez, défilé mes vingt-deux lieues en quinze heures, et…

La Levrasse interrompit le voiturier :

— Vous avez, n’est-ce pas, changé l’eau de mon homme-poisson, hier soir… comme on vous l’a recommandé ?

— Moi, monsieur la Levrasse… on ne m’a pas parlé de cela.

— Ah ! malheureux ! – s’écria la Levrasse en paraissant en proie à une terrible anxiété, – quel oubli !

— Mais M. Boulingrin, chez qui j’ai pris le poisson… non… l’homme-poisson, ne m’a rien dit du tout…

— Il ne vous a rien dit ?

— Non, monsieur la Levrasse ; il m’a dit seulement : — Père Lefèvre, voilà une caisse renfermant un homme-poisson, il n’a besoin de rien ; je lui ai mis deux carpes et une anguille pour ses repas, et…

Sans entendre davantage la justification du voiturier, la Levrasse se précipita vers la caisse, et, collant sa bouche à l’un des trous pratiqués pour donner passage à l’air :

— Léonidas… mon bonhomme… comment te trouves-tu ?…

Une voix dolente répondit d’abord quelques mots en une langue inconnue, qui nous fit ouvrir de larges oreilles au voiturier et à moi (j’ai su depuis que c’était une citation de Sénèque en langue latine) ; puis la voix ajouta bientôt en français :

— Changer d’eau… changer d’eau…

— Avez-vous entendu, père Lefèvre ? – dit la Levrasse au charretier d’un air capable, – il a tant besoin de changer d’eau, qu’il l’a dit d’abord en égyptien !

— C’était de l’égyptien ?

— Du plus pur égyptien du Nil… Ainsi il voulait changer d’eau ; j’en étais sûr, – reprit la Levrasse avec inquiétude, – car il est, pour le changement d’eau, aussi délicat qu’une sangsue. Ah ! père Lefèvre, – ajouta la Levrasse, d’un ton de reproche solennel, – vous serez peut-être cause d’un grand malheur.

Puis, se tournant vers la mère Major :

— Vite !… vite !… des seaux d’eau fraîche ! il est capable d’en mourir.

Et pendant que la mère Major et moi nous allions remplir des seaux d’eau à la pompe, la Levrasse ouvrant le robinet inférieur de la boîte, l’eau coula très abondamment.

La Levrasse prit alors un des seaux que j’apportais et le vida dans le large entonnoir à deux ou trois reprises.

— Ah ! cela fait du bien… – dit la voix avec une expression de béatitude extrême, et sans le moindre accent étranger. – Cela fait du bien…

Quelques mots latins suivirent encore cette exclamation.

Le charretier semblait navré d’avoir ainsi involontairement compromis la précieuse existence d’un homme-poisson égyptien qui parlait si bien français.

— Et moi qui ai si longtemps longé la rivière ! – s’écria le voiturier avec une expression de pénible regret ; – et dire que, sachant que je chargeais un homme-poisson, il ne m’est pas venu à l’idée de faire entrer mon haquet dans l’eau jusque par-dessus la capote de la boîte… et de la laisser comme ça une bonne heure dans le courant, pour bien le rafraîchir ce digne homme, non, ce digne poisson, non, ce digne homme-poisson !… Imbécile que je suis…

À peine le voiturier eut-il exprimé ces tardifs regrets, que l’habitant de la boîte parut s’agiter violemment, comme s’il eût été rétrospectivement épouvanté de la combinaison hydraulique de son conducteur.

— Malheureux ! – s’écria à son tour la Levrasse, en se retournant vers le malencontreux voiturier, – vous auriez fait là un beau coup.

Puis, se penchant vers les ouvertures de la boîte, il ajouta :

— Léonidas… mon minet… ça va-t-il mieux maintenant ?

— Mieux… mieux… – dit la voix, – mais la rivière… jamais… oh !… dites-le au voiturier.

— Ce gaillard a été gâté par la fréquentation du Nil, – dit la Levrasse d’un air capable ; – il ne peut souffrir d’autre fleuve… Aristocrate ! va ! – ajouta-t-il en se tournant vers la boîte.

— Ah ! monsieur la Levrasse, – dit le charretier en hochant la tête, – quelles fameuses recettes vous allez faire sur toute la route ! À chaque village, à chaque bourg, à chaque ville, mon haquet était suivi d’une vraie queue de monde. — Ah ! un homme-poisson… un homme-poisson !… ça doit être farce et curieux ! – que chacun disait, en lisant votre écriteau. — Oui, mes amis, – que je répondais, – je le conduis à M. la Levrasse dont il est la propriété, et comme il repassera par ici avec sa troupe, vous verrez l’homme-poisson.

La Levrasse interrompit le voiturier.

— Tu as passé à Saint-Genêt ? – lui dit-il.

— Oui, bourgeois.

— Et ma commission ?

— J’ai remis votre lettre. Ah ! bourgeois, c’est à fendre l’âme ; le charron est quasi moribond.

À ces mots, mon attention redoubla ; Bamboche avait complété ses confidences, en me disant le nom du village où demeurait le pauvre charron, père de la petite Jeannette, la future Basquine de la troupe.

— Ainsi, c’est vrai, le charron est bien malade ! – s’écria la Levrasse, sans pouvoir dissimuler sa joie. – Sa femme ne m’avait pas trompé dans sa lettre ; et elle, l’as-tu vue, la femme ?

— Oui, toujours infirme et alitée de son côté. Ah ! bourgeois, c’est à fendre le cœur que de voir ce père et cette mère malades, entourés de ce troupeau d’enfants déguenillés et mourant de faim.

— Tu vois ! le charron est moribond, – répéta la Levrasse d’un air pensif en regardant la mère Major.

— C’est ce qui te prouve, – dit celle-ci, – qu’il faudra nous dépêcher de partir d’ici.

— Oui, oui, le plus tôt sera le mieux, – répondit la Levrasse.

Cette détermination de la Levrasse me causa une grande joie. Bamboche serait si heureux d’apprendre que bientôt il verrait Basquine ! Dès lors ma seule pensée fut de chercher le moyen de parvenir auprès de mon compagnon, afin de lui annoncer une si heureuse nouvelle.

La Levrasse, s’adressant au voiturier, lui mit quelque argent dans la main en disant :

— Allons ? tiens, voilà pour toi ; tes chevaux sont reposés. Va-t’en.

— Oh ! oh ! moi, je ne m’en vais pas comme ça sans deux choses, bourgeois, – répondit le charretier.

— Quelles choses ?

— D’abord, bourgeois, je voudrais voir ce petit Bamboche, ce malin singe si futé ; il est méchant comme un diable ; mais il m’égaie à voir…

— Bamboche dort, – dit brusquement le Levrasse.

— Allons, tant pis, bourgeois, tant pis : la seconde chose, c’est un pourboire.

— J’ai juré à ma grand’mère mourante de ne jamais donner de pourboire, – dit la Levrasse avec une solennité grotesque.

— Attendez donc, bourgeois : le pourboire que je vous demande, c’est de me laisser seulement jeter un petit coup d’œil sur l’homme-poisson ; j’ai tâché, pendant la route, de voir à travers les trous, mais je n’ai rien vu.

— Quand nous arriverons dans ta ville d’Apremont, je te donnerai une place gratis, le lendemain de la dernière représentation.

— Mais, bourgeois…

— Ah çà, te moques-tu de moi ? En t’en retournant, tu raconterais sur toute la route ce que tu as vu de l’homme-poisson, et comme il y a des gredins qui se contentent d’avoir vu par les yeux des autres, tu écornerais ma recette…

— Bourgeois, je vous jure…

— Assez causé là-dessus… – reprit la Levrasse ; – as-tu prévenu, dans les endroits où tu t’es arrêté, qu’à mon passage j’achèterai des cheveux ?

— Oui, oui, – dit le charretier en étouffant un soupir de curiosité trompée. – J’ai dit que vous feriez votre moisson, faucheur de cheveux que vous êtes, et vous aurez les chevelures à bon compte, car le pain est cher cette année.

— Allons, va-t’en, et bon voyage, – dit la Levrasse, en montrant du geste la porte au voiturier.

— Ainsi, bourgeois, vous ne voulez pas ?…

— T’en iras-tu ! – répondit la Levrasse en frappant du pied avec impatience.

Quelques instants après, les lourdes portes de la cour se refermaient sur le charretier et sur son baquet, et nous restions seuls, moi, la Levrasse et la mère Major, en face de la mystérieuse boîte où était enfermé l’homme-poisson.

Je l’avoue, malgré mes vives inquiétudes sur le sort de Bamboche, malgré la préoccupation que me causait mon désir de parvenir jusqu’à lui, afin de lui annoncer son prochain rapprochement de Basquine, j’éprouvais une curiosité mêlée de crainte à l’endroit de cet étrange personnage, à qui je devais, d’après les ordres de la Levrasse, rendre les services les plus assidus.

Ayant sans doute entendu les portes de la cour se refermer, l’homme-poisson dit d’une voix timide à travers les trous de sa boîte :

— Puis-je sortir maintenant ?

— Attends, – dit la Levrasse ; – ce gredin de voiturier est si curieux, qu’il est capable de se hisser sur sa voiture pour regarder par-dessus la porte, ou de coller son œil à la serrure. Mère Major, monte en haut et regarde s’il s’éloigne.

L’Alcide femelle se hâta d’obéir, disparut par une porte, reparut bientôt à une mansarde du grenier, et dit, en paraissant suivre du regard la voiture qui s’éloignait :

— Il n’y a pas de danger… le père Lefèvre est là-bas… voilà qu’il tourne le mur de la ruelle…

— Allons, Léonidas… tu peux prendre l’air, – dit la Levrasse à l’homme-poisson en ouvrant la boîte.

À ce moment, mon cœur battit de crainte et de curiosité ; j’allais enfin contempler ce mystérieux phénomène.

Le couvercle de la boîte se leva.

Un homme de petite taille en sortit lentement, péniblement, comme s’il avait eu les membres roidis par un long engourdissement. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut de voir complètement sèche l’espèce de longue robe sans manches ou de sac dont ce personnage était enveloppé, et qui cachait complètement ses bras ; je m’attendais à le voir, au contraire, ruisseler comme un fleuve, en me rappelant les deux ou trois seaux d’eau versés par la Levrasse dans l’entonnoir qui communiquait à la boîte.

Léonidas Requin (c’était son nom, nom véritablement prédestiné) paraissait âgé de vingt-cinq ans ; ses traits irréguliers et grotesques, fidèlement reproduits, eussent ressemblé à une ébauche tracée par une main inexpérimentée : ainsi, l’œil droit, à la paupière supérieure toujours à demi baissée, par suite d’une infirmité naturelle, était placé beaucoup plus haut que l’œil gauche, toujours bien ouvert. De ceci résultait le plus singulier regard du monde. Le bout du nez de Léonidas, au lieu d’être perpendiculaire à sa racine, empiétait considérablement sur la joue gauche, grave incorrection qui faisait paraître la bouche ridicule, quoiqu’elle fût à peu près à sa place et largement dessinée par deux lèvres épaisses, au-dessous desquelles le menton fuyait brusquement ; le crâne était vaste, la chevelure rare, d’un châtain fade et sans reflets ; quelques petits bouquets de barbe de même nuance pointaient depuis plusieurs jours à travers une peau blafarde cruellement sillonnée par les marques de la petite vérole.

Cette figure, d’une laideur surtout ridicule, était empreinte de tant de bonhomie et de timidité, qu’au lieu d’avoir envie de rire à la vue de notre nouveau commensal, je le regardai avec une sorte d’intérêt.

— EGO ET ANIMAL SUM ET HOMO, NON TAMEN DUOS ESSE NOS DICES. (Je suis en même temps animal et homme, sans qu’on puisse dire que je suis deux.)

Telle fut la citation latine dont l’homme-poisson, Léonidas Requin, nous salua en sortant de sa prétendue piscine.

Il est inutile de dire qu’à cette époque de ma vie, je ne distinguai pas même les mots prononcés par Léonidas ; j’entendis seulement des sons incompréhensibles pour moi : mais ayant plus tard, dans le courant de mon aventureuse carrière, rencontré çà et là Léonidas Requin, subissant toujours des conditions non moins diverses qu’étranges, nous nous sommes si souvent rappelé notre entrevue chez la Levrasse, que j’ai su alors ce qui signifiait cette citation empruntée à Sénèque, l’auteur favori de l’homme-poisson, qui devait pratiquer plus que personne la stoïque philosophie de son maître.

Je trouve parmi quelques papiers un fragment de lettre que Léonidas Requin m’écrivait, quinze années plus tard. Malgré l’infime position où je me trouvais alors, j’avais espéré pouvoir assurer à mon ancien compagnon une position plus heureuse et plus convenable.

Dans cette lettre, destinée à être communiquée à un tiers, Léonidas abordait avec la plus naïve franchise les causes qui l’avaient conduit à accepter et à jouer son rôle d’homme-poisson.

Voici ce fragment, il fera connaître et peut-être aimer ce nouveau personnage, que l’on rencontrera plus d’une fois dans le cours de ce récit.

CHAPITRE XVII.

Vocation de Léonidas Requin. – Il entre en pension. – Le premier prix. – Réclame vivante. – Éducation universitaire.

« …… J’étais né pour être tailleur ; tout me dit que je serais devenu bon tailleur ; mon ambitieux père ne l’a pas voulu ; que sa mémoire soit respectée… car c’était bien le meilleur cœur, mais aussi l’esprit le plus faux que j’aie connu, mon brave Martin.

» Il était portier chez M. Raymond, maître de pension, boulevard Montparnasse (on pourra prendre là des renseignements). Mon oncle, pauvre petit tailleur en chambre, demeurait auprès de la pension, il raccommodait les vieilles hardes des élèves ; quand je lui portais quelques nippes à réparer, et que je le voyais manier dextrement l’aiguille, les jambes croisées sur son établi, dans sa chambre, bien chauffée en hiver par un poêle de fonte, bien aérée en été par la fraîcheur du boulevard, je ne m’imaginais pas de condition plus heureuse ; le bruit de ses grands, ciseaux d’acier qui taillaient en pleine pièce de drap bien luisant, la vue de ses écheveaux de fil de toutes couleurs me ravissaient d’aise ; mais mon admiration pour mon oncle tournait à la vénération, presque à la superstition, lorsqu’il me rendait, en apparence vierge de tout accroc… une calotte d’écolier de sixième… (c’est tout dire), que je lui avais apportée, dans quel état ! grand Dieu.

» Je dois avouer aussi que l’immobilité de corps à laquelle vous assujettit cette belle profession, qui transfigure si merveilleusement les vieilles nippes, me séduisait beaucoup ; car, chétif et poltron, j’ai horreur du mouvement ; un secret pressentiment me disait aussi qu’étant moralement très timide, et physiquement très laid, d’une laideur ridicule et bête, avec un œil perché en haut et l’autre en bas, sans compter mon long nez de travers, ces désavantages ne nuiraient en rien à mon état de tailleur… et à la confiance que pourraient me témoigner mes pratiques.

» Malgré ces heureuses dispositions, mon avenir fut détruit par la folle vanité de mon père… ET FIENT ET FACTA ISTA SUNT ! (et ces choses se sont commises et se commettront toujours,) comme dit le divin Sénèque.

» C’était le soir de la distribution des prix ; mon père avait vu passer devant sa loge tant d’élèves couronnés de chêne et pourtant sous le bras de beaux volumes reliés ; il avait tellement été exalté par les fanfares de la musique de la loterie qui faisait explosion après la nomination de chaque lauréat ; il avait enfin été tellement frappé des paroles de Monseigneur le ministre de l’instruction publique, qui daignait honorer la cérémonie de sa présence, et avait proclamé les jeunes élèves : LA GLOIRE FUTURE DE LA FRANCE, que le soir même, mon père supplia M. Raymond de me prendre par charité chez lui et de me faire faire les études nécessaires pour entrer en septième l’année suivante, malgré mes regrets et mes regards incessamment tournés vers le petit établi de mon oncle le tailleur. M. Raymond, qui avait d’ailleurs beaucoup à se louer de mon père, me confia à un maître d’études, et mon éducation universitaire commença.

» Malheureusement, en raison de ma figure ridicule, de ma timidité, de ma poltronnerie et de ma condition sociale de fils de portier, je devins, hélas ! en peu d’années, un bon, un excellent, un surprenant élève…

» Que ceci ne vous semble pas un paradoxe, mon cher Martin : bafoué, moqué, poursuivi par tous mes camarades dont j’étais devenu le jouet, je m’évertuais à faire de grands progrès afin d’être un peu protégé par les maîtres, et je tâchais d’être souvent le premier, afin de me trouver aussi éloigné que possible des bancs inférieurs, ordinairement occupés par les petits riches, mes plus acharnés persécuteurs, en leur qualité de cancres et de farceurs.

» Ceux-ci, du reste, si j’avais eu le moindre orgueil, m’eussent bien vite rappelé de mon empyrée, car ils me faisaient presque régulièrement choir sur le nez en mettant leurs jambes en travers chaque fois que je montais trôner au premier gradin.

» L’un des jours les plus malheureux de ma vie fut celui où, en sixième, mon nom retentit pour la première fois sous la tente dressée au milieu de la cour du collège Louis le Grand, pour la distribution des prix.

» — Léonidas Requin ! – cria d’une voix de stentor le censeur qui faisait l’appel des lauréats.

» À ce drôle de nom, premier rire général, et la musique de jouer à tout rompre : Charmante Gabrielle.

» J’étais sur ma banquette avec les autres élèves de la pension. En m’entendant appeler, je restai saisi d’épouvante à la seule pensée de traverser cette foule brillante, de monter sur une estrade avec accompagnement de fanfares, et… Allons donc, on m’eût coupé en morceaux plutôt que de m’arracher de ma banquette.

» — Léonidas Requin ! ! – répéta le censeur d’une voix plus retentissante encore.

» Redoublement d’hilarité, accompagné de la musique, qui allait crescendo.

» Perdant alors tout à fait la tête, je me jetai à quatre pattes sous mon banc, au moment où la musique s’interrompait soudain.

» — Requin est là… caché sous la banquette ! – cria, de sa petite voix flûtée, un de mes camarades… un vrai cancre, vous vous en doutez…

» À ces mots qui glapirent au milieu du brusque silence qui s’était fait tout à coup, les spectateurs se tournèrent de mon côté ; j’entendis un grand mouvement autour de moi, on riait, on huait, on appelait Léonidas Requin sur les tons les plus hilares, avec les épithètes les plus saugrenues… Deux de mes camarades me tirèrent par les pieds, je me défendis comme un lion, en poussant des cris affreux ; les rires redoublaient, la chose tournait au scandale ; pour le faire cesser, le censeur courroucé me proclama absent. La distribution continua ; seulement de nouveaux rires firent explosion lorsque je fus nommé deux autres fois, car j’avais remporté deux premiers et un second prix.

» Tout ceci n’est que ridicule, mon cher Martin ; voici qui devient atroce.

» Au retour de la distribution, M. Raymond, mon maître de pension, me fit venir dans son cabinet, et, après une remontrance pleine de bienveillance à propos de mon insupportable timidité, il me dit :

» — Requin, vous devez être, vous serez l’honneur de ma maison ; de ce jour, je ne vous considère plus comme mon élève, mais comme mon fils ; je serai moi-même votre répétiteur et vous mangerez à ma table.

» Mon autre père… le père Requin, qui, en rentrant, m’avait assez vertement battu, le cher homme ! pour m’apprendre à ne pas donner une autre fois de pareilles déconvenues à son orgueil paternel, faillit mourir de joie, en apprenant les bontés de M. Raymond pour moi. Je vous ai dit que ces bontés étaient féroces, mon cher Martin ; vous allez en juger.

» Du jour où je devins l’élève favori de M. Raymond, je fus pour lui une amorce, une enseigne, une réclame vivante destinée à achalander son institution par le retentissement de mes succès extraordinaires, nécessairement attribués à l’excellente éducation que l’on devait recevoir chez M. Raymond, etc., etc.

» J’avais toujours fui les récréations, qui, malgré la surveillance protectrice des maîtres, n’étaient guère pour moi que des heures de tribulations de toutes sortes. Je passais donc le temps des récréations au fond de la loge paternelle, refuge inviolable, où, ne sachant que faire, j’étudiais. Mais, une fois l’élève de M. Raymond, non seulement je continuai de travailler pendant les récréations, mais je travaillais les dimanches, les jours des fêtes, me couchant à minuit, me levant à cinq heures ; il n’y avait pas même de vacances pour moi : je travaillais sans repos ni cesse. Par suite de cette continuelle tension d’esprit, j’étais presque toujours en proie à d’horribles maux de tête, mais je n’osais avouer ces douleurs, je les surmontais et je continuais de piocher à outrance.

» En un mot, ce digne M. Raymond me mettait pour ainsi dire en serre chaude, afin d’obtenir de moi, par un labeur forcé, tout ce que mon intelligence pouvait donner de fruits précoces. Ce cher homme croyait sans doute qu’après une ou deux saisons, la plante s’étiolerait, épuisée par cette production trop hâtive ; peu importait à M. Raymond, pourvu que l’effet fût produit sur le public : chétif et débile, comment résistai-je à ces travaux exagérés, à ces souffrances physiques presque continues ? Je ne sais. Mais je continuai de fleurir à chaque été solaire et de courber tous les ans sous le poids des palmes universitaires.

» M. Raymond triomphait ; chaque année on pouvait lire dans les journaux cette réclame triomphante :

 

» L’élève Léonidas Requin, qui vient encore d’obtenir trois prix au grand concours, et cinq prix au collège Louis le Grand, appartient à la fameuse institution Raymond, boulevard Montparnasse. Nous n’avons pas besoin de recommander cette excellente maison d’éducation à la sollicitude des parents, etc., etc.

 

» Vous le pensez bien, mon cher Martin, j’avais rarement le temps de réfléchir à ce que l’on ferait de moi ; mais lorsque, par hasard, cela m’arrivait, c’était pour songer avec un amer regret à l’établi de mon oncle, le pauvre petit tailleur ; car ce que l’on appelait mes succès était loin de me tourner la tête ; je ne fais pas ici le modeste, je m’étais promis (et jusqu’alors j’avais opiniâtrement tenu ma parole) de ne plus jamais affronter le triomphe du couronnement public ; lors de la distribution des prix, on me proclamait toujours absent, renonçant de la sorte à la seule récompense qui aurait pu me causer quelque vertige d’orgueil. Mes succès ainsi dépouillés de tout prestige et réduits à leur plus simple expression, se résumaient pour moi en horions, bourrades, moqueries et autres témoignages de la jalouse animadversion de mes camarades, qui, malgré la protection dont on m’entourait, trouvaient toujours moyen de m’atteindre ; et de plus, comme ma timidité, ma gaucherie, ma poltronnerie et la conscience de ma laideur ridicule me rendaient très sauvage et très fuyard, on me croyait fier de mes avantages, aussi les gourmades de pleuvoir à la moindre petite occasion.

» Et pourtant, mon cher Martin (cela m’a toujours donné quelque estime pour mon bon sens), malgré mes douzaines de couronnes, et tout en me reconnaissant excellent humaniste… je me trouvais sincèrement très bête… Le dernier des cancres avait dans la conversation cent fois plus d’esprit, d’initiative ou de ressources que moi.

» Une fois hors de mes traductions de latin en français ou de français en latin ou en grec, monotone et stérile exercice, en tout semblable à l’oiseuse et pénible évolution de l’écureuil en cage ; une fois hors de ces inutiles et pesants labeurs qui, prolongés durant sept ou huit années, endorment, engourdissent ou tuent souvent tout ce qu’il y a de vif, de pénétrant, de curieux, de vivace dans l’intelligence des enfants et des adolescents, j’étais véritablement stupide.

» Deux ou trois fois, M. Raymond eut la malencontreuse idée de me produire, moi son phénomène, dans de petites réunions d’amis. J’étais hébété, incapable de prendre part à un entretien quelconque, à moins qu’il ne s’agît des auteurs latins ou grecs, et de la plus ou moins heureuse appropriation de la langue française, pour exprimer fidèlement le texte… et encore je balbutiais, je ne pouvais parvenir à rendre mon idée lucide. Hors de là, je redevenais si complètement idiot que M. Raymond se dégoûta bien vite de ces exhibitions de ma classique personne.

» De cette exclusion j’étais ravi, et si j’avais pu m’en affecter, je me serais consolé de ma sotte timidité en disant avec le divin Sénèque : — Sed semel hunc vidimus in bello fortem, in foro timidum. (On voit souvent l’homme brave à la guerre timide aux luttes du forum.)

» Combien de preuves, mon cher Martin, j’aurais à vous citer à propos de ma sotte incapacité ! Tenez… une… entre mille.

» J’aimais beaucoup mon père ; il alla passer quelques jours en Normandie. Je voulus lui écrire. Je fis vingt brouillons plus bêtes, plus impossibles les uns que les autres ; j’étais tellement habitué à vivre uniquement des mots, des phrases et de la pensée des autres, qu’il me fallut renoncer à exprimer mes sentiments à moi avec des mots à moi, des phrases à moi.

» Par un contraste assez piquant, le jour même où j’avais renoncé à écrire à mon père, je reçus une lettre d’un cancre de la pension.

» Dans cette missive, le cancre me donnait à savoir qu’en ma qualité de capon, de flatteur… (capon, oh ! oui, mais flatteur, je n’aurais jamais osé), et d’élève très fort, je lui étais souverainement désagréable à contempler, que je lui agaçais singulièrement les nerfs, en un mot, que je l’embêtais, et qu’à l’avenir si je ne m’arrangeais pas de façon à être quelquefois le dernier, comme tout le monde (ajoutait le cancre), je pouvais, malgré mes protecteurs, m’attendre à recevoir la plus belle volée, à jouir de la plus abondante raclée qui fût jamais tombée sur le dos voûté d’un trop bon élève.

» Je ne vous donne que la substance de la lettre, mon cher Martin, mais c’était étourdissant d’esprit, je n’aurais de ma vie écrit une lettre pareille.

» Le cancre terminait en me proposant, si j’avais assez de cœur pour ne pas abuser de ma position, de jouter à qui ferait le plus de barbarismes lors de la prochaine composition des prix, « seul moyen, – disait le cancre, – d’égaliser les armes entre nous. »

» Cet audacieux et cynique mépris de la composition des prix, de ce qu’il y a de plus sacré dans la religion universitaire, me sembla monstrueux ; ce cancre me faisait l’effet d’un, sacrilège, je rêvai qu’on le brûlait en manière d’auto-da-fé, sur un bûcher composé de tous ses pensums, il y en avait une montagne. Je m’éveillai en demandant qu’on lui fit grâce… et qu’on l’abandonnât à ses remords vengeurs… le malheureux !

» Mais il est des natures indomptables. Ce cancre devait mettre le comble à ses forfaits, en fumant de l’anis dans une pipe et en donnant (c’est à n’y pas croire) un grandissime coup de pied dans le ventre à M. le censeur qui lui avait cassé ladite pipe entre les dents…

» Le cancre fut solennellement chassé du collège, et aux malédictions terribles, aux effrayants pronostics dont il fut accablée en quittant la classe, je le crus fatalement voué à finir sur l’échafaud.

» Plus tard, j’ai vu le nom du cancre (vous connaissez le personnage, mon cher Martin, puisque vous avez été son domestique) ; plus tard, dis-je, j’ai vu le nom du cancre rayonner en lettres rouges, longues d’un pied, derrière le vitrage de tous les cabinets de lecture. Il est devenu l’un de nos poètes les plus célèbres… Et moi, (eheu ! miser ! hélas ! misérable !) en qui S. Ex. Mgr le ministre de l’instruction publique voyait une des gloires futures de la France, je me suis vu un jour forcé d’abdiquer ma dignité pour devenir un homme-poisson…

» Mais aussi, une fois hors de la vie des humanités, j’ai, en expérimentant la vie humaine, appris à exprimer à peu près mes idées, et je peux, à cette heure, vous écrire une lettre comme celle-ci, mon cher Martin, chose qui m’eût été absolument interdite au temps de mes plus beaux triomphes scolaires.

» Encore quelques mots pour arriver à notre première entrevue… (il y a quinze ans de cela) chez cet abominable saltimbanque appelé la Levrasse, où je vous ai rencontré tout enfant : avec cette soudure vous aurez ma vie tout entière. »

 

FIN DU TOME PREMIER.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en juin 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue Eugène, Les Misères des Enfants trouvés tome 1, édition illustrée, Paris, s.n. (on s’abonne à l’administration de la librairie, Rue Notre-Dame des Victoires), s.d. ainsi que : Paris, Rouff, 1888. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Un étang entre Lassay-sur-Croisne et Pruniers-en-Sologne, a été prise par J. P. Le Ridant le 24.07.2008 (Wikimédia, licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported). Les illustrations dans le texte proviennent des deux éditions précitées (Les auteurs en sont Charpentier, Castelli et A. Masson pour l’édition illustrée, anonymes [Auguste Belin] pour l’édition Rouff).

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[1] Le fermage à moitié, qui consiste en ce que le propriétaire donnant son terrain et le métayer son industrie, ils partagent également le produit, est un mode de fermage beaucoup plus équitable. Mais les simples travailleurs agricoles restent toujours exclus de cette association.

[2] On excusera peut-être l’orgueil filial de celui qui écrit ces lignes, s’il dit que cette cure merveilleuse a été accomplie par son père, feu M. le docteur Sue. Le malade reconnaissant voulut faire élever un monument qui consacrait le souvenir de sa résurrection, disait-il. Ce monument était surmonté d’un groupe d’une vingtaine de figures, dont on peut voir la reproduction (grandeur demi-nature) dans le riche Musée d’anatomie, d’histoire naturelle, géologie, etc., que M. le docteur Sue a légué à l’École royale des Beaux-Arts de Paris, rare collection commencée par le grand-père de feu M. le docteur Sue.

[3] Nous expliquerons plus tard ce que signifient ces mots techniques.

[4] Paillasse.

[5] L’obscénité de ces chansons est assez connue pour qu’il soit utile d’insister à ce sujet.