Eugène Sue

KARDIKI

1839

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Table des matières

 

CHAPITRE I  LE GRUCA DE TEBELEN.. 3

CHAPTRE II  L’ESCORTE. 13

CHAPITRE III  LE BEKTADJI 16

CHAPITRE IV  KHAMCO, ALI, KAÏNITZA.. 27

CHAPITRE V  LE VOYAGE. 40

CHAPITRE VI  LE COMBAT. 47

CHAPITRE VII  L’ESCORTE. 61

CHAPITRE VIII  LE SERMENT. 71

CHAPITRE IX  LA VENGEANCE. 81

Ce livre numérique. 97

 

CHAPITRE I

LE GRUCA DE TEBELEN

L’Albanie, ou ancienne Épire, une des parties les plus septentrionales de la Grèce moderne, est bornée, comme on sait, au nord par le Monténégro, la Bosnie et la Serbie ; à l’est par la Macédoine, au sud par les districts de Janina et de l’Arta, à l’ouest par la mer Ionienne et par l’Adriatique. Cette contrée âpre, sauvage, sourcilleuse, hérissée de rochers, se termine donc au couchant par des côtes presque perpendiculaires ; mornes inaccessibles, immenses murailles de granit, dont les pieds sont baignés par les flots.

Sans atteindre la hauteur des Alpes, les montagnes de l’Épire surpassent en élévation les Apennins et le Jura, et en quelques endroits égalent les Pyrénées. Un grand nombre de rivières, et surtout de torrents, descendant de leurs cimes, arrosent plusieurs vallées fertiles du confin littoral de l’Albanie ; car le climat de ce pays devient de plus en plus froid à mesure qu’on s’avance dans l’intérieur des terres, et à quinze ou vingt lieues de la côte les hivers sont aussi rudes et aussi longs qu’en Savoie.

Fidèle à l’Église latine, la nation albanaise, toujours remarquable par l’énergie de son caractère indompté et par sa bravoure, fut longtemps inébranlable dans sa foi religieuse. Aussi, malgré la conquête ottomane, jusqu’à la fin du seizième siècle, la religion chrétienne prédomina-t-elle dans ces contrées ; mais à cette époque, instruits par la résistance du fameux Scander-Bey, les sultans reconnurent que les plus terribles violences ne sauraient contraindre les Albanais à apostasier, et ils imaginèrent de les intéresser à l’abjuration, en accordant d’assez grands avantages à ceux qui renieraient la croyance de leurs pères. Il fut donc établi en vertu d’un firman de la Porte que toute famille chrétienne albanaise qui élèverait un de ses enfants dans la religion musulmane jouirait de la libre possession de ses biens et serait exemptée de certains tributs onéreux. Cette mesure opéra des prodiges, car le plus grand nombre des familles chrétiennes, en faisant cette concession au mahométisme, se garantirent souvent des avanies et des exactions auxquelles avaient toujours été exposés les Radjas[1] ; aussi la condition des chrétiens épirotes fut-elle un peu moins misérable que celle de leurs frères.

Vers la fin du dix-huitième siècle, époque à laquelle remonte cette histoire, l’Albanie, au lieu d’être soumise à un seul vizir, était gouvernée par un assez grand nombre de beys, tenanciers ou feudataires de la Porte ottomane. Ces beys avaient sous leurs ordres des corps assez considérables d’hommes d’armes chrétiens destinés à assurer la tranquillité intérieure du pays ; mais il en était alors en Albanie comme en France au moyen âge : les soldats ou armatolis chrétiens, ainsi que les Palikares, autres bandes turques, au lieu d’exercer leur office, prenaient part aux querelles des beys entre eux ; aussi n’était-ce partout que guerre, pillage, violence et représailles continuelles.

Les contestations de pouvoir et de famille se terminaient d’ailleurs par un appel au droit du glaive privé, autrement dit de la force ouverte, et le parti le plus nombreux ou le plus adroit gardait l’avantage.

Durant ces guerres civiles, presque perpétuelles, les Klephtes, ou voleurs retirés dans les montagnes, faisaient de nombreuses descentes dans le plat pays, déjà pressuré par les beys, qui, fermiers des redevances de la Porte, commettaient impunément les plus grandes exactions. Aussi on voit que, malgré quelques franchises accordées aux chrétiens albanais en récompense de leur apostasie, le sort de ccs malheureuses populations restait presque entièrement à la discrétion des beys.

Parmi les abruptes et sauvages parties de l’Épire, le Pharez ou district de Tebelen pouvait être regardé comme une des plus misérables.

Depuis le commencement du dix-huitième siècle, le beylik de cette tribu avait appartenu à une même famille ; un de ses derniers descendants, Vely, épousant Khamco, fille du bey de Konitza, avait eu de cette femme Ali et Kaïnitza : de cette famille, digne de continuer l’épouvantable lignée des Atrides, il restait alors Khamco, veuve de Vely-Bey, et ses deux enfants, Kaïnitza et Ali.

Khamco et sa fille habitaient Tebelen, lieu de leur naissance. Ali, si effroyablement célèbre dans l’histoire sous le titre de Pacha de Janina, résidait alors à Janina, ville dont il venait d’obtenir le pachalik.

C’était du fond de son sérail de Janina qu’Ali gouvernait déjà presque despotiquement l’Épire, et, malgré les franchises et les droits accordés aux chrétiens, souvent même au mépris des ordres du sultan, il traitait l’Albanie en pays conquis. À la tête de quatre mille Armatolis déterminés, il transportait les habitants du sud dans le nord et du nord dans le sud, incendiait les villages, levait des tributs, et se montrait enfin, selon le dire des malheureux Albanais, le fléau vengeur de Dieu.

Vers la fin du mois de janvier 1788, à la tombée du jour, les rafales d’un ouragan mêlé de grêle et de neige mugissaient avec furie dans le Gruca, ou défilé de Tebelen, qui conduit de cette ville à Berat. Au fond de ce défilé, un étroit chemin, encombré de quartiers de rochers, côtoyait le lit escarpé du Voïussa, fleuve impétueux qui, après avoir baigné les murs de Tebelen, remonte vers le nord et va se jeter dans l’Adriatique.

Sombre image du chaos, rien de plus effrayant que cette gorge profonde et déserte. Soulevés par les feux souterrains, entassés par les siècles ou par les convulsions volcaniques en masses bizarres et informes, de gigantesques rochers de granit gris, encaissant le fleuve et le chemin, s’élevaient presque parallèlement à une hauteur de trois cents pieds ; puis là, rapprochant leurs cimes comme les cintres d’une immense ogive, ils entrelaçaient presque les branches noires de quelques sapins ou de quelques mélèzes, qui, penchés de chaque côté de l’abîme, formaient un dôme souvent impénétrable à la lumière du jour. – D’autres fois, déracinés par la violence des tempêtes, dont le Gruca de Tebelen est le séjour habituel, ces grands arbres séculaires, après avoir roulé sur les flancs escarpés de la montagne, tantôt s’arrêtaient parmi les quartiers de roche ou les éboulements qui entravaient l’étroit passage de cette gorge, tantôt y rebondissaient avec fracas, et allaient se perdre dans les eaux rapides du Voïoussa.

À chaque instant l’ouragan redoublait de fureur, répété par les échos ; le vent s’engouffrait dans cette solitude, et semblait parfois tonner comme la foudre au milieu des blancs tourbillons de neige ; tandis que d’épais nuages couleur de cendre s’abaissaient pesamment sur le haut des montagnes, et noyaient d’ombres et de vapeur le fond de ce défilé. Souvent aussi, lorsque la formidable voix de la tempête s’arrêtait brusquement, les platanes qui bordaient le cours du fleuve et élevaient leurs têtes jusqu’au niveau du chemin dont l’escarpement dominait ce torrent faisaient entendre le sourd bruissement de leurs rameaux desséchés.

Tout à coup, un enfant de dix ans environ, presque nu, maigre, hâlé, aux longs cheveux épars, à peine couvert d’une peau de mouton en lambeaux, s’élançant avec agilité de branche en branche, gagna le faîte d’un de ses arbres.

Témoignant la plus grande terreur, regardant avec effroi le lit du fleuve, et jetant alors des cris aigus, cet enfant, après avoir atteint le sommet du platane, chercha d’un œil désespéré s’il ne pourrait de là s’élancer sur le chemin, afin sans doute d’échapper ainsi à l’ennemi qui semblait le poursuivre.

Mais lorsqu’il vit ce projet impraticable, l’enfant poussa de nouveaux cris de détresse et appela son père avec une angoisse croissante.

Aucune voix ne répondit… car la tourmente mugissait toujours.

À dix pieds au-dessous de l’enfant, un ours énorme parut bientôt ; il s’accrochait pesamment à chaque nœud du platane et montait avec lenteur et circonspection… Il était d’un noir fauve, comme ceux de sa race, qui, lors des grands hivers de l’Épire, sortent de leurs tanières inaccessibles des Haliacmonts[2] pour descendre dans le plat pays.

La bête féroce, qui se croyait sans doute sûre de sa proie, s’arrêta un moment.

Alors l’enfant jeta un dernier cri plaintif et déchirant, dans lequel la pauvre créature rassembla tout ce qui lui restait de vie, de force et d’espérance. Livide, les lèvres bleues, agité d’un tremblement convulsif, grelottant de terreur, il fit un suprême effort pour se signer à la façon des chrétiens grecs ; puis, fermant les yeux, il attendit la mort…

L’ours, après avoir pesé prudemment sur une grosse branche pour s’assurer de sa solidité, continua de grimper à l’arbre…

Quoique la tempête mugit toujours, l’enfant ouvrit soudain les yeux, prêta l’oreille et parut écouter avec une affreuse anxiété… En effet, des aboiements, d’abord lointains, semblèrent se rapprocher peu à peu, et devinrent bientôt tout à fait distincts. Tournant alors la tête du côté du fleuve, le malheureux s’écria de nouveau : « Mon père ! mon père !… ici !

— Prie la Vierge et aie courage, Michaël ! » répondit une voix mâle, que l’émotion d’une course rapide rendait haletante et précipitée.

Au même instant, une pierre lancée avec vigueur frappa l’ours au flanc, le força de s’arrêter brusquement et de regarder au pied de l’arbre.

Les aboiements des chiens devinrent alors furieux, et la voix répéta :

« Courage, Michaël !… »

Un vigoureux montagnard, coiffé d’un fez rouge, couvert d’une peau de chèvre, tenant un long poignard entre ses dents, parut bientôt sur l’arbre à peu de distance de l’ours, et s’arrêta quelques moments pour l’observer.

Celui-ci, qui se cramponnait au tronc du platane, se mit alors à rugir en ouvrant une gueule menaçante ; mais profitant de la position désavantageuse de cette bête féroce, qui, séparée de lui par l’épaisseur de l’arbre, pouvait difficilement se servir de ses terribles griffes, l’intrépide montagnard, arrivant à la hauteur et presque en face de l’animal, étreignit fortement le platane entre ses genoux, saisit d’une main l’ours à l’échine par son épaisse fourrure, et lui plongea de l’autre main un long couteau dans le cœur, en jetant le cri de guerre triomphal des Grecs chrétiens : Victoire à la croix ! mots sacrés qu’ils prononcent toujours en signe d’invocation religieuse ou de pieuse gratitude, lorsqu’ils bravent ou surmontent quelque grand danger.

À cette terrible blessure, l’ours poussa un grand rugissement, et, allongeant le plus qu’il put une de ses lourdes pattes, parvint à enfoncer ses ongles tranchants dans l’é­paule du Grec.

Celui-ci, exalté par la rage et par la douleur, fit à l’ours une nouvelle et si profonde blessure que l’animal tomba en entraînant le montagnard avec lui.

Heureusement amortie par l’épais lit des feuilles qui couvraient les rives argileuses du fleuve, détrempées par les pluies d’hiver, cette chute ne fut pas dangereuse pour le Grec. Pourtant, quoique sur ses fins, l’ours l’eût peut-être rendu victime de sa terrible agonie, sans deux chiens molosses, grands lévriers de pelage blanc, qui, se précipitant sur cette bête farouche, parvinrent à l’étrangler après une lutte opiniâtre, dont ils ne sortirent pas sans blessures.

Michaël avait suivi d’un œil tour à tour avide et terrifié toutes les phases de ce combat ; mais, lorsqu’il vit l’ours tomber sous le poignard de son père, il jeta un cri de joie sauvage, et se laissa légèrement glisser le long du platane. Le montagnard reçut son enfant dans ses bras, et, le serrant avec passion sur sa sanglante et robuste poitrine, le couvrit de baisers en s’écriant de nouveau : — Victoire ! victoire à la croix !

Mots naïfs, mots sublimes, prononcés cette fois, non plus avec l’éclat farouche du triomphe, mais d’une voix tremblante, émue de reconnaissance et d’amour.

Au milieu du fracas de la tempête, dans cette solitude affreuse, déjà presque voilée par les ténèbres, et en présence de ce cadavre encore menaçant, cette scène déjà si touchante et si grande ne devenait-elle pas d’une haute majesté ?…

« Mon père, vous êtes blessé !… » s’écria Michaël en voyant du sang sur un lambeau de peau de chèvre que l’ours avait arraché de la casaque du montagnard.

« Là… je crois, – dit le Grec en tournant la tête sur son épaule gauche. – Prends de la terre détrempée, pétris-la, et mets-en sur la plaie : le bon Dieu fera le reste. »

Puis, assis sur le corps de l’ours, le montagnard se dépouilla de son vêtement malgré la neige qui tombait toujours, et mit à nu les blessures de sa puissante et brune épaule, tandis que de sa main droite il caressait ses deux grands molosses, qui appuyaient sur ses genoux leurs belles têtes intelligentes et hardies.

Michaël pétrit un peu de terre argileuse, mit de l’eau glacée du fleuve dans son bonnet de laine rouge, puis, après avoir baisé pieusement la plaie de son père, il en étancha soigneusement le sang figé, et la recouvrit de l’enduit onctueux et frais, sur lequel il ajouta quelques feuilles mortes.

Le Grec, tournant sa tête à demi, contemplait Michaël avec une tendresse ineffable : « Tu me panses mieux, enfant, que le meilleur physicien[3] de la sorcière damnée de Tebelen (et il se signa). Mais si la chasse a été rude… elle a été bonne… Le cornu[4] n’est pas trop maigre, – ajouta le montagnard en promenant sa main rude sur les flancs de l’ours : – aussi ta mère et toi vous mangerez de la viande salée cet hiver… et sa peau vous fera une bonne et chaude couverture pour vous garantir la nuit du froid du Gruca… Bénissons donc la Vierge, qui n’oublie jamais les chrétiens et nous a envoyé ce bonheur… Michaël ! » dit gravement le montagnard, en s’agenouillant avec son fils…

Tels étaient donc le dénûment et la condition épouvantable des Grecs chrétiens de Gladista, transportés de la Chaonie, leur pays natal, dans cette sauvage partie de l’Épire, par les ordres d’Ali, pacha de Janina ; telle était leur destinée, que le père de Michaël voyait un bonheur inespéré, presque providentiel, dans le hasard terrible qui avait failli lui coûter la vie de son fils et la sienne, et laissait à ses pieds le cadavre d’une bête sauvage.

« Et l’ours… mon père ? – dit l’enfant.

— Tomoros le saura garder et défendre contre les jakals ; demain, au point du jour, avec ta mère, nous le viendrons chercher, – reprit le Grec en montrant un des deux grands lévriers, qui, entendant son nom, regarda son maître d’un air inquiet.

— Défends ceci, Tomoros, » dit le montagnard en jetant son fez auprès du corps de l’ours…

Et, se couchant à l’instant sur le bonnet de laine, le molosse fit entendre un grondement sourd en montrant ses dents blanches et aiguës, comme s’il eut voulu prouver à son maître qu’il comprenait et était prêt à exécuter ses ordres.

« Bon… tous les jakals de la Gruca seraient rassemblés… qu’ils n’oseraient maintenant attaquer Tomoros… Allons, viens enfant, la nuit approche et ta mère m’attend.

— Adieu, Tomoros, – dit Michaël en donnant une dernière caresse au molosse, qui, soumis, résigné, restant immobile sur le fez, suivit son maître du regard jusqu’à ce que ce dernier disparût avec Michaël et l’autre lévrier à travers les platanes.

CHAPTRE II

L’ESCORTE

Deux heures après l’événement dont on a parlé, la nuit était profonde, la tempête mugissait toujours ; lorsque tout à coup les rochers du défilé de Tebelen furent progressivement éclairés par les lueurs incertaines de longues branches de pin résineux enduites de graisse que portaient plusieurs esclaves nègres. Ces sortes de torches résistaient à la violence du vent ; à la clarté de leur flamme rouge et fumeuse, on pouvait voir une vingtaine de cavaliers guègues[5], dont les képés[6] noirs à capuchon étaient couverts de neige. Ces soldats, tenant leurs chevaux en main, gravissaient avec peine et précaution ce défilé rapide, glissant, fangeux et à chaque pas obstrué de quartiers de roches, ou de troncs d’arbres déracinés par la tempête.

Dominant cette petite troupe, qui souvent l’interrogeait d’un regard respectueux et craintif, un seul homme restait monté sur une mule blanche conduite par deux esclaves ; mais, malgré les difficultés de la route, l’adresse de cette mule était telle, qu’elle avait à peine bronché parmi tant d’obstacles.

Les Guègues, ordinairement si indisciplinés, si turbulents et si loquaces, quoique partis de Tebelen depuis quatre heures, gardaient un profond silence et ne se permettaient pas une seule plainte, malgré ce temps effroyable et les fatigues de la route.

Ce singulier changement dans leurs habitudes devait sans doute être attribué à la terreur qu’inspirait à ces cavaliers aussi cruels que superstitieux la présence du Bektadji, à la fois prêtre, devin et magicien, qui commandait ce petit détachement des gardes de Khamco, mère d’Ali, pacha de Janina, alors, disait-on, mourante dans le sérail de Tebelen, lieu de naissance du pacha.

Ce Bektadji portait un long manteau noir et un turban de feutre rouge de forme bizarre ; sa figure était osseuse et maigre, sa barbe rousse, son teint livide et ses yeux vert de mer. Il fallait que l’objet de sa mission fût bien important, car à chaque obstacle de la route il murmurait d’une voix sourde et gutturale : « Il sera trop tard… il sera trop tard. »

Enfin le chemin devint moins embarrassé, la tourmente diminua de violence, les Guègues remontèrent à cheval, et la petite troupe, accompagnée de nègres porteurs de torches qui la suivaient en courant, arriva bientôt à un endroit où le défilé formait, en s’élargissant, une sorte de vaste esplanade où se trouvait le Tchiftlik ou village de la Gruca.

À la lueur des flambeaux, on voyait autour de ce plateau, et adossées aux rochers à pic, quelques misérables masures, bâties de pierres et de boue, recouvertes en dalles et élevées à plusieurs pieds au-dessus du sol. D’épais tourbillons de fumée et une clarté rougeâtre, sortant de l’unique et étroite fenêtre de chacune d’elles, témoignaient que ce hameau était habité. Quant à la malheureuse peuplade qui avait été transportée dans cette horrible solitude par l’ordre d’Ali, elle se composait, on l’a dit, des débris de la population de Gladista, village de Chaonie, ravagé par les armes du pacha.

Les Guègues mirent pied à terre et donnèrent aux nègres les rênes de leurs chevaux ; chacun s’assura de l’amorce de ses longs pistolets incrustés de nacre, fit jouer son coutelas dans son fourreau de velours rouge garni d’argent ; quelques cavaliers se munirent de cordes ; puis, tous, sous la conduite du Bektadji, se préparèrent à visiter chaque hutte de ce misérable village.

C’était dans l’une d’elles que demeurait le père de Michaël.

CHAPITRE III

LE BEKTADJI

Il serait difficile de se figurer la misère de l’habitation de Marco Dukas, père de Michaël, qui partageait d’ailleurs le sort déplorable de presque tous les paysans chrétiens de l’Albanie.

L’état d’anarchie, de violence et de brigandage au milieu duquel avait toujours été plongé ce malheureux pays depuis la conquête ottomane, avait nécessité l’usage général des constructions bizarres qu’on retrouvait dans le Tchiftlik ou village du défilé de Tebelen. Avant que les exilés de Gladista ne les vinssent occuper, ces misérables chaumières avaient été bâties par des Tukas, habitants d’une tribu naguère transportée ailleurs par Ali, qui jugeait nécessaire à sa politique ombrageuse de déplacer ainsi continuellement les populations. Bien que par ses ordres les habitants de Gladista eussent été désarmés à leur arrivée dans ce village, la position particulière des maisons du Tchiftlik n’en paraissait pas moins forte ; car chacune, dans l’isolement des habitations voisines, s’élevant, selon que les localités le permettaient, sur un monticule ou sur une aspérité de rocher, dominait à une portée de fusil le terrain environnant, et devenait ainsi une sorte de redoute à laquelle on ne pouvait même souvent arriver qu’au moyen d’une échelle qui était retirée pendant la nuit.

Quant à l’habitation de Marco Dukas, rien de plus pauvre. Des murs nus et boueux, un sol humide à peine battu, une mince natte de paille servant à la fois de siège et de lit à cette pauvre famille, un lambeau de couverture, un mauvais coffre sur lequel on voyait deux grossiers vases d’argile, l’un plein de l’eau du Voïoussa, l’autre rempli de maïs cuit sous la cendre et mélangé de lait de chèvre caillé ; mets détestable nommé couroumané, nourriture habituelle des montagnards de l’Épire.

Tel était l’intérieur de cette masure, à peine échauffée par un feu noirâtre de bois de sapin, allumé à l’un des angles de la muraille, et dont la fumée n’avait d’autre issue qu’une étroite meurtrière, qui laissait entrer à chaque instant dans cette cabane des rafales de neige ou de vent glacé.

Pourtant le montagnard, sa femme et son fils semblaient à cette heure paisibles et presque joyeux ; la conscience d’un danger passé, le bonheur de se trouver réunis après un grand péril, l’espoir d’une chétive amélioration dans leur misérable existence, grâce au parti que ces infortunés comptaient tirer de l’ours laissé à la garde de Tomoros, tout concourait enfin à leur montrer l’avenir sous une couleur un peu moins sombre que d’habitude.

Assis entre son père et sa mère sur la natte, qu’ils avaient rapprochée du foyer, Michaël était tour à tour l’objet de leur tendresse.

Noëmi, femme de Marco Dukas, âgée de trente ans environ, eût paru belle sans les traces profondes et les rides précoces que la misère et un travail forcé avaient imprimées sur ses traits naturellement fins et délicats. Enveloppée d’une longue robe de laine brune en lambeaux, coiffée du fez rouge national, garni d’un rang de coquillages, qui remplacent chez les pauvres les colliers de pièces d’or ou d’argent dont les femmes grecques riches ou aisées ornaient leurs coiffures, ses cheveux noirs tombaient en longues mèches sur ses épaules ; et elle serrait la tête de Michaël contre sa poitrine, en tâchant de réchauffer cet enfant, qui s’était endormi sur ses genoux.

Marco Dukas, de taille moyenne mais vigoureuse, au teint hâlé, à la physionomie à la fois calme, sagace et hardie, portait ses cheveux flottants derrière la tête et rasés sur le front et sur les tempes. Il avait quitté sa casaque de peau de chèvre et était vêtu d’un vieux yellek, ou veste courte de gros drap vert ; une ceinture de laine rouge faisait plusieurs fois le tour de son corps, et serrait à sa taille sa jupe épirote, de toile blanche ; enfin, un morceau de cuir non tanné, attaché avec des courroies, enveloppait ses pieds et ses jambes nerveuses en façon de guêtres.

Fumant sa pipe à fourneau d’argile et à tuyau de cerisier sauvage, de temps à autre Marco Dukas caressait le lévrier, fidèle compagnon de Tomoros, échangeait quelques paroles avec Noëmi, ou avivait le feu, dont la lueur vacillante éclairait cette scène.

Après avoir longtemps causé de la manière d’utiliser les restes de l’ours, qu’ils considéraient comme un don de la Providence, ces pauvres gens en vinrent à parler de Khamco, mère d’Ali-Pacha, femme redoutée, dont on ne prononçait jamais le nom qu’avec terreur et en se signant, comme s’il se fût agi de l’ennemi des hommes.

« Que la sainte Vierge nous assiste, – dit Noëmi, – un chevrier de Berat qui passait hier, à la tombée du jour, de l’autre côté du fleuve et en face du château de Tebelen, a vu toutes les fenêtres du sérail flamboyer à travers leurs grilles d’une lumière d’abord bleue, puis qui bientôt est devenue rouge… mais d’un rouge couleur de sang ! »

Marco Dukas fit le signe de la croix et reprit : « La magicienne dispose d’Éblis[7] comme moi de mes molosses, et elle peut changer la clarté du jour en fournaise ardente ; comme son fils , le lion de Tebelen[8], a changé notre beau soleil de Gladista en ténèbres glacées, nos champs fertiles en rochers désolés… où il faut encore disputer nos enfants aux bêtes féroces, – dit le montagnard en songeant avec une nouvelle amertume au cruel exil qui l’avait jeté dans le Gruca. Puis il ajouta d’un air sombre : — Que Dieu maudisse Khamco et son fils, et nous éloigne toujours de leur chemin, car « là où ils ont passé, les moissons ne pourront plus croître[9]. »

— Est-ce vrai ? – reprit Noëmi à voix basse, – qu’on entend pendant la nuit des cris lamentables sortir des caves noires du sérail, et que d’autres cris étranges et plaintifs leur répondent dans les airs ?…

— Ce sont donc alors les âmes des morts qui appellent à elles les âmes de ceux qui vont mourir, car la vieille Khamco a beaucoup tué et tue encore beaucoup dans le sérail. » Puis, après une longue pause, le montagnard reprit :

« Oui, oui, elle et sa fille Kaïnitza tuent dans le sérail avec le poison et la magie, comme le lion de Tebelen, leur fils et leur frère, tue dans les champs de guerre avec la masse d’armes et le fusil… Malédiction sur la lionne et sur ses lionceaux !… Malédiction sur Ali, qui a ravagé Gladista, égorgé ou emmené en esclavage ceux des nôtres qu’il n’a pas parqués dans cet affreux pays où nous périssons de froid, de faim et de misère ! encore, encore, maudite soit-elle, cette race de Tebelen !…

À ce moment une violente rafale de neige et de vent s’engouffra par la petite fenêtre avec un grand bruit, refoula la fumée sur l’âtre et éteignit presque le feu.

Émue par un sentiment de crainte involontaire, Noëmi se pressa contre son mari tout en se gardant d’éveiller son fils, dont le sommeil semblait agité.

« Terrible nuit ! » dit le Grec en remettant dans le feu quelques pommes de pin qui jetèrent une vive clarté.

Puis, il ajouta : « Quoique notre abri soit bien chétif, remercions-en Dieu, car il doit à cette heure faire un temps effroyable dans le défilé ; » puis, pensant à son molosse qui gardait l’ours, Marco Dukas ajouta avec un soupir : « Pauvre Tomoros ! » Et il caressa plus affectueusement encore son autre chien.

Montrant à son mari Michaël endormi sur ses genoux : « Cher enfant ! vois donc comme il dort ! » dit Noëmi les yeux baignés de larmes en songeant au danger qu’avait couru son fils. – Puis elle écarta les mèches de cheveux bruns qui cachaient la figure maigre et souffrante de l’enfant, et le baisa doucement au front. Se penchant aussi sur Michaël, le montagnard le contempla quelque temps en silence avec une tendresse mélancolique.

Tout à coup Michaël ému, oppressé, agita ses mains sans ouvrir les yeux, et fit entendre quelques mots inarticulés.

« Il rêve, il rêve ! puisse la Vierge lui donner d’heureux songes ! » dit tout bas Noëmi, qui, courbée vers l’enfant, épiait l’expression de sa figure avec inquiétude.

Le front de Michaël se mouilla de sueur, ses traits s’altérèrent ; il parut en proie à une émotion terrible, poussa un cri plaintif suivi du nom fatal de Khamco ! puis il se tut ; mais son agitation continua.

« Que Dieu protège notre enfant ! – s’écria la pauvre mère désolée. – Il rêve de la magicienne !… Malheur à nous ! malheur à nous !!…

— Que Dieu la maudisse et la damne à jamais, car elle empoisonne jusqu’au sommeil des enfants ! » reprit le montagnard avec amertume.

Il allait peut-être continuer, lorsque, s’arrêtant brusquement, il dit à sa femme en redressant la tête et se tournant du côté de la porte :

« Tu n’as rien entendu ?

— Rien… » reprit Noëmi, et elle regarda son mari avec effroi en serrant son fils entre ses bras.

Marco Dukas se leva d’un bond, alla voir si les deux barres de bois qui fermaient la porte en dedans étaient solides, puis il resta debout et continua de prêter l’oreille.

« J’ai peur,… » dit Noëmi en pâlissant.

Le Grec colla tout à coup son oreille à la porte, écouta un moment, puis il fit signe à sa femme de garder le silence, et dit à voix très basse : « On vient… on vient… j’entends le pas des chevaux…

— Les Klephtes ![10] – s’écria Noëmi avec un accent de terreur profonde.

— Ma mère, ma mère !… la magicienne ! grâce ! » s’écria l’enfant, réveillé en sursaut et s’attachant au cou de Noëmi.

Marco Dukas, après avoir jeté un coup d’œil rapide et désespéré autour de sa cabane, leva les yeux au ciel, et ne put prononcer que ces mots : « Pas d’armes ! »

À ce moment la porte fut violemment ébranlée et une voix s’écria :

« Pourquoi oses-tu t’enfermer ainsi chez toi, chien de radja[11] ?

— Ouvre à l’heure même, lièvre[12] » dit un autre. – Puis, avant même que le montagnard eût eu le temps d’obéir à ses ordres, un des Guègues, introduisant le long canon de son fusil par la petite fenêtre, sembla vouloir diriger le coup de haut en bas et fit feu.

La balle siffla, ricocha, et heureusement alla, sans blesser personne, s’enfoncer dans l’épaisseur du mur enduit de terre.

« Vous allez tuer l’enfant !… Ils vont tuer l’enfant ! Prenez garde à l’enfant ! » s’écria le Bektadji de sa voix petite, grêle et gutturale.

En entendant ces mots, si humains en apparence, et qui contrastaient étrangement avec la férocité de la première agression des cavaliers, la malheureuse mère, par un instinct d’une effroyable sagacité, devina tout à coup qu’on venait lui enlever son fils.

Marco Dukas eut la même pensée, et tous deux se regardèrent avec épouvante.

Il fallut que les regards du montagnard, en retombant sur Michaël, qu’il serra contre lui avec une expression de défi sauvage, fussent bien terribles et bien significatifs… car Noëmi, se précipitant aux genoux de Marco Dukas, s’écria les mains jointes : « Ne le tue pas !

— Et pourquoi ?… – demanda le Grec avec un calme effrayant.

— Ouvriras-tu, chien de radja ? – dirent des voix tumultueuses en ébranlant la porte.

— Veux-tu donc périr par le hêtre ? – s’écria le Bektadji de sa voix stridente.

— Tu les entends, – reprit Marco Dukas en tirant son poignard de sa ceinture et saisissant son fils.

— Ne le tue pas !… Au nom de Dieu, ne le tue pas !… – s’écria la mère.

— Tu veux donc qu’ils l’aient vivant ? Tu veux donc qu’il périsse dans les sortilèges impies de Khamco et de sa fille ? – dit le montagnard en faisant un geste désespéré.

— Grâce ! mon père, grâce !… Que vous ai-je fait ? – demanda l’enfant épouvanté.

— Dieu l’a déjà sauvé aujourd’hui des bêtes féroces, – dit la mère, – il le sauvera peut-être encore de la magicienne… Mais, au nom du ciel, aies-en pitié !

— Michaël… mon Michaël… baisse bien la tête… ne me regarde pas, – dit le malheureux père d’une voix tremblante, les yeux baignés de larmes ; puis, avant que Noëmi eût pu faire un mouvement, il leva brusquement son poignard… mais par deux fois, lorsque le fer effleura le col de son fils, le courage lui manqua.

— Il est sauvé ! – s’écria Noëmi avec un accent de triomphe, en sautant sur son fils et en le couvrant de son corps.

— Je suis un lâche !… la misère et l’esclavage m’ont énervé ! mon père t’aurait tuée, toi et ton fils… mais, moi, je suis plus lâche qu’un Lapès. Dieu a maudit cette demeure, que sa volonté s’accomplisse ! Le sang de Michaël baignera les mains de Khamco, » dit le montagnard en jetant son poignard à ses pieds ; puis en un instant il ouvrit les portes aux cavaliers.

Cette scène offrit un tableau saisissant : l’ardente lumière des torches que les nègres portaient au dehors faisait, malgré la nuit sombre, briller çà et là les armes étincelantes des Guègues, qu’on voyait vêtus de leurs splendides vestes rouges brodées d’or et portant des espèces de jambards faits de plaques d’argent ; car leurs képés couverts de neige étaient restés sur leurs selles.

Ces soldats, aux figures hâlées et farouches, aux longues moustaches, aux cheveux tressés recouverts du fez, se pressaient tumultueusement à l’entrée de la demeure du Grec ; mais aucun n’osait y pénétrer ; le Bektadji seul, toujours livide, son manteau noir flottant, ses deux mains cachées dans ses longues manches, calme, impassible, se tenait sur le seuil de la porte, brusquement ouverte par Marco Dukas.

Égarée par la terreur, ne raisonnant plus, obéissant à un instinct presque machinal, la malheureuse Noëmi s’était accroupie et cachée derrière le coffre avec son enfant, qu’elle enlaçait de ses bras tremblants, tandis que Marco Dukas, assis sur ce bahut, la tête baissée, les yeux mornes et attachés à terre, semblait insensible à tout ce qui se passait autour de lui.

Après avoir contemplé un moment cette scène, le Bektadji dit au montagnard : « Où est ton fils ? »

Marco Dukas ne répondit pas.

Le Bektadji haussa les épaules, fit signe aux Guègues de ne pas approcher, et entra dans la chaumière.

En un instant Michaël fut saisi, enlevé et mis sur le devant de la selle du Bektadji, qui, emportant sa proie, reprit le chemin de Tebelen, suivi de son escorte.

CHAPITRE IV

KHAMCO, ALI, KAÏNITZA

Avant de continuer ce récit, nous devons mettre en lumière trois de ses principaux acteurs. Nous pensons que jamais peut-être l’histoire humaine n’a offert à l’imagination la plus sombre et la plus ardente quelque chose de si étrange dans ses contrastes, de si terrible dans son caractère, de si fatal dans son ensemble, que ces trois puissantes figures que Dante a dû rêver, – KHAMCO, la mère ; ALI, le fils ; KAÏNITZA, la fille !

Quant à nous, souvent nous sommes resté frappé de vertige en voulant pénétrer les incommensurables profondeurs de cette trinité mystérieuse, qui semble parfois sortir des limites du possible, et par l’exagération exorbitante de forfaits inouïs, et par la majesté sauvage de quelques rares mais sublimes dévouements.

Fils d’un bey de Tebelen tenancier de la Porte, issu de cette ancienne race albanaise qui avait abjuré le christianisme après la conquête musulmane, Vely-Bey, époux de Khamco, père d’Ali et de Kaïnitza, eut, lors du partage des biens paternels, de graves contestations d’intérêt avec ses deux frères, Salik et Mehemet. Pour décider cette question, cette famille en appela, selon ses mœurs farouches, au droit du glaive privé, c’est-à-dire que Salik et Mehemet, rassemblant leurs nombreux partisans contre Vely et les siens, l’attaquèrent. Ce dernier, après quelques sanglantes rencontres, fut obligé de fuir de Tebelen, d’abandonner sa part de l’héritage paternel, et de se réfugier dans les Haliacmonts, où il se fit chevalier errant albanais, c’est-à-dire klephte ou voleur sur la montagne, comme dit cette vieille chanson d’Épire :

« Nanos est allé aux montagnes, sur les hautes crêtes des montagnes. Il rassemble des Klephtes, des jeunes garçons et des braves. Il en rassemble, il en réunit, il en trouve trois mille, et tout le jour il leur fait la leçon, – et toute la nuit il leur dit : « Écoutez, mes braves, et vous, mes enfants, je ne veux point de Klephtes à chevreaux, de Klephtes à moutons ; je veux des Klephtes à sabre, des Klephtes à mousquet. Une marche de trois jours, faisons-la en une nuit. Allons surprendre la maison de cette Nikolo, qui a tant d’espèces et de la belle vaisselle d’argent. Bien soit venu Nanos, dira-t-elle, et bien venus soient ses braves ! Et les braves auront les pièces d’or, les jeunes garçons auront les paras, et moi, je veux la dame[13]. »

Comme le célèbre Nanos, Vely rassembla des jeunes garçons et des braves, non pas de timides Klephtes à chevreaux et à moutons, mais de hardis Klephtes à sabre et à mousquet ; et, après trois années d’une vie errante, pillarde et meurtrière, ayant réuni une bande de partisans déterminés, il descendit une nuit des montagnes, traversa la Voïoussa à la nage, et, surprenant ses frères dans la maison paternelle, il les y poignarda malgré leur résistance désespérée.

Cette façon de rentrer dans son héritage par le meurtre et le fratricide était tellement dans les habitudes de ces contrées sauvages, où le succès et le courage justifiaient tout, que Vely fut simplement regardé par ses voisins comme un homme habile qui vient de terminer heureusement un long procès de famille.

Sa bande de Klephtes fut naturellement transformée en Armatolike[14], et bientôt Vely, nommé premier aga de Tebelen, put se livrer paisiblement à tout son penchant pour l’ivrognerie.

De temps à autre néanmoins il tentait quelques courses sur le territoire des tribus ou pharès voisines, sans doute en mémoire de son ancien métier.

Vers 1736, Vely avait épousé Khamco, fille du bey de Konitza, son voisin. De cette alliance, toute politique et nullement fondée sur l’affection (du moins de la part de Khamco), deux enfants naquirent, ALI et KAÏNITZA. – Environ seize ans après son mariage Vely mourut subitement à quarante cinq ans, les uns disent des suites d’excès bachiques, d’autres par le poison.

Khamco avait alors trente-quatre ans, Ali seize, et sa sœur Kaïnitza quinze.

La mâle et sévère beauté de leur mère, Khamco, la brune fille du bey de Konitza, avait souvent été célébrée par les chants des Albanais. Sa taille était accomplie, ses mouvements remplis d’une grâce sérieuse et imposante, lors même que l’usage la forçait de danser la pyrrhique, cette danse guerrière et passionnée de l’antique Épire, avec quelque jeune armatole du pharès de son père.

Superbe et altière, depuis surtout qu’elle avait été deux fois mère, dédaignant ses rivales du sérail, Khamco s’était montrée si impérieuse et si méprisante envers Vely-Bey que celui-ci, se détachant d’elle peu à peu, l’avait reléguée dans une partie isolée du château de Tebelen.

Solitaire et abandonnée, ce fut là que Khamco vécut jusqu’à la mort du bey, incessamment occupée de ses deux enfants, qu’elle aimait avec une passion, avec une jalousie presque féroce.

C’était une femme taciturne, sombre, concentrée, qui, dit-on, n’avait jamais souri.

Lorsque ses enfants jouaient ou dormaient, rêveuse elle passait de longues heures dans une indolence apparente, ses grands yeux noirs cernés d’une brune auréole attachés sur les neiges éternelles du Maile-Dam.

Quelquefois, dit-on, dans ces moments de contemplation extatique, et surtout lorsque le soleil s’abaissait lentement derrière les cimes des monts Argenik, roches désolées nommées Têtes-Nues, qui terminent la chaîne orientale de l’Acrocéraune, les yeux de Khamco s’ouvraient étrangement, ses narines se dilataient, son teint pâle devenait pourpre, un frémissement inconnu la parcourait tout entière ; presque éperdue, elle se levait à demi… ses mains tremblantes s’agitaient dans le vide, tandis que ses lèvres rouges, entrouvertes par un ineffable et divin sourire, semblaient murmurer des mots inconnus…

Puis, lorsque le dernier rayon de soleil avait jeté son reflet enflammé, à mesure que le crépuscule étendait ses voiles transparents, l’expression du visage de Khamco, un moment si radieuse, semblait se rembrunir de plus en plus, et bientôt redevenait sombre,… sombre comme la nuit ; alors, dit-on, des larmes amères et silencieuses coulaient lentement dans l’obscurité le long des joues amaigries de Khamco.

D’autres fois, après avoir consulté des figures bizarres et fatidiques, elle appelait auprès d’elle son fils, le jeune Ali, aux cheveux blonds et aux yeux bleus ; puis, le serrant tendrement sur son cœur, elle lui montrait au loin, toujours à l’horizon enflammé des derniers feux du jour, on ne sait quel mystérieux mirage, en disant tout bas avec orgueil : « Fils de Khamco, tu seras vizir ! »

Qui pourra jamais savoir la vision étrange qui venait ainsi chaque jour planer un instant sur la cime de ces monts sauvages, aux yeux abusés de la mère d’Ali de Tebelen ?…

 

*     *     *

 

À peine les dernières et funèbres myriologies furent-elles chantées par les femmes de Tebelen sur la tombe de Vely, que Khamco parut sortir d’un rêve léthargique.

Toute sa personne sembla transformée, les habitudes indolentes et contemplatives du sérail firent place à une vie d’une incroyable activité ; de languissante qu’elle était, Khamco redevint belle, fière, audacieuse ; elle quitta le voluptueux costume des femmes d’Albanie pour prendre l’habit des guerriers palikares ; sa taille souple et fine fut serrée dans un yellek de drap vert brodé d’argent, sorte de veste étroite et juste, se boutonnant du col jusqu’à la ceinture ; un djubbé, pelisse cramoisie à manches flottantes, couvrit ses épaules ; la jupe blanche des Klephtes ceignit ses hanches, et enfin coiffée du fez rouge qui laissait voir ses longues tresses brunes, chaussant tour à tour sa jambe nerveuse et ronde de bottines de maroquin rouge à éperons d’argent, ou de guêtres de basane à broderie de soie, chevauchant dans la plaine ou gravissant les montagnes, elle étonna bientôt par sa vigueur les cavaliers et les piétons les plus hardis.

Ali et Kaïnitza, beaux comme elle, vêtus comme elle, intrépides comme elle, ne la quittant jamais, formaient sa seule escorte. En vain les brigands Lapez avaient signalé leur présence aux environs de Tebelen par le meurtre et le pillage, Khamco dédaignait ces périls ; on eût dit que cette femme audacieuse voulait par des fatigues et des dangers sans nombre préparer son fils et sa fille à quelque hasardeuse et grande entreprise. De l’aube au soir, toujours en route, tantôt on la voyait passer comme une vision au milieu d’un nuage de poussière dorée, courant à toute bride suivie d’Ali et de Kaïnitza ; tantôt, appuyée sur un long fusil albanais, accompagnée de ses deux enfants assis à ses pieds, elle se dessinait solitaire et majestueuse sur la cime de quelque rocher couvert de neige.

Bientôt, séduits par la grâce sauvage et hardie de cette amazone, qui représentait sans doute à leurs yeux le type idéal de la beauté guerrière, tous les capitaines de Palikares ou d’Armatolis de la Toscaria, chefs turbulents de soldats indomptés dont ils disposaient au gré de leur caprice, s’éprirent d’un enthousiasme passionné pour Khamco…

Aussi, lorsque la nuit était sombre, calme et silencieuse, lorsque les eaux du Voïoussa murmuraient doucement sur son lit de mousse, on entendait parfois un chant amoureux et mélancolique, accompagné des sons de la lyre albanaise, retentir au pied des murs du sérail… C’était quelque jeune palikare épris de Khamco qui célébrait ainsi cette héroïque beauté. Mais souvent, bien souvent, un cri étouffé, un brusque silence, le bruit d’un corps lourd tombant tout à coup dans le fleuve venait interrompre un instant la sérénade… C’était quelque autre palikare jaloux qui poignardait son rival ; mais qui continuait aussitôt la chanson sur la lyre du mort…

Que de fois encore, pendant le jour, deux armatoles furieux commencèrent un combat acharné en voyant la pâle veuve arriver, chevauchant avec son fils et sa fille ! Heureux le vainqueur s’il avait un regard distrait de Khamco ! heureux le vaincu si ses yeux mourants rencontraient l’œil noir et profond de Khamco !

Que de fois encore, deux jeunes pâtres, aux longs cheveux tressés sur leur figure brune, aux jambes nues et nerveuses, à la tunique antique, vinrent déposer au sérail un grand et lourd panier de jonc, recouvert de hautes bruyères… disant qu’un hardi palikare leur avait ordonné de porter ce pauvre présent à la veuve de Vely, bey de Tebelen.

Impatientes, les femmes de Khamco interrogeaient alors leur maîtresse d’un regard curieux ; elle faisait un signe, et les bruyères découvraient un hideux trophée de quelques têtes de farouches brigands Lapez, hâves, livides, ayant écrit au front avec la pointe d’un poignard : Amour à Khamco la pâle !

Modeste hommage de quelque amant mystérieux et timide, qui espérait bien sans doute être deviné.

Et les femmes épouvantées fuyaient ; mais Kaïnitza, fille de Khamco, Kaïnitza, la belle vierge albanaise, ne fuyait pas, et regardait cela sans frémir ; mais Ali, fils de Khamco, Ali aux blonds cheveux, au doux sourire, aux doux yeux bleus, Ali roulait orgueilleusement sous son pied ces têtes sanglantes. Alors sa mère l’embrassait avec frénésie en lui disant bas… tout bas : « Tu seras vizir ! »

Malgré tant de preuves de l’amour des Palikares et des Armatoles, la veuve de Vely-Bey restait insensible, dédaigneuse et solitaire : elle ne semblait vivre que pour l’avenir de son fils. Quelquefois pourtant, Khamco chantait aussi… mais rarement, mais tristement ; il fallait pour cela que la lune fût pâle et morne, que les cimes escarpées du Mejourani, voilées d’une vapeur bleuâtre, ressemblassent à un spectre immense ; il fallait encore que l’écho des montagnes répétât le roulement sourd et lointain du tonnerre, et que, par un temps orageux, de petites flammes phosphorescentes, sortant des fissures volcaniques de la rive gauche du Voïoussa, courussent çà et là, bleues et insaisissables, sur le sol noir et desséché. Alors, à la lueur des éclairs, on pouvait voir la mélancolique et austère figure de Khamco derrière le treillis de quelque fenêtre du sérail, suivre d’un œil ardent le sillon lumineux de la foudre ;… alors on pouvait entendre sa voix fière, mâle et sonore, chanter quelques paroles, mais étranges, mais lugubres, telles que le refrain de la Jeune fille voyageuse, bizarre myriologie albanaise :

« Oh ! voyez ce beau corps à porter doliman, les jolis doigts à porter diamants ; — voyez ces douces lèvres à baiser toutes sanglantes qu’elles sont ! — Je les baisai, moi, ces rouges lèvres, et teintes de sang furent mes lèvres ; — je les essuyai avec un mouchoir, — et teint de sang fut le mouchoir ; — je le lavai dans la rivière ; — et teinte de sang fut la rivière, — et teinte de sang fut la mer où se jeta la rivière, — et teint de sang fut le ciel aussi, — et le monde aussi. »

Pourquoi Khamco était-elle ainsi triste et plaintive ? L’ombre de Vely-Bey, peut-être mort par le poison, lui apparaissait-elle donc chaque nuit ? Était-ce la terreur de cette vision qui, dans son insomnie, lui faisait appeler Ali ?…

Ali, son fils, si beau, si jeune et si hardi ! sans rival à la course, à la danse, à la lutte ; Ali toujours sûr de toucher homme ou but, lorsque, épaulant son lourd fusil incrusté d’or, de nacre et de corail, il avait tendrement dit, de sa voix suave et mélodieuse : Assistez-moi, ma mère !

Effrayant contraste ! Pourquoi si harmonieuse, si pure et si fraîche, cette voix qui devait se lasser à dire : « Massacre ? » – Pourquoi si enchanteresse et si irrésistible, cette bouche qui devait sourire à tant de forfaits ? Pourquoi si charmants et d’un azur si limpide, ces doux yeux bleus qui devaient avidement se repaître de scènes d’horreur ? Pourquoi si blanche, si délicate et si belle, cette main meurtrière qui devait si souvent, si souvent remettre au fourreau le poignard terni par la vapeur du sang ?

Être effrayant, mystérieux et fatal ! Ali, fils de Khamco ! Ali de Tebelen, toi pillard insatiable, toi politique infernal, toi satrape insolent, toi grand vassal révolté contre ton maître, toi qui, pendant près d’un siècle enfin, épouvantas l’huma­nité par d’exécrables forfaits ; Ali de Tebelen, pourquoi donc toujours si éperdument adoré pendant ta longue carrière, qu’à son aurore tu foules d’un pied jeune et agile les bruyères fleuries de Tebelen, ou qu’à son déclin, retiré dans le sombre château du Lac, tu y meures encore terrible à tes ennemis comme un vieux lion blessé ? Pourquoi donc toujours si profondément aimé de ta mère, de ta sœur ? Pourquoi si éperdument aimé de la naïve et touchante Emineh ?… de l’ardente et folle Zobéïde ?… de l’austère et chrétienne Vasiliki ?… trois chastes épouses, trois anges, planant toujours radieux et purs au-dessus de la foule innombrable de femmes inconnues qui peupla tes sérails.

Oui, Ali fut adoré, éperdument adoré ; adoré non comme impérieux sultan, non comme maître redoutable, mais adoré comme fils, comme frère et comme amant.

Parce que lui aussi, sultan impérieux et maître redoutable, savait tendrement, passionnément, éperdument aimer en fils, en frère, en amant !

Mais le fils de Khamco ne devait jamais avoir d’ami parmi les hommes : tous ceux que leur mauvais destin jetait sur sa route, emportés dans son tourbillon de dédain, d’égoïsme, de perfidie et d’implacable férocité, devenaient séides, instruments, esclaves, dupes ou victimes de sa volonté de fer ; car aucun homme ne put amollir cette âme indomptable par la pénétrante et douce influence d’une généreuse amitié.

Ce fut donc pour sa mère, pour sa sœur et pour ses trois femmes qu’Ali réserva les trésors de tendresse qu’il avait dans le cœur.

Si Khamco, sa mère, l’aima tant, c’est que ces mots : Assistez-moi, ma mère ! furent les seules paroles que cet homme, qui se joua toujours avec une si épouvantable ironie des lois et des punitions divines et humaines, ne prononça jamais sans émotion et sans respect. S’agissait-il de disputer sa vie dans un combat ou contre des assassins, Ali de Tebelen, dont le courage de lion ne tremblait, ne reculait devant rien ; Ali, qui s’était fait par ses crimes une si effrayante solitude au milieu de l’humanité ; Ali éprouvait au moment du danger le besoin insurmontable d’invoquer par ces mots sacrés pour lui le souvenir de sa mère, seule religion, seule croyance à laquelle il osa… il daigna demander l’appui, l’élan moral qui vous soutient ou vous enflamme à l’heure des grands périls.

Si Khamco, sa mère, l’aima tant, c’est que son instinct maternel lui avait sans doute révélé qu’il viendrait un jour, un terrible jour… où elle aurait à dire à son fils : Venge-moi ! et que ce fils jusqu’à la fin de sa vie emploierait incessamment tous les efforts de sa puissance, toutes les ruses de sa politique infâme et sanglante, toute l’énergie féroce de son vouloir sans frein, à tirer des ennemis de sa mère une vengeance mille fois plus épouvantable encore que leur offense !

Si Emineh, Zobéïde et Vasiliki, si belles, si chastes et si passionnées, aimèrent éperdument Ali ; si, par cette mystérieuse et terrible fatalité qui semble planer sur la vie de cet homme, ces trois épouses, si magnifiquement dévouées, périrent d’une fin tragique et inattendue ; les affreux regrets qui leur survécurent à jamais dans le cœur désespéré d’Ali de Tebelen prouvèrent combien ces nobles femmes furent aimées, et quelle blanche perle de sainte et religieuse tendresse la nature se plaît quelquefois, par un inconcevable contraste, à enfouir au fond des âmes les plus monstrueusement noires et perverses.

 

*     *     *

 

Ali n’était donc encore qu’un adolescent alors que Khamco, la veuve de Vely-Bey, se montrait si indifférente à l’amour sauvage de presque tous les chefs de Palikares et d’Armatoles de la Toscaria.

Cette indifférence et ce dédain n’étaient cependant qu’affectés, non que Khamco dût jamais sentir son cœur superbe et glacé battre d’amour pour aucun mortel ;… mais, habile et profondément dissimulée, elle voyait avec une joie secrète son influence sur ces chefs de bandes indisciplinées devenir d’autant plus puissante qu’elle semblait la moins rechercher.

La veuve de Vely-Bey croyant aveuglément aux bizarres révélations de son esprit sombre, maladif et exalté, était dévorée d’ambition, non pour elle, mais pour son fils, qu’elle avait rêvé vizir.

Quelques-uns prétendent qu’elle n’avait pas été étrangère à la mort prématurée de Vely-Bey… et que, si elle commit ce forfait, ce fut pour demeurer seule maîtresse de la destinée de son fils, dont elle se croyait fatalement chargée.

Elle savait que celui qui pourrait appuyer ses prétentions sur l’aveugle dévouement des chefs de bandes, dont la réunion formait seule les forces militaires de ces contrées, disposerait tôt ou tard de l’autorité absolue. Khamco avait usé à dessein d’une sorte de coquetterie sauvage et guerrière pour passionner les chefs de l’Armatolike, et préparer ainsi habilement l’avenir de son fils en laissant à chacun le vague espoir d’attendrir peut-être un jour le cœur de la veuve de Vely-Bey à force de sacrifices et de dévouement.

Lorsqu’Ali put disputer avec avantage le prix de la lutte, de la course ou du tir, aux plus légers, aux plus vigoureux et aux plus adroits Albanais de son âge, Khamco établit une sorte de tournoi devant le sérail. Elle y assistait voilée à une fenêtre basse, et le prix acquérait une valeur inestimable en passant par ses mains.

Mais bientôt un des beys voisins de la Toscaria, le bey de Kardiki, redoutant les suites de l’influence extraordinaire que prenait Khamco, et croyant pouvoir impunément ravager le territoire de Tebelen, vint l’attaquer à l’improviste. Au premier bruit de ces hostilités, les chefs de bandes de la Toscaria se réunirent spontanément à Tebelen, et offrirent avec enthousiasme leurs services à Khamco.

Cette agression et la guerre qu’elle causa, événements qui eurent une prodigieuse influence sur la carrière d’Ali, s’étaient passées environ vingt ans avant l’époque dont il s’agit ici, c’est-à-dire pendant l’adolescence du fils de Khamco. Nous allons le retrouver dans tout l’éclat de sa puissance, accourant du fond de l’Épire auprès de sa mère mourante, que les devins n’espéraient plus sauver que par un philtre affreux. Sanglant sacrifice, auquel était destiné le malheureux Michaël, si cruellement enlevé par le Bektadji.

CHAPITRE V

LE VOYAGE

Ali faisait le siège de Panagia, lorsqu’il apprit la maladie de sa mère. À cette nouvelle, il quitta précipitamment cette ville pour se rendre à Tebelen ; mais la rapidité de ce voyage fut loin de répondre à l’impatience du satrape.

Habitués à voir tout céder devant leurs moindres caprices, les despotes se blasent bientôt sur leur facilité merveilleuse à être obéis : aussi personne ne souffre plus cruellement, lorsque leur volonté vient se briser contre une impossibilité physique. Dire qu’ils trouvent leur pouvoir des plus bornés, quelque absolu qu’il soit, n’est pas un paradoxe ; tout ce qui semble impossible aux autres hommes leur étant à eux de la possibilité la plus commune, et les difficultés pour ainsi dire intermédiaires s’effaçant devant leur toute puissance, chaque jour les met face à face avec les limites infranchissables que Dieu a élevées entre lui et l’humanité. C’est ainsi que, par leur impérieuse immuabilité, le temps, l’espace, la mort, les lois éternelles de la nature prouvent incessamment le néant et la vanité de la prétendue omnipotence des despotes.

Ainsi, apprenant la maladie subite de sa mère, Ali avait tout quitté pour accourir à Tebelen ; mais au milieu de ce rude hiver d’Albanie, les neiges, les chemins effondrés, les précipices, les torrents débordés, avaient à chaque instant arrêté sa route. En vain par des menaces effrayantes, par des cruautés inouïes, il avait voulu raccourcir l’espace en accélérant outre mesure la marche de ses guides. Furieux de rage et de n’y pouvoir réussir, il était devenu presque insensé en reconnaissant l’insurmontable multiplicité des obstacles qu’il rencontrait à chaque pas ; aussi le satrape n’avait-il pu que tuer et tuer encore, sans avancer plus vite vers Tebelen, où se mourait sa mère…

Une fois, un des Albanais qui conduisait la calèche[15] dans laquelle voyageaient Ali et sa femme Emineh, avait reçu du vizir l’ordre d’atteindre un village de la route dans un délai fixé, sinon le malheureux guide devait mourir. Un des chevaux s’abattit et se cassa la jambe avant d’arriver au terme de la route. Ali fit un signe et le malheureux guide fut livré au bourreau pour être pendu. « Tu vas me tuer ? – dit l’Albanais à Ali, – eh bien, après ? – Il a raison… Après ! après ! je ne puis rien ! » s’écria le satrape avec rage et montrant le poing au ciel ; et le guide fut néanmoins mis à mort.

Une autre fois, comme il avait encore menacé d’un terrible supplice la lenteur involontaire d’un de ses cochers, et que la tremblante Emineh demandait la grâce de cette nouvelle victime, le vizir attacha sur sa femme ses grands yeux bleus humides de larmes, et répondit d’une voix profondément émue ces mots d’une tendresse féroce et naïve : « Mais, douce fleur[16], songez donc qu’il s’agit d’arriver à Tebelen… avant la mort de ma mère… et de rappeler peut-être à la vie par ma présence celle qui m’a fait homme et vizir. »

Et Ali ne parlait pas ainsi, afin de déguiser une atrocité superflue sous un semblant hypocrite d’amour filial. Malheureusement pour l’humanité, Ali de Tebelen pouvait être franchement sanguinaire ; quelque inexplicable que semble ce contraste d’une cruauté froide et d’une tendresse passionnée, le sentiment d’où naît ce contraste est naturel, et nous dirions presque d’un instinct naturel à tous. – Que le plus humain se représente une mère… une mère adorée à l’agonie ; qu’il éprouve pour cette mère tout ce que l’amour et la reconnaissance peuvent mettre d’ineffable et d’ardent au cœur de l’homme, et que celui-là croie fermement que sa présence à lui ou que celle d’un sauveur qu’il amène peuvent arracher à la mort cette vie si précieuse pour lui ?… que la rapidité de la marche, qu’enfin l’heure du salut dépend d’un épouvantable exemple ?

Le plus humain oserait-il dire qu’arrivant trop tard devant le corps inanimé de sa mère, il ne commettrait pas une sorte d’homicide véniel, en songeant avec un regret terrible et désespéré que la mort d’un homme indifférent aurait pourtant peut-être pu lui épargner une perte aussi affreuse ?

Or, pour Ali, pacha d’Épire, élevé dans le mépris absolu de l’humanité, penser ainsi c’était agir ; et s’il avait eu la moindre notion du juste et de l’injuste, il se serait cru sans doute, et avec raison, moins coupable le jour où, fils désolé, il sacrifiait quelques esclaves à son profond et sauvage amour pour sa mère, que le jour où, conquérant féroce, il portait la flamme et la mort dans une paisible contrée.

 

*     *     *

 

Il fallait d’ailleurs que le satrape fût profondément absorbé dans ses douloureuses pensées en se rendant à Tebelen ; car, à part les cruautés qu’on a dites, et qui témoignaient de son ardente impatience, rien dans sa marche précipitée ne rappelait son habitude ordinaire de voyage, qui inspirait un tel effroi aux populations, qu’en apprenant sa venue on disait alors presque proverbialement en Épire : « Sauvons-nous, le vizir va nous dévorer ! »

Et pourtant, contraste à la fois effrayant et bizarre, soit par une recherche de cruauté inouïe, soit par une insultante et terrible moquerie des maux qu’il infligeait à l’humanité, soit enfin par un insurmontable instinct de bonté, qui se serait alors, chose étrange, seulement révélé dans la forme doucereusement féroce de ses exactions les plus détestables ou de ses ordres les plus sanguinaires ; presque jamais Ali de Tebelen ne pilla, n’immola ses victimes, qu’avec le sourire le plus séduisant sur les lèvres, qu’en les accablant des protestations les plus affectueuses.

Ainsi, dans ses voyages ordinaires, précédé de ses courriers albanais, le satrape écrivait de sa main des manifestes de commisération et d’amour, dans lesquels il annonçait aux habitants des cantons qu’il devait traverser, qu’ils étaient les fils bien-aimés de son cœur, et que prochainement ils allaient avoir l’insigne bonheur de se prosterner devant la poussière de ses bottes d’or.

À la nouvelle de l’arrivée d’Ali de Tebelen, la stupeur et l’épouvante régnaient bientôt parmi le peuple. Les uns, emportant leurs objets les plus précieux, se réfugiaient dans les montagnes ; les femmes éclataient en sanglots en embrassant leurs enfants, tandis que prêtres grecs ou musulmans, s’assemblant à la hâte, tâchaient de persuader les hommes de s’imposer une contribution assez forte pour satisfaire à l’insatiable cupidité du vizir, et, à ce prix, d’obtenir de lui de choisir une autre route. Dans ce cas, l’argent, ou à défaut d’argent, les bijoux des femmes étaient apportés à la résidence la plus prochaine du vizir par les envoyés de ces villes, qui venaient humblement, au nom de leurs concitoyens, décliner l’insigne honneur qu’il voulait leur faire, de pauvres gens comme eux s’avouant indignes des regards de sa hautesse.

La somme convenait-elle au satrape, il consentait à changer de route, regrettant amèrement, disait-il, de se priver ainsi du bonheur de se rendre près des populations qu’il chérissait particulièrement ; mais souvent aussi, soit caprice, soit que l’impôt ne fût pas assez considérable, il insistait avec une opiniâtreté toute affectueuse sur le besoin insurmontable de son cœur, qui le portait à vouloir absolument jouir de la vue « de ses peuples adorés. » Alors, malgré les larmes et les prières des envoyés, il donnait le signal du départ.

S’il ne trouvait pas en arrivant les contributions dignes de l’importance de la ville, il faisait à l’instant pendre ou périr par le hêtre les envoyés, leur reprochant doucement de l’avoir exposé à méconnaître le cœur et la générosité des habitants en lui offrant de leur part un si pauvre tribut ; il terminait enfin ce discours, empreint d’une bonté toute paternelle, en témoignant l’espoir qu’un peuple qu’il affectionnait, et pour l’amour duquel il avait dévié de sa route, ne se séparerait pas assurément de son bon vizir sans lui donner une preuve évidente d’attachement et d’amour, en d’autre termes, sans lui payer un impôt considérable.

Dans l’effroi qu’inspiraient les Palikares du pacha, en présence des victimes récentes de son exécrable cruauté, les malheureux habitants doublaient, triplaient la somme. Alors Ali, embrassant les notables avec effusion, s’écriait – que la punition des premiers envoyés était évidemment juste et méritée, puisqu’ils avaient cruellement trompé leur vizir sur les sentiments d’une excellente population qu’il trouvait telle qu’il l’avait toujours jugée dans son cœur.

Pour dernière preuve de son amour pour les habitants, le satrape demandait à les voir réunis, afin de leur faire ses adieux. On obéissait en tremblant à ce nouvel ordre ; hommes, femmes, enfants, l’air sombre et désespéré, s’as­semblaient soit sur la place du village, soit dans la plaine. Alors le vizir, mollement couché dans sa calèche, jetait sur cette foule silencieuse et tremblante un coup d’œil souriant. – Une belle jeune fille lui plaisait-elle, il la désignait du doigt et disait un mot à un de ses officiers. – Était-ce un jeune garçon d’une taille et d’une figure accomplies, et digne en tout d’entrer dans ses pages, il faisait un autre signe, disait un autre mot, et cette sorte de revue terminée, s’exclamant encore sur l’amour qu’il portait à ce peuple, le vizir annonçait qu’il voulait toujours en conserver près de lui un vivant souvenir. Montrant alors les captifs désignés par lui, il les faisait emporter en croupe par ses Albanais ; et ces nouvelles victimes de ses passions effrénées allaient augmenter le nombre des femmes de son sérail, ou des pages de son palais.

Et le satrape continuait placidement sa route, levant ainsi partout sur son passage un effroyable impôt d’or, de sang et de créatures de Dieu… ne laissant après lui que misère, mort et désespoir.

Une fois pourtant, Ali de Tebelen, dans un de ses voyages en Épire, déploya une audace, une présence d’esprit et un courage si merveilleux, que l’adresse et l’intrépidité de sa conduite, dans cette circonstance, suffirent pour le placer bien au-dessus des hommes les plus braves et les plus habiles.

Il venait récemment d’être nommé pacha de Thessalie ; son autorité n’étant pas encore solidement établie, il sentait le besoin de tout risquer pour assurer à jamais son pouvoir et l’impunité de ses forfaits, et pour donner de lui, aux peuples qu’il voulait si outrageusement dominer, une idée presque surnaturelle.

Il fut conduit à l’acte dont on va parler, acte aussi prodigieux dans son succès que dans sa témérité, par trois raisons :

Par son imperturbable confiance dans son étoile, fruit des éternelles prédictions de sa mère ; – par une confiance non moins enracinée dans sa force et dans son adresse ; – enfin par la certitude où il était que les peuples commençaient à murmurer sourdement contre ses exactions et ses cruautés, et que, sans un coup de vigueur et d’éclat, il serait tôt ou tard massacré, tandis que s’il réussissait dans son dessein, son pouvoir devait être à tout jamais assuré.

CHAPITRE VI

LE COMBAT

— C’était environ quatre ans avant la maladie mortelle de Khamco ; Ali, récemment nommé par la Porte pacha de Thessalie, n’avait que trente-quatre ans. – Il parcourait la Tessarotie, district très voisin de Souli et peuplé d’une race guerrière aussi indomptable que féroce. Ses exactions et ses cruautés, on l’a dit, commençaient à indigner les Albanais. Il voulait donc, par une tentative hardie, apparaître aux populations épouvantées comme un être presque surnaturel, ou périr dans la lutte ; certain que ses bandes de Palikares ne suffiraient pas toujours pour le défendre contre les masses soulevées ; tandis que, l’esprit grossier et superstitieux de ces malheureux peuples une fois profondément frappé, Ali comptait s’imposer à eux comme une nécessité fatale et providentielle, que nul pouvoir humain ne pourrait abattre.

Il était donc arrivé près de Levtochor, village de Thessalie, surtout renommé par la bravoure de ses habitants, parmi lesquels on remarquait trois frères, trois Klephtes, appelés les trois Demir-Dost, hommes d’une taille colossale, d’une force athlétique et d’un courage héroïque. Le satrape avait calculé sa marche de façon à pouvoir surprendre ce village pendant la nuit, afin de s’emparer de ces trois Klephtes renommés dans les montagnes. En effet, ses Palikares arrivent en grand nombre ; Levtochor est cerné, et les trois Demir-Dost sont saisis et garrottés après une résistance désespérée.

Au point du jour, Ali, superbement vêtu, suivi de deux mille Albanais, montant un cheval arabe d’une rare beauté et d’une robe noire comme l’ébène, recouvert d’une housse de peau de tigre, dont les ongles étaient d’or, et dont la tête, ornée d’yeux de rubis, semblait béante sur la croupe, Ali se rendit au milieu d’une espèce de plate-forme entourée de rochers à pic. Par ordre du satrape, les habitants furent assemblés, puis, selon sa coutume, il imposa une contribution et ordonna l’enlèvement d’une jeune fille qui se trouvait fiancée à l’aîné des Demir-Dost.

Ces ordres donnés, le satrape, toujours à cheval, fit approcher de lui les trois Klephtes chargés de liens, espérant que le caractère indomptable de ces guerriers provoquerait une scène qu’il était d’ailleurs décidé à amener lui-même. Mais l’aîné des frères prisonniers alla bientôt au-devant des vœux d’Ali.

« Je vais prendre ta fiancée, ton or et ta vie, – lui dit le satrape de sa voix douce et mélodieuse, en le regardant d’un air souriant, du haut de son cheval, qui piaffait d’impatience.

— Tu vas prendre ma vie… parce que cent jakals sont plus qu’un loup, – répondit le Souliote avec un accent de mépris farouche en montrant les soldats albanais du vizir rangés en ligne.

— Non, mon fils, je viens prendre ta vie, ton or et ta fiancée, parce qu’un lion est plus fort que trois loups, – dit le vizir toujours placide.

— Oui, si les trois loups sont dans le piège ! – reprit le second des Demir-Dost avec un sourire amer.

— Non… si les trois loups sont libres, – dit le vizir, sans perdre de son imperturbable mansuétude.

— Les femmes disent si, et les hommes voici[17], – répondit l’autre Klephte.

— Et moi Ali, le lion de Tebelen, je dis qu’on les délivre à l’instant, ces trois braves loups ! pour voir s’ils oseront attaquer le lion en face. »

Et par l’ordre d’Ali les liens des trois frères tombèrent.

D’abord stupéfaits, ils attachèrent bientôt sur le vizir des yeux étincelants de fureur.

S’adressant alors à l’aîné, Ali continua d’un air radieux et inspiré qu’il prenait rarement, mais qui devait avoir une grande influence sur ces esprits grossiers : « Je prends ta fiancée, ton or et ta vie, Demir-Dost ; sais-tu pourquoi ? Ce n’est pas parce que j’ai là trois mille Palikares et Armatolis ; ils vont s’éloigner ! » Et, sur un signe impérieux du vizir, ses troupes se reculèrent.

« Ce n’est pas parce que je suis pacha de Thessalie ; voici ma pelisse et mon aigrette à mes pieds ! » et il se dépouilla de sa pelisse et de son aigrette.

« Ce n’est pas parce que je monte ce vaillant cheval, fils d’Omer ; qu’il soit libre !… » Et Ali, descendant de cheval, lui donna une vive saccade ; le cheval se cabra et s’échappa bientôt en bondissant.

Ali continua. « Ce n’est pas non plus parce que mes pistolets reluisent de pierreries ; ce n’est pas parce que mon sabre et mon poignard sont du plus fin damas. Les voilà ! » Et il jeta ses armes loin de lui.

Puis il reprit avec un accent souverain et des gestes remplis d’une majesté calme et terrible comme celle de Jupiter-Tonnant : « Je prends ton or, ta femme et ta vie… Veux-tu savoir pourquoi, fils de Demir-Dost ? Lève les yeux au ciel… tu le sauras ; car tu verras l’aigle fondre sur le corbeau et le dévorer. Abaisse tes yeux sur la terre… et tu le sauras, car tu verras le cerf dévoré par le lynx du Pinde. Regarde au fond des mers, et tu le sauras, car tu verras le requin dévorer le thon et la dorade. Eh bien ! mon fils , ceci est écrit là-haut de toute éternité en lettres de sang ! Il faut donc t’y soumettre, car la nature a fait le corbeau, le cerf et la dorade pour être la proie de l’aigle, du lynx et du requin. Comme la nature t’a fait pour être ma proie, car tu es faible, et moi je suis fort… voilà pourquoi je prends ton or, ta femme et ta vie !

— Tu es fort parce que tu es vizir, et que tes Palikares obéissent à leur vizir ! – dit amèrement l’aîné des trois Klephtes.

— Je suis fort parce que je suis Ali, le lion de Tebelen. Je suis fort comme est fort l’aigle des Haliacmonts, parce qu’il est aigle ; comme est fort le lynx du Pinde, parce qu’il est lynx, et comme est fort le requin du golfe de Kiefali, parce qu’il est le requin… et toi, tu es faible et tu es ma proie, parce qu’il est écrit là-haut que tu serais faible et ma proie ; soumets-toi donc… Voulez-vous voir d’ailleurs, fils de Demir-Dost, combien votre nature est inférieure à la mienne ? Prenez chacun un fusil, un sabre et une hache ; donnez-moi un fusil, un sabre et une hache, et moi, moi seul, je vous tuerai tous trois ; et ni votre plomb, ni votre fer ne m’atteindront, et cela parce que vous êtes Demir-Dost, et que moi je suis Ali de Tebelen. Et si je vous tue tous trois, votre or, votre fiancée, votre vie ne doivent-ils pas être à moi ? »

Il y eut dans l’accent, dans les traits, dans le maintien d’Ali, une conviction de triomphe si souveraine, exprimée avec une telle sérénité d’audace, que les trois frères ne purent s’empêcher de trouver quelque chose de surhumain dans l’inexplicable assurance du vizir, bien qu’ils fussent encore loin de croire qu’il consentirait à l’épreuve du glaive.

Mais Ali, emporté par la grandeur sauvage de l’action qu’il méditait, rassuré par son inébranlable confiance dans son étoile, poussé par un secret et inexplicable instinct qui lui disait que sortir victorieux de cette terrible épreuve, c’était s’assurer pour l’avenir un pouvoir sans bornes ; Ali, décidé à tout risquer pour tout conquérir, fit signe à un de ses officiers et lui ordonna de lui apporter les pistolets d’un de ses Palikares, ainsi qu’un long fusil, un sabre et une hache d’armes ; les mêmes armes devaient être distribuées aux trois frères Klephtes, qui attendaient la fin de cette scène avec une indécision farouche, craignant toujours d’être les jouets de quelque sanglante raillerie du satrape…

Les préparatifs et la scène de ce combat étaient d’une grandeur tout homérique. Le soleil se levait derrière les cimes des montagnes boisées du Levtochor, tandis que le brouillard du matin baignait encore leurs pieds de ses vapeurs bleuâtres. L’horizon pur et lumineux était partout découpé par d’immenses dentelures de rochers nus et gris ; seulement à l’ouest, à travers une large crevasse, on pouvait voir au loin et à une énorme profondeur la fertile vallée du Caritène, çà et là coupée par les circuits onduleux de ce fleuve et encaissée par les escarpements neigeux du Zalongos.

Le lieu du combat était une plate-forme entourée de blocs de granit, formant une sorte de sauvage et gigantesque amphithéâtre.

Par ordre d’Ali, ses Albanais s’y groupèrent, tandis que la population du Levtochor, debout, immobile et muette, attendait avec une sorte de terreur superstitieuse l’issue de ce combat si inégal en apparence.

D’une taille moyenne, souple, alerte et vigoureuse, Ali de Tebelen avait alors trente-quatre ans. Ses grands yeux bleus, doux et fiers à la fois, étaient couronnés d’un front blanc ouvert et élevé, sur lequel se dessinaient d’étroits sourcils châtains à peine arqués. Sa barbe, d’un blond foncé, soyeuse, brillante et parfumée, entourait le bas de son visage, et mêlait ses tons dorés à la carnation pâle et délicate de ses joues, d’un contour parfait. Enfin ses lèvres, d’un rouge de corail humide, dans leur habituel et séduisant sourire, laissaient voir des dents d’un émail éblouissant, que la couleur brune des moustaches d’Ali rendait encore plus éclatant.

Le vizir n’avait gardé sur lui que son yellek, veste de velours cramoisi, richement brodée, sa jupe blanche albanaise et ses bottines de maroquin, presque cachées sous l’or qui les couvrait.

Toujours calme et dédaigneux, comme s’il avait eu la conscience de ne courir aucun danger, le vizir serra autour de sa taille la ceinture de cuir d’un de ses Palikares, garnie de fontes renfermant de lourds pistolets ; il y suspendit encore une courte hache d’armes à large fer, et prit en main un fusil, dont il dédaigna même, par calcul sans doute, d’exa­miner la pierre.

Muets et sombres, les fils de Demir-Dost, armés comme Ali, attachaient sur lui leurs regards farouches, qui trahissaient pourtant une sorte de terreur sourde et involontaire ; car la beauté, le sang-froid et l’air impérieux d’Ali de Tebelen semblaient à ces Klephtes presque surhumains. Selon le calcul du vizir, tantôt ils pensaient qu’une invisible puissance pouvait seule lui donner assez de confiance en son étoile pour oser affronter si aveuglément les périlleux hasards de ce combat inégal, tantôt ils croyaient qu’ils allaient être, quoique libres, victimes de quelque piège terrible ; qu’ils allaient pour ainsi dire combattre sur un terrain partout miné sous leurs pas… Quoique rapide et fugitive, cette impression devait laisser un germe fatal dans l’esprit des trois frères.

Néanmoins, toujours intrépides, les bras fièrement croisés sur le canon de leurs fusils, ils dressaient de toute sa hauteur leur taille herculéenne. Coiffés du fez, les tempes et le menton rasés, ils portaient, par un caprice sauvage, leurs longues et épaisses moustaches noires, nattées et rattachées derrière leur cou de taureau. Leurs figures mâles semblaient bronzées par les fatigues de la vie nomade et guerrière qu’ils menaient incessamment ; enfin leurs jambes, couleur de brique, musculeuses, cicatrisées par les ronces et à peine recouvertes d’une peau de chèvre non tannée, paraissaient plus brunes encore par le contraste de la jupe de grosse toile blanche qui, serrée autour de la taille des Albanais, couvre à peine leurs genoux.

Dans l’attente du combat, parfois les trois frères du Levtochor, frémissant d’impatience et de rage, se secouaient dans l’épaisse toison de mouton noir qui couvrait leurs robustes épaules, ainsi que les bêtes fauves frissonnent souvent dans leur pelage hérissé à l’approche d’un grand péril.

Tout à coup la voix pure et sonore d’Ali de Tebelen se fit entendre : « Heureux fils de Levtochor ! – dit-il, – heureux… heureux de périr de la main d’Ali le prédestiné !… Une dernière fois regardez vos montagnes, une dernière fois regardez vos maisons, une dernière fois regardez vos femmes… car, ainsi que cet aigle qui plane sur vos têtes… (et il ajusta un aigle que le hasard fit passer au-dessus de lui à une grande hauteur), vous allez dormir pour toujours sur la bruyère fleurie ! »

En effet, en disant ces mots, Ali de Tebelen visa l’oiseau, le coup partit, et, après deux ou trois coups d’aile convulsifs, l’aigle tomba rapidement aux pieds du vizir.

À cet acte d’adresse, dans lequel ils crurent voir un fatal présage, les trois Klephtes pâlirent… Les habitants de Levtochor, effrayés, baissèrent tristement les yeux, tandis qu’au contraire les Palikares du vizir jetèrent un cri d’admiration triomphante.

« Allons, allons, braves loups, vous êtes libres ! la plaine est à vous comme au lion, qui va montrer que son droit, c’est sa force ! » – s’écria le vizir en jetant au loin son fusil ; puis d’un bond il s’élança à une assez grande distance de ses trois adversaires. Prenant alors un de ses pistolets, il en appuya le canon sur son avant-bras gauche, et se mit à courir par bonds irréguliers et vigoureux, s’éloignant ou se rapprochant des Demir-Dost, afin de rendre par ces brusques mouvements leur point de mire plus difficile.

Ce qui devait surtout servir Ali dans cette lutte disproportionnée, c’était l’incroyable justesse de son coup d’œil et la précision surprenante de son tir, que la précipitation du galop d’un cheval ou d’une course rapide dérangeait à peine.

Ce qui devait surtout servir Ali, c’était encore, on l’a dit, l’inquiétude farouche des trois Klephtes, qui, s’attendant à chaque instant à tomber dans quelque piège invisible, sentaient leur courage se paralyser à chaque instant.

Pourtant ils se disposèrent à combattre…

Au moment où le vizir vit les trois frères se séparer pour l’envelopper et épauler leurs armes, il ajusta l’aîné, en disant tout bas : « Assistez-moi, ma mère !! »

Trois coups de feu partirent presque en même temps…

Celui d’Ali, et ceux de deux de ses adversaires.

Mais deux balles perdues sifflèrent aux oreilles du vizir, tandis que la sienne atteignit au flanc un des Klephtes, qui s’affaissa lourdement, après avoir tourné sur lui-même, levé sa tête vers le ciel et étendu ses grands bras comme s’il avait voulu embrasser le vide.

Une minute d’hésitation pouvait perdre Ali ; aussi, à peine sa victime fut-elle tombée que, par un mouvement plus rapide que la pensée, jetant son pistolet et profitant de l’indécision des Klephtes, qui, témoins de la mort de leur frère, restèrent un instant paralysés par la douleur et par la rage, le vizir d’un bond fut auprès d’eux… mais à les toucher, mais face à face, mais poitrine contre poitrine… alors là, trait d’audace inouï, croisant ses bras désarmés et jetant un regard fulgurant sur ses ennemis, il s’écria d’une voix éclatante : « Qui peut donc résister au lion ? »

Plus épouvantés, sans doute, de cette action extraordinaire que d’une attaque impétueuse, les deux Klephtes reculèrent d’abord, frappés de stupeur ; puis, revenant tout à coup à eux, ils voulurent fondre sur le vizir ; mais, ayant profité de leur trouble pour se mettre en défense, Ali, d’un coup furieux de sa lourde hache, fendit le crâne à l’un des combattants, et du revers de la même arme renversa le dernier des Demir-Dost sur les cadavres de ses frères.

Se retournant alors vers le peuple, Ali de Tebelen, avec un calme souverain, montrant ses trois victimes du bout de sa hache, s’écria :

« Je l’ai dit, un lion est plus fort que trois loups, parce qu’il est le lion ! »

Puis, cachant sous un semblant d’indifférence et de sérénité l’orgueil du triomphe et les terribles émotions qui avaient dû et devaient l’agiter encore, Ali s’écria : « Mon cheval ! »

Un esclave nègre le lui amena.

Sautant alors légèrement sur ce magnifique animal, tout resplendissant d’or, de pourpre et d’acier, le vizir, une fois en selle, par une brusque saccade, fit cabrer sa monture, et, la maintenant presque droite, la fit ainsi marcher quelques pas, fièrement dressée sur ses jarrets nerveux.

Vêtu de sa jupe blanche et de son yellek cramoisi resplendissant de broderies, la tête nue, ses longs cheveux au vent, le front menaçant, l’œil intrépide, les narines gonflées par la vue du carnage, Ali de Tebelen, si impérialement campé sur ce cheval noir aux crins flottants, qui, hennissant avec furie, battait l’air de ses jambes de devant, et se cabrait toujours d’une manière effrayante… Ali de Tebelen devait apparaître à cette population épouvantée comme un être surhumain, lorsque la fatalité vint jeter un nouveau prestige sur cette figure d’un caractère si grand et si terrible…

Le soleil, qui s’était lentement élevé à l’horizon, dépassant la cime des montagnes du Levtochor, jeta ses premiers rayons sur Ali de Tebelen, qui parut ainsi tout à coup enveloppé d’une auréole de lumière, tandis que le reste de la plate-forme et des spectateurs de cette scène restèrent dans l’ombre un moment encore.

Souriant et fier de ce hasard qu’il prit pour un heureux présage, voulant laisser le peuple sur une impression presque fatale et terminer à propos cette scène d’une si puissante influence pour l’avenir, le satrape jeta son cri de guerre, ses Palikares se levèrent en tumulte, prirent leurs armes, et le vizir disparut bientôt à leur tête par un chemin creux qui conduisait à cette esplanade.

Stupéfaite, effrayée de ce combat rapide, de ce triomphe soudain, de cet éclat, de cette brusque disparition, la population de Levtochor resta convaincue, dans sa terreur, qu’Ali de Tebelen était plus qu’un mortel, et que ce serait folie et vanité que de vouloir désormais résister à ses ordres, si arbitraires, si cruels qu’ils fussent.

Malheureusement, du Levtochor cette croyance désastreuse se propagea peu à peu dans toute l’Albanie ; de naturelles, les circonstances du combat devinrent fabuleuses ! L’imagination sombre et ardente de ces peuplades, dénaturant ces faits, vint encore augmenter de si funestes exagérations. Enfin, ce ne fut plus sous le fer et sous le plomb d’Ali que les trois Klephtes étaient tombés, mais seulement sous son regard, doué d’une puissance mortelle…

Ainsi, selon sa politique infernale, toujours heureusement servie d’ailleurs par le destin, le vizir devint bientôt dans tout l’Épire un objet de terreur muette, un fléau dévastateur sous les coups duquel tous devaient se courber sans murmure et sans espoir, parce que l’invisible main de Dieu voulait sans doute, disaient les Albanais, infliger Ali de Tebelen à l’humanité !

 

*     *     *

 

Le grand instinct militaire d’Ali, son habileté stratégique dans l’espèce de guerre de partisans que nécessitaient les localités de l’Épire et du nord de la Grèce, se développa bientôt, et surtout lors de la rupture qui éclata entre la Turquie, l’Autriche et la Russie, vers 1788, – peu de temps avant la maladie mortelle de Khamco.

Ali, arrivant au camp des Ottomans pour renforcer leur armée, se présenta au grand-vizir à la tête de quatre mille Albanais et de cinq cents cavaliers Guègues, merveilleusement armés, disciplinés et d’une bravoure redoutable. L’intrépidité, le sang-froid, les ressources de l’esprit audacieux d’Ali de Tebelen, l’influence qu’il avait sur les troupes lui assurèrent bientôt une haute position dans l’armée, et, en récompense des services qu’il avait rendus pendant la campagne, le titre de pacha, la charge de Dervendji (grand-prévôt des routes), de plus celle de gouverneur de Tricala, ville située à l’est du Pinde en Thessalie, entre Larissa et Janina, lui furent décernés par le sultan.

La présence d’Ali n’étant plus nécessaire à l’armée, il revint dans son gouvernement.

L’Épire était dans un tel état d’anarchie que les grands vassaux de l’empire ottoman, oubliant qu’ils n’étaient que feudataires de la Porte, se regardaient comme souverains presque absolus de leurs pachaliks ; aussi se faisaient-ils continuellement la guerre pour se chasser mutuellement de leurs gouvernements ; une fois maîtres de la position par la ruse ou par la force des armes, ils envoyaient un firman respectueux au sultan, firman dans lequel ils accusaient le pacha ou le bey dépossédé de trahison envers la Sublime-Porte ; demandant de plus la moitié des dépouilles du traître supposé, comme récompense de leur zèle. Ordinairement ce firman était porté au divan de Constantinople par les affidés du vizir usurpateur, qui, grâce à la corruption et à l’autre moitié des dépouilles fidèlement abandonnées au sultan, obtenaient presque toujours la confirmation du pachalik.

Ali n’agit pas autrement pour s’emparer du Sangiak de Janina. Les trésors du gouverneur de ce beylik étaient immenses. Ali, après l’avoir vaincu par la force des armes, fit une large part à l’avarice du divan de Constantinople ; le sultan toucha trois millions, et, pour prix du meurtre du pacha de Janina, qu’Ali avait représenté à la Porte comme vendu à la Russie, Ali, confirmé dans le pachalik dont il s’était emparé, fut de plus gratifié de la charge de grand-prévôt des routes de la Romélie.

Telle était la position inespérée à laquelle Ali, fils d’un obscur bey de la Toscaria, était arrivé par son courage, par son audace, par sa ruse, par les menées de sa politique aussi habile que corruptrice, et surtout, il l’a dit souvent lui-même, par cette conscience fatidique du bonheur de son étoile, qui lui faisait entreprendre avec certitude de succès les desseins les plus téméraires. Quant à son incroyable croyance en soi, il la devait aux prédictions incessantes de sa mère, qui l’avait ainsi fait, – homme et vizir, – répétait-il avec l’accent de la gratitude la plus profonde.

On comprendra donc les terribles anxiétés d’Ali de Tebelen lorsqu’il apprit la maladie de Khamco, et l’impatience féroce avec laquelle il se rendait à Tebelen pour y voir sa mère mourante.

CHAPITRE VII

L’ESCORTE

C’était le lendemain du jour où Michaël avait été enlevé si cruellement à son père et à sa mère.

Le sombre château de Tebelen s’élevait presqu’à pic sur les bords du Voïoussa. D’un aspect triste, bizarre et grandiose, cet édifice tenait à la fois de la forteresse, de la prison et du minaret ; de rares et étroites fenêtres treillissées s’ouvraient çà et là irrégulièrement sur ses murs de granit, une porte basse, recouverte d’une épaisse grille de fer, donnait seulement accès dans l’intérieur de cette habitation féodale, et deux redoutes, dont les feux se pouvaient croiser sur son unique entrée, s’élevaient à quelques pas de la poterne. Enfin, à défaut de pont, un bac, sorte de grossier caisson carré, amarré le long du fleuve, servait de communication avec son autre rive.

La tourmente continuait toujours ; la pluie tombait à torrents ; le soleil levant luttait avec peine contre d’immenses avalanches de nuages sombres et bitumineux, et jetait une lueur rougeâtre sur la crête sourcilleuse du Maïle-Dam, qui se détachait noir et désolé de cette zone de pâle lumière.

La troupe de Guègues qui, sous le commandement du Bektadji, emmenait Michaël, se trouva bientôt en face du château.

Après cette course précipitée, ces cavaliers étaient ruisselants d’eau et couverts de fange. À peu de distance derrière eux, arrivèrent Marco Ducas et sa femme, hâves, livides, les yeux rouges et secs. En vain les soldats avaient, depuis leur sortie du défilé, pressé le pas de leurs montures, en vain ils avaient menacé ces deux malheureux montagnards, et même tiré sur eux plusieurs coups de fusil. Ce père et cette mère infortunés n’avaient pas voulu quitter la trace de leur enfant, et, tantôt cachés par les escarpements des rochers, tantôt suivant l’escorte en prolongeant la crête des hauteurs, ils étaient arrivés à Tebelen presque en même temps que les Albanais.

À peine les cavaliers avaient-ils mis pied à terre, qu’un d’eux tira un coup de fusil. Aussitôt quelques Armatoles, sortant du château, démarrèrent le bac qui, hâlé sur ses deux câbles, traversa lentement le fleuve, et vint recevoir le Bektadji et sa suite.

À la poterne, celui-ci descendit de sa mule, confia Michaël à deux esclaves noirs qui se présentèrent, leur dit quelques mots tout bas, et se dirigea rapidement vers la partie du château où était située la demeure de Khamco.

Pour y arriver, il lui fallut traverser une longue galerie remplie de Palikares, tous superbement vêtus, sorte de garde d’honneur dont Ali voulait toujours voir sa mère entourée. Leurs armes étincelantes étaient suspendues aux murailles. Prêts à partir au moindre signal, les uns jouaient aux dés, ceux-ci fumaient accroupis sur un long divan de paille, d’autres dormaient étendus sur le sol, couchés sur leurs épais képés, tandis que ceux-là fourbissaient avec soin leurs sabres à fourreaux d’argent ou leurs riches pistolets incrustés de nacre. Dans une autre pièce se tenaient des devins, des magiciens, et quelques pauvres danseuses bohémiennes, brunes, maigres et effarouchées, vêtues d’étoffes de couleurs tranchantes et de clinquant terni. La veille, par un de ces caprices bizarres nés des rêves brûlants de la fièvre, Khamco mourante avait demandé à voir ces malheureuses exécuter quelques-unes de leurs danses ; mais comme elles étaient à Cormoovo, village distant de six lieues de Tebelen, aussitôt les Albanais avaient monté à cheval, et quatre heures après, les brunes filles d’Égypte, apportées en croupe par les soldats, attendaient en tremblant les ordres de Khamco, qui, profondément absorbée, ne voulut pas les voir.

Ayant traversé cette foule empressée, inquiète, non par suite de l’attachement qu’elle portait à sa farouche maîtresse, mais parce que chacun redoutait toujours de se voir l’objet de quelque sanglant caprice de la terrible mourante, le Bektadji parvint à l’entrée d’une cour dans laquelle aboutissait un long corridor orné de colonnettes de marbre, et qui conduisait à la porte extérieure de l’appartement de Khamco, gardé par des eunuques noirs.

Alors le Bektadji heurta légèrement à cette porte ; une des femmes de Khamco l’ouvrit, souleva un long pan de tapisserie, et demanda au magicien ce qu’il voulait.

« L’enfant du radja est ici… Faut-il commencer les mystères d’Éblis ?

— Pas encore, » revint bientôt dire l’esclave ; puis elle rentra dans l’intérieur de l’appartement.

C’était une vaste pièce, formant un carré long, et dont les murs, contre l’habitude orientale, étaient recouverts de tapisseries de haute lice, d’un vert sombre à feuillage, tenture qu’Ali de Tebelen avait fait venir de France pour sa mère. – Un large, bas et profond divan de brocart de Lyon, or et incarnat, régnait tout autour de cette pièce. Bien qu’il fît grand jour, d’épais rideaux voilaient l’étroite et unique fenêtre qui aurait pu éclairer l’appartement, et les bougies de quelques girandoles de cristal y jetaient seules une clarté douteuse. Une immense cheminée dont le chambranle de marbre noir se composait de deux cariatides antiques, jetait une chaleur considérable ; car son large foyer, rempli de braise rouge, semblait une fournaise ardente. Le vent d’ouest mugissait tristement dans les longues galeries extérieures du sérail, et se mêlait aux aboiements lugubres des molosses, énormes chiens de garde.

Trois personnes se trouvaient réunies dans cette vaste salle, une vieille esclave cypriote, qui de temps à autre avivait le feu, Khamco et sa fille Kaïnitza.

À demi couchée sur le divan, dans l’angle de la muraille qui avoisinait la cheminée, Khamco, enveloppée de fourrures, était assise sur son séant et regardait attentivement sa fille, qui, sans doute vaincue par les veilles et la fatigue, s’était endormie, couchée aux pieds de sa mère, en voulant les réchauffer contre sa poitrine.

Tour à tour reflétés par la lueur ardente du foyer, et par l’incertaine clarté des bougies, les traits de Khamco avaient une indéfinissable expression d’orgueil, de douleur et de désespoir.

La mère d’Ali de Tebelen avait cinquante-six ans. Autrefois si belle, sa figure portait alors la cruelle empreinte d’une vieillesse sans doute hâtée par quelque terrible infortune ; ses longs cheveux blancs tombaient en nombreuses boucles sur ses épaules ; son front décoloré, froid et uni comme du marbre, et que par bizarrerie les rides semblaient avoir respecté, était vaste, proéminent, et surplombait un orbite profond où luisaient deux grands yeux noirs brillants du sombre feu de la fièvre. Ses joues creuses étaient pâles, mais ses lèvres étaient d’un rouge vif, étrange à voir ; ses bras amaigris sortaient des grandes manches de sa pelisse de fourrure noire. Absorbée dans la contemplation de sa fille, Khamco appuyait sur une de ses mains sa tête pesante et douloureuse.

Kaïnitza, vêtue à la mode albanaise, d’une longue robe de soie bleue et d’une sorte de tunique brune brodée d’argent et de soie, serrée autour de sa taille par une écharpe de cachemire, était dans tout l’éclat de sa mâle beauté ; car elle ressemblait beaucoup à sa mère ; ses tresses brunes, dérangées pendant son sommeil, voilaient presque entièrement son visage. Assise et à demi couchée aux pieds de Khamco, sa taille extrêmement cambrée par cette position montrait ainsi ses nobles proportions.

« Ali ne vient pas… je ne verrai pas Ali, » disait Khamco à voix basse, l’œil cave, fixe et ardent.

Et elle demeura longtemps silencieuse.

« Ali ne viendra pas, – reprit-elle, – il est devant Panagia. Depuis trois mois que dure le siège de cette ville, mon fils a perdu là bien des soldats… S’il l’abandonnait aujourd’hui, tant de sang aurait été inutile… Non, non, Ali ne viendra pas ! » répéta-t-elle en se rejetant sur le divan avec un mouvement désespéré qui éveilla Kaïnitza ; celle-ci se redressa vivement et comme en sursaut ; puis revenant à elle :

« Je dormais… je crois, ma mère… Et vos pieds… sont-ils toujours glacés ?

— Ali ne viendra pas, – lui dit tristement Khamco.

— Ali… viendra, ma mère…

— Comme il tarde ! Et je le sens… la vie va s’éteindre en moi ! Mon fils ! mon fils !… ne pas revoir mon fils !

— Ali viendra… Hier, il a dû recevoir votre message ; ce soir, il sera près de vous ; rassurez-vous, ma mère.

— Mais ce siège, cette bataille, cette armée ?…

— Siège, bataille, armée, il quittera tout pour venir auprès de celle qui, dit-il, l’a fait homme et vizir.

— Oh ! il faut qu’il vienne… car je me sens mourir.

— Non, non, ma mère, vous ne mourrez pas… Le Bektadji a enlevé cette nuit un fils de radja, et il dit que maintenant son philtre sera souverain.

— Encore du sang ! – dit Khamco avec abattement.

— Mais c’est votre vie, ma mère, que ce philtre, – dit Kaïnitza étonnée des scrupules de Khamco.

— Pourquoi vivre désormais ? Ali n’est-il pas vizir ? Que je le voie seulement, et je meurs contente…

— Il faut vivre, ma mère, – dit Kaïnitza d’un air sombre et presque farouche.

— Et pourquoi ? – répéta Khamco avec exaltation. – La révélation n’est-elle pas accomplie ? ces signes mystérieux que chaque soir… au soleil couchant, je voyais briller dans les airs pendant l’enfance d’Ali, ces signes n’ont-ils pas dit vrai ?… mon fils n’est-il pas pacha de Thessalie et de Janina ?… Aussi, maintenant, mon heure est venue à moi, qui, dans mon orgueil de mère, ai toujours méprisé l’amour des hommes, parce que, lorsqu’on a eu pour fils le lionceau… puis le lion de Tebelen, on doit mépriser profondément tous les autres hommes.

— Et cela est vrai, ma mère ; – j’étais bien jeune, et je vous voyais, belle et fière, sourire dédaigneuse lorsque vous entendiez parler de l’amour que vous inspiriez aux plus redoutables capitaines de la Toscaria…

— C’est qu’Ali de Tebelen était mon fils !… » – dit Khamco avec un accent triomphal.

Kaïnitza continua, en observant attentivement les traits de Khamco, comme si elle eût calculé l’effet de chacune de ses paroles :

« Aussi pendant bien longtemps, ma mère, les chants des Armatoles n’ont été que de tristes plaintes sur les orgueilleux dédains de Khamco, la pâle veuve de Vely-Bey… Ils comparaient la hauteur de son cœur indomptable à la cime sauvage et glacée du Méjourani, dont aucun pied humain n’a foulé la neige éternelle…

— Ali de Tebelen était mon fils ! » répéta Khamco avec un air de fierté rayonnante, qui sembla donner quelque vie à ses traits déjà décomposés par l’approche de la mort.

Kaïnitza continua :

« Dans la plaine et dans la montagne, on ne prononçait le nom de la veuve de Vely-Bey qu’avec une sorte de respectueuse terreur… L’Albanais, le Palikare, le Klephte ou le Radja, du plus loin qu’ils l’apercevaient, la saluaient comme une sultane impériale.

— Et j’étais enivrée de ces respects, mon enfant, – dit Khamco, – et mon orgueil en allait aux nues… et j’aurais, s’il l’avait fallu, payé cette admiration, ces respects, de ma vie, des tortures les plus affreuses… parce que c’était à la mère d’Ali de Tebelen que tant d’hommages s’adressaient ! parce qu’en m’honorant ainsi, on honorait la mère de mon fils, parce qu’enfin choisie par le destin pour être sa mère… je me serais voulue reine, déesse… Et, crois-moi… – ajouta Khamco, redressant fièrement sa tête et rejetant sa chevelure blanche en arrière par un mouvement d’une majesté sublime, – et, crois-moi, celle à qui le destin révèle ce qu’il m’a révélé… celle à qui il a donné pour fils Ali de Tebelen, celle-là est plus qu’une mortelle !… »

Emportée par son amour filial, sauvage et farouche, Kaïnitza venait d’atteindre son but, car elle n’avait voulu exalter ainsi jusqu’au délire la fatale et superbe monomanie de sa mère qu’afin de la précipiter plus sûrement encore dans un épouvantable souvenir, abîme de honte et de dégradation, espérant que Khamco, pour assouvir sa vengeance, consentirait à l’espèce de sacrifice humain qui, suivant une abominable superstition, pouvait seul prolonger ses jours.

Répétant donc lentement les derniers mots de Khamco, Kaïnitza reprit :

« Et vous dites vrai, ma mère… celle à qui le destin a révélé ce qu’il vous a révélé… celle à qui il a donné pour fils Ali, le lion de Tebelen, Ali-Pacha de Janina… oui, oui, celle-là est plus qu’une mortelle. »

Khamco redressa de nouveau son front mourant, aussi orgueilleusement que s’il eût porté un royal diadème.

« Pourquoi faut-il donc, – reprit Kaïnitza tremblante, en songeant à l’épouvantable tourmente que ses paroles allaient soulever dans l’âme de sa mère, – pourquoi donc faut-il que le plus infâme brigand Lapés puisse venir dire en face du lion de Tebelen : Ali, toi pacha de Janina ; Ali, toi vizir de Thessalie ; toi qu’on n’aborde qu’à genoux et avec terreur ; toi qui d’un signe envoies parquer les populations du nord au sud et du sud au nord comme de vils troupeaux ; toi qui d’un signe envoies tes nuées d’Armatoles et de Palikares porter la mort, le ravage et l’incendie au sein des villes les plus puissantes ; toi plus riche qu’un roi ; toi plus brave et plus beau que le plus brave et le plus beau de tes capitaines ; toi qui possèdes plus de cinq cents femmes dans tes sérails ; toi dont le sultan enfin ne prononce le nom qu’avec inquiétude au milieu de son divan assemblé…

— Prends garde ! prends garde ! – dit tout bas Khamco, les yeux ardemment fixés sur sa fille, et pressentant sans doute la terrible chute qui allait suivre ce pompeux tableau du pouvoir d’Ali.

— Pourquoi donc faut-il enfin, ma mère, qu’un Lapés, qu’un brigand, qu’un radja, pour voir ton fils et mon frère écrasé de honte, n’ait qu’à lui dire : Ali… souviens-toi de Kardiki ! – ajouta Kaïnitza d’une voix éclatante.

À peine eut-elle prononcé ces mots, que les traits de Khamco devinrent livides, ses yeux égarés brillèrent d’un éclat infernal ; puis, passant ses mains amaigries sur son front, comme si elle se fût éveillée d’un songe horrible, elle les ferma par un mouvement de rage convulsive ; et cachant ses yeux sous ses poings crispés, elle poussa un long gémissement en se roulant sur le divan.

Kaïnitza frémit, craignant que cette violente commotion ne causât la mort de sa mère déjà si affaiblie ; mais la vivacité même des terribles souvenirs qui se soulevèrent dans l’esprit de Khamco mourante, lui donnant une force factice et fébrile, elle s’écria dans sa fureur :

« Je voulais mourir ! et j’oubliais ma vengeance !… mais… je veux vivre… vivre pour me venger ; vivre pour voir incendier la dernière maison de cette ville infâme… vivre pour voir périr son dernier habitant dans les plus effroyables tortures… Oui, oui, il faut que je vive… puisque mon fils, malgré sa puissance, ne peut encore me venger, dit-il ; puisque la dernière heure de toute cette exécrable population n’est pas encore venue… Je veux vivre pour attendre cette heure ; je veux vivre jusqu’au jour où mon terrible lion de Tebelen aura vengé sa mère… Où est le Bektadji ? Tous ses philtres sanglants, qu’il les prépare à l’instant, et d’autres encore, et sans pitié… sans pitié… car il faut que je vive !!

Tout à coup, Kaïnitza tressaillit et prêta l’oreille… – Un bruit lointain de trompettes se fit entendre… D’un saut elle fut à la fenêtre ; et, entr’ouvrant le rideau, elle s’écria :

« Ma mère ! ma mère !… c’est Ali…

— Mon fils ! ah ! je n’ai plus besoin du philtre… Je vais vivre ! » s’écria Khamco avec une exaltation impossible à rendre…

CHAPITRE VIII

LE SERMENT

« Ma mère ! oh ! ma mère !… » Tels furent les seuls mots que put prononcer Ali, au milieu de ses sanglots, en embrassant les genoux de Khamco, dont les traits, de plus en plus décomposés par les approches de la mort, annonçaient une fin prochaine.

Kaïnitza, le regard ardent et fixe, ne pleurait pas, mais elle contemplait son frère avec une sorte de joie sauvage.

Les premières ardeurs de cette entrevue apaisées, Khamco, prenant de ses deux mains affaiblies la tête d’Ali, agenouillé à ses pieds, la souleva jusqu’à elle, et examinant d’un œil inquiet et maternel cette belle physionomie exprimant alors la douleur la plus touchante et la plus profonde, – Khamco s’écria un moment radieuse : « Toujours le plus beau ! le plus brave d’entre tous !… » Puis, comme si une horrible pensée lui fût tout à coup venue à l’esprit, elle ajouta d’un air égaré : « Je meurs… je meurs… et Kardiki n’est pas en cendres… et le dernier des Kardikiotes n’a pas rendu son âme exécrable au milieu des tortures… Sois donc maudit, maudit… Ali de Tebelen.

— Mon frère… elle délire… malheur à nous… elle va mourir ! – s’écria Kaïnitza on se jetant à genoux et couvrant de baisers désespérés la main déjà humide et glacée de Khamco.

— Ma mère… ma mère… c’est moi, votre fils… c’est Ali… qui vient pour vous venger ! »

Et la voix du vizir était si douloureusement, si tendrement émue, qu’elle parut faire vibrer une dernière corde dans le cœur de la mourante.

Alors Khamco, se dressant sur son séant, resta un moment immobile comme si elle eût voulu rappeler ses souvenirs ; puis, après un dernier effort, elle dit d’une voix d’abord calme et grave, mais qui prit bientôt un caractère croissant d’exaltation :

« Ali, mon fils… c’est vous… je vous reconnais… c’est bien… vous aussi, Kaïnitza… c’est bien… mon esprit est calme maintenant : écoutez ces paroles, les dernières que mes enfants chéris doivent entendre de leur mère… Puisse la force ne pas me manquer avant d’avoir tout dit à cette heure suprême ; Ali… je dois vous apprendre ce qui cause ma mort… ce qui depuis longtemps… bien longtemps a usé ma vie.

— Vous ne mourrez pas ma mère ! – dirent à la fois Ali et Kaïnitza.

— Je vais mourir, mourir d’une mort précoce… précoce comme cette chevelure blanche qui couvre ma tête avant l’heure… Mais qui a fait ainsi blanchir mes cheveux ? Mais qui me fait ainsi mourir ? Le désespoir… un épouvantable souvenir qui, m’accablant chaque jour, a usé peu à peu toute la force de la vaillante mère du lion de Tebelen, – dit Khamco avec un dernier rayonnement d’orgueil.

— Malheur à moi ! car c’est moi qui ai voulu évoquer ce souvenir affreux, pour vous forcer à vouloir vivre afin de jouir des fruits de votre vengeance, ma mère ! – dit Kaïnitza. – Mais ce philtre… ce philtre ! Chaque minute de retard est peut-être un pas vers la tombe. Je vais chercher le Bektadji ?

— Restez ! – dit Khamco avec un accent impérieux ; – j’ai revu mon fils… et voir Ali de Tebelen, c’est assister à ma vengeance,… c’est voir l’arme infaillible qui doit bientôt immoler mes victimes.

— Qui les immolera, ma mère… par vos cheveux blanchis… par votre mortel désespoir… Je le jure ! oh ! je le jure !… mais l’heure de la vengeance ?… Hélas, je l’ignore encore. Pour l’assurer… il faut attendre !

— Qu’importe l’heure, pourvu qu’elle sonne funèbre et sanglante ! et d’ailleurs – ajouta Khamco avec un sourire farouche, chaque jour cette exécrable population ne s’augmente-t-elle pas ? Le nombre des victimes ne s’accroît-il pas ainsi à chaque génération ?… Oh ! Éblis… Éblis[18] ! fais que toutes les mères soient fécondes ! Fais que le bonheur et la prospérité de ce peuple lui fasse rêver l’âge d’or ! fais que la nature le comble de ses dons… Fais que les liens les plus chers, les plus précieux l’attachent étroitement à la vie… fais que chaque jour il s’écrie : Gloire à toi, destinée !… ma félicité est encore plus radieuse aujourd’hui qu’elle ne l’était hier !… Et puis, le jour venu, qu’il entende tout à coup ton rugissement terrible, et qu’il soit ta proie… lion de Tebelen !…

— Et vous assisterez à ce sanglant sacrifice, ô ma mère ! » reprit Ali, en remarquant avec terreur que le regard de Khamco s’égarait de nouveau.

En effet, elle parut bientôt en proie au délire précurseur de la mort ; mais, par un singulier phénomène, cette dernière surexcitation de l’agonie vint pour ainsi dire réfléchir dans l’imagination expirante de la mère du vizir le tableau fidèle du passé. Puissante réaction des sentiments qui avaient dominé toute la vie de Khamco et qui reportait encore une fois sa pensée vers un temps à la fois si glorieux et si effroyable pour elle !

Ce fut donc avec le triste et monotone accent d’une myriologie albanaise[19], et comme si elle eût dit ce chant funèbre pour sa propre tombe, qu’à voix basse et souvent entrecoupée par une sorte de modulation plaintive, Khamco, dont les paroles furent souvent incohérentes, comme l’élucubration d’une sombre folie, exhala un dernier cri d’orgueil et d’amour maternel, un dernier cri de haine et de vengeance ! Fatales révélations qu’Ali et Kaïnitza n’osèrent interrompre, et qu’ils écoutèrent avec un recueillement douloureux.

« La veuve de Vely-Bey est morte ! – dit Khamco, – morte est la veuve de Vely-Bey !… Un vautour noir[20] à la tête pelée est venu se percher sur le cyprès de sa blanche tombe, et le bec sanglant, les yeux ardents, il a dit à la morte à travers la dalle : — Est-ce par le poison, est-ce par un philtre magique que ton mari est aussi trépassé ? – Alors Khamco, la vaillante fille du bey de Konitza, entendant la voix du vautour, est devenue, quoique morte, encore plus pâle… plus pâle sous sa pierre sépulcrale, et elle a répondu à l’oiseau funèbre : — Charon[21] a emporté Vely-Bey dans sa pelisse rouge, comme il m’a emportée aussi et m’a mise ici… dans la terre. Vely-Bey de sa voix sépulcrale a dû dire à Charon, si c’est par le poison, si c’est par un philtre magique qu’il est mort… va le demander à Charon… moi, je ne peux pas te le dire, car ici, les bras croisés, sous la terre humide et sous mon dais de marbre, je ne fais que pleurer avec des larmes glacées le bel Ali mon fils, la belle Kaïnitza ma fille, que j’ai laissés là-haut… tandis qu’autrefois, sous le ciel riant et sous mon dais de soie, je les caressais si tendrement !… »

Puis la malheureuse mère, se parlant à elle-même, reprit en secouant sa tête blanchie avec une expression de tendresse désespérée qui fit éclater en sanglots Ali et sa sœur :

« Oh ! oui, autrefois… fière et heureuse mère, vous étiez Khamco de vos deux enfants ? Oh ! fière et heureuse, lorsqu’avec eux, toujours en course, vous méprisiez l’amour des hommes. En vain les Armatoles disaient : « Pour une femme il est doux de voir à ses pieds des capitaines quitter le sabre… le sabre qui tue pour la lyre qui chante… Il est doux à une femme de pouvoir dire aux capitaines : À la montagne, courez ! À la plaine, courez ! À la mer, courez ! et rapportez-moi des dépouilles. Il est doux pour une femme d’entendre le bruit des armes des capitaines qui courent en criant : Je vais… je vais ! et qui reviennent en disant : « Sultane, voici les gras troupeaux des pâtres de la plaine ; voici les tissus éclatants, les riches colliers des marchands sur mer ; voici les sabres sanglants et les mousquets fumants des Klephtes de la montagne, car ce ne sont pas des Klephtes à troupeaux et qui fuient en abandonnant leurs dépouilles ; mais des Klephtes à sabres et à mousquets qui ne donnent leurs armes qu’en mourant… » Inutiles hommages ! Khamco, l’heureuse, l’orgueilleuse mère, répondait à ces capitaines : « Il est plus doux encore pour moi de garder tout mon cœur, toute mon âme pour mon fils … Vos voix sont belles et guerrières ; mais il est plus doux pour moi d’écouter une voix mystérieuse, une voix grande comme le bruit de la tempête… grande comme les éclats de la foudre… grande comme les mugissements de la mer… qui, en songe ou en veille, me dit toujours : — Ton fils, Ali de Tebelen, sera vizir. Et les cieux, et le soleil, et les étoiles sont à mes yeux comme le corps de cette grande voix ; car le ciel dans ses nuages, le soleil dans ses rayons, les étoiles dans leur scintillement, écrivaient encore ce que disait la voix : — Ton fils, Ali de Tebelen, sera vizir.

— Sa mort approche… elle délire, – dit Ali avec accablement, en voyant une sueur froide ruisseler sur le front de sa mère.

— Ma mère… écoutez-nous… reconnaissez-nous, » s’é­cria Kaïnitza en étreignant Khamco entre ses bras avec désespoir ; mais celle-ci, l’œil brillant, toujours en proie au paroxysme de la fièvre, et usant les restes de sa vie dans ce terrible accès, continua sans paraître s’apercevoir de la présence de ses enfants :

« Et un jour, tous les capitaines des Armatoles de la Toscaria sont venus… sont venus dire à Khamco, lorsqu’elle vivait encore, la pâle veuve de Vely-Bey : Tu es vaillante, tu méprises notre amour, mais tu n’es pas à un autre amour… Comme la neige des Haliacmonts est glacée pour tous, ton cœur est glacé pour nous : aussi, fille de Konitza, nous voulons être les défenseurs de toi et du bel Ali ton fils et de la belle Kaïnitza ta fille ! Alors le cœur de Khamco a bondi d’orgueil, alors elle a remercié les capitaines, et elle leur a dit en prenant ses armes : — Marchons !!… car le bey de Kardiki, ses Lapés et ses Klephtes ont hier pillé notre pharès et massacré ses habitants !

— Ma mère… ma mère ! » s’écria le vizir avec terreur, en voyant que l’égarement de la raison de Khamco la ramenait à ce terrible épisode dont le souvenir devait la jeter dans une mortelle fureur.

Mais elle continua d’une voix saccadée, en accompagnant son récit de gestes brusques et convulsifs :

« Oh ! ce fut une belle nuit… une belle nuit sombre que la nuit qui suivit la défaite des Kardikiotes ! Tout le jour durant, on avait combattu, et le soir encore combattu… Khamco la guerrière et son fils le lionceau étaient fatigués du massacre ;… les Kardikiotes avaient fui, tous fui. Les capitaines et leurs Armatoles voulurent se reposer dans un défilé… dans un noir défilé, les soldats avaient étendu sur les rochers nus leur képé… et ils s’y étaient endormis… Khamco avait bien froid pour ses enfants, elle avait aussi froid qu’elle a froid maintenant dans la tombe. Pauvres enfants que la nuit glaçait, eux tout le jour brûlés par la chaleur ardente du soleil et du combat !… Il faisait donc bien noir… On n’entendait pas de bruit, aucun bruit… que le vent qui se plaignait dans les rameaux des cytises… Khamco, assise au creux d’un rocher, prit dans ses bras d’un côté sa fille, de l’autre son fils, et les pressa bien fort contre sa poitrine ; elle baisait leurs cheveux, comme si ses baisers eussent pu leur tenir chaud… et puis elle les enveloppait des pans de son képé, et elle les réchauffait encore de son haleine ; mais, malgré cette victoire sur les Kardikiotes, elle était malheureuse comme une mère dont les enfants ont froid… Enfin… ils s’étaient, eux aussi, endormis, la mère voulait les veiller ; mais la fatigue la surprit, l’indolente ! l’infâme ! la maudite ! La fatigue la surprit, et elle ferma les yeux… Tout à coup elle se réveilla et vit ses deux enfants prisonniers… Elle voulut se jeter sur eux… mais elle ne s’était pas aperçue qu’elle aussi était prisonnière… Les lâches Kardikiotes qui d’abord avaient fui… oh ! qui avaient tous fui… après s’étaient cachés dans le défilé, et quand ils avaient vu les braves Armatoles endormis… ils s’en étaient approchés en rampant comme des jakals, et avaient tué beaucoup d’Armatoles pendant leur sommeil, et pris les autres par traîtrise, comme ils prirent Khamco et ses deux enfants… Alors, alors ! – s’écria la mère du vizir avec un calme effrayant et d’une voix lugubre, mais de plus en plus faible et voilée… pendant qu’Ali et sa sœur, agenouillés, les mains jointes, suivaient avec terreur les signes de mort qui se manifestaient déjà sur son visage.

— Alors, – continua Khamco, – la mère et la fille, la jeune vierge de Tebelen… et la veuve de Vely-Bey, l’or­gueil­leuse femme qui ne croyait pas l’amour des hommes digne d’elle… la fille du bey de Konitza, à qui la grande voix inconnue avait dit que son fils Ali serait vizir… la femme qui pouvait lire encore ces mots dans les astres… cette femme fut, elle et sa fille, enchaînées dans une salle de la maison du bey de Kardiki. Cette maison resta ouverte à tous, à tous… Klephtes, Radjas et Lapès… et chaque jour, Klephtes, Radjas ou Lapès venaient outrager… DÉSHONORER… cette veuve et sa fille encore enfant… Sa fille !! Et puis la veuve, sa fille et son fils, chassés de Kardiki comme de vils Bohémiens, revinrent à Tebelen… »

À cet affreux souvenir, par un suprême instinct de pudeur et de honte, le visage livide et décomposé de Khamco se colora un instant d’une imperceptible rougeur… Puis, s’affaiblissant de plus en plus, elle continua de parler d’une voix mourante et entrecoupée.

« Oh ! la pauvre mère ! la pauvre mère !… qui saura jamais sa honte, et sa torture… et sa rage, elle jusqu’alors si fière… et d’elle et de sa fille, parce qu’elles étaient la mère et la sœur d’Ali ?… Oh ! comme chaque jour, chaque heure, elle a dévoré sa haine et maudit sa fureur impuissante… que le sang des Radjas qu’elle sacrifiait à la grande voix, ne pouvait éteindre… Et alors il a neigé sur les cheveux de Khamco, et elle a senti son cœur se glacer peu à peu… et puis elle a voulu revoir ses enfants, et puis elle est morte… Elle est morte ! et maintenant que Khamco est morte… qui la vengera des Kardikiotes ?… CE SERA TOI, MON FILS… ALI DE TEBELEN ! – s’écria Khamco d’une voix éclatante, en revenant à elle et en se dressant de toute sa hauteur par un dernier effort convulsif, comme si cette lueur de force et de raison lui fût revenue après ce long égarement pour exprimer encore une fois les deux sentiments qui avaient toujours dominé sa vie, – l’amour maternels la vengeance !!!

Et elle retomba morte sur le divan.

 

*     *     *

 

— Ma mère ! – dirent spontanément Ali et Kaïnitza, avec un accent qu’il est impossible de rendre, – ma mère ! vous serez vengée !!!

CHAPITRE IX

LA VENGEANCE

L’année 1812 commençait. – Depuis vingt-quatre ans, Khamco était morte ; et pourtant Kardiki, et ses mosquées de marbre, et ses brillants minarets, et ses remparts de granit, et ses tours à meurtrières étaient encore debout. Soixante-douze beys, grands vassaux de l’empire ottoman, y tenaient garnison, et le neveu du sultan, son neveu favori, les commandait.

Depuis vingt-quatre ans, Khamco était morte ; mais depuis vingt-quatre ans, chaque jour, Ali de Tebelen avait fait un pas vers Kardiki… Ignorant le danger qui les menaçait, du haut de leur citadelle, les Kardikiotes avaient vu chaque jour la domination du vizir s’étendre, s’avancer… et cerner leur territoire, comme la mer, qui gronde et qui monte, enserre peu à peu de sa ceinture perfide le rocher qu’elle envahit.

Mais pourquoi si tardive l’heure de la vengeance ? Parce que Kardiki était la capitale du pachalik du neveu favori du sultan ; parce que le jour où Ali de Tebelen aurait osé attaquer cette place, le divan eût résolu la perte du satrape ; parce que s’emparer de Kardiki, seul refuge, dernier siège du pouvoir impérial en Épire, en Épire où le vizir de Janina régnait déjà presque en roi, c’était pour Ali se déclarer indépendant et en rébellion ouverte contre son maître ; c’était enfin se faire mettre au ban de l’empire comme grand vassal révolté !

Aussi, afin d’envelopper sûrement Kardiki, Ali de Tebelen sut pendant vingt-quatre ans dissimuler ses projets. Toute sa politique tendit à isoler peu à peu ce pachalik de ses annexes, et à le cerner par l’acquisition ou l’envahis­sement progressif des districts environnants, afin de se rendre complètement maître de sa proie. Mais en s’emparant ainsi de tous les beyliks de l’Épire, en forçant leurs pachas de venir à sa cour souveraine de Janina et à se reconnaître ses feudataires, jamais la soumission du satrape envers le sultan n’avait semblé plus profonde, jamais les impôts qu’il percevait pour la Porte n’avaient été plus scrupuleusement envoyés au divan.

Frappé des ressources pécuniaires qu’il tirait de l’Épire depuis que la main toute puissante d’Ali s’était appesantie sur cette contrée, presque indifférent aux usurpations successives du pacha, le sultan s’était contenté de faire occuper par son neveu le point militaire de Kardiki, ne pénétrant pas le but des manœuvres d’Ali de Tebelen, ne prévoyant pas qu’un jour, lorsque le vizir, levant enfin le masque, attaquerait cette place, il deviendrait impossible à la Porte de la sauver ou de la secourir.

En effet, en 1812, époque à laquelle se rattache ce récit, toute communication entre Constantinople et Kardiki était devenue impossible. Ali de Tebelen se trouvait alors maître absolu des Albanies, des défilés, des frontières, maître absolu d’une armée de 15,000 hommes, maître absolu d’un revenu annuel de 12 millions, qui lui permettait de tenir une cour souveraine.

Le moment de la vengeance jurée à Khamco mourante était donc venu pour Ali.

Alors âgé de soixante-deux ans, il résidait à Janina. Invisible au fond de son sérail, il donna l’ordre et le plan de campagne, et au mois de février de la même année (mois anniversaire de la mort de Khamco), ses généraux durent marcher sur Kardiki et Argyro-Castron, cette dernière ville étant, pour ainsi dire, la clef de la première.

Marcher sur Kardiki ! la seule ville impériale des Albanies ! la ville occupée par soixante-douze beys grands vassaux de la couronne ! Kardiki résidence du neveu du sultan ! c’était un bien grand crime sans doute ; mais le vizir avait parlé, il voulait enfin venger, peut-être au péril de sa vie, l’outrage fait aux siens,… avait parlé, et on avait obéi…

Servies par leur position presque inaccessible, ces deux places se défendirent intrépidement ; mais le neveu du sultan fut tué, et leur capitulation fut forcée. Pourtant les Kardikiotes ne se rendirent que lorsque leur position fut complètement désespérée, lorsque la soif et la famine commencèrent à décimer les habitants. Ces extrémités ne s’étaient pas fait attendre ; car les fontainiers et les sapeurs de l’armée d’Ali eurent bientôt détruit les aqueducs qui conduisaient l’eau nécessaire à ces villes, bâties sur la cime des rochers, et un étroit blocus empêcha les provisions d’arriver. Néanmoins les Kardikiotes ne prévirent pas tout d’abord le sort qui les attendait ; ne regardant l’agression d’Ali que comme une conséquence de ses autres envahissements, ils pensèrent que le but du vizir était de compléter sa souveraineté par cette dernière usurpation. D’ailleurs, comment eussent-ils songé à l’outrage fait à sa mère et à sa sœur un demi-siècle avant ces événements ? La presque totalité de la génération existante n’était-elle pas étrangère à ce forfait ? Ce qui contribuait à rassurer encore cette population sur les suites de cette conquête du pacha d’Épire, c’est que, lors de la reddition de la ville, les lieutenants d’Ali avaient donné les ordres les plus sévères pour que les personnes et les propriétés fussent scrupuleusement respectées. Le traité suivant fait foi de ces dispositions pacifiques :

« Mustapha-Pacha, Selim-Bey Goka, issu de la première tribu des Guègues, et soixante-douze beys, chefs des plus illustres pharès des Skipetars, tous mahométans et grands vassaux de la couronne, se rendront librement à Janina, où ils seront traités et reçus avec les honneurs dus à leur rang. – Ils y jouiront de leurs biens, et leurs familles seront respectées. – Tous les habitants de Kardiki seront, sans exception, considérés comme les plus fidèles amis d’Ali, pacha de Janina, qui prendra la ville sous sa protection spéciale. Personne ne sera recherché ni molesté pour faits antérieurs à l’occupation…[22] »

De part et d’autre, ce traité fut solennellement juré sur le Coran, et les troupes d’Ali occupèrent tous les quartiers de la ville.

Pourtant, épouvantés de ces mesures, dont la mansuétude apparente contrastait si étrangement avec la férocité habituelle d’Ali de Tebelen, Mehemet-Bey Goka et sa femme aimèrent mieux se donner la mort que de se fier à la parole d’Ali et de se rendre à Janina. Plus confiants, les autres beys partirent sous bonne escorte pour la résidence du vizir. Leur route fut une fête perpétuelle ; dans chaque ville, d’après les ordres d’Ali, ils étaient reçus au son des instruments de musique et par les cris joyeux des populations. En arrivant à Janina, les trompettes et les timbales résonnèrent. Portant des corbeilles de fleurs, prémices du printemps, accompagnées de joueurs de lyre, des chœurs de jeunes filles rappelant les théories antiques vinrent à la rencontre des prisonniers en chantant la naïve chanson des Hirondelles.

Ali, splendidement vêtu, souriant, l’œil serein, s’avança trois pas à la rencontre des beys, embrassa tendrement les plus qualifiés, en leur disant qu’il les regarderait désormais comme étant de sa propre famille. Qu’il avait été jaloux, mais tendrement jaloux de voir Kardiki si longtemps en dehors de son gouvernement, cette ville ayant, comme les autres possessions du sultan, droit à la protection, à l’amitié du vizir. – « Mais puisque le bonheur de cette ville a voulu qu’elle vienne se ranger sous ma loi, – ajouta le satrape avec le plus séduisant sourire, – je veux la traiter désormais en enfant ingrat, mais chéri… qu’on aime, qu’on adore d’autant plus qu’on s’en est trouvé plus longtemps séparé. »

Complètement rassurés par ces semblants perfides, les beys n’hésitèrent plus à se rendre dans le château du Lac où leur étaient préparés de splendides logements… Mais, une fois entrés dans ce sombre séjour, ils y furent massacrés, et leurs corps donnés en pâture aux poissons.

Quoique cette épouvantable exécution dût déjà faire mettre Ali au ban de l’empire, il n’en pressa pas moins son départ pour Kardiki, toujours occupé par ses troupes.

La veille de ce voyage, il reçut une lettre de sa sœur Kaïnitza retirée à Liboovo, où elle avait appris la prise de la ville.

Nous l’avons dit, une sanglante fatalité semblait s’ap­pesantir sur cette famille, digne par ses forfaits d’égaler celle des Atrides. Khamco morte, Kaïnitza, pour obéir à son frère et servir sa politique, qui tendait toujours à se rapprocher de Kardiki par ses envahissements ou ses alliances, Kaïnitza avait épousé sans amour, et seulement pour servir les vues sanglantes et vengeresses de son frère, Soliman, bey de Berat, voisin et ancien allié des Kardikiotes, contre lequel Ali nourrissait depuis longtemps une haine profonde et cachée.

Ainsi agissait toujours Ali. Il commençait par s’attacher d’abord étroitement ses victimes par les liens de l’affection ou du sang, afin de pouvoir les frapper plus sûrement.

Après deux ans de mariage, Soliman, époux de Kaïnitza, fut poignardé par son frère à lui, Ismaël… et par ordre d’Ali ; Kaïnitza épousa le fratricide, qui devait à son tour périr sous les coups du satrape. Ce fut ainsi qu’Ali devint maître des possessions des deux frères ; héritage que lui abandonna sa sœur, qui participait ou du moins se prêtait à tant de crimes avec une féroce insouciance, ne voyant dans ces exécrables meurtres que le moyen d’assurer la vengeance jurée sur la tombe de Khamco.

Mais Kaïnitza, aussi impitoyable envers ses époux que Khamco l’avait été pour Vely-Bey, comme sa mère, ressentait pour ses enfants une sorte d’amour sauvage et frénétique, une sorte de tendresse de lionne qui s’exaspérait chez elle en une manie furieuse. Aussi, qu’on juge de sa rage lorsqu’elle vit périr à la fleur de leur âge les trois enfants qu’elle avait eus de ses deux mariages ! Le dernier de ses fils, Aden-Bey, était mort environ deux mois avant la prise de Kardiki.

La douleur de Kaïnitza n’eut plus de bornes, et se révéla par des marques d’une folie sauvage. Les médecins qui n’avaient pu soustraire son fils à la mort, furent empalés. Par deux fois elle se précipita dans un lac, mais elle en fut retirée à temps. Par deux fois elle voulut mettre le feu à son palais pour s’ensevelir, elle et ses femmes, sous ses décombres ; mais, renonçant à ses projets de suicide et d’incendie, elle fit mettre en pièces les glaces et les ornements de son sérail, fit peindre en noir les vitres des fenêtres, brisa à coups de marteau tous ses diamants, toutes ses pierreries, ainsi que celles qui avaient appartenu à son fils ; fit tuer tous les chevaux, égorger tous les esclaves d’Aden-Bey. Puis, vêtue d’un sac, elle ne voulut plus désormais se coucher que sur de la cendre, au milieu de son sérail dévasté…

Ce fut au milieu de ce paroxysme d’effroyable douleur qu’elle apprit la prise de Kardiki. Elle écrivit aussitôt à Ali :

« Je ne te donnerai plus le titre de vizir, ni le nom de frère, si tu ne gardes pas la foi jurée à notre mère sur ses restes inanimés. Tu dois, si tu es le fils de Khamco, tu dois détruire Kardiki, exterminer ses habitants, et remettre ses femmes et ses filles en mon pouvoir, afin d’en disposer à ma fantaisie. Qu’elles périssent toutes, je ne veux plus coucher que sur des matelas remplis de leurs cheveux. Maître absolu des Kardikiotes, n’oublie pas les outrages que nous avons reçus d’eux aux jours de notre humiliante captivité[23]. »

Le lendemain du jour où il reçut cette lettre, le 19 février 1812, Ali se mit en route. Il devait, en allant à Kardiki, s’arrêter à Liboovo pour y voir Kaïnitza. M. Pouqueville, consul de France à Janina, ayant à parler à Ali, se rendit au palais. Depuis le matin les troupes défilaient, les bagages sortaient du sérail, et les pages, armés de toutes pièces, n’attendaient plus que l’ordre de monter à cheval.

Arrivant aux appartements intérieurs du palais, le consul de France se fit annoncer. Le rideau de brocart qui cachait la porte se leva, il entra, et vit Ali-Pacha dans une attitude pensive. Ses traits étaient toujours d’une grande majesté, sa barbe blanche tombait à flots sur sa large poitrine ; coiffé d’un bonnet de velours violet, brodé d’or, le vizir portait un manteau écarlate et était chaussé de bottes de velours cramoisi. Appuyé sur sa hache d’armes, assis les jambes pendantes au bord de son sofa, il fit signe au consul de s’ap­procher, et à son divan alors assemblé de s’éloigner.

Suivant l’étiquette, le consul se plaça à sa droite ; alors Ali, semblant sortir d’un songe, attacha longtemps ses regards sur ceux de l’envoyé français, prit affectueusement une de ses mains dans les siennes, et lui dit d’une voix empreinte d’une profonde tristesse en levant au ciel ses yeux humides de larmes[24] : « Crois-moi, mon fils, oublie tes préventions contre moi ; je ne te dirai plus de m’aimer ; je veux t’y forcer en suivant un système opposé à celui que j’ai mis jusqu’ici en pratique. Ma carrière est remplie, et je vais terminer mes travaux en montrant que, si j’ai été terrible et sévère, je sais aussi respecter l’infortune et l’humanité. »

Stupéfait de ce langage si nouveau dans la bouche d’Ali, le consul hésitait à le croire, et sa physionomie trahissait ce doute, lorsque le satrape continua avec un accablement douloureux, et comme s’il eût été brisé par un remords profond : – « Hélas ! mon fils ! le passé n’est plus en mon pouvoir, j’ai versé tant de sang que son flot me suit, et je n’ose regarder derrière moi. »

À cet aveu, qui vint lui rappeler tous les forfaits d’Ali, le consul, par un mouvement d’horreur involontaire, voulut retirer sa main des mains d’Ali, mais celui-ci le regarda avec une expression si douloureusement désespérée que le Français ne repoussa pas le vizir. « Oh ! crois-moi, mon fils , – reprit Ali d’une voix vibrante d’émotion, – j’ai désiré la fortune, et je suis comblé de ses dons ; j’ai souhaité des sérails, une cour, le faste, la puissance, et j’ai tout obtenu ; si je compare la maison de mon père à ce palais brillant d’or, d’armes, de tapis précieux, je devrais être au comble du bonheur, ma grandeur éblouit le vulgaire. Tous ces Albanais prosternés à mes pieds envient l’heureux Ali de Tebelen ; mais, si on savait ce que coûtent ces pompes, je ferais pitié !… J’ai tout sacrifié à mon ambition ; je ne suis entouré que de ceux dont j’ai égorgé les familles… mais éloignons ces tristes souvenirs, mes ennemis sont en mon pouvoir ; je prétends les asservir par mes bienfaits. Je veux que Kardiki devienne la fleur de l’Albanie, et je me propose d’y passer mes vieux jours. Voilà les derniers projets que je forme… Je ne te propose pas, mon cher fils, d’être du voyage que j’entre­prends ; et, comme je serai bientôt de retour, nous descendrons à Prévésa pour y passer les premiers beaux jours du printemps. Écris, je t’en prie, ce que je viens de te dire à ton ambassadeur, car mes ennemis ne manqueraient pas de me calomnier à Constantinople, et il est bon que la vérité devance leurs dénonciations[25]. »

Cette conversation terminée, le vizir se sépara du consul et monta en voiture.

Deux jours après son départ de Janina, Ali arriva sur le territoire de Liboovo, lieu de résidence de Kaïnitza. Le vizir trouva sa sœur dans le découragement le plus sombre et le plus farouche. Il resta longtemps enfermé avec elle. On ne sut rien de leur mystérieux entretien, mais la douleur presque furieuse de Kaïnitza parut beaucoup adoucie. Les ornements du sérail furent replacés ou reconstruits à la hâte, et elle donna une fête splendide à son frère, qui le lendemain continua sa route vers Kardiki, escorté de ses palikares et de Michaël, qui, arraché par Ali au sort affreux que lui réservait le Bektadji, était devenu, sous le nom d’Anastase Vaïa, un des séides les plus féroces du vizir.

Jamais Ali n’avait été plus riant et plus gai. – La route de Liboovo à Kardiki était charmante ; on entrait dans le printemps d’Épire… les prés se couvraient d’un trèfle tendre et vert, des bancs d’anémones, de jacinthes et de narcisses embaumaient l’air… les amandiers se couvraient de leur neige odorante. La feuille tardive des grenadiers commençait à poindre, l’arbre de Judée se couronnait de pourpre. Les blanches cigognes arrivaient empressées, car mars était venu… mais non les hirondelles, mais non les huppes, mais non les cailles frileuses qui, sous le soleil ardent du tropique, attendaient avril… Pourtant, quelques rossignols impatients, abrités sous des touffes de myrtes et de lentisques, devançaient ce doux mois, et leur voix pure et solitaire soupirant déjà semblait défier les chanteurs ambulants qui, sur la lyre d’Albanie, vont dire de village en village la chanson des violettes et la chanson des hirondelles.

Le surlendemain, Ali arriva enfin à Chendrya, château-fort bâti au faîte d’un rocher et peu éloigné de la rive orientale du Celydnus, d’où l’on domine au loin, se déroulant en immense panorama, la vallée de Drynopolis, la ville de Kardiki, la sauvage entrée des noirs défilés Antigoniens, les échelles gigantesques de Moussuna et les plaines fertiles de l’Argyrine.

Dès le matin les hérauts d’armes d’Ali, vêtus de pourpre, portant des clairons à banderoles de soie, étaient montés à Kardiki pour y porter de sa part la promesse d’un pardon et d’une amnistie générale. En conséquence, le vizir mandait à tous les Kardikiotes, hommes et enfants, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’extrême vieillesse, de se rendre devant le château de Chendrya, afin d’y entendre de la bouche du vizir l’acte qui les rendait au bonheur.

Quoique le sort des beys fût encore ignoré, la férocité d’Ali et ses formes doucereuses étaient si universellement redoutées, que cette population, sans prévoir le sort qui l’attendait, reçut cet ordre avec tous les signes de la plus grande terreur. Les femmes, qui, par l’ordre du vizir, restaient à Kardiki, éclataient en sanglots, les hommes en imprécations. Plusieurs mères prirent leurs enfants dans leurs bras et se précipitèrent du haut des rochers de Kardiki dans le Celydnus. Enfin il fallut obéir, et tous les habitants mâles de la ville se rendirent dans une plaine située au pied du château de Chendrya, où se trouvait le vizir entouré de quatre mille palikares, armatoles et mirdites. Les principaux de la ville voulurent se jeter aux pieds du vizir ; mais celui-ci ne leur en laissa pas le temps, embrassa affectueusement les plus âgés, les appela les bien-aimés de son cœur, ses bons pères, leur parla de l’ancien et bon temps de l’Épire, de ces jours où lui, Ali, disputait aux plus jeunes et aux plus agiles des pharès, voisins de Tebelen, le prix de la course, de la lutte et du tir, prix que sa mère Khamco distribuait, placée derrière une fenêtre du sérail. Il leur parla encore des Klephtes renommés de ce temps-là, dont le nom portait la terreur dans la plaine ; mais de sa mère, mais de sa sœur, mais de l’outrage fait à sa famille… Ali ne dit pas un mot.

Employant enfin les charmes irrésistibles de sa séduction habituelle, le vizir rassure ces malheureux, les attendrit, calme leurs craintes, puis il les interroge avec sollicitude, s’enquiert de leurs besoins, de ceux de la ville, qu’il voulait, disait-il, voir florir plus belle qu’aucune ville d’Albanie. Il leur parle encore des routes qu’il voulait faire percer, de la reconstruction des aqueducs ; enfin, après avoir complètement abusé ses victimes, il les congédie, en les priant d’aller l’attendre dans un caravansérail voisin où il allait se rendre, afin de s’entendre avec eux pour réaliser les promesses qu’il leur a faites au sujet des embellissements de Kardiki, et de la réduction des impôts.

Ce caravansérail formait une sorte d’immense cour carrée, dans laquelle une seule porte donnait accès. – Des murs très épais s’élevaient en terrasse et l’entouraient de trois côtés. La quatrième clôture se composait du bâtiment d’habi­tation du caravansérail.

Le soir au coucher du soleil, toute la population mâle de Kardiki entra dans cet enclos. Aussitôt la porte fut fermée et solidement barricadée.

Ali descendit alors des hauteurs de Chendrya dans son magnifique palanquin, porté par ses Valaques. Arrivé au bas de la montagne, il monta dans sa calèche ornée de coussins de brocart d’or et de châles cachemire précieux. Mollement étendu dans sa voiture, couvert de pelisses, ayant ordonné à son cocher de se rendre près du caravansérail, il en fit le tour, et bien certain qu’aucun des Kardikiotes ne pouvait s’échapper, il s’arrêta tout à coup, se leva, la carabine à la main, et se tournant du côté de ses troupes, il prononça le mot vras (tue !!) en montrant le caravansérail du bout de son arme.

Mais les Albanais refusèrent nettement, par l’organe de leurs chefs, de commettre ce massacre révoltant. Ali s’étant tourné vers ses milices chrétiennes, essuya de leur part le même refus. Le vizir, toujours impassible, étouffa deux ou trois bâillements convulsifs qui étaient chez lui le symptôme d’une colère aussi terrible que contenue… sourit… et donna l’ordre meurtrier à Michaël-Anastase Vaïa, qui commandait les tochadars, sorte de milice composée des tribus les plus féroces des Guègues.

Michaël baissa la tête en signe de soumission, et à la tête des tochadars monta sur le mur, et la fusillade commença.

 

*     *     *

 

Le carnage dura jusqu’au soir.

 

*     *     *

 

Le soleil couché, il ne restait plus un Kardikiote, homme, vieillard ou enfant.

Ce que le mousquet avait épargné, la hache et le sabre l’avaient achevé.

Les femmes et les jeunes filles avaient été laissées à Kardiki. C’était la part de vengeance réclamée par Kaïnitza ; après avoir été livrées aux outrages des soldats, plus de neuf cents d’entre elles furent conduites à Liboovo.

La fille de Khamco ordonna qu’on coupât leurs chevelures, et elle en fit remplir un immense matelas de soie.

Puis, assise sur ce trophée, elle fit venir les victimes devant elle, et les faisant agenouiller, elle prononça cet arrêt répété par les crieurs publics :

« Malheur à quiconque donnera asile, des vêtements ou du pain, aux femmes, aux filles et aux enfants de Kardiki ; ma voix les condamne à errer dans les forêts, et ma volonté les voue aux bêtes fauves, dont ils doivent être la pâture quand ils seront anéantis par la faim[26]. »

 

*     *     *

 

Avant son départ de Kardiki, Ali avait ordonné de dépouiller les morts et de charger plusieurs immenses radeaux de leurs cadavres, afin que ces trains de bois, sortes de champs de carnage mouvants, entraînés par le Celydnus dans le lit du Voïoussa, traversassent ainsi presque toute l’Albanie, et que ce terrible exemple de sa vengeance glaçât d’effroi les peuplades de l’Épire depuis Tebelen jusqu’à l’Adriatique.

Voulant enfin perpétuer le souvenir de cette effroyable vengeance, Ali avait fait élever une table de marbre noir au milieu de la cour du caravansérail de Chendrya, marbre sur lequel l’inscription suivante se lit encore de nos jours :

 

DE LA PART DU TRÈS FORMIDABLE ALI-PACHA

À SES VOISINS.

MOI, VIZIR, ALI-PACHA,

QUAND JE ME RAPPELLE LE GRAND MASSACRE ARRIVÉ ICI,

JE SUIS AFFLIGÉ.

 

QU’UNE PAREILLE CATASTROPHE

NE PUISSE JAMAIS SE RENOUVELER !!!

 

JE RECOMMANDE POUR CELA À MES VOISINS

DE NE JAMAIS OFFENSER MA FAMILLE,

ET D’ÊTRE SOUMIS À MES VOLONTÉS

S’ILS VEULENT VIVRE HEUREUX.

 

CEUX QUI OBÉIRONT

ET ME SERONT AFFECTIONNÉS,

PEUVENT COMPTER QU’ILS VIVRONT EN PAIX.

 

CETTE EXTERMINATION DES KARDIKIOTES

A EU LIEU EN 1812, LE 15 MARS,

JOUR DE VENDREDI,

APRÈS LA TROISIÈME HEURE DU JOUR,

LE SOLEIL ÉTANT AU MOMENT DE SE COUCHER.[27]

 


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[1] Chrétiens.

[2] Une des plus grandes chaînes de montagnes de l’Épire.

[3] Médecin.

[4] Terme de mépris employé par les Albanais.

[5] Les Guègues étaient une des tribus les plus féroces de la Haute-Albanie.

[6] Képé, sorte de large casaque à longues manches et à capuchon, faite de poil de chèvre.

[7] Le diable.

[8] Surnom d’Ali-Pacha.

[9] Proverbe grec appliqué aux Turcs.

[10] Les voleurs.

[11] D’infidèle.

[12] Terme de mépris employé par les Turcs envers les chrétiens.

[13] Fauriel, Chants populaires de la Grèce, la Leçon de Nanos, chanson klephte.

[14] Milice de gens d’armes destinés à protéger la tranquillité du pays.

[15] Ali-Pacha se servait toujours de voitures allemandes pour ses voyages.

[16] Nom familier donné à Emineh par Ali.

[17] Proverbe épirote.

[18] Le démon.

[19] Chants funèbres destinés à raconter la vie de ceux qui ne sont plus.

[20] Cette fable des oiseaux parlants se trouve très fréquemment dans les chants populaires de la Grèce moderne. Exemples :

« Du haut des montagnes à triple cime un épervier a parlé, etc. » (Chanson nuptiale, Fauriel).

« Un petit oiseau est sorti du milieu de Valtos ; nuit et jour il va, nuit et jour il dit : Mon Dieu, où trouverai-je les Klephtes de Georgo-Thomos. » (Id., Chants populaires de la Grèce moderne, t. II, p. 355 et 321 » ; Fauriel).

[21] La mort. – Superstition grecque.

[22] Pouqueville.

[23] Lettre textuellement citée dans Pouqueville.

[24] Cette conversation est aussi textuellement rapportée par M. Pouqueville.

[25] Pouqueville, régénération de la Grèce, vol. I, p. 407.

[26] Pouqueville, régénération de la Grèce, vol. I, p. 419.

[27] M. Pouqueville a transcrit fidèlement cette inscription tracée sur la pierre originale dans les trois idiomes : turc, grec et albanais, afin sans doute de pouvoir être lue par tous.