Eugène Sue

LE MARQUIS DE LÉTORIÈRE

OU L’ART DE PLAIRE

1839

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Table des matières

 

CHAPITRE I  LE TAILLEUR.. 3

CHAPITRE II.  L’EX-RÉGENT DU PLESSIS. 16

CHAPITRE III.  LE DÉBITEUR.. 25

CHAPITRE IV.  MYSTÈRES. 37

CHAPITRE V.  LE CAVALIER.. 48

CHAPITRE VI.  MADEMOISELLE DE SOISSONS. 61

CHAPITRE VII.  LE PROCÈS. 70

CHAPITRE VIII.  L’HÔTEL DE SOUBISE. 74

CHAPITRE IX.  LE DÉPART. 81

CHAPITRE X.  LE CHÂTELAIN DE HENFERESTER.. 86

CHAPITRE XI.  LE SOUPER.. 98

CHAPITRE XII.  LES CONFIDENCES. 110

CHAPITRE XIII.  LE DOCTEUR SPHEX.. 127

CHAPITRE XIV.  LE CONSEILLER FLACHSINFINGEN   146

CHAPITRE XV.  L’ENTREVUE. 155

CHAPITRE XVI.  LE JUGEMENT. 168

CHAPITRE XVII.  LES ADIEUX.. 176

CHAPITRE XVIII.  LE RETOUR.. 179

CHAPITRE XIX.  LE DUEL. 186

CHAPITRE XX.  L’ABBAYE. 192

Ce livre numérique. 198

 

CHAPITRE I

LE TAILLEUR

On voyait en 1769, rue Saint-Honoré, non loin du Palais-Royal, une modeste boutique de tailleur, ayant pour enseigne une énorme paire de ciseaux dorés suspendus au-dessus de la porte à une tringle de fer.

Maître Landry, propriétaire de la boutique des Ciseaux d’Or, petit homme grêle, pâle, apathique, offrait un contraste frappant avec sa femme, dame Madeleine Landry.

Celle-ci, âgée de trente-cinq à quarante ans, était active et robuste ; ses traits durs, son allure masculine, son ton brusque, impérieux, montraient assez qu’elle exerçait dans le ménage une domination absolue.

C’était par un jour de décembre sombre et pluvieux, onze heures venaient de sonner. Maître Landry, assis sur son établi, maniait alternativement les ciseaux et l’aiguille, en compagnie de Martin Kraft, son apprenti, grand, gros et flegmatique Allemand de vingt ans environ, aux joues roses et bouffies, à la longue chevelure plus jaune que blonde, à l’air stupide et lent.

La femme du tailleur semblait possédée d’un violent accès de mauvaise humeur. Landry et son apprenti gardaient un respectueux silence. Enfin Madeleine, s’adressant à son mari, lui dit avec mépris :

« Va, tu n’as pas de sang dans les veines… tu te laisseras enlever jusqu’à ta dernière pratique, imbécile d’homme que tu es ! »

Landry échangea un coup de coude et un coup d’œil avec Martin Kraft, se tint coi, et fit manœuvrer son aiguille avec un redoublement de dextérité.

Sans doute irritée de la résignation de sa victime, la ménagère reprit, en s’adressant impétueusement à son mari :

« À qui est-ce que je parle, s’il vous plaît ? »

Le tailleur et l’apprenti restèrent muets.

Madeleine, exaspérée, appliqua un vigoureux soufflet à son mari, en lui disant :

« Il me semble que quand je parle d’imbécile, c’est à toi que je m’adresse, et que tu pourrais bien me répondre… mal appris que tu es !

— Par sainte Geneviève ! – s’écria le tailleur en mettant sa main sur sa joue et en se tournant du côté de son apprenti, – comment trouves-tu cela, Kraft ? »

L’apprenti ne répondit que par un violent coup de fer, appliqué sur les coutures d’un habit ; mais ce coup de fer avait une telle expression d’emportement que dame Landry, d’une main leste, infligea au flegmatique Allemand la même correction qu’à Landry en lui disant :

« Et moi, je t’apprendrai à blâmer ma conduite, fainéant que tu es !

— Comment trouvez-vous ça, maître Landry ? » dit à son tour l’apprenti en se tournant vers son maître.

Celui-ci, pour mettre fin à l’irritation de sa femme, lui dit avec le plus grand calme :

« Maintenant, Madeleine, explique-toi tranquillement ; nous voilà bien avertis, nous deux Kraft, de prêter attention à ce que tu vas dire.

— C’est heureux !… Quant à ce que j’ai à te dire, ça ne sera pas long… Paresseux… indolent ! Voilà encore une de tes meilleures pratiques, le valet de chambre du conseiller au parlement, rien que cela, qui s’adresse à notre voisin Mathurin !

— Comment ! ta pratique nous quitte ? – demanda le tailleur à son apprenti d’un air indigné, afin de lâchement détourner sans doute la colère de sa femme sur le malheureux Kraft. Comment, Martin, tu nous donnes de pareils clients ? Tu n’as pas de honte ? Ce ne sont pas les miens qui agissent ainsi ! Jour de Dieu ! ils me sont fidèles comme le fil à l’aiguille… comme le dé l’est au doigt… comme…

— Ta, ta, ta ! – dit madame Landry en interrompant le tailleur, – comme vous en dégoisez, maître Landry ! C’est donc pour cela que le clerc de M. Buston, le procureur au Châtelet, qui est bien votre pratique à vous, vous a quitté depuis un mois pour aller, lui aussi, chez ce damné Mathurin !

— Que veux-tu, femme ! il faut que ce Mathurin ait quelque sorcellerie pour attirer ainsi les chalands chez lui, – dit tristement Landry ; – car je défie aucun ouvrier de l’honorable corporation des tailleurs de coudre mieux et plus solidement que moi. Sainte Geneviève, patronne de notre bonne ville, sait si je détourne la millième partie d’un quart d’aune des étoffes qu’on me donne !… C’est tout de même pour les passementiers ; et…

— Mon Dieu ! faites-moi grâce de l’énumération de vos belles qualités, monsieur Landry. Notre voisin Mathurin est un fripon, un fourbe, soit ; mais au moins il s’ingénie, il se remue, il a de bonnes connaissances, il n’est pas toute la journée comme vous les bras croisés.

— Faites excuse, ce sont les jambes, madame, que maître Landry a croisées toute la journée, – dit Kraft d’un air sentencieux.

— Écoutez un peu cet animal ! » dit la ménagère en jetant un regard significatif à l’apprenti, qui baissa la tête et recommença de faire manœuvrer son fer avec ardeur.

Madame Landry reprit :

« Tu n’as pas une belle pratique ! Toujours des artisans, des clercs de procureurs, des employés aux gabelles ; pas seulement un gentilhomme !

— Pour ce qui est des gentilshommes, Madeleine, – dit le tailleur en hasardant un timide reproche, – j’en ai un dans mes pratiques, et tu m’empêches de travailler pour lui… »

Madeleine rougit de colère, et s’écria :

« Tu oses encore me parler de ton marquis, de ton monsieur le charmant, de cet aigrefin qui nous doit trois cents livrés depuis un an, et dont nous n’avons jamais pu arracher un rouge liard !

— Dame ! tu veux des pratiques de gentilshommes aussi !

— Je veux la pratique de gentilshommes qui payent, et non de ces fripons qui viennent battre le pavé de Paris, l’épée au côté, le feutre sur l’oreille, et duper des imbéciles comme toi… de pauvres marchands comme nous ! »

Le tailleur leva les mains au ciel :

« On voit bien, Madeleine, que tu ne connais pas plus M. le marquis que le Grand-Turc… Lui, un fripon ! lui, un aigrefin, lui ! Pauvre jeune homme si doux, si gentil, si triste… et puis si joli… qu’on resterait une heure rien qu’à le regarder… comme un Jésus de cire !

— Si joli, si joli ! – répéta la ménagère en imitant son mari ; – et qu’est-ce que cela prouve ? A-t-on vu sottise pareille ? Vous paye-t-il davantage parce qu’il est joli ? Encore une fois, qu’est-ce que ça te fait ?

— Ça me fait, ça me fait que, lorsque je vois un si gentil seigneur pauvre et malheureux… j’ai le cœur fendu, et que je n’ai pas le courage de lui demander mon argent… Voilà ce que ça me fait. Enfin, Martin Kraft lui-même a ressenti ça comme moi ; tu l’as envoyé chez M. le marquis pour le relancer à propos de son mémoire ; eh bien ! qu’est-ce que Martin t’a dit en revenant ?… qu’au lieu de lui demander de l’argent, il lui avait demandé s’il n’avait pas besoin de quelque habit nouveau.

— Tout cela prouve que Martin Kraft est un oison comme toi !

— Le fait est que ce seigneur était si joli qu’on aurait dit une figure de bois peinte de Nuremberg, – dit gravement l’Allemand, qui ne trouva pas d’autre comparaison artistique pour exprimer son admiration.

— À l’autre, maintenant !… – dit dame Landry en haussant les épaules avec mépris ; puis elle ajouta : — Mais patience… patience… pas-plus tard qu’aujourd’hui, moi, j’irai montrer à ce monsieur si charmant que Madeleine Landry ne se paye pas de cette monnaie d’enjôleur… »

Un fiacre s’arrêta devant la boutique du tailleur. Il pleuvait alors à torrents.

La ménagère prit un air plus avenant, croyant voir quelque pratique sortir de cette voiture ; mais, à son grand étonnement, le cocher, après être descendu lentement et pesamment de son siège, regarda l’enseigne de la boutique, et entra chez le tailleur…

« Maître Landry ? – demanda-t-il d’une grosse voix en secouant sa houppelande toute ruisselante de pluie.

— D’abord, vous n’avez pas besoin de vous trémousser comme un chien qui sort de l’eau, pour demander maître Landry, – dit aigrement Madeleine. – Que lui voulez-vous ?

— Ma brave dame, si je me trémousse, c’est que je suis traversé… noyé… comme vous pouvez voir, et ce que j’épanche ici est toujours un peu d’humidité de moins.

— Bien obligée de la préférence, – dit la ménagère.

— Quant à maître Landry, je veux lui parler de la part d’un jeune seigneur… Ah ! jarnigoi ! quel charmant petit gentilhomme !… Aussi vrai que je m’appelle Jérôme Sicard, jamais je n’ai vu un plus joli seigneur… Allons, bon ! – dit le cocher en s’interrompant, – voilà mon chapeau qui me fait gouttière dans le cou ; » et il se remit à secouer sa coiffure.

Dame Madeleine allait éclater de nouveau, lorsque la glace du fiacre s’abaissa. Un homme de cinquante ans environ, gros, coloré, poudré, vêtu de noir, se mit à appeler le cocher d’une voix de Stentor. Voyant l’inutilité de ses cris, il ouvrit la portière, sauta du fiacre et entra dans la boutique.

« Me diras-tu, drôle que tu es, pourquoi tu m’arrêtes ici au lieu de me conduire à l’hôtel de Soubise ? – s’écria-t-il.

— Pardon, excuse, mon bourgeois. C’est que j’avais à faire une commission pour un joli seigneur…

— Et que m’importe à moi, ton seigneur ? Je suis pressé. Allons, marche à ton siège…

— Une minute, mon bourgeois… j’ai promis à ce gentilhomme de faire sa commission, il faut que je la fasse…

— Ah ! tu refuses de marcher !… Prends bien garde ; si tu ne te remets pas en route à l’instant, tu auras des nouvelles de M. le lieutenant de police… je t’en préviens.

— À la bonne heure, j’irai passer une nuit au For-l’Évêque, si vous voulez, vous en êtes bien le maître ; mais j’aurai tenu la promesse que j’ai faite à ce jeune gentilhomme. »

Après de nouvelles instances et de nouvelles menaces, voyant sans doute qu’il ne gagnerait rien sur l’entêtement du cocher, le gros homme vêtu de noir, qui était l’intendant de madame la maréchale princesse de Rohan-Soubise, s’assit en maugréant.

« Mais, – s’écria l’acariâtre Madeleine en tirant Sicard par sa manche, – allez-vous dire enfin ce que vous avez à dire à mon mari ? – Et elle montra Landry, qui regardait cette scène bouche béante.

— Voilà l’histoire, – dit le cocher de fiacre : –Je passais, il y a une heure, dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; il pleuvait à verse. Je vois sous la porte de l’hôtel Pompadour… un jeune homme qui s’y était mis à l’abri ; mais ce jeune homme était si gentil… qu’on l’aurait pris pour un bon ange… Quoique nous soyons en hiver, il avait un pauvre habit de tricot brun à passements noirs ! ! !

— Un habit de tricot brun à passements noirs ! C’est notre habit ! – s’écria dame Landry ; c’est-à-dire c’est monsieur le charmant, c’est ce maudit marquis ; il n’a que cet habit-là dont nous lui avons fait crédit… il n’est pas bien difficile à reconnaître…

— Eh bien ! sarpejeu, si quelqu’un a jamais mérité de porter des habits brodés, c’est lui, à coup sûr ; car, comme je m’appelle Jérôme Sicard, jamais je n’ai vu quelqu’un ressembler davantage à un bon ange

— Eh bien ! voyons, avec votre bon ange… Est-ce de l’argent qu’il vous a donné pour nous remettre ? Nous paye-t-il enfin les trois cents livres qu’il nous doit depuis un an ?

— De l’argent !… pauvre petit Jésus du bon Dieu… Certes non, il ne vous en envoie pas ! Qu’est-ce qui aurait le cœur de lui en demander ? puisque moi-même je l’ai conduit pour rien au Palais-Marchand…

— Eh bien, ma femme ? – dit le tailleur d’un air triomphant.

— Taisez-vous, imbécile… il a friponné ce cocher comme il vous à friponné… Autre preuve que c’est un chevalier d’industrie.

— Friponné !… – s’écria le digne Sicard en frappant du pied avec colère. – Friponné ! apprenez, ma commère, que ce gentil seigneur ne friponne personne… Si je l’ai conduit pour rien, c’est que ça m’a fait plaisir… Le voyant ainsi arrêté à cause de la pluie, j’ai avancé mon fiacre près de l’hôtel, et je lui dis : — Montez, mon gentilhomme. — Merci, mon garçon, me répondit-il d’une petite voix douce comme une musique. — Mais vous allez être trempé jusqu’aux os. — C’est possible ; dis-moi seulement, mon ami, quelle heure il est. — Onze heures, mon gentilhomme. — Onze heures, et j’ai affaire au Palais-Marchand à onze heures et demie, – s’écria-t-il malgré lui en regardant tristement la pluie et les ruisseaux qui étaient autant de rivières. — Mais montez donc, mon gentilhomme, que je reprends ; en vingt minutes je vous y mène, moi, au Palais-Marchand, tandis qu’à pied et par le temps qu’il fait, vous n’y serez jamais avant midi. — Merci, mon garçon, – me dit-il, moitié soupirant, moitié souriant, je n’ai pas d’argent… ainsi ne perds pas ici ton temps. — Pas d’argent ! – que je m’écrie en ouvrant la portière, et en fourrant ce joli seigneur presque de force dans ma voiture, car il était mince comme un roseau. – Ça ne sera pas, jarnidieu ! Jérôme Sicard qui laissera un gentilhomme comme vous manquer un rendez-vous faute d’une pièce de vingt-quatre sous ! Prenez mon numéro… vous me retrouverez plus tard, monsieur ! – Et, sans lui donner le temps de me répondre, je saute sur mon siège, et en dix-huit minutes je vous le dépose au Palais-Marchand.

— Allons, il est dit qu’il les ensorcellera tous… jusqu’à un cocher de fiacre, – reprit dame Landry ; – mais patience… patience…

— Finiras-tu bientôt ? – s’écria l’intendant de la princesse de Soubise.

— Dans l’instant, mon bourgeois. Arrivé au Palais-Marchand, mon gentilhomme me dit : — Mon garçon, donne-moi ton numéro ; tout ce que je désire, c’est de pouvoir un jour reconnaître ton bon procédé et te payer cette course comme tu le mérites ; car, sans ton secours, je n’arrivais pas à une audience très importante pour mon procès ; mais, puisque tu es si obligeant, rends-moi encore un service ; j’étais sorti pour aller aussi chez mon tailleur, lui dire de ne pas manquer de m’apporter l’habit qu’il m’a promis pour ce soir. Ce tailleur demeure rue Saint-Honoré, à l’enseigne des Ciseaux d’or ; si cela ne te dérange pas trop de ton chemin, passe à cette boutique, et dis au tailleur que M. le marquis de Let… Les… Létorière, c’est ça, de Létorière, attend ce soir l’habit dont il lui a pris mesure il y a quinze jours… — Que ça soit mon chemin ou non, – que je lui réponds, – j’irai tout de même. Là-dessus vous me prenez à l’heure, mon bourgeois, – et le cocher se retourna vers l’intendant, – je passe par la rue Saint-Honoré, ce qui ne vous dérangeait pas de beaucoup, et je fais ma commission auprès de ce digne chevalier du dé et de l’aiguille, – ajouta le cocher en s’adressant à Landry. — Maintenant, tailleur, n’oubliez pas l’habit de ce gentilhomme ; si vous voulez me dire à quelle heure il sera prêt, je viendrai vous prendre pour vous mener chez lui… gratis… sarpejeu ! toujours gratis ! car je suis sûr qu’obliger quelqu’un qui ressemble autant à un bon ange ça doit vous porter bonheur… Maintenant, mon bourgeois, pardon, excuse. – Et il se tourna vers l’intendant de madame Rohan-Soubise : – Quand vous voudrez, nous marcherons. »

L’intendant, attentif à cette scène singulière, se sentait intéressé malgré lui ; il ne se hâta pas de regagner sa voiture, surtout lorsqu’il entendit dame Landry s’écrier avec aigreur en lançant à son mari des regards à la fois étonnés et irrités :

« Vous avez donc osé, malgré ma défense, promettre encore un habit à cette mauvaise paye ? mais vous ne l’avez pas commencé, j’espère ?

— Mais… ma bonne…

— Il n’y a pas de mais, répondez !

— J’ai fait mieux que le commencer, ma bonne, je l’ai fait, – dit le tailleur en baissant tristement la tête.

— Vous avez fait cet habit ? et avec quoi ? et à quelle heure ? Me répondrez-vous !… Depuis huit jours je ne vous ai pas vu, vous et votre digne apprenti, travailler à autre chose qu’à ces houppelandes de ratine et à ces habits de peluche. »

Voulant venir au secours de son patron, Martin Kraft se hasarda de dire : « C’est moi, madame Landry, qui ai acheté avec mes économies cinq aunes de drap de Ségovie, couleur amarante, enfin de quoi faire l’habillement complet, avec trois aunes de taffetas changeant pour la garniture de la veste et de l’habit… Nous y avons travaillé, maître Landry et moi, pendant la nuit… pour que ça ne prenne pas sur notre travail du jour.

— Ainsi, pendant que je dormais tranquillement, honnêtement, tu te levais comme un vil criminel pour faire ce beau chef-d’œuvre ! – s’écria la ménagère.

— Dame !… que veux-tu ?… Ce pauvre petit seigneur nous faisait tant de peine à nous deux Martin Kraft ! Par sainte Geneviève ! c’était pitié que de le voir en plein hiver avec son malheureux habit de tricot brun. Nous n’avons pas pu résister au plaisir de le vêtir comme un gentilhomme qu’il est… Sois tranquille, tôt ou tard il nous payera… Je mettrais ma main au feu qu’il est aussi honnête qu’il est charmant ! »

Jérôme Sicard, grand et gros homme de trente ans environ, avait écouté la narration du tailleur avec une satisfaction croissante. Lorsque maître Landry eut terminé son récit, le cocher lui tendit sa large main, et lui dit :

« Touchez-là… digne tailleur ; envoyez à l’instant votre femme chercher une bouteille de votre meilleur vin, que nous trinquions ensemble, sarpejeu ! Et vous aussi, brave apprenti, vous boirez votre part de cette bouteille ; car vous honorez les ciseaux et l’établi mieux que pas un de votre respectable corporation.

— Si vous ne buvez que le vin que je vous servirai, vous ne risquerez pas de perdre le peu de raison qui vous reste, – dit aigrement dame Landry ; – vous méritez bien, en effet, de trinquer avec mon sot de mari, puisque vous vous laissez ensorceler comme lui par le premier fripon venu ! Mais, puisque vous faites si bien les commissions de cet enjôleur de marquis, vous pouvez lui aller dire que l’habit ne sortira pas d’ici avant qu’il nous ait payé les trois cents livres qu’il nous doit déjà… Vous pouvez le prévenir aussi, pour en finir, que je vais aller moi-même lui porter son mémoire… Si ce beau marquis n’est pas chez lui, je l’attendrai… S’il ne me donne pas au moins un à-compte aujourd’hui même, j’irai chercher le commissaire, et je vous ferai voir, moi, qu’une femme a plus de cœur que vous autres, poules mouillées que vous êtes…

— Pour mouillé… je suis mouillé… je l’avoue, – dit Jérôme Sicard ; – mais quant à poule… ma commère, si j’avais mon fouet, ou seulement l’aune que mon digne ami a là sur son établi, et que vous fussiez mon épouse, je vous démontrerais vertement que je ne suis pas une poule, mais un vaillant coq, très capable de vous corriger pour vous apprendre à refuser un verre de vin aux amis… Ceci soit dit sans rancune… mais que le bon Dieu fasse que cela vous donne l’heureuse idée de vous servir de votre aune à l’endroit de votre femme, brave tailleur ! – dit Sicard ; – puis s’adressant à l’intendant : — Mon bourgeois, je suis à vos ordres.

— C’est bien heureux ! » dit celui-ci, sans être néanmoins très fâché de ce retard, car cette scène l’avait amusé.

Le cocher parti, dame Landry prit son coqueluchon, sa mante, un large parapluie, ordonna à son mari de lui apporter l’habit de Ségovie destiné à M. de Létorière, mit ce vêtement sous clef, et sortit dans toute l’exaspération de sa colère pour aller attendre chez lui monsieur le charmant, ainsi qu’elle appelait par dérision le marquis.

CHAPITRE II.

L’EX-RÉGENT DU PLESSIS

La demeure du marquis n’était pas très éloignée de la boutique de son créancier. M. de Létorière habitait une petite chambre et un cabinet, au cinquième étage d’une maison de la rue Saint-Florentin.

Il partageait ce pauvre asile avec le docteur Jean-François Dominique, ex-régent des études au collège du Plessis.

Par une bizarrerie attachée à sa destinée, le jeune marquis, destiné à charmer des gens de tant de conditions diverses, avait d’abord exercé son inconcevable attrait sur ce vieux maître d’étude qui l’avait pris dans la plus tendre affection.

Malgré mille malins tours de l’espiègle enfant, le docte Dominique avait reconnu dans son élève tant d’esprit, tant de cœur, tant de noblesse d’âme qu’il s’y était singulièrement attaché. – Peut-être encore la rare aptitude que le marquis, un des humanistes les plus distingués du collège du Plessis, montrait pour l’étude des langues anciennes, avait-elle aussi déterminé le dévouement extraordinaire du vieux professeur pour son élève.

L’abbé du Vighan, oncle de M. de Létorière, avait durant six années payé la pension de son neveu, pauvre orphelin, au collège du Plessis. Pendant un voyage de l’abbé, le solde d’un trimestre avait été arriéré. Le marquis, interprétant d’une manière fâcheuse pour sa délicatesse quelques mots du principal au sujet de ce retard de payement, s’était résolument décidé à quitter le collège.

Dominique, instruit des projets de son élève, fit tout au monde pour l’en dissuader ; mais le marquis avait dix-neuf ans et une volonté déterminée. Le pauvre régent, ne pouvant l’empêcher de faire cette sottise, voulut au moins l’accompagner dans sa fuite, tant il craignait de laisser le jeune marquis seul au milieu des hasards d’une grande ville.

Dominique fit lui-même tous les préparatifs d’évasion ; par une sombre nuit, le maître et l’écolier escaladèrent les murs du collège, non sans danger pour le vieux professeur, assez peu fait à ce genre d’exercice.

Le principal, satisfait peut-être de se voir débarrassé d’un élève mutin et turbulent, ne fit aucune démarche pour rechercher le fugitif.

Létorière possédait une quinzaine de louis ; Dominique avait sur les gabelles une petite rente de cinquante pistoles : tels furent les premiers fonds de leur établissement.

Le père du marquis avait légué pour toute fortune à son fils deux ou trois interminables procès. Le plus considérable, qui durait depuis cinquante ans, avait été entamé contre les ducs de Brunswik-Oëls et les princes de Brandebourg-Bareuth, au sujet de reprises de la grand’tante de M. de Létorière, mademoiselle d’Olbreuse, qui, lors de la révocation de l’édit de Nantes, avait émigré et épousé un des agnats de la duché de Brunswik.

Pauvre gentilhomme de Xaintonge, sans appui, sans crédit, Létorière désespérait de pouvoir jamais suivre les procès d’où pouvait dépendre pour lui une fortune inespérée : vingt fois sur le point de s’engager et de se faire soldat, les instantes du bon Dominique l’avaient jusqu’alors empêché de prendre ce parti.

L’ex-régent du Plessis avait soigneusement parcouru les dossiers de ces litigieuses affaires. Par amour pour son élève, il était devenu presque procureur. Le bon droit du marquis lui semblait évident ; il ne fallait, disait-il, que prendre patience, et un jour ou l’autre les procès seraient indubitablement gagnés.

De plus en plus enthousiaste du marquis, il le comparaît bravement à Alcibiade, tant il lui reconnaissait de charme et de séduction. Jean-François Dominique se réservait modestement le rôle austère de Socrate, et ne cessait de prédire à son élève la fortune la plus brillante.

« Mais, mon pauvre Dominique, – lui disait le jeune homme, – je n’ai que la cape et l’épée, pas de protecteur ; sans vous je serais seul au monde.

— Mais vous êtes charmant, mon enfant ; mais on vous aime dès qu’on vous voit ; mais on vous chérit dès qu’on vous connaît, à cause de votre bon et généreux naturel ; mais vous avez de l’esprit ; mais vous possédez le latin et le grec aussi bien que moi ; mais vous entendez l’allemand comme le français, grâce aux soins de feu monsieur votre père qui vous a fait élever par un valet de chambre germain ; mais vous êtes un très bon gentilhomme, quoique vous ne remontiez pas à Euryales, fils d’Ajax, comme Alcibiade, que j’appelle mon héros parce que vous lui ressemblez extrêmement. Prenez donc patience, votre carrière sera plus brillante encore peut-être que celle de mon héros… Oui, cela sera !… Aussi vrai que Socrate sauva la vie de son élève à Potidée ! Mais je connais votre cœur, et je suis sûr qu’une fois au comble de la prospérité, vous n’oublierez pas plus le vieux Jean-François Dominique qu’Alcibiade n’a oublié le vieux philosophe ! »

Quelque bizarres, quelque folles que parussent ces prédictions aux yeux du jeune marquis, elles suffirent assez longtemps pour remonter son courage, pour lui donner quelque espoir de gagner un de ses procès, et surtout pour l’empêcher de s’engager comme simple soldat, ainsi qu’il en avait souvent manifesté l’intention, au grand désespoir de Dominique.

Madeleine Landry arriva bientôt rue Saint-Florentin. Après avoir monté les cinq étages qui conduisaient à la demeure de son créancier, la femme du tailleur s’arrêta un moment sur le palier, afin de reprendre haleine et de pouvoir donner un libre cours à sa colère.

Lorsqu’elle fut remise de sa marche précipitée, elle frappa. Un pas lourd et traînant se fit entendre ; la porte s’ouvrit.

Au grand étonnement de Madeleine, un homme d’une épouvantable laideur s’offrit à sa vue.

Cet homme était l’ex-régent du Plessis. Jean-François Dominique avait alors cinquante ans environ ; il était grand et osseux. Sa figure maigre, pâle, démesurément longue, portait les traces des ravages de la petite-vérole ; ses cheveux rares et gris étaient noués derrière sa tête avec un ruban de fil. Une vieille couverture de laine, dans laquelle il se drapait majestueusement, lui servait de robe de chambre. Sa physionomie avait une expression de morgue pédantesque et de contentement de soi fort remarquable.

L’aspect de la chambre qu’il occupait était pauvre ; mais il régnait dans cette pièce une minutieuse propreté. Au fond de l’alcôve on voyait un petit lit composé d’un seul matelas ; une commode, une table et quatre chaises de noyer soigneusement cirées formaient tout l’ameublement. La porte entr’ouverte d’un petit cabinet sombre laissait apercevoir dans l’obscurité un lit de sangle soigneusement bordé. Quoique l’hiver fût extrêmement rigoureux, il n’y avait pas de trace de feu dans la cheminée de cette chambre glaciale. Enfin au pied de la couchette de bois peint on voyait deux petits portraits au pastel dans d’assez riches bordures de bois doré : l’un représentait un homme d’un âge mûr, coiffé d’une perruque à la Louis XIV et portant la croix de Saint-Louis attachée à une des agrafes de sa cuirasse. L’autre portrait était celui d’une femme d’une rare beauté, vêtue en Diane chasseresse.

Il régnait dans cette chambre une apparence de pauvreté fière qui eût attendri toute autre femme que Madeleine Landry.

« Est-ce que ce n’est pas ici que demeure un M. Létorière ? – dit-elle brusquement au grand vieillard, qui portait sa couverture de laine en manière de toge romaine. »

Ces mots Un M. Létorière parurent choquer désagréablement l’ex-régent du collège du Plessis. Il répondit avec une sorte de dignité caustique : « Tout ce que je sais, c’est que haut et puissant seigneur Lancelot-Marie-Joseph du Vighan, sieur de Marsailles et marquis de Létorière… loge dans cet appartement ma bonne femme…

— Bonne femme… ah ! bonne femme !… – s’écria Madeleine en courroux. – Je vais vous faire voir, moi, si je suis une bonne femme ! Où est votre maître, votre beau marquis de l’Aigrefin ? votre haut et puissant seigneur de la Friponnerie ! »

Jean-François Dominique se redressa dans sa toge, étendit son long bras nu et décharné du côté de la porte, et dit d’une voix impériale : « Sortez d’ici à l’instant même ! Monsieur le marquis, mon noble élève, n’est pas rentré… j’ignore quand il rentrera… mais, de toute façon, je présume qu’il n’aura aucune satisfaction de vous voir, ma chère… car, si la colère défigure les traits les plus charmants, dit le sage, à fortiori, elle rend hideux ceux que la nature a traités en marâtre ! Ceci s’adressant particulièrement à vous, faites-moi la grâce de… » Et Dominique montra de nouveau la porte d’un geste très significatif.

À cette insulte, la femme du tailleur s’exaspéra ; elle jeta son parapluie à terre, s’assit brusquement sur une chaise en s’écriant : « C’est bien à toi, vilain hibou… de parler de la laideur des autres !… Ce beau fils est ton élève… dis-tu ?… Jésus Dieu ! je le crois bien, car tu as l’air d’un passé maître en indignité ! vieux misérable !… Mais moi, je ne sors pas d’ici… que je ne sois payée... entends-tu ?… payée… ou, par sainte Madeleine ma patronne, si je sors, ce sera pour aller chercher monsieur le commissaire…

— Ah çà, payée, et de quoi, s’il vous plaît ? – demanda Dominique.

— Je veux être payée des habits que votre batteur de pavé a sur le dos… Je suis la femme de maître Landry, tailleur aux Ciseaux d’Or ; et si mon mari a été assez dupe pour vous faire crédit jusqu’à présent, je ne serai pas assez sotte, moi, pour l’imiter… Il me faut mon argent… je ne sors pas d’ici que je n’aie mon argent…

— Comment ! – s’écria Dominique en se croisant les bras de l’air du monde le plus dédaigneux, – c’est pour un si misérable objet que tu viens me rompre les oreilles de ton affreux ramage, que tu viens tourmenter M. le marquis ! Mais tu oublies donc qu’autrefois les villes de la Grèce se disputaient l’honneur d’offrir leurs services à Alcibiade ? que les Éphésiens dressaient ses tentes ? que ceux de Chios nourrissaient ses chevaux ? que les Lesbiens entretenaient ses tables ? et tout cela gratis… entends-tu bien, gratis ; tout cela pour avoir seulement l’honneur d’offrir quelque chose à Alcibiade ! Et toi, misérable artisane, pour trois cents méchantes livres, qui ne font pas la dixième partie d’un talent ! pour une misère que te doit M. le marquis, mon élève, qui est ou qui sera, pardieu, bien autre chose qu’Alcibiade, tu viens piailler comme une orfraie ! Mais, vieille folle, bénis donc le jour, au contraire, où mon élève a daigné jeter les yeux sur ton ignoble atelier ! rappelle-toi donc que le cordonnier d’Athènes qui eut le bonheur de faire le premier des chaussures à Alcibiade, gagna plus d’argent dans une année que tu n’en gagneras dans ta misérable vie, entends-tu bien ? »

Madeleine Landry voyant l’exaspération de ce grand homme vêtu d’une couverture, et qui parlait d’Alcibiade, crut avoir affaire à un fou.

« Mais au moins, apportes-tu l’habit que M. le marquis a bien voulu commander à ton mari ? – reprit Dominique. – Songes-y bien ; qu’il redouble d’attention et de dextérité pour parfaire ce vêtement, car il s’agit de son avenir de tailleur ; et, s’il contente mon élève, sa fortune est faite… Voyons, où est-il, cet habit ? » – et Dominique s’avança gravement vers Madeleine.

Celle-ci se dressa brusquement sur sa chaise, décidée à sauter aux yeux de celui qu’elle prenait pour un insensé.

« Ne m’approche pas ! ou je te fends la tête d’un coup de parapluie, – s’écria-t-elle.

— Mais vous êtes folle, ma chère dame… qui songe à vous violenter ? Vous n’apportez donc pas l’habit ? – reprit Dominique d’un air moins menaçant.

— Comment ! si je n’apporte pas l’habit ? impudent ! – reprit Madeleine un peu rassurée. – Certes non, je ne l’apporte pas ; et ce n’est pas ma faute si votre élève a sur le dos celui que mon imbécile de mari lui a vendu, et dont je viens exiger le payement ; car, je vous le répète, je ne sors pas que je ne sois payée… Si on ne me paye pas, il y a encore, Dieu merci, de la place au For-l’Évêque pour y mettre les fripons… Quand on n’a pas de quoi payer de beaux habits, eh bien ! tout marquis qu’on est, on porte une veste de bure, et on ne vole pas le temps et la marchandise des pauvres ouvriers. »

À ce moment des pas légers se firent entendre dans l’escalier.

« C’est monsieur le marquis, – s’écria Dominique.

— Ah ! nous allons avoir beau jeu ! – s’écria dame Madeleine.

— Ma chère dame, – dit Dominique, cette fois d’un ton suppliant, – ménagez-le : foi de Dominique, vous serez payée…

— Tarare !… Nous allons le voir, ce marquis de contrebande ! »

À ce moment la porte s’ouvrit lentement, et le marquis parut.

« Je n’aurai pas le courage d’assister à cette scène, – dit Dominique en tremblant. »

Et il se renferma dans son cabinet noir.

CHAPITRE III.

LE DÉBITEUR

À la vue du marquis, Madeleine se dressa comme un coq de combat en attachant des yeux brillants de colère sur le jeune homme.

Le marquis de Létorière avait alors vingt ans environ. Les portraits qu’on a de lui et les témoignages unanimes de ses contemporains s’accordent à le représenter comme le type de l’idéalité la plus séduisante.

À cet âge, ses proportions, d’une élégance exquise, se rapprochaient plus encore de l’Amour grec que de l’Antinoüs.

Tous les trésors de la statuaire antique n’offraient, dit-on, rien de comparable à la beauté harmonieuse de ses formes. Sous cette enveloppe charmante la nature avait caché des muscles d’acier, un courage de lion, un esprit éminent, une âme élevée, un caractère généreux.

Son visage enchanteur n’était pas d’une beauté sévère et mâle ; mais on ne pouvait rien imaginer de plus joli… et le joli était alors d’un merveilleux à-propos. Une taille et une force herculéennes eussent été une sorte de non-sens, puisqu’on n’avait plus à se barder de fer. Un air digne et grave eût été hors de saison, puisque les imposantes perruques léonines du siècle de Louis XIV n’étaient plus de mode.

Si Létorière porta d’une manière si charmante la poudre rose, les dentelles, les rubans, la soie et les pierreries, c’est que tous ses traits, c’est que toutes ses habitudes étaient doués d’une grâce presque féminine, admirablement en rapport avec l’élégance presque efféminée du costume et de la parure des hommes de ce temps-là. S’il posséda l’art de plaire et de séduire au plus haut degré, c’est que sa physionomie ravissante savait exprimer tour à tour la finesse, la moquerie, la fierté, l’audace, la tendresse et la mélancolie.

Au dire des gens de son temps, le regard et le timbre de la voix du marquis de Létorière avaient surtout un charme et une puissance irrésistibles, que les partisans d’une science nouvelle attribueraient sans doute à l’attrait magnétique.

Mais, à l’époque dont nous parlons, le marquis n’était qu’un pauvre adolescent, et, magnétique ou non, son attrait allait être mis à une rude épreuve par la femme de son tailleur.

Madeleine Landry sentit sa colère s’exaspérer à la vue de son débiteur.

Létorière, trempé de pluie, avait les mains bleues de froid et le front presque caché par les boucles humides de ses beaux cheveux châtains qu’il portait alors sans poudre.

Lorsqu’il vit Madeleine, il ne put réprimer un mouvement d’étonnement chagrin ; pourtant il la salua poliment, et, attachant sur elle ses grands yeux noirs, à la fois si tristes et si doux, il lui dit de sa voix harmonieuse et perlée :

« Que me voulez-vous, madame ?

— Je veux que vous me payiez l’habit que vous avez sur le dos, car il m’appartient… à moi et à mon mari Landry, tailleur de M. le marquis, » – répliqua Madeleine d’une voix aigre, en toisant insolemment son débiteur.

Une rougeur de honte colora les joues du jeune homme, un mouvement d’amère impatience plissa ses sourcils ; mais il réprima cette émotion et répondit doucement :

« Je ne puis malheureusement pas vous payer encore, madame…

— Vous ne pouvez pas me payer !… c’est facile à dire ; mais, moi, je ne m’arrange pas de cette monnaie-là ! Quand on n’a pas de quoi payer ses habits, on ne s’en fait pas faire… Je ne sors pas d’ici que je n’aie mon argent… – et Madeleine Landry s’assit brutalement, tandis que Létorière resta debout.

— Écoutez-moi, madame… D’ici à un mois j’ai la certitude de pouvoir vous satisfaire, je vous en donne ma foi de gentilhomme… Ayez seulement l’obligeance de m’accorder un délai… je vous en prie… »

Ces mots : Je vous en prie, furent prononcés avec une inflexion de voix si noble et si touchante que Madeleine, déjà frappée de cette profonde infortune qui semblait courageusement soufferte, craignit de se laisser apitoyer. Elle voulut brûler ses vaisseaux et répondit à la prière de son débiteur par une injure grossière :

« Belle garantie que votre foi de gentilhomme !… Que voulez-vous que je fasse de cela ?

— Madame ! – s’écria le marquis ; puis, se contenant, il reprit d’une voix douloureuse et fière : – Madame, il est cruel à vous de me parler ainsi… Vous êtes une femme, je vous dois de l’argent… Je suis chez moi… Que puis-je vous répondre ? Ne cherchez donc pas à rendre plus pénible encore ma position, que je vous souhaite de ne jamais connaître !

— Mais vous n’aurez pas plus d’argent dans un mois que maintenant, – dit durement Madeleine. – C’est une histoire que vous me contez-là !

— Si dans un mois mon oncle, M. l’abbé de Vighan, auquel je compte m’adresser, n’est pas revenu de Hanovre, dans un mois je me fais soldat, et le prix de mon engagement vous sera fidèlement remis… Vous le voyez, madame, je puis vous donner ma parole de gentilhomme que vous serez payée. »

Le marquis parlait de cette résolution désespérée avec tant de dignité, avec un accent si sincère que Madeleine, émue, se repentit d’avoir été trop loin, et reprit :

« Je ne veux pas vous forcer à vous engager, moi ; mais enfin, je veux être payée : il y a assez longtemps que cela dure… Vendez quelque chose… alors…

— Vendre quelque chose ici, madame ?… » et d’un regard navré il lui montra cette pauvre chambre froide et nue.

À ce geste si cruellement significatif, Madeleine baissa les yeux, son cœur se serra ; pourtant elle ajouta en balbutiant et en montrant les deux cadres dorés :

« Mais ces deux tableaux ?…

— Ces tableaux ? – et le marquis ajouta d’un air noble et grave : – c’est tout ce qui me reste de mon père… de ma mère… Madame, ce sont leurs portraits, et pour la première fois ils voient leur fils rougir de sa pauvreté… »

À ces dernières paroles, Madeleine compara l’intérieur de sa maison, où régnait au moins l’aisance, à cette chambre glacée, misérable retraite d’un gentilhomme (alors on croyait encore aux gentilshommes) : elle sentit sa colère se changer presque en pitié, surtout lorsqu’elle s’aperçut que le jeune marquis tremblait de froid sous ses habits mouillés.

Chez les organisations violentes, les contrastes se touchent ; dame Landry, depuis son départ de sa boutique, s’était toujours maintenue dans un état d’irritation presque exaspérée ; ce paroxysme ne put durer : comme tous les sentiments exagérés, sa colère tomba pour ainsi dire à plat dès la première réflexion que lui suggéra son cœur naturellement bon.

Le marquis était si joli, il avait répondu à ses injures avec une dignité si triste et si calme, il paraissait si souffrant du froid, lui sans doute élevé au milieu du luxe, que la brave femme, éprouvant d’ailleurs l’irrésistible attrait qu’inspirait ce singulier personnage, passa presque sans transition de l’outrage au respect, de la dureté à la commisération ; elle rajusta sa coiffure à la hâte, balbutia quelques mots inintelligibles, et disparut au grand étonnement du marquis.

L’ex-régent, qui attendait sans doute l’issue de l’entretien pour sortir de son antre, entrebâilla la porte de son cabinet et dit :

« Cette misérable harpie est donc partie ? Pardonnez-moi ! mais j’ai lâchement fui devant l’ennemi…

— Vous étiez là, mon bon Dominique ?… Eh bien ! vous avez entendu… mon Dieu… mon Dieu… quelle humiliation ! Passer aux yeux de cette femme pour un homme de mauvaise foi !… Ah ! c’est horrible… Dominique, je suis résolu… si mon oncle n’arrive pas… je me fais soldat… Je paye cette dette maudite du prix de mon engagement… au moins, ainsi, je n’aurai plus à rougir…

— Vous engager ! renoncer à toutes vos espérances !…

— Ce sont des folies… Je suis encore allé aujourd’hui au palais… il n’y a aucun espoir… Il faudrait, pour continuer le procès contre les princes allemands ou l’intendance de Xain-tonge, déposer chez le procureur plus d’argent que je n’en aurai jamais : j’y renonce. Mais, tenez, Dominique… je ne me sens pas bien… j’ai froid… – Et le marquis s’assit en tremblant sur le bord de son lit.

— Pauvre enfant ! je le crois bien, – dit le régent avec un soupir douloureux. – Recevoir cette pluie glacée… rentrer sans trouver une étincelle de feu… et être accueilli par l’algarade de cette sorcière que je voudrais pouvoir mettre dans la cheminée en guise de fagots… car, hélas ! pour du bois… Dieu sait si je…

— Bon Dominique… assez, – dit Létorière en lui mettant la main sur la bouche. – N’avez-vous pas déjà trop fait pour moi ?… N’avez-vous pas abandonné votre classe… votre état ?

— Et Socrate ? Est-ce que ce sage, est-ce que ce grand philosophe n’abandonna pas tout… pour suivre Alcibiade ! ! ! Seulement, comme il ne faisait pas aussi froid à Athènes qu’à Paris… Socrate n’avait pas le chagrin de voir son élève grelotter de froid ; mais, tenez, croyez-moi… couchez-vous… ôtez vos habits mouillés, vous aurez plus chaud dans votre lit.

— Vous avez raison… Dominique… car je ne sais, mais… il me semble que j’ai la fièvre…

— Allons… il ne manquerait plus que cela… vous voir tomber malade ! – Puis, se retournant d’un air courroucé, Dominique s’écria, en montrant le poing à la porte par laquelle était sortie Madeleine :

— Et c’est toi, sorcière maudite ! qui as causé cette révolution à mon malheureux élève par tes imprudentes criailleries ! Je regrette maintenant de ne pas t’avoir mise dehors par les épaules… »

Au milieu de l’apostrophe de Dominique, la porte s’ouvrit, et le régent vit entrer avec étonnement un commissionnaire chargé de deux énormes falourdes et de quelques paquets de sarments de vigne…

« Tu te trompes, ce bois n’est pas pour nous, mon garçon, – dit Dominique avec un soupir.

— Est-ce que ce n’est pas ici que demeure monsieur le marquis de Létorière, mon bourgeois ?

— Si fait.

— Eh bien ! le bois est pour ici… La grosse dame en coqueluchon brun a dit qu’elle allait revenir avec de la braise et de quoi faire un lait de poule pour monsieur le marquis.

— La grosse dame en coqueluchon brun ? – demanda Dominique d’un air stupéfait.

— Oui, mon bourgeois, celle qui m’a payé le bois.

— Qui a payé le bois ! L’entendez-vous… mon digne élève ?… Vous allez avoir du feu ! » s’écria avec joie Dominique en se retournant vers Létorière, qui, presque subitement saisi d’un violent accès de fièvre, s’était mis au lit.

Heureusement dame Landry vint elle-même expliquer cette énigme d’un air confus. La digne ménagère tenait d’une main une cafetière pleine d’eau bouillante, et de l’autre quelques charbons allumés sur une pelle.

Lorsque le commissionnaire fut parti, dame Landry s’écria en voyant la pâleur du marquis :

« Pauvre jeune gentilhomme… il a la fièvre… c’est sûr ! C’est le froid qui l’aura saisi… et moi… qui n’ai pas eu honte de le retenir à causer pendant qu’il grelottait… Allons, allons, ne restez pas là à me regarder comme un homme de cire, mon cher monsieur. Mettez donc le bois dans la cheminée… allumez donc le feu, pendant que je vais casser les œufs pour faire le lait de poule… Avez-vous une tasse bien propre au moins ? – Puis, allant vers le lit, elle toucha sa mince couverture. – Mais, Jésus-Dieu… monsieur le marquis n’est pas couvert… allez donc lui chercher deux ou trois couvre-pieds bien chauds… Et sa tête ?… elle est beaucoup trop basse… il faudrait un oreiller… Allez donc en chercher un. Et des rideaux ! Comment cette alcôve n’a-t-elle pas de rideaux ?… ni les fenêtres non plus ?… Vous voyez bien que le grand jour fera mal aux yeux de monsieur le marquis… Mais allez donc, allez donc ; je ne puis pas tout faire, non plus ! »

L’honnête régent, auquel s’adressaient ces ordres si divers et si précipités, restait ébahi devant Madeleine, cherchant à comprendre la cause de ce revirement subit. Tout à coup il s’écria en se parlant à lui-même :

« C’est son charme ! Il n’y a pas de doute, c’est le charme naturel dont il est doué qui opère… il séduit la tailleuse, comme Alcibiade a séduit Timée, femme d’Agis, roi de Lacédémone… et cela… sans offenser la vertu, ce qui est encore bien plus beau et plus méritoire ! — Ma chère dame, je vous l’avouerai, nous n’avons malheureusement ni oreillers, ni rideaux, ni couvertures… – reprit tristement Dominique.

— Quelle misère ! – dit tout bas Madeleine émue. Puis, voyant le régent toujours drapé dans sa toge, elle s’écria : — Mais en attendant que le lit soit mieux garni, donnez-moi toujours cette couverture, au lieu de vous en envelopper comme un véritable carême-prenant ; à votre âge, n’avez-vous pas de honte ? – Et la ménagère tirait résolument un des pans de la toge improvisée de Dominique. Mais celui-ci, retournant son vêtement avec énergie, s’écria :

— Ma bonne dame, écoutez-moi donc… Laissez-moi donc… ne tirez donc pas si fort… c’est une question de convenance… Je puis vous confier cela… à vous qui êtes d’un âge respectable et de plus femme d’un tailleur… – Et Dominique dit à voix basse : – Mon haut-de-chausses, comme disaient nos pères, étant absolument hors de service… et n’ayant pas de robe de chambre, je suis obligé de substituer cette manière de manteau romain à un habillement plus commode.

— Est-il bien possible ? – dit Madeleine en abandonnant le pan de la couverture. – Si c’est ainsi, je vous enverrai ce soir Landry. – Puis elle ajouta à voix basse, en attisant un feu clair et brillant qui jetait sa réjouissante clarté dans cette chambre misérable : — Monsieur le marquis dort-il ?… S’il ne dort pas, faites-lui boire ceci. » – Et elle lui donna une tasse remplie d’un chaud breuvage.

Dominique s’approcha du lit sur la pointe du pied.

« Comment vous trouvez-vous ? – dit-il à son élève.

— J’ai froid… je souffre de la tête… – dit celui-ci d’une voix faible. – Mais quel est ce feu ?… comment avons-nous du feu ?

— Il y a du feu parce que vous êtes charmant… C’est cette bonne et digne femme qui l’a fait ; voilà un breuvage excellent… bien chaud, que vous allez boire : c’est encore elle qui vous l’a préparé. Courage… courage !… Voici enfin votre étoile qui se lève sous la physionomie respectable de dame Landry… »

Le marquis, souffrant d’une horrible migraine, ne comprit pas grand’chose à ce que lui disait Dominique, et surtout de quel lever d’étoile il parlait ; néanmoins il prit la tasse, but, et tomba dans un profond assoupissement. Alors la digne femme s’approcha du lit en retenant son souffle, elle borda les draps avec un soin tout maternel, et revint auprès de Dominique.

« Il faut être généreux et me pardonner, monsieur, – lui dit-elle, – tout à l’heure j’ai été bien grossière à l’égard de M. le marquis ; mais, voyez-vous, c’est mon homme qui m’avait monté la tête ; il faut dire aussi que je ne l’avais pas vu, ce pauvre gentilhomme ! si jeune, si joli, orphelin de père et de mère avec ça… et puis un seigneur comme lui manquer de feu en plein hiver, quand des ouvriers comme nous ont toujours un bon poêle bien chaud… Tenez, mon digne monsieur, je me reprocherai toujours d’avoir osé parler effrontément à M. le marquis, mais soyez sûr au moins que, tant que Madeleine Landry vivra, elle sera sa servante bien humble… Enfin, monsieur (et la bonne dame baissait les yeux en tirant un petit sac de sa poche), en venant ici j’ai touché un billet de trois cents livres, voilà M. le marquis alité, peut-être aura-t-il besoin de quelque chose, d’un médecin ; à lui, je n’aurais jamais osé proposer cela, mais avec vous je suis plus hardie… Tenez, monsieur, nous mettrons cela sur le mémoire, et oubliez les vilaines paroles que je vous ai dites…

— Pour cela, nous sommes parfaitement quittes, ma chère dame, vous m’avez traité de hibou, je vous ai traitée d’orfraie, n’en parlons plus ; mais, quant à ce prêt, je dois vous prévenir que le retour de M. l’abbé du Vighan, oncle de mon élève, peut être retardé, et que de bien longtemps peut-être il nous sera impossible de vous rendre ce que vous nous offrez généreusement, c’est vrai ; mais, d’après la scène de ce matin, je puis craindre…

— Ne parlez jamais de cela, monsieur, ou je mourrai de honte, foi d’honnête femme. M. le marquis nous rendra ça quand il le pourra ; Dieu merci ! nous n’attendons pas après soixante pistoles pour vivre.

— Je prends donc ce prêt sur moi, ma digne dame ; d’ailleurs mon semestre prochain de ma rente sur la gabelle vous répondra de la somme.

— À la bonne heure ! il me semble maintenant que je suis à moitié pardonnée de mon insolence. Ah çà ! monsieur, je retourne chez moi chercher tout ce qui manque à M. le marquis, et je viendrai tous les jours, si vous le permettez, m’établir près de lui comme sa garde ; car les hommes n’entendent rien à soigner les malades, soit dit sans vous offenser, monsieur. »

Et Madeleine laissa Dominique auprès du lit de son élève, et en possession d’un excellent feu, jouissance que le vieillard ne connaissait plus depuis bien longtemps.

CHAPITRE IV.

MYSTÈRES

La maladie de M. de Létorière tirait à sa fin, il était presque convalescent, grâce aux soins assidus de Madeleine, de son mari et de l’apprenti Kraft. Tous avaient rivalisé de dévouement avec le bon Dominique. Le marquis s’était montré si affectueusement reconnaissant de ces touchantes preuves d’intérêt, il semblait tellement les justifier et les mériter par la délicatesse et par la bonté de son cœur, que le tailleur et sa femme se montraient de plus en plus attachés à leur joli seigneur, comme ils appelaient le marquis.

Le printemps approchait ; un jour Dominique, qui était sorti pour tâcher de décider un procureur à suivre un des procès de Létorière, rentra d’un air à la fois rayonnant et étonné ; l’apprenti Kraft le suivait portant avec peine une immense corbeille de fruits et de fleurs les plus rares. Sur un petit papier, attaché par une épingle à un magnifique ananas, on lisait ces mots : — À M. le marquis de Létorière.

Après avoir admiré ce charmant cadeau avec une curiosité enfantine, et en vain cherché de quelle part il pouvait venir, car un homme inconnu avait laissé la corbeille chez le portier, le marquis remplaça l’adresse de ce présent par celle-ci : — À mes bons amis Landry et sa femme, et il chargea Kraft de porter de sa part les fruits et les fleurs à maître Landry.

« Tu leur diras que j’ignore d’où me vient ce don, mais c’est la première et la seule chose que je puisse leur offrir, et je la leur envoie comme gage de ma reconnaissance éternelle. »

Quelques jours après, autre surprise : dans un charmant nécessaire à écrire qui fut laissé chez le portier par un garçon de Bordier, célèbre ébéniste, le marquis trouva ce billet :

« Votre cœur ne dément pas ce que l’on attendait de vous. C’est bien. Envoyez ces deux lettres à leur adresse. »

Dans un des compartiments du nécessaire, Létorière trouva deux lettres cachetées. Sur l’une on lisait :

À monsieur Landry, tailleur, aux Ciseaux d’or.

Sur l’autre : À monsieur Buston, procureur au Châtelet.

Ce dernier, l’homme de loi chargé des procès du marquis, n’avait jusqu’alors voulu tenter aucune démarche dans la crainte de ne pas être remboursé de ses frais.

Létorière et Dominique se regardèrent avec ébahissement.

« Que vous disais-je ? – s’écria l’ex-régent, – me croirez-vous maintenant ? vous défierez-vous de votre destinée ? Quand je vous dis que vous n’aurez rien à envier au fils de Clinias ! »

Étourdi de cette aventure, dont il ne comprenait pas encore les suites, le marquis pria Dominique de porter la lettre du procureur à son adresse, et envoya celle de maître Landry par son portier. Une heure après le tailleur, Madeleine et l’apprenti étaient aux genoux du jeune gentilhomme.

« Grâce à vous, monsieur le marquis, j’ai la pratique de monseigneur le duc de Bourbon ! – s’écria Landry. – C’est un bénéfice clair et net de six mille livres par an ! Me voilà riche à jamais !

— Grâce à vous, monsieur le marquis, notre voisin Mathurin, qui nous enlevait toutes nos pratiques, va crever de dépit, – disait Madeleine.

— Grâce à vous, monsieur le marquis, dame Madeleine, dans sa colère de voir déserter nos chalands, ne me donnera plus de soufflets ! – disait Martin Kraft.

— Mes amis, – répondit Létorière, – je suis ravi du bonheur qui vous arrive ; mais je vous jure que malheureusement j’y suis étranger.

— Ah ! monsieur le marquis, pourquoi dire cela ? – s’écria Madeleine d’un ton de reproche ; et tirant de sa poche la précieuse missive, elle lut : « Maître Landry est prévenu qu’à l’expresse recommandation de M. le marquis de Létorière, S.A.S. monseigneur le duc de Bourbon daigne le nommer à l’emploi de tailleur du corps et de sa maison. » Vous voyez bien, monsieur le marquis ! – reprit Madeleine. Et, regardant Létorière avec des yeux baignés de joyeuses larmes, elle ajouta : – Cet emploi nous rend fortunés pour toujours… Eh bien ! foi d’honnête femme, la corbeille de fleurs et le billet que M. le marquis a eu la bonté de nous envoyer hier nous ont fait peut-être plus de plaisir encore.

— Et vous avez raison, mes amis, – dit Létorière ; – car hier c’était bien moi qui vous envoyais ce présent, dont j’ignorais la source. Mais aujourd’hui je ne savais pas ce que contenait cette lettre, c’est un mystère que je ne puis pénétrer. »

À ce moment Dominique entra, la figure complètement bouleversée ; il avait monté les cinq étages avec tant de hâte qu’il pouvait à peine parler ; les seuls mots qu’il faisait entendre d’une voix entrecoupée étaient : riche… riche… le procureur… procès… Je le disais bien ! – Et il se jeta au cou de son élève en manière de péroraison.

« Mon bon Dominique, remettez-vous, – lui dit le marquis. – Apprenez-moi quelle heureuse nouvelle vous transporte…

— Oui, par le ciel ! elle est heureuse, cette nouvelle, – dit l’ex-régent encore haletant. – Figurez-vous donc que je me rends chez ce Buston… cet oiseau de proie… votre procureur… Quand les clercs me voient entrer dans l’étude, ils recommencent les indécentes plaisanteries qu’ils ont coutume de me faire… je les méprise socratiquement, et je demande maître Buston. Comme d’habitude, ces impudents polissons me répondent en chœur et sur tous les tons : il n’y est pas ! il n’y est pas ! Au milieu de ce tapage infernal, je m’approche du premier clerc, et je lui montre ma lettre… Ah ! si vous aviez vu sa figure ! – s’écria Dominique en éclatant de rire et en frappant sur ses cuisses.

— Eh bien ! eh bien ! achevez donc, – s’écria le marquis.

— Eh bien ! le premier clerc ouvrait déjà la bouche pour se livrer à son insolente gaieté ; mais, dès qu’il eut reconnu l’écriture de la lettre, il devint sérieux comme un âne qu’on étrille, imposa silence à ses camarades, se leva, et me dit respectueusement : Je vais avoir l’honneur de conduire monsieur Dominique chez mon patron. J’arrive chez le procureur jusqu’alors invisible ou insolent. Autre scène ! le vautour devient tourtereau, et me roucoule ces mots après avoir lu la lettre : — Je n’ai jamais un instant douté du gain du procès de M. le marquis contre l’intendance de Xaintonge, au sujet des bois de Brion… Cette lettre lève les seules difficultés qui s’opposaient à la poursuite de cette affaire, dont je vais d’abord m’occuper, en attendant que le dossier du grand procès contre les princes allemands soit en ordre. J’ai d’ailleurs tellement foi dans la bonté de la cause de M. le marquis que je vous offre, monsieur, de lui ouvrir chez moi un crédit de vingt mille livres… cette somme ne s’élevant pas à la cinquième partie de celle qu’il touchera, je n’en doute pas, pour ses reprises sur l’intendance de Xaintonge.

— Mais c’est un rêve !… un rêve !… – dit le marquis en mettant les mains à son front.

— Franchement, ça m’en avait tout l’air, – reprit Dominique ; – et, pour m’assurer de la réalité de ce que je voyais, j’acceptai l’offre de maître Buston, comme étant votre fondé de pouvoir.

— Eh bien ?… – s’écria Létorière.

— Eh bien ! – dit Dominique en remettant un portefeuille au marquis, – sur mon simple reçu, il m’a remis vingt mille livres que voici, en bons à vue sur la ferme générale… »

Il serait impossible de peindre l’étonnement et la joie des acteurs de cette scène.

Après des remerciements et des bénédictions sans nombre, le tailleur, sa femme et son apprenti se retirèrent.

Le marquis, resté seul avec Dominique, s’épuisa en vaines conjectures pour deviner d’où venait cette mystérieuse protection. Bordier, l’ébéniste, ne put donner aucun renseignement sur l’acheteur du nécessaire. Le procureur garda le silence le plus obstiné sur le contenu et sur l’auteur de la lettre qui avait opéré un si grand changement dans sa manière de voir à l’endroit des procès du marquis. Plus tard le secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon répondit que son Altesse avait elle-même ordonné la nomination de maître Landry comme tailleur de sa maison.

Lorsque le marquis fut tout à fait rétabli, il alla occuper avec Dominique un petit appartement dans le faubourg Saint-Germain. Le brave Jérôme Sicard, ce cocher de fiacre qui avait voulu conduire Létorière gratis parce qu’il ressemblait à un bon ange, y fut installé à sa grande joie comme valet de chambre. Ce fut la seule récompense qu’il sollicita, lorsque le marquis lui demanda de quelle façon il pouvait reconnaître sa dette envers lui. Il est inutile de dire que Sicard, maître Landry et sa femme furent d’ailleurs généreusement et délicatement récompensés de leurs soins.

Chose singulière ! aucune des nobles actions du marquis ne demeurait inconnue à son mystérieux protecteur. Un petit billet arrivait par la poste, et contenait ces mots ; — « C’est bien… continuez, on veille sur vous… »

D’autres fois, on lui donnait des conseils pleins de sagesse ; on l’engageait à jouir des plaisirs du monde et de son âge, mais à toujours conserver la droiture et la loyauté de son caractère ; car on y comptait pour l’avenir.

D’autres fois on engageait Létorière à faire les exercices d’académie qui convenaient à un gentilhomme. Il suivit ce conseil, et bientôt excella dans l’escrime, dans l’équitation et dans tous les jeux qui demandent de la souplesse et de la légèreté.

Tantôt ces lettres, qui révélaient une affection croissante et réfléchie, arrivaient au marquis par des moyens charmants et inattendus. C’était dans un admirable vase de Sèvres rempli de fleurs qu’un inconnu laissait au concierge. C’était encore dans un sachet de satin, merveilleusement brodé à son chiffre et à ses armes, qu’il trouvait au fond de sa poche en revenant du jeu de paume.

Cette singulière correspondance durait depuis environ un an, lorsque Létorière gagna son procès contre l’intendance de Xaintonge.

Le lendemain du jugement un palefrenier, vêtu à la livrée du marquis, amena deux magnifiques chevaux anglais, dont la mode commençait à se répandre. Leur harnachement et les housses étaient des merveilles de richesse et d’élégance. Une lettre ainsi conçue accompagnait ce nouveau présent :

« Votre procès est gagné, vous pouvez vivre comme il convient à un gentilhomme de votre rang. Vous irez chez Chérin le généalogiste ; il rédigera vos titres de noblesse ; vous les déposerez sur l’architable, afin de pouvoir être présenté au roi et avoir vos entrées à la cour. Vous aurez sans doute l’honneur de suivre les chasses de S. M. Ces chevaux vous serviront… On est content de vous. »

À toutes les questions que fit Létorière le palefrenier ne répondit autre chose sinon qu’un inconnu avait acheté les chevaux chez Gabart, fameux marchand de l’époque, en disant qu’on apporterait plus tard les harnachements. Quant à l’inconnu, c’était un homme vêtu de noir, assez gros et âgé de cinquante ans environ.

Quelque temps après cette nouvelle surprise, le marquis reçut ce billet :

« Allez ce soir au bal de l’Opéra ; attendez au coin du roi, entre minuit et une heure ; mettez un domino noir et attachez-y un ruban bleu et blanc. »

Létorière, de sa vie, n’était allé au bal de l’Opéra. Sans mener une existence de reclus, son temps avait jusqu’alors été employé à ses exercices d’académie, à des promenades avec Dominique, à de longues lectures des poètes grecs et latins et à de fréquentes séances à la Comédie-Française.

Quoique Dominique n’eût pas une très grande connaissance du cœur humain, il était quelquefois inquiet en voyant son élève rester si calme dans l’âge où les passions se révèlent ordinairement avec tant de violence ; un moment le digne homme avait pensé que le protecteur mystérieux du marquis était une femme ; mais il n’avait pas fait part de ses soupçons à Létorière.

Lorsque celui-ci prévint Dominique qu’il irait au bal de l’Opéra, l’ex-régent eut l’heureuse idée d’accompagner son élève. Létorière se réjouit fort de ce plaisir, et partit avec Dominique.

Une fois lancés dans ce tourbillon, les deux amis, aussi désorientés que les provinciaux, eurent mille peines à retrouver le coin du roi, et furent d’abord victimes des railleries des spectateurs ; le marquis avait une taille si mince, une tournure si élégante, un si joli pied, des mains si charmantes, qu’on le prit facilement pour une femme, tandis que Dominique, grand, osseux, gauche et empêtré, passa pour son mari.

Létorière rougissait de colère sous son masque, et il fallait toute l’autorité, toutes les supplications de Dominique pour l’empêcher d’éclater.

Enfin deux dominos les abordèrent.

Le plus grand prit le bras de Dominique, pendant que le plus petit, s’approchant de Létorière, lui dit ces mots à l’oreille : Continuez… on est content… Tenez… et espérez…

Le marquis se sentit mettre une petite boîte dans la main, et, avant qu’il ait pu dire un mot et faire un mouvement, le domino se perdit dans la foule.

Létorière était dans l’enchantement. La voix qui lui avait dit à l’oreille ces mêmes mots que son protecteur inconnu lui avait si souvent écrits était une voix de femme d’une douceur infinie ; il lui avait aussi semblé voir briller deux grands yeux bleus à travers la soie du masque.

Ivre de joie, sentant mille émotions nouvelles s’éveiller dans son cœur, le marquis oublia complètement Dominique, et eut la folle idée de retrouver son domino, croyant reconnaître entre mille les grands yeux bleus qui s’étaient arrêtés sur les siens avec une si singulière expression de tendresse. Vers les cinq heures du matin il comprit la vanité de ses recherches, et rentra chez lui impatient de savoir ce que contenait la boîte.

Elle renfermait une de ces bagues à larges chatons alors très à la mode ; elle était entourée de diamants ; on y voyait peint sur émail, avec une délicatesse admirable, un charmant œil bleu au milieu d’un nuage, dont l’expression était telle que Létorière reconnut aussitôt le regard doux et tendre de son domino. Sur l’exergue on lisait ces mots en caractères microscopiques : il vous suit partout.

La lettre contenait ces mots : « vous avez vingt ans, vous êtes jeune, beau, noble, spirituel et charmant ; vous avez assez d’argent pour être prodigue. Votre avenir est entre vos mains… on veut voir si les conseils qu’on vous donne depuis un an continueront de porter leurs fruits… on ne vous écrira plus… vous avez votre libre arbitre… mais on vous suit partout… Dans quatre années à dater de ce jour, que votre conduite ait ou non répondu à ce qu’on attend de vous, vous recevrez une lettre… D’ici là courage, espoir et persévérance…

……

Pendant un mois le marquis faillit à devenir fou de curiosité. Il parcourait les promenades comme un insensé, interrogeant avec anxiété tous les yeux bleus qu’il rencontrait, et les comparant à sa bague ; bien de beaux yeux bleus se baissèrent timidement devant son regard ardent et inquiet, d’autres lui répondirent avec langueur, d’autres avec colère, mais il ne découvrit rien.

Il se souvint qu’on lui avait ordonné de déposer ses titres sur l’architable pour être reçu à la cour ; il remplit les formalités voulues, et attendit le retour d’un de ses parents éloignés, M. le comte d’Appreville, pour avoir l’honneur d’être présenté au roi Louis XV.

CHAPITRE V.

LE CAVALIER

Un jour le marquis se promenait sur le bord du grand canal de Versailles, rêvant tristement et se croyant abandonné de sa mystérieuse protectrice. Il venait du manège, son costume de cheval faisait merveilleusement valoir l’élégance de sa taille. C’était un habit vert à galons d’or, une culotte écarlate, une veste pareille et de grandes bottes de maroquin noir bien luisantes qui se détachaient sur des genouillères de fine batiste. À quelques pas de lui Létorière vit un cavalier assez âgé qui, malgré tous ses efforts, ne pouvait obliger sa monture à passer près d’un piédestal de marbre.

Deux personnes assistaient à ce débat : – l’une des deux, âgée de cinquante à soixante ans, vêtue d’un habit de taffetas gris perle, à brandebourgs de soie de même couleur, avait une physionomie à la fois belle, noble et bienveillante ; elle donnait le bras à un homme plus avancé en âge, assez petit, légèrement voûté, superbement vêtu à la vieille mode de la Régence, et dont le pâle visage était sillonné de rides profondes.

Celui de ces deux gentilshommes qui était le plus simplement vêtu dit à l’autre en lui montrant Létorière :

« Quel charmant visage !… quelle jolie tournure !… Mais je n’ai jamais rien vu de plus enchanteur… Et vous, maréchal ?

— Hum… hum… – dit ce dernier avec une toux sèche. – Ce p’tit m’sieu là ? il est assez ben… mais il a l’air gauche… comme un donneux d’eau bénite, – répondit M. le duc de Richelieu, qui avait conservé cette vieille façon de parler vulgaire autrefois adoptée par les roués de la Régence…

— Lui ? ce joli visage ? Ce serait donc pour donner de l’eau bénite à des saints de votre espèce ? » dit l’autre en souriant avec malice.

Le cheval se défendait toujours ; le cavalier, las des moyens de douceur, employait tour à tour la cravache et l’éperon, mais n’obtenait de sa monture que des pointes et des ruades formidables.

Peu à peu M. de Richelieu et l’autre promeneur se rapprochèrent du marquis. Voyant des personnes d’un âge vénérable s’avancer vers lui, Létorière salua respectueusement.

« Eh bien ! jeune homme… qui aura raison de l’homme ou du cheval dans cette discussion ? – dit l’ami de M. de Richelieu.

— Ma foi ! je ne sais trop, monsieur ! L’écuyer raisonne à coups de cravache, sa monture répond par des ruades. Cette conversation là peut durer encore longtemps. »

Cette réponse, faite sans trop d’assurance, mais avec la gaieté confiante de la jeunesse, fit sourire le promeneur.

« Vous en parlez bien à votre aise, mon jeune maître… Je voudrais bien vous voir… à la place de cet écuyer… Vous ne savez donc pas que cette bête est une jument de l’Ukraine ?… Elle arrive d’Allemagne, c’est un vrai démon… dont La Guérinière lui-même n’a pu venir à bout…

— Si j’étais à la place de cet écuyer, monsieur, je serais peut-être non pas plus habile, mais plus heureux, – dit résolument le marquis.

— Vraiment ! – Eh bien ! voulez-vous essayer ? voulez-vous monter Barbara ?

— Cette jument est si belle… si fière… malgré sa méchanceté… que j’accepte de tout mon cœur, monsieur ; d’ailleurs l’herbe est si verte qu’on ne peut désirer un meilleur tapis pour se laisser choir, – répondit joyeusement Létorière.

— J’ai une peur horrible qu’il ne se casse le cou, – dit tout bas le compagnon de M. de Richelieu.

— Avec un minois pareil, si espiègle et si enjoleux, on ne craint ni chevaux, ni hommes, ni femmes… et si l’on tombe… on ne tombe jamais seul… Je reviens sur son compte, il a l’air très déluré…

— Holà ! Saint-Clair, – reprit l’autre en s’adressant à l’écuyer, – ne t’opiniâtre pas davantage ; descends de cheval… Ce jeune gentilhomme a besoin d’une leçon, et tu vas la lui donner, » ajouta-t-il en riant.

Saint-Clair obéit à cet ordre et descendit de cheval.

Létorière, un peu choqué des dernières paroles de l’inconnu, lui répondit avec une fermeté respectueuse :

« Je recevrai toujours avec plaisir ou résignation les leçons que je demanderai ou que je mériterai, monsieur ; mais ici, je ne crois m’être mis dans aucun de ces deux cas... »

L’inconnu et M. de Richelieu se regardèrent en comprimant une violente envie de rire.

« Faut prendre garde, – dit tout bas le maréchal, – il a l’air d’un fameux batailleux !

— Vous allez voir qu’il va me proposer un cartel, et cela devant vous, le doyen des maréchaux de France, le président du tribunal du point d’honneur, – dit l’autre ; – et il ajouta, en regardant le marquis d’un air très sérieux :

— Vous le prenez bien haut, mon jeune maître !

— Vive Dieu ! je le prends comme il faut, monsieur ! » s’écria Létorière en se campant résolument sur la hanche.

À cette bravade, M. de Richelieu et l’inconnu éclatèrent de rire, et le marquis commençait à s’irriter fort, lorsque Saint-Clair, qui n’était pas sans peine descendu de cheval, s’approcha le chapeau à la main et dit au gentilhomme vêtu de gris :

« Sire, on ne fera jamais rien de cette jument.

— Le Roi !… – s’écria le marquis avec confusion, et il mit un genou en terre et baissa la tête d’un air repentant.

— Par saint Louis, mon jeune ami, – dit Louis XV en souriant, – j’ai vu l’heure où vous alliez vertement nous rappeler que tous les gentilhommes sont nos pairs, et qu’aux vieux temps un chevalier pouvait croiser la lance avec un souverain.

— Ah !… Sire, pardon… pardon…

— Allons… relevez-vous, gentil paladin… – Et par un mouvement plein de cette grâce majestueuse que ce roi, le plus aimable et le plus spirituel des rois, mettait dans ses moindres actions, il effleura du bout du doigt la joue de Létorière, qui, toujours agenouillé, baisa cette belle main royale avec une vénération profonde…

Létorière se releva, le front couvert d’une rougeur charmante, ses beaux yeux noirs tout humides de larmes, tant il était profondément touché de l’ineffable bonté de son roi.

Cette émotion si pure, si jeune, si naïve, frappa délicieusement Louis XV. La flatterie la plus adroite ne lui eut pas causé cette double impression.

« Comment vous appelez-vous, mon enfant ? – demanda-t-il au marquis en le regardant avec intérêt.

— Charles-Louis du Vighan, marquis de Létorière… Sire.

— Vous êtes de Xaintonge, – dit le roi, qui connaissait à merveille la généalogie de sa noblesse.

— Mais vous avez déposé vos titres, – ajouta-t-il, – vous deviez m’être présenté… pourquoi ne l’avez-vous pas été ?

— Sire, j’attendais le retour de M. le comte d’Appreville, mon parent… pour avoir cet honneur…

— Maréchal de Richelieu, voulez-vous lui servir de parrain ? – dit le roi en s’adressant au duc, qui répondit par une inclination respectueuse.

— Ah çà !… – dit le roi, – je n’oublie pas… mon enfant, que vous avez presque critiqué Saint-Clair… il lui faut une réparation… Oserez-vous toujours affronter Barbara ? – Et le roi montra la jument qui, tenue en main, pointait et se cabrait, malgré les menaces et les caresses de l’écuyer. – Ne craignez-vous pas cette fougueuse ?

— Je ne crains qu’une chose, Sire, c’est de me montrer au-dessous de la grâce insigne dont le roi daigne m’honorer en m’ordonnant de monter à cheval devant lui.

— Mais c’est qu’il est charmant ; il répond avec une grâce parfaite… avec un tact exquis, – dit le roi à M. de Richelieu, pendant que Létorière, le cœur tout palpitant d’émotion, s’approchait de la redoutable Barbara.

— Le roi… me dit quelquefois que j’suis un vieux connaisseux en figures, eh ben ! j’puis prédire au roi qu’avant six mois ce jeune faucon aura pris sa volée… Et alors gare à lui, ça sera un grand mangeux de colombes, j’en réponds.

— Votre patronage lui aura porté bonheur, maréchal, – dit le roi en souriant ; puis tout-à-coup il s’écria avec effroi : — Ah !… le malheureux enfant ! il va se faire tuer… Saint-Clair lui a abandonné les rênes, et la damnée jument ne veut pas se laisser approcher… Quelles ruades !… quelles pointes !… il ne pourra pas seulement venir à bout de l’enfourcher… C’est une diablesse au montoir… Saint-Clair… pourquoi ne la lui as-tu pas tenue pour qu’il puisse la monter ?…

— Sire, – reprit le vieil écuyer d’un ton bourru, – ce monsieur m’a dit qu’il se tirerait bien d’affaire lui seul…

— Et, par le ciel ! il s’en tire… – dit le roi avec étonnement ; – mais voyez donc, maréchal !… sur ma parole… il l’a ensorcelée… Voilà qu’il l’approche, et elle ne bouge plus… Il la caresse… et la mauvaise ne lui répond pas par un coup de dent… ou par un coup de pied… Que dis-tu de cela, Saint-Clair ?

— Sire…, je dis… je dis… je dis que je n’y comprends plus rien… Ordinairement on ne peut la monter qu’à l’aide du torche-nez, tant elle est ombrageuse et effarée…

— Et le voilà en selle… ma foi !… – s’écria le roi charmé ; – et il y est à merveille… plein de grâce et de souplesse… Qu’en dites-vous, Richelieu ?… Qu’en dis-tu, Saint-Clair ? – reprit Louis XV, dont la figure rayonnait de plaisir en voyant l’habileté de son jeune protégé.

— Ma foi… je dirai au roi que ce garçon-là, tout jeune qu’il est, est un fin cavalier… Mais faut qu’il possède que’que charme pour avoir apaisé c’te vilaine donneuse de coups de pied… – répondit le maréchal.

— On ne peut pas dire, Sire, que la position de ce gentilhomme soit absolument mauvaise, – dit le vieux Saint-Clair. – Il ne manque pas d’assiette ; son corps et ses jambes sont bien placées, il paraît avoir la main ferme et légère à la fois…

— Eh ! que diable veux-tu de plus ?… – dit le roi. – Mais voyons… si elle passera devant cette statue de marbre qui l’effraie si fort. Non, non, elle se défend… quels bonds !… Ah ! le malheureux !

— C’est qu’il paraît vissé sur son dos. Il ne bouge pas plus qu’un terme, – s’écria le maréchal, – avec son air mignon ; faut qu’il soit fort comme un Hercule.

— Monseigneur sait bien que ce n’est rien que de supporter les bonds d’un cheval… c’est à les prévenir et à les empêcher que consiste la science… – répondit Saint-Clair.

— En ce cas, tu dois être satisfait, – reprit le roi. – Regarde, regarde… la voilà qui passe devant la statue aussi facile… aussi commode qu’une haquenée… Ah çà, il est donc sorcier ? » – s’écria Louis XV en regardant avec étonnement le maréchal et Saint-Clair, non moins surpris que lui.

Létorière, après avoir fait plusieurs fois passer et repasser la jument devant la statue qui l’avait d’abord tant effrayée, s’approcha du roi ; le marquis tenait son chapeau de la main droite, de la gauche il rassemblait Barbara, qui piaffait et mâchait son mords le plus coquettement du monde ; on eût dit qu’elle était fière du poids léger qu’elle portait. La figure du jeune gentilhomme, encore animée par cet exercice et par l’orgueilleuse joie d’avoir si bien réussi devant le roi, était resplendissante de bonheur et de beauté.

En voyant son protégé si joli, si radieux, si jeune, Louis XV le regardait avec cet intérêt doux et mélancolique que les hommes avancés en âge ou rassasiés de plaisir éprouvent souvent à contempler la joie confiante, la folle ardeur de la jeunesse.

Cet excellent prince se sentait tout heureux de pouvoir, par un généreux caprice de souverain, ouvrir à cet enfant un avenir brillant comme un conte de fées. « Il est quelquefois bien bon d’être roi ! » dit-il à M. de Richelieu avec un attendrissement involontaire.

Le vieux maréchal, avant de répondre, sembla interroger le regard du prince afin de pénétrer le sens de cette exclamation qu’il ne comprenait pas. Tout était mort dans ce cœur usé par une ambition étroite, mais effrénée, et racorni par un égoïsme impitoyable. Incapable de saisir l’intention du roi, le maréchal répondit par une fadeur de cour.

« S’il est quelquefois bon d’être roi, Sire, il est toujours bon d’être le sujet de Votre Majesté. »

Louis XV sourit d’un air fin et froid, et répondit : « C’est plaisir que de se voir ainsi deviné. – Puis, s’adressant à Létorière qui attendait toujours ses ordres : – Ah ça ! mon enfant, dites-moi, comment avez-vous fait pour dompter si vite et si facilement cette créature indomptable ?

— Votre Majesté m’avait dit que cette jument arrivait d’Allemagne ; sachant que les Allemands parlent beaucoup à leurs chevaux, et qu’ils les conduisent presque autant avec la parole qu’avec la main ou avec l’éperon, je lui ai parlé allemand ; reconnaissant sans doute une langue à laquelle elle était habituée, elle s’est calmée presque aussitôt.

— Mais il a raison. Rien de plus simple… vois-tu bien, Saint-Clair… – dit le roi.

— Oui, Sire, – reprit timidement Létorière en jetant un coup d’œil sur le vieux Saint-Clair, qui semblait profondément humilié, – oui, Sire… rien n’est plus simple… quand on parle allemand… »

Cette réponse presque hardie était dictée par un sentiment si délicat et si généreux, que Louis XV, vivement touché, s’écria : « Bien… très bien, mon enfant…, vous avez raison ; si mon vieux Saint-Clair avait su parler allemand, il eût fait comme vous… ; mais, comme il est trop âgé pour l’apprendre maintenant, et que Barbara ne paraît avoir aucun goût pour la langue française, gardez cette jument… marquis de Létorière, le roi vous la donne… »

Le marquis salua respectueusement…

« Richelieu, vous me le présenterez demain à mon petit lever, » dit le roi au maréchal. Puis faisant un geste affectueux à Létorière, Louis XV regagna le château.

Le lendemain Létorière fut officiellement présenté ; peu de jours après Louis XV se l’attacha comme écuyer, et plus tard lui donna une cornette dans les mousquetaires.

De ce moment la faveur de Létorière ne fit que croître, car l’affection du roi pour lui augmenta chaque jour.

Il serait trop long de dire comment le favori devint l’homme à la mode par excellence. Mais cette progression est simple et naturelle. À tous les rares avantages de l’esprit, de la beauté, de la naissance et du cœur, il se joignit bientôt chez Létorière un goût exquis en toutes choses. Ses chevaux, ses ameublements, sa parure devinrent le type de l’élégance et du bon goût. Enfin, au bout de quatre ans, le pauvre écolier du collège du Plessis était devenu un des plus brillants seigneurs de la cour, et inspirait à la fois l’admiration, l’envie, la haine, l’adoration, comme tous les gens doués de facultés supérieures.

Cette narration ne comporte pas le récit des nombreuses bonnes fortunes dont le marquis fut le héros, ou du moins dont on le supposa le héros, car sa discrétion était profonde et absolue.

Seulement ce qu’on sut bien, c’est que jamais on n’eut à lui reprocher une bassesse ou une perfidie en amour. Dans deux duels il se montra plein de bravoure et de générosité ; le seul défaut qu’on pût lui reprocher était une grande prodigalité, à laquelle il suffisait, grâce au gain de son procès contre l’intendance du Poitou, et aussi à la munificence et aux bontés du roi, qui le nomma successivement abbé commendataire de la Trinité de Vendôme, commandeur des ordres réunis de Saint-Lazare et de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, mestre-de-camp de cavalerie, conseiller d’État, d’épée, et grand-sénéchal d’Aunis.

Telle était la prodigieuse fortune à laquelle était arrivé Létorière environ quatre ans après son heureuse rencontre avec le roi.

À travers ses succès de toutes sortes, Létorière n’avait jamais oublié les grands yeux bleus du bal de l’Opéra, et presque chaque jour il contemplait sa bague avec tristesse.

Malgré cette devise : Il vous suit partout, écrite au-dessous d’un si charmant azur, qui semblait le regarder avec une tendresse pleine de confiance et de sérénité, le marquis craignait d’être complètement oublié par sa mystérieuse protectrice. Depuis quatre années il n’en avait eu aucune nouvelle. Tantôt il tremblait que sa réputation d’homme à bonnes fortunes, en éveillant chez l’inconnue une juste jalousie, ne l’eût à jamais éloignée de lui ; tantôt il craignait que l’absence, qu’une maladie, que la mort même ne lui eût ravi cette singulière affection.

Par un sentiment bizarre et inexplicable, dans le cours de ses galanteries, Létorière avait toujours rigoureusement fui les séductions des yeux bleus… quelque cruel que ce sacrifice lui eût souvent paru, il eût redouté profaner peut-être à son insu un amour qu’il rêvait si peu semblable aux autres amours. Plus il avançait dans une vie que le destin lui faisait si belle et peut-être trop facilement heureuse, plus il songeait avec idolâtrie, presque avec regret, à ce temps de calme et de bonheur tranquille où la seule émotion de son existence était de recevoir une de ces lettres dans lesquelles l’inconnue lui donnait des conseils si pleins de sagesse.

Il voyait arriver avec effroi le terme fatal qu’on lui avait assigné, – au bout duquel il devait recevoir une dernière lettre qui déciderait de sa destinée : – cette lettre, il la reçut quatre années jour pour jour après sa rencontre au bal de l’Opéra. Elle était ainsi conçue :

« Depuis cinq ans je vous aime… depuis cinq ans je vous ai suivi à travers toutes les phases de votre vie obscure ou éclatante, pauvre ou fortunée… Vous êtes digne du cœur que je vous offre avec confiance… Je suis orpheline, je suis libre de ma main, je vous l’offre… Aucune puissance humaine ne peut changer ma résolution d’être à vous. Si vous refusez de réaliser mes projets les plus chers, retirée dans un cloître, chaque jour je demanderai au ciel de vous accorder le bonheur dont j’aurais voulu vous combler.

» JULIE DE SOISSONS,

» Princesse de S*** C***[1] »

CHAPITRE VI.

MADEMOISELLE DE SOISSONS

Mademoiselle Victoire-Julie de Soissons, princesse de S*** C***, habitait avec sa tante, madame la maréchale princesse de Rohan-Soubise. Âgée de vingt-cinq ans environ, la princesse Julie était plutôt jolie que belle ; sa taille moyenne avait une grâce parfaite. Quoique la mode de la poudre fût alors dans toute sa vogue, c’est à peine si mademoiselle de Soissons consentait à en couvrir légèrement ses magnifiques cheveux blonds cendrés, que par fantaisie elle roulait elle-même, au grand avantage de son visage enchanteur. – Ses yeux étaient bleus, sa bouche vermeille, ses dents perlées, l’ovale de sa figure fin et allongé ; son teint, trop brun pour une blonde, était pourtant si pur, si fraîchement animé, qu’on ne le désirait pas d’une blancheur plus éclatante. L’expression habituelle des traits de la jeune princesse était mélancolique et douce.

D’un naturel à la fois impressionnable et réservé, la moindre émotion couvrait ses joues et son cou charmant d’une vive rougeur.

Entendait-elle raconter quelque trait touchant et pitoyable, ses yeux se voilaient aussitôt de larmes. Quoique princesse de sang royal, personne ne ressentait moins qu’elle l’orgueil du sang ; les exigences de son éminente position lui pesaient. Par goût elle préférait une vie simple et obscure à l’existence fastueuse à laquelle elle se voyait condamnée. Très concentrée, très fière, de la noble fierté d’une âme qui sait sa supériorité, la princesse Julie passait pour dédaigneuse, et n’était que délicate et craintive.

Les natures vulgaires, prétentieuses ou égoïstes surtout lui faisaient horreur. Le trait le plus saillant de son caractère était une volonté inébranlable. Cette frêle enveloppe cachait le cœur le plus vaillant et le plus résolu. Aucune considération humaine n’aurait pu influencer ses décisions lorsqu’elle les croyait basées sur la justice et sur la raison. Par un bizarre contraste, malgré sa naissance princière, malgré la noblesse de son cœur, malgré sa fermeté, malgré son esprit aussi aimable que cultivé, la princesse Julie se montrait presque toujours de la plus incroyable timidité, même devant les personnes qui ne pouvaient l’égaler en rien.

Orpheline et habitant depuis sept ans avec madame la maréchale de Rohan-Soubise, mademoiselle de Soissons ne sentait pour sa parente aucune sympathie. Tous les secrets de son cœur étaient réservés pour Marthe, sa nourrice, naïve et bonne créature qui l’avait élevée et qui la chérissait avec l’aveugle tendresse d’une mère.

Depuis cinq ans, mademoiselle de Soissons avait refusé opiniâtrement les partis les plus brillants, comme naissance et comme fortune ; depuis cinq ans, elle aimait le marquis de Létorière.

Son cœur singulièrement bon, son caractère un peu romanesque, son esprit indépendant, n’avaient pu rester insensibles au récit de la misère si courageusement soufferte par le jeune gentilhomme.

Lorsque Jérôme Sicard était venu faire la commission de Létorière, après l’avoir conduit gratis au Palais-Marchand, on se souvient qu’un homme sortant du fiacre avait vu dame Landry dans l’exaspération de sa colère contre le marquis. Curieux de connaître le dénouement de l’aventure, cet homme, intendant de madame de Rohan-Soubise, retournant quelques jours après à la boutique des Ciseaux d’or, trouva dame Madeleine dans l’enthousiasme de son débiteur. L’intendant raconta ce fait singulier à la nourrice de mademoiselle de Soissons, dame Marthe, en y joignant des détails plus circonstanciés. Dame Marthe redit tout à la princesse Julie : telles furent les causes premières du vif intérêt que celle-ci porta bientôt à M. de Létorière.

Pendant la maladie du jeune marquis, souvent Julie envoya la fidèle nourrice, bien encoqueluchonnée, s’informer de l’élève de Dominique.

Lors de la convalescence de Létorière, dame Marthe fut encore chargée de faire porter secrètement chez lui la corbeille de fleurs et de fruits dont on a parlé, sans laisser deviner de quelle part venaient ces dons, puis d’épier le jour où il sortirait ; la princesse désirait vivement voir enfin cet enchanteur, qui charmait les régents de collège les plus pédants, les tailleuses les plus rebelles et les cochers de fiacre les plus grossiers.

Comme une femme de sa condition ne pouvait jamais sortir seule ou à pied, Marthe dut s’informer s’il n’existait pas dans la rue Saint-Florentin quelque boutique où l’on pût aller s’embusquer pour guetter le jeune malade, sous le prétexte d’emplettes.

Il se trouva justement une obscure modiste presqu’en face de la maison habitée par Létorière. Sachant l’heure à laquelle sortait régulièrement le marquis, Julie, au risque de passer pour très bizarre, monta en voiture avec une des femmes de compagnie de sa tante, et alla chez cette modiste inconnue commander plusieurs coiffures.

Elle aperçut bientôt, à travers les vitres, l’ex-régent et son élève. Il y avait une expression de mélancolie si touchante sur l’adorable visage du jeune gentilhomme, et Dominique semblait l’entourer de soins si tendres, si paternels, que mademoiselle de Soissons fut émue jusqu’aux larmes.

Sa commande faite, la princesse se fit conduire aux Tuileries. Létorière y arriva bientôt, et alla s’asseoir au soleil avec Dominique.

Lorsque mademoiselle de Soissons put contempler à son aise la figure ravissante de ce jeune homme, elle ressentit une impression profonde et nouvelle, son sein battit avec force : elle trembla, elle rougit… elle aimait.

Du caractère singulier dont était la princesse, il est hors de doute qu’à ses yeux une des plus grandes séductions de Létorière fut le malheur dont il était poursuivi. Pour l’âme généreuse et élevée de cette jeune fille, il y avait là presque un tort du destin à réparer.

Maîtresse de revenus considérables, sûre du secret et de la fidélité de Brissot, qui avait appartenu au prince son père, mademoiselle de Soissons le chargea de s’informer des affaires de Létorière. Instruit de tout, l’intendant écrivit au procureur, qui était le sien, de poursuivre le procès et de faire au marquis les avances nécessaires. Ce fut encore lui qui obtint l’emploi de Landry, au moyen d’un présent fait à un des officiers subalternes de M. le duc de Bourbon, chargé de toutes ces nominations.

Longtemps la princesse se contenta de rêver en secret à cet amour chaste et passionné, d’attendre avidement les rares occasions où elle rencontrait le marquis, et de lui écrire de temps à autre. Lorsque, par ses soins ignorés, il eût gagné son procès, elle résolut de le laisser livré à son libre arbitre, et de voir s’il serait digne d’elle. Elle lui écrivit une dernière fois, lui remit ce billet à l’Opéra, et attendit.

Le jour où le marquis fut présenté au roi, mademoiselle de Soissons accompagnait madame la dauphine, elle se trouvait assez près de Louis XV pour entendre ce prince dire à tout venant, en montrant son jeune protégé :

« Avouez qu’il est charmant ! »

Avec quelle joie, avec quelle fierté la princesse vit pour ainsi dire son choix approuvé par ces paroles du prince, qui, on l’a dit, attacha aussitôt le marquis à sa personne.

Mademoiselle de Soissons, jusque-là très insouciante des fêtes de la cour et des petits voyages de Marly, rechercha dès lors toutes les occasions d’y paraître. Louis XV aimait beaucoup son jeune écuyer, qu’il fit bientôt entrer dans sa maison militaire. À la chasse, à la promenade, il faisait remarquer avec complaisance la bonne grâce et l’adresse de Létorière, dont il citait les reparties fines et délicates.

Par un contraste bizarre, plus l’amour de la princesse Julie faisait de progrès dans son cœur, plus elle fuyait les occasions, non de rencontrer, mais de faire connaissance avec M. de Létorière.

Après deux années de séjour à la cour, la faveur et les succès du marquis étaient au comble. On lui prêtait mille bonnes fortunes. Chose encore bizarre ! la jalousie de mademoiselle de Soissons ne s’en alarmait pas. La passion chaste et fière de cette jeune fille lui donnait le courage de prendre en pitié les éphémères et folles amours qu’on attribuait au marquis. Elle se sentait si sûre, si digne d’être éperdument adorée, d’être préférée à toutes dès qu’elle se révélerait à lui, qu’elle demeura longtemps presque insouciante des nombreuses galanteries de Létorière.

La princesse Julie avait voulu suivre des yeux celui qu’elle aimait, pour juger s’il serait digne d’elle… Elle trouvait simple qu’il jouît des succès que devaient lui valoir les rares attraits dont il était doué. Mais elle voulait savoir si son cœur resterait noble et généreux au milieu de tant d’enivrements.

Lorsqu’il s’agit de sentiments élevés, il n’est pas de petits indices ; les faits journaliers ont à cet égard une autorité plus probante peut-être que les grands éclats de dévouement ; les uns sont dans la vie des accidents, les autres des habitudes.

Ainsi trois personnes pauvres et obscures avaient rendu de véritables services à Létorière pendant ses jours mauvais : – Dominique, – le tailleur – et sa femme.

Ce fut avec ravissement que mademoiselle de Soissons apprit par Marthe que le marquis continuait de garder Dominique près de lui, et qu’il le traitait avec une amitié pleine de déférence.

Bien souvent Létorière racontait avec un sentiment d’orgueilleuse gratitude les obligations qu’il avait à ces excellentes gens. Un homme de cet âge, que la prospérité la plus inouïe, que les succès les plus éclatants n’aveuglent pas, qui reste simple, bon, et surtout hautement reconnaissant envers de si obscurs bienfaiteurs, devait être regardé comme un homme de noble cœur.

Le projet de mademoiselle de Soissons était irrévocablement arrêté. Elle voulait franchement, hardiment offrir sa main à celui qu’elle en trouvait si digne.

Aucune objection de naissance, de fortune, n’aurait pu changer ses projets. Elle était orpheline, elle se considérait comme libre de se choisir un mari. Profondément indifférente à toutes les raisons que sa tante lui donnait chaque jour pour lui prouver, à elle, princesse d’une maison royale, la nécessité de certaines alliances, la princesse Julie répondait nettement qu’elle n’entendait pas avoir besoin de s’autoriser d’aucun exemple, mais que mademoiselle de Montpensier avait épousé M. de Lauzun… Quant à elle, elle se marierait sans scrupule à un artisan, si un artisan lui semblait mériter son amour.

Madame de Rohan-Soubise, complètement ignorante du secret de sa nièce, traitait ces maximes d’imaginations, de folles rêveries mises à la mode par le roman de Rousseau. Mademoiselle de Soissons ne répondait rien et suivait sourdement son plan avec une incroyable persistance.

Son amour s’augmentait pour ainsi dire de tous les succès de celui qu’elle aimait. On eût dit qu’elle attendait que le marquis fût à l’apogée de ses triomphes pour lui offrir son amour comme leur consécration suprême.

Lorsqu’elle fut certaine de la noblesse et de la solidité de son choix, sans remords, sans honte, avec toute la sécurité de la candeur, avec toute la sereine confiance d’une belle âme, elle écrivit à M. de Létorière la lettre que l’on sait pour lui offrir sa main.

Heureusement pour lui et pour mademoiselle de Soissons, Létorière comprit toute la grandeur, toute la religion d’un tel amour. Blasé sur des succès trop faciles, il se consacra désormais tout entier à l’adoration de cette jeune fille qui venait si noblement lui confier son avenir.

Souvent il vit la princesse en secret et en présence de Marthe. Mademoiselle de Soissons voulait que, sans tarder, le marquis demandât sa main à madame de Rohan-Soubise, comme pure formalité. La jeune fille se réservait d’user de son droit et de son inébranlable volonté, selon l’acquiescement ou le refus de sa tante.

En homme d’honneur et de bon sens, Létorière fit comprendre à mademoiselle de Soissons que, selon la perte ou le gain du procès important qu’il poursuivait alors contre les ducs de Brunswick-Oëls et le prince de Brandebourg-Bareuth, il serait reconnu ou non de maison princière, et aurait alors une fortune digne de soutenir ce rang. Selon lui, il fallait donc attendre l’issue de ce procès pour tenter une démarche auprès de madame la maréchale de Rohan-Soubise.

Si le procès était gagné, la position de M. de Létorière devenait si éminente qu’on ne pouvait faire aucune objection raisonnable à son mariage avec la princesse Julie ; si le procès était perdu, il était alors temps de se passer du consentement de la famille de mademoiselle de Soissons. Mais il ne fallait pas inutilement et prématurément provoquer un éclat toujours fâcheux.

Tel fut l’avis de M. de Létorière. La princesse Julie se montrait d’un avis contraire ; son caractère résolu ne s’accommodait pas de ces tempéraments. Le marquis lui proposa de s’en rapporter au jugement du roi, qui le comblait de plus en plus des marques d’une touchante bonté.

Mademoiselle de Soissons accepta cet arbitre. Louis XV approuva la délicatesse de Létorière et lui promit d’écrire à son ambassadeur à Vienne pour faire bien succéder ses justes prétentions.

Depuis un mois le bon Dominique était parti pour Vienne, afin de prendre les renseignements les plus précis sur les dispositions des membres du conseil aulique, appelés à décider en dernier ressort sur cet important procès qui durait depuis près d’un siècle.

On conçoit avec quelle impatience Létorière attendait le retour de son ancien professeur. De l’heureuse ou mauvaise issue de la cause du marquis dépendait presque son mariage avec mademoiselle de Soissons.

CHAPITRE VII.

LE PROCÈS

À l’époque dont il s’agit, M. de Létorière occupait une charmante maison isolée, dont le jardin donnait sur le rempart, non loin du pavillon d’Hanovre, une des dépendances de la magnifique demeure de M. le maréchal de Richelieu.

L’habitation du marquis ressemblait beaucoup plus à une petite maison, comme on disait alors, qu’à un hôtel. Tout y était élégant, somptueux, mystérieux et retiré. Dans l’été, de grands arbres formaient autour du jardin une enceinte de verdure impénétrable aux regards ; dans l’hiver, un immense rideau de lierre, très artistement disposé sur des treillages arrondis en forme d’arbres, s’élevait au-dessus des murs et remplaçait le feuillage de la belle saison.

Ce jour-là Létorière, retiré dans son cabinet, attendait Dominique, qui devait arriver de Vienne.

Les princes contre lesquels plaidait le marquis avaient en Allemagne une très grande influence. On disait que le conseil aulique était dans leurs intérêts ; seul, Létorière avait à lutter contre ces redoutables adversaires.

Le vieux professeur était parti muni d’une lettre du roi pour l’ambassadeur de France à Vienne. Louis XV prévenait son représentant qu’il prenait un grand intérêt au gain du procès de M. de Létorière, et lui ordonnait de favoriser de tout son pouvoir les démarches secrètes de l’homme de confiance du marquis.

Enfin le bruit d’une chaise de poste retentit, et bientôt Jean-François Dominique entra dans le cabinet de Létorière.

« Eh bien ! Dominique, avons-nous quelque espoir ? – dit le marquis en l’embrassant avec cordialité.

— J’en doute… monsieur le marquis…

— Ces conseillers auliques sont donc intraitables ?

— Hélas ! je le croirais, sans le ressouvenir d’Alcibiade, qui, après tout, a séduit Tisapherne !… Mais je crois ces Germains encore plus rebelles, encore plus farouches que cet ombrageux satrape !

— Et quels sont ces conseillers ? Avez-vous quelques renseignements sur eux ?

— J’en ai assez… j’en ai trop de renseignements ! C’est ce qui fait que je me désole… Ces conseillers sont au nombre de trois : le baron de Henferester, le plus terrible chasseur et le plus redoutable buveur de toute la Germanie ; un Nemrod, qui ne quitte ses forêts que pour venir siéger au conseil deux fois par semaine. Il y a ensuite le docteur Aloysius Sphex, un savant commentateur de Perse, je crois… toujours hérissé de latin comme un porc-épic ; et enfin le sieur de Flachsinfingen, gourmand comme une autruche et mené par sa femme, la plus sèche, la plus acariâtre, la plus aigre protestante qui ait jamais eu une Bible attachée à son côté par une chaîne d’argent…

— Vos portraits sont touchés de main de maître, Dominique, ils me semblent assez rébarbatifs. Et ces messieurs du conseil sont-ils absolument dans les intérêts des princes allemands.

— Ils y sont jusqu’au cou. Pour cette fois seulement ces trois conseillers, qui se détestent cordialement, sans doute à cause de la différence de leurs goûts, se sont trouvés d’accord… chose rare, car ordinairement l’appui de l’un suffit pour vous attirer immédiatement l’animadversion des deux autres.

— Ainsi les princes allemands…

— Ont autant d’espoir de gagner que vous avez de chances de perdre ; car vous passez à Vienne pour quelque chose de pire que le démon.

— Moi… vous plaisantez, Dominique !

— Plût au ciel ! mais cela n’est que trop vrai… Votre réputation d’homme à bonnes fortunes, de voluptueux, de muguet, de sybarite, a pénétré jusqu’à Vienne ; aux yeux de ces graves Germains, vous passez pour un feu follet, pour un lutin, pour un sylphe, pour quelque chose enfin d’aussi brillant que subtil, indéfinissable et dangereux… Deux siècles plus tôt, ils vous auraient reçu à grands renforts d’exorcismes et d’eau bénite… Mais, dans ce siècle philosophique et éclairé, ils se contenteront de vous fermer la porte au nez en vous disant vade retro, car ils croiraient recevoir le diable en personne, et malheureusement votre procès sera définitivement jugé dans quinze jours par ces trois juges !… Ah ! que Pluton… les ait un jour pour agréables ! » ajouta Dominique en manière d’imprécation.

Après un assez long silence, le marquis se leva, écrivit quelques mots, sonna, et remit sa lettre à un de ses gens en disant :

« Portez cela à l’hôtel de Rohan-Soubise ; vous demanderez dame Marthe, et vous attendrez la réponse.

— Ce soir je partirai pour Vienne, – dit Létorière à son professeur.

— Vous voulez donc tenter l’aventure, séduire vos juges ? Au fait, Alcibiade mangeait le brouet noir à Sparte, faisait le centaure en Thrace, et se couronnait de violettes en chantant sur sa lyre les vers voluptueux de la molle Ionie.

— Je n’ai pas la prétention de séduire mes juges, mon vieil ami ; mais, dans ces sortes d’affaires, il vaut mieux voir par ses yeux. »

La conversation dura encore quelque temps entre Dominique et son ancien élève, et roula sur les circonstances particulières du procès.

Au bout d’une demi-heure, le laquais revint et remit un billet à Létorière, qui s’écria avec un grand étonnement :

« Y pense-t-elle ?… mais puisqu’elle le veut, soit… »

Puis il demanda sa voiture, et sortit en priant Dominique de surveiller les préparatifs de son départ pour le soir même.

CHAPITRE VIII.

L’HÔTEL DE SOUBISE

Quatre personnes causaient dans un charmant petit boudoir de laque rouge de Coromandel.

Les meubles de cette délicieuse pièce, une des merveilles de l’hôtel de Rohan-Soubise, étaient couverts de brocart fond d’argent à larges dessins cramoisis. Les rideaux de la fenêtre et des portières, faits de pareille étoffe, tombaient en plis majestueux. Un vase du Japon, or, pourpre et azur, haut de trois pieds, rempli de fleurs et placé devant la croisée, ressemblait à un store émaillé des plus vives couleurs. Sur des étagères d’argent massif, délicatement travaillées et incrustées de charmants médaillons de corail dus au ciseau de quelque habile artiste florentin, on voyait une foule de chinoiseries impossibles à décrire à cause de leurs formes bizarres.

Près de la cheminée du plus beau rouge antique, et dont la frise était ornée d’une guirlande de fleurs et de fruits en pierres fines, était un petit lit à la duchesse, véritable miniature ; rideaux, baldaquins, housses, touffes de plume sur le dais, rien n’y manquait. Un imperceptible épagneul noir, marqué de feu, aux longues soies coquettement nattées de rubans cerise et argent, dormait dans ce lit, à demi-caché sous l’édredon. Une soucoupe de vieux sèvres bleu de roi, contenant de la pâte de macaron émiettée dans du lait d’amande, attendait le délicat Puff à son réveil.

Madame la maréchale princesse de Rohan-Soubise, sa nièce (mademoiselle de Soissons), M. le comte de Lugeac et M. l’abbé d’Arcueil, tels étaient les acteurs de la scène suivante.

M. de Lugeac venait d’arriver à l’hôtel de Rohan-Soubise. « Que vous avez perdu, madame la maréchale, – dit-il, – de ne pas assister hier au concert spirituel !... vous eussiez été témoin de la chose la plus extraordinaire du monde.

— Quoi donc ? – demanda l’abbé. – Est-ce que Jean-Jacques et Arouet se seraient embrassés en public ? Est-ce qu’on aurait chanté les louanges du chancelier ?

— Mais dites donc vite cette belle aventure, – reprit la maréchale.

— Hier, au concert, M. de Létorière a été applaudi… mais applaudi à tout rompre… – dit M. de Lugeac avec un sentiment de jalousie très évidente.

— Applaudi ?… Comme M. de Létorière n’est ni prince du sang, ni comédien, que je sache du moins, je ne vois pas à quel titre on l’aurait applaudi… » dit sèchement la maréchale, qui, sans motif connu, et par prévision sans doute, détestait cordialement le marquis.

Mademoiselle de Soissons rougit extrêmement et cassa un fil de sa tapisserie dans un mouvement d’impatience dont sa tante ne s’aperçut pas.

« M. de Létorière a été applaudi pour son habit… – reprit le comte.

— Quelque folle toilette !… Il faut que ce beau marquis fasse toujours parler de lui, – dit l’abbé.

— Non pas folle…, mais en vérité si magnifique et si élégante à la fois, que moi, qui ne me pique pas d’être fort des amis du marquis, je suis assez généreux pour avouer que de ma vie je n’ai rien vu de plus charmant que lui ainsi vêtu… Mais aussi, quand on passe sa vie à s’occuper de futilités pareilles, c’est bien le moins qu’on obtienne de ces succès-là…

— Racontez-nous donc ce miracle de toilette, – dit la maréchale. – Je vous dirai ensuite une assez singulière anecdote au sujet de M. de Létorière ; ce sera un curieux contraste avec toutes ses magnificences d’aujourd’hui.

— Et moi donc… – dit l’abbé, – pas plus tard que ce matin, monseigneur l’archevêque de Paris m’en a fait cent contes, de ce beau marquis !

— Pour en finir avec cette toilette, madame, – dit M. de Lugeac, – lorsque la première partie du concert fut chantée, on vit entrer Létorière dans la loge de M. le bailli de Solar, ambassadeur de Sa Majesté le roi de Sardaigne. – Et M. de Lugeac s’inclina du côté de mademoiselle de Soissons, cousine de ce roi. – La loge était vide ; le marquis resta debout quelques moments pour examiner la salle. Il portait un habit moiré de couleur paille tout uni, avec les parements d’étoffe glacée d’or et de vert de mer, sur l’épaule une aiguillette or et vert ; vous voyez, madame, que jusqu’ici rien n’est plus simple…

— Les nuances sont assez bien assorties, voilà tout, – dit l’abbé.

— Mais, – reprit le comte, – ce qui était vraiment merveilleux, c’était la garniture de cet habit. D’abord, le ruban de Steinkerque du marquis était attaché par une magnifique agrafe d’émeraudes ; puis ses grands et ses petits boutons, et jusqu’à la monture de son épée, tout était en magnifiques primes d’opales qui jetaient des feux verts, azur et orangés, presque aussi éblouissants que les diamants qui encadraient ces superbes pierres[2].

— Mais une garniture pareille vaut plus de vingt mille écus !… – s’écria l’abbé.

— Je le crois bien, – reprit M. de Lugeac, – aussi est-ce une bien folle prodigalité ; toujours est-il que, lorsque le marquis parut dans cette loge, ainsi magnifiquement vêtu, ses cheveux, légèrement poudrés au givre avec de la poudre écrue, tombant à sa mode, en boucles onduleuses de chaque côté des tempes ; toujours est-il, madame la maréchale, qu’il y eut dans le public une sorte d’extase, d’admiration, puis succéda un murmure de plus en plus approbateur, et enfin des bravos presque universels retentirent.

— Mais c’est, en vérité, une ovation toute païenne que cette sotte apothéose à la beauté d’un homme ! – dit la maréchale avec un sourire de dédain. – Du reste, ce qui est tout aussi amusant que l’enthousiasme des Parisiens pour les grâces charmantes de M. de Létorière, c’est l’admiration profonde qu’il a de lui-même… La vanité de ce nouveau Narcisse est, dit-on, si ridiculement exaltée depuis quelque temps, qu’il devient d’un superbe indomptable ; ce ne sont que belles désespérées, éplorées, qui en vain appellent à grands cris ce dédaigneux Céladon… Aucune femme ne lui paraît plus sans doute digne de ses hommages.

— Ou peut-être, madame, n’en trouve-t-il qu’une seule digne de son amour, » dit mademoiselle de Soissons en levant son noble et beau visage, qui rayonnait de bonheur, d’amour et d’orgueil en entendant faire cet éloge indirect de la fidélité du marquis.

La maréchale, ne s’apercevant pas de l’émotion de mademoiselle de Soissons, continua :

« Mais, chère princesse, s’il en était ainsi, on connaîtrait ce phénix, cet amour pharamineux ! ! car la discrétion n’est pas le fait de M. de Létorière. Non, non, croyez-moi… s’il est fixé comme vous dites, son choix est alors si indigne qu’il est obligé de le cacher au monde.

— Peut-être au contraire est-ce le monde qui, aux yeux de M. de Létorière, n’est pas digne de connaître son secret, » reprit mademoiselle de Soissons.

Cette seconde repartie frappa la maréchale, qui s’écria :

« En vérité, chère Julie, on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Létorière, puisque vous le défendez !

— Nous causons ici de généralités, madame ; soyez sûre que, si j’avais à prendre la défense de quelqu’un qui m’intéresserait je la prendrais hardiment et sans feinte… lorsque l’heure me semblerait venue, – dit mademoiselle de Soissons avec un singulier accent.

— Oh ! je vous sais d’une rare vaillance à ce sujet, ma chère enfant ; vos amis sont bien vos amis ; mais, en revanche, vos ennemis sont bien vos ennemis ! Permettez donc qu’à mon tour j’aie mes préférences et mes antipathies… ; franchement, M. de Létorière est fort dans ces dernières, je hais tout ce qui sent l’intrigue et le souterrain. Ce marquis n’avait, il y a cinq ans, que la cape et l’épée, je me demande comment il peut avoir à cette heure des garnitures d’habit de vingt mille écus, un grand état de maison, les plus beaux chevaux du monde, et jouer aussi gros jeu qu’un fermier-général.

— Je crois, madame, que les personnes qui se font ces questions-là savent toujours comment les résoudre, – dit sèchement Julie.

— Quant à moi, je vous jure, ma chère, que j’y serais fort empêchée, – reprit la maréchale de l’air le plus naturel ; – mais, si j’avais le malheur d’être des amis de l’opulent M. de Létorière…, je ne désirerais rien de mieux pour sa réputation que de le voir brûler comme sorcier, quelque incrédule que je fusse à la pierre philosophale. »

À ce dernier sarcasme, mademoiselle de Soissons regarda la pendule avec une sorte d’impatience inquiète et se contint.

« Sa magnificence est véritablement inconcevable, – reprit M. de Lugeac. – Les uns, il est vrai, disent qu’il est heureux au jeu, les autres affirment que le roi et madame Dubarry lui veulent beaucoup de bien et lui ont fait gagner deux procès très importants ; au reste, il est évident que Sa Majesté en est ensorcelée comme tout le monde, et puis vraiment on dirait que tout ce que touche ce marquis devient or… Croyez-vous, madame, qu’il a pu mettre à la mode un pauvre diable de tailleur qui lui faisait crédit lorsqu’il sortait de page ? le marquis ne s’en cache pas et le dit tout haut, ce Landry des Ciseaux d’Or, dont les magasins sont éblouissants, qui est maintenant un des plus riches artisans de Paris, doit cette fortune inespérée à l’influence de ces seuls mots répétés par toute la ville : C’est le tailleur du beau Létorière !

— Franchement, – dit la maréchale avec impatience, – toutes ces imaginations-là ressemblent fort aux contes de Perrault.

— Ce qui se rapproche davantage d’un conte de fée, – reprit M. de Lugeac, – c’est la description de sa chambre à coucher. On parle d’une toilette complète en or ciselé par Gouttière et enrichie de pierreries…

— Moi, – dit l’abbé, – j’ai entendu mille fois répéter à monseigneur l’archevêque de Paris que M. de Létorière était presque le serpent du Paradis terrestre. – « S’il a encore affaire à l’officialité de Paris, – me disait ce matin ce bon prélat, – je le ferai masquer d’un capuce, comme un pénitent noir, pour cacher son regard et étouffer le timbre de sa voix ; car, dans une question de préséance qui intéressait un de ses parents, ce tentateur a bouleversé tout mon chapitre et fasciné mes chanoines, qui ne parlaient plus que par lui. »

À ce moment, la portière du boudoir se souleva, et un valet de chambre annonça à haute voix : « Monsieur le marquis de Létorière !

— M. de Létorière chez moi !… Mais je ne l’ai jamais reçu… Quelle audace ! » s’écria la maréchale avec autant d’étonnement que de colère.

CHAPITRE IX.

LE DÉPART

En entendant annoncer le marquis, madame de Rohan-Soubise s’était levée ; le comte et l’abbé l’imitèrent, ainsi que la princesse Julie.

Le marquis trouva ces quatre personnes debout. La maréchale en grand habit, le regard arrogant, irrité, superbe ; l’abbé, par manière de contenance, caressait Puff, qui, réveillé en sursaut, hognait légèrement ; le comte, accoudé sur le marbre de la cheminée, jouait négligemment avec ses chaînes de montre ; mademoiselle de Soissons, calme et résolue, s’appuyait d’une main sur son métier à broder, et regardait Létorière d’un air à la fois tendre et reconnaissant.

Le marquis avait à peine respectueusement salué madame de Rohan-Soubise, que celle-ci se retourna vers M. de Lugeac, lui montra M. de Létorière avec un geste de souverain mépris, et lui demanda : « Qui est monsieur ? »

Le comte, assez embarrassé, hésitait à répondre, lorsque le marquis lui dit durement : « Monsieur de Létorière dispense monsieur de Lugeac d’être sa caution auprès de madame la maréchale de Soubise.

— C’est à ma seule prière, madame, que M. le marquis de Létorière a bien voulu venir ici, – dit la princesse Julie d’une voix ferme et décidée.

— À votre prière ?… à vous… Julie ?… – s’écria madame de Rohan-Soubise au comble de l’étonnement. – C’est impossible !

— Quelque inconnu que je sois malheureusement à madame la maréchale, j’ose espérer qu’elle comprendra pourtant qu’il a fallu les ordres formels de mademoiselle de Soissons pour m’amener à l’hôtel de Soubise… honneur que jusqu’ici j’ai du moins eu la modestie ou le bon goût… de ne jamais ambitionner, – reprit à son tour le marquis d’un ton de persiflage très marqué.

— Princesse Julie… expliquez-vous…, ceci a déjà trop duré ! » s’écria impérieusement la maréchale.

Le comte et l’abbé firent un mouvement pour sortir, mais mademoiselle de Soissons leur dit :

« Veuillez rester, messieurs, afin d’être témoins de ce que j’ai à dire à madame. »

Les deux gentilshommes s’inclinèrent respectueusement ; mademoiselle de Soissons s’adressant alors à sa tante… : « J’ai prié M. de Létorière de venir ici, madame, parce que je voulais lui dire devant vous et vous dire devant lui mes intentions irrévocables !… Je suis orpheline et libre de mes actions tant qu’elles seront dignes de ma naissance ; mais vous êtes ma parente, madame, mais je sais ce que je vous dois, je ne puis mieux vous prouver mon respect qu’en vous faisant part d’une résolution d’où dépend ma destinée… »

À l’exception du marquis, les acteurs de cette scène étrange étaient au comble de l’étonnement, Madame de Rohan-Soubise, stupéfaite de la fermeté du langage de la princesse Julie, ne pouvait croire ce qu’elle entendait.

Mademoiselle de Soissons continua :

« J’ai offert ma main à M. de Létorière ; il l’a acceptée…

— Vous avez offert votre main ! ! – s’écria la maréchale. – Princesse Julie… vous n’avez pas votre raison… ou tout ceci n’est qu’une indigne plaisanterie !

— Ah ! mademoiselle ! – dit Létorière avec un accent de reproche, en voyant la jeune fille manquer ainsi à la promesse qu’elle lui avait faite, d’attendre l’issue du procès pour prendre une dernière décision.

La princesse Julie se retourna vers lui :

— Vous allez savoir pourquoi j’agis ainsi, – dit-elle ; – et elle ajouta, en s’adressant à sa tante d’un air solennel : — J’ai toute ma raison, et ce que je dis est grave… Devant Dieu qui m’entend ; devant vous, madame ; devant vous, comte de Lugeac, et devant vous, abbé d’Arcueil, moi, Julie-Victoire de Soissons, je jure de n’avoir d’autre époux que M. le marquis de Létorière que voici ; – et elle lui tendit la main avec un geste de sublime grandeur et de simplicité.

Le marquis prit cette main charmante qu’il baisa avec la plus respectueuse et la plus vive tendresse.

Cette scène était si imprévue, si foudroyante, que la maréchale resta un moment muette en interrogeant du regard le comte et l’abbé non moins pétrifiés.

— Et moi, – reprit le marquis, – je jure de consacrer ma vie à la noble princesse qui m’honore de son choix…

— Et moi, par toute l’autorité que me donne ma parenté, – s’écria impétueusement madame de Rohan-Soubise en sortant de sa stupeur, – je vous déclare, mademoiselle, que cette honteuse alliance est impossible et qu’elle n’aura pas lieu !

— L’honneur que daigne me faire mademoiselle de Soissons me dispense, madame, de répondre aux outrageantes paroles que vous venez de m’adresser, » dit le marquis, vivement ému par cette scène.

La princesse Julie reprit en s’adressant à sa tante :

« Avec la délicatesse qui devait caractériser l’homme à qui je confiais ma destinée, M. de Létorière voulait attendre l’issue du procès dont le conseil aulique de l’Empire va s’occuper, pour accepter formellement la main que je lui avais librement offerte ; s’il gagne son procès, il sera reconnu de maison princière, et il n’y aura plus entre nous de différence de rang, ainsi qu’on dit ; mais si cette proposition était de sa part noble et délicate, j’étais lâche, moi, en l’acceptant ; je semblais reconnaître les exigences que je n’admets pas, je semblais attendre l’heureuse issue du procès pour me décider. Cela ne me pouvait convenir ; j’ai donc voulu loyalement, ouvertement, madame, vous déclarer quelle est mon inébranlable volonté : que ce procès soit gagné ou perdu, M. de Létorière part ce soir pour Vienne… Ce soir, je me rendrai à l’abbaye de Montmartre, où j’attendrai son retour ; vous devez comprendre, madame, qu’il m’est maintenant impossible de demeurer chez vous un jour de plus…

— Sans doute l’hôtel de Soubise vous déplaît fort, mademoiselle ; pourtant il faudra bien vous résigner à n’en sortir que pour faire un mariage digne de votre maison, ou entrer à jamais dans un couvent…

— À moins, madame, que Sa Majesté n’ait pour agréable que je sois libre de me retirer à l’instant près de madame la supérieure de l’abbaye de Montmartre, – dit mademoiselle de Soissons en remettant à madame de Rohan-Soubise une lettre qu’elle tira de sa poche.

— L’écriture du roi ! – s’écria la maréchale.

— Hier, j’ai écrit à Sa Majesté, qui a le secret de ma résolution ; lisez sa réponse, qui vous est adressée, madame :

 

« Ma cousine, pour des raisons à moi connues, je désire que mademoiselle de Soissons se retire à l’abbaye de Montmartre jusqu’à nouvel ordre.

» Votre affectionné,

LOUIS. »

 

Madame de Rohan-Soubise, au comble de l’étonnement, relut la lettre deux fois.

« À merveille ! – dit-elle avec un dépit concentré ; – vous l’emportez, mademoiselle… Mais sa Majesté peut revenir… reviendra sans doute sur une détermination qui lui a été surprise… – Et je vais de ce pas me rendre auprès du roi.

— Je crois assez connaître les intentions de Sa Majesté, madame, pour être certaine de la vanité de votre démarche, – dit mademoiselle de Soissons. – Puis elle tendit sa main à M. de Létorière : — Adieu, mon ami, allez à Vienne… Je vous attendrai à l’abbaye de Montmartre… »

CHAPITRE X.

LE CHÂTELAIN DE HENFERESTER

À dix lieues au nord de Vienne s’élevait le vaste manoir d’Henferester : cet antique édifice noirci par le temps, aux murailles revêtues de lierre, aux toits couverts de mousse, semblait désert et abandonné. Le corps de logis principal, et une grosse tour qui le flanquait à l’est, tombait presque en ruines. La seule partie habitée du château était la tour de l’ouest ; à quelques haies de buis poussant en tous sens sur l’esplanade entourée de tilleuls qui s’étendait devant la porte du château, on devinait les traces d’un ancien parterre alors envahi par les ronces et par les herbes parasites.

L’automne tirait à sa fin, le feuillage des grands massifs de bois qu’on voyait à l’horizon commençait à prendre de riches teintes pourprées.

Le ciel était gris et pluvieux, l’air humide et froid : la nuit s’approchait, la haute et étroite fenêtre qui éclairait le rez-de-chaussée de la tour s’illumina tout à coup ; les couleurs de ses vitraux, quoiqu’un peu noircis par la fumée, resplendirent d’un vif éclat, et les armes des seigneurs d’Henferester brillèrent au milieu de l’obscurité, qui devenait de plus en plus profonde.

La salle basse de la tour formait une immense pièce circulaire ; c’était à la fois la salle à manger et la cuisine du châtelain d’Henferester. Les étages supérieurs contenaient plusieurs chambres délabrées, auxquelles on montait par une spirale de pierre rude et étroite. Une corde, attachée à l’humide muraille par des pitons de fer rouillés, aidait à gravir cet incommode escalier.

Un grand feu brillait dans l’immense cheminée de la cuisine ; une lampe de cuivre à trois becs, suspendue aux solives enfumées du plafond, éclairait cette pièce ; sur les murs, à peine récrépis, on voyait ici des bois de cerfs qui supportaient des fusils et des couteaux de chasse, ailleurs des défenses et des traces de sangliers, ainsi que plusieurs têtes de loups empaillées.

Le sol, battu comme l’aire d’une grange, était semé de paille hachée en guise de tapis. Dans un coin, une énorme barrique de bière était mise en perce sur deux poutres. Au-dessus de ce muids s’élevaient deux autres tonneaux de différentes grandeurs. L’un contenait du vin du Rhin ; l’autre, plus petit, du kirchenwasser de la forêt Noire. De chaque côté des tonneaux étaient rangés des widerkom d’étain de capacités également variées.

Un peu plus loin, deux grands barils s’adossaient à la muraille, l’un rempli de lard salé, l’autre de choucroute conservée dans du vinaigre. Une fourchette et une cuiller de fer, suspendues au-dessus des deux barils, faisaient, pour ainsi dire, pendants aux widerkom rangés près des tonneaux.

Enfin une huche renfermant une douzaine de pains aussi grands que des meules de moulin complétait l’ameublement culinaire de cette salle.

À l’exception d’un quartier de daim qui rôtissait devant l’énorme brasier de la cheminée, et d’une marmite de fonte où bouillaient le lard et la choucroute, rien ne rappelait l’apparence d’une cuisine. On ne trouvait là ni ces savants fourneaux, ni ces moules, ni ces casseroles si ingénieusement variées et si chères aux gourmands.

Pour tous ustensiles, il y avait un gril accroché devant la gueule du four, béante sous le manteau de la cheminée, et un grossier tournebroche mis en mouvement par un chien.

Enfin un quartier de daim, semblable à celui qui rôtissait, était accroché tout saignant à un crochet de fer près de la porte d’entrée.

Grâce aux émanations combinées de la venaison, du lard, de la choucroute, de la bière, du vin et du kirschenwasser, il régnait dans cette pièce voûtée une atmosphère si épaisse, ou, pour mieux dire, si nourrissante, que des estomacs délicats auraient pu rigoureusement s’en rassasier.

La pluie, mêlée de grêle, tombait au dehors avec violence, et pétillait aux vitraux.

Deux vieux Germains à cheveux blancs, vêtus de casaques grises serrées par des ceintures de buffle, s’occupaient des préparatifs du repas du châtelain de Henferester, qui, en chasse depuis le matin, n’était pas encore de retour.

Ces préparatifs étaient simples. Les domestiques approchèrent de la cheminée une table de chêne massive et très longue ; à son haut bout ils mirent la chaire de bois de chêne du châtelain, chaire assez grossièrement sculptée à ses armes, au dossier terminé en manière de dais, et dont aucun coussin n’amortissait la dureté.

Devant la chaire les serviteurs posèrent une assiette ou plutôt un plat d’argent, un morceau de pain de deux livres et trois widerkom aussi d’argent et armoriés, qui servaient à la fois au châtelain de verres et de bouteilles. Le premier, destiné à la bière, contenait deux pintes ; le second, destiné au vin, une pinte ; le troisième, destiné au kirschenwasser, une demi-pinte.

Ces widerkom étaient généralement remplis une seconde fois pendant le courant du repas ; de nappes, de serviettes, de couverts, on n’en parle que pour mémoire, ces objets étant regardés comme une superfluité ridicule. Les chasseurs de cette époque avaient toujours à leur ceinturon deux couteaux de chasse ; l’un droit et long, destiné à plonger la bête ; l’autre large, recourbé, un peu plus grand qu’un couteau de table ordinaire, était destiné à faire la curée ; c’est de ce dernier qu’ils se servaient pour couper leurs viandes à leurs repas.

Les valets distribuèrent ensuite des plats d’étain et des morceaux de pain de chaque côté de la table. Ces places inférieures étaient réservées aux différents serviteurs du châtelain, selon leur importance.

Le seigneur de Henferester, fidèle aux vieilles et patriarcales traditions germaniques, mangeait avec ses domestiques. À sa droite était la place d’Erhard Trusches, son piqueur ; à sa gauche, celle de Selbitz, son majordome !

Ce dernier, après avoir mis la choucroute à bouillir et la venaison à rôtir, s’occupait de préparer le couvert avec Link, vieux palefrenier.

Quant aux femmes, on n’en voyait jamais dans le château. Tous les samedis, la vieille Wilhelmine, ménagère du ministre, venait faire et cuire le pain pour la semaine, pendant que le châtelain était au conseil à Vienne. Le mercredi, autre jour de conseil, dame Wilhelmine mettait en ordre le linge du château, toujours en l’absence du seigneur, qui avait le beau sexe dans l’antipathie la plus profonde.

« Le seigneur tarde bien à venir, – dit le majordome en regardant avec tristesse le quartier de daim qui commençait à se dessécher.

— La nuit est noire et la pluie tombe bien fort, maître Selbitz… Peut-être la chasse aura-t-elle emmené le seigneur dans la forêt d’Harterassen… Maître Erhard Trusches avait envoyé dire ce matin par Karl, le valet de chiens, que c’était un sanglier que le seigneur avait à chasser… et toujours les sangliers sortent des bois de Fersenfak, gagnent la plaine des Marais, se rembuchent dans la forêt d’Harterassen, et vont se faire prendre dans l’étang du prieuré… Tout cela fait au moins huit lieues pour aller et autant de retraite, maître Selbitz…

— Et par la nuit, et par la pluie, et par les mauvais chemins de la forêt, c’est long… Mais, écoute donc, Link, – dit le majordome en prêtant l’oreille, – n’est-ce pas le son de la trompe du seigneur.

— Non, maître Selbitz, c’est le vent qui souffle dans la girouette…

— Quelle heure peut-il être ? – dit le majordome ; car l’usage des pendules était aussi inconnu au château qu’à Otaïti.

— Il doit être entre six et sept heures, maître Selbitz ; car Elphin, le cheval rouan du seigneur, demande son avoine à grands cris depuis un bout de temps… Tenez… l’entendez-vous ? Patience… patience ! vieil Elphin, – dit le palefrenier en se retournant du côté de la porte, – quand les compagnons Kol et Lipper seront arrivés, tu auras ta provende, mais pas avant ; vieux glouton !

— Pour le coup, c’est bien la trompe du seigneur que j’entends… – s’écria le majordome. – Dieu soit béni !… Quel temps ! Allons… cours tenir l’étrier à monseigneur, Link… pendant que je vais jeter au feu une hottée de pommes de pin pour le faire flamber.

— C’est bien la trompe du seigneur, – dit Link après avoir attentivement écouté ; – mais il ne sonne pas joyeusement sa fanfare ou la retraite prise… Ah ! maître Selbitz, mauvaise chasse ! mauvaise chasse !

— Raison de plus pour ne pas le faire attendre. Allons, hâte-toi ! »

Le palefrenier sortit en courant. Selbitz, après avoir avivé le feu, mit sur le plat d’argent du seigneur une grande lettre à cachet rouge, qu’un exprès de Vienne avait apportée dans la journée.

À ce moment, on entendit le claquement sonore d’un fouet et une voix de stentor retentissante et grondeuse qui s’écriait :

« Allons, au diable noir !… chiens maudits !… Erhard, fais attention si le cheval pie mange bien ; car la journée a été rude ! »

Puis on entendit le bruit de grosses bottes ferrées et éperonnées ; la porte s’ouvrit, et le châtelain d’Henferester entra au milieu d’une douzaine de chiens courants, couverts de boue et ruisselants de pluie, qui se précipitèrent dans la cuisine pour prendre place devant la cheminée et s’y sécher.

Le châtelain leur accordait ce privilège, autant par amour pour la race canine que par intérêt pour son plaisir, sachant que les chiens qui rentrent au chenil grelottants et glacés tombent souvent malades.

Le châtelain de Henferester, homme colossal, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, semblait d’une force herculéenne. En entrant, il jeta sur la huche un vieux chapeau de feutre. Ses cheveux, d’un blond ardent, étaient coupés court ; sa barbe rousse, qu’il ne rasait que les jours de conseil, était si épaisse et si abondante, qu’elle couvrait presque tout son visage. Ses traits, fortement accusés, hâlés par le grand air, étaient durs et ne manquaient pas d’une certaine noblesse.

Son vieux justaucorps vert était trempé de pluie et boutonné jusqu’au menton. Ses culottes de daim semblaient noires de vétusté, et ses grosses bottes fortes, couvertes de boue, lui montaient presque au milieu des cuisses ; son ceinturon de cuir supportait ses couteaux de chasse à manche de corne. Il portait en sautoir une grande trompe de cuivre terni, et tenait dans sa large main velue son fouet et sa lourde carabine.

Après avoir remis cette arme et sa trompe à son majordome, qui les suspendit au mur, le châtelain s’approcha du feu d’un air mécontent, distribua quelques rudes coups de botte à ses chiens pour se faire faire place, et s’assit lourdement dans sa chaire, en disant à sa meute d’une voix irritée :

« Arrière, fainéants, maladroits ! vous mériteriez plutôt de faire tourner la roue du tourne-broche, que de suivre la voie d’un noble animal de vénerie… Mettre bas après cinq heures de chasse !… et cela parce que le fort du sanglier était trop fourré, n’est-ce pas ? Vous êtes donc devenus bien délicats… hum ?… Et jusqu’à toi, vieux Ralph ! » ajouta-t-il d’un air furieux en allongeant un coup de pied au chien à qui s’adressait cette interpellation.

Le majordome, voyant l’humeur de son maître, voulut la calmer en lui rappelant le souvenir de chasses plus heureuses :

« Je comprends que monseigneur soit mécontent quand il ne fait pas bonne chasse, car il n’y est pas habitué ; mais…

— C’est bon… c’est bon… – dit le châtelain d’un ton bourru. – Ôte ce daim de la broche, et fais-moi souper ; car j’ai une faim de diable. Ce sanglier nous a menés jusqu’à la forêt de Harterassen ; là les chiens ont mis bas devant un fourré d’ailleurs si épais, qu’il eût vraiment fallu la cuirasse d’un sanglier pour y pénétrer…

— Monseigneur voit donc bien que ce n’est pas tout à fait la faute de ses braves chiens… Mais monseigneur est tout trempé, s’il voulait changer ?

— Changer !… Et pourquoi voulez-vous que je change, maître Selbitz le douillet ? – s’écria le châtelain d’un air courroucé ; – me prenez-vous pour une femmelette ? pour un Français ?… Est-ce que j’ai jamais l’habitude de changer en revenant de la chasse ? Est-ce que mes chiens changent ? Est-ce que mes chevaux changent ?

— Non, sans doute, monseigneur, mais vos habits fument sur votre corps, comme la cuve de dame Wilhelmine lorsqu’elle fait la lessive…

— C’est la preuve qu’ils sèchent et que l’humidité s’en va…

— Mais… monseigneur…

— Mais taisez-vous, maître Selbitz le sot, maître Selbitz le bavard, et donnez-moi un coup de kirschenwasser. »

Puis, avisant la lettre qui était sur son assiette, le châtelain ajouta :

« Qu’est-ce que cela, Selbitz ?

— Une lettre qu’un courrier de M. le comte de Hasfeld a apportée.

— Au diable les affaires ! C’est bien assez d’aller à Vienne deux fois par semaine, – dit le châtelain en décachetant la lettre. »

Cette lettre était ainsi conçue :

« Je dois vous prévenir, mon cher baron, que le marquis français, M. de Létorière, doit arriver aujourd’hui chez vous pour vous solliciter au sujet de mon procès ; je n’ai pas besoin de vous rappeler la promesse formelle que vous m’avez faite de joindre votre vote à ceux de vos collègues, pour faire triompher la cause de monseigneur le duc de Brandebourg… Agréez, mon cher baron, » etc.

« Et que diable ce Français vient-il faire ici ? – s’écria le châtelain avec emportement. – Par les saints rois de Cologne, je ne puis donc pas être un moment en repos ?… Voilà ce muguet de Versailles qui vient me relancer ici comme un sanglier dans sa bauge… Dans ma pensée son procès est perdu… archiperdu… : que veut-il de plus ?… Est-ce qu’il croit, d’ailleurs, que je me serais intéressé à lui ? un impudent petit-maître qui brode au tambour, et qui met, dit-on, du rouge et des mouches ?… un de ces hommes à bonnes fortunes, aussi corrompus qu’efféminés, toujours pendus aux cotillons des femmes ? Mais, par l’enfer ! je ne puis échapper à ce marquis !… S’il vient, je suis obligé de lui donner l’hospitalité ; il y a quinze lieues d’ici à Vienne, je ne puis le renvoyer sans le voir. Au diable les plaideurs et les procès !… Et s’il arrive ce soir ?… il faudra lui offrir de passer la nuit ici ; et où le coucher, encore ?… tout est si délabré ici… Et ce beau-fils va m’arriver en litière comme une femme en mal d’enfant ! »

Le baron frappa du pied avec colère, appela son majordome, et lui dit d’un air irrité :

« Voilà qu’il m’arrive peut-être un Français ici ce soir… un marquis… un plaideur… Du temps qu’il fait, on ne peut le laisser retourner à Vienne… Où le mettrons-nous, lui et sa suite ? car ce mignon voyage sans doute avec tout son attirail de coiffeurs… d’habilleurs et de parfumeurs !

— Ma foi, monseigneur, – dit le majordome en se grattant l’oreille, – il n’y a que la chambre aux rats où il ne pleuve pas.

— Eh bien donc, va pour là chambre aux rats ! – Puis le baron ajouta avec une sorte d’ironie amère. – Et pour donner une brillante idée de l’hospitalité qu’on reçoit au château d’Henferester, et surtout pour que ce douillet visiteur ait toutes ses aises, n’oubliez pas, majordome, de couvrir son lit de ses plus belles courtines de soie, de le garnir d’édredon, de draps de fine toile de Frise ; de bien battre le tapis de Turquie ; de mettre des bougies parfumées dans les candélabres de vermeil, et de faire bassiner le lit avec des charbons de bois d’aloès… Entendez-vous bien, majordome ?

— Oui, oui, monseigneur, – dit maître Selbitz tout en s’occupant de retirer du feu le quartier de daim, le lard et la choucroute, et très joyeux de la plaisanterie de son maître, – oui, monseigneur, soyez tranquille, je vous entends : la paille du lit sera fraîche et bien remuée ; la couverture de laine bien battue, le plancher bien balayé, les rideaux et les tentures de toiles d’araignées bien secoués, et les volets bien ouverts, pour que la lune jette une belle clarté dans la chambre de votre hôte ; enfin, puisqu’il est si douillet et si frileux… son lit sera bassiné… avec le chien du tourne-broche. »

Le châtelain ne put s’empêcher de rire de cette facétie de son majordome qui ne faisait que décrire très exactement la chambre aux rats, d’ailleurs en tout semblable à celle que le baron occupait lui-même, tant ce dernier était indifférent aux habitudes du bien-être le plus vulgaire.

« À table… » dit le châtelain avec impatience, en approchant sa chaise et en prenant à son ceinturon son couteau de curée.

À ce moment on entendit résonner la trompette que portent habituellement les postillons allemands.

« C’est peut-être ce damné marquis, – s’écria le châtelain. – Holà… Erhard ! !… Selbitz ! courez le recevoir. »

Et le baron, se levant lourdement de sa chaise, s’avança vers la porte, en disant d’un ton bourru : « Il faut qu’il ait le diable au corps pour voyager par un temps pareil… Mais bah !… au fond de sa chaise de poste… il est encore mieux qu’il ne sera dans le château. Voyons donc un peu ce beau mignon… ce beau-fils, le plus efféminé de tous les efféminés de la cour de France. »

Et le baron sortit pour remplir, malgré lui, les devoirs de l’hospitalité à l’égard de son hôte.

CHAPITRE XI.

LE SOUPER

Contre l’attente du châtelain, Létorière descendit de cheval au lieu de descendre de chaise, et abandonna sa monture aux soins du postillon.

Le maître de Henferester comprenait trop bien les devoirs de sa position pour faire un mauvais accueil à un gentilhomme qui venait le solliciter. Il trouva d’ailleurs Létorière beaucoup moins délicat et beaucoup moins petit-maître qu’il ne l’avait cru. Il fallait une certaine énergie pour faire quinze lieues sur un cheval de poste en pleine nuit et par un temps épouvantable.

Lorsque le marquis entra, il faillit être suffoqué par l’atmosphère substantielle dont nous avons parlé ; il s’y joignait de plus une forte odeur de chenil, causée par la présence de la meute. À la vue de l’étranger les chiens commencèrent d’aboyer avec un merveilleux accord…

Le marquis s’arrêta, parut écouter ces hurlements avec une satisfaction indicible, et s’écria en très bon allemand :

« Sur ma foi, baron, je n’ai jamais entendu de chiens mieux gorgés que les vôtres ! Par saint Hubert ! voilà de quoi faire battre le cœur d’un vrai chasseur ! – Puis, sans s’occuper du châtelain, le marquis se mit à examiner, à détailler avec un sérieux intérêt les qualités des chiens qui s’approchaient de lui, et reprit d’un ton d’admiration croissante : — Bons chiens ! braves chiens ! Nos chiens de Normandie et de Poitou ne valent pas cela… Les vôtres sont mieux coiffés, mieux jarretés. Voilà, pardieu ! les plus beaux chiens d’ordre que j’aie vus de ma vie !… Viens ici, mon belleau… – Et Létorière prit un grand chien blanc à manteau noir par les deux pattes de devant, le regarda en connaisseur pendant quelques minutes, et d’un air approbateur il dit au châtelain, qui restait ébahi : — Voilà un de vos meilleurs chiens, baron… C’est un de vos limiers, n’est-ce pas ? Il y a longtemps qu’il vous en sert ! Tant mieux ! les longues années font les bons limiers… »

Étourdi par l’assurance et par la volubilité du marquis, le châtelain, trop franc chasseur, trop fier de ses chiens pour se formaliser de l’attention qu’ils excitaient, et surtout frappé de l’observation de Létorière au sujet du limier, répondit presque machinalement : « Mais qui vous a dit, monsieur, que ce chien… Moïck, fût mon limier ?

— Comment ! qui me l’a dit, baron ? D’abord la trace de la botte, qui se voit à son cou, sur son pelage usé, aussi clairement qu’on voit les marques de la bricole sur le poitrail d’un cheval de trait, et puis sa voix sourde et voilée, qui prouve assez qu’il ne crie jamais… En voilà plus qu’il ne faut pour révéler un limier à celui qui n’est pas novice dans la confrérie des joyeux veneurs ! Et puis quel nez développé ! Et l’os de la chasse, donc !… aussi saillant que le doigt ! Croyez-moi, baron, de votre vie vous ne trouverez un plus fin limier !… Ménagez-le donc… Ah çà ! je vois là un quartier de daim qui refroidit ; ne le laissons pas se morfondre plus longtemps ; j’ai une faim de tous les diables ! Vous allez voir comme je joue des mâchoires !… touchez là, baron ! Par saint Hubert, notre patron commun, vous êtes un brave de la vieille Allemagne !… On me l’a dit, et maintenant j’en suis sûr…

— Monsieur, pourrai-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler ? demanda le baron de plus en plus étonné des façons cavalières du marquis.

— C’est juste, baron. Je me nomme le marquis de Létorière ; je viens pour vous parler de mon procès… Mais comme il faut voir clair dans ce chaos, plus noir que l’enfer, et qu’il fait nuit, nous attendrons le jour… c’est-à-dire demain matin, pour en causer… Maintenant à table, à table ! ! puisque je me suis invité sans cérémonie ; excusez la rudesse de mes façons, mais je suis un enfant des forêts… »

Le châtelain restait stupéfait ; il s’attendait à voir un petit-maître parlant du bout des lèvres, prétentieux, musqué, délicat, ignorant en vénerie autant qu’un boutiquier de Leipsick, et il trouvait un jeune homme joyeux, résolu, qui semblait savant chasseur, et dont l’habillement pouvait lutter de négligence avec le sien.

Le baron se trouvait dans des dispositions presque favorables à Létorière. L’admiration que ce dernier avait manifestée pour les chiens augmentait encore la bienveillance du châtelain pour son hôte, aussi lui répondit-il avec cordialité : « Le manoir de Henferester est à vos ordres, monsieur le marquis ; je voudrais seulement vous offrir une meilleure hospitalité.

— Vous êtes trop difficile, baron… Si vous me connaissiez mieux, vous verriez que je ne pouvais en désirer une plus selon mes goûts… À table, baron ! » Et le marquis s’approcha du feu.

Létorière avait subi une complète transfiguration morale et physique. Le gentilhomme qu’on avait applaudi au théâtre pour la superlative élégance de son habillement, pour la grâce et pour le charme de sa personne, portait alors un vieil habit de chasse bleu à collet de velours jadis rouge, de grandes bottes non moins fortes, non moins crottées, non moins éperonnées que celles du Nemrod allemand. Un nœud de cuir rattachait ses cheveux sans poudre, mis en désordre par le mouvement de la route ; sa barbe était à moitié longue, et la blancheur délicate de ses mains disparaissait sous une légère teinture de suie qui les faisait paraître aussi hâlées que celles du châtelain. Tout enfin était changé dans le marquis, jusqu’au timbre enchanteur de sa voix, alors brusque et un peu enrouée.

Aucune de ces particularités n’échappa au baron.

« Sais-tu, Erhard, – dit-il tout bas à son piqueur, – sais-tu que ce Français a reconnu tout de suite le vieux Moïck pour un limier et pour un de nos meilleurs chiens ?

— Vraiment, monseigneur ? – dit Erhard d’un air de doute.

— C’est comme cela, Erhard ; je commence à croire qu’ils savent en France ce que c’est que la chasse. »

Puis s’adressant à son majordome, pendant que le marquis se séchait au feu, le baron lui dit :

« Ôte les couverts, Selbitz ; les Français ne sont pas habitués à nos manières allemandes. »

Selbitz allait exécuter cet ordre à son grand mécontentement et à celui d’Erhard, lorsque Létorière, craignant de se faire deux ennemis auprès du châtelain par une susceptibilité mal entendue, s’écria :

« Ah çà ! baron, vous voulez donc que je demande mon cheval et que je retourne à Vienne sans souper ? Et pourquoi, diable, faites-vous ôter le couvert de ces braves gens ? Suis-je donc moins bon gentilhomme que vous pour me trouver choqué de vos habitudes domestiques ?

— C’est notre vieille coutume allemande, il est vrai, – dit le châtelain, – mais je croyais qu’en France…

— Baron, nous sommes ici en Allemagne, chez un des plus dignes représentants de la vieille noblesse de l’empire. La règle de sa maison doit être inviolable ; ainsi donc, mon digne veneur, – et il s’adressa à Erhard Trusches : – et vous, mon brave directeur de la famille des tonnes, tonneaux et tonnelets, reprenez vos places avec l’agrément du baron, qui, je l’espère, ne me refusera pas cette grâce. »

Sur un signe du châtelain, les deux serviteurs, tout joyeux, replacèrent leurs couverts au bas bout de la table. Le baron montra de la main un siège au marquis, chacun se prépara à attaquer le quartier de daim et l’immense plat de choucroute au lard qui fumait sur la table.

Le baron plongeait son couteau dans la venaison pour la découper, lorsque Létorière s’écria, d’un air grave et solennel, en mettant sa main sur le bras du châtelain :

« Un moment, baron !… du diable, moi, si je dîne jamais avant d’avoir dit le Benedicite et les Grâces. »

Le châtelain fronça le sourcil, et répondit d’un air aussi impatient qu’embarrassé :

« Depuis la mort de mon chapelain, j’ai un peu oublié le texte, mais je les dis d’intention… Ah çà ! toi, ne sais-tu pas le Benedicite… Erhard ?

— Non, monseigneur, – dit Erhard d’un top bourru… – Je le dis pendant un jour pour toute l’année, et c’est hier que j’ai fait ma provision.

— Et toi, Selbitz ?

— Moi, monseigneur, c’est mon frère le ministre à Blümenhal qui le dit tous les jours pour moi…

— Ah çà ! baron, vous et les vôtres, vous êtes donc des Turcs ? Alors ce sera moi qui réciterai le Benedicite. »

Et le marquis, se levant, dit à haute voix : « Grand saint Hubert, faites, s’il vous plaît, que la venaison soit grasse, le vin bon, l’appétit franc et la soif intarissable… » – Puis il vida d’un trait le widerkom qui tenait une pinte de vin du Rhin, s’essuya les moustaches du revers de sa main, et dit amen en reposant la coupe sur la table.

Cette plaisanterie fit rire aux éclats le digne châtelain ; imitant la prouesse de son hôte, il but d’un coup sa pinte de vin, répéta amen d’une voix de Stentor, et trouva décidément son plaideur un convive très réjouissant.

Les deux serviteurs, tout aussi égayés que leur maître par l’étrange Benedicite du marquis, modérèrent néanmoins les éclats de leur gaieté.

« Selbitz, – dit le châtelain bientôt animé par le feu du repas et par les saillies de Létorière, – va remplir nos widerkom ; n’oublie pas le tien et celui d’Erhard ; c’est fête aujourd’hui à Henferester en l’honneur de mon hôte… »

Et le baron tendit affectueusement sa large main au marquis, dont il serra rudement le poignet, autant par cordialité que par envie de montrer sa force.

Létorière, qui sous une enveloppe délicate cachait une force athlétique, répondit aussi rudement à cette pression. Le châtelain, qui ne s’attendait pas à cette preuve de vigueur, dit en riant d’un air étonné :

« Une tige d’acier est souvent aussi forte qu’une grosse harpe de fer, notre hôte.

— Mais, malheureusement, baron, un grand verre contient plus qu’un petit, » – reprit le marquis.

Bientôt le vin et la bière circulèrent ; le baron vit avec une sorte d’orgueil national Létorière, après avoir mangé cinq ou six tranches de venaison, bravement attaquer la choucroute au lard fumé, dont il vanta l’appétissante saveur, en vidant deux ou trois fois son moyen et son grand widerkom.

Tout en satisfaisant cet appétit furieux, Létorière ne restait pas muet. Son esprit vif et naturel, se mettant à la hauteur de son convive, le ravissait par mille facéties ; en un mot, Selbitz et Ehrard virent, à leur grand étonnement, leur maître, ordinairement grave et taciturne, rire dans cette soirée beaucoup plus qu’il n’avait ri pendant bien des années.

Le piqueur reconnaissait dans Létorière un veneur consommé, écoutait religieusement ses moindres paroles, lorsque le baron lui ordonna de reconduire ses chiens au chenil et de leur donner à souper. Une seconde marmite destinée à la meute fut ôtée du feu.

Le majordome desservit, mit sur la table les widerkom de kirschenwasser, un pot de grès rempli de tabac, et présenta au baron une pipe vénérable. Celui-ci la remplit en disant à Létorière, avec qui il se sentait tout à fait en confiance : « Ah çà, la fumée du tabac ne vous incommode pas, marquis ? »

Pour toute réponse le marquis tira de sa poche une énorme pipe qui attestait de longs et nombreux services, et commença de la bourrer avec une aisance très expérimentée.

« Vous fumez donc aussi, marquis ? – s’écria le châtelain ravi, joignant les mains avec admiration.

— Est-ce qu’on vit sans fumer… baron ?… Au retour d’une chasse, après un bon repas, qu’y a-t-il de préférable au plaisir de fumer sa pipe, les pieds sur les chenets, en buvant de temps à autre une gorgée de kirschenwasser… ce sauvage fils de la forêt Noire… qui est, à mon avis, autant au-dessus de l’eau-de-vie de France qu’un coq de bruyère est au-dessus d’un coq de basse-cour ? » – Et, après cette audacieuse flatterie, le marquis s’enveloppa d’un épais nuage de fumée.

Le châtelain, animé par de fréquentes libations, et dont la tête n’était peut-être pas aussi calme et aussi froide que celle de son hôte, regardait le marquis avec une sorte d’extase ; il ne pouvait comprendre comment un corps si frêle en apparence était si vigoureux, comment un Français pouvait boire et fumer autant et plus que lui, le widerkom-vierge, le vainqueur des plus redoutables buveurs de l’empire.

« À la santé de votre maîtresse, mon hôte, – dit-il gaiement au marquis.

— Ma maîtresse ?… c’est ma carabine ! – dit Létorière en s’allongeant près du feu, et en tisonnant avec le bout de ses fortes bottes, dont les semelles avaient un pouce d’épaisseur. – Au diable les femmes ! Elles ne peuvent sentir l’odeur du tabac, de l’eau-de-vie ou du chenil, sans porter leur flacon à leur nez. Est-ce que vous faites beaucoup de cas des femmes vous, baron ?

— J’aime mieux entendre le bruit des éperons que le froufrou des jupons, mon hôte ; mais à mon âge c’est sagesse, – dit le baron de plus en plus étonné de voir le marquis partager ses goûts rustiques et ses antipathies pour l’afféterie du beau sexe.

— À tout âge, c’est sagesse, baron ; et je donnerais toutes les guitares amoureuses, toutes les mélancoliques guimbardes des troubadours pour la vieille trompe d’un forestier.

— Savez-vous une chose, mon hôte ? – dit le baron en heurtant sa coupe contre celle du marquis.

— Dites, baron, – reprit le marquis en bourrant de nouveau sa pipe.

— Eh bien ! avant de vous avoir vu, sachant que vous veniez pour m’intéresser à votre procès, que malheureusement…

— Au diable le procès !… baron, – s’écria Létorière ; – que celui qui en parlera ce soir soit condamné à boire une pinte d’eau !

— Soit ! marquis… Eh bien ! avant de vous avoir vu, il me semblait que j’aurais autant aimé faire buisson creux que de vous recevoir ; franchement je redoutais votre arrivée… Je vous croyais un muguet, un beau-fils.

— Merci, baron. Eh bien ! alors, moi, je vous croyais un Alcindor, un berger cythéréen.

— Maintenant, quoique je ne vous connaisse que de ce soir, – reprit le baron, – je vous dirai tout aussi franchement que, lorsque vous quitterez le pauvre manoir de Henferester, j’aurai perdu le meilleur compagnon qu’on puisse trouver pour passer gaiement une longue soirée au coin du feu.

— Et pour passer une rude journée de chasse au fond des forêts. Au diable le muguet qui préfère le bal et la galanterie à la bouteille, à la pipe et à la vénerie ! Si vous voulez me prouver que vos chiens sont aussi bons qu’ils sont beaux, baron, vous verrez que je suis digne de les appuyer !

— Touchez-là !… mon hôte… demain au point du jour nous serons en chasse.

— Va comme il est dit, baron… nous parlerons du procès après-demain, pas avant… toujours la pinte d’eau à celui qui en reparlera !

— Bravo, mon hôte, – dit le baron. –. Mais il se fait tard, si vous êtes fatigué, le vieux Selbitz va vous conduire dans votre chambre, c’est-à-dire dans une espèce de halle meublée d’un grabat, c’est tout ce que je puis vous offrir… ma chambre est pis encore.

— Ah çà ! sans cérémonie, baron ; si ça vous gêne, je prendrai une de mes bottes pour traversin, vous me donnerez une brassée de paille, et je passerai une excellente nuit devant ce brasier qui brillera jusqu’au jour.

— J’ai passé ainsi bien des nuits dans des huttes de charbonniers, – dit le châtelain avec un soupir de regret, – lorsque je chassais dans la forêt Noire ; mais enfin, mon hôte, tel mauvais que soit votre lit, il vaudra toujours mieux que ce sol battu comme une aire.

— À demain matin donc, mon hôte, je sonnerai moi-même le réveil, – dit le marquis ; – mais, en attendant, laissez-moi sonner le bonsoir, baron. – Et Létorière, prenant au mur la trompe du châtelain, sonna cette dernière fanfare avec une telle perfection, avec un ton de chasse si franc et si puissant, que le baron, enthousiasmé, s’écria :

— Depuis trente ans que je chasse, je n’ai jamais ouï une trompe pareille !

— C’est tout simple, baron ; c’est que vous n’avez jamais bien pu vous entendre vous-même ; votre trompe est trop juste pour que vous ne soyez pas passé maître dans cette noble science… Mais à demain, baron ; bonne nuit ! Et surtout ne rêvez ni d’eau, ni de vin aigre, ni de bouteilles vides !

— À demain, marquis !

Et le baron, appelant Selbitz, lui ordonna de conduire son hôte dans la chambre aux rats, dont on connaît la description ; seulement un grand feu y était allumé.

Létorière, fatigué de la journée, s’endormit bientôt profondément, et le châtelain l’imita, après avoir plusieurs fois répété à Selbitz et à Erhard, en leur donnant ses ordres pour le lendemain, qu’il était dommage que ce jeune gentilhomme fut Français, car il était bien digne d’être né en Germanie.

CHAPITRE XII.

LES CONFIDENCES

Le lendemain, à son réveil, le baron apprit par Selbitz que le marquis était parti au point du jour avec Erhard Trusches, pour aller faire le bois, et avait chargé le majordome de présenter ses excuses au châtelain.

« Qui se serait pourtant attendu, d’après la réputation du marquis, à trouver en lui un si rude chasseur et un si rude buveur, Selbitz ? Car sais-tu bien qu’hier il m’a tenu tête à table, et que nous avons vaillamment vidé nos widerkom ? – dit le châtelain.

— Oui, monseigneur, et il a gagné la chambre aux rats d’un pas aussi ferme que s’il n’avait bu que du petit-lait à souper.

— Allons, allons, – dit le baron en recevant des mains de son majordome ce qui lui était nécessaire pour s’habiller pour la chasse, – allons, Selbitz, il faut avouer qu’après tout ce marquis est un brave et digne gentilhomme ; avec cela d’une gaieté qui vous réjouit le cœur ! Quels bons contes il nous faisait… Je voudrais bien le voir passer quelques jours au château ; car c’est, sur ma foi, un agréable compagnon. Quoiqu’il y ait plus de vingt ans de différence entre nous deux, il me semble que nous sommes liés depuis des années ; enfin, si ce n’était pas une connaissance d’hier, je dirais… et du diable si je sais pourquoi, Selbitz, je dirais que je ressens de l’amitié pour lui ; ma foi, vivent les caractères francs et ouverts ; il n’y a rien de tel ! »

Après avoir mangé à la hâte une tranche de venaison froide, une jatte de soupe à la bière, et bu deux pintes de vin du Rhin, le baron monta à cheval et arriva bientôt au rendez-vous qu’il avait donné à Erhard Trusches dans un des carrefours de la forêt.

Il y trouva le piqueur, son valet et sa meute. Erhard Trusches semblait triste et absorbé ; le baron, surpris de ne pas voir Létorière au rendez-vous, s’informa de lui à Erhard.

Après un moment de silence, Erhard dit d’un air à la fois timide et inquiet : « Monseigneur connaît-il bien son hôte ?

— Que veux-tu dire, Erhard ? – s’écria le baron. – Où est le marquis ? Ne t’a-t-il pas accompagné ce matin pour faire le bois ?

— Oui, monseigneur ; c’est pour cela que je vous demande si vous êtes sûr de lui… Tenez, monseigneur, cela me portera malheur d’avoir plaisanté hier à souper sur le Benedicite !

— Ah çà ! t’expliqueras-tu ?

— Je veux dire, monseigneur… – et Erhard ajoutait à voix basse et presque en tremblant : – que je crains bien que votre hôte ne soit celui qui apparaît quelquefois au clair de la lune, dans les carrefours solitaires de la forêt, pour offrir aux chasseurs désespérés trois balles, une d’or, une d’argent et une de plomb, et le tout au prix de leur âme ! – ajouta Erhard d’un air sombre et effrayé.

— Ah çà ! tu prends mon hôte pour le diable, maintenant ! – s’écria le baron en haussant les épaules en riant. – Allons, ton coup du matin t’a renversé la cervelle, vieux Erhard ! »

Le piqueur secoua la tête, « Alors, monseigneur, expliquez-moi comment il se fait que celui que vous appelez votre hôte, que celui qui n’est jamais venu dans cette forêt, la connaisse aussi bien que moi ?

— Que veux-tu dire ? – reprit le baron très étonné.

— Ce matin, au point du jour, je suis parti avec le marquis. — Maître Erhard, m’a-t-il dit, si tu veux me prêter un limier, nous nous partagerons la quête de la forêt. Je parcourrai les enceintes du prieuré de la Chapelle-à-l’Ermite, du Sapin-Foudroyé et de la Mare-Noire…

— Il t’a dit cela ? – reprit le baron stupéfait.

— Comme je vous le dis, monseigneur, et il a ajouté : — J’ai bon espoir de détourner un dix-cors, car la demeure de la Chapelle-à-l’Ermite est très bonne pour le cerf… Toi, maître Erhard, de ton côté, tâche de détourner un sanglier. Dans les forts d’Enrichs il y en a toujours, tant les fourrés sont épais. De la sorte, le baron aura le choix entre le pied et la trace[3]… — Mais, monsieur le marquis, lui ai-je dit tout ébahi, vous connaissez donc bien notre forêt, vous y avez donc souvent chassé ? — Je n’y ai jamais chassé, me dit-il, mais je la connais aussi bien que toi… Allons, bonne chance, maître Erhard, – m’a-t-il répondu, et là-dessus, il a disparu sous le bois, en emmenant le pauvre Moïck, notre meilleur limier, qu’il va peut-être changer en loup-cervier ou en bête à sept pattes par ses maléfices diaboliques. »

Le baron n’était nullement superstitieux ; mais il ne comprenait rien aux discours d’Erhard, qu’il savait trop respectueux pour se permettre une plaisanterie à son égard. Néanmoins il ne pouvait admettre que le marquis fût doué des connaissances topographiques dont parlait le piqueur.

« Et toi, qu’as-tu dans ta quête ? – demanda-t-il à Erhard.

— Celui que vous appelez votre hôte m’a porté malheur, monseigneur… Je n’ai rien.

— Rien ! comment rien !… Mais c’est la première fois depuis deux ans que tu n’as rien au rapport ! et un jour où nous devons chasser devant un étranger, encore !

— Où le mauvais esprit peut, les hommes ne peuvent rien, monseigneur, – dit Erhard d’un air grave. – Celui que vous appelez votre hôte n’a qu’à sonner de sa trompe, et tous les animaux de la forêt viendront à lui comme l’oiseau vient au serpent.

— Allons, va au diable, vieux fou ! – s’écria le châtelain avec dépit.

— Je n’irai pas bien loin pour cela, monseigneur, – murmura-t-il à voix basse, en montrant Létorière qui sortait d’un taillis en tenant le vieux Moïck en laisse.

— Vivat, baron ! – s’écria Létorière, – si le cœur vous en dit, vous pouvez courre un dix-cors, et frapper à ma brisée de la Chapelle. À la largeur de ses pinces, je parierais qu’il est de ces gros cerfs à chanfrein blanc et à jambes blanches ; le roi de France en a quelques-uns de semblables dans son domaine de Chambord : je reconnaîtrais leur pied entre mille. Ils sont d’un magnifique corsage.

— Vous avez bonne chance, marquis, – dit le baron ; – mais vous êtes sorcier.

— Ce n’est pas moi qui suis sorcier, baron, c’est votre limier qui est excellent. C’est à lui que je dois mon cerf. Quant à toi, mon brave Erhard, – ajouta-t-il en se tournant vers le piqueur, – si tu l’avais eu au bout de ton cordeau, tu aurais fait ce que j’ai fait. Ah çà ! baron, à cheval, à cheval ! il y a une bonne lieue d’ici à ma brisée, et les jours de novembre sont courts. Tiens, voilà ton limier, Erhard. » En même temps le marquis mit un louis dans la main du veneur.

Mais celui-ci, profitant du moment où le marquis ne pouvait le voir, jeta la pièce comme si elle eût été rougie au feu, et du bout de sa botte il la cacha sous des feuilles sèches.

« Belle monnaie d’enfer, – dit-il tout bas ; – si je l’avais mis dans ma poche, dans un quart d’heure, au lieu d’une pièce d’or, j’y aurais eu une chauve-souris rouge ou une grenouille noire. » Puis le piqueur prit le cordeau de son limier avec autant de précaution que si le marquis avait eu la peste… et regarda son chien avec un attendrissement inquiet, le croyant à tout jamais maléficié.

Après avoir mis ses bottes fortes par-dessus ses guêtres de daim, le marquis monta le vieil Elphin, et le baron remarqua avec un nouveau plaisir que son hôte était excellent cavalier.

« Baron… – s’écria Létorière en arrivant dans une enceinte de la forêt… – voici ma brisée… faites découpler, je vais entrer dans le fourré avec trois ou quatre de vos plus vieux chiens pour attaquer…

— Un moment, – dit le baron d’un air sérieux, – vous passez pour un sorcier aux yeux d’Erhard Trusches ; il chassera mal s’il vous prend pour le diable, car il pensera plus à son âme qu’à la voie du cerf…

— Comment ? – Expliquez-vous, baron.

— Viens ici, Erhard, » – dit le châtelain.

Le piqueur s’avança d’un air inquiet et craintif.

« N’est-il pas vrai, – continua le châtelain, – que tu ne comprends pas comment mon hôte, qui n’est jamais venu dans cette forêt, la connaît si bien ? Comment il sait que l’enceinte de la Chapelle-à-l’Ermite est la meilleure demeure du cerf, et qu’il faut placer les relais à la Croix-Blanche et à la lisière de la plaine du prieuré ?

— C’est la vérité, – dit Erhard à voix basse… – Les hommes ne peuvent pas en savoir si long…

— Et du diable si j’y comprends moi-même quelque chose, marquis, – dit le baron. »

Après avoir haussé les épaules en souriant, le marquis tira de sa poche un petit livret recouvert de cuir, et s’avança vers Erhard : « Tiens… vieux sanglier, voici mon grimoire. »

Le piqueur recula d’un air effrayé.

Le marquis ouvrit le livret et déploya sur l’arçon de sa selle une carte forestière spécialement destinée à la vénerie impériale, et sur laquelle les enceintes, les routes, les sentiers, les demeures et les passées des animaux, étaient scrupuleusement indiqués et raisonnés.

« La carte de la vénerie impériale !… – s’écria le baron. J’aurais dû m’en douter… voilà le mystère expliqué ; mais il faut une admirable perspicacité, une rare habitude de la chasse pour en faire un tel usage. Ah ! marquis… marquis… vous n’avez pas votre second… en Europe… Donner à courre la première fois qu’on quête dans une forêt… c’est ce que j’ai vu de plus fort ! Comprends-tu maintenant, vieux fou ?… – dit le baron au piqueur ; – c’est à se mettre à genoux devant le marquis… notre maître à tous !

— Oui, oui, monseigneur, je comprends, et Dieu soit loué, car il aurait pu arriver un grand malheur… » En disant ces mots, Erhard prit son tire-bourre et déchargea sa carabine.

« Que fais-tu là… Erhard ? » – dit le baron.

Le piqueur montra au baron une balle noire sur laquelle une croix était tracée, et lui dit : — À la première enceinte j’aurais pourtant envoyé cette balle charmée dans le corsage de M. le marquis, que je prenais pour le diable… le vieux Ralph dit qu’il n’y a rien de tel pour conjurer les sorts.

— Malheureux !… – s’écria le baron.

— Il a raison, – dit Létorière avec le plus grand sang-froid ; – mais tu as oublié, Erhard, qu’il faut, pour que le charme soit complet, avoir trois pièces d’or dans sa poche gauche, afin que le diable ne puisse pas entrer dans votre bourse, et le marquis jeta trois louis à Erhard, qui cette fois ne les ensevelit pas sous des feuilles… »

Le cerf attaqué fut bientôt sur pied.

Il est inutile de décrire les divers incidents de cette chasse, durant laquelle Létorière montra une expérience consommée ; l’animal fut pris, et le marquis, arrivant le premier à l’hallali, tua bravement d’un coup de couteau le cerf qui tenait dangereusement aux chiens.

Les chasseurs arrivèrent au château à la nuit tombante. Selbitz avait, comme la veille, préparé le lard, la choucroute, la venaison, les grands, les moyens et les petits widerkom bien remplis.

Comme la veille, le baron et le marquis firent honneur à ce repas ; comme la veille, ils bourrèrent leur pipe après souper, et ils s’établirent au coin du feu, pendant que le majordome s’occupait des soins du ménage.

Quoique le baron se sentit subjugué par l’esprit jovial et par le caractère ouvert et résolu du marquis, il éprouvait un peu de dépit à rencontrer dans un homme si jeune un rival invaincu, soit à la chasse, soit à table.

Létorière, trop adroit pour ne pas deviner le baron, lui ménageait un éclatant triomphe.

Le châtelain, qui, du reste, s’intéressait véritablement à son hôte, voulut remettre de lui-même la conversation sur le procès.

« Au diable le procès !… – s’écria le marquis. – C’est mon refrain… Si je perds ma cause, j’aurai gagné un bon compagnon. Touchez là, baron !… Je voudrais avoir vingt procès pour les perdre de la sorte !… Mais mon widerkom est vide… Holà, Selbitz ! holà… vieux Satan !… Le kirschenwasser s’est évaporé devant ma soif comme la rosée devant le soleil.

— Pauvre garçon ! il cherche sans doute à s’étourdir, – pensa le châtelain ; – je ne dois pas le laisser boire, seul. »

Et le baron fit remplir sa coupe.

« Baron, une chanson, – dit Létorière très animé. – Connaissez-vous la Retraite ? On dit que l’air et les paroles ont été composés par l’un de vos vieux chasseurs.

— Chantez toujours, marquis je vous dirai si je la connais. »

Et Létorière, après avoir vidé de nouveau son widerkom, préluda par quelques heim ! heim ! sonores, et entonna la chanson suivante d’une voix de Stentor :

 

Au loin la trompe résonne !

Le cerf est mort !

Que l’hallali sonne, sonne,

C’est un dix-cor…

 

« Allons, en chœur, baron… Vive Dieu ! c’est à propos aujourd’hui.

— De toute mon âme, marquis, je ne connaissais pas cet air de retraite, mais il est, pardieu, digne de Mozart ! » Et le baron répéta ce refrain d’une voix si puissante, qu’il fit trembler les vitraux.

« Écoutez le mineur, baron… C’est mélancolique comme les derniers sons d’une trompe lointaine pendant une belle nuit. »

Et le marquis continua d’une voix moins éclatante, et sur une mesure plus lente :

Déjà l’étoile

Du soir paraît.

Le jour se voile,

Dans la forêt

Tout se tait !

 

Voici l’heure de la retraite,

Qu’à coupler les chiens on s’apprête.

À cheval, piqueurs, et sonnez !

Vos montures éperonnez.

Voici la nuit brune

Et la blanche lune…

Rentrons au manoir

Sans voir

Le chasseur noir ! »

 

La voix du marquis sembla s’affaiblir en chantant ces dernières paroles sur un rythme mélancolique et presque triste ; ses traits perdirent leur expression de joyeuse insouciance, et un nuage de tristesse passa sur son front, qu’il appuya bientôt sur sa main.

Selbitz, qui était en ce moment debout derrière la chaise de son maître, lui dit à voix basse, en montrant le marquis :

« Quand la fleur est trop abreuvée, elle penche sur sa tige ; quand il s’agit de bien boire, aujourd’hui n’est pas toujours fils d’hier. Allez ! allez ! monseigneur, vous serez toujours le widerkom-vierge. Voilà le Français qui s’appuie le front sur sa main gauche ; c’est toujours comme cela que commençait l’ivresse du forestier-général de Hasbrek ; mais, il faut être juste, ça lui prenait dès le premier jour. »

Le baron sourit d’un air d’orgueilleuse satisfaction et répondit à voix basse :

« Que veux-tu, Selbitz ! c’est si jeune… mais, malgré sa jeunesse, c’est un rude jouteur. Hier il m’a tenu tête : lutter deux jours de suite, c’était trop pour lui. Mais, après moi, je ne connais personne qui puisse l’égaler…

— Achevez-le donc, monseigneur… achevez-le donc pour l’honneur de la vieille Allemagne, – dit le traître majordome.

— Eh bien, marquis ! – dit le châtelain à voix haute, – votre chanson est-elle déjà finie ? Ne buvons-nous pas à votre glorieuse chasse d’aujourd’hui ?

— Buvons, – dit le marquis en tendant son widerkom d’un bras qui semblait alourdi… » Puis, après avoir bu, il répéta à voix basse et triste ces deux derniers vers de sa chanson :

 

Voici la nuit brune

Et la blanche lune…

Rentrons au manoir

Sans voir

Le chasseur noir !

 

— Il a le vin lugubre, – dit le baron à son majordome.

— Il me rappelle le comte Ralph, qui, vous le savez, monseigneur, à la dixième bouteille environ, entonnait presque toujours le psaume des morts, – répondit Selbitz à voix basse.

— Allons, marquis : au premier sanglier que nous prendrons, – dit le châtelain, voulant porter un dernier coup à la raison de Létorière.

— Buvons… – dit Létorière, qui commença dès lors à donner quelques légers symptômes d’ivresse, en parlant d’une manière tour à tour lente et brusque, triste et joyeuse. – La chasse, baron… c’est bon, la chasse… le vin aussi… ça étourdit… ça emporte… on n’a pas le temps de penser… et puis, on a l’air gai… et au fond on est… Mais, bah !… tenez, baron… il faut que je vous fasse une confidence…

— Oh ! déjà des confidences ?… – dit le majordome, – c’est comme le ministre de Blumenthal… mais le révérend ne les commençait guère qu’au huitième widerkom… Vous souvenez-vous, monseigneur… de la bonne histoire qu’il nous a dite sur la gaillarde meunière du Val-aux-Primevères ?

— Tais-toi donc, et écoute, – dit le châtelain, qui reprit tout haut : – Parlez, parlez, marquis… Allons, buvons à vos confidences…

— Eh bien donc ! baron…, figurez-vous que mon procès me tourne la cervelle…

— Vraiment, marquis ! – dit-il tout haut.

— J’en étais sûr, – reprit-il à voix basse, – ce pauvre garçon voulait s’étourdir…

— Vrai comme voilà mon verre vide…, je ne voulais pas vous dire cela, baron… ; mais vous êtes mon ami… je dois tout vous confier… apprenez donc que j’ai fait une visite à mes juges…

— Ah bah ! – dit le baron assez satisfait de l’expansion involontaire de son hôte, et très curieux de surprendre peut-être le secret de ses démarches, – vous avez vu vos juges ?…

— Oui…, baron… ; d’abord un nommé…, un nommé… Spectre

— Vous voulez dire Sphex, marquis !

— Sphex ou Spectre…, ça m’est égal… Mais, mille carabines ! baron, laissez-moi rire… quoique ça soit d’un de vos confrères… ce n’est pas de ma faute, je fais autant de cas d’un savant en us… que d’un verre cassé, ou d’un cheval fourbu…

— Bien dit, marquis, vous n’êtes pas fait plus que moi pour respirer l’odeur des bouquins… Nous aimons trop l’air des forêts !

— Figurez-vous donc… baron… que ce vieux Spectre, j’aime mieux l’appeler Spectre parce que ça dit son nom et sa figure…, a eu l’insolence de me demander au bout de deux minutes d’entretien… si je parlais latin ?

— Vous… marquis… vous, parler latin ! – dit le baron en partageant l’indignation du marquis. — Ah ça ! où avait-il mis ses lunettes ? Est-ce que vous avez l’air de quelqu’un qui parle latin ? A-t-on vu un vieil impudent pareil ? Pour qui diable vous prenait-il ?

— Vous sentez, baron, qu’on ne peut pas s’entendre dire cela de sang-froid… même par son juge… Ah çà, lui dis-je, est-ce que j’ai l’air d’un rat rongeur de vieux livres ? d’un buveur d’encre ? d’un cuistre ? Parler latin ? mille diables ! Si je ne venais pas pour vous demander votre appui pour mon procès… je vous ferais voir comment je traite ceux qui me disent que je parle latin !

— Bien touché, mon hôte… j’aurais donné cent florins pour avoir assisté à cette scène, – dit le baron en riant aux éclats.

— Alors le docteur m’a déclaré tout net qu’il n’avait rien à me dire sur mon procès, et que je pouvais considérer ma cause comme perdue parce que j’étais connu !… Mille morts ! baron… j’étais connu ! ! ! c’était trop, il m’avait déjà demandé si je parlais latin… Je n’ai pu me maîtriser, et je lui ai franchement proposé un coup d’épée…

— À Sphex ! un coup d’épée… – reprit le châtelain en riant à perdre haleine, – le vieux singe a dû être impayable… et qu’a-t-il dit ?

— Il n’a rien dit du tout ; il a levé les mains au ciel et a disparu comme par enchantement derrière une pile de gros livres ; alors je m’en suis allé… me doutant bien que le docteur me garderait rancune, et du diable si je sais pourquoi ; car on peut échanger un coup d’épée et être amis malgré cela…

— Il est d’une naïveté rare, – dit tout bas le châtelain, – il faut qu’il s’abuse singulièrement sur ses manières et sur son extérieur. »

Létorière reprit : « Il me restait à voir le conseiller Flachsinfingen : j’arrive chez lui, je le demande, on me met face à face avec une vieille sorcière vêtue de noir, qui aurait pu passer pour la femelle du savant, tant elle était sèche et maigre. Elle tenait par-dessus le marché une Bible à la main. J’ai affaire au conseiller et non pas à sa femme, – dis-je au laquais. – Moi ou le conseiller, c’est tout un, – reprend la sorcière ; – dites-moi, monsieur, ce que vous avez à dire à mon mari. – Alors, baron, moi qui ne manque pas d’adresse, j’imagine un moyen pour faire fuir la femme et faire venir le mari.

— Voyons, marquis, – dit le châtelain en ajoutant tout bas : – Quand celui-là sera fin et adroit, je boirai de l’eau pure… c’est rude et noueux comme le chêne, mais franc comme l’osier. Eh bien ! ce moyen, marquis ?

— Mille diables, madame, dis-je à la conseillère, ce que j’ai à dire au conseiller est trop cru pour vos chastes oreilles ; c’est un procès réservé pour le huis clos. — Dites toujours, monsieur. – Alors, baron, je me mets à lui raconter un conte de caserne qui aurait fait rougir un Pandour. »

À cette nouvelle facétie, le baron eut un nouvel accès de gaieté, et s’écria : « Un conte de caserne ! à la prude et dévote Flachsinfingen !… Je donnerais, le diable m’emporte, mon limier Moïck pour avoir assisté à cette scène-là. Et qu’a-t-elle dit ?

— Elle est devenue rouge comme une écrevisse, m’a appelé insolent, et m’a fait signe de sortir.

— Si c’est comme cela que vous procédez pour intéresser vos juges à votre cause, mon hôte, je vous en fais mon compliment, – dit le châtelain.

— Et que diable vouliez-vous que je trouve à dire, moi, à un savant et à une prude ? On ne se refait pas !

— Certes non, – murmura le baron, – le pauvre garçon est comme moi, il aurait bien de la peine à s’accoutumer au jargon d’un docteur et au bavardage d’une vieille femme.

— Il ne me restait plus que vous à visiter, baron. Je vous ai visité… vous êtes un brave…, et j’ai peur de vous ennuyer de mes affaires… Mais ce procès… si vous saviez… si je le perdais !… J’ai l’air comme ça insouciant ; mais tenez, si cela était… si je le perdais ! – s’écria Létorière avec énergie, – je n’y survivrais pas ; je prierai, morbleu, sainte cartouche et ma carabine d’avoir pitié de moi ! »

Après avoir laissé échapper ce sinistre secret, Létorière sembla rassembler ses idées, passa sa main sur son front, et regardant autour de lui d’un air étonné :

« Ah ça, où suis-je ?… Vous êtes là, baron ?… Allons, allons… votre vin du Rhin est capiteux en diable, mon hôte, j’ai dormi, je pense… – Et le marquis abaissait malgré lui ses paupières qui semblaient alourdies.

— Vous n’avez pas dormi, mais vous en avez, je crois, bien envie, mon hôte… et votre coupe est pleine.

— Alors videz-la pour moi, baron… car… le procès… le cerf… aujourd’hui… Ah !… au diable le procès… vive la chasse !… À boire… à vous, baron !… – et Létorière feignit de tomber assoupi et appuya sa tête sur ses deux bras.

— Il refuse de boire, je suis vainqueur ! » s’écria le châtelain. Et aussitôt il appela Selbitz et Erhard, autant pour constater son triomphe sur le Français, que pour leur ordonner de l’aider à monter dans la chambre aux rats.

Létorière, dont la tête était aussi calme que celle du baron, se prêta à l’aide qu’on lui donnait, sembla monter machinalement l’escalier qui conduisait à la chambre, et tomba lourdement sur son grabat.

Le baron se trouvait dans un étrange embarras. S’il s’intéressait profondément à Létorière, surtout depuis que ce dernier lui avait laissé croire qu’il ne survivrait peut-être pas à la perte de son procès, le bon châtelain avait aussi formellement promis sa voix aux princes allemands, dont il croyait les droits fondés.

Pour accorder son désir d’obliger le marquis avec sa parole déjà donnée, le baron eut recours à un singulier compromis : « Nos votes seront secrets : du caractère dont je connais Sphex et Flachsinfingen, d’ailleurs très partisans des princes, – se dit-il, – il est hors de doute qu’ils voteront tous deux contre ce pauvre Létorière, surtout après l’algarade qu’il a faite au savant et à la conseillère. Or leur hostilité assure le triomphe de la partie adverse du marquis. Maintenant, pourvu que les princes allemands gagnent, ainsi que le veut la justice, qu’importe que ce soit à l’unanimité ou à la majorité de deux voix contre une ? Tout ce que je désire, moi, c’est de pouvoir, sans causer d’injustice, renvoyer ce pauvre marquis avec de bonnes paroles et une preuve de mon amitié ; car je n’aurai jamais le courage de dire non à un aussi brave veneur et à un si jovial compagnon. »

Cette résolution prise, le châtelain attendit avec impatience le réveil de son hôte, et lui annonça qu’ayant réfléchi toute la nuit à son procès, sa conviction s’était modifiée, et qu’il lui donnait sa parole de voter pour lui.

Létorière, après avoir mille fois remercié le baron, repartit pour Vienne. Quoi qu’il eût dit au châtelain, le marquis n’avait encore vu ni le conseiller Sphex ni la femme du conseiller Flachsinfingen.

CHAPITRE XIII.

LE DOCTEUR SPHEX

Le docteur Aloysius Sphex habitait une maison très retirée, située au fond d’un des faubourgs de Vienne. De lourds barreaux garnissaient les fenêtres ; d’épaisses lames de fer augmentaient encore la solidité d’une porte basse et étroite, fermée par une forte serrure.

Il fallait bravement passer entre deux énormes chiens des montagnes, enchaînés derrière cette porte, pour arriver à une petite cour intérieure, où l’herbe croissait de toutes parts, et qui conduisait à la cuisine. Dans cette pièce froide et nue se tenait la vieille ménagère du docteur, accroupie près de deux tisons éteints.

Le docteur habitait au premier étage une vaste bibliothèque poudreuse, en désordre, encombrée d’in-folios qui semblaient n’avoir pas été ouverts depuis longtemps. Une haute fenêtre à petits vitraux, encadrés de plomb et à demi cachés par un pan de vieille tapisserie, jetait dans cette retraite un jour douteux et rare. Une vaste cheminée à colonnes torses, en pierre et à manteau sculpté, avait été transformée en corps de bibliothèque, car le docteur n’allumait jamais de feu, dans la crainte d’incendier ses livres.

Afin de se garantir du froid piquant de l’automne, le conseiller s’était imaginé de se retrancher dans une vieille chaise à porteurs, qu’il avait fait placer au milieu de son cabinet d’étude : fermant les glaces de ce meuble, il se trouvait ainsi assez commodément établi pour lire et pour écrire.

Le docteur Sphex, petit vieillard maigre, frêle, aux sourcils épais, aux yeux perçants, au sourire caustique, à la mâchoire inférieure très proéminente, aux pommettes ridées, avait une physionomie singulièrement sardonique et maligne.

Lorsque deux heures sonnèrent à son antique pendule de marqueterie, le conseiller sortit de sa chaise avec une précision presque automatique.

Il portait un vieil habit noir fort usé ; il s’enveloppa d’une sorte de houppelande grise, mit un chapeau à larges bords sur sa perruque rousse, et, pour mieux assujettir sa coiffure, il se servit d’un mouchoir à carreaux, ployé en triangle, dont il noua les deux pointes sous son menton.

Après avoir mis ses lunettes dans une de ses poches, et dans l’autre un précieux Elzévir, petit volume relié en chagrin noir, le docteur Sphex prit sa canne et se prépara à sortir.

Mais, comme si une réflexion soudaine lui fût venue, il retourna sur ses pas, traversa la bibliothèque, et entra dans une autre pièce dont il ferma la porte derrière lui.

Les yeux du vieillard semblaient rayonner de joie.

Il prit une clef suspendue à la chaîne de sa montre, ouvrit le coffret, et en tira avec un religieux respect une boîte en cèdre, plate et oblongue.

Elle contenait un manuscrit de format in-4° sur vélin. La forme des caractères de l’écriture était celle employée au dixième siècle ; les titres et les lettres capitales étaient dorés et ornés de vignettes.

Après avoir contemplé ce manuscrit avec le regard avide, inquiet et insatiable que l’avare plonge dans son trésor, le docteur Sphex remit sa boîte en place et ferma soigneusement le coffret qui contenait ce précieux monument de calligraphie.

Ainsi rassuré sur l’existence et sur la conservation de son bien le plus cher, le conseiller sortit pour faire sa promenade accoutumée.

En passant devant la cuisine de sa ménagère, il lui dit d’un air bourru :

« Si le marquis français revient encore à la charge, que je sois chez moi ou non, dites-lui toujours que je suis absent.

— Il est encore venu ce matin, monsieur.

— C’est bon, c’est bon ; qu’ai-je besoin de voir cet étourneau, ce muguet, ce beau-fils, qui, dit-on,

 

Non pudet ad morem discine&t vivere Nattæ[4].

 

Le vieillard se dirigea vers une petite vallée située derrière les faubourgs, et appelée le Creux-des-Tilleuls.

De même que certains amateurs dédaigneusement exclusifs n’admettent qu’une école de peinture et n’admirent qu’un maître de cette école, le docteur Sphex s’était passionné pour les satires de Perse et mettait cet ouvrage au-dessus de tous les autres poètes latins de l’antiquité.

Non seulement il possédait toutes les éditions de ce poète, depuis la plus rare, l’édition princeps de Brescia (1470) jusqu’à la plus moderne, celle de Homs (1770), mais il avait acquis, à un très haut prix, le manuscrit dont on a parlé, et qu’il considérait comme un trésor inestimable.

Le conseiller avait traduit, commenté Perse, et le commentait journellement encore. À force de se pénétrer de l’esprit de cet auteur, il avait fini par s’en assimiler tellement les pensées, qu’il s’appliquait continuellement à lui-même et aux autres des citations empruntées à ce satirique stoïcien.

Son admiration touchait à la monomanie. De même qu’à l’aide du microscope l’observateur découvre des mondes inconnus sur un brin d’herbe ou dans une goutte d’eau, l’imagination exaltée du docteur trouvait, sous les plus simples paroles de son auteur chéri, les significations les plus profondes.

Le conseiller s’achemina donc à pas lents vers le lieu de sa promenade quotidienne. Il s’approchait de l’arbre renversé qui lui servait ordinairement de siège, lorsqu’il entendit parler à haute voix…

Contrarié de trouver sa place prise, le docteur s’arrêta derrière un buisson de houx.

Mais que devint-il, lorsqu’il entendit une voix pure et suave réciter, avec l’accentuation la plus savamment prosodique et la plus finement expressive, ces vers de la première satire de Perse.

 

O curas hominum ! O quantum est in rebus inane, etc.[5] !

 

Le conseiller suspendit sa respiration, écouta, et, lorsque la voix s’arrêta, il s’avança brusquement pour voir quel était l’étranger qui semblait si bien goûter son auteur de prédilection.

Il vit un jeune homme très négligemment vêtu ; plusieurs rouleaux de papier sortaient des poches de son vieil habit noir ; il avait à côté de lui un assez volumineux in-4°. Tout l’extérieur de Létorière, car c’était lui, donnait enfin l’idée la plus juste d’un pauvre poète : étroite cravate de grosse toile, vieux feutre rougi de vétusté, visage pâle et légèrement famélique, rien ne manquait à cette autre transfiguration.

À la vue du vieux conseiller, le marquis se leva respectueusement.

« N’est-ce pas, jeune homme, que notre Perse est le roi des poètes ? – s’écria vivement Sphex en frappant du plat de sa main sur l’Elzévir qu’il venait de tirer de sa poche, et en s’approchant d’un air radieux vers Létorière.

— Monsieur, – dit le marquis d’un air étonné, – je ne sais…

— J’étais là, j’étais là, derrière cette touffe de houx ; je vous ai entendu réciter le commencement de la première satire de notre poète, de notre Dieu ! Car, par Hercule, jeune homme, je vois que vous l’appréciez comme moi ! jamais Toscan n’a dû prononcer avec plus de pureté que vous l’inimitable poésie de notre commun héros ; et franchement, mon vieux cœur est tout réjoui de cette rencontre aussi heureuse qu’inespérée.

 

Hunc, Macrine, diem numera meliore lapillo[6],

 

s’écria le vieillard, et il tendit cordialement la main à sa nouvelle connaissance, après avoir emprunté cette citation à son auteur chéri.

— Si ce n’était prétendre trop, monsieur, – répondit Létorière avec humilité, – j’oserais vous répondre :

 

Non equidem hoc dubites, amborum fœdere certo

Consentire deos, et ab uno sidere duci[7].

 

— Bravo ! mon jeune ami, impossible de répondre avec plus d’esprit et plus d’à-propos ! Il faut que vous connaissiez mon Perse, mon inimitable stoïque, aussi bien que je le connais ; mais ce que vous avez, et ce que, hélas ! je n’ai pas, c’est cette belle et harmonieuse prononciation toute musicale qui m’a transporté ! Aussi, – ajouta le conseiller en hésitant, – si je l’osais, je vous demanderais, au nom de notre commune admiration, de me dire encore une fois les premiers vers de la troisième satire.

— Avec plaisir, monsieur, – dit en souriant Létorière.

 

Hæc cedo, ut admoveam templis et farre litabo[8].

 

— De mieux en mieux ! – s’écria le savant en frappant dans ses mains. – Mais, à propos de cette citation, quelle signification donnez-vous à far ? – et le docteur attacha un regard presque inquiet sur le jeune homme dont il voulait mettre la science à l’épreuve par cette question.

— Selon ma modeste expérience, – répondit bravement le marquis, – far signifie la graine dont on fait la farine ; et, contrairement à l’opinion de Casaubon et de Scaliger, je crois que cette expression s’applique non au pain, mais au blé, à l’orge, à toutes espèces de grains, en un mot ; car vous le savez, monsieur, le far était avec le sel la plus commune des offrandes ; c’est elle, je crois, que Virgile désigne par ces mots : fruges, salsæ… salsa mola… c’est donc en manière d’humble offrande à notre commune divinité, monsieur, que je vais dire les vers qui vous plaisent. » Puis Létorière récita généreusement la satire tout entière, en donnant à sa voix harmonieuse une expression tour à tour si fine, si mordante ou si énergique, que le docteur Sphex, enthousiasmé, s’écria :

« C’est qu’il ne laisse rien échapper ! pas une nuance ! pas une intention ! Il ne s’arrête pas à la surface des mots ! il les scrute, il les creuse, il les traverse, il pénètre sous cette écorce brillante et en fait ressortir le sens profond et caché… Jeune homme… jeune homme… – ajouta Sphex en se levant, – hommage à vous ; car lire ainsi, c’est traduire ! Traduire ainsi, c’est s’assimiler tellement à l’esprit de l’original que c’est presque substituer l’individualité de l’auteur à la vôtre ! Or, je vous déclare qu’un homme assez heureux, assez rarement doué pour s’individualiser avec Perse, mérite à mes yeux presque autant d’égards qu’en mériterait Perse lui-même ! oui, je considère ce phénomène d’assimilation comme une sorte de parenté… de génération intellectuelle ! Or donc, touchez là, jeune homme… Sans l’immense différence d’âge qui nous sépare, je dirais que nous sommes frères en intelligence, procréés du même père ! »

Le docteur Sphex avait parlé avec tant de véhémence et tant d’enthousiasme que Létorière le regardait avec un profond étonnement, craignant de s’être trompé et d’avoir sous les yeux un monomane au lieu du conseiller aulique qu’il attendait.

Le savant, interprétant différemment ce silence, dit au marquis : « Voyez un peu, j’agis comme un vieux fou… Je vous traite de frère, et je ne songe seulement pas à vous demander à quel savant latiniste j’ai l’honneur de parler.

— Mon nom est Létorière, monsieur, – dit le marquis en saluant.

— Létorière ! – s’écria Sphex en se redressant brusquement. – Seriez-vous, par hasard, parent du marquis du même nom ?

— C’est moi qui suis le marquis de Létorière, monsieur.

— Vous ?... vous ?… vous ?… – dit le docteur sur trois tons différents. – Allons donc, c’est impossible. Le marquis de Létorière est, dit-on, aussi ignorant qu’une carpe, aussi léger qu’un papillon ; c’est un de ces beaux diseurs de fadaises, incapables de comprendre un mot de latin, et qui, en fait de Perse, ne connaissent guère que les étoffes de ce nom-là ! – ajouta le conseiller, très satisfait de cette détestable plaisanterie.

— Je vois avec peine qu’on m’a calomnié, monsieur, – dit le marquis.

— En vérité ! Sérieusement vous seriez M. de Létorière ? – dit Sphex d’un air stupéfait.

— J’ai l’honneur de vous l’affirmer, monsieur, – dit le marquis.

— Mais êtes-vous ici pour un procès ?… Répondez, monsieur !… répondez ! ne me trompez pas !

— Monsieur ! – dit le marquis comme s’il eût été choqué de l’indiscrétion du conseiller.

— Pardon de ma vivacité, monsieur… Si j’ai l’air si bien instruit de ce qui vous regarde, c’est que… – et le docteur hésita, – c’est que j’ai quelques parents dans le conseil aulique, et je suis informé de tout ce qui s’y passe.

— Eh bien ! il est vrai, monsieur, je suis malheureusement ici pour un procès, – dit en soupirant Létorière.

— Mais, mon jeune ami, – reprit le conseiller, – permettez-moi de vous dire que vous me semblez très insouciant de vos affaires !… Vous venez réciter des vers aux zéphirs ;… d’admirables vers, il est vrai ; mais, entre nous, ce n’est guère là le moyen de gagner votre procès… Croyez-moi, jeune homme, si la justice est aveugle, elle n’est pas sourde… et il est mille moyens d’intéresser vos juges.

— Hélas ! monsieur, j’ai vu mes juges… et c’est parce que je les ai vus… que je conserve peu d’espoir. Dans mon chagrin, je demande aux lettres des consolations et des renseignements ; j’en demande surtout à mon poète favori… Je cherchais la force de lutter contre le mauvais sort en relisant ses vers. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que sa poésie énergique, fière et sonore, doit ranimer les âmes affaiblies, ainsi que le bruit guerrier d’un clairon ranime les soldats découragés ? »

Le savant fut profondément touché de l’expression à la fois simple et digne avec laquelle Létorière prononça ces derniers mots.

« Pardonnez à un vieillard, – lui dit-il, – l’intérêt qu’il vous témoigne ; mais ne vous exagérez-vous pas aussi les mauvaises dispositions de vos juges ?… Avez-vous bien fait ce qu’il fallait pour les intéresser à votre cause, avant d’en désespérer ainsi ?

— Ceux de mes juges que j’ai vus, monsieur, ne pouvaient guère avoir de sympathie pour moi, et je ne devais pas d’ailleurs compter leur en imposer.

— Pourquoi cela, mon jeune ami ?…

— Notre poète pourrait au besoin vous répondre, monsieur :

 

Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno.

Hic satur irriguo mavult turgescere somno ;

Hic campo indulget[9]

— Je comprends, je comprends, – dit le conseiller en souriant de la juste et maligne application de ces vers ; – je sais qu’on dit de par Vienne que le conseiller Flachsinfingen aurait bien figuré parmi les gourmands convives du festin de Trimalchyon, et que le brutal châtelain de Henferester aurait pu lutter dans le cirque de Rome contre les bêtes sauvages ! En effet, vous, pauvre lettré ! pauvre poète ! pauvre rossignol au doux chant, quels rapports pouviez-vous avoir avec cette panse inerte de Flachsinfingen, qui ne songe qu’à sa table ? Qu’auriez-vous pu lui dire, si ce n’est :

 

Que tibi summa boni est ? Uncta vixisse patella

Semper[10] ?…

 

Il en est de même de ce gladiateur, de cette brute de Henferester… dont je ne puis voir le lourd et grand corps sans me rappeler ces vers de notre dieu :

 

Hic aliquis de gente hircosa centurionum

Dicat : quod satis est sapio mihi ; non ego curo

Esse quod Arcesilas ærumnosique Solones[11].

 

— Hé bien ! vous avouerez, monsieur, – reprit le marquis en souriant, – que, n’ayant en vérité pas autre chose à dire à mes juges, je ne devais guère espérer de les intéresser. Hélas !… je ne suis ni un coureur de forêts ni un gourmand… sans cela peut-être aurais-je éveillé quelque sympathie chez mes juges !

— Mais tous les conseillers ne sont pas des gladiateurs et des moutons menés par leurs femmes, mon jeune ami…

 

At me nocturnis juvat impallescere chartis[12].

 

— Ah ! monsieur… tout mon malheur est de ne pas avoir de juges qui vous ressemblent…

— On m’avait pourtant parlé d’un certain docteur Sphex, – dit le conseiller en attachant un regard perçant sur le marquis, – d’un vieux bonhomme qui n’était pas sans lettres… qui jugeait le matin et se livrait le soir à ses études chéries…

 

His mane edictum, post prandia Callirhoë do[13] !

 

— Je me suis plusieurs fois présenté à la porte de M. le conseiller Sphex monsieur, – dit Létorière, – et si ce que vous me dites est vrai, je regrette doublement de ne l’avoir pas rencontré, car c’est peut-être le seul de mes juges auquel j’aurais pu inspirer quelque sentiment de bienveillance, ou dont j’aurais pu réclamer l’intérêt au nom de nos goûts communs.

— Par Hercule !… jeune homme, n’en doutez pas !… Mais tout n’est pas désespéré… je connais assez cet original de Sphex ; si vous voulez m’accompagner, je me ferai un plaisir de vous recommander, et même de vous présenter à lui.

— Comment pourrai-je, monsieur, reconnaître et mériter cette précieuse faveur ?

— Jeune homme, les gens comme vous et comme le conseiller Sphex sont rares ; et chacun doit gagner à la rencontre que je vous propose. Donnez-moi votre bras et marchons. »

Le vieillard se faisait un malin plaisir de la surprise qu’il ménageait à Létorière ! celui-ci ne manqua pas, en effet, de se récrier sur la bizarrerie et sur le bonheur du destin, lorsque, en arrivant au logis du conseiller, celui-ci découvrit son incognito.

Au grand étonnement de la vieille Catherine, le docteur lui ordonna de mettre deux couverts, car le marquis n’avait pu refuser de partager le repas du conseiller, qui lui avait dit en manière d’allusion à la frugalité de sa vie :

 

… Positum est algente catino,

Durum olus, et populi cribro decussa farina[14].

 

annonce d’ailleurs réalisée de tous points. Un anachorète se fût à peine contenté des mets servis dans la bibliothèque par la vieille Catherine.

Le conseiller, de plus en plus enchanté de son hôte, lui lut ses traductions, ses commentaires ; et, faveur inespérée, dernier terme et dernière preuve de confiance, lui montra le précieux manuscrit.

À cette vue, Létorière manifesta une admiration si passionnée, si jalouse, que le docteur commença à regarder son hôte d’un air inquiet, et se reprocha presque son imprudente confiance.

« Est-ce que vous habitez seul votre maison avec votre ménagère ? – dit tout à coup le marquis d’un air sombre en serrant entre ses mains le précieux manuscrit, comme s’il eût voulu se l’approprier.

— Serait-il assez enthousiaste de Perse pour vouloir m’assassiner et me voler mon manuscrit ? » – se demanda le conseiller avec une lourde terreur mêlée d’admiration.

Mais le marquis, lui remettant le manuscrit entre les mains, d’un air égaré, s’écria :

« Pour l’amour du ciel, monsieur, cachez, cachez ceci !… Pardonnez à un insensé ! »

Et il sortit précipitamment de la chambre, en mettant ses mains sur ses yeux.

Le conseiller referma le secret et trouva son hôte assis, d’un air accablé, dans la bibliothèque.

« Qu’avez-vous, jeune homme ? – lui dit le savant avec intérêt.

— Hélas ! monsieur, pardonnez-moi !… À la vue de ce manuscrit, une pensée infâme, monstrueuse, m’est venue… malgré la sainte loi de l’hospitalité.

— Vous avez eu l’envie de me ravir mon trésor ? »

Létorière baissa la tête d’un air confus.

« Touchez là, mon jeune ami. Je vous comprends… Je ne vous comprends que trop, – dit le conseiller en poussant un soupir. – C’est un grand honneur que vous venez de rendre à notre auteur ; et si vous saviez l’histoire de ce manuscrit… – Et après un moment de silence il ajouta : — Vous verriez que je dois excuser la terrible tentation dont vous n’avez pu vous défendre.

Malheureusement la confidence du conseiller s’arrêta là.

Les deux amis passèrent le reste de la journée à analyser, à grand renfort d’érudition, les jugements de Casaubon, de Kœnig, de Ruperti, sur leur poète favori. Ils y découvrirent des beautés cachées qui avaient échappé à tous les éditeurs.

Létorière, par un heureux hasard de mémoire, porta jusqu’à l’extase l’admiration de Sphex, en lui faisant remarquer que ce passage de la satire III : « Les leçons de ce sage portique où est peinte la défaite du MÈDE, » se rapportait à Zénon, chef du stoïcisme. En un mot, dans ce long et savant entretien, Létorière, admirablement servi par ses souvenirs, par l’étude approfondie qu’il avait récemment faite de Perse, à la recommandation de Dominique, et par la surprenante flexibilité de son esprit, captiva complètement le docteur Sphex.

Cependant pas un mot du procès n’avait été dit de part et d’autre. Le marquis s’en taisait par prudence, le conseiller par embarras ; car, quelque bien disposé qu’il fût pour Létorière, il pensait avec amertume que sa voix ne suffirait pas pour assurer le gain de la cause de son jeune protégé.

« Quel dommage ! – s’écria le conseiller, – que vous quittiez sitôt Vienne ! nous aurions passé de longues et délicieuses journées dans l’admiration toujours renaissante de notre dieu, et nous aurions dit comme lui :

 

Unum opus et requiem pariter disponimus ambo,

Atque verecunda laxamus seria mensa[15].

 

— Je sens cette privation comme vous, monsieur le conseiller. Malheureusement il faut sacrifier ses plaisirs à ses devoirs. » – Et Létorière se leva.

Frappé de la réserve du marquis à l’endroit de son procès, le conseiller dit, en attachant sur son hôte un regard pénétrant :

« Mais ce procès, nous l’oublions…

— Le moyen de songer, monsieur, à de tristes intérêts matériels, lorsqu’on parle de l’objet de son culte avec quelqu’un qui partage notre admiration !

— Hum ! hum ! – dit le docteur en secouant la tête ; et, souriant d’un air caustique, il récita ces vers :

 

Mens bona, fama, fides ! hæc clare, et ut audiat hospes ;

Illa sibi introrsum et sub lingua immurmurat : Oh ! si

Ebullit patrui præclarum funus[16] !…

 

— Oui… oui… on dit tout haut : J’oublie mon procès… et tout bas on voue aux dieux infernaux le méchant conseiller qui ne nous donne pas une parole d’espoir… n’est-il pas vrai ?

— Que voulez-vous, monsieur ? – dit le marquis en souriant, et répondant par une citation du même livre :

 

Messe tenus propria vive[17] !

 

— Et vous croyez avoir récolté l’indifférence, jeune homme ? – s’écria le savant en riant de cet à-propos. – Eh bien ! moi, je vous détromperai… Il ne sera pas dit que la voix du vieux Sphex ne protestera pas du moins contre le jugement d’une panse comme Flachsinfingen ou d’un vieux bouc de centurion, d’un gladiateur brutal comme Henferester. Dans mon opinion, l’équilibre entre vos droits et ceux des princes allemands était si parfaitement égal, qu’il ne fallait qu’un souffle pour faire pencher la balance.

 

— Seis etenim justum gemina suspendere lance

Aneipitis libræ[18]

 

– dit le marquis : — Ne doutant pas de l’intégrité du juge, je n’ai jamais douté du succès de ma cause auprès de lui. »

Enchanté de cette nouvelle citation, le conseiller s’écria :

« Et vous avez bien fait, jeune homme ; ma voix sera solitaire ; mais ainsi elle protestera d’une façon plus éclatante encore contre un jugement que je regarderai comme inique s’il vous est contraire, comme je le crains. Adieu donc… C’est après-demain que nous prononçons sur votre cause… que les dieux vous soient favorables ! Quant à moi, par Castor ! je sais ce que j’ai à faire. – Et le docteur termina l’entretien par cette dernière citation :

 

Ast vocal officium : trabe rupta, Bruttia saxa

Prendit amicus inops ; remque omnem surdaque vota

Condidit Ionio[19] !…

CHAPITRE XIV.

LE CONSEILLER FLACHSINFINGEN

Le lendemain du jour où Létorière avait quitté le docteur Sphex, une agitation extraordinaire régnait dans la maison du conseiller aulique Flachsinfingen. Il était onze heures du matin ; madame Martha Flachsinfingen, grande femme de quarante ans environ, sèche, pâle et grave, vêtue d’une longue robe brune, portant une collerette empesée et une sorte de béguin de velours noir, était en conférence avec son mari le conseiller, gros homme pansu, coloré, à l’air jovial et ricaneur.

Enveloppé dans une robe de chambre de lampas, la tête entourée d’un bonnet de nuit serré par un ruban couleur de feu, le conseiller semblait écouter sa femme avec une déférence mêlée d’impatience.

La conseillère tenait dans ses doigts décharnés un billet qu’elle relisait pour la seconde fois avec une attention profonde, en pesant sur chaque mot.

Ce billet était ainsi conçu :

« M. le marquis de Létorière aura l’honneur de se présenter aujourd’hui, à midi, chez madame la conseillère de Flachsinfingen, si elle daigne le recevoir. »

Après avoir lu, elle reprit :

« Se présenter chez madame la conseillère, quelle audace !

— Mais, Martha, – dit humblement le conseiller, – je ne vois pas ce qu’il y a d’audacieux à…

— Vous ne voyez pas ! Oh ! certes, vous êtes si pénétrant, vous ne voyez pas qu’une telle lettre, de la part d’un voluptueux, d’un débauché, d’un Nabuchodonosor comme ce marquis de Létorière, est pire encore qu’une insulte ? car c’est pour ainsi dire une préméditation, une menace d’insulte !

— Comment cela, Martha ?

— Mais vous avez donc oublié tout ce qu’on raconte de cet homme abominable ? qui ne laisse après lui, dit-on, que filles séduites… qu’épouses coupables ?… Ne savez-vous pas que c’est un Pharaon, qui croit vous ensorceler d’un coup-d’œil… une manière de Tarquin effréné, qui la première fois qu’il se trouve avec une femme ose lui parler le langage de la galanterie la plus perverse !

— Le fait est que c’est un de ces verts-galants que les maris, les pères et les mères donnent au diable vingt fois par jour, hé, hé, hé ! » – répondit le conseiller en riant d’un gros rire.

Cet accès d’importune hilarité fut sévèrement puni par la conseillère, qui pinça vertement son mari en s’écriant :

« Vous êtes pourtant assez misérable pour rire sottement, lorsque vous avez en main la preuve qu’un pareil débordé a peut-être la prétention de mettre le comble à ses triomphes infernaux en attaquant l’honneur de votre femme !… »

Le conseiller regarda la conseillère d’un air ébahi en joignant les mains :

« Attaquer votre honneur, Martha ! Eh ! bon Dieu du ciel, qui pense à cela ?

— Oh ! quel homme ! quel homme ! Mais écoutez donc ! »

Et la conseillère relut une troisième fois la lettre…

« M. de Létorière aura l’honneur de se présenter aujourd’hui, à midi, chez MADAME de Flachsinfingen.

— Comprenez-vous bien ? Chez madame. Est-ce clair ? Ce n’est pas chez monsieur le conseiller qu’il veut se présenter, c’est chez madame la conseillère. C’est donc une espèce de rendez-vous qu’il me demande. Il ne le cache pas, il ne prend pas de détours, il l’avoue sans honte ; et vous, vous ne bondissez pas, vous restez là, indifférent à cet affront ! Allez, allez, Flachsinfingen, vous n’êtes pas digne d’avoir une honnête femme ! Me demander un rendez-vous ! l’impudique ! ! – répéta la conseillère avec indignation.

— Comment, Martha, vous supposez sérieusement que le marquis songerait ?… Allons donc ! vous êtes folle, archifolle ! – s’écria le conseiller. – S’il vous demande un rendez-vous, c’est pour vous parler au sujet de son procès ; rien de plus simple. Comme tout le monde, il sait que j’ai placé toute ma confiance en vous, c’est-à-dire que vous me menez par le nez ; eh bien ! pour m’influencer, il veut d’abord tout naturellement agir sur vous, Martha.

— Agir sur moi ! ! Comment agir sur moi ! ! C’est bien ce que j’empêcherai au péril de mes jours ! » – s’écria la conseillère d’un ton héroïque.

À ce moment on entendit une voiture s’arrêter à la porte.

« Ciel ! c’est lui, – dit la conseillère en s’appuyant sur le fauteuil de son mari. – Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines. Flachsinfingen, ne me quittez pas ; au nom du ciel, défendez-moi de cet audacieux ! »

Mais la voiture continua sa route ; c’était une fausse alerte.

Martha passa la main sur son front, et dit avec émotion :

« Le cœur m’a manqué, je l’avoue ; mais on n’est pas maîtresse de sa terreur.

— Ah çà ! puisque vous avez si peur de ce marquis, pourquoi diable le recevez-vous, l’affrontez-vous ? – demanda naïvement le conseiller.

— Pourquoi ? pourquoi ? – répéta Martha d’un air indigné, en montrant son mari avec un geste de souverain mépris. – Il me demande pourquoi ? Voilà bien la question d’une âme honteusement absorbée par la gloutonnerie ! Pourquoi ? Pourquoi le guerrier qui fuit lâchement devant l’ennemi est-il déshonoré ? Pourquoi éprouve-t-on l’or par le feu ? Pourquoi le juste qui a vaillamment combattu, qui a résisté, est-il supérieur au juste qui n’a pas lutté ? Pourquoi l’Écriture (et Martha montra sa Bible ouverte au livre des Juges), pourquoi l’Écriture dit-elle : Vous qui vous êtes exposés volontairement au péril, bénissez le Seigneur. Parlez, vous qui montez sur des ânesses d’une beauté singulière, et qui marchez sans crainte dans…

— Mais, – s’écria le conseiller en interrompant sa femme avec impatience, – mais encore une fois, vous êtes folle ! Qui est-ce qui pense à vous combattre sur votre ânesse ? à vous attaquer ? à lutter avec vous ? à vous éprouver par le feu ?… Est-ce qu’à votre âge on… Ah bah !… allons donc ; vous me feriez dire quelque sottise, Martha.

— Joignez maintenant l’insulte à la grossièreté ; rien ne m’étonne de vous.

— Mais, encore une fois, ne le recevez pas, ce marquis, ne le recevez pas ! – s’écria le conseiller exaspéré ; – mon parti est bien pris de soutenir les droits des princes allemands, puisque vous le voulez ! ainsi ce que vous dira ou non ce Nabuchodonosor, ce Pharaon, ce Tarquin, ne changera rien à la chose ; soyez tranquille, je n’ai pas besoin qu’il vous attaque, comme vous dites, ni que vous lui résistiez, pour vous tenir pour la plus honnête femme de toute la Germanie. Ainsi, n’y pensez plus, fermez votre porte, et laissez-moi aller surveiller les fourneaux de Lipper ; mon estomac m’avertit qu’il est bientôt midi, et je compte si fort sur un certain brochet au four, avec une sauce à la gelée de groseilles, que j’en ai rêvé toute la nuit. »

Après avoir laissé parler son mari, madame de Flachsinfingen reprit d’un air de mépris calme et concentré : — Je comprends, monsieur, que vous ne songiez qu’à votre ignoble sensualité lorsque la vertu de votre femme peut être attaquée… C’est donc moi qui me chargerai de défendre votre honneur et le mien. Nouvelle Judith, je braverai cet Holopherne, et comme elle je dirai : — Donnez-moi, Seigneur, assez de constance dans le cœur pour le mépriser, et assez de force pour le perdre…

— Allons… voilà que c’est Holopherne maintenant, – s’écria piteusement le conseiller.

— Mais, malgré ma résolution, – continua Martha, – comme je ne suis après tout qu’une faible femme, comme ce mécréant est capable de se porter aux plus affreux excès… tout ce que je vous demande, c’est de vous tenir bien armé et bien à portée de me secourir, si mes efforts étaient malheureusement vains !

— Mais, Martha, rassurez-vous, rassurez-vous ; on ne se juge jamais bien soi-même… et je vous jure qu’il y a en vous… un certain air… un certain je ne sais quoi… qui fait que jamais imprudent ne se hasardera… à vous manquer de respect… Ainsi je n’ai pas besoin de m’armer pour…

— Vous savez si je veux ce que je veux ? – dit la conseillère en interrompant le conseiller, et en jetant sur lui un regard qui sembla le fasciner. – Quoique je regrette beaucoup de retarder l’heure de votre dîner, vous allez pourtant prendre une arquebuse, et, caché sous cette table, vous assisterez à cette entrevue… prêt à venir à mon aide, si besoin est, lorsque je crierai : « À moi, Flachsinfingen ! »

— Que je me cache sous cette table avec une arquebuse ! Et pourquoi faire ? mon Dieu !

— Je vous dis, moi, monsieur, que cela sera, et cela sera. »

La scène se passait dans le cabinet du conseiller ; un assez grand nombre d’armes du moyen âge étaient accrochées sur la boiserie comme objets de curiosité.

La conseillère choisit une arquebuse et un poignard, qu’elle mit sur la table ; elle examina quelque temps un léger bouclier persan et un corselet de mailles d’acier, et fut sur le point de se revêtir de ces armes défensives pour résister plus sûrement aux attaques présumées du marquis ; mais, se croyant suffisamment pourvue avec le poignard, elle revint près de son mari.

« Ce poignard sera pour moi ; cette arquebuse sera pour vous. Débora n’eut qu’un clou pour arme ; Judith, une épée ; Dalilah, des ciseaux… Martha aura un poignard.

— Mais, Martha, prenez garde, cette arquebuse est restée chargée depuis le jour où j’ai voulu l’essayer… À quoi bon, juste ciel, tout cet attirail ! »

Une voiture s’arrêta de nouveau à la porte. La conseillère ressentit une forte émotion de terreur, lorsque sa servante vint lui dire :

« C’est un marquis français qui demande madame…

— Jésus-Dieu !… c’est lui… du courage ! – dit-elle à voix basse ; et elle ajouta : — Quand je sonnerai, Claire, vous introduirez cet étranger. »

La servante sortie, la conseillère embrassa solennellement son mari, et lui dit d’une voix émue :

« Allons, allons, Flachsinfingen, le moment est venu… armez votre arquebuse ; et que Dieu me sauve !… »

Et elle leva le tapis en faisant du geste à son mari le signe de se glisser sous la table.

« Mais, ma femme, je vais étouffer là-dessous… c’est absurde !

— M’entendez-vous ? – dit Martha d’un air impérieux.

— Mais… il est inutile…

— Flachsinfingen, m’avez-vous entendue ? – dit la conseillère furieuse, en saisissant son mari par le bras et en accentuant pour ainsi dire chacun de ses mots par un pincement énergique.

— Il faut que je sois, par Dieu ! aussi faible, aussi sot que vous êtes folle pour me prêter à ce manège, – dit le conseiller en se frottant le bras et en s’introduisant sous la table avec assez de peine.

— Maintenant, quand je crierai : À moi, Flachsinfingen ! sortez de là, et faites feu sans pitié sur le Philistin ! » lui dit sa femme ; puis elle rabaissa le tapis, qui étouffa les derniers murmures du conseiller.

Sûre de cet auxiliaire caché, Martha fit de savants préparatifs de défense. La table, sous laquelle était le conseiller, devait se trouver entre elle et l’adversaire qu’elle redoutait. De plus, Martha se flanqua de deux chaises et s’entoura d’un paravent ; elle avait aussi à sa portée un long poignard de Tolède.

Alors la conseillère agita sa sonnette avec un cruel serrement de cœur, après avoir dit à voix basse : « Tenez-vous prêt… Flachsinfingen… »

Quelques sons inarticulés sortirent de dessous le tapis, la porte s’ouvrit, Létorière entra et la conseillère mit la main sur son arme.

CHAPITRE XV.

L’ENTREVUE

Cette fois encore la métamorphose du marquis était complète. Il ne semblait pas avoir plus de vingt ans ; ses cheveux châtains sans poudre, partagés au milieu de son front, encadraient sa charmante figure, alors candide et ingénue. Il était vêtu de noir, baissait timidement les yeux, tournait son chapeau entre ses mains d’un air embarrassé, et restait à la porte sans oser faire un pas.

La conseillère émue, irritée, menaçante, qui, une main sur la garde de son poignard, s’attendait à voir entrer un brillant et hardi seigneur au regard effronté, aux allures audacieuses, au propos délibéré, resta stupéfaite à l’aspect de cet adolescent d’une si rare beauté, qui tout intimidé semblait hésiter à s’approcher d’elle.

Ne pouvant en croire ses yeux, et craignant quelque méprise, Martha lui dit d’une voix aigre :

« Êtes-vous bien M. le marquis de Létorière ?

— Oui, madame la conseillère, – répondit le marquis d’une voix tremblante, sans lever les yeux et en rougissant beaucoup.

— Vous venez de France ?

— Oui, madame la conseillère ; il y a trois jours que je suis arrivé… »

À cette voix douce, d’un timbre si pur et si jeune, l’étonnement de Martha redoubla ; elle abandonna ses armes, se pencha vers le marquis, et lui dit d’une voix un peu moins grondeuse :

« Vous êtes enfin M. de Létorière, qui sollicitez pour un procès ?

— Oui, madame la conseillère…

— Pour un procès contre les ducs de Brunswick et de Brandebourg ?

— Oui, madame la conseillère… »

En entendant ces réponses d’une naïveté presque niaise, et balbutiées avec tous les dehors de la crainte, Martha, rassurée, se leva et fit même deux pas vers la porte, en disant au marquis :

« Mais approchez-vous donc, monsieur… »

Létorière, pour la première fois, leva ses grands yeux tendres et mélancoliques, les attacha quelque temps sur la conseillère, puis les voila de nouveau sous leurs longues paupières.

De sa vie, Martha n’avait rencontré un regard à la fois si doux, si séduisant ; elle se sentit émue, et dit au marquis avec une sorte de brusque impatience :

« Mais approchez-vous donc… monsieur… on dirait en vérité que je vous fais peur…

— Oh ! non, madame la conseillère… vous ne me faites pas peur… – car la femme vertueuse est un excellent partage, et elle sera donnée à l’homme pour ses bonnes actions, dit l’Écriture…

— Il cite l’Écriture ! – s’écria Martha avec admiration, et elle reprit tout à fait rassurée : — Je vous intimide donc bien ?

— Mais… madame… c’est que vous avez l’air si imposant… Vous ressemblez tant à une des filles de notre roi, que le cœur me bat malgré moi ; – et le marquis mit avec un mouvement plein de grâce sa main sur son cœur. – Mon Dieu… je puis à peine parler. Ah ! ne m’en voulez pas, madame, on n’est pas maître de cela, – dit Létorière en jetant un regard à la fois timide et implorant sur la conseillère, singulièrement flattée de l’effet qu’elle produisait, et de sa ressemblance avec une des filles du roi de France.

— Mais je ne sais si je rêve ou si je veille, se disait Martha ; – comment c’est là cet effronté ? cet audacieux ? ce séducteur impitoyable ? Mais peut-être se joue-t-il de moi ! peut-être cette apparence candide n’est-elle qu’une feinte abominable du mauvais esprit ! Peut-être est-ce une ruse du tigre qui s’approche à pas lents de sa proie pour mieux la saisir et la dévorer ! »

À mesure que ces soupçons lui vinrent à l’esprit, la conseillère, imitant elle-même, jusqu’à un certain point, dans sa retraite, la démarche oblique et soupçonneuse du tigre, regagna prudemment son fort, c’est-à-dire la table, et dit tout bas à son mari :

« Préparez votre arquebuse, Flachsinfingen… le moment approche… »

Au brusque mouvement que fit le tapis, il fut impossible de deviner si le conseiller armait son arquebuse ou s’il faisait un geste d’impatience.

Une fois bien retranchée et à portée de son poignard, la conseillère reprit son accent impérieux, sa physionomie rébarbative, et dit durement à Létorière :

« Eh bien ! que voulez-vous, monsieur ? Mon mari est convaincu de la justice des droits des princes allemands, et toutes vos démarches seront inutiles.

— Adieu donc, madame, puisque vous ne voulez pas daigner m’entendre. Je n’ai plus d’espoir… Hélas ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! »

Le marquis, mettant une de ses mains sur ses yeux, se dirigea vers la porte d’un air douloureusement abattu.

À ce mouvement, qui était loin d’annoncer des intentions hostiles, à cet accent profondément désolé, la conseillère oublia tous ses soupçons, sortit pour la seconde fois de son fort, s’approcha du marquis et lui dit d’une voix très adoucie, qui trahissait un peu de dépit :

« Mais qui vous dit que je ne veux pas vous entendre, jeune homme ? Pourquoi vous en aller ?… Quoique le gain de votre procès soit compromis, il est du devoir de mon mari d’écouter vos réclamations… Confiez-moi cela… rassurez-vous ; ai-je donc l’air si terrible ? Voyons, venez près de moi, n’ayez pas peur. – Et ce disant, Martha prit le marquis par la main et l’amena à pas lents près d’un fauteuil en lui répétant : — Rassurez-vous donc, il ne faut pas être si craintif non plus, mon enfant. »

À ce moment, un bruyant éclat de rire se fit entendre, le tapis de la table se souleva tout à coup, et le gros conseiller parut, son arquebuse à la main, en s’écriant avec un redoublement d’hilarité :

« Où est donc votre poignard ? où est donc votre cuirasse ? où est donc votre bouclier, Martha ?… C’est vous maintenant qui êtes obligée de rassurer ce Pharaon ! ce Nabuchodonosor… Ah ! ah ! ah ! voilà Judith qui calme l’émotion d’Holopherne ! »

Tout ceci était à peu près incompréhensible pour Létorière, qui, un moment surpris de la brusque apparition du conseiller, n’eut bientôt qu’à comprimer l’envie de rire qu’excitait la grotesque tournure de Flachsinfingen.

Mais Martha, aussi courroucée qu’humiliée des railleries de son mari sur les folles précautions quelle avait prises, se précipita vers le conseiller d’un air indigné en s’écriant :

« N’avez-vous pas de honte de recourir à de si vils moyens pour venir espionner votre femme ? Oh ! l’odieux tyran ! oh ! l’abominable jaloux ! Lui ai-je, mon Dieu ! jamais donné lieu de douter de ma vertu ? »

Et Martha leva les yeux au ciel pour prendre Dieu à témoin de l’injustice des soupçons du pauvre conseiller, qui, étourdi, hébété par ces reproches si inattendus, restait béant, son arquebuse à la main.

« Comment, ma femme, – dit-il, – vous ?…

— Je ne veux rien entendre, – s’écria Martha en le prenant par le bras… – Laissez-moi…

— Mais… pourtant…

— Sortez ! monsieur, sortez ! votre présence me fait un mal affreux !… – et Martha poussait rudement son mari vers la porte d’un cabinet qui ouvrait sur cette pièce.

— Mais… ma femme !… – et le conseiller se rebéquait encore.

— Et devant ce jeune homme ! mon Dieu ! que va-t-il penser de moi ? – s’écria Martha.

— Mais, par le diable ! c’est vous qui…

— S’embusquer là traîtreusement, avec une arquebuse ! – ajouta Martha.

— Mais enfin… ma femme ! – et le conseiller, perdant du terrain, était toujours refoulé vers la porte.

— Un véritable guet-apens ! digne d’un bandit italien ! – reprit Martha avec horreur.

— Pourtant, ma femme, c’est vous qui…

— Un conseiller aulique, jouer un tel rôle ! Ah ! vous m’épouvantez… sortez ! sortez ! »

Et après une assez longue lutte, Flachsinfingen disparut enfin dans le cabinet dont sa femme poussa les verrous.

« Ah çà ! – se dit en riant Létorière lorsqu’il se vit ainsi enfermé avec Martha, – ce n’est, pardieu ! plus elle, mais bien moi maintenant qui vais peut-être avoir besoin de défenseur… Je regrette fort la présence de l’homme à l’arquebuse », – ajouta-t-il en regardant autour de lui avec un certain effroi.

Martha revint bientôt, les yeux baissés comme une prude offensée :

« Que je suis confuse de cette scène, monsieur !… Hélas ! mon mari est malheureusement jaloux… affreusement jaloux !… Jésus-Dieu ! sans le moindre motif !… Il est enfin si visionnaire que, sachant que je devais avoir un entretien avec vous… avec un jeune gentilhomme… – et la conseillère hésitait, – qu’on disait si… enfin… dont la réputation était tellement... ; en un mot… mon mari s’était caché… pour… Mais, mon Dieu ! vous me comprenez de reste.

— Oui, madame ; on m’avait déjà dit que M. le conseiller était bien jaloux… – dit timidement le marquis.

— Ah !... on vous avait dit cela ! – et Martha minaudait.

— Oui, madame, on m’avait dit que M. le conseiller était très jaloux de l’influence que vous exerciez sur ses clients, qui s’adressaient toujours à vous plutôt qu’à lui… On vous sait si bonne… d’un jugement si droit… Et pourtant votre mari devrait vous bénir chaque jour ; car l’Écriture dit que le mari qui a une bonne femme est heureux, et que le nombre de ses années se multipliera au double. »

Ceci fut prononcé avec une telle expression de virginale innocence, avec un accent si doux et si religieux, que Martha stupéfaite, après avoir longtemps regardé cette physionomie enchanteresse, se dit : « Mais c’est un véritable agneau pascal… Pauvre innocent !… toujours les textes saints à sa pensée… Comme il m’intéresse !… » Et elle reprit tout haut :

« Mais, dites-moi, comment, si jeune, vos parents vous laissent-ils voyager seul ?… Comment confient-ils les soins d’un procès si important à votre inexpérience ?

— Hélas ! madame, je suis orphelin…, je suis pauvre…, je n’ai pas d’appui, je n’ai pour ami et pour guide… que mon vieux précepteur…

— Mais comment se fait-il qu’intéressant comme vous l’êtes, vous ayez une réputation telle que la vôtre ?

— Moi, madame ? – demanda Létorière avec une simplicité angélique, – et quelle réputation, mon Dieu ? »

La conseillère était stupéfaite ; elle croyait bien à l’exagération de certaines renommées, mais qu’un adolescent d’une candeur si rare, d’une éducation si sainte, pût passer pour un séducteur effréné, c’est ce qu’elle ne pouvait comprendre.

— Vous n’avez pas de parent de votre nom à la cour de France ? – dit-elle d’un air inquiet au marquis.

— Non, Madame…

— Ce sont les princes allemands qui auront évidemment répandu ces bruits fâcheux sur leur adversaire, – pensa Martha. – Mais, dites-moi, quelles démarches avez-vous faites jusqu’à présent ?

— Hélas !… de bien inutiles, madame… Je suis allé d’abord chez M. le baron de Henferester…

— Juste ciel !… pauvre enfant, vous vous êtes aventuré dans l’antre de cet affreux Polyphème ?

— Oui, madame. Oh ! il m’a bien fort effrayé… et puis…

— Allez… allez… dites-moi tout, et, pour vous mettre à l’aise, apprenez que mon mari et moi nous détestons cordialement le baron.

— Je ne le savais pas, madame… C’est pour cela que je craignais… de vous dire…

— Non ! non ! dites tout.

— Eh bien ! madame, je suis allé au château de Henferester. M. le baron a d’abord commencé par se moquer de moi, parce que je venais en voiture au lieu de venir à cheval.

— Le vilain centaure !… il se figure que tout le monde est comme lui, de fer et d’acier, – dit Martha avec mépris.

— Lorsque j’ai commencé à lui parler de mon procès, il m’a dit de sa grosse voix : D’abord, à table… nous causerons mieux le verre à la main.

— L’ivrogne !… Je le reconnais bien là.

— N’osant pas contrarier M. le baron, je me suis mis à table ; mais au risque de lui déplaire, par exemple, comme il n’avait pas dit le Benedicite, je lui ai demandé la permission de le dire.

— Pauvre petit martyr… À merveille, mon enfant !… Et ce brutal vous a laissé dire, j’espère ?

— Oui, madame ; mais ensuite il a beaucoup ri, ce qui m’a bien scandalisé…

— Je le crois… Malheureuse brebis… où vous étiez-vous égarée, mon Dieu !

— Comme je mangeais très peu, M. le baron m’a dit : — Vous avez donc dîné ? — Non, monsieur, mais l’Écriture dit : — Ne vous empressez point étant au festin…

— Bien répondu… à ce glouton ; mon enfant, vous auriez pu ajouter, en manière de prédiction : — Que l’insomnie, la colique et les tranchées seront le partage de l’homme intempérant[20]. Car c’est, en vérité, tout ce que je lui souhaite, à ce vilain brutal ! – ajouta la conseillère.

— Alors, madame, il m’a donné un grand verre tout rempli de vin pur, en me disant de trinquer avec lui… — Mais, monsieur, lui ai-je dit, je ne bois jamais de vin pur. Alors, madame, il s’est mis à rire aux éclats, et m’a répondu : — C’est égal… buvez toujours… à votre maîtresse !

— Parler ainsi à un enfant de cet âge, quelle corruption abominable ! – Et la conseillère leva les mains au ciel.

— Je n’ai pas compris ce que voulait me dire M. le baron ; j’ai trempé mes lèvres dans ce grand verre et je l’ai remis sur la table tout interdit. Alors le baron m’a regardé de travers en me disant d’une grosse voix : « Vous ne buvez pas de vin, vous ne mangez pas, vous ne parlez pas. Peut-être serez-vous plus communicatif entre un widerkom de kirschenwasser et une pipe bien bourrée de tabac. »

— Du kirschenwasser ! une pipe ! Oh ! le vieux pandour ! vouloir donner ses odieux goûts de corps-de-garde à cet adolescent, qui ressemble plutôt à une fille qu’à un jeune homme !

— Mais, ai-je répondu à M. le baron, – je ne bois jamais de liqueurs fortes, et je n’ai jamais fumé… – Alors il s’est mis à jurer, mais à jurer, que j’en étais honteux pour lui, et il m’a dit : « Vous ne fumez pas, vous ne buvez pas ; je vois que nous ne nous entendrons guère, car moi je ne m’intéresse qu’aux gens qui me ressemblent !… Du moins chassez-vous ? » — Oui, monsieur le baron. J’ai chassé les alouettes au miroir. – Alors, madame, il s’est mis à rire et à jurer encore plus fort qu’il n’avait fait jusque-là, et m’a dit : « Jeune homme, excusez ma franchise, mais le châtelain de Henferester aimerait mieux ne toucher à un verre, à une bride ou à une carabine de sa vie, que de s’intéresser à un chasseur d’alouettes… Je ne puis rien pour vous. » Et voilà, madame, comme j’ai quitté M. le baron, et comme je suis revenu tout désespéré…

— Et le docteur Sphex, l’avez-vous vu ? – dit Martha en réfléchissant.

— Oui, madame. Mais il m’a demandé avant tout si je connaissais la littérature profane… et un certain auteur païen nommé Perse, qu’on dit illisible pour des jeunes gens de mon âge. Je lui ai dit que non ; alors il m’a dit que ma cause était mauvaise, que mes adversaires avaient des droits certains… Et j’ai vu qu’il n’y avait pas plus d’espoir de ce côté-là que de l’autre. »

La conseillère se sentait profondément émue.

« Écoutez, mon enfant, – dit-elle au marquis, – vous m’intéressez plus que je ne le saurais dire… Je suis bien chagrine de voir les autres conseillers si contraires à vos intérêts ; mais je n’y puis rien : tout ce qui dépend de moi, c’est de tâcher de vous assurer la voix de mon mari…

— Ah ! madame, il serait vrai ! – s’écria Létorière avec l’expression de la plus vive reconnaissance. – Ah ! l’Écriture a bien raison de dire : La femme forte est la joie de son mari ; elle lui fera passer en paix toutes les années de sa vie… Oui, madame, car je bénirai votre mari, et il sera fier d’avoir, grâce à vous, fait triompher le bon droit.

— Toujours l’Écriture ! on dirait en vérité un petit pasteur, – dit Martha avec abandon. – Mais, – reprit-elle, – n’allez pas après cela concevoir de folles espérances, ne vous désespérez pas non plus ; le baron et le docteur peuvent revenir de leurs préventions… – Et Martha ajouta en elle-même : — Qu’il m’en coûte de le tromper ainsi ! il a bien peu de chance, mais je n’ai pas le courage de le désespérer.

— Ah ! madame ! –s’écria Létorière en se jetant à ses genoux, – je le sens, vous serez mon bon ange… C’est à vous que j’attribuerai tout le bonheur qui m’arrivera désormais… Mon Dieu ! madame, que vous êtes bonne et généreuse ! Oh ! laissez-moi là, à vos pieds, vous remercier encore.

La conseillère très émue, très attendrie, détourna la tête et dit doucement au marquis, en lui donnant sa main à baiser :

— Allons ! allons, enfant, relevez-vous, ne restez pas là… »

Le marquis, toujours à genoux, prit résolument la main qui lui était offerte, la porta bravement à ses lèvres en fermant les yeux, et dit d’une voix reconnaissante et passionnée :

« Oh ! madame, comment jamais reconnaître tant de bontés !…

— Eh bien ! eh bien ! petit fou, – dit Martha en dégageant doucement sa main et en donnant de l’autre un léger soufflet à Létorière, – allez-vous me faire repentir de mes bontés ?… »

Depuis que le marquis s’était jeté aux genoux de Martha, la figure réjouie du conseiller, toujours armé de son arquebuse, avait graduellement apparu à un œil-de-bœuf qui surmontait la porte du cabinet où il était enfermé.

Voyant sa femme si peu disposée à recourir au poignard pour repousser l’Holopherne, le Tarquin, le Nabuchodonosor, le conseiller voulut joyeusement se venger de son incarcération, et tira son coup d’arquebuse en l’air, en disant : « Martha, n’avez-vous pas crié : À moi, Flachsinfingen ! »

Puis, accoudé sur le support de la fenêtre, il se mit à rire aux éclats.

La conseillère, outrée de cette nouvelle facétie de son mari, prit le parti de se trouver mal.

Létorière se sauva en appelant au secours et laissa Martha entre les mains de ses femmes et de son mari, qui, voyant la fâcheuse issue de sa plaisanterie, descendit à la hâte pour se faire pardonner son impertinence.

CHAPITRE XVI.

LE JUGEMENT

Le jour du jugement du procès de Létorière, les trois conseillers se rendirent au palais. Leur vote devait être secret et déposé dans une urne.

Avant la séance, Henferester, Flachsinfingen et Sphex échangèrent quelques froides civilités, en s’examinant avec assez d’inquiétude ; un moment le docteur pensa à intéresser Flachsinfingen en faveur de Létorière, mais il eut peur de compromettre la cause de son protégé au lieu de la servir. Chacun des conseillers éprouvant à peu près la même crainte, ils se cachèrent mutuellement le sens de leur vote, et causèrent de choses indifférentes à la cause.

« Ce brave jeune homme va sûrement perdre son procès ; il sera victime de l’injuste partialité de mes confrères, mais au moins ma voix protestera en sa faveur. »

Telles furent les réflexions que chaque juge fit à part soi.

Lorsque les pièces du procès eurent été exposées de nouveau par les commissaires-rapporteurs, après une longue séance employée à écouter, et non à discuter les faits, les trois conseillers se levèrent et déposèrent solennellement leurs votes dans l’urne.

Le châtelain de Henferester, qui ce jour-là présidait la cour, ordonna au greffier de dépouiller le scrutin.

Chaque conseiller avait écrit sur un billet le nom de la partie qui lui semblait devoir gagner la cause.

Le greffier plongea la main dans l’urne, tira un bulletin, et lut : « Le marquis de Létorière. »

« C’est mon vote ! » se dit chaque conseiller. Au second bulletin, le greffier lut encore : « Le marquis de Létorière. »

Les conseillers commencèrent à se regarder avec inquiétude.

Au troisième bulletin le greffier lut encore : « Le marquis de Létorière. »

La stupéfaction des trois magistrats fut complète.

Le greffier enregistra le jugement. Toutes les formalités judiciaires remplies, les conseillers rentrèrent dans leur salle de délibération.

Malgré leur joie de voir le marquis gagner sa cause à l’unanimité, ils étaient singulièrement étonnés de cette étrange coïncidence d’opinion ; aussi se hâtèrent-ils d’en venir aux explications.

— Comment, diable ! avez-vous voté pour le marquis ? – s’écria impétueusement le baron en s’adressant à Flachsinfingen et à Sphex d’un air ébahi.

— J’allais vous faire la même question, baron ! – reprit Sphex. – Comment vous êtes-vous décidé à lui donner votre voix ? Et vous, aussi, Flachsinfingen ?

— Mais, moi, c’est bien différent, – dit le châtelain. – Entre nous, nous pouvons parler franchement : vous m’avouerez qu’à égalité de droit on penche pour ses préférences, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est parce que mes chiens et ceux du marquis chassent ensemble, comme on dit, que je lui ai donné ma voix. En un mot, c’est un homme dont le caractère, dont les manières, dont les habitudes me plaisent. Je lui avais promis mon vote en désespoir de cause, sachant bien que vous deviez tous deux lui être hostiles. Je suis ravi puisqu’il a gagné ; mais que le diable m’étrangle si je comprends comment et pourquoi vous avez voté pour lui !

— Le caractère et les habitudes du marquis vous plaisent ? – dirent à la fois Sphex et Flachsinfingen au baron avec stupéfaction.

— Certes, jamais plus hardi chasseur n’a sonné de la trompe dans nos forêts,… jamais plus gai compagnon, jamais plus franc buveur n’a vidé son widerkom rubis sur l’ongle, comme disent les Français !

Les deux conseillers partirent d’un commun éclat de rire aux yeux du châtelain.

— Un hardi chasseur !… un sonneur de trompe, lui !… pauvre jeune latiniste ! pauvre lettré ! – dit Sphex en donnant cours à son hilarité et haussant les épaules de pitié.

— Un rude buveur !... un gai compagnon !… ce candide adolescent qui cite la Bible à tout propos !... ce jouvenceau timide qui ne pouvait regarder ma femme sans rougir jusqu’aux oreilles ! – dit Flachsinfingen avec un rire non moins sardonique.

— Lui !… le marquis ?… un lettré… un latiniste ?… Le marquis, citer la Bible et rougir devant une femme ! – répéta à son tour le châtelain avec des éclats de rire immodérés. – Ah çà ! mes maîtres, vous êtes fous, ou plutôt vous voyez toutes choses à travers vos lunettes.

— Vous êtes fou vous-même, avec vos cors de chasse et vos widerkoms ! – s’écria Sphex impatienté ; – que peut-il y avoir de commun, je vous prie, entre le marquis et ces grossiers amusements de gladiateurs et d’ivrognes ? – ajouta le docteur avec une expression de souverain mépris. – Vous ne tomberiez pas dans cette erreur, mon cher baron, si vous aviez entendu Létorière réciter et commenter les admirables vers du roi des poètes latins de l’antiquité !…

— Et moi ! – s’écria le baron courroucé, – je crois à ce que mes yeux ont vu, et non aux rêves de votre imagination malade ! Devant moi le marquis a tué un cerf du plus beau coup de couteau de chasse qu’un veneur ait jamais donné ! Devant moi il a sonné de la trompe mieux que le premier piqueur de la vénerie impériale ! En deux jours il a bu devant moi plus de bière, plus de vin du Rhin et plus de kirschenwasser que vous n’en boirez dans toute votre vie, docteur Sphex ! Devant moi il a monté mon vieil Elphin que bien des écuyers trouveraient difficile !… Eh bien ! encore une fois, je vous dis, à vous et à Flachsinfingen, que Létorière, ce rude et hardi cavalier, se sert trop bien de l’éperon, de la trompe et du verre pour perdre son temps à pâlir sur de vieux bouquins ou à rougir devant une femme !… Encore une fois, vous êtes deux songe-creux… »

À cette apostrophe du châtelain, les deux autres conseillers se récrièrent ; bientôt la discussion devint si violente, que les trois juges, parlant à la fois et ne pouvant s’entendre, en vinrent aux personnalités.

Il fallut la présence d’un huissier du conseil pour mettre un terme à cet incompréhensible entretien.

L’huissier s’approcha de Flachsinfingen et lui parla bas à l’oreille…

« Messieurs, – dit-il, – c’est ma femme qui désirerait me parler ; voulez-vous l’entendre ? elle ne peut qu’éclairer la discussion, car elle a conversé pendant deux heures entières avec M. de Létorière… Écoutez-la, et vous verrez que ce que j’avance est de la plus rigoureuse vérité.

— Qu’elle entre si elle veut, – s’écria le châtelain. – Mais, malgré tous les jupons de Germanie, je répète que j’ai vu Létorière tuer un cerf de sa main, et qu’il boit aussi bravement que moi.

— Et malgré tous les veneurs, tous les piqueurs et tous les buveurs d’Allemagne, – s’écria le docteur Sphex, – je soutiens que j’ai entendu Létorière me réciter des vers de Perse, et les commenter plus doctement que ne le ferait le plus savant professeur de nos universités ! Or, vous ne me ferez jamais croire, baron, qu’un homme aussi lettré, qu’un homme d’un esprit aussi délicat, aille courir les forêts comme un braconnier et boire comme un pandour.

— Et moi, malgré tous les professeurs, tous les piqueurs, tous les buveurs de l’empire, je soutiens que j’ai vu Létorière trembler comme un enfant devant ma femme, qui a été obligée de le rassurer, et que je lui ai entendu citer la Bible aussi saintement qu’un pasteur, – s’écria à son tour Flachsinfingen exaspéré. – Il n’y a qu’à voir le marquis pour s’assurer qu’il n’y a rien dans son air, dans sa tournure, qui sente le gladiateur. »

La conseillère entra au milieu de ces assertions si diverses.

« Je ne doute pas, messieurs, – dit Flachsinfingen, – que ma femme ne vous mette d’accord ; elle est demeurée jusqu’ici étrangère à notre discussion, et… »

Mais Martha ne laissa pas achever son mari, et s’adressant au baron et au docteur d’un air affable et complimenteur :

« Il n’est bruit, messieurs, dans le palais, que du gain du procès de M. de Létorière ; permettez-moi de vous féliciter de cette unanimité de jugement si inespérée… Grâce à votre sage union, messieurs, on peut dire que la cause de l’innocence et de la religion est gagnée ! Car, pour moi, M. de Létorière, ce pauvre enfant, représente à merveille l’innocence et la religion au moral et même au physique, si cela se peut dire, car il a l’air d’un ange.

— Eh bien ! que vous disais-je, messieurs ? – s’écria Flachsinfingen.

— Et de quel diable d’ange et d’enfant parlez-vous là, s’il vous plaît, madame ? » s’écria le baron.

La conseillère reprit d’un ton un peu aigre :

« Je parle, monsieur le baron, d’un pauvre enfant que vous connaissez aussi bien que moi, car vous avez voulu faire boire, faire fumer, faire chasser cette innocente créature lorsqu’elle a été vous visiter pour vous intéresser à son procès. Oh ! je sais tout, monsieur le baron ; mais, échappant à vos tentations, cet ange a courageusement résisté ; il a bu de l’eau pure comme son âme, et n’a pas craint de vous rappeler à vos devoirs religieux que vous aviez oubliés…

— Mais, morbleu, madame ! – s’écria le châtelain, – vous ne savez…

— Je sais tout, je sais tout, vous dis-je ! – reprit la conseillère avec volubilité ; – mais je vous pardonne, en voyant par votre vote que le seul ascendant de l’innocence a suffi pour faire tomber vos injustes préventions. »

Le châtelain devint cramoisi et se dit à lui-même : – Si cela dure dix minutes de plus, j’aurai un coup de sang, j’en suis sûr…

« Mais, madame, – dit le docteur Sphex, – vous vous trompez étrangement…, et…

— Et vous aussi, monsieur, – reprit la conseillère ; – vous lui avez donné votre voix ; gloire à vous ! Vous avez bien fait, mais maintenant, dites-moi : comment avez-vous pu croire qu’un adolescent si religieusement élevé… si religieusement nourri des saintes Écritures… aurait souillé sa chaste mémoire de toute votre abominable littérature profane ! Pourquoi lui avoir fait un crime de ne pas connaître les vers d’un certain… Perse… dit-on, le plus effronté des satiriques ?

— Mais, par Hercule !... madame… c’est au contraire lui…

— Ah !… par Hercule !… quel affreux jurement païen ! – s’écria la conseillère en levant les mains au ciel. – Je sais tout, vous dis-je… Mais je vous dirai comme j’ai dit au baron : Puisque vous êtes revenu de vos injustes préventions… puisque vous vous êtes joint à mon mari pour faire triompher notre virginal protégé…, gloire à vous…, honneur vous soit rendu ! !

— Mon cher baron…, je me sens les nerfs horriblement agacés par cette scène, – dit le docteur en pâlissant et en prenant les mains du châtelain par un mouvement d’impatience convulsive, – je ne suis pas bien…

— Et moi, mon pauvre docteur, je suffoque…, j’ai des vertiges, ma tête se fend !… J’étouffe…, j’ai besoin d’air ! »

La porte s’ouvrit, et l’huissier vint annoncer que M. le marquis de Létorière demandait à avoir l’honneur de saluer et de remercier MM. les conseillers.

« C’est Dieu… qui nous l’envoie ! – s’écria la conseillère, – qu’il entre ! qu’il entre, ce doux agneau pascal !…

— Vous allez voir cet agneau buveur d’eau pure ! – dit le baron avec un sourire sardonique.

— Vous allez voir cet ennemi de l’antiquité profane, – dit le docteur sur le même ton… en se frottant joyeusement les mains.

— Vous allez voir ce Nemrod… – dit Flachsinfingen.

— Vous allez voir la perle des jouvenceaux ; – dit Martha avec la plus profonde, avec la plus intime conviction. »

CHAPITRE XVII.

LES ADIEUX

Létorière entra.

La surprise des quatre spectateurs fut au comble ; ils restèrent pétrifiés et se regardèrent avec ébahissement.

Le marquis était vêtu avec la plus remarquable élégance : il portait un habit de velours bleu-céleste, brodé d’un feuillage d’or et d’argent d’une délicatesse extrême ; sa veste, de drap d’argent, était pailletée d’or, ainsi que son haut-de-chausse de même couleur que l’habit ; des bas de soie blanc-rosé à coins d’or ; des souliers à talons rouges ; une épée à monture d’or, rehaussée d’ornements d’argent du plus beau travail ; une aiguillette bleue, argent et or, un chapeau à plumes blanches, que le marquis tenait à la main, complétaient cet éblouissant costume.

Cette complète métamorphose eût déjà suffi pour renverser toutes les conjectures, ou plutôt pour confondre tous les souvenirs des conseillers et de Martha ; mais ce qui excitait davantage encore leur étonnement, c’était l’impossibilité où ils étaient de retrouver dans la figure de Létorière aucune des expressions qui les avaient individuellement frappés.

Ainsi, dans ce charmant gentilhomme si magnifiquement vêtu, à l’air à la fois spirituel et malin… à la tournure d’une élégance et d’une grâce si parfaites, quoiqu’un peu efféminée, le baron ne retrouvait plus son agreste chasseur si débraillé, si négligé… le docteur cherchait en vain son savant humaniste, à tournure de poète affamé, et dame Martha demandait tout aussi vainement, aux yeux noirs et brillants du marquis, le regard timide et voilé de l’adolescent citateur de la Bible.

Létorière sentit la nécessité de mettre un terme à l’étonnement de ses juges, il les salua profondément et leur dit :

« Me sera-t-il permis, messieurs, de vous témoigner ici toute ma profonde gratitude, et d’en réitérer l’assurance à chacun de vous en particulier ? »

Les trois Allemands se regardèrent stupéfaits, et attendirent en silence la fin de cette scène étrange.

Létorière s’avança près de madame de Flachsinfingen, lui prit la main avec un mouvement de la plus aimable galanterie, la porta à ses lèvres, et lui dit d’une voix douce et grave :

« Je savais d’avance, madame, que pour mériter votre intérêt, que pour être à la hauteur de votre noble caractère, il fallait avoir comme vous une âme pure et religieuse… en me montrant à vous sous ces dehors, je n’ai pas menti. J’ai un moment emprunté votre langage, madame, et croyez qu’il est trop noble et trop beau pour que je l’oublie jamais… – Et il la salua respectueusement.

— Quant à vous, monsieur le baron, pour vous prouver que je suis toujours digne de faire partie de la confrérie des joyeux veneurs, je n’ai d’autre moyen que de vous supplier de venir l’année prochaine faire la Saint-Hubert à mon château d’Obbreuse… Si vous daignez accompagner monsieur le baron, – dit le marquis au docteur Sphex, – nous continuerons nos commentaires sur notre poète favori. Enfin, messieurs, autrefois c’était seulement par goût que j’aimais la chasse, la lecture des poètes anciens et de l’Écriture… maintenant, ce sera par reconnaissance et par souvenir de votre précieux intérêt…

Ce disant, Létorière salua profondément les trois conseillers, qui restèrent sans parole, et sortit.

Radieux de ce gain qui assurait son mariage avec mademoiselle de Soissons, Létorière rentrait chez lui, lorsqu’il reçut ce billet que la princesse lui avait écrit par un courrier :

« Le roi se meurt… ma liberté, notre avenir sont menacés… Venez ! venez… »

Tombant du plus rayonnant espoir dans une effrayante angoisse, le marquis partit à l’instant pour Paris.

CHAPITRE XVIII.

LE RETOUR

Le jour même de son retour à Paris, M. de Létorière, au moment où il se débottait pour se rendre à Versailles en toute hâte auprès du roi, reçut la visite de M. le baron d’Ugeon, parent de madame de Soubise. Accompagné de deux seconds, il venait demander au marquis satisfaction de la conduite blessante que ce dernier, avant son départ pour l’Allemagne, avait tenue envers la maréchale, à l’hôtel de Soubise.

Très étonné de cette récrimination, que rien ne motivait, M. de Létorière, sans refuser ce duel, déclara qu’arrivant de Vienne à franc étrier pour voir une dernière fois le roi son maître, qu’on disait mourant, il ne consentirait à se battre qu’après avoir rempli ce devoir sacré.

La bravoure du marquis était trop connue pour que sa proposition ne fût pas acceptée. Il fut convenu que, lorsque M. de Létorière serait prêt à accepter la rencontre, ses seconds en préviendraient M. le baron d’Ugeon.

Après avoir prié Dominique de se rendre à l’abbaye de Montmartre, et de remettre une lettre de sa part à la princesse Julie, le marquis partit pour Versailles.

Louis XV se mourait d’une petite vérole pourprée.

Cette terrible maladie, si rapidement contagieuse, et qui laissait des traces si effroyables, avait causé une grande épouvante parmi les courtisans. Létorière trouva les petits appartements, occupés par le roi mourant, presque déserts. Cette panique était d’autant plus grande, qu’on ne connaissait pas alors la vaccine. À peine les gens de service étaient-ils restés à leur poste. Louis XV avait formellement défendu de laisser entrer chez lui M. le dauphin et les autres princes et princesses, dans la crainte d’exposer la famille royale à cette funeste contagion.

M. le vicomte de T***, un des gentilshommes ordinaires de la chambre, alors en service, était dans la pièce qui précédait l’appartement du roi lorsque Létorière arriva, pâle et douloureusement ému.

Le marquis, oubliant dans ce moment affreux les usages de la cour, allait soulever la portière du cabinet qui menait chez Louis XV, lorsque le vicomte s’approcha vivement et lui dit à voix basse, en lui mettant la main sur le bras :

— Arrêtez, monsieur ; vous n’avez pas les entrées de la chambre de Sa Majesté.

— On dit, monsieur, le roi presque délaissé par ses serviteurs ; ils redoutent la contagion… S’il est vrai que la mort règne dans cette chambre, on peut braver l’étiquette pour y entrer, – dit Létorière avec amertume, et il fit un mouvement pour passer outre.

— Encore une fois, vous ne pouvez vous présenter chez Sa Majesté, monsieur… – reprit le vicomte de T***. – Je ne sais d’ailleurs si elle consentirait à vous recevoir.

— Allez donc le lui demander, monsieur ; le roi ne refusera pas les services de celui qu’il a toujours comblé de ses bontés.

La proposition d’entrer dans la chambre de Louis XV parut fort effrayer M. de T***, qui répondit fièrement au marquis, et toujours à voix basse :

— Je n’ai d’ordres à recevoir que de monsieur le premier gentilhomme en service, monsieur.

À ce moment une voix assez faible et bien connue des deux interlocuteurs demanda :

— Qui est là ? Qui parle ainsi à voix basse ?

— C’est le roi !… Il vous a entendu, monsieur. Vous répondrez des suites de ceci, – dit M. de T*** ; et il reprit tout haut : — Que Votre Majesté daigne m’excuser si je lui réponds sans entrer ; mais j’exécute ses ordres formels. La personne qui est là, sire, est…

— C’est Létorière qui supplie le roi de lui permettre de s’approcher, – dit le marquis à demi-voix en interrompant M. de T***.

— Vraiment… c’est vous, mon enfant ! vous êtes donc de retour ? s’écria Louis XV avec une grande expression de contentement. Puis réfléchissant qu’il pouvait exposer le marquis au danger de la contagion en lui permettant l’accès de sa chambre, le prince ajouta :

— Non… non… l’air de cet appartement est mortel… N’entrez pas, je vous le défends…

— Pour la première fois de ma vie, j’oserai méconnaître un ordre du roi… Mais j’ai un devoir à accomplir et je l’accomplirai, – s’écria Létorière, qui, soulevant la portière, s’avança vers le lit du monarque.

— Sortez… sortez à l’instant même ! malheureux enfant ! – s’écria le prince en se levant sur son séant et en étendant sa main vers la porte d’un air impérieux.

Mais Létorière se précipita sur la main de Louis XV ; malgré ses efforts, il la baisa respectueusement à plusieurs reprises, et s’agenouilla près du lit, en disant :

« Que le roi me pardonne mon audace… mais maintenant il n’y a plus de motif pour qu’il repousse mes soins…

— Sortez… laissez-moi !… – reprit Louis XV.

— Il y a quatre ans, j’étais plus heureux… le roi daignait me laisser baiser sa main royale dans le jardin de Versailles, – dit le marquis avec un accent de vénération filiale.

— Mais il y a quatre ans… ma main ne pouvait pas vous communiquer une épouvantable maladie… la mort peut-être ! – s’écria Louis XV douloureusement ému.

La courageuse insistance de Létorière touchait d’autant plus cet excellent prince, qu’à l’exception de quelques valets intérieurs, il avait été abandonné par presque tous les courtisans.

Les grands officiers de sa couronne, que leur devoir aurait dû retenir auprès de sa personne, n’avaient obéi que trop fidèlement à ses ordres, qui leur défendaient de rester près de lui.

Les beaux traits du roi, défigurés par la violence de la maladie, révélaient déjà les approches d’une mort prochaine. À ce moment suprême, les funestes dissentiments, les sombres agitations politiques qui avaient obscurci la fin de son règne, lui causaient de nouvelles préoccupations. Le noble dévouement de Létorière vint un moment faire diversion aux pensées accablantes qui rendaient si pénibles les derniers moments du roi.

— Vous êtes un insensé… vous mériteriez toute ma colère pour oser me désobéir et vous exposer ainsi… – s’écria Louis XV d’un accent plus chagrin que sévère, en attachant un regard attendri sur Létorière qui, toujours agenouillé près du lit, gardait un profond silence.

— Que le roi ait pitié de moi !… mais cette occasion est peut-être la seule où je puisse lui témoigner ma reconnaissance.

— Mais encore une fois cette maladie est contagieuse… Vous ne voyez donc pas qu’on m’abandonne… que je suis seul… que je veux être seul ! – se hâta d’ajouter le prince avec amertume, comme s’il eût voulu déguiser sa première pensée ; le dévouement du marquis faisant paraître plus hideuse encore aux yeux du roi l’ingratitude de ses courtisans.

— Brave et noble cœur ! – ajouta Louis XV en contemplant le marquis avec attendrissement. – Tu n’as pas peur, toi… tu es fidèle…

— Que le roi récompense donc ma fidélité en m’accordant ce qu’il n’accorde à personne… le droit de le servir, de rester près de lui !… – dit Létorière en joignant ses mains d’un air suppliant.

— Il le faut bien… maintenant, – dit Louis XV. Puis il reprit, presque avec désespoir : – Mais tu es jeune ! mais tu es beau ! mais tu es aimé ! et tout cela, tu le risques pour venir près de moi ! Tout cela, tu me le sacrifies peut-être, pauvre jeune homme !… quand tant d’autres… – Et après un moment de silence, Louis ajouta : – Il doit y avoir foule chez le dauphin pour saluer le roi Louis XVI.

— Sire, que dites-vous !

— C’est le sort des rois qui s’en vont, mon enfant… Ah ! si je n’avais que l’oubli, que la mort à redouter !… Mais la France… la France… où va-t-elle ? et mon petit-fils, quel sera son avenir !...

— Sire, la France vous a nommé le Bien-Aimé, longtemps encore vous justifierez ce nom, et monseigneur le dauphin le méritera un jour…

— Je ne m’abuse pas… je suis faible, j’approche de ma fin… – ajouta Louis XV en secouant tristement la tête ; – et puis, je crois que certaines morts sont significatives ; le maréchal d’Armantières, le marquis de Chauvelin sont morts subitement devant moi… dans mon cabinet… c’est un avertissement du ciel…

— Ne pensez pas cela, sire. Cette maladie est dangereuse, mais les soins…

— Les soins seront impuissants, je le sens, aussi est-il affreux pour moi de penser que j’ai peut-être inutilement compromis votre existence… mais maintenant il est trop tard. Votre imprudence… non, non… votre généreux dévouement a rendu tout regret stérile… Mais dites-moi, j’ai appris avec joie le gain de votre procès. Maintenant rien ne peut plus s’opposer à votre union avec la princesse Julie… Oh ! il m’a fallu rompre bien des lances pour vous contre la maréchale et contre la maison de Savoie, – ajouta Louis XV en souriant doucement avec une adorable expression de bonté. – Il m’a fallu user de toute mon autorité pour empêcher qu’on ne retirât mademoiselle de Soissons de l’abbaye de Montmartre.

— Ah ! sire, que de bontés ! vous daignez penser…

— C’est le moment ou jamais, demain peut-être il serait trop tard… Toute ma crainte est qu’après moi la princesse Julie ne trouve pas d’appui chez mon petit-fils… Mais si Dieu me donne quelques jours, j’y aviserai ; il me sera doux de vous laisser aussi heureux que vous le méritez, mon cher enfant…

 

*    *    *

 

La maladie du roi fit de rapides et d’effrayants progrès. Létorière ne le quitta pas d’une minute. Il est inutile de dire de quels soins tendres, respectueux et touchants il entoura le roi mourant. La vue du marquis semblait calmer les douleurs de Louis XV. Plusieurs fois il lui tendit la main en silence avec une douce expression de gratitude. Bientôt tout espoir de sauver le prince s’évanouit, et Létorière assista, l’œil fixe et morne, à l’agonie, à la fin du souverain qui avait eu pour lui les bontés d’un père…

CHAPITRE XIX.

LE DUEL

Après la mort de Louis XV, le marquis de Létorière quitta Versailles en toute hâte pour se rendre à Paris, et de là à l’abbaye de Montmartre, pour y voir la princesse Julie. Se sentant pendant la route tour à tour brûlant et glacé, il attribua ce malaise douloureux aux émotions cruelles qui venaient de l’agiter. À peine arrivé, il interrogea Dominique sur la princesse. Louis XV mourant n’avait que trop bien prévu l’avenir. Un exempt de la prévôté de France était établi à l’abbaye, par ordre du roi Louis XVI, pour empêcher mademoiselle de Soissons de sortir et de recevoir les personnes qui ne seraient pas munies d’une autorisation de madame de Soubise. Dominique n’avait donc pu ni voir la princesse, ni lui faire remettre les lettres du marquis.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Létorière. Sans doute il comptait sur la fermeté et sur le caractère de mademoiselle de Soissons : mais il savait aussi la toute-puissance de la maison de Savoie, et l’influence de madame de Soubise à la nouvelle cour. Il était plongé dans l’amertume de ces réflexions, lorsque les seconds de M. le baron d’Ugeon vinrent lui demander quelle heure il lui convenait d’assigner pour la rencontre promise. Il parut cruel au marquis de courir les chances d’un duel avant d’avoir revu la princesse Julie ; mais il avait déjà sollicité un délai, il ne pouvait en exiger un second. Il se résolut donc de se trouver le lendemain, à trois heures de l’après-midi, avec ses témoins, derrière les murs de la ferme des Mathurins, endroit alors fort isolé.

Le marquis avait trente-six heures à lui : pendant cet intervalle, il espérait trouver le moyen de s’introduire près de mademoiselle de Soissons, ou de lui faire au moins parvenir une lettre.

Dame Landry fut dépêchée à l’abbaye de Montmartre, déguisée en marchande colporteuse ; elle avait un assortiment complet de linons, de batiste, de crêpes, de rubans et de dentelles. Pour se faire bien venir de la tourière, elle lui donna une belle guimpe. La sœur, enchantée, lui promit de la laisser entrer dans les cours à l’heure de la promenade de ces dames, qui ne manqueraient pas de lui faire de nombreuses emplettes. Madeleine s’informa des personnes de distinction qui habitaient l’abbaye. La tourière nomma la princesse Julie.

« Madame Marthe, nourrice de mademoiselle de Soissons, n’est-elle pas avec elle ? – demanda la femme du tailleur.

— Sans doute, – reprit la sœur, – et dans un instant vous la verrez, car elle descend presque toujours à cette heure, pour le service de sa maîtresse.

— C’est qu’on m’a recommandée à madame Marthe, – dit Madeleine, – et je suis sûre que, par sa protection, je pourrai vendre bien des choses à la princesse ; j’ai surtout là… une pièce de dentelle qui ne déparerait pas la robe d’une reine, – et la tailleuse, entrouvrant une toilette, montra un magnifique échantillon à la tourière.

— Jésus, mon Dieu ! que c’est beau ! Monseigneur l’archevêque n’en a pas de plus belle à son rochet, lorsqu’il vient officier ici.

— Et il se pourrait bien, – dit Madeleine, – que la princesse achetât cette merveille pour en faire cadeau à monseigneur ; c’est du moins ce que m’a dit la personne qui m’a recommandée à dame Marthe.

— La voici justement, » – dit la tourière.

Marthe entra l’air triste et morne.

« Voilà une marchande qui vous est recommandée, madame Marthe, – dit la tourière. – Elle a les plus belles dentelles qui se puissent voir.

— Je n’ai besoin de rien, – dit Marthe d’un air chagrin.

— Mais, madame… – reprit Madeleine en hésitant et en tâchant de faire un signe d’intelligence à la nourrice, – on m’avait dit que madame la princesse… désirerait faire emplette de dentelles, et…

— On vous a trompée, ou plutôt vous voulez me tromper, ma mie, – reprit aigrement dame Marthe. – Vous m’avez tout l’air de ces marchandes ambulantes qui se gardent bien de revenir voir si on est content des objets qu’elles ont vendus.

— Vous ne me confondriez pas avec ces misérables, madame, – dit Madeleine en redoublant ses signes d’intelligence, – si vous saviez quelle est la personne qui m’a recommandée à vous.

— Et qui cela ?

— M. le marquis de Létorière… »

À ce nom, dame Marthe échangea un regard rapide et profond avec Madeleine. Les deux femmes s’étaient comprises. La tourière ignorait le nom et même l’existence du marquis.

Néanmoins la nourrice, ne voulant pas éveiller ses soupçons en se rendant sitôt à ce nom, reprit d’un ton bourru :

« Cherchez d’autres dupes, ma mie, je ne connais pas ce marquis-là…

— C’est pourtant le neveu de M. l’abbé du Vighan, – reprit Madeleine.

— Le neveu de M. l’abbé du Vighan !… c’est bien différent, – s’écria la nourrice ; – que ne disiez-vous cela plus tôt ? Le neveu de M. l’abbé du Vighan ne peut recommander que d’honnêtes personnes. Et qu’avez-vous à vendre ?

— Cette pièce de dentelle. – Et Madeleine jeta un coup d’œil expressif à Marthe. – Elle est bien précieuse et belle d’un bout à l’autre ; la princesse peut la dérouler, elle n’y trouvera pas un défaut.

— Je vais la lui montrer,… et n’avez-vous que cela ?

— Je l’ai que cela de digne de votre maîtresse.

— Attendez-moi, je reviens, » – dit Marthe.

Au fond de ce paquet de dentelle était une lettre du marquis, il demandait à Julie le moyen de pénétrer jusqu’à elle. Mademoiselle de Soissons lui répondit qu’elle se considérait comme sa femme devant Dieu, qu’elle était résolue à fuir l’abbaye, si elle en trouvait la possibilité, malgré la surveillance dont on l’entourait. Elle pouvait à toute heure aller prier dans la chapelle. Cette chapelle était séparée du jardin du cloître par un long passage souterrain. Une partie des murailles donnait sur la campagne ; en les escaladant à un endroit que mademoiselle de Soissons désignait, on trouvait dans le jardin, à côté d’une fontaine, la porte du passage souterrain. Cette porte forcée, on arrivait jusqu’à la chapelle. Mademoiselle de Soissons prévenait Létorière que chaque nuit, à une heure, elle l’y attendrait pour lui jurer, au pied des autels, de n’être qu’à lui, et pour aviser aux moyens de fuir en Angleterre et d’échapper aux persécutions de sa famille.

La princesse Julie mit cette lettre écrite à la hâte dans le rouleau de dentelle, et Marthe le rapporta à Madeleine en lui disant que la princesse n’avait pas trouvé la garniture assez magnifique.

Instruit des résolutions de mademoiselle de Soissons, le marquis envoya Jérôme Sicard étudier les localités. Les murs du cloître étaient très élevés, mais entourés de fondrières désertes. On pouvait les escalader avec sécurité. Malheureusement les préparatifs indispensables à cette entreprise ne permirent pas au marquis de la tenter avant la nuit du lendemain.

Pour la première fois il craignit la mort en pensant que son duel devait précéder son entrevue avec mademoiselle de Soissons.

Létorière passa une nuit péniblement agitée. Son sommeil fut troublé par des visions étranges. À son réveil, il se sentit faible, abattu. Pour la première fois, il pensa qu’il était peut-être victime de la contagion et de son dévouement à Louis XV. Son médecin reconnut en effet des symptômes alarmants de petite vérole pourprée ; mais la maladie ne devait atteindre son entier développement que le lendemain. Par un point d’honneur mal entendu, et contrairement aux avis de ses deux témoins, le marquis s’opiniâtra à vouloir se battre le jour même et malgré sa faiblesse, contre M. le baron d’Ugeon.

À trois heures un quart la rencontre eut lieu ; les amis du marquis, voyant sa rougeur fébrile et son abattement, crurent de leur devoir d’en appeler à la loyauté de M. d’Ugeon, et de lui demander de remettre le duel, sans toutefois avoir prévenu Létorière de leur démarche. Mais un mot dur et blessant de M. d’Ugeon sur ce nouveau délai ayant rendu toute conciliation impossible, le combat commença. Létorière était en escrime d’une force supérieure, sa bravoure était éprouvée ; mais les rapides approches de la contagion l’affaiblissaient déjà si extrêmement, qu’il perdit tous ses avantages, et reçut un coup d’épée en pleine poitrine. Ses seconds le transportèrent chez lui, et l’abandonnèrent aux soins du pauvre Dominique.

CHAPITRE XX.

L’ABBAYE

Onze heures venaient de sonner à l’horloge du cloître de l’abbaye de Montmartre. La nuit était orageuse ; le ciel gris et voilé malgré la clarté de la lune qui paraissait à de longs intervalles sous des nuages noirâtres déchirés par le vent. Pour se rendre à la chapelle, mademoiselle de Soissons devait traverser, en sortant de son appartement, une galerie ouverte dont les arceaux donnaient sur une des cours intérieures de l’abbaye.

Au milieu de cette cour s’élevait le tombeau de madame la comtesse d’Egmont, cette si charmante et si malheureuse fille de M. le maréchal de Richelieu. La princesse Julie avait reçu, par l’entremise de sa nourrice et de dame Landry, un mot de Létorière. Il lui annonçait qu’il ferait tout au monde pour s’introduire dans l’abbaye cette nuit même. Il était onze heures ; mademoiselle de Soissons, oppressée par d’inexplicables pressentiments, se mit à prier sur les marches de la tombe de madame d’Egmont. D’un moment à l’autre le marquis pouvait arriver par le passage souterrain de la chapelle. Le silence était profond et seulement interrompu par les gémissements du vent qui s’engouffrait sous les arceaux. Malgré sa résolution, malgré le noble et religieux dessein qui dictait sa conduite, malgré la pureté de son âme, la princesse Julie s’épouvantait presque d’avoir donné un rendez-vous à Létorière dans la chapelle de l’abbaye. Elle y voyait un sacrilège. Peu à peu ses terreurs cessèrent pour faire place à une anxiété, à une inquiétude dévorante.

Une lampe brûlait dans la chapelle et ne jetait qu’une lueur douteuse au milieu des ténèbres. Mademoiselle de Soissons, agenouillée près de la porte qui communiquait au souterrain du cloître, écoutait avidement de ce côté. Enfin des pas se firent entendre, la serrure fut brisée, et Létorière parut devant la princesse, qui ne put retenir un cri de surprise et d’amour.

« Enfin c’est vous !… je vous revois… mon ami !… – s’écria-t-elle avec une joie délirante, et elle ajouta aussitôt : – Mais venez dans la galerie, sortons de ce saint lieu. »

Lorsque la clarté de la lune permit à la princesse de voir le marquis, mademoiselle de Soissons fut frappée de la pâleur de ses traits. Il était enveloppé d’un manteau brun, et marchait avec peine. Malgré sa blessure reçue le jour même, malgré les progrès de la contagion, malgré les pleurs et les supplications de Dominique, le marquis, accompagné de Jérôme Sicard, était parvenu à escalader les murs de l’abbaye.

« Je vous revois enfin, Julie ! – dit-il avec un accent de tendresse inexprimable…

— Pour bientôt ne plus jamais nous séparer, mon ami ! dit la princesse en tendant sa main au marquis.

— Ma main !… non… non… juste ciel !… » s’écria Létorière en reculant effrayé, et il s’enveloppa plus étroitement encore dans son manteau.

Mademoiselle de Soissons, au comble de l’étonnement, le regardait en silence.

« Julie… Julie… pardon… si je m’éloigne ainsi de vous… mais apprenant la maladie du roi, apprenant qu’il était abandonné de tous… je suis venu près de lui, je ne l’ai pas quitté d’un instant jusqu’à sa mort…

— Ah ! je comprends, – s’écria la princesse. – Cette terrible maladie est contagieuse, et votre dévouement vous coûtera peut-être la vie… nous coûtera peut-être notre bonheur !

— Non, non, rassurez-vous, Julie…, tout espoir n’est pas perdu… Quoique souffrant, j’ai voulu vous voir pour vous ôter toute inquiétude, pour vous dire que mon procès était gagné…, et que maintenant aucun obstacle ne s’opposait plus à notre bonheur…

— Aucun… aucun autre que la mort, peut-être ! – s’écria la princesse avec désespoir. – Mon Dieu !… mon Dieu !… dans quelle effroyable inquiétude je vais vivre !

— Rassurez-vous… Madeleine Landry tâchera de venir donner chaque jour de mes nouvelles à Marthe… Vous le voyez… je ne suis pas gravement malade, puisque j’ai pu venir… – dit le marquis d’une voix faible.

— Je ne pourrai jamais vivre dans une si mortelle inquiétude, – reprit la princesse, – je fuirai avec vous… cette nuit même.

— Julie… c’est impossible… rien n’est préparé pour cela… Au nom du ciel, attendez... ne compromettez pas notre avenir par une démarche précipitée…

— Mais je vois bien, moi, que vous êtes horriblement souffrant, je ne vous laisserai pas seul dans un tel état… c’est impossible. L’énergie, le courage ne me manquent pas : où vous avez passé, je passerai… Une fois sortie d’ici, j’irai me mettre sous la protection du bailli de Solar, on n’osera pas m’arracher ouvertement de l’asile que j’aurai choisi chez l’ambassadeur de Sardaigne. Mais au moins là… chaque jour… chaque heure…, je saurai de vos nouvelles.

— Encore une fois, Julie… cela est impossible, – dit Létorière en se soutenant à peine et en s’appuyant sur un des supports de la tombe de madame d’Egmont.

— Et vous croyez, – reprit mademoiselle de Soissons avec exaltation, – vous croyez que pendant cinq ans je vous aurai suivi pas à pas avec toute la sollicitude d’une mère… que j’aurai bravement lutté contre le vœu de ma famille pour aujourd’hui vous abandonner souffrant, presque mourant, sous je ne sais quel prétexte de convenances… Non, non, cet amour est trop pur et trop saint pour craindre de se montrer le front haut.

— Julie… pardonnez-moi…, – murmura Létorière en tombant sur une des marches de la tombe. – Je ne vous ai pas tout dit.

— Mon Dieu… mon Dieu… il se trouve mal…

— Silence !… Julie… une dernière prière… que je sente vos lèvres sur mon front.

— Mais il va mourir ! ! mais il meurt ! Charles !… mon Charles !… – s’écria la princesse désespérée en s’agenouillant auprès du marquis, toujours si étroitement enveloppé dans son manteau que ce fut en vain que mademoiselle de Soissons chercha sa main.

— Je ne vous ai pas dit… que le baron d’Ugeon m’avait appelé en duel…, – continua Létorière d’une voix de plus en plus affaiblie.

— Un parent de la maréchale !… ils l’ont assassiné… traîtreusement assassiné !…

— Non… je me suis battu… ce matin… avec lui… il s’est loyalement conduit… et j’ai reçu… dans la poitrine… une blessure… Julie… – ajouta le marquis d’une voix éteinte ; – j’ai voulu vous revoir… Adieu… Cette bague… vous savez… vous la reprendrez… Votre regard m’aura suivi partout… jusqu’à la MORT… Mon Dieu… pardonnez-moi !… je me croyais assez fort pour ne mourir que demain… Julie… encore… Adieu… »

Et Létorière mourut en prononçant ce dernier mot.

 

*    *    *

 

On lit ces lignes dans les Souvenirs de madame la marquise de Créquy : – « La princesse Julie, pauvre malheureuse enfant, n’a jamais revu son bel ami, M. de Létorière… Ses plaies étaient rouvertes, et tout le sang qui lui restait s’écoula pendant la fin de la nuit… Il expira sans nul secours, et le lendemain matin il fut trouvé mort sur les dalles du cloître.

» C’était peut-être sur la pierre qui couvre la tombe de ma pauvre amie, madame d’Egmont. Ayant été élevée à l’abbaye de Montmartre, elle avait sollicité comme un bienfait d’être inhumée auprès de madame de Vibraye, son amie d’enfance et dignitaire de cette maison.

» On étouffa cette horrible affaire. – Ce cadavre était magnifique ; on l’enveloppa dans un suaire ; on le fit rapporter dans son lit, et l’on dit que M. de Létorière était mort de la petite vérole. »

 

*    *    *

 

Quelques années après, la princesse Julie épousa un prince de Saxe-Cobourg.

 


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sue, Eugène, Le marquis de Létorière, Paris, Paulin éditeur, 1846. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page ainsi que dans le texte, de J.-A. Baucé, proviennent de l’édition : Œuvres illustrées d’Eugène Sue Atar-Gull. – la Salamandre. – Le Marquis de Létorière. – Arthur. – Thérèse Dunoyer . – Deux Histoires, Paris, [27, rue Guénégaud, 27], 1850.

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[1] De hautes convenances nous engagent à remplacer ces deux noms par des astérisques.

[2] Voir, pour ces détails et pour d’autres particularités biographiques concernant Létorière, les spirituels et charmants Souvenirs de madame la marquise de Créquy.

[3] Pied de cerf, trace de sanglier.

[4] Qui n’a honte de vivre comme un Natta (vaurien célèbre).

[5] Quels soins occupent l’homme ! ô que de vanité dans la vie !…

[6] Marquez ce jour, Macrin, avec la pierre favorable.

[7] N’en doutez pas, les dieux ont voulu nous lier par des rapports certains et nous donner la même constellation pour guide.

[8] Puissé-je apporter au temple cette offrande, et l’orge suffira pour faire agréer ma prière.

[9] Chacun son goût, aucun ne se ressemble ; celui-là préfère s’engraisser à table et dans les bras du sommeil ; celui-là aime les durs exercices du Champ-de-Mars.

[10] Pour vous le souverain bien quel est-il ? De faire chère-lie tous les jours.

[11] Mais j’entends un vieux bouc de centurion me répondre : J’ai autant de savoir qu’il m’en faut à moi ! j’ai bien besoin de devenir un Arcésilas ou un Solon morose.

[12] Mais à moi il me plaît de pâlir sur les livres.

[13] Un édit le matin à ces gens, et le soir Callirhoë ! ! (et le soir mes plaisirs).

[14] On vous sert sur un plat glacé des légumes tout crus avec un pain de farine d’orge mal passée.

[15] Nous nous mettrons au travail, nous le quitterons ensemble, et un modeste repas égaiera ensuite nos sérieuses matinées.

[16] Sagesse, honneur, vertu, voilà ce qu’on demande tout haut. Voici les prières sous-entendues qu’on fait tout bas ; Oh ! si un convoi magnifique emportait le beau-père !

[17] Il faut vivre de ce qu’on récolte.

[18] Vous savez en effet tenir d’une main impartiale la balance de la justice.

[19] Mais vous avez à rendre un bon office ; votre ami a fait naufrage, il s’est sauvé sans une obole sur les rochers de Lucanie, son avoir et ses vœux inutiles, tout au fond de la mer !

[20] Ecclésiast. ch. XXXI. v. 29.