Eugène Sue

LA COUCARATCHA
(tome 1)

nouvelles

1846

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Table des matières

 

LA CUCARACHA.. 4

LE BONNET DE MAÎTRE ULRIK. 11

VOYAGES  ET  AVENTURES SUR MER  DE NARCISSE GELIN,  PARISIEN. 26

CHAPITRE PREMIER. 26

CHAPITRE II. 36

CHAPITRE III. 42

CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.  (CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC).  TRADITION D’ANDALOUSIE. 48

§ Ier. 48

§ II. 51

§ III. 54

§ IV. 58

§ V. 63

§ VI. 65

LE PRÉSAGE. 77

LA VEILLE. 77

LE COMBAT. 89

LE LENDEMAIN. 104

CRÂO. 107

CHAPITRE PREMIER.  CRÂO. 107

CHAPITRE II.  LE BAL. 112

CHAPITRE III.  EMBARRAS. 118

CHAPITRE IV.  QUARRÉ PARFAIT. 121

CHAPITRE V.  LE CHÂTEAU DE LUSSAN. 129

CHAPITRE VI.  LE BARON MARCEL DE LAUNAY. 134

CHAPITRE VII.  CONVERSATION. 138

CHAPITRE VIII.  RÉFLEXIONS. 145

CHAPITRE IX.  THÉÂTRE. 147

CHAPITRE X.  UN PREMIER AMOUR. 154

CHAPITRE XI.  CONVERSATION. 158

CHAPITRE XII.  LA PAGODE. 164

CHAPITRE XIII.  ENTR’ACTE. 173

CHAPITRE DERNIER.  LA SECONDE SCÈNE DU CINQUIÈME ACTE D’OTHELLO. 182

CONCLUSION. 189

MON AMI WOLF. 190

§ I. 190

§ II. 195

§ III. 203

§ IV. 209

§ IV. 214

RELATION VÉRITABLE DES VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,  CLERC DE PROCUREUR. 219

CHAPITRE PREMIER. 219

CHAPITRE II. 227

CHAPITRE III. 231

CHAPITRE IV. 236

Ce livre numérique. 242

 

LA CUCARACHA[1].

Aï que me piqua,

Aï que me aranà.

Con sus patitas

La Cucaracha,

Chant populaire espagnol.

Vers la fin de la guerre d’Espagne, je me trouvais à Chiclana, charmant village peu éloigné de Cadix, et renommé par l’efficacité de ses sources minérales ; – on m’avait conseillé ces eaux pour parfaire la guérison d’une blessure assez dangereuse, et mon excellent hôte don Andrès d’Arhan, en m’entourant de tous les soins attentifs d’une amitié délicate, me rendait presque ingrat envers la France, car en vérité j’avais honte de me trouver aussi heureux au fond de l’Andalousie.

On jugera de l’esprit et de l’âme de don Andrès, quand on saura que, lui témoignant un jour toute ma reconnaissance pour sa sollicitude si bienveillante et si paternelle, je lui demandais pourtant ce qui me l’avait gagnée ? – Il ne me répondit que ces mots : — J’ai un fils de votre âge qui voyage en France…

Et l’on me pardonnera ces détails tous personnels, si l’on songe que le seul bonheur pur et vrai, que goûte peut-être l’écrivain, est le plaisir de retracer le nom d’un ami, – une date précieuse pour son cœur – un doux souvenir, – dans l’espoir presque toujours insensé – qu’après lui, ce nom, cette date, ce souvenir, vivront encore un peu.

Un soir donc, un beau soir d’été, assis sous un magnifique berceau d’orangers, fumant de légitimes cigares réales, buvant à petits coups une délicieuse agria glacée, nous étions don Andrès, moi et quelques amis plongés dans une extase silencieuse, jouissant de la fraîcheur de la nuit, du parfum des orangers, et de cet état de torpeur si inappréciable dans les pays chauds.

Lorsque tout à coup, des castagnettes résonnent ; une guitare prélude et une voix jeune, suave, mais un peu traînante se met à chanter un boléro… puis deux, puis trois… enfin une espèce de frénésie musicale et chantante semble s’emparer de l’invisible Orphée : les airs, les paroles se pressent, se succèdent avec une merveilleuse rapidité, et finissent pas devenir presque inintelligibles.

— Dieu me sauve, c’est la Juana, – dit don Andrès.

La Juana était une paysanne dont le père était fermier de don Andrès ; – une belle jeune fille, brune, grande, svelte, véritable type d’Andalousie.

— Holà, Juana ! – appela don Andrès.

À la voix du maître, la Juana se tut, et bientôt nous la vîmes arriver avec ses deux sœurs aussi fort jolies et vêtues comme la Juana de la Saïa – avec des fleurs naturelles dans leurs cheveux noirs, et chaussées de satin, – car en Espagne tout le monde est chaussé de satin.

— Holà ! Juana, dit le maître… quelle mouche te pique ?

— La Cucaracha… répondit la folle jeune fille avec un éclat de rire mal dissimulé…

— C’est la Cucaracha – dirent aussi les deux sœurs.

— Si c’est la Cucaracha, – c’est différent reprit fort sérieusement don Andrès ; mais alors dansez et chantez là, mes filles. Qu’en dites-vous… – me demande-t-il ?

— Moi, je dis bravo ; – mais la Cucaracha ?...

— Allons, dit le maître sans me répondre en frappant dans ses mains allons Anda, anda salero…

Et la Juana se reprit à chanter de sa voix sonore et un peu monotone. Une des jeunes filles l’accompagnait sur trois cordes de sa guitare, tandis que l’autre, agitant des castagnettes, dansait une de ces segendillas si gracieuses et si lascives.

C’était en vérité quelque chose de ravissant, que ce groupe de trois belles filles doucement éclairé par la lune, dansant sous des orangers, – au son de ces paroles bizarres, accompagnées par le tintement de la guitare et le roulement des castagnettes qui se perdaient dans le silence de la nuit.

Et puis moi, je voyais tout cela, mollement couché sur un gazon épais, à travers la fumée d’un excellent cigare, sous un ciel d’Espagne, lorsque les étoiles brillent et que le rossignol chante… – Oh ! le plaisir était complet, – car le cadre valait le tableau…

Après une heure passée dans cette contemplation, la Juana se tut et les chants cessèrent…

« Oh ! la Juana… la Cucaracha est-elle donc déjà envolée ?…

— Oui, seigneur…

— Allez donc, mes filles, et dites à doña Christiana que nous souperons tout à l’heure, et de veiller au gaspacho… »

Et elles disparurent comme une rêverie d’Orient, comme un songe mauresque ; – alors je pensai à demander à don Andrès de me dire enfin ce que c’était que la Cucaracha.

Selon leurs idées ou leurs traditions, ou plutôt d’après leur manie de tout personnifier… vous diriez, vous, poétiser, – la Cucaracha est la Mouche causeuse. – Quand ils se sentent une irrésistible envie de chanter ou de parler, ils disent que la mouche les a touchés, et il y en a comme vous voyez pour une bonne heure ; il existe même une chanson populaire sur la Cucaracha, je ne me la rappelle pas tout entière, mais elle commence ainsi :

 

Écoutez, écoutez,

Dans son vol

La Cucaracha m’a touché ;

Elle est là.

Oh ! qu’elle me pique !

Oh ! qu’elle me démange !

La Cucaracha.

Écoutez

— Il faut que je chante,

— Il le faut.

 

« Vous voyez que tout cela ne dit pas grand’chose ; – mais je vois Massarédo,… le souper doit être prêt, et le gaspacho à point. » Nous soupâmes, et en effet le gaspacho était parfait.

Le but de tout cela est de faire comprendre ce que signifie ce mot la Cucaracha attaché en tête de ce recueil de contes, – sinon amusants, au moins variés.

Que si des critiques me demandent pourquoi j’ai plutôt appelé ce livre la Cucaracha – que Contes, – je répondrai que cette naïve tradition espagnole m’a paru parfaitement rendre ce besoin insurmontable de conter ou d’écrire qui nous atteint quelquefois ; car, ainsi que cette mouche aux mille couleurs, vive, indocile et légère, qui tantôt repose son vol inconstant sur le front pur d’une jeune fille ou sur la résille d’un hideux Bohémien… l’imagination aussi emportée par une exaltation fiévreuse peut s’abattre sur une fraîche illusion ou sur une réalité sombre et fatale.

Que si le critique obstiné, non encore satisfait de cette explication, en veut encore une autre, – je lui dirai, puisqu’il le faut, que j’ai choisi ce titre, parce qu’il se liait par ma pensée à un des plus beaux moments de ma vie ; à cet âge où parfois le repos, l’insouciance et la paresse coupaient si délicieusement une existence active et voyageuse ; à cet âge où j’amassais tant de souvenirs et tant de matériaux, – sans me douter jamais qu’ils serviraient un jour de base à l’éphémère et fragile monument que je tente d’élever.

Parmi ceux des contes maritimes qui complètent ce volume, il en est un, autrefois publié en partie dans la Mode, – qui est historique, sauf quelques détails. – Je veux parler du combat de Navarin. J’aurais désiré, dans cette relation, donner une marque de souvenir à d’excellents officiers de la marine royale, mes bons et chers camarades du Breslaw, – dire tout ce que je vis de courage, de sang-froid et de folle témérité prodigués par eux dans cette action meurtrière ; mais il aurait fallu pour cela citer tout l’état-major du vaisseau, et ces nobles noms sont d’ailleurs écrits sur une des plus belles pages de notre histoire maritime.

Pourrai-je maintenant répondre à l’un des critiques les plus éclairés de notre époque, qui, tout en m’encourageant avec éloge à suivre la voie que j’ai tracée le premier, – m’a reproché de n’avoir jusqu’ici rien publié d’historique. – Je crois avoir dit quelque part, – qu’avant de faire mouvoir mes personnages au milieu d’événements historiques, j’avais voulu d’abord familiariser les lecteurs avec l’étrangeté de leurs mœurs et de leur langage.

J’ose considérer cette première partie de ma tâche comme à peu près remplie. – Aussi m’occupai-je en ce moment d’une de nos phases maritimes les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats inespérés : – je veux parler de notre guerre dans l’Inde en 1780, – sous les ordres du bailli Suffren. – Tel sera du moins le sujet de la Tour de Koat-Ven roman historique qui, je crois, paraîtra bien prochainement.

Et je ne mets cette sorte d’importance à me justifier de ce reproche que parce que j’ai pressenti que notre histoire nationale maritime renfermait des ressources inouïes pour le romancier, et qu’à la question purement littéraire se joindrait peut-être plus tard une question sociale et politique d’un ordre élevé, si l’on pouvait amener les masses à concevoir l’importance de la marine en France.

Et qu’on me permette de rappeler encore ici ce que j’ai dit ailleurs[2].

« Ce que j’appelais de tous mes vœux est enfin arrivé. Une mine puissante et féconde est ouverte. – Peu m’importe qu’on oublie celui qui l’a signalée, – si habilement exploitée par ceux que j’ai précédés, mais qui me dépasseront sans doute, elle enrichit la France d’une littérature nouvelle.

» Aussi déjà cette impulsion commence, cette littérature maritime se crée, se forme ; le cercle s’étend. – Déjà des revues nous ont donné des excellents mais trop rares extraits des livres que nous promettent MM. Jal, Raybaud, Gozlan, Romieu. Enfin M. de Lansac et M. Corbière du Havre nous ont aussi donné des ouvrages maritimes complets et remarquables.

» Maintenant, en me voyant citer les noms d’écrivains aussi honorables, on comprendra et l’on excusera en moi, je l’espère, cette vanité de jeune homme, qui aime à compter les partisans qui se sont réunis à lui autour d’une bannière qu’il a plantée, – mais qu’il n’a jamais eu la prétention de porter. »

EUGÈNE SUE.

LE BONNET DE MAÎTRE ULRIK.

À la bonne heure, c’est un hasard,

mais ça est.

C’était, je crois, en 1826, il me manquait un homme pour compléter mon équipage, et alors les matelots se recrutaient difficilement à Brest, car on armait beaucoup pour la marine militaire.

Un capitaine de frégate de mes amis m’enseigna l’auberge d’Yvon-Polard, un des plus grands embaucheurs de recouvrance.

En vérité ce sont des gens fort utiles que les embaucheurs, ils accueillent chez eux les matelots sans service et sans pain, les hébergent, les choyent, les engraissent, et vienne un capitaine cherchant un équipage, il s’entend avec l’embaucheur, choisit ses hommes, et paye généreusement leurs dettes à l’hôte sur les avances que chaque matelot doit recevoir au jour de l’embarquement.

C’est donc jusqu’à un certain point la traite des blancs.

Or, j’allai trouver Yvon-Polard, rue de la Souris, à son auberge du Chasse-Marée ; la rue de la Souris est infecte, étroite et sombre, il faut descendre huit ou dix marches pour arriver dans la salle-basse de l’hôtellerie ; et cette espèce de cave est tellement obscure, que, sans le secours de quelques lampes de fer, on n’y verrait pas en plein midi.

Au bas de l’escalier un petit homme roux, trapu et manchot vint à moi, et me demanda civilement ce que je voulais ; quand il le sut, il cligna des yeux, d’un geste me recommanda le silence, me prit la main, me fit traverser un couloir noir comme un four, et après quelques minutes de marche, je me trouvai dans une petite salle éclairée par un soupirail.

Alors Yvon-Polard me dit à voix basse : « Mon officier, vous n’avez qu’à regarder et à écouter par cette fente… que vous voyez à cette cloison ; il ne me reste que cinq culottes goudronnées à placer ; ils sont là à courir bon bord ; c’est l’histoire de rire en attendant de pousser au large. Vous pouvez les juger ; ils vont tout à l’heure être saouls comme des soldats, et vous savez, mon officier, qu’alors on se déboutonne, qu’on fait voir sous quelle aire de vent on a l’habitude de naviguer. Vous ferez votre choix d’après ce que vous aurez vu, et nous nous entendrons pour le reste. Je vous laisse, mon officier. »

Je collai mon œil à la fente, et je vis les cinq matelots assis autour d’une table noire et grasse, éclairée par la lueur douteuse d’une lampe. Deux femmes envinées, l’œil brillant, les cheveux épars, à la voix rauque, leur versaient à boire : ils étaient ivres ou à peu près. Au bout de cinq minutes, deux tombèrent sous la table.

Ils restaient trois : un jeune garçon de vingt ans blond et frais comme une fille ; le second était basané, vigoureux, bien découplé, et pouvant avoir quarante ans ; quant au troisième, je ne pus voir sa figure, car il tenait sa tête cachée dans ses mains.

— Pour de vieux caïmans à peau salée, ils portent b… mal la voile, dit le jeune garçon en poussant dédaigneusement du pied le corps des deux matelots qui roulèrent sous les bancs… Allons, toi… la Jambe de bois, verse… verse donc, cordieu ! le gosier me démange… »

Il s’adressait à une des deux femmes qui avait effectivement une jambe de bois…

Il vida prestement son verre, et continua, après s’être essuyé la bouche au revers de sa manche, et s’adressant à son compagnon basané…

« Est-ce que tu es aussi à la cape,… toi, Pierre ? Eh ! mon matelot…

— Non, – dit l’autre en baisant bruyamment les joues marbrées de sa compagne, qui rajustait sa coiffe… – Mais je pense que nous filons notre câble d’une drôle de manière… et que, si nous trouvons à embarquer, il nous restera de nos avances à peu près de quoi mettre dans l’œil d’un marsouin, et encore ça ne le fera pas loucher…

— Bah, bah !… on embarque ici et au premier port étranger on prend de l’air ; on s’arrange avec un autre navire… et en chasse… sabordé le capitaine… comme nous avons fait à Saint-Thomas ; tu sais bien… heim !… matelot ?…

— Je le sais si bien que nous avons gagné quarante gourdes au change ; que le capitaine a été obligé de prendre deux nègres pour nous remplacer, et qu’ils ont si bêtement manœuvré pendant un grain, que la Petite Nanette a chaviré au débouquement, et que le capitaine a été noyé…

— C’est sacredieu vrai, – dit l’autre avec un éclat de rire ; – noyé comme un chien, noyé… aussi vrai que nous sommes aujourd’hui le 13 octobre, et que j’ai donné ma dernière gourde à ma mère !… »

Je pensai intérieurement que ni l’un ni l’autre de ces deux compagnons ne mettrait jamais le pied sur mon navire. J’allais me retirer, fort peu satisfait de ma visite à Yvon-Polard, lorsque le marin qui n’avait dit mot jusque-là leva vivement sa tête d’entre ses deux mains, et s’écria avec un accent indéfinissable :

« Qui parle ici et du 13 octobre et de mère ?… »

Ce fut alors un hourra général, et des éclats de rire retentirent dans la chambre.

« Enfin, dit le jeune matelot, il a largué le câble qui amarrait sa langue.

— C’est heureux qu’il ne fasse plus le milord ; on n’est pourtant pas trop déchirée, – dit la Jambe de bois en ajustant son fichu.

— Veux-tu un coup de grog, – dit Pierre en lui tendant un verre.

— À sa santé, car il est fou, » dit l’autre femme.

Et ils se mirent tous à hurler, en frappant sur la table avec leurs gobelets de fer-blanc, « à sa santé ! à sa santé !… » tandis que lui les regardait fixement et avec mépris.

Il pouvait avoir trente ans ; ses traits étaient beaux mais pâles ; ses cheveux noirs se joignaient à d’épais favoris noirs qui encadraient sa figure rude et sévère.

Du reste, il portait un costume de matelot, de simple matelot, mais propre et soigné…

« À sa santé !… à sa santé ! – crièrent encore les autres avec un redoublement de rire et de bruit…

— Tu n’entends donc pas, sauvage ! – hurla le jeune garçon, les yeux remplis de vin, les lèvres violettes et les bras tremblants et lourds.

— On boit à la santé, monsieur l’Air-en-Dessous, – dit la Jambe-de-Bois eu le tirant par la manche de sa veste.

— Allons, bois donc ; tu nous embêtes à la fin, » dit Pierre, tout à fait ivre, en lui heurtant violemment le verre contre les lèvres…

Ici je ne distinguai plus rien, car du premier coup de poing que donna l’homme pâle, la lampe s’éteignit, mais j’entendis un tapage infernal, des blasphèmes, des cris de douleur et de joie cruelle, et dominant sur le tout, la voix de l’homme pâle, qui criait : « Ah ! chiens, vous parlez de mère et du 13 octobre ; par Satan ! ce sera la dernière fois… »

Comme les gémissements devinrent étouffés, j’allais sortir pour appeler Polard, lorsqu’il parut.

« Allez vite, – lui dis-je, – ils se tuent là-dedans...

— Ah bah !… mon officier, c’est l’histoire de rire ;… ils jouent.

— Les couteaux sont de la partie, – lui dis-je.

— Est-ce que Ulrik s’en est mêlé ? – me demanda-t-il.

— Comment ? Ulrik…

— Oui, mon officier, le grand pâle, il s’appelle Ulrik ; c’est qu’il est brutal en diable… et fort, fort comme un cabestan…

— Oui, oui, il s’en est mêlé ; ainsi, allez vite, car ils s’égorgent… Entendez-vous ces cris ?

— Ah bah !… N’y a pas de mal, mon officier ; petite pluie abat le gros grain. Avez-vous fait votre choix ?…

— D’abord, maître Polard, deux étaient ivres-morts…

— Je parie que c’est Cavelier et Jangras…

— C’est possible… Les deux autres m’ont l’air de vrais corsaires.

— Le petit blond… pas vrai, mon officier, et le gros noirot ?… Vous avez raison… Deux faï-chiens, deux carognes… Vous venez de la part du brave commandant B***, je ne voudrais pas vous tromper. Ici, il n’y a que Ulrik qui puisse vous convenir : c’est fort, c’est sage, mais sombre et taciturne en diable.

— Va pour Ulrik, – lui dis-je tout rêveur ; – vous me l’enverrez à bord demain au coup de canon.

— Suffit, mon officier ; j’irai avec ! lui pour les avances, comme de juste.

— À la bonne heure, je vous attends. »

Au point du jour, Polard était à mon bord avec Ulrik ; je les fis tous deux descendre dans ma chambre.

« Capitaine, – dit Polard, – voici Ulrik dont je vous ai parlé…

— Approche, » lui dis-je.

Il s’approcha. « Où as-tu navigué en dernier lieu ?

— J’arrive de Lima, capitaine, passager sur le brick l’Alexandre.

— Passager !...

— Oui, capitaine.

— Pourquoi pas matelot ?

— Parce que j’étais passager, capitaine.

— Et que faisais-tu à Lima ?

— Je naviguais dans la mer du Sud… au service des Colombiens…

— Ah ! diable… As-tu des papiers ?…

— Non…

— Aucun ?

— Si… un certificat du capitaine de l’Alexandre… Le voici…

— Il est bon… Veux-tu venir à mon bord ?

— Comme vous voudrez, mais je ne vous y engage guère.

— Comment ?

— Je m’entends, capitaine.

— Ne l’écoutez pas, – dit Polard, – c’est un braque ; d’ailleurs, il me doit deux mois d’auberge ; s’il fait l’original, je le mets dehors, et il ira coucher et vivre où il voudra…

— Alors, capitaine, prenez-moi… mais tant pis pour vous…

— C’est dit, je t’arrête… Polard, envoyez-lui son coffre ici ; nous compterons après pour ce qu’il vous doit… Et toi, mon garçon, tu vas aller là-haut, on est en train de rider les haubans et d’enverguer un hunier ; nous verrons ce que tu sais… Va… Voilà ta pièce d’amarrage (le denier d’adieu). »

J’avoue que la bizarrerie de cet homme m’avait singulièrement frappé et presque décidé à le retenir à mon bord.

D’ailleurs, sa figure, quoique sombre et triste, ne présageait rien de fatal…

Huit jours après, j’avais choisi Ulrik pour maître d’équipage, car jamais matelot ne s’était montré plus habile, plus prompt, plus entendu et plus au fait du service…

D’une régularité parfaite, il ne descendait jamais à terre ; son service fini, il allait s’asseoir dans les porte-haubans d’artimon, et restait là des heures entières sombre et silencieux.

L’équipage, qui le craignait comme le feu, l’avait surnommé le Croque-Mort.

Mon chargement fait, je mis à la voile le vendredi du 21 novembre, et sortis du port avec une jolie brise de S.-O. J’allais à Buénos-Ayres.

Ulrik avait été plus sombre qu’à l’ordinaire le jour de l’appareillage… Il s’était approché plusieurs fois de moi comme pour me parler, puis s’était retiré sans mot dire.

Vers le soir la brise fraîchit ; je fis serrer les perroquets, et nous louvoyâmes sous nos basses voiles pour nous tenir écartés de la côte…

« Eh bien ! maître, – dis-je à Ulrik, – il vente bon frais… Qu’en penses-tu ?…

— Capitaine,… je vous avais prévenu, – me répondit-il d’un air grave et solennel qui m’imposa.

— Que veux-tu dire ? »

Lui, sans répondre à ma question, me saisit fortement le bras, et murmura tout bas : « Faites sur-le-champ amener les perroquets et mettre les huniers au bas ris… le grain approche… la tempête sera affreuse… affreuse, je le sens là, » me dit-il en enfonçant ses ongles dans sa poitrine velue.

J’obéis machinalement, et bien m’en prit, car à peine cette manœuvre était-elle exécutée, que le vent souffla du N.-E. avec une furieuse violence ; le jour baissa tout à coup et la mer devint horrible…

Nous passâmes la nuit sur le pont, et au point du jour le temps étant par trop forcé, nous relâchâmes au Havre…

Quand nous fûmes mouillés, Ulrik entra dans ma chambre, où je m’étais retiré pour prendre un peu de repos…

« Capitaine, – me dit-il, – je vous quitte.

— Tu me quittes, et pourquoi ?

— Je ne puis vous le dire… mais il le faut… pour vous…

— Non, pardieu !… tu m’es trop utile… Où trouverais-je un maître comme toi ?… Du tout, tu resteras…, et j’augmenterai ta paye…

— Alors je déserterai…

— Non, car je te consignerai à bord, dans ta chambre et je te mettrai aux fers, s’il le faut…

— Vous le voulez donc ?… À la bonne heure… Vous verrez… »

Et en prononçant ces mots, ses grands yeux gris prirent une singulière expression de pitié…

Mais le lendemain de cette entrevue, je ne sais pourquoi de sourdes rumeurs circulèrent dans mon équipage…

« C’est ce chien de Croque-Mort qui nous porte malheur, – disaient les uns…

— Avec un b… comme ça à bord, c’est à y laisser sa peau… »

Dès longtemps je connaissais la singulière superstition des matelots, qui attribuaient tous les événements pénibles de la navigation à un seul, espèce de bouc d’Israël qui était responsable de tout ce qui pouvait arriver de fâcheux : je fis en conséquence donner quarante bons coups de corde à chacun des deux meneurs qui avaient propagé ces idées stupides, et j’enfermai Ulrik dans sa chambre ; puis je fis mettre à la voile le jour même, car la brise avait molli.

Nous sortîmes du Havre le 26, avec un bon vent qui nous éloigna bientôt du rivage. Une fois au large, je rendis la liberté à Ulrik.

« On a donc tanné le cuir à quelqu’un, capitaine ? – me demanda-t-il.

— Un peu, à deux chiens… qui t’indiquaient à l’équipage comme cause du mauvais temps, comme si ton souffle faisait grossir la mer, crever les voiles ou craquer les mâts !…

— Peut-être, » dit-il sourdement.

Je haussai les épaules et laissai mon pauvre maître, que je crus timbré.

Par une inexplicable fatalité, à la hauteur des îles de Palme et de Fer (Canaries), comme je faisais gouverner dans l’espoir de prendre connaissance de l’île Saint-Antoine, le temps se chargea de grains : la brise se fit, il venta grand frais, et la tempête devint bientôt si violente, que dans une bourrasque mon petit mât d’hune et mon bâton de foc furent emportés.

Alors une affreuse idée s’empara de l’équipage, consterné de cette perte, et les matelots s’avancèrent vers moi en poussant avec un horrible accent de rage ces cris frénétiques : « À la mer ! à la mer, le Croque-Mort !… Il est cause de tout… »

Je frémis… et regardais Ulrik. Pour la première fois, je le vis sourire… mais quel sourire, mon Dieu !

« Infâmes, – m’écriai-je en m’armant d’un anspect, – je vous assommerai comme des chiens si vous faites un seul pas.

— À la mer… à la mer !… Nous ne voulons pas sombrer pour lui… À la mer !… »

Ils s’approchèrent encore. Je me jetai au-devant d’Ulrik, qui me dit ; « Laissez-les faire ; c’est écrit.

— Laisser commettre un assassinat de sang-froid !… Non ! non… Descends dans ma chambre, tu y trouveras mes pistolets ; tu remonteras avec… En attendant, je vais les maintenir… »

Et ce disant, je tournai rapidement mon anspect en m’avançant vers eux.

« Pardon, capitaine… mais le Croque-Mort y passera, – dit l’un d’eux.

— Oui, oui, il y passera, – répétèrent-ils avec fureur. »

Et leurs cris dominaient le sifflement de la tempête.

Au même instant, un nœud d’agui me fut lancé ; je tombai sur le pont et fus garrotté en un moment… J’écumais de rage en voyant Ulrik calme, les attendre impassible…

« À son tour maintenant, » cria le maître voilier, homme d’une taille énorme, en s’avançant vers Ulrik.

En ce moment, la tempête était si furieuse, que le navire donna un violent coup de roulis, et presque tous les matelots roulèrent sur le pont.

« Profite de l’embellie ! – criai-je à Ulrik… – À ma chambre !… »

Mais lui, s’élançant après les haubans d’artimon, fut d’un bond sur la lisse du navire.

« Je devrais, – cria-t-il aux matelots, qui se relevèrent blasphémant, – je devrais vous laisser commettre un crime inutile, car ma mort ne peut vous sauver que si elle est volontaire… Ce n’est pas pour vous, mais pour le capitaine, car il a une mère… une mère ! » répéta-t-il avec un affreux grincement de dents.

Et il secouait les cordages avec fureur.

Je vivrais, je crois, cent ans, que je n’oublierai jamais ce sombre tableau. Je le vois encore, lui Ulrik, cramponné aux haubans, les cheveux flottants, sa pâle figure qui se détachait blanche sur le gris foncé du ciel, ses yeux flamboyants et les hideuses contorsions de sa bouche hurlant le mot… mère…

L’équipage resta pétrifié, comme fasciné par cette résolution inconcevable ; resta immobile, le regard fixe, attachant sur Ulrik des yeux hagards.

« Adieu donc, capitaine… »

Ce furent ses dernières paroles, car il disparut.

« Hourra… hourra, vilain Croque-Mort ! » cria l’équipage en frappant des mains.

On vint poliment me dégager de mes liens.

Je croyais rêver.

Le timonier, qui tenait la barre, fut renversé par un coup de mer, le navire vint au vent, et nous faillîmes engager. Cette violente secousse et cet effroyable péril me firent revenir à moi… Je me précipitai sur la barre, et j’y restai… commandant la manœuvre de ce poste, car le temps pressait.

« Vous voyez, chiens, – leur criai-je, – que le ciel vous punit de votre atroce forfait… La mort de ce malheureux fait-elle cesser la tempête ? Elle augmente au contraire, elle augmente… Malédiction !… Dans une heure peut-être, nous irons le rejoindre… lui… »

L’équipage fut un peu démoralisé ; quelques-uns baissèrent la tête lorsque l’infernal voilier reparut au grand panneau, portant un coffre…

« Va donc dans le même tombeau que ton maître le Croque-Mort ! et que le bon Dieu nous laisse en repos, car nous n’avons plus rien à ce matelot de l’enfer. »

Et le coffre fut lancé par-dessus le bord, aux acclamations de tout l’équipage, persuadé que la tempête cesserait quand il n’y aurait plus rien à bord qui eût appartenu au pauvre Ulrik…

Au contraire, la tempête redoubla de violence. J’entendis une horrible explosion ; c’était notre grande voile que le vent venait d’emporter, d’emporter si rapidement, que je ne vis qu’un point blanc tourbillonner et disparaître en une seconde.

« Malédiction… enfer !… – criai-je… – Dieu est juste !…

— C’est qu’il y a encore ici quelque chose au Croque-Mort, – dit l’imperturbable voilier. – Mousse, descends et cherche, et gare à ta peau si tu ne trouves rien… »

____________

 

Cinq minutes après, le mousse remonta avec un vieux, vieux bonnet de laine rouge, oublié dans un coin de la chambre d’Ulrik…

« Allons, – dit le voilier en le jetant à la mer, – allons, on n’a plus rien à lui… Tais-toi, et fais calme… »

Un hasard… (était-ce un hasard ?) ou trois dernières raffales qui nous avaient durement drossés fussent, comme on dit, la queue du grain… Le vent tomba, le ciel s’éclaircit, la brise souffla légère et la mer se calma… Depuis ce moment, notre traversée fut heureuse, fut la plus heureuse que j’aie faite, et nous arrivâmes à Buénos-Ayres le 1er janvier.

N.B. Le lecteur m’excusera de ne pas lui dévoiler le mystère ou la fatalité qui semble se rattacher au mot mère et au nombre treize ; mais ne l’ayant jamais su moi-même, je n’ai rien voulu ajouter qui pût dénaturer un fait vrai.

VOYAGES

ET

AVENTURES SUR MER

DE NARCISSE GELIN,

PARISIEN.

CHAPITRE PREMIER.

COMMENT NARCISSE GELIN EUT L’IDÉE DE VOIR LA MER EN REGARDANT UN MOULIN À VENT.

Narcisse Gelin était un bon jeune homme, bien doux et bien honnête ; son père, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de mercerie, rue du Cadran, lui fit donner une éducation libérale.

Aussi à dix-neuf ans, trois mois et un jour, Narcisse Gelin ayant terminé sa philosophie, aurait pu, s’il eût voulu, raisonner fort proprement sur l’âme et les idées innées ; mais Narcisse préféra ne pas raisonner du tout.

Doué d’une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée, sentant bouillonner en lui l’âme d’un poète, il dit à son père Bernard Gelin :

« Je serai poète… je suis poète.

— Sois donc poète, – dit Bernard, qui exécrait ses voisins et adorait son fils. – D’autant plus, – ajouta-t-il, – que ça vexera Jamot l’épicier, dont le fils n’est qu’un homme de lettres. »

Et voilà comment Narcisse fut poète.

Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie aux Batignoles, à Vincennes et aux Prés-Saint-Gervais. Il se pâmait devant les arbres poudreux des grandes routes, s’extasiait devant les moulins à vent, dont la meule insouciante broie également le froment du riche et du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent aux voiles d’un navire

À cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n’avait jamais vu de navire, tressaillit. Tout à coup une pensée soudaine l’illumina : « La véritable poésie n’est pas décidément sur terre, – se dit-il ; – elle est sur mer : là, une vie rude et énergique ; là, des tempêtes ; là, des combats ; là, des hommes forts ; là, des hommes âpres ; là, des hommes à part… Je verrai la mer, j’irai sur mer. »

Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina, tortura tant et si bien Bernard Gelin que le bonhomme fit une petite pacotille d’objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies. Il ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.

Or il avait choisi Brest comme lieu d’embarquement, parce qu’un cousin de sa mère était écrivain du port.

Narcisse, arrivant à Brest, fut droit chez le cousin, lui exposa ses désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.

Le cousin était justement l’intime du capitaine de la Cauchoise, jolie goélette en chargement pour la Martinique.

Le cousin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur la Cauchoise. Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. La Cauchoise lui paraissait assez vulgaire ; pourtant il se décida, le choix étant très borné dans ce port militaire. Mais, en vérité, il eût bien donné dix louis de plus pour que la goélette se fût nommée l’Ondine ou la Phébé. Il fallut donc se résigner ; d’ailleurs il comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait s’appeler au moins d’Artimon ou Stribord. – Point, le capitaine s’appelait Hochard ! ! ! – Malgré son bon naturel, ce fut un tort que Narcisse ne lui pardonna jamais.

On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau jour pour Narcisse que le jour où son cousin lui dit : « Il faut pourtant faire connaissance avec votre navire : allons à bord. »

Ils s’embarquèrent à Recouvrance dans un bateau de passage, et se dirigèrent vers la Cauchoise, mouillée en grande rade pour faciliter son appareillage. La houle était forte, le canot, petit et conduit par un Plougastel, roulait d’une affreuse manière. Narcisse comptait sur un accident, une émotion forte. Il n’eut que mal au cœur.

On accosta la goélette. Narcisse faillit tomber deux fois à l’eau ; mais, avec l’aide du cousin, il se guinda sur le pont.

En le parcourant d’un air effaré, il cherchait des visages rudes, marques, bronzés, des têtes de forban. Il vit trois Bas-Normands blonds, frais et roses, qui buvaient du cidre sur l’avant et jouaient à la drogue.

Deux autres marins lavaient et étendaient du linge sur l’avant du navire.

« Il ne leur manque plus que de repasser pour être de parfaites blanchisseuses, » pensa Narcisse avec une cruelle répugnance. Narcisse fut introduit chez le capitaine Hochard ; le capitaine n’était pas seul ; il fit signe aux nouveau-venus de s’asseoir, et continua la conversation qu’il avait commencée avec un homme d’un embonpoint extraordinaire, qui se tenait debout devant lui.

Narcisse put à son aise examiner le lieu où il se trouvait : c’était une petite chambre boisée comme à terre, un canapé comme à terre, des chaises, une table, un plafond, une fenêtre, des gravures encadrées, tout cela comme à terre.

Narcisse soupira, et, avant d’abaisser ses regards sur le capitaine, il se figura, par la pensée, l’homme qui devait commander à la tempête, braver les éléments en furie.

Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux flamboyants. Il regarda et vit M. Hochard ; c’était un homme de quarante ans à peu près, d’une taille moyenne, maigre, d’une physionomie insignifiante, fort poli, des manières communes, mais prévenantes ; de plus il portait une perruque blonde, des boucles d’oreilles, une redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des souliers à boucles. Il est impossible de se rendre compte de l’affreux serrement de cœur qu’éprouva Narcisse quand il eut complété cet ignoble et prosaïque signalement.

De ce moment, il se proposa de demander au cousin s’il n’y aurait pas moyen de débarquer en accordant une indemnité au capitaine.

Pour se distraire, il se prit à examiner l’interlocuteur de M. Hochard.

On l’a dit, l’interlocuteur était fort gros, d’une haute taille, chauve et très coloré ; deux petits yeux gris toujours en mouvement donnaient une rare expression de vivacité à sa bonne et joviale figure ; son costume était celui d’un homme du peuple, une veste et un pantalon.

« Allons, allons, monsieur le capitaine, – disait le gros homme, – soyez raisonnable ; ne rançonnez pas un pauvre diable comme moi ; en vérité, six cents francs pour moi et mes caisses…, c’est aussi par trop cher…

— Comme vous voudrez, – répondit le capitaine ; – mais je n’ai qu’un prix, et je ne fais jamais marchander mes chalands.

— Ses chalands !… » Narcisse n’y tenait plus ; il se croyait assis près du comptoir paternel de la rue du Cadran.

« Mais enfin, – disait le gros homme, – que fait un homme de plus ou de moins sur un équipage comme le vôtre… monsieur le capitaine ?

— Cela fait un dixième, voilà tout.

— Eh bien !… dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu’à manger avec vos matelots, monsieur le capitaine.

— Je n’ai pas deux prix, je vous l’ai déjà dit, – répondit imperturbablement le froid M. Hochard. – Je ne surfais jamais. »

Ces débats faisaient bouillir l’âme de poète de Narcisse.

« Allons donc, puisqu’il faut en passer par là, – dit le gros homme avec un profond soupir ; – mais une dernière condition, monsieur le capitaine : mes caisses ont besoin d’air ; je ne voudrais pas qu’elles fussent descendues dans la calle au moins ; vous savez ce qu’elles contiennent, et l’humidité les pourrait gâter.

— On les placera dans le faux pont.

— Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine ?

— Quand il vous plaira…

— Voilà votre argent, c’est chose faite, monsieur le capitaine, » dit le gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit en trébuchant.

« En voilà un qui n’a pas le pied marin, – dit le cousin.

— C’est un pauvre diable ; il va faire voir des figures de cire aux Antilles, – dit le capitaine.

— Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil, – riposta ingénieusement le cousin.

— Ma foi, ça le regarde. » Puis, saluant Narcisse, M. Hochard continua avec sa voix monotone :

« Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l’espère bien ; aussi je suis enchanté, monsieur, de faire votre connaissance ; j’ose croire que nous nous entendrons bien : vous serez ici comme chez vous, comme à terre, mon Dieu… pas la moindre différence. Je vous le répète… comme à terre. »

Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.

« Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise faite, nous gagnons les Açores, les vents alisés, et nous arrivons à la Martinique… comme sur des roulettes. »

Narcisse était désespéré…

« Pourtant, capitaine, – dit-il, – on n’a jamais vu de traversée sans tempête… sans…

— Bon Dieu ! que dites-vous là, mon cher monsieur ? Je suis à ma vingt-unième année de navigation, et, excepté quelques petits coups de vent par-ci par-là, j’ai toujours été favorisé de temps superbes… de temps magnifiques.

— Que le diable t’étrangle, toi et tes temps superbes, – pensa Narcisse, malgré le peu de logique de ce souhait.

— Si nous partions au mois de février ou mars, je ne dis pas, nous aurions bien à craindre quelque petite queue d’équinoxe ; mais au mois de juillet !… – ajouta-t-il avec un air de joyeuse et intime conviction ; ah ! mon Dieu… au mois de juillet… vous ne vous apercevez seulement pas que vous avez quitté la terre.

— Comme c’est agréable, » pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti violemment : « Ne pourrai-je pas débarquer de votre bord, monsieur ? – demanda-t-il au capitaine.

— Dieu du ciel ! et pourquoi ? Où trouverez-vous un meilleur navire, monsieur ? Et quel équipage ! Des Bas-Normands doux et rangés comme des filles ! ça se mène avec un fil ; jamais un mot plus haut que l’autre ; c’est sage et tranquille ; jamais ça ne jure… Voyez-vous, pour la morale ou non, j’ai mes principes là-dessus, et je m’en suis bien trouvé ; aussi est-ce moi qui ai toujours passé les religieuses que le gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes filles n’ont jamais eu à rougir d’un mot inconvenant…

— Allons… il ne manquait plus que cela, dit impétueusement Narcisse…

— Sans doute, monsieur, je vous le répète, pour les égards, la sûreté, la tranquillité et les bonnes mœurs, vous ne trouverez jamais mieux que la Cauchoise. Aussi, croyez-moi, restez-y. – D’ailleurs, votre passage est arrêté, payé d’avance, signé ; il me serait impossible de vous rendre un sou de ce que vous m’avez donné. – C’est la loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances…

— Non, monsieur, c’est inutile, – dit Narcisse atterré, foudroyé. – Le mal est fait, je le subirai, mais c’est une leçon dont je profiterai… »

Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses litanies sur la sûreté, les égards et la politesse… Narcisse remonta courroucé sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut à bord de la Cauchoise que le jour de l’appareillage. Ce jour-là, il avait rencontré sur le port l’homme aux figures de cire qui lui avait proposé de prendre une chaloupe à eux deux pour porter leurs bagages.

Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras, et lui dit, les larmes aux yeux :

« Vous le voyez, cousin, vous le voyez… Un temps magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe. Comme c’est amusant ! Embarquez-vous donc après cela… cherchez donc des émotions, des mœurs tranchées ! oh ! si c’était à refaire !… »

L’homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant observer que la goélette avait déjà fait deux fois le signal de venir à bord.

Narcisse se précipita dans la chaloupe en maugréant.

— Vous n’avez jamais navigué, monsieur ? – lui demanda le gros homme.

— Non ; et vous ?

— Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon monsieur ; je m’en vais aux îles pour montrer ces figures-là et tâcher de gagner mon pauvre pain.

— Que représentent vos figures ? – demanda machinalement Narcisse.

— Cette caisse-là… – répondit le gros homme, en montrant une des deux boîtes (elles avaient chacune à peu près six pieds de long sur quatre de large et d’épaisseur). – Celle-là représente la passion de notre Seigneur, mon bon monsieur, et celle-ci le grand Napoléon, un Albinos aux yeux rouges, et sa sainteté le Pape, mon bon monsieur.

— Ça m’est bien égal, pourquoi me dites-vous cela ? – répondit Narcisse, enchanté de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu’un.

— Je vous dis cela, – dit le gros homme avec soumission, – parce que vous me le demandez, mon bon monsieur.

— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous, intrigant, » hurla Narcisse, qui rugissait en voyant les rayons d’un beau soleil de juillet étinceler sur les vagues.

On accosta la goélette… Le gros homme fit monter ses caisses à bord avec des précautions inouïes, et surveilla lui-même leur emménagement. Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse avec laquelle il descendait les échelles des panneaux, et les bonnes gens riaient aux larmes en lui nommant les mâts et les manœuvres dont il écorchait les noms de la façon du monde la plus grotesque.

Le soir, à cinq heures un quart, la Cauchoise donna dans la panne, sortit du goulet, et suivit le Cap à l’ouest-sud-ouest, par un joli frais du nord-est.

Narcisse resta sur le pont jusqu’au coucher du soleil, et au moment où cet admirable spectacle rallumait en lui le flambeau de la poésie, comme il allait savourer cet important tableau, qu’il regardait comme une compensation bien due à ses éternelles déceptions, il fut pris du mal de mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.

L’homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu’au soir et continua d’amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.

Seulement, au moment de descendre dans le faux pont, passant près du taquet, qui retenait l’écoute de grande voile, il s’aperçut que cette manœuvre n’était pas assez serrée, et, regardant bien si personne ne l’observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du taquet avec l’habileté d’un marin consommé ; puis il alla voir ses caisses.

CHAPITRE II.

DES CHOSES SURPRENANTES QUE VIT NARCISSE GELIN DANS L’ENTREPÔT DE LA GOÉLETTE.

Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait. – Je ne dirai pas Dieu, car Narcisse avait reçu une éducation libérale, et le beau de l’éducation libérale est de ne pas croire en Dieu ; – mais Narcisse invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses…

« Muses, – disait-il, – envoyez-moi, s’il vous plaît, un événement, une tempête, un naufrage quoi que ce soit… mais de la poésie, pour Dieu de la poésie ! J’ai quitté la boutique paternelle, mon foyer domestique, Paris, mon département, mon pays ! la France ! ma belle France, et vous comprenez bien, muses, que ce n’est pas pour vivre avec des commerçants, entendre parler commerce et marché, poivre et sucre… que l’on s’abandonne aux caprices des flots, au souffle dévorant de la tempête… Ainsi de la poésie… ô muses !… quelque chose de tranché, de heurté, de bizarre, de terrible, s’il vous plaît. »

Je ne sais si les muses l’entendirent ; mais il se passa tout à coup quelque chose de fort singulier dans l’entrepont de la goélette.

Le cadre (ou lit) de Narcisse était suspendu à l’arrière de cet entrepont au milieu d’un petit entourage en toile qu’on lui avait galamment installé ; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond, un espace restait vide, et, à travers cette lucarne improvisée, Narcisse put jeter un coup d’œil investigateur dans le faux pont.

Cet entrepont était faiblement éclairé par la lueur d’un fanal placé près de l’archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux caisses de l’élève de Curtius, posées droites et appuyées sur la muraille du navire.

Tout à coup Narcisse aperçut une masse qui lui parut d’abord informe, mais qui se dessina bientôt. Dans cette masse, il reconnut le gros homme, l’homme aux figures de cire.

« Le vil industriel vient voir ses caisses, – pensa Narcisse. – Va ! butor à l’âme vénale, pense à ton commerce, penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez heureux, assez robuste pour ne pas éprouver le mal de mer, au lieu de te laisser aller au doux far-niente de tes rêveries, à voir trembler dans la mer les étoiles du ciel, à entendre… »

Mais Narcisse interrompit tout à coup sa période, ouvrit des yeux énormes, suspendit sa respiration. Il crut rêver. – L’homme aux figures de cire s’était approché de ses caisses, et, après un moment d’incertitude, il avait poussé un ressort. – Le couvercle de la première caisse s’abaissait, et, à la lueur incertaine du fanal, Narcisse aperçut dans le fond trois figures : quelles figures ! et ce n’était ni un Albinos, ni le grand Napoléon, ni sa sainteté le Pape.

« C’est sans doute la caisse à la Passion, – pensa Narcisse ; – mais je ne vois pas le Christ. »

En effet, il n’y avait pas de Christ non plus.

« Après tout, – pensa encore le fils du mercier, – il ne les a pas habillés pour la route, de peur d’abîmer leurs costumes. »

Mais voici que la scène change.

À un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la boîte, en sortent, et s’avancent empesées, droites et roides.

« Cet homme-là est un sorcier ou un furieux mécanicien, » se dit Narcisse en sentant le froid lui gagner les reins.

Mais voici que les trois figures étendent les bras, se détirent, se secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.

« Pour le coup, ceci devient trop poétique ; c’est forcé ; ce n’est pas nature, » pensa Narcisse en retombant glacé sur son oreiller.

Mais il voulut voir jusqu’à la fin le dénouement de cette scène. Son âme de poète se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et continua de regarder. Quand il se remit à sa lucarne, le gros homme avait sans doute ouvert aussi la boîte à la Passion ; car, au lieu de trois ils étaient six, sans compter l’industriel, six armés jusqu’aux dents, – et la lumière du fanal luisait, étincelait sur les lames de longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.

« Sommes-nous parés ? – dit le gros homme à voix basse…

— Oui…

— Adieu ! Va ! » fit le Curtius. Et, lestes et adroits comme des chats sauvages, ils se hissèrent par les deux panneaux entrouverts.

Narcisse Gelin n’eut pas la force de pousser un cri ; la sueur ruisselait de son front : il commençait à comprendre que ce pouvait bien être des pirates.

Et ce doute se changea en conviction, lorsque, après quelques cris étouffés, quelques trépignements sur le pont, il y eut un moment de silence à bord de la Cauchoise, et puis qu’un immense et retentissant hourra ébranla la goélette jusque dans sa membrure.

Tout à fait fixé sur la moralité du gros homme, Narcisse le considéra dès lors comme un chef de pirates, et l’Albinos, le grand Napoléon, sa sainteté le Pape, Jésus-Christ et les acteurs de la Passion comme des scélérats de sa troupe qui pouvaient avoir jeté à l’eau le capitaine Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si bonnes mœurs.

Il y avait du vrai dans ses conjectures ; et, par une singulière fatalité, par un étonnant caprice de notre organisation, cet événement qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu’il lui promettait une vie rude et forte, des mœurs tranchées, heurtées ; cet événement, dis-je, le trouva froid et prosaïque ; on eût dit que son âme de poète avait été frappée du même coup de poignard qui frappa au cœur l’honorable capitaine.

Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez poétique, il le regretta même : il le poétisa aux dépens du gros élève de Curtius ; il poétisa tout, jusqu’aux matelots bas-normands, qu’il avait maudits : eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens ; il vit une belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut sublime ; cette goélette transportant tout à l’heure d’un monde à l’autre cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers, lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu’il préférait de beaucoup à celle de la Cauchoise, maintenant montée par une demi-douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le pillage.

Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses Idylles, ses jolis moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs si parfumées : oh ! qu’il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et leurs danses, et leurs chants et la violette, et le corset des jeunes filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux, et la nuit paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du lac !…

« Oh ! – disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson prodigieux… – Oh ! voilà une poésie vraie, douce et consolante ! Oh ! que je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit ruisseau qui glisse sur le sable, – les figures les plus tannées, les plus cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d’enfant ou déjeune fille… – Un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs, et déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du mois de mai, au lever d’un beau soleil.

De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets, Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en face.

« Que vont-ils faire de moi ? » se disait-il…

Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu’un coup de canon retentit longuement sur l’immensité de la mer…

« Qu’est-ce que cela ? – pensa Narcisse, – je n’ai pas vu de canon à bord. »

Un bruit sec accompagné d’un sifflement assez aigu, l’étonna bien davantage, surtout quand il vit un boulet d’une jolie taille entrer par le flanc du bâtiment, ricocher sur le plancher, du plancher au plafond, et du plafond aller se loger à moitié dans le bord opposé…

« Je suis perdu, » dit le poète, les dents serrées, s’évanouissant de terreur.

CHAPITRE III.

CE QUI ADVINT À NARCISSE GELIN, ET COMMENT IL EUT DE TERRIBLES SUJETS DE STUPÉFACTION.

Quand Narcisse Gelin revint à lui, il était au grand air sur le pont de la goélette, les fers aux pieds et aux mains, placé entre deux marins vêtus d’un pantalon blanc, d’une veste bleue et d’un petit chapeau couvert d’une coiffe blanche fort propre ; chacun était armé d’un sabre.

Il tourna la tête, le malheureux, et il vit l’homme aux figures de cire, accommodé comme lui, et ses six compagnons verrouillés et cadenassés de la même façon, soumis à la même surveillance.

Puis à une encablure de la goélette, un beau brick de guerre, étroit, hardi, allongé, – pour le moment en panne, et portant à sa corne un large pavillon bleu, à croix rouge et blanche dans un de ses angles. – C’était le pavillon anglais.

« Pourriez-vous me dire, monsieur, dit Narcisse en s’adressant au gros homme, ce que tout cela signifie ?

— Tiens, cet autre !… Je n’y pensais plus… cela signifie, mon garçon, que dans un quart d’heure… Mais, dis-moi, tu vois bien les vergues de ce brick…

— Qu’entendez-vous par les vergues ? – fit gravement Narcisse…

— Ah ! l’animal !… – Ce bâton qui croise le mât en travers… Comprends-tu ?

— Je comprends.

— C’est heureux. – Vois-tu au bout de cela un homme accroupi, à cheval sur ce bâton ?

— Je vois l’homme accroupi.

— Sais-tu ce qu’il fait ?

— Je ne sais ce qu’il fait.

— Il arrange une corde.

— Pour ?

— Pour… nous pendre.

— C’est-à-dire… pour vous pendre… vous ! mais pas moi.

— Ah ! c’te farce…, toi comme nous, donc ; tiens, est-il bégueule celui-là !

— Je ne suis pas bégueule, mais vous comprenez bien, mon cher ami, que cela ne peut pas être, vous êtes des pirates, à la bonne heure, mais je ne suis pas pirate, moi ; je m’appelle Narcisse Gelin, poète connu et domicilié à Paris, passager à bord, et pas du tout de votre bande…

— Alors, dis-leur,… c’est trop juste…

— C’est ce que je compte faire… heureusement voici venir un officier. »

Prenant alors l’air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes :

« Je dois éclairer votre conscience, monsieur l’officier : parti comme passager à bord de la Cauchoise, c’est un heureux hasard que je n’aie pas partagé le sort de l’infortuné capitaine et de ses malheureux ma… »

L’officier l’interrompit alors en anglais, d’un air irrité, et donna dans cette langue un ordre aux matelots qui serrèrent les pouces de Narcisse de façon à les briser…

« Eh bien ! reprit le gros homme, sais-tu ce qu’il vient de dire.

— Mon Dieu, non, – reprit Narcisse, tout tremblant, en regardant ses pouces.

— Il vient de dire : Bâillonnez ce chien, et voilà…

— Mais il n’entend donc pas le français ?

— Pas un mot, ni lui ni les autres.

— Mais, Dieu du ciel, vous savez l’anglais, vous…

— Comme ma langue propre…, mon fils.

— Mais alors, dites-lui… tout… bien vite.

— Du tout… tu m’as appelé intrigant dans la chaloupe. – Tu seras pendu, ça t’apprendra. »

Narcisse allait répliquer, mais le bâillon l’en empêcha.

Il fit quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha peu les Anglais.

« Pour te consoler, – lui dit le gros homme, – je vais t’expliquer tout cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l’on te pend.

« Je m’appelle Benard ; depuis vingt ans je fais la course, il y a environ six mois je montai un lougre, et quel lougre, mon fils ! Je rencontre un brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de gourdes, je l’attaque et le prends. Comme il était un mauvais marcheur, je le coule et son équipage, je garde les gourdes et je file… Ce gredin de brick que tu vois là… me pince au vent le lendemain, je lui parais suspect, il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques paperasses du capitaine que l’on avait bêtement gardées, et il comprend l’histoire.

« Au lieu de nous faire tous pendre, comme il en avait le droit, et comme il va le faire tout à l’heure, il nous met tous aux fers, et nous mène en Angleterre pour faire un exemple.

» Ma foi, là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérâpe du ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me débarque à Calais. De Calais je viens à Brest. – Je vois cette jolie goélette en armement, je fais mon plan avec des amis que j’embauche ; la malice des figures ne va pas mal, cette nuit, nous envoyons le capitaine d’ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands ; tout va bien, très bien, et il faut qu’au petit jour, nous ayons pour réveil-matin une visite de ce gueux d’Anglais. Le même de la fois du lougre, c’est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu ; enfin l’Anglais, ce gueux de même Anglais est venu à bord, a visité les papiers, m’a reconnu, et comme j’ai tout avoué, vu que sans cela j’aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquer à tous un bout de filin autour du cou, car il est bien sûr de ne pas rencontrer parmi nous un cardinal ou un évêque. Je te parie que dans une heure, quoique tu m’aies l’air d’un chanteur, tu auras la respiration si gênée que tu ne pourras seulement pas chanter : J’ai du bon tabac… Ah ! mais voilà le signal, pavillon rouge en berne, c’est la danse… Adieu, mon agneau… Aussi, pourquoi diable m’as-tu appelé intrigant !… »

Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de répondre un mot ; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les yeux et sentit son cœur faillir.

Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l’avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout cela ne trouva écho dans son âme ; il ne pensait qu’à une chose, à la corde qui allait lui serrer le cou, et d’avance son gosier se contractait tellement, qu’il n’aurait pu avaler une goutte d’eau. Le pirate Benard avait merveilleusement deviné le phénomène physiologique : ainsi qu’il l’avait annoncé à Narcisse Gelin, ce dernier eût été dans l’entière impossibilité de chanter : J’ai du bon tabac

On passa les pirates l’un après l’autre à bord du brick. L’un après l’autre on les hissa au bout-dehors de la grande vergue et au bout d’un cartahul, en réservant Benard pour la bonne bouche, comme il disait plaisamment.

Narcisse Gelin et Benard restaient tous deux seuls :

« Après vous, lui dit Benard en ricanant ; et quand le fils du mercier se sentit guinder au bout du cordage, les derniers mots qu’il entendit furent : Ah ! je suis un intrigant ? »

Plaignez le poète.

« C’est tout de même vexant de manquer une aussi belle affaire, » murmurait Benard à moitié chemin de la vergue.

Quand sa tête toucha la bouline : « ah ! dit-il, voilà que je vais faire couic… »

Et puis ce fut tout. Les corps des forbans furent jetés à la mer.

On mit un équipage à bord de la goélette, qui gagna Portsmouth avec le brick.

Le père de Narcisse Gelin dit quelquefois d’un air de supériorité à son voisin Jamot l’épicier : « Mon fils le poète est aux îles il doit y faire une fameuse fortune. »

Depuis trois mois il attend une lettre de Narcisse.

CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.

(CHEVAL NOIR ET CHIEN BLANC).

TRADITION D’ANDALOUSIE.

C’est un bonheur que rencontre souvent la folie…

Shakespeare, Hamlet, act. II, sc. 2

Si nous n’avions jamais aimé si tendrement, si nous n’avions jamais aimé si aveuglément, si nous ne nous étions jamais vus, jamais quittés, nous n’aurions jamais eu nos cœurs brisés…

Burns.

A tu, — por tu, — Para tu. —

Azul y Negro.

§ Ier.

On dit que la folie est un mal, on a tort, c’est un bien. – Pour le fou pas de déception possible. – Le fou qui se croit roi ne perd jamais son royaume. – Le fou qui se croit Dieu ne voit jamais ses autels abattus. – Le fou est peut-être le seul dont la journée soit pleine ; pour lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de néant, où l’âme s’engourdit et se glace. – Comme le grelot sonore qui, tremblant au bonnet du fou, ne rend qu’un son, mais bruit sans cesse… l’âme du fou ne renferme qu’une pensée, mais cette pensée retentit et vibre incessamment.

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Le fou aime tout le monde, car il n’y a pour lui ni envieux ni méchant… si pourtant… il a un ennemi implacable, acharné, qu’il redoute par instinct, – c’est le médecin. Cet ennemi, qui tâche de lui rendre la raison, qui s’obstine à saper son trône, si la folie, fée prodigue et bienfaisante, l’a doté d’un trône. Cet ennemi qui vient méchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux aigrettes de feu… si la fée lui a ouvert les mines éblouissantes de s’Talphaan.

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Pauvre… pauvre fou… il ne demande au monde qu’une couronne de carton… pour diadème,… que quelques cailloux pour écrin ; et on veut encore les lui ôter ! – En vérité, c’est peut-être son infernale habitude d’envie et d’égoïsme qui pousse la société à dire à cette heureuse et folle créature : Ta vie est concentrée dans une illusion qui fait ton bonheur, ta joie de chaque moment ; tu prends ce carton pour une couronne impériale,… ce n’est que du carton, du vil carton fait avec de sales guenilles… entends-tu bien ;… vois plutôt. – Et, les douches aidant, on le lui prouve ; il y a des maisons pour cela, qu’on appelle philanthropiques.

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On dit que la folie est un mal, on a tort : c’est un bien ; – c’est une puissante et profonde exaltation de l’intelligence, – c’est une vie toute spiritualisée ; – une ivresse perpétuelle, une extase sans fin pour le fou. La folie est plus qu’un rêve, plus qu’une vision ; c’est même quelque chose de plus que notre réalité à nous, car notre réalité peut nous échapper, la sienne jamais. – Le fou est poète, il fait de la poésie en action, de la poésie toute positive, il la crée, il la voit, il la touche. – La pierre brute et terne à laquelle il dit : Tu seras étincelante de mille rayons… étincelle à ses yeux. S’il dit aux guichetiers, à vous, à moi : — Vous êtes ma cour, vous êtes mes gentilshommes tout couverts d’or et de soie ; à ses yeux, cela est ainsi qu’il l’a dit.

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Enviez donc le fou qui voit ce qui n’est pas, et plaignez l’homme de froide raison qui voit ce qui est. – Enviez surtout l’insensé qui n’a plus la mémoire ; – cette plaie terrible de l’humanité qui flétrit l’avenir par le passé ; la mémoire, qui fait retentir la douleur d’un jour jusqu’au dernier de nos jours ; la mémoire, qui est aux chagrins profonds ce que l’écho est au bruit.

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Si vous doutez du bonheur des fous,… alors écoutez une histoire bien vraie et bien malheureuse.

§ II.

Prédia est un riche, riche village de cette belle Andalousie si brune et si dorée ; la jolie rivière de Guadaléta le traverse et roule ses flots d’argent sous les noirs et gothiques arceaux d’un pont autrefois bâti par les Maures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules vertes, à fleurs roses qui courent sur les sculptures effacées, et jettent chaque année de nouveaux germes dans les cassures de ces vieilles pierres tristes et sombres.

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Au bout de ce pont, du côté de la plaine, est une maison silencieuse et isolée. – Des palmiers et des acacias touffus, formant un épais rideau de verdure, voilent et ombragent ses murailles ; aussi de cette maison on aperçoit seulement la terrasse, et encore la tente dont elle est couverte ne se déroule-t-elle qu’au souffle de la brise du soir, brise fraîche et parfumée qui, venant de la mer, traverse de grands bois d’orangers en fleurs. – Cette maison est celle de Roméro.

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De Roméro, fils de Madrid, et personne, pas même M. l’alcade, ne sait pourquoi Roméro, fils de Madrid, s’est retiré dans un obscur village de l’Andalousie. – Roméro a pour tous compagnons un vieux serviteur bohémien, un beau cheval noir de Cordoue et un lévrier blanc de la Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales écuries d’Aranjuez, et le chien eût été payé bien des quadruples par feu monseigneur le duc de Sidonia, qui fit bâtir une maison complète et magnifique pour Mugardos, son grand lévrier blanc à pattes noires et à tête orange.

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Tout ce que les oisifs de Prédia savaient de Roméro, c’est que personne n’avait meilleur air que lui, lorsqu’il traversait le pont de la Guadaléta, monté sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant de sonnettes dorées, tout éclatant de houppes et de tresses de soie rouge, avec un beau bouquet de fleurs de grenadier fièrement posé de chaque côté du frontail, avec son mors d’acier qui brillait au soleil comme de l’argent, et dont les branches étaient si longues, si longues, qu’elles touchaient presque au poitrail.

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Les oisifs savaient encore que le cheval s’appelait Péliéko, et le beau lévrier Arsa… Car, lorsque ce beau chien, bondissant à côté de son maître, sautait quelquefois jusqu’au cou de Péliéko ou appuyait ses pattes fines et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Roméro lui disait d’un air courroucé : — Andate, Arsa ! – Et le pauvre chien, triste et soumis, suivait d’un air résigné, modérant sa folle joie et levant de temps en temps vers Roméro ses grands yeux noirs qui brillaient au milieu de sa tête si blanche et si effilée.

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Mais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu’ils auraient bien voulu savoir,… c’était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de grenadier au frontail de Péliéko ; – quelle main avait brodé cette petite image de la Vierge que Roméro portait à son chapeau ; – quelle main avait tressé ce collier de joncs bleus encadré dans une bordure de corail noir qui entourait le cou du beau lévrier. – Ils auraient voulu savoir encore quelle voix avait dit à Roméro la couleur de son écharpe ; – quel nom Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu’il ouvrait si souvent et qu’il essuyait quelquefois ; – quel nom enfin il invoqua, lorsqu’un jour, au milieu d’un pressant danger, il eut l’air de s’adresser à son bon ange.

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Mais comment pouvait-on le savoir ? Roméro avait un air si sombre et si altier, qu’il repoussait la confiance et l’indiscrétion. – Tous les soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derrière l’église de Saint-Jean, on voyait bien Roméro, suivi de son lévrier blanc et monté sur son cheval noir, tourner la tête du noble animal vers Médina… Mais aucun oisif n’eût osé suivre Roméro, parce que, dès qu’on le suivait… ses regards étincelaient, – la vitesse de Péliéko devenait grande, – et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien aiguës.

§ III.

Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadaléta, au moment où cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d’argent, mais des flots d’or, tant le soleil l’inondait d’une dernière et vive clarté. – À cette heure tout scintillait de lumière, tout, jusqu’au vieux pont mauresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré d’une teinte vermeille, déroulait alors les sculptures délicates de ses merveilleux arabesques, comme un vieillard soupçonneux montre parfois les riches trésors qu’il tient soigneusement enfouis et cachés.

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Un soir donc, Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge, la main passée dans sa ceinture couleur du ciel, s’en allait sur la route de Médina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfumé de son cigaretto. Un soir donc, Roméro s’en allait chantant une de ces anciennes ballades si naïves composées par Ortéga le chasseur, sur chaque jour de la semaine.

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« Samedi me plaît, samedi me plaît bien plus que tous les autres jours, parce que c’est le jour où le chasseur, descendant des montagnes, essuie le canon de sa longue escopette aux ciselures d’argent, et secoue la corne de buffle qu’il porte attachée à un cordon de mille couleurs : il secoue sa corne de buffle, car la poudre en est épuisée ; aussi les daims de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.

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» Samedi me plaît comme le souvenir, parce qu’il suit les jours de course solitaire dans les bois, les jours où le chasseur gravit la montagne, arrive au faîte, et là, s’appuyant sur son escopette, regarde au loin, au loin un village qu’il distingue à peine tant il est inondé de vapeurs. – Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui a donné le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce village. – Il regarde en disant : — Se souvient-elle ?

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» Samedi me plaît comme l’espérance, parce que c’est le jour où l’on revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque votre bouche effleure son oreille ; car elle sait que si vous lui dites bien bas : Cette nuit sous les amandiers, – elle sait que demain elle sera toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos pas. – Samedi est donc le plus beau des jours, puisqu’il plaît comme l’espérance et comme le souvenir. – Aussi samedi me plaît, samedi me plaît plus que tous les autres jours.

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» Dimanche me plaît moins, parce qu’on regrette déjà samedi, et qu’on pense avec amertume à lundi ; dimanche me plaît moins… »

Mais Roméro s’interrompit tout à coup et n’acheva pas sa ballade, car la nuit était sombre, et il avait marché une lieue dans le chemin de Médina. – Roméro retourna brusquement la tête de son cheval du côté de Prédia, d’où il venait, siffla d’une façon particulière, flatta le cou nerveux de Péliéko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit comme un trait, suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.

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Où va donc Roméro ? Retourne-t-il à Prédia ? on le dirait… mais non… car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne, le dépasse et court, court rapide dans la direction d’el Puerto, il court… baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l’ardeur de Péliéko, qui redouble de vitesse ; il court ! – Et dans cette course désordonnée, la longue ceinture de Roméro se déroule au vent, les flancs de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval ;… car Roméro a les yeux fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, à travers les ombres transparentes de la nuit ; car Roméro donnerait peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur bohémien, pour avoir vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes il aura atteint cette maison blanche.

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Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux tauréador de toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui, un jour, ayant tué de sa propre épée sept taureaux dans le cirque, fut doué par la reine d’une royale chaîne d’or pesant cent doublons… un homme qui d’un coup d’œil vous jugeait de l’âge d’un taureau… – un homme qui, en voyant seulement la corne d’un novillo, vous disait s’il venait de Castille ou d’Aragon. – Mais, par la couronne de la Vierge ! pour venir le visiter au Puerto, il faut que Roméro ignore que don Balthazar est allé le matin même à Séville pour la magnifique course de taureaux de demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde épée… don Balthazar s’est endormi en rêvant Banderillas et Chulillos.

§ IV.

Pourtant Roméro s’arrête, et confiant Péliéko à son instinct, il fait un signe à son lévrier, qui s’accroupit près d’une petite porte dont son maître a la clef… et, Dieu me sauve ! il faut que don Balthazar ait une bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef… au moins,… – car cette clef ouvre non seulement la porte du jardin, mais aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte Vierge !… celle de la chambre où repose la señora Méina, épouse de don Balthazar devant Dieu et monseigneur l’alcade, – Méina dont il est si jaloux, – Méina son diamant, – Méina qu’il n’eût peut-être pas troquée contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids s’enfonçait toute seule dans le cou d’un taureau.

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Quel silence ! – Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son souffle ! – Quel silence ! – On entendait les battements précipités du cœur de Roméro… car sa main tremblait sur la clef qui grinçait faiblement dans la serrure, la main de Roméro tremblait… et pourtant la clef maudite eût-elle été rougie au feu, que si elle n’eût pas crié, Roméro l’eût pressée d’une main ferme et reconnaissante. Aussi sa respiration s’arrête… car il croit avoir entendu un mouvement de la duègne qui dort là… dans cette galerie dont il presse à peine les larges dalles… S’éveille-t-elle ?… – Non, non, car Dieu est juste, et don Balthazar est à Séville… non… elle dort. – La clef roule doucement, la serrure cède, et, fort d’une expérience que les amants partagent avec les voleurs, au lieu d’entr’ouvrir la porte peu à peu… ce qui fait bruire les gonds… Roméro la pousse brusquement d’un seul coup… et le profond silence de la nuit n’a pas été troublé.

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Une fois dans cette chambre, Roméro demanda au ciel ou à l’enfer de vivre encore une nuit, de posséder Méina et de mourir après ; – car il lui semblait qu’une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui restait d’existence… il lui semblait qu’après cette nuit si ardemment attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui… il fallait mourir… Il croyait qu’un tel bonheur devait le tuer ; – et cette pensée était plus forte que le raisonnement… plus forte qu’une conviction intime du contraire, c’était un pressentiment.

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Roméro avait eu bien des liaisons, et éteint bien des désirs ; mais il aimait pour la première fois. – Le souvenir de ce qu’il avait ressenti jusqu’alors le lui prouvait ; jusqu’alors jamais une pensée amère ne s’était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec amour la figure de Méina pendant son sommeil, cette figure si pâle et si belle… il se sentit tout à coup accablé sous le poids d’une tristesse indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux : à cette sensation d’abord inexplicable, à la fois atroce et enivrante, Roméro comprit que dans toute passion profonde et vraie il est des émotions d’une amertume poignante, – des idées fatales attachées à la certitude de tout bonheur inespéré, immense… des idées de mort quelquefois, – peut-être parce que ce bonheur étant le but, qui absorbe, concentre tout notre être, – ce terme atteint, il n’y a plus que le néant à craindre ou à espérer.

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Puis ces pensées de tristesse et d’amertume passèrent rapides dans l’âme de Roméro. – Il revint à lui, et, ainsi qu’un homme bercé par un songe enchanteur et encore assez soumis à l’influence de sa raison pour craindre de s’éveiller, ainsi Roméro se voyant si près de Méina n’osait croire à la réalité d’un pareil bonheur. « Oh ! – se disait-il… – oh ! la voir là… couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras ; oh ! pouvoir effleurer de mes lèvres ses paupières fermées, et cette longue, longue ligne de cils bruns et soyeux qui s’étend au-dessous de ses sourcils étroits et arqués. – Oh ! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et ce joli cou aux veines bleues, – Oh ! pouvoir caresser de mon souffle ce sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure blancheur des dentelles qui le voilent à demi. – Oh ! sentir cette haleine de jeune femme s’échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites dents perlées… Oh ! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement dessinées par ce souple et complaisant tissu…

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Et se dire tout cela est à moi ! – Elle si réservée, si contrainte, si observée dans le monde, que j’ose à peine toucher ses doigts roses et effilés ; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et sa gorge, elle qui devant ce monde n’a pour moi que des paroles sèches et glaciales… pour moi elle aura bientôt des mots d’amour qu’elle me dira sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux. Tous ces trésors dont le soupçon seul m’enivre, elle me dira bientôt : — C’est à toi… à toi seul, mon amant, à toi seul mon cœur les donne… les donne avec ivresse… car je conçois maintenant le bonheur d’être belle… »

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Et Roméro transporté éteignit une lampe qui brûlait devant une Madone, et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur espagnole. – Alors il s’approcha de Méina, qui dormait toujours, et penché vers elle, aspirant son souffle avec délices : « Mon ange,… c’est moi,… ne crains rien… » dit-il d’une voix si basse qu’elle se perdit aux lèvres de la jeune femme… – Mais les lèvres parurent entendre… car elles murmurèrent aussi : « Roméro,… mon ange,… ou plutôt mon démon… » Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se confondirent. – Lui priait ; – elle refusait. – Mais il y avait tant d’amour dans ses refus qu’ils enivraient encore Roméro, qui pressant de sa bouche amoureuse les beaux yeux de Méina toute frémissante : « Oh ! mon ange, – lui disait-il, – je veux te devoir à ton amour,… car j’aime mieux, vois-tu, un regard donné qu’un baiser ravi ! Tu m’accordes tant… mon Dieu… que je n’ose demander… à toi je sacrifierais mes désirs, mon amour ! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux rien que donné par toi… car en toi j’idolâtre tout… jusqu’à tes refus. »

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Et Méina, vaincue par tant d’amour et de soumission, dit enfin : « Mais tu veux donc que je meure, ou que je devienne folle… dis… tu le veux… tu veux que je devienne folle… Eh ! bien… oui… tu verras si je t’aime au moins… » et c’étaient alors ses lèvres séchées par le désir qui cherchaient les lèvres de Roméro… et c’étaient ses beaux bras qui entouraient le cou de Roméro pour l’attirer et le presser sur son sein qui brûlait… car elle aimait bien aussi… puis elle eut encore la force de dire : « Et la Madone, mon Roméro ?… – Elle est voilée, mon ange… »

§ V.

Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d’el Puerto, car ils voyaient de loin s’avancer un cheval noir avec des tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail… mais le cheval était sans cavalier, « Eh ! mais, – dirent-ils, – c’est le cheval noir de Roméro… mais où est donc Roméro et son beau lévrier ?… » Et comme le cheval passait près d’eux, ils virent du sang à ses pieds… « Serait-il donc arrivé malheur à Roméro ? » dirent-ils encore ; car ils ne le haïssaient pas, malgré son air sombre et dédaigneux. À ce nom de Roméro… le pauvre cheval qui passait près d’eux tourna la tête comme s’il eût compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit tristement le chemin du pont de la Guadaléta… du vieux pont mauresque maintenant noir et silencieux.

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« Roméro, – reprirent les oisifs, – a pris hier soir la route de Médina, qui est au nord. – Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la route d’el Puerto, qui est au sud ? — Mais, Dieu me sauve ! – dit l’un, – voici don Balthazar d’el Puerto, le vaillant tauréador que l’on croyait à Séville… le voici monté sur son grand cheval rouan… — Sainte Vierge, il est bien pâle, il va nous instruire peut-être, lui qui vient d’el Puerto… du sort de Roméro. — Ho là ! seigneur don Balthazar, qui venez d’el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté sur un beau cheval noir ?

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— Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le chien blanc un collier noir et bleu. — C’est cela, seigneur don Balthazar. — Le cheval avait des houppes rouges… — moins rouges pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du chien. — Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar ? — Oh ! je veux dire, que je viens trouver monsieur l’alcade, pour le prier d’envoyer le corps de Roméro au cimetière, car je l’ai tué, – et ma femme Méina… à l’hospice des fous, car elle est folle. » Et sans dire plus, le seigneur don Balthazar tourna la tête de son grand cheval rouan du côté de la place des Cinq-Tours. « Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que Roméro n’eût quitté Prédia, – dit l’un, – je l’aurais averti… mais le voyant se diriger vers Médina… je n’ai eu garde de penser qu’il s’en allait au Puerto. — Comme ma femme va toujours dans la rue de Gédéo, il faudra que j’espionne dans la rue de Jallo, qui est à l’opposé, – dit un autre.

§ VI.

Don Balthazar avait dit vrai, soupçonnant l’amour de sa femme pour Roméro, il était revenu de Séville trop tard pour lui, trop tôt pour Roméro et Méina ; car, vous le savez, Roméro fut tué sous les yeux de sa maîtresse, et, à cet horrible spectacle, Méina perdit la raison. – Une fois folle, Méina, qui depuis longtemps était pâle et triste, souffrante et rêveuse, devint plus belle que jamais,… plus heureuse que jamais ; car avec sa raison le souvenir de cette nuit fatale avait disparu… Tout a disparu de son cœur pour faire place à cette conviction fixe et immuable : — Qu’elle est restée seule sur la terre avec Roméro. – Aussi, Méina est maintenant heureuse ; car avant sa folie… c’est à peine si elle osait prononcer le nom de Roméro, – ce nom qui faisait tout vibrer en elle, – ce nom qu’elle n’entendait pas sans palpiter, – ce nom qu’elle avait toujours aux lèvres, et qu’il fallait cacher, – ce nom qu’elle seule redisait sans cesse, – ce nom dont elle combinait les lettres de mille façons, pour y chercher un présage de joie ou de larmes.

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Qu’elle est heureuse ! – Ce nom, elle peut le dire maintenant, et elle le répète à chaque minute du jour. – Ces aveux qu’elle pouvait à peine faire à son amant, car les instants où elle voyait Roméro étaient si rares et si rapides que les baisers étouffaient les paroles ; ces aveux, elle les lui fait maintenant sans honte. Ces caresses ardentes et passionnées dont le seul souvenir la transportait, elle lui en parle maintenant sans rougir… Elle qui osait à peine autrefois cueillir la fleur qu’elle aimait pour la baiser en cachette et la donner ensuite à Roméro, qui pressait alors cette fleur chérie sur sa bouche, sur ses yeux, sur son cœur avec une ivresse délirante, maintenant elle dit à Roméro en l’entourant de ses deux bras : « Mets cette fleur sur mon sein, Roméro ! cette pauvre fleur arrachée à sa tige, et qui va mourir, car nos baisers l’ont toute fanée… »

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Elle dit à Roméro : — « Quel bonheur, dis, mon amour, que nous soyons restés nous deux seuls sur la terre ; car maintenant, vois-tu… le soleil ne brille plus que pour nous deux. Pour nous deux seuls les fleurs sont fraîches et parfumées ; ces oranges vermeilles, ces figues empourprées… tout cela est pour nous deux seuls, mon Roméro… et quand la nuit la lune se lève et répand à flots sa tremblante et pâle clarté que tu aimes tant c’est pour nous deux seuls qu’elle se lève, Roméro… Ce ciel bleu, ce ciel tout brodé d’étoiles qui ravit si souvent nos regards… pour nous deux seuls il scintille, mon Roméro. – Pour nous deux seuls… quand, nos bras enlacés, nous confions nos soupirs d’amour à la voûte embaumée des amandiers, pour nous deux seuls le Tuléa chante d’un ton si plaintif et si doux, en laissant bercer son nid au souffle expirant de la bise…

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» Et puis, conçois-tu, mon Roméro, tout ce qu’il y a de grand et de profond dans cette pensée : que la nature entière n’existe plus que pour nous deux !… Et puis, si tu savais aussi comme ces mots nous deux résonnent doucement à mon oreille… Toute notre vie est dans ces deux mots, n’est-ce pas, mon ange ?… Mots charmants qui devraient n’en faire qu’un. – Nous deux, pensée d’égoïsme et d’amour à la fois, car il fallait que cela fût ainsi, Roméro, nous deux devions être sacrifiés au monde, ou le monde à nous deux. – Et puis encore, vois comme Dieu nous bénit, en nous ôtant, la mémoire des sens, – ainsi, mon amour… jamais la satiété ne nous atteindra de son souffle glacé… parce que la satiété, c’est le souvenir ; et que le désir, c’est l’espérance. »

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Mais, au nom du ciel, puisque Roméro est mort, dites-moi quel malheureux peut servir de jouet à cette folle ? Quelque fou comme elle, n’est-ce pas ? Car quel homme doué d’une tête qui pense, et d’un cœur qui bat, pourrait, sans mourir de désespoir, entendre cette voix si pure et si tendre lui dire : Oh ! que je t’aime, Roméro ! s’il n’était pas Roméro ? – Qui pourrait sentir, sans frissonner de rage, cette main si douce et si blanche presser la sienne, cette tête ravissante s’appuyer sur son épaule, s’il n’était pas Roméro ? Oh ! se dire : En m’appelant, ce n’est pas moi qu’elle appelle, c’est Roméro… ce n’est pas ma main qu’elle presse, c’est la main de Roméro ! – Lui, toujours et partout ; lui, idée fixe, seule éternelle ; pensée qui occupe jusqu’aux plus intimes replis de son cœur ; lui… pensée devant laquelle a disparu le monde entier, parce que, avant que d’être folle, le monde entier lui était odieux, car elle sacrifiait à ce monde le seul bonheur qu’elle eût jamais compris. – Lui, seul souvenir où se soit réfugiée tout entière cette âme si naïve et si aimante… Oh ! se dire tout cela… Mais c’est un épouvantable supplice… Encore une fois, c’est quelque fou qui l’endure, ce supplice ! car la folie, mille fois la folie… plutôt que la raison à ce prix…

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Oh ! non ; non, ce n’est pas un fou qui endure ce supplice ; c’est un homme qui a toute la raison nécessaire pour analyser et comparer une à une les atroces douleurs qui le déchirent ; c’est un homme qui a tout le sens voulu pour pouvoir blasphémer justement le passé, le présent et l’avenir ; cet homme, c’est le seigneur don Balthazar l’homicide, don Balthazar qui a tué Roméro, et n’a pas porté la peine des meurtriers, parce que les lois faites par les hommes lui donnaient le pouvoir de tuer impunément.

Mais d’autres lois avaient d’avance vengé Roméro. – Ces lois que la nature met au cœur de chaque être à qui elle a donné une âme… ces lois qui nous disent : — Ton âme isolée est incomplète ; cherche sa sœur, son autre âme. Si tu la trouves, c’est que Dieu t’aura béni ; parce que deux âmes fondues en une seule, c’est le ciel. – Si tu la rencontres… oh ! tu te sentiras entraîné vers elle par un penchant invincible ; et cette sympathie inexplicable t’emportera, t’élèvera bien au-dessus des considérations sociales pour te faire éprouver tout le bonheur qu’il a été donné à l’homme de sentir : comme l’aigle qui s’élève au-dessus des nuages pour planer plus près du soleil et ressentir la chaleur de ses rayons éblouissants !

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Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage à le chercher, à braver les clameurs confuses des mots de déshonneur et d’infamie… du courage à braver la mort même, une mort qui reste impunie, une mort que la société cite avec orgueil comme juste et morale, une mort dans l’ombre. – Un lâche poignard qui vous tue désarmé. – Une mort qui vous frappe. – Bénie soit-elle. – Qui vous frappe comme elle a frappé Roméro, au milieu des plus ravissantes voluptés. – Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu’elle vous punit.

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Oui, Roméro est vengé ; – car don Balthazar, si fier, ne veut pas que celle qui porte son nom serve de risée aux valets. – Seul, il s’est enfermé avec elle… avec elle seule… dans la maison d’el Puerto. – Avec Méina, plus belle qu’elle ne l’a jamais été, elle est fraîche et rose… ses lèvres sont vermeilles, son teint éclatant. Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous… mais sa voix est toujours douce et pure… et, sainte Vierge ! don Balthazar l’entend souvent, sa voix ; car c’est à lui qu’elle dit encore en souriant, la tête penchée sur son épaule :

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« Roméro, mon amour, te souviens-tu du premier jour où je te vis ! Ton regard s’attacha d’abord au mien, et comme je baissais les yeux pour les relever bientôt… je rencontrai encore les tiens… Alors je rougis… et une soudaine pensée de bonheur commença de poindre en mon cœur. – Roméro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient à ta vue ! car c’est à peine si entre deux touffes de roses je pouvais t’apercevoir… tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique brillantes de mille couleurs, sur le tombeau de ma pauvre mère… Eh ! vois, mon amour… tout ce que cette première entrevue aurait paru présager de funeste… si l’on croyait à la fatalité…

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« Roméro, te souviens-tu d’une autre fois… où Perdita… cette femme que je haïssais sans savoir pourquoi, appelait en vain tes regards qui ne quittaient plus mes yeux… mes yeux qui te souriaient… qui te disaient… — Aime-moi… je t’aimerai mieux qu’elle ! – Te souviens-tu encore, Roméro, de ce jour où tes premières caresses m’avaient comme enivrée ; que j’étais toute pâle ; que mes lèvres étaient blanchies, mes yeux fermés ; et qu’il me fallut tomber dans tes bras, tant l’émotion était irrésistible et profonde !

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» Roméro, te souviens-tu de cette belle, belle étoile du soir qui se levait si étincelante derrière les orangers, et que me la montrant tu disais : « Mon ange, vois-tu notre étoile, – mystérieux emblème d’un amour caché ! « Combien de fois nos yeux l’ont suivie dans sa course et l’y suivront encore ! – Oh ! j’aime cette étoile, parce que nous l’avons admirée ensemble, et que de bien douces pensées s’y rattachent. Aussi, combien je maudis le nuage jaloux qui me la dérobe parfois, ma belle étoile ! – Je le maudis comme je maudis ta mantille quand elle me cache ton regard ; – comme je maudis le bruit qui couvre ta voix. Et puis encore, mon ange adoré, j’aime cette étoile parce que, indifférente à tous, elle n’est précieuse qu’à moi seul. – Pareille à un cœur aimant, ignoré de tous, et connu d’un seul : — Brille, brille parmi tes sœurs, belle étoile ; décris ta courbe, monde inconnu, et emporte avec toi un secret que tu ignores. – Va ! c’est un confident discret, Méina ; et si tu ne m’oublies pas, confie-lui chaque soir une pensée ou un souvenir : car chaque soir je passe de longues heures à lire dans son disque scintillant.

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» Roméro, te souviens-tu de ce petit enfant aux longs cheveux bouclés : – tu étais loin de moi, je baisais sa petite bouche si fraîche et si rose, et puis je l’envoyais vers toi… Tu la baisais aussi… Et cette jolie bouche enfantine servait ainsi de messagère à nos baisers…

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» Roméro, te souviens-tu de cette lettre que tu m’écrivais en partant, et qui commençait ainsi :

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» Sais-tu que l’amour rend cruel, Méina ? tiens, vois-tu ! loin de toi, je souffre une torture affreuse… oh ! affreuse. Eh bien ! j’aurais une joie ineffable à savoir que tu souffres aussi ; – que toi aussi tu as de ces brisements de l’âme… à chaque doute, à chaque pensée d’oubli… Que toi aussi tu éprouves de ces terreurs profondes, de ces moments de rage et de désespoir, qui font naître les vœux les plus atroces… car quelquefois, Méina… – pardonne, – quelquefois j’ai désiré te savoir morte… morte… maintenant que tu m’as aimé… – Mais, dis-le… dis,… ange adoré,… éprouves-tu cela, toi ? Oh, si tu l’éprouvais aussi, – si chaque battement douloureux de mon cœur répondait dans le tien, si alors que pleurant loin de toi… je dis, Méina, – ton cœur m’entendait et répondait, Roméro ! »

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Puis s’interrompant, et secouant sa jolie tête d’un air de fierté… « Vois-tu, mon Roméro, disait Méina, vois-tu que je la sais, ta lettre ? car le souvenir m’est resté pour tout ce qui est toi, – mais, depuis que nous sommes seuls sur la terre, j’ai oublié tout le reste, Roméro… – Ma mère ? je ne me souviens plus de ma mère… – mon enfance ? je ne me souviens plus de mon enfance, – parce que tu n’étais pas là, toi, – et qu’il me semble que toujours, toujours j’ai été comme maintenant, seule au monde avec toi. »

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Et c’est don Balthazar qui entendait tout cela. – Aussi, trouvant un jour ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou à son tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un secret infaillible pour guérir les fous, – moyennant beaucoup d’argent. – L’bomme habile vint voir Méina, et dit, – qu’il y avait de l’espoir ! ! ! – Aussi le misérable piqua ce joli corps de mille façons, coupa les longs cheveux bruns de cet ange pour lui mettre un horrible topique sur la tête, disjoignit presque ses membres délicats par d’affreuses secousses électriques ; – et à chaque gémissement de la pauvre femme, le savant répondait en frottant ses grandes mains osseuses : « Tout va bien. Oh ! voyez-vous, seigneur Balthazar ! c’est que mes moyens sont sûrs… » Tout allait bien en effet… oh ! bien… car la mémoire commençait à revenir ; – et pourtant don Balthazar éperdu… à genoux… rien qu’en voyant les regards que Méina lui jetait en passant ses mains sur ses yeux, comme si elle se fût éveillée d’un songe… – don Balthazar eût tout donné pour qu’elle redevînt folle… – Mais il n’était plus temps ; – les beaux secrets du savant n’allaient pas si loin : il fallait Roméro pour cela.

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Et à mesure que la mémoire revenait à Méina, ses yeux si brillants se voilaient, ses joues devenaient pâles et sa bouche perdait son sourire : – car la mémoire, chassant devant elle le riant mensonge qui était toute la vie de Méina… la mémoire s’avançait terrible et funeste… chargée de souvenirs déchirants… s’avançait comme une vague lourde et sombre qui déroule en mugissant des eaux tonnantes, et change en abîme noir et profond… une plage naguère calme et dorée de tous les feux du jour…

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Avec la mémoire, la première pensée qui s’offrit à Méina fut encore pour Roméro ; – mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Roméro était mort… mort assassiné à ses yeux. – Oh ! ce souvenir inexorable ne lui mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie. – Ce souvenir la rejeta brutalement au milieu de cette épouvantable nuit d’amour et de meurtre, de voluptés inouïes et de cris de mort. Une seconde fois elle entendit les dernières paroles de son Roméro… elle sentit encore son sang jaillir sur elle… – Elle se vit à genoux devant Balthazar… criant éperdue : « Oh ! ne le tuez pas… tuez-moi plutôt… tuez-moi aussi… » Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar, lorsque, appuyant son large pied sur le corps inanimé de Roméro, il le frappa au visage avec son épée de tauréador en lui disant : « Lâche et traître, je suis vengé ! »

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Puis sa seconde pensée fut pour son mari. – Il était là… lui qui avait tué son Roméro, son amant à elle, désarmé, faible et surpris ; il l’avait tué sans défense, et puis encore il l’avait appelé lâche ! et puis encore il l’avait frappé au visage… – Alors Méina éprouva pour Balthazar la haine la plus profonde. – Et cela sans remords. – Le sang de Roméro avait déjà payé Balthazar. – Elle, bientôt, allait aussi s’acquitter envers lui. Balthazar était vengé : elle pouvait donc le haïr. –

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Et puis Méina vint à se demander : « Maintenant… quel sera le terme de mon atroce existence ? – Demain, aujourd’hui, – se dit-elle, – la même pensée infernale va m’obséder. – Mon mari que je haisa tué mon amant que j’aimais. – C’est sous le poids de ce souvenir qu’il va falloir vivre… vivre toute ma vie… – Cet affreux tableau de sang et de meurtre… incessamment il sera là… devant mes yeux !… – et puis le monde, avec sa morale égoïste, inflexible et froide, viendra compter mes larmes et les peser pour savoir si je pleure ma faute ou mon Roméro. – Parce que je n’ai pas le droit de pleurer mon amant devant son meurtrier. – Et puis peut-être un jour ces impressions si amères s’effaceront, et j’oublierai Roméro, et sa mort, et son amour… peut-être… oh ! non, non, mon Dieu, j’irai à toi coupable… mais d’un seul crime. »

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« Alors, – dit Méina, – je vois bien qu’il faut que je me tue. – Pourquoi vivrais-je !… – Aussi pourquoi m’ont-ils guérie ! j’étais si heureuse étant folle ! quel mal leur faisais-je ainsi ! À leurs yeux j’étais punie... puisque je devais être punie… – À leurs yeux… oui… mais ce n’était pas le compte de leur vengeance… Il fallait qu’ils me rendissent la raison pour l’assouvir, leur vengeance ! – La raison ! ! – Aussi maintenant je vais raisonner ma souffrance, – me rappeler si ma douleur d’hier a été aussi vive que celle d’aujourd’hui, et songer à ce que sera celle de demain. – Et puis je comprendrai les rires insultants quand on me montrera au doigt en disant : — Voilà la folle. – Je comprendrai ! quand les mères diront à leurs filles : — Voyez, comme le doigt de Dieu l’a frappée ! – Je comprendrai ! – quand les maris diront à leurs femmes : — Balthazar a tué son Roméro, madame… – Voilà pourtant ce que j’endurerais avec la raison qu’ils m’ont rendue ; mais moi je ne veux pas ! »

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Telles furent les pensées de Méina quand on l’eut arrachée à sa folie. – Aussi elle se tua.

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Pour cette cause, ou ne voulut pas dire à l’église les prières des morts sur sa tombe. – Elle fut comme Roméro enterrée, loin des lieux bénits. – Personne ne suivit son cercueil dans le champ inculte et couvert de ronces où on le jeta. Personne que sa vieille, vieille nourrice. – Et comme elle avait planté en pleurant une pauvre croix sur la terre où reposait celle qu’elle avait bercée toute petite, – le prêtre fit ôter la croix, parce que Méina était morte en païenne. – Mais la vieille nourrice reconnut bien l’endroit, et vint, chaque soir, enveloppée dans sa mante, y dire de saintes prières et demander au ciel d’absoudre son enfant. – Car elle appela toujours Méina son enfant.

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Don Balthazar vendit sa maison d’el Puerto et le champ où reposait Méina ; puis, avant de partir pour Séville, fut trouver le vieux serviteur bohémien de Roméro pour lui acheter le beau cheval de son maître, afin de se servir dans les courses de ce vaillant animal. – Le vieux Bohémien le vendit pour beaucoup d’or, et dit à la mère de Roméro, qui eût été si heureuse d’avoir au moins le cheval de son fils…, puisque son chien avait été tué… il dit à la mère de Roméro : « Madame, le cheval est aussi mort. » – Don Balthazar se servit longtemps de Péliéko, qui s’était encore plus attaché à lui qu’à Roméro.

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On dit que la folie est un mal ; on a tort, – c’est un bien.

LE PRÉSAGE.

LA VEILLE.

19 OCTOBRE 1827.

 

… Un noir pressentiment !

Byron.

Par une jolie brise de sud-est, les escadres alliées croisaient devant la baie de Navarin. Tantôt on découvrait des maisons blanches, des palmiers, des terrasses ; tantôt les hauts rochers de l’île Sphactérie dérobaient à tous les yeux l’entrée du bassin où la flotte turco-égyptienne était alors mouillée ; car on voyait par instant ses mille mâts se dresser au-dessus des montagnes avec leurs pavillons rouges et leurs signaux de toutes couleurs.

Les Anglais occupaient la droite de la ligne, les Français le centre, les Russes la gauche.

Il était deux heures, et l’officier de quart à bord du vaisseau le Breslaw n’interrompait sa promenade mesurée qu’il faisait sur la dunette que pour braquer sa longue-vue sur l’étroite passe de la rade. Il venait encore de regarder de ce côté avec attention, lorsqu’il s’aperçut que les voiles fasceillaient, et qu’on allait masquer. « Laisse arriver… laisse arriver ! » cria-t-il aussitôt ; et, courant au pied du mât d’artimon, il se pencha sur la galerie qui dominait la roue du gouvernail, et s’écria quand le mouvement fut exécuté :

« Quel est donc le butor qui est à la barre ? Comment c’est toi, Mulot… Toi, un de nos meilleurs timoniers… Mais à quoi penses-tu ?

— Pardon, capitaine, – répondit Mulot, – mais c’est que voilà déjà trois fois que mon couteau s’ouvre tout seul, et…

— Eh bien ! quoi, et ?

— Et je pensais que c’est un mauvais présage, – dit le vieux matelot d’un air honteux…

— Maître Mulot, vous n’êtes qu’un sot ; comment à votre âge, avec votre expérience… croire à ces bêtises…

— Bêtises si vous voulez, capitaine… C’est donc pour ça qu’avant Trafalgar mon épissoir[3] est tombé deux fois sur la pointe !…

— Eh bien ? – demanda l’officier en souriant de l’air grave et solennel que prenait le timonier…

— Eh bien ! capitaine, cela ne m’annonçait rien de bon… Voyez plutôt, – dit-il en promenant son doigt sur une bonne cicatrice qui commençait à l’œil gauche, partageait le nez et allait se perdre dans ses épais favoris grisonnants.

— Tais-toi, vieux fou, et gouverne droit, – répondit l’officier en retournant à son poste.

— Eh bien ! vous verrez, capitaine, – dit tristement Mulot en faisant tourner la roue du gouvernail de façon que toutes les voiles s’emplirent et que ce vaillant vaisseau, reprenant son air, donna une légère bande sur tribord.

— Enfin, – dit l’officier en suivant avec sa longue-vue la manœuvre d’un petit canot qui, sortant de la baie de Navarin, se dirigea vers le vaisseau amiral… enfin nous allons savoir du nouveau. »

Et de fait, au bout d’un quart d’heure, trois pavillons de couleurs différentes se hissaient à la corne de la gracieuse et coquette frégate française qui portait si fièrement le pavillon amiral du chevalier de Rigny. « Pilotin, – cria le capitaine, – prévenez l’officier de signaux. »

Le pilotin fit le salut militaire, descendit rapidement, et remonta bientôt suivi d’un enseigne de vaisseau.

« Diable !… grande nouvelle, – dit ce dernier à son camarade après avoir observé le signal ; – tu vois, mon cher, on appelle les capitaines de vaisseau à bord de l’amiral… Dieu veuille que ce soit pour nous donner l’ordre de combat, car nous finirions par moisir ici… Je vais toujours prévenir le commandant. »

Peu de temps après, le navire était en panne, le canot du capitaine de vaisseau se balançait au pied de l’échelle de tribord, et les canotiers, respectueusement découverts, debout, les avirons levés, attendaient cet officier supérieur ; puis trois coups de sifflet retentirent. Le patron de l’embarcation saisit le tire-veilles qui flottait au long de l’échelle. Le commandant descendit, se plaça sur les riches tapis fleurdelisés qui couvraient l’arrière, et donna l’ordre, d’aller à bord de la Sirène.

À peine cet événement avait-il été connu à bord que les matelots s’étaient portés en foule sur le gaillard d’avant ; les officiers avaient envahi la dunette ; et les conjectures sur l’issue de l’entretien que le commandant allait avoir avec l’amiral occupaient diversement les esprits.

« Que pensez-vous de ça, maître Rénard ? – demandait un jeune quartier-maître à un grand homme sec et jaune qui, assis sur la drôme, rendait alternativement la fumée de sa pipe par le nez et par la bouche.

— Eh donc, mon garçon, – répondit gravement ce personnage, – je pense que le commandant a le cap sur la Sirène, et qu’il va probablement l’accoster tout à l’heure… Eh donc ! »

Ce eh donc ! était comme une parenthèse entre laquelle le maître canonnier encadrait toutes ses phrases.

« Pardieu, maître, – répondit le jeune homme, – belle malice ; c’est comme si je vous apprenais qu’une vergue de perruche est plus petite qu’une vergue de basse-voile… Je vous demande si vous croyez qu’on chatouillera la lumière de vos canons pour les faire tousser ?

— Eh donc ! mon garçon, si l’on croit ce qu’on veut, je le crois ; car, vrai, c’est dommage de laisser toutes ces braves personnes accroupies sur leur affût, ne parlant pas plus qu’une vieille femme à vêpres, eh donc ! »

Et il pleurait presque, le digne homme, en montrant avec douleur la ligne de caronades muettes qui bordait les passe-avant du vaisseau.

« C’est bien vrai, maître Rénard, c’est dommage ; car il paraît que ces caïmans de Turcs ont tout mis vent dessus vent dedans chez les Grecs, qui, d’un autre côté, sont une espèce de vermine bien malfaisante… Mais vous me direz à ça, la liberté : car le gouvernement est dans son tort… Et c’est humiliant pour un Français né libre, de voir la liberté qui…

— Eh donc ! mon garçon, quand j’étais sergent aux marins de la garde, que notre brave amiral y était capitaine, on m’aurait proprement tanné le cuir si j’avais politiqué… Eh donc ! tu politiques… ainsi tais-toi… fais comme mes canons… quand on dit feu ; fais feu. – Quand tu as fait feu… muet, – eh donc !…

— Mais, maître Rénard, on a du sang dans les veines… on est Français… et on est libre, or on peut bien dire que la liberté !…

— Eh donc ! mords ta langue, sacrebleu ! tu n’es encore qu’un mousse, et tu veux parler. Je me suis bien tu, moi ; j’étais sur le Vengeur, j’étais aux brûlots de Rochefort, j’étais en Russie… Eh bien ! après tout cela, ils m’ont fourré sur une frégate commandée par un vrai faï-chien, car un jour d’appareillage on lui demandait s’il fallait larguer les huniers… eh bien ! il a répondu qu’il allait voir dans ses instructions si le ministre le permettait.

— Ah ! quelle farce… Ma petite sœur en ferait autant !

— Eh donc ! pourtant ce navigateur-là m’aurait envoyé prendre un trois-ponts, avec une piguière, que j’aurais obéi, je me serais fait couler sans rire et sans demander pourquoi. Ainsi, je te le répète, garçon ; et écoute ceci, car c’est un problème bien connu : Ne vous inquiétez de la gargousse que lorsqu’il faut y mettre le feu… eh donc !

— À la bonne heure, maître ; mais c’est vexant par rapport à la liberté que…

— Eh donc ! fais comme moi, cordieu, mon garçon, occupe-toi… Est-ce que j’ai le temps de politiquer, moi ; je pense à ma famille.

— Mais vous n’êtes pas marié, maître Rénard ! vous n’avez pas de famille, vous !

— Eh donc ! quand on n’en a pas on s’en fait, mon garçon. Eh donc ! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pièces de 36, je les appelle les papas… mes petites pièces de 18, les enfants ; et mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c’est sage, rangé, posé, soigné ; c’est pas ça qui politiquerait… Ah ! si le bon Dieu était juste, il leur donnerait de la besogne… Eh donc ! tu les verrais, garçon… tu les verrais, – dit le maître en roulant ses yeux qui brillaient comme des étoiles. — Mais, – reprit-il, – voilà le commandant qui rallie le bord ; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle. »

Le commandant arriva sur le pont ; son air était radieux, et il portait quelques papiers à la main :

« Monsieur, – dit-il au capitaine de frégate, en entrant chez lui, – faites assembler l’état-major dans la chambre du conseil.

— Bon, nous allons rire ! » dit maître Mulot en portant ses yeux de la boussole aux voiles, et des voiles à la boussole.

Rien n’avait positivement transpiré sur les projets de l’amiral, et pourtant, une heure après l’issue du conseil, tout était dans l’agitation à bord du Breslaw ; le calme et le silence ordinaires avaient fait place à une sorte de joie frénétique ; on se serrait la main, on riait, on blasphémait le plus gaiement du monde ; les apprentis-matelots surtout ne se possédaient pas.

« Eh bien, – dit un tout jeune homme à l’œil brillant, au teint coloré, en s’approchant du maître Rénard : — Eh bien, maître, ça va chauffer… demain... Je donnerais deux mois de paye pour y être déjà, et vous ?

— Moi, – dit gravement le canonnier, – eh donc, j’aime mieux ça qu’un coup de vent ; » et il se remit à mâcher son tabac, car la réserve et la gravité des vieux marins contrastaient singulièrement avec la guerrière effervescence des novices. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de satisfaction que les anciens souriaient à ce jeune enthousiasme naissant à l’idée d’un premier combat ; mais, habitués dès longtemps à de telles affaires, ils savaient aussi que cette exaspération momentanée ferait bientôt place à des pensées plus sérieuses.

Les batteries furent dégagées des chambres, des cuisines, des cabanes et de tous les emménagements temporaires qu’on avait pu établir ; on doubla les suspentes des basses vergues avec des chaînes de fer ; les hunes furent garnies de pierriers et d’espingoles ; on prit enfin toutes les mesures nécessaires en cas de combat.

L’exaltation des apprentis-marins avait encore été augmentée, s’il est possible, par ces manœuvres rapides, ces travaux violents et insolites ; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu’un peu de repos eut calmé cette fièvre ardente, on put s’apercevoir d’un curieux changement dans le moral d’une partie de l’équipage ; les vieux marins conservèrent cette expression d’insouciance et de fermeté qui leur est habituelle, mais les jeunes gens devinrent silencieux, pensifs ; ils s’isolèrent, en recherchant cette solitude qu’on trouve même sur un vaisseau. Alors ce fut au pays qu’ils rêvèrent, puis à leurs affections, à leurs projets. Alors seulement ils purent songer aux chances d’un combat qu’ils allaient affronter bravement ; mais ce ne fut pas la crainte qui éteignit leur gaieté, non, ce fut la préoccupation mélancolique et religieuse que l’on éprouve quand on doit assister pour la première fois à une affaire décisive.

Le commandant, qu’une longue et glorieuse carrière militaire avait mis à même de connaître parfaitement cette admirable classe d’hommes, monta sur la dunette, et après une courte et énergique allocution :

« Eh bien ! mes enfants, – leur dit-il, – est-ce que nous ne dansons pas ce soir ? c’est pourtant le moment. Allons, allons, une ronde… Messieurs les officiers, donnez l’exemple… »

À ces mots, la joie renaît sur toutes ces figures assombries ; on monte des fanaux sur le pont, car la nuit était venue ; on se prend par la main, et, matelots, maîtres, officiers, sans distinction de rang, se prennent à danser sur le gaillard d’arrière du vaisseau. On chante des airs de France, des chansons de France, des refrains de France ; et c’était chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le lendemain courir à d’affreux périls, tournoyer avec gaieté sur une planche qui les séparait de l’abîme, et préluder à un effrayant combat naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos fêtes, qui se perdaient dans l’immensité et allaient mourir aux oreilles des amiraux d’Ibrahim.

Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop fatiguer ces hommes qui avaient besoin de toutes leurs forces et de toute leur énergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On fit l’appel, et chacun, prenant son hamac, descendit dans les batteries et se suspendit à sa place habituelle.

Quelque temps encore on put entendre des rires étouffés, d’énergiques saillies, des bons mots de corps-de-garde, de longues discussions sur le courage des Égyptiens, sur la manière d’éviter les brûlots… Puis, peu à peu, toutes ces voix se turent, et le plus profond silence régna sur le vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.

À ce tumulte bruyant et animé succédait un calme imposant ; chaque officier était descendu dans sa chambre étroite et obscure. Là, vinrent aussi éclore les pensées mélancoliques.

Alors chacun regarde avec amour ce réduit où se sont passées tant d’heures de molle rêverie, de délicieuse paresse, où sont éclos tant de brillants et fantastiques projets. L’un ouvre son bureau et relit encore une fois les lettres d’un vieux père, d’une maîtresse, d’une sœur. L’autre pense longtemps au passé, peu au présent, et pas à l’avenir ; il étouffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et écrit quelques lignes à la hâte. Ce sont les dernières dispositions, les derniers vœux d’un soldat mourant ; c’est une prière, un mot d’adieu… un souvenir pour une femme, pour une mère… qu’on remettra à un ami dans le cas où l’on serait tué…

Et l’on s’endort, et l’on dort bien, parce qu’avant tout on est homme de courage, parce que l’on a payé sa dette à la nature, à un sentiment vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut être inflexible, froid et dur ; et qu’au milieu des éclats de mitraille, du sifflement des boulets, du craquement des mâts et des cris des mourants, il reste peu de place dans le cœur pour un sentiment tendre, pour une fraîche pensée d’amour.

Mais au moins ceux-là peuvent, pendant ces longs quarts qui précèdent le combat, évoquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de cette vie de douces fictions ; mais celui sur qui pèse une immense responsabilité ? l’amiral ? oh ! celui-là est bien malheureux, car il n’a pas une pensée à donner à sa vie intérieure, un battement de cœur à ses émotions d’homme ! Dans le silence et la méditation, il lui faut calculer les mille chances d’une bataille meurtrière, le mouvement de l’escadre qu’il commande ; il lui faut de l’audace pour concevoir, du sang-froid pour exécuter. Il ne dort pas, lui ; il veille pour tous, car ils sommeillent tranquilles à l’abri de son nom. Aussi, à travers les deux fenêtres de l’arrière de la Sirène, on put voir, à la lueur d’une lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixés avec une attention dévorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec égoïsme le poste de combat de sa frégate protégée, au plus fort du péril.

Une autre scène se passait sur l’avant du Breslaw. Maître Mulot et maître Rénard étaient assis chacun sur le bord d’une petite couchette qui bordait leur cabane commune, entre eux étaient une bouteille et des gobelets de fer-blanc.

« Ainsi c’est convenu, Rénard, – dit Mulot… – dans le cas où je serais déralingué… autrement dit tué…

— Eh donc ! matelot, je prends Georges avec moi.

— Ça t’embêtera peut-être ?…

— Oui, mais que veux-tu qu’il fasse sans toi, ce pauvre petit. – Il n’y a rien de tel, vois-tu, Mulot, que l’œil d’un père, – que l’œil d’un père pour voir si vous vous promenez bien sur un bout-dehors, et si vous serrez promptement une voile pendant un grain !

— Merci… oh bien, merci… Rénard… car c’est étonnant, je ne peux pas surmonter ça… je suis sûr de filer mon câble demain… deux fois mon couteau s’est ouvert tout seul… hein ?

— Eh donc ! c’est pas pour t’effrayer, mais c’est peu rassurant…

— Enfin, Dieu est Dieu… mais ça me vexe pour Georges.

— J’en aurai soin… Eh donc ! je te le promets…

— Pauvre petit !... regarde donc comme il dort… »

Et les deux marins s’approchèrent doucement d’un hamac suspendu dans un coin de la cabane. Là un enfant de dix ans dormait paisiblement, et sa figure avait même, pendant son sommeil, une expression de gaieté et de finesse singulière pour un âge aussi tendre…

Maître Mulot le considéra un instant en silence… Puis ses yeux se mouillèrent, et une larme roula sur la joue de son fils.

« S… ! – dit-il en essuyant du revers de sa grosse main goudronnée, s… ! je ne suis pas un lâche… et tiens, Rénard… je voudrais que ce s… combat n’eût pas lieu…

— Eh donc ! est-ce que je ne suis pas là… matelot ! – s’écria Rénard en se jetant dans les bras de Mulot et fermant ses yeux pour qu’il ne vît pas qu’il pleurait aussi…

— C’est égal, Rénard… mon bon matelot… c’est égal… je ne suis pas tranquille… Ça t’est bien aisé à dire, toi qui es sûr de ne pas y laisser ta peau, à cette chienne de danse.

— Ça, c’est vrai, j’ai soufflé trois fois mon fanal, et trois fois je l’ai rallumé en le levant en l’air… Ainsi, je suis sûr de rester. Alors, qu’est-ce que t’as à craindre ?

— Pauvre Georges, – dit Mulot. – Lui qui est si vif et si espiègle… Enfin l’autre jour, je ris rien que d’y penser, n’a-t-il pas mis le grand panneau de la batterie en bascule, de façon que le petit gredin s’est fait poursuivre par trois novices de ce côté-là… Lui, qui savait la chose, a sauté par-dessus le panneau, – et les trois sauvages de novices, qui ne le savaient pas, ont cabané au fond du faux-pont ; – même qu’il y a eu un de ces brutaux qui s’est arrangé les jambes si drôlement, que le major croyait qu’il faudrait lui en ôter une.

— Le fait est, Mulot, – dit gravement Rénard, – que Georges promet d’être un bien joli sujet, et qu’il a des dispositions que je soignerai si tu crèves,… tu peux y compter.

— Enfin, mon vieux Rénard, adieu et merci, si je ne te revois pas après le bastringue. »

Et ces deux hommes s’embrassèrent cordialement, après quoi ils s’étendirent sur leur couchette en attendant le point du jour ; car on devait entrer de vive force dans la rade au lever du soleil.

LE COMBAT.

22 OCTOBRE 1827.

 

Triste… Triste…

Goethe.

Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces eaux si bleues, si fraîches, si transparentes de la Méditerranée, et c’est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de Sphactérie. Lève-toi, pauvre matelot ; lève-toi, secoue tes membres engourdis, ploie ton hamac, et cours aux roulements du tambour. – On parle bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant le combat… Que de héros, mon Dieu, dans ces longues batteries ! car leurs ronflements surmontent, je crois, le bruit de la caisse. »

On monte, on fait l’appel, et c’est plaisir que d’entendre ces voix mâles et sonores répondre à chaque nom ; seulement, chacun se dit, en regardant ses voisins avec l’air du plus grand intérêt : « Ce soir, peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis ; ces voix, maintenant retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés, et ces bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes. – Mais, après tout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit eux que moi ; – c’est si naturel ! »

À dix heures, chacun reçut l’ordre de se rendre à son poste de combat. Les armes furent montées sur le pont, et l’on ouvrit la soute aux poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente-six ; c’était un admirable spectacle ! Le jour, ne pénétrant que par les sabords, éclairait toutes les figures en reflet, à la manière de Rembrandt, puis, glissant sur les canons noirs et polis, scintillait sur le brillant acier des platines, tandis que le milieu et l’avant de la batterie restaient dans l’ombre ; seulement, par un caprice de la lumière, le fer des piques et des sabres qui garnissaient le cabestan luisait par intervalles comme autant de vifs éclairs. Tous les matelots, coiffés d’un petit chapeau de paille, vêtus seulement d’un pantalon et d’une chemise serrés autour des reins par une ceinture rouge, entouraient silencieusement leurs pièces.

Les mèches brûlaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie ; car à bord les canons font feu comme des fusils, au moyen d’un chien et d’un bassinet.

À l’arrière, le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à un enseigne et à quelques aspirants qui devaient surveiller et hâter la manœuvre ; puis Rénard, le maître canonnier, allait, venait, tournait et parlait, à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces, tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles. Arrivé près de la cinquième pièce de tribord, il s’approcha ; et, après un long et pénétrant coup-d’œil jeté sur son affût : « Eh donc !… c’est toi qui pointes ce canon-là, Guilbo ? – dit-il à un grand garçon qui jouait avec sa corne d’amorce.

— Oui, maître…

— Ah çà !… tu connais son caractère… tu sais que c’est l’Enragé… qu’il porte dix toises de plus que les autres, mais qu’il a un fameux recul ?... Ainsi, veille à tes pattes…

— Merci, maître…

— Eh donc ! mes enfants, soyez attentifs ; pour des novices, vous allez avoir celui de vous trouver à une fameuse danse. Surtout du calme, et n’ayez pas peur du sang ; car, voyez-vous, quand une blessure saigne… c’est bon signe… »

À ce moment Mulot sortit du faux-pont, son visage était radieux et il tenait Georges par la main.

« Bonjour, matelot ! – dit-il à Rénard en lui frappant joyeusement la tête avec sa longue-vue.

— Eh donc ! mon vieux, nous sommes bien gai ce matin… Ah ! tu sens la poudre… tu sens la poudre…

— D’abord… et puis… je suis sauvé ; tu n’auras pas la scie de te charger de mon fils, car je verrai grandir Georges.

— Eh donc ! qui t’a dit cela ?

— Tiens, Rénard, ce matin, je n’y ai pas tenu ; j’ai été trouver le capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit : Capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas un poltron, eh bien ! au lieu d’être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de rechange. — Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme toi ; vas-y, et veille au grain. — Tu vois, matelot : l’histoire de mon couteau me disait bien de craindre si j’avais été à mon poste ; aussi c’est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera rien du tout… vieux… rien du tout… sera-t-il vexé ! Enfoncé le boulet !… – s’écria le bonhomme en embrassant son fils.

— Oui, compte là-dessus, – dit Rénard en lui-même… – comme si celui qui de là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive, comme si celui-là s’était jamais trompé… Il vous avertit par des présages, c’est déjà beaucoup.

— Aussi à tantôt, mon matelot ! – dit gaiement Mulot ; – tiens, je te laisse Georges : il est pourvoyeur à la onzième pièce.

— À tantôt, – dit Rénard, – mais avant embrasse-moi toujours.

— Bah ! nous sommes parés toi et moi, après à la bonne heure.

— Après, – murmura tristement Rénard ; puis, tendant sa main au timonier : — C’est égal, mon vieux… c’est une idée que j’ai comme ça.

— À la bonne heure ! – dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami, qui le pressa plus fortement que de coutume. – Ils se séparèrent, et Rénard, en le voyant monter dans la batterie de 18, s’écria douloureusement : — Ça me fait un ami de moins et un fils de plus. Sacrebleu ! qu’il vive, mon vieux matelot, et j’adopte tous les mousses du onzième équipage, s’il le faut. »

Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait les batteries ; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes et des pièces, il remonta sur le pont après avoir adressé à l’équipage quelques mots encourageants.

Il était alors midi ; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme l’entrée de la baie.

Cette manœuvre était claire et significative ; mais quand l’Asia, portant le pavillon amiral anglais, suivi du Genoa et de l’Albion, donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l’issue de l’événement.

Après eux venait la Sirène. À une légère embardée que fit le Breslaw on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se dressant sous son pavillon.

Cette vue électrisa les matelots, qui se penchèrent aux sabords.

— A-t-elle l’air fier ! – dit l’un.

— Eh donc !… c’est qu’elle sait qui elle porte, mes garçons… C’est comme un cheval, voyez-vous, ça connaît son maître… Enfin un bateau marchand, une bouée, une cassine à calfats que monterait un amiral… ça se verrait tout de suite…

— Mais, maître Rénard, – dit un autre, – pourquoi donc les Anglais passent-ils avant nous ?

— C’est pour essayer les canons de Brahim, mes enfants ; mais quand il s’agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c’est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C’est là un malin ! Oh ! il n’y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu’il a dans son bidon… Il les a tous enfoncés avec ce qu’il appelle, je crois… sa… sa plomatie, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes, garçons, je l’ai vu exercer… il en joue drôlement, du canon ! »

À ce moment l’immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse résonna et fit entendre ces mots : « Canonniers, à vos pièces… et surtout ne faites pas feu avant l’ordre !… »

Le lieutenant, l’enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l’on put apercevoir la ville et les forts qui s’élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l’escadre turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche d’autres frégates d’un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks qui, formant une seconde et une troisième ligne d’embossage, devaient par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.

Jamais, je crois, de mémoire de marin, on n’avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n’avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à une portée de pistolet.

« Bon, – dit tout bas Rénard, – voici notre amiral qui ne se gêne pas, la meilleure place… vergue à vergue avec l’amiral turc… une frégate de 60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes… sacrebleu… quel beau mouillage… est-elle gourmande, cette Sirène… il lui en faut trois à combattre… eh dame !… voilà ce que c’est que d’être montée par un amiral qui veut faire culotter son pavillon à cette fumée-là ;… mais patience, notre commandant en mange aussi, et nous aurons notre part… »

À l’entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goélettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le Dearmouth envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l’on supposait être des brûlots… Les Anglais furent accueillis à coups de fusil par les Égyptiens, et presqu’au même instant un coup de canon, tiré par un bâtiment turc sur la Sirène, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l’amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe suivirent son exemple, et le combat devint général.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé, neutralisée par les épouvantables détonations de cent navires de guerre qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la baie ; un immense dais de fumée planait au-dessus du bassin dont l’eau était criblée par tant de milliers de projectiles, qu’elle semblait troublée par des gouttes de pluie…

On ne voyait autour du Breslaw, qui profitait du dernier souffle de vent, qu’une vapeur noirâtre, éclairée de temps en temps par des flammes rapides ; enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d’embossage et mouilla par le travers d’un vaisseau turc, qui, ayant pris l’amiral russe en poupe, faisait à son bord un ravage horrible par ses volées de bout en bout…

Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du Breslaw, les matelots restèrent silencieux et calmes… seulement quelques jeunes gens pâlirent, l’immense porte-voix résonna de nouveau et l’on entendit : « Feu, feu… tribord… »

Ce commandement était à peine répété par les officiers, que la volée partit aux cris de Vive le roi !

« Eh donc ! bravo, mes garçons, – s’écria Rénard qui, penché sur un sabord, avait suivi l’effet de la bordée, – encore une pareille et le pavillon rouge verra que notre poudre est bonne.

— Prenez garde ! prenez garde ! – cria-t-on sur le pont à l’entrée du grand panneau, – un blessé ! dégagez l’entrée de la cale. » En effet une espèce de fauteuil amarré avec des cordes s’affala peu à peu, et, lorsque l’homme tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine passa devant un petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce, on entendit une voix mourante s’écrier d’un ton déchirant : « Georges !… » C’était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois. – On lâcha une seconde volée : la fumée remplissait alors la batterie, et les cris discordants des mousses, qui, penchés à l’entrée de la soute aux poudres, demandaient des gargousses, se mêlaient au commandement des officiers et au bruit de l’artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur ; et la chaise suffisait à peine pour descendre les blessés, dont les plaintes s’étouffaient bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup un sifflement aigu et rapide traverse la batterie, et deux coups secs, éclatants, retentissent. C’était un boulet ramé qui, entré par un sabord d’arcasse, ricocha sur deux pièces, tua un homme, en blessa deux, et se logea dans la préceinte.

« Ôtez-ça, – dit Rénard en montrant le cadavre sanglant, – ça distrait. »

Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce. « Qu’est-ce donc, Rénard ? – demanda l’officier qui, calme et froid, commandait le feu par un mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

— Eh donc ! – dit Rénard, – quel est ce braillard ? il crie comme une mouette.

— Maître, – dit le pointeur, – c’est Mélon qui vient d’oublier sa main sur son canon et de laisser tomber le refouloir.

— Sainte Vierge ! sainte Vierge ! – criait le pauvre novice breton qui voyait le feu pour la première fois, – sainte Vierge ! c’est un mauvais poste que celui de chargeur.

— Eh donc ! – dit Rénard en le poussant dans la cale, – va faire entortiller ton moignon ; mais, sacredieu, tais-toi ! Si tu n’en manges plus, n’en dégoûte pas les autres…

— Allons, garçons, n’écoutez pas ce paroissien ; c’est une fameuse place à prendre que la sienne, car le même coup n’arrive jamais deux fois.

— Ça c’est sûr, aussi j’y vais, maître, dit le servant de droite, à moi le refouloir… » Et comme il s’avançait pour charger, un biscaïen lui fracassa l’épaule droite.

« Eh donc ! c’est particulier. Ôte-toi de là, mon garçon, va te faire panser, et voyons qui cédera de nous deux, » dit Rénard en prenant la place du matelot blessé.

À cet instant, une des frégates turques que le Breslaw combattait, coupa ses câbles et laissa porter sur ce navire afin de tenter l’abordage.

Je la vois encore, à son avant était sculptée une espèce de chimère colossale peinte en rouge avec des yeux verts… Au milieu de la vapeur bleuâtre de la poudre, elle s’avançait, s’avançait, et l’on distinguait ses passe-avant couverts de nègres et d’Arabes presque nus, armés de poignards et de haches ; puis, monté sur un porte-hauban de misaine, un officier égyptien, petit et assez jeune, vêtu de bleu avec un turban dont les plis en désordre flottaient sur son cou. De sa main droite il semblait designer le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait s’engager dans nos haubans d’artimon. On entendit un cri effroyable, immense, qui un instant domina le bruit infernal du combat ; et quand la fumée fut dissipée on ne vit de la frégate égyptienne que son avant, qui resta quelques secondes à la surface de l’eau et disparut tout à fait en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le rivage ou de s’accrocher aux manœuvres pendantes le long du bord.

À cette vue, l’équipage poussa des cris d’une joie frénétique qu’augmentait encore l’espèce d’ivresse causée par l’action du combat et l’odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries, et l’on apprit enfin que le commandant La Bretonnière venait d’être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après, le fatal fauteuil s’abaissa, portant le brave capitaine du vaisseau, qui s’arrêta et dit, oubliant ses douleurs : « Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire ; de cinq frégates que nous avions à combattre, il n’en reste que deux ; le feu du vaisseau turc est éteint ; nous avons sauvé l’amiral russe. Continuez, mes amis… continuez… »

Ces mots électrisèrent l’équipage. « Vengeons notre commandant, » s’écrièrent-ils, et, malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l’on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais. « Pointez à fleur d’eau, – criait Rénard, – à fleur d’eau, mes enfants, voyez, cette turque-là est déjà démâtée de son grand mât… Vingt boulets dans sa coque et c’est cuit. »

À peine achevait-il ces mots, qu’une effroyable détonation se fit entendre ; une immense colonne de fumée blanche et compacte, très étroite à sa base, se déroulant à son sommet en forme de larges volutes, enveloppa la frégate qu’on allait canonner, et quand cette vapeur s’éleva un peu au-dessus de la surface de l’eau on ne vit que l’arrière du navire turc qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres et s’était fait sauter.

« Le chien, – dit Rénard, – nous aura mordus en mourant ; gare les débris et les éclats, j’aimerais mieux une franche bordée de 36… »

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Rénard s’étaient réalisées et que l’explosion de la frégate nous avait couverts de débris brûlants et tué ou blessé beaucoup de monde.

À chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les œuvres vives, perçaient le pont, et c’est avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir…

Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s’affaiblissait, la fumée devenait moins intense, et l’on s’apercevait que le combat tirait à sa fin ; à six heures, ce que l’on pouvait appeler comparativement du calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s’approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée, et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce…

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur distribua des rafraîchissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire, ce qu’on ne peut comprendre qu’après l’avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve ; on se serre la main après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du cœur que chacun félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d’exaltation passé, on donna un coup d’œil au vaisseau, à la rade…

Quelle différence !… Ce matin il fallait voir ces agrès, ces manœuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes ; tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant, les manœuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour et le pont est rougi d’un noble sang.

Et quelle nuit ! à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tout sens et menaçaient de nous incendier ; nous savions bien que nous avions l’avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de l’amiral russe vint remercier le Breslaw de l’assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu’au jour couchés près de leurs pièces ; car on savait que les Turcs devaient le lendemain tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n’avait pas donné pendant l’action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et s’avança vers la roue du gouvernail, où se tenait alors un timonier… il s’aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée : « Dis-moi, mon garçon, as-tu gouverné pendant l’affaire…

— Oui, maître Rénard, car c’est moi qui ai remplacé maître Mulot. »

Rénard frissonna.

« Mais je croyais, – ajouta-t-il après un moment de silence… – je croyais qu’il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.

— Oui, maître Rénard, il allait y descendre, mais le voilier s’est mis à rire comme il passait, en disant : Tiens, voilà un ancien qui s’affale en bas, parce que ça va chauffer… est-ce que les dents lui claquent ? En parlant par respect, maître Rénard, c’était une bêtise, parce que tout l’équipage savait que le maître timonier était un bon qui en avait vu des grises dans le temps de l’autre

— Eh bien !… achève…

— Alors, maître Rénard, l’ancien est remonté, il a pris la barre en disant au voilier : Si j’en reviens, ce sont tes dents qui claqueront. Enfin, maître, à la première volée que le vaisseau turc nous a envoyée, j’étais là, tout près, j’ai fermé les yeux, et en les rouvrant j’ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un habitacle… le boulet l’avait pris là… – dit le jeune homme encore pâle à ce souvenir… – là. – Et il montrait sa poitrine…

— C’est moi, maître, qui l’ai amarré sur la chaise, et je l’ai entendu qui disait bien bas : Je le savais… pauvre Georges ! Et voilà tout ce que j’ai vu, maître Rénard. »

À ce moment on entendit des cris. « Qu’est-ce que c’est ? – demanda Rénard.

— Ah ! maître, ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec le petit Georges, je reconnais sa voix… Tenez, ils sont là, sur l’avant, près de la poulaine. »

Rénard se dirigea vers l’avant et vit une douzaine de mousses, noirs de poudre et de fumée, qui entouraient Georges.

« Mais va donc te faire panser, – lui disait l’un.

— Je te dis que non, je ne veux pas, moi, c’est rien du tout…

— Rien du tout, mauvais gamin, – dit un canonnier d’un air courroucé, – rien du tout… C’est rien du tout que deux doigts d’emportés… Cette petite canaille-là est estropiée, et il dit que c’est rien du tout… Répète-le encore et tu vas voir ! – dit le philanthrope en levant la main sur Georges.

— Je vous dis, moi, – reprit fièrement l’enfant, – qu’on ne me pansera pas maintenant, mon père le saurait… et ça le vexerait… Puisqu’il est blessé lui-même, faut pas que je l’inquiète pour une misère…

— Ah ! oui, ton père… – reprit le canonnier, – ton père… joliment… il est… »

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu’un homme ait jamais reçu : « Te tairas-tu, carogne, – dit maître Rénard en menaçant encore l’indiscret… Puis se retournant vers Georges :

— Toi, viens en bas, mon enfant…

— Voir mon père, maître Rénard ? – dit l’enfant en cachant sa main ensanglantée.

— Non, mon petit… non… demain… ou après… en attendant, couche-toi là… près de cet affût… En attendant, c’est moi qui serai ton père. Entends-tu… je t’aimerai bien ; mais, sacredieu, n’aie pas peur.

— Oui, maître Rénard, – dit Georges tout tremblant… et n’osant pleurer au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

— Sacredieu… – pensa Rénard en s’enveloppant dans sa capote, – hier, à cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi… et aujourd’hui… pauvre Mulot, va ! »

Et il s’assit aux pieds de Georges en attendant le jour.

LE LENDEMAIN.

21 OCTOBRE.

 

— Enfin ! ! ! !

Un anonyme.

Le spectacle que le soleil éclaira de ses premiers rayons dans la baie fut imposant et terrible. Le ciel était pur et transparent, le sommet des montagnes se colora d’une brillante teinte de pourpre ; et, à mesure que le soleil devenait de plus en plus vif, on découvrait la rade d’une manière distincte. Nous avions érité pendant la nuit, et nous nous trouvions en face de l’entrée de la rade.

Nos premiers regards cherchèrent avidement les vaisseaux français. Le Trident avait peu souffert, le Scipion était noirci par le feu d’un brûlot, et la Sirène était démâtée de son mât d’artimon.

Mais autour de nous quelle scène de dévastation ! une mer chargée de débris et de cadavres, des navires désemparés, criblés de boulets, à moitié brûlés, des embarcations chargées de blessés et de mourants qui imploraient du secours, et plus loin un immense incendie qui dévorait la flotte marchande et faisait presque pâlir la lumière du soleil.

À gauche, sur les rochers de l’ancien Navarin, deux belles frégates égyptiennes étaient échouées, et le feu commençait aussi à les consumer. On voyait sur la côte des bandes de Turcs qui, la torche à la main, brûlaient leurs navires échoués, plutôt que de les voir pris par nos escadres.

On peut avoir une idée de cet affreux tableau quand on saura qu’il restait à peine vingt navires d’une flotte de deux cents bâtiments de guerre ou de commerce…

Insensiblement les communications s’établirent, alors nous sûmes et l’admirable combat soutenu par l’Armide (capitaine Hugon), et la perte énorme que la Sirène avait faite ; c’était plus des deux tiers de son équipage tués ou blessés, son mât d’artimon abattu, et l’héroïque sang-froid de M. de Rigny, et la morne stupeur de l’équipage quand on vit tomber l’amiral de son banc de quart, et le délire de joie quand on le vit se relever tranquillement et reprendre sa phrase de commandement où il l’avait laissée… Nous sûmes enfin cette noble et fière rivalité qui embrasait les escadres alliées, et notre gloire maritime encore exaltée par les Anglais et les Russes, qui partagèrent aussi les dangers.

L’énergie passagère que les Égyptiens avaient déployée en incendiant leurs vaisseaux, fit bientôt place à un inconcevable abattement ; ils se retirèrent dans les montagnes pour rejoindre Ibrahim, et nous laissèrent maîtres des forts presque démantelés.

Trois jours après nous quittions la rade, trois jours après, d’une flotte qui avait coûté des prodiges d’intelligence, des sommes énormes, il ne restait que quelques bâtiments épars et des cadavres.

Favorisés par une assez forte brise, nous sortîmes enfin de cette baie.

Huit jours après notre sortie de Navarin, nous étions à Malte ; et là, comme en Angleterre, comme en Russie, nous entendîmes une mélopée d’admiration s’élever en faveur de notre brave amiral, qui sut, pendant trois ans, assurer notre supériorité et notre influence dans la Méditerranée. Après avoir reçu à Malte l’accueil le plus cordial du gouverneur, lord Posomby, nous partîmes pour Toulon, où le Breslaw arriva vers la fin de novembre. Après une quarantaine d’un mois nous entrâmes dans le port, où le vaisseau désarma.

CRÂO.

. . . . . — Va-t’en, bossu !

— Je suis né comme cela, ma mère.

Byron, les Métamorphoses du Bossu.

CHAPITRE PREMIER.

CRÂO.

Il y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan, qui habitait un fort bel hôtel de la rue Saint-Dominique ; une longue file de voitures stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des livrées les plus connues, encombraient le péristyle de l’hôtel tout éblouissant de lumières, tout verdoyant de fleurs et d’arbres verts.

À une étroite et basse berline brune, traînée par deux magnifiques chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l’intérieur était si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes, qu’on distinguait parfaitement les traits d’une ravissante jeune femme qui était seule.

Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme descendu d’une voiture qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à cette jolie femme, qui, s’appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles épaules les plis de son manteau pourpre, et dit à voix basse : « Que je vous sais gré du sacrifice que vous m’avez fait, Georges, en insistant pour me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de Cérigny ! Sans votre attentive précaution, c’était fait de ma toilette…

— C’est pourtant pour d’aussi graves intérêts que j’ai perdu le bonheur d’être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense ! – répondit Georges en souriant.

— Mon Dieu, n’est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges…, et mes succès ne sont-ils pas les vôtres ! » répondit Hortense avec un sourire enchanteur. Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amants. – Il n’en eut heureusement pas le temps, car un homme d’un âge mur et d’une tournure encore très élégante, vint l’interrompre en lui disant : « Georges, voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny ; j’ai deux mots à dire à M. de Mersac, qui vient de demander ses gens. »

L’homme d’un âge mur était le mari d’Hortense, M. le marquis de Cérigny. – M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise, était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l’amant de sa femme.

Pendant qu’Hortense rajustait devant une psyché les longs rubans qui flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très jolie femme entrèrent dans l’antichambre en riant et répétant : « En vérité, c’est Quasimodo… » Puis apercevant madame de Cérigny : « Eh, bonsoir, ma chère Hortense, – lui dit familièrement la nouvelle venue, – ah, mon Dieu, nous venons de voir la plus étrange figure du monde… un monstre… tenez, le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques. »

En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu’on put s’imaginer, vêtu d’une espèce de carrick, mouillé, trempé, armé d’un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher la petite porte qui conduisait au grand escalier de l’étage supérieur ; mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et les arbustes, l’infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets et les épithètes bouffonnes allaient crescendo ; au salon, c’était Quasimodo, à l’antichambre, c’était Mayeux.

Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens…

Cela fit en vérité un contraste étrange.

D’un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu’elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées de satin, foulant des tapis éclatants. – Ces hommes beaux, bien faits, élégants, parés. – Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d’or, avec leurs panaches ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte. Tout ce groupe personnifiant l’opulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût, la vie enfin.

Et de l’autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin dans cette atmosphère de luxe et de joie, comme un hibou au milieu d’une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris d’ivresse, – un être difforme enfin, qui personnifiait, lui, la laideur, la privation, l’envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce monde.

Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens et les jeunes femmes n’osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de la richesse de bon goût qui se voile toujours le plus possible devant l’infortune.

Le bossu, d’abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l’avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par l’exclamation de l’un des jeunes gens qui s’écria : « Mais c’est Crâo, le secrétaire de M. de Lussan. »

Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l’antichambre, trouva enfin la bienheureuse porte qu’un des gens de l’hôtel avait ouverte par pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y avait de haine implacable et d’envie désespérée dans ce regard de vipère.

Une fois le bossu parti, l’impression que cet incident avait causé disparut ; les portes du salon s’ouvrirent, de nobles noms furent annoncés, et M. de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et de son amie pour les guider au milieu des appartements les plus somptueux, où s’était réunie l’élite de Paris.

CHAPITRE II.

LE BAL.

Mais jugez de ma surprise quand je reconnus en arrivant la pauvre et chère mistriss Horner, avec ses bras autour des reins d’un homme énorme, à la hussarde, que je n’avais jamais vu. Pour tout dire, les bras de cet homme enlaçaient presque toute la taille de mistriss Horner, et ils tournaient, tournaient, et tournaient sur au maudit air de Jock, ils tournaient comme deux hannetons traversés de la même épingle.

Byron, la Walse.

Le tout est de s’entendre.

Hortense de Cérigny avait dit à Georges : « Mes succès sont les vôtres ; » de sorte que dans la pensée de cette ange, ce n’était pas pour elle qu’elle était coquette, c’était pour Georges. – C’était afin que Georges eût autour de lui – (dans la personne de sa maîtresse, il est vrai) la cour la plus assidue. – Ainsi ceux qui entouraient Hortense d’attentions ne se doutaient guère que c’était pour Georges qu’ils se montraient si prévenants. « Cela était pourtant ainsi. » Ce n’était pas Hortense qu’on flattait, c’était Georges. – On admirait la parure, l’élégance, le goût de Georges, c’était à Georges qu’on disait de ces délicieuses choses qu’une femme sait oublier dès qu’elle les a entendues, pour avoir le plaisir de les entendre encore. – Enfin, Georges, toujours dans la personne d’Hortense, était certainement celui dont on s’occupait le plus cette nuit-là,… et pourtant il y avait une réunion de bien jolies femmes à ce bal.

En vérité,… ce Georges eût été un grand misérable, s’il n’avait pas ressenti la plus profonde reconnaissance pour tout ce qu’Hortense faisait pour lui, car elle se sacrifiait,… en vérité… Elle tenait surtout dans ce moment à attirer, toujours pour cet excellent Georges, les hommages d’un gros blond, frais et frisé, par une foule de gracieusetés décentes, qui devaient finir par attacher en esclave le gros blond à son char. Aussi les yeux humides et brillants, le rire sur ses jolies lèvres, elle semblait dire à Georges : « Vois-tu ! c’est pourtant pour toi ! »

Heureusement que Georges n’était pas ingrat, – non : – aussi, touché presque jusqu’aux larmes de tout ce que madame de Cérigny faisait pour lui, il voulut s’en montrer digne : « Mes succès seront les vôtres, m’as-tu dit, – pensait le digne jeune homme ; – va, Hortense, je ne serai pas ingrat ;… aussi les miens vont être les tiens, – et, sur ma parole, ma générosité dépassera la tienne. »

Alors ce bon et reconnaissant Georges alla s’asseoir près d’une femme de la plus merveilleuse beauté, qu’il choisit justement parce que, par je ne sais quel instinct, Hortense l’avait prise en haine. Il s’en occupa toute la soirée, mit toute la grâce, tout l’esprit possible dans sa conversation, et comme Georges était un homme dont les soins devaient toujours être très recherchés… madame de Cérigny commença à s’apercevoir qu’elle faisait à son tour, – dans la personne de Georges, – une impression fort vive sur madame de ***, car ce bon Georges tâchait de rendre à sa maîtresse ce qu’elle faisait pour lui.

Mais voyez combien le cœur d’une femme renferme d’amour et de dévouement ! Hortense fit tout à coup, ce raisonnement de sublime abnégation : « Je veux bien, pensa-t-elle, je veux bien me sacrifier pour Georges, lui tresser une couronne de toutes les fleurs que je cueillerai sur mon passage ; – mais je ne saurais être assez égoïste pour exiger qu’à son tour il fasse autant pour moi ; oh, non, ce qui fait le charme du dévouement, c’est de se dévouer seule, – c’est de ne souffrir aucune réciprocité ; – je veux donner et qu’on ne me rende jamais, » pensait encore l’adorable femme dans le naïf désintéressement de sa belle âme.

Or, profitant du tumulte d’une contredanse, madame de Cérigny vint s’asseoir près de madame de ***, et, en disant les choses du monde les plus flatteuses et les plus aimables à celle qu’elle haïssait d’une haine toute féminine, elle trouva encore le moyen d’interrompre un tête-à-tête qui la troublait si fort.

Je ne sais plus quel est le grand moraliste ; ce n’est ni Platon, ni Sénèque, ni Pascal, ni Plutarque, ni Locke, ni Bacon, ni Bossuet, ni, ni… (enfin le nom m’est échappé) quel est le grand moraliste qui a dit qu’un homme de sens devait toujours avoir deux maîtresses qu’il tenait comme les chevaux d’un Tandem, l’une près, et l’autre loin.

Georges éprouva toute la vérité de cet aphorisme… car ayant invité Hortense pour danser le galop, Hortense promit à Georges de ne plus chercher à lui obtenir l’amour du gros blond, et lui fit jurer à son tour d’être d’une froideur glaciale avec cette madame de ***. Comme à toutes ces protestations et à toutes ces demandes Hortense ajouta qu’elle mourrait si Georges ne croyait pas les unes et n’accordait pas les autres, il crut, et accorda tout, ne voulant pas avoir à se reprocher la mort d’une aussi ravissante créature.

M. de Cérigny, lui, ne dansait ni ne jouait, mais il était aussi assidu que possible auprès de madame de Lussan, qui lui donnait tous les moments qu’elle pouvait arracher à l’ennui de recevoir. Enfin jusqu’au jour ce ne furent que danses et folles joies au son d’une musique enivrante, devant des glaces étincelantes qui disaient aux belles… Vous êtes belles… et qui étaient muettes pour les laides, car les laides ne les interrogeaient pas.

Tout se passa dans l’ordre, les maris parlaient politique ou whist, – les amants en titre dansaient par devoir, – car il y a une justice au ciel ; et ceux qui aspiraient à les remplacer ne dansaient pas. – Ils aimaient mieux, offrant leur bras pendant une contredanse qu’on avait refusée, jouir du doux et favorable mystère, autorisé par une longue promenade dans les allées tortueuses d’une serre chaude contiguë au salon et formant un délicieux jardin au milieu de l’hiver.

Pendant ce temps l’amant en titre rajustait ses cheveux, s’essuyait le front, quêtait des vis-à-vis pour la prochaine, – ceci, je crois, se dit ainsi ; – et, grâce au fréquent exercice qu’il prenait, la gorge desséchée par une soif dévorante, l’amant en titre appelait des yeux les maîtres d’hôtel et leur plateau de vermeil avec l’inexprimable angoisse d’un malheureux voyageur qui, égaré au milieu d’un désert brûlant, chercherait au loin, d’un regard désespéré, une bienfaisante oasis.

Pendant ce temps, alors l’amant qui n’est pas en titre soupire, prend sa voix douce, flatte, ment, prie, fait des serments, et parle de son rival avec un désintéressement si cruel, une bienveillance si perfide, qu’à la première entrevue on trouvera au pauvre amant une qualité désespérante, et il n’en faut pas, heureusement, davantage pour amener une rupture.

Enfin, tout fut au mieux, et le jour commençait à poindre qu’il y avait encore dans le premier salon de l’hôtel de Lussan de jolies femmes un peu pâlies, coquettement encapuchonnées dans leurs manteaux ou dans leurs petites mentonnières de soie, et que semblable à – la comparaison est hasardée – semblable à la voix qui au jour du jugement appellera chaque humain par son nom, – la voix des valets de chambre de M. de Lussan venait annoncer à chaque belle paresseuse que ses gens l’attendaient.

Six heures sonnaient comme les dernières voitures faisaient résonner les vitres de l’hôtel, c’était le coupé du marquis et de la marquise de Cérigny et celui de Georges qui s’en allait seul.

Après un moment de silence, M. de Cérigny dit à sa femme :

« En vérité, ma chère amie, je ne vous ai jamais vue plus jolie que ce soir… votre toilette était d’un excellent goût madame de Lussan me la faisait remarquer.

— Mais savez-vous que c’est une louange cela, monsieur de Cérigny ? madame de Lussan a le droit d’être sévère !… elle qui se met toujours si bien…

— N’est-ce pas, Hortense ? à propos… j’ai pris sur moi de lui promettre de vous mener à Lussan cet été… ai-je eu tort ?…

— Pouvez-vous le penser, mon ami ?… ne savez-vous pas que j’aime de tout mon cœur cette chère Emma…

— Que vous êtes bonne, Hortense, et puis vous trouverez à Lussan beaucoup de gens de votre société, les Mersac y seront, les d’Alby, madame de Verneuil, et peut-être Georges accompagnera-t-il sa tante ; j’ai oublié de le lui demander, mais les d’Alby y seront pour sûr…

— Oh ! je ne crois pas que M. de Verneuil puisse venir à Lussan, il nous a dit, ce me semble, qu’il s’était promis à M. d’Hermilly.

— Tant pis, j’en serais désolé, car je lui suis dévoué comme à un parent, et je l’aime comme un ami, malgré la disproportion de nos âges…

— En vérité, monsieur de Cérigny, – dit Hortense avec l’air du plus aimable reproche, – ne faites donc pas de la fatuité de vieillesse, cela ne vous va pas encore, je vous en avertis.

— Mais vous me gâtez, Hortense… – dit le marquis en baisant la main de sa femme.

— Non, je vous assure, Victor, vous êtes charmant quand vous voulez… et vous voulez toujours…

— Et vous donc, Hortense, n’êtes-vous pas parfaite pour moi !… Pourquoi donc, mon Dieu, se lier à jamais l’un à l’autre, si ce n’est pour se rendre mutuellement la vie la plus supportable possible, – c’est là le véritable esprit du mariage. »

La voiture s’arrêta devant l’hôtel de Cérigny. – Le marquis conduisit sa femme jusqu’à l’entrée de la galerie qui menait à ses appartements, et rentra dans les siens.

CHAPITRE III.

EMBARRAS.

Il était au désespoir ;

Résolu, dans cette aventure,

De ne pas épargner sa main ni son savoir.

……

Hamilton, Poésies.

Je conçois la haine quand elle peut conduire à la vengeance ; mais une haine cachée, sans espoir, qui ne peut pas même dire tout haut : je hais ! – une haine qui vit sur elle-même, – amère nourriture ! est une triste, triste passion.

Figurez-vous un tigre muselé, enchaîné dans une cage obscure, et voyant hors de la portée de ses griffes de jolies gazelles luisantes et dorées bondir et s’ébattre au soleil sur l’herbe, parmi les touffes de lilas en fleurs, et venir brouter en paix des feuilles de roses, presque sur la cage de l’animal féroce, dont elles ne soupçonnent pas l’existence, et qui ne peut même troubler ces joies innocentes par ses rugissements…

Telle était à peu près la position de Crâo, le bossu, dans l’hôtel de Lussan… Ce misérable haïssait tout ce qui était jeune, heureux et beau. – Parce que l’envie est chez l’homme plus qu’une passion qui naît et meurt, plus qu’un sens qui s’émousse. – C’est un instinct, – et cet instinct organique, intime, vital, prend l’homme au berceau et le dépose dans la tombe.

— Chez les hommes qui ont de l’avenir, – l’envie devient ambition et non pas haine, – parce qu’on ne peut haïr franchement ce que l’on peut obtenir.

Mais chez ceux qui voient un mur d’airain s’élever entre leur envie et leurs prétentions, l’envie devient haine, haine sourde ou turbulente ; mais toujours implacable. – Aussi toute loi politique ou sociale, largement entendue, ne devrait tendre qu’à résoudre cette question : – L’impossibilité physique d’une possession égale et commune étant démontrée, – mettre ceux qui possèdent à l’abri des effets de l’ENVIE de ceux qui ne possèdent pas. – Or ou esprit, – blason ou génie, – emploi ou patrimoine, – chaumière ou royaume : – peu importe. Le pauvre qui possède un sou a son envieux dans celui qui ne possède rien.

Ainsi donc, Crâo, laid, bossu, ignoble, ayant l’intime conviction de ne devenir jamais beau, bien fait et élégant, enveloppait tous ses contrastes dans une exécration cordiale.

Surtout pendant les heures qui suivirent son étrange apparition sous le péristyle de l’hôtel, jamais il n’avait senti plus amèrement l’horreur de sa position.

Le comte de Lussan avait élevé Crâo par pitié. – C’était le fils d’un de ses piqueurs tué à la chasse par accident. Comme cet enfant, né difforme et infirme, ne pouvait rendre aucun service dans sa maison, M. de Lussan l’avait mis en état d’être à peu près son secrétaire, en lui faisant donner une éducation passable. Ordinairement Crâo regagnait les combles où il logeait par un escalier de service ; mais les préparatifs de la fête ayant masqué ce passage, il avait été obligé de venir chercher une autre entrée sous le vestibule où lui arriva l’aventure que vous savez.

Il avait souvent vu venir à l’hôtel M. de Cérigny, sa femme et Georges, et comme les laquais sont toujours les premiers instruits des intrigues, Crâo connaissait parfaitement les rapports qui liaient si intimement toutes ces heureuses personnes ; mais il connaissait aussi les tolérances mutuelles qui rendaient ces liens si difficiles à briser.

Et c’est ce dont Crâo enrageait ; car Georges et Hortense étant à ses yeux le type du beau et du bonheur, le vilain bossu eût mille fois donné sa chétive existence pour changer cette félicité en tourment. – On concevra l’embarras de Crâo en lisant ce qui suit.

CHAPITRE IV.

QUARRÉ PARFAIT.

N’ayant pas même l’ennui d’un frère, elle était la plus libre de celles qui se soient jamais mirées dans une glace.

Byron, Don Juan.

Dans la suite, Callias, riche Athénien, étant devenu amoureux de la femme de Cimon, Cimon la lui céda ; dans tout le reste de sa conduite, Cimon fit paraître une admirable grandeur d’âme : on le proclamait l’égal de Miltiade…

Plutarque, Hommes illustres.
Vie de Cimon.

Le marquis de Cérigny, quoique fort riche, n’avait épousé sa femme que pour son immense fortune et par pure convenance de cour ; Hortense était brune, et M. de Cérigny n’aimait que les blondes ; – Hortense avait un esprit frivole, insouciant, léger, et M. de Cérigny, déjà sur le retour, cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation variée, dans laquelle il ne dédaignait pas même une nuance de pédanterie ; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré chez madame de Lussan, blonde d’ailleurs du plus beau cendré, il s’y était fort attaché longtemps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny ; seulement il s’occupa de sa femme comme d’une jolie maîtresse pendant les premiers mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n’était pas assez exclusif pour l’empêcher d’apprécier la ravissante beauté d’Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son cœur, ni son esprit n’étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme, M. de Cérigny, ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n’avait aussi épousé M. de Cérigny que pour sa brillante position ; pourtant elle s’arrangea parfaitement des soins de son mari pendant les premiers mois de leur union. – Ayant beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore rempli de grâce, malgré ses cinquante ans, il ne pouvait que paraître agréable à une jeune femme dont le cœur sommeillait ; et puis le marquis avait donné à Hortense un train des plus magnifiques ; ses relations et celles de sa femme les mettaient à même de choisir leur société dans le monde le plus recherché ; ils avaient une terre presque royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée… ils s’accordaient réciproquement une entière liberté ; – que pouvaient-ils désirer de plus ?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa liaison avec madame de Lussan, et qu’Hortense, elle, se voyant libre, et comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille hommages qu’on lui offrait ; – mais le hasard, ou plutôt une démission de secrétaire d’ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune homme à Paris. – Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué, fort riche et fort aimable ; il avait été très à la mode avant sa mission en Russie, et, pour tout dire, madame de P…, une des femmes les plus citées de Paris pour son esprit et sa grâce, l’avait mis dans le monde qu’il n’avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d’Hortense en faveur de Georges fut encore moins la réunion de perfections que nous venons d’énumérer qu’une facilité de mœurs et une tolérance qui la charmèrent, – car Georges ne lui parla jamais de ces amours profonds, irrésistibles, forcenés, qui effraient toujours une femme du caractère d’Hortense ; il ne la menaça pas non plus de ces sentiments éternels qu’une femme doit refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition d’éternité !

Non, Georges lui parla de l’amour comme d’une jolie distraction, qui aidait à attendre l’heure du bal ou de l’Opéra, – comme d’une futilité gracieuse, exquise pour compléter une vie d’élégance et de luxe, – comme d’un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu’on avait à perdre, – et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et inanimées,… un bouquet,… un meuble,… un tableau,… une lettre,… non d’une poésie sombre et terrible,… mais d’une poésie fraîche et riante…

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports. « Voyez-vous, Hortense, – lui disait-il dans ces rapides et heureux moments où l’on est déjà plus qu’ami et pas encore amant,… voyez-vous, Hortense, – je n’ai jamais compris la jalousie, en ce sens que changer d’amour est un droit imprescriptible que toute femme acquiert en prenant son premier amant ; celles qui n’abusent pas de ce droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation, Hortense, est comme ces frêles bijoux dont l’éclat et la fraîcheur font tout le prix ; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh ! la réputation,… les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher aux femmes ! car elle donne bien plus de prix à leur conquête ; accordant beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu’une femme mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation, – il faut donc, Hortense, qu’elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le mystère, – mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile (bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs, – c’est à considérer.

« Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont beaucoup d’amants, – elles ont encore raison : – d’abord, parce que cela leur plaît ; ensuite, parce qu’elles le peuvent, rien au monde n’étant capable de les empêcher, quand elles le veulent. Or, à votre avis, Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi positifs ? À quoi bon la jalousie ? à se rendre odieux. – Il vaut bien mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu’il nous berce, et au moindre refroidissement, – ou même avant, ce qui est plus sûr, – devenir plus tendre qu’on ne l’a jamais été…, et aller porter ses hommages ailleurs.

» Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce que l’amour n’a pas passé l’épiderme, car à quoi bon faire d’un plaisir ravissant une odieuse torture ? – Ce qu’on appelle les passions senties ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu’elles soient rares, sans cela l’existence ne serait pas tenable.

» Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni les sentiments… Jouissons du présent, du jour, de l’heure, de la minute, et ne voyons dans l’avenir qu’un plaisir nouveau… »

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l’amour. – Les femmes véritablement passionnées calculent sa puissance par les larmes qu’il leur a fait verser ; Hortense voulait calculer par les plaisirs qu’elle en attendait. – Georges fut donc heureux, – parce qu’il fut sincère ; d’autres, aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de passion. – Ils firent peur. Lui fit mieux. – Il amusa.

La position d’Hortense se dessinant enfin, elle n’eut plus rien à envier à son mari.

Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d’inviter madame de Lussan à venir à leur terre, – M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis fort longtemps une habitude à l’Opéra. Hortense, ravie d’être agréable à son mari, qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à madame de Lussan ; tout s’arrangea donc pour le mieux. L’été, on se réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny. –L’hiver, on voyait le même monde, et l’on avait les mêmes jours aux Bouffes et à l’Opéra, – car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa tante la baronne de Verneuil.

Ces amours adultères, comme on dit, – si arrangés, si calculés, si tranquilles, si près de la vie habituelle ; ce bonheur calme qu’on citerait comme exemple aux mères de famille s’il était licite, tout cela ne doit pas surprendre en vérité. – Qui donc affirmerait que la plupart des liaisons en dehors entraînent avec elles des remords affreux, des tortures et des cris !… Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques maisons maudites du ciel où cela se passe ainsi, mais c’est fort rare. – Ordinairement tout ceci s’encadre dans les mœurs. – Les criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l’est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d’adultère, pourquoi donc le peindre les yeux si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort et de charbons ardents, sacrant, jurant par sang et poignard ?

— J’ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé, élégant et réjoui. – S’il parlait de mort, c’est dans ces moments fortunés où les plus vivaces disent : « Je meurs. » Ce bon hôte avait toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles. – Admirable Protée, tantôt il soupirait d’une voix douce et tendre, tantôt il étincelait en reparties folles, vives et spirituelles. – Accueilli, fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est, – par leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela longtemps, fort longtemps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens, souriait à ses élèves, et, véritable phénix, renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral, mais je le maintiens pour vrai, et j’aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu’il est fort rare qu’une femme se donne, emportée qu’elle est par une passion irrésistible et profonde, que l’on excuserait en pensant à l’immense supériorité de celui qui l’aurait fait naître, parce qu’il est rare cet amour ardent et chaste, quoique criminel, qui sacrifie tout à celui qui a su l’inspirer. – Il est rare cet amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par ses excès, par sa violence même, commander le respect et l’admiration des hommes !… Non, non, ce n’est pas ainsi qu’une femme se donne, c’est du moins une curieuse exception ; – et bénie soit l’exception, car une telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.

Non, non, ce n’est pas une fatalité aussi entraînante qui jette bien des femmes dans les bras tendrement ouverts. – C’est… c’est… je ne sais quoi… c’est la lecture d’un roman, – l’oisiveté, – la solitude, – l’ennui, – une jolie tournure à cheval qu’elles auraient remarquée au bois… c’est le moyen d’utiliser leurs regards par les œillades… doux regards qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat ; car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant : « Je t’aime. » Ce qui les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c’est un compliment, une fadeur et surtout l’indifférence qu’on leur témoigne ; – c’est le désir de faire comme leurs amies de pension… c’est l’enivrement perfide d’une valse. – Ce qui les damne encore si voluptueusement, c’est une intimité de femme,… la crainte du ridicule ;… encore une fois, c’est je ne sais quoi,… moins que rien,… moins qu’un rêve. – Leur premier rêve d’amour est toujours si beau,… si doré…

Après cela, comment voulez-vous qu’une passion forte et désordonnée aille jaillir de ces petites sensations, frêles, délicates, pailletées et coquettes… comme les robes de bal qui ne gardent qu’un jour leur éclat fragile et brillant. – On ne quitte ni père, ni monde, ni mari pour cet amour-là. – Cet amour est si peu gênant, si discret, si commode, tient une si petite, petite place, – qu’il faudrait être de profonds envieux ou de grands sots pour le contrarier.

Cet amour-là,… mon Dieu ! – c’est le sylphe mignon de Nodier, son ravissant Trilby, si joli, si bienfaisant, si moiré, si diapré, si imperceptible, qu’il faut être un Dougal, oui, un Dougal pour le chasser du foyer… Aussi, voyez ce qu’il lui advient au Dougal, et comme il s’en repent après…

Voyez comme sa femme Jeannie, toujours douce et si accorte, devient triste et maussade, comme elle fronce ses beaux sourcils, comme les troupeaux du Dougal s’égarent, comme ses filets sont malheureux,… ses guérets moins riches… depuis que ce pauvre Trilby n’est plus là heureux de se rouler dans une boucle des noirs cheveux de Jeannie, ou de se suspendre, sans y peser, aux anneaux d’or de ses oreilles. – Et qu’importe au Dougal, je vous le demande ?

Aussi qu’arrive-t-il ? Que le Dougal, confus, est obligé de rappeler Trilby. – Alors Jeannie redevient rose et souriante, les moissons riches et les filets lourds…

À Paris comme en Écosse, nous avons bien des Trilbys, bien des Dougals et bien des Jeannies. – Bon Nodier ! – Seulement nos Trilbys sont d’une essence moins éthérée que les tiens ; mais qu’est-ce que cela peut faire aux Dougals ?

Or, cet amour-là était l’amour de Georges et d’Hortense, et M. de Cérigny n’était pas un Dougal.

D’après ces données topographiques du moral de nos amoureux, on voit que Crâo, le maudit Crâo devait regarder comme impossible de ronger les fils si sagement tissés qui enchaînaient et liaient ces existences admirablement entendues.

Aussi le vilain bossu passa-t-il dans sa mansarde la plus épouvantable nuit du monde, et se fit peur à lui-même le lendemain matin, tant il se trouva laid.

CHAPITRE V.

LE CHÂTEAU DE LUSSAN.

Je le tiens, le voilà conçu, l’enfer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.

Shakespeare, Othello, acte I.

À quelques mois de là, toute notre petite nichée d’amants, de maris et de maîtresses, s’était rassemblée au château de Lussan ; – suivant son usage, M. de Lussan était resté à Paris pour l’Opéra, – et sa femme faisait les honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de Verneuil, sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et madame d’Alby, – enfin, pour se procurer encore plus de liberté en réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins de terre fort insignifiants et habilement choisis pour ne donner aucun ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.

Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il s’était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à régler avec les régisseurs ; toujours est-il que le bossu se tapissait là dans sa haine comme une araignée dans sa toile.

Lussan, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l’anglaise pour pouvoir y chasser deux ou trois mois d’hiver.

C’était à la fin d’août, le soleil se levait à peine, et déjà les piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron, les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la nuit, et la forêt était si proche du château qu’on pouvait entrer en chasse presque au sortir du parc.

Enfin, mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc., etc.

Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la chasse, et les hommes montèrent à cheval. – Quoique blasée sur les éloges qu’on s’accordait à faire de son amant, Hortense ne put s’empêcher de sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de Georges.

En effet, il était impossible d’avoir meilleur air que lui. – Son habit rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d’une petite casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu’il portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres ; quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait une coupe insaisissable pour tout autre que pour l’artiste qui avait résolu ce problème.

Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce parfaites était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et découplé comme un coureur.

Monsieur de Cérigny, vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des chevaux de demi-sang, d’une proportion plus forte et plus ramassée, de véritables types du Hunter.

Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu’à ce qu’ils fussent sous bois.

La calèche de madame de Lussan avait un attelage croisé de quatre chevaux noir–zain et gris-sanguin, menés en Daumont par deux petits postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.

Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui avait retenti si matin dans les cours du château. – Car, excepté les gens, personne n’y était resté… Je me trompe, j’oubliais Crâo qui, réveillé comme les autres, se tenait encore accoudé sur la fenêtre d’une petite tourelle où il logeait.

Le bossu avait suivi d’un œil irrité toute cette cavalcade si étincelante, si folle, si dorée ; il avait vu reluire au soleil levant le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées ; il avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s’ébranler et partir. – Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du matin. – Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants sur le vert des prairies. – Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies mains de femmes, agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs des signes d’amour et d’adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par le glapissement des chiens, s’était élancée à un plaisir enivrant… pendant qu’il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid, difforme, repoussé ; lui, bouffon dont on riait, lui, qui n’aura jamais ni chevaux, ni femmes, ni plaisir…

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n’est encore là qu’une petite fraction de leur délicieuse existence ! Ils vont revenir de la chasse, alors ce sera la toilette, une table exquise, – et puis, après dîner, ce sera une fraîche promenade sur l’étang, autour du pavillon où se donne le concert, dont l’écho répète l’harmonie. – Après le concert, ce sera le bal, – et puis le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers d’amours ardents et défendus, – des soupirs de l’attente,… des promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit. – Et enfin, la nuit, des voluptés enivrantes. – Et tout cela sans crainte, sans remords ; pour eux la morale et les lois, tout est muet !… – Et dire que jamais, mais jamais je n’aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l’espoir d’un pareil bonheur… Je ne serai pas seulement comme le valet ou le chien qui jouissent du luxe du maître… Oh ! que c’est affreux à penser… affreux… affreux…

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d’un rire atroce : — Ah ! ah ! mais aussi comme je suis fait… mire-toi donc, monstre, mire-toi sans t’effrayer… Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte, avec sa figure de femme… Monte donc comme lui un cheval fougueux ! Va, bossu,… va tournoyer dans une valse… et presser comme lui dans tes grandes mains sèches le corps amoureux de sa maîtresse, madame de Cérigny… Va… pourquoi donc pas ?… on te regarderait sur ma foi autant et plus qu’on ne regarde ce Georges,… ce serait nouveau, et on s’en amuserait, sauf le dégoût… Ah… ah…

Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo… Puis il reprenait d’un ton plus calme : — Oh ! ce Georges… cette Hortense… oh ! je les hais… ils sont si heureux… Mais qui pourrait donc me venger d’un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas ?

À ce moment on frappa un coup à la porte du bossu. « Qui est là ? – dit-il avec impatience. — Moi, » répondit une voix mâle et forte. – Une étincelle illumina soudainement les yeux verts du bossu. – Il ouvrit.

CHAPITRE VI.

LE BARON MARCEL DE LAUNAY.

Que n’ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie !

Sainte-Beuve, Consolations.

Celui qui entra chez Crâo était un jeune homme brun, basané, d’une taille athlétique et massive, d’une tournure gauche, empêchée, sans aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux noirs étaient voilés par d’épais sourcils. Prodigieusement développé pour son âge, on lui eût donné trente ans et il n’en avait que vingt. – De longs et larges favoris touffus d’un noir roux entouraient sa figure carrée, ses épais cheveux épars retombaient sur son front large et proéminent ; somme toute, il était laid.

Puis, il avait dans son costume autant de négligence que dans sa personne. – Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de vétusté, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert, tout usée, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule d’autres ustensiles de chasse ; joignez à cela qu’il était coiffé d’un énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées et velues reposaient sur le canon court et un peu évasé d’une carabine à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.

C’était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort proche parent de M. de Lussan.

Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu’il possédait au milieu des Pyrénées. – Chasseur déterminé, depuis vingt ans il n’avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils se façonnât aux bonnes manières, depuis quatre ans il l’envoyait pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait la meilleure compagnie.

Malheureusement Marcel avait le monde en horreur ; élevé dans ses montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses gardes, à ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans cette partie de la France, les habitudes et les traditions féodales, – Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de l’élégante société du château de Lussan.

Sa sauvagerie d’enfant amusa d’abord. – Madame de Lussan et ses amies parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on l’entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait à mille jeux, – et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de grâce qu’un ours en pareille société. – Puis, quand il s’ennuyait par trop, s’il ne pouvait s’échapper par la porte, il sautait par une fenêtre.

Mais à mesure qu’il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce dont Marcel se soucia peu, enchanté qu’il fut de pouvoir alors passer sa vie dans les bois à chasser tout seul ; – car il ne comprenait pas et méprisait souverainement la chasse telle que l’entendaient les hôtes de Lussan. « Chasse de petites filles. » disait-il.

Le père de Marcel avait voulu élever son fils près de lui. – Le curé de sa terre s’était chargé de l’éducation de Marcel. – C’est avec toutes les peines du monde qu’il était parvenu à lui apprendre le français à peu près correctement. – Le caractère, les impressions, les désirs de ce jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie native. – La lecture n’avait pas même modifié l’organisation première du moral de Marcel. – C’était un homme d’une nature vierge et abrupte, avec des sens neufs et purs. – Une intelligence étroite, mais juste. – Une volonté de fer, – l’imagination ardente, et quelque peu poétique des gens qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes. – C’était enfin une nature toute primitive qui avait conservé ses aspérités, n’ayant pas encore subi le frottement du monde.

Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni factices, ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être naturelles, instinctives, mais aussi d’une violence indomptable. Le complément moral de ce caractère était une timidité et une défiance sans bornes, – qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie et d’orgueil.

Quand Marcel comparait sa tournure gauche, épaisse, embarrassée, aux formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se sentait inférieur et humilié. – Puis, quand il venait à perdre, par la pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fond, et leurs forêts de pins noirs et tristes… à les exposer à la rencontre d’un ours… avec lequel il fallait lutter corps à corps ou périr… alors Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant profondément ces jeunes gens efféminés ; c’est à lui qu’appartenait alors toute la supériorité.

Mais comme, excepté lui, – personne n’eût peut-être apprécié cette différence, – il s’isolait le plus possible et attendait avec une inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages à Lussan.

Depuis quelque temps, son goût pour la solitude paraissait encore avoir augmenté. – C’était le premier été qu’Hortense venait passer à Lussan, et je ne sais s’il était donné à cette insouciante et jolie femme de faire ressentir à Marcel les premières émotions de l’amour. Mais alors, chez lui cette passion semblait se manifester comme chez les bêtes sauvages, car depuis l’arrivée de madame de Cérigny, jamais il n’avait paru plus irascible, plus taciturne et plus farouche.

La seule personne du château avec laquelle Marcel se sentait à l’aise, c’était Crâo ; auprès du bossu il avait une supériorité positive, et puis lui soupçonnant à peu près les mêmes motifs que ceux qu’il avait pour haïr les autres, – il s’en était rapproché. Ce fut donc à Marcel de Launay que Crâo ouvrit sa porte.

CHAPITRE VII.

CONVERSATION.

Causons un peu.

Goethe.

On l’a dit, la figure de Marcel était plus sombre que de coutume ; il posa sa carabine sur le lit de Crâo et se jeta sur un fauteuil.

« Bonjour, monsieur Marcel… Vous n’êtes donc pas à la chasse avec tout le monde… – demanda le bossu.

— Non…

— Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Marcel.

— Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l’aime pas…

— Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.

— Je le sais…

— M. de Cérigny… et ces autres messieurs aussi… M. Georges de Verneuil aussi… » Et le bossu appuya sur ces derniers mots.

Marcel fit un mouvement.

« Celui-là je ne puis le souffrir – dit-il avec vivacité.

— Oh ! ni moi non plus, monsieur Marcel.

— Pourquoi cela, Crâo ?…

— Parce que… je ne sais… moi… mais il a l’air si fat, si impertinent… si vain !

— C’est bien vrai, Crâo… un air évaporé, des manières de femme… Ce n’est pas un homme cela… – dit vaniteusement Marcel, et regardant ses mains nerveuses, qu’il comparait mentalement aux mains blanches et effilées de Georges.

— Je suis sûr qu’il met un corset, monsieur Marcel.

— Pas possible ! » Et après l’affirmation du bossu, Marcel partit d’un long éclat de rire que celui-ci partagea.

Après un moment de silence, Crâo reprit d’un air mystérieux :

« Toutes ces fadaises-là, voyez-vous, monsieur Marcel, n’en imposent pas aux femmes… elles aiment un homme qui soit homme… qui enfin ait l’air d’un homme – Et Crâo accentua longuement ces mots.

— Tu te trompes, Crâo, elles admirent un air efféminé, et ces sottes recherches de parure…

— Pas toutes, monsieur Marcel.

— Ma foi, le plus grand nombre. – Mais il me semble an contraire, que, si j’étais femme, je voudrais pour mari ou pour amant un homme… qui… »

Il hésita.

« Comme je vous l’ai dit, un homme qui ait l’air d’un homme, monsieur. Marcel, – dit le bossu en l’interrompant, – un homme robuste… basané… brun…

— Un homme qui ait un bras pour la porter ou la défendre, Crâo.

— Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous, monsieur Marcel, qui lasseriez un sanglier à la course.

— Tu me flattes, Crâo.

— Non, monsieur Marcel, si j’étais femme… je voudrais un amant comme vous…

— Toi, je le crois bien ; mais que le diable m’emporte si je voudrais d’une femme comme toi. »

Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo ; mais il continua sans sourciller :

« Oh ! monsieur Marcel, je dis moi, moralement s’entend ; car je sais bien que physiquement, je suis laid et repoussant, – ajouta-t-il avec tristesse et humilité.

— Allons, j’ai eu tort, – dit Marcel, – j’ai eu tort, Crâo, ne m’en veux pas de t’avoir dit cela… mais je suis d’une humeur…

— Vous, monsieur Marcel ?

— Tiens, il faut te le dire, j’aurais plus de plaisir à mettre une balle dans cet habit rouge que dans l’épaule d’un daim…

— Et moi, je vous dis que c’est très mal, et que c’est plutôt lui qui devrait avoir cette pensée à votre égard.

— Et pourquoi ? n’est-il pas heureux ? n’est-il pas… »

Ici Marcel se tut.

« Il est, – il est, – car je devine votre pensée, et je puis vous le dire entre nous ; il est l’amant d’une femme que vous aimez ; eh bien ! ce n’est pas vrai. Il n’en est rien… je vous le jure… moi.

— Tais-toi, Crâo… tais-toi… – dit violemment Marcel.

— Et bien mieux. Je vous dirai, moi, qu’il ne tiendrait qu’à vous de…

— Crâo… ne raillez pas… – dit Marcel avec colère.

— J’ai des preuves, – articula rapidement Crâo.

— Des preuves ! des preuves ! – répéta Marcel en se levant de toute sa hauteur et attirant le pygmée près de lui et le regardant bien en face : – des preuves, Crâo !… ne répète pas une pareille parole sans montrer tes preuves, ou je te tue…

— Je ne puis pas vous les montrer… mais vous les dire… monsieur Marcel… mais lâchez-moi.

— Mensonges… – dit le géant, en repoussant Crâo avec dédain.

— Mensonges… mensonges... – répétait le bossu avec un air d’intime conviction… – Mensonges, à la bonne heure… comme si je ne l’avais pas vue vingt fois, dans les premiers jours de son arrivée au château, vous suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre les autres, quand ils se moquent de vous… comme si elle n’était pas toujours la première à vous appeler dans le salon.

— C’est vrai, Crâo, dans le commencement… mais c’était pour me tourmenter et rire à mes dépens…

— Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant peut-être, parce que vous n’avez pas su la comprendre. Elle rit à vos dépens, parce que vous ne concevez pas qu’un homme comme vous plaît toujours, lors même que ce ne serait que par singularité… Elle rit à vos dépens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l’ennuie à périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu’après tout, qu’a-t-il pour plaire ? Une figure de fille, des cheveux frisés, un jargon, des fadeurs… Au lieu que vous, monsieur Marcel, vous, vous êtes bien plus beau de celle beauté mâle et forte dont nous parlions ; si vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre… Vous pouvez me croire, moi, qu’est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela ; moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la beauté de M. Georges que de la vôtre. Je n’ai aucun intérêt à vous donner la préférence… n’est-ce pas ?… je dis ce que je sens et ce que je sais… voilà tout.

— Ce que tu sais… Crâo !… – dit Marcel, cette fois d’un air seulement dubitatif.

— Mais, monsieur Marcel, résumons, n’est-il pas vrai que dans les premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon, au lieu de rester dans les bois ?…

— C’est vrai…

— N’est-il pas vrai qu’après cela elle a été froide et réservée avec vous, et qu’elle ne vous parlait plus que de loin en loin ?…

— C’est encore vrai.

— Et enfin, que maintenant elle a l’air de ne pouvoir pas vous supporter… elle vous évite autant qu’elle le peut ?

— C’est encore vrai, – dit Marcel avec un soupir.

— Eh bien ! n’est-ce pas clair, vous lui avez plu, elle vous l’a laissé voir, vous n’avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse… elle qui était si bien disposée pour vous, qu’un jour… mais je me tais… vous diriez… mensonges…

— Non, non… dis, Crâo, dis…

— Non, vous ne me croyez pas…

— Crâo !

— Eh bien donc, un jour, madame de Cérigny, en me rappelant la peur que je lui avais faite un soir qu’elle était venue au bal à l’hôtel, elle me dit, je l’entends encore : « Que veux-tu, mon pauvre Crâo, je suis fâchée de ce premier mouvement, qui t’aura blessé, mais tu sais bien que tu n’es pas beau, que tu n’as pas la taille de monsieur Marcel…

— Elle a dit cela… vrai… vrai… Crâo !

— Et bien d’autres choses, ma foi.

— Tiens, tais-toi… je m’en vais, car tu me rendrais fou, » dit Marcel en sortant précipitamment.

Crâo le regarda d’un air satisfait, et laissa échapper cette seule exclamation :

« Ah ! ah ! »

Mais le son était si guttural, si rauque, si fauve, qu’on eût dit le rire d’une hyène… Puis il ajouta en frottant ses mains maigres et jaunes l’une contre l’autre :

« J’aime beaucoup le bossu Rigaudin de la Maison en loterie, je veux faire à peu près comme lui, et mieux, si je puis. »

CHAPITRE VIII.

RÉFLEXIONS.

« Je te vois bien, toi, avec ton bonnet rouge.

Burke, la femme folle.

Marcel fut tout d’un trait jusqu’au plus épais d’un fourré ; là il s’assit pour rêver à tout ce que venait de lui dire Crâo… Puis, ne pouvant garder la même position, il se leva et se prit à marcher à grands pas, tant son esprit était violemment agité.

Le malheureux repassait dans sa tête les moindres occasions où il s’était trouvé avec Hortense, – et sa mémoire les lui retraçait avec une lucidité merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre geste, du moindre regard… Aussi, tantôt il s’abandonnait aux élans d’une folle joie, – tantôt accablé, la tête penchée, il sentait son cœur se gonfler.

La conduite d’Hortense à son égard avait été pourtant toute naturelle. – Au château de Lussan, habitué qu’on était de traiter Marcel comme un enfant, il était tout à fait sans conséquence à cause de son âge et de son caractère. – Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas, Hortense s’en était amusée – de loin si l’on peut s’exprimer ainsi, comme une jeune fille s’amuserait avec un loup enchaîné ; puis après, l’indifférence avait succédé à la curiosité, et presque le dédain à l’indifférence ; – car Hortense, habituée qu’elle était aux manières polies, distinguées, aux recherches de toilette les plus minutieuses des hommes de la société, devait plus que personne éprouver une antipathie pour ce jeune homme rude et grossier.

Une femme moins frivole et moins légère eût peut-être cédé au désir de lire dans ce cœur si jeune et si neuf, et d’y voir éclore des sensations fortes et naïves ; mais de telles femmes sont rares, et, il faut l’avouer, des amants comme Marcel offrent peu d’attraits ; enfin Hortense était peut-être la femme qui dût sentir l’éloignement le plus prononcé pour Marcel.

Et pourtant Crâo avait interprété sa conduite avec une malice infernale, en changeant en un sentiment tendre l’accès de curiosité que le caractère singulier de Marcel avait un instant fait naître chez Hortense, et en démontrant à ce malheureux que l’indifférence et le dégoût qui avaient suivi n’étaient autre chose que le dépit qu’éprouvait madame de Cérigny de voir ses avances rejetées.

Le premier espoir d’être aimé mettait Marcel hors de lui ; sans positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se refuser à l’évidence des faits. – Ce maudit bossu avait encore tiré le meilleur parti possible de la beauté de Marcel dans le portrait qu’il en avait fait. – L’amour-propre, – l’ignorance du monde, les désirs, le sentiment vague de supériorité qu’il ressentait parfois, finirent sinon par persuader Marcel que madame de Cérigny s’occupait de lui, au moins à ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimérique. Avec un caractère comme celui de Marcel, c’était déjà un pas immense… Toutefois, toujours défiant, – il se promit d’attendre et de ne pas livrer son secret avant d’avoir de nouvelles preuves.

CHAPITRE IX.

THÉÂTRE.

L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit.

Pascal, Pensées, XLVIII.

Le lendemain de la partie de chasse, – les hôtes de Lussan étaient rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d’un étang immense, et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc se détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du soleil, couché depuis quelque temps.

Il faisait une fraîcheur ravissante, les piqueurs de M. de Lussan exécutaient au fond du bois de mélodieuses fanfares dont l’harmonie lointaine était répétée à l’infini par les échos.

« Que cette fanfare de Guillaume Tell fait ainsi un admirable effet ! – dit Georges, abandonnant sa glace pour écouter avec plus d’attention.

— C’est à M. de Cérigny que nous devons pourtant cette idée merveilleuse de faire tous les soirs donner de la trompe dans la forêt, – dit madame de Lussan.

— Il n’en fait jamais d’autres… – répondit Hortense.

— Et pourtant, – reprit Georges, – j’ai moi une idée qui vaut au moins toutes celles de M. de Cérigny…

— Voilà de la présomption, monsieur de Verneuil, – dit Hortense…

— Voyons, Georges, – repartit M. de Cérigny… – voyons votre idée… je ne cède pas d’avance mes avantages.

— Eh bien, madame, dit Georges en s’adressant à madame de Lussan, vous avez ici une charmante salle de spectacle… et il est affreux que personne… pas même Cérigny, n’ait pensé à y jouer la comédie…

— Bravo, bravo, l’idée est parfaite, – répéta-t-on en cœur, c’est délicieux ; – cela vaut bien mieux que les fanfares de M. de Cérigny. – Quand jouons-nous ? – que jouons-nous ? – l’opéra ? – le drame ? – le vaudeville ? – ce sera charmant ! – je n’oserai jamais ! – et des costumes ? »

Telles furent les approbations, les interjections et les questions que suggéra le projet de Georges.

« C’est arrêté, nous jouons la comédie, – dit madame de Lussan. – Crâo copiera les rôles et servira de souffleur, ma femme de compagnie tiendra le piano, le régisseur aura son violon, – le maître d’hôtel sa flûte, et un de nos gens qui donne du cor d’harmonie complétera l’orchestre. – Ce sera délicieux… Approuvé… approuvé… Seulement que jouerons-nous ? – demanda M. de Mersac. – Jouons Hernani ? – Oh ! bien, oui, c’est romantique ça. – Hoc turpissimum est, – s’écria le fils de M. de Mersac, lycéen de seize ans, qui ne pouvait dire une phrase sans la finir en latin, depuis qu’il était en vacance, – pure contrariété. Le misérable au collège avait ses humanités en horreur.

— Comment, vous parlez encore votre vilain latin,… Jules, – dit en minaudant madame d’Alby, qui avait promis à la mère de Jules de ne rien lui passer d’inconvenant…

— Nous ne serons pas assez, – objecta M. d’Alby.

— Mais les voisins de terre qui nous arrivent demain ?… pensez donc quel renfort… – reprit madame de Lussan… seulement Hernani,… pour commencer… ce n’est pas aisé.

— Et puis, au fait, c’est romantique, – dit madame d’Alby, qui paraissait partager les opinions littéraires du lycéen.

— Pourquoi pas jouer Faust de Goethe tout de suite ? – reprit M. de Mersac…

— Vous croyez rire… – dit M. de Cérigny… – eh bien ! j’y pensais…

— Le fait est, – reprit madame de Lussan, – que ce serait piquant,… si nous en essayions ?…

— Ce sera bien ennuyeux, – dit l’un…

— Aimez-vous mieux Athalie ? – reprit un autre.

— Je préférerais cela !

— Par exemple…

— Mais quels vers !…

— Votre Goethe est un fou…

— Votre Racine est si froid… »

Et cette malencontreuse question littéraire allait encore être débattue, si madame de Lussan n’eût assuré que le frais du soir commençait à gagner. La discussion ne fut pas abandonnée ; – on monta en bateau, et on était arrivé dans le salon du château, qu’elle n’était pas résolue ; – seulement il fut arrêté qu’on jouerait : – mais quoi ?

— D’abord avons-nous ici des pièces de théâtre ? dit M. de Cérigny à madame de Lussan.

— Je le crois. Il faudrait demander cela à Crâo, qui est chargé de la bibliothèque.

— S’il y en avait, ce serait bien mieux, on éviterait ainsi l’ennui d’écrire à Paris, l’attente de recevoir la réponse ; – ce serait au moins huit jours de gagnés ; – sans cela, le temps de faire des costumes, d’apprendre les rôles ; – bah ! – ce serait remis à trop loin.

— Sans doute, – répéta tout le monde avec cette impatience de gens heureux, qui, une fois un plaisir convenu, donneraient tout au monde pour en jouir à l’instant même.

— Cela est bien simple, – dit Georges, – je vais faire demander Crâo à la bibliothèque, et savoir au juste quelles sont nos richesses. »

Quand Georges arriva dans la bibliothèque, il y trouva Crâo, qui le salua respectueusement.

« Je suis aux ordres de monsieur le comte.

— Dites-moi, Crâo, nous voulons jouer la comédie, avez-vous ici des pièces de théâtre ?

— Je ne crois pas, monsieur le comte. – Je vais consulter mon catalogue… » Puis, feuilletant un lourd registre… « Monsieur le comte, nous n’avons ici qu’un théâtre étranger, et encore c’est une traduction de Shakespeare…

— Voilà tout ?

— Voilà tout, monsieur le comte… Ah ! j’oubliais. J’ai, moi, un vaudeville ;… c’est ma pièce favorite…

— Quel est-il ?…

— La Maison en loterie, monsieur le comte.

— Vous n’y mettez pas d’amour-propre au moins ?

— Que voulez-vous, monsieur le comte… Le rôle de Rigaudin m’a toujours séduit.

— Mais c’est un fort vilain rôle…

— Il est amusant, monsieur le comte.

— À la bonne heure dans l’étude du notaire,… mais ici, mon pauvre Crâo, vous auriez bien du mal à brouiller quelqu’un…

— Oh ! ce n’est pas comme cela que je l’entends, monsieur le comte, je parle du rôle d’observateur…

— Bon Dieu ! et qu’observe donc monsieur Crâo ? – dit Georges, que cette conversation amusait.

— Oh ! bien des choses… Une entre autres qui divertirait bien monsieur le comte s’il la savait.

— Voyons…

— Mais j’ose recommander le secret à monsieur le comte.

— Parle, Crâo.

— C’est que M. Marcel de Launay est depuis quelque temps sujet à de singulières distractions, et que…

— Qui ça, notre Nemrod, notre ours… Eh bien ! que fait-il ?… Il prend un sanglier pour un loup ?…

— Il en serait bien capable, monsieur le comte, car les amoureux sont capables de tout.

— Marcel est amoureux !… Si tu peux me prouver cela, Crâo, tu n’en seras pas fâché… Voilà qui nous divertirait,… ce serait à n’y pas tenir… Voyons, voyons ; parle, parle donc.

— Je n’ose, monsieur le comte.

— Crâo, je le veux.

— Monsieur le comte se formalisera.

— Du tout… qu’est-ce que ça peut me faire à moi ? je le veux, voyons, dis…

— Puis que monsieur le comte l’exige… je puis lui affirmer que M. Marcel est amoureux de…

— Finiras-tu ?

— De madame la marquise de Cérigny. »

Ici Georges partit d’un éclat de rire si fou, si bruyant, si prolongé, qu’il stupéfia Crâo ; et, sans songer davantage aux pièces de théâtre, ce jeune homme courut comme un écervelé rejoindre la société du salon…

— Il rit, – à la bonne heure, » dit Crâo… – Puis remettant son registre à sa place, éteignant sa lumière, il alla, dans l’obscurité, coller son oreille à une petite porte de dégagement qui communiquait au salon d’été où l’on était rassemblé.

Retenant son souffle, il écouta.

« C’est impossible… – disait Hortense en riant aux éclats…

— C’est pourtant comme cela, madame, – reprit Georges.

— Ma chère amie, voilà une conquête qui me donne de l’ombrage, – ajouta M. de Cérigny avec un sérieux affecté…

— Mais le pauvre Marcel va devenir très amusant, dit madame de Lussan, et ce qui serait charmant, c’est qu’Hortense l’encourageât un peu.

— Ah ! il est trop laid, il a l’air trop brutal, et puis il me fait une peur affreuse.

— Que vous êtes folle, Hortense ! – dit madame de Lussan, – Marcel est mon parent, un enfant presque, – un jeune homme sans conséquence… Vous profiteriez de cela pour nous l’amener ; vous useriez de votre influence pour lui faire faire les choses du monde les plus divertissantes ; les soirées commencent à être longues, voyons, Hortense, pas d’égoïsme ; mon Dieu, s’il m’avait honoré de son goût, je vous donnerais l’exemple, moi…

— Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j’y consens ; mais moi je me sacrifie,… » dit madame de Cérigny, vaincue par tant d’instances…

Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en regagnant sa tourelle : « Mais cela prend une excellente tournure… – Nous rirons bien. »

CHAPITRE X.

UN PREMIER AMOUR.

— Te souviens-tu de ce jour où tu me disais ; « Je t’enverrai un anneau comme gage de mon amour ! » En vain j’ai attendu l’anneau, – je l’attends encore ; – peut-être m’as-tu oublié, et tu penses qu’il n’est plus besoin de gage pour un amour passé !

Jehan Pol, Oubli et Consolation.

Huit jours après cette belle coalition, il eût été impossible de reconnaître Marcel, tant il était changé ; – avant il était laid ; mais au moins ses manières ne contrastaient pas avec cette laideur. – Il y avait même dans son ensemble je ne sais quoi de rude et d’original qui ne manquait pas de caractère et d’énergie.

Mais depuis que, cédant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut faire quelque attention à Marcel et encourager son amour, – ce malheureux, croyant voir se réaliser les espérances que Crâo lui avait si méchamment données, et écoutant les perfides conseils du bossu, avait changé, pour plaire à Hortense, ses habits de chasse qu’il ne quittait jamais, et dans lesquels au moins son allure était libre et franche, pour des vêtements à la mode qui le mettaient au supplice ; il s’était fait friser, avait emprisonné son cou dans une énorme cravate empesée ; enfin, affublé de la sorte, il était impossible de rien voir au monde de plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.

Aussi on en riait aux larmes dans le château, Hortense elle-même s’en amusait beaucoup, et commençait à jouir des fruits de son sacrifice, – comme on l’appelait.

Et ceci n’était rien ; il fallait entendre et voir Marcel au milieu d’une foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de légèreté d’esprit que d’élégance et de souplesse de corps ; – il fallait voir Marcel lourd, gauche, embarrassé, s’évertuant pour paraître aimable et ne pouvant dire ni répondre un mot à propos ; – mais ravi, mais joyeux, et ne comprenant pas les quolibets, les épigrammes dont on l’accablait à l’envi, parce qu’Hortense le regardait quelquefois, et lui disait en étouffant un éclat de rire : « À la bonne heure, monsieur Marcel, vous êtes aimable maintenant, surtout continuez… »

Comment voulez-vous qu’après cela Marcel ne se crût pas beau, séduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de sécheresse et de morgue d’un rival évincé. Madame de Lussan lui faisait des compliments sur les bonnes façons qu’il gagnait chaque jour. – Le lycéen lui conjuguait amo sur toutes les formes ; – enfin le bossu, lui traduisant avec méchanceté jusqu’au moindre sourire d’Hortense, était le premier à entretenir ce misérable jeune homme dans l’illusion menteuse dont on le berçait.

Pauvre Marcel ! comme il était heureux, comme il méprisait maintenant le Marcel d’autrefois, – le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant que l’émotion des coups de fusil et le silence des forêts…

— Une seule idée le tourmentait souvent. – Comment allait-il faire pour retourner dans les Pyrénées qu’il aimait tant autrefois ? dans ce vieux château auquel étaient attachés tant de souvenirs d’enfance ? que ces montagnes, dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paraître tristes et vides ! – encore une fois, comment fera-t-il ? – mais cette pensée ne se présentait pas souvent à lui, et d’ailleurs, comme tous les gens heureux d’un bonheur inespéré, il ne songeait qu’au présent, se laissait entraîner à cet amour et fuyait autant qu’il le pouvait toute réflexion qui pouvait assombrir l’avenir.

Pour un observateur, c’était un curieux spectacle que cet homme à sentiments profonds, à formes rudes, à caractère entier, jeté au milieu de cette société insouciante et frivole, à laquelle il servait de risée, car ces gens heureux et superficiels, n’ayant éprouvé de leur vie aucune passion forte, ne pouvaient concevoir leur violence chez les autres, – ils ne songeaient pas au terrible avenir qu’ils amassaient, en se jouant, sur cet homme énergique et sur cette jolie femme si légère et si gaie. – Ils ne songeaient pas que ce qui était une bouffonnerie pour eux était la vie de chaque minute, de chaque seconde du malheureux qu’ils trompaient, – car ce malheureux aimait avec tout l’abandon, toute la confiance d’un esprit étroit ?

Hortense non plus n’avait pas un instant réfléchi à ce qu’il y avait de cruel dans sa conduite.

L’influence despotique qu’elle exerçait sur cet être jusque-là si sauvage, satisfaisant son amour-propre de femme, elle n’avait pas songé qu’il faudrait que tout cela eût pourtant un terme,… – que Marcel était à son premier amour, qu’il aimait d’instinct, que cette passion qu’elle lui avait jetée au cœur devait être maintenant ineffaçable, et qu’un jour, effrayée peut-être des développements que cet amour prendrait dans une âme aussi ardente et aussi jeune, elle serait forcée de lui dire : « Ce n’était qu’un jeu, voyez-vous, Marcel, un jeu de folâtre et joyeuse femme, qui a voulu s’amuser un moment d’un ours apprivoisé. Or, Marcel, vous nous avez amusée ; – que la plaisanterie ne devienne pas sérieuse, – restons-en là ; – vous avez été très drôle, Marcel, – et ne l’est pas qui veut. »

Et Marcel, lui, que fera-t-il alors ? concevez-vous ce pauvre jeune homme qui a quitté ses habitudes si chères, ses goûts, sa passion unique à lui, qui, au lieu d’étouffer un penchant naissant, s’y est laissé emporter, parce qu’on lui disait : « Espère ! » lui qui s’est habitué à cette douce vie d’amant aimé, – lui qui croit maintenant savoir ce que c’est qu’un regard, qu’un sourire, et combien est brûlant l’air qu’on respire auprès de la femme qu’on aime. – Il lui faudra oublier tout cela, parce que c’était une moquerie, – lui dira-t-on. Une moquerie ! – concevez-vous ? une moquerie ! Non seulement on ne l’aimait pas, – mais il servait de jouet,… de passe-temps.

Que fera-t-il ?… – un homme d’esprit saurait se taire ou se venger avec une politesse infernale, avec une exquise cruauté, – mais il n’a pas d’esprit, – Marcel ; – s’il est furieux, et s’il veut se venger, – sa fureur et sa vengeance seront comme lui, – sauvages et brutales !

— En vérité, je ne sais ce que tout ceci deviendra ; mais Dieu est grand et l’avenir est voilé, – ainsi que disent les Orientaux et devraient dire les poètes, les romanciers et surtout les lecteurs.

CHAPITRE XI.

CONVERSATION.

« Quand je serai loin de lui… rassure-moi par une lettre, Jolie.

— Si je te disais qu’une lettre peut me compromettre… que penserais-tu, Saint-Preux ?…

— Tu ne peux pas me dire cela, mon amie. En me choisissant… tu m’as choisi digne de toi, et homme d’honneur.

— Si je persistais, Saint-Preux ?

— Je croirais que tu ne m’aimes plus, Julie, si une crainte aussi frivole était plus forte que ton amour pour moi.

— Non, non, va, je t’écrirai : qu’est-ce qu’une lettre, maintenant, au prix de ce que je t’ai donné. »

Rousseau, Nouvelle Héloïse.

Le projet de jouer la comédie n’avait pas été abandonné, il s’en faut bien ; – car, grâce à l’esprit fertile de Georges, – ce nouveau plaisir promettait de montrer Marcel sous un autre point de vue.

On était convenu de jouer l’Othello de Shakespeare, – dans l’intention d’engager Marcel à se charger du rôle du Maure. – On devait répéter très sérieusement la pièce, jusqu’au jour de la représentation : – et ce jour-là seulement, ajouter les plaisanteries que le débit et la figure de Marcel amèneraient infailliblement. – Lui seul étant de bonne foi dans cette bouffonnerie improvisée.

Ce qui paraissait impraticable, c’était de décider Marcel, – tel apprivoisé qu’on le supposât ; – ce fut encore Hortense qui se chargea de cette négociation délicate. – On mit son amour-propre en jeu, et elle ne pensa plus qu’aux moyens de remporter cette victoire sur l’opiniâtreté bien connue du personnage.

Or, un soir, Hortense ayant fait d’abord quelques coquetteries à Marcel, prit tout à coup un air froid et dur, et força ainsi le pauvre jeune homme à sortir du salon, et à aller déplorer dans la solitude du parc la bizarrerie du caractère des femmes. – C’est ce qu’on voulait.

Georges suivit Marcel de loin, – et revint annoncer qu’il avait porté sa misanthropie du côté d’un quinconce d’acacias. Ce fut donc là que se rendit madame de Cérigny, accompagnée de son mari et de madame de Lussan. « Ne me quittez pas au moins, – dit Hortense à son amie… – restez tout proche,… j’aurais véritablement peur du tête-à-tête.

— Nous veillons sur vous, – dirent-ils en souriant – et l’on dirigea la promenade du côté du quinconce d’acacias. – En effet, ils y trouvèrent Marcel triste et malheureux de la froideur subite d’Hortense…

— Eh ! mon Dieu,… c’est vous, Marcel, – dit madame de Lussan…, comme vous êtes esseulé… Fuyez-vous déjà le monde, vous commenciez à y être si bien… Allons, allons, beau solitaire, offrez votre bras à madame de Cérigny, et venez avec nous faire un tour de parc, jouir de la fraîcheur de la nuit…

— Je serais désolée d’arracher M. de Launay à ses méditations, » dit Hortense.

Mais Marcel s’était vivement approché d’elle, et tenait son bras sous le sien… Seulement, il n’avait pas dit un mot, sa langue était collée à son palais.

On sortit du quinconce, et l’on se dirigea vers une grande et profonde allée de tilleuls ; M. de Cérigny et madame de Lussan hâtèrent un peu le pas…, et Hortense et Marcel restèrent assez éloignés d’eux.

Le cœur de Marcel battait d’une force à lui rompre la poitrine. Pour la première fois il tenait le bras d’Hortense sous le sien, – et c’était le soir, – et il était presque seul avec elle. Aussi, trop heureux pour pouvoir parler, il se contentait de soupirer à de longs intervalles.

« J’ai vraiment été indiscrète, monsieur de Launay, – dit Hortense, – d’accepter votre bras…

— Oh non…, – dit Marcel.

— Mon Dieu, qu’il est bête, – pensa Hortense, et puis, comme après ces deux mots il s’était tu, Hortense se dévoua et ajouta :

— Mais pourquoi donc, monsieur Marcel, recommencer à vous isoler ; depuis quelque temps vous veniez au salon, on vous voyait davantage, vos manières avaient changé… et l’on vous en savait gré, soyez-en sûr. »

Ici Marcel crut sentir la main d’Hortense s’appuyer plus fortement sur son bras…

Et surmontant sa timidité, ma foi, il se hasarda à dire témérairement :

« Combien je serais heureux, si en effet on l’avait remarqué…

— Je vous assure qu’on l’a remarqué, monsieur Marcel, et que, si l’on osait, on demanderait encore plus à votre… amitié…

— Oh ! parlez… parlez, madame, – dit impétueusement Marcel.

— Mais vous ne voudrez pas ?

— Je vous le promets d’avance.

— Non, je ne veux pas… je veux que ce soit de votre plein gré… Mais en vérité, monsieur Marcel… je dis je veux, je crois, – ajouta Hortense timidement.

— Oh ! dites… dites…

— Eh bien ! monsieur Marcel, si vous vouliez être tout à fait aimable, je vous prierais…

— Non, dites je voudrais, – reprit Marcel.

— Eh bien ! je voudrais que vous prissiez un rôle dans la pièce que nous allons jouer… le rôle d’Othello.

— Moi, moi… vous n’y pensez pas, madame,… vous exigez… Encore une fois, ce que vous exigez est impossible. Je ne pourrai. Je n’oserai jamais…

— Je n’exige rien, monsieur, – dit sèchement Hortense, – je suis fâchée que cela ne puisse vous convenir, voilà tout.

— Madame…

— Non, monsieur, vous m’obligerez même de ne parler à personne de tout ceci. Comme je remplis, moi, le rôle de Desdémona, qui est presque toujours en scène avec Othello… C’était une folie, une inconséquence même de ma part de vous avoir fait cette demande. Encore une fois, monsieur de Launay, je vous saurai un gré infini de n’en pas dire un mot. »

Marcel garda le silence pendant quelques instants. Il paraissait combattu par mille pensées diverses ; enfin il répondit à Hortense : « Vous ne saurez jamais, madame, tout ce que me coûte la promesse que je vous fais : je jouerai… »

Il y avait dans ce mot – je jouerai – une expression si vraie, si sentie, un dévouement et une abnégation si sincères, qu’Hortense fut un instant émue, – qu’elle eut comme pitié de cette pauvre créature que l’on s’acharnait à tourmenter si cruellement… et puis elle pensa qu’après tout il n’était pas si malheureux de se croire aimé, et que cette douce illusion compenserait bien la peine qu’il éprouverait quand on lui dirait que ce n’était qu’un mensonge, – et elle continua :

« Que vous êtes aimable, monsieur Marcel, vous ne sauriez croire combien vous me rendez joyeuse ; c’est donc convenu… mais songez que nous devons jouer dans huit jours, et qu’il y aura des répétitions tous les jours, plutôt deux qu’une, qu’il faudra y assister.

— Je vous l’ai promis, madame.

— Et je vous en remercie… Marcel,… – dit Hortense en lui serrant légèrement le bras… puis hâtant le pas… pour rejoindre son mari et madame de Lussan.

— Mais j’y pense, ma chère Emma, – dit-elle à cette dernière, – M. de Launay jouerait parfaitement Othello.

— Sans doute… mais il est trop sauvage… il ne voudra jamais.

— Je vous demande pardon, ma cousine, je suis à vos ordres, – dit Marcel.

— Vraiment,… mais c’est admirable, vous serez parfait, – répondit madame de Lussan.

— C’est affaire à vous, ma chère amie, – dit tout bas M. de Cérigny à Hortense qui, toute fière de son succès, s’échappa légère comme un oiseau, monta précipitamment les marches du salon, où le reste de la société était rassemblé, et se jeta sur une causeuse en disant :

— Eh bien ! il jouera !

— Alors il sera impossible d’y tenir, – dit Georges.

— Risum teneatis, » ajouta le lycéen.

CHAPITRE XII.

LA PAGODE.

« Oh ! se croire aimé… Grimm !

— Se voir aimé, Diderot !

— Le sentiment, – le cœur… l’âme… que peut-on préférer à cela, Grimm ?

— Les yeux… la bouche… la gorge… Diderot.

— Matérialiste !

— Spiritualiste ! »

Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison : – ce qu’il y a de plus vrai dans l’amour, ce sont les faveurs.

Dialogues encyclopédiques.

Il est pourtant un âge, – non pas un âge du corps, si l’on peut s’exprimer ainsi, mais un âge du cœur, car alors que le corps a trente ans le cœur en a souvent soixante ; il est pourtant un âge où le moment d’un rendez-vous fait palpiter tout notre être, il y a des transes, des angoisses, des voluptés indéfinissables dans l’attente,… il y a un épanouissement d’âme impossible à rendre,… dès qu’on voit arriver celle qu’on désire, – légère, – furtive, – toute rouge, toute tremblante, et qu’elle vous dit : « Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur j’ai eue,… ma mère est passée près de moi à me toucher,… heureusement elle ne m’a pas vue, tiens,… sens mon cœur comme il bat de crainte. — Et toi, mon ange,… sens le mien comme il bat d’espoir et d’amour… »

Et ce sont alors des frémissements, des baisers sans fin, – un bonheur irritant,… des terreurs ravissantes, car on peut être surpris à chaque instant… – Et puis l’on se sépare pour se retrouver bientôt avec la même ivresse… Heureux… heureux âge,… car plus tard, – les mêmes incidents vous trouveront froid,… on s’impatiente bien d’un retard,… mais c’est en regardant sa montre qu’on s’aperçoit que le temps s’écoule, et non plus en sentant son cœur défaillir à chaque minute passée.

Aussi le jour de la représentation d’Othello, Georges étendu sur le divan d’une petite pagode, fraîche, obscure, voilée, silencieuse, située au fond du parc de Lussan, dans l’endroit le plus solitaire du bois, Georges sommeillait – à demi… de temps en temps il disait : « Pourquoi diable me fait-elle attendre,… moi qui encore ai eu la précaution de ne venir qu’une demi-heure plus tard… »

Enfin la première porte de la pagode s’ouvre timidement, et l’on entend le bruit sonore du verrou, puis les seconde et troisième portes se referment,… et Hortense est devant Georges.

Jamais peut-être elle n’avait été plus jolie, – sa longue promenade avait rosé ses joues toujours un peu pâles, sa robe blanche d’organdi était de la plus éblouissante fraîcheur, et sa petite capote de paille doublée de satin mauve donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure, et encadrait sa belle chevelure brune. Ayant posé son ombrelle et dénoué les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une chaise, la jeune femme ôta ses gants, et passant le revers d’une de ses petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux, elle secoua sa tête en arrière,… et tendit l’autre main à Georges qui la baisa…

« Comme tu es venue tard, Hortense,… – dit doucement le jeune homme en l’attirant sur le sopha…

— Mon Dieu !… Georges… ce n’est pas ma faute… il était arrivé une caisse de modes de chez Palmire, et sans vous…

— Tu l’aurais regardée !…

— Regardée, c’est ce que j’ai fait… Mais j’aurais essayé un canezou et une pèlerine d’un goût parfait… mais que ne vous sacrifierais-je pas !… ingrat que vous êtes, aussi j’accourais vite… lorsque j’ai trouvé dans mon chemin le fils de M. de Mersac, ce maudit lycéen… ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure que j’ai pu m’en débarrasser… enfin me voilà, – dit-elle en prenant dans ses mains la tête de Georges et baisant ses cheveux. De sorte que Georges passa ses bras autour de sa taille, qui aurait tenu dans un bracelet… et fit asseoir Hortense à côté de lui.

— Oh ! quelle fraîcheur… quelle bonne obscurité… » dit-elle en s’accoudant sur un des côtés du divan.

Et ce qui me fait souvenir que je n’ai pas parlé de la chaussure d’Hortense, c’est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et les croisa l’un sur l’autre… Ces pieds d’enfant étaient chaussés d’un tout petit brodequin, dont la peau violette à reflet d’or se dessinait sur la blancheur mate d’un bas de soie.

« Oh ! j’aime aussi l’obscurité, mon Hortense… il semble qu’on soit plus seuls, n’est-ce pas ?… et la solitude avec toi… c’est le bonheur, » dit Georges en prenant le bras d’Hortense, et se le passant autour du cou.

Alors sa joue touchait la joue d’Hortense et son menton s’appuyait sur une épaule demi-nue…

Hortense tourna un peu la tête, et plongeant sa main dans la chevelure de Georges, elle s’amusa à en arrondir les boucles brunes et à les séparer sur le front de son amant…

« Tiens, que je t’aime avec cette coiffure, Georges… Oh ! que cela te va bien… et puis tes cheveux sont si doux… tiens, c’est ma passion que tes cheveux… – Et elle les baisa ardemment.

— Et moi, – disait Georges en rendant les baisers avec usure, – ma passion c’est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore cette petite fossette au menton, et encore ce cou si arrondi. »

Et le voluptueux jeune homme, tantôt effleurait à peine de ses lèvres toutes ces perfections, tantôt y imprimait de délicates morsures, de façon qu’Hortense sentit un frémissement délicieux courir par tout son corps.

— Georges…

— Hortense…

____________

 

— Mon Dieu !… Georges,… tenez-vous ! j’ai entendu quelque bruit. Écoutez… écoutez… » dit tout à coup Hortense.

Georges écouta…

Ils n’entendirent plus rien…

« J’avais pourtant cru, – dit Hortense, – entendre du bruit du côté de la porte du souterrain.

— C’est impossible, Hortense, j’en ai la clef… la voilà… C’est par le souterrain que je suis venu…

— Alors vous me rassurez, mon ami, » dit Hortense.

La pagode avait deux entrées : l’une, par le parc… et c’est par celle-là qu’Hortense était arrivée, l’autre par un souterrain… construit en galerie, qui allait aboutir à une grotte fort éloignée de ce charmant pavillon si savamment construit.

Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui communiquait à la pagode, – mais l’entrée de la grotte était restée ouverte, – et Crâo, qui épiait depuis longtemps les deux amants, – ayant enfin surpris l’heure de ce rendez-vous, – et voulant ce qu’il appelait désabuser Marcel, – avait amené ce malheureux à cette porte, et l’y avait laissé en lui disant d’écouter, – qu’il entendrait quelque chose d’intéressant pour son amour…

Or, pendant cette scène… Marcel était là… – peut-être…

« Ah ! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j’ai ressentie, – dit Hortense.

— Peureuse… – dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts les longues girandoles émaillées des boucles d’oreilles d’Hortense… – Oui, peureuse ; c’est un reste de souvenir de ton rôle de Desdémona ; mais ce n’est pas cela, non, je gagerais que vous n’êtes ainsi peureuse que parce que vous savez que la peur vous sied… à ravir… Voyez la coquetterie…

— Ah ! toujours ce vilain mot…

— Il est en effet laid… laid… comme une vérité, Hortense !…

— Mon Dieu ! peux-tu me faire ce reproche… Voyons… quand ai-je été coquette…

— Dans les répétitions d’Othello.

— Oh ! la bonne folie… Coquette avec. M. de Cérigny peut-être… ou avec M. de Mersac ! ou cet élégant M. d’Alby ?... le plus singulier Iago qu’on puisse voir…

— Du tout… Vous avez été coquette avec Othello… – dit Georges avec un sérieux affecté.

— Avec Marcel… Ah ! le pauvre garçon ! M. de Verneuil, – répondit Hortense avec une dignité également affectée, – me supposer un pareil goût… ce serait plus que de la médisance… ce serait de la calomnie…

Puis riant comme une folle et s’asseyant sur les genoux de Georges :

« Ah, mon Dieu ! qu’il m’a donc amusée hier soir. Tu sais que je me suis retirée de bonne heure. Eh bien ! mon Othello… s’était placé en face de ma chambre… c’est Fanny qui m’a dit cela… en face de ma chambre, grimpé dans un énorme acacia… et ce qu’il y a de fort curieux, c’est que le fils de M. de Mersac est venu s’asseoir justement sur le banc qui est placé au-dessous de cet arbre, avec cette bonne madame d’Alby…

— Avec madame d’Alby ! ! !…

— Avec madame d’Alby…

— En vérité, ma chère, l’adolescence ne respecte plus la vieillesse, même dans les femmes… Ce jeune de Mersac va se faire une querelle à mort avec les petits enfants de cette dame qui sont dans la même classe que lui… quand ils vont savoir qu’il peut compromettre leur grand’mère…

— Taisez-vous donc, fou… – dit Hortense en riant, – et écoutez la fin… Il paraît que le tête-à-tête dura longtemps et tu juges de la position de d’Othello pendant ces doux entretiens… »

À ce moment des éclats de rire vinrent interrompre les amants… Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de M. de Cérigny, et la voix voilée de l’adolescent fils de M. de Mersac. C’était encore le maudit lycéen.

« Ah, mon Dieu ! ton mari, Hortense – dit Georges, en prenant à la hâte le chapeau et l’ombrelle de madame de Cérigny… – Vite… je vais ôter le verrou ; passe par la porte du souterrain… je te suis…

— Dépêchez-vous, Georges… car j’aurais une peur horrible dans cette galerie…

— Viens… vite… »

Et Georges prenant la main d’Hortense disparut avec elle par le côté souterrain de la pagode.

Marcel n’y était pas, ou n’y était plus.

À peine cette porte était-elle fermée, que M. de Cérigny monta l’autre escalier du pavillon, accompagné de madame de Lussan et du lycéen qui ne les quittait pas.

« Enfin nous voilà dans notre jolie pagode, – dit madame de Lussan avec une humeur mal dissimulée. – La trouvez-vous de votre goût, Jules ? – ajouta-t-elle en s’adressant au jeune lycéen…

— Je crois bien, madame… Mirabile visu

— Que dit-il donc, monsieur de Cérigny ? – demanda madame de Lussan.

— Admirable à voir… C’est du latin… Vous voyez, madame, qu’il ne perd pas son temps…

— Ah, mon Dieu ! – dit madame de Lussan en cherchant avec anxiété dans une petite corbeille de jonc du Mexique… – je ne trouve plus mon alkali. Si j’étais piquée par ces affreux cousins du bord de l’étang ?…

— Permettez-moi d’aller vous le chercher, madame… –dit M. de Cérigny en courant vers la porte…

— Comment… je ne le souffrirai pas… Jules… il faut être galant… allez-y… mon ami, vous m’obligerez… si vous ne nous retrouvez pas ici, nous serons à la balançoire…

— Oui, madame, j’y vais, – dit Jules d’un air rechigné… Puis il ajouta en descendant chaque marche : Fastidiosus, fastidiosa, fastidiosum… Quelle scie ! !…

— Maudit lycéen… c’est qu’il ne s’en va pas souvent…

— À qui vous en plaignez-vous… Victor… ajouta tendrement madame de Lussan…

____________

— Après la toilette du dîner, tout le monde était réuni dans le salon ; on attendait avec impatience l’heure de se mettre à table, car on jouait Othello le soir même, comme on sait, lorsque le damné Jules arriva bruyamment… rouge et essoufflé…

« Ah bien ! dit-il à madame de Lussan… vous m’avez joliment fait trotter… Je suis venu à la pagode… j’ai eu beau cogner… beau cogner… ouich ! personne… Nemo… Je vais à la balançoire… personne… Alors je me suis balancé ; et me voilà… Ego ipse !

— J’avais retrouvé l’alkali, Jules… et nous avions pris par l’étang, » répondit madame de Lussan en échangeant un coup d’œil avec M. de Cérigny, pendant que Georges et Hortense échangèrent un sourire…

— Bon Dieu… comme il a chaud, dit l’excellente madame d’Alby…

— Madame la comtesse est servie, » annonça le maître d’hôtel.

CHAPITRE XIII.

ENTR’ACTE.

« Comment veux-tu que ma maîtresse puisse me tromper, Jehan Pol, – quand les mêmes rideaux nous enveloppent au sein d’une nuit profonde ?

— Aujourd’hui, soit, maître, – mais hier ? mais demain ?

— Songe-creux venu du Tyrol ! – que me font l’avenir et le passé, si le présent est à moi ? – C’est le plaisir et non l’amour que je cherche, Jehan Pol. – Or, ce ne sera jamais sous les rideaux de ma maîtresse que j’aurai dispute avec mon rival… elle a trop de vertu pour faire à la fois trois parts de son oreiller…

— Dites donc cela à la femme du burgave, maître.

— Fils de sot, qui ressembles tant à ton père ! la jalousie est la politesse des liaisons ; et je ne songe jamais à mes soupçons que lorsque j’en parle à Tcharlette pour savoir vivre.

— Mais si Tcharlette vous dédaignait, maître ?

— Crois-tu pas, Jehan, qu’elle soit la seule à Munich qui ait des épaules blanches, la peau douce et les dents perlées ?

— Mais son âme, maître ! son âme ?

— Est-ce que les femmes ont moins d’âme pour cela, triple sot ! »

Jehan Pol, Oubli et Consolation.

Le petit théâtre du château de Lussan était brillamment éclairé. On avait quitté la table de bonne heure. Une foule de personnes de la ville prochaine avaient été invitées, et, jusqu’aux moindres places, tout était occupé dans cette jolie salle de spectacle.

On le sait, le spectacle se composait d’Othello de Shakespeare et de La Maison en loterie. – Dans cette dernière pièce, Crâo avait absolument voulu se charger du rôle du bossu Rigaudin.

C’était pendant un entr’acte, car déjà les quatre premiers actes de l’œuvre admirable de Shakespeare, avaient été entendus ; mais avec quelle froideur, mon Dieu !… Ces auditeurs provinciaux étaient incapables de te comprendre, grand Williams ! Les hôtes de Lussan eux-mêmes n’avaient été tirés des accès de somnolence qui les engourdissaient quelquefois, que par le débit burlesque et emporté de Marcel, Othello, et par la délicieuse romance du saule, empruntée à l’opéra de Rossini, et chantée par Hortense avec une expression ravissante.

Que ton ombre dut sourire, grand Williams ! si elle entendit le propos de ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce bâillement avec sa main, murmurait :

« Enfin, plus qu’un acte… mais au moins on le dit amusant celui-là… car les autres sont d’un bête… Ah ! je vous demande un peu qu’est-ce que tout cela signifie… C’est absurde.

— Parbleu ! je le crois bien, – dit un avocat de petite ville, – c’est d’un romantique forcené, du Père aux autres, un enragé. »

Enragé parut l’épithète justement choisie ; car un léger frisson courut dans tous les membres des auditeurs… rien qu’à la pensée d’avoir écouté l’œuvre du romantique le Père aux autres. (Hist.)

Encore pardon, grand Williams, enveloppe dans la même clémence M. de La Harpe, les auditeurs et l’avocat.

Enfin la toile était momentanément baissée, on causait, on riait, on attendait, et l’on se promettait de terminer gaiement la soirée par un bal.

Et puis pour se divertir on parlait d’Othello ; car on pouvait être certain qu’il s’agissait de Marcel, si l’on entendait un éclat de rire perçant.

Pourtant Marcel avait, à mon avis, surpassé l’attente générale. Des gens moins prévenus eussent peut-être remarqué des moments d’admirable expression dès qu’il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance ; alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait jusque dans ses mouvements cette soudaineté de geste, ces tressaillements imprévus qui trahissait plutôt l’âme de l’homme que l’habileté de l’acteur…

Pendant cet entracte, sous prétexte de rajuster quelque chose à son costume, Marcel s’était retiré dans une petite tourelle assez voisine de la salle de spectacle.

Il était assis sur le rebord d’une fenêtre ; sa figure déjà basanée, rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la blancheur éclatante des plis de son turban. Un fort beau costume moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de gauche.

Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait fièrement sa tête, et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palampore oriental ; somme toute, avec son œil fixe, son front soucieux, sa puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose et la richesse magnifique de ce vêtement, Marcel avait un air sombre et fatal, profondément empreint de l’esprit funeste de son rôle.

Il paraissait plongé dans je ne sais quelles réflexions : son regard était fixe, et lorsque Crâo frappa deux coups, pour l’avertir qu’on allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil à celui d’un homme éveillé en sursaut.

Le bossu entra ; il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudin, sa figure maigre, ordinairement pâle, était livide ce soir-là.

« Écoutez-moi, monsieur Marcel, – dit le bossu d’un air mystérieux.

— Oh ! va-t-en… va-t-en, Crâo, va-t’en, tu es mon mauvais génie…

— Silence… – répondit le bossu en levant son doigt, – silence ; je vous ai prouvé ce matin qu’on vous trompait, je vous ai prouvé que comme vous j’avais été dupe de l’amour que cette femme vaine et insolente semblait vous porter ; je vous ai dit qu’elle s’était jouée de vous… que, grâce à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile… Maintenant, je… »

Mais Marcel lui serrant les poignets à les lui écraser, l’interrompit :

« Je devrais te tuer pour tant de mensonges, vois-tu, Crâo… car je ne puis y croire… misérable. Ce serait trop horrible… Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi malheureux ?… Encore une fois c’est impossible… tu mens… laisse-moi… va-t’en…

— Ah ! je mens… Eh bien donc ! au nom de l’enfer… silence et venez…, car ce sont encore eux, vous dis-je, » répondit Crâo d’un air d’imposante conviction.

Marcel se leva en regardant pourtant Crâo d’un air de doute.

Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence, conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage étroit et obscur qui communiquait à la porte d’une petite galerie faiblement éclairée.

Arrivés près de la porte qui séparait cette galerie du passage, Crâo écarta un peu les plis du rideau et fit voir à Marcel Hortense vêtue de son costume blanc de Desdémona, et Georges un bras passé autour de sa taille, et sa bouche sur la sienne.

« Eh bien, je mentais !… – murmura le bossu…

Et Marcel ayant collé son oreille au treillis doré de cette petite porte, il écoutait.

Il entendit, car Hortense et Georges s’arrêtèrent auprès, pour échanger un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement :

« Tu as été charmante, Hortense.

— Ai-je été aussi touchante que notre Othello ; a été amusant ?

— Tu as été aussi adorable…

— Qu’il a été ridicule, – interrompit Hortense. – C’est beaucoup dire, car il y a eu un moment, au troisième acte, où j’ai failli d’éclater de rire. Enfin, j’ai fait danser l’ours, vous devez être content ; maintenant, quand me débarrasserez-vous de ce brutal adorateur ?… C’est qu’il finirait par prendre tout ceci au sérieux, au moins.

— Bah !… un jeune homme sans conséquence… Et puis tout le monde sait bien que tu t’en amuses.

— À la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espièglerie ; je dirai plus… je l’ai en dégoût, il faut que vous me trouviez autre chose pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j’en ai comme peur… Il a une physionomie saisissante.

— Enfant !... – dit Georges en la baisant au cou.

— Ah ! mon Dieu, Georges, j’entends le signal du lever du rideau, je me sauve. Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdémona va bientôt mourir, – dit-elle en souriant…

— Adieu donc, ma jolie bientôt morte, – répondit Georges avec un nouveau baiser ; mais cette nuit… à deux heures, tu revivras, dis, mon ange !… à deux heures, n’est-ce pas ?

— Oui, à deux heures, mon Georges ; mais viens doucement, » dit Hortense.

Et ils quittèrent la galerie.

Et Marcel restait à la porte, appuyé sur le mur, inondé d’une sueur froide…

« Je mentais, » dit encore Crâo…

Mais Marcel ne l’entendit pas.

Cet être si robuste se sentait défaillir sous le poids de la douleur et de l’étonnement. Pour son premier chagrin celui-ci était au-dessus de ses forces. Aussi Marcel était-il inerte ; il croyait rêver, et machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s’assurer que c’était bien une réalité.

« Je mentais, – dit encore le bossu avec sa voix ; grêle et stridente.

— Oh ! non. »

Et Marcel revenait à lui.

« Non, mais c’est bien infâme !… n’est-ce pas, Crâo ?… » dit-il avec accablement.

Et Marcel pleura.

Car Marcel tenait encore à l’enfance par la simplicité de son caractère. D’un enfant il avait eu la confiance naïve et sans bornes, la joie innocente de se croire aimé, l’abnégation et le dévouement pour celle qui lui souriait. Aussi c’étaient ces sensations si douces à jamais perdues qu’il pleurait si amèrement. Mais, quand l’enfant eut bien pleuré son jouet brisé, que ses pleurs furent séchées, l’homme voulut venger son injure.

Alors ce ne furent plus des larmes, mais des éclairs d’un feu sombre et ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel… car maintenant la haine et la jalousie dévoraient son âme… son âme tombée d’un si beau ciel dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.

Car maintenant Marcel se voyait joué, moqué, méprisé ; maintenant il se rappelait les ris étouffés, les regards railleurs, les attentions perfides qu’il avait si faussement interprétés, le malheureux !

Aussi ne croyez-vous pas alors qu’un homme, si en dehors de notre civilisation des salons, à demi sauvage, seul, sans un ami auquel il put confier sa haine et demander que faire ? forcé de prendre conseil des sentiments de vengeance désespérée qui rongent son cœur, que cet homme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès… car il faudra bien qu’il se venge enfin !

Mais comment se venger ! Marcel ne pouvait rien combiner : les pensées se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait… il était comme fou. Et quand il entendit Crâo l’appeler et lui dire qu’on n’attendait plus qu’Othello, il regardait autour de lui d’un air stupide.

— Othello… Quel Othello ?… – disait-il.

— Mais on n’attend plus que vous pour jouer… – criait encore Crâo ; – descendez-donc, monsieur Marcel.

— Pour jouer !… jouer quoi ?… Ah oui !… je me souviens… je joue avec elle… je le lui ai promis au nom de son amour, – ajouta Marcel avec un rire amer. – Oui, je joue Othello, – Othello où j’amuse tant, – Othello où je suis si bouffon… – Othello le sauvage, le farouche Othello, si plaisant sous mes traits… Damnation ! Croient-ils donc que je vais supporter le mépris jusqu’au bout… qu’ils ne me feront pas grâce d’une raillerie… Mais c’est une dérision en vérité… que de compter encore sur moi… Oui, j’irais compléter la fête et leur joie… j’irais continuer ; j’irais lui dire à elle, si moqueuse : — Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona ? – Qu’ils ont dû rire de moi ! Suis-je assez foulé aux pieds !… Oh !… Hortense !… Oh !… Georges !… ? Puis il s’arrêta un instant et reprit :

« Oui, – j’irais lui dire encore : Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime, demandez grâce sur-le-champ, Desdémona. »

Et il s’arrêta encore, « Fatalité ! – s’écria-t-il, – je n’oublie rien de ce rôle… rien... Je pourrais le jouer… si je le voulais… je pourrais… »

Puis, après un nouveau silence, il ajouta avec un air d’effrayante résolution :…

« Oh !… mais !… oui, je jouerai… je jouerai. » Et il descendit.

Et ce n’était pas étonnant qu’il n’eut rien oublié de cette scène qu’il allait jouer. – Shakespeare avait trop profondément creusé cette horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torturent Othello pour que Marcel pût trouver autre chose à dire, lui. – Car dans cette scène qu’il va réciter avec Hortense – ce ne sera plus Othello, mais Marcel, qui parlera.

Où sa passion chercherait-elle d’autres termes ?

Cette scène, il l’avait déjà apprise, – mais dès ce moment elle est à jamais gravée dans sa tête, parce que cette scène est le fond et la forme de sa pensée – cette scène c’est sa position à lui, et si sa mémoire le sert, s’il n’oublie pas un mot de ce rôle, c’est que ce rôle n’est plus un rôle pour lui, – c’est ce qui est, – c’est une réalité ; – car Marcel est Othello vrai, Othello avec sa haine acérée, Othello avec ses regards fauves et luisants comme ceux de la hyène qui tient sa proie.

CHAPITRE DERNIER.

LA SECONDE SCÈNE DU CINQUIÈME ACTE D’OTHELLO.

Rien n’est beau que le vrai – Le vrai seul est aimable.

Oh ! si je pouvais croire à ton amour, – ces idées de doute et de mépris ne viendraient pas m’assaillir… Fais donc que j’y puisse croire, tu en sais le moyen. – Un mot… un seul mot de ta main…

Jehan Pol, Oubli et Consolation.

Les hôtes de Lussan et leurs amis remplissaient la salle, comme pendant les actes précédents. – Les lumières scintillaient, les fenêtres ouvertes laissaient entrer le parfum des fleurs, les figures étaient souriantes, déridées par la certitude que la mortelle tragédie allait finir, et que l’amusante comédie allait commencer…

Georges, M. de Cérigny et madame de Lussan, qui n’avaient pas pris de rôle, étaient assis au premier rang.

Lorsque Marcel entra en scène, il y avait sur sa figure une impression si puissante, que les spectateurs les plus froids l’admirèrent ; Hortense elle-même ne put s’empêcher de dire : « Qu’il est beau ! »

C’est qu’en effet, il était sublime ; – car dès que le désespoir a mis sa brûlante empreinte au front d’un homme, cet homme devient beau, d’une effrayante beauté, – beau… de la beauté de Caïn !…

Aussi, on était bien disposé à rire, bien prévenu contre Marcel, et pourtant on se sentait subjugué par l’expression de tristesse fatale et de mélancolie amère avec laquelle Marcel récita son monologue. – Nous transcrirons Shakespeare. – Seulement nous dirons Marcel et Hortense, au lieu de Desdémona et Othello.

Après la scène d’Iago et d’Emilia, on le sait, le théâtre change et représente une chambre à coucher. – Desdémona est endormie sur son lit, cachée par les rideaux.

HORTENSE endormie, MARCEL.

MARCEL. — C’est la cause, c’est la cause : ô mon âme ! ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes étoiles ! – Cependant je ne voudrais pas verser son sang. – Je ne voudrais pas déchirer son sein plus blanc que l’albâtre des tombeaux… Pourtant il faut qu’elle meure ! autrement, elle trahira encore d’autres hommes… Éveillons-la… (Il l’éveille.)

HORTENSE. — Qui est là ?… Othello !

MARCEL. — Oui, Desdémona… Avez-vous fait votre prière, Desdémona ?

HORTENSE. — Oui, monseigneur.

MARCEL. — Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime, – demandez grâce au ciel, sur-le-champ…

HORTENSE. — Hélas ! monseigneur, que voulez-vous dire ?

MARCEL. — Faites ce que je vous dis : je ne voudrais pas tuer votre âme – avant qu’elle fût préparée.

HORTENSE. — Vous parlez de tuer ?

MARCEL. — Oui, j’en parle.

HORTENSE. — Que le ciel ait donc pitié de moi !

MARCEL. — Pitié !… Oh ! non ; – pas de pitié pour toi !

HORTENSE. — Si vous parlez ainsi, j’espère que vous ne voudrez pas me tuer !…

MARCEL. — Espère,… et prie toujours…

À ce moment, Hortense presque fascinée par les regards froids et fixes de Marcel, sentant son cœur battre, ses yeux se voiler, se jeta à genoux, et pâle, égarée, agitée d’un affreux pressentiment, tendit ses mains suppliantes à Marcel, qui, debout, – imposant et terrible, les bras croisés, lui jetait un affreux sourire du haut de sa grande taille…

On cria bravo dans toute la salle, ce bruit rappela Hortense à elle ; pourtant ce fut avec un accent de terreur indéfinissable qu’elle récita en balbutiant :

« Othello… je sais que vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi… Pourquoi craindrais-je ? Je n’en sais rien, car je ne me connais pas de crime ; et pourtant je sens que je crains… »

Puis Hortense, ne pouvant surmonter la terreur que lui inspirait Marcel, ajouta du ton le plus déchirant : « Oui j’ai peur ;… oh ! j’ai peur… » Et elle tomba à genoux presque anéantie… toute palpitante.

L’auditoire sembla partager cet effroi ; par un instinct singulier quelques personnes se levèrent à demi ; il y avait au fond du cœur de chacun comme une conviction que ce n’était plus Othello et Desdémona, mais Hortense et Marcel ; – qu’il s’agitait là entre eux deux, si isolés au milieu de tout ce monde, – une question de sang et de vengeance. – On éprouvait un serrement de cœur, un trouble indéfinissable ; mais chacun restait ébahi, attribuant à l’admiration ce qu’il éprouvait d’incompréhensible.

Madame de Lussan elle-même ne put s’empêcher de dire : « Cette scène me fait un mal affreux ! – si l’on cessait ? – Du tout… ils sont admirables, » dit Georges. – On continua.

MARCEL. — Pense à tes péchés !

HORTENSE. — C’est l’amour que je vous porte !…

MARCEL. — Et c’est pour cela que tu meurs, femme parjure et frivole… »

Dit enfin Marcel hors de lui, qui s’était monté avec le rôle et sentait bouillonner une rage profonde et vraie dans son âme.

Et il abaissa sa main sur Hortense, qui commençait à se rendre compte de ses pressentiments, et à lire dans les regards de Marcel, que ce n’était plus un rôle appris qu’ils allaient jouer…

MARCEL. — Tombe… tombe, infâme créature ! »

Et Hortense éperdue, sentant son cœur défaillir, n’eut que la force de crier : « Au secours… grâce… au secours… monsieur Marcel !

— C’est superbe… elle confond le personnage avec l’acteur, » dit-on dans la salle…

Et comme Hortense se débattait sans rien dire, tant cette pauvre jeune femme, si frêle et si légère, se sentait écrasée par l’horrible situation de cette scène… Marcel continua en s’écriant : « Il est trop tard. » Et, comme dans Shakespeare, il la traîna sous les rideaux et les referma sur lui.

Alors une horrible idée vint tout à coup luire dans cette âme exaspérée, comme un éclair au milieu d’un orage… Il pensa rapidement qu’il pourrait se venger là, presque aux yeux de tout ce monde dont il avait supporté les dédains. – Se venger en rendant presque ce monde son complice. – Se venger en forçant ce monde à crier bravo quand il la tuerait. De sorte qu’aux cris désespérés que pousserait cette malheureuse femme on ne saurait plus s’il faudrait crier grâce pour Desdémona ou pour Hortense… – Et puis… les rideaux la cachaient… Ce n’était qu’un moment… Mais pendant ce moment il serait aussi seul qu’au fond d’un désert…

Seul !… et Hortense, échevelée, pâle d’effroi, suppliante, était là, à sa merci…

« Te voilà donc enfin en ma puissance…, – dit le monstre à voix basse ; – tu ne railles plus maintenant, hein !… Je sais tout… J’étais à la pagode… j’étais à la galerie… Tu vois bien qu’il faut que je sois vengé et que tu meures, entends-tu ?…

— Georges… mon Georges, » murmura faiblement Hortense.

Ce nom sembla redoubler la fureur de Marcel, et, entourant de ses deux mains crispées le cou d’Hortense, il s’écria sourdement en écumant de rage :

« Ah oui !… ton Georges… Mais ris donc, maintenant, toi qui m’as raillé sans me connaître… ris donc, mais ris donc… ris donc… »

Et, en disant : « Ris donc, » le monstre l’étouffait.

Il l’étrangla !… comme dans Shakespeare.

Puis, quand il eut vu qu’elle était morte, il tira un couteau, se le plongea dans le cœur, comme dans Shakespeare, et tomba au pied du lit en s’écriant : « Georges… viens donc voir… »

Pendant l’effroyable scène qui se passait derrière ces rideaux si blancs et si tranquilles, toutes les poitrines étaient oppressées comme par un cauchemar au milieu d’une nuit lourde et chaude.

C’est avec une inexprimable angoisse que chacun attendait le moment où Othello reparaîtrait… sans pouvoir se rendre compte de cette crainte, on avait peur en le sachant là.

Mais quand la voix râlante de Marcel appela Georges, mais quand les rideaux s’agitant laissèrent voir ce corps qui tomba lourdement et s’affaissa sur lui-même, il n’y eut qu’un cri d’effroi.

D’un bond Georges fut sur le théâtre, s’approcha des rideaux, les entrouvrit, et, les refermant aussitôt avec épouvante, s’écria, pâle comme la mort en se soutenant à peine :

« N’approchez pas… Cérigny… n’approchez pas… que personne n’approche. »

Mais il n’était plus temps… et M. de Cérigny venait de reconnaître l’affreuse vérité.

____________

 

Il est inutile de dire quel trouble, quels cris, quelle terreur suivirent cet horrible événement. – Tous les soins que l’on essaya de prodiguer à Hortense furent inutiles ; – et quand on pensa à Marcel, – il n’était plus temps. –

Nous ne donnerons non plus aucun détail sur la cruelle douleur des hôtes de Lussan. – Seulement, le soir, Crâo, en regagnant sa tourelle, disait avec son affreux ricanement :

« J’avais bien dit que je ferais mieux que Rigaudin ! – Aussi, ils avaient trop ri à ce bal de cet hiver… et rire un vendredi porte malheur. – Mais cet imbécile de Marcel s’est frappé trop tôt. – Il laisse le Georges. »

CONCLUSION.

Georges et M. de Cérigny sont inconsolables. Après avoir voyagé pendant six mois en Allemagne et en Italie, ils se sont arrêtés quelque temps à Berlin. – Là, M. de Cérigny a pour toute distraction de fréquentes lettres de madame de Lussan ; – et Georges se livre à ses douloureux souvenirs…

J’oubliais : ils ont encore – (par pure contenance) chacun une danseuse du grand théâtre royal. –

MON AMI WOLF.

§ I.

FRAGMENTS DU JOURNAL D’UN INCONNU.

— Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que de naître, elle n’était pas encore assez forte pour vaincre l’autre, qui avait toute la force qu’une longue habitude peut donner. Cependant ces deux volontés, l’une ancienne et l’autre nouvelle, l’une charnelle et l’autre spirituelle, se combattaient dans mon cœur, et chacune le tirant de son côté, elles le mettaient en pièces.

Confessions de saint Augustin,
liv. VIII, ch. 5.

…… Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers du vaisseau anglais le Genôa voulurent recevoir à leur bord l’état-major de notre frégate.

À dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs ; mon voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants, taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français : – je lui versai à boire trois fois, et n’y pensai plus. –

Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d’une belle figure, brun, svelte, élégant, s’exprimant dans notre langue avec une merveilleuse facilité, – quoiqu’un accent presque imperceptible trahit son origine étrangère. – Il m’apprit qu’il était Danois, mais naturalisé Anglais.

Il fallait qu’une singulière attraction me portât vers lui, car avant le dîner nous ne nous connaissions pas du tout et au pudding nous étions déjà fort liés ; – enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir les fruits secs et les vins de France, nous n’avions, je crois, plus rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque notre avenir.

Suivant l’usage, l’intimité commença d’abord par un échange confidentiel d’horreurs et de calomnies sur les personnes de nos commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos inférieurs ; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des passe-droits qu’on nous avait fait subir, des grades qu’on nous avait volés. – Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous être mutuellement prouvé qu’il n’en était pas au monde de plus détestable, – ce fut entre nous à la vie et à la mort.

D’après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à patte ; de façon qu’il était impossible de laisser son verre plein après avoir salué du geste à chacun des innombrables toasts que l’on portait à l’union des deux pavillons.

Or, comme les toasts se succédaient sans interruption toutes les cinq minutes, et qu’il y avait à peu près trois heures que nous étions à table ; – comme après les vins on avait servi le punch, et qu’en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés les uns envers les autres à une confiance sans bornes.

Mon nouvel ami surtout, qui, selon ce qu’il m’apprit, ne buvait ordinairement que de l’eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon honneur, une exception à son régime, – malgré les paternelles remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en anglais : — Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués ensemble, vous n’avez pas avalé une goutte de grog ; – ne buvez pas, vous vous tuerez, n’en ayant pas l’habitude.

Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait nul compte de ces exhortations ; – il paraissait se trouver fort bien de l’effet du punch, sa figure d’abord pâle s’anima, se rosa peu à peu, ses yeux brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus intime enfin. – Cet homme, que j’aurais d’abord cru froid, s’exalta peu à peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des Méridionaux.

Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du Genôa, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thème de cette discussion orageuse était, autant que je puis m’en souvenir, l’amour et les sacrifices qu’il impose parfois.

C’était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine de marins fort débauchés qui d’ordinaire s’occupaient très peu de la théorie de ce tendre délassement ; mais comme l’importance que l’on attache à une discussion est toujours en raison inverse des connaissances que l’on peut y déployer, – on échangeait de pitoyables raisons – pour et contre – avec un acharnement singulier.

« Bah, – dit Wolf en posant son verre sur la table avec tant de force qu’il le brisa, – ils sont stupides, ils parlent de cela comme les aveugles des couleurs… Venez-vous faire un tour de dunette ?

— Volontiers, – répondis-je… – car il fait horriblement chaud ici… »

Nous montâmes, l’air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des navires pendaient collés le long des mâts.

« Tenez, – me dit mon ami Wolf en m’arrêtant par le bras et fixant sur moi ses yeux étincelants, – nous nous entendons si bien tous deux qu’il faut que je vous dise une histoire qui m’est arrivée ; mais ceci est entre nous au moins, – ajouta-t-il avec un regard presque féroce, – que le bon Dieu m’étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence, si c’est le punch, ou l’air, ou la fatalité, ou le diable qui m’y force, mais je ne puis m’empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand vous m’aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le dernier des misérables, – mais, c’est égal, encore une fois, je ne puis m’en empêcher… »

Il y avait dans l’expression de la figure, dans l’accent de la voix de mon ami Wolf, un tel caractère de vérité, que je compris parfaitement cette influence de l’ivresse qui vous pousse à l’indiscrétion ; influence fatale dont on se rend compte, que l’on maudit, mais qu’on n’a pas la force de combattre, s’agirait-il d’un secret sacré.

Aussi dis-je prudemment à mon ami : « J’aimerais mieux attendre à demain, nous serions plus calmes et alors…

— Pardieu, je crois bien que nous serions plus calmes ; mais alors je ne vous dirais plus mon histoire, et il faut que je vous la raconte… Pourtant, voyez-vous, il est possible que demain, quand je penserai à la folie que je fais étant gris, il est possible que je vous propose de nous brûler la cervelle à pair ou non, afin que mon secret soit éteint par votre mort, ou rendu sans importance par la mienne… Je sais bien que vous allez me dire que c’est ridicule, mon cher, mais que voulez-vous y faire, c’est comme cela… »

Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d’abandon dans ses manières que je n’eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient autant… – Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le couronnement, et il commença après m’avoir affectueusement serré la main.

§ II.

LE RÉCIT.

« Il y a environ deux ans de cela, me dit Wolf, – c’était pendant la guerre, je commandais une goélette dans la Méditerranée, ma mission se bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands. – Je me trouvais alors mouillé à Porto-Venere, petit port d’Italie, entre le golfe de Gênes et celui d’Especia, près des îles Palmeries. –

» J’avais la plus entière confiance dans mon second, et j’allais fréquemment à terre, quoique la ville de Porto-Venere fût horriblement triste, mais le fait est que j’y avais fait la connaissance d’une fort jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.

» Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était Péruvienne et s’appelait Pépa.

» Figurez-vous, – mon cher, – dix-huit ans, – un teint orangé, – des lèvres rouges comme du corail, – des dents bien blanches, – une taille… à tenir là-dedans, – une gorge un peu forte, – des hanches… ah ! des hanches comme une Andalouse, – et puis des yeux… vous savez, toujours fermés à demi, comme ceux de quelqu’un qui sommeille… et puis une forêt de grands cheveux noirs et épais… et puis encore des sourcils à l’avenant.

» Aussi, mon ami, si vous l’aviez vue avec un peignoir serré seulement autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais dans son hamac de jonc… Vrai Dieu !… c’était à en devenir fou. – Aussi j’en devins fou. –

» Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez butor ; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je m’arrangeai pour lui être utile, il m’en sut gré, m’ouvrit sa maison, c’est tout ce que je voulais. –

» C’était beaucoup ; – mais Pépa avait une vertu fort tenace et des principes religieux, profonds et arrêtes ; pour tâcher de me mêler à leur influence, – je les partageai. –

» Je m’agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez croire combien je trouvais de charme dans ces prières ; car je lui avais dit une fois : –

» Pépa, il y a ce me semble une pensée d’égoïsme à prier pour soi… Si vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa, et alors, moi, je prierais pour vous ?...

» La pauvre enfant accepta l’échange ; et comme elle me demandait un jour la forme de l’invocation que je faisais pour elle, je lui dis franchement qu’elle consistait en ceci : Mon Dieu ! faites donc qu’elle m’aime, car je l’aime bien. –

» Elle me bouda, rougit et finit par me dire qu’elle au contraire ne demandait ardemment qu’une chose au ciel : – c’était de ne pas m’aimer. –

» Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la quittais pas, je l’obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma passion, qui, entre nous, je l’avoue, était aussi violente qu’on puisse l’imaginer. – Jusque-là, voyez-vous, je n’avais eu que des filles ; aussi j’aimais pour la première fois, j’aimais avec délire : parce qu’il y avait un cœur et un noble cœur chez cette femme-là. – Savez-vous qu’un jour elle me dit : — Je suis bien contente que vous soyez marié, Wolf ; comme je suis pauvre, – au moins vous ne penserez pas que je vous aime pour vous épouser, – que je vous aime parce que vous êtes riche.

— Vous êtes donc marié ? – dis-je à mon ami Wolf.

— Pas du tout, – me répondit-il ; – mais j’avais dit cela pour voir au juste quelle espèce d’amour on me portait, car j’aurais toujours craint, sans cette précaution, d’être aimé comme futur mari : – ce qui, entre nous, est fort abject. »

Je continue. « Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu’on n’avait pas d’abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une quarantaine de huit jours, veillé, gardé à vue par les gardes sanitaires.

» Vous pensez ma joie : Pépa restait seule avec une vieille gouvernante. – Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et lui demander… ce que je lui demandais toujours ; – car elle ne m’avait encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu’une fois mes désirs satisfaits je ne me lassasse d’elle… et qu’au bout de quelque temps la satiété ne vînt me glacer. Car, vois-tu, – me disait-elle naïvement, – je t’aime pour moi et non pour toi… et j’éprouve un plaisir inouï à être désirée.

» Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes demandes de ma part, mêmes refus de la part de Pépa.

» Or, le matin du septième jour, j’étais littéralement résolu à me brûler la cervelle, si elle me refusait encore ; mais, comme j’ai toujours fermement voulu ce que j’ai voulu, j’aurais possédé Pépa de gré ou de force avant de mourir. – Elle m’avait avoué son amour ; – la possession n’était donc plus qu’une formalité, n’est-ce pas ? »

Je répondis à mon ami Wolf par un hum… légèrement dubitatif, et le priai de continuer.

« Comme j’allais me rendre à terre, on signala un aviso au large, j’envoyai mon embarcation, et un aspirant m’apporta des dépêches de mon amiral ; il m’ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l’escadre.

» Je fus atterré ; je me croyais, moi, mouillé là jusqu’au jugement dernier, et je n’avais pas un instant pensé à mon départ ; – je donnai néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j’allai à terre apprendre cette nouvelle à Pépa ; – sans m’être décidé à rien, j’avais toujours pris des pistolets avec moi.

» Je pars demain,… Pépa,… peut-être pour ne plus nous voir, – lui dis-je.

— Vrai,… vrai,… tu pars,… et demain ! – s’écria-t-elle avec une joie qui me rendit sombre.

— Il part demain ! Oh ! mon Dieu, je te remercie ! – s’écria-t-elle en se jetant à genoux.

— Pépa !… – lui dis-je.

» Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me couvrir de baisers. Tu pars,… – me disait-elle, – mais tu ne pars que demain ;… mais cette nuit,… cette nuit est à nous ! – elle est à nous tout entière, cette nuit que tu regretteras. – Oh ! oui,… parce qu’elle sera la première et la seule, oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,… tu la regretteras, disait-elle avec une joie d’enfant et une exaltation de femme passionnée, – tu la quitteras en la désirant encore,… en la désirant plus que tu ne l’auras jamais désirée,… car tu ne sais pas, non, tu ne pourras jamais savoir combien je t’aime, et ce qu’il m’en a coûté pour te résister jusqu’ici. – Mais, vois-tu, c’est toujours ainsi que j’avais rêvé l’amour ; – avoir à moi un jour, un seul jour rempli des plus ardentes et des plus inexprimables voluptés ; – mais un seul jour, – afin qu’il fût unique dans tous mes jours ! car, si ce jour avait des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,… chaque lendemain serait pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,… et songe donc que je dois vivre toute ma vie de ce seul jour ; car, si mon pressentiment ne me trompe pas,… je ne te verrai plus,… et, s’il me trompe, tu n’obtiendras pas plus de moi dans l’avenir !

— Sacredieu, – dis-je à Wolf, – votre Pépa était un peu originale ; mais, malgré cela, j’aurais voulu me trouver à votre place… vous deviez être un homme bien heureux.

— Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.

» Il était à peu près trois heures de l’après-midi, je fais préparer une petite yole que je manœuvrais moi seul pour me rendre à terre sans témoins ; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de bien m’assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain ; je vois le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille ; je lui fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa…

— Ah çà ! mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes avoir, – dis-je à mon ami Wolf, – des scrupules que vous dûtes avoir quand vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la fille… »

Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer au punch :

» Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles vous n’eussiez pas songé non plus à ma place !

» Des scrupules !… – est-ce qu’on a des scrupules quand on va posséder une femme comme Pépa ! mais rappelez-vous donc qu’elle m’attendait, qu’elle avait éloigné sa vieille gouvernante, qu’elle était seule… toute seule… que je la voyais d’avance couchée sur son divan rouge avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge palpitante, – les yeux voilés ; – car, quoiqu’elle m’eût résisté, elle m’aimait autant que je l’aimais, et ses désirs étaient aussi violents et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon cher, les délices que je rêvais, lorsque, sur le point d’arriver à la plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large en contournant les rochers qui bordaient la passe.

» Bientôt je n’en doutai plus, et je vis un homme, nu, basané, crépu, qui, toujours nageant, me faisait signe de l’attendre.

» Amenant ma misaine, je restai en panne ; il me rejoignit et me demanda en anglais si j’étais un officier de la goélette.

— J’en suis le commandant, – lui dis-je.

— Alors, capitaine, je n’aurai pas la peine de nager jusqu’à votre navire, voici pour vous seul, – et il décrocha de son cou une petite boîte de plomb, qu’il me donna d’une main tandis qu’il s’appuyait de l’autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à fleur d’eau sans nager. – Je cassai la boîte avec la lame de mon poignard, et je lus… Savez-vous ce que c’était ?…

— Non, mon cher Wolf…

— Un nouvel ordre de l’amiral, qui m’enjoignait de mettre à la voile, non pas le lendemain, comme l’autre, – mais à l’instant où je recevrais ma missive. – La vitesse de ma goélette était connue, et il m’ordonnait de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la dernière importance. J’avais, me mandait-il, encore le temps de sortir du port. Mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais d’heure en heure, cela me deviendrait peut-être impossible, car les Français devaient venir croiser devant Porto-Venere !… Ils y croisaient peut-être déjà. – Aussi, dans cette crainte, l’amiral m’envoyait, de Specia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe, et d’entrer à la nage dans la rade, s’il le pouvait, afin que son embarcation ne donnât pas l’éveil à l’ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa croisière aux environs du port.

» Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral, et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur moi ses yeux gris, et me disant :

» Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec vous, l’amiral m’a ordonné de revenir à bord de votre goélette si j’échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait lourdement au cou. – J’ai échappé aux Français, non sans peine, car j’ai vu au vent une frégate et un brick, et, pour peu que nous ne filions pas nos câbles par le bout, d’ici à une demi-heure… il sera trop tard, capitaine.

— Mille diables, et… Pépa » dis-je à Wolf.

§ III.

SUITE DU RÉCIT.

Il changeait de visage. – Il sentait ses veines brûler, sa poitrine s’embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa bouche, la pensée dans son cerveau… il résista un moment.

P.-L. Jacob, la Danse macabre.

« Mais Pépa, Pépa ? – demandai-je encore à mon ami Wolf.

— Attendez, – me répondit-il. – Puisque je suis comme à confesse, il faut que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment diabolique, – et je ne sais pas comment cela se fait, – mais je me rappelle toutes ces idées d’alors, comme si c’était hier. – C’est peut-être parce que j’y pense souvent, voyez-vous ! – ajouta Wolf après un moment de sombre silence.

» D’abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de toutes les autres, – fut que je ne partirais pas, – après quoi je pensai que je serais naturellement fusillé net ; – ce qui m’était égal, puisque le matin j’étais décidé à me fusiller moi-même si je n’obtenais rien de Pépa. – La question n’était pas là, – elle était dans cet infernal patron de l’amiral. – Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot, – je le connaissais. – Or, lors même que je refuserais de partir, cet homme allait retourner à mon bord, – parler des ordres que je venais de recevoir ; et peut-être qu’une fois que mon second et mes officiers en seraient instruits, – de gré ou de force je me verrais obligé de partir… Or, vous concevez ce que signifiait pour moi ce mot, partir, – maintenant que vous connaissez Pépa…

— Je le conçois si bien, – dis-je à mon ami Wolf, – que je n’ai qu’un regret… – on peut dire cela entre soi… – c’est que votre animal de patron n’ait pas été dévoré par un requin, – ajoutai-je tout bas…

— Vraiment – me dit Wolf avec un accent singulier. – Pardieu je pensai tout juste comme vous, moi ! – Quel dommage ! me disais-je, comme vous, – car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose… – eh bien ! je n’avais pas de nouvelle de l’amiral, – et je n’étais obligé qu’à partir le lendemain, au risque, il est vrai, de rencontrer l’ennemi ; mais aussi j’avais ma nuit à moi… une nuit de délices, – et demain au point du jour… un dernier baiser à Pépa, – et peut-être un combat acharné à soutenir, – un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal, concevez-vous,… sortant des bras de Pépa, – un pareil combat où j’aurais joué ma vie avec tant de bonheur et de joie ; un combat qui avec cette nuit d’ivresse eût si bien complété ou fini ma vie…

— C’était admirable en effet… dis-je à Wolf… et sans ce misérable patron…

— Ah voilà ! c’était ce maudit patron, – répondit Wolf ; – mais j’oubliais de vous dire, – ajouta-t-il, – que pendant l’instant qui me suffit pour faire ces mille réflexions sur les ordres de l’amiral, – j’oubliais de vous dire que ma yole, n’étant plus soutenue par la voile, avait suivi un courant assez fort, et qu’elle se dirigeait insensiblement vers un endroit de la rade rendu extrêmement dangereux par un de ces tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée…, et que je fus tiré de ma méditation par un cri du patron… qui, ne se défiant de rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s’était senti tout à coup entraîner par le remou du tourbillon, avait lâché le gouvernail… et tournoyait au milieu du gouffre en criant : « Jetez-moi un aviron ou je me noie… »

Je ne pus dire un mot, – et je regardai Wolf en pâlissant : il était impassible et froid.

Wolf continua d’une voix seulement un peu sourde :

« Je dois vous avouer que si j’avais suivi mon premier mouvement, j’aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.

— Mais le second…, Wolf…, – m’écriai-je… – quel fut votre second mouvement.

— Mon second mouvement, – répondit Wolf, – fut de n’en rien faire et de voir, au contraire, cette mort, avec joie. – Aussi le patron disparut en m’appelant : – assassin ; il avait raison, car sa vie avait été entre mes mains, – et il m’eût été aussi facile de le sauver, – que de boucler mon ceinturon… »

Je me levai violemment… mais Wolf me retint et me dit en souriant avec amertume :

« Je vous l’avais bien dit que j’étais un misérable. Mais, vous, l’homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime… tout au fond… déroulez un de ces plis secrets et cachés que l’homme de sang-froid ose à peine interroger… acceptez toutes les chances de ma position, toute l’ivresse de mon amour forcené, auquel j’avais fait le sacrifice de ma vie ; – persuadez-vous bien que l’impunité la plus entière m’était assurée, qu’un mystère profond… profond comme le gouffre sans fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime… qui après tout n’était qu’un déni d’humanité ; dites-vous bien que le hasard seul avait tout fait, – que je ne connaissais pas cet homme, moi ; dites-vous d’ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien rudes : — Personne ne pouvait le savoir – car souvent la vertu c’est la peur du scandale ; – dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de consolant dans ma fatale position. – Songez surtout que j’aimais avec fureur, – songez à ce que j’avais été sur le point de perdre et à ce que la mort de cet homme pouvait me rendre… – Une nuit avec Pépa ! ! ! – Et après cela osez me jurer par votre mère que vous n’eussiez pas agi comme moi, » s’écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le cœur.

J’ai le courage ou la honte d’avouer que je ne pus trouver un mot à répondre.

Wolf, n’ayant pas l’air de s’apercevoir de mon silence, continua :

« Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa, – il y a deux ans de cela, – Pépa est morte, – et pourtant, à ce souvenir seul, voyez comme mes artères battent et comme je pâlis… car, je le sens, je pâlis encore.

» Le lendemain ce que l’amiral avait prévu arriva, une croisière française était établie au vent de Porto-Venere.

» Je regagnai ma goélette au point du jour, et je dois encore vous avouer que j’eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que j’allais faire hacher par ma désobéissance ; car, si j’avais suivi les ordres de l’amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.

» Mon équipage était excellent, – j’exaltai encore son courage, et nous sortîmes de la passe décidés à nous faire couler, – moi surtout – comme vous pensez. – Ma goélette marchait comme un poisson, – j’avais des pièces de dix-huit allongées en coulevrines, – nous aperçûmes un brick et une frégate, – le brick au vent, – la frégate sous le vent.

» Le brick nous appuya la chasse et nous joignit. – Après un combat sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna presque entièrement désemparé.

» La frégate dut courir des bordées pour nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c’était fait de nous, je crois, – lorsqu’un coup du sort nous fit la démâter de son grand mât… – Nous n’avions que quelques agrès coupés, – rien d’essentiel d’endommagé. – Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes l’amiral vers le soir.

» J’avais quatre-vingts hommes d’équipage et quatre officiers avant le combat. – En arrivant auprès de l’amiral, il ne me restait qu’un aspirant et vingt-trois matelots, – le reste était mort.

» L’amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un grade supérieur, ne put s’empêcher de regretter son patron, qu’il supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant d’avoir pu gagner mon bord.

» Quel dommage ! – me dit-il, – si le malheureux avait réussi à vous porter mes ordres, – nous n’aurions pas à regretter la perte de tant de braves gens… Mais aussi, – ajouta-t-il par forme de compensation, – nous n’aurions pas à vous féliciter d’un si glorieux combat, capitaine Wolf.

» Deux mois après, le grade de capitaine de frégate vint me récompenser de ma belle action, comme dit le ministre dans sa lettre.

» Voilà mon histoire, mon cher, avouez donc après cela que je puis parler de dévouement en matière d’amour – me dit Wolf d’un air tristement moqueur, – puis il ajouta : — Mais voilà nos convives qui montent, où en sont-ils de leur discussion ? »

Les convives n’y pensaient ma foi plus. – On convint de se rendre à terre. – Comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe, – je fus forcé de me placer dans une embarcation où il n’était pas. – Descendu au débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu’il était resté à bord, – enfin, pour chasser les idées un peu sombres que m’avait laissées la confidence de mon ami Wolf, j’allai passer la nuit chez une danseuse portugaise appelée Loretta, que j’entretenais assez magnifiquement depuis notre station à Malte.

§ IV.

ÉPISODE.

Le lendemain matin j’étais couché et je m’amusais à tresser les cheveux de Loretta, qu’elle avait fort longs et fort beaux, – lorsque sa camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me trouver – voulait absolument me parler. – Je me levai, – et il me remit un billet ainsi conçu :

« Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres ; il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir.

» WOLF. »

« Qui t’a remis cela ? – demandai-je à mon laquais.

— Capitaine, c’est un officier anglais, un beau grand jeune homme brun.

— C’est bien ; va m’attendre à bord. »

J’embrassai Loretta, et je gagnai le rempart. – Mon ami Wolf s’y trouvai déjà. – Il était un peu pâle ; mais il souriait, et sa figure avait même une expression de douceur que je n’avais pas remarquée la veille.

Il vint à moi, et, me tendant la main : « J’étais sûr de vous voir, – me dit-il… – tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d’une sympathie que je n’avais ressentie pour personne, je vous jure… »

Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais lui être utile.

« Mon cher ami, puisque vous me permettez de vous donner ce nom, – répondit-il, – j’ai d’abord mille excuses à vous faire d’avoir abusé hier de vos moments pour vous raconter une bien misérable histoire.

— Ma foi, – lui dis-je (et c’était vrai), – que le diable m’emporte si j’y pensais… mais bah… le madère et le xérès vous auront poussé au roman, mon cher Wolf… et vous vous serez vanté ; – ne parlons plus de cela… encore une fois je l’avais oublié.

— Oh ! non, – ajouta-t-il avec un sourire triste ; – je ne me suis pas vanté ; – tout cela s’est passé comme je vous l’ai dit, – et vous êtes le seul, – ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques, – vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.

— Et vous pouvez compter sur ma discrétion, – répondis-je. – Fausse ou vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.

— Cela ne peut pas être ainsi, – répéta-t-il toujours avec sa voix douce et sonore. – Vous savez qu’hier je vous avais prévenu ; désormais ce secret ne peut être possédé que par vous – ou par moi, – par tous deux c’est impossible.

— Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela ?

— Très sérieusement…

— C’est une plaisanterie.

— Non, mon ami…

— Mais c’est absurde…

— Non, ce n’est pas absurde ; vous avez un secret qui, divulgué, peut me faire passer pour ce que je suis : – un meurtrier, – ajouta Wolf péniblement. – Puisque je n’ai pu le garder, moi, qu’il intéresse au point que vous devez croire… pourriez-vous le garder, vous, à qui il est indifférent… Ce doute serait trop affreux ; or il faut en finir, et il en sera ainsi.

— Voilà qui est fort… il en sera ainsi parce que vous le voulez, Wolf ?

— Sans doute, » Puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse : « Ne me refusez pas cela, – ne me forcez pas, je vous en supplie, à un éclat qui vous obligerait bien à m’accorder ce que je vous demande ; vous me l’accorderiez par un autre motif, il est vrai, mais cela serait toujours, n’est-ce pas ?

— Allons, il faut nous brûler la cervelle, – parce qu’il vous a plu de me gratifier de votre diable d’aventure… J’y consens, mais c’est désagréable, vous l’avouerez au moins… – dis-je avec humeur sans pouvoir pourtant me fâcher tout à fait.

— Je le conçois, mais c’est comme cela… Pardonnez-moi… mon ami ! – dit Wolf.

— Pardieu, non ; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez la tête… car, pour que la plaisanterie soit complète, c’est toujours à cinq pas, et à pair ou non, – j’imagine.

— Toujours… – répéta le damné Wolf avec sa voix de jeune fille.

— Vos témoins ? – lui demandai-je…

— Votre voisin de gauche d’hier, – me dit-il.

— Aurez-vous vos armes… Wolf ?

— Oui, j’aurai les miennes ; – ainsi n’apportez pas les vôtres, c’est inutile… à moins pourtant que vous vous défiiez…

— Capitaine,… lui dis-je très sérieusement cette fois…

— Pardon, mon ami ; mais dites bien à votre témoin que c’est une affaire à mort, inarrangeable, qu’il y a eu des voies de fait.

— Il le faut pardieu bien, – m’écriai-je… – et à quand cette belle équipée… car, en vérité, mon ami Wolf, il faut l’avouer, nous sommes aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de l’école de marine ; mais enfin, à quand ?

— Mais, mon Dieu, dans une heure… trouvons-nous aux ruines du vieux port…

— Vu pour les ruines du vieux port.

— Votre main, – me dit Wolf.

— La voici.

— Vous ne m’en voulez pas au moins ? – me de-demanda-t-il encore.

— Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup. »

Il sourit, me salua de la tête et nous nous séparâmes.

§ IV.

MON AMI WOLF.

J’étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques lettres, car en vérité je croyais rêver. – Un capitaine de frégate de mes amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles étaient les conditions de ce duel meurtrier. – À cinq pas, un pistolet chargé et l’autre non. –

Ce qui me désespérait surtout, c’étaient les véhémentes sorties de mon digne témoin sur ce qu’il appelait ma crânerie. « Vous aurez cherché l’affaire, – me disait-il, – comme cette fois à la Martinique. – Vous avez aussi la main trop légère, mon cher ami… il vous arrivera malheur… Quel dommage, un jeune officier d’une si belle espérance… et tutti quanti. »

J’avais beau dire et redire que je n’étais pas l’agresseur, il me répondait à cela : « Le capitaine Wolf, m’a-t-on dit, ne boit ordinairement que de l’eau ; – il est connu pour sa douceur, son humeur triste et solitaire. Comment diable voulez-vous qu’il se soit grisé et vous ait insulté le premier ?… C’est impossible.

— Mais, cordieu, monsieur, – m’écriai-je…

— Bon, bon, faites-moi une autre querelle, à moi, – me répondit l’imperturbable, – pour me prouver que vous n’êtes pas querelleur… »

C’était à devenir fou ; aussi je me tus. – Je fermai mes lettres, – donnai quelques commissions à mon valet de chambre, – demandai un canot et me dirigeai vers le vieux port avec mon témoin.

Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà… Il vint au-devant de moi ; il n’était plus pâle : ses joues étaient légèrement rosées, ses cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants ; j’avais vu peu d’hommes d’une beauté aussi remarquable.

« Allons donc, paresseux ! » me dit-il d’un ton d’amical reproche…

Chose bizarre, pendant la traversée j’avais fait tout au monde pour me monter, comme on dit, pour me mettre au niveau de cet horrible combat : – impossible ; – j’allais là me brûler la cervelle sans colère, sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point d’honneur, car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si j’eusse refusé le combat, il m’eut contraint à l’accepter par une insulte irréparable. – Aussi j’aimais encore mieux me battre, presque sans savoir pourquoi, – sans lui en vouloir ; – car, malgré son crime, je ne le haïssais pas, il s’en faut.

Oui, je l’avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière influence. – Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable sympathie de pensées qui s’étaient développées entre nous avant sa maudite confidence ; – et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce qui est extraordinaire, – tout cela faisait que je ne pensai pas un instant à la mort qui allait peut-être m’atteindre, occupé que j’étais à m’étonner de tant de choses inconcevables.

« Messieurs, – dit mon témoin, – toute représentation est sans doute inutile…

— Inutile ! – répéta Wolf.

— Vous savez que c’est un assassinat que l’un de vous deux va commettre, – dit le témoin de Wolf.

— Nous le savons, – répéta Wolf.

— Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, » dit le bon capitaine d’une voix grave.

Ce témoin de Wolf mesura cinq pas…

Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les visiter.

« Je m’y oppose formellement, monsieur ! » m’écriai-je en l’arrêtant…

Wolf me prit la main, la serra fortement et me dit :

« Capitaine, – bien ; – mais j’ai à vous faire une demande. – Vous confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir, – quoique ce soient mes armes ? »

Avant que nos témoins eussent pu rien empêcher, j’avais pris les pistolets et je les présentais à Wolf. – Il en prit un.

Je pris l’autre.

Le cœur me battait horriblement.

Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être tout ce duel n’était-il qu’une bizarre et mauvaise plaisanterie, – pourtant je me plaçai en face de Wolf.

De ma vie je n’oublierai son attitude calme, souriante, je dirai presque heureuse. – Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir ; puis, levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de reconnaissance ineffable… puis il abaissa les yeux sur moi, – leva son pistolet et m’ajusta.

Je l’ajustai à mon tour, – les canons des deux pistolets se touchaient presque.

« Êtes-vous prêts, messieurs ? – dirent les témoins.

— Oui…

— Mon Dieu, pardonnez-leur ! » dit en anglais le vieil officier taciturne en frappant dans ses mains.

Nos deux coups partirent ensemble.

J’eus un moment d’éblouissement – causé par la flamme et l’explosion du coup de Wolf ; – et quand au bout d’une seconde je revins à moi, – je vis nos deux témoins courbés près de Wolf… qui s’appuyait sur son coude…

« Mon Dieu, mon Dieu… vous l’avez voulu, – lui dis-je avec désespoir… car le malheureux était tout sanglant. – Vous savez que ce n’est pas moi… Pardon, mon ami… pardon… pardon…

— J’ai été l’agresseur, et je suis justement puni. Je vous pardonne ma mort, » dit-il d’une voix faible… Puis, s’approchant de mon oreille, ses derniers mots, que seul j’entendis, furent ceux-ci : « Mes mesures étaient prises pour mourir de votre main… Merci… oh ! Pépa !… »

Et puis il mourut.

Ma balle lui avait traversé la poitrine.

Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux pistolets…

RELATION VÉRITABLE
DES
VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,

CLERC DE PROCUREUR.

CHAPITRE PREMIER.

POURQUOI CLAUDE BELISSAN DEVINT PHILOSOPHE, PHILANTHROPE, MATÉRIALISTE, ATHÉE, NÉGROPHILE ET RÉPUBLICAIN.

C’était le 13 mai – 1789.

Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme d’une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l’épidémie philosophique qui régnait alors.

L’eau tombait à torrents d’un ciel gris-sombre, menaçant, et de fortes rafales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux, qui ruisselaient de pluie.

Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d’une épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de saintes et religieuses croyances.

« Tombe… – disait-il, – tombe… donc, averse maudite ! change les rues en rivières, les places en lacs, la plaine en océan… Bien… allons, le déluge… un nouveau déluge… et un dimanche encore ! un dimanche !… quand on a travaillé toute la semaine… Bah !… les philosophes ont bien raison ; il n’y a pas de Dieu… il n’y a qu’un destin, un hasard… et encore ! ! ! »

Et voilà, comme de croyant qu’il était, Belissan devint furieusement fataliste et incrédule.

Et la pluie, redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à manchettes.

Et Belissan se damnait encore en jetant un coup d’œil de profond et amer regret sur sa veste de basin à fleurs et son habit de ratine bleue soigneusement étendus sur son lit virginal… car le lit de Belissan était virginal.

À une nouvelle ondulation de l’averse, Belissan fit un tel bond de fureur qu’un nuage de poudre blanche et parfumée s’échappa de sa tête, et flotta indécis dans sa chambre… On eût dit el signor Campanona dans toute la fougue de son exaltation musicale.

« Enfer, malédiction !… – s’écria-t-il, – et Catherine… Catherine qui m’attend… Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq semaines… le voir manquer, j’en deviendrai fou… fou… à lier… Dieu me le payera ! ! »

Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d’Ajax, Belissan cacha sa tête dans ses mains…

Au bout de quelques minutes d’une cruelle rêverie, où il ne vit que ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune clerc suspendit sa respiration, puis son cœur palpita, bondit… Il dressa la tête, prêta l’oreille… mais sans ouvrir les yeux, tant il craignait une amère déception… Figurez-vous que le malheureux croyait ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le toit !

Et ce ne fut pas une illusion.

Le ciel s’éclaircit, bientôt une légère brise de nord-est s’éleva, grandit, souffla, et après une demi-heure d’attente et d’angoisse inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l’horizon, le soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l’air tiède et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d’aussi funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.

Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu’à sa culotte de gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras, rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier, fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.

Mais, hélas ! quel horrible spectacle ! les pavés étaient fangeux, les gouttières filtraient l’eau, et une foule d’équipages se croisaient dans la rue.

Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il n’était plus qu’à quelques pas de la boutique de cette jolie fille, lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent, avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel équipage à quatre chevaux, – mais quatre magnifiques chevaux bai-brun, les deux de volée surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé, couvrirent le pauvre clerc d’une pluie de boue, mais si noire, mais si épaisse, mais si grasse, qu’elle tacha affreusement l’habit de ratine et la culotte de gourgouran.

Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont ; il revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.

Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage, comme naguère il l’avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand coureur tout chamarré d’or et de soie qui, perché derrière la voiture, se pâmait de rire insolemment.

De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux danois, et se proclama l’égal de tout le monde, grand seigneur, laquais ou cheval danois.

Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur l’inégalité des positions sociales, lorsqu’il se souvint de Catherine ; il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup d’œil sur ses mouchetures, et dit en soupirant :

« Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de l’étendre ; d’ailleurs, Catherine me plaindra… »

Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées d’amour et d’égalité, de bonheur et de haine. C’était alors une fournaise que le cerveau de Claude Belissan ; et, quand il entra dans la rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant ses pensées étaient brûlantes et effervescentes…

Mais, hélas ! plaignez Belissan,… figurez-vous ce que devint, ce qu’éprouva, ce que ressentit Belissan… mettez-vous à la place de Belissan, quand il vit arrêté presque en face de la porte de Catherine l’équipage maudit qui l’avait si curieusement tigré !

Or, le père de Catherine était parfumeur-gantier, À la Bonne-Foi, et sa boutique se trouvait tout proche de l’hôtel de Luynes.

Belissan respira pourtant lorsqu’il ne vit plus le grand coureur. Il s’approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de désespoir sur sa toilette souillée, et entra…

Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du blanc jusqu’au violet ; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes bleues, la tête lui tourna, il ne put que s’asseoir convulsivement sur le comptoir, et sur la main du gantier, qui s’écria : « Prenez donc garde, monsieur Belissan ! »

Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en vérité ; Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de Catherine, qui avait souri en rougissant…

Et puis il n’avait plus rien vu.

Mais il avait pensé…

Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le comptoir.

À ce bruit, Catherine leva la tête.

Le beau coureur leva la tête.

Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle, si singulier, si effaré, partirent d’un éclat de rire prolongé, dans lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse sonore et retentissante du coureur.

Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.

Et le duo de rire recommença de plus belle ; seulement, le rire sec et cassé du mercier, vint gâter l’harmonie.

Belissan, ne se possédant plus, s’avança contre le coureur en levant une aune ; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés dans la large main du coureur, et il entendit l’honnête gantier s’écrier : « Comment ! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique ! pour un ami, c’est mal à vous, monsieur Belissan ! »

Et Catherine aussi lui dit aigrement :

— Eh ! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens. »

Et le beau coureur reprit :

« Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle vous passiez par la porte, vrai comme je m’appelle Almanzor, vrai comme j’ai l’honneur d’être au service de M. le marquis de Beaumont.

Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor ! – dit Catherine d’un air caressant en lorgnant le beau coureur.

— Allez vous changer… vous nous faites peur, monsieur Belissan ! – dit le gantier en contraignant à peine un éclat de rire.

— Il y a un baigneur étuviste, là-bas, au numéro 13, » dit enfin Almanzor en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse moqueuse…

Le clerc se croyait sous l’obsession d’un affreux cauchemar, il ne répondit pas un mot, n’entendit rien, ne vit rien, partit comme un trait, et ne s’arrêta qu’aux Champs-Élysées.

Et encore il ne s’arrêta que parce qu’il se heurta avec un homme qui s’écria : « Tiens, c’est Belissan ! »

Belissan rappela ses esprits…

« Qui me parle ? où suis-je ? que me veut-on ?… – soupira-t-il.

— C’est moi, Lucien, qui te parle. Tu es aux Champs-Élysées, crotté jusqu’à l’échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Havre.

— Tu vas au Havre, je pars avec toi !

— Mais je pars aujourd’hui, à l’instant !

— Je pars aujourd’hui, à l’instant !

— Je prends le coche, je vais par eau…

— J’irai par eau, par le coche, par le diable ; mais je veux quitter cet infâme Paris, je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout me soit égal et où je sois égal à tout… Comprends-tu, Lucien ?

— Non, mais l’heure presse… Viens-tu ?… Mais enfin du linge… des vêtements ?

— Tu m’en prêteras, Lucien, – répondit Belissan avec une touchante mélancolie, – tu m’en donneras, des vêtements ; les hommes sont frères.

— De l’argent ?

— Je partagerai avec toi, bon Lucien ; les hommes sont égaux, va.

— À la bonne heure ! – dit Lucien.

— Il est malade ou fou, – pensa-t-il ; – ce petit voyage ne peut que lui faire du bien, je l’emmène.

— Adieu, vil égout, vil Paris, – dit dédaigneusement le clerc en se jetant sur le coche.

Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.

CHAPITRE II.

COMMENT LE ROYAUME DE FRANCE FUT DÉSORMAIS PRIVÉ DE CLAUDE BELISSAN.

Le capitaine Dufour, commandant le trois-mâts la Comtesse de Cérigny, n’attendait plus qu’un passager ou deux pour partir du Havre et se rendre à sa destination. Il devait porter d’abord des marchandises dans la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance ; c’était une circumnavigation, presque le tour du monde.

Un matin son mousse lui annonça un monsieur.

« Qu’est-ce que c’est que ça, mousse ?

— Un pâlot, capitaine, qui a une queue.

— Fais entrer le pâlot. »

Le pâlot entre : c’était Belissan.

« Monsieur, – dit-il au capitaine, – votre vaisseau va partir prochainement ?

— Oui, monsieur, je n’attends plus qu’un passager, et je désirerais bien que ce fût vous, – répondit fort spirituellement le capitaine.

— C’est possible, – dit Belissan, – pourvu que vous me conduisiez dans une île…

— Dans quelle île, monsieur ?

— Dans une île quelconque, monsieur, cela m’est égal, pourvu que ce soit dans une île ; une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles trompeuses ; dans une île, – reprit Belissan avec une agitation croissante, – où l’égalité soit proclamée comme le seul des biens ; dans une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier, le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains ; dans une île…

— Permettez, – dit le capitaine Dufour persuadé qu’il n’interrompait qu’un fou, – est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela ?

— Il me semble que je n’ai pas l’air de crever de rire, – objecta sourdement Belissan.

— Alors, monsieur, il m’est impossible de vous prendre à mon bord ; je vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et…

— Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la Cythère du nouveau monde ! j’irai à Otahity… nation généreuse et nouvelle ! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois ; là une existence douce et pure comme l’eau de ses ruisseaux ; là du soleil, là des fleurs, là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne, là pas de différences sociales ; là des frères, là des sœurs. À Otahity, monsieur le capitaine ! À Otahity !… j’abjure mon titre d’Européen : dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état de nature, dont je suis fier. – J’étais descendu homme, je remonte sauvage ! (Ici une pose académique ; ici Claude se dresse sur ses pieds et tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l’antique avec son habit de ratine, qui s’y refuse.) À Otahity ! Là, pas de Dieu qui prenne un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là, pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et numérotent votre position sociale… À Otahity !… Ô Voltaire ! Ô Dalembert ! Ô Diderot ! Ô philosophes, lumière éternelle des nations ! c’est là que vous devriez être, c’est à Otahity que votre véritable place est désignée… Ô vous philanthropes, qui rêvez la paix et la famille universelle… à Otahity… à Otahity, venez-y… venez, nous y ferons une seule famille ! une grande famille !

Ici l’invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le prendre par le milieu du corps et d’appeler son mousse.

Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades : — À Otahity ! à Otahity !

Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s’il prendrait à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant considéré que Belissan le payait bien, il consentit.

Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu qu’il avait, persuadé qu’à Otahity le vil argent serait tout à fait inutile.

On partit ; et, lorsque l’écrivain du bord demanda la profession de chaque passager pour l’inscrire sur le rôle d’équipage, Belissan le stupéfia en lui répondant d’un air majestueux :

« Homme ! ! !

— Homme ! – fit l’écrivain en sautant de sa chaise.

— Homme, – réitéra Belissan…

— Comment cela, homme ? – dit encore l’écrivain ébahi… – mais homme, quoi ? quel titre ?

— Mais, – hurla Claude, qui devenait bleu de fureur… – homme simplement… homme de la nature, si vous aimez mieux… Les voilà bien ! – dit Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié, – les voilà bien, quel titre ? il leur faut un titre… ils vous demandent un vain titre… une ignoble profession… quand ils sont les rois… les géants de la création ! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice, – dit Belissan tout d’une haleine et en tournant le dos au commis, qui avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.

— Il est dans ses lunes, – objecta l’écrivain déjà prévenu de la singularité de Belissan ; puis il ajouta sur son livre de bord : – Claude Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l’île d’Otahity pour affaires de commerce. »

Le trois-mâts la Comtesse de Cérigny partit du Havre le 13 juin 1789.

CHAPITRE III.

POURQUOI CLAUDE BELISSAN, HOMME, RECHERCHE LA SOCIÉTÉ D’UN VEAU, ET CE QU’IL EN ADVINT.

Un mois après son embarquement à bord de la Comtesse de Cérigny, Claude Belissan était déjà borgne ; six semaines après, il avait perdu deux dents molaires, plus une incisive ; quatre mois ensuite, il avait eu trois côtes d’enfoncées comme on doublait le cap Horn ; enfin, ce fut un bien beau jour pour lui que le jour où l’on mouilla à Callao : car si la traversée eût duré plus longtemps, Claude Belissan, homme, eût été dissipé en détail.

Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et philanthropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des inégalités sociales et son rêve de perfectionnement universel.

Et, d’abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un mousse, parce que le mousse n’avait pas assez vite serré le petit cacatoès, Belissan s’écria :

« Horreur ! Frémis, ô nature !… voici un frère qui bat son frère ! Marin, ce mousse est ton frère et ton égal ; laisse ce mousse, ô marin ! »

Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement à Claude, sans abandonner son mousse :

« Bourgeois, ce mousse n’est pas mon égal, vu qu’il est mousse et que je suis gabier, vu qu’il est enfant et que je suis homme, vu qu’il serre mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir… car je lui apprends son état, voyez-vous, bourgeois !

— D’abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas, et de lâcher cet enfant, ton frère et le mien, tyran, despote, anthropophage ! – hurla Belissan en tâchant d’étreindre dans ses petites mains le large bras du marin… – Tu ne finiras pas ! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t’ordonne de finir ! c’est-à-dire de ne pas finir !

— Bourgeois, – répondit le marin avec un ton stoïque, – vous n’êtes pas mon égal, parce que je suis de mer et vous de terre ; vous n’êtes pas mon chef non plus, aussi… »

Et, comme Belissan l’interrompit avec une prodigieuse violence :

« Alors, – dit le marin, – puisque nous sommes égaux, voici un coup de poing, bourgeois, rendez-moi son égal… »

Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l’égal, et fut borgne, comme on sait.

Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu’ils avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu’étant nés libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l’envoyèrent dans la cale ; mais comme Claude résista pendant l’Opération, il y laissa les dents que vous savez.

La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à haïr l’humaine espèce. « Et tu n’es ainsi dégradée, infâme société, – hurlait Claude avec un sifflement aigu qu’il devait à la perte de ses incisives ; – tu n’es ainsi dégradée, – continuait-il, – que par la civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des prêtres, des coureurs et des chevaux danois ! c’est la civilisation qui t’a perdue. Ah ! qu’ils t’avaient bien jugée, les immenses philosophes qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi naturelle, à l’état de nature, car c’est là le bonheur, le vrai bonheur. Ô état de nature ! je t’offre en holocauste tous mes tourments, mes souffrances, mon œil et mes trois dents ! Ô Otahity !… Otahity ! tu seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire ! et je ne me sers de ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n’en ai pas d’autres, » ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.

Belissan se dit : « Voilà sur ce bâtiment une partie, un segment, une fraction de la société. Qui m’empêche d’humilier la société tout entière dans ce segment ! de l’écraser !… Qui m’empêche de la mettre sous mes pieds, de la fouler sous mes pieds… en lui prouvant que j’aime mieux vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d’endurer plus longtemps son contact flétrissant, impur et dégradant. » Et à la grande mortification de cette société qu’il méprisait, Belissan élut pour domicile un endroit du faux pont où l’on avait renfermé un veau destiné à la nourriture de l’équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, mangeait avec ce veau, s’ébattait avec ce veau, et s’écriait parfois, en roulant avec le veau dans son fumier… « Rougis et pleure… pleure… société ! voilà le cas que je fais de toi ! » et l’équipage ne fondait pas en larmes ; non, l’équipage se pâmait d’aise, car cette nouvelle folie de Belissan l’avait débarrassé de l’ancien clerc.

Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami ; il lui souffla dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et si bien, que le veau se fâcha, s’irrita et d’un coup de tête enfonça trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était mourant. On comptait sur sa mort ; mais, grâce aux soins du supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.

Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le reprit à son bord en jurant ; mais pensant qu’il touchait au terme de son voyage et voulant l’abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire au moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.

Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan ; mais ayant navigué sur la Comtesse de Cérigny, il pouvait bien aborder aux îles Marquises. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand ou lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment plus rapprochées qu’Otahity.

Deux mois après une relâche à Acapulco, le brick mit en panne au vent des îles les plus orientales du groupe des Marquises ; on envoya un canot bien armé, qui déposa, à la grande joie de l’équipage, Claude Belissan à la pointe méridionale de l’île Hatouhougou, un peu avant le lever du soleil, et puis l’embarcation rejoignit le brick qui fit voile vers le sud.

CHAPITRE IV.

COMMENT CLAUDE BELISSAN TROUVA ENFIN LA TERRE PROMISE DE L’ÉQUITÉ ET DE LA PHILANTHROPIE.

« Enfin je te foule… – cria Belissan, – sol de la liberté, de l’égalité ! Je te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature ! ici l’eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques coquillages pour nourriture ; pour lit ce gazon parfumé, pour vêtements… non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m’a donné des vêtements à moi ?… C’est du vêtement que naissent ces infâmes inégalités sociales. Ici, c’est la nature… ici donc le costume de la nature. Arrière l’Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois ! – hurlait Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit de ratine, et sa veste piquée.

» Vive la nature ! – reprit-il, – la nature qui n’emprunte rien à cette ridicule et mesquine industrie d’eux autres civilisés. »

Ici Claude fut interrompu par l’explosion d’une arme à feu ; il tressailli… puis, comme le soleil s’était levé, et qu’il pouvait parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l’île de Hatouhougou.

Ce digne seigneur était d’une haute et puissante stature, tatoué de rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre inférieure prodigieusement allongée par le poids d’une espèce de petite échelle de coco qu’il y avait suspendue au moyen d’un anneau passé dans les chairs. De plus, Toa-ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, et marchait fièrement vêtu d’un vieil uniforme galonné qu’il possédait probablement par échange ou par vol ; du reste, excepté un pagne serré autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d’une croix de Saint-Louis dont l’anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût.

Dès que Toa-ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c’était à l’aspect de l’ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-ka-Magarow poussa un deuxième cri, mais celui-ci fut court ; puis une espèce de rire ou de grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la croix de Saint-Louis d’une narine à l’autre.

Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n’était plus dans une position horizontale, ne recula pas.

« Après tout, – se dit-il, – c’est mon égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je. »

Et Claude s’avança bravement en tendant la main au grand chef.

À cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche inouïe, bizarre pour l’autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un troisième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude fit un bond énorme de surprise.

Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une pantomime aussi expressive qu’effrayante, montrant au clerc son habit galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu’il était chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et obéissance, ce qu’il exprima par une demi-génuflexion, et la position de ses bras croisés sur sa poitrine ; enfin, la péroraison fut un terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.

Et Belissan s’agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre que de voir ce sauvage d’une taille athlétique, avec sa figure mi-partie rouge et bleu, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents noircies par le bétel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d’une poudre orange et semée de coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.

Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l’évidence des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à l’effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, l’homme de la nature.

Et ce qui l’irritait davantage, c’était encore moins de s’être prosterné devant l’emblème du pouvoir que de voir cet emblème formulé par un vieux habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions sociales qu’il voulait fuir.

On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été entraîné par sa pensée, si Toa-ka-Magarow ne lui eût fait signe de se relever, et en manière d’ordre ne lui eut donné un coup de crosse au milieu des reins.

Et les deux égaux arrivèrent aux cases.

Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute, peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres, case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, s’il en fut.

C’était la case de Toa-ka-Magarow.

Et Claude Belissan, marchant toujours devant l’homme de la nature, descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez proche de l’habitation du chef.

Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.

Pendant huit jours il n’eut pour société qu’une espèce de bambou, auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits d’arbres à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.

Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.

Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l’étendit sur une espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-ka-Magarow le portèrent au sommet d’une montagne, sur laquelle était bâti un temple en roseaux.

« Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, » pensait Belissan qui n’y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, et commençait à perdre la tête de terreur.

Arrivés là, on mit Claude debout, et on l’attacha à un poteau.

Au-dessous du poteau était une auge de pierre.

Et on chanta une multitude d’hymnes, de cantiques et de prières.

Et Toa-ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir despotique, fit quelques contorsions, et s’avança tout près de Claude Belissan, en brandissant un long poignard fait d’une arête de poisson.

Et le sang du clerc coula dans l’urne.

Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre et à cette pluie d’été qui avait seule déterminé la série de causes et d’effets qui l’amenait sous le couteau des anthropophages ; et par une soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps en moins d’une seconde.

Et dans l’espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient autour de lui en poussant de singuliers cris.

Et il ne lui sembla plus rien.

Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir respectueusement offert ses oreilles à Toa-ka-Magarow comme la partie la plus délicate de l’individu.

 

FIN DU PREMIER TOME


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en août 2018.

 

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Coucaratcha par Eugène Süe tome premier, Paris, Paulin, 1846. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Marcelle Lender dansant le pas du boléro dans Chilpéric, a été peinte par Henri de Toulouse-Lautrec en 1895 (National Gallery of Art).

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[1] Prononcez – Coucaratcha.

[2] Préface de la 4e édition de Plik et Plok.

[3] Instrument de fer qui sert à travailler dans les cordages.