Eugène Sue

 

 

 

LE JUIF ERRANT

 

 

 

Tome I

 

 

 

(1844 – 1845)

 

 

 

 

 

 

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Table des matières

 

Eugène Sue vu par Alexandre Dumas

L’enfant.

Le jeune homme.

L’homme.

Prologue Les deux mondes

Première partie L’auberge du Faucon blanc

I. Morok.

II. Le voyageur.

III. L’arrivée.

IV. Morok et Dagobert.

V. Rose et Blanche.

VI. Les confidences.

VII. Le voyageur.

VIII. Fragments du journal du général Simon.

IX. Les cages.

X. La surprise.

XI. Jovial et la Mort.

XII. Le bourgmestre.

XIII. Le jugement.

XIV. La décision.

Deuxième partie La rue du Milieu-des-Ursins

I. Les messagers.

II. Les ordres.

Épilogue.

Troisième partie Les étrangleurs

I. L’ajoupa.

II. Le tatouage.

III. Le contrebandier.

IV. M. Josué Van Daël.

V. Les ruines de Tchandi.

VI. L’embuscade.

Quatrième partie Le château de Cardoville

I. M. Rodin.

II. La tempête.

III. Les naufragés.

IV. Le départ pour Paris.

Cinquième partie La rue Brise-Miche

I. La femme de Dagobert.

II. La sœur de la Reine Bacchanal.

III. Agricol Baudoin.

IV. Le retour.

V. Agricol et la Mayeux.

VI. Le réveil.

Sixième partie L’hôtel Saint-Dizier

I. Le pavillon.

II. La toilette d’Adrienne.

III. L’entretien.

IV. Une jésuitesse.

V. Le complot.

VI. Les ennemis d’Adrienne.

VII. L’escarmouche.

VIII. La révolte.

IX. La trahison.

X. Le piège.

Septième partie Un Jésuite de robe courte

I. Un faux ami.

II. Le cabinet du ministre.

III. La visite.

Huitième partie Le confesseur

I. Pressentiments.

II. La lettre.

III. Le confessionnal.

IV. Monsieur et Rabat-joie.

V. Les apparences.

VI. Le couvent.

VII. L’influence d’un confesseur.

VIII. L’interrogatoire.

Neuvième partie La reine Bacchanal

I. La mascarade.

II. Les contrastes.

III. Le réveille-matin.

IV. Les adieux.

Dixième partie Le couvent

I. Florine.

II. La mère Sainte-Perpétue.

III. La tentation.

IV. La Mayeux et mademoiselle de Cardoville.

V. Les rencontres.

VI. Le rendez-vous.

VII. Découvertes.

VIII. Le code pénal.

IX. Escalade et effraction.

X. La veille d’un grand jour.

XI. L’étrangleur.

XII. Les deux frères de la bonne œuvre.

Onzième partie Le 13 février

I. La maison de la rue Saint-François.

II. Doit et avoir.

III. L’héritier.

IV. Rupture.

V. Le retour.

VI. Le salon rouge.

VII. Le testament.

VIII. Le dernier coup de midi.

IX. La donation entre vifs.

X. Un bon génie.

XI. Les premiers sont les derniers, les derniers sont les premiers.

 

Eugène Sue vu par Alexandre Dumas


 

La mort est en fête ! Elle frappe à coups redoublés dans nos rangs : après Alfred de Musset, c’était l’auteur de Frétillon et du Dieu des bonnes gens ; après Béranger, c’est l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris !

 

Quel malheur invisible et inconnu pèse donc sur la France, qu’elle laisse tomber de pareilles larmes dans le gouffre de l’éternité ?

 

Ce que nous avons perdu depuis dix ans suffirait à enrichir la littérature d’un peuple : Frédéric Soulié, Chateaubriand, Balzac, Gérard de Nerval, Augustin Thierry, Mme de Girardin, Alfred de Musset, Béranger, Eugène Sue !

 

Le dernier fut le plus à plaindre de tous ; lui mourut deux fois : l’exil est une première mort.

 

À nous de raconter cette vie de luttes, de jeunesse folle et de sombre âge mur ; à nous de montrer l’homme comme il fut aux différentes périodes de sa vie.

 

Allons, plume et cœur, à l’œuvre !

 

Nous diviserons la vie d’Eugène Sue en trois phases, et nous laisserons à chacune d’elles le caractère qu’elle a eu.

 

L’enfant insoucieux et gai.

Le jeune homme inquiet et douteur.

L’homme désenchanté et triste.

L’enfant.

À vingt kilomètres de Grasse, existe un petit port de mer qu’on appelle La Calle ; c’est le berceau de la famille Sue, célèbre à la fois dans la science et dans les lettres.

 

La Calle est encore peuplée des membres de cette famille, qui composent à eux seuls, peut-être, la moitié de la population.

 

C’est de là que, vers la fin du règne de Louis XV, partit un jeune étudiant aventureux qui vint s’établir médecin à Paris.

 

Ayant réussi, il appela ses neveux dans la capitale, où deux d’entre eux se distinguèrent particulièrement.

 

C’étaient Pierre Sue, qui devint professeur de médecine légale et bibliothécaire de l’école : celui-là a laissé des œuvres de haute science ; Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de la Charité, professeur à l’École de médecine, professeur d’anatomie à l’École des beaux-arts, chirurgien du roi Louis XVI.

 

Ce dernier eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place des Beaux-Arts, dont il hérita de son père, devint médecin en chef de la garde impériale, et, plus tard, médecin en chef de la maison militaire du roi.

 

Ce fut le père d’Eugène Sue.

 

Et, ici, constatons un fait : c’est que Jean Sue, père d’Eugène Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, affirma à l’Assemblée nationale que les guillotinés en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou. Jean-Joseph Sue, au contraire, soutint la persistance de la douleur au-delà de la séparation de la tête, et il défendit son opinion par des arguments qui prouvaient sa science profonde de l’anatomie, et par des exemples pris, les uns chez des médecins allemands, les autres sur la nature.

 

On a dit dernièrement, à propos de la mort d’Eugène Sue, qu’il était né en 1801.

 

Il me dit un jour, à moi, qu’il était né le 1er janvier 1803, et nous calculâmes qu’il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de plus que Victor Hugo.

 

Il eut pour parrain le prince Eugène, pour marraine, l’impératrice Joséphine ; de là son prénom d’Eugène.

 

Il fut nourri par une chèvre et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice.

 

Il fit, ou plutôt ne fit pas ses études au collège Bourbon ; car, ainsi que tous les hommes qui doivent conquérir dans les lettres un nom original et une position éminente, Eugène Sue fut un exécrable écolier.

 

Son père, médecin de dames surtout, faisait un cours d’histoire naturelle à l’usage des gens du monde ; il s’était remarié trois fois, et était riche de deux millions, à peu près.

 

Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui était située alors derrière la Madeleine.

 

Tout ce quartier était occupé par des chantiers ; le terrain n’y valait pas le dixième de ce qu’il vaut aujourd’hui. M. Sue y possédait une belle maison, avec un magnifique jardin.

 

Dans la même maison que M. Sue, demeurait sa sœur, mère de Ferdinand Langlé, qui, en collaboration avec Villeneuve, a fait, de 1822 à 1830, une cinquantaine de vaudevilles.

 

En 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collège Bourbon, c’est-à-dire que Ferdinand y allait, et que le futur auteur de Mathilde était censé y aller.

 

Eugène avait un répétiteur à domicile. J’ai encore connu ce brave homme : c’était un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui, étant entré pour faire répéter Eugène Sue, et tenant à gagner honnêtement son argent, n’hésitait pas à soutenir des luttes corps à corps avec son élève, qui avait la tête de plus que lui.

 

Ordinairement, lorsqu’une de ces luttes menaçait, Eugène Sue prenait la fuite, mais, comme Horace, pour être poursuivi et vaincre son vainqueur.

 

Le père Delteil – c’est ainsi que se nommait le digne répétiteur – se laissait constamment prendre à cette manœuvre stratégique, si simple qu’elle fût.

 

Eugène fuyait au jardin, le répétiteur l’y suivait ; mais, arrivé là, l’écolier rebelle se trouvait à la fois au milieu d’un arsenal d’armes offensives et défensives.

 

Les armes défensives, c’étaient les plates-bandes du jardin botanique, le labyrinthe, dans lequel il se réfugiait, et où le père Delteil n’osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds les plantes rares, que l’écolier fugitif écrasait impitoyablement et à pleine semelle ; les armes offensives, c’étaient les échalas portant sur des étiquettes les noms scientifiques des plantes, échalas qu’Eugène Sue, comme le fils de Thésée, convertissait en javelots pour pousser au monstre, et qu’il lui lançait avec une adresse qui eût fait honneur à Castor et à Pollux, les deux plus habiles lanceurs de javelots de l’Antiquité, avant que Racine eût inventé Hippolyte.

 

Oh ! ne nous reprochez pas la gaieté qui s’étendra sur cette première phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrère sans être notre rival. C’est le rayon de soleil auquel a droit toute jeunesse qui n’est point maudite du Seigneur. La fin de la vie sera assez triste, allez ! assez sombre, assez orageuse !

 

Suivons donc l’enfant dans son jardin, nous retrouverons l’homme dans son désert.

 

Quand il fut démontré au père d’Eugène Sue que la vocation de son fils était de lancer le javelot et non d’expliquer Horace et Virgile, il le tira du collège et le fit entrer, comme chirurgien sous-aide, à l’hôpital de la Maison du roi, dont il était chirurgien en chef, et qui était situé rue Blanche.

 

Eugène Sue y retrouva son cousin Ferdinand Langlé et le futur docteur Louis Véron, qui devait aussi abandonner la médecine, non pour faire, mais pour faire faire de la littérature.

 

Nous avons dit qu’Eugène Sue avait beaucoup du caractère de sa nourrice la chèvre. C’était, en effet, et nous l’avons encore connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prêt à faire quelque méchant tour, même à son père, et, disons plus, surtout à son père, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement.

 

Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse !

 

Le docteur Sue occupait ses élèves à lui préparer son cours d’histoire naturelle ; la préparation se faisait dans un magnifique cabinet d’anatomie qu’il a laissé par testament aux Beaux-Arts. Ce cabinet, entre autres curiosités, contenait le cerveau de Mirabeau, conservé dans un bocal.

 

Les préparateurs en titre étaient Eugène Sue, Ferdinand Langlé et un de leurs amis nommé Delattre, qui fut, depuis, et est probablement encore docteur médecin ; les préparateurs amateurs étaient un nommé Achille Petit et un vieil et spirituel ami à nous, James Rousseau.

 

Les séances de préparation étaient assez tristes, d’autant plus tristes que l’on avait devant soi, à portée de la main, deux armoires pleines de vins près desquels le nectar des dieux n’était que de la blanquette de Limoux.

 

Ces vins étaient des cadeaux qu’après l’invasion de 1815, les souverains alliés avaient faits au docteur Sue. Il y avait des vins de tokai donnés par l’empereur d’Autriche ; des vins du Rhin donnés par le roi de Prusse, du johannisberg donné par M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin d’Alicante, données par Mme de Morville, et qui portaient la date respectable, mieux que respectable, vénérable de 1750.

 

On avait essayé de tous les moyens pour ouvrir les armoires : les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force.

 

On désespérait de faire jamais connaissance avec l’alicante de Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l’empereur d’Autriche, autrement que par les échantillons que, dans ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu’un jour, en fouillant dans un squelette, Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.

 

C’étaient les clefs des armoires !

 

Dès le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de tokai au cachet impérial, et on la vida jusqu’à la dernière goutte ; puis on fit disparaître la bouteille.

 

Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg ; le surlendemain, celui du liebfraumilch ; le jour suivant, de l’alicante.

 

On en fit autant de ces trois bouteilles que de la première.

 

Mais James Rousseau, qui était l’aîné et qui, par conséquent, avait une science du monde supérieure à celle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la société, James Rousseau fit judicieusement observer qu’au train dont on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l’œil du docteur Sue plongerait dans ce gouffre et qu’il y trouverait la vérité.

 

Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d’une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistement et de la remettre à sa place.

 

Ferdinand Langlé appuya la proposition et, en sa qualité de vaudevilliste, y ajouta un amendement ; c’était de procéder à l’ouverture de l’armoire à la manière antique, c’est-à-dire avec accompagnement de chœurs.

 

Les deux propositions passèrent à l’unanimité.

 

Le même jour, l’armoire fut ouverte sur ce chœur, imité de La Leçon de botanique.

 

Le coryphée chantait :

 

Que l’amour et la botanique

N’occupent pas tous nos instants ;

Il faut aussi que l’on s’applique

À boire le vin des parents.

 

Puis le chœur reprenait :

 

Buvons le vin des grands-parents !

 

Et l’on joignait l’exemple au précepte. Une fois lancés sur la voie de la poésie, les préparateurs composèrent un second chœur pour le travail. Ce travail consistait particulièrement à empailler de magnifiques oiseaux que l’on recevait des quatre parties du monde. Voici le chœur des travailleurs :

 

Goûtons le sort que le ciel nous destine ;

Reposons-nous sur le sein des oiseaux ;

Mêlons le camphre à la térébenthine,

Et par le vin égayons nos travaux.

 

Sur quoi, on buvait une gorgée de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais à moitié vide.

 

Il s’agissait de suivre l’ordonnance de James Rousseau et de la remplir.

 

C’était l’affaire du comité de chimie, composé de Ferdinand Langlé, d’Eugène Sue et de Delattre ; plus tard, Romieu y fut adjoint.

 

Le comité de chimie faisait un affreux mélange de réglisse et de caramel, remplaçait le vin bu par ce mélange improvisé, rebouchait la bouteille aussi proprement que possible et la remettait à sa place.

 

Quand c’était du vin blanc, on clarifiait la préparation avec des blancs d’œufs battus.

 

Mais parfois la punition retombait sur les coupables.

 

De temps en temps, M. Sue donnait de grands et magnifiques dîners ; au dessert, on buvait tantôt l’alicante de Mme de Morville, tantôt le tokai de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, tantôt le johannisberg de M. de Metternich, tantôt le liebfraumilch du roi de Prusse.

 

Tout allait à merveille si l’on tombait sur une bouteille vierge ; mais plus on allait en avant, plus les virginités fondaient aux mains des travailleurs.

 

Il arriva que l’on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles revues et corrigées par le comité de chimie.

 

Alors il fallait avaler le breuvage.

 

Le docteur Sue goûtait de son vin, faisait une légère grimace et disait :

 

– Il est bon, mais il demande à être bu.

 

Et c’était une si grande vérité, et le vin demandait si bien à être bu, que, le lendemain, on recommençait à le boire. Tout cela devait finir par une catastrophe, et, en effet, tout cela finit ainsi. Un jour que l’on savait le docteur Sue à sa maison de campagne de Bouqueval, d’où l’on comptait bien qu’il ne reviendrait pas de la journée, on s’était, à force de séductions sur la cuisinière et les domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dîner sur l’herbe.

 

Tous les empailleurs, comité de chimie compris, étaient là, couchés sur le gazon, couronnés de roses, comme les convives de la vie inimitable de Cléopâtre, buvant à plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutôt l’ayant bu, quand, tout à coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s’ouvrit et le commandeur apparut. Le commandeur, c’était le docteur Sue. Chacun, à cette vue, s’enfuit et se cache. Rousseau seul, plus gris que les autres, ou plus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s’avançant vers le docteur :

 

– Ah ! mon bon monsieur Sue, dit-il en lui présentant le moins plein des deux verres, voilà de fameux tokai ! À la santé de l’empereur d’Autriche !

 

On devine la colère dans laquelle entra le docteur, en retrouvant sur le gazon le cadavre d’une bouteille de tokai, les cadavres de deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d’alicante. On avait bu l’alicante à l’ordinaire.

 

Les mots de vol, d’effraction, de procureur du roi, de police correctionnelle, grondèrent dans l’air comme gronde la foudre dans un nuage de tempête.

 

La terreur des coupables fut profonde.

 

Delattre connaissait un puits desséché aux environs de Clermont ; il proposait de s’y réfugier.

 

Huit jours après, Eugène Sue partait comme sous-aide pour faire la campagne d’Espagne de 1823.

 

Il avait vingt ans accomplis.

 

La ligne imperceptible qui sépare l’adolescent du jeune homme était franchie. C’est au jeune homme que nous allons avoir affaire.

 

Le jeune homme.

Eugène Sue fit la campagne, resta un an à Cadix, et ne revint à Paris que vers le milieu de 1824.

 

Le feu du Trocadéro lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches ; il était parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.

 

Cette croissance capillaire, qui faisait d’Eugène Sue un très beau garçon, flatta probablement l’amour-propre du docteur Sue, mais ne relâcha en rien les cordons de sa bourse.

 

Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugène Sue.

 

À cette époque, où ma vocation était déjà décidée, il n’avait, lui, aucune idée littéraire.

 

Desforges, qui avait une petite fortune à lui, Ferdinand Langlé, que sa mère adorait, étaient les deux Crassus de la société. Quelquefois, comme faisait Crassus à César, ils prêtaient non pas vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais quarante, et même jusqu’à cent francs aux plus nécessiteux.

 

Outre sa bourse, Ferdinand Langlé mettait à la disposition de ceux des membres de la société qui n’étaient jamais sûrs ni d’un lit, ni d’un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l’en-cas que sa mère, pleine d’attentions pour lui, faisait préparer tous les soirs.

 

Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprême de quelque membre de la société qui avait mal dîné, ou même qui n’avait pas dîné du tout !

 

Ferdinand Langlé, notre aîné, grand garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, auteur d’une douzaine de vaudevilles, amant d’une actrice du Gymnase nommée Fleuriet, charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette époque, empoisonnée, dit-on, par un empoisonneur célèbre ; Ferdinand Langlé rentrait rarement chez lui. Mais, comme le domestique, complètement dans nos intérêts, affirmait à Mme Langlé que Ferdinand vivait avec la régularité d’une religieuse, la bonne mère avait le soin de faire mettre tous les soirs l’en-cas sur la table de nuit.

 

Le domestique mettait donc l’en-cas sur la table de nuit, et la clef de la petite porte de la rue à un endroit convenu.

 

Un attardé se trouvait-il sans asile, il se dirigeait vers la rue du Rempart, allongeait la main dans un trou de la muraille, y trouvait la clef, ouvrait la porte, remettait religieusement la clef à sa place, tirait la porte derrière lui, allumait la bougie, s’il était le premier, mangeait, buvait et se couchait dans le lit.

 

Si un second suivait le premier, il trouvait la clef au même endroit, pénétrait de la même façon, mangeait le reste du poulet, buvait le reste du vin, levait la couverture à son tour et se fourrait dessous.

 

Si un troisième suivait le second, même jeu pour la clef, même jeu pour la porte ; seulement, celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni vin, ni place dans le lit : il mangeait le reste du pain, buvait un verre d’eau et s’étendait sur le canapé.

 

Si le nombre grossissait outre mesure, les derniers venus tiraient un matelas du lit et couchaient par terre.

 

Une nuit, Rousseau arriva le dernier ; la lumière était éteinte : il compta à tâtons quatorze jambes !

 

Cela dura quatre ou cinq ans, sans que le docteur Sue se doutât le moins du monde que sa maison était un caravansérail dans lequel l’hospitalité était pratiquée gratis et sur une grande échelle.

 

Au milieu de cette vie de bohème, Eugène fut pris tout à coup de la fantaisie d’avoir un groom, un cheval et un cabriolet, Or, comme son père lui tenait de plus en plus la dragée haute, il lui fallut, pour pouvoir satisfaire ce caprice, recourir aux expédients.

 

Il fut mis en rapport avec deux honnêtes capitalistes qui vendaient des souricières et des contrebasses aux jeunes gens qui se sentaient la vocation du commerce…

 

On les nommait MM. Ermingot et Godefroy.

 

J’ignore si ces messieurs vivent encore et font le même métier ; mais, ma foi, à tout hasard, nous citons les noms, espérant qu’on ne prendra pas les lignes que nous écrivons pour une réclame.

 

MM. Ermingot et Godefroy allèrent aux informations ; ils surent qu’Eugène Sue devait hériter d’une centaine de mille francs de son grand-père maternel et de quatre à cinq cent mille francs de son père. Ils comprirent qu’ils pouvaient se risquer.

 

Ils parlèrent de vins qu’ils avaient à vendre dans d’excellentes conditions et sur lesquels il y avait à gagner cent pour cent ! Eugène Sue répondit qu’il lui serait agréable d’en acheter pour une certaine somme.

 

Il reçut, en conséquence, une invitation à déjeuner à Bercy pour lui et un de ses amis.

 

Il jeta les yeux sur Desforges ; Desforges passait pour l’homme rangé de la société, et le docteur Sue avait la plus grande confiance en lui.

 

On était attendu aux Gros-Marronniers.

 

Le déjeuner fut splendide ; on fit goûter aux deux jeunes gens les vins dont ils venaient faire l’acquisition, et Eugène Sue, sur lequel s’opérait particulièrement la séduction, en fut si content, qu’il en acheta, séance tenante, pour quinze mille francs, que, séance tenante toujours, il régla en lettres de change.

 

Le vin fut déposé dans une maison tierce, avec faculté pour Eugène Sue de le faire goûter, de le vendre et de faire dessus tels bénéfices qu’il lui conviendrait.

 

Huit jours après, Eugène Sue revendait à un compère de la maison Ermingot et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents francs payés comptant.

 

On perdait treize mille cinq cents francs sur la spéculation, mais on avait quinze cents francs d’argent frais. C’était de quoi réaliser l’ambition qui, depuis un an, empêchait les deux amis de dormir : un groom, un cheval et un cabriolet.

 

Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir, avec quinze cents francs, un groom, un cheval et un cabriolet ?

 

C’est inouï, le crédit que donnent quinze cents francs d’argent comptant, surtout quand on est fils de famille et que l’on peut s’adresser aux fournisseurs de son père.

 

On acheta le cabriolet chez Sailer, carrossier du docteur, et l’on donna cinq cents francs à compte ; on acheta le cheval chez Kunsmann, où l’on prenait des leçons d’équitation, et l’on donna cinq cents francs à compte. On restait à la tête de cinq cents francs : on engagea un groom que l’on habilla de la tête aux pieds ; ce n’était pas ruineux, on avait crédit chez le tailleur, le bottier et le chapelier.

 

On était arrivé à ce magnifique résultat, au commencement de l’hiver de 1823 à 1824.

 

Le cabriolet dura tout l’hiver.

 

Au printemps, on résolut de monter un peu à cheval pour saluer les premières feuilles.

 

Un matin ; on partit ; Eugène Sue et Desforges, à cheval, étaient suivis de leur groom, à cheval comme eux.

 

À moitié chemin des Champs-Élysées, comme on était en train de distribuer des saluts aux hommes et des sourires aux femmes, un cacolet vert s’arrête, une tête sort par la portière et examine avec stupéfaction les deux élégants.

 

La tête était celle du docteur Sue, le cacolet vert était ce que l’on appelait dans la famille la voiture aux trois lanternes. C’était une voiture basse inventée par le docteur Sue, et de laquelle on descendait sans marchepied : l’aïeule de tous nos petits coupés d’aujourd’hui.

 

Cette tête frappa les deux jeunes gens comme eût fait celle de Méduse ; seulement, au lieu de les pétrifier, elle leur donna des ailes ; ils partirent au galop.

 

Par malheur, il fallait rentrer ; on ne rentra que le surlendemain, c’est vrai, mais on rentra.

 

La justice veillait à la porte sous les traits du docteur Sue ; il fallut tout avouer, et ce fut même un bonheur que l’on avouât tout. La maison Ermingot et Godefroy commençait de montrer les dents sous la forme de papier timbré.

 

L’homme d’affaires du docteur Sue fut chargé d’entrer en arrangement avec MM. Ermingot et Godefroy ; ces messieurs, au reste, venaient d’avoir un petit désagrément en police correctionnelle, ce qui les rendit tout à fait coulants.

 

Moyennant deux mille francs, ils rendirent les lettres de change et donnèrent quittance générale.

 

Sur quoi, Eugène Sue s’engagea à rejoindre son poste à l’hôpital militaire de Toulon.

 

Desforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par l’enquête qu’il avait trempé jusqu’au cou dans l’affaire Ermingot et Godefroy, et il fut mis à l’index ; ce qui le détermina – facilité toujours par sa fortune personnelle – à suivre Eugène Sue à Toulon.

 

Damon n’eût pas donné une plus grande preuve de dévouement à Pythias.

 

On passa la dernière nuit ensemble : de Leuven, Adam, Desforges, Romieu, Croissy, Millaud, un cousin d’Eugène Sue, charmant garçon qui est allé mourir depuis en Amérique, Mira, le fils du célèbre Brunet, dont un duel fatal illustra depuis l’adresse.

 

Au moment du départ, l’enthousiasme fut tel, que Romieu et Mira résolurent d’escorter la diligence.

 

Eugène Sue et Desforges étaient dans le coupé ; Romieu et Mira galopaient aux deux portières.

 

Romieu galopa jusqu’à Fontainebleau ; là, il lui fallut absolument descendre de cheval.

 

Mira, s’entêtant, fit trois lieues de plus puis force lui fut de s’arrêter à son tour.

 

La diligence continua majestueusement son chemin, laissant les blessés en route.

 

On arriva le cinquième jour à Toulon.

 

Le premier soin des exilés fut d’écrire, pour avoir des nouvelles de leurs amis.

 

Romieu avait été ramené dans la capitale sur une civière.

 

Mira avait préféré attendre sa convalescence là où il était, et, quinze jours après, rentrait à Paris en voiture.

 

On s’installa à Toulon et l’on commença de faire les beaux avec les restes de la splendeur parisienne. Ces restes de splendeur, un peu fanés, étaient du luxe à Toulon.

 

Les Toulonnais ne tardèrent pas à regarder les nouveaux venus d’un mauvais œil ; ils appelaient Eugène Sue, le Beau Sue. Les Toulonnais faisaient un calembour auquel l’orthographe manquait, mais qui se rachetait par la consonance.

 

Le calembour eut d’autant plus de succès là-bas, qu’Eugène Sue, très beau garçon, du reste, nous l’avons dit déjà, avait la tête un peu dans les épaules.

 

Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les muscadins au théâtre, et que l’on s’aperçut qu’ils y venaient particulièrement pour lorgner la première amoureuse, Mlle Florival.

 

C’était presque s’attaquer aux autorités : le sous-préfet protégeait la première amoureuse.

 

Les deux Parisiens s’entêtèrent et demandèrent leurs entrées dans les coulisses. Desforges faisait valoir sa qualité d’auteur dramatique ; il avait eu deux ou trois vaudevilles joués à Paris.

 

Eugène Sue était vierge de toute espèce de littérature et ne donnait aucun signe de vocation pour la carrière d’homme de lettres ; il était plutôt peintre. Gamin, il avait couru les ateliers, dessinait, croquait, brossait.

 

Il y a sept ou huit ans à peine, que je voyais encore, dans une des anciennes rues qui longeaient la Madeleine, un cheval qu’il avait dessiné sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau à cirer les bottes.

 

Le cheval s’est écroulé avec la rue.

 

La porte des coulisses restait donc impitoyablement fermée ; ce qui donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les Parisiens.

 

Par bonheur, Louis XVIII était mort le 15 septembre 1824, et Charles X avait eu l’idée de se faire sacrer ; la cérémonie devait avoir lieu dans la cathédrale de Reims, le 26 mai 1825.

 

Maintenant, comment la mort du roi Louis XVIII à Paris, comment le sacre du roi Charles X à Reims pouvaient-ils faire ouvrir les portes du théâtre de Toulon à Desforges et à Eugène Sue ?

 

Voici.

 

Desforges proposa à Eugène Sue de faire, sur le sacre, ce que l’on appelait, à cette époque, un à-propos. Eugène Sue accepta, bien entendu.

 

L’à-propos fut représenté au milieu de l’enthousiasme universel. J’ai encore cette bluette, écrite tout entière de la main d’Eugène Sue.

 

Le même soir, les deux auteurs avaient, d’une façon inattaquable, leurs entrées dans les coulisses, et par suite chez Mlle Florival.

 

Ils en profitèrent conjointement et sans jalousie aucune.

 

Sous ce rapport, Eugène Sue avait des idées de communisme innées.

 

Vers le mois de juin 1825, Damon et Pythias se séparèrent.

 

Eugène Sue resta seul en possession de ses entrées au théâtre et chez Mlle Florival. Desforges partit pour Bordeaux, où il fonda Le Kaléidoscope.

 

Pendant ce temps, Ferdinand Langlé fondait La Nouveauté à Paris.

 

Vers la fin de 1825, Eugène Sue revint de Toulon.

 

Il trouva un centre littéraire auquel s’étaient ralliés les anciens hôtes de la rue du Rempart.

 

C’était La Nouveauté.

 

Les principaux rédacteurs du journal étaient de Brucker, Michel Masson, Romieu, Rousseau, Garnier-Pagès aîné, de Leuven, Dupeuty, de Villeneuve, Cavé, Vulpian et Desforges.

 

Desforges avait abandonné son fruit en province pour venir se rallier à la création de Ferdinand Langlé.

 

Le petit journal était en pleine prospérité. Depuis la représentation de son à-propos à Toulon, Eugène Sue était auteur dramatique, par conséquent, homme de lettres. Son cousin étant rédacteur en chef, il se trouva tout naturellement rédacteur particulier.

 

On lui demanda des articles ; il en fit quatre ; cette série était intitulée L’Homme-mouche.

 

Ce sont les premières lignes sorties de la plume de l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris qui aient été imprimées.

 

Mais on comprend que La Nouveauté ne payait point ses rédacteurs au poids de l’or ; d’un autre côté, le docteur Sue restait inflexible : il avait sur le cœur non seulement le vin bu, mais encore le vin gâté.

 

On avait bien une ressource extrême dont je n’ai pas encore parlé et que je réservais, comme son propriétaire, pour les grandes occasions : c’était une montre Louis XVI, à fond d’émail, entourée de brillants, donnée par la marraine, l’impératrice Joséphine.

 

Dans les cas extrêmes, on la portait au mont-de-piété et l’on en avait cent cinquante francs.

 

Elle défraya le mardi gras de 1826 ; mais, le mardi gras passé, après avoir traîné le plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s’en aller à la campagne.

 

Bouqueval, la campagne du docteur Sue, offrait aux jeunes gens son hospitalité champêtre et frugale ; on alla à Bouqueval.

 

Pâques arriva, et, avec Pâques, un certain nombre de convives. Chacun avait promis d’apporter son plat, qui un homard, qui un poulet rôti, qui un pâté.

 

Or, il arriva que, chacun comptant sur son voisin, l’argent manquant à tous, personne n’apporta rien.

 

Il fallait cependant faire la pâque ; c’eût été un péché que de ne pas fêter un pareil jour.

 

On alla droit aux étables et l’on égorgea un mouton.

 

Par malheur, le mouton était un magnifique mérinos que le docteur gardait comme échantillon.

 

Il fut dépouillé, rôti, mangé jusqu’à la dernière côtelette.

 

Lorsque le docteur apprit ce nouveau méfait, il se mit dans une abominable colère ; mais aux colères paternelles, Eugène Sue opposait une admirable sérénité.

 

C’était un charmant caractère que celui de notre pauvre ami, toujours gai, joyeux, riant.

 

Il devint triste, mais resta bon.

 

Ordre fut donné à Eugène Sue de quitter Paris.

 

Il passa dans la marine, et fit deux voyages aux Antilles.

 

De là la source d’Atar-Gull, de là l’explication de ces magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fées, à travers les déchirures d’un rideau de théâtre.

 

Puis il revint en France. Une bataille décisive se préparait contre les Turcs. Eugène Sue s’embarqua, comme aide-major, à bord du Breslau, capitaine La Bretonnière, assista à la bataille de Navarin, et rapporta comme dépouilles opimes un magnifique costume turc qui fut mangé au retour, velours et broderie.

 

Tout en mangeant le costume turc, Eugène Sue, qui prenait peu à peu goût à la littérature, avait fait jouer, avec Desforges, Monsieur le marquis.

 

Enfin, vers le même temps, il faisait paraître, dans La Mode, la nouvelle de Plick et Plock, son point de départ comme roman.

 

Sur ces entrefaites, le grand-père maternel d’Eugène Sue mourut, lui laissant quatre-vingt mille francs, à peu près. C’était une fortune inépuisable.

 

Aussi le jeune poète, qui avait vingt-quatre ans, et qui, par conséquent, était sur le point d’atteindre sa grande majorité, donna-t-il sa démission et se mit-il dans ses meubles.

 

Nous disons se mit dans ses meubles, parce qu’Eugène Sue, artiste d’habitudes comme d’esprit, fut le premier à meubler un appartement à la manière moderne ; Eugène Sue eut le premier tous ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors, et que tout le monde s’arracha depuis : vitraux de couleur, porcelaines de Chine, porcelaines de Saxe, bahuts de la Renaissance, sabres turcs, criks malais, pistolets arabes, etc.

 

Puis, libre de tout souci, il se dit que sa vocation était d’être peintre, et il entra chez Gudin, qui, à peine âgé de trente ans alors, avait déjà sa réputation faite.

 

Nous avons dit qu’Eugène Sue dessinait, ou plutôt croquait assez habilement ; il avait, je me le rappelle, rapporté de Navarin un album qui était doublement curieux, et comme côté pittoresque, et comme côté artistique.

 

Ce fut chez l’illustre peintre de marine qu’arriva à Eugène Sue une de ces aventures de gamin qui avaient rendu célèbre la société Romieu, Rousseau et Eugène Sue.

 

Gudin, nous l’avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout l’éclat de sa renommée. Les amateurs s’arrachaient ses œuvres, les femmes se disputaient l’homme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous à cet effet.

 

Un jour, Gudin en reçut deux ; toutes deux lui donnaient rendez-vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il fit part à Eugène Sue de son embarras.

 

Eugène Sue s’offrit pour le remplacer ; de l’élève au maître, il n’y a qu’un pas.

 

Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugène Sue : ils étaient de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs ; l’un ayant vingt-sept ans, l’autre trente, la plus mal partagée des deux inconnues n’aurait point à crier au voleur. D’ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne.

 

À partir de ce moment, et pour le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d’Eugène Sue.

 

Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et, le lendemain, chacun revenait enchanté. La chose eût pu durer ainsi éternellement ; mais la curiosité perdit toujours les femmes, témoin Ève, témoin Psyché.

 

La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des goûts artistiques. Après avoir vu le peintre, elle voulait absolument voir l’atelier.

 

Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le pinceau à la main.

 

Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublié Sémélé, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brûlée vive par les rayons de sa foudre.

 

Le faux Gudin ne put résister à tant d’instances : il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain à la belle curieuse.

 

Elle devait venir à deux heures de l’après-midi, moment où le jour est le plus favorable à la peinture.

 

À deux heures moins un quart, Eugène Sue, vêtu d’une magnifique livrée attendait dans l’antichambre de Gudin.

 

À deux heures moins quelques minutes, la sonnette s’agita sous la main tremblante de la belle curieuse.

 

Eugène Sue alla ouvrir.

 

La dame, jalouse de tout voir, commença par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d’excellente mine, et qui s’inclinait respectueusement devant elle.

 

Cet examen fut suivi d’un cri terrible.

 

– Quelle horreur ! Un laquais !

 

Et la dame, se cachant le visage dans son mouchoir, descendit précipitamment l’escalier. Au bal masqué de l’Opéra, Eugène Sue rencontra la dame et voulut renouer connaissance avec elle ; mais elle s’obstina, cette fois, à croire qu’il était déguisé, et il n’en obtint, pour toute réponse, que ces mots qu’il avait déjà entendus :

 

– Quelle horreur ! Un laquais !

 

Vers ce temps, je fis représenter Henri III, au Théâtre-Français. De Leuven et Ferdinand Langlé, prévoyant le succès que la pièce devait avoir, vinrent me demander l’autorisation d’en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.

 

Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre de : Le Roi Dagobert et sa cour.

 

Mais ce titre parut irrévérencieux à l’égard du descendant de Dagobert. Par descendant de Dagobert, l’honorable compagnie qui porte de sable aux ciseaux d’argent entendait Sa Majesté Charles X. Elle confondait descendants avec successeurs ; mais bah ! quand on coupe toujours et qu’on n’écrit jamais, il ne faut pas y regarder de si près.

 

Les auteurs changèrent le titre et prirent celui du Roi Pétaud et sa cour.

 

Le comité de censure n’y trouva aucun inconvénient.

 

Comme si personne ne descendait du roi Pétaud !

 

La pièce fut jouée sous ce dernier titre.

 

Tout le cénacle assistait à la première représentation.

 

La parodie parodiait la pièce scène par scène.

 

Or, à la fin du quatrième acte, la scène d’adieux de Saint-Mégrin et de son domestique était parodiée par une scène entre le héros de la parodie et son portier.

 

Dans cette scène, très tendre, très touchante, très sentimentale enfin, le héros demandait à son portier une mèche de ses cheveux sur l’air Dormez donc, mes chères amours, très en vogue à cette époque et tout à fait approprié à la situation.

 

Trois ou quatre jours après, nous dînâmes chez Véfour, Eugène Sue, Desforges, de Leuven, Desmares, Rousseau, Romieu et moi.

 

À la fin du dîner, qui avait été fort gai et où le fameux refrain

 

Portier, je veux

De tes cheveux !

 

avait été chanté en chœur, Eugène Sue et Desmares résolurent de donner une réalité à ce rêve de l’imagination d’Adolphe de Leuven et de Langlé, et, entrant dans la maison n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin, dont Eugène Sue connaissait le concierge de nom, ils demandèrent au brave homme s’il ne se nommait pas M. Pipelet.

 

Le concierge répondit affirmativement.

 

Alors, au nom d’une princesse polonaise qui l’avait vu et qui était devenue amoureuse de lui, ils lui demandèrent avec tant d’instances une boucle de ses cheveux, que, pour se débarrasser d’eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu’il n’eût la tête que médiocrement garnie.

 

À partir du moment où il eut commis cette imprudence, le pauvre Pipelet fut un homme perdu.

 

Dès le même soir, trois autres demandes lui furent adressées de la part d’une princesse russe, d’une baronne allemande et d’une marquise italienne.

 

Et, à chaque fois qu’une semblable demande était adressée au brave homme, un chœur invisible chantait sous ses fenêtres :

 

Portier, je veux

De tes cheveux !

 

Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet, qui ne tirait plus le cordon qu’avec angoisse, et qui – mais inutilement – avait enlevé de sa porte l’écriteau : Parlez au portier !

 

Le dimanche suivant, Eugène Sue et Desmares voulurent donner au pauvre diable une sérénade en grand ; ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare à la main, et se mirent à chanter l’air persécuteur. Mais, nous l’avons dit, c’était un dimanche, les maîtres étaient à la campagne ; le portier, se doutant qu’on chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu’il n’aurait pas même, ce jour-là, le repos que Dieu s’était accordé à lui-même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d’avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à la main.

 

Des détails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien, les combattants les ayant gardés pour eux ; mais on sut qu’il avait eu lieu, et, dès lors, le portier du n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin fut mis au ban de la littérature.

 

À partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits ; tout littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile par la rue de la Chaussée-d’Antin, ce domicile fût-il à la barrière du Maine.

 

Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son mari, succombant à l’obsession, venait d’être conduit à l’hôpital sous le coup d’une fièvre cérébrale.

 

Le malheureux avait le délire, et, dans son délire, ne cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raison et la santé.

 

Ce Pipelet n’est autre que le Pipelet des Mystères de Paris, et Eugène Sue s’est peint lui-même dans le rapin Cabrion.

 

La campagne d’Alger arriva ; Gudin partit pour l’Afrique ; les deux amis se trouvèrent séparés ; Eugène Sue se remit à la littérature.

 

Atar-Gull, un de ses romans les plus complets, fut commencé à cette époque.

 

Puis vint la révolution de juillet.

 

Eugène Sue fit alors, avec Desforges, une comédie intitulée le Fils de l’Homme.

 

Les souvenirs de jeunesse se réveillaient chez Eugène Sue ; il se rappelait que Joséphine avait été sa marraine et qu’il portait le prénom du prince Eugène.

 

La comédie faite, elle resta là ; la réaction orléaniste avait été plus vite que les auteurs.

 

D’ailleurs, Desforges, l’un des coupables, était devenu le secrétaire du maréchal Soult. On comprend que le maréchal Soult, qui devait tout à Napoléon, aurait eu de grandes répugnances à voir jouer une pièce en l’honneur de son fils.

 

Mais l’amour-propre d’auteur est une passion bien impérieuse ; on a vu de pauvres filles trahir leur maternité par leur amour maternel.

 

Un jour, Desforges avait déjeuné avec Volnys ; après ce déjeuner, il tira la pièce incendiaire de son carton et la lut à Volnys.

 

Volnys était fils d’un général de l’Empire qui n’avait pas été fait maréchal ; son cœur se fondit à cette lecture.

 

– Laissez-moi le manuscrit, dit-il ; je veux relire cela.

 

Desforges laissa le manuscrit ; six semaines s’écoulèrent. Le bruit se répandit sourdement dans le monde littéraire qu’il se préparait un grand événement au Vaudeville.

 

On demandait ce que pouvait être cet événement ; Bossange était alors directeur du Vaudeville ; Bossange, le collaborateur de Soulié dans deux ou trois drames ; Bossange, qui était alors et qui est encore aujourd’hui un des hommes les plus spirituels de Paris, Déjazet était un des principaux sujets de son théâtre.

 

On les savait capables de tout à eux deux.

 

Un soir, Desforges, curieux de savoir quel était cet événement littéraire que couvait le Vaudeville, était venu dans les coulisses. Il rencontre Bossange et veut l’interroger à ce sujet. Mais Bossange était trop affairé.

 

– Ah ! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir : imaginez-vous qu’Armand est malade et nous fait manquer le spectacle, de sorte que nous sommes obligés de donner au pied levé une pièce qui était en répétition et qui n’était pas sue. Voyons, monsieur le régisseur, Déjazet est-elle prête ?

 

– Oui, monsieur Bossange.

 

– Alors, frappez les trois coups et faites l’annonce que vous savez.

 

On frappa les trois coups ; on cria : « Place au théâtre ! » et force fut à Desforges de se ranger comme les autres derrière un châssis.

 

Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scène et dit, après les trois saluts d’usage :

 

– Messieurs, un de nos artistes se trouvant indisposé au moment de lever le rideau, nous sommes forcés de vous donner, à la place de la seconde pièce, une pièce nouvelle qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d’accepter l’échange.

 

Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d’une vieille, couvrit d’applaudissements le régisseur. La toile tomba pour se relever presque aussitôt. En ce moment, Déjazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien.

 

– Ah ! mon Dieu ! s’écria Desforges, à qui un éclair traversa le cerveau, que joues-tu donc là ?

 

– Ce que je joue ? Je joue Le Fils de l’Homme. Allons, laisse-moi passer, monsieur l’auteur.

 

Les bras tombèrent à Desforges. Déjazet passa. La pièce eut un succès énorme.

 

Après la représentation, Desforges se fit ouvrir la porte de communication du théâtre avec la salle ; il voulait porter la nouvelle à Eugène Sue.

 

Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effaré. Ce monsieur, c’était Eugène Sue.

 

Le hasard avait fait qu’il s’était trouvé dans la salle en même temps que Desforges se trouvait dans les coulisses.

 

Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes à Eugène Sue.

 

Il était temps : les quatre-vingt mille francs du grand-père maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.

 

Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature ; mais, une fois qu’on a revêtu cette tunique de Nessus, tissée d’espérance et d’orgueil, on ne l’arrache plus facilement de ses épaules.

 

Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par La Salamandre, encore un de ses meilleurs romans ; puis parut La Coucaratcha, puis La Vigie de « Koaut-Ven ».

 

Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au rang des littérateurs modernes, mais soulevèrent contre lui la grande question d’immoralité qui l’a si longtemps poursuivi.

 

Faisons halte un instant et examinons cette question.

 

Nous avons dit ailleurs qu’Alfred de Musset avait une maladie de l’âme. Nous pourrions dire d’Eugène Sue qu’il avait une maladie de l’imagination : ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve, c’est que, avec sa maladie de l’âme, de Musset devint un méchant garçon ; tandis que, avec sa maladie de l’imagination, Eugène Sue resta toujours un brave et excellent cœur.

 

Seulement, Eugène Sue se croyait dépravé.

 

Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour éprouver certains désirs.

 

Il n’avait pas cherché cette accusation d’immoralité : il avait écrit avec son imagination malade ; avec cette imagination malade, il avait créé les rôles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie ; il eût voulu être ces hommes-là, et, par malheur ou plutôt par bonheur, n’avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s’était fait, pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait ; abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la réalité, il pleurait comme un enfant et faisait l’aumône comme un saint.

 

Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bonté ; pour être un peu excentriques, ils n’en sont pas moins vrais.

 

Eh bien, lorsque se dressa contre Eugène Sue cette action d’immoralité, il fut au septième ciel.

 

– Maintenant, me disait-il à cette époque, je suis lancé ; toutes les femmes vont vouloir de moi.

 

Alors, pour entretenir l’accusation, il y répondit et érigea en système ce qui n’était chez lui qu’un accident du hasard, une défaillance de son imagination.

 

Il déclara que c’était de son libre arbitre et à tête reposée que, comme dans ce hideux roman de Justine, il faisait triompher le crime et succomber la vertu ; qu’il était selon les lois de la religion, qui met au ciel la récompense des souffrances de ce monde ; et il soutint que, si la vertu était récompensée ici-bas, elle n’aurait pas besoin de récompense au ciel.

 

Une fois entré dans ce système, tout ce qui pouvait concourir à fausser l’idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.

 

Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchanté de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vite.

 

– Où courez-vous comme cela ? lui demandai-je.

 

– Ah ! mon cher, ne m’arrêtez pas : je cours chez moi commencer une nouvelle dont je viens de trouver…

 

– Le dénouement ? interrompis-je.

 

– Non, la première phrase.

 

Je me mis à rire.

 

– Et cette phrase est… ? lui demandai-je.

 

– Depuis six mois, j’étais l’amant de la femme de mon meilleur ami.

 

Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles de La Coucaratcha.

 

Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langlé de cette manie d’Eugène Sue de se méphistophéliser, nous riions à cœur joie. Rien n’était moins diabolique que ce gai et charmant garçon.

 

Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors sur la France venaient l’une d’Allemagne et l’autre d’Angleterre : la première disait Faust et Werther ; la seconde, don Juan et Manfred.

 

Rien ne fâchait plus Eugène Sue que de se voir nier en face cette prétendue corruption.

 

Souvent, à l’appui de cette corruption qu’il ambitionnait, il racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dénonçaient le meilleur cœur de la terre.

 

Un jour que je le poussais à bout…

 

– Tenez, me dit-il, je vais vous donner une idée du degré auquel je suis usé et mauvais. Voici ce qui m’est arrivé il y a quelques jours. Depuis un mois, j’aimais et désirais une femme du monde, une honnête créature que j’avais l’idée de mettre à mal ; mais, comme elle était sévèrement gardée par son mari, nous n’avions jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu’elle le désirât autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d’elle ; elle était libre pour un jour ou deux, et m’attendait à sa campagne. Vous comprenez que je pars ; on m’attendait pour dîner ; j’arrive à l’heure dite, à six heures. C’était par une adorable soirée d’automne, une de ces soirées d’automne qui rappellent le printemps. Elle m’attendait sur le perron, vêtue de blanc, comme une vestale antique. Elle me conduisit à une terrasse enveloppée de fleurs ; la table était servie pour nous deux. Je n’ai jamais vu fête pareille, mon ami ; toute la nature était en joie ! Le soleil était tiède, la brise caressante, l’atmosphère parfumée… Eh bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honnêtes excitations ? Une véritable borne-fontaine ! J’ai pleuré, et tout s’est borné là. Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, cette femme m’eût donné rendez-vous dans quelque mauvais lieu, j’eusse été un Hercule, au lieu d’être un Abélard.

 

Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption.

 

Comment arriver à raconter le pendant de cette anecdote ? Je n’en sais rien, mais je vais essayer.

 

Fermez-vous, oreilles chastes ; voilez-vous, regards pudibonds.

 

Un soir, il est arrêté par une fille, et monte chez elle.

 

Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d’assemblage de châles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps un soupir.

 

– Qu’est-ce que cela ? demande Eugène Sue.

 

– Ne fais pas attention, dit la fille, c’est une de mes amies.

 

– C’est une femme, cela ?

 

– Sans doute.

 

– Mais où est sa tête ?

 

– Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.

 

–Pourquoi la cache-t-elle ?

 

La fille se penche à son oreille :

 

– Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu’elle est dévisagée.

 

La fille, accroupie, qui se doute que l’on raconte son aventure, se met à pleurer. Eugène va à elle.

 

– Ah çà ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le métier ?

 

– Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts, quand je vois un beau garçon comme toi.

 

Eugène Sue va aux bougies et les souffle.

 

Puis, s’en allant, il laisse deux louis sur la cheminée.

 

Il avait fait double aumône, et il donnait cette anecdote comme une preuve de sa corruption.

 

En 1834, Eugène Sue fit paraître les premières livraisons de son Histoire de la marine française, un de ses plus mauvais ouvrages.

 

Le libraire n’acheva pas la publication.

 

Eugène Sue, par la nature de son talent, ne pouvait réussir ni dans l’histoire, ni dans le roman historique. Jean Cavalier est un livre médiocre, et c’est cependant le plus important de ses ouvrages historiques. Le Morne au diable, moins long, est infiniment meilleur ; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu que le bourreau s’y reprit à trois ou quatre fois pour lui couper la tête, soit inadmissible.

 

En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succès réel, Deleytar, Le Marquis de Létorières, Hercule Hardy, Le Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti.

 

Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur. Il avait, rue de la Pépinière, une charmante maison encombrée de merveilles et qui n’avait qu’un défaut : c’était de ressembler à un cabinet de curiosités ; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voitures ; tout cela tenu à l’anglaise ; il avait les plus ruineuses de toutes les maîtresses, des femmes du monde ; il avait une argenterie que l’on estimait cent mille francs ; il donnait d’excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui était d’autant plus facile que, lorsqu’il manquait d’argent, il écrivait à son notaire : « Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix mille francs » et que son notaire les lui envoyait.

 

Mais, un jour qu’il avait demandé cinq mille francs à son notaire, son notaire lui répondit :

 

« Mon cher client,

 

« Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez ; mais je vous préviens qu’encore deux demandes pareilles et tout sera fini.

 

« Vous avez mangé toute votre fortune, moins quinze mille francs. »

 

Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là. Nous devions faire une pièce ensemble ; il m’avait écrit plusieurs fois de venir le voir, et j’étais venu.

 

Il était atterré.

 

Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant :

 

– Je ne toucherai point à ces quinze mille francs-là ; j’emprunterai, je travaillerai et je rendrai.

 

– Oh ! lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami ! Si vous empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze mille francs.

 

– Non, me dit-il, j’ai quelqu’un, une excellente amie à moi…

 

– Une femme ?

 

– Plus qu’une femme, une parente, une parente très riche ; elle me prêtera ce dont j’aurai besoin, fût-ce cinquante mille francs. Venez demain, j’aurai sa réponse.

 

Je revins le lendemain. Je le trouvai anéanti. La personne avait répondu par un refus motivé sur toutes ces banalités que l’on invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui était le plus curieux, c’était le post-scriptum qui terminait la lettre :

 

« Vous parlez d’aller à la campagne ; surtout n’y allez pas avant de m’avoir présenté à l’ambassadeur d’Angleterre. »

 

C’était surtout ce post-scriptum qui exaspérait le pauvre Eugène.

 

– Et que l’on dise encore, s’écriait-il, que je peins la société en laid !

 

Le lendemain, je revins le voir, non point pour travailler, mais pour savoir dans quel état il était.

 

Il était au lit avec une fièvre horrible. Il avait été à Châtenay, petite maison de campagne qu’il avait, pour reposer un instant sa pauvre tête brisée sur le cœur d’une femme qu’il aimait ; mais elle connaissait sa ruine et s’était excusée de ne pouvoir venir au rendez-vous.

 

Il n’y avait cependant pas loin de Verrières à Châtenay. Passons du jeune homme à l’homme. La douleur mûrit vite. D’ailleurs, Eugène Sue avait trente-six à trente-huit ans à peu près, lors de cette catastrophe.

 

L’homme.

Ce qui épouvanta surtout Eugène Sue, ce ne fut point seulement qu’il ne lui restât plus que quinze mille francs, c’est qu’il reconnut qu’il en devait à peu près cent trente mille.

 

Il tomba dans un profond marasme.

 

Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre société s’était faite autour de l’auteur de talent.

 

Au nombre des jeunes hommes qu’Eugène Sue voyait le plus à cette époque était Ernest Legouvé.

 

Legouvé est un esprit sain, un cœur droit, une âme chrétienne.

 

Il se trouvait, sinon parent, du moins allié d’Eugène Sue. La première femme du docteur Sue était devenue, après divorce, la seconde femme du père de Legouvé, l’auteur du Mérite des femmes.

 

Ernest Legouvé s’inquiéta de l’état dans lequel il voyait Eugène.

 

Il avait lui-même pour ami un homme non seulement à l’âme droite, mais au cœur fort. C’était Goubaux.

 

Goubaux connaissait peu Eugène Sue, ne l’ayant vu que deux ou trois fois et sans intimité ; il n’en accepta pas moins cette mission que lui confiait Legouvé et qui avait pour but de relever, par la force, par la raison et par la droiture, cette âme brisée qui n’avait la force que de gémir.

 

Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complète ; tout venait de lui manquer à la fois : fortune, amitié, amour !

 

Goubaux essaya de le renouveler par la gloire.

 

Mais lui, souriant tristement :

 

– Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une chose, c’est que je n’ai pas de talent.

 

– Comment, vous n’avez pas de talent ? dit Goubaux étonné.

 

– Eh ! non, j’ai eu quelques succès, mais médiocres ; rien de tout ce que j’ai fait n’est réellement une œuvre. Je n’ai ni style, ni imagination, ni fond, ni forme ; mes romans maritimes sont de mauvaises imitations de Cooper ; mes romans historiques, de mauvaises imitations de Walter Scott.

 

« Quant à mes trois ou quatre pièces de théâtre, cela n’existe pas. J’ai une façon de travailler déplorable : je commence mon livre sans avoir ni milieu ni fin ; je travaille au jour le jour, menant ma charrue sans savoir où, ne connaissant pas même le terrain que je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple : voilà deux mois que j’ai fait les deux premiers feuilletons d’un roman nommé Arthur ; voilà deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans La Presse. Je ne puis pas arriver à faire le troisième. Je suis un homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n’étais pas poltron comme une vache, je me brûlerais la cervelle.

 

– Allons, dit Goubaux, vous êtes plus malade qu’on ne me l’avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous-même. Je vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons d’Arthur, et je reviendrai demain en causer avec vous.

 

Et il lui tendit la main. Eugène Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire découragé et en secouant la tête. Goubaux revint le lendemain ; il avait lu les deux chapitres. Ces deux chapitres, dont le premier est consacré à un voyage avec un postillon qui raconte comment il a été dupe de la vieille mystification d’un homme qui, voulant aller vite et ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d’aller doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le second contient la description d’une maison de campagne charmante, espèce d’oasis perdue dans un désert du Midi, au milieu des sables ; ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n’entament aucun sujet. Ils avaient donc pu, en effet, comme l’avait dit Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.

 

– Ah ! vous voilà ? dit Eugène Sue. Je vous avoue que je ne comptais pas vous revoir.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Mais parce que je suis assommant, et qu’à votre place je ne serais pas revenu.

 

Goubaux haussa les épaules.

 

– J’espère, au moins, reprit Eugène Sue, que vous n’avez pas lu les deux chapitres ?

 

– C’est ce qui vous trompe, je les ai lus.

 

– J’en fais compliment à votre patience.

 

Goubaux lui prit la main.

 

– Écoutez-moi, lui dit-il.

 

– Oh ! parlez.

 

– Vous dites que vous n’avez rien d’arrêté pour la suite de votre roman ?

 

– Pas cela !

 

Et Eugène jeta une chiquenaude en l’air.

 

– Eh bien, je vais vous donner une idée.

 

– Laquelle ?

 

– Vous doutez de tout, de vos amis, de vos maîtresses, de vous-même ?

 

– J’ai quelques raisons pour cela.

 

– Eh bien, faites le roman du doute : que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Creusez votre cœur, faites-en résonner toutes les fibres. L’autopsie que l’on fait de son propre cœur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n’était pas sans raison que les Grecs avaient écrit, sur le fronton du temple de Delphes, cette maxime du sage : « Connais-toi toi-même. » Vous serez tout étonné qu’autour de vous gravitera tout un monde de personnages créés, non point par vous, mais, selon le côté où vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence. Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d’eux, ce sont eux qui ressortiront des caractères. Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelque campagne ; il n’est pas besoin qu’elle ait le confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini.

 

Eugène Sue poussa un soupir de doute.

 

– Vous en avez le placement, n’est-ce pas ?

 

– J’ai un traité avec un libraire qui me donne trois mille francs par volume ; plus, La Presse, qui peut m’en rapporter deux mille.

 

– Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes ; vous aurez gagné vingt mille francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille ; il vous restera dix-sept mille francs ; vous paierez là-dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez comme cela fait du bien, de payer.

 

– Mais…

 

– Je vous dis d’aller.

 

Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

 

– Je vous quitte, lui dit Goubaux.

 

– Reviendrez-vous demain ?

 

– Non. J’attendrai de vos nouvelles.

 

Et il sortit.

 

Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de couleur. C’était une des faiblesses de notre ami.

 

« Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera fini. Votre bien reconnaissant, Eugène Sue. Si vous avez à m’écrire, écrivez-moi à Châtenay ; ayant cette maison de campagne, j’ai jugé inutile de faire la dépense d’en louer une autre. »

 

Trois mois après, il revint. Arthur était fait. Voyez, par cet extrait de la préface, s’il avait bien suivi le conseil de Goubaux.

 

« Le personnage d’Arthur n’est pas une fiction… son caractère, une invention d’écrivain ; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies.

 

« Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu’irrésistible, mais souvent forcé de l’abandonner, tantôt avec une sorte d’horreur, tantôt par un sentiment de pitié douloureuse, j’ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

 

« Si, afin de rassembler les souvenirs d’hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j’ai choisi ce cadre : Journal d’un inconnu, c’est que j’ai cru que ce mode d’affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d’autorité, d’individualité au caractère neuf et bizarre d’Arthur, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

 

« En effet, une puissance rare : l’attraction ; un penchant peu vulgaire : la défiance de soi, servent de double pivot à cette nature excentrique qui emprunte toute son originalité de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.

 

« En d’autres termes : qu’un homme doué d’un très grand attrait, soit, sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple ; qu’un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.

 

« Qu’au contraire, un homme réunissant, par hasard, les dons de l’esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu’il ne croie pas au charme qu’il inspire ; et cela, parce qu’ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d’après lui, il se défie de tous, parce qu’il doute de son propre cœur ; que, doué pourtant de penchants généreux et élevés auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d’en être dupe, parce qu’il juge ainsi le monde, qu’il les croit, sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s’y livre ; ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d’étude ?

 

« Qu’on joigne, enfin, à ces deux bases primordiales du caractère, des instincts de tendresse, de confiance, d’amour et de désœuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l’espèce humaine ; un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d’autres fois vif, ironique et brillant ; une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu’elle s’exalte jusqu’à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu’elle s’épanche en regrets touchants et désespérés, lorsqu’elle a reconnu l’injustice de ses soupçons ; et on aura les principaux traits de cette organisation.

 

« Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile ; mais il pense que les mœurs de la société, aujourd’hui, n’en présentent pas d’autres, ou, du moins, il avoue n’avoir pas su les découvrir.

 

« Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, étude biographique, passons.

 

« Un écrivain n’ayant guère d’autre moyen de répondre à la critique d’une œuvre que dans la préface d’une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage (Latréaumont), et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici, avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

 

« Cette question est de savoir si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste vérité, de misérable raillerie, ou de thèse inféconde ; cette question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction, que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.

 

« Et, d’abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l’auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter qu’il n’a pas la moindre des prétentions philosophiques qu’on lui accorde, qu’on lui suppose ou qu’on lui reproche ; que, dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu’il s’agisse d’histoire, de comédie ou de romans, il n’a jamais voulu formuler de système ; qu’il a toujours écrit selon ce qu’il a ressenti, ce qu’il a vu, ce qu’il a lu, sans vouloir imposer sa foi à personne.

 

« Seulement, ce qui autrefois avait été, pour lui, plutôt la prévision de l’instinct que le résultat de l’expérience, a pris, à ses yeux, l’impérieuse autorité d’un fait.

 

« Que si, enfin, il semble renoncer, non à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu’il pourrait citer à l’appui de sa conviction, c’est qu’à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu’une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur, mais que le privilège de consacrer, d’accréditer les VÉRITÉS ÉTERNELLES est réservé au génie ou à la divinité.

 

« En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot : E pur si muove ! »

 

EUGÈNE SUE

 

Eugène suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les vingt mille francs d’Arthur, il paya six ou sept mille francs de dettes.

 

De là date l’amitié de Goubaux pour Eugène Sue ; et l’espèce de vénération qu’Eugène Sue avait pour Goubaux.

 

Un jour, il lui disait :

 

– Tout homme a la chose qu’il aime selon son utilité, et son ami qu’il compare à cette chose. Ainsi, moi-même, j’ai des amis que j’aime, les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux ; vous, mon cher Goubaux, vous êtes ma ferme de Beauce.

 

Et il ne lui écrivait jamais que : « Ma chère ferme de Beauce. »

 

Et il avait raison ; car Goubaux était non seulement l’homme du conseil moral, mais encore l’homme du conseil littéraire.

 

Vers 1839 ou 1840, le cœur d’Eugène Sue se reprit d’un grand amour. Cette passion, qui avait commencé comme un caprice à la manière du pari de M. de Richelieu dans Mademoiselle de Belle-Isle, devait tenir une grande place dans la vie du romancier.

 

Cette fois, celle qu’il aimait et dont il était aimé, était une des femmes les plus distinguées et les plus intelligentes de Paris.

 

Ce fut, ayant à sa droite Goubaux, qui était sa raison, et à sa gauche cette femme, qui était sa lumière, qu’Eugène Sue fit ses deux meilleurs romans, Mathilde et Les Mystères de Paris.

 

Mathilde ne fut point estimée à sa valeur ; Les Mystères de Paris furent estimés au-delà de la leur.

 

Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points, mais si magnifique sur tant d’autres, et qui devait avoir une influence si grande et si inattendue sur l’avenir de son auteur.

 

Souvent, Goubaux, en causant avec Eugène Sue, lui avait dit :

 

– Mon cher Eugène, vous croyez connaître le monde et vous n’en avez vu que la surface ; vous croyez connaître les hommes et les femmes, et vous n’avez vu et fréquenté qu’une classe de la société. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que vous ne voyez pas, qui vous coudoie éternellement, qui vous porte, vous soulève, vous caresse ou vous brise, comme l’océan porte, soulève, caresse ou brise un vaisseau : c’est le peuple ! Ce peuple, jamais on ne l’entrevoit même dans vos livres ; vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez à néant, vous le traitez comme un zéro, et cela, sans le connaître. Voyez donc le peuple, étudiez-le donc, appréciez-le donc ; c’est un cinquième élément que la physique a oublié de classer, et qui attend son historien, son romancier, son poète. Vous avez assez vécu jusqu’aujourd’hui dans les régions supérieures de la société ; descendez dans les classes inférieures ; c’est là, croyez-moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misères, les grands crimes, mais aussi les grands dévouements et les grandes vertus.

 

– Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n’aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais.

 

– Médecin des corps, répondait le philosophe, vous avez fouillé dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les remèdes physiques ; médecin de l’âme, fouillez dans la puanteur et la pourriture sociales pour chercher les remèdes moraux.

 

Mais Eugène Sue secouait la tête. Un jour, enfin, il se décida. Il acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et qui avait appartenu à quelque peintre vitrier, se coiffa d’une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers, salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s’en alla dîner dans un cabaret de la rue aux Fèves. Le hasard le servit.

 

Il assista à une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui donnèrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur ; du Chourineur, de l’homme qui voit rouge, c’est-à-dire d’une création qui peut lutter avec ce que les plus grands créateurs ont fait de plus beau.

 

Il rentra, et, sans savoir où cela le mènerait, il fit les deux premiers chapitres des Mystères de Paris, comme il avait fait les deux premiers chapitres d’Arthur ; puis un troisième, qui s’y rattachait tant bien que mal : c’était un souvenir de la salle d’armes, de boxe et de bâton de lord Seymour.

 

Rodolphe, à ce moment, n’était pas encore prince régnant.

 

Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui lut.

 

Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le troisième mal soudé, inutile d’ailleurs. Il fut sacrifié séance tenante.

 

Eugène Sue n’avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au feu avec une extrême facilité.

 

Il fut, en outre, convenu qu’un roman de cette forme et dans cette couleur ne pouvait passer dans un journal.

 

– Cela tombe à merveille, dit Eugène Sue : mon libraire m’a demandé de lui rendre le service de lui donner un livre inédit.

 

Eugène Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres chapitres, qui furent arrêtés.

 

C’était un horizon immense pour Eugène Sue, que quatre chapitres, lui qui, d’habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour.

 

Goubaux parti, Eugène Sue écrivit à son libraire et lui lut les deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et ne serait pas mis dans un journal.

 

Quinze jours après, le libraire était en possession de son premier volume, et avait l’idée d’aller le vendre au Journal des débats.

 

Dès leur apparition, Les Mystères de Paris eurent un tel succès, qu’il fut convenu qu’au lieu de deux volumes, on en ferait quatre, puis six, puis huit, puis dix, je crois.

 

De là vient la lassitude et l’affaiblissement des quatre derniers volumes, la déviation des caractères, et les notes nombreuses, destinées à faire passer certaines oppositions trop brutales, comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au premier chapitre, et vierge et martyre au dernier ; de plus, chanoinesse !

 

Le jour où Eugène Sue eut l’idée d’en faire une chanoinesse, ce fut fête rue de la Pépinière. Il crut avoir trouvé un admirable paradoxe social.

 

Mais, malgré tous les défauts de l’ouvrage, Les Mystères de Paris étaient un livre immense : le peuple y jouait son rôle, un grand rôle.

 

L’amélioration des classes inférieures était représentée dans la personne du Chourineur.

 

Morel le lapidaire était un beau type de vertu.

 

Les misères du peuple y étaient décrites d’une façon poignante.

 

Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout dans les couches supérieures de la société.

 

Tous les jours, Eugène Sue recevait, de quelque main invisible, cent francs, deux cents francs, et jusqu’à trois cents francs, avec des billets dans le genre de celui-ci :

 

« Monsieur,

 

Nous ignorions qu’il existât des misères pareilles à celles que vous nous avez racontées ; car, pour les si bien dépeindre, vous avez dû nécessairement les voir. Appliquez donc à quelque bonne œuvre la somme que j’ai l’honneur de vous envoyer. »

 

Et alors seulement, Eugène Sue comprit quel admirable conseil lui avait donné Goubaux.

 

Il se mit à aimer le peuple, qu’il avait peint, qu’il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.

 

Dans la répartition des aumônes qu’il était chargé de faire, il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et, jusqu’à l’heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.

 

Au milieu de l’étonnement naïf que lui causait cette espèce de découverte d’un monde inconnu, une suite d’articles de La Démocratie pacifique vint le surprendre.

 

Le journal phalanstérien le présentait à ses lecteurs non seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste.

 

Dès ce moment, Eugène Sue vit la portée inconnue de l’œuvre qu’il avait produite ; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte ; il réfléchit un instant ; puis, convaincu qu’il y avait plus de bien à faire dans celle-là que dans celle qu’il avait suivie jusqu’alors, il s’y engagea résolument.

 

Les Mystères de Paris, qui avaient beaucoup fait pour la réputation d’Eugène Sue, ne firent rien, momentanément du moins, pour sa fortune : le libraire y gagna tout, lui presque rien.

 

Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugène Sue fut le premier romancier de son époque : jamais, peut-être, enthousiasme pour une œuvre ne fut plus universel que pour Les Mystères de Paris.

 

L’argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succès.

 

M. le docteur Véron, l’ancien collègue d’Eugène Sue, venait d’acheter Le Constitutionnel expirant. Le malheureux journal, saigné tous les jours par les coups d’épingle des autres journaux, était sur le point de mourir d’épuisement ; M. le docteur Véron résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.

 

Il alla trouver l’auteur des Mystères de Paris, fit avec lui un traité de quinze ans ; pendant quinze ans, Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter cent mille francs.

 

M. le docteur Véron partageait dans le produit de l’étranger.

 

Alors, poursuivant sa voie nouvelle, c’est-à-dire la voie socialiste, Eugène Sue publie Le Juif errant, Martin, Les Sept Péchés capitaux.

 

Grâce à l’admirable marché qui lui avait été fait, il avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien luxe qui lui était si nécessaire. Il avait sa maison de la rue de la Pépinière, à Paris, et son château des Bordes.

 

Ce château des Bordes lui a été tant reproché, qu’il faut que nous disions un peu ce que c’était que ce fameux château, où nous l’avons été voir en 1846 ou 1847.

 

Les Bordes, c’est-à-dire le véritable château, appartenaient à son beau-frère, M. Caillard.

 

À l’extrémité du parc, il y avait une espèce de grange abandonnée.

 

Eugène Sue, qui logeait aux Bordes, mais qui n’y trouvait pas toutes les conditions de liberté et de solitude désirables pour son travail, demanda à son beau-frère de lui céder cette grange, ce qu’il n’eut pas de peine à obtenir.

 

Il la fit diviser en plusieurs compartiments, y ajouta une serre, et ce fut le château des Bordes.

 

Eh ! mon Dieu, oui, un véritable château ; le goût est un enchanteur dont la baguette bâtit des palais.

 

Avec des fleurs, des étoffes, de l’argenterie, des vases de Chine, l’enchanteur, qui de rien avait fait Mathilde et Les Mystères de Paris, fit d’une grange un palais.

 

Là, son cœur, usé, brisé, desséché par les amours parisiennes, retrouva une certaine fraîcheur ; là, l’homme qui, depuis dix ans, n’aimait plus, aima de nouveau.

 

Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence devenue un désert, surgit tout à coup une source d’eau vive ; puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l’innocence, les bluets et les boutons d’or, les pâquerettes et les myosotis.

 

C’était une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste ; elle était brunisseuse de son état, et était entrée chez Eugène Sue pour avoir soin de l’argenterie, qui était une des passions de notre pauvre ami. Comment s’appelait-elle ? Je n’en sais rien ; lui l’appelait Fleur-de-Marie.

 

Jamais elle n’essaya de sortir de l’humble position qu’elle occupait ; jamais Eugène Sue n’essaya de la produire. On rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules ; elle glissait et disparaissait comme une ombre ; mais jamais on ne la vit ni dans la salle à manger, ni dans le salon.

 

Ces deux ans passés entre cette jeune fille et ses lévriers furent peut-être les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux plus sereines années de la vie d’Eugène Sue.

 

Hélas ! les jours de la tempête allaient venir. Dieu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui, partout, en France comme en exil, eût empêché qu’il ne fût tout à fait malheureux.

 

Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d’un meuble ouvert, un coup à la tête ; elle n’y fit point attention d’abord ; un abcès se forma, et elle en mourut.

 

Elle avait passé, dans cette vie agitée, comme un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure ; mais elle y laissait un souvenir éternel.

 

Eugène Sue fut au désespoir, et voilà où fut en lui l’immense progrès.

 

Dix ans auparavant, il eût cherché l’oubli dans la débauche, la distraction dans l’orgie ; il ne chercha ni à oublier, ni à se distraire. Il pleura et fit le bien.

 

Cette douleur marqua en lui la complète séparation de l’ancien homme et du nouveau.

 

Disons une des choses intelligentes et bonnes qu’il faisait là-bas, entre mille autres.

 

Il attelait deux de ses chevaux à une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre chez eux tous les pauvres petits enfants qui, demeurant trop loin de l’école, eussent eu de la peine à s’y rendre à pied, surtout par le mauvais temps ; il les conduisait à l’école, puis les faisait reprendre et ramener chez eux le soir ; de sorte que ce qui eût été, pour toute cette jeunesse, une fatigue, devenait, grâce à lui, une sorte de fête.

 

Aussi était-il adoré aux Bordes.

 

Ce fut là que vint le surprendre la révolution de 1848, à laquelle toutes les intelligences contribuèrent, tant elle était dans les desseins de Dieu.

 

Il continuait son œuvre littéraire au milieu des coups de fusil et des émeutes, lorsqu’en 1850, il fut nommé représentant du peuple par les électeurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la réussite de cette élection.

 

En effet, Sue n’était point d’une nature militante, et n’avait qu’à perdre à entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie politique parlementaire.

 

Il était loin d’être éloquent, avait la langue embarrassée, zézayait en parlant, et n’avait pas même dans la conversation ce brio pour lequel beaucoup de gens inférieurs eussent pu lui donner des leçons.

 

Puis ses affaires s’embarrassaient de nouveau.

 

M. le docteur Véron était venu le trouver ; mais, cette fois, non pas pour hausser le prix de vente de ses livres.

 

Le résultat de la conférence fut, je crois, qu’Eugène Sue ne dut plus faire que sept volumes par an, au lieu de dix, et que Le Constitutionnel ne dut plus les payer que sept mille francs, au lieu de dix mille.

 

Or, sur ces sept mille francs, il y avait, je ne sais trop comment ni pourquoi, trois mille francs à payer au libraire ; de sorte que le libraire, qui ne faisait rien, qui ne publiait même pas, gagnait presque autant qu’Eugène Sue, qui, ayant le travail extrêmement difficile, s’exténuait à produire.

 

Et même, de ce nouveau traité, Le Constitutionnel ne publia que quatre volumes des Sept Péchés capitaux.

 

Le 2 décembre arriva.

 

Eugène Sue ne fut porté sur aucune liste de proscription ; mais le comte d’Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de s’expatrier volontairement.

 

Eugène Sue suivit ce conseil. Il se retira à Annecy, en Savoie, chez un de ses amis, M. Masset. Il y a deux Annecy : Annecy-le-Neuf et Annecy-le-Vieux.

 

M. Masset habitait Annecy-le-Vieux. Eugène Sue logea d’abord chez lui ; puis, un petit chalet étant venu à vaquer sur les bords du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par an. En quittant la France, Eugène Sue y avait laissé une centaine de mille francs de dettes, à peu près. Son premier soin fut de s’occuper de ses créanciers. Il fit un marché avec Masset.

 

Masset paierait ses dettes, lui donnerait dix mille francs par an pour vivre, et garderait le surplus pour se rembourser. Masset remboursé, le surplus des dix mille francs serait placé à la banque d’Annecy.

 

Au bout de trois ans, Masset fut remboursé, et les placements commencèrent.

 

Il y a un an à peu près que Goubaux recevait d’Eugène Sue une lettre qui commençait par ces mots :

 

« Ma chère ferme de Beauce,

 

Croiriez-vous une chose, c’est que, si j’écrivais à la banque d’Annecy : “Payez à mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs”, elle la paierait sans contestation ? »

 

Et, en effet, il travaillait là-bas énormément.

 

Voici quelle était sa vie.

 

Il se levait à sept heures du matin, puis se mettait au travail aussitôt sa toilette faite. À dix heures, il prenait deux tasses de thé sans crème, parfois de chocolat.

 

À deux heures, sa journée de travail était finie ; alors, il s’habillait selon la saison, et, à moins que le temps ne fût par trop mauvais, faisait à pied le tour du lac, quatre ou cinq lieues.

 

Il rentrait, se mettait à table, mangeait fortement et passait le reste de la journée avec quelques amis.

 

Eugène Sue avait, de tout temps, été grand marcheur. Aux Bordes, il faisait, chaque jour, des promenades de trois ou quatre heures consécutives. Il s’était imposé cet exercice pour sa santé ; comme Byron, il craignait d’engraisser, et, dans cette crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea pendant plusieurs années à son dîner qu’un seul potage aux herbes, un filet de sole, et quelques tranches de homard à l’huile.

 

Il y avait, en effet, chez Eugène Sue tendance à l’obésité.

 

Le résultat de ces sept heures de travail fut L’Institutrice. La Famille Jouffroy, un des meilleurs romans de son exil, Les Mystères du peuple, Gilbert et Gilberte, La Bonne Aventure, et enfin Les Secrets de l’oreiller, qu’il a laissés inédits.

 

Il avait eu de nouveaux tracas avec Le Constitutionnel : un procès où son ami Masset était intervenu, et au bout duquel on obtint que le journal paierait une somme de quarante mille francs pour ne plus publier les romans d’Eugène Sue.

 

Ô enthousiasme des spéculateurs !

 

Ces quarante mille francs servirent à désintéresser le libraire, qui continuait de toucher les trois mille francs par volume qu’il ne publiait pas.

 

C’est une singulière meule que celle qui nous broie.

 

Eugène Sue se retrouva ainsi maître de sa production.

 

Masset conclut pour lui un traité avec La Presse et avec Le Siècle ; il ferait six volumes par an : La Presse en aurait trois, Le Siècle trois. Chaque journal paierait huit sous la ligne.

 

Cela, comme on le voit, réduisait fort les revenus de l’exilé.

 

Aussi son petit chalet, là-bas, à part le luxe de la nature, qui lui avait fait un paysage charmant, quoique un peu triste ; aussi, disons-nous., son petit chalet était-il de la plus grande simplicité. On eût dit un presbytère élégant.

 

Il était situé au pied d’une montagne et déjà sur la pente, pente assez rapide pour que le rez-de-chaussée d’une de ses façades fût le premier étage de l’autre.

 

Un joli jardin plein de fleurs – Eugène Sue a toujours adoré les fleurs –, un joli jardin plein de fleurs s’étendait jusqu’au lac, dont il n’était séparé que par une espèce de chemin de halage.

 

Quand Eugène Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur la montagne, ordinairement tout seul, et par des sentiers qui eussent effrayé les guides du pays ; il avait conservé cela de la chèvre sa nourrice.

 

Parvenu au but de sa course, il s’asseyait sur un rocher.

 

Pourquoi montait-il si haut ? Pourquoi regardait-il ainsi obstinément du même côté ? Répondez, proscrits de tous les temps et de tous les partis !

 

Il vécut ainsi cinq ans.

 

Depuis un an, il avait énormément maigri et avait douloureusement changé.

 

Je vis, il y a cinq ou six mois, une photographie de lui ; je ne voulus point le reconnaître.

 

Sa sœur, Mme Caillard, envoya une photographie pareille à Goubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu’il avait vu si différent.

 

La fin de sa vie avait été troublée par l’entrée d’une femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste mais calme, douloureuse mais sereine.

 

Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, Masset.

 

Quelque temps après cette brouille, Masset mourut.

 

La femme ne pouvait toujours demeurer, elle s’éloigna ; Eugène Sue resta seul, épuisé de corps, épuisé de cœur !…

 

Un matin arriva aux Barattes – c’était le nom du chalet d’Eugène Sue – un autre exilé, le colonel Charras.

 

Ce fut une grande fête pour les deux amis de se revoir.

 

Depuis cinq ou six jours, ils étaient ensemble, oubliant le présent, parlant de l’avenir, lorsque Eugène Sue fut pris d’une douleur névralgique, très forte à la tempe droite, douleur qu’il avait ressentie depuis quelques mois, à diverses reprises.

 

Des députations de la société nautique arrivèrent pour faire une ovation à l’exilé, peut-être aux deux exilés.

 

Eugène Sue éprouvait de telles douleurs de tête, qu’il ne put recevoir personne.

 

On se contenta de lui donner une sérénade.

 

Le lundi 27 juillet, une fièvre intermittente se déclara, mais elle parut céder à une énergique médication.

 

Le mercredi, il y avait un mieux sensible, mais accompagné de faiblesse ; cependant, il resta debout et voulut commencer un nouveau roman ; il venait d’achever et d’envoyer en France Les Secrets de l’oreiller.

 

Mais il froissa et jeta les premiers feuillets ; les idées ne venaient pas.

 

Le vendredi, il était si bien portant, que ce fut lui qui réveilla Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite, sur la montagne qui domine son chalet.

 

Mais, au tiers de l’ascension à peine, les forces lui manquèrent, il fut obligé de renoncer à aller plus loin, et, appuyé au bras du colonel, il regagna les Barattes.

 

Le soir, il était faible, mais assez calme. En souhaitant le bonsoir à son hôte, il lui dit :

 

– Bonne nuit, colonel ! Quant à moi, je crois que je dormirai bien.

 

Il se trompait : la nuit fut mauvaise ; à peine couché, il sentit le retour plus acharné des douleurs névralgiques. Dans la crainte d’inquiéter Charras, il n’appela personne et passa une nuit entière d’insomnie.

 

Le lendemain, la fièvre intermittente reparut menaçante. À la vue du malade et des symptômes de plus en plus inquiétants qui se manifestaient, Charras, du consentement de M. le docteur Lachanal, expédia une dépêche télégraphique à Genève. Elle avait pour but de réclamer le concours d’un second médecin, le docteur Maunoir.

 

M. Lachanal n’avait pas dissimulé les inquiétudes que lui inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait ; en effet, Eugène Sue avait eu quelques instants de délire, après lesquels cependant la lucidité était revenue.

 

La journée s’écoula ainsi, c’est-à-dire dans des alternatives de délire et de retour à la raison.

 

Il se plaignait d’une douleur très aiguë à l’hypocondre droit. Le médecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la région de la rate.

 

À dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s’entretint avec son confrère, puis vint se placer au pied du lit du malade, dont on éclaira le visage avec la lampe.

 

Alors M. Maunoir murmura :

 

– Mais ce n’est point cela que vous m’aviez annoncé.

 

En effet, depuis quelques minutes, Eugène Sue venait d’être frappé d’une hémiplégie qui avait paralysé le côté gauche ; la face était cadavéreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue.

 

C’étaient les symptômes de la mort.

 

Le docteur Maunoir secoua la tête et déclara que son concours était complètement inutile. Depuis ce moment, c’est-à-dire depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu’au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis où il rendit le dernier soupir, le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois heures, il ne fit qu’un mouvement imperceptible et ne prononça qu’un seul mot : « BOIRE ! » Du reste, aucun symptôme de souffrance n’agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et, n’eût été le râle de l’agonie qui indiquait que le cœur battait toujours, on eût pu croire à la mort. Lorsque le malade sentit que tout était fini, il prit la main du colonel Charras, et, la serrant avec tout ce qui lui restait d’énergie :

 

– Mon ami, lui dit-il, je désire mourir comme j’ai vécu, c’est-à-dire en libre penseur.

 

Sa volonté dernière fut exécutée.

 

Dieu, qui lui avait fait une vie si agitée, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus fermes et les plus loyales qu’il y ait au monde. Merci, Charras !

 

Prologue
Les deux mondes


 

 

L’océan Polaire entoure d’une ceinture de glace éternelle les bords déserts de la Sibérie et de l’Amérique du Nord, ces dernières limites des deux mondes, que sépare l’étroit canal de Behring.

 

Le mois de septembre touche à sa fin. L’équinoxe a ramené les ténèbres et les tourmentes boréales ; la nuit va bientôt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres.

 

Le ciel, d’un bleu sombre violacé, est faiblement éclairé par un soleil sans chaleur dont le disque blafard, à peine élevé au-dessus de l’horizon, pâlit devant l’éblouissant éclat de la neige qui couvre à perte de vue l’immensité des steppes.

 

Au Nord, ce désert est borné par une côte hérissée de roches noires, gigantesques ; au pied de leur entassement titanique, est enchaîné cet océan pétrifié qui a pour vagues immobiles de grandes chaînes de montagnes de glace dont les cimes bleuâtres disparaissent au loin dans une brume neigeuse… À l’Est, entre les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibérie, on aperçoit une ligne d’un vert obscur où la mer charrie lentement d’énormes glaçons blancs…

 

C’est le détroit de Behring.

 

Enfin, au-delà du détroit, et le dominant, se dressent les masses granitiques du cap de Galles, pointe extrême de l’Amérique du Nord.

 

Ces latitudes désolées n’appartiennent plus au monde habitable ; par leur froid terrible, les pierres éclatent, les arbres se fendent, le sol se crevasse en lançant des gerbes de paillettes glacées.

 

Nul être humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces régions de frimas et de tempêtes, de famine et de mort…

 

Pourtant… chose étrange ! on voit des traces de pas sur la neige qui couvre ces déserts, dernières limites des deux continents, divisés par le canal de Behring.

 

Du côté de la terre américaine, l’empreinte des pas, petite et légère, annonce le passage d’une femme…

 

Elle s’est dirigée vers les roches d’où l’on aperçoit, au-delà du détroit, les steppes neigeuses de la Sibérie.

 

Du côté de la Sibérie, l’empreinte plus grande, plus profonde, annonce le passage d’un homme.

 

Il s’est aussi dirigé vers le détroit.

 

On dirait que cet homme et cette femme, arrivant ainsi en sens contraire aux extrémités du globe, ont espéré s’entrevoir à travers l’étroit bras de mer qui sépare les deux mondes ! Et, chose plus étrange encore ! cet homme et cette femme ont traversé ces solitudes pendant une horrible tempête…

 

Quelques noirs mélèzes centenaires, pointant naguère çà et là dans ces déserts, comme des croix sur un champ de repos, ont été arrachés, brisés, emportés au loin par la tourmente.

 

À cet ouragan furieux, qui déracine les grands arbres, qui ébranle les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le fracas de la foudre… à cet ouragan furieux ces deux voyageurs ont fait face. Ils lui ont fait face, sans dévier un moment de la ligne invariable qu’ils suivaient… on le devine à la trace de leur marche égale, droite et ferme.

 

Quels sont donc ces deux êtres, qui cheminent toujours calmes au milieu des convulsions, des bouleversements de la nature ?

 

Hasard, vouloir ou fatalité, sous la semelle ferrée de l’homme, sept clous saillants forment une croix.

 

Partout il laisse cette trace de son passage.

 

À voir sur la neige dure et polie ces empreintes profondes, on dirait un sol de marbre creusé par un pied d’airain.

 

Mais bientôt une nuit sans crépuscule a succédé au jour.

 

Nuit sinistre…

 

À la faveur de l’éclatante réfraction de la neige, on voit la steppe dérouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d’un azur si sombre, qu’il semble noir ; de pâles étoiles se perdent dans les profondeurs de cette voûte obscure et glacée.

 

Le silence est solennel…

 

Mais voilà que vers le détroit de Behring une faible lueur apparaît à l’horizon.

 

C’est d’abord une clarté douce, bleuâtre, comme celle qui précède l’ascension de la lune… puis, cette clarté augmente, rayonne et se colore d’un rose léger.

 

Sur tous les autres points du ciel, les ténèbres redoublent ; c’est à peine si la blanche étendue du désert, tout à l’heure si visible, se distingue de la noire voussure du firmament.

 

Au milieu de cette obscurité, on entend des bruits confus, étranges.

 

On dirait le vol tour à tour crépitant ou appesanti de grands oiseaux de nuit qui, éperdus, rasent la steppe et s’y abattent.

 

Mais on n’entend pas un cri.

 

Cette muette épouvante annonce l’approche d’un de ces imposants phénomènes qui frappent de terreur tous les êtres animés, des plus féroces aux plus inoffensifs… Une aurore boréale, spectacle si magnifique et si fréquent dans les régions polaires, resplendit tout à coup…

 

À l’horizon se dessine un demi-globe d’éclatante clarté. Du centre de ce foyer éblouissant jaillissent d’immenses colonnes de lumière, qui, s’élevant à des hauteurs incommensurables, illuminent le ciel, la terre, la mer… Alors ces reflets, ardents comme ceux d’un incendie, glissent sur la neige du désert, empourprent la cime bleuâtre des montagnes de glace et colorent d’un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents…

 

Après avoir atteint ce rayonnement magnifique, l’aurore boréale pâlit peu à peu, ses vives clartés s’éteignirent dans un brouillard lumineux.

 

À ce moment, grâce à un singulier effet de mirage, fréquent dans ces latitudes, quoique séparée de la Sibérie par la largeur d’un bras de mer, la côte américaine sembla tout à coup si rapprochée, qu’on aurait cru pouvoir jeter un pont de l’un à l’autre monde.

 

Alors, au milieu de la vapeur azurée qui s’étendait sur les deux terres, deux figures humaines apparurent.

 

Sur le cap sibérien, un homme à genoux étendait les bras vers l’Amérique avec une expression de désespoir indéfinissable.

 

Sur le promontoire américain, une femme jeune et belle répondait au geste désespéré de cet homme en lui montrant le ciel.

 

Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinèrent ainsi, pâles et vaporeuses, aux dernières lueurs de l’aurore boréale.

 

Mais le brouillard s’épaississant peu à peu, tout disparut dans les ténèbres.

 

D’où venaient ces deux êtres qui se rencontraient ainsi sous les glaces polaires, à l’extrémité des mondes ?

 

Quelles étaient ces deux créatures, un instant rapprochées par un mirage trompeur, mais qui semblaient séparées pour l’éternité ?

 

Première partie
L’auberge du Faucon blanc


 

I. Morok.

Le mois d’octobre 1831 touche à sa fin.

 

Quoiqu’il soit encore jour, une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézardées d’un vaste grenier dont l’unique fenêtre est fermée à la lumière ; une échelle, dont les montants dépassent la baie d’une trappe ouverte, sert d’escalier. Çà et là, jetés sans ordre sur le plancher, sont des chaînes de fer, des carcans à pointes aiguës, des caveçons à dents de scie, des muselières hérissées de clous, de longues tiges d’acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin est posé un petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l’étain en fusion ; le charbon y est empilé sur des copeaux secs ; une étincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d’instruments sinistres, qui ressemblent à l’attirail d’un bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de mailles, aux anneaux à la fois si flexibles, si fins, si serrés, qu’elle ressemble à un souple tissu d’acier, est étendue sur un coffre, à côté de jambards et de brassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies ; une masse d’armes, deux longues piques triangulaires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.

 

À cet arsenal d’armes meurtrières, d’instruments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d’objets très différents : ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosaires, des chapelets, des médailles, des agnus Dei, des bénitiers, des images de saints encadrées ; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg sur gros papier bleuâtre, livrets où l’on raconte divers miracles modernes, où l’on cite une lettre autographe de Jésus-Christ, adressée à un fidèle ; où l’on fait, enfin, pour les années 1831 et 1832, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.

 

Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs théâtres forains est suspendue à l’une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gâte pas en restant trop longtemps roulé.

 

Cette toile porte cette inscription :

 

LA VÉRIDIQUE ET MÉMORABLE CONVERSION D’IGNACE MOROK SURNOMMÉ LE PROPHÈTE, ARRIVÉ EN L’ANNÉE 1828, À FRIBOURG.

 

Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d’une couleur violente, d’un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.

 

Dans le premier, on voit un homme à longue barbe, d’un blond presque blanc, à figure farouche, et vêtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibérie ; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau ; ses traits expriment la terreur ; courbé sur son traîneau qui, attelé de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d’une bande de renards, de loups, d’ours monstrueux qui, tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l’homme, les chiens et le traîneau.

 

Au-dessous de ce premier tableau on lit :

 

EN 1810, MOROK EST IDOLÂTRE ; IL FUIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES.

 

Dans le second compartiment, Morok, candidement revêtu de la robe blanche de catéchumène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc ; dans un coin du tableau, un grand ange à mine rébarbative tient d’une main une trompette et de l’autre une épée flamboyante ; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir :

 

MOROK, L’IDOLÂTRE, FUYAIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES ; LES BÊTES FÉROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTISÉ À FRIBOURG.

 

En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre ; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants ; la tête altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble terrifier une foule de tigres, d’hyènes, d’ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.

 

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale :

 

IGNACE MOROK EST CONVERTI ; LES BÊTES FÉROCES RAMPENT À SES PIEDS.

 

Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l’idolâtre Morok, une fois converti, avait tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur.

 

* * * *

 

À travers la trappe ouverte dans le grenier, s’exhale, comme par bouffées, une odeur sauvage, âcre, forte, pénétrante. De temps à autre, on entend quelques râlements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d’un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s’étalent et s’allongent pesamment sur un plancher.

 

Un homme est seul dans ce grenier.

 

Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême ; une longue pelisse d’un rouge de sang, fourrée de noir, l’enveloppe entièrement ; son teint, naturellement blanc, est bronzé par l’existence voyageuse qu’il mène depuis son enfance ; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et raides sur ses épaules ; son nez est mince, tranchant, recourbé ; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche à force d’être blonde. Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d’un cercle blanc… Ce regard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qui d’ailleurs n’empêchait pas le Prophète d’employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.

 

Assis devant une table, il vient d’ouvrir le double fond d’une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, à l’usage des dévotieux ; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une lettre de l’alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse ; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.

 

Cette scène se passe sur les quatre heures de l’après-dîner, à l’auberge du Faucon Blanc, unique hôtellerie du village de Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

 

Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier.

 

– Judas ! tais-toi ! dit le Prophète d’un ton menaçant, en tournant la tête vers la trappe.

 

Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu’un tonnerre lointain, se fit alors entendre.

 

– Caïn ! tais-toi ! crie Morok en se levant.

 

Un troisième rugissement d’une férocité inexprimable éclate tout à coup.

 

– La Mort ! te tairas-tu ! s’écrie le Prophète, et il se précipite vers la trappe, s’adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.

 

Malgré l’habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence : bientôt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une pique, s’approche de l’échelle, il va descendre, lorsqu’il voit quelqu’un sortir de la trappe.

 

Ce nouveau venu a une figure brune et hâlée ; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert ; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu’il vient de parcourir une longue route ; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.

 

– Au diable les animaux ! s’écria-t-il en mettant le pied sur le plancher, depuis trois jours on dirait qu’ils m’ont oublié… Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage… et la Mort a bondi comme une furie… ils ne me reconnaissent donc plus ?

 

Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s’exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger.

 

– Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl ? demanda-t-il avec inquiétude.

 

– Bonnes nouvelles.

 

– Tu les a rencontrés ?

 

– Hier, à deux lieues de Wittemberg…

 

– Dieu soit loué ! s’écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.

 

– C’est tout simple… de Russie en France, c’est la route obligée ; il y avait mille à parier contre un qu’on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.

 

– Et le signalement ?

 

– Très fidèle : les deux jeunes filles sont en deuil ; le cheval est blanc ; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise… et un chien de Sibérie sur les talons.

 

– Et tu les as quittés ?

 

– À une lieue… Avant une demi-heure ils arriveront ici.

 

– Et dans cette auberge… puisqu’elle est la seule de ce village, dit Morok d’un air pensif.

 

– Et que la nuit vient… ajouta Karl.

 

– As-tu fait causer le vieillard ?

 

– Lui ? Vous n’y pensez pas !

 

– Comment ?

 

– Allez donc vous y frotter.

 

– Et quelle raison ?

 

– Impossible !

 

– Impossible ! pourquoi ?

 

– Vous allez le savoir… Je les ai d’abord suivis jusqu’à la couchée d’hier, ayant l’air de les rencontrer par hasard ; j’ai parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu’on se dit entre piétons voyageurs : « Bonjour et bonne route, camarade ! » Pour toute réponse il m’a regardé de travers, et, du bout de son bâton, m’a montré l’autre côté de la route.

 

– Il est Français, il ne comprend peut-être pas l’allemand ?

 

– Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu’à la couchée je l’ai entendu demander à l’hôte ce qu’il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.

 

– Et à la couchée… tu n’as pas essayé encore d’engager la conversation ?

 

– Une seule fois… mais il m’a si brutalement reçu que, pour ne rien compromettre, je n’ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cet homme a l’air méchant en diable ; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il paraît encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait l’avantage dans une lutte… Je ne sais pas vos projets… mais prenez garde, maître… prenez garde !…

 

– Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante… dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.

 

– La Mort ?… Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que jamais… Seulement, pour vous, elle est presque douce.

 

– C’est ainsi que j’assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité.

 

– Hum ! hum ! défiez-vous, maître ; vous êtes habile, vous êtes aussi brave que personne ; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l’heure.

 

– Est-ce que mon Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante ?

 

– Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui…

 

– Parce que j’ai la foi… voilà tout… Et c’est tout… dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d’un tel regard que l’autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes… quand ces hommes sont pervers et impies ? ajouta le Prophète d’un air triomphant et inspiré.

 

Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu’il ne fût pas capable d’engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète :

 

– Vous êtes plus savant que moi, maître ; ce que vous faites doit être bien fait.

 

– As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée ? reprit le Prophète après un moment de silence.

 

– Oui, mais de loin ; comme je connais bien le pays, j’ai tantôt coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours : la dernière fois que je les ai vus, je m’étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie… Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j’ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.

 

– Très bonne… oui… très bonne… et tu seras récompensé… car si ces gens m’avaient échappé…

 

Le Prophète tressaillit et n’acheva pas. À l’expression de sa figure, à l’accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu’on lui apportait.

 

– Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver… C’était peut-être pour…

 

Morok interrompit brutalement Karl et reprit :

 

– Qui t’a dit que l’arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs ? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t’ai dit.

 

– À la bonne heure, maître, excusez-moi, et n’en parlons plus. Ah çà ! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes, car l’heure du souper approche, si elle n’est passée. Est-ce qu’il se négligerait, maître, mon gros géant ?

 

– Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré ; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soupçons.

 

– Où voulez-vous donc que j’aille ?

 

– Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l’écurie ; là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.

 

– Comme vous voudrez ; j’ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

 

– Va…

 

– Maître, rappelez-vous ce que je vous ai dit : défiez-vous du vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu ; je m’y connais, c’est un rude compagnon, défiez-vous…

 

– Sois tranquille… je me défie toujours, dit Morok.

 

– Alors donc, bonne chance, maître !

 

Et Karl, regagnant l’échelle, disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe d’adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d’un air profondément méditatif ; puis, s’approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu’il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De temps à autre il se levait pour aller jusqu’au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l’auberge, et prêtait l’oreille avec anxiété : car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l’approche.

 

II. Le voyageur.

Pendant que la scène précédente se passait à l’auberge du Faucon Blanc à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l’arrivée, s’avançaient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordées d’un côté par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l’autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d’une colline assez élevée.

 

Le ciel était d’une sérénité superbe ; le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d’écume, interrompait seul le silence de cette soirée d’un calme profond ; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l’or, l’azur de l’onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l’or et l’azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s’élève souvent à la fin du jour ; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu… L’air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d’un troupeau.

 

À travers un sentier frayé dans l’herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d’avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate. Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle ; il s’appuyait sur un long bâton ; ses épaules encore robustes portaient un sac de soldat ; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu’il marchait depuis longtemps.

 

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d’un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, ne quittant pas, comme on dit vulgairement, les talons de son maître.

 

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L’une d’elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa sœur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d’étrier. Ces deux sœurs jumelles s’appelaient, par un doux caprice maternel, Rose et Blanche : alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D’une ressemblance extrême, d’une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l’une de l’autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux ; la seule différence qu’il y eût entre elles en ce moment, c’était que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions d’aînée, fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de leur guide : vieux soldat de l’Empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d’alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d’où s’échappait une profusion de grosses boucles de cheveux châtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées ; un œillet rouge, humide de rosée, n’était pas d’un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries ; le tendre bleu de la pervenche eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur de leur caractère et l’innocence de leur âge ; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.

 

Il fallait encore les voir lorsque, à l’approche de la pluie ou de l’orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable ; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.

 

Mais la soirée était belle et calme ; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux sœurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa sœur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle… car ce jour-là Rose était l’aînée, et une sœur aînée est déjà une mère.

 

Non seulement les deux jeunes filles s’idolâtraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément affectées ; l’émotion de l’une se réfléchissait à l’instant sur la physionomie de l’autre ; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes cœurs battaient à l’unisson ; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d’une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs. Est-il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n’eussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l’existence de ces pauvres enfants ? Ainsi, ces charmants couples d’oiseaux, nommés inséparables, ne pouvant vivre que d’une vie commune, s’attristent, souffrent, se désespèrent et meurent lorsqu’une main barbare les éloigne l’un de l’autre.

 

Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d’une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la République et de l’Empire, héroïques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux sœurs, ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé Dagobert ; sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée ; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le menton ; ses joues maigres, couleur de brique, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées ; d’épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d’un bleu clair ; ses boucles d’oreilles d’or descendaient jusque sur son col militaire à liseré blanc ; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu à flamme rouge, tombant sur l’épaule gauche, couvrait sa tête chauve. Autrefois, doué d’une force d’hercule, mais ayant toujours un cœur de lion, bon et patient, parce qu’il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d’une sollicitude exquise, d’une prévenance inouïe, d’une tendresse adorable, presque maternelle… Oui, maternelle ! car pour l’héroïsme de l’affection, cœur de mère, cœur de soldat. D’un calme stoïque, comprimant toute émotion, l’inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais ; aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d’un comique achevé, en raison même de l’imperturbable sérieux qu’il apportait à toute chose.

 

De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l’âge respectable ; deux profondes cicatrices, l’une au flanc, l’autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles ; aussi n’était-ce pas sans une apparence de fierté qu’il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief ; son allure était régulière, prudente et ferme ; son poil vif, son embonpoint médiocre, l’abondante écume qui couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d’un long voyage à petites journées ; quoiqu’il fût en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allègrement qu’au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.

 

Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c’est qu’il les montrait souvent dans l’unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait Jovial) et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.

 

Ce dernier, sans doute par contraste, nommé Rabat-Joie, ne quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l’enlevait et le portait ainsi quelques instants ; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s’y soumettait avec une complaisance stoïque ; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d’une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en grondant. Jovial l’entendait à demi-mot, et s’empressait de le remettre à terre. D’autres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.

 

Ces détails feront juger de l’excellent accord qui régnait entre les deux sœurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

 

La petite caravane s’avançait, assez impatiente d’atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l’on voyait au sommet de la côte.

 

Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs : peu à peu ses traits s’assombrirent lorsqu’il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s’arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.

 

Jovial ayant fait un brusque temps d’arrêt derrière son maître, Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête ; son premier regard chercha sa sœur, à qui elle sourit doucement ; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie…

 

Les orphelines se trouvaient alors au pied d’un tertre peu élevé, dont le faîte disparaissait sous le feuillage épais d’un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l’épaule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement :

 

– Qu’as-tu donc Dagobert ?

 

Le vétéran se retourna ; au grand étonnement des deux sœurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.

 

– Tu pleures… toi !!! s’écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t’en supplions… dis-nous ce que tu as…

 

Après un moment d’hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d’une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient :

 

– Je vais vous attrister, mes pauvres enfants… mais pourtant c’est comme sacré… ce que je vais vous dire… Eh bien ! il y a dix-huit ans… la veille de la grande bataille de Leipzig, j’ai porté votre père au pied de cet arbre… il avait deux coups de sabre sur la tête… un coup de feu à l’épaule… C’est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers… et par qui encore ? par un renégat… oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes… Enfin, un jour… vous saurez tout cela…

 

Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta :

 

– Oui… oui, je m’y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie… Ah ! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d’une grêle d’obus ! Il n’y avait rien de beau comme lui.

 

Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s’agenouiller au pied du vieux chêne. Puis, là, pressées l’une contre l’autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bâton, y appuyait son front chauve.

 

– Allons… allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à genoux ; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, ajouta-t-il ; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée… J’ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre père ; c’était une idée à moi… parce que ce jour est comme un anniversaire.

 

– Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit Rose.

 

– À notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.

 

Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d’ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure :

 

– Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des femmes, c’est vrai… Quand elle habitait la Pologne, on l’appelait la Perle de Varsovie ; c’était la perle du monde entier qu’on aurait dû dire… car dans le monde entier on n’aurait pas trouvé sa pareille… Non… non.

 

La voix de Dagobert s’altérait ; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.

 

– Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n’est-ce pas ?

 

– Oui, Dagobert.

 

– Eh bien ! qu’est-ce qu’elle vous a recommandé avant de mourir ? De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.

 

– C’est vrai ; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.

 

– Et qu’elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta Rose.

 

Puis les deux sœurs, par un mouvement spontané rempli d’une grâce touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l’adorable foi de leur âge :

 

– N’est-ce pas, mère… tu nous vois ?… tu nous entends ?…

 

– Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes… Elle vous l’a défendu.

 

– Tu as raison, Dagobert, nous n’aurons plus de chagrin.

 

Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.

 

Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen ; en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d’une main et le poignard de l’autre, défendaient, non la liberté (l’inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d’une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près, que l’instinct de religion naturelle, commun à tous les cœurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son âme. Aussi, quoiqu’il ne partageât point la consolante illusion des deux sœurs, il eût regardé comme un crime d’y porter la moindre atteinte.

 

Les voyant moins tristes, il reprit :

 

– À la bonne heure, mes enfants, j’aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier… en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais… tant vous étiez occupées de votre entretien… Oui, oui, mesdemoiselles… voilà deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble… Tant mieux, surtout si cela vous amuse.

 

Les deux sœurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d’embarras :

 

– Mais non, je t’assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.

 

– Bien, bien, je ne veux rien savoir… Ah ça ! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route ; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit… pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.

 

– Nous avons encore bien, bien du chemin ? demanda Rose.

 

– Pour aller jusqu’à Paris ?… Oui, mes enfants, une centaine d’étapes… nous n’allons pas vite, mais nous avançons… nous voyageons à bon marché, car notre bourse est petite ; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route ; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j’ai appris en Égypte et en Espagne à n’avoir faim que quand ça se pouvait…

 

– Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t’aider.

 

– Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée… comme si ce n’était pas nous… qui…

 

– Vous ! dit le soldat en interrompant Blanche ; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l’eau de savon, n’est-ce pas ? D’ailleurs, est-ce qu’en campagne un soldat ne savonne pas son linge ? Tel que vous me voyez, j’étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron… et comme je repasse, hein ? sans me vanter.

 

– Le fait est que tu repasses très bien, très bien…

 

– Seulement tu roussis quelquefois… dit Rose en souriant.

 

– Quand le fer est trop chaud, c’est vrai… Dame… j’ai beau l’approcher de ma joue… ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur… dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.

 

– Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.

 

– Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c’est moins cher, et en route il n’y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous ; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris… Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste : il faut l’espérer du moins…

 

– Cette médaille est sacrée pour nous… notre mère nous l’a donnée en mourant…

 

– Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l’avez.

 

– La voilà, dit Blanche.

 

Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu’elle portait au cou, suspendue par une chaînette de même métal.

 

Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-dessous :

 

 

 

– Qu’est-ce que cela signifie, Dagobert ? reprit Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n’a pu nous le dire.

 

– Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit Dagobert ; il se fait tard, partons ; serrez bien cette médaille… et en route ! nous avons près d’une heure de marche avant d’arriver à l’étape… Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d’œil à ce tertre où votre brave père est tombé… et à cheval ! à cheval !

 

Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et, avec son aide, remontèrent sur Jovial.

 

Ce vénérable animal n’avait pas songé un moment à s’éloigner ; mais, en vétéran d’une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le sol étranger une large dîme d’herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant ; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisit le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécageuse ; au bout de quelques pas, il fut obligé d’obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand’route.

 

Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu’il n’y en avait qu’une : l’auberge du Faucon Blanc.

 

– Allons donc à l’auberge du Faucon Blanc, avait répondu le soldat.

 

III. L’arrivée.

Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l’auberge du Faucon Blanc, afin de guetter l’arrivée des deux orphelines et du soldat ; ne les voyant pas venir, il se remit à marcher lentement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, cherchant le moyen d’exécuter le plan qu’il avait conçu ; ses idées le préoccupaient sans doute d’une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d’habitude.

 

Malgré son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d’intelligence, l’intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grâce, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte d’allure sur les populations qu’il visitait souvent dans ses pérégrinations.

 

On se doute bien que, dès longtemps avant sa conversion, Morok s’était familiarisé avec les mœurs des bêtes sauvages… En effet, né dans le nord de la Sibérie, il avait été, jeune encore, l’un des plus hardis chasseurs d’ours et de rennes ; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d’explorations dans les régions polaires, il l’avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg ; là Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un traîneau, dans l’immensité de l’empire, depuis la Perse jusqu’à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidité de la foudre, il n’y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers ; projectiles humains, il faut qu’ils soient brisés ou qu’ils arrivent au but. On conçoit dès lors l’audace, la vigueur et la résignation d’hommes habitués à une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre profession, et était enfin entré comme catéchumène dans une maison religieuse de Fribourg ; après quoi, bien et dûment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont il ignorait l’origine.

 

Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit était venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l’arrivée ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. Tout à coup il s’arrêta brusquement, pencha la tête du côté de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l’oreille fine comme un sauvage. « Les voilà… » s’écria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d’une joie diabolique. Il venait de reconnaître le pas d’un homme et d’un cheval. Allant au volet de son grenier, il l’entr’ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l’auberge les deux jeunes filles à cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide.

 

La nuit était venue, sombre, nuageuse ; un grand vent faisait vaciller la lumière des lanternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes ; le signalement donné à Morok était si exact, qu’il ne pouvait s’y tromper. Sûr de sa proie, il ferma la fenêtre. Après avoir encore réfléchi un quart d’heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe où était placée l’échelle qui servait d’escalier, et appela : « Goliath ! »

 

– Maître ! répondit une voix rauque.

 

– Viens ici.

 

– Me voilà… je viens de la boucherie, j’apporte de la viande.

 

Les montants de l’échelle tremblèrent, et bientôt une tête énorme apparut au niveau du plancher.

 

Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d’hercule), était hideux ; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant ; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage ; entre ses larges mâchoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de bœuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper à l’échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.

 

Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe : à son cou de taureau, à l’étonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lutter corps à corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plutôt de cuirasse de cuir très épais, çà et là éraillé par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu’il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de bœuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espèce de monstre avait, comme tant d’autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public ; puis, ayant pris l’habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son goût à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant la foule quelques livres de chair crue.

 

– La part de la Mort et la mienne sont en bas, voilà celle de Caïn et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de bœuf. Où est le couperet ?… que je la sépare en deux… Pas de préférence… bête ou homme, à chaque gueule… sa viande…

 

Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d’un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.

 

– Ah ça, voyons, maître, où est le couperet ! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.

 

Au lieu de répondre à cette demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolyte.

 

– Étais-tu en bas quand tout à l’heure de nouveaux voyageurs sont arrivés dans l’auberge ?

 

– Oui, maître, je revenais de la boucherie.

 

– Quels sont ces voyageurs ?

 

– Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc ; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne… Mais le couperet… les bêtes ont grand’faim… moi aussi… le couperet !…

 

– Sais-tu… où on a logé ces voyageurs ?

 

– L’hôte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.

 

– Dans le bâtiment qui donne sur les champs ?

 

– Oui, maître… mais le…

 

Un concert d’horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.

 

– Entendez-vous ! s’écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir… je ferais comme elles. Je n’ai jamais vu Judas et Caïn comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, à tout briser… Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu’à l’ordinaire… on dirait deux chandelles… Pauvre Mort !…

 

Morok, sans avoir égard aux observations de Goliath :

 

– Ainsi, les jeunes filles sont logées dans le bâtiment du fond de la cour ?

 

– Oui, oui ; mais pour l’amour du diable, le couperet ? Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l’ouvrage, et ça met du retard à notre manger.

 

– Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles ? demanda Morok.

 

Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses instances, son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.

 

– Réponds donc, brute !…

 

– Si je suis brute, j’ai la force des brutes, dit Goliath d’un ton bourru ; et brute contre brute, je n’ai pas toujours le dessous.

 

– Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles ! répéta Morok.

 

– Eh bien ! non, répondit le géant ; le vieux, après avoir conduit son cheval à l’écurie, a demandé un baquet, de l’eau, il s’est établi sous le porche, et à la clarté de la lanterne… il savonne… Un homme à moustaches grises… savonner comme une lavandière, c’est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j’ai répondu, maître, laissez-moi m’occuper du souper des bêtes.

 

Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta :

 

– Mais où donc est ce couperet ?

 

Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath :

 

– Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.

 

D’abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.

 

– Plaît-il, maître ? dit-il.

 

– Je te défends de donner à manger aux bêtes ce soir.

 

Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d’une grandeur démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.

 

– Ah çà, m’entends-tu ? dit Morok avec impatience. Est-ce clair ?

 

– Ne pas manger ! quand notre viande est là, quand notre soupe est déjà en retard de trois heures !… s’écria Goliath avec une stupeur croissante.

 

– Obéis… et tais-toi !

 

– Mais vous voulez donc qu’il arrive un malheur ce soir ?… La faim va rendre les bêtes furieuses ! et moi aussi…

 

– Tant mieux !

 

– Enragées !…

 

– Tant mieux. !

 

– Comment, tant mieux ?… Mais…

 

– Assez !

 

– Mais, par la peau du diable, j’ai aussi faim qu’elles, moi…

 

– Mange… Qui t’empêche ? Ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.

 

– Je ne mange jamais sans mes bêtes… ni elles sans moi…

 

– Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes, je te chasse.

 

Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d’un ours, en regardant le Prophète d’un air à la fois stupéfait et courroucé.

 

Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réfléchir. Puis, s’adressant à Goliath, toujours plongé dans son ébahissement profond :

 

– Tu te rappelles où est la maison du bourgmestre, chez qui j’ai été ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a acheté des petits livres et un chapelet ?

 

– Oui, répondit brutalement le géant.

 

– Tu vas aller demander à sa servante si tu peux être sûr de trouver demain le bourgmestre de bon matin.

 

– Pourquoi faire ?

 

– J’aurai peut-être quelque chose d’important à lui apprendre ; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m’avoir vu.

 

– Bon… mais les bêtes… je ne peux pas leur donner à manger avant d’aller chez le bourgmestre ?… Seulement à la panthère de Java… c’est la plus affamée… Voyons, maître, seulement à la Mort ? Je ne prendrai qu’une bouchée pour la lui faire manger. Caïn, moi et Judas, nous attendrons.

 

– C’est surtout à la panthère que je te défends de donner à manger. Oui, à elle… encore moins qu’à tout autre…

 

– Par les cornes du diable ! s’écria Goliath, qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui ? Je ne comprends rien à rien. C’est dommage que Karl ne soit pas ici ; lui qui est malin, il m’aiderait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim… de manger.

 

– Tu n’as pas besoin de comprendre.

 

– Est-ce qu’il ne viendra pas bientôt, Karl ?

 

– Il est revenu.

 

– Où est-il donc ?

 

– Il est reparti.

 

– Qu’est-ce qui se passe donc ici ? Il y a quelque chose ; Karl part, revient, repart… et…

 

– Il ne s’agit pas de Karl, mais de toi ; quoique affamé comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl…

 

Et Morok frappa cordialement sur l’épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.

 

– Moi, malin ?

 

– La preuve, c’est qu’il y aura dix florins à gagner cette nuit… et que tu seras assez malin pour les gagner…

 

– À ce compte-là, oui, je suis assez malin, dit le géant en souriant d’un air stupide et satisfait. Qu’est-ce qu’il faudra faire pour gagner ces dix florins ?

 

– Tu le verras…

 

– Est-ce difficile ?

 

– Tu le verras… Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre ; mais avant de partir tu allumeras ce réchaud.

 

Il le montra du geste à Goliath.

 

– Oui, maître… dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l’espérance de gagner dix florins.

 

– Dans ce réchaud, tu mettras rougir cette tige d’acier, ajouta le Prophète.

 

– Oui, maître.

 

– Tu l’y laisseras ; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m’attendre.

 

– Oui, maître.

 

– Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.

 

– Oui, maître.

 

Morok fit un pas pour sortir ; puis, se ravisant :

 

– Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche ?

 

– Oui, maître.

 

– N’oublie rien : la tige d’acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres.

 

Ce disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.

 

IV. Morok et Dagobert.

Goliath ne s’était pas trompé… Dagobert savonnait, avec le sérieux imperturbable qu’il mettait à toutes choses.

 

Si l’on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s’étonnerait pas de cette apparente excentricité ; d’ailleurs, Dagobert ne pensait qu’à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine ; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d’occupations féminines. Du reste, il n’en était pas à son apprentissage : bien des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusement réparé le dommage et le désordre qu’une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d’un soldat, car ce n’est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi à l’habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d’un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur porte-manteau une petite trousse garnie d’aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.

 

On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu’il était cité comme l’un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impériale.

 

On s’était rudement battu tout le jour sans avantage décisif… Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand’garde pour occuper les ruines d’un village abandonné ; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l’autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé, sans être blessé cette fois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égratignure qu’un Kaiserlitz lui avait faite à la cuisse, d’un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.

 

– Brigand ! ma culotte neuve !… s’était écrié le grenadier voyant bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu’il vengea en ripostant d’un coup de latte savamment porté de haut en bas, et qui transperça l’Autrichien.

 

Si notre homme se montrait d’une stoïque indifférence au sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n’en était pas de même pour l’accroc fait à sa culotte de grande tenue.

 

Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident : tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé, il se met en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à l’écuyère, puis, il faut bien l’avouer, sa culotte, et l’avoir retournée, afin de travailler sur l’envers pour que la reprise fût mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline ; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s’empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d’un tailleur installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant : Aux armes !

 

– À cheval ! s’écrie le capitaine d’une voix de tonnerre.

 

En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide de premier rang. N’ayant pas le temps de retourner sa culotte à l’endroit, hélas ! il la passe, tant bien que mal, à l’envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il sauta à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d’un bois, avait tenté de surprendre le détachement ; la mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait beaucoup à ses effets, et la journée lui était fatale ; sa culotte déchirée, ses bottes perdues ! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d’acharnement. Un clair de lune superbe éclairait l’action ; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier. Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que l’on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu’ils virent cette grande et sévère figure s’avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.

 

Le capitaine, stupéfait, s’approcha, et, se rappelant l’occupation de son soldat au moment où l’on avait crié aux armes, il comprit tout.

 

– Ah ! ah ! vieux lapin ! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert, toi ? tu mets ta culotte à l’envers !…

 

Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.

 

Dagobert était donc sous le porche de l’auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s’assemblaient, le contemplaient d’un œil curieux.

 

De fait, c’était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise ; d’une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l’extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d’eau ; sur son bras droit tatoué d’emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.

 

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s’étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu’il n’était plus en présence des petites filles. L’attention soutenue dont il se voyait l’objet commençait à l’impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu’il faisait.

 

À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis, s’approchant, il lui dit en français d’un ton assez narquois :

 

– Il paraît, camarade, que vous n’avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern ?

 

Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien.

 

Étonné de ce silence, Morok reprit :

 

– Je ne me trompe pas… vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste ; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l’Empire. Aussi, je trouve que pour un héros… vous finissez un peu en quenouille.

 

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités ; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua :

 

– Je suis sûr, mon brave, que nous n’êtes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre ?

 

Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda Morok entre les deux yeux, et lui dit d’une voix brutale :

 

– Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître : donnez-moi la paix…

 

Et il se remit à sa besogne.

 

– Mais on fait connaissance… en buvant un verre de vin du Rhin ; nous parlerons de nos campagnes… car j’ai vu aussi la guerre, moi… je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.

 

Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement ; il trouvait dans le regard et dans l’accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant ; pourtant il se contint.

 

– Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi… nous causerions de la France… J’y suis longtemps resté, c’est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté… surtout lorsqu’ils manient le savon aussi bien que vous ; si j’avais une ménagère… je l’enverrais à votre école.

 

Le sarcasme ne se dissimulait plus ; l’audace et la bravade se lisaient dans l’insolent regard du Prophète. Pensant qu’avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l’éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s’établir à l’autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater : il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l’impudente obsession du Prophète, eut d’abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner ; mais songeant aux orphelines, il se résigna.

 

Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d’une voix sèche et insolente :

 

– Décidément, vous n’êtes pas poli… l’homme au savon !

 

Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand :

 

– Je dis à ce Français à longues moustaches qu’il n’est pas poli… Nous allons voir ce qu’il va répondre ; il faudra peut-être lui donner une leçon. Me préserve le ciel d’être querelleur ! ajouta-t-il avec componction ; mais le Seigneur m’a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre…

 

Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux : la réputation du Prophète était venue jusqu’à Mockern ; ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.

 

En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s’empêcher de lui dire en allemand :

 

– Je comprends l’allemand… parlez allemand, on entendra…

 

De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers ; l’aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs.

 

Le Prophète reprit en allemand :

 

– Je disais que vous n’étiez pas poli, et je dirai maintenant que vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela ?

 

– Rien… dit froidement Dagobert en passant au savonnage d’une autre pièce de linge.

 

– Rien… reprit Morok, c’est peu de chose ; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu’un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n’a pas le droit de répondre insolemment… ou bien il mérite qu’on lui apprenne à vivre.

 

De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert ; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait ; prenant par les deux coins le mouchoir qu’il venait de tremper dans l’eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l’eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne :

 

De Tirlemont, taudion du diable,

Nous partirons demain matin,

Le sabre en main,

Disant adieu à… etc., etc.

 

(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l’étouffait ; cette chanson le soulagea.

 

Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d’un air de contrainte hypocrite :

 

– Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Bérésina comme des Pharaons ; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu !… Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l’air de ne pas comprendre que je veux qu’il me fasse des excuses… ou sinon…

 

– Ou sinon ?… reprit Dagobert sans regarder le Prophète.

 

– Sinon, vous me ferez réparation… Je vous l’ai dit, j’ai vu aussi la guerre ; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang… si vous avez du sang dans les veines !…

 

Cette provocation commença d’effrayer un peu les spectateurs qui ne s’attendaient pas à un dénouement si tragique.

 

– Vous battre ! voilà une belle idée ! s’écria l’un, pour vous faire coffrer tous deux… Les lois sur le duel sont sévères.

 

– Surtout quand il s’agit de petites gens ou d’étrangers, reprit un autre ; s’il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d’être jugés.

 

– Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer ! demanda Morok.

 

– Non, certes ! dirent les bourgeois. Arrangez-vous… C’est un conseil d’amis que nous vous donnons… Faites-en votre profit, si vous voulez…

 

– Que m’importe la prison, à moi ! s’écria le Prophète. Que je trouve seulement deux sabres… et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre !

 

– Qu’est-ce que vous ferez de deux sabres ! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.

 

– Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez… Le Seigneur ordonne de soigner son honneur !…

 

Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l’enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.

 

Le Prophète fronça les sourcils ; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l’encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit :

 

– Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n’est bon qu’à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre !…

 

– Oui, il refuse de se battre… répondit Dagobert d’une voix ferme, mais en devenant d’une pâleur effrayante.

 

Jamais, peut-être, le soldat n’avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.

 

– Ainsi, vous êtes un lâche… vous avez peur… vous l’avouez…

 

À ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-même, comme si, au moment de s’élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l’avait retenu…

 

En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu’un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre à leur voyage.

 

Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l’expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent d’un pas.

 

Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l’intérêt général fut acquis à Dagobert. L’un des spectateurs dit à ceux qui l’entouraient :

 

– Au fait, cet homme n’est pas un lâche…

 

– Non, certes.

 

– Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter…

 

– Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle : c’est un étranger.

 

– Et comme étranger, s’il se battait et qu’il fût pris, il en aurait pour un bon temps de prison…

 

– Et puis enfin… ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour une misère ? S’il était tué ou prisonnier, qu’est-ce qu’elles deviendraient, ces pauvres enfants ?

 

Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve ; le soldat lui tendit la main et lui dit d’une voix émue :

 

– Merci, monsieur !

 

L’Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.

 

– Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose… acceptez un bol de punch avec nous ; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu’il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous…

 

Jusqu’alors le dompteur de bêtes, désespéré de l’issue de cette scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son parti ; peu à peu ses traits s’adoucirent ; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d’assez bonne grâce :

 

– Allons, j’obéis à ces messieurs, j’avoue que j’ai eu tort ; votre mauvais accueil m’avait blessé, je n’ai pas été maître de moi… je répète que j’ai eu tort… ajouta-t-il avec un dépit concentré. Le Seigneur commande l’humilité… Je vous demande excuse…

 

Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.

 

– Il vous demande pardon, vous n’avez rien à dire à cela, mon brave, reprit l’un d’eux en s’adressant à Dagobert ; allons trinquer ensemble ; nous vous faisons cette offre de tout cœur, acceptez-la de même…

 

– Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.

 

Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands, leur répondit :

 

– Merci, messieurs… vous êtes de dignes gens ! Mais quand on a accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.

 

– Eh bien ! nous acceptons… c’est entendu… chacun son tour c’est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.

 

– Pauvreté n’est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n’ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour ; nous avons encore une longue route à parcourir, et je ne dois pas faire d’inutiles dépenses.

 

Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que les Allemands n’osèrent plus renouveler leur offre, comprenant qu’un homme du caractère de Dagobert ne pouvait l’accepter sans humiliation.

 

– Allons, tant pis ! dit le gros homme. J’aurais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat !… bonsoir !… Il se fait tard, l’hôtelier du Faucon Blanc va nous mettre à la porte.

 

– Bonsoir, messieurs ! dit Dagobert en se dirigeant vers l’écurie pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.

 

Morok s’approcha et lui dit d’une voix de plus en plus humble :

 

– J’ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon… Vous ne m’avez rien répondu… m’en voudriez-vous encore ?

 

– Si je te retrouve jamais… lorsque mes enfants n’auront plus besoin de moi, dit le vétéran d’une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.

 

Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit lentement de la cour.

 

L’auberge du Faucon Blanc formait un parallélogramme. À l’une de ses extrémités s’élevait le bâtiment principal ; à l’autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres ; un passage voûté, pratiqué dans l’épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne ; enfin, de chaque côté de la cour s’étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.

 

Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d’avoine préparée pour son cheval ; il la versa dans une vannette et l’agita en s’approchant de Jovial. À son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l’avoine sur l’osier ; inquiet, il appela Jovial d’une voix amie ; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son œil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s’approcha. À la lueur douteuse d’une lanterne d’écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l’épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants ; il raidissait sa longe comme s’il eût voulu la rompre, afin de s’éloigner de la cloison où s’appuyaient sa mangeoire et le râtelier ; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l’écurie, son poil était partout piqué ; c’est-à-dire terne et hérissé ; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.

 

– Eh bien !… eh bien ! mon vieux Jovial… dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître… tu as peur ? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l’offense qu’il avait dû supporter. Tu as peur… toi qui n’es pourtant pas poltron d’habitude…

 

Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur ; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s’il eût douté que ce fût lui.

 

– Tu ne me connais plus ! s’écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d’extraordinaire ?

 

Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.

 

L’écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d’innombrables toiles d’araignées ; à l’autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes… aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.

 

Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l’explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d’habitude, mille témoignages d’affection.

 

– À la bonne heure !… Voilà comme j’aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange… bon appétit ! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n’aie plus de ces folles peurs à propos de rien… Si ton camarade Rabat-Joie était ici… cela te rassurerait… mais il est avec les enfants ; c’est leur gardien en mon absence… Voyons, mange donc… au lieu de me regarder.

 

Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n’y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.

 

– Ah ! mon pauvre Jovial… tu as quelque chose ; toi qui manges ordinairement de si bon cœur… tu laisses ton avoine… C’est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l’issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.

 

Un rugissement effroyable, et tellement proche qu’il semblait sortir de l’écurie même, surprit si violemment Jovial, que d’un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte, et s’échappa dans la cour. Dagobert ne put s’empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L’écurie voisine, occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n’était séparée que par la cloison où s’appuyaient les mangeoires ; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.

 

– Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant… Sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil ; il n’en fallait pas plus pour l’effrayer, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l’avoine dans la mangeoire ; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure.

 

Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou ; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s’il n’y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu’un seul cheval ; Jovial y fut convenablement établi.

 

Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s’égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même, exercer son talent de tailleur ; mais il ne songea qu’à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.

 

Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l’écurie, et se dépêcha d’aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu’il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.

 

V. Rose et Blanche.

Les orphelines occupaient, dans l’un des bâtiments les plus reculés de l’auberge, une petite chambre délabrée, dont l’unique fenêtre s’ouvrait sur la campagne ; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l’ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.

 

Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.

 

Les deux sœurs, à demi couchées dans leur lit, étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet ; un large ruban de fil ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient ; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté ingénue de leur âge ; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n’avait rien d’amer, c’était plutôt une douce mélancolie qu’elles recherchaient au lieu de la fuir ; pour elles cette mère toujours adorée n’était pas morte… elle était absente.

 

Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l’a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu’elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protéger. Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l’affliger et cesser de mériter la protection des bons anges. À cela se bornait la théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces âmes aimantes et pures.

 

Ce soir-là, les deux sœurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intéressait beaucoup ; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur cœur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d’un bleu si doux.

 

Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu’elle tournait à demi vers sa sœur ; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait :

 

– Crois-tu qu’il vienne encore cette nuit ?

 

– Oui, car hier… il nous l’a promis.

 

– Il est si bon… il ne manquera pas à sa promesse.

 

– Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.

 

– Et son nom… quel nom charmant… comme il va bien à sa figure !

 

– Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nous prenant la main : « Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu’il vous a donné la même âme… Ce que l’on cherche ailleurs, vous le trouverez en vous-mêmes. »

 

– « Puisque vos deux cœurs n’en font qu’un… » a-t-il ajouté.

 

– Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma sœur !

 

– Nous sommes si attentives ! Tiens… te voir l’écouter, c’est comme si je me voyais l’écouter moi-même, mon cher petit miroir ! dit Rose en souriant et en baisant sa sœur au front. Eh bien, quand il parle, tes yeux… ou plutôt nos yeux… sont grands, grands ouverts, nos lèvres s’agitent comme si nous répétions en nous-mêmes chaque mot après lui. Il n’est pas étonnant que, de ce qu’il dit, rien ne soit oublié de nous.

 

– Et ce qu’il dit est si beau, si noble, si généreux !

 

– Puis, n’est-ce pas, ma sœur, à mesure qu’il parle, que de bonnes pensées on sent naître en soi ! Pourvu que nous nous les rappelions toujours !

 

– Sois tranquille, elles resteront dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.

 

– Sais-tu, Rose, que c’est un grand bonheur qu’il nous aime toutes deux à la fois ?

 

– Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n’avons qu’un cœur à nous deux.

 

– Comment aimer Rose sans aimer Blanche ?

 

– Que serait devenue la délaissée ?

 

– Et puis il aurait été si embarrassé de choisir !

 

– Nous nous ressemblons tant !

 

– Aussi, pour s’épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toutes deux.

 

– Cela ne vaut-il pas mieux ? Il est seul à nous aimer… nous sommes deux à le chérir.

 

– Pourvu qu’il ne nous quitte pas jusqu’à Paris.

 

– Et qu’à Paris nous le voyions aussi.

 

– C’est surtout à Paris qu’il sera bon de l’avoir avec nous… et avec Dagobert… dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau !

 

– Paris ? ça doit être comme une ville d’or…

 

– Une ville où tout le monde doit être heureux… puisque c’est si beau !

 

– Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement ?… Comme on nous regardera !

 

– Oui… mais puisque tout le monde doit être heureux, tout le monde doit y être bon.

 

– Et l’on nous aimera…

 

– Et puis nous serons avec notre ami… aux cheveux blonds et aux yeux bleus.

 

– Il ne nous a encore rien dit de Paris…

 

– Il n’y aura pas songé. Il faudra lui en parler cette nuit.

 

– S’il est en train de causer… car souvent, tu sais, il a l’air d’aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux…

 

– Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.

 

– Et elle… combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive… puisqu’elle nous voit !

 

– Car si l’on nous aime tant, c’est que sans doute nous le méritons.

 

– Voyez-vous, la vaniteuse ! dit Blanche, en se plaisant à lisser, du bout de ses doits déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son front.

 

Après un moment de réflexion, Rose lui dit :

 

– Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert ?

 

– Si tu le crois, faisons-le.

 

– Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère ; pourquoi lui cacher quelque chose ?…

 

– Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.

 

– Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur bat plus vite et plus fort ?

 

– Oui, on dirait qu’il est plus plein.

 

– C’est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place !

 

– Aussi nous ferons bien de dire à Dagobert quelle a été notre bonne étoile.

 

– Tu as raison.

 

À ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.

 

– Ma sœur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore le chien qui gronde ; qu’est-ce qu’il a donc ?

 

– Rabat-Joie… ne gronde pas ; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.

 

Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant obstinément un regard de côté vers la croisée ; les deux sœurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front bossué vers le milieu par une protubérance remarquable, signe évident d’une grande pureté de race.

 

– Qu’est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-Joie ? dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein ?… mon bon chien ?

 

– Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n’est pas là.

 

– C’est vrai, on dirait qu’il sait alors qu’il faut qu’il veille encore plus sur nous.

 

– Ma sœur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.

 

– Sans doute il panse Jovial.

 

– Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial.

 

– J’en suis fâchée.

 

– Pauvre bête ! il a l’air si content de nous lécher les mains…

 

– On croirait qu’il nous remercie de notre visite.

 

– Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.

 

– Bon Dagobert ! il s’occupe toujours de nous ; comme il nous gâte !… Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.

 

– Pour l’en empêcher, comment faire ?

 

– Quel malheur de n’être pas riches pour lui assurer un peu de repos.

 

– Riches… nous ?… hélas ! ma sœur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.

 

– Mais cette médaille, enfin ?

 

– Sans doute quelque espérance s’y rattache, sans cela nous n’aurions pas fait ce grand voyage.

 

– Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir.

 

La jeune fille ne put continuer : deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d’effroi, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie… Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspendaient leur respiration ; dans leur épouvante, elles n’osaient pas jeter les yeux du côté de la fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.

 

– Hélas !… qu’est-ce donc ? murmurèrent les orphelines ; et Dagobert qui n’est pas là…

 

Puis, tout à coup, Rose s’écria en saisissant le bras de Blanche :

 

– Écoute !… écoute !… on monte l’escalier.

 

– Mon Dieu ! il me semble que ce n’est pas la marche de Dagobert ; entends-tu comme ces pas sont lourds ?

 

– Rabat-Joie ! ici tout de suite… vient nous défendre ! s’écrièrent les deux sœurs au comble de l’épouvante.

 

En effet, des pas d’une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l’escalier de bois, et une espèce de frôlement singulier s’entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant derrière la porte l’ébranla violemment. Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole ; la porte s’ouvrit : c’était Dagobert. À sa vue, Rose et Blanche s’embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d’échapper à un grand danger.

 

– Qu’avez-vous ? pourquoi cette peur ? leur demanda le soldat surpris.

 

– Oh ! si tu savais… dit Rose d’une voix palpitante, car son cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d’arriver… Ensuite, nous n’avions pas reconnu ton pas… il nous avait semblé si lourd… et puis ce bruit… derrière la cloison.

 

– Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l’escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j’apportais sur mon dos mon lit, c’est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière votre porte, pour m’y coucher comme d’habitude.

 

– Mon Dieu ! que nous sommes folles, ma sœur, de n’avoir pas songé à cela ! dit Rose en regardant Blanche.

 

Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîches couleurs.

 

Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne cessait d’aboyer.

 

– Qu’est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants ? dit le soldat.

 

– Nous ne savons pas… on vient de casser des carreaux à la croisée, c’est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.

 

Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l’ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors… et ne vit rien… que la nuit noire… Il écouta… il n’entendit que les mugissements du vent.

 

– Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre ouverte… saute là, mon vieux, et cherche !

 

Le brave animal fit un bond énorme et disparut par la croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste.

 

– Cherche, mon vieux, cherche !… S’il y a quelqu’un, saute dessus, tes crocs sont bons… et ne lâche pas avant que je sois descendu.

 

Rabat-Joie ne trouva personne. On l’entendait aller, revenir, en cherchant une trace de côté et d’autre, jetant parfois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.

 

– Il n’y a donc personne, mon brave chien ? car s’il y avait quelqu’un, tu le tiendrais déjà à la gorge.

 

Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude :

 

– Comment ces carreaux ont-ils été cassés ? Mes enfants, l’avez-vous remarqué ?

 

– Non, Dagobert ; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.

 

– Il m’a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.

 

Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.

 

– Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette persienne… et ce crochet aura brisé les carreaux… Oui, oui, c’est cela… Quel intérêt d’ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup ? Puis, s’adressant à Rabat-Joie : – Eh bien… mon vieux, il n’y a donc personne ?

 

Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit :

 

– Eh bien, alors, reviens… fais le grand tour… tu trouveras toujours une porte ouverte… tu n’es pas embarrassé.

 

Rabat-Joie suivit ce conseil : après avoir grogné quelques instants au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.

 

– Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n’est rien que le vent…

 

– Nous avons eu bien peur, dit Rose.

 

– Je le crois… Mais j’y songe, il peut venir par là un courant d’air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fenêtre dégarnie de rideaux.

 

Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à l’espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.

 

– Merci, Dagobert… Comme tu es bon ! Nous étions inquiètes de ne pas te voir…

 

– C’est vrai… tu es resté plus longtemps que d’habitude.

 

Puis, s’apercevant alors seulement de la pâleur et de l’altération des traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec Morok, Rose ajouta :

 

– Mais qu’est-ce que tu as ?… Comme tu es pâle !

 

– Moi ! non, mes enfants… Je n’ai rien…

 

– Mais si, je t’assure… Tu as la figure toute changée… Rose a raison.

 

– Je vous assure… que je n’ai rien, répondit le soldat avec assez d’embarras, car il savait peu mentir ; puis, trouvant une excellente excuse à son émotion, il ajouta :

 

– Si j’ai l’air d’avoir quelque chose, c’est votre frayeur qui m’aura inquiété, car, après tout, c’est ma faute…

 

– Ta faute ?

 

– Oui, si j’avais perdu moins de temps à souper, j’aurais été là quand les carreaux ont été cassés… et je vous aurais épargné un vilain moment de peur.

 

– Te voilà… nous n’y pensons plus.

 

– Eh bien ! tu ne t’assieds pas ?

 

– Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux sœurs. Ah çà ! êtes-vous bien éveillées ? ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts ?

 

– Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.

 

– Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer ; d’ailleurs il n’est que neuf heures.

 

– Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, reprit Rose, après avoir consulté sa sœur du regard.

 

– Vraiment ?

 

– Une confidence à te faire.

 

– Une confidence ?

 

– Mon Dieu, oui.

 

– Mais, vois-tu, une confidence très… très importante… ajouta Rose avec un grand sérieux.

 

– Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche.

 

– Pardieu… je le crois bien… ce qui regarde l’une regarde toujours l’autre. Est-ce que vous n’êtes pas toujours, comme on dit, deux têtes dans un bonnet ?

 

– Dame ! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le capuchon de ta pelisse… dit Rose en riant.

 

– Voyez-vous, les moqueuses, on n’a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a.

 

– Parle, ma sœur, dit Blanche.

 

– Non, mademoiselle, c’est à vous de parler, vous êtes aujourd’hui de planton comme aînée, et une chose aussi importante qu’une confidence, comme vous dites, revient de droit à l’aînée…

 

– Voyons, je vous écoute… dit le soldat, qui s’efforçait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu’il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de bêtes.

 

Ce fut donc Rose, l’aînée de planton, comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa sœur.

 

VI. Les confidences.

– D’abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder.

 

– N’est-ce pas… tu ne gronderas pas tes enfants ? ajouta Blanche d’une voix non moins caressante.

 

– Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop comment m’y prendre… Mais pourquoi vous gronder ?

 

– Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que nous allons t’apprendre…

 

– Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses l’une : ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose… Si vous avez eu raison, c’est très bien ; si vous avez eu tort, c’est fait ; ainsi maintenant n’en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles.

 

Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en échangeant un sourire avec sa sœur :

 

– Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous avons une visite.

 

– Une visite !

 

Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.

 

– Oui, une visite charmante… car il est blond !

 

– Comment diable, il est blond ? s’écria Dagobert avec un soubresaut.

 

– Blond… avec des yeux bleus… ajouta Blanche.

 

– Comment, diable ! des yeux bleus ?…

 

Et Dagobert fit un nouveau bond sur son siège.

 

– Oui, des yeux bleus… longs comme ça… reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.

 

– Mais, morbleu ! ils seraient longs comme ça… et, faisant grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son avant-bras ; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien… Un blond qui a des yeux bleus… Ah ça, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela signifie ?

 

Dagobert se leva, cette fois, l’air sévère et péniblement inquiet.

 

– Ah ! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.

 

– Rien qu’au commencement encore… ajouta Blanche.

 

– Au commencement ?… Il y a donc une suite, une fin ?

 

– Une fin ? Nous espérons bien que non…

 

Et Rose se prit à rire comme une folle.

 

– Tout ce que nous demandons, c’est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l’hilarité de sa sœur.

 

Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes filles afin de tâcher de deviner cette énigme ; mais lorsqu’il vit leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu, il réfléchit qu’elles n’auraient pas tant de gaieté si elles avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu’à se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur position précaire, et dit :

 

– Riez… riez, mes enfants… j’aime tant à vous voir rire !

 

Puis, songeant que pourtant ce n’était pas précisément de la sorte qu’il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il ajouta d’une grosse voix :

 

– J’aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles ; allons, que je suis fou d’écouter ce que vous me contez là… Vous voulez vous moquer de moi, n’est-ce pas ?

 

– Non, ce que nous disons est vrai… bien vrai…

 

– Tu le sais… nous n’avons jamais menti, ajouta Rose.

 

– Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais… dit le soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible ? Je couche dehors en travers de votre porte ; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre : or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s’ils avaient essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l’oreille fine, nous aurions reçu les visites… à notre manière… Mais voyons, mes enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter… expliquez-vous.

 

Les deux sœurs, voyant à l’expression des traits de Dagobert qu’il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vétéran :

 

– Allons… ne te tourmente pas, nous allons te raconter les visites de notre ami Gabriel…

 

– Vous recommencez ?… Il a un nom ?

 

– Certainement il a un nom, nous te le disons… Gabriel…

 

– Quel joli nom ! n’est-ce pas, Dagobert ? Oh ! tu verras, tu l’aimeras comme nous, notre beau Gabriel.

 

– J’aimerai votre beau Gabriel ! dit le vétéran en hochant la tête, j’aimerai votre beau Gabriel ! c’est selon, car avant il faut que je sache…

 

Puis, s’interrompant :

 

– C’est singulier, ça me rappelle une chose…

 

– Quoi donc, Dagobert ?

 

– Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en revenant de France, m’a apportée de ma femme, elle me disait que, toute pauvre qu’elle était, et quoiqu’elle eût déjà sur les bras notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui s’appelait Gabriel… Et, il n’y a pas longtemps, j’en ai encore eu des nouvelles.

 

– Et par qui donc ?

 

– Vous saurez cela tout à l’heure.

 

– Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de plus pour aimer le nôtre.

 

– Le vôtre… le vôtre, voyons le vôtre… je suis sur des charbons ardents…

 

– Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l’habitude de nous endormir en nous tenant par la main.

 

– Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre berceau… Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles.

 

– Eh bien ! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu…

 

– C’était donc en rêve ! s’écria Dagobert, puisque vous étiez endormies… en rêve !

 

– Mais oui, en rêve… Comment veux-tu que ce soit ?…

 

– Laisse donc parler ma sœur.

 

– À la bonne heure ! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, à la bonne heure ! Certainement, de toutes façons, j’étais bien tranquille… parce que… mais enfin, c’est égal… Un rêve ! j’aime mieux cela… Continuez, petite Rose.

 

– Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.

 

– Toutes deux le même ?

 

– Oui, Dagobert ; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.

 

– Et c’était tout semblable…

 

– C’est extraordinaire, mes enfants ; et ce songe, qu’est-ce qu’il disait ?

 

– Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l’une de l’autre ; nous avons vu entrer un bel ange ; il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier… Alors il nous a dit d’une voix douce qu’il se nommait Gabriel, que notre mère l’envoyait vers nous pour être notre ange gardien, et qu’il ne nous abandonnerait jamais.

 

– Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps regardées en silence avec tant de bonté… tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos yeux des siens.

 

– Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son regard nous attirait et nous allait au cœur… À notre grand chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit d’ensuite nous le verrions encore.

 

– Et il a reparu ?

 

– Sans doute ! Mais tu juges avec quelle impatience nous attendions le moment d’être endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.

 

– Hum !… ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se grattant le front ; vous prétendiez tomber de sommeil…, je parie que c’était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre rêve ?

 

– Oui, Dagobert.

 

– Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie : « Va te coucher, Dagobert. » Et l’ami Gabriel est revenu ?

 

– Certainement ; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien… ainsi que sa figure… et son regard…

 

– Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu’hier vous avez chuchoté tout le long de l’étape… et quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir.

 

– Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.

 

– Et depuis nous l’aimons toutes deux autant qu’il nous aime…

 

– Mais il est seul pour vous deux ?

 

– Et notre mère n’est-elle pas seule pour nous deux ?

 

– Et toi, Dagobert, n’es-tu pas aussi seul pour nous deux ?

 

– C’est juste !… Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en être jaloux de ce gaillard-là, moi ?

 

– Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.

 

– Entendons-nous : si vous en parlez le jour et si vous en rêvez la nuit, qu’est-ce qu’il me restera donc à moi ?

 

– Il te restera… tes deux orphelines que tu aimes tant ! dit Rose.

 

– Et qui n’ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d’une voix caressante.

 

– Hum ! hum ! c’est ça, câlinez-moi… Allez, mes enfants, ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot ; je vous passe votre Gabriel ; j’étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n’y a rien d’étonnant à ceci : votre premier songe vous a frappées, et, à force d’en jaser, vous l’avez eu de nouveau : aussi vous le verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit… que je ne m’étonnerais pas.

 

– Oh ! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves, mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens ?… Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous protégera et te protégera aussi.

 

– C’est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi ; mais, voyez, mes chères enfants, pour m’aider à vous défendre, j’aime mieux Rabat-Joie ; il est moins blond que l’ange, mais il a de meilleures dents, et c’est plus sûr.

 

– Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries !

 

– C’est vrai, tu ris de tout.

 

– Oui, c’est étonnant comme je suis gai… Je ris à la manière du vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me grondez pas ; au fait, j’ai tort : la pensée de votre digne mère est mêlée à ce rêve ; vous faites bien d’en parler sérieusement. Et puis, ajouta-t-il d’un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rêves… En Espagne, deux dragons de l’impératrice, des camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu’ils seraient empoisonnés par les moines… Ils l’ont été… Si vous rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel… c’est que… c’est que… enfin, c’est que ça vous amuse… vous n’avez pas déjà tant d’agrément le jour… ayez au moins un sommeil… divertissant ; maintenant, mes enfants, j’ai aussi des choses à vous dire ; il s’agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.

 

– Sois tranquille ; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes, mais sérieuses.

 

– À la bonne heure ! Par peur de vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous aurait confié quand vous n’auriez plus été des enfants ; mais elle est morte si vite qu’elle n’a pas eu le temps ; et puis ce qu’elle avait à vous apprendre lui brisait le cœur, et à moi aussi ; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j’avais pris le prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait prisonnier… ça me donnait du temps… mais le moment est venu… il n’y a plus à tergiverser.

 

– Nous t’écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d’un air attentif et mélancolique.

 

Après un moment de silence, pendant lequel il s’était recueilli, le vétéran dit aux jeunes filles :

 

– Votre père, le général Simon, fils d’un ouvrier qui est resté ouvrier ; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bonhomme s’est entêté à ne pas quitter son état, – tête de fer et cœur d’or, tout comme son fils, – vous pensez, mes enfants, que si votre père, après s’être engagé simple soldat, est devenu général… et comte de l’Empire… ça n’a pas été sans peine et sans gloire.

 

– Comte de l’Empire ? qu’est-ce que c’est, Dagobert ?

 

– Une bêtise… un titre que l’Empereur donnait par-dessus le marché, avec le grade ; l’histoire de dire au peuple, qu’il aimait, parce qu’il en était : « Enfants ! vous voulez jouer à la noblesse, comme les vieux nobles ? vous v’là nobles ; vous voulez jouer aux rois, vous v’là rois… Goûtez de tout… enfants, rien de trop bon pour vous… régalez-vous. »

 

– Roi ! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration.

 

– Tout ce qu’il y a de plus roi… Oh ! il n’en était pas chiche, de couronnes, l’Empereur ! J’ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a passé roi ; ça nous flattait, parce qu’enfin, quand c’était pas l’un, c’était l’autre, tant il y a qu’à ce jeu-là votre père a été comte ; mais comte ou non, c’était le plus beau, le plus brave général de l’armée.

 

– Il était beau, n’est-ce pas, Dagobert ? Notre mère le disait toujours.

 

– Oh ! oui, allez ! mais, par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d’ange gardien. Figurez-vous un brun superbe ; en grand uniforme, c’était à vous éblouir et à vous mettre le feu au cœur… Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu !… si le bon Dieu l’avait demandé, bien entendu… se hâta d’ajouter Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la foi naïve des orphelines.

 

– Et notre père était aussi bon que brave, n’est-ce pas, Dagobert ?

 

– Bon ! mes enfants, lui ? je le crois bien ! il aurait ployé un fer à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-là, comment voulez-vous qu’on ne soit pas bon ?… Il y a donc environ dix-neuf ans, qu’ici près… à l’endroit que je vous ai montré, avant d’arriver dans ce village, le général, dangereusement blessé, est tombé de cheval… Je le suivais comme son ordonnance, j’ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous étions faits prisonniers ; par qui ?… par un Français !

 

– Par un Français ?

 

– Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie, répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au général, en s’avançant vers lui : « Rendez-vous, monsieur, à un compatriote… – Un Français qui se bat contre la France n’est plus mon compatriote ; c’est un traître, et je ne me rends pas à un traître, » a répondu le général ; et, tout blessé qu’il était, il s’est traîné auprès d’un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant : « Je me rends à vous ». Le marquis en est devenu pâle de rage…

 

Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s’écrièrent :

 

– Oh ! brave père, brave père !…

 

– Hum ! ces enfants… dit Dagobert en caressant sa moustache avec fierté, comme on voit qu’elles ont du sang de soldat dans les veines !

 

Puis il reprit :

 

– Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait été tué sous lui ; pour faire la route, il monta Jovial, qui n’avait pas été blessé ce jour-là ; nous arrivons à Varsovie. C’est là que le général a connu votre mère ; elle était surnommée la Perle de Varsovie : c’est tout dire. Aussi, lui qui aimait ce qui était bon et beau, en devient amoureux tout de suite ; elle l’aime à son tour ; mais ses parents l’avaient promise à un autre… Cet autre… c’était encore…

 

Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la fenêtre avec effroi.

 

VII. Le voyageur.

Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

 

– Qu’avez-vous, Rose ?

 

– Là… là… dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir vu une main déranger la pelisse.

 

Rose n’avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la fenêtre. Il l’ouvrit violemment, après avoir ôté le manteau suspendu à l’espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent… Le soldat prêta l’oreille, il n’entendit rien… Revenant prendre la lumière sur la table, il tâcha d’éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main. Il ne vit rien… Fermant de nouveau la fenêtre, il se persuada qu’une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d’une fausse peur.

 

– Rassurez-vous, mes enfants… Il vente très fort, c’est ce qui aura fait remuer le coin du manteau.

 

– Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l’écartaient… dit Rose encore tremblante.

 

– Moi, je regardais Dagobert, je n’ai rien vu, reprit Blanche.

 

– Et il n’y avait rien à voir, mes enfants, c’est tout simple ; la fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol ; il faudrait être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n’aurait pas eu le temps de l’ôter, puisque dès que Rose a crié j’ai couru à la fenêtre, et qu’en avançant la lumière au dehors, je n’ai rien vu.

 

– Je me serai trompée, dit Rose.

 

– Vois-tu, ma sœur… c’est le vent, ajouta Blanche.

 

– Alors, pardon de t’avoir dérangé, mon bon Dagobert.

 

– C’est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre, cela vous aurait rassurées ; mais il aura flairé l’écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant… j’ai envie d’aller le chercher.

 

– Oh ! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules ! crièrent les petites filles, nous aurions trop peur.

 

– Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l’heure nous l’entendrons gratter à la porte, j’en suis sûr… Ah çà ! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s’assit au chevet des deux sœurs, cette fois bien en face de la fenêtre. Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre mère, que l’on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l’exil de l’Empereur à l’île d’Elbe ; apprenant cela, votre mère dit au général : « La guerre est terminée, vous êtes libre ; l’Empereur est malheureux, vous lui devez tout : allez le retrouver… je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n’épouserai que vous ; vous me trouverez jusqu’à la mort… » Avant de partir, le général m’appelle : « Dagobert ! reste ici ; Mlle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop ; notre correspondance passera par tes mains ; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai… je leur dirai que tu es pour moi… un ami. »

 

– Toujours le même, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.

 

– Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta Blanche.

 

– Aimer les uns, c’est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l’île d’Elbe avec l’Empereur ; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette… Dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m’apprenait que l’Empereur s’était souvenu de moi.

 

– De toi ?… il te connaissait ?

 

– Un peu, je m’en flatte. « Ah ! Dagobert ! a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d’Égypte et d’Italie, criblé de blessures, un vieux pince-sans-rire… que j’ai décoré de ma main à Wagram !… je ne l’ai pas oublié. » Dame ! mes enfants, quand votre mère m’a lu cela, j’en ai pleuré comme une bête…

 

– L’Empereur !… quel beau visage d’or il avait sur ta croix d’argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions sages !

 

– C’est qu’aussi cette croix-là, donnée par lui, c’est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j’ai de plus précieux, notre boursicaut et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère : de lui porter les lettres du général, d’en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait ; oh ! oui, et beaucoup ; ses parents avaient beau la tourmenter, s’acharner après elle, elle répondait toujours : « Je n’épouserai jamais que le général Simon. » Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse, il fallait voir ! Un jour elle reçoit une lettre du général ; il avait quitté l’île d’Elbe avec l’Empereur : voilà la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat comme un lion, et son corps d’armée fait comme lui ; ce n’était plus de la bravoure… c’était de la rage.

 

Et les joues du soldat s’enflammaient… Il ressentait en ce moment les émotions héroïques de sa jeunesse ! il revenait, par la pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux triomphes de l’Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d’un soldat et d’une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d’être effrayées de leur rudesse ; leur cœur battait plus fort, leurs joues s’animaient aussi.

 

– Quel bonheur pour nous d’être filles d’un père si brave !… s’écria Blanche.

 

– Quel bonheur… et quel honneur ! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l’Empereur, à la joie de toute l’armée, nomma votre père, sur le champ de bataille, duc de Ligny et maréchal de l’Empire.

 

– Maréchal de l’Empire ! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.

 

– Duc de Ligny ! reprit Blanche aussi surprise.

 

– Oui, Pierre Simon, fils d’un ouvrier, duc et maréchal ; il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l’Empereur traitait les enfants du peuple ; aussi le peuple était à lui. On avait beau lui dire : « Mais ton Empereur fait de toi de la chair à canon ! – Ah ! un autre ferait de moi de la chair à misère, répondait le peuple, qui n’est pas bête ; j’aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi… ou invalide ; ça vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d’un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres. »

 

– Même en France… même à Paris, dans cette belle ville… il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère… Dagobert ?

 

– Même à Paris… oui, mes enfants ; aussi j’en reviens là : le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d’être duc et maréchal. Quand je dis duc et maréchal, j’ai raison et j’ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, après Ligny… il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, où de vieux soldats comme moi, m’a dit le général, ont pleuré, oui, pleuré… le soir de la bataille ; ce jour là, mes enfants… s’appelle Waterloo !

 

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent.

 

– Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits… Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de blessures, à la tête d’une division de la garde. À peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène… une autre île au bout du monde, où les Anglais avaient emmené l’Empereur pour le torturer tranquillement ; car s’il a été heureux d’abord, il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants…

 

– Comme tu dis cela, Dagobert ! tu nous donnes envie de pleurer !

 

– C’est qu’il y a de quoi… l’Empereur a enduré tant de choses, tant de choses… il a cruellement saigné au cœur, allez… Malheureusement le général n’était pas avec lui. À Sainte-Hélène, il aurait été un de plus pour le consoler ; mais on n’a pas voulu. Alors, exaspéré comme tant d’autres contre les Bourbons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l’Empereur. Il voulait enlever un régiment, presque tout composé d’anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où était cette garnison ; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment où le général arrive, on l’arrête, on le conduit devant le colonel du régiment… Et ce colonel… dit le soldat après un nouveau silence, savez-vous qui c’était encore ?… Mais, bah !… ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage… Enfin c’était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi, se trouvant face à face avec lui, il lui dit : « Si vous n’êtes pas un lâche, vous me ferez mettre en liberté pour une heure, et nous nous battrons à mort ; car je vous hais pour ci, je vous méprise pour ça, et encore pour ça. » Le colonel accepte, met votre père en liberté jusqu’au lendemain. Le lendemain, duel acharné, dans lequel le colonel reste pour mort sur la place.

 

– Ah ! mon Dieu !

 

– Le général essuyait son épée, lorsqu’un ami dévoué vint lui dire qu’il n’avait que le temps de se sauver ; en effet, il parvint heureusement à quitter la France… oui… heureusement, car, quinze jours après, il était condamné à mort comme conspirateur.

 

– Que de malheur, mon Dieu !

 

– Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là… Votre mère tenait bravement sa promesse et l’attendait toujours ; elle lui avait écrit : « L’Empereur d’abord, moi ensuite. » Ne pouvant plus rien, ni pour l’Empereur ni pour son fils, le général, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents : elle était libre, ils s’épousent, et je suis un des témoins du mariage.

 

– Tu as raison, Dagobert… que de bonheur, au milieu de si grands malheurs !

 

– Les voilà donc bien heureux ; mais, comme tous les bons cœurs, plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie. Les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves ; votre brave mère, quoique d’origine française, était Polonaise de cœur et d’âme : elle disait hardiment tout haut ce que d’autres n’osaient seulement pas dire tout bas ; avec cela, les malheureux l’appelaient leur bon ange ; en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l’œil. Un jour, un des amis du général, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à l’exil en Sibérie, pour une conspiration militaire contre les Russes : il s’échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre ; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d’une voiture de poste, arrive à notre porte ; on surprend le général pendant son sommeil et on l’enlève.

 

– Mon Dieu ! que voulait-on lui faire ?

 

– Le conduire hors de Russie, avec défense d’y jamais rentrer, et menacé d’une prison éternelle s’il y revenait. Voilà son dernier mot : « Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant » ; car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde ; eh bien ! malgré cela, on l’exila en Sibérie ; c’était une occasion de s’en défaire ; elle faisait trop de bien à Varsovie ; on la craignait. Non content de l’exiler, on confisque tous ses biens ; pour seule grâce, elle avait obtenu que je l’accompagnerais ; et, sans Jovial, que le général m’avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C’est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes nées, pauvres petites !

 

– Et notre père !

 

– Impossible à lui de rentrer en Russie… impossible à votre mère de songer à fuir avec deux enfants… impossible au général de lui écrire, puisqu’il ignorait où elle était.

 

– Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui ?

 

– Si, mes enfants… une seule fois nous en avons eu…

 

– Et par qui ?

 

Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière :

 

– Par qui ? par quelqu’un qui ne ressemble guère aux autres hommes… oui… et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrivée à votre père pendant la bataille de Waterloo… Il avait reçu de l’Empereur l’ordre d’enlever une batterie qui écrasait notre armée ; après plusieurs tentatives malheureuses, le général se met à la tête d’un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons ; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d’une pièce dont tous les servants venaient d’être tués ou blessés : pourtant, l’un d’eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d’approcher de la lumière la mèche qu’il tenait toujours à la main… et cela… juste au moment où le général était à dix pas et en face du canon chargé…

 

– Grand Dieu ! quel danger pour notre père !

 

– Jamais, m’a-t-il dit, il n’en avait couru un plus grand… car lorsqu’il vit l’artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait… mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en paysan, et que votre père jusqu’alors n’avait pas remarqué, se jette au-devant du canon.

 

– Ah ! le malheureux… quelle mort horrible !

 

– Oui, reprit Dagobert d’un air pensif, cela devait arriver… Il devait être broyé en mille morceaux… et pourtant il n’en a rien été.

 

– Que dis-tu ?

 

– Ce que m’a dit le général. « Au moment où le coup partit, m’a-t-il répété souvent, par un mouvement d’horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s’était sacrifié à ma place… Quand je les rouvre, qu’est-ce que j’aperçois au milieu de la fumée ? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l’artilleur, qui, un genou en terre, le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s’il eût vu le démon en personne ; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il m’a été impossible de retrouver cet homme… » a ajouté votre père.

 

– Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible ?

 

– C’est ce que j’ai dit au général. Il m’a répondu que jamais il n’avait pu s’expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d’ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d’environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très noirs et joints entre eux, n’en faisaient guère pour ainsi dire qu’un seul d’une tempe à l’autre, de sorte qu’il paraissait avoir le front rayé d’une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l’heure pourquoi.

 

– Oui, Dagobert, nous ne l’oublions pas… dirent les orphelines de plus en plus étonnées.

 

– Comme c’est étrange, cet homme au front rayé de noir !

 

– Écoutez encore… Le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu’il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu’après une telle défaite il n’avait plus qu’à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire : « Il faut vivre pour Éva !… » C’était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l’Empereur.

 

– Comme cela est singulier, Dagobert !… Et depuis, notre père a-t-il revu cet homme ?

 

– Il l’a revu… puisque c’est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre mère.

 

– Et quand donc cela ?… nous ne l’avons jamais su.

 

– Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins ?

 

– Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre pauvre mère aimait tant.

 

– Pauvre mère ! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas ! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche.

 

– Sans doute, mes enfants ; moi-même, ce matin-là, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n’avais de raison d’être triste ; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout à coup j’entends une voix me demander en français : « Est-ce ici le village de Milosk ?… » Je me retourne, et je vois devant moi un étranger… Au lieu de lui répondre, je le regarde fixement, et je recule de deux pas, tout stupéfait.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Il était de haute taille, très pâle, et avait le front haut, découvert… ses sourcils noirs n’en faisaient qu’un… et semblaient lui rayer le front d’une marque noire.

 

– C’était donc l’homme qui, deux fois, s’était trouvé auprès de notre père pendant des batailles ?

 

– Oui… c’était lui.

 

– Mais, Dagobert, dit Rose pensive ; il y a longtemps de ces batailles ?

 

– Environ seize ans.

 

– Et l’étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il ?

 

– Guère plus de trente ans.

 

– Alors comment veux-tu que ce soit ce même homme qui se soit trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père ?

 

– Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules ; j’aurai sans doute été trompé par le hasard d’une ressemblance… Et pourtant…

 

– Ou alors, si c’était le même, il faudrait qu’il n’eût pas vieilli.

 

– Mais ne lui as-tu pas demandé s’il n’avait pas autrefois secouru notre père ?

 

– D’abord j’étais si saisi que je n’y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n’ai pu m’en informer ; enfin il me demande donc le village de Milosk. « – Vous y êtes, monsieur. Mais comment savez-vous que je suis Français ? – Tout à l’heure je vous ai entendu chanter quand j’ai passé, me répondit-il. Pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du général ? – Elle demeure ici, monsieur. » Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait ; puis il me tendit la main et me dit : « Vous êtes l’ami du général Simon, son meilleur ami ! » (Jugez de mon étonnement, mes enfants.) « Mais, monsieur, comment savez-vous !… – Souvent il m’a parlé de vous avec reconnaissance. – Vous avez vu le général ? – Oui, il y a quelque temps, dans l’Inde ; je suis aussi son ami ; j’apporte de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie ; à Tobolsk, d’où je viens, j’ai appris qu’elle habitait ce village. Conduisez-moi près d’elle. »

 

– Bon voyageur… je l’aime déjà, dit Rose.

 

– Il était l’ami de notre père.

 

– Je le prie d’attendre, je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fit pas de mal ; cinq minutes après il entrait chez elle…

 

– Et comment était-il, ce voyageur, Dagobert !

 

– Il était très grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.

 

– Et sa figure était belle !

 

– Oui, mes enfants, très belle ; mais il avait l’air si triste et si doux que j’en avais le cœur serré.

 

– Pauvre homme ! un grand chagrin sans doute !

 

– Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu’elle m’a appelé pour me dire qu’elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général ; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers ; c’était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler ; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu’il lui aurait dit à elle…

 

– Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert !

 

– Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse : un jour je vous les donnerai ; seulement j’en ai pris quelques feuilles que j’ai là, que vous lirez tout à l’heure ; vous verrez pourquoi.

 

– Est-ce qu’il y avait longtemps que notre père était dans l’Inde ?

 

– D’après le peu de mots que m’a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s’être battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts ; arrivé dans l’Inde, il s’est acharné après les Anglais… Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l’empereur à Sainte-Hélène, c’était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c’était bien servir une bonne cause.

 

– Et quelle cause servait-il !

 

– Celle d’un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu’au jour où ils s’en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c’est encore se battre pour un faible contre des forts ; votre père n’y a pas manqué. En quelques mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… Mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi ; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir : c’est pour cela que j’ai choisi ce passage.

 

– Oh ! quel bonheur !… lire ces pages écrites par notre père, c’est presque l’entendre, dit Rose.

 

– C’est comme s’il était là auprès de nous, ajouta Blanche.

 

Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche. Puis, par un mouvement simultané rempli d’une grâce touchante, elles baisèrent tour à tour, et en silence, l’écriture de leur père.

 

– Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi je m’étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s’appelait Gabriel… Lisez… Lisez… ajouta le soldat en voyant l’air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu’il écrivait cela, le général n’avait pas encore rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.

 

Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commença de lire d’une voix douce et émue. Blanche, la tête appuyée sur l’épaule de sa sœur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu’elle lisait aussi, mais mentalement.

 

VIII. Fragments du journal du général Simon.

Bivouac des montagnes d’Ava, 20 février 1830.

 

« …Chaque fois que j’ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit maintenant au fond de l’Inde, où m’a jeté ma vie errante et proscrite, journal qu’hélas ! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-aimée, j’éprouve une sensation, à la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.

 

« Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton généreux cœur battra au nom de l’être intrépide à qui aujourd’hui j’ai dû la vie, à qui je devrai peut-être ainsi le bonheur de te revoir un jour… toi et mon enfant, car il vit, n’est-ce pas, notre enfant ? Il faut que je le croie ; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil… Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze ans… Comment est-il ? Il te ressemble, n’est-ce pas ? il a tes grands et beaux yeux bleus… Insensé que je suis !… Combien de fois, dans ce long journal, je t’ai déjà fait involontairement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre !… Combien de fois… je dois te la faire encore !… Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer et à aimer le nom un peu barbare de Djalma. »

 

– Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.

 

– Djalma, reprit Blanche partageant l’émotion de sa sœur. Oh ! nous ne l’oublierons jamais, ce nom.

 

– Et vous aurez raison, mes enfants, car il paraît que c’est celui d’un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose.

 

« Je t’ai raconté dans les feuilles précédentes, ma chère Éva, reprit Rose, les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois-ci ; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux en mieux disciplinées à l’européenne, ont fait merveille. Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d’abandonner une partie de ce malheureux pays envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice et qu’ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c’est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, après une marche pénible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclaireurs que des renforts arrivent à l’ennemi, et qu’il s’apprête à reprendre l’offensive ; il n’était plus qu’à quelques lieues ; un engagement devenait inévitable : mon vieil ami le prince indien, père de mon sauveur, ne demandait qu’à marcher au feu. L’affaire a commencé sur les trois heures ; elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d’indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes fraîches, j’ai chargé à la tête de notre petite réserve de cavalerie.

 

« Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat : intrépidement. Son fils Djalma, âgé de dix-huit ans à peine, brave comme son père, ne me quittait pas ; au moment le plus chaud de l’engagement, mon cheval est tué, roule avec moi dans une ravine que je côtoyais, et je me trouve si sottement engagé sous lui, qu’un moment je me suis cru la cuisse cassée. »

 

– Pauvre père ! dit Blanche.

 

– Heureusement, cette fois, il ne lui sera arrivé rien de dangereux, grâce à Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom. Et elle continua :

 

« Les Anglais croyaient qu’après m’avoir tué (opinion très flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l’armée du prince ; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s’y précipitent pour m’achever… Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l’ardeur, n’avaient pas vu ma chute ; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m’a sauvé la vie ; il avait gardé les deux coups de sa carabine : de l’un, il étend l’officier raide mort, de l’autre, il casse le bras d’un irrégulier qui m’avait déjà percé la main d’un coup de baïonnette. Mais rassure-toi, ma bonne Éva, ce n’est rien… une égratignure…

 

– Blessé… encore blessé, mon Dieu ! s’écria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa sœur.

 

– Rassurez-vous, dit Dagobert, ça n’aura été, comme dit le général, qu’une égratignure : car autrefois les blessures qui n’empêchaient pas de se battre, il les appelait des blessures blanches… Il n’y a que lui pour trouver des mots pareils.

 

« Djalma me voyant blessé, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d’une massue, et fait reculer les soldats ; mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l’avertir… Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps… Tu conçois ma rage, mon désespoir ; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarmé, j’assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale. Djalma perdait beaucoup de sang ! son bras faiblissait ! déjà un des irréguliers, excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d’énorme et lourde serpe qui tranche la tête d’un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramenés par le mouvement du combat. Djalma est délivré à son tour ; on me dégage : au bout d’un quart d’heure, j’ai pu remonter à cheval. L’avantage nous est encore resté aujourd’hui, malgré bien des pertes. Demain, l’affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se voient d’ici… Voilà, ma tendre Éva, comment j’ai dû la vie à cet enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquiétude ; la balle a dévié et glissé le long des côtes. »

 

– Ce brave garçon aura dit, comme le général : Blessure blanche, dit Dagobert.

 

« Maintenant, ma chère Éva, reprit Rose, il faut que tu connaisses, au moins par ce récit, cet intrépide Djalma ; il a dix-huit ans à peine. D’un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature ; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms ; dès quinze ans, on l’appelait le Généreux, généreux de cœur et d’âme, s’entend ; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l’on appelle le Père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s’appeler le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de fière indépendance. Il aurait pu, comme tant d’autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l’exécrable despotisme anglais, marchander l’abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non : Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes où je suis né. Telle est sa devise. Ce n’est pas forfanterie ; c’est conscience de ce qui est droit et juste. « Mais vous serez brisé dans la lutte, lui ai-je dit ! – Mon ami, si pour vous forcer à une action honteuse, on vous disait : Cède ou meurs ? », me demanda-t-il. De ce jour, je l’ai compris, et je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort. Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d’un tel père. Ce jeune Indien est d’une bravoure si héroïque, si superbe, qu’il combat comme un jeune Grec du temps de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poitrine découverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse ; la folle intrépidité de cet enfant m’a rappelé le roi de Naples, dont je t’ai si souvent parlé, et que j’ai vu cent fois à notre tête dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute armure une cravache à la main. »

 

– Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l’empereur s’amusait à faire jouer au monarque, dit Dagobert. J’ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de Naples avait cinglé la figure d’un coup de cravache ; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu’il était déshonoré, qu’il aurait mieux aimé un coup de sabre… Je le crois bien… diable de monarque ! il ne connaissait qu’une chose : marcher droit au canon ; dès qu’on canonnait quelque part, on aurait dit que ça l’appelait par tous ses noms, et il accourait en disant : « Présent !… » Si je vous parle de lui, mes enfants, c’est qu’il répétait à qui voulait l’entendre : « Personne n’entamera un carré que le général Simon ou moi n’entamerions pas. »

 

Rose continua :

 

« J’ai remarqué avec peine que, malgré son jeune âge, Djalma avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j’ai surpris entre son père et lui des regards singuliers… Malgré notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j’en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l’un et à l’autre : il s’agit d’un événement bizarre, auquel leur imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné un caractère surnaturel.

 

« Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d’autrui… moi, depuis la campagne de France, où il m’est arrivé cette aventure si étrange, que je ne puis encore m’expliquer… »

 

– C’est celle de cet homme qui s’est jeté devant la bouche du canon… dit Dagobert.

 

« Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chère Éva, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère, quarante ans auparavant...

 

Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.

 

– Votre mère ne m’avait jamais parlé de cela… ni le général non plus… mes enfants ; ça me semble aussi singulier qu’à vous.

 

Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes :

 

« Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très extraordinaires s’expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n’étant toujours qu’une illusion d’optique, ou le résultat d’une imagination déjà frappée, il arrive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l’événement le plus humain et le plus naturel du monde ; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n’ait tôt ou tard ce dénouement terre à terre. »

 

– Vous voyez, mes enfants, cela paraît d’abord merveilleux… et au fond… c’est tout simple… ce qui n’empêche pas que pendant longtemps on n’y comprend rien…

 

– Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner ; n’est-ce pas, ma sœur ?

 

– Non, puisqu’un jour cela s’explique.

 

– Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition ? Vous vous ressemblez tellement, n’est-ce pas, mes enfants ? que quelqu’un qui n’aurait pas l’habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l’une pour l’autre… Eh bien ! s’il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver… Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bons petits anges comme vous.

 

– Tu as raison, Dagobert ; comme cela bien des choses s’expliquent, ainsi que le dit notre père. Et Rose continua de lire :

 

« Du reste, ma tendre Éva, c’est avec quelque fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines ; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la famille, d’origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l’île de Java. Cette parité de position entre mon vieil ami et moi a augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d’origine française, et depuis bien longtemps établie à l’étranger ; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu’il adorait !

 

« Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble en écrivant ces mots : je suis faible, je suis fou… mais, hélas ! mon cœur se serre, se brise… Si un pareil malheur m’arrivait !… Oh, mon Dieu ! et notre enfant… que deviendrait-il sans toi… sans moi… dans ce pays barbare !… Non ! non ! cette crainte est insensée… Mais quelle horrible torture !… car enfin, où es-tu ? que fais-tu ? que deviens-tu ?… Pardon… de ces noires pensées… souvent elles me dominent malgré moi… Moments funestes… affreux… car, lorsqu’ils ne m’obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux ; mais au moins, à l’autre bout du monde, deux cœurs battent pour moi, le tien, mon Éva, et celui de notre enfant… »

 

Rose put à peine achever ces derniers mots ; depuis quelques instants, sa voix était entrecoupée de sanglots. Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité ; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences écrites le soir d’une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d’une séparation si pénible, mais qu’il ne savait pas alors devoir être éternelle !

 

– Pauvre général… il ignore notre malheur, dit Dagobert, après un moment de silence, mais il ignore aussi qu’au lieu d’un enfant, il y en a deux… ce sera du moins une consolation… Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre sœur… elle est trop émue… Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.

 

Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l’épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :

 

« Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva ; un moment j’ai cessé d’écrire, et j’ai chassé ces noires idées : reprenons notre entretien.

 

« Après avoir ainsi longuement causé de l’Inde avec toi, je te parlerai un peu de l’Europe ; hier au soir, un de nos gens, homme très sûr, a rejoint nos avant-postes ; il m’apportait une lettre arrivée de France à Calcutta ; enfin, j’ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d’août de l’an passé. J’ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées ; car depuis près de deux ans je n’en avais pas reçu ; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père ! toujours le même ; l’âge ne l’a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit-il ; toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup… Car, dit-il, les temps sont proches, et il souligne ces mots… Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert… de notre ami… Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer… quand je pense que cet excellent homme est auprès de toi ; car je le connais, il t’aura accompagnée dans ton exil. Quel cœur d’or… sous sa rude écorce de soldat !… Comme il doit aimer notre enfant !… »

 

Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l’air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva il essuyait sa moustache.

 

– Comme notre père te connaît bien !…

 

– Comme il a deviné que tu nous aimes !…

 

– Bien, bien, mes enfants, passons cela… Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme… Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être… Allons, enfants, lisez, lisez… ajouta le soldat, voulant contenir son émotion.

 

« J’espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut-être un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d’avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d’atelier chez l’excellent M. Hardy, m’apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert ; Agricol travaille dans l’atelier de mon père, qui en est enchanté ; c’est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron ; aussi gai qu’intelligent et laborieux, c’est le meilleur ouvrier de l’établissement, ce qui ne l’empêche pas, le soir, après sa rude journée de travail, lorsqu’il revient auprès de sa mère qu’il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables. Sa poésie est remplie d’énergie et d’élévation ; on ne chante pas autre chose à l’atelier et ses refrains échauffent les cœurs les plus froids et les plus timides. »

 

– Comme tu dois être fier de ton fils, Dagobert ! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons !

 

– Certainement, c’est superbe… mais ce qui me flatte surtout, c’est qu’il est bon pour sa mère, et qu’il manie vigoureusement le marteau… Quant aux chansons, avant qu’il ait fait le Réveil du peuple et la Marseillaise… il aura joliment battu du fer ; mais c’est égal, où ce diable d’Agricol aura-t-il appris cela ? Sans doute à l’école, où, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frère adoptif.

 

Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l’être idéal qu’elles nommaient leur ange gardien, la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, Blanche redoubla d’attention en continuant ainsi :

 

« Le frère adoptif d’Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le cœur, car ils ont tous deux le cœur excellent ; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur. Du reste, ajoute mon père, chacun d’eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère : Agricol est brun, grand et fort… il a l’air joyeux et hardi ; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur angélique… »

 

Les orphelines se regardèrent toutes surprises ; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit :

 

– As-tu entendu, Dagobert ? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu’il a une figure d’ange. Mais c’est tout comme le nôtre…

 

– Oui, oui, j’ai bien entendu, c’est pour cela que votre rêve me surprenait.

 

– Je voudrais bien savoir s’il a aussi des yeux bleus ? dit Rose.

 

– Pour ça, mes enfants, quoique le général n’en dise rien, j’en répondrais ; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus ; mais, bleus ou noirs, il ne s’en servira guère pour regarder les jeunes filles en face ; continuer, vous allez voir pourquoi.

 

Blanche reprit : « La figure de Gabriel a une expression d’une douceur angélique ; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu’Agricol et d’autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s’est intéressé à lui, l’a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l’Amérique… »

 

– Ton Gabriel est prêtre ?… dit Rose en regardant Dagobert.

 

– Et le nôtre est un ange, ajouta Blanche.

 

– Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien ; c’est égal, chacun son goût ; il y a des braves gens partout ; mais j’aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du maréchal Simon, duc de Ligny ; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l’empereur ; maintenant, terminez votre lecture.

 

– Hélas ! oui, dit Blanche, il n’y a plus que quelques lignes.

 

Et elle reprit :

 

« Ainsi donc, ma chère et tendre Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu’il a quittés pour nous. Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice ? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux cœur aura su le dédommager…

 

« Adieu… et encore adieu pour aujourd’hui, mon Éva bien-aimée ; pendant un instant, je viens d’interrompre ce journal pour aller jusqu’à la tente de Djalma ; il dormait paisiblement, son père le veillait ; d’un signe il m’a rassuré. L’intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l’épargner encore !… Adieu, ma tendre Éva ; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s’éteignent peu à peu ; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée ; je n’entends d’heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles… Ces mots étrangers m’attristent encore ; ils me rappellent ce que j’oublie parfois en t’écrivant… que je suis au bout du monde et séparé de toi… de mon enfant ! Pauvres êtres chéris ! quel est… quel sera votre sort ? Ah ! si du moins je pouvais vous envoyer à temps cette médaille qu’un hasard funeste m’a fait emporter de Varsovie, peut-être obtiendrais-tu d’aller en France, ou du moins d’y envoyer ton enfant avec Dagobert ; car tu sais de quelle importance… Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres ?… Malheureusement, les années se passent… le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé ; mais je ne veux pas finir ce journal par une pensée triste. Adieu, mon Éva bien-aimée ! presse notre enfant sur ton cœur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l’exil.

 

« À demain, après le combat. »

 

À cette touchante lecture succéda un assez long silence. Les larmes de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.

 

Au dehors, le vent augmentait de violence ; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores ; le plus profond silence régnait dans l’auberge.

 

* * * *

 

Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l’intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.

 

IX. Les cages.

Morok venait de s’armer ; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cote de mailles, tissu d’acier souple comme la toile, dure comme le diamant ; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.

 

Quoique depuis longtemps domptés par l’adresse et par l’énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles ; mais, grâce à l’armure cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d’acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu’un léger coup de badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d’une brûlure profonde. Reconnaissant l’inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d’une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s’augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d’une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.

 

Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier qui s’étendait au-dessus du vaste hangar où l’on avait déposé les cages de ses animaux : une simple cloison de planches séparait ce hangar de l’écurie des chevaux du dompteur de bêtes.

 

Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D’un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l’on y renfermait ; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer ; on les traînait ainsi facilement jusqu’au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L’une d’elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage ; la couleur de sa robe se confondant avec l’obscurité qui l’entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l’ombre deux lueurs ardentes et fixes : deux larges prunelles d’un jaune phosphorescent, qui ne s’allumaient pour ainsi dire qu’à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n’ont l’entière lucidité de leur vue qu’au milieu des ténèbres.

 

Le Prophète était entré silencieusement dans l’écurie ; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe ; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche. Il s’approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s’agrandir : son œil luttait d’éclat et d’immobilité avec l’œil étincelant et fixe de la panthère… Toujours accroupie dans l’ombre, elle subissait déjà l’influence du regard fascinateur de son maître ; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un sourd râlement de colère ; puis bientôt ses yeux, rouverts comme malgré elle, s’attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète. Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d’une vipère ; la peau de son front se rida convulsivement ; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla s’établir entre les regards de l’homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d’acier chauffée à blanc, et dit d’une voix brève et impérieuse :

 

– La Mort… ici !

 

La panthère se leva, mais s’écrasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur ; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d’un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l’agilité.

 

Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un pas vers la panthère… La panthère fit un pas vers le Prophète… Il s’arrêta… La Mort s’arrêta.

 

À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s’il eût été jaloux de l’attention que son maître portait à la panthère ; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d’un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir ; sa queue, pareille à un gros serpent rougeâtre annelé d’ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu ; ses yeux, d’un vert transparent et lumineux, s’arrêtèrent sur le Prophète. Telle était l’influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s’il eût été effrayé de sa témérité ; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui ; pendant quelques secondes, il l’examina très attentivement. La panthère, n’étant plus soumise à l’influence du regard de son maître, retourna se tapir dans l’ombre.

 

Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s’étant fait entendre dans la cage du lion Caïn, attira l’attention du Prophète ; laissant le tigre, il fit un pas vers l’autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d’un roux jaunâtre : ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête ; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on devinait facilement qu’il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.

 

Le Prophète, inquiet, s’approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordres, Goliath n’eût donné au lion quelques os à ronger… Pour s’en assurer, il dit d’une voix brève et ferme :

 

– Caïn !!

 

Caïn ne changea pas de position.

 

– Caïn… ici ! reprit Morok d’une voix plus haute.

 

Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.

 

– Caïn… ici ! dit une troisième fois le prophète ; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d’acier brûlante sur la hanche du lion.

 

À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d’un bond, et pour ainsi dire debout, superbe… effrayant à voir. Le Prophète se trouvant à l’angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s’était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu’au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.

 

– Caïn !! à bas !! dit le Prophète en se rapprochant vivement.

 

Le lion n’obéissait pas encore… ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn… À cette cuisante brûlure, suivie d’un appel imprévu de son maître, le lion, n’osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.

 

Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn rongeait : c’était une des planches du parquet de sa cage, qu’il était parvenu à soulever, et qu’il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.

 

Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d’une cage à l’autre, observant ses animaux d’un air inquiet et sagace, comme s’il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l’oreille en s’arrêtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l’auberge.

 

Cette porte s’ouvrit, Goliath parut ; ses habits ruisselaient d’eau.

 

– Eh bien ?… lui dit le Prophète.

 

– Ça n’a pas été sans peine… Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.

 

– Aucun soupçon ?

 

– Aucun, maître ; vos renseignements étaient bons ; la porte du cellier s’ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu’il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j’avais apporté ; je l’avais appuyé au mur, j’ai monté dessus ; avec mes six pieds, ça m’en faisait neuf, je pouvais m’accouder sur la fenêtre ; j’ai pris la persienne d’une main, le manche de mon couteau de l’autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j’ai poussé la persienne de toutes mes forces…

 

– Et l’on a cru que c’était le vent ?

 

– On a cru que c’était le vent. Vous voyez que la brute n’est pas si brute… Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau… Au bout de peu de temps, j’ai entendu la voix du vieux… j’avais bien fait de me dépêcher.

 

– Oui, quand je t’ai sifflé, il venait d’entrer dans la salle où l’on soupe ; je l’y croyais pour plus de temps.

 

– Cet homme-là n’est pas fait pour rester longtemps à souper, dit le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont été cassés… le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien en lui disant : « Saute… » J’ai tout de suite couru à l’autre bout du cellier ; sans cela le maudit chien m’aurait éventé derrière la porte.

 

– Le chien est maintenant enfermé dans l’écurie où est le cheval du vieillard… continue.

 

– Quand j’ai entendu refermer le persienne et la fenêtre, je suis de nouveau sorti du cellier, j’ai replacé mon tréteau et je suis remonté ; tirant doucement le loquet de la persienne, je l’ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans d’une pelisse, j’entendais parler et je ne voyais rien ; j’ai écarté un peu le manteau et j’ai vu… Les fillettes dans leur lit me faisaient face… le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos.

 

– Et son sac… son sac ? ceci est l’important.

 

– Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la lampe ; j’aurais pu y toucher en allongeant le bras.

 

– Qu’as-tu entendu ?

 

– Comme vous m’aviez dit de ne penser qu’au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac ; le vieux a dit que dedans il y avait ses papiers, des lettres d’un général, son argent et sa croix.

 

– Bon… ensuite ?

 

– Comme ça m’était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m’a échappé… J’ai voulu la reprendre, j’ai trop avancé la main, et une des fillettes… l’aura vue… car elle a crié en montrant la fenêtre.

 

– Misérable !… tout est manqué !… s’écria le Prophète en devenant pâle de colère.

 

– Attendez donc… non, tout n’est pas manqué. En entendant crier, j’ai sauté au bas de mon tréteau, j’ai regagné le cellier ; comme le chien n’était plus là, j’ai laissé la porte entr’ouverte, j’ai entendu ouvrir la fenêtre, et j’ai vu, à la lueur, que le vieux avançait la lampe en dehors ; il a regardé, il n’y avait pas d’échelle ; la fenêtre est trop haute pour qu’un homme de taille ordinaire y puisse atteindre…

 

– Il aura cru que c’était le vent… comme la première fois… Tu es moins maladroit que je ne croyais.

 

– Le loup s’est fait renard, vous l’avez dit… Quand j’ai su où était le sac, l’argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour le moment, je suis revenu… et me voilà.

 

– Monte me chercher la pique de frêne la plus longue…

 

– Oui, maître.

 

– Et la couverture de drap rouge…

 

– Oui, maître.

 

– Va.

 

Goliath monta l’échelle ; arrivé au milieu, il s’arrêta.

 

– Maître, vous ne voulez pas que je descende… un morceau de viande pour la Mort ?… Vous verrez qu’elle me gardera rancune… Elle mettra tout sur mon compte… Elle n’oublie rien… et à la première occasion…

 

– La pique et la couverture ! répondit le prophète d’une voix impérieuse.

 

Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr’ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour et écouta de nouveau.

 

– Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en redescendant de l’échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire ?

 

– Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre…

 

– Qui le fera sortir ?

 

– Il sortira… que t’importe ?

 

– Après ?

 

– Tu m’as dit que la lampe était près de la croisée ?

 

– Tout près… sur la table, à côté du sac.

 

– Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera à exécuter… les dix florins sont à toi… Tu te rappelles bien tout ?…

 

– Oui, oui.

 

– Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de l’obscurité, qu’elles resteront muettes de terreur.

 

– Soyez tranquille, le loup s’est fait renard, il se fera serpent.

 

– Ce n’est pas tout.

 

– Quoi encore ?

 

– Le toit de ce hangar n’est pas élevé, la lucarne du grenier est d’un abord facile… la nuit est noire… au lieu de rentrer par la porte…

 

– Je rentrerai par la lucarne.

 

– Et sans bruit.

 

– En vrai serpent.

 

Et le géant sortit.

 

– Oui ! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens sont sûrs… Je n’ai pas dû hésiter… Aveugle et obscur instrument… j’ignore le motif des ordres que j’ai reçus ; mais d’après les recommandations qui les accompagnent… mais d’après la position de celui qui me les a transmis, il s’agit, je n’en doute pas, d’intérêts immenses… d’intérêts, reprit-il après un nouveau silence, qui touchent à ce qu’il y a de plus grand… de plus élevé dans le monde… Mais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes, comment ce misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels intérêts ?… Il n’importe, ajouta-t-il avec humilité, je suis le bras qui agit… c’est à la tête qui pense et qui ordonne… de répondre de ses œuvres…

 

Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial ; la porte, disjointe, était à peine fermée par un loquet. À la vue d’un étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture afin de l’empêcher de voir et de sentir, l’emmena hors de l’écurie, et le fit entrer dans l’intérieur de sa ménagerie, dont il ferma la porte.

X. La surprise.

Les orphelines, après avoir lu le journal de leur père, étaient restées pendant quelque temps muettes, tristes et pensives, contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, également préoccupé, songeait à son fils, à sa femme, dont il était séparé depuis si longtemps, et qu’il espérait bientôt revoir. Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines :

 

– Allons, courage, mes enfants… vous voyez quel brave père vous avez ; ne pensez qu’au plaisir de l’embrasser, et rappelez-vous toujours le nom du digne garçon à qui vous devez ce plaisir ; car sans lui votre père était tué dans l’Inde.

 

– Il s’appelle Djalma… Nous ne l’oublierons jamais, dit Rose.

 

– Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous.

 

– Bien, mes enfants ; pour ce qui est du cœur, je suis sûr de vous, vous n’oublierez rien… Mais pour revenir au voyageur qui était venu trouver votre pauvre mère en Sibérie, il avait vu le général un mois après les faits que vous venez de lire, et au moment où il allait entrer de nouveau en campagne contre les Anglais ; c’est alors que votre père lui a confié ses papiers et la médaille.

 

– Mais cette médaille, à quoi nous servira-t-elle, Dagobert ?

 

– Et ces mots gravés dessus, que signifient-ils ? reprit Rose en la tirant de son sein.

 

– Dame ! mes enfants… cela signifie qu’il faut que le 13 février 1832 nous soyons à Paris, rue Saint-François, numéro trois.

 

– Mais pour quoi faire ?

 

– Votre pauvre mère a été si vite saisie par la maladie, qu’elle n’a pu me le dire ; tout ce que je sais, c’est que cette médaille lui venait de ses parents ; c’était une relique gardée dans sa famille depuis cent ans et plus.

 

– Et comment notre père la possédait-il ?

 

– Parmi les objets mis à la hâte dans sa voiture lorsqu’il avait été violemment emmené de Varsovie, se trouvait un nécessaire appartenant à votre mère, où était cette médaille ; depuis, le général n’avait pu la renvoyer, n’ayant aucun moyen de communication et ignorant où nous étions.

 

– Cette médaille est donc bien importante pour nous ?

 

– Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n’avais vu votre mère plus heureuse que le jour où le voyageur la lui a apportée… « Maintenant le sort de mes enfants sera peut-être aussi beau qu’il a été jusqu’ici misérable, me disait-elle devant l’étranger, avec des larmes de joie dans les yeux ; je vais demander au gouverneur de Sibérie la permission d’aller en France avec mes filles… On trouvera peut-être que j’ai été assez punie par quinze années d’exil et par la confiscation de mes biens… Si l’on me refuse… je resterai ; mais on m’accordera au moins d’envoyer mes enfants en France, où vous les conduirez, Dagobert ; vous partirez tout de suite, car il y a déjà malheureusement bien du temps perdu… et si vous n’arriviez pas le 13 février prochain, cette cruelle séparation, ce voyage si pénible, auraient été inutiles. »

 

– Comment, un seul jour de retard ?…

 

– Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps, disait votre mère ; elle m’a aussi donné une grosse lettre que je devais mettre à la poste, pour la France, dans la première ville que nous traverserions, c’est ce que j’ai fait.

 

– Et crois-tu que nous serons à Paris à temps ?

 

– Je l’espère ; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques étapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et même sans accident, nous n’arriverions à Paris au plus tôt que vers le commencement de février, et il vaudrait mieux avoir plus d’avance.

 

– Mais, puisque notre père est dans l’Inde, et que, condamné à mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc ?

 

– Et où le reverrons-nous ?

 

– Pauvres enfants, c’est vrai… il y a tant de choses que vous ne savez pas ! Quand le voyageur l’a quitté, le général ne pouvait pas revenir en France, c’est vrai, mais maintenant il le peut.

 

– Et pourquoi le peut-il ?

 

– Parce que, l’an passé, les Bourbons, qui l’avaient exilé, ont été chassés à leur tour… la nouvelle en sera arrivée dans l’Inde, et votre père viendra certainement vous attendre à Paris, puisqu’il espère que vous et votre mère y serez le 13 février de l’an prochain.

 

– Ah ! maintenant je comprends : nous pouvons espérer de le revoir, dit Rose en soupirant.

 

– Sais-tu comment il s’appelle, ce voyageur, Dagobert ?

 

– Non, mes enfants… mais, qu’il s’appelle Pierre ou Jacques, c’est un vaillant homme. Quand il a quitté votre mère, elle l’a remercié en pleurant d’avoir été si dévoué, si bon pour le général, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serré ses mains dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m’a remué malgré moi : « Pourquoi me remercier ? n’a-t-il pas dit : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES ? »

 

– Qui ça, Dagobert ?

 

– Oui, de qui voulait parler le voyageur ?

 

– Je n’en sais rien ; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m’a frappé, et ce sont les derniers qu’il ait dits.

 

– AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… répéta Rose toute pensive.

 

– Comme elle est belle, cette parole !… ajouta Blanche.

 

– Et où allait-il, ce voyageur ?

 

– Bien loin… bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère. En le voyant s’en aller, elle me disait, en parlant de lui : « Son langage doux et triste m’a attendrie jusqu’aux larmes ; pendant le temps qu’il m’a parlé, je me sentais meilleure, j’aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, à voir l’expression de la figure de cet étranger, on dirait qu’IL N’A JAMAIS NI SOURI NI PLEURÉ », ajoutait votre mère. Quand il s’en est allé, elle et moi, debout à la porte, nous l’avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tête baissée. Sa marche était lente… calme… ferme… on aurait dit qu’il comptait ses pas… Et à propos de son pas, j’ai encore remarqué une chose.

 

– Quoi donc, Dagobert ?

 

– Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la petite source qui débordait…

 

– Oui.

 

– Eh bien ! la marque de ses pas était restée sur la glaise, et j’ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangés en croix…

 

– Comment donc, en croix ?

 

– Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils étaient arrangés ainsi sous son talon : vous voyez, ça forme une croix.

 

– Qu’est-ce que cela peut signifier, Dagobert ?

 

– Le hasard, peut-être… oui… le hasard, et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu’il laissait après lui m’a fait l’effet d’un mauvais présage, car à peine a-t-il été parti que nous avons été accablés coup sur coup.

 

– Hélas ! la mort de notre mère…

 

– Oui, mais avant… autre chagrin ! Vous n’étiez pas encore venues, elle écrivait sa supplique pour demander la permission d’aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j’entends le galop d’un cheval ; c’était un courrier du gouverneur général de la Sibérie. Il nous apportait l’ordre de changer de résidence ; sous trois jours, nous devions nous joindre à d’autres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d’exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère…

 

– Et pourquoi la tourmenter ainsi ?

 

– On aurait dit qu’un mauvais génie s’acharnait contre elle, car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou s’il nous eût retrouvés plus tard, c’était si loin, que cette médaille et les papiers qu’il apportait ne servaient plus à rien… puisque, ayant pu partir tout de suite, c’est à peine si nous arriverons à temps à Paris. « On aurait intérêt à empêcher moi ou mes enfants d’aller en France, qu’on n’agirait pas autrement, disait votre mère, car nous exiler maintenant à quatre cents lieues plus loin, c’est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé. » Et elle se désespérait à cette idée.

 

– Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite ?

 

– Hélas ! non, mes enfants ; c’est cet infernal choléra, qui arrive sans qu’on sache d’où il vient, car il voyage lui aussi… et il vous frappe comme le tonnerre ; trois heures après le départ du voyageur, quand vous êtes revenues de la forêt toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère… elle était déjà presque à l’agonie… et méconnaissable ; le choléra s’était déclaré dans le village… Le soir, cinq personnes étaient mortes… Votre mère n’a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose… de vous recommander toutes deux à moi… de me supplier de nous mettre tout de suite en route ; elle morte, le nouvel ordre d’exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre ; le gouverneur m’a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre…

 

Le soldat ne put achever ; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s’embrassaient en sanglotant.

 

– Oh ! mais, reprit Dagobert avec orgueil, après un moment de douloureux silence, c’est là que vous vous êtes montrées les braves filles du général… Malgré le danger, on n’a pu vous arracher du lit de votre mère ; vous êtes restées auprès d’elle jusqu’à la fin… Vous lui avez fermé les yeux, vous l’avez veillée toute la nuit… et vous n’avez voulu partir qu’après m’avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j’avais creusée.

 

Dagobert s’interrompit brusquement. Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir le soldat sur sa chaise ; il pâlit et s’écria :

 

– C’est Jovial, mon cheval ! que fait-on à mon cheval ? Puis, ouvrant la porte, il descendit précipitamment l’escalier. Les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre, si épouvantées du brusque départ du soldat, qu’elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l’espagnolette de la fenêtre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table où était le sac du soldat.

 

Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.

 

XI. Jovial et la Mort.

Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa ménagerie, l’avait ensuite débarrassé de la couverture qui l’empêchait de voir et de sentir.

 

À peine le tigre, le lion et la panthère l’eurent-ils aperçu, que ces animaux affamés se précipitèrent aux barreaux de leurs loges. Le cheval, frappé de stupeur, le cou tendu, l’œil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait cloué sur le sol ; une sueur abondante et glacée ruissela tout à coup de ses flancs. Le lion et le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s’agitant violemment dans leurs loges. La panthère ne rugissait pas… mais sa cage muette était effrayante. D’un bond furieux, au risque de se briser le crâne, elle s’élança du fond de sa cage jusqu’aux barreaux ; puis, toujours muette, toujours acharnée, elle retournait en rampant à l’extrémité de sa loge, et d’un nouvel élan, aussi impétueux qu’aveugle, elle tentait encore d’ébranler le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi… terrible, silencieuse… lorsque le cheval, passant de l’immobilité de la stupeur à l’égarement de l’épouvante, poussa de longs hennissements, et courut, effaré, vers la porte par laquelle on l’avait amené. La trouvant fermée, il baissa la tête, fléchit un peu les jambes, frôla de ses naseaux l’ouverture laissée entre le sol et les ais, comme s’il eût voulu respirer l’air extérieur ; puis, de plus en plus éperdu, il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant.

 

Le Prophète s’approcha de la cage de la Mort au moment où elle allait reprendre son élan. Le lourd verrou qui retenait la grille, poussé par la pique du dompteur des bêtes, glissa, sortit de sa gâche… et en une seconde le Prophète eut gravi la moitié de l’échelle qui conduisait à son grenier.

 

Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l’auberge.

 

La panthère s’était de nouveau précipitée sur le grillage avec un acharnement si furieux que, le grillage cédant, elle tomba d’un saut au milieu du hangar. La lumière du fanal miroitait sur l’ébène lustrée de sa robe, semée de mouchetures d’un noir mat… un instant elle resta sans mouvement, ramassée sur ses membres trapus… la tête allongée sur le sol, comme pour calculer la portée du bond qu’elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s’élança brusquement sur lui.

 

En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d’un violent écart, se jeta sur la porte, qui s’ouvrait de dehors en dedans… y pesa de toutes ses forces, comme s’il eût voulu l’enfoncer, et au moment où la Mort bondit il se cabra presque droit ; mais celle-ci, rapide comme l’éclair, se suspendit à sa gorge en lui enfonçant en même temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail. La veine jugulaire du cheval s’ouvrit ; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la panthère de Java, qui, s’arc-boutant alors sur ses pattes de derrière, serra puissamment sa victime contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui ouvrit le flanc… la chair du cheval était vive et pantelante, ses hennissements strangulés devenaient épouvantables.

 

Tout à coup ces mots retentirent :

 

– Jovial… courage… me voilà… courage…

 

C’était la voix de Dagobert, qui s’épuisait en tentatives désespérées pour forcer la porte derrière laquelle se passait cette lutte sanglante.

 

– Jovial ! reprit le soldat, me voilà… au secours !…

 

À cet accent ami et bien connu, le pauvre animal, déjà presque sur ses fins, essaya de tourner la tête vers l’endroit d’où venait la voix de son maître, lui répondit par un hennissement plaintif, et, s’abattant sous les efforts de la panthère, tomba… d’abord sur les genoux, puis sur le flanc… de sorte que son échine et son garrot, longeant la porte, l’empêchaient de s’ouvrir.

 

Alors tout fut fini.

 

La panthère s’accroupit sur le cheval, l’étreignit de ses pattes de devant et de derrière, malgré quelques ruades défaillantes, et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglanté.

 

– Au secours !… du secours à mon cheval ! criait Dagobert, en ébranlant vainement la serrure ; puis il ajoutait avec rage : – Et pas d’armes… pas d’armes…

 

– Prenez garde !… cria le dompteur de bêtes.

 

Et il parut à la mansarde du grenier, qui s’ouvrait sur la cour.

 

– N’essayez pas d’entrer, il y va de la vie… ma panthère est furieuse…

 

– Mais mon cheval… mon cheval ! s’écria Dagobert d’une voix déchirante.

 

– Il est sorti de son écurie pendant la nuit, il est entré dans le hangar en poussant la porte ; à sa vue la panthère a brisé sa cage et s’est jetée sur lui… Vous répondrez des malheurs qui peuvent arriver ! ajouta le dompteur de bêtes d’un air menaçant, car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge.

 

– Mais mon cheval… Sauvez mon cheval !!! s’écria Dagobert, suppliant, désespéré.

 

Le Prophète disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux, les cris de Dagobert, réveillèrent tous les gens de l’hôtellerie du Faucon Blanc. Çà et là les fenêtres s’éclairaient et s’ouvraient précipitamment. Bientôt les garçons d’auberge accoururent dans la cour avec des lanternes, entourèrent Dagobert et s’informèrent de ce qui venait d’arriver.

 

– Mon cheval est là… et un des animaux de ce misérable s’est échappé de sa cage, s’écria le soldat en continuant d’ébranler la porte.

 

À ces mots, les gens de l’auberge, déjà effrayés de ces épouvantables rugissements, se sauvèrent et coururent prévenir l’hôte.

 

On conçoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du hangar s’ouvrit. Pâle, haletant, l’oreille collée à la serrure, il écoutait…

 

Peu à peu les rugissements avaient cessé, il n’entendait plus qu’un grondement sourd et ces appels sinistres répétés par la voix dure et brève du Prophète.

 

– La Mort… ici… la Mort !

 

La nuit était profondément obscure, Dagobert n’aperçut pas Goliath, qui, rampant avec précaution le long du toit recouvert en tuiles, rentrait dans le grenier par la fenêtre de la mansarde.

 

Bientôt la porte de la cour s’ouvrit de nouveau ; le maître de l’auberge parut, suivi de plusieurs hommes ; armé d’une carabine, il s’avançait avec précaution ; ses gens portaient des fourches et des bâtons.

 

– Que se passe-t-il donc ? dit-il en s’approchant de Dagobert, quel trouble dans mon auberge !… Au diable les montreurs de bêtes et les négligents qui ne savent pas attacher le licou d’un cheval à la mangeoire… Si votre bête est blessée… tant pis pour vous, il fallait être plus soigneux.

 

Au lieu de répondre à ces reproches, le soldat, écoutant toujours ce qui se passait en dedans du hangar, fit un geste de la main pour réclamer le silence. Tout à coup on entendit un éclat de rugissement féroce, suivi d’un grand cri du Prophète, et presque aussitôt la panthère hurla d’une façon lamentable…

 

– Vous êtes sans doute la cause d’un malheur, dit au soldat l’hôte effrayé ; avez-vous entendu ? quel cri !… Morok est peut-être dangereusement blessé.

 

Dagobert allait répondre à l’hôte lorsque la porte s’ouvrit ; Goliath parut sur le seuil et dit :

 

– On peut entrer, il n’y a plus de danger.

 

L’intérieur de la ménagerie offrait un spectacle sinistre. Le Prophète, pâle, pouvant à peine dissimuler son émotion sous son calme apparent, était agenouillé à quelques pas de la cage de la panthère, dans une attitude recueillie : au mouvement de ses lèvres on devinait qu’il priait. À la vue de l’hôte et des gens de l’auberge, Morok se releva en disant d’une voix solennelle :

 

– Merci, mon Dieu ! d’avoir pu vaincre encore une fois par la force que vous m’avez donnée.

 

Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, le front altier, le regard impérieux, il sembla jouir du triomphe qu’il venait de remporter sur la Mort, qui, étendue au fond de sa loge, poussait encore des hurlements plaintifs. Les spectateurs de cette scène, ignorant que la pelisse du dompteur de bêtes cachât une armure complète, attribuant les cris de la panthère à la crainte, restèrent frappés d’étonnement et d’admiration devant l’intrépidité et le pouvoir surnaturel de cet homme.

 

À quelques pas derrière lui, Goliath se tenait debout, appuyé sur la pique de frêne… Enfin, non loin de la cage, au milieu d’une mare de sang, était étendu le cadavre de Jovial.

 

À la vue de ces restes sanglants, déchirés, Dagobert resta immobile, et sa rude figure prit une expression de douleur profonde. Puis, se jetant à genoux, il souleva la tête de Jovial. Et retrouvant ternes, vitreux et à demi fermés ces yeux naguère encore si intelligents et si gais lorsqu’ils se tournaient vers un maître aimé, le soldat ne put retenir une exclamation déchirante… Dagobert oubliait sa colère, les suites déplorables de cet accident si fatal aux intérêts des deux jeunes filles, qui ne pouvaient ainsi continuer leur route ; il ne songeait qu’à la mort horrible de ce pauvre vieux cheval, son ancien compagnon de fatigue et de guerre, fidèle animal deux fois blessé comme lui… et que depuis tant d’années il n’avait pas quitté… Cette émotion poignante se lisait d’une manière si cruelle, si touchante, sur le visage du soldat, que le maître de l’hôtellerie et ses gens se sentirent un instant apitoyés à la vue de ce grand gaillard agenouillé devant ce cheval mort. Mais lorsque, suivant le cours de ses regrets, Dagobert songea aussi que Jovial avait été son compagnon d’exil, que la mère des orphelines avait autrefois, comme ses filles, entrepris un pénible voyage avec ce malheureux animal, les funestes conséquences de la perte qu’il venait de faire se présentèrent tout à coup à l’esprit du soldat ; la fureur succédant à l’attendrissement, il se releva les yeux étincelants, courroucés, se précipita sur le Prophète, d’une main le saisit à la gorge, et de l’autre lui administra militairement dans la poitrine cinq à six coups de poings qui s’amortirent sur la cotte de mailles de Morok.

 

– Brigand !… tu me répondras de la mort de mon cheval ! disait le soldat en continuant la correction.

 

Morok, svelte et nerveux, ne pouvait lutter avantageusement contre Dagobert, qui, servi par sa grande taille, montrait encore une vigueur peu commune. Il fallut l’intervention de Goliath et du maître de l’auberge pour arracher le Prophète des mains de l’ancien grenadier. Au bout de quelques instants on sépara les deux champions. Morok était blême de rage. Il fallut de nouveaux efforts pour l’empêcher de se saisir de la pique, dont il voulait frapper Dagobert.

 

– Mais c’est abominable ! s’écria l’hôte en s’adressant au soldat, qui appuyait avec désespoir ses poings crispés sur son front chauve.

 

– Vous exposez ce digne homme à être dévoré par ses bêtes, reprit l’hôte, et vous voulez encore l’assommer… Est-ce ainsi qu’une barbe grise se conduit ? faut-il aller chercher main-forte ? Vous vous étiez montré plus raisonnable dans la soirée.

 

Ces mots rappelèrent le soldat à lui-même ; il regretta d’autant plus sa vivacité, que sa qualité d’étranger pouvait augmenter les embarras de sa position ; il fallait à tout prix se faire indemniser de son cheval, afin d’être en état de continuer son voyage, dont le succès pouvait être compromis par un seul jour de retard. Faisant un violent effort sur lui-même, il parvint à se contraindre.

 

– Vous avez raison… j’ai été trop vif, dit-il à l’hôte d’une voix altérée, qu’il tâchait de rendre calme. Je n’ai pas eu la patience de tantôt. Mais enfin cet homme ne doit-il pas être responsable de la perte de mon cheval ? Je vous en fais juge.

 

– Eh bien, comme juge, je ne suis pas de votre avis. Tout cela est de votre faute. Vous aurez mal attaché votre cheval, et il sera entré sous ce hangar dont la porte était sans doute entr’ouverte, dit l’hôte, prenant évidemment le parti du dompteur de bêtes.

 

– C’est vrai, reprit Goliath, je m’en souviens ; j’avais laissé la porte entrebâillée la nuit, afin de donner de l’air aux animaux ; les cages étaient bien fermées, il n’y avait pas de danger…

 

– C’est juste ! dit un des assistants.

 

– Il aura fallu la vue du cheval pour rendre la panthère furieuse et lui faire briser sa cage, reprit un autre.

 

– C’est plutôt le Prophète qui doit se plaindre, dit un troisième.

 

– Peu importent ces avis divers, reprit Dagobert, dont la patience commençait à se lasser ; je dis, moi, qu’il me faut à l’instant de l’argent ou un cheval ; oui, à l’instant, car je veux quitter cette auberge de malheur.

 

– Et je dis, moi, que c’est vous qui allez m’indemniser, s’écria Morok, qui sans doute ménageait ce coup de théâtre pour la fin, car il montra sa main gauche ensanglantée, jusqu’alors cachée dans la manche de sa pelisse. Je serai peut-être estropié pour ma vie, ajouta-t-il. Voyez, quelle blessure la panthère m’a faite !

 

Sans avoir la gravité que lui attribuait le Prophète, cette blessure était assez profonde. Ce dernier argument lui concilia la sympathie générale. Comptant sans doute sur cet incident pour décider d’une cause qu’il regardait comme sienne, l’hôtelier dit au garçon d’écurie :

 

– Il n’y a qu’un moyen d’en finir… c’est d’aller tout de suite éveiller M. le bourgmestre, et de le prier de venir ici ; il décidera qui a tort ou raison.

 

– J’allais vous le proposer, dit le soldat ; car après tout, je ne peux pas me faire justice moi-même.

 

– Fritz, cours chez M. le bourgmestre, dit l’hôte.

 

Le garçon partit précipitamment. Son maître, craignant d’être compromis par l’interrogatoire du soldat, auquel il avait la veille négligé de demander ses papiers, lui dit :

 

– Le bourgmestre sera de très mauvaise humeur d’être dérangé si tard. Je n’ai pas envie d’en souffrir, aussi je vous engage à aller me chercher vos papiers, s’ils sont en règle… car j’ai eu tort de ne pas me les faire présenter hier au soir à votre arrivée.

 

– Ils sont en haut dans mon sac, vous allez les avoir, répondit le soldat.

 

Puis, détournant la vue et mettant la main sur ses yeux lorsqu’il passa devant le corps de Jovial, il sortit pour aller retrouver les deux sœurs. Le Prophète le suivit d’un regard triomphant, et se dit : « Le voilà sans cheval, sans argent, sans papiers… Je ne pouvais faire plus… puisqu’il m’était interdit de faire plus… et que je devais autant que possible agir de ruse et ménager les apparences… Tout le monde donnera tort à ce soldat. Je puis du moins répondre que, de quelques jours, il ne continuera pas sa route, puisque de si grands intérêts semblent se rattacher à son arrestation et à celle de ces deux jeunes filles. »

 

Un quart d’heure après cette réflexion du dompteur de bêtes, Karl, le camarade de Goliath, sortait de la cachette où son maître l’avait confiné pendant la soirée, et partait pour Leipzig, porteur d’une lettre que Morok venait d’écrire à la hâte et que Karl devait, aussitôt son arrivée, mettre à la poste. L’adresse de cette lettre était ainsi conçue :

 

À Monsieur,

Monsieur Rodin,

 

Rue du Milieu-des-Ursins, n° 11,

À Paris,

France.

 

XII. Le bourgmestre.

L’inquiétude de Dagobert augmentait de plus en plus ; certain que son cheval n’était pas venu dans le hangar tout seul, il attribuait ce malheureux événement à la méchanceté du dompteur de bêtes, mais il demandait en vain la cause de l’acharnement de ce misérable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si juste qu’elle fût, allait dépendre de la bonne ou mauvaise humeur d’un juge arraché au sommeil et qui pouvait le condamner sur des apparences trompeuses. Bien décidé à cacher aussi longtemps que possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu’il se heurta contre Rabat-Joie, car le chien était accouru à son poste après avoir en vain essayé d’empêcher le Prophète d’emmener Jovial.

 

– Heureusement le chien est revenu là, les pauvres petites étaient gardées, dit le soldat en ouvrant la porte.

 

À sa grande surprise, une profonde obscurité régnait dans la chambre.

 

– Mes enfants… s’écria-t-il, pourquoi êtes-vous donc sans lumière ?

 

On ne lui répondit pas. Effrayé, il courut au lit à tâtons, prit la main d’une des deux sœurs : cette main était glacée.

 

– Rose !… mes enfants ! s’écria-t-il. Blanche !… Mais répondez-moi donc… Vous me faites peur…

 

Même silence ; la main qu’il tenait se laissait mouvoir machinalement, froide et inerte. La lune, alors dégagée des nuages noirs qui l’entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le lit placé en face la fenêtre une assez vive clarté pour que le soldat vît les deux sœurs évanouies. La lueur bleuâtre de la lune augmentait encore la pâleur des orphelines ; elles se tenaient à demi embrassées ; Rose avait caché sa tête dans le sein de Blanche.

 

– Elles se seront trouvées mal de frayeur, s’écria Dagobert en courant à sa gourde. Pauvres petites ! après une journée où elles ont eu tant d’émotions, ce n’est pas étonnant !

 

Et le soldat, imbibant le coin d’un mouchoir de quelques gouttes d’eau-de-vie, se mit à genoux devant le lit, frotta légèrement les tempes des deux sœurs, et passa sous leurs petites narines roses le linge imprégné de spiritueux… Toujours agenouillé, penchant vers les orphelines sa brune figure inquiète, émue, il attendit quelques secondes avant de renouveler l’emploi du seul moyen de secours qu’il eût en son pouvoir. Un léger mouvement de Rose donna quelque espoir au soldat ; la jeune fille tourna sa tête sur l’oreiller en soupirant ; puis bientôt elle tressaillit, ouvrit ses yeux à la fois étonnés et effrayés ; mais, ne reconnaissant pas d’abord Dagobert, elle s’écria : « Ma sœur ! » et elle se jeta entre les bras de Blanche.

 

Celle-ci commençait à ressentir aussi les effets des soins du soldat. Le cri de Rose la tira complètement de sa léthargie ; partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se pressa contre elle.

 

– Les voilà revenues… c’est l’important, dit Dagobert.

 

Maintenant la folle peur passera bien vite. Puis il ajouta en adoucissant sa voix :

 

– Eh bien ! mes enfants… courage !… vous allez mieux… c’est moi qui suis là… moi… Dagobert.

 

Les orphelines firent un brusque mouvement, tournèrent vers le soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble, d’émotion, et par un élan plein de grâce, toutes deux lui tendirent les bras en s’écriant :

 

– C’est toi… Dagobert… nous sommes sauvées…

 

– Oui, mes enfants… c’est moi, dit le vétéran en prenant leurs mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur. Vous avez donc eu grand’peur pendant mon absence ?

 

– Oh !… peur… à mourir…

 

– Si tu savais… mon Dieu… si tu savais !

 

– Mais la lampe est éteinte ! pourquoi ?

 

– Ce n’est pas nous…

 

– Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela… Cette auberge ne me paraît pas sûre… Heureusement nous la quitterons bientôt… Maudit sort qui m’y a conduit… Après cela, il n’y avait pas d’autre hôtellerie dans le village… Que s’est-il donc passé ?

 

– À peine as-tu été parti… que la fenêtre s’est ouverte bien fort, la lampe est tombée avec la table, et un bruit terrible…

 

– Alors le cœur nous a manqué, nous nous sommes embrassées en poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans la chambre.

 

– Et nous nous sommes trouvées mal, tant nous avions peur…

 

Malheureusement, persuadé que la violence du vent avait déjà cassé les carreaux et ébranlé la fenêtre, Dagobert crut avoir mal fermé l’espagnolette, attribua ce second accident à la même cause que le premier, et crut que l’effroi des orphelines les abusait.

 

– Enfin, c’est passé, n’y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il.

 

– Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittées si vite… Dagobert ?

 

– Oui, maintenant je m’en souviens ; n’est-ce pas, ma sœur, nous avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l’escalier en disant : « Mon cheval… que fait-on à mon cheval ? »

 

– C’était donc Jovial qui hennissait ?

 

Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait d’y répondre, et dit d’un air embarrassé :

 

– Oui… Jovial hennissait…, mais ce n’était rien !… Ah çà ! il nous faut de la lumière. Savez-vous où j’ai mis mon briquet hier soir ? Allons, je perds la tête, il est dans ma poche. Il y a là une chandelle ; je vais l’allumer pour chercher dans mon sac des papiers dont j’ai besoin.

 

Dagobert fit jaillir quelques étincelles, se procura de la lumière, et vit en effet la croisée encore entr’ouverte, la table renversée, et auprès de la lampe son havresac ; il ferma la fenêtre, releva la petite table, y plaça son sac et le déboucla afin d’y prendre son portefeuille, placé, ainsi que sa croix et sa bourse, dans une espèce de poche pratiquée contre le doublure et la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir été fouillé, grâce au soin avec lequel les courroies étaient rajustées. Le soldat plongea sa main dans la poche qui s’offrait à l’entrée du havresac, et ne trouva rien. Foudroyé de surprise, il pâlit, et s’écria en reculant d’un pas :

 

– Comment !!! rien !

 

– Dagobert, qu’as-tu donc ? dit Blanche.

 

Il ne répondit pas. Immobile, penché sur la table, il restait la main toujours plongée dans la poche du sac… Puis bientôt, cédant à un vague espoir… car une si cruelle réalité ne lui paraissait pas possible, il vida précipitamment le contenu du sac sur la table : c’étaient de pauvres hardes à moitié usées, son vieil habit d’uniforme des grenadiers à cheval de la garde impériale, sainte relique pour le soldat. Mais Dagobert eut beau développer chaque objet d’habillement, il n’y trouva ni sa bourse ni son portefeuille, où étaient ses papiers, les lettres du général Simon et sa croix. En vain, avec cette puérilité terrible qui accompagne toujours les recherches désespérées, le soldat prit le havresac par les deux coins et le secoua vigoureusement : rien n’en sortit.

 

Les orphelines se regardaient avec inquiétude, ne comprenaient rien au silence et à l’action de Dagobert, qui leur tournait le dos.

 

Blanche se hasarda de lui dire d’une voix timide :

 

– Qu’as-tu donc ?… Tu ne réponds pas… Qu’est-ce que tu cherches dans ton sac ?

 

Toujours muet, Dagobert se fouilla précipitamment, retourna toutes ses poches : rien.

 

Peut-être pour la première fois de sa vie, ses deux enfants comme il les appelait, lui avaient adressé la parole sans qu’il leur répondît.

 

Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux ; croyant le soldat fâché, elles n’osèrent plus lui parler.

 

– Non… non… ça ne se peut pas… non, disait le vétéran en appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa mémoire où il aurait pu placer des objets si précieux pour lui, ne voulant pas encore se résoudre à leur perte…

 

Un éclair de joie brilla dans ses yeux… il courut prendre sur une chaise la valise des orphelines : elle contenait un peu de linge, deux robes noires et une petite boîte de bois renfermant un mouchoir de soie qui avait appartenu à leur mère, deux boucles de cheveux, et un ruban noir qu’elle portait au cou. Le peu qu’elle possédait avait été saisi par le gouverneur russe par suite de la confiscation. Dagobert fouilla et refouilla tout… visita jusqu’aux derniers recoins de la valise… Rien… rien…

 

Cette fois, complètement anéanti, il s’appuya sur la table. Cet homme si robuste, si énergique, se sentait faiblir… Son visage était à la fois brûlant et baigné d’une sueur froide… ses genoux tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu’un noyé s’accrocherait à une paille, il en est ainsi du désespoir qui ne veut pas absolument désespérer. Dagobert se laissa entraîner à une dernière espérance absurde, folle, impossible… Il se retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit… sans songer à l’altération de ses traits et de sa voix :

 

– Je ne vous les ai pas donnés… à garder… dites ?

 

Au lieu de répondre, Rose et Blanche épouvantées de sa pâleur, de l’expression de son visage, jetèrent un cri.

 

– Mon Dieu… mon Dieu… qu’as-tu donc ? murmura Rose.

 

– Les avez-vous… oui ou non ? s’écria d’une voix tonnante le malheureux, égaré par la douleur. Si c’est non… je prends le premier couteau venu et je me le plante à travers le corps.

 

– Hélas ! toi si bon… pardonne-nous si nous t’avons causé quelque peine…

 

– Tu nous aimes tant… tu ne voudrais pas nous faire de mal…

 

Et les orphelines se prirent à pleurer en tendant leurs mains suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait d’un œil hagard ; puis, cette espèce de vertige dissipé, la réalité se présenta bientôt à sa pensée avec toutes ses terribles conséquences ; il joignit les mains, tomba à genoux devant le lit des orphelines, y appuya son front, et à travers ses sanglots déchirants, car cet homme de fer sanglotait, on n’entendait que ces mots entrecoupés :

 

– Pardon… pardon… je ne sais pas… Ah ! quel malheur !… quel malheur ! pardon !

 

À cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la cause, mais qui, chez un tel homme, était navrante, les deux sœurs interdites entourèrent de leurs bras cette vieille tête grise, et s’écrièrent en pleurant :

 

– Mais, regarde-nous donc ! dis-nous ce qui t’afflige… Ce n’est pas nous ?…

 

Un bruit de pas résonna dans l’escalier. Au même instant retentirent les aboiements de Rabat-Joie, resté en dehors de la porte. Les grondements du chien devenaient plus furieux ; ils étaient sans doute accompagnés de démonstrations hostiles, car on entendit l’aubergiste s’écrier d’un ton courroucé :

 

– Dites donc hé ! appelez votre chien… ou parlez-lui, c’est M. le bourgmestre qui monte.

 

– Dagobert… entends-tu ?… c’est le bourgmestre ! dit Rose.

 

– On monte… voilà du monde… reprit Blanche.

 

Ces mots, le bourgmestre, rappelèrent tout à Dagobert, et complétèrent pour ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval était mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un seul jour de retard ruinait la dernière espérance des deux sœurs, rendait inutile ce long et pénible voyage.

 

Les gens fortement trempés, et le vétéran était de ce nombre, préfèrent les grands périls, les positions menaçantes, mais nettement tranchées, à ces angoisses vagues qui précèdent un malheur définitif.

 

Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dévouement, comprit qu’il n’avait de ressource que dans la justice du bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre à se rendre ce magistrat favorable ; il essuya donc ses yeux aux draps du lit, se releva, droit, calme, résolu, et dit aux orphelines.

 

– Ne craignez rien… mes enfants ; il faudra bien que ce soit notre sauveur qui arrive.

 

– Allez-vous appeler votre chien !… cria l’hôtelier, toujours retenu sur l’escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui continuait de lui disputer le passage. Il est donc enragé, cet animal-là ? Attachez-le donc ! N’avez-vous pas déjà assez causé de malheurs dans ma maison ?… Je vous dis que M. le bourgmestre veut vous interroger à votre tour, puisqu’il vient d’entendre Morok.

 

Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache, agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le sort des orphelines allait dépendre de son entretien avec le magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de cœur qu’il mit la main sur la serrure après avoir dit aux petites filles, de plus en plus effrayées de tant d’événements :

 

– Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants… S’il faut absolument que quelqu’un entre ici, le bourgmestre y entrera seul…

 

Puis, ouvrant la porte, le soldat s’avança sur le palier et dit :

 

– À bas !… Rabat-Joie… ici !

 

Le chien obéit avec une répugnance marquée. Il fallut que son maître lui ordonnât deux fois de s’abstenir de toute manifestation malfaisante à l’encontre de l’hôtelier ; ce dernier, une lanterne d’une main et son bonnet de l’autre, précédait respectueusement le bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pénombre de l’escalier. Derrière le juge, et quelques marches plus bas que lui, on voyait vaguement, éclairés par une autre lanterne, les visages curieux des gens de l’hôtellerie. Dagobert, après avoir fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et avança de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contenir plusieurs personnes, et à l’angle duquel se trouvait un banc de bois à dossier. Le bourgmestre, arrivant à la dernière marche de l’escalier, parut surpris de voir Dagobert fermer la porte, dont il semblait lui interdire l’entrée.

 

– Pourquoi fermez-vous cette porte ? demanda-t-il d’un ton brusque.

 

– D’abord, parce que deux jeunes filles qui m’ont été confiées, sont couchées dans cette pièce ; et ensuite, parce que votre interrogatoire inquiéterait ces enfants, répondit Dagobert… Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur le bourgmestre ; cela vous est égal, je pense ?

 

– Et de quel droit prétendez-vous m’imposer le lieu de votre interrogatoire ? demanda le juge d’un air mécontent.

 

– Oh ! je ne prétends rien, monsieur le bourgmestre, se hâta de dire le soldat, craignant avant tout d’indisposer son juge. Seulement, comme ces jeunes filles sont couchées et déjà toutes tremblantes, vous feriez preuve de bon cœur si vous vouliez bien m’interroger ici.

 

– Hum… ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corvée ! c’était bien la peine de me déranger au milieu de la nuit… Allons, soit, je vous interrogerai ici…

 

Puis, se tournant vers l’aubergiste :

 

– Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous…

 

L’aubergiste obéit, et descendit suivi des gens de sa maison, aussi contrarié que ceux-ci de ne pouvoir assister à l’interrogatoire. Le vétéran resta seul avec le magistrat.

 

XIII. Le jugement.

Le digne bourgmestre de Mockern était coiffé d’un bonnet de drap et enveloppé d’un manteau ; il s’assit pesamment sur le banc. C’était un gros homme de soixante ans environ, d’une figure rogue et renfrognée ; de son poing rouge et gras, il frottait fréquemment ses yeux, gonflés et rougis par un brusque réveil.

 

Dagobert, debout, tête nue, l’air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tâchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l’intéresser à son sort, c’est-à-dire à celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait à son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son éloquence, toute sa résolution : lui qui vingt fois avait bravé la mort avec un froid dédain ; lui qui, calme et assuré, n’avait jamais baissé les yeux devant le regard d’aigle de l’empereur, son héros, son dieu…, se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village à figure malveillante. De même aussi, quelques heures auparavant, il avait dû subir, impassible et résigné, les provocations du Prophète, pour ne pas compromettre la mission sacrée dont une mère mourante l’avait chargé, montrant ainsi à quel héroïsme d’abnégation peut atteindre une âme honnête et simple.

 

– Qu’avez-vous à dire… pour votre justification ? Voyons, dépêchons… demanda brutalement le juge avec un bâillement d’impatience.

 

– Je n’ai pas à me justifier… j’ai à me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d’une voix ferme.

 

– Croyez-vous m’apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions ? s’écria le magistrat d’un ton si aigre que le soldat se reprocha d’avoir déjà si mal engagé l’entretien.

 

Voulant apaiser son juge, il s’empressa de répondre avec soumission :

 

– Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqué ; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n’avais aucun tort.

 

– Le Prophète dit le contraire.

 

– Le Prophète… répondit le soldat d’un air de doute.

 

– Le Prophète est un pieux et honnête homme incapable de mentir, reprit le juge.

 

– Je ne peux rien dire à ce sujet, mais vous avez trop de cœur, monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m’écouter… ce n’est pas un homme comme vous qui ferait une injustice… oh ! cela se voit tout de suite.

 

En se résignant ainsi, malgré lui, au rôle de courtisan, Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tâchait de donner à son austère figure une expression souriante, avenante et flatteuse.

 

– Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d’aménité, un juge si respectable… n’entend pas que d’une oreille.

 

– Il ne s’agit pas d’oreilles… mais d’yeux, et quoique les miens me cuisent comme si je les avais frottés avec des orties, j’ai vu la main du dompteur de bêtes horriblement blessée.

 

– Oui, monsieur le bourgmestre, c’est bien vrai ; mais songez que s’il avait fermé ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas arrivé.

 

– Pas du tout, c’est votre faute : il fallait solidement attacher votre cheval à sa mangeoire.

 

– Vous avez raison, monsieur le bourgmestre ; certainement, vous avez raison, dit le soldat d’une voix de plus en plus affable et conciliante. Ce n’est pas un pauvre diable comme moi qui vous contredira. Cependant, si l’on avait, par méchanceté, détaché mon cheval… pour le faire aller à la ménagerie… vous avouerez n’est-ce pas ? que ce n’est plus ma faute ; ou du moins, vous l’avouerez si cela vous fait plaisir, se hâta de dire le soldat, je n’ai pas le droit de vous rien commander.

 

– Et pourquoi diable voulez-vous qu’on vous ait joué ce mauvais tour ?

 

– Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais…

 

– Vous ne le savez pas… eh bien ! ni moi non plus, dit impatiemment le bourgmestre. Ah ! mon Dieu ! que de sottes paroles pour une carcasse de cheval mort !

 

Le visage du soldat, perdant tout à coup son expression d’aménité forcée, redevint sévère ; il répondit d’une voix grave et émue :

 

– Mon cheval est mort…, ce n’est plus qu’une carcasse, c’est vrai ; et il y a une heure, quoique bien vieux, il était plein de courage et d’intelligence… il hennissait joyeusement à ma voix… et chaque soir il léchait les mains des deux pauvres enfants qu’il avait protégées tout le jour… comme autrefois il avait porté leur mère… Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera à la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit… Ce n’était pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l’aimais, moi, mon cheval.

 

À ces mots, prononcés avec une simplicité digne et touchante, le bourgmestre, ému malgré lui, se reprocha ses paroles.

 

– Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d’une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous ? c’est un malheur.

 

– Un malheur… oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur ! Les jeunes filles que j’accompagne étaient trop faibles pour entreprendre une longue route à pied, trop pauvres pour voyager en voiture… Pourtant il fallait que nous arrivassions à Paris avant le mois de février… Quand leur mère est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n’ont plus que moi…

 

– Vous êtes donc leur…

 

– Je suis leur fidèle serviteur, monsieur le bourgmestre, et maintenant que mon cheval a été tué, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Voyons, vous êtes bon, vous avez peut-être des enfants ? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte… si, après avoir été bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez ! bien malheureuses, car mes filles sont filles d’exilés…, leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d’un cheval, ce voyage devînt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que ça ne vous remuerait pas le fond du cœur ? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irréparable ?

 

– Certainement, répondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l’émotion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravité de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m’intéressent. Quel âge ont-elles ?

 

– Quinze ans et deux mois… elles sont jumelles…

 

– Quinze ans et deux mois… à peu près l’âge de ma Frédérique.

 

– Vous avez une jeune demoiselle de cet âge ? reprit Dagobert, renaissant à l’espoir ; eh bien, monsieur le bourgmestre, franchement, le sort de mes pauvres petites ne m’inquiète plus… Vous nous ferez justice…

 

– Faire justice… c’est mon devoir ; après tout, dans cette affaire-là, les torts sont à peu près égaux : d’un côté, vous avez mal attaché votre cheval ; de l’autre, le dompteur de bêtes a laissé sa porte ouverte. Il m’a dit cela… « J’ai été blessé à la main… » mais vous répondez : « Mon cheval a été tué… et pour mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irréparable. »

 

– Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement câlin, mais c’est le sens de ce que j’aurais dit, car, ainsi que vous le prétendez vous-même, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c’était toute ma fortune, et il est bien juste que…

 

– Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat, vos raisons sont excellentes… Le Prophète… honnête et saint homme, d’ailleurs, avait à sa manière très habilement présenté les faits ; et puis, c’est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous, nous sommes presque tous fervents catholiques ; il donne à nos femmes, à très bon marché, de petits livres très édifiants, et il leur vend, vraiment à perte, des chapelets et des agnus Dei très bien confectionnés… Cela ne fait rien à l’affaire, me direz-vous, et vous aurez raison ; pourtant, ma foi, je vous l’avoue, j’étais venu ici dans l’intention…

 

– De me donner tort… n’est-ce pas, monsieur le bourgmestre ? dit Dagobert de plus en plus rassuré. C’est que vous n’étiez pas tout à fait réveillé… votre justice n’avait encore qu’un œil d’ouvert.

 

– Vraiment, monsieur le soldat, répondit le juge avec bonhomie, ça se pourrait bien, car je n’ai pas caché d’abord à Morok que je lui donnais raison ; alors il m’a dit, très généreusement du reste : « Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa position, et vous dire certaines choses… »

 

– Contre moi ?

 

– Apparemment ; mais, en généreux ennemi, il s’est tu lorsque je lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais provisoirement à une amende envers lui, car je ne le cache pas, avant avoir entendu vos raisons j’étais décidé à exiger de vous une indemnité pour la blessure du Prophète.

 

– Voyez pourtant, monsieur le bourgmestre, comme les gens les plus justes et les plus capables peuvent être trompés, dit Dagobert redevenant courtisan.

 

Bien plus, il ajouta, en tâchant de prendre un air prodigieusement malicieux :

 

– Mais ils reconnaissent la vérité, et ce n’est pas eux que l’on met dedans, tout Prophète que l’on soit !

 

Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert eût jamais commis, l’on juge de la gravité de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne comprit pas tout d’abord la plaisanterie ; il ne fut mis sur la voie que par l’air satisfait de Dagobert et par son coup d’œil interrogatif, qui semblait dire :

 

– Hein ! c’est charmant, j’en suis étonné moi-même.

 

Le magistrat se prit donc à sourire d’un air paterne, en hochant la tête ; puis il répondit, en aggravant encore le jeu de mots :

 

– Eh… eh… eh ! vous avez raison, le Prophète aura mal prophétisé… Vous ne lui payerez aucune indemnité ; je regarde les torts comme égaux, et les dommages comme compensés… Il a été blessé, votre cheval a été tué, partant vous êtes quittes.

 

– Et alors, combien croyez-vous qu’il me redoive ? demanda le soldat avec une étrange naïveté…

 

– Comment ?

 

– Oui, monsieur le bourgmestre… quelle somme est-ce qu’il me payera ?

 

– Quelle somme ?

 

– Oui ; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d’une chose, monsieur le bourgmestre : je crois être dans mon droit en n’employant pas tout l’argent à l’acquisition d’un cheval… Je suis sûr qu’aux environs de Leipzig je trouverai une bête à bon marché chez les paysans… Je vous avouerai même, entre nous, qu’à la rigueur, si je trouvais un bon petit âne… je n’y mettrais pas d’amour-propre… J’aimerais mieux cela ; car, voyez-vous, après ce pauvre Jovial, la compagnie d’un autre cheval me serait pénible… Aussi je dois vous…

 

– Ah çà ! s’écria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel âne et de quel autre cheval venez-vous me parler ?… Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophète et qu’il ne vous doit rien.

 

– Il ne me doit rien ?

 

– Vous avez la tête joliment dure, mon brave homme ; je vous répète que si les animaux du Prophète ont tué votre cheval, le Prophète a été blessé grièvement… Ainsi donc vous êtes quittes, ou, si vous l’aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnité et il ne vous en doit aucune… Comprenez-vous enfin ?

 

Dagobert, stupéfait, resta quelques moments sans répondre, en regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde. Il voyait de nouveau ses espérances détruites par ce jugement.

 

– Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d’une voix altérée, vous être trop juste pour ne pas faire attention à une chose : la blessure du dompteur ne l’empêche pas de continuer son état… et la mort de mon cheval m’empêche de continuer mon voyage ; il faut donc qu’il m’indemnise…

 

Le juge croyait avoir déjà beaucoup fait pour Dagobert en ne le rendant pas responsable de la blessure du Prophète, car Morok, nous l’avons dit, exerçait une certaine influence sur les catholiques du pays, et surtout sur leurs femmes, par son débit de bimbeloterie dévote ; l’on savait, de plus, qu’il était appuyé par quelques personnes éminentes. L’insistance du soldat blessa donc le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, répondit sèchement :

 

– Vous me feriez repentir de mon impartialité. Comment, au lieu de me remercier, vous demandez encore !

 

– Mais, monsieur le bourgmestre… je demande une chose juste… Je voudrais être blessé à la main comme le Prophète et pouvoir continuer ma route.

 

– Il ne s’agit pas de ce que vous voudriez ou non… j’ai prononcé… c’est fini.

 

– Mais…

 

– Assez… assez… Passons à autre chose… Vos papiers ?

 

– Oui, nous allons parler de mes papiers… mais je vous en supplie, monsieur le bourgmestre, ayez pitié de ces deux enfants qui sont là… Faites que nous puissions continuer notre voyage… et…

 

– J’ai fait tout ce que je peux faire… plus même peut-être que je n’aurais dû… Encore une fois, vos papiers ?

 

– D’abord il faut que je vous explique…

 

– Pas d’explication… vos papiers… Préférez-vous que je vous fasse arrêter comme vagabond ?

 

– Moi !… m’arrêter !…

 

– Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce serait comme si vous n’en aviez pas… Or, les gens qui n’en ont pas, on les arrête jusqu’à ce que l’autorité ait décidé sur eux… Voyons vos papiers… Finissons, j’ai hâte de retourner chez moi.

 

La position de Dagobert devenait d’autant plus accablante, qu’un moment il s’était laissé entraîner à un vif espoir. Ce fut un dernier coup à ajouter à ce que le vétéran souffrait depuis le commencement de cette scène ; épreuve aussi cruelle que dangereuse pour un homme de cette trempe, d’un caractère droit, mais entier ; loyal, mais rude et absolu ; pour un homme, enfin, qui, longtemps soldat, et soldat victorieux, s’était malgré lui habitué envers le bourgeois à de certaines formules singulièrement despotiques.

 

À ces mots : Vos papiers ! Dagobert devint très pâle, mais il tâcha de cacher ses angoisses sous un air d’assurance qu’il croyait propre à donner au magistrat une bonne opinion de lui.

 

– En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la chose… Rien n’est plus simple… Ça peut arriver à tout le monde… Je n’ai pas l’air d’un mendiant ou d’un vagabond, n’est-ce pas ? Et puis enfin… vous comprenez qu’un honnête homme qui voyage avec deux jeunes filles…

 

– Que de paroles !… Vos papiers ?

 

Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespéré, au secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquiètes, et entendant toujours Dagobert parler sur le palier, s’étaient levées et habillées ; de sorte qu’au moment où le magistrat disait d’une voix brusque : Que de paroles !Vos papiers ? Rose et Blanche, se tenant par la main, sortirent de la chambre. À la vue de ces deux ravissantes figures, que leurs pauvres vêtements de deuil rendaient encore plus intéressantes, le bourgmestre se leva, frappé de surprise et d’admiration. Par un mouvement spontané, chaque sœur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en regardant le magistrat d’un air à la fois inquiet et candide. C’était un tableau si touchant que ce vieux soldat présentant pour ainsi dire à son juge ces deux gracieuses enfants aux traits remplis d’innocence et de charme, que le bourgmestre, par un nouveau retour à des sentiments pitoyables, se sentit vivement ému ; Dagobert s’en aperçut. Aussi, avançant, et tenant toujours les orphelines par la main, il lui dit d’une voix pénétrée :

 

– Les voilà, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les voilà. Est-ce que je peux vous montrer un meilleur passeport ?

 

Et, vaincu par tant de sensations pénibles, continues, précipitées, Dagobert sentit malgré lui ses yeux devenir humides.

 

Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par l’interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de bon sens ni de sensibilité. Il comprit donc qu’un homme ainsi accompagné devait difficilement inspirer de la défiance.

 

– Pauvres chères enfants… dit-il en les examinant avec un intérêt croissant, orphelines si jeunes… Et elles viennent de bien loin !…

 

– Du fond de la Sibérie, monsieur le bourgmestre, où leur mère était exilée avant leur naissance… Voilà plus de cinq mois que nous voyageons à petites journées… N’est-ce pas déjà assez dur pour des enfants de cet âge !… C’est pour elles que je vous demande grâce et appui, pour elles que tout accable aujourd’hui, car tout à l’heure, en venant chercher mes papiers… dans mon sac, je n’ai plus retrouvé mon portefeuille, où ils étaient avec ma bourse et ma croix… car enfin, monsieur le bourgmestre, pardon, si je vous dis cela… ce n’est pas par gloriole… mais j’ai été décoré de la main de l’empereur, et un homme qu’il a décoré de sa main, voyez-vous, ne peut pas être un mauvais homme, quoiqu’il ait malheureusement perdu ses papiers… et sa bourse… Car voilà où nous en sommes, et c’est ce qui me rendait si exigeant pour l’indemnité.

 

– Et comment… et où… avez-vous fait cette perte !

 

– Je n’en sais rien, monsieur le bourgmestre ; je suis sûr, avant-hier à la couchée, d’avoir pris un peu d’argent dans la bourse et d’avoir vu le portefeuille ; hier, la monnaie de la pièce changée m’a suffi, et je n’ai pas défait mon sac…

 

– Et hier et aujourd’hui, où votre sac est-il resté !

 

– Dans la chambre occupée par les enfants ; mais cette nuit…

 

Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu’un qui montait. C’était le Prophète.

 

Caché dans l’ombre au pied de l’escalier, il avait entendu cette conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne nuisît à la complète réussite de ses projets, déjà presque entièrement réalisés.

 

XIV. La décision.

Morok portait son bras gauche en écharpe ; après avoir lentement gravi l’escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. À l’aspect de la sinistre figure du dompteur de bêtes, Rose et Blanche, effrayées, reculèrent d’un pas et se rapprochèrent du soldat.

 

Le front de celui-ci se rembrunit ; il sentit de nouveau sourdement bouillonner sa colère contre Morok, cause de ses cruels embarras (il ignorait pourtant que Goliath eût, à l’instigation du Prophète, volé le portefeuille et les papiers).

 

– Que voulez-vous, Morok ! lui dit le bourgmestre d’un air moitié bienveillant, moitié fâché. Je voulais être seul, je l’avais dit à l’aubergiste.

 

– Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.

 

– Un service ?

 

– Un grand service ; sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger. Il m’est venu un scrupule.

 

– Un scrupule ?

 

– Oui, monsieur le bourgmestre ; je me suis reproché de ne pas vous avoir dit ce que j’avais à vous dire sur cet homme ; déjà une fausse pitié m’avait égaré.

 

– Mais enfin, qu’avez-vous à dire ?

 

Morok s’approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez longtemps.

 

D’abord très étonné, peu à peu la physionomie du bourgmestre devint profondément attentive et soucieuse ; de temps en temps il laissait échapper une exclamation de surprise et de doute, en jetant des regards de côté sur le groupe formé par Dagobert et les deux jeunes filles. À l’expression de ses regards de plus en plus inquiets, scrutateurs et sévères, on voyait facilement que les paroles secrètes du Prophète changeaient progressivement l’intérêt que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le soldat en un sentiment rempli de défiance et d’hostilité.

 

Dagobert s’aperçut de ce revirement soudain ; ses craintes, un instant calmées, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche, interdites, et ne comprenant rien à cette scène muette, regardaient le soldat avec une anxiété croissante.

 

– Diable !… dit le bourgmestre en se levant brusquement, je n’avais pas songé à tout cela ; où donc avais-je la tête ? Mais que voulez-vous, Morok ? lorsqu’on vient au milieu de la nuit vous éveiller, on n’a pas toute sa liberté d’esprit ; c’est un grand service que vous me rendez là, vous me le disiez bien.

 

– Je n’affirme rien, cependant…

 

– C’est égal, il y a mille à parier contre un que vous avez raison.

 

– Ce n’est qu’un soupçon fondé sur quelques circonstances ; mais enfin un soupçon…

 

– Peut mettre sur la voie de la vérité… Et moi qui allais, comme un oison, donner dans le piège… Encore une fois, où avais-je donc la tête ?…

 

– Il est si difficile de se défendre de certaines apparences…

 

– À qui le dites-vous, mon cher Morok, à qui le dites-vous ?

 

Pendant cette conversation mystérieuse, Dagobert était au supplice ; il pressentait vaguement qu’un violent orage allait éclater ; il ne songeait qu’à une chose, à maîtriser encore sa colère.

 

Morok s’approcha du juge en lui désignant du regard les orphelines ; il recommença de lui parler bas.

 

– Ah ! s’écria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop loin.

 

– Je n’affirme rien… se hâta de dire Morok, c’est une simple présomption fondée sur…

 

Et de nouveau il approcha ses lèvres de l’oreille du juge.

 

– Après tout, pourquoi non ? reprit le juge en levant les mains au ciel, ces gens-là sont capables de tout ; il dit aussi qu’il vient de la Sibérie avec elles ; qui prouve que ce n’est pas un amas d’impudents mensonges ? Mais on ne me prend pas deux fois pour dupe, s’écria le bourgmestre d’un ton courroucé ; car, ainsi que tous les gens d’un caractère versatile et faible, il était sans pitié pour ceux qu’il croyait capables d’avoir surpris son intérêt.

 

– Ne vous hâtez pourtant pas de juger… ne donnez pas surtout à mes paroles plus de poids qu’elles n’en ont, reprit Morok avec une componction et une humilité hypocrites, ma position envers cet homme, et il désigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que l’on pourrait croire que j’agis par ressentiment du mal qu’il m’a fait ; peut-être même est-ce que j’agis ainsi à mon insu… tandis que je crois au contraire n’être guidé que par l’amour de la justice, l’horreur du mensonge et le respect de notre sainte religion. Enfin… qui vivra… verra… Que le Seigneur me pardonne si je me suis trompé ; en tout cas, la justice prononcera ; au bout d’un mois ou deux ils seront libres, s’ils sont innocents.

 

– C’est pour cela qu’il n’y a pas à hésiter ; c’est une simple mesure de prudence, et ils n’en mourront pas. D’ailleurs, plus j’y songe, plus cela me paraît vraisemblable ; oui, cet homme doit être un espion ou un agitateur français ; si je rapproche mes soupçons de cette manifestation des étudiants de Francfort…

 

– Et, dans cette hypothèse, pour monter, pour exalter la tête de ces jeunes fous, il n’est rien de tel que…

 

Et d’un regard rapide, Morok désigna les deux sœurs ; puis, après un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir :

 

– Pour le démon, tout moyen est bon…

 

– Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imaginé…

 

– Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le attentivement, et vous verrez que cet homme a une figure dangereuse… Voyez…

 

En parlant ainsi, toujours à voix basse, Morok venait de désigner évidemment Dagobert.

 

Malgré l’empire que celui-ci exerçait sur lui-même, la contrainte où il se trouvait depuis son arrivée dans cette auberge maudite, et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et du bourgmestre, finissait par être au-dessus de ses forces ; d’ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier l’intérêt du juge venaient d’être complètement ruinés par la fatale influence du dompteur de bêtes ; aussi, perdant patience, il s’approcha de celui-ci, les bras croisés sur la poitrine, et lui dit d’une voix encore contenue :

 

– C’est de moi que vous venez de parler tout bas à M. le bourgmestre !

 

– Oui, dit Morok en le regardant fixement.

 

– Pourquoi n’avez-vous pas parlé tout haut ?

 

L’agitation presque convulsive de l’épaisse moustache de Dagobert, qui, après avoir dit ces paroles, regarda à son tour Morok entre les deux yeux, annonçait qu’un violent combat se livrait en lui. Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d’une voix plus haute :

 

– Je vous demande pourquoi vous parlez bas à M. le bourgmestre quand il s’agit de moi ?

 

– Parce qu’il y a des choses honteuses que l’on rougirait de dire tout haut, répondit Morok avec insolence.

 

Dagobert avait tenu jusqu’alors ses bras croisés. Tout à coup il les tendit violemment en serrant les poings… Ce brusque mouvement fut si expressif, que les deux sœurs jetèrent un cri d’effroi en se rapprochant de lui.

 

– Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents serrées par la colère, que cet homme s’en aille… ou je ne réponds plus de moi.

 

– Comment ! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres à moi… Vous osez…

 

– Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors de lui, ou il arrivera quelque malheur !

 

– Dagobert… mon Dieu !… calme-toi, s’écrièrent les enfants en lui prenant les mains.

 

– Il vous sied bien, misérable vagabond, pour ne pas dire plus, de commander ici ! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah ! vous croyez que pour m’abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos papiers ! Vous avez beau traîner avec vous ces deux jeunes filles, qui, malgré leur air innocent… pourraient bien n’être que…

 

– Malheureux ! s’écria Dagobert en interrompant le bourgmestre d’un regard si terrible, que le juge n’osa pas achever.

 

Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu’elles eussent pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la chambre ; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il revint précipitamment vers le bourgmestre qui, effrayé de l’attitude et de la physionomie du vétéran, recula de deux pas en arrière et se tint d’une main à la rampe de l’escalier.

 

– Écoutez-moi bien, vous ! dit le soldat en saisissant le juge par le bras. Tantôt, ce misérable m’a insulté… et il montra Morok. J’ai tout supporté… il s’agissait de moi. Tout à l’heure, j’ai écouté patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l’air un moment de vous intéresser à ces malheureuses enfants ; mais puisque vous n’avez ni cœur, ni pitié, ni justice… je vous préviens, moi, que tout bourgmestre que vous êtes… je vous crosserai comme j’ai crossé ce chien, et il montra de nouveau le Prophète, si vous avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme vous parleriez de votre enfant… entendez-vous !

 

– Comment… vous osez dire… s’écria le bourgmestre balbutiant de colère, que si je parle de ces deux aventurières…

 

– Chapeau bas !… quand on parle des filles du maréchal duc de Ligny ! s’écria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et le jetant à ses pieds.

 

À cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert, exaspéré, renonçant à tout espoir, se laissait malheureusement aller à la violence de son caractère, si péniblement contenue depuis quelques heures.

 

Lorsque le bourgmestre vit son bonnet à ses pieds, il regarda le dompteur de bêtes avec stupeur, comme s’il hésitait à croire à une pareille énormité.

 

Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu’il ne lui restait aucun moyen de conciliation, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premières marches de l’escalier.

 

Le bourgmestre se tenait debout, à côté du banc, dans un angle du palier ; Morok, le bras en écharpe, afin de donner une plus sérieuse apparence à sa blessure, était auprès du magistrat. Celui-ci, trompé par le mouvement de retraite de Dagobert, s’écria :

 

– Ah ! tu crois échapper après avoir osé porter la main sur moi… vieux misérable !!

 

– Monsieur le bourgmestre… pardonnez-moi… C’est un mouvement de vivacité que je n’ai pu maîtriser ; je me reproche cette violence, dit Dagobert d’une voix repentante, en baissant humblement la tête.

 

– Pas de pitié pour toi… malheureux ! Tu veux recommencer à m’attendrir avec ton air câlin ! mais j’ai pénétré tes secrets desseins… Tu n’es pas ce que tu parais être, et il pourrait bien y avoir une affaire d’État au fond de tout ceci, ajouta le magistrat d’un ton extrêmement diplomatique. Tous moyens sont bons pour les gens qui voudraient mettre l’Europe en feu.

 

– Je ne suis qu’un pauvre diable… monsieur le bourgmestre… Vous avez si bon cœur, ne soyez pas impitoyable !…

 

– Ah ! tu m’arraches mon bonnet !

 

– Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui êtes cause de tout… ayez pitié de moi… ne montrez pas de rancune… Vous qui êtes un saint homme, dites au moins un mot en ma faveur à monsieur le bourgmestre.

 

– Je lui ai dit… ce que je devais lui dire… répondit ironiquement Morok.

 

– Ah ! ah ! te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond… Tu croyais m’abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en s’avançant vers Dagobert ; Dieu merci ! je ne suis plus ta dupe… Tu verras qu’il y a à Leipzig de bons cachots pour les agitateurs français et pour les coureuses d’aventures, car tes donzelles ne valent pas mieux que toi… Allons, ajouta-t-il d’un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi… Quant à toi, Morok, tu vas…

 

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu’à gagner du temps ; il étudiait du coin de l’œil une porte entr’ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre occupée par les orphelines ; trouvant le moment favorable, il s’élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebâillée, que le magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en écharpe, et voyant l’escalier libre, s’y précipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l’attira à lui, l’enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et, malgré sa résistance désespérée, le poussa, le traîna dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre gisait déjà confus et étourdi.

 

Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l’escalier qui aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de l’auberge était fermée ; impossible de sortir de ce côté. La pluie tombait à torrents ; il vit, à travers les carreaux d’une salle basse, éclairés par la lueur du feu, l’hôte et ses gens attendant la décision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l’affaire d’une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines.

 

Morok, revenu à lui, appelait à l’aide de toutes ses forces ; mais lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés. Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez de temps pour que l’on s’étonnât de la longueur de son entretien avec le magistrat ; et une fois les soupçons ou les craintes éveillés, il fallait encore briser les deux portes, celle qui fermait le couloir de l’escalier et celle de la chambre où étaient renfermés le bourgmestre et le Prophète.

 

– Mes enfants, il s’agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, épouvantées du bruit qu’elles entendaient depuis quelques moments.

 

– Mon Dieu ! Dagobert, qu’arrive-t-il ? s’écria Blanche.

 

– Que veux-tu que nous fassions ? reprit Rose.

 

Sans répondre, le soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement ensemble, fit un gros nœud à l’un des bouts, qu’il plaça sur la partie supérieure du vantail gauche de la fenêtre, préalablement entr’ouvert, et ensuite refermé. Intérieurement retenu par la grosseur du nœud, qui ne pouvait passer entre le vantail et l’encadrement de la croisée, le drap se trouvait ainsi solidement fixé ; son autre extrémité, flottant en dehors, atteignait le sol. Le second battant de la fenêtre, restant ouvert, laissait aux fugitifs un passage suffisant. Le vétéran prit alors son sac, la valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par la croisée, fit un signe à Rabat-Joie et l’envoya, pour ainsi dire, garder ces objets. Le chien n’hésita pas, d’un bond il disparut.

 

Rose et Blanche, stupéfaites, regardaient Dagobert sans prononcer une parole.

 

– Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l’auberge sont fermées… du courage…

 

Et leur montrant la fenêtre :

 

– Il faut passer par là, ou nous sommes arrêtés, mis en prison… vous d’un côté… moi de l’autre, et notre voyage est flambé.

 

– Arrêtés !… mis en prison ! s’écria Rose.

 

– Séparées de toi ! s’écria Blanche.

 

– Oui, mes pauvres petites ! On a tué Jovial… Il faut nous sauver à pied, et tâcher de gagner Leipzig… Lorsque vous serez fatiguées, je vous porterai tour à tour, et quand je devrais mendier sur la route, nous arriverons… Mais un quart d’heure plus tard, et tout est perdu… Allons, enfants, ayez confiance en moi… Montrez que les filles du général Simon ne sont pas poltronnes… et il nous reste encore de l’espoir.

 

Par un mouvement sympathique, les deux sœurs se prirent par la main comme si elles eussent voulu s’unir contre le danger ; leurs charmantes figures, pâlies par tant d’émotions, exprimèrent alors une résolution naïve qui prenait sa source dans leur foi aveugle au dévouement du soldat.

 

– Sois tranquille, Dagobert… nous n’aurons pas peur, dit Rose d’une voix ferme.

 

– Ce qu’il faut faire… nous le ferons, ajouta Blanche d’une voix non moins assurée.

 

– J’en étais sûr !… s’écria Dagobert, bon sang ne peut mentir… En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est solide, il y a huit pieds à peine de la fenêtre en bas… et Rabat-Joie vous y attend…

 

– C’est à moi de passer la première, je suis l’aînée aujourd’hui ! s’écria Rose après avoir tendrement embrassé Blanche.

 

Et elle courut vers la fenêtre, voulant, s’il y avait quelque péril à descendre d’abord, s’y exposer à la place de sa sœur. Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.

 

– Chères enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne craignez rien l’une pour l’autre, il n’y a aucun danger… j’ai attaché moi-même le drap… Allons vite, ma petite Rose.

 

Légère comme un oiseau, la jeune fille monta sur l’appui de la fenêtre ; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement d’après les recommandations du soldat, qui, le corps penché en dehors, l’encourageait de la voix.

 

– Ma sœur… n’aie pas peur… dit la jeune fille à voix basse, dès qu’elle eut touché le sol, c’est très facile de descendre comme cela ; Rabat-Joie est là qui me lèche les mains.

 

Blanche ne se fit pas attendre ; aussi courageuse que sa sœur, elle descendit avec le même bonheur.

 

– Chères petites créatures, qu’ont-elles fait pour être si malheureuses ?… Mille tonnerres !!! il y a donc un sort maudit sur cette famille-là ? s’écria Dagobert le cœur brisé, en voyant disparaître la pâle et douce figure de la jeune fille au milieu des ténèbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.

 

– Dagobert, nous t’attendons. Viens vite… dirent à voix basse les orphelines, réunies au pied de la fenêtre. Grâce à sa grande taille, le soldat sauta, plutôt qu’il se laissa glisser à terre.

 

Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart d’heure à peine, quitté en fugitifs l’auberge du Faucon Blanc, lorsqu’un violent craquement retentit dans la maison. La porte avait cédé aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s’étaient servis d’une lourde table pour bélier.

 

Guidés par la lumière, ils accoururent dans la chambre des orphelines, alors déserte. Morok vit les draps flotter au dehors, il s’écria :

 

– Monsieur le bourgmestre… c’est par la fenêtre qu’ils se sont sauvés ; ils sont à pied… par cette nuit orageuse et noire, ils ne peuvent être loin.

 

– Sans doute… nous les rattraperons… Misérables vagabonds !… Oh !… je me vengerai… Vite, Morok… il y va de ton honneur et du mien…

 

– De mon honneur !… Il y va de plus que cela pour moi, monsieur le bourgmestre, répondit le prophète d’un ton courroucé ; puis, descendant rapidement l’escalier, il ouvrit la porte de la cour, et s’écria d’une voix retentissante :

 

– Goliath, déchaîne les chiens !… et vous, l’hôte, des lanternes, des perches… Armez vos gens… faites ouvrir les portes ! Courons après les fugitifs ; ils ne peuvent nous échapper… il nous les faut… morts ou vifs.

 

Deuxième partie
La rue du Milieu-des-Ursins


 

I. Les messagers.[1]

Morok, le dompteur de bêtes, voyant Dagobert privé de son cheval, dépouillé de ses papiers, de son argent, et le croyant ainsi hors d’état de continuer sa route, avait, avant l’arrivée du bourgmestre, envoyé Karl à Leipzig, porteur d’une lettre que celui-ci devait immédiatement mettre à la poste.

 

L’adresse de cette lettre était ainsi conçue :

 

À monsieur Rodin, rue du Milieu-des-Ursins, n° 11 à Paris.

 

Vers le milieu de cette rue solitaire, assez ignorée, située au-dessous du niveau du quai Napoléon, où elle débouche non loin de Saint-Landry, il existait alors une maison de modeste apparence, élevée au fond d’une cour sombre, étroite, et isolée de la rue par un petit bâtiment de façade, percé d’une porte cintrée et de deux croisées garnies d’épais barreaux de fer.

 

Rien de plus simple que l’intérieur de cette silencieuse demeure, ainsi que le démontrait l’ameublement d’une assez grande salle au rez-de-chaussée du corps de logis principal. De vieilles boiseries grises couvraient les murs ; le sol, carrelé, était peint en rouge et soigneusement ciré ; des rideaux de calicot blanc se drapaient aux croisées. Une sphère de quatre pieds de diamètre environ, placée sur un piédestal de chêne massif à l’extrémité de la chambre, faisait face à la cheminée. Sur ce globe d’une grande échelle, on remarquait une foule de petites croix rouges disséminées sur toutes les parties du monde : du nord au sud, du levant au couchant, depuis les pays les plus barbares, les îles les plus lointaines, jusqu’aux nations les plus civilisées, jusqu’à la France, il n’y avait pas une contrée qui n’offrît plusieurs endroits marqués de ces petites croix rouges servant évidemment de signes indicateurs ou de points de repère. Devant une table de bois noir, chargée de papiers et adossée au mur à proximité de la cheminée, une chaise était vide ; plus loin, entre les deux fenêtres, on voyait un grand bureau de noyer, surmonté d’étagères remplies de cartons.

 

À la fin du mois d’octobre 1831, vers les huit heures du matin, assis à ce bureau, un homme écrivait. Cet homme était M. Rodin, le correspondant de Morok, le dompteur de bêtes.

 

Âgé de cinquante ans, il portait une vieille redingote olive, râpée, au collet graisseux, un mouchoir à tabac pour cravate, un gilet et un pantalon de drap noir qui montraient la corde. Ses pieds, chaussés de gros souliers huilés, reposaient sur un petit carré de tapis vert placé sur le carreau rouge et brillant. Ses cheveux gris s’aplatissaient sur ses tempes et couronnaient son front chauve ; ses sourcils étaient à peine indiqués ; sa paupière supérieure, flasque et retombante comme la membrane qui voile à demi les yeux des reptiles, cachait à moitié son petit œil vif et noir ; ses lèvres minces, absolument incolores, se confondaient avec la teinte blafarde de son visage maigre, au nez pointu, au menton pointu. Ce masque livide, pour ainsi dire sans lèvres, semblait d’autant plus étrange qu’il était d’une immobilité sépulcrale ; sans le mouvement rapide des doigts de M. Rodin qui, courbé sur son bureau, faisait grincer sa plume, on l’eût pris pour un cadavre.

 

À l’aide d’un chiffre (alphabet secret) placé devant lui, il transcrivait, d’une manière inintelligible pour qui n’eût pas possédé la clef de ces signes, certains passages d’une longue feuille d’écriture. Au milieu de ce silence profond, par un jour bas et sombre qui faisait paraître plus triste encore cette grande pièce froide et nue, il y avait quelque chose de sinistre à voir cet homme, à figure glacée, écrire en caractères mystérieux.

 

Huit heures sonnèrent. Le marteau de la porte cochère retentit sourdement, puis un timbre frappa deux coups ; plusieurs portes s’ouvrirent, se fermèrent, et un nouveau personnage entra dans cette chambre. À sa vue, M. Rodin se leva, mit sa plume entre ses doigts, salua d’un air profondément soumis, et se remit à sa besogne sans prononcer une parole.

 

Ces deux personnages offraient un contraste frappant. Le nouveau venu, plus âgé qu’il ne le paraissait, semblait avoir au plus trente-six ou trente-huit ans ; il était d’une taille élégante et élevée : on aurait difficilement soutenu l’éclat de sa large prunelle grise, brillante comme de l’acier. Son nez large à sa racine, se terminait par un méplat carrément accusé. Son menton prononcé étant partout rasé, les tons bleuâtres de sa barbe, fraîchement coupée, contrastaient avec le vif incarnat de ses lèvres et la blancheur de ses dents, qu’il avait très belles. Lorsqu’il ôta son chapeau pour prendre sur la petite table un bonnet de velours noir, il laissa voir une chevelure châtain clair que les années n’avaient pas encore argentée. Il était vêtu d’une longue redingote militairement boutonnée jusqu’au cou. Le regard profond de cet homme, son front largement coupé, révélaient une grande intelligence, tandis que le développement de sa poitrine et de ses épaules annonçait une vigoureuse organisation physique ; enfin, la distinction de sa tournure, le soin avec lequel il était ganté et chaussé, le léger parfum qui s’exhalait de sa chevelure, trahissaient ce qu’on appelle l’homme du monde, et donnaient à penser qu’il avait pu ou qu’il pouvait encore prétendre à tous les genres de succès, depuis les plus frivoles jusqu’aux plus sérieux.

 

De cet accord si rare à rencontrer, force d’esprit, force de corps et extrême élégance de manières, il résultait un ensemble d’autant plus remarquable, que ce qu’il y aurait eu de trop dominateur dans la partie supérieure de cette figure énergique était, pour ainsi dire, adouci, tempéré par l’affabilité d’un sourire constant, mais non pas uniforme ; car, selon l’occasion, ce sourire, tour à tour affectueux ou malin, cordial ou gai, discret ou prévenant, augmentait encore le charme insinuant de cet homme, que l’on n’oubliait jamais dès qu’une seule fois on l’avait vu. Néanmoins, malgré tant d’avantages réunis, et quoiqu’il vous laissât presque toujours sous l’influence de son irrésistible séduction, ce sentiment était mélangé d’une vague inquiétude, comme si la grâce et l’exquise urbanité des manières de ce personnage, l’enchantement de sa parole, ses flatteries délicates, l’aménité caressante de son sourire eussent caché quelque piège insidieux. L’on se demandait enfin, tout en cédant à une sympathie involontaire, si l’on était attiré vers le bien… ou vers le mal.

 

* * * *

 

M. Rodin, secrétaire du nouveau venu, continuait d’écrire.

 

– Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin ? lui demanda son maître.

 

– Le facteur n’est pas encore arrivé.

 

– Sans être positivement inquiet de la santé de ma mère, puisqu’elle est en convalescence, reprit l’autre, je ne serai tout à fait rassuré que par une lettre de Mme la princesse de Saint-Dizier… mon excellente amie… Enfin, ce matin, j’aurai de bonnes nouvelles, je l’espère…

 

– C’est à désirer, dit le secrétaire aussi humble, aussi soumis que laconique et impassible.

 

– Certes, c’est à désirer, reprit son maître, car un des meilleurs jours de ma vie a été celui où la princesse de Saint-Dizier m’a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse, avait heureusement cédé aux bons soins dont ma mère est entourée… par elle… Sans cela je partais à l’instant pour la terre de la princesse, quoique ma présence soit ici bien nécessaire…

 

Puis s’approchant du bureau de son secrétaire, il ajouta :

 

– Le dépouillement de la correspondance étrangère est-il fait ?

 

– En voici l’analyse…

 

– Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures indiquées… et apportées ici selon mes ordres ?

 

– Toujours…

 

– Lisez-moi l’analyse de cette correspondance : s’il y a des lettres auxquelles je doive répondre moi-même, je vous le dirai.

 

Et le maître de Rodin commença de se promener de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, dictant à mesure des observations que Rodin notait soigneusement.

 

Le secrétaire prit un dossier assez volumineux et commença ainsi :

 

– Don Ramon Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre numéro 19 ; il s’y conformera et niera toute participation à l’enlèvement.

 

– Bien ! à classer.

 

– Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position embarrassée.

 

– Dire à Duplessis d’envoyer un secours de cinquante louis ; j’ai autrefois servi comme capitaine dans le régiment du comte, et depuis il a donné d’excellents avis.

 

– On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d’Histoires de France expurgées à l’usage des fidèles ; on en redemande, la première étant épuisée.

 

– Prendre note, en écrire à Duplessis… Poursuivez.

 

– M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demandé sur M. Ardouin.

 

– À analyser…

 

– M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé sur N. Spindler.

 

– À analyser…

 

– Le docteur Van Ostadt, de la même ville, envoie une note confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin.

 

– À comparer… Poursuivez.

 

– Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois cent mille francs est signée.

 

– En prévenir Duplessis… Ensuite ?

 

– Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec gratitude les avis qu’on lui annonce, et y répondra de sa main.

 

– Prenez note… J’écrirai moi-même à la reine.

 

Pendant que Rodin inscrivait quelques notes en marge du papier qu’il tenait, son maître, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de petites croix rouges ; un instant il la contempla d’un air pensif.

 

Rodin continua :

 

– D’après l’état des esprits dans certaines parties de l’Italie, où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le père Orsini écrit de Milan qu’il serait très important de répandre à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français, nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés… pillards et sanguinaires…

 

– L’idée est excellente, on pourra exploiter habilement les excès commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la République… Il faudra charger Jacques Dumoulin d’écrire ce petit livre. Cet homme est pétri de bile, de fiel et de venin ; le pamphlet sera terrible… D’ailleurs je donnerai quelques notes ; mais qu’on ne paye Jacques Dumoulin qu’après la remise du manuscrit…

 

– Bien entendu… si on le soldait d’avance, il serait ivre-mort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C’est ainsi qu’il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthéistes de la doctrine philosophique du professeur Martin.

 

– Notez… et continuez.

 

– Le négociant annonce que le commis est sur le point d’envoyer le banquier rendre ses comptes devant qui de droit…

 

Après avoir accentué ces mots d’une façon particulière, Rodin dit à son maître :

 

– Vous comprenez ?…

 

– Parfaitement… dit l’autre en tressaillant. Ce sont les expressions convenues… Ensuite ?

 

– Mais le commis, reprit le secrétaire, est retenu par un dernier scrupule.

 

Après un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit :

 

– Continuer d’agir sur l’imagination du commis par le silence et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous… Continuez.

 

– La femme Sydney écrit de Dresde qu’elle attend les instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté entre le père et le fils à son sujet ; mais dans ces nouveaux épanchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival, la femme Sydney n’a encore rien trouvé qui ait trait aux renseignements qu’on lui demande. Elle a pu jusqu’ici éviter de se décider pour l’un ou pour l’autre ; mais si cette situation se prolonge, elle craint d’éveiller leurs soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils ?

 

– Le fils… Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard ; et pour se venger de la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous deux ont tant d’intérêt à cacher… Ensuite ?

 

– Depuis trois ans, deux servantes d’Ambrosius, que l’on a placées dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont disparu, sans qu’on sache ce qu’elles sont devenues. Une troisième vient d’avoir le même sort. Les protestants du pays s’émeuvent, parlent de meurtre… de circonstances épouvantables…

 

– Jusqu’à preuve évidente, complète du fait, que l’on défende Ambrosius contre ces infâmes calomnies d’un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses… Continuez.

 

– Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu à faire entrer Justin comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique irlandais dont la tête s’affaiblit de plus en plus.

 

– Une fois le fait vérifié, cinquante louis de gratification à Thompson, prenez note pour Duplessis… Poursuivez.

 

– Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son père vient de mourir du choléra dans un petit village à quelques lieues de cette ville, car l’épidémie continue d’avancer lentement, venant du nord de la Russie par la Pologne…

 

– C’est vrai, dit le maître de Rodin en interrompant ; puisse le terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner la France !…

 

– Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frères sont décidés à attaquer la donation faite par son père, mais que lui est d’un avis opposé.

 

– Consulter les deux personnes chargées du contentieux… Ensuite ?

 

– Le cardinal prince d’Amalli se conformera aux trois premiers points du mémoire. Il demande à faire ses réserves pour le quatrième point.

 

– Pas de réserves… acceptation pleine et absolue ; sinon la guerre : et notez-le bien, entendez-vous ? une guerre acharnée, sans pitié ni pour lui ni pour ses créatures… Ensuite ?

 

– Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d’une société secrète très redoutable, désespéré de voir ses amis l’accuser de trahison par suite des soupçons que lui, Fra Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s’est donné la mort.

 

– Boccari !! est-ce possible ?… Boccari !… le patriote Boccari !… cet ennemi si dangereux ? s’écria le maître de Rodin.

 

– Le patriote Boccari… répéta le secrétaire, toujours impassible.

 

– Dire à Duplessis d’envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo… Prenez note.

 

– Haussmann annonce que la danseuse française Albertine Ducomet est la maîtresse du prince régnant : elle a sur lui la plus complète influence ; on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu’on se propose ; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter.

 

– Ordonner à Haussmann de s’aboucher avec cet homme ; si ses prétentions sont raisonnables, y accéder ; s’informer si cette fille n’a pas quelques parents à Paris.

 

– Le duc d’Orbano annonce que le roi son maître autorisera le nouvel établissement proposé, mais aux conditions précédemment notifiées.

 

– Pas de conditions, une franche adhésion ou un refus positif… On reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances sont défavorables, plus il faut montrer de fermeté et imposer par là confiance en soi.

 

– Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue d’appuyer les réclamations du père de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père.

 

– Ah !… le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père ?

 

– Il continue…

 

– Alors, continuer de lui répondre que le pouvoir spirituel n’a rien à démêler avec le pouvoir temporel.

 

À ce moment le timbre de la porte d’entrée frappa deux coups.

 

– Voyez ce que c’est, dit le maître de Rodin.

 

Celui-ci se leva et sortit. Son maître continua de se promener, pensif d’un bout à l’autre de la chambre. Ses pas l’ayant encore amené auprès de l’énorme sphère, il s’y arrêta. Pendant quelque temps il contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix rouges qui semblaient couvrir d’un immense réseau toutes les contrées de la terre. Songeant sans doute à l’invisible action de son pouvoir, qui paraissait s’étendre sur le monde entier, les traits de cet homme s’animèrent, sa large prunelle grise étincela, ses narines se gonflèrent, sa mâle figure prit une incroyable expression d’énergie, d’audace et de superbe. Le front altier, la lèvre dédaigneuse, il s’approcha de la sphère et appuya sa vigoureuse main sur le pôle… À cette puissante étreinte, à ce mouvement impérieux, possessif, on aurait dit que cet homme se croyait sûr de dominer ce globe, qu’il contemplait de toute la hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d’un air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large front se plissait d’une manière formidable, son regard menaçait ; l’artiste qui aurait voulu peindre le démon de l’orgueil et de la domination n’aurait pu choisir un plus effrayant modèle. Lorsque Rodin rentra, la figure de son maître avait repris son expression habituelle.

 

– C’est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu’il tenait à la main, il n’y a rien de Dunkerque…

 

– Rien !!! s’écria son maître.

 

Et sa douloureuse émotion contrastait singulièrement avec l’expression hautaine et implacable que son visage avait naguère.

 

– Rien !!! aucune nouvelle de ma mère ! reprit-il ; encore trente-six heures d’inquiétude.

 

– Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises nouvelles à donner, elle eût écrit ; probablement le mieux continue…

 

– Vous avez sans doute raison, Rodin ; mais il n’importe… je ne suis pas tranquille… Si demain je n’ai pas de nouvelles complètement rassurantes, je partirai pour la terre de la princesse… Pourquoi faut-il que ma mère ait voulu aller passer l’automne dans ce pays !… Je crains que les environs de Dunkerque ne soient pas sains pour elle…

 

Après un moment de silence il ajouta, en continuant de se promener :

 

– Enfin… voyez ces lettres… d’où sont-elles ?…

 

Rodin, après avoir examiné leur timbre, répondit :

 

– Sur les quatre, il y en a trois relatives à la grande et importante affaire des médailles…

 

– Dieu soit loué !… pourvu que les nouvelles soient favorables, s’écria le maître de Rodin avec une expression d’inquiétude qui témoignait de l’extrême importance qu’il attachait à cette affaire.

 

– L’une, de Charlestown, est sans doute relative à Gabriel le missionnaire, répondit Rodin ; l’autre, de Batavia, a sans doute rapport à l’Indien Djalma… Celle-ci est de Leipzig… Sans doute elle confirme celle d’hier, où ce dompteur de bêtes féroces, nommé Morok, annonçait que, selon les ordres qu’il avait reçus, et sans qu’on pût l’accuser en rien, les filles du général Simon ne pourraient continuer leur voyage.

 

Au nom du général Simon un nuage passa sur les traits du maître de Rodin.

 

II. Les ordres.[2]

Après avoir surmonté l’émotion involontaire que lui avait causée le nom ou le souvenir du général Simon, le maître de Rodin lui dit :

 

– N’ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et de Batavia ; les renseignements qu’elles donnent, sans doute, se classeront tout à l’heure d’eux-mêmes. Cela nous épargnera un double emploi de temps.

 

Le secrétaire regarda son maître d’un air interrogatif.

 

L’autre reprit :

 

– Avez-vous terminé la note relative à l’affaire des médailles ?

 

– La voici… Je finissais de la traduire en chiffres.

 

– Lisez-la moi, et, selon l’ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.

 

– En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi à leur place.

 

– Je veux voir, reprit l’autre, si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n’avez pas oublié que la personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir ?

 

– Je me le suis rappelé, et c’est dans ce sens que je l’ai rédigée…

 

– Lisez.

 

M. Rodin lut ce qui suit, très posément et très lentement :

 

« Il y a cent cinquante ans, une famille française, protestante, s’est expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine révocation de l’édit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus contre les réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de cette famille, les uns se sont réfugiés d’abord en Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d’autres en Pologne, d’autres en Allemagne, d’autres en Angleterre, d’autres en Amérique. On croit savoir qu’il ne reste aujourd’hui que sept descendants de cette famille, qui a passé par d’étranges vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont aujourd’hui à peu près placés sur tous les degrés de l’échelle sociale, depuis le souverain jusqu’à l’artisan.

 

« Ces descendants directs ou indirects sont :

 

« Filiation maternelle :

 

« Les demoiselles Rose et Blanche Simon, mineures.

 

« (Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.)

 

« Le sieur François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

 

« Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mondi.

 

« (Kadja-Sing a épousé en 1802 une descendante de ladite famille, alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)

 

« Filiation paternelle :

 

« Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, artisan.

 

« La demoiselle Adrienne de Cardoville, fille du comte de Rennepont, (duc de Cardoville).

 

« Le sieur Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

 

« Chacun des membres de cette famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur laquelle se trouvent gravées les inscriptions ci-jointes :

 

Coté face

 

 

Coté pile

 

 

« Ces mots et cette date indiquent qu’il est d’un puissant intérêt pour chacun d’eux de se trouver à Paris le 13 février 1832, et cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais EN PERSONNE, qu’ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou célibataires. Mais d’autres personnes ont un intérêt immense à ce qu’aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris le 13 février… à l’exception de Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères. Il faut donc qu’À TOUT PRIX Gabriel soit le seul qui assiste à ce rendez-vous donné aux représentants de cette famille il y a un siècle et demi. Pour empêcher les six autres personnes d’être ou de se rendre à Paris le jour dit, ou pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté ; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette affaire, que l’on regarde comme la plus vitale de l’époque, à cause de ses résultats probables… »

 

– Cela n’est que trop vrai, dit le maître de Rodin, en l’interrompant et en secouant la tête d’un air pensif ; ajoutez, en outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que l’on n’ose prévoir celles de l’insuccès… en un mot, qu’il s’agit d’être… presque ou de ne pas être pendant plusieurs années. Aussi faut-il, pour réussir, employer tous les moyens possibles, ne reculer devant rien, toujours en sauvant habilement les apparences.

 

– C’est écrit, dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maître venait de lui dicter.

 

– Continuez…

 

Rodin continua : « Pour faciliter ou assurer la réussite de l’affaire en question, il est nécessaire de donner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille.

 

« On répond de la vérité de ces détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus minutieuse ; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possède des dossiers très étendus, on procédera par ordre de personnes, et l’on parlera seulement des faits accomplis jusqu’à ce jour. »

 

Note n°1.

 

« Les demoiselles Rose et Blanche Simon, sœurs jumelles âgées de quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement qu’on pourrait prendre l’une pour l’autre ; caractère doux et timide, mais susceptible d’exaltation ; élevées en Sibérie par une mère esprit fort et déiste. Elles sont complètement ignorantes des choses de notre sainte religion.

 

« Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore à cette heure qu’il a deux filles.

 

« On avait cru les empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en faisant envoyer leur mère dans un lieu d’exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d’abord été assigné ; mais leur mère étant morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout dévoué d’ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à la femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France sous la conduite d’un ancien soldat.

 

« Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme dangereux.

 

« Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d’espérer qu’à cette heure elles sont retenues dans les environs de Leipzig. »

 

Le maître de Rodin, l’interrompant, lui dit :

 

– Lisez maintenant la lettre de Leipzig reçue tout à l’heure, vous pourrez compléter l’information.

 

Rodin lut, et s’écria :

 

– Excellente nouvelle ! les deux jeunes filles et leur guide étaient parvenus à s’échapper, pendant la nuit, de l’auberge du Faucon Blanc, mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern ; on les a transférés à Leipzig, où ils sont emprisonnés comme vagabonds ; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de faits et séquestration envers un magistrat.

 

– Il est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures allemandes (et d’ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront être ici le 13 février, dit le maître de Rodin. Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi…

 

Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok et dit :

 

– C’est écrit :

 

– Poursuivez, reprit son maître.

 

Rodin continua à lire.

 

Note n°2.

 

M. François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

 

« Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idolâtré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être ; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte religion : noté comme homme très dangereux ; mais la haine et l’envie qu’il inspire aux autres industriels, surtout à M. le baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisément tourner contre lui. S’il est besoin d’autres moyens d’action sur lui et contre lui, on consultera son dossier ; il est très volumineux : cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé. On l’a fait si habilement circonvenir, quant à l’affaire de la médaille, que jusqu’à présent il est complètement abusé sur l’importance des intérêts qu’elle représente ; du reste, il est incessamment épié, entouré, dominé, même à son insu ; un de ses meilleurs amis le trahit, et l’on sait par lui ses plus secrètes pensées. »

 

Note n°3.

 

Le prince Djalma.

 

« Dix-huit ans, caractère énergique et généreux, esprit fier, indépendant et sauvage ; favori du général Simon, qui a pris le commandement des troupes de son père, Kadja-Sing, dans la lutte que celui-ci soutient dans l’Inde contre les Anglais. On ne parle de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. Or, ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n’ayant été réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, on a la certitude qu’ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à la possession de la médaille en question, qui fait partie de l’héritage de la mère de Djalma. »

 

Le maître de Rodin l’interrompit et lui dit :

 

– Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de compléter l’information sur Djalma.

 

Rodin lut et dit :

 

– Encore une bonne nouvelle… M. Josué Van Daël, négociant à Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry), a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien a été tué dans la dernière bataille qu’il a livrée aux Anglais. Son fils Djalma, dépossédé du trône paternel, a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l’Inde comme prisonnier d’État.

 

– Nous sommes à la fin d’octobre, dit le maître de Rodin. En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qu’il pût quitter l’Inde maintenant, c’est à peine s’il arriverait à Paris pour le mois de février…

 

– M. Josué, reprit Rodin, regrette de n’avoir pu prouver son zèle en cette circonstance ; si, contre toute probabilité, le prince Djalma était relâché ou s’il parvenait à s’évader, il est certain qu’alors il viendrait à Batavia pour réclamer l’héritage maternel, puisqu’il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël. Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier, avec lequel il est en relations d’affaires.

 

– À ce sujet vous répondrez d’une manière évasive, M. Josué n’ayant encore montré que du zèle… Complétez l’information de Djalma… avec ces nouveaux renseignements…

 

Rodin écrivit. Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière :

 

– M. Josué ne vous parle pas du général Simon, à propos de la mort du père de Djalma et de l’emprisonnement de celui-ci ?

 

– M. Josué n’en dit pas un mot, répondit le secrétaire en continuant son travail.

 

Le maître de Rodin garda le silence, et se promena pensif dans la chambre.

 

Au bout de quelques instants, Rodin lui dit :

 

– C’est écrit…

 

– Poursuivez…

 

Note n°4.

 

Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.

 

« Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de M. François Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainéant, tapageur et dépensier ; il ne manque pas d’intelligence, mais la paresse et la débauche l’ont absolument perverti. Un agent d’affaires très adroit, sur lequel je compte, s’est mis en rapport avec une fille Céphyse Soliveau, dite la reine Bacchanal, qui est la maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l’agent d’affaires a noué quelques relations avec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 13 février. »

 

Note n°5.

 

Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

 

« Parent éloigné du précédent ; mais il ignore l’existence de ce parent et de cette parenté. Orphelin abandonné, il a été recueilli par Françoise Baudouin, femme d’un soldat surnommé Dagobert.

 

« Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d’action par sa femme. Celle-ci est une excellente créature, ignorante et crédule, d’une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorité sans bornes. C’est par elle que l’on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres, malgré la répugnance qu’il éprouvait.

 

« Gabriel a vingt-cinq ans ; caractère angélique comme sa figure ; rares et solides vertus ; malheureusement il a été élevé avec son frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est poète et ouvrier, excellent ouvrier d’ailleurs ; il travaille chez M. François Hardy ; il est imbu des plus détestables doctrines ; idolâtre sa mère ; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment religieux. Noté comme très dangereux, c’est ce qui rendait sa fréquentation si à craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgré toutes ses parfaites qualités, donne toujours quelques inquiétudes. On a même dû retarder de s’ouvrir complètement à lui, une fausse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus dangereux ; il est extrêmement à ménager, du moins jusqu’au 13 février, puisque, on le répète, sur lui, sur sa présence à Paris à cette époque, reposent d’immenses espérances et de non moins immenses intérêts.

 

« Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir à ce qu’il fit partie de la mission d’Amérique ; car il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit aventureux, que l’on n’a pu satisfaire qu’en lui permettant de partager la vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Charlestown, afin qu’ils n’exposent jamais une vie si précieuse. Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le 13 février ».

 

Le maître de Rodin, l’interrompant de nouveau, lui dit :

 

– Lisez la lettre de Charlestown ; voyez ce qu’on vous mande, afin de compléter aussi cette information.

 

Après avoir lu, Rodin répondit :

 

– Gabriel est attendu, d’un jour à l’autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.

 

– Quelle imprudence !

 

– Sans doute il n’a couru aucun danger, puisqu’il a annoncé lui-même son retour à Charlestown… Dès son arrivée, qui ne peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir immédiatement pour la France.

 

– Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin.

 

– C’est écrit, répondit celui-ci au bout de quelques instants.

 

– Poursuivez, lui dit son maître.

 

Rodin continua.

 

Note n°6.

 

Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville.

 

« Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre missionnaire. Elle a bientôt vingt et un ans, la plus piquante physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, un esprit des plus remarquables par son originalité, une fortune immense, tous les instincts sensuels. On est épouvanté de l’avenir de cette jeune personne, quand on songe à l’audace incroyable de son caractère. Heureusement, son subrogé tuteur, le baron de Tripeaud (baron de 1829 et homme d’affaires du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville), est tout à fait dans les intérêts et presque dans la dépendance de la tante de Mlle de Cardoville. L’on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins étranges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu’indépendante, ne craint pas d’annoncer… et que malheureusement l’on ne peut fructueusement exploiter… dans l’intérêt de l’affaire en question, car… »

 

Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la porte l’interrompirent.

 

Le secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, puis revint tenant deux lettres à la main, en disant :

 

– Mme la princesse a profité du départ d’une estafette pour envoyer…

 

– Donnez la lettre de la princesse ! s’écria le maître de Rodin sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma mère !!! ajouta-t-il.

 

À peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu’il pâlit ; ses traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et douloureux, une douleur poignante.

 

– Ma mère ! s’écria-t-il. Ô mon Dieu ! ma mère !

 

– Quelque malheur serait-il arrivé ? demanda Rodin d’un air alarmé en se levant à l’exclamation de son maître.

 

– Sa convalescence était trompeuse, lui dit celui-ci avec abattement ; elle est maintenant retombée dans un état presque désespéré ; pourtant le médecin pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m’appelle sans cesse ; elle veut me revoir une dernière fois pour mourir en paix… Oh ! ce désir est sacré… Ne pas m’y rendre serait un parricide… Pourvu, mon Dieu ! que j’arrive à temps… D’ici à la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.

 

– Ah ! mon dieu !… quel malheur ! fit Rodin en joignant les mains et levant les yeux au ciel…

 

Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit la porte :

 

– Jetez à l’instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m’est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste… Il faut que dans une heure je sois parti.

 

Le domestique sortit précipitamment.

 

– Ma mère… ma mère… ne plus la revoir !… Oh ! ce serait affreux ! s’écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur était sincère, cet homme aimait tendrement sa mère ; ce divin sentiment avait jusqu’alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie… souvent bien coupable.

 

Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant la seconde lettre :

 

– On vient aussi d’apporter celle-ci de la part de M. Duplessis : c’est très important… et très pressé…

 

– Voyez ce que c’est, et répondez… je n’ai pas la tête à moi…

 

– Cette lettre est confidentielle… dit Rodin en la présentant à son maître… je ne puis l’ouvrir… ainsi que vous le voyez à la marque de l’enveloppe.

 

À l’aspect de cette marque, les traits du maître de Rodin prirent une indéfinissable expression de crainte et de respect ; d’une main tremblante il rompit le cachet.

 

Ce billet contenait ces seuls mots :

 

« Toute affaire cessante… sans perdre une minute… partez… et venez… M. Duplessis vous remplacera ; il a des ordres. »

 

– Grand Dieu ! s’écria cet homme avec désespoir. Partir sans revoir ma mère… Mais c’est affreux… c’est impossible… C’est la tuer peut-être… oui… ce serait un parricide…

 

En disant ces mots, ses yeux s’arrêtèrent par hasard sur l’énorme sphère marquée de petites croix rouges… À cette vue, une brusque révolution s’opéra en lui ; il sembla se repentir de la vivacité de ses regrets ; peu à peu sa figure, quoique toujours triste, redevint calme et grave… Il donna la lettre fatale à son secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir.

 

– À classer à son numéro d’ordre.

 

Rodin prit la lettre, y inscrivit un numéro, et la plaça dans un carton particulier.

 

Après un moment de silence, son maître reprit :

 

– Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note de l’affaire des médailles : il sait à qui l’adresser ; vous répondrez à Batavia, à Leipzig et à Charlestown dans le sens que j’ai dit. Empêcher à tout prix les filles du général Simon de quitter Leipzig, hâter l’arrivée de Gabriel à Paris ; et dans le cas peu probable où le prince Djalma viendrait à Paris, dire à M. Josué Van Daël que l’on compte sur son zèle et sur son obéissance pour l’y retenir.

 

Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l’appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement.

 

Rodin s’occupa des réponses qu’on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.

 

Au bout de trois quarts d’heure, on entendit bruire les grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.

 

– La voiture est attelée, dit-il.

 

Rodin fit un signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire alla heurter à son tour à la porte de l’appartement de son maître. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d’une pâleur effrayante ; il tenait une lettre à la main.

 

– Pour ma mère… dit-il à Rodin ; vous enverrez un courrier à l’instant…

 

– À l’instant… répondit le secrétaire.

 

– Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown partent aujourd’hui même par la voie accoutumée ; c’est de la dernière importance, vous le savez.

 

Tels furent les derniers mots de cet homme…

 

Exécutant avec une obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère.

 

Son secrétaire l’accompagna respectueusement jusqu’à sa voiture.

 

– Quelle route… monsieur ? demanda le postillon en se retournant sur sa selle.

 

– Route d’Italie !… répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir, si déchirant, qu’il ressemblait à un sanglot.

 

* * * *

 

Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une expression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide et nue.

 

L’attitude, la physionomie, la démarche de ce personnage changèrent subitement. Il semblait grandi, ce n’était plus un automate qu’une humble obéissance faisait machinalement agir ; ses traits, jusqu’alors impassibles, son regard, jusqu’alors continuellement voilé, s’animèrent tout à coup et révélèrent une astuce diabolique ; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage cadavéreux. À son tour, il s’arrêta devant l’énorme sphère ; à son tour il la contempla silencieusement comme l’avait contemplée son maître… Puis, se courbant sur ce globe, l’enlaçant pour ainsi dire dans ses bras… Après l’avoir quelques instants couvé de son œil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde ses doigts noueux, frappa tour à tour de son ongle plat et sale trois des endroits où l’on voyait des petites croix rouges…

 

À mesure qu’il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre : Leipzig… Charlestown… Batavia…

 

Puis il se tut, absorbé dans ses réflexions…

 

Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien plus effrayant que son maître… lorsque celui-ci, debout et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu’il semblait vouloir dominer à force d’orgueil, de violence et d’audace.

 

Le premier ressemblait à l’aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par l’élévation même du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l’ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l’enserrer de ses nœuds homicides.

 

Au bout de quelques instants, Rodin s’approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à l’aide d’un chiffre particulier, inconnu de son maître.

 

Paris, 9 heures 3/4 du matin.

 

« Il est parti… mais il a hésité !!

 

« Sa mère mourante l’appelait auprès d’elle ; il pouvait peut-être, lui disait-on, la sauver par sa présence… Aussi s’est-il écrié : « Ne pas me rendre auprès de ma mère… ce serait un parricide ! »

 

« Pourtant… il est parti !… mais il a hésité…

 

« Je le surveille toujours…

 

« Ces lignes arriveront à Rome en même temps que lui…

 

« P.-S. Dites au cardinal-prince qu’il peut compter sur moi, mais qu’à mon tour j’entends qu’il me serve activement. D’un moment à l’autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m’être utiles… il faut donc qu’il tâche d’augmenter le nombre de ses adhérents. »

 

Après avoir plié et cacheté cette lettre, Rodin la mit dans sa poche.

 

Dix heures sonnèrent. C’était l’heure du déjeuner de M. Rodin. Il rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit.

 

* * * *

 

Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept descendants d’une famille autrefois proscrite… un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était aussi la sienne.

 

Épilogue.

Le site est agreste… sauvage…

 

C’est une haute colline couverte d’énormes blocs de grès au milieu desquels pointent çà et là des bouleaux et des chênes au feuillage déjà jauni par l’automne ; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laissée au couchant : on dirait la réverbération d’un incendie. De cette hauteur, l’œil plonge dans une vallée profonde, ombreuse, fertile, à demi voilée d’une légère vapeur par la brume du soir… Les grasses prairies, les massifs d’arbres touffus, les champs dépouillés de leurs épis mûrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidité bleuâtre du ciel. Des clochers de pierre grise ou d’ardoise élancent çà et là leurs flèches aiguës du fond de cette vallée… car plusieurs villages y sont épars, bordant une longue route qui va du nord au couchant.

 

C’est l’heure du repos, c’est l’heure où d’ordinaire la vitre de chaque chaumière s’illumine au joyeux pétillement du foyer rustique, et scintille au loin à travers l’ombre et la feuillée, pendant que des tourbillons de fumée sortant des cheminées s’élèvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose étrange, on dirait que dans ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts. Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les clochers sonnent le funèbre glas des morts… L’activité, le mouvement, la vie, semblaient concentrés dans ce branle lugubre qui retentit au loin.

 

Mais voilà que, dans ces villages, naguère obscurs, les lumières commencent à poindre… Ces clartés ne sont pas produites par le vif et joyeux pétillement du foyer rustique… Elles sont rougeâtres comme ces feux de pâtre aperçus le soir à travers le brouillard… Et puis ces lumières ne restent pas immobiles. Elles marchent… marchent lentement vers le cimetière de chaque église.

 

Alors le glas des morts redouble, l’air frémit sous les coups précipités des cloches ; et, à de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu’au faîte de la colline.

 

Pourquoi tant de funérailles ? Quelle est donc cette vallée de désolation, où les chants paisibles qui succèdent au dur travail quotidien sont remplacés par des chants de mort ? où le repos du soir est remplacé par le repos éternel ? Quelle est cette vallée de désolation dont chaque village pleure tant de morts à la fois, et les enterre à la même heure, la même nuit ?

 

Hélas ! c’est que la mortalité est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c’est à peine si l’on suffit à enterrer les morts… Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les survivants à la terre : et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent, brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où leurs frères vont reposer, pressés comme les grains de blé dans le semis.

 

Et cette vallée n’a pas, seule, vu tant de désolation. Pendant des années maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des villes, bien des contrées immenses ont vu, comme cette vallée, leurs foyers éteints et déserts !… ont vu, comme cette vallée, le deuil remplacer la joie, le glas des morts remplacer le bruit des fêtes… ont, comme cette vallée, beaucoup pleuré de morts le même jour et les ont enterrés la nuit, à la sinistre lueur des torches. Car, pendant ces années maudites, un terrible voyageur a lentement parcouru la terre d’un pôle à l’autre… du fond de l’Inde et de l’Asie aux glaces de la Sibérie… des glaces de la Sibérie jusqu’aux grèves de l’Océan français. Ce voyageur, mystérieux comme la mort, lent comme l’éternité, implacable comme le destin, terrible comme la main de Dieu… c’était…

 

LE CHOLÉRA !!…

 

* * * *

 

Le bruit des cloches et des chants funèbres montait toujours, des profondeurs de la vallée au sommet de la colline, comme une grande voix plaintive… La lueur des torches funéraires s’apercevait toujours au loin, à travers la brume du soir… Le crépuscule durait encore. Heure étrange, qui donne aux formes les plus arrêtées une apparence vague, insaisissable, fantastique…

 

Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a résonné sous un pas lent, égal et ferme… À travers les grands troncs noirs des arbres un homme a passé. Sa taille était haute ; il tenait sa tête baissée sur sa poitrine ; sa figure était noble, douce et triste ; ses sourcils, unis entre eux, s’étendaient d’une tempe à l’autre, et semblaient rayer son front d’une marque sinistre. Cet homme ne semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches funèbres et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheur, la santé, la joie régnaient dans ces villages, qu’il avait lentement traversés, et qu’il laissait alors derrière lui mornes et désolés.

 

Mais ce voyageur continuait sa route dans ses pensées.

 

« Le 13 février approche, pensait-il ; ils approchent… ces jours où les descendants de ma sœur bien-aimée, ces derniers rejetons de notre race, doivent être réunis à Paris… Hélas ! pour la troisième fois, il y a cent cinquante ans, la persécution l’a disséminée par toute la terre, cette famille qu’avec tendresse j’ai suivie d’âge en âge, pendant dix-huit siècles… au milieu de ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion, de fortune et de nom. Oh ! pour cette famille, issue de ma sœur, à moi, pauvre artisan[3], que de grandeurs, que d’abaissements, que d’obscurité, que d’éclat, que de misères, que de gloire ! De combien de crimes elle s’est souillée… de combien de vertus elle s’est honorée ! L’histoire de cette seule famille… c’est l’histoire de l’humanité tout entière ! Passant à travers tant de générations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et du bandit, du sage et du fou, du lâche et du brave, du saint et de l’athée, le sang de ma sœur s’est perpétué jusqu’à cette heure.

 

« De cette famille… que reste-t-il aujourd’hui ?

 

« Sept rejetons :

 

« Deux orphelines, filles d’une mère proscrite et d’un père proscrit ; un prince détrôné ; un pauvre prêtre missionnaire ; un homme de condition moyenne ; une jeune fille de grand nom et de grande fortune ; ensuite un artisan.

 

« À eux tous, ils résument les vertus, le courage, les dégradations, les misères de notre race !…

 

« La Sibérie… L’Inde… l’Amérique… la France… voilà où le sort les a jetés !

 

« L’instinct m’avertit lorsqu’un des miens est en péril… Alors, du nord au midi… de l’orient à l’occident, je vais à eux… je vais à eux, hier, sous les glaces du pôle, aujourd’hui sous une zone tempérée… demain sous le feu des tropiques ; mais souvent, hélas ! au moment où ma présence pourrait les sauver, la main invisible me pousse, le tourbillon m’emporte, et…

 

« – MARCHE !… MARCHE !…

 

« – Qu’au moins je finisse ma tâche !

 

« – MARCHE !…

 

« – Une heure seulement !… une heure de repos !…

 

« – MARCHE !…

 

« – Hélas ! je laisse ceux que j’aime au bord de l’abîme !…

 

« – MARCHE !… MARCHE !!!

 

« Tel est mon châtiment… S’il est grand… mon crime a été plus grand encore !… artisan voué aux privations, à la misère… le malheur m’avait rendu méchant… Oh ! maudit… maudit soit le jour où, pendant que je travaillais, sombre, haineux, désespéré, parce que, malgré mon labeur acharné, les miens manquaient de tout… le Christ a passé devant ma porte ! Poursuivi d’injures, accablé de coups, portant à grand-peine sa lourde croix, il m’a demandé de se reposer un moment sur mon banc de pierre… Son front ruisselait, ses pieds saignaient, la fatigue le brisait… et avec une douceur navrante, il me disait :

 

« – Je souffre !…

 

« – Et moi aussi, je souffre… lui ai-je répondu en le repoussant avec colère, avec dureté ; je souffre, mais personne ne me vient en aide… Les impitoyables font les impitoyables !… MARCHE !… MARCHE !

 

« Alors, lui, poussant un soupir douloureux, m’a dit :

 

« – Et toi, tu marcheras sans cesse jusqu’à la rédemption ; ainsi le veut le Seigneur qui est au cieux.

 

« Et mon châtiment a commencé…

 

« Trop tard j’ai ouvert les yeux à la lumière… trop tard j’ai connu le repentir, trop tard j’ai connu la charité, trop tard enfin j’ai compris ces paroles, qui devraient être la loi de l’humanité tout entière :

 

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES

 

« En vain, depuis des siècles, pour mériter mon pardon, puisant ma force et mon éloquence dans ces mots célestes, j’ai rempli de commisération et d’amour bien des cœurs remplis de courroux et d’envie : en vain j’ai enflammé bien des âmes de la sainte horreur de l’oppression et de l’injustice. Le jour de la clémence n’est pas encore venu !…

 

« Et, ainsi que le premier homme a par sa chute voué sa postérité au malheur, on dirait que moi, artisan, j’ai voué les artisans à d’éternelles douleurs, et qu’ils expient mon crime : car eux seuls, depuis dix-huit siècles, n’ont pas encore été affranchis. Depuis dix-huit siècles, les puissants et les heureux disent à ce peuple de travailleurs… ce que j’ai dit au Christ implorant et souffrant : MARCHE !… MARCHE !… Et ce peuple, comme lui brisé de fatigue, comme lui portant une lourde croix… dit comme lui avec une tristesse amère :

 

« – Oh ! par pitié… quelques instants de trêve… nous sommes épuisés…

 

« – MARCHE !!!

 

« – Mais si nous mourons à la peine, que deviendront et nos petits-enfants et nos vieilles mères ?

 

« – MARCHE !… MARCHE !…

 

« Et depuis des siècles, eux et moi, nous marchons et nous souffrons, sans qu’une voix charitable nous ait dit ASSEZ !!! Hélas !… tel est mon châtiment, il est immense… il est double… Je souffre au nom de l’humanité en voyant des populations misérables, vouées sans relâche à d’ingrats et rudes travaux. Je souffre au nom de la famille, en ne pouvant, moi pauvre et errant, venir toujours en aide aux miens, à ces descendants d’une sœur chérie.

 

« Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces… quand je pressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver, alors, traversant les mondes, ma pensée va trouver cette femme, comme moi maudite… cette fille de reine[4] qui, comme moi fils d’artisan, marche… marche, et marchera jusqu’au jour de sa rédemption… Une seule fois par siècle, ainsi que deux planètes se rapprochent dans leur révolution séculaire… je puis rencontrer cette femme… pendant la fatale semaine de la Passion.

 

« Et après cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de douleurs immenses, astres errants de l’éternité, nous poursuivons notre course infinie.

 

« Et cette femme, la seule qui, comme moi sur la terre, assiste à la fin de chaque siècle, en disant : ENCORE !!! cette femme, d’un bout du monde à l’autre, répond à ma pensée…

 

« Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu partager l’unique intérêt qui m’ait consolé à travers les siècles… Ces descendants de ma sœur chérie, elle les aime aussi… elle les protège aussi… Pour eux aussi, de l’orient à l’occident, du nord au midi… elle va… elle arrive.

 

« Mais, hélas ! la main invisible la pousse aussi… le tourbillon l’emporte aussi. Et :

 

« – MARCHE !…

 

« – Qu’au moins je finisse ma tâche, dit-elle aussi.

 

« – MARCHE !…

 

« – Une heure… rien qu’une heure de repos !

 

« – MARCHE !…

 

« – Je laisse ceux que j’aime au fond de l’abîme.

 

« – MARCHE !… MARCHE !!!

 

* * * *

 

Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorbé dans ses pensées, la brise du soir, jusqu’alors légère, avait augmenté, le vent devenait de plus en plus violent, déjà l’éclair sillonnait la nue… déjà de sourds et longs sifflements annonçaient l’approche d’un orage. Tout à coup, cet homme maudit, qui ne peut plus ni pleurer ni sourire, tressaillit.

 

Aucune douleur physique ne pouvait l’atteindre… et pourtant il porta vivement la main à son cœur, comme s’il eût éprouvé un contrecoup cruel. « Oh ! s’écria-t-il, je le sens… à cette heure… plusieurs des miens… les descendants de ma sœur bien-aimée souffrent et courent de grands périls… les uns au fond de l’Inde… d’autres en Amérique… d’autres ici en Allemagne. La lutte recommence, de détestables passions se sont ranimées… Ô toi qui m’entends, toi comme moi errante et maudite, Hérodiade, aide-moi à les protéger. Que ma prière t’arrive au milieu des solitudes de l’Amérique où tu es à cette heure… Puissions-nous arriver à temps ! »

 

Alors il se passa une chose extraordinaire.

 

La nuit était venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner précipitamment sur ses pas, mais une force invisible l’en empêcha et le poussa en sens contraire.

 

À ce moment la tempête éclata dans toute sa sombre majesté. Un de ces tourbillons qui déracinent les arbres… qui ébranlent les rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre. Au milieu des mugissements de l’ouragan, à la lueur des éclairs, on vit alors, sur les flancs de la montagne, l’homme au front marqué de noir descendre à grands pas à travers les rochers et les arbres courbés sous les efforts de la tempête. La marche de cet homme n’était plus lente, ferme et calme mais péniblement saccadée, comme celle d’un être qu’une puissance irrésistible entraînerait malgré lui… ou qu’un effrayant ouragan emporterait dans son tourbillon.

 

En vain cet homme étendait vers le ciel des mains suppliantes. Il disparut bientôt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de la tempête.

Troisième partie
Les étrangleurs


 

I. L’ajoupa.

Pendant que M. Rodin expédiait sa correspondance cosmopolite… du fond de la rue du Milieu-des-Ursins, à Paris ; pendant que les filles du général Simon, après avoir quitté en fugitives l’auberge du Faucon Blanc, étaient retenues prisonnières à Leipzig avec Dagobert, d’autres scènes intéressant vivement ces différents personnages se passaient pour ainsi dire parallèlement et à la même époque… à l’extrémité du monde, au fond de l’Asie, à l’île de Java, non loin de la ville de Batavia, résidence de M. Josué Van Daël, l’un des correspondants de M. Rodin.

 

Java !!! contrée magnifique et sinistre, où les plus admirables fleurs cachent les plus hideux reptiles, où les fruits les plus éclatants renferment des poisons subtils, où croissent des arbres splendides dont l’ombrage tue ; où le vampire, chauve-souris gigantesque, pompe le sang des victimes dont il prolonge le sommeil, en les entourant d’un air frais et parfumé ; car l’éventail le plus agile n’est pas plus rapide que le battement des grandes ailes musquées de ce monstre.

 

Le mois d’octobre 1831 touche à sa fin. Il est midi, heure presque mortelle pour qui affronte ce soleil torréfiant, qui répand sur le ciel bleu d’émail foncé des nappes de lumière ardente.

 

Un ajoupa, sorte de pavillon de repos fait de nattes de jonc étendues sur de gros bambous profondément enfoncés dans le sol, s’élève au milieu de l’ombre bleuâtre projetée par un massif d’arbres d’une verdure aussi étincelante que de la porcelaine verte ; ces arbres, de formes bizarres, sont ici arrondis en arcades, là élancés en flèches, plus loin ombellés en parasols, mais si feuillus, si épais, si enchevêtrés les uns dans les autres que leur dôme est impénétrable à la pluie.

 

Le sol, toujours marécageux, malgré cette chaleur infernale, disparaît sous un inextricable amas de lianes, de fougères, de joncs touffus, d’une fraîcheur, d’une vigueur de végétation incroyables, et qui atteignent presque au toit de l’ajoupa, caché là ainsi qu’un nid dans l’herbe. Rien de plus suffocant que cette atmosphère pesamment chargée d’exhalaisons humides comme la vapeur de l’eau chaude, et imprégnée des parfums les plus violents, les plus âcres ; car le cannelier, le gingembre, le stéphanotis, le gardénia, mêlés à ces arbres et à ces lianes, répandent par bouffées leur arôme pénétrant. Un toit de larges feuilles de bananier recouvre cette cabane : à l’une des extrémités est une ouverture carrée servant de fenêtre et grillagée très finement avec des fibres végétales, afin d’empêcher les reptiles et les insectes venimeux de se glisser dans l’ajoupa.

 

Un énorme tronc d’arbre mort, encore debout, mais incliné, et dont le faîte touche le toit de l’ajoupa, sort du milieu du taillis ; de chaque gerçure de son écorce, noire, rugueuse, moussue, jaillit une fleur étrange, presque fantastique ; l’aile d’un papillon n’est pas d’un tissu plus léger, d’un pourpre plus éclatant, d’un noir plus velouté : ces oiseaux inconnus que l’on voit en rêve n’ont pas de formes aussi bizarres que ces orchis, fleurs ailées qui semblent toujours prêtes à s’envoler de leurs tiges frêles et sans feuilles ; de longs cactus flexibles et arrondis, que l’on prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d’arbre, et y suspendent leurs sarments verts chargés de larges corymbes d’un blanc d’argent nuancé à l’intérieur d’un vif orange : ces fleurs répandent une violente odeur de vanille. Un petit serpent rouge brique, gros comme une forte plume et long de cinq à six pouces, sort à demi sa tête plate de l’un de ces énormes calices parfumés, où il est blotti et lové…

 

Au fond de l’ajoupa, un jeune homme, étendu sur une natte, est profondément endormi. À voir son teint d’un jaune diaphane et doré, on dirait une statue de cuivre pâle sur laquelle se joue un rayon de soleil ; sa pose est simple et gracieuse ; son bras droit, replié, soutient sa tête un peu élevée et tournée de profil ; sa large robe de mousseline blanche, à manches flottantes, laisse voir sa poitrine et ses bras, dignes d’Antinoüs ; le marbre n’est ni plus ferme ni plus poli que sa peau dont la nuance dorée contraste vivement avec la blancheur de ses vêtements. Sur sa poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice… Il a reçu un coup de feu en défendant la vie du général Simon, du père de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite médaille, pareille à celle que portent les deux sœurs. Cet Indien est Djalma. Ses traits sont à la fois d’une grande noblesse et d’une beauté charmante ; ses cheveux d’un noir bleu, séparés sur son front, tombent souples, mais non bouclés, sur ses épaules ; ses sourcils, hardiment et finement dessinés, sont d’un noir aussi foncé que ses longs cils, dont l’ombre se projette sur ses joues imberbes ; ses lèvres d’un rouge vif, légèrement entr’ouvertes, exhalent un souffle oppressé ; son sommeil est lourd, pénible, car la chaleur devient de plus en plus suffocante.

 

Au dehors, le silence est profond. Il n’y a pas le plus léger souffle de brise. Cependant, au bout de quelques minutes, les fougères énormes qui couvrent le sol commencent à s’agiter presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur ébranlait la base de leurs tiges. De temps à autre, cette faible oscillation cessait brusquement ; tout redevenait immobile. Après plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond silence, une tête humaine apparut au milieu des joncs, à peu de distance du tronc de l’arbre mort.

 

Cet homme, d’une figure sinistre, avait le teint couleur de bronze verdâtre, de longs cheveux noirs tressés autour de sa tête, des yeux brillant d’un éclat sauvage, et une physionomie remarquablement intelligente et féroce. Suspendant son souffle, il demeura un moment immobile ; puis, s’avançant sur les mains et sur les genoux, en écartant si doucement les feuilles qu’on n’entendait pas le plus petit bruit, il atteignit ainsi avec prudence et lenteur le tronc incliné de l’arbre mort, dont le faîte touchait presque au toit de l’ajoupa. Cet homme, Malais d’origine et appartenant à la secte des Étrangleurs, après avoir écouté de nouveau, sortit presque entièrement des broussailles ; sauf une espèce de caleçon blanc serré à la taille par une ceinture bariolée de couleurs tranchantes, il était entièrement nu ; une épaisse couche d’huile enduisait ses membres bronzés, souples et nerveux. S’allongeant sur l’énorme tronc du côté opposé à la cabane et ainsi masqué par le volume de cet arbre entouré de lianes, il commença d’y ramper silencieusement, avec autant de patience que de précaution. Dans l’ondulation de son échine, dans la flexibilité de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont la détente devait être terrible, il y avait quelque chose de la sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie.

 

Atteignant ainsi, complètement inaperçu, la partie déclive de l’arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus séparé que par une distance d’un pied environ de la petite fenêtre. Alors il avança prudemment la tête, et plongea son regard dans l’intérieur de la cabane, afin de trouver le moyen de s’y introduire.

 

À la vue de Djalma profondément endormi, les yeux brillants de l’Étrangleur redoublèrent d’éclat : une contraction nerveuse ou plutôt de rire muet et farouche, vrillant les deux coins de sa bouche, les attira vers les pommettes et découvrit deux rangées de dents limées triangulairement comme une lame de scie, et teintes d’un noir luisant. Djalma était couché de telle sorte, et si près de la porte de l’ajoupa (elle s’ouvrait de dehors en dedans) que si l’on eût tenté de l’entrebâiller, il aurait été réveillé à l’instant même.

 

L’Étrangleur, le corps toujours caché par l’arbre, voulant examiner attentivement l’intérieur de la cabane, se pencha davantage, et, pour se donner un point d’appui, posa légèrement sa main sur le rebord de l’ouverture qui servait de fenêtre ; ce mouvement ébranla la grande fleur du cactus, au fond de laquelle était logé le petit serpent ; il s’élança et s’enroula rapidement autour du poignet de l’Étrangleur.

 

Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un léger cri… mais en se retirant brusquement en arrière, toujours cramponné au tronc d’arbre, il s’aperçut que Djalma avait fait un mouvement… En effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit à demi les yeux, tourna sa tête du côté de la petite fenêtre, et une aspiration profonde souleva sa poitrine, car la chaleur concentrée sous cette épaisse voûte de verdure humide était intolérable.

 

À peine Djalma eut-il remué, qu’à l’instant retentit derrière l’arbre ce glapissement bien sonore, aigu, que jette l’oiseau du paradis lorsqu’il prend son vol, cri à peu près semblable à celui du faisan… Ce cri se répéta bientôt, mais en s’affaiblissant, comme si le brillant oiseau se fût éloigné. Djalma, croyant savoir la cause du bruit qui l’avait un instant éveillé, étendit légèrement le bras sur lequel reposait sa tête, et se rendormit sans presque changer de position.

 

Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna de nouveau dans cette solitude ; tout resta immobile. L’Étrangleur, par son habile imitation du cri d’un oiseau, venait de réparer l’imprudente exclamation de surprise et de douleur que lui avait arraché la piqûre du reptile. Lorsqu’il supposa Djalma rendormi, il avança la tête et vit en effet le jeune Indien replongé dans le sommeil. Descendant alors de l’arbre avec la même précaution, quoique sa main gauche fût assez gonflée par la morsure du serpent, il disparut dans les joncs.

 

À ce moment un chant lointain, d’une cadence monotone et mélancolique, se fit entendre. L’Étrangleur se redressa, écouta attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de courroux sinistres. Le chant se rapprocha de plus en plus de la cabane.

 

Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairière, se dirigea vers l’endroit où se tenait caché l’Étrangleur. Celui-ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins ; l’une de ses extrémités était armée d’une balle de plomb, de la forme et du volume d’un œuf ; après avoir attaché l’autre bout de ce lacet à son poignet droit, l’Étrangleur prêta de nouveau l’oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans la direction de l’Indien, qui s’avançait lentement sans interrompre son chant plaintif et doux. C’était un jeune garçon de vingt ans à peine, esclave de Djalma ; il avait le teint bronzé ; une ceinture bariolée serrait sa robe de coton bleu ; il portait un petit ruban rouge et des anneaux d’argent aux oreilles et aux poignets… Il apportait un message à son maître qui, durant la grande chaleur du jour, se reposait dans cet ajoupa, situé à une assez grande distance de la maison qu’il habitait.

 

Arrivant à un endroit où l’allée se bifurquait, l’esclave prit sans hésiter le sentier qui conduisait à la cabane… dont il se trouvait alors à peine éloigné de quarante pas.

 

Un de ces énormes papillons de Java, dont les ailes étendues ont six à huit pouces de long et offrent deux raies d’or verticales sur un fond d’outre-mer, voltigea de feuille en feuille et vint s’abattre et se fixer sur un buisson de gardénias odorants à portée du jeune Indien. Celui-ci suspendit son chant, s’arrêta, avança prudemment le pied, puis la main… et saisit le papillon. Tout à coup l’esclave voit la sinistre figure de l’Étrangleur se dresser devant lui… il entend un sifflement pareil à celui d’une fronde, il sent une corde lancée avec autant de rapidité que de force entourer son cou d’un triple nœud, et presque aussitôt le plomb dont elle est armée le frappe violemment derrière le crâne.

 

Cette attaque fut si brusque, si imprévue, que le serviteur de Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gémissement… Il chancela… l’Étrangleur donna une vigoureuse secousse au lacet… la figure bronzée de l’esclave devint d’un noir pourpré, et il tomba sur ses genoux en agitant ses bras… l’Étrangleur le renversa tout à fait… serra si violemment la corde que le sang jaillit de la peau… La victime fit quelques derniers mouvements convulsifs, et puis ce fut tout… Pendant cette rapide mais terrible agonie, le meurtrier, agenouillé devant sa victime, épiant ses moindres convulsions, attachant sur elle des yeux fixes, ardents, semblait plongé dans l’extase d’une jouissance féroce… ses narines se dilataient, les veines de ses tempes, de son cou se gonflaient, et ce même rictus sinistre, qui avait retroussé ses lèvres à l’aspect de Djalma endormi, montrait ses dents noires et aiguës, qu’un tremblement nerveux des mâchoires heurtait l’une contre l’autre. Mais bientôt il croisa ses bras sur sa poitrine haletante, courba le front en murmurant des paroles mystérieuses, ressemblant à une invocation ou à une prière… Et il retomba dans la contemplation farouche que lui inspirait l’aspect du cadavre…

 

L’hyène et le chat-tigre qui, avant de la dévorer, s’accroupissent auprès de la proie qu’ils ont surprise ou chassée, n’ont pas un regard plus fauve, plus sanglant que ne l’était celui de cet homme…

 

Mais se souvenant que sa tâche n’était pas accomplie, s’arrachant à regret de ce funeste spectacle, il détacha son lacet du cou de la victime, enroula cette corde autour de lui, traîna le cadavre hors du sentier, et, sans chercher à le dépouiller de ses anneaux d’argent, cacha le corps sous une épaisse touffe de joncs. Puis l’Étrangleur, se remettant à ramper sur le ventre et sur les genoux, arriva jusqu’à la cabane de Djalma, cabane construite en nattes attachées sur des bambous. Après avoir attentivement prêté l’oreille, il tira de sa ceinture un couteau dont la lame, tranchante et aiguë, était enveloppée d’une feuille de bananier, et pratiqua dans la natte une incision de trois pieds de longueur ; ceci fut fait avec tant de prestesse et avec une lame si parfaitement affilée, que le léger grincement du diamant sur la vitre eût été plus bruyant…

 

Voyant par cette ouverture, qui devait lui servir de passage, Djalma toujours profondément endormi, l’Étrangleur se glissa dans la cabane avec une incroyable témérité.

 

II. Le tatouage.

Le ciel, jusqu’alors d’un bleu transparent, devint peu à peu d’un ton glauque, et le soleil se voila d’une vapeur rougeâtre et sinistre. Cette lumière étrange donnait à tous les objets des reflets bizarres ; on pourrait en avoir une idée en imaginant l’aspect d’un paysage que l’on regarderait à travers un vitrail couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phénomène, joint au redoublement d’une chaleur torride, annonce toujours l’approche d’un orage. On sentait de temps à autre une fugitive odeur sulfureuse… Alors les feuilles, légèrement agitées par des courants électriques, frissonnaient sur leurs tiges… puis tout retombait dans le silence, dans une immobilité morne. La pesanteur de cette atmosphère brûlante, saturée d’âcres parfums, devenait presque intolérable ; de grosses gouttes de sueur perlaient le front de Djalma, toujours plongé dans un sommeil énervant… Pour lui, ce n’était plus du repos, c’était un accablement pénible.

 

L’Étrangleur se glissa comme un reptile le long des parois de l’ajoupa, et en rampant à plat ventre arriva jusqu’à la natte de Djalma, auprès duquel il se blottit d’abord en s’aplatissant, afin d’occuper le moins de place possible. Alors commença une scène effrayante, en raison du mystère et du profond silence qui l’entouraient. La vie de Djalma était à la merci de l’Étrangleur… Celui-ci, ramassé sur lui-même, appuyé sur ses mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilatée, restait immobile comme une bête féroce en arrêt… Un léger tremblement convulsif des mâchoires agitait seul son masque de bronze. Mais bientôt ses traits hideux révélèrent la lutte violente qui se passait dans son âme, entre la soif… la jouissance du meurtre que le récent assassinat de l’esclave venait encore de surexciter… et l’ordre qu’il avait reçu de ne pas attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l’amenait dans l’ajoupa fût peut-être pour le jeune Indien plus redoutable que la mort même… Par deux fois l’Étrangleur, dont le regard s’enflammait de férocité, ne s’appuyant plus que sur sa main gauche, porta vivement la droite à l’extrémité de son lacet… Mais par deux fois sa main l’abandonna… l’instinct du meurtre céda devant une volonté toute-puissante dont le Malais subissait l’irrésistible empire. Il fallait que sa rage homicide fût poussée jusqu’à la folie, car dans ces hésitations il perdait un temps précieux… D’un moment à l’autre, Djalma, dont la vigueur, l’adresse et le courage étaient connus et redoutés, pouvait se réveiller. Et quoiqu’il fût sans armes, il eût été pour l’Étrangleur un terrible adversaire.

 

Enfin, celui-ci se résigna… il comprima un profond soupir de regret, et se mit en devoir d’accomplir sa tâche… Cette tâche eût paru impossible à tout autre… Qu’on en juge…

 

Djalma, le visage tourné vers la gauche, appuyait sa tête sur son bras plié ; il fallait d’abord, sans le réveiller, le forcer de tourner sa figure vers la droite, c’est-à-dire vers la porte, afin que dans le cas où il s’éveillerait à demi, son regard ne pût tomber sur l’Étrangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets, devait rester plusieurs minutes dans la cabane.

 

Le ciel blanchit de plus en plus… La chaleur arrivait à son dernier degré d’intensité ; tout concourait à jeter Djalma dans la torpeur et favorisait les desseins de l’Étrangleur…

 

S’agenouillant alors près de Djalma, il commença, du bout de ses doigts souples et frottés d’huile, d’effleurer le front, les tempes et les paupières du jeune Indien, mais avec une si extrême délicatesse que le contact des deux épidermes était à peine sensible… Après quelques secondes de cette espèce d’incantation magnétique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus abondante ; il poussa un soupir étouffé, puis, deux ou trois fois, les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements, trop légers pour l’éveiller, lui causaient pourtant un sentiment de malaise indéfinissable… Le couvant d’un œil inquiet, ardent, l’Étrangleur continua sa manœuvre avec tant de patience, tant de dextérité, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter davantage cette sensation vague et cependant agaçante, dont il ne se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite à sa figure, comme s’il eût voulu se débarrasser du frôlement importun d’un insecte… Mais la force lui manqua ; presque aussitôt sa main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine…

 

Voyant, à ce symptôme, qu’il touchait au but désiré, l’Étrangleur réitéra ses attouchements sur les paupières, sur le front, sur les tempes, avec la même adresse… Alors Djalma, de plus en plus accablé, anéanti sous une lourde somnolence, n’ayant pas sans doute la force ou la volonté de porter sa main à son visage, détourna machinalement sa tête, qui retomba languissante sur son épaule droite, cherchant, par ce changement d’attitude, à se soustraire à l’impression désagréable qui le poursuivait.

 

Ce premier résultat obtenu, l’Étrangleur put agir librement. Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu’il venait d’interrompre à demi, il tâcha d’imiter le vampire, et, simulant le jeu d’un éventail, il agita rapidement ses deux mains étendues autour du visage brûlant du jeune Indien… À cette sensation de fraîcheur inattendue et si délicieuse au milieu d’une chaleur suffocante, les traits de Djalma s’épanouirent machinalement ; sa poitrine se dilata ; ses lèvres entrouvertes aspirèrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil d’autant plus invincible qu’il avait été contrarié, et qu’il s’y livrait alors sous l’influence d’une sensation de bien-être. Un rapide éclair illumina de sa lueur flamboyante la voûte ombreuse qui abritait l’ajoupa ; craignant qu’au premier coup de tonnerre le jeune Indien ne s’éveillât brusquement, l’Étrangleur se hâta d’accomplir son projet.

 

Djalma, couché sur le dos, avait la tête penché sur son épaule droite, et son bras gauche étendu ; l’Étrangleur, blotti à sa gauche, cessa peu à peu de l’éventer ; puis il parvint à relever, avec une incroyable dextérité, jusqu’à la saignée, la large et longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de Djalma.

 

Tirant alors de la poche de son caleçon une petite boîte de cuivre, il y prit une aiguille d’une finesse, d’une acuité extraordinaire, et un tronçon de racine noirâtre. Il piqua plusieurs fois cette racine avec l’aiguille. À chaque piqûre il en sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l’Étrangleur crut l’aiguille suffisamment imprégnée de ce suc, il se courba et souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin d’y causer une nouvelle sensation de fraîcheur ; alors, à l’aide de son aiguille, il traça presque imperceptiblement, sur la peau du jeune homme endormi, quelques signes mystérieux et symboliques. Ceci fut exécuté avec tant de prestesse, la pointe de l’aiguille était si fine, si acérée, que Djalma ne ressentit pas la légère érosion qui effleura son épiderme. Bientôt les signes que l’Étrangleur venait de tracer apparurent d’abord en traits d’un rose pâle à peine sensible, et aussi déliés qu’un cheveu ; mais telle était la puissance corrosive et lente du suc dont l’aiguille était imprégnée, que, en s’infiltrant et s’extravasant peu à peu sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d’un rouge violet, et rendre ainsi très apparents ces caractères alors presque invisibles.

 

L’Étrangleur, après avoir si heureusement accompli son projet, jeta un dernier regard de féroce convoitise sur l’Indien endormi, puis, s’éloignant de la natte en rampant, il regagna l’ouverture par laquelle il s’était introduit dans la cabane, rejoignit hermétiquement les deux lèvres de cette incision, afin d’ôter tout soupçon, et disparut au moment où le tonnerre commençait à gronder sourdement dans le lointain.[5] M. le comte Edouard de Warren, dans son excellent ouvrage sur l’Inde anglaise, que nous aurons l’occasion de citer, s’exprime de la même manière sur l’inconcevable adresse des Indiens. « Ils vont, dit-il, jusqu’à vous dépouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont vous dormez enveloppé. Ceci n’est point une plaisanterie, mais un fait. Les mouvements du bheel sont ceux d’un serpent, dormez-vous dans votre tente avec un domestique couché en travers de chaque porte ? le bheel viendra s’accroupir en dehors, à l’ombre et dans un coin où il pourra entendre la respiration de chacun. Dès que l’Européen s’endort, il est sûr de son fait : l’Asiatique ne résistera pas longtemps à l’attrait du sommeil. Le moment venu, il fait, à l’endroit même où il se trouve, une coupure verticale dans la toile de la tente ; elle lui suffit pour s’introduire. Il passe comme un fantôme, sans faire crier le moindre grain de sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huilé ; un couteau-poignard est suspendu à son cou. Il se blottira près de votre couche, et avec un sang-froid et une dextérité incroyables pliera le drap en très petits plis tout près du corps, de manière à occuper la moindre surface possible ; cela fait, il passe de l’autre côté, chatouille légèrement le dormeur, qu’il semble magnétiser de manière qu’il se retire instinctivement et finit par se retourner en laissant le drap plié derrière lui. S’il se réveille et qu’il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps glissant qui lui échappe comme une anguille ; si pourtant il parvient à le saisir, malheur à lui, le poignard le frappe au cœur : il tombe baigné dans son sang, et l’assassin disparaît. »

 

III. Le contrebandier.

L’orage du matin a depuis longtemps cessé. Le soleil est à son déclin ; quelques heures se sont écoulées depuis que l’Étrangleur s’est introduit dans la cabane de Djalma et l’a tatoué d’un signe mystérieux pendant son sommeil.

 

Un cavalier s’avance rapidement au milieu d’une longue avenue bordée d’arbres touffus.

 

Abrités sous cette épaisse voûte de verdure, mille oiseaux saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette resplendissante soirée ; des perroquets verts et rouges grimpaient à l’aide de leur bec crochu à la cime des acacias roses ; des maïna-maïnou, gros oiseau d’un bleu-lapis, dont la gorge et la longue queue ont des reflets d’or bruni, poursuivaient les loriots-princes d’un noir de velours nuancé d’orange ; les colombes de Kolo, d’un violet irisé, faisaient entendre leur doux roucoulement à côté d’oiseaux de paradis dont le plumage étincelant réunissait l’éclat prismatique de l’émeraude et du rubis, de la topaze et du saphir. Cette allée, un peu exhaussée, dominait un petit étang où se projetait çà et là l’ombre verte des tamarins et des nopals ; l’eau calme, limpide, laissait voir, comme incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, tant ils sont immobiles, des poissons d’argent aux nageoires de pourpre, d’autres d’azur aux nageoires vermeilles ; tous sans mouvement à la surface de l’eau, où miroitait un éblouissant rayon de soleil, se plaisaient à se sentir inondés de lumière et de chaleur ; mille insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient, voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente où se reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.

 

Il est impossible de rendre l’aspect de cette nature exubérante, luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du fond de l’avenue. C’est Djalma. Il ne s’est pas aperçu que l’Étrangleur lui a tracé sur le bras gauche certains signes ineffaçables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu, est noire comme la nuit ; un étroit tapis rouge remplace la selle. Pour modérer les bonds impétueux de sa jument, Djalma se sert d’un petit mors d’acier dont la bride et les rênes, tressées de soie écarlate, sont légères comme un fil. Nul de ces admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du Parthénon n’est à la fois plus gracieusement et plus fièrement à cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, éclairé par le soleil couchant, rayonne de bonheur et de sérénité ; ses yeux brillent de joie ; les narines dilatées, les lèvres entrouvertes, il aspire avec délices la brise embaumée du parfum des fleurs et de la senteur de la feuillée, car les arbres sont encore humides de l’abondante pluie qui a succédé à l’orage. Un bonnet incarnat assez semblable à la coiffure grecque, posé sur les cheveux noirs de Djalma, fait encore ressortir la nuance dorée de son teint ; son cou est nu, il est vêtu de sa robe de mousseline blanche à larges manches, serrée à la taille par une ceinture écarlate ; un caleçon très ample, en tissu blanc, laisse voir la moitié de ses jambes nues, fauves et polies ; leur galbe, d’une pureté angélique, se dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse légèrement de son mollet nerveux ; il n’a pas d’étriers ; son pied petit et étroit, est chaussé d’une sandale de maroquin rouge. La fougue de ses pensées, tour à tour impérieuse et contenue, s’exprimait pour ainsi dire par l’allure qu’il imposait à sa cavale : allure tantôt hardie, précipitée, comme l’imagination qui s’emporte sans frein ; tantôt calme, mesurée, comme la réflexion qui succède à une folle vision. Dans cette course bizarre, ses moindres mouvements étaient remplis d’une grâce fière, indépendante et un peu sauvage.

 

Djalma, dépossédé du territoire paternel par les Anglais, et d’abord incarcéré par eux comme prisonnier d’État après la mort de son père, tué les armes à la main (ainsi que M. Josué Van Daël l’avait écrit de Batavia à M. Rodin), a été ensuite mis en liberté. Abandonnant alors l’Inde continentale, accompagné du général Simon qui n’avait pas quitté les abords de la prison du fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est venu à Batavia, lieu de naissance de sa mère, pour y recueillir le modeste héritage de ses aïeux maternels. Dans cet héritage, si longtemps dédaigné ou oublié par son père, se sont trouvés des papiers importants et la médaille, en tout semblable à celle que portent Rose et Blanche. Le général Simon, aussi surpris que charmé de cette découverte, qui non seulement établissait un lien de parenté entre sa femme et la mère de Djalma, mais qui semblait promettre à ce dernier de grands avantages à venir, le général Simon, laissant Djalma à Batavia pour y terminer quelques affaires, est parti pour Sumatra, île voisine : on lui a fait espérer d’y trouver un bâtiment qui allât directement et rapidement en Europe, car, dès lors, il fallait qu’à tout prix le jeune Indien fût aussi à Paris le 13 février 1832. Si, en effet, le général Simon trouvait un vaisseau prêt à partir pour l’Europe, il devait revenir aussitôt chercher Djalma ; ce dernier, attendant donc d’un jour à l’autre ce retour, se rendait sur la jetée de Batavia, dans l’espérance de voir arriver le père de Rose et de Blanche par le paquebot de Sumatra.

 

Quelques mots de l’enfance et de la jeunesse du fils de Kadja-Sing sont nécessaires. Ayant perdu sa mère de très bonne heure, simplement et rudement élevé, enfant, il avait accompagné son père à ces grandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des batailles ; à peine adolescent, il l’avait suivi à la guerre pour défendre son territoire… dure et sanglante guerre… Ayant ainsi vécu, depuis la mort de sa mère, au milieu des forêts et des montagnes paternelles, où, au milieu de combats incessants, cette nature vigoureuse et ingénue s’était conservée pure et vierge, jamais le surnom de Généreux qu’on lui avait donné ne fut mieux mérité. Prince, il était véritablement prince… chose rare… et durant le temps de sa captivité il avait souverainement imposé à ses geôliers anglais par sa dignité silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte : un calme fier et mélancolique… c’est tout ce qu’il avait opposé à un traitement aussi injuste que barbare, jusqu’à ce qu’il fût mis en liberté. Habitué jusqu’alors à l’existence patriarcale ou guerrière des montagnards de son pays qu’il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalma ne connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilisée. Mais, sans avoir positivement les défauts de ses qualités, Djalma en poussait du moins les conséquences à l’extrême : d’une opiniâtreté inflexible dans la foi jurée, dévoué à la mort, confiant jusqu’à l’aveuglement, bon jusqu’au plus complet oubli de soi, il eût été inflexible pour qui se fût montré envers lui ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il eût fait bon marché de la vie d’un traître ou d’un parjure, parce qu’il aurait trouvé juste, s’il avait commis une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C’était, en un mot, l’homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux prises avec les tempéraments, les calculs, les faussetés, les déceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d’une société très raffinée, celle de Paris, par exemple, serait sans doute un très curieux sujet d’étude.

 

Nous soulevons cette hypothèse, parce que, depuis que son voyage en France était résolu, Djalma n’avait qu’une pensée fixe, ardente… être à Paris. À Paris… cette ville féerique dont, en Asie même, ce pays féerique, on faisait tant de merveilleux récits. Ce qui surtout enflammait l’imagination vierge et brûlante du jeune Indien, c’étaient les femmes françaises… ces Parisiennes si belles, si séduisantes, ces merveilles d’élégance, de grâce et de charmes, qui éclipsaient, disait-on, les magnificences de la capitale du monde civilisé. À ce moment même, par cette soirée splendide et chaude, entouré de fleurs et des parfums enivrants qui accéléraient encore les battements de ce cœur ardent et jeune, Djalma songeait à ces créatures enchanteresses qu’il se plaisait à revêtir des formes les plus idéales. Il lui semblait voir à l’extrémité de l’allée, au milieu de la nappe de lumière dorée que les arbres entouraient de leur plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser, blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d’adorables et voluptueux fantômes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir les brûlantes émotions qui l’agitaient depuis quelques minutes, emporté par une exaltation étrange, Djalma poussant tout à coup quelques cris de joie, mâle, profonde, d’une sonorité sauvage, fit en même temps bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse… Un vif rayon de soleil, perçant la sombre voûte de l’allée, l’éclairait alors tout entier.

 

Depuis quelques instants, un homme s’avançait rapidement dans un sentier qui, à son extrémité, coupait diagonalement l’avenue où se trouvait Djalma. Cet homme s’arrêta un moment dans l’ombre, contemplant Djalma avec étonnement. C’était en effet quelque chose de charmant à voir au milieu d’une éblouissante auréole de lumière que ce jeune homme, si beau, si cuivré, si ardent… aux vêtements blancs et flottants, si allègrement campé sur sa fière cavale noire qui couvrait d’écume sa bride rouge, dont la longue queue et la crinière épaisse ondoyaient au vent du soir.

 

Mais, par un contraste qui succède à tous les désirs humains, Djalma se sentit bientôt atteint d’un ressentiment de mélancolie indéfinissable et douce ; il porta la main à ses yeux humides et voilés, laissant tomber ses rênes sur le cou de sa docile monture. Aussitôt celle-ci s’arrêta, allongea son encolure de cygne, et tourna la tête à demi vers le personnage qu’elle apercevait à travers les taillis. Cet homme, nommé Mahal le contrebandier, était vêtu à peu près comme les matelots européens. Il portait une veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et un chapeau de paille très plat de forme ; sa figure était brune, caractérisée, et, quoiqu’il eût quarante ans, complètement imberbe.

 

En un instant Mahal fut auprès du jeune Indien.

 

– Vous êtes le prince Djalma ?… lui dit-il en assez mauvais français, en portant respectueusement la main à son chapeau.

 

– Que veux-tu ?… dit l’Indien.

 

– Vous êtes… le fils de Kadja-Sing ?

 

– Encore une fois, que veux-tu ?

 

– L’ami du général Simon !…

 

– Le général Simon !!!… s’écria Djalma.

 

– Vous allez au-devant de lui… comme vous y allez chaque soir depuis que vous attendez son retour de Sumatra ?

 

– Oui… mais comment sais-tu ?… dit l’Indien en regardant le contrebandier avec autant de surprise que de curiosité.

 

– Il doit débarquer à Batavia aujourd’hui ou demain.

 

– Viendrais-tu de sa part ?…

 

– Peut-être, dit Mahal d’un air défiant. Mais êtes-vous bien le fils de Kadja-Sing ?

 

– C’est moi… te dis-je… Mais où as-tu vu le général Simon ?

 

– Puisque vous êtes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en regardant toujours Djalma d’un air soupçonneux, quel est votre surnom ?…

 

– On appelait mon père le Père du Généreux, répondit le jeune Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.

 

Ces mots parurent commencer à convaincre Mahal de l’identité de Djalma ; pourtant, voulant sans doute s’éclairer davantage, il reprit :

 

– Vous avez dû recevoir, il y a deux jours, une lettre du général Simon, écrite de Sumatra.

 

– Oui… mais pourquoi ces questions ?

 

– Pour m’assurer que vous êtes bien le fils de Kadja-Sing et exécuter les ordres que j’ai reçus.

 

– De qui ?

 

– Du général Simon…

 

– Mais où est-il ?

 

– Lorsque j’aurai la preuve que vous êtes le prince Djalma, je vous le dirai ; on m’a bien averti que vous étiez monté sur une cavale noire bridée de rouge… mais…

 

– Par ma mère !… parleras-tu ?…

 

– Je vous dirai tout… si vous pouvez me dire quel était le papier imprimé renfermé dans la dernière lettre que le général Simon vous a écrite de Sumatra.

 

– C’était un fragment de journal français.

 

– Et ce journal annonçait-il une bonne ou mauvaise nouvelle touchant le général ?

 

– Une bonne nouvelle, puisqu’on lisait qu’en son absence on avait reconnu le dernier titre et le dernier grade qu’il devait à l’empereur, ainsi qu’on a fait aussi pour d’autres de ses frères d’armes exilés comme lui.

 

– Vous êtes bien le prince Djalma, dit le contrebandier après un moment de réflexion. Je peux parler… Le général Simon est débarqué cette nuit à Java… mais dans un endroit désert de la côte.

 

– Dans un endroit désert !…

 

– Parce qu’il faut qu’il se cache…

 

– Lui !… s’écria Djalma stupéfait. Se cacher… et pourquoi !

 

– Je n’en sais rien…

 

– Mais où est-il ! demanda Djalma en pâlissant d’inquiétude.

 

– Il est à trois lieues d’ici… près du bord de la mer… dans les ruines de Tchandi…

 

– Lui… forcé de se cacher… répéta Djalma, et sa figure exprimait une surprise et une angoisse croissantes.

 

– Sans en être certain, je crois qu’il s’agit d’un duel qu’il a eu à Sumatra… dit mystérieusement le contrebandier.

 

– Un duel… et avec qui ?

 

– Je ne sais pas, je n’en suis pas sûr ; mais connaissez-vous les ruines de Tchandi !…

 

– Oui.

 

– Le général vous y attend ; voilà ce qu’il m’a ordonné de vous dire…

 

– Tu es donc venu avec lui de Sumatra ?

 

– J’étais le pilote du petit bâtiment côtier-contrebandier qui l’a débarqué cette nuit sur une plage déserte. Il savait que vous veniez chaque jour l’attendre sur la route du Môle ; j’étais à peu près sûr de vous y rencontrer… Il m’a donné, sur la lettre que vous avez reçue de lui, les détails que je viens de vous dire, afin de vous bien prouver que je venais de sa part ; s’il avait pu vous écrire, il l’aurait fait.

 

– Et il ne t’a pas dit pourquoi il était obligé de se cacher ?…

 

– Il ne m’a rien dit… D’après quelques mots, j’ai soupçonné ce que je vous ai dit… un duel !…

 

Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma crut les soupçons du contrebandier assez fondés. Après un moment de silence, il lui dit :

 

– Veux-tu te charger de reconduire mon cheval !… Ma maison est en dehors de la ville, là-bas, cachée dans les arbres de la mosquée neuve… Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval m’embarrasserait : j’irai bien plus vite à pied…

 

– Je sais où vous demeurez ; le général Simon me l’avait dit… j’y serais allé si je ne vous avais pas rencontré ici… donnez-moi donc votre cheval.

 

Djalma sauta légèrement à terre, jeta la bride à Mahal, déroula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier en lui disant :

 

– Tu as été fidèle et obéissant… tiens… C’est peu… mais je n’ai pas davantage.

 

– Kadja-Sing était bien nommé le Père du Généreux, dit le contrebandier en s’inclinant avec respect et reconnaissance.

 

Et il prit la route qui conduisait à Batavia, en conduisant en main la cavale de Djalma.

 

Le jeune Indien s’enfonça dans le taillis, et, marchant à grands pas, il se dirigea vers la montagne où étaient les ruines de Tchandi, et où il ne pouvait arriver qu’à la nuit.

 

IV. M. Josué Van Daël.

M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de M. Rodin, était né à Batavia (capitale de l’île de Java) ; ses parents l’avaient envoyé faire son éducation à Pondichéry dans une célèbre maison religieuse, établie depuis longtemps dans cette ville et appartenant à la compagnie de Jésus. C’est là qu’il s’était affilié à la congrégation comme profès des trois vœux ou même laïque, appelé vulgairement coadjuteur temporel. M. Josué était un homme d’une probité qui passait pour intacte, d’une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret, réservé, d’une habileté, d’une sagacité remarquables ; ses opérations financières étaient presque toujours heureuses, car une puissance protectrice lui donnait toujours à temps la connaissance des événements qui pouvaient avantageusement influer sur ses transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichéry était intéressée dans ses affaires : elle le chargeait de l’exportation et de l’échange des produits de plusieurs propriétés qu’elle possédait dans cette colonie. Parlant peu, écoutant beaucoup, ne discutant jamais, d’une politesse extrême, donnant peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait généralement, à défaut de sympathie, ce froid respect qu’inspirent toujours les gens rigoristes ; car, au lieu de subir l’influence des mœurs coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec une grande régularité, et son extérieur avait quelque chose d’austèrement composé qui imposait beaucoup.

 

La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines de Tchandi, dans l’espoir d’y rencontrer le général Simon. M. Josué venait de se retirer dans son cabinet, où l’on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres. L’unique fenêtre de ce cabinet, situé au rez-de-chaussée, donnant sur une petite cour déserte, était à l’extérieur solidement grillagée de fer ; une persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de la grande chaleur du climat de Java. M. Josué, après avoir posé sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la pendule.

 

– Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientôt venir.

 

Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise, gagna la cour avec précaution, afin de n’être pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou à secret qui fermait le battant d’une grande barrière de six pieds environ, formidablement armée de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il regagna son cabinet après avoir successivement et soigneusement refermé derrière lui les autres portes.

 

M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fond d’un tiroir une longue lettre, ou plutôt un mémoire commencé depuis quelque temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adressée à M. Rodin, à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, était antérieure à la libération de Djalma et à son arrivée à Batavia).

 

Le mémoire en question était aussi adressé à M. Rodin ; M. Josué le continua de la sorte :

 

« Craignant le retour du général Simon, dont j’avais été instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j’étais parvenu à me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre intactes à Djalma, j’ai dû, forcé par le temps et par les circonstances, recourir aux moyens extrêmes tout en sauvant complètement les apparences, et en rendant un signalé service à l’humanité ; cette dernière raison m’a surtout décidé.

 

« Un nouveau danger d’ailleurs commandait impérieusement ma conduite. Le bateau à vapeur le Ruyter a mouillé ici hier, et il repart demain dans la journée. Ce bâtiment fait la traversée pour l’Europe par le golfe Arabique ; ses passagers débarquent à l’isthme de Suez, le traversent et vont reprendre à Alexandrie un autre bâtiment qui les conduit en France.

 

« Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines ; nous sommes à la fin d’octobre ; le prince Djalma pourrait donc être en France vers le commencement du mois de janvier ; et d’après vos ordres, dont j’ignore la cause, mais que j’exécute avec zèle et soumission, il fallait à tout prix mettre obstacle à ce départ, puisque, me dites-vous, un des plus graves intérêts de la Société serait compromis par l’arrivée de ce jeune Indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme je l’espère, à lui faire manquer l’occasion du Ruyter, il lui sera matériellement impossible d’arriver en France avant le mois d’avril ; car le Ruyter est le seul bâtiment qui fasse le trajet directement : les autres navires mettent au moins quatre ou cinq mois à se rendre en Europe.

 

« Avant de vous parler du moyen que j’ai dû employer pour retenir ici le prince Djalma, moyen dont à cette heure encore j’ignore le bon ou le mauvais succès, il est bon que vous connaissiez certains faits.

 

« L’on vient de découvrir dans l’Inde anglaise une communauté dont les membres s’appelaient entre eux frères de la bonne œuvre ou phansegars, ce qui signifie simplement Étrangleurs ; ces meurtriers ne répandent pas le sang : ils étranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation homicide et aux lois d’une infernale divinité nommée par eux Bohwanie. Je ne puis mieux vous donner une idée sur cette horrible secte qu’en transcrivant ici quelques lignes de l’avant-propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette association ténébreuse avec un zèle infatigable ; ce rapport a été publié il y a deux mois. En voici un extrait ; c’est le colonel qui parle :

 

« De 1822 à 1824, quand j’étais chargé de la magistrature et de l’administration civile du district de Nersingpour, il ne se commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit ordinaire, dont je n’eusse immédiatement connaissance ; mais si quelqu’un était venu me dire à cette époque qu’une bande d’assassins de profession héréditaire demeurait dans le village de Kundelie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice ; que les admirables bosquets du village de Mandesoor, à une journée de marche de ma résidence, étaient un des plus effroyables entrepôts d’assassinats de toute l’Inde : que des bandes nombreuses des frères de la bonne œuvre, venant de l’Hindoustan et du Dékan, se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages comme à des fêtes solennelles, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes les routes qui viennent se croiser dans cette localité, j’aurais pris cet Indien pour un fou qui s’était laissé effrayer par des contes ; et cependant rien n’était plus vrai : des voyageurs, par centaines, étaient enterrés chaque année sous les bosquets de Mandesoor ; toute une tribu d’assassins vivait à ma porte pendant que j’étais magistrat suprême de la province, et étendait ses dévastations jusqu’aux cités de Poonah et d’Hyderabad ; je n’oublierai jamais que, pour me convaincre, l’un des chefs de ces Étrangleurs, devenu leur dénonciateur, fit exhumer, de l’emplacement même que couvrait ma tente, treize cadavres, et s’offrit d’en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimité.[6]»

 

« Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une idée de cette société terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en dehors de toutes les lois divines et humaines. Dévoués les uns aux autres jusqu’à l’héroïsme, obéissant aveuglément à leurs chefs, qui se disent les représentants immédiats de leur sombre divinité, regardant comme ennemis tous ceux qui n’étaient pas des leurs, se recrutant partout par un effrayant prosélytisme, ces apôtres d’une religion de meurtre allaient prêchant dans l’ombre leurs abominables doctrines et couvraient l’Inde d’un immense réseau. Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la poursuite opiniâtre du gouverneur anglais, et étant parvenus à s’y soustraire, sont arrivés à la pointe septentrionale de l’Inde jusqu’au détroit de Malaka, situé à très peu de distance de notre île ; un contrebandier, quelque peu pirate, affilié à leur association, et nommé Mahal, les a pris à bord de son bateau côtier, et les a transportés ici, où ils se croient pour quelque temps en sûreté : car, suivant les conseils du contrebandier, ils se sont réfugiés dans une épaisse forêt où se trouvent plusieurs temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une retraite. Parmi ces chefs, tous trois d’une remarquable intelligence, il en est un surtout, nommé Faringhea, doué d’une énergie extraordinaire, de qualités éminentes, qui en font un homme des plus redoutables : celui-là est métis, c’est-à-dire fils d’un blanc et d’une Indienne ; il a habité longtemps des villes où se tiennent des comptoirs européens et parle très bien l’anglais et le français ; les deux autres chefs sont un nègre et un Indien ; l’adepte est un Malais.

 

« Le contrebandier Mahal, réfléchissant qu’il pouvait obtenir une bonne récompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est venu à moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre gouverneur ; il m’a donc offert, il y a deux jours, à certaines conditions, de livrer le nègre, le métis, l’Indien et le Malais… Ces conditions sont : une somme assez considérable, et l’assurance d’un passage sur un bâtiment partant pour l’Europe ou l’Amérique, afin d’échapper à l’implacable vengeance des Étrangleurs. J’ai saisi avec empressement cette occasion de livrer à la justice humaine ces trois meurtriers, et j’ai promis à Mahal d’être son intermédiaire auprès du gouverneur, mais aussi à certaines conditions, fort innocentes en elles-mêmes, et qui regardaient Djalma… Je m’expliquerai plus au long si mon projet réussit, ce que je vais savoir, car Mahal sera ici tout à l’heure.

 

« En attendant que je ferme les dépêches, qui partiront demain pour l’Europe par le Ruyter, où j’ai retenu le passage de Mahal le contrebandier, en cas de réussite, j’ouvre une parenthèse au sujet d’une affaire assez importante. Dans ma dernière lettre, où je vous annonçais la mort du père de Djalma et l’incarcération de celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la solvabilité de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier à Paris, qui a une succursale de sa maison à Calcutta. Maintenant ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l’on vient de m’apprendre est malheureusement vrai ; ce sera à vous d’agir selon les circonstances.

 

« Sa maison de Calcutta nous doit, à moi et à notre collègue de Pondichéry, des sommes assez considérables, et l’on dit M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrassées, ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence implacable un établissement immense, depuis longtemps fondé par M. François Hardy, très grand industriel. On m’assure que M. Tripeaud a déjà enfoui et perdu dans cette entreprise de grands capitaux ; il a sans doute fait beaucoup de mal à M. François Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune à lui, Tripeaud ; or, s’il fait faillite, le contrecoup de son désastre nous serait très funeste, puisqu’il nous doit beaucoup d’argent, à moi et aux nôtres. Dans cet état de choses, il serait bien à désirer que, par les moyens tout-puissants et de toute nature dont on dispose, on parvînt à discréditer complètement et à faire tomber la maison de M. François Hardy, déjà ébranlée par la concurrence acharnée de M. Tripeaud ; cette combinaison réussissant, celui-ci regagnerait en très peu de temps tout ce qu’il a perdu ; la ruine de son rival assurerait sa prospérité, à lui Tripeaud, et nos créances seraient couvertes. Sans doute il serait pénible, il serait douloureux, d’être obligé d’en venir à cette extrémité pour rentrer dans nos fonds ; mais de nos jours n’est-on pas quelquefois autorisé à se servir des armes que l’on emploie incessamment contre nous ? Si l’on en est réduit là par l’injustice et la méchanceté des hommes, il faut se résigner en songeant que si nous tenons à conserver ces biens terrestres, c’est dans une intention toute à la plus grande gloire de Dieu, tandis qu’entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de dangereux moyens de perdition et de scandale. C’est d’ailleurs une humble proposition que je vous soumets ; j’aurais la possibilité de prendre l’initiative, au sujet de ces créances, que je ne ferais rien de moi-même ; ma volonté n’est pas à moi… Comme tout ce que je possède, elle appartient à ceux à qui j’ai juré obéissance aveugle. »

 

Un léger bruit venant du dehors interrompit M. Josué et attira son attention. Il se leva brusquement et alla droit à la croisée. Trois petits coups furent extérieurement frappés sur une des feuilles de la persienne.

 

– C’est vous, Mahal ? demanda M. Josué à voix basse.

 

– C’est moi, répondit-on du dehors, et aussi à voix basse.

 

– Et le Malais ?

 

– Il a réussi…

 

– Vraiment ! s’écria M. Josué avec une expression de satisfaction… Vous en êtes sûr ?

 

– Très sûr, il n’y a pas de démon plus adroit et plus intrépide…

 

– Et Djalma ?

 

– Les passages de la dernière lettre du général Simon, que je lui ai cités, l’ont convaincu que je venais de la part du général, et qu’il le trouverait aux ruines de Tchandi.

 

– Ainsi, à cette heure ?

 

– Djalma est aux ruines, où il trouvera le noir, le métis et l’Indien. C’est là qu’ils ont donné rendez-vous au Malais, qui a tatoué le prince pendant son sommeil.

 

– Avez-vous été reconnaître le passage souterrain ?

 

– J’y ai été hier… une des pierres du piédestal de la statue tourne sur elle-même… l’escalier est large… il suffira.

 

– Et les trois chefs n’ont aucun soupçon sur vous ?

 

– Aucun… je les ai vus ce matin… et ce soir le Malais est venu tout me raconter avant d’aller les rejoindre aux ruines de Tchandi ; car il était resté caché dans les broussailles, n’osant pas s’y rendre durant le jour.

 

– Mahal… si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre grâce et une large récompense vous sont assurées… Votre place est arrêtée sur le Ruyter, vous partirez demain : vous serez ainsi à l’abri de la vengeance des Étrangleurs, qui vous poursuivraient jusqu’ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands criminels à la justice… Dieu vous bénira… Allez de ce pas m’attendre à la porte de M. le gouverneur… je vous introduirai ; il s’agit de choses si importantes, que je n’hésite pas à aller le réveiller au milieu de la nuit… Allez vite… je vous suis de mon côté.

 

On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s’éloignait, et le silence régna de nouveau dans la maison.

 

M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au mémoire commencé : « Quoi qu’il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia… Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le 13 février de l’an prochain… Ainsi que je l’avais prévu, je vais être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j’ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau à vapeur le Ruyter portera en Europe. »

 

Après avoir refermé son secrétaire, M. Josué sonna bruyamment, et, au grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le voir sortir au milieu de la nuit, il se rendit à la hâte à la résidence du gouverneur de l’île.

 

Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.

 

V. Les ruines de Tchandi.

À l’orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l’Étrangleur sur Djalma, a succédé une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s’élève lentement derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline, au milieu d’un bois épais, à trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierres, de hautes murailles de briques rongées par le temps, de vastes portiques chargés d’une végétation parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l’horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant à travers l’ouverture de l’un des portiques, éclairent deux statues colossales placées au pied d’un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l’herbe, la mousse et les broussailles. Les débris de l’une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent le sol, l’autre, restée entière et debout, est effrayante à voir…

 

Elle représente un homme de proportions gigantesques : la tête a trois pieds de hauteur ; l’expression de cette figure est féroce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustées dans sa face grise : sa bouche large, profonde, démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre ; à la clarté de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux… Une large ceinture chargée d’ornements symboliques entoure le corps de cette statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a quatre bras étendus ; dans ses quatre mains, il porte une tête d’éléphant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau semblable à un héron. La lune, éclairant cette statue de côté, la profile d’une vive lumière, qui augmente encore l’étrangeté farouche de son aspect.

 

Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, très hardiment fouillés ; l’un des mieux conservés représente un homme à tête d’éléphant, ailé comme une chauve-souris et dévorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines encadrées de massifs d’arbres d’un vert sombre, couvertes d’emblèmes effrayants et vues à la clarté de la lune, au milieu du profond silence de la nuit.

 

À l’une des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque mystérieuse et sanglante divinité javanaise, est adossée une hutte grossièrement construite de débris de pierres et de briques ; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte ; il s’en échappe une lueur rougeâtre qui jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte.

 

Trois hommes sont réunis dans cette masure, éclairée par une lampe d’argile où brûle une mèche de fil de cocotier imbibée d’huile de palmier.

 

Le premier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est pauvrement vêtu à l’européenne ; son teint pâle et presque blanc annonce qu’il appartient à la race métisse ; il est issu d’un blanc et d’une Indienne.

 

Le second est un robuste nègre africain, aux lèvres épaisses, aux épaules et aux jambes grêles, ses cheveux crépus commencent à grisonner ; il est couvert de haillons, et se tient debout auprès de l’Indien.

 

Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans un coin de la masure.

 

Ces trois hommes étaient les chefs des Étrangleurs, qui, poursuivis dans l’Inde continentale, avaient cherché un refuge à Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.

 

– Le Malais ne revient pas, dit le métis, nommé Faringhea, le chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-être a-t-il été tué par Djalma en exécutant nos ordres.

 

– L’orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les reptiles, dit le nègre, peut-être le Malais a-t-il été mordu… et à cette heure son corps n’est-il qu’un nid de serpents.

 

– Pour servir la bonne œuvre, dit Faringhea d’un air sombre, il faut savoir braver la mort…

 

– Et la donner, ajouta le nègre.

 

Un cri étouffé, suivi de quelques mots inarticulés, attira l’attention de ces deux hommes, qui tournèrent vivement la tête vers le personnage endormi. Ce dernier a trente ans au plus, sa figure imberbe et d’un jaune-cuivre, sa robe de grosse étoffe, son petit turban rayé de jaune et de brun, annoncent qu’il appartient à la plus pure race hindoue ; son sommeil semble agité par un songe pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par la terreur ; il parle en rêvant ; sa parole est brève, entrecoupée, il l’accompagne de quelques mouvements convulsifs.

 

– Toujours ce songe ! dit Faringhea au nègre ; toujours le souvenir de cet homme !

 

– Quel homme ?

 

– Ne te rappelles-tu pas qu’il y a cinq ans le féroce colonel Kennedy… le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et cinquante serviteurs ?

 

– Oui, oui, dit le nègre, et à nous trois, chasseurs d’hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne ; Kennedy, avec ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n’a pas eu son tigre… et nous avons eu le nôtre, ajouta-t-il avec une ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tombé dans notre embuscade, et les frères de la bonne œuvre ont offert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.

 

– Si tu t’en souviens, c’est au moment où nous venions de serrer une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperçu tout à coup ce voyageur… il nous avait vus, il fallait s’en défaire… Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit en songe…

 

Et il désigna l’Indien endormi.

 

– Il le poursuit aussi lorsqu’il est éveillé, dit le nègre, regardant Faringhea d’un air significatif.

 

– Écoute, dit celui-ci en montrant l’Indien qui, dans l’agitation de son rêve, recommençait à parler d’une voix saccadée, écoute, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou de servir avec nous la bonne œuvre… Son esprit est frappé !… toujours frappé.

 

En effet, l’Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte d’interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les demandes et les réponses.

 

– Voyageur, disait-il d’une voix entrecoupée par de brusques silences, pourquoi cette raie noire sur ton front ? Elle s’étend d’une tempe à l’autre… c’est une marque fatale ; ton regard est triste comme la mort… As-tu été victime ? viens avec nous… Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert ? – Oui, beaucoup souffert… – Depuis longtemps ? – Oui, depuis bien longtemps. – Tu souffres encore ? – Toujours. – À qui t’a frappé, que réserves-tu ? – La pitié. – Veux-tu rendre coup pour coup ? – Je veux rendre l’amour pour la haine. – Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal ? – Je suis celui qui aime, qui souffre et qui pardonne.

 

– Frère… entends-tu ? dit le nègre à Faringhea, il n’a pas oublié les paroles du voyageur avant sa mort.

 

– La vision le poursuit… Écoute… il parle encore… Comme il est pâle !

 

En effet, l’Indien, toujours sous l’obsession de son rêve, continua :

 

– Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons la mort dans la main, et tu nous as vus sacrifier à la bonne œuvre. Sois des nôtres… ou meurs… meurs… meurs… Oh ! quel regard… Pas ainsi… Ne me regarde pas ainsi…

 

En disant ces mots, l’Indien fit un brusque mouvement, comme pour éloigner un objet qui s’approchait de lui, et il se réveilla en sursaut. Alors, passant la main sur son front baigné de sueur… il regarda autour de lui d’un œil égaré.

 

– Frère… toujours ce rêve ? lui dit Faringhea. Pour un hardi chasseur d’hommes… ta tête est faible… Heureusement ton cœur et ton bras sont forts…

 

L’Indien resta un moment sans répondre, son front caché dans ses mains ; puis il reprit :

 

– Depuis longtemps je n’avais pas rêvé de ce voyageur.

 

– N’est-il pas mort ? dit Faringhea en haussant les épaules. N’est-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou ?

 

– Oui, dit l’Indien en tressaillant…

 

– N’avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel Kennedy ? Ne l’y avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs ? dit le nègre.

 

– Oui, nous avons creusé la fosse, dit l’Indien en frémissant, et pourtant, il y a un an, j’étais près de la porte de Bombay, le soir… j’attendais un de nos frères… Le soleil allait se coucher derrière la pagode qui est à l’est de la petite colline ; je vois encore tout cela, j’étais assis sous un figuier… j’entends un pas calme, lent et ferme : je détourne la tête… c’était lui… il sortait de la ville.

 

– Vision ! dit le nègre, toujours cette vision !

 

– Vision ! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance.

 

– À cette marque noire qui lui barre le front, je l’ai reconnu, c’était lui ; je restai immobile d’épouvante… les yeux hagards ; il s’est arrêté en attachant sur moi un regard calme et triste… Malgré moi, j’ai crié : « C’est lui ! – C’est moi ! a-t-il répondu de sa voix douce, puisque tous ceux que tu as tués renaissent comme moi. Et il montra le ciel. Pourquoi tuer ? Écoute… je viens de Java ; je vais à l’autre bout du monde… dans un pays de neige éternelle… Là ou ici, sur une terre de feu ou sur une terre glacée, ce sera toujours moi ! Ainsi de l’âme de ceux qui tombent sous ton lacet, en ce monde ou là-haut… Dans cette enveloppe ou dans une autre… L’âme sera toujours une âme… tu ne peux l’atteindre… Pourquoi tuer ?… » Et secouant tristement la tête… il a passé… marchant toujours lentement… lentement… le front incliné… Il a gravi ainsi la colline de la pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger ; au moment où le soleil se couchait, il s’est arrêté au sommet, sa grande taille s’est dessinée sur le ciel, et il a disparu. Oh ! c’était lui !… ajouta l’Indien en frissonnant, après un long silence. C’était lui !…

 

Jamais le récit de l’Indien n’avait varié ; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette mystérieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par ébranler leur incrédulité, ou plutôt par leur faire chercher une cause naturelle à cet événement surhumain en apparence.

 

– Il se peut, dit Faringhea après un moment de réflexion, que le nœud qui serrait le cou du voyageur ait été arrêté, qu’il lui soit resté un souffle de vie : l’air aura pénétré à travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la vie.

 

– Non, non, dit l’Indien en secouant la tête. Cet homme n’est pas de notre race…

 

– Explique-toi.

 

– Maintenant je sais…

 

– Tu sais ?

 

– Écoutez, dit l’Indien d’une voix solennelle :

 

– Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifiées depuis le commencement des siècles n’est rien auprès de l’immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageur laisse derrière lui dans sa marche homicide.

 

– Lui… s’écrièrent le nègre et Faringhea.

 

– Lui ! répéta l’Indien avec un accent de conviction dont ses compagnons furent frappés. Écoutez encore et tremblez. Lorsque j’ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay… il venait de Java, et il allait vers le Nord… m’a-t-il dit. Le lendemain Bombay était ravagé par le choléra… et quelque temps après on apprenait que ce fléau avait d’abord éclaté ici… à Java…

 

– C’est vrai, dit le nègre.

 

– Écoutez encore, reprit l’Indien, « Je m’en vais vers le Nord… vers un pays de neige éternelle, » m’avait dit le voyageur… Le choléra… s’en est allé, lui aussi, vers le Nord… il a passé par Mascate, Ispahan, Tauris… Tiflis, et a gagné la Sibérie.

 

– C’est vrai… dit Faringhea, devenu pensif.

 

– Et le choléra, reprit l’Indien, ne faisait que cinq à six lieues par jour… la marche d’un homme… Il ne paraissait jamais en deux endroits à la fois… mais il s’avançait lentement, également… toujours la marche d’un homme.

 

À cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l’Indien se regardèrent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le nègre, effrayé, dit à l’Indien :

 

– Et tu crois que cet homme…

 

– Je crois que cet homme que nous avons tué, rendu à la vie par quelque divinité infernale… a été chargé par elle de porter sur la terre ce terrible fléau… et de répandre partout sur ses pas la mort… lui qui ne peut mourir… Souvenez-vous, ajouta l’Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous… ce terrible voyageur a passé par Bombay, le choléra a dévasté Bombay ; ce voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord…

 

Ce disant, l’Indien retomba dans une rêverie profonde. Le nègre et Faringhea étaient saisis d’un sombre étonnement.

 

L’Indien disait vrai, quant à la marche mystérieuse (jusqu’ici encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n’a jamais fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n’apparaissant jamais simultanément en deux endroits.

 

Rien de plus étrange, en effet, que de suivre sur les cartes dressées à cette époque l’allure lente, progressive, de ce fléau voyageur, qui offre à l’œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d’un homme, passant ici plutôt que par là… choisissant des provinces dans un pays… des villes dans les provinces… un quartier dans une ville… une rue dans un quartier… une maison dans une rue… ayant même ses lieux de séjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse et terrible.

 

Les paroles de l’Indien, en faisant ressortir ces effrayantes bizarreries, devaient donc vivement impressionner le nègre et Faringhea, natures farouches, amenées par d’effroyables doctrines à la monomanie du meurtre.

 

Oui… car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l’Inde des sectaires de cette abominable communauté, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, sans passion… tuaient pour tuer… pour la volupté du meurtre… pour substituer la mort à la vie… pour faire d’un vivant un cadavre… ainsi qu’ils l’ont dit dans un de leurs interrogatoires…

 

La pensée s’abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux phénomènes… Par quelle incroyable succession d’événements des hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort ?…

 

Sans nul doute, une telle religion ne peut florir que dans des contrées vouées comme l’Inde au plus atroce esclavage, à la plus impitoyable exploitation de l’homme par l’homme…

 

Une telle religion… n’est-ce pas la haine de l’humanité exaspérée jusqu’à sa dernière puissance par l’oppression ? Peut-être encore cette secte homicide, dont l’origine se perd dans la nuit des âges, s’est-elle perpétuée dans ces régions comme la seule protestation possible de l’esclavage contre le despotisme. Peut-être enfin Dieu, dans ses vues impénétrables, a-t-il créé là des Phansegars comme il y a créé des tigres et des serpents… Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c’est le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les isole des autres hommes ; car ils ont des lois à eux, des coutumes à eux ; ils se dévouent, se soutiennent, s’aident entre eux ; mais pour eux, il n’y a ni pays ni famille… ils ne relèvent que d’un sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ils obéissent avec une soumission aveugle, et au nom duquel ils se répandent partout, afin de faire des cadavres, pour employer une de leurs sauvages expressions…

 

* * * *

 

Pendant quelques moments, les trois Étrangleurs avaient gardé un profond silence.

 

Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines ; les étoiles scintillaient au ciel ; de temps à autre, une faible brise faisait bruire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers et des palmiers.

 

Le piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée, s’élevait à gauche du portique, reposait sur de larges dalles, à moitié cachées sous les broussailles.

 

Tout à coup une de ces dalles parut s’abîmer. De l’excavation qui se forma sans bruit, un homme, vêtu d’un uniforme, sortit à mi-corps, regarda attentivement autour de lui… et prêta l’oreille.

 

Voyant la lueur de la lampe qui éclairait l’intérieur de la masure trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et bientôt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes précautions, les dernières marches de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines.

 

Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetèrent sur les parties du sol éclairées par la lune, puis ils disparurent derrière des pans de murs dégradés.

 

Au moment où la dalle épaisse reprit sa place et son niveau, on aurait pu voir la tête de plusieurs autres soldats embusqués dans cette excavation.

 

Le métis, l’Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure ne s’étaient aperçus de rien.

 

VI. L’embuscade.

Le métis Faringhea, voulant sans doute échapper aux sinistres pensées que les paroles de l’Indien sur la marche mystérieuse du choléra avaient éveillées en lui, changea brusquement d’entretien. Son œil brilla d’un feu sombre, sa physionomie prit une expression d’exaltation farouche, et il s’écria :

 

– Bohwanie veillera sur nous, intrépides chasseurs d’hommes ! Frères, courage… courage… le monde est grand… notre proie est partout… Les Anglais nous forcent de quitter l’Inde, nous les trois chefs de la bonne œuvre ; qu’importe ! nous y laissons nos frères, aussi cachés, aussi nombreux que les scorpions noirs qui ne révèlent leur présence que par une piqûre mortelle ; l’exil agrandit nos domaines… Frère, à toi l’Amérique, dit-il à l’Indien d’un air inspiré. – Frère, à toi l’Afrique, dit-il au nègre. – Frères, à moi l’Europe !… Partout où il y a des hommes, il y a des bourreaux et des victimes… Partout où il y a des victimes, il y a des cœurs gonflés de haine ; c’est à nous d’enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance ! C’est à nous, à force de ruses, à force de séductions, d’attirer parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zèle, le courage et l’audace peuvent nous être utiles. Entre nous et pour nous, rivalisons de dévouement, d’abnégation ; prêtons-nous force, aide et appui ! Que tous ceux qui ne sont pas avec nous soient notre proie ; isolons-nous au milieu de tous, contre tous, malgré tous. Pour nous, qu’il n’y ait ni patrie ni famille. Notre famille, ce sont nos frères ; notre pays… c’est le monde.

 

Cette sorte d’éloquence sauvage impressionna vivement le nègre et l’Indien, qui subissaient ordinairement l’influence de Faringhea, dont l’intelligence était très supérieure à la leur, quoiqu’ils fussent eux-mêmes deux des chefs les plus éminents de cette sanglante association.

 

– Oui, tu as raison, frère ! s’écria l’Indien partageant l’exaltation de Faringhea, à nous le monde… Ici même, à Java, laissons une trace de notre passage… Avant notre départ, fondons la bonne œuvre dans cette île… elle y grandira vite, car ici la misère est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les Anglais… Frère, j’ai vu dans les rivières marécageuses de cette île, toujours mortelles à ceux qui les cultivent, des hommes que le besoin forçait à ce travail homicide ; ils étaient livides comme des cadavres ; quelques-uns, exténués par la maladie, par la fatigue et par la faim, sont tombés pour ne plus se relever… Frère, la bonne œuvre grandira dans ce pays.

 

– L’autre soir, dit le métis, j’étais sur le bord du lac, derrière un rocher ; une jeune femme est venue, quelques lambeaux de couverture entouraient à peine son corps maigre et brûlé par le soleil ; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu’elle serrait en pleurant contre son sein tari. Elle a embrassé trois fois cet enfant en disant : « Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme ton père ! » et elle l’a jeté à l’eau, il a poussé un cri en disparaissant… À ce cri, les caïmans cachés dans les roseaux ont joyeusement sauté dans le lac… Frères, ici les mères tuent leurs enfants par pitié, la bonne œuvre grandira dans ce pays.

 

– Ce matin, dit le nègre, pendant qu’on déchirait un de ses esclaves noirs à coups de fouet, un vieux petit bonhomme, négociant à Batavia, est sorti de sa maison des champs pour regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une indolence blasée, les tristes caresses de deux des jeunes filles dont il peuple son harem, en les achetant à leurs familles, trop pauvres pour les nourrir. Le palanquin où se tenaient ce petit vieillard et ces jeunes filles était porté par douze hommes jeunes et robustes. Frères, il y a ici des mères qui, par misère, vendent leurs filles, des esclaves que l’on fouette, des hommes qui portent d’autres hommes comme des bêtes de somme… la bonne œuvre grandira dans ce pays.

 

– Dans ce pays… et dans tout pays d’oppression, de misère, de corruption et d’esclavage.

 

– Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l’a conseillé Mahal le contrebandier, dit l’Indien ; notre voyage à Java aurait un double profit ; car, avant de partir, nous compterions parmi les nôtres ce jeune homme entreprenant et hardi, qui a tant de motifs de haïr les hommes.

 

– Il va venir… envenimons encore ses ressentiments.

 

– Rappelons-lui la mort de son père.

 

– Le massacre des siens…

 

– Sa captivité.

 

– Que la haine enflamme son cœur, et il est à nous…

 

Le nègre, qui était resté quelque temps pensif, dit tout à coup :

 

– Frères… Si Mahal le contrebandier nous trompait ?

 

– Lui ! s’écria l’Indien presque avec indignation ; il nous a donné asile sur son bateau côtier, il a assuré notre fuite du continent ; il doit nous embarquer ici à bord de la goélette qu’il va commander, et nous mener à Bombay, où nous trouverons des bâtiments pour l’Afrique, l’Europe et l’Amérique.

 

– Quel intérêt aurait Mahal à nous trahir ? dit Faringhea. Rien ne le mettrait à l’abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le sait.

 

– Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il amènerait Djalma à se rendre ici ce soir parmi nous ? et une fois parmi nous… il faudra qu’il soit des nôtres…

 

– N’est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit : « Ordonnez au Malais de se rendre dans l’ajoupa de Djalma… de le surprendre pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait, de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie ; Djalma jugera ainsi de la résolution, de l’adresse, de la soumission de nos frères, et il comprendra ce que l’on doit espérer ou craindre de tels hommes… Par admiration ou par terreur, il faudra donc, qu’il soit des nôtres !

 

– Et s’il refuse d’être à nous, malgré les raisons qu’il a de haïr les hommes ?

 

– Alors… Bohwanie décidera de son sort, dit Faringhea d’un air sombre. J’ai mon projet…

 

– Mais le Malais réussira-t-il à surprendre Djalma pendant son sommeil ! dit le nègre.

 

– Il n’est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l’audace d’aller surprendre dans son repaire une panthère noire qui allaitait !… il a tué la mère et a enlevé la petite femelle, qu’il a plus tard vendue à un capitaine de navire européen.

 

– Le Malais a réussi ! s’écria l’Indien en prêtant l’oreille à un cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et des bois.

 

– Oui, c’est le cri du vautour emportant sa proie, dit le nègre en écoutant à son tour, c’est le signal par lequel nos frères annoncent aussi qu’ils ont saisi leur proie.

 

Peu de temps après, le Malais paraissait à la porte de la hutte. Il était drapé dans une grande pièce de coton rayée de couleurs tranchantes.

 

– Eh bien ! dit le nègre avec inquiétude, as-tu réussi !

 

– Djalma portera toute sa vie le signe de la bonne œuvre, dit le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu’à lui… j’ai dû offrir à Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage ; j’ai laissé le corps sous des broussailles près de l’ajoupa. Mais Djalma… porte notre signe. Mahal le contrebandier l’a su le premier.

 

– Et Djalma ne s’est pas réveillé !… dit l’Indien, confondu de l’adresse du Malais.

 

– S’il s’était réveillé, répondit celui-ci avec calme, j’étais mort… puisque je devais épargner sa vie.

 

– Parce que sa vie peut nous être plus utile que sa mort, reprit le métis.

 

Puis, s’adressant au Malais :

 

– Frère, en risquant ta vie pour la bonne œuvre, tu as fait aujourd’hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons demain… Aujourd’hui tu obéis, un autre jour tu commanderas.

 

– Nous appartenons tous à Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il encore faire !… je suis prêt.

 

En parlant ainsi le Malais faisait face à la porte de la masure ; tout à coup il dit à voix basse :

 

– Voici Djalma ; il approche de la porte de la cabane : Mahal ne nous a pas trompés.

 

– Qu’il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte ; tâchez de le convaincre… s’il résiste… j’ai mon projet…

 

À peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma arrivait à la porte de la masure.

 

À la vue de ces trois personnages à la physionomie sinistre, Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient à la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays où il n’y a pas d’auberges, les voyageurs passent les nuits sous la tente ou dans les ruines qu’ils rencontrent, il fit un pas vers eux. Lorsque son premier étonnement fut passé, reconnaissant au teint bronzé de l’un de ces hommes, et à son costume, qu’il était Indien, il lui dit en langue hindoue :

 

– Je croyais trouver ici un Européen… un Français…

 

– Ce Français n’est pas encore venu, répondit l’Indien, mais il ne tardera pas.

 

Devinant à la question de Djalma le moyen dont s’était servi Mahal pour l’attirer dans ce piège, l’Indien espérait gagner du temps en prolongeant cette erreur.

 

– Tu connais… ce Français ? demanda Djalma au Phansegar.

 

– Il nous a donné rendez-vous ici… comme à toi, reprit l’Indien.

 

– Et pour quoi faire ? dit Djalma de plus en plus étonné.

 

– À son arrivée… tu le sauras…

 

– C’est le général Simon qui vous a dit de vous trouver ici ?

 

– C’est le général Simon, répondit l’Indien.

 

Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en vain à s’expliquer cette mystérieuse aventure.

 

– Et qui êtes-vous ? demanda-t-il à l’Indien d’un air soupçonneux ; car le morne silence des deux compagnons du Phansegar, qui se regardaient fixement, commençait à lui donner quelques soupçons.

 

– Qui nous sommes ? reprit l’Indien, nous sommes à toi… si tu veux être à nous.

 

– Je n’ai pas besoin de vous… vous n’avez pas besoin de moi…

 

– Qui sait ?

 

– Moi… je le sais…

 

– Tu te trompes… les Anglais ont tué ton père… il était roi… on t’a fait captif… on t’a proscrit… tu ne possèdes plus rien…

 

À ce souvenir cruel les traits de Djalma s’assombrirent ; il tressaillit, un sourire amer contracta ses lèvres.

 

Le Phansegar continua :

 

– Ton père était juste, brave… aimé de ses sujets… on l’appelait le Père du Généreux, et il était bien nommé… Laisseras-tu sa mort sans vengeance ? La haine qui te ronge le cœur sera-t-elle stérile ?

 

– Mon père est mort les armes à la main… J’ai vengé sa mort sur les Anglais que j’ai tués à la guerre… Celui qui pour moi a remplacé mon père… et a aussi combattu pour lui m’a dit qu’il serait maintenant insensé à moi de vouloir lutter contre les Anglais pour reconquérir mon territoire. Quand ils m’ont mis en liberté, j’ai juré de ne jamais remettre les pieds dans l’Inde… et je tiens les serments que je fais…

 

– Ceux qui t’ont dépouillé, ceux qui t’ont fait captif, ceux qui ont tué ton père… sont des hommes. Il est ailleurs des hommes sur qui tu peux te venger… que ta haine retombe sur eux !

 

– Pour parler ainsi des hommes… n’es-tu donc pas un homme ?

 

– Moi… et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des hommes… Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les hardis chasseurs aux bêtes féroces qu’ils traquent dans les bois… Veux-tu être comme nous… plus qu’un homme, veux-tu assouvir sûrement, largement, impunément, la haine qui te dévore le cœur… Après le mal que l’on t’a fait ?

 

– Tes paroles sont de plus en plus obscures… je n’ai pas de haine dans le cœur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de moi… je le combats… quand il en est indigne, je le méprise… ainsi je ne hais ni les braves… ni les lâches.

 

– Trahison ! s’écria tout à coup le nègre en indiquant la porte d’un geste rapide ; car Djalma et l’Indien s’en étaient peu à peu éloignés pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans un des angles de la cabane.

 

Au cri du nègre, Faringhea, que Djalma n’avait pas aperçu, écarta brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit comme un tigre, et fut d’un saut hors de la cabane. Voyant alors un cordon de soldats s’avancer avec précaution, il frappa l’un d’eux d’un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au milieu des ruines.

 

Ceci s’était passé si précipitamment, qu’au moment où Djalma se retourna pour savoir la cause du cri d’alarme du nègre, Faringhea venait de disparaître. Djalma et les trois étrangleurs furent aussitôt couchés en joue par plusieurs soldats rassemblés à la porte, pendant que d’autres s’élançaient à la poursuite de Faringhea.

 

Le nègre, le Malais et l’Indien, voyant l’impossibilité de résister, échangèrent rapidement quelques paroles, et tendirent la main aux cordes dont quelques soldats étaient munis.

 

Le capitaine hollandais qui commandait le détachement entra dans la cabane à ce moment.

 

– Et celui-ci ? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui achevaient de garrotter les trois Phansegars.

 

– Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous allons à lui.

 

Djalma restait pétrifié de surprise, ne comprenant rien à ce qui se passait autour de lui ; mais lorsqu’il vit le sergent et les deux soldats s’avancer avec des cordes pour le lier, il les repoussa avec une violente indignation et se précipita vers la porte où se tenait l’officier.

 

Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant d’impassibilité que ses compagnons, ne s’attendaient pas à cette résistance ; ils reculèrent de quelques pas, frappés malgré eux de l’air de noblesse et de dignité du fils de Kadja-Sing.

 

– Pourquoi voulez-vous me lier… comme ces hommes ? s’écria Djalma en s’adressant en indien à l’officier, qui comprenait cette langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises.

 

– Pourquoi on veut te lier… misérable ! parce que tu fais partie de cette bande d’assassins… Et vous, ajouta l’officier en s’adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui ?… Serrez… serrez les nœuds autour de ses poignets, en attendant qu’on lui en serre un autre autour du cou !

 

– Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignité calme et un sang-froid qui étonnèrent l’officier, je suis ici depuis un quart d’heure à peine… je ne connais pas ces personnes… je croyais trouver ici un Français.

 

– Tu n’es pas un Phansegar comme eux… et à qui prétends-tu faire croire ce mensonge

 

– Eux ! s’écria Djalma avec un mouvement et une expression d’horreur si naturelle, que d’un signe l’officier arrêta les soldats, qui s’avançaient de nouveau pour garrotter le fils de Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de meurtriers !… et vous m’accusez d’être leur complice !… Alors je suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les épaules avec un sourire de dédain.

 

– Il ne suffit pas de dire que vous êtes tranquille, reprit l’officier ; grâce aux révélations, on sait maintenant à quels signes mystérieux se reconnaissent les Phansegars.

 

– Je vous répète, monsieur, que j’ai l’horreur la plus grande pour ces meurtriers… que j’étais venu ici pour…

 

Le nègre, interrompant Djalma, dit à l’officier avec une joie farouche :

 

– Tu l’as dit, les fils de la bonne œuvre se reconnaissent par des signes qu’ils portent tatoués sur la chair… Notre heure est arrivée, nous donnerons notre cou à la corde… Assez souvent nous avons enroulé le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la bonne œuvre. Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme.

 

L’officier, interprétant mal les paroles du nègre, dit à Djalma :

 

– Il est évident que si, comme dit ce nègre, vous ne portez pas au bras ce signe mystérieux… et nous allons nous en assurer ; si vous expliquez d’une manière satisfaisante votre présence ici, dans deux heures vous pouvez être mis en liberté.

 

– Tu ne me comprends pas, dit le nègre à l’officier, le prince Djalma est des nôtres, car il porte sur le bras gauche le nom de Bohwanie…

 

– Oui, il est comme nous fils de la bonne œuvre, ajouta le Malais.

 

– Il est comme nous Phansegar, dit l’Indien.

 

Ces trois hommes, irrités de l’horreur que Djalma avait manifestée en apprenant qu’ils étaient Phansegars, mettaient un farouche orgueil à faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait à leur horrible association.

 

– Qu’avez-vous à répondre ? dit l’officier à Djalma.

 

Celui-ci haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié, releva de sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son bras nu.

 

– Quelle audace ! s’écria l’officier.

 

En effet, un peu au-dessous de la saignée, sur la partie interne de l’avant-bras, on voyait écrit d’un rouge vif le nom de Bohwanie, en caractères hindous. L’officier courut au Malais, découvrit son bras ; il vit le nom, les mêmes signes : non content encore, il s’assura que le nègre et l’Indien les portaient aussi.

 

– Misérable ! s’écria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu inspires plus d’horreur encore que tes complices. Garrottez-le comme un lâche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre.

 

Stupéfait, épouvanté, Djalma, depuis quelques moments les yeux fixés devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement ; sa pensée s’abîmait devant ce fait incompréhensible.

 

– Oserais-tu nier ce signe ? lui dit l’officier avec indignation.

 

– Je ne puis nier… ce que je vois… ce qui est… dit Djalma avec accablement.

 

– Il est heureux… que tu avoues enfin, misérable, reprit l’officier. Et vous, soldats… veillez sur lui… et sur ses complices… vous en répondez.

 

Se croyant le jouet d’un songe étrange, Djalma ne fit aucune résistance, se laissa machinalement garrotter et emmener. L’officier espérait, avec une partie de ses soldats, découvrir Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent vaines ; et au bout d’une heure il partit pour Batavia, où l’escorte des prisonniers l’avait devancé.

 

* * * *

 

Quelques heures après ces événements, M. Josué Van Daël terminait ainsi le long mémoire adressé à M. Rodin, à Paris :

 

« …Les circonstances étaient telles que je ne pouvais agir autrement ; somme toute, c’est un petit mal pour un grand bien. Trois meurtriers sont livrés à la justice, et l’arrestation temporaire de Djalma ne servira qu’à faire briller son innocence d’un plus pur éclat.

 

« Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince. Puisque c’est grâce à moi, ai-je dit, que ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de l’autorité, que l’on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre plus évidente que le jour la non-culpabilité du prince Djalma, déjà si intéressant par ses malheurs et par ses nobles qualités. Certes, ai-je ajouté, lorsque hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l’on trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de Tchandi, j’étais loin de m’attendre à ce qu’on confondrait avec eux le fils adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j’ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc à tout prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement sûr qu’il n’est pas coupable, que dans son intérêt je ne demande aucune grâce, il aura assez de courage et de dignité pour attendre patiemment en prison le jour de la justice.

 

« Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je n’avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n’est plus convaincu que moi de l’innocence de Djalma.

 

« Le gouverneur m’a répondu, comme je m’y attendais, que moralement il était aussi certain que moi de l’innocence du jeune prince, qu’il aurait pour lui les plus grands égards ; mais qu’il fallait que la justice eût son cours, parce que c’était le seul moyen de démontrer la fausseté de l’accusation et de découvrir par quelle incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué sur le bras de Djalma… Mahal le contrebandier, qui seul pourrait édifier la justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia pour se rendre à bord du Ruyter, qui le conduira en Égypte ; car il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal est bien la personne dont j’ai payé et arrêté le passage. En même temps, il portera à bord ce long mémoire ; car le Ruyter doit partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour l’Europe s’est faite hier soir. Mais j’ai voulu voir ce matin le gouverneur avant de fermer ces dépêches.

 

« Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois ; cette occasion du Ruyter perdue, il est matériellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février de l’an prochain.

 

« Vous le voyez… vous avez ordonné, j’ai aveuglément agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la fin qui les justifiera, car il s’agissait, m’avez-vous dit, d’un intérêt immense pour la Société. Entre vos mains j’ai été ce que nous devons être entre les mains de nos supérieurs… un instrument… puisque, à la plus grande gloire de Dieu, nos supérieurs font de nous, quant à la volonté, des cadavres[7].

 

Laissons donc nier notre accord et notre puissance : les temps nous semblent contraires, mais les événements changent seuls ; nous, nous ne changeons pas.

 

« Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frères, et pour reine Rome.

 

J. V. »

 

* * * *

 

À dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec cette dépêche cachetée, pour se rendre à bord du Ruyter. Une heure après, le corps de Mahal le contrebandier, étranglé à la mode des Phansegars, était caché dans les joncs sur le bord d’une grève déserte, où il était allé chercher sa barque pour rejoindre le Ruyter. Lorsque plus tard, après le départ de ce bâtiment, on retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josué fit en vain chercher sur lui la volumineuse dépêche dont il l’avait chargé. On ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au capitaine du Ruyter afin d’être reçu comme passager.

 

Enfin, les fouilles et les battues ordonnées et exécutées dans le pays pour y découvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on ne vit à Java le dangereux chef des Étrangleurs.

 

Quatrième partie
Le château de Cardoville


 

I. M. Rodin.

Trois mois se sont écoulés depuis que Djalma a été jeté en prison à Batavia, accusé d’appartenir à la secte meurtrière des Phansegars, ou Étrangleurs. La scène suivante se passe en France, au commencement de février 1832, au château de Cardoville, ancienne habitation féodale, située sur les hautes falaises de la côte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage où presque chaque année plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Manche si périlleuse.

 

De l’intérieur du château on entend gronder une violente tempête qui s’est élevée pendant la nuit ; souvent un bruit formidable, pareil à celui d’une décharge d’artillerie, tonne dans le lointain et est répété par les échos du rivage : c’est la mer qui se brise avec fureur sur les falaises que domine l’antique manoir… Il est environ sept heures du matin, le jour ne paraît pas encore à travers les fenêtres d’une grande chambre située au rez-de-chaussée du château ; dans cet appartement, éclairé par une lampe, une femme de soixante ans environ, d’une figure honnête et naïve, vêtue comme le sont les riches fermières de Picardie, est déjà occupée d’un travail de couture, malgré l’heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme, à peu près du même âge qu’elle, assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits sacs des échantillons de blé et d’avoine. La physionomie de cet homme à cheveux blancs est intelligente, ouverte ; elle annonce le bon sens et la droiture égayés par une pointe de malice rustique ; il porte un habit-veste de drap vert ; de grandes guêtres de chasse en cuir fauve cachent à demi son pantalon de velours noir. La terrible tempête qui se déchaîne au dehors semble rendre plus doux encore l’aspect de ce paisible tableau d’intérieur. Un excellent feu brille dans une grande cheminée de marbre blanc, et jette ses joyeuses clartés sur le parquet soigneusement ciré : rien de plus gai que l’aspect de la tenture et les rideaux d’ancienne toile perse à chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que le dessus des portes représentant des bergerades dans le goût de Watteau. Une pendule de biscuit de Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus, contournés et chantournés, complètent l’ameublement de cette chambre. Au dehors la tempête continuait de gronder ; quelquefois le vent s’engouffrait avec bruit dans la cheminée, ou ébranlait la fermeture des fenêtres. L’homme qui s’occupait de classer les échantillons de grains était M. Dupont, régisseur de la terre du château de Cardoville.

 

– Sainte Vierge ! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux ! Ce M. Rodin, dont l’intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier nous annonce l’arrivée pour ce matin, a bien mal choisi son jour.

 

– Le fait est que j’ai rarement entendu un ouragan pareil… Si M. Rodin n’a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd’hui se régaler de ce spectacle.

 

– Qu’est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami ?

 

– Ma foi ! je n’en sais rien ; l’intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d’avoir pour M. Rodin les plus grands égards, de lui obéir comme à mes maîtres. Ce sera à M. Rodin de s’expliquer et à moi d’exécuter ses ordres, puisqu’il vient de la part de Mme la princesse.

 

– À la rigueur, c’est de la part de Mlle Adrienne qu’il devrait venir… puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville, son père.

 

– Oui, mais la princesse est sa tante ; son intendant fait les affaires de Mlle Adrienne : que l’on vienne de sa part ou de celle de la princesse, c’est toujours la même chose.

 

– Peut-être M. Rodin a-t-il dessein d’acheter la terre… Pourtant cette grosse dame qui est venue de Paris exprès, il y a huit jours, pour voir le château, paraissait en avoir bien envie.

 

À ces mots, le régisseur se prit à rire d’un air narquois.

 

– Qu’est-ce que tu as donc à rire, Dupont ? lui demanda sa femme, très bonne créature, mais qui ne brillait ni par l’intelligence ni par la pénétration.

 

– Je ris, répondit Dupont, parce que je pense à la figure et à la tournure de cette grosse… de cette énorme femme ; que diable, quand on a cette mine-là, on ne s’appelle pas Mme de la Sainte-Colombe. Dieu de Dieu… quelle sainte et quelle colombe… elle est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu’elle s’en doute, je l’ai entendue dire à son domestique : « Allons donc, mon fiston… » Et elle s’appelle Sainte-Colombe !

 

– Que tu es singulier, Dupont ! on ne choisit pas son nom… Et puis ce n’est pas sa faute, à cette dame, si elle a de la barbe.

 

– Oui, mais c’est sa faute si elle s’appelle de la Sainte-Colombe ; tu t’imagines que c’est son vrai nom, toi ?… Ah ! ma pauvre Catherine, tu es bien de ton village…

 

– Et toi, mon pauvre Dupont, tu ne peux pas t’empêcher d’être toujours, par-ci, par-là, un peu mauvaise langue ; cette dame a l’air respectable… La première chose qu’elle a demandée en arrivant, ç’a été la chapelle du château dont on lui avait parlé… Elle a même dit qu’elle y ferait des embellissements… Et quand je lui ai appris qu’il n’y avait pas d’église dans ce petit pays, elle a paru très fâchée d’être privée de curé dans le village.

 

– Eh ! mon Dieu, oui, la première chose que font les parvenus, c’est de jouer à la dame de paroisse, à la grande dame.

 

– Mme de la Sainte-Colombe n’a pas besoin de faire la grande, puisqu’elle l’est.

 

– Elle ! une grande dame ?

 

– Mais oui. D’abord il n’y avait qu’à voir comme elle était bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux d’un évêque ; et puis, quand elle a ôté son chapeau, elle avait sur son tour de faux cheveux blonds une ferronnière en diamants, des boutons de boucles d’oreilles en diamants gros comme le pouce, des bagues en diamants à tous les doigts. Ce n’est pas certainement une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein jour.

 

– Bien, bien, tu t’y connais joliment…

 

– Ce n’est pas tout.

 

– Bon… Quoi encore ?

 

– Elle ne m’a parlé que de ducs, de marquis, de comtes, de messieurs très riches qui fréquentaient chez elle et qui étaient ses amis ; et puis, comme elle me demandait, en voyant ce petit pavillon du parc qui a été dans le temps à demi brûlé par les Prussiens, et que feu M. le comte n’a jamais fait rebâtir : « Qu’est-ce que c’est donc que ces ruines-là ? » je lui ai répondu : « Madame, c’est du temps des alliés que le pavillon a été incendié. – Ah ! ma chère… s’est-elle écriée, les alliés, ces bons alliés, ces chers alliés… C’est eux et la Restauration qui ont commencé ma fortune. » Alors, moi, vois-tu, Dupont, je me suis dit tout de suite : « Bien sûr, c’est une ancienne émigrée. »

 

– Mme de la Sainte-Colombe !… s’écria le régisseur en éclatant de rire… Ah ! ma pauvre femme ! ma pauvre femme !…

 

– Oh ! toi, parce que tu as été trois ans à Paris, tu te crois un devin…

 

– Catherine, brisons là : tu me ferais dire quelque sottise, et il y a des choses que d’honnêtes et excellentes créatures comme toi doivent toujours ignorer.

 

– Je ne sais pas ce que tu veux dire par là… mais tâche donc de ne pas être si mauvaise langue, car enfin, si Mme de la Sainte-Colombe achète la terre… tu seras bien content qu’elle te garde pour régisseur… n’est-ce pas ?

 

– Ça, c’est vrai… car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine ; voilà vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi… il serait dur à notre âge de chercher une autre condition que nous ne trouverions peut-être pas… Ah ! tout ce que je regrette, c’est que Mlle Adrienne ne garde pas la terre… car il paraît que c’est elle qui a voulu la vendre… et que Mme la princesse n’était pas de cet avis-là.

 

– Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir Mlle Adrienne, à son âge, si jeune, disposer elle-même de sa grande fortune ?

 

– Dame, c’est tout simple ; mademoiselle, n’ayant plus ni père ni mère, est maîtresse de son bien, sans compter qu’elle a une fameuse petite tête : te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le comte l’a amenée ici, un été ? Quel démon ! quelle malice, et puis quels yeux ! hein, comme ils pétillaient déjà !

 

– Le fait est que Mlle Adrienne avait alors dans le regard… une expression… enfin une expression bien extraordinaire pour son âge.

 

– Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonnée, elle doit être bien jolie à présent, malgré la couleur un peu hasardée de ses cheveux, car, entre nous… si elle était une petite bourgeoise au lieu d’être une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu’elle est rousse.

 

– Allons, encore des méchancetés !

 

– Contre Mlle Adrienne !… Le ciel m’en préserve !… car elle avait l’air de devoir être aussi bonne que jolie… Ce n’est pas pour lui faire tort que je dis qu’elle est rousse… au contraire : car je me rappelle que ses cheveux étaient si fins, si brillants, si dorés, qu’ils allaient si bien à son teint blanc comme la neige et à ses yeux noirs, qu’en vérité on ne les aurait pas voulus autrement ; aussi je suis sûr que maintenant cette couleur de cheveux, qui aurait nui à d’autres, rend la figure de Mlle Adrienne plus piquante encore : ça doit être une vraie mine de petit diable.

 

– Oh ! pour diable, il faut être juste, elle l’était bien… toujours à courir dans le parc, à faire endêver sa gouvernante, à grimper aux arbres… enfin, à faire les cent coups.

 

– Je t’accorde que Mlle Adrienne est un diable incarné ; mais que d’esprit, que de gentillesse, et surtout, quel cœur, hein !

 

– Ça, pour bonne elle l’était. Est-ce qu’une fois elle ne s’est pas avisée de donner son châle et sa robe de mérinos toute neuve à une petite pauvresse, tandis qu’elle-même revenait au château en jupon… et nu-bras…

 

– Tu vois, du cœur, toujours du cœur ; mais une tête… oh ! une tête !

 

– Oui, une bien mauvaise tête ; aussi ça devait mal finir, car il paraît qu’elle fait à Paris des choses… mais des choses…

 

– Quoi donc ?

 

– Ah ! mon ami, je n’ose pas…

 

– Mais voyons…

 

– Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d’embarras et de confusion qui prouvait combien tant d’énormités l’effrayaient, on dit que Mlle Adrienne ne met jamais le pied dans une église… qu’elle s’est logée toute seule dans un temple idolâtre, au bout du jardin de l’hôtel de sa tante… qu’elle se fait servir par des femmes masquées qui l’habillent en déesse, et qu’elle les égratigne toute la journée, parce qu’elle se grise… Sans compter que toutes les nuits elle joue d’un cor de chasse en or massif… ce qui fait, tu le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre tante, la princesse.

 

Ici le régisseur partit d’un éclat de rire qui interrompit sa femme.

 

– Ah çà ! dit-il, quand son accès d’hilarité fut passé, qui t’a fait ces beaux contes-là sur Mlle Adrienne !

 

– C’est la femme de René, qui était allée à Paris pour chercher un nourrisson ; elle a été à l’hôtel Saint-Dizier, pour voir Mme Grivois, sa marraine… Tu sais, la première femme de chambre de Mme la princesse… Eh bien ! c’est elle, Mme Grivois, qui lui a dit tout cela ; et assurément elle doit être bien informée, puisqu’elle est de la maison.

 

– Oui, encore une bonne pièce et une fine mouche que cette Grivois ! Autrefois, c’était la plus fière luronne, et maintenant elle fait, comme sa maîtresse, la sainte nitouche… la dévote ; car, tel maître, tel valet… La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-monté, elle allait joliment bien dans le temps… hein !… Il y a une quinzaine d’années, quelle gaillarde ! Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui était en garnison à Abbeville ?… Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et à qui les Bourbons avaient donné un régiment, à la Restauration ?

 

– Oui, oui, je m’en souviens ; mais tu es trop mauvaise langue.

 

– Ma foi, non ! je dis la vérité ; le colonel passait sa vie au château, et tout le monde disait qu’il était très bien avec la sainte princesse d’aujourd’hui… Ah ! c’était le bon temps alors. Tous les soirs, fête ou spectacle au château. Quel boute-en-train que ce colonel… comme il jouait bien la comédie… Je me rappelle…

 

Le régisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra précipitamment, en s’adressant à sa maîtresse :

 

– Madame… il y a là un bourgeois qui demande à parler à monsieur ; il arrive de Saint-Valery, dans la carriole du maître de poste… il dit qu’il s’appelle M. Rodin.

 

– M. Rodin ! dit le régisseur en se levant, fais entrer tout de suite.

 

* * * *

 

Un instant après, M. Rodin entra. Il était, selon sa coutume, plus que modestement vêtu ; il salua très humblement le régisseur et sa femme ; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.

 

La figure cadavéreuse de M. Rodin, ses lèvres presque invisibles, ses petits yeux de reptile à demi voilés par sa flasque paupière supérieure, ses vêtements presque sordides lui donnaient une physionomie très peu engageante ; pourtant cet homme, lorsqu’il le fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de bonhomie, tant de sincérité, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pénétrante, que peu à peu l’impression désagréable, répugnante, que son aspect inspirait d’abord s’effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide ; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien… L’honnête régisseur regardait cet homme avec surprise ; en songeant aux pressantes recommandations de l’intendant de la princesse de Saint-Dizier, il s’attendait à voir un tout autre personnage ; aussi, pouvant à peine dissimuler son étonnement, il lui avait dit :

 

– C’est bien à M. Rodin que j’ai l’honneur de parler ?

 

– Oui, monsieur… et voici une nouvelle lettre de l’intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier.

 

– Veuillez, je vous prie, monsieur, pendant que je vais lire cette lettre, vous approcher du feu… il fait un temps si mauvais ! dit le régisseur avec empressement ; pourrait-on vous offrir quelque chose ?

 

– Mille remerciements, mon cher monsieur… je repars dans une heure…

 

Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un regard interrogateur sur l’intérieur de cette chambre ; car, en homme habile, il tirait souvent des inductions très justes et très utiles de certaines apparences, qui souvent révèlent un goût, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractéristiques. Mais cette fois sa curiosité fut en défaut.

 

– Fort bien, monsieur, dit le régisseur après avoir lu. M. l’intendant me renouvelle la recommandation de me mettre absolument à vos ordres.

 

– Ils se bornent à peu de chose, et je ne vous dérangerai pas longtemps.

 

– Monsieur, c’est un honneur pour moi…

 

– Mon Dieu ! je sais combien vous devez être occupé, car en entrant dans ce château on est frappé de l’ordre, de la parfaite tenue qui y règnent ; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l’excellence de vos soins.

 

– Monsieur… certainement… vous me flattez.

 

– Vous flatter !… un pauvre vieux bonhomme comme moi ne pense guère à cela… Mais revenons à notre affaire. Il y a ici une chambre appelée la chambre verte ?

 

– Oui, monsieur, c’est la chambre qui servait de cabinet de travail à feu M. le duc de Cardoville.

 

– Vous aurez la bonté de m’y conduire.

 

– Monsieur, c’est malheureusement impossible… Après la mort de M. le comte et la levée des scellés, on a serré beaucoup de papiers dans un meuble de cette chambre, et les gens d’affaires ont emporté les clefs à Paris.

 

– Ces clefs, les voici, dit M. Rodin en montrant au régisseur une grande et une petite clef attachées ensemble.

 

– Ah ! monsieur… c’est différent… vous venez chercher les papiers !

 

– Oui… certains papiers… ainsi qu’une petite cassette de bois des îles, garnie de fermetures en argent… Connaissez-vous cela !

 

– Oui, monsieur… je l’ai vue souvent sur la table de travail de M. le comte… elle doit se trouver dans le grand meuble de laque dont vous avez la clef…

 

– Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre, d’après l’autorisation de Mme la princesse de Saint-Dizier…

 

– Oui, monsieur… Et Mme la princesse se porte bien ?

 

– Parfaitement… elle est toujours toute en Dieu.

 

– Et Mlle Adrienne ?…

 

– Hélas, mon cher monsieur !… dit M. Rodin en poussant un soupir contrit et douloureux.

 

– Ah ! mon Dieu… monsieur… est-ce qu’il serait arrivé malheur à cette bonne Mlle Adrienne ?

 

– Comment l’entendez-vous ?

 

– Est-ce qu’elle serait malade ?

 

– Non… non… elle est malheureusement aussi bien portante qu’elle est belle…

 

– Malheureusement !… dit le régisseur surpris.

 

– Hélas, oui ! car lorsque la beauté, la jeunesse et la santé se joignent à un désolant esprit de révolte et de perversité… à un caractère… qui n’a sûrement pas son pareil sur la terre… il vaudrait mieux être privé de ces dangereux avantages… qui deviennent autant de causes de perdition… Mais, je vous en conjure, mon cher monsieur, parlons d’autre chose… Ce sujet m’est trop pénible… dit M. Rodin d’une voix profondément émue, et il porta le bout de son petit doigt gauche dans le coin de son œil droit comme pour y sécher une larme naissante.

 

Le régisseur ne vit pas la larme, mais vit le mouvement, et il fut frappé de l’altération de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il d’un ton pénétré :

 

– Monsieur… pardonnez-moi mon indiscrétion… je ne savais pas…

 

– C’est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement involontaire… les larmes sont rares chez les vieillards… mais si vous aviez vu comme moi le désespoir de cette excellente princesse… qui n’a eu qu’un tort, celui d’avoir été trop bonne pour sa nièce… et d’avoir ainsi encouragé ses… Mais encore une fois, parlons d’autre chose, mon cher monsieur.

 

Après un moment de silence, M. Rodin parut se remettre de son émotion, il dit à Dupont :

 

– Voici, mon cher monsieur, quant à la chambre verte, une partie de ma mission accomplie ; il en reste une autre… Avant d’y arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-être oubliée… à savoir qu’il y a quinze ou seize ans M. le marquis d’Aigrigny, alors colonel de Hussards, en garnison à Abbeville… a passé quelque temps ici.

 

– Ah ! monsieur, quel bel officier ! j’en parlais encore tout à l’heure à ma femme ! C’était la joie du château ; et comme il jouait bien la comédie, surtout les mauvais sujets ; tenez, dans les deux Edmonds, il était à mourir de rire, dans le rôle du soldat qui est gris… et avec ça une voix charmante… il a chanté ici Joconde, monsieur, comme on ne le chanterait pas à Paris.

 

Rodin, après avoir complaisamment écouté le régisseur, lui dit :

 

– Vous savez sans doute qu’après un duel terrible qu’il avait eu avec un forcené bonapartiste, nommé le général Simon, M. le colonel marquis d’Aigrigny (dont à cette heure j’ai l’honneur d’être le secrétaire intime) a quitté le monde pour l’Église…

 

– Ah ! monsieur, est-ce possible ?… un si beau colonel !…

 

– Ce beau colonel, brave, riche, noble, fêté, a abandonné tant d’avantages pour endosser une pauvre robe noire ; et, malgré son nom, sa position, ses alliances, sa réputation de grand prédicateur, il est aujourd’hui ce qu’il était il y a quatorze ans… simple abbé… au lieu d’être archevêque ou cardinal, comme tant d’autres qui n’avaient ni son mérite ni ses vertus.

 

M. Rodin s’exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction ; les faits qu’il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont ne put s’empêcher de s’écrier :

 

– Mais, monsieur, c’est superbe cela !…

 

– Superbe… mon Dieu ! non, dit M. Rodin avec une inimitable expression de naïveté, c’est tout simple… quand on a le cœur de M. d’Aigrigny… Mais parmi ses qualités il a surtout celle de ne jamais oublier les braves gens, les gens de probité, d’honneur, de conscience… c’est-à-dire, mon bon monsieur Dupont, qu’il s’est souvenu de vous.

 

– Comment ! M. le marquis a daigné…

 

– Il y a trois jours j’ai reçu une lettre de lui, où il me parlait de vous.

 

– Il est donc à Paris ?

 

– Il y sera d’un moment à l’autre ; depuis environ trois mois il est parti pour l’Italie… il a, pendant ce voyage, appris une bien terrible nouvelle, la mort de Mme sa mère, qui avait été passer l’automne dans une des terres de Mme la princesse de Saint-Dizier.

 

– Ah ! mon Dieu… j’ignorais…

 

– Oui, ça été un cruel chagrin pour lui ; mais il faut savoir se résigner aux volontés de la Providence.

 

– Et à propos de quoi M. le marquis me faisait-il l’honneur de vous parler de moi ?

 

– Je vais vous le dire… D’abord, il faut que vous sachiez que ce château est vendu… Le contrat a été signé la veille de mon départ de Paris…

 

– Ah ! monsieur, vous renouvelez toutes mes inquiétudes...

 

– En quoi ?

 

– Je crains que les nouveaux propriétaires ne me gardent pas comme régisseur.

 

– Voyez un peu quel heureux hasard ! c’est justement à propos de cette place que je veux vous entretenir.

 

– Il serait possible ?

 

– Certainement. Sachant l’intérêt que M. le marquis vous porte, je désirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous puissiez conserver cette place ; je ferai tout mon possible pour vous servir, si…

 

– Ah ! monsieur, s’écria Dupont en interrompant Rodin, que de reconnaissance ! c’est le ciel qui vous envoie…

 

– À votre tour vous me flattez, mon cher monsieur ; d’abord, je dois vous avouer que je suis obligé de mettre une condition… à mon appui.

 

– Oh ! qu’à cela ne tienne, monsieur, parlez… parlez.

 

– La personne qui doit venir habiter ce château est une vieille dame digne de vénération à tous égards ; Mme de la Sainte-Colombe, c’est le nom de cette respectable…

 

– Comment ! dit le régisseur en interrompant Rodin, monsieur… c’est cette dame-là qui a acheté le château ? Mme de la Sainte-Colombe ?…

 

– Vous la connaissez donc ?

 

– Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit jours… Ma femme soutient que c’est une grande dame… mais, entre nous, à certains mots que je lui ai entendu dire…

 

– Vous êtes rempli de pénétration, mon bon monsieur Dupont… Mme de la Sainte-Colombe n’est pas une grande dame… tant s’en faut ; je crois qu’elle était simplement marchande de modes sous les galeries de bois du Palais-Royal. Vous voyez que je vous parle à cœur ouvert.

 

– Et elle qui se vantait que des seigneurs français et étrangers fréquentaient sa maison dans ce temps-là !

 

– C’est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des chapeaux pour leurs femmes ; toujours est-il qu’après avoir amassé une grande fortune… et avoir été, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, indifférente… hélas ! plus qu’indifférente… au salut de son âme, de la Sainte-Colombe est, à cette heure, dans une voie excellente et méritoire. C’est ce qui la rend, ainsi que je vous le disais, digne de vénération à tous égards, car rien n’est plus respectable qu’un repentir sincère… et durable. Mais, pour que son salut se fasse d’une manière efficace, nous avons besoin de vous, mon cher monsieur Dupont.

 

– De moi, monsieur… et que puis-je ?…

 

– Vous pouvez beaucoup. Voici comment : il n’y a pas d’église dans ce hameau, qui se trouve à égale distance de deux paroisses ; Mme de la Sainte-Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s’informera nécessairement auprès de vous et de Mme Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays.

 

– Oh ! le renseignement ne sera pas long à donner… le curé de Danicourt est le meilleur des hommes.

 

– C’est justement ce qu’il ne faudrait pas dire à Mme de la Sainte-Colombe.

 

– Comment ?

 

– Il faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse M. le curé de Roiville, l’autre paroisse, afin de décider cette chère dame à lui confier son salut.

 

– Pourquoi à celui-là plutôt qu’à l’autre, monsieur !

 

– Pourquoi, je vais vous le dire ; si vous et Mme Dupont parvenez à amener Mme de la Sainte-Colombe à faire le choix que je désire, vous êtes certain d’être conservé ici comme régisseur… Je vous en donne ma parole d’honneur ; et ce que je promets, je le tiens.

 

– Je ne doute pas, monsieur, que vous n’ayez ce pouvoir, dit Dupont, convaincu par l’accent et par l’autorité des paroles de Rodin, mais je voudrais savoir…

 

– Un mot encore, dit Rodin en l’interrompant ; je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j’insiste sur la préférence que je vous prie d’appuyer. Je serais désolé que vous vissiez dans tout ceci l’ombre d’une intrigue. Il s’agit simplement d’une bonne action. Le curé de Roiville, pour qui je réclame votre appui, est un homme auquel M. l’abbé d’Aigrigny s’intéresse particulièrement. Quoique très pauvre, il soutient sa vieille mère. S’il était chargé du salut de Mme de la Sainte-Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre ; car il est plein d’onction et de patience… et puis, il est évident que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mère profiterait… Voilà le secret de cette grande machination. Lorsque j’ai su que cette dame était disposée à acheter cette terre voisine de la paroisse de notre protégé, je l’ai écrit à M. le marquis, il s’est souvenu de vous et il m’a écrit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne sera pas stérile. Car, je vous le répète, et je vous le prouverai, j’ai le pouvoir de vous faire conserver comme régisseur.

 

– Tenez, monsieur, reprit Dupont après un moment de réflexion, vous êtes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre franchise. Autant le curé de Danicourt est respectable et aimé dans le pays, autant celui de Roiville, que vous me priez de lui préférer… est redouté pour son intolérance… Et puis…

 

– Et puis ?…

 

– Et puis, enfin, on dit…dit…

 

– Voyons… que dit-on ?

 

– On dit que… c’est un jésuite.

 

À ces mots, M. Rodin partit d’un éclat de rire si franc, que le régisseur en resta stupéfait, car la figure de M. Rodin avait une singulière expression lorsqu’il riait…

 

– Un jésuite !!! répétait M. Rodin en redoublant d’hilarité, un jésuite… Ah çà, mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de bon sens, d’expérience et d’intelligence, allez-vous croire à ces sornettes ?… Un jésuite ! est-ce qu’il y a des jésuites ? dans ce temps-ci surtout… pouvez-vous croire à ces histoires de jacobins, à ces croquemitaines du vieux libéralisme ? Allons donc, je parie que vous aurez lu cela… dans le Constitutionnel !

 

– Pourtant, monsieur… on dit…

 

– Mon Dieu… on dit tant de choses… Mais des hommes sages, des hommes éclairés comme vous, ne s’inquiètent pas des on dit, ils s’occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire à personne, ils ne sacrifient pas à des niaiseries une bonne place qui assure leur existence jusqu’à la fin de leurs jours ; car, franchement, si vous ne parveniez pas à faire préférer mon protégé par Mme de la Sainte-Colombe, je vous déclare, à regret, que vous ne resteriez pas régisseur ici.

 

– Mais, monsieur, dit le pauvre Dupont, ce ne sera pas ma faute si cette dame, entendant vanter l’autre curé, le préfère à votre protégé.

 

– Oui ; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis longtemps le pays… des personnes dignes de toute confiance… et qu’elle verrait chaque jour… disaient à Mme de la Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protégé, et un mal affreux de l’autre desservant, elle préférerait mon protégé, et vous resteriez régisseur.

 

– Mais, monsieur… c’est de la calomnie… cela !… s’écria Dupont.

 

– Ah ! mon cher monsieur Dupont, dit M. Rodin d’un air affligé et d’un ton d’affectueux reproche ; comment pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil ? C’est une simple supposition que je fais. Vous désirez rester régisseur de cette terre, je vous en offre le moyen certain… c’est à vous de vous consulter et d’aviser.

 

– Mais, monsieur…

 

– Un mot encore… ou plutôt encore une condition. Celle-là est aussi importante que l’autre… On a vu malheureusement des ministres du Seigneur abuser de l’âge et de la faiblesse d’esprit de leurs pénitentes pour se faire indirectement avantager, eux… ou d’autres personnes ; je crois notre protégé incapable d’une telle bassesse. Cependant, pour mettre à couvert ma responsabilité, et surtout… la vôtre… puisque vous auriez contribué à faire agréer ma créature, je désire que deux fois par semaine vous m’écriviez dans les plus grands détails tout ce que vous aurez remarqué dans le caractère, les habitudes, les relations, les lectures mêmes de Mme de Sainte-Colombe ; car, voyez-vous, l’influence d’un directeur se révèle dans tout l’ensemble de la vie, et je désire être complètement édifié sur la conduite de mon protégé sans qu’il s’en doute… De sorte que si vous étiez frappé de quelque chose qui vous parût blâmable, j’en serais aussitôt instruit par votre correspondance hebdomadaire très détaillée.

 

– Mais, monsieur, c’est de l’espionnage !… s’écria le malheureux régisseur.

 

– Ah ! mon cher monsieur Dupont… pouvez-vous flétrir ainsi l’un des plus doux, des plus saints penchants de l’homme… la confiance… car je ne vous demande rien autre chose… que de m’écrire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres détails… À ces deux conditions, inséparables l’une de l’autre, vous restez régisseur… sinon j’aurais la douleur… le regret d’être forcé d’en faire donner un autre à Mme de Sainte-Colombe.

 

– Monsieur, je vous en conjure, dit Dupont avec émotion, soyez généreux sans condition… Moi et ma femme nous n’avons que cette place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre… Ne mettez pas une probité de quarante ans aux prises avec la peur et la misère, qui est si mauvaise conseillère.

 

– Mon cher monsieur Dupont, vous êtes un grand enfant, réfléchissez. Dans huit jours vous me rendrez réponse…

 

– Ah ! monsieur, par pitié !!!

 

Cet entretien fut interrompu par un bruit retentissant que répétèrent bientôt les échos des falaises.

 

À peine avait-il parlé que le même bruit se répéta encore avec plus de sonorité.

 

– Le canon !… s’écria Dupont en se levant ; c’est le canon, c’est sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un pilote.

 

– Mon ami, dit la femme du régisseur en entrant brusquement, de la terrasse on voit en mer un bateau à vapeur et un bâtiment à voiles presque entièrement démâté… les vagues les poussent à la côte ; le trois-mâts tire le canon de détresse… Il est perdu.

 

– Ah ! c’est terrible !… et ne pouvant rien, rien qu’assister à un naufrage, s’écria le régisseur en prenant son chapeau et se préparant à sortir.

 

– N’y a-t-il donc aucun secours à donner à ces bâtiments ? demanda M. Rodin.

 

– Du secours !… S’ils sont entraînés sur ces récifs… aucune puissance humaine ne pourra les sauver ; depuis l’équinoxe, deux navires se sont déjà perdus sur cette côte.

 

– Perdus… corps et biens ! Ah ! c’est affreux, dit M. Rodin.

 

– Par cette tempête, il reste malheureusement aux passagers peu de chances de salut ; il n’importe, dit le régisseur en s’adressant à sa femme ; je cours sur les falaises, avec les gens de la ferme, essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux : fais faire grand feu dans plusieurs chambres… prépare du linge, des vêtements, des cordiaux… Je n’ose espérer un sauvetage… mais enfin il faut tenter… Venez-vous avec moi, monsieur Rodin ?

 

– Je m’en ferais un devoir, si je pouvais être bon à quelque chose ; mais mon âge, ma faiblesse… me rendent de bien peu de secours, dit Rodin, qui ne se souciait nullement d’affronter la tempête. Madame votre femme voudra bien m’enseigner où est la chambre verte, j’y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai à l’instant pour Paris, car je suis très pressé.

 

– Soit, monsieur ; Catherine va vous conduire. Et toi, fais sonner la grosse cloche… dit le régisseur à sa servante ; que tous les gens de la ferme viennent me retrouver au pied des falaises avec des cordes et des leviers.

 

– Oui, mon ami ; mais ne t’expose pas.

 

– Embrasse-moi, ça me portera bonheur, dit le régisseur. Puis il sortit en courant et en disant :

 

– Vite… vite, à cette heure il ne reste peut-être pas une planche des navires !

 

– Ma chère madame, auriez-vous l’obligeance de me conduire à la chambre verte ? dit Rodin toujours impassible.

 

– Veuillez me suivre, monsieur, dit Catherine en essuyant ses larmes, car elle tremblait pour le sort de son mari, dont elle connaissait le courage.

 

II. La tempête.

La mer est affreuse… Des lames immenses, d’un vert sombre marbré d’écume blanche dessinent leurs ondulations, tour à tour hautes et profondes, sur une large bande de lumière rouge qui s’étend à l’horizon. Au-dessus s’entassaient de lourdes masses de nuages d’un noir bitumineux ; chassées par la violence du vent, quelques folles nuées d’un gris rougeâtre courent sur ce ciel lugubre. Le pâle soleil d’hiver, avant de disparaître au milieu des grands nuages derrière lesquels il monte lentement, jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente, dore çà et là les crêtes transparentes des vagues les plus élevées.

 

Une ceinture d’écume neigeuse bouillonne et tourbillonne à perte de vue sur les récifs dont cette côte âpre et dangereuse est hérissée. Au loin, à mi-côte d’un promontoire de roches, assez avancé dans la mer, s’élève le château de Cardoville ; un rayon de soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses toits d’ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel chargé de vapeurs. Un grand navire désemparé, ne naviguant plus que sous des lambeaux de voile fixés à des tronçons de mât, dérive vers la côte. Tantôt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantôt il plonge au fond de leurs abîmes.

 

Un éclair brille… il est suivi d’un bruit sourd à peine perceptible au milieu du fracas de la tempête. Ce coup de canon est le dernier signal de détresse de ce bâtiment, qui se perd et court malgré lui sur la côte. À ce moment, un bateau à vapeur, surmonté de son panache de noire fumée, venait de l’est et allait vers l’ouest ; faisant tous ses efforts pour se maintenir éloigné de la côte, il laissait les récifs à sa gauche. Le navire démâté devait, d’un instant à l’autre, passer à l’avant du bateau à vapeur, en courant sur les roches où le poussaient le vent et la marée.

 

Tout à coup un violent coup de mer coucha le bateau à vapeur sur le flanc : la vague énorme, furieuse, s’abattit sur le pont ; en une seconde la cheminée fut renversée, le tambour brisé, une des roues de la machine mise hors de service… une seconde lame, succédant à la première, prit encore le bâtiment par le travers, et augmenta tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientôt à la côte… dans la même direction que le trois-mâts. Mais celui-ci, quoique plus éloigné des récifs, offrant au vent et à la mer une plus grande surface que le bateau à vapeur, le gagnait de vitesse dans leur dérive commune, et il s’en rapprocha bientôt assez pour qu’il y eût à craindre un abordage entre les deux bâtiments… nouveau danger ajouté à toutes les horreurs d’un naufrage alors certain.

 

Le trois-mâts, navire anglais, nommé le Black-Eagle, venait d’Alexandrie, d’où il amenait des passagers qui, arrivés de l’Inde et de Java par la mer Rouge sur le bateau à vapeur le Ruyter, avaient quitté ce bâtiment pour traverser l’isthme de Suez. Le Black-Eagle, en sortant du détroit de Gibraltar, avait été relâcher aux Açores, d’où il arrivait alors… Il faisait voile pour Portsmouth lorsqu’il fut assailli par le vent du nord-ouest qui régnait alors dans la Manche.

 

Le bateau à vapeur, nommé le Guillaume-Tell, arrivait d’Allemagne, par l’Elbe ; après avoir passé à Hambourg, il se dirigeait vers le Havre.

 

Ces deux bâtiments, jouets de lames énormes, poussés par la tempête, entraînés par la marée, couraient sur les récifs avec une effrayante rapidité. Le pont de chaque navire offrait un spectacle terrible ; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d’une falaise à pic.

 

Le capitaine du Black-Eagle, debout à l’arrière, se tenant sur un débris de mâture, donnait dans cette extrémité terrible ses derniers ordres avec un courageux sang-froid. Les embarcations avaient été enlevées par les lames. Il ne fallait pas songer à mettre la chaloupe à flot ; la seule chance de salut, dans le cas où le navire ne se briserait pas tout d’abord en touchant le banc de roches, était d’établir, au moyen d’un câble porté sur les roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus dangereuses entre la terre et les débris d’un navire.

 

Le pont était couvert de passagers dont les cris et l’épouvante augmentaient encore la confusion générale. Les uns, frappés de stupeur, cramponnés aux râteliers des haubans, attendaient la mort avec une insensibilité stupide ; d’autres se tordaient les mains avec désespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des imprécations terribles.

 

Ici, des femmes priaient agenouillées ; d’autres cachaient leur figure dans leurs mains, comme pour ne pas voir les sinistres approches de la mort ; une jeune mère, pâle comme un spectre, tenant son enfant étroitement serré contre son sein, allait, suppliante, d’un matelot à l’autre, offrant à qui se chargerait de son fils une bourse pleine d’or et des bijoux qu’elle venait d’aller chercher.

 

Ces cris, ces frayeurs, ces larmes contrastaient avec la résignation sombre et taciturne des marins.

 

Reconnaissant l’imminence d’un danger aussi effrayant qu’inévitable, les uns, se dépouillant d’une partie de leurs vêtements, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour disputer leur vie à la fureur des vagues ; d’autres, renonçant à tout espoir, bravaient la mort avec une indifférence stoïque.

 

Çà et là des épisodes touchants ou terribles se dessinaient, si cela peut se dire, sur un fond de sombre et morne désespoir.

 

Un jeune homme de dix-huit à vingt ans environ, aux cheveux noirs et brillants, au teint cuivré, aux traits d’une régularité, d’une beauté parfaites, contemplait cette scène de désolation et de terreur avec ce calme triste, particulier à ceux qui ont souvent bravé de grands périls ; enveloppé d’un manteau, le dos appuyé aux bastingages, il arc-boutait ses pieds sur une des pièces de bois de la drome.

 

Tout à coup, la malheureuse mère, qui, son enfant dans ses bras, et de l’or dans sa main, s’était déjà en vain adressée à quelques matelots pour les supplier de sauver son fils, avisant le jeune homme au teint cuivré, se jeta à ses genoux et lui tendit son enfant avec un élan de désespoir inexprimable…

 

Le jeune homme le prit, secoua tristement la tête en montrant les vagues furieuses à cette femme éplorée… mais d’un geste expressif il sembla lui promettre d’essayer de le sauver…

 

Alors la jeune mère, dans une folle ivresse d’espoir, se mit à baigner de larmes les mains du jeune homme au teint cuivré.

 

Plus loin, un autre passager du Black-Eagle paraissait animé de la pitié la plus active. On lui eût donné vingt-cinq ans à peine. De longs cheveux blonds et bouclés flottaient autour de sa figure angélique. Il portait une soutane noire et un rabat blanc. S’attachant aux plus désespérés, allant de l’un à l’autre, il leur disait de pieuses paroles d’espérance ou de résignation ; à l’entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-là, dans un langage rempli d’onction, de tendresse et d’ineffable charité, on l’eût dit étranger ou indifférent aux périls qu’il partageait. Sur cette suave et belle figure, on lisait une intrépidité froide et sainte, un religieux détachement de toute pensée terrestre ; de temps à autre, il levait ses grands yeux bleus rayonnant de reconnaissance, d’amour et de sérénité, comme pour remercier Dieu de l’avoir mis à une de ces épreuves formidables où l’homme, rempli de cœur et de bravoure, peut se dévouer pour ses frères, et, sinon les sauver tous, du moins mourir avec eux en leur montrant le ciel… Enfin on eût dit un ange envoyé par le Créateur pour rendre moins cruels les coups d’une inexorable fatalité…

 

Opposition bizarre ! non loin de ce jeune homme beau comme un archange, on voyait un être qui ressemblait au démon du mal.

 

Hardiment monté sur le tronçon du mât de beaupré, où il se tenait à l’aide de quelques débris de cordages, cet homme dominait la scène terrible qui se passait sur le pont. Une joie sinistre, sauvage, éclatait sur son front jaune et mat, teinte particulière aux gens issus d’un blanc et d’une créole métisse ; il ne portait qu’une chemise et un caleçon de toile ; à son cou était suspendu par un cordon un rouleau de fer-blanc, pareil à celui dont se servent les soldats pour serrer leur congé.

 

Plus le danger augmentait, plus le trois-mâts menaçait d’être jeté sur les récifs ou d’aborder le bateau à vapeur, dont il approchait rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux bâtiments avant même qu’ils eussent échoué au milieu des roches), plus la joie infernale de ce passager se révélait par d’effrayants transports. Il semblait hâter avec une féroce impatience l’œuvre de destruction qui allait s’accomplir.

 

À le voir ainsi se repaître avidement de toutes les angoisses, de toutes les terreurs, de tous les désespoirs qui s’agitaient devant lui, on l’eût pris pour l’apôtre de l’une de ces divinités qui, dans les pays barbares, président au meurtre et au carnage.

 

Bientôt le Black-Eagle, poussé par le vent et par des vagues énormes, arriva si près du Guillaume-Tell, que de ce bâtiment l’on pouvait distinguer les passagers rassemblés sur le pont du bateau à vapeur, aussi presque désemparé. Ses passagers n’étaient plus qu’en petit nombre. Le coup de mer, en emportant le tambour et en brisant une des roues de la machine, avait aussi emporté presque tout le plat-bord du même côté ; les vagues, entrant à chaque instant par cette large brèche, balayaient le pont avec une violence irrésistible, et chaque fois enlevaient quelque victime.

 

Parmi les passagers, qui semblaient n’avoir échappé que pour être broyés contre les rochers ou écrasés sous le choc des deux navires, dont la rencontre devenait de plus en plus imminente, un groupe était surtout digne du plus tendre, du plus douloureux intérêt.

 

Réfugié à l’arrière, un grand vieillard au front chauve, à la moustache grise, avait enroulé autour de son corps un bout de cordage, et, ainsi solidement amarré le long de la muraille du navire, il enlaçait de ses bras et serrait avec force contre sa poitrine deux jeunes filles de quinze à seize ans, à demi enveloppées dans une pelisse de peau de renne… Un grand chien fauve, ruisselant d’eau et aboyant avec fureur contre les lames, était à leurs pieds.

 

Ces jeunes filles, entourées du bras du vieillard, se pressaient encore l’une contre l’autre ; mais, loin de s’égarer autour d’elles avec épouvante, leurs yeux se levaient vers le ciel, comme si, pleines d’une espérance ingénue, elles se fussent attendues à être sauvées par l’intervention d’une puissance surnaturelle.

 

Un épouvantable cri d’horreur, de désespoir, poussé à la fois par tous les passagers des deux navires, retentit tout à coup au-dessus du fracas de la tempête.

 

Au moment où, plongeant profondément entre deux lames, le bateau à vapeur offrait son travers à l’avant du trois-mâts, celui-ci, enlevé à une hauteur prodigieuse par une montagne d’eau, se trouva pour ainsi dire suspendu au-dessus du Guillaume-Tell pendant la seconde qui précéda le choc de ces deux bâtiments…

 

Il est de ces spectacles d’une horreur sublime… impossibles à rendre. Mais, durant ces catastrophes promptes comme la pensée, on surprend parfois des tableaux si rapides, que l’on croirait les avoir aperçus à la lueur d’un éclair.

 

Ainsi, lorsque le Black-Eagle, soulevé par les flots, allait s’abattre sur le Guillaume-Tell, le jeune homme à figure d’archange, aux cheveux blonds flottants, se tenait debout à l’avant du trois-mâts, prêt à se précipiter à la mer pour sauver quelque victime…

 

Tout à coup il aperçut à bord du bateau à vapeur, qu’il dominait de toute l’élévation d’une vague immense, il aperçut les deux jeunes filles étendant vers lui leurs bras suppliants… Elles semblaient le reconnaître et le contemplaient avec une sorte d’extase, d’adoration religieuse !

 

Pendant une seconde, malgré le fracas de la tempête, malgré l’approche du naufrage, les regards de ces trois êtres se rencontrèrent…

 

Les traits du jeune homme exprimèrent alors une commisération subite, profonde ; car les deux jeunes filles, les mains jointes, l’imploraient comme un sauveur attendu…

 

Le vieillard, renversé par la chute d’un bordage, gisait sur le pont.

 

Bientôt tout disparut. Une effrayante masse d’eau lança impétueusement le Black-Eagle sur le Guillaume-Tell au milieu d’un nuage d’écume bouillonnante.

 

À l’effroyable écrasement de ces deux masses de bois et de fer, qui, broyées l’une contre l’autre, sombrèrent aussitôt, se joignit seulement un grand cri… un cri d’agonie et de mort… un seul cri poussé par cent créatures humaines s’abîmant à la fois dans les flots…

 

Et puis l’on ne vit plus rien.

 

Quelques moments après, dans le creux ou sur la cime des vagues… on put apercevoir les débris des deux bâtiments ; et çà et là, les bras crispés, la figure livide et désespérée de quelques malheureux tâchant de gagner les récifs de la côte au risque d’y être écrasés sous le choc des lames qui s’y brisaient avec fureur.

 

III. Les naufragés.

Pendant que le régisseur était allé sur le bord de la mer pour porter secours à ceux des passagers qui auraient pu échapper à un naufrage inévitable, M. Rodin, conduit par Catherine à la chambre verte, y avait pris les objets qu’il devait rapporter à Paris.

 

Après deux heures passées dans cette chambre, fort indifférent au sauvetage qui préoccupait les habitants du château, Rodin revint dans la pièce occupée par le régisseur, pièce qui aboutissait à une longue galerie.

 

Lorsqu’il y entra, il n’y trouva personne ; il tenait sous son bras une petite cassette de bois des îles, garnie de fermoirs en argent noircis par les années. Sa redingote, à demi boutonnée, laissait voir la partie supérieure d’un grand portefeuille de maroquin rouge placé dans sa poche de côté. M. Rodin demeura pensif pendant quelques minutes ; l’entrée de Mme Dupont, qui s’occupait avec zèle de tous les préparatifs de secours, l’interrompit dans ses réflexions.

 

– Maintenant, dit Mme Dupont à une servante, faites du feu dans la pièce voisine, mettez là ce vin chaud : M. Dupont peut rentrer d’un moment à l’autre.

 

– Eh bien, ma chère madame, lui dit Rodin, espère-t-on sauver quelqu’un de ces malheureux ?

 

– Hélas ! monsieur… je l’ignore ; voilà près de deux heures que mon mari est parti… Je suis dans une inquiétude mortelle ; il est si courageux, si imprudent, une fois qu’il s’agit d’être utile…

 

– Courageux… jusqu’à l’imprudence, se dit Rodin avec impatience… Je n’aime pas cela.

 

– Enfin, reprit Catherine, je viens de faire mettre ici à côté du linge bien chaud… des cordiaux… Pourvu que cela, mon Dieu ! serve à quelque chose !

 

– Il faut toujours l’espérer, ma chère madame. J’ai bien regretté que mon âge, ma faiblesse, ne m’aient pas permis de me joindre à votre excellent mari… Je regrette aussi de ne pouvoir attendre pour savoir l’issue de ses efforts, et l’en féliciter s’ils sont heureux… car je suis malheureusement forcé de repartir… mes moments sont comptés. Je vous serai très obligé de faire atteler mon cabriolet.

 

– Oui, monsieur… j’y vais aller.

 

– Un mot… ma chère, ma bonne madame Dupont… vous êtes une femme de tête et d’excellent conseil… J’ai mis votre mari à même de garder, s’il le veut, la place de régisseur de cette terre.

 

– Il serait possible ! Que de reconnaissance ! Sans cette place, vieux comme nous sommes, nous ne saurions que devenir !

 

– J’ai seulement mis à cette promesse… deux conditions… des misères… il vous expliquera cela.

 

– Ah ! monsieur, vous êtes notre sauveur…

 

– Vous êtes trop bonne… Mais à deux petites conditions.

 

– Il y en aurait cent monsieur, que nous les accepterions. Jugez donc, monsieur… sans ressources… si nous n’avions pas cette place… sans ressources.

 

– Je compte donc sur vous ; dans l’intérêt de votre mari, tâchez de le décider.

 

– Madame… madame ! voilà monsieur qui arrive, dit une servante en accourant dans la chambre.

 

– Y a-t-il beaucoup de monde avec lui ?

 

– Non, madame… il est seul…

 

– Seul ? comment, seul ?

 

– Oui, madame.

 

Quelques moments après, M. Dupont entrait dans la salle. Ses habits ruisselaient d’eau ; pour maintenir son chapeau, malgré la tourmente, il l’avait fixé sur sa tête au moyen de sa cravate nouée en forme de mentonnière ; ses guêtres étaient couvertes d’une boue crayeuse.

 

– Enfin, mon ami, te voilà ! j’étais si inquiète ! s’écria sa femme en l’embrassant tendrement.

 

– Jusqu’à présent… trois de sauvés.

 

– Dieu soit loué ! mon cher monsieur Dupont, dit Rodin, au moins vos efforts n’auront pas été vains.

 

– Trois… seulement trois, mon Dieu ! dit Catherine.

 

– Je ne te parle que de ceux que j’ai vus… près de la petite anse aux Goélands. Il faut espérer que dans les autres endroits de la côte un peu accessibles il y a eu d’autres sauvetages.

 

– Tu as raison… car heureusement la côte n’est pas partout également mauvaise.

 

– Et où sont ces intéressants naufragés, mon cher monsieur ? demanda Rodin, qui ne pouvait s’empêcher de rester quelques instants de plus.

 

– Ils montent la falaise… soutenus par nos gens. Comme ils ne marchent guère vite, je suis accouru en avant pour rassurer ma femme et pour prendre quelques mesures nécessaires ; d’abord, il faut tout de suite préparer des vêtements de femme.

 

– Il y a donc une femme parmi les personnes sauvées ?

 

– Il y a deux jeunes filles… quinze ou seize ans, tout au plus… des enfants… et si jolies !

 

– Pauvres petites ! dit M. Rodin avec componction.

 

– Celui à qui elles doivent la vie est avec elles… Oh ! pour celui-là, on peut le dire, c’est un héros !…

 

– Un héros ?

 

– Oui. Figure-toi…

 

– Tu me diras cela tout à l’heure. Passe donc au moins cette robe de chambre, qui est bien sèche, car tu es trempé d’eau… bois un peu de ce vin chaud… tiens.

 

– Ce n’est pas de refus, car je suis gelé… Je te disais donc que celui qui avait sauvé ces jeunes filles était un héros… le courage qu’il a montré est au-dessus de ce qu’on peut imaginer… Nous partons d’ici avec les hommes de la ferme, nous descendons le petit sentier à pic, et nous arrivons enfin au pied de la falaise… à la petite anse des Goélands, heureusement un peu abritée des lames par cinq ou six énormes blocs de roches assez avancés dans la mer. Au fond de l’anse… qu’est-ce que nous trouvons ? les deux jeunes filles dont je te parle, évanouies, les pieds trempant dans l’eau, mais adossées à une roche, comme si elles eussent été placées là après avoir été retirées de la mer.

 

– Chers enfants… c’est à fendre le cœur, dit M. Rodin en portant, selon son habitude, le bout de son petit doigt gauche à l’angle de son œil droit pour y essuyer une larme qui s’y montrait rarement.

 

– Ce qui m’a frappé, c’est qu’elles se ressemblaient tellement, dit le régisseur, qu’il faut certainement l’habitude de les voir pour les reconnaître…

 

– Deux jumelles sans doute, dit Mme Dupont.

 

– L’une de ces pauvres jeunes filles, reprit le régisseur, tenait entre ses deux mains jointes une petite médaille en bronze, qui était suspendue à son cou par une chaînette de même métal.

 

M. Rodin se tenait ordinairement très voûté. À ces derniers mots du régisseur, il se redressa brusquement, une légère rougeur colora ses joues livides… pour tout autre, ces symptômes eussent paru assez insignifiants ; mais chez M. Rodin, habitué depuis longues années à contraindre, à dissimuler toutes ses émotions, ils annonçaient une profonde stupeur ; s’approchant du régisseur, il lui dit d’une voix légèrement altérée, mais de l’air le plus indifférent du monde :

 

– C’était sans doute une pieuse relique… Vous n’avez pas vu ce qu’il y avait sur cette médaille ?

 

– Non, monsieur… je n’y ai pas songé.

 

– Et ces deux jeunes filles se ressemblaient… beaucoup… dites-vous ?

 

– Oui, monsieur… à s’y méprendre… Probablement elles sont orphelines, car elles sont vêtues de deuil…

 

– Ah !… elles sont vêtues de deuil… dit M. Rodin avec un nouveau mouvement.

 

– Hélas ! si jeunes et orphelines ! reprit Mme Dupont en essuyant ses larmes.

 

– Comme elles étaient évanouies… nous les transportions plus loin, dans un endroit où le sable était bien sec… Pendant que nous nous occupions de ce soin, nous voyons paraître la tête d’un homme au-dessous d’une roche ; il essayait de la gravir en s’y cramponnant d’une main ; on court à lui, et bien heureusement encore ! car ses forces étaient à bout : il est tombé épuisé entre les mains de nos hommes. C’est de lui que je te disais : c’est un héros, car, non content d’avoir sauvé les deux jeunes filles avec un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une troisième personne, et il était retourné au milieu des rochers battus par la mer… mais ses forces étaient à bout, et, sans nos hommes, il aurait été bien certainement enlevé des roches auxquelles il se cramponnait.

 

– Tu as raison, c’est un fier courage…

 

M. Rodin, la tête baissée sur sa poitrine, semblait étranger à la conversation ; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la réflexion : les deux jeunes filles qu’on venait de sauver avaient quinze ans ; elles étaient vêtues de deuil ; elles se ressemblaient à s’y méprendre ; l’une portait au cou une médaille de bronze : il n’en pouvait plus douter, il s’agissait des filles du général Simon. Comment les deux sœurs étaient-elles au nombre des naufragés ? Comment étaient-elles sorties de la prison de Leipzig ? Comment n’en avait-il pas été instruit ? S’étaient-elles évadées ? Avaient-elles été mises en liberté ? Comment n’en avait-il pas été averti ? Ces pensées secondaires, qui se présentaient en foule à l’esprit de M. Rodin, s’effaçaient devant ce fait : « Les filles du général Simon étaient là. » Sa trame, laborieusement ourdie, était anéantie.

 

– Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit le régisseur en s’adressant à sa femme et sans remarquer la préoccupation de M. Rodin, tu t’attends peut-être, d’après cela, à voir un hercule ; et bien ! tu n’y est pas… c’est presque un enfant, tant il a l’air jeune, avec sa jolie figure douce et ses grands cheveux blonds… Enfin, je lui ai laissé un manteau, car il n’avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas de laine noirs aussi… ce qui m’a semblé singulier.

 

– C’est vrai, les marins ne sont guère habillés de la sorte.

 

– Du reste, quoique le navire où il était fût anglais, je crois que mon héros est Français, car il parle notre langue comme toi et moi… Ce qui m’a fait venir les larmes aux yeux, c’est quand les jeunes filles sont revenues à elles… En le voyant, elles se sont jetées à ses genoux ; elles avaient l’air de le regarder avec religion et de le remercier comme on prie Dieu… Puis après, elles ont jeté les yeux autour d’elles comme si elles avaient cherché quelqu’un ; elles se sont dit quelques mots, et ont éclaté en sanglots en se jetant dans les bras l’une de l’autre.

 

– Quel sinistre, mon Dieu ! combien de victimes il doit y avoir !

 

– Quand nous avons quitté les falaises, la mer avait déjà rejeté sept cadavres… des débris, des caisses… J’ai fait prévenir les douaniers garde-côtes… Ils resteront là toute la journée pour veiller ; et si, comme je l’espère, d’autres naufragés échappent, on les enverrait ici… Mais, écoute donc, on dirait un bruit de voix… Oui, ce sont nos naufragés.

 

Et le régisseur et sa femme coururent à la porte de la salle, qui s’ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquiétude courroucée l’arrivée des naufragés ; un tableau touchant s’offrit à sa vue.

 

Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement percée d’un côté de plusieurs fenêtres en ogive, trois personnes conduites par un paysan s’avançaient lentement. Ce groupe se composait de deux jeunes filles et de l’homme intrépide à qui elles devaient la vie… Rose et Blanche étaient à droite et à gauche de leur sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s’appuyait légèrement sur leurs bras. Quoiqu’il eût vingt-cinq ans accomplis, la figure juvénile de cet homme n’annonçait pas cet âge ; ses longs cheveux blond cendré, séparés au milieu de son front, tombaient lisses et humides sur le collet d’un ample manteau brun dont on l’avait couvert. Il serait difficile de rendre l’adorable bonté de cette pâle et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de Raphaël a produit de plus idéal ; car seul ce divin artiste aurait pu rendre la grâce mélancolique de ce visage enchanteur, la sérénité de son regard céleste, limpide et bleu comme celui d’un archange… ou d’un martyr monté au ciel. Oui, d’un martyr, car une sanglante auréole ceignait déjà cette tête charmante…

 

Chose douloureuse à voir… au-dessus de ses sourcils blonds, et rendus par le froid d’un coloris plus vif, une étroite cicatrice, qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front d’un cordon de pourpre ; chose plus triste encore, ses mains avaient été cruellement transpercées par un crucifiement ; ses pieds avaient subi la même mutilation… et s’il marchait avec tant de peine, c’est que ses blessures venaient de se rouvrir sur les rochers aigus où il avait couru pendant le sauvetage.

 

Ce jeune homme était Gabriel, prêtre attaché aux missions étrangères et fils adoptif de la femme de Dagobert. Gabriel était prêtre et martyr… car, de nos jours, il y a encore des martyrs… comme du temps où les Césars livraient les premiers chrétiens aux lions et aux tigres du Cirque ; car de nos jours, des enfants du peuple, c’est presque toujours chez lui que se recrutent les dévouements héroïques et désintéressés, des enfants du peuple, poussés par une vocation respectable, comme ce qui est courageux et sincère, s’en vont dans toutes les parties du monde tenter de propager leur foi, et braver la torture, la mort, avec une bienveillance ingénue. Combien d’eux, victimes de barbares, ont péri, obscurs et ignorés, au milieu des solitudes des deux mondes ! Et pour ces simples soldats de la croix, qui n’ont que leur croyance et que leur intrépidité, jamais au retour (et ils reviennent rarement), jamais de fructueuses et somptueuses dignités ecclésiastiques. Jamais la pourpre ou la mitre ne cachent leur front cicatrisé, leurs membres mutilés : comme le plus grand nombre des soldats du drapeau, ils meurent oubliés…[8]

 

Dans leur reconnaissance ingénue, les filles du général Simon, une fois revenues à elles après le naufrage, et se trouvant en état de gravir les rochers, n’avaient voulu laisser à personne le soin de soutenir la démarche chancelante de celui qui venait de les arracher à une mort certaine.

 

Les vêtements noirs de Rose et de Blanche ruisselaient d’eau ; leur figure, d’une grande pâleur, exprimait une douleur profonde ; des larmes récentes sillonnaient leurs joues ; les yeux mornes, baissés, tremblantes d’émotion et de froid, les orphelines songeaient avec désespoir qu’elles ne reverraient plus Dagobert, leur guide, leur ami… car c’était à lui que Gabriel avait tendu en vain une main secourable pour l’aider à gravir les rochers ; malheureusement les forces leur avaient manqué à tous deux… et le soldat s’était vu emporter par le retrait d’une lame.

 

La vue de Gabriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui s’était retiré à l’écart, afin de tout examiner ; mais cette surprise était si heureuse… il éprouva tant de joie de voir le missionnaire sauvé d’une mort certaine, que la cruelle impression qu’il avait ressentie à la vue des filles du général Simon s’adoucit un peu. (On n’a pas oublié qu’il fallait pour les projets de M. Rodin que Gabriel fût à Paris le 13 février.)

 

Le régisseur et sa femme, tendrement émus à l’aspect des orphelines, s’approchèrent d’elles avec empressement.

 

– Monsieur… monsieur… bonne nouvelle, s’écria un garçon de ferme en entrant. Encore deux naufragés de sauvés !

 

– Dieu soit loué ! Dieu soit béni ! dit le missionnaire.

 

– Où sont-ils ? demanda le régisseur en se dirigeant vers la porte.

 

– Il y en a un qui peut marcher… il me suit avec Justin, qui l’amène… L’autre a été blessé contre les rochers, on le transporte ici sur un brancard fait de branches d’arbres…

 

– Je cours le faire placer dans la salle basse, dit le régisseur en sortant ; toi, ma femme, occupe-toi de ces jeunes demoiselles.

 

– Et le naufragé qui peut marcher… où est-il ? demanda la femme du régisseur…

 

– Le voilà, dit le paysan en montrant quelqu’un qui s’avançait assez rapidement du fond de la galerie. Dès qu’il a su que les deux jeunes demoiselles que l’on a sauvées étaient ici, quoiqu’il soit vieux et blessé à la tête, il a fait de si grandes enjambées que c’est tout au plus si j’ai pu le devancer.

 

Le paysan avait à peine prononcé ces paroles, que Rose et Blanche, se levant par un mouvement spontané, s’étaient précipitées vers la porte. Elles y arrivèrent en même temps que Dagobert. Le soldat, incapable de prononcer une parole, tomba à genoux sur le seuil en tendant ses bras aux filles du général Simon, pendant que Rabat-Joie, courant à elles, leur léchait les mains. Mais l’émotion était trop violente pour Dagobert ; lorsqu’il eut serré entre ses bras les orphelines, sa tête se pencha en arrière, et il fut tombé à la renverse sans les soins des paysans. Malgré les observations de la femme du régisseur sur leur faiblesse et sur leur émotion, les deux jeunes filles voulurent accompagner Dagobert évanoui, que l’on transporta dans une chambre voisine.

 

À la vue du soldat, la figure de M. Rodin s’était violemment contractée, car jusqu’alors il avait cru à la mort du guide des filles du général Simon.

 

Le missionnaire, accablé de fatigue, s’appuyait sur une chaise et n’avait pas encore aperçu Rodin.

 

Un nouveau personnage, un homme au teint jaune et mat, entra dans cette chambre, accompagné d’un paysan qui lui indiqua Gabriel. L’homme au teint jaune, à qui on avait prêté une blouse et un pantalon de paysan, s’approcha du missionnaire, et lui dit en français, mais avec un accent étranger :

 

– Le prince Djalma vient d’être transporté tout à l’heure ici. Son premier mot a été pour vous appeler.

 

– Que dit cet homme ? s’écria Rodin en s’avançant vers Gabriel.

 

– Monsieur Rodin ! s’écria le missionnaire en reculant de surprise.

 

– Monsieur Rodin ! s’écria l’autre naufragé ; et, de ce moment, son œil ne quitta plus le correspondant de Josué.

 

– Vous ici, monsieur ! dit Gabriel en s’approchant de Rodin avec une déférence mêlée de crainte.

 

– Que vous a dit cet homme ? répéta Rodin d’une voix altérée. N’a-t-il pas prononcé le nom du prince Djalma ?

 

– Oui, monsieur ; le prince Djalma est un des passagers du vaisseau anglais qui venait d’Alexandrie et sur lequel nous avons naufragé… Ce navire avait relâché aux Açores, où je me trouvais ; le bâtiment qui m’amenait de Charlestown ayant été obligé de rester dans cette île à cause de grandes avaries, je me suis embarqué sur le Black-Eagle, où se trouvait le prince Djalma. Nous allions à Portsmouth ; de là, mon intention était de revenir en France.

 

Rodin ne songeait pas à interrompre Gabriel ; cette nouvelle secousse paralysait sa pensée. Enfin, comme un homme qui tente un dernier effort, quoiqu’il en sache d’avance la vanité, il ajouta :

 

– Et savez-vous quel est ce prince Djalma ?

 

– C’est un homme aussi bon que brave… le fils d’un roi dépouillé de son territoire par les Anglais. Puis, se tournant vers l’autre naufragé, le missionnaire lui dit avec intérêt :

 

– Comment va le prince ? Ses blessures sont-elles dangereuses ?

 

– Ce sont des contusions très violentes, mais qui ne seront pas mortelles, dit l’autre.

 

– Dieu soit loué ! dit le missionnaire en s’adressant à Rodin, voici, vous le voyez, encore un naufragé de sauvé.

 

– Tant mieux, répondit Rodin d’un ton impérieux et bref.

 

– Je vais aller auprès de lui, dit Gabriel avec soumission. Vous n’avez aucun ordre à me donner ?…

 

– Serez-vous en état de partir… dans deux ou trois heures, malgré vos fatigues ?

 

– S’il le faut… oui.

 

– Il le faut… vous partirez avec moi.

 

Gabriel s’inclina devant Rodin, qui tomba anéanti sur une chaise, pendant que le missionnaire sortait avec le paysan. L’homme au teint jaune était resté dans un coin de la chambre, inaperçu de Rodin. Cet homme était Faringhea, le métis, un des trois chefs des Étrangleurs, qui avait échappé aux poursuites des soldats dans les ruines de Tchandi ; après avoir tué Mahal le contrebandier, il lui avait volé les dépêches écrites par M. Josué Van Daël à Rodin, et la lettre grâce à laquelle le contrebandier devait être reçu comme passager à bord du Ruyter. Faringhea s’étant échappé de la cabane des ruines de Tchandi sans être vu de Djalma, celui-ci le retrouvant à bord après une évasion (que l’on expliquera plus tard), ignorant qu’il appartînt à la secte des Phansegars, l’avait traité pendant la traversée comme un compatriote.

 

Rodin, l’œil fixe, hagard, le teint livide de rage muette, rongeant ses ongles jusqu’au vif, n’apercevait pas le métis qui, après s’être silencieusement approché de lui, lui mit familièrement la main sur l’épaule et lui dit :

 

– Vous vous appelez Rodin ?

 

– Qu’est-ce ? demanda celui-ci en tressaillant et en redressant brusquement la tête.

 

– Vous vous appelez Rodin ? répéta Faringhea…

 

– Oui… que voulez-vous ?

 

– Vous demeurez rue du Milieu-des-Ursins, à Paris ?

 

– Oui… mais encore une fois, que voulez-vous ?

 

– Rien… maintenant… frère… plus tard… beaucoup.

 

Et Faringhea, s’éloignant à pas lents, laissa Rodin effrayé ; car cet homme qui ne tremblait devant rien, avait été frappé du sinistre regard et de la sombre physionomie de l’Étrangleur.

 

IV. Le départ pour Paris.

Le plus grand silence règne dans le château de Cardoville ; la tempête s’est peu à peu calmée, l’on n’entend plus au loin que le sourd ressac des vagues qui s’abattent pesamment sur la côte.

 

Dagobert et les orphelines ont été établis dans des chambres chaudes et confortables au premier étage du château.

 

Djalma, trop grièvement blessé pour être transporté à l’étage supérieur, est resté dans une salle basse. Au moment du naufrage, une mère éplorée lui avait remis son enfant entre les bras. En vain il voulut tenter d’arracher cet infortuné à une mort certaine ; ce dévouement a gêné ses mouvements et le jeune Indien a été presque brisé sur les roches. Faringhea, qui a su le convaincre de son affection, est resté auprès de lui à le veiller.

 

Gabriel, après avoir donné quelques consolations à Djalma, est remonté dans la chambre qui lui était destinée ; fidèle à la promesse qu’il a faite à Rodin d’être prêt à partir au bout de deux heures, il n’a pas voulu se coucher : ses habits séchés, il s’est endormi dans un grand fauteuil à haut dossier, placé devant une cheminée où brûle un ardent brasier.

 

Cet appartement est situé auprès de ceux qui sont occupés par Dagobert et par les deux sœurs.

 

Rabat-Joie, probablement sans aucune défiance dans un si honnête château, a quitté la porte de Rose et de Blanche pour venir se réchauffer et s’étendre devant le foyer au coin duquel le missionnaire est endormi. Rabat-Joie, son museau appuyé sur ses pattes allongées, jouit avec délices d’un parfait bien-être, après tant de traverses terrestres et maritimes ! Nous ne saurions affirmer qu’il pense habituellement beaucoup au pauvre vieux Jovial, à moins qu’on ne prenne pour une marque de souvenir de sa part son irrésistible besoin de mordre tous les chevaux blancs qu’il avait rencontrés depuis la mort de son vénérable compagnon, lui jusqu’alors le plus inoffensif des chiens à l’endroit des chevaux de toute robe.

 

Au bout de quelques instants, une des portes qui donnaient dans cette chambre s’ouvrit, et les deux sœurs entrèrent timidement. Depuis quelques instants éveillées, reposées et habillées, elles ressentaient encore de l’inquiétude au sujet de Dagobert : quoique la femme du régisseur, après les avoir conduites dans leur chambre, fût ensuite revenue leur apprendre que le médecin du village ne trouvait aucune gravité dans l’état et dans la blessure du soldat, néanmoins elles sortaient de chez elles, espérant s’informer de lui auprès de quelqu’un du château.

 

Le haut dossier de l’antique fauteuil où dormait Gabriel le cachait complètement ! mais les orphelines, voyant Rabat-Joie tranquillement couché au pied de ce fauteuil, crurent que Dagobert y sommeillait ; elles s’avancèrent donc vers ce siège sur la pointe du pied. À leur grand étonnement, elles virent Gabriel endormi. Interdites, elles s’arrêtèrent immobiles, n’osant ni reculer ni avancer, de peur de l’éveiller. Les longs cheveux blonds du missionnaire, n’étant plus mouillés, frisant naturellement autour de son cou et de ses épaules, la pâleur de son teint ressortait sur le pourpre foncé du damas qui recouvrait le dossier du fauteuil. Le beau visage de Gabriel exprimait alors une mélancolie amère, soit qu’il fût sous l’impression d’un songe pénible, soit qu’il eût l’habitude de cacher de douloureux ressentiments dont l’expression se révélait à son insu pendant son sommeil ; malgré cette apparence de tristesse navrante, ses traits conservaient leur caractère d’angélique douceur, d’un attrait inexprimable… car rien n’est plus touchant que la beauté qui souffre.

 

Les deux jeunes filles baissèrent les yeux, rougirent spontanément, et échangèrent un coup d’œil un peu inquiet en se montrant du regard le missionnaire endormi.

 

– Il dort, ma sœur, dit Rose à voix basse.

 

– Tant mieux… répondit Blanche aussi à voix basse en faisant à Rose un signe d’intelligence, nous pourrons le bien regarder…

 

– En venant de la mer ici avec lui, nous n’osions pas…

 

– Vois donc comme sa figure est douce !

 

– Il me semble que c’est bien lui que nous avons vu dans nos rêves…

 

– Disant qu’il nous protégerait.

 

– Et cette fois encore… il n’y a pas manqué.

 

– Mais, du moins, nous le voyons…

 

– Ce n’est pas comme dans la prison de Leipzig… pendant cette nuit si noire.

 

– Il nous a encore sauvées, cette fois.

 

– Sans lui… ce matin… nous périssions…

 

– Pourtant, ma sœur, dans nos rêves, il me semble que son visage était comme éclairé par une douce lumière.

 

– Oui… tu sais, il nous éblouissait presque.

 

– Et puis il n’avait pas l’air triste.

 

– C’est qu’alors, vois-tu, il venait du ciel, et maintenant il est sur terre…

 

– Ma sœur… est-ce qu’il avait alors autour du front cette cicatrice d’un rose vif ?

 

– Oh ! non, nous nous en serions bien aperçues.

 

– Et à ses mains… vois donc aussi ces cicatrices…

 

– Mais s’il a été blessé… ce n’est donc pas un archange ?

 

– Pourquoi, ma sœur, s’il a reçu ces blessures en voulant empêcher le mal, ou en secourant des personnes qui, comme nous, allaient mourir ?

 

– Tu as raison… s’il ne courait pas de dangers en venant au secours de ceux qu’il protège, ce serait moins beau…

 

– Comme c’est dommage qu’il n’ouvre pas les yeux…

 

– Son regard est si bon, si tendre !

 

– Pourquoi ne nous a-t-il rien dit de notre mère pendant la route ?

 

– Nous n’étions pas seules avec lui… il n’aura pas voulu…

 

– Maintenant nous sommes seules…

 

– Si nous le priions, pour qu’il nous en parle…

 

Et les orphelines s’interrogèrent du regard avec une naïveté charmante ; leurs figures se coloraient d’un vif incarnat, et leur sein virginal palpitait doucement sous leur robe noire.

 

– Tu as raison… prions-le.

 

– Mon Dieu, ma sœur, comme notre cœur bat, dit Blanche, ne doutant pas avec raison que Rose ne ressentît tout ce qu’elle ressentait elle-même, et comme ce battement fait du bien ! On dirait qu’il va nous arriver quelque chose d’heureux.

 

Les deux sœurs, après s’être approchées du fauteuil sur la pointe du pied, s’agenouillèrent les mains jointes, l’une à droite, l’autre à gauche du jeune prêtre. Ce fut un tableau charmant. Levant leurs adorables figures vers Gabriel, elles dirent tout bas, bien bas, d’une voix suave et fraîche comme leurs visages de quinze ans :

 

– Gabriel !!! parlez-nous de notre mère.

 

À cet appel, le missionnaire fit un léger mouvement, ouvrit à demi les yeux, et grâce à cet état de vague somnolence qui précède le réveil complet, se rendant à peine compte de ce qu’il voyait, il eut un ravissement à l’apparition de ces deux gracieuses figures qui, tournées vers lui, l’appelaient doucement.

 

– Qui m’appelle ! dit-il en se réveillant tout à fait et en redressant la tête.

 

– C’est nous !

 

– Nous, Blanche et Rose !

 

Ce fut au tour de Gabriel à rougir, car il reconnaissait les jeunes filles qu’il avait sauvées.

 

– Relevez-vous, mes sœurs, dit-il, on ne s’agenouille que devant Dieu…

 

Les orphelines obéirent et furent bientôt à ses côtés, se tenant par la main.

 

– Vous savez donc mon nom ! leur demanda-t-il en souriant.

 

– Oh ! nous ne l’avons pas oublié.

 

– Qui vous l’a dit !

 

– Vous…

 

– Moi ?

 

– Quand vous êtes venu de la part de notre mère…

 

– Nous dire qu’elle vous envoyait vers nous et que vous nous protégeriez toujours.

 

– Moi, sœur ?… dit le missionnaire, ne comprenant rien aux paroles des orphelines. Vous vous trompez… Aujourd’hui seulement je vous ai vues…

 

– Et dans nos rêves ?

 

– Oui, rappelez-vous donc ! dans nos rêves ?

 

– En Allemagne… il y a trois mois, pour la première fois. Regardez-nous donc bien !

 

Gabriel ne put s’empêcher de sourire de la naïveté de Rose et de Blanche, qui lui demandaient de se souvenir d’un rêve qu’elles avaient fait ; puis, de plus en plus surpris, il reprit :

 

– Dans vos rêves ?

 

– Mais certainement… quand vous nous donniez de si bons conseils.

 

– Aussi, quand nous avons eu du chagrin depuis… en prison… vos paroles, dont nous nous souvenions, nous ont consolées, nous ont donné du courage.

 

– N’est-ce donc pas vous qui nous avez fait sortir de prison, à Leipzig, pendant cette nuit si noire… que nous ne pouvions vous voir ?

 

– Moi !…

 

– Quel autre que vous serait venu à notre secours et à celui de notre vieil ami ?…

 

– Nous lui disions bien que vous l’aimeriez parce qu’il nous aimait, lui qui ne voulait pas croire aux anges.

 

– Aussi, ce matin, pendant la tempête, nous n’avions presque pas peur.

 

– Nous vous attendions.

 

– Ce matin, oui, mes sœurs, Dieu m’a accordé la grâce de m’envoyer à votre secours ; j’arrivais d’Amérique, mais je n’ai jamais été à Leipzig… Ce n’est donc pas moi qui vous ai fait sortir de prison… Dites-moi, mes sœurs, ajouta-t-il en souriant avec bonté, pour qui me prenez-vous ?

 

– Pour un bon ange que nous avons déjà vu en rêve et que notre mère a envoyé du ciel pour nous protéger.

 

– Mes chères sœurs, je ne suis qu’un pauvre prêtre… Le hasard fait que je ressemble sans doute à l’ange que vous avez vu en songe et que vous ne pouviez voir qu’en rêve… car il n’y a pas d’ange visible pour nous.

 

– Il n’y a pas d’anges visibles ! dirent les orphelines en se regardant avec tristesse.

 

– Il n’importe, mes chères sœurs, dit Gabriel en prenant affectueusement les mains des jeunes filles entre les siennes, les rêves… comme toute chose… viennent de Dieu… Puisque le souvenir de votre mère était mêlé à ce rêve… bénissez-le doublement.

 

À ce moment une porte s’ouvrit et Dagobert parut. Jusqu’alors, les orphelines, dans leur ambition naïve d’être protégées par un archange, ne s’étaient pas rappelé que la femme de Dagobert avait adopté un enfant abandonné qui s’appelait Gabriel et qui était prêtre et missionnaire.

 

Le soldat, quoiqu’il se fût opiniâtré à soutenir que sa blessure était une blessure blanche (pour se servir des termes du général Simon), avait été soigneusement pansé par le chirurgien du village ; un bandeau noir lui cachait à moitié le front et augmentait encore son air naturellement rébarbatif. En entrant dans le salon, il fut surpris de voir un inconnu tenir familièrement entre ses mains les mains de Blanche et de Rose. Cet étonnement se conçoit : Dagobert ignorait que le missionnaire eût sauvé les orphelines et tenté de le secourir lui-même. Le matin, pendant la tempête, tourbillonnant au milieu des vagues, tâchant enfin de se cramponner à un rocher, le soldat n’avait que très imparfaitement vu Gabriel au moment où celui-ci, après avoir arraché les deux sœurs à une mort certaine, avait en vain tâché de lui venir en aide. Lorsque après le naufrage Dagobert avait retrouvé les orphelines dans la salle basse du château, il était tombé, on l’a dit, dans un complet évanouissement, causé par la fatigue, par l’émotion, par les suites de sa blessure : à ce moment non plus il n’avait pu apercevoir le missionnaire. Le vétéran commençait à froncer ses épais sourcils gris sous son bandeau noir, en voyant un inconnu si familier avec Rose et Blanche, lorsque celles-ci coururent se jeter dans ses bras et le couvrirent de caresses filiales : son ressentiment se dissipa bientôt devant ces preuves d’affection, quoiqu’il jetât de temps à autre un regard assez sournois du côté du missionnaire, qui s’était levé et dont il ne distinguait pas parfaitement la figure.

 

– Et ta blessure ? lui dit Rose avec intérêt, on nous a dit qu’heureusement elle n’était pas dangereuse.