Eugène Sue

LES FILS DE FAMILLE
(troisième partie)

1856

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Table des matières

 

I 4

II 14

III 43

IV.. 63

V.. 76

VI 86

VII 106

VIII 122

IX.. 140

X.. 154

XI 190

XII 214

XIII 231

XIV.. 262

XV.. 275

XVI 286

XVII 297

XVIII 307

XIX.. 330

XX.. 346

XXI 370

XXII 386

XXIII 399

ÉPILOGUE. 409

Ce livre numérique. 424

 

I

M. Dumirail, après un premier mouvement de douloureux étonnement, se rassura, en songeant à la puissance de l’autorité paternelle, jusqu’alors si respectée de son fils, et, jetant à sa femme un regard qui semblait dire : « Ne crains rien, j’ai l’habitude d’être obéi », il reprit :

— Mon ami, ta vocation pour la carrière diplomatique est, dis-tu, irrésistible ?

— Oui, mon père.

— Notre entretien est grave, ne l’oublie pas, mon fils ; or, ce que tu dis au sujet de ta prétendue vocation diplomatique n’est pas sérieux.

— Pardon…

— Cela n’est pas sérieux, je le répète, puisque, depuis ton séjour à Paris, tu n’as pas mis les pieds chez M. de Morainville, et, de plus, je tairai, je veux taire les motifs qui t’ont, jusqu’ici, empêché de te présenter chez lui.

— Je te remercie, mon père, de ton indulgence ; je t’en sais gré surtout à toi, ma bonne mère, – ajouta Maurice d’une voix émue, faisant allusion à la pénible scène de la nuit. – De cette indulgence, je me montrerai digne… et, dès demain, je vous promets de me rendre au bureau de M. de Morainville, et de m’efforcer de justifier tes espérances, mon père ; car permets-moi de te rappeler que j’ai cédé, uniquement cédé à tes instances, en me décidant à embrasser la carrière diplomatique.

— Cela est vrai ! – reprit M. Dumirail d’une voix grave et contenue ; – cette folle ambition que, pendant un moment, j’ai eue pour vous, mon fils, a été, de ma part, une de ces erreurs pour lesquelles votre indulgente mère réclamait tout à l’heure l’oubli. C’était à vous moins qu’à personne de m’adresser ce reproche ; mais je vous répondrai que mon excuse était le désir de vous voir parcourir une carrière honorable, et, dans ma confiance absolue en la solidité des principes où vous aviez été élevé par nous, je vous croyais incapable de faillir. Cette espérance a été déçue, malheureusement déçue… Instruit par l’expérience, je suis maintenant résolu, invinciblement résolu d’accomplir mon devoir de père, en vous arrachant à une perte certaine, alors qu’il en est temps encore… Vous entendez, Maurice ?…

— Oui, mon père ; mais…

— En d’autres termes, demain, votre mère, moi et vous, nous quittons Paris, afin de retourner au Morillon.

— Permettez, mon père…

— Quant à votre prétendue vocation diplomatique, vous me ferez la grâce, une fois pour toutes, de n’en plus dire un mot, sinon je regarderais votre insistance, à ce sujet, comme une plaisanterie de la dernière inconvenance envers votre mère et envers moi.

— S’il en est ainsi, mon père… – reprit à son tour Maurice avec l’expression d’une inflexible volonté, – s’il m’est interdit de vous exposer les raisons qui me font désirer de rester à Paris, je suis forcé de me borner à vous déclarer purement et simplement que je ne retournerai pas au Morillon.

— Vous y retournerez, cependant… dès demain…

— Je vous demande pardon, mon père, je resterai à Paris.

— Mon fils, vous quitterez Paris dès demain, c’est moi qui vous l’affirme.

— Non, mon père, non, cent fois non ! Je ne suis plus un enfant, je suis maître de mes actions.

— Vous osez entrer en révolte ouverte contre moi ?

— Mon ami, ne t’emporte pas ! – dit vivement Mme Dumirail.

Puis, s’adressant à son fils :

— Mon enfant, après tout ce qui s’est passé ces jours-ci, peux-tu t’obstiner à rester à Paris ?

— Eh ! ma mère, il ne fallait pas me faire quitter nos montagnes ! Je m’y plaisais, faute de points de comparaison ; mais, à cette heure que j’ai goûté de la vie de Paris, le séjour de la campagne me serait insupportable.

— Quoi ! mon enfant, ce séjour, nous le partagerions avec toi, et il te serait insupportable ?

— Mon Dieu, ma mère, je suis arrivé à un âge où l’affection de nos parents n’est pas tout dans la vie ! Et, d’ailleurs, si tu tiens à ne pas te séparer de moi, que ne continues-tu d’habiter Paris, ainsi que mon père ? N’était-ce pas là votre premier projet ? Est-ce donc ma faute à moi si vous ne voulez plus aujourd’hui ce que vous vouliez hier ? Dois-je être la victime de vos incroyables indécisions ?

— C’est vous, vous, qui osez nous accuser ? – s’écria M. Dumirail cédant à une colère croissante.

Mais sa femme, l’interrompant d’un geste et s’adressant à Maurice, de sa voix la plus caressante, la plus tendrement persuasive :

— Voyons, mon enfant, parlons raison. Tu veux rester à Paris ?… Et moi, je te prie, je te conjure de n’y pas rester, afin de ne pas te séparer de nous. À cela, toi, tu réponds : « Eh bien ! demeurez à Paris avec moi. » Je conçois cette réponse ; mais pourtant, si je te dis, si je te prouve que, pour mille raisons, le séjour de Paris m’est contraire, à moi, qu’il m’est funeste, qu’il me deviendrait peut-être mortel… car, enfin, je ne veux certainement pas t’inquiéter, mon enfant ; mais vois donc combien, en si peu de temps, j’ai déjà changé. Mon Dieu ! je sais que tu me reprocheras de m’alarmer sans raison à ton sujet, de me créer des fantômes, de m’exagérer outre mesure les dangers que tu peux courir à Paris. D’accord, j’avoue ma faiblesse ; mais du moins aies-en pitié, excuse-la, cette faiblesse, puisqu’elle n’est que l’exagération de ma tendresse pour toi. En un mot, que veux-tu que je te dise ? – ajouta Mme Dumirail, voyant avec une douleur croissante l’impassibilité de son fils. – Il me serait impossible de vivre loin de toi, tu le sais. Comment alors pourrais-tu avoir le triste courage de m’obliger à rester à Paris en y restant toi-même ? Mais figure-toi donc que je n’aurais pas un instant de repos ! Je vivrais dans des transes, dans des anxiétés continuelles : ma santé n’y résisterait pas ; non, je le sens bien, moi, je ne résisterais pas à tant de secousses, à tant d’angoisses ; je mourrais à la peine, et avant peu de temps, mon pauvre enfant, tu porterais mon deuil !

L’excellente mère, se souvenant que déjà, par une allusion à sa fin prochaine, elle avait profondément ému son fils, comptait encore, hélas ! le toucher, l’attendrir par le même moyen… mais elle comptait sans l’orgie de la veille, où Maurice, ainsi que ses compagnons de table, avait si gaiement applaudi à des historiettes parricides, et il n’en était déjà plus à sentir ses yeux devenir humides et à frémir à la seule pensée de conduire au cimetière le cercueil maternel.

Il taxa donc mentalement les paroles de sa mère d’exagération et lui répondit froidement et l’œil sec :

— Ces alarmes, ces chagrins que tu redoutes, moi seul pourrais les causer ; ne crains donc rien, puisque je te promets de me bien conduire.

— Mais cette promesse, tu ne pourras la tenir, malheureux enfant ! – reprit en pleurant Mme Dumirail, voyant la pensée de sa mort laisser son fils insensible, et commençant dès lors à désespérer de lui ; – ta promesse, tu ne la tiendras pas, tu es trop faible ! Non seulement tu nous échappes, mais tu ne t’appartiens plus à toi-même. J’ai bien compris ce que tu voulais dire en parlant d’affection autre que la nôtre : tu voulais parler de ta Mme de Hansfeld, de cette horrible créature qui te domine, fait de toi ce qu’elle veut et nous fera tous mourir de chagrin, moi la première ! entends-tu, Maurice, moi la première ! Peut-être te consoleras-tu bien vite de ma mort ; mais cette indigne femme aura…

— De grâce, ma mère, assez sur ce sujet…

— Non, ce n’est pas assez ! – s’écria M. Dumirail d’une voix éclatante et ne pouvant contenir davantage sa douloureuse indignation ; – non, ce n’est pas assez, misérable fou ! dupe aveugle ! stupide victime ! Savez-vous ce que cette femme attendait de ce duel qui a trompé ses sinistres espérances ?… Elle attendait votre mort.

— Ma mort ?

— Savez-vous ce que c’est que cette prétendue baronne ?… C’est une vile courtisane !

— C’est faux, mon père, c’est faux ! Mme de Hansfeld…

— Est entretenue par l’ambassadeur de Naples ! – reprit M. Dumirail dominant la voix de son fils. – Et, de plus, cette femme est la maîtresse de San-Privato !

— Antoinette ! – s’écria Maurice, accablé par ces révélations successives, qui confirmaient ses vagues et récents soupçons, un moment oubliés.

Puis il répéta, en proie à une sorte de vertige, de rage et de terreur :

— Antoinette ! maîtresse d’Albert ?

— Oui, malheureuse dupe ! Apprenez donc que cette femme, qui vous poussait à ce duel où vous deviez être tué, était l’instrument de votre cousin San-Privato ; après vous, il devenait l’héritier de nos biens. Comprenez-vous, maintenant ?

— Mon Dieu ! – murmura Maurice portant à son front ses poings crispés. – il me semble que je deviens fou…

— Mon ami, prends garde, – dit à voix basse Mme Dumirail à son mari, effrayée du douloureux abattement de Maurice, – prends garde ! ne l’accable pas ainsi coup sur coup…

— Ne crains rien, la leçon sera terrible, mais salutaire, – répondit à demi-voix M. Dumirail.

Et il ajouta tout haut :

— Sachez donc toute la vérité, insensé que vous êtes ! alors vous tremblerez, alors vous vous repentirez. La vérité, la voici : M. Delmare, jadis l’ami intime de M. d’Otremont, est allé ce matin le trouver ; il lui a dévoilé la trame dont vous deviez être victime. Votre adversaire, révolté du rôle odieux qu’il jouait à son insu dans cette sanglante machination, a promis à M. Delmare de ménager votre vie ; il a tenu parole ! Voilà pourquoi il s’est contenté de vous désarmer deux fois au lieu de vous tuer.

— Je suis anéanti ! Impossible de nier l’évidence, elle m’écrase, malheur à moi ! Oh ! Antoinette, Antoinette, c’est horrible, c’est infâme ; tout me manque à la fois, mon cœur se brise. Oh ! que je souffre ! – balbutia Maurice vaincu par l’émotion, par la douleur.

Il chancela, tomba dans un fauteuil, cacha son visage entre ses mains, tandis qu’échangeant avec sa femme un regard de suprême espoir, M. Dumirail reprenait d’un ton moins sévère :

— Voilà donc, malheureux enfant, voilà donc la femme à qui vous avez sacrifié votre fiancée, à qui vous avez sacrifié votre mère, votre père, votre avenir ! Voilà donc la femme qui, seule, vous retient à Paris et pour laquelle vous avez sans doute contracté des dettes usuraires. Oui, pour cette courtisane qui, dans une nuit d’orgie, vous provoquait à un duel où vous deviez trouver la mort, vous voulez…

M. Dumirail s’interrompit soudain à l’aspect effrayant de Maurice, qui, bondissant du siège où il venait de tomber anéanti, abaissa ses mains qui cachaient son visage, alors d’une pâleur livide, sillonné de larmes et empreint d’une telle expression de rage, de haine et d’ardeur de vengeance, que, le voyant se diriger vers la porte, M. Dumirail, cédant à un mouvement instinctif, s’élança, et, barrant le passage à son fils, il lui dit :

— Où allez-vous ?

— Où je vais ? – reprit Maurice, presque égaré, poussant un éclat de rire féroce. – Ah ! ah ! ah ! où je vais ! Je vais rendre une petite visite à cette chère Antoinette, à ce cher Albert. Ils voulaient du sang, il y aura du sang !

— Mon fils, vous ne sortirez pas ! – reprit M. Dumirail, épouvanté des paroles et de l’expression des traits de Maurice, et, lui barrant toujours le passage, tandis que Mme Dumirail, éperdue, se dressant sur son séant, les mains jointes, s’écriait avec terreur :

— Mon ami, retiens-le, il va chez cette femme. Jésus, mon Dieu ! il arrivera quelque malheur…

— Mon père ! – reprit Maurice, plus calme, et par cela même plus effrayant, – laissez-moi passer…

— Où allez-vous ?

— Que vous importe ?

— Vous ne sortirez pas…

— Je vous prie, je vous supplie de me laisser passer.

— Non !

— Décidément, mon père, vous ne voulez pas ?

— Non, non…

— Tenez, – reprit Maurice avec effort, – je vous le demande, autant pour vous que pour moi ; n’essayez pas de m’empêcher de sortir, ne me poussez pas à bout ! Je vous le dis, mon père, de ne pas me pousser à bout…

— Mon fils, mon fils ! – murmura Mme Dumirail sanglotant et défaillante, renversée sur ses oreillers, – tu es donc sans pitié ? tu veux donc me faire mourir de chagrin ?

— Malheureux ! entendez-vous votre mère ?…

— Je n’entends rien, je n’écoute rien, – cria Maurice hors de lui, frappant du pied avec furie et s’approchant si près de son père, que leurs poitrines se touchaient : – ôtez-vous de là.

— Misérable ! oserais-tu porter la main sur moi ?

— J’ai l’enfer dans l’âme ! je me sens capable de tout. Prenez garde ! – murmura Maurice les poings crispés. – Une dernière fois, oui ou non, voulez-vous vous ôter de là ?

— Touche-moi donc ! – s’écria M. Dumirail, aussi pâle que son fils, et le regardant en face en croisant ses bras sur sa poitrine. – Tu as, cette nuit, dans ton ivresse, renversé ta mère à tes pieds ; maintenant, frappe ton père, si tu l’oses !

— Vous l’aurez voulu, – s’écria Maurice hors de lui, et s’apprêtant à saisir par les épaules M. Dumirail, qu’il dominait de toute la tête.

Mais ce malheureux, rencontrant les regards de son père, recule devant l’abominable violence qu’il allait commettre ; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, il se précipite vers la fenêtre, l’ouvre, et, cet entre-sol étant très peu élevé, il enjambe la barre d’appui de la croisée, se suspend ensuite de ses deux mains à cette traverse, se laisse glisser dans la cour de l’hôtel et disparaît. Cette évasion, aussi brusque qu’imprévue, ne pouvait être prévenue par M. Dumirail. Il reste stupéfait ; bientôt il est rappelé à lui par un gémissement douloureux de Mme Dumirail, qui, brisée par de si vives émotions, perdait connaissance en murmurant :

— Notre fils n’a plus sa tête à lui. Il est capable de vouloir tuer cette femme et Albert ; malheur à nous ! M. Delmare l’a prédit… Nous serons punis dans notre fils ; à tant de chagrins je ne survivrai pas !

— Josette, Josette !… – crie M. Dumirail, appelant la servante et sonnant à tout rompre. – Courez chercher le médecin, ma femme se trouve mal…

II

Mme de Hansfeld était seule dans son boudoir ; ses traits charmants, alors assombris, exprimaient une angoisse profonde ; ses larmes, doublant l’éclat de ses grands yeux noirs, coulaient lentement sur ses joues pâlies, et elle se disait :

— Pour la première fois, la jalousie m’a mordue au cœur ! Oui, lorsque, hier, San-Privato triomphant me racontait ses espérances, que dis-je ? la certitude de son succès, mon Dieu, combien j’ai souffert ! Pourvu qu’il n’ait pas deviné ma douleur. Il me mépriserait ! Je ne serais plus à ses yeux la femme forte qu’il me croit, la femme dévouée jusqu’au meurtre, s’il l’ordonnait ! Quelle est donc l’infernale puissance de cet homme ? Comment s’est-il emparé de moi-même, à ce point que sa volonté s’est substituée à la mienne, son être au mien ?… Je ne pense, je n’agis, je ne vis plus que par lui et pour lui ! De cette domination effrayante, quelle est la cause ?… Quelle est la cause ? Ah ! je le sens : c’est la crainte de me voir délaissée par San-Privato ! Dieu me damne ! il lui suffirait, je crois, de cette menace : « Tu ne me verras plus ! » pour me rendre parricide, si j’avais mon père ou ma mère. Il rougit de son amour pour moi, il le nie hautement, exige que nous paraissions étrangers l’un à l’autre. Tant d’humiliations me navrent ; mais j’obéis. Il m’a dit : « Provoque, séduis ce niais jouvenceau ; puis… » il m’a fait entendre que, si ce Dumirail était tué, il hériterait, lui, San-Privato, des biens de la famille : j’ai tout fait pour qu’il fût tué ! Cependant je n’avais d’autre haine que celle de San-Privato contre lui. Mais Richard, ce matin, l’a épargné. Est-ce générosité ou pénétration ?… A-t-il deviné qu’à son insu il allait devenir l’instrument de mes desseins ? Je nierai et j’obéirai aux autres ordres de mon maître. Je vaincrai de nouveau la répugnance que ce Maurice m’inspire, non qu’il ne soit beau ; mais je ressens de l’aversion pour lui uniquement parce qu’il n’est pas San-Privato. Ah ! ce que je ne pourrai vaincre, je le sens là, au cœur, où je souffre tant, c’est la jalousie ! Pour la première fois, je l’éprouve, cette sensation poignante, acérée, qui blesse à vif chaque fibre du cœur ; oui, jusqu’ici, je ne jalousais pas les maîtresses de San-Privato, je les méprisais, je les raillais avec lui. Je me sentais à ses yeux supérieure à elles, et par la beauté et par tout ce qui lui plaisait en moi. D’où vient donc que, seule, seule, cette Jeane m’inspire tant de jalousie, tant de haine ? Certes, cette fille est belle, bien belle, d’une beauté autre que la mienne. Je suis brune, elle est blonde ; mais je peux soutenir la comparaison avec elle ; et, de plus, San-Privato dit qu’elle est sotte ; c’est faux, il ment, elle n’est pas sotte, j’en suis certaine, et cependant je ne l’ai vue qu’une fois, lorsque je suis allée lui enlever Maurice ; mais nos regards se sont rencontrés. Ah ! quel regard que celui de cette charmante fille ! quels yeux bleus ! Et elle serait sotte avec ces yeux-là ?… Non, mille fois non ! San-Privato ment ! Pourquoi San-Privato me trompe-t-il à ce sujet ? Est-ce afin d’endormir ma jalousie ? Erreur, il ne croit pas, il ne doit pas croire que je suis jalouse. Il ne veut pas que je le sois, et, jusqu’ici, jamais je ne l’ai été. Pourquoi donc, seule, cette Jeane m’inspire-t-elle ce sentiment ? Et ce n’est pas seulement de la jalousie que j’éprouve ; un invincible pressentiment m’avertit que cette Jeane sera funeste à San-Privato, qu’elle sera son mauvais ange ; oui, cela je le pense, et, mieux encore, je le sens ! oui, cette sensation est réelle, est profonde ; je n’ai aucun intérêt à m’abuser moi-même. Si je disais ceci à San-Privato, il pourrait croire que c’est une ruse ou une comédie de femme jalouse ; mais je n’oserai jamais lui parler d’un tel ressentiment, c’est à moi-même, à moi seule que je dis cela ; mes alarmes sont donc sincères. Ah ! fille maudite, blonde aux yeux bleus, malheur à toi si jamais !…

Mme de Hansfeld, s’interrompant, appuya fortement ses deux mains sur son cœur et murmura :

— Mon cœur se brise ! mon cœur se brise !

Et, de nouveau, ses larmes inondaient ses joues, lorsque, soudain, elle prête l’oreille à un bruit de pas précipités, amortis par l’épaisseur des tapis. La porte de son boudoir s’ouvre violemment, et Maurice apparaît aux yeux d’Antoinette. Maurice, livide, les traits bouleversés par la rage et par la haine, s’arrêta au seuil du boudoir de Mme de Hansfeld, et s’écria d’une voix strangulée :

— Infâme, j’étais ton jouet, ta victime ! Tu voulais me faire tuer !…

— Maurice !… Il vit… je le revois !… Séchez-vous, mes pleurs ! Soyez béni, mon Dieu !… s’écria Antoinette feignant de n’avoir pas entendu les paroles écrasantes du jeune homme ; et, tombant agenouillée sur le tapis d’hermine de son boudoir, dans une attitude de prière, elle joignit les mains en levant vers le plafond son adorable visage, pâli par la douleur et ruisselant de larmes.

Puis, d’un bond, s’élançant au cou de Maurice, elle le serra dans ses bras, et d’une voie entrecoupée de sanglots de joie :

— Maurice ! mon intrépide amant ! mon héros ! toi qui t’es vaillamment battu pour moi, te voilà, je t’ai près de moi, je n’ai plus peur de mourir, car je ne t’aurais pas survécu… va !… Mais te voilà, c’est toi ! Pardonne mes larmes, pardonne ma pâleur ; vois comme je suis pâle, bien pâle n’est-ce pas ? Peut-être tu me trouves enlaidie par le chagrin ? Hélas ! ce n’est pas ma faute, mon Dieu ! Si tu savais, j’ai tant pleuré depuis cette nuit, tant pleuré depuis que je suis revenue ici à moitié folle, la tête perdue de frayeur et…

Mme de Hansfeld s’interrompt, porte ses mains à son front, comme si la joie lui causait un moment d’égarement, et elle ajoute, en se détachant des bras de Maurice et le contemplant d’un œil hagard.

— Maurice, tu restes muet, effrayant. Est-ce toi… dis, mon amant… est-ce toi ? Si ce n’est toi, c’est donc ton spectre… Oui, oui, il vient m’annoncer ta mort…

Et, poussant un cri déchirant, Antoinette tombe sur le sofa de son boudoir en murmurant d’une voix défaillante :

— Ils l’ont tué, mon Maurice ! ils ont tué mon amant ! je n’ai plus qu’à mourir !

Et l’adroite comédienne, s’arrangeant dans une pose pleine de grâce et de volupté, cacha son visage entre ses mains et feignit de perdre connaissance.

Un homme même plus expérimenté que Maurice eût été, comme lui, dupe de la tragi-comédie habilement improvisée par Mme de Hansfeld. Devinant, aux premiers mots du jeune homme et à l’aspect de sa physionomie menaçante, qu’il savait tout, elle avait, soudain, et avec une rare présence d’esprit, utilisé, au profit d’une tromperie nouvelle, les larmes que venait de lui arracher la jalousie dont elle était possédée au sujet de Jeane. Ainsi Maurice fut et devait être dupe de l’adroit manège d’Antoinette. Il se présentait à l’improviste chez elle, la trouvait pleurant de vraies larmes, pâlie par de véritables angoisses ; ces larmes, cette pâleur, elle les attribuait à l’anxiété où l’avait jetée la pensée du péril que courait Maurice en se battant pour elle. Enfin, elle feignait un moment de délire causé par la joie saisissante de revoir son amant sain et sauf. Tout cela, nous le répétons, eût paru probable et acceptable à tout autre que Maurice, et fut donc accepté par lui sans réserve, en raison de la parfaite vraisemblance des faits ; puis, parce que nous sommes toujours d’autant plus enclins à certaines croyances qu’elles caressent davantage notre orgueil, cicatrisent les blessures de notre amour-propre, ou nous rassurent sur la valeur de certaines affections douteuses, en nous persuadant qu’elles ne sont pas indignes de nous.

Mme de Hansfeld, à demi étendue sur son divan, dans une attitude de voluptueux abandon, son beau sein soulevé par des battements précipités, sa tête charmante appuyée sur l’un de ses bras gracieusement replié, les yeux cachés par l’une de ses mains, examinait, à travers l’écartement de ses doigts, les traits de Maurice, et y lisait tour à tour l’apaisement de sa fureur, le regret douloureux d’avoir pu un instant odieusement soupçonner sa maîtresse, la joie ineffable de reconnaître son erreur, et enfin la certitude d’être plus que jamais adoré par Antoinette.

Ces diverses impressions de Maurice se résumèrent par ces mots, qu’il prononça d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Antoinette ! reviens à toi, pardonne-moi ; j’étais un misérable fou, mon Antoinette ; je crois en toi maintenant comme je croirais en Dieu, je suis à toi pour la vie…

Maurice, s’agenouillant au pied du sofa, prit l’une des mains de la jeune femme et la porta passionnément à ses lèvres.

— Qui me parle ? est-ce un songe ? – reprit d’une voix affaiblie Mme de Hansfeld, semblant sortir peu à peu d’un profond assoupissement, rassembler ses esprits et renaître à la réalité. – Je ne me trompe pas, c’est sa voix, c’est lui, c’est bien lui ! mon cœur a tressailli. Il est donc vrai, tu as échappé à ce duel ? Ah ! la terreur de te perdre m’a prouvé que, sans toi, maintenant je ne saurais plus vivre !

— Antoinette, ange adoré !

— Tiens, vois-tu Maurice, je t’aime trop, tu me tueras !

Le jour baissait ; Maurice, enivré, radieux, plus que jamais subissant l’empire de Mme de Hansfeld et assis à ses côtés sur le sofa du boudoir, lui disait :

— À cette heure, j’aurai le courage de te faire un horrible aveu…

— Quel aveu ?

— Un aveu qui m’oppresse, qui pèse sur mon cœur comme le remords d’une action infâme !

— Ces paroles me surprennent profondément, mon Maurice ; je t’écoute.

— Eh bien, j’ai cru, oui, j’ai cru cela ; est-ce possible, mon Dieu ! j’ai cru que tu voulais me faire tuer par M. d’Otremont.

Et, répondant à un regard ébahi d’Antoinette, le jeune homme ajouta :

— Cela te confond ?… Oh ! attends… Ce n’est pas tout : tu étais en cela l’instrument de mon cousin San-Privato, qui, après ma mort, devenait l’héritier de mon père et de ma mère ; et, ainsi délivré de moi, son rival, il pouvait plus facilement séduire ma cousine Jeane. Enfin, j’ai cru…

— Achève, mon ami.

— Non, c’est trop stupide, trop lâche, trop ignoble !

— Il n’importe, achève, je l’exige.

— Soit ; ce sera l’expiation méritée de mon odieux aveuglement. J’ai cru encore que tu vivais des largesses de l’ambassadeur de Naples, et qu’enfin…

— Et qu’enfin… ?

— San-Privato était en secret ton amant.

— Est-ce tout ? demanda Mme de Hansfeld avec un demi-sourire de dégoût et une incroyable expression d’innocence ; – est-ce tout, mon ami ?

— C’est tout… Ah ! il faut que j’aie en toi, mon Antoinette, la confiance, l’estime que tu m’inspires. Il faut que j’aie une foi inébranlable dans mon amour et dans le tien pour que j’ose te faire de pareils aveux. Hélas ! ils devraient m’attirer tes mépris, ta haine peut-être ?

— Mon ami, reprit Mme de Hansfeld après un moment de recueillement, – je suis restée d’abord, pour ainsi dire, étourdie, suffoquée par l’énormité même de ces calomnies, encore plus insensées qu’elles ne sont infâmes, et dont il m’est impossible de comprendre le mobile ou le but, à moins de savoir qui les a propagées ou de qui tu les tiens.

— Je les tiens de mon père.

— Ton père ? je le croyais encore au Morillon ?

— Il est arrivé hier au soir.

— Comment a-t-il pu, étranger à Paris et aux personnes dont il est question, imaginer seulement de telles calomnies ?

— Elles lui ont été rapportées par un homme jadis à la mode et ruiné depuis longtemps. On l’appelait le beau Delmare ! Il a été autrefois intimement lié avec Richard d’Otremont.

— Ah !… – reprit Antoinette semblant réfléchir. – Ce M. Delmare était autrefois intimement lié avec Richard d’Otremont ?

— Oui, et, après sa ruine, il est venu chercher une retraite dans nos montagnes du Jura. C’est ainsi que ma famille l’a connu. Il est peu à peu devenu, pour ainsi dire, notre mentor, à ma cousine et à moi.

— Ce M. Delmare est-il à Paris depuis longtemps ?

— Il y est venu récemment, et, ce matin, il m’a servi de témoin dans ce duel, où j’ai été, à ma honte, deux fois désarmé par M. d’Otremont ; mais…

— Tout s’explique ! – reprit vivement Mme de Hansfeld interrompant Maurice. – Plus de doute, j’ai saisi le fil de ces ténébreuses diffamations. Richard d’Otremont, furieux contre moi parce que je t’ai préféré à lui, doit être le principal auteur de ces calomnies.

— En effet, lui seul peut…

— Peut avoir dit, je suppose, que je lui ai promis de l’écouter s’il te tuait en duel… Mais non, non, c’eût été par trop stupide ; quel aurait été mon but ? quel intérêt avais-je à ta mort, moi ?

— Et San-Privato, ma pauvre Antoinette ? – reprit Maurice avec un accent de commisération profonde pour l’innocente et immaculée victime de ces atroces calomnies. – Tu oublies mon cousin San-Privato.

— Comment ?

— N’était-il pas, par ma mort, délivré d’un rival auprès de Jeane ? n’héritait-il pas un jour de mes parents ?

— Il est vrai, – reprit Antoinette avec un sourire de dédain. – J’oubliais que, selon cette véridique et surtout vraisemblable histoire, j’étais, n’est-ce pas, l’instrument de la jalousie et de la cupidité de San-Privato, lequel était, de plus, mon amant… je crois ?

— Oui, selon la calomnie, et, à ce sujet, Antoinette, dis-moi si… ?

— Maintenant, le motif de ces calomnies est à mes yeux de la dernière évidence, – reprit Mme de Hansfeld après un nouveau moment de réflexion. – Richard d’Otremont avait seul intérêt à répandre ces bruits indignes. Il me hait autant qu’il hait M. San-Privato.

— De cette haine quelle est donc la cause ?

— Une ancienne rivalité. Tous deux s’occupaient de la marquise de Beaucastel. M. d’Otremont fut évincé. Jamais il n’a pardonné à M. San-Privato la préférence dont celui-ci a été l’objet.

— Ainsi, ma chère Antoinette, dit Maurice avec une sorte d’allégement, – tu n’as jamais vu San-Privato ?

— Si fait.

— Ah ! – reprit Maurice tressaillant et légèrement assombri, – tu connais mon cousin ?

— Il m’a été autrefois présenté par l’ambassadeur de Naples.

— Ah ! – fit Maurice, de qui les traits s’assombrissaient davantage, – tu connais aussi l’ambassadeur de Naples ?

— C’est l’un de mes meilleurs, de mes plus vieux amis ; j’ai pour lui la tendresse, la vénération d’une fille envers son père, – répondit simplement Antoinette sans paraître remarquer la surprise et l’inquiétude croissantes de Maurice.

Puis elle ajouta :

— M. San-Privato, te disais-je, m’a été autrefois présenté par M. l’ambassadeur de Naples, dont il est le premier secrétaire. Il m’a été antipathique au premier abord ; je lui ai, je crois, causé la même impression, et, depuis, nous ne nous sommes jamais revus.

— Jamais, Antoinette ?

— Non.

— Je ne m’explique pas l’intérêt que M. d’Otremont avait à prétendre que San-Privato était ton…

— Était mon amant ?

— Oui.

— Un intérêt bien simple.

— Lequel, je te prie, Antoinette ?

— M. d’Otremont, en m’accusant d’être la maîtresse de M. San-Privato, ne donnait-il pas ainsi une ombre de vraisemblance à cette stupide invention, que je voulais te faire tuer par M. d’Otremont, pauvre cher Maurice, afin qu’après ta mort ton cousin devînt l’héritier de tes parents. Comprends-tu maintenant la noirceur de cette invention diabolique ?

— C’est juste… On se perd, en vérité, dans le dédale de cette abominable calomnie, reprit Maurice.

Et, le front toujours assombri par un doute secret, il ajouta d’une voix embarrassée :

— Ainsi, Antoinette, tu n’as vu San-Privato qu’une fois !… et il t’inspire une vive répulsion ?

Mme de Hansfeld regarda fixement Maurice d’un air attristé, soupira, garda un moment le silence et reprit avec un sourire navrant :

— Mon ami, je crains qu’une fois de plus ne soit justifié le terrible axiome de Basile : « Calomnions, il en restera toujours quelque chose. »

— Que veux-tu dire ?

— Tu es jaloux de M. San-Privato.

— Moi ?… Grand Dieu ! quelle idée !

— Avoue-le.

— Je t’assure que non, mon Antoinette.

— Tu es jaloux, te dis-je !

— Non ; mais je…

— Mais tu serais heureux, très heureux, n’est-ce pas, d’avoir une preuve éclatante de la fausseté de tes soupçons ?

— Oui, – reprit Maurice avec effort et rougissant ; – c’est vrai : mais, je t’en conjure, pardonne-moi ce…

— Te pardonner, mon bien-aimé Maurice, te pardonner ? Ah ! c’est à genoux que je devrais te remercier de me donner cette occasion de te prouver la loyauté de mon amour. Béni soit Dieu ! il est une providence pour les cœurs sincères et fidèles ! – reprit Mme de Hansfeld.

Et, ouvrant le tiroir d’une chiffonnière de bois de rose placée près du sofa, elle en tira une enveloppe décachetée, la donna au jeune homme en lui disant :

— Lis cela, mon ami.

Maurice prit l’enveloppe que lui offrait Antoinette et qui contenait un billet écrit par San-Privato et une lettre pliée.

Le billet d’Albert était ainsi conçu. Maurice lut à haute voix, d’après l’invitation d’Antoinette :

 

« Madame,

« J’ai l’honneur de vous envoyer ci-jointe une lettre que je reçois aujourd’hui par le courrier de M. l’ambassadeur ; il m’est impossible de vous la porter moi-même, selon le désir de Son Excellence, d’urgentes et nombreuses occupations me retenant à notre chancellerie ; j’aurais, sans cela, croyez-le, madame, saisi avec empressement cette occasion de mettre à vos pieds mes hommages, occasion qui m’est si rarement offerte, à mon grand regret, vous n’en pouvez douter, madame, non plus que du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« A. SAN-PRIVATO. »

 

— J’ai reçu ce matin ce billet, ainsi que vous pouvez vous en assurer par la date, mon ami… Est-ce la lettre d’un amant à sa maîtresse ?

— Oh ! merci ! – s’écria Maurice avec l’accent d’un soulagement ineffable et n’éprouvant plus l’ombre d’un doute sur la sincérité de sa maîtresse. – Oh ! merci, Antoinette ! Si tu savais le…

— Mon ami, – dit Mme de Hansfeld, – avant de me remercier, ou plutôt de te joindre à moi, afin de rendre grâce à cette providence des cœurs fidèles et sincères, qui nous vient si à propos, lis, je te prie, cette autre lettre.

— Celle de l’ambassadeur ?

— Oui, celle du prince de Castel Nuovo, des largesses duquel je vis… – reprit Antoinette simulant une indignation contenue, – toujours selon la calomnie dont ton père s’est fait le complaisant écho.

— Antoinette, je te le jure, à cette infamie je n’ai jamais ajouté foi.

— Lis toujours, Maurice.

— Non, non, je semblerais douter de tes paroles. Ne m’as-tu pas tout à l’heure assuré que le prince… ?

— J’exige que tu lises cette lettre.

— À quoi bon, chère Antoinette ?

— Ne fût-ce que pour te prouver quelle confiance tu dois avoir dans les honnêtes propos que ton père se plaît à répéter. J’exige aussi que tu lises cette lettre au nom de mon honneur, qui ne doit pas être entaché du plus léger soupçon.

Maurice lut aussi à haute voix cette seconde lettre, ainsi conçue :

 

« Je ne vous écris aujourd’hui que quelques mots, ma chère enfant, afin de vous gronder de votre incroyable négligence à me répondre au sujet de ce placement sur les mines de soufre de Sicile. Mes gens d’affaires ont trouvé la spéculation excellente, et j’y ai affecté, d’après leur avis, environ quatre cent mille livres. Vous devriez employer ainsi vos économies, si vous en avez, et vous devez en avoir, car vous gérez votre fortune beaucoup mieux que je ne gère la mienne ; aussi je ne me mêle de vous conseiller en cette occurrence, que parce que l’on m’assure que cette spéculation offre autant d’avantage que de sécurité. Je voudrais donc vous voir profiter de cette bonne occasion.

« Répondez-moi promptement, mon enfant, et croyez à la tendre affection d’un bon vieux papa qui baise au front sa chère et charmante fille.

« Votre affectionné,

« CASTEL-NUOVO. »

 

Le prince, en sexagénaire de bon goût, affectait une manière de paternité dans son commerce avec Mme de Hansfeld, et, quoique toutes les dépenses de sa maison fussent splendidement défrayées par lui, il savait trop bien vivre pour écrire à Antoinette un mot touchant cette question.

La lettre précédente devait donc persuader Maurice qu’une sorte d’affection paternelle attachait uniquement l’ambassadeur à Mme de Hansfeld.

— Eh bien ! avais-je tort de me refuser à lire ces lettres ? – dit le jeune homme à Antoinette dans l’expansion d’une confiance alors inaltérable. – À quoi ont-elles servi, ces lettres ? À confirmer la sincérité de tes paroles. Or n’avais-je pas une foi aveugle en toi, pauvre femme si indignement calomniée ? L’instinct du vrai ne te défendait-il pas au fond de mon âme contre ces calomnies encore plus audacieuses qu’elles ne sont infâmes ?

— Oui, leur audace me confond, leur audace surtout m’épouvante ! – reprit Antoinette simulant l’accablement. – Ainsi, je voulais te faire tuer par M. d’Otremont, ô mon bien-aimé Maurice ! Tu entres chez moi à l’improviste, tu me trouves pleurant et toute pâle des cruelles angoisses où me jetait la pensée des périls que tu courais ! M. San-Privato était, dit-on, mon amant, et je vivais des largesses, des honteuses largesses de M. l’ambassadeur de Naples. Le hasard fait que leurs lettres, à tous deux, me justifient.

— Oh ! assez, Antoinette, assez ! tant d’ignominies ne méritent que le dédain. C’est trop s’occuper de ces indignités.

— Ah ! mon ami, ne vous abusez pas, il y a là un danger, un grand danger ! – reprit en soupirant Mme de Hansfeld, paraissant de plus en plus attristée. – Non, non, il ne faut pas les dédaigner, ces audacieux mensonges ! ils peuvent avoir pour nous de funestes résultats.

— Que dites-vous ? – reprit Maurice, surpris de la soudaine gravité de l’accent d’Antoinette. – Quoi ! ces absurdes mensonges… ?

— Ces absurdes mensonges, qui me traînent dans la boue, qui m’accusent des plus noires scélératesses, ont eu pour organes auprès de vous, Maurice, votre père, votre mère !… Ah ! ils sont bien heureux, ceux-là !… constamment à vos côtés, ils exercent sur votre esprit, grâce à l’habitude et aux sentiments de famille, un empire que je n’exercerai jamais, moi ! Aussi, incessamment répétées par votre entourage, ces calomnies, qu’aujourd’hui vous méprisez, Maurice, vous détacheront peu à peu de mon affection, et, un jour, vous ne m’aimerez plus.

— Ne plus t’aimer, Antoinette ! est-ce possible ?

— Tout est possible à la haine, et vos parents me haïssent ; ils s’acharneront à me perdre à vos yeux. Hélas ! ils y réussiront, j’en ai le pressentiment.

Et, pleurant, Mme de Hansfeld ajouta d’une voix plaintive :

— Mon Dieu ! quel mal ai-je donc fait à votre famille ?

— Me détacher de toi, mon adorée, y penses-tu ? Mais tu exagères follement l’influence de mes parents sur moi. Est-ce que je suis encore un enfant ? Est-ce que je n’ai pas encore ma volonté ? Est-ce que l’on me fait croire ce que… ?

— Hélas ! mon ami, n’avez-vous pas cru que moi, moi, grand Dieu ! je désirais votre mort ?

— Ah ! si un moment j’ai ajouté foi à cette infâme invention, j’ai bientôt maudit mon aveuglement passager !

— Vous oubliez, mon ami, que, s’il suffit d’un coup de poignard pour tuer le corps, il suffit souvent d’un mot pour tuer l’amour dans une âme délicate et tendre ! Ah ! si ma passion pour vous n’était pas si robuste, si vivace, si elle ne dominait pas tout en moi : orgueil, conscience, dignité, jamais je n’aurais voulu vous revoir après le doute affreux que vous avez conçu !

— Par pitié ! Antoinette, ne dites pas cela ! Vous perdre, vous perdre, cette supposition seule m’épouvante et me brise le cœur !

— Et pourtant, tel va être le but opiniâtrement poursuivi par vos parents, mon ami ; nous séparer en jetant la désaffection entre nous par tous les moyens possibles, sans reculer devant les plus odieuses inventions, ainsi qu’ils l’ont déjà fait.

— Oh ! ne crains rien pour l’avenir, ange idolâtré ! la leçon aura été cruelle, mais profitable.

— Qui sait ?

— Veux-tu une preuve de ce que j’avance ?

— Oh ! certes.

— Tu parlais tout à l’heure de l’empire de ma famille sur moi ; cet empire n’existe que dans ton imagination. Ainsi, par exemple, aujourd’hui, ne prétendait-on pas me faire quitter Paris, m’emmener dans le Jura ?

— Tu vois donc bien, – reprit Mme de Hansfeld feignant une alarme croissante, – on veut nous séparer ! Tu résisteras aujourd’hui à cette tyrannie, parce que je t’ai convaincu de la fausseté des calomnies dont je suis victime ; mais, demain, on imaginera d’autres mensonges moins faciles à démentir, tu les croiras, et tu m’abandonneras…

— Antoinette, je te le jure, s’il me fallait opter entre ma famille et toi, mon choix ne serait pas douteux.

— Pauvre ami, ce sont là des mots !

— Mon Dieu ! que dire, que faire alors pour te convaincre ?

— Que veux-tu, Maurice ! j’avoue ma faiblesse : la seule pensée de te perdre suffirait à empoisonner mon amour ; je serais dans des entraves continuelles. Vivre au milieu de ces appréhensions incessantes, dis, quelle torture de tous les jours, de tous les instants ! Ah ! j’aimerais mieux, je crois…

— Achève.

— Oui, j’aimerais mieux, je crois, renoncer dès à présent à toi, que de toujours ainsi trembler de te perdre.

— Ah ! c’est affreux, ce que vous dites là ! – s’écria Maurice douloureusement affecté.

Il cacha par orgueil les larmes dont ses yeux se remplirent, et, portant ses deux mains à son visage :

— Laissez-moi, laissez-moi !

Mais bientôt Mme de Hansfeld, l’enlaçant de ses bras, reprit d’une voix suppliante et passionnée :

— Pardon, Maurice, pardon, mon amant adoré !… Non, non, ma douleur, mes folles alarmes m’ont arraché un blasphème. Moi, renoncer volontairement à toi ! n’est-ce pas blasphémer notre amour ? Renoncer à toi ! est-ce que c’est possible ? Il me faudrait donc arracher de mes propres mains mon cœur de ma poitrine ? Nous séparer ! – reprit Antoinette en enlaçant Maurice d’une étreinte plus étroite encore, – nous séparer ! jamais !… Je défie le sort… je défie l’avenir !… Qu’ils viennent donc, tes parents, qu’ils osent donc essayer de t’enlever de mes bras, toi, mon amant, mon trésor, ma vie, mon âme !

— Ah ! tu m’aimes aussi passionnément que je t’aime !… – s’écria Maurice répondant à l’étreinte d’Antoinette. – Eh ! que m’importe ma famille ! Est-ce que sa tendresse m’a jamais causé l’enivrement où ton amour me plonge ? Mes parents !… eh ! leur affection a eu son temps. Je suis un homme, maintenant !…

— Tiens, Maurice bien-aimé, c’est cruel, ce que je vais dire là ! – reprit Mme de Hansfeld attachant son regard noir et profond sur le jeune homme : – tes parents, maintenant, je les hais à la mort !…

— Ils t’ont calomniée si indignement, que je n’ai plus le droit de les défendre, – répondit Maurice en baissant les yeux et la voix altérée par le remords involontaire de ses exécrables paroles ; – tu leur rends haine pour haine.

— Ah ! ma haine contre eux ne vient pas seulement du mal qu’ils m’ont fait, de celui qu’ils veulent me faire, qu’ils me feront sans doute ; je les hais de leur dureté, de leur égoïsme envers toi ; je les hais de la sujétion humiliante dans laquelle leur tyrannie te tient à ton âge, je les hais de leur révoltante avarice, eux, plus que millionnaires, qui te refusent ce qui, dans ta position de fortune, est le strict nécessaire ! Est-ce qu’en fait leur fortune ne t’est pas destinée ? ne t’appartiendra-t-elle pas un jour ? C’est ton bien, c’est donc de leur part méchanceté réfléchie que te refuser l’argent nécessaire à goûter les plaisirs de ton âge. Mais non, renfermés dans leur odieux égoïsme, ils se plaisent à te priver des plaisirs qu’ils ne peuvent éprouver ; leur sordide espoir est de ne te laisser leur opulent héritage qu’alors que tu seras trop vieux pour en jouir. Enfin, tes parents, je les hais surtout dans leur jalousie stupide et méchante à l’endroit de toute autre affection que la leur ! Ainsi veulent-ils nous désunir, nous, nous, si bien faits l’un pour l’autre ; nous, de qui la vie eût été si adorablement heureuse sans leurs persécutions !

— Ah ! ce n’est que trop vrai, Antoinette !

— Loin de moi, grand Dieu ! toute pensée qui serait presque un crime ; mais enfin, en songeant à tout ce que nous a déjà fait souffrir ta famille et aux chagrins qu’elle nous causera sans doute encore, il m’est permis, je crois, de regretter pour toi que, comme tant d’autres, tu ne sois pas resté orphelin dans ton enfance, et qu’à cette heure, maître de toi-même, tu jouisses entièrement de ta fortune et de ta liberté.

Mme de Hansfeld, en prononçant ces derniers mots, qui contenaient un vœu parricide habilement déguisé, Mme de Hansfeld observait attentivement son amant.

Maurice ne frémit pas d’horreur ; il baissa les yeux, rougit et soupira.

Ce regard baissé, cette rougeur candide, ce soupir discret signifiaient à peu près ceci : « Que je sois maudit de Dieu et des hommes, s’il me vient à la pensée l’abominable et sacrilège désir de voir trépasser mes parents ! Qu’ils vivent longuement, malgré l’égoïsme, la dureté, la tyrannie, l’avarice dont ils font preuve à mon égard, et surtout malgré le jaloux acharnement dont ils poursuivent ma maîtresse et les calomnies infâmes dont ils tentent de la noircir, par cela seulement qu’elle m’aime, cette immaculée ! non, mille fois non ! En désirant la mort de mes parents, je serais un fils dénaturé, un monstre ! ce que je ne suis et ne serai jamais, grâce à Dieu ! Mais, enfin, il est évident, il est palpable que si la destinée, si un hasard complètement indépendant de mes désirs ou de mes espérances avait voulu que j’eusse le malheur de perdre mes parents dans ma première jeunesse, il m’est impossible de ne pas reconnaître que je serais à cette heure maître de mes actions et de ma fortune, et qu’alors je filerais en toute liberté, en toute sécurité, aux pieds d’Antoinette, des jours tissés d’or et de soie. »

En d’autres termes, Maurice en était déjà venu non pas encore à désirer nettement la mort de son père et de sa mère, mais à s’avouer, sans croire manquer à la tendresse et à la vénération filiales, qu’il s’estimerait plus heureux d’avoir eu le malheur de perdre ses parents en son bas âge !… Tout ceci est horrible, et malheureusement tout ceci est d’une logique inexorable et ressort fatalement de la nature des choses. L’une des conséquences presque inévitables de la soif immodérée des plaisirs et des goûts luxueux, désordonnés, dont sont possédés tant de fils de famille, est d’engendrer en eux forcément, tôt ou tard (sauf de rares exceptions confirmant la règle), est d’engendrer, disons-nous, le parricide véniel. Or, si l’on réfléchit aux résultats obligés de ce premier crime moral, on frémit, mais on ne s’étonne plus de la rapide dégradation qui précipite dans un abîme de maux et de vices presque tous les fils prodigues.

Maurice venait de faire un pas de plus, et très décisif, dans la voie où le voulait engager Mme de Hansfeld. Il l’avait, pour ainsi dire, approuvée en l’entendant hautement exprimer sa haine contre M. et Mme Dumirail, et, s’il ne désirait pas encore leur mort, il regrettait du moins de n’être pas depuis longtemps orphelin.

Antoinette, le voyant dans la disposition d’esprit où elle désirait le voir pour la réussite de ses desseins, reprit, après un moment de silence et d’un ton résolu :

— Mon ami, parlons raison. Il existe un abîme entre ce qui est et ce qui pourrait être, puisque, ainsi que je vous le disais il y a un instant, notre bonheur défierait l’idéal, si le hasard avait voulu que vous fussiez à cette heure maître de vous-même et de votre fortune.

— Hélas ! il n’en est pas ainsi, Antoinette.

— Non malheureusement, et voilà pourquoi, mon ami, nous devons envisager hardiment la réalité. Cette réalité, quelle est-elle ?

— Mon père et ma mère veulent absolument me faire quitter Paris, mais je resterai malgré eux ; aucune puissance humaine ne me séparera de toi, mon adorée.

— Mon ami, ce sont là des folies. Parlons raison.

— Quoi ! mon père me contraindrait de quitter Paris malgré moi ?

— Parfaitement.

— Je l’en défie !

— Mon bien-aimé Maurice, ne vous abusez pas ; votre père a non seulement le droit, mais, qui pis est, le pouvoir de vous éloigner de Paris.

— Jamais !

— Ignorez-vous donc, enfant, que, tant que vous serez mineur, votre père peut, au nom de la loi, employer la force, oui, la force, afin de vous contraindre à le suivre ? Ignorez-vous donc, enfin, qu’il a le droit, et il ne reculerait certes pas devant cette extrémité, de vous faire enfermer dans une maison de correction ?

— Grand Dieu ! serait-il vrai ? – s’écria Maurice effrayé.

Puis, accablé, il ajouta :

— Oui, oui, je m’en souviens maintenant. M. Delmare m’a dit, en effet, que l’autorité paternelle s’étendait jusque là… Quel odieux abus de pouvoir !

— C’est odieux, certes ; mais, du moins, l’autorité paternelle deviendra complètement impuissante à ton égard le jour où tu seras majeur, où tu auras vingt et un ans, et cela ne saurait tarder…

— Dans cinq semaines, j’aurai cet âge, – dit vivement Maurice : – mais d’ici là ?

— D’ici là, mon ami, il faudrait te soustraire à la tyrannique oppression de ta famille, qui emploiera jusqu’à la violence pour nous séparer.

— Quelle idée ! Oh ! Antoinette, tu nous sauves ! – s’écria Maurice.

Et, réfléchissant ensuite :

— Mais comment échapper aux recherches de mes parents ? où fuir ? où me cacher ? Ils mettront la police sur mes traces.

— Si tu m’aimes autant que je t’aime, Maurice, tu suivras mon avis, et nous défierons nos ennemis.

— Voyons ! quel est ton projet ?

— Le voici. Une femme de chambre que j’ai eue longtemps à mon service occupe une jolie petite maison dans la banlieue de Paris. Cette femme est sûre. J’ai en elle toute confiance, assez de confiance pour lui confier mon trésor le plus précieux, toi, mon Maurice.

— Oh ! tu es mon bon ange !

— Ce soir, je te conduis chez cette femme, je lui donne mes instructions. Tu resteras chez elle, sans sortir durant les premiers jours de ta réclusion et je m’abstiendrai d’aller te voir ; ce sera une cruelle privation ; mais il nous faut montrer une prudence extrême. Tes parents, n’en doute pas, m’imputeront ta disparition : ils me feront épier ; or, mes visites dans la banlieue, où je ne vais jamais, éveilleraient les soupçons et pourraient tout compromettre, tout perdre. Tandis qu’au contraire, en ne changeant rien en apparence à mes habitudes pendant les premiers jours de ta retraite, mon Maurice, les soupçons tomberont d’eux-mêmes ; mes démarches seront de moins en moins surveillées, de sorte que bientôt je pourrai, chaque jour, venir consoler mon pauvre cher prisonnier.

— Dis, Antoinette… comment pourrai-je jamais reconnaître tant et tant d’amour ?

— En te laissant adorer, en me laissant te rendre le plus heureux des amants, et c’est encore moi qui te dirai merci ! Mais j’achève : tu atteindras ainsi, dans ta cachette, l’époque de ta majorité ; alors tu pourras hautement résister à l’oppression de ta famille et défendre notre bonheur contre ceux qui le jalousent, qui le haïssent ! Enfin, tu seras homme et libre !

— Ô liberté !… liberté !… jamais tu ne m’auras paru plus chère et plus belle !

— Un dernier mot, mon ami. Je t’engagerai toujours à accomplir tes véritables devoirs. Ainsi, tu dois épargner à tes parents la mortelle inquiétude où les jetterait ta disparition soudaine s’ils n’avaient aucune nouvelle de toi ; il faudra donc leur écrire.

— Noble et généreux cœur ! – dit Maurice très ému ; – tu cherches à leur épargner un chagrin, à eux qui te poursuivent des plus affreuses calomnies !

— Ton amour me venge, mon bien-aimé ; laissons-les dire. Il faudra donc, je te le répète, écrire à tes parents, d’une manière ferme, mais respectueuse, que, résolu à ne pas quitter Paris, tu attendras dans la retraite le jour de ta majorité ; qu’ils ne soient donc nullement inquiets de toi, et que, seul, l’abus de leur autorité t’a obligé à cette résolution extrême…

Mme de Hansfeld fut interrompue par l’arrivée soudaine de son valet de chambre de confiance, qui, d’un air assez effaré, lui dit :

— Si je me suis permis d’entrer chez madame la baronne sans y être appelé, c’est que je viens la prévenir de quelque chose d’extraordinaire.

— De quoi s’agit-il ?

— Tout à l’heure, un monsieur âgé est entré comme un ouragan dans le vestibule, où je passais par hasard, et, s’adressant aux gens de livrée d’un air bouleversé, leur a crié : « Mon fils est ici ! ne le niez pas, je le sais ! il a dû arriver ici quelque malheur… »

— Mon père !… dit vivement et tout bas Maurice à Antoinette avec inquiétude ; plus de doute, c’est mon père !

— Continuez, – reprit Mme de Hansfeld s’adressant à son serviteur. – Qu’a-t-on répondu à ce monsieur ?

— Nos gens restaient ébahis ; alors, je demandai à ce monsieur à qui j’avais l’honneur de parler ? Il répondit : « Je suis le père de Maurice ; il est ici, je veux le voir à l’instant et l’emmener, si le malheur que je redoute n’a pas eu lieu… » Alors, – ajouta le valet de chambre. – voyant l’animation de ce monsieur, j’ai cru devoir l’assurer que M. Maurice n’était pas ici et qu’il n’y avait pas paru depuis avant-hier.

— À merveille ! – reprit Antoinette. – Et ce monsieur s’en est allé ?

— Au contraire, madame, il s’est récrié que je le trompais, que son fils était ici et que lui ne s’en irait pas sans l’emmener. Enfin, il a ajouté qu’il voulait absolument parler à madame la baronne.

— En ce cas, dites à M. Dumirail de se donner la peine de m’attendre pendant quelques instants dans le salon et que je vais avoir l’honneur de le recevoir.

— Y pensez-vous ? – s’écria Maurice. – Recevoir mon père !…

— Un moment, attendez ; j’ai d’autres ordres à vous donner, – reprit Antoinette s’adressant au serviteur après avoir fait signe à Maurice de calmer son inquiétude. – Vous allez, je vous l’ai dit, prier M. Dumirail de m’attendre.

— Oui, madame la baronne.

— Vous irez ensuite à la place de fiacres la plus voisine, vous ferez avancer à l’instant l’une de ces voitures devant la petite porte du jardin. Vous comprenez ?

— Très bien, madame.

— Enfin, en vous en allant, vous allez dire à Augustine de me préparer un mantelet et un chapeau très simples, et de me les porter dans ma chambre à coucher par le couloir de service.

— Oui, madame, – reprit le serviteur.

Et il ajouta :

— Ainsi, madame la baronne va sortir ?…

— Sans doute.

— Mais, alors, que dirai-je à ce monsieur qui va attendre madame ?

— Lorsqu’il s’impatientera de m’attendre, vous feindrez de venir vous informer de la cause qui m’empêche de le recevoir, et vous retournerez lui apprendre qu’une affaire imprévue m’a obligée de sortir par une autre porte.

— Madame, ce monsieur entrera dans une furieuse colère.

— Vous le laisserez exhaler sa colère à son aise, en lui témoignant toujours d’un profond respect ; cependant, et s’il persiste à ne pas vouloir sortir de chez moi, vous irez simplement quérir le commissaire de police, afin qu’il veuille bien persuader à ce monsieur de s’en aller tranquillement.

— Les ordres de madame la baronne seront exécutés, – répondit le serviteur en sortant du boudoir, dont Mme de Hansfeld ferma prudemment la serrure à double tour, tout en disant à Maurice avec un sourire d’amour :

— Devines-tu mon projet ?

— Pas tout à fait.

— Nous allons sortir par le jardin, monter en fiacre et nous rendre à Belleville, chez…

— Chez ton ancienne femme de chambre ?

— Justement. Je t’installe dans ta prison, cher prisonnier. Je t’y tiens compagnie peut-être jusqu’à demain, puis je reviens ici, et, par prudence, ainsi que je te l’ai dit, je reste trois ou quatre jours sans aller te voir, mais, plus tard, je…

Mlle Augustine, entrant par la porte de la chambre à coucher, dit à sa maîtresse :

— La toilette de madame la baronne est préparée.

— Venez, Maurice, venez, – reprit Mme de Hansfeld en faisant signe à Maurice de la suivre dans sa chambre à coucher, d’où tous deux sortirent bientôt par un escalier dérobé donnant sur le jardin.

Un fiacre attendait à la petite porte. Antoinette et Maurice montèrent en hâte dans cette voiture et se rendirent à Belleville, où habitait, en effet, une ancienne femme de chambre de Mme de Hansfeld.

III

Charles Delmare, à son arrivée à Paris avec Geneviève, avait loué, afin d’économiser ses minimes ressources, une petite chambre et un cabinet garnis, dans une rue alors sordide et appelée la rue Saint-Nicolas ; elle débouchait d’un côté dans la rue Caumartin, voisine du ministère des affaires étrangères. Cette circonstance locale devait décider Charles Delmare au choix de cette résidence. Il s’était dit :

— Maurice se rendra chaque jour au ministère des affaires étrangères ; il est probable que sa mère et Jeane habiteront dans le voisinage de cet hôtel. En rapprochant aussi mon domicile du leur, je me trouverai logé plus à proximité de ma fille.

Rien de plus nu, de plus sombre, de plus attristant que l’aspect de la demeure de Charles Delmare, située au fond d’une petite cour infecte, où le soleil jetait à peine quelques rayons à midi. Le corps de logis principal, bâti sur la rue et très élevé, privait complètement d’air et de lumière le bâtiment du fond de la cour, seulement composé d’un premier et d’un second étage, surmontés de chambres mansardées, dont l’une, ainsi qu’un cabinet y attenant, étaient occupés par Charles Delmare et Geneviève. Nous le répétons, rien de plus sombre, de plus misérable que l’aspect de cette demeure : un papier souillé, déchiré en maints endroits et sans couleur distincte, couvrait les murailles ; deux petits rideaux à carreaux rouges et blancs cachaient à demi le vitrage de la croisée ; un mauvais grabat, une commode sans serrure, une table boiteuse, deux chaises de paille délabrées composaient le mobilier de cette mansarde. On y entrait par une porte disjointe ; une autre porte s’ouvrait sur le cabinet, formé par l’appentis de la toiture, où était percée une fenêtre en tabatière ; un lit de sangle et une chaise meublaient ce cabinet, occupé par la vieille nourrice. Fidèle à ses habitudes d’ordre et de propreté minutieuse, elle s’était, mais en vain, ingéniée à rendre d’un aspect moins repoussant le logis temporaire de son fieu, lavant le carrelage et les vitres, frottant d’un morceau d’étoffe de laine le bois de la commode vermoulue ; mais, malgré tant d’efforts, la misérable demeure n’en conservait pas moins son aspect sordide et désolé.

Le lendemain du jour où Mme de Hansfeld avait conduit Maurice à Belleville afin de le soustraire aux recherches de sa famille, Charles Delmare, vers les onze heures du matin, écrivait, assis devant la table boiteuse, tandis que Geneviève versait le contenu d’un pot de lait dans une petite écuelle de terre qu’elle venait de soigneusement laver et essuyer.

— Et ils ont le front d’appeler cela du lait ! – murmura la bonne femme ; – c’est encore bien pis qu’autrefois, quand j’habitais Paris. Au moins, dans ce temps-là, ils se contentaient de baptiser le lait, tandis que je me demande ce que peut être ce mélange blanchâtre, gluant… Ah ! quelle différence avec notre bon lait crémeux du Jura !

Et, soupirant en regardant Charles Delmare, toujours écrivant avec une sorte d’activité fébrile, et remarquant ses traits, profondément altérés par le chagrin et par l’insomnie, la nourrice ajouta :

— Hélas ! il y a bien d’autres différences entre notre vie du Jura et celle d’ici. Ah ! que je la regrette, notre maisonnette bien aérée, bien claire, toujours égayée par un rayon de soleil, entourée de notre jardinet fleuri où caquetaient nos poules. Ah ! que je la regrette, ma petite cuisine, avec sa vaisselle où l’on aurait pu se mirer, je peux le dire… et le salon, avec son bon tapis, ses meubles commodes, ses tableaux qui plaisaient à l’œil de mon Charles. Et sa chambre à coucher, bien simple, mais bien proprette ; enfin, par-dessus tout, la campagne, le grand air, le soleil du bon Dieu ! Aussi, là-bas, mon fieu avait bon teint et se portait comme un charme, tandis qu’ici, dans ce taudis, où l’on ne voit pas clair en plein midi… où l’on est empoisonné par l’infection des eaux de la cour ; ici, où tout sent le rance et la misère, mon pauvre fieu dépérit à vue d’œil ; il est capable de tomber malade ; il n’a pas dormi de la nuit, il a marché de long en large ou bien il a écrit ; c’est à peine si, ce matin, un peu avant le jour, il a consenti à se jeter tout habillé sur son lit ; il fermait les yeux, afin de me faire croire qu’il sommeillait ; il espérait ainsi me tranquilliser et que j’irais aussi me coucher ; mais, au bout d’une heure, il s’est relevé et a recommencé à écrire. À qui peut-il donc écrire si longuement ? Allons, forçons-le de déjeuner, puisque, hier, il n’a pas voulu dîner. Pauvre fieu ! il est rentré si désespéré, si furieux ! Hélas ! mon Dieu, il y avait bien de quoi. Penser que sa fille, sa chère Jeane, est allée habiter avec la mère de ce maudit muscadin, cause de tant de malheurs ! Bon, bon, qui vivra… ajouta la vieille nourrice d’un air sinistre. – J’ai mon idée ; ah ! si jamais mon Charles… Suffit… suffit…

Et Geneviève, tressaillant, resta un moment pensive ; puis, sortant de cette sombre rêverie, elle se hâta de couper en quatre morceaux un petit pain qu’elle plaça sur la soucoupe de l’écuelle, et, s’approchant de la table où Delmare continuait d’écrire, elle lui dit :

— Allons, mon Charles, il n’y a pas à dire, faut déjeuner.

— Tout à l’heure, nourrice.

— Tout de suite, tout de suite ; tu n’as voulu prendre, hier, pour dîner, qu’une tasse de ce qu’ils appellent du bouillon hollandais… quel maigre peuple ! si on le juge d’après son bouillon, environ restaurant comme de l’eau de rivière ! C’est pour te dire, mon fieu, qu’il faut manger ce pain et ce lait, si tant est que ce soit du lait. Quant au pain, du moins, il est bon. Charles, mon Charles, tu ne m’entends donc pas ?

— Tout à l’heure, te dis-je ! – reprit Delmare continuant d’écrire, dans un instant…

— Allons, tu vas encore me lanterner d’instant en instant.

— Je t’en prie, nourrice.

— Il n’y a pas de nourrice qui tienne.

Et Geneviève, recourant aux moyens extrêmes, enleva sournoisement de la table la petite bouteille servant d’encrier à Charles Delmare, de sorte que celui-ci, voulant imbiber sa plume dans l’encre, s’aperçut du larcin de sa nourrice, et lui dit :

— Rends-moi l’encre ; je t’assure que je n’ai plus qu’à écrire une adresse sur cette enveloppe.

— Bien vrai ?

— Oui, et je te prie de me donner une chandelle, afin que je puisse cacheter ma lettre.

Pendant que Geneviève allumait une chandelle, Charles Delmare tira, d’un portefeuille placé près de lui sur la table, plusieurs lettres datant d’une époque très reculée, ainsi que l’on en pouvait juger à la pâleur des caractères, aux plis jaunâtres fortement empreints sur le papier ; Delmare prit l’une d’elles, et, après l’avoir contemplée avec une émotion profonde, la joignit à une douzaine de feuillets remplis par lui durant la nuit. Il renferma le tout dans une large enveloppe qu’il cacheta, et sur laquelle il écrivit une adresse ; puis il dit à Geneviève :

— Et maintenant, puisque tu l’exiges, nourrice, je vais déjeuner ; nous causerons ensuite…

Charles Delmare but et mangea machinalement le pain et le lait que venait de lui servir Geneviève ; durant cette réfection, il tint constamment les yeux fixés d’un air pensif, inquiet, sur l’enveloppe qu’il venait de cacheter. L’expression de son regard frappa la nourrice, et elle rompit la première le silence :

— Mon Charles, tu as fini de déjeuner ; je t’avertis de cela, parce que tu pourrais ne pas t’en douter, tant tu parais distrait ce matin.

— Distrait ? Non, bonne nourrice ; jamais, au contraire, ma pensée n’a été plus concentrée qu’en ce moment suprême, – répondit Delmare regardant toujours l’enveloppe. Ma destinée, celle de ma fille vont dépendre de cette lettre.

— De cette lettre, dis-tu ? Ah ! je me doutais bien qu’il s’agissait de quelque chose de grave en te voyant écrire toute la nuit, mon fieu ; et, sans reproche, tu as plusieurs fois déposé ta plume sans me dire un seul mot, pendant que tu allais et venais dans la chambre ; tu n’avais pas seulement l’air de me voir. Je t’ai cru un moment fâché contre moi ; mais bientôt je…

— Fâché contre toi, bonne mère ? – répéta vivement Delmare arraché à ses réflexions par les dernières paroles de sa nourrice. – Ah ! c’est surtout dans ce voyage que j’ai pu apprécier ton tendre attachement ; jamais tu ne me l’as témoigné d’une manière plus touchante !

— Allons, mon fieu, voilà que tu vas me rendre honteuse. Quoi donc que j’ai fait pour mériter ces compliments ?

— N’est-ce donc rien pour toi, pauvre nourrice, d’avoir renoncé au bon air de nos montagnes, à ta laborieuse activité, à ces mille occupations du jardin, du ménage, qui sont pour toi un besoin et un plaisir ? N’as-tu pas enfin renoncé à un bien-être relatif, pour venir ici végéter, t’ennuyer mortellement dans ce taudis ?

— C’est de ça que tu me remercies ? En voilà bien d’une autre ! Eh bien, et toi, donc, mon fieu ! est-ce que tu es mieux loti que moi ? Tu n’aurais qu’à te regarder, si nous jouissions ici d’un miroir, tu verrais combien tu es changé, – reprit Geneviève avec un attendrissement croissant ; – ton pauvre visage a maigri de moitié, tes cheveux ont plus grisonné en quelques jours que pendant trois ans, et tu es pâle comme un mort. Que veux-tu que je te dise !… tu veux rester à Paris, parce que ta Jeane y habite, c’est tout simple. Restons ici ; mais, seulement, si ça continue encore quelque temps de ce train-là, si tu te mets à passer des nuits blanches comme la dernière, sans boire ni manger par là-dessus, tu peux être certain, mon Charles, de laisser, sans beaucoup tarder, tes os dans la grande ville… Quant aux miens, tu sais bien qu’ils resteront là où seront les tiens.

— Allons, bonne mère, éloignons ces tristes idées, ne te décourage pas. Je te l’ai dit, ma destinée, celle de ma fille, vont dépendre de cette lettre, et, si les espérances que j’ose à peine former se réalisaient !… Ah ! Geneviève…

— Eh bien, en ce cas, qu’arriverait-il ?

— Nous quitterions Paris.

— Quand cela ?

— Demain, peut-être !

— Tant mieux, mon Charles ! le plus tôt sera le meilleur. Et où irons-nous, alors ?

— Chez nous, dans notre maisonnette du Jura.

— Quelle joie !… Mais ta fille ?

— Qui sait ?… – reprit Delmare avec un accent d’espérance ineffable, mais contenue, – peut-être ma fille nous accompagnerait-elle !

— Que dis-tu !… Jeane ? Mais alors elle retournerait donc au Morillon, chez les Dumirail ?

— Non, – balbutia Delmare osant à peine formuler cet espoir dont il redoutait la vanité ; Jeane viendrait demeurer avec nous.

— Ah ! mon Dieu !… ah ! grand Dieu !… est-ce possible !… – s’écria Geneviève radieuse et presque suffoquée par la joie, – ta fille… demeurer avec toi, avec nous ?… J’éprouve comme un éblouissement, ce serait trop beau ?

— Hélas ! oui, ce serait trop beau, nourrice ; voilà pourquoi je tremble, voilà pourquoi je doute ; ce serait trop beau !

— Ta fille avec nous, je vois ça d’ici ! – s’écria Geneviève regardant déjà comme réalisé ce que Delmare osait à peine espérer ; – oui, je vois ça d’ici, tout va pour le mieux ! Sois tranquille, mon fieu, il y a place pour tout le monde, tu vas voir… Ainsi, tu donnes à ta fille ta chambre à coucher, tu t’en fais arranger une petite pour toi dans le galetas, il sera très logeable ; ton cabinet vous sert de salon, et ta fille, qui ne fait pas plus la renchérie que son père, se contentera, comme lui, de manger dans ma cuisine. Pauvre jeune fille ! – ajouta Geneviève s’exaltant de plus en plus à la pensée des projets qui la charmaient, – comme je vais la dorloter, ta Jeane ! je tâcherai de savoir ses goûts, de deviner les plats qu’elle aime ; quels bons petits régals je lui ménagerai !… Comme je la gâterai, ta fille !… oh ! mais, je la gâterai en vraie grand’mère, c’est tout dire… Mais qu’as-tu donc, mon fieu ?… – ajouta la nourrice remarquant la profonde émotion de Delmare, qui, ne pouvant contenir ses pleurs, cachait son visage entre ses mains. – Mon Dieu, tout à l’heure, tu me disais toi-même : « Reprends courage, nourrice, espère ! » Bon ! je fais comme tu veux… je reprends courage… j’espère… et maintenant te voilà plus désolé que jamais !

Et Geneviève, s’agenouillant sur le carreau devant Delmare, reprit d’un ton navrant :

— Mais tu veux donc te faire périr toi-même ? Si c’est là ton idée, dis-le, finissons-en tout de suite ; tu ne m’attendras pas longtemps, car ce n’est pas vivre que de te voir ainsi souffrir, souffrir… mort et passion !

Delmare essuya ses larmes, domina son émotion, releva Geneviève et lui dit :

— Bonne mère, pardonne à ma faiblesse. Cette pensée de finir mes jours entre ma fille et toi m’a tellement ému, que je n’ai pu retenir mes larmes, refoulées d’ailleurs cette nuit. L’état d’excitation nerveuse où je me trouvais m’a empêché de pleurer ; ces larmes me soulagent, me calment. Maintenant, bonne mère, écoute-moi, et tu te convaincras que, sans me laisser entraîner à des vœux insensés, il m’est permis d’espérer d’enlever ma fille aux périls qui la menacent, et peut-être de finir mes jours près d’elle.

Delmare reprit, après un moment de silence :

— Hier, Geneviève, je t’ai dit ma stupeur, mon désespoir en apprenant que Jeane s’était retirée chez Mme San-Privato.

— Oui, et, puisque ces Dumirail traitent cette pauvre enfant quasiment comme une étrangère, tu as fièrement eu raison de leur jeter à la face qu’elle était ta fille, et que tu saurais la défendre.

— Quoi qu’il m’ait coûté, cet aveu m’offrait l’unique moyen de mettre peut-être un terme à l’aversion que j’inspire à Jeane, puisqu’elle me croit le meurtrier de son père ; cependant, cet aveu, contenu dans cette lettre, – ajouta Delmare montrant l’enveloppe déposée sur la table, – cet aveu, je te le répète, m’a coûté ; j’ai longtemps hésité à le faire à ma fille.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me faut instruire Jeane de la coupable faiblesse de sa mère, pour qui elle a conservé le plus tendre respect et qu’elle regarde comme un ange de vertu.

— C’est là, sans doute, une bien pénible nécessité, mon Charles ; mais, puisque, toi qui es l’honneur et la bonté même, tu t’es décidé à cette révélation, dame, c’est qu’elle était indispensable.

— Oui, indispensable ! – répondit Delmare avec une sombre amertume. – J’ai mis en balance l’honneur de la morte et celui de la vivante ; j’ai longtemps pesé mon action en mon âme et conscience ; après quoi, j’ai cru devoir déshonorer la mère dans l’espoir de sauver la fille.

— Ah ! mon Charles, que c’est triste ! Combien tu as dû souffrir d’en être réduit là !

— C’est justice ; c’est l’expiation du passé, de ce funeste passé dont j’adresse à Jeane un long récit. J’y ai joint l’une des lettres de sa mère. Elle me l’écrivait après que, pour la première fois depuis son veuvage, je l’eus rencontrée accompagnée de Jeane encore tout enfant. Emmeline, dans cette lettre, me pardonne de l’avoir abusée en prenant le nom de Wagner, et reconnaît qu’en hésitant autrefois à l’enlever à son mari, je cédais à des scrupules honorables, nés de ma ruine presque complète. Enfin, la mère de Jeane me rend son affection, son estime, mais ajoute que ma présence a réveillé en elle de cruels remords, et que sa fille, notre enfant, jusqu’alors son unique consolation, lui a, pour la première fois, causé une impression pénible en lui rappelant, par sa présence, sa faute et la mort tragique de son mari…

— Cette lettre de sa mère prouvera clair comme le jour à ta Jeane que tu es son père.

— Oui ; car, en comparant les caractères de cette lettre à ceux d’autres lettres de sa mère, que ma fille a pieusement conservées, elle pourra se convaincre de la conformité des deux écritures.

— Et puis d’ailleurs, mon fieu, elle ne demandera pas mieux que de croire la vérité ; car enfin, lorsque Jeane te voyait chaque jour au Morillon, elle t’aimait déjà beaucoup sans savoir ce que tu étais pour elle. Juge donc maintenant !… elle va t’adorer !…

— Ah ! Geneviève, les temps sont changés ! Lorsqu’elle ressentait pour moi cette affection parfois si tendre, si expansive, qu’il me semblait y reconnaître le mystérieux appel de la nature, Jeane n’avait pas encore rencontré San-Privato, et, plus tard, lorsqu’il est venu au Morillon, j’étais parvenu à combattre, à détruire l’influence qu’il exerçait sur ma fille. Mais, hélas ! il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Voilà pourquoi je tremble.

— Jour de Dieu ! ce freluquet te ferait trembler, toi… toi… lorsque… enfin, suffit !…

Et, soupirant, Geneviève ajouta :

— Ce qu’il y a de certain, c’est que tu trembles.

— Parce que je ne m’abuse pas ; parce que, avant-hier, lorsque j’ai revu Jeane, elle m’a témoigné une aversion profonde et a quitté le salon presque au moment de mon arrivée.

— C’est tout simple… elle croit que tu as tué son père…

— Je ne m’abuse pas, te dis-je, – reprit Delmare en secouant tristement la tête ; – le ressentiment dont tu parles ne causait pas seul la répulsion, la crainte qu’en ce moment j’inspirais à ma fille. Non, non ! j’ai trop longtemps étudié sa physionomie pour me méprendre sur les nuances les plus fugitives de son expression.

— Que veux-tu dire ?

— Ma présence éveillait dans l’âme de ma fille un remords.

— Ah ! mon Dieu, pauvre enfant ! et lequel ?

— Le remords d’avoir de nouveau cédé à l’attrait que San-Privato exerçait sur elle. Oh ! je ne me trompe pas, là était la véritable cause de l’aversion que me témoignait Jeane. Oui, en ce moment, elle me redoutait, me haïssait, comme le coupable redoute et hait son juge. Est-ce que sans cela elle eût jamais consenti à aller demeurer chez la mère de San-Privato ? consenti à vivre ainsi dans l’intimité de cet homme, qu’elle a devant moi accablé de ses plus durs dédains, et de qui elle reconnaissait elle-même avec frayeur l’audacieuse corruption ?

— Cependant, mon Charles, si Mme Dumirail l’a poussée à bout par ses humiliations, cette enfant que tu dis si fière, quoi d’étonnant à ce que, sans même parler de l’éloignement que tu lui inspirais, toi qu’elle regarde comme le meurtrier de son père, elle se soit, dans le premier moment de colère, séparée de personnes qui l’humiliaient, qui lui reprochaient, à bien dire, le pain qu’elle mangeait ?

— Crois-moi, nourrice, si la perversité de San-Privato inspirait encore à Jeane la même répulsion qu’autrefois, elle eût, malgré sa fierté, tout enduré plutôt que se rapprocher de lui ? Il est donc survenu dans l’esprit de ma fille un revirement complet en faveur de cet homme, et, ainsi que je te le disais, il l’aura prise de nouveau par son mauvais côté. Il aura éveillé, excité les instincts pervers de Jeane, qui, jusqu’alors endormis, auraient, sans l’influence de cet homme, et faute d’occasions ou d’aliments, auraient, j’en jure Dieu, passé du sommeil à la mort.

— Maudit muscadin ? on en a pendu qui moins que lui méritaient la potence. Il faudra pourtant bien qu’un jour son compte soit réglé par le grand diable d’enfer ! Mais enfin, si ta fille a du mauvais, elle a aussi du bon : c’est là que doit être ton espoir. Un père est toujours un père, et tu ne l’emporterais pas dans l’esprit de ta fille sur ce noir scélérat !

— Tantôt j’espère, tantôt le doute m’accable ! Je crains qu’il ne soit trop tard pour triompher de l’ascendant que cet homme a pris sur Jeane ! « Si jamais en elle le mal l’emporte sur le bien, – te disais-je il y a quelque temps, – cet ange déchu de son paradis effrayera les démons ! »

— Quoi ! d’ange devenir sitôt démon !

— Ah ! tu ne sais pas, nourrice, combien est rapide la décomposition de certaines âmes, lorsqu’elles sont exposées à la contagion du mal ! Les pestes les plus meurtrières n’ont pas, dans l’ordre physique, d’effets plus foudroyants sur des êtres jusqu’alors sains et robustes. Je tremble d’autant plus pour Jeane, que j’ai été témoin de la prompte corruption de Maurice… Hier, il m’effrayait par la froide et inexorable logique de sa perversité précoce. Cependant il était doué d’excellentes qualités. Il existe entre lui et Jeane tant de points de contact ! De là étaient nés leur premier amour et mon vif désir de les voir mariés au Morillon. Leurs goûts, leurs habitudes d’alors les sauvegardaient forcément tous deux de l’orage des passions, tandis que, séparés, exposés aux tentations de faillir, ils seront perdus, à moins que mon dernier espoir ne se réalise : regagner, par ma lettre écrite à Jeane, l’heureuse influence que je possédais autrefois sur elle, la convaincre de la persistance du premier amour de Maurice, malgré ses égarements provoqués par les odieuses manœuvres de San-Privato.

— Ainsi, dans ta lettre à ta fille, tu lui révèles les tours diaboliques de ce gredin ?

— Oui ; car il faut que Jeane sache que, si son fiancé a eu la faiblesse de céder aux séductions de Mme de Hansfeld, San-Privato a joué le rôle infâme d’entremetteur en engageant cette courtisane titrée, sa maîtresse, à séduire Maurice : prostitution meurtrière qui devait le rendre victime d’un duel inégal au profit de San-Privato, devenu l’héritier de M. et de Mme Dumirail après la mort de leur fils.

— Et tu peux un moment supposer que, lorsque Jeane va savoir de quoi le muscadin est coupable, elle ne le prendra pas en horreur ?

— Oui, là est ma crainte.

— Allons donc ! le chagrin t’a troublé la cervelle, mon pauvre fieu, et, vrai, tu deviens injuste pour ta fille. J’admets tant que tu voudras qu’elle est disposée à tourner au mal ; mais, jour de Dieu ! c’est par trop fort de seulement l’accuser de pouvoir, lorsqu’elle va savoir que tu es son père, de pouvoir un moment hésiter entre toi et ce monstre de scélératesse et de lâcheté qui voulait faire tuer par autrui le cousin dont il espérait hériter ! Je te dis, moi, que ta fille ne voudra pas rester cinq minutes de plus sous le même toit que ce brigand-là. Nous la verrons accourir ici une heure après qu’elle aura reçu ta lettre ; aussi, afin de ne pas perdre de temps, je m’en vas courir dare-dare, retenir trois places pour demain à la diligence de Nantua, et en route pour notre maisonnette du Jura, toi, ta Jeane et moi.

— Pas d’exagération, bonne mère, parlons raison.

— Je divague peut-être !

— Non ; mais tu oublies trop la réalité pour t’abandonner à l’espérance. Cependant, je l’avoue, la justesse de l’une de tes réflexions m’a frappé.

— Enfin, c’est toujours ça de bon.

— Oui, je pense comme toi : quel que soit le développement des mauvais penchants de Jeane, quel que soit le funeste attrait que lui inspire San-Privato, elle ne peut encore être assez déchue, assez dégradée, pour ne pas ressentir autant de mépris que d’horreur pour ce misérable, lorsqu’elle saura les indignités qu’il a commises ; je dirai plus, il est possible qu’instruite des provocations auxquelles a cédé Maurice, qu’elle aime encore, j’en suis certain, et que, sachant l’horrible trame dont il a failli être victime, elle lui pardonne son inconstance ; en ce cas, tout espoir de les rapprocher l’un de l’autre ne serait pas perdu, car hier Maurice m’avouait qu’il éprouvait encore pour Jeane une affection qu’il n’éprouverait jamais, sans doute, pour une autre femme.

— Tu vois donc que je ne divaguais pas tant en disant : « En route pour Nantua ! » puisque Maurice aime toujours Jeane, et que celle-ci, non instruite des scélératesses du muscadin, ne restera pas cinq minutes dans la même maison que lui.

— Là est toute la question, nourrice, là est mon doute…

— Comment ! et, toi-même, tu viens de dire que Jeane ne resterait pas chez la mère de San-Privato, si elle croyait celui-ci capable de tant de noirceurs ?

— Oui ; mais qui m’assure que Jeane ajoutera foi à mes révélations ? J’affirme les faits que je lui dévoile sans lui donner d’autres preuves que des preuves morales. Elles suffiraient à convaincre un esprit impartial ; mais, hélas ! l’esprit, sinon le cœur de Jeane, est en ce moment prévenu en faveur de San-Privato.

— Ah ! mon pauvre fieu, tu as raison, je me réjouissais trop tôt, je ne songeais pas à ce que tu dis là.

— Jeane, par fierté, hésitera, répugnera peut-être de croire à tant d’infamie de la part de l’homme qui lui inspire un vif attrait. Elle se révoltera contre des accusations accablantes, évidentes sans doute, mais dénuées de preuves matérielles ; elle fermera volontairement les yeux devant la vérité, si la vérité blesse son orgueil et contrarie son penchant.

— C’est juste, c’est juste. Non seulement il faut que ta fille apprenne, mais qu’elle croie que ce scélérat est… est… Eh ! mon Dieu… est un scélérat…

— Tout dépend de la créance de ma fille à ces révélations.

— Elle te croira, va, sois-en certain. Elle fuira ce monstre, te reviendra, et alors, dis, mon Charles, quel beau moment pour toi ? Mais tu ne me réponds rien, tu soupires, tes yeux se mouillent, au lieu de te réjouir avec moi, à la seule pensée de ce moment où…

— Ah ! ce moment, je l’appelle de tous mes vœux, et cependant je le redoute.

— Quoi ! redouter de voir ta fille près de toi ?

— Geneviève, quelle existence puis-je lui offrir, à cette malheureuse enfant ? De dures privations, quant au présent, et, quant à l’avenir, une affreuse misère.

— Que dis-tu là ?

— Hélas ! nourrice, à combien se monte tout mon avoir ? à quinze cents francs de rente viagère ?

— Total : deux mille francs y compris ma petite rente à moi… Est-ce que l’on ne peut vivre à l’aise avec deux mille francs par an dans nos montagnes, surtout, et cela sans me vanter, mon fieu, quand la vieille Geneviève est à la tête du ménage ? Sois tranquille, nous ne manquerons de rien, va, et ta chère fille aura des robes, sinon riches, du moins gentilles et fraîches comme elle.

— Bonne mère, je connais ton cœur, ton dévouement, ton intelligence ; non, ma fille, durant ma vie, ne manquera pas du strict nécessaire ; mais après moi ?

— Après toi ?

— Ma pension s’éteint à ma mort, et, alors, que deviendra Jeane ? Que fera-t-elle ?

— Pour ce qui est de ça, mon Charles, que veux-tu que je te dise ? Dame, après toi, ta fille serait comme d’autres.

— Oui, elle serait misérable, comme tant d’autres, et ainsi exposée à toutes les dégradations où souvent vous pousse la détresse ! Ma fille ! ma fille, pourrait un jour… Ah ! c’est horrible !… honte et malédiction sur moi ! J’ai possédé plus de cent mille livres de rente ! je les ai dissipées, tantôt avec une criminelle insouciance ! Et il peut venir, ce jour vengeur, où mon agonie sera torturée par cet exécrable remords : « Je laisse ma fille dans la misère, elle tombera peut-être dans un abîme d’opprobre, et que fallait-il pour sauver ma fille de tant d’ignominies ?… Il fallait, hélas ! moins d’argent que je n’en ai souvent perdu au jeu dans une nuit d’orgie. » Ah ! nourrice, je le reconnais maintenant ! Providence, hasard ou fatalité, rarement la faute échappe au châtiment !

— Mon Dieu, sois donc raisonnable ! À quoi bon empoisonner d’avance le bonheur que te causerait le retour de ta fille ? Est-ce que chaque jour ne suffit pas à sa peine ? Et puis, crois-moi, lorsque tu auras ta Jeane près de toi, toute à toi et pour toujours, quand nous serons établis tous les trois, là-bas, dans notre maisonnette, tu ne verras pas les choses si en noir ! Enfin, pourquoi mettre tout au pis ? Oublies-tu qu’il est possible que Maurice, qui aime toujours Jeane, l’épouse un jour ? Il sera riche, tu n’auras donc rien à craindre pour l’avenir de ton enfant ? Et, si Maurice ne l’épouse pas, est-ce qu’elle n’est pas assez belle pour qu’un autre soit trop heureux de la prendre pour femme ? Il ne lui apporterait peut-être pas une grosse fortune, mais du moins l’aisance, et…

Geneviève, s’interrompant, reprit :

— Tout ça, c’est des mots en l’air, ça n’avance à rien… Songeons au plus pressé ; cette lettre de laquelle tout va dépendre, comme tu le dis, il va falloir la porter chez ta fille.

— J’ai pour cela compté sur toi, nourrice.

— Pardi ! tu en aurais chargé une autre que moi, peut-être ! Ah çà ! quand faudra-t-il la porter, cette lettre ?

— Ce matin, et tout de suite, si tu le peux.

— Bon ! – dit Geneviève recevant la lettre des mains de Charles Delmare.

Et elle ajouta, en la glissant dans sa poche :

— Je pars ; tu n’as pas d’autres commissions ?

— Non. Mais je songe qu’il faut remettre la lettre entre les mains de Jeane elle-même.

— Ce sera fait.

— San-Privato doit être sur ses gardes.

— Sois tranquille, mon fieu… À bon chat, bon rat.

— J’ai pensé que ce misérable serait probablement, à cette heure, parti pour son ambassade.

— Ah çà ! il faut tout prévoir : si je ne peux pas parvenir jusqu’à Jeane ? si on me refuse de me laisser lui parler ?

— Dans ce cas, tu rapporteras la lettre ; j’aviserai à un autre moyen de la faire parvenir sûrement à ma fille.

— Si je peux la voir, faudra-t-il que je lui demande la réponse, et que je l’attende ?

— C’est inutile : ma lettre est très longue, Jeane voudra sans doute la lire avec réflexion ; tu la prieras seulement d’envoyer ici sa réponse, quelle qu’elle soit.

— Bien ! tu lui donnes donc l’adresse de cette maison ?

— Oui. Adieu, bonne nourrice ; va, et reviens tôt. Dieu sait quelles vont être mes angoisses en attendant ton retour.

— Je ne tarderai pas longtemps, car je vais à coup sûr retrouver mes jambes de quinze ans. Au revoir, et courage, mon Charles ; je te rapporterai de bonnes nouvelles.

— Que Dieu t’entende, nourrice ! – répondit Charles Delmare.

Et il retomba dans de pénibles réflexions, pendant que Geneviève se hâtait de se rendre chez Mme San-Privato.

IV

Mme San-Privato occupait, dans le quartier d’Antin, un assez vaste appartement ; l’observateur le moins attentif eût été frappé du désordre de ce logis, et d’autres indices significatifs du mélange de luxe et de gêne au milieu duquel vivait incessamment la sœur de M. Dumirail. Elle achevait ce matin-là sa toilette à grand renfort de divers cosmétiques, que lui présentait d’un air maussade et bourru sa femme de chambre, Catherine, grande et grosse créature, mal peignée, malproprement vêtue et chaussée de savates.

— C’est étonnant, – disait Mme San-Privato assise devant sa toilette et étendant délicatement sur ses joues une nuance de carmin ; – oui, il est étonnant, Catherine, que vous n’ayez rien entendu cette nuit.

— Étonnant ou non, le fait est que je n’ai rien entendu.

— C’était vers deux heures du matin, du côté de la chambre de mon fils…

— Laquelle… chambre ?

— Comment, laquelle ?

— Dame, oui : s’agit-il de la chambre qu’il occupe maintenant, ou bien de son ancienne chambre, où couche à présent votre nièce ?

— C’est de la chambre occupée à présent par ma nièce que je parle. Il m’a semblé, vers les deux heures du matin, y entendre du bruit, comme si on y avait renversé un meuble. J’ai été sur le point de me lever, afin d’aller éveiller mon fils ; mais la peur m’a retenue ; je me suis fourrée sous ma couverture, et je n’ai plus rien entendu.

— C’est malin, vous aviez votre couverture par-dessus les oreilles.

— À la bonne heure ; mais, j’en reviens là, comment se fait-il que ce bruit ne soit pas parvenu jusqu’à vous ?

— Eh ! puisqu’on vous dit que non, encore une fois… C’est embêtant, à la fin !

— Vous pourriez, ma chère, me répondre plus poliment lorsqu’il s’agit d’une chose aussi grave. Ce bruit nocturne m’a effrayée ; je craignais que des malfaiteurs ne se fussent introduits dans la salle à manger, afin d’y voler mon argenterie.

— Ah bien ! en voilà des voleurs qui auraient été fièrement volés s’ils avaient fait ce coup-là, les malheureux !

— Qu’est-ce à dire, mademoiselle ?

— Votre argenterie ?… Laissez-moi donc tranquille, c’est du métal d’Alger.

— Comment ! vous osez ?…

— Ah ! çà, est-ce que vous croyez, madame, qu’on a la berlue ? Je vous répète que votre argenterie est du métal d’Alger, aussi vrai que ces boutons de diamant que vous avez aux oreilles sont du stras.

— Insolente ! si je n’avais pitié de vous, je…

— Si vous aviez pitié de moi, madame, faites-moi donc le plaisir de me payer mes gages, s’il vous plaît ; trois mois d’arriéré… merci du peu !

— J’ai bien voulu, mademoiselle, afin de vous engager à patienter, vous apprendre que mes fermiers étaient en retard.

— Bah ! vos fermiers, encore du métal d’Alger !

— Ah ! ma pauvre Catherine, – reprit Mme San-Privato d’un ton doucereux et dissimulant sa sourde colère sous son patelinage habituel, – si vous n’aviez pas aussi bon cœur que vous avez mauvaise tête, vous seriez la plus désagréable servante que l’on puisse imaginer ; mais je tolère bien des choses, parce que vous m’êtes, je le sais, très attachée.

— Entendons-nous, madame ; si je vous suis attachée, c’est par la chose de mon arriéré de gages, y compris la somme que vous me devez pour avances ; sans quoi, il y a fièrement longtemps que je ne serais plus ici.

— Allons, allons, vous vous faites plus méchante que vous ne l’êtes ; car, au fond, Catherine, vous avez du bon, beaucoup de bon.

— Ta ta ta ! vous voulez encore m’entortiller avec vos câlineries, madame, comme lorsque vous m’avez décidée à vous accompagner au Morillon, où je devais enfin toucher mes gages ; votre frère vous prêterait, disiez-vous, une grosse somme ; mais va-t’en voir s’ils viennent ! Aussi, vous ne me ferez plus aller de la sorte, et si, à la fin du mois, vous ne me payez pas mes gages, ce qui fera quatre mois, y compris le courant, et, de plus, les deux cent vingt-sept francs que vous me devez pour avances, je vous fais assigner chez le juge de paix. Comptez là-dessus.

— Est-elle mauvaise tête, Catherine ! est-elle mauvaise tête !

— Vous croyez peut-être que c’est régalant, non seulement de servir gratis et d’être nourrie comme des chiens (car Dieu sait la gargote que l’on fait ici, à moins que vous ne donniez des dîners qui viennent de chez le traiteur), et, par là-dessus, de recevoir à la journée les rebuffades de vos créanciers qui assiègent la porte du matin au soir.

— Cet ennui-là vous sera désormais épargné, vilaine grognon ; vous adresserez les créanciers à ma nièce Jeane ; elle les recevra, les adoucira, les amadouera et leur fera prendre patience. Il faudra bien qu’elle serve à quelque chose dans la maison et se rende utile.

— Pauvre demoiselle ! joli métier qu’elle aura là, je m’en vante, moi qui le connais…

— Mais, j’y songe, – dit Mme San-Privato après un moment de réflexion, – ce bruit que, cette nuit, j’ai entendu dans la chambre de ma nièce…

— Ah ça ! madame, vous allez encore revenir là-dessus ?

— Taisez-vous donc, Catherine ! vous êtes insupportable à la fin. Je disais que ce bruit provenant, ainsi que je le crois maintenant, de la chambre de ma nièce, annoncerait peut-être qu’ayant été indisposée cette nuit, elle aura eu besoin de quelque chose. Êtes-vous entrée chez elle ce matin ?

— Oui.

— Elle ne s’est plainte d’aucune indisposition ?

— Non.

— Oui, non… Vous êtes laconique…

— Je réponds à vos questions.

— Ma nièce ne vous a pas paru souffrante ? elle ne vous a rien dit au sujet de sa santé ?

— Si… elle m’a demandé un serrurier.

— Comment, un serrurier ?

— Dame, oui, elle m’a demandé de faire venir un serrurier.

— Voilà qui est fort étrange… Et qu’est-ce que ma nièce voulait ordonner à cet artisan ?

— Ma foi, je ne lui ai pas fait cette question. Elle m’a priée de faire venir un serrurier, j’en ai envoyé chercher un par le portier.

Au moment où Catherine prononçait ces mots on entendit frapper au dehors de la porte de la chambre à coucher de Mme San-Privato, qui reprit :

— Qui est là ?

— Moi, ma tante, – répondit la voix de Jeane ; – je viens vous souhaiter le bonjour.

— Je suis à toi dans l’instant, ma chère ; j’achève de m’habiller ; attends-moi dans le salon, – reprit Mme San-Privato.

Et elle ajouta, se parlant à elle-même :

— Je ne peux m’imaginer pourquoi ma nièce avait besoin d’un serrurier.

Pendant que Mme San-Privato achevait sa toilette, Jeane l’attendait dans le salon, debout, accoudée sur le marbre de la cheminée, tenant son front appuyé dans sa main, le regard fixé sur le parquet ; elle restait immobile comme une statue ; seuls, les battements précipités de son sein et le tressaillement presque imperceptible de ses lèvres, qui frissonnaient légèrement et par intermittences, annonçaient une violente agitation intérieure et une extrême surexcitation nerveuse.

Soudain, relevant brusquement la tête et faisant face à la glace posée au-dessus de la cheminée, Jeane commença à se mirer avec une attention et une persistance singulières.

Le visage angélique de la jeune fille, encadré de ses épais bandeaux de cheveux blonds, paraissait empourpré par le feu de la fièvre. L’azur de ses grands yeux, alors humides et très brillants, semblait aussi plus transparent que de coutume et donnait un éclat extraordinaire à son regard, rendu presque menaçant par le froncement de ses sourcils cendrés, fièrement arqués ; ses lèvres, qu’elle mordait parfois convulsivement et qui devenaient ainsi d’un rouge de sang, se contractèrent par une sorte de rictus à la fois poignant et sinistre ; mais tout à coup Jeane, continuant d’examiner attentivement ses traits réfléchis dans le miroir, remarqua, vers la naissance de son cou si élégant et si svelte, une érosion circulaire mêlée de quelques nuances bleuâtres, d’autant plus visibles que la blancheur de sa peau satinée était éblouissante.

Les traits de la jeune fille, à mesure qu’elle contemplait cette récente meurtrissure, prirent peu à peu une expression de haine tellement effrayante, que, reculant devant la glace qui reproduisait son image, Jeane murmura d’une voix sourde :

— Ah ! je me fais peur à moi-même !

Et elle ajouta d’un ton de sardonique amertume :

— Doña Juana !… doña Juana !… Il ne faut pas épouvanter ; il faut sourire, charmer, passionner, enivrer ; voyons, essayons…

Ce disant, Jeane se rapprocha du miroir, et, après maints essais, parvint à se composer un masque enchanteur, où toutes les grâces d’une coquetterie irrésistible, toutes les spirituelles finesses d’une riante malice, aiguisée d’une ironie acérée, se joignaient, adorable contraste, à ce feu du regard qui allume les désirs dévorants.

— Bien ! doña Juana ; sache, à l’occasion, retrouver ce masque, et tu seras vengée !… – se disait Jeane se souriant à elle-même, à l’instant où Mme San-Privato, sa toilette achevée, venait dans le salon rejoindre sa nièce.

Jeane, au moment où sa tante entrait dans le salon, s’éloigna de la glace qui venait de lui servir à composer le masque qu’elle garda, et, de nouveau accoudée au marbre de la cheminée, sans paraître s’apercevoir de la présence de sa tante, elle feignit d’être plongée dans une profonde rêverie.

— À quoi Jeane pense-t-elle donc ? quelle secrète contemplation peut donner à ses traits cette expression ravissante ? – se dit Mme San-Privato tressaillant de surprise. – Jamais ma nièce ne m’a paru si belle, plus que belle, séduisante, irrésistible. Je suis presque éblouie ; quel regard !… Ah ! je commence à comprendre la pensée d’Albert lorsqu’il me disait : « Il y a de tout dans ces yeux-là… » Je défie l’homme le plus froid de résister à ce regard, à ce sourire. Mon Dieu ! quelle est donc adorable ainsi ! Pourvu que mon fils n’aille pas faire quelque sottise !

Puis, haussant les épaules :

— Que je suis sotte, lui… une folie !… lui, cet homme de bronze et d’acier !

Jeane, ayant expérimenté à dessein l’effet du masque qu’elle venait de prendre, car, malgré son apparente distraction, elle observait à la dérobée sa tante et devinait quelle impression elle lui causait, Jeane parut alors sortir de sa profonde rêverie et fit quelques pas au-devant de Mme San-Privato.

— Voilà qui est singulier. La physionomie de ma nièce a complètement changé, – pensait Mme San-Privato.

Puis, baisant la jeune fille au front, elle ajouta :

— Bonjour, Jeane ; dis-moi donc à quoi tu pensais tout à l’heure lorsque je suis entrée ?

— À quoi je pensais ?

— Oui ; en ce moment-là ta figure était tout autre que maintenant.

— Mon Dieu ! je ne saurais positivement vous dire à quoi je pensais, sinon que je m’estimais très heureuse de vivre désormais près de vous, chère tante.

— Près de moi et d’Albert ?

— Sans doute, puisqu’il demeure avec vous, – répondit Jeane en souriant, quoiqu’elle eût frissonné au nom de son cousin.

Mais ce tressaillement ne fut pas remarqué de Mme San-Privato, et elle reprit d’un ton sardonique :

— Ainsi, tu ne regrettes ni mon cher frère, ni mon aimable belle-sœur, ni ton gros paysan de Maurice, qui fait de belles sottises, à ce qu’il paraît, ce dont je me réjouis d’autant plus, que mon aimable frère doit être furieux contre son fils, ce gigantesque benêt qui devait éclipser mon Albert !

— Ma tante Dumirail m’a fait trop durement sentir qu’elle et mon oncle m’avaient recueillie orpheline pour que je regrette leur maison, où j’étais d’ailleurs exposée à rencontrer M. Delmare.

— Cet ex-beau qui a tué en duel ton pauvre père ?

— Oui, ma tante… Enfin, Maurice m’avait si outrageusement sacrifiée à une aventurière, que j’ai dû accepter avec empressement l’offre hospitalière que m’a faite mon cousin en votre nom, et dont je voudrais pouvoir vous prouver ma reconnaissance.

— Ma chère, il dépend de toi de me la prouver.

— Ah ! de grâce ! dites-moi comment ?

— Mon excellent frère et ma non moins excellente belle-sœur, qui, du reste, a été assez grossière pour ne pas seulement me faire une visite en arrivant à Paris, n’auront probablement pas manqué de t’instruire que j’avais des dettes, en clabaudant, selon leur habitude, sur ce qu’ils appellent mon désordre ?

— J’ignorais…

— Que j’avais des dettes ?

— Oui, ma tante.

— Eh bien ! j’en ai, j’en ai beaucoup, et quelques-unes surtout ont l’inconvénient d’être horriblement criardes, ce qui les rend insupportables ; aussi ai-je compté sur toi, ma chère, pour…

— Hélas ! ma tante, je voudrais être riche, afin de pouvoir vous venir en aide ; mais…

— Tu ne me comprends pas. Il s’agit simplement d’amadouer, de câliner mes créanciers, de gagner du temps, d’obtenir d’eux qu’ils m’accordent quelque répit.

— Et comment y parvenir ?

— Rien de plus simple : c’est à toi désormais qu’on les adressera ; tu es charmante, et, si tu veux seulement les gentiment recevoir et leur montrer cette mine ravissante que tu avais tout à l’heure lorsque je suis entrée, ils n’auront pas le courage de refuser tes demandes, ils m’accorderont pour mes créances tous les délais imaginables.

— Vous vous abusez, je crois, ma tante, sur l’influence que vous me supposez ; mais, si faible qu’elle soit, elle est tout à votre service… et…

— Tiens ! – dit soudain Mme San-Privato interrompant sa nièce, – qu’est-ce que tu as donc au cou ?

— Ne vous occupez pas de cela, ma tante, – répondit Jeane impassible, – ce n’est rien…

— Rien ! une pareille meurtrissure !… Tu n’es guère douillette alors !… Mais comment cela t’est-il arrivé ?… Puis, j’y songe… il m’a semblé, cette nuit, entendre du bruit dans ta chambre ; on aurait dit que l’on renversait un meuble.

— Ma tante, je…

— Enfin, ce matin, en te levant, tu as demandé un serrurier.

— Oui, ma tante.

— Pourquoi ce serrurier ?

— Je désire faire poser un verrou à ma porte.

— Un verrou… à quoi bon ?

— Chère tante, – reprit Jeane en souriant, – entre autres défauts, j’ai celui d’être horriblement peureuse ; je ne dors tranquille que lorsque je sais ma porte bien verrouillée.

— Je gagerais que tu as, ainsi que moi, peur des voleurs.

— J’en ai une peur atroce, et, cette nuit…

— Cette nuit ?

— Vous allez vous moquer de moi…

— Achève, achève.

— Je ne dors tranquille, vous ai-je dit, que lorsque je sais ma porte fermée au verrou, sinon ma maudite poltronnerie me cause d’horribles cauchemars. Ainsi, cette nuit, il m’a semblé voir entrer des voleurs dans ma chambre et j’ai cru que l’un d’eux voulait m’étrangler ; la douleur m’a réveillée. Or, savez-vous ma tante, qui est-ce qui m’étranglait ?

— Que veux-tu dire ?…

— C’était moi-même.

— Comment ?

— Oui, durant mon cauchemar, je me serrais le cou avec une telle force…

— Qu’il est resté, en effet, une marque bleuâtre. Il faut, en vérité, pauvre fille, que tu te sois serrée d’une fière force !

— À ce point que la douleur, je vous l’ai dit, ma tante, m’a réveillée en sursaut ; mais, dans ma frayeur et encore à demi endormie, je ne songe qu’aux voleurs que j’ai vus en rêve, je veux aller fermer ma porte, je saute à bas de mon lit, et, en marchant à tâtons, je renverse un guéridon.

— C’est là le bruit que j’aurai entendu, je ne me trompais pas.

— Non, ma tante. Mon rêve s’étant tout à fait dissipé, je me suis souvenue que ma porte ne fermait qu’au pêne, je me suis recouchée. Ma nuit s’est passée sans nouveau rêve ; mais, afin de les conjurer à l’avenir, je vous demande, chère tante, un bon verrou à ma porte, et alors je ne risquerai plus de vous réveiller en renversant les meubles pendant mes accès de ridicule épouvante.

— Tu feras placer à ta porte autant de verrous que tu le voudras, ma chère ; je suis très poltronne, j’excuse donc parfaitement la poltronnerie chez les autres.

Et, voyant entrer Catherine, Mme San-Privato ajouta :

— Que voulez-vous ?

— Il y a là une vieille femme qui demande à parler à mademoiselle.

— Que me veut-elle ?

— Vous parler en particulier, mademoiselle.

— Quelque mendiante, – reprit durement Mme San-Privato en haussant les épaules. – Renvoyez-la…

— Cette femme n’a pas l’air d’une mendiante, – reprit Catherine ; – elle ressemble plutôt à une bonne paysanne… Elle avait les larmes aux yeux en demandant à parler à mademoiselle.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ?… Est-ce que ma nièce a des rapports avec des paysans ?

— Il n’importe, ma tante, il ne faut pas repousser cette bonne femme, je vais la voir. Si elle est pauvre, je lui donnerai le peu dont je puis disposer, excusant par quelques bonnes paroles la modicité de mon offrande, – reprit Jeane en quittant le salon.

V

Charles Delmare, en proie à une vive agitation, la physionomie tour à tour empreinte d’espoir et de doute, tantôt faisait quelques pas dans la longueur de sa triste mansarde de la rue Saint-Nicolas, tantôt venait se rasseoir sur le bord de son lit avec accablement en murmurant :

— Elle ne vient pas… elle ne viendra pas !

— Voyons, mon Charles, – répondit Geneviève, – pourquoi mettre les choses au pis ? Voilà, au plus, deux petites heures que ta fille a reçu ta lettre, pourquoi donc te désoler d’avance, au lieu de… ?

— Nourrice, – reprit Delmare cédant à sa pensée secrète et interrompant Geneviève, redis-moi encore ce qui s’est passé dans ton entrevue avec Jeane, et surtout tâche de te rappeler les moindres détails.

— De tout mon cœur puisque ça te plaît, mon fieu ; ça fera la quatrième fois que je te raconterai la même chose ; mais enfin, si tu y tiens, voici : J’ai sonné, la bonne m’a ouvert la porte, je lui ai fait une belle révérence, à seule fin de l’amadouer, puis je lui ai demandé à parler à Mlle Jeane Dumirail, à qui j’avais à parler en particulier. « Attendez-moi là », me réplique la servante, et, au bout d’un instant d’attente dans l’antichambre, ta fille vient me rejoindre… Ah ! qu’elle était belle, mon Dieu ! qu’elle était donc belle !

— De ceci, je n’en doute pas ; mais, et j’insiste là-dessus, quelle était l’expression de son visage ?

— Elle m’a paru d’abord un peu pâlotte, je te l’ai déjà dit, et puis elle m’a paru aussi assez triste.

— Cela est pénible à avouer, nourrice, cette tristesse de Jeane est pour moi d’un bon augure.

— C’est tout simple : elle est triste, donc elle ne se plaît pas là où elle est ; donc c’est pour nous bon signe. Enfin elle est entrée, elle m’a dit d’une voix gentille et douce…

— N’est-ce pas que le timbre de sa voix est charmant ?

— Une voix d’ange, mon Charles ! Dame, tout en elle est angélique, sa voix, sa figure, son regard ! Aussi, en la voyant, en l’écoutant, je pensais : « Où mon fieu a-t-il pu découvrir un petit côté de démon dans ce bel ange à cheveux blonds ? » Ce n’est qu’ensuite que j’ai… Mais à cela nous reviendrons. Puisque tu veux des détails, toujours est-il que ta fille me dit de sa douce voix : « Que puis-je faire pour vous, ma bonne mère ? » Dame, à ces mots de ta Jeane, qui m’appelait bonne mère, les larmes, malgré moi, me montent aux yeux ; elle s’en aperçoit et reprend d’une voix encore plus douce : « Vous pleurez !… Qu’avez-vous, de grâce ? – Ah ! mademoiselle Jeane, ce sont là de bonnes larmes, mais elles seraient bien cuisantes si vous refusiez la lettre que voilà… » ai-je ajouté en me hâtant d’en venir au but de ma commission, dans la crainte de l’arrivée du muscadin ou de sa mère.

— Jeane, m’as-tu dit, a d’abord refusé de recevoir ma lettre ?

— Oui, et, me regardant, d’un air surpris et défiant… ah ! dame, ce n’était déjà plus son regard d’ange : « De qui est cette lettre ? m’a-t-elle demandé. — Vous le saurez en la lisant, chère demoiselle, et vous ne regretterez pas votre temps, allez ! — Encore une fois, de qui est cette lettre ? Répondez, sinon je me retire, » a repris ta fille d’un ton bref, décidé, presque dur ; alors, moi j’ai cru devoir lui dire : « C’est M. Charles Delmare qui vous écrit. »

— Mon nom lui a d’abord causé une impression pénible ?

— Si pénible, qu’en l’entendant, ton nom, elle ne ressemblait plus à un ange, tant s’en faut ! Sa figure s’est crispée ; elle m’a jeté un coup d’œil méchant et a reparti : « Vous direz à M. Delmare que je suis fort étonnée qu’il ose m’écrire, et vous le prierez de s’en dispenser désormais… » Là-dessus, elle me tourne le dos et regagne la porte par où elle était entrée… Ah ! mon pauvre fieu ! en ce moment, mon sang n’a fait qu’un tour ; tout était fini, je songeais à ton désespoir en me voyant rapporter ta lettre, lorsque tout à coup, paraissant se raviser, ta fille s’arrête, réfléchit, se retourne et revient vers moi ; mais alors sa pauvre figure était si triste, si triste, qu’on aurait cru voir la Vierge des sept douleurs avec ses sept épées plantées dans son cœur saignant de grosses larmes de sang… « Donnez-moi cette lettre, » me dit ta Jeane de cette voix redevenue angélique ; puis elle m’a demandé, dans le cas où elle voudrait te faire une réponse, où elle devrait te l’envoyer. « Notre adresse est dans la lettre, » ai-je répliqué. À ces mots de notre adresse, ta fille m’a dit avec bonté : « N’êtes-vous pas la nourrice de M. Delmare ? n’habitiez-vous pas avec lui dans le Jura ?… — Oui, mademoiselle. — Si je crois devoir écrire à M. Delmare, a-t-elle ajouté, il recevra ma lettre dans la journée. Adieu, bonne mère. » Ta fille est alors rentrée dans l’appartement, et…

— Écoute, – dit soudain Charles Delmare tressaillant et prêtant l’oreille du côté de la porte ; il me semble que l’on a frappé.

— On a donc heurté-bien doucement, car je n’ai rien entendu.

Geneviève prononçait ces derniers mots, lorsque de nouveau l’on frappa timidement et par deux fois à la porte.

— C’est elle ! – s’écria Charles Delmare en se précipitant vers la porte qu’il ouvrit ; – c’est ma fille !

Il ne se trompait pas. Jeane entra dans la mansarde, et Geneviève, radieuse, à demi suffoquée par la joie, sortit en disant à Delmare, afin de ne pas gêner l’épanchement de sa tendresse maternelle :

— Ta fille nous revient, c’est signe que nous partons. Je cours à la diligence de Nantua retenir trois places pour demain. Dieu soit loué ! nous ne ferons pas maintenant de vieux os à Paris !

Le père et la fille, aussitôt après la sortie de Geneviève, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sans prononcer une parole, et se tinrent longtemps embrassés. Le morne silence de la mansarde fut troublé par des sanglots, par des soupirs, par des exclamations, par des éclats de joie indicible, mêlés de mots entrecoupés. Il est impossible de retracer fidèlement une pareille scène ; mais l’on peut se l’imaginer en songeant au tendre attachement que Jeane éprouvait déjà pour son cher maître, alors qu’au Morillon elle le voyait chaque jour dans une étroite intimité. Cependant la joie de la jeune fille était mêlée d’amertume : elle retrouvait son père, mais elle apprenait en même temps le déshonneur de sa mère, pour qui elle avait jusqu’alors ressenti une vénération profonde. Rien ne troublait, au contraire, en ce moment, le bonheur de Charles Delmare. On comprendra son ivresse, si l’on se rappelle les angoisses dont il était bourrelé quelques instants auparavant, en se demandant si son suprême appel serait entendu de son enfant.

Delmare, après la première expansion de ses sentiments depuis si longtemps contenus, a fait asseoir sa fille, et, agenouillé devant elle, il prend ses mains dans les siennes, et, les yeux encore humides de ses larmes récentes :

— Enfin, ma Jeane, mon enfant, te voilà près de moi ! Tu ne me hais plus, tu m’aimes, puisque tu es venue ici. Oh ! oui, tu m’aimes, dis ?… N’est-ce pas que tu m’aimes ?…

— Bon père !

— Répète ces mots, je t’en prie, répète-les, ils sont si doux à mon oreille ! Pour la première fois, vois-tu, je les entends de ta bouche !

— Cher et bon père, oui, je vous aime !

— Vous ?… Oh ! ne dis pas vous… c’est si froid !

— Je t’aime, je t’aime, tendre père, je t’aime de toutes les forces de mon âme, toi maintenant mon seul ami, mon seul soutien en ce monde, toi qui, pendant trois ans, as dû tant souffrir de la contrainte que le devoir t’imposait ! Tu me chérissais comme ton enfant, et tu étais forcé de me traiter aux yeux de tous en étrangère, toi qui, depuis que je suis au monde, n’as vécu que pour m’idolâtrer !… Pauvre mère !… Combien tout à l’heure j’ai pleuré en lisant ta lettre, le récit de tes tourments, alors que tu t’efforçais en vain de retrouver les traces de ma mère et les miennes !… Ah ! combien j’ai encore pleuré en lisant l’expression si touchante de ta joie, lorsque tu as pu te rapprocher de moi au Morillon !

Mais Jeane, songeant que Delmare est agenouillé devant elle, sur le carreau, fait un mouvement afin de se lever, en disant :

— C’est à moi d’être là, devant toi, à genoux…

— Ne bouge pas, ne bouge pas, enfant !… je suis si bien là !… Et puis, n’est-ce pas à genoux que je te dois dire : Pardon ?

— Pardon… mon bon père ? et de quoi ?

— De tant de misère, – répond Delmare étouffant un sanglot et jetant un coup d’œil navré autour de la sombre mansarde. Vois donc quelle misère ! vois donc !

— Je ne m’en apercevais pas, – répondit Jeane avec un sourire ineffable ; – et puis, d’ailleurs, que m’importe cette détresse ! en souffres-tu ?

— Pour moi, non ; mais si, au lieu de dissiper follement ma fortune, je l’avais conservée, je…

— M’aimerais-tu davantage, père ?

— Davantage, c’est impossible.

— À quoi bon alors regretter tes richesses ?

— Ah ! c’est que le repentir, le remords de ma ruine empoisonnent le divin bonheur que je goûte aujourd’hui. Oui ! maudite soit ma prodigalité passée ! Je suis pauvre à cette heure où j’ai le plus cher, le plus sacré des devoirs à remplir ! Pourvoir aux besoins de mon enfant, dont je suis aujourd’hui l’unique appui !… et je ne peux lui offrir que de partager mon dénûment ! Malheur à moi ! malédiction sur moi !

Jeane, à mesure que Charles Delmare a précisé sa pensée, ses espérances et son projet de vivre désormais auprès d’elle, semble de plus en plus embarrassée ; ses traits, jusqu’alors épanouis par la tendresse filiale, animés, colorés par une douce et vive émotion, pâlissent et s’attristent profondément.

Delmare, frappé du changement soudain survenu dans la physionomie de sa fille et se méprenant sur la cause qui le produit, murmure d’une voix entrecoupée par les larmes qu’il s’efforce de contenir :

— Mon enfant adorée ! tu penses à l’avenir qui t’attend. Hélas ! notre commune détresse le rend effrayant à tes yeux, n’est-ce pas ?

— Toi, toi qui me connais pourtant, me prêter une pareille crainte ! – s’écrie Jeane avec un accent de reproche poignant. – Moi, redouter de partager ton infortune, lorsque, au contraire, j’aurais voulu…

Et, s’interrompant, Jeane reprend :

— Ah ! l’avenir, si misérable qu’il puisse être, ne cause pas l’effroi que tu lis sur mon visage.

— Cet effroi, qui le cause ?

— Le passé.

— Il est douloureux, ce passé, je le connais, pauvre enfant ; mais...

— Non, non, tu ne le connais pas, ce passé dont je parle ; tu ne peux même le supposer…

— Que veux-tu dire ?

— Père, je veux dire qu’il nous faut à tous deux du courage !

La jeune fille se leva en prononçant ces derniers mots avec un tel accent, que Delmare frémit, et d’agenouillé qu’il était devant sa fille, se redressa en s’écriant :

— Jeane, tu as donc à me faire quelque révélation terrible ? Tu frissonnes, ta pâleur augmente…

— Je deviens ainsi pâle maintenant, lorsque je pense à lui.

— À qui ?…

— À San-Privato.

— Qu’entends-je !… Ah ! que de haine !… – s’écrie Delmare.

Et cependant sa fille s’était bornée à prononcer le nom de San-Privato ; mais les traits, le regard, la voix de Jeane, accusent des sentiments tellement inexorables, que son père répète :

— Tu le hais donc à la mort, cet homme ?

— Je le hais !…

— Merci Dieu ! tu le connais, à cette heure, ce monstre !… De là ton exécration, n’est-ce pas ?

— Père ! – répond Jeane après un moment de silence et avec une expression indéfinissable, – père ! tu m’as vue avant-hier… Regarde-moi bien en face ; que te semble-t-il aujourd’hui de ta fille ?

— Jeane, Jeane, je ne comprends pas le sens de tes paroles, et pourtant, misère de moi ! leur accent, ton regard, me glacent jusqu’à la moelle des os.

— Père, réponds !… Tu m’as vue avant-hier… regarde-moi bien en face ; que te semble-t-il aujourd’hui de ta fille ?

— Grand Dieu !… Jeane, ton esprit s’égare !…

— Non, j’ai toute ma raison, toute ma raison, pauvre malheureux père que tu es !

— Pourquoi m’appelles-tu maintenant pauvre malheureux père, lorsque tu me vois, au contraire, si heureux d’être là près de toi ? Dis, mon enfant, je t’en conjure, explique-moi le sens de ces paroles étranges ; malgré moi, elles m’épouvantent. Et puis, tiens, je t’en supplie, ne me regarde pas ainsi ; tu me donnes envie de pleurer… mon cœur se fend, se brise, sans que je sache pourquoi.

— Que sera-ce donc, ô mon père, lorsque tu connaîtras la cause de tes douloureuses appréhensions ?… lorsqu’à tes pressentiments succédera la certitude ?… Ce moment est venu, écoute…

Mais Jeane, s’interrompant, se dirige vers la porte, donne à la serrure un double tour de clef, puis la met dans sa poche, à l’extrême surprise de Delmare, qui, s’adressant à sa fille :

— À quoi bon fermer la porte et ôter la clef de cette serrure ?

— Afin que tu ne puisses pas sortir.

— Et pourquoi, mon enfant, crains-tu que je ne sorte ?

— Ah ! pourquoi ? – reprit la jeune fille avec un sourire sinistre. – C’est que, vois-tu, père, un homme est bientôt…

Mais Jeane, par une soudaine réticence, ne termina pas et laissa suspendu le mot tué.

— Achève ! – reprit Delmare, ne pénétrant pas la pensée de sa fille, – achève !… que veux-tu dire ?

— Je veux dire qu’un homme est bientôt entraîné par de fâcheux emportements.

— Tu me dissimules ta pensée ; ce n’est pas cela que tout à l’heure tu allais me dire.

— C’est vrai ; mais il n’importe ; écoute-moi, et tu vas savoir pourquoi je te demandais ce qu’il te semblait aujourd’hui de ta fille !

VI

Delmare, en proie aux plus cruels pressentiments, accablé par l’émotion, s’assit au bord de son grabat, appuya ses coudes sur ses genoux et cacha sa tête entre ses mains ; la sardonique amertume du sourire de sa fille le navrait.

— Mon père, – reprit Jeane, – j’ai lu dans ta lettre que tu étais instruit des causes de ma retraite chez Mme San-Privato.

— Oui, tu cédais à ta fierté blessée par les reproches de ta tante ; enfin, à l’aversion que je t’inspirais, puisque tu voyais en moi le meurtrier de ton père.

— Cette prétendue terreur, exagérée par moi, n’était, je te l’avoue, qu’un prétexte ; je cédais surtout à l’attrait que m’inspirait San-Privato, – reprit Jeane pâlissant de nouveau à ce nom. – J’avais eu avec lui, le jour même, un long entretien, dont voici en deux mots le sens : « Jeane, m’a-t-il dit, je vous aime ; si vous m’aimiez assez pour m’épouser, j’ai rêvé pour nous deux une existence idéale. Je serais don Juan, vous seriez doña Juana… » Comprends-tu… mon père, je serais doña Juana, don Juan fait femme ?…

— Oh ! mes pressentiments, mes pressentiments !… J’en étais certain, c’est en éveillant, en exaltant ce qu’il y avait de mauvais enfoui au plus profond de l’âme de ma fille, que ce misérable pouvait assurer sur elle son exécrable influence ! – murmura Delmare.

Et il ajouta tout haut, s’adressant à Jeane :

— Ah ! je fais mieux que de comprendre, hélas ! je devine ta pensée. Oui, cet idéal de la dépravation féminine, représenté par le type imaginaire de doña Juana, son audacieuse corruption, son dédain railleur de ses nombreuses victimes, la cruauté de ses amours, la hardiesse de ses mauvaises mœurs, loin de te révolter, t’ont souri, malheureuse enfant ! L’exagération même du vice, le défi hautain qu’il jetait à tout et à tous, lui donnaient à tes yeux une sorte de grandeur sinistre. Ma pénétration te confond ? – ajouta amèrement Delmare, remarquant la surprise croissante peinte sur les traits de Jeane. – Ah ! c’est que, depuis longtemps, je te connais en bien et en mal mieux que tu ne te connais toi-même ; c’est que, là-bas, au Morillon, t’étudiant chaque jour, pendant trois ans, avec l’inquiète sollicitude d’un père, j’avais deviné, alors que tu les ignorais encore, ces mauvais ferments endormis au fond de ton âme, et qui, sans ce misérable qui t’a déjà pervertie peut-être, auraient, faute d’aliments, d’occasions, passé, je le jure, du sommeil à la mort !

— Tu dis vrai, mon père, tu dis vrai, tu lis au plus profond de mon cœur ! Oui, le type audacieux de doña Juana m’a séduite, m’a passionnée ; oui, j’ai rêvé de réaliser cet idéal ; mais, sais-tu quel mobile surtout me poussait ? Je voulais rendre torture pour torture, et, par de cruelles représailles, faire souffrir aux martyrs de ma coquetterie ce que m’avait fait souffrir Maurice par son inconstance ! Hélas ! ce besoin de vengeance était encore de l’amour, – ajouta Jeane d’une voix déchirante ; – j’aimais toujours Maurice, je l’aime toujours !

— Qu’entends-je ? s’écria Delmare.

Et sa désespérance se changea soudain en un radieux espoir.

— Tu aimes encore Maurice ?

— Si je l’aime ?… Ah ! malheur à moi ! mon amour pour lui est devenu plus vif que par le passé, depuis que j’ai lu ta lettre, mon père. Ce n’est plus du courroux que je ressens contre celui qui fut mon fiancé, c’est une tendre pitié.

— Jeane, mon enfant chérie !… – reprend Delmare en proie à la plus douce émotion et voyant déjà son espérance presque accomplie, – tu es sincère ; il m’est impossible d’en douter, ton amour survit à l’infidélité de Maurice. Tu lui as pardonné son égarement éphémère.

— Ah ! comment ne pas le pardonner, mon père ? Ne m’as-tu pas instruite du péril de mort qu’il avait couru ? ne m’as-tu pas appris de quelles perfides et infâmes manœuvres on l’avait entouré ? Lui, si ingénu, si confiant, si loyal ! comment n’aurait-il pas succombé à tant de séductions ? Aussi, remords tardifs, regrets stériles ! j’ai versé des larmes amères en songeant qu’emportée par l’orgueil, aveuglée par la colère, j’ai impitoyablement repoussé Maurice, lorsque, rougissant de son inconstance, effrayé des entraînements qu’il prévoyait, il revenait à moi, il revenait au bien, implorant son pardon. Ah ! maudite soit ma dureté, il était temps encore, peut-être, et pour lui et pour moi, d’échapper à la fatalité qui nous entraîne à un abîme de malheurs !

— Il est temps encore d’échapper à cette fatalité. Nous sommes sauvés, viens dans mes bras, fille bien-aimée ! – s’écrie Delmare, ivre de joie et serrant contre lui sa fille. – Sais-tu ce qu’avant-hier encore me disait Maurice ?… « J’éprouve pour Jeane ce que je n’éprouverai jamais sans doute pour aucune autre femme. Ah ! si elle n’eût pas aimé San-Privato, si elle me fût restée fidèle, je lui demanderais peut-être l’indulgence pour le passé, un refuge contre un avenir dont je prévois les périls, parce que je connais ma faiblesse, et, par mon repentir, par mon affection désormais inaltérable, je saurais regagner le cœur de ma fiancée… »

— Cher et bon Maurice ! Vraiment, il disait cela, mon père ? vraiment, je n’étais pas seule à pleurer notre affection brisée, nos liens rompus ? – reprit Jeane les larmes aux yeux, oubliant le présent et partageant la profonde émotion de Delmare. – Ô doux et noble amour de ma première jeunesse, source inépuisable de nobles et frais souvenirs, tu seras du moins ma consolation éternelle, mon trésor le plus précieux. Combien de fois déjà je me suis reposée de mes chagrins, en me rappelant ces jours fortunés où Maurice me proposait de partager son trône de luzerne rose et de me couronner reine des églantines et des bluets ! Riants symboles de l’heureuse destinée qui devait être la nôtre.

— Et qui sera encore la vôtre, si tu le veux… et tu le voudras, ma Jeane bien-aimée ! – s’écrie Delmare de plus en plus exalté par un espoir qui, dans sa pensée, touchait à la certitude.

Puis il ajoute, en se dirigeant vers la porte :

— Attends-moi, je reviens bientôt.

— Où vas-tu, mon père ?

— Chercher Maurice ; joies du ciel ! il va savoir que tu l’aimes plus que jamais ; car ton amour pour lui s’est augmenté de toute l’horreur que t’inspire San-Privato.

Ce nom abhorré, arrachant Jeane aux mélancoliques rêveries du passé, la rejeta violemment au milieu des terribles actualités. Elle tressaillit, porta ses deux mains à son front et, s’élançant au-devant de Delmare, elle lui dit d’un ton déchirant et d’une voix entrecoupée :

— Mon père, écoute-moi, tu vas, dis-tu, chercher Maurice ?

— Oh ! je le trouverai, quand je devrais aller l’arracher à cette indigne femme, dont il subit malgré lui le joug.

— Mon père, je t’en conjure, écoute-moi.

— Oh ! je sais ce que tu vas me dire : Maurice refusera de m’accompagner, conservera quelque ressentiment contre toi. Erreur, pauvre enfant, erreur ! Tu ne sais pas quels accents je trouverai dans mon cœur pour dire à Maurice : « Crois-moi, Jeane t’a toujours aimé, elle t’aime encore ; elle t’a pardonné ; elle exècre San-Privato. Elle t’attend chez moi. Viens, viens ! » Et moi, je te dis, ma fille, qu’il viendra ! et moi, je te dis qu’avant une heure tu vas le voir ici, à tes pieds… Ah ! je ne crains qu’une chose maintenant, c’est de devenir fou de joie, lorsque tout à l’heure je vous verrai ici tous deux, toi et lui, dans les bras l’un de l’autre et réunis pour jamais !

Et, courant vers la porte, Delmare ajoute :

— Assez de paroles ; des actes ! Attends-moi, fille aimée ; je reviens avant peu.

— Mon père, – s’écrie Jeane en saisissant avec force Delmare par le bras et attachant sur lui un regard qui le glace, – tu crains, dis-tu, de devenir fou de joie ? Ah ! crains plutôt de devenir fou de douleur et de rage, lorsque tu vas apprendre pourquoi mon mariage avec Maurice est à jamais impossible. Nous avons pendant un moment oublié la réalité ; mais elle existe, hélas ! inexorable.

— Enfin, cette réalité, quelle est-elle ?… Mets un terme à ma torture !

— Mon père, Maurice serait, là, devant moi à genoux, me disant : « Jeane, ma main est à toi ! » je lui répondrais la mort dans l’âme : « Je t’aime autant et plus que par le passé, Maurice, et, cependant, si j’acceptais ta main, je serais une infâme… »

— Quel est donc cet affreux mystère ? – s’écrie Delmare, de qui les dernières paroles s’évanouissent, car il ne pouvait douter de la sincérité des paroles de sa fille ; – tu serais une infâme, dis-tu, si tu épousais Maurice ?

— Oui, je dis cela, mon père, et il en est ainsi…

— Mais la cause de cette infamie ? – reprend Delmare d’une voix tremblante.

Et il ajoute, remarquant de nouveau la soudaine pâleur de sa fille :

— Mon Dieu, voilà que tu redeviens plus pâle encore !

— Mon père, c’est que je pense à lui…

— À qui ?

— À l’homme que je dois épouser.

— À l’homme que tu dois épouser ? – répéta machinalement Delmare, pouvant à peine croire ce qu’il entendait : – que signifie ?…

— Cela signifie que je ne peux me marier avec Maurice, parce que j’épouse une autre personne.

— Qui cela ?

— Celui auquel je ne peux penser sans pâlir et sans frémir.

— Il me semble que je suis le jouet d’un rêve horrible, – balbutie Delmare.

Et il reprend :

— Qui est cet homme ?

— Ah ! je l’ai dit, tu es un pauvre malheureux père, et je suis encore plus à plaindre que toi.

— Réponds, quel est le nom de celui que tu dois épouser ?

— Tu vas trembler.

— Je tremble ; déjà je n’ai plus une goutte de sang dans les veines.

— Malheur à nous, mon père !

— Ce nom ? Répondras-tu, à la fin ? ce nom, quel est-il ?

— San-Privato !

— Hein !… tu dis ?

— Je te dis… que j’épouse San-Privato.

— Misère de Dieu ! – s’écrie Charles Delmare se dressant effrayant devant sa fille, tu railles ou tu mens.

— Je ne mens jamais, et je n’oserais de vous, mon père, me railler.

— Jeane, je t’aime passionnément, je n’ai que toi au monde, je ne vis que par toi, que pour toi ; mais, vois-tu, si par malheur, si par impossible, car c’est impossible, cela, tu songeais seulement à épouser cet homme, j’en jure Dieu, tu ne me verrais plus, entends-tu, Jeane ? non, plus jamais, et personne, – ajoute Delmare d’un ton sinistre et significatif, – et personne ne me reverrait !

— Mon père, mon bon père, ne me maudissez pas ; vous ignorez…

— Quoi ? qu’est-ce que j’ignore ?

Jeane garde pendant un moment le silence, en proie à une émotion violente ; elle pressent quel coup terrible sa réponse va porter à son père ; mais, voulant achever cette révélation qui les torture tous deux, elle reprend :

— Tout à l’heure, mon père, je vous disais : « Vous m’avez quittée pure ; regardez-moi bien en face ; que vous semble-t-il aujourd’hui de votre fille ? »

— Encore ces paroles étranges ! – reprend Delmare avec une sombre impatience. – Eh bien, après ?

— Eh bien, mon père, votre fille est déshonorée !

— Par qui, déshonorée ?

— Par San-Privato !

Delmare, apprenant que San-Privato a déshonoré Jeane, semble d’abord foudroyé ; puis il jette une exclamation déchirante, chancelle et s’affaisse un moment sur le bord de son lit ; mais bientôt il se relève livide, menaçant, s’élance vers la porte. Il veut l’ouvrir, elle résiste à ses efforts. Il se souvient alors que cette porte a été fermée par Jeane, et, courant à elle :

— La clef !

— Mon père !…

— La clef !

— Par pitié, écoute-moi !

— Tu refuses ?

— Oui !

— Oh ! je l’aurai, cette clef ! – dit d’une voix sourde Charles Delmare éperdu de fureur.

Et il engage une lutte avec sa fille, afin de lui enlever la clef, qu’elle a mise dans l’une des poches de sa robe. Mais, agile et nerveuse, Jeane résiste énergiquement à son père ; celui-ci, d’ailleurs, la ménage autant que possible. Cependant, il lui serre involontairement et si fort le poignet, qu’elle ne peut retenir un cri de douleur.

— Ah ! mon père, mon père, vous me faites mal…

Ces mots rappellent Delmare à lui-même. Il rougit de sa violence, cesse cette lutte déplorable, et, s’éloignant de sa fille, lui dit d’une voix poignante et indignée :

— Ah ! vous montrez du courage pour défendre contre votre père la vie de votre amant ?…

— San-Privato mon amant, grand Dieu !

— Ainsi, oubliant tout, honneur, devoir, vous avez cédé au honteux attrait que ce misérable vous inspirait ?

— Mon père !

— Ainsi, c’est sa grâce que vous veniez implorer ici avec des larmes hypocrites ! j’étais votre jouet !…

— Sa grâce… demander sa grâce… lorsque, au contraire, je…

— Vous m’abusiez, fille indigne !… Votre haine contre lui était feinte, je le vois maintenant.

— Mais c’est injuste, mais c’est odieux, ce que vous pensez là, mon père. Permettez-moi, par pitié, de…

— De la pitié pour vous ? Non, non ; allez, vous me faites horreur, vous n’êtes pas la victime de cet homme !

— Que suis-je donc, alors ?

— Sa complice.

— Sa complice !… – répète Jeane avec une expression déchirante, – moi… moi, sa complice !…

Soudain la jeune fille, par un geste plus prompt que la pensée, rompt les premières agrafes du corsage de sa robe, écarte les plis de sa chemisette, met à nu la naissance de son cou, et dit à Charles Delmare d’une voix palpitante :

— Tenez, mon père, voyez les traces de violence que porte mon cou ; cette nuit, je dormais, confiante dans l’hospitalité que m’accordait la mère de cet homme, je n’avais pas songé à m’enfermer à double tour, j’ai été surprise pendant mon sommeil, et…

La jeune fille s’interrompt, écrasée de honte, et cache dans ses mains son visage empourpré.

Le sens des premières paroles de Jeane n’est pas tout d’abord clairement compris par Delmare. Il jette machinalement les yeux sur le cou de sa fille qu’elle a mis à nu, et remarque qu’il est cerclé d’une érosion bleuâtre. Puis, tout à coup, ce malheureux père frissonne d’épouvante ; il devine, en voyant l’empreinte de cette tentative de strangulation, que Jeane, confiante dans la sainteté du refuge que lui offrait sa tante, Jeane, durant son sommeil, a été victime d’un infâme attentat.

Delmare, le front baigné d’une sueur froide, et brisé par tant d’émotions, sent les forces lui manquer ; il tombe replié sur lui-même aux pieds de sa fille, il sanglote, il est incapable de prononcer un mot.

Jeane, fondant aussi en larmes, s’agenouille près de son père, soulève et soutient sa tête appesantie, essuie ses pleurs sous ses baisers, l’enlace de ses bras, le presse sur sa poitrine ; l’expansion si touchante de cette tendresse filiale apaise, ranime, réconforte Delmare ; aidé de Jeane, il essaye et parvient à se relever debout, quoique encore chancelant, étourdi comme un homme récemment saisi de vertige. Sa fille l’aide à s’asseoir au pied de son lit, l’adosse à la muraille, prend ses mains glacées, les baise pieusement, les réchauffe de son souffle ; puis, la tête appuyée sur l’épaule de Delmare, elle lui dit de sa douce voix :

— Calme-toi, reprends tes forces, ton courage, bon père ; nous serons vengés… va… nous serons terriblement vengés ! Voilà pourquoi je n’ai pas voulu, voilà pourquoi je ne veux pas que tu me le tues, cet homme.

Delmare demeure quelques minutes encore dans un état moyen entre la raison et la déraison ; puis, peu à peu, le calme, la lucidité renaissent dans son esprit ; il se rappelle les révélations de Jeane empreintes d’un caractère de sincérité irrécusable ; il réfléchit longtemps, et sonde d’un regard morne et désespéré l’abîme de malheurs qui menace d’engloutir sa fille.

Celle-ci, jugeant à la physionomie de son père que ses ressentiments, aussi profonds qu’auparavant, s’apaisent du moins à leur surface, reprit d’une voix ferme :

— Courage et patience, père ; je te l’ai dit, nous serons vengés.

— Oh ! oui, j’en jure Dieu ! – reprit Delmare levant son poing crispé vers le plafond de la mansarde, – je te vengerai, ma fille. Qu’importent quelques heures de retard à l’exécution du criminel ? il est condamné.

— Nous ne nous entendons plus, bon père…

— Je m’entends, moi.

— Tu tiens donc toujours à le tuer, cet homme ?

— Misère de Dieu, si j’y tiens !

— Soit, le voilà mort ; et puis après ?

— Après ?…

— Le néant, n’est-ce pas ? Triste et stérile vengeance que celle-là ! Un spasme, un râle d’agonie, et quoi ensuite ?… L’éternel repos ?… Non, mon père, non ; cela peut te suffire, mais cela ne me suffit pas, à moi !

— Qu’espères-tu donc ?

— Il ne s’agit pas d’espérance, mais de certitude…

— De quoi es-tu certaine ?

— D’épouser San-Privato.

Charles Delmare regarde sa fille avec stupeur, garde pendant un moment le silence, et il reprend avec un accent d’ironie amère :

— Ah ! c’est là ta vengeance ?

— C’est là ma vengeance.

— Épouser ce monstre ?

— Oui, père, et, aussi vrai que tu es là, devant moi, rappelle-toi ces paroles : avant six semaines, je serai Mme San-Privato.

Delmare parvient à dominer sa stupeur, son épouvante, se recueille, et reprend d’une voix qu’il s’efforce de raffermir :

— Un tel dessein ne devrait pas même se discuter ; mais enfin…

— Voyons, père.

— Et d’abord, maintenant que cet homme t’a déshonorée, il ne t’épousera pas.

— Erreur ; il m’épousera, parce qu’il m’a déshonorée !

— Si tu railles, cruelle est la raillerie, ma fille ! Si tu parles sérieusement, cruelle est ton erreur ! Croire cet homme capable de vouloir réparer son crime, d’éprouver un remords !

— Lui, un remords ? Jamais !

— À quel sentiment céderait-il donc en te donnant sa main ?

— Il cédera, j’en réponds, à la passion la plus forcenée, la plus folle qui ait jamais livré un homme en délire à la merci d’une femme possédant sa froide raison, – reprend Jeane avec un tel accent de conviction et d’autorité, que Charles Delmare tressaille.

Et, après un moment de silence, il dit :

— Si je pouvais te croire, et je ne le croirai jamais, si je pouvais te croire assez odieusement fourbe et perfide pour parvenir à inspirer une passion délirante à ce misérable, je me rassurerais en songeant qu’il ne peut douter de la haine implacable qu’à cette heure tu lui portes.

— Il est certain d’être adoré de moi, mon père.

— Il a pu avoir cette créance ; mais à présent, Jeane, à présent c’est impossible…

— À présent, plus que par le passé.

— Quoi !… encore aujourd’hui ?

— Aujourd’hui.

— Aujourd’hui, ma fille, à l’heure où nous sommes, cet homme est certain de ton amour pour lui ?

— Oui.

— Encore une fois, c’est impossible ! – s’écrie Delmare.

Et il ajoute d’une voix entrecoupée, comme si les mots suivants lui eussent brûlé les lèvres :

— Enfin, Jeane, depuis, depuis l’infâme attentat de cette nuit, il sait bien, cet homme, l’horreur qu’il t’inspire.

— Non, il l’ignore.

— Il l’ignore ? Quoi ! tu lui as caché ?…

— Il croit qu’après un premier moment de colère et d’indignation, j’ai pardonné à l’irrésistible entraînement, au délire de son amour.

— Malheureuse, tu as pu à ce point dissimuler ta haine et…

Delmare, révolté, s’interrompt, cache sa figure entre ses mains, et murmure en frissonnant :

— À dix-huit ans à peine, un si effrayant empire sur soi-même… Mon Dieu, mon Dieu !

— Ma dissimulation te surprend, t’épouvante, t’indigne ? – reprend Jeane avec un accent sardonique et concentré. – Que veux-tu ! je n’ai pas cherché le déshonneur, moi ! On m’a flétrie, je me venge de mon mieux. La haine est peu scrupuleuse dans ses moyens ; ce qu’elle veut, c’est arriver à ses fins, j’y arriverai ; il faut que San-Privato m’épouse… il m’épousera ; et, d’ici au jour de mes noces, je me sauvegarderai moyennant un verrou à ma porte et ce couteau sous mon oreiller, – ajoute Jeane en tirant de sa poche un couteau-poignard. – J’ai, en venant ici, ce matin, acheté cette arme, elle me protégera contre de nouvelles violences rendues plus frénétiques par le souvenir. Et voilà comment, avant six semaines, je serai Mme San-Privato.

Delmare, de plus en plus alarmé des tendances de sa fille, et voulant tenter de combattre les projets qu’elle puisait dans sa haine, reprend en suite de quelques moments de réflexion :

— Tout à l’heure, Jeane, tu me disais, à propos de ce misérable : « Un spasme, un râle d’agonie, après quoi le néant. C’est là une vengeance stérile… »

— Je pensais cela, je le pense encore.

— J’admets que cet homme t’épouse… et alors, je dis, comme toi tout à l’heure : Et après ?

— Aussitôt après la bénédiction nuptiale donnée, l’heure de la vengeance a sonné, mon père ; vengeance, non pas stérile, non pas prompte comme la convulsion de l’agonie, mais durable, mais féconde en tortures de tous les jours, de toutes les heures.

— Quelle est donc cette terrible vengeance ?

— Oh ! oui, terrible, parce que San-Privato sera trop passionnément épris de moi pour ne pas ressentir une jalousie féroce, et il redoutera trop le ridicule et mes sarcasmes pour oser me témoigner sa jalousie. Or, doña Juana sait si elle donnera souvent à son mari des sujets sérieux de jalousie.

— Ainsi, – balbutie Delmare, – tu veux épouser cet homme, afin de… ?

— Afin de réaliser le type imaginaire de doña Juana. Serai-je assez vengée de San-Privato, de qui je porterai le nom ?

Jeane, en prononçant ces mots, relève fièrement le front et semble grandir en redressant sa taille charmante aux ondulations serpentines ; son sourire cruel, son regard brillant d’audace, sa physionomie, dont la beauté prend en ce moment un caractère implacable, frappent tellement Delmare, qu’il murmure en frémissant :

— Ah ! mes craintes se réalisent : ma fille me dépassera de bien loin dans la carrière du vice. Hélas ! je l’avais dit, cet ange déchu effrayera les démons !

Et, s’adressant à sa fille de sa voix la plus tendre :

— Jeane, m’aimes-tu ?

— Autant que fille a jamais chéri son père.

— De cet attachement, veux-tu me donner la plus grande preuve possible ?

— Parle, bon père.

— Je suis pauvre, et je te l’ai dit, aujourd’hui surtout que tu m’es rendue, je pleure ma ruine en larmes de sang. Enfin, je suis pauvre ; le nécessaire, je le possède à peine, et après moi cesse la modique pension viagère dont je vis : quinze cents francs, voilà tout. Je ne te cache rien, telle est ma position. Elle est, tu le vois, plus que précaire, elle touche à la misère, et cependant, malgré ma tendresse pour toi, et de cette tendresse tu ne doutes pas, mon enfant, si du moins ma lettre t’a bien fidèlement exprimé mes sentiments ?

— Ta lettre ! vingt fois je l’ai couverte de mes larmes, de mes baisers, ta lettre, ô mon père ! Il me semblait, à chaque ligne, y sentir palpiter ton cœur.

— Eh bien, Jeane, malgré… ou plutôt à cause de ma tendresse pour toi, je te demande pour toi, je le demande à mains jointes, je t’adjure à genoux, de venir partager ma pauvreté.

— Qu’entends-je ?

— S’il le faut, et il le faudra, je travaillerai pour t’épargner le plus de privations que je pourrai ; je suis robuste encore, et, quand je devrais casser des pierres sur la route, je…

— Ah ! mon père, ce serait à moi, qui suis jeune, de travailler pour t’épargner des privations ; je suis courageuse, je ne redoute pas la misère ; mais tu oublies…

— Je n’oublie rien.

— Mon père, tu oublies mon déshonneur.

— C’est pour t’empêcher de te déshonorer, que je te conjure de me suivre.

— Songes-tu, mon père, à tes paroles ?

— Elles me sont dictées par mon devoir et par mon amour pour toi.

— Mais enfin, mon père, cette nuit, un misérable…

— Cette nuit, tu as été victime d’une trahison, d’un attentat infâme, d’un crime. Ce n’est pas là le déshonneur.

— Qu’est-ce donc alors, mon père, que le déshonneur ?

— Le déshonneur, c’est l’accomplissement de la vengeance que froidement tu médites, malheureuse enfant ! Le déshonneur, il est écrit dans ce nom : doña Juana, symbole imaginaire d’une vie de désordres effrénés ; le déshonneur sans excuse, inexorable, sera celui dont tu seras couverte, si tu persistes dans ce projet de mariage, afin de te livrer ensuite à l’entraînement de tes mauvaises passions, et de couvrir de ridicule et d’opprobre l’homme dont tu porteras le nom ! Cet homme aujourd’hui mérite la haine, l’exécration des honnêtes gens, tu mériterais comme lui leur mépris, leur aversion.

— Les don Juan ne sont point si décriés, mon père, et le monde est aux pieds des doña Juana.

— Oui, les hommes, aujourd’hui, se prosternent devant leur idole, et, demain, ils renieront, ils insulteront ce qu’ils ont adoré la veille.

— Eh ! qu’importe à l’idole, enivrée de l’encens de ses nouveaux adorateurs, l’insulte de ceux qu’elle raille, qu’elle méprise, qu’elle a tenus le front dans la poussière, sous le talon de sa bottine, et qu’elle laisse si loin derrière elle, dans le néant de son oubli !

— Mais les oubliés n’oublient pas, Jeane, et à leur tour ils se vengent !

— Pour se venger, il faut agir ; quelle action, quelle prise peuvent-ils avoir sur l’insaisissable doña Juana ? Elle échappe à tous, parce qu’elle les devance ; elle prévient le dédain par le dédain, l’insolence par l’insolence, l’abandon par l’abandon, l’inconstance par l’inconstance ? Ah ! don Juan, pour peu qu’elle le veuille, tu seras toujours joué, humilié, bafoué, vaincu par doña Juana !

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle frappera don Juan de ses propres armes, parce qu’elle lui fera le mal dont il la menaçait ! parce qu’enfin l’homme reste toujours stupéfait et surtout stupide, en voyant la femme accomplir les noirceurs qu’il méditait contre elle !

— Ah ! – pensait Charles Delmare en écoutant sa fille, – cette malheureuse enfant m’épouvante par la logique de sa perversité naissante ! Quels prompts ravages ont faits dans cette jeune âme les exécrables sophismes de ce monstre ! Il a flétri l’âme et le corps de mon enfant. Ah ! j’aurai sa vie !

VII

Jeane, remarquant le silence momentané que gardait Delmare, lui dit avec tristesse :

— De telles paroles dans la bouche de ta fille, ton élève du Morillon, te surprennent et t’affligent, pauvre père ?

— Elles m’affligent, elles m’alarment, elles ne me surprennent pas ; tu es de ces natures aussi promptes au mal qu’au bien : le mal, en ce moment, domine en toi. La pente est rapide, elle t’entraîne ; je veux t’arrêter à temps sur cette pente, j’y parviendrai ; les sophismes dont tu berces ton imagination, plus abusée que dépravée, s’évanouiront comme un rêve, à la voix de la raison, et surtout de l’expérience. Cette expérience du monde, je l’ai acquise et payée cher ! Je vais donc te parler, non plus en père, mais en homme qui du moins a tiré quelque profit de ses égarements.

— Je t’écoute.

— Il est un fait avéré, déplorable : oui, l’homme se réserve le monopole de l’inconstance, le droit à l’infidélité. Les femmes doivent lui garder religieusement leur foi ; lui, point. Il se marie, il a une maîtresse, sa femme le sait. Eh bien, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce que la femme, cet être subalterne, connaît, ressent les tortures de la jalousie ? est-ce que, contrainte de recevoir avec courtoisie, dans son salon, à sa table, parfois devant ses enfants, sa rivale, de qui la seule présence est une insulte à la sainteté du foyer domestique ; est-ce que l’épouse, est-ce que la mère ainsi ouvertement outragées dans leur affection, dans leur dignité, dans leur droit, peuvent mettre fin à ce scandale poignant ? Non ; l’homme, ainsi que tu le dis, en se réservant le droit à l’infidélité, a généreusement octroyé à sa femme le droit au chagrin, le droit à la résignation ; c’est généreux et touchant ; mais enfin, si d’aventure la femme trouve le chagrin fastidieux, la résignation aussi révoltante que l’impunité, si la femme se dit qu’après tout, la rupture d’un lien le divise en deux parties, et que désormais, déliée de son serment de fidélité par l’inconstance de son mari, elle l’imite ? Oh ! alors, n’est-ce pas, Jeane, il s’élève un concert de malédictions contre la femme infidèle ?

— Telle est donc la justice du monde !

— Que cela soit juste ou inique, il en est ainsi, tu le reconnais toi-même !

— Oui ; mais une œillade de la maudite, si elle est belle, change les maudisseurs en adorateurs prosternés !

— Soit, mais ensuite ?

— Comment ?

— Tiens, ma pauvre enfant, les faits, les exemples sont plus probants que tous les raisonnements possibles. Écoute-moi, je vais te citer un fait.

— Exceptionnel, peut-être ?

— Non, un exemple applicable, sauf une ou deux circonstances, à la généralité des femmes du monde qui ont eu la réputation d’être plus que galantes. J’ai connu, dans ma jeunesse, une certaine Mme de Sauval, jeune, belle à éblouir, fort riche, d’une grande naissance, assez spirituelle et douée de quelques qualités généreuses ; mariée à dix-sept ans à un homme qu’elle adorait, il la délaisse indignement après six mois de mariage et quitte la France, emmenant avec lui une femme perdue. Mme de Sauval longtemps regretta son mari ; puis, elle aussi, se crut déliée de sa foi par l’abandon ; jeune, belle, riche, maîtresse d’elle-même, elle chercha, dans une première liaison, l’oubli de ses chagrins ; à cette liaison en succéda une seconde, puis une autre… Que dire, enfin ? Elle aussi, sans y songer, cette jeune femme réalisa le type imaginaire de doña Juana, du moins par ses nombreuses amours, ne cherchant, d’ailleurs, dans ce désordre, ni la vengeance, ni les détestables jouissances d’une coquetterie féroce ! Non, elle cédait uniquement à l’attrait effréné du plaisir, conservant même, au milieu de ses égarements, certaines vaillantes qualités du cœur ; cependant, elle vit se faire peu à peu autour d’elle un vide glacial ; dans les salons où on la tolérait encore, les femmes l’accablaient d’impertinences calculées, ne répondaient pas à ses saluts ou affectaient de s’éloigner outrageusement d’elle lorsqu’elle venait s’asseoir à leurs côtés.

— Faut-il s’en étonner ? elles enviaient sa jeunesse, sa beauté, ses succès ; mais, certes, les hommes la vengeaient par leurs assiduités empressées.

— Les hommes ?… Ah ! pauvre enfant, que tu connais peu leur égoïsme, leur ingratitude, leur lâcheté.

— Que veux-tu dire ?

— Non seulement ils profitent des désordres d’une femme, mais ces désordres, ils les provoquent par des conseils pervers, par des protestations aussi passionnées que mensongères ; la femme, de faiblesse en faiblesse, tombe-t-elle dans une déconsidération profonde, qu’arrive-t-il ? Ceux-là mêmes qui l’ont perdue, les complices, les instigateurs de ses fautes sont les premiers à se tourner contre elle, à la méconnaître, à la fuir, à la renier, à l’accabler de railleries et d’insolences, de concert avec d’autres femmes, qui, plus réservées, plus adroites ou plus hypocrites, ont conservé leur réputation à peu près intacte. Non, pas un de ces hommes n’ose défendre cette malheureuse femme, dont l’unique tort a été de céder à leurs vœux. Ah ! cela est horrible à dire ! mais il n’est pas une femme perdue, et des plus perdues dans les abîmes du vice, qui n’ait le droit, droit terrible et légitime, de reprocher sa perte à un homme.

— Et tu ne veux pas que doña Juana venge ses sœurs ? – s’écrie Jeane à la fois superbe et effrayante de haine ; – tu t’opposes à mes projets ?

— Mais ta raison s’égare, malheureuse enfant ! – reprend Charles Delmare d’un ton déchirant. – C’est à moi, ton père, moi qui t’aime comme je t’aime, moi qui redoute pour toi les périls, les hontes mortelles que tu veux braver en aveugle ; c’est à moi que tu reproches de m’opposer à ta vengeance ? Et quelle vengeance ?… Un désordre de mœurs effréné !

— Pardon, ce n’était pas à toi que je répondais, mon père, mais à l’ami qui veut m’éclairer des conseils de son expérience. Tu as établi toi-même cette distinction.

— Il est vrai, et j’aurais dû t’épargner ce reproche ; mais écoute la fin de l’histoire de Mme de Sauval. Repoussée de sa famille, exclue de la bonne compagnie, elle ne pouvait même compter sur l’affection sincère de ses nombreux amants, l’attachement d’un homme pour sa maîtresse se mesurant presque toujours à la considération dont elle jouit ; il ne se croit jamais engagé sérieusement envers une femme facile. Mme de Sauval, te dis-je, se vit fermer les portes des salons où elle avait passé sa vie ; ne pouvant renoncer à la bruyante animation du monde et des fêtes, elle chercha ce mouvement dans les bals publics ; à défaut d’autres relations, elle lia connaissance avec les femmes tarées qui hantaient ces lieux suspects, contracta peu à peu leurs habitudes grossières ; ses amours suivirent la même dégradation. Encore belle, jeune, riche, elle fut exploitée par des misérables ; ils abusèrent de la bonté de son caractère et la ruinèrent. Les derniers mois de sa vie ont été horribles : cette malheureuse femme s’enivrait pour s’étourdir sur la sinistre réalité ! Enfin, lasse de l’existence, elle a un jour bu plus de vin que de coutume, afin de se donner le courage du suicide… et elle s’est asphyxiée. Elle n’avait pas vingt-huit ans, cette doña Juana, entends-tu, ma fille !

— Ah ! c’est affreux, – reprend Jeane, semblant si profondément émue de ce récit que Charles Delmare, persuadé d’avoir vivement impressionné sa fille, qui garde un silence morne et pensif, reprend d’une voix de plus en plus tendre et pénétrante :

— Tu le vois, pauvre enfant, la femme, si hautement placée qu’elle soit dans le monde et qui s’abandonne à ses passions effrénées, tombe fatalement dans l’opprobre ou dans le malheur ; celle qui voudrait lutter d’audace, de perversité avec les hommes, tomberait aussi dans un abîme de honte. Crois-moi donc, ma fille bien-aimée, ne te laisse pas entraîner par l’ardeur de la vengeance ! Ah ! c’est une arme terrible que celle des représailles ! Elle a deux tranchants et blesse aussi grièvement celui qui frappe que celui qui est frappé. Viens cacher ta douleur dans la retraite ; ma tendresse te consolera, t’apaisera. Qui sait si un jour, prochain peut-être, Maurice, désabusé, déchiré par de tardives déceptions, ne viendra pas demander aussi à la retraite l’oubli d’un passé odieux, la guérison d’un amer désenchantement ? Qui sait, enfin, si, par un retour d’une générosité sublime, t’offrant sa main, il ne te vengera pas d’un infâme attentat dont tu es victime et non complice, pauvre enfant, toi, la seule femme qu’il ait véritablement aimée ? Jeane, ma fille, tu es émue, tu te tais ; mais tes larmes coulent, tu as entendu ma voix, elle a touché ton cœur : j’espère en toi ! Tu fuiras les méchants au lieu de les combattre avec leurs propres armes et d’avoir peut-être le malheur de les vaincre dans cette horrible lutte. Va, fille adorée, – ajoute Charles Delmare en pressant sa fille contre son cœur, – réunis, nous serons bien forts contre l’adversité !

Jeane se reprochait tardivement d’avoir, devant son père, trahi son désir de réaliser le type imaginaire de doña Juana, afin de se venger de San-Privato.

Tel était, d’ailleurs, au vrai, l’état de l’âme de la jeune fille.

Fidèle au premier sentiment de son cœur, sentiment qui, souvent, survit à tant d’égarements, elle aimait toujours tendrement Maurice, quoiqu’elle se sentît à jamais séparée de lui par le fait seul d’une violence horrible.

Quant à San-Privato, Jeane, on le sait, avait éprouvé d’abord à son égard, lors de sa présence au Morillon, un singulier mélange d’attrait physique et de répulsion morale ; mais depuis leur rencontre à Paris, cette répulsion s’était changée en une funeste sympathie, alors qu’il avait vivement frappé l’imagination de la jeune fille en invoquant à sa pensée la perverse idéalité de doña Juana, donnant ainsi un corps, un symbole aux mauvais penchants de sa victime, depuis longtemps pénétrés par lui avec une sagacité profonde.

Cependant, malgré son alliance dans le mal avec son mauvais génie, Jeane n’avait pas été sa dupe en acceptant l’hospitalité qu’il lui offrait au nom de sa mère, non plus qu’en paraissant ajouter foi à ses promesses de mariage ; elle pressentait, sous cette double proposition, un plan de séduction suivie de délaissement ; mais elle se croyait assez forte, assez sûre d’elle-même pour résister à la séduction et n’avoir ainsi rien à redouter de son séjour chez sa tante ; elle n’hésita donc pas à aller demeurer sous le même toit que San-Privato, ne supposant même pas la possibilité du guet-apens nocturne où elle devait succomber. Mais, ensuite de ce crime et des révélations contenues dans la lettre de son père, Jeane voua une haine implacable à San-Privato, fermement résolue de ne renoncer, sous quelque considération que ce fût, à la vengeance qu’elle rêvait ; elle connaissait la terreur de San-Privato pour le ridicule et se sentait certaine de le frapper atrocement ; puis l’accomplissement de cette vengeance répondait à la perversité des mauvais penchants éveillés en elle. Cependant, déclarer à son père que, malgré ses conseils, ses tendres prières, elle persévérait dans ses projets de vengeance, c’était risquer de le blesser incurablement, de l’éloigner peut-être à jamais ; or, un vague pressentiment disait à Jeane que sans doute viendrait un jour où elle n’aurait plus d’autre refuge que le cœur paternel. Mais comment, sans trahir sa résolution secrète, se refuser aux désirs de Charles Delmare, si empressé de regagner sa solitude du Jura ?

Jeane songeait aux moyens de résoudre ces difficultés, alors que son père, croyant l’avoir détournée de ses desseins, la serrait entre ses bras en lui disant :

— Va, fille chérie, réunis tous deux, nous serons bien forts contre l’adversité !

Delmare prononçait ces derniers mots, lorsqu’il entendit la voix de Geneviève qui, après avoir en vain essayé d’ouvrir la porte, y frappait extérieurement en disant :

— Charles, mon Charles, c’est moi ; puis-je entrer ?

— Certes, bonne mère, et tu ne pouvais venir plus à propos, – répond Delmare.

Et, s’empressant d’aller ouvrir la porte, il introduit sa nourrice dans la mansarde. Geneviève, à peine entrée dans la chambre, interroge d’un regard humide son fieu, qui, lui montrant Jeane et la poussant doucement, lui dit :

— Va, embrasse ta fille… et aime-la… comme tu as aimé le père… Elle et moi, nous ne nous quitterons plus désormais.

— Mademoiselle, vous permettez ? – dit d’une voix émue et ravie Geneviève en s’avançant vers Jeane.

Celle-ci répondit avec une grâce touchante à l’étreinte de la vieille nourrice, lui disant :

— Bonne mère, vous avez dès aujourd’hui une fille de plus.

— En ce cas, en route, dès après-demain, pour le Morillon ! Je viens de retenir trois places à la diligence de Nantua. Voilà mon bulletin… Ah ! ah ! je ne perds pas de temps. Moi aussi, en vous voyant accourir ici, mademoiselle Jeane, je me suis dit : « Suffit ! elle est à nous, la chère fille ; nous l’emmenons pour sûr. Courons donc dare-dare aux Messageries. Ai-je bien fait, mon Charles ? »

Et, se retournant vers Jeane devenue pensive en entendant parler de ces préparatifs de départ, Geneviève ajouta :

— Faut m’excuser, mademoiselle, si j’appelle votre digne père mon Charles… mais voilà tantôt quarante-cinq à quarante-six ans que j’ai cette habitude-là ; je suis trop vieille pour en changer. Il faut m’excuser…

— Soit, à condition que vous m’appellerez votre Jeane, de même que vous appelez mon père votre Charles, sinon je serai jalouse…

— C’est dit, ma Jeane ; car, dès aujourd’hui, vous m’appartenez, voyez-vous, comme l’enfant appartient à sa mère.

— Et maintenant, – dit Delmare avec expansion, prenant entre ses mains celles de la vieille nourrice et de Jeane, – parlons de notre voyage. À quelle heure partons-nous, après-demain ?

— À onze heures et demie ; c’est écrit sur le bulletin, tu vois, – répond Geneviève en tirant de sa poche le bulletin et le montrant à Delmare, tandis que Jeane reprend avec effort :

— Mon père, il est indispensable d’ajourner l’époque de notre départ.

— Qu’entends-je ? – s’écrie Delmare. — Quoi ! lorsque, tout à l’heure, j’interprétais ton silence comme une adhésion à mes paroles, à mes projets de départ, je m’abusais donc ?

— Non, mon père, tu ne t’abusais pas : tes remontrances m’ont émue, frappée, m’ont enfin ouvert les yeux sur les périls, sur les hontes de la vengeance que je méditais.

— En ce cas, mon enfant, si tu renonces à tes desseins, pourquoi différer notre départ ?

— Mon père, – reprend Jeane d’un ton significatif, – il est inutile d’instruire de ce que vous savez cette digne femme, qui promet de m’aimer autant qu’elle vous aime. Ce serait lui causer un grand chagrin, et me rendre si confuse devant elle, que j’oserais à peine la regarder.

— Il en sera ainsi que tu le désires, mais, encore une fois, pourquoi différer notre départ, puisque, suivant mes avis, tu abandonnes la funeste vengeance que tu rêvais ?

— Je désire retarder notre départ, parce que la vengeance que je rêve, à cette heure, mon père, est aussi noble que l’autre était dégradante et dangereuse.

— De grâce, explique-toi.

— Au mal je répondrai par le bien, à la fausseté par la droiture, au crime par la vertu ; ce qui a été déshonoré sera honoré ; je serai le modèle des épouses.

Delmare regarde sa fille avec un mélange de surprise et de défiance invincibles, puis il ajoute :

— Ainsi, tu persisterais dans la pensée d’épouser cet homme ?

— N’est-ce pas le seul moyen d’obtenir la réparation à laquelle j’ai droit ?

— Jeane, – reprend Delmare de plus en plus inquiet, mais n’osant témoigner ses doutes sur la sincérité de sa fille, – tu ne me dis pas, je le crains, ta pensée tout entière, et ton projet…

— Le blâmeriez-vous, mon père ? – N’est-ce pas mon devoir, mon droit de poursuivre la réparation à laquelle je prétends ? Qui donc pourrait me désapprouver de tenter, du moins, de l’obtenir ?

— Tu ne l’obtiendras pas.

— Je l’obtiendrai.

— Tu t’abuses.

— Non, mon père, j’en réponds, je l’obtiendrai, vous dis-je ; mais, en supposant même que mon espoir soit trompé…

— Que ferais-tu, alors ?

— Je vous accompagnerais dans votre solitude, de même que je vous accompagne encore si, comme j’en ai la certitude, mon vœu est exaucé, si, en un mot, ce mariage a lieu.

— Ainsi, – reprend Delmare attachant sur sa fille un regard pénétrant, qu’elle supporte avec une apparente sécurité de conscience. – ainsi, quoi qu’il advienne, ce funeste mariage fût-il contracté, tu me suivras dans ma retraite ?

— Mon père, – reprend Jeane d’un ton de doux reproche et avec un accent de sincérité presque irrésistible, – pouvez-vous supposer un instant qu’il me soit possible de vivre auprès de cet homme ?… Ne sera-ce déjà pas pour moi un supplice de tous les instants que de dissimuler l’horreur qu’il m’inspire, jusqu’au jour où j’aurai obtenu la réparation qu’il me doit ? Ah ! croyez-moi, je hâterai de tout mon pouvoir le terme de cette torture que je m’impose volontairement, et, lorsque j’aurai le droit de m’appeler Mme San-Privato, nom que je ne porterai même pas, je…

— Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’entends là ? – balbutie Geneviève restée jusqu’alors en dehors d’un entretien presque inintelligible pour elle. – Comment ! mon Charles, ta Jeane épouser, de bon gré, et comme qui dirait par exprès, un pareil monstre ?…

— Non, non, rassure-toi, nourrice, – reprend Charles Delmare, – cette odieuse union n’aura pas lieu.

— Mon père, dit Jeane d’une voix douce mais très ferme, – en toute autre circonstance il m’en coûterait, ou plutôt il me serait impossible de vous désobéir. Mais, aujourd’hui, le soin de mon honneur domine toute considération ; je suis invinciblement résolue à poursuivre mon dessein de devenir Mme San-Privato. Que j’échoue ou que je réussisse, je place en vous seul, mon père, en votre tendresse, l’espoir et l’unique consolation de ma vie cruellement éprouvée déjà, quoique bien jeune encore.

— Ah ! chère demoiselle, comment ! vous, si fière, ne vous révoltez-vous pas à la pensée d’avoir seulement le droit de porter le nom d’un scélérat capable de tout ? Hélas ! vous oubliez donc les tours pendables, sans compter le reste, qu’il a joués à ce pauvre M. Maurice, et…

— Un jour, bonne mère, un jour, vous connaîtrez les raisons qui me contraignent de porter le nom d’un homme que je méprise et que j’abhorre.

— Vous le méprisez, vous l’abhorrez, chère demoiselle Jeane, et pourtant vous voulez l’épouser ? C’est à n’y pas croire !…

— Jeane, ma fille, je te supplie, je t’adjure de renoncer à ce dessein ?

— À mon tour, je te supplie, je t’adjure, cher et bon père, de m’épargner le chagrin, le douloureux chagrin de répondre à tes prières par un refus ; seule… je suis juge de mon honneur ; aucune puissance humaine, pas même la tienne, que puis-je dire de plus, mon père ? ne m’empêchera d’obtenir la réparation qui m’est due, et de me venger du crime par la vertu !

Ce désir, si légitime, d’ailleurs, et si honorablement exprimé, imposait à Charles Delmare malgré ses secrètes appréhensions. Il éprouvait un certain embarras à combattre davantage les résolutions de sa fille, il garda un moment de silence, tandis que Geneviève :

— Ah ! chère mademoiselle, vous parlez de marier le crime et la vertu ?… Est-ce que de pareilles noces se sont jamais vues ? est-ce que cet affreux homme ?…

— Laissons ce triste sujet, bonne mère ; et convenons des heures auxquelles, chaque jour, je te viendrai voir, cher père, – ajouta Jeane d’une voix tendre et caressante ; – ce sera ma seule consolation à la dissimulation forcée que je m’impose en demeurant quelque temps encore chez ma tante San-Privato.

— Puisque nous devons, chère enfant, nous revoir chaque jour, – répond Charles Delmare, je n’insisterai pas davantage, aujourd’hui du moins, sur l’objet de notre discussion, tout en regrettant, hélas ! que, dès après-demain, nous ne retournions pas dans notre solitude.

— J’y songe, – dit Geneviève, – ces maudits San-Privato vous laisseront-ils ainsi venir, pauvre chère demoiselle ?

— D’abord, bonne mère, vous m’avez promis de m’appeler votre Jeane ?

— Ah ! mon Charles, – reprend Geneviève émue, – quel ange que notre Jeane !

— Soyez-en certaine, bonne nourrice, – poursuivit la jeune fille, – aucune volonté, aucune considération ne m’empêchera de venir voir chaque jour mon père.

— Ta tante est-elle instruite de la visite que tu me fais aujourd’hui, chère enfant, et du motif de cette visite ?

— Non ; mais, à mon retour, j’instruirai Mme San-Privato de la vérité. Pourquoi lui cacherais-je que tu es mon père ? De cette révélation, elle conclura que je suis pour elle une étrangère ; peu m’importe ! Était-elle guidée par l’affection en m’offrant chez elle l’hospitalité ? – répond Jeane avec un sourire amer et jetant à Delmare un coup d’œil significatif. – Mon cousin ne s’étonnera pas davantage de ma détermination de venir chaque jour te voir, mon père.

— Mais cet homme ! – s’écrie soudain Delmare, comme s’il s’éveillait en sursaut, – il faudra pourtant que je le tue.

— Mon père, – reprend résolument Jeane, – il n’est que deux moyens de se défaire d’un homme : le duel ou l’assassinat ; tu n’assassineras pas M. San-Privato !

— Misère de Dieu ! – s’écria Delmare ; – après son crime, qui me blâmerait ?

— Personne sans doute, sinon toi-même, mon père, parce que tu n’es pas un assassin.

— Assassin, non, mais justicier !

— Je te dis, père, que tu ne tueras pas un homme sans défense. – Reste le duel… Eh bien ! je ne veux pas, moi, que tu te battes, je ne veux pas que tu risques ta vie, elle m’est trop précieuse : c’est mon seul avenir, mon seul bien en ce monde. Et si je te perdais, vois-tu, père… Mais non je te garderai, je te conserverai malgré toi, ajouta Jeane les yeux pleins de larmes et en se jetant avec effusion au cou de Delmare profondément attendri, qui, répondant aux caresses de sa fille, répétait :

— Il faudra pourtant qu’il meure, cet homme !

— Bon, bon, suffit, mon fieu ! Il mourra, comme toi et moi, comme tout le monde, pardi ! c’est sûr et certain ! – reprend Geneviève avec ce sourire sardonique et sinistre qui assombrissait parfois sa figure débonnaire ; – il mourra, le gredin ! c’est entendu ; qui vivra verra. Mais rien ne presse, on n’épouse pas les trépassés ; or, ta fille prétend qu’il faut qu’elle l’épouse, ce monstre, à seule fin de venger le crime par la vertu. Dame ! je ne comprends rien à tout cela, sinon que le crime ce doit être ce scélérat, et que la vertu c’est pour sûr notre ange de Jeane. Quant au reste, bon, bon, suffit, qui vivra verra ; nous sommes tous mortels, n’est-ce pas, mon fieu ? Eh bien ? patience…

Jeane n’écoutait Geneviève qu’avec distraction, et, après un dernier baiser donné à Charles Delmare, elle lui dit :

— À demain père !... Oh ! le doux mot, à demain !

— Oh oui, à demain, à toujours, chère enfant ! j’ai tant et tant de choses à te dire ! Il me semble que c’est à peine si je me suis entretenu avec toi ; et puis j’espère encore qu’en les approfondissant davantage, lorsque nous en causerons de nouveau, tu abandonneras ces projets qui me navrent et m’effrayent.

— Je ne crois pas changer de sentiment à ce sujet. Cependant qui peut prévoir l’avenir ? Enfin, quoi qu’il advienne, à demain, bon père.

— Ah ! comme toi, chère enfant, je dis le doux mot : À demain !... Je compte sur toi ; bien vrai, tu viendras ?

— Qui donc pourrait m’empêcher d’accomplir ce qui, pour moi, est à la fois le plus sacré des devoirs et le plus grand des bonheurs ? À demain, mon père, à demain !

Charles Delmare, resté longtemps pensif et accablé après le départ de sa fille, se disait :

— Ah ! je tremble que Jeane, pour la première fois de sa vie, n’ait fait preuve d’hypocrisie en semblant se rendre à mes conseils et renoncer à la vengeance qu’elle rêvait d’accomplir en réalisant le type imaginaire de doña Juana !

VIII

Six semaines environ se sont écoulées depuis la première entrevue de Jeane et de son père dans la mansarde de la rue Saint-Nicolas.

San-Privato et Mme de Hansfeld devisent ensemble, retirés au fond d’un élégant appartement, lieu habituel de leurs rendez-vous ; Albert, afin de tenir secrète sa liaison avec Antoinette, ne paraissait jamais à l’hôtel du faubourg Saint-Honoré.

Le jeune diplomate, assis sur un canapé le front appuyé sur sa main, semble profondément absorbé. Mme de Hansfeld, debout et immobile près de lui, le contemple avec une curiosité inquiète ; enfin, rompant timidement le silence :

— Albert, il y a un quart d’heure que tu es arrivé ici ; tu m’as à peine adressé quelques paroles. Cependant, durant le mois dernier, nos entrevues ont été bien rares ; je ne me plains pas, je ne me plains jamais ; tu ordonnes, j’obéis ; tu as fixé le jour et l’heure du rendez-vous d’aujourd’hui, je suis accourue. Ton silence, je te l’avoue, m’étonne ; je suis alarmée de la profonde altération de tes traits, devenus presque méconnaissables depuis la dernière fois que je t’ai vu, il y a trois semaines de cela.

— Ah ! c’est que, pendant ces trois semaines, j’ai beaucoup lutté, beaucoup souffert, – répond San-Privato sortant de sa rêverie, – et de cette lutte, de cette souffrance, tu vas savoir la cause et le résultat ; car là, tout à l’heure, silencieux et pensif, je pesais une dernière fois la résolution que je devais prendre : cette résolution est prise, irrévocablement prise. Maintenant, écoute-moi, Antoinette : tu as été la seule personne au monde à qui j’aie ouvert mon âme à peu près sans réserve, parce que j’ai la certitude de ton dévouement, de ta fidélité absolue ; tu ne te méprends pas sur la signification que j’attache au mot fidélité ?

— Nullement.

— J’ai, depuis un mois environ, manqué à mes constantes habitudes de confiance envers toi.

— Je m’en suis aperçue, Albert ; mon affliction a été grande : j’ai pressenti qu’une grave révolution devait s’opérer dans ta vie.

— Tu ne t’es pas trompée ; un fait, entre mille autres non moins significatifs, te peindra ma situation actuelle : il y a peu de jours, j’ai remis à mon ambassadeur un mémoire très important, destiné au ministre des affaires étrangères de France. Le prince, selon son habitude, se reposant en toute sécurité sur mes lumières, sur ma sagacité, sur la conscience et le soin que j’ai coutume d’apporter dans mes travaux, se fiant à ma connaissance approfondie du sujet que je traitais, signe le mémorandum, pour ainsi dire, sans le lire, et le transmet au ministre. Mais, hier, l’ambassadeur me mande auprès de lui ; il m’apprend qu’il a été aussi stupéfait que désolé des observations faites par le ministre sur mon mémoire, complètement dépourvu des qualités que l’on remarquait ordinairement en moi : la clarté, la logique, la science des faits ; somme toute, j’avais entassé erreurs sur erreurs, confondu des dates, et prouvé à peu près le contraire de ce que je prétendais démontrer.

— Je ne te le cache pas, Albert, le prince m’a parlé de son extrême déconvenue à ce sujet ; il a même ajouté…

— Achève.

— Je crains de te blesser.

— Parle, parle ! la question est grave.

— Eh bien ! le prince a ajouté : « Depuis quelque temps, San-Privato n’est plus reconnaissable ; on dirait que sa rare intelligence s’affaiblit ; les affaires les plus simples lui semblent maintenant hérissées de difficultés : ses distractions, ses écarts de pensée sont inconcevables ; enfin… »

— Pas de réticence, Antoinette.

— « Enfin, – a ajouté le prince, – son dernier mémoire lui a causé beaucoup de préjudice ; j’ai été obligé de rejeter entièrement sur lui la très grave responsabilité de son travail, affirmant, ce qui est moralement vrai, que ma religion avait été surprise par mon premier secrétaire d’ambassade, et qu’en cette circonstance je le désavouais hautement. En un mot, – a dit le prince en terminant, – si San-Privato ne se relève pas de cet échec, sa carrière, qui s’ouvrait si brillamment devant lui, est gravement compromise ; tout le monde ici remarque et déplore ses distractions, ses inexactitudes : il reste parfois deux ou trois jours sans paraître à la chancellerie ; en un mot, si je ne savais combien la trempe énergique de son caractère le met au-dessus des faiblesses et des entraînements de son âge, je croirais, ainsi que l’on dit vulgairement, que San-Privato se dérange. »

— Le prince ne t’a rien dit de plus ?

— Non.

— Eh bien ! il s’abuse en ajoutant foi à la fermeté de mon caractère. Je me suis, ainsi que l’a dit le prince, complètement dérangé. Je deviens stupide, incapable d’une occupation suivie, ou, pis encore, l’aberration de mon esprit m’empêche de m’apercevoir des erreurs, des non-sens que je commets dans mes travaux ; je m’hébète, je me perds, et, si cela durait, ma carrière serait anéantie. Or, comme je ne possède pas un sou de fortune, je…

San-Privato s’interrompt, et ajoute avec un accent d’allégement :

— Mais, Dieu merci, j’ai conjuré le péril à temps, je vais redevenir maître de moi-même.

— Grâce à la grave résolution dont tu parlais tout à l’heure ?

— Oui.

— Cette résolution rétablira donc le calme dans ton esprit ?

— Je n’en puis douter ; j’échapperai enfin à l’obsession d’une idée fixe, incessante, qui tantôt me cause des transports de folle rage, tantôt m’accable, m’énerve et m’arrache de lâches pleurs.

— Enfin, Albert, cette résolution, quelle est-elle ?

— Je me marie…

— Ah ! – fit Mme de Hansfeld avec un calme apparent, mais devenant livide ; – ah ! tu te maries ! Et qui épouses-tu ?

— Jeane Dumirail.

Un silence de quelques moments succéda aux dernières paroles de San-Privato, qui venait d’apprendre son mariage à Mme de Hansfeld. Bientôt celle-ci, pâle, agitée, en proie à une violente émotion qu’elle s’efforçait en vain de dominer, s’écria d’une voix palpitante d’angoisse :

— Albert, si tu épouses cette fille, tu es perdu !

— Je te croyais au-dessus de pareilles faiblesses. Quoi ! Antoinette, toi, jalouse ?

— Moi ?… Ah ! que la foudre m’écrase si, en parlant comme je fais, j’obéis à la jalousie ! N’avons-nous pas cent fois causé des avantages qu’un riche mariage t’offrirait probablement un jour ? Non, non, j’aurais été jalouse de tes maîtresses avant que de l’être de ta femme ; mais, je te le répète, prends garde ! s’il s’accomplit, ce mariage sera ta perte !

— Pourquoi ma perte ?

— Jeane Dumirail a pris sur toi un empire effrayant.

— Je l’avoue, et le mariage peut seul mettre fin à cet empire.

— J’admettrais que l’ardeur d’une passion inassouvie pût te pousser à te marier ; mais je sais par toi que, la première nuit où Jeane Dumirail a logé chez ta mère, tu avais été…

— Soit ; mais tu ignores que, le lendemain de cette nuit, Jeane avait un verrou à sa porte et un poignard sous son oreiller. Comprends-tu maintenant ?

— Quoi ! depuis ?…

— Depuis cette nuit maudite, ma passion, toujours croissante, s’est exaltée jusqu’au délire. Jeane, soit naturel, soit art infernal, a exaspéré l’amour qu’elle m’inspire ; jamais le charme de son esprit, de sa personne, n’a été mis par elle plus habilement en œuvre pour me tourner la tête ; que te dirai-je ? Auprès d’elle, j’oublie tout, et, loin d’elle, sa pensée, toujours présente à mon esprit, l’absorbe, le domine tellement, qu’il perd sa liberté, sa puissance ; ma raison s’obscurcit, et, moralement, je ne suis plus que l’ombre de moi-même !

— Ah ! que d’amour ! – murmurait Antoinette en frémissant, – que d’amour !

— Tel est le funeste empire de cette passion, qu’elle m’accoutume à des concessions contre lesquelles, lorsque je jouissais de ma volonté, je me serais révolté. Ainsi, ce Delmare m’inspire une aversion invincible, et je suis habitué à entendre Jeane me parler de lui avec la plus vive tendresse, lorsqu’elle revient de lui faire sa visite quotidienne.

— Ainsi, elle le revoit ?

— Tous les jours.

— Elle sait donc qu’il est son père ?

— Elle l’a appris par lui.

— Albert, cet homme te hait : il consent à ce que sa fille t’épouse et cela ne t’effraye pas ? cela ne t’ouvre pas les yeux ?

— Dans la position où se trouve sa fille, Delmare ne pouvait, à moins d’être fou, s’opposer à notre mariage : Jeane est pauvre ; mais sa naissance est honorable, sa beauté rare, son esprit très remarquable.

— Tu la disais sotte.

— Je la jugeais mal ; elle peut, en suivant mes conseils, devenir aussi utile à ma fortune qu’elle lui est nuisible en ce moment, où je suis par elle affolé. Une femme jeune, belle, spirituelle, peut exercer la plus heureuse influence sur la carrière de son mari, j’entends une influence honnête, avouable.

— Et si, par hasard, la conduite de ta femme n’est ni honnête ni avouable ? si ta femme te trompe ?

— Elle m’aime sincèrement et me sera fidèle.

— Soit ; mais, enfin, il faut tout prévoir.

— J’ai tout prévu, même l’impossible.

— L’impossible, c’est l’infidélité de ta femme ?

— Oui.

— Si elle était infidèle, que ferais-tu ?

— Je la tuerais.

— Mon Dieu, comme il l’aime ! – s’écria Antoinette frappée de l’expression des traits de San-Privato, lorsqu’il proféra sa menace homicide. – Ah ! que d’amour dans cette jalousie féroce !

— Ce n’est pas par jalousie que je tuerais ma femme.

— Quel sentiment, Albert, te pousserait donc à ce meurtre ?

— L’horreur du ridicule ; le sang de la femme lave, sinon la honte, du moins le ridicule du mari… En résumé, je me dis ceci : ou Jeane me rendra heureux, me sera fidèle, et ainsi je retrouverai ma complète tranquillité d’esprit, ou bien Jeane me trompera ; en ce cas, je la tue et sa mort met fin à mes angoisses.

— Devant la logique de ce raisonnement, je me tais. Je connais, d’ailleurs, Albert, la fermeté de ton caractère. Ta résolution est prise ? rien ne t’en fera dévier ?

— Rien.

— Oh ! je le sais ; mais, du moins, te verrai-je encore quelquefois après ton mariage ?

— Sans doute.

— Oh ! merci, tu es bon !… – murmura Mme de Hansfeld avec une émotion profonde et contenue. – Ta promesse dépasse mes espérances.

— Il faudra continuer de nous occuper de Maurice.

— Ah !… encore ?

— Ma haine contre lui s’est accrue en proportion de mon amour pour Jeane.

— Pourquoi cela ?

— Parce que Jeane l’a tendrement aimé. Maurice a été son premier amour, cet amour reste unique et divin entre tous les autres ; de lui date le premier éveil du cœur, mille impressions nouvelles et délicieuses ! Cet amour est noble, pur, élevé ; son souvenir nous reste toujours doux et cher, il nous repose, il nous charme ! Ah ! j’en suis certain, la pensée de Jeane se reporte parfois vers ces temps heureux où elle aimait Maurice, jours paisibles dont la sérénité contraste avec les agitations, les orages dont sa vie a été déjà tourmentée. Oui, malgré son affection pour moi, elle doit souvent penser à Maurice ; cette conviction rend inexorable ma haine contre lui.

San-Privato s’interrompt, et ajoute, après réflexion :

— Maurice est toujours caché chez ta femme de chambre ?

— Oui ; il attend, pour sortir de sa retraite, l’époque où il sera majeur : ce jour arrive après-demain.

— La veille de mon mariage.

— Ah ! – fit Mme de Hansfeld en frissonnant malgré elle ; – c’est dans quatre jours que tu te maries ?

— Ne te l’ai-je pas dit ?

— Tu ne me l’as pas dit.

— Revenons à Maurice… La ruine et sa hideuse fille, la misère, sont les deux plus sûres auxiliaires que je puisse donner à ma haine. Il faut donc au plus tôt ruiner ce gros garçon et t’enrichir de ses dépouilles. Le voici majeur ; les juifs que je lui ai détachés, parfaitement renseignés sur le chiffre de la fortune des Dumirail, accorderont d’abord à leur fils jusqu’à deux ou trois cent mille francs en avance d’hoirie ; mais il est d’ailleurs possible que prochainement il hérite d’une portion de la fortune dont il doit jouir un jour.

— Comment cela ?

— Sa mère est très gravement malade ; sa santé, depuis quelque temps altérée par les angoisses de toutes sortes que lui causaient les escapades de Maurice, n’a pu, lors de la récente disparition de celui-ci, résister à ce dernier coup. Mon excellente mère, guidée par le charitable espoir de jouir un peu du désespoir des Dumirail, est allée les voir hier : elle a trouvé ma tante dans un état sinon désespéré, du moins très alarmant, d’où il suit que, si elle mourait, ses biens, qui composent à peu près le tiers de la fortune conjugale, reviendraient à Maurice : cinq ou six cent mille francs environ. Or, tu es habile, tu peux prélever deux à trois cent mille francs sur cet héritage ; la somme n’est point à dédaigner.

— Certes, mais…

— Le moyen d’effectuer ce prélèvement ? Maurice te sachant millionnaire, rien de plus simple. Ainsi, par exemple, tu dis à ce gros garçon, avec l’expression de la plus tendre sollicitude : « Mon ami, de combien avez-vous hérité de votre mère ? — De six cent mille francs, te répond Maurice. — Eh bien ! alors, mon bien-aimé, vous allez me remettre trois cent mille francs en beaux billets de banque. » Étonnement de mon candide cousin. « — Oui, réponds-tu, vous allez, mon ami, me remettre trois cent mille francs, pas un louis de moins… parce que cette somme, que je vous garderai fidèlement, sera par moi mise à l’abri des entraînements de la dissipation, etc. » Tu me comprends ?

— À merveille ! – répondit Mme de Hansfeld d’un air pensif et distrait.

— Maurice se croit adoré de toi, il te sait millionnaire, il te voit mener un train de princesse, il ne saurait avoir la moindre défiance ; tu lui offre d’ailleurs de lui signer une reconnaissance du dépôt qu’il te remet. Il refuse, indigné ; tu insistes, il déchire le reçu que tu lui donnes. Un mois après, tu lui proposes de tenter, de compte à demi avec moi, une superbe spéculation qui doublera ses capitaux. Il accepte ; mais, hélas ! la spéculation manque, le reste va de soi, et…

Puis, regardant la distraction profonde où paraît plongée Antoinette, San-Privato ajoute :

— Tu ne m’écoutes pas ; à quoi songes-tu ?

— Albert, j’aime passionnément l’argent, autant pour l’argent en lui-même que pour le luxe qu’il procure ; mais ce que je préfère à l’argent, ce que je préfère au luxe, ce que je préfère à tout, c’est toi !

— Je n’ai jamais douté de ton affection.

— Mon ami, tu ne possèdes que les appointements de ton emploi, sur lesquels tu devras bientôt assurer une pension à ta mère.

— Où veux-tu en venir ?

— Tu vas te marier. La dot de ta femme, m’as-tu dit, s’élève au plus à trente mille francs ; tu devras présenter dans le monde le plus aristocratique de Paris Mme San-Privato ; ton orgueil souffrira cruellement de la voir, elle si belle, moins bien parée que les autres femmes, car tu seras trop pauvre pour lui donner d’élégantes toilettes, et tu as l’horreur des dettes ; as-tu songé à ce côté tout matériel de ton mariage ?

— Oui, et j’ai pensé à y pourvoir.

— De quelle façon ?

— Le roi de Naples m’a toujours témoigné une bonté particulière ; je lui ferai part de mon mariage en lui exposant sincèrement ma situation : marié à une femme sans fortune et ayant une mère à ma charge. Le roi est généreux, il m’accordera certainement une gratification considérable. Elle m’aidera à attendre le moment où je serai nommé ministre résident près d’une cour d’Europe ; alors mes appointements suffiront largement à mes besoins et à ceux de ma femme.

— Et si, d’aventure, le roi ne t’accorde pas ce que tu désires ?

— Ce refus est peu probable ; mais, en ce cas, ma position serait difficile, sans être cependant inextricable.

— Albert, – reprit Mme de Hansfeld ensuite d’un instant de recueillement, – un jour, tu m’as dit : « Le hasard peut amener d’étranges revirements dans nos existences. Ainsi, mon cousin Maurice est fils unique. Il arrive à Paris ; je suppose qu’il soit victime d’un accident, d’une chute de cheval, d’un coup d’épée reçu en duel, que sais-je ? il résulterait de cet accident que, par suite de la mort de Maurice, je deviendrais l’héritier des biens de mon oncle Dumirail… » Telles ont été tes paroles, Albert ; aussitôt, j’ai deviné ta pensée secrète.

— Ma chère, ceci est trop affirmatif, – reprit froidement San-Privato ; – tu peux avoir cru deviner ma pensée secrète.

— Soit ; tu ne te compromets jamais, même avec moi. Toujours est-il que, devinant ou croyant deviner ta pensée secrète, j’ai agi en conséquence, et sans l’intervention de ce damné Charles Delmare, ton cousin succombait dans son duel avec d’Otremont, et tu héritais presque certainement de la fortune de ton oncle.

— Ceci rentrait dans l’ordre naturel des choses : conclus.

— Je suis très riche, Albert ; je serais pauvre que je te tiendrais encore le même langage.

— Quel langage ?

— Ces sommes considérables que je prélèverai sur l’héritage de Maurice me seront superflues, et encore une fois, me fussent-elles nécessaires…

— Eh bien ?

— Je serais si heureuse de te les restituer ! Je dis restituer, puisque, après tout, tu aurais été l’héritier légitime de ton cousin, et…

— Ma chère, – reprit San-Privato avec hauteur, – pour la première fois depuis que je vous connais, vous manquez de tact, vous me blessez à vif…

— Mon Dieu, que dis-tu ? cette proposition ?

— Est une insulte !

— Albert, je t’en conjure, excuse-moi ; pouvais-je m’attendre à une pareille susceptibilité de ta part, lorsque, par suite de ce duel, tu héritais de ?…

— Qu’est-ce à dire ? – reprit durement San-Privato interrompant Mme de Hansfeld : – me faut-il vous répéter, madame, que, selon l’ordre naturel des choses, la succession de mon oncle m’était un jour ouverte par le seul fait du décès de mon cousin, tué dans un duel auquel j’étais complètement étranger ?

— Complètement étranger, Albert ?

— Certes, madame.

— Puisque vous le voulez, qu’il en soit ainsi.

— Il en est ainsi, et voilà pourquoi je recueillais l’héritage de mon oncle sans l’ombre d’un scrupule ; mais dépouiller mon cousin par votre entremise serait une vilenie infâme, et je crains fort de ne jamais vous pardonner de m’avoir cru capable de la commettre.

Mme de Hansfeld contemplait San-Privato avec stupeur, ne doutant plus de la sincérité de son indignation ; et, en effet, sincère était son indignation, car l’âme des scélérats offre souvent des mystères étranges. Cet homme n’eût pas hésité à accepter la succession de Maurice, dont il eût été moralement l’assassin, et il se révoltait réellement à la pensée de dépouiller son cousin par l’intermédiaire d’une courtisane.

Le silence de quelques instants que gardaient Albert et Mme de Hansfeld fut interrompu par le tintement de la sonnette extérieure de l’appartement.

— Antoinette, – dit vivement San-Privato très surpris, – qui peut sonner ici ?

— C’est assurément Augustine, ma femme de chambre de confiance ; seule, elle sait que j’ai loué cet appartement, dont elle prend soin et où elle est venue allumer du feu ce matin. Elle ne se permettrait pas de nous interrompre s’il ne s’agissait sans doute de quelque circonstance extraordinaire.

— En ce cas allez ouvrir, et sachez quelle cause imprévue amène ici votre femme de chambre.

Mme de Hansfeld sort, et, après une courte absence, elle rentre tenant une lettre à la main.

— Eh bien ! – dit San-Privato, – que s’est-il passé ?

— Votre oncle, M. Dumirail, s’est présenté, il y a une heure, chez moi, non plus menaçant et courroucé, mais en larmes et suppliant.

— En larmes, suppliant ; et pourquoi cela ?

— Il s’est adressé à mon valet de chambre Joseph, le conjurant de l’introduire près de moi ; l’émotion de votre oncle était si attendrissante, que Joseph, les larmes aux yeux, a juré que je n’étais pas à l’hôtel, ce dont M. Dumirail pouvait s’assurer en visitant tous les appartements ; convaincu de la vérité, votre oncle alors a demandé de quoi m’écrire une lettre ; il a donné deux louis à Joseph, en l’adjurant de me la faire porter le plus tôt possible, si l’on savait où me trouver, sinon, de me la remettre dès que je serais de retour. Augustine, bientôt instruite de ces faits par mon valet de chambre, et croyant la chose urgente, est accourue m’apporter la lettre de votre oncle. Lisez-la, vous aviserez ensuite.

San-Privato prit la missive de M. Dumirail, ainsi conçue et adressée à Mme de Hansfeld :

 

« Madame,

« Malgré tous mes efforts, je n’ai pu découvrir la retraite de mon fils ; vous seule devez la connaître. Ayez pitié d’une famille au désespoir ! Ma femme se meurt, madame, elle se meurt ! Elle demande à embrasser son enfant avant d’expirer, ne la privez pas de cette consolation suprême ! Non, non, quelle que soit l’opinion que j’aie pu concevoir de vous, madame, vous ne repousserez pas ma prière ! elle s’adresse à un sentiment sacré pour toute créature humaine. Vous apprendrez à Maurice que sa mère est en danger de mort ; il accourra près d’elle, recevra, hélas ! ses derniers embrassements. Il n’y a pas un moment à perdre, madame, je vous en conjure, ayez pitié de nous !

DUMIRAIL. »

 

L’âme des scélérats, disions-nous tout à l’heure, offre souvent des mystères étranges. Mme de Hansfeld eut à son tour, ainsi que San-Privato l’avait eue, sa faiblesse… La courtisane trouvait odieux, et surtout inutile, de priver cette mère mourante de la consolation suprême d’embrasser son enfant ; et puis, enfin, cette mort allait rendre Maurice héritier d’une fortune assez considérable, et la cupidité sordide d’Antoinette, certaine d’avance de sa proie, lui inspirait cette espèce de bienveillance à laquelle nous prédispose presque toujours un heureux événement. Aussi Mme de Hansfeld dit-elle à San-Privato :

— Je vais sans doute, mon ami, vous sembler très sotte, mais cette lettre m’émeut malgré moi.

— Vraiment ?

— Oui, et je crois qu’il n’y a aucun inconvénient à…

— À instruire Maurice de l’agonie de sa mère ?… – dit San-Privato avec un sourire d’ironie. – Décidément, ma chère, l’attendrissement trouble la lucidité ordinaire de votre esprit.

— En quoi, de grâce ?

— D’abord, cette lettre de mon oncle peut être mensongère et cacher un piège.

— Ne venez-vous pas de me dire que votre mère avait trouvé hier Mme Dumirail dans un état de santé des plus alarmants, presque désespéré ?

— Soit ; mais elle n’était point à l’agonie, et, en admettant même que ma tante agonise, qu’elle demande à embrasser une dernière fois Maurice, il est d’une importance capitale de ne pas accéder à ce désir.

— Encore une fois, quel inconvénient y voyez-vous ?

— Songez donc à l’impression profonde, terrible, que peut causer à Maurice la vue de sa mère mourante ! songez donc à l’effet qu’elle peut, par ses dernières paroles, produire sur lui ! aux engagements qu’elle en obtiendrait sans doute ! Je vous dis, moi, qu’il est plus que probable qu’une révolution salutaire s’opérerait dans l’esprit de ce garçon, et il ne faut pas que cela soit.

— Albert, je reconnais la justesse de tes réflexions ; j’avais étourdiment cédé à mon premier mouvement.

— L’étourderie, ma chère, est fâcheuse en affaire : vous laisserez donc complètement ignorer à Maurice l’agonie de sa mère ; vous userez même de votre influence sur lui, afin de le garder caché au delà du jour où il atteindra sa majorité, dans le cas où sa mère ne serait pas encore morte ce jour-là ; je vous tiendrai d’ailleurs au courant de sa santé.

— Il en sera, mon ami, selon ce que vous désirez.

— Quant à mon oncle Dumirail, vous vous épargnerez de nouvelles obsessions de sa part en lui répondant une lettre très digne, très touchante et surtout empreinte d’un caractère de sincérité irrésistible, afin de le convaincre que la retraite de Maurice vous est parfaitement inconnue. Grâce à ces mesures, nous parviendrons aux fins que nous nous proposons.

— Ainsi soit-il, Albert ! Vous êtes mon dieu et mon prophète.

IX

Trois jours après l’entretien de San-Privato et de Mme de Hansfeld, Maurice, ayant depuis la veille atteint sa majorité, sortait de sa cachette de Belleville et se dirigeait vers l’hôtel des Étrangers, résolu d’avoir une explication décisive avec son père et sa mère, et de leur poser carrément son ultimatum, pensait-il. Antoinette, profitant de l’isolement où elle tenait ce malheureux et surtout de sa perverse influence sur lui, l’engageait de plus en plus dans la voie de sa ruine et de sa dégradation morale. Remarque curieuse, confirmée par des milliers de faits : presque toujours la cause première de la perte des fils de famille est une courtisane, plus ou moins haut placée dans la hiérarchie de cette classe de femmes et plus ou moins adroite, selon le degré d’intelligence de sa dupe ; or, des jeunes gens parfois beaux, distingués, spirituels, sont trompés, joués, bernés, vilipendés, moqués et surtout dépouillés par quelque drôlesse, ainsi que les barbons ridicules de l’ancienne comédie.

Maurice, en regagnant le logis paternel après six semaines de disparition, résumait ainsi sa situation :

— Je vais trouver mon père et ma mère courroucés contre moi ; il me faudra leur imposer par mon sang-froid, et, ainsi que me l’a conseillé Antoinette, prendre hardiment le taureau par les cornes, en un mot, prévenir l’attaque en attaquant moi-même. Pas de faiblesse ! j’ai pour moi mon droit. Ce droit, le voici : je ne suis plus un enfant, je suis majeur ; en d’autres termes, je suis homme, je suis libre de mes volontés, maître de mes actions : donc, je veux rester à Paris, et j’ai le droit d’y rester. Je n’ai de goût ni pour la carrière diplomatique, ni pour tout autre, par cette excellente raison que, fils unique et un jour héritier de quinze à seize cent mille francs de fortune (au moins), il serait absurde à moi de m’assujettir à une occupation quelconque. Mais, pour vivre à Paris sans rien faire et y vivre convenablement, il faut de l’argent, certes, et l’argent ne me manquera pas ; j’ai deux moyens d’en obtenir : soit des usuriers, soit de ma famille, et je vais tenter aujourd’hui près de celle-ci une dernière démarche, afin de mettre complètement la justice de mon côté. Tant pis pour mes parents s’ils me refusent, ils seront responsables de l’avenir. Je ne leur demanderai d’ailleurs rien que de raisonnable, à savoir : trente mille francs par an, pas un liard de moins, pas un liard de plus. C’est, comme on dit, à prendre ou à laisser. Voici sur quoi je base cette demande, aussi légitime que possible, pour peu qu’on l’examine sans prévention : Mes parents jouissent d’environ soixante mille livres de rente, ils n’en dépensent pas quinze lorsqu’ils vivent au Morillon (et ce n’est certes pas moi qui leur conseillerai de rester à Paris, où ils s’ennuient d’ailleurs à mourir) ; ils économisent donc environ annuellement quarante-cinq mille francs sur leurs revenus, économies énormes. Or, y a-t-il de ma part exagération à leur demander trente mille francs sur ces quarante-cinq mille qu’ils économisent, dont ils n’usent pas, et qui leur sont complètement inutiles ? Mais j’entends mon père me répondre :

« — Ces économies qu’il nous plaît de faire, vous en profiterez un jour.

« — D’accord ; ainsi, mon père, vous en convenez vous-même, ces économies me sont destinées, elles m’appartiendront un jour ?

« — Oui, mon fils.

« — En ce cas, que vous importe, mon père, de m’en accorder la jouissance, maintenant que je suis dans l’âge des plaisirs ?

« — Mon fils, je n’ai rien à vous répondre, sinon qu’il ne me convient point de vous donner trente mille francs par an, afin d’entretenir votre fainéantise à Paris. Votre mère et moi, nous disposons de notre bien comme nous l’entendons. Nous ne vous donnerons pas un centime, si vous vous obstinez à rester ici malgré nos ordres.

« — Mon père, est-ce là votre dernier mot ?

« — Oui, mon fils.

« — Voici le mien : je suis majeur, la loi m’a émancipé, elle ne reconnaît plus votre autorité sur moi ; vous n’avez donc aucunement le droit de m’obliger de retourner avec vous dans le Jura. Vous commettez une iniquité en voulant m’y contraindre, en me prenant, ainsi que l’on dit, par la famine, c’est-à-dire en me menaçant de me laisser à Paris sans un sou. Vous pouvez exécuter votre menace ; mais de ses conséquences vous serez responsable envers moi et envers vous-même.

« — Si vous entendez parler des dettes que vous contracterez, mon fils, je vous déclare que je ne les payerai point.

« — Pardon, mon père, il faudra toujours qu’elles soient payées tôt ou tard.

« — Après ma mort, voulez-vous dire ? Ainsi, vous la désirez, fils indigne !

« — Ne me prêtez pas, mon père, une si noire pensée ; vous m’avez tout à l’heure, dit vous-même qu’après vous vos biens me reviendraient. Il m’est donc permis de vous faire observer qu’un jour je payerai mes dettes en honnête homme ; seulement, il dépend de vous de m’épargner la nécessité de contracter des emprunts ruineux en m’accordant de quoi suffire honorablement à mes besoins.

« — Encore une fois, vous quitterez Paris, mon fils, sinon vous y resterez à vos risques et périls.

« — Mon choix est fait, mon père ; mon droit, mon indépendance, ma dignité, me le dictent. Je resterai à Paris, et si, désormais, il survient un certain refroidissement entre nous, je n’aurai pas, du moins, à m’en reprocher la cause, – répondrai-je à mon père ; – et tout sera dit, ajouta mentalement Maurice.

« Or, il faut bien me l’avouer à moi-même, – ajouta-t-il, – je préférerais cette solution à l’autre, si peu probable qu’elle soit, d’ailleurs, car, si ma famille consentait à m’accorder trente mille francs de pension à la condition, de ma part, de m’engager sur l’honneur à ne plus contracter de dettes, je serais lié moralement, et ainsi fort gêné : trente mille francs, c’est peu, si j’en juge d’après la promptitude avec laquelle mon emprunt de vingt mille francs a fondu entre mes mains, et je n’ai donné que des acomptes à mes fournisseurs ! Je ne suis pas seulement ce qui s’appelle établi : il me faut un charmant appartement, meublé avec une coquetterie et un luxe digne d’Antoinette, afin qu’elle ne déroge pas en sortant de son splendide hôtel pour venir chez moi. Je lui donnerai souvent à souper ; il me faut au moins un cheval de selle, un cheval de suite pour mon groom, un cheval de harnais et un petit coupé pour sortir le soir, sans parler d’autres dépenses aussi véritablement indispensables, auxquelles les trente mille francs de la pension que je demande à mon père seraient loin de satisfaire. Je préfère donc voir ma requête accueillie par un refus sec et net. J’aurai ainsi mes coudées franches, je n’éprouverai pas l’ombre d’un regret en me séparant de ma famille, puisque, en définitive, elle l’aura voulu.

« Et encore, voyons, soyons sincère avec moi-même : cette séparation me coûtera-t-elle beaucoup ?

« Eh bien ! je suis obligé de me l’avouer, je serais, je crois, assez indifférent à cette séparation. Quel étrange revirement dans mes affections !

« Je me souviens qu’au Morillon, lors du voyage que faisait chaque année mon père à Genève pour la vente de ses bois, son absence durait à peine quinze jours, et ces quinze jours me semblaient un siècle. À chaque instant je ressentais, pour ainsi dire physiquement, cette séparation, tant la présence de mon père me manquait. Ma seule consolation était de redoubler de tendresse envers ma mère, et, le soir, je m’endormais la tête sur ses genoux, parlant toujours de lui et disant :

« — Ma mère, encore un jour de passé ; il nous rapproche d’autant de ce bienheureux moment où nous le reverrons, ce bon père !

« Et, à son retour, quelle joie ! quelle animation ! C’était fête au logis et dans tous les cœurs, dans le mien surtout… Oui ! – ajoutait Maurice, de plus en plus pensif et quelque peu ému de ces douces remémorances de sa première jeunesse ; – comment a pu se produire ce refroidissement graduel qui peu à peu m’a gagné à l’endroit de mes parents ? Quelles en sont les causes premières ? Sans doute, leurs injustes exigences envers moi, leur égoïsme, les calomnies odieuses dont ils ont tenté de noircir Antoinette à mes yeux ; et puis, au Morillon, je n’étais encore, à bien dire, qu’un enfant, je ne savais rien de la vie, je partageais les habitudes, les occupations de mes parents : il résultait de cette conformité d’existence mille points de contact qui entretenaient notre affection ; mais ici, à Paris, complètement séparés par nos goûts, par les tendances de nos âges et surtout pas nos griefs réciproques, il n’est pas étonnant qu’une sorte de glace se soit formée entre eux et moi. Enfin, ce qui me semble inexplicable, et ce que je me reproche comme une honte, une lâcheté indigne, c’est la persistance de mes souvenirs, qui, malgré moi, vingt fois par jour, se reportent vers Jeane, souvenirs indélébiles, qui, loin de s’éteindre en moi, sont toujours vivaces. Hélas ! lorsque, dernièrement, j’ai appris le prochain mariage de Jeane et de San-Privato par Antoinette, instruite, m’a-t-elle dit, de cette circonstance par son vieil ami, le prince de Castel-Nuovo, ne me suis-je pas livré à un accès de désespoir stupide, insensé ! n’ai-je pas regretté le passé, ma vie rustique, nos bois, nos montagnes, et, durant toute la nuit, n’ai-je pas pleuré de douleur et de rage ?

Maurice, en devisant ainsi avec lui-même, était arrivé dans le voisinage de l’hôtel des Étrangers. Il descendit de voiture à l’extrémité de la rue de l’Université, préférant marcher, afin de pouvoir coordonner, résumer plus à loisir les arguments dont il se proposait d’user lors de l’entretien décisif qu’il comptait avoir avec sa famille.

Maurice ne s’arrêta pas à la loge du concierge de l’hôtel, il monta l’escalier de l’entresol, et non sans un très vif battement de cœur, il sonna une première fois, puis une seconde à la porte de l’appartement occupé par sa famille ; il se préparait à sonner une troisième fois, surpris de la lenteur de Josette à répondre à la sonnette, lorsque la porte s’ouvrit lentement devant lui, et il se trouva en présence de son père, qu’il n’osa tout d’abord envisager. L’antichambre étant d’ailleurs fort obscure, Maurice ne s’aperçut pas de la pâleur livide et du morne abattement des traits de M. Dumirail : celui-ci, en six semaines, semblait vieilli de dix années ; il tressaillit, leva les yeux au ciel avec l’expression d’une profonde reconnaissance à la vue de son fils ; puis, jetant sur lui un regard rempli de tendresse, de douleur et d’angoisse, il attendit avec une inexprimable perplexité les premières paroles que celui-ci allait prononcer.

— Bonjour, mon père… Comment se porte ma mère ?

— Pauvre malheureux enfant ! il ignore tout encore : cette horrible femme, insensible à mes prières, lui a caché l’agonie de sa mère !… – pensa M. Dumirail avec terreur.

Et, sans répondre à la question de son fils, il le précéda dans le salon voisin.

Les persiennes fermées ne laissaient pénétrer qu’un jour sombre et douteux dans cette pièce, où régnait un grand désordre. On voyait çà et là, sur le marbre de la cheminée ou sur une table, des fioles pharmaceutiques à moitié remplies, des morceaux de linge, des bandes de toile, et, dans un vase, l’un de ces topiques suprêmes à l’aide desquels on essaye de ranimer la vie expirante chez les mourants. La vue de ces objets, le triste demi-jour et le silence qui régnaient dans l’appartement, la physionomie de M. Dumirail, si douloureusement accablé, émurent Maurice ; son cœur se serra ; il ne douta pas que, pendant son absence, la maladie de sa mère n’eût empiré, et il dit vivement :

— Mon père, je vous ai demandé, en entrant, des nouvelles de ma mère ; comment va-t-elle aujourd’hui ?

— Elle repose… – répondit M. Dumirail d’une voix tremblante et étouffée, n’osant regarder Maurice.

Celui-ci, quelque peu mais non complètement rassuré par les paroles de son père, lui dit :

— La maladie ne s’est pas aggravée ?… Le repos que goûte ma mère lui sera sans doute favorable…

— Enfin, te voilà revenu… après nous avoir causé tant d’inquiétudes !… – reprit M. Dumirail évitant ainsi de répondre à la question de son fils, et cherchant par quelle transition il pourrait peu à peu le préparer à la connaissance de la sinistre réalité.

Maurice, n’obtenant pas de réponse aux nouvelles questions adressées par lui au sujet de la santé de sa mère, supposa, non sans vraisemblance, que son état ne devait pas avoir très dangereusement empiré ; qu’elle goûtait sans doute un repos salutaire, et il songea dès lors à aborder le grave entretien qu’il se proposait d’avoir avec sa famille ; il remarquait d’ailleurs qu’après sa longue disparition, si blâmable à tant de titres, il recevait un accueil bienveillant. Interprétant de la sorte l’accablement et le douloureux embarras où il voyait plongé son père :

— Depuis que je suis majeur et que j’ai prouvé la fermeté de mon caractère en restant pendant six semaines absent, mon père tremble de me voir échapper à son autorité ou à sa tendresse, – se disait Maurice. — Voilà pourquoi, au lieu de m’accueillir avec des récriminations et des menaces, il se borne à me reprocher affectueusement les inquiétudes dont j’ai été cause ; il semble plus embarrassé que je ne le suis ; à peine ose-t-il me regarder. Je suis maître de la situation ; il le sent bien, puisqu’il dépend de moi de me séparer de lui. Or, évidemment, il doit accéder à toutes mes exigences, plutôt que de risquer de me voir quitter de nouveau la maison paternelle. Jamais je ne rencontrerai une circonstance plus favorable pour poser mon ultimatum… Je suis maintenant trop certain de le voir accepter. Enfin, je tâcherai de suffire à mes besoins moyennant cette pension annuelle de trente mille francs.

Et, s’adressant délibérément à M. Dumirail :

— Vous me reprochez, mon père, les inquiétudes que vous a causées mon absence ; je vous avais cependant écrit pour vous rassurer d’abord, et ensuite afin de vous faire connaître pour quelles graves raisons j’ai dû attendre, dans une retraite ignorée de vous, l’époque de ma majorité. Or, je suis aujourd’hui majeur ; en d’autres termes, libre et maître de mes volontés. Je ne m’écarterai jamais, sans doute, du respect que je vous dois ; mais, en même temps, je vous le déclare, mon père, je suis résolu, inflexiblement résolu à demeurer à Paris, à renoncer à une carrière pour laquelle je ne me sens aucune vocation ; enfin, j’espère obtenir de votre bonté, de votre équité, les moyens de vivre honorablement ici, comme y vivent tous les jeunes gens dont les parents sont dans une condition de fortune analogue à la vôtre. J’ai donc pensé que je pourrais attendre de vous une pension annuelle de…

Maurice suspendit pendant un moment la fin de sa phrase, ne sachant encore si le silence que gardait M. Dumirail devait être considéré comme un encouragement à poursuivre l’exposé de ses exigences, et, inclinant bientôt à cette interprétation, Maurice reprit :

— J’ai, dis-je, pensé, mon père, que je pouvais attendre de vous une pension annuelle de… de trente mille francs.

M. Dumirail ne parut ni surpris ni courroucé de la demande et du chiffre de la pension ; il continua de garder le silence, contemplant son fils avec une expression de tendre et douloureuse commisération.

— J’en étais certain : mon père, dans la crainte de me perdre, souscrira à toutes mes conditions. J’aurais exigé quarante mille francs, il me les eût certainement accordés, – pensait Maurice.

Et, touché de ce qu’il considérait comme une adhésion tacite à ses prétentions, il reprit tout haut, d’un ton d’affectueuse reconnaissance :

— Puisqu’il m’est maintenant permis de croire que vous m’accordez ma demande, mon père, vous pouvez être certain de n’avoir désormais qu’à vous louer de moi ; je m’engage à me contenter de ces trente mille francs de pension et à ne plus contracter de dettes…

— Pauvre enfant !… – murmura M. Dumirail étouffant un gémissement. – Ah ! pauvre malheureux enfant !

Maurice, étonné de cette exclamation, l’interpréta bientôt comme une preuve de satisfaction et d’encouragement de la part de M. Dumirail, heureux de la promesse qu’il lui faisait de ne plus contracter de dettes.

— Mon père, – reprit Maurice enchanté du bon succès de sa démarche et voulant tout de suite résoudre les questions qui pouvaient soulever quelque dissentiment entre lui et ses parents, – permettez-moi d’ajouter que, dans le cas, d’ailleurs peu probable, ou vous et ma mère voudriez continuer d’habiter Paris, je désire occuper un logement séparé ; la complète différence de nos goûts, de nos habitudes, de nos âges, rendant, vous le comprenez, difficile et gênante pour vous ainsi que pour moi notre habitation en commun. Ai-je besoin de vous promettre, mon père, que bien que ne vivant plus sous le même toit, nos relations ne seront point interrompues pour cela ; je viendrai chaque jour vous voir, ainsi que ma mère. Mais il est, du reste, très probable que vous préférerez retourner tous deux au Morillon… En ce cas, je vous écrirai souvent, et j’irai assurément passer chaque année près de vous, dans le Jura, une partie de la saison de la chasse.

— Pauvre Maurice ! – répéta M. Dumirail d’une voix de plus attendrie et brisée.

Puis, ne pouvant plus contenir ses sanglots, il cacha sa figure entre ses mains et balbutia en sanglotant :

— Ah ! malheureux enfant ! malheureux enfant !…

Mme Dumirail était enterrée depuis la veille ; son mari, au lieu de s’indigner des étranges prétentions de son fils, ressentait pour lui une profonde pitié, songeant qu’ignorant encore la mort de sa mère, fin prématurée à laquelle il n’était pas étranger par ses désordres, cet infortuné venait, près de cette couche mortuaire à peine refroidie, signifier à son père les insolentes exigences d’une vie de luxe et de plaisirs.

— Ah ! – se disait M. Dumirail, – si mon fils connaissait la perte irréparable dont nous sommes à jamais affligés, avec quelle horreur il étoufferait ses désirs de folle prodigalité ! Quels remords dans cette pensée, que sa mère, involontairement repoussée par lui lorsqu’il est revenu ivre au logis, a fait une chute dangereuse, cause première de sa maladie, empirée des chagrins, des alarmes qu’il nous causait, et rendue mortelle par sa disparition, dernier coup auquel ma femme n’a pu résister !… À quoi bon récriminer contre les folles demandes de mon fils ? Hélas ! il ne les regrettera que trop avant peu d’instants ! La voix de sa conscience sera bien autrement vengeresse que ne le serait la mienne. Elle aura bientôt fait justice de ces funestes rêveries de dissipation et de fainéantise. La leçon sera terrible, trop cruelle peut-être ; car, malgré ses égarements, Maurice nous aime. Il idolâtrait sa mère ; il n’a pas eu même la triste consolation de recevoir ses embrassements suprêmes et de la conduire à sa dernière demeure ! Puisse la douleur dont il va être frappé ne pas être pour lui aussi dangereuse qu’elle est imprévue ! Je me reproche maintenant d’avoir trop rassuré Maurice en lui disant que sa mère reposait… Comment, à cette heure, l’instruire de la réalité sans transition trop brusque ?

Telles étaient les secrètes pensées de M. Dumirail au moment où son fils, achevant de poser son ultimatum, augurait très favorablement pour ses projets du silence que gardait son père. Tout à coup la porte du salon s’ouvre, et Josette, pâle, les yeux rougis par les larmes, vêtue d’une robe noire et coiffée d’un bonnet de deuil, entre, tenant une facture à la main, et dit en sanglotant :

— Monsieur, c’est la note du menuisier… pour… le cercueil…

Mais, apercevant seulement alors Maurice dans la pénombre du salon, la servante jeta un cri de surprise et d’effroi ; puis elle ajouta d’une voix navrée :

— Ah ! monsieur Maurice !… monsieur Maurice !… les chouettes et les chiens hurlaient la mort quand nous sommes partis du Morillon ; les présages ne trompent pas, et notre pauvre madame…

— Grand Dieu !… mon père !… les habits de deuil de Josette, ses paroles, ses larmes… – balbutia Maurice, pâle, tremblant, éperdu ; – serait-il possible, un pareil malheur !… Quoi !… ma mère ?…

— Mon enfant, je n’ai plus que toi… il ne me reste que toi au monde, – répond M. Dumirail.

Et, suffoqué par ses sanglots, il ouvre ses bras à son fils, qui s’y précipite en larmes.

Et le père et le fils demeurèrent longtemps embrassés.

X

Maurice, apprenant d’une façon si soudaine la mort de sa mère, Mme Dumirail, fut bouleversé. Il éprouva d’abord une sorte de vertige, causé par l’étonnement, par la douleur, et, il faut le dire, par la violence de ses remords en se rappelant cette sinistre prophétie de sa mère : « Mon enfant, si je devais rester à Paris, en proie à des anxiétés pareilles à celles dont j’ai tant souffert, je te l’assure, tu conduirais avant trois mois mon cercueil au cimetière. » La première émotion de Maurice plongea donc d’abord son entendement dans une sorte de chaos d’affliction et de remords ; mais, lorsqu’à ce profond ébranlement moral eut succédé peu à peu un calme relatif, lorsque enfin son esprit, complètement rassis, redevint lucide, la première pensée claire, nette, précise qui se formula dans le cerveau de Maurice, pour ainsi dire malgré lui, fut celle-ci :

— Je suis majeur, et, dès aujourd’hui, l’héritage de ma mère m’appartient.

En un pareil moment surtout, cette pensée était épouvantable… Mais elle se déduit logiquement du caractère dont nous nous occupons ; mais elle est l’une des conséquences fatales de ce parricide véniel, si souvent rêvé par ces fils de famille, poussés, habitués par leur convoitise à d’homicides espérances. Et l’on doit être d’autant plus effrayé des résultats forcés, des nécessités normales de ces convoitises, qu’en mal ou en bien, Maurice, notre type, n’est au-dessus ni au-dessous de la moyenne des jeunes gens placés dans une situation analogue à la sienne ; peut-être même est-il, moralement parlant, mieux doué que le plus grand nombre d’entre eux… Disons plus, ses regrets sont réels, sincères sont ses larmes, poignante est son affliction, cruels sont les reproches qu’il s’adresse en songeant que son inconduite a hâté le terme de la vie de sa mère ; et cependant, à ces regrets, à ces larmes, à cette affliction, à ces remords se mêle constamment l’écho de cette horrible convoitise : « Je suis majeur, l’héritage maternel m’appartient dès aujourd’hui. » En d’autres termes : « me voici enfin délivré de toute sujétion envers mon père ; me voici maître et dispensateur absolu d’un héritage de cinq à six cent mille francs, qui me permettra de déployer le faste convenable à l’heureux amant de Mme de Hansfeld. J’aurai huit ou dix chevaux dans mon écurie, un charmant petit hôtel, où je recevrai tour à tour ma belle maîtresse et mes joyeux compagnons de plaisir, etc. »

Il faudrait des pages pour exprimer le monde de faits et de choses que la pensée embrasse en une seconde ; aussi, ce que nous venons d’exposer sommairement en quelques lignes et mille autres fastueuses espérances contenues dans ces quatre mots : « J’hérite de ma mère, » apparaissaient déjà aux yeux larmoyants de Maurice, comme autant de consolantes visions se dessinant couleur de rose et argent sur le fond lugubre de son deuil filial !

— Et puis, après tout, il faut se faire une raison, – doit se dire plus tard Maurice : c’est quelque chose d’affreux, sans doute, que de perdre sa mère, et cela devient doublement affreux lorsqu’au fond de l’âme une voix vous crie : « Tes désordres ne sont pas étrangers à cette mort que tu pleures ! » Oh ! certes, il y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses yeux ; aussi on les pleure, on les pleurera ces larmes !… mais, enfin, lorsqu’elles seront pleurées ; lorsque l’on aura religieusement, largement, consciencieusement regretté pendant quelques semaines, voire pendant quelques mois, cette pauvre vieille femme qui dort là-bas, loin, bien loin, clouée dans sa bière, viendra forcément l’heure de la consolation, puis de l’oubli, de l’inexorable oubli ; ainsi va le monde ! c’est la loi de la nature ; les jeunes survivent aux vieux ; le désespoir ne fait pas renaître les trépassés ; le sage se résigne à ce qu’il doit subir, etc.

Oui, ainsi devait bientôt penser Maurice, parce que, dans son âme déjà dégradée, la perte de sa mère se raisonnait plus qu’elle ne se ressentait ; il devait en être de l’affliction du fils de famille ainsi qu’il en est des vêtements de deuil ; on les revêt scrupuleusement à l’heure dite, et on les quitte avec non moins d’exactitude. Enfin, ce fonds réel d’ingratitude filiale et d’insensibilité qui devait se manifester après le premier apaisement de la fugitive douleur de Maurice, était malheureusement concevable, en ceci : que, dans la vie désordonnée qu’il rêvait, il n’y avait jamais eu place pour sa mère ; son absence éternelle ne pouvait donc le beaucoup toucher ni lui faire aucunement défaut, tandis qu’en effet le contraire se fût produit au Morillon où l’existence du fils et celle de sa mère étaient étroitement liées l’une à l’autre, et confondues dans des habitudes, dans des goûts pareils. En ce cas, la perte de sa mère eût redoublé chez Maurice son attachement religieux à ces occupations, à ces lieux qui lui auraient du moins parlé de celle qu’il eût regrettée incessamment.

Les différentes péripéties de la pensée survenue dans l’esprit de Maurice, et si longuement exposées, mais si imparfaitement décrites par nous, s’étaient chez lui produites instantanément, et, pendant qu’il tenait son père embrassé, fondant comme lui en larmes et comme lui étouffant ses sanglots, affliction en ce moment sincère, nous le répétons, mais fatalement dominée par l’arrière-pensée de la jouissance de l’opulent héritage dont il allait être maître.

— Il ne me reste au monde que toi !… – murmurait M. Dumirail en serrant passionnément Maurice contre sa poitrine.

Et, lorsque leur émotion à tous deux fut un peu calmée, il ajouta en essuyant ses larmes :

— Si le ciel m’a retiré la compagne de ma vie, du moins il m’a rendu mon fils !

Et il poursuivit de sa voix la plus pénétrante, la plus tendre :

— N’est-ce pas, cher enfant, que tu m’es rendu, à jamais rendu ?

— Ah ! mon père, jamais je n’ai songé à me séparer de toi.

— Ne parlons plus du passé, sinon pour louer les angéliques vertus de ta mère. Ah ! si tu savais quelle mort a été la sienne !

— Mon Dieu ! Pauvre bonne mère ! Et je n’étais pas là, je n’étais pas là !…

— Tu sauras du moins la grandeur de sa mort ; sa mémoire te deviendra encore plus chère, encore plus sacrée. Quel cœur ! quel trésor de tendresse inépuisable !

Et les larmes de M. Dumirail coulèrent de nouveau.

— Jamais plus qu’en ce moment suprême je n’ai admiré la beauté, la douceur de son âme. Elle a conservé jusqu’à la fin la plénitude de sa raison, et…

M. Dumirail ne peut achever ; sa voix est étouffée par les sanglots. Maurice, attendri, recommence aussi de pleurer, prend entre ses mains celles de son père et lui dit :

— Tâche, je t’en conjure, d’éloigner pour le moment ces souvenirs désolants. Ils ravivent notre douleur ; ils nous brisent, ils nous tuent…

— Oui ; ici, tout nous rappelle matériellement la mort de celle que nous pleurons, ces souvenirs nous brisent ; mais, sais-tu, cher enfant, où nous pourrons nous abandonner à ces souvenirs avec la sécurité d’une douleur incurable ? Ce sera dans les lieux où nous avons si longtemps vécu heureux près d’elle et par elle ! Là, dans notre paisible solitude, en présence de la sérénité de la nature, nos souvenirs chéris et vénérés perdront peu à peu de leur âcreté. Oui, et bientôt, ressentant une mélancolie profonde, mais sans amertume, chaque jour, à chaque heure, nous évoquerons la mémoire de ta mère. Oh ! Julie, Julie ! ton fils et ton époux te rendront jusqu’à la fin de leur vie un culte religieux, un culte digne de toi. Notre temple sera cette retraite que tu aimais tant ; nous ne le quitterons plus désormais. Allons, mon enfant, courage ! Qui sait s’il n’entrait pas dans les vues de la Providence de te conduire jusqu’au bord de l’abîme, afin de t’en faire mesurer toute la profondeur et de t’inspirer ainsi pour toujours l’invincible horreur du mal ? Telle a été la dernière pensée de ta mère.

— Mon Dieu ! tes larmes coulent encore, – dit Maurice voyant son père s’interrompre de nouveau, vaincu par l’émotion, tandis que ses yeux, à lui, Maurice, se séchaient en songeant avec une anxiété croissante au projet de son père, résolu, disait-il, d’aller pour toujours s’enfermer au Morillon avec son fils, afin d’y vouer jusqu’à la fin de leurs jours un culte religieux à la mémoire de celle qu’ils regretteraient éternellement !

Ces appréhensions commencèrent de distraire Maurice de sa douleur jusqu’alors profonde, et, voyant M. Dumirail demeurer silencieux et pleurant :

— Hélas ! mon père, tes larmes me navrent…

— Laisse-les couler ; elles me soulagent, et malgré ma détermination, de ne te raconter la mort sublime de ta mère que là-bas au Morillon, dans notre chère retraite, je veux te répéter les dernières paroles de ma pauvre Julie, et te faire connaître son vœu suprême, dont tu étais l’objet…

— Ah !… il aura été digne de sa tendresse pour moi. Aussi j’éprouve l’ardent et pieux désir de connaître les volontés suprêmes de ma mère ; mais, je t’en conjure, suspendons ce pénible entretien jusqu’à ce que tu sois un peu calmé. J’ai moi-même l’esprit tellement troublé par le chagrin, que…

— Non, non, je veux accomplir sur l’heure ce devoir sacré, mon enfant !… je veux redoubler ta vénération pour celle que nous pleurons, en te montrant qu’elle a été, jusqu’à la fin, la plus éclairée, la plus tendre, la plus miséricordieuse des mères. Écoute ses dernières paroles ; écoute, et bénis-la. « Notre pauvre enfant, m’a-t-elle dit, regrettera de n’avoir pas reçu mes derniers embrassements !… Il serait là, près de mon lit, à genoux, s’il savait que je vais mourir !… »

— Oh ! oui, oui ! – murmura Maurice cédant de nouveau à l’attendrissement et entraîné, si cela se peut dire, par la force de la situation. – Ah ! si j’avais su ou seulement pu prévoir le malheur dont nous étions menacés, rien au monde, je le jure ! n’aurait pu m’empêcher d’accourir ici ; mais, hélas !… seulement, tout à l’heure, en arrivant, j’ai appris par Josette que… que…

Un sanglot étouffa la voix de Maurice, et M. Dumirail reprit :

— Jamais ! mon pauvre enfant, nous n’avons douté un instant, ta mère et moi, de l’ignorance où tu étais de la gravité mortelle de sa maladie. Aussi, je te le répète, ses dernières paroles ont été empreintes d’un sentiment de céleste miséricorde : « La Providence, et je bénis ses vues, a-t-elle dit, la Providence a sans doute voulu que ma mort servît au salut de mon fils ; le chagrin qu’elle lui causera, les nouveaux devoirs qu’elle lui imposera envers toi, mon ami, envers toi dont il sera l’unique appui, l’unique consolation, sont à mes yeux les gages assurés de son retour au bien, de son invincible renoncement à ses erreurs. Notre Maurice aura vu de près l’abîme, la leçon sera aussi profitable qu’elle aura été terrible ! Il n’aura plus qu’un désir, fuir au plus tôt Paris, retourner avec toi au Morillon pour n’en plus sortir, et continuer, comme par le passé, de partager avec toi ces travaux rustiques qu’il aimait tant ! Cette vie honorablement occupée lui rendra la paix de l’âme et le contentement de soi-même… »

M. Dumirail, s’adressant à Maurice, de qui la douleur, un moment auparavant très vive, s’amoindrissait à mesure qu’il appréciait la gravité des obstacles apportés à ses secrets desseins par le dernier vœu de sa mère, M. Dumirail ajouta :

— Dis, mon enfant, jamais paroles plus clémentes, plus tendres ont-elles été prononcées par une mère expirante ?

— Oh ! non… non… jamais ! – répondit Maurice cachant hypocritement son visage entre ses mains, car ses larmes ne coulaient plus.

Et déjà il cherchait par quel moyen ambigu il pourrait sortir de la position difficile où il allait se trouver vis-à-vis de son père.

— Ta mère connaissait ton cœur, mon enfant ; tu ne trompes pas ses suprêmes espérances, béni soit Dieu ! – reprend M. Dumirail persuadé de l’influence irrésistible du dernier vœu de sa femme sur son fils. – Mais écoute encore, et vois à quel point cet ange de bonté se préoccupait des regrets qu’elle nous laissait ; avec quelle touchante sollicitude elle s’efforçait d’adoucir leur amertume, en espérant nous faire presque illusion sur son absence, hélas ! éternelle… Écoute : « Je désire, a repris ta mère, je désire que ma chambre à coucher et mon petit salon restent absolument comme ils sont restés le jour de mon départ du Morillon… et je vous demande, à toi et à Maurice, de vous rendre chaque jour, pendant une heure, dans mon appartement… Il me semble qu’ainsi vous me croirez toujours près de vous. »

— Chère et excellente mère !… combien cette pensée est en effet touchante ! dit Maurice avec un redoublement d’hypocrisie, cachant toujours sa figure dans son mouchoir et feignant de pleurer ; – elle voulait pour ainsi dire se survivre à elle-même, et que son souvenir, ainsi chaque jour évoqué, valût presque pour nous sa présence si regrettée !

— Cher enfant, tes paroles me prouvent, ce dont je ne doutais pas, combien tu es digne de répondre au désir de ta mère !… reprend M. Dumirail, complètement dupe de la dissimulation de son fils. – Ah ! du moins, nous justifierons les espérances de ma pauvre Julie ; nous ne nous quitterons plus désormais : ta jeunesse, ton affection filiale si tendre, si dévouée, seront l’appui de ma vieillesse, terriblement frappée par le coup dont nous gémissons tous deux. Oui… crois-moi, je suis frappé là, au cœur ! Je le sens, c’est une plaie incurable. Elle saignera toujours ; aussi, vois-tu, mon pauvre enfant, si je ne t’avais pas, si je ne me rattachais pas à toi de toutes les forces qui soutiennent ma triste vie, je te le jure, je ne survivrais pas, non… je ne voudrais pas ; non… je ne voudrais pas survivre à ma pauvre Julie, et je…

M. Dumirail ne peut achever, l’émotion, les sanglots le suffoquent encore ; Maurice se jette dans ses bras, le comble de caresses en lui disant :

— Je t’en conjure, mon père, ne te laisse pas abattre ainsi, reprends courage…

— Tu as raison, je manque de courage, j’avoue ma faiblesse, – répond M. Dumirail en essuyant ses larmes. – Mais, que veux-tu ! pendant plus de vingt ans, ta mère a fait le bonheur de ma vie, et, maintenant, je vois, je sens autour de moi un vide affreux, immense, que, seules, ton affection, ta présence pourront combler, et puis, enfin, ici, dans ce Paris maudit, dans cette maison où est morte ma bien-aimée femme, tout envenime, tout exaspère ma douleur… Ah ! malgré l’accablante révélation qui t’attendait, malheureux enfant, j’attendais ton retour avec une cruelle impatience, afin de pouvoir partir au plus tôt ; enfin, te voilà ! et, grâce à Dieu, avant une heure, nous serons en route.

— Avant une heure ! – balbutie Maurice avec un accent de stupeur que son père ne remarque pas. – Comment !… en route avant une heure ?

— Oui, cher enfant, c’est plus que le temps nécessaire pour faire à la hâte nos préparatifs de départ et nous rendre à la poste aux chevaux, où nous prendrons un de ces cabriolets que l’on quitte à chaque relais et…

— Partir aujourd’hui, mon bon père ! s’écrie Maurice feignant de s’alarmer ; – quoi ! te mettre en route, accablé comme tu l’es par la douleur ! y songes-tu ?…

— Rassure-toi, cher enfant, chaque pas que nous ferons vers nos montagnes allégera, ce me semble, le poids de ma souffrance.

— Je t’en supplie, renonce à ce dessein…

— Y renoncer, grand Dieu ! lorsque, depuis hier, j’ai compté, dans mon anxiété dévorante, les heures, les minutes qui me séparaient du moment où je pourrais quitter ces lieux détestés. Ah ! les pieds me brûlent ici…

— Mon père, – reprend Maurice semblant s’arrêter, après réflexion à une résolution inébranlable, et, dans l’extrémité où il se trouvait, ne reculant pas même devant une hypocrisie sacrilège, – la perte que nous avons faite, a dit une voix vénérée, m’impose de nouveaux devoirs envers toi.

— Tu les accompliras pieusement, je le sais…

— J’y suis décidé, mon père. Aussi, dès aujourd’hui et à cette heure, je dois commencer de les remplir, ces devoirs sacrés.

— Que veux-tu dire ?

— Je m’oppose formellement à ton départ ; ce serait exposer ta santé de la manière la plus impardonnable. Encore une fois, y songes-tu, braver les fatigues de la route dans l’état où te voilà ! Jamais, non, jamais je ne me rendrai complice d’une pareille imprudence.

— Ta tendresse s’inquiète à tort, mon pauvre ami, et…

— En serait-il ainsi, je préférerais cent fois pécher par excès de précaution, plutôt que de risquer de te voir tomber malade en route.

— Ne crains pas cela ; je t’assure, au contraire, que…

— Pardon si je t’interromps, mais j’ai un devoir à remplir envers toi ; je le remplirai, quoi que tu fasses.

— Écoute-moi, de grâce…

— Non, non, bon père, tu écouteras, toi, la voix de la raison ; quittons au plus vite cet hôtel, où tout nous rappelle des souvenirs si douloureux ; allons ensevelir nos regrets, nos larmes dans un quartier solitaire. Là, nous vivrons l’un pour l’autre. Voilà, mon père, ce que dicte la raison ; mais te laisser entreprendre un long voyage dans l’état d’accablement où tu es, jamais, non, jamais je n’y consentirai !

— Combien ta tendre et inquiète sollicitude me touche, par son exagération même ! – répond M. Dumirail très ému et ne pénétrant pas encore la cause réelle de l’opposition que son fils apportait à son éloignement de Paris. – Rassure-toi, te dis-je. Dès que de loin nous apercevrons les cimes de notre Jura, mon cœur, à cette heure oppressé sous un poids de plomb, s’allégera, je te le répète, à chaque aspiration de mon âme vers nos montagnes, où nous avons vécu si heureux… Mais rester ici, dans cette ville, habiter quelque quartier que ce soit… ne fût-ce qu’un jour, c’est impossible, je tomberais malade à l’instant, et peut-être je ne me relèverais pas de cette maladie. Il est temps, plus que temps que je parte, mon enfant ; il m’a fallu toute la fiévreuse énergie que me donnait l’attente de ton retour pour me soutenir jusqu’ici. Ce voyage, au lieu de t’inquiéter, doit donc, au contraire, te rassurer ; seulement, hâtons-nous ; appelle Josette afin qu’elle s’occupe de nos préparatifs.

— Je t’en supplie, mon père !

— Je te répondrai à mon tour : quoi que tu dises, quoi que tu fasses, et aurais-tu cent fois raison de t’alarmer, je suis résolu à partir aujourd’hui, sur l’heure, et nous partirons.

— Alors, je te le déclare, plutôt que de me rendre solidaire d’un acte qui est à mes yeux le comble de l’imprudence, je ne t’accompagnerai pas ! – dit Maurice feignant de puiser dans sa tendresse filiale le courage de s’imposer un douloureux sacrifice. – Non ! et quoi qu’il m’en puisse coûter, je te laisserai partir seul !

Cette espèce de menace fut involontairement accentuée par Maurice, novice encore en hypocrisie, avec une nuance de sécheresse et d’impatience dont M. Dumirail fut d’abord légèrement surpris ; mais bientôt il vit, au contraire, dans cette menace, une nouvelle preuve de l’attachement de son fils, seulement coupable, et pouvait-il l’en blâmer ? de s’exagérer outre mesure les fatigues que son père s’opiniâtrait à entreprendre, et il reprit :

— Tu me laisserais partir seul, dis-tu ?… Mais, à ton point de vue même, et en admettant que je commisse une imprudence, songes-y donc, cher enfant, si je tombais malade en route, est-ce que ta présence ne me serait pas alors doublement nécessaire ?

— Sans doute, – répondit Maurice assez embarrassé de l’objection ; – mais c’est justement afin que tu ne t’exposes pas à tomber malade en route, que je m’oppose de toutes mes forces à ton départ.

— Cela, mon ami, n’est pas raisonnable, et je…

— En un mot, mon père, lorsque tu seras convaincu que je n’encouragerai pas ton imprudence en t’accompagnant, il faudra bien que tu renonces à un projet qui me désole et m’effraye.

— Quoi !… tu me laisserais partir seul ?… – reprit avec une pénible hésitation M. Dumirail commençant à pressentir vaguement la cause de l’opiniâtreté de son fils à s’opposer à ce prompt départ ; – peux-tu seulement, mon enfant, concevoir une pareille pensée après toutes les raisons que je t’ai données au sujet de mon désir, mieux que cela… de la nécessité où je suis de retourner dans notre pays, puisqu’ici ma santé, ma vie, peut-être, ne résisteraient pas aux chagrins qui m’accablent ? Non, non, tu ne réfléchis pas à ce que tu dis.

— Ce que je dis, mon père, je le ferai.

— Maurice… ah ! Maurice !… – balbutia M. Dumirail, de qui les soupçons augmentaient de plus en plus, et qui, observant dès lors attentivement la physionomie de son fils, n’y trouva, pour ainsi dire, presque plus de traces de la profonde douleur dont il avait témoigné d’abord ; car il ne semblait pas même attendri, il semblait en proie à une vive impatience et à une évidente et anxieuse préoccupation. – Mon ami, – ajouta M. Dumirail d’un ton de reproche doux et triste, – je ne veux pas croire, je ne croirai jamais qu’au moment où tu viens de me protester de ton dévouement et de ta tendresse, dont j’ai tant… tant besoin… tu le sais ! tu puisses, je le répète, seulement penser à te séparer de moi ?

— Garde-toi de le supposer, mon père ; mon seul désir, au contraire, est d’aller avec toi habiter un quartier solitaire de Paris, de ne pas te quitter ; mais, encore une fois, me mettre en route avec toi dans la persuasion où je suis que tu exposes ainsi très gravement ta santé, jamais je n’y consentirai, non ! Aucune puissance humaine, pas même la tienne, et c’est tout dire, ne pourra ébranler ma détermination à ce sujet.

L’accent de Maurice, en prononçant ces derniers mots, devient tellement ferme et significatif, que sa résolution de rester à Paris, malgré la mort et les dernières volontés de sa mère, ne put dès lors être mise en doute par M. Dumirail ; et, pendant un moment, cette découverte le jeta dans un profond accablement.

Maurice, regrettant sa mère et touché de ses dernières et miséricordieuses paroles, était non seulement résolu à porter son deuil et à honorer sa mémoire comme il convient : mais il pressentait même que, pendant un certain temps, la douceur de sa liaison avec Mme de Hansfeld serait empreinte d’une sorte de mélancolie douce ; enfin il se proposait, comme un devoir sacré, de porter de temps à autre, en compagnie d’Antoinette, des couronnes d’immortelles et des fleurs sur la tombe maternelle ! Certes, le fils de famille était, on le voit, résolu à faire, ainsi qu’on le dit, largement les choses ; mais quant à s’en aller sur l’heure s’enterrer avec son père au Morillon, afin d’y pleurer incessamment la défunte dans une solitude funèbre, et d’y reprendre ses occupations laborieuses et rustiques d’autrefois ; mais quant à renoncer ainsi à Mme de Hansfeld et aux plaisirs de Paris, alors qu’il héritait de cinq à six cents beaux mille francs sonnants et trébuchants, un pareil renoncement était et devait être au-dessus des forces de Maurice et de tous les fils de famille, dans une position analogue à la sienne. Il avait sincèrement proposé à M. Dumirail d’aller avec lui passer les premiers temps de leur deuil dans quelque quartier solitaire ; il eût tenu parole, et consacré à consoler son père les moments que Mme de Hansfeld lui eût laissés libres. Là se bornait le dévouement possible de cet excellent fils. Rendons-lui justice, il avait même un instant eu la pensée, touché de la douleur déchirante de son père, de l’accompagner au Morillon et d’y séjourner près de lui durant quelques jours ; mais à ce premier mouvement succéda cette réflexion péremptoire :

— Mon père est persuadé que la mort et les dernières volontés de ma mère ont opéré ce qu’il appelle ma conversion, et que mon seul désir est d’aller m’ensevelir avec lui dans son domaine pour y reprendre ma vie rustique : il n’en est rien. Je ne veux pas m’éloigner de Paris, où mon héritage me permet de mener grand train ; il me faudra donc, si j’accompagne mon père pendant quelques jours dans sa retraite, lui déclarer tôt ou tard ma résolution ; il vaut donc mieux la lui faire connaître ici carrément et au plus tôt, s’il s’opiniâtre à vouloir retourner aujourd’hui même dans le Jura.

M. Dumirail comprenait enfin, après quelques moments de réflexion que Maurice cachait sous un semblant d’inquiétudes filiales son inflexible volonté de demeurer à Paris. Ainsi, malgré l’expérience du passé, malgré la conscience d’avoir hâté le terme des jours de sa mère, malgré le pardon, les vœux suprêmes de cette infortunée, Maurice persistait dans ses funestes errements ! M. Dumirail, avant de se rendre à l’évidence de cette effrayante déception, avant de se persuader que l’âme de son fils était incurablement gangrenée, voulut tenter une dernière épreuve, cherchant encore à s’abuser lui-même et se disant qu’après tout, et si improbable que cela parût, il se pouvait que Maurice fût réellement à ce point soucieux de la santé de son père, que, dans sa sollicitude outrée jusqu’à l’aberration, il le menaçât de le laisser partir seul, afin de le retenir par cette crainte et de l’empêcher ainsi de commettre une imprudence presque mortelle. Mais aussi, en admettant la sincérité de ces alarmes exagérées, il était hors de doute que, si M. Dumirail persistait dans sa résolution de se mettre en route, et que son fils refusât de l’accompagner, sa sollicitude n’était qu’un prétexte pour demeurer à Paris. M. Dumirail après un assez long silence, sonna Josette et lui dit :

— Mettez à l’instant du linge dans mon sac de nuit avec les objets de toilette nécessaires pour le voyage ; vous prendrez demain la diligence de Nantua, et vous apporterez les effets que je laisse ici. Dites au garçon d’hôtel d’aller chercher un fiacre.

Josette sortit pour exécuter ces différents ordres. M. Dumirail s’efforçant de cacher ses secrets ressentiments, dit affectueusement à Maurice :

— Mon ami, j’emporte suffisamment de linge pour toi et pour moi ; nous ne nous arrêterons en route que pour prendre nos repas. Le fiacre que j’ai envoyé chercher nous va conduire à la poste aux chevaux, et nous nous mettrons en route à l’instant.

— Comment, mon père, tu persistes à ?…

— Je pars sur-le-champ, épargne-moi tes observations.

— Mais c’est le comble de l’imprudence… et…

— Et… – reprend M. Dumirail en jetant un regard pénétrant sur Maurice, qui baissa les yeux, – et… plutôt que de te rendre solidaire de mon imprudence, tu ne m’accompagneras pas ?…

— Mon père…

— Écoute-moi ! je te le déclare d’avance, au nom du plus simple bon sens, je n’accepte pas, je ne puis accepter, comme sincère, ton excuse de me laisser partir seul, sous le prétexte que tu crains de me voir tomber malade en route.

— Pourtant, c’est la vérité ; cette crainte seule me retient ; aussi, je suis décidé à…

— Prends garde ! – dit vivement M. Dumirail parvenant à se contenir encore et interrompant son fils. – Oh ! prends garde avant de me répondre, avant de me dire si tu consens ou non à me suivre, je t’en avertis : ta réponse sera pour moi d’une extrême gravité !

Maurice mis ainsi que l’on dit vulgairement, au pied du mur, sentit le moment décisif arriver. Il garda pendant quelques secondes le silence, prévoyant les conséquences de sa réponse ; son cœur se serra, il eut conscience des redoutables résultats de la détermination qu’il allait prendre ; son avenir en dépendait : il allait définitivement choisir entre la bonne ou la mauvaise voie. Ces perplexités l’agitaient, lorsque Josette entra, tenant à la main le sac de nuit de son maître, et lui dit :

— Monsieur, le fiacre est à la porte de l’hôtel.

— Allons, Maurice, – dit M. Dumirail d’une voix qui trahissait son angoisse.

Et il ajouta en se dirigeant vers la porte :

— Viens, viens, mon enfant, partons.

— Mon père, de grâce…

— Viens-tu ?… oui ou non ?

— Attendez du moins quelques jours.

— Je pars sur l’heure ; suis-moi…

— Remettez seulement cela à demain ce…

— Je ne t’accorde pas une minute de plus ! Viens-tu ?…

— Mon père !…

— Viens-tu ?… oui ou non ?

— Eh bien, non, mon père… – articula Maurice avec effort. – Non ! il m’est impossible de…

— Il suffit, j’ai compris… Laissez-nous, Josette, – dit le vieillard d’une voix sourde.

M. Dumirail, ne pouvant douter de l’endurcissement de son fils, n’était cependant pas au terme des odieuses découvertes qu’il devait faire dans cette âme déjà pervertie ; car le mal a sa logique comme le bien ; ainsi à la conviction que son fils ne voulait pas quitter Paris, succéda forcément cette réflexion :

— En ce cas, sur quelles ressources compte Maurice pour subvenir aux folles dépenses qu’il rêve ?

Alors, une nouvelle et horrible appréhension navra le cœur de M. Dumirail, et avant que de se résigner à l’envisager en face, tant elle l’épouvantait, il voulut du moins faire entendre à son fils de véhéments reproches, lui prouver ainsi qu’il n’était pas dupe de son hypocrisie. Alors, le regard menaçant, le visage courroucé, les lèvres contractées par un sourire d’une poignante amertume, M. Dumirail s’écria :

— Vous êtes démasqué ! Votre refus de m’accompagner m’éclaire ! Ainsi, la mort de votre mère, ses volontés dernières, le pardon que, mourante, elle vous a accordé, enfin, mon indulgence, ma tendresse, mes larmes, tout a été vain, tout a glissé sur votre cœur déjà bronzé… Vous voulez rester à Paris, et je sais malheureusement dans quel but.

— Je pourrai regretter ; pleurer ma mère aussi bien ici qu’au Morillon…

— Pleurer votre mère !… la regretter !… Tenez, à cette heure, vous me faites frémir. Vos larmes, vos regrets, votre douleur, tout était feinte et mensonge !

— Ah ! mon père, cette accusation…

— N’est que trop méritée. Je croyais malgré vos égarements, votre cœur encore bon. Je me trompais. Un coup affreux me frappe ! le coup le plus affreux qui me puisse jamais atteindre, sauf ceux que vous me réservez peut-être pour l’avenir. Je perds votre mère, vous êtes témoin de mon désespoir ; mon premier cri en vous revoyant est : « Mon enfant !… il ne me reste que toi au monde !… nous ne nous séparerons plus désormais… » Et à ce cri de mon âme déchirée, que répondez-vous : « Allez pleurer ma mère où vous voudrez ; moi, je reste en cette ville. » En d’autres termes : « Je suis incorrigible, je veux continuer de me livrer à ces désordres qui ont causé un tel chagrin à ma mère, qu’elle en est morte avant le temps. » Soit, monsieur… Vous êtes, dites-vous, majeur et maître de vos actes. Cependant, une question ?…

Et la voix de M. Dumirail s’altéra, car la pensée qu’il voulait fuir revenait fatalement à son esprit.

— Pour vivre à Paris, il vous faut de l’argent ?

— Je le sais, mon père.

— Or, comme vous n’avez pas à attendre un sou de moi, tant que vous resterez ici, de quelle manière subviendrez-vous à vos besoins ?

— Mon père, – balbutia Maurice avec un embarras croissant, car il n’osait et ne pouvait répondre qu’il comptait sur l’héritage maternel, – je serai très modéré dans mes dépenses.

— Il n’importe ; si modérées qu’elles soient, comment y subviendrez-vous ? – reprit M. Dumirail poursuivant son fils d’un regard pénétrant et inexorable. – Où trouverez-vous de l’argent ?

— Que cela, mon père, ne vous inquiète pas.

— Vous continuerez sans doute d’emprunter aux usuriers ?

— Non, certainement !… oh ! non !… – répondit involontairement Maurice ; – rassurez-vous, mon père, je n’aurai plus désormais recours à des emprunts usuraires…

— Ah ! – fit M. Dumirail en tressaillant, car la secrète pensée de son fils, dont il s’était jusqu’alors efforcé de douter, lui apparaissait alors dans toute sa hideur.

Et il reprit d’un ton d’indignation contenue :

— Puisque vous ne contracterez pas de dettes, encore une fois, comment vous procurerez-vous de l’argent ?

— Il est inutile, en un moment si triste, d’entrer dans de pareils détails, mon père, et je…

— Mais, j’y songe, – reprit vivement M. Dumirail feignant d’être surpris par une idée subite, – vous croyez peut-être hériter de votre mère ?

— Eh bien ?… – s’écria d’abord Maurice avec un accent d’une odieuse naïveté qui, évidemment, signifiait : « Certes je compte sur l’héritage de ma mère. »

Puis, après un moment de réflexion, commençant d’entrevoir ce qu’il y avait d’alarmant dans la demande de son père, Maurice reprit :

— Pourquoi je vous prie, m’adressez-vous cette question ?

— Parce que vous êtes dupe d’une erreur.

— Une erreur ! Quelle erreur ?

— Les cendres de votre mère sont à peine refroidies, et déjà vous convoitez son héritage ; mais cet héritage vous échappe.

— Grand Dieu ? Que dites-vous ?

— Votre mère m’a légué sa fortune par testament.

— Déshérité ! – s’écria Maurice, la figure blêmie, contractée, par le dépit, par la colère, révélant ainsi la dureté de son cœur, et prouvant que de la mort de sa mère il ne ressentait que la cruelle déception de sa cupidité.

M. Dumirail vit sur la physionomie de son fils une consternation profonde succéder au dépit et à la colère dont il venait de témoigner en apprenant que l’héritage maternel lui échappait. Cette consternation causée par une convoitise toujours odieuse, mais que les circonstances rendaient horribles, presque sacrilège, cette cupidité abjecte et féroce à la fois, déchira le cœur de M. Dumirail. Il sentit se briser les derniers liens qui l’attachaient encore à Maurice ; car, hélas ! le malheureux père se disait et devait se dire, au nom de l’inflexible logique et de l’inexorable expérience :

— Mon fils sera aussi insensible à ma mort qu’il l’est en réalité à la mort de sa mère : la question d’argent est et sera tout pour lui ; satisfait, si mon héritage est opulent et ne se fait pas attendre ; attristé, si je vis longtemps ; courroucé, si les biens que je lui laisse ne correspondent pas à ses espérances ; de sorte que, dès aujourd’hui, j’aurai constamment à l’esprit cette épouvantable pensée : « Il existe un homme qui désire que je meure promptement, et cet homme est mon fils ; et je l’ai comblé de soins, de tendresse, et jadis il m’aimait, il me chérissait ! » Ah ! la main de Dieu s’appesantit sur moi ; elle inflige un châtiment terrible à mon orgueil paternel, à l’aveugle ambition dont j’ai été possédé pour mon enfant dans un moment d’aberration. Ma femme, la meilleure des épouses et des mères, est morte de chagrin sous mes yeux, et mon fils est perdu, perdu sans retour !… Pas d’illusions ! elles ne sauraient maintenant m’abuser : tout sentiment filial est désormais éteint en lui ; aucune corde généreuse ne vibre plus dans son âme, puisque, malgré ma douleur, mes larmes, mes prières, ma tendresse, il se montre tel qu’il vient de se montrer. Ah ! cela est affreux, affreux ! Ce n’est plus mon enfant que je vois en lui, c’est un indifférent, pis encore, un ennemi, un parricide peut-être ! Qui sait, si en ce moment, il ne me tuerait pas par la pensée, s’il le pouvait, afin d’hériter du même coup de sa mère et de moi ? Épar-gnons-lui du moins ce crime véniel ; apprenons-lui que ma femme n’a malheureusement pas songé à me léguer la part disponible de ses biens, qui eût ainsi échappé à la dissipation. La dernière épreuve à laquelle j’ai soumis mon fils n’a que trop confirmé mes soupçons !

À mesure que ces navrantes convictions pénètrent l’âme de M. Dumirail, le caractère de sa physionomie change ; elle se pétrifie pour ainsi dire et devient d’une rigidité glaciale, d’une inflexible dureté.

— Monsieur, – reprend-il d’une voix brève et tranchante, – j’ai voulu vous éprouver… Je vous ai trompé : l’héritage de votre mère vous appartient.

— Grand Dieu ! – s’écrie Maurice, de qui les traits expriment malgré lui l’étonnement et la satisfaction, – est-il possible ?

— Votre héritage se monte à cinq cent mille francs environ, – poursuivit M. Dumirail impassible, – les comptes vous seront d’ailleurs fidèlement rendus, monsieur, vous devez me croire.

— Ah ! mon bon père, peut-il être jamais entre nous question de comptes – s’écria le jeune homme avec l’expansion, l’attendrissement, l’élan de confiance éveillés en lui par le revirement heureux et inattendu qui lui rendait l’héritage maternel.

Aussi dans sa joie, Maurice veut témoigner sa gratitude à son père en se jetant à son cou ; mais M. Dumirail, repoussant son fils par un geste écrasant de répulsion et de dégoût, répond froidement :

— Je vous l’ai dit, monsieur, afin de vous éprouver, j’ai voulu, pendant un moment, vous laisser croire que votre mère m’avait légué ses biens. L’épreuve a dépassé mes craintes. Vous voyiez une simple question d’argent dans la mort de votre mère.

— Moi, mon Dieu !

— Vous, monsieur ; car, vous croyant déshérité, vos traits ont exprimé une consternation bien autrement profonde et sincère que celle dont vous affectiez tout à l’heure hypocritement les dehors, en apprenant que vous n’aviez plus de mère !

— Ah ! vos reproches me navrent… et je…

— Mais, – poursuivit M. Dumirail sans s’arrêter à l’interprétation de son fils, – mais, apprenant que la jouissance de l’héritage maternel vous est assurée, qu’il s’élève à plus de cinq cent mille francs, aussitôt votre front se déride, la joie vous transporte, vous reconnaissez d’avance la fidélité de mes comptes et vous voulez me sauter au cou.

— Je vous en supplie, mon père, n’interprétez pas de la sorte un mouvement de tendresse…

— De tendresse… à l’égard des cinq cent mille francs que j’aurai à vous remettre, monsieur ?… Non ! je ne doute pas de la sincérité de ce mouvement si naturel de votre part, et maintenant, au moment de nous séparer pour toujours, écoutez-moi bien, monsieur.

— Que dites-vous, mon père ?…

— Je dis, monsieur, que vous me voyez aujourd’hui pour la dernière fois.

— Mais de cette séparation, éternelle selon vous, mon père, quel est le motif ? – reprend Maurice de plus en plus surpris et frappé de l’accent et de la physionomie inflexible de M. Dumirail. – En quoi ai-je donc mérité votre courroux et peut-être votre désaffection ?

— Cette question, si elle est sincère, et elle doit l’être, me prouve que votre âme est encore plus pervertie que je ne le pensais ; mais cet entretien m’est odieux, j’ai hâte d’y mettre fin. Deux mots cependant : vous êtes majeur et maître de vos actions, m’avez-vous dit ce matin ; soyez libre, usez du droit que la loi vous accorde ; méconnaissez mon autorité. Quant aux étranges prétentions que vous éleviez ce matin sur ma fortune, je vous répondrai ceci : Un père, même dans la situation de fortune où je me trouve, ne doit à son fils que le nécessaire, et non le superflu ; or, je vous devais et je vous ai donné le nécessaire, à savoir, le pain du corps et le pain de l’âme, l’éducation morale qui forme, élève, développe l’esprit humain, et l’éducation physique, qui rend la constitution robuste ; le père doit encore à son fils l’instrument du travail, à savoir, les connaissances, l’instruction nécessaire pour parcourir une carrière honorable ; enfin, dans l’hypothèse d’infirmités précoces ou d’événements qui peuvent briser la carrière de son fils, un père lui doit encore une rente suffisante à sauvegarder son avenir : voilà les devoirs du père. Ces devoirs accomplis, il reste maître absolu de ses biens, et, au nom de la raison, de la morale et de l’équité, il n’en doit plus une parcelle à son fils, si considérables qu’ils soient. Ces devoirs paternels, je les ai largement accomplis envers vous, monsieur. Je vous ai donné une excellente éducation ; vous êtes robuste, et vous possédez les connaissances nécessaires à un bon agriculteur.

— Je rends hommage à tous les soins que vous m’avez prodigués, mon père, et je…

— Monsieur, ce sont là des mots, il s’agit de faits. J’ai donc scrupuleusement rempli mes devoirs envers vous, en ce qui touche le passé ; quant à l’avenir, je suis dispensé d’y pourvoir. Vous possédez à cette heure l’héritage de votre mère, plus de cinq cent mille francs, vingt-cinq mille livres de rente ; non seulement l’aisance, mais la richesse.

— Soyez-en certain, mon père, je ne dissiperai pas follement ces biens.

— Vous agirez en cela d’autant plus prudemment, monsieur, que je vous déclare formellement, écoutez bien ceci, – ajouta M. Dumirail d’un ton solennel, – et puisse cette déclaration vous épargner le souci de prévoir désormais si je dois vivre plus ou moins longtemps, puisque vous êtes, dès aujourd’hui, monsieur, absolument désintéressé dans la question de ma mort ; donc, je vous déclare formellement, je vous atteste sur l’honneur, que je ne vous laisserai pas une obole d’héritage.

M. Dumirail prononce, accentue ces mots de telle sorte, que Maurice ne doute plus de l’inébranlable résolution de son père, et certain de se voir déshérité, il tressaille, reste muet de stupeur et baisse le front dans un profond accablement ; Maurice, actuellement nanti d’un héritage de cinq cent mille francs, trésor presque inépuisable à ses yeux, ressentait peut-être plus les causes de la déshérence dont il se voyait frappé que de la déshérence elle-même. Il fallait, en effet, qu’il eût incurablement blessé son père, dont il n’avait jamais mis en doute la tendresse, pour que celui-ci le déshéritât complètement. Or, quoiqu’il s’agît probablement pour lui de la perte d’environ un million, Maurice fut en ce moment moins sensible à cette perte qu’au témoignage d’inexorable désaffection, de détachement absolu que lui donnait son père en prenant une mesure si extrême. Aussi, après quelques moments de silence, reprend-il d’une voix altérée :

— Il me sera plus pénible de renoncer à votre affection que de renoncer à vos biens, mon père.

— Vaines paroles, contredites par un fait dont tout à l’heure j’ai été témoin, monsieur : la perte de l’héritage de votre mère vous a plus douloureusement affecté que sa mort. Quant à ce qui me concerne, vous ne hâterez sans doute pas de vos vœux le terme de ma carrière, puisque vous savez n’avoir rien à attendre de moi !

— Ah ! mon père, vous êtes sans pitié !

— Vous vous trompez. L’avenir que vos désordres vous préparent m’inspire pour vous un sentiment de pitié ; aussi j’ai voulu que le fils que j’ai mis au monde fût pour toujours, et malgré sa dissipation, à l’abri du froid et de la faim.

— Je ne serai jamais réduit à une pareille extrémité, mon père.

— Je pense le contraire ; vous mangerez jusqu’au dernier sou de votre héritage. Et maintenant, monsieur, vous allez connaître l’emploi de ma fortune. Elle se monte, y compris mon domaine du Morillon, à onze cent mille francs environ.

— Plus d’un million, – pensait Maurice, de nouveau en proie à une âpre convoitise, – plus d’un million !

— J’ai souvent, depuis longtemps, regretté, vous le savez, monsieur, que les agriculteurs instruits et au courant des progrès de la science moderne fussent si rares dans nos campagnes, faute d’une éducation et une instruction spéciale, – reprit M. Dumirail toujours impassible ; – je suis donc résolu de consacrer ma fortune à la fondation d’une ferme-école dans mon domaine du Morillon. Là, je ferai élever sous mes yeux une vingtaine de pauvres orphelins ; ils seront ma nouvelle famille… à moi qui n’en ai plus.

— Vous êtes, vous l’avez dit, mon père, maître absolu de vos biens, – reprit Maurice s’efforçant de paraître indifférent aux projets de son père, et regardant leur réalisation comme d’autant plus probable, qu’en effet M. Dumirail avait souvent déploré le manque d’agriculteurs instruits : – vous pouvez disposer de vos propriétés comme bon vous semble.

— Ainsi ferai-je, monsieur. Les biens que vous auriez dissipés dans l’orgie assureront le pain du corps, le pain de l’âme et l’instrument de travail à d’honnêtes enfants du peuple. Ceux-là, j’en ai la conviction, n’attendant rien de moi après ma mort, ne calculeront pas avec une impatiente avidité les jours qui me restent à vivre, accorderont quelques larmes sincères à ma mémoire, et elle sera, je l’espère, vénérée par les générations d’orphelins qui se succéderont dans cet établissement agricole que j’aurai fondé à perpétuité.

— Vous avez sans doute le droit de me déshériter, mon père, – reprit Maurice avec un redoublement d’amertume ; – mais vous n’avez pas le droit de m’accuser d’être un fils sans entrailles !

— Je connais parfaitement mes droits. J’ai moralement celui de vous déshériter, monsieur, et, si la loi apporte quelques entraves à l’exécution de ma volonté, je saurai, soyez-en assuré, mettre mon utile fondation complètement à l’abri des réclamations judiciaires que vous pourriez soulever après ma mort. Il est pour cela des moyens infaillibles, je les emploierai. Un dernier mot, monsieur : Je vous ai dit que ma pitié pour vous ne prévoyait que trop votre ruine, peut-être prochaine ; s’il en est ainsi, si vous êtes un jour réduit à la dernière détresse, de mon vivant ou après ma mort, vous trouverez toujours, en vertu de l’une des clauses expresses de ma fondation, vous trouverez toujours, dis-je, au Morillon, la nourriture, le logis, le vêtement, rien de plus ; mais, du moins, je vous le répète, monsieur, la créature à qui j’ai donné le jour n’aura jamais à souffrir du froid et de la faim.

— Je l’espère, – dit Maurice avec une colère contenue ; – c’est bien le moins que je puisse prétendre !

— Cette prétention-là, monsieur, ne devrait pas être permise à un homme qui doit sa ruine à la paresse et au vice ; car, déplorable iniquité de la destinée ! il est ainsi plus heureux que tant d’honnêtes gens du peuple, qui, après une vie de labeurs écrasants, meurent dans les privations, dans les angoisses d’une misère atroce ; mais ma miséricorde paternelle daigne vous épargner ce suprême châtiment de vos désordres.

— Mon père, vous me déshéritez, soit, – répondit Maurice d’une voix altérée ; – me sera-t-il permis, cependant, de vous faire observer que, sauf les torts dont je ne nie pas la gravité, vous punissez surtout des fautes dont vous vous plaisez à me supposer coupable dans l’avenir ?

— Monsieur, de deux choses l’une : ou, vous amendant et usant sagement de votre fortune, vous jouirez de vos vingt-cinq mille livres de rente dans une complète oisiveté, ou bien vous aurez dissipé en peu d’années cet héritage. Or, dans le premier cas, vos revenus étant plus que suffisants à vous donner toutes les jouissances que l’homme peut raisonnablement désirer, ma succession n’ajouterait donc qu’un très inutile superflu à votre superflu ; dans le cas, au contraire, et il est inévitable, où vous dissiperiez vos biens, j’accomplis un devoir sacré en employant à l’amélioration du sort de mes semblables une fortune qui eût disparu dans le gouffre de vos prodigalités, aussi méprisables que stériles.

— Cependant, mon père…

— J’ai dit ma volonté, monsieur, et c’est assez, – répond M. Dumirail avec un accent d’inflexible autorité.

Puis il ajoute :

— Avez-vous un notaire ?

— Pourquoi cette question, mon père ?

— Parce qu’il faut que vous choisissiez un notaire, entre les mains de qui mon mandataire remettra, sous peu de jours, nos comptes en règle et les sommes qui vous reviennent.

Puis, agitant le cordon de la sonnette, M. Dumirail ajoute :

— N’oubliez pas, monsieur, de me faire parvenir l’adresse de votre notaire au Morillon, où je serai après-demain.

— Quoi ! mon père, décidément, vous partez aujourd’hui ?

— Josette, – dit M. Dumirail à la servante qui entre, portez le sac de nuit dans le fiacre qui m’attend.

— Mon père, – s’écrie Maurice après le départ de la servante, – je vous en conjure, ne me laissez pas du moins sous le coup de votre colère.

— De la colère ?… Non, non ! – répond M. Dumirail d’un ton à la fois douloureux et solennel. – Le père de famille obligé de sévir contre son fils ne cède pas au blâmable entraînement de la colère ; il se recueille en son âme et conscience, pèse le bien et le mal avec l’impartialité d’un juge austère, puis il agit selon que son devoir lui commande d’agir.

— Ainsi, mon père, je ne vous reverrai jamais ?

— Jamais ! à moins que vous ne veniez à moi soumis, repentant, et je ne saurais l’espérer, en suite de ce qui s’est passé aujourd’hui. Mais, je vous le déclare, que vous vous amendiez ou non, ne comptez plus sur mon héritage : vous devez expier votre convoitise sacrilège, vous m’en avez aujourd’hui donné une preuve dont je frémis encore ; elle sera l’effroi de mes derniers jours. Adieu ! monsieur, que Dieu ait pitié de vous !

— C’est fini, – murmura Maurice avec abattement, ému en ce moment suprême par un ressouvenir lointain de son affection filiale, éprouvant un remords de sa conduite passée, cédant enfin à d’involontaires appréhensions pour l’avenir ; – c’est fini, me voilà à jamais séparé de mon père ?

M. Dumirail, malgré son inexorable résolution de punir l’odieuse cupidité de son fils, ne perd pas absolument tout espoir en voyant l’accablement de Maurice. Celui-ci, par un acte de ferme volonté, pouvait encore échapper à sa perte en fuyant les tentations de Paris, en échappant à l’influence de Mme de Hansfeld, en accompagnant son père, qui, malgré tant de sujets de désaffection, souffrait cruellement à cette heure, où allaient se briser dans son cœur les dernières fibres qui l’attachaient à son fils. – Josette entre en ce moment et dit à son maître :

— Monsieur, vos bagages sont placés dans la voiture.

M. Dumirail ne s’empresse pas de s’éloigner : il contemple d’un regard bientôt humide de larmes Maurice, qui, la figure cachée entre ses mains, reste assis sur son siège dans une attitude de profond accablement. Le père de famille, par un sentiment de dignité peut-être exagéré, hésite devant une dernière tentative, dont il a, d’ailleurs, tout lieu de craindre l’inutilité. Il a cependant recours à un moyen détourné, en disant à la servante d’une voix péniblement émue :

— Adieu ! bonne Josette ; vous viendrez me rejoindre le plus tôt possible au Morillon, puisque j’y retourne seul !

Ce mot seul est prononcé par M. Dumirail avec un accent de regret si poignant, que Maurice doit y voir un suprême appel à sa tendresse filiale.

— Est-il possible, monsieur ! – reprend Josette ; – vous partiriez sans M. Maurice ?

— Hélas ! je le crains ! – répond M. Dumirail d’un ton de doute navrant, qui permettait encore à Maurice de prendre une détermination salutaire.

Il en a un instant la pensée ; mais un sentiment de faux orgueil lui sert de prétexte pour résister à son heureuse inspiration ; son repentir, dit-il, paraîtrait calculé, afin de détourner son père de ses projets d’exhérédation. Mais, au vrai, Maurice recule devant la perspective de l’existence paisible et laborieuse qui l’attend au Morillon ; il la compare aux enchantements de Paris, aux plaisirs dont il peut si largement jouir, grâce à son héritage. Le souvenir de Mme de Hansfeld achève d’étouffer dans l’âme de Maurice cette vague et dernière aspiration vers le bien. – Josette, malgré sa simplicité, pressentant la secrète pensée de M. Dumirail, dit au jeune homme en se rapprochant de lui.

— Monsieur Maurice, vous n’entendez donc pas monsieur ? Il s’en va. Est-ce que vous pouvez le laisser s’en aller tout seul ?

Maurice reste immobile, n’osant abaisser les mains dont il couvre son visage, de peur de rencontrer le regard de son père. M. Dumirail reconnaît la vanité de son dernier espoir, tressaille, lève au plafond ses yeux humides et désolés ; puis, s’éloignant :

— Adieu, fils sans entrailles !… vous ne me reverrez jamais… entendez-vous ? jamais ! car vous êtes à jamais perdu !

— Bonté divine ! monsieur, que dites-vous ? Ne vous en allez pas ainsi fâché ! – s’écrie Josette fondant en larmes et suivant son maître dans la pièce voisine, espérant le ramener.

Puis elle ajoute en se retournant :

— Monsieur Maurice, venez donc, joignez-vous à moi pour supplier votre papa de vous attendre !

Maurice est resté sourd à l’appel de Josette. Bientôt il se lève, s’approche de la fenêtre, prête l’oreille avec anxiété du côté de la rue où attendait le fiacre, et, entendant, au bout de quelques instants, le roulement de la voiture qui se perd dans le lointain, il semble éprouver un grand allégement, réfléchit et dit :

— Au pis aller, je reste avec cinq cent mille francs ; mais mon père ne se résoudra pas si facilement qu’il le dit à me déshériter. Courons chez Antoinette lui demander où demeure M. Thibaut, son notaire ; j’enverrai cette adresse à mon père, et, avant quinze jours, je serai en possession de mon demi-million.

Au moment où Maurice passe devant la loge du concierge, celui-ci lui remet une circulaire ainsi conçue :

« Madame veuve San-Privato a l’honneur de vous faire part du mariage de son fils, M. Albert San-Privato, premier secrétaire de l’ambassade de Naples, chevalier de l’ordre, etc., avec mademoiselle Jeane Dumirail. »

XI

Cinq années environ se sont écoulées depuis la séparation de Maurice et de son père, époque à laquelle Jeane Dumirail a épousé Albert San-Privato. La scène suivante se passe à Paris chez maître Thibaut, notaire de Mme de Hansfeld, lequel avait été autrefois désigné par Maurice à son père comme le fondé de pouvoir entre les mains de qui devait être déposé le montant de la succession de Mme Dumirail : ce notaire est aussi depuis longtemps chargé de la gestion des affaires de M. Richard d’Otremont, et tous deux s’entretiennent, ce jour-là, au coin d’un foyer pétillant, car la froidure de janvier se fait vivement sentir. Le cabinet où a lieu cet entretien est meublé avec un luxe sévère : une caisse de fer, dite de sûreté, est placée dans un coin de cette vaste pièce ; une porte à deux battants communique à un salon, et une autre petite porte de dégagement ouvre sur un corridor conduisant à l’étude. Maître Thibaut, homme de soixante ans, a le regard fin, le sourire railleur ; sa physionomie joviale révèle son inaltérable bonne humeur. Richard d’Otremont va bientôt atteindre sa quarantième année ; il a conservé les dehors et les manières d’un homme de la meilleure compagnie.

— Ainsi, cher monsieur Thibaut, – disait M. d’Otremont d’un air pensif, – afin de clairement résumer l’espèce de consultation judiciaire que vous venez de me donner de si bonne grâce, un homme marié en communauté de biens peut disposer comme il l’entend des biens de sa femme, si considérables qu’ils soient ?

— Distinguons, mon cher client, distinguons… Oui, sans doute, le mari peut disposer des biens de sa femme comme il l’entend, mais non point les vendre sans le consentement d’icelle, ajouterai-je en véritable tabellion que je suis.

— C’est-à-dire que le mari ne peut disposer que de l’emploi des revenus ?

— C’est cela.

— Mais il en dispose absolument, selon son bon plaisir, sans que sa femme puisse s’opposer à l’usage que fait son mari du revenu commun ?

— Distinguons encore, mon cher client ; car si, d’aventure, le mari s’avisait de dissiper follement les revenus de sa femme, elle est protégée par la loi contre ces dilapidations, en cela qu’elle peut intenter une demande en séparation de biens, voire même de corps ; laquelle demande est toujours accueillie et suivie d’effet, s’il est avéré que le mari est un dissipateur.

— Mais dans le cas contraire ?

— Comment ?

— Tenez, cher monsieur Thibaut, je vais, par exemple, vous préciser ma pensée. Je suppose qu’au lieu d’être célibataire, je me suis marié il y a douze ou quinze ans ; mais après quelques mois de mariage, ma femme et moi, nous nous séparons d’un commun accord…

— Très bien… Ah ! si l’on se séparait comme cela, tout de suite, par manière de précaution ou de prévision, que de bon temps l’on gagnerait ! Que ne me suis-je ainsi séparé de ma diablesse de femme !… J’aurais ainsi escompté une dizaine d’années de béatitude délicieuse, de quiétude ineffable, de félicité céleste. Ô Athénaïs !… – ajouta maître Thibaut avec un accent d’invocation comique ; – ô Athénaïs ! je te demande un peu ce que cela t’aurait fait de t’en aller tout de suite, et de laisser ainsi ton Scipion parfaitement tranquille et débarrassé de ta présence ?

— Quel Scipion ?

— Le Scipion de ma femme ? eh ! c’est moi, parbleu ! Scipion Thibaut ; moi, Scipion, par la grâce de feu mon père, un forcené brave homme du club des Cordeliers, qui, dans sa ferveur républicaine, m’a baptisé de ce nom de la vieille Rome.

— C’est plaisir de voir, cher monsieur Thibaut, avec quelle philosophique sérénité vous évoquez le souvenir de vos infortunes conjugales, – reprit M. d’Otremont en souriant. – D’honneur ! sous le rapport du stoïcisme, vous êtes digne de porter le nom d’un vieux Romain ! Mais, pour revenir à ma supposition, je me suis donc, il y a douze ou quinze ans, aimablement séparé de ma femme, avec qui j’étais marié en communauté de biens. J’ai voyagé pendant de longues années ; j’arrive en France… et j’apprends que ma femme, pendant mon absence, s’est enrichie, qu’elle possède, par exemple, un million…

— Quelle est l’origine de ce million ?

— Que sais-je ! elle l’aurait gagné, si vous voulez, à l’une de ces loteries allemandes dont on lit les annonces dans les journaux.

— Vous me rappelez là, mon cher client, l’une des manies d’Athénaïs. Elle avait la rage de mettre toujours à la loterie de Francfort-sur-le-Main, de compte à demi avec mon premier clerc. Mes premiers clercs étaient, de naissance, de prédestination, les associés, les coopérateurs de ma scélérate de femme…

— Eh bien, la mienne… (c’est-à-dire celle que je me donne en imagination) a donc gagné un million. Elle a acheté un hôtel, elle mène grand train. J’arrive de mon voyage, j’use de mes droits de chef de la communauté, je suis (toujours en vertu de ma supposition), je suis très avare ; je mets l’hôtel de ma femme en location, je vends ses chevaux, ses voitures ; je renvoie ses gens et je l’oblige à vivre comme moi, avec la plus sévère économie, tranchons le mot, avec une avarice sordide. Ma femme peut-elle légalement m’obliger à vivre moins parcimonieusement, et ainsi échapper aux dures privations que je lui impose ?

— Pas le moins du monde. Vous disposez, non du fonds, mais du revenu du bien de votre femme comme bon vous semble, et, pourvu que vous ne manquiez jamais d’égards envers elle, que vous vous montriez bon ménager des biens de la communauté, que vous justifiiez du placement régulier et avantageux des épargnes que vous faites et que vous imposez à votre chaste moitié, elle n’a pas un mot à dire.

— Je puis réduire nos dépenses communes à cent louis par an, je suppose, quoique les revenus de ma femme s’élèvent à cinquante, à cent mille livres de rente ?

— Vous pouvez, si cela vous plaît, obliger votre femme à se contenter, pour elle et pour vous, de douze cents francs par an.

— Et, légalement, elle doit se soumettre ? Elle ne peut intenter contre moi une demande en séparation de biens ?

— Non, certes !

— À merveille, je suis ravi de ce que vous m’apprenez-là, – dit M. d’Otremont se frottant les mains avec une expression de contentement haineux et comme s’il eût puisé dans les renseignements du notaire la certitude de satisfaire une vengeance. – Ainsi, cher monsieur Thibaut, pourvu que je me montre le plus révérencieux des fesse-mathieux envers ma moitié, ainsi que vous le dites, il faut qu’elle ronge son frein, et qu’adorant le bien-être, le luxe, elle se résigne à vivre presque dans la misère ?

— Évidemment, puisqu’elle ne pourrait obtenir une séparation de biens et de corps qu’en témoignant de vos ruineuses prodigalités ou de vos mauvais traitements. C’est justement ainsi que j’ai obtenu contre Athénaïs : primo, ma séparation de biens : secundo, ma séparation de corps… et quel corps ! cinq pieds six pouces, un embonpoint plus que proportionné à sa taille ! On la dit maintenant monstrueuse. Jugez du poids énorme dont j’ai été allégé par ma séparation ; car, hélas ! hélas ! mon cher client, j’étouffais en ménage, moralement et physiquement…

— Ah çà, cher monsieur Thibaut, j’aime à croire que vous n’aviez pas à reprocher à Athénaïs de s’être livrée à des sévices graves contre votre personne ?

— Contre moi ? Non pas !… Ma femme ne m’aimait point assez pour cela ; mais, dans une querelle de jalousie, elle a, d’un coup de pincette, cassé un bras au meilleur maître clerc que j’aie eu de ma vie, un charmant garçon, nommé Armand, plein de savoir, d’intelligence, de probité. Il possédait toute ma confiance ; mais, dame ! après qu’Athénaïs lui a eu cassé un bras, il n’a plus voulu remettre les pieds chez nous, ce pauvre Armand, de crainte d’avoir les membres brisés les uns après les autres ! Alors, ma foi ! la perte de mon maître clerc m’a exaspéré, j’ai intenté ma demande en séparation contre Athénaïs, non parce qu’elle cassait les bras à mes clercs, mais parce qu’elle faisait en toilette des dépenses extravagantes, sans parler des cadeaux à ses galants. Vous comprenez, avec une tournure et une figure pareilles aux siennes, il faut qu’une femme s’exécute ; et cependant, c’est justement à cause de sa laideur que je l’avais épousée, cette énorme trompeuse d’Athénaïs.

— Trompeuse !… Il me semble pourtant, cher monsieur Thibaut, que, selon vous, sa figure et sa tournure tenaient au moins ce qu’elles promettaient ?

— Au contraire ; je m’étais dit : « Athénaïs a trente ans, elle est veuve, et, quoiqu’elle ait, de son premier mariage, un fils nommé Blanchard (par parenthèse, le plus hargneux, le plus méchant petit bossu qui ait été marqué au B), la fortune personnelle d’Athénaïs est assez considérable ; de plus, elle ressemble suffisamment à un tambour-major déguisé en femme : elle a les yeux verts, le nez camard ; c’est bien le diable si, ainsi tournée, elle est jamais susceptible d’amouracher mes clercs ; car, pour nous autres notaires mariés, les jeunes gens de notre étude sont souvent une nichée de serpenteaux que nous réchauffons dans notre sein et au feu de notre poêle… » Vous comprenez ?

— Parfaitement.

— Eh bien, erreur ! illusion ! déception !… malgré les précieuses garanties que semblaient m’offrir les yeux verts, le nez camard, le crin rouge, et autres désagréments d’Athénaïs, elle a, par excès d’amour, cassé le bras au phénix des maîtres clercs, sans parler de ceux qu’elle n’a pas rendus manchots. Vous voyez donc bien, mon cher client, que j’ai le droit de m’écrier : « Athénaïs, tu as été une énorme trompeuse !… je m’endormais sur les deux oreilles, plein d’une religieuse confiance dans ta laideur atroce !… et va-t’en voir s’ils viennent !… » Eh, parbleu ! ils n’ont pas manqué de venir, les scélérats, que dis-je ?… non, respect au malheur !… les infortunés !…

— C’était et ce doit être une bien terrible femme qu’Athénaïs, pauvre monsieur Thibaut !

— Jugez-en… Savez-vous quel joli surnom l’on donnait à Athénaïs, dans mon étude et dans notre société ?

— Je l’ignore absolument.

— Figurez-vous qu’on l’appelait l’Ogresse. Hein ! mon cher client, c’est assez clair, l’Ogresse ?

— En effet, cet effrayant surnom suffit à donner le frisson ! – dit en souriant M. d’Otremont ; – aussi, je vous félicite de toute mon âme de cet allégement, de ce désétouffement que vous exprimez d’une façon si pittoresque… Et qu’est-elle devenue, votre femme ?

— J’ai ouï dire qu’elle fait toujours des siennes. L’âge (elle a maintenant au moins quarante-huit ans), l’âge ne l’a pas calmée : au contraire, il paraît qu’elle est plus ogresse que jamais ! et qu’elle se ruine pour un Olibrius, une espèce d’hercule, selon le rapport de Blanchard, ce méchant petit bossu, fils du premier lit d’Athénaïs. Il est furieux de voir sa mère manger sa fortune ; il est venu me consulter sur les moyens à prendre pour la faire interdire.

En ce moment, l’un des clercs de maître Thibaut entre par la petite porte communiquant au couloir, et dit à son patron :

— M. Maurice Dumirail désire vous parler tout de suite, monsieur, pour une affaire très urgente.

— Que le diable l’emporte ! – répond brusquement M. Thiébaut devenu soudain soucieux ; dites-lui que je suis occupé, que je ne peux pas le recevoir, ou mieux… que je suis sorti ; c’est le seul moyen de me débarrasser de lui.

— Nous avons dit, monsieur, que vous étiez dans votre cabinet.

— Eh bien, qu’il attende, s’il s’ennuie d’attendre, qu’il s’en aille, surtout, ne le retenez pas.

Le clerc s’incline et sort, laissant son patron seul avec Richard d’Otremont.

Le nom de Maurice Dumirail avait paru causer une impression aussi désagréable à M. d’Otremont qu’au notaire, et celui-ci, lorsque son clerc eut quitté son cabinet, s’écrie :

— Maudit soit le quémandeur ! je me croyais débarrassé de lui ; car je n’en avais pas entendu parler depuis six mois ! il vient sans doute me carotter encore un emprunt de quelques centaines de francs ; quand je dis emprunt, je suis poli, c’est une aumône que je devrais dire ; mais, assez de charité, j’ai mes pauvres. Ce drôle-là m’a ainsi soutiré, par petites sommes, près de trois mille francs, sous prétexte que j’étais son notaire au temps de sa fortune ; mais il y a beaux jours que ce temps-là est passé. Il s’est ruiné bêtement, ainsi que tant d’autres fils de famille, oisons de la même volée. Tant pis pour lui, et…

Puis remarquant l’air soucieux et le silence de M. d’Otremont, le notaire ajoute :

— À quoi pensez-vous donc, mon cher client ? Vous semblez attristé.

— Je pense, en effet, à quelque chose de fort triste.

— Qu’est-ce donc ?

— Ce quémandeur dont vous parlez aujourd’hui avec un si juste dédain, Maurice Dumirail, qui, maintenant, selon ce que j’ai appris de source certaine, est dégradé à ce point qu’il vit aux dépens des femmes…

— Quoi !… vous croyez que ce malheureux-là ?…

— Je suis assuré de ce que je vous dis, et, cependant, j’ai vu Maurice Dumirail, il y a de cela cinq ou six ans, débarquer tout frais, tout naïf de ses montagnes ; la candeur, la franchise, la physionomie attrayante et ouverte de ce jeune homme m’avaient inspiré une vive sympathie ; cependant, par suite de circonstances bizarres, j’ai été sur le point de le tuer en duel.

— Maurice Dumirail ?

— Oui. Mais, heureusement pour lui et pour moi, je l’ai épargné à la prière d’un homme à qui je dois d’avoir traversé, sans trop de malencontre, les années orageuses de ma jeunesse, et d’être arrivé, ainsi que je le suis, à la maturité de l’âge sans dissiper ma fortune ; moi, témoin de ruines semblables à celle de Maurice Dumirail.

— Votre mentor, mon cher client, ne pouvait choisir un meilleur élève que vous ; car je sais de quelle façon vous régissez votre fortune ; j’affirme que vous êtes un modèle d’ordre et de régularité, bien que vous viviez en grand seigneur.

— Je dois à mon ami Charles Delmare ces excellents principes, dont je ne me suis jamais départi.

— Comment… Charles Delmare ? ce magnifique prodigue qu’on appelait le beau Delmare, et qui éblouissait Paris de son faste, il y a de longues années ?…

— Lui-même.

— Ah çà ! mais ce merveilleux professeur d’économie domestique s’est ruiné, dit-on, comme un sot !

— Que voulez-vous, cher monsieur Thibaut ! ne voit-on pas les professeurs de philosophie, ces docteurs en sagesse, commettre souvent d’énormes folies ? Mais, du moins, Charles Delmare, s’il a perdu sa fortune a conservé son honneur. Je ne connais pas de caractère plus noble, plus généreux que le sien.

— Et qu’est-il devenu, cet ex-beau ?

— Il est rentré dans sa solitude, dont il était sorti momentanément lors de l’arrivée de Maurice Dumirail à Paris, dans l’espoir de sauvegarder ce jeune homme des entraînements de son âge…

— Eh bien, ce digne mentor a dû être fièrement déçu dans ses espérances. Non seulement ce Dumirail a mangé, comme un sot, la succession de sa mère, pour laquelle il n’a pas eu un regret, mais il m’a indigné par la sécheresse de son cœur, et révolté par le cynisme de ses récriminations injurieuses contre la mémoire de son père, parce que celui-ci, sachant que ce garnement dissiperait jusqu’au dernier sou l’héritage paternel, avait utilement consacré sa fortune à la fondation d’une ferme-école dans le Jura.

— En effet, Maurice Dumirail, lorsque je le fréquentais, s’est souvent et violemment plaint à moi d’avoir été déshérité par son père.

— Tout homme sensé eût agi ainsi que feu M. Dumirail… J’ai su les détails de toute cette affaire par son fondé de pouvoir, qui m’a apporté cinq cent quarante mille francs, montant de la succession de feue Mme Dumirail, ainsi que trente-trois mille francs composant la fortune de sa nièce, Mlle Jeane Dumirail, plus tard connue sous le nom de San-Privato, dont on a tant et tant parlé. Mon Dieu ! qu’elle était donc ravissante et séduisante, ma chère cliente, car elle était et est encore ma cliente, Mme de San-Privato.

— Ah ! – reprend M. d’Otremont, de qui la figure devient mélancolique et pensive, – Mme de San-Privato a été pendant trois hivers la femme la plus recherchée, la plus à la mode de Paris ! Dieu sait si la moitié des aventures qu’on lui a prêtées étaient réelles ; mais, en admettant même cette réduction, notre diabolique doña Juana, ainsi qu’on l’appelait dans le monde, aurait pu, comme son modèle et son homonyme masculin, don Juan, inscrire sur son amoureux calendrier l’effrayant : Mil è tre.

— Ce qui signifie en bon français ?

— Mille et trois.

— Mille et trois galants ! Excusez du peu ! Quelles histoires on fait dans le monde ; elles sont vraiment incroyables.

— Malheureusement, si incroyables qu’elles soient, le méchant le croit, ou plutôt feint d’y croire, non que je veuille nier les scandaleuses aventures de Mme San-Privato ; elles n’ont été que trop réelles et trop retentissantes ! Mais quelles tempêtes de haines acharnées, de calomnies odieuses ou stupides cette jeune femme a soulevées contre elle, tantôt par son audace, tantôt par ses dédains ; n’a-t-on pas eu l’infamie de prétendre qu’elle se vendait ! elle la délicatesse, la fierté même, malgré le désordre de ses mœurs ?

— Ah ! mon cher client, que vous me faites plaisir en me parlant ainsi ! car, du moins, à ce sujet, Mme San-Privato est irréprochable ; moi, son notaire, je le sais mieux que personne : je vous l’ai dit, sa fortune se montait à la somme de trente-trois mille et quelques cents francs, il y a cinq ans de cela ; eh bien, depuis son mariage, elle a prélevé chaque année cinq mille francs sur son capital, pas un liard de plus… et, avec cette somme, elle suffisait à sa toilette, à toutes ses dépenses personnelles ; car telle est sa délicatesse, qu’avant d’être séparée de M. San-Privato, elle m’a dit cent fois qu’elle tenait à honneur de ne pas coûter un centime à son mari. Elle lui payait deux cents francs par mois de pension pour son logis et sa nourriture ; elle employait ce qui lui restait à ses autres dépenses ; enfin, depuis sa séparation, elle a suffi à tout, avec ses cinq mille francs par an, sauf une quinzaine de cents francs qu’elle a pris en surplus pour meubler son petit appartement. C’était un prodige d’ordre, d’économie et d’élégante simplicité.

— En effet, les toilettes de Mme San-Privato, lorsque je la voyais dans le monde, étaient toujours d’une extrême simplicité, quoique d’un excellent goût : une robe de gaze ou de mousseline, une fleur dans ses cheveux, jamais un bijou, et cependant elle éclipsait les femmes les plus jolies ou les plus splendidement parées. Je me suis beaucoup occupé d’elle pendant l’hiver qui a précédé son départ pour Florence, où elle est, je crois, encore à cette heure ; car de cette ville était datée la dernière lettre qu’elle m’a écrite. Nous sommes restés dans les meilleurs termes.

— C’est aussi à Florence que j’ai, il y a trois mois environ, envoyé à Mme San-Privato les fonds qui lui restaient. Ainsi, vous avez été amoureux d’elle, mon cher client ?

— Passionnément amoureux.

— Et heureux, cela va de soi !

— Non pas, j’ai dominé mon amour, j’ai été plus courageux encore, j’ai renoncé à l’espoir presque certain du bonheur.

— Peste ! mon cher client, mieux que moi vous auriez droit au beau nom de Scipion le Continent.

— Que voulez-vous ! j’avais peur…

— Vous, Richard d’Otremont, peur ! et de quoi ? de qui ?

— De Mme San-Privato ; je la trouvais trop dangereuse.

— Comment cela, dangereuse ?

— J’aurais été d’une jalousie féroce, et Dieu sait si la coquetterie enragée de doña Juana m’aurait donné lieu d’être jaloux ; d’ailleurs, poussant jusqu’au bout la logique de son caractère et son audacieuse franchise, elle ne s’engageait jamais à la constance.

— Ah çà, et son mari ? Je n’ai pu démêler, d’après ce qu’elle me disait de lui, comment il prenait les choses.

— Il possédait, ce semble, votre philosophie, cher monsieur Thibaut. Je dis ce semble, parce que bien des fois j’ai très attentivement observé à la dérobée San-Privato, lorsque, dans le monde, sa femme se compromettait avec cette hardiesse inouïe qui, ordinairement, décèle une innocence d’Agnès ou l’insolent dédain des plus simples convenances.

— Eh bien, en ces moments-là, qu’advenait-il de la mine de mon cher et honorable collègue San-Privato ?

— Parfois, il devenait livide ; sa figure prenait alors une expression si effrayante, que je craignais toujours de le voir éclater sur l’heure, ou d’apprendre, le lendemain, quelque tragique vengeance dont sa femme aurait été victime. Mais non, il n’en était rien ; je le revoyais le lendemain dans le monde, donnant le bras à doña Juana, toujours souriant et triomphant.

— Il devait pourtant avoir conscience du ridicule dont il était couvert, lui, jeune, charmant et trompé, tandis que, moi, je jouissais du moins de l’inestimable agrément de pouvoir trouver d’un ridicule atroce les galants d’Athénaïs ! je pouvais les plaindre, ces infortunés ; j’avais le beau rôle !

— San-Privato ne possédant pas le même avantage que vous, feignait de braver ou d’ignorer tout ce qui, sans doute, blessait profondément son orgueil.

— Du reste, il a sagement agi en se séparant à l’amiable de sa femme, lorsqu’il a été nommé ministre à Berlin. Depuis lors, ma charmante cliente a continué, comme par le passé, de se suffire à elle-même, sans vouloir écouter mes conseils à l’endroit d’une demande de pension qu’elle pouvait exiger de son mari ; elle a toujours été intraitable à ce sujet.

— Encore une fois, n’est-ce pas un contraste étrange que cette scrupuleuse délicatesse opposée à des mœurs si scandaleuses ?

— J’admets comme vous cette délicatesse et cette fierté de caractère, mon cher client ; mais je me demande avec anxiété de quoi vivra Mme San-Privato lorsqu’elle aura épuisé les derniers fonds que je lui ai envoyés à Florence ?

— Monsieur, c’est une lettre de Mme la baronne de Hansfeld, – vient dire au notaire le clerc, en entrant de nouveau dans le cabinet, et remettant une lettre à son patron.

Puis, il ajouta :

— M. Dumirail s’impatiente fort et fait tapage dans l’étude ; il semble avoir un peu trop bien déjeuné.

— En vérité, cela devient insupportable ! – s’écria maître Thibaut. – Prévenez M. Dumirail que, s’il ne se tient pas tranquille, on ira chercher le commissaire de police, et qu’on le fera jeter à la porte par la garde. Est-ce qu’il s’imagine nous intimider avec ses six pieds et ses épaules d’hercule ? – ajouta le notaire en décachetant et parcourant des yeux le billet de Mme de Hansfeld.

Après quoi, il dit :

— Priez le maître clerc de répondre pour moi à Mme de Hansfeld que le renouvellement du placement hypothécaire est convenu ; il n’y a plus qu’à signer. J’enverrai l’acte demain chez Mme la baronne.

— Très bien, monsieur. Mais qu’est-ce qu’il faut répondre à M. Dumirail ?... Il dit qu’il ne s’en ira pas sans vous avoir vu, et il a menacé notre camarade Michel de lui donner des coups de pied dans le ventre, parce que Michel l’engageait poliment à patienter.

— Mais c’est une peste publique qu’un pareil chenapan ! – s’écria maître Thibaut. – Menacez-le du commissaire de police et mettez-le à la porte !

— Monsieur, il est capable de tout briser dans l’étude, si maintenant on lui dit que vous refusez de le recevoir.

— Mon cher monsieur Thibaut, – reprit Richard d’Otremont, – je connais l’homme et sa ténacité… car, à moi aussi, depuis sa ruine, il a soutiré diverses sommes sous le prétexte que nous avions croisé le fer ensemble. Vous ne vous débarrasserez de lui qu’en le recevant et en lui prêtant quelques louis, sinon vous n’échapperez pas à une altercation toujours regrettable.

— Vous avez raison, il n’y a pas d’autre moyen de me débarrasser de ce drôle, – reprend le notaire.

Puis, s’adressant à son clerc :

— Dites à ce Dumirail qu’il attende encore, et, dans un quart d’heure, je le recevrai.

Le clerc sortit, afin d’exécuter les ordres de son patron.

Au nom de Mme de Hansfeld, la physionomie de M. d’Otremont s’assombrit et devint singulièrement haineuse ; car, sans parler d’autres griefs, il ne pouvait pardonner à Antoinette d’avoir autrefois voulu le rendre complice ou instrument d’une sorte d’assassinat, en le poussant à provoquer Maurice dans un duel inégal. Richard dit donc au notaire avec un sourire sardonique :

— Au moment où votre clerc est entré, nous parlions de Mme San-Privato, si fière, si délicate, malgré le scandale de sa conduite. Quelle différence entre elle et ces femmes dont la Hansfeld est l’un des types les plus haïssables !

— Il est certain, mon cher client, que vous n’aimez pas la baronne… Eh ! eh ! peut-être, parce que vous l’avez trop aimée ?

— En tout cas, cet amour se serait transformé en une solide haine, dont j’espère donner bientôt une preuve touchante à cette créature. J’ai à régler avec elle d’anciens comptes.

— Et vous êtes un homme d’une scrupuleuse exactitude en affaires. Mais quelle vengeance tirer d’une jeune et jolie femme ?

— Quelle vengeance ?… C’est là mon secret, et, qui plus est, le vôtre, cher monsieur Thibaut !

— Comment donc cela ?

— Vous avez fourbi, aiguisé l’arme dont je frapperai Mme de Hansfeld.

— Moi, j’ai fourbi, aiguisé quelque chose ? Allons, mon cher client, vous vous moquez de votre humble serviteur.

— Je ne me moque point. Le hasard m’avait fait tomber entre les mains une arme dont j’ignorais au juste la portée. C’est à vous que je dois de la connaître, et, Dieu me damne ! jamais cette âpre courtisane n’aura reçu un coup plus douloureux !

— C’est une charade, mon cher client, et je donne bravement, comme on dit, ma langue aux chiens ; mais vous êtes vraiment féroce !… Après tout, cette pauvre baronne ne fait ni pis ni moins que ses pareilles.

— Vous êtes indulgent.

— Dame ! c’est la faute d’Athénaïs.

— Si vous êtes indulgent ?

— Sans doute ; car, auprès d’elle, toutes les autres femmes me paraissent de véritables petits anges. Elle embellit à mes yeux le reste de l’espèce humaine. Mais, sérieusement, Mme de Hansfeld n’est ni plus ni moins coquine que ses semblables.

— N’a-t-elle pas ruiné ce malheureux Maurice Dumirail ? Vous le savez mieux que personne, vous, son notaire.

— Il est vrai qu’en moins de quatre ans, la succession de sa mère, montant à cinq cent et tant de mille francs, a été fricassée ; mais, soyons justes, il en a mangé sa bonne part : il avait un joli hôtel, six chevaux dans son écurie, table ouverte, loge à l’Opéra et tout ce qui s’ensuit, sans compter le lansquenet qui l’a achevé ; car, lorsqu’il ne possédait plus environ que cinquante mille francs, il s’est avisé de jouer pour se refaire, et, entre autres, il a perdu mille louis en une nuit. Tout cela n’est pas entré dans la poche de la baronne, que diable !

— Maurice m’a dit, et il a répété à qui voulait l’entendre, qu’il avait donné pour deux ou trois mille louis de diamants à la Hansfeld.

— Parbleu ! quand on affiche pour maîtresse une femme entretenue millionnaire, les dépenses doivent monter en conséquence ; je m’étonne, mon cher client, que vous, un homme du monde et de tant d’expérience, vous ne trouviez pas la chose la plus simple du monde. Après tout, tant pis pour les niais !

— Diriez-vous aussi : tant pis pour les victimes d’un vol odieux, d’une filouterie qui aurait dû envoyer la Hansfeld à Saint-Lazare avec ses égales non millionnaires ?

— De quel vol voulez-vous parler ?

— Maurice Dumirail affirme (et je la crois capable de cette infamie) que la Hansfeld lui a proposé d’entrer avec elle de compte à demi dans une prétendue spéculation, et qu’elle lui a ainsi volé, c’est le mot, environ cent mille francs ; car il va sans dire qu’il n’existait d’autre spéculation que celle de dépouiller ce malheureux.

— Quant à cela, je l’avoue, la baronne est une commère beaucoup trop défiante et madrée en affaires pour se lancer dans les spéculations. Elle place solidement ses capitaux en premières hypothèques, ou bien encore, elle achète, ainsi qu’elle l’a fait dernièrement, une magnifique ferme en Beauce, d’un rapport net de vingt-sept bonnes mille livres de rente ; en un mot, elle a tellement horreur de ce qui peut ressembler à de la spéculation, qu’elle n’a jamais voulu acheter une seule action de chemin de fer. Aussi, je ne connais pas de fortune plus claire, plus solide que celle de la baronne. Peste ! savez-vous qu’en valeurs mobilières et immobilières, son avoir se monte, selon son dernier inventaire, à plus de deux millions trois cent mille francs, sans compter ses diamants ?

— Ah ! cher monsieur Thibaut, vous n’imaginez pas le plaisir que j’ai à vous entendre ! Vous me ravissez en m’apprenant que la Hansfeld est si riche.

— Vraiment ?

— Je voudrais qu’elle fût dix fois plus riche encore.

— Elle que vous haïssez si fort, mon cher client ?

— C’est justement par ce que je la hais de tout mon cœur, que je voudrais la voir dix fois plus riche qu’elle ne l’est.

— Encore une charade.

— Mais tous ces biens, la Hansfeld les possède sous son nom, – demande Richard d’Otremont après un moment de réflexion, – sous son véritable nom ?

— Certainement : sous le nom d’Antoinette, baronne de Hansfeld. Sous quel nom voulez-vous qu’elle possède ?

— C’est juste, – reprend M. d’Otremont, ne disant pas évidemment toute sa pensée.

Puis se levant et tendant la main au notaire :

— Adieu, cher monsieur Thibaut ; merci mille fois encore de votre consultation judiciaire ! et, à ce sujet, encore une question, ce sera la dernière. Je me suis, vous le savez, supposé marié.

— Oui ; et, de retour d’un long voyage, vous trouvez votre femme millionnaire, ensuite de quoi, selon votre droit, vous prenez l’administration des biens de la communauté.

— Parfaitement ; mais comment établir mon identité pour cela ?… faut-il un acte, des pièces, un jugement !

— Pour vous mettre en possession d’état, comme nous disons ; en d’autres termes, pour avoir la disposition de l’usufruit des biens de votre femme.

— Oui.

— Il n’est besoin d’aucun jugement, d’aucun acte pour cela, vous dites purement et simplement : « Je suis M. d’Otremont. » et, en vertu, de votre qualité de conjoint, vous usez de vos droits. Ça n’est pas plus malin que cela.

— Bravo ! c’est à merveille !…

— Ah çà, mon cher client, me sera-t-il permis, indiscrétion à part, de vous demander à quoi peuvent vous servir ces renseignements ? Vous êtes, grâce à Dieu, célibataire.

La porte du couloir s’ouvrit de nouveau, le clerc rentra tenant une lettre à la main, et, s’adressant à M. d’Otremont :

— Monsieur, votre cabriolet vous attend, et votre domestique qui vient de l’amener, a chargé le concierge de vous monter cette lettre, que l’on a apportée chez vous tout à l’heure. Il paraît quelle est très urgente et très importante.

— Je vous remercie, monsieur, – dit Richard prenant la lettre.

Et, avant de la décacheter, s’adressant courtoisement au notaire :

— Vous permettez ?

— Parbleu ! mon cher client.

Pendant que M. d’Otremont lit, avec l’expression d’une extrême surprise la lettre que l’on vient de lui remettre, M. Thibaut dit à son clerc :

— Cet enragé Dumirail est-il toujours dans l’étude ?

— Oui, monsieur ; il a prié tout à l’heure le petit clerc d’aller lui chercher, au café voisin, un carafon d’eau-de-vie, et il l’a bu, rubis sur l’ongle.

— Eh bien, le drôle va être dans un joli état !

— Non, monsieur, au contraire, ça l’a calmé ; maintenant, il ne bouge ni ne dit mot.

Pendant que le notaire et son clerc échangent les paroles précédentes, M. d’Otremont a lu la lettre qu’il tient. Elle est ainsi conçue :

 

« J’arrive d’un long voyage. Me sera-t-il permis, mon cher Richard, d’invoquer le souvenir de votre bonne et cordiale amitié dont vous m’avez donné une preuve que je n’oublierai jamais… et de vous prier de m’attendre chez vous ce soir, de huit à neuf heures, si toutefois vous n’avez pas disposé de votre soirée ? J’ai un service à vous demander. Je vous connais assez pour être certaine d’avance que ce motif seul vous décidera à m’accorder le rendez-vous que je sollicite de votre habituelle courtoisie.

« Recevez l’assurance de mes sentiments affectueux.

« JEANE SAN-PRIVATO.

 

« Je serai chez vous à huit heures et demie ; laissez-moi un mot à votre porte, dans le cas où vous ne pourriez me recevoir. »

 

M. d’Otremont a lu ce billet avec surprise et une certaine émotion. Il le met dans la poche de son gilet, et, tendant la main au notaire :

— Adieu, et encore mille remercîments. Je vais passer par ce couloir et y attendre que Maurice Dumirail soit introduit près de vous ; il me serait désagréable de le rencontrer, surtout dans l’état de demi-ivresse où il paraît être.

— Vous resterez alors un moment dans le couloir ; mon clerc vous avertira lorsque notre affreux chenapan aura quitté l’étude, afin de venir ici, dans mon cabinet, en passant par le salon…

M. d’Otremont et le clerc sortent par la petite porte ; maître Thibaut, resté seul, s’écrie en frappant du pied :

— Quelle corvée de recevoir cet homme !… Oh ! ce sera la dernière fois ! Je ferai ma déclaration à la police. Ça va être encore un billet de cinquante francs qu’il va falloir lui donner pour me débarrasser de lui.

M. Thibaut ouvre un des tiroirs de son bureau où se trouve des billets de banque et une paire de pistolets. Le notaire, à la vue de ces armes, réfléchit et se dit :

— Ma foi ! on ne sait pas ce qui peut arriver ; ce gredin, sans doute à moitié gris, est capable de tout. Il est devenu, depuis sa ruine, d’une violence épouvantable, ne parlant que d’assommer, que de tout briser ; il sait enfin que j’ai de l’argent dans ma caisse ; laissons donc ce tiroir ouvert, et ces pistolets sous ma main. Je me tiendrai, d’ailleurs, à portée du cordon de la sonnette qui communique à mon étude, et…

En ce moment l’on frappe à la porte du cabinet s’ouvrant dans le salon.

— C’est lui, – dit le notaire avec un accent d’impatience et d’appréhension.

Et il crie d’une voie brusque :

— Entrez !

La porte s’ouvre, et Maurice paraît dans le cabinet de maître Thibaut.

XII

Maurice Dumirail est alors âgé d’environ vingt-six ans ; sa figure a perdu ce frais coloris, ce léger embonpoint juvénile qui distinguent le tout jeune homme de l’homme fait ; son teint pâle est çà et là couperosé par l’habitude des liqueurs fortes, auxquelles il vient encore d’avoir recours quelques moments auparavant, afin de puiser dans une excitation factice l’audace nécessaire à l’accomplissement d’un acte qu’il médite ; ses traits se sont depuis longtemps, ainsi que l’on dit, décharnés ; une épaisse barbe brune, les couvrant à demi, donne une apparence redoutable à sa physionomie jadis noble, ouverte et attrayante, mais actuellement transfigurée par l’empreinte indélébile des plus mauvaises passions ; les plis de son front, dus à la fréquente contraction de ses sourcils, annoncent la violence irascible de son caractère encore aigri par les ressentiments des sanglantes déceptions, des avanies, des dédains endurés, cortège ordinaire de la ruine, et enfin par la conscience de l’abjection des ressources à l’aide desquelles il conjure les suites de cette ruine ; en effet, bien que, depuis plus d’une année, il ne possède plus un sou, Maurice Dumirail est vêtu avec élégance et recherche ; sa main est irréprochablement gantée ; le brillant vernis de ses bottes annonce qu’il est venu en voiture chez le notaire : son athlétique et haute stature se dessine sous les plis d’une redingote noire, coupée à la dernière mode ; son gilet, de velours vert foncé, est orné d’une garniture de boutons corail cerclés de petites perles fines. Nous insistons sur ce détail, parce que la vue de cette garniture de boutons, très voyante d’ailleurs, et sur lesquels maître Thibaut a par hasard jeté les yeux, paraît singulièrement le frapper, et il dit :

— Je ne me trompe pas ! Je reconnais cette garniture de boutons de corail et de perles ; j’en ai fait autrefois présent à Athénaïs pour orner le corsage de sa robe lorsqu’elle s’est déguisée en Marie de Médicis pour aller à un bal costumé… Est-ce que, par hasard, ce malheureux-là serait le rufien qui achève de ruiner ma diablesse de femme ? S’il en est ainsi, quel métier !… Ah ! c’est ignoble ! Voilà pourtant à quoi peut nous réduire la stupidité de l’inconduite ; posséder à vingt et un ans plus de vingt-cinq belles et bonnes mille livres de rente, et, au bout de quelques années, en être réduit à se vendre à une horrible vieille femme et vivre à ses dépens : est-ce assez de dégradation, est-ce assez d’infamie ! Et penser que le mandataire de feu M. Dumirail me disait que ce Maurice, devenu aujourd’hui un ignoble rufien, était, à vingt ans, le modèle des fils et des jeunes gens ! Oh ! Paris, Paris ! combien n’en as-tu pas accompli de ces transformations diaboliques ? Ah çà ! mais, si Maurice est aux crochets d’Athénaïs, ce n’est donc pas de l’argent qu’il vient me demander ? À moins qu’Athénaïs, en commère bien avisée, n’accorde à son galant que la pâtée, le logement, les habits, le spectacle, mais peu ou point d’argent de poche, de peur que le drôle n’aille en gratifier quelque coureuse !… Ah ! le beau, l’honnête, le ragoûtant ménage que voilà ! Seulement, en s’accouplant à cet hercule, Athénaïs, si tambour-major qu’elle soit, trouve à qui parler ; elle ne lui cassera pas les membres à celui-ci, comme elle les a cassés à mon maître clerc ! Maintenant, je comprends que Mathurin Blanchard, l’affreux petit bossu, enragé de voir sa mère se ruiner pour son rufien de Maurice, ne songe qu’à la faire interdire !

Pendant que maître Thibaut donnait cours à ses réflexions, Maurice, de son côté, réfléchissait profondément. Il venait de vider d’un trait, dans l’étude du notaire, un flacon d’eau-de-vie, afin d’y puiser le courage d’accomplir un acte devant lequel il eût reculé à jeun ; mais, soit qu’habitué aux liqueurs fortes, à l’enivrement desquelles il demandait parfois l’oubli de son abjection, il n’eût trouvé dans le spiritueux qu’il avait absorbé qu’une excitation momentanée, soit que la gravité même de la situation où il se trouvait eût dissipé presque subitement sa légère ivresse, à peine eut-il mis le pied dans le cabinet du notaire, qu’il retrouva tout son sang-froid, toute la lucidité de son esprit ; il eut pleinement conscience de ses actions, dissimula ses terribles angoisses sous un masque tranquille, prit une chaise avec une parfaite aisance, l’approcha du bureau du notaire ; et il se préparait à s’asseoir, lorsque maître Thibaut lui dit brusquement et durement :

— Il est inutile de vous asseoir ; je suis très occupé, je n’ai que quelques instants à vous donner.

— Mon cher notaire, je…

— S’il s’agit d’un emprunt, je me hâte de vous déclarer que je ne vous prêterai pas un centime ; ainsi, vous voyez que, dans le cas où tel serait le but de votre visite, elle n’a plus maintenant de but. Or, comme je suis très affairé, je n’ai pas le loisir de jouir plus longtemps de votre aimable entretien. Permettez-moi donc de me livrer à mes travaux.

— Vous êtes, mon cher monsieur Thibaut, dans une erreur complète. Je ne viens pas du tout vous emprunter de l’argent, – répondit Maurice, s’installant et s’asseyant carrément auprès du bureau ; – je viens d’abord m’informer de l’état de votre santé.

— Je vous suis fort obligé, ma santé est parfaite…

— Je viens ensuite m’acquitter près de vous d’une commission dont je suis chargé par une belle dame.

— Quelle belle dame !

— Vous allez être fort surpris.

— Soit ; mais de qui s’agit-il ?…

— De l’une de vos plus jolies clientes.

— Enfin, quel est son nom ?

— Antoinette.

M. Thibaut regarda Maurice avec une surprise touchant à l’ébahissement, et s’écria :

— Hein !… Vous dites ?

— Je dis : Antoinette…

— Mme de Hansfeld ?

— Elle-même… Je l’appelle familièrement Antoinette, ainsi qu’autrefois, parce que maintenant nous sommes dans la même intimité qu’autrefois…

— Ah bah !

— À notre brouille a succédé un raccommodement.

— Est-ce possible ?… quoi ! un raccommodement ?…

— Complet, absolu, mon cher notaire.

— Et depuis quand êtes-vous rentré dans les bonnes grâces de la baronne ?

— Depuis le dernier bal de l’Opéra, il y a deux jours. Antoinette m’a intrigué, je l’ai eu bientôt reconnue. Nous sommes allés nous asseoir dans sa loge, nous avons eu ensemble une longue explication ; de tendres souvenirs ont été évoqués, souvenirs suivis de regrets plus tendres encore ; enfin, que vous dirai-je ? j’ai reconduit Antoinette chez elle, et nous sommes redevenus aussi amoureux l’un de l’autre que par le passé.

Maurice n’apprenait au notaire rien que de possible. Cependant maître Thibaut hésitait à ajouter foi à ce raccommodement, et, après un instant de silence, il reprit :

— Ce que vous me dites là me surprend, me confond, d’autant plus que…

Et, jetant de nouveau les yeux sur la garniture de boutons de corail dont est orné le gilet de Maurice, maître Thibaut ajoute brusquement :

— Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez cette belle garniture de boutons de corail ?

— Voilà une singulière question, cher notaire, – répond Maurice rougissant jusqu’aux yeux et fronçant les sourcils ; – quel intérêt avez-vous à savoir… ?

— Je m’en vais vous expliquer la chose, – reprend maître Thibaut avec une feinte bonhomie ; – figurez-vous qu’il y a de cela… ma foi !… une quinzaine d’années, au moins… ma foi, oui… car alors ma femme avait trente-deux ans, ce qui fait qu’elle en a maintenant quarante-huit, je lui ai fait cadeau de la garniture de boutons que vous portez à votre gilet.

— Vous êtes dans une complète erreur, mon cher notaire, – reprend Maurice retrouvant son assurance ; – j’ai acheté, il y a quelques jours, ces boutons chez un orfèvre.

— Ainsi, vous ne connaissez pas mon estimable et chaste moitié, Athénaïs Thibaut, veuve Blanchard en premières noces ?

— Je n’ai pas l’honneur de connaître Mme Thibaut.

— Peste ! si vous prenez cela pour de l’honneur, il y aurait de votre part un fameux malentendu, car Athénaïs…

— Pardon, vous êtes fort occupé, m’avez-vous dit, et je ne voudrais pas abuser longtemps de vos moments : j’arrive au but de ma visite, – reprend Maurice en fouillant à sa poche, d’où il tire un portefeuille.

En ce moment, sa figure, qui s’était empourprée au nom de Mme Thibaut, redevint pâle, plus pâle qu’elle ne l’était d’abord ; de grosses gouttes de sueur commencent de perler au front du jeune homme, mais il reprend tranquillement, en remettant au notaire avec une parfaite désinvolture la lettre qu’il vient de prendre dans son portefeuille :

— Ce matin, lorsque j’ai quitté Antoinette, elle m’a chargé de ce billet pour vous, en me donnant connaissance de son contenu.

Maître Thibaut prend la lettre, l’ouvre et lit. On ne peut s’imaginer l’angoisse que trahit le regard ardent et fixe de Maurice pendant que le notaire lit la lettre de Mme de Hansfeld ; mais, pressentant pour ainsi dire le moment où maître Thibaut allait lever les yeux sur lui, le jeune homme, restant maître de lui-même, quoiqu’une sueur froide baigne ses tempes, cache son inquiétude sous l’impassibilité de sa physionomie, et il s’occupe à lisser complaisamment les flots de son épaisse barbe brune. En ce moment, le notaire, après la lecture de la lettre, contemple le messager avec un étonnement mêlé de doute ; mais ce doute est presque entièrement dissipé de son esprit par l’apparente impassibilité de Maurice. Le jour baissait, le cabinet devenait assez obscur. M. Thibaut s’éloigne de son bureau, se rapproche de l’une des fenêtres, lit de nouveau la lettre de Mme de Hansfeld avec un redoublement d’attention, et de nouveau le regard de Maurice s’attache avec une effrayante anxiété sur le notaire. – Le billet d’Antoinette était ainsi conçu :

 

« Veuillez, mon cher monsieur Thibaut, remettre à Maurice Dumirail cinquante-deux mille francs, qui, avec huit mille francs que j’ai chez moi, compléteront soixante mille francs, dont j’ai besoin avant ce soir.

« Je dis cinquante-deux mille francs, dont ce billet vous servira de reçu.

« Mille amitiés.

« BARONNE DE HANSFELD. »

 

— Cette lettre est pourtant bien de l’écriture de ma cliente, – se disait le notaire ; – il est impossible de s’y tromper, ce n’est pas moi surtout qui m’y tromperais !… Néanmoins, comment se fait-il que, dans le billet qu’elle m’a écrit il y a une heure, elle ne me dise pas un mot d’une demande de fonds aussi considérable ? Cette circonstance avait éveillé mes premiers doutes, d’autant plus que je crois ce rufien capable de tout, même de commettre un faux ! infamie non pire, à mes yeux, que de vivre aux dépens d’Athénaïs, car je ne suis pas dupe des dénégations qu’il m’a opposées. Il est devenu pourpre au nom de mon atroce épouse ; il l’aurait donc abandonnée, ce que je comprends du reste, pour redevenir le galant de la baronne ? Il faut qu’il en soit ainsi, car, encore une fois, ce billet est évidemment de la main de ma cliente. Mais, j’y songe, la missive qu’elle m’a tantôt adressée est là : comparons-les l’une à l’autre.

M. Thibaut revient à son bureau, prend la lettre qu’il a reçue d’abord de Mme de Hansfeld, et se rapproche de la fenêtre, où il examine attentivement les deux écritures. Maurice ne peut plus s’abuser sur les soupçons du notaire, si outrageusement manifestés ; il devient livide, un éclair de rage brille dans ses yeux ; mais, se dominant, il dit d’une voix calme :

— Ah çà ! mon cher monsieur Thibaut, aurez-vous bientôt fini de lire ce billet de dix lignes ? Antoinette attend l’argent qu’elle vous demande.

— C’est absolument la même écriture, – se disait le notaire ; – cette dernière lettre est décidément de la main de Mme de Hansfeld.

La gravité des circonstances doublant la pénétration de Maurice, il devine, à quelques nuances insaisissables de la physionomie du notaire, que ses derniers soupçons se sont évanouis, car il est revenu s’asseoir devant son bureau en se disant :

— Après tout, c’est peut-être une manière de restitution partielle que la baronne veut faire à ce drôle, dont elle serait devenue sérieusement amoureuse, après l’avoir indignement dupé ?… Quoi d’étonnant ? les femmes sont sujettes à de si bizarres caprices !

Et, prenant une feuille de papier, maître Thibaut ajoute tout haut, sans regarder Maurice :

— Je n’ai pas ici cinquante mille francs ; je vais vous donner un mandat sur mon banquier.

Puis, relevant la tête à l’improviste et regardant Maurice :

— Quelle est donc la date… de… ?

Le notaire s’interrompt soudain ; il a surpris sur les traits du jeune homme une expression d’allégement, de joie, de triomphe tellement extraordinaire, et par cela même tellement significative, que de nouveau ses soupçons renaissent, s’aggravent, et, afin de les éclaircir par une épreuve définitive, il dépose sa plume près du mandat inachevé et dit :

— Tout bien considéré, je vous épargnerai la peine de retourner chez Mme de Hansfeld, je lui porterai moi-même la somme qu’elle demande. J’ai justement besoin d’aller chez mon banquier ; je vais m’y rendre, je prendrai les fonds, et…

Le notaire n’achève pas sa phrase : il a remarqué la subite décomposition des traits du jeune homme, devenus livides, et de qui les lèvres bleuies tremblaient convulsivement.

— Misérable ! – s’écrie M. Thibaut, – vous me trompiez, vous êtes un faussaire !

— Quoi !… comment ?… insolent que vous êtes !… – balbutie Maurice d’une voix étranglée, – vous osez…

— Oui, morbleu ! j’ose m’apercevoir, un peu tard, que j’étais un sot, car j’étais volé et obligé de restituer les cinquante-deux mille francs à la baronne, si j’avais eu le malheur de vous les remettre.

— Monsieur !

— Un plus fin que moi se serait laissé prendre à cette filouterie, car elle décèle un talent de faussaire prodigieux, surtout chez un débutant.

— Vous osez prétendre, monsieur, que cette lettre est contrefaite ?

— Je l’affirme !

— Oh ! prenez garde !

— Ah ! vous niez le faux ?

— Oui, je le nie.

— Eh bien ! allons ensemble, à l’instant, chez la baronne. Y consentez-vous… hein ? répondez donc ?

Maurice, à cette proposition, reste d’abord écrasé, pétrifié.

— Quelle audace, – poursuivit le notaire : – mais, par son audace même, il faut en convenir, le tour ne manque pas d’habileté. Comment aller supposer que l’on oserait tenter une fourberie si facile à découvrir ? Il est vrai que, connaissant le pèlerin, j’ai d’abord eu des doutes ; cependant, le faux est si merveilleusement réussi, qu’un moment il m’a trompé. Peste ! mon gaillard, quel talent ! Il promet, quoiqu’il ne soit encore qu’à son aurore.

La violence du caractère de Maurice Dumirail étant connue, la contention qu’il s’imposait, le morne abattement avec lequel il subissait les sanglants reproches dont on l’accablait, eussent suffi à prouver sa culpabilité, lors même qu’elle n’eût pas été d’ailleurs évidemment prouvée. Il se borna donc à dire au notaire :

— Si vous n’aviez des cheveux gris, je vous ferais payer cher vos insolences ; mais je les méprise… Vous refusez de remettre à Mme de Hansfeld les fonds qu’elle demande ? Cela vous regarde, c’est une affaire à régler entre vous et elle. Seulement, rendez-moi sa lettre ; j’en suis responsable, puisqu’elle contient le reçu d’une somme considérable.

— Je n’ai pas à vous rendre la lettre de Mme de Hansfeld, par l’excellente raison que vous ne m’avez remis aucune lettre d’elle.

— Qu’est-ce donc que celle que vous venez de lire, monsieur ?

— C’est un faux.

— Quelle que soit la nature de cette lettre à vos yeux, rendez-la-moi, je l’exige.

— Vraiment ?… Vous vous imaginez bonnement que je vais me dessaisir de la pièce sur laquelle doit être basée ma plainte ?

— Quelle plainte ?

— Parbleu ! celle que je vais déposer au parquet.

— Au parquet ?

— Du procureur du roi. Faites donc l’innocent…

— C’est sérieusement que vous dites cela ? – balbutia Maurice frissonnant d’épouvante ; – vous voudriez ?…

— Monsieur Maurice Dumirail, – répond M. Thibaud d’une voix redoutable, – je veux envoyer les faussaires au bagne !

Maurice, malgré la trempe énergique de son caractère et sa force herculéenne, sent ses genoux se dérober sous lui ; il est obligé de s’appuyer à l’angle du bureau ; un vertige de terreur trouble son esprit : il avait supposé qu’au pis aller la découverte de sa fourberie n’aurait d’autre inconvénient que celui de le déshonorer aux yeux du notaire, et que, celui-ci refusant de donner les fonds demandés dans la lettre simulée, elle lui serait du moins rendue ; mais la menace d’une plainte au criminel le terrifiait, son gosier se séchait, il suffoquait. Il ne put que balbutier d’une voix strangulée :

— Ah ! monsieur Thibaut, monsieur Thibaut…

— Vous ne méritez ni indulgence ni pitié, – répond le notaire inexorable ; – vous avez ici, en ma présence, indignement outragé la mémoire de votre père en vitupérant contre la généreuse fondation qu’il a faite au Morillon.

» Vous avez dit que votre père vous avait volé, vous avez dit le mot, qu’il vous avait volé un million pour héberger une vingtaine de va-nu-pieds…

» Ah ! qu’il vous connaissait bien, votre père, et comme il prévoyait sagement l’avenir en disposant utilement de ses biens !

— Haine et malédiction sur lui ! C’est sa faute, si j’en suis réduit où me voilà ! – reprit Maurice avec une rage sourde et sortant de sa stupeur. – Ah ! s’il ne m’avait pas dépouillé de mon héritage !…

— Vous l’auriez dévoré comme il en a été de celui de votre mère ; vous vous seriez ruiné, déshonoré quelques années plus tard, voilà tout.

— Monsieur Thibaut ! – murmura Maurice suppliant et tremblant d’effroi, – je vous en conjure, soyez généreux, ne me perdez pas !… oh ! ne me perdez pas !

— Vous avouez donc votre indignité ?

— Antoinette m’a escroqué plus de cent mille francs, sous prétexte d’une spéculation qui n’a jamais existé ; je voulais…

— Commettre un faux pour récupérer une partie de cette somme, c’est infâme, et, de plus, c’est stupide ! Il fallait intenter une action judiciaire à la baronne.

— Est-ce que je le pouvais ? La misérable, abusant de ma crédulité, de ma bonne foi, s’était mise en règle avec moi. J’ai consulté un avoué : toute poursuite eût été inutile.

— Alors on subit en honnête homme les conséquences de sa sottise, et l’on ne s’embarque pas dans la voie qui mène droit aux galères !

Maurice commençait à croire sa position désespérée, car, loin de compter sur le pardon de Mme de Hansfeld, si elle était instruite des faits, il songeait au contraire à la cruelle joie qu’elle éprouverait, ainsi que San-Privato, en l’envoyant, lui, Maurice, sur le banc des criminels. Dominant donc encore les bouillonnements de sa fureur croissante, il tenta une dernière fois d’apitoyer le notaire, et lui dit les mains jointes :

— Je vous en supplie, ne me perdez pas ! ayez pitié de moi !…

— Pitié de vous ! qui, déjà couvert d’opprobre et vivant aux dépens d’une vieille femme, devenez faussaire !

— Eh ! monsieur, je sentais cet opprobre, – s’écria Maurice hors de lui, – et, dans un moment de sincérité involontaire, je voulais échapper à…

— Échapper à l’abjection par le crime !… C’est là votre excuse ?

— Une dernière fois, je vous en conjure, ne me perdez pas !… – répète Maurice d’un ton suppliant, mais que démentait l’expression de plus en plus redoutable de ses traits. – Je quitterai Paris aujourd’hui, vous n’entendrez plus parler de moi ; mais ne me perdez pas ! Ne me poussez pas à bout…

» Prenez garde… oh ! prenez garde !…

La nuit s’approchait, le cabinet s’obscurcissait de plus en plus ; le notaire, remarquant l’air menaçant de Maurice, qu’il ne quittait plus du regard, a fait glisser la lettre contrefaite dans le tiroir où sont les pistolets ; il a derrière lui, à sa portée, le cordon de la sonnette qui communique à son étude, et il répond :

— Monsieur Dumirail, il faut un exemple qui serve aux fils de famille… Ils verront où peuvent les conduire les désordres. Ma plainte sera déposée demain au parquet.

Maître Thibaut, bonhomme au fond, malgré le dégoût et l’indignation que lui inspiraient les actes de Maurice, n’était pas décidé à déposer sa plainte ; il voulait seulement, ainsi que l’on dit, donner une leçon à ce malheureux. La spoliation dont il avait été victime de la part de Mme de Hansfeld, sans excuser l’indignité qu’il venait de commettre, lui donnait une apparence de représailles ou de restitution forcée. Maurice, ignorant la secrète pensée du notaire et l’entendant déclarer qu’il déposerait sa plainte au parquet, se crut perdu. La terreur l’exaspéra, et, cédant à la violence de son caractère, jusqu’alors si péniblement dominée, il s’élance, afin d’obtenir par la force la destruction de la lettre contrefaite. M. Thibaut, ayant épié tous les mouvements du fils de famille, agite soudain d’une main le cordon de la sonnette correspondant à l’étude, et de son autre main saisit dans le tiroir l’un de ses pistolets, dont il présente la gueule à Maurice. Celui-ci désarme le notaire, le saisit à la gorge, le renverse, le terrasse, et déjà il va fouiller le tiroir du bureau, afin d’y chercher la lettre contrefaite et s’en emparer, lorsque les clercs de l’étude, déjà sur le qui-vive et certains, à la précipitation des coups de sonnette qu’ils entendent, que leur patron risquait quelque danger, accourent par le couloir dans le cabinet. Ils y pénètrent au moment où Maurice allait au hasard faire main basse sur plusieurs papiers, parmi lesquels il espérait trouver la pièce de conviction qu’il voulait détruire. Trompés par ce mouvement et sachant que le tiroir du bureau contenait des billets de banque, les clercs, ainsi que M. Thibaut, croyant que le fils de famille veut dérober ces valeurs, crient :

— Au voleur ! à la garde !

Mais, intimidés par la stature herculéenne de Maurice, ils hésitent à s’approcher de lui. Il profite de leur indécision, ramasse le pistolet tombé de la main du notaire, les menace de cette arme, et effectue à reculons sa retraite vers le corridor, les tenant en respect et leur disant :

— Le premier qui fait un pas, je le brûle !…

Puis, sortant vivement et fermant sur lui en dehors la porte du cabinet, Maurice renferme les clercs et leur patron, gagne l’étude en deux bonds, descend rapidement l’escalier, monte dans le cabriolet qui l’attendait à la porte et disparaît.

XIII

M. d’Otremont, rentré chez lui, attendait impatiemment l’heure du rendez-vous que lui avait donné Jeane San-Privato. Jadis fort épris de cette femme étrange, Richard conservait pour elle autant d’attachement que d’estime, en cela, du moins, que les nombreuses amours de doña Juana étaient restées pures de toute arrière-pensée de cupidité. M. d’Otremont, quoiqu’il atteignit sa quarantième année, devait encore prétendre à certains succès ; mais, dépourvu de toute fatuité, il n’attribuait pas à des causes flatteuses pour son amour-propre le rendez-vous que lui donnait Mme San-Privato. Elle le savait honnête homme et discret ; elle s’était fait d’ailleurs une position tellement excentrique par la hardiesse de ses mœurs, que, pour quiconque la connaissait, une pareille visite, le soir, à un homme, pouvait n’impliquer aucune idée de galanterie. Richard attendait donc Jeane sans aucune préoccupation amoureuse, et ainsi qu’il eût attendu un ami dont il aurait été depuis longtemps séparé, se demandant seulement avec une vive curiosité quel pouvait être l’objet de l’entrevue qu’il allait avoir avec doña Juana et la nature du service qu’elle venait solliciter de lui. Il se livrait à ses réflexions, assis au coin de la cheminée de son salon, meublé avec une exquise élégance, orné de tableaux précieux, de magnifiques vases de Sèvres et de Saxe garnis de fleurs rares, et brillamment éclairé par les bougies de grands candélabres dorés ; les rideaux de damas cramoisi se croisaient aux fenêtres, et leurs plis étoffés s’écrasaient sur un épais tapis de Smyrne.

— C’est singulier, – se disait Richard avec un sourire mélancolique, – j’attends sans le moindre battement de cœur une femme qui a été et qui doit être encore l’une des plus ravissantes femmes de Paris, et j’ai été passionnément amoureux d’elle. Il a dépendu de moi d’être heureux ; j’ai eu le courage de renoncer à cette enivrante espérance ! Je suis atrocement jaloux ; ma liaison avec doña Juana fût devenue pour moi un enfer. Bizarre créature ! Je n’oublierai jamais combien elle a été sincère, il y a quatre ans, alors que, dans tout l’éclat de sa beauté, de ses succès, et encore l’une des idoles de ce grand monde où elle était adorée, elle m’a dit : « Richard, vous me plaisez beaucoup, savez-vous. Je ne serai pas coquette, je veux être franche jusqu’à la témérité. Vous pourriez compter sur mon amour ; mais il ne faudrait jamais compter sur ma constance. Réfléchissez... » J’ai réfléchi et j’ai reculé devant l’abîme des chagrins jaloux que j’entrevoyais. Une amitié sincère a survécu à ma folle passion pour doña Juana. J’ai blâmé, j’ai déploré ces désordres qui ont fini par la faire mettre au ban de la société ; cependant, pouvais-je m’empêcher de reconnaître qu’elle se perdait, surtout par sa haine du mensonge et de l’hypocrisie ? Oui, elle serait encore l’une des reines de ce monde d’élite dont elle a été bannie, si elle avait pu se résigner à mentir, à dissimuler, à prendre enfin ce masque d’apparente réserve à l’abri duquel tant de femmes, d’une conduite presque aussi désordonnée que la sienne, savent imposer à ce monde, beaucoup moins soucieux des bonnes mœurs que de l’apparent respect des convenances… Ainsi la duchesse de Hauterive, qui, depuis quinze ans, se contente de voiler ses nombreuses liaisons sous une affectation de rigorisme dont personne n’est dupe, mais dont chacun se contente, a eu la cruelle insolence d’insulter en plein salon Mme San-Privato. Elle a ainsi donné le signal de l’outrageante réprobation dont a été depuis lors poursuivie doña Juana ; j’ai pris hautement sa défense contre cette duchesse, aussi corrompue qu’hypocrite ; j’ai demandé raison au duc de l’impertinence de sa femme, et Jeane m’a toujours su d’autant plus de gré de cette preuve de mon attachement, qu’il était et devait toujours être complètement désintéressé.

Puis, prêtant l’oreille du côté des fenêtres de la rue et entendant le roulement d’une voiture qui s’arrêta devant la porte de sa maison, Richard, regardant la pendule qui marquait huit heures et demie, ajoute :

— Ce doit être Jeane ; certes, mon cœur est tranquille. Cependant, je suis curieux de savoir quelle impression va me causer doña Juana, après une absence de près de trois années.

M. d’Otremont ne se trompe pas dans ses prévisions, car bientôt, et ainsi qu’il en a donné l’ordre avec autant de tact que de bon goût, afin d’éloigner de ses gens toute idée de mystère et de rendez-vous amoureux, son valet de chambre ouvre cérémonieusement les deux battants de la porte du salon et annonce à haute voix :

— Madame San-Privato.

Jeane, en entrant dans le salon, ôte son chapeau et une pelisse fourrée dont elle est enveloppée. Richard est d’abord ébloui. La jeune femme lui semble encore embellie. Doña Juana venait d’atteindre sa vingt-troisième année ; sa beauté était, en effet, dans tout son lustre. Elle portait une robe montante de velours noir dont la coupe mettait en valeur la perfection de son corsage et la richesse de sa taille accomplie ; les bandeaux de ses opulents cheveux blonds, surmontés d’une épaisse double tresse, couronnaient son front d’ivoire ; son teint, légèrement avivé par le froid, était rosé, frais, transparent comme celui d’un enfant ; le vermillon de ses lèvres, l’émail éclatant de ses dents, le limpide azur de ses grands yeux aux paupières blanches et pures, sa carnation ferme, satinée, tout annonce en elle la jeunesse, la santé, la vie, la force ; et, nous l’avons dit, Richard reste d’abord frappé, ébloui du divin ensemble des beautés de doña Juana, qui lui semblent encore accrues. Cependant, après un moment d’examen, succède à la première admiration de Richard une impression d’indéfinissable tristesse. Hélas ! malgré la grâce enchanteresse de ses traits, la physionomie de doña Juana trahissait la plus morne atonie, le plus amer désenchantement. Que dirons-nous ? l’on devinait sous ce masque si jeune, si rose, si frais, si séduisant, une sorte de mort morale : l’épuisement des facultés de l’âme, l’anéantissement des sensations. Ainsi l’on voit des corps, longtemps ensevelis sous une neige glacée, conserver toutes les riantes apparences de la vie, même après que le cœur a cessé de battre ! M. d’Otremont éprouve une si profonde émotion, qu’il reste plongé dans une contemplation silencieuse. Jeane, remarquant la douloureuse surprise de Richard, lui dit d’un ton de reproche affectueux en lui tendant sa main charmante :

— Quoi !… mon ami, pas un mot, après une absence si prolongée ?

Richard prend la main que doña Juana lui tend, l’effleure courtoisement de ses lèvres et tressaille. Il lui semble qu’il baise la main glacée d’un cadavre ; mais il rougit de son puéril étonnement, en réfléchissant qu’après tout il gelait très fort, et que la froideur des mains de la jeune femme n’avait rien que de très explicable ; puis, la conduisant à un fauteuil placé près de la cheminée, il dit, afin de dissimuler la cause première de son silence et de son embarras :

— Vous avez les mains glacées… De grâce, approchez-vous du feu.

— Volontiers, mon ami, – reprend doña Juana avec un sourire dont l’expression navre Richard ; – mais le feu le plus ardent est impuissant à réchauffer les morts. Ce que je vous dis là vous surprend, n’est-ce pas, mon ami ? Mais je vous fais tout d’abord la confidence que je suis morte, et à jamais morte ! afin de nous épargner tout malentendu, et de… Mais non…, – reprend Mme San-Privato, – non, ce serait vous faire injure, à vous, par excellence, l’homme sans prétention, sans fatuité, que de vous croire capable de voir dans le rendez-vous que je vous ai demandé autre chose qu’une preuve de confiance, qu’un témoignage de sincère amitié de ma part, bien qu’autrefois il n’eût tenu qu’à vous de changer cette amitié en un sentiment plus tendre. Cela dit, afin de rendre hommage à la vérité, mon cher Richard, et de donner satisfaction à votre légitime amour-propre, je vous remercie cordialement de votre empressement à me recevoir, et, maintenant, causons en bons amis.

M. d’Otremont, en entendant parler doña Juana, éprouvait moralement la même impression qu’il avait physiquement ressentie en touchant la main de la jeune femme, et s’il eût (ce qui, on le sait, n’était pas) conservé la moindre illusion sur la nature du rendez-vous actuel, cette illusion se fût évanouie devant ce je ne sais quoi de morne, d’atone, de glacé, qui donnait à la physionomie, à l’accent, à l’attitude de doña Juana, pourtant si jeune, si belle encore, un caractère d’insensibilité presque sépulcrale qui réfrigérait Richard jusque dans la moelle des os. Il comparait mentalement ce qu’il ressentait à ce qu’il éprouvait, alors que la jeune femme, irrésistible par le charme de ses traits, par le feu de son regard, par le timbre caressant de sa voix, par ses grâces enchanteresses, voluptueuses, provocantes, le transportait de toutes les enivrantes ardeurs de la passion. Son cœur se navrait de plus en plus sous l’étreinte d’une compassion poignante ; il devinait vaguement, à l’impassibilité de doña Juana, un immense désenchantement ou un désespoir incurable. Le silence qu’il gardait de nouveau, sa visible émotion, surprirent Mme San-Privato.

— Qu’avez-vous, mon ami ?... – demanda la jeune femme ; – ma présence vous est-elle pénible ?

— Profondément pénible, Jeane !

— Que voulez-vous dire ?…

— Ah ! pauvre femme ! pauvre femme !… vous devez éprouver un chagrin mortel !…

— Moi ?

— Je ne serai pas indiscret, je ne solliciterai de vous aucune confidence ; seulement, n’attribuez mon émotion qu’à la certitude où je suis que vous souffrez cruellement…

— Souffrir ?… Ah ! plût à Dieu, Richard !…

— Comment ?

— Sans doute, car je pourrais dire : « Je souffre ; donc, je vis. » Or, je vous le répète, je suis morte à tout jamais, morte à la douleur, morte au plaisir, morte à l’amour, morte à l’espérance, morte, enfin, à tout ce qui fait vivre, et j’ai vingt-trois ans… Richard… vingt-trois ans !

— Vous m’effrayez, Jeane ! Que vous est-il donc arrivé ? D’où vient ce sinistre anéantissement de toutes vos facultés ? Est-ce qu’un désespoir amoureux vous aurait ?…

Doña Juana interrompt cette supposition par un demi-éclat de rire empreint d’un dédain si sardonique, si amer, que M. d’Otremont reprend :

— Pardonnez-moi ma question, elle vous a blessée peut-être ?

— On ne me blesse plus, mon cher Richard ! mon épiderme est devenu plus dur que l’acier. Mais, tenez, je serai sincère, je l’ai toujours été ; cette sincérité a survécu aux sentiments anéantis dans mon âme. N’attendez de moi aucune confidence au sujet du passé ; non que je vous croie indigne de ma confiance, vous êtes, au contraire, l’homme dont j’estime le plus haut le caractère et le cœur. Vous avez autrefois pris généreusement ma défense, je n’oublierai jamais cette preuve d’attachement. Vous seriez donc mon confident naturel, si je n’en avais un autre, le seul au monde à qui je veuille et doive ouvrir mon cœur sans rougir, parce qu’il m’a connue telle que je ne suis plus… parce que, seul, sachant le point d’où je suis partie, il peut comprendre comment je suis arrivée au terme où me voici.

— Quel est ce confident ? De qui voulez-vous parler, Jeane ?

— De mon cousin, Maurice Dumirail.

M. d’Otremont, au nom de Maurice, ne put dissimuler un mouvement de pénible surprise et de noble jalousie ; il lui répugnait de voir un homme tombé si bas (il ignorait encore l’incident de la lettre contrefaite), il lui répugnait de voir un pareil homme préféré à lui, Richard, comme confident. Il croyait avec raison que la confiance absolue, spontanée des créatures les plus dégradées honore celui qui l’inspire. Ah ! sainte, trois fois sainte et sacrée est la confession volontaire !… Religieux épanchement d’une âme si pervertie, si criminelle qu’elle soit ! suprême appel au miséricordieux intérêt de celui qui écoute, premier pas fait par le coupable vers l’expiation, souvent suivie de réhabilitation ! Doña Juana soupçonne vaguement la pensée secrète de Richard, et lui dit :

— Mon ami, j’ai pour vous trop d’affection, trop d’estime pour jamais risquer de vous imposer un rôle en désaccord avec votre dignité. Je comprends les légitimes susceptibilités d’une âme aussi élevée que la vôtre. Je dois donc vous déclarer, Richard, et, vous le savez, je n’ai jamais menti, je dois donc vous déclarer que je viens ici afin de m’entretenir avec vous de Maurice ; mais j’ajoute qu’il n’a pas été mon amant, et que, quoi qu’il advienne, il ne le sera jamais. Cependant, je vous l’avoue, il a eu mon premier amour de jeune fille ; le ressouvenir de ce noble et chaste amour a surnagé au flot de désordres qui m’a entraînée. Oui, Richard, et, si morte que je sois aux sensations, c’est uniquement grâce à ce souvenir, dont je puis m’enorgueillir, à ce lien du cœur, remontant à un temps bien lointain déjà, que je tiens encore à la vie par quelque attache. Ainsi, mon ami, que votre amour-propre, non… que votre légitime susceptibilité se rassure : vous ne pouvez considérer Maurice comme un rival, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l’avenir.

— Je vous crois, Jeane, et vous remercie de m’épargner ainsi un doute pénible.

— Enfin, je ne vous le cache pas, le but de ma visite est de me renseigner auprès de vous très minutieusement sur Maurice. Vous appartenez, ou du moins vous apparteniez à la même société ; vos rapports, malgré la différence de vos âges, étaient fréquents ; vous connaissez le monde et les hommes, votre jugement est sûr, vous m’inspirez une confiance absolue : c’est donc à vous seul que je pouvais m’adresser pour obtenir les informations que je viens vous demander à mon retour d’un voyage qui, pendant trois ans, m’a tenue éloignée de la France et de Paris. Un dernier mot, mon ami : si vous éprouvez la moindre répugnance à répondre à mes questions, je n’insisterai pas. J’admets, j’accepte d’avance tous les motifs qui peuvent causer votre refus ; je devrai du moins à cette visite le plaisir d’avoir encore une fois serré votre loyale main, et vous assurer de mon inaltérable amitié.

— Mon attachement égale le vôtre, Jeane, soyez-en certaine ; je regrette que le service dont il s’agit, puisque vous appelez cela un service, se borne à si peu de chose. Je suis donc très disposé à vous satisfaire en vous renseignant sur Maurice ; seulement…

— Vous hésitez ? Achevez, de grâce…

— Eh bien ! connaissant, à cette heure, le vif intérêt que vous lui portez, cet entretien me sera très pénible, puisque vous exigez sans doute de moi une franchise absolue.

— Absolue ; mais j’allégerai vos craintes, mon ami, en vous affirmant que, quoi que vous puissiez m’apprendre de la dégradation où Maurice est sans doute tombé, cette dégradation ne me surprendra nullement.

— Et cependant vous vous intéressez encore à lui ?…

— Toujours, puisque, je vous l’ai dit, c’est uniquement par le lien qui m’attache à lui que je tiens encore quelque peu à la vie.

— Vous êtes une femme étrange, ma pauvre Jeane.

— Vous vous méprenez, je crois, complètement, mon cher Richard, sur la nature de l’intérêt que je porte à Maurice. En le supposant aussi dégradé qu’il puisse l’être… – reprit doña Juana avec un sourire presque sinistre, – un juge qui condamne un coupable n’a-t-il pas un intérêt d’équité à cette condamnation ?

— Sans doute ; mais…

— Lorsque Matteo Falcone fait agenouiller l’enfant qu’il adorait et lui brûle froidement la cervelle, parce que cet enfant a commis un vol, Matteo Falcone s’intéressait aussi à son fils…

— Grand Dieu ! Jeane, ces paroles…

— Rassurez-vous, mon pauvre Richard, je ne veux pas tuer Maurice ; seulement je désire vous faire comprendre quelle sorte d’intérêt l’on peut porter à une personne dégradée. Maintenant, de grâce, qu’avez-vous à m’apprendre sur lui ?

— Il est complètement ruiné depuis un an.

— Je m’attendais à cela.

— La cause première et principale de sa ruine a été…

— Mme de Hansfeld, n’est-ce pas, Richard ?

— Elle-même.

— Cela devait être… Et à l’aveugle passion de Maurice pour elle a succédé une profonde aversion ?

— Aussi profonde en effet que méritée, car elle l’a indignement dépouillé ; mais…

— Pourquoi vous interrompre ?

— Une seule question, Jeane, avant de poursuivre cet entretien ; permettez-vous ?

— Je vous écoute.

— Votre cousin, m’avez-vous dit, a été l’objet de votre premier amour de jeune fille ; l’avez-vous revu depuis votre mariage !

— Non. Mon mariage avait douloureusement irrité Maurice contre moi ; il conservait alors, et peut-être a-t-il encore conservé, aussi présent que moi, le souvenir de notre attachement.

— J’en doute ; car, pour revenir aux renseignements que vous me demandez, je ne crois plus Maurice Dumirail accessible, même par le souvenir, à un sentiment délicat et élevé.

— Ainsi sa ruine l’a complètement perverti ?

— Il n’est que trop vrai. Rien d’honorable ne vibre plus en lui. Lorsque je l’ai vu recourir bassement à la bourse de ses anciens compagnons de plaisir, leur empruntant des sommes qu’il savait ne pouvoir leur rendre, j’ai tenté de l’arrêter dans la voie honteuse où il s’engageait. Il m’intéressait encore autant par sa jeunesse que par l’affection presque paternelle que lui avait portée l’un de mes meilleurs et plus anciens amis, retiré depuis longtemps dans le Jura.

— Vous voulez parler de Charles Delmare ?

— Vous le connaissez, Jeane ?

— Beaucoup… et j’espère aller le voir prochainement dans sa retraite.

— Quoi ! reprend M. d’Otremont de plus en plus surpris des rapports de son ancien ami et de doña Juana, – vous irez visiter Charles Delmare ? Vous le connaissez donc intimement ?

— Très intimement. J’ai reçu, il y a un mois, la dernière lettre qu’il m’ait écrite. Nous correspondons très fréquemment depuis l’époque de mon mariage… Mes relations avec votre ancien ami vous étonnent, Richard ?

— Je l’avoue, car je me demande en vain par suite de quelles circonstances…

— Vous oubliez, ou vous ignorez, mon ami, que j’ai passé ma première jeunesse chez les parents de Maurice, dans leur propriété du Jura. M. Delmare était notre voisin, et de ce temps date notre amitié.

— Tout m’est alors expliqué. Mais dites-moi, Jeane, je n’ai pas eu, depuis plus d’une année, des nouvelles de lui. Sa santé est-elle bonne ?

— Malheureusement non… Elle a été, selon ce qu’il m’a écrit, très altérée par le chagrin ; cependant elle ne doit pas, je l’espère, inspirer de sérieuses inquiétudes.

— Ah ! quel cœur que celui de Delmare, n’est-ce pas, Jeane ?

— C’est le plus noble, le plus généreux des cœurs. Mais vous me disiez, à propos de Maurice, que, le voyant recourir à la bourse de ses anciens amis…

— J’avais tenté de réveiller en lui des sentiments d’honneur… « Il ne vous reste, dans votre ruine, qu’un parti à prendre, lui disais-je : vous êtes brave, intelligent, robuste, excellent cavalier, engagez-vous soldat. Deux de mes amis sont colonels de régiments de cavalerie en Afrique, où l’on se bat ; je vous recommanderai à eux très particulièrement. Leur appui, votre courage, votre bonne éducation aidant, vous parviendrez, avant peu d’années, au grade d’officier. Une noble carrière peut ainsi s’ouvrir encore devant vous. »

— Le conseil était digne de vous, Richard. Et que vous a répondu Maurice ?

— Que l’état militaire était trop rude et parfaitement insupportable. D’ailleurs, ajoutait Maurice, il ne voulait et ne pouvait plus vivre autre part qu’à Paris. « Mais, lui disais-je, comment y vivre, à Paris… Vous recourez à la bourse de vos amis ; cette humiliante et précaire ressource sera promptement épuisée ; que ferez-vous alors ? — Un homme qui n’est pas un niais se tire toujours d’affaire à Paris, » me répondait Maurice. Et en effet, selon des bruits qui circulent depuis quelque temps, parvenus jusqu’à moi et malheureusement très fondés, Maurice s’est tiré d’affaire, comme il dit ; mais à quel prix, grand Dieu !

— Achevez…

— Il est des ignominies telles…

— Richard, je veux tout savoir, et, je vous le répète, je m’attends à tout, connaissant, ainsi que je le connais, le caractère de Maurice, aussi facile au bien qu’au mal. Son avenir devait dépendre du milieu où il vivait et des occasions de faillir. Aussi, vous le dis-je, je m’attends à tout.

— Non, Jeane, vous ne pouvez prévoir ce que j’ai à vous apprendre.

— Qu’est-ce donc ?… Il friponne au jeu ?

— Selon moi, il est tombé plus bas encore.

— Enfin… que fait-il ?

— Voyant la source de ses emprunts tarie et les gens de sa connaissance l’accueillir avec froideur ou dédain, il s’est lancé dans une société plus qu’équivoque : celle que l’on appelle des tables d’hôtes. Il fréquente spécialement celles où se réunissent des femmes vieilles ou sur le retour, et qui trouvent à satisfaire dans ces coupe-gorge leur passion pour le jeu. Quelques-unes de ces femmes sont séparées de leurs maris ; d’autres, n’ayant jamais été mariées, se sont enrichies dans des métiers infâmes : jeunes, elles se sont vendues, et, l’âge venant, elles ont vendu les autres. Eh bien !…

— De grâce, achevez, Richard !…

— Ce qui me reste à vous apprendre est tellement hideux, révoltant, que j’hésite malgré moi. Enfin, vous le voulez, j’achève. Eh bien ! Maurice, jeune, beau, tel que vous le connaissez, s’est à son tour vendu à ces hideuses vieilles femmes… Vous pâlissez, Jeane ?…

— Je l’avoue, j’avais tout prévu, moins cet opprobre ! – dit Jeane en frissonnant.

Et elle murmure tout bas avec cette expression sinistre dont Richard a été déjà frappé :

— J’arrive à temps, ah ! j’arrive à temps…

— Je vous le disais bien, Jeane, que ce dont j’avais à vous entretenir était horrible…

— Oui, horrible, pour moi surtout !

— Oui, surtout pour vous, Jeane, car je connais la fierté, la délicatesse de votre âme.

— Sans doute, cette ignominie me révolte ; mais ce qui me la rend affreuse, c’est cette pensée que Maurice était autrefois doué de cette délicatesse, de cette fierté de l’âme que vous louez en moi, Richard.

Et, après un moment de silence, doña Juana reprend :

— Enfin, c’est ainsi que Maurice a échappé, qu’il échappe encore, sans doute, à la misère où sa ruine devait le plonger ?

— Oui, et, depuis environ un an, il vit aux dépens de ces femmes, qui se disputent sa possession.

Richard d’Otremont prononçait ces derniers mots, lorsque son valet de chambre, entrant après avoir frappé, présenta sur un petit plateau une lettre à son maître, lui disant :

— C’est de la part de M. Dumirail : il voulait absolument parler à monsieur ; mais, voyant qu’il ne pouvait être reçu, il a laissé cette lettre, en me suppliant de la remettre à monsieur le plus tôt possible.

— C’est bien, – répond Richard.

Il prend la lettre, et le serviteur s’éloigne.

Jeane San-Privato, restée seule avec M. d’Otremont, semble éprouver une anxieuse curiosité à l’endroit de la lettre adressée par Maurice à Richard. Celui-ci, devinant la pensée de la jeune femme, lui offre cette lettre sans la décacheter.

— Merci, mon ami, merci ! – dit vivement Jeane en rompant l’enveloppe.

Elle lit ceci :

« Mon cher monsieur d’Otremont, après avoir autrefois épargné ma vie dans un duel inégal, et témoigné ainsi de la générosité de votre vaillant cœur, vous avez été le seul, le seul parmi mes anciennes connaissances (je ne leur donnerai pas le nom d’ami, ce serait prostituer ce nom divin), vous avez été, dis-je, le seul qui m’ait prouvé un intérêt sincère. Je ne fais pas ici allusion à quelques sommes que vous m’avez prêtées, mais à ces nobles conseils si dignes de votre belle et grande âme, nobles conseils, dont, hélas !… j’ai méconnu l’admirable sagesse, je l’avoue avec un remords déchirant. Oui, vous me conseilliez de m’engager soldat. Je répondais à cette proposition par de stupides et lâches objections. Heureusement, la lumière s’est faite à mes yeux, bien tardivement peut-être ; mais enfin elle s’est faite, oui, et je viens vous dire, à vous, mon noble ami, à vous, mon généreux sauveur : Je serai soldat. Je serai soldat, parce que la honteuse existence que je mène à Paris m’est insupportable ! Arrière la honte ! À moi la gloire ! à moi l’honneur de verser mon sang pour la patrie !… Oh ! je vous le jure, j’aurai bravement péri au champ d’honneur, si, dans quatre ans, l’étoile des braves ne brille pas à mon uniforme, et si je n’ai pas conquis l’épaulette à la pointe de mon sabre ! Mais, pour quitter Paris et subvenir aux frais de mon voyage, il me faudrait quelque argent. »

— Je m’en doutais : cette subite conversion me trouvait incrédule ; ces phrases emphatiques sonnent faux à mon oreille, pensait Richard.

Jeane, impassible, continuait de lire la lettre de Maurice :

 

« Je vous demande donc, cette fois sans honte et le front haut, de me prêter cent louis, vous donnant ma parole d’honneur, ma parole de soldat, puisque de ce jour je suis soldat, d’employer cette somme à l’usage que je vous signale, et de vous la rembourser, ainsi que mes autres dettes envers vous, lorsque j’aurai bravement conquis, au prix de mon sang, une position aussi honorable que celle où je végète maintenant est dégradante et précaire ? M’accorderez-vous ma demande ? me mettrez-vous à même, par ce généreux et dernier prêt, de pratiquer ces nobles conseils qui peignent si bien la beauté de votre âme ?… Oui ! j’ai l’espérance, que dis-je ? j’ai la certitude que vous ne me refuserez pas, parce que je connais votre cœur, parce que vous aurez foi dans mon éternelle et profonde reconnaissance, parce qu’enfin j’invoquerai près de vous le nom d’un homme qui fut votre meilleur ami et eut pour moi l’affection d’un père : j’ai nommé M. Charles Delmare. C’est à sa prière que vous avez épargné ma vie, ô mon généreux sauveur ! complétez, achevez votre œuvre aujourd’hui en me prêtant la somme dont j’ai besoin, car vous me mettrez ainsi à même de reconquérir l’honneur.

« À vous, tout à vous, du plus profond de l’âme.

« MAURICE DUMIRAIL.

 

« P.S. Dans le cas où je ne pourrais pas être reçu par vous, ce soir, je vous laisserai cette lettre. Veuillez m’adresser votre réponse, quelle qu’elle soit, demain matin, entre neuf et dix heures au plus tard, rue Monthabor, n° 4. Celui de vos gens que vous chargerez de cette commission montera directement sans s’adresser au concierge, et frappera à la porte gauche de l’entre-sol. J’ouvrirai moi-même. Je joins ici un reçu de la somme en question et de celle dont je vous suis redevable. Grâce à Dieu, le moment est venu de régler honorablement mes comptes ! »

 

En effet, à la lettre de Maurice était annexé un reçu dont la teneur suit :

 

« Je reconnais devoir à M. Richard d’Otremont, qui a eu la généreuse bonté de me prêter la somme de trois mille cinq cents francs, laquelle somme je m’engage sur l’honneur à lui rembourser (y compris les intérêts) aussitôt que les circonstances me permettront d’acquitter une dette que je considère comme sacrée, M. d’Otremont étant à mes yeux mon bienfaiteur et le plus noble des hommes.

« Bon pour trois mille cinq cents francs.

« MAURICE DUMIRAIL.

« Paris, etc. »

 

Jeane, malgré l’effrayante impassibilité dont elle ne s’est presque point départie depuis le commencement de son entretien avec M. d’Otremont, n’a pu cacher son dégoût amer en lisant à haute voix cette lettre de mendiant, dans laquelle l’exagération ridicule de sentiments factices le dispute à chaque ligne à une bassesse abjecte. Et cependant cette lettre, presque aussi dégradante que stupide, a été écrite par Maurice, de qui l’esprit, naturellement distingué, cultivé par l’éducation, se montrait jadis rempli de finesse, de grâce, et atteignait parfois à une poétique éloquence, alors qu’il était sous l’impression de la grandeur des beautés de la nature ou sous l’influence de sentiments élevés. Doña Juana, en suite d’un moment de réflexion, reprend :

— Mon ami, que vous semble de cette lettre ?

— Puisse le repentir dont elle témoigne être sincère, ainsi que la résolution de Maurice de s’engager soldat !

— Ruse, fourberie, mensonge !

— Vous croyez, Jeane ?

— Maurice ment et veut vous abuser. Ces phrases ridicules, redondantes, cette humilité honteuse de l’homme qui tend la main, n’ont rien de commun avec le langage simple et digne de l’homme qui dit la vérité et demande loyalement un service.

— Il me répugnait de vous faire connaître mon impression : elle est conforme à la vôtre, non seulement parce que la forme et le fond de cette lettre ne m’inspirent aucune confiance, mais par cette raison que, si Maurice était réellement résolu à s’engager soldat, il s’engagerait ici à Paris ; l’État ferait les frais de son voyage, et le prêt de cent louis qui m’est demandé a un tout autre but que celui indiqué dans la lettre.

— Évidemment Maurice vous trompe ; cependant, comment se fait-il que, dans le cas où il vivrait des ignobles ressources que vous dites, il soit réduit à ces expédients ?

— C’est là justement l’objection que tantôt m’adressait M. Thibaut, votre notaire.

— Vous le connaissez ?

— Il est depuis fort longtemps chargé de mes affaires, et, à son sujet, je…

Mais, s’interrompant, Richard ajoute, après un moment de silence :

— Revenons à Maurice. Il est probable que les femmes aux dépens desquelles il vit subviennent à tous ses besoins, mais ne lui donnent que peu ou point d’argent comptant, de peur qu’il n’en fasse un usage dont leur jalousie…

— J’ai compris… Ah ! que de honte ! – reprend Jeane pensive, – que de honte !

Et elle ajoute, cette fois tout haut et presque involontairement :

— Allons, il est temps, il est temps…

— Jeane, vous vous abusez, je le crains ; il n’est plus temps !… – dit M. d’Otremont croyant deviner la secrète pensée de doña Juana ; – il est trop tard pour retirer Maurice de cette fange.

— Nous ne nous entendons pas, Richard, – répond Jeane en jetant à M. d’Otremont un regard qui le glace d’effroi ; – il est toujours temps de…

Mais doña Juana n’achève pas sa phrase, et ajoute après une réticence :

— Puis-je garder cette lettre de Maurice ?

— Sans doute, Jeane ; mais quelle signification attachez-vous donc à ces mots prononcés tout à l’heure par vous : « Il est toujours temps. » Votre regard, votre accent, m’ont presque effrayé.

— Je veux dire qu’il est temps de donner à Maurice une preuve de l’intérêt que je lui porte, – répond la jeune femme avec un sourire étrange.

Et elle reprend :

— L’adresse que Maurice vous donne en post-scriptum est-elle celle de sa demeure ?

— Je l’ignore…

— Il n’importe, je suis certaine de le trouver là, demain matin, entre neuf et dix heures, puisqu’il doit lui-même attendre la réponse que lui portera votre messager.

— Quoi ! vous voulez ?

— Voir Maurice ? Certes, puisque tel est l’unique but de mon retour à Paris.

— Soit ; mais il se peut que l’adresse indiquée par Maurice soit celle de la demeure de l’une de ces femmes aux dépens desquelles il vit.

— Quand cela serait ?

— De grâce, songez donc à l’odieux scandale qui pourrait résulter, si l’une de ces créatures…

— Voyait en moi sa rivale ?… Peu m’importe ! Je veux, avant tout et surtout, voir Maurice. J’ai la certitude de le trouver demain à l’adresse qu’il vous indique ; donc, j’irai là.

— Jeane, je vous en supplie…

— Mon ami, je braverais de véritables périls, et quels qu’ils fussent, pour ne pas manquer cette occasion, unique peut-être, de me rapprocher de Maurice. Jugez si une crainte puérile et à peine fondée peut m’arrêter.

— Souffrez, du moins, que, demain… je vous accompagne, et qu’avant de vous laisser monter dans cette maison de la rue Monthabor, je m’informe des gens qui l’habitent.

— Merci de votre offre obligeante, mon ami ; mais elle est inutile. Votre attachement pour moi se crée des fantômes ; encore une fois, quoi qu’il advienne, il faut que je voie Maurice. Le devoir que j’ai à accomplir envers lui est, je vous l’ai dit, le dernier lien qui me rattache à la vie.

— Mais, mon Dieu, qu’espérez-vous donc, et pour vous et pour lui ?

Jeane San-Privato, à cette question de M. d’Otremont au sujet de Maurice : « Mais, mon Dieu ! qu’espérez-vous donc, et pour vous et pour lui ? » Jeane San-Privato reste silencieuse ; ses traits prennent une expression indéfinissable, singulier mélange de désespoir et de sérénité, car un sourire poignant, presque cruel, effleure ses lèvres contractées, tandis que, pendant un instant, son beau regard, qu’elle a levé vers le plafond d’un air inspiré, rayonne d’un tranquille et doux éclat. Mais Jeane sortant bientôt de sa rêverie, se lève, et, tendant sa main à M. d’Otremont :

— Adieu, Richard, adieu, cher et fidèle ami !

— Quoi ? déjà vous me quittez ?…

— Je vous ai dit le but de ma visite ; il est atteint ; mille fois merci encore de votre cordial accueil.

Richard ne peut cacher l’émotion pénible que lui cause le départ de la jeune femme, et il reprend, d’une voix légèrement altérée :

— Si vous croyez, Jeane, me devoir quelque gratitude, prouvez-le-moi en m’accordant quelques minutes encore. Cette demande ne m’est pas dictée par l’égoïsme, puisque je désire vous parler uniquement de vous.

— Et qu’avez-vous à me dire de moi, mon cher Richard ?

M. d’Otremont se recueille, hésite, et, enfin, faisant un violent effort afin de surmonter son embarras :

— Me croyez-vous galant homme ?

— Vous êtes à mes yeux l’honneur même.

— Avez-vous foi dans mon amitié ?

— Richard, vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service.

— Jeane, – reprend vivement M. d’Otremont, – répétez ces paroles, je vous en supplie…

— Vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service.

— De quelque nature qu’il fût ?

— Oui, mon ami, de quelque nature qu’il fût.

— Ainsi, vous ne pouvez être aucunement blessée des offres de service que je puis vous faire, Jeane, quelles que soient ces offres ?

— Comment pourraient-elles me blesser ? Est-ce que je ne connais pas la noblesse de votre cœur ?

— Eh bien, Jeane, écoutez-moi : M. Thibaut est notre notaire à tous deux ; il m’a donné tantôt sur vos affaires d’intérêt des détails, des détails… qui auraient augmenté mon estime pour certains côtés de votre caractère, si elle pouvait l’être ; mais il résulte des confidences de votre notaire…

— Que résulte-t-il, Richard ?

— Je vous en conjure, ne voyez rien d’indiscret, rien de choquant dans ce que je vais vous dire.

— Allons, mon ami, ayez donc plus de confiance en moi et en vous ! à quoi bon ces hésitations ?… Parlez sans crainte, sans détour.

— Il est vrai, Jeane, ces hésitations de ma part sont une injure pour nous deux, et j’achève. Or, j’ai appris de M. Thibaut que votre fortune personnelle s’élevait, lors de votre mariage, à trente et quelques mille francs, et que, cette année, il vous avait envoyé les derniers fonds qu’il eût encore à vous.

— C’est parfaitement exact, mon ami.

— Ces derniers fonds n’étaient pas considérables ?

— Trois mille francs environ, sur lesquels il me reste encore trente louis.

— Trente louis, mon Dieu !… trente louis !

— D’où vient votre surprise, et surtout cette expression de chagrin que je vois sur votre figure, mon ami ? Quoi d’étonnant à ce que j’aie dépensé mille écus en six mois pour subvenir à mes besoins ?

— Tel n’est pas le sujet de ma surprise et de mes inquiétudes, Jeane.

— Quel est-il donc ?

— Au temps de votre mariage avec M. San-Privato, votre délicatesse était telle, que vous teniez à honneur de vous suffire à vous-même, grâce à votre modique fortune personnelle.

— Cette délicatesse, dont vous exagérez de beaucoup la valeur, mon ami, est, selon moi, toute simple. La femme qui joint au tort déjà si grave de tromper son mari l’indignité d’accepter de lui, non seulement de quoi satisfaire aux dépenses de sa toilette, mais de quoi satisfaire même aux besoins de sa vie matérielle, une telle femme, à mes yeux, ne diffère en rien d’une courtisane trompant l’homme qui la paye ; le peu de fortune que je possédais me suffisait. J’aurais donc, pour mille raisons, considéré comme une infamie de coûter un sou à M. San-Privato, même pour ma nourriture et mon logis.

— Ce raisonnement est trop conséquent avec votre caractère, Jeane, pour m’étonner ; mais, par cela même que vous n’avez rien voulu accepter de M. San-Privato avant d’être séparée de lui, vous n’accepterez rien de lui maintenant.

— Naturellement. Mais où voulez-vous en venir ?

— À ceci, Jeane, – reprit résolûment M. d’Otremont : – il vous reste trente louis ; lorsque vous aurez dépensé cette modique somme, de quoi vivrez-vous si vous n’avez d’ailleurs d’autres ressources ?

— Richard, je devine votre pensée, – répond Jeane en tendant la main à M. d’Otremont ; – merci du fond du cœur, merci, mon ami.

— Ah ! Jeane ! – s’écria Richard en serrant entre les siennes la main toujours froide de la jeune femme, quoiqu’elle fût restée longtemps assise près du foyer, – votre réponse me prouve que vous appréciez comme il doit l’être le sentiment qui me guide.

— Il n’en pouvait être autrement, mon ami, et, je vous l’ai dit : vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service sans croire en rien forfaire à ma dignité ; mais…

— De grâce, deux mots encore. Je ne sais si je m’abuse, Jeane, mais ce que vous appelez votre mort morale me semble causé par un profond désenchantement ou un insurmontable dégoût de ce monde brillant où vous avez régné. Si mes soupçons ne me trompent pas, vous devez, ce me semble, rechercher une complète solitude… En ce cas, voici ce que je vous offre. Il existe à ma terre d’Otremont un pavillon absolument indépendant et séparé du château ; j’y vais rarement, je n’irais même plus du tout, si ma présence, quelque rare qu’elle fût, devait vous importuner. Le concierge et sa femme seront à vos ordres. Je sais la simplicité, la sobriété de votre vie matérielle. Or, – et j’insiste à dessein sur ces détails, en apparence puérils, connaissant vos scrupules, – or, les redevances en nature que mes fermiers apportent chaque semaine au château seront plus que suffisantes à vos besoins. J’ajouterai enfin que, de toute manière, je gage les gens de service qui restent à Otremont, soit que j’habite ou n’habite point le château. Vous ne serez donc pour moi, Jeane, l’objet d’aucun surcroît de dépense. Que vous dirai-je ? je vous offre en frère l’hospitalité que j’offrirais au meilleur, au plus respecté de mes amis, fût-il le plus fier des hommes, si je le voyais frappé par un revers de fortune ; et, j’en suis certain, si ombrageuse que fût sa susceptibilité, il ne pourrait refuser mes offres. Me comprenez-vous, Jeane ?

— Oui, Richard, je vous comprends… oui, j’apprécie la délicatesse exquise de votre proposition. Et, tenez, voyez dans mes yeux une larme… la première que j’aie versée depuis longtemps… car, depuis longtemps, je ne pleure plus. J’accepterais donc de vous, de vous seul, une pareille hospitalité ; mais je ne…

— Un dernier mot, Jeane. Je ne sais quelles sont vos espérances à l’égard de Maurice ; mais j’ajoute ceci : un homme… et j’entends un honnête homme… n’a pas, ne peut avoir, en ce qui touche certaines affaires d’intérêt, les mêmes scrupules qu’une femme. Aussi, dans le cas où il serait besoin d’une somme même assez considérable pour aider Maurice à se créer une existence honorable et à l’arracher, ainsi que vous l’espérez sans doute, à la fange où il se traîne, disposez de moi, Jeane ; c’est avec plaisir que je rendrais à Maurice un service sérieux et décisif pour son avenir.

— Ah ! Richard, que de noblesse, que de générosité !

— En ceci, Jeane, j’obéis à des sentiments divers : à l’intérêt que vous portez à Maurice, à celui que je lui ai porté moi-même ; mais surtout, j’obéis à ma reconnaissance envers Charles Delmare. Je dois à ses conseils, à son influence tutélaire de n’avoir pas stupidement dissipé ma fortune, comme tant d’autres fils de famille. J’acquitte une dette d’honneur, en m’efforçant d’aider à la réhabilitation de Maurice, que Charles Delmare aimait paternellement. Et, maintenant, Jeane, j’ai dit : c’est à vous de décider.

— Et, maintenant, Richard, moi, je vous dis que mon pauvre cœur glacé s’est un peu réchauffé à la douce chaleur de vos paroles. J’accepterais aussi dignement votre offre qu’elle m’est dignement offerte, si elle m’était nécessaire ; mais elle ne l’est pas… J’ai d’autres projets sur Maurice. Vous venez de prononcer un nom sacré pour moi ; c’est auprès de lui que je compte me retirer.

— Avec Maurice ?…

— Avec Maurice, si, du moins, mes espérances ne me trompent pas.

— Mais Delmare vit uniquement d’une petite pension viagère, débris de son opulence passée ?

— Cette pension nous suffira. On vit de si peu dans les montagnes du Jura !

— Jeane, Jeane, il me semble que, pour la première fois de votre vie, peut-être, vous manquez de sincérité !

— En quoi donc manquerais-je de franchise ?

— Il est impossible que vous n’ayez pas d’autres projets que ceux…

— Mon ami, – reprend Jeane interrompant M. d’Otremont, – avez-vous foi dans ma parole ?

— Une foi entière.

— Eh bien, je vous jure que si mon espoir n’est pas déçu en ce qui touche Maurice, lui et moi, nous nous mettrons en route demain ou après-demain, afin d’aller joindre M. Charles Delmare, et de rester près de lui jusqu’à la fin de nos jours.

— Il m’est impossible, Jeane, de ne pas croire à des paroles prononcées avec un tel accent de vérité ; mais, si Maurice trompe votre espérance ?

— Je l’abandonnerai à sa destinée, j’irai seule rejoindre M. Charles Delmare.

M. d’Otremont, si cela se peut dire, croyait et ne croyait pas aux paroles de doña Juana, en ce sens qu’il en acceptait comme vrai la lettre, et non l’esprit. Il lui paraissait difficile, presque impossible d’admettre qu’un dénouement de cette simplicité terminât l’orageuse carrière de Mme San-Privato ; sans doute le désenchantement, le dégoût du monde, dont Richard la supposait incurablement atteinte, ne rendait pas invraisemblable le désir qu’elle avait de vivre dans la retraite ; cependant, un invincible pressentiment lui cachait une partie de la vérité. Ces doutes pleins d’anxiété augmentaient la tristesse navrante que ressentait Richard au moment de se séparer de Jeane, peut-être pour toujours ; il lui dit d’une voix altérée :

— Il m’est pénible de vous quitter, Jeane, sans avoir pu vous être utile. Adieu donc, et, sans doute pour jamais, adieu. Il est probable que nous ne nous reverrons plus !…

— Qui sait, mon ami ? Mais, en tout cas, soyez certain que je ne quitterai pas Paris sans vous écrire le résultat de mes démarches de demain. Allons, Richard, du courage, ajouta la jeune femme voyant M. d’Otremont qui, incapable de dominer son émotion et ayant honte de sa faiblesse, détourne la tête, afin de cacher ses larmes involontaires ; – vous d’un esprit si sage, si ferme, d’où vient votre tristesse ? Je vais ensevelir dans la solitude la fin d’une existence désormais sans but ; qu’y a-t-il là d’affligeant ?

— Que voulez-vous, Jeane ! mon cœur se brise malgré moi. Mais pardon de ma faiblesse ; seulement, quoi qu’il advienne, n’oubliez jamais que, partout et toujours, et quand même, il est quelque part un homme à vous dévoué corps et âme !

— Je le sais, Richard, et, je vous l’assure, j’emporterai et conserverai comme un de mes meilleurs souvenirs celui de cette soirée.

— Et maintenant, Jeane, adieu, bien cordialement adieu ! reprend M. d’Otremont d’une voix raffermie, et présentant à la jeune femme son chapeau et sa pelisse. – Permettez-moi de vous conduire jusqu’à votre voiture.

Quelques instants après, M. d’Otremont, rentré dans son salon, écoutait avec un morne accablement le bruit de plus en plus lointain de la voiture qui emmenait Mme San-Privato, et se disait :

— Il y avait quelque chose de sinistre, de fatal dans l’expression de sa physionomie ; malheureuse femme, quel peut être son projet ?… Je l’ignore, et cependant je tremble !

XIV

Athénaïs Thibaut, épouse séparée de Me Thibaut, occupait, au premier étage d’une maison de la rue Monthabor, un vaste appartement, dont la chambre à coucher communiquait par un escalier de dégagement intérieur avec l’entresol, qui pouvait ainsi, au gré des locataires de l’appartement supérieur, devenir l’une de ses dépendances ; cet entresol avait été meublé, avec beaucoup plus de luxe que de goût, par Mme Thibaut, à l’intention de Maurice Dumirail, qu’elle hébergeait, puisqu’en effet il vivait aux dépens de cette créature. La chute est ignoble. Nos lecteurs trouveront peut-être que Maurice est tombé bien bas. Nous répondrons, au nom de l’inexorable logique des caractères et du fatal enchaînement des faits, qu’il faudrait plutôt s’étonner de ce que Maurice n’ait encore descendu que les premiers échelons de cette échelle d’infamie qui plonge dans les abîmes sans fond de l’opprobre, du vice et du crime. Quelques instants de réflexion, si notre espérance n’est pas trompée, suffiront à convaincre le lecteur que Maurice Dumirail devait forcément, un peu plus tôt, un peu plus tard, par des transitions plus ou moins brusques, déchoir jusqu’à une complète dégradation. D’abord altéré, puis émoussé par l’influence corruptrice de Mme de Hansfeld et par l’habitude des préméditations du parricide véniel, le sens moral de Maurice s’oblitère absolument lors de la mort de sa mère ; les regrets qu’il éprouve de la perdre s’évanouissent bientôt devant le riant mirage des plaisirs que va lui procurer l’héritage dont il va jouir ; cet héritage est dissipé en quelques années : rien de moins surprenant ; aussi avons-nous, dans notre récit, laissé de côté les détails de cette ruine banale ; son histoire est celle de toutes les ruines de ce genre, aussi stupides que stériles, et indignes de la moindre compassion : – oisiveté, – amour abject et ridicule pour une courtisane madrée, – sensualisme grossier, – vanité bête, – entraînement aveugle. Ce peu de mots résument toutes les déconfitures passées, présentes et futures de la majorité des fils de famille…

Mais est venue pour Maurice l’avant-dernière heure de la ruine, cette heure, où, en proie à une surprise effarée, sincère et niaise, car il croyait réellement, dans son aberration, son héritage inépuisable, le prodigue compte la somme qui lui reste ; après quoi, rien, la misère. Cette somme suffirait presque toujours à assurer, du moins pour l’avenir, le pain, c’est-à-dire l’honneur du prodigue ; mais le fils de famille ne saurait plus vivre de pain et d’honneur ; les mets les plus délicats, les vins les plus rares satisfont à peine aux exigences de son palais blasé. Quant à l’honneur, il en a peu ou point souci, en cela que le déshonneur couvant dans son âme à l’état latent n’attend, pour se manifester, que l’heure déterminante, à savoir, l’heure de la ruine.

Donc, le fils de famille, réduit à ses derniers mille ou deux mille louis, agit presque toujours ainsi que Maurice, notre type, et se dit : « Tout ou rien. » Se fiant alors à son étoile, il tente le hasard du jeu, afin de remonter au faîte de l’opulence, grâce à un tour de roue de la fortune. Presque toujours ce tour de roue de la fortune précipite le prodigue à sa ruine. Il perd tout. Il ne lui reste plus que son mobilier, ses chevaux, ses voitures, son argenterie, quelques tableaux ; il fait alors ce qu’il appelle sa vente, et se loge dans un appartement garni ; le dernier regain de l’opulence du prodigue est invariablement joué ou dissipé, mais presque toujours dans un milieu forcément inférieur à celui où jusqu’alors il a vécu. Et voici pourquoi la plus stupide des vanités, celle de paraître, de briller, d’égaler, coûte que coûte, le luxe de plus riches que soi, est généralement le mobile des prodigalités du fils de famille… Or, lorsque la ruine a coupé court aux moyens de paraître, ou les a réduits presque à néant, le fils de famille, obéissant encore à la vanité, se sépare de ceux dont la richesse l’humilie ; et, le cœur noyé de fiel, rongé d’envie, il va, dans un milieu inférieur, chercher d’autres compagnons de plaisir ; il pourra du moins égaler ou peut-être primer ceux-là, grâce aux débris de sa fortune.

Or, les sociétés de fainéants uniquement occupés de leurs plaisirs sont aussi démoralisées que démoralisantes ; à mesure que leur niveau s’abaisse, leurs vices augmentent sous la pression de la gêne qui les réduit à des expédients hasardeux, souvent coupables ou ignobles, afin de se procurer à tout prix les jouissances dont ils ne peuvent se passer. Ainsi Maurice, outrageusement dépouillé par Mme de Hansfeld, dont il reconnaît enfin la scélératesse, et rougissant de déchoir aux yeux de la société choisie dont il avait fait jusqu’alors partie, se réfugie dans ce monde équivoque des tables d’hôte et des brelans, peuplé de quelques dupes et d’une immense majorité de fripons. Ses dernières ressources personnelles bientôt épuisées, vient pour lui la nécessité des expédients dégradants : emprunts qu’il sait d’avance ne jamais rembourser, achats à crédit d’objets qu’il revend afin de battre monnaie (espièglerie parfaitement du ressort de la police correctionnelle) ; mais le cercle de ces indélicatesses ou de ces friponneries est restreint. Lorsque Maurice l’a parcouru, il se trouve, pour la première fois de sa vie, face à face avec le spectre de la misère ; les coutures de son unique habit blanchissent, ses bottes s’éculent, son chapeau se graisse ; on lui donne congé de la chambre garnie qu’il occupe ; la maîtresse de la table d’hôte où il mange, femme sur le retour, ancienne entremetteuse enrichie dans ce métier infâme, demande à Maurice le prix de ses cachets, faute de quoi la maison lui sera fermée. Il avoue sa détresse. La créature le trouve à son gré, lui offre amoureusement de vivre avec elle, et sera, dit-elle, généreuse, en retour de quoi son galant lui sera fidèle, et, de plus, avantage inestimable ! grâce à sa force et à sa carrure d’hercule, il imposera aux mauvais débiteurs, aux tapageurs ou à ces étourneaux qui souvent veulent tout casser dans la maison et crient trop haut, sous prétexte qu’ils ont été plumés vifs par les grecs. Maurice accepte le marché. C’est révoltant, sans doute… mais, après tout, il ne déroge point à ses anciennes habitudes : il couche sous des rideaux de soie, foule des tapis, fait bonne chère, va au théâtre ; les mémoires de son tailleur sont payés, on lui loue un cheval au mois (tant il sait se faire adorer) ; enfin, de temps à autre, on lui glisse un billet de cent francs dans la poche de son gilet. Mais une bienfaitrice plus magnifique enlève Maurice à la maîtresse du brelan, et, plus tard, enfin, Mme Thibaut conquiert Maurice sur ses rivales.

— Non ! – s’écriera peut-être notre lecteur, – non ! Ce tableau est exagéré jusqu’à l’impossible ! Un jeune homme bien né, bien élevé, ne tombe jamais dans un pareil opprobre !

Pourquoi non ? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un pareil opprobre, comparé à cette monstruosité : n’avoir pas eu un regret pour la plus tendre des mères, de qui nos désordres ont hâté la mort, et ne songer qu’à la joie d’hériter d’elle ? Quoi d’étonnant, d’impossible à ce qu’un jeune homme déjà perverti à ce point accepte plus tard, par terreur de la misère et moyennant un honteux marché, cette existence oisive, sensuelle, ces jouissances auxquelles il a sacrifié les sentiments les plus sacrés ? Et puis on oublie ces précédents que Maurice n’a pas manqué d’invoquer à l’appui de sa conduite, afin d’étouffer le faible cri de sa conscience, qui, parfois, arrivait encore jusqu’à lui à travers la fange où elle était ensevelie. Est-ce que Maurice ne se disait pas que l’on voit accueillis, et accueillis à merveille dans le monde, et dans ce qu’on appelle le plus grand, le meilleur monde, des hommes qui doivent tout, richesses, honneurs, position sociale, à l’influence de leurs maîtresses ? Est-ce qu’il n’existe pas toutes sortes de Potemkins, plus ou moins moscovites, arrivés au faîte de l’opulence ou du pouvoir par la grâce de l’adultère et de la tendresse de Catherine quelconques ? Est-ce que l’on n’entend pas, chaque jour, d’honnêtes gens, ou prétendus tels, dire avec une espèce de considération gaillarde nuancée d’envie libertine :

— Eh ! eh ! ce garçon-là ira loin, car il fait son chemin par les femmes !

Or, le moindre déshonneur rejaillit-il sur cet heureux garçon qui fait son chemin par les femmes ? Point ! Et cependant, où est donc la différence ? Au lieu de se vendre, de se prostituer pour le logis, le vêtement, la nourriture, qui lui manquent, cet heureux garçon, souvent déjà riche, se vend, se prostitue à l’influence d’une protectrice parfois vieille et laide, afin d’obtenir par elle une fonction grassement rétribuée, un cordon ou quelque grosse part du gâteau doré de l’agiotage.

Non, non, ces précédents, non moins honteux, à notre sens, que la conduite de Maurice, l’excusaient à ses propres yeux, lorsque, par hasard et malgré lui, ils s’ouvraient à la crapule où il se traînait et dont il n’avait point encore atteint les dernières profondeurs, et qui sait s’il ne les atteindra pas ? Qui sait si, quelque jour, il ne prendra pas part à l’une de ces ignobles batteries dont le théâtre est quelque rue mal famée, et le héros un hercule d’estaminet, défenseur soldé de l’une de ces malheureuses qui, mises hors la loi par leur infamie, n’ont contre les mauvais traitements qu’elles redoutent d’autre soutien que celui de l’homme robuste qui vit de leur abominable salaire ?…

— Ah ! c’en est trop ! un pareil tableau est révoltant ! s’écriera peut-être le lecteur.

— C’en est trop ? Non ! ce n’est pas trop ! non ce tableau révoltant n’a rien d’exagéré ; il faut qu’il révolte, il faut qu’il soulève de dégoût et d’horreur, afin que le but moral que nous poursuivons dans notre œuvre soit atteint ! Oui, nous serions logique en montrant Maurice descendant les derniers degrés de l’échelle d’infamie, à mesure que les mesdames Thibaut et autres se lasseront de lui. Et, d’ailleurs, d’où naîtrait donc le scrupule qui nous ferait reculer devant de pareils tableaux, au lieu de les flétrir avec l’énergique indignation de l’homme de bien ? Non ! aux yeux de l’éternelle vérité, de l’éternelle justice, s’il est entre ces diverses infamies une énorme distance sociale, il n’existe entre elles aucune différence morale ; elles sont sœurs, elles se lient étroitement l’une à l’autre, elles s’enchaînent par une dégradation successive, depuis la Montespan ou la du Barry, lubriquement étalées sur le velours fleurdelisé d’or, jusqu’à la hideuse créature qui frissonne sous ses haillons, embusquée dans l’ombre de son repaire, d’où elle appelle les passants. Oui ! elles se tiennent par un commun enchaînement d’opprobre, depuis les Potemkines et autres favoris rehaussés de titres, chamarrés de cordons et triomphants dans leur opulente prostitution, jusqu’à l’homme à la voix avinée, aux larges épaules, qui, le brûle-gueule aux dents, sort de son estaminet à l’appel éploré de la misérable fille que l’on éreinte et qui le paye pour la défendre ! Et voilà pourquoi nous disons que Maurice Dumirail, notre fils de famille, a encore logiquement à descendre bien des degrés de cette échelle qui plonge dans les bas-fonds du vice et du crime. Il en est de même de son acte de fausseté, premier pas hasardé dans la voie du crime, filouterie excusable, mieux que cela, légitime au point de vue de Maurice, en cela qu’après tout il espérait filouter qui l’avait filouté, s’en tenant encore à la maxime biblique : « Œil pour œil, dent pour dent. » Il avait été, sous prétexte d’une spéculation imaginaire, dépouillé d’environ cent mille francs par la Hansfeld ; il comptait au moyen d’une lettre imaginaire, récupérer modestement la moitié de la somme à lui larronnée. – Cela dit, afin de convaincre nos lecteurs que, loin d’exagérer la précipitation de la chute de Maurice, nous l’avons modérée, puisqu’il devait logiquement tomber plus bas encore, poursuivons notre récit.

Le lendemain du jour où il avait écrit à M. d’Otremont afin de lui emprunter cent louis, Maurice Dumirail se promenait avec agitation de long en large dans le salon de l’entresol qu’il occupait, entresol dépendant de l’appartement du premier étage où demeurait Mme Athénaïs Thibaut.

— D’Otremont me prêtera-t-il ces maudits cent louis ? – se disait le fils de famille. – J’ai bon espoir, ma lettre est ronflante !… « Je veux mourir au champ d’honneur ou conquérir mes épaulettes et l’étoile des braves à la pointe de mon sabre !… » Enfin, je dis : « Vous m’avez sauvé la vie. Sauvez-moi l’honneur ! » Cela doit toucher d’Otremont, assez bonhomme au fond ; et, s’il me prête ces cent louis, à midi j’aurai quitté Paris par le chemin de fer d’Orléans ; je serai ainsi à l’abri des poursuites du notaire, car il ne pourra, s’il dépose sa plainte, la déposer que ce matin de dix à onze heures. Or, s’il y a un mandat d’arrêt lancé contre moi, j’y échapperai. Mais non, M. Thibaut ne voudra pas me perdre ; il m’a menacé afin de m’effrayer ; car, après tout, mon acte n’a pas été suivi d’effet, non ! malheureusement ! Ah ! si j’avais pu ressaisir ainsi ces cinquante mille francs, à peine la moitié de ce que cette infâme Antoinette m’a volé, sans parler des pierreries qu’elle a eu l’art de se faire donner par moi ! Maudite soit la pénétration du notaire ! Ces cinquante mille francs que j’aurais doublés, triplés peut-être aux jeux de Hombourg ou de Spa, me mettaient pour longtemps à l’abri de l’ignoble vie que je mène, mais cent fois moins ignoble encore que la misère. J’ai conservé à peu près mes habitudes de luxe, je ne manque de rien, sinon d’argent… Mme Thibaut est inflexible à ce sujet… cent francs par mois d’argent de poche… pas un liard de plus… mais le reste à discrétion ! Atroce créature ! elle me fait horreur ; mais la détresse est pire. Ah ! je l’ai flairé et de près, la détresse ! et, ma foi ! j’ai reculé ! habits râpés, bottes crevées, l’appréhension de savoir si l’on dînera, ou si l’on rentrera le ventre creux dans le taudis où l’on se couche sur un sale grabat ! Et puis, honte et rage ! se voir vêtu comme un gueux, patauger dans la crotte du boulevard et rencontrer le regard d’insolent dédain de mes anciens compagnons du club ou de ma loge à l’Opéra, passant devant moi à cheval ou en voiture, ainsi que je chevauchais, jadis, au temps de ma splendeur ? Non, non, j’aime mieux vivre comme je vis, et, d’ailleurs, est-ce que je peux choisir une autre existence ? J’ai des besoins de luxe, moi ; légitimes ou non, peu importe ! Je les ai, voilà le fait ! Il faut que je les satisfasse, et j’ai horreur du travail ; quoi donc faire ? Eh ! mordieu ! ce que je fais, vivre aux dépens des femmes ou crever de faim ou de froid. Mais que dis-je ? – ajoute Maurice avec un éclat de rire sardonique, – le froid ! la faim ! est-ce que mon père, mon excellent, mon adorable et vénéré père, ne m’a pas généreusement assuré, lors de sa fondation agricole au Morillon, un lit au dortoir, une place au réfectoire, une chemise de toile écrue, un habillement de tiretaine pour l’hiver, de coutil pour l’été, de bons gros souliers à clous ou des sabots, selon la saison, le tout au prix de onze ou douze cent mille francs que me coûte cette agréable retraite qui me reste en perspective ? Ah ! malédiction sur mon père, qui, dans sa haine exécrable, m’a déshérité !

Cette imprécation sacrilège du fils de famille est suivie d’un long silence méditatif, interrompu par l’entrée de Mme Thibaut. Elle est descendue de son appartement, situé au premier étage, par l’escalier intérieur communiquant au rez-de-chaussée occupé par Maurice. La femme du notaire a dépassé sa quarante-huitième année ; sa stature dépasse cinq pieds et quelques pouces ; cependant, elle semble être de taille au-dessous de la moyenne, en raison de son énorme embonpoint ; il apparaît dans sa monstrueuse sincérité.

Athénaïs n’ayant pas encore commencé sa toilette, elle n’est vêtue que d’une robe de chambre ; son nez est camard, son œil vert ; ses épais sourcils sont d’un roux moins ardent que celui de ses cheveux, non encore blanchis par l’âge ; quelques-unes de leurs mèches crépues s’échappent du petit bonnet de nuit orné de dentelle et de nœuds d’une coquette recherche, qui rend encore plus repoussants les traits d’Athénaïs ; son visage large et camus, toujours empourpré par la pléthore de son tempérament sanguin, presque apoplectique, est plus coloré que de coutume. Elle entre précipitamment dans le salon et semble inquiète et courroucée. Maurice, à son aspect, n’a pu retenir un geste de dégoût et d’aversion.

— Mon pauvre chéri, – dit Athénaïs d’une voix haletante, – il paraît que nous allons avoir à affronter des scènes dégoûtantes ! Figure-toi que mon scélérat de fils…

— Quoi ?… que voulez-vous ? – répond Maurice avec une brusque impatience, et ayant à peine écouté Mme Thibaut, de qui la présence redouble la méchante humeur où il est plongé. – Vous ne pouvez pas me laisser un moment en repos ; que venez-vous faire chez moi ?

— Comment ! chez toi ? En voilà une sévère ! Et à qui donc appartiennent les meubles ? Qui est-ce qui paye le loyer de ton entresol ? Eh bien ! tu es encore aimable, toi, dis donc ! sans parler de ta reconnaissance ! Sur quelle herbe as-tu donc marché ce matin ? – dit aigrement Mme Thibaut.

Et elle ajoute, avec l’autorité d’une femme qui a le droit de commander :

— Tâche donc de ne pas t’émanciper, de ne pas faire le grognon, s’il vous plaît, et d’être un peu plus gentil que ça, surtout quand je viens te conter mes ennuis, qui sont aussi les tiens, puisque c’est aussi bien à toi qu’à moi que ce scélérat-là veut faire des avanies.

— Qui cela ?

— Ce monstre de Mathurin.

— Votre fils ?

— Oui… Ma cuisinière, en revenant de son marché, l’a tout à l’heure trouvé dans la loge du portier, où il disait contre toi et moi les horreurs de la vie. Il avait l’air furieux. Il est maintenant décidé à nous suivre quand nous sortirons, à nous faire des scènes en pleine rue, à ameuter les passants contre nous en criant que j’achève de me ruiner pour toi. Il faut, une fois pour toutes, ôter à ce polisson-là l’envie de nous engueuler… Tu n’as qu’à lui appliquer une bonne raclée, et je te réponds que cet avorton n’osera plus souffler mot. Voici donc à quoi j’ai pensé…

Mais, prêtant l’oreille du côté de l’une des portes du salon laissée entr’ouverte et communiquant à une petite antichambre, Mme Thibaut ajoute :

— Tiens ! on frappe à la porte qui donne sur l’escalier. Tu rougis, Maurice, tu as l’air embarrassé ; tu attends quelqu’un, j’en suis sûre ! tu me le cachais… Ah !… ah !… je veux voir comment cette visite-là a le nez fait, moi, car il se pourrait bien que tu eusses une intrigue, et…

Athénaïs n’achève pas sa phrase, et reste stupéfaite de voir Maurice sortir brusquement du salon, dont il ferme la porte à clef, tandis qu’Athénaïs s’écrie :

— Maurice, où vas-tu ?… Pourquoi me laisses-tu seule ?… Ah ! le gueux ! il m’enferme à double tour... Il y a quelque histoire de femme là-dessous.

Voici ce qui motivait la réclusion de Mme Thibaut : le fils de famille avait jusqu’alors attendu avec une anxiété croissante la réponse de sa lettre à M. d’Otremont, de qui le messager devait frapper à la porte de l’entresol sans s’arrêter à la loge du concierge, précaution dictée par les craintes de Maurice à l’endroit de la féroce jalousie d’Athénaïs, qui l’entourait d’un espionnage incessant. Il était surveillé par le concierge, qu’elle payait à la condition qu’il lui remît toutes les lettres adressées à son galant. Celui-ci, afin d’éviter qu’il en fût ainsi de la réponse et des valeurs que lui envoyait peut-être M. d’Otremont, l’avait prié de faire la recommandation que l’on sait à son messager ; aussi croyant que ce dernier heurtait au dehors, il enferme Mme Thibaut pour échapper à son obsession et recevoir seul à seul, dans l’antichambre dont le salon était précédé, la personne qu’il supposait être envoyée par M. d’Otremont. Que l’on juge de la stupeur foudroyante de Maurice : il ouvre la porte et se trouve en présence de Jeane San-Privato. Il reste muet, pétrifié, ne s’apercevant pas d’abord, dans son émotion, que le fils du premier lit de Mme Thibaut, ce méchant petit bossu nommé Mathurin Blanchard, se glissant derrière Jeane à travers la porte qu’elle négligeait de fermer, s’introduisait dans l’antichambre au moment où Mme Thibaut, furieuse d’être enfermée, frappait de coups de pied et de coups de poing la porte de communication du salon en criant :

— Maurice, ouvre-moi à l’instant ! Ah ! gueux que tu es, tu me fais un trait, puisque tu m’enfermes !… Il y a une femme là !

Le bossu, en déblatérant contre sa mère, avait, quelques moments auparavant, vu Jeane se diriger vers l’escalier d’un pas rapide, furtif, et rabaissant son voile sur son visage. L’apparence mystérieuse de sa démarche attira l’attention de Mathurin ; il soupçonna vaguement cette jeune femme, qui passait ainsi furtivement sans s’arrêter à la loge du concierge, de se rendre chez Maurice ; il la suivit à pas de loup dans l’escalier, profita de la distraction où la jetait la pensée de l’entrevue qu’elle allait avoir, se glissa derrière elle, et à son insu, dans l’antichambre, d’où il entendit la voix courroucée de Mme Thibaut, enfermée dans le salon et reprochant à son galant de lui faire un trait… Le bossu, remarquant la beauté de Jeane, qui, en entrant, a relevé son voile, ne doute plus qu’elle ne soit la rivale d’Athénaïs, pousse un éclat de rire diabolique, ferme brusquement la porte extérieure, court ouvrir celle du salon, et, profitant de l’étonnement où sa présence a plongé Jeane et Maurice, il introduit Mme Thibaut dans l’antichambre en lui disant avec une joie sardonique :

— Entrez, belle petite maman, entrez, chère et digne mère, vous allez rire et moi aussi.

XV

Maurice Dumirail, nous l’avons dit, est resté d’abord pétrifié à l’aspect de Jeane ; il la revoyait aussi belle, plus belle encore qu’autrefois ; mais sa physionomie glaciale exprimait une tristesse si morne, le regard fixe, pénétrant et d’une impitoyable sévérité qu’elle attachait sur Maurice, immobile et muet, était tellement significatif, que ce misérable ne douta plus que sa cousine ne fût instruite des actes qui le déshonoraient. De ce déshonneur, il eut alors pleinement conscience et remords, parce que la présence de Mme San-Privato éveillait en lui les nobles souvenirs de sa première jeunesse, de son premier amour, ce sentiment ayant survécu dans son cœur, ainsi que dans celui de Jeane, à leurs communs égarements. Ces douces remémorances, causées par l’aspect de la jeune femme, arrachèrent pendant un moment Maurice à l’actualité ; il y fut bientôt rappelé par la voix stridente du bossu, annonçant à sa mère, avec une joie diabolique, la visite d’une rivale. Maurice frissonne de honte, d’effroi, en songeant à la scène, à la fois ignoble ou violente, dont Jeane va être spectatrice et dont elle peut devenir victime ; car il connaît l’emportement, la grossièreté, la féroce jalousie de Mme Thibaut ; il ne pense qu’à soustraire la jeune femme aux dangers qu’il redoute, et, pendant que le bossu s’empresse d’introduire sa mère dans le salon, Maurice, éperdu, saisit sa cousine par la main, et, cherchant à l’entraîner, il s’écrie :

— Viens, viens, sortons !…

— Non, je reste, – répond doña Juana, – je reste. Je suis venue ici pour tout voir, pour tout entendre ; je veux tout voir, tout entendre, impassible comme le juge, inexorable comme le justicier.

— Jeane, je t’en supplie, fuyons ; tu ne sais pas de quoi est capable cette horrible mégère !

Doña Juana répond à Maurice par un geste négatif, croise dédaigneusement les bras sur sa poitrine et toise du regard Mme Thibaut, qui, en se précipitant dans le salon, vient d’entendre ces paroles de son galant : « Jeane, je t’en supplie, fuyons ; tu ne sais pas de quoi est capable cette horrible mégère ! »

À ces mots, Athénaïs demeure pendant un moment suffoquée par la fureur ; sa large face, ordinairement rouge, devient pourpre, puis d’un cramoisi presque bleuâtre ; et, haletante, l’écume aux lèvres, levant vers le plafond ses gros poings crispés, elle ne peut que murmurer d’une voix étouffée :

— Ah ! gredin d’homme ! une femme ici… chez moi ! J’ai la petite mort !… Ça me casse bras et jambes. Ah ! gredin d’homme !

Maurice, à cette apostrophe, rencontre le regard glacial de doña Juana, « impassible comme le juge, inexorable comme le justicier, » ainsi qu’elle l’a dit elle-même. Et, rougissant, écrasé de honte, le misérable fait un mouvement pour sortir ; mais il est retenu par la crainte du danger auquel il exposerait Jeane en la laissant à la merci de la rage de Mme Thibaut ; il reste aux côtés de sa cousine, prêt à la protéger. Mathurin Blanchard rit aux éclats en frottant ses longues mains osseuses. Cet avorton, de qui la taille contrefaite atteignait à peine quatre pieds, bossu par derrière, bossu par devant, d’une laideur hideuse, est roux et camus comme sa mère. Celle-ci, toujours suffoquée par la fureur et hors d’état de faire un mouvement, attache sur Jeane ses gros yeux verts flamboyants, injectés de sang, et répète, haletante :

— Une femme chez moi ! et j’aurai dépensé pour lui jusqu’à mon dernier sou ! Ah ! gredin d’homme ! ah ! vile canaille !

— Eh ! eh ! belle petite maman, reprend le bossu de sa voix grêle et perçante avec un ricanement sardonique, chère et digne mère, ce gredin-là, tu l’adores ! tu le loges, tu le nourris, tu l’habilles, ce gredin-là ! Oui, cette vile canaille n’aurait, sans ton argent, ni chemise au dos, ni souliers aux pieds, ni pain sous la dent. Et il se moque de toi, ce gredin, belle petite maman ; tu te ruines pour lui, chère et digne mère, tu es volée. Eh ! eh ! tu es volée, tu seras réduite à la besace, et moi aussi belle petite maman, si la leçon ne te profite point ! Hein ! continueras-tu à l’entretenir, ce gredin, cette vile canaille, qui, à ton nez, à ta barbe, donne ici, chez toi, rendez-vous à ses cocottes ? Et c’est pour cet ingrat rufien que tu nous ruines, ô ma vénérable mère !

— Entends-tu, Maurice ? – dit Jeane, immobile et redoutable comme une statue vengeresse. – Que peux-tu répondre ? que peux-tu répondre ?

Ces mots achèvent d’atterrer Maurice, accablé déjà par les sanglantes apostrophes du bossu, commençant par ces mots : « Ce gredin !… cette vile canaille !… » Il avait éprouvé moralement, si cette comparaison peut être admise, un étourdissement analogue à celui qu’il aurait ressenti physiquement, si on lui eût asséné des coups redoublés sur le crâne. À peine eût-il redressé le front, qu’il aurait été forcé de le courber sous un nouveau choc. Ainsi le misérable restait inerte, étourdi, terrassé sous le poids des accusations dont on l’écrasait ; il ne pouvait se redresser, protester contre elles ; il lui fallait donc courber le front, essuyer, dans le morne silence d’un opprobre mérité, ces reproches ignobles en leur forme, légitimes au fond, et cela, en présence de Jeane… de Jeane ! Cette présence paralysa en lui jusqu’aux soulèvements de sa colère, jusqu’aux terribles emportements de son caractère. Mais l’accent sardonique des paroles de la jeune femme, son calme glacial et méprisant, enfin sa rare beauté, exaspèrent jusqu’à la frénésie la jalousie de Mme Thibaut ; elle cède à la violence de son naturel jusqu’alors dominé par l’émotion, et, poussant une sorte de rugissement, elle grince des dents, et s’élance sur Jeane en s’écriant :

— Ah ! coureuse ! ah ! gourgandine ! tu viens m’insulter chez moi et m’enlever mon amant ! ce va-nu-pieds qui, sans mon argent, n’aurait pas de chemise, et…

La voix de Mme Thibaut expire sur ses lèvres ; puis un cri strangulé, suivi d’un râle caverneux, s’échappe de sa poitrine ; car Maurice, voulant défendre Jeane contre les brutalités de Mme Thibaut, l’a saisie à la gorge en la repoussant brusquement dans le salon ouvert derrière elle. Mais la pression de la main herculéenne du jeune homme, qui, à son tour, cède aussi à sa fureur longtemps contenue, suffoque, étrangle à moitié la mégère. Son sang, déjà brassé par les bouillonnements de la rage, afflue à son cerveau ; et, dès longtemps prédisposée à la pléthore par son énorme embonpoint, Mme Thibaut chancelle, frappée d’une apoplexie foudroyante, s’affaisse sur elle-même et va tomber à la renverse dans le salon, dont le plancher s’ébranle sous cette lourde masse.

— Une attaque d’apoplexie ! ma mère est perdue ! – s’est écrié le bossu avec l’accent d’une joie parricide.

Puis, réfléchissant :

— Mais, qui sait ? elle peut revenir de cette attaque, se rattacher à son rufien ! Faisons-le arrêter sur l’heure.

Aussitôt Mathurin se précipite vers la porte de l’escalier en criant de sa voix perçante :

— À la garde !… au meurtre !… au secours !… à l’assassin !…

Les incidents précédents se sont passés avec la rapidité de la pensée. À l’aspect de Mme Thibaut qui a roulé sur le plancher du salon et y reste sans mouvement, la face bleuâtre, le regard vitreux, l’écume aux lèvres, Jeane, ne doutant pas que cette malheureuse n’ait été tuée par Maurice, frissonne, devient livide, se sent près de défaillir ; sa présence d’esprit l’abandonne, elle ne peut prononcer une parole et se laisse choir sur un siège, agitée d’un tremblement convulsif. Maurice, voyant le bossu se précipiter vers la porte extérieure en criant : « À l’assassin ! » se sent perdu… Il se souvient des menaces du notaire ; celui-ci a déposé sa plainte au parquet, un mandat d’arrêt est déjà lancé, de sorte que, si les cris de Mathurin Bernard sont entendus, Maurice risque d’être arrêté sous la double prévention de meurtre et de faux. Or, la logique du crime est d’une irrésistible fatalité ; il n’est qu’un moyen d’échapper à l’arrestation : c’est d’empêcher le bossu de la provoquer en continuant d’appeler à l’aide ; aussi, au moment où il se dirigeait vers la porte extérieure, Maurice le repousse d’un coup de pied lancé avec une telle furie, qu’atteint en pleine poitrine, en raison de l’exiguïté de sa taille, le bossu va rouler dans le salon, tombe renversé sur le corps de sa mère en vomissant des flots de sang, et se débat faiblement en murmurant encore d’une voix agonisante :

— À… la… garde !… à l’assassin !…

— Et de deux !… le fils et la mère !… – s’écrie Maurice effrayant, après avoir fermé à double tour la porte du salon où gisent les corps.

Puis, revenant dans l’antichambre et s’adressant à Jeane d’un air égaré :

— Eh bien, ô fiancée de mon premier amour, tu as voulu entendre, tu as entendu ; tu as voulu voir, tu as vu ; es-tu contente ?

Jeane retrouve son sang-froid en présence du danger, se lève soudain, et dit à Maurice d’une voix ferme :

— Il faut fuir, je ne t’abandonnerai pas ; nous sommes maintenant à jamais l’un à l’autre ; tu m’appartiens comme le coupable appartient au bourreau. Viens, viens ! les cris de ce malheureux n’ont pas été entendu. Viens, fuyons !…

— Il est trop tard. Regarde dans la rue, – balbutie Maurice, de qui les cheveux se hérissent en désignant à la jeune femme, à travers les carreaux de la croisée, un commissaire de police ceint de son écharpe et escorté d’agents de police et de sergents de ville qui, venant de l’extrémité de la rue, semblent se diriger vers la maison.

— Malédiction !… reprend Maurice, dont les dents se heurtent d’épouvante. – On vient m’arrêter ! Le notaire a déposé sa plainte !…

— Quelle plainte ?

— J’ai commis un faux.

— Ah !... – reprend Jeane presque impassible à cette révélation.

Et elle ajoute vivement :

— Raison de plus pour fuir ; viens.

— Impossible !… je serais reconnu. Ces gens approchent ; ils ont mon signalement, ils vont entrer dans la maison ; on sait que je demeure chez…

Maurice est interrompu par une exclamation de surprise et d’espérance échappée à Jeane, qui, en regardant à travers la croisée, afin d’observer la marche du commissaire et des agents, a vu s’arrêter, à l’angle de la rue, une voiture à deux chevaux élégamment attelés, d’où descend bientôt Richard d’Otremont ; il fait signe à son cocher d’attendre, s’avance lentement et semble attentivement observer la maison où demeure Mme Thibaut.

— Plus de doute, M. d’Otremont, inquiet du résultat possible de ma visite à Maurice, a voulu, malgré mes recommandations, venir s’assurer que je ne courais aucun danger. Généreux Richard, il peut nous sauver ! – pensait Jeane, tandis que Maurice, après avoir, d’un regard plein d’angoisse, suivi les pas du commissaire de police et des agents, murmurait d’une voix désespérée :

— Les voilà, ils entrent dans la maison. Je suis perdu !… perdu ! j’irai sur le banc des faussaires, des assassins ! Ah ! si je pouvais à l’instant me brûler la cervelle…

Et, frémissant, il colle son oreille à la porte extérieure de l’appartement.

— Les voilà, ils montent !…

— Ils montent, mais ils passent !… Écoute, écoute, – reprend d’une voix palpitante d’espoir Jeane collant aussi son oreille à la porte du palier ; – ils s’arrêtent à l’étage au-dessus, ils y sonnent !

— Ils auront demandé Mme Thibaut, chez qui ils croient me trouver, – répond tout bas Maurice ; – on leur aura dit : « C’est au premier. »

Jeane, de qui la présence d’esprit semble redoubler avec le péril, aperçoit le chapeau de Maurice accroché à une patère, le prend vivement, le donne au jeune homme, et lui dit à voix basse :

— Mets ton chapeau, marchons doucement ; du courage, du sang-froid, et nous pouvons sortir de la maison.

Jeane ouvre avec précaution la porte communiquant au palier de l’entresol, écoute et entend la voix et les pas des agents de police qui pénètrent, dans l’appartement situé à l’étage supérieur. Elle fait signe à Maurice de la suivre, et, d’un pas rapide et léger, elle descend le petit nombre de marches qui conduisent sous la voûte de la porte cochère : mais, là, elle aperçoit le concierge et sa femme, sortis de leur loge, s’entretenant avec M. d’Otremont. Celui-ci va s’exclamer à la vue de Jeane ; elle le prévient en lui disant :

— Mon ami, allez vite, faire ouvrir la portière de votre voiture.

Richard s’éloigne précipitamment, tandis que, remarquant les regards curieux et défiants du portier, qui, frappé de la pâleur livide de Maurice, l’examine attentivement, Jeane fouille à sa poche, en tire quelques louis, les remet au concierge, et lui dit, en s’efforçant de sourire :

— Je compte sur votre discrétion ; il ne faut pas, au moins, que l’on sache que j’enlève M. Dumirail…

— Motus, ma jolie dame ! la mère Thibaut ne se doutera de rien, répond le portier, croyant, selon la prévision de Jeane, qu’il s’agit d’une intrigue amoureuse.

Et il ajoute, en empochant les louis :

— Le commissaire est monté chez la maman Thibaut. Je ne sais ce qu’il y vient faire…

Jeane et Maurice, en quelques pas, ont atteint l’angle de la rue où M. d’Otremont a fait stationner sa voiture. Ils y prennent place près de lui. Il baisse précipitamment les stores, et dit à son valet de pied :

— Chez moi, et grand train !

Richard d’Otremont, durant le trajet de la rue Monthabor à son hôtel, a été instruit par Jeane des événements de la veille et de la matinée : si criminelle que soit la tentative de faux commise par Maurice, elle est du moins explicable, envisagée comme une sorte de représaille de l’escroquerie de Mme de Hansfeld ; quant aux suites fatales de la rixe de Maurice avec Mme Thibaut et son fils, il n’y a eu ni préméditation, ni volonté meurtrière ; tel est le point de vue auquel Richard d’Otremont juge les faits ; et, cédant moins sans doute à la pitié que lui inspire le coupable qu’au désir de se rendre aux vœux de Jeane, il lui dit :

— Il faut sortir de Paris sur-le-champ. Dès que nous serons arrivés chez moi, j’enverrai chercher des chevaux de poste ; on les attellera à ma voiture de voyage ; vous y monterez ; je vous donnerai un domestique, homme sûr et intelligent, pour vous accompagner. Les personnes voyageant en poste n’inspirent aucune défiance, et sont rarement soumises aux demandes de passeport. Vous gagnerez ainsi en toute sécurité, je l’espère, les montagnes du Jura, puisque vous persistez, Jeane, à vous rendre auprès de M. Delmare, tandis qu’il sera facile à Maurice de passer en Suisse, et, de là, en Allemagne.

Le conseil de M. d’Otremont fut suivi par les fugitifs, et, après les plus touchants remerciements adressés à Richard pour ses bons offices, Jeane lui dit, en réponse à l’offre d’argent qu’il lui faisait pour les frais du voyage :

— Merci, mon ami ; vous oubliez qu’il me reste une trentaine de louis ; c’est plus qu’il ne faut pour suffire aux frais de notre voyage et à ceux du retour de votre voiture, que je vous renverrai, ainsi que votre domestique, dès notre arrivée à Nantua.

Environ une heure après les événements qui s’étaient passés dans l’entresol de la rue Monthabor, Maurice et Jeane quittaient Paris, grâce au concours de M. d’Otremont, et prenaient la route du Jura.

XVI

À mesure que Maurice Dumirail, en compagnie de Jeane San-Privato, s’éloignait de Paris, et qu’ainsi diminuait sa crainte des poursuites dont il devait être l’objet, les indignités de sa vie lui apparaissaient pour la première fois dans leur complète et horrible réalité ; la présence de Jeane causait en lui cette réaction morale. Jamais, d’ailleurs, au milieu de ses plus mauvais jours, Maurice n’avait perdu le souvenir de son premier amour ; aussi, se retrouvant auprès de sa cousine, un retour involontaire vers les temps passés lui rappela ces jours de paix, de bonheur, d’innocence, où il goûtait les joies de la famille, les délices d’un noble amour, lointain mirage qui semblait rayonner d’une douce clarté parmi les ténèbres de son existence actuelle, qu’il lui fallait cacher dans l’ombre, afin d’échapper à la justice, à la prison ou au bagne. Il éprouvait parfois une honte douloureuse, brûlante au cœur, comme le serait le fer chaud sur l’épaule, en songeant qu’aux yeux de Jeane il avait été traîné dans sa propre fange par Mme Thibaut et par son fils ; et cependant, malgré tant d’ignominie, Jeane était venue à lui, ne l’abandonnait pas ; elle favorisait sa fuite avec autant de présence d’esprit que de dévouement, disant ces paroles étranges dont il cherchait en vain le sens mystérieux : « Nous sommes maintenant à jamais l’un à l’autre ; nous ne nous séparerons plus, tu m’appartiens ainsi que le condamné appartient au justicier ! » Moins observateur que M. d’Otremont, et ayant, d’ailleurs, revu Jeane agitée par les émotions les plus violentes, les plus diverses, Maurice ne remarquait pas encore en elle cette espèce d’impassibilité glaciale, symptôme de ce que doña Juana appelait sa mort morale. Enfin, quelques années auparavant, le bruit des galanteries de la jeune et belle Mme San-Privato, alors l’une des femmes les plus à la mode de Paris, était vaguement venu jusqu’à ses oreilles ; mais il ignorait absolument quel était au vrai le fond de l’âme de Jeane. Tous deux, durant les premières heures du voyage, restèrent mornes, silencieux ; en vain Maurice, d’une voix tremblante, oppressée par la conscience de son opprobre et n’osant lever les yeux, essaya parfois de nouer l’entretien ; cet entretien tomba toujours pour ainsi dire de soi-même, et, lors de la dernière tentative de son cousin, afin d’engager la conversation, Jeane lui dit :

— Maurice, ton esprit doit être et est encore sous le coup des impressions de cette funeste journée : puis mon regard t’embarrasse. Le tien aussi m’embarrasserait lors de mes confidences, qui, seules, pourront t’expliquer pourquoi j’ai tenté de me rapprocher de toi et quels sont mes projets. Il nous faut, afin d’atteindre Nantua le plus tôt possible, voyager jour et nuit ; attendons la nuit pour nous entretenir, et alors nous ouvrirons notre cœur l’un à l’autre. Tu seras plus calme, et, quels que soient nos aveux mutuels, les ténèbres couvriront notre rougeur ; car tu es le seul homme, Maurice, le seul devant qui je rougirais encore, parce que tu m’as connue telle que je ne suis plus…

Les deux voyageurs attendirent donc la nuit dans un pénible silence. Ils touchèrent à peine à quelques provisions dont M. d’Otremont avait eu la précaution de faire garnir l’un des coffres de la voiture, afin d’épargner aux fugitifs la nécessité de s’arrêter dans les auberges des villes qu’ils traversaient et où l’on pouvait leur demander l’exhibition de leurs passeports. La nuit vint, nuit de janvier, noire, froide, brumeuse. La lune se levait tard, et, à travers les ténèbres profondes, on n’apercevait rien au dehors de la voiture, sinon les lueurs projetées par les réverbérations des lanternes allumées. Jeane, quoique les glaces des portières fussent hermétiquement fermées et qu’elle fût enveloppée de fourrures, frissonnait parfois ; car, depuis longtemps, elle était sujette à une singulière réfrigération physique causée par le ralentissement de la circulation du sang et des battements du cœur. Maurice, au contraire, de qui la robuste organisation conservait toute sa puissance, était en proie à une fièvre ardente causée non seulement par l’influence des événements du jour et par la crainte de se voir arrêter, crainte renaissant à chaque relais, mais encore par l’anxieuse curiosité avec laquelle il attendait les confidences de doña Juana ; ces confidences, qu’elle voulait envelopper de ténèbres, afin de n’être pas vue rougissant devant le seul homme aux yeux de qui elle pouvait encore rougir, disait-elle. Et pourtant cet homme était lui, Maurice, lui tombé dans cette abjection dont Jeane, durant la matinée, avait elle-même voulu sonder la fangeuse profondeur ; aussi, rompant le premier le silence, il dit :

— Jeane, le trouble de mon esprit est, autant qu’il peut l’être, apaisé ; ma raison est lucide. La nuit est venue ; il m’est impossible, quoique assis près de toi, de distinguer tes traits. Tu n’as pas à craindre que je te voie rougir ; je t’écoute…

— Entends donc ma confession, et, quoi que je te dise, Maurice, ne mets pas en doute ma sincérité.

— Rien ne t’oblige à cette confession. L’opprobre où je suis tombé me défend de t’adresser le moindre reproche ; tu ne saurais donc manquer de sincérité.

— Il me faut d’abord te rappeler en peu de mots ce qui s’est passé ensuite de ma rupture avec ta mère et toi, lorsque je suis allée demeurer chez ma tante San-Privato ; cette résolution, sais-tu ce qui en moi l’a surtout déterminée ?

— Ton amour pour Albert ?

— Non, Maurice ; cette résolution m’a été dictée par mon amour, par mon estime pour toi.

— Jeane, je t’ai promis d’ajouter foi à tes paroles, quoi que tu dises ; ainsi, je te crois ; mais ma foi est aveugle, car je ne te comprends pas.

— Rien pourtant de plus explicable. Ce jour-là même où je me suis résolue à demander l’hospitalité à ma tante San-Privato, j’avais eu avec son fils un entretien qui a décidé de ma destinée.

— Comment cela ?

— Te souviens-tu qu’au Morillon, le lendemain de la venue de San-Privato, et d’abord éblouie, fascinée par le tableau des fêtes mondaines qu’il nous retraçait, je t’ai supplié de ne jamais abandonner notre solitude, parce que de vagues pressentiments semblaient m’avertir que je serais perdue si je m’exposais à la tentation de faillir ?

— Oui, Jeane, je me rappelle tes craintes à ce sujet, elles me semblaient insensées.

— Elles n’étaient que trop fondées. Ces aspirations confuses encore, mais dont je pressentais le péril, et qui, selon que le disait si sagement mon père…

Mais, s’interrompant, Jeane ajouta :

— Sais-tu, Maurice, que M. Delmare est mon père ?

— Cette révélation m’a été faite autrefois par ma famille, alors irritée contre toi et contre M. Charles Delmare.

— Mon père me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même ; il disait donc, avec une profonde sagacité, que mes mauvais penchants, alors à demi éveillés par la perverse influence de San-Privato, retomberaient bientôt dans leur sommeil et s’y éteindraient faute d’aliments, en d’autres termes, faute d’occasion, si nous continuions de vivre dans cette retraite où nous nous plaisions à tant de titres, et que m’offrirait le monde. Rien de plus juste que cette prévision de mon père ; car, lors de cet entretien décisif avec San-Privato, entretien auquel je viens de faire allusion, Albert, dans l’espoir de me corrompre à son profit, avait évoqué à ma pensée, avec un art infernal, un idéal de séduisante perversité, un type imaginaire qui symbolisait, personnifiait mes plus mauvais instincts. En un mot, le type d’un don Juan féminin, et San-Privato m’avait dit : « Soyez doña Juana ! »

— En effet, je me rappelle avoir entendu parler de ce surnom que l’on te donnait dans le monde.

— Ce surnom, je l’ai justifié, Maurice, plus que justifié pour mon malheur éternel !

— Ainsi, tu te repens ?…

— Depuis longtemps j’ai épuisé la coupe amère du repentir.

— Jeane, je ne puis apercevoir tes traits, mais l’accent de ta voix me fait frémir ! grand Dieu ! si tu as épuisé jusqu’au repentir, que te reste-t-il donc ?

— Rien !…

— Que signifie… ?

— Tu le sauras… Je continue : « Soyez doña Juana, m’avait dit San-Privato ; vous régnerez en souveraine impitoyable sur un monde que vous tiendrez courbé sous le talon de votre bottine ; vous serez une coquette effrénée… » San-Privato, afin de ne pas m’effaroucher, disait alors seulement coquette, mais, au fond de sa pensée, il disait impudique effrénée. Cette pensée, je l’ai pénétrée, elle ne m’a pas révoltée…

— Est-ce possible ?

— Cette pensée m’a souri…

— À toi, Jeane ! toi, la Jeane de ce temps-là ?

— L’innocente Jeane que tu dis était déjà morte, ton inconstance, tes dédains l’avaient tuée, Maurice.

— Ah ! malheur à moi, malheur à nous !

— Laissons là les reproches, bornons-nous à constater les faits avec l’impassibilité du médecin constatant sur un cadavre les causes de la mort qui l’ont frappé.

— Jeane ! Jeane ! qu’es-tu donc devenue ?… ta voix glace mon cœur…

— Je suis devenue semblable à ce corps refroidi sur lequel le médecin recherche les causes du trépas.

— Tu m’épouvantes !…

— Déjà ?… C’est trop tôt !

— Jeane…

— Écoute encore… « Soyez donc doña Juana, secouez pudeur et honte ; tous les hommes seront à vous, m’avait dit San-Privato ; et dans votre ironie terrible, dans votre dédain superbe, vous ne serez à personne, sinon à moi, à moi votre mari, votre complice ; car, si vous m’épousez, Jeane, je ne serai jamais jaloux que de votre confiance absolue, inexorable, et nous rirons fort de nos victimes ! »

— Quoi ! San-Privato t’a fait cette proposition infâme ?…

— Oui, afin de me dépraver, de me perdre moralement, de faire ainsi plus facilement de moi sa maîtresse et de m’abandonner ensuite ; mais je devinai son dessein. J’ai cependant feint de croire à sa sincérité, parce que je me sentais possédée du désir de personnifier l’exécrable type de doña Juana. Et cependant, étrange mystère de l’âme, je t’aimais encore, Maurice !

— Serait-il vrai ?

— Je t’aimais toujours, non de cet amour qui fait monter la rougeur au front, et dont la perversité de San-Privato attisait en moi les feux impurs ! Non ; je t’aimais de cette noble affection qui, en des temps plus heureux, devait être dignement couronnée du double titre d’épouse et de mère.

— Et cependant, Jeane…

— Et cependant, j’étais déjà résolue à ne mettre aucun frein à mes désordres : mystère étrange, n’est-ce pas, Maurice ?

— Tu l’as dit, mystère étrange de l’âme, contradiction inexplicable…

— Inexplicable en apparence, non en réalité, les âmes dégradées ne conservent-elles pas toujours, malgré elles, la notion du bien et du mal ?… Mais le mal domine en souverain. Je t’aimais encore noblement, sincèrement, mais le fantôme de doña Juana me fascinait, m’attirait invinciblement à lui ; aussi, par cela même que j’avais conscience de mon attachement pour toi, je me reconnaissais désormais indigne de porter ton nom. Oui, à cette heure où j’ai senti mes mauvaises passions à jamais déchaînées, je t’aimais trop, je te l’ai dit, pour t’exposer au rôle déshonorant qui devait être celui de San-Privato. Voilà pourquoi j’ai résisté aux prières, aux larmes de mon père. En vain il m’assurait que tu m’aimais encore, en vain il me suppliait de me rattacher à toi : tu étais alors entraîné, égaré, mais non perdu, et capable d’un retour vers le bien, disait mon père, et il ne doutait pas de mon influence sur toi : elle eût, selon lui, triomphé de celle de Mme de Hansfeld. Il voyait encore, à cette époque, notre unique chance de salut à tous deux dans notre mariage. Mon père, cette fois, s’abusait. Il était trop tard, trop tard. Aussi, te le disais-je tout à l’heure, Maurice, j’avais, par estime et par véritable attachement pour toi, rendu notre union impossible à l’avenir en me déterminant à accepter l’hospitalité que m’offrait ma tante San-Privato.

— Ce qui me semblait tout à l’heure incompréhensible m’est maintenant expliqué, Jeane. Ainsi, dès lors, tu étais résolue d’épouser Albert ?

— Oui ; car, sans parler du singulier attrait qu’il m’inspirait encore, sa position dans le monde m’ouvrait les portes de cette société choisie où j’aspirais à réaliser le type de doña Juana. La perfidie de San-Privato, dont je n’avais pas été dupe un instant, m’épargnait déjà tout scrupule à son égard ; cependant je ne savais pas encore de quoi il était capable.

— Que veux-tu dire ?

— La première nuit que j’ai passée dans la maison de sa mère, profitant de mon sommeil, San-Privato s’est introduit dans ma chambre, et, après une lutte d’une brutalité féroce, il m’a déshonorée.

— Ah ! l’infâme !… Et tu n’as pas craint de l’épouser ?

— Mon mariage ne devait être et n’a été qu’une longue vengeance. Il m’a fallu des prodiges d’imagination, d’astuce, d’hypocrisie, pour cacher l’horreur que m’inspirait San-Privato depuis son lâche attentat. Il m’a fallu des prodiges de séduction pour exalter jusqu’à un délire aveugle la passion de cet homme, pour lui persuader que je l’aimais et pour l’amener enfin, lui, si défiant, si sagace, si égoïste, si ambitieux, à m’épouser, moi, pauvre fille, sans fortune qu’une dot modique. Mais la haine doublait la puissance de mes facultés. J’ai atteint mon but. Six semaines après mon déshonneur, je m’appelais Mme San-Privato. Ah ! Maurice, je te vengeais autant que moi lorsque, le soir de mon mariage avec cet homme, cause première de notre perte à tous deux, je lui dis, le voyant tomber à mes genoux, éperdu d’amour : « Vous vous êtes livré contre moi à une violence infâme, mon mépris pour vous égale mon aversion. Ce mépris, cette aversion, j’ai voulu vous les témoigner par des actes. Voilà pourquoi je suis aujourd’hui votre femme. Ce soir, ma vengeance commence : vous avez une seule fois pénétré par le crime dans ma chambre de jeune fille ; vous entrez, à cette heure, pour la première et pour la dernière fois dans ma chambre de femme. Vous êtes éperdument amoureux de moi, tant mieux ! vous souffrirez davantage, car nous serons à jamais étranger l’un à l’autre. Ah ! San-Privato ! ah ! tentateur ! vous avez cru me corrompre à votre profit ! Ah ! vous m’avez dit : « Sois doña Juana pour tous… sinon pour moi, ton confident ! » Vos vœux seront comblés, dépassés, San-Privato : je serai pour tous doña Juana ; oui, pour tous, mais non pour vous ! Si retentissant sera le scandale de mes aventures, que mes confidences vous seront inutiles ; vous avez horreur du ridicule, votre vie ne sera qu’une longue torture… »

— Et, dans le premier mouvement de sa rage, San-Privato ne t’a pas tuée ?

— Il l’a tenté ; que n’a-t-il réussi ! Le cynisme de ma conduite envers lui eût été justement châtié…

— Quoi ! l’infamie, la scélératesse de cet homme ne te justifiaient pas ?

— Odieux et stupide raisonnement, Maurice ! L’infamie de mon mari justifiait-elle donc mon infamie ? Ainsi, j’abhorrais sa scélératesse, et je devais l’égaler, le dépasser en scélératesse ! Quelle pitié ! Mais alors, aveuglée par d’odieux sophismes, je croyais aussi à la légitimité des représailles, si criminelles qu’elles fussent.

— Mais comment, lorsque San-Privato a voulu te tuer, as-tu échappé à la mort ? Et puis enfin, connaissant sa férocité, pourquoi bravais-tu, provoquais-tu un danger de mort presque certaine ?

— J’avais fait d’avance le sacrifice de ma vie, je la risquais dans cette épreuve.

— Quelle épreuve ?

— Si, dans un pareil moment, après mon audacieux défi, après mes menaces, mes dédains, l’atroce déception dont il se voyait victime, mon mari ne trouvait pas dans sa rage l’énergie de me tuer, j’étais certaine de n’avoir désormais rien à redouter pour ma vie, j’assurais ainsi l’avenir de ma vengeance ; sinon il me tuait : j’étais d’avance résignée à mourir.

— Et ce meurtre… il l’a tenté ?

— Oui ; mais, d’abord anéanti par la stupeur, étourdi de l’audace de mes aveux, il n’a pu, il n’a pas voulu y croire ; puis, lorsqu’à mon langage, à mon accent, à ma physionomie, il a reconnu l’horreur qu’il m’inspirait et la réalité de mes projets qui devaient le couvrir de ridicule et d’opprobre, il a essayé de m’attendrir. Rien de plus vrai, de plus navrant que son désespoir. Ce malheureux se traînait à mes pieds ? Prières, larmes, sanglots convulsifs, cris de douleur arrachés des dernières profondeurs de l’âme, que dirai-je ? San-Privato, dans ses élans de déchirante éloquence, était parfois sublime de passion et de souffrance !

— Et toi, Jeane, que disais-tu ?

— Moi ? je riais…

L’accent glacial de doña Juana, en prononçant ces mots atroces, eut quelque chose de si effrayant, que Maurice frissonna et se félicita presque de ce que les ténèbres l’empêchaient de distinguer les traits de Jeane. La réponse qu’elle venait de faire fut suivie de quelques moments de silence.

XVII

Maurice Dumirail, surmontant l’effroi que venait de lui causer l’impitoyable réponse de doña Juana, rompit le premier le silence, qui durait depuis quelques secondes, et reprit :

— Tu riais, Jeane, tu riais, tandis que San-Privato exhalait son désespoir en plaintes sublimes de passion et de souffrance. Ah ! tu nous vengeais terriblement tous deux de notre bonheur perdu, ainsi que tu le disais tout à l’heure ; c’est sans doute alors que, poussé à bout, il a tenté de te tuer ?

— Oui ; il disparut précipitamment dans la chambre voisine, et revint un instant après, tenant à la main une paire de pistolets. « Tu vas mourir avant de naître, doña Juana ! me dit San-Privato. Tu t’es dévoilée trop vite, tu ne couvriras pas mon nom de ridicule et d’opprobre ! » Je ne réponds pas un mot à mon mari, je croise mes bras sur ma poitrine, je redresse fièrement la tête, je le regarde bien en face… Ah ! je l’avoue, en voyant l’expression implacable de ses traits, je me suis crue morte. Je vous ai donné, à mon père et à toi, Maurice, ma dernière pensée. San-Privato a appuyé le canon de son pistolet sur mon cœur, et, afin de mieux assurer le coup, je me souviens qu’il a écarté de mon sein mon bouquet de mariée…

— Achève ! tu es là près de moi, le péril est passé, cependant, je tremble malgré moi.

— San-Privato appuie le canon du pistolet sur mon cœur ; je ne sourcille pas… « Ah ! tu dois cent fois mourir, me dit-il : tant de sang-froid, d’intrépidité, font de toi une femme infernale… » Et, détournant la vue, il lâche la détente du pistolet ; mais, hasard étrange ! le coup ne part pas ; sais-tu quel fut alors le premier mouvement de San-Privato ?

— Il prend son second pistolet ?

— Il tombe à genoux, joint les mains, fond en larmes et s’écrie. « J’ai voulu, en mon âme et conscience et par un effort surhumain, tuer cette femme afin de défendre mon honneur. Le hasard épargne ses jours, sois bénie, fatalité ! car j’aurais toute ma vie pleuré sa mort… » Puis il se lève et, me quittant, il ajoute : « Quelle que soit votre conduite, vous êtes certaine désormais d’avoir la vie sauve… Triomphez de ma lâcheté ; car, d’après ce que m’a coûté cette tentative de meurtre, je n’aurai jamais, je le crains, le courage de vous tuer. – Voilà justement ce que je voulais savoir, même au prix de ma vie, lui ai-je répondu. Et maintenant, San-Privato, vous la verrez à l’œuvre, cette doña Juana dont vous avez évoqué le fantôme. » Il est sorti, et, depuis, jamais il n’a remis le pied dans ma chambre…

— En t’épargnant ainsi après avoir voulu te tuer, à quel sentiment obéissait ton mari ? Était-ce amour, remords ou manque d’énergie ?

— Chacun de ces sentiments avait sa part d’influence sur San-Privato. Le remords cependant était faible. Mon mari ressentait pour moi une passion effrénée. Rien n’a pu l’éteindre en lui ; à l’heure qu’il est, elle fait encore son tourment. Enfin, malgré sa noire scélératesse, il n’a pas l’énergie de l’homme d’action. Jamais il n’aurait tenté de me tuer avec un couteau ; mais il m’a tiré un coup de pistolet en détournant la vue. Enfin, environ un an après cette première tentative de meurtre, il a essayé de m’empoisonner.

— Malheureuse femme !… Et tu as encore échappé à la mort ?

— Je connaissais San-Privato, et, depuis le jour de mon mariage, je me tenais constamment sur mes gardes, avec le concours de ma femme de chambre, excellente fille qui m’était dévouée.

— Empoisonner !… Oui, c’est bien là l’homme, aussi féroce que lâche en face du péril. Te souviens-tu, Jeane, de sa terreur lors de notre ascension au col de Treserve, où, sans ton courage, ta présence d’esprit, ce misérable périssait, voulant, dans sa rage, t’entraîner avec lui aux abîmes ?

— Ah ! tu te souviens de notre ascension au col de Treserve ?

— Cette journée ne fut-elle pas, par ses conséquences, l’une des journées les plus fatales de notre vie ?

Jeane, resta silencieuse pendant quelques instants ; puis, sortant de sa rêverie :

— Je te sais gré, Maurice, d’avoir conservé le souvenir de la grotte de Treserve ; oui, je te sais gré de ce souvenir.

— Pourquoi cela ?

— Parce que ce souvenir répond à une pensée que je nourris depuis longtemps.

— Quelle pensée ?… Tu reste muette ? Jeane, Jeane, d’où vient ton silence ?

— Il vient de mon doute.

— De ton doute… sur qui ?

— Sur toi, Maurice.

Et, retombant dans sa rêverie, doña Juana reprit, au bout de quelques instants :

— Ah ! si tu devais tromper mon dernier espoir !

— Lequel ?

— Tu le sauras… Mais j’achève ma confession. Je tins la promesse faite à San-Privato : je me lançai dans de scandaleuses aventures, entraînée à la fois par l’ardeur effrénée du plaisir et par la soif d’une double vengeance ; car, dans ma pensée, je me vengeais aussi de toi, Maurice.

— De moi ?

— Oui, de ton inconstance, l’une des causes de mes désordres. Tu m’avais fait verser des larmes bien amères, et celles que mes coquetteries, mes infidélités souvent féroces, arrachaient aux hommes les plus fermement trempés, étaient, selon moi, de justes représailles. Je commençai donc à jouer, dans le meilleur monde de Paris, mon rôle de doña Juana ; mes débuts furent hardis et brillants.

— En effet, selon ce que j’entendais dire à cette époque, tes succès ont été éclatants, quoique inconnue la veille, en ce monde d’élite où ton mari te présentait. Mais, j’y songe, Jeane, encore une question au sujet de San-Privato.

— Laquelle ?

— En suite de ton audacieuse révélation au sujet du ridicule et de l’opprobre dont tu voulais le flétrir en réalisant le type de doña Juana, comment San-Privato, certain de tes projets de vengeance, t’a-t-il présentée dans le monde ?

— Passionnément épris de moi, il avait d’avance annoncé hautement notre union dans le monde diplomatique, sa société habituelle, vantant outre mesure ma valeur personnelle, moins encore par conviction que par orgueil, afin de s’excuser, pour ainsi dire, de contracter un mariage si peu avantageux au point de vue de l’ambition et de la cupidité. San-Privato se trouvait donc moralement obligé de me présenter dans le monde ; sinon ma séquestration eût donné lieu aux suppositions les plus étranges pour lui et aurait pu même briser sa carrière.

— Briser sa carrière !… Comment cela ?

— Dans la première ivresse de son amour, il m’avait dépeinte à ses amis comme un trésor de beauté, de grâce, d’esprit, et avait fait de moi le même portrait au roi son maître (ainsi qu’il le disait), lui demandant, par excès de déférence, ou plutôt par calcul, son agrément à notre mariage : en effet, le roi de Naples répondit à son serviteur diplomatique que, puisqu’il trouvait réunies en moi des qualités si rares, il pouvait sacrifier la question de fortune. Et, en prince, accorda une gratification assez considérable à mon mari. Or, si le lendemain de notre mariage San-Privato eût caché à tous les yeux ce trésor si pompeusement annoncé d’avance, rien n’aurait paru plus étrange ; le roi lui-même, se croyant dupe de San-Privato, pouvait lui témoigner son mécontentement.

— Il est vrai…

— Enfin, si incroyable que cela semble, tel était l’orgueil de San-Privato, que, malgré sa jalousie et sa haine, mêlées d’accès de passion désespérée, il s’enorgueillissait de mes premiers succès dans le monde, qui furent vraiment extraordinaires.

— Je l’ai entendu dire, Jeane.

— Ne vois pas dans mes paroles l’ombre de la vanité ; non, je fais, au contraire, acte de profonde humilité en parlant de mes succès ; à cette heure, ils sont à mes yeux le comble de la dégradation.

— Tu es inexorable envers toi-même, Jeane.

— Je suis équitable, et, lorsque tu sauras ce que m’ont coûté ces succès…

Et, tressaillant, doña Juana s’interrompit pendant un instant, et reprit :

— Je poursuis… Grâce à sa profonde dissimulation, San-Privato parut donc très heureux, très fier de me posséder, jouissant même, en désespoir de cause, ainsi qu’on dit, de l’envie qu’il excitait, car beaucoup l’enviaient. Il cachait à tous les yeux, sous des dehors remplis d’affection pour moi, de confiance en lui-même, l’abîme de haine qui nous séparait. Enfin, San-Privato a longtemps et atrocement souffert en secret de mes désordres, auxquels, par respect humain, il affectait de ne pas croire, parce qu’il n’a jamais pu se soustraire à la ténacité de sa passion pour moi ; parfois, il espérait, à force d’ignoble tolérance, de lâche résignation, m’inspirer un jour quelque pitié ; en un mot, s’il a consenti, il y a bientôt trois ans, à se séparer de moi à l’amiable, il a fallu que je fusse bannie du monde, et encore, en cela, mon mari obéissait moins à ses propres sentiments qu’à la pression de l’opinion publique et à l’autorité de son royal maître, celui-ci lui ayant ordonné de se séparer d’une femme qui déshonorait son mari.

— Jeane, – dit soudain Maurice d’une voix altérée, – notre voiture s’arrête pour relayer. Absorbé par ton récit, je ne me suis pas aperçu que nous changions de chevaux dans une ville assez importante, à en juger par cette vaste place publique. Pourvu que…

Mais, se rejetant au fond de la voiture, après avoir jeté un regard craintif à travers la glace de la portière, Maurice murmure, frissonnant d’épouvante :

— Des gendarmes ?…

— Des gendarmes ?… Eh bien, il y en a dans toutes les villes, – reprend Jeane sans s’émouvoir.

Et, à l’aide de son mouchoir, elle essuie l’humide vapeur nocturne qui ternissait la vitre de la portière, à travers laquelle elle regardait au dehors, en ajoutant :

— Oui, voilà deux gendarmes. Ils sortent de la maison de poste et semblent se diriger vers la voiture.

— Je suis perdu ! balbutie Maurice. Mon Dieu ! mon Dieu !…

— Ne t’alarme pas d’avance, reprend doña Juana toujours impassible.

Et elle ajoute lentement et avec un accent singulier :

— D’ailleurs, ce bon Richard a pensé à tout, et, au pis aller, n’as-tu pas le petit flacon caché dans la doublure de ton habit ?

— Oui, je… je… l’ai… ce flacon ; mais… mais…

Le fils de famille ne put achever. Il frissonnait ; ses dents claquaient de terreur.

— Maurice ! – s’écrie doña Juana d’une voix rude, impérieuse, menaçante.

Et, se redressant sur le coussin, elle s’efforce, malgré l’obscurité qui règne dans la voiture, de distinguer les traits du jeune homme à la lueur incertaine d’une lanterne, à la clarté de laquelle les gens de la poste attellent les chevaux.

— Maurice, tu me parais bien pâle ! Ah ! pas de faiblesse, au moins ; serais-tu dégradé jusqu’à la lâcheté ?

— Écoute, écoute, on parle au domestique, – murmure Maurice.

Et Jeane et lui entendent au dehors la voix du brigadier de gendarmerie disant au domestique qui hâtait l’attelage des chevaux :

— Voilà, mon brave, un mauvais temps pour courir la poste… hein ?

— Ne m’en parlez pas, brigadier, il fait un froid de loup ; mais M. le marquis et Mme la marquise brûlent le pavé, dans l’espoir d’arriver à Genève assez à temps pour fermer les yeux à Mme la duchesse, la mère de M. le marquis.

Et, s’adressant aux gens de la poste avec une extrême présence d’esprit, l’avisé serviteur ajoute :

— Allons, postillons, dépêchons-nous, vite, vite !

— Le fait est, mon brave, que ces garçons-là sont de fameux lambins, reprend le brigadier de gendarmerie complètement dupe du mensonge du domestique et fasciné par ces qualifications sonores de marquis, de marquise, de duchesse.

Et il ajoute :

— Allons, mon brave, il faut espérer que vos respectables maîtres n’arriveront pas trop tard à Genève pour remplir un devoir, qui n’est, fichtre ! pas gai du tout.

Et le gendarme ajoute, en manière de consolation philosophique, en aspirant une prise de tabac :

— Que voulez-vous, mon garçon, nous sommes tous mortels, tous tant que nous sommes, duchesses ou bergères !

— C’est fièrement vrai, allez, ce que vous dites là, brigadier, répond le domestique.

Et, s’élançant sur le siège de derrière de la voiture, il crie aux postillons :

— En route, et bon train !

La voiture partit au galop des chevaux et passa devant le brigadier, qui s’effaça et fit le salut militaire à M. le marquis et à Mme la marquise, qui s’en allaient fermer les yeux à Mme la duchesse.

XVIII

Maurice Dumirail, lorsque la voiture, sortie de la ville, roula de nouveau sur la grande route, dit à Jeane d’une voix étouffée :

— Je tremble encore de la peur que m’a causée la présence de ces gendarmes ; quelle vie ! oh ! quelle vie !

— Cette vie d’angoisses, de terreurs continuelles ne fait que de commencer pour toi, – répondit doña Juana toujours impassible. De plus, la misère, la hideuse misère t’attend, puisque tu ne peux plus même profiter du refuge que ton père, en prévision de ta ruine, t’avait assuré au Morillon, où tu serais bientôt reconnu et arrêté.

— Tes paroles, Jeane, sont peu consolantes.

— Crois-tu que je songe à te consoler ?

— Quel est donc ton dessein ? Ne m’as-tu pas dit : « Nous sommes maintenant l’un à l’autre » ?

— Oui, j’espère quelque chose de cette union du vice et du crime.

— Cette espérance… quelle est-elle ?

— Celle des désespérés.

— Jeane, tu parles en énigme.

— De cette énigme, la fin de ma confession te donnera le mot. Écoute-la, je l’achève… San-Privato me présenta donc dans ce qu’on appelle le monde diplomatique, l’élite de la meilleure compagnie de Paris et de l’Europe. La première fois que j’entrai dans l’un de ces salons, c’était, je me le rappelle, à un grand bal donné à l’ambassade d’Angleterre. J’éprouvai d’abord une impression de crainte, de défiance de moi-même ; qu’étais-je ?… Une pauvre provinciale complètement étrangère au monde aristocratique et à ses usages. Les deux battants d’une longue galerie s’ouvrirent devant moi ; je fus éblouie : l’éclat des lumières, la splendeur des parures, cette atmosphère tiède, saturée de la suave odeur des bouquets et des parfums qui s’exhalent de la chevelure des femmes, l’harmonie de l’orchestre, me causèrent une sorte d’enivrement ; bientôt j’y puisai cette audace que donne parfois l’ivresse ; l’avenir de doña Juana dépendait de ce début ; je devais ou me perdre inaperçue dans ce flot brillant, ou attirer tout d’abord l’attention sur moi, conquérir de primesaut une sorte de renommée, en un mot, devenir, durant cette première soirée, ce que, dans son jargon, le monde appelle une femme à la mode… moi, obscure, inconnue, n’ayant de remarquable que l’extrême simplicité de ma toilette, ma grande jeunesse et quelque beauté. Je réussis au-delà de mes espérances : oui, ce soir-là même, au bout d’une heure, les femmes les plus entourées prononçaient le nom de Mme San-Privato avec une envie amère ; les hommes à bonnes fortunes parlaient de moi avec une admiration mêlée de galante convoitise et d’insolente espérance, témoignant assez que je m’étais tout d’abord posée comme l’une de ces femmes auxquelles on peut, sans trop d’outrecuidance, tôt ou tard prétendre. Enfin, les honnêtes gens durent s’exprimer sur mon compte avec une juste sévérité, sinon avec mépris.

— Par quel prodige étais-tu donc parvenue, Jeane, à te faire tout d’abord ainsi remarquer ?

— Il me serait odieux de m’appesantir sur mes conquêtes, dit doña Juana. Leur souvenir m’inspire maintenant un profond dégoût. Cependant, je veux te raconter ma première aventure, Maurice. Elle te donnera une idée de mon audace, et, d’après ce fait, tu jugeras des autres. À peine entrée dans le salon de l’ambassade, j’entendis répéter autour de moi, avec un accent de déférence servile de la part des hommes, et de la part des jeunes femmes avec un accent de coquetterie empressée : « Le prince est arrivé. » Évidemment, ce prince devait être, durant cette soirée, le point de mire des séductions féminines. Je demandai à mon mari qui était ce grand personnage ; il me répondit : « Le fils du roi. » Je me jurai à moi-même ma parole de doña Juana qu’avant une heure le fils du roi, que de ma vie je n’avais vu, serait amoureux de moi, m’afficherait, comme l’on dit, persuadée que je ne pouvais faire mon entrée dans le monde d’une manière plus éclatante.

— Et cette espérance… ?

— A été dépassée.

— Quoi ! Jeane, ce soir-là même le prince… ?

— Était à moi au bout d’un quart d’heure d’entretien.

— Et il ne t’avait jamais vue ?

— Jamais.

— Quelle puissance irrésistible que la tienne, doña Juana !

— Il est vrai, Maurice, à la honte des hommes, irrésistible est presque toujours sur eux la puissance de l’effronterie d’une femme jeune et belle ; car, s’ils recherchent la vertu, c’est pour en triompher, pour la flétrir, pour la souiller.

— Enfin… le prince ?

— Je venais à peine d’entrer dans la galerie de l’ambassade, la foule s’écarte et s’ouvre devant le prince ; il donnait le bras à la duchesse de Hauterive, alors sa maîtresse, selon ce que j’entendais répéter à voix basse autour de moi. Elle était encore fort belle, quoiqu’elle eût environ trente ans. Je me trouvais sur le passage du prince, élégant et beau jeune homme ; nos yeux, par hasard, se rencontrent. Je le regarde hardiment, avec une expression tellement provocante, qu’il rougit. Certaine de l’impression soudaine que j’ai produite, je fais un pas vers le prince, et, après une profonde révérence, m’adressant à lui d’un ton sérieux, pénétré, presque mystérieux : « Monseigneur, lui dis-je, je sais combien la démarche que je me permets de tenter ici, auprès de Votre Altesse royale, est en dehors de tous les usages, peut-être même des convenances ; mais il s’agit, pour moi, et j’oserai ajouter pour vous, monseigneur, d’un intérêt tellement grave, que Votre Altesse royale daignera, je l’espère, accueillir avec indulgence la demande que j’aurai l’honneur de lui adresser. » Je prononçai ces mots d’une voix parfaitement calme, au milieu d’un silence général. Grande était la surprise causée par ma démarche inouïe ; jamais pareille demande d’audience n’avait été ainsi adressée au milieu d’une fête. Il y avait mille chances contre une pour que le prince me tournât le dos sans me répondre ; l’on s’interrogeait à voix basse pour savoir mon nom. Un aide de camp, s’informant aussitôt de moi près de l’ambassadeur, vint dire à l’oreille de son maître que j’étais la femme du premier secrétaire d’ambassade de Naples. Le prince me trouvait de plus en plus à son gré ; je n’en pouvais douter à la contraction involontaire des traits de la duchesse de Hauterive. En proie à de jaloux pressentiments, elle l’épiait d’un œil inquiet. « Je serai trop heureux, madame, de vous être agréable, me répond Son Altesse avec un galant empressement. De quoi s’agit-il, de grâce ? — J’oserai prier Votre Altesse royale de daigner m’accorder ici, ce soir même, quelques instants d’entretien. Croyez surtout, monseigneur, qu’une demande si extraordinaire m’est dictée par le sentiment d’un impérieux devoir, ajoutai-je d’un ton sérieux et pénétré en accompagnant ces mots d’une nouvelle et respectueuse révérence. — Je suis à vos ordres, madame, » me dit le prince au comble d’une surprise partagée par la foule.

— Cette surprise, Jeane, je la conçois ; quel devoir impérieux pouvait donc, en effet, te dicter cette étrange demande d’audience ?

— Quoi ! tu ne devines pas ?

— Non.

— Tu es resté naïf, Maurice, ou plutôt tu ne sais et tu ne peux savoir quelle était la fécondité de l’imagination de doña Juana, servie par la plus insolente audace qui ait jamais bronzé le front d’une jeune femme de dix-sept ans ! Donc, le prince m’ayant répondu qu’il était à mes ordres, je fais un pas vers lui en avançant imperceptiblement mon bras afin qu’il m’offre le sien. Il quitte ainsi forcément celui de la duchesse de Hauterive. Elle devient pourpre de dépit, me lance un coup d’œil furieux ; j’y réponds par un regard triomphant et par un sourire railleur. Je m’attache au bras du prince ; nous nous rendons dans un petit salon voisin, où nous restons seuls, la foule n’osant dépasser le seuil de la porte, qui d’ailleurs reste ouverte.

— Mais, encore une fois, Jeane, quel devoir impérieux te dictait donc cette démarche inouïe ?

— Voilà justement ce que m’a demandé le prince, lorsque nous nous sommes trouvés tête à tête dans ce petit salon. « Le désir d’obtenir l’entretien que vous m’avez fait l’honneur de solliciter, madame, vous est dicté par le sentiment d’un devoir impérieux. De grâce, qu’avez-vous de particulier à me dire ? — J’ai à vous dire, monseigneur, que je vous aime. »

Ces dernières paroles de Jeane frappent Maurice d’une telle stupeur, que, pendant un moment, il garde le silence et balbutie.

— Est-il possible, Jeane, toi, toi, tu as osé… ?

— J’ai osé dire cyniquement des lèvres ce que tant de femmes disaient au prince par leurs œillades, par leurs coquetteries agaçantes !

— Ah ! l’audace de doña Juana était infernale !

— Ne parle pas d’audace ; je jouais à coup sûr mon premier coup de dés dans cette inégale partie où les femmes mettent pour enjeu devoir, réputation, honneur, repos, avenir, parfois leur vie, et où l’homme n’aventure que son amour-propre et ses grossiers désirs.

— Tu jouais à coup sûr, dis-tu, Jeane ?… N’avais-tu pas, au contraire, à craindre le mépris du prince en te jetant ainsi à sa tête ?

— Ô candide Maurice ! combien peu tu connais l’égoïsme, la bassesse, la vanité de ton sexe ! Est-ce qu’un homme méprise jamais une belle jeune femme appartenant au meilleur monde, lorsqu’elle avoue à cet homme qu’elle l’aime follement, lorsqu’elle le persuade de cet amour par la hardiesse même de l’aveu qu’elle risque et par son oubli de toute réserve, de toute pudeur ? Non, non, cet homme l’accablerait de mépris si elle oubliait tout cela pour un autre que lui ; mais, dès qu’il est l’objet de ces aveux cyniques, celle qui les hasarde lui semble digne du plus tendre intérêt ; le triomphant mortel nage dans l’ivresse de la fatuité, dans les joies de l’égoïsme : plus la femme s’est abaissée, plus il se sent rehaussé à ses propres yeux ; plus elle s’est avilie pour lui, plus il se croit digne d’adoration.

— Ah ! Jeane, Jeane, à vingt-trois ans à peine, quelle désolante connaissance du cœur humain !

— Les turpitudes du cœur de l’homme me sont d’autant plus familières que je les ai pratiquées.

— Que veux-tu dire ?

— Oui, doña Juana s’est faite don Juan, afin de lutter de dédain, de cruauté, d’abject sensualisme, d’inconstance avec les hommes, et, dans cette lutte, doña Juana triomphait. Mais revenons au prince… D’abord stupéfait, puis ravi de mon aveu, à son tour, il m’avoua que mon premier regard l’avait ému, bouleversé ; il me trouvait, disait-il, adorablement belle, et, de plus, l’aventure lui semblait originale. Quoique fort jeune encore, il était déjà quelque peu blasé, moins de la facilité de ses succès que de leur monotonie. Or, je lui déclarai que, mariée depuis la veille, je me regardais comme veuve, ayant mon mari en aversion. Cet audacieux tête à tête, où nous échangions nos aveux, ayant pour témoin la foule ébahie et curieuse qui, de loin, nous regardait, nous inspira mille folles saillies ; j’étais fort gaie, et, comme on dit, très en esprit ce soir-là. Je voulais séduire le prince par tous les sens, j’y réussis. Je fus tour à tour tendre, passionnée, piquante, pleine de verve. Il me jura que j’étais le plus malin, le plus charmant démon qui eût jamais mis le diable au corps d’un galant homme. Ce qui donnait surtout à notre situation un attrait singulier, c’est qu’autant nos paroles étaient parfois joyeuses ou passionnées, autant notre physionomie apparente était grave, parce qu’il nous fallait dérouter les suppositions de la foule qui nous observait. Je fis remarquer au prince que, quoiqu’il m’en coûtât, notre conversation ne pouvait se prolonger davantage. Nous convînmes, lui et moi, d’un rendez-vous pour le lendemain. Je voulus d’abord faire acte d’autorité. J’exigeai qu’après avoir dansé une contredanse avec moi, la seule qu’il danserait ce soir-là, il quittât aussitôt l’ambassade sans adresser un mot à la duchesse de Hauterive, de qui j’affectai de me montrer fort jalouse. Le prince m’accorda tout ce que je lui demandai. Je l’avais, assurait-il, ensorcelé. Nous sortîmes du salon : il me dit tout haut, de façon à être entendu des curieux, et afin de les tromper sur la nature de notre entretien, tout en y faisant une amoureuse allusion seulement comprise de nous deux : « Soyez-en persuadée, madame, je m’occuperai de votre demande avec le plus vif intérêt ; son urgence m’est maintenant expliquée, il ne dépendra pas de moi que tous vos désirs ne soient satisfaits. — Vous me comblez, monseigneur, lui dis-je avec un regard significatif ; les termes manquent à ma gratitude, je suis réduite à vous l’exprimer, monseigneur, par cette banalité : que votre généreuse action trouvera en elle-même sa récompense… » À ce moment, l’orchestre préludait à une contredanse. La duchesse de Hauterive ne nous quittait pas des yeux : elle s’approche du prince, et, cachant à peine son dépit jaloux, lui dit d’une voix légèrement altérée : « Votre Altesse royale dansera-t-elle une contredanse ? — Oui, madame la duchesse, je vais avoir l’honneur de danser avec Mme San-Privato. » répond le prince en me prenant la main, et laissant Mme de Hauterive pâle de confusion et de colère. Pendant que je dansais avec le prince, j’entendais ces mots, qui, arrivant aussi à ses oreilles, charmaient sa vanité : « Quelle est donc cette jeune femme qui a demandé si étrangement audience à son Altesse et qui danse avec elle ? Elle est ravissante !… »

Et, s’interrompant, Jeane ajouta :

— Ai-je besoin de te répéter, Maurice, que, lorsque je parle ainsi des avantages naturels dont j’étais douée, je ne fais pas acte de vanité, car, depuis longtemps, j’ai maudit ces dons qui m’ont perdue !

— Je ne me méprends pas sur ta pensée, Jeane ; j’éprouve même une impression étrange en t’entendant parler ainsi au milieu de ces ténèbres sans que je puisse apercevoir tes yeux. Il me semble que ta voix n’est plus de ce monde. Continue, de grâce ! ton récit m’inspire une curiosité navrante.

— Les propos flatteurs qui circulaient autour de moi et arrivaient à l’oreille du prince augmentèrent l’orgueil de sa conquête, et, durant la contredanse, ses petits soins pour moi, notre causerie à voix basse, nos rires étouffés, nos regards, nos sourires d’intelligence, nous affichèrent autant que possible, ce dont le prince semblait se soucier aussi peu que moi. Lorsque la danse fut terminée, il me dit tout bas : « Je tiendrai ma promesse, je quitterai le bal sans adresser la parole à Mme de Hauterive ; mais, je vous en prie, quittez-le aussi ; je voudrais être le seul qui ait dansé avec vous ce soir. Je vais aller prendre congé de Mme l’ambassadrice. Nous nous retrouverons dans le salon d’attente, où je vous ferai mes adieux. » Le désir du prince s’accordait à merveille avec mes vues. Je trouvais d’une bonne politique féminine de laisser cette brillante compagnie sous l’impression d’un sentiment de surprise et de curiosité à mon égard, et se disant : « Quelle singulière femme que cette Mme San-Privato ! Inconnue de tous il y a un quart d’heure, elle fait de prime-saut la conquête du prince et l’enlève à cette belle duchesse de Hauterive. » Mon calcul ne fut pas trompé : mon nom circulait dans toutes les bouches, et, lorsque mon mari m’offrit son bras pour regagner notre voiture, il me dit avec une expression d’envie amère : « Le prince est bien heureux ! Voilà un brillant début pour doña Juana ! — Il tiendra plus encore qu’il ne promet… » répondis-je à San-Privato. Et il en devait être malheureusement ainsi. Maintenant, Maurice, ma confession touche à sa fin. Je suis entrée dans de longs détails à propos de ma première aventure, malgré le dégoût que me causait ce souvenir, parce que de cette soirée a daté ma renommée de femme à la mode. Ainsi te sont expliqués mes succès dans le monde ; à ces succès, la duchesse de Hauterive a contribué plus que personne en répétant, dans tous les salons de Paris, que je devais être le diable en personne, puisque, en un quart d’heure, j’avais ensorcelé le prince ; d’où il suivait que chacun avait le plus vif désir d’être à son tour ensorcelé.

— Et le prince, l’aimais-tu ?

— J’acquis rapidement sur lui une grande influence, dont mon orgueil fut d’abord flatté, parce que, malgré l’effronterie de mon aveu, le prince ne put me refuser une sorte d’estime ; car ses pareils rencontrent rarement un amour désintéressé ou sans quelque arrière-pensée de favoritisme. Or jamais je ne lui ai demandé pour personne la moindre faveur. Cependant, sachant par moi que mon mari n’avait d’autre fortune que ses appointements de secrétaire d’ambassade, et que, par respect de moi-même, je subvenais à mes dépenses personnelles à l’aide de ma modique dot, le prince eut un jour la sotte et insultante pensée de m’envoyer je ne sais combien de coupons de riches étoffes et une magnifique parure de perles. Je lui renvoyai ses insolents cadeaux avec un billet ainsi conçu :

« Je croyais vous avoir dit, monsieur, que, selon moi, accepter quoi que ce soit d’un mari que l’on trompe est une indignité. Cette indignité serait, à mes yeux, pire encore, si une femme recevait le moindre présent d’un amant à qui elle a été, est ou sera nécessairement infidèle. Voilà pourquoi, monsieur, je m’empresse de vous renvoyer vos impertinentes magnificences. »

— Le trait était sanglant, – murmura Maurice écrasé de honte en songeant qu’il avait, lui, vécu des dons de Mme Thibaut.

Et il ajouta, afin d’échapper à cette pensée :

— Mais enfin, avant qu’il t’eût blessée dans ta dignité, aimais-tu le prince ? Je l’ai vu : il était jeune, beau, élégant, et, n’eût-il pas été prince, ses avantages extérieurs l’eussent rendu remarquable…

— Je n’ai jamais aimé que toi, Maurice.

— Ah ! Jeane, Jeane…

— Je n’ai jamais aimé que toi, te dis-je, dans la pure et noble acception de ce mot divin. Ce qui m’a perdue a été de m’opiniâtrer à vouloir remplacer ce sentiment par un idéal introuvable ; chacun de mes pas à la recherche de cet idéal me couvrait d’une honte nouvelle.

— Qu’éprouvais-tu donc pour le prince ?

— Mon orgueil fut d’abord flatté de voir à mes pieds un des puissants de la terre. Je prenais plaisir à lui faire sentir son esclavage ; parfois sa fierté se révoltait, et il s’échappait jusqu’à me faire souvenir qu’il était, après tout, de race royale. Je le rappelais alors à l’égalité humaine en le rendant atrocement jaloux de quelque humble rival, dont il enviait le bonheur avec désespoir.

— Mais sa vie devait être un enfer ?

— Un enfer !… Souvent il m’a dit avec rage et douleur : « Vous êtes mon mauvais ange ! Maudit soit le jour où je vous ai connue ! » Puis, d’un sourire, je le ramenais à mes pieds ; il redevenait plus heureux, pour retomber bientôt dans de nouveaux tourments.

— Et comment s’est terminée votre liaison ?

— Le prince pleurait toujours le même air au sujet de mes cruels caprices : il m’ennuyait ; aussi, j’ai espéré de trouver chez un poète l’idéal que je cherchais ; ce poète était l’un des plus beaux génies de l’humanité ; il était étranger, on l’appelait le Byron de l’Allemagne !

— Je me souviens, en effet, d’avoir entendu parler de ton amour pour cet homme illustre, l’une des gloires de son pays.

— Mon amour, mon amour…

— Quelle ironie amère dans ton accent ! Quoi ! Jeane, ce grand poète n’a pas mérité grâce à tes yeux ?

— Cette fois encore, l’idéal que je rêvais m’échappait : mon cœur restait vide et froid ; que faire alors ? Je m’amusais à essayer mon influence à éteindre ou à raviver la flamme poétique de ce grand génie au gré de mes caprices, et, pour les subir en esclave, il oubliait l’art, jusqu’alors le culte de sa vie entière. En vain, l’Allemagne, l’Europe, le monde attendaient avec impatience un nouveau chant de l’auteur de tant de vers admirables ! Il restait muet. J’avais, disait-il, fait envoler sa muse, jalouse d’un culte autre que le sien. Cet homme illustre m’idolâtrait et ne se sentait pas aimé. Sa magnifique intelligence s’obscurcissait dans le chagrin. Enfin, ce mélange de haine et d’adoration qu’il ressentait pour moi lui inspira son chef-d’œuvre peut-être, un cri de malédiction, d’anathème contre moi, strophes sublimes, écrites avec les larmes de ses yeux, avec le fiel de son âme, avec le sang de son cœur. Ce poème, dont le retentissement fut immense, replaça ce poète immortel encore au-dessus des hauteurs dont son fatal amour pour moi l’avait fait descendre. Je le laissai, dans son Olympe, goûter le succès de torture qu’il me devait. Je ne pouvais en ce genre espérer le mieux inspirer ; je me mis avec une ardeur nouvelle à la recherche de cet idéal qui devait combler le vide de mon âme, vide qui semblait devenir de plus en plus profond et plus noir. Un jeune et glorieux colonel revenait de l’armée, couvert de lauriers africains.

— Ce vaillant homme de guerre fut-il plus heureux que le prince et le poète ?… fut-il aimé de doña Juana ? réalisa-t-il son idéal ?

— Pas plus que les autres ne l’avaient réalisé ; or comme, à chaque déception nouvelle, je sentais augmenter mon aversion pour ceux qui la causaient…

— Tu fis cruellement souffrir ce héros ?

— Oui ; mais jamais agneau n’a bêlé plus plaintivement son martyre que ce lion des batailles. Je m’attendais, en provoquant sa jalousie, à d’effrayants rugissements précurseurs du carnage. J’espérais, à défaut d’autres sensations, devenir l’héroïne de duels homériques. Vaine espérance !… Mon héros prit peur, non de ses rivaux, mais de moi-même ; il est retourné en Afrique et s’y est fait tuer.

— Quoi ! la douleur plaintive de ce lion des batailles, ainsi que tu le dis, Jeane, ne te touchait pas ?

— Non. Cette douleur me prouvait quel était mon pouvoir ; de ce pouvoir, je ne doutais plus depuis longtemps ; je commençais déjà même à me blaser sur mon omnipotence.

— Mais pourquoi toujours employer ton pouvoir à causer tant de tourments, au lieu d’exercer sur ceux qui t’entouraient une influence heureuse, salutaire ?

— Ah ! c’est qu’alors je trouvais l’homme vulgaire, banal et bête, dans l’expression du bonheur ! La souffrance avait, au contraire, à mes yeux, des aspects variés presque toujours pleins de grandeur ou de poésie ! Le désespoir me semblait avoir en soi quelque chose d’auguste ; voilà de quels détestables sophismes je berçais la méchanceté de mon esprit, l’horrible dépravation de mon cœur.

— Quelle cruauté réfléchie était la tienne ! Jeane, c’est à peine si je peux y croire.

— Je ne me vante pas… va ! d’ailleurs, ma punition ne s’est pas faite longtemps attendre. Déjà, je te l’ai dit, je commençais à me blaser sur l’exercice de ma funeste influence et sur les désespérances dont j’étais cause ; la douleur perdait aussi sa poésie, son prestige à mes yeux ; l’homme me semblait aussi vulgaire, aussi bête, aussi laid dans ses larmes que dans sa joie. Puis un orage s’amoncelait sur ma tête. Mes décevantes ou impitoyables coquetteries, mes infidélités ou mes dédains envers mes nombreux adorateurs, mon insolence, mes railleries envers les femmes mes rivales, et, il faut le dire, le scandale de mes aventures ; car, bien que l’obscurité cache la rougeur de ma honte, je n’oserais te dire, Maurice, jusqu’où devait m’entraîner la recherche fiévreuse, ardente de ce fantôme qui semblait s’éloigner davantage de moi à chaque désillusion nouvelle. Vint enfin le jour où les portes du monde me furent fermées : c’était justice. Je devais être un objet de révolte pour les honnêtes femmes ou pour celles qui en conservaient les dehors ; la duchesse de Hauterive ne m’avait jamais pardonné ma liaison avec le prince : elle se chargea de mon exécution. Un soir, dans ce même salon de l’ambassade d’Angleterre où j’avais fait mon entrée dans le monde, Mme de Hauterive, au milieu d’un cercle de cinquante personnes, se lève, et, s’adressant à moi de façon à être entendue de tous : « Il faut bien enfin, madame, vous dire tout haut ce que chacun pense tout bas, et de votre exécution je me charge, en vous déclarant que votre présence déshonore les salons où l’on a encore l’incroyable tolérance de vous supporter. »

— Ah ! pauvre Jeane, ces écrasantes paroles, proférées publiquement, ont dû t’atterrer !

— Non. Doña Juana redresse son front hautain, et, faisant allusion à la maturité de l’âge de la duchesse, je lui réponds en souriant : « Il ne me surprend point, madame, que vous soyez chargée des exécutions ; ce métier, fort délicat, est ordinairement dévolu à d’anciens coupables repentants… avec l’âge ! »

— Le sarcasme était sanglant ! Et que dit l’auditoire ?

— L’auditoire couvrit ma réponse de murmures insultants ; alors, parmi tant d’hommes, la veille à mes pieds, Richard d’Otremont eut seul le courage, non de me défendre, il ne le pouvait ; mais il flétrit avec indignation la lâcheté des hommes, et il m’offrit son bras pour sortir du salon.

— Cette expulsion d’un monde où tu régnais en souveraine dut te blesser profondément ?

— Profondément… Je commençais d’avoir conscience de ma dégradation ; à cette époque, je me séparai de mon mari ; je partis pour Florence, ville de libres plaisirs. Là encore, je me livrai au désordre ; mais déjà je ressentais les premières atteintes de cette maladie morale à laquelle je suis en proie depuis plus de six mois, et elle est arrivée aujourd’hui à son paroxysme.

— Que veut-tu dire, Jeane ? quelle maladie ?

— Horrible… horrible maladie, Maurice ! Imagine-toi, si tu le peux, imagine-toi une sorte de marasme moral, d’insensibilité absolue, suite de l’abus des émotions et du complet épuisement des sensations. Que te dirai-je ?… Imagine-toi l’impuissance dans le désenchantement, la satiété de tout et de tous arrivant jusqu’au dernier terme du dégoût des autres et d’une invincible horreur de soi-même !

— Ah ! Jeane, ces paroles, l’accent de ta voix me font frémir !

— Tu dois frémir, Maurice, car c’est quelque chose de monstrueux qu’une femme de vingt-trois ans à peine soit ainsi frappée de mort morale ; mais telle devait être la fin de doña Juana ! Elle n’a aimé personne, elle a tourmenté, torturé tous ceux qui ont eu le malheur d’être entraînés dans son orbite ; elle s’est vengée sur les hommes et sur les femmes ; elle s’est vengée de toi, de son mari et de Mme de Hansfeld. Doña Juana s’est réjouie dans sa cruauté, elle a triomphé dans son orgueil. Elle a audacieusement poursuivi, depuis les brillantes sommités du monde jusque dans les bas-fonds les plus obscurs, la recherche d’un idéal introuvable ; introuvable, parce que les rêves sans nom de l’imagination de doña Juana ne pouvaient se réaliser ; elle s’est épuisée à cette recherche criminelle, insensée ; elle y a usé, flétri son âme et son corps ; elle y a perdu honneur, considération, respect de soi-même ; elle y a enfin perdu la vie morale. Oui, à cette heure où doña Juana te parle, Maurice, elle est morte à toute sensation, à tout désir, à toute consolation, à toute espérance ! Et voilà pourquoi, Maurice, je suis venue à toi. J’avais le pressentiment, presque la certitude que, toi aussi, tu devais être mort à toute consolation, à toute espérance, parce qu’en mal et en bien nos âmes sont sœurs, parce que, partis tous deux de nos montagnes, candides, purs, revêtus de notre robe d’innocence, nous l’avons laissée déchirée aux buissons du chemin, lambeau par lambeau ! et nous voici au terme de notre voyage, tomber dans un commun opprobre, et couverts, moi, de fange ! toi, de sang !

— Hélas ! Jeane, cet opprobre, cette fange, ce sang, comment les effacer ?

— Cela est ineffaçable, Maurice, ineffaçable ! Notre vie ne suffirait pas à laver ces souillures. D’ailleurs, moi, je suis lasse, lasse ; je ne me sens ni le courage de l’expiation ni la volonté de la réhabilitation.

— Mais alors, que faire, Jeane ?

Au moment où Maurice prononçait ces mots, la voiture s’arrêta de nouveau, afin de relayer, non pas cette fois dans une ville, mais dans un bourg de peu d’importance.

Les anxiétés du fugitif, oubliées par lui durant le récit de Jeane, revenaient de nouveau l’assaillir ; cette fois, elles atteignirent à leur comble, lorsqu’il aperçut, à la clarté des lanternes de la voiture, plusieurs chevaux de gendarmes attachés aux abords de la maison de poste ; deux ou trois de ces cavaliers, couverts de longs manteaux, se promenaient, comme s’ils eussent attendu le moment de mettre un ordre à exécution. En effet, à peine les postillons s’étaient-ils arrêtés, que Jeane vit l’un des gendarmes, après s’être consulté avec ses camarades, s’approcher, puis frapper à la vitre de l’une des portières.

— Cette fois, je suis perdu ! – balbutia Maurice en se rejetant au fond de la voiture par un mouvement machinal ; on vient m’arrêter, c’est fini !

— Enveloppe-toi dans ton manteau et feins de dormir ; je vais répondre, – reprit Jeane, de qui la présence d’esprit ne se démentait pas.

Et, baissant la glace de la portière à laquelle elle s’avança de façon à complètement masquer l’intérieur de la voiture, la jeune femme dit au sous-officier, que l’un de ses gendarmes accompagnait muni d’un falot :

— Que voulez-vous, monsieur ?

— Ah ! c’est une dame ! dit le sous-officier.

Puis s’adressant au soldat :

— Éclairez-moi donc !

Le gendarme éleva son falot, qui illumina en plein la ravissante figure de Jeane. Le sous-officier la trouva si belle, qu’il fit machinalement le salut militaire ; il dit de sa voix la plus courtoise :

— Madame, votre passeport, s’il vous plaît ?

— Comment, mon passeport ? – reprit Mme San-Privato avec hauteur et avec un accent de grande dame indignée, – est ce que j’ai un passeport !… Pour qui me prenez-vous donc, monsieur ?

— Excusez, madame ; mais nous avons des ordres, et…

— Madame la marquise, le maître de poste assure que nous pourrons être arrivés demain soir à Genève – vint dire le domestique, qui, devinant l’embarras de Jeane, lui apportait son concours. – Faut-il mettre tout de même à la poste la lettre que madame la marquise adresse à madame la duchesse ?

— C’est inutile, puisque j’arriverai en même temps que ma lettre. Hâtez les postillons, – répondit Jeane à l’avisé serviteur.

Puis, s’adressant au sous-officier fasciné, comme son confrère du dernier relais, par ces titres de marquise et de duchesse, Mme San-Privato ajouta :

— Est-ce que vous attendez mon passeport ?

— Oui, madame…

— Je vous ai dit que je n’en avais pas.

— Mais, madame… nos ordres…

— Mais, monsieur, j’apprends aujourd’hui que ma mère est tellement malade à Genève que son état donne les plus vives inquiétudes ; je n’ai que le temps d’envoyer chercher des chevaux, de me jeter dans ma voiture de voyage, et vous vous imaginez qu’au milieu de mes angoisses, j’ai songé à me munir d’un passeport ? Est-ce que l’on m’a jamais demandé de passeport ? Vous vous méprenez, monsieur… Mais, pardon, le froid est très vif cette nuit.

Et Jeane, relevant brusquement la glace de la portière, reprend sa place au fond de la voiture.

Le sous-officier, imposé par les paroles, par le grand air de Jeane et ajoutant foi à l’explication, fort vraisemblable, d’ailleurs, qu’elle donnait à l’endroit de son manque de passeport, n’osant, enfin, en raison du froid très vif, se faire de nouveau ouvrir la portière, dit au domestique qui surveillait et hâtait l’attelage des chevaux :

— Quel est du moins le nom de votre maîtresse, afin que je l’inscrive sur mon carnet.

— Mme la marquise de Bellevue, allant à Genève voir Mme la duchesse de Sircourt, sa mère, – reprit imperturbablement le serviteur pendant que le gendarme écrivait.

Puis, il ajouta :

— D’où vient-il donc, mon officier (il flattait à dessein le gendarme), d’où vient-il donc que vous demandez des passeports aux personnes qui voyagent en poste ? Ça ne s’est jamais vu, mon officier ?

— Je m’en vas vous dire, mon garçon, – reprit le sous-officier en replaçant son carnet dans sa poche, – le télégraphe a joué à la fin du jour, à seule fin de signaler à nos brigades un grand criminel, un assassin et faussaire par-dessus le marché, qui a fait son coup dans la matinée d’aujourd’hui, et qui pourrait bien chercher à gagner les montagnes du Jura, où il est né, le brigand !…

— Je ne dis pas non, mon officier ; mais en quoi ça regarde-t-il les voyageurs en poste, comme madame la marquise qui se rend auprès de madame la duchesse ?

— Ordre nous a été donné, vu le grand criminel, de demander leurs papiers à tous les voyageurs indistinctement, et comme madame la marquise est un voyageur…

— Une voyageuse, mon officier…

— C’est juste, faites excuse… Enfin, nous attendons ici la diligence qui va passer dans une demi-heure au plus tard, et il se peut bien que nous y pincions mon grand criminel. J’ai d’autant plus le droit de dire qu’il est grand, ce scélérat, que son signalement porte cinq pieds huit pouces, carrure d’Alcide forain.

— Allons, bonne chance, mon officier ! voilà nos chevaux attelés. En route, postillon ! – dit le domestique en remontant sur le siège de la voiture, qui s’éloigna rapidement laissant derrière elle les gendarmes.

Aucune des paroles du sous-officier n’avait échappé à la dévorante anxiété de Maurice. Plus de doute, la justice était à sa poursuite, et l’on soupçonnait qu’il devait chercher un refuge dans les montagnes du Jura.

XIX

Maurice avait écouté les paroles du gendarme avec un effroi croissant, et, lorsque la voiture se fut remise en marche, il dit à Jeane :

— Il nous faut changer de route.

— Pourquoi cela ?

— Tu n’as pas entendu les gendarmes ? La police suppose que je chercherai un refuge dans les montagnes du Jura. Il serait insensé de nous rendre chez ton père, on viendrait certainement m’arrêter là. Notre seule chance de salut est de tâcher de gagner Genève.

— Et, arrivés à Genève, que ferons-nous ?

— De Genève, nous irons dans l’intérieur de la Suisse, où il nous sera facile d’échapper aux poursuites.

— Soit ; nous échapperons aux poursuites ; que deviendrons-nous ?…

— Que sais-je ?… Nous aviserons plus tard.

— C’est à cette heure et non plus tard, Maurice, que nous devons aviser, peser nos résolutions… Or, nous avons, je le suppose, gagné la Suisse, tu es à l’abri des recherches de la justice ; sur quelles ressources comptes-tu pour vivre ? Tu n’as pas emporté d’argent, que je sache ?

— Non.

— Nos frais de voyage payés, y compris une gratification convenable accordée au domestique de M. d’Otremont, il me restera trois ou quatre louis. Cette dernière ressource épuisée, de quoi vivrons-nous ?… Tu ne me réponds rien ?

— Que puis-je te répondre ?

— Dis-moi, Maurice, lorsque tu m’as vue venir à toi, favoriser ta fuite, t’accompagner, qu’as-tu pensé ? quelles intentions m’as-tu prêtées ? quelle sorte d’intérêt, enfin, crois-tu que je te porte ?

— L’intérêt que t’inspire sans doute l’ami de ta première jeunesse, celui qui a été ton fiancé.

— Il y a du vrai dans ces paroles ; oui, tu es encore, tu seras toujours pour moi l’ami de ma première jeunesse, celui que j’ai connu généreux, délicat et fier. Quoi que tu aies fait depuis ces temps-là, Maurice, rien ne peut empêcher, rien ne pourra empêcher que tu n’aies été le noble adolescent que j’ai connu ; mais actuellement, je te l’ai dit, je viens à toi comme le justicier vient au condamné.

— Je n’ai pas compris, je ne comprends pas le sens de ces paroles étranges, Jeane.

— Je vais m’expliquer plus clairement. Cependant, un mot encore : en t’ouvrant tout à l’heure mon cœur sans réserve, en te montrant sincèrement l’état de mon âme, je n’ai eu qu’un but, te donner l’exemple d’une confiance absolue.

— Qu’ai-je à t’apprendre ?… N’as-tu pas été témoin d’une scène à la fois ignoble et terrible, qui résume pour ainsi dire l’abjection de ma vie présente.

— Oui ; mais j’ignore, Maurice, l’état de ton âme ; j’ignore comment tu envisages l’avenir.

— Il est si affreux que, loin de chercher à l’envisager, je ferme les yeux.

— Il est de mon devoir de te les ouvrir : tu as été faussaire, tu as été homicide.

— Contre ma volonté ; la violence de mon caractère m’a emporté…

— J’en conviens ; de même que le faux que tu as commis était une sorte de représaille. Quoi qu’il en soit, si l’on t’arrête et si tu es assez lâche pour survivre à ton arrestation, ainsi que parfois je le crains…

— Jeane !

— Tu seras traîné sur le banc des faussaires et des assassins.

— Malheur à moi !

— Les ignominies de ta vie seront étalées au grand jour ; tous ceux que tu as connus, au temps où tu n’étais encore qu’un prodigue, sauront que, dans une rixe ignoble contre le fils de la femme aux dépens de qui tu vivais, tu as tué ce malheureux. Tu seras là, sur la sellette, exposé aux regards curieux et méprisants de la foule, et, parmi ces témoins de ton opprobre, tes yeux rencontreront peut-être quelques-uns de tes anciens compagnons de plaisir.

— Mon Dieu !… Ah ! c’est affreux !

— Ne compte sur la pitié de personne ; tu n’inspireras que dégoût et aversion : ton crime n’aura pas même pour excuse l’entraînement d’une passion, telle que la jalousie ou la vengeance… Non ; tu étais aux gages d’une hideuse vieille femme ; son fils te reprochait de ruiner sa mère, et tu as tué ce malheureux d’un coup de pied : ton meurtre n’est pas même effrayant, il est ignoble ; il ne révolte pas, il soulève le cœur.

— Ah ! tu es sans pitié…

— Je fais mon devoir, Maurice, en te montrant la réalité dont tu détournes la vue avec une coupable faiblesse… Écoute encore : ton homicide sera sans doute, aux yeux de tes juges, entouré de ce qu’on appelle des circonstances atténuantes ; tu échapperas certainement à l’échafaud, peut-être au bagne ; mais tu seras inévitablement condamné à de longues années de prison.

— Hélas ! je le sais !

— Alors, Maurice, commencera pour toi une nouvelle phase de ton existence auprès de laquelle ton passé sera presque innocent…

— Jeane, cette raillerie est cruelle…

— Je répète qu’au moment où tu entreras en prison, ton passé sera innocent, comparé à l’avenir qui sera forcément, fatalement le tien : les hontes écrasantes de l’audience, ton sombre désespoir en entendant ton arrêt, prouveront au moins que tout respect humain n’est pas éteint en toi ; mais, ta condamnation prononcée, viendra l’heure où tu seras emprisonné avec la lie de la société, mis à jamais à son ban, séparé d’elle par un abîme d’infamie ; de ce jour, Maurice, tu poursuivras la société de ta haine, tu te mettras contre elle en révolte ouverte, tu n’aspireras qu’au moment d’être libéré, afin de venger, par de nouveaux crimes, ton châtiment mérité. En attendant ce moment, ta force physique, ton intelligence, la violence de ton caractère, ta connaissance du monde, ton éducation même t’assureront sur tes compagnons de prison un effrayant empire. Ils t’instruiront de la pratique et des raffinements de leur métier. Jusqu’alors faussaire et meurtrier de rencontre, tu te perfectionneras dans la science du crime, tu deviendras l’un de ces redoutables scélérats, terreur de la société qui les poursuit et les traque comme des bêtes enragées !

— Jeane, Jeane, tu m’épouvantes !

— Et, lorsque tu sortiras de prison au bout de dix ou douze années, dans toute la force de l’âge, et bronzé au mal par le feu de l’enfer où tu auras vécu, tu ne reculeras devant aucun forfait ; tôt ou tard, ressaisi par la justice des hommes, jeté de nouveau en prison, tu n’en sortiras plus que pour monter sur l’échafaud.

— Ce que tu dis là, Jeane, est horrible ; non, non, jamais je ne serai criminel à ce point !

— Maurice, il y a cinq ans, si l’on t’avait prédit ton abjection actuelle, qu’aurais-tu répondu ?

— Hélas !

— Est-ce que la distance que tu as parcourue pour arriver où tu en es aujourd’hui n’est pas incommensurable, comparée à celle qui te sépare des voleurs et des assassins endurcis ?

— Je l’avoue…

— Interroge-toi avec l’inexorable sévérité d’un juge ; regarde bien au fond de ton âme, et tu reconnaîtras qu’au bout de dix ou douze années de prison, tu seras devenu un homme capable de tout.

— Je le crains, – répond Maurice après un long silence méditatif. – Je le crains ; car, hier, lorsque j’ai voulu empêcher ce malheureux de crier à l’assassin, je ne sais quel sanglant vertige a troublé ma raison. Je l’ai tué sans le vouloir ; quelques moments plus tard, j’aurais été, je crois, sciemment homicide. Ah ! tu dis vrai, je suis peut-être destiné à devenir un grand criminel !…

— Telle est donc l’une des faces de l’avenir, dans le cas où tu serais arrêté ; ceci est immanquable, si tu restes en France.

— Aussi, je veux tâcher d’atteindre un pays étranger.

— Soit ; tu arrives en Suisse dénué de toutes ressources ; mais tu es robuste, intelligent ; tu as, dans ta première jeunesse, exercé le métier de cultivateur ; te sens-tu l’énergie de reprendre ce métier dans les conditions les plus infimes, afin de gagner honnêtement ton pain ; d’accepter, s’il le faut, la place de valet de charrue dans une ferme ?…

— Peut-être, si j’étais poussé à bout par la misère…

— Réponds avec autant de sincérité que je t’en ai témoignée dans ma confession. Maurice, ne te ménage pas plus que je ne me suis ménagée moi-même ; songes-y bien, toi, habitué à l’oisiveté, aux raffinements, aux élégances de la vie parisienne, te sentiras-tu la force de reprendre le manche de la charrue, de te résigner aux privations, aux labeurs, à l’isolement de la vie rustique ?

— Jeane, ma sincérité égalera la tienne, – répond Maurice après un nouveau silence. – Je le reconnais en ce moment, et je l’avoue avec terreur, tous les généreux ressorts de mon âme sont brisés, l’habitude de la paresse m’a énervé ; il me semble impossible de renoncer à un certain bien-être ; je serais incapable de me résigner maintenant aux rudes travaux du laboureur ou de toute autre profession. La peur de la misère m’y réduirait peut-être un jour ; mais bientôt mon courage, ma volonté défailleraient.

— Bien, Maurice, bien ; je ne saurais t’exprimer la satisfaction que me causent tes paroles !

— Quoi ! de si honteux aveux peuvent te satisfaire ?

— Oui, parce que c’est un grand pas vers le mieux que d’avoir conscience de soi-même. Écoute encore : tu pourrais te résigner, dis-tu, à de rudes labeurs ; il y aurait un autre moyen d’assurer ton avenir en pays étranger.

— Comment ?

— Avant-hier, Richard d’Otremont m’a dit ceci : « Mon éternelle gratitude envers Charles Delmare m’impose des devoirs. Je sais l’affection presque paternelle qu’il portait à Maurice, je sais l’intérêt que votre cousin vous inspire encore. Or, si, pour arracher Maurice à la fange où il se traîne, et lui procurer les moyens de se créer une existence honorable, une somme d’argent assez considérable était nécessaire, vous pourriez, Jeane, vous adresser à moi. »

— D’Otremont t’a fait cette proposition ? – s’écrie Maurice avec un involontaire accent de convoitise. – Cette offre est sérieuse ?

— Oui, – répond Jeane d’une voix sévère, – cette offre est sérieuse, comme toutes les promesses d’un honnête homme.

— Mais nous sommes sauvés, alors !

— Explique-toi, Maurice.

— Si nous parvenons à gagner Genève, tu écriras aussitôt à d’Otremont.

— Afin de lui demander la somme en question ?

— Sans doute.

— Maurice, tu as témoigné tout à l’heure d’une louable sincérité, premier pas vers des pensées meilleures. Aurais-tu le courage d’être encore sincère ?

— En quoi, sincère ?

— Tu échappes aux poursuites, nous arrivons à Genève : j’écris à Richard, je lui garantis que, fermement résolu de te réhabiliter, tu en trouves l’occasion ; que l’on t’offre d’entrer dans une maison de commerce d’une ville de Suisse, à la condition d’apporter dans cette industrie un fonds de vingt ou trente mille francs, je suppose. Richard a foi dans ma parole et dans la tienne, il m’envoie cette somme, je te la remets ; quel emploi en feras-tu ?

— Mais… un emploi honorable… et je…

— Sois franc !

— Je t’assure que…

— Sois franc ! interroge-toi, cette fois encore, avec l’inexorable sévérité d’un juge, et réponds… Quel emploi ferais-tu de cette somme ?

Maurice reste pensif et reprend d’une voix sourde :

— Jeane, décidément, je suis un misérable.

— Achève…

— Je m’engagerais par de menteuses promesses à faire un honorable usage du prêt de d’Otremont, et, au mépris de ma promesse, j’irais aussitôt dans une ville de jeu, espérant doubler la somme, à moins que, sans tenter le sort, je ne la dissipe jusqu’au dernier sou. Je suis, te dis-je, gangrené jusqu’à la moelle des os. Jamais plus qu’à cette heure, je n’ai eu conscience de mon abjection.

— Courage, Maurice, courage, – reprend Jeane, de qui l’accent, jusqu’alors froid et dur, se détend et se nuance d’attendrissement ; – combien je te sais gré de ta franchise !

— Elle n’augmente pas ton mépris à mon égard ?

— Loin de là !… je sens renaître ma confiance en toi ; non, non, tu ne tromperas pas ma dernière espérance. Ah ! que je me félicite de t’avoir donné, par ma confession, l’exemple d’une inexorable franchise. Avoue-le, si je ne t’avais pas initié à tous les secrets de ma dégradation, tu ne m’aurais pas ainsi, à ton tour, ouvert ton âme sans réserve.

— Il est vrai. Puis cet entretien a sur moi une influence croissante et singulière, dont je puis à peine me rendre compte.

— Cette influence est-elle bonne, est-elle mauvaise, Maurice ?

— Je ne sais encore, car elle me semble inexplicable. Ainsi, ton inflexible raison me peint l’avenir sous les couleurs les plus effrayantes, les plus vraies, et cependant…

— Achève…

— Comment t’exprimer cette impression ? J’éprouve une sorte d’allégement, quoique l’avenir m’apparaisse de plus en plus menaçant.

— Ce n’est pas quoique l’avenir, mais parce que l’avenir t’apparaît de plus en plus menaçant, que tu éprouves une sorte d’allégement, mon bon Maurice.

— Que veux-tu dire ?

— C’est encore un grand pas vers le mieux que de reconnaître les impossibilités qui nous entravent ; dès lors, résolu à ne pas se briser contre elle, on éprouve un certain soulagement.

— Jeane, selon toi, l’avenir serait donc pour moi une impossibilité ?

— Je vais en deux mots t’en convaincre, en résumant ta position : ainsi, dans l’hypothèse d’une arrestation, tu l’avoues toi-même, dix années de prison feront de toi un scélérat ?

— En mon âme et conscience, c’est horrible à dire, je le crois…

— Si tu parviens à gagner un pays étranger, tu te sens incapable de te résigner aux labeurs qui pourraient t’épargner les souffrances de la misère ?

— Oui, j’ai perdu toute mon énergie, sauf celle du mal…

— Si Richard d’Otremont venait à ton aide en te confiant une somme d’argent destinée à te créer, ton travail aidant, une honorable existence, tu jouerais ou tu dissiperais cette somme ?

— Je l’avoue, je ne pourrais résister à la tentation, je connais ma faiblesse.

— Ainsi, Maurice, si, en échappant aux poursuites de la justice, tu te réfugies à l’étranger, tu te sens incapable d’y gagner, par des moyens honnêtes, de quoi vivre honorablement ?

— Il est vrai.

— En ce cas, tu chercheras forcément des ressources dans des expédients honteux ou criminels, et, tôt ou tard, à l’étranger comme en France, ils te conduiront en prison, et en prison tu deviendras un grand criminel. Tu ne peux sortir de ce cercle de fer où la fatalité t’enferme, mon pauvre Maurice.

— Il n’est que trop vrai ; de quelque côté que je me tourne, se dresse devant moi le spectre de la misère ou du crime.

— Tu es trop perverti, trop énervé pour lutter énergiquement contre la misère ; mais tu n’es pas encore assez déchu pour vouloir devenir sciemment un scélérat endurci ; aussi te le disais-je, Maurice, tu reconnais toi-même l’impossibilité de te résoudre à un pareil avenir, parce qu’il est encore resté au fond de ton âme quelques bons sentiments, ressouvenirs de tes vertus natives, toi que j’ai connu si pur, si généreux…

— Ces bons sentiments étaient-ils endormis, se sont-ils réveillés à ta voix, Jeane ? Je l’ignore ; mais je me sens de moins en moins abattu, j’envisage d’un regard plus ferme l’extrémité où je suis acculé. Enfin, je retrouve quelque courage, tandis qu’il y a deux heures, je me suis montré honteusement lâche, et ma lâcheté, Jeane, tu l’avais devinée.

— Quand cela ?

— Lorsque, me croyant au moment d’être arrêté, j’ai reculé devant la pensée d’échapper à l’opprobre par le suicide, en me servant du poison que j’ai là, caché dans la doublure de mon habit.

— Oui, je me suis aperçue de ta défaillance ; mais, maintenant, j’en jurerais, tu ne défaillirais pas, dis, Maurice ?

— Non ! j’en jure Dieu ! l’on ne me prendra pas vivant, et même, si l’avenir continue à m’apparaître aussi effrayant qu’à ce moment, je…

— Tu te délivreras de cette cruelle appréhension ?

— Oui ; car, comme toi, Jeane, je dis : « Je suis las, las de ces angoisses, de ces terreurs, et, juste ciel ! elles ne font que commencer. »

— Ah ! Maurice, – reprend Jeane avec expansion, – telle est la cause de cet allégement dont tu t’étonnais tout à l’heure ! Oui, bien que l’avenir t’apparût redoutable jusqu’à l’impossible, tu te sentais confusément la puissance de te soustraire, par le suicide aux étreintes de la fatalité ; elle peut enchaîner ton corps dans son cercle d’airain !… mais non ton âme, et, si tu la délivres de ses attaches terrestres, elle remonte vers Dieu, confiante en sa miséricorde infinie.

— Tel est donc l’unique moyen de sortir de cette impasse, le suicide, Jeane, à vingt-six ans… le suicide !…

— Qu’as-tu à regretter ?

— Rien.

— Que laisses-tu derrière toi ?… L’opprobre, la misère, la prison, l’échafaud sans doute.

— Tu dis vrai, – répond Maurice après un long silence. – Revirement étrange, dû sans doute à ton influence ; en songeant à la mort, je me sens de plus en plus allégé, je me sens redevenu meilleur, j’ai comme une vague réminiscence de ces temps où j’étais honnête, bon et heureux de mon innocence ! Enfin, le croirais-tu, Jeane ? j’éprouve une sorte de consolation amère en pensant que ma mort volontaire sera du moins une sorte d’expiation insuffisante, mais, enfin, la seule dont je sois capable.

— Ah ! Maurice, c’est qu’il est peu d’hommes assez fortement trempés pour que les forces vives de leur âme résistent longtemps à l’action corrosive du vice. Il faut, vois-tu, avoir, quoique criminel, conservé une grande force d’âme, un grand courage, pour expier le passé par la souffrance, par le sacrifice, et se réhabiliter par le travail et la vertu. Admirons ceux-là, mais avouons notre impuissance à les imiter. La créature qui, ayant conscience et repentir d’être sur la terre un objet de scandale et de mépris, délivre ses semblables de sa présence et retourne de soi-même à Dieu, comptant sur son pardon, celle-là, Maurice, fait, sinon ce qu’elle doit, du moins ce qu’elle peut. Il faut lui savoir gré de sa bonne volonté.

— Ainsi, Jeane, tu approuves ma résolution ?

— Ah ! Maurice ! mon ami, mon frère, – s’écrie la jeune femme, trahissant pour la première fois une profonde émotion depuis le commencement de cet entretien, – mes pressentiments ne me trompaient pas !

— Qu’entends-je ! l’accent de ta voix est attendri, presque joyeux… – dit Maurice stupéfait. – Il me semble reconnaître la voix de la Jeane de ces temps d’innocence et de bonheur où nous avons été fiancés !

— C’est que tu réalises pour moi mes chères espérances de cet heureux temps, mon Maurice bien-aimé.

— Je ne te comprends pas.

— Dis-moi, ami, lorsque, autrefois, tu m’offrais, t’en souviens-tu, de partager ton trône de luzerne rose et ta couronne de bluets, lorsque, enfin, nous avons été fiancés, quelle était ma plus chère, ma plus douce espérance ?… Passer mes jours près de toi et prier Dieu de ne pas nous faire survivre l’un à l’autre ?

— Hélas ! Jeane, il n’a dépendu que de nous, que de moi surtout, de réaliser ce rêve d’or.

— Plus de regrets, Maurice ; plus de regrets, mon fiancé ; nous finirons nos jours ensemble !

— Jeane, que signifie… ?

— Nous ne nous survivrons pas l’un à l’autre, mon bien-aimé ; car, si, demain, tu quittes volontairement cette terre, tu ne partiras pas seul.

— Grand Dieu ! que dis-tu ?

— La vérité, Maurice.

— Mais non, je m’abuse…

— Tu ne t’abuses pas.

— Quoi ! tu voudrais… ?

— Ainsi que toi, Maurice, j’ai à expier un passé odieux ; ainsi que toi, j’ai à me soustraire à un avenir redoutable ; mais, ainsi que toi, je n’ai ni le courage ni la volonté de la réhabilitation par la vertu. Je n’ai que ma vie à donner au monde en expiation, je la donne.

— Jeane, c’est impossible ; toi, toi, si jeune, si belle encore, mourir, volontairement mourir ? Non, non !

— C’est afin de mettre ce projet à exécution que je suis revenue de Florence à Paris.

— Quoi ! pour mourir ?

— Mourir avec toi, Maurice…

— Mon Dieu, suis-je donc le jouet d’un rêve ?

— Je prévoyais ta ruine et sa conséquence naturelle, ta dégradation presque certaine ; mais j’espérais aussi que tout noble sentiment ne serait pas étouffé en toi. Si cependant tu avais déçu mon dernier espoir, je me rendais seule auprès de mon père, je l’embrassais, et c’était fini de moi ; car je tenais, car je tiens à mourir en ces lieux témoins de notre amour et de notre heureuse jeunesse.

— Non, non, je ne pourrai jamais croire…

— Ne t’ai-je pas dit que j’étais lasse, lasse d’une existence désormais sans but ? Ne t’ai-je pas dit que, moralement, j’étais déjà morte ?… Pour qui donc resterais-je sur cette terre maudite, en proie que je suis à un désenchantement incurable, au profond dégoût de moi-même et des autres ?

— Mais ton père, ton père !… tu l’aimes tendrement, et ta mort…

— Rassure-toi ! ma mort le délivrera des cruelles appréhensions que lui inspirait mon avenir.

— Quelles appréhensions ?

— Mon père, si je lui survivais, aurait une agonie bourrelée d’angoisses, de remords ; il sait qu’il ne me reste rien de ma dot ; la modique pension dont il vit s’éteint avec lui ; il me laisserait donc exposée, jeune et belle encore, à toutes les extrémités de la misère. Quoique, jusqu’ici, mes désordres aient été, du moins, purs de toute vénalité, mon père, à son heure dernière, serait en droit de craindre que, face à face avec la détresse, je ne cède un jour à de détestables tentations. Encore une fois, Maurice, rassure-toi ; je connais mon père, il aimera mieux me savoir morte qu’exposée à tomber plus bas que je ne suis tombée jusqu’ici ; sa santé s’affaiblit de jour en jour, m’écrivait-il dernièrement ; il ne nous survivra pas longtemps !

— Ah ! pauvre Delmare, pauvre martyr de l’amour paternel !

— « Fatalité ! Providence ou hasard, m’a-t-il dit souvent, le crime entraîne avec soi son châtiment ; j’expie, j’expierai plus cruellement encore peut-être mon homicide et mon adultère ! »

— Il est en effet des fatalités étranges, Jeane ; toi et moi sommes un exemple de ces destinées : nous aussi, nous expions le passé.

— Mais, à cette heure, cette expiation, partagée avec toi, Maurice, me semble douce. Maintenant, écoute mon projet.

Nous laisserons Jeane et Maurice poursuivre leur voyage aventureux vers Nantua, et nous conduirons le lecteur dans la retraite de Charles Delmare.

XX

La scène suivante se passe le lendemain soir du jour où Jeane a confié à Maurice ses projets de suicide. Une neige épaisse, durcie par la gelée, couvrait depuis deux mois le sol ; car l’habitation de Delmare, voisine du Morillon, était, comparativement à la plaine, située à une grande élévation, et, à cette altitude, il neigeait alors qu’il pleuvait dans le plat pays. Rien n’est changé dans l’aspect de la demeure solitaire du père de Jeane, sinon que les plates-bandes du jardinet disparaissent complètement sous la neige, dont sont aussi couvertes les bandes inclinées de la toiture de chaume frangée de longues stalactites, formées par l’eau de neige fondue au soleil, puis changée en glaçons par la gelée. La nuit est venue. Geneviève file à son rouet, assise d’un côté de la cheminée du salon ; de l’autre côté du foyer se tient Charles Delmare. En cinq ans, et quoiqu’il atteigne à peine sa cinquantième année, il a les séniles dehors d’un sexagénaire. Sa chevelure, sa barbe, qu’il laisse incultes et longues, ont complètement blanchi ; seuls, ses sourcils prononcés sont restés noirs. Il semble l’ombre de lui-même. Sa pâleur, son effrayante maigreur, les rides profondes dont est sillonné son large front devenu chauve, annoncent un lent dépérissement causé par les ravages incessants de ses profonds chagrins ; il paraît d’une faiblesse extrême, car, voulant changer de place sur le fauteuil où il est étendu, il ne peut retenir un léger gémissement que lui arrache son débile effort. On voit, rangés sur une petite table placée à côté de lui, plusieurs paquets de lettres soigneusement pliées. Ces lettres lui ont été écrites par Jeane. Il parcourt quelques-unes d’entre elles et achève de classer cette correspondance par ordre de dates ; son front est penché vers la table et repose sur l’une de ses mains, si osseuses, si amaigries, qu’elles sont devenues presque diaphanes. – Geneviève a beaucoup moins souffert des atteintes de l’âge que son fieu ; elle semble encore alerte ; de temps à autre, elle interrompt le mouvement monotone et cadencé de son rouet, afin de jeter un regard de tendre compassion sur Delmare, absorbé par la classification des lettres de sa fille ; puis la nourrice étouffe un soupir et continue de filer. Après avoir en vain tenté de dissuader sa fille d’épouser San-Privato et de la sauvegarder ainsi des funestes conséquences de ce mariage, Delmare, connaissant trop bien le caractère, le naturel de Jeane, pour douter un instant des futurs scandales de son existence, eut avec elle un dernier entretien, la surveille de son union avec San-Privato, entretien déchirant où ce malheureux père, doué d’une sorte d’intuition due autant à sa longue expérience du monde qu’à sa tendresse pour sa fille, lui prédit les malheurs dont elle était menacée ; puis, dans l’impuissance absolue de les conjurer, il regagna sa retraite, n’en sortit plus et y vécut dans une solitude absolue.

Une seule fois, M. Dumirail, peu de temps avant sa mort, hâtée par les regrets invincibles que lui causaient la perte de sa femme et l’inconduite de Maurice ; une seule fois, disons-nous, M. Dumirail vint voir Delmare dans sa retraite, afin de l’instruire de la destination qu’il donnait à son domaine du Morillon, ajoutant que, sans la fatale circonstance qui rendait leurs relations impossibles, il lui eût demandé comme une grâce de renouer leur ancienne amitié, où il aurait trouvé la consolation de ses derniers jours ; il reconnaissait trop tardivement, hélas ! la sagesse, la sagacité des conseils jadis à lui donnés par Delmare : celui-ci, sauf cette visite de M. Dumirail qui raviva ses plaies saignantes, resta donc complètement isolé dans sa retraite, entretint pendant quelque temps une correspondance avec M. d’Otremont, afin d’obtenir de lui quelques détails sur la conduite de la jeune Mme San-Privato (Richard ignorait les liens qui unissaient son ancien ami à Jeane), et il ne tarda pas d’apprendre de celui-ci que, déjà, dans le monde où elle régnait par la grâce, l’esprit et la beauté, on lui donnait le surnom de doña Juana. Delmare, devinant facilement que ses craintes se réalisaient au sujet des désordres de sa fille, s’abandonna dès lors à un morne désespoir, causé surtout par son impuissance de conjurer les malheurs qu’il avait prévus, impuissance cruelle ressortant de sa position adultère. Il n’avait aucun droit légal sur sa fille, et telle était, d’ailleurs, la trempe du caractère de celle-ci, que l’autorité morale de son père devait échouer devant les résolutions qu’elle prenait et exécutait avec une incroyable ténacité de volonté. Cependant, quoiqu’elle eût conscience des mortels chagrins dont elle le navrait, Jeane conservait pour lui une tendresse relative ; ce sentiment s’augmenta même à mesure que la jeune femme reconnut de plus en plus la sûreté des prévisions de son père. Elle correspondait, nous l’avons dit, fréquemment avec lui, se gardant, ainsi qu’on le doit supposer, de faire la moindre allusion à ses nombreuses aventures, réserve imitée par Delmare ; néanmoins, il reconnut et suivit pour ainsi dire pas à pas, grâce à sa pénétration d’homme d’expérience, l’invasion et les progrès de cette maladie morale, de cet inexorable désenchantement qui devait un jour pousser sa fille au suicide. Cette terrible extrémité, Charles Delmare ne la prévoyait pas, ne pouvait pas la prévoir, malgré la tristesse croissante dont était empreinte la correspondance de Mme San-Privato, surtout depuis deux ou trois mois ; cette tristesse réagit profondément sur lui. Il s’alanguit peu à peu, en proie à un chagrin dont il vivait pour ainsi dire, tant était invincible sa répugnance de tout ce qui pouvait le distraire. Il devint sombre, taciturne ; son organisation, jadis robuste, s’affaiblit à mesure que, s’imposant une sorte de claustration, il renonçait à l’exercice salutaire de la promenade dans les montagnes. Il resta d’abord quelques jours, puis des semaines, puis des mois entiers sans sortir de sa maison, passant ses jours et ses longues insomnies plongé dans de déchirantes rêveries, pressentant les désenchantements, les terribles retours dont devait souffrir sa fille, si jeune encore, et que peut-être il ne verrait plus ; car il sentait chaque jour les sources de la vie se tarir en lui. Il se demandait avec épouvante quelle agonie serait la sienne, alors qu’il mourrait, laissant sa fille, âgée de vingt-trois ans à peine, lancée dans le désordre et sans moyens d’existence ; car il savait par Jeane qu’elle dépensait annuellement une partie de sa dot. Alors revenaient plus navrants que jamais les remords de Charles Delmare, au sujet de ses prodigalités passées. Sa modique pension s’éteignait avec lui, il ne laisserait pas une obole d’héritage à sa fille ; et, lorsqu’elle aurait épuisé ses dernières ressources, sa délicatesse, sa fierté d’âme, ses seules qualités survivantes, résisteraient-elles à la terrible épreuve du besoin et de la misère ? Jeane se résignerait-elle aux dures nécessités d’un travail manuel, toujours si insuffisant ou si précaire pour une femme ? Tourmenté par les craintes que lui inspiraient le présent et l’avenir, Charles Delmare, miné par le chagrin, était ainsi tombé dans un état de marasme ne motivant que trop les regards de douloureuse compassion que Geneviève jetait de temps à autre sur son fieu, en filant à son rouet, assise au coin de la cheminée du salon.

Charles Delmare, après avoir classé par ordre de dates et par années les lettres de sa fille, les plaça dans un petit coffret de bois blanc qu’il contempla longtemps, accoudé sur la table et appuyant son front dans ses deux mains ; puis il dit à Geneviève :

— Nourrice, tu vois bien ce coffret ?

— Oui, mon Charles.

— Tu me rendras un service.

— Lequel ?

— Tu mettras ce coffret dans ma bière, à côté de moi, le plus près possible de mon cœur.

— Très bien, c’est dit, – répond Geneviève s’efforçant de dissimuler la pénible émotion que lui causaient les paroles de Delmare ; – c’est dit ; il faut, quand on le peut, se rendre les uns aux autres de petits services d’amitié. Mais fais-moi donc le plaisir, toi qui es un fameux calculateur, de me dire la différence qu’il y a de cinquante à soixante-neuf ?

— Il y a dix-neuf.

— C’est là que je t’attendais. Eh bien, mon fieu, comme tu as dix-neuf ans de moins que moi, il est sûr et certain que c’est toi qui verras clouer ma bière, et non pas moi qui verrai clouer la tienne. Réponds à cela, si tu peux, je t’en défie… Hein ! te voilà fièrement attrapé !

— Oh ! oh !

— Il n’y a pas de Oh ! oh ! c’est comme je te le dis.

— Allons donc, nourrice. – répond Delmare avec une sorte de satisfaction sinistre, – je me sens bien, moi !

— Quoi ? qu’est-ce que tu sens ?

— Je sens que je m’en vais un peu tous les jours, et que…

— Ça n’est pas vrai !… tu mens !

— Nourrice…

— Je te répète que ça n’est pas vrai, – répond Geneviève les larmes aux yeux. – Tu dis cela en plaisantant, pour me tourmenter, et puis, d’ailleurs, quand il serait vrai que tu dépéris, à qui la faute ?

— À qui ?

— Pardi ! c’est la tienne ! Est-ce qu’il y a du bon sens ?… Voilà tantôt trois mois que tu n’as mis le pied hors de la maison, tandis que l’été de la Saint-Martin a été superbe, on se serait cru au printemps, un soleil magnifique.

— J’ai maintenant horreur du soleil, tu le sais bien ; il m’offusque, il m’agace les nerfs. Le soleil est un compagnon trop gai pour moi, nourrice !

— Tu n’as pas besoin de me le dire, puisque tu tiens toujours tes persiennes fermées ; ce qui fait qu’en plein jour ton cabinet est quasi aussi noir qu’une tombe.

— Ah ! la tombe !… il ne faut point, nourrice, médire de cette bonne et paisible tombe, si hospitalière, si secourable à ceux qui souffrent : elle ne demande qu’à les recevoir !

— Chacun choisit son gîte à son goût ; mais, pour parler raison, je te dis, moi, que, si tu faisais quelques promenades, comme autrefois, tu te porterais mieux.

— Je ne tiens pas à me mieux porter, moi, nourrice ; au contraire.

— Ah ! c’est beau, ce que tu dis là !

— D’ailleurs, rien ne me paraît plus odieux maintenant que la vue des lieux environnants et de ces montagnes que j’ai tant de fois parcourues avec Jeane et Maurice.

— Ce sont là de mauvaises raisons.

— Je t’assure que…

— Encore une fois, ce sont là des raisons de paresseux. Tu pouvais bien prendre un peu sur toi, cela t’aurait certainement intéressé, d’aller de temps à autre jusqu’au Morillon voir cette belle ferme-école où ces pauvres jeunes paysans, à qui l’on enseigne la culture, sont si contents, si heureux ! Il n’y en a pas un qui ne bénisse le nom et la mémoire de feu ce bon M. Dumirail, qui, n’ayant plus d’autre famille, a voulu être « enterré au milieu de ses enfants, » a-t-il dit. Et, en effet, son corps repose au fond d’une petite chapelle élevée dans le jardin de la ferme.

— Que M. Dumirail soit béni pour le bien qu’il a fait, et maudit pour le mal qu’il a fait aussi !

— Lui, le cher homme !… Et quel mal a-t-il donc fait ?

— Sa funeste ambition paternelle a perdu son fils et ma fille.

— C’est faux ! – s’écrie la nourrice avec emportement, et sa vénérable figure prend un caractère menaçant et farouche ; – c’est le muscadin qui a causé tout le mal. Sans lui, ni ta fille ni M. Maurice n’auraient été perdus !

Puis la nourrice, après un instant de réflexion :

— Ta fille, dans sa dernière lettre, ne te donne pas de nouvelles de son mari ?

— Non.

— Tu ne sais pas où il est à cette heure ?

— Déjà tu m’as plusieurs fois adressé cette question, nourrice, et je t’ai répondu que j’ignorais la résidence de San-Privato.

— Mais tu m’as dit que, sans doute, cette baronne qui a ruiné M. Maurice connaîtrait l’adresse du muscadin, n’est-ce pas, mon Charles ?

— Je le crois…

— Ainsi, en allant à Paris chez cette vilaine femme, on saurait d’elle où le trouver, le muscadin ?

— Quel intérêt as-tu de savoir… ?

— Et cette baronne demeure faubourg Saint-Honoré, n° 92 ? – ajouta la nourrice pensive, interrompant Delmare. – C’est bien là son adresse, n’est-ce pas, mon Charles ?

— Oui, puisque, cédant à tes instances, dont je ne comprends pas le motif, j’ai écrit à d’Otremont pour lui demander l’adresse de Mme de Hansfeld. Mais, encore une fois, nourrice, de quel intérêt ce renseignement peut-il être pour toi ?

— Quel intérêt ? – reprend Geneviève hochant la tête d’un air sinistre ; – c’est notre secret à nous deux le bon Dieu.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Je m’entends… suffit… J’ai mon idée. Patience, patience, qui vivra verra !

— Ah ! nourrice, – reprend Delmare sans attacher d’importance aux étranges paroles de Geneviève, – tu dis : « Qui vivra verra ? » Mais, pour voir, il faut vivre, et c’est un si pesant fardeau que la vie ! Je ne voudrais pas que la mienne se prolongeât, même si j’étais certain d’assister au châtiment de ce misérable San-Privato ! Ah ! la tombe, nourrice, la tombe ! Il faut, vois-tu, toujours en venir là ; un bon trou, bien profond, six pieds de terre sur votre cadavre, et l’on s’endort pour l’éternité !

— Tiens, mon Charles, il faut bien, à la fin, que je te le dise, mais, sans t’en douter, tu deviens méchant, – reprend la nourrice les lèvres tremblantes et étouffant un sanglot, tandis que des larmes ruisselaient sur ses joues. – Oui, à ton insu, tu deviens méchant ; tu sais quel chagrin tu me fais en me parlant toujours ainsi de ta mort, et tu n’as pas de pitié pour moi !

— Pardonne-moi, bonne mère ; c’est vrai, je t’attriste, je ne suis pas gai, je l’avoue.

— Gai !… Est-ce que je te demande d’être gai, moi ? est-ce que je te demande même de t’étourdir sur un malheur qui peut t’arriver comme à tout le monde, puisque nous sommes tous mortels, dit la chanson ? Il est sûr et certain que, si tu pars le premier, ce sera moi, et personne autre, qui fermerai tes pauvres yeux, que j’ai vu si clairs, si gais quand tu étais petit, si brillants et si fiers quand tu étais jeune homme ! Ce sont mes vieilles mains qui t’enseveliront, toi que j’ai bercé dans mes bras, mon Charles ! J’accomplirai fidèlement tes petites commissions, je mettrai près de ton cœur la boîte où sont les lettres de ta fille ; je t’accompagnerai jusqu’au cimetière, je verrai combler ta fosse, je baiserai une dernière fois la terre qui recouvrira ton pauvre corps, et puis, et puis…

Geneviève s’interrompt, un éclair sinistre brille dans ses yeux gris, et elle ajoute :

— Suffit… j’ai mon idée… Qui vivra verra… Enfin, mon Charles, puisqu’il a été et qu’il est bien convenu entre nous deux que celui qui survivra à l’autre lui rendra tous les services de bonne amitié qu’on se doit, parlons d’autre chose, quand ça ne serait que l’histoire de changer de conversation ; car ne pas sortir de la mort et de la tombe, de la tombe et de la mort, jour de Dieu ! mon Charles, soit dit sans reproche, c’est à porter le diable en terre !… Et remarque, mon pauvre fieu, que ce n’est pas à cause de moi que je te reproche tes idées noires, mais à cause de toi, parce qu’elles te minent, parce qu’elles te tuent à petit feu.

— Je sais combien tu m’aimes, bonne mère ; je suis certain que, si je meurs avant toi, tu ne me surviras pas de beaucoup, nourrice ?

— Pour deviner ça tout seul, t’es encore malin comme Gribouille, toi !

— Tu reviendras dans notre maison, tu n’en sortiras plus guère, tu t’occuperas machinalement des soins du ménage, tu rangeras ce salon, tu feras mon lit comme si j’existais encore, et puis, au bout de deux ou trois mois, on dira dans le pays : « Vous savez bien, la vieille Geneviève, la nourrice à M. Delmare ? eh bien, elle est morte. Elle a demandé à être enterrée près de son fieu ? »

— Non, non, ce dernier bonheur, je ne l’aurai pas, – murmure la nourrice sanglotant, – et pourtant le bon Dieu sait ce que j’aurais donné pour me dire : « Sous terre comme dessus terre, je ne serai pas séparée de mon Charles ; » mais non… impossible, ça ne se pourra pas ! ça ne se pourra pas !

— Pourquoi non ?

— Ah ! pourquoi ?… pourquoi ?… Tu es bien curieux, toi, mort de ma vie ! – reprend Geneviève avec un ricanement farouche. – Suffit… je m’entends… Mais parlons d’autre chose, parlons de ta fille, – ajoute la nourrice essuyant les larmes dont étaient baignés ses yeux, naguère étincelants d’un feu sombre. – Et, quoique ce sujet-là ne t’inspire pas des idées beaucoup plus gaies que la tombe, du moins ça te changera de tristesse.

— Ah ! nourrice, si j’osais…

— Si tu osais ?

— Te dire…

— Quoi ?

— Rien, rien ! – répond brusquement Delmare cachant sa figure entre ses mains. – Ah ! c’est horrible ! horrible !

— Qu’est-ce qui est horrible ?

— Une pensée qui souvent, depuis quelque temps, me vient au sujet de Jeane.

— Enfin, tant horrible qu’elle soit, confie-la-moi, ça te soulagera.

— C’est trop affreux ! Ah ! tu as raison, bonne mère, je deviens méchant, je deviens féroce.

— Féroce, mon pauvre fieu, toi, féroce !

— Dieu juste !… être assez dénaturé pour désirer la mort de…

— La mort de qui ?… du muscadin ?

— Non.

— De qui donc alors désires-tu la mort ?

— Je n’ai jamais eu de secret pour toi, mais je n’ose te faire cette confidence affreuse.

— À la bonne heure ! et, si tu changes d’avis, je serai tout oreilles. Mais, pour en revenir à ta fille, quand tu m’as parlé de la boîte où tu as renfermé ses lettres, j’avais la bouche ouverte pour te dire une chose singulière, un rêve.

— Au sujet de Jeane ?

— Oui ; je l’ai vue cette nuit en rêve.

— Où cela ? dans quelles circonstances ? – demanda Delmare avec une sorte de curiosité superstitieuse. – Que disait-elle ? – que faisait-elle ?

— Elle se mariait avec Maurice. Je les voyais sortir tous deux de l’église. Elle avait son beau voile blanc, mais elle était plus blanche que son voile, et pâle… mais pâle comme une morte…

— Et puis ?…

— Au fait, – reprend la nourrice après un moment de réflexion, – je te répondrai comme toi tout à l’heure : Je n’ose, tu n’es déjà pas tant gai !

— Raison de plus pour ne pas craindre de m’attrister. Achève, je t’en prie, nourrice.

— Eh bien ! ta fille et M. Maurice, qui était non moins pâle qu’elle en sortant de l’église, ne montaient pas dans des voitures de noces ; mais…

— Mais… ?

— Mais ils montaient tous deux dans un superbe corbillard… En voilà-t-il pas un bête de rêve !

— Ah ! nourrice, plût à Dieu ! Mon agonie ne serait pas bourrelée, je mourrais tranquille, – reprit presque involontairement Delmare en frissonnant.

Puis, cachant de nouveau sa figure entre ses mains, il demeura muet et pensif.

Geneviève, regardant son fieu avec surprise, reprend :

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu me réponds, à propos de mon rêve de corbillard de noces : « Plût à Dieu, je mourrais tranquille ! » Je ne comprends rien à cette réponse. Explique-toi, Charles… Charles, tu n’entends donc pas ?

— Laisse-moi, ne m’adresse plus la parole. J’ai horreur de moi-même, je suis un misérable, un père sans entrailles !

À ces mots, prononcés par Delmare avec une sorte d’égarement, Geneviève reste silencieuse et stupéfaite.

Delmare demeura pendant quelque temps profondément absorbé ; puis, sortant de cette douloureuse rêverie et se parlant à soi-même :

— Abominable est cette pensée ; mais Dieu lit dans mon cœur, il me la pardonnera. Hélas ! l’exaltation de notre tendresse peut donc nous amener à désirer la mort des êtres les plus chers à notre cœur, plutôt que de les voir…

Et, s’interrompant, Delmare, s’adressant à Geneviève, comme si elle eût été instruite des pensées intérieures dont il était agité :

— Ah ! nourrice, te souviens-tu, lorsque, il y a bientôt six ans, je te disais : « Si Jeane tombe de son paradis, cet ange déchu effrayera les démons ?… »

— Tu t’obstines toujours à croire que ta fille a… enfin, comme on dit, a fait des siennes, et jeté son bonnet par-dessus les moulins. Qui est-ce qui te prouve cela ?

— Le doute ne m’a plus été permis lorsque j’ai vu ma fille mariée à San-Privato. Mais comment m’opposer aux désordres de cette malheureuse enfant ?… La connaissant comme je la connais, j’étais réduit à l’impuissance.

— Enfin, quoique d’un côté elle ait, si tu le veux, mal tourné, elle t’est du moins restée très attachée. Elle t’écrit de si bonnes, de si douces et gentilles lettres ! Il en est plusieurs qui nous ont fait pleurer tous deux à chaudes larmes. Enfin, où est-elle à cette heure ?

— À Florence, du moins je le crois ; sa dernière lettre était datée de cette ville, quoiqu’elle me parlât à mots couverts d’un voyage possible en France, et même, un instant, j’ai cru… Mais à quoi bon parler d’un espoir insensé ?…

— Bah ! dis toujours, ça te distraira de tes idées noires.

— Un instant, j’avais cru deviner, à travers l’obscurité d’une phrase de la dernière lettre de Jeane, que non seulement elle pensait à un voyage en France, mais encore… Non, c’était une illusion de mon cerveau affaibli par le chagrin.

— Enfin ?…

— Eh bien j’ai cru deviner qu’elle pensait à venir me voir, ici, dans ma solitude.

— Ah ! mon Charles, ah ! mon Charles ! – s’écrie la nourrice en joignant les mains, suffoquée par l’espérance. – Comment, vilain enfant, tu reçois de pareilles bonnes nouvelles, et tu es assez sournois, assez égoïste pour les garder à toi tout seul ?

— Cet espoir est insensé, te dis-je ; il ne m’est venu qu’en torturant les mots d’une phrase obscure.

— Il n’y a pas de torture là dedans ; tu divagues, mon pauvre fieu ! et si, au lieu de garder comme un sournois ta bonne nouvelle, ou, si tu veux, ton bon espoir, si tu m’en avais fait part, je t’aurais prouvé, moi, clair comme deux et deux font quatre, que cet espoir est très fondé !

— Tu m’aurais prouvé cela ?

— Certainement. Voyons, réponds, mon Charles : ta fille, dans une de ses dernières lettres, ne t’apprenait-elle pas que son notaire lui avait envoyé le restant de sa dot ? Jeane, en cela, répondait à ta lettre où tu lui demandais des détails sur ses petites finances.

— Mes inquiétudes à ce sujet ont été grandes et le sont plus que jamais ; car, à cette heure, les dernières ressources de ma fille sont ou doivent être épuisées.

— Justement. Eh bien, voilà…

— Que veux-tu dire ?

— Voilà ce qui prouve que ta Jeane te revient, ça saute aux yeux. Elle se décide à suivre le conseil que tu lui donnais autrefois en la suppliant de ne point épouser ce…

Les traits de Geneviève se contractent. Elle étouffe un soupir d’indignation et reprend :

— Enfin, suffit… La dot de ta fille est dépensée ; elle n’a plus le sou, elle vient vivre ici près de nous…

— Jeane céderait à une pensée d’intérêt personnel ? Non, jamais ? je connais trop sa délicatesse !

— Tu es encore bon là, toi, mon fieu, avec ta délicatesse ! Est-ce que la délicatesse vous donne de quoi vivre ? Et, d’ailleurs, est-ce qu’une fille peut jamais avoir honte de venir partager le pain de son père ?

— Non sans doute, mais…

— Il n’y a pas de mais, mon Charles, c’est comme je te le dis. Ah ! ah ! j’espère que, lorsque ta Jeane sera de retour, tu ne nous parleras plus de tombe à propos de bottes ! Ah ! comme la santé te reviendrait en un clin d’œil ! Avoue cela, hein ?… car, sans parler de la joie que tu aurais à revoir ta fille, elle saurait bien, elle, te forcer de prendre un peu d’exercice, de vous promener tous les deux bras dessus, bras dessous.

— Encore une fois, ma pauvre Geneviève, tu es folle !

— Enfin, suppose que ta fille te revienne : qu’est-ce que cela te fait de supposer cela, quand ce ne serait que pour te mettre au cœur une idée couleur de rose, au lieu de tes diablesses d’idées noires ? dis, mon Charles, avoue que tu la recevrais les bras ouverts, l’enfant prodigue !

— Ah ! nourrice !

— À la bonne heure ! voilà un « Ah ! nourrice ! » qui promet… sans compter que, si tu pouvais voir comme ta pauvre figure vient de s’épanouir, tu t’apercevrais que tu n’es plus reconnaissable, et…

Geneviève s’interrompt, et, prêtant l’oreille du côté de la cuisine, dit à Delmare avec surprise :

— Tiens, il me semble qu’on a frappé à la porte de la cuisine ?

— À cette heure ?… C’est impossible. Il y a tant de neige dans le Jura, que, la nuit venue, on ne sort plus de chez soi.

— Et moi, je te dis qu’on frappe, – reprend la nourrice en se levant. – Tiens, entends-tu encore ?

— En ce cas, il faut que ce soit quelque voyageur égaré dans la montagne. S’il en est ainsi, allume grand feu dans la cuisine… donne à ce passant la meilleure hospitalité possible ; mais je ne veux voir personne.

— Sois tranquille ; c’est peut-être seulement quelqu’un qui demande son chemin. Si ce n’est que cela, il sera facile de le remettre dans sa route, il fait un clair de lune superbe ! – répond Geneviève.

Et elle sort en fermant derrière elle la porte du salon.

Delmare, resté seul, tombe dans une profonde rêverie, causée par la supposition de Geneviève au sujet du retour possible de Jeane à la maison paternelle ; il s’absorbe tellement dans cette pensée, à la fois amère et douce, qu’il n’entend pas au dehors une exclamation, cependant assez retentissante pour arriver jusqu’au salon, à travers l’épaisseur de la porte de la cuisine, et il paraît à peine s’apercevoir de la rentrée de sa nourrice, pâle, tremblante, presque éperdue. Elle profite de la distraction de son fieu pour essuyer à la dérobée, du coin de son tablier, les larmes qui baignent son visage et pour composer son maintien, sa physionomie. La digne femme, peu habituée à la dissimulation, ne peut cependant vaincre un léger tremblement convulsif, non plus que l’altération de sa voix, qu’elle s’efforce de raffermir par quelques hum ! hum ! chevrotants, qui trahissent son insurmontable émotion.

— Eh bien ! qui frappait à la porte ? – demande d’un air distrait Delmare sans regarder Geneviève, toujours accoudé sur la table, le front appuyé dans sa main.

— Des… non, je me trompe… un… un voyageur, – reprend la nourrice d’une voix tellement inintelligible et basse, que Delmare reprend :

— Que dis-tu, nourrice ?

— Je… je… dis… un… voyageur…

— Il demandait donc son chemin ? – reprend Delmare, toujours accoudé, sans lever les yeux sur Geneviève ; – il est égaré sans doute.

— Oui, c’est-à-dire non… Il venait de ce côté-ci… hum ! hum ! c’est-à-dire… il y venait sans y venir… parce que… enfin ! Ah ! mon Charles… mon bon Charles !

Geneviève reste suffoquée après avoir balbutié ces paroles, dont l’incohérence et l’accent frappent enfin Delmare. Il sort de sa rêverie, lève les yeux sur la nourrice, et, l’examinant, il dit avec surprise :

— Qu’as-tu donc, Geneviève ? tu es bien pâle !

— Moi… je suis pâle ?

— Comme une morte !

— Alors, c’est le froid qui m’aura saisie, c’est le froid ; car, vois-tu, mon Charles, il gèle à pierre fendre, et, quand j’ai ouvert la porte à… ces… non… à ce voyageur…

— Quel voyageur… ?… Ta voix tremble… tu peux à peine parler.

— C’est que… c’est que…

— Voilà que tu pleures !… Qu’as-tu, Geneviève ?… Réponds, réponds… Quoi ! tu te tais ?…

— C’est le grand froid qui m’aura saisie… quand… Ah ! Seigneur Dieu ! j’étouffe…

— Il se passe ici quelque chose d’extraordinaire. – dit Charles Delmare de plus en plus surpris et inquiet de l’émotion de Geneviève.

Puis, faisant, malgré sa faiblesse, un mouvement pour quitter son fauteuil, il ajoute :

— Je vais…

— Charles… non… ne va pas là-dedans ! – s’écrie la nourrice en se jetant au cou de son fieu et le forçant ainsi à se rasseoir.

Puis, l’embrassant avec une sorte de frénésie maternelle et ne contenant plus ses larmes, Geneviève éclate en sanglots, pleure et rit à la fois en balbutiant d’une voix entrecoupée :

— Mon Charles, du calme, du courage, promets-moi de ne pas te bouleverser… Ah ! le bon Dieu est avec les bonnes gens, je te l’ai toujours dit. Réjouis-toi… réjouis-toi…

Delmare, partageant l’émotion de sa nourrice, sans cependant connaître ni soupçonner la cause de cette émotion, lui dit :

— Voyons, bonne mère, de quoi s’agit-il ?… Tu m’engages à me calmer : je suis plus calme que toi ; tu m’engages à me réjouir : de quoi veux-tu que je me réjouisse ?

— Oui, je veux que tu te réjouisses, mais surtout que tu ne te bouleverses pas ; ce serait si dangereux, vu ta grande faiblesse…

— Pourquoi veux-tu que je me bouleverse ?

— Parce que la surprise, la joie… enfin, que veux-tu que je te dise, mon Charles ? imagine tout ce que tu peux désirer le plus au monde de voir arriver, et puis figure-toi que ce que tu désirais tant est arrivé !…

Pour la première fois depuis la rentrée de Geneviève dans le salon, une pensée qu’il taxe d’abord de folie vient à l’esprit de Delmare : il songe à sa fille ; puis, remarquant l’altération des traits de sa nourrice et se rappelant quelques-unes de ses paroles, cette pensée qui lui semblait si folle commence à lui paraître vraisemblable ; mais alors son émotion devient si vive, qu’il n’a pas la force de la supporter. Il porte la main à son cœur, ferme les yeux, se renverse en arrière et murmure d’une voix éteinte :

— Elle ?… Non, c’est impossible… j’en mourrais !

— Charles, détrompe-toi ; le voyageur, c’est M. Maurice !… – s’écrie la nourrice devinant ce que son fieu éprouvait et craignant de l’impressionner trop dangereusement en lui annonçant la présence de Jeane.

Il en fut ainsi que le prévoyait la digne femme. Charles Delmare, surpris sans doute de la venue de Maurice Dumirail, mais ne s’expliquant plus la cause des précautions oratoires de Geneviève au sujet de l’arrivée de ce jeune homme, reprend, plus calme et conservant cependant une arrière-pensée involontaire relative à sa fille :

— Quoi ! Geneviève, il serait vrai ?… Maurice Dumirail !…

— Est là dans la cuisine ; c’est lui qui avait frappé, il vient pour te voir.

— Sa visite m’étonne sans doute beaucoup, mais elle t’a, ce me semble, étrangement agitée ; enfin, tu as hésité bien longtemps à me l’annoncer, cette visite.

— Ah ! c’est que ce n’est pas tout, – reprend Geneviève devenant davantage maîtresse d’elle-même et voyant amorti le dangereux effet de la première commotion qu’elle redoutait pour Delmare ; – il y a autre chose…

— Quoi donc ?

— C’est que M. Maurice est chargé d’une commission pour toi…

— De quelle part ?

— Tu ne devines pas ?

— De la part de Jeane ?

— Oui, M. Maurice l’a vue tout dernièrement.

— Où cela ?… à Paris ?

— Non, plus près d’ici, et il t’apporte de ses nouvelles, de bonnes nouvelles, et de toutes fraîches. Ta fille se porte comme un charme.

— Tu dis que ce n’est pas à Paris que Maurice a vu Jeane ?

— Non.

— Et qu’il l’a vue plus près d’ici, nourrice ?

— Sans doute, comme qui dirait, par exemple, à Lyon ; car maintenant je peux t’apprendre que ta fille est en route pour venir te voir.

— Joies du ciel !

— Charles, mon Charles, ne recommence pas à te bouleverser !

— Jeane est à Lyon ! Mais alors je la verrai donc demain ?

— Tu la verras avant demain, mon Charles.

— Avant demain ?

— Certainement, parce que ce n’est pas à Lyon qu’elle est, mais dans une ville plus voisine d’ici.

— Où donc ? à Nantua peut-être ?

— Plus près encore.

— Qu’entends-je ?

— Mon Charles, pour l’amour de Dieu, sois raisonnable, ne va pas te…

— Ma fille est ici !…

— Eh bien, oui… mais…

— Jeane ! Jeane ! – s’écrie Delmare d’une voix forte et sonore, où vibrait toute la puissance de sa tendresse paternelle.

Et, si cela peut se dire, galvanisé par la certitude de la présence de sa fille, il sent pour un moment renaître ses forces, se lève et court vers la pièce voisine ; mais la jeune femme, ayant entendu la voix de son père, ouvre la porte et se précipite dans ses bras.

XXI

Environ une demi-heure s’est écoulée depuis la réunion de Delmare, de sa fille et de Maurice. Les premières émotions de cette entrevue sont apaisées ; le père de Jeane les a vaillamment supportées, trop vaillamment peut-être, car, épuisé comme il l’est, il n’a pu trouver la force de résister à une pareille secousse que dans une énergie factice et fiévreuse. Jeane, assise près de son père, tenant ses mains entre les siennes, le contemple avec un mélange de douleur et d’attendrissement. Elle l’avait laissé dans la maturité de l’âge, encore robuste, les cheveux à peine grisonnants, elle le revoyait courbé, blanchi par une vieillesse précoce : ses traits amaigris, maladifs, portaient l’empreinte de ses mortels chagrins. Assis de l’autre côté de son cher maître, Maurice le contemplait aussi avec une expression d’attachement et de pénible surprise. Enfin, Geneviève, au comble de la joie, s’occupait, en active ménagère, d’improviser dans sa cuisine un souper pour ses hôtes, de qui elle avait réglé le logement provisoire : elle céderait son lit à Jeane et dormirait à merveille sur une chaise. Maurice, bien enveloppé d’une couverture, passerait la nuit sur le canapé du salon, et le lendemain, pensait la digne femme, l’on trouverait moyen de s’installer définitivement. Delmare, trop bon père, trop observateur pour ne pas remarquer l’espèce d’atonie morale si lisible sur les traits de sa fille, malgré leur fraîcheur et leur beauté, se confirmait dans cette croyance, que le désordre effréné des mœurs de sa fille l’avait conduite à un incurable désenchantement. Avons-nous besoin de répéter que jamais Jeane n’avait fait la moindre allusion à ses scandaleuses aventures dans sa correspondance avec son père, correspondance empreinte de l’affection la plus tendre, la plus respectueuse ? Cependant l’amertume croissante de certaines réflexions, les mélancoliques remémorances des conseils que son père lui avait jadis donnés, et dont elle avouait reconnaître trop tardivement la sagesse, tout concourait depuis longtemps à persuader Delmare que Jeane, tôt ou tard, sinon par vertu, du moins par satiété, par dégoût, renoncerait à sa vie désordonnée. Aussi, à sa première stupeur, causée par le retour inattendu de sa fille, succéda cette réflexion, que Jeane, autant par désillusion que par tendresse filiale, venait sans doute chercher près de lui, dans une commune solitude, des consolations et l’oubli du passé. Cette idée n’était encore qu’à l’état de supposition dans l’esprit de Delmare, car jusqu’alors son entretien avec Maurice et Jeane s’était borné à des phrases heurtées, brisées, entrecoupées par l’émotion commune, résultant d’une réunion si imprévue ; mais, les esprits s’étant quelque peu calmés, Delmare, nous l’avons dit, assis entre Jeane et Maurice, rompit le premier un silence qui durait depuis quelques instants, et dit au jeune homme, qui baissait les yeux devant le regard pénétrant du cher maître :

— Savez-vous, Maurice, ce dont je suis très surpris ? C’est de retrouver sur votre physionomie la même expression de sérénité qu’au temps de votre première jeunesse, expression que vos traits avaient cependant déjà perdue au bout de quelque temps de votre séjour à Paris.

— Il faut, sans doute, cher maître, attribuer cette métamorphose à la salubre influence de l’air de nos montagnes, – répond Maurice souriant. – Je renais au passé en revenant dans notre Jura, où je suis résolu désormais à finir mes jours.

— Serait-il vrai ?… – dit Delmare en regardant tour à tour sa fille et le jeune homme avec une satisfaction profonde ; – vous revenez ici pour toujours, Maurice ?

— Oui, cher maître.

— Mon père, – reprit Jeane, – nous n’avons pu jusqu’ici te faire part de nos projets ; nous étions, ainsi que toi, trop troublés, trop émus ; nous voici plus calmes, parlons de l’avenir. Quant au passé…

— Laissons-le dans l’oubli, dans le néant, mes enfants, – reprend Delmare en soupirant. – Votre retour à tous deux me semble annoncer de votre part un désir d’expiation et de réhabilitation : l’avenir seul doit nous occuper.

— Un mot cependant sur le passé, cher maître, – reprend Maurice. – Je suis ruiné, complètement ruiné, ainsi que vous me l’aviez prédit !… D’autres de vos prédictions se sont réalisées depuis ce jour où, il y a environ six années, ici même, dans ce salon, et fort de votre expérience du monde, vous m’avez peint, en traits effrayants de réalité, la ruine et la dégradation de tant de fils de famille… À quoi je vous répondais en toute sincérité : « Rassurez-vous, cher maître ; laboureur je suis né, laboureur je mourrai ! »

— Oui, – ajoute Jeane avec un sourire mélancolique, – c’était ce même jour où Maurice, m’offrant une petite couronne de fleurs des champs, me proclamait princesse des bluets, souveraine des églantines, et m’offrait de partager son trône de luzerne rose ; t’en souviens-tu, mon père ? C’était dans la cour de la ferme, le jour de la fenaison des hauts prés du col de Treserve.

— Hélas ! oui, mes enfants, ce passé a été, sera toujours l’un de mes meilleurs souvenirs et des vôtres. J’y ai bien souvent reposé, rafraîchi ma pensée. Ah ! de ce temps-là, nous pourrons du moins souvent parler !

— Quant au coupable passé, que nous devons laisser dans l’oubli, cher maître, un mot encore, – reprit Maurice. – Je suis, je vous l’ai dit, complètement ruiné. Mon digne père, qui n’a que trop justement puni mon inconduite, m’a, vous le savez sans doute, déshérité pour fonder une ferme-école au Morillon. Mais, prévoyant qu’un jour je serais, par mon inconduite, réduit à la dernière misère…

— Il vous a, par une clause spéciale de sa fondation, mis du moins à l’abri du besoin durant votre vie, en vous assurant le pain, le logis et le vêtement. Il m’a fait part de cette mesure lors de la seule entrevue que lui et moi ayons eue ici.

— Eh bien, cher maître, je viens, dans ma détresse, user des ressources que m’a léguées la prévoyante sollicitude de mon père ; car, du moins, cet héritage-là aura été à l’abri de mes dissipations.

— Cette résolution, Maurice, est honorable et courageuse ; elle prouve que, malgré vos égarements, votre cœur est resté honnête ; tant de prodigues, après leur ruine, demandent souvent aux expédients hasardeux, souvent à la bassesse, au vice, parfois, hélas ! au crime, les moyens de prolonger de quelques jours ces jouissances auxquelles ils ne peuvent renoncer ! Encore une fois, mon enfant, votre résolution vous relève à mes yeux, – ajoute Delmare ignorant la double accusation de faux et de meurtre qui pesait sur Maurice, et l’empêchait de profiter du dernier refuge que lui avait assuré la sollicitude paternelle. – Mais, je l’espère, mon ami, vous ne vivrez pas au Morillon dans une oisiveté stérile ?

— Non, cher maître ; j’utiliserai ma première éducation ; peut-être pourrai-je rendre quelque service dans la ferme-école fondée par mon père.

— Ce serait la meilleure manière de réparer complètement vos torts. Bien, bien, mon ami, je ne saurais trop vous louer de cette généreuse détermination, d’autant plus, je vous l’avoue, qu’à votre âge, à vingt-six ans à peine, et après les précoces orages de votre vie, une pareille conversion…

— Touche au prodige, n’est-ce pas, cher maître ? Eh bien, voici l’enchanteresse qui a opéré ce miracle, – répond Maurice en désignant Jeane du regard. – Elle est revenue tout exprès de Florence pour me convertir, me ramener près de vous, dans nos montagnes, que nous ne devons plus quitter.

— Oui, mon père, telle est la vérité, – dit Jeane répondant à un regard de Delmare. – Ainsi donc, il est convenu que Maurice habitera le Morillon. Il viendra, si vous le permettez, passer chaque jour ses soirées avec nous, ce cher frère ; je dis ce cher frère… – ajouta Jeane d’un ton significatif, – et je ne reviendrai jamais à ce sujet, parce que Maurice n’a jamais été, ne sera jamais pour moi que le plus tendre des frères… Tu me comprends, mon père ?

— Oui, Jeane, je te comprends.

— Quant à moi, en deux mots, voici ce qui me concerne. Je n’ai pas voulu, tu le sais, vivre aux dépens de mon mari ; les ressources que m’offrait ma dot sont épuisées. Ce n’est pas cependant uniquement ce manque de ressources qui me ramène ici, et je…

— Jeane, – reprend Delmare avec un accent d’affectueux reproche, – songes-tu bien à tes paroles ?

— Pardon, bon père, ce serait, je le sais, te faire injure que de te supposer capable de croire que, seul, le besoin me ramène près de toi ; je reviens ici bien résolue, ainsi que Maurice, de terminer mes jours en ces lieux, où se sont passées les plus heureuses années de ma vie.

Geneviève interrompt l’entretien de Delmare et des deux jeunes gens, en venant annoncer ainsi d’un air triomphant que le souper est servi dans la cuisine :

— J’ai fait de mon mieux ; d’ailleurs, ta fille et M. Maurice ne sont pas difficiles à contenter, mon Charles : une soupe au lait, une omelette au lard, un morceau de persillé du Jura et un pot de confitures. Il y a bon feu dans la cheminée ; à table, à table !

— Bonne mère, – dit Jeane, – je n’ai pas d’appétit ; mais Maurice, j’en suis certaine, fera honneur à votre souper ; quant à moi, je tiendrai compagnie à mon père.

Maurice, pensant que Jeane désire s’entretenir avec Delmare, sort avec Geneviève. Le père et la fille restent seuls.

Delmare, en revoyant Jeane, fut si profondément heureux, qu’il oublia d’abord doña Juana : puis, la réflexion venant, il pensa, ainsi que l’avait pensé Richard d’Otremont, que le dénouement de la scandaleuse existence de doña Juana était d’une simplicité presque inadmissible. D’autres vagues appréhensions l’agitaient encore : aussi, après le départ de Maurice, attirant sa fille sur ses genoux et l’y asseyant ainsi que l’on y assoit un enfant, tandis que la jeune femme, par un mouvement plein de grâce, passait l’un de ses bras autour du cou de son père, elle lui dit avec expansion :

— Nous voici seuls ; la présence de Maurice ne me gênait pas, sans doute ; mais il me semble qu’ainsi, tête à tête, je suis davantage à toi.

Et, baisant le front pâle et les cheveux blancs de Delmare, Jeane ajoute :

— Pauvre bon père, comme te voilà blanchi avant l’âge ! Hélas ! c’est ma faute, c’est ma faute : je t’ai causé tant de chagrins ! me les pardonnes-tu ?

— Tu les as expiés, tu les expies, malheureuse et chère enfant, par cet amer désenchantement dont j’ai suivi la naissance et le progrès dans tes lettres.

— Quoi !… tu as deviné ?

— Tout ce dont tu as souffert : désillusion, satiété, dégoût et il en devait être ainsi. Il y avait en toi moins de corruption réfléchie que de curiosité du mal : cette curiosité satisfaite, rassasiée, ce qui l’excitait naguère t’a semblé odieux, révoltant. Mais oublions ce triste passé ; songeons au présent, à l’avenir.

— Ne sois inquiet, bon père, ni du présent ni de l’avenir.

— Tiens, Jeane, – reprend Delmare après un moment de silence, – il se passe en moi quelque chose d’étrange, d’incompréhensible, dont je suis effrayé…

— Que veux-tu dire ?

— Tu es là, à mes côtés : tu me reviens, dis-tu, pour toujours ?

— Pour toujours.

— Tu combles ainsi bien tard, hélas ! le rêve incessant de mon cœur : finir mes jours près de toi. Enfin, après plusieurs années d’épreuves douloureuses, tu suis le conseil qui te les eût épargnées, tu viens partager ma retraite : je dois croire, je crois à la sincérité de tes promesses ; tous mes vœux sont et doivent être comblés. Dis-moi, cependant, pourquoi mon âme est triste, triste jusqu’à la mort ?

Jeane, frappée de la pénétration de son père, presque averti par un vague pressentiment du coup affreux dont il était menacé. Jeane s’efforce de donner le change à Delmare sur la cause de sa tristesse, et reprend : — Malgré toi, ma présence te rappelle les hontes de ma vie ; cette pensée t’afflige profondément.

— Non. Telle n’est pas la cause de l’inexplicable tristesse dont je suis accablé. Le passé est oublié, pardonné. Serais-tu, d’ailleurs, tombée cent fois plus bas encore, mon affection pour toi ne serait en rien affaiblie ; ma folle tendresse paternelle ressemble, par ses faiblesses, par son inépuisable indulgence, à ces amours tellement invincibles, que ceux qui les éprouvent pardonnent tout, excusent tout chez la femme qui les trompe, les désole, les désespère, et qu’ils ne peuvent cependant s’empêcher d’idolâtrer ! Je t’ai aimée, idolâtrée, quoi que tu aies fait ; je t’aimerai, quoi que tu fasses. Ce n’est donc pas ton inconduite passée qui m’attriste à ce point.

— Qu’est-ce donc ?

— Que sais-je ? J’ai maintenant l’assurance de finir mes jours près de toi ; mon cœur devrait bondir de joie, il est navré.

— Souvent, vois-tu, bon père, nous nous exagérons tellement la valeur d’un bonheur longtemps désiré, poursuivi, que, lorsque nous l’atteignons, nous ressentons, non pas sans doute une déception, mais la différence de l’illusion à la réalité.

— Non ! telle n’est pas la cause de ma tristesse et de mes noirs pressentiments.

— Tu as tant souffert, pauvre père !… L’habitude de la douleur nous met en défiance contre le bonheur même le plus assuré.

— Peut-être bien, – répond Delmare pensif.

Puis, après un silence :

— Cependant, non, non, cette angoisse, inexplicable pour moi, doit se rattacher à quelque chose d’actuel, d’imminent.

Et Delmare ajoute d’une voix poignante, en enlaçant plus étroitement sa fille toujours assise sur ses genoux :

— Jeane, je t’en supplie, toi qui sais la cause de cette angoisse que j’éprouve malgré moi, toi qui sais la vérité, dis-la-moi, je t’en supplie : quelle qu’elle soit, dis-la-moi ?

— Quelle vérité, mon père ?

— Encore une fois, mes angoisses, mes pressentiments ont une cause, j’en éprouve les effets : mais elle reste un mystère pour moi ; tandis que toi, tu dois connaître, tu connais cette cause. Jeane, ma fille bien-aimée, par pitié, la vérité ; je ne demande que la vérité !… Pourquoi mon cœur est-il en ce moment brisé, déchiré ?… Pourquoi est-ce qu’aujourd’hui je souffre plus que je n’ai jamais souffert ? Dis !… Cependant, à cette heure, où tu reviens à moi pour ne plus me quitter, pourquoi est-ce que je pleure, hélas ! non de joie, mais de douleur ? – ajoute Delmare donnant cours à ses larmes longtemps contenues, et cachant sa tête blanche dans le sein de sa fille.

Jeane, malgré son inexorable résolution de terminer ses jours, trop lasse, disait-elle, ou plutôt trop faible, trop lâche, pour se réhabiliter par la vertu, préférant à cette noble réhabilitation la stérile expiation qu’elle demandait au suicide, Jeane, malgré son cruel égoïsme, car elle n’en pouvait plus douter, son père, déjà miné par le chagrin, ne survivrait pas au dernier coup dont il était vaguement averti par ses pressentiments, Jeane éprouve cependant autant de surprise que de compassion en songeant à l’étrange intuition de Delmare ; elle se reproche presque d’avoir voulu accomplir ce qu’elle regardait comme un devoir, en venant embrasser une dernière fois son père ; elle tâche cependant de donner le change aux pressentiments dont il est agité, le comble de caresses, essuie ses larmes sous ses baisers ; puis, livrant une partie de son secret, afin de mieux cacher l’autre, elle reprend :

— Tu veux savoir la vérité, mon père, afin de pénétrer la cause des tristes pressentiments dont tu es accablé ; je vais, quoi qu’il m’en coûte, être sincère.

— Oh ! parle… parle !

— Mon affection pour toi s’est ressentie de ce refroidissement de l’âme qui anéantit en moi toute sensation. Je t’aime encore autant qu’il m’est possible ; mais, hélas ! les battements affaiblis de mon cœur glacé ne répondent plus comme autrefois aux battements chaleureux du tien ; tu sens ma tendresse défaillir et ne plus répondre à la tienne. Telle est la cause de tes vagues tristesses ; mais qui sait si, ranimée à la douce influence de ton affection, je ne redeviendrai pas envers toi la Jeane des anciens jours ? Et maintenant, après cet aveu si pénible de ma part, ne cherche pas ailleurs la cause de tes tristes pressentiments.

Delmare reste de nouveau et pendant un moment pensif, et reprend en soupirant :

— Cette explication ne me satisfait pas. Je ne me suis point aperçu de cet amoindrissement de ton affection ; d’ailleurs, je serais certain de la raviver par la mienne. Non, non, telle n’est pas encore la cause de ma tristesse.

— Enfin, mon père, tu songes malgré toi à mon avenir, et, sois sincère à ton tour, il t’épouvante.

— Ton avenir ?

— Oui, dans le cas où je te survivrais.

— Hélas ! il n’est que trop vrai, cette pensée sera la torture de mon agonie. Ah ! cette fois encore, je dis : « Malédiction sur moi, sur mes prodigalités passées !… » La rente dont je vis doit s’éteindre avec moi ; tu ne possèdes plus rien de ta dot, tu as vingt-trois ans. Quelles seront après moi tes ressources, malheureuse enfant ?

— Mon père, avant de te répondre, permets à ce sujet une question, et promets-moi d’y répondre franchement, si extraordinaire qu’elle te semble.

— Je te le promets.

— Lorsque, parfois, cette pensée s’est présentée à ton esprit : « Que deviendra ma fille, lorsqu’elle aura dépensé complètement sa dot ? » ne t’est-il pas arrivé de te dire : « Ah ! si elle devait tomber plus bas encore qu’elle n’a tombé, ou supporter les horribles privations de la dernière détresse… je préférerais la voir morte de mon vivant ; au moins, mon agonie serait tranquille… »

— Tais-toi, Jeane, tais-toi ! ce que tu dis là est horrible, – répond Delmare tressaillant et cachant son visage entre ses mains, de crainte de rencontrer le regard de Jeane.

Il se rappelait que, ce soir-là même, durant son entretien avec Geneviève, ce vœu homicide s’était présenté à son esprit, bourrelé d’appréhensions à l’endroit de la destinée de Jeane.

Celle-ci, observant son père d’un coup d’œil pénétrant, fut certaine de ne pas s’être trompée, la veille, en disant à Maurice :

— Mon père ne me survivra pas, mais ma mort rendra son agonie tranquille.

Jeane reprit, tandis que Delmare restait dans un silencieux accablement :

— J’ai supposé un instant que tu préférais me voir morte plutôt que misérable et plongée dans la fange. Je voulais ainsi te prouver que je ne m’abusais pas sur les craintes que t’inspire mon sort ; je voulais, je veux, je dois te rassurer complètement, mon père.

— Comment cela ?

— Tu redoutes, n’est-ce pas, que, si je te survis, jeune encore et conservant quelques restes de beauté, n’ayant plus la vertu pour me défendre, habituée que je suis au désordre, poussée à bout par la détresse, je ne tombe dans une dégradation vénale, dont je n’ai pas eu, du moins jusqu’ici, à rougir.

— Jeane, je t’en conjure, assez… tu me désoles !

— Rassure-toi, mon père, je te le jure par ton amour pour moi… le serment le plus sacré qu’il me soit donné de faire… je jure que jamais je ne tomberai plus bas que je ne suis tombée !

— Ta résolution, en ce moment, est sincère, je sais la délicatesse de ton caractère, elle a survécu à tes égarements ; mais la misère, pauvre enfant, la misère !… Tu ne l’as jamais connue !… Ah ! tu ne sais pas quelles sont ses effroyables suggestions !

— Je te jure que jamais je n’aurai à redouter la misère.

— Soit, tant que j’existerai ; mais, après moi, de quoi vivras-tu ? Sera-ce de ton travail ? Tu ignores combien le salaire des femmes est insuffisant.

— Jamais je n’aurai besoin non plus de recourir à mon travail.

— Sur quelles ressources peux-tu donc compter ?

— Tu le sauras demain.

— Demain ?

— Oui, bon père, demain, tu auras la preuve absolue, irrécusable, que je n’aurai jamais à craindre ni la misère, ni la dégradation fatale qu’elle engendre, et, je le répète, que jamais, du moins, je ne tomberai plus bas que je ne suis tombée.

— Ton accent, l’expression presque solennelle de tes traits, tout me persuade que tu me dis vrai, Jeane ; cependant, malgré moi, je doute encore.

— Je dis vrai, j’en atteste la mémoire de ma mère !

— Cette preuve, que tu dois me donner demain, Jeane, pourquoi ne pas me la donner aujourd’hui ?

— La nuit s’avance, bon père ; les émotions de cette soirée t’ont vivement impressionné. Je me sens moi-même accablée de fatigue ; permets que nous remettions à demain la suite de cet entretien.

— Mais cette preuve, cette preuve que tu me dis qui m’allégerait d’un si grand poids, ne peux-tu pas en quelques mots me la donner ?

— La preuve doit être non verbale, mais matérielle, mon père ; demain, le messager de Nantua te l’apportera…

— Le messager de Nantua ?

— Oui ; nous avons laissé, Maurice et moi, nos bagages dans cette ville. Le soleil était radieux. Malgré le froid, nous avons trouvé un charme mélancolique à parcourir à pied le trajet de Nantua ici, en traversant ces sites qui nous rappelaient les belles et riantes années de notre première jeunesse.

— Ainsi, cette preuve que tu dis et qui doit me rassurer complètement sur ton avenir… ?

— Tu l’auras demain, bon père, à l’arrivée du messager de Nantua.

— Tes paroles mystérieuses m’inquiètent, et cependant il me faut te croire, tu as attesté la mémoire sacrée de ta mère.

— Et devant toi, en ce moment suprême, je l’atteste encore, mon père. Que je sois frappée de ta malédiction, si je t’abuse. Non, ma destinée ne doit plus te causer d’alarmes.

Au moment où Jeane prononçait ces mots avec un accent dont Delmare fut profondément frappé, Maurice et Geneviève rentraient dans le salon.

— Allons, mon fieu, – dit la nourrice, – après une soirée pareille à celle d’aujourd’hui, tu as besoin de repos. Il est bientôt une heure du matin ; et, comme tu te réveilleras dès l’aube afin d’embrasser ta Jeane, il faut te coucher, prendre des forces pour ton bonheur ; n’est-ce pas, monsieur Maurice ? n’est-ce pas, mademoiselle Jeane ? Mais où ai-je la tête ? je vous appelle mademoiselle, comme autrefois. Enfin, c’est égal, joignez-vous à moi pour obtenir de mon Charles qu’il aille se reposer, sinon vous verrez que, demain, il sera si brisé, qu’il n’aura plus la force de se lever.

Jeane, malgré son empire sur elle-même, souffrait cruellement, songeant à l’erreur où elle laissait son père ; aussi se joignait-elle à Maurice et à Geneviève, afin d’obtenir de Delmare qu’il cherchât quelque repos dans le sommeil. Il y consentit, faisant néanmoins allusion aux vagues pressentiments qui l’agitaient toujours, malgré sa conversation avec Jeane. Il se trouva si affaibli, qu’il eut besoin des bras de sa fille et de Maurice pour se soulever de son fauteuil et regagner sa chambre, où sa nourrice l’aida à se mettre au lit, après qu’il eut tendrement embrassé ceux qu’il appelait ses enfants.

Maurice se coucha tout habillé sur le canapé du salon. Jeane, sans vouloir non plus quitter ses vêtements, se jeta sur le lit de Geneviève, et celle-ci transporta dans la cuisine l’un des fauteuils du salon, assurant que ce siège vaudrait son lit. Bientôt le plus profond silence régna dans la maison de Delmare.

XXII

Nous rappelons au lecteur le souvenir du paysage où se sont passées les premières scènes de ce récit, lors de la récolte des foins des plateaux de Treserve, l’un des points culminants du Jura. Mais ce paysage, au lieu d’être paré des verdoyantes couleurs de l’été, disparaissait alors sous un immense linceul de neige durcie par la gelée. Le froid est très vif ; le ciel, clair et bleu, se colore à l’orient des premières rougeurs de l’aube ; à l’extrême horizon se dessine, dans la pénombre crépusculaire, la masse bleuâtre du mont Blanc, derrière lequel le soleil va se lever bientôt. Jeane et Maurice, profitant du sommeil de leurs hôtes, ont, avant le point du jour, quitté furtivement la maison de Charles Delmare, située à quelque distance et à mi-côte de la rampe au sommet de laquelle s’élèvent les corps de logis du domaine du Morillon, transformé en ferme-école par M. Dumirail ; son tombeau a été placé dans une chapelle rustique, au centre des bâtiments d’exploitation ; devant cette tombe, Maurice et Jeane se sont pieusement agenouillés, étant arrivés au Morillon alors que tous les habitants dormaient encore. Puis, les deux jeunes gens, calmes, recueillis, laissant derrière et au-dessous d’eux la ferme-école, ont gravi d’un pas lent et assuré, en se tenant par la main, le chemin sinueux qui, du Morillon, conduisait au chalet de Treserve. Soudain, le soleil apparaît au-dessus du mont Blanc ; son dôme devient d’un rose vif, presque vermeil, ainsi que les cimes dentelées des glaciers les plus élevés ; les montagnes secondaires se colorent à leur tour ; puis, enfin, les coteaux, la plaine couverte de neige, se nuancent aussi de reflets roses et vermeils coupés par de grandes ombres. Enfin, le soleil, s’élevant au-dessus du faîte du mont Blanc, cette immensité redevient d’une blancheur uniforme, dont il est impossible de rendre la grandeur imposante et triste. Jeane et Maurice, frappés de la majesté de ce spectacle, s’arrêtèrent au pied d’une croix élevée à mi-chemin de la route conduisant du Morillon au chalet de Treserve, et d’où l’on embrasse le vaste horizon dont nous avons tenté de donner une esquisse. Ils distinguent parfaitement, au loin et au-dessous d’eux, la maison isolée de Delmare, et, à mi-côte de la rampe, les bâtiments de la ferme-école.

— Maurice, – dit Jeane en s’arrêtant, – donnons un dernier regard d’adieu à la maison paternelle, riante retraite où se sont écoulées, dans la paix, le bonheur et l’innocence, les premières années de notre jeunesse.

Mais, s’interrompant, la jeune femme ajoute avec un geste indicatif :

— Maurice, vois-tu, là-bas, là-bas, sur la route de Nantua, cette voiture escortée de cavaliers ?…

— Je les vois ; ces cavaliers sont des gendarmes ; ils se dirigent vers la maison de ton père ; des gens de justice sont sans doute dans la voiture. Nous sommes partis à temps : on est à ma recherche…

— Regarde, regarde ! ils entrent dans l’avenue des noyers qui conduit au petit jardin. Ah ! quel réveil pour mon pauvre père ! Épuisé par les émotions de la veille, il dormait profondément ce matin, lorsque, avant le point du jour, j’ai doucement pénétré dans sa chambre, à la lueur tremblante de sa veilleuse ; j’ai à deux reprises baisé son front. En ce moment, il rêvait à moi, ses lèvres murmuraient mon nom.

— Jeane, il ne nous survivra pas ; songe à son désespoir, lorsqu’il recevra, vers midi, la lettre que nous avons mise à la poste de Nantua, lors de notre passage dans cette ville.

— Mon père reconnaîtra que je ne le trompais pas hier au soir, au moment de le quitter, en lui disant : « Je te le jure, je ne tomberai pas plus bas que je ne suis tombée ; je ne connaîtrai jamais la misère ; mon avenir ne doit t’inspirer aucune alarme. »

— Pauvre cher maître !… Ah ! nous sommes cruels, nous l’aurons tué !

— Son agonie sera douce ; elle eût été atroce, si je lui avais survécu… Bon père, ne m’a-t-il pas presque avoué malgré lui que, parfois, il désirerait me voir morte.

— Lui… lui ?…

— Oui, tant étaient grandes ses angoisses, son épouvante, à cette pensée qu’il me laisserait, après lui, pauvre, jeune et belle encore ; mais mon suicide lui rendra sa tranquillité d’esprit ; il quittera sans regrets, que dis-je ? avec une joie amère, cette vie désormais pour lui sans but, puisque je n’existerai plus. Va, Maurice, j’emporte du moins cette consolation suprême, que ma mort sera pour mon père un allégement, qu’elle le délivrera de terribles appréhensions.

— Puisse-t-il en être ainsi, Jeane ! Mais quel va être son mépris pour moi, lorsqu’il va savoir, par les gens de justice, les accusations dont je suis l’objet !

— Au mépris succédera le pardon ; tu expies imparfaitement, mais enfin tu expies le mal que tu as fait. Allons, Maurice, un dernier adieu à la maison paternelle que le détour du chemin va nous cacher ; puis continuons notre ascension, nous serons arrivés aux plateaux de Treserve avant que les gens qui te recherchent aient pu découvrir nos traces.

— Adieu, maison paternelle ! adieu, rustique berceau de mon heureuse enfance ! – dit Maurice avec une émotion profonde, jetant au loin sur le Morillon un long regard noyé de larmes. – Adieu, riant asile de mon adolescence ! Là, j’ai connu les plaisirs du foyer domestique, les douces joies de la famille ; là, j’idolâtrais le meilleur des pères, la plus tendre des mères ; là, mon âme s’est élevée par les plus nobles aspirations vers le beau, le juste et le bien ; là, j’ai compris la sublime poésie de la nature ; là, pour la première fois, mon cœur a battu pour toi, Jeane, pour toi qui sentiras bientôt ses derniers battements ; là, si lointain que m’apparût l’horizon de l’avenir, pas un nuage ne voilait sa radieuse sérénité. Adieu donc pour toujours, maison rustique ! À vous aussi, adieu, adieu, champs paternels ! Je vous cultivais avec amour et respect, terre sanctifiée par les labeurs de mon père ! Ma main jeune et robuste creusait vos sillons ; j’espérais les creuser encore le front blanchi et la main affaiblie par l’âge. Adieu, riches guérets, bois solitaires, où j’ai tant rêvé de toi, Jeane !… Adieu, prairies parfumées dont tu étais la reine, ô toi, la fiancée de mon cœur ! vous êtes maintenant le domaine de l’étranger. Ah ! je le jure en ce moment suprême, je n’éprouve nul regret de la perte de mon héritage ! Honoré sois-tu, mon père, vénérées soient ta mémoire et ta prévoyante sagesse ! dans ce tutélaire asile ouvert à leur pauvreté, des générations d’honnêtes et laborieux enfants du peuple trouveront, ainsi que tu le disais, le pain de l’âme et l’instrument du travail : tu as accompli, en me déshéritant, un devoir sincère ; mon châtiment aura été fécond pour autrui ! Le prix de ce domaine, depuis longtemps dissipé par moi, n’eût servi qu’à reculer de quelques années ma ruine stérile et fangeuse. Sois donc béni et vénéré, ô mon père ! je te le dis du plus profond de l’âme en jetant un dernier regard sur ces lieux où s’élève ta tombe.

— Maurice, Maurice, – reprend Jeane, les yeux humides de larmes, en serrant les mains du jeune homme entre les siennes, – si Dieu t’entend, s’il lit dans ton cœur la sincérité de tes paroles, tu seras pardonné !

En ce moment, les cloches des villages voisins du Morillon commencèrent de sonner la messe dominicale. Ce bruit lointain et mélancolique des cloches, si souvent entendu autrefois par eux, cause aux deux jeunes gens une impression profonde ; ils se donnent de nouveau la main, et continuent leur ascension vers le chalet, interrompant çà et là leur silence pensif en échangeant de communes remémorances.

— T’en souviens-tu, Jeane ? c’est à cet endroit de la route que San-Privato, se rendant avec nous au chalet de Treserve, et lisant, nous disait-il, dans nos âmes plus clairement que nous-mêmes, te révélait l’attrait presque invincible qu’il t’inspirait, et me révélait, à moi, que l’envie et la jalousie causaient l’éloignement que j’avais soudain ressenti pour lui.

— Oui, Maurice, c’est ici que ce tentateur jetait dans ton âme les premiers désirs de cette ambition généreuse alors, mais qui devait un jour te conduire à Paris, à ta ruine, à ta perte.

— Ô Jeane, que d’événements accomplis depuis ce temps-là ! Notre vie a été faussée, pervertie, bouleversée, perdue, et la nature, immuable dans sa grandeur, n’a pas changé. Tiens, reconnais-tu cet énorme mélèze, à l’abri duquel nous nous mettions autrefois, lorsque la pluie nous surprenait dans la montagne ?

— Et là-bas, sous les nœuds des énormes racines de ce hêtre, la petite source souterraine où tu me faisais boire dans le creux de ta main, la vois-tu ? la vois-tu ? Elle coule toujours et semble fumer par ce grand froid, cette eau pourtant si fraîche en été !

Puis Jeane ajoute avec un sourire navrant :

— Adieu, bon vieux mélèze, qui nous as tant de fois couverts de ton ombrage !… Adieu, chère petite source, où tant de fois se sont rafraîchies nos lèvres ; tu verdiras encore, bon vieux mélèze ; tu couleras toujours, limpide et pure, chère petite source, alors que depuis des années nous ne serons plus, Maurice et moi, que poussière !…

Les deux jeunes gens, redevenus silencieux et pensifs, continuaient de gravir la pente du chemin dont la neige, de plus en plus durcie par l’altitude de la montagne, craquait sous leurs pieds. Bientôt ils virent au loin, descendant et venant à leur rencontre, les gens du chalet de Treserve, se rendant à la messe de leur paroisse. Le père et la mère, déjà vieux, avaient vu naître Maurice, et Josette, leur fille aînée, avait autrefois accompagné Mme Dumirail à Paris. Le frère et la sœur de la servante suivaient leurs parents. Du plus loin qu’ils aperçurent Maurice, reconnaissable à sa haute stature, les montagnards s’arrêtèrent d’abord très surpris ; puis, hâtant le pas, ils s’approchèrent :

— Jésus Dieu ! – dit le vieillard – est-il possible ? c’est vous, monsieur Maurice ? c’est bien vous ?

— Et vous aussi, mademoiselle Jeane ? – ajouta la bonne femme ébahie. – Dans le pays, on assurait que vous étiez restés tous deux et pour toujours à Paris, la grande ville.

— Nous voici de retour dans nos montagnes, mes amis, répond Maurice, et nous ne les quitterons plus, ces chères montagnes…

— Ah ! tant mieux, tant mieux, monsieur Maurice ! – reprend le vieillard. – Feu votre honoré père, notre bon maître pendant tant d’années, nous a dit à un chacun que vous aviez toujours votre place à la ferme-école du Morillon, et que tôt ou tard vous y reviendriez, comme l’enfant prodigue. Dame ! après tout, faut bien que jeunesse se passe.

— La nôtre a passé, bon père, – reprend Jeane en souriant ; – nous sommes devenus, sans qu’il y paraisse, aussi vieux que vous, qui avez de si beaux cheveux blancs. Et votre fille Josette, où est-elle, l’excellente créature ?

— Feu M. Dumirail l’a placée à la ferme-école comme lingère, en retour de son attachement pour feu votre brave et bonne mère, monsieur Maurice. Pauvre Josette ! elle se rappelle toujours que les chouettes du donjon et les chiens de garde du Morillon criaient et hurlaient la mort quand nos maîtres ont quitté la maison. Et, dame ! voyez un peu les présages, pourtant ! Deux mois après son départ, notre madame mourait à Paris, et votre digne père mourait ici, dix-huit mois après sa femme.

— Mais, grâce à Dieu, il vivra toujours dans la mémoire des bonnes gens du pays, en reconnaissance du bien qu’il a fait, – reprend Maurice. – La ferme-école dotera le Jura de bons agriculteurs, et ils étaient rares.

— C’est ce que tout le monde dit dans le pays, monsieur Maurice : car déjà l’on s’aperçoit de l’amélioration de la culture en certains cantons, grâce aux élèves de la première sortie du Morillon, vu qu’ils ont commencé de se placer, il y a tantôt deux ans, dans les plus fortes métairies du pays. Oh ! n’en avait pas qui voulait, des morillons, comme on appelle les élèves de la ferme. Tenez, monsieur Maurice, vous vous rappelez peut-être bien Joson, le fils au père Martin ?

— Certes, je me le rappelle ; c’est le père Martin, le doyen des laboureurs du Jura, qui m’a mis le premier la main au manche de la charrue.

— Et, sans compliment, monsieur Maurice, il n’a pas fait un mauvais écolier. Ah ! dame ! il fallait vous voir à la défriche, avec votre charrue à la Dombasle, attelée de vos trois superbes paires de bœufs. Il n’y avait qu’un cri pour dire de vous : « Ce sera un jour le roi des laboureurs. »

— Ah ! pour mon malheur, j’ai renoncé à cette belle royauté. Mais vous me parliez de Joson, le fils du père Martin ?

— Oui, monsieur Maurice. Eh bien, il est sorti le premier en rang du Morillon ; il a été placé chez l’un des plus gros propriétaires du Jura, aux gages de douze cents francs, logé, nourri et tout ce qui s’ensuit, et ainsi des autres morillons. Jugez, d’après cela, ce que gagneront ces jeunes gens, puisqu’on se les dispute, on se les arrache, ces braves morillons. En fin de compte, il y a profit pour tout le monde et pour la culture ; cela, grâce à qui ? À votre brave et digne père, monsieur Maurice.

— Ah ! Jeane, – dit à demi-voix Maurice à la jeune femme, – si j’avais hérité de mon père, elle était dissipée dans l’orgie, cette fortune employée par lui d’une manière si intelligente et si admirablement féconde. Te rappelles-tu ces paroles de notre cher maître : « C’est un crime que de jeter au vent d’une prodigalité stérile un patrimoine qui peut et doit être un si puissant levier pour le bien de nos semblables. »

— Ah çà ! monsieur Maurice, – reprend le vieillard, où allez-vous donc comme ça, par la neige, dans les hauts prés ? La neige porte et vous avez le pied montagnard, je le sais ; mais faut prendre garde, au moins, aux endroits abrités du nord, et où la neige est folle[1]. Vous y enfonceriez comme dans une tourbière.

— Nous avons, Jeane et moi, souvent parcouru la montagne en hiver, et nous ne ferons pas d’imprudence. Nous allions nous promener jusqu’au chalet, oubliant que c’est aujourd’hui dimanche, et que vous deviez être à la messe ; mais nous trouverons du feu chez vous, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, monsieur Maurice, un bon brasier qui vous réchauffera. La clef de la porte du chalet est vous savez bien où… si vous ne l’avez pas oublié ?

— Elle est accrochée derrière le volet, à gauche de la porte d’entrée. – reprend Jeane en souriant. – Voyez si j’ai bonne mémoire !

— Allons, adieu, bonnes gens ! dit Maurice.

Et il ajouta, au moment de poursuivre sa route :

— Y a-t-il beaucoup de neige sur les prés, là-haut, vers le col de Treserve ?

— Oh ! il y en a plus de dix pieds, monsieur Maurice.

— Mais la neige porte bien ?

— Comme le roc… Par le froid qu’il fait, jugez donc !… Elle est gelée à six pouces.

— Merci… Adieu, bonnes gens.

— Pas adieu, mais au revoir, monsieur Maurice, puisque vous voilà pour toujours de retour dans nos montagnes. Faites bien attention aux neiges folles, et conservez-vous !

Après ce vœu, formulé selon la coutume des montagnards du Jura, les métayers, continuant leur route, descendirent vers les vallées ; les deux jeunes gens poursuivirent leur ascension vers le col de Treserve, retombant dans leur silence méditatif, de temps à autre entrecoupé d’allusions à leur situation actuelle ou aux événements d’autrefois.

— Maurice, dit Jeane sortant de sa rêverie, à cette heure, qu’éprouves-tu ?

— Mon âme est tranquille, presque sereine. Elle se dilate, s’épanouit à mesure que nous nous rapprochons du faîte de la montagne. Je ne sais s’il faut attribuer ce fait à l’action de l’air de plus en plus pur de ces hautes régions ; mais, à chaque pas, il me semble laisser derrière moi les dernières attaches par lesquelles je tenais encore quelque peu à la vie.

— Décidément, Maurice, tu n’éprouves aucun regret de mourir si jeune ?

— Aucun. Les choses de la vie m’apparaissent à cette heure dans un lointain si vague, qu’elles me deviennent à peine perceptibles, ainsi qu’il en est de ces collines, de ces plaines semées de villages et de bourgs que nous ne distinguons plus qu’à peine là-bas, au-dessous de nous, à une distance incommensurable. Et toi, Jeane, es-tu tranquille ?

— Oh ! mieux que cela, je suis heureuse, heureuse comme le voyageur harassé, qui oublie la fatigue, les dangers de la route, alors qu’il se voit au terme de son voyage.

— Chacun de nos pas nous rapproche du terme de ce voyage. Mais, dis-moi, Jeane, éprouves-tu aussi une espèce d’hallucination ? Moi, je la ressens depuis quelques minutes. Il n’est pas un des accidents de terrain, pas un des arbres, pas un des rochers de cette route, dont je n’aie gardé le souvenir présent, et, cependant, il me semble que nous sommes dans un pays absolument nouveau pour moi. Suis-je donc le jouet de l’un de ces mirages que, souvent, dit-on, l’approche de la mort provoque, malgré nous, dans notre esprit troublé.

— Peut-être ; car je suis aussi, en ce moment, sous l’influence d’une étrange hallucination : non que les sites que nous parcourons me semblent inconnus ; mais la nature prend à ma vue des proportions gigantesques ; tiens, les sapins du bois voisin du chalet sont, à mes yeux, aussi élevés que le pré de Treserve, et ce pré me paraît se perdre dans les dernières profondeurs du firmament.

Maurice et Jeane, en devisant ainsi, ont dépassé le chalet et gravi la pente des prairies qui conduisent au col de Treserve. Au delà de ces prés, l’autre versant de la montagne est coupé brusquement à pic. Une étroite corniche naturelle, serpentant au faîte de cette muraille calcaire, de douze cents pieds d’élévation, conduit à la grotte de Treserve, chemin périlleux où, plusieurs années auparavant, San-Privato avait failli périr en entraînant avec lui Jeane à l’abîme. Vers le milieu et à l’un des détours de cet abrupt sentier, se trouve une saillie du roc surplombant le précipice d’une effrayante profondeur, et formant une sorte de plateforme d’une surface si étroite qu’en s’y arrêtant, Jeane et Maurice peuvent à peine s’y tenir debout et enlacés dans les bras l’un de l’autre. Tous deux sont pâles, calmes et résolus.

— Allons, Maurice, – dit Jeane d’une voix ferme, voici l’heure du sacrifice et de l’expiation. Es-tu prêt ?

— Je suis prêt.

— Adieu la vie ! – dit Jeane. – Adieu la vie dont je suis lasse, lasse ! et dont j’ai tari la coupe jusqu’à la lie la plus amère.

— Adieu la vie ! – dit Maurice. – Adieu la vie, où je ne trouverais qu’opprobre et châtiments mérités.

— Mourons ensemble à la fleur de notre âge, nous qui devions vieillir ensemble.

— Un baiser, Jeane, ma fiancée, un baiser ! le premier et le dernier de notre amour, amour resté pur comme les innocentes années de notre jeunesse.

— Oui, Maurice, oui, mon bien-aimé ; mes lèvres, pour la première et dernière fois, presseront les tiennes au moment de nous précipiter dans l’espace, et, dans cet embrassement suprême, nos âmes s’exhaleront ensemble.

Maurice serre convulsivement Jeane dans ses bras ; elle ferme les yeux, tend ses lèvres au jeune homme, et, au moment où leurs bouches s’effleurent, il s’élance, entraîne Jeane avec lui, et tous deux plongent dans le vide immense béant à leurs pieds.

XXIII

Trois jours se sont écoulés depuis le suicide de Jeane et de Maurice. Il fait nuit. On voit briller une vive lumière à travers les vitres de la chambre de Delmare.

Josette et sa mère, femme du métayer de Treserve, causent, assises au coin de la cheminée de la cuisine. Elles sont pâles. Leurs yeux sont rougis par des larmes récentes.

— Ainsi, lorsque dimanche tu les as rencontrés près du chalet, tu ne te doutais de rien ? – demandait Josette à sa mère. – Ils n’avaient donc, ni l’un ni l’autre, la figure de deux désespérés ?

— Non ; ils ont été pour nous bien bons et bien avenants. Ils nous ont dit qu’ils revenaient dans nos montagnes pour ne plus jamais les quitter.

— Hélas ! ils n’ont pas menti ! Jésus, mon Dieu ! – dit Josette, dont les larmes coulent de nouveau. – ils n’ont pas menti ! Pauvres jeunes gens ! et quand je pense qu’il y a six ans ils sont partis pour Paris, si beaux, si amoureux l’un de l’autre ! Ah ! maudit présage, maudit présage, tu ne me trompais pas !

— Nous nous sommes doutés du malheur lorsque, en nous en retournant au chalet, après la messe, nous avons rencontré, sur la route du Morillon, les gendarmes à la poursuite de M. Maurice.

— Comment savaient-ils qu’il était monté aux prés de Tréserve ?

— Des gens du Morillon, occupés aux étables avant le jour, ont vu M. Maurice et Mlle Jeane entrer dans la chapelle de la ferme et prendre ensuite le chemin du chalet.

— Les gendarmes ont donc monté jusque là-haut, ma mère ?

— Oui ; ils ont su de nous que, deux heures auparavant, nous avions rencontré le jeune monsieur et la jeune dame allant du côté du chalet. L’officier nous a requis de les conduire. Ton père les a guidés, suivant sur la neige la trace des pas de ces pauvres jeunes gens, jusqu’au bout des prés du col, à l’endroit où la montagne est à pic et où se trouve le sentier qui conduit à la grotte de Treserve. Les gendarmes n’ont pas osé s’aventurer plus loin : ils ont dit à ton père d’aller visiter la grotte pour voir si M. Maurice n’y serait pas caché ; ton père n’a pas osé refuser ; mais, à mi-chemin et au tournant du sentier, il a vu un piétinement sur la neige, au bord du roc, et puis plus rien, plus de trace.

— Hélas ! c’est de là qu’ils s’étaient tous deux précipités ?

— Mon Dieu, oui ; car hier, en tournant la montagne, on est allé de l’autre côté, au pied de son versant, où l’on a trouvé, dans les rochers, les deux pauvres corps si broyés qu’ils n’avaient plus figure humaine.

— Malheureux M. Delmare ! on aurait dit qu’il attendait pour mourir qu’on eût rapporté les deux cadavres ! Ah ! ma mère, quelle terrible chose ! j’en frissonne encore.

— Tu étais donc déjà ici à ce moment-là ?

— Oui ; car, en apprenant le malheur qui venait d’arriver, j’étais accourue du Morillon offrir mes services à la vieille Geneviève pour l’aider à soigner M. Delmare, pensant bien quel coup affreux lui porterait la mort de ces infortunés.

— Dieu du ciel ! je le crois bien : il les aimait comme ses enfants ! « Tu es une bonne fille, Josette, m’a dit Geneviève. Reste ici ; tu m’aideras à ensevelir deux de mes morts : mais tu ne toucheras pas au troisième, qui sera mon Charles ! » Elle me faisait presque peur en me parlant ainsi de ses morts ! elle avait un air si farouche, si égaré…

— Je crains que la chère femme n’ait plus bien la tête à elle depuis la mort de M. Delmare.

— Je le crains aussi, ma mère. Savez-vous qu’elle devient inquiétante avec ce couteau qu’elle aiguise toujours !

— Mais qu’est-ce donc qu’elle en veut faire, de ce couteau ?

— Je ne sais. Pour en revenir à M. Delmare, quand il a eu reçu une lettre de Nantua, écrite par M. Maurice et sa cousine, et où ils disaient qu’on trouverait leurs corps au pied du roc de Treserve, le cher homme est tombé sans connaissance. Nous l’avons cru mort ; mais non, il a repris ses esprits ; mais, à sa faiblesse, on voyait bien qu’il ne vivrait pas longtemps. Il a pourtant eu le courage de donner des ordres pour qu’on aille chercher les corps, et il disait à Geneviève : « Je ne mourrai pas encore, non ! Je ne veux pas mourir avant qu’on ait retrouvé et rapporté ici les restes de Jeane et de Maurice. Je les attendrai, afin que nous soyons enterrés tous trois dans la même fosse. »

— Pauvre monsieur ! pauvre monsieur ! Ah ! Josette, c’est à fendre le cœur !

— Il a fait ce qu’il a promis : il s’est empêché de mourir jusqu’à hier. Je le veillais avec Geneviève. De temps à autre, il répétait : « Les corps ne viennent pas, nourrice, les corps ne viennent pas. Je le sens, je n’ai presque plus de temps à vivre. Comme ils tardent donc !… comme ils tardent ! » Enfin, vers les deux heures, il voit de son lit, à travers les carreaux de la fenêtre, passer un brancard couvert de branchages de sapin porté par des gens de la montagne. Alors, ô ma mère ! j’en rêverai longtemps, allez ! de ce que j’ai vu en ce moment terrible.

— Achève ! achève ! tu me donnes la chair de poule.

— M. Delmare, voyant passer le brancard, s’écrie : « Les voilà !… les voilà !… » Et, avant que nous ayons pu seulement penser à l’en empêcher, il se dresse, sort de son lit, entraînant après lui un de ses draps qui l’enveloppait comme un suaire, traverse la chambre, le salon, la cuisine, ouvre la porte au moment où l’on déposait le brancard devant la maison, lève ses deux bras au ciel, s’écrie : « Jeane !… Jeane !… » Et il tombe expirant sur le brancard où étaient les deux corps.

— Que Dieu ait son âme ! – dit la mère de Josette en essuyant ses larmes : – c’était un digne homme.

En ce moment, les deux femmes entendent dans la salle voisine un éclat de rire nerveux, convulsif, retentissant, qui les frappe de surprise et d’effroi. Elles gardent un instant le silence, et Josette reprend à voix basse et d’une voix tremblante :

— As-tu entendu, ma mère ?

— Oui, c’est la vieille Geneviève ; quel éclat de rire, bonté divine ! De quoi peut-on rire ainsi quand on veille des morts ? Pour sûr, elle devient tout à fait folle.

— Que faire ? Elle a voulu veiller seule cette nuit, près des trois cercueils, empêchant qu’on ne cloue la dernière planche de celui de M. Delmare.

— Mon Dieu ! pauvre vieille, si elle allait se trouver mal ! Josette, si nous entrions là-dedans ?

— Je n’ose pas ; tu sais bien qu’elle nous a dit d’un ton bourru : « Allez-vous-en, je veillerai seule mes morts ! »

— Écoute, ma fille, écoute, – reprend la paysanne prêtant l’oreille du côté de la pièce voisine ; – il me semble que Geneviève parle.

Les deux femmes restent silencieuses, attentives et entendent, en effet, quelques mots inintelligibles prononcés par la nourrice d’une voix saccadée ; puis tout se tait.

— Josette, – reprend la métayère, – il me semble que c’est une impiété de laisser une folle veiller des morts : viens, entrons…

— Je n’ose.

— Viens, viens ! – répond la mère de Josette en se dirigeant vers la porte de la pièce voisine ; – n’aie pas peur !

— Si Geneviève allait nous frapper de ce couteau qu’elle aiguise sans cesse ?

— Encore une fois, ma fille, des chrétiens ne peuvent pas laisser une folle veiller des morts ! – reprend la paysanne en entr’ouvrant avec précaution la porte du salon, au seuil duquel elle s’arrête un instant, ainsi que Josette.

Plusieurs bougies placées dans des flambeaux éclairent brillamment le salon. Les cercueils de Jeane et de Maurice sont placés à droite et à gauche de celui de Delmare enveloppé jusqu’au cou dans son linceul. Le coffret renfermant les lettres de sa fille a été, selon qu’il l’a recommandé à Geneviève, placé dans sa bière ; sa tête repose sur un oreiller. Tel était son épuisement, sa maigreur au moment où il a expiré, que la mort a peu altéré ses traits. Ses paupières ont été pieusement closes par sa nourrice. Elle a soigneusement lissé, peigné, parfumé sa chevelure et sa barbe blanche. Il semble endormi. L’expression de son visage, pour ainsi dire momifié sous l’influence de sa dernière pensée, loin d’offrir le caractère du désespoir, est, au contraire, empreinte d’une sorte d’allégement et de sérénité. En effet, les prévisions de Jeane se sont réalisées. Son suicide a délivré son père des angoisses dont son agonie eût été bourrelée en songeant que sa fille lui survivait, belle, jeune et exposée aux horreurs et aux tentations de la misère. Geneviève n’a pas remarqué que la porte vient d’être doucement ouverte par la mère de Josette, et elle reste agenouillée sur le tapis, non loin du cercueil de son fieu ; occupée d’aiguiser, d’affiler sur une pierre de grès un couteau de cuisine, la nourrice interrompt de temps à autre sa manœuvre pour passer son doigt sur le tranchant de la lame ou sur sa pointe ; puis elle hoche la tête d’un air satisfait en murmurant quelques mots sans suite ; sa physionomie est sinistre ; son œil, fauve et ardent, rougi par ses larmes, dont la source semble tarie, jette par instant des éclairs de férocité. Soudain elle laisse son couteau sur la pierre de grès, se lève lentement, s’approche du cercueil de Charles Delmare, le contemple avec une tristesse passionnée ; puis, à plusieurs reprises, elle le baise au front avec un orgueil farouche.

— Quel beau mort tu fais, mon Charles !… Tu as été le plus bel enfant, le plus beau jeune homme que j’aie vu, et tu es le plus beau mort qu’on puisse voir !… Je t’aime mieux trépassé que vivant et te nourrissant de douleur ! Tu n’attendras pas longtemps ta vieille nourrice, va, mon fieu ! Elle a un seul regret, un grand regret : ses os reposeront loin des tiens ; mais aussi… ah ! dame ! je te l’ai dit souvent, mon Charles, qui vivra verra. Je m’entends… suffit, j’ai mon idée… Eh ! eh ! quand le bon Dieu roupille, c’est aux bonnes gens de faire sa besogne. Faubourg Saint-Honoré, 92… Ah ! muscadin, muscadin !… tu ne t’attends pas à celle-là, toi ! Ah !… ah !… ah !… ah !…

Et Geneviève pousse de nouveau cet éclat de rire convulsif, presque égaré, dont Josette et sa mère ont été naguère effrayées.

— Son accès de folie la reprend, – dit tout bas la paysanne à sa fille en ouvrant davantage la porte et en entrant dans le salon. – Tâchons de la décider à se coucher ; nous veillerons les corps.

Geneviève, à la vue de ces deux femmes, se retourne vers elles et leur dit brusquement : – Qu’est-ce que vous voulez ?… qu’est-ce que vous venez faire ici ?

— Geneviève, vous êtes fatiguée ; reposez-vous un peu, nous veillerons pour vous.

— Allez-vous-en.

— Geneviève, à force de chagrin, votre esprit se dérange ; vous…

— Ah ! ah ! ah !… elles me croient folles, celles-là ! sont-elles donc bêtes !… – reprend la nourrice avec un nouvel éclat de rire sinistre. – J’ai ma tête… allez ! oh ! jour de Dieu ! oui, je l’ai, ma tête, jusqu’à temps qu’on me la prenne !

— Ma mère, l’entends-tu ? murmura Josette ; – elle dit qu’on lui prendra sa tête. Elle perd la raison !

— Bonne Geneviève, – poursuit la paysanne faisant à sa fille un signe d’intelligence, – vous devez être fatiguée… nous venons…

— Allez-vous-en dans la cuisine, laissez-moi tranquille !

— Geneviève, écoutez…

— Vous en irez-vous, à la fin ? – s’écrie la nourrice d’un air menaçant en faisant un pas vers les deux femmes. – Je veux rester seule ici avec mes morts, moi !

— Mais vous ne savez plus ni ce que vous dites ni ce que vous faites, pauvre femme ! – s’écrie la paysanne, – et vous…

— Si vous ne sortez pas d’ici, prenez garde ! s’écrie la nourrice.

Et, se baissant, elle saisit le couteau resté sur la pierre à aiguiser, le brandit et cause une telle frayeur à Josette et à sa mère, qu’elles sortent précipitamment du salon. Geneviève ferme la porte à double tour, va donner de nouveau un baiser sur le front du cadavre de Delmare, et lui dit :

— Demain matin, mon fieu, quand je t’aurai conduit, tes enfants et toi, jusqu’à votre fosse, quand j’aurai vu combler le trou, alors, en route pour ce beau Paris… Faubourg Saint-Honoré, 92… Je saurai bien là où est le muscadin ; s’il n’est pas à Paris, j’irai le chercher ailleurs. Serait-il au fond de l’enfer, il faudra bien que je le déniche, le muscadin ! J’ai bon pied, bon œil, et l’argent de ma rente pour payer les frais de voyage. Qui vivra verra… Ah ! ah !… ah ! ah !…

La nourrice pousse de nouveau son éclat de rire insensé, s’agenouille devant la pierre de grès, où elle continue d’aiguiser son couteau avec une activité fébrile.

ÉPILOGUE

La scène se passe dans le boudoir de la baronne de Hansfeld. Elle est assise sur le divan, à côté de San-Privato. Celui-ci tient à la main un journal dont il termine ainsi la lecture :

« Telle a été la fin tragique de Mme San-Privato, à peine âgée, dit-on, de vingt-trois ans, et que l’on a vue, il y a quelques années, l’une des reines du monde élégant. On attribue le double suicide que nous avons raconté à un désespoir amoureux et aux poursuites criminelles exercées contre M. Maurice Dumirail, prévenu de faux et d’homicide. »

San-Privato dépose le journal sur une table placée près de lui, et reste un moment pensif.

— Étrange fatalité ! quelle coïncidence entre cette mort et mes projets ! Allons, si sceptique que je sois, il me faut cependant croire à la bénigne influence de mon étoile…

MADAME DE HANSFELD. – Oui, enfin, te voilà libre ; le suicide de cette malheureuse vient merveilleusement à point : tu pourras épouser la riche héritière.

SAN-PRIVATO, souriant. – Hier encore, je maudissais ma destinée… Ô ingratitude ! la Providence me réservait la plus douce surprise !

MADAME DE HANSFELD. – Ainsi le dernier anneau de ta chaîne est brisé, lourde chaîne dont les meurtrissures t’ont été si longtemps douloureuses !

SAN-PRIVATO. – Plus douloureuses que tu ne peux le supposer, Antoinette ; tu ne sais pas de quelle torture la mort de Jeane me délivre !

MADAME DE HANSFELD. – Ah ! ton nom n’a été que trop longtemps couvert d’opprobre et de ridicule !

SAN-PRIVATO. – Ce n’est pas tout.

MADAME DE HANSFELD. – Comment ?

SAN-PRIVATO. – Je l’aimais toujours !

MADAME DE HANSFELD. – Jeane ?… Qu’entends-je !

SAN-PRIVATO. – Je l’aimais avec fureur, avec désespoir. Elle était ma femme, j’avais des droits sur elle, et seul, seul, au milieu des désordres de sa vie, j’ai toujours été impitoyablement repoussé, malgré la sincérité, malgré l’ardeur de ma folle passion !

MADAME DE HANSFELD. – Quoi ! ses mépris, le déshonneur dont elle t’a couvert et votre séparation n’avaient pas éteint en toi cet amour insensé ?

SAN-PRIVATO. – Sa mort seule pouvait l’éteindre, ce fatal amour ! Mon Dieu ! combien j’ai souffert !… combien j’ai souffert !… Il ne se passait pas de jour sans que la ravissante image de Jeane s’offrît à ma pensée… Souvent, durant mes brûlantes insomnies, je pleurais ou je riais de rage ; ma jalousie féroce ou le funeste attrait de l’impossible avivait-il ma folle passion ? ou bien cette passion avait-elle laissé dans mon cœur des racines indestructibles ?… Je ne sais ; mais, je te le répète, Antoinette, la mort de Jeane pouvait seule me rendre le repos !

MADAME DE HANSFELD. – Que cette mort soit donc doublement bénie ! Te voilà libre et délivré de cette horrible obsession.

SAN-PRIVATO. – Oui, me voilà libre, et doublement vengé d’elle et de Maurice… Ah ! leur suicide me prouve que je ne me trompais pas. Ils se sont aimés jusqu’à la fin… Rien n’a pu détruire ni remplacer dans leur cœur ce premier amour que j’ai vu s’épanouir, il y a six ans, au Morillon, et qui, alors et depuis, m’a inspiré contre Maurice une inexorable jalousie, un impérieux besoin de vengeance, qui vient enfin d’être assouvi par la mort de ma femme et de son cousin… Et ce Delmare ?… Il ne leur survivra pas sans doute : ma vengeance est complète. Ah ! il me faut bien croire à mon étoile, malgré quelques éclipses qui l’ont assombrie…

MADAME DE HANSFELD. – Mais qui rendent maintenant sa lumière plus radieuse. Quel avenir s’ouvre devant toi, mon Albert ! Comblé des faveurs de ton souverain, il te rappelle de Berlin, où tu étais ministre, et te confie, à toi, si jeune encore, la direction des affaires étrangères de ses États, et tu peux épouser cette riche héritière qui s’est affolée de toi ! Elle est, il est vrai, malgré ses trois millions de fortune, laide à faire peur.

SAN-PRIVATO, tendrement. – Mais tu es toujours si belle, Antoinette ! Ah ! plus que jamais, je dois bénir mon étoile !

MADAME DE HANSFELD, avec expansion. – Ah ! mon Albert, quelle joie de pouvoir accomplir nos projets ! J’irai m’établir à Naples, où tu seras désormais fixé ; je passerai mes jours près de toi, en ménageant, ainsi que tu sais les ménager, les apparences. Dis, quel sort plus heureux maintenant que le mien ?… Te suivre dans le plus beau pays du monde, t’y voir chaque jour, vivre plus que jamais par toi et pour toi ; me réjouir, dans mon amour et dans mon orgueil, d’avoir pour amant le premier homme d’État de son pays, et être assez riche pour encadrer mon amour d’une splendeur princière… Ah ! c’est surtout aujourd’hui que je suis heureuse de posséder une grande fortune, car, sais-tu, d’après le dernier inventaire de M. Thibaut, à quel chiffre s’élèvent mes revenus ?

SAN-PRIVATO, souriant. – Voyons le chiffre.

MADAME DE HANSFELD. – Cent sept mille livres de rente, sans compter cet hôtel et mes pierreries…

UN VALET DE CHAMBRE, entrant après avoir frappé. – M. Richard d’Otremont demande si madame la baronne peut le recevoir ?

MADAME DE HANSFELD, avec impatience. – Est-ce que vous avez dit à M. d’Otremont que j’étais chez moi ?

LE VALET DE CHAMBRE. – Madame ne m’ayant pas donné d’ordre contraire…

MADAME DE HANSFELD, à San-Privato. – Il y a des siècles que je n’ai vu M. d’Otremont ; nous nous sommes quittés très en froid, je ne sais quel peut être l’objet de sa visite.

SAN-PRIVATO. – On a répondu que vous étiez chez vous… Vous ne pouvez guère vous dispenser de recevoir M. d’Otremont.

MADAME DE HANSFELD, au valet de chambre. – Faites entrer. (Le serviteur sort.) Richard ne m’a jamais, je crois, pardonné d’avoir failli être l’instrument de nos projets, lors de ce duel, tu te rappelles ?

SAN-PRIVATO, se levant. – Oui ; mais je te quitte… D’Otremont m’est d’ailleurs aussi profondément antipathique que me l’était son ami Charles Delmare, probablement défunt à l’heure qu’il est.

LE VALET DE CHAMBRE, annonçant. – M. d’Otremont.

Richard entre dans le boudoir. L’expression de ses traits est froide et sardonique ; il semble à la fois surpris et satisfait de rencontrer San-Privato ; celui-ci s’est levé et dit en se dirigeant vers la porte du boudoir :

— Bonjour et adieu, cher monsieur d’Otremont.

D’OTREMONT. – Bonjour, mais non pas adieu, monsieur San-Privato…

SAN-PRIVATO. – Comment cela ?

D’OTREMONT. – J’ignorais votre retour de Berlin et ne m’attendais pas au plaisir de vous voir ici. Je tiens à profiter de la bonne fortune que m’offre le hasard…

SAN-PRIVATO. – Vous êtes trop aimable, mais je suis obligé de quitter madame.

D’OTREMONT, très sérieux. – Pardon, vous me ferez la grâce de rester.

SAN-PRIVATO. – La plaisanterie est charmante, mais…

D’OTREMONT, d’une voix hautaine. – Monsieur San-Privato, je ne plaisante qu’avec mes amis.

SAN-PRIVATO, ironique. – Et vous réservez, ce me semble, monsieur, vos importunités à ceux que vous n’honorez pas de votre amitié ?

D’OTREMONT, sévèrement. – Je réserve mon mépris et ma haine aux gens haïssables et méprisables, monsieur.

SAN-PRIVATO, impassible. – Et quels sont, de grâce, monsieur, ces gens méprisables et haïssables ?

MADAME DE HANSFELD, avec une colère contenue. – En vérité, monsieur d’Otremont, je trouve insupportable que vous vous permettiez de vous livrer, chez moi, à des excentricités du plus mauvais goût.

D’OTREMONT, durement. – Je rencontre chez vous, madame, le complice d’une infâme machination, dont le but m’a été révélé. Je saisis avec empressement cette occasion de dire à votre complice qu’il est un misérable… Ceci s’adresse à vous, monsieur San-Privato.

SAN-PRIVATO, pâlissant. – Monsieur…

MADAME DE HANSFELD, avec emportement. – Monsieur d’Otremont, je ne souffrirai jamais qu’on outrage mes amis en ma présence. Je vous ordonne de sortir de chez moi.

D’OTREMONT. – D’abord, je prendrai la liberté de faire observer à la femme Godinot, dite baronne de Hansfeld, qu’elle n’est point ici chez elle.

MADAME DE HANSFELD, – stupéfaite et à part. – Qu’entends-je ! il sait que je suis mariée ! il connaît mon nom de femme !

D’OTREMONT. – Vous êtes ici chez votre mari, maître Godinot, avoué à Beauvais, madame la baronne.

MADAME DE HANSFELD, abasourdie, regarde d’abord Richard d’Otremont avec ébahissement, puis elle tressaille, devient livide, se recueille et s’écrie d’une voix altérée en tombant assise sur le divan : – Grand Dieu ! quelle idée !

SAN-PRIVATO, pressentant la gravité des paroles de M. d’Otremont et les conséquences de sa soudaine révélation, se rapproche d’Antoinette et lui dit :

— Calmez-vous, madame, je ne vous abandonnerai pas.

MADAME DE HANSFELD, tout bas et d’une voix altérée. – Ah ! si tu savais ce qui m’épouvante…

D’OTREMONT, sardonique. – Je suis heureux, madame, de voir que le nom de votre estimable époux réveille en vous des souvenirs conjugaux trop longtemps oubliés ; aussi, je mettrai le comble à votre reconnaissance envers moi en vous apprenant que M. Godinot est à Paris.

MADAME DE HANSFELD, à part. – Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines… Je tremble de deviner l’infernal dessein de ce d’Otremont.

SAN-PRIVATO, à part. – Quoi !… Antoinette est mariée ?… son mari existe ?

D’OTREMONT, à Mme de Hansfeld. – Veuillez me prêter votre attention, et vous avouerez, madame, que le hasard, la Providence ou la fatalité amènent parfois des découvertes vengeresses. Il y a quinze jours environ, j’étais allé visiter une terre dans les environs de Beauvais.

MADAME DE HANSFELD, à part. – De Beauvais ! plus de doute !

D’OTREMONT. – Je désirais acquérir cette propriété. Après l’avoir visitée, je m’informe au régisseur du nom de la personne chargée de la vente ; on me répond : « Maître Godinot, avoué à Beauvais. »

MADAME DE HANSFELD, à part. – Si mes soupçons se confirment, je suis perdue !

D’OTREMONT. – Je me rends chez maître Godinot, j’entre dans son cabinet, et le premier objet dont mes yeux sont frappés est un portrait de femme, assez mal peint, mais ressemblant cependant d’une manière saisissante à Mme la baronne de Hansfeld.

MADAME DE HANSFELD, à part. – Le portrait que mon mari a fait faire de moi durant le premier mois de notre mariage.

D’OTREMONT. – Je demande à maître Godinot quel est l’original de ce portrait. Il me répond avec un mélange d’insouciance et de mépris : « C’est le portrait de ma coquine de femme ; elle m’a planté là au bout de six mois de mariage, pour courir la prétantaine avec un chef d’escadron de hussards. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue et ne m’en inquiète guère, heureux que je suis d’être débarrassé d’elle… – Quel âge aurait à cette heure Mme Godinot, et quel est son nom de baptême ? ai-je encore demandé à l’avoué. – Elle se nomme Antoinette, et doit avoir trente ans, » m’a-t-il répondu. Vous comprenez, madame la baronne, que, pour moi, votre identité n’était plus douteuse, vous étiez bien et dûment l’épouse légitime de maître Godinot.

MADAME DE HANSFELD, bas à San-Privato. – C’est le démon que cet homme !…

SAN-PRIVATO, bas. – Je prévois son dessein… Tout n’est pas désespéré ; mais vous avez commis une imprudence inconcevable en ne prenant pas de sûretés contre votre mari.

D’OTREMONT, impassible. – Je n’attachai d’abord à la révélation de maître Godinot d’autre importance que celle de connaître ce fait assez curieux, à savoir : que la baronne de Hansfeld, riche à plus de deux millions de fortune, était la femme d’un pauvre avoué de province. Mais, de retour à Paris, la lumière se fit dans mon esprit : je ressentais pour vous, madame la baronne, une haine inexorable en songeant que j’avais failli tuer Maurice Dumirail en duel au profit de votre amant que voici, et qui, de la sorte, eût un jour hérité des parents de ma victime, ce malheureux Maurice, que votre détestable influence a perdu, et que vous avez indignement ruiné et, de plus, volé !… Bientôt, un âpre besoin de vengeance, né de la haine, me fit entrevoir les conséquences de ma découverte, et à ce sujet je consultai votre notaire, M. Thiébaut. Sa consultation me fit bondir de joie : il m’apprenait que le mari est le libre dispensateur des revenus de sa femme.

MADAME DE HANSFELD, à part. – Plus de doute, malheur à moi !…

D’OTREMONT. – Or, vous étiez deux fois millionnaire. Maître Godinot devait donc avoir la libre disposition de vos cent mille livres de rente.

MADAME DE HANSFELD, bas, à San-Privato. – Je connais la sordide avarice de mon mari, je suis anéantie. Que faire ? que faire ?

SAN-PRIVATO, bas. – Il faut, aujourd’hui même, dans une heure, réaliser toutes vos valeurs de portefeuille, et les mettre du moins à l’abri.

D’OTREMONT. – Ai-je besoin de vous dire quelle fut ma joie, madame la baronne ? Maître Godinot, naturellement économe, plus qu’économe, selon les petites confidences qu’il m’a faites plus tard, et qui vous abhorrait ainsi que vous le méritez, devait éprouver la plus douce satisfaction à vous réduire à une portion prodigieusement congrue.

MADAME DE HANSFELD, à part. – Il n’est que trop vrai !… C’est horrible !…

D’OTREMONT. – Je songeais avec délices que maître Godinot mettrait en location ce ravissant hôtel, vendrait son magnifique mobilier, vos chevaux, vos voitures, votre splendide argenterie, chasserait vos nombreux domestiques et vous emmènerait, de par la loi, dans sa triste et pauvre demeure, à Beauvais. Hélas ! il vous faudra vous résigner à vivre là en femme d’avoué de province, et à dépenser au plus douze ou quinze cents francs par année, à veiller aux soins du ménage, voire de la cuisine et du savonnage, madame la baronne, et, à l’occasion, raccommoder les chausses de maître Godinot !

MADAME DE HANSFELD, avec désespoir. – Mon Dieu ! mon Dieu !

D’OTREMONT. – C’est désolant, j’en conviens, d’autant plus désolant que maître Godinot, en homme avisé, se gardera bien de vous donner le prétexte de demander une séparation de corps ou de biens ; il régira votre fortune en bon père de famille, selon l’expression convenue, et sa sordide avarice ne sera, aux yeux de la loi, qu’épargne sage et prévoyance. Pénétré de ces idées et empressé de les mettre à exécution, je me donnai la peine, que dis-je ? le plaisir ineffable de retourner à Beauvais, communiquer ma découverte à maître Godinot, appuyant ma révélation des faits les plus irrécusables. J’ai failli trop triompher, car vous avez été au moment d’être veuve, madame la baronne. Hélas ! oui, votre mari, suffoqué par la joie de vous savoir si riche et de pouvoir si sûrement, si cruellement châtier vos débordements de courtisane en vous imposant la manière de vivre la plus insupportable à vos goûts, à vos habitudes, maître Godinot, dis-je, a failli mourir de joie ; mais, rassurez-vous, madame la baronne, il est maintenant, grâce à Dieu, plein de vie, et, si vous le permettez, je vais avoir l’honneur de vous le présenter.

MADAME DE HANSFELD, livide. – Qu’entends-je ! Quoi ! cet homme ?…

D’OTREMONT. – Cet homme est là, dans son salon, calculant d’avance ce que rapportera la vente de ce magnifique mobilier. Vous sentez bien que je n’ai pas voulu vous laisser le temps de dénaturer vos biens. Ce cher maître Godinot, homme de précaution, s’est fait accompagner d’un huissier chargé de dresser, séance tenante, l’inventaire de votre fortune mobilière et immobilière. (Se dirigeant vers la porte du boudoir.) Ainsi donc, madame la baronne, je vais avoir l’honneur de vous présenter maître Godinot, m’estimant très heureux d’assister à cette touchante entrevue conjugale, si peu attendue de votre part.

MADAME DE HANSFELD, bas, à San-Privato. – Albert, je mourrai de rage, je suis écrasée. Que faire ?… encore une fois, que faire ?…

SAN-PRIVATO, bas. – Eh ! le sais-je ? Comment prévoir un pareil coup de foudre ?

UN VALET DE CHAMBRE, entrant. – Une pauvre vieille femme demande à parler à M. San-Privato.

SAN-PRIVATO, surpris. – À moi ?… Que me veut-elle ?

LE VALET DE CHAMBRE. – Elle supplie monsieur de lui accorder un moment d’audience, disant qu’elle vient de très loin pour remettre à monsieur des papiers très importants.

SAN-PRIVATO, réfléchissant. – Que signifie ?… (Haut.) Où est cette femme ?

LE VALET DE CHAMBRE. – On l’a fait entrer dans le salon d’attente.

SAN-PRIVATO, à part. – Je suis au supplice ! Profitons de cette occasion de sortir d’ici. (À Antoinette.) Je reviens à l’instant. Ne désespérez pas encore, on plaidera. (Il sort.)

D’OTREMONT, au valet de chambre. – Vous préviendrez les deux personnes qui sont dans le salon que Mme la baronne veut bien les recevoir. (Le valet de chambre sort.)

Mme de Hansfeld, anéantie, n’a pas paru entendre l’ordre donné au valet de chambre par d’Otremont. Soudain elle se redresse, livide, les yeux étincelants, les traits contractés par la fureur ; elle écume, elle est hideuse. Elle s’élance au-devant de Richard, et, le menaçant de ses deux poings crispés :

— Scélérat !… je te tuerais si je le pouvais…

D’OTREMONT, froidement ironique. – Allons, ma chère, vous êtes laide ainsi… Vous ne séduirez pas maître Godinot, si vous vous montrez à lui sous cette figure de mégère. Tenez, justement, le voici ; soyez donc gentille.

Godinot entre dans le boudoir, suivi d’un huissier, muni d’une sorte de registre auquel est attaché un encrier portatif. Il tient une plume à la main.

GODINOT, à Mme de Hansfeld, en se frottant les mains. – Eh ! eh !… bonjour, madame ma femme… Nous allons diantrement rire… eh ! eh !… Vous avez mangé votre pain blanc le premier, mignonne. (À l’huissier.) Continuons l’inventaire commencé dans le salon. (Se frottant les mains et regardant autour de lui avec éblouissement.) Quelle vente ce sera ! Quels profits !

Tout à coup l’on entend, dans l’une des pièces voisines, ces cris : « Au meurtre !… à l’assassin ! » Presque aussitôt, San-Privato, les traits déjà couverts d’une pâleur mortelle, se précipite dans le boudoir. Son gilet blanc et sa chemise sont ensanglantés, ainsi que sa main, qu’il tient appuyée sur son flanc gauche.

SAN-PRIVATO, d’une voix expirante. – Antoinette, je meurs, je suis assassiné… Maudite vieille !…

San-Privato chancelle et s’affaisse aux pieds de Mme de Hansfeld. Elle pousse un cri d’épouvante, s’évanouit et tombe sur le divan. D’Otremont, M. Godinot et l’huissier, d’abord frappés de stupeur et d’effroi, se rapprochent de San-Privato et tentent de le soulever ; mais, presque aussitôt et après quelques convulsions, il expire. En ce moment, Geneviève apparaît à la porte du boudoir, suivie des domestiques aux mains desquels elle a échappé. Elle brandit son couteau ensanglanté ; elle est effrayante, sa raison est complètement égarée.

GENEVIÈVE, d’une voix rauque et saccadée. – Mon muscadin doit être ici ! J’ai suivi la trace de son sang… (Elle aperçoit le cadavre.) Ah ! le voilà !… Est-il mort ?… Il faut qu’il soit mort ! s’il ne l’est pas, je le finis !… (Elle se jette à genoux près du corps de San-Privato et tâte son visage et ses mains déjà glacées.) Oui, il est mort, bien mort… Il est froid comme était mon Charles… (Éclats de rire insensés.) Ah ! ah ! ah ! ah !… Je le disais bien… moi… Suffit, j’ai mon idée… Quand le bon Dieu roupille, les bonnes gens font son office… Tu es vengé, mon Charles, et ta Jeane aussi est vengée, et Maurice aussi ! (Nouvel éclat de rire.) Ah ! ah ! ah ! ah !… Maintenant, mon Charles, fais-moi une petite place dans ta bière. Hein !… veux-tu ?… Oui… Bon !… Allons, je descends dans ta fosse… (Geneviève feint de descendre dans un trou.) Oh !… oh !… comme il fait humide et noir là-dedans !… Enfin, j’y suis… et voilà la vieille nourrice à côté de son nourrisson. Bonsoir, la compagnie !… Je suis morte aussi, moi !

Geneviève laisse tomber son couteau, croise les bras sur sa poitrine, ferme les yeux, se raidit et reste debout, immobile comme une statue, murmurant de temps à autre à voix basse :

— Elle est morte, la nourrice… elle est morte à côté de son nourrisson… do… do… mon Charles… do… do… l’enfant do… Morte, morte… morte… l’enfant dormira tantôt !

D’OTREMONT, frémissant. – Ah ! c’est affreux !… Cette vieille femme est la nourrice de Delmare, dont il m’a tant de fois parlé. Elle lui donne une dernière preuve de dévouement farouche… Elle n’a pas reculé devant un lâche assassinat… (Contemplant Geneviève avec un mélange d’horreur et de pitié.) Son esprit est complètement égaré ; la folie de cette malheureuse la sauvera.

GODINOT, hochant la tête et regardant le tapis d’hermine taché de sang. – Diable, diable ! voici un superbe tapis gâté. (Frappant dans les mains de Mme de Hansfeld, afin de la faire revenir à elle.) Hé !… hé !… ma femme, debout !… pas de simagrées… on ne connaît point les évanouissements à Beauvais ; c’est bon à Paris, ces mièvreries-là ! (S’adressant à l’huissier.) Continuez l’inventaire… (Frappant de nouveau dans les mains de Mme de Hansfeld.) Debout donc, ma femme ! et donnez-moi vos clefs, toutes vos clefs : je suis ici chez moi !

 

FIN DES FILS DE FAMILLE.

 


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Alain C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue, Eugène, Les Fils de famille, Paris, Jules Rouff, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Allégorie : le printemps de la vie, huile sur toile, 1883, a été peinte par Henri de Toulouse-Lautrec. Les illustrations dans le texte, d’Osvaldo Tofani, proviennent de notre édition de référence.

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[1] Neige récente et non encore recouverte d’une croûte durcie par la gelée.