Eugène Sue

LA FAMILLE JOUFFROY
(tome 1)

1854

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Table des matières

 

PRÉFACE. 7

PREMIÈRE PARTIE. 12

I. 12

II. 14

III. 17

IV.. 22

V.. 26

VI. 29

VII. 33

VIII. 38

IX.. 44

X.. 50

XI. 56

XII. 68

XIII. 76

XIV.. 83

XV.. 97

XVI. 100

XVI. 108

XVII. 117

XVIII. 124

XIX.. 127

XX.. 137

XXI. 141

XXII. 145

XXIII. 149

XXIV.. 156

XXV.. 163

XXVI. 180

XXVII. 188

XXVIII. 196

XXIX.. 206

XXX.. 212

XXXI. 216

XXXII. 229

XXXIII. 234

XXXIV.. 236

XXXV.. 242

XXXVI. 248

XXXVII. 256

XXXVIII. 263

XXXIX.. 267

XL.. 276

XLI. 290

XLII. 299

XLIII. 307

XLIV.. 319

XLV.. 326

XLVI. 331

XLVII. 336

XLVIII. 346

XLIX.. 354

L.. 366

LI. 373

LII. 383

LIII. 390

DEUXIÈME PARTIE. 396

I. 396

II. 410

III. 420

IV.. 427

V.. 443

VI. 446

VII. 451

VIII. 454

IX.. 468

X.. 471

XI. 477

XII. 488

XIII. 492

XIV.. 499

XIV.. 502

XV.. 509

XVI. 514

XVII. 520

XVIII. 524

XIX.. 532

XX.. 539

XXI. 543

XXII. 549

XXIII. 554

XXIV.. 559

XXV.. 568

TROISIÈME PARTIE. 578

I. 578

II. 593

III. 604

IV.. 614

V.. 620

VI. 631

VII. 636

VIII. 639

IX.. 643

X.. 649

XI. 655

XII. 665

XIII. 670

Ce livre numérique. 675

 

 

À
MONSIEUR VICTOR SCHŒLCHER
À JERSEY.

Mon cher Victor, accueillez dans votre exil, comme un faible gage de mon inaltérable amitié, la dédicace de ce livre écrit dans l’exil.

À vous fraternellement,

EUGÈNE SUE.

Savoie, Annecy-le-Vieux, 3 juin 1853.

PRÉFACE

Plus nous avançons dans la vie, plus nous expérimentons les hommes et les choses, plus enfin nous avons conscience des devoirs de l’écrivain moraliste (que l’on nous permette, non de prendre, mais d’ambitionner ce titre) plus nous sommes convaincu des erreurs de l’école qui professe l’art pour l’art, en d’autres termes : l’indifférence absolue du but moralisateur et élevé, où doit tendre, selon nous, toute œuvre d’imagination, quelle que soit sa forme.

Nous l’avouons ici sincèrement, il nous serait maintenant impossible d’entreprendre une œuvre littéraire sans être soutenu par cette espérance décevante peut-être : que de cette œuvre il ressortira un enseignement, et qu’après l’avoir lue, le lecteur sentira se raffermir en lui son amour du juste et du bien, redoubler son horreur du mal et de l’iniquité, augmenter son mépris pour la bassesse, le parjure, le mensonge et l’hypocrisie.

Imaginer une fable, entasser évènements sur évènements, créer des personnages, réaliser des types, mettre en relief des caractères vrais, humains ; leur prêter à chacun ses passions, son langage, ses actes, tout cela nous paraît être une œuvre stérile, si le seul résultat est d’entraîner le lecteur d’aventure en aventure, et si, arrivant au terme de ce voyage, à travers les espaces de l’imagination, il ne se trouve pénétré davantage de certaines vérités éternelles.

Nous avons écrit la famille Jouffroy sous l’empire des idées moralisatrices que nous venons d’exprimer.

Le but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage de longue haleine, est sans doute au-dessus de nos forces. Puissent nos lecteurs nous savoir gré d’avoir du moins essayé d’atteindre ce but !

Quelques mots d’explication à ce sujet sont nécessaires, et l’on s’étonnera tout d’abord du peu de rapport que la thèse que nous allons soutenir semble avoir avec le caractère de ce roman intime et domestique ; mais cet écart n’est qu’apparent, l’on s’en convaincra bientôt.

La France est monarchique, répètent incessamment les partisans de cette forme de gouvernement. Il ne nous coûte rien d’avouer qu’il y a du vrai, beaucoup de vrai dans dette affirmation, en ceci, que l’un des mobiles les plus vivaces des monarchies a été nous ne disons pas l’orgueil, mais la VANITÉ.

Or, malgré des révolutions successives et radicales dans nos lois, nos mœurs sont restées presque entièrement monarchiques à l’endroit de la vanité.

Parcourez l’échelle sociale depuis son dernier échelon jusqu’à son faîte, et plus vous monterez, plus vous constaterez l’intensité de cette maladie chronique et incurable, à nous léguée par quinze siècles de monarchie : la VANITÉ.

Oui, la VANITÉ, cette maladie honteuse, nous ronge, nous épuise, nous abâtardit ; elle vicie et paralyse notre âme ; elle atrophie notre dignité naturelle, nous avilit, nous hébète, et, comme toutes les maladies invétérées, contient le germe, le ferment d’autres maux qui sont, à la maladie principale, ce que les rameaux sont au tronc. La fourberie, le parjure, la dissipation, le dol, le vol, l’égoïsme, l’ingratitude, l’oubli des devoirs sacrés de la famille, la plus dégradante sujétion à ce qui peut répondre au prurit de cette âcre et cuisante lèpre dont nous sommes dévorés, toutes ces indignités procèdent de la VANITÉ.

Certes, on l’a dit et prouvé depuis longtemps : ce siècle est le siècle de l’argent ; mais l’argent n’est que le moyen, la vanité est le BUT.

Combien de gens se sont enrichis à force d’expédients souvent coupables, uniquement dans l’espoir de pouvoir un jour vaniteusement paraître ?

Combien de négociants parvenus à une fortune considérable, ont sacrifié leur fille, (sacrifice au devant duquel la victime courait d’ailleurs avec joie,) à la vanité de quelque alliance aristocratique, alliance où la jeune épouse et sa famille ne trouvaient bientôt que larmes, déceptions, dédains et ruine.

Combien d’employés longtemps intègres, honorables, mais d’un caractère faible, ont été conduits peu à peu à des infidélités, à des malversations, à des vols, à l’infamie, pour subvenir à des dépenses exigées par l’impitoyable vanité d’une femme dominatrice ?

Combien de banquiers frauduleux, faillis, ont ruiné de nombreuses familles, se sont déshonorés pour donner des fêtes brillantes où trônait leur vanité !

Combien de jeunes héritiers, après avoir dissipé leur patrimoine pour étaler leur vanité dans une élégante voiture, aux côtés de quelque impure en renom, sont descendus de degrés en degrés jusqu’à la misère, à la dégradation, au crime !

Combien de gens mentirent à leur avenir et à leur passé, renièrent leur foi politique pour obtenir quelque ridicule et vain titre de comte ou de baron, en ces temps d’égalité civile où la loi n’établissait aucune distinction entre un duc ou tout autre citoyen !

Combien de femmes, après avoir longtemps vécu dans une condition obscure, partageant un jour la subite élévation de leur mari, appelé, grâce à son mérite, à une haute fonction publique, et désormais habituées aux honneurs, au luxe qui flatte leur vanité, ne voulaient plus renoncer à ces avantages ? Ensuite d’un profond revirement politique, venait l’heure où un homme ne pouvait sans lâche apostasie, conserver les fonctions qu’il occupait : sa femme l’obsédait, l’excédait, et, à force de ténacité, l’obligeait souvent à renier son passé, en ne résignant pas des fonctions qu’il ne pouvait conserver sans honte !

Mais comment sa femme eût-elle renoncé à ce brillant hôtel ? à ces nombreux domestiques, à cette voiture, à ces fastueux repas, à ces empressements, à ces distinctions si chères à sa vanité ?

Quoi ! ses bonnes amies l’avaient vue logée au quatrième étage, sortir par la pluie avec des socques et un parapluie ; elles crevaient de jalousie, d’envie, et elle leur eût donné le spectacle humiliant de sa déchéance ?

Non, non, ses bonnes amies devaient continuer de la jalouser, de l’envier, dût son mari se déshonorer aux yeux des honnêtes gens.

Nous ne multiplierons pas des exemples qui pourraient s’étendre à l’infini, nous ne mettrons pas, en regard du vice fondamental des monarchies, la vertu démocratique du gouvernement américain, qui donne au peuple dont il est issu le salutaire et fécond exemple d’une mâle simplicité ; mais on le voit, et nous le répétons, nous ne nous écartions qu’en apparence seulement de notre sujet en posant cette thèse : Que nous devions à la monarchie cette lèpre de vanité dont nous allons tenter d’exposer les caractères saillants dans le roman intitulé : La Famille Jouffroy.

Deux mots en terminant sur la forme du récit qui va suivre :

Ce livre, ainsi que son titre l’annonce, est un roman intime ; ce n’est dont point un roman d’aventures, une fable compliquée d’incidents bizarres et excentriques ; c’est une peinture, exacte, patiente, de l’intérieur d’une famille de ce temps-ci ; c’est une étude scrupuleusement approfondie du caractère des divers membres de cette famille. Nous avons surtout tâché d’être vrai, et, pour atteindre à cette vérité, à ce réalisme, nous n’avons dû négliger aucun détail. Aussi recommandons-nous à l’indulgence du lecteur la première partie, qui est l’exposition de notre œuvre. – Les personnages, connus, acceptés par lui, agiront ensuite dans le drame, selon leur caractère, sans qu’il soit besoin d’accentuer davantage leur physionomie morale. Enfin, nous espérons que, selon la pensée d’où procède cette œuvre, et ainsi que nous l’avons dit en commençant, il ressortira quelque salutaire enseignement de ce livre, et qu’il nous méritera du moins la sympathie de nos lecteurs.

EUGÈNE SUE.

PREMIÈRE PARTIE.

I

Fortuné Sauval (membre de la famille Jouffroy) était orfèvre, mais orfèvre à la façon de l’immortel Benvenuto-Cellini, en d’autres termes : un grand artiste. Notre jeune homme, quelques années avant l’époque où commence ce récit, avait hérité le fond de bijouterie et d’argenterie de son père, estimable commerçant, mais complètement étranger à cet art merveilleux, illustré par les orfèvres de la Renaissance. Aussi Fortuné mit-il au creuset les objets provenant du magasin paternel, donna congé de la boutique, et, nanti de ses lingots d’or et d’argent, ainsi que des pierres précieuses enlevées des bijoux fondus, il se retira dans un quartier peu fréquenté, afin de faire à loisir, ainsi qu’il le disait : de l’art. Excellent sculpteur, ornementiste d’un goût exquis, il modelait en cire les maquettes (ou modèles) des objets qu’il fabriquait, et ensuite, selon l’occurrence, il les ciselait, les niellait ou les émaillait avec un rare talent.

Parmi les ouvriers autrefois occupés par son père, Fortuné avait conservé un vieil artisan très habile, très versé dans les diverses branches de sa profession, nommé le père Laurencin. Ce vieillard, fils de l’un des meilleurs ouvriers de Germain, l’un des plus célèbres orfèvres du dernier siècle, possédait d’excellentes traditions, complètement inutilisées durant les longues années passées par lui dans l’atelier de son premier patron, M. Sauval, fidèle sectateur du style dit : de l’Empire, le plus lourd, le plus plat, le plus difforme, le plus bêtement affreux de tous les styles, si toutefois on peut honorer du nom de style, cette chose sans nom.

Le père Laurencin et Michel, son petit-fils, apprenti âgé de quinze ans, aidaient seuls Fortuné dans ses travaux. Jamais cœurs plus excellents ne furent réunis ; jamais trois intelligences passionnées pour leur art ne vécurent dans une plus étroite et plus douce communion de travaux ; entre eux n’existait aucune de ces distances qui généralement séparent les patrons, les apprentis et les ouvriers ; tous trois ne songeaient qu’à contribuer de tous leurs moyens, selon leur aptitude, à la perfection de l’œuvre commune. Paternel avec Michel, filial envers le vieil artisan, Fortuné Sauval, âgé d’environ vingt-cinq ans, avait passé près de ses deux compagnons le temps le plus heureux de sa vie. Il donnait à l’apprenti, doué de grandes dispositions naturelles, des leçons de dessin et de sculpture, et montrait pour cet aimable enfant ce tendre attachement que les artistes de la renaissance témoignaient à leurs élèves de prédilection.

Notre orfèvre vivait retiré dans le quartier de la Madeleine, au fond d’une de ces cours sombres, véritable labyrinthe de ruelles et de passages, alors connu sous le nom de Cour des Coches. Il occupait un rez-de-chaussée composé d’une cuisine, d’une chambre pour lui, d’une autre où couchaient le père Laurencin et son petit-fils, et enfin d’un vaste atelier où tous trois travaillaient et prenaient leur repas, préparé par la portière du passage.

C’est dans cet atelier que nous introduisons le lecteur afin de lui donner une connaissance plus intime de nos trois personnages.

II

Cette scène se passait à la fin de janvier de l’an 1840.

L’atelier, éclairé par une seule fenêtre basse, garnie de barreaux de fer, était sombre et enfumé comme l’officine d’un forgeron. Le fourneau, le creuset, la petite forge à soufflet, et autres ustensiles, occupaient l’un des côtés de cette vaste pièce, percée de trois portes, l’une dans le fond, les deux autres latérales. En face de la cheminée, un coffre de fer scellé dans le mur, renfermait sous sa serrure de sûreté bon nombre de lingots d’or ou d’argent, et des pierres précieuses. Sur ce coffre, une étagère portative, garnie de vitres, contenait, exposés en montre, les objets d’orfèvrerie et de bijouterie récemment achevés, véritables chefs-d’œuvre pour qui savait les apprécier.

La réputation de Fortuné Sauval ne s’étendait pas au-delà d’un cercle fort restreint, composé de plusieurs riches commissionnaires français ou étrangers, aussi amoureux de l’art que difficiles à satisfaire.

Cette clientèle peu nombreuse suffisait et de reste au jeune orfèvre. Il possédait un patrimoine d’environ deux cent mille francs, dont il ne dépensait jamais le revenu, car toujours préoccupé de ses travaux qui le charmaient, il ne se livrait à aucune dissipation.

Fortuné se contentait donc de quelques commandes de choix, faites par des gens d’un goût éclairé, capables d’apprécier ses efforts et ses mérites. Il n’eût pas d’ailleurs accepté d’autres travaux, voulant surtout, ainsi qu’il le disait, « avoir ses coudées franches, afin d’apporter à ses œuvres toute la perfection désirable. »

Enfin, au-dessous de l’unique fenêtre, et ainsi vivement éclairé par la concentration de la lumière, se trouvait l’établi garni de ses étaux, de ses outils, et occupé tour à tour ou simultanément par Fortuné, le père Laurencin ou son petit-fils. Non loin de là, se voyait une table sur laquelle l’orfèvre dessinait ou pétrissait en cire les modèles des objets destinés à être coulés en métal ou exécutés au repoussé, l’un des procédés les plus difficiles de son art et dans lequel il excellait.

Michel l’apprenti faisait en ce moment jouer le soufflet du fourneau. Cet enfant, âgé, nous l’avons dit, d’environ quinze ans, avait une charmante figure, rose et blanche, encadrée de cheveux blonds bouclés, et animée par de grands yeux bleus remplis de douceur, d’intelligence et d’innocente gaîté. Le cordon de son tablier ceignait sa blouse noircie par la fumée de la forge. Il allait et venait du fourneau à l’établi, apportant à son grand-père, selon les besoins de son travail, de la soudure en fusion dans un creuset.

Le père Laurencin, vieillard vénérable, au front chauve et à longue barbe blanche qu’il laissait croître depuis longtemps, était vêtu d’un gilet à manches en tricot gris, et s’occupait d’ajuster plusieurs pièces d’orfèvrerie, destinées à la confection d’un grand candélabre d’argent.

Fortuné Sauval, assis en face du vieil artisan, de l’autre côté de l’établi, ciselait avec amour un petit bas-relief composé de plusieurs figurines en ronde bosse, d’un dessin exquis ; œuvre d’art destinée à l’ornementation d’un coffret en lapis-lazuli du plus bel azur.

La candeur et la bonté se lisaient sur les traits du jeune orfèvre ; sa chevelure noire, rejetée en arrière, découvrait son large front où se révélait le génie. Aussi simplement habillé que ses ouvriers, notre célèbre artiste portait une blouse de travail et, comme eux, un tablier de cuir.

Deux heures sonnèrent à une antique horloge à contrepoids appliquée à l’un des murs de l’atelier.

— Allons, mes amis, – dit cordialement Fortuné, – voici l’heure du repos et du goûter. Tu iras ensuite, petit Michel, chez le fondeur, savoir si les deux figures du surtout sont coulées. En ce cas, tu les rapporterais.

— Oui, maître Fortuné, répondit l’apprenti.

Peu d’instants après que deux heures eurent sonné, la portière de la maison, femme de ménage de l’orfèvre, apporta du pain, du vin, des fruits, déposa le tout sur un coin de l’établi et sortit.

III

Pendant que Michel mordait tour à tour dans une pomme et dans un morceau de pain, le père Laurencin coupait méthodiquement des mouillettes qu’il se proposait de tremper dans un verre de vin. Le jeune orfèvre, continuant de ciseler son bas-relief avec un plaisir infini, oubliait la réfection à laquelle il venait de convier ses compagnons.

— Monsieur Fortuné, – lui dit le vieil artisan, – vous ne venez donc pas manger un morceau ?

— Tout à l’heure, père Laurencin, – répondit gaîment l’orfèvre ; – je ne sais de quel diabolique aimant est doué ce bas-relief… je ne peux m’en détacher…

— Si l’appétit vous manquait, – reprit en souriant le vieillard, – il vous viendrait en voyant de quelle brave façon mon petit Michel mord dans le pain et dans les pommes, il vous ferait envie comme à moi. Tenez, l’entendez-vous comme il croque !… Ah dame ! il a ses dents de quinze ans, et moi j’en suis réduit à la trempette. Voilà ce que c’est que d’être un pauvre vieux !

— Hé bien ! grand-père, dit gentiment l’apprenti, – si vous êtes vieux, qu’est-ce que ça prouve ? que depuis bien longtemps, bien longtemps, vous êtes ce qu’il y a de meilleur au monde… voilà tout.

— Vraiment ? mon blondinet, – reprit affectueusement le vieillard, – tu crois que ce n’est rien que de vieillir, toi ? Je voudrais bien t’y voir, à mon âge !

— Tiens… et moi donc, grand-père ! car si vous me voyiez, bien vieux, moi aussi, je vous verrais ! Quel bonheur ce serait pour nous deux !

— Ah ! mon pauvre enfant ! quand tu auras mon âge… il y aura longtemps que je serai en terre… Enfin, ne parlons pas de ça… c’est triste.

Et le vieillard secoua mélancoliquement la tête.

Michel en ce moment s’apprêtait à mordre de plus belle à sa pomme, mais en entendant son aïeul faire une allusion à sa fin peut-être prochaine, l’enfant se leva soudain et se dirigea vers le fond obscur de l’atelier, afin d’essuyer du coin de son tablier les larmes qui lui venaient aux yeux.

— Hé bien ! mon garçon, où vas-tu ? reprit le père Laurencin, sans remarquer l’émotion de son petit-fils ; – tu ne finis pas ta pomme ?

— Grand-père, je l’achèverai dehors, en allant chez le fondeur, – reprit l’apprenti.

Et il se tourna vers-la muraille, afin de prendre sa casquette accrochée à un clou, et de ne pas laisser voir ses larmes ; puis il ajouta en faisant toujours face à la muraille :

— Vous n’avez pas d’autre commission, maître Fortuné ?

— Non, mon enfant ; mais finis de goûter ; tu sortiras ensuite…

— Oh ! je goûterai aussi bien en marchant, – répondit Michel, et il se hâta de sortir, afin de cacher ses pleurs et de les sécher au grand air.

Fortuné Sauval, plus clairvoyant que le vieillard, s’aperçut de l’attendrissement de l’apprenti, le suivit des yeux avec un touchant intérêt, jusqu’à ce qu’il eût quitté l’atelier, puis, abandonnant son bas-relief et venant prendre part au goûter du père Laurencin :

— Cher enfant !… il avait les larmes aux yeux.

— Est-il possible, monsieur Fortuné ? Mon Dieu, je ne m’en doutais pas, – reprit le vieillard avec inquiétude. – Quel peut être le sujet de sa peine ?

— En vous entendant faire allusion au peu d’années qui vous restent à vivre… son cœur s’est gonflé… les larmes sont venues, et de crainte que vous ne le voyez pleurer, il a prétexté de la commission que je lui ai donnée tout à l’heure.

— L’avoir ainsi attristé sans y songer ! J’en suis désolé !

— Son extrême sensibilité prouve du moins l’excellence de son cœur… Quel aimable et charmant naturel ! toujours laborieux, appliqué… rempli d’intelligence de dispositions pour le dessin… Croyez-moi, nous ferons de Michel un artiste… un artiste éminent…

— Son pauvre père, à son âge, avait les mêmes qualités de cœur, la même sensibilité, monsieur Fortuné, – répondit le vieillard avec un soupir douloureux, – et de cette sensibilité, il a été victime… Puisse mon petit-fils être plus heureux que mon fils… mort de chagrin à vingt-trois ans !

— Allons, bon père, pas de noires pensées, – reprit affectueusement le jeune orfèvre, en rompant un morceau de pain et en se versant un verre de vin – votre petit-fils vous consolera de tout ce que vous avez souffert.

Et voulant changer d’entretien, afin de distraire le vieillard de ses pénibles réflexions, Fortuné ajouta, en indiquant du geste plusieurs fragments d’orfèvrerie épars sur l’établi :

— Nous pourrons bientôt monter les candélabres du prince Maximilien… Je m’étonne de ne pas avoir eu sa visite depuis quelques jours ; c’est un homme d’un goût excellent, grand connaisseur dans toutes les choses de l’art ; c’est vraiment plaisir que de travailler pour de pareils clients.

— Sans compter qu’il n’est pas fier, pour un prince ; car c’est un vrai prince, n’est-ce pas, monsieur Fortuné ?

— Tout ce qu’il y a de plus prince. Son frère aîné est duc souverain en Allemagne, et comme ce frère n’a pas d’enfant, le prince Maximilien régnera sans doute un jour.

— L’on ne croirait pas qu’il est Allemand : il parle français comme vous et moi, monsieur Fortuné ; et puis il a toujours quelque chose d’aimable à vous dire.

— Les amabilités sont un peu de la monnaie de cour, – reprit en souriant le jeune orfèvre, – mais il faut la prendre pour ce qu’elle vaut. Après tout, le prince est très bienveillant. On prétend que c’est un don Juan, un homme à bonnes fortunes, ce qui ne m’étonnerait pas, car, malgré ses trente-cinq ou trente-six ans, il doit plaire encore. Enfin, il est prince, il est frère d’un souverain, et tant de femmes se laissent prendre à ces glorioles !

— Ah ! les femmes, – dit en soupirant le vieillard, – les femmes ! Il y en a de si méchantes… de si perverties !

— Bon père, – reprit Fortuné avec intérêt, – je devine votre pensée secrète : vous voilà retombé dans vos tristesses… quoique j’aie tâché de vous en distraire.

— Hélas, monsieur Fortuné, c’est plus fort que moi… et quand je songe à cela…

Mais le vieil artisan s’interrompit et murmura :

— Mon pauvre fils !… mon pauvre fils !

Au moment où le père Laurencin prononçait ces mots avec accablement, un nouveau personnage entra dans l’atelier.

IV

Ce nouveau personnage était le prince CHARLES-MAXIMILIEN, – homme jeune encore, d’une tournure très élégante, d’une figure un peu fatiguée, mais d’une beauté régulière et attrayante. Des moustaches blondes relevées donnaient à ses traits un caractère martial. Il descendait sans doute de cheval, car il tenait à la main une cravache, et ses éperons retentissaient sur le sol. Une redingote assez courte dessinait sa taille svelte et élevée. À peine eut-il mis le pied dans l’atelier, qu’il ôta son chapeau et déganta sa main droite, main blanche, effilée, comme celle d’une femme.

— Monsieur Fortuné, – dit tout bas le vieil artisan à son patron qui tournait le dos à la porte, – vous parliez du prince, et justement le voilà…

L’orfèvre se leva aussitôt, et s’avança poliment, mais sans obséquieux empressement, à la rencontre du prince qui lui tendant avec courtoisie sa main dégantée :

— Bonjour, mon cher monsieur Sauval ! De grâce, n’interrompez pas vos travaux… Je regretterais le temps précieux que je vous ferais perdre.

— Monseigneur, je ne travaillais pas, je goûtais.

— Alors, continuez de goûter… sinon je me retire… Et vous, père Laurencin, asseyez-vous.

Ce disant, le prince Maximilien prit place sur une chaise près de l’établi.

— Puisque vous le permettez, monseigneur, – reprit l’orfèvre, – j’achèverai mon goûter. Je vous montrerai ensuite les branches des candélabres que nous allons ajuster.

— Je ne veux aujourd’hui rien voir de vos chefs-d’œuvre, mon cher monsieur Sauval ; je me suis imposé d’avance cette privation, afin de vous prouver que ma visite n’était nullement intéressée, qu’elle vous était consacrée tout entière.

— C’est beaucoup d’honneur pour moi, monseigneur, mais…

— Mais vous ne devinez pas le but de ma visite ?…

— Non, monseigneur.

— Je viens réparer une injustice… une grande injustice !

— Une injustice ?

— Monsieur Sauval, vous êtes l’un des plus grands artistes de ce temps-ci… Benvenuto-Cellini eût envié certaines de vos œuvres, malheureusement trop peu nombreuses. Enfin, telle est votre modestie, que votre renommée est loin d’être à la hauteur de votre génie…

— Monseigneur, l’approbation des gens de goût me suffit.

— Mais cela ne suffit pas à vos amis, à vos admirateurs, et vous me permettrez de me ranger parmi les uns et les autres ; ils trouvent, et je suis fort de cet avis, que vous méritez plus que personne une distinction publique ; je n’ai donc été que leur interprète auprès du roi.

— Et à quel propos, monseigneur ?

— Le roi veut bien me témoigner quelque amitié… Hier il m’a fait l’honneur de venir me voir, je lui ai montré cette magnifique coupe d’or émaillée, l’un de vos chefs-d’œuvre que je suis fier de posséder. Le roi a été frappé d’admiration. – « Croiriez-vous, Sire, ai-je dit, que l’auteur de ce divin objet d’art n’est pas encore décoré de l’Ordre de la Légion-d’Honneur ? Je viens vous offrir l’occasion et vous donner le plaisir de réparer cette injustice, en vous demandant instamment la croix pour M. Sauval. » – Le roi s’est rendu à mon désir, de la meilleure grâce du monde. Il m’a envoyé ce matin le brevet et la croix. Je vous les apporte… les voici.

Et le prince remît à l’orfèvre un petit écrin de maroquin rouge et un parchemin plié dans une enveloppe.

— Monseigneur, je n’oublierai jamais votre bienveillance en cette circonstance. Ma gratitude envers vous est doublée, car, sans vous en douter, vous hâtez peut-être l’heure de mon mariage, grâce à la distinction que vous avez eu la bonté de solliciter pour moi.

— Vous allez vous marier ?

— Je l’espère, monseigneur.

— Monsieur Sauval, vous me parliez tout à l’heure de votre gratitude ; vous ne m’en devez aucune : j’ai contribué à la réparation d’une injustice… rien de plus ; mais enfin, si vous tenez absolument à vous croire mon obligé, vous pouvez à la fois vous acquitter et m’accorder une grâce à laquelle je serai particulièrement sensible.

— Monseigneur, de quoi s’agit-il ?

— Veuillez me choisir pour l’un des témoins de votre mariage ; je m’estimerai très heureux de signer l’acte qui assurera, je n’en doute pas, votre bonheur…

— Je serais très flatté, monseigneur, de l’honneur que vous daignez me faire ; seulement, je dois vous prévenir que le second témoin que je me propose de choisir est l’un de mes parents, mon cousin Roussel, épicier retiré

Charles Maximilien, malgré sa parfaite courtoisie, et cet empire sur soi que donne la longue habitude des cours, ne put contenir un imperceptible plissement de lèvres en apprenant que son nom de maison souveraine figurerait au contrat à côté de celui de M. Roussel, épicier retiré. Mais le prince, sachant trop bien vivre pour laisser pénétrer sa légère contrariété, répondit à l’orfèvre en se levant pour prendre congé de lui :

— Quel que soit votre second témoin, j’écrirai toujours avec plaisir mon nom à côté du sien, au bas d’un acte qui consacrera votre bonheur, mon cher monsieur Sauval. – Et tendant de nouveau la main à Fortuné : — Adieu donc, et à bientôt, car je reviendrai très prochainement pour voir et admirer vos magnifiques candélabres ; mais je vous l’ai dit, la visite d’aujourd’hui doit vous être exclusivement destinée.

L’orfèvre accompagna jusqu’à la porte le prince Maximilien qui, après de nouvelles paroles affectueuses, sortit de l’atelier.

V

Le père Laurencin avait paru presque douloureusement surpris en entendant son jeune patron annoncer son union prochaine. Aussi, lorsqu’il revint près de l’établi, le vieillard lui dit :

— Vous allez donc vous marier ?

— C’est ma plus douce espérance, – répondit l’orfèvre avec une joie profonde et contenue ; – c’est un beau jour pour moi que celui d’aujourd’hui !…

— Ah ! monsieur Fortuné, – reprit le vieillard avec un soupir, – prenez garde !

— Que voulez-vous dire ? – demanda l’orfèvre étonné ; – d’où vient votre inquiétude ?

— Pardon… mais dans le premier moment…

— Achevez…

— Je n’ai pu m’empêcher de me souvenir de mon pauvre fils…

Et le vieillard se mit à pleurer.

— Bon père, reprit affectueusement l’orfèvre, – je regrette de vous avoir involontairement rappelé de tristes pensées.

— Hélas ! monsieur Fortuné, mon fils était comme vous… Heureux de ne vivre que pour son état d’orfèvre, il était déjà si habile ouvrier, qu’il trouva une position superbe dans la plus grande maison de bijouterie de Bruxelles, à la recommandation de feu M. Laurent Jouffroy, en ce temps-là voyageur de commerce et frère de votre oncle Baptiste. Mon fils fait connaissance dans cette ville, et devient éperduement amoureux de la filleule de M. Laurent Jouffroy. Celui-ci… (Que Dieu ait pitié de son âme, car je veux croire qu’il ignorait la perversité précoce de sa filleule, maudite créature à peine âgée de seize ans !…) ; celui-ci encourage l’amour de mon fils pour elle, et l’engage à l’épouser. Mon fils suit ce conseil… Hélas ! un an après, il était de retour près de moi, avec un enfant de trois mois, que cette misérable avait abandonné en s’enfuyant avec un officier… Le désespoir s’empara de mon pauvre fils… et, à vingt-trois ans, je le vis mourir de chagrin, laissant cet orphelin… que j’ai élevé… Ah ! monsieur Fortuné, c’est souvent une terrible chose que le mariage ! prenez garde !

— Grâce à Dieu, j’ai toute confiance, et une confiance méritée dans la jeune personne que je désire épouser. Je la connais depuis mon enfance : c’est une fille de mon oncle, Baptiste Jouffroy.

— Mademoiselle Marianne ?

— Non, Marianne est une excellente personne ; je l’affectionne comme une sœur ; mais elle n’est pas jolie ; et puis elle a une infirmité, elle est boiteuse… et il est probable que la pauvre enfant restera fille comme sa tante Prudence.

— C’est donc mademoiselle Aurélie que vous voulez épouser ?

— Oui, car je l’aime, voyez-vous, père Laurencin, je l’aime à l’adoration. Elle est si belle ! Si admirablement belle !

— C’est donc pour cela que cette figure de Cérès que vous avez modelée dernièrement, ressemblait si fort à votre cousine, monsieur Fortuné ?

— Que voulez-vous ! je la vois partout… Et si dans l’art je cherche l’idéal, il m’apparaît dans tout son éclat sous les traits d’Aurélie !

L’entretien de l’orfèvre et du vieil artisan fut interrompu par deux nouveaux visiteurs.

VI

Un jeune homme, mis avec recherche, et une femme très élégante entrèrent dans l’atelier. L’homme, svelte et grand, d’une tournure distinguée, d’une figure charmante, malgré son expression quelque peu hautaine et ennuyée, avait environ vingt-cinq ans. Sa compagne, quoique plus âgée que lui (ayant, comme on dit, passé la trentaine), était encore remarquablement jolie et d’une fraîcheur juvénile ; les boucles de ses longs cheveux blonds cendrés dépassaient de beaucoup la passe étroite de son chapeau garni d’une longue voilette qui cachait à demi ses traits ; ses grands yeux, qu’elle clignait légèrement selon l’habitude des personnes dont la vue est basse, étaient d’un bleu vif ; sa physionomie, remplie de finesse et de grâce, devait séduire au premier abord ; mais, en l’observant plus attentivement, certain pli creusé entre ses deux sourcils et l’étroite fissure de ses lèvres minces, à peine indiquées, révélaient les signes presque certains d’une indomptable ténacité de résolution et d’une profonde astuce. Seulement, pour qui ne cherchait pas à pénétrer au-delà des apparences, l’ensemble de cette femme jeune encore, et d’une taille accomplie, était fort attrayant.

Ces deux personnages, s’arrêtant assez surpris au seuil de l’atelier sombre et fumeux, où ils voyaient un vieillard, à longue barbe blanche, et un jeune homme, vêtu d’une blouse, travaillant tous deux devant un établi grossier, se crurent plutôt dans l’officine d’un chaudronnier que dans l’atelier d’un orfèvre, car ils ne remarquaient pas encore les objets d’art exposés, fort peu en vue d’ailleurs, dans une étagère vitrée. Aussi le jeune homme dit-il à Fortuné qu’il prenait pour un artisan :

— Pardon, mon cher… nous nous sommes sans doute trompés : nous cherchons le magasin de monsieur Fortuné Sauval, orfèvre ?…

— C’est ici, monsieur.

— Et où est M. Sauval ?

— C’est moi.

— Vous êtes… M. Fortuné Sauval ?

— Oui, monsieur.

Le jeune homme parut non moins étonné que sa compagne de voir le célèbre orfèvre vêtu d’une blouse et ceint d’un tablier de cuir ; puis il dit :

— Monsieur, je viens à la recommandation du prince Maximilien avec qui j’ai l’honneur d’être intimement lié.

— Le prince se trouvait justement ici, il y a quelques instants, – reprit l’orfèvre ; – vous auriez pu, monsieur, le rencontrer.

— Je regrette de n’avoir pas eu cette bonne fortune, – répondit le comte Henri de Villetaneuse (tel était le nom de ce personnage) ; et il ajouta : — Son Altesse m’a dit, monsieur, que nous trouverions ici des bijoux, véritables objets d’art ?…

— J’ai ici, en effet, monsieur, quelques bracelets et épingles… Je vais vous les montrer, – répondit Fortuné en se dirigeant vers l’étagère où étaient renfermés ces joyaux.

— Ma chère Catherine, je n’ai malheureusement que cinq cents francs dans ma bourse, – dit tout bas et en souriant M. de Villetaneuse à sa compagne, – je suis honteux de ce misérable détail… mais…

— Cinq cents francs ! – répondit Catherine à demi-voix, en interrompant le comte avec un accent de doux reproche. — Croyez-vous que je souffrirai une prodigalité pareille ? Non, non, je veux un bracelet très simple… Toute sa valeur sera pour moi dans le don que vous voulez m’en faire, mon ami.

— Oh ! je connais ta délicatesse exquise, – reprit M. de Villetaneuse aussi à demi-voix ; – je sais combien elle est ombrageuse !…

— Oui, – reprit la jeune femme avec une petite moue enchanteresse, – et, malgré mes scrupules, je finis toujours cependant par accepter… C’est votre faute, vous offrez avec tant de grâce que l’on ne saurait vous refuser…

Pendant que ses nouveaux clients échangeaient tout bas ces quelques paroles, Fortuné Sauval apportait et plaçait sur une table voisine de la fenêtre, une sorte de tiroir garni de velours rouge, contenant plusieurs bracelets, broches et épingles. Quelques-uns de ces bijoux étaient simplement en argent repoussé, d’autres en or ciselé, ou enrichis de pierreries, mais tous pouvaient être considérés comme de véritables chefs-d’œuvre.

Pendant que M. de Villetaneuse et sa compagne examinaient curieusement ces bijoux, Michel l’apprenti, de retour de la course qu’il avait faite très rapidement, à en juger par l’animation de son teint, rentra dans l’atelier, accrocha sa casquette à un clou, rendit compte à son patron de la commission dont il venait de s’acquitter, puis il alla s’asseoir devant l’établi à côté du père Laurencin. Celui-ci accueillit son petit-fils avec un redoublement de tendresse, se reprochant de l’avoir involontairement chagriné naguère ; et tous deux s’occupèrent assidûment de leurs travaux, tournant complètement le dos aux deux acheteurs qu’ils avaient à peine entrevus.

M. de Villetaneuse, lors de la rentrée de l’apprenti, ayant machinalement tourné la tête vers lui, ne put réprimer un mouvement de surprise, et se dit :

— Voici une ressemblance étrange !

VII

La compagne de M. de Villetaneuse, absorbée dans son admiration croissante pour les bijoux, qu’elle dévorait des yeux, n’avait nullement remarqué le retour de l’apprenti. Elle tenait dans ses mains un bracelet d’or d’un goût charmant et d’une exécution merveilleuse ; il représentait deux naïades, à demi couchées, et accoudées à une urne de rubis, d’où sortait un ruissellement de petits diamants qui, figurant l’onde cristalline épandue de cette urne, ondoyaient et disparaissaient, çà et là, au milieu d’une double bordure d’algues marines, émaillées de vert, formant l’encadrement du bracelet.

M. de Villetaneuse, un moment distrait de l’examen des bijoux par la rentrée de Michel, observait avec anxiété la convoitise que le bracelet aux naïades éveillait chez Catherine. Il devait valoir beaucoup plus de cinq cents francs, somme que le comte, à son grand regret, ne pouvait dépasser. Aussi, dans l’espoir de détourner son attention et de lui faire peut-être oublier ce merveilleux joyau, il dit tout bas à sa compagne :

— Ce petit apprenti qui vient d’entrer, et qui maintenant nous tourne le dos assis à l’établi, à côté de ce vieillard, te ressemble d’une manière frappante.

Mais le comte ne fut pas entendu ; Catherine, de plus en plus absorbée, fascinée par la vue du bracelet, ne put même résister au désir de l’agrafer à son poignet, et de faire ainsi chatoyer les pierreries à ses regards, avec un redoublement de convoitise ; puis, haussant les épaules comme si une réflexion soudaine lui fût venue à l’esprit, elle dégrafa le joyau en soupirant, et se dit à demi-voix et comme si elle se fût parlée à elle-même :

— En vérité, je suis folle !… est-ce qu’un si merveilleux bijou est fait pour moi ?…

En prononçant ces mots sa voix avait un accent si humblement résigné, sa physionomie exprimait à la fois un regret si naïf et si profond de renoncer à cet achat, que M. de Villetaneuse dit à l’orfèvre, qui par discrétion se tenait éloigné de quelques pas :

— Monsieur, nous prendrons ce bracelet que madame vient d’essayer… De quel prix est-il ?…

— De seize cents francs, monsieur.

— Mon ami, – reprit vivement Catherine, – je vous assure que ce simple et délicieux bracelet d’argent, orné d’une turquoise, me plaît davantage que celui-ci… et…

— Vous me permettrez de consulter en ceci mon goût autant que le vôtre, – reprit Henri en souriant et interrompant sa compagne.

Puis s’adressant à Fortuné :

— Je vais, monsieur, vous remettre un à-compte de cinq cents francs. Je me nomme le comte de Villetaneuse, je demeure rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 17… Je vous prie de faire porter ce bracelet demain matin chez madame, dont voici l’adresse : Madame de Morlac, rue Tronche, n° 9… Votre facture sera acquittée en échange du bracelet.

— Mais je vous assure, – mon ami, – reprit madame de Morlac avec une nouvelle insistance, – que véritablement je préfère un bracelet beaucoup plus simple, tout en admirant celui-ci… qui est un véritable chef-d’œuvre.

— Eh bien ! je vous le demande en grâce. – reprit M. de Villetaneuse, – sacrifiez cette fois votre choix au mien.

Et présentant le billet de cinq cents francs à Fortuné, qui venait d’écrire sur son registre les adresses du comte et de madame de Morlac, il ajouta :

— Veuillez prendre cet à-compte…

— C’est inutile, monsieur, – reprit l’orfèvre ; – demain l’on paiera le bracelet chez madame.

— Ah ! monsieur, – dit à Fortuné madame de Morlac avec un soupire de sirène et un accent d’une douceur insinuante, – votre génie est un dangereux tentateur ! il fait oublier les plus sages résolutions ! il est bien dangereux de venir ici !

— Je ne m’étonne plus, monsieur, des éloges que le prince Maximilien accorde à votre mérite, – ajouta M. de Villetaneuse en offrant son bras à sa compagne, et en saluant Fortuné qui répondit :

— Je suis très heureux, monsieur, que ce bracelet soit du goût de madame et du vôtre.

Et les deux nouveaux clients de l’orfèvre sortirent de l’atelier.

Le père Laurencin, durant la présence de M. de Villetaneuse et de madame de Morlac, s’était incessamment occupé de son ajustage, et tournant le dos aux acheteurs, ainsi que Michel, il n’avait pu remarquer la ressemblance véritablement frappante qui existait entre son petit-fils et la femme qui venait de quitter l’atelier.

Cette remarque échappa aussi à Fortuné Sauval. Absorbé dans ses douces pensées d’amour, il n’avait guère attentivement regardé sa cliente, dont les traits étaient d’ailleurs à demi cachés par la voilette de son chapeau. Cependant, lorsqu’il se trouva seul avec le père Laurencin, il lui dit à demi-voix, pendant que l’apprenti replaçait et rangeait les bijoux dans l’étagère vitrée.

— Cette dame qui sort d’ici, savez-vous qui elle est, père Laurencin ?

— Non ; monsieur Fortuné, je ne l’ai pas seulement regardée…

— Je la connaissais de nom, et ce nom n’a eu que trop de retentissement. Cette prétendue madame de Morlac… car ces femmes-là changent de nom comme de chapeaux, est une courtisanne du grand genre et des plus à la mode de Paris.

— Voilà une mauvaise pratique, – reprit le vieillard ; – il faudra tenir le bracelet fièrement serré… J’irai le porter moi-même, au lieu d’envoyer Michel chez elle… car une pareille créature pourrait jouer un tour de sa façon à mon petit-fils, qui reviendrait ici sans le bracelet et sans argent.

— Vous avez raison, et d’ailleurs il n’eût pas été convenable d’envoyer Michel chez une femme de cette espèce.

— C’est à quoi je pensais, monsieur Fortuné. C’est demain dimanche, je porterai le bracelet ; Michel m’attendra à la porte de la maison de cette dame, et nous irons ensuite nous promener selon notre habitude.

À la fin de cette journée, vers les sept heures du soir, Fortuné Sauval se rendit chez son oncle Jouffroy, père de cette belle Aurélie, dont le jeune artiste était si amoureux.

VIII

M. Jean-Baptiste Jouffroy, longtemps chef d’une importante maison de soieries, avait quitté le commerce, après la réalisation d’une fortune considérable, laborieusement, intelligemment et honnêtement gagnée. D’une probité scrupuleuse, d’un caractère facile, loyal et ouvert, d’un cœur excellent, d’un esprit faible et un peu borné, en dehors de sa parfaite aptitude au négoce, M. Jouffroy subissait et chérissait le joug de sa femme qui le dominait absolument depuis plus de vingt années de mariage.

Madame Sophie Jouffroy, maîtresse femme dans toute l’acception du mot, très entendue aux affaires, tenant les livres de la maison aussi bien que le meilleur commis ; soigneuse et active ménagère ; prompte, alerte, impérieuse, souvent emportée, menant haut la main le nombreux personnel de son vaste magasin, avait, par l’ordre, par l’économie, par la régularité de sa gestion domestique, puissamment concouru à l’accroissement de la fortune de son mari.

Monsieur et madame Jouffroy avaient deux filles. L’aînée, Marianne, assez laide, boitait par suite d’un accident arrivé plusieurs années auparavant. La cadette, nommée Aurélie, d’une beauté éblouissante, était l’idole de la maison. Malgré cette idolâtrie, la jeune fille restait simple, ingénue, affectueuse ; enfant gâtée, adulée, elle se laissait, il est vrai, gâter, aduler, mais elle accueillait, avec une si tendre reconnaissance et une si charmante gentillesse, les préférences de son père et de sa mère, et les soins presque serviles dont sa sœur l’entourait, que celle-ci trouvait sa joie, son plaisir, sa récompense dans un redoublement de soins et de prévenances.

Enfin une sœur de M. Jouffroy, vieille fille habituellement revêche, souvent caustique à l’excès, et que l’on appelait communément la tante Prudence, demeurait avec la famille qu’elle n’avait jamais quittée.

Monsieur Jouffroy occupait, rue du Mont-Blanc, un vaste appartement situé au premier étage et meublé avec luxe. La maison de l’ancien commerçant était très honorable : il donnait de bons dîners à ses amis, et chaque semaine l’on dansait chez lui durant l’hiver aux sons d’un piano, d’un flageolet et d’un violoncelle ; des négociants, des notaires, des avoués, formaient sa société habituelle.

La famille Jouffroy se préparait (sauf Marianne et la tante Prudence) à se rendre au bal, le soir même de ce jour où Fortuné Sauval avait fait part de ses projets de mariage au père Laurencin.

Huit heures venaient de sonner, l’on avait dîné plus tôt que d’habitude afin qu’Aurélie pût consacrer tout le temps nécessaire à sa toilette.

La jeune fille, debout devant une armoire à glace, éclairée par des bougies fixées dans deux bras de bronze, vissés à ce meuble, s’occupait, assistée de sa sœur, de son père et de sa mère, de ces mille riens qui constituent le complet achèvement d’une parure de bal. Le profil d’Aurélie pouvait rivaliser de grâce, de noblesse et de pureté avec les divins chefs-d’œuvre de l’art grec ; sa chevelure, d’un châtain foncé à reflets presque dorés, nuance harmonieuse et rare, que l’on rencontre dans quelques portraits du Titien, encadrait de ses bandeaux ondés, un front charmant, et contrastait avec l’ébène de ses sourcils et de la frange de longs cils qui voilaient à demi ses grands yeux d’un bleu de bleuet, fendus en amande, et dont les coins se relevaient légèrement vers les tempes ; la fraîcheur délicate de son teint transparent et rose, l’éclatante blancheur de sa peau lustrée comme un marbre mouillé, l’exquise perfection de ses traits, sa bouche mignonne et vermeille, ses dents d’émail, le port gracieux de sa tête, l’élégance de sa taille de nymphe, svelte, souple et très au-dessus de la moyenne ; ses bras non moins accomplis que ses larges épaules, sa main effilée, son petit pied étroit, nerveux et cambré, tout concourait au merveilleux ensemble de cette créature enchanteresse, d’une physionomie si bienveillante, si ingénue, si modeste, qu’elle faisait pardonner, si cela se peut dire, son éblouissante beauté.

Aurélie, vêtue d’une robe à tunique en crêpe rose, portait une légère couronne de feuilles de chêne d’un vert clair, placée avec goût sur ses magnifiques cheveux châtains dorés, ondés en bandeaux. Elle semblait, non pas glorieuse, mais naïvement heureuse et presque étonnée, en contemplant sa ravissante image réfléchie dans le miroir.

La clarté des deux bougies fixées dans les bras de bronze de la Psyché, ne suffisant pas à éclairer le parachèvement de la toilette d’Aurélie, son père, debout, tenait à proximité de la glace une lampe carcel surmontée de son globe. Monsieur Jouffroy, homme de cinquante ans environ, trapu, carré, replet, aux traits épanouis, ouverts, fortement colorés et entourés d’épais favoris grisonnants comme ses cheveux, offrait le type de la franchise et de la bonhomie. Il n’avait pas encore vêtu son habit, se trouvant plus à l’aise en manches de chemise. À la vive clarté de la lampe qu’il tenait des deux mains, il contemplait sa fille, plongé dans une sorte d’extase admirative.

Madame Jouffroy, placée pour ainsi dire en pendentif de son mari, de l’autre côté de la Psyché, tenait le bouquet de bal et l’éventail d’Aurélie, et partageait l’extase de son mari en contemplant sa fille. Madame Jouffroy, âgée de quarante-cinq ans, grande, forte, un peu hommasse, commençant à se charger d’embonpoint, brune, le teint haut en couleur, et çà et là couperosé ; les cheveux encore fort noirs, abondants et crépus ; la lèvre supérieure ombragée d’une légère moustache brune ; l’œil grand et vif, les dents blanches, avait dû être ce que certaines gens appellent une belle femme. Son attitude, l’accent viril de sa voix, son geste prompt et brusque, annonçaient ses habitudes de domination domestique. Elle était convenablement et richement vêtue selon son âge, d’une robe de velours noir montante, et coiffée d’un élégant bonnet de dentelle orné de fleurs pourpres.

Marianne, debout auprès de madame Jouffroy, offrait d’une main à sa sœur de longs gants blancs, et de l’autre une pelote d’épingles, dans le cas où leur emploi eût été nécessaire. Cette jeune fille, frêle et de petite stature, avait, quoique assez laide, une physionomie intéressante. Ses cheveux blonds cendrés, s’harmonisaient avec la blancheur de son teint semé çà et là de légères taches de rousseur ; ses yeux bleus, petits et renfoncés dans leur orbite, exprimaient la douceur et l’intelligence ; son nez court et rond ; ses lèvres charnues, quoique vermeilles, et montrant de jolies dents lorsqu’elle souriait, n’offraient pas un gracieux ensemble. Son habitude de marcher en boitant du côté gauche, faisait quelque peu dévier sa taille, à peine accusée d’ailleurs par une robe d’étoffe brune, taillée en blouse. Marianne regardait Aurélie avec un ravissement ingénu. Toute aise et presque fière d’être la sœur d’une si adorable personne.

La tante Prudence, assise au coin de la cheminée, s’occupait d’un éternel tricot, qu’elle n’abandonnait qu’à l’heure du repas, à moins qu’elle fût renfermée dans sa chambre, où elle lisait beaucoup. Ce soir-là, elle tricotait donc, jetant de temps à autre par-dessus les verres de ses besicles d’argent, un coup d’œil pensif sur le groupe dont Aurélie était entourée. Mademoiselle Prudence Jouffroy représentait le type revêche de la vieille fille. Âgée de quarante ans passés, cachant presque entièrement, sous une grande espèce de cornette, ses cheveux bruns qui ne grisonnaient pas encore, elle abritait sous des lunettes ses yeux gris, fins et perçants, quoique un peu fatigués par l’abus de la lecture et du tricot. Son visage, maigre, incolore, à arêtes vives, et comme parcheminé, rappelait ces sévères portraits d’Holbein, retraçant quelque pâle matrone, embéguinée de noir, et le col enfoui dans une fraise aussi raide que son maintien. Un sourire caustique, plissant habituellement les lèvres minces de la tante Prudence, donnait à ses traits une expression sardonique. En ce moment surtout, remarquant les empressements, les adorations, dont la famille entourait son idole, plus d’une fois la vieille fille haussa les épaules, et plus d’une fois aussi, selon son habitude de témoigner silencieusement d’une impatience chagrine arrivée à son paroxysme, elle se gratta vivement la tempe droite du bout de l’une de ses aiguilles à tricoter. Elle venait de révéler ainsi sa mauvaise humeur, lorsque le cousin Roussel, ainsi qu’on l’appelait, en sa qualité de parent et d’ami intime de la famille entra dans la chambre sans être annoncé.

M. Joseph Roussel, épicier en retraite, ainsi qu’il s’intitulait complaisamment, avait environ cinquante ans. Il était grand et robuste, encore alerte, malgré la maturité de l’âge. À peine ses épais cheveux noirs, coupés très court, commençaient-ils de blanchir vers les tempes. Sa figure ouverte, joviale, spirituelle, résolue, fortement accentuée ; son nez assez long, carrément coupé à son extrémité ; ses lèvres rieuses et épaisses ; la vivacité de son regard, tout donnait à ses traits un caractère singulièrement rabelaisien, et l’on aurait cru voir le jovial et malin curé de Meudon, si l’épicier en retraite eût troqué son large paletot contre une soutane.

IX

Le cousin Roussel s’arrêta un moment au seuil de la porte, à l’aspect du tableau si significatif que présentaient le père, la mère et la sœur d’Aurélie, la contemplant avec admiration et l’aidant à finir sa toilette. L’épicier en retraite, homme d’excellent jugement, craignait, non sans raison, de voir gâter le charmant naturel de sa jeune parente, par les adulations, par les éloges incessants, outrés, que madame Jouffroy prodiguait à la beauté de sa fille dont elle était orgueilleuse jusqu’à l’aberration. Aussi, combattait-il toujours, avec une innocente malice, l’exagération des louanges adressées à l’idole de la famille.

— C’est toi, Joseph ? – s’était écrié M. Jouffroy en voyant entrer son cousin. — Tu ne pouvais arriver plus à propos… tu auras vu notre Aurélie en grande toilette avant notre départ pour le bal… Approche… regarde et admire !… ajouta l’heureux père en s’effaçant un peu, et en portant toujours la lampe qui jetait sa vive clarté sur la belle jeune fille. Puis, tandis que celle-ci, prenant l’un de ses gants et s’apprêtant à se ganter, se tournait souriante vers le nouveau venu, M. Jouffroy ajouta :

— Hein ! Joseph ? Est-elle belle !… Mon Dieu, est-elle belle !

— Au secours !… à l’aide !… je suis ébloui !… aveuglé !… – s’écria le cousin Roussel en abritant ses yeux sous ses deux mains. — Je vois trente-six chandelles !… et, aussi vrai que j’en vendais… des chandelles… j’aimerais mieux regarder le soleil en plein midi, que d’affronter le rayonnement de cet astre dont tu es le père !… Car tu crées des astres, Baptiste, ni plus ni moins que le bon Dieu !… Cependant… je vais encore risquer un œil…

— Vous êtes bien gai ce soir, cousin Roussel, – reprit madame Jouffroy avec un léger accent de dépit, pendant qu’Aurélie riait de tout son cœur de la plaisanterie de l’épicier en retraite.

Celui-ci reprit :

— Mon premier éblouissement passé, je dois déclarer, ma chère Aurélie, que tu es mise et coiffée à ravir : cette toilette est charmante de simplicité ; voilà surtout ce qui me plaît en elle.

— C’est en vérité bien heureux que vous trouviez Aurélie mise à ravir ! – répondit madame Jouffroy en s’apaisant, – mais il faut toujours que vous fassiez de mauvaises plaisanteries !…

— Allons, cousine, la paix ! – dit gaîment Joseph ; – et, lorsque la paix sera faite (car sans cela, vous me croiriez capable de vous flatter pour l’obtenir)… je vous avouerai que cette robe de velours noir vous va, ma foi, fort bien !…

— Allons, méchant cousin, on vous pardonne, – répondit en souriant madame Jouffroy ; – mais prenez garde à vous !…

— Oh ! oh ! cousine, vous êtes une terrible femme, je le sais ! témoin ce pauvre Baptiste que vous rendez si malheureux ! il en sèche !… son ventre va crever son gilet !… – répondit le cousin Roussel, voyant M. Jouffroy déposer la lampe et vêtir son habit ; puis, s’adressant affectueusement à l’aînée des jeunes filles, Joseph lui dit :

— Bonsoir, ma petite Marianne ! Ce n’est pas ta faute, j’en suis certain, si la toilette de ta sœur n’est pas plus charmante encore : tu as fait tous tes efforts pour aider à la parer, chère et excellente enfant ! – Puis, se tournant enfin vers la vieille fille :

— Bonsoir, tante Prudence.

— Bonsoir, cousin Roussel.

— Hé bien !… cet adoré tricot ?

— Hé bien ! vous voyez. Il va toujours son petit bonhomme de chemin…

— Ah !… tante Prudence ! – dit Joseph d’un air narquois ; – ah ! tante Prudence !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Si au lieu d’être une tigresse à notre endroit, à nous autres pauvres hommes, vous aviez pourtant préféré au tricot, le mariage, combien votre temps eût été mieux employé !

— J’en doute, cousin Roussel.

— Vraiment ?

— Avec deux aiguilles et une pelote de laine, je m’occupe paisiblement et à ma satisfaction, du matin au soir, et le diable sait quelle paix et quelle satisfaction j’aurais trouvées en ménage du matin au soir !

— Attrape, Joseph ! – dit en riant M. Jouffroy ; – attrape ! Ma sœur a bon bec !

— Et moi, – reprit gaîment le cousin Roussel, – j’affirme, je déclare, je soutiens que les jours de la tante Prudence auraient été tissés d’or et de soie, si de son côté elle eût tricoté la trame de l’existence de son époux avec autant de soin et d’amour qu’elle en met à tricoter… ce… ce… que diantre tricotez-vous là, tante Prudence ?

— Un cache-nez… pour cacher le vôtre… ingrat ! car ce pauvre nez, lorsqu’il fait froid, devient de sa base à sa cime d’un rouge cerise qui n’est point joli du tout… mais du tout ! – répondit la vieille fille. — Je voulais vous ménager cette surprise pour votre fête : voilà comme les bonnes intentions sont récompensées !…

— Tante Prudence, je suis un monstre ! – répondit gaîment Joseph en se mettant aux pieds de la vieille fille, tandis que les deux sœurs riaient aux éclats ; – vous aviez des attentions si tendres pour mon pauvre nez ! et je ne flairais pas cette délicatesse !

— Allons, relevez-vous, si vous le pouvez, beau Céladon, – reprit la tante Prudence. — Du moins, quoique vieille fille, j’aurai, une fois dans ma vie, vu un homme à mes pieds, ce qui est fièrement flatteur, je m’en vante, lorsqu’il s’agit d’un muguet comme vous ! Allons, relevez-vous… de crainte d’une courbature.

— Je ne me relèverai que si vous me promettez que nous passerons la soirée ensemble avec Marianne, pendant que ces mondains-là vont aller au bal. – Et il indiqua du regard M. Jouffroy, sa femme et Aurélie. — Est-ce dit, tante Prudence ?

— C’est dit. Vous avez péché, vous ferez pénitence, – répondit la vieille fille.

— Tant pis pour vous si vous vous ennuyez ! Ce sera de votre faute probablement.

— M’ennuyer ? – dit Joseph en se relevant ; – je ne donnerais pas ma soirée pour celle de nos mondains. Allons-nous en dégoiser ! allons-nous nous disputer, tante Prudence ! Je me sens en verve : ce sera un combat à outrance !… Ah çà, ajouta-t-il en s’adressant à madame Jouffroy, – où donc allez-vous ce soir, cousine ? vous êtes, vous et Aurélie, dans tous vos atours.

— Nous allons chez l’avoué Richardet, – répondit M. Jouffroy ; – il y a grand bal, grandissime bal.

— Madame Richardet est venue exprès nous inviter elle-même, en nous recommandant de ne pas manquer d’assister à sa soirée, – ajouta madame Jouffroy ; – elle avait l’air mystérieux, elle nous a promis une surprise…

— Oh ! oh ! – reprit Joseph, – madame Richardet qui n’est pas glorieuse à demi… vu qu’elle l’est plus que tout-à-fait… est capable de vous avoir ménagé le régal de deux municipaux et d’une demi-douzaine de lampions ! Sous sa porte cochère des lampions et des municipaux ! L’eau m’en vient à la bouche ! Ce sera tout-à-fait dans le genre du faubourg Saint-Germain ! Sont-ils aristocrates, ces Richardet !

— Avec tout ça, je jurerais qu’il n’y a pas, dans le faubourg Saint-Germain, une jeune personne capable d’être seulement comparée à ma fille, – reprit madame Jouffroy en se rengorgeant. — Si les titres se mesuraient à la beauté, Aurélie serait duchesse ou princesse !

— Pourquoi donc pas reine ? – demanda la tante Prudence en tricotant avec une agitation fébrile. — M’est avis que ma nièce est assez belle, assez superlativement belle, assez archi-belle pour épouser un roi ? Si ça vous semble encore trop mesquin, alors poussez jusqu’au demi-dieu ! On dit qu’il y en a encore dans l’olympe. Cherchez et vous trouverez.

— Malgré vos exagérations, – reprit sèchement madame Jouffroy, – j’en suis pour ce que j’ai dit : belle comme elle est, ma fille peut prétendre à tout.

— Oh ! moi, bonne mère, j’ai d’autres prétentions, – répondit Aurélie avec une grâce charmante : – je prétends toujours être aimée de ceux que j’aime… à commencer par ma tante Prudence.

Et ce disant, Aurélie tendit son beau front que la vieille fille baisa en marmottant et ruchonnant comme une véritable fée grognon.

— Hein, cousin Roussel, est-elle assez revêche, assez aigre, cette tante Prudence ? – dit à demi-voix madame Jouffroy. — Aurélie est encore joliment bonne de l’avoir embrassée.

— Je conviens, cousine, que votre belle-sœur n’est point absolument un composé de bienveillance, de grâce et d’aimable abandon, – répondit Joseph en souriant ; – mais que vouliez-vous… ces vieilles filles !… le célibat les racornit ; leur cœur n’a jamais battu ; soyons-leur indulgents !

À ce moment l’on frappa discrètement à la porte de la chambre.

— Entrez, – dit madame Jouffroy.

X

Fortuné Sauval parut dans la chambre, et son premier regard fut pour Aurélie. Tandis que Marianne, rougissant à la vue de son jeune cousin, s’empressait, afin de se donner une contenance, de mettre en ordre quelques objets qui venaient de servir à la toilette de sa sœur, celle-ci, tendant cordialement la main à l’orfèvre :

— Bonsoir, Fortuné… Voyons, toi qui as si bon goût en ta qualité de grand artiste… dis-moi, me trouves-tu bien coiffée ?

— J’ai admiré beaucoup de portraits, chefs-d’œuvre des maîtres anciens, et jamais je n’ai vu rien de comparable à toi… Cette simple couronne de chêne, posée sur tes beaux cheveux ondés, s’accorde à merveille avec la grâce et la noblesse de tes traits… Je te dis cela franchement, en artiste… sans chercher à te flatter !

— Vraiment ?… Et que me dirais-tu donc si tu voulais me flatter, mon bon Fortuné ?… Mais, flatteur ou sincère, j’accepte ton éloge avec d’autant plus de plaisir que voilà l’auteur de cette jolie coiffure, – ajouta Aurélie en indiquant et embrassant Marianne. – Oui, c’est elle qui a eu l’idée de cette simple couronne de feuilles de chêne…

— C’est ta figure, chère sœur, qui fait tout le charme de cette modeste coiffure, – reprit Marianne en souriant ; – de même que le génie de Fortuné change en un précieux objet d’art un morceau de métal.

— Tu as beau t’en défendre, petite Marianne, – dit tendrement Aurélie, – tu n’échapperas pas à ma reconnaissance, et si cette coiffure me sied… si l’on me trouve jolie… c’est toi que je remercierai…

— Si l’on te trouve jolie ? – reprit madame Jouffroy. — J’aime beaucoup ce si là, par exemple ! Je voudrais bien voir que…

— Certainement… et vous avez joliment raison ! Ne souffrez donc point de pareilles abominations ! – s’écria la tante Prudence en interrompant sa belle-sœur et tricotant à outrance. — Quel est donc le scélérat, la scélérate, l’affreux sacrilège qui aurait l’impiété de ne pas adorer votre idole ! Par ma foi ! l’on a brûlé jadis des parpaillots pour moins que cela !… Allons, au bûcher ! au bûcher, les mécréants qui oseraient douter de la divine beauté de ma nièce !

— Ces vieilles filles sont-elles hargneuses ! sont-elles envieuses de la jeunesse ! – se disait Fortuné, tandis que madame Jouffroy, rougissant de colère et sur le point de répondre aigrement à cette nouvelle boutade de la tante Prudence, se contint à grand-peine et dit à Aurélie :

— Voici bientôt neuf heures et demie, mon enfant ; il sera dix heures avant que nous soyons arrivés chez les Richardet ; veux-tu que nous partions ?

— Oui, maman…, je vais prendre ma pelisse…

Le départ de la famille pour le bal dérangeait les projets de Fortuné. Cependant, après un moment de réflexion, il se rapprocha du cousin Roussel et lui dit tout bas.

— J’ignorais que mon oncle et ma tante dussent sortir ce soir ; j’étais venu dans l’intention de leur parler…

— De quoi, mon garçon ?

— D’une chose importante…

— Alors, il faudra remettre ton entretien à demain.

— Monsieur Roussel, est-ce que vous accompagnez ce soir mon oncle et ma tante ?

— Peux-tu me faire une pareille question, malheureux que tu es ! – reprit Joseph en riant. — Regarde-moi donc… vois donc mon paletot d’Alpaga ! ma cravate de couleur ! mes grosses bottes !… Je ferais honte à ces mondains. Non, non, je reste ici pour tenir compagnie à la tante Prudence et à Marianne.

— Au fait… – dit Fortuné en paraissant se consulter, – j’aime mieux ça.

— Quoi, mon garçon ?

— Je vous le dirai tout à l’heure, après le départ de ma cousine pour le bal.

Durant ce court entretien à voix basse entre l’orfèvre et Joseph, Aurélie faisait ses derniers préparatifs de départ ; M. Jouffroy tenait sur son bras la pelisse de bal ; sa femme nouait une légère écharpe de gaze autour du cou de sa fille afin de la préserver du froid, et Marianne, agenouillée, la chaussait de douillettes ouatées par dessus ses petits souliers de satin blanc. Enfin, par mesure de précaution, son père se chargea d’un boa et d’un grand châle supplémentaire, et madame Jouffroy prit le bouquet et l’éventail de l’idole.

Aurélie, s’approchant alors de la tante Prudence qui tricotait plus furieusement que jamais, lui tendit de nouveau son front à baiser, en lui disant d’une voix caressante :

— Bonsoir ! ma tante…

— Bonsoir, – répondit brusquement la vieille fille en la baisant au front ; – amuses-toi bien… c’est ton lot, à toi !…

Et elle jeta involontairement les yeux sur Marianne qui, un flambeau à la main, s’apprêtait à éclairer les pas de sa sœur à travers un corridor obscur qu’il fallait traverser en sortant de la chambre à coucher.

— Bonsoir, Prudence ! – dit cordialement M. Jouffroy. — N’oublie pas de recommander à Jeannette de tenir un bol de chocolat bien chaud pour Aurélie à son retour, car elle n’a presque rien mangé à dîner…

— Certainement, – répondit la tante Prudence, – ta fille aura son chocolat en rentrant du bal. Pauvre enfant ! malheureuse enfant ! Hélas ! dans la vie, il ne suffit point de s’amuser, il faut encore se bien réconforter ensuite !

Selon son habitude, le bon M. Jouffroy ne remarqua pas l’accent ironique dont la vieille fille accompagna sa réponse, et dit à sa femme, qui, occupée de soigneusement emmitoufler Aurélie, n’avait point entendu les paroles de sa belle-sœur :

— Allons, Mimi… (souvent il l’appelait familièrement Mimi, appellation étrange en cela qu’elle s’adressait à une virile et grande femme) ; – allons, Mimi, partons dix heures vont bientôt sonner.

— Bonsoir, cousin Roussel ! bonsoir, Fortuné ! – dit Aurélie ; puis embrassant une dernière fois Marianne :

— Bonsoir, petite sœur !… tâche de ne pas t’endormir avant notre retour… je te raconterai ma soirée…

— M’endormir ? – reprit Marianne d’un ton d’affectueux reproche ; – Eh ! qui donc t’aiderait à te déshabiller, et te donnerait ton chocolat dans ton lit ?

— Ah ! petite sœur gâteau… comme tu abuses de ma facilité à me laisser gâter… mais c’est si bon, si doux, d’être câlinée par toi, que je me résigne… Embrasse-moi encore… et adieu !

— Éclaire-nous, Marianne, – dit madame Jouffroy, après le dernier embrassement des deux sœurs.

La jeune fille allait obéir à sa mère, lorsque le cousin Roussel dit à l’orfèvre qui suivait Aurélie d’un regard passionné :

— Prends-donc le flambeau des mains de Marianne ; elle voudra éclairer sa sœur jusqu’au bas de l’escalier, et tu sais combien la descente et la montée fatiguent cette pauvre fille en raison de son infirmité.

Fortuné, enchanté de rester quelques instants de plus auprès d’Aurélie, suivit le conseil du cousin Roussel, mais Marianne accompagna sa sœur jusqu’au palier de l’escalier en disant :

— Chère sœur, amuse-toi bien, et prends surtout garde de t’exposer au froid en sortant du bal ! Tu trouveras en rentrant bon feu dans notre chambre, et ton chocolat prêt… amuse-toi bien !

Puis Marianne alla rejoindre la tante Prudence, et le cousin Roussel.

Malgré la lumière de la lampe de l’escalier, l’orfèvre, son flambeau à la main, éclaira Aurélie jusque sous la voûte de la porte cochère où attendait une calèche garnie de ses vasistas et attelée d’un cheval, modeste équipage de famille. M. et madame Jouffroy, de crainte de chiffonner l’ample et fraîche robe de gaze de leur fille, lui abandonnèrent les deux places du fond de la voiture, et se placèrent en se serrant beaucoup sur la banquette de devant.

Fortuné ferma la portière, remonta dans l’appartement et apprit d’une servante que la tante Prudence était rentrée chez elle avec Marianne et le cousin Roussel.

XI

La chambre de la vieille fille, retraite silencieuse, avait vue sur la cour, et offrait un caractère particulier : tout y était net, ordonné, rangé méthodiquement et d’une propreté scrupuleuse. La tante Prudence voulait absolument faire elle-même son ménage. Fidèle à ses souvenirs de famille, et peu soucieuse du luxe moderne, elle conservait le modeste et antique ameublement qui autrefois garnissait la chambre de sa mère, le grand lit à baldaquin et à rideaux de serge, pareils à ceux de la fenêtre ; les chaises et les bergères de bois gris, contourné, recouvertes de tapisseries à personnages, et autres objets mobiliers du bon vieux temps. À travers les vitrages d’une armoire de noyer servant de bibliothèque, l’on apercevait une collection d’excellents livres classiques. Une petite pendule et deux flambeaux de cuivre doré style Louis XVI, ornaient le marbre de la cheminée, au coin de laquelle se tenait alors la vieille fille toujours occupée de son tricot. Marianne, assise à côté d’elle, brodait, et le cousin Roussel, plongé dans une vaste bergère, occupait l’autre angle de la cheminée.

— C’est bien aimable à toi, Fortuné, de venir passer la soirée avec nous, – dit Marianne au jeune orfèvre, lorsqu’il entra chez la tante Prudence. – Depuis trois jours nous ne t’avions pas vu. – Et souriant, elle ajouta sans lever les yeux de dessus son ouvrage de broderie : — Sais-tu que c’est long, trois jours !…

— Le temps m’a duré autant qu’à toi, ma petite Marianne, – répondit familièrement Fortuné, – car tu le sais bien, mon plus grand plaisir est de venir ici ; mais un travail urgent qui me plaisait beaucoup a absorbé tous mes instants… et je n’ai pas mis le pied hors de mon atelier…

— Encore quelque chef-d’œuvre ? dit Marianne avec un accent de vif intérêt. Et sa figure, quoique peu jolie, prit une expression pleine de charme. – Voyons, raconte-nous cette nouvelle merveille de ton art. Est-ce un objet d’orfèvrerie ? est-ce un bijou ? est-ce une parure ? Mon Dieu, que tu dois être fier de créer tant de belles choses ! Car enfin, moi qui ne suis pour rien dans tes chefs-d’œuvre, je me sens toute glorieuse en songeant que tu les as produits !

— Quant à cela, mon enfant, j’en suis certaine, tu es plus glorieuse que ne l’est Fortuné lui-même, – reprit la tante Prudence ; – il est modeste comme un homme qui ne se doute pas de son talent.

— C’est la vérité, tante Prudence, reprit le cousin Roussel. – Puis s’adressant à l’orfèvre : — Ah çà, mon garçon, tu avais, ce me semble, quelque chose à nous dire, à la tante Prudence et à moi. De quoi s’agit-il ?

— J’étais, en effet, venu ici, ce soir, afin de parler d’une chose importante à M. et à madame Jouffroy ; mais puisqu’ils sont sortis, – j’aime autant que ce soit vous, mademoiselle Prudence, et vous, monsieur Roussel, qui soyez mon interprète auprès de mon oncle et de ma tante.

— Fortuné… – reprit timidement Marianne, – si ma présence te gêne… dis-le… j’irai dans ma chambre attendre la fin de ton entretien avec ma tante et M. Roussel.

— Pas du tout ! tu n’es pas de trop ici, ma petite Marianne… Nous sommes en famille, et il est justement question d’une affaire de famille.

— En ce cas, Fortuné, reprit la vieille fille, – quelle est cette affaire ?

— Tante Prudence, – je voudrais me marier…

— Ah, mon Dieu ! – s’écria involontairement Marianne, en devenant pourpre et toute tremblante, tandis que ses traits révélaient autant de surprise et de trouble que de douleur.

L’exclamation de la jeune fille fut si soudaine, que le cousin Roussel et Fortuné, très étonnés, lui demandèrent à la fois en se tournant vers elle :

— Qu’as-tu donc, Marianne ?

— Rien… – répondit-elle avec confusion, – et devenant plus rouge et plus tremblante encore ; – rien… c’est que… c’est que… je… me suis piquée… avec mon aiguille.

Et baissant la tête afin d’échapper aux regards fixés sur elle, Marianne porta l’un de ses doigts à ses lèvres, comme si elle eût voulu pomper le sang de sa piqûre prétendue.

La tante Prudence avait partagé la surprise causée par l’exclamation de sa nièce, et, pendant quelques instants, elle la contempla silencieusement par-dessus le verre de ses besicles, tout en continuant de tricoter, puis elle baissa la tête d’un air pensif et attristé.

— Marianne, – reprit l’orfèvre avec intérêt, – est-ce que tu t’es piquée profondément ?

— Non, non, – balbutia la jeune fille, – ce n’est rien… je te le répète… ce n’est rien… mais dans le premier moment, cela m’a fait un peu mal…

— Ah ! tu veux te marier, Fortuné ? – reprit le cousin Roussel, croyant aussi à la réalité et au peu de gravité de la piqûre de Marianne, et n’attachant plus dès lors aucune attention à cet incident ; – tu veux te marier ? hé ! hé ! c’est une idée comme une autre… meilleure qu’une autre… quand elle nous mène à épouser une bonne et digne femme ; mais, mon pauvre garçon, – comment diable viens-tu faire tes confidences conjugales à la tante Prudence, qui tient le mariage en si complète aversion, exécration et abomination, qu’elle a voulu rester fille ! Comment ! tu la fais juge et partie ?… Elle ne manquera pas de te vanter les douceurs du célibat. Heureusement je suis là… pour défendre le conjungo, et nous allons avoir avec elle, une fameuse prise de bec !

La tante Prudence, au lieu de vertement riposter, selon son habitude, à l’attaque du cousin Roussel, ne répondit rien, et continua de tricoter en jetant un regard pénétrant sur Marianne, dont elle remarquait le trouble et le douloureux embarras.

— Il est très naturel que je fasse mes confidences à mademoiselle Prudence, – avait répondu Fortuné au cousin Roussel, – puisqu’elle est la tante de la personne que je désirerais épouser…

— Et le chocolat d’Aurélie !… j’ai oublié de le commander à Jeannette !… – dit vivement Marianne d’une voix altérée, en se levant précipitamment.

Et de pourpre qu’elle était d’abord, devenant peu-à-peu très pâle, la pauvre enfant, éperdue, presque défaillante, se dirigea vers la porte, aussi vite que le lui permit son infirmité.

La tante Prudence, sans faire un mouvement, sans trahir en rien sa pensée, suivit sa nièce d’un regard chagrin, et venant en aide à l’expédient trouvé par Marianne afin de pouvoir sortir et cacher ses angoisses, la vieille fille ajouta :

— N’oublie pas, mon enfant, de recommander la brioche à Jeannette. Ta malheureuse sœur mange toujours de la brioche avec son chocolat.

— Je n’oublierai rien, ma tante, – reprit Marianne d’une voix étouffée par ses larmes à peine contenues. Et fermant la porte, elle disparut.

— Quelle excellente créature que Marianne ! – dit le cousin Roussel, oubliant un instant la confidence de Fortuné. – Cette chère enfant ne pense qu’à être agréable à sa sœur… Tant d’autres à sa place seraient jalouses d’Aurélie !

— Oh ! c’est vrai, – reprit le jeune homme, – il n’y a pas au monde de meilleur cœur que celui de Marianne.

— Oui… et il lui sert à grand-chose, son bon cœur ! – reprit la vieille fille avec amertume, en frottant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. – Elle est fièrement sotte d’être si bonne !… Que n’a-t-elle un cœur bien sec, bien froid, bien égoïste !… une dose de parfait contentement de soi-même par là-dessus !… elle serait cent fois plus heureuse. Ah ! pauvres bons cœurs ! ils sont, dans leur douce résignation, environ comme ces pelotes où chacun enfonce insoucieusement son épingle ; à cette différence près, qu’en apparence insensibles comme la pelote, ils souffrent le martyre à chaque coup d’épingle, ces excellents cœurs !… et c’est bien fait !… pourquoi sont-ils si niais ?…

— Sont-elles aigres et malveillantes, ces vieilles filles qui n’ont jamais rien aimé ! – se disait Fortuné, en écoutant la boutade de la tante Prudence. – Celle-ci reprit bientôt, en s’adressant à lui :

— Maintenant, mon garçon, revenons à tes confidences. Tu nous disais que tu voulais te marier ?

— Oui, tante Prudence.

— Et c’est ma nièce que tu désires épouser ?

— Ce serait mon plus vif désir ; je suis éperdument épris d’elle.

— Or, comme j’ai deux nièces, celle dont tu es éperdument épris… c’est…

— C’est Aurélie ! ai-je besoin de vous le dire ?

— Non, certes, tu n’avais pas besoin de me le dire : cela va de soi ;… tu dois préférer Aurélie : elle est si belle, si incomparablement belle !…

— Oh ! oui, – répéta Fortuné, – incomparablement belle !…

— C’est un astre, un soleil, un météore, la huitième merveille du monde ! – s’écria la tante Prudence avec un emphase ironique et une amertume croissante ; – mais je te prie de choisir une autre intermédiaire que moi au sujet de tes épousailles avec ton astre !

— Que dites-vous ? – reprit Fortuné, non moins abasourdi que le cousin Roussel, en entendant la véhémente sortie de la vieille fille ; – vous refusez de vous intéresser à moi dans cette circonstance ?

— C’est un inconvénient de ma position ; le cousin Roussel te l’a dit tout à l’heure : les vieilles filles, restées célibataires par sécheresse de cœur, prêchent d’exemple et de conviction les douceurs du célibat. Ainsi fais-je… et j’ajoute : Crois-moi, reste garçon ; sinon, si tu veux te marier, cherche ailleurs qui te mettra la corde au cou… Le cousin Roussel, par exemple, te rendra cet agréable service-là mieux que personne… Il sait ce qu’en vaut l’aune, de cette belle corde conjugale !… il a été si heureux en ménage !!

— Que j’aie été heureux ou non en ménage, – reprit Joseph, légèrement piqué de cette apostrophe, – cela importe peu au mariage de Fortuné, ce me semble.

— Certes, – répondit la vieille fille en tricotant avec furie, – cela importe aussi peu que l’expérience importe dans les choses de la vie ; et crier casse-cou à ceux qui vont tomber le nez dans un fossé, c’est faire acte d’égoïsme probablement ?

— Ma tante, – reprit tristement Fortuné, – je ne croyais pas vous fâcher en vous priant de…

— Tu ne me fâches pas du tout, tu es un excellent garçon, je t’aime de tout mon cœur, je sais ce que tu vaux, je te souhaite tout le bonheur possible… et c’est justement pour cela que je te demande de ne plus me parler de ce mariage-là… Si mon frère y consent, si sa femme y consent, si Aurélie y consent… soit !… épouse ton astre, cela te regarde… Je ne soufflerai mot… mais intervenir dans la chose, jamais !

— Mon Dieu, ma tante, – reprit Fortuné de plus en plus chagrin et désappointé, – vous croyez donc que je ne rendrais pas Aurélie heureuse ?

— Toi ?… tu as comme ta cousine Marianne, un cœur d’ange… Aussi tu n’es pas au bout de tes peines, mon pauvre garçon, ni elle non plus !

— Alors, ma tante, puisque vous avez confiance dans mon cœur, quelle objection trouvez-vous à mon mariage avec Aurélie ? Si vous saviez, mon Dieu, combien je l’aime !… Je vous le jure, ma tante… cet amour…

— Hé ! tu perds ton temps et tes paroles ! – s’écria le cousin Roussel en interrompant le jeune orfèvre. – Je te l’avais dit, croyant plaisanter, et c’était pourtant la vérité : parler d’amour et de cœur à la tante Prudence… c’est lui parler grec ! hébreux… algonquin !

— En ce cas, cousin Roussel, pourquoi me parler grec, hébreu, algonquin ?

— Allez ! vous n’avez pas plus de sensibilité que le marbre de cette cheminée !…

— Tant mieux ! Rien ne mord sur le marbre !

— Quelle réponse ! Tenez, à vous entendre, l’on vous prendrait pour une femme sans âme !… Mais, Dieu merci, vous vous vantez, tante Prudence, je l’espère !…

— Vous êtes effrayant de pénétration, et réjouissant d’espérance, cousin Roussel !…

— Quelle femme ! quelle femme !… Ainsi vous refusez de parler à Jouffroy et à sa femme de la demande de Fortuné ?

— Je refuse… net… net !…

— Mais encore une fois, pour quel motif ? – s’écria Joseph, – car, sur ma parole, vous feriez damner un saint !

— Heureusement, vous n’êtes pas du tout un saint, cousin Roussel ; je suis fort tranquille à l’endroit de votre damnation. Je vous le répète, je ne me mêlerai en rien de ce mariage, parce que, selon moi, Fortuné aurait tort de se marier.

— Mais, ma tante, je vous l’ai dit… j’aime Aurélie avec passion ! Et…

— Amour ! passion ! Voici que derechef tu me parles grec, mon garçon, et le cousin Roussel te l’a déclaré, je n’entends point ce ramage-là.

— Tu le vois, elle est impitoyable, – reprit l’épicier en retraite en se levant. – Viens, laissons-la, je me chargerai demain de ta demande auprès de Jouffroy et de sa femme. Oui, tante Prudence, ne vous en déplaise ! De cette demande je me chargerai, parce qu’elle est de tout point convenable et sortable.

— Soit ! mariez Fortuné, mariez-vous vous-même par dessus le marché ! Grand bien vous fasse à tous deux !… Bonne chance !

— Merci de ces vœux charitables ; mais, du moins, me promettez-vous de ne pas chercher à influencer la famille ?… enfin de rester neutre en tout ceci ?

— Qu’est-ce qu’une vieille fille ?… sinon l’être neutre par excellence ! – reprit la tante Prudence. – Neutre je suis, neutre je resterai !

— C’est déjà quelque chose… Me promettez-vous aussi de ne pas instruire Jouffroy, sa femme ou Aurélie de notre entretien de ce soir au sujet de ce mariage ?

— Je vous le promets.

— Cela me réconcilie un peu avec vous, quoique je sois toujours furieux… entendez-vous !…

— Bon, bon ! cette furie-là passera comme tant d’autres choses passeront et ont passé, cousin Roussel !

— Il y a quelque chose qui devrait être passé depuis longtemps : c’est mon amitié pour vous, vilaine femme, qui prétendez avoir le cœur aussi dur, aussi froid que le marbre de cette cheminée ; et cependant je ne sais comment diable ça se fait, cette amitié dure depuis vingt ans !… et malgré moi !… car, je vous demande un peu pourquoi je vous suis affectionné ?

— Parce que nous avons toujours maille à partir ensemble ; vous me taquinez, je vous le rends, ça vous amuse, moi aussi, et le temps passe ; sans compter que j’ai la faiblesse de vous tricoter des cache-nez par pudeur pour le vôtre, méchant ingrat ! Là-dessus, bonsoir, j’ai sommeil. Quant à toi, Fortuné, n’attribue pas surtout mon refus à un mauvais sentiment contre toi ; tu es le meilleur et le plus honnête homme que je sache ; mais j’ai fait vœu à la patronne des vieilles filles de ne m’occuper du mariage de personne, en reconnaissance de ce qu’elle m’a toujours épargné la tentation du mal. Il te reste le cousin Roussel, il se chargera de ta demande ; cela va de soi, c’est un veuf. Il est tout guilleret, le compère, de te colloquer dans la confrérie… dont il n’est plus, le cher homme !

— Allons-nous-en, Fortuné, car, Dieu me pardonne, je crois que je la battrais !

— Bonsoir, ma tante, – dit tristement Fortuné. – Puisse votre refus de vous charger de ma demande en mariage, n’être pas pour moi d’un mauvais augure !… J’étais venu ici ce soir plein de confiance… et je m’en vais presque sans espoir…

— Voyez-vous ce que vous avez fait ? tigresse au cœur d’airain ! Vous désolez ce pauvre garçon, – reprit Joseph ; puis s’adressant au jeune orfèvre : — Mais rassure-toi… demain je parlerai à la famille… Dieu merci, il n’y a pas que des tantes Prudence dans le monde !…

— Car il finirait bientôt, – ajouta la vieille fille. – Bonne nuit, cousin Roussel !

— Et moi je vous dis : Mauvaise nuit, tante Prudence ! Puissiez-vous avoir un affreux cauchemar ! Et pour vous punir de votre insensibilité, puissiez-vous rêver que vous êtes amoureuse folle… du grand turc !!!

— Est-il galant !… il me dit cela… parce que j’ai surtout l’air d’une Houri… d’une odalisque !… d’une Fatmé… d’une Leila !… n’est-ce pas, cousin Roussel ?…

— Laissez-moi tranquille !… je vous abhorre ! – reprit Joseph avec un courroux comique, en sortant ainsi que Fortuné de la chambre de la vieille fille.

Peu de temps après leur départ, Marianne rentra timidement chez sa tante.

XII

Lorsque Marianne revint auprès de la vieille fille, celle-ci s’aperçut facilement que sa nièce avait récemment pleuré à chaudes larmes. L’expression navrante de son visage trahissait une douleur profonde et à peine contenue. Marianne se rassit auprès de la vieille fille et reprenant sa broderie qui lui servait de contenance, elle dit avec embarras :

— Pardon… ma tante… si je suis restée si longtemps dehors… c’est que… c’est que… Jeannette était descendue chez le concierge, et je l’ai attendue… pour lui recommander le chocolat de ma sœur…

— Mon enfant… tu viens de pleurer…

— Moi… ma tante ?…

— De pleurer beaucoup !… tu as le cœur gros…

— Ma tante… je vous assure…

— Les larmes te viennent encore aux yeux… elles t’étouffent…

— C’est que… c’est que tout à l’heure, j’ai été… prise d’une migraine si violente… que… la douleur m’a fait pleurer… je m’en ressens encore…

— Mon enfant… tu ne me dis pas la vérité…

— Ma tante…

— Regarde-moi en face…

— Mon Dieu… je…

— Tu as un chagrin… un grand chagrin…, tu souffres…

— Oui, ma tante… cette migraine…

— Marianne… tu n’es pas sincère…

— Je… je ne sais pas… ce que vous voulez dire…

— Je dis que tu n’es pas sincère…

— En quoi manquai-je de sincérité ?

— En me cachant la cause de ta peine…

— Je vous l’ai dit, ma tante… cette migraine…

— Marianne, je ne t’inspire pas de confiance.

— Pouvez-vous penser que…

— Ne vois pas un reproche dans mes paroles, pauvre enfant !… non… car tu ne peux pas avoir confiance en moi…

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi ?

— Oui, ma tante.

— Parce que je suis une vieille fille, en d’autres termes : une égoïste au cœur sec… et glacé ;… une créature qui, sauf l’affection naturelle qu’elle a pour son frère,… n’ayant jamais rien aimé dans sa vie, ne saurait comprendre les peines de ceux qui aiment... et leur compatir…

— Ma tante… je n’ai pas de vous une telle opinion…

— Peut-être ne l’as-tu pas… mais elle est celle de tout le monde ici… Ta sœur surtout, m’entendant journellement répondre par d’aigres railleries aux adulations insensées que l’on prodigue à sa beauté, me croit remplie de malveillance à son égard… pauvre enfant ! combien elle se trompe ! – ajouta la vieille fille en secouant mélancoliquement la tête ; – toute ma crainte est que l’on parvienne à corrompre son charmant naturel par des flatteries extravagantes. Aussi je m’efforce de lui faire sentir leur ridicule exagération en les exagérant encore…

Marianne écoutait avec une surprise inexprimable la tante Prudence qui lui apparaissait sous un jour tout nouveau, et qui, après quelques moments de réflexion, poursuivit ainsi :

— Si je désire obtenir ta confiance, mon enfant, crois-le bien, ce désir vient uniquement de l’affection que je te porte… mais je le reconnais, cette confidence des plus secrets sentiments de ton cœur, je ne peux l’attendre de toi pour beaucoup de raisons ; entre autres la différence d’âge qui existe entre nous… et la crainte que te cause sans doute mon esprit railleur… Jusqu’à présent, et ainsi que les autres personnes de la famille, tu m’as jugée sur les apparences ; je n’avais aucune raison de te détromper ; il n’en est plus ainsi : tu souffres ; ce qui s’est passé ici, ce soir, a confirmé certains soupçons éveillés en moi depuis quelque temps ; la circonstance est grave : je voudrais te venir en aide ; mais involontairement tu te défies de moi. Cette défiance, je n’ai qu’un moyen de la vaincre… c’est de t’ouvrir mon cœur, c’est de me montrer à toi au vrai, et tout autre que je ne parais ; c’est enfin de te faire une confidence que je n’ai jamais faite à personne… Entends-tu bien ? à personne !… Peut-être alors, touchée de la confiance que je te témoigne, m’ouvriras-tu ton cœur à ton tour, pauvre enfant !… et en ce cas j’espère apaiser… consoler ton chagrin… et pouvoir te sagement conseiller.

La vieille fille en parlant ainsi semblait transfigurée : sa physionomie, toujours ironique ou revêche, devenait mélancolique et douce ; la laideur du visage disparaissait presque sous le charme de son expression ; rien de plus suave en ce moment que l’accent de la tante Prudence, accent ordinairement incisif ou âpre ; enfin son regard était si compatissant, si affectueux, que Marianne, dont la surprise allait croissant, se sentit de plus en plus émue et attendrie.

— Écoute-moi donc, chère enfant, – reprit la vieille fille ; – mais avant de poursuivre cet entretien, promets-moi… de garder un secret absolu sur mes confidences, même envers ton père, ta mère et ta sœur.

— Oh ! je vous le promets !…

— Je sais que je peux me fier à ta parole… et je continue… Ton père (il y a vingt ans de cela), ton père, que je n’ai jamais quitté, commençait sa fortune et tenait son magasin de soieries. Non plus que toi, mon enfant, je n’étais pas avantagée par la nature ; et encore, qui saurait te regarder, te pénétrer, trouverait dans la bonté, dans la candeur de ta physionomie, un attrait capable de suppléer à la beauté qui te manque…

— Ma tante…

— Ne rougis pas… je t’aime trop pour te flatter… Il faut d’ailleurs être doué d’une certaine délicatesse de cœur, pour remarquer en toi ce qui me plaît, pour trouver comme moi, je ne sais quoi d’intéressant, de touchant, jusque dans la démarche timide et gênée que t’impose ton infirmité, pauvre enfant !… Entends donc mes louanges sans embarras, ce sont peut-être les seules que tu entendras !… Je te disais donc qu’il y a environ vingt ans, je vivais, comme j’y ai toujours vécu, dans la maison de ton père ; j’étais aussi laide qu’aujourd’hui ; ma taille osseuse, ma figure naturellement revêche, ma voix aigre, tout en moi devait repousser, je le savais ; jamais je ne me suis abusée là-dessus. De cette connaissance de moi-même, il est résulté ceci : que, dès l’âge de dix-huit ans, je me suis décidée à rester célibataire. J’aurais pu, ainsi que tant d’autres filles laides, me marier, grâce à mon patrimoine ; mais j’ai le cœur fier, je préfère l’isolement au dédain. Cependant malgré ma laideur, malgré mes disgrâces physiques, j’avais malheureusement une âme aimante, et d’une sensibilité extrême, mais je sentais qu’avec mes petits yeux, mon grand nez, ma grande bouche et mes joues creuses, je serais la femme la plus ridicule du monde si je laissais seulement soupçonner ce besoin de tendres affections que l’on ne semble tolérer que chez les belles personnes. Je pris donc, si cela se peut dire, l’accent, le langage, les habitudes, en un mot, le caractère de ma laideur. Je passai bientôt pour une de ces créatures qui n’aiment personne, parce que personne ne peut les aimer ; qui se rendent désagréables à tous, parce que personne ne saurait chercher à leur être agréable ; et qui, par la causticité de leur esprit, se vengent de la répugnance qu’elles inspirent. Telle je m’étais faite, ou plutôt, telle j’étais en apparence, lorsque j’eus à subir une cruelle épreuve. L’un de nos cousins, ami d’enfance de mon frère, venait très souvent le voir, et vivait dans notre intimité. Ce parent, homme d’un excellent cœur, d’un rare bon sens, d’un esprit naturel très original, me plaisait beaucoup ; ses traits, sans être beaux, prévenaient tout d’abord en sa faveur par leur expression de cordialité… Que te dirai-je mon enfant… j’aimai ce cousin…

— Vous, ma tante !…

— Je l’aimai passionnément.

— Vous ?… répéta naïvement Marianne. – Il serait possible ?

— Cela t’étonne, et en effet, cela doit t’étonner beaucoup, d’apprendre que la tante Prudence, que tu vois sans cesse ses lunettes sur le nez, son tricot à la main…, ait aimé… oh ! oui, tendrement aimé… et qui pis est… qu’elle aime encore…

— Encore ?… vous l’aimez encore ?…

— Oui, – répondit la vieille fille avec un accent de mélancolie profonde et ne pouvant retenir une larme.

— Ma tante… vous pleurez !

— Cela t’étonne aussi de voir une larme dans les yeux de la tante Prudence ? Cette vieille fille revêche ! ce grognon qui a toujours l’ironie aux lèvres ! – Puis elle ajouta en souriant tristement : — Oh ! mon enfant, la belle invention que les lunettes et le tricot !

— Que voulez-vous dire, ma tante ?…

— Ah ! bien des fois mes yeux sont devenus humides, à l’abri du verre de mes besicles ! Bien des fois mon tricot m’a servi de contenance, et m’a permis de dissimuler le tremblement de ma main, lorsque l’émotion me faisait tressaillir !… Bien des fois, ou plutôt, presque toujours, mon tricot, cette occupation machinale, me permet de m’isoler des personnes qui m’entourent, et de me livrer impunément à des pensées tristes et chères ! Oui, sans l’occupation de mon tricot, l’on aurait remarqué mon regard fixe et distrait. Alors les questions de pleuvoir : « Que faites-vous donc, tante Prudence ? Que faites-vous donc là, immobile comme un therme et bayant aux corneilles ? » Tandis que, grâce à mon tricot favori, pendant que mes doigts conduisent machinalement mes aiguilles, mon esprit est souvent ailleurs… et personne ne s’en doute… Ah ! mon enfant, quand une femme, jeune ou vieille, mais point tout à fait sotte, tricote le jour durant, tantôt avec indolence, tantôt avec une sorte d’activité fiévreuse, sois-en convaincue, cette femme, automate en apparence, vit presque toujours sous l’obsession d’une pensée secrète, douce ou pénible à la fois.

À mesure qu’elle se révélait ainsi à sa nièce, la vieille fille voyait peu à peu disparaître la défiance qu’elle avait jusqu’alors inspirée à Marianne. Celle-ci commençait à se sentir, et pour mille raisons, en étroite communion d’idées avec sa tante, qui poursuivit ainsi son récit :

XIII

— Je te disais donc, chère enfant, – reprit la vieille fille, – que j’aimais passionnément l’un de nos parents qui, intimement lié avec mon frère, venait très souvent à la maison…

— C’est comme moi !… – pensait Marianne avec surprise et tristesse, puis elle ajouta tout haut :

— Ce parent, ma tante, ignorait que vous l’aimiez ?

— Il ne s’en doutait pas… Il ne s’en est jamais douté…

— Toujours comme moi… – pensait Marianne, – toujours comme moi !…

— Lui avouer mon amour ?… le pouvais-je ?… non !… j’étais trop laide !… Mon cousin se serait moqué de moi… ou il m’eût fait comprendre l’impossibilité de notre mariage.

— Ainsi, ma tante, vous aimiez sans espoir ?

— Oui, sans espoir… lorsque je conservais ma froide raison ;… mais malgré moi, je me laissais parfois surprendre à de folles illusions, et alors je me disais : « Peut-être devinera-t-il mon amour… peut-être pensera-t-il qu’il est rare de trouver réunies, les qualités du cœur et la beauté de la figure… peut-être pensera-t-il que, lorsqu’il s’agit d’un engagement de toute la vie, mieux vaut un cœur tendrement, incessamment dévoué, qu’une beauté éphémère. » En un mot, ma pauvre enfant, je m’abandonnais à ces imaginations communes aux femmes laides, qui se sentent riches d’inutiles trésors de dévouement et de tendresse…

— Toujours comme moi ! – pensait Marianne ; – hélas ! toujours comme moi.

— Malheureusement mon cousin n’avait pas lieu de songer aux compensations que l’amour le plus dévoué peut apporter à la laideur ; puis, pour apprécier ce que valait mon cœur, il eût fallu le pénétrer, l’étudier… c’est ce dont mon cousin n’avait souci. Familier avec moi, ainsi qu’on l’est entre parents du même âge qui se voient fréquemment, mais ne ressentant à mon égard aucune sympathie, car je n’avais rien d’attrayant, tant s’en faut ! il ne s’apercevait pas du trouble, de l’émotion que me causait sa présence ; il ne remarquait pas mille puérilités qui malgré moi trahissaient mon amour…

— Toujours comme moi !… – pensait Marianne de plus en plus étonnée des rapprochements étranges qui existaient entre sa position et celle de sa tante.

— Enfin vint le jour où mon cousin dut se marier… Il était commerçant ; la surveillance d’une femme devenait nécessaire à sa maison…

— Ainsi, ma tante, il s’est marié ?

— Oui, à une jeune personne assez belle.

— Mon Dieu, que vous avez dû souffrir !…

— Oui, j’ai beaucoup souffert… parce que je craignais (et mes craintes ne m’ont pas trompée) que la femme, choisie par mon cousin, ne le rendît pas heureux ; non qu’elle eût de graves défauts, mais elle était sotte et acariâtre. Peu d’années après son mariage, mon cousin finit par découvrir en moi quelque bon sens, quelque droiture d’esprit : il me confiait ses ennuis. Je l’aimais sincèrement ; et, loin de me réjouir de ses chagrins qui, pour ainsi dire, me vengeaient, je les ressentais avec lui, je le consolais, je le conseillais de mon mieux. Il s’établit ainsi, peu à peu, entre nous, une étroite intimité ; j’y trouvais le dédommagement de mes peines secrètes. Enfin, au bout de quinze ans de mariage, mon cousin devint veuf…

— Quoi ! ma tante… il est veuf ?… – dit vivement Marianne en semblant réfléchir.

— Il est veuf… et lorsqu’il le devint, je m’abandonnai à une dernière et folle espérance. Mon cousin n’était plus jeune, il atteignait un âge voisin de la vieillesse ; époque de la vie où l’on ne doit plus guère voir dans le mariage, qu’un échange de tendres soins, de confiance intime, de sérieuse affection. Aussi, à l’âge où nous étions arrivés tous deux, je pensais que peut-être ma laideur ne compterait plus… et qu’il s’imaginerait quelque jour de me proposer d’achever ensemble notre existence, je me trompais : il resta veuf, et, malgré son amitié, il n’a pas plus songé à moi qu’il n’y avait songé dans sa jeunesse ; puis, il faut l’avouer… il me croyait, il me croit toute autre que je suis. S’arrêtant à la surface de mon caractère, il s’étonne parfois naïvement de l’amitié que je lui témoigne… à ma manière, il est vrai. Je suis pour lui, comme pour tant d’autres, une vieille fille vouée au célibat par égoïsme, et qui a vieilli sans se douter qu’elle eût un cœur. De là ses railleries continuelles sur mon insensibilité, sur mon horreur du mariage…

— Mais… ce soir encore… les plaisanteries de notre cousin Roussel… Mon Dieu, ma tante ! c’est donc lui… que vous avez tant aimé ?… Que vous aimez encore ?…

— Oui… c’est lui…

— Ah ma pauvre tante !

— Cet aveu, Marianne, est la plus grande preuve de confiance que je te puisse donner… Mon seul but est d’attirer, de mériter la tienne, et ainsi de te consoler, de te guider de mes conseils… Hélas ! tes souffrances, je les ai ressenties ! Moi aussi, j’ai aimé sans espoir… et sans espoir tu aimes Fortuné. Peut-être maintenant me l’avoueras-tu, pauvre enfant ?…

— Oui, vous avez deviné mon secret… oui, j’aime Fortuné sans espoir. Hélas ! ne va-t-il pas épouser ma sœur !…

Et Marianne fondant en larmes se jeta au cou de la vieille fille qui partageant l’émotion de sa nièce, la tint pendant quelques instants serrée dans ses bras ; puis elle lui dit tendrement :

— Calme-toi chère enfant et tâchons de parler raison… Envisageons ta position sans rien exagérer, ni en mal, ni en bien…

— Ah ! ma tante,… tout est fini pour moi. Fortuné aime Aurélie… Elle est si belle !… comment ne l’aimerait-il pas !… Mon Dieu ! pourquoi donc tous les avantages à ceux-ci… et rien à ceux-là ?… Oh ! pour la première fois j’envie la beauté de ma sœur… À elle les flatteries, les empressements, les préférences de mon père et de ma mère… Elle est leur joie, leur orgueil, tandis que moi… – Et les pleurs de Marianne coulèrent de nouveau. – Tandis que moi je suis laide, infirme. … Mes parents osent à peine me montrer… ils me cachent… je leur fais honte… je le sais bien… Depuis longtemps je m’étais résignée à mon sort.

— Marianne… que dis-tu ?

— Ma tante, me croyez-vous aveugle et insensible ?… Ah ! sans la confiance que vous m’inspirez maintenant… jamais je ne me serais plainte à vous…

— De ces préférences… tu souffres donc, malheureuse enfant ?

— Non… jusqu’à ce soir, je n’en avais pas souffert… je les comprenais… elles me paraissaient naturelles… moi aussi j’étais fière de ma sœur, je me plaisais à la parer, à l’admirer, mais aujourd’hui, je jalouse, je déteste sa beauté ; oui… tenez, ma tante, c’est odieux ce que je vais vous dire, mais maintenant que je sais qu’Aurélie épousera Fortuné… il me semble que je la hais !…

Et Marianne sanglotant cachait son visage dans son mouchoir.

La vieille fille prenant entre les siennes, les mains de sa nièce, lui dit avec l’accent d’un profond intérêt :

— Mon enfant, je ne veux pas te donner de fausses espérances ; je te dirai toute la vérité, mais aussi tu reconnaîtras que tu as tort de te désoler ainsi à l’avance… Écoute-moi : Fortuné nous a fait part, au cousin Roussel et à moi, de son désir d’épouser ta sœur, dont il est, nous a-t-il dit, épris, passionnément épris.

— Mon Dieu… comme il l’aime !…

— Je t’ai promis la vérité tout entière, je ne te cache rien… Il nous a priés d’être les interprètes de ses vœux auprès de ton père et de ta mère…

— Vous voyez donc bien ! – s’écria Marianne en sanglotant ; – il n’y a plus d’espoir ! il aime Aurélie passionnément !

— Laisse-moi achever… j’ai formellement refusé à ton cousin de m’occuper de sa demande…

— Vous avez refusé ?

— Oui… et il me maudit sans doute ; il s’en prend à mon esprit acerbe, à la sécheresse, à la dureté de mon cœur de vieille fille… et cependant l’intérêt seul de ton cousin et le tien ont dicté mon refus.

— Mon intérêt… et celui de Fortuné ?

— Certainement… car d’abord je te soupçonnais d’aimer ton cousin… puis, selon moi, Aurélie n’est point la femme qui lui convient.

— Quoi ! ma tante, malgré sa beauté ?

— À cause de sa beauté…

— Je ne vous comprends pas, ma tante…

— Je ne saurais maintenant m’expliquer là-dessus… mais, il ne faut point te désespérer.

Le bruit d’une voiture entrant sous la porte cochère interrompit la tante Prudence ; elle regarda la pendule et dit :

— Ta sœur rentre déjà du bal, et il n’est pas encore minuit ? c’est singulier !

— Je croyais qu’Aurélie ne serait de retour, comme d’habitude, qu’à deux ou trois heures du matin ; son chocolat n’est peut-être pas prêt… Mon Dieu, maman va me gronder, – dit Marianne ; puis avec amertume, elle ajouta : — je ne suis pourtant pas la servante de ma sœur !

Ces mots frappèrent la tante Prudence. Sa nièce, pour la première fois, regardait comme une sorte d’humiliante servitude, ces soins qu’elle avait jusqu’alors rendus à sa sœur, non seulement sans se plaindre, mais avec un tendre empressement.

— Allons, mon enfant, sois selon ta coutume soumise envers ta mère, complaisante pour ta sœur, – reprit la tante Prudence ; – l’on ne pêche jamais par excès de soumission et de bonté. Demain nous reparlerons de ce qui t’intéresse. Courage !… espère !… ou plutôt… ne désespère pas !

— Ah ! ma tante… je le pressens… mon sort sera le vôtre… je resterai fille… avec mon triste amour au cœur… – Et se levant, les yeux pleins de larmes, elle ajouta : — Bonsoir, ma tante !

— Bonsoir, mon enfant. Mais, encore une fois, je t’en conjure, ne perds confiance, ni en moi, ni en toi… Embrasse-moi… Tu diras à ta mère que je suis couchée : j’ai besoin d’être seule, afin de réfléchir à loisir.

Marianne quitta la vieille fille afin d’aller au-devant d’Aurélie et de l’aider à quitter sa parure de fête.

XIV

Les deux sœurs occupaient la même chambre confortablement et élégamment meublée. Deux lits jumeaux se partageaient le fond d’une vaste alcôve. Madame Jouffroy, ayant, selon sa coutume, embrassé ses filles avant leur coucher, s’était retirée. Aurélie, assise au coin du feu dans un fauteuil, venait de revêtir un peignoir, après avoir, avec l’aide de Marianne, quitté sa robe de bal et ôté les ornements de sa coiffure. Émiettant machinalement sa brioche dans un bol rempli de chocolat, la jeune fille semblait pensive et restait silencieuse. Habituellement au contraire, à son retour du bal, elle donnait à sa sœur de nombreux détails sur la soirée, récit toujours écouté, souvent même sollicité par Marianne avec une curiosité naïve. Mais, ce soir-là, Marianne, silencieuse aussi, ne provoquait pas les confidences d’Aurélie qu’elle contemplait avec un triste accablement, la trouvant en déshabillé plus belle encore peut-être que parée des atours de la toilette. En effet, ainsi vêtue d’un peignoir blanc, et seulement coiffée de ses magnifiques cheveux dont l’une des tresses dénouées tombait sur son épaule nue, Aurélie était non moins séduisante qu’en robe de bal.

— Ah ! – pensait Marianne, – comment n’ai-je pas deviné que Fortuné, si artiste, si passionnément admirateur de ce qui est beau, devait aimer ma sœur !… Mon Dieu qu’elle est belle ! – ajoutait Marianne avec un ressentiment douloureux et jaloux qu’elle éprouvait pour la première fois ; – qu’elle est donc belle !

Aurélie, après avoir pris sans appétit quelques cuillerées de chocolat, dit avec sa désinvolture d’enfant gâté, en s’adressant à Marianne et lui présentant la tasse de porcelaine :

— Petite sœur, je n’ai pas faim ce soir…

En toute autre circonstance Marianne, selon son habitude, se fût empressée d’épargner à l’indolente la peine de se lever pour aller placer le bol sur un guéridon ; mais, en proie à ses amères réflexions, Marianne ne bougea point, se répétant qu’après tout elle n’était pas la servante de sa sœur. Celle-ci, accoutumée aux prévenances et croyant n’avoir pas été entendue, répéta :

— Petite sœur… à quoi penses-tu donc ? Tiens… voilà ma tasse.

La force de l’habitude, l’embarras d’expliquer à sa sœur pourquoi elle lui refusait, ce soir-là, les petits services qu’elle lui rendait ordinairement, obligèrent Marianne de prendre la tasse. Elle la déposa sur un meuble.

Aurélie, de plus en plus pensive, ne remarqua pas l’expression contrainte des traits de sa sœur, et se renversant sur le dossier de son fauteuil, dans une pose remplie de grâce et de nonchaloir, elle se détira, en élevant d’abord ses bras au-dessus de sa tête, puis les rabaissant languissamment, et, cachant pendant un moment ses yeux sous ses deux mains, elle tendit à sa sœur son pied charmant, chaussé de satin blanc, en disant d’une voix caressante :

— Bonne petite Marianne, puisque tu es, selon ton habitude, en train de me gâter, gâte-moi tout à fait… dénoue les cothurnes de mes souliers… et donne-moi mes pantoufles. Je ne sais ce que j’éprouve… je me sens lasse… mais lasse… à ne pouvoir remuer, quoique je n’aie dansé que deux contredanses.

Marianne d’abord se révolta contre ce nouvel acte de servilité, mais cédant encore à l’habitude, et aussi à la douce câlinerie de l’accent d’Aurélie, la révoltée agenouillée sur le tapis, commença de dénouer les cothurnes des petits souliers de satin blanc dont était chaussée sa sœur. Une comparaison cruelle qui n’était jamais venue à l’esprit de Marianne lui serra douloureusement le cœur… Elle avait eu la jambe cassée au-dessus de la cheville, et le membre restait difforme, raccourci, la fracture ayant été mal réduite selon les termes de l’art. Aussi, lorsque Marianne agenouillée tint dans sa main, – car il y tenait tout entier, – le petit pied de sa sœur, si élégamment attaché à sa jambe charmante, découverte par un pli du peignoir, la pauvre boiteuse eut plus que jamais conscience de son infirmité. Les larmes lui vinrent aux yeux, mais elle les contint, et, après avoir placé devant sa sœur ses pantoufles, elle lui dit, étouffant un soupir :

— Tu n’as plus besoin de moi, je vais me coucher… j’ai grand sommeil.

— Te coucher ?… Est-ce que tu ne seras pas assez gentille pour me délacer comme à l’ordinaire ? – reprit Aurélie avec surprise. – Et puis, avant de nous coucher, n’ai-je pas à te raconter ma soirée ?… Oh !… j’en aurai long à te dire, chère petite sœur !… – ajouta la jeune fille d’un air rêveur. – C’est pour cela, je crois, que je tarde autant à commencer mon récit.

— Parce que tu as beaucoup de choses à me raconter ?

— Oui… – répondit Aurélie toujours pensive ; puis, après un moment de silence, elle reprit avec un affectueux enjouement : — On a une sœur… bonne… oh mais ! bonne et gentille au-delà de tout ce qu’on peut imaginer ; elle vous gâte… à vous rendre honteuse, si ce n’était pas si doux de se laisser gâter par elle… Or, cette chère petite sœur n’est-elle pas votre confidente obligée ?… peut-on… doit-on lui cacher quelque chose ?… – Puis elle ajouta tendrement : — Viens là, près de moi… et causons.

Ce disant, Aurélie passa familièrement son bras autour du cou de sa sœur qui s’assit près d’elle, et la baisa au front.

Cette caresse, l’affectueux accent des dernières paroles d’Aurélie, exercèrent un charme irrésistible sur Marianne, malgré son irritation et sa jalousie secrète.

— Hélas ! la douleur m’aveugle… me rend injuste et méchante, – pensait-elle. – Est-ce donc la faute d’Aurélie, si Fortuné est amoureux d’elle ?… Pauvre sœur !… elle est la cause involontaire de mes chagrins : je ne dois pas l’accuser du mal qu’elle me fait involontairement…

Et l’excellente créature, tâchant de sourire, se serrant plus étroitement contre Aurélie, qui appuyait toujours l’un de ses bras sur son épaule, lui dit :

— Voyons ! raconte-moi ta soirée… Tu ne t’amusais donc pas beaucoup ?

— Pourquoi cela ?

— Il était à peine minuit lorsque vous êtes rentrés.

— Il est vrai, – répondit Aurélie en étouffant un soupir ; – c’est la première fois que je reviens du bal presque triste, et que je l’ai quitté en son plus beau moment.

— Et pour quelle raison es-tu revenue de si bonne heure ?

— Ah ! petite sœur…

— Hé bien ?…

— J’ai grand peur… que le dépit m’ait ramenée ici…

— Et, à propos de quoi ce dépit ?

— Ce que j’ai à t’avouer, est peut-être si ridicule, – poursuivit Aurélie en hésitant et rougissant, – que sans doute tu te moqueras de moi…

— Je n’ai guère l’esprit tourné à la raillerie, – répondit Marianne en secouant mélancoliquement la tête. – Parle en toute confiance.

— Madame Richardet nous avait, tu le sais, annoncé… une surprise ?…

— Oui… des lampions et des gardes municipaux, comme aux grands bals du faubourg Saint-Germain ; telle devait être cette surprise, selon notre cousin Roussel.

— Le faubourg Saint-Germain y était bien en effet pour quelque chose.

— Comment cela ?

— Un pair de France et son neveu… l’oncle est marquis, – le neveu est comte… – assistaient à ce bal…

— De pareils personnages chez les Richardet !

— N’était-ce pas une véritable surprise, et des plus agréables ? car je te l’avouerai, petite sœur, il est impossible de rencontrer quelqu’un de plus charmant, de plus aimable, que le neveu du marquis… et…

Aurélie s’interrompit, craignant d’en avoir trop dit ; elle devint pourpre, appuya son front sur l’épaule de Marianne, et garda pendant quelques instants un silence embarrassé.

La jeune fille baisant à son tour Aurélie au front, lui dit tendrement :

— Quoi !… tu hésites à continuer ton récit ?… N’as-tu donc plus confiance en moi ?

— Peux-tu le croire ? D’ailleurs, je n’ai pas à rougir de ce qui me reste à t’apprendre, – et Aurélie relevant la tête, reprit d’une voix plus assurée : — Ce pair de France et son neveu assistaient donc au bal des Richardet… L’oncle se nomme M. le marquis de Villetaneuse, et son neveu, M. le comte de Villetaneuse. Ce sont, dit-on, des personnages du plus grand monde, et très bien à la cour… j’ai eu l’honneur insigne de danser avec l’un de ces hauts et puissants seigneurs ! – ajouta Aurélie en souriant. – Oui, j’ai dansé avec M. le comte de Villetaneuse, et bien plus… il n’a fait danser que moi… au grand dépit des autres danseuses… Enfin, comme il ne faut rien cacher à sa sœur… Je t’avouerai ma scélératesse… je n’ai pas été absolument désolée de donner ce crève-cœur aux autres invitées des Richardet !

— Oh ! fi !… la méchante !…

— Hélas !… petite sœur… j’ai fait pis encore…

— Quoi donc ?…

— Après ma première contredanse avec M. de Villetaneuse… plusieurs jeunes gens de la société de M. Richardet sont venus m’engager, et j’ai eu la férocité de les refuser…

— Ah !… Aurélie !…

— J’ai eu tort, n’est-ce pas, Marianne ?

— J’ignore les coutumes du bal… mais ce refus était ce me semble impoli…

— C’est vrai… et maintenant je regrette d’avoir agi ainsi… Mais si tu savais combien, en ce moment-là, ces pauvres jeunes gens me paraissaient gauches, empruntés, auprès du comte de Villetaneuse !

— Qu’a-t-il donc en lui de si extraordinaire ?

— Il a d’abord une figure charmante, une tournure des plus élégantes, et puis une voix si douce, des manières si distinguées, une façon si aimable, si spirituelle, d’exprimer les moindres choses : ses compliments, – car il m’a fait des compliments… et beaucoup !… – n’ont rien d’embarrassant… Enfin, que te dirai-je ?… il n’y a aucune comparaison possible entre lui et les personnes que nous connaissons… Combien je suis fâchée que tu ne l’aies pas vu, petite sœur ! tu comprendrais alors… mon admiration… que dis-je ? tu partagerais mon fanatisme pour le comte de Villetaneuse, – ajouta Aurélie en souriant, et sentant, sans savoir pourquoi, le besoin d’exagérer l’impression que lui avait causée le neveu du pair de France.

— Te voilà donc admiratrice fanatique de ce M. de Villetaneuse, pour avoir dansé une contredanse et causé avec lui pendant dix minutes ? C’est, tu l’avoueras… ma chère Aurélie… se fanatiser à bon marché !

— Oh ! mais je n’ai pas tout dit.

— Quoi donc encore ?

— Environ un quart d’heure après que M. de Villetaneuse m’a eu fait danser, son oncle, le marquis, s’est approché de moi et de maman auprès de qui j’étais assise ; il a été pour nous aux petits soins et d’une amabilité extrême.

— Tu es peut-être autant fanatique de l’oncle que du neveu ?

— Cela se pourrait bien, car je n’ai de ma vie rencontré de vieillard plus gai, plus spirituel. Je me figure que ce que l’on appelle : les gens de l’ancienne cour, devaient avoir ces manières à la fois polies et distinguées. – Maman raffole de lui… il lui a dit qu’elle ressemblait à s’y méprendre à je ne sais plus quelle duchesse…

— C’est donc pour cela qu’en rentrant ce soir mon père appelait toujours, en riant, maman : Madame la duchesse Mimi ?

— Certainement !… juge si maman était flattée ! Et chose singulière… il paraît que je ressemble aussi, mais en beaucoup mieux (c’est M. le marquis, et non pas moi qui dit cela)… c’est que je ressemble fort à une jeune comtesse l’une des femmes les plus à la mode de Paris… « Enfin, nous disait M. le marquis avec son air de grand seigneur, – enfin, mesdames, maintenant que je suis là près de vous deux, et que je ne regarde point surtout autour de moi… mon illusion est complète, et grâce à votre aimable présence ici, je me crois au faubourg Saint-Germain. »

— Entre nous, les compliments que vous adressait M. le marquis étaient assez désobligeants pour les autres personnes de la société de M. Richardet !

— C’est pourtant vrai, petite sœur, – reprit naïvement Aurélie ; – cela signifiait que maman et moi avions seules une tournure distinguée. Vois donc comme les éloges vous tournent facilement la tête !… Cette réflexion-là ne m’était pas venue ; j’étais toute heureuse de ressembler à cette jeune comtesse si fort à la mode, et maman me disait toute glorieuse : « – As-tu entendu M. le marquis ? nous avons l’air de dames du faubourg Saint Germain ! est-ce flatteur pour nous ! » Enfin, papa lui-même ne se possédait pas de joie, et lorsque le marquis nous eut quittées (il n’avait parlé qu’à nous), papa est accouru nous dire en se frottant les mains : — Vous ne savez pas, on est furieux dans le bal, j’entends répéter de tous côtés : « En vérité, c’est inconcevable ! le marquis ne parle absolument qu’à madame et qu’à mademoiselle Jouffroy, le comte n’a dansé qu’avec celle-ci ! Il n’y en a que pour elles ! Il paraît que les autres personnes ne sont pas dignes d’attirer l’attention de ces hauts et puissants seigneurs ! » – Et papa répétait en se frottant les mains : C’est délicieux ! tout le monde est furieux contre vous deux ; on vous lance des regards foudroyants.

— Alors, chère sœur, je ne comprends pas que le dépit, comme tu le disais tout à l’heure, t’ait fait quitter le bal. Puisque maman et toi vous excitiez tant d’envie, vous auriez dû, ce me semble, prolonger la durée de votre triomphe.

L’accent d’Aurélie, lorsqu’elle eut surmonté son premier embarras au sujet de ses confidences, était devenu libre et enjoué ; mais, en ce moment, la jeune fille rougit de nouveau, sa figure s’attrista, un sourire presque amer effleura ses lèvres, elle étouffa un soupir et reprit :

— Je vais, petite sœur, te raconter ce qui est arrivé. M. le comte de Villetaneuse m’avait invitée à une seconde contredanse. Il se montra plus aimable encore que pendant la première. Venu par hasard chez les Richardet, il n’espérait malheureusement pas me rencontrer ailleurs… Il nous trouvait, maman et moi, déplacées dans cette société peu digne de nous… Enfin, tout cela était si gracieusement exprimé, avec un accent… un regard… tiens, petite sœur, je n’ai vu à personne ce regard-là… de grands yeux noirs… à la fois si hardis et si doux !…

Aurélie, rêveuse, s’interrompit un moment et reprit bientôt :

— Marianne, est ce que je t’ai dit qu’il était brun ?

— Non, ma sœur.

— Hé bien ! il est brun ; ses cheveux, d’un noir de jais, bouclent naturellement ; il est un peu pâle… c’est si distingué la pâleur !… et puis, il a des dents comme des perles… et un sourire… tu ne peux imaginer un plus ravissant sourire !

Aurélie, pensive, s’interrompit encore, puis elle ajouta en étouffant un soupir :

— M. de Villetaneuse, après m’avoir fait danser une seconde fois, venait de me reconduire à ma place, lorsque… – mais, rougissant de dépit à ce souvenir, la jeune fille ajouta, avec une expression de dédain et de sourde irritation : — Tu connais cette petite effrontée de madame Bayeul ? qui a toujours des toilettes si extravagantes, et dont le mari est un ancien usurier, nous a dit mon père ?

— Je n’ai jamais vu madame Bayeul…

— C’est vrai, chère Marianne, tu ne viens jamais avec nous dans le monde… Hé bien ! figure-toi une petite femme qui, en vérité je ne sais pourquoi, passe pour être assez jolie, car elle n’a pour elle que sa mine effrontée, ses yeux hardis, et ses cheveux presque roux, qu’elle porte en anglaises d’une longueur ridicule ; du reste, toujours décolletée d’une manière indécente, sous prétexte qu’elle a une très belle peau, ce qui n’aurait rien d’extraordinaire puisqu’elle est rousse. Enfin, voilà la femme. Elle avait voulu sans doute arriver, ce soir, tard au bal, afin d’y produire plus d’effet ! Elle entre donc suivie de son mari (je ne comprends pas non plus comment M. Richardet reçoit chez lui un usurier), et sitôt qu’elle aperçoit M. de Villetaneuse qui me reconduisait à ma place, cette madame Bayeul, – c’est, en vérité, l’effronterie en personne !… – se pend au bras de M. de Villetaneuse, en s’écriant, afin d’être entendue de tout le monde : « – Mon cher comte ! » – Son cher comte ! – reprit Aurélie avec indignation ; – a-t-on l’idée d’une pareille familiarité ! « – Mon cher comte, vous ne connaissez personne ici ; je m’empare de vous pour toute la soirée ;… je ne vous quitte pas. » – Dis, Marianne, est-ce assez d’impudence !

— La conduite de cette dame me semble, ainsi qu’à toi, peu convenable.

— Ah ! petite sœur, – reprit tristement Aurélie, dont le limpide et beau regard se voilait encore d’une larme à ce souvenir, – j’ai été punie de mon triomphe d’un moment ; ces personnes d’abord si contrariées de voir le comte et son oncle uniquement occupés de maman et de moi, commencèrent à chuchoter, à sourire d’un air méchant, en voyant cette effrontée madame Bayeul accrochée au bras de M. de Villetaneuse. Les jeunes gens que j’avais refusés ricanaient aussi… les larmes me sont venues aux yeux. Heureusement maman causait en ce moment-là avec madame Richardet, et n’a pas remarqué ma vive contrariété… Enfin, prétextant d’une migraine, j’ai désiré quitter le bal… J’avais le cœur si gros, que j’ai été sur le point de pleurer devant tout le monde… Voilà pourquoi, petite sœur, nous sommes revenus avant minuit. Avoue qu’il est fâcheux de voir finir si mal, une soirée si heureusement commencée !

— Sans doute… mais enfin tu oublieras cette fâcheuse fin de soirée, puisque tu ne dois plus revoir ce M. de Villetaneuse, qui se trouvait par hasard, t’a-t-il dit, chez les Richardet…

— Non, je ne le reverrai plus… c’est presque certain… – reprit tristement Aurélie. – Je ne le reverrai plus… c’est dommage… il était si aimable !… il ressemble si peu aux jeunes gens de notre société !…

— Allons, chère sœur, ton fanatisme t’égare… Il ne peut y avoir entre ce monsieur et les autres une différence marquée…

— Cette différence existe pourtant, je t’assure ; non, il n’y a aucune comparaison possible entre le comte de Villetaneuse et les jeunes gens de notre société habituelle…

— Et puis… voyons, avoue cela à ta petite Marianne : ce Monsieur est comte… son oncle est marquis. Je gagerais moi qu’en raison de leur titre, ils t’ont paru plus aimables encore ?…

— Peut-être bien… un titre est toujours un titre.

— Quel avantage cela vous donne-t-il d’avoir un titre ?

— Quels avantages ?… mais de très grands…

— Comment cela, Aurélie ?

— Lorsque nous étions en pension et que nous venions passer à la maison quelques jours de congé, nous restions souvent avec maman au comptoir. Hé bien ! s’il se présentait à la fois dans le magasin une cliente bourgeoise ou une cliente titrée, aussitôt maman et les commis s’empressaient de répondre d’abord à madame la marquise ou à madame la duchesse… Tu as vu cela cent fois comme moi… Est-ce vrai ?

— C’est vrai…

— Alors, petite sœur, conviens qu’il est toujours très agréable pour l’amour-propre de se voir l’objet de tant d’empressement, seulement parce que l’on est comtesse, marquise ou duchesse ?

— Soit !… mais enfin, lorsque l’on n’est ni marquise, ni duchesse, n’est-il pas sage de se contenter de son sort… surtout lorsqu’il est aussi heureux que le nôtre…

— Tu as raison, petite sœur – reprit Aurélie en souriant d’un air contraint, après un moment de silence, – notre société bourgeoise en vaut bien une autre. Quoique nous ne soyons ni comtesses, ni marquises, nous ne nous en amusons pas moins, nos contredanses ne chômeront pas, faute de comtes et de marquis… Je ne reverrai jamais M. de Villetaneuse, n’y pensons plus… Seulement cette vilaine petite madame Bayeul peut se vanter de m’avoir fait passer, comme on dit : un mauvais quart d’heure !… Et là dessus, petite sœur, délace moi… couchons nous : il est tard…

Marianne délaça Aurélie avec sa complaisance habituelle et bientôt les deux sœurs se mirent au lit.

XV

Marianne et Aurélie causaient habituellement assez longtemps avant de s’endormir ; il n’en fut pas de même ce soir-là : elles éprouvaient le besoin de s’isoler dans le silence de leurs pensées.

Aurélie, en racontant à sa sœur les divers incidents du bal, venait de céder à une douce habitude, et au besoin de s’entretenir d’un événement qu’elle pressentait vaguement, sans oser se l’avouer à elle-même, devoir faire époque dans sa vie ; M. de Villetaneuse avait produit sur elle une profonde impression, non moins par la distinction de ses manières, par le charme de sa figure, par la grâce de son esprit, que par sa qualité. Aurélie, jusqu’alors adulée, admirée sans doute, mais seulement par des gens de sa société, éprouvait une sorte de ravissement en songeant que des gens du grand monde, affirmaient qu’elle et sa mère ressemblaient à s’y méprendre à de nobles dames du faubourg Saint-Germain, égarées au milieu d’un bal bourgeois ! Flatterie irrésistible pour la jeune fille, car malgré l’excellence de son naturel, elle se laissait parfois entraîner à de vaniteuses espérances ; ne serait-elle pas duchesse ou princesse, si les titres se mesuraient à la beauté, – lui répétait incessamment madame Jouffroy.

Ce fol orgueil maternel ne semblait-il pas justifié par les éloges dont, ce soir-là, M. de Villetaneuse avait accablé Aurélie ? Et cependant, malgré ces éloges, elle se demandait avec angoisse quelles seraient les conséquences de sa rencontre avec le comte ? Elle ne le reverrait sans doute jamais, et déjà troublée, inquiète, elle se sentait incapable de l’oublier.

— Mon Dieu, – se disait-elle, – je l’ai vu ce soir pour la première fois… et pourtant… si je venais malgré moi à l’aimer ?… Ah ! cet amour causerait le malheur de ma vie !…

Aurélie, élevée dans une ferme croyance à la distinction aristocratique des classes, préjugé beaucoup plus répandu, beaucoup plus tenace, beaucoup plus influent sur la bourgeoisie qu’on ne le suppose[1], Aurélie regardait sincèrement comme une alliance exorbitante, impossible, le mariage d’une petite bourgeoise de sa sorte, avec un personnage de la qualité de M. le comte de Villetaneuse, neveu d’un pair de France, quoique celui-ci l’eût assuré qu’elle ressemblait fort à une comtesse du faubourg Saint-Germain.

— Si l’impression de ce soir… loin de s’effacer… devient de jour en jour plus profonde, – se demandait Aurélie avec angoisse, – je serai donc malheureuse toute ma vie !

Malgré ces navrantes pensées, la jeune fille céda peu à peu au sommeil ; mais le souvenir de M. de Villetaneuse la poursuivit jusques dans ses rêves.

Marianne, avant de s’endormir, fut absorbée par cette seule pensée :

« – Sa sœur dissimulait à peine son vif et naissant penchant pour M. de Villetaneuse ; peut-être refuserait-elle d’épouser Fortuné Sauval. »

XVI

Nous devons pour l’intelligence de ce récit approfondir le caractère d’Henri de Villetaneuse et celui de son oncle.

Ce dernier, Gaston Mortain, MARQUIS DE VILLETANEUSE, pair de France, grand officier de la Légion-d’Honneur, etc., etc., appartenait à une ancienne famille du Dauphiné. Député de la noblesse aux états-généraux en 1789, il fut du petit nombre des membres de l’aristocratie qui, dans la célèbre discussion de la séparation des trois ordres, se rangèrent du côté de Mirabeau et se confondirent avec le tiers-état. La plupart des nobles collègues de M. de Villetaneuse, sincèrement résolus de renoncer à l’iniquité de leurs privilèges, obéissaient à un sentiment patriotique ; il n’en fut pas ainsi du marquis : profondément égoïste, doué surtout d’une rare et, pour ainsi dire, instinctive prévision des grands évènements, il jouissait de ce don, particulier à certains animaux immondes, de pressentir la ruine de l’édifice où ils nichent, et de pouvoir ainsi quitter, toujours à temps, une demeure pour une autre. Servi par ses instincts, prévoyant la ruine de la monarchie, M. de Villetaneuse prit parti pour le tiers-état ; puis, lorsque la force des choses et les terribles complications extérieures mirent de fait le pouvoir entre les mains patriotiques des jacobins, M. de Villetaneuse passa aux jacobins, lutta de civisme avec le fameux marquis de Saint-Hurugues, devint le CITOYEN MORTAIN, et siégea parmi les montagnards de la Convention. Mais, après le meurtre de l’incorruptible Robespierre, le citoyen Mortain devint, comme le citoyen Barras, un enragé thermidorien. Sous le Directoire, l’ex-marquis reprit le nom de Villetaneuse. L’un des premiers, il flaira la prodigieuse fortune du général Bonaparte, se rapprocha de son entourage, poussa au 18 brumaire, fut sous le Consulat l’un des sénateurs de la constitution Sieyès, et, sous l’Empire, sénateur encore et chambellan par surcroît. Plus que jamais Marquis, il augmentait le nombre de ces ralliés que Bonaparte aimait à compter parmi les appuis de son trône. Le sénateur-chambellan resta près de ce trône jusqu’au moment, où il pressentit sa chute, – chute dont la désaffection publique, la guerre d’Espagne et la guerre de Russie furent les symptômes assurés aux yeux de M. de Villetaneuse. – Alors il se hâta de se mettre en rapport avec les Bourbons. Son entre-gent, sa position à la cour impériale, ses nombreuses relations, son esprit (il en avait beaucoup), faisaient de lui une sorte de personnage dont les ouvertures n’étaient point à dédaigner. Il correspondit dès lors fréquemment avec les princes exilés ; il les renseigna et surtout leur donna des espérances bientôt réalisées par les désastres de 1813 et 1814. Devançant de peu la ruine de l’Empire, il courut mettre son royalisme aux pieds de son maître légitime et roi bien-aimé ; en retour de quoi le marquis fut gratifié de la pairie, d’une place de gentilhomme de la Chambre, et d’une pension sur la cassette royale. La réapparition de Bonaparte, lors de son évasion de l’île d’Elbe, surprit M. de Villetaneuse, sans lui laisser la moindre illusion ; il appréciait avec un sens très juste l’état des esprits en France, certain du prochain rappel de ses maîtres, son dévouement héroïque le conduisit à Gand, d’où il revint avec eux triomphant après Waterloo. L’un des plus fougueux ultras de la Chambre des pairs jusque vers 1828, le marquis commença dès cette époque à pressentir la fatale destinée de la branche aînée. Ces douloureuses prévisions altérant probablement la santé de ce fidèle royaliste, il se fit ordonner par son médecin un voyage dans le midi de la France ; et, lorsqu’il en revint peu de temps avant la révolution de 1830, la vue de son roi, conduit à sa perte par de maudits courtisans, fut si poignante pour M. de Villetaneuse, qu’il s’imposa comme un devoir de ne plus paraître à la cour ; mais, afin de distraire son chagrin, il rendit de nombreuses visites à M. le duc d’Orléans. La révolution de 1830 éclata comme la foudre ; M. de Villetaneuse alla cacher dans la retraite les pieuses larmes que lui arrachaient l’exil de son pauvre vieux roi, et ne consentit à revenir à Paris que pour être compris parmi les membres de la nouvelle pairie. Trouvant toutefois cette pairie quelque peu creuse, il parvint à la faire substanter d’une dotation de douze mille francs.

Le patrimoine que possédait le marquis de Villetaneuse, avant la révolution de 1780, était assez considérable. N’ayant pas émigré, il conserva ses biens ; mais le jeu, la table, la débauche, les dissipèrent promptement. Toujours besoigneux, toujours aux expédients et aux pires expédients, malgré ses gages de sénateur sous le Consulat et sous l’Empire, malgré la dotation de sa pairie, avant et après 1830, il harcelait incessamment, effrontément ses maîtres successifs, et leur arrachait de temps à autre quelque argent. Se montrant d’ailleurs, en mendiant émérite, de très facile composition à l’endroit du chiffre de l’aumône, il eût accepté cinq cents francs, et moins encore, pénétré de ce principe, – « que la honte consiste à s’en aller la main vide, après l’avoir tendue, et que, si minime que soit la somme octroyée, l’on n’est jamais embarrassé de son emploi. » Le gouvernement de Juillet, plus économe ou plus surveillé que les précédents, ne put accorder aux obsessions éhontées du marquis qu’une pension de mille écus sur les fonds secrets. Cela, joint aux douze mille francs de dotation de sa pairie, lui assurait un revenu suffisant pour vivre honorablement ; mais ce vieillard conservait les goûts pervers et dispendieux de sa jeunesse et de son âge mûr. Seule, son inviolabilité de pair de France l’avait souvent sauvé des rigueurs de la contrainte par corps, mais à la longue, cette inviolabilité même devait tarir une source d’emprunts dont aucune garantie n’assurait le paiement, le marquis se voyait souvent réduit à une gêne extrême. Homme du monde d’ailleurs, et du meilleur monde ; sceptique, effronté, méprisant profondément l’espèce humaine, sans s’excepter soi-même de ce dédain ; hautain et railleur, lorsqu’il ne s’aplatissait pas dans la dernière bassesse ; le plus rampant des adulateurs, à moins qu’il ne se dressât le plus insolent des ingrats, – il était digne de formuler cette maxime, généralement pratiquée par les courtisans de tous les régimes passés, présents et futurs.

« — Tant que nos maîtres sont debout, il nous faut respectueusement leur offrir le bassin… et les en coiffer, le jour de leur chute. »

Henri de Villetaneuse, fils du frère puîné du marquis, avait été orphelin dès son enfance ; grâce à son héritage maternel, accru pendant sa minorité, il possédait, à vingt et un ans, environ sept cent mille francs ; mais, à l’encontre des neveux de comédie qui exploitent la bourse de leur oncle, Henri de Villetaneuse fut indignement exploité par son oncle. Le marquis, sous prétexte de ne pas laisser, dans la moderne Babylone, son neveu sans conseils, sans appui, s’établit chez lui, monta sa maison sur un excellent pied, le mit en rapport avec la jeunesse oisive et dorée de cette époque, profita largement des folles dépenses auxquelles il le poussait, assistant journellement à de joyeux repas de garçons, primant cette jeunesse par sa verve caustique, par le cynisme de sa corruption, jouant l’argent de son neveu, usant des voitures, des chevaux de son neveu, et tentant même, malgré ses soixante ans, de souffler les maîtresses de son neveu.

Henri de Villetaneuse, jeune et naïf, élevé au fond d’une province par un tuteur sévère, subit pendant assez longtemps le ruineux patronage de son oncle qui le lança dans la vie, ainsi que disait ce détestable mentor. Cependant, après quelques années d’une existence brillante, corrompue, voyant sa fortune diminuée des deux tiers, révolté de l’égoïsme de son oncle, et fatigué surtout de ses incessantes demandes d’argent, Henri de Villetaneuse, afin de se soustraire aux exigences du vieux marquis, eut recours à un moyen héroïque : il quitta Paris et voyagea. Durant cette pérégrination, il fit connaissance d’un prince d’une famille souveraine d’Allemagne, auquel il plut fort, comme excellent compagnon de table, de chasse et de jeu ; qualités qu’assaisonnaient surtout, le franc parler, le sel, l’entrain, la gaîté de l’esprit français. Ces avantages, rares à rencontrer chez les habitués des petites cours germaniques, ordinairement guindées, froides, monotones ; ces avantages, Henri de Villetaneuse les possédait suprêmement ; ils furent la cause première de ses relations avec le prince Charles Maximilien, relations qui se continuèrent lors des fréquents voyages de l’Altesse à Paris.

Malgré le charme de ses dehors, malgré la séduction de son esprit, la grâce de ses manières l’apparente aménité de son caractère, Henri de Villetaneuse, n’ayant que trop profité des enseignements de son oncle, était, malgré sa jeunesse, déjà perverti, sceptique et usé ; aimant avant tout à satisfaire ses besoins de luxe et de bien-être, joueur effréné, il voyait sa fortune réduite à une terre patrimoniale en Dauphiné, déjà lourdement grevée d’hypothèques, dernière ressource que sa liaison avec Catherine de Morlac devait bientôt complètement dévorer.

Cette liaison, dont l’héroïne avait cinq à six années de plus que M. de Villetaneuse, semblerait peu concevable si l’on ne rencontrait mille exemples de ces passions dépravées, fréquentes chez les gens blasés par une corruption précoce.

Expliquons-nous.

Une courtisanne de trente ans, belle, attrayante encore, rompue au monde, spirituelle, adroite, insinuante, rusée, trouve dans la maturité même de son âge, dans sa pratique de la vie, dans son expérience des hommes, dans les mille souvenirs de son existence diversement incidentée par la nature des choses ; trouve, disons-nous, d’incroyables ressorts de séduction que des femmes beaucoup plus jeunes, beaucoup plus belles, mais beaucoup moins expérimentées, ne sauraient posséder. Calme, patiente, maîtresse d’elle-même, d’un coup-d’œil profond et sûr, elle sait pénétrer le côté faible et prenable du caractère de l’homme qu’elle veut subjuguer, mais ne marche à son but que par voies obliques ou souterraines, afin de ne point éveiller les défiances ; elle sait surtout animer, mouvementer, égayer l’entretien ; en un mot, tuer le temps, ainsi que l’on dit vulgairement. Aussi, grâce à ce précieux avantage, lorsque le goût qu’elles ont inspiré d’abord, dégénère en habitude de la part de ces gens qui, vieux avant l’âge, n’ont plus de sens, mais veulent surtout, malgré l’indolence de leur esprit : être amusés (ainsi que le voulait le grand Roi), ces liaisons prennent sur eux un empire absolu, presque indestructible.

Il en était ainsi de la liaison d’Henri de Villetaneuse et de Catherine de Morlac. Rapproché d’elle par un caprice, puis bientôt séduit par la vivacité de l’esprit de cette adroite courtisane, par ses prévenances, par le charme insidieux de son caractère, il s’habitua peu à peu à passer toutes ses soirées chez sa maîtresse, et il les passait délicieusement, toujours flatté, adulé, choyé, câliné, mais surtout amusé par un esprit rempli de souplesse, de verve, de montant. L’indignité même de sa vie avait mis Catherine en relation avec des hommes de toutes conditions, parfois de la plus haute condition. Aussi, à l’aide de ses souvenirs remplis d’anecdotes souvent piquantes ou honteusement scandaleuses, riches de portraits finement et méchamment tracés, de révélations étranges, la conversation, dont madame de Morlac faisait presque seule les frais, ne languissait jamais ; de plus, cette sirène, avec un art infini, tournait toutes ses remémorances du passé en des comparaisons singulièrement flatteuses pour l’amour-propre de M. de Villetaneuse : elle le persuadait qu’à lui seul elle ouvrait ainsi son âme ; qu’envers lui seul, de qui l’esprit véritablement supérieur pouvait la comprendre, elle se sentait pour la première fois de sa vie en confiance intime ; puis enfin (c’était là le comble de l’astuce,) Catherine, affectant une délicatesse ombrageuse née d’un sentiment aussi profond que désintéressé, parvenait à se faire imposer l’acceptation de tout ce que son insatiable cupidité voulait arracher de M. de Villetaneuse. Il achevait de se ruiner pour elle, et il se plaignait sans cesse de la fière susceptibilité des refus qu’elle lui opposait, et qu’il lui fallait vaincre à force de tendres instances.

Est-il besoin de dire que madame de Morlac ne témoignait aucune jalousie des écarts amoureux auxquels pouvait se livrer Henri de Villetaneuse ? À cet endroit-là, elle se montrait plus que fort tolérante, imitant en ceci la sagacité de mesdames de Maintenon, de Parabère, de Pompadour, Dubarry, et autres de ses pareilles moralement parlant, non, Catherine ne jalousait qu’une chose : l’affection, la confiance d’Henri de Villetaneuse, et ses habitudes d’intimité quotidienne.

Singulière quoique très humaine contradiction : ce jeune homme intelligent, ennuyé, blasé, perverti, sceptique, roué en un mot, pour employer le terme consacré, ne croit à rien, sinon à l’attachement désintéressé de cette courtisane, dont la ruse pouvait seule égaler la cupidité ; après avoir usé et abusé de la vie, il ne connaît d’autre plaisir que celui de passer ses soirées et une partie de ses journées auprès d’une femme perdue, qui le flatte adroitement dans son orgueil, et l’amuse de son babil mordant, calomnieux ou obscène. Enfin, cette liaison, ou plutôt cette honteuse habitude, exerce sur lui un irrésistible empire !

Tel était donc, au vrai, le comte Henri de Villetaneuse, de qui le souvenir impressionnait si profondément Aurélie Jouffroy.

XVI

Le lendemain du bal de M. Richardet, Henri de Villetaneuse se rendit d’assez bonne heure chez son oncle, le marquis ; celui-ci, afin d’éviter les saisies, demeurait dans un hôtel garni du faubourg Saint-Germain. Il avait un seul domestique, vieux valet de chambre, nommé Lorain, type suranné du Frontin de l’autre siècle. Ce Lorain, dont le marquis payait toujours exactement les gages, selon cet axiome : « Que, lorsque l’on est exposé aux nombreuses visites et poursuites de ses créanciers, il faut toujours s’affectionner son valet de chambre et le portier de la maison ; » ce Lorain ouvrit la porte de l’appartement à M. de Villetaneuse.

— Mon oncle est-il levé ?

— Oui, monsieur le comte, – répondit le valet de chambre ; puis il ajouta avec un sourire matois. – Il y a une heure, M. le marquis n’était pas seul… il n’aurait pu recevoir monsieur le comte.

À cette allusion aux mœurs désordonnées de ce vieillard, Henri de Villetaneuse haussa les épaules et entra chez son oncle.

Le marquis avait dépassé de beaucoup la soixantaine. Sec, nerveux, de taille moyenne, encore droit et svelte, il conservait de très belles dents. Ses cheveux, teints en noir, comme ses favoris coupés en croissant, contrastaient avec les rides qui sillonnaient son visage ; son nez aquilin, ses lèvres minces, sardoniques, son regard résolu, son port de tête altier, donnaient à sa physionomie un caractère de rare impertinence, tempéré par d’excellentes manières, car le marquis, malgré ses vices, avait, nous l’avons dit, l’écorce d’un homme du meilleur et du plus grand monde. Ce matin-là, il portait une redingote de chambre en flanelle grise et des pantalons à pied de même couleur. Il déjeunait au coin de son feu avec du thé et des œufs frais, servis sur un plateau.

— Hé bien ! mon cher, – dit le marquis à son neveu, en lui faisant signe de s’asseoir de l’autre côté de la cheminée, es-tu décidé ?

— Parfaitement décidé… à tout subordonner à la volonté de Catherine.

— Ah !… tu appelles cela… prendre une décision… ?

— Je n’en saurais prendre d’autre…

— Tu es fou, avec ta Catherine !

— Je ne suppose pas, mon oncle, que vous prétendiez me donner une leçon de morale…

Le marquis haussa les épaules :

— Je prétends te donner une leçon de conduite… et de savoir-faire… En deux mots, résumons-nous. Hier, nous allons à la soirée de ce Richardet, odieuse corvée ; mais il me semble que je dois quelques centaines de louis à ce drôle-là ; de plus, il se charge de tes affaires, lourde charge ! en retour de quoi, ce procureur avait à cœur d’être honoré de notre présence. Peuh !! nous l’en honorons ! À peine arrivés dans ce tohu-bohu d’espèces de l’autre monde, nous songions déjà naturellement à nous esquiver, lorsque je vois entrer une véritablement belle, mais fort belle personne, en compagnie d’une manière de tambour-major attifé d’une robe de velours noir, et qui parut, malgré ses cinq pieds six pouces et ses moustaches, être la mère de cette beauté. Je demande au Richardet ce que c’est que ça ; il me répond : « C’est la femme et la fille de M. Jouffroy, négociant retiré, qui jouit d’une grande fortune. » Parbleu ! me dis-je, illuminé d’une idée subite, il serait fort curieux de rencontrer ici un mariage qui remît à flot mon neveu, qui est fort bas percé ! Cette petite est charmante, et si elle est richement dotée, l’on pourrait, au pis aller… s’embourgeoisailler. Je te confie mon illumination, en ajoutant : « Tu ne sais que faire dans cette cohue ; amuse-toi donc à tuer le temps, en tournant la tête de cette belle fille… Invite-la à danser. » Tu l’invites…

— Par désœuvrement.

— Soit ! mais enfin tu t’amuses… à être charmant. J’observais attentivement ta danseuse, toute fière de ton invitation ; sa figure s’animait en te parlant, bien plus encore en t’écoutant. Souvent elle rougissait, et son corsage disait ce qu’elle n’osait point dire. Elle ne te quittait pas des yeux, lorsque tu t’éloignais d’elle pour les évolutions de la contredanse. Somme toute, je m’y connais, – ajouta le marquis en prenant sa tabatière et aspirant une prise de tabac, – tu impressionnais beaucoup, mais beaucoup, cette innocente ; chose concevable, car je ne voyais là qu’un tas de petits jeunes gens, de véritables polissons. Tu reconduis cette belle fille à sa place, auprès de sa mère, et moi, pour les achever, je m’en vas causer avec elles. Au bout d’un instant je reconnais dans la mère une double sotte et une triple glorieuse… Telle mère… telle fille. Je les gratte donc là où il leur démangeait, leur affirmant qu’elles ont l’air de grandes dames égarées dans cette bourgeoisie. La mère Jouffroy faillit à se pâmer d’aise sous ses moustaches, en me donnant du M. le marquis à tour de bras ; sa fille se rengorge et se grandit de six pouces sur sa banquette ; tout allait pour le mieux, lorsqu’une petite diablesse, environ fagotée comme une danseuse de corde, vient se pendre à ton bras…

— C’est la femme d’un certain M. Bayeul agent d’affaires, à qui j’ai eu recours pour quelques emprunts…

À ce mot d’emprunt, le marquis dressa l’oreille, et vivement affriandé dit à son neveu :

— Où demeure-t-il ce Bayeul-là ?

— Mon oncle, il serait inutile de vous adresser à lui, il ne prête qu’à bon escient…

— Égoïste !! qui garde ses Bayeuls pour lui tout seul ! Enfin, ingrat que tu es, toujours est-il que mademoiselle Jouffroy (je ne la quittais pas des yeux), suffoquée de voir cette drôlesse s’emparer de ton bras, fait un signe à la mère Jouffroy, et toutes deux quittent le bal ayant le bonhomme Jouffroy sur leurs talons… Après leur départ, je fais causer Richardet, il m’apprend ceci : « – L’ancien boutiquier possède plus de douze cent mille francs de fortune ; sa femme et lui ont pour leur fille une idolâtrie qui tourne au fétichisme, ils sont capables de faire pour elle tous les sacrifices imaginables. » Or, cette petite est une enfant gâtée ; elle doit mener la famille par le nez. La mère Jouffroy est aussi bête que vaniteuse ; le mari compte pour zéro ; tu as, j’en suis certain, tourné la tête de cette belle fille ; elle s’affolera à la pensée de devenir comtesse ; la mère gonflera d’orgueil à en crever. On pourrait demander sept à huit cent mille francs de dot, à ces gens-là : le bonhomme Jouffroy les donnerait. Ainsi, le cas échéant, tu retirerais de ce mariage-là une quarantaine de bonnes mille livres de rentes… Et tu viens me dire que cette excellente affaire est subordonnée à la volonté de ta diable de Catherine ?

— Il en est ainsi…

— Une femme qui a cinq ou six ans de plus que toi… une femme qui…

— Mon oncle, brisons là… Vous avez l’expérience des hommes ; vous le savez, l’amour, ou si vous l’aimez mieux le goût, l’habitude, ne se discutent pas, ne se raisonnent pas : cela est… parce que cela est…

— Mais qu’a-t-elle donc cette femme pour t’ensorceler ?

— Mon Dieu ! mon oncle… l’ensorcellement est fort simple… Elle me plaît… elle m’amuse… J’arrive chez elle à huit heures du soir, je m’étends sur un canapé en fumant mon cigare, elle s’assied à mes pieds sur un tabouret, elle jase, elle babille, ou bien, si l’envie m’en prend, elle se met à son piano et me chante mes airs de prédilection. Je me laisse charmer… sans faire aucun frais… minuit arrive… et je ne me suis pas seulement aperçu de la durée du temps… Vous croyez que ce n’est rien que cela ? moi je dis que c’est tout… pour moi du moins…

— Enfant que tu es !… car d’honneur, tu as la rouerie d’un Lauzun, et la judiciaire d’un écolier !… Est-ce que ce mariage t’obligerait de rompre avec Catherine ?

— Non ; mais ce mariage me gênerait considérablement. Du reste, là n’est point la question ; il m’offrirait d’un autre côté, je l’avoue, des avantages positifs, qui balanceraient certains inconvénients : tout dépend de l’assentiment de Catherine. Quant à moi, la chose m’est au fond à peu près indifférente.

— Indifférente !… il s’agit de quarante mille livres de rente, lorsque tu touches à ta ruine !

— Peu m’importe !… il me reste une ressource…

— Laquelle ?

— Le prince Maximilien m’a vingt fois proposé d’être son premier écuyer… L’on ne vit pas trop mal dans ces petites cours d’Allemagne… Catherine me suivrait et je n’aurais rien à regretter…

— Elle, te suivre ?… compte là-dessus !

— Elle me suivrait, vous dis-je… Or, vous le voyez, mon oncle, je n’ai point à m’inquiéter de l’avenir.

— Quoi ! au lieu d’aller t’enterrer en Allemagne pour y être aux ordres de ton prince, car ces fonctions de premier écuyer sont toujours une sorte de domesticité ; tu ne préfères pas rester à Paris, et y jouir d’une quarantaine de mille livres de rentes ?

— Je préférerais ceci, à la condition que Catherine le préférât… Elle aime beaucoup Paris, et ne m’a pas caché, lorsque je lui parlais de l’éventualité de notre résidence en Allemagne, qu’elle se résignerait à tout, plutôt que de se séparer de moi… mais que rien ne remplacerait pour elle le séjour de Paris.

— Eh bien ! alors ?… laisse-moi donner suite à ces projets de mariage… je me fais fort de mener la chose à bien…

— Je vous le répète, mon oncle, je ne peux rien décider avant que d’avoir le consentement de Catherine…

— Non ! – s’écria impatiemment le marquis, – non !… un jouvenceau, amoureux fou de sa première maîtresse, ne serait pas plus piteusement faible et nigaud que ce garçon, qui pourtant, plus que personne, a usé de la vie !

— Hé justement, mon cher oncle ! c’est parce que j’ai beaucoup usé de la vie, que cette liaison m’est si chère ; je suis las, elle me repose ;… je suis ennuyé, elle m’amuse ;… tout me semble fade, et en elle je trouve du montant, du piquant ;… je suis par nature indolent, et je n’ai qu’à me laisser charmer… Comment diable voulez-vous que je ne préfère pas cette liaison à toute chose ? Tenez… cette mademoiselle Jouffroy est d’une beauté accomplie, remarquable ; elle a une taille de déesse, une fraîcheur d’Hébé, des yeux ravissants… et hier soir, en m’amusant comme vous le disiez à lui tourner la tête, je finissais par prendre un certain plaisir à voir cette ingénue rougir, s’embarrasser, trembler, sourire ;… en un mot tout cela était quelque chose de délicieux à contempler.

— Hé bien ?…

— Hé bien !… à toutes les ingénues si délicieuses qu’elles soient, je préfère cent fois Catherine, avec ses trente ans passés…

— Cela tourne à la monomanie !…

— Je l’espère, cher oncle… Rien de plus heureux que les gens à idée fixe… rien ne peut les distraire de leur bonheur.

— Après tout… pourquoi m’étonner ? Est-ce que je n’ai pas été témoin, sous la Restauration, de l’insanité de ce pauvre duc de Mérinville, jeune, charmant, et affolé pendant dix années durant, d’une horrible sauterelle de l’Opéra qui n’avait que la peau sur les os, et qui aurait pu, Dieu me damne ! être sa grand-mère !

— Vous voyez donc bien, cher oncle : il y a des précédents, comme disent les gens de loi.

— Manquer une si belle occasion de te remettre à flot… et moi aussi ! – ajouta mentalement le marquis, et il reprit tout haut : — Nous aurions battu le fer pendant qu’il était chaud, je serais allé aujourd’hui, en ma qualité de grand parent, voir Richardet et sonder habilement le terrain… Tiens, tu n’es qu’un sot en trois lettres, mon neveu… Va-t-en au diable !

— Mon Dieu, d’où vous vient ce courroux ?… Je ne dis pas oui, mais je ne dis point non, par cette excellente raison que j’ignore si Catherine dira oui ou non… Vous m’avez fait promettre hier soir de revenir chez vous ce matin vous instruire du résultat de mes réflexions ; j’ai tenu ma promesse, j’ai réfléchi, et je viens vous dire, si Catherine consent à ce mariage, j’y consens, dans le cas où il pourrait se mener à bonne fin… J’aurais, bien entendu, pour ma femme, les égards qu’on doit avoir ; elle me paraît une excellente personne, elle me gênerait peu, elle ferait ce que je voudrais et, par surcroît, tout ce qu’elle voudrait ; je ne suis pas jaloux, je lui accorderais liberté plénière, à charge de revanche. Ajoutez à cette commodité d’existence, quarante mille livres de rentes… l’on peut, comme vous le dites, cher oncle, s’embourgeoisailler à moins, car j’en conviens, dans notre monde je ne trouverais plus à faire un riche mariage, n’ayant maintenant en dot que mon titre ; notre monde est plus que suffisamment titre ! Si au contraire Catherine dit non, mes dernières ressources épuisées, j’accepte la place de premier écuyer du prince Maximilien, et je pars pour l’Allemagne avec ma maîtresse. Adieu, mon oncle ; voici onze heures ; je vais chez madame de Morlac ; attendez mon retour, et vous saurez si vous aurez ou non à jouer bientôt votre rôle solennel de grand parent auprès des Richardet.

Ce disant, Henri de Villetaneuse quitta le marquis afin de se rendre chez la courtisane.

XVII

Ce jour-là même où M. de Villetaneuse avait avec son oncle l’entretien précédent, était un dimanche ; or, durant cette matinée, vers les onze heures, le père Laurencin plaça dans un écrin le bracelet marchandé la veille par madame de Morlac, et se disposa à aller, en compagnie de son petit-fils, porter le joyau chez la courtisane. Ce devait être à la fois une promenade et une distraction pour Michel qui attendrait son grand-père à la porte de la maison où demeurait la maîtresse de M. de Villetaneuse.

Fortuné Sauval, désolé de l’accueil de la tante Prudence qui, la veille, lui avait formellement refusé de s’intéresser à la demande en mariage qu’il devait adresser à M. et à madame Jouffroy ; Fortuné Sauval, après une nuit d’insomnie, était sorti au point du jour, espérant trouver dans l’activité de la marche, et dans la vue des objets extérieurs, une distraction à ses perplexités. Naïvement et profondément épris, ses projets d’union, caressés dans la retraite, couvés dans le secret de son cœur, lui avaient d’abord, pour mille raisons, semblé si réalisables, qu’il les regardait alors comme assurés ; mais, en songeant à l’opiniâtre refus de la vieille fille, et à ses paroles au sujet de cette union, il sentait l’incertitude, presque la désespérance se glisser dans son cœur.

Le cousin Roussel rempli d’affection pour le jeune orfèvre, et inquiet de l’état d’abattement où il l’avait laissé la veille en le reconduisant chez lui, voulut le voir avant d’aller chez M. Jouffroy, et se rendit à l’atelier de la cour des Coches au moment où le père Laurencin et son petit-fils se disposaient à sortir.

Le vieil artisan, très fier de la bonne mine de Michel, l’avait, selon son habitude, vêtu de son mieux, pour sa promenade du dimanche. L’apprenti portait par dessus sa veste de drap, une blouse grise toute neuve ; le col de sa chemise bien blanche se rabattait sur sa cravate de soie noire –, ses souliers à forte semelle, mais lustrés par le cirage, disparaissaient à demi sous un large pantalon de velours de coton olive ; enfin une casquette de drap noir à courte visière, placée un peu de côté sur les cheveux blonds bouclés de l’adolescent, seyait au mieux à sa charmante figure.

Le vieillard, après s’être assuré que tous les objets d’orfèvrerie et les métaux précieux étaient renfermés dans le coffre de sûreté, s’apprêtait à quitter l’atelier, lorsqu’il vit entrer le cousin Roussel.

— Oh ! oh ! dit gaîment l’épicier en retraite à l’apprenti, – comme te voilà beau dès le matin, mon petit Michel !

Et tendant la main au vieil artisan,

— Bonjour, père Laurencin !… Fortuné est-il chez lui ?

— Non, monsieur Roussel, notre patron est sorti… au petit jour…

— Quoi !… de si bonne heure ?

— Il n’a pas fermé l’œil de la nuit ; je l’ai entendu aller et venir dans sa chambre, et, ce matin, il m’a dit : – « J’ai un grand mal de tête… Je vais prendre l’air… ne m’attendez pas… disposez de votre dimanche… »

— Pauvre garçon ! – pensa Joseph ; – les sarcasmes de la tante Prudence lui font craindre de ne pas voir sa demande en mariage bien accueillie… Au diable ces vieilles filles !… elles sont impitoyables pour les peines de cœur, mais je vais aller de ce pas chez Jouffroy… j’ai bon espoir ! – Et il ajouta tout haut :

— Père Laurencin, dans le cas où avant tantôt vous ne verriez pas Fortuné, je vais laisser un mot au crayon pour lui, chez la portière.

Puis remarquant l’écrin que le vieil artisan enveloppait de papier, il reprit :

— Qu’est-ce que cela ? un petit chef-d’œuvre, j’en suis certain ? Montrez-le moi donc.

Et, à la vue du bracelet que le père Laurencin lui présenta dans son écrin, il s’écria :

— C’est admirable ! – À qui donc est destiné ce merveilleux bijou ?

— À une pas grand-chose, répondit à demi-voix le vieillard, afin de n’être pas entendu de Michel. – Elle est venue hier ici avec son galant, le neveu d’un pair de France… un comte… un monsieur de Villetaneuse…

— Il me semble que ce nom-là ne m’est pas inconnu, – dit Joseph en réfléchissant, tandis que le père Laurencin continuait ainsi :

— C’est, du reste, un très beau jeune homme. Il n’avait que cinq cents francs sur lui, et…

— C’est cela même, – reprit le cousin Roussel, ayant consulté ses souvenirs et interrompant le vieil ouvrier. – Mon ami Baleinier, un de mes anciens confrères, se livre à l’escompte du papier… J’étais l’autre jour chez lui… on lui a offert une lettre de change, d’un certain M. de Villetaneuse… neveu d’un pair de France… C’est évidemment le même personnage ; mais mon ami Baleinier a répondu au courtier, que, pour rien au monde, il n’escompterait cette signature-là. Il paraît en outre que le pair de France n’est pas plus solvable que son neveu… C’est vous dire, père Laurencin, que si ce beau jeune homme doit payer le bracelet de cette donzelle, il faut le tenir diablement serré…

— Oh ! soyez tranquille, monsieur Roussel !... je rapporterai l’argent ou le bracelet.

À ce moment un homme, vêtu en valet de chambre de bonne maison, entra dans l’atelier et dit :

— C’est ici l’atelier de M. Fortuné Sauval ?

— Oui Monsieur, répondit le père Laurencin ; – mais le patron est sorti.

— Je viens de la part de mon maître, M. le comte de Villetaneuse, – reprit le valet de chambre, – pour prier M. Sauval d’envoyer sans faute ce matin chez madame de Morlac, rue Tronchet n° 7, le bracelet que monsieur le comte a marchandé hier.

— J’allais justement me rendre chez cette dame.

— Alors, hâtez-vous, mon brave ; M. le comte tient absolument à ce que le bracelet soit porté avant midi chez madame de Morlac.

— J’y serai avant midi.

— M. le comte peut y compter pour sûr ?

— Mais oui, monsieur, puisque je pars à l’instant même…

— À la bonne heure, car je serais fièrement grondé si j’étais soupçonné d’avoir négligé ma commission. M. le comte doit se trouver déjà chez madame de Morlac, car il veut être là, lorsque l’on apportera le bracelet.

— Vous pouvez être certain qu’avant une demi-heure je serai chez cette dame.

— J’y compte, mon brave.

Et ce disant, le valet de chambre sortit.

— Il paraît que le bracelet leur plaît fort, – reprit Joseph ; – raison de plus pour ne pas le lâcher sans argent…

— Oh ! fiez-vous à moi : donnant donnant, sinon… – répondit le vieillard en enveloppant soigneusement l’écrin dans du papier, tandis que le cousin Roussel, avisant Michel qui se tenait à l’écart, dit affectueusement :

— Père Laurencin, et ce garçon-là vous satisfait-il toujours ?

— Lui, monsieur Roussel ? Je peux bien le dire tout haut devant lui… et M. Fortuné vous le répétera, nous n’avons qu’à nous louer de mon petit Michel pour son bon caractère, son intelligence et son goût au travail.

— Allons, mon garçon, – reprit en souriant le cousin Roussel, – il ne faut pas rougir parce que ton grand-père dit de toi le bien que tu mérites… c’est ta récompense…

— Dam !… monsieur Roussel, ce n’est pas difficile de contenter mon grand père et maître Fortuné… – répondit Michel en souriant ; – il n’y a qu’à les écouter, et ça va tout seul…

— Père Laurencin, – reprit tout bas Joseph, – est-ce que vous emmenez votre petit-fils chez cette drôlesse ?

— Non, non, je le laisserai dans la rue et il m’attendra pendant que je porterai le bracelet.

— Vous agissez sagement… un enfant de cet âge ne doit pas mettre le pied chez de pareilles créatures. Allons, au revoir, je vais laisser chez le portier un mot pour Fortuné.

Pendant que le père Laurencin et son petit-fils fermaient soigneusement les portes de l’atelier, le cousin Roussel écrivit ces mots au crayon sur l’un des feuillets de son carnet :

Aussitôt après mon entrevue avec ton oncle Jouffroy, je rentre chez moi où je t’attends.

Puis, ayant ployé ce billet qu’il remit au portier, le cousin Roussel se dirigea vers la maison de M. Jouffroy, afin de demander Aurélie en mariage pour Fortuné Sauval.

Le père Laurencin et son petit-fils se rendirent chez madame de Morlac.

XVIII

— Quelle belle journée ! quel beau soleil ! – disait gaiement Michel sur le bras de qui s’appuyait le père Laurencin. – Si cela ne vous fatigue pas trop, grand-père, nous ferons une fameuse promenade après que vous aurez porté le bracelet chez cette dame.

— Me fatiguer… avec un bâton de vieillesse comme toi, mon petit Michel ?… ah ! bien oui !… j’irais au bout du monde. Ah ! çà, voilà l’ordre de la marche de notre dimanche…

— Voyons, grand père…

— Je vais remettre le bracelet à la pratique… Tu m’attendras devant la maison, je ne ferai que monter et descendre, nous revenons apporter l’argent de la facture à l’atelier, parce qu’il n’est pas prudent de garder sur soi une grosse somme ; et puis nous irons nous promener… voyons… où irons-nous ?

— Où vous voudrez, grand-père.

— Non, non, c’est ton seul jour de récréation, mon enfant… décide de notre promenade…

— Hé bien ! si ça vous est égal… allons dans les champs… le temps est si beau !… c’est si joli, la campagne, même en hiver !… on voit le ciel si loin devant soi !… et puis des champs, des arbres, au lieu de ces grandes maisons de pierre des rues de Paris, c’est bien plus gai.

— Hélas ! – pensait le vieillard en entendant parler ainsi son petit-fils, – son pauvre père était comme lui : il adorait la campagne !… Que de bonnes promenades nous avons faites le dimanche bras dessus, bras dessous !…

Il reprit tout haut en étouffant un soupir :

— C’est convenu… nous irons nous promener dans les champs, du côté de la butte Montmartre ; ça te va-t-il ?

— Si ça me va, la butte Montmartre ? je crois bien !… Je grimperai dans les carrières… je… – mais, s’interrompant en souriant, l’apprenti ajouta : — Bon !… à quoi est-ce que je pense là ?… est-ce que vous pouvez grimper, grand-père ?

— Je ne peux pas positivement te promettre ça ; mais voilà comment nous nous arrangerons :… je m’asseoirai à une jolie petite place, en plein soleil, au pied de la butte, et quand tu auras assez couru, sauté, grimpé, monsieur l’écureuil, tu reviendras me retrouver…

— Mais vous vous ennuierez tout seul.

— M’ennuyer ?… est-ce que je ne saurai pas que tu t’amuses ?…

— Oh ! bon grand-père ! comme je vous embrasserais si nous n’étions pas dans la rue !

— Ça se retrouvera plus tard, mon garçon. Donc, quand tu auras grimpé tout ton saoul, nous irons faire un gentil petit dîner chez le père Lathuille, à la barrière Clichy, et nous reviendrons à la maison… hein ?

— Oh ! quel bon dimanche ! – s’écria l’apprenti en sautillant de joie. – En rentrant, vous prendrez un livre dans la bibliothèque de maître Fortuné, vous vous coucherez, et je vous ferai la lecture…

— Tiens, petit Michel, tu gâtes trop ton vieux grand-père.

— Ah ! bien oui ! avant que je l’aie gâté autant qu’il m’a gâté… il faudra que j’aie inventé fièrement de gâteries, et ce n’est pas la bonne volonté qui me manquera, – répondit gaîment et gentiment l’apprenti ; puis se mettant à rire aux éclats et indiquant la cause de son hilarité au vieillard :

— Voyez donc, grand-père, voyez donc ce gros monsieur :… en se reculant pour lire les affiches, il a manqué de tomber et de s’asseoir au beau milieu de cette petite charrette pleine d’œufs, que le marchand a placée près du trottoir… Ah ! ah ! ah ! c’est ça qui aurait fait une fameuse omelette !

— C’est ma foi vrai, quelle superbe omelette ! – reprit le vieillard en riant comme Michel. – Et tous deux devisant ainsi, arrivèrent rue Tronchet, où demeurait madame de Morlac.

XIX

Catherine Vandaël, dite madame de Morlac, occupait, rue Tronchet, un élégant appartement situé à l’entresol. Ce matin-là, elle était vêtue d’un frais peignoir garni de riches dentelles ; de grosses épingles d’or retenaient les boucles de ses cheveux blonds, enroulés autour de son front. Malgré ses trente ans passés, malgré ce déshabillé ordinairement si redoutable aux femmes de cet âge, Catherine paraissait encore belle et d’une fraîcheur juvénile, mais sa physionomie n’offrait plus cette expression doucereuse, insinuante et câline, dont elle était empreinte la veille, lors de sa visite à l’atelier de Fortuné, en compagnie de M. de Villetaneuse ; on lisait alors sur les traits de la courtisane les âpres préoccupations de la cupidité.

Madame de Morlac parlait affaires avec M. Bayeul, dont la femme assistait la veille au bal de M. Richardet, et qui s’était emparée du bras d’Henri de Villetaneuse, au grand dépit d’Aurélie Jouffroy.

— Ma chère cliente, – disait M. Bayeul en lisant sur un carnet, – les quarante-cinq mille francs ont été remboursés avec les intérêts à trois pour cent… par mois, trente-six pour cent par an… Je crois avoir un nouvel emploi pour cette somme, mais nous n’obtiendrons guère que dix-huit à vingt pour cent…

— Il faudra s’en contenter, – reprit Catherine ; – mais le placement sera-t-il sûr ?

— Très sûr… Nous avons, d’autre part, un renouvellement des trente-huit mille francs de la rue de Richelieu. J’ai accepté ce renouvellement pour trois mois, à quatorze pour cent ; c’est médiocre, mais cette signature m’inspire toute confiance. Il nous reste enfin la somme de vingt mille francs dont vous commanditez la mère Bonnard, marchande à la toilette, prêteuse sur gages, etc., etc. Les affaires ont été superbes à cause du carnaval, et pendant les mois de janvier et de février, vos vingt mille francs vous ont rapporté dix-sept cents francs ; c’est l’un de vos meilleurs placements… Quant à M. Henri de Villetaneuse, nous avons scrupuleusement examiné sa position avec Richardet, son avoué ; tout ce que l’on peut espérer, vu les hypothèques dont est grevée sa propriété du Dauphiné, c’est de trouver encore à emprunter sur cet immeuble une cinquantaine de mille francs, puisque ce prêt aura lieu sur quatrième hypothèque… et encore le prêteur veut-il être remboursé dans un an… Du reste, j’ai appris avec peine, au point de vue du crédit de M. de Villetaneuse, qu’une lettre de change de trois mille francs, souscrite par lui, avait été refusée par un M. Baleinier, ex-épicier qui fait l’escompte… Somme toute, si M. de Villetaneuse trouve encore à emprunter cinquante mille francs sur sa terre, et que, d’ici à un an, (échéance de ses différents emprunts), il ne puisse, ce qui est certain, les rembourser… il sera exproprié… sa terre vendue, et il ne lui restera pas un sou vaillant.

— Mais, à l’heure qu’il est… il est encore bon pour une cinquantaine de mille francs ?

— À peu près, ma chère cliente ; je lui ai d’ailleurs prêté ce matin, à votre intention, je suppose, cent louis en avance sur l’emprunt hypothécaire en question ; il m’a tant tourmenté pour avoir cette somme, hier soir, à un bal où je l’ai rencontré, que je n’ai pu les lui refuser.

— Dans quel bal avez-vous rencontré Henri ?

— Chez Richardet.

— Comment Henri est-il allé là ? Ce n’est pas sa société habituelle…

— Il doit une assez forte somme à Richardet pour des frais d’actes, et, d’un autre côté, son oncle le marquis a, je ne sais comment, trouvé moyen d’accrocher quelque argent au même Richardet. Or, comme la femme de celui-ci est possédée de vanité, elle a voulu que son mari invitât à son bal le marquis et son neveu… Ils n’ont pas osé refuser l’invitation.

— Je comprends…

— Si vous étiez jalouse, ma belle cliente, je me garderais bien de vous apprendre qu’à ce bal…

— Achevez…

— M. de Villetaneuse s’est montré fort galant auprès d’une charmante jeune personne…

— Quelle est cette jeune personne ?

— La fille d’un négociant retiré fort riche.

— Henri s’est occupé d’elle ?

— Beaucoup… il l’a fait danser deux fois… il l’aurait même fait danser davantage, si ma femme n’était venue d’autorité s’emparer du bras de M. de Villetaneuse… Aussi, peu de temps après que ma femme a eu pris possession de lui comme cavalier, la belle jeune personne a quitté le bal…

— En d’autres termes, madame Bayeul lui a enlevé Henri.

— C’est le mot.

— Vous me paraissez peu jaloux, cher monsieur Bayeul…

— Jaloux, moi ? Je le suis à peu près autant que vous, ma belle cliente. Je ne donne point dans un travers si niais. La preuve en est que, pendant ce même bal, j’ai promis à M. de Villetaneuse les cent louis qu’il est venu chercher ce matin chez moi, et sur lesquels j’ai retenu deux cents francs de commission pour trois mois, vu que l’argent est rare ; de sorte que la toilette de bal de ma femme s’est trouvée payée. Voilà comme je suis jaloux !… mais à quoi songez-vous ?… Vous voici rêveuse.

— Ainsi, – reprit madame de Morlac, après un moment de silence, – Henri est encore bon pour une cinquantaine de mille francs ?

— Moins les cent louis de ce matin et les autres dettes qu’il peut avoir…

— Merci du renseignement ; j’en profiterai.

— Cela ne vous fera rien du tout de voir ce pauvre garçon complètement ruiné ?

— Mon cher… les affaires sont les affaires. J’ai vu assez de femmes comme moi, après avoir roulé sur l’or, tomber dans une misère abjecte, sans autre perspective pour leurs vieux jours qu’un agréable emploi de garde-malade, ou de femme de ménage… bien heureuses si elles ne sont pas réduites à balayer les ruisseaux ! Franchement, je n’ai aucun goût pour ces conditions-là… si honorables qu’elles soient… J’ai de l’ordre, de l’économie, et ne suis point comme tant d’autres sottes qui placent leur jeunesse et leur beauté… à fonds perdus.

— Peste !… à qui le dites-vous, ma chère cliente, vous en remontreriez à un avoué normand… Vous avez environ quatre cent mille francs de fortune, et, pour peu que vous continuiez à faire suer vos capitaux avec l’intelligence qui vous caractérise…

— Je posséderai vingt-cinq bonnes mille livres de rentes au soleil ;… c’est le chiffre que je me suis fixé : il faut être modérée dans ses désirs.

— Certainement…

— Ce chiffre atteint, je me retire en Belgique… dans quelque jolie petite ville… et je me fais dame de paroisse.

— Tenez, chère cliente, j’ai la prétention de parfaitement vous connaître, et pourtant une chose me confond…

— Laquelle ?

— Quand vous êtes près de M. de Villetaneuse, même avec moi en tiers, vous semblez tant l’aimer ! vous ne le quittez pas des yeux, vous ne perdez pas une de ses paroles, votre voix, en vous adressant à lui, est si douce, si tendre, si calme, que j’ai toujours cru que vous aviez un fond d’affection pour lui ; il vous est si dévoué !… pour vous il est si bon !…

— Certainement, certainement… bon… pour une cinquantaine de mille francs, m’avez-vous dit ?

Cette horrible réponse fut accentuée de telle sorte par la courtisane que M. Bayeul, cet usurier endurci, tressaillit et reprit :

— Savez-vous que vous êtes une femme effrayante !

— Vous n’êtes pas galant, cher monsieur Bayeul, mais, il y a, voyez-vous, quelque chose de plus hideux encore que l’égoïsme et la cupidité des femmes qui me ressemblent : c’est le sort qui les attend, lorsqu’elles sont assez niaises pour n’être ni égoïstes ni cupides. Le dévouement, la vertu, tout cela est superbe et facile à pratiquer, lorsque l’on a du pain de cuit, comme dit le peuple, et surtout et avant tout, lorsque l’on a reçu de ses parents de bons principes ; or, les principes dans lesquels sont généralement élevées les bâtardes, et les enseignements qu’elles reçoivent… ne sont pas des plus austères…

— Vous ?… Fille naturelle ?… J’ignorais…

— Et sans vouloir médire de ma mère… – ajouta Catherine avec amertume, – elle aurait pu m’élever mieux, et surtout… plus tard… me conseiller mieux qu’elle ne l’a fait. Mais, après tout, élevée elle-même à l’école de la misère qui engendre souvent la dégradation, ma mère ne pouvait guère me donner de meilleurs principes. Quant à mon père, qui l’avait séduite à prix d’argent et qui passait pour être mon parrain, c’était l’un de ces hommes comme il y en a tant : ils ne voient dans la paternité que soucis, embarras, responsabilité pesante. Aussi j’avais à peine quinze ans et demi, que, pour se débarrasser de moi…

— Que pour se débarrasser de vous, chère cliente ?… achevez.

— À quoi bon !… cela vous intéresserait peu. Mon histoire est de celles qui courent les rues… comme leurs héroïnes, – répondit Catherine, après un moment de silence. – Toujours est-il, cher monsieur Bayeul… que si… ainsi que vous le dites… et c’est la vérité, j’ai le cœur dur et l’âme pervertie…

— Ah chère cliente… je ne me permettrais pas de…

— Allons… parlons franchement ! On dit tout à son homme d’affaires, comme on dit tout à son médecin et à son confesseur. Or, en attendant que j’aie un confesseur… et je ne réponds pas de ne point en avoir un, quelque jour… je vous répéterai : J’ai le cœur dur et l’âme pervertie, parce que, depuis que j’ai eu l’âge de raison, je n’ai vu autour de moi qu’égoïsme et corruption. Telle je suis, telle on m’a faite. Le mal est non moins contagieux que le bien, et…

Puis s’interrompant de nouveau, elle reprit avec un sourire sardonique :

— Mais je crois, Dieu me pardonne, que nous philosophons ! Je ne veux point anticiper sur les distractions de ma vieillesse, parmi lesquelles je compte, au premier rang, la philosophie… Ah ! si j’écris jamais mes mémoires… ils pourront fournir de belles thèses aux philosophes moralistes qui étudient le cœur humain !… Donc, cher monsieur Bayeul, revenons à nos affaires.

La femme de chambre de madame de Morlac entrant en ce moment, lui dit :

— Madame… c’est un bracelet que l’on apporte.

— Et Henri n’est pas arrivé ! – dit Catherine à M. Bayeul, avec impatience. – J’ai de quoi payer ce bracelet dont je suis folle… mais… – et elle ajouta avec un sourire d’ironie, – je préfère devoir ce charmant bijou à l’amour d’Henri.

— Il ne peut tarder à venir chez vous : je l’ai quitté il y a une heure à peine, et évidemment l’argent qu’il m’a demandé avec tant d’instance était destiné à payer ce joyau… Gagnez une demi-heure, et vous verrez arriver M. de Villetaneuse. Sur ce… ma belle cliente… je vous laisse.

— Et le bordereau des dernières sommes versées par vous chez mon banquier ?

— C’est ma foi vrai ! j’oubliais ce bordereau ; le voici ; excusez-moi, ma belle cliente.

— Les affaires sont les affaires, cher monsieur Bayeul, répondit la courtisane en recevant le bordereau ; et, après l’avoir lu attentivement, elle alla le déposer dans un tiroir de sûreté, en ajoutant :

— Au revoir, cher monsieur Bayeul !… n’oubliez pas de me faire savoir le jour où Henri aura touché l’argent de son dernier emprunt…

— Pauvre garçon !… je gagerais que le lendemain de ce jour-là… vous serez, je suppose, menacée d’une saisie… parce que, par bonté d’âme… (vous êtes si confiante et si ignorante des affaires d’argent !) parce que, dis-je, par bonté d’âme, vous aurez répondu de la solvabilité d’une amie… Or, comme vous ne possédez rien au monde que vos charmes, quelques bijoux et votre mobilier… un marchand, viendra vous en offrir un prix de… et le hasard voudra que ce marchand se présente à l’heure même où M. de Villetaneuse se trouve habituellement chez vous. Ainsi instruit de votre cruel embarras… il vous forcera… c’est le mot… il vous forcera de lui permettre cette fois encore de venir à votre aide… vous refuserez héroïquement, il persistera non moins héroïquement dans-ses offres, et vaincue, vous accepterez cette nouvelle preuve de son amour… avec la tendre reconnaissance que vous savez… ou, si vous n’usez pas du moyen que je dis, vous en trouverez un autre non moins ingénieux, car vous êtes non pareille pour ces inventions-là…

— J’ai en ce genre d’inventions quelque imagination il est vrai…

— Quelle femme !… quelle femme !

— Les affaires sont les affaires, cher monsieur Bayeul. Au revoir !

Et s’adressant à sa femme de chambre :

— Faites entrer la personne qui apporte ce bracelet.

M. Bayeul sortit et le père Laurencin entra dans le boudoir de madame de Morlac.

XX

M. de Villetaneuse, très frappé la veille de la ressemblance qui existait entre sa maîtresse et l’apprenti de Fortuné Sauval, avait fait part de cette remarque à madame de Morlac, mais celle-ci, absorbée dans la contemplation du bracelet qu’elle convoitait, n’entendit même pas l’observation du comte. Le père Laurencin, travaillant à son établi, le dos tourné aux acheteurs, entrevit à peine la courtisane, dont le visage était d’ailleurs à demi caché par la passe de son chapeau et par sa voilette ; mais, lorsqu’entrant sur les pas de la camériste, dans le boudoir de madame de Morlac, qui se tenait alors debout près d’une fenêtre, le vieillard put à loisir envisager cette femme, il s’arrêta immobile de stupeur.

Catherine, tête nue, le col dégagé par la coupe de son peignoir, ses cheveux enroulés autour de ses tempes, offrait une ressemblance si saisissante avec Michel, que la mère et l’enfant, le frère et la sœur, pouvaient seuls se ressembler ainsi. La disproportion d’âge existant entre la courtisane et l’apprenti ne permettait pas de supposer qu’ils fussent frère et sœur, tandis que tout concourait à donner à penser qu’elle devait être sa mère. Il avait quinze ans à peine, et elle avait trente ans passés ; ce rapprochement d’âge traversa l’esprit du vieil artisan, comme un éclair sinistre ; son fils, ayant épousé une jeune fille de quinze ans, d’une grande beauté, s’était vu, après une année de mariage, abandonné par elle, ainsi que son enfant, et cette misérable avait pris la fuite avec un officier très riche.

Madame de Morlac, encore charmante et de mœurs suspectes, qui ne concordaient que trop avec sa première faute, pouvait donc être la mère de Michel…

À cette pensée de se trouver face à face avec la femme qu’il accusait de la mort de son fils, le père Laurencin fut tellement ému, qu’il pâlit, trembla, et ne put faire un pas.

Catherine, surprise et impatientée de voir ce vieillard immobile à quelques pas d’elle, et la contemplant avec une sorte d’ébahissement, lui dit :

— Approchez donc !… Pourquoi restez-vous au seuil de ce salon ?… M’apportez-vous le bracelet ?

Le père Laurencin, rappelé à lui-même par ces paroles, domina son émotion, et, pour s’excuser de son mieux, répondit d’une voix légèrement altérée :

— J’attendais l’ordre de madame pour me rapprocher…

— C’est montrer par trop de respect, mon brave homme !… Approchez, approchez… Où est le bracelet ?

— Le voici, madame, – répondit le vieillard, en développant le papier qui renfermait l’écrin ; – le voici…

La courtisane saisit avidement l’écrin, l’ouvrit et contempla le bijou avec un nouveau ravissement, disant de temps à autre :

— C’est merveilleux !… quel goût ! quelle délicatesse de travail !… c’est un chef-d’œuvre !

Le vieillard, voulant à tout prix éclaircir ses soupçons devenus pour lui presque une certitude, eut recours à un mensonge, et observant attentivement la physionomie de madame de Morlac, toujours occupée du bracelet, – il répondit lentement :

— Oui, madame, ce bijou est un véritable chef-d’œuvre… Malheureusement celui qui l’a fait, ce chef-d’œuvre, n’en fera plus.

— Ah ! – reprit madame de Morlac, sans quitter le joyau des yeux, – pourquoi donc l’auteur de ce chef-d’œuvre n’en fera-t-il plus ?

— Madame… parce qu’il est mort !

— Vraiment ? – dit Catherine avec distraction ; en continuant d’admirer le bracelet, – c’est dommage !

— Grand dommage, madame ! – ajouta le vieillard en accentuant lentement ses paroles, et ne quittant pas du regard madame de Morlac : — Michel Laurencin qui a ciselé ce bijou… était… un habile ouvrier.

— Vous dites ?… – s’écria la courtisane, en tressaillant et regardant le vieillard avec anxiété, – vous dites que l’orfèvre qui a ciselé ce bijou… se nommait ?…

— Michel Laurencin… madame.

— Et il est mort ?

— Oui, madame !

— Depuis longtemps ?

— Depuis plusieurs années.

— Vous l’avez connu ?

— Il a travaillé dans le même atelier que moi… à son retour de Belgique…

— Ah ! – fit Catherine avec un nouveau tressaillement de surprise ; – il a habité la Belgique ?…

— Pendant deux années environ, Madame… Il était employé dans l’une des plus importantes maisons d’orfèvrerie de Bruxelles…

— Et vous êtes certain qu’il est mort ?…

— Très certain, Madame, – répondit le vieillard, parvenant à vaincre son émotion ; – très certain.

— De si habiles ouvriers ne devraient jamais mourir – dit la courtisane, reprenant un air presqu’indifférent, car sa physionomie avait exprimé une vive surprise, mais non la tristesse. Relevant alors la manche de son peignoir, elle attacha le bijou à son bras et le fit de nouveau miroiter devant ses yeux.

— C’est elle ! plus de doute ! – se disait le vieillard, avec une indignation et une horreur à peine contenues ; – c’est la veuve de mon pauvre fils… À son nom… cette infâme a d’abord tressailli, mais seulement de surprise en apprenant sa mort… De cette mort elle se soucie aussi peu que de son enfant dont elle ignore le sort, et, après avoir manifesté son étonnement, rien, rien : pas une larme, pas un soupir… pour ce malheureux qu’elle a conduit au tombeau !… Mon Dieu quel monstre que cette femme !… Sa vue me fait horreur !… Et penser que mon petit-fils… son fils… son fils !… est là dans la rue qui m’attend à la porte de la maison de son indigne mère !… Ah ! sortons d’ici !… sortons !… ma tête se trouble, je ne saurais me contenir davantage !

XXI

Le père Laurencin s’apprêtait à réclamer de madame de Morlac le prix du bracelet afin de s’éloigner au plus vite, lorsque Henri de Villetaneuse entra familièrement dans le boudoir sans se faire annoncer.

— Dieu merci ! je n’arrive pas trop tard, – dit-il affectueusement à Catherine, en lui baisant la main. – Votre femme de chambre m’a appris que l’on venait d’apporter le bracelet tant désiré…

S’adressant alors au vieillard, il fouilla dans la poche de son gilet, en tira trois billets de cinq cents francs, avec cent francs en or, et les lui remit en disant :

— Voici seize cents francs, prix de ce bijou.

— Merci, Henri ! – dit Catherine en tendant à M. de Villetaneuse sa main au poignet de laquelle brillait le bracelet. – Vous me gâtez, mon ami !… c’est trop… c’est trop !… mais enfin vous l’avez voulu… il m’a bien fallu… comme toujours, céder à votre désir.

— Monsieur, voici la facture acquittée, – dit, à M. de Villetaneuse, le vieil artisan qui avait hâte de sortir. – Je suis votre serviteur.

— Un moment, mon brave homme, s’il vous plaît, – reprit le comte en arrêtant d’un geste le vieillard ; – vous êtes le grand-père d’un petit apprenti qui vous attend en bas sous la porte cochère ?

— Oui, Monsieur, – répondit le père Laurencin, très surpris de cette question.

— Mais comment savez-vous…

— Hier, j’avais déjà remarqué dans votre atelier la ressemblance extraordinaire qui existe entre cet enfant… et vous, ma chère amie, – ajouta-t-il en se tournant vers la courtisanne ; – vous seriez sa sœur, que ses traits ne rappelleraient pas les vôtres d’une manière plus frappante. Je veux vous en faire juge…

— Monsieur, – s’écria le vieillard, en proie à une terrible anxiété ; – je ne sais… je vous prie… de…

— Ne vous donnez pas la peine d’aller chercher votre petit-fils, – reprit M. de Villetaneuse, croyant que telle était l’intention du vieillard en se dirigeant précipitamment vers la porte. – J’ai prié votre femme de chambre, – ajouta-t-il s’adressant à Catherine, – d’aller chercher ce petit garçon ; car, je vous le répète… je veux vous faire juge de cette ressemblance frappante… d’autant plus que cet enfant est beau comme un ange.

— Vraiment, – reprit madame de Morlac en souriant. – Vous êtes un flatteur, mon ami !… Sans doute votre bienveillance pour moi égare votre jugement, si cet enfant est aussi beau que vous le dites. En tout cas, de cette ressemblance nous allons juger… puisque vous avez envoyé chercher… ce petit garçon…

— Madame !… monsieur ! – s’écria le vieillard, au comble de l’angoisse et s’encourant vers la porte ; – il est inutile de…

Le père Laurencin n’acheva pas : la porte s’ouvrit et la femme de chambre de madame de Morlac introduisit dans le boudoir Michel, rougissant et timide. Aussitôt qu’il aperçut le vieillard, il vint à lui en disant :

— Vous m’avez fait appeler, grand-père ?

— Hé bien ! ma chère, qu’en pensez-vous ? – reprit M. de Villetaneuse : — la ressemblance n’est-elle pas véritablement extraordinaire ?

Catherine ne répondit rien ; elle contempla d’abord Michel avec une stupeur profonde, trouvant en effet entre elle et lui une ressemblance inconcevable… Mais soudain elle pâlit, frissonna. L’apprenti semblait avoir quinze ans… ce vieil ouvrier était son aïeul, et il venait d’apprendre à Catherine la mort de Michel Laurencin, ouvrier orfèvre : plus de doute ! le vieillard devait être le père de l’ouvrier… plus de doute !… Cet adolescent qu’elle avait devant elle, et qui lui ressemblait d’une manière si incroyable, devait être son fils…

Catherine, à cette pensée, fut bouleversée. Ô puissance de la maternité sur les âmes les plus perverses ! Cette courtisane sans cœur, endurcie, bronzée par une insatiable cupidité ; cette créature horriblement corrompue qui, préludant à ses désordres par l’abandon de son mari, venait d’apprendre son veuvage, presque avec indifférence, se sentit, à la vue de son enfant, atteinte au cœur ; mille émotions nouvelles s’éveillèrent en elle si violentes, si profondes, qu’elle chancela !… elle fût tombée à la renverse sur le tapis, sans le secours de M. de Villetaneuse. Celui-ci la soutint évanouie dans ses bras, et très alarmé s’écria, s’adressant au vieillard :

— De grâce, veuillez envoyer tout de suite ici la femme de chambre de madame.

Et il ajouta se parlant à lui-même et contemplant Catherine avec une inquiétude croissante :

— Elle a complètement perdu connaissance !… Quelle peut être la cause de cet accident imprévu ?…

— Viens… viens, mon enfant : – dit le vieillard en entraînant Michel tout interdit, et saisissant avec empressement cette occasion de quitter la maison.

Le père Laurencin sortit au moment où la femme de chambre, mandée par lui, s’empressait d’accourir auprès de madame de Morlac.

Maintenant nous conduirons le lecteur chez M. Jouffroy. Ce jour-là même, le cousin Roussel devait demander pour Fortuné Sauval la main d’Aurélie.

XXII

La famille Jouffroy achevait de déjeuner. Aurélie n’assistait point à ce repas ; elle avait prétexté des fatigues du bal et d’une légère migraine, afin de rester au lit et de se livrer solitairement au charme doux et pénible de ses souvenirs de la veille. Poursuivie par eux jusques dans ses rêves, sa première pensée, en s’éveillant, fut encore pour M. de Villetaneuse.

M. Jouffroy déjeunait avec son appétit habituel, recommandant fort à son cousin Roussel, qui était venu s’inviter sans façon, certain pâté d’Amiens fort délectable, auquel madame Jouffroy, douée d’un appétit viril, faisait aussi largement honneur. La tante Prudence déjeunait d’une tasse de lait, où elle émiettait du pain grillé. Après cette réfection, elle recula sa chaise de la table, et reprit son éternel tricot. Les traits de la vieille fille semblaient soucieux. Instruite de la visite matinale du cousin Roussel chargé des propositions de mariage de Fortuné Sauval, elle songeait, non sans tristesse, à son entretien de la veille avec Marianne. Celle-ci, triste et pensive, mangeait à peine, et de temps à autre, sa mère lui disait :

— Marianne, vas donc voir si ta sœur a besoin de quelque chose.

La jeune fille se levait, sortait de la salle, et revenait bientôt, disant :

— Maman, Aurélie n’a besoin de rien.

Madame Jouffroy venait, pour la troisième ou quatrième fois depuis une heure à peine, d’envoyer Marianne s’enquérir des besoins de sa sœur, lorsque la vieille fille dit à sa belle-sœur avec un flegme sardonique :

— Décidément, ma chère, vous devriez mander le médecin ; il demeure heureusement en face de cette maison…

— À propos de qui donc demander le médecin ?

— À propos d’Aurélie : son état me semble grave… fort grave !…

— En quoi donc cela, tante Prudence ?

— Comment !… en quoi ?… Elle est revenue du bal cette nuit, et, au lieu de se lever à dix heures, elle préfère dormir la grasse matinée. Elle vous fait dire par trois fois qu’elle n’a besoin de rien du tout, et qu’elle se trouve à merveille… la pauvre enfant !… Je vous dis, moi… qu’il faut faire grandement attention à cela…

— Vraiment, ma sœur ? – dit naïvement le bon M. Jouffroy en s’interrompant de boire un verre de vieux vin de Sauterne, qu’il portait à ses lèvres ; – vraiment tu crois… qu’Aurélie… – Et se tournant du côté de sa femme, – Mimi… tu entends ?…

— Tu ne vois pas que ta sœur se moque de nous, répondit madame Jouffroy en haussant les épaules. – Et s’adressant à la vieille fille avec aigreur : — En vérité, je ne sais ce que vous avez depuis quelque temps… mais l’on ne peut parler d’Aurélie, sans être en butte à vos quolibets !

— Allons, cousine, – reprit en riant Joseph qui, songeant au grave entretien de famille dont devait être suivi le déjeuner, désirait entre tous la bonne harmonie, et se rangea du côté de madame Jouffroy ; – allons ! ne savez-vous pas que la tante Prudence est un esprit fort… qui se rit de nos faiblesses à nous autres pauvres humains ?

— Attrape, ma sœur ! – dit en riant M. Jouffroy. Et il avala son verre de vin de Sauterne. – Oh ! Joseph a bon bec, lui !

— Soit ! – reprit madame Jouffroy, d’un ton aigre-doux. Et faisant allusion au célibat de sa belle-sœur, elle ajouta : — Puisque Prudence ignore les inquiétudes que peuvent causer à une mère la santé d’un enfant… elle devrait au moins ne pas toujours se moquer de ceux qui les ressentent, ces inquiétudes…

— Ah ! Mimi, – reprit M. Jouffroy, qui s’interposait toujours de son mieux entre les dissentiments de sa sœur et de sa femme, dissentiments devenus depuis quelque temps journaliers ; – tu sais bien que Prudence aime autant que nous nos enfants… et que ce qu’elle dit, est pure plaisanterie… n’est-ce pas, chère sœur ?

— Certainement, – reprit la vieille fille en se grattant impatiemment la tempe droite du bout de l’une de ses aiguilles à tricoter ; – je suis une petite follette des plus guillerettes, qui ne songe qu’à faire des risettes…

Le cousin Roussel, persuadé que la réponse de la tante Prudence ne satisfaisait pas de touts points madame Jouffroy, voulut changer l’entretien et dit :

— Ah çà, mes amis ! assez plaisanté ! Nous avons fini de déjeuner ! parlons affaires.

— Quoi ? – reprit M. Jouffroy, – quelle affaire, Joseph ?

— Je suis venu déjeuner avec vous, mes amis, d’abord pour déjeuner, et je me suis, vous l’avez vu, parfaitement acquitté de mon office ; je voulais ensuite vous entretenir d’une affaire fort importante, n’est-ce pas, tante Prudence ?

— Cela ne me regarde point, cousin Roussel… Hier vous m’avez demandé de rester neutre en ceci… et neutre je resterai.

Marianne rentra dans la salle à manger en disant :

— Maman, Aurélie se lève… elle ne veut prendre pour déjeuner qu’une tasse de thé… Je vais la lui porter.

— Rien qu’une tasse de thé ! – dit madame Jouffroy avec inquiétude ; – mais elle est donc indisposée ?

— Non, maman ;… seulement elle n’a pas grand appétit. Elle s’habille et tu la verras tout à l’heure.

— Hé bien ! maintenant si vous le voulez, mes amis, – reprit le cousin Roussel, – nous allons passer dans votre chambre à coucher pour causer de l’affaire en question.

— Allons, – dit M. Jouffroy en se levant de table ; puis s’adressant à sa femme : — Viens-tu, Mimi ?…

Marianne devinant à quelle affaire le cousin Roussel faisait allusion, et bien qu’un peu rassurée par les nocturnes confidences d’Aurélie, ne put s’empêcher de jeter un douloureux regard sur la tante Prudence. Celle-ci lui répondit par un signe d’intelligence et suivit son frère et sa femme qui se rendirent, ainsi que le cousin Roussel, dans leur chambre à coucher.

XXIII

— Ah çà ! Joseph, – dit M. Jouffroy, – quelle est donc cette importante affaire dont tu veux nous entretenir ?

— Quant à moi, – reprit la tante Prudence, – je ne sais pas à quoi je suis bonne ici… car je me suis promis de rester muette comme un poisson…

— Ah ! ma sœur, – dit M. Jouffroy, – tu sais que jamais nous ne nous sommes occupés d’une affaire importante ! sans te demander ton avis… et toujours bien nous en a pris de te le demander.

— Soit… mais dans cette affaire-ci je n’ai à dire ni oui, ni non, c’est convenu avec le cousin Roussel…

— Joseph, – reprit en riant M. Jouffoy, – vas-tu nous dire le mot de la charade ?

— Certainement. Le mot de la charade est :… mariage.

— Mariage ! – répétèrent à la fois M. et madame Jouffroy, – mariage !…

— Oui mes amis, voilà pourquoi la tante Prudence que le mot et la chose font tomber en pâmoison, en indignation, en horripilation, veut rester neutre, et ne tremper en rien, pas même en parole, dans cette vilainie conjugale. Moi qui n’ai pas les mêmes scrupules, je viens tout bonnement vous proposer un mariage pour Aurélie…

— Oli ! oh ! – fit M. Jouffroy en consultant sa femme du regard, – tu entends, Mimi… voilà en effet qui est fort grave… on ne peut plus grave…

— Mon cousin, – reprit madame Jouffroy, – je dois vous prévenir qu’en fait de mariage, nous ne déciderons jamais rien sans la volonté d’Aurélie.

— Naturellement – ajouta monsieur Jouffroy – c’est elle qui se marie c’est à elle de choisir son futur.

— Je vous connais trop, mes amis, pour craindre que vous songiez à contraindre son choix… mais votre devoir est du moins de l’éclairer.

— Enfin – dit madame Jouffroy – quel est le parti que vous proposez pour notre fille ?

— Son cousin… Fortuné Sauval.

— Fortuné – reprit vivement madame Jouffroy – c’est de lui qu’il s’agit ?

— Hé… hé… – fit monsieur Jouffroy d’un air approbatif en consultant sa femme du regard, quoiqu’il se fût mépris sur le sens de son exclamation – hé… hé… de cousin à cousine… il n’y a que la main… Fortuné est le meilleur garçon que je connaisse… Aurélie et lui se connaissent depuis l’enfance… et ma foi si notre fille y consentait, ce mariage là… me plairait fort à moi… qu’en dis-tu, Mimi ?

— Je dis qu’il faut que le cousin Roussel ait perdu la tête pour nous faire une proposition pareille – s’écria madame Jouffroy en haussant les épaules – je dis qu’il faut que tu sois fou… d’abord pour trouver ce mariage-là tout simple, et ensuite… pour croire qu’Aurélie y consentira.

La tante Prudence jeta par-dessus ses besicles, et tout en tricotant, un regard narquois sur le cousin Roussel, fort décontenancé, tandis que M. Jouffroy reprenait timidement en s’adressant à sa femme :

— Dam… Mimi… je croyais que Fortuné pouvait…

— Laisse-moi donc tranquille… marier notre fille à un boutiquier ! elle qui aura une superbe dot… elle, qui belle comme elle est, peut prétendre à tout… En vérité, je ne sais pas à quoi pense le cousin Roussel…

— Je pense, ma chère cousine, que vous avez été boutiquière, que Baptiste a été boutiquier… que j’ai été boutiquier… or…

— Voilà-t-il pas de belles raisons – reprit madame Jouffroy avec une impatience croissante – Hé ! c’est justement parce que moi et mon mari nous savons ce que c’est que d’être du lundi au samedi dans une boutique comme des chiens à l’attache, que nous ne voulons pas exposer notre fille aux mêmes ennuis… Comme c’est régalant ! être aux ordres du premier acheteur… qui vient acheter pour cent sous… merci, je sais ce qu’en vaut l’aune !

— Naturellement, cousine, puisque vous auniez des soieries – reprit Joseph – Mais vous et Baptiste, vous avez dans cette boutique si dédaignée, gagné une belle fortune.

— Oui, Dieu merci ! notre fortune est faite ; aussi nous voulons épargner à notre fille les désagréments que nous avons eus en l’amassant, cette fortune… Et d’ailleurs je veux pour ma fille un mariage qui flatte son amour-propre et le nôtre… Enfin, jamais elle ne sera boutiquière… ou bijoutière… si vous l’aimez mieux !

En entendant sa belle-sœur parler ainsi, la tante Prudence gardant à grand peine la neutralité qu’elle s’imposait, se dédommagea en grattant furieusement sa tempe droite du bout de l’une de ses aiguilles à tricoter, tandis que le cousin Roussel défendant le terrain pied à pied, et ne perdant pas tout espoir, reprenait :

— Si je vous comprends bien, cousine… vous désirez pour Aurélie, un mariage qui flatte son amour-propre… et le vôtre…

— Certainement…

— Hé bien ! savez-vous ce qui s’est passé hier dans l’atelier de Fortuné ?

— Que s’est-il passé ?

— Un prince… un vrai prince, le frère d’un duc souverain d’Allemagne… – et s’interrompant, l’épicier en retraite ajouta d’un accent d’ironie contenue, – j’espère, cousine, que cela doit commencer de joliment flatter votre amour-propre.

— Voyons… après… continuez…

— Or, ce prince est venu hier chez Fortuné pour…

— Pour lui faire une commande ? voilà-t-il pas une belle gloriole ?

— Non, cousine, ce n’était point pour lui faire une commande. Ce prince apportait lui-même à Fortuné, la croix de la Légion d’Honneur, que le roi accordait au génie de votre neveu, le plus célèbre orfèvre de ce temps-ci.

— Fortuné décoré ! – s’écria M. Jouffroy en joignant les mains avec admiration, – il serait possible… Fortuné décoré… Prudence ! tu entends… le fils de notre sœur… Ah ! quel malheur que mon frère Laurent ne soit plus de ce monde… pour se réjouir avec nous… de tant d’illustration pour la famille ; – et le digne homme ne pouvant retenir une larme de joie reprit avec une exclamation croissante, – mon neveu a la croix d’honneur !… Ah ! Mimi… quel beau jour pour nous ! Encore une fois quel dommage que mon frère Laurent ne soit plus de ce monde.

— Bon ! – fit madame Jouffroy en haussant les épaules, – ton frère Laurent faisait cent fois plus de cas de deux beaux yeux et d’un fin corsage que de toutes les croix d’honneur du monde ! C’était un gaillard…

— Tout gaillard qu’il était, il eût partagé notre joie… Ah !… j’oubliais ! nos enfants qui ne savent pas que leur cousin… – Et le digne homme s’encourant vers l’une des portes de la chambre à coucher s’ouvrant sur un corridor où communiquait la chambre des deux jeunes filles, s’écria : — Aurélie, Marianne… venez… venez vite… – Et retournant auprès de sa femme il lui sauta au cou ; – embrasse-moi, Sophie, embrasse-moi. Fortuné décoré… je crois que j’en deviendrai fou…

— Mais, Dieu me pardonne, cela commence ! – reprit madame Jouffroy après avoir reçu l’accolade de son mari, – que de bruit, mon Dieu… pour peu de chose.

Les deux jeunes filles accoururent à l’appel de leur père. Aurélie vêtue d’une élégante robe de chambre, entra la première ; sa ravissante figure, légèrement pâlie, portait les traces de l’insomnie ; la mélancolie, l’inquiétude, le trouble de son âme, pénétrée depuis la veille d’un sentiment nouveau pour elle, donnait à ses traits une expression touchante.

Marianne suivait sa sœur, mais au moment où elle entrait avec elle dans la chambre, madame Jouffroy lui dit :

— Marianne… nous avons à causer avec Aurélie… laisse-nous.

La jeune fille ne dépassa pas le seuil de la porte, et la referma sur elle en quittant l’appartement, après avoir échangé un triste regard avec la tante Prudence.

— Pourquoi ne pas aussi apprendre à Marianne que Fortuné est décoré ? – avait dit M. Jouffroy à sa femme, – la pauvre enfant serait si joyeuse.

— En vérité, Baptiste ! cette décoration te fera perdre la tête… Est-ce qu’il est convenable que Marianne entende les propositions de mariage que nous allons faire à sa sœur, car je veux en avoir le cœur net… et prouver au cousin Roussel que je ne suis pas la seule à trouver qu’il n’a pas le sens commun.

XXIV

Le cousin Roussel plus clairvoyant que les autres membres de la famille, remarqua, non sans quelque surprise, l’expression mélancolique de la physionomie d’Aurélie ordinairement placide et souriante. Elle dit à son père en s’asseyant près de lui.

— Qu’avais-tu donc à nous apprendre avec tant d’empressement ?

— Fifille, je voulais t’apprendre que…

— Baptiste, laisse-moi l’instruire de cette bonne nouvelle, – se hâta de dire Joseph. – J’ai mes raisons pour te parler ainsi.

— Alors, cousin, – reprit Aurélie en tâchant de sourire, – dites-moi donc vite cette bonne nouvelle ?

— D’abord, mon enfant, réponds-moi : Que penses-tu de Fortuné ?

— De Fortuné ?

— Oui.

— Je pense qu’il n’y a pas au monde un jeune homme d’un meilleur caractère… d’un meilleur cœur.

— Et de sa figure… qu’en dis-tu ?

— En vérité, cousin Roussel… vous me faites des questions singulières.

— Enfin… réponds-moi, ma chère Aurélie : Fortuné est ton ami d’enfance, presqu’un frère pour toi, tu peux parler de lui sans embarras…

— Oh ! je n’éprouve nul embarras à vous répondre que la figure de Fortuné est avenante, qu’on y lit la bonté de son cœur… Seulement, soit dit sans reproche, – ajouta la jeune fille en souriant, – ce cher cousin néglige un peu beaucoup sa toilette… c’est dommage… car, s’il le voulait, il pourrait, comme tant d’autres, avoir l’air d’un élégant.

— Cette négligence… très réparable d’ailleurs, est excusable… en cela qu’elle prouve l’amour de ton cousin pour son art où il excelle ; il ne sort de son atelier qu’afin de venir ici passer de temps à autre ses soirées en famille…

— C’est vrai ; il paraît si heureux lorsqu’il est avec nous… et comme il nous le dit toujours, il ne connaît que deux choses : son art et la vie de famille… Aussi, est-il l’un des premiers orfèvres de Paris.

— Ça mord… ça mord… – dit tout bas et joyeusement M. Jouffroy au cousin Roussel qui, s’adressant à Aurélie :

— Sais-tu quelle est la bonne nouvelle que je priais ton père de me laisser t’annoncer ? Un prince est venu hier apporter la croix d’honneur à ton cousin de la part du roi.

— Il serait vrai ? – dit Aurélie avec un accent de surprise et de satisfaction. – Ah ! combien je suis contente pour Fortuné de ce que vous m’apprenez là… doit-il être glorieux… un prince lui apporter la croix de la part du roi ?

Madame Jouffroy regardait sa fille avec inquiétude en l’entendant parler si avantageusement de son cousin, l’orgueilleuse femme, selon l’expression de son mari, trouvait, à l’encontre de lui, que ça mordait trop à l’endroit du jeune artiste.

— Oui, Fifille ! – s’écria M. Jouffroy radieux, – Fortuné a la croix d’honneur. Je ne m’en sens pas d’aise !… C’est mon neveu, enfin… c’est mon neveu ! ce cher garçon !

— Ainsi, – poursuivit Joseph en jetant à son tour un regard triomphant sur la tante Prudence qui, fidèle à sa neutralité, tricotait activement, – ainsi, ma chère Aurélie, ton amour-propre est, ainsi que celui de la famille, justement flatté de la distinction dont Fortuné a été l’objet ?

— Certainement, j’en suis fière pour lui et pour nous… Cher Fortuné, son talent méritait d’être ainsi récompensé !

— Et de cette récompense, il est doublement heureux ; sais-tu pourquoi ?

— Non, cousin Roussel.

— Parce qu’il s’est dit : Maintenant, ma position est faite, elle est aussi honorable que possible, je peux songer à me marier.

— Comment, Fortuné songe à se marier ?

— C’est son plus vif désir, mon enfant…

— Eh bien !… celle qui l’épousera sera certaine d’être heureuse… – répondit ingénument et sincèrement Aurélie, – elle pourra se vanter d’avoir un mari modèle.

— Et par-dessus le marché, elle pourra se vanter d’être boutiquière ! – s’écria madame Jouffroy ne pouvant contenir son impatience, et s’alarmant de plus en plus d’entendre sa fille faire ainsi l’éloge de son cousin. — Ah mon Dieu ! oui, – ajouta-t-elle d’un air méprisant, – voilà le beau lot réservé à madame Fortuné Sauval… boutiquière et bijoutière.

La tante Prudence ne put se contenir davantage, et oubliant sa neutralité, reprit avec une indignation sardonique :

— Bijoutière ! boutiquière ! Ah fi ! ma noble nièce ! ta mère a raison ! quel mot vulgaire ! Boutiquière ! c’est à soulever le cœur ! Boutiquière ! comme qui dirait : tenir une ignoble boutique ! ni plus ni moins que celle que tenait ton père et ta mère ! Boutiquière ! mais, qu’est-ce que c’est que cet ignoble mot-là ? mais, qu’est-ce que cet ignoble métier-là ? bravo ma belle-sœur ! vous avez le sens droit, le cœur haut et l’esprit fier ! Tudieu ! si ma nièce suit vos conseils… ce n’est point elle qui fera jamais honte à la famille…

— Oui, mademoiselle Prudence, ma fille écoutera mes conseils, ne vous en déplaise, – répondit aigrement madame Jouffroy à sa belle-sœur, – et si elle m’en croit, dussiez-vous en crever de dépit, Aurélie, belle comme elle l’est, richement dotée, pouvant prétendre aux plus beaux partis, ne sera jamais boutiquière. Elle est faite pour mieux que cela… et afin de réjouir votre bon cœur… votre excellent cœur, je vous apprendrai que pas plus tard qu’hier, au bal où nous étions, chez les Richardet, des personnages du plus grand monde, un marquis et un comte, l’un pair de France et l’autre son neveu, n’ont eu d’yeux, de prévenances, d’attentions, que pour ma fille… M. le comte de Villetaneuse, c’est son nom, vous le voyez mademoiselle Prudence, je mets les points sur les i, j’articule les noms, M. le comte de Villetaneuse, un aimable et charmant jeune homme, n’a voulu danser qu’avec Aurélie… Il lui a dit, ainsi que son oncle, le marquis, qu’elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à une ravissante comtesse très à la mode du faubourg Saint-Germain ; or j’imagine, que lorsqu’une jeune personne a l’air assez distingué pour qu’un comte et un marquis lui disent de ces choses là… elle n’est pas faite, Dieu merci ! pour être jamais boutiquière !

— Vous avez raison, madame, et vous parlez d’or, – reprit la tante Prudence. Puis, s’adressant à M. Jouffroy qui, désolé de cette nouvelle discussion, soupirait et ne soufflait mot, – mais j’y pense, mon frère… Est-ce que le roi de France n’a point encore des fils à marier ? m’est avis que ce serait un parti assez sortable pour Aurélie… peut-être ta femme n’y verrait point d’inconvénient, à ce mariage-là…

— Mademoiselle Prudence, vous n’êtes qu’une vilaine envieuse… – s’écria madame Jouffroy exaspérée, – vous n’êtes que fiel et que haine, parce que vous n’avez jamais pu trouver à vous marier, à cause de votre mauvais cœur, de votre méchant caractère ! et de votre langue de vipère !

— Sophie ! peux-tu parler ainsi à ma sœur devant notre fille, – s’écria M. Jouffroy, douloureusement ému, – ne sais-tu pas…

— Taisez-vous, votre sœur n’aime personne… et je suis enchantée de l’occasion de lui dire en face qu’elle devient insupportable !

— Parce qu’il me devient impossible de supporter vos adulations extravagantes ! vos admirations ridicules au sujet d’Aurélie, madame, – reprit la tante Prudence, – vous mettez martel en tête à cette enfant ; vous ne savez qu’imaginer pour flatter, pour exciter sa vanité, pour l’encourager aux prétentions les plus folles… et, ceci, vous trouverez bon que je le dise en sa présence, j’ajouterai d’ailleurs, que si elle n’était pas douée d’un cœur excellent, vous risqueriez de la rendre la créature la plus désagréable, et qui pis est, la plus malheureuse du monde…

— Mademoiselle Prudence… j’élève ma fille ainsi qu’il me plaît.

— Hé, madame… Je comprends qu’une mère soit orgueilleuse de sa fille… énorgueillissez-vous donc de ce qu’il y a de vraiment louable chez Aurélie, et il y a certes de quoi vous rendre justement fière. Elle est votre enfant, mais elle est aussi ma nièce, or, j’ai, je m’imagine, le droit de m’intéresser à elle ?

— Tu le vois bien, Sophie, – se hâta de dire M. Jouffroy. – Tout cela n’est qu’un malentendu… ma sœur aime Aurélie à sa façon, comme nous l’aimons à la nôtre… Ce que Prudence nous dit est dans une bonne intention. – Puis s’adressant tout bas à Aurélie, il ajouta : — Va vite embrasser ta mère et ta tante.

Aurélie, attristée de ce débat dont elle était la cause involontaire, se rendit avec une parfaite bonne grâce au désir de son père, et dit à madame Jouffroy, en l’embrassant tendrement :

— Chère maman, si tu savais combien je suis affligée de cette discussion ! Tu m’aimes tant, – ajouta la jeune fille avec mélancolie, – tu m’aimes tant que tu fais pour mon bonheur les plus beaux rêves…

Puis, embrassant à son tour la tante Prudence.

— Vous m’aimez bien aussi… les observations que vous faites à ma mère, sont, je le sais, dans mon intérêt, chère tante !

Puis, elle reprit avec un sourire touchant et charmant, en prenant à la fois par la main madame Jouffroy et la tante Prudence :

— Allons, vous n’êtes plus fâchées, n’est-ce pas ? bonne mère… chère tante ?… Je serais désolée de me croire l’objet d’un dissentiment sérieux entre vous… de grâce, ne me laissez pas cette crainte… vous verrez… je saurai toutes deux vous contenter…

— Mon Dieu, – reprit madame Jouffroy, cédant à la douce influence de sa fille. – Ta tante Prudence doit savoir que la patience n’est pas mon fort… Et elle me taquine toujours.

— Sophie, – répondit la vieille fille d’une voix conciliante, – vous devez savoir aussi, que je ne peux m’empêcher de dire ce que je crois juste et vrai, je le dis quelquefois d’une façon trop acerbe, je l’avoue et le regrette. N’attristons pas davantage cette chère enfant, oublions nos vivacités de tout à l’heure.

— Soit, Prudence, je suis colère, mais n’ai pas de rancune.

— Enfin c’est très heureux ! – ajouta Joseph, – que de peines vous avez eues à reconnaître toutes deux que vous valez mieux que vos paroles !

— Chère femme ! chère sœur ! – dit M. Jouffroy, avec expansion et les larmes aux yeux. – Il m’est si doux de vous voir unies comme autrefois… Est-ce que nous devrions jamais douter de notre affection les uns pour les autres ! Que diable ! chacun a ses petites vivacités, soyons indulgents, il n’y a qu’un bonheur au monde ! celui de vivre paisiblement… bonnement… en famille !

XXV

Un silence de quelques instants, causé par les émotions et les réflexions diverses de nos personnages, interrompit l’entretien.

Le cousin Roussel, tout d’abord frappé dès l’entrée d’Aurélie, de sa légère pâleur et de l’expression mélancolique de sa physionomie, avait remarqué son trouble, sa rougeur, lorsque madame Jouffroy s’était extasiée sur les attentions, sur les préférences témoignées à Aurélie durant le bal de la veille, par M. de Villetaneuse. Or, le matin même, et en présence de Joseph, le domestique du comte était venu dans l’atelier de Fortuné afin de recommander au Père Laurencin de porter sans retard un bijou à Madame de Morlac, courtisane de renom, chez qui M. de Villetaneuse devait se trouver avant midi. Enfin, Joseph savait par M. Baleinier, l’un de ses anciens confrères, alors escompteur, que la signature de M. de Villetaneuse était partout refusée. Sans pénétrer l’amoureux secret d’Aurélie, mais assez porté à croire que la jeune fille, à force d’entendre répéter « qu’elle pouvait prétendre à un superbe mariage, » avait remarqué, trop remarqué le comte, le cousin Roussel, loin de regarder la cause de Fortuné, comme perdue, sentit renaître son espoir à l’endroit de ce mariage.

Aurélie de son côté, frappée de ce que madame Jouffroy s’était écriée que « sa fille ne serait jamais boutiquière, » et cela au moment où le cousin Roussel parlait des projets de mariage de Fortuné, soupçonna dès lors qu’elle n’était pas étrangère à ces projets, elle n’en douta plus lorsque, rompant le premier le silence, Joseph lui dit :

— Ma chère Aurélie, notre conversation a été complètement détournée de son but, laisse-moi te rappeler qu’au moment où elle a été interrompue, tu me disais (ce sont tes propres paroles) « que la femme que choisirait Fortuné pouvait être certaine d’être la plus heureuse des femmes, car elle aurait un mari modèle. » M’as-tu dis cela ?

— Oui, – répondit fermement Aurélie, rougissant légèrement, – Oui, cousin Roussel, je vous ai dit cela… parce que je le pensais… parce que je le pense…

— Hé bien !… ce mari modèle… peut être le tien… Fortuné t’aime à l’adoration… sans avoir jamais osé te l’avouer… mais sa croix d’honneur lui a donné du courage… il m’a prié de faire à tes parents et à toi ses offres de mariage…

— Aurélie, je n’ai pas besoin de te rappeler que tu es libre… absolument libre d’accepter ou de refuser ces propositions, – ajouta vivement madame Jouffroy. – Dieu merci, ni moi, ni ton père, nous ne te gênerons jamais dans ton choix !

— Oh ! pour ça non, fifille, c’est toi qui te marie, c’est à toi de prendre le mari qui te convient.

— Cousin Roussel, – répondit la jeune fille avec émotion après un moment de silence, – je remercie Fortuné d’avoir pensé à moi… je l’aime comme un ami d’enfance… comme un frère… je sais combien il mérite d’affection… mais…

— Mais tu n’as pas le moins du monde envie de l’épouser, – se hâta de dire madame Jouffroy ; – n’est-ce pas, ma fille ?

— Maman, je ne désire pas encore me marier… mais je reconnais toutes les qualités de Fortuné… la femme qu’il épousera sera très heureuse.

— Alors, fifille, c’est fini… n’en parlons plus… c’est dommage…

— J’étais certaine d’avance du refus d’Aurélie, – reprit madame Jouffroy d’un air triomphant ; – je savais bien qu’elle ne consentirait jamais à être bouti…

Mais se rappelant la virulente sortie de la tante Prudence au sujet du mépris des boutiquiers, la mère d’Aurélie s’interrompit, trop satisfaite d’ailleurs, pour songer à réveiller une querelle assoupie ; aussi reprit-elle :

— Enfin, ma fille ne veut pas de Fortuné pour mari, ce qui ne l’empêche pas d’être le meilleur garçon du monde…

— Oh ! certainement, – reprit la jeune fille, – et je vous prie, cousin Roussel, dites-lui que si je refuse sa main… c’est que… – et, confuse, elle balbutia : — c’est que je…

— C’est que tu ne veux pas l’épouser, – ajouta madame Jouffroy ; – c’est simple comme bonjour.

— Soit, – reprit Joseph, – ne parlons plus de ton cousin ; mais, puisque nous sommes entre bons amis, en famille, veux-tu, ma chère Aurélie, que nous causions un peu du mariage en général ? – et il ajouta gaîment : — C’est un sujet de conversation qui n’est point déplaisant pour une jeune fille…

— Non, cousin Roussel. Causons mariage, si vous le voulez…

— Tiens… si je ne me trompe… et après tout, ce désir serait de ta part fort naturel… tu voudrais un mari qui d’abord te plût… cela… va de soi… et puis… voyons… avoue cela… à ton vieil ami… et puis tu voudrais aussi que ce mari flattât ton amour-propre. Ai-je deviné juste ?

— Sans doute, vous avez deviné, cousin Roussel, n’est-ce pas, ma fille ?…

— Oui, maman.

— Cherchons donc dans les futurs contingents, c’est le mot, – reprit gaîment Joseph, – sur qui tu pourrais fixer ton choix… si ledit futur te plaisait préalablement, c’est entendu… Voyons… Épouserais-tu, par exemple, un médecin ?

— Oh ! cousin, – reprit en souriant Aurélie ; – entendre toujours parler de maladies… ce n’est pas gai.

— Un notaire ?

— Toujours entendre parler de contrats…

— Un avocat ?

— Toujours entendre parler de procès…

— Un militaire ?…

— Je craindrais trop pour ses jours s’il allait à la guerre.

— Cherchons encore… un banquier ?

— Il serait plus occupé de sa caisse que de moi.

— Alors, je ne te parlerai pas d’un négociant… d’un négociant en gros, bien entendu (et qui ne soit point boutiquier, comme dit ta mère). Il aurait aussi à s’occuper de son commerce, comme le médecin de ses malades, comme le notaire de ses affaires, comme l’avocat de ses causes, comme le militaire de ses soldats… Cherchons donc encore… tiens… cette fois… je crois avoir rencontré juste : je gage que tu voudrais épouser un jeune homme riche, aimable, charmant… n’ayant d’autre occupation que celle d’être du matin au soir aux petits soins pour toi ! d’autre état que celui de t’adorer, de te faire vivre le plus agréablement du monde ?

— Hé !… hé !… Joseph, cette fois-ci tu brûles… n’est-ce pas, fifille ?

— Que voulez-vous, mon père. Il faudrait être bien difficile pour qu’un pareil mari ne vous plût pas, – répondit Aurélie en souriant à demi ; mais étouffant un soupir qui répondait à une pensée secrète et pénible, elle ajouta : — Seulement le cousin Roussel sait bien que de tels mariages sont introuvables.

— Pourquoi donc introuvables ? – reprit madame Jouffroy. – Belle comme tu l’es… richement dotée… j’espère bien que nous le dénicherons ce phénix de mari, qui n’aura pas d’autre occupation que de te rendre la plus heureuse des femmes.

La tante Prudence secoua la tête, et ne voulant pas rompre la trêve contractée avec sa belle-sœur, lui dit, sans donner cette fois à sa pensée une forme caustique :

— Ah ! Sophie, je me défie des maris qui n’ont point d’autre état que celui d’être amoureux de leur femme ! Rien de pire chose en ménage que l’oisiveté des époux ; elle engendre bientôt l’ennui… la satiété, le dégoût… et tout ce qui s’ensuit…

— Allons, Prudence… c’est de l’exagération…

— Ma chère belle-sœur, je n’exagère point, voyons, soyez sincère… Est-ce qu’alors que vous aidiez si utilement mon frère dans son commerce, n’ayant pas une minute à vous, tant vous montriez d’activité, vous n’éprouviez pas après une journée si bien remplie, un grand bonheur, à vous retrouver le soir dans la confiante intimité de votre mari qui le jour durant avait été occupé de son côté, ainsi que vous du vôtre ? ne ressentiez-vous pas un vrai plaisir à jouir ainsi d’un repos laborieusement gagné ? Avouez-le, vous vous seriez mortellement ennuyés au vis-à-vis l’un de l’autre, si du matin au soir vous étiez restés tous deux sans quoi savoir faire de votre temps ?

— Certes j’aime et j’ai toujours tendrement aimé Mimi. Mais, saperlotte ! rester du matin au soir à nous regarder elle et moi le blanc des yeux… il y aurait eu de quoi avaler notre langue !

— Et comment donc vivent tant de personnes riches indépendantes qui ne sont pas dans le commerce, ou qui n’ont pas d’état ? – répondit madame Jouffroy en haussant les épaules – Les gens du beau monde, enfin ? Est-ce qu’ils s’ennuient à avaler leur langue ?

— Ma cousine, lisez-vous la Gazette des Tribunaux ?

— Je vous demande un peu, cousin Roussel, à quoi rime cette question-là ?

— Elle rime à : séparation… car si vous lisiez ce journal judiciaire dont je parle, vous verriez, qu’il ne se passe presque pas de semaine sans que les tribunaux aient à prononcer une séparation de corps et de biens parmi ces beaux mariages où le mari et la femme ne savent quoi faire de leur temps, comme le disait la tante Prudence… Oh ! certainement au nouveau tout est beau, la lune de miel dure environ ses trois ou quatre quartiers, après quoi viennent la froideur, l’ennui, la lassitude de l’un de l’autre, madame vit de son côté, monsieur du sien… s’il est jeune, il recommence sa vie de garçon, et le diable sait ce que c’est que la vie de garçon des jeunes gens oisifs… Hé mon Dieu, chère Aurélie… tiens… j’y pense… voici un exemple tout trouvé…

— Que voulez-vous dire ?

— Ce matin en allant voir Fortuné, j’ai trouvé son vieil ouvrier, le père Laurencin, qui se disposait à aller porter un magnifique bracelet, chez une de ces femmes qui sont la honte de leur sexe… ce bracelet avait été commandé par un beau jeune homme, ma foi, qui n’a pas non plus sans doute d’autre état que celui de mener joyeuse vie… ce jeune comte, car il est comte s’il vous plaît, se nomme M. de… de… Vil… Villetaneuse, je crois, – ajouta Joseph feignant de consulter ses souvenirs, et d’oublier que ce nom avait été prononcé durant l’entretien précédent par la mère d’Aurélie – oui, c’est bien cela… M. le comte de Villetaneuse… neveu d’un pair de France, par parenthèse ?

— Quoi ! – s’écria madame Jouffroy, – ce jeune homme qui a l’air si comme il faut ? qui a été hier soir si aimable, si charmant pour nous ?

— Le neveu de M. le marquis ? ce vénérable homme qui trouve que Mimi ressemble à une duchesse ? et fifille à une comtesse ?

— Tout ce que je puis t’affirmer, mon ami – reprit Joseph en observant attentivement Aurélie, – c’est que ce matin, j’étais, je te le répète, dans l’atelier de Fortuné, lorsque le domestique d’un certain comte de Villetaneuse est venu recommander instamment de porter, avant midi, chez une madame de Morlac, un bracelet commandé la veille ; M. le comte devant se trouver à l’heure en question chez cette femme qui n’est autre chose, que l’une de ces créatures que je ne me permettrai pas même de qualifier en présence d’Aurélie… Et voilà les dignes objets de l’amour de ces jolis messieurs… vous voyez comme ils placent leurs délicates et tendres affections… ce qui ne les empêche point d’ailleurs de se montrer très galants, très empressés auprès des honnêtes jeunes filles qu’ils rencontrent dans un bal, et de l’ingénuité desquelles ils se moquent sans doute ensuite fort agréablement !

— En vérité, je n’en reviens pas – dit madame Jouffroy – un jeune homme de si bonnes manières avoir de pareilles liaisons !

— Que veux-tu, Mimi ? Les jeunes gens… dam… les jeunes gens du grand monde surtout… ça aime à passer la vie douce… Ah ! ce n’est pas notre pauvre Fortuné qui aurait de ces mauvaises connaissances-là.

Pendant que son père et sa mère s’exclamaient ainsi, et que le cousin Roussel l’observait d’un regard pénétrant, Aurélie rougissant, pâlissant tour-à-tour, crut qu’elle allait défaillir : elle sentit des larmes brûlantes lui venir aux yeux. Elle se trouvait heureusement auprès d’un paravent développé non loin d’une fenêtre ; elle se retourna vivement et parut s’approcher machinalement de la croisée et y demeura quelques instants.

Hélas ! la pauvre enfant ne pouvait plus se faire illusion sur ses sentiments au sujet de M. de Villetaneuse. Déjà la veille en le voyant au bras de madame de Bayeul, et éprouvant l’amertume d’une vague jalousie, elle avait quitté le bal. Mais pouvait-elle comparer ce mouvement de dépit à la douleur qui la navrait en apprenant l’amour de M. de Villetaneuse pour une femme perdue ! Lui… lui dont le souvenir l’obsédait malgré elle : lui qui, ce matin-là, à ce moment même, où elle se livrait à ces poignantes réflexions, se trouvait sans doute auprès de cette vile créature…

La honte, la colère, montèrent au front de la jeune fille ; elle détesta sa faiblesse, elle se promit fermement, sincèrement de chasser de son cœur et de son esprit des pensées indignes d’elle, et puisant un grand courage dans sa résolution, renfonçant ses larmes, ainsi que l’on dit vulgairement, se croyant sûre d’elle-même, elle quitta la fenêtre et l’abri du paravent, afin de se rapprocher de son père et de sa mère. Ceux-ci, peu pénétrants, n’avaient nullement remarqué la passagère émotion de leur fille, mais Joseph ne l’ayant pas quittée des yeux devina les secrets ressentiments dont elle était agitée, augura de mieux en mieux pour ses projets, et relevant l’entretien un moment interrompu :

— Ta tante et moi, nous te disions tout à l’heure, ma chère Aurélie, que l’oisiveté en ménage était chose fâcheuse, et qu’épouser un beau jeune homme sans état, c’était pour une femme s’exposer souvent à des mécomptes, à des chagrins presque certains ?

— Oui, – répondit la jeune fille, d’une voix assez ferme, – vous me disiez cela, cousin Roussel.

— Hé bien !… voilà justement mon exemple tout trouvé, mon enfant, supposons, et c’est là, je le déclare d’avance, une supposition parfaitement absurde… mais enfin… elle m’est nécessaire… Supposons, dis-je, que voulant te marier à un homme qui flatte ton amour-propre… et n’ait pas d’autre occupation que celle d’être amoureux de toi… tu aies, hier à ce bal, remarqué M. de Villetaneuse, fort aimable, fort joli garçon, dit-on, et qui s’est montré fort galant pour toi, supposons enfin, que séduite par sa figure, par son esprit… que sais-je… peut-être aussi par son titre de comte… tu te sois dit : « Voilà le mari qui me conviendrait. »

— Moi ? – reprit Aurélie d’une voix légèrement altérée, – allons, vous plaisantez, cousin Roussel.

— Ah ! ah ! ah ! merci du peu, Joseph ! comme tu y vas ! Fifille comtesse ! Tu te moques de nous ! tu sais bien qu’un pareil mariage est impossible… nous ne sommes que des bons bourgeois, des négociants retirés.

— Des pleutres d’honnêtes gens ! – reprit la tante Prudence en tricotant à outrance, – des je ne sais qui… des croquants qui ont eu l’impertinence de gagner leur fortune en travaillant.

— Je vous répète, mes amis, – dit Joseph, – que je partais d’une supposition parfaitement absurde.

— Pas déjà tant absurde en cela que M. le comte a positivement dit à ma fille qu’elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à une jeune comtesse fort à la mode, – reprit madame Jouffroy avec une suffisance qui faillit faire sortir la tante Prudence de la réserve qu’elle s’imposait à l’égard de sa belle-sœur depuis la trêve conclue entre elles, – je ne vois donc pas ce qu’il y a de plus absurde à supposer qu’Aurélie puisse épouser un comte et même un duc… Elle est assez belle pour cela ?

La tante Prudence se dédommagea de son mutisme obligé en se grattant avec fureur la tempe droite du bout de son aiguille à tricoter, tandis qu’Aurélie répondait avec une amertume contenue :

— Rassurez-vous, maman, je ne prends pas au sérieux les plaisanteries de notre cousin… Il me suppose une ambition que je n’ai pas…

— Mais que tu pourrais avoir, ma fille… c’est moi qui te le dis, tu peux prétendre à tout… tu serais duchesse… princesse… si les titres se mesuraient à la beauté… Je ne sors pas de là.

— Hé bien ! alors, duchesse Mimi, – reprit gaîment M. Jouffroy faisant allusion à l’autre ressemblance imaginée par le marquis de Villetaneuse, – laisse donc parler Joseph… il suppose fifille comtesse… et il part de là… du pied gauche.

— Veux-tu, ma chère Aurélie, – continua le cousin Roussel, – que je te tire à peu près l’horoscope d’un pareil mariage ?

— Voyons, – dit M. Jouffroy, – voyons l’horoscope, seigneur Rotomago ?

— M. le comte a, je ne sais pourquoi ni comment, consenti à épouser une petite bourgeoise belle comme le jour à la vérité, fort bien dotée, c’est encore vrai…

— Mais dont le père aunait de la soie à son comptoir de la rue Quincampoix, – ajouta la vielle fille, – et ce sont là de ces bassesses que l’on ne pardonne point à l’épousée… si charmante qu’elle soit.

— La tante Prudence n’a que trop raison, – reprit Joseph, – or, M. le comte qui fait cadeau de magnifiques bracelets à une donzelle qui le mène sans doute par le nez, épouse la dot avec la petite bourgeoise par-dessus le marché, continue en secret sa liaison avec la donzelle, mène grand train, joue gros jeu… régale ses amis, et si sa femme s’avise de se plaindre, il lui dit du haut de sa cravate et de sa noblesse : « Qu’est-ce que c’est que ça, ma chère ? De quoi vous plaignez-vous ? Est-ce que je ne vous ai pas décrassée, en vous faisant comtesse ? »

— Hélas !… notre cousin dit vrai, – pensait Aurélie, ramenée à son bon sens naturel que les déplorables extravagances de sa mère avaient souvent égaré, mais non foncièrement perverti. – Allons… du courage… oublions… oublions… il aime cette créature… et ne l’eût-il pas aimée, pouvais-je seulement rêver un pareil mariage… Non, non, quoi que dise ma mère sur les prétentions que je dois avoir… sa tendresse pour moi l’aveugle…

— Ah çà, mais un instant, Joseph, tu vas… tu vas et tu oublies dans ta supposition que nous serions là, Mimi et moi, pour empêcher que l’on ne rendît notre enfant malheureuse, et cela ne se passerait pas ainsi, sac à papier !

— Oh ! oh ! te voilà bien crâne, mon vieil ami ? Et comment diable t’y prendrais-tu pour empêcher M. le comte d’en agir à sa guise ?

— D’abord, cousin Roussel, – dit impatiemment madame Jouffroy, – vous voyez tout en noir…

— Quant à cela, Mimi, entendons-nous ? Nous avons eu longtemps pour pratique, et je dois ajouter pour excellente pratique, cette demoiselle de l’Opéra dont le galant était je ne sais plus quel duc, son intendant venait toujours nous solder les comptes de la demoiselle en question… et cependant M. le duc avait pour femme une jeune et jolie personne. – Je ne vois pas tout en noir, cousine, – reprit Joseph, – vous rencontrez hier un charmant jeune homme, vous nous faites son éloge, et trompée, séduite comme vous, par de gracieuses apparences, Aurélie se dit : (toujours selon ma supposition) Voilà le mari qui me plairait, je pousse ma supposition à l’extrême, Aurélie épouse ce charmant jeune homme, et il se trouve que fieffé libertin… il la rend fort malheureuse.

— Mais encore une fois, Joseph, nous sommes là, et je dis à M. le comte : – « Monsieur mon gendre, je ne vous ai pas donné Fifille pour que vous la rendiez malheureuse… Ah ! mais non ? Voyez-vous, apprenez cela… » Sans compter que ma femme qui n’y va pas de main morte, vous le houspillerait joliment, monsieur le comte ? N’est-ce pas, Mimi, tu lui ferais les gros yeux ?

— Jour de Dieu ! Oh ! oui, il aurait affaire à moi… celui-là qui causerait du chagrin à ma fille.

— Pauvres amis, – reprit Joseph, – malgré vos remontrances et les gros yeux de ma cousine, savez-vous ce que vous répondrait M. le comte, toujours du haut de sa cravate et de sa noblesse ? – « Qu’est-ce que c’est que ça, bonnes gens ? Est-ce que je suis en tutelle ? Est-ce que je ne peux pas vivre comme il me convient ? Est-ce que vous vous imaginez que je vous permettrai de me faire des remontrances chez moi ? »

— Mais je suis le père de ma fille ? quand le diable y serait, et un père… a bien le droit…

— Le droit… de quoi, – reprit la tante Prudence en haussant les épaules, – hormis le cas où ton gendre battrait ta fille… et en ce cas-là seulement, tu pourrais te joindre à elle pour demander une séparation… tu n’as pas le droit de souffler mot, ton gendre est maître chez lui, et il t’enverra promener ? Est-ce qu’il n’y a pas mille manières de faire le malheur d’une femme sans la battre…

— Mais pourquoi voulez-vous donc que l’on rende Aurélie malheureuse ? – reprit madame Jouffroy, – belle et douce comme elle est, il faudrait être un monstre pour la tourmenter.

— Oui un monstre dénaturé. Il ne faut pas non plus, ma sœur, toujours croire à la mauvaiseté des gens…

— Mon frère… une jeune personne qui se marie hors de sa condition, son mari ne fut-il pas un méchant homme, s’expose presque assurément à des déceptions, à des mépris, à des chagrins sans nombre ; elle arrive dans un monde qui n’est point le sien… plus elle est belle, plus elle est jalousée par les grandes dames qui la regardent comme une intruse, comme une impertinente petite bourgeoise ; elles lui font durement sentir qu’en l’épousant, son mari s’est mésallié ; celui-ci souffre dans sa vanité des dédains dont sa femme est l’objet, et tôt ou tard, il se revenge sur elle de sa mésalliance.

— Tante Prudence, vous parlez comme un livre.

— C’est que dans un livre j’ai lu la comédie de Georges Dandin… cousin Roussel, et m’est avis que l’histoire de Georges Dandin peut devenir celle de Georgette Dandine ; il y aurait fort à dire sur ce chapitre-là, sans compter les autres ; ainsi, crois-moi, mon frère, nous sommes de bonnes gens, ne risquons point par sotte gloriole de donner à rire aux malicieux, et qui pis est, de nous rendre fort malheureux.

— Ah ! ma tante, – dit Aurélie à la vieille fille avec expansion, – combien vos paroles sont sages ! Oui ! oui ! vouloir se marier hors de sa condition, c’est s’exposer à des déceptions, à des mépris navrants… pour peu que l’on ait quelque fierté dans l’âme ?

— Bravo, Fifille, nous sommes de bonnes gens, restons entre bonnes gens… ma sœur l’a dit… et je dis comme elle… J’espère que te voilà joliment revenue de l’idée d’être comtesse, si tu l’avais eue cette idée baroque !

— Baroque, – grommela madame Jouffroy, – pas si baroque !!

— Oui, Mimi, j’en suis pour ce que j’ai dit… Au diable les comtes et les marquis ! Vivent les bonnes gens ! Voilà mon caractère !

— Rassurez-vous, mon père, – ajouta Aurélie avec une amertume contenue qui répondait à sa pensée secrète, – je n’exposerai jamais ni ceux que j’aime, ni moi… à des humiliations dont la seule idée me fait rougir.

À ce moment, l’on frappa doucement à la porte de la chambre.

— Qui est là ? – demanda madame Jouffroy.

— Moi, maman, – répondit la voix de Marianne.

— Entre, mon enfant, – dit M. Jouffroy.

La jeune fille entra, et tout d’abord tâcha de deviner sur la physionomie de la tante Prudence, s’il y avait une décision prise au sujet de la proposition de Fortuné. La vieille fille comprit le regard de sa nièce et la rassura quelque peu, par un signe de tête négatif.

— Que veux-tu, Marianne ?

— Maman, notre cousin Fortuné vient d’arriver… il…

— Dis-lui qu’il vienne, – reprit vivement Joseph, en interrompant la jeune fille, – qu’il vienne ici à l’instant.

Marianne craignant de trahir son trouble sortit aussitôt, et madame Jouffroy fort surprise, s’écria :

— Mais, cousin Roussel… Aurélie vous a dit… que…

— Mes amis, je conçois l’impatience de ce pauvre Fortuné… je l’avais prié de m’attendre chez moi, où je devais lui apprendre le résultat de ma démarche auprès de vous… il n’aura pu résister au désir de connaître votre résolution.

— Notre résolution est bien simple, Aurélie ne veut pas de lui pour mari.

— Alors, elle va lui notifier elle-même son refus, – répondit Joseph, – il faut avoir le courage de son opinion…

— Moi, – reprit vivement Aurélie, avec un accent d’affectueuse compassion, – je n’oserai jamais apprendre moi-même à ce pauvre Fortuné… que…

— Arranges-toi… – répondit Joseph, – le voici…

Et en effet, Fortuné Sauval entra dans la chambre où se trouvait réunie la famille.

XXVI

Fortuné, ainsi que le pressentait le cousin Roussel, n’avait pu maîtriser son anxieuse impatience, et surmontant sa timidité, il venait savoir son arrêt. Il entra lentement et d’un pas mal assuré. Sa pâleur, les angoisses qui se lisaient sur ses traits, la triste et douce résignation de son regard, frappèrent Aurélie, elle se sentit attendrie.

— Pauvre Fortuné ! – pensait-elle, – le doute seul lui cause tant de chagrin… que sera-ce donc de la certitude…

Joseph jeta un regard narquois et presque triomphant sur la tante Prudence, qui paraissait inquiète et contrariée de l’arrivée inattendue de Fortuné, puis s’adressant à lui :

— Mon ami, l’on prétend que lorsqu’on a une bonne cause, elle n’est jamais mieux plaidée que par soi-même ; donc, en avant, ta cause est bonne, plaide-la.

— Assurément, nous avons beaucoup d’amitié pour toi, Fortuné, – ajouta M. Jouffroy, – nous connaissons tes excellentes qualités, sans compter que tu fais honneur, grand honneur à la famille… puisque tu es décoré… J’en suis tout fier, tout heureux, pour toi et pour nous… mais dam… c’est fifille qui se marie… c’est à elle de te répondre si elle veut ou non… t’épouser.

Fortuné se tournant alors vers sa cousine, dont l’embarras redoublait, lui dit avec un accent profondément pénétré :

— Aurélie, tu as mon sort entre tes mains…

— Je suis sans doute bien flattée de ce que tu aies songé à moi… – reprit la jeune fille en rougissant, – mais… mais… je ne désire pas encore me marier.

— Je comprends, – dit Fortuné en secouant la tête, tandis que de grosses larmes roulaient dans ses yeux, – cette réponse est un refus déguisé.

— Je… je… t’assure… que non… je te dis la vérité, – ajouta Aurélie en détournant la vue, car le regard de son cousin la navrait.

— Encore un mot, de grâce ! – reprit l’orfèvre après quelques moments de silence. – Toi seule tu sais si je dois conserver quelque espérance… Je t’en conjure ! au nom de notre amitié d’enfance… réponds-moi sincèrement… mais, avant de me répondre, laisse-moi te dire combien je t’aime, pourquoi je t’aime, et quelle vie je rêvais pour toi. Je t’aime de cœur depuis notre enfance, parce que j’ai pu apprécier tes qualités ; je t’aime d’amour depuis que tu es jeune fille… parce que ta beauté est sans égale… Cet amour, confondu avec nos liens de parenté, me semblait si naturel, notre mariage si sortable, que… et en cela j’eus un grand tort… que je m’abandonnais sans inquiétude à ce doux sentiment, comme s’il eût été partagé par toi, Aurélie. Cette confiance ne naissait pas d’une ridicule assurance de moi-même ; tu me connais, tu dois m’en croire, non, toute affection profonde se croit partagée ; la mère qu’aime son enfant ; le frère qui aime sa sœur, ne doutent jamais, n’est-ce pas, de la tendresse de ceux qu’ils chérissent ?

— Hé !… hé !… le plaidoyer ne commence pas mal, – dit tout bas le cousin Roussel à la vieille fille, – qu’en pensez-vous, tante Prudence ?

— Laissez-moi tranquille, vilain homme. Je n’ai point envie de rire. Que Fortuné perde sa cause ou qu’il la gagne, il y aura toujours un malheureux.

Et la tante Prudence continua son tricot avec fureur, pendant que Fortuné poursuivait ainsi :

— Ma vie n’avait donc qu’un mobile, mon amour pour toi, Aurélie ; mon amour n’avait qu’un but : notre mariage ; je me suis mis à l’œuvre, me disant : je veux devenir l’un des premiers artistes de ma profession, afin de flatter le légitime orgueil de ma femme ; je veux augmenter mon patrimoine par mon travail et par mon économie, afin que ma femme n’ait rien à désirer… À force de persévérance, je suis arrivé à mes fins. Mon patrimoine a presque doublé, et hier le prince Maximilien m’a remis, de la part du roi, la croix d’honneur. Je ne l’avais pas sollicitée… C’était la récompense de mes travaux. Tu vas sourire de ma naïveté, Aurélie, – ajouta Fortuné en souriant lui-même avec amertume, – lorsque j’ai reçu des mains du prince cette marque de distinction, je me suis involontairement écrié en regardant cette croix : l’heure de mon mariage est venue. Le prince, étonné de mes paroles, m’en a demandé l’explication, je la lui ai donnée. – « En ce cas, – m’a-t-il dit, – puisque j’ai été assez heureux, à mon insu, pour hâter l’heure d’un mariage qui comble vos vœux, faites-moi la grâce de m’accepter comme l’un de vos témoins. »

— Le prince ! – s’écria madame Jouffroy avec une expression d’orgueil maternel. – Le prince t’a proposé d’être ton témoin ?

— Le prince ! – exclama aussi M. Jouffroy, – excusez du peu ! Entends-tu, fifille ?

— Et c’est un vrai prince, s’il vous plaît, – ajouta Joseph, – un prince de maison souveraine, que l’on appelle Monseigneur, votre Altesse… Notez cela, mes amis.

— Ce qui le fait probablement dîner deux fois, ce prince ! – marmotta la vieille fille. – À quand votre habit de cour, cousin Roussel ?

— Vous m’avez promis de rester neutre, – répondit tout bas Joseph ; – je crois à votre parole.

La tante Prudence ne souffla mot, mais se gratta la tempe droite de l’une de ses aiguilles à tricoter.

— Comment, Fortuné, – reprit Aurélie ; – ce prince… ce vrai prince, comme dit le cousin Roussel, t’a proposé d’être ton témoin ?

— Il voulait en cela me donner une preuve d’estime et d’affection, – répondit simplement le jeune artiste. Je crus la circonstance favorable, et je me décidai à demander ta main à tes parents ; hier, je me suis rendu ici dans cette intention, mais tu allais au bal avec ton père et ta mère ; puis, je l’avoue, cette demande m’avait jusqu’alors paru si simple, que dans mon aveuglement, je ne songeais pas à la possibilité d’un refus, et cependant, j’ai éprouvé une grande anxiété ; j’ai prié notre cousin Roussel d’être mon interprète auprès de tes parents, il me l’a promis, et en me reconduisant chez moi, il m’a dit : « Tu aimes passionnément Aurélie ; mais Aurélie, t’aime-t-elle ? Sait-elle que tu l’aimes ? » Cette question, m’a confondu, atterré. Pour la première fois, j’ai pensé que tu pouvais ne pas m’aimer… Aurélie… Aussi… tu vas me prendre en grande dérision… – ajouta l’orfèvre avec une confusion touchante, sans pouvoir retenir ses larmes qui coulèrent sur ses joues pâles, – mais que veux-tu, je te dis la vérité.

— Me rire de toi, Fortuné, – reprit vivement Aurélie, de qui l’émotion augmentait à chaque instant. – Oh ! non, je ne me ris pas de toi… tu as un si excellent cœur…

— C’est ma seule qualité, peut-être ; mais, hélas ! elle ne suffit pas toujours à se faire aimer.

— Tu peux en croire ta cousine, lorsqu’elle vante l’excellence de ton cœur, – ajouta Joseph, – tout à l’heure encore… elle nous a dit… et je l’en prends à témoin… « Que la femme que tu épouserais, serait la plus heureuse des femmes… »

— Oui… Fortuné ! fifille a dit cela… en propres termes.

— Tais-toi donc, Baptiste, – ajouta tout bas madame Jouffroy, – à quoi bon donner des espérances à ce pauvre garçon…

— Dam… Mimi, il me fend le cœur.

— Il serait vrai, Aurélie, – dit Fortuné avec une surprise touchante, où perçait un vague rayon d’espérance. – Tu crois que la femme que j’épouserai… serait certaine d’être heureuse ?

— Je le crois !

Fortuné regarda sa cousine avec un redoublement de surprise et d’espérance… puis, craignant de s’abandonner à une dernière illusion :

— Deux mots encore, Aurélie. En songeant au nouvel avenir que m’offrait ce mariage tant désiré par moi, en réfléchissant aux mille détails de notre existence ; j’avais supposé que, peut-être, il ne te conviendrait pas de tenir une boutique… Non que je te crusse trop fière pour te résigner à cette nécessité, puisque ton père, ta mère, et mes parents ont été boutiquiers. Mais tu es si belle ! Aurélie, que ta beauté mise ainsi en évidence dans un comptoir, eût attiré mille ennuis à ta modestie ; j’avais donc résolu de louer un joli appartement. L’un des salons devait être une sorte de musée d’orfèvrerie ; là, tu aurais reçu mes clients, puisque mon travail me retient durant le jour à l’atelier ; tes relations avec eux ne pouvaient être qu’agréables, ma clientèle appartenant à ce qu’on appelle : le grand monde ; et toujours, je puis le dire sans orgueil, ma qualité d’artiste, et le soin que j’apporte à mes œuvres, m’ont valu beaucoup de considération… – Puis, s’interrompant, Fortuné ajouta avec accablement, – mais à quoi bon te parler de ces projets ? je m’abandonne encore malgré moi à ces espérances qui charmaient ma vie… excuses-moi… Aurélie.

— Fortuné… je t’en prie… continue, – reprit la jeune fille de plus en plus pensive ; – j’aime à t’entendre parler de ces projets.

— Cousine, – dit tout bas Joseph à madame Jouffroy ? – Que pensez-vous d’une boutique dans le genre de celle dont parle Fortuné ?

— Cela vaut sans doute mieux qu’un comptoir ; mais l’on est toujours aux ordres de la pratique…

— Ah ! pauvre Marianne, – pensait de son côté la vieille fille en soupirant, – pauvre Marianne !…

— Mes projets, puisque tu veux bien que je te les fasse connaître, Aurélie, – poursuivit l’orfèvre, – mes projets tendaient tous au bonheur que je rêvais pour toi… ma vie eût été partagée entre notre affection, et mes travaux destinés à augmenter ta fortune, ton bien-être, et la considération dont nous aurions été de plus en plus entourés ; je sais ta tendresse pour ton père et pour ta mère, je les aurais priés de venir habiter avec nous… Je… mais, tiens, Aurélie ; parler de ces projets, me brise maintenant le cœur, – ajouta Fortuné avec une douloureuse émotion. – Je ne te demande plus qu’une chose… et je m’adresse à cette amitié d’enfance sur laquelle du moins je peux compter… réponds-moi en toute sincérité… tu m’as dit tout à l’heure que tu refusais mes offres, parce que tu ne voulais pas encore te marier… Est-ce un refus absolu… affectueusement déguisé… ou bien m’est-il permis d’espérer qu’un jour… je pourrai prétendre à ta main ? Je t’en conjure, réponds-moi ? – Puis, s’adressant à M. et à madame Jouffroy : — Et vous aussi, mon oncle, qui aimiez tant ma mère… vous aussi, ma tante ; vous qui connaissez sans doute la secrète pensée d’Aurélie, dites-la-moi… J’aurai du courage… ne me laissez pas la moindre illusion, si elle doit être déçue… Je saurai me résigner.

Fortuné ce disant, cacha sa figure dans son mouchoir et fondit en larmes.

XXVII

Aurélie en proie à une foule de pensées diverses avait écouté, avec autant d’intérêt que d’attendrissement, l’aveu et les projets de Fortuné Sauval, aveu, projets, qui témoignaient de son amour et de l’excellence de son cœur. Le sentiment dont il était profondément pénétré donnait à l’expression de ses traits, à l’accent de sa voix, un charme touchant et nouveau. La jeune fille ne reconnaissait plus, pour ainsi dire, son cousin, l’amour le transfigurait.

— Pauvre Fortuné, – pensait Aurélie, – combien sa physionomie est intéressante ! comme il m’aime ! quelle prévoyante tendresse est la sienne ! avec quelle sollicitude il cherche à deviner mes désirs, mes convenances ! Oh ! oui elle sera heureuse la femme qui l’épousera ! Et pourtant ce bonheur il dépend de moi de me l’assurer. De rendre ce pauvre Fortuné fou de joie ! de suivre les sages conseils de ma tante ! de me marier avec un homme de ma condition, de renoncer à de folles espérances… oui… bien folles… Ah ! maudit soit le bal d’hier soir… sans les souvenirs qu’il m’a laissés… je consentirais, je crois, à ce mariage. – Puis ressentant de nouveau les angoisses du dépit, de l’indignation, de la jalousie. – Loin de moi ces souvenirs, – se dit-elle avec amertume – souvenirs de honte et de mépris… Ce M. de Villetaneuse semblait hier s’occuper de moi… et il se raillait de la petite bourgeoise assez sotte pour prendre ses galanteries au sérieux… À cette heure, il est aux pieds de cette misérable créature ! Elle est donc bien belle ! Oh ! je le déteste… je le hais… et s’il pouvait être chagrin de mon mariage avec Fortuné… je l’épouserais tout de suite… ce serait ma vengeance !

Pendant qu’Aurélie se livrait à ces pensées, sous prétexte de réfléchir aux offres de son cousin avant de lui donner une réponse définitive, Joseph observait attentivement la jeune fille, au milieu du silence de quelques instants dont avaient été suivies les dernières paroles de Fortuné, priant sa cousine et sa famille de lui faire connaître leur résolution. Joseph décidé à frapper un dernier coup, reprit comme s’il eut simplement voulu relever la conversation interrompue depuis quelques instants.

— Mon cher Fortuné, j’ai admiré ce matin, chez toi, un bracelet d’un travail merveilleux.

— Celui que le père Laurencin allait porter à… une certaine personne…

— Justement, – reprit le cousin Roussel en continuant d’observer Aurélie, – quel dommage qu’un pareil chef-d’œuvre soit destiné à une créature de cette espèce ; mais tels sont parfois les hommes… le vice les charme davantage que la candeur. Est-ce que tu l’as vue… la donzelle en question ?

— Oui, – reprit impatiemment Fortuné qui, absorbé dans ses tristes pensées, trouvait étrange le sujet de conversation choisi par l’épicier en retraite ; – oui, je l’ai vue… Elle est venue hier dans mon atelier avec le neveu d’un pair de France.

— Il faut qu’elle ait un grand empire sur ce monsieur pour l’obliger à se compromettre ainsi publiquement avec elle, – ajouta Joseph, sans quitter du regard Aurélie qui semblait au supplice ; puis s’adressant à M. et à madame Jouffroy. – Hein ! mes amis ? sortir bras dessus, bras dessous avec une telle femme, faut-il qu’un homme se respecte peu…

— Ah ! dam, – reprit M. Jouffroy, – c’est qu’une fois que ces coquines-là ont mis le grappin sur vous, on dit qu’elles vous tiennent solidement… et ne vous lâchent point…

— Quel dommage, – ajouta madame Jouffroy, – un si charmant jeune homme… C’est bien la peine d’être si aimable, si gracieux, et d’être comte par-dessus le marché, pour se laisser mener comme un nigaud par… Enfin… c’est indigne ! Les hommes sont des monstres !

— Fortuné, – reprit Joseph, tandis que la tante Prudence, tricotant avec fureur, le foudroyait du regard, – cette donzelle doit être dans la fleur de la jeunesse, de la beauté… pour inspirer une si folle et si honteuse passion à ce Monsieur ?

— Mon Dieu ! – reprit l’orfèvre avec un redoublement d’impatience, – je l’ai à peine regardée… elle m’a paru avoir environ trente ans…

— Une femme de trente ans ! – s’écria Joseph, – elle a douze ou treize ans de plus qu’Aurélie !… Et voilà ce tendron par qui ce Monsieur se laisse ruiner, duper, berner ! Voilà l’estimable personne avec laquelle il se montre publiquement ni plus ni moins que s’il était son mari… Combien il sera flatteur pour l’honnête femme qui épousera ce Monsieur, de sortir avec lui, de s’appuyer sur ce bras où s’est appuyée cette drôlesse… Mais dis-moi, mon garçon, est-elle brune ou blonde ?

— Ah ! mon cousin, pouvez-vous me parler de choses si indifférentes, lorsque vous voyez avec quelle angoisse j’attends la réponse d’Aurélie… Hélas ! elle se tait… elle craint par bonté d’âme de briser ma dernière espérance… J’ai compris son silence… il m’en dit assez !

— Fortuné ! – dit précipitamment Aurélie, comme si elle eût cherché à s’étourdir sur le solennel engagement qu’elle prenait, – tu es le plus digne cœur que je connaisse… tu seras mon mari si mon père et ma mère y consentent !

— Si nous y consentons ! – s’écria M. Jouffroy, les larmes aux yeux et se levant pour se jeter au cou de sa fille. – Ah ! mon enfant, tu me combles de joie !

— Enfin ! – dit Joseph, – ce n’est pas sans peine. Hé bien ! tante Prudence ?

— Pauvre Marianne… pauvre Fortuné, – pensait la vieille fille. – Je comprends tout… Aurélie se marie par dépit… malheur à cette union !

— Quoi ! ma fille, tu épouses ton cousin ? – dit enfin madame Jouffroy, si abasourdie de la résolution d’Aurélie, qu’elle n’avait pu d’abord trouver une parole ; – mais tu n’y penses pas ! toi qui peux prétendre à tout… tu vas…

— Mon Dieu ! – s’écria le cousin Roussel, en voyant Fortuné pâlir et se renverser malgré lui sur le dossier de sa chaise, – le pauvre garçon ne peut résister à tant de bonheur ! il tombe en défaillance !

À ces mots, M. Jouffroy, qui tenait sa fille encore embrassée, se retourna et vit en effet le jeune artiste, qui pâle, la figure inondée de larmes, et soutenu par le cousin Roussel, succombait à sa trop vive émotion et ne pouvant parler, suffoqué par la joie… élevait ses deux mains jointes vers Aurélie, avec un sourire de reconnaissance ineffable.

— Cher Fortuné, quelle sensibilité ! combien il m’aime, – se disait la jeune fille en se rapprochant de son cousin, – moi aussi je l’aimerai… moi aussi je l’aime… Ah ! ce n’est pas lui qui m’aurait préféré à une courtisane de trente ans !

— Mais il faudrait lui faire respirer un peu d’eau de Cologne : – s’écria M. Jouffroy, aidant Joseph à soutenir Fortuné ; – Mimi, sonne donc Jeannette !

Madame Jouffroy, stupéfaite et désespérée de voir ses folles prétentions maternelles ruinées par la sage détermination d’Aurélie, ne bougea pas. La tante Prudence agita vivement la sonnette, se disant :

— Maudit mariage… il ne fera que des malheureux !

Marianne entendant au-dehors les tintements précipités de la sonnette, s’inquiéta, et dans son empressement habituel, accourut, devança la servante, et ouvrit brusquement la porte en s’écriant avec anxiété.

— Maman… Qu’y a-t-il donc ?

— Je t’en prie, – lui dit Aurélie, – va vite chercher de l’eau de Cologne… – et au moment où Marianne s’encourait, sa sœur la retint par la main : Non… c’est inutile… vois, sa défaillance a passé, – ajouta-t-elle, en lui désignant Fortuné d’un coup d’œil. – Ah ! petite-sœur, si tu savais comme il m’aime !

À ces mots, le cœur de Marianne se brisa ; sa présence d’esprit l’abandonnant, elle allait fuir, éperdue, de cette chambre, afin de cacher ses larmes lorsque la tante Prudence qui la suivait du regard, s’approcha d’elle, lui serra la main sans être vue, et lui dit à l’oreille :

— Courage… pauvre enfant… courage !

Ces paroles amies réconfortèrent Marianne ; elle domina son désespoir, et muette, immobile, elle vit Fortuné se jeter aux pieds de sa fiancée, lui disant d’une voix palpitante, enivrée :

— Aurélie… l’ai-je bien entendu… oh ! ma vie… ma vie entière à toi… pardonne à ma faiblesse… Mais, au moment où je n’espérais plus… oh ! tant de félicité, c’était trop !! dis, c’est bien vrai… ce n’est pas une illusion… tu consens à notre mariage ?

— Oui !… oui, – répondit la jeune fille avec effusion, – oui, j’y consens… j’y consens de grand cœur, pour ton bonheur et pour le mien !

— Marianne, embrasse donc ta sœur, – s’écria M. Jouffroy, – prends donc aussi ta bonne part de notre bonheur à tous !

Marianne se soutenant à peine, mais encouragée par un regard de la tante Prudence, s’approchait d’Aurélie que Fortuné contemplait avec idolâtrie, lorsque Jeannette, la servante, entra, tenant à la main une carte de visite, et dit à sa maîtresse :

— Madame, il y a là un monsieur qui désire vous parler tout de suite ; voici sa carte.

— Ce monsieur désire me parler à moi ? – répondit madame Jouffroy assez surprise et en prenant la carte de visite. Mais, à peine y eut-elle jeté les yeux, qu’elle ne put retenir une exclamation ; puis, après avoir avec tous les signes d’un étonnement allant jusqu’à la stupeur, lu et relu quelques mots écrits au crayon sur cette carte, madame Jouffroy tressaillit à une pensée soudaine, perdit complètement la tête, et s’écria :

— Aurélie, Prudence, Marianne, Fortuné ; laissez-nous !! – et s’adressant à la servante, – priez ce monsieur de vouloir bien se donner la peine d’attendre un moment…

— Oui ! madame.

— Où est-il ?

— Dans l’antichambre !

— Dans l’antichambre… sotte que vous êtes !… faites-le tout de suite entrer au salon… – et se parlant à elle-même, – quel dommage que l’on n’ait pas eu le temps d’ôter les housses des meubles ! Puis elle reprit, d’un air effaré ; – Jeannette, faites tout de suite bon feu dans le salon… dès que ce monsieur y sera entré…

— Mais madame sait bien que ça fume beaucoup dans le salon, quand on commence à y allumer le feu, – répondit la servante, – et je…

— Sortez, et faites ce qu’on vous ordonne ! – ajouta madame Jouffroy, de cette voix impérieuse et virile à laquelle toute la maison était accoutumée d’obéir ; les membres de la famille, si brusquement congédiés, restaient néanmoins dans l’appartement, se demandant du regard la cause imprévue de l’agitation de madame Jouffroy ; elle leur dit – impatiemment : — Mais, allez-vous en donc ! – Et cédant à une sorte d’enivrement inexplicable pour les témoins de cette scène, elle prit entre ses deux mains la tête d’Aurélie, la baisa plusieurs fois sur le front avec une folle tendresse, et dit aux autres membres de la famille ; – laissez-nous…

— Mais, Mimi, – reprit enfin timidement M. Jouffroy, car il voyait, ainsi qu’il le disait : Mimi très montée, – explique-nous…

— Je m’expliquerai, quand nous serons seuls ; – et elle ajouta impétueusement : — Mais, pour l’amour de Dieu ! allez-vous-en donc… Vous saurez, je vous répète, que j’ai à causer avec mon mari.

— Ma tante… ou plutôt : ma mère ; – dit Fortuné dans l’ivresse de son bonheur ! – j’espère dans quelques instants pouvoir vous…

— Mais, laisse-moi donc tranquille ! j’ai bien le temps, ma foi, d’écouter tes sornettes ! – s’écria-t-elle en frappant du pied avec colère, et poussant par l’épaule Fortuné hors de la chambre, d’où étaient déjà sorties les autres personnes de la famille, ne comprenant rien à ce qui se passait.

XXVIII

Madame Jouffroy n’avait pas songé à désigner le cousin Roussel parmi les personnes qu’elle engageait à se retirer. Quoiqu’il attribuât cette exception au hasard d’un oubli, il se promit d’en profiter. Pressentant quelque grave incident, il se tint donc discrètement à l’abri du paravent placé près de l’une des fenêtres. Madame Jouffroy, dans son effarement, ne s’apercevant pas d’abord de la présence de Joseph, s’écria dès qu’elle fut seule avec son mari :

— Sais-tu quel est ce monsieur qui vient de nous envoyer sa carte… c’est le marquis !

— Quoi ? – demanda l’excellent homme abasourdi – Quel marquis… Mimi !

— Celui d’hier !

— Celui d’hier ?

— Oui, le marquis de Villetaneuse que nous avons rencontré chez les Richardet ! Tu as l’air d’un ahuri…

— Mais dam… tu es rouge comme un coq… tu as l’air d’étouffer dans ta robe… tu fais retirer tout le monde… et moi je…

— Écoute bien, voilà ce que M. le marquis a écrit au crayon sur sa carte, au-dessous de son nom et de son titre, de sorte que c’est comme s’il y avait :

— M. le marquis de Villetaneuse, pair de France.

Et elle répéta avec emphase :

— Pair de France ! a l’honneur de prier

Et se rengorgeant plus encore :

— Hem… avec quelle exquise politesse il nous traite !… a l’honneur de prier madame et monsieur Jouffroy de vouloir bien lui faire la grâce… lui faire la grâce, – répéta madame Jouffroy suffoquée, – lui faire la grâce !! Entends-tu ?… Monsieur le marquis veut bien demander une grâce, à des gens comme nous ! C’est une grâce que nous lui accordons… en la recevant !

— Le fait est, Mimi que l’on ne saurait être plus poli, ces gens du grand monde vous ont une manière de tourner les choses…

— … – De lui faire la grâce de lui accorder un moment d’entretien. Mais ceci n’est rien encore... écoute la suite, Baptiste…

Et elle continua en prononçant lentement et scindant pour ainsi dire chaque syllabe de ces derniers mots.

— AU SU… JET d’une… COMMU… NI… CA… TION… très importante !!! – Comprends-tu ? – Reprit-elle d’une voix palpitante, – une communication très importante…

— Je comprends bien… c’est très clair, mais quelle diable de communication M. le marquis peut-il avoir à nous faire ?…

— Mon ami ! cette communication… si c’était... non, non… ce serait trop beau… et pourtant cette pensée m’était venue tout à l’heure… en recevant cette carte… Pourquoi pas… ma fille peut bien… Mais non… je m’abuse… et pourtant… Ah ! ce serait à en perdre la tête… Je crois que j’en deviendrai folle…

— Sophie… calme-toi… tu m’inquiètes… tu ne prononces pas deux paroles de suite… tu sues à grosses gouttes… te voilà en nage, explique-toi… – et s’interrompant. – Ah ! mon Dieu… est-ce qu’il y aurait le feu quelque part… comme ça sent la fumée…

— C’est le feu du salon que l’on allume ! cette sotte de Jeannette n’en fait jamais d’autres ! Elle est capable d’enfumer M. le marquis… c’est désespérant… maudite cheminée ! Pourvu que cette imbécile de Jeannette ait eu la précaution d’ouvrir les fenêtres… – Puis courant à son armoire à glace, – heureusement je suis habillée… je vais seulement changer de bonnet…

Madame Jouffroy choisit à la hâte dans ses cartons un bonnet richement garni de dentelles, dont elle s’attifa précipitamment tandis que son mari restait muet et de plus en plus ébahi.

Le cousin Roussel, plus pénétrant et aussi surpris qu’inquiété de la singulière visite du marquis de Villetaneuse, crut devoir révéler sa présence jusqu’alors inaperçue, et s’avançant au milieu de la chambre dit avec une bonhomie parfaite :

— Tu as raison, Baptiste… Il y a ici une odeur de fumée insupportable.

— Quoi ! – s’écria madame Jouffroy de fort méchante humeur en se retournant vers Joseph. – Vous étiez là…

— Sans doute, cousine… J’étais là.

— En vérité vous êtes d’une indiscrétion…

— Pardon, cousine, vous avez engagé tout le monde à sortir sauf moi.

— C’est impossible…

— Je t’assure, Mimi que tu n’as pas prononcé le nom de Joseph parmi les exclus ; mais je ne le savais pas là…

— Ceci n’empêche point que Monsieur ne soit resté caché derrière le paravent afin d’écouter ce que nous disions… c’est indigne !

— Allons, Mimi, ne t’emportes pas, tu vas être cramoisie quand nous allons nous présenter devant M. le marquis – et M. Jouffroy ajouta en toussant : — Voilà la fumée qui entre ici… Il faut que Jeannette n’ait pas ouvert les fenêtres du salon. M. le marquis va être enfumé comme un jambon.

— En vérité, tu me fais bouillir le sang dans les veines avec tes réflexions ; allons bien vite le rejoindre, je m’excuserai de mon mieux au sujet de cette maudite cheminée.

Et madame Jouffroy, tout effarée, sortit précipitamment de la chambre à coucher suivie de son mari, qui dit à demi-voix au cousin Roussel :

— Mimi est décidément montée. M. le marquis choisit bien mal son temps, il vient couper tout net notre joie de famille… Heureusement les morceaux en sont bons ! – ajouta gaîment M. Jouffroy. – Fortuné doit-il en ce moment en compter à Fifille des fleurettes d’amoureux !

Joseph et son ami avaient quitté la chambre à coucher, séparée du salon par un étroit couloir déjà envahi par une épaisse fumée. Malgré son désir de connaître l’objet de la visite du marquis, visite dont il s’inquiétait vaguement, Joseph ne savait trop comment arriver à ses fins. Il cherchait le moyen de satisfaire sa curiosité, lorsque madame Jouffroy, ayant ouvert l’une des portes du salon qui communiquait au couloir, se vit au milieu d’un tourbillon de fumée, s’arrêta au seuil de l’appartement et s’écria :

— Ah ! mon Dieu… l’on ne distingue rien à deux pas dans le salon, monsieur le marquis, est-ce que vous êtes encore là ?

— Oui… hum !… hum !… oui, belle dame, – répondit, du sein de cette noire vapeur, la voix du marquis invisible et qui toussait affreusement. – Il fume un peu dans ce salon… hum !… hum !… et je me suis permis d’ouvrir une fenêtre… hum ! hum !… mais le vent rabat… hum !… hum !… toute la fumée dans l’appartement.

— Ah ! monsieur le marquis… que… que… hum ! hum !… que d’excuses j’ai à…

Mais madame Jouffroy n’acheva pas, et à demi suffoquée, elle commença aussi de tousser d’une force à s’étrangler. Cependant elle parvint à articuler :

— … Que d’excuses j’ai à vous faire !

— Mon seul regret… hum !… hum !… – reprit M. de Villetaneuse, – est de ne pouvoir en ce moment, belle dame, hum ! hum !… avoir le plaisir de vous apercevoir distinctement, car je suis complètement aveuglé…

— Mais il y a un moyen bien simple, ma cousine, de dissiper la fumée, c’est d’ouvrir toutes les portes, toutes les fenêtres, – dit Joseph ; – c’est ce que je vais faire…

Et il se précipita héroïquement dans le salon, espérant ainsi rentrer en grâce auprès de la maîtresse de la maison, et peut-être assister à l’entretien sollicité par le marquis.

— Dépêchez-vous, cousin Roussel, – avait répondu madame Jouffroy ; puis elle ajouta, toujours à l’aveuglette : — Ah ! monsieur le marquis… combien je vous demande pardon…

— Il fait un tel vent… hum !… hum !… que toutes les cheminées fument abominablement, – répondit courtoisement le vieillard. – Ce matin, chez moi, j’étais aussi empesté de fumée…

— Ah ! monsieur, vous êtes fort aimable… vous dites cela pour nous consoler…

— Pas du tout, belle dame, pas du tout. Mais voici ces vilains jaloux de nuages, qui heureusement se dissipent et me permettent enfin, madame, d’avoir l’honneur de vous voir… c’est le mot… et de déposer à vos pieds mes respectueux hommages.

Les noires vapeurs chassées par l’action des courants d’air, nos personnages réunis dans le salon purent enfin se contempler face à face. M. de Villetaneuse vêtu de noir, chaussé de bas de soie, portait au côté gauche de son habit la plaque de grand officier de la Légion d’Honneur, et la plaque d’un ordre étranger dont le grand cordon vert liseré d’orange tranchait sur la blancheur de son gilet. D’habitude l’on ne se décore jamais le matin de ces insignes honorifiques ; mais l’effet de cette exhibition était calculé par le vieillard : ses prévisions ne le trompèrent pas, car profitant d’un moment où il toussait en écarquillant ses petits yeux rougis par la fumée, madame Jouffroy dit tout bas à son mari :

— Vois donc ! monsieur le marquis a deux crachats et un grand cordon… et nous lui accordons la grâce d’un entretien !

— Et malgré ses crachats et son grand cordon, nous l’avons enfumé comme un renard dans son terrier… il a heureusement très bien pris la chose… mais que diable peut-il avoir à nous communiquer ?

— Nous allons le savoir…

Le cousin Roussel dans l’espoir de faire tolérer sa présence en se rendant utile, venait de fermer les fenêtres et les portes, attisait le feu, approchait les fauteuils de la cheminée : il engagea même la conversation avec le marquis, lui disant :

— Approchez-vous du feu, monsieur, ces courants d’air ont dû vous refroidir.

— Nullement, mon cher monsieur, nullement, – répondit M. de Villetaneuse en grelottant et essuyant ses yeux cuisants et larmoyants encore, – la maîtresse de céans s’est excusée d’une manière si aimable de l’inconvénient de cette cheminée, que, d’honneur ! je serais maintenant aux regrets qu’il n’eût point fumé dans ce salon…

— Ah ! monsieur le marquis, c’est par trop de bonté, il est impossible d’être plus indulgent.

— Que veux-tu, Mimi, monsieur sait bien que nous ne sommes pas dans la cheminée et que ce n’est pas notre faute… si…

— Cousin Roussel, – dit madame Jouffroy interrompant son mari et voyant avec surprise Joseph s’établir sournoisement dans un fauteuil assez éloigné de la cheminée. – Cousin Roussel… pardon… mais nous avons à causer avec M. le marquis…

M. de Villetaneuse jetant un regard pénétrant sur l’épicier en retraite et trouvant ses traits parfaitement débonnaires, crut jouer un coup de maître en s’assurant d’un auxiliaire, et au moment où Joseph, fort contrarié, quittait lentement son siège, le vieillard indiquant du regard le cousin Roussel :

— Monsieur a l’honneur d’appartenir à votre famille, madame ?

— Oui monsieur le marquis.

— Roussel est mon camarade d’enfance et mon parent, –ajouta M. Jouffroy. – En un mot, c’est le meilleur ami de la famille.

— En ce cas, – reprit M. de Villetaneuse, – je serais enchanté que monsieur voulût bien assister à notre entretien, si toutefois, belle dame, vous y consentez, – ajouta galamment le vieillard – vous êtes reine dans votre salon… – Puis s’interrompant : — En vérité madame… et je vous demande un million de pardons, mais cette ressemblance dont j’avais l’honneur de vous parler hier soir, est si extraordinaire qu’elle me distrait malgré moi, et en vous parlant, je suis à chaque instant sur le point de vous dire : ma chère duchesse…

— Dites, monsieur le marquis, ne vous gênez pas ? ma femme ne se croira point offensée… au contraire…

— Encore… s’il s’agissait seulement d’une ressemblance de figure, ma surprise serait moins grande, – reprit M. de Villetaneuse, – mais, non, c’est tout à fait la noble tournure de cette chère duchesse…

— Ah monsieur le marquis, vous me confusionnez… vous me flattez…

— Non madame, non je ne vous flatte point, vous avez le même port de tête, le même grand air que cette chère duchesse ; mais me voici un peu familiarisé avec cette ressemblance, je puis donc maintenant répondre de ne plus céder à de nouvelles distractions… et j’arriverai à l’objet important qui m’amène chez vous, madame.

Et le vieillard, s’interrompant, parut se recueillir pendant un moment.

Madame Jouffroy se gonflant, se rengorgeant, triomphant de ressembler si fort à une duchesse, oubliait dans ses ravissements le cousin Roussel sur l’exclusion de qui elle n’eût pas d’ailleurs insisté après les paroles de M. de Villetaneuse à ce sujet. Plus que jamais, Joseph se félicitait d’assister à cette conférence dont le but commençait de lui devenir d’autant plus suspect, que les flatteries du vieillard à l’endroit de la mère d’Aurélie étaient plus ridicules et plus grossières.

XXIX

M. le marquis de Villetaneuse, après un instant de réflexion, reprit d’un air grave et solennel.

— Madame, je suis vieux, je suis garçon… et bientôt… – ajouta le vieillard avec un accent mélancolique, – je ne serai plus de ce monde… ma chère madame…

— Ah ! monsieur le marquis, espérons que vous vous conserverez au contraire longtemps pour vos amis…

— Mimi a raison, vous paraissez ma foi encore très vert, et puis vous êtes un peu sécot… et les sécots…

— Mon ami, mets donc une bûche au feu, – se hâta de dire madame Jouffroy, afin de couper court aux réflexions physiologiques de son mari sur les sécots…

— Où diable veut en venir cet homme à crachats et à grands cordons, il a l’air malin et rusé comme un vieux singe, – pensait Joseph, – je me défie de ses pitoyables amorces au sujet de la ressemblance de ma cousine avec une duchesse…

— J’avais donc, belle dame, l’honneur de vous dire que j’étais garçon et vieux garçon, s’il me reste quelques années à vivre… j’accepte votre heureux augure, ces années ne prolongeront pas de beaucoup mon existence, et, chef de ma maison, je ne voudrais pas quitter cette vie, sans être certain que le nom de ma famille ne s’éteindra point… et hélas ! il risque fort de s’éteindre, ce nom, j’oserai dire glorieux, qui remonte au temps des croisades.

— Au temps des croisades ! monsieur le marquis. Tu entends, Baptiste ?… au temps des croisades…

— Oui, Mimi… c’était probablement du temps de la romance : Partant pour la Syrie… le jeune et beau Dunois… venait prier sa mie de

— Justement, mon cher Monsieur, vos souvenirs historiques vous servent à merveille… J’ajouterai, belle dame, que : Humbert IV, sire de Villetaneuse, l’un de mes aïeux, accompagnait en l’an onze cent, il y a sept cents ans de cela, comme vous voyez, accompagnait, dis-je, à la tête des hommes d’armes de sa seigneurie, le duc d’Aquitaine à la croisade. Ajouterai-je que depuis des siècles, notre maison s’est alliée aux plus grandes, aux plus illustres familles de France, et que nous comptons parmi nos ancêtres des lieutenants-généraux, des cardinaux, des ambassadeurs, des maréchaux de France ?

— Des cardinaux, des maréchaux de France !

— Oui, belle dame, je possède le portrait de mon trisaïeul, le maréchal marquis de Villetaneuse… Mais, hélas !… à quoi bon tant d’illustrations si notre nom doit s’éteindre.

— Et pourquoi votre famille s’éteindrait-elle donc, monsieur le marquis, n’avez-vous pas un neveu ?

— Oui, Madame, j’ai un neveu, j’ai le bonheur d’avoir un neveu, le plus charmant garçon du monde ; je l’aime comme mon fils, je lui laisserai ma fortune, toute ma fortune… et après moi il deviendra chef de notre maison, marquis de Villetaneuse : sans compter que le roi, qui veut bien avoir quelques bontés pour moi, m’a formellement promis que mon neveu me remplacerait à la chambre des pairs… Hé bien ! croiriez-vous, belle dame, qu’avec tous ces avantages-là, mon neveu n’a pas voulu jusqu’ici se marier…

— Ah ! vieux renard, – se dit Joseph. — Enfin je devine où tu veux en venir… mais je suis là.

— Ce ne sont pas les occasions qui ont dû cependant manquer à M. le comte pour se marier ? – reprit madame Jouffroy, dont le cœur battait violemment et qui commençait à avoir des éblouissements. — Un jeune homme si aimable, si joli garçon, comte pour le présent, marquis et pair de France plus tard… il ne devait avoir que l’embarras du choix.

— C’est la vérité, Madame… il a refusé dernièrement encore la fille de la princesse de Maillebois…

— Refuser la fille d’une princesse ; tu entends, mon ami… la fille d’une princesse.

— Dam… Mimi… ça prouve que M. le comte est difficile, – et il ajouta mentalement : — ces jeunes libertins aiment mieux courir le guilledou que de se marier… Et puis le comte est dans les griffes de sa drôlesse…

— Il y a deux mois encore, – reprit le vieillard, – mon neveu avait refusé la nièce de M. l’ambassadeur de Naples, qui était colossalement riche… Enfin je désespère de le marier jamais, à moins… belle dame… que vous ne me veniez en aide.

— Moi, balbutia madame Jouffroy suffoquée – moi…

— Sans doute.

— Moi… Mon Dieu ! que dites-vous.

— La communication que je désirais avoir l’honneur de vous faire, madame, n’a pas d’autre objet !

— Nous y voilà, – se dit le cousin Roussel. – Ah ! mes pressentiments ne me trompaient pas…

— Cette communication n’a pas d’autre objet… que le mariage de M. le comte, votre neveu… – reprit d’une voix palpitante la mère d’Aurélie. – Non, non, monsieur le marquis, ce que vous dites là n’est pas possible…

— J’ai l’honneur de vous répéter, madame, que vous et M. votre mari vous pouvez peut-être seuls empêcher que notre famille ne s’éteigne point en me venant en aide pour marier mon neveu.

— Voilà qui est, parbleu ! fort curieux, – reprit naïvement l’ancien négociant ; – j’avoue que je ne comprends rien à la chose… et toi, Joseph ?

— Peut-être… – répondit le cousin Roussel, et il ajouta tout bas : — Sans la parole donnée par Aurélie à Fortuné… quelles seraient mes craintes !… Cette femme est folle… archi-folle…

— Belle dame, – reprit le vieillard d’un ton mystérieux et pénétré, – savez-vous ce qui s’est passé hier soir entre mon neveu et moi en sortant du bal où nous avions eu l’honneur de vous rencontrer ? Mais qu’avez-vous, de grâce… vous semblez… inquiète… agitée…

— Continuez, monsieur le marquis… je vous en supplie… continuez…

— Hé bien, madame, hier soir après ce bal… il s’est passé entre mon neveu et moi… une scène… qui m’a ému jusqu’aux larmes… Henri… c’est son nom… s’est jeté à mon cou et m’a dit ; « Vous avez été jusqu’ici pour moi un père… le plus tendre des pères… – (le vieillard accentua ces mots d’une voix tremblotante et attendrie), – le meilleur des pères… et de votre tendresse, mon cher oncle, je vous demande une nouvelle preuve… jusques ici je me suis toujours, malgré vos instances, refusé à me marier… parce que si brillants que fussent les partis qui m’étaient offerts, je ne sentais rien dans mon cœur pour les jeunes personnes que l’on me proposait d’épouser. Je ne veux me marier qu’à une femme dont je sois passionnément amoureux afin de la rendre la plus heureuse créature qui soit au monde… Hé bien ! mon oncle, cette femme, jusqu’alors introuvable… ce soir je l’ai rencontrée ; elle est d’une incomparable beauté, il m’a suffi de quelques instants d’entretien avec elle pour apprécier la bonté de son cœur, le charme de son esprit, l’exquise distinction de ses manières ; la foudre n’est pas plus prompte que l’amour qui m’a frappé au cœur… Je suis fou de cette jeune personne, et si je ne l’épouse pas… jamais de ma vie… je ne me marierai, je serai le dernier des Villetaneuse et notre famille sera éteinte… »

— Monsieur le marquis, – s’écria madame Jouffroy prête à défaillir d’émotion, – je n’ose croire encore que… mon Dieu !… il me semble… que j’ai le vertige… tout papillote devant moi…

— Pardon, belle dame… si je vous interromps, veuillez me permettre d’achever. « – Mon cher Henri, – ai-je dit à mon neveu, – c’est chose grave que le mariage. Cet amour si subit me paraît un peu bien prompt. C’est à peine si tu as causé une demi-heure avec cette jeune personne, et te voilà passionnément… j’oserais dire follement épris d’elle. »

— Monsieur le marquis… je… je… vous jure… que… de ces amours… si… soudains… on a des exemples, – reprit la mère d’Aurélie d’une voix entrecoupée, tandis que l’ancien commerçant, dont la pénétration n’était pas excessive, disait tout bas au cousin Roussel d’un air cogitatif :

— Quelle peut être cette jeune personne dont le neveu de M. le marquis est devenu si vite amoureux ; tu nous contais cependant ce matin qu’il était dans les griffes d’une donzelle…

— Malheureuse enfant ! je n’en saurais douter, le comte a produit sur elle une vive impression, – pensait Joseph sans répondre à son ami. – Ah ! malgré moi je tremble…

— Certes, belle dame, – poursuivit le vieillard, – certes, l’on a vu des exemples de passions soudaines, irrésistibles, mais c’est à nous autres, grands parents, mûris par l’expérience, c’est à nous de ne point céder aux entraînements souvent dangereux de ceux qui nous sont chers, c’est à nous d’avoir pour eux la raison, la prévoyance dont souvent ils manquent ; aussi ai-je répondu à mon neveu : Mon cher Henri… ceci demande réflexion… nous en reparlerons de sens plus rassis… mais bast… il ne m’a pas laissé achever, et s’est écrié avec une violence qui m’a véritablement effrayé : « Mon oncle, je suis capable de me brûler la cervelle si demain vous n’allez pas demander pour moi à ses parents la main de mademoiselle Jouffroy. »

XXX

Le père d’Aurélie fut seul stupéfait de la demande en mariage exposée par M. de Villetaneuse ; depuis quelques moments, le cousin Roussel voyait venir cette proposition avec une inquiétude croissante, et madame Jouffroy éclairée par un pressentiment de sa détestable vanité, avait presque tout d’abord soupçonné le but de la visite du vieillard.

Hélas ! l’âme humaine est sujette à de si étranges aberrations, la tendresse maternelle se manifeste parfois jusques dans son aveuglement par des ressentiments si passionnés, que cette femme fondit en larmes à cette pensée :

— Aurélie sera comtesse… et plus tard marquise et femme d’un pair de France…

Oui, cette mère aveugle, stupide, mais qui à sa façon idolâtrait sa fille, pleura de joie, de bonheur ; la tête lui tourna et pendant quelques moments elle resta plongée dans cette sorte d’extase silencieuse, causée par la réalisation subite d’une espérance jusqu’alors considérée comme insensée.

Telle est la contagion de la vanité chez les êtres faibles que l’ancien commerçant, d’abord stupéfait des propositions de M. de Villetaneuse, éprouva bientôt une vive satisfaction d’amour-propre ; non que cet excellent homme fût personnellement glorieux, mais cette demande lui semblait des plus flatteuses pour sa fille qu’il adorait, et sa première surprise passée, il dit à demi-voix au cousin Roussel, en se frottant joyeusement les mains :

— Aurélie aura la gloire et le profit, elle est demandée en mariage par un marquis au nom d’un comte, et elle épousera notre cher Fortuné.

— Je l’espère bien – répondit aussi à demi-voix Joseph d’un ton pensif et résolu. Puis se levant de son siège, il s’approcha d’une croisée afin de s’isoler et de réfléchir plus à loisir.

M. Jouffroy remarquant seulement alors les larmes dont était baigné le visage de sa femme, s’approcha d’elle, lui disant avec inquiétude :

— Mon Dieu ! Sophie qu’as-tu donc ? voilà que tu pleures !

— Pardon, monsieur le marquis, reprit en essuyant ses yeux la mère d’Aurélie, – pardon, mais la reconnaissance, le bonheur, la demande inespérée que vous nous faites… On ne résiste pas à cela, voyez-vous… ?…

— Ah ! madame, – répondit le vieillard tirant son mouchoir de sa poche et le portant à ses yeux, – je partage votre émotion… c’est un moment toujours attendrissant et solennel que celui où l’on songe à marier ses enfants… et mon neveu est pour moi un fils. Puis-je maintenant lui porter quelques paroles d’espérance !

— D’espérance ! Comment pouvez-vous douter, un instant, monsieur le marquis, du consentement de notre fille… et du nôtre !

— Ah ! madame quel beau jour pour mon pauvre Henri…

Monsieur Jouffroy, entendant sa femme promettre ainsi solennellement la main d’Aurélie, crut d’abord rêver ; il resta coi, ébahi puis s’écria, tandis que Joseph, pensif et résolu revenait près de la cheminée.

— Ah çà, ma femme, tu n’y songes pas ?

— À quoi est-ce que je ne songe pas ?

— Tu viens de répondre à monsieur le marquis de notre consentement et de celui de notre fille au sujet de ce mariage ?

— Certainement.

— Mais, Mimi…

— Est-ce que je doute un instant du consentement d’Amélie ! Pauvre enfant ! va-t-elle être heureuse… surprise… éblouie… elle ne pourra pas croire au bonheur qui lui arrive… car en vérité c’est comme un rêve…

— Ma femme, tu peux oublier nos engagements… mais je ne les oublie pas… moi.

— Bien, – dit tout bas le cousin Roussel. – Bien, mon ami… courage !

— Voici du nouveau, par exemple, – reprit madame Jouffroy d’abord confondue de l’accent de fermeté de son mari, – Qu’est-ce que cela veut dire… des engagements ?…

— Pardon, madame, ajouta – M. de Villetaneuse, avec une froideur hautaine, – j’ignorais que vous eussiez des engagements antérieurs au sujet de mademoiselle votre fille.

— De grâce, monsieur le marquis, je vous en supplie ne faites pas attention à ce que dit mon mari… dès que ce mariage me convient… tout est dit :

— Non, Sophie, tout n’est pas dit, – reprit l’ancien commerçant encouragé par la présence et par les regards du cousin Roussel. – Aurélie a tout à l’heure, devant nous, formellement promis à son cousin de l’épouser… ce mariage nous convient sous tous les rapports et quoique nous soyons, je le répète, très flattés de l’honneur que voulait nous faire M. te marquis en nous proposant son neveu, nous sommes obligés de le refuser…

— Très bien, Baptiste, très bien… tiens ferme, – reprit tout bas le cousin Roussel, – tout à l’heure ce sera mon tour… je te viendrai en aide.

— Madame, – dit M. de Villetaneuse en se levant et s’inclinant, – puisqu’il en est ainsi… il ne me reste plus qu’à vous offrir l’expression de mes regrets… J’ai eu un moment d’espoir pour mon pauvre Henri… mais je le vois, il me faut à cet espoir renoncer… puisque M. votre mari vous notifie formellement, madame, qu’il s’oppose à l’union projetée… il est seigneur et maître céans… je n’ai plus qu’à me retirer…

Et le vieillard fit mine de se diriger vers la porte.

XXXI

Madame Jouffroy abasourdie de l’inconcevable assurance de son mari, exaspérée d’entendre le marquis lui dire qu’il ne fallait plus songer à ce mariage puisqu’il ne convenait point au maître et seigneur de céans, craignant enfin que blessé dans sa susceptibilité, M. de Villetaneuse retirât sa proposition, madame Jouffroy s’écrie :

— Encore une fois, Monsieur le marquis, ce que mon mari dit ou rien c’est la même chose. Il est vrai que ma fille par compassion pour son cousin, qui est amoureux fou d’elle, lui a répondu tout à l’heure afin de le calmer, que… peut-être… elle consentait à l’épouser…

— Ma femme, il n’y a pas de peut-être, – Aurélie a formellement promis à Fortuné de…

— Et quand cela serait. – Est-ce que notre fille n’est pas libre de retirer une promesse arrachée par la pitié ? Est-ce que vous savez seulement si en apprenant l’honneur que veut bien nous faire M. le marquis, elle ne sera pas la première à redemander sa parole ? Est-ce que vous pouvez décider quelque chose sans son avis ? Est-ce que nous ne lui avons pas cent fois répété que son choix serait le nôtre ? Et vous venez, de votre autorité privée, repousser les offres de M. le marquis sans avoir consulté Aurélie ? Est-ce à elle, oui ou non, que les propositions s’adressent ?

M. Jouffroy ne sachant que répondre à ce torrent de paroles sentait défaillir sa fermeté passagère et s’avouait que sa femme objectait raisonnablement, que l’on ne pouvait décider de rien sans l’avis d’Aurélie. Le cousin Roussel voyant la détresse de son ami dit à M. de Villetaneuse :

— Monsieur, nous sommes ici en famille, il est je crois de notre devoir à tous de nous expliquer en toute sincérité, car l’affaire est grave.

— Certainement, monsieur, certainement – répondit le vieillard en prenant sa tabatière. Et frappé de l’expression malveillante des traits de son interlocuteur, il pressentit qu’il pourrait bien trouver en lui un adversaire au lieu d’un auxiliaire.

— Monsieur, – reprit donc le cousin Roussel en s’adressant au marquis, – vous avez très justement fait observer tout à l’heure que rien n’était plus grave que l’engagement du mariage, et que par devoir, les parents expérimentés devaient tâcher de préserver leurs enfants d’entraînements souvent fâcheux.

— Oui, monsieur, – telle est ma pensée, – répondit le vieillard en aspirant une prise de tabac – qu’arguez-vous de mes paroles ?

— Je vais, monsieur, vous le dire : Je ne m’occupe pas des engagements antérieurs de mademoiselle Jouffroy, je suppose qu’elle soit complètement libre…

— Il n’y a pas de supposition là-dedans – s’écria madame Jouffroy, – ma fille est libre, absolument libre ! – et elle murmura entre ses dents, – maudit Roussel… je vous demande un peu de quoi il se mêle… Oh ! il me le paiera !

— Soit, cousine, Aurélie est libre de son choix ; je me permettrai seulement de poser à monsieur quelques questions.

— Je suis à vos ordres… et je vous écoute…

— Monsieur… selon vous… votre neveu, d’un naturel fort amoureux et particulièrement inflammable, après avoir vu hier mademoiselle Jouffroy pour la première fois, et dansé deux contredanses avec elle, est devenu, chose à peine croyable, subitement, passionnément, éperduement, follement épris de cette jeune personne ?

— Oui, monsieur…

— Et il n’y a que vous au monde, monsieur Roussel, pour trouver cela surprenant ; M. le marquis est vraiment bien bon de se donner la peine de vous répondre !

— Madame, en de si graves conjectures, je regarde comme un devoir de répondre à toutes les questions que monsieur me fera l’honneur de m’adresser.

Joseph s’inclina et reprit :

— Je disais donc, monsieur, que, selon vous, votre neveu est si furieusement épris de mademoiselle Jouffroy, que, s’il ne l’épouse point, il vous menace de se brûler la cervelle ? Cependant, monsieur, excusez la liberté grande, comment se fait-il, que cet amoureux forcené ait, ce matin même (j’ai été témoin du fait…), ait, dis-je, ce matin, envoyé son domestique chez certain orfèvre afin de lui recommander de porter sans délai, un fort riche bracelet à une madame de Morlac…, femme de mœurs plus que douteuses, chez qui notre amoureux forcené devait, par parenthèse, se trouver aujourd’hui à midi… selon le dire de son domestique ? Or, me semble, monsieur, toujours d’après mon petit jugement, assez difficile de faire concorder la présence de votre neveu chez cette femme suspecte, avec l’amour éperdu dont il est, dites-vous, transporté à l’endroit de ma jeune parente ?

— Roussel a raison, il nous a conté cela ce matin, tu t’en souviens, Sophie ? Certes, le neveu de M. le marquis est libre d’envoyer des bracelets à qui bon lui semble…, mais…

— Mais, – reprit Joseph, – cet envoi prouve du moins que monsieur n’a heureusement rien à craindre pour la vie de son cher neveu qui menaçait de se brûler la cervelle, s’il n’obtenait la main d’Aurélie, et ce refus échéant…, l’antique et illustre famille des Villetaneuse ne s’éteindra point encore de ce-coup de pistolet-là…

L’observation de Joseph, quoiqu’elle portât un rude coup aux projets de madame Jouffroy la fit réfléchir, et l’effraya en lui rappelant des faits que dans son émoi elle avait oubliés ; si aveuglée qu’elle fût par sa détestable vanité, cette femme idolâtrait sa fille, elle tressaillit, regarda le marquis, semblant lui dire : Que pouvez-vous répondre à cette accusation si grave ?

Le vieillard comprit la signification de ce regard, aspira longuement une prise de tabac, et reprit avec une dignité froide :

— Je sais un gré infini à monsieur… – et il parut demander à Joseph son nom ; – à monsieur ?

— Roussel, – répondit Joseph ! – Roussel, épicier en retraite…

Le marquis s’inclina, et reprit :

— J’avais donc l’honneur de dire à monsieur… Roussel, que je lui savais un gré infini de son observation.

— Je suis enchanté, monsieur, de vous avoir causé cette satisfaction ; je n’avais d’autre but, en ceci, que de vous être infiniment agréable.

— Vous pensez bien, madame, – reprit M. de Villetaneuse en s’adressant à la mère d’Aurélie ; – vous pensez bien que je ne me suis pas déterminé à une démarche aussi solennelle que celle que j’ai l’honneur de faire auprès de vous… sans avoir paternellement interrogé mon neveu… sur sa vie présente… il est de ces confidences au-devant desquelles je ne suis jamais allé, par respect de moi-même ; mais en cette grave circonstance, j’ai regardé comme mon devoir de galant homme, d’exiger de mon neveu une sorte de confession à l’endroit de sa vie de garçon ; or, le fait que vient de signaler monsieur… monsieur… Roussel, est exact… parfaitement exact…

— Je n’en demandais pas davantage, – reprit Joseph en regardant M. et madame Jouffroy – cela nous suffit.

— Pardon, monsieur Roussel, mais cela ne me suffit point à moi, et pour l’honneur de mon neveu, le fait a besoin de quelques explications… les voici : J’ose croire que madame, douée comme elle l’est d’un excellent et rare bon sens… et connaissant le monde, ne fera pas un crime à un jeune homme de vingt-six ans, d’avoir eu, comme on dit, une amourette ?

— Non ! certainement, monsieur le marquis, s’il ne s’agit en effet que d’une amourette ; – après tout… les hommes ne sont pas des anges… et, il faut que jeunesse se passe…

— Vous avez, madame, admirablement traduit ma pensée… Donc mon neveu m’a avoué qu’il avait une liaison avec une madame de… de… Moriac ou Morlac, je ne sais trop au juste… Cette liaison avec une femme de moyenne vertu n’est nullement sérieuse, si peu sérieuse, en effet, que mon neveu m’a dit à ce sujet : « Que je sois ou non assez heureux pour voir ma demande agréée par mademoiselle Jouffroy, le profond amour que je ressens pour elle me domine tellement, qu’un autre lien, si léger qu’il soit, m’est à cette heure insupportable. Dès demain j’irai signifier à madame de Morlac, que je romps avec elle. » Or, mon neveu est effectivement allé chez elle ce matin, dans cette seule intention et afin de lui offrir un dédommagement toujours parfaitement accueilli de ces créatures… il aura sans doute fait cadeau, à cette femme, de quelque bijou de prix… Telle est, dans toute sa simplicité, dans toute sa naïveté, l’histoire de ce bracelet, à laquelle monsieur… Roussel a fait une si bienveillante allusion, je m’estime heureux de lui témoigner de nouveau combien je lui sais gré de son observation. Les intérêts dont nous nous occupons sont d’une haute gravité, et ils nous commandent à tous une sincérité absolue, j’oserai presque dire une franchise brutale…

Il était impossible de s’exprimer d’une manière plus convenable, de rétorquer, en apparence, plus victorieusement l’objection de Joseph. Il eût été convaincu de la sincérité de la réponse du marquis, si celui-ci ne lui eût inspiré une méfiance invincible. M. Jouffroy regarda son cousin en hochant la tête ; il semblait dire : « Après tout, c’est une amourette sans conséquence » ; et sa femme s’écria triomphante :

— Ah ! monsieur le marquis, votre réponse m’allège d’un poids qui me serrait le cœur. La rupture de M. le comte avec cette créature dont vous parlez, est une preuve de plus de l’amour qu’il ressent pour ma fille…

— Un mot encore, monsieur, – reprit Joseph en s’adressant au marquis : — vous avez dit tout à l’heure avec grand sens, à mon avis, que nous devions nous montrer les uns envers les autres d’une franchise brutale… et… je…

— Monsieur Roussel ! – s’écria madame Jouffroy exaspérée – mêlez-vous de ce qui vous regarde… vous vous êtes faufilé ici malgré moi, monsieur le marquis a eu la bonté de tolérer votre présence… et vous l’en avez, Dieu merci ! joliment récompensé de sa tolérance ! Je vous prie donc de vous taire ou de sortir.

— Ah ! ma femme ! ma femme ! peux-tu parler ainsi à Roussel, notre meilleur ami ?…

— Madame ! – se hâta de dire le vieillard. – Je vous le demande en grâce, souffrez au contraire que monsieur… Roussel parle en toute liberté. Je serais au désespoir de paraître reculer devant les questions qu’il peut avoir encore la fantaisie de m’adresser, car, il me paraît fort interrogeant… monsieur votre cousin !

— C’est l’un de mes moindres défauts, monsieur, et j’ai entre autres, celui d’être si complètement étranger aux mœurs d’un certain monde, qu’il me semble au moins étrange, que votre neveu, voulant rompre avec une femme de l’espèce de madame de Morlac, se soit donné la peine d’aller pour cela chez elle ce matin, malgré l’amour éperdu qu’il éprouve pour ma jeune parente ; un billet de deux lignes suffisait à cette rupture, mais enfin… passons.

— C’est bien heureux ! – reprit madame Jouffroy en rongeant son frein – c’est ma foi, bien heureux !

— Donc monsieur, c’est chose convenue, votre neveu soudainement, passionnément épris d’Aurélie, ne s’est, je suppose, aucunement soucié de savoir si elle serait ou non richement dotée… ? Ce sont là, me direz-vous, de ces ignobles questions d’intérêt auxquelles les amoureux demeurent complètement indifférents…

— Vous allez voir que ma fille n’est pas assez belle, assez admirablement belle pour qu’on puisse l’aimer, sans songer à sa dot ! Oh quelle patience… il faut avoir pour entendre de pareilles choses !

— Monsieur… Roussel, l’observation de Madame est d’une telle justesse… que je n’ai quant à présent rien à ajouter à ses paroles.

— À la bonne heure, Monsieur, mais moi, s’il vous plaît, j’ajouterai ceci : Le désintéressement de monsieur votre neveu à l’endroit de la dot est d’autant plus méritoire, je dirai même plus héroïque, qu’il a l’inconvénient, (monsieur votre neveu…) de faire circuler des lettres de change… que l’on ne veut escompter à aucun prix, sous cet impertinent prétexte qu’il ne les paie point à leur échéance… ses lettres de change ?… et que sa signature… est devenue… environ le synonyme de… protêt ?

— Des billets protestés ! – s’écria monsieur Jouffroy, avec cette sainte horreur du protêt habituelle aux commerçants scrupuleux observateurs de leurs engagements. – Qu’est-ce que tu dis là, Roussel ? des billets protestés !!

— Tu comprends bien, qu’un élégant et beau jeune homme comme M. le comte ne tient pas de livres en partie double : il encaisse d’abord… et il paie… s’il le peut ; c’est de la banque… transcendante ! Tant il y a que l’autre jour, en ma présence, mon ami Badinier a refusé d’escompter une lettre de change de trois mille francs, souscrite par M. le comte Henri de Villetaneuse, prétendant que… (commercialement parlant bien entendu…) la signature de M. le comte était… comment dirai-je… afin de concilier la politesse et la brutalité… était… aussi fantastique, aussi impalpable que celle de son oncle le pair de France…

— C’est par trop fort ! oser insulter monsieur le marquis ! Sortez, monsieur Roussel…

— Non pas, Madame, non pas… Monsieur voudra bien d’abord m’entendre – répondit le vieillard. – Puis aspirant de nouveau longuement une prise de tabac. – Monsieur Roussel a-t-il sur lui un carnet et un crayon ?

— Oui. Monsieur… voici un carnet et un crayon.

— Très bien… maintenant monsieur Roussel veut-il me faire la grâce d’écrire quelques mots sous ma dictée ?

— Assurément…

— C’est une simple note que je prie monsieur Roussel de prendre en manière de remémorance, et je dicte : Écrire à M. Guillot, régisseur de la terre de Montfalcon, au château de Montfalcon près Grenoble… département de l’Isère.

— Ensuite, Monsieur ?

— Demander au dit M. Guillot, combien est estimée la terre de Montfalcon, – poursuivit le marquis, – et si cette terre n’appartient pas à M. le comte Henri de Villetaneuse ? Monsieur Roussel a-t-il écrit ?

— Mon ami… Tu entends ? et M. Roussel avait le front de…

— Permettez, belle dame. Je ne blâme point du tout M. Roussel, il ignorait la fortune de mon neveu ; de même que mon neveu ignorait la fortune que peut avoir M. Jouffroy.

— Mais enfin, monsieur, ces lettres de change ?

— Je répondrai à M. Roussel, que j’ignore si mon neveu souscrit ou non des lettres de change, mais que sa terre de Montfalcon (de ceci, M. Roussel pourra s’assurer,) est estimée quatre cent mille livres, et que de plus, le jour de son mariage, je donne à Henri quatre cent mille livres comptant, et qu’enfin après moi il héritera du restant de ma fortune et de ma pairie, s’il plaît au roi… Le chiffre de cette fortune étonne peut-être monsieur Roussel ?

— Elle m’étonne… énormément, monsieur, et vous êtes peut-être aussi énormément étonné que moi… de vous savoir si riche…

— Monsieur Roussel est fort plaisant quand il lui plaît, – répondit le vieillard aspirant sa prise de tabac ; – mais enfin, il suit du chiffre de cette fortune, que mon neveu n’est point tout à fait ce que l’on appelle un mendiant, un coureur de dot.

— Ah ! monsieur le marquis, nous ne nous serions jamais permis de croire…

— Pardon, belle dame, mais, puisque nous parlons chiffres, question toujours très délicate, et réservée aux grands parents, car les amoureux ont horreur des chiffres, ainsi que l’a très judicieusement fait observer M. Roussel, je ne crois pas exagérer les prétentions de mon neveu en espérant pour lui… dans le cas où ce mariage pourrait se conclure, une dot… non point supérieure, mais du moins égale à la fortune dont il jouirait en se mariant ; à savoir : huit cent mille francs…

— Huit cent mille francs ! – s’écria M. Jouffroy avec ébahissement, – saperlotte ! huit cent mille francs !… mais…

— Nous pourrions à la rigueur donner cela à notre fille, monsieur le marquis ; aucun sacrifice ne nous coûtera pour assurer le bonheur de notre enfant !…

— Mais, Sophie… tu oublies que…

M. Jouffroy n’acheva pas, sa femme lui lança un tel coup d’œil qu’il se tut en regardant Joseph avec stupeur. Le marquis ne parut pas avoir entendu l’objection. Aspira lentement une nouvelle prise de tabac et reprit :

— En posant ce chiffre de huit cent mille francs, madame, je demande ce qui est rigoureusement nécessaire à mon neveu et à sa femme pour qu’ils puissent tenir décemment leur rang, Madame la comtesse, et plus tard madame la marquise de Villetaneuse, doit avoir une maison convenable pour y recevoir les personnes de sa société et sa famille. J’ai de plus l’espérance… je devrais dire la certitude, qu’une fois marié, mon neveu obtiendra des bontés du roi… une ambassade.

— Une ambassade, ma fille ambassadrice !

— Or, belle dame ! les ambassadeurs sont maintenant si piètrement rétribués, que leurs appointements leur permettent à peine de vivre sur un certain pied… ces considérations posées… je suis obligé d’ajouter, remplissant en cela, quoique à regret, et jusqu’au bout mon rôle de grand parent… que quant à moi, (car mon neveu épouserait mademoiselle Jouffroy, fut-elle pauvre comme Job), que quant à moi, dis-je, et pensant à l’avenir, je ne saurais accepter la moindre réduction dans le chiffre de la dot… de mademoiselle votre fille, à savoir, huit cent mille francs.

— Monsieur le marquis doit bien penser que ce n’est pas une question d’argent qui nous arrêtera, lorsqu’il s’agit du bonheur de notre enfant. Il est évident qu’étant comtesse de Villetaneuse, et devant peut-être un jour être ambassadrice…

— Et ce jour, madame, ne serait point fort éloigné. Je m’empresserais de demander au roi, lorsqu’il signerait le contrat de mariage de ma nièce… permettez-moi, belle dame, de dire ma nièce… c’est une supposition.

— Le roi ? serait-il possible ! le roi daignerait…

— Signer le contrat de mariage de ma nièce ? Eh ! chère madame… cela va de soi… de même que la présentation de ma nièce, non pas à ces cohues des Tuileries, mais au cercle particulier de la reine et des princesses royales… J’avais donc l’honneur de vous dire que je profiterais de l’occasion de la signature du contrat de ma nièce, par le roi, pour rappeler à Sa Majesté la promesse de cette ambassade.

— Monsieur, – reprit Joseph, revenu de la surprise embarrassée où l’avait d’abord jeté l’évaluation de la fortune du marquis et de son neveu. – Je ne doute point que vous ne soyez parfaitement en cour… mais…

— Comment, encore ! comment, monsieur Roussel ! M. le marquis vous a terrassé… et vous osez…

— De grâce… belle dame… laissez M. Roussel oser… tant qu’il lui plaira…

— Donc, monsieur, si terrassé que je sois, j’oserai vous faire observer, premièrement : que les plus belles propriétés du monde peuvent être grevées d’hypothèques, presque jusques à la concurrence de la valeur… secondement : qu’il ne s’agit pas seulement de dire que l’on avantagera son neveu de quatre cent mille francs le jour de son mariage ; cette libéralité-là… est magnifique… mais, dit le proverbe, promettre et tenir sont deux. Or, serait-il indiscret de vous demander, monsieur… sur quelle sérieuse garantie repose ce don… de quatre cent mille francs… En avance d’hoirie… ?

— Madame… vous entendez ?… – reprit M. de Villetaneuse en se levant avec une fierté courroucée ; – il est certains soupçons si offensants pour la dignité d’un galant homme… qu’il ne peut, qu’il ne doit y répondre que par le dédain…

— Le dédain… est fort commode, – dit le cousin Roussel, – mais peu concluant.

— Monsieur le marquis, un mot, de grâce… je suis désespérée de…

— Madame, – répondit le vieillard avec une hauteur contenue en prenant son chapeau, – dès qu’une personne de votre famille se permet de douter de ce que j’affirme, dès que je ne suis pas cru sur parole, il ne me reste qu’à me retirer…

— Monsieur le marquis… un mot… un seul mot, – s’écria madame Jouffroy d’une voix étouffée, – une seule prière… attendez-moi cinq minutes… seulement cinq minutes… et je reviens… me refuserez-vous cela ?

— Je suis à vos ordres, madame, – répondit M. de Villetaneuse en s’inclinant, – j’attendrai.

La mère d’Aurélie sortit précipitamment.

XXXII

Madame Jouffroy, en quittant le grand salon, se rendit en hâte dans une pièce plus petite où se réunissait ordinairement la famille et où se trouvait alors Fortuné, la tante Prudence, Marianne et sa sœur.

— Aurélie, – lui dit sa mère en entr’ouvrant la porte, – viens vite… j’ai à te parler.

La jeune fille se leva, rejoignit sa mère qui l’emmena dans sa chambre à coucher, puis, pleurant de joie, elle sauta au cou d’Aurélie et la couvrit de baisers passionnés, sans pouvoir d’abord prononcer un mot.

— Mon Dieu, maman… comme tu es émue… tu pleures… que se passe-t-il donc ?

— Sais-tu, – reprit madame Jouffroy d’une voix palpitante, entrecoupée, – sais-tu… qui est là… dans le salon ?

— Qui donc ?

— Monsieur le marquis de Villetaneuse…

— Lui…

— Il vient te demander en mariage pour son neveu…

— Comment ? – répondit Aurélie, tellement abasourdie, qu’elle comprenait à peine les paroles de sa mère. – Que veux-tu dire ?… Quel neveu ?…

— Le comte de Villetaneuse, ce charmant jeune homme avec qui tu as dansé hier… chez les Richardet : il est amoureux fou de toi… Il se brûlera la cervelle si nous lui refusons ta main… il a huit cent mille francs de dot… le roi signera son contrat… il sera ambassadeur… tu seras ambassadrice et comtesse, entends-tu ?… mon Aurélie… comtesse !! et plus tard marquise… Comtesse !!! marquise !! Tiens… j’en deviendrai folle… mais… tu ne me réponds pas… tu pâlis… mon enfant !… tu m’effrayes…

— Pardon… maman… mais… il me semble… que la tête me tourne, – murmura la jeune fille, et portant la main à son cœur pour en contenir les battements désordonnés, – je… je… ne sais… mais la surprise… je… ne peux croire… je ne sais plus où j’en suis…

— Calme-toi, chère enfant adorée… calme-toi… tout à l’heure, moi aussi… je ne savais plus où j’en étais… je ne pouvais pas croire… c’était trop beau… et pourtant c’est la vérité… comtesse… Aurélie… comtesse ! ambassadrice ! marquise ! Le comte est fou de toi !

— Hélas ! ma mère, je l’aimais ! – s’écria la jeune fille en sanglotant et cachant sa rougeur dans le sein de sa mère. – Cette nuit… je n’ai rêvé que de lui…

— Est-il possible… Oh ! c’est trop de bonheur… tu l’aimes autant qu’il t’aime !

— Oui… je l’aimais, – reprit Aurélie avec une expression navrante, – je l’aimais avant d’avoir appris… que cette horrible femme…

— … À qui le comte a envoyé un bracelet, n’est-ce pas ? – puis embrassant sa fille avec ivresse, – tout est expliqué !

— Maman !

— Tout est expliqué, te dis-je ! Le comte est si amoureux de toi… qu’il est allé chez cette femme… pour rompre avec elle !…

— Mon Dieu…

— Ce bracelet qu’il lui donnait, en la quittant, était un dédommagement.

— Ah !… qu’ai-je fait !… qu’ai-je fait !

— Le marquis nous a tout raconté… Son neveu lui a déclaré que s’il ne t’épousait pas, il se tuerait !… Faut-il qu’il t’aime !! chère enfant, faut-il qu’il t’aime !

— Malheureuse que je suis !!

— Aurélie… que dis-tu… reviens à toi !

— Ma mère, – reprit la jeune fille avec un accent déchirant, – et Fortuné ?…

— Fortuné ?…

— Je lui ai promis de l’épouser !…

— Qu’est-ce que cela prouve ?

— Oh ma mère… ma mère !

— Aimes-tu le comte, oui ou non ?

— Tu me le demandes, maintenant que je sais qu’il m’aime aussi : maintenant que sa présence chez cette femme est expliquée… mais non… non, je ne peux plus… je ne dois plus l’aimer… Fortuné a ma parole !

— Retire ta parole !

— Jamais… ma mère… jamais ! Non… je tâcherai d’oublier le comte… je serai peut-être bien malheureuse… mais…

— Te rendre à jamais malheureuse ! manquer l’occasion d’être comtesse ! un mariage superbe ! parce que tu as fait une promesse en l’air que tu regrettes ! oh… je jure bien qu’il n’en sera pas ainsi, par exemple !

— J’ai librement promis à mon cousin de l’épouser. Tout à l’heure encore… les larmes aux yeux, il me disait : Aurélie… j’ai le ciel dans l’âme… Pauvre Fortuné ! quoi ! maintenant, j’irais lui porter un coup affreux ! non, non, en acceptant ce mariage j’ai surtout cédé… hé bien ! oui, je l’avoue… j’ai surtout cédé à un mouvement de dépit, de colère contre le comte. C’est ma faute… je l’expierai !

— Aurélie… Écoute-moi… Si Fortuné te rend ta promesse ?

— Il m’aime trop… hélas !… il m’aime trop !

— Mais, enfin, s’il te la rend ?

— Mais il ne me la rendra pas !

— Attends-moi ici…

— Maman… où vas-tu… que veux-tu faire…

— Dire à Fortuné la vérité…

— Comment ?

— Oui, lui dire : « Ta cousine aimait quelqu’un qu’elle ne croyait pas pouvoir épouser, alors elle t’a donné sa parole, maintenant, cette personne demande ta cousine en mariage… »

— Ma mère…

— Laisse-moi donc achever : « Fortuné, lui dirai-je, Aurélie, si tu l’exiges, tiendra sa parole, mais, si tu lui rends sa promesse, tu feras le bonheur de ma fille… et elle t’aimera comme le meilleur des frères… »

— Mon Dieu !… Mon Dieu !… pauvre Fortuné !…

— Je vais le trouver…

— Non, non, je tiendrai ma promesse… j’aurai du courage… et pourtant…

— Attends-moi… je reviens… – dit madame Jouffroy voyant faiblir la résolution de sa fille ; et sortant précipitamment, elle laissa seule Aurélie qui la rappelait en vain, mais qui la laissa s’éloigner.

XXXIII

Lorsque la mère d’Aurélie, après un court entretien avec Fortuné Sauval, rentra dans le grand salon où l’attendaient son mari, le cousin Roussel et le marquis de Villetaneuse, celui-ci pour se donner une contenance, regardait par la croisée, tournant le dos à Joseph et à son ami qui s’entretenaient à voix basse, près de la cheminée…

— Monsieur le marquis, – se hâta de dire madame Jouffroy en allant droit au vieillard, – je viens de faire part à ma fille de vos offres… elle les accepte avec bonheur…

Et ce disant, l’orgueilleuse jeta un regard écrasant sur son mari et sur le cousin Roussel. Ce regard signifiait : maintenant tout est dit.

En effet, M. Jouffroy regarda Joseph d’un air atterré, tandis que le marquis, sentant la nécessité de brusquer les choses, répondit d’un ton pénétré :

— Ah ! madame, je ne saurais vous exprimer ma joie… pardonnez mon impatience… mais mon pauvre Henri ne vit pas, il m’attend avec une anxiété dévorante. Souffrez que j’aie pitié de lui… j’ai hâte d’abréger sa torture et de la changer en bonheur céleste, en lui apprenant vos bonnes intentions pour lui.

— Oh ! en ce cas-là… partez, monsieur le marquis, partez vite… et dites surtout à monsieur le comte que son amour est partagé.

— Quoi ! madame ?

— Ma fille raffole de lui, elle vient de me l’avouer. Oui, cette nuit, elle n’a rêvé que de monsieur le comte !

— Je ne m’étais pas trompé, – dit tout bas le cousin Roussel, – plus d’espoir ! la malheureuse enfant est perdue !

— Ah ! madame, que m’apprenez-vous ? mes vœux sont comblés, dépassés ! – s’était écrié le vieillard, – s’il en est ainsi… vous me permettrez donc d’amener ce soir Henri, afin qu’il vous exprime sa profonde reconnaissance, et que vous le présentiez formellement à mademoiselle Aurélie comme son fiancé ?

— Certainement, monsieur le marquis, et de grand cœur… nous vous attendons à huit heures.

— Je vous dois, madame, le plus beau jour de ma vie, car j’aime mon neveu comme un père aime son enfant. – Et, tendant la main à M. Jouffroy abasourdi, ne sachant encore s’il veillait ou s’il rêvait : — À bientôt, mon cher monsieur… Ce soir je vous amènerai votre fils car, si je gagne, à cette union, une fille adorable et charmante, vous gagnerez un fils aussi respectueux que dévoué. Ainsi, ce soir, à huit heures, je vous amène Henri, ma chère madame…

— Oui, monsieur le marquis, nous aurons l’honneur de vous attendre ; – et elle ajouta tout bas : – j’écrirai aux Richardet de venir à neuf heures… ils crèveront de jalousie.

Le marquis de Villetaneuse quitta le salon, où il laissa les divers personnages de la famille.

XXXIV

Joseph, aussitôt après le départ de M. de Villetaneuse, dit gravement :

— Ma cousine, vous aimez, à votre manière, votre fille, mais vous la perdrez… L’orgueil maternel vous aveugle, rappelez-vous bien ceci : ce mariage, s’il a lieu, fera le malheur d’Aurélie et le vôtre…

— Monsieur Roussel ! – s’écria impétueusement madame Jouffroy, – j’en ai assez enduré depuis une heure ! je ne souffrirai pas plus longtemps qu’un intrus vienne faire la loi ici. Je vous défends de remettre les pieds à la maison.

— Sophie, ah ! Sophie, parler ainsi… à notre plus vieil ami.

— Oui, au plus vieil ami de nos dîners, qu’il vient gueuser deux fois par semaine, sans compter les jours où, sans façon, il s’invite à déjeuner, comme il a fait ce matin. Dieu merci ! l’on n’en manque jamais de ces amis-là ; et pour un de perdu, dix de retrouvés !

— Mais c’est absurde et odieux ce que vous dites-là, ma femme ! – s’écria M. Jouffroy avec une douloureuse indignation, et, se tournant vers son cousin : — Mon cher Joseph, la colère l’emporte, elle ne réfléchit pas à ses paroles.

— J’y ai si parfaitement réfléchi, que je répète à monsieur Roussel qu’il est un pique-assiette, et que j’ai assez… que j’ai trop de ses visites… je n’en veux plus !

— Tenez, ma femme ! si vous parliez ainsi de sang-froid, vous seriez une méchante créature ! Mais, Dieu merci ! vous ne savez plus ce que vous dites dès que vous êtes en colère.

— Vous verrez si je ne fais pas une avanie à M. Roussel, dans le cas où il oserait revenir à la maison !

— Rassurez-vous, madame, – reprit dignement Joseph ; – je vous épargnerai ce mauvais procédé, je ne remettrai pas les pieds ici.

— Joseph, mais tu es fou ! Tu ne peux pas prendre au sérieux les paroles de ma femme.

— Non, mon vieil ami, mais ce que je prends au sérieux, ce sont les malheurs que je prévois ; je ne saurais, non plus que toi, les empêcher… le cœur me saignerait toutes les fois que je viendrais chez toi, mes conseils seraient aussi vains qu’ils l’ont été aujourd’hui, ta femme sera donc satisfaite… Elle ne me verra plus.

— J’y compte, monsieur Roussel.

— Mon Dieu, – murmura M. Jouffroy les yeux pleins de larmes, – un ami de vingt ans !

— Si tu as jamais besoin de moi, tu me retrouveras toujours tel que par le passé.

— Joseph ! – s’écria M. Jouffroy en serrant entre les siennes la main que son ami lui tendait et attachant sur lui ses yeux baignés de larmes ; – tu ne romps pas avec moi pour toujours ! non ! c’est impossible ! l’on ne renonce pas ainsi à une affection qui date de l’enfance. Quelques paroles échappées à une femme irritée ne peuvent te blesser à ce point.

— Encore une fois, tu me connais assez pour croire que de vains mots ne sauraient m’atteindre. Pendant vingt ans, j’ai vu régner le bonheur, l’union, la paix dans ta famille, tout cela va changer ; il me serait trop pénible d’être témoin des choses que je prévois… Ce fatal mariage aura lieu, quoi que tu dises, quoi que tu fasses… Ce matin, j’avais deviné le secret penchant d’Aurélie pour le neveu du marquis, j’ai tenté de conjurer le péril que je redoutais ; un moment j’ai cru réussir… mes efforts ont été déjoués par l’arrivée de M. de Villetaneuse ; maintenant, je n’ai que faire ici. Adieu… – reprit le cousin Roussel d’une voix étouffée par l’attendrissement, – adieu…

Et il quitta le salon précipitamment.

— Joseph… Joseph ! – s’était écrié M. Jouffroy, en faisant quelques pas à la suite du cousin Roussel… puis, tombant dans un fauteuil, il murmura en cachant sa figure entre ses mains : — Un ami de vingt ans ! mon Dieu ! un ami de vingt ans !

— Bon voyage ! – dit madame Jouffroy triomphante, – bon voyage ! cousin Roussel.

— Oui, vous avez fait là un beau coup, allez ! vantez-vous-en ! – reprit amèrement le digne homme en s’adressant à sa femme. – C’est parce qu’il parlait en homme ferme, sensé, dans notre intérêt à tous… que vous l’avez chassé d’ici. Ah ! maudit soit ce mariage, il commence par me brouiller avec mon meilleur ami !

— Ainsi… moi et votre fille, nous ne sommes rien pour vous ? nous ne pouvons remplacer dans votre affection, ce cher et si regrettable M. Roussel. Tenez, vous me faites pitié !

— Et vous aussi vous me faites pitié, car vous êtes folle… Ah ! Joseph avait raison, vous ferez, voyez-vous, le malheur de votre fille et le nôtre, avec votre sotte vanité ! Comment ! elle a promis à son cousin de l’épouser ; ce mariage était convenable de tous points… et maintenant… tout est changé !

— Ta, ta, ta, vous parlez sans savoir seulement ce dont vous parlez… J’ai été trouver Fortuné, je lui ai dit qu’avant de s’engager avec lui, Aurélie avait une inclination…

— Quelle inclination ?…

— Aurélie s’est éprise du comte comme il s’est épris d’elle ; oui, tout à l’heure elle me l’a avoué… Cette nuit elle a rêvé de lui, elle l’adore !

— Allons ! bon ! voilà autre chose maintenant.

— Quoi ! vous ne m’avez pas entendu dire à M. le marquis qu’Aurélie aimait M. le comte !

— Au diable vos marquis et vos comtes ! Tenez, si ça continue, vous me ferez perdre la tête… Je me sens des battements dans les tempes et le front me brûle…

— C’est qu’aussi vous vous ahurissez d’un rien. Toujours est-il que j’ai dit à Fortuné : « ta cousine n’a que sa parole, elle la tiendra si tu l’exiges ; mais tu la rendras bien heureuse si tu renonces à elle. — Ma tante, m’a-t-il répondu, jamais je n’épouserai Aurélie contre son gré… Adieu, – et il est parti… il n’en a été que cela… »

— Il n’en a été que cela ! parce qu’il n’a pas osé se désespérer devant vous. Pauvre garçon, je suis sûr qu’à cette heure, il pleure toutes les larmes de son cœur…

— Bon, bon, les chagrins d’amour ne durent guère… Je suis donc retournée auprès d’Aurélie lui dire : « Ton cousin te rend ta promesse, veux-tu te marier avec le comte. » La chère enfant m’a sauté au cou pour toute réponse.

— Et puis après ?

— Comment et puis après ?… Hé bien, notre fille sera comtesse.

— Avec huit cent mille francs de dot, n’est-ce pas ?

— Pourquoi non ?

— Ah çà, est-ce que vous vous moquez du monde, à la fin des fins ? Est-ce que je peux donner à Aurélie une dot de huit cent mille francs, moi ! Est-ce qu’il ne faut pas aussi que j’établisse sa sœur ? – Et se levant brusquement, M. Jouffroy se mit à marcher avec agitation dans le salon. – Huit cent mille francs ! Plus des quatre cinquièmes de notre fortune ! Est-ce que nous n’avons pas un autre enfant ? Est-ce que nous devons donner tout à l’une et rien à l’autre ? Miséricorde ! je ne suis pas un mauvais père, heureusement, non, non ! Et parce que cette pauvre Marianne est infirme, je ne la sacrifierai pas à votre sotte vanité de voir Aurélie comtesse ou marquise. Entendez-vous bien cela, ma femme ! Ah ! mais ne me croyez pas plus faible et plus bonasse que je le suis, car vous vous tromperiez fort, je vous en avertis ?

— Qu’est-ce que cela signifie ? ma volonté ne compte donc pour rien ici !

— Non ! – s’écria M. Jouffroy élevant la voix au-dessus de celle de sa femme, – non, votre volonté ne comptera pour rien si vous voulez me forcer à commettre une injustice… une indignité !… absurde et folle créature !

— Vous êtes un manant !

— Et vous… une mauvaise mère !

Soudain, au milieu des éclats de voix des deux époux irrités, la porte du salon s’ouvrit brusquement. Aurélie, inquiète, s’arrêta au seuil de l’appartement. À la vue de leur fille, le père et la mère gardèrent le silence.

XXXV

Aurélie, après être restée un instant au seuil de la porte, s’avança timidement, et dit en s’adressant aux deux époux :

— Excusez-moi d’être entrée indiscrètement peut-être, mais, en passant devant la porte du salon, j’ai entendu des éclats de voix, et je…

— Sais-tu ce qui arrive ?… Ton père ne veut pas que tu te maries avec M. de Villetaneuse…

À ces mots de sa mère qui ruinaient si brusquement ses plus chères espérances, Aurélie éprouva un tel saisissement qu’elle pâlit, chancela et fut obligée de s’appuyer au dossier d’un canapé. Madame Jouffroy alarmée, la voyant presque défaillante courut à elle, la prit dans ses bras, et, l’asseyant sur ses genoux, comme on y assoit un enfant, elle l’étreignit passionnément et mêla ses larmes aux siennes.

Cette femme, dominatrice jusqu’à la dureté, vaniteuse jusqu’à la complète aberration du sens commun, sentait en ce moment son cœur déchiré par la douleur de sa fille, et elle lui dit d’une voix entrecoupée :

— Ma chérie, ne pleure pas ainsi… je t’en supplie… calme-toi, mon Dieu ! c’est la première fois que je te vois éprouver un vrai chagrin… Ah ! je ne connaissais pas le mal qu’on endure en voyant souffrir son enfant !

— Oh ! maman, – reprit Aurélie, en sanglotant et serrant convulsivement sa mère contre son sein. – Tu es bonne, toi… tu es bonne.

Et toutes deux restèrent ainsi enlacées.

À ces mots d’Aurélie, tu es bonne, toi, maman. – M. Jouffroy éprouva une peine cruelle, il était donc méchant, lui ? Atterré, muet, désespéré, l’excellent homme regardait sa femme et sa fille qu’il adorait, abîmées dans leur chagrin et le laissant à l’écart ; hélas, lui aussi voyait pour la première fois, en proie à une véritable douleur, sa fille toujours jusqu’alors souriante, idolâtrée… Lui aussi, il ressentait pour la première fois ce mal qu’on endure en voyant souffrir son enfant ; pour la première fois enfin, il voyait sa femme plongée dans une affliction profonde. Leur vie avait été jusqu’alors si paisible, si heureuse. Incapable de résister plus longtemps à ses fermes et sages résolutions, s’étourdissant sur la question de la dot, et cédant à la faiblesse habituelle de son caractère, il se rapprocha de sa femme et de sa fille, s’agenouilla, devant elles, et leur dit d’une voix suppliante en tâchant de saisir leurs mains afin de les baiser.

— Aurélie… Sophie… ne me repoussez pas… pardonnez-moi, si je vous ai affligées, c’est involontairement.

— Laissez-nous ! laissez-nous, – reprit madame Jouffroy, non plus avec un accent impérieux et irrité, mais avec un accent navrant ; la douleur abattait cette femme altière ; la sincérité de son affliction porta un dernier coup à son mari, qui s’écria :

— Aurélie, ma fille chérie ! puisque tu aimes le comte, et qu’il t’aime, tu l’épouseras, je te le promets, nous arrangerons les choses comme nous pourrons, mais, par pitié, ta mère et toi, ne me repoussez pas ! ne me désespérez pas !

À ces mots, toutes deux tournèrent peu à peu vers lui, leurs visages baignés de larmes, il lut sur leurs traits ce qu’il appelait son pardon, et les enlaçant alors toutes dans ses bras.

— Vous ne m’en voulez plus ? vous me pardonnez ?… je ne suis plus un méchant homme ?

— Toi, méchant ! mon Dieu ! peux-tu croire que j’aie pensé cela ! – reprit Aurélie en essuyant ses pleurs, – tu es ce que tu as toujours été, le meilleur des pères !

— Et d’une ! – reprit le faible et excellent homme, ne se possédant pas de joie et baisant la main d’Aurélie. – Et l’autre ? la maman, est-ce quelle ne sera pas aussi indulgente que sa fille ? – et il cherchait aussi à prendre la main de sa femme, que celle-ci lui abandonna enfin en murmurant :

— Vilain Jouffroy, va ! vois-tu, nous sommes trop bonnes !

— Ne dis pas cela, ne dis pas cela, – reprit-il en serrant dans ses mains celles de sa femme et de sa fille. – Enfin, la paix est faite ; plus de chagrins ! plus de larmes !

— Non, non, mon ami, puisque tu es raisonnable, nous serons heureux comme par le passé.

— Oh ! merci, merci à vous deux, si vous saviez combien j’ai souffert ! quel martyr durant ces quelques instants, où je vous voyais là, pleurer en me repoussant… Je l’avoue… pauvre Mimi, j’ai été trop vif envers toi, j’ai eu tort, mais que veux-tu… cette dot m’avait…

— Ne parle plus de cela ; j’arrangerai la chose, ne te tourmente pas.

— De quoi s’agit-il, maman ? quelle dot ?

— Il s’agit d’affaires, mon enfant ; tu n’y entends rien : cela me regarde. – Et, s’adressant à son mari : — Je te le répète, j’arrangerai la chose à ta satisfaction… me comprends-tu ? à ta complète satisfaction… Est-ce clair ?

— Mais, comment ?…

— Laisse-moi faire !

— Ah ! si cela se pouvait…

— Cela se peut ;… cela sera… Sois tranquille, tu n’auras rien, absolument rien à te reprocher !

— Bien sûr ?

— Je te le promets !

— Après cela, Mimi, je sais que quand tu as quelque chose dans la tête, ça y est bien, – reprit M. Jouffroy, enchanté de voir sa femme se charger de résoudre la question de la dot, de façon à ce qu’il n’eût à se reprocher aucune injustice, quoiqu’il ne devinât pas par quel moyen l’on pouvait arriver à ce résultat ; mais, grâce à sa confiance aveugle dans sa femme, il se sentait délivré d’un grand poids.

— Ah çà ! maintenant, – reprit madame Jouffroy, – il ne faut pas oublier que M. le marquis nous présente ce soir son neveu…

— Ce soir ! – dit Aurélie, rougissant et tressaillant de surprise et de bonheur. – il viendra ce soir ?

— Fifille… tu l’aimes donc bien ?

— Ah ! mon père !… je n’osais l’avouer. Mais, depuis hier… je ne pensais qu’à lui ! Et si, tantôt, j’ai promis à ce pauvre Fortuné de…

— Ton père sait tout. C’est fini… Il sait aussi que ton cousin t’a rendu ta parole, et qu’il a très facilement pris son parti là-dessus…

— Tu me l’as dit, maman… et cette pensée adoucit mes remords.

— Tu ne dois pas en avoir ; ne pensons plus à cela, c’est fini ; et maintenant, dépêchons-nous, il est tard ; il faut, mon enfant, songer à ta toilette. Toi, Jouffroy, tu vas ôter les housses des meubles du salon, la gaze du lustre et des candélabres, et veiller à ce que l’on mette des bougies neuves partout.

— Oui, Mimi ; et l’on allumera le feu d’avance, pour que ça ne fume pas comme ce matin.

— Il faudra aussi dire à Pierre de mettre sa redingote neuve pour ouvrir la porte ; nous dînerons de bonne heure, afin que la salle à manger soit rangée quand ces messieurs entreront.

— Mon Dieu ! maman, il sera trop tard pour avoir le coiffeur. Voilà qu’il est déjà quatre heures…

— Marianne et moi, nous te coifferons, sois tranquille ; il ne s’agit pas d’une coiffure de bal… Avec tes beaux cheveux ondés en bandeaux et une tresse, tu seras toujours charmante… Ah ! mon ami, j’oubliais ! je vais tout de suite écrire aux Richardet, pour leur demander de venir ici sur les neuf heures, passer la soirée sans façon avec nous. Cette glorieuse madame Richardet qui faisait sonner si haut l’avantage de recevoir dans sa société un comte et un marquis, les trouvera ce soir chez nous. Et quand elle saura pourquoi ils y sont, elle sera capable d’en crever de jalousie. Tant mieux ! Allons, Aurélie va vite tout préparer pour ta toilette, et dis à Marianne de venir me parler dans ma chambre.

— Oui, maman.

— Et toi, mon ami, fais vite enlever les housses du salon.

— Afin que ce soit plus tôt fait, – dit M. Jouffroy en ôtant sa redingote, – je vais me charger de ce soin, et j’aiderai Pierre à tout ranger ici. – Puis, le digne homme ajouta tout bas : — Je vais me mettre en quatre pour contenter Mimi, et j’obtiendrai que mon pauvre ami Roussel revienne à la maison comme par le passé.

— Ah ! – fit madame Jouffroy, – et les rafraîchissements… Il faudra des gâteaux, un fromage glacé ; cours chez le glacier et chez Félix ; Pierre arrangera le salon.

— Très bien, Mimi, – répondit M. Jouffroy en reprenant et vêtissant à la hâte sa redingote, qu’il venait de quitter afin d’être plus à l’aise. – Je cours chez le glacier.

Quelques instants après, madame Jouffroy, qui finissait d’écrire sa lettre d’invitation aux Richardet, vit entrer Marianne dans sa chambre à coucher.

XXXVI

Marianne, après avoir entendu sa sœur promettre sa main à Fortuné Sauval, venait d’apprendre que ce mariage était rompu, aussi, se rappelant les paroles de la tante Prudence, se disait-elle avec l’égoïsme inséparable de l’amour :

— Le refus d’Aurélie plongera Fortuné dans une douleur profonde, il sentira le besoin de consolations, d’affection, peut-être me sera-t-il donné d’adoucir un peu sa peine, à force de témoignages d’intérêt et d’attachement.

— Ma chère Marianne, – lui dit affectueusement sa mère en lui faisant signe de s’asseoir à côté d’elle, – nous avons à causer très sérieusement ensemble.

— Maman… Je t’écoute.

— Tu sais que ta sœur a retiré la promesse qu’elle avait faite à Fortuné ?

— Oui, maman…

— Il se présente pour Aurélie un parti superbe, inespéré ; M. le comte de Villetaneuse, neveu de M. le marquis de Villetaneuse, la demande en mariage… le roi signera au contrat, enfin c’est magnifique.

— Elle vient de me raconter cela, si tu savais, maman, combien elle est heureuse cette chère Aurélie !

— Je le sais, je sais aussi que tu es une excellente fille et que tu adores ta sœur.

— C’est tout simple.

— Certainement, et rien ne te coûterait, j’en suis sûre, pour assurer son bonheur ?

— Oh ! non, rien.

— Hé bien ! mon enfant, tu peux beaucoup pour le bonheur de ta sœur…

— Moi, maman ?

— Oui.

— Je ne te comprends pas.

— Je m’expliquerai plus clairement tout à l’heure. Mais, dis-moi, je me suis, ainsi que ton père, aperçue depuis longtemps du peu de goût que tu as pour le monde et de ton penchant à la retraite ; car enfin, quelle est ta vie ici ? Tu ne sors presque jamais avec nous, cela te convient, rien de plus naturel ; tu n’aimes pas la toilette, et pourvu que tu aies une robe chaude en hiver, légère en été, peu t’importe sa couleur et qu’elle soit taillée comme un sac, puisque tu es la modestie et la simplicité en personne ; tu restes toute la sainte journée occupée à broder ou à coudre dans ta chambre ou dans celle de ta tante Prudence, ce qui n’est guère récréatif ; mais encore une fois cela te plaît, rien de mieux, aussi, voyons, ma petite Marianne, sois franche ? Avoue que plus d’une fois tu as pensé à te retirer dans un couvent ?

— Moi, maman, – répondit Marianne avec stupeur, – moi…

— Ne t’en défends pas !

— Je vous assure que…

— Hé, mon Dieu, je te devine ! Tu crains qu’une pareille résolution nous fasse douter de ta tendresse pour nous… Non, non, mon enfant rassure-toi ; d’abord, je te t’ai dit, pour rien au monde je ne voudrais contrarier tes goûts ; et puis si tu entrais au couvent… cela serait au mieux pour ta sœur ; voilà pourquoi je te disais tout à l’heure : que tu pouvais beaucoup pour son bonheur. Écoute-moi bien, tu vas comprendre cela tout de suite…

— Oui, maman, – reprit Marianne abasourdie. – Je t’écoute…

— Mais d’abord il faut me promettre une chose !

— Laquelle maman ?

— De ne pas dire un mot à ta sœur de notre entretien ; c’est une preuve de grande confiance que je te donne… me promets-tu d’être discrète ?

— Oui maman.

— Je compte sur ta parole. Tu sauras donc que M. le comte de Villetaneuse apporte en mariage à Aurélie huit cent mille francs. Tu le vois, c’est superbe… il suit de là qu’il est en droit d’attendre d’Aurélie une pareille dot ; parce que ta sœur une fois comtesse et plus tard ambassadrice… figure-toi qu’elle sera un jour ambassadrice ; enfin, lancée dans le plus grand monde, ta sœur doit, comme nous le disait M. le marquis, tenir honorablement son rang, avoir une voiture, des diamants, de ravissantes toilettes, un hôtel pour recevoir la belle société de son mari. Or, tout cela coûte beaucoup d’argent… Beaucoup…, tu comprends bien, n’est-ce pas, mon enfant ?

— Certainement…

— Hé bien ! pour que nous puissions donner à Aurélie huit cent mille francs de dot, il faut que toi comme nous, chacun y mette du sien ; c’est pour ta sœur un si magnifique mariage, que pour l’assurer, aucun sacrifice ne doit nous coûter à tous ; ainsi, moi et ton père, nous réduirons énormément notre dépense ; il est probable que nous nous mettrons en pension chez notre gendre et nous nous contenterons d’un petit appartement dans son hôtel, afin de n’être pas séparés de ta sœur… Ah dam ! – ajouta naïvement, sincèrement madame Jouffroy, – quand on aime ses enfants, il faut savoir se sacrifier, tu le vois, nous te prêchons d’exemple, il ne s’agit pas même pour toi d’un sacrifice… puisque, par goût, tu préfères la vie de couvent. La pension que nous aurions à payer pour toi dans l’un de ces établissements sera peu de chose… de sorte que, n’ayant plus qu’Aurélie à doter, nous pouvons lui donner ces huit cent mille francs… c’est enfin comme si nous n’avions qu’une fille.

— Oui, ma mère, – répondit Marianne pouvant à peine contenir ses larmes, – en effet, vous agissez… comme si vous n’aviez qu’une fille…

— Absolument, car tu sens bien que s’il avait été dans tes goûts de te marier, nous ne pouvions, sans une injustice criante, te donner une dot moindre que celle de ta sœur ; or, comme il nous est impossible de donner huit cent mille francs à Aurélie et autant à toi, le mariage dont il s’agit n’avait pas lieu, et ta pauvre sœur eût été capable de mourir de chagrin. Heureusement ton entrée au couvent arrange tout… Je vais aller dire à ton père que c’est une affaire convenue entre nous… Embrasse-moi… tu es une excellente fille…

— Maman… excusez-moi… mais…

— Mais…

— Vous vous êtes méprise… vous vous méprenez sur mes intentions…

— Comment cela ?

— Je n’ai pas, je n’ai jamais eu la pensée d’entrer au couvent… Dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez, je ne suis jalouse que de votre affection. Je vous demande seulement la permission de vivre auprès de vous, comme par le passé, sans me montrer plus que par le passé… moins encore, peut-être… car je sens combien je serais déplacée dans la brillante société qui va désormais être la vôtre.

— Voilà du nouveau, par exemple ! Comment, vous ne voulez plus entrer au couvent ?

— Mais, maman, encore une fois, jamais je n’ai eu cette pensée…

— Que vous l’ayez eue ou non, qu’est-ce que cela prouve ? Vous êtes décidée à vivre en recluse, pourquoi ne pas aller au couvent ? c’est donc de l’entêtement ? un entêtement absurde, ou plutôt c’est de l’envie contre votre sœur… Vous voulez, méchamment, faire manquer son mariage.

— Ah ! un pareil reproche, – dit Marianne en fondant en larmes, – c’est trop… c’est trop… je ne le mérite pas…

— Vous le méritez…

— Mon Dieu ! je vous le répète, dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez… mais…

— Vous ne savez pas ce que vous dites ! Est-ce que si vous ne vous faites pas religieuse, nous pouvons donner huit cent mille francs à votre sœur et à vous presque rien ! Tout le monde crierait à l’injustice ; tandis que si vous entrez au couvent, la chose est simple comme bonjour.

Mais, changeant de ton et espérant obtenir par la douceur, par la persuasion, ce qu’elle craignait de ne plus obtenir par une autorité impérieuse, madame Jouffroy ajouta en câlinant sa fille :

— Hé bien ! j’ai eu tort. Non, tu n’es pas jalouse de ta sœur ; non, tu ne voulais pas faire manquer son mariage… Je connais ton bon cœur. Mais, voyons, ma petite Marianne, raisonnons un peu : tu l’avoues toi-même, tu es décidée à vivre encore plus retirée que par le passé… Alors, qu’est-ce que cela peut donc te faire d’entrer au couvent ?

Marianne n’osait et ne pouvait dire qu’en allant au couvent, elle perdait tout espoir de revoir Fortuné. Puis, malgré la préférence dont elle se voyait, surtout en ce moment, victime, elle aimait son père, sa mère, sa sœur, non moins tendrement que la tante Prudence, surtout depuis l’échange de ses confidences avec la vieille fille. Aussi, Marianne put répondre avec sincérité, tout en conservant le secret de son cœur.

— Si j’entre au couvent, je serai pour toujours séparée de vous, de mon père, de ma tante, de ma sœur… et cela me serait trop pénible.

— Ce sont là des enfantillages.

— Ah ! ma mère ! ma mère !…

— Nous irons te voir souvent ;… tu viendras à la maison…

— Mon Dieu ! est-ce que c’est la même chose ? Je ne vous verrai ainsi que de loin en loin, au lieu de vous voir chaque jour, comme à présent…

— Tu exagères tout.

— Bonne et chère mère ! je ne désire au monde qu’une chose : rester près de vous ; je vous le répète, dotez ma sœur aussi richement que vous le voudrez, loin de m’en plaindre, je m’en réjouirai, puisque le bonheur d’Aurélie est à ce prix… Mais, quitter la maison me serait impossible.

— C’est ce que nous verrons, mademoiselle ! – s’écria madame Jouffroy, exaspérée de la résistance de Marianne. – Vous n’êtes qu’une envieuse, et j’en suis maintenant certaine. Vous voulez, par méchanceté, empêcher le mariage de votre sœur. Vous ne valez pas mieux que votre tante Prudence, et, parce que vous êtes comme elle laide et sans cœur, vous êtes rongée de jalousie ;… mais je saurai vous mater ! entendez-vous… Et que vous le veuillez ou non, vous irez au couvent. Je vais prévenir votre père que vous consentez à cela de bon gré. Nous verrons si vous avez l’audace de me démentir.

— Ah ! ma mère ! je m’en aperçois aujourd’hui, vous ne m’avez jamais aimée, – répondit Marianne en fondant en larmes, – ma sœur est tout pour vous, et moi… rien.

— Vous êtes une insolente !… Retirez-vous, et si vous allez pleurnicher auprès de votre sœur, au sujet de tout ceci, vous aurez affaire à moi.

— Rassurez-vous, ma mère, – répondit Marianne avec un accent navrant, – je connais le cœur d’Aurélie ; elle m’aime tendrement, elle ! oh ! oui ;… et plutôt que de me voir malheureuse, elle renoncerait à ce mariage, qui lui est pourtant bien cher… Mais, je l’ai promis, elle ne saura rien de ce que vous venez de m’apprendre. Je ne veux pas diminuer son affection pour vous… Grâce à Dieu, ma sœur ignore, ignorera toujours ce que vous exigez de moi en son nom.

Et Marianne, désolée, quitta la chambre de sa mère.

XXXVII

Pendant que les scènes précédentes se passaient dans l’intérieur de la famille Jouffroy, Fortuné Sauval, le désespoir dans l’âme, retournait chez lui, où l’avaient devancé, depuis une demi-heure environ, le père Laurencin et Michel, l’apprenti.

L’on sait quelle fut la surprise, la douleur, l’indignation du vieillard, lorsqu’il eut reconnu la mère de son petit-fils dans madame de Morlac, courtisane de renom. Agité par mille pensées, par mille appréhensions, songeant, à en juger du moins d’après la violence des émotions de cette femme, suivies d’un évanouissement, qu’elle avait aussi reconnu son fils, et voudrait peut-être, un jour, user de ses droits maternels, afin de garder Michel près d’elle, le père Laurencin était revenu en hâte à l’atelier avec l’apprenti, afin de réfléchir plus à loisir, et, au besoin, consulter Fortuné sur la conduite à tenir en cette circonstance.

Michel, de son côté, assez surpris de ce qui s’était passé en sa présence chez madame de Morlac, se rappelant l’évanouissement de celle-ci, l’empressement du père Laurencin à sortir de la maison, et à retourner à l’atelier, Michel, regrettant quelque peu sa promenade du dimanche, remarquait avec inquiétude l’air soucieux de son grand-père, qui demeurait silencieux et accablé.

Ils venaient d’entrer tous deux dans l’atelier : la forge éteinte ne jetait plus çà et là ses clartés flamboyantes sur les noires murailles. L’on ne voyait dans la montre ou sur l’établi, aucune de ces orfèvreries étincelantes, en or ou en argent, dont l’éclat semblait égayer cette vaste salle froide, basse, sombre et enfumée, aussi rien de plus triste que l’aspect qu’elle présentait alors.

Le père Laurencin plaça dans la caisse de sûreté le prix du bracelet vendu à madame de Morlac, se jeta sur une chaise voisine de la porte, appuya ses coudes sur ses genoux et son front dans ses mains.

Michel, de plus en plus surpris et alarmé, s’approcha de son grand-père et lui dit timidement :

— Mon Dieu… qu’avez-vous donc ? c’est à peine si vous m’avez parlé pendant notre retour ici ? Est-ce que vous êtes fâché contre moi ?

— Fâché contre toi, cher enfant, – reprit le vieillard en relevant la tête et en embrassant son petit fils avec effusion, – non, non, c’est toi qui devrais être fâché contre moi… je te ramène ici au lieu de continuer notre promenade, et de faire notre petite partie du dimanche, après avoir rapporté l’argent dans la caisse ; mais, mon pauvre enfant, il faut absolument que j’attende monsieur Fortuné, j’ai à m’entretenir avec lui, je crains bien que pour aujourd’hui, tu sois obligé de renoncer au plaisir que tu te promettais.

— Hé bien ! grand-père, remettons notre partie à la semaine prochaine, il n’y a pas, Dieu merci ! qu’un dimanche dans l’année, dès que vous n’êtes pas fâché contre moi… je n’ai rien à regretter – ajouta-t-il résolument. – Je passerai ma journée aussi bien ici que dehors… je vais m’amuser à copier ce bel ornement tracé au trait par maître Fortuné. Vous savez cet encadrement de feuillage au milieu duquel il y a des enfants et des oiseaux. – Puis, tendant son front au vieillard avec une grâce charmante, – embrassez-moi encore une fois, et ne vous inquiétez pas de moi, vous savez combien j’aime à dessiner…

Après avoir reçu une nouvelle caresse du père Laurencin, l’apprenti approcha une table, prit dans un carton le modèle de l’ornementation qu’il voulait reproduire, et se mit allègrement au travail, pendant que le vieillard s’absorbait dans les pensées éveillées en lui par la rencontre imprévue de la mère de Michel.

— Grand-père, – dit l’apprenti au bout de quelques instants et continuant de dessiner, – j’y pense maintenant, est-ce que pendant que je vous attendais sous la porte cochère de la maison de cette dame, c’est vous qui m’avez envoyé chercher par sa bonne ?

— Non, mon enfant, – reprit le père Laurencin embarrassé de cette question, – c’est… ce monsieur… qui est monté chez elle…

— Et pourquoi donc m’a-t-il envoyé chercher ?

— Je n’en sais rien… il allait sans doute nous l’apprendre… quand cette… femme s’est trouvée mal.

Le vieil ouvrier prononça ces mots cette femme, avec une si méprisante amertume, que l’apprenti frappé de l’accent de ces paroles, s’interrompit de dessiner, en disant avec surprise :

— On croirait que vous avez quelque chose à lui reprocher à cette pauvre dame ?

— Moi ? mais non… pas du tout.

— Ah ! tant mieux, – reprit Michel en continuant de dessiner. – Pauvre dame ! quand je suis entré, elle est devenue si pâle, si pâle, que j’en ai été effrayé ! Mon cœur s’est serré, c’est qu’aussi il y avait bien de quoi s’effrayer, elle serait tombée à la renverse sur le tapis, sans ce monsieur qui l’a soutenue dans ses bras… Elle a une figure bien jolie et bien douce cette dame, n’est-ce pas, grand-père ?

— Je ne l’ai pas très bien regardée, – répondit le vieillard, que cet entretien navrait, et afin de le rompre, il reprit : — Mon pauvre Michel ! je te fais passer un triste dimanche ; mais, si M. Fortuné ne rentre pas trop tard, nous pourrons sortir après que j’aurai causé avec lui.

— Comme il vous plaira, quant à moi, j’ai tant de plaisir à copier cet ornement, que je ne quitterais pas ma table d’ici à ce soir, si vous le vouliez.

— En travaillant ainsi et grâce à tes dispositions, tu seras un jour un véritable artiste.

— Oh ! je n’ai pas tant d’ambition, devenir seulement aussi bon ouvrier que vous l’êtes, grand-père, et que l’était mon père, voilà tout ce que je demande. – Puis, l’apprenti soupira soudain, sa jolie figure s’attrista, et après un moment de silence, il reprit : — Ah ! tenez, savez-vous parfois ce qui me donne envie de pleurer, comme je l’ai maintenant ?

— En effet, tu as les larmes aux yeux, d’où te vient ce chagrin ?

— Pardon ! grand-père, de vous attrister, mais, quand je pense à cela…

— Parle, mon enfant, ne crains pas de m’attrister, va…

— Hé bien ! quand je pense à mon père, il me semble que je parviens à me le figurer tel qu’il était, à le voir enfin, puisque vous m’avez dit qu’à part l’âge, il vous ressemblait beaucoup ; mais, ce qui m’afflige, c’est de ne pouvoir me représenter ma mère, puisque vous ne l’avez jamais vue, et qu’il vous est impossible de me donner aucune idée de ses traits.

— Je te l’ai dit, mon enfant, ton père s’est marié en pays étranger, ta mère est morte peu de temps après t’avoir mis au monde, et ton père est revenu à Paris, t’amenant avec lui tout enfant.

— D’après ce qu’il vous racontait de ma mère, vous n’avez jamais pu vous figurer comment elle était ?

— Non.

— Cependant il devait vous parler d’elle bien souvent… Hélas ! morte si jeune, il devait tant la regretter !

— Oui, sans doute, – reprit le vieil artisan, voyant avec peine la conversation ramenée sur le sujet dont il avait tâché de la détourner. – Mais, tiens, Michel, causons d’autre chose.

— Grand-père, – reprit tristement l’apprenti, – lorsque je vous parle de ma mère, est-ce que je vous fais de la peine ?… Vous changez toujours d’entretien.

— C’est que cela me rappelle de cruels souvenirs, mon enfant !

— Je m’en suis déjà aperçu : sans cela je vous aurais fait beaucoup de questions sur ma mère, dont je ne sais presque rien. Mais, pardon, ma curiosité vous afflige.

— Non, non, elle est si naturelle ! et puis elle prouve ton bon cœur.

Michel, après quelques moments de silence, reprit en soupirant :

— Ah ! ceux qui ont leur père et leur mère sont bien heureux ! Sans doute vous me restez, bon grand-père, je n’ai pas le droit de me plaindre… Mais, hélas ! mes parents vous manquent autant qu’à moi. Oh, dites ? quel bonheur ça eut été pour nous de travailler ensemble dans l’atelier de maître Fortuné ? le grand-père, le père et le petit-fils, puis, notre journée finie, de retourner à la maison, et d’y trouver ma mère nous attendant tous trois ! Quelle joie chaque soir que ce retour chez nous… Tenez, grand-père, j’ai beaucoup de cœur à l’ouvrage, je suis très content lorsque maître Fortuné me dit qu’il est satisfait de mon application, mais, si j’avais eu encore ma mère, oh ! voyez-vous je ne sais pas tout ce que j’aurais fait pour qu’elle fût fière de moi ! mon Dieu ! combien je l’aurais aimée !

Un léger bruit, plaintif, semblable à un sanglot étouffé, se fit entendre derrière la porte de l’atelier, non loin de laquelle se trouvait le vieil artisan et l’apprenti. Leur attention eût été sans doute attirée par ce bruit si, au même instant, la porte n’avait été ouverte, puis refermée, par Fortuné Sauval qui rentra dans l’atelier disant à une personne invisible, restée au dehors :

— Madame, vous vous trompez, ce nom m’est inconnu !

— À qui parlez-vous donc, monsieur Fortuné ? – dit le père Laurencin, en s’adressant au jeune orfèvre dont il ne remarqua pas tout d’abord la pâleur. – Est-ce qu’il y avait quelqu’un là ?

Mais Fortuné, sans répondre au vieillard, se jeta sur un siège, cacha son visage entre ses mains, poussa un douloureux gémissement et murmura :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je souffre !

XXXVIII

Le père Laurencin et son petit-fils, à la vue de leur patron pâle, défait, accablé, murmurant : « Mon Dieu que je souffre ! » coururent à lui ; l’apprenti s’écria dans son naïf effroi :

— Est-ce que vous êtes blessé, maître Fortuné ?

À ces mots, l’orfèvre releva son pâle visage, empreint d’une douleur si navrante, que le vieil artisan recula d’un pas en joignant les mains, tandis que Fortuné regardant Michel, avec une sorte d’égarement, lui répondit :

— Tu me demandes… si je suis blessé… Oui… je suis blessé au cœur… Blessé à mort !

— Oh ciel ! – reprit l’apprenti, dont les yeux se remplirent de larmes, et qui, de plus en plus frappé de l’altération des traits de son patron qu’il aimait tendrement, prit ses paroles dans leur sens physique. – Vous entendez, grand-père… maître Fortuné est blessé !!

— Rassure-toi… pauvre enfant – dit l’orfèvre avec une poignante amertume, – ces blessures-là ne saignent pas au dehors ; elles saignent au-dedans… et sans cesse…

Et sa douleur faisant explosion, il s’écria, en pleurant :

— Ah ! mes amis… je suis bien malheureux… je vous le dis à vous… les seuls compagnons de mes travaux… Oh ! je suis bien malheureux !

Il y avait quelque chose de si touchant, de si désespéré dans cette confidence faite par Fortuné, à cet enfant, à ce vieillard, humbles compagnons de sa vie, que le père Laurencin et son petit-fils fondirent en larmes.

— Hélas ! – reprit le vieil artisan, rompant le premier le silence. – Que vous est-il donc arrivé ?

— Ma cousine consentait à notre mariage… J’avais sa foi, sa parole, elle a retiré sa promesse ! – répondit Fortuné avec désespoir !

Et sanglotant, brisé par la douleur, il appuyait sa tête sur l’épaule de l’apprenti, qui se tenait debout à côté de son patron, assis sur une chaise ; puis, après être resté ainsi pendant quelques instants, le front penché sur l’épaule de Michel, interdit et rougissant de cette confidence, l’orfèvre se leva brusquement, et appuyant sur ses tempes ses deux points crispés, il s’écria :

— Malheur à moi, elle en épouse un autre… malheur à moi !

Et il marcha çà et là dans l’atelier d’un pas tantôt chancelant, tantôt précipité.

Le père Laurencin, pensant avec raison que, dans l’égarement et l’expansion de ses chagrins, Fortuné oubliait que l’âge de l’apprenti ne lui permettait ni d’entendre, ni de comprendre ces tristes confidences ; le père Laurencin dit tout bas à son petit-fils :

— Va m’attendre dans notre chambre, mon enfant…

— Oui, grand-père, – répondit Michel avec sa docilité habituelle. – Ah ! pauvre maître Fortuné… combien il paraît malheureux ! Grand-père, si vous avez besoin de moi, s’il y avait une commission à faire, vous m’appelleriez ?

— Oui, vas et attends-moi…

L’apprenti sortit par l’une des portes latérales de l’atelier, dont l’une communiquait à la chambre de l’orfèvre, l’autre à celle occupée par Michel et son grand-père. Celui-ci, se rapprochant de Fortuné, qui debout, l’œil fixe, les bras croisés sur sa poitrine, paraissait plongé dans un abîme de noires pensées, lui dit :

— Monsieur Fortuné, vous devez bien souffrir… Hélas ! chacun a ses peines…

— Pour comble de malheur, – reprit l’orfèvre, regardant le vieillard, – savez-vous qui Aurélie épouse ?

— Je l’ignore.

— Monsieur de Villetaneuse !

— Que dites-vous ?

— Oui, elle épouse cet homme, et hier encore il est venu ici au bras d’une courtisane ! Ah ! j’oublie mes souffrances, en songeant à l’avenir d’un pareil mariage !

— Et cette courtisane, savez-vous qui elle est ? – s’écria le vieil artisan d’une voix douloureusement indignée. – Cette créature perdue… c’est la veuve de mon fils… c’est la mère de Michel !

— Que dites-vous ?

— Ah ! monsieur Fortuné, vous le voyez, chacun a ses peines… et la mienne est horrible.

— Cette courtisane, – répéta Fortuné avec stupeur, – est la mère de Michel !…

À ce moment, la porte extérieure de l’atelier s’ouvrit, et une femme vêtue d’une robe et d’un mantelet noirs, entra lentement ; elle portait sur son chapeau un voile très épais, qui cachait complètement sa figure. L’orfèvre se retourna vers la nouvelle venue et dit impatiemment au père Laurencin :

— Encore cette femme ! je l’ai tout à l’heure trouvée près de la porte, elle m’a demandé un nom que je ne connais pas ; si c’est une cliente, recevez-la ; je n’ai pas la tête à moi. Je ne veux voir personne.

Et Fortuné rentra précipitamment dans sa chambre.

XXXIX

Fortuné Sauval rentra chez lui, laissant dans l’atelier le père Laurencin et la femme vêtue de noir.

Elle releva brusquement son voile.

C’était Catherine de Morlac.

Le vieillard, en reconnaissant cette femme, courut à la porte de la chambre où se trouvait Michel, ferma la serrure à double tour et mit la clef dans sa poche.

Madame de Morlac, d’une pâleur mortelle, les joues sillonnées de larmes récentes, la figure bouleversée, remarqua le mouvement du vieil artisan et son empressement à fermer à clef la porte d’une chambre voisine de l’atelier. Elle remarqua aussi qu’il se dirigeait ensuite vers la fenêtre ; il s’en rapprochait à dessein, cet endroit étant assez éloigné de la chambre de Michel pour que celui-ci ne pût entendre un mot de l’entretien de son grand-père et de Catherine.

Elle suivit le vieillard jusque auprès de la croisée, et dit d’une voix à la fois contenue et altérée :

— Monsieur, vous vous appelez Laurencin ?

— Oui.

— L’enfant, – et la voix de madame de Morlac trembla légèrement, – l’enfant qui vous accompagnait chez moi, ce matin, est… votre petit-fils ?

— Qui êtes-vous, madame, pour m’interroger ? – reprit le vieillard, dominant à peine son indignation, – je n’ai pas à vous répondre !

— L’enfant, qui ce matin vous accompagnait chez moi est votre petit-fils… ; sa mère existe.

— Quoi ! cette misérable existe encore ?

— Monsieur…

— Elle existe encore cette infâme qui a fait mourir mon fils de chagrin ! ah ! le ciel n’est pas juste.

— Monsieur, elle a pu avoir des torts, des torts graves ; son extrême jeunesse, pourrait… sinon les justifier… du moins, peut-être… les excuser.

— De sorte qu’après avoir déshonoré son mari et avoir abandonné son enfant, elle s’est repentie ? – reprit le vieillard en attachant un regard terrible sur madame de Morlac. – De sorte qu’elle s’est amendée ? Elle est devenue honnête femme ?

— Monsieur, je… je… ne sais.

— Je le sais, moi ! Catherine Vandaël, après avoir été adultère a continué de vivre dans la débauche, dans l’ignominie, elle est à cette heure courtisane et prend le nom de : Madame de Morlac !

À ces paroles écrasantes, Catherine pâlit davantage ; elle fut obligée de s’appuyer au rebord de l’établi, afin de ne pas défaillir, puis, espérant imposer au vieillard, elle reprit d’une voix résolue :

— Je viens chercher mon fils !

— Malheureuse !

— Ces injures…

— Votre fils…

— Je suis sa mère, je ferai valoir mes droits.

— Vos droits ? quelle audace !… Vous auriez le droit d’emmener votre fils dans votre maison où vous vous vendez pour de l’argent !

— Mon Dieu !… oh ! mon Dieu !

— Vos droits ? osez donc les faire valoir en justice ? Essayez donc de m’enlever votre fils, élevé par moi dans le travail et l’honnêteté. Exigez donc qu’il aille vivre chez vous pour y manger le pain de votre prostitution présente ou passée !

— Grâce, mon fils est là ! – murmura Catherine éperdue de honte, d’épouvante, en tombant aux genoux du vieillard ; et de nouveau, elle murmura d’une voix basse et entrecoupée :

— Grâce, grâce, mon fils peut nous entendre !

— Vous n’avez plus de fils, vous l’avez abandonné à sa naissance… Il est mort pour vous, vous êtes morte pour lui !

— Oh ! parlez plus bas, je vous en supplie à genoux, – reprit madame de Morlac en joignant les mains et les élevant vers le père Laurencin, – si vous saviez ce que, ce matin, j’ai ressenti à la vue de cet enfant ! lorsque, frappée de sa ressemblance avec moi, et me rappelant quelques-unes de vos paroles…

— Malheureuse ces paroles vous apprenaient la mort de mon fils ! vous êtes restée impassible, le regard sec !

— C’est vrai…

— Elle l’avoue, mon Dieu ! elle l’avoue…

— J’avoue le mal, afin que vous croyiez le bien.

— Le bien ! une bonne pensée dans votre âme ! croyez-vous me duper comme ceux que vous ruinez ? c’est trop d’effronterie, sortez !

— Monsieur, par pitié…

— Sortez ! – s’écria le vieillard, hors de lui, en élevant la voix, – sortez d’ici !

— Grand-père, qu’y a-t-il donc ? – demanda soudain Michel, à travers la porte, – vous parlez d’un ton fâché, est-ce que l’on vous menace ?

L’apprenti, essayant d’ouvrir la porte, s’aperçut quelle était fermée en dehors.

— Grand-père ! – ajouta-t-il, – je suis enfermé.

— Il n’a rien entendu ! il ne sait rien encore ! – dit Catherine, avec un élan de bonheur et d’espérance indicible. – Merci, mon Dieu, merci !

L’accent, l’invocation de cette femme, ses yeux noyés de pleurs, ses traits livides, contractés par le désespoir, témoignaient en ce moment d’une douleur si profonde, de remords si sincères, que le père Laurencin en fut frappé, malgré l’horreur que lui inspirait madame de Morlac. Il alla vers la chambre où était enfermé son petit-fils, et lui dit à travers la porte :

— Ne t’inquiète pas, je vais aller tout à l’heure te rejoindre…

Catherine se relevant s’assit sur une chaise et fondit en larmes.

Le vieil artisan, lorsqu’il revint près d’elle, la contempla en silence et se sentit quelque peu apitoyé, mais il se révolta contre cette faiblesse.

— Ah ! – pensait-il, – c’étaient des larmes de sang que versait mon fils, lorsqu’il est mort entre mes bras, après son long martyre.

— Monsieur, – reprit la courtisane d’une voix basse et palpitante, – quelle que soit l’ignominie où elle est tombée, une mère est toujours une mère… Je le sens.

— Ne parlez pas du sentiment maternel, vous le profanez !

— Vous pouvez me traiter ainsi, vous pouvez m’accuser de mensonge, vous pouvez me crosser du pied, comme une femme perdue ; mais, mon Dieu ! vous ne pouvez pas m’empêcher de me sentir mère, moi ! depuis que j’ai revu mon enfant !

Ce dernier cri, parti du fond des entrailles maternelles, ce cri, d’une sincérité déchirante, émut le vieillard ; mais, se reprochant de nouveau sa faiblesse :

— Vous mentez ! vous mentez !… Une mère, qui se sent mère, n’abandonne pas son mari et son enfant après un an de mariage.

— Monsieur, par pitié, écoutez-moi… Je vous le jure, je ne mens pas ! Non ! Si invraisemblable qu’elle vous paraisse, je vous dis la vérité ! Tout à l’heure, je m’écriais : J’avoue le mal, afin que vous croyiez au bien ; vous ne m’avez pas laissé achever. Hé bien ! oui, à seize ans, j’ai trahi mes devoirs d’épouse, de mère ; oui, j’ai abandonné froidement mon mari, mon enfant ;… oui, jetée, depuis lors, dans le désordre par ma première faute, je suis devenue courtisane ! Oui, dans ce commerce horrible, mon cœur s’est endurci, dépravé ; oui, sans pitié pour les hommes que je ruinais, je n’avais qu’un but : m’enrichir, afin de sortir un jour de cette fange. Ce but, je l’ai atteint ; maintenant, je suis riche.

— Riche de honte et d’infamie !

— C’est vrai. Je me mets aussi bas que possible ; je ne marchande pas mon ignominie. Je vais plus loin : … Oui, ce matin, en apprenant de vous la mort de votre fils que j’avais trahi, abandonné, en lui laissant notre enfant, mon cœur est resté froid. Vous le voyez, je ne veux rien atténuer ; j’avoue tout. Cependant, comment se fait-il que quelques instants après, frappée de la ressemblance extraordinaire qui existait entre votre petit-fils et moi ; soudain, éclairée par le souvenir de vos paroles, mon émotion a été si violente, si profonde, que j’ai perdu connaissance au moment où vous emmeniez mon fils…

À un mouvement du vieillard, Catherine s’interrompit, et reprit avec une résignation navrante :

— Hé bien ! non… pardon !… puisque cela vous blesse, je ne dirai plus : Mon fils ! je dirai votre petit-fils… Mais enfin, vous en avez été témoin, je me suis trouvée mal, ce n’était pas un mensonge, une ruse, cela !

— Qui sait ?

— Mon Dieu !…

— On vous dit si rouée !… pour parler votre langage.

— Je mérite tous les soupçons, toutes les injures. Mais pourquoi aurai-je feint de me trouver mal à la vue de mon… de cet enfant ?

— Peut-être, dans un but que j’ignore, vouliez-vous, par cette odieuse comédie, tromper l’homme avec qui vous vivez maintenant, et obtenir de lui quelque chose.

Et le vieillard se dit :

— Et c’est à un pareil homme que M. Fortuné est sacrifié !

— Ce soupçon est affreux ! – reprit la courtisane en dévorant ses larmes, – et cependant, je vous jure…

Mais se reprenant :

— Non… Que prouverait le serment d’une femme comme moi. Enfin, je songeais alors si peu à M. de Villetaneuse, que, le retrouvant près de moi, lorsque j’ai repris connaissance, sa présence m’a été insupportable ; sans vouloir entendre ses paroles, répondre à ses questions, je l’ai renvoyé de chez moi, d’où il est sorti très irrité, me jurant que, de ma vie, je ne le reverrais… peu m’importait. Je voulais être seule pour réfléchir, pour me livrer à un sentiment si nouveau pour moi, éveillé par la rencontre inattendue de cet enfant. À mesure que ce sentiment pénétrait mon cœur, je me sentais redevenir mère,… mon Dieu ! vous allez encore me dire que je mens ! vous allez me répondre qu’avant d’avoir revu mon fils, j’étais mère aussi, et que, pourtant, je l’avais abandonné, c’est vrai !… Qu’ignorante de son sort, je n’avais pris de lui aucun souci, c’est encore vrai !… Vous le voyez, je ne cherche pas à excuser mes fautes, mon crime passé. Croyez-moi donc, au nom du ciel, lorsque je vous jure que je reviens à des sentiments meilleurs… On n’a jamais blâmé, repoussé le repentir !

— Non… quand il est sincère.

— Mon Dieu, mon Dieu, mais encore une fois, pourquoi voulez-vous que je mente !

— Non, il n’est pas possible qu’après être restée quinze ans indifférente au sort de votre enfant, vous ressentiez soudain pour lui de la tendresse ! non, c’est impossible !

— Impossible !! mais songez donc… que… ah ! c’est affreux… ce que je vais vous avouer.

Et après un moment de silence.

— Que risquai-je ? Vous avez déjà de moi une telle opinion, que je ne saurais l’empirer ! hé bien… quand j’ai abandonné cet enfant, il était en nourrice. Je l’avais à peine vu, et je vous l’ai dit, c’est affreux, mais c’est vrai ; je ne ressentais rien pour lui… je m’en suis séparée sans regret ; comment se fait-il donc qu’aujourd’hui le revoyant dans son adolescence avec sa charmante figure, son air doux et timide, vêtu de sa blouse d’ouvrier qui annonce assez sa vie laborieuse et rude ; oui, comment se fait-il que je me sente tout à coup redevenue mère ! capable de tous les sacrifices, de tous les dévouements pour me rapprocher de mon enfant ? Et je m’en rapprocherai, entendez-vous ? Oui, – ajouta la courtisane avec résolution, – quoi que vous fassiez, je reprendrai mon fils, car il m’aime !

— Lui…

— Avant le retour de M. Sauval… j’étais là… derrière cette porte…, hésitant à entrer… J’ai entendu la voix de Michel, j’ai écouté, il vous parlait de sa mère, il vous disait combien il l’aurait aimée… son cœur filial vibrait à chacune de ses paroles. Oh !… quelles délicieuses larmes j’ai versées, je me sentais absoute, pardonnée par la tendresse de mon fils !… et lorsqu’il m’absout, lorsqu’il me pardonne, vous vous mettriez entre lui et moi ? vous voudriez me l’enlever ? Je vous en défie ! oui je vous en défie… Hé, je suis par trop stupide aussi de tant vous supplier !…

Puis, se dirigeant vers la porte :

— Mon fils est là, prenez garde ! puisque vous refusez de me le rendre, j’élève la voix, je lui crie à travers cette porte : je suis ta mère,… et malgré vous, son cœur me répondra…

— Vous auriez cette audace !

Madame de Morlac, pour toute réponse, bravant le vieillard, se dirigea vers la chambre, mais il la saisit par le bras et lui dit à mi-voix :

— Si vous apprenez à Michel que vous êtes sa mère,… moi je lui révèle, devant vous, votre vie infâme !

— Grand Dieu ! – murmura la courtisane, écrasée sous cette terrible menace. – Ah ! c’est trop souffrir, c’est trop !

Et brisée, elle se laissa tomber sur un siège à sa portée, puis affaissée, repliée sur elle-même, elle mordit son mouchoir pour étouffer le bruit de ses sanglots convulsifs.

XL

Le père Laurencin, après un moment de silence, regagna le fond de l’atelier d’où l’on ne pouvait entendre la suite de son entretien avec madame de Morlac et lui dit à demi-voix :

— Rapprochez-vous, terminons cette conversation ; vous ne pouvez rester ici plus longtemps.

Catherine se leva chancelante, et se sentant à jamais dominée par le vieil artisan, elle revint à quelques pas de lui, et reprit d’une voix faible, comme si elle eût craint d’entendre ses propres paroles :

— Menacer une mère de la déshonorer aux yeux de son enfant… ah ! c’est épouvantable !

— Votre infamie a causé la mort de mon fils !

— Vengez-le donc ! ma vie, mon avenir sont entre vos mains. Car je le sens, je ne vis plus que par mon fils ; qu’exigez-vous de moi ?

— Sortez d’ici, et n’y revenez jamais.

— Mais mon fils…

— Je vous l’ai dit : il est mort pour vous, vous êtes morte pour lui !

— Quoi, pas même l’espérance !

— Non.

— Ah ! vous êtes impitoyable !

— Avez-vous eu pitié de mon fils ?

— Hélas ! ayez pour moi la pitié dont j’ai manqué pour lui ! vous m’accusez et vous m’imitez !

— Je suis juste, je punis le crime !

— Monsieur, vous êtes inflexible envers moi, mais votre cœur est bon, tout le prouve ; votre tendresse pour votre fils, les soins que dans votre pauvreté vous avez pris de Michel ; mon repentir doit vous toucher, que voulez-vous que je devienne… que je fasse ? sachant mon enfant près de moi, dans cette ville, et me voir pour toujours séparée de lui ?

— N’ayez pas plus de souci de lui, que vous n’en avez eu jusqu’ici ; son sort est assuré, je l’ai élevé en honnête homme, je lui ai donné un état. Il est laborieux, il gagnera honnêtement, courageusement son pain.

— Gagner son pain… mais je suis riche moi ! et je ne veux pas que mon fils…

La courtisane s’interrompit à un brusque mouvement du vieil artisan, mais celui-ci se contraignant lui dit :

— Poursuivez.

— Tout ce que je possède au monde appartient à mon fils, ma fortune est telle qu’il n’a pas besoin de son état pour vivre.

À un mouvement du père Laurencin, mouvement dont elle ne comprit pas la signification, Catherine s’empressa d’ajouter :

— Mon Dieu ! vous m’avez déclaré que je ne verrais plus Michel, mais vous ne pouvez m’empêcher d’espérer malgré vous en votre pitié ? de compter sur la sincérité de mon repentir qui peut-être un jour vous apitoiera ? en attendant ce jour, souffrez du moins que je pourvoie aux besoins de mon fils : il a quinze ans, il est encore d’un âge à entrer dans ces pensions d’où l’on sort pour parcourir de brillantes carrières ; j’aurais pour lui tant d’ambition ! Je ferais avec tant de joie les dépenses nécessaires à lui donner une excellente éducation ! il aurait un précepteur en chambre, tous les maîtres imaginables. Heureusement doué comme il l’est, il profiterait si bien de leurs leçons ! Monsieur, mon désir est louable, vous ne pouvez me refuser, du moins, la consolation de procurer à Michel tous les moyens de devenir un homme distingué ?… vous ne me répondez pas ?

— Je vous écoute, achevez… n’avez-vous pas d’autres projets ?

— Que vous dirai-je, – reprit la courtisane encouragée par le silence du père Laurencin, silence où elle voyait une adhésion tacite à ses espérances. – Si un jour mon fils, ayant acquis une position honorable, songeait à se marier, trouvait une jeune personne qui lui plût, et fut digne de lui…

— Vous le doteriez sans doute ?

— Oh ! à lui tout ce que je possède, tout ! je me réserverais seulement le plus strict nécessaire ; et…

— Dites-moi ? – reprit le vieillard avec un flegme effrayant en interrompant la courtisane, – cet argent que vous destinez à l’éducation de votre fils ? cet argent dont vous voulez le doter, après lui avoir assuré une position honorable… cet argent… comment l’avez-vous gagné ?

À cette question terrible, implacable, la courtisane resta muette de stupeur et de honte.

Le vieil artisan poursuivit avec une ironie contenue, mais sanglante :

— De sorte, que votre fils devrait son éducation, sa carrière, sa dot, le bien-être de sa femme et de ses enfants… au gain de vos prostitutions !!

Mais, ne pouvant plus maîtriser son indignation, bien qu’il modérât l’éclat de sa voix afin de n’être pas entendu par Michel, le vieillard ajouta :

— Sortez ! sortez… votre repentir m’avait malgré moi un moment touché ; je croyais à vos sentiments maternels, vous mentiez…

— Monsieur… par pitié…

— Vous mentiez ! Quoi ! vous osez dire que vous aimez votre enfant, et vous voulez le rendre complice de votre infamie en en partageant les profits avec lui ?

— Mon Dieu ! – murmura la courtisane avec désespoir, – mais il aurait tout ignoré…

— Et vous ? auriez-vous ignoré que votre fils, à son insu, vivait des fruits de votre honte ?

À ces paroles accablantes, Catherine répondit par un sourd gémissement et cacha son visage dans son mouchoir.

Au même instant, Fortuné Sauval ouvrit la porte de sa chambre et parut au seuil de l’atelier, croyant trouver seul le père Laurencin ; mais celui-ci frappé d’une idée subite à la vue de son patron, le supplia du geste de rentrer chez lui, ce qu’il fit.

Là courtisane, entendant ouvrir une porte, avait brusquement rabattu son voile, afin de cacher sa pâleur et ses larmes, elle n’aperçut donc pas le jeune orfèvre, qui parut et disparut presque instantanément, tandis que le père Laurencin, de plus en plus préoccupé de la pensée que venait de lui suggérer la présence de son patron, gardait un silence méditatif.

— Monsieur, – lui dit madame de Morlac d’une voix altérée, – mes forces sont à bout… ce que j’ai souffert depuis que je suis ici est horrible… il ne me reste aucune espérance… je ne m’abuse pas. En vain je m’adresserais à la justice pour réclamer mon enfant, l’indignité de ma vie s’opposerait à ce qu’il me fût rendu ; enfin, en lui révélant qui je suis… vous pouvez lui inspirer pour moi une horreur invincible ; un moment j’avais cru épurer la source de mes richesses, en les consacrant à Michel, vous m’avez anéantie par ces terribles paroles : Comment avez-vous gagné cet argent… Je le reconnais, mon fils ne pourrait, sans souillure, profiter d’une obole de mes biens… et pourtant je l’aime passionnément ! Vous me diriez de sacrifier à ce moment ma triste vie pour lui, je la sacrifierais avec ivresse… de ce sacrifice, du moins, mon enfant n’aurait pas à rougir… Mon Dieu ! serez-vous donc sans pitié ! toujours sans pitié ! Si vous doutez encore de ma tendresse maternelle, éprouvez-moi ! Ordonnez ! que faut-il faire ? j’obéirai… Laissez-moi un espoir, si vague, si lointain qu’il soit, mais que du moins je puisse espérer… L’on n’a jamais refusé l’espérance à ceux qui se repentent !!

Et de nouveau Catherine étouffa ses sanglots dans son mouchoir.

— Écoutez, – reprit le père Laurencin, – je crois à votre repentir ; je crois qu’à la vue de votre fils, pauvre enfant, si digne d’être aimé… votre cœur de mère s’est réveillé…

— Merci… oh merci, de croire cela ! – murmura la courtisane avec ravissement et tombant à genoux devant le vieillard, elle saisit malgré lui ses mains qu’elle baisa en pleurant… l’émotion le gagna, et aidant Catherine à se relever, il lui dit d’une voix moins sévère :

— Vous m’avez rendu depuis quinze ans le plus malheureux des hommes ! il ne s’est pas passé un jour sans que j’aie pleuré mon fils, j’ignore si je pourrai jamais oublier le mal que vous lui avez fait, mais enfin parlons du présent, vous rendre Michel, c’est impossible.

— Je le sais, mon Dieu ! Je le sais… je ne demande pas cela.

— Vous me disiez tout à l’heure : ordonnez ! Que faut-il faire pour vous prouver ma tendresse à l’égard de mon fils ?

— Oh ! parlez, parlez !!

— Vous devez une profonde reconnaissance à ceux qui se sont intéressés à lui.

— Pourriez-vous en douter ! Ne vous ai-je pas dit que vous…

— Il ne s’agit pas de moi. Je n’ai pas seul concouru à l’éducation de Michel ! À le rendre ce qu’il est devenu : laborieux, doux, modeste, appliqué, déjà savant dans son métier. Mon patron, M. Fortuné Sauval, l’a aimé, instruit, dirigé, ainsi qu’il eût fait pour son enfant.

— Oh ! la reconnaissance de toute ma vie est acquise à cet homme généreux.

— Si je pouvais vous croire…

— Oh ! de grâce, de grâce mettez-moi à l’épreuve.

— Vous vivez avez M. de Villetaneuse ?

— Oui, – répondit la courtisane, en rougissant pour la première fois de honte à la pensée de cette liaison, – oui, mais je vous jure que désormais…

— Vous avez un très grand empire sur M. de Villetaneuse ?

— Mon empire sur lui était absolu.

— Il va se marier.

— Lui…

— Oui.

— C’est impossible… je le saurais.

— Je vous le répète il va se marier.

— Non, non, car je…

Mais s’interrompant et réfléchissant :

— J’oubliais que ce matin, lorsque j’ai eu repris connaissance, après votre départ de chez moi, M. de Villetaneuse m’a dit qu’il avait une chose très importante à me confier ; mais toute à la pensée de Michel, je n’ai voulu rien entendre, et j’ai renvoyé M. de Villetaneuse de chez moi. Sans doute il voulait m’instruire de son mariage, soit, qu’il se marie, peu m’importe à présent, je ne veux vivre que pour mon fils !

— Il ne faut pas que M. de Villetaneuse se marie.

— Que dites-vous ?

— Il faut, qu’usant de votre empire absolu sur lui, vous empêchiez ce mariage.

— Moi !

— Écoutez : M. Fortuné Sauval qui a tant fait pour Michel, aime passionnément sa cousine, mademoiselle Jouffroy.

— Mademoiselle Jouffroy ? – reprit Catherine en tressaillant à ce nom, puis se parlant à elle-même.

— Il y a tant de Jouffroy, mais cependant…

Et elle reprit tout haut :

— Le père de mademoiselle Jouffroy avait-il un frère ?

— Oui, – reprit amèrement le vieillard, – ce frère, M. Laurent Jouffroy, était votre parrain, c’est lui qui a conseillé à mon pauvre fils de vous épouser.

— Grand Dieu !

— Qu’avez-vous ?

— Mademoiselle Jouffroy serait la nièce…

— De votre parrain.

— Il n’était pas mon parrain.

— Comment ?

— C’était mon père !

— Lui ! – s’écria le vieil artisan en joignantes mains, frappé de stupeur, – lui…

— Il avait séduit et abandonné ma mère… Cette première faute l’a conduite au désordre, à la honte… Jugez quels enseignements j’ai reçus dans ma première jeunesse.

— Ainsi, vous appartenez à la famille Jouffroy ? Mon Dieu ! quelle honte pour elle !

— Cette honte, elle l’ignore, elle l’ignorera toujours, si vous me gardez le secret ; vous seul le savez.

— Quelle révélation ! j’en tremble encore !

— En deux mots j’ai fini sur ce triste sujet. Mon père, M. Laurent Jouffroy, voyageait à l’étranger pour le commerce ; de temps à autre, il nous visitait, ma mère et moi, quand il venait en Belgique ; il nous donnait quelques secours ; il passa d’abord, à mes yeux, pour mon parrain ; plus tard, ma mère m’apprit qu’il était mon père. J’avais quinze ans et demi, lorsqu’il trouva une position avantageuse pour votre fils, dans une maison de bijouterie de Bruxelles.

— Oui… Ce fut à la recommandation de M. Fortuné ; mon pauvre fils voulait absolument voir un peu de pays, et M. Laurent Jouffroy, voyageur de commerce, nous avait offert ses services. Ah ! maudit soit le jour où je les ai acceptés !

— Votre fils nous fut présenté par mon prétendu parrain. Ce que je vous dis là est affreux… mais c’est la triste vérité… Pour échapper à la responsabilité que ma naissance faisait peser sur lui, et pour que je ne fusse plus à charge à ma mère, M. Laurent Jouffroy a été l’instigateur de ce mariage.

— Oh ! c’est infâme ! il devait vous connaître !

— Il savait, il devait savoir que l’éducation, que les enseignements que j’avais reçus ne pouvaient offrir aucune garantie de bonheur à mon mari ; ma vie, chez ma mère, était tellement misérable, que, pour sortir de cet enfer, je consentis avec joie à épouser votre fils. Il m’aimait éperduement, mon ingratitude envers lui a été odieuse. Je ne cherche pas à excuser ma conduite, vous en connaissez les suites. Le nom de mademoiselle Jouffroy a provoqué la révélation que je vous fais. Malheureuse jeune fille, épouser Henri de Villetaneuse ! mais elle ignore donc quel est cet homme !

Le père Laurencin, encore sous le coup de la révélation de la courtisane, garda un moment le silence, et reprit :

— Par respect pour les parents de M. Fortuné, je garderai le secret que vous m’avez confié, personne ne saura que vous appartenez à cette famille, dont vous seriez le déshonneur, personne ne saura que le frère de l’estimable M. Jouffroy a été l’auteur de cet indigne mariage, qui a causé le désespoir et la mort de mon fils ; maintenant, écoutez-moi : s’il vous reste, ou s’il s’est éveillé en vous quelque bon sentiment, usez de votre empire absolu sur M. de Villetaneuse, empêchez-le de se marier avec mademoiselle Jouffroy ; ce que vous venez de dire de cet homme, prouve combien elle serait à plaindre si cette union s’accomplissait. M. Fortuné aime beaucoup sa cousine, il est plus que personne au monde digne et capable de la rendre heureuse ; elle lui avait d’abord promis de l’épouser, puis, par un caprice de jeune fille, elle lui a préféré ce M. de Villetaneuse ; mais si celui-ci renonçait à elle, j’en suis convaincu, elle reviendrait pour le bonheur de sa vie à son cousin, à son ami d’enfance.

— Mais, mon fils ! mon fils ?

— N’est-ce donc rien pour vous de prouver votre reconnaissance à celui qui, depuis cinq ans, traite Michel, non comme son apprenti, mais comme son enfant ?

— Écoutez-moi à votre tour. Rompre le mariage de M. de Villetaneuse, c’est forcément renouer ma liaison avec lui, c’est continuer le commerce infâme que vous avez flétri et dont j’ai horreur depuis que j’ai retrouvé mon enfant ; cela, n’est-ce pas, vous semble étrange ? Vous allez me dire encore que je mens ! Et pourtant je dis la vérité. À la seule pensée, voyez-vous, de vivre comme par le passé avec M. de Villetaneuse ou avec tout autre, tout en moi se révolte… Oui, d’aujourd’hui, je me sens honnête femme !… Avec la maternité l’honneur m’est revenu !

Catherine ne mentait pas, l’amour maternel devait la réhabiliter de même qu’un amour sincère, dévoué, a pu réhabiliter d’autres courtisanes. Aussi, malgré l’aversion qu’elle inspirait au père Laurencin, il crut, il eut raison de croire à son repentir, à ses bonnes résolutions :

— Il se peut que, vous régénérant dans la sainteté de l’amour maternel, vous soyez résolue de renoncer à vos désordres, – reprit le vieillard. – La douleur de M. Fortuné me navre, sa cousine sera malheureuse avec M. de Villetaneuse. J’avais d’abord pensé que votre influence sur lui pouvait rompre ce mariage, mais dès que vous êtes fermement décidée à entrer dans une voie meilleure, il ne m’est plus permis de vous demander un service qui vous obligerait de continuer votre liaison avec cet homme, non, non, le changement qui s’opère en vous est d’un heureux augure, je ne veux pas risquer d’ébranler vos bonnes intentions. Que ce fatal mariage s’accomplisse donc ?

— Il ne s’accomplira pas ! – reprit soudain Catherine après un moment de réflexion, – non, et pourtant, je ne faillirai pas à mes nouvelles résolutions !

— Mais comment…

— Fiez-vous à moi et au dégoût insurmontable que m’inspire à présent cette vie honteuse qui, si longtemps, fut la mienne… Maintenant, dites ? si j’empêche ce mariage ! si je prouve ainsi, hélas ! bien faiblement sans doute, ma reconnaissance envers M. Fortuné Sauval, à qui Michel doit tant, me donnerez-vous quelque espoir ? Mon Dieu ! je serai patiente, résignée… mais au moins laissez-moi espérer qu’un jour…

Elle n’acheva pas et fondit en larmes.

— Hé bien ! – reprit le père Laurencin apitoyé, – si ce mariage est rompu, si vous persistez à revenir au bien, vous verrez votre fils.

— Joies du ciel !

— Je dirai à Michel que vous avez autrefois connu sa mère, et…

Le vieillard fut interrompu par l’arrivée du cousin Roussel, qui, triste et soucieux, entra dans l’atelier.

Madame de Morlac abaissa vivement son voile, et le père Laurencin lui dit tout bas :

— Lorsque j’aurai la certitude de la rupture du mariage, vous verrez Michel. Je vous écrirai… En quel endroit ?

— Venez demain matin chez moi, à midi, – répondit vivement et tout bas la courtisane. – Vous aurez la preuve, la preuve écrite, de la rupture de ce mariage !

— Quelle assurance ! par quel moyen comptez-vous ?…

— Je n’en sais rien encore, mais je vous dis que ce mariage sera rompu, et je verrai mon fils… Oh ! merci, merci !

Madame de Morlac, grâce à l’obscurité, car la nuit était presque venue, put prendre, sans être aperçue du cousin Roussel, la main du père Laurencin, la porta à ses lèvres, et, après s’être arrêtée pendant un instant, devant la porte de la chambre où était renfermé l’apprenti, elle sortit précipitamment.

— Ah ! monsieur Roussel, – s’écria le père Laurencin, lorsqu’il fut seul avec Joseph, – venez… venez, allons trouver M. Fortuné.

— Il est rentré désespéré, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui… Mais au désespoir va succéder l’espérance.

— Que voulez-vous dire ?

— Venez, venez, il est là, dans sa chambre… Ah ! il ne s’attend pas, ni vous non plus, à ce que je vais lui apprendre… Venez, venez.

Et il entra chez Fortuné Sauval, en compagnie du cousin Roussel, de plus en plus surpris des paroles du vieil artisan.

XLI

Pendant la soirée de ce même jour, Henri de Villetaneuse devait être formellement présenté par son oncle à la famille Jouffroy, comme fiancé d’Aurélie.

Deux mots rétrospectifs :

L’on se souvient que le matin, Henri de Villetaneuse, après son entretien avec son oncle, s’était montré très irrésolu au sujet du mariage proposé par le marquis, et voulait absolument subordonner son consentement à celui de madame de Morlac dont il subissait aveuglément l’empire.

Catherine, sortant de son évanouissement après le départ de Michel, ne songeant qu’à lui et aux moyens de le revoir, ne voulut entendre aucune des paroles du comte, le chassa de chez elle, lui défendant d’y revenir jamais. Celui-ci, exaspéré de ce caprice quitta la courtisane et retourna chez le marquis. Le rusé vieillard profitant de l’irritation de son neveu, arracha son consentement au mariage, courut chez madame Jouffroy, brusqua les choses ainsi qu’on l’a vu, obtint la parole d’Aurélie, et afin de ne pas laisser à Henri de Villetaneuse le temps ou l’occasion de faillir à sa résolution, il retourna chez lui à la tombée du jour, lui apprit la réussite de ses démarches, l’emmena dîner à son club, et à neuf heures, le conduisit chez madame Jouffroy.

Madame de Morlac, fidèle à sa promesse faite au père Laurencin, de rompre le mariage du comte, s’était aussitôt rendue chez lui ; ne l’y trouvant pas, elle fit causer son domestique, sut de lui qu’il avait ordre d’aller le soir, avec une voiture, chercher son maître rue du Mont-Blanc, chez M. Jouffroy. Ce renseignement fut un trait de lumière pour Catherine : elle avisa en conséquence.

Henri de Villetaneuse avait donc été officiellement présenté à M. et à madame Jouffroy ainsi qu’à Aurélie.

La tante Prudence, instamment priée par son frère d’assister à cette solennité de famille, refusa ; Marianne, prétextant d’un violent mal de tête, resta près de sa tante, et ne dit pas un mot à sa sœur de son pénible entretien avec leur mère. Celle-ci, comptant vaincre la résistance de Marianne à l’endroit du couvent, se crut en mesure d’annoncer à M. Jouffroy que leur fille désirant se retirer dans une maison religieuse, la question de la dot se trouvait ainsi heureusement tranchée, puisqu’il n’aurait plus qu’une fille à doter ; chagrin, mais peu surpris de la prétendue résolution de Marianne, que son goût pour la retraite et son infirmité avaient jusqu’alors tenue éloignée du monde, M. Jouffroy, crut à l’affirmation de sa femme, et, malgré son regret de voir sa fille aînée entrer au couvent, se sentit allégé du poids d’une grande iniquité ; il espérait d’ailleurs, en témoignant tant de condescendance aux volontés de sa femme, obtenir d’elle quelques paroles de réconciliation à l’endroit de leur vieil ami Roussel, puis, enfin, raison surtout dominante et décisive, pour ce faible et excellent homme, il voyait Aurélie et sa mère si radieuses, si glorieuses de cette union, qu’il finit par partager leur enthousiasme, oubliant ses préférences pour Fortuné Sauval, et l’énormité de la dot exigée par le marquis.

La famille Jouffroy (moins Marianne et la tante Prudence) se trouvait réunie dans le grand salon, peu de temps après l’arrivée du marquis et de son neveu.

Aurélie se croyait parfois le jouet d’un rêve éblouissant.

La veille au soir, à peu près à la même heure, elle avait rencontré Henri de Villetaneuse pour la première fois ; vivement impressionnée par lui, elle regardait d’abord comme une folie la seule pensée de l’épouser, de devenir comtesse, et vingt-quatre heures après cette rencontre, elle le voyait là, près d’elle et de sa mère, leur disant, tandis que plus loin M. Jouffroy et le marquis causaient ensemble près de la cheminée :

— Oui, mesdames, lorsque tantôt j’ai été instruit par mon oncle que j’aurais l’honneur de vous être présenté ce soir, je ne saurais vous exprimer quel a été mon trouble… mon embarras…

— Ah ! monsieur le comte, – dit madame Jouffroy, – c’était au contraire à nous d’être embarrassées.

— Madame, voulez-vous, ainsi que mademoiselle Aurélie, me faire la grâce de m’accorder une faveur dont je serais bien heureux ?

— Parlez, monsieur le comte ?

— Veuillez ne plus me donner ce titre cérémonieux… j’ai maintenant le droit d’espérer que vous, madame et mademoiselle votre fille, vous daignerez me traiter avec plus de familiarité ; je vous en prie, appelez-moi : monsieur Henri… en attendant ce jour… ce beau jour… où vous m’appellerez votre fils, et où il me sera permis de vous appeler ma mère…

— Oh ! monsieur le comte, bien volontiers, puisque vous le permettez.

— Nous vous appellerons monsieur Henri, – s’empressa d’ajouter Aurélie, qui éprouvait un doux charme à prononcer ce nom, et elle reprit en souriant : — Ainsi, monsieur Henri, lorsque vous avez appris que vous deviez nous être présenté ce soir… votre embarras a été grand ? Il nous faut vous croire… et cependant…

— Et cependant mon embarras ne vous semble pas très explicable, mademoiselle Aurélie ? Que voulez-vous, rien ne me paraît plus embarrassant que le bonheur inattendu… et surtout immérité…

— Monsieur le comte, vous êtes trop modeste, et…

— Maman, – dit Aurélie souriant et interrompant sa mère, – nous avons promis à M. de Villetaneuse de l’appeler M. Henri.

— C’est vrai… Hé bien !… M. Henri est par trop modeste.

— Non, madame, ce n’est pas modestie, mais conscience. Voyons, quel est mon mérite ? D’avoir été frappé… oh ! oui… profondément frappé de l’éblouissante beauté de mademoiselle votre fille ?

Et se tournant vers madame Jouffroy :

— Je vous parle absolument comme si mademoiselle n’était pas là. Il est convenu qu’elle ne nous entend pas… Ainsi, après avoir été frappé de sa beauté, j’ai été peut-être encore plus frappé de sa grâce, de son esprit, de la bonté de son cœur.

Et il ajouta, s’adressant toujours à madame Jouffroy :

— Heureusement mademoiselle Aurélie ne m’entend pas ; elle a trop de modestie pour ne pas fuir les éloges les mieux justifiés.

— Il est très heureux que je ne vous entende pas, monsieur Henri, – reprit gaîment Aurélie, – sinon je vous demanderais comment vous avez pu découvrir en moi tant de belles qualités pendant la durée d’une contredanse ?

— Ah ! mademoiselle, vous m’attaquez ?… hé bien ! je vais me défendre. Madame votre mère sera juge entre nous.

— C’est ça ! et je vous jure, monsieur Henri, de ne pas montrer de préférence dans mon jugement.

— Ainsi, mademoiselle Aurélie s’étonne de ce que, durant le temps d’une contredanse, j’ai pu reconnaître, apprécier sa beauté, la grâce de son esprit, la bonté de son cœur ? Je répondrai qu’il m’a suffi d’un instant pour être ébloui de sa beauté, ce qui est fort croyable ; quant à la bonté de son cœur, vous me concéderez ceci, madame, je l’espère : qu’après avoir, je suppose, respiré une fois le parfum d’une fleur, cela suffit à apprécier la suavité de ce parfum ?

— C’est évident, – reprit madame Jouffroy, ravie de cette galanterie, – c’est de la dernière évidence.

— Ah ! vois-tu, maman, comme tu te montres partiale envers M. Henri.

— De grâce, mademoiselle Aurélie, n’influencez pas madame votre mère : or, j’en appelle à vos souvenirs, vous avez, hier soir, prononcé quelques mots qui révèlent aussi parfaitement la bonté de votre cœur, que le parfum révèle la fleur. Une jeune personne assez laide, et fort ridiculement habillée, dansait dans le même quadrille que nous. Je fis sur elle une plaisanterie, vous m’avez interrompu, mademoiselle, en me disant avec la grâce la plus touchante : — « Ah ! monsieur ! la mère de cette jeune personne est là, derrière nous… elle pourrait vous entendre, vos paroles lui causeraient tant de chagrin ! » – Maintenant, madame, – c’est à vous que je le demande, de telles paroles ne suffisent-elles pas à prouver la bonté charmante de la personne qui les a prononcées ?

— Aurélie, tu ne nies pas le fait ?

— Non maman…

— Alors, je suis obligée, monsieur Henri, en ma qualité de jugesse, de vous donner raison contre ma fille… ah ! dam, mon enfant, tant pis pour toi !

— Vous le voyez donc bien, madame, je disais avec raison que mon seul mérite est d’avoir été profondément frappé de ce que la bonté de mademoiselle Aurélie égalait sa beauté… Aussi, en apprenant que vous daigniez agréer ma demande, j’ai ressenti ce trouble, cet embarras que causent toujours un bonheur imprévu et immérité.

— Du moins, monsieur Henri, – reprit Aurélie en souriant de bonheur et baissant les yeux, – vous n’êtes jamais embarrassé pour m’adresser les flatteries les plus aimables.

— Des flatteries ! mon Dieu, le vilain mot… il faudrait vraiment, mesdames, inventer un autre terme, lorsqu’il s’agit d’exprimer une pensée à la fois élogieuse et sincère ; affirmer l’éclat du diamant, c’est donc le flatter ? affirmer la fraîcheur, le doux parfum d’une rose, c’est donc la flatter ? Enfin, mademoiselle, lorsque vous serez présentée à la cour, cette pauvre marquise de Lussan, cette infortunée duchesse de Morainville, qui passent à cette heure pour des reines de beauté, seront donc des flatteuses, parce qu’à votre vue, mademoiselle Aurélie, elles s’avoueront détrônées ? ces belles merveilleuses !

— Vraiment, monsieur le comte ! – reprit madame Jouffroy dans un incroyable et pourtant si sincère ravissement de vanité maternelle que les larmes lui vinrent aux yeux, – vous croyez que ma fille détrônera, écrasera ces belles dames !… Ah ! quel beau jour pour moi !

Cette exclamation attira l’attention du marquis de Villetaneuse qui s’entretenait auprès de la cheminée avec M. Jouffroy.

— Je gage, – dit le marquis en se rapprochant, – je gage, mesdames, que mon mauvais sujet de neveu vous dit quelque folie. Que voulez-vous, ces amoureux !!! Mais ne le ménagez point ; je vous abandonne tous mes droits sur lui, tancez-le vertement…

— Le tancer ! ah bien oui ! après ce qu’il vient de dire ! Tenez, si je l’osais, je l’embrasserais sur les deux joues.

— Osez, ma mère, osez, – répondit Henri de Villetaneuse avec beaucoup de grâce en s’agenouillant devant madame Jouffroy, qui, profondément touchée, ainsi qu’Aurélie, des ces mots : ma mère, ne put retenir ses larmes en donnant deux gros baisers à Henri de Villetaneuse.

— Peste ! la mère Jouffroy comme elle y va ! Mon malheureux neveu ne s’attendait guère à l’accolade ! – dit à part soi le marquis en aspirant sa prise de tabac et se détournant quelque peu afin de cacher son envie de rire ; – décidément nous aurions dû demander le million, chiffre rond !

Le domestique, maître Jacques de la maison, ayant revêtu sa redingote neuve entra dans le salon, au moment où Henri de Villetaneuse se relevait d’agenouillé qu’il était aux pieds de madame Jouffroy.

— Madame, – dit le domestique, – c’est M. et madame Richardet ; peuvent-ils entrer ?

— Mais certainement, – et s’adressant au marquis, après la sortie du domestique :

— Les Richardet sont nos bons amis, vous les connaissez aussi, nous n’avons pas à leur cacher le mariage d’Aurélie ; au contraire… – ajouta-t-elle, et savourant d’avance le dépit et l’envie des Richardet, elle se dit :— Ils vont en crever de jalousie.

— Chère duchesse, – reprit en souriant le marquis, – je me croyais jusqu’ici avec vous et mademoiselle, en petit comité, au faubourg Saint-Germain, mais voici que ces Richardet me rappellent à la réalité, je crois ainsi que vous, que nous n’avons point à leur cacher le mariage de nos enfants… au contraire !

Et le marquis ajouta à part soi :

— Peste soit du Richardet ! il connaît au vrai ma position pécuniaire et celle d’Henri, si par hasard le bonhomme Jouffroy allait demander à ce procureur des renseignements sur notre fortune, ce serait désastreux. Diable ! ceci devient inquiétant, et nul moyen d’endoctriner le Richardet ; d’un autre côté, en l’invitant ce soir lui et sa femme, la mère Jouffroy s’engage irrévocablement, tant elle est impatiente d’ébruiter le mariage et lorsqu’il le sera, parmi son monde bourgeois, la mère et la fille plutôt que d’en démordre, se feraient assommer avec le bonhomme Jouffroy par-dessus le marché !… Il n’importe, peste soit de la venue du Richardet !

XLII

Madame Jouffroy et son mari étant allés au-devant des Richardet jusque dans la salle à manger, Henri de Villetaneuse resta seul avec Aurélie, le marquis s’empressant aussitôt de tourner discrètement le dos aux fiancés, en se chauffant les pieds à la cheminée.

Henri, profitant de la circonstance, saisit hardiment la main de la jeune fille, la serra passionnément, et lui dit d’une voix palpitante, en jetant sur elle un regard de flamme :

— Aurélie, je vous adore ! Ah ! si vous m’aimiez comme je vous aime…

— Monsieur Henri, je vous devrai, je le sens, le bonheur de ma vie – reprit mademoiselle Jouffroy d’une voix altérée en serrant faiblement à son tour, la main du comte, douce et brûlante étreinte, qui jeta la jeune fille dans un trouble à la fois délicieux et inconnu.

— Vous m’aimez ! Aurélie ! vous m’aimez ?…

— Vous me le demandez… – répondit-elle ; et pendant un instant ses yeux s’arrêtèrent sur ceux de M. de Villetaneuse Ce regard la fit tressaillir, la bouleversa, elle sentit ses genoux trembler, le sang lui monta au visage, un nuage passa devant sa vue ; heureusement un hem… hem… sonore et significatif du marquis vint fort à propos la rappeler à elle-même ; car son père et sa mère rentraient avec les Richardet.

— Vous êtes bien gentille, ma bonne petite, d’être venue ce soir, – disait madame Jouffroy, – vous allez vous trouver en pays de connaissance.

— En pays de connaissance ? – reprit madame Richardet, qui du seuil du salon n’apercevait pas encore les personnes qui s’y trouvaient : – quelles sont donc ces connaissances, ma chère ?

— M. le marquis de Villetaneuse et son neveu !

— Comment ? Ils sont ici !… ils vont aussi chez vous ?

— Pourquoi donc pas, ma chère ? – répondit madame Jouffroy, savourant le dépit de son amie, pendant que le marquis s’adressant aux nouveaux venus, leur disait :

— Bonsoir, madame Richardet, je ne croyais pas hier soir avoir le plaisir de vous rencontrer ici aujourd’hui.

— Ni nous non plus, monsieur le marquis, – répondit madame Richardet très interloquée ; – ni nous non plus, bien certainement !

— Aussi, ma chère, – reprit madame Jouffroy gonflée de vanité triomphante, – voyez le hasard des choses, il nous arrive un grand bonheur aujourd’hui, c’est à vous que nous le devons, aussi nous nous sommes empressés de vous inviter à venir ici ce soir, afin que vous en preniez votre part de ce bonheur ! Cela vous étonne, ma chère ! Tenez, monsieur le marquis voudra bien, j’en suis sûre, vous expliquer la chose !

— Or, la chose est à la fois, la plus heureuse et la plus simple du monde, – dit le marquis en aspirant sa prise de tabac. – Hier, mon neveu a eu l’honneur, madame, de rencontrer chez vous, mademoiselle Aurélie ; je suis venu aujourd’hui demander à M. et à madame Jouffroy s’ils voulaient agréer mon neveu pour gendre ; ils l’ont agréé, mademoiselle Aurélie pareillement ! et dans quinze jours… le mariage.

— Oui, ma chère, – ajouta madame Jouffroy, – et comme c’est chez vous que les jeunes gens se sont rencontrés, c’était bien le moins que vous ayez la primeur de la nouvelle de ce mariage. Du reste, vous pouvez en répandre la nouvelle parmi nos amis, ce n’est plus un secret, Dieu merci !

Les Richardet se regardaient muets d’ébahissement lorsque le maître Jacques rentra d’un air assez embarrassé, tenant une lettre à la main, il s’approcha du fauteuil de sa maîtresse, en lui disant tout bas :

— Madame, c’est une lettre que le domestique de M. le comte vient d’apporter en venant le chercher avec sa voiture.

— Monsieur Henri, – reprit madame Jouffroy, prenant la lettre des mains du domestique et se plaisant à affecter devant les Richardet, toujours muets d’étonnement, sa familiarité avec le comte, – mon cher monsieur Henri, c’est une lettre pour vous, tenez.

Le comte assez surpris s’approcha, prit la lettre, tressaillit imperceptiblement en reconnaissant l’écriture de Catherine de Morlac, et s’inclinant à demi devant madame Jouffroy :

— Vous permettez, madame, que j’ouvre cette lettre ?

— Nous n’en sommes plus à faire des façons entre nous, mon cher monsieur Henri, lisez votre lettre… – et s’adressant à madame Richardet : — Avouez que vous ne vous attendiez guère à ce mariage-là, ma chère ?… Hein ?

— Et vous donc ? vous y attendiez-vous, ma chère ? – riposta, non sans aigreur, madame Richardet.

À cette réplique, la mère d’Aurélie resta muette et embarrassée, tandis que, après avoir lu sans sourciller la lettre de Catherine, Henri de Villetaneuse, que sa fiancée ne quittait pas des yeux, disait au marquis :

— Mon cher oncle, nous oublions lord Mulgrave, à qui nous avons promis de le présenter, ce soir, au prince Maximilien ; ce digne lord nous attend dans sa voiture, selon le rendez-vous que nous lui avons donné à la porte de madame Jouffroy. Il m’écrit ce billet au crayon, afin de nous rappeler notre promesse.

— Quel diable de lord est-ce cela ?… Henri fait un conte à ces bonnes gens, – se dit le vieillard, mais il reprit tout haut :

— Il faut, mon ami, avoir le courage de se sacrifier à l’accomplissement de sa promesse ; en ce moment surtout, qu’il s’agit de quitter ces dames, ce courage devient de l’héroïsme.

— Ces dames me permettront de venir me dédommager demain de cette soirée trop tôt interrompue, – répondit Henri de Villetaneuse en s’inclinant.

— Mais, j’y pense, – reprit le vieillard, – c’est demain lundi ; il y a bal aux Tuileries, les princes n’iront pas à l’Opéra. Je ferai demander leur loge, qu’ils ont eu souvent la bonté de m’offrir ; nous viendrons prendre ces dames à sept heures et demie, si cette proposition leur convient.

— Si cela nous convient ! – s’écria madame Jouffroy, en jetant un regard de superbe triomphe sur les Richardet, – aller à l’Opéra, dans la loge des princes !… nous irions sur la tête, monsieur le marquis !

— Grâce à Dieu ! chère madame, nous vous épargnerons l’inconvénient de cette posture-là, – répondit le marquis en aspirant sa prise de tabac.

Après quoi, l’oncle et le neveu quittèrent le salon, reconduits, quoiqu’ils en eussent, jusque dans l’antichambre par M. et par madame Jouffroy.

M. et madame Richardet, sans être doués d’une extrême pénétration, devinèrent aisément qu’en les conviant à cette soirée, la mère d’Aurélie avait voulu, à la fois, jouir de leur dépit, et les faire servir (que l’on excuse cette vulgarité) les faire servir de trompettes à ce mariage, dont ils colporteraient la nouvelle dans leur société habituelle. Aussi, après un échange de quelques banalités, madame Richardet donna d’un regard le signal du départ à son mari. Celui-ci se levant, dit à M. Jouffroy avec un accent légèrement sardonique :

— Mon cher, je vous fais mon compliment sincère de ce superbe mariage.

— Mais, j’y pense, – reprit vivement M. Jouffroy, en emmenant l’avoué à l’écart dans un coin du salon, – puisque M. le marquis et son neveu vont chez vous, mon ami, vous connaissez peut-être leur position de fortune ?

— Certes, je la connais… et de reste.

— M. le marquis évalue à huit cent mille francs la dot de son neveu !

— Ah bah ! M. le marquis l’évalue à ce chiffre ?

— Oui, mon cher ami. Est-ce que cela vous étonne ?

— Beaucoup.

— Vous m’inquiétez. D’où vient votre surprise ?

— D’où elle vient ?

— Oui, oui.

— Ma surprise vient, mon digne ami, de ce que M. le marquis, s’est contenté d’évaluer la dot de son neveu à ce modeste chiffre de huit cent mille francs, – reprit l’avoué, d’un air sournoisement narquois. – M. le marquis pouvait pousser jusqu’au million.

— Jusqu’au million… mon cher Richardet, jusqu’au million !

— Parbleu ! et même au-delà.

— Et même au-delà ?

— Certainement…

— Vous êtes sûr de cela ?

— Très sûr…

— Ainsi vous, qui connaissez l’état de fortune de M. le marquis et de son neveu, vous croyez qu’ils auraient pu pousser l’évaluation jusqu’au million, et même au-delà ?

— Oui, et s’ils ne l’ont point fait… c’est qu’ils ne l’ont point voulu.

— Peut-être de crainte de nous humilier ?

— Probablement… et là-dessus, bonsoir, mon cher ami… Je vous réitère tous mes compliments ; c’est un superbe mariage pour votre fille… Ah ! superbe !!! Nous allons finir notre soirée chez Durand le notaire, qui donne un bal, nous annoncerons cette fameuse nouvelle.

Et il ajouta mentalement.

— Ah ! l’on nous invite ici pour nous humilier… À bon chat… bon rat…

Quelques moments après, M. et madame Richardet quittèrent le salon, laissant leur ami persuadé que le cousin Roussel était complètement dans l’erreur au sujet de la ruine de M. de Villetaneuse et de son oncle.

Aussitôt après le départ des Richardet, madame Jouffroy saisit sa fille entre ses bras, et pleurant de joie, l’embrassa passionnément, en lui disant avec effusion :

— Vas-tu être heureuse… Vas-tu être heureuse !!!

— Oh ! oui, maman, – répondit Aurélie avec expansion, ne pouvant non plus contenir des larmes d’attendrissement. – C’est trop de bonheur pour moi… C’est trop !!

— Non, pas trop, tu n’en auras jamais assez de bonheur, chère petite comtesse ; car te voilà comtesse… Ça y est… tu es comtesse !… Nous irons demain à l’Opéra, dans la loge des princes, et ça ne fait que commencer… Tiens, c’est à en devenir folle !…

Puis, s’adressant à son mari, qui silencieux, mais non moins ému, contemplait sa femme et sa fille.

— Hé bien ! Et toi… Tu ne dis rien !

— Dam, que veux-tu que je dise ? Je vous vois toutes deux si heureuses, que ça me met du baume dans le sang, et je vous regarde… Quoique je ne parle pas, je n’en pense pas moins !

— Avoue qu’on n’est pas plus aimable, plus délicieux que notre gendre, car tant pis… à partir d’aujourd’hui, je dis notre gendre !!

— C’est vrai, on ne peut voir un plus aimable jeune homme, et puis il a l’air si doux… si bon enfant.

— Mon ami, quel beau jour pour nous et pour Aurélie !

— Oh ! maman, – répondit la jeune fille en appuyant son front brûlant sur l’épaule de sa mère, – ma peur est que les autres jours semblent pâles auprès de celui-ci.

— Veux-tu bien te taire, par exemple, vilaine enfant, – dit madame Jouffroy en embrassant sa fille avec un redoublement de tendresse : – je compte bien que ce bonheur-là n’est rien auprès de celui qui t’attend !

— Pourquoi faut-il que ce beau jour m’ait coûté l’amitié de mon vieux Roussel, – pensait M. Jouffroy en étouffant un soupir. – Mais, heureusement, Mimi est si contente que j’obtiendrai, je l’espère, la grâce de Roussel. Ce qui me gâte aussi ce beau jour, c’est la résolution de Marianne de nous quitter, d’entrer au couvent, selon ce que m’a dit ma femme. Je sais que d’un autre côté, la question de la dot devient toute simple… Quoique huit cent mille francs… Hum… hum… ça soit fièrement d’argent ; il est vrai que, d’après Richardet, qui connaît leurs affaires, le marquis et son neveu sont encore plus riches qu’ils ne le disent… C’est égal, huit cent mille francs !!! Ce pauvre Fortuné ne demandait pas tant, lui ! Il n’avait pas seulement parlé de dot… Enfin, fifille préfère M. le comte… Qu’elle soit heureuse… je ne regretterai rien.

Le digne homme se livrait à ses réflexions en contemplant sa femme et Aurélie, lorsque la tante Prudence entra lentement dans le salon.

Madame Jouffroy, à la vue de la vieille fille, haussa impatiemment les épaules, et dit entre ses dents :

— Allons, bon ! voilà rabat-joie qui arrive !

XLIII

L’épithète de Rabat-Joie, donnée par madame Jouffroy à la tante Prudence, lorsque celle-ci entra dans le salon, était justifiée en cela que sa physionomie n’avait jamais paru plus âpre, plus soucieuse, plus sévère.

— Mon enfant, laisse-nous, j’ai à causer avec ton père et ta mère, – dit la tante Prudence à sa nièce. Aurélie éprouvait un si vif désir d’être seule avec sa pensée, pour se remémorer délicieusement les évènements de cette journée, qu’elle obéit avec empressement à l’invitation de la vieille fille, lui donna son front à baiser, embrassa son père, sa mère et sortit.

La tante Prudence, symptôme grave, n’apportait pas avec elle son tricot ; elle prit silencieusement place dans un fauteuil au coin de la cheminée.

— Ma chère, – lui dit sa belle-sœur, non sans impatience, – il paraît que nous en aurons pour longtemps ?

— C’est probable, – répondit sèchement la vieille fille…

Et faute de son tricot, sa contenance habituelle, elle croisa ses mains sur ses genoux, commença de faire tourner ses pouces, puis après quelques moments de silence, elle dit gravement à son frère :

— Est-il vrai qu’Aurélie épouse M. de Villetaneuse ?

— Oui, tante Prudence, – répondit vivement madame Jouffroy, – le mariage est convenu, conclu, décidé, la chose est faite.

— J’aurais dû, ce me semble, mon frère, être sinon consultée sur un acte si grave, du moins prévenue de la résolution.

— Ma sœur, c’est que… c’est que…

— Tante Prudence, – reprit madame Jouffroy, venant en aide à l’embarras de son mari, – les choses ont marché si vite que nous n’avons pas eu le temps de vous prévenir.

— Fort vite, en effet, ont marché les choses, et m’est avis que lorsque l’on marche si vite… L’on risque fort de ne point savoir où l’on va, et de prendre le mauvais chemin pour le bon.

— Ainsi, mademoiselle, – reprit impérieusement madame Jouffroy, – vous prétendez vous mettre à la traverse de ce mariage ?

La vieille fille secoua tristement la tête, et sans répondre à sa belle-sœur :

— Ce mariage, mon frère, t’a déjà coûté le sacrifice de ton meilleur, de ton plus ancien ami.

— Quoi ! tu sais que Roussel ?

— Il est venu me faire ses adieux, m’apprendre qu’on le chassait de cette maison.

— Hélas ! ma sœur, ce n’est pas moi qui…

— Oh ! je le sais… Mais, dis-moi, est-ce vrai que tu donnes à Aurélie huit cent mille francs de dot ?

— Hum… hum, je vais t’expliquer cela, je…

— Donnes-tu, oui ou non, huit cent mille francs de dot à Aurélie ?

— Oui, mademoiselle, – répondit madame Jouffroy, – nous donnons huit cent mille francs de dot à Aurélie, c’est clair, je crois ?

— C’est fort clair, madame, très clair, trop clair…

— Écoute-moi, Prudence, – reprit M. Jouffroy, – tu me connais, je serais, tu le sais, incapable de déshériter l’une de mes filles, au profit de l’autre, voici ce qui arrive : Marianne, préfère au monde la retraite ; tantôt, sa mère a longuement causé avec cette chère enfant, et à mon grand regret, je l’avoue, elle est décidée à entrer au couvent ; n’ayant plus ainsi que sa sœur à doter, il nous est possible, sans injustice, tu le vois, mais en nous gênant beaucoup, de donner huit cent mille francs à Aurélie.

— Il y a, mon frère, à ceci une observation… Marianne ne veut point entrer au couvent… elle s’y refuse absolument.

— Que dis-tu ?

— Tantôt, elle est venue tout en larmes me confier, sans avoir fait cette triste révélation à Aurélie, que sa mère voulait lui imposer l’obligation d’entrer au couvent, mais qu’elle n’y consentirait jamais !

— L’effrontée ! – s’écria madame Jouffroy. – Elle ose…

— Ma femme, – reprit l’ancien commerçant avec anxiété, – tu m’avais pourtant assuré tantôt que Marianne désirait se retirer dans une maison religieuse ?… Je n’ai point songé à interroger notre fille à ce sujet, ahuri que j’étais par les préparatifs de la soirée, je l’ai cru sur parole, et ce soir j’ai formellement promis cette dot à M. le marquis. Mais, si par malheur tu m’avais menti, – ajouta-t-il, avec une angoisse croissante, – si tu m’avais menti…

— Ah ! je vous reconnais là ! vipère que vous êtes ! – s’écria madame Jouffroy, furieuse, en interrompant son mari, et, s’adressant à la vieille fille. – Il faut que vous apportiez le trouble partout !

— Il ne s’agit pas d’injurier ma sœur, mais de dire oui, ou non, s’il est vrai que Marianne demande à entrer au couvent, sinon…

— Sinon quoi ? – reprit impérieusement madame Jouffroy. – Voyons, monsieur, articulez donc ?… sinon quoi ?

— Aussi vrai que Dieu m’entend ! ce mariage sera rompu.

— Vous osez…

— Oui, ce mariage sera rompu, s’il ne doit se conclure qu’au prix de cette dot ! Moi dépouiller une de mes filles pour enrichir l’autre ! Est-ce que vous êtes folle ! Ma fortune m’appartient peut-être ? J’ai eu assez de peine à la gagner ! J’en disposerai en bon père de famille ! Entendez-vous cela, ma femme !

— Ah ! votre fortune vous appartient à vous seul ? Ainsi, moi je n’ai été pour rien dans le gain de cette fortune ? Je n’étais donc pas au comptoir depuis huit heures du matin jusqu’à dix heures du soir ? Je ne m’occupais donc pas de la vente ? Je ne tenais donc pas vos livres et la caisse ? Je ne réglais donc pas votre maison ! Ce n’était donc pas moi qui me chargeais des placements de nos bénéfices ? Parce que, bonnasse comme vous l’êtes, vous auriez eu confiance dans le premier venu, et compromis vos capitaux ! Je ne vous ai donc pas apporté, en mariage, le double de ce que vous possédiez ? Et aujourd’hui, vous avez l’ingratitude et l’audace de dire que, seul, vous avez gagné notre fortune ? Vous osez parler de rompre un mariage qui assure le bonheur de notre fille… Ah ! tenez, prenez garde ! monsieur, prenez garde ! Ne me poussez pas à bout ; votre vie depuis vingt-cinq ans n’a été qu’un paradis, vous me l’avez souvent répété ; mais, jour de Dieu ! si vous renouveliez souvent les scènes d’aujourd’hui, votre vie deviendrait un enfer !

— Oh ! je vous crois, allez…, je vous crois ! – répondit le digne homme en pleurant, – je sais quelles secousses j’ai eues depuis ce matin, il y aurait de quoi en perdre la tête, et si ça recommence, vous me la ferez perdre tout-à-fait… Je sens déjà mes tempes battre comme tantôt ; lorsque vous m’avez disputé, à propos de cette malheureuse dot !

— Allons, du courage, mon pauvre frère, ou plutôt de la résignation, – reprit tristement la tante Prudence. – Je le reconnais, tu n’es pas de force à lutter contre une domination, qui, pendant vingt-cinq ans a été excellente ; mais, qui maintenant, égarée par de déplorables vanités, menace de devenir pour toi aussi funeste qu’elle a été jadis salutaire… Non, je ne t’engage pas à la résistance… si je la croyais possible de ta part, je te tiendrais un autre langage. Je sais la bonté, la sensibilité, mais aussi la faiblesse de ton caractère ; si tu tentais de faire dominer ici la voix de la raison, ta femme te l’a dit : ta vie serait un enfer… cède donc, afin d’échapper à l’enfer…

— Ah ! tu m’aimes, toi ! – murmura douloureusement l’ancien négociant, – tu comprends les angoisses d’un père qu’une malheureuse folle veut forcer à l’injustice !

Madame Jouffroy, exaspérée par les dernières paroles de son mari, saisit la tante Prudence par le bras, et lui dit avec emportement.

— Mademoiselle, ne continuez pas d’exciter ainsi votre frère contre moi, sinon vous me forcerez à…

— Rassurez-vous, madame, – reprit la vieille fille en interrompant sa belle-sœur et se dégageant de son étreinte avec dignité, – ma présence ici ne vous sera plus à charge.

— Prudence ! que dis-tu ?

— Mon frère, je quitte cette maison, il faut nous séparer.

— Nous séparer ? mais c’est impossible ! mais tu n’y penses pas ! mais depuis quarante ans nous vivons ensemble ! mon Dieu ! mon Dieu ! oh ! je crois que ma tête va éclater, le sang m’étouffe, – murmura ce malheureux, qui, d’un tempérament sanguin, presque apoplectique, sentait le sang affluer violemment à son cœur et à son cerveau, puis, après un moment de douloureux silence, il reprit d’une voix suppliante, entrecoupée :

— Non, non, tu ne m’abandonneras pas ! miséricorde ! Voir dans le même jour s’éloigner de moi mon plus vieil ami et ma sœur, c’est trop ! c’est trop ! non tu ne peux pas m’abandonner au moment où jamais je n’ai eu plus besoin de toi, – et il ajouta bouleversé, presque égaré : — Je ne veux pas rester seul ici avec ma femme. J’en ai peur maintenant… Hé bien ! oui, là ! j’en ai peur depuis qu’elle m’a menacé de rendre ma vie un enfer !

À ces mots, madame Jouffroy, malgré l’emportement de son caractère, se sentit péniblement émue.

La tante Prudence aussi, fut péniblement émue. Elle hésita pendant un moment à se séparer de son frère en de telles circonstances. Mais elle connaissait tellement le caractère de M. Jouffroy à la fois si faible, si bon, et depuis si longtemps façonné au joug de sa femme, que cette hésitation cessa et la vieille fille reprit :

— Mon pauvre ami, tu n’as aucun motif de redouter ma belle-sœur, dès que selon ta coutume tu te soumettras à ses volontés. J’ai maintenant à te faire, ainsi qu’à elle, une proposition au sujet de Marianne.

— Quelle proposition ? – reprit madame Jouffroy assez surprise, – que voulez-vous dire, mademoiselle ?

— Mon frère, je connais la générosité de ton cœur, ton équité, mais tu seras, malgré tes scrupules, obligé de doter Aurélie au détriment de Marianne, puisque ta femme l’exige ; je désire t’épargner, en partie, le remords d’une injustice que tu commettras forcément, bien qu’elle te révolte. Je te propose donc de me charger de Marianne.

— Que veux tu dire ? – reprit l’ancien négociant, dont l’entendement commençait de faiblir, par suite de si cruelles secousses. – J’ai comme des étourdissements, c’est à peine si je te comprends.

— Écoute-moi, mon pauvre ami, mon patrimoine s’est plus que triplé par mes économies, ma fortune sera la dot de Marianne, si elle se marie, et, en ce cas, je demeurerai avec elle et son mari. Si, au contraire, elle reste fille, nous continuerons de vivre ensemble, et un jour elle sera mon unique héritière ; elle consent à venir habiter avec moi, ne croyant vous blesser en rien, madame, – ajouta la tante Prudence, s’adressant à sa belle-sœur, – puisqu’il doit vous être indifférent que votre fille soit au couvent ou près de moi.

— Certainement, mademoiselle, dès que Marianne vous préfère à nous, elle est libre de nous quitter.

— Ah ! c’est notre faute ! – s’écria en gémissant M. Jouffroy, – c’est notre faute ! toutes nos préférences ont été pour Aurélie… et sa sœur ne nous aime plus… elle se sépare de nous ! mon Dieu ! – et il cacha son visage éploré entre ses mains. – Je ne m’attendais pas à ce dernier coup… ah ! je n’y résisterai pas…

— Mon frère ! de grâce ! ne te méprends pas sur la cause du désir de Marianne, sa tendresse envers toi, envers sa mère, n’a été en rien altérée par vos préférences pour Aurélie, qu’elle chérit autant que par le passé ; mais, cette pauvre enfant sait combien elle serait déplacée dans la société qui va nécessairement devenir la vôtre, par suite du mariage en question.

— Entendez-vous, ma femme ? voilà les conséquences de votre sotte gloriole ! – s’écria M. Jouffroy avec amertume, – au lieu de vivre heureusement, paisiblement, en famille, parmi les personnes de sa sorte, on veut être du grand monde, la vanité vous tourne la tête, et alors, sœur, fille, ami, vous abandonnent !

— Mon frère, nous ne t’abandonnons pas, nous nous verrons souvent, très souvent, je l’espère ; ainsi tu consens à ce que j’emmène Marianne ?

— Hé ! mon Dieu ! nous reparlerons de cela plus tard ; j’ai ce soir la tête perdue… je viens d’avoir encore un éblouissement… ça finira par un coup de sang… je suis accablé… c’est pourtant assez de chagrin en un jour !

— Mon ami, crois-moi, il m’en coûte beaucoup d’insister pour connaître ta décision au sujet de Marianne ; car j’ai l’intention de m’en aller d’ici… dès demain…

— Vous prévenez mon plus vif désir, mademoiselle, – dit madame Jouffroy avec une irritation contenue, – après ce qui s’est passé entre nous, il fallait que vous ou moi, sortions d’ici…

— Ainsi, ferai-je, madame, et dès demain, je vous le répète…

— Demain ? – reprit M. Jouffroy avec stupeur, – Prudence ! est-il possible ! écoute-moi ! par pitié, écoute-moi !

— J’étais résolue de quitter demain cette maison, je la quitterai demain : après les paroles de ta femme, que tu viens d’entendre, il ne m’est plus possible de demeurer ici ; j’avais, d’ailleurs, prié tantôt notre cousin Roussel de me retenir provisoirement un petit appartement garni dans le voisinage de la Cour-des-Coches, où demeure Fortuné.

— Demain, mon Dieu ! demain, te quitter. Est-ce que je rêve ! est-ce que tout cela est vrai ! – s’écria M. Jouffroy, dont la faible intelligence s’oblitérait de plus en plus, – pourquoi partir… d’ici plutôt demain qu’un autre jour ?

— Parce que cette séparation devant s’accomplir, mon ami, il faut qu’elle ait lieu le plus tôt possible, je ne saurais désormais rester un jour de plus dans cette maison, après avoir été traitée comme je l’ai été par ma belle-sœur, il me faut donc prendre courageusement mon parti, et si tu consens à ce que Marianne…

— Hé bien ! qu’elle parte ! fille, sœur, ami, abandonnez-moi tous ! allez au diable ! et moi aussi ! – s’écria ce malheureux en proie à un égarement croissant, qui devint bientôt le délire d’un violent accès de fièvre chaude. – J’ai mérité ce qui m’arrive ! c’est bien fait ! c’est bien fait – ajouta-t-il en marchant çà et là d’un pas précipité et d’un air hagard. – Je suis un imbécile, une poule mouillée, un crétin sans volonté, sans cœur, sans courage ! Et toi, vois-tu ? – et il montra le poing à sa femme, qui commençait à s’alarmer de ce dérangement d’esprit. – Toi et ta fille, avec votre vanité, vous ferez notre malheur à tous, et le vôtre ! – Puis poussant un éclat de rire sardonique. – Ah ! ah ! ah ! il commence bien ce mariage ! en un seul jour, ma sœur, une de mes filles et mon meilleur ami s’éloignent de moi… me méprisent comme un niais, que sa femme mène par le bout du nez. Ah ! comme ils ont raison… comme ils ont raison !! ah ! ah ! ah ! quel sot bonhomme je suis… mais aussi, madame Jouffroy… ta fille sera comtesse ! tu seras la mère d’une comtesse ! je serai le père d’une comtesse ! Ah le beau mariage ! le beau mariage ! superbe… et pas cher !! huit cent mille francs ! Ah ! ah ! ah ! c’est pour rien… pour rien. Travaillez donc comme un nègre pendant vingt-cinq ans de votre vie, à seule fin d’enrichir M. le comte… Serviteur de tout mon cœur, mon noble gendre… huit cent mille francs ! comme vous allez, sans doute, les fricasser… Oh ! le beau mariage ! les heureuses noces que voilà !! Ah ! ah ! ah ! nous y danserons, n’est-ce pas, duchesse Mimi, aux noces de la comtesse Aurélie… En avant deux, la, la… traderi, tradera, la, la…

Puis, poussant un gémissement étouffé, M. Jouffroy trébucha et s’affaissa sur lui-même, ses traits, d’abord d’un rouge cramoisi, devinrent d’un pourpre violacé. Il tombait frappé d’un coup de sang.

— Vous le tuerez, malheureuse folle ! – s’écria la tante Prudence, en s’adressant à sa belle-sœur qui, épouvantée, fondant en larmes, s’était jetée à genoux sur le tapis auprès de son mari.

La vieille fille, après avoir sonné à tout rompre, dit au domestique qui accourut :

— Allez vite chercher le médecin qui demeure dans la maison en face de celle-ci, et surtout, pas un mot à mes nièces de l’indisposition de leur père !

— Elles sont couchées, mademoiselle.

— Allez vite et ramenez le médecin tout de suite.

Le domestique sortit en hâte, tandis que madame Jouffroy, éperdue, éplorée, sanglotait aux côtés de son mari en murmurant :

— Mon pauvre ami ! mon pauvre Baptiste !

La tante Prudence, conservant sa présence d’esprit, se hâta de dénouer la cravate de son frère, et au lieu de le laisser étendu sur le tapis, elle l’adossa à un fauteuil en ordonnant à sa belle-sœur, qui obéit, d’ouvrir toutes les croisées, et de l’aider à approcher M. Jouffroy de ce courant d’air.

Le médecin arriva bientôt, et après avoir examiné le malade :

— Rassurez-vous, mesdames, c’est une simple congestion cérébrale, une légère saignée, du repos, la diète, des bains de pieds, et bientôt M. Jouffroy sera debout.

XLIV

Le cousin Roussel occupait un appartement de garçon, dans la rue du faubourg Saint-Honoré, non loin de la Cour-des-Coches, où se trouvait l’atelier de Fortuné Sauval. Cet appartement se composait d’une entrée, d’une salle à manger et d’un salon communiquant d’un côté à une chambre à coucher, de l’autre à un cabinet de travail, formant bibliothèque ; l’épicier en retraite partageait le goût de la tante Prudence, pour les vieux et bons livres.

Vers les sept heures du soir, le surlendemain du jour où Henri de Villetaneuse avait été accepté par Aurélie, comme fiancé, triste journée terminée par l’indisposition de M. Jouffroy, frappé d’une congestion cérébrale, le cousin Roussel debout dans son salon éclairé par une lampe, donnait les instructions suivantes au portier de la maison :

— Vers les sept heures et demie ou huit heures, une dame viendra me demander.

— Bien, monsieur Roussel.

— Vous ferez monter cette dame, vous l’accompagnerez dans la salle à manger, vous la prierez d’attendre là, pendant un moment, et vous m’avertirez de son arrivée.

— Oui monsieur, et si d’autres personnes vous demandaient, je ne les laisserai pas monter ? C’est entendu.

— Ce n’est point entendu du tout, monsieur Jérôme ! Est-ce que par hasard vous me croiriez en bonne fortune ?

— Monsieur !

— Vous laisserez, au contraire entrer les personnes qui auraient à me parler.

— Alors, monsieur, c’est différent. Tenez, justement on a sonné.

— Allez ouvrir.

Le portier sortit et presque aussitôt le père Laurencin parut dans le salon.

— Et Michel ? – dit le cousin Roussel au vieillard, – est-ce qu’il ne vous accompagne pas ?

— Si, monsieur, mais il est resté dans la salle à manger, nous pourrons ainsi causer un instant.

— Grâces vous soient rendues, père Laurencin, cette courtisane usant, d’après votre ordre, de son empire absolu sur M. de Villetaneuse, s’est opposée à ce qu’il épousât Aurélie. Elle échappe ainsi aux malheurs que je prévoyais, et maintenant Fortuné peut tout espérer.

— Ah ! monsieur Roussel, il est comme un fou, il va, il vient, il ne peut rester un moment en place, il a quitté l’atelier depuis tantôt, et nous ne l’avons pas revu.

— Pauvre garçon, c’est la fièvre de la joie qui l’agite.

— Et ce bon M. Jouffroy se ressent-il encore de son indisposition ?

— Non, selon ce que m’a écrit hier la tante Prudence, qui m’avait instruit de cet accident ; elle devait quitter la maison de son frère, mais son indisposition et la rupture du mariage, ont suspendu le départ de ma vieille amie.

— Et mademoiselle Aurélie ?

— Sa tante me dit dans sa lettre que cette chère enfant, en apprenant qu’elle devait renoncer à M. de Villetaneuse, s’est montrée courageusement résignée. Cela ne m’étonne pas, elle a d’excellentes qualités, mais elle s’était laissée égarer par la déplorable vanité de sa mère, capable de tout sacrifier au sot orgueil de voir sa fille comtesse ; aussi j’espère qu’Aurélie, plus sagement inspirée, reviendra maintenant à Fortuné. Noble et bon cœur ! Il offre à sa cousine tant de garanties de bonheur ! Cette madame de Morlac aura du moins une fois dans sa vie, concouru à une action louable en usant de son influence dans un but honorable. Cette femme ne peut tarder à venir ; vous lui avez donné exactement mon adresse ?

— Oui, monsieur Roussel, puisque vous voulez bien permettre que cette entrevue ait lieu chez vous…

— Il n’était pas convenable que Michel allât chez cette créature. Mais, grand Dieu ! quel abîme que le cœur humain ! Cette courtisane égoïste, cupide, artificieuse, corrompue jusqu’à la moelle des os, délaisse son enfant pendant quinze ans, fait ainsi preuve d’une horrible insensibilité ! elle le retrouve,… et voilà qu’à cette heure, elle ressent toutes les angoisses de l’amour maternel !

— Que vous dirai-je, monsieur Roussel ! Lorsque avant-hier, je suis sur son invitation allé chez elle, pour y chercher la lettre dans laquelle le comte de Villetaneuse annonçait à M. et à madame Jouffroy, que pour des raisons survenues depuis la veille, son mariage avec mademoiselle Aurélie devenait impossible…

— Autre contradiction étrange ! – reprit Joseph en interrompant le vieil artisan. – Ce M. de Villetaneuse, sur le point d’épouser une honnête jeune fille merveilleusement belle, et qui lui apportait une fortune considérable ! Ce M. de Villetaneuse, quoique ruiné, bien qu’en ait dit son oncle, sacrifie Aurélie et sa dot, à l’empire de cette madame de Morlac ! courtisane plus âgée que lui !

— Et ce sacrifice, il l’a fait presque sans hésitation, m’a dit cette femme, en m’engageant à lire la lettre de rupture dictée par elle : lettre convenable et très polie d’ailleurs. Ah ! monsieur Roussel, lorsque je l’ai eu montrée à M. Fortuné, avant de la cacheter et de la porter moi-même chez le concierge de M. Jouffroy, j’ai cru d’abord que mon jeune patron allait devenir fou de joie… « Aurélie est à moi ! s’écriait-il, elle tiendra maintenant la parole qu’elle m’avait donnée librement. » Aussi, témoin de la joie de M. Fortuné, je n’ai pas eu le courage de refuser à cette malheureuse créature le bonheur de se rencontrer aujourd’hui avec son fils, puisqu’elle avait tenu ses promesses. Je suis retourné la prévenir que Michel serait ici ce soir. Ah ! si vous l’aviez vue, si vous l’aviez entendue… Elle baisait mes mains, elle fondait en larmes, elle se livrait à des élans de joie incroyables, et puis elle recommençait de pleurer…

— Oh ! l’âme humaine… l’âme humaine ! Qui pourrait en sonder les profondeurs ! – dit Joseph d’un air pensif. Puis, entendant la sonnerie de sa pendule :

— Sept heures et demie, – reprit-il. – Cette femme peut maintenant arriver d’un moment à l’autre. J’ai dit au portier de la faire attendre dans la salle à manger, où se trouve maintenant votre petit-fils. Ne serait-il pas temps de le préparer à cette entrevue ?

— Certainement, – répondit le vieillard, tandis que Joseph ouvrant la porte qui communiquait à la pièce voisine, appelait Michel, celui-ci entra dans le salon.

— Mon enfant, – lui dit son aïeul, – souvent tu m’as parlé de ton vif désir d’avoir sur ta mère des détails que je ne pouvais te donner, puisque, ainsi que je te l’ai dit, ton père s’est marié en pays étranger où il a perdu sa femme… mais j’ai appris hier que cette personne chez qui nous étions allés dimanche porter un bracelet, avait connu ta mère…

— Cette pauvre dame qui s’est trouvée mal ?

— Oui.

— Elle a connu ma mère ! elle pourrait me parler d’elle, mon Dieu ! quel malheur de n’avoir pas su cela quand nous étions chez cette dame !

— Rassure-toi, elle voit quelquefois M. Roussel.

— Elle viendra ici ce soir, – ajouta Joseph, – et tu pourras causer avec elle.

L’apprenti, les yeux humides de douces larmes, se jeta au cou du père Laurencin. Le cousin Roussel les contemplait tous deux avec attendrissement, lorsque le portier entra, et dit :

— Monsieur, cette dame est arrivée.

— Priez-la d’entrer.

Et bientôt madame de Morlac parut à la porte du salon.

Catherine cédant à un sentiment de délicatesse exquise, puisé dans l’amour maternel qui la régénérait, avait renoncé à son élégance habituelle ; elle portait une robe de laine de couleur sombre, un châle d’un prix minime et un chapeau d’une extrême simplicité : ces modestes vêtements étaient neufs ; elle se souvenait des terribles paroles du père Laurencin, au sujet des richesses impures dont elle voulait d’abord faire profiter son fils, et elle aurait cru profaner sa première entrevue avec lui, en s’y rendant couverte de somptueux vêtements, témoins, pour ainsi dire, de ses désordres.

Cette secrète pensée de la courtisane fut comprise et appréciée du père Laurencin ; il lui dit tout bas, en indiquant l’une des portes communiquant au salon :

— Je vais entrer avec M. Roussel dans cette chambre dont la porte restera ouverte, j’entendrai votre entretien avec mon petit-fils ; ainsi, pas un mot qui puisse lui faire soupçonner que vous êtes sa mère, sinon, cette entrevue sera la dernière que vous aurez avec lui.

— Ne craignez rien, monsieur, – répondit Catherine, d’une voix basse et résignée, – je ne risquerai pas de compromettre la seule espérance qui me reste.

Le cousin Roussel n’avait jamais vu madame de Morlac, il l’observait avec un redoublement de pénible curiosité, tandis que le père Laurencin, s’approchant de Michel :

— Mon enfant, pendant que M. Roussel et moi nous allons, dans ce cabinet, nous occuper d’une affaire qui nous intéresse, tu pourras parler de ta mère, avec cette dame.

— Oh ! merci, merci, grand-père ! quel bonheur pour moi !

Joseph et le vieillard, après que celui-ci eut de nouveau, par un geste significatif, recommandé à Catherine de ne pas se trahir, la laissa dans le salon, avec Michel.

XLV

Madame de Morlac, pour la première fois, se trouvait près de Michel, et pouvait le contempler à loisir ; enfin, elle l’avait là… près d’elle…

Comment exprimer ce qu’éprouvait, ce que souffrait cette malheureuse, obligée de contenir son geste, sa voix, son accent, ses regards, en ce moment où son cœur s’élançait au-devant de son enfant, en ce moment où elle se mourait d’envie de sauter à son cou, de le couvrir de larmes, de baisers, et de lui dire, du plus profond de ses entrailles de mère :

— Mon fils ! mon fils !…

Mais, dominée par une nécessité redoutable, la courtisane se contint, se rapprocha de Michel qui, rougissant et baissant les yeux, hésitait à prendre la parole.

— Mon enfant, – lui dit Catherine, s’efforçant de dissimuler l’altération de sa voix, – votre grand-père vous a dit que j’avais connu, beaucoup connu votre mère…

— Oui, madame, et de cela, je suis bien heureux…

— Vous l’auriez tendrement aimée, n’est-ce pas, votre mère ?

— Oh ! madame ! puisque, sans l’avoir jamais vue, je l’aime tant !…

— Elle vous manque bien, n’est-ce pas ?

— Mon grand-père est pour moi, bon ! mais bon ! comme vous ne pouvez pas vous l’imaginer, madame ; maître Fortuné me traite comme son fils ; et pourtant, il ne se passe pas de jour sans que mon cœur se serre, en pensant à elle… – Puis, s’enhardissant peu à peu, il leva ses grands yeux, humides de larmes, vers la courtisane, et lui dit avec un ravissement ingénu, qui donnait à ses traits un charme inexprimable : — Ainsi, madame, vous avez connu ma mère ! vous l’avez vue ! vous lui avez parlé ?

— Oui,… – répondit Catherine, de qui le cœur se brisait ; cette femme, toujours si fourbe, si fausse, si maîtresse d’elle-même, si dangereusement habile à paraître ce qu’elle n’était point, lorsque cette dissimulation servait sa cupidité, ne pouvait feindre l’indifférence auprès de son enfant que grâce à des efforts inouïs, surhumains, – oui, – ajouta-t-elle, – j’ai souvent vu votre mère, et…

Catherine n’acheva pas, un sanglot étouffa sa voix.

— Mon Dieu ! madame, vous pleurez, – s’écria Michel, – qu’avez-vous ?

Presque aussitôt, la courtisane entendant le père Laurencin tousser assez haut dans le cabinet voisin, comprit l’avertissement que lui donnait ainsi le vieil artisan, surmonta son émotion, essuya ses yeux, et dit à Michel d’une voix encore tremblante.

— Pardon… Je n’ai pu retenir mes larmes… en vous parlant… de celle… de celle qui a été… ma meilleure amie.

— Madame… je regrette…

— Oh ! ne regrettez rien, mon cher enfant, pour moi, ces larmes sont douces, bien douces…

— Je vous crois, madame, car lorsque je pense à ma mère ; quoique cette pensée m’attriste, elle m’est aussi bien douce, pauvre chère maman, elle devait m’aimer, autant qu’elle aimait mon père, car elle l’aimait bien, n’est-ce pas madame ?

— Oui, – murmura Catherine baissant les yeux devant le candide regard de son fils.

— Oui,… elle l’aimait… beaucoup.

— Combien ils devaient être heureux ensemble ! mon père, par le cœur, valait mon grand-père, j’en suis certain, mais j’y songe, madame, vous avez dû aussi le connaître, mon père ?

— Je… je… le voyais rarement, ses travaux l’occupaient tout le jour.

— Oh ! d’ailleurs de lui, je peux parler avec mon aïeul, il n’en est pas ainsi de ma mère, qu’il n’a jamais vue. Il me semble que la bonté devait se lire sur sa figure. Est-ce que ses yeux étaient bleus ou noirs ?

— Ils étaient bleus.

— Et ses cheveux ?

— Blonds.

— Est-ce que… – puis, s’interrompant timidement, – madame, je crains que mes questions…

— Non, non, continuez, cher enfant.

— Hélas ! madame, je le disais encore dimanche à mon grand-père, ce serait pour moi une consolation de pouvoir me figurer le visage de ma mère, il me semble qu’ainsi… je la verrais dans ma pensée.

— Ce désir est si touchant, qu’il ne faut pas craindre de m’adresser des questions.

— Oh ! merci, madame, je sais déjà que maman était blonde, qu’elle avait les yeux bleus, et sa taille, était-elle grande ?

— Non, moyenne.

— Et quelle était sa coiffure habituelle ?

Catherine craignait en continuant de donner un signalement trop conforme au sien, d’éveiller les soupçons de Michel, aussi, afin de le dérouter complètement, (elle portait de longues anglaises) elle lui répondit au sujet de la coiffure dont il s’informait.

— Votre mère se coiffait ordinairement en bandeaux, et singularité assez rare, ses sourcils étaient très noirs, quoique sa chevelure fut blonde, – ajouta la courtisane, afin d’éloigner toute idée de ressemblance avec elle.

— Des sourcils noirs, des cheveux blonds et des yeux bleus ! En effet, madame, cela est très rare, oh ! encore merci de ce détail, il complète à peu près le portrait de ma mère, – reprit Michel, – maintenant, il me semble que je la vois, avec ses beaux yeux bleus, sous ses sourcils noirs contrastant avec ses cheveux blonds qu’elle portait en bandeaux. Qu’est-ce que je pourrais donc vous demander encore, madame, ah !… son front était-il haut ?

— Non, il était assez bas.

— Comme celui de ces belles statues grecques que maître Fortuné me fait admirer au Musée, – reprit Michel avec un naïf orgueil filial, et réfléchissant de nouveau. – Est-ce que maman avait le nez droit ou aquilin ?

— Aquilin, – répondit Catherine, dont le nez était droit, très fin et légèrement relevé.

— Mon Dieu, que maman devait donc être belle ! oh ! je veux, grâce à ce que vous venez de m’apprendre, madame, faire une esquisse de son portrait. Je vous le montrerai, vous me direz si il est quelque peu ressemblant, car… je vous reverrai encore, n’est-ce pas, madame.

— Je le crois, je l’espère, du moins, – répondit Catherine d’une voix tremblante, – et ce vœu, cette espérance s’adressaient au père Laurencin, qui, placé dans la chambre voisine, écoutait cet entretien.

— Hélas ! – pensait la courtisane, – cette image d’une mère si regrettée que mon fils évoquera dans son esprit, ne sera pas même mon image !

Et elle reprit tout haut :

— Mon enfant, j’ai répondu à vos questions, je répondrai à toutes celles que vous pourrez encore m’adresser, permettez-moi à mon tour, au nom d’une personne qui fut ma meilleure amie, de vous parler de votre enfance, de vos travaux, enfin… de tout ce qui eût tant intéressé votre mère ?

— Oh ! avec plaisir, madame, – dit Michel, – j’aurai ainsi l’occasion de vous apprendre ce que je dois à mon grand-père et à maître Fortuné.

XLVI

La courtisane ne savait, des premières années de Michel que ce qu’elle avait appris par quelques mots du père Laurencin, cela ne suffisait pas à satisfaire l’avidité de sa curiosité maternelle ; d’ailleurs, elle ignorait encore si on lui permettrait prochainement d’avoir une autre entrevue avec son fils.

— Dites-moi, – reprit-elle, – à quelle époque remontent les souvenirs que vous avez conservés de votre première enfance ?

— Tout ce dont je me rappelle, madame, c’est de l’école des frères où mon grand-père me menait le matin en allant à son atelier, et d’où il me ramenait le soir, après sa journée… Je me souviens encore de la boutique d’orfèvrerie du père de maître Fortuné, rien ne me plaisait davantage que la vue des bijoux, de l’argenterie. Je disais toujours à mon grand-père, que je désirais être apprenti bijoutier, aussi, à l’âge de dix ou onze ans, je ne suis plus allé à l’école, maître Fortuné m’a pris pour apprenti, et depuis ce temps-là, je travaille chez lui, avec mon grand-père…

— Vous trouvez-vous heureux de votre condition, cher enfant ?

— Oh ! oui madame, maître Fortuné me donne des leçons de dessin, il est pour moi rempli de bonté ; enfin, mon grand-père est, voyez-vous, ce qu’il y a de meilleur au monde…

— Ainsi, votre état vous plaît ?

— Beaucoup, maître Fortuné, me dit souvent que je deviendrai un artiste, et je travaille de mon mieux pour le contenter.

— Avez-vous de temps en temps quelques plaisirs, quelques distractions ?

— Certainement, madame, tous les dimanches je vais me promener avec mon grand-père, et nous dînons dehors en partie fine, comme il dit. Parfois, maître Fortuné nous accompagne, et, ces jours-là, nous allons au Musée voir les tableaux, les statues, les belles orfèvreries de la Renaissance.

— Et lorsque vous rencontrez des jeunes garçons de votre âge, vêtus avec élégance, se promenant en voiture, cela ne vous attriste pas, cela n’éveille pas votre envie…

— Oh ! mon Dieu ! non ! Je n’y prends seulement pas garde à leurs beaux habits, et à leurs voitures, mon grand-père ne me laisse manquer de rien, il est même très coquet pour moi, mon bon vieux grand-père, – ajouta Michel en souriant ; – car le dimanche, c’est lui qui fait la raie de mes cheveux, et qui noue ma cravate dans le bon genre… Je n’ai donc rien à envier, et puis d’ailleurs…

— Achevez mon enfant…

— Le soir, quand mon grand-père est couché, je lui fais la lecture dans des livres qu’il choisit ; ces lectures, ainsi que les enseignements, les exemples qu’il me donne, me font penser que celui qui gagne honnêtement sa vie, n’a rien à envier à personne, et comme dit mon grand-père : « Il y a tant de gens que l’on mépriserait comme la boue, au lieu de les envier, si l’on savait comment ils ont gagné cet argent qui les rend si fiers… » Il a grandement raison, mon grand-père, n’est-ce pas, madame ? Rien de plus honteux que des richesses mal acquises…

— Sans doute, – répondit la courtisane, d’une voix tremblante, en songeant à l’abîme que cette horreur précoce du mal devait creuser entre son fils et elle, – votre aïeul se montre d’une rigoureuse sévérité… Du reste, ces sentiments, font l’éloge de votre éducation. Ainsi, votre état vous plaît, et vous n’avez pour l’avenir aucune ambition ?

— Oh ! si madame !

— Voyons… dites-moi tout.

— Hé bien ! madame, – reprit Michel avec un accent confidentiel, d’une naïveté charmante, – mon ambition serait, mais non… c’est espérer trop…

— Enfin, dites…

— D’abord, je voudrais…, car je n’ai pas qu’une seule ambition ; d’abord, je voudrais devenir assez habile dans l’art de ciseler, d’émailler, de nieller, de graver, pour que maître Fortuné me garde toujours près de lui, comme son père a gardé mon grand-père, et puis…, oh ! mais voilà qui est par trop ambitieux !

— Achevez.

— Je voudrais… – ajouta Michel, en baissant un peu la voix, tandis que sa ravissante figuré exprimait une joie touchante, à la seule pensée de ce vœu, – je voudrais en devenant excellent ouvrier… enfin : artiste, comme le dit maître Fortuné, gagner assez d’argent pour pouvoir dire un jour à mon grand-père : — « Vous avez depuis mon enfance travaillé pour nous deux, maintenant à mon tour, votre vue se fatigue, votre main tremble, reposez-vous, grand-père ; reposez-vous c’est à moi, maintenant, de travailler pour deux, et nos parties fines du dimanche, c’est moi qui les paierai… »

Michel accentua ces derniers mots avec une expression de triomphe si ingénue, la suprême ambition de cet aimable enfant prouvait tellement l’excellence de son cœur, que Catherine, de plus en plus émue, au récit de cette vie simple, digne, laborieuse, honnête, ne put résister davantage à l’ineffable bonheur d’embrasser son fils pour la première fois.

— Au nom de votre mère, – murmura la courtisane, fondant en larmes délicieuses, – permettez-moi de vous embrasser… cher… cher enfant.

Et, sans attendre la permission de Michel, elle saisit sa tête entre ses deux mains, et couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés.

Un violent et significatif accès de toux du père Laurencin, dont madame de Morlac comprit l’intention, vint la rappeler à elle-même, et presque au même instant, il rentra dans le salon, ainsi que le cousin Roussel…

Tous deux avaient pleuré, en écoutant l’entretien du fils et de la mère. Celle-ci, à l’aspect du vieillard, reprit son sang-froid et s’éloigna de Michel, non moins surpris que touché des caresses de l’étrangère.

Le retour du vieil artisan annonçait à Catherine la fin de son entrevue avec son fils, son cœur se déchira ; mais elle devait se résigner.

Tout-à-coup, la porte du salon s’ouvrit, et Fortuné Sauval entra précipitamment, pâle, les traits bouleversés. Puis, avisant le cousin Roussel et le père Laurencin, il s’écria :

— Oh ! mes amis… Aurélie ! si vous saviez… c’est affreux… affreux !

Et Fortuné cacha son visage entre ses deux mains, et tomba sur un siège.

XLVII

À ces mots sans suite, prononcés d’une voix entrecoupée par l’orfèvre : – mes amis… Aurélie… Oh ! c’est affreux… affreux ! – le cousin Roussel et le père Laurencin, pressentirent quelque sinistre évènement. Le vieillard, profitant de la surprise générale, causée par les paroles et la brusque apparition de l’orfèvre, dit tout bas à Michel, afin de mettre terme à son entrevue avec Catherine.

— Va m’attendre à la maison, je ne tarderai pas à rentrer.

— Oui, grand-père ; – et se ravisant, Michel ajouta : — Est-ce que je ne dois pas dire adieu à cette bonne dame, et la remercier encore ?

— Je la remercierai pour toi, va mon enfant, je te rejoins bientôt.

— Bien, grand-père, à tout à l’heure.

Et il sortit.

La courtisane, malgré l’étonnement causé par la soudaine arrivée de Fortuné Sauval, n’avait pas quitté Michel du regard. Lorsqu’elle le vit quitter le salon, elle ne put contenir un gémissement étouffé, elle fit même involontairement un pas pour le suivre, mais un regard menaçant du vieillard la retint clouée à sa place.

— Hélas ! – pensait Catherine, – peut-être ne me sera-t-il plus permis de revoir mon fils ! Oh ! à cette idée, tout se désespère, tout se révolte en moi ! Je ne sais qui me tient de courir sur ses traces… de lui dire : je suis ta mère… viens, fuyons… mais que répondre… Lorsqu’il me demandera pourquoi je l’enlève à l’affection de son grand-père qu’il aime, qu’il doit aimer si tendrement ? Que répondre… lorsqu’il me demandera pourquoi je passais pour morte ?… Que répondre, lorsqu’il me demandera pourquoi je l’ai abandonné depuis son enfance ? Mentir ! toujours mentir ! devant mon fils ? Impossible ! sa candeur et la honte feraient expirer le mensonge sur mes lèvres… Et puis… je suis mère… vraiment mère… Je l’aime plus encore pour lui que pour moi, et je le sens, ce serait un crime de le séparer de ces gens éprouvés qui l’ont élevé dans l’amour du juste, du bien et du travail. Je voudrais leur disputer mon fils ! Que suis-je donc, moi ? Hélas ! je suis une malheureuse courtisane repentie, dont la conversion date de trois jours à peine ! et si Michel savait jamais mon opprobre… Oh ! je frissonne, en me rappelant ses paroles de mépris pour ce qui est coupable et indigne… Non, non, je subirai jusqu’à la fin l’expiation du passé !

Madame de Morlac, absorbée dans ces pénibles réflexions, restait étrangère à ce qui se passait autour d’elle.

Le cousin Roussel, voyant Fortuné tomber pâle, défait, accablé sur un siège, s’était approché de lui avec inquiétude, ainsi que le père Laurencin, aussitôt après le départ de son petit-fils.

— Fortuné… mon ami… Qu’est-il arrivé ? – disait Joseph au jeune artiste qui semblait en proie à une sorte d’égarement ; – de grâce… réponds-moi… Tu parles d’Aurélie… ta pâleur, ton agitation m’effrayent…

Mais Fortuné, apercevant madame de Morlac, que dans son trouble il n’avait pas encore remarquée, s’écria, en allant à elle d’un air presque menaçant :

— Madame, votre empire sur M. de Villetaneuse a rompu ses projets de mariage avec mademoiselle Jouffroy… Il faut que ce mariage se renoue, il faut qu’il se fasse !

— Que dites-vous ? – s’écria la courtisane stupéfaite de ce revirement, et effrayée de l’expression menaçante des traits et de l’accent de l’orfèvre. – Monsieur… je… ne…

— Il faut que le comte de Villetaneuse épouse mademoiselle Jouffroy, – reprit Fortuné en frappant du pied, – sinon, j’apprends à votre fils… quelle méprisable créature vous êtes !

— Oh ! monsieur, grâce ! – murmura la courtisane avec épouvante, en levant ses mains jointes et suppliantes vers Fortuné.

— Grâce…

— Non, pas de grâce, – reprit Fortuné, – pas de grâce… si M. de Villetaneuse n’épouse pas Aurélie.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! – dit Catherine pleurant et s’appuyant chancelante à l’angle d’un meuble ; car, à la seule pensée de la révélation dont on la menaçait, elle se sentait défaillir.

Le cousin Roussel et le père Laurencin contemplaient Fortuné avec un redoublement de stupeur, croyant à la complète aberration de son esprit.

— Mon ami, – dit Joseph en prenant les deux mains de Fortuné dans les siennes, – reviens à toi… écoute-moi… je…

L’orfèvre, interrompant le cousin Roussel, le regarda fixement et lui dit avec un sanglot étouffé.

— Savez-vous ce qui est arrivé ?

— Tu m’effrayes.

— Aurélie s’est empoisonnée.

— Oh ! c’est horrible, – s’écria Joseph non moins terrifié que le père Laurencin, – malheureuse enfant ! mais quand… mais pourquoi s’est-elle empoisonnée ! Mon Dieu ! lui a-t-on porté des secours ? Est-elle sauvée ? elle est donc sauvée, puisque tu parles de ce mariage.

— Laissez-moi… je n’en sais rien… ma tête se perd… j’en deviendrai fou… Oh ! c’est trop souffrir ! c’est trop !…

Devant la violence d’un pareil désespoir, le cousin Roussel et le vieil artisan se turent ; la courtisane, malgré ses angoisses maternelles, se sentit aussi apitoyée sur le sort de Fortuné Sauval, et pendant quelques instants, un morne silence régna parmi ces divers personnages.

Ce silence, et l’apaisement de la première effervescence de sa douleur, rappelèrent peu à peu le jeune artiste à lui-même. Il passa ses deux mains sur son front brûlant, et reprit bientôt d’une voix affaiblie, en s’adressant au vieillard et au cousin Roussel qui le regardaient avec compassion.

— Excusez-moi, mes amis… Tout à l’heure je n’avais plus la tête à moi, je ne pouvais répondre à vos questions. Voici ce qui s’est passé : l’on a du moins, grâce à Dieu, l’espoir de sauver Aurélie ; elle a été secourue à temps.

— Ah ! je respire, – dit Joseph, – pauvre enfant ! mais cette sinistre résolution, à quoi l’attribuer ?

— À quoi ? – reprit Fortuné avec une sombre amertume, – à l’amour d’Aurélie pour M. de Villetaneuse, aux lamentations de ma tante, répétant sans cesse que la rupture de ce mariage annoncé à toutes les connaissances de la famille, la couvrirait de ridicule !

— Ah ! – dit tristement le cousin Roussel, – je comprends tout maintenant !

— La rupture de ce mariage m’avait d’abord comblé de joie, – reprit Fortuné, – j’aimais tant ! j’aime tant Aurélie !! j’espérais la voir revenir à moi ; mais, jugez de ma douleur, de mon effroi, lorsque ce soir…

Et Fortuné, suffoqué par l’émotion, s’interrompit un moment, puis il reprit :

— Lorsque ce soir j’ai appris qu’elle aimait si passionnément cet homme ; qu’elle a voulu se tuer parce que ce mariage était rompu…

— Mon Dieu ! mais comment as-tu été instruit de ce triste évènement ?

— Malgré le bonheur que me causait cette pensée : Aurélie est libre… de vagues pressentiments me tourmentaient ; je songeais au chagrin que devait lui causer la rupture de ce mariage ; enfin, mon inquiétude s’accroissant, je me rends tantôt chez mon oncle, afin de demander à Marianne des nouvelles de sa sœur… Je me croise dans l’atelier avec le domestique qui descendait effaré : « — Ah ! monsieur Fortuné ! – me dit-il – Quel malheur ! mademoiselle Aurélie s’est empoisonnée avec du vert-de-gris ; elle se l’est procuré en mettant depuis hier des gros sous tremper dans du vinaigre. Je cours chercher le médecin. »

— Pauvre mademoiselle Aurélie ! dit le père Laurencin, tandis que Catherine prêtait une oreille attentive à ce récit.

— Je monte en hâte, – reprit Fortuné ; – je sonne : une servante en larmes vient m’ouvrir. Je la prie de dire à Marianne que je suis là, que je la supplie de venir un instant. Bientôt elle accourt, et m’apprend que la surveille, Aurélie, instruite de la rupture de son mariage, avait éprouvé une faiblesse ; on l’avait mise au lit. Elle avait absolument voulu rester seule dans sa chambre, les volets fermés quoiqu’il fît jour. Marianne dut aller passer la nuit près de sa tante Prudence, Aurélie s’opposant à ce que personne la veillât. Mais au moment où sa sœur la quittait, elle lui demanda une fiole de vinaigre, afin, disait-elle, d’en respirer quelques gouttes si elle retombait en faiblesse ; l’eau de Cologne lui semblait trop fade.

— Malheureuse enfant, sa résolution était déjà prise, – dit le cousin Roussel, tandis que madame de Morlac redoublait d’attention.

— Marianne, l’excellente créature ! – poursuivit Fortuné ; – Marianne resta la nuit tout entière sur une chaise, dans le corridor où s’ouvre la porte de la chambre de sa sœur, prêtant l’oreille au moindre bruit ; elle n’entendit rien. Le jour venu, elle supplia Aurélie de lui permettre d’entrer chez elle, et la trouva calme en apparence, mais très pâle. Elle avait passé une assez bonne nuit, disait-elle, mais se trouvait encore faible, et désirait ne pas quitter son lit ni voir le jour, prétextant une grande envie de dormir. En effet, toute la journée, elle parut sommeiller ; ses parents entr’ouvrirent plusieurs fois sa porte, ils crurent qu’elle reposait. Cependant, vers le soir, la tante Prudence insista pour qu’on allât chercher le médecin. Lorsque madame Jouffroy annonça cette visite à Aurélie, elle refusa de la recevoir, demandant en grâce qu’on la laissât tranquille : elle se trouvait bien ; et, afin de le prouver, prétendit avoir faim, se fit servir un potage, en prit quelques cuillerées, pour détourner les soupçons. Cette nuit s’écoula comme l’autre, calme en apparence. Ce matin, Marianne entra chez Aurélie, qui l’embrassa tendrement, et lui dit presque gaîment : « Petite sœur, j’ai passé une très bonne nuit ; je veux dormir encore, mais viens me réveiller tantôt, sur les quatre heures, n’y manque pas. » Enfin, – ajouta Fortuné avec un accent déchirant, – à quatre heures Marianne va trouver Aurélie. Celle-ci la fait approcher de son lit, puis, l’attirant à elle et l’embrassant avec une force convulsive : — « Petite sœur, ouvre les volets, et va vite appeler mon père, ma mère, ma tante. Je désire vous voir tous avant de mourir ; je n’ai pas voulu survivre à la rupture de mon mariage avec M. de Villetaneuse. »

— Quel amour ! – dit le cousin Roussel.

— Marianne, épouvantée, court aux volets, les ouvre ; elle voit Aurélie livide, et bientôt en proie à d’horribles convulsions, – poursuivit Fortuné d’une voix altérée. Marianne appela la famille à grands cris. Le médecin arrive, et, malgré la violence du mal, par cela même que les doses de poison étaient énormes, il espère, il est presque certain de sauver Aurélie. Maintenant, mes amis, écoutez-moi, – reprit Fortuné d’un ton plus ferme, – instruit par le père Laurencin que la mère de Michel serait chez vous ce soir, je suis accouru en hâte pour la forcer d’user de son empire sur M. de Villetaneuse, afin qu’il épouse Aurélie ; sinon, mon Dieu ! à peine arrachée à la mort, elle attenterait encore à ses jours. Ah ! malheur à moi, malheur à moi !… mon égoïste amour a causé son désespoir ! a failli déjà la tuer !… Oh ! si elle était morte ! si elle mourait !… ce serait le remords de toute ma vie. – Et s’adressant à madame de Morlac d’un ton menaçant : — Vous m’entendez ! Il faut que cette nuit, ce soir même, M. de Villetaneuse, sur qui vous avez une influence sans bornes, écrive à la famille Jouffroy, qu’instruit du malheur qui vient d’arriver, il la supplie de renouer ce mariage. Cette assurance peut rappeler Aurélie tout-à-fait à la vie ! sinon, je vous le répète, je révèle à votre fils quelle femme vous êtes.

— Monsieur, – reprit la courtisane avec résignation, – vous avez mon secret, ma vie… entre les mains ! J’obéirai ! Oui, mon empire sur M. de Villetaneuse est sans bornes. Oui, j’en suis presque certaine, il renouera ces projets de mariage qui le sauvaient d’une ruine prochaine et inévitable. Oui, en me rendant chez lui à cette heure, je pourrai, je le crois, le décider à écrire à la famille Jouffroy, qu’instruit du malheur affreux dont elle est frappée, et dont il est involontairement cause, il la supplie de lui accorder la main de mademoiselle Jouffroy. Oui, je crois réussir à cela… Votre menace, monsieur, me ferait tenter l’impossible ! Je vous obéirai ? donc. Mais réfléchissez… Je connais M. de Villetaneuse ! Ce mariage fera le malheur de votre cousine…

— Cette femme a raison, – reprit le cousin Roussel, – songe que le comte n’a pas hésité à renoncer à cette union, et si maintenant il la contracte, quelle garantie de bonheur apporte-t-il à Aurélie ! Prends garde ! Tu vas en ce moment décider de son avenir ! Prends garde !

La gravité, la justesse de ces paroles, frappèrent le jeune orfèvre. Livré à des hésitations remplies d’angoisses, il garda pendant un moment le silence, et reprit :

— Mais, mon Dieu ! Aurélie l’aime avec passion, cet homme ! Elle a voulu se tuer… Elle est capable de tenter un nouveau suicide… et cet horrible évènement serait mon désespoir éternel ! Non, non, qu’elle vive ! qu’elle épouse cet homme ! Que leurs destinées s’accomplissent !

— Et si cette destinée doit être funeste, – s’écria Joseph avec anxiété. – Quelle terrible responsabilité pèsera sur toi !

— Et si Aurélie se tue ! ne sera-t-elle pas plus terrible encore, la responsabilité qui pèsera sur moi ?

Puis, voulant mettre fin à ce débat dont il était navré, il dit à la courtisane :

— Partez sur l’heure. Il faut que ce mariage se fasse !

— J’obéis, – répondit Catherine ; – mais, si votre désir est satisfait, ne me sera-t-il pas permis de voir encore mon fils ?

— Le grand-père de Michel vous répondra. Mais partez, partez ! Ne perdez pas un moment.

La courtisane se tourna du côté du vieillard d’un air suppliant.

— Faites ce que désire M. Fortuné, reprit le père Laurencin, et vous reverrez encore votre fils.

Madame de Morlac quitta en hâte le salon et se rendit chez le comte de Villetaneuse.

XLVIII

Environ six semaines après la tentative de suicide d’Aurélie Jouffroy, S. A. S. Monseigneur le prince Charles-Maximilien, rentrait dans l’une des voitures de la cour, au palais de l’Élysée-Bourbon, mis ordinairement, par le roi des Français, à la disposition des membres des maisons souveraines qui venaient passagèrement habiter Paris.

Le prince laissa dans leur salon de service, les aides de camp qui l’accompagnaient, et entra seul dans sa chambre à coucher, où l’attendait M. Müller, son premier valet de chambre, serviteur éprouvé, digne à tous égards de la confiance illimitée de son maître.

Il était environ dix heures du soir. Charles-Maximilien, vêtu de noir, portait au cou le collier d’or et d’émail de la Toison d’Or, et sur son gilet blanc, le grand cordon rouge de la Légion d’Honneur, dont la plaque, enrichie de diamants, étincelait au côté gauche de son habit. L’Altesse sérénissime trouvait de bon goût de se parer des insignes d’un ordre français (parmi tous ceux qu’il possédait) lorsqu’il assistait en France à quelque cérémonie.

Charles-Maximilien, âgé d’environ trente-six ans, d’une figure régulière, gracieuse et martiale, d’une taille élevée, d’une tournure élégante, était, nous l’avons dit, un homme fort séduisant.

Lorsque la porte de sa chambre à coucher fut fermée, le prince marcha de long en large avec agitation. Après avoir remis ses gants et son chapeau à M. Müller, qui suivait d’un regard respectueux, mais attentif, les évolutions de son maître, celui-ci au bout de cinq minutes de silence, s’écria :

— C’est décidé ! nous partirons demain pour l’Allemagne.

— Votre Altesse voudra bien, en ce cas, me donner ses ordres ?

— Oui, car plus j’y réfléchis, plus ce départ me semble sage, prudent et habile. D’ailleurs, je ne saurais me contraindre, et ce serait compromettre l’avenir… Je partirai donc, que veux-tu ? Je bats en retraite devant l’ennemi ! mon pauvre Müller, mais dans l’espoir de prendre plus tard l’offensive. J’imite en cela l’habituelle et savante tactique de feu mon glorieux cousin l’archiduc Charles.

Et après un moment de silence le prince ajouta en soupirant :

— Quelle adorable créature que cette jeune comtesse ! Ah ! Müller, je suis véritablement amoureux cette fois !

— Votre Altesse me permettra de le lui dire, cette fois-là, s’est déjà rencontrée plusieurs fois.

— Non, car jamais, je te le répète, mes yeux n’ont admiré beauté plus idéale ! dix-huit ans ! une perle ! un trésor de jeunesse, de grâce et de candeur ! Oh ! Müller, qu’elle était belle sous sa virginale parure de fiancée ! Oui, ce soir je l’ai trouvée plus adorable encore qu’avant-hier, jour de la signature de son contrat. Quelle heureuse inspiration le comte de Villetaneuse a eue de me choisir pour témoin de son mariage ; Müller, crois-moi, ceci est grave, très grave, je ressens ce que je n’ai jamais éprouvé. Cet amour est aussi soudain que profond… j’en suis effrayé !

Et après un nouveau silence, l’altesse s’adressant à son honnête serviteur :

— Tu m’as souvent rendu de grands services en pareille circonstance. Je compte sur ton dévouement, sur ta discrétion, sur ton intelligence accoutumés. Résumons-nous : as-tu bien réfléchi à mon projet ? l’as-tu mûri ? l’as-tu étudié sous toutes les faces ? le trouves-tu réalisable ? Éclos, improvisé, dans la nuit d’hier, après ma première rencontre avec cette ravissante jeune femme, il peut offrir des objections, de grandes difficultés ; s’il en est ainsi, parle-moi sincèrement, nous le modifierons !

— La seule objection, Monseigneur, objection capitale, est celle-ci : Malgré mon dévouement aux ordres de votre Altesse, et ma résolution de mener la chose à bonne fin, il se pourrait que M. le comte de Villetaneuse ne m’agréât point parmi ses domestiques.

— C’est juste… et si ta crainte se justifie, nous tâcherons d’aviser. Mais, j’ai tout lieu de croire, grâce à la puissante recommandation de mon ami, le duc de Manzanarès (car le comte doit surtout ignorer que tu sors de chez moi, puisque heureusement tu étais absent lors de son voyage en Allemagne,) j’ai tout lieu de croire, dis-je, que grâce à la recommandation du duc, tu feras partie de la maison du comte qu’il veut, m’a-t-il dit, monter sur un grand pied. Or, une fois introduit chez lui…

— Le reste, Monseigneur, va de soi…

— Ainsi, mon projet te paraît praticable ?

— Oui Monseigneur, la mission est difficile ; délicate, épineuse, mais, avec de la persévérance, de l’adresse et du temps…

— Quant à cela, tu seras seul juge de l’opportunité de… mais à quoi songes-tu ?

— Votre Altesse n’a plus à se préoccuper de cette hypothèse ; que je pourrais ne pas être reçu au service du comte, en ce cas-là, j’ai un moyen assuré de toujours arriver à mon but.

— Je te crois, je ne t’interroge même pas sur le moyen dont tu parles. Je connais ton prodigieux esprit de ressources.

— Il est entendu qu’à un moment donné Monseigneur, j’aurai carte blanche ?

— Oui, sans cependant outre-passer certaines limites, souviens-toi que nous sommes en France et non dans les États de mon frère.

— Que votre Altesse se rassure.

— C’est que parfois tu vas… un peu loin.

— Monseigneur fait allusion à l’aventure de la fille de ce bourgmestre ?

— Justement ?…

— Mais, ainsi que votre Altesse me l’a fait remarquer très judicieusement : nous sommes ici en France, et c’est autre chose.

— Tout autre chose… encore une fois, ne l’oublie pas.

— Non, Monseigneur, je serai prudent, tout réussira, ayez confiance en votre étoile d’abord… et ensuite dans mon vif désir de bien servir votre Altesse !

— Ah ! Müller … puisse cette confiance ne pas t’abuser ! si tu savais combien la comtesse est belle ! quel éclat ! quelle fraîcheur ! quelle fleur de jeunesse et d’innocence ! Et puis, un son de voix si doux, un regard si ingénu, si timide ! la timidité, charme divin auquel les femmes de cour ne m’ont guère habitué ! Je n’ai adressé que deux fois la parole à cette ravissante enfant, car c’est vraiment une enfant… il fallait voir son trouble enchanteur, tandis que sa mère, une grosse et grande diablesse de femme, de la taille d’un de mes grenadiers disait, suffoquée d’orgueil à un bonhomme placé derrière elle, son mari sans doute : « Son Altesse parle à notre fille ! » – Il y avait dans ces seuls mots, dans leur accent, une joie si triomphante, si burlesque, que, Dieu me damne ! j’aurais embrassé cette belle enfant, que la mère se fût écriée plus triomphante encore : son Altesse embrasse ma fille !

— Monseigneur, je noterai cette mère-là sur mes tablettes. Elle peut être une auxiliaire sans le savoir ; ce sont les meilleurs.

— Quant au comte, si je ne savais pas quel homme c’est, je n’aurais conçu aucune espérance, je t’ai d’ailleurs suffisamment édifié sur lui…

— D’après les renseignements de votre Altesse, je le connais… comme s’il m’avait emprunté de l’argent !

— Je t’ai dit aussi ce que c’était que son oncle, le marquis…

— Il vendrait son âme à Belzébuth, si Belzébuth savait quoi faire d’une pareille âme. Je serai sur mes gardes.

— Tu agiras sagement, ce vieux drôle est très fin, très pénétrant, très roué. Ah ! Müller ! lui, son neveu ! quel détestable entourage pour cette jeune femme !

— Au contraire, Monseigneur, ils feront la moitié de ma besogne !

— Ton observation est juste, elle m’encourage ! Ah ! je le sens aux battements de mon cœur, à mon impatiente ardeur, à la mélancolie que me cause ce départ, mélancolie non sans charme, parce que l’espérance l’adoucit ! oui, je le sens, je n’ai que vingt ans ! ou plutôt, je suis amoureux comme à vingt ans ! l’amour me rajeunit. Combien les jours, les mois vont me durer, loin de cette adorable comtesse ! quel supplice ! et pourtant, il me faut partir, il le faut… Je ne serais pas maître de moi, mon secret viendrait de mon cœur à mes lèvres, si je revoyais à présent la comtesse. Je ne me reconnais plus, te dis-je, je suis fou !

— Au jour de son triomphe, votre Altesse retrouvera sa raison.

— Le dieu des amours t’entende ! mon pauvre Müller.

— Ce dieu n’a jamais été sourd aux prières de votre Altesse. Cette fois encore, il lui sera favorable. Mais, avant de quitter Paris, Monseigneur ne laissera-t-il pas une preuve de souvenir à madame la comtesse, en manière de pierre d’attente ? Ceci me semblerait indispensable. J’ai mes motifs pour insister là-dessus auprès de Monseigneur.

— Rien de plus simple, il m’est permis, en ma qualité de témoin du mariage de la comtesse, de lui offrir une marque de souvenir. Mais, d’ici à demain, que choisir ? La délicatesse, le bon goût, exigent que ce présent soit plus précieux par le travail que par la matière, et je ne sais…

— Monseigneur, pourquoi ne pas offrir à madame la comtesse, cette magnifique coupe d’or émaillée, un des chefs-d’œuvre de l’orfèvre Fortuné Sauval ? La valeur vénale de cet objet d’art, m’a dit votre Altesse, est au plus de deux ou trois mille francs, et il en a coûté douze mille en raison de son admirable travail.

— Ma coupe d’or ! mon bijou de prédilection ! cette merveille que Benvenuto Cellini eût enviée…

Et, après un moment de réflexion :

— Justement le prix que j’attache à ce chef-d’œuvre, me fait un devoir de l’offrir à la comtesse.

— Ah ! Monseigneur, si la comtesse pouvait vous entendre… que dis-je, elle vous entendra !

— Comment ?

— Je sèmerai, votre Altesse récoltera.

— Müller, tu es impayable ! demain j’enverrai la coupe à la comtesse, par mon premier aide-de-camp, avec un billet d’adieu,

……

— Ah ! – dit Charles Maximilien à son honnête Mercure, lorsque celui-ci l’eût aidé à se mettre au lit : — Si je pouvais rêver d’elle !

XLIX

Henri de Villetaneuse avait loué et fait somptueusement décorer et meubler un hôtel situé au faubourg Saint-Germain, rue Vanneau ; le rez-de-chaussée se composait des salons de réception et de la salle à manger ; le premier étage était destiné aux deux nouveaux mariés. M. et madame Jouffroy devaient occuper un entresol fort bas de plafond, et qui, selon le mode de construction adopté pour beaucoup d’anciens hôtels, séparait le rez-de-chaussée du premier étage, au-dessus duquel se trouvaient les combles et les chambres des domestiques.

Après la bénédiction du mariage qui eut lieu à l’aristocratique chapelle du Luxembourg, toute la famille était venue habiter pour la première fois, l’hôtel de la rue Vanneau.

Le lendemain matin, M. et madame Jouffroy, déjà levés et habillés, s’entretenaient ainsi dans leur chambre à coucher, où ils avaient fait transporter les meubles de leur ancien appartement.

— Et toi ? – disait madame Jouffroy à son mari, – as-tu bien dormi ?

— Comme ça, Mimi… comme ça… Tu comprends… l’émotion d’un si grand jour… et puis… cet entresol est très bas, et tu sais que j’aime beaucoup l’air… je crois bien qu’ici j’étoufferai un peu, mais, bah ! nous sommes avec Fifille, c’est l’essentiel.

— Ne vas-tu pas regretter ta rue du Montblanc, à présent que nous voici dans le faubourg Saint-Germain… Le noble quartier, comme dit ce cher M. le marquis.

— Je ne regrette pas notre ancien logement ; je suis même content de n’y plus demeurer, car, après le départ de ma sœur, je ne pouvais passer devant la porte de sa chambre sans serrement de cœur, et c’était pis, cent fois pis, quand en passant devant la chambre de nos filles, je me rappelais cet horrible jour, où Aurélie, quasi mourante… – et tressaillant à ce lugubre souvenir : — Ah ! c’est affreux quand on pense à cela.

— À qui le dis-tu ? – reprit madame Jouffroy, dont les yeux devinrent non moins humides que ceux de son mari.

— Ah ! ça été un évènement bien déplorable, sans parler de ses conséquences, – reprit en soupirant l’ancien commerçant… – car enfin, voyant à quel point Aurélie aimait M. de Villetaneuse, regardant dès lors le mariage comme certain, tu n’as pas voulu me permettre d’aller aux informations sur la fortune de notre gendre, et…

— Allons ! encore cette idée-là ! Est-ce que Richardet ne t’avait pas dit que le marquis et son neveu pouvaient, s’ils l’avaient voulu, évaluer leur fortune à plus d’un million.

— C’est vrai, Richardet connaît leurs affaires, je devais l’en croire, mais enfin…

— Mais enfin… quoi ? Il fallait, n’est-ce pas, aller aux informations de tous côtés ? risquer que cela vînt aux oreilles du marquis ou de notre gendre ; blesser ainsi leur délicatesse, leur faire rompre le mariage encore une fois, désespérer Aurélie… et la pousser une seconde fois… à…

— Oh ! tais-toi, ma femme, tais-toi, c’est à faire frémir…

— Je le crois bien, car enfin, admettons ce qui n’est pas, ce qui ne peut pas être… Oui, supposons que M. de Villetaneuse, comme le disait cette mauvaise langue de M. Roussel, eût été ruiné, que nous en ayons eu la preuve, est-ce que, malgré cela, nous ne lui aurions pas donné notre fille ? plutôt que de la voir mourir de chagrin.

— Grand Dieu ! je le crois bien…

— Il valait donc mieux nous en tenir aux renseignements de Richardet, qui méritaient toute confiance, et ne pas nous exposer à provoquer une nouvelle rupture par des démarches choquantes pour l’amour-propre de MM. De Villetaneuse.

— Tu as peut-être raison, cependant…

— Que tu es donc insupportable avec tes si et tes mais ! est-ce que le jour de la signature du contrat, M. le marquis n’a pas remis à son neveu, quatre cent mille francs en beaux et bons billets de banque, dans un portefeuille à ses armes, en lui disant : « Mon neveu, je te ferai attendre le restant de mon héritage le plus longtemps possible ? » Tu l’as vu ? tu l’as entendu ?

— Distinguons, Mimi, distinguons, j’ai entendu M. le marquis dire cela, c’est vrai, j’ai vu le gros portefeuille qu’il a remis à notre gendre, c’est encore vrai ; mais je n’ai point vu du tout ce qu’il y avait dedans le portefeuille.

— Quoi ! Vous n’avez pas honte d’une pareille défiance !

— Dam… non…

— Taisez-vous, c’est indigne.

— Mais, Mimi…

— C’est comme pour la terre de Montfalcon, en Dauphiné, estimée quatre cent mille francs, vous n’avez pas eu de cesse que vous ayez écrit au régisseur : qu’est-ce qu’il vous a répondu ?

— Que la terre était évaluée environ quatre cent mille francs, et appartenait à M. le comte Henri de Villetaneuse.

— Hé bien ! c’est clair, je crois ?

— Oui, mais il pouvait y avoir des hypothèques, et tu m’as défendu de…

— Laissez-moi tranquille, vous rabâchez toujours la même chose ; ce qui est fait est fait, notre fille est mariée, elle est aux anges… que voulez-vous de plus ?

— À la bonne heure, Mimi, à la bonne heure, je ne me plains pas, ce n’est pas l’intérêt qui me guide ! Bon Dieu du ciel ! lorsque j’ai vu Aurélie mourante, j’aurais donné jusqu’à mon dernier sou pour la sauver. Mais enfin, il nous reste, tout compte fait, cent quatre vingt mille francs…

— Ne nous voilà-t-il pas bien à plaindre ? Notre pension et notre logement chez notre gendre nous coûteront six mille francs par an !……

— Je ne dis pas ça pour moi, mais il me serait pénible, de te voir te priver de quelque chose, ma pauvre Mimi… car enfin, quoique Prudence ait assuré tout ce qu’elle possède à Marianne, nous ne pouvons sans injustice criante, donner moins de cent mille francs à Marianne si elle se marie.

— Ne t’occupe pas de cela… Il y a par fois de bons coups à faire à la Bourse.

— Jouer à la Bourse ! ah ! mon Dieu qu’est-ce que tu dis là… j’en ai la chair de poule. Jouer à la Bourse ! Est-ce que tu aurais la pensée de…

— Allons, te voilà tout ahuri.

— Il y a bien de quoi ! bonté divine ! Jouer à la Bourse ! c’est un jeu comme un autre, on peut s’y ruiner en un tour de main ! Comment ! toi toujours si prudente en affaires, toi qui autrefois épluchais si rigoureusement nos placements, préférant un intérêt modique, mais certain, tu voudrais…

— Je veux que tu ne te mettes pas martel en tête, à propos d’une parole en l’air, me prends-tu pour une écervelée capable de compromettre les capitaux qui nous restent ?

— Dieu m’en garde ! Mimi, j’ai trop de confiance en toi pour cela, tes paroles me rassurent.

— C’est fort heureux.

— Tiens, à cette seule pensée de jouer à la Bourse, la sueur m’en était montée au front !

— En vérité, tu ne sais qu’inventer pour te tourmenter ; tu n’es jamais content de rien.

— Moi ! ah ! par exemple…

— Certainement ! Nous sommes au lendemain du mariage de notre fille, son bonheur est assuré, mais tu ne sais qu’imaginer pour attrister ce beau jour ! Tu vas chercher midi à quatorze heures : tu étoufferas dans cet entresol, tu regretteras ceci, cela…

— Dam ! je peux bien dire que ne vivant plus chez nous, mais chez notre gendre, il y a quelques petites choses que je regrette.

— Quoi donc ? je voudrais bien le savoir ? voilà qui est un peu fort !

— Non, non… quand je dis que je regrette ces choses-là, c’est une façon de parler.

— Voyons, que regrettez-vous ? ayez donc le courage de le dire ?

— Allons, Mimi, ne te fâche pas, nous causons : Hé, bien, par exemple, j’étais habitué à la cuisine de Jeannette, il y avait des petits plats dont j’allais surveiller la confection, cela m’amusait ; or, tu penses bien que je ne me permettrais pas d’aller fourrer mon nez dans la cuisine de notre gendre.

— Pardi ! ni moi non plus, tandis qu’il me fallait toujours être sur les talons de Jeannette. Elle avait des qualités, mais c’était un bourreau pour le beurre !

— Je ne dis pas non, mais elle cuisinait fièrement à mon goût, et elle n’avait pas sa pareille pour les pieds de mouton à la poulette, mon régal.

— N’allez-vous pas maintenant vous plaindre de la table de notre gendre, qui a un chef et deux aides de cuisine.

— Ce qui, par parenthèse, doit lui coûter gros, et le reste de la maison est à l’avenant.

— Ce sont ses affaires, et non les nôtres.

— À la bonne heure, Mimi, tu ne peux pas me faire un crime de préférer la cuisine bourgeoise à la cuisine du grand genre. Et puis, il y a encore une chose…

— Allons, quoi encore ?

— J’aimais à mettre moi-même mon vin en bouteilles, ça passait le temps, et de la sorte mon vin n’était jamais baptisé. Je sais bien qu’après cela, je pourrai proposer à notre gendre, si toutefois ça lui est égal, de me charger de…

— De mettre son vin en bouteilles, peut-être ?

— Pourquoi pas ?

— Ma parole d’honneur, je ne sais pas à quoi vous rêvez… faire une pareille proposition à notre gendre ! vous êtes donc fou ?

— Tu crois que…

— Je crois que c’est tout bonnement absurde !

— Très bien, Mimi, très bien, c’est entendu, je n’en soufflerai pas mot à notre gendre. – Et souriant avec bonhomie : — Voyons, que je vide mon sac aux regrets, afin que ce soit fini, et que je ne t’impatiente plus.

— Achevez, achevez…

— Il y avait encore ce pauvre Coco

— Quel Coco ?

— Coco, notre cheval. Il paraît qu’il n’était pas beau, quoiqu’il nous ait coûté sept cent francs ; car, lorsque je l’ai montré à M. le comte, quand il venait nous voir, rue du Mont-Blanc, il s’est mis à rire.

— Je crois bien, l’attelage de la voiture de noces d’Aurélie a coûté huit mille francs, m’a dit notre gendre, et il a acheté pour lui deux chevaux de selle du même prix.

— Seize mille francs ! rien que pour les chevaux ! sans compter les voitures et les harnais, c’est fièrement salé ! Mais, pour en revenir à Coco, il me connaissait, je descendais tous les matins à l’écurie pour lui porter des croûtes de pain, dès que j’entrais, il dressait les oreilles, il hennissait, il frappait du pied, et la pauvre bête me léchait les mains. Pourvu que dans la maison où il est, il soit aussi heureux que chez nous… ! Enfin, je passais encore une petite demi-heure à l’écurie avec Coco, ça m’amusait… or, tu dois penser, que pour rien au monde, je ne m’aviserais d’entrer dans l’écurie de notre gendre, et de m’approcher de ses grands scélérats de chevaux anglais, qui sont si fougueux, qu’hier, je mourais de peur en te voyant monter, avec fifille, dans sa belle voiture neuve.

— Heim ! le fringant équipage, avec des armes et une couronne sur la portière. Dieu ! les belles armes ! Il y a comme trois espèces de petits crapauds d’or sur un fond rouge.

— Je n’ai point remarqué, Mimi, quelles bêtes c’étaient ; mais, ce qu’il y a de certain, c’est que lorsque ce pauvre Coco était attelé à notre calèche, je vous y voyais monter sans crainte, toi et mes deux filles.

Puis la figure de cet excellent homme s’attrista de nouveau si visiblement, que sa femme s’en aperçut, et lui dit impatiemment :

— Allons, à quoi encore est-ce que vous pensez ?

— À Marianne. Cette chère enfant…

— Hé bien ! Marianne ?

— Elle n’a pas assisté au mariage de sa sœur. Je sais que, boiteuse comme elle est, elle aurait mal figuré avec sa canne, au milieu de tout ce beau monde. Cependant, ça me serrait le cœur de ne pas la voir là, non plus que ma sœur, et mon vieux Roussel…

— Comment ! M. Roussel, qui s’est montré si insolent envers M. le marquis, vous auriez voulu le voir assister à ce mariage !

— Passe encore pour Roussel ; mais ma sœur, mais Marianne ?

— Votre sœur n’a-t-elle pas déclaré formellement avec sa gracieuseté ordinaire, qu’elle n’assisterait pas à la noce ? Et, quant à Marianne, ne lui ai-je pas dit : « Mon enfant, si tu veux venir au mariage de ta sœur, je te ferai faire une jolie toilette ; mais, moi, à ta place, vu ton infirmité, j’aimerais mieux ne pas paraître à la cérémonie. Tu feras d’ailleurs, à cet égard-là, ce qui te conviendra. »

— Elle aura craint de nous humilier, à cause de son infirmité.

— Ça n’empêche pas qu’elle pouvait assister au mariage, si cela lui eût convenu. Certes, je ne rougirai jamais de Marianne ; mais, après tout, pour elle-même, elle a tout aussi bien fait de ne pas venir, elle aurait été trop honteuse de se trouver en si belle société ! Hum ! quand on songe que l’un des témoins de notre gendre était un duc, et l’autre un prince, une altesse !!!

— Quant à cela, le prince avait aussi proposé à Fortuné d’être son témoin… pauvre garçon !

— Mon Dieu ! que vous êtes donc impatientant ce matin, avec vos jérémiades !

— Quelles jérémiades ?

— Ce pauvre Coco, cette pauvre Jeannette, ce pauvre Roussel, cette pauvre Prudence, cette pauvre Marianne, ce pauvre Fortuné ! Ah ! quel pauvre homme vous êtes vous-même !

— Pour l’amour de Dieu ! Mimi ne te fâches pas ! nous causons. Certes, je suis aussi flatté que toi que l’un des témoins du mariage de notre fille ait été une altesse.

— Sans compter que le prince a parlé deux fois à Aurélie.

— Je n’y ai pas fait attention.

— Je ne sais pas alors où vous aviez les yeux et ce à quoi vous songiez ! Un prince parle deux fois à votre fille, et vous ne vous en apercevez seulement pas ! Son Altesse est pourtant assez remarquable, pour qu’on fasse attention à lui.

— Remarquable ?… En quoi donc ?

— Comment, en quoi ? Mais, d’abord, c’est un très bel homme ; trente-six ans, tout au plus, et puis un air… enfin, un air d’altesse ;… puisque son frère est souverain en Allemagne. Je pourrai toujours dire que le frère d’un souverain en Allemagne a parlé deux fois à la comtesse, ma fille !

— C’est déjà bien joli comme ça ! Fifille comtesse.

— Voilà-t-il pas ! Il y en a ma foi qui sont duchesses et princesses, qui sont loin de la valoir.

— Allons ! notre fille est comtesse, et cela ne satisfait point encore ton amour-propre ? Que diable veux-tu donc qu’elle devienne, maintenant ?

— Tenez, je ne sais pas sur quelle herbe vous avez marché ce matin, vous ne dites que des bêtises.

— À la bonne heure, – répondit avec sa douceur et sa résignation accoutumée, M. Jouffroy, au moment où le maître d’hôtel de M. de Villetaneuse, après avoir frappé à la porte dit en s’inclinant :

— Je viens avertir monsieur et madame, que le déjeuner de madame la comtesse est servi.

— Comme ça vous a bon genre ! – dit madame Jouffroy à son mari, après le départ du maître d’hôtel. – « Le déjeuner de madame la comtesse est servi ! » Tandis que cet imbécile de Pierre, nous criait de sa grosse voix : – c’est servi ! – ou bien : – la soupe est sur la table ! – Allons, vite, vite, – ajouta madame Jouffroy, – descendons déjeuner, ne faisons pas attendre notre gendre !

— C’est étonnant, – se disait monsieur Jouffroy, en suivant sa femme. – J’ai toujours si bon appétit le matin… Je n’ai pas faim du tout… Bah ! l’appétit vient en mangeant… mais c’est égal. Je n’ai pas osé avouer cela à Mimi, qui m’a fait m’habiller de pied en cap. Je regrette de ne pouvoir plus déjeuner en robe de chambre, comme autrefois chez nous, en famille, sans façon, en dégustant une vieille bouteille de sauternes avec mon pauvre Roussel. – Et M. Jouffroy, étouffant un soupir, ajouta : — Enfin, Fifille est heureuse…

L

M. et madame Jouffroy, en sortant de leur entresol, rencontrèrent Henri de Villetaneuse, descendant du premier étage. Il baisa courtoisement la main de madame Jouffroy, et lui dit :

— Ma chère belle-mère, Aurélie désire vous voir, elle est chez elle, nous vous attendrons pour nous mettre à table.

Madame Jouffroy, se hâta d’aller rejoindre sa fille dans la chambre nuptiale, et au bout de quelques instants toutes deux se rendirent dans la salle à manger.

L’éclatante beauté d’Aurélie n’avait été en rien altérée par sa tentative de suicide ; les joies de l’amour partagé, donnaient une expression nouvelle et charmante aux traits de la jeune femme. Un joli bonnet de dentelles, cachait à demi ses magnifiques cheveux bruns, à reflets dorés ; elle portait un frais et élégant peignoir de la meilleure faiseuse. Elle embrassa tendrement son père, et prit place à table, entre lui et Henri de Villetaneuse. L’on commença de déjeuner. M. Jouffroy, se sentit très embarrassé, cette réfection du matin, servie à la mode anglaise, selon la coutume d’un certain monde, se composait de viandes froides, d’œufs, de légumes, mais (toujours selon la coutume anglaise) on ne voyait point de vin sur la table. Il était remplacé par d’excellent thé, contenu dans une théière d’argent, accostée d’un pot au lait et d’un sucrier, placés à portée des convives, de sorte, que chacun pouvait à volonté remplir sa tasse. M. Jouffroy, considérant le thé comme une espèce de breuvage pharmaceutique, destiné au soulagement des indigestions, frémissait, à la seule pensée d’arroser d’une tasse de thé au lait une tranche de bœuf froid ; mais, n’osant souffler mot, il se résigna et déjeuna sans boire, quoiqu’il étranglât de soif, déjeuner fort léger d’ailleurs, composé d’un œuf à la coque, d’une tranche de bœuf et de jambon, émincées comme des feuilles de papier (toujours, selon la coutume anglaise) et de quelques cardons à la moëlle.

— Heureusement, je n’avais pas grand faim, – se disait M. Jouffroy, – mais, j’aurais de la peine à m’habituer à ce régime-ci… ; le déjeuner était mon meilleur repas, et je m’en acquittais solidement… Enfin, du moins, nous déjeunons avec fifille.

Cette pensée était la consolation suprême et universelle de ce digne homme, lorsqu’il songeait à ses déconvenues.

Madame Jouffroy, douée d’un appétit non moins robuste que celui de son mari, trouvait aussi cette réfection peu substantielle ; mais elle pensait qu’il était sans doute du bel air, de ne presque point manger le matin ; or, la belle-mère d’une comtesse, doit nécessairement vivre en femme du bel air. Puis l’élégance raffinée du service, la splendeur de l’argenterie, les élégantes porcelaines, le luxe de la salle à manger, aux tentures cramoisies et aux boiseries de chêne rehaussées de moulures dorées, les soins prévenants du maître d’hôtel et du valet de chambre du comte, faisaient oublier à madame Jouffroy son appétit.

Quant à Aurélie, elle mangeait comme une amoureuse heureuse, c’est-à-dire, environ comme un oiseau ; le comte accoutumé à ce régime, trouvait le déjeuner très suffisant…

Le valet de chambre et le maître d’hôtel étant par hasard sortis ensemble, pour les besoins de leur service, Henri se leva galamment, afin de changer l’assiette et le couvert de sa femme, puis se rasseyant, il lui dit gaîment :

— Je profite de mon reste, ma chère Aurélie…, car lorsque nous aurons un second valet de chambre, spécialement attaché à votre personne, il restera toujours derrière votre chaise, et je n’aurai plus le plaisir de vous offrir une assiette, ainsi qu’en ce moment.

— En ce cas, mon ami, – reprit la jeune comtesse ; – je ne suis pas très impatiente de voir arriver ce nouveau domestique.

— Vous êtes un ange, mais notre maître d’hôtel et mon valet de chambre, ne sauraient nous suffire… J’en cherche un second, qui sera, je vous le dis, particulièrement à vos ordres, – et s’adressant à madame Jouffroy ; – vous m’excusez de parler ainsi ménage, ma chère belle-mère ?

— Je crois bien, le ménage, c’est mon fort.

— Alors mon gendre, – se hasarda de dire M. Jouffroy ; – puisque nous parlons ménage, est-ce que vous ne trouvez pas que deux domestiques pour vous servir à table, c’est…

Un hum…, hum ! sonore, et un formidable regard de sa femme, interrompit M. Jouffroy, qui resta court.

— Vous me faisiez observer, mon cher beau-père, – reprit le comte, – que deux domestiques ?…

— Rien, rien, mon gendre, – se hâta de répondre M. Jouffroy, – c’était une idée en l’air, mettons que je n’ai rien dit…

— Ah çà ! ma chère Aurélie, – reprit le comte, – que ferez-vous de votre journée ?

— Mais, mon ami, disposez-en…

— Prenons, tout d’abord, de bonnes habitudes, je suis heureux de vous dire ceci en présence de vos excellents parents, vos moindres désirs seront toujours ma loi suprême. Vous êtes la maîtresse, ordonnez, agissez en complète liberté…

— Henri…, combien vous êtes bon.

— Ah ! fifille, comme M. le comte te gâte ! – dit M. Jouffroy, – ma foi, il a joliment raison…

— Mon ami, – répondit Aurélie à son mari. – Je désirerais aller voir ma sœur, qui n’a pu assister à notre mariage.

— À merveille ! À quelle heure désirez-vous votre voiture ? afin que je donne vos ordres avant de sortir ?

— Vous ne m’accompagnerez donc pas, Henri ? – dit Aurélie avec un léger accès de surprise et de regret, – Marianne serait, j’en suis certaine, très heureuse de vous voir… je me promettais le plaisir de vous présenter à ma tante Prudence ?

— Je craindrais d’être indiscret, – reprit le comte en souriant. – Vous aurez à raconter à mademoiselle votre sœur, la cérémonie d’hier, les jolies toilettes que vous avez remarquées, que sais-je encore… et je serais désolé de gêner vos confidences. Ainsi, chère Aurélie, dites-moi l’heure à laquelle vous désirez votre voiture ?

— Vers une heure, si vous le voulez bien – répondit Aurélie en étouffant un soupir, tandis que M. Jouffroy se disait à part lui :

— Mon gendre me semble bien peu désireux d’être avec fifille… un lendemain de noces ! Quand je pense que pendant plus d’une année, je ne quittais pas Mimi. J’étais comme son ombre. Allons, il paraît que ce n’est pas l’usage dans le grand monde.

Le valet de chambre rentrant en ce moment, dit à Henri :

— Le premier aide de camp de S. A. le prince Maximilien demande à parler à monsieur le comte.

— Priez-le d’attendre dans le salon, j’y vais à l’instant, – répondit M. de Villetaneuse. Puis, il ajouta : — Chère belle-mère, et vous, Aurélie, vous permettez ?

— Comment donc, mon gendre ! – fit madame Jouffroy. – Allez-donc vite, dépêchez-vous donc, courez donc !

Et se retournant vers sa fille, pendant que le comte sortait de la salle à manger, suivi du domestique :

— As-tu entendu, Aurélie ? Le premier aide de camp de Son Altesse, demande à parler à ton mari !

— Fifille, – se hâta de dire M. Jouffroy à demi-voix : — Pendant que ton mari et les domestiques ne sont pas là, je dois t’avouer que j’étrangle de soif ; et que je n’ai pour ainsi dire rien mangé. Il n’y avait pas de vin sur la table, et je ne me gêne pas pour flûter ma bouteille le matin, enfin ces petites lichettes de bœuf et de jambon, accompagnées d’un œuf à la coque pour tout potage, ne font que creuser l’estomac. Est-ce que tu ne pourrais pas glisser à l’oreille de mon gendre, que…

— En vérité, vous ne pensez qu’à votre ventre ! – reprit madame Jouffroy en haussant les épaules, – vous êtes d’une indiscrétion !

— Pauvre bon père ! – reprit Aurélie, – pardon, mille fois pardon ! Je n’avais pas songé à tes habitudes. Désormais, tu seras servi comme tu l’étais chez nous. Je me charge de ce soin.

— C’est ça ! vous allez tout bouleverser chez notre gendre, – reprit madame Jouffroy, en haussant les épaules et s’adressant à son mari, – vous vous ferez passer pour un gros glouton !

— Maman, oublies-tu que mon père est ici chez lui.

— Ah ! ah ! Mimi, – reprit M. Jouffroy, en se frottant les mains. – Tu entends Fifille, elle ne me gronde pas ! elle ne me reproche pas d’être un gros glouton.

— D’abord, je vous prie de ne plus m’appeler Mimi, et ensuite de ne jamais me tutoyer !

— En voilà bien d’une autre ! nous devons donc toujours nous parler comme si nous étions fâchés ?

— Il ne s’agit pas de fâcherie, mais j’ai remarqué que notre gendre disait toujours vous à Aurélie, ça doit être de bon ton !

— Que veux-tu, maman, – reprit Aurélie, – quand j’ai vu qu’Henri ne me tutoyait pas devant vous, j’ai fait comme lui.

— Et tu as eu raison, mon enfant. C’est sans doute de bien meilleur genre. Aussi M. Jouffroy vous me ferez le plaisir de ne plus me tutoyer devant le monde, et surtout de ne plus m’appeler Mimi.

— Mais sac à papier ! je ne peux pas renoncer comme ça de but en blanc à une habitude de vingt-cinq ans, voilà vingt-cinq ans que je te tutoie, que je t’appelle Mimi, et…

Le valet de chambre rentra, et dit à Aurélie :

— Monsieur le comte prie madame la comtesse de vouloir bien venir dans le salon.

— Aurélie, – dit tout bas madame Jouffroy à sa fille. – Est-ce que nous pouvons aller avec toi ?

— Mais certainement ! peux-tu me faire une pareille question, chère maman, – répondit la jeune femme. Et elle se dirigea vers le salon, accompagnée de sa mère et de M. Jouffroy.

LI

Un homme d’âge mûr, vêtu d’un uniforme étranger fond blanc à parements rouges, et portant les insignes de colonel, se trouvait dans le salon avec Henri de Villetaneuse. Celui-ci dit à sa femme, en lui présentant l’officier.

— Ma chère amie, monsieur le colonel Walter est chargé par son altesse, le prince Maximilien, d’une mission auprès de vous.

Aurélie rougit, regarda son mari avec une extrême surprise ; le colonel s’inclinant profondément, lui dit en lui remettant une lettre :

— Son Altesse m’a chargé, madame la comtesse, de vous présenter ses respectueux hommages, et de vous remettre cette lettre ainsi que cet écrin, – ajouta-t-il en désignant un étui circulaire en maroquin rouge déposé sur un guéridon placé près d’Aurélie, – Son Altesse m’a de plus chargé, madame la comtesse, de vous exprimer ses profonds regrets de n’avoir pu avoir l’honneur de venir vous faire ses adieux avant son départ pour l’Allemagne.

Aurélie, confuse et troublée, avait machinalement pris la lettre que lui présentait l’aide-de-camp, mais dans son embarras, ne trouvait pas un mot à répondre. Son mari vint à son secours, et dit :

— Mon cher colonel, madame de Villetaneuse est très sensible au bon souvenir de Son Altesse, nous osons espérer que le prince ne nous oubliera pas, lors de son premier voyage en France.

Le colonel s’inclina de nouveau et par courtoisie, M. de Villetaneuse voulut le reconduire jusqu’au perron de l’hôtel.

À peine le comte eût-il quitté le salon, que madame Jouffroy s’écria :

— Son Altesse écrit à ma fille ! – Et s’adressant à Aurélie, qui tenait encore à la main la lettre du prince : – mais lis donc vite ce que Son Altesse t’écrit ! es-tu peu curieuse, va !

— Si c’était une lettre d’Henri, – répondit la jeune femme en souriant et brisant le cachet, – il y a longtemps que je l’aurais lue.

— À la bonne heure, – reprit madame Jouffroy ; – mais il est tout simple de recevoir une lettre de son mari, tandis qu’une lettre d’Altesse ! c’est aussi rare qu’un merle blanc !

— Moi, – dit M. Jouffroy, en fixant l’étui de maroquin rouge d’un regard curieux, tandis qu’Aurélie lisait la lettre, – je voudrais bien savoir ce qu’il y a là-dedans ? C’est sans doute un cadeau que le prince, en sa qualité de témoin de mon gendre, envoie à Fifille. Est-ce que tu ne crois pas cela, Mimi ?

— Voilà encore que vous me tutoyez ! que vous m’appelez Mimi ! et Aurélie Fifille !

— Mais, mon Dieu, nous sommes seuls ; et puis, je ne peux pas m’habituer à…

— Vous me ferez le plaisir de vous y habituer, au contraire. Comment ! notre fille reçoit des lettres d’une Altesse ! et cela ne vous donne pas honte de parler comme un… je ne sais qui ? – Et, s’adressant à Aurélie qui, après avoir lu, souriait complaisamment :

— Hé bien ! que te dit Son Altesse ?

— Écoute, maman, – et elle lut :

Madame la Comtesse,

— Madame la comtesse ! – fit madame Jouffroy. – Quel beau titre ! Je ne peux pourtant pas encore me figurer que l’on t’appelle : Madame la Comtesse ! Continue.

Aurélie reprit :

Madame la comtesse, mon départ subit pour l’Allemagne, me prive, à mon grand regret, de l’honneur d’aller prendre congé de vous.

— Son Altesse regrette… d’être privée… de l’honneur d’aller prendre… congé de… ma fille, la comtesse ! – répéta madame Jouffroy, prête à suffoquer. – Entendez-vous cela, monsieur ?

— Oui, Mim… – Mais, se reprenant à un regard de sa femme, le digne homme ajouta : — J’entends… C’est très flatteur pour notre fille et pour notre gendre.

Aurélie continua.

Ai-je besoin, madame la comtesse, de vous exprimer de nouveau les vœux que je fais pour vous et pour ce cher comte.

— Ce cher comte ! – s’écria madame Jouffroy. – Son Altesse daigne appeler notre gendre son cher comte ! Quelle charmante lettre… Aurélie, tu me la laisseras copier, – ajouta cette étrange femme, les larmes aux yeux, – je la relirai souvent. – Puis, embrassant sa fille avec passion : — Ah ! tu me rends la plus heureuse, la plus fière des mères !… Je disais bien, moi, que tu pouvais prétendre à tout !… Lis-nous vite la fin de la lettre de Son Altesse, car ton mari peut rentrer d’un moment à l’autre.

— Où en étais-je donc, maman ?

— Tu en étais à l’endroit où Son Altesse appelle ton mari : Son cher comte !… Reprends la phrase ; nous l’entendrons bien deux fois.

 

Ai-je besoin, madame la comtesse, – reprit Aurélie, – de vous exprimer de nouveau les vœux que je fais pour vous et pour ce cher comte. Il a bien voulu me prier d’être témoin de son bonheur ; daignerez-vous me permettre, madame la comtesse, en mémoire d’un jour si heureux pour vous et pour ce cher comte, de vous offrir un souvenir qui, peut-être, vous rappellera parfois mon amitié pour M. de Villetaneuse, et le respectueux dévouement dont j’ai l’honneur, madame la comtesse de vous réitérer l’assurance.

CHARLES MAXIMILIEN.

 

— Le fait est que l’on ne saurait écrire d’une manière plus aimable et plus polie, – dit M. Jouffroy, tandis que sa femme savourait silencieusement les délices de cette lettre princière, et qu’Aurélie se sentait aussi légèrement étourdie par les fumées enivrantes de la vanité.

— Ah ! oui, je la copierai, la lettre de Son Altesse – dit enfin madame Jouffroy ! – ce sera l’honneur de notre famille… Mais, a-t-il de l’esprit, ce prince,… en a-t-il ?… si spirituel et si beau, c’est rare !

— Comment, maman,… tu le trouves beau ?

— S’il est beau !… Ah çà ! mais tu ne l’as donc pas regardé ?…

— Non… pas beaucoup… Je ne regardais qu’Henri et, lorsque le prince m’a parlé, j’étais si troublée que je n’ai pas osé lever les yeux sur lui…

— Hé bien ! si tu les avais levés, les yeux, tu aurais vu le plus joli cavalier que l’on puisse imaginer…

— Oh ! oh ! maman, à l’exception d’Henri cependant, – répondit la jeune femme, avec un charmant sourire, et s’adressant à M. Jouffroy. – Je devine ta curiosité, bon père, ouvre donc cet écrin, que nous voyions le cadeau de Son Altesse.

M. Jouffroy ouvrit l’étui de maroquin, et en tira une grande coupe d’or d’un merveilleux travail. Un groupe de figurines soutenait la cippe, extérieurement et intérieurement ornée de médaillons émaillés, représentant des enfants, jouant avec des oiseaux et des fleurs ; les vives couleurs de l’émail étaient si parfaitement fondues, et appliquées sur l’or de ces médaillons, qu’on les aurait crus exécutées par le pinceau le plus délicat. Cette coupe exécutée au repoussé[2], était si légère, malgré sa hauteur et son diamètre, de près d’un pied, qu’elle pesait à peine une livre ; tout son prix résidait comparativement dans la main-d’œuvre ; aussi, le prince avait-il pu, sans sortir des limites des convenances et du bon goût, offrir à la jeune comtesse un objet d’une valeur vénale, presque insignifiante, si on la comparait à son immense valeur artistique.

— Ah ; ma fille… que c’est beau, – s’écria madame Jouffroy, – mon Dieu, que c’est donc beau ! que c’est donc magnifique ! comme Son Altesse sait faire les choses ! C’est un présent vraiment royal !

— C’est merveilleux, – dit Aurélie, partageant l’admiration de sa mère, et joignant les mains dans une sorte de naïve extase. – Vois donc, maman, ces ravissants médaillons, et ces grandes figures d’or, comme elles sont élégantes, la richesse de ce cadeau me rend confuse ; c’est trop beau pour moi, n’est-ce pas, mon père ? – puis, remarquant seulement alors la figure profondément attristée de M. Jouffroy, qui, pensif et le regard humide, contemplait la coupe, Aurélie ajouta. – mon Dieu ! papa, qu’est-ce que tu as donc, te voilà tout triste…

— C’est vrai, – reprit madame Jouffroy, s’adressant impatiemment à son mari ; – comment voilà tout ce que vous trouvez à dire au sujet du superbe cadeau que Son Altesse fait à notre fille ?

— Hélas ! – répondit l’excellent homme en secouant mélancoliquement la tête, – c’est que cette belle coupe…

— Hé bien ! mon père, cette belle coupe ?…

— C’est l’œuvre de Fortuné – répondit M. Jouffroy en soupirant. – Il y travaillait encore l’an passé, lorsque j’allais le voir dans son atelier, pauvre garçon… – Et se retournant de crainte d’être vu de sa fille et de sa femme, il essuya une larme furtive et répéta : – pauvre garçon !

La vue de cette coupe en rappelant à Aurélie le souvenir de Fortuné, éveilla dans son âme, jusqu’alors radieuse de bonheur, un vague et secret remords ; bien que sa mère lui eut cent fois répété que l’orfèvre s’était très facilement résigné à renoncer au mariage convenu, l’instinct d’Aurélie lui disait que cette résignation n’avait dû être qu’apparente ; aussi, profondément attendrie à la vue de cette coupe, et ressentant une vive compassion pour son cousin, si cruellement déçu de ses espérances, la jeune comtesse dit en soupirant :

— Cher Fortuné, grâce à son génie, ses œuvres deviennent des présents si merveilleux que l’on est embarrassé de les recevoir… ah ! cette coupe m’est maintenant doublement précieuse !

— Pauvre Fortuné, – pensait, à part lui, M. Jouffroy, – ah ! voilà le gendre qu’il me fallait, un homme de notre sorte, et comme nous, simple et sans façon ; j’aurais été aussi à mon aise chez lui que chez moi ! quel dommage que ce mariage n’ait pas convenu à Aurélie, j’aurais encore Marianne et ma sœur près de moi, je verrais presque tous les jours mon vieil ami Roussel… Allons, allons, je suis un égoïste… après tout, fifille est heureuse…

Madame Jouffroy, sous l’empire de l’exaltation de sa vanité surexcitée par la lettre et par le présent du prince, restait seule insensible aux souvenirs que la vue de cette coupe éveillait dans l’esprit de sa fille et de son mari, aussi dit-elle à celui-ci :

— Vous aviez bien besoin d’apprendre à Aurélie que cette coupe était fabriquée par Fortuné, au lieu de la laisser jouir tranquillement du cadeau de Son Altesse, voilà que vous l’avez tout attristée, cette chère enfant.

— Oh non, maman, ne crois pas que je sois triste… je suis glorieuse, au contraire, en songeant que c’est mon cousin, mon ami d’enfance qui est l’auteur de ce chef-d’œuvre… Peut-être Fortuné me regrette-t-il encore… mais bientôt il m’oubliera, il épousera une femme digne de lui ; et il sera aussi heureux qu’il mérite de l’être…

— Dieu t’entende, – reprit M. Jouffroy, – Dieu t’entende, fifille !

— Allons ! voilà encore que vous appelez Aurélie fifille…

— Comment, même entre nous, je ne peux pas lui donner le nom que je lui donne depuis son enfance ? C’est par trop fort aussi !

— Silence, voilà notre gendre qui rentre avec M. le marquis.

Henri de Villetaneuse rentrait en effet dans le salon avec son oncle, qui s’empressa d’aller galamment baiser la main de la jeune comtesse. Son mari remarquant la coupe placée sur un guéridon :

— Ma foi, ma chère Aurélie, le prince vous a donné là, une des choses auxquelles il tenait le plus au monde… Je l’ai souvent entendu vanter cette coupe, comme l’une des merveilles de ce temps-ci.

— Henri, vous me rendez encore plus confuse que je ne l’étais déjà. Recevoir de Son Altesse un cadeau si magnifique.

— Est-il quelque chose de trop magnifique pour vous, ma belle nièce, – dit le marquis ; – le prince agit en prince, voilà tout.

— De prince à laquais, la transition est brusque, ma chère Aurélie, – reprit le comte en riant. – Je dois cependant vous dire qu’il se présente un valet de chambre pour vous ; j’ai causé avec lui tout à l’heure, après avoir reconduit le colonel Walter. Ce domestique me paraît très au courant du service ; il a une excellente recommandation du duc de Manzanarès, mais il n’a jamais été en maison à Paris, il est resté pendant dix ans avec son ancien maître, soit en Angleterre, soit en Italie ; sauf cet inconvénient, et sauf votre avis, il me semble que nous ferions un bon choix en prenant ce serviteur. Désirez-vous le voir ?

— C’est inutile, mon ami ; s’il vous convient, il me convient aussi.

— Touchant accord ! – dit le marquis à madame Jouffroy ; – combien je suis heureux de penser que nos chers enfants s’entendront toujours ainsi !

— Je l’espère bien, monsieur le marquis ; ils s’aiment tant ! – Puis, s’adressant à sa fille : — Ah çà ! Aurélie, si tu veux sortira une heure pour aller voir ta sœur, tu n’as que le temps d’aller t’habiller.

— Tu as raison, maman.

— Venez, ma chère amie, vous verrez en passant votre nouveau valet de chambre, – dit le comte à sa femme. Et tous deux sortirent du salon.

LII

Le marquis de Villetaneuse, resté seul avec M. et madame Jouffroy, suivit des yeux les nouveaux mariés, puis, lorsqu’ils eurent disparu, il dit d’un air souriant et mystérieux :

— Les voilà partis ; c’est à merveille. Écoutez-moi, belle dame ! mais il faut me promettre, ainsi que M. Jouffroy, de me garder un secret absolu ?

— Vous pouvez y compter, monsieur le marquis.

— Oh ! moi et Mim… – mais M. Jouffroy se reprenant à un regard de sa femme. – Oh ! nous ne sommes point bavards.

— Il ne faut souffler mot de ceci, ni à Aurélie, ni à mon neveu. – Et le marquis ajouta finement : — Il s’agit d’une conspiration…

— Vraiment, monsieur le marquis, – reprit madame Jouffroy en souriant aussi, – une conspiration ?

— Terrible !… et qui doit éclater dans quelque temps, au grand étonnement de nos chers enfants. J’étais venu ici ce matin dans l’intention de vous mettre tous deux au nombre des conjurés. Or, comme l’argent est le nerf de la guerre et des conspirations, vous allez d’abord, mon cher monsieur Jouffroy, me compter, pour votre cotisation, deux cents louis ; moi, de mon côté, en ma qualité d’oncle, je pousse, ma foi, jusqu’à trois cents louis.

— Hum ! – fit le bonhomme, tout ébahi, – hum ! monsieur le marquis, je…

— Non, mieux que cela, – reprit le vieillard, en riant de tout son cœur et s’adressant à madame Jouffroy, – ce sera beaucoup plus plaisant ainsi : Vous allez, mon cher monsieur, me prêter, vous entendez bien ? me prêter, deux cents louis… absolument comme si je vous les empruntais, et que je dusse vous les rendre…, en un mot, comme si je venais tout bonnement vous dire : « Mon cher monsieur, faites-moi l’amitié de me prêter deux cents louis ; » – et se tournant vers madame Jouffroy, fort interloquée : — Vous verrez, ce sera ravissant. Pauvres chers enfants !

— Vraiment ? – reprit-elle en riant aussi, et tâchant, mais en vain, de comprendre la chose, tandis que son mari comprenant seulement qu’il s’agissait de débourser deux cents louis, restait penaud, et disait :

— Hum ! hum !… monsieur le marquis, c’est que…

— Encore une fois, figurez-vous que je ne vous ai point parlé de notre fameuse conspiration, et que, de but en blanc, je viens vous demander un prêt de deux cents louis…, là, est-ce clair ?

— C’est clair comme le jour, – dit madame Jouffroy à son mari, – comment, vous ne comprenez pas cela ?

— Si, ma femme ; je comprends bien : deux cents louis…

— Et vous allez avoir l’air de les prêter à M. le marquis en les lui remettant.

— Oh ! quelle idée ! – ajouta le vieillard, en allant près de la cheminée tirer le cordon d’une sonnette. – Je vais vous donner un reçu de la somme, mon cher monsieur ! un bel et bon reçu, valable et en forme, de sorte que, lorsque notre conspiration éclatera, nos chers enfants… Ah ! ah ! ah ! ma chère madame, si vous saviez quelle sera leur surprise ? Ah ! ah ! ah ! vous le voyez, j’en ris aux larmes… ce reçu de deux cents louis… Ah ! ah ! ah !

— Ah ! ah ! ah ! – fit aussi madame Jouffroy, cédant à la contagion de l’hilarité du marquis, – ah ! ah ! ah ! ce sera très plaisant ! – Puis, voyant son mari, loin de rire, demeurer soucieux et piteux, elle lui dit tout bas : — Mais, riez donc aussi ; vous avez l’air d’un enterrement ! mais riez donc !

— À la bonne heure ma femme… ah… ah… ah… – fit-il en s’efforçant de rire, – ah, ah, ah… deux cent louis… ah… ah… ah… – puis redevenant soudain très sérieux, – deux cents louis… c’est que c’est une somme !!

— Mais puisque c’est une plaisanterie, une conspiration… sans doute une surprise pour nos enfants… – reprit madame Jouffroy, pendant que le vieillard disait au valet de chambre venu à l’appel de la sonnette :

— Donnez-moi à l’instant ce qu’il faut pour écrire.

Le domestique revenant bientôt avec un buvard et une écritoire, le marquis se mit à écrire.

— Ma femme, – reprit à voix basse M. Jouffroy, – deux cents louis… c’est quatre mille francs… et tu sais que maintenant, nous devons économiser beaucoup.

— On vous répète que c’est une plaisanterie… une conspiration…

— Conspiration, tant que tu voudras, il n’en faut pas moins que je donne l’argent !

— Allez-vous rester en affront devant M. le marquis ! vous avez justement six mille francs sur vous… que vous deviez porter à la banque…

— Mais ma femme…

— Mon cher monsieur, reprit le marquis en revenant du fond du salon et tenant à la main, le reçu qu’il venait d’écrire, – écoutez bien ceci, – et il lut :

— Je reconnais… avoir reçu de M. Jouffroy… la somme… de quatre mille francs… que je m’engage à lui remettre à sa première invitation… – et se retournant vers madame Jouffroy ! – c’est charmant, c’est un emprunt en forme… rien n’y manque… – puis donnant le reçu à son créancier improvisé, – la chose est je crois ainsi parfaitement en règle… mon cher prêteur… et maintenant pour compléter la chose…

— Mon mari va vous remettre les quatre mille francs, monsieur le marquis, justement, il a de l’argent sur lui…

M. Jouffroy, soupirant, prit dans son portefeuille quatre billets de mille francs, et sa femme dit au marquis en souriant :

— Cette fameuse conspiration, quand éclatera-t-elle ?…

— Elle éclatera avant qu’il soit peu, – répondit le marquis en empochant les billets de banque, – mais silence… voilà nos chers enfants.

Aurélie portant une charmante toilette du matin, entrait en effet dans le salon, avec Henri de Villetaneuse.

— Adieu mon père, adieu maman, – dit la jeune comtesse, – je recommanderai à Marianne de ne pas oublier qu’il est convenu qu’elle doit venir passer tous ses dimanches avec nous…

— Oh ! certainement, – reprit M. Jouffroy, – et qu’elle arrive chaque dimanche de bien bonne heure, cette chère enfant.

— Encore adieu, maman.

— Nous allons t’accompagner jusqu’à ta voiture, madame la comtesse, – répondit madame Jouffroy en embrassant sa fille.

Le marquis offrant galamment son bras à Aurélie :

— Vous me permettez, ma chère nièce, d’être votre cavalier ?…

— Adieu, Henri, – dit la jeune femme à son mari au moment de quitter le salon. – Ainsi… décidément vous ne venez pas avec moi ?…

— Vous savez pourquoi, ma chère Aurèlie, il me faut renoncer à ce plaisir, – répondit le comte en baisant la main de sa femme, – n’oubliez pas que nous dînons à sept heures.

— Oh ! je serai de retour ici bien avant cette heure-là, mon ami.

— Moi aussi, je l’espère, mais je veux vous conduire jusqu’à votre voiture.

Aurélie sortit du salon, donnant le bras au marquis. Henri et madame Jouffroy les suivaient.

Le valet de chambre et son nouveau camarade Müller, l’honnête serviteur du prince Charles Maximilien, se trouvaient dans une pièce d’attente, ils s’inclinèrent au passage de leurs maîtres, après avoir ouvert les deux battants de la porte qui communiquait au vestibule.

Un élégant coupé, attelé de très beaux chevaux, stationnait devant le perron de l’hôtel, un valet de pied en grande livrée, comme le cocher, tenait ouverte la portière armoriée.

— À la bonne heure, voilà un équipage digne de toi, ma belle comtesse, – dit madame Jouffroy, radieuse, en embrassant sa fille une dernière fois.

— Quelle jolie voiture, n’est-ce pas, maman ? Henri a si bon goût, – répondit la jeune femme, non moins glorieuse que sa mère. – Puis, se tournant vers M. Jouffroy :

— Adieu, bon père.

— Adieu, mon enfant, embrasse bien pour moi Marianne et ma sœur, dis-leur que j’irai les voir demain.

— Oui, papa.

Et la jeune femme descendit légèrement les marches du perron, accompagnée d’Henri et du marquis, monta toute joyeuse dans la voiture blasonnée, dont le valet de pied referma la portière, en disant, son chapeau demi-levé :

— Quels sont les ordres de madame la comtesse ?

— Je vais chez ma tante, hôtel de Beauvais, rue du faubourg Saint-Honoré.

— Hôtel de Beauvais ! faubourg Saint-Honoré ! – dit le valet de pied au cocher, pendant qu’Aurélie faisait un signe d’adieu à son mari ; resté, ainsi que le marquis, sur le dernier degré, du perron.

Le fringant attelage partit au grand trot. Le marquis prit le bras de son neveu, et tous deux, saluant du geste M. et madame Jouffroy, quittèrent bras dessus, bras dessous, la cour de l’hôtel.

— Quel bel équipage ! et comme ma fille a bien l’air là-dedans d’une vraie comtesse, – dit madame Jouffroy à son mari, – avez-vous entendu le domestique dire à Aurélie : – « quels sont les ordres de madame la comtesse ! » – comme c’est bon genre ! quelle différence avec notre imbécile de Pierre, qui, de son siège, nous criait de sa grosse voix : – ous’que nous allons !

— Oui, oui, la voiture de notre fille a très bon genre, – répondit M. Jouffroy, étouffant un soupir, et regrettant, à part soi, sa modeste calèche à vasistas, attelée du pacifique Coco, et dans laquelle toute la famille trouvait place en se serrant un peu.

— Enfin… que fifille soit heureuse… je ne demande que cela.

Et il rentra dans l’intérieur de la maison sur les pas de sa femme.

LIII

Henri de Villetaneuse, après avoir quitté son oncle sur le pont de la Concorde, se dirigea vers la demeure de Catherine, se disant :

— C’est par Dieu, un heureux sort que le mien ! je suis remis à flot… J’ai une maison excellente, une femme ravissante, qui m’aime à la folie, et la maîtresse la plus piquante, la plus amusante du monde ! ma femme n’a pas, il est vrai, plus de conversation qu’une pensionnaire… Elle est douce, timide, candide, et, conséquemment, sera toujours de la dernière insignifiance ; mais, qu’importe ! n’ayant jamais d’autre volonté que la mienne, cette chère enfant vivra le plus heureusement du monde ; elle est comtesse, elle aura tout ce qui pourra flatter sa vanité, cinquante ou soixante louis par mois pour sa toilette, elle recevra chez elle la meilleure compagnie de Paris, elle sera libre comme l’air, car je n’ai pas l’étoffe d’un mari jaloux, que peut-elle désirer de mieux ? J’ai voulu dès aujourd’hui l’habituer à sortir seule, afin de conserver, de mon côté, une liberté entière ; j’irai tous les jours de deux à six heures chez Catherine… J’ai consenti de tout mon cœur à prendre chez moi la mère Jouffroy et son bonhomme de mari, ils tiendront compagnie à leur fille, et comme je l’habituerai à aller seule dans le monde, je pourrai, sauf nos jours d’opéra, ou de réception, consacrer presque toutes mes soirées à Catherine ! Étrange femme ! combien elle m’aime ! je n’oublierai jamais ses larmes, son désespoir, lorsqu’ayant appris par ce Bayeul, m’a-t-elle dit, mes projets de mariage (découverte qui avait causé son évanouissement, et l’espèce de fureur avec laquelle elle m’avait repoussé sans explication), elle est venue m’attendre à la porte de M. Jouffroy, le soir du jour où j’avais été présenté à Aurélie. « Je vendrai le peu que je possède, je coudrai, s’il le faut, afin de gagner de quoi vivre, je logerai dans une mansarde : je ne vous serai pas à charge, » – me disait Catherine, en fondant en larmes, – « mais vous ne vous marierez pas ! vous ne m’abandonnerez pas ! » – En vain je lui disais que ce mariage ne changerait presque rien à nos relations. – « Un partage m’est impossible ! » – me répondait-elle, – « si vous vous mariez, vous ne me reverrez jamais ! » – Rompre avec Catherine était au-dessus de mes forces : j’ai préféré rompre mon mariage, et cette pauvre Aurélie a voulu s’empoisonner. C’est en cette occasion surtout que j’ai pu apprécier le cœur de Catherine et son amour pour moi. « — Henri, – me dit-elle, en arrivant chez moi à l’improviste, – « Depuis deux jours j’ai profondément réfléchi, l’égoïsme de mon amour m’égarait ; j’ai exigé la rupture d’une union où vous trouviez de grands avantages ; cette malheureuse jeune fille a voulu s’empoisonner. Le moment viendra, hélas ! où vous ne m’aimerez plus, et ce serait mon éternel remords de vous avoir imposé un sacrifice que vous regretteriez un jour ! d’avoir aussi été cause du désespoir peut-être mortel de cette jeune personne ! épousez-la donc, je saurai me résigner à cette nécessité à la condition que vous m’accorderez tous les moments dont vous pourrez disposer ; seulement…, et ne vous récriez pas sur ce que vous regarderez peut-être comme un caprice…, – je veux que d’ici au jour de votre mariage, nous nous voyions comme amis, et non plus comme amants ; j’éprouverais une répugnance invincible à me dire qu’en sortant de chez moi, vous allez parler à cette chaste jeune fille de l’amour qu’elle vous inspire. Il y aurait là quelque chose de lâche, de perfide, dont la seule pensée me révolte. Cette susceptibilité de la part d’une femme comme moi, a droit de vous surprendre, mais, vous le savez, on l’a dit souvent : notre cœur est un abîme de contradictions. » – Et en effet, il m’a été impossible de vaincre les scrupules de Catherine, cette délicatesse si rare m’irritait, me charmait à la fois, surexcitait mon goût pour cette femme étrange ! Grâce à ces six semaines, durant lesquelles nous avons en effet toujours vécus en amis, je suis, quoique notre liaison dure depuis plus de deux ans, je suis autant que par le passé amoureux de Catherine ! Ces scrupules de sa part ont-ils été sincères ?… ne sont-ils point un adroit manège de coquetterie, afin de se rendre plus désirable, et de lutter ainsi contre l’influence d’Aurélie ? je l’ignore… mais vive Dieu ! je ne peux, sans battement de cœur, songer que tout à l’heure, je vais revoir Catherine. Voilà d’ailleurs deux grands jours que je ne suis allé chez elle, retenu par les mille obligations de mon mariage !

En songeant ainsi, Henri de Villetaneuse arrive rue Tronchet, et sans s’inquiéter autrement du fait, il remarque d’abord à la porte de la demeure de madame de Morlac une énorme voiture de déménagement que des commissionnaires achevaient de charger, mais en s’approchant de la voiture, il reconnaît parmi les meubles qu’on y transportait certaine causeuse de damas blanc, semé de bouquets de roses, sur laquelle il s’était souvent assis à côté de Catherine. Saisi d’un vague pressentiment, il monte en hâte à l’entresol, trouve toutes les portes de l’appartement ouvertes, les tapis, les rideaux déposés, en un mot, l’appartement complètement vide et démeublé.

M. de Villetaneuse stupéfait, court à la chambre à coucher de Catherine, il aperçoit un garçon tapissier occupé d’enlever les rideaux d’une fenêtre, seuls objets d’ameublement qui restassent dans cette pièce.

— Que signifie cela ? – s’écria le comte pâle et à demi suffoqué par une angoisse croissante, – madame de Morlac a donc déménagé ?

Le garçon tapissier, fort surpris de l’interrogation et surtout de l’émotion de M. de Villetaneuse lui répondit du haut de son échelle :

— Monsieur, j’ignore si cet appartement était occupé par cette dame.

— Comment… et vous enlevez ses meubles ?

— Certainement, puisque mon patron les a achetés.

— De qui… de qui les a-t-il achetés ?

— D’un monsieur.

— D’un monsieur ?

— Oui, il est venu hier soir proposer à mon patron d’acheter ce mobilier en bloc, tapis, rideaux, etc., etc. ; mon patron est venu estimer les objets, a conclu le marché, l’a payé comptant, et il nous a envoyés ce matin faire le déménagement… voilà.

Et le garçon tapissier continua de décrocher les rideaux des croisées.

Henri de Villetaneuse resta pendant un moment immobile de stupeur, puis il descendit en hâte chez le portier de la maison qui lui dit en le voyant :

— Monsieur le comte, madame m’a laissé cette lettre pour vous.

Henri prit la lettre et lut ces mots :

 

« Ne cherchez pas à retrouver mes traces, ce serait inutile, vous ne me reverrez jamais. »

CATHERINE.

 

— Mon Dieu !… mon Dieu !… – murmura Henri de Villetaneuse, atterré, presque saisi de vertige, – est-ce que je rêve ? est-ce que je suis fou ?

— Monsieur le comte, vous pâlissez… donnez-vous la peine de vous asseoir, – dit le portier.

M. de Villetaneuse dominant enfin son émotion, reprit :

— Quand madame de Morlac a-t-elle quitté cette maison ?

— Hier, à trois heures, monsieur le comte : elle a monté en fiacre avec sa femme de chambre, emportant plusieurs malles. Sans doute elle est allée s’entendre avec le propriétaire pour la résiliation du bail de l’appartement ; car hier soir le propriétaire est venu me dire que je pouvais laisser enlever tous les meubles de madame, vu qu’elle les avait vendus à un tapissier.

— Et dans la journée, il n’est venu personne d’inconnu chez madame de Morlac ?

— Madame n’a reçu, hier, absolument personne.

— Pas de lettres non plus ?

— Non, monsieur le comte ; il n’est venu, hier, aucune lettre pour madame.

— Et sa femme de chambre Justine, qui souvent causait avec vous et votre femme, ne vous avait rien dit qui put vous faire soupçonner ce brusque départ ?

— Non, monsieur le comte, elle croyait que madame ne faisait qu’une absence de quelques jours ; car hier, mademoiselle Justine est venue dans la loge, pour me prier de descendre plusieurs malles du grenier et elle m’a dit : « Vous me voyez toute surprise, il paraît que madame va s’absenter pendant quelques jours… » Moi je l’ai cru aussi. C’est le propriétaire qui m’a détrompé, en venant hier m’apprendre que les meubles étaient vendus et que je pouvais mettre écriteau pour l’appartement.

Le comte de Villetaneuse désespéré quitta la maison, se disant :

— Ah ! maintenant, je sens plus que jamais combien Catherine était indispensable à ma vie ! quelle peut être la cause de cette brusque rupture ? Mon mariage ? non, non. J’y avais d’abord renoncé, c’est elle-même qui, ensuite, a exigé que je me marie… Ah ! maudit soit ce mariage, s’il m’a fait perdre Catherine. Oh ! je la retrouverai ! Ni temps, ni démarches, ni argent, rien ne me coûtera pour la retrouver… Je ne peux pas, je ne veux pas vivre sans Catherine ! Mort et furie ! Sans elle que devenir !! Que me resterait-il ?… le jeu ! rien que le JEU !!

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

I

La Cour des Coches, localité retirée, où se trouvait l’atelier de Fortuné Sauval, était entourée de plusieurs corps de bâtiments, à travers desquels s’ouvrait un dédale de ruelles et de passages. La majorité des locataires de ces demeures, et surtout de leurs derniers étages, se composait de pauvres artisans : grand nombre de misères ignorées se cachaient dans les mansardes et dans les greniers de ces sombres et vieilles maisons ; beaucoup de familles vivant du labeur de leur chef, se voyaient souvent réduites à une détresse extrême, par la maladie ou par le chômage de l’industrie de leur unique soutien, aussi, parfois, le dernier jour du terme expiré, la famille hors d’état de payer le loyer de son triste logis, le quittait forcément, emportant son grabat, quelques nippes et s’en allant à l’aventure ! Malheureux émigrants d’un quartier dans un autre quartier de la ville immense !

La tante Prudence, après son départ de la maison de M. Jouffroy, avait provisoirement occupé, en compagnie de Marianne, un appartement garni du faubourg Saint-Honoré, puis elles s’étaient toutes deux définitivement établies au second étage de l’une des maisons de la cour des Coches, maison contigüe à celle où demeurait Fortuné Sauval.

Le logement de la vieille fille et de sa nièce, se composait d’une entrée assez obscure, d’une cuisine, d’une petite salle à manger, d’un salon et de deux chambres à coucher, communiquant l’une avec l’autre.

La tante Prudence, fidèle à ses habitudes et à ses souvenirs de famille, conservait son ancien ameublement, qui avait, en partie, appartenu à sa mère ; une propreté recherchée était le seul luxe de cette modeste retraite où se passait la scène suivante, environ une année après le mariage d’Aurélie.

Marianne, étendue sur un canapé, à demi recouverte d’une courte-pointe, ainsi qu’une personne convalescente, s’occupait d’un travail de couture. Au lieu d’être aplatis, comme autrefois, en bandeaux sur ses tempes, sans la moindre recherche, ses beaux cheveux blonds cendrés encadraient son visage de leurs longues boucles soyeuses, et dissimulaient la saillie trop prononcée de ses pommettes, une jolie cravate de satin bleu d’azur se nouait sous son large col brodé, qui, rabattu, laissait voir son cou d’ivoire ; le corsage de sa robe, non plus disgracieusement taillé en blouse, mais élégamment ajusté à sa taille, la dégageait et faisait valoir sa finesse ; enfin, ainsi coiffée, ainsi vêtue, Marianne, grâce aux ressources de cette innocente coquetterie exigée par sa tante, était presque méconnaissable ; l’ensemble de sa personne ne manquait pas d’un certain charme. Assise auprès du canapé où se tenait sa nièce, la vieille fille, ses bésicles d’argent sur le nez, s’occupait (est-il besoin de le dire) de son éternel tricot.

— Avouez, ma tante, – disait Marianne, – que c’est une chose extraordinaire ?

— Très extraordinaire, mon enfant.

— Incompréhensible ?

— Ma foi, oui… incompréhensible… vu que c’est inexplicable.

— Car enfin, quel est donc le mystérieux bienfaiteur de tant de pauvres gens ?

— Voilà ce que je me demande comme toi ?

— Avant-hier encore, ce pauvre et honnête ménage, composé du père malade, de la mère et de trois enfants, allait être mis dehors de cette maison, faute du paiement d’un terme… lorsque soudain, arrive un commissionnaire, apportant non seulement l’argent du loyer, mais encore de bons vêtements pour les enfants, et une petite somme suffisante à subvenir aux besoins de la famille, jusqu’à ce que son chef fût en état de reprendre ses travaux. Les braves gens demandent en pleurant de joie, le nom de leur bienfaiteur : impossible de le savoir ; le commissionnaire, étranger à notre quartier, a été envoyé dans la maison par une personne inconnue.

— Ce qu’il y a surtout de très singulier dans tout cela, mon enfant, c’est que ce bon génie de la Cour-des-Coches, comme on l’appelle, doit habiter quelqu’une de ces maisons-ci, car il est incroyablement et journellement renseigné sur toutes les misères qui, hélas ! abondent autour de nous.

— Évidemment, ma tante, il est instruit de tout ce qui se passe. Tenez, hier encore, notre femme de ménage me disait qu’un très bon et très honnête ouvrier de nos voisins, se trouvant sans ouvrage, avait été obligé, pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa femme, de mettre en gage ses outils, son gagne-pain… le bonheur veut qu’il trouve du travail ; mais sans ses outils, comment travailler ?… Jugez de son chagrin… mais le jour même, il reçoit, dans une lettre, un mandat de quarante francs sur la poste.

— Pour connaître ainsi les misères cachées des pauvres habitants de la Cour-des-Coches, il faut certainement vivre au milieu d’eux, car les bienfaits de ce mystérieux bon génie se renouvellent presque chaque jour…

— Moi, – reprit Marianne souriant et rougissant, – j’avais d’abord cru deviner… quelle était cette personne secourable.

— De qui veux-tu parler ?

— De Fortuné.

— Si l’on en juge d’après son bon cœur, il serait fort capable d’être ce bon génie-là, mais…

— Mais le bon génie de la Cour-des-Coches s’est manifesté par ses bienfaits, peu de temps après le départ de Fortuné pour l’Angleterre.

— C’est ce que j’allais justement te faire observer. Enfin, quoique ton cousin soit dans l’aisance, il ne pourrait suffire à ces dons si multipliés, depuis environ trois mois qu’il est parti.

— Hélas ! oui, chère tante !… Trois mois, trois grands mois ! et son absence, disait-il, ne devait durer qu’un mois au plus ; le temps de monter, à Londres, ce grand ouvrage d’orfèvrerie, commandé pour la reine d’Angleterre. Je croyais d’autant plus au prompt retour de Fortuné, qu’il avait emmené avec lui, pour l’aider dans ses travaux, le père Laurencin et son petit-fils.

— De sorte qu’il n’est resté personne pour garder la maison, aussi des voleurs, espérant faire un bon coup, sont entrés dans l’atelier en sciant les barreaux de la fenêtre.

— Grâce à Dieu ! ma tante, Fortuné avait eu la précaution de déposer à la Banque tous ses objets précieux, les voleurs en ont été pour leur tentative.

— Il n’en est pas moins vrai que c’est un précédent fâcheux. Ces misérables peuvent, au retour de ton cousin, et supposant alors que l’atelier renfermera de grandes valeurs, tenter encore un mauvais coup.

— C’est effrayant. Maudit voyage ! Vraiment, Fortuné n’est pas raisonnable… prolonger ainsi son absence.

— À qui la faute ? À ce vilain cousin Roussel ; il a voulu être du voyage ! – reprit la tante Prudence d’un ton de récrimination courroucée, en tricotant avec fureur. – M. Roussel s’est mis en tête de faire le touriste ! ce jeune et bel Anacharsis, dans l’espoir de former apparemment sa tendre adolescence par d’instructives pérégrinations, aura débauché ton cousin et prolongé son séjour dans ce pays. M. Roussel ne connaissait ni l’Angleterre ni l’Écosse ; M. Roussel a voulu les connaître : voyez-vous ça ! Voilà-t-il pas une belle connaissance pour l’Angleterre et pour l’Ecosse !

— Ah ! tante Prudence, tante Prudence ! – dit Marianne, en riant de la furibonde sortie de la vieille fille, – l’absence du cousin Roussel… vous pèse autant que me pèse, à moi… l’absence de Fortuné.

— Laisse-moi donc tranquille ! Joli museau pour qu’on le regrette, cet affreux Roussel !

— Ma bonne tante, je vous dirai, ainsi que vous me disiez autrefois : soyez sincère… soyez sincère…

— Allons, tu es folle…

— Oh ! que non !

— Soit. Je ne pense qu’au cousin Roussel, je rêve du cousin Roussel, je le vois partout, et toujours cet Adonis, le chef orné de cette irrésistible casquette de loutre, dont il était si galamment coiffé jusqu’aux oreilles, le jour de son départ ! Ah ! qu’il était beau, mon Dieu ! qu’il était donc beau, le cousin Roussel ! J’en maigris, j’en sèche, j’en meurs ; voilà des aveux je l’espère ? tu les arraches à ma pudeur gémissante, rougissante et expirante ! Es-tu satisfaite, méchante enfant ?

— Ma bonne tante, malgré vos plaisanteries, j’ai bien vu votre chagrin le jour du départ de notre vieil ami.

— Moi, chagrine ?

— Sans doute, et malgré votre contrainte, vous aviez le cœur bien gros.

— Voyez-vous ces petites filles, comme elles sont pénétrantes.

— Il ne m’a pas fallu une grande pénétration pour remarquer votre tristesse, ma bonne tante.

— Au fait, pourquoi dissimuler avec toi ? – reprit la vieille fille en changeant soudain d’accent. – Hé bien, oui ! ce vilain Roussel me manque ; c’est la première fois depuis trente ans que je reste si longtemps sans le voir, et à mon âge, mon enfant, c’est une si douce chose que l’habitude ! Enfin, depuis sa rupture avec mon frère, le cousin Roussel venait nous voir plus souvent encore. Que te dirai-je ?… mais ne vas pas te moquer de la tante Prudence, – reprit la vieille fille, cédant à l’un de ces retours d’attendrissement où la bonté de son âme s’épanchait sans contrainte. – Que te dirai-je, Joseph n’est plus jeune, je redoute pour lui les fatigues d’un voyage dans les montagnes d’Écosse. C’est un vrai Parisien, il n’a jamais quitté sa grand’ville…, mon Dieu…, un accident est si vite arrivé, ou bien une maladie vous atteint… ah ! quand on pense que loin des siens, loin de son pays, et peut-être abandonné sans secours dans une chambre d’auberge… notre pauvre cousin peut… Tiens, je frémis de penser à cela…

— Mon Dieu, ma tante, vous pleurez, calmez-vous.

— Que veux-tu… Voilà plus d’un mois que nous n’avons reçu de leurs nouvelles. Ces craintes sont, de ma part, une faiblesse ridicule, mais je suis cruellement inquiète ! Ah ! mon enfant, il n’est pas au monde un meilleur, un plus loyal cœur que celui de notre vieil ami, et… tu ne saurais t’imaginer mes regrets si… par malheur…

La vieille fille n’acheva pas. Elle ôta ses besicles et porta son mouchoir à ses yeux noyés de larmes.

— De grâce, ma bonne tante, rassurez-vous : Fortuné veillera sur notre cousin Roussel, comme sur un père ; ils sont trois dans ce voyage, ils s’entr’aideront… et cependant, ainsi que vous le dites, un accident est si vite arrivé, – reprit Marianne d’une voix tremblante, le regard humide, et commençant aussi à s’alarmer. – Hélas ! si, en effet, le silence de nos amis avait une cause fâcheuse ?

— Allons, mon enfant, calme-toi, – dit la vieille fille en essuyant ses yeux et remettant ses lunettes, – tu me fais doublement regretter ma faiblesse. Je suis une folle… Après tout, les montagnes d’Écosse ne sont point un pays sauvage, notre ami ne voyage pas seul, ses compagnons ne l’abandonneront pas ; mais, nous autres badauds de Parisiens, dont les colonnes d’Hercule sont : la foire à Saint-Cloud, nous nous effarouchons d’un rien ; encore une fois, rassure-toi mon enfant, si nos amis ne nous ont pas écrit depuis un mois, c’est que, sans doute, leur retour est proche, ils veulent nous surprendre. Qui sait ? Peut-être les verrons-nous arriver demain ou même aujourd’hui, – puis la vieille fille reprenant son accent caustique et railleur afin de calmer les inquiétudes de sa nièce. – Ah ! par ma foi, vous me les paierez cher ces sottes angoisses que vous nous aurez causées, M. Roussel ! vous pouvez vous attendre à être joliment reçu, beau montagnard écossais…, vous serez rudement traité ! quand bien même vous me joueriez cent airs de pibrok pour m’attendrir… Oui, oui, venez-y, vous serez fièrement accueilli, vous et votre pibrok ! Car tu verras, ma chère, qu’il aura appris à instrumenter de la cornemuse, ce jeune Anacharsis, et qu’il va nous arriver en jupon court, ni plus ni moins qu’un montagnard de Walter Scott !

À cette saillie de la vieille fille, Marianne ne put s’empêcher de sourire et répondit en soupirant :

— Fasse le ciel, ma tante, que nos amis reviennent bientôt, et que nos espérances ne soient pas trompées.

— Non, non, elles ne seront pas plus trompées que celles que je te donnais autrefois au sujet de ton cousin, te rappelles-tu ?

— Hélas ! bonne tante…

— Comment, hélas. Ah ! çà voyons, raisonnons un peu ? Que t’avais-je dit ?… « Je ne crois pas que ta sœur consente à épouser Fortuné… », cela s’est-il réalisé ?

— Oui ma tante.

— Ne t’avais-je pas dit encore : « Aimant ta sœur comme il l’aime, le désespoir de Fortuné sera d’abord cruel, puis il se calmera, le temps aidant. »

— Et cependant, ma tante, Fortuné nous parlait toujours d’Aurélie les larmes aux veux.

— Oui, mais il s’épanchait avec nous, il nous confiait ses chagrins ; enfin, où passait-il toutes ses soirées ?

— Chez nous.

— À qui parle-t-il de ses travaux, de ses projets ?

— À nous, ma tante, c’est vrai, toujours à nous.

— Lorsque je l’ai eu peu à peu amené à chercher quelques distractions à son chagrin, avec qui est-il allé, l’été passé, faire quelques parties de campagne aux environs de Paris ?

— Avec nous, et le cousin Roussel.

— Dans ces promenades, à qui Fortuné donnait-il le bras ?

— À moi, ma tante.

— Durant ces promenades, tandis que je faisais endiabler le cousin Roussel, que te disait Fortuné ?

— Qu’il ne trouvait de consolation à ses peines que dans le travail et les réunions de famille.

— Et lorsque tu as eu l’excellente idée, de demander à ton cousin de nous adjoindre souvent dans nos parties de campagne le père Laurencin et son petit-fils, que t’a dit Fortuné ?

— Ma tante…

— Allons, pas de fausse honte, nous sommes seules.

— Il m’a dit : « Ma chère Marianne, tu es si gentille, si bonne, si prévenante ; tu t’ingénies si délicatement à aller au devant de ce qui peut m’être agréable, que, grâce à toi, j’oublie souvent mes chagrins. »

— N’est-ce donc rien que cela, mon enfant ?

— Oh ! sans doute, ma tante ! je ne devais pas espérer d’entendre Fortuné m’adresser des paroles si affectueuses ; Enfin, quand il est ici, je le vois chaque jour, il se plaît auprès de nous. Je serais insensée d’oser espérer davantage.

— Hé bien ! moi, je suis plus osée que toi, oui ! j’en ai la certitude, un jour… attaché à toi par les liens de l’habitude que ton aimable naturel, tes excellentes qualités rendront de plus en plus précieux, Fortuné t’épousera… Voilà mon pronostic !

— Oh ! ma tante, ma tante.

— Oh ! ma tante ! ma tante ! – reprit la vieille fille avec un accent d’affectueuse moquerie, en contrefaisant sa nièce. – Est-ce qu’avant son départ, je ne lui ai pas dit un jour : « Certes, Marianne n’est pas jolie, mais toi qui es artiste et qui sais mieux que personne que le charme du visage ne consiste pas uniquement dans la régularité des traits, avoue qu’en observant attentivement Marianne, l’on finit par trouver sa physionomie très intéressante ? » – « C’est vrai, m’a-t-il répondu, – hier, elle ne me voyait pas, elle regardait le ciel à travers la fenêtre, j’ai été frappé de l’expression ingénue et touchante de sa figure. »

— Fortuné sait combien vous m’aimez, bonne tante, il voulait vous plaire, en vous parlant ainsi…

— Certainement, certainement. Il veut me plaire, me séduire, m’épouser. Je ne suis point déjà un si mauvais parti, n’est-ce pas ? c’est donc toujours avec cette arrière-pensée séductrice qu’il me disait une autre fois, l’adroit scélérat : « Savez-vous, tante Prudence, que Marianne, coiffée à l’anglaise avec ses beaux cheveux blonds qui s’harmonisent si bien avec la blancheur de son teint, et vêtue presque coquettement, maintenant, au lieu de porter toujours comme autrefois une robe de couleur sombre faite en manière de blouse, savez-vous que Marianne n’est plus reconnaissable ? sa taille est élégante et fine, quel dommage que cette pauvre petite Marianne soit boiteuse. » Ah ! ah ! c’est là où je l’attends à son retour, avec son quel dommage, ce beau cousin. Il t’a laissée boiteuse, il te retrouvera ingambe.

— Encore cette espérance ? – dit Marianne en secouant mélancoliquement la tête, – jamais je ne l’ai partagée.

— Voyons, le docteur n’a-t-il pas répété cent fois et hier encore : que ton infirmité avait pour cause une fracture mal réduite autrefois, ce que nous savions de reste ?

— Oui ma tante, mais…

— Je ne t’écoute pas ; or par un bonheur providentiel, ajoutait le docteur, l’accident dont tu as été victime il y a deux mois, chère enfant, et il eût peut-être, hélas ! été mortel sans la présence d’esprit, sans le courage de cette excellente créature, qui d’abord ta garde-malade, est devenue notre femme de ménage…

— Oh je n’oublierai jamais ses soins, son dévouement, – reprit Marianne en interrompant la vieille fille, – pauvre femme, encore jeune et belle, on la croirait au-dessus de sa condition, n’est-ce pas, ma tante, et…

— Il ne s’agit point de cela du tout, tu veux changer l’entretien.

— Si vous saviez combien je redoute de me laisser entraîner malgré moi aux espérances que vous donne ma guérison.

— Libre à toi de ne pas espérer, mais moi, je ne démords point de ceci, à quoi je reviens : le docteur affirme que lors de ce dernier accident, tu as eu la jambe cassée, justement au même endroit où elle avait été fracturée jadis, et que cette fois-ci, la fracture ayant été parfaitement réduite, comme dit cet Esculape, que Dieu bénisse, il est certain que tu ne boiteras plus ; ce dont nous serons assurés avant peu de jours, puisque c’est seulement par un excès de précaution que le docteur ne te permet point encore d’essayer de marcher.

Le bruit de la sonnette d’une porte extérieure, interrompit l’entretien de la tante Prudence et de sa nièce. Le tintement ayant redoublé, la vieille fille se leva en disant :

— Sans doute notre femme de ménage n’est pas encore arrivée.

— Cela est étonnant, elle est toujours si exacte.

— Il n’importe ! je vais aller ouvrir.

— Pardon, ma tante…

— Oh ! sois tranquille, lorsque tu seras sur tes jambes, je ne t’empêcherai point d’aller ouvrir la porte, d’y courir même si cela te plaît, chère enfant, et ce jour-là, je ferai de ta canne un fameux feu de joie !

Ce disant, la tante Prudence sortit, et rentra bientôt accompagnée de son frère.

II

Monsieur Jouffroy n’avait plus, comme autrefois, une figure épanouie, souriante, ouverte, où se lisait la quiétude de son âme et le bonheur domestique dont il jouissait alors ; son visage amaigri, son front soucieux, une sorte de contrainte, perçant presque à chacune de ses paroles, annonçaient de graves changements, survenus dans son existence. Cependant, à la vue de sa sœur et de sa fille, son front s’éclaircit, il les embrassa toutes deux, et déposa près de lui, sur une table, un petit paquet enveloppé de papier qu’il avait sous le bras.

— Hé bien ! mon enfant, – dit-il à Marianne, – as-tu passé une bonne nuit ?

— Excellente, mon père.

— Et ta jambe ?

— Justement, mon frère, je disais à Marianne lorsque tu es entré, que j’étais certaine, moi, qu’elle ne boiterait plus…

— C’est ce que le médecin veut nous faire espérer… Que Dieu l’entende, mais une pareille cure tiendrait du miracle, ma chère Prudence.

— Va pour le miracle ! Pourvu que notre Marianne ne soit plus infirme…

— Et maman… et Aurélie ? – dit la jeune fille à M. Jouffroy, – comment vont-elles ?

— Tout le monde va bien à la maison, mon enfant, l’on y fait les préparatifs d’un grand bal pour ce soir… Encore une fière corvée !!! toute la société de mon gendre sera là ; depuis que ces beaux messieurs et ces belles dames, hantent la maison, je ne suis pas plus avancé qu’auparavant ; je ne connais pas un chat de tout ce beau monde ; d’ailleurs, je suis très timide avec les étrangers ; je n’ose pas ouvrir la bouche, Mimi… ; – mais, se reprenant vite : – ma femme, au contraire, se trouve maintenant chez notre gendre aussi à son aise que chez elle ; ce n’est pas étonnant : elle est si crâne !… elle parle à ces grandes dames sans se gêner ; madame la baronne par ici, madame la duchesse par là ! Enfin, elle devient forcenée pour la toilette… c’est cher, très cher… la toilette… à preuve que le mois passé, elle a…

M. Jouffroy s’interrompit, étouffa un soupir, et reprit :

— Enfin, Fifille est contente… elle est devenue ce que l’on appelle : une femme à la mode ; les autres dames de sa société la jalousent à en crever ; les jolis messieurs n’ont des yeux que pour elle ; en un mot, elle et sa mère nagent en pleine aristocratie, comme elles disent. Quant à moi, dès que j’aurai ce soir fait acte d’apparition dans les salons, comme d’habitude, je regrimperai dans notre entresol, où je tâcherai de m’endormir.

— Ainsi, mon ami, – reprit la tante Prudence, en attachant sur son frère un regard pénétrant. – Tout le monde continue à être heureux chez toi ?

— Certainement, certainement, – se hâta de répondre le digne homme en baissant les yeux. – Ce n’est pas moi qui me plaindrais !

— Tu es toujours satisfait de ton gendre ?

— Oui, oui, c’est un charmant garçon ; seulement, il…

— Achève, mon frère…

— Rien ! rien. Je voulais dire que c’était un très charmant garçon.

— Aurélie se loue-t-elle toujours de lui ?

— Sans doute, est-ce qu’elle ne vous le dit pas, lorsqu’elle vient vous voir ?

— Si fait.

— Tout va donc à la maison pour le mieux, – reprit M. Jouffroy, en évitant toujours les regards de sa sœur. Puis, voulant changer un entretien qui semblait l’embarrasser. – Et Fortuné ? avez-vous de ses nouvelles ?

— Nous n’en avons pas reçu depuis un mois.

— Ni de ce brave Roussel ! non plus ?

— Non.

— Ah ! Prudence ! Si tu savais combien il me manque notre vieil ami ! J’allais déjeuner chez lui deux fois chaque semaine, comme au bon temps ; – et M. Jouffroy étouffa de nouveau un soupir ; – c’étaient mes meilleurs moments, y compris ceux que je viens passer ici avec vous deux ; c’est si bon, si doux, de se retrouver en famille, ou avec de vieux amis ; ce n’est pas que je ne sois point en famille chez notre gendre. Je m’y trouve très bien, on ne peut mieux, – se hâta d’ajouter M. Jouffroy ; – mais, enfin, vous comprenez ; c’est toute autre chose, je suis ici sans gêne.

— Bon père, dit tendrement Marianne, – tu nous rends bien heureuses aussi lorsque tu viens nous voir…

— Je vous crois, si j’en juge d’après ce que je ressens moi-même… Il y a maintenant, voyez-vous, tant de moments dans ma vie… où je… où je…

— Achève donc, mon frère.

M. Jouffroy retint de nouveau une confidence prête à lui échapper. La vieille fille, l’observant attentivement, remarquait ses fréquentes réticences. Elle ne voulut pas augmenter son embarras et reprit afin de donner un autre tour à la conversation :

— Qu’est-ce donc que ce paquet que tu as apporté ?

— C’est une robe en pièce, que j’ai achetée pour cette brave femme qui t’a si bien soignée, ma petite Marianne… J’ai pensé qu’elle serait plus sensible à ce petit cadeau qu’à de l’argent…

— Cher père… combien tu es bon d’avoir songé à elle ! Combien je te remercie de ton souvenir ! Elle en sera d’autant plus touchée, qu’elle est, je crois, au-dessus de sa condition…

— C’est ce qui m’a paru. Elle a dû être très jolie, et n’a pas du tout l’air d’une domestique. Il faut qu’elle ait éprouvé de grands malheurs…

— C’est ce que Marianne et moi nous pensons – reprit la tante Prudence ; – mais cette digne femme est si réservée, si discrète, que, de crainte de l’affliger ou de la blesser, nous n’avons jamais osé l’interroger sur son passé.

— Et vous êtes contentes d’elle, depuis que vous l’avez prise comme femme de ménage ?

— Parfaitement contentes, mon frère ; elle est si prévenante, si douce, si laborieuse… Elle fait, en outre du nôtre, deux autres ménages dans la maison, garde les malades, quand elle trouve à en garder : cela lui suffit pour vivre… Elle occupe une petite mansarde au cinquième étage, dans le même escalier que nous, et ne bouge jamais de chez elle, où elle passe son temps à coudre, lorsqu’elle n’est pas occupée ailleurs.

— Pauvre créature ! – dit Marianne, – elle n’était pas née sans doute pour la condition qu’elle accepte avec tant de résignation. Elle a des mains charmantes… elle s’habille toujours en vieille femme, elle porte une vilaine cornette qui cache entièrement ses cheveux, mais je suis sûre qu’elle a, au plus, trente-quatre à trente-cinq ans.

— À cet âge, et encore belle, être réduite à faire des ménages ou à garder des malades ! – reprit tristement M. Jouffroy ; – ah ! dam, l’on a vu tant de gens d’abord riches, heureux, tombés dans la gêne, dans la ruine, dans la misère… n’avoir plus que leurs yeux pour pleurer ! Ah ! dam oui, ça s’est vu… il ne faut souvent qu’un mauvais coup de Bourse à la hausse ou à la baisse, pour vous enlever le peu qui vous reste. Ah ! tout ce qui reluit n’est pas or… les apparences… – ajouta-t-il le regard fixe et sombre en secouant la tête, – les apparences…

Mais tressaillant et s’interrompant encore, il reprit en tâchant de sourire, et changeant soudain l’entretien :

— Ah, çà ! la bonne fée de la cour des Coches, fait-elle toujours des siennes ?

— Justement nous parlions encore tout à l’heure, avec Marianne, d’un nouveau bienfait de ce bon génie mystérieux ; – reprit la tante Prudence, continuant à dessein de ne pas sembler remarquer les nombreuses distractions, les fréquentes réticences de son frère ; – en vain nous cherchons à deviner qui peut-être le protecteur inconnu de tant de braves gens.

— En effet, Prudence, c’est fièrement extraordinaire, mais, j’y pense, si c’était…

— Qui cela, mon frère ?

— Tu sais que notre gendre a eu pour témoin de son mariage un prince Allemand ?

— Oui, Aurélie nous a dit cela.

— Hé bien ! figure-toi, qu’il n’existe pas au monde de seigneur plus généreux que celui-là. Clara, la femme de chambre de Fifille, est parente de l’un des domestiques du prince, elle sait de lui des traits de bonté, de charité admirable ; enfin elle dit, toujours d’après son cousin, que le prince est un vrai saint Vincent-de-Paul.

— Oui, – reprit Marianne, – souvent Aurélie m’a raconté des actions touchantes ou chevaleresques, qui font le plus grand honneur au prince Charles Maximilien, elle les a apprises par sa femme de chambre.

— Soit, – reprit la tante Prudence, – mais quel rapport vois-tu, mon frère, entre ce prince Allemand et le bon génie de la cour des Coches ?

— Qui sait si le prince ne serait pas ce bienfaiteur mystérieux que vous ne pouvez découvrir.

— Tu n’y songes pas, mon frère, le prince est, je crois, en Allemagne ?

— Sans doute.

— Comment veux-tu donc, que de ce pays lointain, il connaisse toutes les misères de ce quartier-ci et leur vienne en aide ?

— C’est juste, ma sœur, le prince ne peut pas être ce bon génie. Enfin, pourvu que le bien se fasse, peu importe qui le fait. Mais j’en reviens là, c’est toujours fièrement extraordinaire, Fortuné sera bien surpris, à son retour, d’apprendre qu’il y a une Fée dans la cour des Coches… Ah çà, petite Marianne, tu te charges de remettre cette robe à votre femme de ménage ?

— Elle eût été beaucoup plus contente de recevoir ce cadeau de ta main, mon bon père, mais contre sa coutume, elle n’est pas encore venue ici ce matin. Combien je te remercie pour elle.

— Allons donc, chère enfant, c’est une misère, j’aurais voulu mieux récompenser les soins de cette brave femme ; mais comme on dit : les jours se suivent et ne se ressemblent point. Si j’avais seulement pu rattraper les quatre mille francs que j’ai déboursés pour la conspiration de ce maudit marquis…

— Quelle conspiration, mon frère ?… Comment, tu conspires ?

— Non, non, c’est une manière de parler, une plaisanterie, c’était seulement pour te dire ma petite Marianne, que si, ce cadeau est bien mince, c’est que… c’est que… Ah dam, vois-tu… autrefois…

M. Jouffroy n’acheva pas, il resta silencieux et absorbé.

Cette fois, la tante Prudence se reprocha d’avoir paru jusqu’alors indifférente aux diverses réticences de son frère. Peut-être, pensait-elle, ne demandait-il qu’à être pressé pour confier certains chagrins dont il était oppressé, aussi lui dit-elle :

— Mon ami… tu n’as rien à me dire en particulier ?

— Moi ?

— Oui…

— Pas du tout, Prudence, je te parle à cœur ouvert comme toujours, je n’ai rien à vous cacher à toi et à Marianne.

— Tu pourrais désirer me confier quelque chose à moi… à moi seule ?

— Je t’assure que non.

— Veux-tu que nous allions dans le salon ?

— En vérité, ma sœur, je n’ai rien de particulier à te dire, qui peut te faire penser que…

— Soit, ne parlons plus de cela. Tu n’as pas de meilleure amie que moi, tu le sais ; en toute circonstance tu trouveras mon affection aussi sincère qu’autrefois.

— Oh ! j’y compte bien, Prudence, et si jamais j’avais quelque peine… mais quelque peine sérieuse… ce ne serait pas à d’autre que toi que je m’ouvrirais.

Puis prenant son chapeau pour sortir et s’adressant à Marianne avec une sorte d’inquiétude.

— Je t’en conjure, mon enfant, lorsque Aurélie viendra vous voir, ne va pas lui dire… que ta tante m’a demandé si je n’avais pas quelque chagrin à lui confier, cela pourrait arriver aux oreilles de ta mère, et… bon Dieu du ciel ! je serais… hum… hum… je serais désolé, parce que ta mère pourrait croire que… que… Enfin tu me promets d’être discrète, et toi aussi, Prudence ?

— Certainement, mon frère ; le secret nous sera d’autant plus facile à garder, que tu ne nous as rien dit du tout.

— Je le sais bien, mais cette pauvre Mimi pourrait croire que j’aurais voulu vous dire quelque chose ; elle se mettrait martel en tête, et se tourmenterait… Adieu, Prudence… adieu, ma petite Marianne.

— Quoi, mon père, vous nous quittez déjà ?

— Oui, mon enfant, il le faut, ta mère m’a chargé de quelques commissions pour la fête de ce soir… Allons, embrasse-moi… adieu et à bientôt.

— Adieu, bon père, et surtout à bientôt.

— Oui, à après-demain au plus tard.

— Adieu, mon frère… mais je vais te reconduire.

— Je t’en supplie, Prudence, ne te dérange pas, je connais les êtres ; reste auprès de Marianne.

— Mais laisse-moi du moins te conduire jusques à la porte du salon, car lorsqu’elle n’est pas ouverte, l’antichambre est si obscure, que l’on n’y voit point, c’est un vrai casse-cou.

— Sois tranquille, ce n’est pas d’aujourd’hui que je viens ici, encore une fois, je connais les êtres ; si tu te déranges, tu me désobligeras.

Évidemment, monsieur Jouffroy craignait de se trouver, même pendant un instant, seul avec sa sœur, et d’être de nouveau pressé par elle de lui faire ses confidences. La vieille fille devinant la secrète pensée de son frère, lui dit tristement :

— Soit, je ne t’accompagnerai pas, mon frère… Adieu et à bientôt.

— Oui, oui, à bientôt, – répondit M. Jouffroy en se hâtant de sortir de la chambre.

III

La tante Prudence, restée seule avec sa nièce après le départ de M. Jouffroy, demeura pendant quelques moments pensive.

— Ma tante, – dit la jeune fille avec inquiétude, – est-ce qu’il ne vous semble pas que mon père était ce matin très distrait, très préoccupé ?

— Ce n’est pas seulement d’aujourd’hui que j’ai remarqué ses distractions, ses réticences ; il a depuis quelque temps, du moins je le crains, des chagrins secrets ; mais par fausse honte, il n’ose m’en faire l’aveu, redoutant mes reproches et surtout cet insupportable : Ah ! ah ! je vous l’avais bien dit…, sempiternelle redite de ceux-là dont les sages conseils n’ont point été suivis. Ton père se trompe, je ne lui reprocherai jamais ce qui s’est fait contre son gré… il est, je le sais, aussi faible qu’il est bon ; ta mère est parfois une terrible femme… j’ai grand peur que depuis qu’elle est complètement affolée par le mariage d’Aurélie, elle ne rende la vie dure à mon pauvre frère…

— Ne croyez pas cela, non, maman est vive, emportée, mais elle s’apaise aussi vite qu’elle se fâche ; puis, elle aime tant mon père et ma sœur. Ah ! de ma vie, je n’oublierai cet horrible jour où Aurélie s’était empoisonnée…, que de larmes a versées maman… elle était comme folle… et pendant la convalescence de ma sœur, que de soins, que de tendresses ! Elle l’a, ainsi que moi, veillée pendant plusieurs nuits. Tenez, ma tante, sans doute toutes les préférences de ma mère sont pour Aurélie, mais ces préférences ont leur source dans une affection si profonde, si vraiment passionnée, qu’on les excuse.

— Tu es, tu seras toujours la meilleure créature que je connaisse, ma petite Marianne… Tant d’autres, à ta place, ne montreraient pas cette résignation.

— Résignation bien facile, bien douce, ma bonne tante, ne suis-je pas auprès de vous ? Ne me traitez-vous pas comme votre enfant… Et puis enfin, avouez-le : si d’autres que moi se seraient senties blessées des préférences dont nous parlons, combien en est-il qui, à la place d’Aurélie, auraient été gâtées par elle ?

— Hum ! hum ! – fit la vieille fille en grattant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. – Enfin, c’est ta sœur, et tu es généreuse…

— Soyez juste. Est-ce qu’Aurélie manque jamais de venir nous voir au moins une fois ou deux par semaine ? Malgré le tourbillon de fêtes où elle vit, nous a-t-elle jamais oubliées ?

— Oubliées… je ne dis pas cela.

— Lorsque, avant cet accident qui me retient au lit depuis deux mois, j’allais chaque dimanche passer ma matinée avec Aurélie… si vous saviez comme elle était prévenante, gentille, empressée de deviner ce qui pouvait me plaire… Je ne revenais presque jamais de chez elle, sans rapporter un petit présent… des riens, sans doute, mais ils prouvaient qu’elle pensait toujours à moi…

— Elle a été assez richement dotée à ton préjudice pour te faire des cadeaux.

— Ma tante, je vous dirai toute ma pensée : Aurélie a voulu se tuer, lorsqu’elle a cru à la rupture de son mariage avec M. de Villetaneuse, hé bien ! moi je jurerais que si elle avait su que nos parents me déshéritaient, pour ainsi dire, afin de la doter magnifiquement, elle eût renoncé à ce mariage…

— Crois cela, mon enfant, après tout, il vaut toujours mieux entre parents croire le bien que le mal.

— Ma tante, je suis sûre de ce que j’avance, et même encore aujourd’hui, si elle savait l’histoire de sa dot… (elle l’ignore, maman ayant prié M. de Villetaneuse de garder le secret à ce sujet), Aurélie serait désolée de cette injustice.

— Peut-être bien, car il y a encore en elle un fond de bons sentiments.

— Et il en sera toujours ainsi, ma tante.

— Espérons-le… mon enfant.

— Voulez-vous une preuve de ce que j’affirme ?

— Voyons la preuve ?

— Vous ai-je raconté ce que ma sœur m’a dit au sujet de sa belle coupe ?

— Quelle belle coupe ?

— Celle que le prince Maximilien lui a donnée… Ce prince dont on fait tant d’éloges ?

— Non, tu ne m’as jamais parlé de cette coupe…

— Elle est magnifique… or, savez-vous quel est l’auteur de ce chef-d’œuvre, c’est Fortuné ! Aussi, Aurélie me disait un matin, en me montrant cette coupe qu’elle garde précieusement dans sa chambre à coucher. – « Voilà, petite sœur, parmi les objets de luxe que je possède, mon trésor le plus précieux, ce présent m’a été fait par un prince dont mon mari a mérité l’estime, et de cette estime l’on doit être fier, car chaque jour j’entends vanter l’adorable bonté, la délicatesse exquise et le caractère chevaleresque de ce prince ; puis cette coupe est l’œuvre de notre cousin Fortuné… – Aurélie hésitait à continuer, sa charmante figure semblait s’attrister, – achève donc, chère sœur, lui ai-je dit. – Enfin, a-t-elle ajouté, – si un jour je devais être malheureuse,… je trouverais dans les souvenirs qui pour moi se rattachent à cette coupe, sinon la consolation de mes chagrins, du moins le courage de m’y résigner, en me disant : il n’a tenu qu’à moi d’épouser le célèbre artiste dont cet objet d’art est le chef-d’œuvre. J’ai refusé la main du meilleur des hommes, je n’ai pas le droit de me plaindre de mon sort. » – En parlant ainsi, Aurélie avait les larmes aux yeux… avouez, ma tante, que de telles paroles prouvent qu’elle n’a perdu aucune de ses qualités ? que son cœur est toujours le même ?

— Mon enfant, – reprit la tante Prudence après avoir très attentivement écouté sa nièce, – quand Aurélie t’a-t-elle dit cela ?

— Je me le rappelle maintenant, c’est le jour où ce fâcheux accident m’est arrivé, et où j’étais peut-être tuée, sans le courageux dévouement de notre femme de ménage… Oui, je me le rappelle, c’était un dimanche, je revenais en fiacre de chez Aurélie ; je m’explique maintenant comment, dans la première émotion de notre accident, j’ai oublié de vous raconter notre entretien.

— Ainsi, ta sœur t’a dit : si je devais un jour être malheureuse, et elle avait les larmes aux yeux en te parlant ainsi ?

— Oui ma tante…

— Oh ! mes pressentiments… je devrais dire mes certitudes !

— Vous m’inquiétez, expliquez-vous de grâce.

— Tu sœur ne t’a rien confié qui pût te faire supposer qu’elle eût à se plaindre de son mari ?

— Au contraire, ma tante, elle se louait toujours de lui.

— Oh ! sans doute… l’orgueil ! la mauvaise et fausse honte d’avouer une cruelle déception retiennent toute confidence ! l’on dévore ses chagrins en secret, l’on a la mort dans l’âme et le sourire aux lèvres !

— Comment, ma tante, vous craignez que…

— Quand tu allais chez ta sœur, voyais-tu souvent son mari chez elle ?

— Non ma tante, il savait qu’Aurélie et moi nous désirions être seules. Je l’ai vu très rarement.

— Comment la traitait-il ?

— Avec beaucoup d’égards. Il était aussi très poli, très prévenant pour moi. Il s’excusait de n’être jamais venu vous voir, parce qu’il savait, disait-il, que vous étiez brouillée avec ma mère, et que…

— Oui, oui… Ce beau monsieur craignait que la tante Prudence n’y vît trop clair à travers ses lunettes.

— Mon Dieu ! Vous croyez qu’Aurélie n’est pas heureuse ?

— Elle t’a dit, il y a deux mois, les larmes aux yeux : – « Si je devais être malheureuse un jour… »

— Oui ma tante, si je devais…, c’était une simple supposition.

— Ah ! mon enfant… Les gens heureux ne font guère de ces suppositions-là…

— Mais chaque fois qu’Aurélie vient nous voir, n’est-elle pas la première à nous dire que son mari est charmant pour elle ?

— Certainement, elle est la première à le dire… et peut-être la dernière à le penser, d’autant plus que depuis environ deux mois qu’elle t’a parlé du triste sort qui pourrait être un jour le sien, ta sœur ne tarit point sur son bonheur… Elle jouit à l’entendre d’une félicité parfaite, complète et céleste ! À l’appui de la chose, ce sont des narrations, des amplifications à n’en pas finir sur les fêtes où elle brille ! sur le grand monde qu’elle fréquente… Car, il va de soi que les Huguet, les Chamousset et autres Richardet, anciens amis de sa famille, sont des croquants indignes de la société de madame la comtesse qui me paraît, surtout depuis quelque temps, chercher à s’étourdir sur la sottise qu’elle s’est entêtée à faire.

— Hélas ! ma tante, si le malheur voulait qu’il en fût ainsi, combien cette pauvre Aurélie serait à plaindre !

— À plaindre… ma foi non ! Les bons avis ne lui ont pas manqué : Elle n’en a tenu compte, tant pis pour elle. Sais-tu qui je plains véritablement ? C’est ton pauvre père, dont la bonté est excessive ; ta mère et ta sœur sont des folles ; et j’irais m’intéresser à ces ahuries de Chaillot ?… allons donc !

— Chère tante, vous faites comme cela la méchante, puis le moment venu d’être indulgente et compatissante, vous l’êtes plus que toute autre.

— Ah bien oui, compte là-dessus !

— Ma tante, on a sonné, on a ouvert, entendez-vous les pas de plusieurs personnes dans le salon. Oh ! mon Dieu ! si c’était…

Marianne n’acheva pas, la porte s’ouvrit et le cousin Roussel accompagné de Fortuné, entra dans la chambre de la vieille fille.

IV

Joseph Roussel, selon la coutume des voyageurs parisiens, et subissant aussi l’exigence de la saison, était emmitouflé d’épais vêtements ; des bottes fourrées montaient jusqu’au milieu de ses cuisses. Il portait un foulard noué en marmotte, recouvert de sa casquette de loutre à oreillères ; enfin, autour de son cou, s’enroulait l’un de ces cache-nez que, par modestie, disait-elle, pour le nez de l’épicier en retraite, la tante Prudence tricotait avec tant de soin. Voulant s’informer de la santé de la vieille fille, et de sa nièce, Joseph au lieu de retourner directement chez lui, en descendant de la diligence, avait suivi jusqu’à la cour des Coches ses compagnons de voyage. Fortuné rentrant un moment chez lui, venait de quitter son surtout de voyage.

La vieille fille et la jeune fille tressaillirent de surprise et de joie à la vue de leurs amis. Une larme d’attendrissement roula dans les yeux de la tante Prudence, mais grâce au miroitement du verre de ses besicles et à son empire sur elle-même, elle cacha cette larme, se promettant par manière de compensation de rabrouer vertement l’épicier en retraite, et de se venger ainsi des inquiétudes qu’elle avait ressenties.

Marianne, loin de dissimuler sa joie, son attendrissement à la vue du jeune orfèvre, non seulement ne contraignit pas ses douces larmes, mais cédant à un élan irrésistible, elle se leva brusquement du sopha où elle était étendue, oublia les prescriptions du docteur, et courut à Fortuné en lui tendant les deux mains.

— Marianne, prends garde ! – dit la tante Prudence, d’abord avec angoisse ; craignant pour sa nièce quelque rechute ; puis, presque aussitôt, la vieille fille s’écria rayonnante :

— J’en étais sûre ; le miracle est accompli ; elle ne boite plus !

En effet, Marianne s’avança vers son cousin, sans la moindre claudication. Celui-ci profondément surpris, quoique averti du fait par l’exclamation de la tante Prudence, se recula machinalement, à mesure que Marianne s’avançait vers lui, comme s’il eût voulu s’assurer du prodige, en obligeant sa cousine à faire vers lui quelques pas de plus !

— Que vois-je ? Est-ce un rêve… tu ne boites plus, ma petite Marianne ! – dit Fortuné ébahi, en serrant dans ses mains celles de la jeune fille qui l’avait rejoint à l’autre bout de la chambre. – Quel est ce prodige ?

— C’est à ne pas en croire ses yeux, – reprit à son tour le cousin Roussel, sortant de son ébahissement. – Chère petite Marianne, viens donc m’embrasser ; que… je…

— Ta, ta, ta… vous l’embrasserez lorsqu’elle sera replacée sur son canapé, Cousin Roussel ! Vertu-Dieu ! vous me paraissez bien empressé d’embrasser les jeunes filles ; c’est l’air d’Albion, probablement, qui vous a rendu si galant, – dit la tante Prudence, en interrompant Joseph, et venant soutenir Marianne ; – aidez-moi d’abord à la reporter sur son lit de repos… elle a commis une grande imprudence, en se levant si tôt ; mais elle n’a pu résister au désir d’aller au-devant de Fortuné.

Ce disant, la vieille fille avait, à l’aide de Joseph, replacé Marianne sur le canapé. Toute heureuse de sa guérison et du retour de son cousin, la pauvre enfant presque miraculeusement délivrée de son infirmité, voyait un obstacle de moins à ce mariage, qu’elle osait à peine espérer.

— Et maintenant, chère tante, – reprit Fortuné ; – dites-nous donc ce qui est arrivé à Marianne ?

— Il y a environ deux mois, elle revenait de chez sa sœur, en fiacre ; il s’arrête à la porte. Marianne descend, perd l’équilibre au milieu du marche-pied, tombe sous les roues de la voiture ; les chevaux effrayés se mettent en marche…

— Grand Dieu ! – firent à la fois le cousin Roussel et Fortuné, en regardant la jeune fille avec un redoublement d’intérêt.

— Une digne femme qui demeurait depuis peu dans la maison et qui se trouvait heureusement au seuil de la porte – reprit la tante Prudence, – voit le danger que court Marianne, s’élance à la tête des chevaux, tandis que l’imbécile de cocher descendu de son siège, pour ouvrir la portière, restait là comme une huître ; et au moment où la voiture allait passer sur le corps de Marianne, cette brave femme les arrête !…

— Courageuse créature, – reprit Fortuné, – elle demeure dans la maison ?

— Oui, nous l’avons prise pour femme de ménage. C’est elle qui tout à l’heure a dû vous ouvrir la porte.

— Ma tante, l’entrée est, vous le savez, si obscure, que je n’ai pas distingué les traits de la personne qui nous a ouvert la porte ; mais en sortant, j’exprimerai à cette digne femme toute ma reconnaissance.

— Chère petite Marianne, – ajouta le cousin Roussel, – quel danger tu as couru…

— Et pourtant, à quelque chose malheur est bon, – reprit la vieille fille ; – car ce cruel accident l’a guérie de son infirmité. Cette pauvre enfant s’était, en tombant, cassé la jambe au même endroit où elle l’avait eu cassée dans son enfance, et…

— Je comprends, – dit vivement Joseph, – un médecin, de mes amis, m’a souvent conté, qu’après des fractures mal réduites, l’on était souvent obligé, (si le sujet avait ce courage de se résigner à cette douloureuse opération,) de briser l’os de nouveau, et alors, il s’en suivait souvent une cure complète.

— Vous parlez comme Esculape, cousin Roussel, – reprit la tante Prudence avec ironie ; – il ne vous manque qu’une grande canne entortillée de serpents, et une toge antique pour compléter la ressemblance.

— Allons, allons, tante Prudence ; je m’aperçois que votre bienveillant naturel ne s’est point altéré durant notre absence, – répondit le cousin Roussel, assez dépité du sardonique accueil de la vieille fille, tandis que Fortuné reprenait :

— Ma tante, comment nous avez-vous laissé ignorer ce triste accident arrivé à Marianne ?

— Ma foi, mon garçon, nous n’avons point été tout d’abord certains de la complète guérison de ta cousine, et j’ai craint de t’inquiéter ; l’on apprend toujours assez tôt les mauvaises nouvelles ; c’est pour cela que je ne t’ai pas non plus instruit de la tentative de vol…

— Quel vol, ma tante ?

— Le portier de la cour ne t’a pas dit cela en arrivant ?

— Je ne l’ai pas vu…

— Hé bien, mon garçon ! il y a quelques jours, l’on a scié les barreaux de la fenêtre de ton atelier !

— Grâce à Dieu, il ne restait chez moi aucun objet précieux, mais l’audace est grande ; a-t-on quelque soupçon sur les auteurs de cette tentative ?

— Il paraît que l’on soupçonne, au moins de connivence, ce vieux monsieur qui demeure au quatrième étage, la porte à gauche, au-dessus des mansardes où loge notre femme de ménage.

— C’est impossible, M. Corbin est un vieux rentier.

— Il s’appelle M. Corbin ?

— Oui ma tante. Il est fort à l’aise, et ne saurait être complice d’un vol.

— On dit qu’il reçoit chez lui des hommes de mauvaise mine. Voilà tout ce que j’en sais.

— Enfin, les voleurs en auront été pour leur effraction ; il n’y a que demi-mal, et j’aurais été moins inquiet de cette tentative de vol, que de l’accident de cette pauvre Marianne.

— C’est ce que nous avons pensé, – reprit la jeune fille, – et j’ai dit à ma tante : n’écrivez pas à Fortuné ce qui m’est arrivé, cette mauvaise nouvelle lui causera peut-être quelque inquiétude, et…

— Peut-être, Marianne, tu dis peut-être ! Ah ! je croyais que tu appréciais mieux mon attachement pour toi, – reprit Fortuné avec un accent de tendre reproche. – Penses-tu donc que je sois ingrat ? que j’oublie jamais les douces consolations que j’ai trouvées près de toi, et près de vous, ma tante, lors du plus cruel chagrin de ma vie… – puis, il ajouta avec un accent d’intérêt profond, mais contenu, cependant deviné par Marianne, qui étouffa un soupir. – Et Aurélie, la voyez-vous souvent ? Comment va-t-elle ? Est-elle toujours heureuse ?

— Et mon vieux Jouffroy ? – reprit le cousin Roussel. – Comment se porte-t-il ?

— Aurélie est toujours charmante, élégante, pimpante, ébouriffante, et plus que jamais comtesse, tout ce qu’il y a de plus comtesse, mon pauvre garçon, – répondit la tante Prudence. – Elle danse, valse, se divertit, jabotte, roucoule et fait la belle.

— Enfin, ma tante, – dit Fortuné. – Elle se trouve toujours heureuse ?

— Elle ! mon bon Dieu ! Comment peux-tu me faire une pareille question ? Elle reçoit dans son hôtel des barons et des baronnes ? Des marquis et des marquises ? Des ducs et des duchesses ?

— Mais son mari, ma tante, son mari ? est-il pour elle ce qu’il doit être ? sait-il apprécier son trésor ?

— Lui ! peste, je crois bien qu’il l’apprécie, son cher trésor, et il en use rondement. Ce ne sont dans la maison, à ce que me dit mon frère, que fêtes et galas, loges au spectacle ! gros jeu, grande chère ! Le tout grâce à ce cher, à cet adoré, à cet amoureux trésor de beaux écus comptants que monsieur le comte a palpés en dot, et tu viens me demander, mon pauvre garçon, s’il l’apprécie, son trésor ?

— Mon Dieu ! ma tante, je parlais au figuré… je parlais d’Aurélie… je vous demandais si elle était appréciée par son mari ce qu’elle vaut ?

— Je ne pourrais point au juste te répondre là-dessus.

— Et moi, je te dirai, Fortuné, – reprit Marianne, – que ma sœur n’a qu’à se louer de son mari… Tu sais combien elle a confiance en moi, et soit que j’aille la voir, soit qu’elle vienne ici, elle m’a toujours assuré que M. de Villetaneuse était parfait pour elle…

— Tant mieux ! oh ! tant mieux ! – reprit l’orfèvre avec une satisfaction mélancolique, – du moins qu’elle soit heureuse !!

— Tante Prudence, – reprit le cousin Roussel, – je vous ai demandé des nouvelles de votre frère, mon vieil ami ?

— Nous l’avons vu ce matin, – répondit la vieille fille, – il est en assez bonne santé ; seulement, il ne me paraît point considérablement réjoui des festoiements de monsieur son gendre ; mais en revanche, mon frère a l’agrément de voir sa femme se livrer à des toilettes forcenées ; néanmoins, malgré tant de bonheurs domestiques, ne s’est-il pas imaginé que votre absence lui pesait horriblement, cousin Roussel ? Est-ce imaginable ? est-ce croyable ? Il vous regrettait ! s’il vous plaît !

— En voilà bien d’une autre ! C’est ainsi, tante Prudence, que vous m’accueillez après trois grands mois de séparation ?

— Laissez-moi tranquille… je suis furieuse contre vous !

— Contre moi ?

— Pardi !

— Et à propos de quoi, je vous prie ?

— Vous avez le front de me le demander ?… Tenez, il y a là une glace… regardez-vous donc ? pour l’amour de Dieu… regardez-vous donc !!

— Comment ? – reprit Joseph abasourdi, – pourquoi voulez-vous que je me regarde ?…

— Afin de rougir de vous-même ; car enfin, ce matin encore, je disais à Marianne : le cousin Roussel va nous surprendre… nous allons le revoir à son retour des montagnes d’Ecosse, cet intrépide voyageur, galamment troussé comme un chef de clan des romans de Walter Scott, bonnet sur l’oreille, claymore au côté, plaid sur l’épaule, court jupon, jambes nues, cothurnes, et nous saluant gentiment d’un petit air de pibrock… Ah ! bien oui, va-t-en voir s’ils viennent ! Vous nous arrivez avec des bottes fourrées, une affreuse houppelande, un foulard en marmotte, surmonté de cette abominable casquette de loutre ! vous la portez en vertu d’un vœu d’amour ! me répondrez-vous peut-être ? je n’y contredis point, mais elle n’est pas du tout d’un amoureux aspect, cette casquette… je vous en avertis.

— Comment, tante Prudence, vous me…

— Allons donc, cousin Roussel, est-ce qu’on débarque des montagnes d’Écosse dans cet équipage-là ? Encore une fois, regardez-vous donc ?… voyez un peu la belle dégaine ! Oh ! cher montagnard de mes rêves… où es-tu… où es-tu…

— C’est par trop fort aussi ! – s’écria le cousin Roussel, en regardant Fortuné. – Voilà pourtant ce qu’elle trouve de plus aimable à me dire à mon retour de voyage ! à moi, un ami de trente ans ! Ah ! quelle femme ! quelle femme !

— Cousin Roussel, – reprit Marianne en souriant. – Ne voyez-vous pas que ma tante plaisante…

— Parbleu ! c’est clair qu’elle plaisante ! voilà ce dont je suis outré ! Et j’avais été assez benêt pour dire à Fortuné : « nous aurions dû prévenir la tante Prudence de notre arrivée, au lieu de la surprendre brusquement, parce que, tu conçois, la surprise, l’émotion… » Ah ! combien j’étais sot ! tu la vois, tu l’entends, cette tante Prudence !

— Vous ne savez pas ce que vous dites, cousin Roussel, j’avais justement prié notre femme de ménage de tirer à l’avance un grand seau d’eau de puits à seule fin de me le verser dare-dare sur la tête, pour me rappeler à moi-même, dans le cas où votre triomphant aspect montagnard m’aurait fait défaillir ; mais je vous revois outrageusement fagoté, je ne peux pas défaillir. Soyez donc raisonnable !

— Allez ! vous serez toujours la même, vous avez un cœur de pierre !

— Calmez-vous, jeune Anacharsis… Voyons, racontez-nous vos aventures, vos dangers. Il n’y a pas de voyages sans dangers ; c’est le sel ! c’est le piquant de la chose.

— Ma tante, vous croyez rire, – reprit Fortuné, – cependant il nous est arrivé, non loin d’Édimbourg, un accident qui…

— Mais tais-toi donc Fortuné, – reprit le cousin Roussel en interrompant l’orfèvre, – on va se moquer de nous !

— Mon Dieu ! Fortuné, – reprit Marianne avec intérêt, – que vous est-il donc arrivé ?

— Tu ne le sauras que trop tôt, mon enfant, en écoutant ces intrépides et surtout véridiques voyageurs, – reprit la vieille fille. – Quant à moi je frémis, je frissonne de leur récit à l’avance… parce qu’après ça sera peut-être fièrement difficile de frissonner…

— Que te disais-je Fortuné, – s’écria le cousin Roussel avec un dépit comique. – Ne prononce pas un mot de plus !…

— Laissez donc parler ce garçon… la modestie vous étouffe, cousin Roussel, voyons vos prouesses, combien étaient-ils ces brigands-là… qui vous ont attaqués ? Combien en avez-vous exterminé, pourfendu à vous tout seul ?

— Allez au diable ! tante Prudence… à quoi bon notre récit ? Vous n’avez pas plus de sensibilité que cette bûche !

— Il ne s’agit pas d’une aventure de brigands, ma tante, – reprit Fortuné – mais d’une action si courageuse, si honorable pour notre cher cousin, que…

— Ah ! mon Dieu ! Je gage que c’est quelque princesse persécutée que ce Galaor de cousin Roussel aura arrachée à de terribles ravisseurs ou à de redoutables enchanteurs ! Hé ! bien, ça ne m’étonne point du tout, de sa part : c’est un Amadis, un Roland ! Mais pour l’amour du ciel, pourquoi donc après de tels exploits chevaleresques, nous revient-il avec un foulard en marmotte, surmonté d’une casquette de loutre ? Où est donc son casque empanaché ? son écu et sa lance ? Il les a donc laissés au bureau de la diligence avec son carton à chapeau, sa canne et son parapluie ?

— Morbleu ! tante Prudence, puisque vous parlez d’enchanteurs, il faut sur ma foi, que la plus âpre, la plus aigre, la plus revêche, la plus sardonique, la plus grognon des fées grognons ait jadis présidé à votre naissance, – s’écria Joseph. – Allons-nous-en, Fortuné… viens…

— Je vais vous venger, mon cousin ; ma tante regrettera ses plaisanteries en apprenant ce qui s’est passé.

— Allons donc ! tu es fou… elle s’attendrir ! Est-ce que nous ne la connaissons pas ?

— Pauvre cousin Roussel, – se dit en souriant Marianne, – s’il savait… s’il savait !…

— Voici, ma tante, notre histoire en deux mots, – reprit Fortuné. – Nous approchions d’Édimbourg, suivant la diligence et gravissant une côte très rapide ; le petit Michel courait de çà de là tout joyeux, au bord du chemin, taillé en est endroit presque à pic, et au bas duquel se trouvait un petit lac… le pied manque à l’enfant, il tombe et roule sur cette pente escarpée où l’on voyait seulement quelques broussailles, et qui aboutissait à l’étang…

— Ah ! mon Dieu ! – dit Marianne avec inquiétude, – pauvre enfant !

— Je donnais le bras au père Laurencin, pour l’aider à monter la côte, croyant Michel et notre cousin Roussel derrière nous ; soudain, j’entends un grand cri ; je me retourne, je n’aperçois personne sur la route. Je cours à son débord, et à vingt-cinq ou trente pieds au-dessous de moi, j’aperçois notre cousin s’accrochant de broussailles en broussailles, se laissant glisser vers le lac, où était tombé Michel. Je m’élance aussi… mais avant que je l’eusse rejoint, notre cousin se jette intrépidement à l’eau, saisit le pauvre enfant qui se débattait, et le ramène sur la berge, si escarpée en cet endroit, que, sans mon aide, notre cousin et Michel auraient pu difficilement sortir du lac… Vous le voyez, ma chère tante, il ne s’agit pas d’une aventure de brigands ou d’enchanteurs, mais d’un acte de cœur et de courage, dont vous serez touchée comme nous.

Un moment de silence succéda au récit de Fortuné.

Marianne, connaissant la tendre et secrète affection que Joseph inspirait à la vieille fille, était impatiente de savoir si celle-ci jouerait jusqu’au bout son rôle d’insensibilité apparente.

La tante Prudence, grâce aux verres de ses bésicles et à sa grande cornette dont la garniture cachait à demi son visage baissé vers son tricot qui semblait absorber toute son attention, avait pu dissimuler son émotion et ses larmes d’attendrissement provoquées par le récit de Fortuné ; mais voulant se venger des inquiétudes, dont elle avait souffert durant l’absence de Joseph, la tante Prudence rompit la première le silence, et la tête toujours inclinée sur son tricot, elle dit en se grattant la tempe droite du bout de l’une de ses aiguilles :

— Par ainsi, mon pauvre cousin Roussel, vous avez eu le désagrément de vous administrer, malgré vous, un bain froid dans une mare en Écosse ? C’est probablement par suite du rhume de cerveau dont vous aurez été incommodé, que vous portez un foulard en marmotte… Dites-moi donc, est-ce qu’en ces lointains parages d’outre-mer, on trouve du jus de réglisse ?

— Ah ! ma tante, – dit Fortuné avec un accent de reproche, – la plaisanterie est cruelle !

— Écoutez, Prudence, – reprit Joseph d’un ton péniblement ému, – je vous connais depuis trente ans, je ne me suis jamais fâché de vos railleries, si mordantes qu’elles aient été, j’en riais et je les provoquais moi-même ; tout à l’heure encore, je vous l’avoue, quoique assez dépité de votre accueil sardonique après une longue absence, je vous accusais, non de sécheresse d’âme, mais d’une invincible causticité d’esprit ; maintenant il n’en va plus ainsi, et, je vous le dis sincèrement, tristement… votre dernière plaisanterie me blesse au cœur… oui… – ajouta-t-il d’une voix altérée, – oui, cette plaisanterie me blesse au cœur, parce qu’elle me fait douter du vôtre… Il ne s’agit ni de moi, ni du plus ou du moins de danger que j’ai pu courir… il s’agit d’un pauvre enfant qui a failli périr d’une mort affreuse… et devant cette pensée de mort, vous avez le courage de railler ? Tenez, Prudence, pour la première fois depuis trente ans que je vous connais, je suis tenté de croire décidément que…

Mais trop douloureusement affecté pour continuer, Joseph se tourna brusquement en disant :

— Adieu…

— Cousin Roussel ! – s’écria Marianne prête à livrer le secret de la vieille fille en voyant le chagrin profond de cet excellent homme, – mais vous ne savez donc pas que ma tante vous…

— Ah ! mon enfant ! – dit vivement la vieille fille interrompant sa nièce d’un regard et d’un geste qui semblaient lui dire : – « j’ai confié un secret à ta parole et tu vas le trahir ! »

Marianne resta muette et baissa les yeux.

Fortuné, au moment ou Joseph avait fait un pas vers la porte, s’était opposé à son départ en lui disant tout bas :

— Mon Dieu ! ne connaissez-vous pas l’intempérance de langue de la tante Prudence ?

La vieille fille, de son côté, se reprochant ses sarcasmes, et craignant surtout de voir compromises, par le juste ressentiment de Joseph, des relations si chères à son cœur, reprit bientôt, non plus de sa voix âpre et sarcastique, mais d’un ton affectueux, néanmoins encore empreint d’une certaine brusquerie calculée.

— Allons, allons Joseph, ne vous courroucez pas, ne vous sauvez pas ! J’ai eu tort ; pardonnez-moi ! Voyons ! suis-je assez humble ? Oui, je regrette de vous avoir blessé ; n’allez point, mon Dieu, me prendre tout à fait pour une méchante femme ! il n’en est rien : vous le savez bien ! vous nous avez laissées longtemps sans nous donner de vos nouvelles ; cela me fâchait ; je m’étais promis de vous taquiner un peu à votre retour ; de là, mes criminelles plaisanteries, sur votre innocente casquette ; jusques-là, je restais dans mon antique droit de me moquer de vous ; mais ensuite, j’ai été trop loin ; j’ai raillé votre généreuse et courageuse action. C’était mal, c’était mentir, parce qu’au fond et malgré mon cœur de roc, j’étais touchée ; oui, très touchée de cette noble action ; mais, ma diablesse de langue m’a encore joué l’un de ses mauvais tours ; prenez-vous-en à elle, et non point à moi ; allons, Joseph ! – ajouta la tante Prudence, avec une nuance d’attendrissement. – Allons, mon vieil ami, soyez aussi indulgent que vous êtes bon ; donnez-moi votre main…

— Ah ! Prudence ; quel bien vous me faites, en me parlant ainsi ! – s’écria Joseph avec expansion, en prenant et baisant pour la première fois de sa vie, la main osseuse de la vieille fille…

La tante Prudence à ce baiser ne put vaincre son trouble et une légère rougeur, seulement aperçue de Marianne qui disait, à part soi : — Pauvre tante !

— Non ! – reprit Joseph ému aux larmes, en conservant dans les siennes les mains tremblantes de sa vieille amie, – non, vous ne sauriez croire combien il m’était douloureux de vous croire insensible à ce point… Je ne serais peut-être pas parvenu à me le persuader tout à fait… mais le doute seul m’était odieux.

L’arrivée du père Laurencin et de Michel, permit à la tante Prudence de reprendre son calme habituel, si profondément troublé par le baiser cordial déposé par le cousin Roussel, sur la main amaigrie de la vieille fille… Quel ridicule atroce, pour elle, si son émotion eût été pénétrée par tout autre que par Marianne !

V

Le père Laurencin, en entrant dans la chambre avec Michel, s’était arrêté au seuil en disant :

— Mademoiselle Prudence, nous sommes peut-être indiscrets, mon petit-fils et moi, mais nous avons trouvé la porte de l’escalier entr’ouverte, et comme votre servante est sans doute sortie pour un moment, nous avons cru pouvoir nous présenter sans être annoncés, afin de vous offrir nos respects en arrivant de voyage.

— Et vous avez très bien fait, père Laurencin, – reprit la vieille fille. – Bonjour, mon petit Michel, tu as donc couru un grand danger, mon pauvre enfant ?

— Comment ! mademoiselle, reprit le vieillard, – vous savez déjà que…

— … Que mon cousin Roussel, au péril de ses jours, a sauvé la vie de votre petit-fils ? Oui, Fortuné m’a raconté ce beau trait-là…

— Ah ! mademoiselle, c’est une dette que Michel et moi nous ne pourrons jamais acquitter envers M. Roussel.

Au moment où le vieil artisan prononçait ces mots, la porte s’ouvrit de nouveau et la femme de ménage de la tante Prudence parut en disant :

— Mademoiselle, j’avais par mégarde, en emportant la clef, laissé pour un instant la porte entrebâillée ; à mon retour je l’ai trouvée fermée… Est-ce qu’il est venu quelqu’un ?…

— Oui madame Catherine, – répondit la tante Prudence, – Mais tenez, voilà que l’on sonne, allez voir ce que c’est…

Catherine obéit aux ordres de la vieille fille, et sortit en jetant sur Michel un regard triomphant. Ce regard semblait dire : Désormais, je vivrai dans la même maison que mon enfant !

La femme de ménage de la tante Prudence n’était autre que Catherine de Morlac, Catherine la courtisane, si méconnaissable sous ses grossiers vêtements et son bonnet blanc sans garnitures, cachant complètement ses cheveux, que le père Laurencin, le cousin Roussel, Michel et Fortuné ne la reconnurent pas tout d’abord. Son identité ne leur fut complètement démontrée, qu’alors qu’ils l’entendirent nommer Madame Catherine par la tante Prudence.

— Cette femme ! – s’écria le père Laurencin, sortant de sa stupeur et s’adressant à la vieille fille, – cette femme ! qui est-elle ?

— C’est notre femme de ménage, – répondit la tante Prudence, très surprise de l’accent du vieillard. – Elle est devenue la garde-malade de Marianne, après l’avoir empêchée d’être tuée. Madame Catherine est la meilleure créature que je connaisse.

— Quoi ! ma tante, – dit à son tour Fortuné, – c’est cette femme dont tout à l’heure vous nous faisiez un si grand éloge ?

— Oui, – reprit Marianne, – et de ma vie, je n’oublierai le service qu’elle m’a rendu, les soins qu’elle m’a donnés…

— Voilà qui est étrange, – reprit le cousin Roussel, en jetant à l’orfèvre un regard significatif, tandis que Michel, s’adressant tout bas au vieil artisan :

— Comment, grand-père, cette jolie dame qui avait connu maman, et que je voyais de temps à autre chez M. Roussel, demeure ici ? Quel bonheur ! je la verrai souvent, et elle me parlera de ma mère.

— Ah ! – se dit le vieillard courroucé, – je comprends. Elle a profité de notre absence pour s’introduire dans cette maison et capter la bienveillance de mademoiselle Prudence, afin de se rapprocher de Michel. Quelle astuce ! Oh ! je déjouerai ses desseins ; je prévois où ils tendent.

Soudain la porte de la chambre s’ouvrit, et Aurélie de Villetaneuse entra chez sa tante.

VI

Madame de Villetaneuse revoyait, pour la première fois depuis son mariage, Fortuné Sauval et le cousin Roussel. Ceux-ci passaient habituellement leurs soirées chez la tante Prudence, tandis qu’Aurélie, au contraire, venait toujours la voir dans la matinée. Il leur eût été d’ailleurs pénible, par des raisons faciles à deviner, de se rencontrer avec la jeune comtesse, et cette rencontre, ils l’avaient constamment évitée jusqu’alors.

Fortuné, douloureusement ému à l’aspect d’Aurélie, sentit tous ses regrets se raviver ; il l’avait quittée jeune fille, ingénue, timide, peu façonnée au monde ; il la retrouvait, sinon plus belle, du moins plus séduisante encore que par le passé ; l’aisance de son maintien, la gracieuse liberté de ses manières, quelque chose de coquettement provocant dans son regard, dans sa démarche, dans ses moindres attitudes, lui donnait ce charme particulier aux belles jeunes femmes toujours recherchées, toujours entourées d’une cour nombreuse, et qui, si honnêtes qu’elles soient demeurées, ou par cela même qu’elles sont demeurées honnêtes, éprouvent incessamment l’irrésistible besoin de plaire, d’innocemment galantiser, afin de retenir auprès d’elles un essaim d’adorateurs, gens d’ordinaire fort peu désintéressés, mais qui cependant, à défaut de la proie, se laissent assez longtemps amuser de son ombre. Cette attrayante coquetterie s’était tellement incarnée dans Aurélie, que Fortuné subissant son empire avant qu’elle eût prononcé un mot, la contemplait avec une admiration mélangée d’amertume.

Madame de Villetaneuse tressaillit, rougit, baissa les yeux ; son sein palpita fortement, et pendant un moment elle garda le silence ainsi que Fortuné.

Le père Laurencin et Michel se retirèrent discrètement ; la tante Prudence, le cousin Roussel, Marianne et le jeune orfèvre restèrent seuls avec Aurélie.

— Fortuné, – dit-elle à son cousin, – je ne m’attendais pas à te voir… je l’avoue. Mon émotion te prouve du moins, que si j’ai eu de grands torts envers toi, ils me sont toujours présents…, ainsi que les bons et chers souvenirs de notre enfance…

— Je t’en prie, ne parlons plus du passé, – répondit tristement Fortuné à Aurélie ; – tu n’as pas eu de torts envers moi, tu m’as fait redemander ta parole par ma tante, tu as suivi ton penchant… tu es heureuse… je n’ai rien à regretter…

— Soit, ne parlons plus du passé, – reprit la jeune femme, et s’adressant à Joseph : — Bonjour, cousin Roussel, il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, vous m’avez tenu rigueur… Que de fois pourtant j’ai prié ma tante, ma sœur ou mon père, de vous dire combien je serais heureuse de vous recevoir chez moi… vous m’auriez indiqué une heure à votre convenance, ma porte eût été fermée à tout le monde… et nous aurions longuement causé sans redouter les fâcheux…

— Mon enfant, – dit Joseph d’un ton grave et pénétré, – je t’ai vue naître, j’ai pour toi une affection sincère ; si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise ! tu avais sérieusement besoin de moi, tu pourrais compter sûrement sur ma vieille amitié ; mais, je te l’avoue, avec ma franchise habituelle, en raison de plusieurs motifs faciles à deviner, il me serait pénible d’aller chez toi… sans y être appelé par des intérêts sérieux.

— Enfin, puisque la glace est rompue… et que nous nous sommes revus, je compte maintenant sur mon heureuse étoile pour vous rencontrer, vous et Fortuné, quelquefois chez ma tante, – répondit affectueusement la comtesse. Puis, s’adressant à la vieille fille et à Marianne, – chère tante, et toi, petite sœur, vous m’excusez de ne pas vous avoir encore embrassées ?

La jeune femme embrassa tendrement sa tante et Marianne. Celle-ci, trop éprise pour n’être pas clairvoyante, ne répondit pas aux caresses de sa sœur avec son effusion accoutumée, remarquant, non sans une chagrine appréhension, le trouble que causait à Fortuné la rencontre imprévue d’Aurélie, trouble si évident que l’orfèvre, craignant de se trahir, dit à la vieille fille :

— Adieu, tante Prudence…

— Hélas !… il n’ajoute pas à ce soir, – pensait tristement Marianne, – le voilà plus que jamais amoureux de ma sœur… en un seul moment je perds tout ce que j’avais gagné dans l’affection de Fortuné !…

— Comment ! tu t’en vas déjà, mon garçon ? – avait répondu la vieille fille à l’orfèvre, – qu’est-ce donc qui te presse autant ?

— Voilà trois mois que je suis absent, ma tante, je désire lire les lettres qui m’auront été adressées pendant mon voyage.

— Et de ce voyage, tu as été satisfait, sans doute ? – dit Aurélie à Fortuné, – grâce à ta célébrité, tu dois être aussi connu en Angleterre qu’en France…

— La reine l’a reçu avec une distinction toute particulière, – reprit le cousin Roussel, – elle a voulu assister elle-même à la mise en place du bel ouvrage d’orfèvrerie qui avait été commandé à Fortuné ; en un mot, la reine l’a reçu en grand artiste, elle lui a écrit, de sa main, une lettre charmante, en lui envoyant une vue de Windsor, dessinée par elle ; disant dans sa lettre, avec beaucoup de grâce, que ce souvenir d’art était la seule chose qu’elle osât offrir à l’illustre artiste, en mémoire de son séjour en Angleterre.

— Fortuné, – reprit Aurélie, – combien tu dois être justement fier de ces hommages rendus à ton génie ?

— Oh ! sans doute, – reprit l’orfèvre, avec une secrète amertume, en songeant que, malgré son génie, Aurélie lui avait préféré M. de Villetaneuse. – Il n’est rien au-dessus des jouissances de l’amour-propre : le bonheur est là… pour ceux qui le cherchent là…

— Moi, tout ce que je crains, – ajouta Joseph, – c’est que d’autres têtes couronnées, s’autorisant du précédent de la reine d’Angleterre, prétextent de grandes commandes d’orfèvrerie pour attirer aussi Fortuné à leur cour pendant quelque temps.

— Je ne partage pas vos craintes à ce sujet, cousin Roussel, – répondit le jeune artiste. Et se hâtant de sortir, afin de cacher ses pénibles ressentiments, il reprit : — Adieu ma tante… adieu Marianne…

Il se dirigeait vers la porte lorsque la comtesse lui dit, avec un accent de doux reproche :

— Et à moi…, tu ne me dis pas adieu ?

— Adieu…, ma cousine, – ajouta-t-il sans lever les yeux, et il sortit suivi de Joseph qui, avant de quitter la chambre, s’adressant à Aurélie :

— Mon enfant, tu préviendras ton père de mon retour, s’il veut venir déjeuner demain matin avec moi, il me fera grand plaisir. Adieu. Je vais me débarrasser de cet accoutrement de voyage, qui m’a valu Dieu sait quels brocards de ta diable de tante, – et se tournant vers la vieille fille : — La diable de tante, c’est vous, Prudence !

— Cela va de soi, cousin Roussel, vu que vous êtes un saint probablement ; et sur ce, saint Roussel, bon saint Roussel priez pour nous, s’il vous plaît !

— Tu le vois, – dit Joseph à Aurélie, – ta tante n’a pas changé, elle a toujours le dernier mot. Encore adieu… N’oublie pas de dire à ton père combien j’ai hâte de le revoir.

Ce disant, le cousin Roussel laissa la tante Prudence en compagnie de ses deux nièces.

VII

Les impressions de Fortuné à la vue d’Aurélie n’avaient point échappé à la vieille fille ; aussi remarquant la tristesse de Marianne après le départ de son cousin, la physionomie de la tante Prudence devint-elle singulièrement âpre et sardonique à l’endroit de la comtesse, qui lui dit :

— Ma tante, j’aurais à causer avec vous…

— Hé bien causons, ma chère…, tu as, sans doute, à nous raconter comme quoi tu ne saurais suffire aux invitations de bals, de fêtes, de spectacles, dont on t’assomme ? Heureusement, à cet égard-là, tu as la vie dure ; tu ne mourras point encore d’un excès de divertissement.

— Ma tante, – reprit Aurélie avec un sourire contraint, – l’entretien que je désire avoir avec vous… a une cause sérieuse, – et se tournant vers Marianne, – petite sœur, tu permets… que je me retire dans le salon avec notre tante ?

— Oh ! oh ! – fit celle-ci, – il s’agit donc d’une grosse confidence, madame la comtesse ?

— Oui, ma tante, – répondit Aurélie sans paraître remarquer l’accent ironique de la vieille fille, et voyant Marianne se disposer à quitter son lit de repos ; – je t’en conjure, petite sœur, ne te déranges pas, nous irons dans la chambre voisine… ou du moins, laisse moi t’aider à marcher, appuie-toi sur moi… prends bien garde de faire un faux pas.

— Merci, Aurélie… je marche toute seule maintenant…

Marianne prononça ces mots avec une sorte de coquetterie amère, si l’on peut s’exprimer ainsi, se sentant presque fière de se montrer délivrée de son infirmité – aux yeux de sa sœur, à qui elle reprochait la froideur des adieux de Fortuné.

La comtesse voyant Marianne se lever, descendre lestement de son lit de repos, se diriger vers la porte d’un pas égal et ferme, jeta un cri de joie si profond, si sincère, en courant vers sa sœur et l’embrassant tendrement, que malgré ses jaloux ressentiments, Marianne fut touchée aux larmes de cette nouvelle preuve de l’attachement d’Aurélie qui, la serrant dans ses bras, lui disait :

— Il est donc vrai, petite sœur, l’espoir du médecin n’a pas été trompé ; tu n’es plus boiteuse !

Puis se reculant de quelques pas, elle ajouta avec une expression de curiosité affectueuse et touchante :

— Je t’en prie, chère Marianne, si cela ne te fatigue pas, marche encore un peu… Si tu savais quel bonheur c’est pour moi de te voir à jamais débarrassée de cette vilaine disgrâce…

Marianne, à la fois souriante, attendrie, se prêta au désir de sa sœur, et fit quelques pas de plus.

— Ma tante, voyez donc ? – s’écria Aurélie, – voyez donc la taille de Marianne qui autrefois semblait dévier du côté où elle boitait, est maintenant souple, droite, élégante… l’on n’en saurait voir de plus jolie…

— Ah ! ma sœur, ma sœur ! – reprit Marianne doucement émue de la joie cordiale d’Aurélie, – tu me gâtes, tu me flattes…

— Je te flatte ! ma tante, est-ce que je flatte ma sœur ?

— Non non, tu dis vrai, – et la vieille fille ajouta tout bas, – allons, il y a toujours du bon dans le cœur d’Aurélie… J’étais cependant fort en humeur de faire payer à madame la comtesse, le chagrin jaloux dont a souffert ma pauvre Marianne ; mais après tout, est-ce la faute à Aurélie, si Fortuné la trouve toujours belle et séduisante ?

Pendant les réflexions de la vieille fille, les deux sœurs échangèrent encore quelques tendresses, Marianne sortit et laissa Aurélie avec sa tante. Celle-ci fut frappée de l’expression douloureuse que prirent soudain les traits d’Aurélie. Hélas ! cette jeune femme de dix-neuf ans, déjà ployée, rompue au monde et à ses exigences, avait vitement acquis l’habitude de dissimuler ses émotions et de prendre au besoin le masque voulu par les circonstances.

— Ma tante, vous l’avez deviné, j’ai à vous faire une confidence, – dit Aurélie d’une voix altérée, – une grave confidence.

— Parle, je t’écoute, nous avons le temps de causer.

— Le temps… – reprit amèrement la comtesse en tirant sa montre, et y jetant les yeux, – puis elle ajouta : — Ma tante, il est midi et demi, il faut qu’avant que deux heures aient sonné, j’aie pris une résolution, d’où peut dépendre mon avenir.

VIII

La vieille fille entendant Aurélie lui dire avec un accent navrant, qu’avant deux heures elle devait avoir pris une résolution d’où pouvait dépendre son avenir, la vieille fille interrompit soudain son tricot, manifestant ainsi son profond étonnement, regarda fixement sa nièce par-dessus les verres de ses besicles et lui dit :

— Cette confidence est donc encore plus grave que je ne pensais, de quoi s’agit-il ?

— Ma tante, vous et notre cousin Roussel, vous êtes les seules personnes de notre famille, qui ayez un jugement ferme et un sens droit.

— Cette découverte est un peu bien tardive, Aurélie.

— Je vous comprends, laissez-moi achever. Vous savez si j’aime ma mère et mon père ; mais aveuglés par leur tendresse pour moi, ils seraient incapables de me donner un sage conseil dans la situation où je me trouve : je ne veux pas d’ailleurs les affliger, c’est donc à vous, ma tante, ou à notre cousin Roussel, que je devais m’adresser. Je vous ai choisie, parce que il est des confidences moins pénibles à faire à une femme qu’à un homme.

— Je te sais gré de ta confiance, j’y répondrai par une sincérité absolue. Mon défaut n’est point de ménager les vérités.

— D’abord, ma tante, veuillez lire cette lettre… je l’ai reçue ce matin par la poste.

Et la comtesse entr’ouvrant son corsage agité par les soulèvements précipités de son sein, prit une enveloppe qu’elle remit à la tante Prudence. Celle-ci lut à haute voix ce qui suit :

 

« Madame,

« Votre mari vous trompe d’une manière indigne, il dépend de vous de vous en assurer ; voici le moyen : prenez un fiacre, baissez les stores, faites-vous conduire aujourd’hui vers les deux heures, Passage Cendrier, dites au cocher de s’arrêter dans un renfoncement qui se trouve à peu de distance de la maison portant le n° 7. Attendez là quelques instants, et vous verrez arriver et entrer successivement dans cette maison, où ils se donnent habituellement rendez-vous, M. de Villetaneuse et la femme à laquelle il vous sacrifie ; puis, au bout d’une heure ou plus, vous les verrez ressortir tous deux séparément.

« Un ami inconnu.

 

« P. S. La personne dont il s’agit ne vient jamais chez vous, quoiqu’elle ne vous soit pas inconnue. M. de Villetaneuse et elle, ont dîné avant-hier tête à tête au Cadran bleu, et sont allés ensuite à l’Ambigu-Comique, dans une loge d’avant-scène, soigneusement grillée. »

 

Un assez long silence suivit la lecture de cette lettre anonyme, lecture pendant laquelle des larmes d’humiliation vinrent souvent noyer les beaux yeux d’Aurélie, tandis que du bout de son petit pied, elle frappait fébrilement et par intermittence le parquet.

— Ma chère nièce, – dit enfin la vieille fille en remettant la lettre à Aurélie, qui froissa convulsivement dans sa main l’écrit anonyme. – Je ne t’accablerai point de ce stérile et désespérant : Je vous l’avais bien dit… mais je…

— Et j’ai voulu me tuer pour lui ! – s’écria la jeune femme, en bondissant sur son siège et se levant d’un air presque égaré. – À son abandon, j’ai préféré la mort ! Mon Dieu ! mon Dieu !… – Et elle retomba assise en cachant entre ses mains son visage légèrement pâli et contracté par un sourire d’une amertume navrante.

— Ma pauvre Aurélie, – dit la tante Prudence en secouant tristement la tête, – le passé est malheureusement le passé… ne récrimine point contre toi, le mal est irréparable, songeons au présent.

— Le passé est regrettable, le présent odieux… jugez de l’avenir, ma tante. Ah ! quelle vie !

— Calme-toi… je conçois ton chagrin… ton indignation… mais l’indignation ne raisonne point et il nous faut raisonner…

— Pardon…, ma tante, pardon ! – murmura la jeune femme en se jetant au cou de la vieille fille, – je suis bien malheureuse…

Et ses larmes longtemps contenues coulèrent avec abondance.

La vieille fille, en répondant à l’étreinte de sa nièce, se disait :

— Hélas ! elle n’est qu’au commencement de ses peines… Ah ! que de malheurs j’entrevois… – Et elle ajouta en soutenant Aurélie éplorée : — Allons ! courage… ne suis-je pas là ?… un peu quinteuse et grondeuse… mais au fond affectionnée à la famille ?

— Ah ! ma tante, sans vous que deviendrais-je ?… à qui me confier ? Vous connaissez maman… la lecture de cette lettre l’aurait bouleversée, mise en fureur… et mon pauvre bon père n’aurait pu que pleurer…

— J’approuve complètement ta réserve envers ton père et ta mère, dans cette pénible circonstance ; mais afin que je puisse voir un peu clair à tout ceci, il faut que tu répondes franchement à quelques-unes de mes questions.

— Vous le savez, je n’ai jamais menti…

— Non… tu es la sincérité même. Réfléchissons d’abord… Cette lettre est anonyme : ces ignobles dénonciations doivent inspirer peu de créance…

— Mais les détails qu’elle donne, ma tante… ces détails si positifs…

— Admettons au pis-aller la vérité de cette lettre… soit. Ton mari est infidèle… c’est un malheur, un grand malheur… mais, dis-moi, et ce n’est pas là un reproche de dissimulation que je t’adresse…, lorsque tu venais nous voir… lorsque ta sœur allait chez toi, tu nous parlais toujours de ton bonheur ?…

— Ma tante…

— Mon Dieu… Je comprends ton embarras : les peines de l’âme ont leur pudeur. Souvent une femme préfère souffrir en silence, par dignité pour elle et pour l’homme qui cause son chagrin… Ah ! ma pauvre enfant… je ne sais qui a dit : Les crimes dévoilés ne sont rien auprès des crimes demeurés dans l’ombre… Crois-moi, l’on peut dire aussi : Les chagrins révélés ne sont rien auprès de ceux qui demeurent ensevelis au plus profond de bien des cœurs !

La vieille fille accentua ces mots avec une si touchante mélancolie, ses traits exprimèrent une si tendre bienveillance que la comtesse, non moins surprise que l’avait été autrefois sa sœur, lors de la confidence de son amour pour Fortuné, regardait, écoutait la tante Prudence, dans une sorte de stupeur et lui dit enfin, subissant un charme tout nouveau pour elle :

— Combien je regrette mon hésitation à m’ouvrir à vous, ma tante !

— Tu craignais mes railleries, mes gronderies… Es-tu un peu rassurée ?

— Ah ! je le suis tout à fait !

— Hé bien donc, mon enfant, parle en toute confiance… Voyons, dis-moi ? est-ce d’aujourd’hui seulement que tu as à te plaindre de ton mari ?

— Je n’en sais rien… ma tante.

— Comment… tu n’en sais rien ?

— Ma réponse doit vous paraître étrange… stupide… insensée… cependant elle est sincère.

— Tu ne sais pas si tu as eu, jusqu’à aujourd’hui, quelque grief à reprocher à ton mari ?

— Non… en cela que jamais, depuis notre mariage, il n’a manqué de soins, d’égards, de prévenances pour moi. J’aime la toilette, il me donne pour cette dépense douze cents francs par mois, et me dit souvent : « si cette somme ne vous suffit pas, ma chère amie, vous aurez davantage. » Il veille à ce que ma voiture soit toujours très élégamment attelée ; il m’a loué une loge à l’Opéra et aux Italiens –, enfin, que vous dirai-je ? Il se montre empressé, attentif, lorsqu’il est près de moi, moments bien rares, il est vrai.

— Bien rares ?

— Oui, ma tante…

— Ton mari sort donc souvent de chez lui ?

— Il sort le matin après déjeuner… il ne rentre qu’à l’heure du dîner, puis sauf nos jours d’Opéra et d’Italiens où il vient quelquefois, il passe toutes ses soirées dehors… et de ma chambre, voisine de la sienne, je l’entends souvent rentrer fort tard chez lui.

— Et… depuis combien de temps a-t-il adopté cette manière de vivre ?

— Depuis le lendemain du jour de notre mariage. Il m’a présenté aux femmes de sa connaissance, lors de nos visites de noces ; et m’a accompagnée une ou deux fois chez les personnes qui recevaient le soir, puis il m’a dit : « Maintenant, ma chère amie, vous pourrez aller seule dans le monde… » Et depuis lors, en effet… j’y vais toujours seule.

— Est-ce que tu n’as pas été d’abord surprise, chagrine, de l’espèce d’isolement où te laissait ton mari ?

— Oh ! si, ma tante… J’avais cru passer mes journées entières auprès de lui, vivre enfin avec lui ainsi que j’avais vu toujours mon père vivre avec ma mère.

— Tu oubliais que ton père et ta mère vivaient… à la bourgeoise… en bonnes gens… chaque classe a ses coutumes.

— C’est ce que j’ai pensé ; aussi de crainte de paraître ridicule aux yeux de mon mari, j’ai accepté, sans oser me plaindre, cette vie, si différente de celle que j’avais rêvée.

— Ah ! oui, les rêves… c’est charmant, c’est ravissant… malheureusement ils ont l’inconvénient d’être suivis du réveil… Ah çà, et ta mère, ton père, ne s’étonnaient point des fréquentes absences de ton mari ?

— Ma mère… me disait : « Il paraît que c’est le grand genre de vivre ainsi. »

— C’est juste, et mon pauvre frère répétait sans doute en soupirant : « Allons, Mimi, puisque c’est le grand genre… va pour le grand genre ! Pourvu que Fifille soit heureuse ! » Enfin tu usais de la liberté absolue que te laissait M. de Villetaneuse ?

— D’abord, affligée de ma première déception, j’ai passé bien des soirées seule, triste, découragée ; puis cédant aux instances de maman et à celles de mon mari, qui me reprochait de laisser se faner mes jolies toilettes, je suis allée dans le monde tantôt avec ma mère, tantôt seule ; ma première timidité surmontée, et elle était extrême, le monde m’a plu chaque jour davantage ; c’était, je l’avoue, un étourdissement, mais…

— Cela valait mieux que tes soirées écoulées dans de tristes réflexions, et puis… tu dois être très entourée, très recherchée… ta beauté attire autour de toi un brillant essaim d’admirateurs ?

— Ma tante…

— Ma pauvre enfant, tu me connais, ce n’est pas, Dieu m’en garde, à dessein de flatter ta vanité que je te parle de la sorte. Je suis environ comme un médecin que l’on consulte… je précise des faits, et quant à ta beauté… s’il m’était possible de te rendre à l’instant aussi laide que moi… je n’y manquerais point, et jamais je ne t’aurais donné meilleure preuve de tendresse… je m’entends… continuons… Le monde te plaisait chaque jour davantage, tu t’y voyais naturellement très entourée, ainsi que doit l’être une jeune et charmante femme isolée de son mari ; les plus élégants se disputaient tes regards, tes sourires ; enfin, avoue-le moi, ces adorations te plaisaient…

— Oui, ma tante.

— Et tu devenais peu à peu coquette, mais coquette en honnête femme… qui cherche ou s’amuse à plaire… rien de plus, rien de moins… c’est ma conviction, je suis certaine qu’elle n’est pas trompeuse…

Ce disant, la tante Prudence attacha ses yeux fins et pénétrants sur Aurélie. Celle-ci soutint ce regard avec le calme d’une conscience pure et reprit amèrement :

— Ah ! ma tante ! si j’avais la moindre chose à me reprocher… serais-je aussi indignée, aussi blessée de la conduite de mon mari ? Non, non, ces hommages, ces coquetteries, je vous l’ai dit, m’amusent, m’étourdissent et surtout…

— Allons achève… Pourquoi cette réticence… ne me cache rien…

— Ah ! ma tante, vous me le disiez autrefois : « Tu ne seras jamais qu’une étrangère, qu’une intruse dans la société de ton mari… »

— Cela devait être… ces grandes dames, jalouses de ta beauté, te font sentir… ton manque de naissance…

— Et je me venge, en étant coquette avec les hommes qui s’occupent d’elles ; triste vengeance, ma tante, car lorsque rentrée chez moi après ces fêtes brillantes, je me retrouve seule, l’enivrement cesse, souvent je redeviens d’une tristesse mortelle… Que sera-ce donc maintenant ? maintenant que cette odieuse lettre m’a ouvert les yeux ! me prouve que mon mari ne m’a jamais aimée ! Non non, l’isolement où il me laisse… la liberté qu’il m’accorde… sont autant de preuves de son indifférence ! Il me dédaigne ! – Et la comtesse redressant la tête, fière et courroucée, ajouta : — Être dédaignée… Ah ! pour la première fois, j’endure cet outrage !!

— Aurélie, prends garde ! Cette colère hautaine est mauvaise ; elle peut suggérer des idées de vengeance, et une femme trompée, qui se venge de son mari par la loi du talion, se déshonore.

— Rassurez-vous, ma tante : je ne suis pas, je ne serai jamais de ces femmes-là.

— Je te crois, et tout me dit que tu es sincère. Je t’ai attentivement écoutée, tu m’as demandé mes conseils, les voici : Tu vas jeter cette lettre anonyme au feu, regarder la délation qu’elle renferme comme une calomnie, et, surtout, tu te garderas bien d’aller t’assurer, à l’heure dite, de la réalité du rendez-vous dont il est question. Résigne-toi, ferme les yeux ; continue de jouir en honnête femme de cette vie frivole et brillante, où tu trouveras, bientôt du moins, l’oubli de ton chagrin.

— Me résigner à un outrage si humiliant ! – reprit la comtesse avec stupeur, après avoir écouté la vieille fille. – Quoi ! ma tante, c’est vous,… vous, qui me conseillez cette lâche résignation ?

— Il n’est pas d’autre parti à prendre. Que veux-tu faire ?… Que peux-tu faire ?

— Que sais-je !…

— Hé ! sans doute, tu ne le sais pas ; c’est tout simple : ta dignité, ta droiture s’opposent à ce que tu rendes à ton mari outrage pour outrage. Encore une fois, résigne-toi noblement, dignement.

— Me résigner à voir chaque jour l’homme qui me trompe, me dédaigne, rit de moi, sans doute, avec sa maîtresse !… Elle est donc bien belle, sa maîtresse !

— Ma pauvre enfant, parlons raison : Tu ne veux pas te venger, tu ne peux pas te résigner ; que feras-tu ?

— Je me séparerai de mon mari.

— S’il y consent.

— Il le faudra bien !

— Il n’y consentira pas.

— Ma tante !…

— Il n’y consentira pas, tant que…

Et s’interrompant, la tante Prudence ajouta mentalement :

— Révéler à Aurélie que cet homme l’a épousée pour sa dot, qu’il dissipe sans doute, c’est porter un dernier coup à cette malheureuse jeune femme ; c’est l’exaspérer ; c’est la pousser à des extrémités dont les conséquences m’épouvantent. Elle est si belle !

— Achevez, ma tante ; – avait dit Aurélie, lorsque la vieille fille s’était interrompue.

— Je te le répète, ton mari ne consentirait pas à une séparation tant qu’il lui conviendra de vivre avec toi, pour une raison ou pour une autre ; enfin, tu aimes ta mère, ton père ?

— C’est la crainte de les désespérer qui m’a conduite à vous confier mon pénible secret.

— Songe donc alors à la douleur de ta mère, de ton père, à cette idée de séparation au bout d’une année de mariage… Et dans le cas même où cette séparation serait possible, songe donc aux railleries sanglantes, au triomphe insolent de ces femmes qui te jalousent ! « Voyez donc cette petite bourgeoise qui a voulu venir s’asseoir parmi nous, » – diront les grandes dames de ta société, – « son mari l’a trouvée si sotte, si gauche, malgré sa beauté, qu’au bout d’un an de mariage, elle lui est devenue insupportable ; il lui a fait des infidélités, et il la renvoie chez ses parents ; qu’elle y reste ! nous ne la recevrons certainement plus dans nos salons… cette comtesse de hasard ! »

— Oh ! oui… – reprit Aurélie avec un dépit amer. – Elles sont assez envieuses, assez méchantes pour dire cela !

— Aussi juge de leur joie à la nouvelle de cette séparation ! Elles te fermeront leur porte au nez, ravies d’être débarrassées d’une rivale qui les écrasait… Ce sera bien une autre chanson, ma foi, dans l’ancienne société de tes parents ; chez les Huguet, les Richardet, les Chamousset ! « Ah ! ah ! mademoiselle Jouffroy a fait la superbe ! la glorieuse ! Elle a voulu devenir madame la comtesse… la voilà joliment lotie, son mari l’a plantée là ; le grand monde où elle s’était faufilée, grâce au nom qu’elle portait, lui tourne le dos, à cette fière comtesse ! Ah, ah, ah, comme c’est bien fait !… Que nous sommes donc contents ! qu’elle s’avise maintenant de venir dans notre société ! nous la recevrons d’une drôle de façon, madame la comtesse ! »

— Oh ! c’est indigne ! c’est affreux ! – reprit Aurélie avec des larmes de colère ; – méprisée par les uns, moquée par les autres… Mon Dieu !… mon Dieu !…

— Oui, méprisée par les uns, raillée par les autres, voilà ma pauvre enfant ce qui t’attend si tu donnes un irréparable et scandaleux éclat à une triste découverte qui doit rester cachée ; crois-moi donc, continue de vivre comme par le passé, estimée des honnêtes gens, si tu te conduis toujours en femme de bien : allons mon enfant, courage… Certes, j’aurais préféré pour toi un autre mariage, mais enfin, ce qui est fait est fait, tâche donc de tirer le meilleur parti possible de ta position, ferme les yeux sur l’infidélité de ton mari, ce sera sagesse et dignité, votre vie est arrangée de telle sorte que tu le vois peu, il sera donc pour toi facile de contenir la première âpreté de ton ressentiment ; puis tôt ou tard, le temps, les distractions de la vie mondaine, amèneront forcément l’oubli d’un chagrin si vif aujourd’hui. Je t’en conjure, mon enfant, suis mon conseil, il est sensé, il est le seul que je puisse te donner.

— Oui… vous avez raison, – reprit Aurélie le regard fixe, pensif, et en ce moment frappée, convaincue de la justesse des avis de la vieille fille, et résolue de les suivre. – Merci… merci ma bonne tante… Hélas ! si je vous avais toujours écoutée…

— Bon, bon, tous les hélas ! du monde à propos du passé ne valent pas une ferme décision à propos du présent… est-elle prise… bien prise, cette décision ?

— Oui, ma tante…

— Embrasse-moi, chère enfant ! et puisqu’il y a déjà un secret entre nous, je t’en supplie… si désormais il t’arrive quelque nouveau chagrin, viens tout de suite à moi, surtout pas de coup de tête ! Je me défie de ta tête, et j’ai foi dans ton cœur…

— Je vous le promets, ma tante ! je suivrai vos avis, je viendrai à vous si un nouveau coup me frappe ! – répondit la comtesse en embrassant sa tante. Et craignant d’éveiller par l’altération de ses traits, les inquiétudes de sa sœur, elle sortit sans revoir Marianne.

IX

Madame de Villetaneuse avait promis à sa tante de fermer les yeux sur l’infidélité de son mari, et de se résigner à cet outrage avec une sage dignité. Cependant, elle ne put résister à la poignante curiosité de s’assurer de la réalité des détails donnés par la lettre anonyme.

— Il se pourrait que cette délation fût mensongère, – pensait la jeune femme ; – s’il en était ainsi, quelle serait ma joie ; si, au contraire, la cruelle certitude m’est acquise, elle ne changera rien à ma résolution de suivre les avis de ma tante.

Aurélie, dans sa précipitation à se rendre chez la vieille fille, n’avait pas voulu attendre que ses chevaux fussent attelés ; elle était sortie en fiacre ; elle dit au cocher qui l’attendait, de la conduire passage Cendrier et d’arrêter sa voiture dans un endroit qu’Aurélie désigna ensuite d’une seconde lecture du billet anonyme ; puis elle baissa soigneusement les stores, et le fiacre se mit en marche.

Il y a peu de distance entre la Cour-des-Coches et le passage Cendrier, où la voiture entra bientôt. Il est assez désert et bordé de hautes murailles, servant de clôture aux jardins voisins. Le fiacre, selon les indications d’Aurélie, s’arrêta dans une sorte de renfoncement, formé par la retraite de deux pans de murs. De cet endroit, l’on apercevait, à quelques pas, une maison d’assez pauvre apparence, dont la porte bâtarde était surmontée du n° 7, ainsi que l’annonçait la lettre anonyme. Les persiennes du second étage de cette demeure étaient fermées.

Au bout d’environ un quart d’heure d’attente, Aurélie regardant à travers l’étroite ouverture laissée entre la bordure du store et le panneau de la portière, vit d’assez loin venir Henri de Villetaneuse, fumant négligemment son cigare, et se dirigeant vers la maison du n° 7. Un moment avant que de frapper à la porte, il s’arrêta, remarquant à quelque distance un fiacre stationnaire, aux stores baissés ; puis, supposant que cette voiture était celle de la personne qui l’avait probablement devancé au rendez-vous convenu, Henri de Villetaneuse hâta sa marche, frappa à la porte bâtarde qui s’ouvrit, et se referma sur lui.

Aurélie ne conserva plus aucun doute sur l’infidélité de son mari… et quoiqu’elle dût s’attendre à cette découverte, un nuage passa devant ses yeux ; un élancement aigu poigna son cœur, ce qu’elle souffrit en ce moment fut affreux… cent fois plus affreux que ce qu’elle avait souffert une heure auparavant, en admettant la possibilité du fait qui se réalisait. Elle se remettait à peine de son émotion, lorsqu’elle entendit au loin, dans le passage, le roulement d’une voiture ; sa marche se ralentissait à mesure qu’elle se rapprochait du n° 7. La comtesse, se plaçant encore aux aguets, vit un fiacre aux stores baissés, s’arrêter devant la porte bâtarde. Le cocher quitta son siège, vint ouvrir la portière, et une femme de petite taille, enveloppée d’un long châle de cachemire orange, bondit, plutôt qu’elle ne descendit du fiacre ; puis tout en frappant à la porte, se retourna pour adresser quelques mots au cocher.

Quelle fut la stupeur de madame de Villetaneuse en reconnaissant madame Bayeul… cette effrontée petite femme aux cheveux blonds-ardents qui, lors de la première entrevue de mademoiselle Jouffroy et du comte, avait si vivement excité le dépit jaloux de la jeune fille.

Ce nouveau coup fut peut-être plus douloureux encore à Aurélie que le premier.

Peu de moments après cette cruelle découverte, elle se fit conduire à l’hôtel de Villetaneuse.

X

Le père Laurencin, après avoir rencontré chez la tante Prudence, et d’une manière si imprévue Catherine de Morlac, s’informa de la chambre qu’elle habitait dans la maison, et après plusieurs tentatives inutiles faites dans cette même journée, il trouva Catherine chez elle peu de temps avant la tombée de la nuit.

Cette femme, qui pendant plus de quinze années avait vécu au milieu des recherches du luxe, cette brillante et insatiable courtisane habituée à voir ses fastueux amants s’empresser de prévenir ses moindres caprices, occupait au cinquième étage une petite chambre, éclairée par une fenêtre en tabatière, mansarde froide, sombre, aux murailles nues et crevassées ; un lit de fer garni d’un mince matelas ; une table, une chaise, une commode ; quelques grossiers ustensiles de ménage placés sur une tablette scellée dans le mur tel était l’ameublement.

Assise au-dessous de l’étroit châssis vitré, qui filtrait une rare lumière dans la mansarde, Catherine rapiéçait des bas, au moment où le vieil artisan entrait chez elle. En retrouvant dans ce taudis, vêtue d’une robe grossière, cette femme qu’il avait vue dans un appartement splendide, habillée avec une rare élégance, le père Laurencin fut ému de ce contraste entre le présent et le passé ; puis, refrénant cette pitié en songeant aux conséquences fâcheuses que pouvait avoir pour Michel, la présence de sa mère en cette maison, le vieillard dit à Catherine, qui s’était levée à son approche :

— Dieu soit loué ! vous êtes ruinée… Il y a une justice au ciel ! Ces richesses, fruit de votre honte, vous les avez perdues…

À ces paroles, la courtisane ne répondit pas d’abord, elle resta pensive, et reprit au bout de quelques instants :

— Je devrais vous laisser croire à ma ruine… ce serait de ma part plus méritoire ; mais vous serez peut-être indulgent pour moi en sachant la vérité… Non, je ne suis pas ruinée…

— Alors pourquoi donc vivez-vous dans cette mansarde ? Pourquoi faites-vous des ménages ? Pourquoi gardez-vous des malades ?

— Je fais des ménages, je garde des malades, je ravaude des bas, j’accepte, je demande les travaux les plus humbles, afin de gagner ma vie laborieusement, honnêtement, et je la gagne… je loge dans cette mansarde… ; parce que mon fils demeure dans la maison.

— Ainsi, vous espérez… vous osez…

— Ne craignez rien, vous possédez mon secret ; jamais je n’abuserai de la facilité que j’ai maintenant de voir ou d’entrevoir seulement mon fils… Ah ! si vous saviez quel bonheur c’est pour moi d’habiter la même maison que lui… de le savoir là… près de moi… Tenez, monsieur Laurencin, cette pauvre mansarde, je ne la changerais pas maintenant contre un palais…

— Et c’est vrai… ? c’est bien vrai, ce que vous dites là ?…

— Pourquoi mentirais-je…

— Si je pouvais vous croire… Quoi ! il dépendrait de vous de vivre comme autrefois dans le luxe et les plaisirs, mais transformée, régénérée par l’amour maternel ; vous préférez de vivre dans une laborieuse pauvreté, afin de… Non, non, c’est impossible ! Un tel sacrifice ! une résignation si noble ! si courageuse de votre part… non, cela n’est pas vrai ! vous êtes ruinée, votre ruine vous impose une existence misérable, mais vous voulez me persuader que vos privations sont volontaires ! Je ne serai pas dupe de votre astuce !

La courtisane sourit tristement, alla vers sa commode, prit dans l’un des tiroirs un portefeuille, le remit au vieillard et lui dit :

— Ouvrez ce portefeuille… monsieur Laurencin, et assurez-vous de ce qu’il renferme ?

— Que vois-je ! – s’écria le vieil artisan avec une stupeur croissante, – des billets de banque, des bons du trésor… des inscriptions de rente au porteur…

— Ces valeurs représentent plus de trois cents mille francs, – répondit simplement Catherine, – vous pouvez vous convaincre de ce que j’avance.

— Est-ce que je rêve ? Non, non, cette femme ne ment pas… elle est toujours riche… – Et s’adressant à Catherine, encore étourdi de l’évidence de ces preuves, le vieillard ajouta : — Mais de ces sommes considérables… quel usage comptez-vous faire ?

— L’usage que j’en fais depuis trois mois, monsieur Laurencin.

— Que voulez-vous dire ?

— Quoique de retour ici ce matin même… peut-être avez-vous entendu parler d’un bienfaiteur mystérieux qui… souvent…

— … Vient au secours d’une foule de misères si nombreuses ici parmi les habitants de la cour des Coches ? Oui, c’est une des premières choses dont la portière nous a entretenus, Michel et moi, dès notre arrivée. Mais personne n’a pu jusqu’ici découvrir quel était ce mystérieux bon génie…

— Ce secret, je peux vous le confier, si vous me promettez de le garder fidèlement.

— Je vous le promets.

— Eh bien, ce bienfaiteur mystérieux c’est…

— Achevez…

— C’est moi…

— Vous !!

— Oui, monsieur Laurencin.

— Est-il possible… C’est vous… vous !!

— Grâce à la fortune que je possède en portefeuille rien ne m’est plus facile que de venir en aide à un grand nombre de souffrances dignes d’intérêt, ma présence dans cette maison depuis trois mois vous expliquera comment ce mystérieux bienfaiteur est si exactement informé des misères des habitants de la Cour des Coches… Maintenant, monsieur Laurencin, m’accuserez-vous encore de mensonge ?…

— Grand Dieu !… vous accuser, – s’écria le vieillard profondément ému. – C’est à moi de vous demander pardon de mes soupçons.

— Ma conduite passée les autorisait… J’avais d’abord songé à vous cacher le peu de bien que je faisais ; l’expiation de mes désordres m’eût ainsi paru plus complète ;… mais j’ai craint ce qui est arrivé… j’ai craint que vous ne voyiez dans ma résolution de gagner désormais honnêtement, laborieusement mon pain… qu’une exigence de la nécessité… J’aurais ainsi peut-être mérité votre pitié… mais non votre estime… et il faut que vous m’estimiez pour me permettre de voir souvent mon fils…

— Quel changement, mon Dieu, – dit le vieillard en levant les mains au ciel, – quel changement… dans cette femme ?

— Il vous surprend ?…

— J’en crois à peine ce que je vois, ce que j’entends…

— Ah ! je vous le disais bien… que j’étais devenue mère… après avoir été si longtemps sans entrailles pour mon enfant ! Tenez… le jour même où vous m’avez apporté ce bracelet… Oh ! ce bijou… il est le seul que j’ai conservé… je le porte toujours. – Et, relevant la manche de sa robe grossière, elle montra le précieux joyau agrafé à son bras, – ce bracelet, ne me quittera qu’à ma mort, il date pour moi le jour où j’ai revu mon fils ; ce jour-là donc, je causais avec mon homme d’affaires, nous établissions le chiffre de ma fortune, il s’étonnait de mon insatiable cupidité : — « Monsieur Bayeul, – lui disais-je, – je songe à l’avenir, j’ai vu tant de femmes de mon espèce, après avoir roulé sur l’or, réduites à un sort ignoble ! abject ! que sais-je, à être gardes-malades ou femmes de ménage, et à vivre dans un galetas, que je veux échapper à une si horrible destinée… » – Je disais vrai : ce sort me paraissait en ce temps là hideux, horrible… Il est aujourd’hui le mien, volontairement le mien, et j’en suis heureuse… j’en suis fière… car maintenant, – ajouta Catherine les larmes aux yeux, – car maintenant, vous m’estimez, bon père… car maintenant vous ne redouterez plus ma présence dans la maison où demeure mon fils.

— Il est donc vrai… tout peut s’expier… tout peut se pardonner ! – reprit le vieil artisan ne pouvant retenir ses pleurs. – Catherine… vous êtes la plus vaillante… la meilleure des mères…

Le père Laurencin tendit ses bras à la courtisane. Mais celle-ci tombant à ses genoux, saisit ses mains qu’elle couvrit de larmes et de baisers.

— Non, non, venez dans mes bras, sur mon cœur, pauvre femme ! – s’écria le vieillard en la relevant et la serrant paternellement contre sa poitrine.

XI

Un assez long silence suivit la réconciliation de Catherine et du père Laurencin ; tous deux accablés par l’émotion se sentaient trop oppressés pour parler. La courtisane reprit :

— Bon père… oh ! n’est-ce pas, vous permettez que je vous appelle ainsi…

— Oui, oui, car il me semble que mon fils témoin de votre repentir, de votre expiation, de votre tendresse maternelle, vous aurait pardonné comme je vous pardonne.

— Oh ! merci… merci ! – répondit Catherine en baisant encore les mains du vieillard, – laissez-moi vous dire en peu de mots, bon père, comment je suis venue m’établir dans cette maison… et ce que j’attendrais encore de la bonté que vous me témoignez… si mon désir est réalisable…

— Parlez… parlez…

— Le lendemain du mariage de M. de Villetaneuse… j’ai quitté ma demeure ; malgré ses recherches, il a perdu mes traces ; je suis allée, vous le savez, loger au fond du marais, vous me permettiez de temps à autre de voir mon fils chez M. Roussel… Je vous l’avoue… la rareté de ces entrevues me désolait. J’appris votre départ et celui de Michel pour l’Angleterre… J’avais réalisé en une somme considérable tout ce que je possédais. Il me semblait déshonorant, depuis que je sentais ma dignité de mère, d’user personnellement de ces biens honteusement acquis, je crus pouvoir les utiliser d’une façon généreuse. Décidée que j’étais à gagner laborieusement ma vie et à me rapprocher de mon fils ; profitant de votre absence de la maison, j’y ai loué cette mansarde. La cour des Coches est presque entièrement peuplée de pauvres artisans, il me serait donc possible, me disais-je, de secourir des infortunes méritantes en demeurant inconnue, je pourrais aussi, grâce au grand nombre de locataires de cette maison et des maisons voisines, trouver quelques occupations qui me rapporteraient un modique salaire : je mettais à honneur de ne pas distraire, pour mes besoins personnels, quoi que ce fut de la somme réalisée par moi.

— C’était beau, c’était bien ! vous êtes une vaillante femme !

— Mes désirs furent comblés. Peu de temps après mon arrivée dans cette maison, je gagnais de quoi vivre ; le hasard me permit de rendre un service à mademoiselle Marianne ; depuis ce temps, j’ai été employée chez sa tante. Je connaissais mieux que personne les misères honorables d’un grand nombre de nos pauvres voisins, je leur venais en aide au moyen d’un mandat sur la poste, qu’ils recevaient dans une lettre, ou bien, m’adressant à quelque commissionnaire des quartiers éloignés, je le chargeais de porter différents objets aux personnes que je désirais secourir : ce messager ne devant jamais me revoir, ne pouvait trahir mon secret. J’attendais avec anxiété le retour de Michel et le vôtre, bon père, dans l’espoir que, touché de mon repentir, de mes efforts pour rentrer dans la bonne voie, vous me pardonneriez le moyen dont j’ai usé pour me rapprocher de mon fils, et que, peut-être… Mais je n’ose…

— Achevez, Catherine, achevez.

— Vivant dans cette maison, il me sera sans doute facile de me trouver souvent avec Michel… mais…

— J’y songe ; il m’a déjà plusieurs fois demandé comment il se faisait que vous fussiez devenue femme de ménage, vous qu’il a vue dans ce bel appartement de la rue Tronchet ?

— Nous dirons à Michel, et cela, sans mensonge, qu’un grave évènement, de riche, m’a rendue pauvre ; mais, laissez-moi vous confier un projet, qui depuis quelque temps est le plus doux, le plus cher de mes rêves.

— Quel est-il ?

— Vous allez me trouver ambitieuse : rencontrer souvent Michel dans la maison ; lui parler parfois ? ce sera pour moi un grand bonheur sans doute ; mais que voulez-vous…, je deviens insatiable ?

— Quel serait donc votre projet ?

— Dans votre profession d’orfèvre ; est-ce que l’on n’emploie jamais de femme comme ouvrière ?

— Si… ; elles sont pour la plupart brunisseuses.

Catherine reprit avec un léger tremblement dans la voix qui trahissait l’anxiété de son espérance :

— Est-ce que leur apprentissage est très difficile ?

— Je devine votre pensée.

— Elle ne vous fâche pas ?

— Loin de là ; elle me touche !

— Oh ! bon père ! – s’écria Catherine, en pressant les mains du vieillard entre les siennes, et attachant sur lui un regard brillant de larmes de joie. – Concevez-vous un bonheur égal au mien ? Être acceptée comme ouvrière par M. Fortuné ? travailler avec vous et Michel ; être ainsi, près de lui, toute la journée… ; toute la journée, mon Dieu ! Tenez, ce serait si beau pour moi ? qu’encore une fois, je n’ose espérer…

— Espérez, courageuse mère ; espérez !

— Joies du ciel !

— Aujourd’hui même, je parlerai de votre désir à M. Fortuné.

— Oh ! vous êtes bon ! merci, merci ! vous verrez… mon apprentissage sera prompt ! l’intelligence ne me manque pas. Je passerai, s’il le faut, les jours, les nuits, afin de me rendre capable d’entrer dans votre atelier ; de pouvoir y travailler à côté de mon fils ! Jugez donc ! en présence d’un pareil but, on ferait des prodiges ! Et puis, ce but atteint, je n’aurai plus rien à désirer ! puisque… – ajouta la courtisane, avec un profond soupir, – puisque Michel doit toujours ignorer que je suis sa mère…

— Hélas !

— Comment lui expliquerais-je le mystère dont je me serais entourée, jusqu’au jour de cette révélation ? Il me faudrait donc mentir ? toujours mentir à mon fils ; et cela, voyez-vous, bon père ! je le sens… cela me serait aussi affreux, aussi impossible, que de lui dire : Je t’ai abandonné depuis ton enfance, pour vivre dans l’infamie !

— Il n’est que trop vrai, il vous faudrait choisir entre ces deux alternatives.

— Non, non, j’accepte résolument ma destinée, elle dépassera même mon espoir ! si je puis avoir le bonheur d’être employée chez M. Fortuné.

— Ce sera facile, notre patron occupe hors de l’atelier plusieurs ouvrières au brunissage de certaines parties de ses ouvrages d’orfèvrerie, je dirai à mon patron tout ce qu’il y a de beau, de bien, de vaillant dans votre conduite, il saura les mystérieux secours que vous donnez à tant de pauvres gens !

— Bon père. Je vous demande en grâce, que ce secret reste entre vous et moi… s’il n’est pas nécessaire d’en instruire M. Fortuné pour qu’il m’accueille chez lui.

— Cela n’est pas sans doute indispensable, le service que vous avez rendu à sa cousine, votre repentir, votre louable conduite dans cette maison, suffiraient à l’intéresser à vous, lors même qu’il croirait seulement que vous avez perdu votre fortune.

— En ce cas, je vous en supplie, gardez-moi le secret ; il me serait doux de penser que vous seul le possédez. Je vous l’ai confié, dans l’espoir de mériter votre estime et de me rapprocher ainsi de Michel… Mais, faire cet aveu à une autre personne, sans nécessité absolue, serait ce me semble une sorte d’ostentation.

— Le sentiment qui vous guide, Catherine, est si délicat, que je ne saurais le contredire. Il en sera donc ainsi que vous le désirez ! votre secret restera entre vous et moi ; néanmoins, je suis certain de vous faire agréer comme ouvrière chez M. Fortuné.

— Quel bonheur, mon Dieu ! je peux à peine y croire, et…

Mais soudain, le visage du vieillard s’attristant, il interrompit Catherine, en disant :

— Ah ! fatal passé… fatal passé !

— Mon Dieu ! vous m’alarmez !

— Je pensais que vous auriez pu faire votre apprentissage dans notre atelier : intelligente et laborieuse, guidée par mes conseils, vous n’eussiez pas tardé à connaître votre nouveau métier…

— Ah ! de grâce, expliquez-vous ! cette incertitude me tue. Quel obstacle voyez-vous à ce projet ? En quoi peut-il être atteint par mon triste passé ?

— La clientèle de M. Fortuné est très restreinte, elle se compose de gens du grand monde, ils ont pu autrefois vous rencontrer à la promenade, au spectacle ; ils viennent souvent à l’atelier s’informer de leurs commandes, si l’un d’eux vous reconnaissait… et que devant Michel…

— Oh ! n’achevez pas… vous m’épouvantez ! – murmura la courtisane, et elle répéta d’une voix déchirante : — Oui, vous dites vrai… fatal passé… fatal passé !!! Mon rêve était trop beau !… allons, du courage… de la résignation !

— Pauvre femme ! – reprit le vieillard pensif, douloureusement attendri en voyant les larmes couler lentement des yeux de Catherine morne, abattue, puis soudain il ajouta : – mais, j’y songe, peut-être… y aurait-il moyen cependant…

— Oh ! parlez… – dit la courtisane d’une voix palpitante et renaissant à l’espérance : — Oh ! de grâce… parlez…

— En effet, – reprit le vieillard réfléchissant à son dessein. – Au lieu de travailler avec nous dans l’atelier, vous pourriez vous tenir durant le jour dans la chambre que Michel et moi nous occupons. Jamais les clients n’entrent dans cette pièce-là… vous ne risqueriez pas d’être reconnue.

— Vous me sauvez, bon père ! – s’écria Catherine avec un élan de joie indicible, et redevenant radieuse, – vous me sauvez ! Je ne serai pas, il est vrai, à côté de Michel… mais il n’importe, je le saurai dans la pièce voisine ; puis d’ailleurs, quoique déjà presque méconnaissable sous les vêtements que je porte, j’emploierai tous les moyens possibles pour n’être jamais reconnue ; vous verrez, je prendrai de larges besicles comme mademoiselle Prudence. Je couperai mes cheveux, je les remplacerai par un tour de cheveux gris… et puis enfin, Dieu merci, les rides viendront bientôt changer, dénaturer complètement mes traits, alors je n’aurai plus à redouter d’être reconnue par ceux-là qui, autrefois, m’ont vue brillante et parée…

— Catherine, – reprit le père Laurencin, profondément ému, – j’aurais pu douter de votre conversion, que je n’en douterais plus à cette heure. Oh ! vous êtes sincère, tout le prouve : ce complet détachement d’une beauté qui vous a été funeste, votre impatience de voir arriver les rides, la vieillesse…, enfin ! l’effroi de toutes les femmes !

— Hé ! que m’importe ma beauté, maintenant ! Est-ce que Michel n’est pas beau comme un ange ?… – s’écria Catherine dans son exaltation maternelle ; puis attachant sur le vieillard des yeux ravis : — Ainsi, bon père, c’est plus qu’une espérance, c’est une certitude ? M. Fortuné me recevra chez lui ? vous guiderez mon apprentissage ?

— Oui, je réponds d’avance du consentement de M. Fortuné. Tout s’arrangera, moyennant les précautions dont nous sommes convenus. Ayez bon courage, Christine. Ce que vous venez de m’apprendre redouble mon estime, mon affection pour vous. Aussi voilà ce que je vous propose : il y a longtemps que vous n’avez passé quelques moments avec Michel ?

— Oh ! oui, longtemps ! bien longtemps !

— Patientez jusqu’à après-demain dimanche, d’ici là, je parlerai de vos projets d’apprentissage à M. Fortuné, s’il les accepte, comme je n’en doute pas, nous irons passer à la campagne notre dimanche avec Michel. Pendant cette promenade, nous lui apprendrons que vous devez être désormais notre compagne de travail.

— Oh ! merci… merci… Une journée passée près de ce cher enfant, et tant d’autres journées ensuite ! N’être plus jamais séparée de lui, c’est à devenir folle de joie !

— Dès que vous saurez suffisamment votre métier de brunisseuse,… (je me charge de vous l’enseigner promptement) vous pourrez gagner aisément quarante à cinquante sous par jour, mais jusques-là, comme il vous faudra renoncer aux occupations qui jusqu’ici vous ont donné du pain, je pourvoirai à vos besoins, grâce à Dieu, j’ai quelques économies.

— Bon père… c’est vous priver.

— Je ne me prive pas, et s’il le fallait, je me priverais plutôt que de vous voir toucher pour vos besoins personnels à un sou de cette somme dont vous faites un généreux usage.

— Je vous comprends…, je vous suis doublement reconnaissante.

— Votre intelligence aidant, vous serez bientôt en état de suffire à vos besoins, votre salaire sera minime, mais enfin…

— Que dites-vous ? il me suffira… et j’espère…, oh le beau jour que celui-là…, j’espère, bien pouvoir à force d’économies, faire bientôt un petit présent à Michel, une jolie cravate, un gilet, la moindre des choses, mais qu’il la tienne de moi !

— Digne femme ! les sentiments les plus purs, les plus délicats, vous sont maintenant familiers, tandis que autrefois… mon Dieu ! quel contraste !

— Je vous l’ai dit, je n’étais pas mère… et je le suis devenue, – reprit Catherine, en baisant la main du vieillard.

— À dimanche, Catherine, – dit le vieil artisan, – le jour baisse, mademoiselle Prudence peut avoir besoin de vous… – puis, réfléchissant, – ah ! les événements sont parfois bizarres !… Penser que le frère de mademoiselle Prudence était votre père… que vous êtes aussi bien sa nièce à elle, que mademoiselle Marianne et madame de Villetaneuse ! De cette parenté ignorée de la famille Jouffroy, du moins je ne rougis plus pour elle à cette heure, puisque vous êtes réhabilitée. Adieu, Catherine, adieu ! Je vous quitte le cœur content.

— Bon père, – dit la courtisane, – souffrez que je vous donne le bras jusqu’au pallier du quatrième étage ; l’escalier qui conduit ici est très rapide et très sombre.

— Allons, j’y consens, car ma vue n’est plus très bonne, – répondit le vieillard.

Et, s’appuyant sur le bras de Catherine, il descendit l’espèce d’échelle qui, sans autre rampe qu’une corde à puits, conduisait aux mansardes.

Catherine, par surcroît de précaution, voulut encore offrir l’aide de son bras au père Laurencin et l’accompagner jusqu’au troisième étage, l’escalier devenant à cet endroit, moins rapide et plus éclairé ; le vieil artisan accepta cette nouvelle preuve de prévenance ; puis Catherine remonta chez elle. Au moment où elle arrivait au pallier du quatrième étage, elle se rencontra avec un homme dans la maturité de l’âge ; il sortait de l’appartement de ce vieux rentier, nommé Corbin, qui recevait parfois, disait-on, des gens de mauvaise mine. Ce signalement pouvait s’appliquer au personnage avec lequel Catherine se trouvait face à face : sa figure sinistre et flétrie, ses vêtements râpés, ses bottes éculées, son chapeau rougeâtre, graisseux, donnaient à sa misère une apparence plus repoussante qu’intéressante. Cet homme, en passant près de Catherine, la regarda fixement, puis au moment de quitter le pallier, il se retourna pour la regarder encore, mais haussant les épaules en paraissant se reprocher une pensée absurde, il descendit l’escalier, tandis que la courtisane altérée se disait :

— Grand Dieu, c’est Mauléon ! je l’ai autrefois abandonné sans pitié après l’avoir ruiné !… Il sort de chez cet homme, le seul locataire de la maison dont la vie soit suspecte… ah !… je me sens presque défaillir ! Mauléon pouvait me reconnaître !

Et pâle, chancelante, elle fut obligée de s’appuyer à la rampe, se sentant à ce moment incapable de faire un pas.

— Mauléon me hait à la mort… – ajouta Catherine. – Cette misère abjecte où il est sans doute tombé… J’en ai été la cause, quels souvenirs ! oh ! le père Laurencin a raison, fatal passé, fatal passé !

La courtisane fut soudain tirée de ces tristes réflexions par le bruit d’un grand tumulte ; elle entendit les pas précipités de plusieurs personnes qui criaient en montant l’escalier :

— Arrêtez ! arrêtez !…

XII

Catherine, effrayée de ces cris, se pencha vivement en dehors de la rampe, et vit, pendant un moment, à deux étages au-dessous d’elle, Mauléon, livide de terreur, cherchant à devancer plusieurs agents de police, qui l’atteignirent bientôt, et auxquels il essaya de résister. Catherine, ne pouvant plus rien apercevoir de l’endroit où elle se tenait alors, entendit le bruit d’une lutte acharnée, entrecoupée de jurements, de menaces de mort, puis, une sorte de silence se fit, et Mauléon reprit d’une voix essoufflée :

— Allons, je me rends ; pas de brutalité. De quel droit m’arrêtez-vous ?

— J’ai un mandat d’amener contre vous, – répondit un officier de paix qui rejoignit ses agents, sur le pallier du troisième étage, où cette scène se passait. – Vous vous appelez Mauléon ?

— Non.

— Vous niez ? soit ; votre identité sera constatée.

— De quoi m’accuse-t-on ?

— D’une tentative de vol, commis la nuit et avec effraction, chez M. Sauval, orfèvre, demeurant dans cette maison.

— C’est faux !

— Bien entendu ; vous niez votre nom, vous niez naturellement l’acte qu’on vous impute : tout s’éclaircira.

— Encore une fois, je ne m’appelle pas Mauléon ; je n’ai commis aucune tentative de vol ; vous me prenez pour un autre.

— Nous savons qui vous êtes, vous allez d’abord nous suivre là-haut.

— Où, là-haut ?

— Chez un certain M. Corbin, que l’on soupçonne d’être votre complice.

— Je ne connais pas l’homme dont vous parlez.

— Vous ne le connaissez pas ?

— Non.

— Vous descendez de chez lui.

— Vous vous trompez.

— Le portier, à qui vous avez demandé si M. Corbin était rentré, vous a répondu affirmativement, et vous êtes monté.

— Le portier rêve.

— Il est au contraire fort éveillé. Vous allez donc nous accompagner chez le nommé Corbin, afin d’être confronté avec lui.

— C’est parfaitement inutile ; je vous le répète, je ne le connais pas.

— C’est ce dont nous allons nous assurer ; allons, marchons.

— C’est inutile.

— Marcherez-vous, à la fin.

— Mille tonnerres ! ne me touchez pas !

— Alors, montez avec nous… et filez doux… nous sommes en nombre.

Catherine, clouée d’abord à sa place par l’épouvante, avait écouté ce dialogue… elle entendit que l’on montait vers l’étage où elle se trouvait… la terreur lui donna des forces, elle s’élança, regagna sa mansarde avec une rapidité vertigineuse, puis, verrouillant sa porte, elle tomba presque évanouie sur son lit, en s’écriant avec horreur :

— Oh ! j’en frissonne encore, cette arrestation pouvait avoir lieu dans la cour… mon fils pouvait se trouver là… ainsi que moi… et Mauléon me reconnaissant… car tout à l’heure, il m’a regardée par deux fois… Mauléon pouvait me dire : – « Catherine de Morlac ! tu m’as ruiné ! la misère m’a conduit au vol… voilà ton ouvrage, infâme courtisane ! » – Oui, cet homme pouvait m’adresser ces terribles paroles devant mon fils… mon Dieu ! ayez pitié de moi… oh ! fatal passé !… fatal passé !…

XIII

Peu de temps après que la comtesse de Villetaneuse se fût rendue chez la tante Prudence, afin de lui demander ses conseils, les tapissiers, les fleuristes, envahirent le rez-de-chaussée de l’hôtel de Villetaneuse, pour s’occuper des préparatifs de la fête, qui avait lieu le soir même ; les murailles du vestibule disparaissaient sous d’immenses glaces où devaient se réfléchir, à l’infini, les arbustes et les lumières de cette salle d’entrée ; les jardiniers changeaient en buissons de fleurs les encoignures des salons et les baies des fenêtres, tandis que d’autres ouvriers achevaient la décoration d’une galerie de charpente improvisée dans le jardin de l’hôtel ; cette galerie devait à la fois servir de salle de bal et relier entre elles les diverses pièces du rez-de-chaussée.

Müller, valet de chambre-Mercure de S. A. S. le prince Charles Maximilien, était, depuis le brusque départ de cette altesse, resté au service du comte de Villetaneuse, et bientôt devenu son homme de confiance, grâce à sa finesse insinuante ; de plus, il avait cru devoir, dans l’intérêt des honnêtes projets du prince, conquérir les bonnes grâces de mademoiselle Clara, femme de chambre de la comtesse.

Müller et Clara disposaient en ce moment des tables de jeu dans un salon du premier étage, exclusivement réservé aux joueurs de baccarat et de lansquenet.

Mademoiselle Clara, brune très piquante, fort accorte, quoique déjà sur le retour, élégamment vêtue en femme de chambre de bonne maison, disait à Müller, continuant ainsi un entretien commencé :

— De sorte que Son Altesse quitta subitement Paris, sans revoir madame la comtesse ?

— Oui, et Monseigneur me laissa la mission toute confidentielle, dans le cas où je pourrais me faire agréer parmi les gens de cette maison, de le tenir pour ainsi dire presque jour par jour au courant des variations du baromètre…

— Que viens-tu me chanter avec ton baromètre ?

— Ma chère, il s’agit ici, du baromètre de l’amour de monsieur pour madame et de l’amour de madame pour monsieur… Or, en fille d’esprit, tu comprendras qu’ordinairement ce baromètre-là… après avoir marqué le beau fixe durant la lune de miel… descend souvent…

— À variable.

— Puis à l’orage… à la tempête, et entre nous, je crois… Je suis même certain que ce baromètre est en ce moment… à la tempête…

— À la tempête ?… du côté de madame la comtesse ou de M. le comte ?

— Oh ! M. le comte, lui, est invariablement au beau fixe ; il est toujours d’une sérénité magnifique, rien ne l’émeut… Il a perdu avant-hier soir quatre mille cinq cent soixante louis au lansquenet, il a fredonné une ariette en se déshabillant, et le lendemain lorsque à dix heures j’ai ouvert les volets de sa chambre, M. le comte ronflait comme un bienheureux. Son premier mot en s’éveillant, a été de me dire : « Müller, vous irez ce matin toucher cent mille francs chez mon banquier… puis vous porterez de ma part, avant midi, quatre mille cinq cent soixante louis à ce cher lord Mulgrave… » Il n’en a été que cela. M. le comte est le plus beau joueur que j’aie vu de ma vie.

— Avec cette belle qualité-là, sans compter les autres… La dot de madame, doit être fièrement écornée.

— Parbleu !… j’ai dû tenir Son Altesse au courant des variations de cet autre baromètre… qui baisse aussi à vue d’œil.

— Soit… mais dans quel but monseigneur tient-il à être fidèlement instruit par toi, de ce qui se passe ici, puisqu’il est retourné en Allemagne ?

— Dis-moi, Clara, es-tu ambitieuse ?

— Comment ?

— As-tu un rêve, un désir favori ?

— Un très grand.

— Lequel ?

— L’âge vient, je m’ennuie de servir, d’être toujours au coup de sonnette d’une maîtresse ; mon rêve serait de tenir une table d’hôte dans le grand genre, j’y recevrais des hommes de plaisir et des femmes… enfin des femmes aimables.

— J’entends.

— Je donnerais à jouer après dîner… Il y a une fortune à faire en peu d’années. J’ai bien quelques économies… mais les premiers fonds d’un pareil établissement sont considérables.

— Hé bien ! ma chère, tu peux avoir les fonds nécessaires à l’établissement de ta table d’hôte, car monseigneur est reconnaissant et magnifique.

— Explique-toi donc plus clairement.

— En deux mots, voici la chose : il est temps de te parler à cœur ouvert, les évènements vont singulièrement se précipiter. Je t’ai priée, depuis ton entrée ici (prière soit dit sans reproche accompagnée d’assez jolis cadeaux) de parler souvent, très souvent, à ta maîtresse des excellentes, des héroïques, des admirables qualités de Son Altesse…

— Je n’y ai point manqué, ajoutant toujours, d’après tes instructions, que j’étais ainsi renseignée sur monseigneur, grâce à l’un de mes cousins actuellement au service du prince.

— C’est à merveille… je te parlais de ceci seulement pour mémoire.

— Entre nous, je ne comprends rien à ce que tu me fais faire, car enfin si le prince était à Paris, je me dirais, il est amoureux de madame… et… en lui disant continuellement du bien de monseigneur, je la prépare à un aveu, mais Son Altesse est au fond de l’Allemagne.

— L’on assure même qu’il va partir pour Constantinople…

— Le prince ?

— Oui.

— Alors je renonce absolument à comprendre… mais, j’y songe, à propos de choses incompréhensibles… et ce petit appartement ?

— Quel appartement ?

— Ce rez-de-chaussée dont la porte se trouve en face de celle du jardin de l’hôtel ?

— Hé bien… tu l’as fait louer par ta belle-sœur, et meubler confortablement, ce rez-de-chaussée ?

— Oui, parce que ni moi, ni toi ne devions paraître dans cette affaire, m’as-tu dit.

— Sans doute.

— Mais à quoi bon ce petit appartement ?

— Tu le sauras plus tard. Contente-toi de toujours exécuter mes instructions avec intelligence, exactitude… et l’établissement de ta table d’hôte est assuré.

— Alors apprends-moi ce que tu attends encore de mon zèle.

— Ce matin, madame la comtesse a reçu par la poste une lettre… écrite sur gros papier, et dont l’enveloppe était cachetée de vert ?

— D’où sais-tu… ?

— Peu importe… dis-moi quel a été l’effet de cette lettre sur madame ?

— Affreux ! Elle est devenue tremblante comme la feuille, pâle comme une morte… et puis après avoir pleuré…

— Elle a pleuré ?… beaucoup pleuré ?

— Comme une Madeleine !

— Très bien ! – dit Müller en se frottant les mains, – continue.

— Madame a voulu sortir tout de suite, sans attendre que l’on ait attelé ses chevaux et sans même me donner le temps de la lacer, elle a pris à la hâte un mantelet et un chapeau, m’a envoyé dire au concierge de faire avancer un fiacre, où elle est montée toute éperdue…

— De mieux en mieux ! Du reste je prévoyais la chose… Maintenant, ma chère Clara, tu vas savoir ce que j’attends de toi… et songe à ta table d’hôte… Il faut que… tout à l’heure…

L’entretien des deux dignes serviteurs fut interrompu par un autre domestique qui vint dire au valet de chambre :

— Monsieur Müller ; je sors pour aller chez le glacier, voulez-vous qu’en même temps j’aille à la caserne des pompiers pour y demander les cinq hommes de service que M. le comte désire avoir à l’hôtel à cause de la galerie de bois bâtie dans le jardin ?… Je ferais la commission.

— Pas du tout, – reprit vivement Millier, – ce soin me regarde… j’irai moi-même tout à l’heure à la caserne des pompiers.

— Diable ! ne l’oubliez pas au moins, monsieur Müller, cette galerie est bâtie en planches de sapin, couverte en toile goudronnée, tapissée d’étoffes, tout ça brûlerait comme des allumettes si un malheur arrivait et…

— Faites-moi le plaisir de vous mêler de ce qui vous regarde, et d’aller faire vos commissions, je me charge des pompiers.

— À la bonne heure monsieur Müller, moi je vous disais cela parce que je…

— C’est bien, c’est bien. Laissez-nous tranquille !

Le domestique sorti, Müller reprit, s’adressant à Clara :

— Écoute-moi attentivement, madame la comtesse ne peut guère tarder à rentrer.

— Je crois même que la voici ! – dit la femme de chambre, en ce moment placée près de l’une des fenêtres du salon, puis prêtant l’oreille au roulement d’un fiacre entrant dans la cour de l’hôtel, et regardant à travers les vitres, Clara reprit : — Je ne m’étais pas trompée, c’est madame. Je vais à sa rencontre.

— Viens vite au contraire dans ma chambre, je t’apprendrai en peu de mots ce qu’il faut que tu fasses !

— Mais madame, en rentrant chez elle, va me sonner ?

— Tu la laisseras sonner, viens, viens !…

Muller et Clara sortirent précipitamment du salon.

XIV

Aurélie de Villetaneuse, de retour chez elle depuis quelques moments, avait jeté loin d’elle son manteau, son chapeau, et se promenait avec agitation dans sa chambre à coucher, garnie de meubles de bois de rose, rehaussés de médaillons de porcelaine de sèvres, et tendue de damas bleu tendre, semé de gros bouquets de roses ; la magnifique coupe d’or émaillée, l’un des chefs-d’œuvre de Fortuné Sauval, et cadeau du prince Charles Maximilien, placée sur une étagère, attirait les yeux par son inimitable perfection.

La jeune comtesse allait et venait dans sa chambre, se disant d’une voix entrecoupée :

— Madame Bayeul ! cette effrontée ! sans grâce, sans beauté, sans naissance !!! madame Bayeul ! c’est à cette créature que mon mari m’a sacrifiée, mon Dieu ! C’est à devenir folle !… et je suivrais les conseils de ma tante ! Je me résignerais… Je fermerais les yeux !… ah ! je serais par trop stupide aussi, non ! et je veux à l’instant…

Aurélie agita brusquement un cordon de sonnette, s’écriant avec impatience :

— Où est donc cette Clara ! voilà trois fois que je la sonne. Elle est insupportable !

Puis, continuant de marcher avec agitation.

— Me préférer madame Bayeul ! cette petite rousse, qui a l’air d’une fille entretenue !!! Je suis pourtant plus belle que cette femme, moi ! – ajouta Aurélie en s’arrêtant devant une psyché, en face de laquelle elle se trouvait alors.

Et par un mouvement de jalouse colère, la comtesse rompit la ceinture de sa robe qui, ainsi brusquement ouverte, mit à nus ses épaules et la naissance de son sein, dégagea son cou si noble, si pur, où s’attachait sa tête charmante ; alors se mirant dans sa merveilleuse beauté avec une fierté courroucée la jeune femme s’écria :

— Je suis donc la sacrifiée, la dédaignée, la méprisée !… moi ! Est-ce assez d’humiliation, assez de honte !

Puis, les larmes succédant à sa colère :

— Et j’ai tant aimé mon mari ! j’ai préféré la mort à la rupture de notre mariage, mon Dieu ! J’ignorais encore les vraies tortures de la jalousie ! Cette lettre m’avait bouleversée, pourtant je pouvais encore douter de cette odieuse réalité. J’ignorais quelle était ma rivale, mais à cette heure, je le sais… oh… je le sais ! Une madame Bayeul ! je souffrirais cela ! Je ne me vengerais pas ! Oh si ! je me vengerai ! non en me déshonorant, mais la coquetterie a des armes terribles ! Il suffit des apparences pour frapper atrocement un homme dans son orgueil, ah ! dès ce soir, M. de Villetaneuse, vous aussi, vous connaîtrez l’enfer de la jalousie ! Tout à l’heure, en rentrant au milieu des préparatifs de cette fête, je la maudissais ; bénie soit-elle, au contraire. Elle servira ma vengeance ! oui, du moins je pourrai…

Et s’interrompant avec un sanglot étouffé :

— Mais non, non ! je ne pourrai pas… j’ai la tête perdue, je suis brisée, je serai laide… je suis pâle, j’ai les yeux rouges… j’ai tant pleuré ! Ah ! heureusement cette indigne madame Bayeul ne vient pas chez moi… Elle serait belle de son bonheur ; belle de son triomphe… Elle m’écraserait ; non, non, ce soir, toutes les femmes m’effaceraient, leur envie devinerait mes souffrances ! Je ne paraîtrai pas à cette fête… je dirai que je suis malade. J’irai passer ma soirée près de mon pauvre bon père ; ma mère fera les honneurs du salon. Après un moment de silence, Aurélie reprit avec une désolante amertume :

— Ah ! ma mère ! ma mère ! votre tendresse aveugle m’a perdue ! Je n’étais pas vaniteuse ! je le suis devenue… Vous me répétiez sans cesse que belle comme je l’étais, je devais être duchesse ou princesse ! La tête m’a tourné ! Je suis comtesse, je suis riche, j’ai dix-neuf ans, je suis belle…

Elle s’interrompit encore, et se redressant fière, superbe, résolue :

— Quoi ! je suis comtesse, j’ai dix-neuf ans, je suis belle et je pleure !… Ah ! j’ai honte de ma lâcheté ! Je la vaincrai… Oui, ce soir je veux être belle… je le serai… oui, belle à éblouir… Tremblez, M. de Villetaneuse !

Aurélie sonna de nouveau sa femme de chambre, afin de lui donner ses ordres pour sa toilette de bal ; presque aussitôt Clara entra chez sa maîtresse.

XIV

La jeune comtesse, à la vue de sa femme de chambre, domina son émotion et dit à Clara :

— Où étiez-vous donc, mademoiselle ? voilà plusieurs fois que j’ai sonné.

— Je demande mille pardons à madame la comtesse, mais j’ignorais qu’elle fût rentrée, j’étais dans la lingerie…

— Vous allez me peigner et me coiffer ; préparez ce qu’il faut dans ma chambre de toilette.

Quelques moments après, Aurélie, vêtue d’un peignoir brodé, assise dans un fauteuil, devant une toilette à la duchesse, garnie de dentelles et de flots de rubans roses, livrait sa magnifique chevelure châtaine, à reflets dorés, aux soins de mademoiselle Clara, qui pensait à part soi :

— N’oublions aucune des recommandations de Müller, il y va de l’établissement de ma table d’hôte… le difficile est d’amener adroitement l’entretien… enfin, essayons…

Elle reprit tout haut, en passant le démêloir d’écaille dans l’écheveau soyeux qu’elle tenait entre ses mains, et qui, sans ce soutien, fût tombé jusqu’à terre :

— Je ne crois pas qu’il y ait au monde une chevelure aussi longue, aussi belle que celle de madame la comtesse…

Aurélie ne répondit rien à cette flatterie de sa femme de chambre, mais, évoquant le passé, avec une mélancolie navrante, elle se disait :

— Oh ! ma petite Marianne ! sœur chérie ! où est-il cet heureux temps, où tu te plaisais à me coiffer pour le bal… J’étais toujours heureuse et souriante alors… confiante dans l’avenir, que je rêvais si beau !… hélas ! combien je prévoyais peu les chagrins que j’endure aujourd’hui.

Mademoiselle Clara poursuivit :

— Il y a cependant une personne dont les cheveux, quoique d’une autre couleur que ceux de madame la comtesse, sont, dit-on, presque aussi beaux que les siens… ce sont ceux de madame la grande duchesse de Holzern, sœur de son Altesse le prince Maximilien.

— Ah ! – dit Aurélie, saisissant cette occasion de se distraire de ses noires pensées, – le prince a une sœur ?

— Oui, madame, et l’on cite, à propos d’elle, un trait de son Altesse, qui prouve son dévouement fraternel.

— Cela ne m’étonne pas, si j’en juge d’après tout le bien que je vous entends dire journellement du prince… Quel est ce trait ?

— La grande duchesse se trouvait alors dans ses états, à environ cinquante lieues du palais du prince ; il apprend qu’elle est malade, c’était l’hiver… par un temps affreux, son Altesse craignant de ne pas arriver assez vite en voiture, fait venir deux chevaux de poste, et suivi d’un seul aide-de-camp, il fait ainsi, de relais en relais, cinquante lieues à cheval en quinze heures, malgré la neige ; il arrive, et pendant plus d’un mois, son Altesse ne quittant pas le chevet du lit de sa sœur, l’a veillée jour et nuit…

— Ce trait est touchant, il fait honneur au cœur du prince, – dit Aurélie en soupirant : — Les hommes capables d’un pareil dévouement sont rares… le prince est une noble exception ! Heureux le peuple qu’il gouvernera un jour !

— Si madame la comtesse savait combien Monseigneur est aimé ! Que dis-je, adoré, idolâtré, béni de tous ceux qui l’entourent ! Ce n’est pas seulement de sa générosité qu’ils se louent, mais de sa bonté. Madame croirait-elle que mon cousin… il est, je l’ai dit à madame, au service de son Altesse…, s’étant trouvé un jour gravement malade, a vu monseigneur entrer dans sa chambre pour venir s’informer lui-même de ses nouvelles ? et mon cousin n’est pourtant qu’un pauvre domestique !

— Je trouve ce trait non moins touchant que celui que vous venez de me citer.

— Que dirai-je à madame, mon cousin ne m’écrit pas une seule fois sans me raconter quelque chose à l’avantage de son Altesse : Ce sont de pauvres familles secourues avec une délicatesse qui double le prix du bienfait ou bien des actes de courage admirable. Est-ce que j’ai raconté à madame l’histoire du chien enragé ?

— Non.

— Ah ! madame, c’est effrayant… Le prince revenait à cheval de la chasse, il avait perdu sa suite ; il entend des cris de terreur en approchant d’un hameau, et voit une femme et deux enfants fuyant un énorme chien furieux ; son Altesse saute à bas de son cheval et à coups de couteau de chasse, attaque et tue le chien enragé…

— C’est d’un noble courage !

— Aussi les habitants des domaines du prince regardent-ils son départ comme une calamité lorsqu’il va en voyage ; aussi en ce moment, sont-ils dans la désolation de la désolation !

— Pourquoi cela, mademoiselle ?

— Ce matin j’ai reçu de mon cousin une lettre, j’avouerai à madame que c’est la lecture de cette lettre qui me retenait tout à l’heure dans la lingerie et qui m’aura empêchée d’entendre la sonnette, – répondit Clara, continuant de s’occuper de la coiffure de sa maîtresse, et elle ajouta : — Madame la comtesse veut-elle que je tresse ses cheveux en deux nattes ou en une seule ?

— En une seule.

— Je disais donc à madame, que j’ai reçu de mon cousin une lettre dans laquelle il m’apprend que le prince va partir pour Constantinople. Aussi, tous les habitants des domaines de son Altesse sont dans l’affliction.

— Je le comprends… le prince entreprend un bien long voyage.

— Il paraît que son Altesse cherche ainsi à se distraire et à s’étourdir.

— À s’étourdir… sur quoi ?

— Le prince est, depuis environ un an, miné par un secret et profond chagrin… Mon cousin m’écrit que monseigneur, avant de se déterminer à ce voyage, passait des jours entiers tout seul, dans un pavillon situé au milieu des bois à une lieue du palais ; son Altesse ne voulait absolument voir personne de sa cour.

— Et sait-on, mademoiselle, quelle est la cause de ce profond chagrin ?

— On l’ignore, – répondit Clara et elle reprit : – la tresse de madame la comtesse est nattée… veut-elle que je m’occupe maintenant de ses bandeaux ?

— Oui, faites.

— Je disais donc à madame, que l’on ignorait la cause du profond chagrin de son Altesse ; les domestiques vivant toujours auprès de leurs maîtres, savent naturellement bien des choses que le monde ne peut savoir ; cependant, mon cousin, malgré son dévouement pour monseigneur, n’a pu deviner la cause de cette peine secrète, il m’écrit que le prince est presque méconnaissable tant il a pâli et maigri. Enfin, avant son dernier voyage à Paris, il avait une liaison… Madame la comtesse comprend…

— Parfaitement.

— Le prince avait donc une liaison avec la plus jolie femme de sa cour, cette liaison a été rompue lorsque son Altesse est revenue de Paris, et depuis monseigneur, ainsi que je le disais à madame la comtesse, a toujours vécu au fond d’une profonde retraite, jusqu’au jour ou il s’est décidé à partir pour Constantinople… sans doute dans l’espoir de se distraire, de s’étourdir.

— Pauvre prince ! – se disait Aurélie pensive, – un cœur si noble, si généreux ! Ah ! ceux-là plus que les autres sont exposés à souffrir !

— Madame veut-elle que je m’occupe de son autre bandeau ?

— Oui…

— Mon Dieu, j’y songe, – reprit soudain mademoiselle Clara, semblant frappée d’une idée subite, – madame la comtesse serait peut-être curieuse de voir l’écriture de son Altesse ?

— Comment cela ?

— Je l’avoue à madame, je suis si reconnaissante des bontés du prince à l’égard de mon cousin, que j’ai pour son Altesse une sorte d’idolâtrie… et… mais je n’ose achever… madame la comtesse va se moquer de moi…

— Continuez… mademoiselle, continuez.

— J’avais dit à mon cousin que s’il pouvait m’envoyer, ne fût-ce qu’un mot, une adresse de lettre, écrite par son Altesse… je garderais cela comme une relique… Or, le bonheur a voulu… que mon parent ait justement trouvé dans la cheminée du cabinet de Son Altesse, un papier écrit de sa main, et à demi brûlé, un morceau d’une lettre sans doute déchirée puis jetée au feu… Mon cousin a cru pouvoir, sans indélicatesse, ramasser dans la cheminée ce chiffon de papier et me l’envoyer dans sa lettre de ce matin, madame la comtesse doit juger de ma joie… Je possède enfin ma précieuse relique ! quelques mots de la main de monseigneur ! J’ignore ce qu’ils contiennent, car madame m’ayant sonné, j’ai à peine eu le temps de lire la lettre de mon parent qui m’annonce cet envoi ; mais si madame est curieuse de voir l’écriture de son Altesse, – ajouta mademoiselle Clara en fouillant à sa poche et tirant d’une enveloppe un petit morceau de papier soigneusement plié, elle le déposa sur la toilette, – madame pourra satisfaire sa curiosité… – Puis la fine mouche sans plus parler du papier qu’Aurélie n’avait ni accepté ni refusé : — Madame la comtesse est coiffée, veut-elle me dire quelle robe elle mettra ce soir afin que je prépare sa toilette ?

— Je n’en sais rien encore… j’y vais songer, je vous sonnerai tout à l’heure.

Mademoiselle Clara sortit de la chambre se disant :

— Ma foi, je crois n’avoir pas été trop sotte. Müller sera content, et l’établissement de ma table d’hôte est, je l’espère, en bon train.

XV

Madame de Villetaneuse, en écoutant le babil de sa femme de chambre, et certaines circonstances rapportées par elle, était devenue de plus en plus rêveuse. Elle prit machinalement le papier laissé par Clara sur la toilette et le déplia, cédant à un vague sentiment de curiosité. Ce papier lacéré, froissé, irrégulièrement brûlé sur ses bords avait dû faire partie d’une lettre ; il contenait quelques lignes d’une écriture fine, serrée, qu’Aurélie reconnut facilement pour être celle du prince Charles Maximilien, en la comparant, de souvenir, à celle de la lettre d’envoi de la coupe émaillée ; ces lignes étaient tronquées par la lacération et la brûlure du papier, cependant Aurélie put lire, et mentalement compléter les phrases suivantes (le commencement de la lettre se trouvait, sans doute, sur l’un des fragments détruits par le feu) :

… Aussi, j’ai voulu quitter Paris, le lendemain de son mariage, dont j’avais été l’heureux et le malheureux témoin… l’absence loin de calmer mon amour…

et je pars, ne comptant plus...

de ce long voyage en orient…

Oh ! ma sœur, si tu la…

cette folle passion qui…

avec ma vie…

Enfin cette coupe…

quelquefois mon souvenir…

Aurélie pouvant à peine en croire ses yeux, lut et relut plusieurs fois ce fragment de lettre qui semblait avoir été adressé par le prince Maximilien à sa sœur, puis courut à un meuble où elle conservait le billet d’envoi de la coupe, le prit, et compara les deux écritures… elles étaient absolument semblables.

La comtesse ne pouvait soupçonner le complot infernal qui se tramait autour d’elle ; mademoiselle Clara lui ayant (d’après les instructions de Müller) expliqué d’une manière parfaitement vraisemblable comment elle se trouvait en possession de ces quelques lignes de la main du prince, sans avoir, disait-elle, eu le temps d’y jeter les yeux.

— Il m’aime !! – se disait madame de Villetaneuse, relisant encore ce fragment de lettre, et suppléant facilement aux mots lacérés. – Le prince a voulu quitter Paris le lendemain de mon mariage, dont il avait été l’heureux et le malheureux témoin ! il voulait échapper à cet amour… et l’absence, loin de le calmer… l’a encore augmenté ! il compte sur les distractions de ce voyage d’Orient pour s’étourdir ; il dit à sa sœur, que si elle me connaissait, elle comprendrait cette folle passion qui ne finira qu’avec sa vie ! il espère que la coupe dont il m’a fait présent, me rappellera quelquefois son souvenir… C’est de moi… oui, c’est bien de moi qu’il s’agit… le prince m’aime toujours !! il part pour l’Orient, afin de se distraire de cet amour sans espoir… Mon Dieu ! je ne sais si je rêve, ou si je veille… Il m’aime ! Était-ce donc un vague pressentiment de cet amour, le doux plaisir que j’éprouvais à entendre Clara me parler chaque jour du prince ? je me plaisais à me rappeler ses traits, son accent, le peu de paroles qu’il m’a dites autrefois ; je sentais germer dans mon cœur, une sympathie, une admiration profonde pour cet homme à la fois si délicat et si chevaleresque, si charmant et si bon, que je le regardais comme un être idéal ! comme un héros de roman ! Oh ! souvent durant ces heures de solitude que me faisait la continuelle absence de mon mari, je me suis dit, sans jamais penser, mon Dieu, que Charles Maximilien m’eût seulement remarquée : « Combien la femme qu’il aime doit être fière et heureuse !… » Et c’est moi, c’est moi qu’il aime ? Il part ! oh ! béni soit ce voyage ! Jamais je ne reverrai le prince, je pourrai l’aimer sans honte, sans remords ! telle sera ma secrète et chère vengeance des mépris de mon mari ! Ah ! cet amour sans avenir, je le sais, sera du moins ma consolation, mon soutien ; il me donnera conscience de moi-même ; il me relèvera à mes propres yeux, il me prouvera que je vaux bien une madame Bayeul… Il est prince ! il est frère d’un souverain ! il est jeune encore ! il est beau ! il a rompu avec une charmante maîtresse, il a fui sa cour pour vivre de mon souvenir dans une profonde solitude… et c’est à peine s’il ose compter sur les distractions d’un long voyage, pour l’étourdir sur cette passion qui ne finira qu’avec la vie ! Oui, voilà comme je suis aimée d’un prince qui doit régner un jour, tandis que je suis délaissée, méprisée par M. de Villetaneuse ! je suis sacrifiée à qui… à une effrontée créature sans beauté, sans esprit, et l’homme qui me délaisse, ne m’a peut-être épousée que pour ma dot… Oh ! cet amour me venge ! Je ne serai pas ingrate ! non, non, et pour me souvenir de vous, monseigneur, je n’aurai pas besoin de regarder cette coupe !

La jeune femme contemplant cet objet d’art avec un sourire mélancolique, ajouta :

— Cher trésor ! maintenant doublement précieux pour moi ! Divin chef-d’œuvre de mon ami d’enfance ! souvent dans l’isolement où me laissait l’homme qui aujourd’hui m’outrage, me dédaigne, j’éprouvais une vague appréhension des tourments dont je souffre à cette heure, et je te disais : « Si je dois être malheureuse un jour, ton aspect me donnera le courage de la résignation. Je me rappellerai qu’il n’a tenu qu’à moi d’épouser l’artiste illustre dont tu es le chef-d’œuvre, j’aurais été la plus heureuse des femmes, j’ai refusé sa main, je n’ai pas le droit de me plaindre… » Oui, je te parlais ainsi, cher trésor, et maintenant je te dirai : « Tu éveilleras toujours en moi le souvenir de mon ami d’enfance… mais tu seras aussi à mes yeux le gage d’un amour dont je suis hère, dont je n’ai pas à rougir… » N’est-il pas le noble fruit de l’admiration qui depuis longtemps germait dans mon cœur ? Oh ! je m’abandonnerai sans réserve, sans crainte, et avec délices à cet amour ; car je ne dois jamais revoir celui qui l’inspire… Oh prince charmant ! c’est le nom mérité que dès ce jour je vous donne, vous êtes venu comme le bon génie du conte de fée, changer mes larmes en joie, mon désespoir en espérance, mes feuilles sèches en perles et en diamants, les ronces de mon chemin en bouquets de fleurs. Prince charmant, vous serez mon bon génie !

Cette amoureuse invocation d’Aurélie au prince charmant fut interrompue par mademoiselle Clara qui entra et dit :

— Monsieur le comte fait demander à madame la comtesse si elle peut le recevoir ?

— Tout à l’heure, – répondit en soupirant la jeune femme, soudain rappelée à la réalité, – puis, après un moment de silence, et s’adressant à sa femme de chambre, non sans un certain embarras :

— Mademoiselle, vous n’avez pas lu… m’avez-vous dit, ce fragment de lettre du prince ?

— Non, madame la comtesse.

— Tenez-vous beaucoup… à ce chiffon de papier ?

— Oh ! beaucoup ; c’est pour moi une véritable relique… Je l’ai dit à Madame.

— S’il en est ainsi, je ne peux guère espérer que vous m’abandonniez cette précieuse relique.

— Madame…

— Une de mes amies rassemble une collection d’autographes des personnes les plus considérables de notre époque, ces quelques lignes de la main du prince eussent très bien figuré dans cette collection.

— Madame la comtesse doit penser que je n’ai rien à lui refuser, et dès qu’elle désire garder cet écrit, je…

— Merci, Clara, merci… je saurai récompenser votre bonne grâce à m’être agréable. Priez M. de Villetaneuse de m’attendre dans mon boudoir.

— Oui, madame la comtesse, – répondit Clara, en sortant ; et elle se dit :

— Ma maîtresse veut conserver ces lignes amoureuses… décidément, j’aurai ma table d’hôte !

XVI

Madame de Villetaneuse vint bientôt rejoindre le comte qui l’attendait dans un boudoir, voisin de la chambre à coucher. Aurélie, d’abord calme et digne, dit froidement à son mari :

— Vous désirez me parler ?

— Oui, ma chère amie, je viens vous prier de vouloir bien signer ces quelques papiers d’affaires, – et il les lui montra. – Je viens en outre vous adresser un reproche… un grave reproche.

— À moi ?… – répondit Aurélie, avec stupeur, – à moi… un grave reproche ?

— Hé ! sans doute, à vous… – puis, prenant un air sévère, – comment se fait-il, madame, que je sois obligé de vous dire… car, enfin, un tel oubli de votre part est impardonnable, oui, comment se fait-il que je sois obligé de vous dire que vos boucles d’oreilles en diamants ne sont aucunement en rapport avec la richesse de votre parure, aussi, madame, – ajouta le comte, en souriant et fouillant à sa poche dont il tira un petit écrin, – outré, révolté de ce complet oubli de vos devoirs de femme élégante, je viens vous les rappeler, en vous apportant cette paire de boucles d’oreilles.

— Vous êtes trop généreux… vraiment, – répondit Aurélie, avec une amertume contenue en songeant à l’aventure du passage Cendrier, – vous me comblez…

— Ne parlons plus de cela… veuillez, je vous prie, ma chère amie, signer ces papiers… le clerc de mon notaire les attend… il s’agit d’un placement très avantageux, et, si vous voulez, je vous expliquerai…

— C’est inutile, monsieur, donnez-moi ces papiers, – répondit Aurélie avec distraction, et absorbée qu’elle était par mille pensées diverses ; puis s’approchant de sa table à écrire, – où faut-il signer ?

— Il faut, ma chère amie, d’abord écrire ici : approuvé l’écriture ci-dessus… bien, voilà qui est fait… maintenant, votre signature au bas de ces mots… signez encore ici… et là encore… À merveille, – dit le comte, en remettant les papiers dans sa poche, – mille grâces…

— Est-ce tout, monsieur ?

— Oui ma chère… ah ! j’oubliais, j’aurai à vous présenter ce soir une personne qui… – mais remarquant la pâleur d’Aurélie, il s’interrompit et ajouta, – mais qu’avez-vous donc ?… vous semblez préoccupée, soucieuse !

— Préoccupée, peut-être… mais, soucieuse, non, Dieu merci.

— Je vous assure, que vous avez l’air fort soucieux.

La comtesse, en proie à une agitation violente, d’abord contenue, ne put dominer plus longtemps ses ressentiments, et après un moment de silence, reprit brusquement, d’une voix altérée :

— Monsieur… savez-vous où est situé le passage Cendrier ?

— Le passage Cendrier ?

— Oui…

— Voilà, ma chère, une question topographique singulièrement inattendue…

— Inattendue… je le crois ; enfin… faites-moi la grâce de me répondre…

— Le caprice est bizarre… mais, soit… voyons… il me semble que le passage Cendrier… doit être, quelque part… vers le boulevard des Capucines… et, si je ne me trompe, c’est un affreux passage…

— Affreux… peut-être... mais, il n’est pas tel sans doute à vos yeux, monsieur… vous devez le trouver charmant… grâce aux souvenirs qu’il vous rappelle.

— Ce passage me rappelle, dites-vous, des souvenirs ?

— Et des plus récents ; vous êtes allé ce matin encore dans ce passage si affreux !

— Ah bah !

— Vous êtes entré dans la maison qui porte le n° 7.

— Vraiment ?

— Et Madame Bayeul est bientôt venue vous rejoindre dans cette maison… osez le nier… monsieur… osez-le ?

— Nier quoi, ma chère ?

— Votre rendez-vous avec cette femme ! Ne dites pas non ! je l’ai vue ! elle avait un chapeau blanc et un châle orange !

— Un chapeau blanc ? un châle orange ? voilà qui me paraît fort circonstancié.

— Ainsi, monsieur, vous avouez… vous avouez !

— Vous me paraissez si convaincue, ma chère, qu’il serait de mauvais goût de contrarier votre certitude ; et puisque vous tenez particulièrement à croire que…

— Monsieur !…

— Je vous en prie, calmez-vous.

— Je suis très calme, vous le voyez !

— Pas tout à fait calme… mais beaucoup plus calme que je ne devais m’y attendre. Vous avez débuté par l’ironie ; non par la colère, ou par les larmes, cela prouve du sang-froid, du dédain, une sorte d’indifférence de la chose… or cette indifférence est du meilleur augure pour notre repos et notre bonheur à tous deux ; décidément, ma chère Aurélie, vous êtes une femme d’esprit, de tact, de bon sens ! Vive Dieu ! Nous sommes faits pour nous entendre !… il n’y aura pas maintenant d’existence comparable à la nôtre… nous nous comprendrons à demi-mot, nous nous serons réciproquement indulgents. Tenez, vous êtes un ange !

— Monsieur… vous me méprisez donc bien ?

— Moi ! vous mépriser ! vous me dites cela tout justement au moment où je vous admire…

— Soyez sincère… vous ne m’avez jamais aimée ?

— D’abord, ma chère, qu’est-ce que l’amour ?

— Mais… c’est… c’est…

— Allons, j’écoute, c’est…

— C’est le sentiment que malheureusement j’éprouvais pour vous, Monsieur.

— Et vous ne l’éprouvez plus ?

— Vous osez me le demander…

— Ah ! si je pouvais vous croire !

— Monsieur !…

— Hé sans doute ! si vous ne m’aimiez plus, nous n’aurions alors rien à envier aux plus heureux de ce monde ; gais, contents, placides, confiants l’un envers l’autre, jamais jaloux ni chagrins, jamais soupçonneux ni soupçonnés, toujours pardonnant ou pardonnés, vivant en bons amis, nos belles années s’écouleraient dans des plaisirs sans contrainte ! sans recourir à la ruse, à la feinte, au mensonge ! Enfin, l’âge venant, le souvenir de notre bon temps charmerait notre vieillesse… Que de joyeuses histoires à nous raconter en tisonnant ! Ah ! ma chère Aurélie, si vous le vouliez ! quels charmants camarades de plaisir nous serions !

— Camarades de plaisir… et complices d’ignominie… N’est-ce pas, monsieur ?

— Vous êtes une enfant, vous réfléchirez… votre calme de tout à l’heure en me parlant du passage Cendrier, est pour moi, je vous le répète, d’un excellent augure… Ah çà ! vous serez belle, ce soir ? que dis-je, belle ! belle, c’est tout simple… mais éblouissante, n’est-ce pas ?

— Non… jamais homme si pervers, si dégradé qu’il soit, n’a tenu pareil langage à une femme de dix-neuf ans… à une femme qui ne lui a pas donné le droit de douter d’elle… Mon Dieu ! mon Dieu !…

— Qu’avez-vous donc ?

— Oser me proposer un marché infâme ! oser me dire : Ayez vos amours, j’aurai les miens… puis l’âge venu, tous deux vieillis dans le vice, nous parlerons du bon temps…

— Écoutez-moi… je…

— Un homme trompe sa femme, c’est odieux ! – s’écria douloureusement Aurélie ; – mais enfin, en outrageant sa femme, cet homme la respecte ordinairement encore assez pour lui dire : Madame, prenez garde… mon infidélité ne justifierait pas la vôtre ! l’honneur vous ordonne de répondre à mon outrage par une conduite irréprochable.

— Quoi ? l’absurde, le féroce égoïsme de ces stupides et jaloux butors ne vous révolte pas, ma pauvre Aurélie ? Quoi ! traitant de crime abominable les doux méfaits qu’ils commettent à la journée, ils disent à leur femme…

— … Ils disent à leur femme : je suis un misérable… ; mais votre honneur vous défend de m’imiter !! Vous, Monsieur, vous me dites : « Je suis un misérable, allons, ma chère, imitez-moi ; montrez-vous encore plus misérable que moi… vous boirez le calice de la honte jusqu’à la lie, car le monde est sans pitié pour les fautes de l’épouse ! » Mon Dieu ! – ajouta la comtesse, et ses sanglots éclatèrent, – on se résigne à n’être plus aimée, à être dédaignée, sacrifiée, mais l’on ne se résigne pas à une pareille insulte !

Madame Jouffroy entra dans le boudoir au moment où la comtesse fondait en larmes.

XVII

Madame Jouffroy, depuis le mariage de sa fille, la voyait pleurer pour la première fois ; elle fut surtout frappée de la pâleur et de la douloureuse altération des traits d’Aurélie ; la mère la moins clairvoyante eût deviné qu’il s’agissait, non pas d’une légère discussion de ménage, mais d’un dissentiment grave et pénible ; aussi madame Jouffroy, courant vers sa fille, s’écria en jetant au comte un regard menaçant :

— Pourquoi Aurélie pleure-t-elle ? – puis embrassant celle-ci avec effusion, elle reprit d’une voix remplie d’angoisse : — Mon enfant, je t’en conjure, dis-moi ce que tu as… ta pauvre figure est toute bouleversée, tu n’est pas reconnaissable…

— Je n’ai rien, maman…

— Tu n’as rien ? et tes joues ruissellent de larmes, tu es pâle comme une morte ! tu es oppressée à étouffer, tes mains tremblent, tu frissonnes, et tu dis que tu n’as rien…

Puis se retournant impétueusement vers le comte :

— Mon gendre, qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie, ma chère belle-mère, que notre Aurélie est une enfant.

— Il ne s’agit pas de cela. Pourquoi la faites-vous pleurer ? Pourquoi la mettez-vous dans un état pareil ? Est-ce que vous croyez que je vous ai donné ma fille pour que vous la rendiez malheureuse ?

— Maman, je t’en prie, calme-toi, Monsieur a raison, – reprit la comtesse avec une amertume navrante, – j’ai eu tort de pleurer pour peu de chose… je suis une enfant…

— Tu appelles ton mari, Monsieur, ton pauvre sourire me fait venir les larmes aux yeux… Je te dis, moi, qu’il s’est passé entre vous quelque chose de terrible. Jour de Dieu ! si je savais…

— De grâce, chère belle-mère, calmez-vous, il n’est point besoin de dire : si je savais… vous vivez avec nous, vous savez par vous-même si ma femme est malheureuse.

— Il y a commencement à tout !

— Avez-vous quelque chose à me reprocher ?

— Vous êtes toujours dehors, vous ne sortez quasi jamais avec ma fille…

— De cela s’est-elle plainte jusqu’ici ? s’en plaint-elle ?

— Elle ne se plaint jamais, parce qu’elle est l’agneau du bon Dieu. Mais puisque l’occasion se présente, et que je trouve Aurélie en larmes et dans un état à faire pitié, je vous dirai ce que j’ai depuis longtemps sur le cœur. Entendez-vous, monsieur mon gendre ? L’on ne se marie pas pour vivre de son côté, à sa guise, et rentrer toutes les nuits à je ne sais quelle heure ! Sans son père et moi, ma fille serait toujours seule à la maison. Je suis sûre que cet isolement est une des causes de son chagrin… elle se sera révoltée à la fin… et vous lui aurez dit des duretés ; n’est-ce pas que c’est ça, ma pauvre chérie ?

— Maman, je t’en prie… ne…

— C’est indigne à vous, mon gendre… vous êtes un monstre !

— Ma chère belle-mère… vous êtes un peu vive, je me permettrai de vous faire observer que vous me traitez de monstre, sans trop savoir pourquoi.

— Tenez, vous me faites bouillir le sang dans les veines avec votre sang-froid gouailleur !

— Ma mère, je t’en supplie…

— Laisse-moi faire, ma pauvre chérie, tu n’as pas plus de défense qu’un mouton, mais moi, Dieu merci, j’ai bec et ongles, je ne reculerai pas devant ton mari, et s’il veut commencer à te tourmenter, qu’il prenne garde à lui !

— Encore une fois, Madame, quelle est la cause de ce grand courroux ? Pourquoi cet éclat soudain ?

— Comment, pourquoi ? Est-ce que vous vous moquez du monde ? Je trouve ma fille en larmes et toute bouleversée ? ce n’est point assez, peut-être ?… Ne croyez pas, voyez-vous, m’imposer par votre flegme impertinent.

— Madame… ces expressions…

— Hé bien ! quoi donc, Monsieur ?… je vais peut-être prendre des mitaines pour vous parler ?

— Des mitaines… Je n’en exige point, mais j’ai le droit d’attendre de vous, Madame, que vous me parliez poliment…

— Vous allez voir qu’à mon âge et devant ma fille, je vais recevoir des leçons d’un blanc-bec comme vous…

— Ma mère ! ma mère !

— Laisse-moi donc tranquille ! ne t’en mêle point ! – s’écria madame Jouffroy, complètement exaspérée par le froid persiflage du comte. – Je saurai le faire marcher au pas, moi… cet insolent-là !

— Ma chère belle-mère, il m’en coûte de vous prier de remarquer que votre prétention de faire marcher les gens au pas, pourrait justifier la ressemblance que les méchants veulent, à tort… à grand tort, trouver absolument entre vous… et un tambour-major…

— Vous êtes un manant !

— Monsieur, ah ! monsieur ! insulter ma mère !

— Hé bien ! hé bien ? qu’est-ce qu’il y a ? on se chamaille donc ? – dit la voix nasillarde du marquis, entrant en ce moment dans le boudoir avec M. Jouffroy.

XVIII

Madame Jouffroy, à la vue de son mari accompagnant le marquis de Villetaneuse, s’écria :

— Avance ici, Jouffroy ! viens voir ta fille en larmes, viens entendre de quelle manière l’on traite ta femme.

— Qu’y a-t-il donc ? – reprit l’excellent homme avec anxiété en courant vers sa femme et Aurélie. – Ah mon Dieu ! fifille, comme tu es pâle… et toi, Mimi, comme tu es rouge !

— Est-ce qu’il n’y a pas de quoi se mettre hors de soi ! ce freluquet-là rend notre fille malheureuse comme les pierres, et m’appelle tambour-major !

— Tambour-major ! – répéta le marquis en ricanant : – mais, chère madame, il n’y a point du tout lieu de vous offusquer de cette ressemblance-là ! un tambour-major ! mais c’est un personnage fort majestueux… qu’un tambour-major !

— Oui, – reprit amèrement madame Jouffroy, – je ressemblais à une duchesse… lorsque vous veniez m’entortiller pour que je donne ma fille à votre neveu.

— Belle dame… que je meure ! si j’ai jamais eu l’inconvenante pensée de… vous entortiller, – ajouta le marquis en aspirant sa prise de tabac. – Peste ! vous entortiller !!

— Tenez ! vous ne valez pas mieux que votre neveu ! les deux font la paire ! – s’écria madame Jouffroy, exaspérée par la sardonique impertinence du marquis, – le cousin Roussel vous avait bien jugé, lui ! Vous n’êtes qu’un vieux roué…

— Madame… mes cheveux blancs…

— Parlez-en donc de vos cheveux blancs ! Vous les honorez joliment… et nos quatre mille francs ?

— Quels quatre mille francs ?

— L’argent que mon mari vous a remis le lendemain du mariage de ma fille sous prétexte d’une conspiration ? d’une surprise… que vous vouliez, disiez-vous, ménager à Aurélie et à votre neveu ?

— Chut, chut, chère madame, la conspiration marche toujours, un peu de patience ; d’ailleurs, votre mari n’a-t-il pas un reçu de moi, une quittance en forme ? Il est donc parfaitement en règle.

— Il est bien avancé avec sa quittance ! c’est quatre mille francs de flambés… Quand je pense que j’étais assez bête pour croire à votre conspiration… Ah ! il va bien d’autres choses auxquelles j’ai cru pour le malheur de ma fille… ! Mais, jour de Dieu ! je suis là, et il faudra marcher droit, monsieur mon gendre !

— Oui, nous sommes là ! – reprit timidement monsieur Jouffroy, – nous ne voulons pas que notre fille soit malheureuse…, ah ! mais dam, non !

— Mon bon père, – reprit Aurélie, que cet entretien mettait pour tant de raisons au supplice, – j’ai eu avec M. de Villetaneuse une discussion, j’ai pleuré, maman est entrée ; émue de mes larmes, elle a adressé des reproches à M. de Villetaneuse, il a répondu à ma mère en des termes dont j’ai été profondément affligée ; il les regrette, je l’espère… Je t’en conjure, bon père, et toi aussi, maman, oublions ce qui s’est passé, il y a bal ici ce soir, il est déjà tard ; si je n’assistais pas à cette fête, il s’ensuivrait mille commentaires, il me faut donc songer à ma toilette, nous allons dîner bientôt… et…

— Ma pauvre enfant, – reprit madame Jouffroy en interrompant Aurélie, – tu veux excuser ton mari, je te reconnais là ; mais demain, nous tirerons cette affaire-là au clair, nous aurons une explication sérieuse.

— Et moi, ma femme, sans attendre à demain, je profiterai, s’il te plaît, de l’occasion pour adresser tout de suite, une seule question à notre gendre, – reprit monsieur Jouffroy, désirant profiter de l’occasion bien rare où il voyait sa femme disposée à le soutenir et à partager enfin ses appréhensions pour l’avenir de leur fille, appréhensions de plus en plus vives pour lui, mais dont, jusqu’alors, il n’avait osé parler, tant il craignait de se trouver en désaccord avec madame Jouffroy.

— Mon cher beau-père, – reprit le comte, – vous avez, dites-vous, une question à m’adresser ?

— Oui, mon gendre… je voudrais savoir, hum, hum, savoir un peu l’état de vos affaires… et de la fortune de ma fille… hum, hum, vous dépensez énormément d’argent, et… il me semble, mon gendre, hum, hum, que vous allez un peu vite…

— Mon cher beau-père, tout ce que je peux vous répondre à ce sujet, c’est que vous n’avez aucune espèce d’inquiétude à avoir.

— J’espère que voici une réponse péremptoire, – ajouta le marquis, en prenant son tabac, – péremptoire et des plus rassurantes.

— Allons donc ! – s’écria madame Jouffroy, – vous et votre neveu, vous vous entendez comme des larrons en foire !

— Belle dame, cette comparaison de larrons en foire est un peu…

— Tant pis si elle vous blesse ! mon mari et moi nous voulons des preuves et non des mots, entendez-vous, monsieur mon gendre, oui nous voulons connaître votre passif et votre actif. Oh il n’y a pas à nous tromper, je sais les affaires moi ! vous aurez donc à nous justifier vos dépenses depuis votre mariage, à livres sous et deniers.

— Madame, je suis d’âge à n’avoir plus besoin de tutelle.

— Parbleu ! mon neveu est suffisamment émancipé, j’imagine ?

— Je gère ma fortune et celle de ma femme ainsi qu’il me convient, – poursuivit le comte, – personne n’a le droit de se mêler de cette gestion.

— C’est un peu fort ! – s’écria madame Jouffroy, – quoi ! nous aurons donné huit cent mille francs de dot à notre fille, et nous n’avons pas le droit d’exiger que vous nous en rendiez compte ?

— Moralement, oui, matériellement, non madame, et je vous en rends compte moralement en vous disant, et j’ai le droit d’être crû : que vous ne devez avoir aucune inquiétude au sujet de notre situation de fortune.

— C’est clair, que diable pouvez-vous exiger de plus de mon neveu ?

— Pardon monsieur le marquis, notre gendre nous donnant cette assurance ne doit aucunement craindre, hum, hum, de nous montrer, à ma femme et à moi, ses livres de dépenses, ses valeurs en caisse, de compter avec nous, enfin de clerc à maître, et de…

— Aurélie, – dit soudain madame Jouffroy, frappée d’une idée subite, ton mari ne t’a-t-il jamais rien fait signer ?…

— Si maman, et aujourd’hui encore…

— Que signais-tu ainsi ?

— Je n’en sais rien, M. de Villetaneuse me priait de signer… je signais…

— Sans lire, malheureuse enfant ?

— Oui, mon père.

— Grand Dieu ! – s’écria madame Jouffroy, – je n’ai pas prévenu ma fille… hélas !… Je ne me défiais de rien, – et se retournant vers le comte avec angoisse, – quels actes avez-vous fait signer à Aurélie ? aujourd’hui encore ?

— J’ai la chair de poule, – dit M. Jouffroy, – s’il s’agissait de transferts de rentes, toute la dot de fifille était en rentes !

— Mais répondez donc ! – s’écria madame Jouffroy, hors d’elle-même, en saisissant le comte par le bras, – quels actes avez-vous fait signer a ma fille…

— Mais l’on n’a jamais poussé plus loin l’indiscrétion ! – reprit le marquis, – mais c’est intolérable ! mais c’est une véritable inquisition !

— Madame, je n’ai rien à vous répondre, – dit M. de Villetaneuse, – ma femme confiante en moi comme elle doit l’être, a signé ce qu’il m’a paru bon de lui faire signer, dans notre intérêt commun, vous n’en saurez pas davantage.

— Je vous dis, moi, qu’il fauta l’instant nous montrer cet acte, qu’aujourd’hui même, ma fille a signé… cet acte où est-il ?

— Cet acte, M. de Villetaneuse l’a sur lui, – dit Aurélie avec angoisse, en pressentant une nouvelle indignité de son mari. – J’ai signé tout à l’heure un papier timbré.

— Cet acte, – s’écria madame Jouffroy, – cet acte… ou sinon…

— Me prenez-vous, madame, pour un enfant ? – répondit le comte en haussant les épaules, – j’ai dit non… c’est non…

— Mais vous voulez donc dépouiller ma fille… la ruiner… ne lui laisser que les yeux pour pleurer… malheureux que vous êtes !

— Mon Dieu ! – se dit Aurélie, – qu’apprends-je encore !

— Madame, j’entends être maître dans ma maison, – reprit Henri de Villetaneuse pâle de colère, – ne m’obligez pas de vous rappeler que vous n’êtes pas ici chez vous !… mais chez moi… et que je ne permets à personne de m’outrager chez moi…

— Ma fille, tu l’entends ? – s’écria madame Jouffroy en levant les mains vers le plafond, – il nous chasse… il nous chasse !

— Madame la comtesse est servie ! – vint dire à haute voix Müller une serviette sur le bras et paraissant à la porte du boudoir dont il ouvrit les deux battants en jetant un regard pénétrant sur les divers acteurs de cette scène de famille, qui gardèrent aussitôt le silence, obligés de se contenir devant ce domestique.

Le marquis, impassible, offrit son bras à Aurélie qui, tremblante, s’y appuya ; le comte offrit le sien à sa belle-mère qui fut obligée de l’accepter, monsieur Jouffroy suivit tristement sa femme.

— Monsieur le comte, – dit Müller à son maître, lorsque celui-ci passa devant lui, – j’ai vu le commandant des pompiers, il enverra les hommes que monsieur le comte a demandés…

— C’est bien, c’est bien, – répondit avec distraction Henri de Villetaneuse, et la famille descendit dans la salle à manger située au rez-de-chaussée.

XIX

La fête donnée par le comte et par la comtesse de Villetaneuse était splendide, les invités se succédaient à chaque instant, une galerie en bois, intérieurement garnie de tentures et élevée dans le jardin, reliait entre eux les salons du rez-de-chaussée brillants de lumières, de dorures et de fleurs.

Aurélie avait dû faire les honneurs de ce bal, malgré le trouble et la douleur où la jetaient les divers évènements de cette journée ; non seulement le comte la trompait et la supposait assez dégradée pour accepter, ainsi qu’elle le disait, un marché de tolérance infâme, mais abusant de sa confiante facilité à signer sans les lire les actes qu’il lui proposait, il la ruinait et ne l’avait évidemment épousée que pour sa dot.

Lorsqu’à ces dédains, à ces indignités, la jeune femme comparait, dans sa pensée, l’amour si discret, si profond du prince Charles Maximilien, cet homme aux sentiments délicats et chevaleresques (selon les récits de mademoiselle Clara), elle sentait redoubler son penchant pour lui, s’y livrait, se promettant de s’y livrer toujours avec d’autant plus d’innocence et de sécurité, qu’elle ne devait jamais revoir le prince. Cet amour inconnu, serait, pensait-elle, la mélancolique consolation de ses chagrins ; elle attendait d’ailleurs le lendemain de la fête, afin d’aviser, soit avec son père et sa mère, soit avec sa tante Prudence et le cousin Roussel, sur le parti à prendre dans les tristes circonstances où elle se trouvait.

La comtesse, en proie à mille émotions diverses, faisait donc les honneurs du bal. Connaissant l’emportement de sa mère, sachant combien peu elle se pouvait contraindre, et craignant de sa part quelque éclat à l’endroit du comte, elle avait supplié madame Jouffroy de rester chez elle ; M. Jouffroy se trouvait toujours si embarrassé, si dépaysé au milieu de la société de l’hôtel de Villetaneuse, qu’il s’était empressé d’offrir à sa femme de lui tenir compagnie afin de chercher ensemble les moyens de s’éclairer sur la position pécuniaire de leur gendre, et s’il en était encore temps, de préserver leur fille d’une ruine imminente.

Henri de Villetaneuse, léger, souriant, gracieux, faisait de son côté les honneurs de chez lui, quittant parfois les salons du rez-de-chaussée pour monter au salon de jeu du premier étage, ou en sa qualité de joueur aussi malheureux que magnifique, il risquait et perdait au lansquenet des sommes considérables avec sa parfaite insouciance de grand seigneur.

Cet homme, le présent et le passé le prouvent, était un de ceux-là qui en amour (si cela peut s’appeler de l’amour), ayant un goût essentiellement dépravé, se plaisent à rechercher, à subir le joug souvent honteux, parfois ridicule, de créatures tarées ou médiocres, alors qu’ils dédaignent et avilissent des femmes incontestablement supérieures à celles qu’ils préfèrent.

Ainsi, M. de Villetaneuse, après avoir subi l’empire absolu de madame de Morlac, courtisane plus âgée que lui, subissait l’empire de madame Bayeul, indigne d’être en quoi que ce fût comparée à Aurélie. Madame Bayeul, cette petite blonde à demi-rousse, blanche et faite au tour, à l’œil impudique, au nez mutin, aux lèvres sensuelles, à la démarche lascive, à la physionomie provocante, effrontée jusqu’à l’audace, offrait au comte une saveur de perversité, un montant de cynisme, un bouquet de libertinage, seuls capables de réveiller le goût corrompu de cet homme blasé.

Que nos lecteurs doués de quelque peu d’expérience de la vie, interrogent leur mémoire, ils se rappelleront certains faits très probants à l’endroit de la détestable influence que de vicieuses créatures, de l’espèce de madame Bayeul, exercèrent malheureusement trop de fois au détriment de jeunes femmes dont la beauté est aussi pure, aussi sereine que leur vertu.

La comtesse de Villetaneuse faisait donc, avec une tristesse contenue, les honneurs de son bal ; elle était vêtue d’une robe de moire blanche ; ayant à peine eu le temps de songer à sa coiffure, au milieu des fâcheux incidents de la soirée, elle portait un fil de perles enroulé dans les tresses de ses cheveux bruns, à reflets dorés ; l’extrême simplicité de cet ajustement semblait s’accorder avec la légère pâleur des traits d’Aurélie, et le mélancolique sourire qui effleurait ses lèvres. Assise dans une pièce voisine du salon d’attente, elle recevait là les personnes invitées qui, dès leur entrée dans le bal, venaient tour à tour la saluer ; elle causait un moment avec elles, tâchant de ne pas se laisser distraire de l’entretien par les mille pensées dont elle était agitée.

La comtesse en ce moment causait avec madame la marquise de Baupréau, jeune, assez jolie, et fort impertinente ; elle résumait pour ainsi dire en elle, les sentiments malveillants de la généralité des femmes de ce monde hautain, qui regardait comme une intruse la fille de l’ancien marchand de soieries, devenue par hasard comtesse de Villetaneuse. Aurélie, laide et disgracieuse, eût bientôt été oubliée comme un paquet (terme d’argot de salon), protégée par l’indifférence qu’elle inspirait ; mais loin de là, les hommes de l’aristocratie, ordinairement très égalitaires à l’endroit des femmes, malgré leur naissance, se montraient empressés autour de l’intruse. Attirés par le charme de sa beauté ravissante et par l’appât de son innocente coquetterie, plus d’un merveilleux avait vivement excité la jalousie d’une vraie duchesse ou d’une vraie marquise en venant coquetter auprès de la jeune comtesse de hasard ; ces rivalités, ces dépits jaloux, redoublaient la malveillance féminine envers Aurélie ; malveillance même partagée par celles-là qui ne craignaient pas de voir enlever leurs adorateurs, vu qu’elles n’en avaient point. Mais l’esprit de caste, de coterie, est un puissant esprit de corps, et la ligue féminine contre l’intruse était à peu près générale. Est-il besoin d’ajouter que l’expression de cette hostilité ne sortait jamais des limites imposées à ces belles dames par le savoir-vivre et le savoir dire, résultant de l’habitude d’une extrêmement bonne compagnie ? Mais quoique plus fins, plus polis, les sarcasmes n’en étaient pas moins cruellement acérés. Aurélie, jusqu’alors sans motifs de chagrins sérieux, confiante dans sa beauté, dédaignait ces attaques, parfois même s’en amusait, mais ce soir-là son cœur vivement froissé, endolori, devait être impressionnable à des atteintes jusqu’alors presque insensibles.

La marquise de Baupréau avait justement à reprocher à son adorateur, M. de Maillebois, des empressements, des galanteries, à l’adresse de la comtesse de hasard, à qui la vraie marquise disait cela avec le plus aimable sourire :

— Mon Dieu, madame, quelle délicieuse fête vous nous donnez ce soir…

— Madame, – répondit Aurélie, pressentant vaguement, d’après ce début, quelque perfidie, – vous êtes trop indulgente.

— De l’indulgence ?… ah ! madame, vous êtes au contraire de ces personnes si merveilleusement douées, qu’elles peuvent braver la malveillance la plus décidée… mais vous nous inspirez, madame, un sentiment tout autre que celui-là ; nous vous trouvons charmante, nous rendons un juste hommage à votre bon goût, à votre bonne grâce, et nous nous estimons très heureuses de vous voir parmi nous, Madame.

Il était impossible, grâce à ces nous réitérés, de dire avec une impertinence plus polie à la jeune comtesse : « Vous n’êtes que tolérée dans notre société, d’où votre manque de naissance devait vous éloigner. »

Aurélie sentit le coup, le sentit doublement, car elle se disait :

— À quel prix, mon Dieu ! ai-je acheté le droit d’entrer dans cette brillante société qui me dédaigne ? Hélas ! c’est au prix du bonheur de ma vie ! – Mais dominant sa pénible émotion, la jeune femme répondit à la marquise de Baupréau avec un sourire contraint :

— Vous m’honorez beaucoup, madame, je suis aussi touchée des éloges dont vous me comblez, que vous êtes sincère en me les prodiguant…

Monsieur de Maillebois, adorateur de la marquise, vint interrompre cet entretien, qui déjà tournait légèrement à l’aigreur. Ce jeune homme coquetait beaucoup depuis quelque temps auprès d’Aurélie, elle s’amusait de ses hommages sans les prendre au sérieux, aimant assez d’ailleurs à exciter la jalousie de celles-là qui la considéraient comme une étrangère parmi elles. Madame de Baupréau à la vue de de M. de Maillebois, qu’elle supposait attiré par la coquetterie d’Aurélie, éprouva un dépit cruel, mais le cachant, elle dit très gracieusement :

— Avouez, monsieur de Maillebois, que vous venez complimenter madame de Villetaneuse sur sa ravissante toilette.

— Non, madame, Dieu m’en garde ! – reprit en souriant M. de Maillebois, – je suis désolé d’avoir à vous dire que vous êtes dans l’erreur. Si je me permettais de complimenter madame de Villetaneuse, ce ne serait pas sur sa toilette ; en d’autres termes sur le mérite de sa couturière ; mais madame de Villetaneuse a les compliments en horreur : donc… je regarde… j’admire… et je me tais.

— Vous ne vous trompez pas, Monsieur, je redoute beaucoup les compliments, lors même qu’ils sont aussi spirituels que peuvent l’être… des compliments, – répondit Aurélie en tâchant de sourire.

La marquise, dont le dépit allait croissant, reprit :

— Hé bien ! moi, monsieur, au risque d’avoir le malheur de ne point paraître à madame aussi spirituelle que vous, au risque de la désobliger peut-être, en faisant platement l’éloge de sa couturière, je me permettrai de dire à madame qu’elle est ce soir mise à ravir… et que cette robe… de… de… pardon, madame… quel est donc le nom de cette superbe étoffe ?

— Mais… – répondit naïvement Aurélie, – c’est de la soie moirée, madame.

— Il faut avouer que l’on travaille maintenant admirablement ! – reprit la marquise et elle ajouta en lançant à Aurélie un regard venimeux : — Quelle différence avec les étoffes que l’on fabriquait il y a quinze ou vingt ans ! Ma mère, s’il m’en souvient, se fournissait de soieries dans la boutique de M. votre père, madame, et l’on n’y eût certainement pas alors trouvé une étoffe aussi belle que celle-là… Pourtant, la boutique de M. votre père… c’est un légitime hommage à lui rendre, était, dit-on, de toutes les boutiques de Paris… la boutique la mieux assortie… – Et triomphante de l’embarras et de la rougeur de la comtesse. – Allons, je dis comme vous, monsieur de Maillebois, décidément nous sommes en progrès, l’on fait, et surtout l’on voit de nos jours, des choses surprenantes.

La confusion d’Aurélie redoublait, mais si pénible qu’elle fut, elle l’oublia bientôt en apercevant à la porte du salon, M. de Villetaneuse donnant le bras à madame Bayeul… et suivi de M. Bayeul qui, non plus que sa femme, n’était jusqu’alors jamais venu à l’hôtel de Villetaneuse.

XX

— « Je veux aller au bal chez vous, afin de voir le beau monde et de faire endiabler votre femme, qui prend des airs de grande dame et ne fréquente plus notre société bourgeoise, qu’elle méprise, sans doute, » – avait dit, quelques jours auparavant, madame Bayeul à Henri de Villetaneuse.

Le comte, subissant le joug honteux de madame Bayeul, ainsi qu’il avait subi celui de Catherine de Morlac, ne put résister à ce que l’on exigeait de lui, ignorant encore, il est vrai, la future découverte de son rendez-vous au passage Cendrier. Ajoutons encore qu’aussitôt après son orageux entretien avec Aurélie et sa famille, le comte avait écrit en hâte un mot à madame Bayeul, afin de la prévenir que la fête n’aurait pas lieu. Malgré son dédain des plus simples convenances lorsqu’il était sous l’empire de ses dégradantes passions, il sentait que l’invitation de madame Bayeul, invitation déjà fort excentrique au point de vue de sa société à lui, devenait d’une inconvenance odieuse et des plus blessantes pour Aurélie, désormais instruite de la liaison de son mari avec madame Bayeul ; mais cette effrontée créature flairant que la désinvitation du comte cachait une défaite ou un mensonge, envoya aussitôt son portier s’informer de la vérité à l’hôtel de Villetaneuse, apprit par son messager que le bal n’était nullement contremandé, elle sentit naturellement accroître son désir d’assister à cette fête, et d’être ainsi doublement désagréable à Aurélie.

Madame Bayeul, pimpante, triomphante, était donc arrivée au bal, à la grande surprise et vive contrariété d’Henri de Villetaneuse ; il lui fallait, en cette extrémité, mettre à la porte cette effrontée très capable, le cas échéant, de pousser les hauts cris et de faire un éclat, ou bien se résigner à la présenter à la comtesse. Il prit en maugréant ce dernier parti, moins scandaleux en apparence que le premier, offrit son bras à la nouvelle venue, et la conduisit dans le salon où se tenait alors Aurélie assise à côté de la marquise de Baupréau, alors que celle-ci venait d’amener si perfidement l’entretien sur la boutique de M. Jouffroy.

Madame de Villetaneuse, ignorant la tentative faite par son mari, afin d’empêcher madame Bayeul de venir chez lui, vit dans cette audacieuse présentation, un nouvel et sanglant outrage, et fut sur le point de défaillir sous ce dernier coup.

Madame Bayeul, coiffée d’une couronne de pampres, comme une Érigone, sa longue chevelure d’un blond ardent tombant en boucles nombreuses jusques à son corsage, indécemment échancré par devant, et décolletée jusqu’au bas de ses épaules, non moins accomplies que ses bras et sa poitrine, exhibait ainsi deux grains de beauté, signes noirs veloutés, qui faisaient ressortir encore l’éblouissante blancheur d’une peau satinée ; sa robe beaucoup trop voyante, pour être de bon goût, était assez courte, pour mettre en évidence un pied fort joli d’ailleurs, et le commencement d’une jambe fine et bien tournée. Madame Bayeul, ainsi vêtue, arrogante, agaçante et sautillante, s’accrochait au bras de M. de Villetaneuse, qui semblant être au supplice, dit à sa femme :

— Ma chère amie, je vous présente madame et M. Bayeul.

Ce dernier marchait derrière sa femme, plus petite que lui de deux pieds ; il s’inclina, tandis que madame Bayeul, regardant insolemment Aurélie et se campant sur la hanche, lui dit d’un air narquois :

— Madame, nous nous connaissons déjà, nous nous sommes autrefois très souvent rencontrées chez les Richardet, chez les Duflot, chez les Chamousset et autres ; vous n’étiez pas comtesse en ce temps-là…

— Madame, – répondit Aurélie, tâchant de surmonter son indignation, sa honte et sa douleur, – Madame, il est possible que nous nous soyons autrefois rencontrées, mais je suis très surprise de vous voir chez moi…

— Comment, comment ? – reprit madame Bayeul d’une voix de plus en plus perçante, – vous êtes surprise de me voir chez vous, Madame ?… Qu’est-ce que ça veut donc dire, s’il vous plaît ?…

— Permettez-moi, madame, de vous conduire dans la salle de bal, – reprit Henri de Villetaneuse, en usant d’une sorte de violence contenue, pour se faire suivre de cette impudente, qui cédant cependant au mouvement du comte qui l’emmenait presque de force, se retourna par deux fois en jetant sur la jeune comtesse des regards de haine et de défi. M. Bayeul impassible marchait sur les pas de sa femme avec une raideur automatique.

Madame de Beaupréau, jouissait délicieusement du cruel embarras où la présentation de madame Bayeul jetait Aurélie ; mais remarquant que M. de Maillebois semblait prendre sincèrement en pitié la pénible situation de madame de Villetaneuse, la marquise dit à celle-ci d’un ton contrit :

— En vérité, madame, je partage votre indignation. Il faut, permettez-moi de vous le dire, que M. de Villetaneuse ait perdu la tête, pour oser vous présenter une pareille espèce ! Vous me répondrez sans doute qu’il est affolé de cette impertinente ; ceci est fort probable, d’après ce qui vient de se passer. Cependant je prendrai la liberté de vous faire observer, madame, qu’il est parfaitement désobligeant pour une femme qui se respecte, de se rencontrer dans votre salon, avec une créature habillée en véritable danseuse de cordes, et qui sort de chez les Duflot et les Chamousset, où vous avez eu, dit-elle, l’agrément de la connaître. Ces anciennes relations, madame, sont certes des plus vénérables, néanmoins, il est exorbitant de se voir commettre avec une pareille impudente, née sans doute dans quelque arrière-boutique.

— Pardon madame, – reprit Aurélie avec une dignité triste, – vous oubliez sans doute que mon père tenait une boutique et que madame votre mère se fournissait chez lui.

— C’est vrai, madame… mais enfin, vous avez maintenant l’honneur de porter le nom de M. le comte de Villetaneuse, et vous êtes admise parmi nous.

À cette cruelle répartie, Aurélie, malgré ses efforts surhumains pour se vaincre, perdit contenance, les larmes lui vinrent aux yeux, elle allait quitter le salon et laisser son mari faire les honneurs de la fête, lorsqu’elle entendit son valet de chambre Müller annoncer d’une voix sonore dans l’un des salons voisins :

— Son Altesse Sérénissime, monseigneur le prince Charles Maximilien !

XXI

La comtesse de Villetaneuse en entendant annoncer chez elle, le prince Charles Maximilien qu’elle croyait parti pour un voyage en Orient (pérégrination lointaine, entreprise dans l’espoir de se distraire de son amour, selon le fragment de lettre reçu par Clara), la comtesse de Villetaneuse tressaillit, rougit, moins frappée de l’arrivée si imprévue de l’Altesse que de cette pensée funeste, mais instinctive et presque involontaire qui domina toutes les autres :

— J’ai subi aujourd’hui des humiliations, des hontes, des dédains cruels, ces nobles dames me reprochent la bassesse de mon origine, mon mari m’outrage à la face de tous : le prince me vengera… il m’aime…

Désormais rassurée, triomphante à son tour, la jeune femme redressa fièrement le front, ses yeux naguère voilés par des larmes contenues, brillèrent d’un éclat fiévreux, fiévreux comme la légère rougeur qui ranima les roses de son teint. Aurélie se transfigurait, et lorsque à la vue du prince qui s’avançait traversant le salon voisin, elle se leva brusquement du siège où elle était assise à côté de la marquise de Beaupréau, celle-ci se dit :

— Qu’a-t-elle donc ? elle n’est plus reconnaissable, – et elle ajouta tout haut, très surprise, très contrariée de ce que le frère d’un prince régnant, condescendait à assister au bal donné par cette comtesse de hasard, fille d’un boutiquier. – Mais madame, on ignorait absolument le retour de Son Altesse à Paris, le prince est donc tout récemment arrivé ?

— Probablement, madame, puisque son Altesse vient ce soir chez moi, – répondit Aurélie, d’un ton hautain et dégagé, en appuyant sur ces mots : chez moi, avec un accent qui semblait dire : chez moi, fille d’un boutiquer, madame la marquise.

Le prince Charles Maximilien, en habit de ville, toujours élégant et beau, quoique sa figure fut amaigrie et un peu pâlie, (cette observation n’échappa pas à Aurélie, lorsqu’il s’approcha d’elle), vint la saluer accompagné de M. de Villetaneuse, tandis que dans l’embrasure de la porte de ce salon, où se trouvaient alors seuls la marquise, M. de Maillebois et la jeune comtesse, l’on apercevait madame Bayeul, à qui son digne époux parlait tout bas, comme s’il eût voulu la détourner d’un projet extravagant.

— Madame la comtesse, – dit le prince en s’inclinant de nouveau et profondément devant Aurélie. – Arrivé avant-hier à Paris, j’ai appris que vous donniez un bal, et quoique je n’aie pas eu l’honneur d’y être invité, daignerez-vous m’excuser, madame, d’avoir saisi avec empressement cette occasion de vous présenter mes respectueux hommages.

La première assurance d’Aurélie se changeait en un trouble croissant ; elle fit au prince une révérence en s’inclinant, mais ne put trouver un mot à lui répondre.

Müller, à ce moment, parut à la porte du salon, portant un plateau de vermeil chargé de glaces, jeta un regard observateur sur ce qui se passait dans le salon, et disparut alors que M. de Villetaneuse venant au secours de l’embarras de sa femme répondait au prince :

— Votre Altesse nous comble de bontés, madame de Villetaneuse et moi, nous sentons tout le prix de la faveur que Monseigneur nous accorde ce soir.

— Nous sommes d’autant plus heureux de recevoir Votre Altesse, que nous ne comptions pas sur cet honneur… – hasarda de dire timidement Aurélie. Puis voyant Charles Maximilien saluer madame de Beaupréau qui accueillait ce salut, par l’une de ces majestueuses révérences de cour, dont la tradition s’est conservée chez les femmes de l’aristocratie, Aurélie céda à un besoin de vengeance, et certaine de blesser l’orgueil de la marquise, en présentant au prince cette noble dame, elle, Aurélie, fille d’un boutiquier, elle dit à Charles Maximilien :

— Permettez-moi, Monseigneur, de vous présenter madame la marquise de Beaupréau…

La marquise sentit le trait, se mordit les lèvres, et fit à l’Altesse une seconde révérence du plus grand air.

— Madame la marquise, – répondit Charles Maximilien, – je serai toujours heureux de me rencontrer avec les personnes qui ont l’honneur d’être reçues chez madame la comtesse de Villetaneuse.

— En ce cas-là, Monseigneur, moi je profite de l’occasion pour me présenter moi-même ! – dit soudain une voix d’un ton délibéré.

Cette voix était celle de madame Bayeul, qui, malgré les exhortations de son mari, avait obstinément voulu parler au prince tout comme une autre, disait-elle.

La présence inattendue de cette femme qu’elle détestait à tant de titres, arracha un mouvement d’indignation à Aurélie. Ce ressentiment n’échappa point à la pénétration de Charles Maximilien ; sa physionomie jusqu’alors d’une affabilité extrême, se rembrunit soudain ; la fierté, la morgue souveraine de sa race royale se peignirent sur ses beaux traits, il se retourna vers madame Bayeul, la toisa d’un regard surpris et glacial, puis après un instant de silence, laissa tomber dédaigneusement ces mots, en s’adressant à Henri de Villetaneuse :

— Mon cher comte, quelle est Madame ?

— Monseigneur, – reprit M. de Villetaneuse très embarrassé, – Madame est… madame Bayeul…

— Ah ! – fit l’Altesse, et sans adresser ni un mot, ni un coup d’œil à l’effrontée petite créature, il lui tourna carrément le dos et continua son entretien avec Aurélie.

Madame Bayeul, décontenancée, malgré son audace, devint pourpre de rage, prit le bras de son mari et sortit de ce salon au moment où Müller, semblant vaquer aux soins de son service, s’arrêtait un instant, et observait le prince et Aurélie :

— Quoi ! pas un moment de tête-à-tête ; cela n’en finira pas ! – se dit Müller, – ma foi, brusquons le dénouement !

Et Müller disparut précipitamment.

— Madame la comtesse, – disait Charles Maximilien, assis auprès du canapé, où la jeune femme s’était replacée de nouveau à côté de madame de Beaupréau, tandis que le comte et M. de Maillebois se tenaient debout. – Madame la comtesse, vous avez nécessairement oublié, au milieu de tout le bonheur dont vous êtes si justement entourée, qu’il s’est déjà passé plus d’une année, depuis que j’ai eu l’honneur de vous voir pour la première fois ? Quant à moi… et je ne sais si ce phénomène doit être attribué à la pesanteur proverbiale des heures de notre pauvre Allemagne, quant à moi… cette année m’a paru d’une longueur démesurée. – Puis s’interrompant comme s’il eût été frappé d’une idée subite. – Mille pardons, madame la comtesse, de ne m’être pas encore informé de la santé de madame votre mère et de monsieur votre père… de grâce, où sont-ils ?

— Je remercie en leur nom votre Altesse de son bon souvenir, mon père et ma mère sont, ce soir, souffrants… ils n’ont pu assister à cette fête.

— Cette indisposition n’a rien de grave, j’espère ? – reprit le prince avec l’accent d’un vif intérêt, qui donnait à sa mâle et belle figure un charme touchant. – Mais, que dis-je, votre présence ici me rassure au sujet de la santé de vos chers parents.

— En effet, Monseigneur, leur santé ne court aucun danger. Je n’en suis pas moins profondément reconnaissante de l’intérêt que votre Altesse veut bien leur témoigner, – répondit Aurélie avec une émotion à peine contenue.

L’instinct de la jeune femme ne l’avait pas trompée… déjà le prince la vengeait… Il la vengeait des dédains de son mari ; il la vengeait de madame Bayeul ; il la vengeait de la marquise de Beaupréau ; enfin le prince la vengeait des insolences aristocratiques prodiguées à son père et à sa mère, ces boutiquiers… en témoignant hautement de sa considération pour eux, par l’insistance avec laquelle il s’informait de leurs nouvelles.

Toutes les paroles de Charles Maximilien eussent été calculées d’après la position présente d’Aurélie, qu’elles n’auraient pas eu plus d’action sur son esprit et sur son cœur ; son trouble, sa rougeur augmentaient ; les battements précipités de son sein allaient peut-être la trahir, lorsqu’on entendit un grand tumulte dans les salons voisins de la galerie, et tout à coup l’on entendit crier :

— Au feu ! au feu !

XXII

Lorsque Charles Maximilien, madame de Baupréau, madame de Villetaneuse, son mari et M. de Maillebois, réunis dans le petit salon où personne n’était entré, par déférence pour le prince, entendirent crier au feu, il y eut parmi ces différents personnages, un moment de stupeur, de silence et d’indécision. Presque aussitôt un flot d’invités éperdus, effarés, firent invasion dans le petit salon assez éloigné du foyer de l’incendie, et madame Bayeul accourut des premières.

Si brusque que fut cette invasion, suivie d’un tumulte inexprimable, Aurélie put remarquer que le premier mouvement de son mari à l’annonce du péril, avait été de courir à madame Bayeul, afin de la protéger, et de l’entraîner à travers la foule effrayée.

Müller à l’instant même où les cris au feu ! furent poussés, entra précipitamment et à la faveur du tumulte, s’approchant du prince, lui dit quelques mots à l’oreille.

— Misérable !… – murmura Charles Maximilien en jetant un regard indigné sur son serviteur, qui répondit à voix basse :

— Monseigneur, votre rôle est superbe ! Saisissez-vous de madame la comtesse, et suivez-moi…

Ces quelques paroles furent échangées entre le prince et Müller au milieu de l’épouvante croissante, alors qu’Aurélie partageant la terreur générale, voyait son mari entraîner madame Bayeul, un flot d’invités fuyant l’incendie, dont la fumée noire et épaisse commençait de remplir le petit salon, faillit séparer la jeune comtesse de Charles Maximilien qui, courant vers elle aux derniers mots de Müller, l’avait enlacée de ses bras, afin de la protéger contre la presse de la foule en s’écriant :

— Venez, madame !… venez…

— Ah ! je me sens mourir ! – murmura la comtesse déjà presque suffoquée par la fumée, par la chaleur, et succombant à de trop vives émotions, elle s’abandonna presque inerte à la conduite du prince ; celui-ci ne perdait pas de vue Müller, et ainsi que lui faisait de violents efforts afin de fendre la foule et de soutenir la comtesse qui pouvait à peine le suivre. Soudain il entendit Müller s’écrier :

— Sauve qui peut !… le feu a aussi gagné l’antichambre.

À ces mots, les fuyards refluèrent violemment : le prince cédait à ce mouvement, redoutant, comme eux, un nouveau danger, lorsqu’il se sentit saisir par le bras, et Müller lui dit à l’oreille en l’entraînant en sens inverse de la foule :

— C’est une ruse… suivez-moi, Monseigneur… encore un effort !

L’effort fut facilité par le mouvement rétrograde des fuyards, et au bout de quelques pas, à travers une vapeur noire qui ne lui permettait de rien distinguer, le prince sentit au visage une bouffée d’air frais, trébucha, faillit tomber avec son précieux fardeau, en descendant deux ou trois marches, et se trouva dans un corridor complètement obscur.

— Monseigneur, marchez devant vous en vous appuyant aux murailles, je vous précède, ce passage mène au jardin, je cours ouvrir la porte…

Et Müller s’éloigna en hâte.

— Madame, – dit Charles Maximilien à la comtesse qu’il soutenait de ses deux bras, – courage, vous êtes sauvée…

Aurélie ne répondit rien : elle avait épuisé ses dernières forces en suivant machinalement le prince à travers la foule et s’attachant convulsivement à lui, afin de ne pas en être séparée, puis foulée aux pieds. Aussi lorsque Charles Maximilien lui répéta : — Courage, Madame, vous êtes sauvée. – il sentit le corps souple et charmant d’Aurélie glisser entre ses bras ; elle était complètement évanouie.

Müller venait d’ouvrir la porte du couloir à l’extrémité duquel l’on apercevait alors les lueurs de l’incendie éclairer de reflets rougeâtres les arbres et les pelouses du jardin.

— Müller, – cria le prince d’une voix alarmée. – Elle se trouve mal… viens m’aider à la transporter… mais où la conduire, mon Dieu !… l’hôtel est en feu !

Müller accourut.

— Ah ! malheur à toi, misérable ! – murmura Charles Maximilien d’une voix étouffée en soulevant Aurélie, tandis que Müller soutenait les pieds de la comtesse et répondait à son maître sans paraître avoir entendu ses reproches.

— Nous trouverons dans une maison voisine, un abri pour madame la comtesse, hâtons-nous, monseigneur.

Le prince et Müller sortirent du couloir, et transportèrent ainsi Aurélie à travers le jardin ; les fenêtres du rez-de-chaussée de l’hôtel, masquées par la galerie embrasée, n’avaient pu offrir aucune issue aux personnes qui fuyaient l’incendie, mais Müller connaissant les détours de l’hôtel, ayant guidé le prince à travers un corridor de service communiquant de l’antichambre au jardin, le traversa et en sortit, aidant toujours son maître à transporter Aurélie privée de connaissance.

De l’autre côté de la rue, en face du jardin de l’hôtel, se trouvait une maison de modeste apparence, où peu de temps auparavant, Clara, ainsi qu’on l’a dit, avait loué un appartement par ordre de Müller ; cet homme songeait à tout ! Il ouvrit la porte bâtarde de cette demeure au moyen d’un passe-partout tandis que le prince soutenait seul dans ses bras madame de Villetaneuse évanouie, puis ayant encore ouvert au moyen du même passe-partout, la porte du rez-de-chaussée voisine de l’entrée, le digne serviteur aida son maître à porter Aurélie dans un salon et à la déposer sur un canapé. Un bon feu chauffait cette pièce éclairée par des bougies allumées à l’avance, et confortablement meublée, une antichambre la précédait.

— Maintenant, monseigneur, – dit tout bas Müller d’un air triomphant, – je vais fermer les portes à double tour, je vous laisse… l’heure du berger va enfin sonner… la reconnaissance d’une femme que l’on vient d’arracher au péril est immense et…

— Scélérat ! – reprit à voix basse le prince, en lançant à Müller stupéfait un regard foudroyant, – tu me crois assez infâme pour abuser de…

Et l’indignation lui coupant la parole :

— Cours à l’instant à l’hôtel rassurer M. et madame Jouffroy sur le sort de leur fille, et amène-les ici à l’instant. Ah !… tu auras plus tard un terrible compte à me rendre !

Müller impassible s’inclina et sortit en disant :

— Décidément monseigneur est devenu timide comme un écolier ! Il est amoureux fou… il voudra filer le parfait amour durant des semaines et des mois… ceci serait fastidieux pour mon excellent maître ! servons-le donc encore une fois malgré lui… il réfléchira et reconnaîtra combien je lui aurai été utile en tout ceci ! Donc… en avant les grands moyens !

XXIII

Lorsque la comtesse de Villetaneuse sortant de son long évanouissement reprit ses sens, elle se vit à demi couchée sur un sopha. Et Charles Maximilien agenouillé, soutenant le coussin où elle appuyait sa tête brûlante et appesantie.

— Où suis-je ? – murmura la jeune femme d’une voix faible en se dressant sur son séant et cherchant à rassembler ses souvenirs. – Que s’est-il passé ?… – puis apercevant le prince : — Ah ! Je me rappelle tout maintenant… l’incendie… cette foule… cette épouvante… mais mon père… ma mère !… – reprit-elle en s’adressant au prince avec angoisse : — Monseigneur…

— Rassurez-vous, madame, – se hâta de répondre Charles Maximilien, – vos chers parents n’ont couru aucun danger !

Un mouvement d’Aurélie ayant exprimé ses doutes, le prince ajouta :

— Un homme sûr, envoyé par moi à votre hôtel, a vu tout à l’heure madame votre mère et M. votre père ; il leur a parlé : ils n’ont couru, je le répète, et je vous le jure, madame, aucun danger ; on les a aussi rassurés, à votre égard : bientôt ils viendront vous rejoindre.

— Mais, où suis-je ? Monseigneur, où suis-je ?

— À deux pas de votre hôtel, madame ! J’ai eu le bonheur de pouvoir traverser avec vous la salle de bal ; puis, de gagner le jardin et la rue, en vous emportant évanouie ; enfin, grâce à l’obligeance d’une personne… qui demeure dans cette maison, j’ai pu y trouver momentanément un abri pour vous ; je me suis hâté de m’enquérir de vos chers parents, de leur faire savoir que vous aviez échappé au danger. Vous les verrez bientôt, vous pourrez, madame, retourner chez vous avec eux, lorsque vous aurez repris tout à fait vos forces…

— Merci ! oh ! merci, monseigneur, vous avez songé à tout, et c’est à vous, à vous, que je dois la vie ! – Puis, se rappelant les douloureux évènements de cette journée, songeant à l’avenir qu’ils semblaient lui promettre, Aurélie ne put retenir ses larmes, et ajouta : — Hélas ! monseigneur, il fallait me laisser mourir !

— Madame… que dites-vous… ?

— Ah ! si vous saviez…

— Je sais tout ! – Aussi, je suis accouru à Paris !

— Quoi ! monseigneur…

— Je sais tout ce que vous souffrez…, tout ce que vous avez souffert, madame ; et de ces souffrances, j’avais le pressentiment, lorsque j’ai eu l’honneur d’être l’un des témoins de votre mariage !

— Comment, monseigneur ! déjà vous prévoyiez !…

— Je connaissais depuis longtemps M. de Villetaneuse, comme un aimable compagnon de plaisir… mais il ne réunissait, selon moi, aucune des qualités capables d’assurer le bonheur d’une femme, telle que vous, madame ; dès lors j’ai craint pour votre avenir… Malheureusement, mes prévisions ne m’ont pas trompé !

— Monseigneur, – reprit Aurélie, d’une voix navrante ! – ce soir, au moment où ces cris : au feu ! se sont fait entendre ; au moment où il y avait pour moi, pour tant d’autres, péril de mort, est-ce à moi que M. de Villetaneuse a songé d’abord ! Non ! non ! il…

— … Il a songé d’abord à cette femme éhontée… qu’il vous a préférée, madame !! – répondit Charles Maximilien, en achevant la pensée d’Aurélie, – je l’ai vu…

— Hélas ! monseigneur, je vous le disais, il fallait me laisser mourir… – et la comtesse ne put de nouveau retenir ses larmes, – Quelle sera désormais ma vie, mon Dieu !

— Madame, – reprit le prince, d’une voix émue, pénétrée, – instruit de vos malheurs, je suis accouru à Paris, avant de partir pour un voyage en Orient, que je vais entreprendre.

Ces mots rappelaient à Aurélie le secret amour du prince, cet amour à la fois si profond, si délicat, si réservé, qui devait être pour elle, l’innocente consolation de ses chagrins, alors qu’elle croyait ne jamais revoir Charles Maximilien. Mais il était là, près d’elle ; déjà il l’avait, ce soir-là même, vengée de cruels dédains, il l’avait sauvée d’un grand péril… et il accourait, disait-il, à Paris, parce qu’il la savait malheureuse !

Tant de preuves de dévouement, d’affection, de la part d’un homme qui ne lui avait jamais adressé une parole d’amour, augmentaient le trouble d’Aurélie ; mille pensées confuses, douces et amères à la fois, agitaient son cœur : elle entrevoyait vaguement de nouvelles luttes, de nouveaux dangers ; décidée à continuer de vivre honnêtement, elle se sentait cependant touchée d’un amour dont elle croyait posséder le secret à l’insu du prince, elle se demandait, avec anxiété, quels projets il pouvait avoir ; aussi, répondit-elle presque machinalement et seulement pour parler, afin de cacher son émotion :

— Mes chagrins vous affligent, monseigneur, comment en avez-vous été instruit ?

— Madame… je ne dois rien vous cacher… vous avez à votre service un homme nommé Müller ?…

— Oui, monseigneur…

— Il a été très longtemps chez moi.

— Müller ?

— Oui, madame… je pouvais compter sur sa discrétion, aussi, le lendemain de votre mariage… forcé de quitter la France, très inquiet de votre sort, sachant quel homme était M. de Villetaneuse, j’ai dit à Müller : « Vous tâcherez d’entrer au service du comte, vous êtes clairvoyant, il est presque impossible que les domestiques ne soient pas forcément initiés à la vie intime de leurs maîtres… vous me tiendrez au courant de la conduite de M. de Villetaneuse, à l’égard de madame la comtesse… et… » mais, pardon, madame… cette espèce de surveillance, établie par moi à votre insu… au sein de votre maison… doit vous révolter…

— Monseigneur…

— J’ai hésité, je l’avoue, devant cette mesure, mais les vives appréhensions que je ressentais pour votre avenir, madame, ont étouffé mes scrupules… Peut-être, me demanderez-vous de quel droit je me permettais de m’intéresser si indiscrètement à ce qui vous concerne, madame ? moi qui n’avais eu l’honneur de vous voir que deux fois dans ma vie…

— Monseigneur, je… je… ne sais…

— Je vous supplie de me laisser à tout jamais garder le secret du profond et respectueux intérêt que vous m’inspirez, madame, – répondit le prince avec tristesse et résignation. – Ce secret doit mourir avec moi… seulement, je vous le demande en grâce… à mains jointes, daignez me croire le meilleur… le plus dévoué de vos amis…

Ces derniers mots furent prononcés par Charles Maximilien, avec un accent si tendre, et cependant, si contenu, qu’Aurélie, qui redoutait un aveu d’amour, se sentit allégée d’un grand poids ; elle ressentit une ineffable gratitude envers le prince, qui lui épargnait la confusion, l’embarras, que cause toujours aux honnêtes femmes, l’aveu qu’elles doivent repousser ; aussi reprit-elle, avec un triste sourire :

— Les bontés de votre Altesse, le grand service qu’elle m’a rendu aujourd’hui, me prouvent mieux encore que ses paroles, l’intérêt qu’elle veut bien ressentir pour moi…

— Merci, à mon tour, Madame, merci ! j’avais besoin de vous savoir convaincue de mon dévouement, pour vous parler sans contrainte. Je connais donc, Madame, la triste position dans laquelle vous vous trouvez… mon désir, mon plus vif désir, serait de vous aider à sortir de ce pas difficile ; et, désormais sans inquiétude sur ce qui vous regarde… je partirais pour l’Orient, et… peut-être…

Le prince fut interrompu par la voix de Müller qui, ouvrant la porte du salon, annonça gravement :

— Monsieur le comte de Villetaneuse !

XXIV

Charles Maximilien, stupéfait de voir entrer inopinément M. de Villetaneuse, et surtout de l’entendre annoncer par Müller, Charles Maximilien, malgré son empire sur lui-même, pâlit, se leva brusquement du siège qu’il occupait à côté du canapé où Aurélie se tenait à demi couchée ; celle-ci non moins stupéfaite que le prince, se dressa sur son séant : tremblante, épouvantée à l’aspect de son mari, quoiqu’elle n’eût rien à se reprocher.

Le comte, calme, souriant, salua profondément le prince, et lui dit avec un accent de sardonique impertinence :

— Je demande mille pardons à son Altesse sérénissime de venir interrompre son amoureux tête-à-tête, mais…

— Monsieur ! – s’écria Charles Maximilien avec indignation, – vous calomniez, vous outragez Madame…

— Grand Dieu ! je suis perdue, – murmura la comtesse, sentant que les apparences étaient contre elles, et cachant son visage entre ses mains.

— Rassurez-vous, madame la comtesse, – reprit Charles Maximilien, avec dignité, – tout va s’éclaircir, et lorsqu’il saura la cause de votre présence ici, Monsieur regrettera profondément ses odieux soupçons… je…

— Permettez, Monseigneur, – reprit le comte en interrompant le prince. – Nous autres, maris parisiens, nous sommes les meilleurs gens du monde, notre réputation à l’endroit de notre parfaite bonhomie est proverbiale ; mais enfin, lorsque, ainsi que le bonhomme Orgon… nous avons vu… de nos yeux vu… ce qui s’appelle vu…

— Comment, Monsieur ? – s’écria le prince courroucé, – malgré ma dénégation, malgré ma parole, vous osez prétendre encore…

— Non, non, diable ! je ne prétends plus à rien du tout, Monseigneur, c’est assez comme cela… c’est même beaucoup trop…

— Monsieur le comte, vous êtes gentilhomme, – dit le prince d’une voix basse et menaçante, – la persistance de vos soupçons est, pour Madame, une odieuse calomnie et pour moi une insulte… Cette insulte comble la distance qui nous sépare… me comprenez-vous ?…

— Fort bien, monseigneur, je suis l’on ne peut plus sensible à l’honneur que me fait votre Altesse sérénissime, en me proposant de se couper la gorge avec moi…

— Un duel ! – s’écria Aurélie avec terreur, en s’élançant vers son mari. – Mais je vous jure Dieu… que je suis innocente… je…

— Ma chère amie, – reprit le comte, en prenant sa femme par la main, et la reconduisant vers le canapé où elle tomba éplorée, le front caché sur les coussins. – Rassurez-vous, je ne me battrai point avec son Altesse sérénissime ; ne craignez rien pour ses jours ! ni pour les miens ; je ne suis pas de ces maris farouches qui demandent la mort du pécheur, et encore moins de la pécheresse, lorsqu’elle est aussi adorable que vous…

— Monsieur le comte, – reprit Charles Maximilien plus calme, – vos soupçons, si outrageants qu’ils soient, sont justifiés je l’avoue par une sorte d’apparence ; je vais en deux mots… et vous croirez je l’espère à ma parole d’honnête homme…, je vais vous expliquer comment…

— Mille grâces Monseigneur ! ne prenez pas cette peine, ma pratique de ces choses-là, suppléera plus que suffisamment aux explications de Votre Altesse ; puis entre nous, il est assez désobligeant pour un pauvre diable de mari de s’entendre expliquer comment et pourquoi il est…

— Monsieur, prenez garde !!

— Je supplie Votre Altesse sérénissime de parler moins haut, M. le Commissaire de police est dans la pièce voisine.

— Que dites-vous ? – s’écria le prince abasourdi, – le commissaire…

— … Est en ce moment dans la pièce voisine, en compagnie de mon cher beau-père et de ma non moins chère belle-mère ; mais tout se passera le mieux du monde Monseigneur, si vous ne vous emportez point, et si en cette occasion, vous vous conduisez en galant homme.

— Oh ! quelle honte ! – murmura Aurélie au milieu de sanglots convulsifs, – perdue, déshonorée aux yeux de tous !…

Charles Maximilien restait atterré, non que cet éclat inattendu nuisît à ses projets, cet éclat au contraire les servait au-delà de toute espérance, mais cet homme, malgré sa perversité, souffrait du scandale de cette aventure, il en souffrait surtout pour la comtesse, qui malgré son innocence, allait être en butte aux accusations de tous, et ainsi presque autoriser aux yeux du monde l’indigne conduite du comte.

Celui-ci rompant le silence, dit au prince :

— Monseigneur, ignorant les intentions subséquentes… pardon du mot barbare… ignorant, dis-je, les intentions subséquentes de Votre Altesse Sérénissime, j’ai dû prévenir un magistrat, afin de faire au besoin, constater le flagrant délit de votre conversation criminelle avec ma femme.

— Monsieur, encore une fois, je vous donne ma parole d’honnête homme que…

Aurélie interrompant le prince se leva, et forte de sa conscience indignée, elle saisit son mari par le bras, et l’attirant près des bougies dont la lumière éclairait alors en plein les traits de la jeune femme.

— Monsieur, – dit-elle au comte en attachant sur lui ses yeux brillants d’innocence et de sécurité intérieure. – Regardez-moi bien en face, et osez dire si vous lisez sur mon visage la honte, l’humiliation, la crainte ou le remords que ressent une femme coupable !!

Aurélie était admirable ainsi : fière, révoltée, palpitante, le front haut et superbe.

— Qu’elle est belle, mon Dieu ! qu’elle est belle et touchante !!! – murmura Charles Maximilien attendri. – Oh ! ma vie… à elle… ma vie entière !

Et cet homme croyait être sincère en ce moment.

Henri de Villetaneuse impassible, dit à sa femme en la reconduisant pour la seconde fois sur le canapé :

— Ma chère, vous êtes belle comme un ange ; vous jouez à merveille l’indignation de la vertu outragée… Ce juste hommage rendu à vos qualités physiques et morales, revenons à notre affaire…

— Oh c’est affreux ! – s’écria la jeune femme en se tordant les mains de désespoir, – qui donc me croira ! que dire ! que faire ! pour qu’on me croie !

— Ah ! voilà la grande difficulté de votre position, – reprit le comte, – car moi, le plus intéressé dans la chose, je ne vous crois pas du tout.

— Hé que m’importe votre estime à vous que je méprise ! – murmurait Aurélie en sanglotant, – c’est l’estime des honnêtes gens que je perds à jamais !

— Dam… ma chère, à qui la faute ? – reprit le comte, – je vous trouve ici en conversation criminelle avec son Altesse, je fais au besoin constater le flagrant délit, et vous restez déshonorée… Prenez-vous en à la trop tendre facilité de votre cœur.

— Misérable !!! Je comprends tout ! – s’écria le prince frappé d’une idée subite, – vous êtes certain de l’innocence de madame, mais vous exploitez de fausses apparences afin de spéculer sur le scandale !

— Monseigneur, ces mots sont vifs, mais ils ne me feront pas sortir de mon sang-froid… Votre Altesse Sérénissime suborne ma femme, et Votre Altesse Sérénissime se fâche ? ceci serait plaisant, même en Allemagne, pays sérieux par excellence, mais, d’honneur ! ici, en France, c’est en vérité à mourir de rire !

— Malédiction !… je…

— Mon Dieu, Monseigneur, ainsi va le monde : on séduit une femme, le mari vous surprend, on nie le fait pour s’épargner le souci de se charger de la femme que l’on a subornée.

— Quelle insolence… vous osez !

— J’ose humblement supplier Son Altesse de me dire ce qu’elle compte faire de ma femme ? maintenant qu’elle est perdue, et que l’honneur m’impose de me séparer à jamais d’elle.

— Monsieur !

— Encore un mot, monseigneur, si j’ai trop présumé de votre délicatesse, en pensant qu’après avoir séduit une jeune femme de dix-neuf ans, vous ne la livreriez pas, sans soutien, aux justes mépris du monde ! si vous deviez abandonner madame de Villetaneuse, avec une lâche cruauté ; je vous en avertis carrément, monseigneur ! je pousserai les choses jusqu’au bout, je ne reculerai devant aucun scandale ; l’ignominie d’un procès en adultère rejaillira sur vous ; oui ! à l’instant, je fais entrer ici le magistrat, et il verbalise ;… si, au contraire, monseigneur, vous vous conduisez en galant homme, si vous me donnez votre parole de veiller du moins sur l’avenir de la malheureuse que vous avez déshonorée ! si vous me promettez de quitter Paris avec elle, au plus tôt, aujourd’hui même, je retire la plainte que j’ai déposée entre les mains du magistrat. J’étouffe ce scandale naissant, j’impose une séparation amiable à madame de Villetaneuse ; puisse-t-elle, après cette terrible leçon, revenir à une vie meilleure !

— Monsieur, – reprit le prince, – je n’ai malheureusement pas le droit de prendre madame la comtesse de Villetaneuse sous ma protection… ce serait justifier une calomnie infâme…

— Cette manière d’éluder la question est sans doute adroite, monseigneur, mais fort peu honorable ; et je vous déclare donc que…

— Assez, monsieur ! Je vous défends de soupçonner mon honneur, je dirai à madame la comtesse de Villetaneuse, – ajouta Charles Maximilien, en se tournant vers la jeune femme, et s’adressant à elle d’un ton pénétré : — Madame, si dans la douloureuse extrémité où vous réduit une calomnie infâme, exploitée avec une rare perfidie, vous voulez quitter la France, en compagnie de M. et madame Jouffroy, je m’estimerai trop heureux d’être honoré de votre confiance, et si ma proposition vous agrée, je vous ferai conduire par mon premier aide-de-camp, M. le colonel Walter, auprès de ma sœur l’archiduchesse Sophie ; elle vous accueillera, madame, vous et votre famille, avec tout l’intérêt, avec tous les égards qui vous sont dus ; je vous recommanderai à l’affectueuse sollicitude de ma sœur, et je partirai ensuite pour un voyage en Orient que je projetais. Ai-je besoin d’ajouter, madame la comtesse, que si vous daigniez accepter ces offres, je serais du moins quelque peu consolé d’avoir été, malgré moi, à mon éternel chagrin, l’une des causes involontaires du malheur immérité qui vous accable.

— Allons, Monseigneur, je suis content de vous, – dit impudemment Henri de Villetaneuse ; – j’ai eu tort, je le confesse, de vous supposer capable de manquer aux devoirs que l’honneur vous imposait –, mon seul désir en cette pénible conjoncture, est que du moins, après un égarement qui m’éloigne à jamais d’elle, madame de Villetaneuse trouve un appui dans l’homme qui l’a séduite !… À ces conditions, je retire ma plainte en adultère, je consens à une séparation amiable.

Et s’adressant à Aurélie, morne, abattue, et dont les forces après tant d’assauts étaient à bout :

— Ainsi, madame, vous consentez à quitter Paris, aujourd’hui-même ? à vous retirer en Allemagne, auprès de la sœur du prince ?

— Hé ! que sais-je ?… laissez-moi, je souffre trop ! – répondit la jeune femme, en proie à une violente agitation nerveuse ; – laissez-moi ; vous me rendez folle ! Ah ! maudit soit le jour où je vous ai épousé !

— Madame, ce sont là des mots ; récriminer le passé, n’est point répondre : acceptez-vous, oui ou non, une séparation amiable, à la condition de quitter aujourd’hui Paris ?

— Mais ayez donc pitié d’elle ! Monsieur, vous la tuez !… – s’écria Charles Maximilien, en voyant Aurélie sangloter.

— Madame, – reprit opiniâtrement le comte, – acceptez-vous, oui ou non… les propositions de Monseigneur ?

— Hélas ! il le faut bien… vous m’avez perdue !… – répondit la comtesse en cachant sa figure entre ses mains et poussant des gémissements étouffés.

Henri de Villetaneuse, toujours impassible, se dirigea vers la porte du salon, s’arrêta au seuil, et dit à haute voix :

— Monsieur le commissaire, je retire ma plainte… vous pouvez vous retirer… Monsieur et madame Jouffroy, donnez-vous la peine d’entrer.

Aurélie, à la vue de son père et de sa mère, pâles, consternés, accourant près d’elle, s’élança au-devant d’eux en s’écriant :

— Je suis innocente ! – mais ne pouvant résister à cette nouvelle émotion, la jeune femme perdit connaissance et tomba dans les bras de monsieur et madame Jouffroy qui fondaient en larmes.

XXV

Vers la fin de la journée qui suivit la fête donnée par la comtesse de Villetaneuse, le prince Charles Maximilien, logé à l’Élysée-Bourbon, selon son habitude, lors de ses voyages à Paris, avait l’entretien suivant avec le colonel Walter, son premier aide-de-camp :

— Colonel, je désire vous charger d’une mission de haute confiance !

— Je suis aux ordres de Votre Altesse.

— Ce soir, à six heures, vous monterez dans l’une de mes voitures de voyage, et vous irez chercher à son hôtel, madame la comtesse de Villetaneuse, son père et sa mère…

— Oui, Monseigneur.

— Vous ferez partir, un quart d’heure auparavant, un courrier qui veillera à ce que les relais soient préparés sur la route d’Allemagne.

— Oui, Monseigneur.

— Selon l’état de la santé de madame la comtesse ou selon son désir, vous voyagerez plus ou moins vite, et vous vous rendrez à Riestaldt chez ma sœur. Elle sera prévenue de l’arrivée de ses hôtes par le major Hartmann, que j’ai ce matin dépêché à Riestaldt avec une lettre de moi pour l’archiduchesse.

— Les ordres de Monseigneur seront ponctuellement exécutés.

— Colonel Walter, je ne puis mieux vous prouver mon affection, qu’en vous chargeant de cette mission ; je vous prie d’avoir pour madame la comtesse de Villetaneuse et pour ses parents les soins, les égards que vous auriez pour moi-même. Vous entendez, mon cher colonel, pour moi-même… je sais depuis longtemps tout ce que je peux attendre de votre dévouement à ma personne.

— Je serai heureux de donnera à Votre Altesse cette nouvelle preuve de mon empressement à lui obéir, – reprit le colonel avec ce servilisme naïf que donne la longue habitude des cours. – Attendrai-je à Riestaldt de nouveaux ordres de Votre Altesse ?

— Oui… et vous me renverrez le major Hartmann, il viendra me rejoindre ici ; je resterai environ six semaines à Paris. Madame de Villetaneuse voyagera sous le nom de la comtesse d’Arcueil, son père et sa mère sous les noms du baron et de la baronne de Formont. J’ai mes raisons pour préférer cet incognito… Vous voudrez bien, mon cher colonel, durant votre séjour à Riestaldt, remplir auprès de madame la comtesse les fonctions de premier gentilhomme, l’accompagner partout où elle désirera d’aller, à moins qu’elle ne préfère sortir seule avec sa famille. Vous veillerez, je vous prie, à ce qu’il y ait toujours des chevaux et des voitures à leurs ordres ; madame la comtesse et sa famille habiteront le petit palais d’été, ma sœur voudra bien le mettre à leur disposition. Quant à la maison de madame la comtesse, elle doit être tenue sur le pied de la mienne ; vous ferez donc venir de Meningen les gens de service nécessaires ; je compte sur vous pour veiller à tout, et tâcher de pénétrer, de prévenir les moindres désirs de madame la comtesse et des personnes qui l’accompagnent. Allez faire vos préparatifs de départ, mon cher colonel, croyez-le, je n’oublierai jamais ce nouveau témoignage de votre dévouement.

Le colonel Walter s’inclina, sortit, et Charles Maximilien rentra dans sa chambre à coucher où l’attendait Müller.

— Hé bien ! – dit vivement le prince à son honnête serviteur, – quelles nouvelles ?… quelles nouvelles ? – Puis, par réminiscence, et ainsi que l’on dit : « pour l’acquit de sa conscience, » ce bon prince ajouta d’un ton solennel : — Tout à l’heure nous aurons un autre compte à régler.

— J’espère prouver à Votre Altesse que mon zèle seul a pu m’égarer…

— Comment ! coquin ! tu oses… mais patience ! dans un instant nous reviendrons à cela… quant à présent, quelles nouvelles de l’hôtel de Villetaneuse ?

— Madame la comtesse ayant repris ses sens peu de temps après le départ de votre Altesse a été reconduite chez elle, par M. et madame Jouffroy.

— De ces terribles secousses, est-ce qu’elle ne se ressent pas gravement ? – demanda le prince avec anxiété. – Mon Dieu ! elle doit tant souffrir !

— Madame la comtesse est très pâle, très abattue, mais sa santé ne paraît pas altérée…

— Que s’est-il passé lors de son retour à l’hôtel ?

— D’abord madame Jouffroy a exigé que madame la comtesse se mît au lit, ce qu’elle a fait, puis il y a eu entre madame Jouffroy, son mari et M. le comte, une violente explication –, Clara, la femme de chambre écoutait à la porte du salon et a tout entendu. Madame Jouffroy a accablé M. le comte de reproches sanglants, l’accusant d’avoir trompé, ruiné sa fille et de la calomnier ensuite ; M. le comte ayant répliqué que le flagrant délit était prouvé, madame Jouffroy s’est écriée : que sa fille d’ailleurs, fut-elle coupable, ainsi que de fausses apparences semblaient le démontrer, elle aurait eu raison de préférer « une Altesse remplie de délicatesse et de générosité à un misérable qui, après avoir épousé sa femme pour son argent, la trompait et l’outrageait indignement. » – Ce sont les paroles textuelles de madame Jouffroy.

— Continue…

— M. le comte a répondu, qu’il avait, par pitié pour madame la comtesse, retiré sa plainte en adultère, mais que si sa femme ne quittait pas Paris le jour même ainsi que M. et madame Jouffroy, un procès aurait lieu, qu’il s’en suivrait un honteux scandale. Madame Jouffroy s’emportant de plus en plus, tandis que M. Jouffroy pleurait et gémissait, s’est écriée qu’elle ne sortirait pas de l’hôtel avant de savoir où en était la fortune de madame la comtesse, et que M. le comte lui eût remis, à elle, madame Jouffroy, ce qui restait de la dot de sa fille. M. le comte s’est mis à rire, répondant que sa chère belle-mère n’entendait rien aux questions d’intérêt… ce sont les propres paroles de M. le comte…

— Achève !… achève !…

— Les questions d’intérêt regardaient les gens d’affaires, a ajouté M. le comte, les siens s’entendraient plus tard avec ceux de madame la comtesse ; mais en attendant il allait remettre à madame Jouffroy, cinquante mille francs, payant ainsi deux années d’avance de la pension qu’il s’engageait à servir à madame la comtesse… J’ouvrirai à ce sujet une parenthèse, si monseigneur le permet… et j’ajouterai que madame Jouffroy jouant à la bourse à l’insu de son mari a ainsi, presque entièrement, perdu les capitaux qui leur restaient après avoir si richement doté leur fille…

— Ensuite… ensuite… poursuis…

— Sur ces entrefaites, M. le colonel Walter a demandé à être introduit. Il venait au nom de Votre Altesse proposer à madame Jouffroy, à son mari, et à madame la comtesse, de les conduire en Allemagne, auprès de S. A. I. la grande duchesse Sophie ; de partir le soir même à six heures, et…

— Madame Jouffroy a accepté cette proposition au nom de sa fille… je sais cela, ensuite ?…

— Madame Jouffroy accablant son gendre de nouveaux reproches lui disait : « Votre femme dédaignée, outragée, calomniée par vous, trouve un asile à la cour d’une grande duchesse ! » M. le comte, pour terminer cette scène, a remis à madame Jouffroy les cinquante mille francs représentant le paiement des deux années de la pension qu’il se proposait d’assurer à sa femme (promesse illusoire, car s’il reste à M. le comte cinquante mille écus sur la dot qu’il a reçue… c’est beaucoup). Il a enfin notifié à son beau-père et à sa belle-mère qu’il allait sortir, mais qu’à son retour, il prendrait de rigoureuses mesures si sa femme ainsi que sa famille n’avaient pas quitté l’hôtel. Lorsque je l’ai quitté moi-même, madame Jouffroy s’occupait en hâte des préparatifs du départ, M. Jouffroy semblait complètement hébété… pardon, monseigneur… je voulais dire atterré…

— Mais la comtesse… la comtesse ?

— Clara m’a dit que sa maîtresse pleurait beaucoup, cependant, j’ajouterai que l’une des premières choses que madame la comtesse ait recommandée à sa femme de chambre d’emballer est la coupe dont Votre Altesse a fait autrefois présent à madame de Villetaneuse.

— Ah ! ma vie… ma vie entière sera consacrée à lui faire oublier ses chagrins ! – se dit Charles Maximilien. Puis après quelques moments de silence, et cédant à une sorte de respect humain, il affecta un courroux rétrospectif, et dit à Müller :

— Vous avez commis un crime en mettant le feu à cette galerie… drôle que vous êtes.

— Monseigneur trouve le tour excellent, mais il veut jouer un peu l’indignation, laissons-lui cet innocent plaisir ! – pensa Müller, et il reprit tout haut d’un air piteux :

— Votre Altesse me permettra-t-elle de lui rappeler qu’elle m’avait donné carte blanche !

— Carte blanche !… avais-je eu seulement la pensée d’un pareil expédient ? quoi… l’incendie !!

— Il n’y a eu, monseigneur, aucun grave dommage… la galerie seule a brûlé, ainsi que quelques rideaux des salons et…

— Mais, double coquin, il pouvait y avoir des personnes blessées… tuées dans cet incendie…

— Personne n’a été ni tué ni blessé… Votre Altesse n’aura aucun remords sur la conscience… J’avoue humblement qu’emporté par mon zèle et voulant donner à monseigneur l’occasion de rendre un grand service à madame la comtesse, en l’arrachant du milieu des flammes plus effrayantes que dangereuses, j’ai omis, à dessein, d’aller demander aux pompiers qui devaient, selon les ordres de M. le comte, rester à l’hôtel durant la fête en cas d’incendie ; puis, au moyen de quelques bottes de paille placées sous le plancher, j’ai cru pouvoir… et cela très innocemment, je l’avoue… j’ai cru pouvoir mettre le feu à…

— Taisez-vous, drôle !… c’est horrible… mais ce n’est pas tout…

— Quoi encore, monseigneur ?

— Au lieu d’accourir m’avertir de l’arrivée imprévue du comte… ou de faire au moins vos efforts pour l’empêcher d’entrer dans cet appartement… sachant combien les apparences pouvaient être fâcheusement interprétées, vous venez m’annoncer tranquillement cet homme…

— L’arrivée de M. le comte n’avait rien d’imprévu pour moi, Monseigneur, puisque j’étais allé le prévenir qu’il trouverait madame la comtesse, en tête-à-tête avec votre Altesse.

— Quoi… c’était toi ?

— Certainement, monseigneur.

— Traître !

— Moi traître ! mais au contraire, je servais admirablement votre Altesse…

— Quelle audace !

— Monseigneur daignera-t-il me permettre de m’expliquer ?

— Parle… Je veux savoir jusqu’à quel point tu pousseras l’impudence !

— J’avais… (et je demande pardon à votre Altesse de m’être permis de douter un instant de son respect… envers madame la comtesse) ; j’avais d’abord cru que cédant, malgré lui, oh ! bien malgré lui, sans doute, à l’entraînement de sa passion, monseigneur profitant de…

— Infâme ! Moi, profiter de cet évanouissement… tu m’as cru capable de cette indignité.

— J’ai reconnu mon erreur, monseigneur, aussi me suis-je empressé d’aller instruire M. le comte de votre tête-à-tête avec madame la comtesse, en suggérant de plus assez adroitement, je pense, à M. de Villetaneuse, l’idée des avantages qu’il trouverait à une rupture éclatante, et l’engageant à amener avec lui un commissaire de police.

— Décidément, ce drôle de Müller est un homme de génie dans son espèce, – pensa le prince, et il dit tout haut : — Savez-vous, maraud, que tout cela est d’un machiavélisme infernal ?

— Dam, monseigneur, selon mon petit jugement, il fallait brusquer les choses. Madame la comtesse jouissant d’une réputation irréprochable et méritée, aurait longtemps hésité à se séparer de son mari soit par la crainte d’un éclat, soit par une indécision très naturelle au moment de prendre une résolution si grave, puis qui sait ? Peut-être devait-on craindre un retour d’affection de madame la comtesse pour M. le comte, à qui elle avait autrefois été sur le point de sacrifier sa vie. Toutes ces raisons pouvaient faire traîner les choses en longueur, tandis qu’elles ont marché rapidement, et j’ose le dire, monseigneur, à vos souhaits… tout le monde est d’ailleurs satisfait ou le sera bientôt… M. le comte est enchanté de l’occasion de se séparer de sa femme, en conservant le beau rôle, et ce qu’il lui reste de la dot de madame la comtesse, il exige qu’aujourd’hui même elle parte pour l’Allemagne. Il la met sous la sauvegarde de votre Altesse… et…

— Soit… J’admets qu’en cette occasion tu sois excusable… mais, cet incendie… coquin… cet incendie !

— De grâce, monseigneur, ne parlons plus de cela ; peu de feu… beaucoup de fumée ; aucun mal… beaucoup de frayeur ; quelques planches brûlées, quelques tentures roussies, voilà mon crime !… Votre Altesse, dont les vœux sont aujourd’hui comblés, se montrera-t-elle impitoyable pour son pauvre Müller ? Que monseigneur se rappelle qu’il y a environ une année, il me disait : « Ah ! Müller, je le sens, je suis amoureux comme à vingt ans, je n’ai jamais éprouvé ce que je ressens… Ah !… si j’étais assez heureux pour… » Je n’achève pas, monseigneur. Ce soir à six heures, madame la comtesse part pour l’Allemagne, où vous irez bientôt la rejoindre, à moins que vous ne partiez pour Constantinople… monseigneur. Votre Altesse daigne sourire, elle me pardonne l’excès de mon zèle… Je pourrai encore la servir…

— Non, plus comme par le passé, Müller ! c’est fini des folles amours, mon cœur est à jamais fixé…

— Vivre et mourir auprès de votre Altesse, dans quelque emploi que ce soit, telle est mon ambition. Mais, pour en finir avec le passé, me permettrez-vous, monseigneur, de vous rappeler les bons services de ma compagne Clara ? Elle reste à Paris, et ne suit pas madame la comtesse en Allemagne. Clara possédée du désir de tenir une table d’hôte, espère assez en la munificence de votre Altesse, pour…

— Ta compagne sera satisfaite. Maintenant, retourne à l’hôtel de Villetaneuse jusques au moment du départ de la comtesse, reviens aussitôt après que tu l’auras vue monter en voiture.

……

Le soir, à six heures, madame de Villetaneuse, sous le nom de la comtesse d’Arcueil, son père et sa mère, sous le nom du baron et de la baronne de Formont, quittèrent Paris, afin de se rendre en Allemagne, sous la conduite du colonel Walter.

 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE

I

La scène suivante se passe en Allemagne, dans la principauté de Meningen, environ deux ans et demi après la séparation du comte de Villetaneuse et de sa femme.

Il est midi, le soleil de juin dore de sa chaude lumière les ruines du vieux château de Meningen, souvent visitées des voyageurs ou des artistes, elles servent de point de vue, et, pour ainsi dire, de fabrique (style de paysagiste) au moderne palais de cette principauté. On l’aperçoit au loin, il est séparé des ruines par les pelouses et les quinconces du vaste parc de cette magnifique résidence.

Parmi les débris de l’antique manoir, aux tours crevassées, éventrées, couvertes de lierres, comme ses murailles démantelées, l’on remarque, au rez-de-chaussée, les vestiges d’une grande salle aux fenêtres ogivales, jadis garnies de vitraux coloriés, à cette heure remplacés par de verdoyants rideaux de vigne vierge, de clématites sauvages, de liserons à fleurs d’un rose pâle, à travers lesquels se jouent quelques rayons de soleil.

À gauche de l’entrée principale de la grande salle, se trouve la baie d’une porte, conduisant de plain-pied à une tourelle, dont les degrés en vis servaient autrefois de communication entre les caves du château et ses étages supérieurs, mais l’escalier ayant été détruit, la portion souterraine de cette tourelle ressemble à une sorte de puits, dont l’œil ne saurait sonder la noire profondeur.

Enfin, au-delà d’un arceau à demi écroulé, faisant face à l’entrée principale de la grande salle, on aperçoit un amas de décombres, de buissons, de ronces, au-dessus desquels se dressent encore quelques pans de murailles et des piliers de pierres noirâtres d’inégales grandeurs, les uns, encore couronnés de leurs chapiteaux gothiques, les autres, bizarrement tronqués.

Trois hommes pénètrent au milieu de ces ruines.

Le premier, vieux, obèse, d’une figure placide, semble s’occuper de collectionner des papillons, ainsi que l’annoncent le filet de gaze verte qu’il porte emmanché au bout d’une canne, et la boîte de fer-blanc attachée en sautoir sur son épaule ; le second, d’un âge mûr, et déjà grisonnant, paraît s’adonner à la botanique ; un herbier portatif, façonné en forme de gros registre destiné à recevoir les plantes fraîches entre ses feuillets de papier gris, est attaché sur son dos avec des bretelles ; enfin, le troisième de ces personnages, âgé de vingt-cinq ans au plus, d’une taille svelte, élevée, offre le type accompli de la beauté méridionale, en ce qu’elle a de plus mâle et de plus charmant à la fois ; que l’on s’imagine l’une de ces admirables figures italiennes, remplies de jeunesse, d’élégance et de caractère, si magistralement reproduites, par Léopold Robert, dans ses œuvres immortelles, et l’on aura la fidèle image d’Angelo Grimaldi ; ses compagnons avaient l’attirail ordinaire des entomologistes et des botanistes, il avait lui, l’attirail de l’artiste en voyage : l’album placé dans son étui, la chaise pliante, le grand parasol que l’on visse à une canne, et sous lequel, le dessinateur, peut s’abriter du soleil ou de la pluie.

Angelo Grimaldi est vêtu avec une simplicité de bon goût ; ses deux acolytes ne sont pas inconnus du lecteur : l’un s’appelle Mauléon, l’autre, déjà vieux, s’appelle Corbin.

L’on se souvient sans doute, que Mauléon, jadis ruiné par Catherine de Morlac, avait été arrêté presque sous ses yeux, dans l’une des maisons de la cour des Coches, au moment où il sortait de l’appartement de M. Corbin, rentier, soupçonné d’avoir des relations suspectes avec des hommes de mauvaise mine. L’arrestation de Mauléon avait eu pour cause la tentative de vol, commise de nuit et avec effraction, dans l’atelier de Fortuné Sauval.

Cependant, l’apparence des deux compagnons d’Angelo ne trahissait en rien leurs antécédents criminels ; ils ont, ainsi que lui, les dehors d’honnêtes touristes, utilisant leur voyage par l’étude des sciences naturelles et des beaux-arts ; tous trois entrent dans la grande salle ruinée, en gens qui connaissent les êtres, se débarrassent de leur attirail scientifique et artistique, puis, après s’être désaltérés au moyen de la bouteille d’osier que chacun porte suspendue à un cordon, ils s’asseoient sur des décombres, et la conversation suivante s’engage entre eux :

— D’abord, – dit Angelo Grimaldi, avec un accent parfaitement parisien, fort peu en rapport avec le nom italien et le caractère de la beauté méridionale de ce jeune homme, – d’abord, – continua-t-il en feuilletant son album qu’il tenait sur ses genoux, – rendons-nous exactement compte de la disposition des lieux… Ah ! les belles inventions que le dessin… et la musique ! Vous fredonnez une ariette au pied d’un balcon ou d’une terrasse, et, grâce à ce mélodieux passe-temps, vous pouvez compter les carreaux d’une fenêtre, ou examiner à loisir les dispositions de la serrure d’une porte rébarbative, pendant que quelque jolie femme, cachée derrière sa persienne, prête à vos chants une oreille ravie ; ou bien encore, vous faites le croquis du palais de Meningen, je suppose ; et, grâce à cet innocent croquis, vous possédez la désignation exacte des lieux que vous avez intérêt de connaître. Donc, je le répète, vivent les beaux-arts… au point de vue spéculatif… c’est le mot ; car que sommes-nous ?… de simples spéculateurs !

— Tu dessines à merveille, tu as la plus charmante voix du monde, Angelo, – répond Mauléon ; – tes talents pourront nous servir, non moins utilement que nous a déjà servi notre goût apparent, à Corbin et à moi, pour l’entomologie et la botanique. Ce filet à papillons et cet herbier sont d’excellents passe-partout… Peut-on se défier de nous autres, admirateurs de la nature ?

— Tout ceci est bel et bon, – reprend le vieux Corbin, en essuyant son front chauve baigné de sueur ; – mais il est oiseux de nous congratuler : le temps presse, nous sommes dans la situation d’une réunion d’actionnaires, laissons les sornettes, parlons affaires.

— Soit, – ajouta Mauléon. – En ta qualité de capitaliste, nous te nommons président de l’assemblée.

— C’est dit ! – reprit Angelo. – L’on n’aura la parole qu’à son tour, en attendant que j’aie à la demander, je vais rêver à ma belle inconnue !

— Au diable, l’enragé troubadour ! Quand on est aussi beau garçon que toi, Angelo, on reste homme à bonnes fortunes, et l’on ne se mêle point d’opérations financières ! –répond Corbin en haussant les épaules, – résumons-nous donc, posons nettement la question : Il s’agit d’une valeur de plus de deux millions ; nous la suivons à la piste depuis Paris (voyage dont j’ai déboursé les avances), nous espérions trouver en route quelque heureuse occasion d’encaisser ladite valeur ; notre attente a été frustrée : le trésor était embarqué sur une diligence des Messageries royales avec ses gardiens, nous prenons, afin d’éviter tout soupçon, nos places dans les Messageries générales, s’arrêtant aux mêmes relais, couchant dans les mêmes villes que l’autre voiture, mais cet endiablé de Fortuné Sauval et ses ouvriers déploient une telle vigilance, que nous passons la frontière, que nous arrivons jusqu’ici sans avoir pu mener à bonne fin notre opération.

— Mauléon, – dit Angelo à son compagnon en lui montrant, sur une des pages de son album, une esquisse qu’il venait de crayonner, – que dis-tu de ce profil ? Je viens de le dessiner de souvenir.

— Il est adorable !

— Hé bien ! mon cher, c’est celui de ma belle inconnue, que l’on dit être la maîtresse du prince de céans. Je l’ai vue une seule fois à un kiosque de la villa Farnèse, ainsi qu’on appelle cette délicieuse demeure, voisine du palais ; le kiosque donnait sur une avenue : j’ai roucoulé ma plus amoureuse romance ; et…

— C’est par trop fort ! – s’écrie M. Corbin, avec courroux ! – Je n’ai jamais vu traiter les affaires sérieuses avec une légèreté pareille ! Savez-vous, messieurs, que je me lasse de faire des avances ? et que déjà je suis à découvert de neuf cent quatre-vingts francs et tant de centimes, depuis huit jours que nous avons quitté Paris ?

— Allons, seigneur capitaliste, – reprend Mauléon ! – Ne vous fâchez pas ; vos avances vous seront remboursées sur le pied de cent pour cent, selon nos conventions ; c’est un joli placement, ce me semble ? sans compter double dividende dans le partage des bénéfices de l’opération ; vous le savez, nous sommes gens d’honneur… à notre manière ?

— Gens d’honneur de toutes les manières. – dit Angelo – Voyons, papa Corbin ? voyons, respectable collègue ? lorsque vous m’avez avancé cinquante louis, afin de pouvoir entrer au jeu contre ce jeune Russe, l’un des coryphées de la table d’hôte de Clara, ne vous ai-je pas remis : 1° les deux mille francs avancés ; 2° trois mille francs de dividende pour votre quote-part dans mon gain à cette fameuse partie de lansquenet, où, grâce à mes cartes biseautées, j’étais certain de plumer vif cet oison du Nord ? Malheureusement, j’ai reperdu le lendemain ce que j’avais gagné ; j’ai été refait à mon tour par un grec, plus grec que moi ; et alors…

— Qu’importe tout cela ! – s’écrie Corbin, en frappant du pied ; – comment pourrez-vous tous deux me rembourser les avances faites par moi, à propos de l’affaire dont nous nous occupons, si elle ne réussit pas ? Or, pour qu’elle réussisse, n’est-il pas urgent que nous prenions une résolution le plus tôt possible ? ne dit-on pas dans la ville, que le prince Maximilien peut être de retour au palais, d’un moment à l’autre ; son absence nous sert à souhait ; et vous perdez un temps précieux !

— Papa Corbin, ce reproche est d’autant moins opportun, que je viens de prendre un dessin exact des quatre faces du palais…

— Et moi, avant-hier, n’ai-je pas eu l’excellente idée d’écrire au gouverneur, pour lui demander, en notre qualité de voyageurs étrangers, l’autorisation de visiter le palais ? – ajouta Mauléon. – La permission nous est accordée ; courtoisement, et hier…

— Beau résultat ! – s’écrie Corbin, en interrompant son complice, – hier, les gardiens nous ont fait visiter les grands appartements, les galeries d’armes et les tableaux ; mais, nous n’avons pu découvrir dans quel endroit du palais se trouvait l’atelier provisoire où Fortuné Sauval, en compagnie de ses ouvriers, s’occupe de monter cette magnifique toilette d’argent massif de six pieds de hauteur…

— Il nous faut pourtant, hélas ! la dédaigner !…

— Parbleu ! deux hommes ne pourraient seulement la soulever ! – dit Corbin ; – mais, par compensation, rien de plus attrayant, de plus portatif que cette parure de diamants, dont l’on a tant parlé à Paris, et à laquelle ont contribué pour le choix des pierreries, les plus fameux lapidaires de Londres et de Hambourg ; pierreries évaluées à plus de deux millions par les journaux de Paris…

— Oh ! la belle invention, que la presse ! – reprend Angelo ! – Bienheureuse et indiscrète réclame, en l’honneur du moderne Benvenuto Cellini ! il me semble la lire encore, cette friande réclame ! « Le célèbre orfèvre, M. Fortuné Sauval, qui avait été mandé il y a deux ans à Londres, par S. M. la reine d’Angleterre, va prochainement partir pour Meningen, ville ducale d’Allemagne, où il doit aller lui-même ajuster les pièces d’une splendide toilette d’argent massif, commandée par S. A. S. le prince Charles Maximilien, et lui porter en outre une parure de diamants, diadème, collier ; etc., etc., dont notre Benvenuto Cellini doit achever la monture en Allemagne, afin de la mettre en harmonie avec d’autres précieux joyaux appartenant à la maison grand-ducale de Meningen, etc., etc. » Une idée soudaine illumine mon esprit, je cours proposer l’affaire à Mauléon, qui sortait de Poissy, où j’avais eu l’honneur de faire sa connaissance…

— J’accepte la proposition, voulant venger ma défaite lors de la tentative infructueuse de la Cour-des-Coches, je propose à mon tour à notre célèbre capitaliste Timothée Corbin, d’opérer le premier versement de fonds indispensable à l’entreprise, frais de voyage et autres ; par cette excellente raison, qu’en sortant des prisons de Poissy, Angelo et moi, nous n’étions pas positivement millionnaires…

— Aussi vrai que je m’appelle Timothée Corbin… j’en serai pour mes déboursés ! car pour mon malheur, mes associés, dont l’un du moins, devrait être mûri par l’âge et l’expérience, sont de vrais étourneaux qui, en ce moment, perdent un temps précieux à divaguer au lieu d’agir !

— C’est vrai, je suis pis qu’un étourneau ! Je suis un triple sot ! – s’écrie soudain Mauléon, frappé d’une idée subite, – peut-être ai-je trouvé le moyen de…

— Achève…

— Explique-toi ?…

— Cependant, le moyen pourrait avoir ses dangers, – reprend Mauléon en réfléchissant. – C’est sans doute pour cela, que dans le premier moment où cette pensée m’est venue, ne songeant qu’à la possibilité de ce péril, je n’aurai pas approfondi le parti que l’on pourrait tirer de cette circonstance…

— Quelle circonstance ?

— En vérité, Mauléon, tu parles à bâtons rompus, il est impossible de te comprendre… et notre honorable doyen me reproche mes distractions amoureuses !

— Mes amis, – reprend Mauléon, – nous sommes, n’est-ce pas, arrêtés par la difficulté de savoir où se trouve dans le palais, l’atelier de l’orfèvre, conséquemment les joyaux en question ?

— Évidemment, puisque grâce à mon croquis d’une fidélité scrupuleuse, nous avons une connaissance parfaite des portes et des croisées du palais, dont j’ai dessiné les quatre façades. Or, si nous savions dans quel appartement se trouve ce trésor si tendrement convoité, il nous serait facile, connaissant… (toujours d’après mon croquis) la hauteur, la largeur, l’élévation de chacune des fenêtres, il nous serait, dis-je, facile, de baser notre plan d’attaque… à l’endroit de la chambre du trésor… si j’ose m’exprimer ainsi.

— C’est évident, – dit Corbin, – tout est là… comment savoir… si…

— Écoutez-moi, – reprend vivement Mauléon, – s’il nous était possible de nous associer l’un des compagnons de l’orfèvre ?

— Parbleu ! – et Corbin hausse les épaules, – nous serions alors presque assurés de la réussite de notre affaire ; mais en se rappelant l’insupportable vigilance que ces coquins montraient en route, il est absurde de penser que l’un d’eux consente à…

— Peut-être ! et voici comment, – reprend Mauléon, – vous n’ignorez pas que j’ai autrefois possédé une très belle fortune…

— Au diable ! voici les divagations qui recommencent !

— Je ne divague point, je suis dans les entrailles même du sujet, je le prouve, si vous ne m’interrompez pas…

— Allons, poursuis.

— Donc, avant que d’être réduit… à être ce que je suis… et ce que vous êtes…

— Je demande à présenter une seule observation, – dit Angelo Grimaldi, au grand désespoir de Corbin, – je ne saurais accepter, pour ma part, l’espèce de dédain avec lequel notre cher collègue parle de notre condition sociale, au moment même où nous avons besoin de toute notre confiance en nous-mêmes pour réussir ; n’oublions donc jamais, disons-nous donc toujours, avec un légitime et touchant orgueil : que notre industrie fait vivre une foule d’honnêtes pères de famille… présidents de cours d’assises, juges, avocats, procureurs du roi, huissiers, geôliers, employés des bagnes, agents de police, gendarmes, argousins, que sais-je ? Car, d’honneur, je vous le demande, que deviendraient, sans nous, ces pauvres gens ? Leur profession, leur avenir seraient perdus ! leurs intéressantes familles au désespoir !… Nous avons le courage de nous sacrifier pour assurer leur existence… ayons du moins conscience du peu de bien que nous faisons, puisons dans cette douce conviction, le désir de mériter toujours les bénédictions de ceux-là qui nous doivent leur pain quotidien, et pour le leur assurer… livrons-nous à de nouveaux actes de l’espèce de celui que nous méditons ; ainsi encouragés par la noblesse du but que nous poursuivons, forts de nos intentions philanthropiques, nous triompherons des obstacles !… J’ai dit !

Cette abominable plaisanterie fait rire aux larmes le vieux Corbin lui-même, malgré son horreur des divagations, et Mauléon reprend :

— Je retire l’expression dont s’est offensée la délicatesse d’Angelo, je dirai donc, qu’avant de concourir à l’existence des nombreux et intéressants fonctionnaires que notre collègue vient d’énumérer, je possédais une fort belle fortune, cette fortune… – et les traits de Mauléon devinrent sombres, – cette fortune m’a été mangée par une certaine Catherine de Morlac. Cette femme, après m’avoir ruiné, m’a indignement abandonné ; or, je suis certain que l’ouvrière dont est accompagné l’orfèvre… n’est autre que Catherine de Morlac.

— Que diable nous contes-tu là ?

— Cette Catherine devenue ouvrière, c’est impossible !

— Laissez-moi achever ; vous vous souvenez que la surveille de notre arrivée ici, la diligence que nous suivions s’étant arrêtée pour passer la nuit dans une petite ville, nous avions trouvé moyen d’occuper, dans l’auberge de l’Aigle d’Or, deux chambres voisines du logement de l’orfèvre ?

— Oui, oui. Angelo et moi, nous avons occupé l’une, toi l’autre, mais ces coquins se sont relayés pour veiller pendant toute la nuit sur leur trésor.

— Ma chambre à moi, n’était séparée de celle de l’orfèvre que par une cloison, je la perçai au moyen d’une vrille afin d’examiner ce qui se passait chez nos voisins.

— Nous aussi, nous avons vu d’abord l’orfèvre, puis un jeune ouvrier, puis un vieillard à barbe blanche, venir tour à tour veiller auprès du précieux coffret déposé dans une pièce bien éclairée ; ils avaient de plus, à leur portée, une paire de pistolets, et chacun de ces drôles après avoir, pour ainsi dire, monté sa garde, était relevé par un de ses compagnons, et allait se reposer dans une autre chambre.

— J’avais justement percé la cloison de cette chambre contigüe à la mienne ; aussi, en prêtant l’oreille et regardant par les ouvertures que j’avais pratiquées, ai-je vu le vieux à barbe blanche et l’ouvrière ; ils étaient seuls ; l’ouvrière, je n’en saurais douter, est Catherine de Morlac. Elle répondait au vieil ouvrier, continuant sans doute un entretien commencé : – « Non, non, même avec votre consentement, jamais je n’oserais lui dire que je suis sa mère ; ma seule crainte, vous le savez, est qu’un hasard fatal lui découvre ce secret, car j’en mourrais de honte. — Silence, Catherine, le VOILÀ ! » – reprit l’homme à barbe blanche. En ce moment le jeune ouvrier entra. Ce nom de Catherine, me rappela soudain madame de Morlac, j’examinai plus attentivement cette femme, et malgré le changement apporté dans son extérieur par l’âge et par des vêtements grossiers, je reconnus Catherine de Morlac, cette misérable qui m’a ruiné… que je hais à la mort… et qu’autrefois j’aurais étranglée… si elle n’eût quitté Paris, après m’avoir mangé mon dernier sou !

— Attends donc ! – dit Angelo en appuyant son front dans ses mains, – il me semble en effet qu’il y a quelque parti à tirer de la rencontre…

— Pourquoi diable ne nous as-tu pas jusqu’ici parlé de cette circonstance ? Elle est grave… et…

— Silence ! – reprend Mauléon à voix basse en prêtant l’oreille d’un air inquiet, et en indiquant du geste l’arcade à demi ruinée faisant face à l’entrée principale, à travers laquelle l’on apercevait au loin quelques décombres.

— Est-ce que vous n’avez pas entendu marcher de ce côté ?

— Non… et toi, Angelo ?

— C’est sans doute le bruit du vent dans les buissons…

— Il n’importe, – reprit Mauléon, en se levant, – je vais m’assurer du fait par moi-même, car si l’on nous avait écoutés, épiés, ce serait dangereux.

— Bah !… – dit Angelo haussant les épaules, en voyant son compagnon se diriger d’un pas prudent vers le fond, – la police allemande ne peut avoir sur nous aucun soupçon ; d’ailleurs, elle est encore dans l’enfance, mon cher ! et digne du temps des patriarches ! je l’ai pratiquée une fois… elle est pitoyable ! elle ne va pas à la cheville de la police anglaise, oh ! oh ! quant à celle-là… je le déclare, sans prévention nationale… elle est vraiment remarquable.

— Hé… tenez… à propos d’Angleterre, voilà les fils d’Albion, dont nous aurons entendus les pas, ils auront parcouru les ruines, avant d’arriver à l’entrée principale.

Ce disant, Corbin montre à Angelo une société d’Anglais, hommes et femmes, qui venaient en touristes visiter les débris du vieux château de Meningen.

Mauléon, après une vaine exploration, rejoint ses deux complices, ils reprennent leur attirail d’amateurs d’histoire naturelle et des beaux-arts, puis se disposent à quitter la grande salle. Angelo Grimaldi, remarquant parmi les touristes une jolie lady, la lorgne, se cambre, rajuste sa chevelure, pose enfin en homme à bonnes fortunes, désireux d’attirer l’attention ; or, ce misérable, grâce à sa beauté rare, à l’élégance de sa tournure, est en effet remarqué par les touristes, il les salue en passant près d’eux, avec une parfaite courtoisie, et, à peine sorti des ruines, ainsi que ses deux complices, il commence à chanter, en s’éloignant, une cavatine de Rossini, d’une voix si pure, si fraîche, si délicieusement timbrée, que les voyageurs Anglais, surpris et charmés, se taisent, écoutent ce chant mélodieux, qui, de plus en plus lointain, semble devenir plus suave encore ; puis, lorsqu’il a complètement cessé, la jolie lady s’écrie :

— Quelle voix ravissante ! Rubini en serait jaloux !…

— Ce jeune homme nous a salué avec une bonne grâce et une politesse exquise…

— Il a, selon moi, le défaut d’être trop beau, on doit se retourner pour le regarder.

— Ce doit être un Espagnol ou un Italien…

— Il avait un album sous le bras, s’il dessine aussi bien qu’il chante, il réunit tous les talents.

— En tout cas, – reprit un vieil Anglais, résumant ainsi les louanges diverses, accordées par les personnes de la société, à Angelo Grimaldi : — Ce beau jeune homme doit être un gentleman accompli !

II

L’atelier improvisé que Fortuné Sauval occupait au palais de Meningen, était situé au premier étage de la façade du nord.

À l’une des extrémités de cette vaste pièce, l’on voyait une admirable toilette d’argent massif de plus de six pieds de hauteur, dont les divers fragments, apportés séparément dans des caisses, avaient été réunis, ajustés par l’orfèvre et ses compagnons de travail ; plus loin, au milieu d’une table chargée de divers outils, et avoisinant un grand coffre de fer, appartenant au garde-meuble du palais, brillaient, scintillaient, étincelaient, ici, dans leur écrin de velours, ailleurs, dispersés çà et là, des joyaux ornés d’énormes diamants de la plus belle eau ; l’on remarquait, entre autres, une petite couronne ducale, mais, fermée comme les couronnes royales, destinée sans doute à compléter la coiffure d’une femme ; rien de plus chatoyant, de plus éblouissant que ce bijou constellé de diamants, de rubis, gros comme des noisettes.

Fortuné Sauval lisait une lettre, laissant en ce moment le père Laurencin s’occuper seul d’ajuster les derniers montants de la toilette couronnée d’un écusson d’émail, blasonné, soutenu par deux figures d’enfants, et placé au sommet du miroir ovale ; sa bordure se composait de tiges de lys fleuris, aux corolles ici à demi-ouvertes, ailleurs complètement épanouies, formant ainsi le merveilleux encadrement de la glace ; une large tablette de lapis lazuli, d’un azur éclatant, supportée par quatre caryatides du plus haut style, devait recevoir l’aiguière et sa cuvette ; les coffrets à essence et autres ustensiles d’argent précieusement niellés ou ciselés, étaient épars sur la table parmi les joyaux et les pierreries.

Catherine, assise non loin de son fils, s’occupait, à l’aide d’une pierre de sanguine, de rendre d’un poli étincelant l’intérieur de la large cuvette de l’aiguière, et montrait dans ce travail de brunissage, l’habileté d’une ouvrière consommée ; elle était devenue telle à force d’application, d’intelligence ; elle commençait aussi à pratiquer l’art attrayant de l’émaillage, sorte de peinture composée de minéraux en fusion, appliquée sur le métal. Catherine, toujours employée depuis environ deux ans dans l’atelier de l’orfèvre, gagnait alors trois à quatre francs par jour, le salaire du père Laurencin et de son petit-fils s’élevait quotidiennement pour eux deux à huit ou dix francs ; ils étaient à Paris nourris chez leur patron ainsi que Catherine, chargée par lui de la surveillance de son ménage, mais elle continuait d’habiter sa mansarde dans l’une des maisons de la cour des Coches, dont elle était le bon génie invisible.

Que l’on juge du bonheur de cette vaillante femme complètement régénérée par l’amour maternel, par le travail, par la charité ! elle ne quittait plus son fils, à force de persévérance dans le bien, elle était parvenue à conquérir, à mériter le pardon, l’estime, l’affection du père Laurencin, après avoir été si longtemps pour lui un objet de mépris et d’horreur, mépris et horreur alors justifiés par la conduite passée de Catherine, si longtemps indigne mère, indigne épouse, courtisane infâme.

Michel, alors âgé de dix-huit ans et demi, ne conservait de son adolescence que sa candeur ; sa taille s’était renforcie, développée, sa barbe blonde et soyeuse (il voulait la laisser pousser ainsi que faisait son grand-père), duvetait son menton, sa charmante figure plus accentuée, prenait chaque jour un caractère viril, nuancé depuis quelque temps d’une teinte de mélancolie. Quant au moral, Michel conservait ses qualités natives ; devenu très habile artisan dans toutes les branches de l’orfèvrerie, entre autres dans la gravure des métaux, il annonçait devoir être un artiste éminent, selon les prévisions de Fortuné ; celui-ci, durant leur séjour à Paris, envoyait chaque soir l’apprenti à une académie de dessin tenue par un excellent professeur, et où l’on dessinait à la lampe d’après nature ; grâce à ces études sévères, à son assiduité, à ses rares dispositions pour les arts, et aux leçons d’ornementation que lui donnait son patron, Michel dessinait, composait déjà avec autant de goût que de pureté, il avait plusieurs fois modelé en cire certaines figurines à la complète satisfaction de Fortuné qui, après quelques légères retouches, s’en était servi pour ses travaux.

Michel, ce jour-là, s’occupait de remonter d’une façon moderne, d’anciennes pierreries destinées à compléter la parure royale apportée par Fortuné Sauval. Mais Michel, ordinairement attentif à sa besogne, semblait tour à tour distrait et rêveur ; sa mère seule, pénétrante, vigilante comme une mère, remarquait depuis leur commun départ de Paris, les croissantes préoccupations de son fils pour qui elle continuait d’être madame Catherine, autrefois riche, et obligée par de soudains revers, de gagner sa vie en travaillant comme ouvrière brunisseuse, après avoir été garde-malade et femme de ménage.

L’une des causes, secondaires d’ailleurs, des préoccupations de Michel, mais assez singulière, était celle-ci : sorti de l’adolescence et devenu jeune homme, il remarquait parfois, non sans une vague surprise, certaine vivacité dans l’expression des nombreuses preuves d’intérêt que lui donnait journellement Catherine ; celle-ci cédant peu à peu à la douce habitude de témoigner sa tendresse à son fils ne contraignait pas assez, surtout lorsqu’elle se trouvait seule avec lui, l’expansion de ses sentiments ; elle les croyait suffisamment justifiés, aux yeux de Michel, par la prétendue liaison d’amitié autrefois contractée entre sa mère et Catherine ; cependant, ces marques trop vives d’affection qu’il recevait parfois d’une femme deux fois plus â