Eugène Sue

ARTHUR
(tome 2)

1839

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE XXIX.  LORD FALMOUTH.  PROJETS. 4

CHAPITRE XXX.  LE YACHT. 16

CHAPITRE XXXI.  LA TRAVERSÉE. 27

CHAPITRE XXXII.  LE COMBAT. 38

CHAPITRE XXXIII.  LE DOCTEUR. 48

CHAPITRE XXXIV.  L’AMITIÉ. 51

CHAPITRE XXXV.  LA LETTRE. 56

CHAPITRE XXXVI.  DÉFIANCE. 66

CHAPITRE XXXVII.  LE DUEL. 72

CHAPITRE XXXVIII.  LE PILOTE. 79

CHAPITRE XXXIX.  DAPHNÉ. – NOÉMI. – ANASTHASIA. 96

CHAPITRE XL.  JOURS DE SOLEIL. – LE PALAIS. 106

CHAPITRE XLI.  JOURS DE SOLEIL. – LA ROMAÏQUE. 113

CHAPITRE XLII.  CROYANCE. 119

CHAPITRE XLIII.  RECONNAISSANCE. 128

CHAPITRE XLIV.  COMPARAISON. 134

CHAPITRE XLV.  LE DÉPART. 139

CHAPITRE XLIV.  MADAME LA PRINCESSE DE FERSEN.  L’ALEXINA. 154

CHAPITRE XLVII.  MADAME LA PRINCESSE DE FERSEN. 165

CHAPITRE XLVIII.  LA TRADITION. 170

CHAPITRE XLIX.  LES ADIEUX. 180

CHAPITRE L.  UN MINISTRE AMOUREUX. 196

CHAPITRE LI.  LES TUILERIES. 211

CHAPITRE LII.  L’OURS ET LE PACHA. 221

CHAPITRE LIII.  L’ENTREVUE. 226

CHAPITRE LIV.  UNE MISSION. 232

CHAPITRE LV.  DIPLOMATIE. 245

CHAPITRE LVI.  IRÈNE. 257

CHAPITRE LVII.  LE BOCAGE. 266

CHAPITRE LVIII.  JOURS DE SOLEIL. 272

CHAPITRE LIX.  UNE FEMME POLITIQUE. 293

CHAPITRE LX  PROPOS DU MONDE. 302

CHAPITRE LXI.  DERNIÈRE SOIRÉE. 311

CHAPITRE LXII.  MARIE BELMONT. 325

CHAPITRE LXIII.  LE PORTRAIT. 349

CHAPITRE LXIV.  LE DÉPART. 364

Ce livre numérique. 370

 

CHAPITRE XXIX.

LORD FALMOUTH.

PROJETS.

J’étais parti de Paris avec lord Falmouth sous le poids d’une tristesse accablante. Bien qu’il me fût indifférent de quitter alors la vie du monde, pour je ne sais quelle pérégrination dont j’ignorais encore le but mystérieux, le souvenir des affections si cruellement, si incomplètement brisées, que je laissais derrière moi, devait me poursuivre et m’atteindre au milieu des distractions de ce voyage.

Hélène, Marguerite ! ! ! Noms douloureux que la fatalité me jetait chaque jour comme une raillerie cruelle, comme un remords, ou comme un défi ; je ne pouvais vous oublier, et ma conscience vous vengeait !

Car enfin, une fois tarie, que la coupe se brise… il n’importe ! Mais follement la jeter pleine encore à ses pieds ! mais se sentir les lèvres desséchées alors qu’on aurait pu puiser à une onde fraîche et pure ! ! ! cela était affreux !

En analysant mes impressions, j’y reconnaissais d’ailleurs mon instinct d’égoïsme habituel ; jamais, jamais je ne songeais au mal horrible que j’avais fait à Marguerite ou à Hélène, mais je songeais toujours à la félicité enchanteresse dont la perte me désespérait.

J’abandonnais, je fuyais Paris, mais je tenais encore, pour ainsi dire, malgré moi, à ce centre de regrets amers, par mille liens invisibles ! Si quelquefois je me laissais entraîner à l’espoir de revoir, de retrouver un jour Marguerite, tout à coup la réalité du passé venait arrêter cet élan de mon cœur, par une de ces secousses sourdes, brusques, pour ainsi dire électriques, dont la commotion va droit à l’âme et fait douloureusement tressaillir tout notre être.

J’étais aussi épouvanté en contemplant avec quelle indifférence je pensais à mon père, et encore, si j’y pensais, c’était pour faire une comparaison sacrilège entre la douleur que m’avait autrefois causée sa mort, et le chagrin d’amour que je ressentais.

Faut-il, hélas ! l’avouer à ma honte ? En étudiant avec une expérience si malheureusement précoce ces différentes sortes de tristesses, ce dernier chagrin me sembla moins intense, mais plus âcre ; moins profond, mais plus orageux ; moins accablant, mais plus poignant que le premier.

C’est qu’il y a, je crois, deux ordres de souffrances : la souffrance du cœur… légitime et sainte ; la souffrance de l’orgueil… honteuse et misérable.

La première, si désolante qu’elle soit, n’a pas d’amertume ; elle est immense, mais on est fier de cette immensité de douleur, comme on le serait du religieux accomplissement de quelque grand et terrible devoir !

Aussi, les larmes causées par cette souffrance coulent abondantes et sans peine ; l’âme est disposée aux plus touchantes émotions de la pitié ; on est plein de commisération et d’amour ; enfin, toutes les infortunes sont les sœurs chéries et respectées de votre infortune.

Au contraire, si vous souffrez pour une cause indigne, votre cœur est noyé de fiel ; votre douleur concentrée ressemble à une rage muette que la honte contient, à une morsure aiguë que la vanité cache. L’envie et la haine vous rongent ; mais vos yeux sont secs, et le malheur d’autrui peut seul vous arracher quelque pâle et morne sourire.

Telles furent du moins les deux nuances de chagrin bien tranchées que je ressentis, lors de la mort de mon père, et lors de ma rupture avec Hélène et Marguerite.

Ce n’était pas tout : à peine avais-je quitté Paris avec lord Falmouth que, par un misérable caprice, je me repentais d’avoir entrepris ce voyage ; non que j’en redoutasse l’issue, mais j’aurais préféré être seul, pour pouvoir bien envisager mon chagrin, lutter avec lui corps à corps, et en triompher peut-être.

Je l’ai bien souvent éprouvé : quand on souffre, rien de plus funeste que de vouloir se distraire de sa douleur.

Si pendant quelques moments vous parvenez à engourdir vos maux, le réveil en est horrible.

Lorsque vous vous trouvez tout à coup précipité dans l’abîme de la souffrance morale, après le choc terrible qui ébranle, qui meurtrit jusqu’aux fibres les plus délicates de votre cœur, ce qu’il y a surtout d’affreux, c’est cette nuit subite, noire et profonde de l’âme, qui ne lui permet pas même de voir les mille plaies qui la déchirent.

Affreusement brisé, vous gisez anéanti au milieu d’un chaos de douleurs sans nom, puis peu à peu la pensée succède au vertige, ainsi que la vue s’habitue à distinguer les objets dans les ténèbres ; vous commencez, si cela se peut dire, à vous reconnaître dans votre désespoir.

Alors, sinistres et décolorés comme des spectres, surgissent lentement un à un autour de vous les regrets navrants du passé, les visions enchanteresses d’un avenir qui ne sera plus jamais ; alors vous apparaissent les fantômes des heures les plus fortunées, les plus radieuses, les plus dorées d’autrefois… car votre douleur n’oublie rien… l’écho le plus lointain, le parfum le plus vague, le murmure le plus mystérieux, tout se reproduit impitoyablement à votre pensée ; mais ce mirage d’un bonheur perdu est étrange et sinistre… On croit voir un magnifique paysage, baigné d’azur, de lumière et de soleil, à travers la prunelle vitreuse d’un mourant, et tout semble voilé d’un brouillard gris et sépulcral.

La souffrance est alors à son paroxysme, mais elle ne peut que décroître ; elle est aiguë et pénétrante, mais elle se peut analyser ; vos ennemis sont nombreux, sont menaçants, sont terribles, mais vous les voyez, mais vous les pouvez combattre.

Vous luttez ainsi, ou, comme un loup blessé, qui, au fond de son antre, n’attend sa guérison que du temps, replié dans votre souffrance solitaire, vous pouvez, proche ou éloigné, assigner un terme à votre chagrin, et espérer au moins dans l’oubli… L’oubli ! cette seule et inexorable réalité de la vie. L’oubli ! cet océan sans fond où viennent incessamment se perdre toute douleur, tout amour et tout serment.

Et encore, bizarre impuissance de ce qu’on appelle la philosophie humaine ! on sait qu’un jour, que bientôt peut-être, le temps doit effacer tant de peines, et cette conviction si certaine ne peut en rien calmer ou abréger vos tourments.

C’est pour cela, je le répète, qu’il m’a toujours semblé que se distraire de sa douleur, au lieu de l’affronter bien résolument, c’est recommencer chaque jour cette cruelle initiation à la souffrance, au lieu de l’épuiser par son propre excès.

On concevra donc que, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, ce voyage aventureusement entrepris devait quelquefois me sembler pénible.

Nous avions marché toute la nuit. Nous nous trouvions alors éloignés de quarante lieues de Paris. Falmouth s’éveilla bientôt, me serra la main et me dit : « La nuit porte conseil. Maintenant je réfléchis qu’après tout mon projet peut vous sembler fort stupide. Aussi, je veux vous dire mon secret pendant que nous sommes encore assez près de Paris pour que vous y puissiez être de retour cette nuit, si ce que j’ai à vous proposer ne vous convient pas.

— Voyons… dites-moi ce projet mystérieux.

— Le voici donc, – reprit Falmouth. – Connaissez-vous le club des yachts ?

— Oui… et vous en êtes, je crois, un des membres.

— Eh bien ! comme tel je possède une charmante goélette maintenant mouillée aux îles d’Hyères, près Marseille. Cette goélette est armée de huit caronades, et montée de quarante hommes d’équipage.

— C’est donc une véritable campagne de mer que vous me proposez ?

— À peu près ; mais vous saurez d’abord que l’équipage de mon yacht, depuis le capitaine jusqu’au dernier mousse, me sont dévoués jusqu’à la potence inclusivement.

— Je le crois sans peine.

— Vous saurez de plus que mon yacht, qui s’appelle la Gazelle, est digne de son nom ; il ne marche pas, il bondit sur les eaux. Trois fois, aux courses de l’île de Wight, il a battu le brick de lord Yarboroug notre président, et a gagné le prix du yacht-club ; en un mot, il n’y a pas un navire de guerre de la marine royale de France ou d’Angleterre que mon yacht ne puisse distancer aussi facilement qu’un cheval de course distancerait un cheval de charrette.

— Je sais que presque tous ces bâtiments de plaisance de votre aristocratie marchent comme des poissons ; mais encore ?

— La vie maintenant vous semble fade et monotone, n’est-ce pas ? Eh bien, voulez-vous lui donner quelque peu de saveur ?

— Sans doute.

— Mais d’abord – me dit Falmouth, de son air gravement moqueur –, je dois vous déclarer sur l’honneur que je ne suis pas le moins du monde philhellène… car j’ai au contraire un penchant et une prédilection très marqués pour les Turcs…

— Comment ? – lui dis-je – avec étonnement ; et quel rapport y a-t-il entre notre voyage et les Turcs ou les philhellènes ?

— Un rapport tout simple : je veux vous proposer d’aller en Grèce.

— Pour quoi faire ?

— Avez-vous entendu parler de Canaris ? – me dit Falmouth.

— De cet intrépide corsaire qui a déjà incendié, avec ses brûlots, tant de vaisseaux turcs ? Certainement.

— Eh bien ! est-ce que vous n’avez jamais été tenté d’aller voir cela ?

— Mais d’aller voir quoi ?

— D’aller voir Canaris incendier un vaisseau turc ? – me dit Falmouth de l’air du monde le plus indifférent, et comme s’il eût été question d’aller assister à une course, ou de visiter une manufacture.

— Je vous avoue – lui dis-je, en ne pouvant m’empêcher de sourire –, que je n’ai jamais eu, jusqu’à présent, cette curiosité-là.

— C’est étonnant, reprit Falmouth, moi, depuis six mois, je ne rêve que de Canaris et de son brûlot… et je n’ai fait venir mon yacht de l’île de Wight à Marseille, que dans l’intention de me passer cette fantaisie ; de sorte que, si vous y consentez, nous partirons de Marseille pour Malte à bord de ma goélette ; une fois arrivés à Malte, je me charge d’obtenir du gouverneur, lord Ponsonby, l’autorisation de servir avec mon yacht, comme auxiliaire des Grecs, quoique je ne sois pas philhellène, je vous le répète, et d’aller augmenter l’escadrille de lord Cochrane. Or, si vous le vouliez, pendant quelques mois, nous mènerions ainsi à bord une vie qui tiendrait un peu de la vie des chevaliers errants ou… des pirates ; nous trouverions là des dangers, des combats, des tempêtes ; que sait-on ? enfin, toutes sortes de choses neuves et un peu aventureuses, qui nous sortiraient de cette vie mondaine qui nous pèse, et nous aurions peut-être le bonheur de voir réaliser mon idée fixe… c’est-à-dire de voir Canaris brûler un vaisseau turc, car je ne mourrai content que lorsque j’aurai vu cela ; qu’en dites-vous ?

Tout en trouvant singulier le goût de Falmouth pour l’expérimentation des brûlots, je ne vis aucune objection sérieuse à sa proposition. Je ne connaissais pas l’Orient ; bien souvent ma pensée s’était égarée avec amour sous son beau ciel. Cette vie paresseuse et sensuelle m’avait toujours séduit ; et puis, quoique ayant déjà beaucoup voyagé, je n’avais pas idée de ce que pouvait être une navigation un peu périlleuse, et j’éprouvais une sorte de curiosité de savoir comment j’envisagerais quelque grand danger.

À part même les risques qu’on pouvait courir en s’associant à une des expéditions de Canaris, je savais que, depuis l’insurrection grecque, l’Archipel était infesté de pirates, soit turcs, soit renégats, soit algériens, et qu’un bâtiment aussi faible que celui de Falmouth avait d’assez nombreuses chances d’être attaqué. Somme toute, l’ensemble de cette proposition ne me déplut pas ; et je répondis, après un assez long silence, dont Falmouth semblait attendre l’issue avec impatience :

— Quoiqu’à ma grande honte la curiosité de voir Canaris brûler un vaisseau turc ne soit pas positivement ce qui me décide, j’adhère complètement à votre projet, et vous pouvez me regarder comme un des passagers de votre goélette.

— Nous voilà donc réunis pour longtemps ! – me dit –Falmouth. — Tant mieux, car j’ai à vous délivrer de bien des préjugés.

Je le regardai avec étonnement, je le priai de s’expliquer ; il éluda.

Le but de notre navigation arrêté, il fut convenu que nous partirions des îles d’Hyères pour Malte aussitôt notre arrivée à Marseille.

Peu à peu la vue des objets extérieurs, le mouvement du voyage, calmèrent ou plutôt engourdirent mes souffrances ; mais c’était avec inquiétude que je me laissais aller à cette sorte de bien-être passager, je savais que mes chagrins reviendraient bientôt plus vifs. Ce sommeil bienfaisant devait avoir un cruel réveil. Il faut dire aussi que Falmouth se montrait de la cordialité la plus affectueuse, de l’enjouement le plus aimable, du caractère le plus égal.

Sa conversation et son esprit me plaisaient d’ailleurs beaucoup ; j’avais sincèrement apprécié sa délicatesse et son obligeance gracieuse lors de ses relations avec le mari d’Hélène.

Malgré ma froideur apparente, et mes continuels sarcasmes contre l’amitié, – ce sentiment que je prétendais m’être si indifférent, – je me sentais quelquefois attiré vers Falmouth par une vive sympathie.

Alors, je le répète, ce voyage m’apparaissait sous un aspect charmant ; au lieu de le regarder comme une distraction fâcheuse et importune, je faisais des rêves d’or en songeant à tout ce qu’il pouvait avoir d’agréable, si je voyais, si je rencontrais dans Falmouth un ami tendre et dévoué.

C’étaient les longues et intimes causeries de la traversée, heures si favorables aux épanchements et aux confidences ; c’étaient des courses, des fatigues, des périls même à partager en frères, à travers des pays inconnus… confidences, courses, fatigues, périls, qu’il serait si bon de nous rappeler plus tard, en nous disant : — Vous souvenez-vous ?… – Douces paroles, doux écho du passé qui fait toujours tressaillir le cœur… Sans doute, me disais-je, la satiété des plaisirs est mauvaise, mais du moins heureusement blasés sont ceux-là qui, rassasiés de toutes les délicatesses de l’existence la plus raffinée, ont le valeureux caprice d’aller retremper leur âme au feu du brûlot de Canaris.

Interprété de la sorte, ce voyage n’était-il pas noble et grand ? N’y avait-il pas quelque chose de touchant, de chevaleresque, dans cette communauté de dangers si fraternellement partagés ?

Lorsque je me laissais naïvement aller à ces impressions, leur bienfaisante influence amollissait mon âme douloureusement tendue ; un baume précieux se répandait sur mes blessures, je me sentais meilleur ; je déplorais encore tristement le passé, mais je ne le haïssais plus, et la foi généreuse que j’avais en moi pour l’avenir calmait l’amertume de mes regrets.

Enfin, pendant les pures et religieuses aspirations de mon cœur vers une amitié consolante, je ne saurais dire le bonheur qui me transportait ; ainsi que Dieu embrasse d’un seul regard tous les âges de l’éternité, au soudain rayonnement de ma jeune espérance, il me semblait découvrir tout à coup, à l’horizon de la félicité que je rêvais, mille ravissements nouveaux, mille joies enchanteresses, à ces mots un ami, je sentais s’éveiller en moi les instincts les plus nobles, l’enthousiasme le plus généreux. J’étais alors sans doute bien digne d’inspirer et de partager ce sentiment si grand et si magnifique, car j’en ressentais toutes les sympathies, j’en comprenais tous les religieux devoirs, et j’en éprouvais tous les bonheurs !

____________

 

Mais, hélas ! cette extase durait peu, et de cette sphère radieuse je retombais souvent dans le noir abîme du doute le plus détestable, du scepticisme le plus humiliant.

Ma défiance de moi et ma crainte d’être dupe des sentiments que j’éprouvais s’exaltaient jusqu’à la monomanie la plus ombrageuse.

Au lieu de croire Falmouth attiré vers moi par une sympathie égale à celle que je ressentais pour lui, je cherchais à pénétrer quel intérêt il pouvait avoir eu à m’offrir de l’accompagner. Je savais sa fortune si énorme, que je ne pouvais voir dans son offre le désir de diminuer de moitié les frais du voyage qu’il voulait faire, en me proposant de l’entreprendre avec lui… Néanmoins, en songeant aux contradictions si extrêmes et si inexplicables de la nature humaine, et à la plus que modeste simplicité que Falmouth affectait parfois, je ne regardais pas cette misérable arrière-pensée comme absolument inadmissible.

Sans renoncer à cette honteuse supposition, je vis encore dans sa proposition l’insouciance dédaigneuse d’un homme blasé, qui prendrait au hasard et indifféremment le bras du premier venu pour faire une longue promenade, pourvu que ce premier venu suivît la même direction que lui…

____________

 

Telles étaient les arrière-pensées qui venaient bien souvent malgré moi flétrir un avenir que quelquefois je rêvais si beau !

— Ô mon père ! mon père !… bien fatal est le terrible don que vous m’avez fait en m’apprenant à douter !... Votre armure de guerre, je l’ai revêtue ; mais je n’ai pu m’en servir pour combattre, elle m’écrase sous son poids. Refoulé, replié sur moi-même, je sens ma faiblesse, ma misère, et je l’exagère encore.

____________

 

Nous arrivâmes à Marseille, et bientôt aux îles d’Hyères, sans aucun événement remarquable.

CHAPITRE XXX.

LE YACHT.

Nous étant seulement arrêtés à Marseille pour changer de chevaux, nous arrivâmes bientôt aux îles d’Hyères. Le yacht de Falmouth se trouvait mouillé dans la baie de Frais-Port, en rade de Porquerolles.

La Gazelle était une merveille de luxe et d’élégance ; rien de plus joli, de plus coquet que ce petit navire. Toute sa capacité intérieure avait été réservée pour l’habitation de Falmouth. Ce logement, fort commode, consistait en un salon commun et en deux chambres à coucher, ayant chacune une salle de bains. À l’avant étaient les cabines du capitaine et du lieutenant du yacht. Quarante matelots composaient l’équipage ; ils portaient des vestes bleues à boutons armoriés aux armes de Falmouth ; une ceinture de laine rouge serrait leurs pantalons blancs, et un large ruban noir flottait à leur chapeau de paille.

Sur le pont de la goélette, d’une éblouissante propreté, on voyait huit caronades de bronze sur leurs affûts d’acajou soigneusement cirés ; enfin quelques pierriers de cuivre, une salle d’armes symétriquement remplie de fusils, de pistolets, de sabres, de piques et de haches, complétaient l’armement de ce joli navire.

Le capitaine du yacht, que Falmouth me présenta, et qu’il appelait Williams, grand et robuste jeune homme de vingt-cinq ans environ, avait une figure douce et candide. Il était, – me dit Falmouth, – fils d’un de ses fermiers de Suffolk. – La plupart des marins de la goélette appartenaient aussi à ce comté où le lord possédait de nombreuses propriétés riveraines de la mer. – Le lieutenant du yacht, frère cadet de Williams, s’appelait Geordy. Plus jeune que lui de cinq ou six années, il lui ressemblait extrêmement : même apparence de force, de calme et de douceur.

Les rapports de ces deux jeunes officiers avec Falmouth étaient profondément respectueux : ils l’appelaient monseigneur (mylord), et lui, les tutoyait avec une familiarité bienveillante et presque paternelle.

Nous entrions dans les premiers jours du mois de juin ; le temps était magnifique ; le vent, assez vif et très favorable à notre voyage, soufflait du nord. Après avoir consulté Williams sur l’opportunité du départ, Falmouth décida que nous mettrions à la voile le lendemain matin.

Pour faire route vers le sud, il nous fallait aller reconnaître les côtes occidentales de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, et relâcher à Malte ; puis, après avoir vu le gouverneur et pris dans cette île un pilote, nous devions nous élever au nord-est, et entrer dans l’Archipel grec, afin de nous rendre à Hydra, où Falmouth espérait rencontrer Canaris.

La baie du Frais-Port, lieu de mouillage de la Gazelle, était située au sud de Porquerolles, et seulement fréquentée par des bateaux de pêche ou quelques petits navires sardes, nicards et catalans, qui faisaient le cabotage de ces côtes.

Lorsque nous arrivâmes sur cette rade, nous n’y trouvâmes qu’un grand mystic sous pavillon sarde qui était à l’ancre assez loin de la Gazelle.

La nuit venue, la lune parut dans tout son éblouissant éclat au milieu d’un ciel magnifiquement étoilé ; l’air était parfumé par la senteur des orangers des jardins d’Hyères.

Falmouth me proposa une promenade sur la côte ; nous partîmes. Nous suivions une espèce de rampe de rochers fort à pic, élevée de vingt-cinq ou trente pieds au-dessus du rivage qu’elle contournait, et sur lequel venaient paisiblement mourir les lourdes lames méditerranéennes.

Du haut de cette sorte de terrasse naturelle nous découvrions au loin, devant nous, une mer immense, dont le sombre azur était sillonné par une zone de lumière argentée ; car la lune s’élevait toujours brillante et radieuse. À l’ouest on distinguait l’entrée de la baie du Frais-Port, où était mouillé le yacht, et à l’est la pointe montueuse du cap d’Armes, dont les falaises blanches se découpaient hardiment sur le bleu foncé du firmament.

Ce tableau calme et majestueux nous frappa ; aucun bruit ne troublait le profond silence de la nuit ; seulement, de temps à autre, nous entendions le murmure faible et monotone des flots endormis qui se déroulaient sur la grève.

J’étais tombé dans une profonde rêverie, lorsque Falmouth me fit remarquer, à la clarté de la lune, le mystic dont on a parlé, qui s’avançait hors de la baie remorqué par sa chaloupe ; quelques minutes après, il jeta l’ancre à l’extrême pointe et en dehors du port, comme s’il eût voulu se tenir prêt à mettre à la voile au premier signal.

— Notre yacht passera seul la nuit dans la baie, – me dit Falmouth, – car le mystic paraît se disposer à partir.

— Entre nous, votre Gazelle n’aura guère à regretter cette compagnie, – lui dis-je, – car j’ai vu au jour ce bâtiment, et il est impossible de rencontrer un navire d’une plus sordide apparence : comparé à votre goélette si élégante et si coquette, il a l’air d’un hideux mendiant auprès d’une jolie femme…

— Soit, – me dit Falmouth, – mais le mendiant doit avoir de bonnes jambes, je vous en réponds. J’ai aussi remarqué ce bâtiment, il est affreux, et cependant je suis sûr qu’il marche comme un dauphin… Tenez, regardez l’immense envergure de ses antennes, qu’il vient de hisser.

J’interrompis Falmouth pour lui montrer, à trente pieds au-dessous de nous, son lieutenant Geordy, qui, s’avançant avec précaution le long du rivage, semblait craindre d’être vu. Avait-il à traverser une partie de la grève éclairée par la lune, au lieu de marcher directement, il faisait un détour pour se tapir derrière quelques gros blocs de rochers qui bordaient la côte en cet endroit, et se traînait ainsi en rampant.

— Que diable fait donc là Geordy ? – dit Falmouth en me regardant avec étonnement.

Nous continuions à suivre Geordy des yeux, lorsque nous le vîmes s’arrêter brusquement, se jeter dans l’enfoncement d’un rocher et s’y blottir.

Par un mouvement d’imitation machinale, Falmouth et moi nous nous arrêtâmes en même temps. Entendant alors un bruit de voix, nous avançâmes la tête avec précaution, et nous vîmes aborder la chaloupe qui avait remorqué le mystic à la pointe de la baie.

Une douzaine de matelots, portant de longs bonnets catalans en laine rouge et des vestes brunes à camail, montaient cette embarcation. Un marin, assis à l’arrière, la gouvernait ; il était vêtu d’un caban noir, et son capuchon rabattu ne permettait pas de bien distinguer ses traits ; pourtant, je ne sais pourquoi l’ensemble de sa figure me laissa une impression désagréable.

Lorsque la chaloupe eut abordé, l’homme au caban resta seul, et jeta aux marins une corde qu’ils amarrèrent à un rocher.

Ces hommes, regardèrent d’abord autour d’eux avec inquiétude et circonspection, puis se dirigèrent rapidement vers le gros bloc de rocher qui cachait Geordy.

À leur approche, celui-ci tira de sa poche une paire de pistolets.

Nous nous regardâmes, Falmouth et moi, très indécis sur ce que nous devions faire ; le rocher était à pic, sa rampe se continuait ainsi fort loin ; en cas d’attaque, il nous devenait impossible de soutenir Geordy autrement que par nos cris, et encore, lors même que nos cris eussent mis en fuite ces marins, en dix minutes leur chaloupe pouvait rejoindre le mystic et appareiller avec lui.

Nous étions dans cette perplexité, lorsque les matelots s’arrêtèrent devant le roc qui servait de retraite à Geordy ; au moyen de pinces de fer, ils soulevèrent péniblement une large pierre, qui fermait une ouverture sans doute très spacieuse, car ils en tirèrent à la hâte plusieurs caisses et quelques barils fort pesants, qu’ils transportèrent dans la chaloupe.

Au risque de nous faire découvrir, Falmouth partit d’un bruyant éclat de rire, et me dit :

— Ce sont tout bonnement de braves Smogglers qui ont caché là leur contrebande, de peur de la visite des douaniers ou des gardes-côtes français, et qui s’apprêtent à remettre en mer cette nuit avec ce fruit défendu. Cela m’explique pourquoi ils ont un navire qui doit si bien marcher.

— Mais, – lui dis-je, – si cela était, pourquoi le lieutenant de votre brick, qui n’est ni garde-côte ni douanier, viendrait-il les épier ainsi ?

— Vous avez raison, – reprit Falmouth, – je m’y perds ; voyons donc la fin de tout ceci.

Dix minutes après l’embarquement des caisses, la chaloupe, si chargée qu’elle enfonçait presque au niveau de l’eau, regagna péniblement le mystic qui venait de hisser ses dernières voiles.

À peine l’embarcation avait-elle pris le large, que Geordy s’élança de sa cachette, et courut de toutes ses forces dans la direction de la baie où était mouillé le yacht ; mais cette fois le lieutenant, au lieu de se glisser derrière les rochers, suivit le bord de la grève, et les marins de la chaloupe l’aperçurent à la clarté de la lune.

Aussitôt l’homme au caban noir, placé à la poupe, se leva, abandonna le gouvernail, prit un fusil, et ajusta vivement Geordy.

La lueur brilla dans l’obscurité, le coup partit…

Quoiqu’un second coup de feu eût suivi le premier, Geordy ne nous parut pas blessé, car il continua de courir jusqu’à un détour de la côte où nous le perdîmes de vue.

— Regagnons le mouillage de la goélette, – dis-je à Falmouth, – il sera peut-être temps encore de nous rendre à bord de ce mystic, et d’obtenir justice de son attaque.

Tout en courant précipitamment le long de la rampe des rochers, nous voyions toujours la chaloupe forcer de rames pour rejoindre le mystic.

En peu d’instants elle l’eut atteint, fut hissée à bord, et le bâtiment ouvrant au vent du nord ses grandes antennes, comme deux ailes immenses, disparut bientôt dans les sombres profondeurs de l’horizon.

____________

 

— Il est trop tard, – dit Falmouth, – les voilà partis.

Nous arrivâmes en toute hâte à une misérable auberge située près de l’embarcadère du Frais-Port ; nous y trouvâmes Geordy… Il n’était pas blessé.

— Mais explique-moi donc, – lui dit Falmouth, – ce que tu as été faire sur la côte ; et pourquoi ces misérables viennent de te tirer deux coups de fusil ?

Geordy, fort étonné de voir Falmouth instruit de cette circonstance, lui donna les détails suivants.

Ce mystic sarde, mouillé dans la baie, lors de l’arrivée du yacht, devait appareiller très prochainement. Quoiqu’il eût prétendu être sur son lest, et retourner sans chargement de Barcelone à Nice, la présence de la goélette anglaise sembla changer les dispositions du capitaine de ce bâtiment.

Son séjour à Porquerolles se prolongeant de plus en plus, Williams et Geordy s’étonnèrent avec raison de voir un pauvre bâtiment de commerce perdre ainsi un temps précieux ; car son équipage se montait à vingt hommes, nombre de matelots déjà singulièrement considérable pour un navire de cette force, qui, demeurant sans emploi, ne pouvait couvrir la dépense considérable de ses frais d’armement. Les deux Anglais, désireux de juger par eux-mêmes de ce que pouvait être ce bâtiment, s’y étaient rendus sous le prétexte de demander un léger service au capitaine. Ils avaient pu examiner l’intérieur du mystic, qui leur sembla beaucoup plus disposé pour la course que pour le commerce ; mais ils n’y virent ni armes ni munitions de guerre ; car tout était ouvert, depuis la cale jusqu’au pont ; en vain ils avaient tâché de rencontrer le capitaine, qui n’était autre que l’homme au caban noir. Ce dernier avait toujours éludé cette entrevue.

Enfin, dans leur minutieuse visite à bord de ce mystérieux bâtiment, ainsi que dans leur inspection des papiers du capitaine, les douaniers français n’avaient rien trouvé de suspect.

Au dire de Geordy, parmi les vingt hommes qui formaient l’équipage, on comptait cinq ou six Italiens ; le reste se composait d’Espagnols et d’Américains, qui semblaient un ramassis de forbans, à la physionomie sinistre et patibulaire. Ce qui avait surtout contribué à exciter les graves soupçons des Anglais, c’est que presque chaque jour, depuis une certaine absence du capitaine sarde, l’équipage de son bâtiment s’était peu à peu augmenté, et le mystic venait de mettre à la voile avec près de cinquante marins, nombre de matelots exorbitant pour un si petit navire.

— Mais, – dit Falmouth à Geordy, – pourquoi les as-tu ainsi épiés ce soir ?

— Comme ces gens, que je crois pirates, s’apprêtaient à mettre à la voile en même temps que le yacht de votre grâce, ou peut-être avant, – lui dit Geordy, – je me doutais qu’au moment de partir ils iraient peut-être à terre chercher des armes cachées, puisque nous n’en avions pas vu à leur bord. Aussi, dès que je les ai vus tout à l’heure déborder du Mystic avec leur chaloupe, et se diriger vers les rochers du nord, je me suis glissé le long de la côte, et je suis arrivé à temps pour avoir la certitude de ce que nous pensions, mon frère Williams et moi…

— C’est-à-dire que ces gens-là sont réellement des pirates, – dit Falmouth.

— Sans aucun doute, mylord ; les caisses sont remplies d’armes, les barils de poudre, ils avaient trouvé moyen de les déposer là avant la première visite des douaniers français.

— Et les as-tu entendus parler ?

— Oui, mylord, j’ai entendu un matelot américain dire à son camarade en montrant les barils de poudre : — Voilà de la glu pour prendre la mouche anglaise… c’est-à-dire la goélette de votre grâce.

— C’est à merveille, – dis-je en souriant à Falmouth, – nous sommes encore au port, et voilà les dangers qui commencent. Vous êtes vraiment gâté par le destin…

— Je comprends parfaitement leur projet, – reprit Falmouth, – ils comptent sans doute remplacer leur affreux mystic par ma jolie Gazelle. Ce serait pour eux une excellente acquisition, car une fois propriétaires de mon yacht, aucun navire de guerre ne pourrait les atteindre, et aucun bâtiment marchand ne pourrait leur échapper.

— Et il est superflu d’ajouter, – dis-je à Falmouth, – que comme notre présence les gênerait beaucoup, ils nous jetteront sans doute à la mer, de peur des indiscrétions.

— C’est une des conditions habituelles de ces sortes d’échanges ; mais nous y mettrons, j’espère, quelques empêchements, – dit Falmouth – ; puis il ajouta :

— Je n’ai pas besoin, Geordy, une fois en mer, de te recommander de toujours bien explorer l’horizon pour que nous ne soyons pas surpris par ces drôles. Tu es d’ailleurs un vigilant et brave marin, le digne frère de ton frère. Vous êtes tous deux bercés depuis votre enfance sur l’eau salée ; aussi, je dors sans inquiétude dès que le yacht est entre vos mains. Je vous ai vus tous deux face à face avec bien des dangers, au milieu de tempêtes bien affreuses. Eh bien ! croiriez-vous, – ajouta Falmouth en se retournant vers moi et en me montrant Geordy, – croiriez-vous qu’avec cet air doux et timide, lui et son frère sont des lions dans le danger ?...

À cet éloge, Geordy sourit modestement, baissa les yeux, rougit comme une jeune fille, et alla rejoindre son frère Williams pour tout préparer, car nous devions mettre à la voile de la baie de Porquerolles le lendemain matin au soleil levant.

CHAPITRE XXXI.

LA TRAVERSÉE.

Nous étions partis de France depuis trois jours ; le vent, jusqu’alors favorable, nous devint contraire à la hauteur de la Sardaigne.

Sans être positivement sûr d’être attaqué par le mystérieux bâtiment, dont le départ avait été si brusque et si hostile, Falmouth avait recommandé au capitaine de son yacht de se tenir continuellement sur ses gardes. Les caronades de la Gazelle furent donc chargées à la mitraille, les armes préparées dans le faux-pont, et la nuit un matelot resta continuellement en vigie, afin d’éviter toute surprise.

Je ne pouvais me lasser d’admirer le calme et la douceur de ces deux jeunes officiers de la goélette ; leur activité silencieuse, et le sentiment plein de tendresse qui semblait les attacher l’un à l’autre, et mettre – si cela se peut dire – leurs actions les plus indifférentes à un touchant unisson.

Je remarquai aussi que, lorsque la manœuvre exigeait que Williams ou Geordy fissent devant Falmouth quelque commandement, leur voix savait conserver un accent respectueux pour le lord, jusque dans les ordres qu’ils donnaient en sa présence. Cette nuance me parut d’un tact exquis, ou plutôt l’expression d’une nature très délicate.

Geordy obéissait à Williams, son aîné, avec une soumission joyeuse ; rien enfin n’était plus charmant à observer que la mutuelle affection de ces deux frères, qui à chaque instant s’interrogeaient et se répondaient du regard, s’entendant ainsi au sujet de mille détails de leur service, avec une rare sagacité, ou plutôt avec une sympathie merveilleuse.

J’avais eu la curiosité de connaître la cabine qu’ils occupaient à l’avant.

J’y vis deux hamacs d’un blanc de neige, une petite table et une commode de noyer luisante comme un miroir. Deux portraits grossièrement, mais naïvement peints, dont l’un représentait leur mère, figure grave et douce (ils lui ressemblaient extrêmement tous deux), l’autre leur père, dont les traits mâles et ouverts respiraient la bonne humeur et la loyauté. Entre ces deux portraits, et pour tout ornement, les armes des deux frères se détachaient des lambris de chêne de leur petite chambre.

Souvent, lorsque la goélette bien en route ouvrait son sillon de blanche écume à travers les eaux paisibles de la Méditerranée, Williams et Geordy venaient s’asseoir côte à côte sur un canon, et là, les bras entrelacés, le visage sérieux et pensif, ils lisaient pieusement une vieille Bible à fermoir de cuivre posée sur leurs genoux, n’interrompant leur lecture que pour jeter quelquefois un regard mélancolique sur l’horizon immense et solitaire… distraction qui était encore un hommage à la grandeur de Dieu !

D’autres fois, cette religieuse lecture terminée, les deux frères se livraient à de longues causeries.

Un jour, j’eus la curiosité de surprendre une de leurs conversations ; je vins m’asseoir près du canon où ils se tenaient d’habitude, et, après quelques mots échangés avec eux, je feignis de m’endormir…

Je les entendis alors se faire de naïves confidences sur leurs espérances, se rappeler les doux souvenirs de leur pays, s’encourager réciproquement à bien servir Falmouth, ce noble protecteur de leur famille, pour lequel ils témoignaient cet attachement respectueux, dévoué, presque filial, que conservaient autrefois chez nous pendant plusieurs générations successives les familles domestiques (dans l’acception féodale du mot[1]) pour les grandes maisons qui les patronnaient.

Quand les deux frères parlaient du lord, c’était toujours sans irrévérence, sans envie, et surtout sans aucun retour amer et jaloux sur leur obscure et pauvre condition.

Une fois, entre autres, ils racontèrent quelques particularités de la vie de Falmouth qui me frappèrent d’étonnement. Cet homme, que j’avais cru si blasé sur tous les sentiments humains, avait mille fois témoigné de la bonté la plus généreuse, de la délicatesse la plus exquise. Williams et Geordy en parlaient avec admiration.

À mesure que je vivais dans l’intimité d’Henry, ma surprise augmentait.

Chaque jour, je découvrais en lui les qualités les plus éminentes et les plus opposées au caractère factice ou réel sous lequel je l’avais connu jusqu’alors. Son humeur était d’une sérénité sans égale, sa finesse, sa pénétration prodigieuses, son esprit d’une élévation rare.

Bientôt, dans nos longs entretiens, je remarquai que son ironie devenait moins acérée, son observation moins caustique, son scepticisme moins implacable ; on eût dit que peu à peu il déposait les pièces d’une armure dont il reconnaissait l’inutilité.

C’était alors avec bonheur que je voyais le caractère de Falmouth se transformer ainsi complètement.

Je me sentais séduit par l’insistance cordiale et touchante avec laquelle il me demandait mon amitié. Je jouissais avidement de ce sentiment vif et sincère, dont j’éprouvais pour la première fois les douceurs consolantes ; aucun sacrifice ne m’eût coûté pour assurer l’avenir de cette affection si précieuse pour moi, et comme je l’éprouvais généreusement, vaillamment, je me sentais digne de l’inspirer.

Heureux de ma confiance, c’était avec l’accent de la gratitude la plus profonde que Falmouth me remerciait d’avoir cru à son amitié. Marchant désormais ainsi dans la vie, bien appuyés l’un contre l’autre, – me disait-il, – toutes ses peines seraient bravées ; car les déceptions de l’amour, de l’orgueil, de l’ambition, toujours si douloureuses, parce qu’elles sont concentrées, devaient perdre toute leur âcreté en s’épanchant dans un cœur ami.

L’accent de sa voix était si vrai, ses traits avaient une expression de sincérité telle, que j’avais complètement oublié ma défiance ; je me livrais avec bonheur à tout l’entraînement d’une affection que je ne connaissais pas encore.

Puis venaient des causeries sans fin dont je ne saurais dire l’attrait. L’imagination de Falmouth était vive et brillante ; son esprit était très orné. Nous possédions tous deux des connaissances assez variées, assez étendues ; aussi n’eûmes-nous jamais un moment d’ennui, malgré les longues heures de la traversée.

À mesure que notre intimité augmentait, ma croyance en moi et en Falmouth devenait plus grande. Je me sentais heureux et meilleur, un nouvel avenir s’offrait à moi ; j’avais assez de courage pour ne pas soumettre cette félicité si jeune et si fraîche à une desséchante analyse. Je me laissais naïvement aller à des impressions que je trouvais si pures et si bienfaisantes.

____________

 

Nous étions en mer depuis cinq jours.

Un soir, assez tard, sur les onze heures, ayant laissé Falmouth dans le salon, je montai sur le pont pour jouir de la fraîcheur de la nuit et j’allai m’asseoir dans une yole suspendue à l’arrière de la goélette.

J’étais depuis quelque temps absorbé dans mes rêveries, lorsque le matelot placé en vigie, héla un navire qui s’approchait.

Je me levai.

La vigie héla une seconde fois.

Je vis alors presque aussitôt passer silencieusement à contre-bord, et à une très petite distance de nous, un bâtiment qu’à ses antennes immenses je reconnus pour le mystic sarde de la baie de Porquerolles…

La nuit était claire, la marche du mystic peu rapide ; sur le pont de ce long et étroit navire, un grand nombre d’hommes se pressaient les uns contre les autres.

Au mât était suspendu un fanal. Éclairé par sa lumière rougeâtre et incertaine, je distinguai à l’arrière, et tenant le gouvernail, l’homme au capuchon noir, que j’avais déjà remarqué lors de la descente de la chaloupe.

Étrange rencontre dont les suites devaient être bien plus étranges encore !

____________

 

Le mystic s’éloigna ; le bruit de son sillage s’affaiblit…

Pendant quelques minutes je pus encore le suivre des yeux, grâce à la blancheur de ses voiles, puis elles devinrent moins distinctes, s’effacèrent tout à fait et je ne vis plus au loin dans les ténèbres qu’un point lumineux, qui de temps à autre disparaissait selon le jeu des voiles du mystic, comme une étoile sous un nuage.

À l’apparition de ce bâtiment si suspect, Williams avait ordonné à son frère d’aller chercher Falmouth.

— Eh bien ! Williams – dit celui-ci en montant sur le pont –, nous retrouvons donc notre mauvaise connaissance de Porquerolles ?

— Le mystic vient de passer à contre-bord de nous, mylord.

— Et quel est ton avis ?

— Sauf l’ordre de votre grâce, mon avis serait de nous mettre à l’instant en défense, car je pense que ce pirate, retenu comme nous dans ces parages par les vents contraires, va nous attaquer, ne nous croyant pas prêts à le recevoir, et comptant d’ailleurs sur le nombre de son équipage.

— Prouvons donc à ces forbans qu’ils se trompent, mon brave Williams, et que quarante johns-bulls valent mieux que ce ramassis de drôles, que cet échantillon cosmopolite de gibier de potence. Eh bien ! – ajouta Falmouth en m’apercevant, – voilà, mon cher, qui se colore à merveille ; cette aventure m’enchante… C’est une excellente introduction à notre fantaisie de Canaris… c’est l’ouverture de notre opéra !…

— En vrai dilettanti, – lui dis-je, – mettons-nous donc en mesure de faire notre partie, et allons chercher nos armes.

Je descendis dans ma chambre.

Falmouth y entra presque aussitôt que moi.

Autant, sur le pont, il m’avait paru joyeux et résolu, autant je lui trouvai l’air triste et accablé.

Il me prit les mains avec émotion et me dit :

— Arthur… je suis maintenant au désespoir de cette folie !

— De quelle folie voulez-vous parler ?

— Si vous étiez blessé, dangereusement blessé ! – me dit-il en attachant sur moi un regard attendri, – je ne me le pardonnerais de ma vie !

— Et ne courez-vous pas les mêmes risques ?

— Sans doute… mais que vous subissiez, vous, les conséquences de ma bizarre fantaisie !… c’est ce que je trouve odieux…

— Quelle idée ! Ne faisons-nous pas ce voyage à frais communs ?… Ne devons-nous pas tout partager ?… Eh bien ! ceci est un accident de la route, rien de plus. N’étions-nous pas convenus de chercher les aventures en vrais chevaliers errants ? Enfin, vous-même tout à l’heure, n’aviez-vous pas l’air très satisfait de cette rencontre ?

— Tout à l’heure j’étais devant mes gens, et je ne voulais pas leur laisser deviner ma pensée… mais à vous, je puis tout dire… Eh bien ! maintenant je suis au désespoir de tout ceci ; et au lieu de nous amuser à faire les fanfarons, j’ai bien envie de profiter de la vitesse de ma goélette pour…

— Y pensez-vous ? – m’écriai-je, – et que dirait-on au yacht-club ? qu’un de ses membres a pris chasse devant un écumeur de mer ! Et puis, mon cher Henry, lui dis-je en riant, réfléchissez donc que vos craintes sont peu flatteuses pour mon amour-propre.

— Ah ! tenez… cela est affreux ! Pour la première fois de ma vie… je trouve un ami… selon mon rêve… et par ma faute je risque de le perdre ! – s’écria Falmouth, et il se laissa tomber sur une chaise en cachant sa tête dans ses deux mains.

— Mon cher Henry – lui répondis-je profondément touché de son accent –, remercions au contraire le hasard qui nous fournit cette preuve… l’émotion que nous ressentons tous les deux ne nous montre-t-elle pas que cette amitié nous est déjà bien avant dans le cœur ? Aurions-nous trouvé une révélation pareille dans la pâle uniformité de la vie du monde ? Croyez-moi, voyons dans ceci une bonne fortune ; bénissons-la et profitons-en… C’est au feu que se reconnaît l’or pur…

Un pilotin descendant précipitamment vint prier Falmouth de monter sur le pont.

Cet enfant sorti, Henry se jeta dans mes bras avec effusion et me dit : — Vous êtes un noble cœur, mon instinct ne m’a pas trompé.

Je restai seul.

Si Falmouth craignait pour moi les chances de ce combat, je les craignais aussi vivement pour lui.

Cette inquiétude me révélait toute l’étendue de l’affection que je lui portais.

Par quel miracle cette amitié s’était-elle si promptement développée ? Comment ses racines étaient-elles déjà si profondes, malgré mes doutes, malgré ma défiance, malgré mon incrédulité habituelle ?

Je ne sais, mais cela était ainsi, et pourtant depuis un mois à peine nous voyagions ensemble.

Peut-être ces progrès si rapides étonneront-ils moins si l’on songe au secret instinct qui nous attirait déjà l’un vers l’autre dès avant notre départ…

____________

 

Je pris mes armes.

J’eus alors un moment d’effroyable angoisse…

En pensant au péril que nous allions courir, je craignis d’être lâche… ou plutôt que mon courage ne fût pas à la hauteur d’un noble dévouement ; je me demandai si, dans un danger suprême, je saurais sacrifier ma vie pour sauver celle de Falmouth, et, je l’avoue, à ma honte, je n’osai pas me répondre avec certitude…

Je me savais, il est vrai, brave, d’une bravoure froide, assez opiniâtre. J’avais eu un duel, dans lequel mon énergie calme m’avait fait honneur, mais était-ce là du vrai courage ? Un homme bien né peut-il refuser un duel ? Peut-il ne pas s’y comporter décemment ? Ne fût-ce que par savoir-vivre ou par orgueil ?

Je ne savais donc pas si j’aurais le courage primesautier, fulgurant, qui court au danger comme le fer à l’aimant, qui s’exalte encore dans une mêlée sanglante, et qui, planant au-dessus des dangers, dirige ses coups d’une main sûre et choisit ses victimes.

Je me croyais, je me sentais enfin la bravoure froide et inerte de l’artilleur qui attend sans pâlir un boulet près de sa batterie, mais non l’entraînante intrépidité du partisan qui, le sabre au poing, se précipite avec une ardeur féroce au milieu du carnage.

Et pourtant c’était sans doute dans un combat corps à corps, dans un abordage que nous allions avoir à défendre notre vie… Et si j’allais faillir !… Et si devant ces étrangers…, si devant Falmouth, j’allais paraître lâche ! ou faible !… si mon instinct de conservation allait me frapper de stupeur !

Non, je ne saurais dire ce qu’il y eut d’épouvantable dans ce moment d’hésitation et d’incertitude sur moi-même…

Mais, je l’avoue, ce que je redoutais le plus, c’était, dans le cas où la vie de Falmouth eût absolument dépendu de mon courage, c’était de me trouver au-dessous de ce noble devoir.

CHAPITRE XXXII.

LE COMBAT.

Je remontai sur le pont.

J’avais pris une carabine à deux coups et une pesante hache turque damasquinée, jadis achetée comme objet de curiosité, et qui, dans cette circonstance, devenait une arme excellente, car, en outre de son lourd tranchant, elle se terminait par un fer de lance très aigu.

Je tâchai de découvrir le mystic ; mais soit que ce bâtiment eût éteint son feu, soit qu’il eût beaucoup prolongé sa bordée, je ne le revis plus.

L’équipage du yacht avait été promptement armé.

À la lueur des mèches de quelques boutefeux, fichés par leur pointe ferrée dans des seaux remplis d’eau, on voyait les marins chargés du service de l’artillerie, debout auprès des caronades ; d’autres matelots, placés de chaque bord de la goélette, chargeaient leurs armes, tandis qu’un vieux contremaître à cheveux gris vint prendre le gouvernail des mains d’un de ses camarades beaucoup plus jeune, et dont l’expérience n’était pas sans doute assez consommée pour remplir ce poste important pendant le combat.

Tout ceci se passait dans le plus profond silence, on n’entendait que le bruit sourd des baguettes sur les bourres ou le retentissement des crosses de fusil sur le pont.

Williams à l’arrière, debout sur son banc de quart, donnait les derniers ordres. Geordy, chargé de la direction de l’artillerie, surveillait cette partie du service.

Falmouth monta sur le pont. Il avait repris son masque d’insouciance habituelle.

— Mylord, tout est prêt, – lui dit Williams, – votre grâce veut-elle combattre ce pirate à la voile ou à l’abordage ?

— Qu’est-ce que vous aimez le mieux, du combat à l’abordage ? ou du combat sous voile ? – me demanda Falmouth, comme s’il se fût agi de choisir entre du vin de Bordeaux ou du vin de Madère.

— Cela m’est absolument indifférent, – lui dis-je en souriant, – agissons sans cérémonie : confiez-vous au goût de Williams, c’est le plus sûr.

— Que penses-tu, Williams ? – demanda Falmouth.

— Que, nous tenant sous voile, avec l’artillerie du yacht de votre grâce, nous pouvons écraser ce mystic sans qu’il nous puisse approcher… ni nous faire grand mal ; car je ne suppose pas qu’il ait embarqué d’artillerie…

— Et l’abordage ? – demanda Falmouth.

— Je crois, mylord, assez connaître l’équipage du yacht pour être certain qu’après une bonne mêlée les pirates seront repoussés, ou peut-être même que leur mystic restera en notre pouvoir. Mais – s’écria tout à coup Williams, en indiquant un point blanc du bout de sa longue-vue –, le mystic a viré de bord ; voici qu’il revient sur nous, mylord.

En effet, je vis bientôt apparaître dans l’obscurité les voiles blanches du mystic qui s’approchait rapidement.

J’armai ma carabine, je mis ma hache près de moi et j’attendis…

Je me rappelle parfaitement ce que je vis dans mon rayon d’action, n’ayant pas eu, je l’avoue, le courage de m’isoler assez de mes préoccupations personnelles, pour embrasser l’ensemble de cette scène meurtrière.

J’étais debout à l’arrière et à bâbord du yacht.

À quelques pas devant moi au pied du mât d’artimon, me tournant le dos, un vieux matelot manœuvrait le gouvernail. Williams, sur son banc de quart, donnait quelques ordres à un contremaître qui l’écoutait le chapeau à la main. Falmouth, monté sur un canon, tenant d’une main les haubans, de l’autre son fusil, regardait dans la direction du mystic.

Le plus profond silence régnait à bord du yacht : ce fut un moment d’attente grave et solennelle…

Quant à moi, ce que j’éprouvai me rappela beaucoup, qu’on excuse cette comparaison puérile, l’émotion inquiète que je ressentais dans mon enfance, lorsque je m’attendais de minute en minute à ce qu’un coup de fusil fût tiré dans le courant d’une pièce de spectacle.

Puis, faut-il avouer une autre pauvreté de mon caractère ? Jamais je n’avais affronté aucun péril, sans m’en être à l’instant représenté toutes les chances funestes. Ainsi, dans le duel dont j’ai parlé, duel qui fut acharné… bien acharné, je songeais non pas à la mort, mais aux mutilations hideuses qui suivent une blessure ; au moment de cet abordage, j’avais les mêmes préoccupations… Je me voyais avec horreur privé d’un bras ou d’une jambe, devenir ainsi pour tous un objet de pitié répulsive.

Un léger coup sur l’épaule me tira de ces réflexions.

Je me retournai : Falmouth, sans interrompre le Rulle Britannia qu’il sifflait entre ses dents, me montra du bout de son fusil quelque chose de blanc à l’horizon, qui s’approchait de plus en plus…

Je commençais à distinguer parfaitement le mystic.

Tout à coup je fus ébloui par une nappe de lumière, qui un moment éclaira l’horizon, la mer et tout ce que je voyais du yacht… En même temps, j’entendis la détonation successive de plusieurs armes à feu, et le gémissement des balles, qui passèrent près de moi.

Au bruit sec, à l’espèce de pétillement dont la détonation fut suivie, à quelques éclats de bois qui tombèrent à mes pieds, je m’aperçus que les balles s’étaient logées soit dans la mâture, soit dans la muraille du navire.

Mon premier mouvement avait été de me reculer, mon second fut d’ajuster et de tirer dans la direction du feu du mystic… mais la réflexion me retint.

Mon impatience, ma curiosité devinrent alors extrêmes ; je dis curiosité, parce que ce mot seul me semble bien exprimer l’impatience avide qui m’agitait.

Je sentais mes artères battre violemment, le sang m’affluer au cœur et mon front rougir.

À peine la détonation avait-elle longuement retenti… que le mystic sortit d’un épais nuage de fumée, ayant une de ses voiles à demi carguée.

C’était un spectacle étrange.

À l’incertaine clarté de la lune, le corps de ce navire et ses cordages se dessinaient en noir sur le nuage blanchâtre que le vent poussait vers nous.

Un instant après, le mystic prolongea la goélette de l’arrière à l’avant, presque à la toucher.

Éclairé par le fanal, l’homme au capuchon noir tenait toujours le gouvernail ; d’une main il manœuvrait le timon, de l’autre il montrait le yacht, et je l’entendis crier en italien aux pirates qui se pressaient tumultueusement à son bord : — Ne tirez plus… à l’abordage ! à l’abordage !

D’après la manœuvre des pirates, l’abordage devant sans doute avoir lieu à droite, tout l’équipage du yacht se précipita de ce bord.

Les canonniers saisirent les cordes qui répondaient aux batteries des caronades…

J’ajustai l’homme au capuchon noir que j’avais parfaitement bien au bout de ma carabine.

Au moment où je pressais la détente, Williams s’écria : — Feu partout !

Je tirai, mais je ne pus voir l’effet de ma balle.

Une forte explosion ébranla le yacht. C’étaient les quatre caronades de tribord, chargées à mitraille, qui venaient de faire feu presque à bout portant sur le mystic pirate, au moment sans doute où il abordait le yacht, car celui-ci reçut un choc si violent, que je fus presque renversé.

Plusieurs balles sifflèrent autour de ma tête.

Un corps lourd tomba derrière moi, et j’entendis Falmouth me dire d’une voix affaiblie :

— Prenez garde à vous…

Je me retournais vers lui avec inquiétude… lorsqu’un homme, portant le bonnet catalan, sauta sur le pont, me prit d’une main à ma cravate et de l’autre me tira un coup de pistolet de si près, que l’amorce me brûla les cheveux et la barbe…

Un mouvement brusque que je fis en me rejetant en arrière, dérangea le coup, qui partit par-dessus mon épaule. Je tenais ma carabine à la main, encore chargée d’un coup ; au moment où le pirate, voyant qu’il m’avait manqué, me frappait à la tête avec la crosse de son pistolet, je lui appliquai le canon de ma carabine en pleine poitrine… et je tirai.

La commotion fut si forte que j’en eus le bras engourdi.

Le pirate tourna violemment sur lui-même, trébucha sur moi et tomba sur le dos en faisant quelques bonds convulsifs.

Je me reculai, et je marchai sur quelqu’un ; c’était sur Falmouth qui gisait au pied du grand mât.

— Vous êtes blessé ? – m’écriai-je en me précipitant sur lui.

— Je crois que j’ai quelque chose comme la cuisse cassée ; mais ne vous occupez pas de moi ! s’écria-t-il. Prenez garde ! voilà un autre de ces brigands qui monte, je vois sa tête… Faites-lui face, ou vous êtes perdu !

À l’aspect de Falmouth étendu sur le pont j’eus le cœur brisé.

Je ne songeai pas un moment au danger que je pouvais courir ; je voulus avant tout arracher Henry à une mort certaine, car, se trouvant ainsi sans défense, il devait être infailliblement massacré.

Heureusement, j’avisai le panneau de l’arrière, qui n’avait été refermé (c’était une ouverture de trois pieds carrés qui communiquait dans le salon commun). Je pris aussitôt Falmouth par-dessous les bras, et je le traînai jusqu’à cette ouverture malgré sa résistance, car il se débattait en criant :

— Voilà ce brigand monté… Il va sauter sur vous !

Sans répondre à Falmouth, et usant de ma force, je l’assis sur le bord du panneau, ses jambes pendantes dans l’intérieur, et je lui dis :

— Maintenant laissez-vous glisser, vous serez au moins en sûreté.

— Le voilà ! Il est trop tard. Vous vous perdez en me sauvant ! – s’écria Falmouth avec un accent déchirant.

Comme il disait ces mots, je le fis, par un dernier effort, glisser dans l’intérieur de la chambre, où il n’avait plus rien à craindre.

Tout ceci s’était passé en bien moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

J’étais encore baissé… un genou en terre, lorsqu’une main de fer me saisit au col, un genou vigoureux s’appuya sur mes reins, et en même temps on me porta un coup violent à l’épaule… Ce coup fut suivi d’une fraîcheur aiguë.

Ma hache était sur le pont, à ma portée ; je la saisis, et, tout en faisant un effort désespéré pour me relever, je lançai derrière moi, et au hasard, un coup furieux qui atteignit sans doute mon adversaire, car ma hache s’arrêta sur un corps dur, et la main qui m’étreignait me lâcha tout à coup.

Je pus alors me redresser.

À peine étais-je debout, que l’homme au capuchon noir, qui m’avait attaqué pendant que je descendais Henry dans la chambre du yacht, se précipita sur moi.

J’étais sans armes… Ayant laissé tomber ma hache, nous nous prîmes corps à corps.

Une lutte acharnée commença.

Son caban à capuchon rabattu l’enveloppait presque entièrement, et cachait son visage. Il enlaça une de ses jambes nerveuses autour des miennes, pour me faire perdre l’équilibre, puis, me serrant à m’étouffer, il voulut m’enlever du pont et me jeter par-dessus le bord de la goélette.

S’il était vigoureux, je ne l’étais pas moins.

Le désir ardent de venger Falmouth, la colère, et dirai-je cette puérilité, le dégoût de sentir le souffle de ce brigand sur ma joue, me donnèrent de nouvelles forces.

Dégageant une de mes mains de ses mains nerveuses, je pus heureusement prendre le pirate à la gorge… J’y sentis le cordon d’un scapulaire, je le tordis autour de mon poing, et je donnai brusquement deux ou trois tours.

Je commençais probablement à étrangler mon adversaire, car je m’aperçus que son étreinte faiblissait…

Par un hasard heureux, un mouvement du bâtiment nous fit trébucher tous deux.

Déjà épuisé, le pirate tomba les reins cambrés sur le plat-bord du yacht… un dernier effort, et je le jetais à la mer… J’allais y parvenir en me précipitant sur lui de tout mon poids, lorsqu’il me mordit au visage avec fureur…

Quoique plusieurs coups de feu projetassent à ce moment une vive lueur, et que le capuchon du pirate fût à moitié relevé, je ne pus distinguer ses traits, car sa figure était toute couverte de sang.

Seulement, en me jetant en arrière, je remarquai que ses dents étaient singulièrement blanches, aiguës et séparées…

M’étant de nouveau rué sur lui, je parvins à l’enlever du pont, à le mettre presque en long sur le plat-bord, et enfin à le précipiter par-dessus la lisse du yacht…

Mais lorsqu’il se vit ainsi suspendu au-dessus de la mer, le pirate fit un dernier effort, s’accrocha d’une main à mon collet, de l’autre à mes cheveux, et me tint saisi de la sorte, lui en dehors du bâtiment, moi en dedans.

Je cherchais à me dégager, lorsque je reçus un coup violent sur la tête…

Les mains de l’homme au capuchon s’ouvrirent et je m’évanouis…

CHAPITRE XXXIII.

LE DOCTEUR.

Bien pénible est la tâche que je me suis imposée.

Voici venir encore une des phases de ma vie que je voudrais pouvoir à jamais effacer de ma mémoire… un de ces moments de terrible vertige, pendant lesquels…

Mais l’heure de cette fatale révélation n’arrivera que trop tôt.

Étourdi du coup violent que j’avais reçu, je m’étais évanoui au moment où le capitaine des pirates tombait à la mer.

Lorsque je revins à moi, je me trouvai couché dans ma chambre, la tête et l’épaule enveloppées de linges.

Le médecin de Falmouth, dont j’ai oublié de parler, homme grave et fort instruit, était près de moi.

Ma première pensée fut pour Henry.

— Comment va lord Falmouth ? – dis-je au docteur.

— Mylord va très bien, monsieur ; sa blessure n’est heureusement pas dangereuse.

— N’a-t-il pas la cuisse cassée ?

— Une très forte contusion, plus douloureuse peut-être qu’une fracture, mais peu grave…

— Et les pirates ?

— Ils ont pu s’échapper et remettre à la voile, après avoir perdu cinq des leurs dans cette attaque, mais sans doute ils emportent un grand nombre de blessés…

— Et nous, avons-nous perdu beaucoup de monde ?

— Trois matelots et un contremaître ont été tués… de plus, neuf de nos marins sont blessés plus ou moins grièvement.

— Il fait jour, ce me semble ? Quelle heure est-il donc, docteur ?

— Onze heures, monsieur.

— En vérité, je crois rêver… tout ceci s’est donc passé ?…

— Cette nuit…

— Et mes blessures, que sont-elles ?

— Une blessure à la tête et un coup de poignard à l’épaule gauche… Ah ! monsieur, une ligne plus bas… et cette dernière atteinte était mortelle… Mais comment vous sentez-vous ce matin ?

— Bien ; j’éprouve un peu de cuisson à l’épaule, voilà tout ; mais Falmouth, Falmouth ?

— Mylord ne pourra pas marcher d’ici à quelques jours, monsieur. Malgré sa blessure il a voulu m’aider à vous donner les premiers soins et vous veiller cette nuit ; mais depuis une heure ses forces l’ont abandonné, et je l’ai fait transporter chez lui, il repose maintenant. Sitôt qu’il sera réveillé, il viendra de nouveau près de vous, car il a bien hâte de vous exprimer toute sa reconnaissance, monsieur.

— Ne parlons pas de cela, docteur !

— Comment ne pas parler de cela, monsieur ? – s’écria le docteur. – N’avez-vous pas, au milieu de ce combat acharné, oublié votre propre sûreté pour retirer mylord du plus grand péril ? N’avez-vous pas été blessé en accomplissant ce trait de courageuse amitié ? Ah ! monsieur, mylord oubliera-t-il jamais que c’est à vous qu’il doit la vie ?... Et nous-mêmes, oublierons-nous jamais que c’est à vous que nous devons la conservation de ses jours ?

— L’attaque a donc été bien vigoureuse, docteur ?

— Partout elle a été terrible… mais nos marins, quoique inférieurs en nombre, l’ont intrépidement repoussée… Ils ont enfin rivalisé d’audace avec vous, monsieur ; car votre sang-froid, votre lutte corps à corps avec le capitaine de ces forbans ont fait l’admiration de tout notre équipage.

— Et vous m’assurez que la blessure de Falmouth n’est pas dangereuse ?

— Non, monsieur… mais, si vous le permettez, je vais aller voir s’il n’a pas besoin de moi.

— Allez, allez, docteur, et revenez m’avertir quand je pourrai le voir.

Je restai seul.

CHAPITRE XXXIV.

L’AMITIÉ.

Henry me devait la vie !

Je ne saurais dire avec quel orgueilleux bonheur mon cœur répétait, commentait ces paroles !

Combien je bénissais le hasard qui m’avait mis à même de prouver à Falmouth que mon amitié était vive et vraie.

Jusqu’alors, tout en me livrant à l’entraînement de cette affection, j’avais senti qu’il lui manquait la consécration solennelle de quelque grand dévouement.

Si j’attachais quelque prix à mon acte de courage, c’est qu’en m’élevant à mes yeux, c’est qu’en me montrant que j’étais capable d’une résolution généreuse, cet acte me rassurait sur la solidité de mon attachement pour Falmouth.

Or, avec mon caractère, croire en moi, c’était croire en lui ; me croire ami vrai, ardent, dévoué, c’était me croire digne d’inspirer une amitié vraie, ardente et dévouée.

Je ressentais cette confiance intrépide du soldat qui, sûr désormais de se comporter hardiment au feu, attend avec impatience et sécurité une occasion nouvelle de prouver ce qu’il vaut.

La réaction de cette confiance fut telle qu’elle influa même sur mes sentiments passés.

Fier de ma conduite envers Falmouth, je compris alors qu’Hélène, que Marguerite avaient pu m’aimer pour des qualités que leur cœur devinait sans doute, et qui venaient de se révéler à moi.

Pour la première fois enfin, je compris, bonheur ineffable !... tout l’amour que ces deux nobles créatures avaient eu pour moi.

____________

 

Une heure après que le docteur m’eut quitté, la porte de ma chambre s’ouvrit, et je vis entrer Falmouth, porté par deux de ses gens.

À peine son fauteuil fut-il approché de mon lit, qu’Henry se jeta dans mes bras.

Dans ce muet embrassement, il appuyait avec force sa tête sur mon épaule ; je sentis ses larmes couler, ses mains trembler d’émotion, il ne put me dire que ces mots : Arthur… Arthur… mon ami !

____________

 

Bien des années se sont écoulées depuis ce beau jour ; bien des noirs chagrins ont passé sur cette joie si radieuse, et rien n’en a pu altérer le souvenir, car maintenant encore mon cœur bat délicieusement à ces pensées !

Il est impossible de dire avec quelle délicatesse, avec quelle effusion Falmouth me témoigna sa reconnaissance. Les termes me manquent pour peindre ce que l’accent, ce que l’expression des traits, des regards, de la voix, peuvent seuls traduire.

____________

 

Les vents contraires durèrent plusieurs jours et nous empêchèrent d’atteindre Malte aussi tôt que nous l’avions espéré.

La blessure de Falmouth marchait rapidement vers sa guérison ; mais la mienne fut d’une cure plus lente.

Henry, pendant cette période, me prodigua les soins du frère le plus tendre.

Avec quelle anxiété douloureuse chaque matin il épiait le regard du docteur, lorsque celui-ci levait l’appareil de ma blessure ! Que de minutieuses questions sur l’époque probable de ma guérison ! Quelles étaient enfin son impatience ou sa joie, lorsque les prévisions du docteur en éloignaient ou en rapprochaient le terme !

Parlerai-je encore de mille riens, de mille attentions charmantes, qui révélaient sa sollicitude exquise, et dont je me sentais profondément heureux ?

Falmouth me dit toute sa vie, je ne lui cachai rien de la mienne.

Il avait douze ans de plus que moi ; sa parole convaincue, éloquente, nourrie de l’expérience des hommes et des choses, prenait peu à peu sur mon esprit une autorité singulière.

Rien de plus élevé, de plus grandiose que ses convictions morales ou politiques.

Je restais confondu d’étonnement et d’admiration, en découvrant ainsi chaque jour de nouveaux trésors de sensibilité exquise, de haute raison et de savoir éminent, sous les dehors ironiques et froids que Falmouth affectait habituellement.

Que dirai-je ? sous le masque sceptique et railleur du Don Juan byronien, c’était le chaleureux et vaillant cœur du Posa de Schiller, c’était son ardent et saint amour de l’humanité, c’était sa foi sincère dans le bien, c’étaient ses croyances généreuses, ses magnifiques théories pour le bonheur de tous.

Si Falmouth m’avait apparu sous ce nouvel aspect, c’est que pendant nos longs jours de navigation nous avions effleuré, traité, approfondi bien des sujets d’entretien.

Ainsi, j’étais jusqu’alors resté profondément indifférent aux questions politiques ; et pourtant je sentis vibrer en moi de nouvelles cordes, lorsque Henry, encore transporté d’indignation, me racontait les combats acharnés que lui, pair d’Angleterre, avait soutenus dans le parlement, contre le parti ultra-tory, qu’il me peignait comme la honte de son pays !

Je ne pouvais rester froid devant l’émotion douloureuse, devant les regrets poignants de Falmouth, qui déplorait la vanité de ses efforts, et surtout la faiblesse coupable avec laquelle il avait abandonné la lutte, alors que la victoire n’était pas désespérée.

J’entre dans ces détails, parce qu’ils amenèrent un des événements les plus pénibles de ma vie…

____________

 

Depuis deux jours, Falmouth me semblait profondément absorbé.

Plusieurs fois je l’avais pressé de me confier le sujet de ses préoccupations ; il m’avait toujours répondu, en souriant, de ne pas m’inquiéter, qu’il travaillait pour nous deux, et que bientôt je verrais le fruit de ses élucubrations.

En effet, un matin Henry entra chez moi d’un air grave, me remit une lettre cachetée et me dit avec émotion : — Lisez ceci… mon ami, il s’agit de notre avenir…

Puis il me serra la main, et sortit.

Voici cette lettre…

Voici ces simples et nobles pages, où la grande âme de Falmouth se révèle tout entière.

Quelle fut ma réponse !

Ah !... ce souvenir est abominable…

CHAPITRE XXXV.

LA LETTRE.

LORD FALMOUTH À ARTHUR.

 

À bord du yacht la Gazelle, 13 juin 18**.

« J’aurais pu vous dire tout ce que je vous écris, mon ami ; mais je désire que vous conserviez cette lettre…

Si les projets dont je vous entretiens se réalisent… un jour nous relirons ceci avec intérêt, en songeant que tel aura été le point de départ de la glorieuse carrière que je rêve pour nous deux.

Si au contraire le sort nous sépare, ces pages vous resteront comme un récit simple et vrai des circonstances qui m’ont inspiré l’attachement que j’ai pour vous.

Lorsque je vous rencontrai pour la première fois, ce fut à un déjeuner chez M. de Cernay : l’agrément de votre conversation me frappa ; puis, à quelques traits de votre esprit, je vis qu’avec tous les dehors de la bienveillance et de la cordialité, vous deviez pourtant rester à tout jamais séparé des autres hommes par une barrière infranchissable.

Dès lors, je m’intéressai vivement à vous.

Je savais par expérience que les caractères excentriques, tels que le vôtre, souffrent cruellement de l’isolement qu’ils s’imposent ; car ces natures fières, délicates et ombrageuses ne peuvent se fondre dans la masse du monde… se sentant toujours meurtries ou blessantes, leur instinct les porte à se créer une triste solitude au milieu des hommes.

Je partis pour l’Angleterre sous l’empire de ces idées.

À Londres, je rencontrai plusieurs personnes qui me parlèrent de vous d’une façon qui me confirma dans mon opinion à votre égard.

Je vous retrouvai quelques mois après chez madame Pënâfiel, dont vous étiez très occupé.

Comme je partageais alors les préventions du monde contre elle, et que vous ne m’aviez pas encore appris tout ce qu’elle valait, je m’étonnais de vous voir, vous, chercher le bonheur dans une liaison avec une femme d’une légèreté si reconnue, l’exquise susceptibilité que je vous supposais devant être à chaque instant cruellement froissée dans vos relations avec madame Pënâfiel.

Les hommes comme vous, mon ami, sont doués d’un tact, d’une finesse, d’une sûreté extraordinaires qui les empêchent généralement de se méprendre sur les affections qu’ils choisissent : est-ce vrai ? Hélène, Marguerite, n’étaient-elles pas en tout dignes de votre amour ? Aussi, croyez-moi, confiez-vous toujours en aveugle à vos premières impressions.

Je vous dis cela, parce que je sens combien je vous aime, et qu’il doit être dans votre instinct de m’aimer aussi.

Pardon de cette parenthèse ; revenons à la marquise.

Tant que je vous vis heureux, vous ne m’intéressiez que par le mal que j’entendais dire de vous.

Mais bientôt le déchaînement du monde contre votre bonheur devint si général et si acharné, les calomnies devinrent si furieuses, que je commençai à croire que madame Pënâfiel méritait votre amour, comme vous méritiez le sien. Plus tard, vous m’avez tout dit, et j’ai reconnu ma première erreur ; puis vint cette cruelle rupture.

Vous avez bien douloureusement expié vos doutes ! ! qu’ils vous soient pardonnés !

Lorsque vous m’avez demandé de vous aider à rendre service au mari de votre cousine Hélène, la délicatesse de vos procédés à son égard fut si touchante, que vous grandîtes de beaucoup dans ma pensée ; je ressentis pour vous une estime, une admiration profonde… Oui, mon ami… j’admirais plus encore votre désintéressement que votre manière d’agir… parce que je pénétrais que, par une fatale disposition de votre caractère, vous trouveriez moyen de flétrir à vos propres yeux le mérite de cette action, et que vous ne seriez pas même récompensé par votre conscience.

Depuis longtemps je méditais, par désœuvrement, d’aller en Grèce ; je vous vis si malheureux, que je crus le moment favorable pour vous proposer d’entreprendre ce voyage avec moi. Je l’entourai de mystère pour piquer votre curiosité, et lorsque je vous vis décidé à m’accompagner, je fus bien heureux.

Pourquoi si heureux, mon ami ? parce que, sans vous ressembler en tout, le hasard ou les hautes exigences de mon cœur m’avaient aussi fait jusqu’alors méconnaître les douceurs de l’amitié, et que je me sentais attiré vers vous par de grandes conformités de caractère et d’esprit ; parce que je croyais que ce voyage vous serait une utile distraction ; parce qu’enfin je trouvais une précieuse occasion de nouer avec vous des rapports solides et durables.

Je vis que j’aurais auprès de vous de grandes défiances à vaincre, des doutes bien enracinés à combattre… mais je ne me rebutai pas, je me fiai à la persévérance de mon attachement et à la sagacité de votre cœur ; il vous avait choisi l’amour d’Hélène, de Marguerite ; il devait me choisir moi… pour votre ami.

Pourtant, m’apercevant de la lenteur de mes progrès dans votre affection, je craignis quelquefois que vous ne vous fussiez mépris aux dehors de froideur et d’insouciance que j’affectais habituellement. Pourtant peu à peu la confiance vous vint, et quelques jours après notre départ de France, nous étions frères…

Le développement rapide de notre amitié ne me surprit pas ; il y avait entre nous, je crois, une telle affinité, nos deux âmes étaient pour ainsi dire si vivement aimantées par la sympathie, qu’au premier contact elles devaient se lier à tout jamais.

Une fois certain de votre affection, j’examinai mon trésor à loisir.

Je fis comme ces antiquaires qui, maîtres enfin de la rareté qu’ils convoitaient, se délectent dans l’examen, dans l’admiration de ses beautés. Ce fut ainsi que j’appréciai votre savoir, votre sens profond… Ce fut alors que je cherchai à éveiller les grands instincts que je croyais exister en vous…

Je ne m’étais pas trompé. Depuis ces découvertes, vous ne fûtes plus à mes yeux un pauvre enfant nerveux et irritable que l’on aime parce qu’il est faible et parce qu’il souffre, mais un jeune homme fier et hardi, à la forte pensée, à la vaste intelligence, à l’esprit flexible, qui avait tous les défauts de ses qualités éminentes.

Le mystic sarde nous attaqua : j’eus un horrible pressentiment… je voulais éviter le combat. Cela fut impossible, et je remercie maintenant le destin… car vous êtes presque guéri, et je vous dois la vie.

Oui, Arthur, je vous dois la vie du corps, car j’existe ; je vous dois la vie de l’âme, car vous êtes mon ami !

Savez-vous que si je ne connaissais pas la puissance de ma gratitude… je serais effrayé ?

Depuis longtemps je cherchais le moyen de faire aussi, moi, quelque chose pour votre bonheur, à vous, qui avez tant fait pour le mien.

Ma tâche était difficile… vous aviez tout : jeunesse, intelligence, nom, fortune, généreux et noble caractère. Mais je m’aperçus qu’une fatale tendance annihilait de si rares avantages !

Là était la source de vos malheurs. C’est à cette source que je voulus remonter pour la détourner. Que je le délivre à jamais de ses doutes affreux, me disais-je… ne me devra-t-il pas les avantages dont ce doute l’empêche de jouir ?

Vous m’avez souvent dit que vos accès de défiance et de misanthropie chagrine sont les seuls véritables malheurs de votre vie. Mais savez-vous ce qui les cause ces accès ?... – l’inaction morale dans laquelle vous vivez !

Votre imagination est vive, ardente ; n’ayant pas d’aliment, elle vous prend pour victime !...

De cette réaction continuelle de votre esprit sur votre cœur, de ce besoin insatiable d’occuper votre pensée, naît cette funeste habitude d’analyse qui vous pousse à de si horribles études, qui vous conduit à de si désolantes découvertes chez vous et chez les autres !

Croyez-moi, mon ami ; car pendant bien des nuits, j’ai profondément réfléchi aux conditions de votre caractère, et je crois dire vrai ; croyez-moi, du moment où vous aurez donné une glorieuse pâture à l’activité dévorante qui vous obsède, ce sera avec délices, ce sera avec une confiance ineffable que vous vous indulgerez dans l’impression des sentiments tendres. Vous y croirez aveuglément, car vous n’aurez plus le temps de douter.

Avant de savoir ce que vous valiez, ce voyage de Grèce m’avait semblé pour vous une occupation suffisante ; mais maintenant que je vous connais mieux, je le sens, ce voyage n’est plus en proportion avec la puissance de conception que j’ai reconnue en vous. Maintenant, enfin, que je compte sur vous comme je compte sur moi, de nouveaux horizons se sont ouverts à ma vue. Ce n’est plus à des entreprises stériles que je voudrais employer notre courage et notre intelligence… J’ai un plus noble but… peut-être le regarderez-vous comme une chimère ; mais réfléchissez, et vous connaîtrez qu’il a de nombreuses chances de succès.

Le problème que j’avais à résoudre était donc celui-ci : – vous rendre heureux sans me nuire, – c’est-à-dire sans vous quitter ; occuper assez magnifiquement votre esprit pour qu’il ne me disputât plus votre amitié ; appliquer enfin à quelque grand intérêt toutes vos précieuses qualités, qui, laissées sans emploi, se dénaturent et vous deviennent fatales, comme ces substances généreuses que la fermentation rend délétères.

Quand je vous ai parlé de l’Angleterre, de son avenir, de la part que je prenais dans les luttes où se débattaient ses destinées, je vous ai vu attentif, curieux, ému… de nobles, d’éloquentes paroles vous sont échappées ; vous avez émis, avec toute la naïveté de l’inspiration, des idées neuves, hardies. J’ai bien étudié vos mouvements, vos traits, votre accent ; tout m’a convaincu que, si vous le voulez, mon ami, vous serez appelé à agir puissamment sur les hommes. Votre savoir est vaste, vos études sont profondes, votre caractère est ardent et fier, votre position indépendante, votre nom recommandable… écoutez mon projet.

Nous allons d’abord à Malte, pour laisser arriver le terme de votre guérison, et prendre le repos dont vous avez besoin. – Nous renonçons au brûlot de Canaris, et nous retournons en Angleterre.

Lors de vos voyages dans mon pays, vous ne vous êtes guère occupé d’études sérieuses ; cette fois, guidé par moi, qui partage vos travaux, vous étudierez le mécanisme du gouvernement anglais, ses intérêts, son économie, etc. ; puis nous allons demander les mêmes renseignements à l’Allemagne, à la Russie, aux États-Unis, afin de compléter votre éducation politique.

Si je ne savais la maturité précoce de votre esprit, mon ami, je vous dirais de ne pas trop vous effrayer de ce grave itinéraire. Tous deux jeunes, riches, gais, intelligents, forts et hardis, comme le sont deux frères qui comptent l’un sur l’autre, nous marchons à notre but en nous reposant de l’étude dans les plaisirs, et des plaisirs dans l’étude.

Notre position dans le monde et l’espèce même de nos études, nous obligeant à parcourir tous les degrés de l’échelle sociale, nous mettent dans chaque pays en rapport avec toutes les supériorités de nom, d’intelligence ou de fortune. Savez-vous, enfin, quel est l’horizon lointain de cette existence si brillante, de cette ambition qui met en jeu toutes nos facultés, des plus futiles jusqu’aux plus élevées ? Savez-vous quelle est pour vous la récompense de ces occupations attachantes, mêlées des joies du monde et partagées par l’amitié la plus constante ? Le savez-vous ?... Peut-être les soins de la destinée d’un grand peuple, car vous pouvez un jour devenir ministre… premier ministre…

Quant aux moyens à employer pour atteindre ce terme qui va vous paraître incommensurable, nous en causerons, et vous verrez que votre savoir, que votre nom, que votre fortune, que vos longues études politiques, que l’expérience des hommes et des choses que nous aurons acquise pendant nos voyages, vous ouvriront les portes du pouvoir, soit que vous vous présentiez à la chambre des députés, soit que vous entriez dans la carrière diplomatique par quelque emploi important.

En tout cas, mon ami, votre direction devient la mienne : si vous restez à Paris, comme membre du gouvernement, j’accepte près de la cour de France une mission que j’ai longtemps refusée ; si vous êtes envoyé près de quelque cabinet étranger, je puis assez compter sur mon influence pour être sûr d’aller vous rejoindre.

Sans doute, notre position est telle que ni vous ni moi n’avons besoin de ces places pour nous retrouver, et continuer les rapports dont nous sommes si heureux ; mais, je vous l’ai dit, il faut avant tout combattre votre ennemi mortel… le DÉSŒUVREMENT, et le combattre d’une manière grande, élevée, en tout digne de votre intelligence. Or, mon ami, aurons-nous jamais une plus noble ambition ? nous occuper de la destinée de nos deux pays ! Voir notre amitié servir de lien à leurs intérêts, les unir, les confondre… comme elle a uni et confondu nos cœurs !

Et ne me dites pas que ceci soit un rêve, une chimère… Des gens d’un talent médiocre sont arrivés au terme que je vous propose. Et d’ailleurs, lors même que le succès du voyage serait incertain, la route n’est-elle pas admirable ? De quelle fécondité pour l’avenir ne seront pas nos tentatives, en admettant même qu’elles soient folles ?

Allons, allons, Arthur, du courage ; usez fièrement, grandement, des dons que le destin vous a prodigués, et surtout, mon ami, échappez à cette inaction si funeste à votre repos et à votre cœur…

Oh ! échappez-lui ; car, je vous l’avoue, maintenant votre amitié m’est si chère, votre bonheur m’est si précieux, que je ferais tout au monde pour les voir l’un et l’autre abrités par quelque noble et légitime ambition.

Voilà mes projets… voici mes espérances… Qu’en pensez-vous, mon ami ? Je vous ai écrit tout ceci, parce que malgré moi j’ai craint qu’en vous parlant, une raillerie, un doute de votre part ne vînt glacer mon éloquence ; et comme, avant toute chose, je tenais à vous convaincre, j’ai pris le parti de parler seul.

Afin de pousser la bizarrerie jusqu’au bout, je vous demande une réponse écrite.

Selon que vous accepterez ou non ces offres d’une amitié sincère, votre lettre datera un des jours les plus heureux, ou les plus malheureux de ma vie.

H. F. »

CHAPITRE XXXVI.

DÉFIANCE.

Avant de recevoir cette lettre… j’étais profondément heureux… j’étais plein de confiance et de sécurité dans l’affection de Falmouth pour moi, j’étais plein de foi dans celle que je ressentais pour lui ; pourquoi ces pages si simples et si touchantes changèrent-elles tout à coup ce jour brillant en une nuit profonde ?

Deux fois je relus cette lettre…

Ce qui me frappa d’abord fut le sublime, l’inexplicable dévouement de Falmouth, qui, pour m’arracher au désœuvrement qu’il considérait comme si fatal à mon bonheur, m’offrait de partager mes voyages, mes études et jusqu’à la carrière que le succès pouvait m’ouvrir.

Ce qui m’étonna beaucoup aussi… ce qui me blessa presque… fut l’exagération nécessairement moqueuse avec laquelle Falmouth parlait de mon mérite ; mérite qui, selon lui, n’allait pas moins qu’à faire de moi un premier ministre… ou un ambassadeur.

Malheureusement, sans doute, je ne suis pas né pour comprendre les magnifiques exaltations de l’amitié ; car la résolution de Falmouth me sembla si exorbitante, si en dehors de toutes proportions humaines, si au-dessus des preuves que j’avais pu lui donner de mon affection, que je me demandai plusieurs fois si c’était bien à moi qu’il faisait cette offre… et comment j’avais pu mériter qu’il me la fît.

Si ce que j’avais fait pour lui n’était pas digne de ce dévouement de sa part… quel était donc le motif qui l’avait engagé à m’offrir tant… pour si peu ?...

Je ne subis pas sans lutte l’influence de ces malheureuses pensées, car je prévoyais quelque prochain et terrible accès de défiance.

Plusieurs fois je voulus détourner mon esprit de la pente fatale où je le voyais s’engager, mais je me sentais entraîné malgré moi vers les noirs abîmes du doute.

Épouvanté, je fus sur le point d’aller trouver Henry et de le supplier de me sauver de moi-même… de m’expliquer pour ainsi dire tout ce qui me semblait incompréhensible dans son admirable dévouement, de le mettre à la portée de mon esprit, encore peu fait à ces amitiés puissantes et radieuses dont il était si ébloui qu’il ne pouvait les contempler sans vertige… Mais une fausse, mais une misérable honte me retint ; je vis une faiblesse, une lâcheté, un humiliant aveu d’infériorité dans ce qui eût été de ma part une preuve touchante de confiance et d’abandon.

Malgré moi, je sentis avec terreur qu’il allait en être de mon amitié pour Falmouth comme des autres sentiments que j’avais éprouvés. Cette amitié était à son paroxysme, elle devait délicieusement occuper ma vie, agrandir mon avenir… Il me fallait la briser.

J’éprouvais une sensation étrange ; il me semblait que mon esprit descendait rapidement d’une sphère idéale, peuplée des figures les plus enchanteresses, vers un désert sombre et sans bornes.

Une comparaison physique expliquera cette impression toute morale. Les ailes qui m’avaient quelque temps soutenu dans la région des plus divines croyances me manquant tout à coup, je retombais sur le sol aride et dévasté de l’analyse, au milieu des ruines de mes premières espérances !

Ma foi, jusque-là si sincère et si pure à l’amitié, à la sainte amitié, devait, hélas ! augmenter encore ces tristes débris.

____________

 

Plus je songeais à l’admirable proposition de Falmouth, plus j’appréciais la sollicitude exquise, presque paternelle, qui la lui avait dictée… moins je m’en sentais digne.

Je ne pouvais comprendre, je ne pouvais croire que le service que je lui avais rendu en le mettant à l’abri du danger, valût une telle abnégation de lui-même. Cet ordre de pensées m’amena bientôt à rabaisser tout ce qu’il y avait eu de véritablement généreux dans ma conduite envers Henry.

Monomanie étrange ! Au contraire de ces hommes qui, faisant des bassesses par nature, emploient toutes les ressources de leur intelligence à prouver que leur conduite est honorable, je parvins à force de sophismes à avilir à mes yeux une noble action dont je devais être fier.

Après tout, me disais-je, quel service si énorme ai-je donc rendu à Falmouth pour qu’il me fasse des offres si magnifiques ? Je lui ai sauvé la vie… soit ; mais Williams, mais le dernier matelot de son yacht se serait trouvé dans une position semblable, que je l’aurais également secouru…

C’était donc de ma part un premier mouvement instinctif, et non le fruit de la réflexion.

Et puis, cette action m’avait-elle coûté ? Non, je n’avais pas hésité un instant ; le mérite en était donc médiocre, car la valeur d’une action ne saurait être jugée qu’en raison des sacrifices qu’elle impose.

Un millionnaire donnant un louis à un pauvre m’a toujours peu touché ; ce pauvre partageant ce louis avec un plus malheureux que lui me paraîtrait sublime.

Une fois sous l’obsession de ces paradoxes, aussi tristes qu’insensés, je ne m’arrêtai plus.

Ma bravoure ne fut pas moins rabaissée à mes propres yeux.

En me montrant si intrépide dans ma lutte contre ces pirates, me disais-je, avais-je un moment pensé à l’honneur de soutenir dignement le nom français aux yeux des Anglais, à délivrer la mer des brigands qui l’infestaient, à prouver à Falmouth que, malgré la faiblesse maladive de mon caractère, je possédais au moins le courage d’action ; avais-je au moins été emporté par la soif du danger, par une fureur aveugle, mais pleine d’audace : non… j’avais sans doute obéi à un instinct machinal de conservation ; j’avais rendu coup pour coup ; j’avais voulu tuer pour n’être pas tué. Il n’y avait donc pas plus de grandeur et de noblesse dans mon action que dans la rage désespérée de l’animal aux abois qui se rue avec férocité sur l’ennemi qui l’attaque.

Puis, pour dernier argument contre moi-même, je me demandais pourquoi mon cœur se remplissait ainsi de tristesse et d’amertume. Il fallait que mon action ne fût pas complètement grande, puisque les sentiments élevés qu’elle avait éveillés dans mon âme s’effaçaient déjà pour faire place aux doutes les plus odieux sur moi et sur Falmouth.

Hélas ! La terrible conclusion de toutes ces imaginations maudites ne devait pas se faire attendre.

Maintenant que je réfléchis de sang-froid à ce cruel aveuglement, je songe que j’étais peut-être poussé à cette impitoyable analyse par une jalousie misérable que je ne m’avouais pas.

N’étant pas capable d’un dévouement semblable à celui de Falmouth, sans doute je voulais le flétrir en lui trouvant une arrière-pensée misérable.

Peut-être encore voulais-je me soustraire à une influence que je redoutais…

Je fis donc une sorte d’inventaire glacial de ce que me devait Falmouth et de ce qu’il m’offrait… On eût dit l’énumération funèbre des dépouilles d’un mort.

____________

 

Ceci me parut évident, irrécusable, à savoir : – que le prix que Falmouth mettait au service que je lui avais rendu était exorbitant.

POURQUOI m’offrait-il ce prix exorbitant ?

Je venais de trop me rabaisser à mes yeux, je me sentais trop avili, même par ces doutes, par ces calculs ignobles, pour croire un instant que la sympathie qu’il disait éprouver pour moi fût réelle ; ne m’avait-il pas avoué qu’un tact très délicat lui indiquait toujours les âmes d’élite pour lesquelles il devait ressentir quelque affinité ?

Comment alors un caractère si généreux pouvait-il éprouver de l’attrait pour moi, si indigne, si incapable d’en inspirer ?

Quel intérêt a-t-il donc à feindre cette exagération ?

Son nom est beaucoup plus illustre que le mien, sa fortune est énorme, sa position est des plus éminentes ; ce n’est donc pas la vanité qui peut le rapprocher de moi…

Son courage est connu, ce n’est donc pas un défenseur qu’il peut vouloir en moi.

Son esprit est vif, brillant, original ; et pendant de longues années il a vécu seul, je ne puis donc être à ses yeux une sorte de bouffon…

Je fus longtemps, je l’avoue, à trouver quel était l’intérêt qui faisait agir Falmouth…

Tout à coup, à force de creuser l’abîme fangeux des plus hideux instincts, une idée infernale me vint à l’esprit.

J’eus un moment d’exécrable triomphe : j’avais deviné...

Je crus tout comprendre, tout expliquer par cette étrange, par cette abominable interprétation.

Un horrible vertige me saisit.

CHAPITRE XXXVII.

LE DUEL.

J’écrivis à la hâte les lignes suivantes en réponse à l’admirable lettre de Falmouth.

Je sonnai et je lui envoyai le billet.

[2]

Comme toujours, une fois cette lettre partie, lorsque je revins à moi, lorsque je réfléchis à cet outrage infâme… je fus épouvanté.

Si je m’étais trompé ! ! !

J’aurais donné ma vie pour n’avoir pas écrit ces lignes terribles.

Il n’était plus temps…

Ma chambre était séparée de celle de Falmouth par une cloison…

Dans une épouvantable anxiété, j’écoutai…

Lorsque le valet qui avait apporté ma lettre à Falmouth eut refermé la porte, il se fit un profond silence…

Puis, tout à coup, un mouvement impétueux renversa une chaise. Et j’entendis Falmouth se précipiter à la porte d’un pas lourd et incertain, car il pouvait à peine marcher.

Il allait venir…

Mon cœur battait à se rompre.

Ses pas approchèrent…

Je me sentis mouillé d’une sueur froide… j’eus peur.

Ma porte s’ouvrit brusquement. Il entra se traînant sur sa canne.

De ma vie… non, de ma vie je n’oublierai l’expression de colère fulgurante qui éclatait sur son visage ; on eût dit un masque de marbre illuminé par deux yeux flamboyants…

— Vos armes ! – s’écria-t-il d’une voix vibrante d’indignation en me montrant la lettre qu’il tenait à la main – vos armes ! !

Un remords affreux me saisit, il fut si violent qu’il m’inspira une lâche rétractation de mon infamie…

— Henry ! – lui dis-je en lui montrant cette lettre d’un air désespéré – pardon…

— Pardon !... Vous ne voulez donc pas vous battre ? – s’écria Falmouth avec rage.

Le rouge me vint au front, la honte de me voir soupçonné de faiblesse m’exaspéra, et je lui répondis :

— Monsieur… mes armes seront les vôtres.

— Je vous fais grâce de ces délicatesses. Quelles sont vos armes ? finissons-en…, – répéta-t-il durement.

J’allais éclater ; mais, me souvenant que Falmouth était chez lui, je me contins.

— Vous et moi, – lui dis-je, – nous sommes trop blessés, je crois, pour pouvoir nous servir de nos épées… le pistolet sera donc l’arme la plus convenable…

— C’est juste – dit Falmouth en se laissant tomber sur un fauteuil.

Il sonna.

Un de ses gens entra.

— Priez M. Williams de descendre, – dit Falmouth.

Le valet sortit.

— Williams et Geordy nous serviront de témoins, me dit impérieusement Falmouth.

Je fis un signe de consentement machinal… j’étais anéanti…

Williams descendit.

— Où sommes-nous, Williams ? Quelle est la terre la plus proche ?

— Le vent ayant soufflé du nord depuis ce matin, mylord, il nous met en bonne route pour Malte. S’il continue, nous pourrons y arriver demain soir.

— Tâche donc, mon brave Williams, de nous y conduire le plus tôt possible… Mais donne-moi ton bras pour rentrer chez moi…

Je restai seul.

Je n’ai pas besoin de dire l’amertume de mon désespoir.

Ravivée par une fièvre ardente qui se développa, ma blessure me fit de nouveau beaucoup souffrir.

Plongeant à chaque instant dans les vagues soulevées par le vent dont la violence augmentait d’heure en heure, la goélette recevait de rudes secousses. Ce tangage me causait un ébranlement si douloureux, que parfois je ne pouvais retenir un cri aigu.

Le docteur vint s’informer de mes nouvelles et me demander comment je me trouvais ; par une sorte d’obstination puérile, je lui cachais mes souffrances.

Cet homme appartenait à Falmouth. Un scrupule exagéré m’empêchait d’accepter désormais ses soins.

Quelles heures je passai, mon Dieu ! Cette crise fut épouvantable.

Les émotions que je venais de ressentir, jointes à l’ardeur de la fièvre, exaltèrent à ce point ma sensibilité nerveuse, que, replié dans mon lit, je ne pouvais supporter l’éclat du jour ; je cachai ma figure dans mes mains, et je pleurai amèrement…

D’habitude, les larmes me soulageaient, mais celles-ci étaient âcres et cuisantes.

Puis, lorsque mon désespoir eut atteint son paroxysme, par un triste besoin de contraste qui m’était familier, je comparai ce qui était à ce qui avait été… surtout à ce qui aurait été… si je n’avais pas volontairement flétri, brisé, souillé tant de nouvelles chances de bonheur !

Au lieu de chercher à cacher ma honte dans la solitude et dans les ténèbres, au lieu de me plonger dans les idées les plus tristes, au lieu de subir cet isolement que je venais de provoquer si outrageusement, je me serais senti le cœur allègre, épanoui !

Cet homme, qui alors me haïssait, qui me méprisait, qui n’attendait plus que l’heure de laver son injure dans mon sang, eût, comme toujours, été là, près de moi, affectueux et reconnaissant. Ces plaintes que m’arrachait la douleur physique, et que j’étouffais si péniblement, eussent été adoucies par la touchante sollicitude d’un frère !

Et penser… mon Dieu ! m’écriai-je, que cette réalité que moi-même j’avais si souvent rêvée, en songeant à l’amitié, était là près de moi !

Et penser que cette fois encore, par le plus étonnant concours de circonstances, je n’avais qu’à me laisser aller au bonheur qui m’était offert !

Et penser que cette fois encore, une monomanie fatale, furieuse, m’avait fait abandonner toutes les chances de félicité possible pour les remords les plus affreux !

Alors, me voyant si incurablement malheureux, des idées de suicide me vinrent à l’esprit.

Je me reprochai d’être odieusement à charge à moi et aux autres. Je me demandai à quoi j’étais bon ; ce que je faisais des avantages que le hasard avait accumulés sur moi : jeunesse, santé, richesse, force, intelligence et courage.

Jusqu’ici, à quoi avais-je employé ces dons précieux ? à faire le malheur de tous ceux qui m’avaient aimé !

Aussi, je me résolus dans ce duel avec Falmouth d’exposer aveuglément ma vie et de respecter la sienne.

En faisant feu sur lui… j’aurais cru commettre un fratricide.

Par un douloureux caprice, je voulus relire sa lettre…

Inexplicable fatalité !… Pour la première fois j’en compris toute la grandeur… toute l’imposante générosité.

Ce fut alors que je pus embrasser d’un regard désespéré la perte immense, irréparable, que je venais de faire ! Mais hélas ! il n’était plus temps, tout était fini !

CHAPITRE XXXVIII.

LE PILOTE.

Depuis quelques moments, les mouvements de la goélette devenaient de plus en plus durs. J’entendais au-dehors un mugissement continu ; quelquefois, augmentant progressivement de violence, il finissait par tonner comme la foudre… puis à ces éclats soudains succédait un grondement sourd et lointain.

Tantôt les pas précipités des matelots faisaient résonner le pont au-dessus de ma tête, tantôt ce bruit cessait brusquement, ou était dominé par la voix retentissante de Williams qui donnait des ordres.

Je ne pouvais en douter, nous étions assaillis par une tempête. Il me fut impossible de rester dans l’inaction.

Quoique faible, je voulus me lever, pensant que peut-être le grand air me ferait du bien. Je sonnai, et, à l’aide de mon valet de chambre, je parvins à m’habiller.

J’avais presque complètement perdu l’usage du bras gauche.

Je montai sur le pont ; Falmouth ne s’y trouvait pas.

Les vagues étaient furieuses.

Quoiqu’il fût à peine quatre heures, le jour était si bas qu’on se voyait à peine.

À l’horizon, la mer dessinait les sombres ondulations de sa courbe immense sur une ceinture de lumière ardente, comme du bronze rougi au feu.

Au-dessus de cette zone empourprée s’étageaient pesamment de lourdes masses de nuages noirs et ocreux ; la voûte du firmament reflétait dans les flots ces ténèbres opaques, et les vagues, perdant leur transparence d’azur ou d’émeraude, ressemblaient à des montagnes de vase marbrées d’écume.

La tempête sifflait dans les cordages à coups furieux et retentissants. Quoique impétueux, le vent était chaud ; les vagues qu’il fouettait, et dont les lourdes nappes venaient souvent déferler sur le pont du yacht, semblaient presque tièdes.

Bientôt le médecin monta. — Vous êtes imprudent, – me dit-il, – de quitter ainsi votre chambre.

— J’étouffais en bas, docteur ; le mouvement du navire me faisait beaucoup souffrir : il me semble qu’ici je suis mieux.

— Quel horrible temps ! – dit le docteur. – Pourvu que nous puissions atterrir à Malte avant la nuit !

— Nous ne sommes donc pas éloignés de cette île ?

— Nous en sommes très proches, seulement cette brume épaisse nous empêche d’apercevoir les terres. Avant une heure, la goélette va mettre en panne pour demander un pilote… pourvu toutefois que par un temps pareil on puisse entendre nos coups de canon et voir nos signaux.

Une heure après survint une légère éclaircie dans le ciel.

Nous aperçûmes devant nous, à l’horizon, de hautes terres encore voilées de brouillards ; c’était, à ce que me dit Williams, le cap de Harrach, pointe septentrionale de l’île de Malte, au haut duquel s’élevait la tour de l’Espinasse servant de vigie.

Williams mit alors la goélette en panne, et fit tirer plusieurs coups de canon pour demander un pilote.

— Le vent est si fort, – me dit le docteur, – que les pilotes de Harrach n’oseront peut-être pas s’aventurer en mer.

Néanmoins, après les salves du yacht, nous vîmes plusieurs fois apparaître au sommet des lames et disparaître dans leurs noires profondeurs une petite voile latine hardiment manœuvrée.

— Il faut que ces Maltais soient de bien intrépides marins, – me dit le docteur, – car ils viennent, malgré cette mer épouvantable, presque droit dans le vent.

Le bateau pilote s’approchait de plus en plus ; mais comme, en s’approchant, il demeurait quelquefois caché par la hauteur des flots, et ne reparaissait ainsi qu’à d’assez longs intervalles, à chacune de ses apparitions progressives sur la crête des lames, il semblait tout à coup démesurément grandi.

Je ne sais pourquoi cet effet, fort naturel d’ailleurs, me semblait étrange.

Enfin, ce bateau parut à une portée de fusil de la goélette.

Par ordre de Williams, on lui jeta une amarre. Je m’approchai pour mieux voir ces hardis marins.

Ils étaient cinq, quatre occupés à la manœuvre des voiles, l’autre au gouvernail.

Après avoir fort habilement élongé le yacht, pour recevoir le cordage qu’on lui jeta, l’homme qui était au timon profita du moment où la lame élevait le bateau qu’il montait presque au niveau du pont de la goélette, pour y sauter adroitement en s’accrochant aux haubans.

Une fois cet homme à bord du yacht, les autres matelots allèrent mettre leur embarcation à la remorque de la goélette.

Le pilote, après avoir salué Williams, commença de marcher sur le pont, malgré le brusque tangage de la goélette, avec une sûreté de pied qui prouvait une longue pratique de la navigation.

Bientôt il s’arrêta, leva la tête et jeta un coup d’œil de connaisseur sur le gréement du yacht, dont il fut sans doute satisfait, car il fit un signe d’approbation muette.

Malgré la tempête et les dangers que la goélette pouvait courir, car la nuit avançait et la violence du vent ne diminuait pas, cet homme avait une apparence de sécurité telle, que la physionomie de l’équipage, jusqu’alors quelque peu assombrie, se rasséréna tout à coup… On eût dit que le pilote apportait avec lui cette confiance subite qu’inspire souvent l’arrivée d’un médecin impatiemment attendu par une famille inquiète.

M’étant tenu près du couronnement où je m’appuyais, afin de ne pas être renversé par les secousses du navire, je n’avais encore pu bien voir le pilote, mais bientôt il s’approcha près de moi.

Cet homme pouvait avoir quarante ans. Il était d’une stature élevée, maigre, osseux ; ses traits étaient basanés, ses joues creuses, ses yeux verts, ses sourcils noirs, épais et rudes. Il portait un bonnet de laine à carreaux écossais rouges et bleus, qui lui cachait exactement le front jusqu’aux orbites. Un gros capot de drap brun, ruisselant d’eau de mer et cachant le haut de ses grandes bottes de pêcheur, complétait son costume.

Je ne sais pourquoi il me sembla que cet homme ne m’était pas inconnu. J’avais un souvenir vague de sa physionomie sinistre, quoiqu’il me fût impossible de me rappeler les circonstances de cette rencontre, néanmoins je ressentais une impression désagréable que j’attribuais au malaise et à la fièvre.

— Pourrons-nous mouiller à Malte ce soir, pilote ? lui demanda Williams.

Après s’être approché des boussoles et avoir assez longtemps interrogé l’état du ciel, de la mer et du vent, le pilote répondit en très bon anglais :

— Nous pourrons peut-être aborder dans l’île ce soir… mais non pas dans le port de Malte, monsieur.

— Non !... – s’écria Williams, – et pourquoi ?

— Parce que ça n’est pas possible – dit le pilote avec insouciance.

— Mais, – reprit Williams, – quoique le vent soit très fort et qu’il souffle du nord, il n’est pas assez violent pour nous jeter à la côte. La goélette manœuvre à merveille, elle saura bien s’élever…

— Et saura-t-elle résister à la rapidité des courants qui filent de sept à huit nœuds à l’heure, monsieur, et qui, comme le vent, portent en pleine côte ?

— Je vous dis, pilote, – reprit Williams, – qu’il y a deux ans je suis entré à Malte par un temps encore plus forcé que celui-là…

— Mais non pas plus forcé que celui qui menace pour cette nuit, – dit le pilote.

— Pour cette nuit ? – reprit Williams d’un air incrédule.

— Pour cette nuit, – reprit le pilote avec fermeté.

— Quels indices certains avez-vous du temps qu’il fera cette nuit, pilote ?

— La pointe Tamea et les précipices de Kamich sont à cette heure submergés… et c’est toujours le signe précurseur d’une grande tempête.

— Ce sont là des terreurs et des superstitions de vieille femme ! – s’écria Williams.

Le pilote attacha sur lui ses yeux verts et perçants, haussa légèrement les épaules et sourit.

Lorsque cet homme se prit à sourire, je me crus sous l’obsession d’un rêve ; il me sembla reconnaître les dents blanches, séparées, aiguës, du pirate avec lequel j’avais lutté corps à corps lors de l’attaque de la goélette.

Mon étonnement fut si grand, que je fis tout à coup deux pas en avant en attachant sur le pilote des yeux stupéfaits, mais celui-ci supporta mon regard avec la plus parfaite impassibilité, et, je l’avoue, je fus obligé de baisser la tête devant son coup d’œil calme et indifférent.

Williams, impatient du silence du pilote, lui dit sans s’apercevoir de ma préoccupation :

— Mais enfin que proposez-vous ?

— Si le temps devient trop forcé, comme je n’en doute pas, monsieur, au lieu de risquer de voir le yacht jeté à la côte par la tempête et par les courants, avant qu’il n’ait pu atteindre l’entrée du port de Malte, mon avis est de doubler la pointe de Harrach, et au lieu d’aborder à la côte nord de l’île, d’aborder à la côte sud… au petit port de Marsa-Sirocco, où vous trouverez un très bon mouillage. Si, comme vous le dites, votre goélette s’élève bien au vent, alors rien ne gênera sa manœuvre, une fois sous le vent de l’île… mais au moins en cas de tempête, elle ne risquera pas d’être jetée à la côte, puisqu’elle aura derrière elle, pour fuir devant le temps, les cent lieues qui séparent l’île de Malte de la côte nord d’Afrique.

— Cette proposition sent trop la timidité, pilote ! – s’écria Williams ; – une ourque flamande aurait plus de hardiesse. D’ailleurs mylord veut absolument mouiller ce soir dans le port de Malte, et moi je maintiens la chose praticable.

— Alors, il faut l’exécuter vous-même, monsieur – reprit le pilote d’un air impassible ; puis, allant à l’arrière, il dit en anglais aux matelots qui restaient dans sa chaloupe : — Holà !... Préparez-vous à larguer l’amarre, nous allons retourner à Harrach…

Cette fois encore, en entendant la voix claire et perçante du pilote, sauf la différence d’idiome, il me sembla reconnaître l’accent de l’homme au capuchon noir, qui, un moment avant l’abordage du yacht, avait crié à ses pirates : Ne tirez pas ! à l’abordage !

Williams, voyant que le pilote s’apprêtait sérieusement à partir, lui dit d’attendre un instant, qu’il allait prendre les derniers ordres du lord, et il disparut en effet.

Je restai sur le pont dans une perplexité de plus en plus grande.

Il est vrai que j’étais bien certain de reconnaître la voix et la bizarre disposition des dents de cet homme, mais ceci ne pouvait-il pas être un jeu du hasard ? Quelle apparence qu’un homme blessé et jeté à la mer, il y avait huit jours, fût ce même pilote maltais que je retrouvais vigoureux et dispos ?

Je regardais toujours fixement le pilote, il ne détournait pas la vue. Sans doute fatigué de cette muette observation, il s’avança vers moi, et me dit résolument : — Que me voulez-vous donc, monsieur ?

— Vous êtes depuis longtemps pilote à Malte ? – lui demandai-je.

— Depuis sept ans, monsieur. – Et il me montra une large plaque d’argent qu’une longue chaîne du même métal tenait attachée sous son capot.

Sur cette plaque je vis d’un côté les armes d’Angleterre, et de l’autre le nom de Joseph Belmont, pilote royal, n° 18.

— Mais, vous êtes Français ? – lui demandai-je en français.

— Oui, monsieur, – me répondit-il.

Mon étonnement était à son comble.

Williams reparut sur le pont, et s’adressant au pilote :

— Allons, faites comme vous l’entendrez… mylord y consent.

— La mer devient si grosse, dit le pilote à Williams, que je vais donner l’ordre à mes matelots de quitter leur amarre et de nous suivre à peu de distance.

En effet, l’embarcation, abandonnant le cordage qui la remorquait, navigua de conserve avec le yacht.

La nuit vint…

Selon l’usage, Williams remit au pilote le porte-voix, insigne du commandement.

Les prédictions de cet homme au sujet du temps se réalisèrent bientôt ; car, quoique notre nouvelle direction nous eût mis en quelques bordées sous le vent de l’île, et conséquemment nous eût beaucoup abrités, la tempête augmentait de violence.

Le pilote, debout près du gouvernail, donnait ses ordres avec un calme parfait, et, au dire de Williams, il manœuvrait avec une sagesse et une habileté rares.

En attendant le lever de la lune qui devait faciliter notre mouillage, nous louvoyions alors parallèlement à la côte méridionale de l’île de Malte.

La nuit était profonde.

Les lampes des boussoles, renfermées dans leurs boîtes de cuivre, formaient une pâle auréole au pied du grand mât. Cette lumière éclairait seulement le timonier et le pilote, tandis que le reste du yacht et de l’équipage demeurait plongé dans une obscurité que le contraste de la lumière faisait paraître plus épaisse encore.

Ainsi reflétés en dessous par cette clarté, à peu près comme le sont les acteurs par la rampe de la scène d’un théâtre, les traits du pilote me parurent avoir un caractère étrange d’audace, de ruse et de méchanceté.

Quoique le temps fût affreux, quoique la proue du yacht fût à chaque instant couverte par les lames furieuses, de temps à autre je vis le pilote se frotter les mains avec une sorte de satisfaction farouche en souriant d’un rire singulier qui montrait ses dents blanches, aiguës et séparées.

Était-ce la joie de nous arracher à un péril certain ?

Était-ce un sentiment tout contraire ? Je ne sais… mais dans ce moment il me semblait parfaitement reconnaître le pirate contre lequel j’avais lutté. Cette préoccupation devint telle, que, malgré ma résolution de me taire à ce sujet, je ne pus m’empêcher de demander à Williams s’il était bien sûr de cet homme.

— Aussi sûr qu’on peut l’être ! Notre conseil de marine du port de Malte n’accorde jamais de commissions de pilotes qu’à des gens éprouvés… Celui-ci m’a montré sa patente ; elle est fort en règle. Tout en lui révèle d’ailleurs un excellent marin… et je commence à croire qu’il avait raison. Quoique nous soyons abrités par la terre, vous le voyez, nous ressentons encore si rudement la violence du vent, que cette tempête, renforcée des courants très rapides qui portent à la côte, aurait bien pu y jeter notre yacht.

— Vous allez trouver mon idée bien étrange, – dis-je en hésitant à Williams, – mais quelquefois il me semble reconnaître dans ce pilote…

— Qui donc, monsieur ?

— Le capitaine des pirates contre lequel je me suis battu et que je croyais tombé à la mer.

— Il fait si noir que je ne puis voir l’expression de vos traits, monsieur, – répondit Williams, – mais je suis sûr que vous riez en me disant cela.

— Je vous parle très sérieusement, je vous jure.

— Mais, monsieur, songez donc que cela est impossible ; encore une fois, les fonctions de pilote ne sont confiées qu’à des gens très connus ; ils ne peuvent quitter leur poste que pour venir piloter les bâtiments qui entrent dans l’île. Songez donc encore que ce mystic pirate était déjà mouillé à Porquerolles depuis plus d’un mois, lors de l’arrivée du yacht de mylord aux îles d’Hyères… songez donc que… Mais – dit Williams en s’interrompant et en me quittant –, voici la lune qui se lève et se dégage des nuages ; sa clarté va nous servir pour atteindre le mouillage… Excusez-moi, monsieur, mais il me faut faire préparer les ancres…

Les raisons que m’avait données Williams, quoique solides en apparence, ne purent tout à fait me convaincre.

Pourtant, voyant que l’heure du débarquement approchait, et qu’en effet, au dire des gens expérimentés, la manœuvre du pilote avait été aussi prudente qu’habile, je fus forcé du moins de suspendre mon jugement, car jusqu’alors on ne pouvait faire aucun reproche à l’homme que je soupçonnais.

Le docteur monta sur le pont, me donna des nouvelles de Falmouth et me demanda des miennes.

— Le grand air me fait du bien, – lui dis-je, – et ma blessure me semble moins douloureuse.

— Dieu merci, – dit-il, – mylord se trouve mieux aussi ; cette contusion aura été violente, mais ses suites de peu de durée. Tout à l’heure il vient de marcher seul. Le pilote avait raison – ajouta le docteur en me montrant les vagues – ; voyez comme la mer semble se calmer à mesure que nous approchons des terres de l’île…

En effet, garanties de la violence du vent par la hauteur de la ceinture de rochers à pic qui forment la côte méridionale de Malte, les vagues s’aplanissaient de plus en plus.

Bientôt la lune, se dégageant tout à fait des nuages qui l’avaient jusqu’alors obscurcie, éclaira parfaitement une immense muraille de rochers qui s’étendaient devant nous, et dont le pied était baigné par la mer.

La goélette était alors à une portée de canon du rivage que nous prolongions ; à peu de distance de nous, se tenait le bateau-pilote.

— Nous allons bientôt atteindre le port de Marsa-Sirocco ? – lui demanda Williams, qui connaissait les différents mouillages de l’île.

— Nous y serons bientôt. Mais comme nous devons passer entre les pierres noires et la pointe de la Wardi, et que ce chenal est très dangereux à cause des brisants, je vais, monsieur, si vous le voulez, prendre le gouvernail, – dit le pilote à Williams.

D’après un signe de ce dernier, le timonier quitta la barre.

Je me rappelle cette scène comme si elle s’était passée hier.

J’étais assis sur le couronnement.

Devant moi, Williams, très près du pilote, qui prit le timon, interrogeait comme lui tour à tour la boussole, la côte et la voilure du yacht.

Le docteur, penché sur la lisse, regardait le sillage du navire… À très peu de distance de nous, on voyait le bateau pilote, qui me sembla ne plus faire la même route que le yacht ; cela me parut singulier…

Devant et très près de nous s’élevait une énorme masse de rochers perpendiculaires.

Quoique la mer fût devenue plus calme, elle était encore sourdement soulevée par une forte houle, dont les ondulations immenses allaient se briser sur le rivage avec un bruit formidable.

Le pilote venait de faire déployer une nouvelle voile, sans doute pour augmenter la vitesse du yacht, lorsqu’un cri d’effroi retentit à l’avant, et j’entendis ces mots : — Toute la barre à bâbord ! Nous sommes sur les brisants !...

Je ne sais de quelle manière le pilote obéit à cet ordre et comment il gouverna la goélette, mais au moment où ce cri venait d’être proféré, un choc épouvantable, suivi d’un long craquement, arrêta subitement la marche du yacht.

La commotion fut si violente, que moi, Williams et deux matelots, nous roulâmes sur le pont.

— Le yacht a touché ! – s’écria Williams en se relevant… – maudit soit le pilote !...

Ma blessure m’empêchait de me redresser avec la même agilité. J’étais encore à terre, lorsque quelqu’un passa rapidement près de moi ; un corps lourd tomba à la mer, et je ne vis plus le pilote, ni au timon ni sur le pont.

Songeant à mes pressentiments, oubliant le danger que nous courions, je me relevai, et, à une portée de fusil du yacht, j’aperçus le bateau pilote ; ses matelots ramaient vigoureusement vers un point noir entouré d’écume, que je distinguais parfois à la clarté de la lune.

C’était le pilote qui nageait pour rejoindre son embarcation.

— Un fusil !… un fusil !... – m’écriai-je. – J’étais sûr que c’était lui…

À ce moment, un second choc du yacht sur les brisants fit tomber le grand mât avec un fracas horrible.

Pendant le moment de stupeur et de silence qui suivit cette chute, j’entendis ces mots en français : « Souvenez-vous du mystic de Porquerolles ! »

C’était le pirate… le yacht était perdu…

La dernière scène de ce terrible drame fut si rapide, si confuse, que c’est à peine si mes souvenirs peuvent me la retracer, à travers le chaos d’émotions précipitées, effrayantes, qui se succédèrent comme les éclats de la foudre pendant un orage.

À un troisième et dernier choc, le yacht, soulevé par une immense lame sourde, retomba de tout son poids sur un banc de rochers aigus.

Déjà crevée, la cale se défonça presque entièrement, j’entendis dans l’intérieur du navire l’eau qui s’y précipitait en bouillonnant comme dans un gouffre.

La mer l’avait totalement envahi !

Malgré ma blessure, qui me tenait un bras fixé contre ma poitrine, j’allais me jeter à la mer, lorsque je vis paraître Falmouth sur le pont ; il s’appuyait sur Williams.

À ce moment, une autre lame énorme, prenant le yacht par son travers, le chavira complètement.

Je me sentis rouler jusqu’au bord du navire, puis enlevé, étourdi, écrasé par une pesante masse d’eau qui passa sur moi en tonnant comme la foudre.

De ce moment, je perdis à peu près toute perception des événements.

Ce dont je me souviens seulement, c’est que je ressentis longtemps une oppression effroyable ; j’étouffais quand j’ouvrais la bouche pour respirer ; j’aspirais des gorgées d’une eau amère et tiède ; mes oreilles tintaient douloureusement, un poids énorme me pesait sur les yeux, je me sentais défaillir…

Néanmoins, je fis des efforts désespérés pour nager.

Il me parut encore que tout à coup je respirais plus librement, que je vis le ciel, et plus près de moi une masse de rochers rougeâtres…

Je crus enfin sentir une main vigoureuse me soulever par les cheveux, et entendre la voix de Falmouth qui me disait : « Nous sommes quittes ! Adieu… »

Je ne me rappelle rien de plus, car bientôt je tombai dans un engourdissement douloureux, auquel succéda l’insensibilité la plus profonde.

CHAPITRE XXXIX.

DAPHNÉ. – NO
ÉMI. – ANASTHASIA.

L’ÎLE DE KHIOS.

Je retrouve ce fragment de journal, écrit un an après le naufrage du yacht de lord Falmouth sur la côte de Malte.

Si j’avais la moindre prétention littéraire, je n’oserais dire que ces pages, tracées sous l’impression du moment, peignent très naïvement la nature enchanteresse au milieu de laquelle je venais de vivre, durant une année, dans le plus doux far niente du cœur.

En effet, ce paradis que je m’étais créé vient de renaître, pour ainsi dire à mes yeux, avec son luxe de beauté antique, avec son palais de marbre blanc doré par le soleil, avec son ciel d’azur, avec sa verdure d’orangers aux parfums enivrants, avec ses horizons vermeils qui encadraient si magnifiquement les eaux bleues de la côte de l’Asie d’Europe…

Cette année aura peut-être été l’année la plus heureuse de ma vie… car ces jours rapides et fleuris ne m’ont pas causé la moindre souffrance morale.

Je n’ai pas une seule fois, si cela se peut dire, senti mon cœur.

Mais hélas ! pourquoi les sens n’ont-ils pas tué l’âme dans cette lutte ? Pourquoi le plaisir n’a-t-il pas tué la pensée ?

La pensée, cette royauté de l’homme, dit-on… véritable royauté, en effet, car elle est fatale comme toutes les royautés !

La pensée ! cette couronne ardente qui brûle et consume le front où elle rayonne !

____________

 

Suivant mon habitude de classer mes souvenirs heureux, j’avais intitulé ce fragment : Jours de soleil.

Le ton insouciant, léger et moqueur qui règne parfois dans cet écrit, me semble offrir un singulier contraste avec le caractère sombre et désolant des événements dont je viens d’évoquer la mémoire.

 

JOURS DE SOLEIL.

Île de Khios, 20 juin 18**.

Je ne sais ce que l’avenir me réserve ; mais, ainsi que je disais autrefois dans mes jours de tristesse et de désolation, comme il faut plus se défier de soi que de sa destinée, je veux au moins, un jour, en relisant ces pages, revoir les riants tableaux au milieu desquels je vis maintenant si heureux.

J’écris ceci le 20 juin 18** dans le palais Carina situé sur un des côtés de l’île de Khios, environ un an après la perte du yacht.

Lors de ce grand péril, ce pauvre Henry m’a sauvé la vie. Malgré sa blessure, il nageait vigoureusement vers le rivage. Me voyant sur le point de me noyer, car je pouvais à peine me servir de mon bras gauche, Falmouth m’a saisi d’une main, et de l’autre luttant contre la houle, il m’a déposé mourant sur la grève.

Mes forces s’étaient sans doute épuisées par les émotions du combat, par ma blessure, par mes efforts désespérés lors du naufrage, car je suis resté longtemps en proie au délire d’une fièvre ardente, dont j’ai été guéri par les soins excellents du médecin que Falmouth m’avait laissé.

J’étais si gravement malade qu’on fut obligé de me transporter à Marsa-Sirocco, petit bourg maltais voisin de la côte où avait péri la goélette ; je restai dans ce village jusqu’à ma parfaite convalescence. Lorsque le délire me quitta et que je pus causer, le docteur m’apprit les circonstances dont je viens de parler, et me remit une lettre de Falmouth que je joins à ce journal.

« Après tout, j’aime encore mieux, mon cher comte, vous avoir sauvé de la noyade, que de vous avoir logé une balle dans la tête, ou d’avoir reçu de vous un semblable souvenir d’amitié.

J’espère que la vigoureuse douche que vous avez reçue pendant ce naufrage sera d’un effet salutaire pour l’avenir, et qu’elle vous aura délivré de vos accès de folie.

Mes projets sont changés, ou plutôt redeviennent ce qu’ils étaient d’abord ; plus que jamais je tiens à me passer ma fantaisie du brûlot de Canaris ; mais comme la méchanceté diabolique de ce pirate-pilote, que la potence réclame, a perdu mon pauvre yacht, j’ai frété un bâtiment à Malte, et je pars pour Hydra.

Au revoir. Si nous nous retrouvons un jour, nous rirons fort, je l’espère, de tout ceci.

H. FALMOUTH.

 

P. S. Je vous laisse le docteur, car on dit les médecins maltais détestables. Il vous remettra une lettre de recommandation pour le lord gouverneur de l’île.

Renvoyez-moi le docteur à Hydra par la première occasion, quand vous n’en aurez plus besoin. »

 

Je suis maintenant si engourdi par le bonheur, que c’est à peine si je me souviens des regrets poignants que dut me laisser cette lettre si froidement railleuse.

____________

 

Une fois à Malte, je vis lord P…, qui fut pour moi d’une obligeance parfaite. Il fit faire les recherches les plus actives pour découvrir le prétendu pilote. Ce misérable avait en effet appartenu à la marine anglaise, mais depuis deux ans il avait quitté les fonctions de pilotage de l’île de Malte.

Son signalement fut envoyé dans tout l’Archipel, où on le soupçonnait d’exercer la piraterie.

Je vis chez lord P… un certain marquis Justiniani, descendant de cette ancienne et illustre maison de Justiniani de Gênes, qui donna des ducs à Venise et des souverains à quelques îles de la Grèce.

Le marquis possédait d’assez grandes propriétés dans l’île de Khios, qui venait d’être récemment ravagée par les Turcs.

Il me parla d’un palais appelé le palais Carina, bâti vers la fin du XVIe siècle par le cardinal Ange Justiniani. Le marquis avait longtemps loué ce palais à un aga. La description qu’il me fit de cet édifice et du climat de l’île délicieuse où il était situé, me séduisit. Je lui proposai de partir pour Khios, de visiter l’habitation et le parc qui en dépendaient et de lui louer ou de lui acheter le tout, si cela se trouvait à ma convenance.

Nous partîmes.

Après trois jours de traversée nous débarquâmes ici.

Partout les Turcs avaient laissé les traces sanglantes de leur passage ; ils tenaient garnison dans le château de Khios. Ma qualité de Français et l’attitude ferme et digne de notre marine et de nos consuls dans le Levant m’assuraient une sécurité parfaite dans le cas où je me serais décidé à habiter Khios.

Je visitai le palais ; il me convint ; bientôt le marché fut conclu.

Le lendemain mon interprète me présenta un juif renégat qui me proposa d’acheter une douzaine de belles esclaves grecques, provenant de la dernière descente des Turcs dans les îles de Samos et de Lesbos ; sur ces douze filles, dont la plus âgée n’avait pas vingt ans, trois seulement étaient, disait-il, d’une nature délicate et toute d’agrément.

Les neuf autres, grandes et robustes, quoique très belles, pouvaient travailler, soit au jardinage, soit dans l’intérieur de la maison. Il ne demandait que deux mille piastres par tête (environ 500 F de notre monnaie).

Sans doute, afin de me décider à l’emplette, le renégat me confia qu’il était en marché avec un reïs tunisien, pourvoyeur du sérail du bey ; mais qu’aimant à voir ses esclaves bien traitées, il me donnait la préférence sur le reïs, sachant que ces pauvres créatures auraient fort à souffrir pendant leur traversée sur le chebek barbaresque qui devait les conduire à Tunis.

Je voulus voir les esclaves.

Le type merveilleux de la beauté grecque s’est, depuis l’antiquité, conservé si pur dans ce pays privilégié, que sur ces douze femmes de conditions et de nature si diverses, non seulement il n’y en avait pas une qui ne fût agréable ou jolie, mais trois d’entre elles étaient de la beauté la plus rare et la plus parfaite.

Le marché conclu, j’achetai les douze femmes ; de plus, le renégat me céda, comme contraste, deux nains nègres d’une monstruosité assez pittoresque, et j’envoyai le tout au palais Carina, sous la direction de mon interprète et d’une vieille Cypriote, que le juif me recommanda comme excellente femme de charge.

____________

 

Cette résolution subite d’habiter l’île de Khios, et d’y vivre paresseusement dans l’oubli de tout et de tous, m’a été suggérée il y a un an par le souvenir cuisant des chagrins affreux que je venais de ressentir.

Après ma rupture avec Falmouth, si indignement provoquée par moi, me reconnaissant incapable ou indigne de toute affection généreuse, puisque j’y cherchais toujours les arrière-pensées les plus misérables, je crus que la vie matérielle ne m’offrirait ni les mêmes craintes ni les mêmes doutes…

Qui m’avait jusqu’alors rendu si malheureux ? N’était-ce pas la peur de passer pour dupe des sentiments que j’éprouvais ? la crainte d’aimer à faux ? Aussi, en concentrant à l’avenir ma vie dans l’adoration des réalités, que pouvais-je risquer ?

La nature est si riche, si féconde, si inépuisable, que mon admiration devait encore être au-dessous des merveilles que la création prodigue.

Sur quoi désormais ma défiance pouvait-elle d’ailleurs s’exercer ?

Le parfum d’une belle fleur ne trompe pas, les splendeurs d’un magnifique paysage ne trompent pas… la beauté exquise des formes ne trompe pas ; et puis quel intérêt, quelle arrière-pensée supposer à la fleur qui embaume l’air ? à l’oiseau qui chante ? au vent qui murmure dans les feuilles ? à la mer qui baigne le rivage ? à la nature enfin qui déploie tant de trésors, tant de couleurs, tant de mélodies et tant de parfums ?

Sans doute je resterai seul pour jouir de ces merveilles, me suis-je dit ; mais, je l’avoue, la solitude me plaît. J’ai en moi un profond sentiment du beau matériel qui pourra suppléer peut-être à la croyance au beau moral, dont je n’ai pas sans doute l’intelligence.

La vue d’une riche nature, d’un beau cheval, d’un beau chien, d’une belle fleur, d’une belle femme, d’un beau ciel, m’a toujours plongé dans une sorte d’extase ; et quoique la foi religieuse me manque malheureusement, à l’aspect des magnificences de la création, je me suis toujours senti des élans de gratitude ineffable et profonde envers la puissance inconnue qui nous comble de ses trésors.

Tout en regrettant les facultés dont je suis privé, disais-je, je veux au moins profiter de celles qui me restent, et puisque je ne saurais être heureux par l’âme, que je le sois au moins par les yeux et par les sens.

Et je ne me trompais pas, car je n’ai jamais joui d’une félicité plus parfaite.

Falmouth était le meilleur, le plus noble des hommes, je le sais… Je serai toujours désolé de ma conduite à son égard. Mais quand je compare ma vie, maintenant si complètement heureuse, à l’avenir studieux et politique qu’Henry me peignait sous de si brillantes couleurs, en vérité, puis-je regretter autre chose que l’amitié que j’ai si follement perdue par mes soupçons affreux ?

Et d’ailleurs, Henry avait raison, le désœuvrement m’était fatal ; aussi me suis-je délicieusement occupé à parfaire ici les tableaux vivants, sur lesquels je repose à chaque instant mes regards ; il m’a fallu du temps, des soins, des études même, pour parvenir à m’entourer, ainsi que je le suis, de toutes les merveilles de la création, pour rassembler toutes les richesses éparses que j’ai concentrées dans cet Éden.

Les sages diront que ces bonheurs sont des enfantillages, et c’est justement pour cela que ce sont des bonheurs.

Les bonheurs sérieux immatériels, comme ils les appellent, ont toujours un lendemain, ils sont périssables ; mais les mille petites joies que sait trouver dans ses rêveries un caractère toujours jeune, quoique rapides, légères et mobiles, sont toujours renaissantes, car l’imagination qui les prodigue est inépuisable.

Et puis à cette heure que je me suis fait d’adorables habitudes d’indépendance, la vie du monde avec ses dures exigences me semble une sorte de confrérie dont les règles me paraissent d’une observance aussi rigoureuse que celle de l’ordre des trappistes.

Car je ne sais si je n’aimerais pas mieux être à mon aise dans l’ampleur d’une bure grossière, qu’emprisonné dans des habits gênants ; respirer l’air pur et frais du jardin que je cultiverais, que l’air étouffant des raouts ; me tenir sur mes genoux à matines, que sur mes jambes pendant une nuit de fête ; je ne sais enfin si je ne préférerais pas le silence méditatif du cloître au caquetage des salons, et si je ne dirais pas avec le même désintéressement le — Frère, il faut mourir – de l’ordre religieux, que le — Frère, il faut se divertir – de l’ordre mondain.

Une chose seulement m’étonne, c’est d’être resté si longtemps sans savoir où se trouvait le bonheur véritable.

C’est d’être seul à en jouir dans cette île enchantée.

Quand je songe à la vie onéreuse et pourtant étroite, obscure et misérable, que le plus grand nombre s’impose par routine, dans des villes infectes, sous un climat pluvieux, presque sans soleil, sans fleurs, sans parfums, au milieu d’une race abâtardie, laide et chétive, lorsqu’il pourrait comme moi vivre sans gêne et en maître absolu parmi les opulentes délices de la création, dans un climat merveilleux… j’ai quelquefois peur que mon paradis ne soit tout à coup envahi.

Aussi chaque jour je me réjouis de ma détermination ; la plénitude du bonheur me déborde, mes souvenirs les plus cruels s’effacent, mon âme est engourdie dans une félicité si enivrante, que le passé même, autrefois si désolant, me devient indifférent.

Hélène, Marguerite, Falmouth… votre souvenir ne m’apparaît plus que pâle, lointain… voilé.

Je me demande comment j’ai pu tant souffrir pour vous et par vous.

Mais qu’entends-je sous mes fenêtres ? C’est le son de la lyre albanaise de Daphné, qui invite Noémi et Anasthasia à danser la romaïque…

Que la description de tout ce qui m’entoure, que le riant tableau que j’ai sous mes yeux, pendant que j’écris ces lignes, ici à Khios, dans le palais Carina, reste sur ces feuilles inconnues, comme l’image fidèle d’une réalité charmante…

Sans doute ces détails paraîtraient puérils à tout autre qu’à moi ; mais c’est un portrait que je veux, et un portrait d’Holbein, s’il se peut, vu et peint à la loupe avec une fidélité scrupuleuse ; car si jamais je viens à regretter cet heureux temps de ma vie, chaque trait, chaque indication de ce tableau deviendra pour moi d’un prix inestimable.

CHAPITRE XL.

JOURS DE SOLEIL. – LE PALAIS.

Khios, palais Carina 20 juin 18**.

Comme presque tous les palais de l’Italie moderne, le palais Carina, bâti par les Génois, lorsque l’île de Khios était une de leurs possessions, le palais Carina est immense et désert ; les appartements sont splendides, mais démeublés. Le Musulman qui l’occupait avant moi avait fait disposer à l’oriental une des ailes de ce vaste édifice.

C’est cette partie que j’habite.

C’est là que je me retire pendant l’ardente chaleur du jour ; car ses fenêtres s’ouvrent au nord, et il y règne une fraîcheur délicieuse.

Des stores d’un jonc odorant à demi baissés permettent à la fois de jouir de la vue extérieure, et de rester dans une douce obscurité.

Les murailles, revêtues d’un stuc argenté qui ressemble à une tenture de satin blanc, sont rayées de larges bandes, alternativement lilas et vertes, où se lisent écrits en lettres d’or plusieurs versets du Koran.

Le plafond, richement peint, est divisé en caissons aussi lilas et verts, rehaussés d’une légère dorure en arabesques. Un épais tapis de Perse couvre le plancher.

À l’extrémité de cette pièce, une gerbe d’eau limpide jaillit d’un bassin revêtu de jaspe oriental, et y retombe en cascade avec un doux murmure ; de grands vases de Chine bleu et or, remplis de fleurs, sur lesquels viennent se percher délicatement quelques colombes privées, entourent cette fontaine, et les bouffées aromatiques qui émanent de ces immenses bouquets, m’arrivent comme un parfum humide.

Puis, faut-il avouer cette énormité ? Les sensualités du goût me sont chères, et je m’occupe délicieusement à les satisfaire ou à les prévenir.

Ainsi près de moi, sur une table recouverte d’une épaisse nappe turque, fond paille, brodée de fleurs bleues rehaussées de fils d’argent, sont des sorbets à l’orange et à la merise dans leurs vases poreux qui suintent la neige… des tranches d’ananas couleur d’or, des pastèques et des melons d’eau à la pulpe rouge et à la pelure verte, disparaissent presque sous la glace brillante qui remplit de grandes jattes de porcelaine ; sur un plat du Japon s’élève une pyramide d’autres fruits exquis que Daphné la brune a entremêlés de fleurs.

Tout à l’heure, la folle Noémi va me verser dans une coupe de cristal les vins généreux de Chypre, de Scyros ou de Madère, sagement laissés à une tiède température dans leurs carafes de Venise aux longs cols émaillés.

Si je veux chercher une douce excitation à la rêverie, alimenter ma paresse et mon far niente, Anasthasia la blonde m’offrira en souriant mon narguileh rempli d’eau de jasmin, ou ma longue pipe à bout d’ambre dont le fourneau sera rempli par ses mains délicates du tabac parfumé de Latakee.

Enfin si, abandonnant mes songes éveillés, je me livre esprit et âme aux pensées des autres, j’ai là près de moi les œuvres des poètes que j’aime : Shakespeare, Goethe, Schiller, Scott, le grand, le divin Scott ! le moderne Homère… Byron !… dont je vis hier à l’horizon passer le noir vaisseau.

Quoique un peu frais, l’air est saturé de parfums. La vapeur de l’aloès, de la myrrhe et du baume du sérail, brûlant dans des cassolettes de vermeil, se mêle aux douces exhalaisons des fleurs ; car, vivant pour les sens, je n’ai pas oublié l’olfaction…

Je me suis livré avec idolâtrie à mon goût pour les odeurs, goût malheureusement si dédaigné, si incompris ou si attaqué. J’ai réalisé mon rêve d’une sorte de gamme de senteurs, qui s’élève des plus faibles jusqu’aux plus chaudes, et dont l’aspiration cause une sorte d’ivresse, d’extase, qui ajoute à toutes les voluptés une volupté nouvelle et enchanteresse…

Et d’ailleurs comment ne pas vivre pour ainsi dire de parfums, lorsqu’on habite Khios… l’île des parfums ! l’île privilégiée des sultanes, qui, seule, fournit au sérail les essences de rose, de jasmin et de tubéreuse…

Khios, qui seule produit le précieux lentisque, dont l’odalisque rêveuse et ennuyée pétrit machinalement la gomme odorante entre ses dents d’ivoire ! Khios, dont le commerce même a un caractère d’élégance charmante, car elle trafique de tissus de soie, de teintures éclatantes, de fleurs, de fruits, d’oiseaux, de miel. Et ce sont de jeunes femmes et de jeunes filles, presque toujours belles d’une beauté antique et pure, qui recueillent les trésors de cette île fortunée entre toutes les îles de la douce et féconde Ionie !

Des fenêtres de l’appartement que j’occupe, situé dans une des ailes de cette immense habitation, j’aperçois un admirable tableau…

Que ce souvenir me soit un remords éternel, si jamais je quitte cette adorable retraite pour quelque ville bruyante et sombre, aux horizons de murailles, au sol fangeux, à l’air épais !

À gauche, c’est la façade du palais, dont les portiques découpés à jour, les arcades et les immenses escaliers de marbre blanc fuient à perte de vue.

Depuis sa base incrustée de porphyre jusqu’à sa corniche à balustrades, ornée de statues et de grands vases remplis de myrtes et de lauriers-roses, tout l’édifice est inondé par le soleil, et dessine sa silhouette chaude et dorée comme du marbre antique sur un ciel de ce bleu de saphir particulier à l’Orient.

Au loin, l’azur de la mer se joindrait à l’azur du ciel, sans une ligne montueuse d’un pourpre violacé. Ce sont les montagnes de la Romanie, dont les cimes hardies sont baignées d’une vapeur flamboyante.

À ma droite, en opposition merveilleuse avec cette masse éblouissante de marbre et de lumière, je vois, séparée de la façade par une pelouse de trèfle tendre que paissent plusieurs gros moutons de Syrie, à la queue traînante, et quelques gazelles au pelage argenté, je vois s’étendre parallèlement au palais, un bois profond, humide et ombreux.

Les têtes gigantesques des chênes, des cèdres et des platanes séculaires forment un océan de sombre verdure ; le soleil commence à décliner, et cuivre ces flots de feuillage de ses ardents reflets.

Sur ce rideau mouvant, d’un vert opaque et foncé, se détachent mille autres nuances de vert, qui deviennent de plus en plus tendres et transparentes, à mesure qu’elles se rapprochent des fraîches rives du fleuve de Belophano, qui, s’élargissant en face du palais, y forme une sorte de grand canal.

Ses bords sont plantés de baguenaudiers, de pins en parasols, au tronc rougeâtre, de peupliers à feuilles satinées, d’arbousiers, d’alaternes vernissés, sur lesquels vient parfois étinceler un rayon de soleil, qui se glisse furtivement sous ces dômes de verdure lorsque la brise de mer agite leurs rameaux…

Tout près de la rive, je vois encore des lataniers en éventail, dont le tronc disparaît sous de grosses touffes de sabiniers à campanules orange, et d’ypoméas, dont les fleurs roses en corymbe sont à l’intérieur du pourpre le plus vif.

Ce sont encore d’immenses allées, à la voûte impénétrable au jour, tapissées de gazon, qui aboutissent à un hémicycle de verdure assez rapproché du palais.

Ces allées sont si touffues, si longues, si obscures, qu’on ne peut en apercevoir la fin à travers la vapeur bleuâtre dont leur perspective indécise est voilée.

Enfin, au premier plan de ce tableau et de plain-pied avec ma fenêtre, est une terrasse de marbre blanc à lourds balustres, aussi ornée de vases et de statues, d’où l’on descend par un large escalier circulaire jusqu’aux bords du canal.

Abritée par le palais, une moitié de cet escalier est dans l’ombre ; l’autre est inondée de soleil. Sur une des premières marches, un nain noir, que j’ai fait bizarrement habiller d’un pourpoint écarlate, à la vénitienne, est couché près de deux grands lévriers, de la plus haute taille et de la plus belle forme.

Par un caprice de la lumière, le nain, chaudement éclairé, se trouve dans la zone d’éblouissante clarté, qui semble couvrir chaque marche d’une poussière d’or, tandis que les lévriers sont dans l’ombre, qui se découpe inégalement sur les degrés, et jette ses tons gris, bleuâtres et transparents sur le pelage blanc des chiens accroupis.

Un peu plus loin, en plein soleil, un paon, perché sur la rampe de l’escalier, fait miroiter son plumage étincelant. On dirait une pluie de rubis, de topazes et d’émeraudes, qui ruisselle sur un fond d’outremer tacheté de noir velouté.

Des cygnes nagent doucement dans les eaux du canal, et semblent traîner après eux mille rubans argentés ; de grands flamands roses se promènent gravement sur ses rives verdoyantes en lustrant leur plumage ; tandis que, plus loin, deux aras au corps cramoisi glacé de vermeil se disputant les fruits des lataniers, entrouvrent leurs ailes bleu-turquin, et laissent voir le dessous de leurs longues pennes nuancées de pourpre mordorée…

Enfin se balançant sur une touffe d’amaryllis, un beau papegeai d’un jaune soufre, dont le col reflète les nuances prismatiques de l’opale, déploie sa longue queue blanche, pendant que des hirondelles et des martins-pêcheurs effleurent l’eau du canal d’une aile agile.

____________

 

Je viens de relire ces pages, qui traduisent pour ainsi dire mot à mot le merveilleux spectacle que j’ai sous les yeux. C’est tout, et ce n’est rien ; c’est à la réalité ce que peut être la nomenclature aride du naturaliste aux magnificences de la création…

CHAPITRE XLI.

JOURS DE SOLEIL. – LA ROMAÏQUE.

J’entends des éclats de rire doux et argentins, et je vois paraître au-dessus des dernières marches de l’escalier, dont la projection les cache jusqu’aux épaules, les figures folâtres de quelques-unes des esclaves que j’ai achetées.

Elles se baignent dans le fleuve.

Les unes, élevant leurs beaux bras au-dessus de leurs têtes, tordent leurs longues et brunes chevelures, et en font pleuvoir une rosée de perles liquides qui roulent sur leurs seins et sur leurs dos nus, fermes et polis.

D’autres, se tenant enlacées, semblent s’avancer d’un pied timide sur le sable du lac ; car elles baissent la tête et paraissent craintives.

Rien de plus délicieux que leur profil pur et fin, qui tout entier dans la demi-teinte ressemble à de l’albâtre, et se détache sur le fond lumineux de l’horizon, comme la blancheur mate d’un camée sur sa couche transparente.

Leurs cheveux arrondis en bandeaux sont tressés très bas derrière leurs têtes, et laissent voir une petite oreille, un col élégant et rond, où semblent commencer les lignes serpentines les plus suaves et les plus heureusement grecques.

Non loin de ce groupe charmant, foulant le gazon fin et ras qui s’étend du côté du bois jusqu’aux rives du canal, vêtues du charmant costume de l’île de Khios, Noémi et Anasthasia dansent la romaïque aux sons de la lyre albanaise de Daphné.

L’hémicycle de verdure dont j’ai parlé les défend des rayons du soleil de plus en plus obliques ; de grands massifs de rosiers, de giroflées de Mahon, de lilas de Perse et de tubéreuses entourent cette salle de feuillage.

Ces corbeilles de fleurs sont à chaque instant butinées par des myriades de papillons aux plus vives couleurs : c’est l’Ulysse aux ailes d’un vert brillant à reflets glacés d’améthyste, le Marsyas d’un bleu cuivré, ou le Danaé d’un brun de velours rayé de nacre.

Joyeuses filles, comme elles dansent au son de la lyre de Daphné ! une de mes trois esclaves d’agrément, ainsi que disait le renégat.

Daphné a été enlevée à Lesbos par les Turcs. Les nobles proportions de cette Lesbienne, son visage d’une beauté sévère, rappellent le type grandiose de la Vénus de Milo.

Elle est assise sur un banc de mousse ; son teint est blanc rosé ; ses yeux, ses sourcils, ses cheveux sont noirs comme l’ébène ; un étroit bandeau composé de petites pièces d’or se courbe sur son front hardi, et va s’attacher dans la natte épaisse qui réunit ses cheveux derrière sa tête.

Daphné, un peu courbée sur elle-même, vêtue d’une tunique jaune-paille et d’une jupe blanche, arrondit avec grâce ses beaux bras nus jusqu’à l’épaule, et joue de la lyre albanaise qu’elle appuie sur ses genoux. Une de ses jambes, plus étendue que l’autre, laisse voir une cheville charmante chaussée d’un bas de soie rose vif tissé dans l’île, et la cambrure d’une petite mule de maroquin noir brodée d’argent.

Selon l’habitude des Grecs modernes, Daphné chantait en s’accompagnant, tandis que les deux jeunes filles, qui dansaient au son de sa lyre, répétaient son refrain à leur tour.

Voici la traduction de ces paroles ; elles n’ont rien de bien remarquable, et cependant je tressaille à l’accent de langueur passionnée avec lequel j’entends Daphné les chanter ; c’est, je crois, un jeune fiancé qui parle à sa fiancée :

« Je suis blessé par ton amour, hélas ! Ah ! jeune fille ! jeune fille ! ton amour me consume, tu m’as frappé au cœur. Laisse-moi posséder tes charmes et que les flammes dévorent ta dot. Ô jeune fille, je t’ai aimée de toute mon âme, et tu m’as abandonné comme un arbre fané. »

Noémi et Anasthasia semblent mettre en action les paroles de cette chanson, par leur pantomime expressive.

La danse de Noémi la brune, qui remplit le rôle de l’amoureux, est virile et résolue, tandis que les poses d’Anasthasia, la blonde fiancée, sont timides, suppliantes et chastes, comme celles d’une jeune fille qui fuit ou qui redoute les caresses de son amant.

Noémi est grande et svelte.

Ses cheveux sont châtain clair à reflets dorés, ses sourcils et ses cils sont très épais et noirs comme du jais ; elle a les yeux d’un gris d’iris.

Rien de plus voluptueux que l’expression de ces yeux démesurément grands, presque toujours nageant, si cela se peut dire, sous une flamme humide ; son teint brun est peut-être un peu animé ; ses lèvres moqueuses et sensuelles sont peut-être d’un incarnat un peu dur, tant sa pourpre vive et sanguine tranche sur l’émail de ses dents ; son sourire, qui relève les coins de sa bouche fortement ombrée d’un duvet brun, a parfois quelque chose de trop passionné, de trop fougueux ; puis, par une singulière concordance, ses narines très roses et très dilatées semblent s’ouvrir davantage à chacun des mouvements qui soulèvent son sein sous l’étroit yellek ou corsage de soie cerise qui le cache à demi ; deux épaisses et longues tresses de cheveux nattées de rubans cerise s’échappent d’un fez de satin de même couleur qui couvre le sommet de sa tête, et tombent plus bas que sa taille souple, ronde, que l’ampleur des hanches de Noémi fait paraître plus fine encore sous sa jupe orange. Enfin, rien de plus agile, de plus nerveux, que ses petits pieds chaussés de mules de maroquin rouge brodées d’or.

Anasthasia, au contraire, est de petite taille ; ses charmants cheveux blond cendré, que je lui fais natter et descendre le long de ses joues fraîches et roses comme celles d’un enfant, encadrent à ravir son front de neige ; son teint est d’un éclat éblouissant, et ses doux yeux bleus sous leurs longues paupières semblent réfléchir tout l’azur du ciel d’Ionie.

Lorsque l’ardente Noémi, chantant le rôle du fiancé au désespoir amoureux, s’approche d’elle d’un air suppliant et passionné, la petite bouche d’Anasthasia, vermeille comme une cerise, devient tout à coup sérieuse, et prend une candide et adorable expression de pudeur alarmée ; c’est presque avec effroi… que reculant à pas lents… elle joint ses mains charmantes qu’on dirait du plus pur ivoire.

Anasthasia est toute vêtue de blanc. J’avais quelquefois rêvé une sylphide effleurant à peine le gazon du bout de ses pieds délicats. Telle est Anasthasia, dont les mignonnes proportions sont de la plus exquise élégance…

____________

 

Jamais la nature n’avait réuni sous mes yeux des richesses si variées. Ma fantaisie avait présidé à cet arrangement si complet, qui résumait pour ainsi dire les trésors de la création.

J’étais jeune, tout cela m’appartenait ; ma vie était partagée entre les délices sensuelles et les ravissements de l’intelligence.

Quel autre bonheur pouvais-je rêver, que de vivre toujours dans ce pays enchanteur, dans l’oubli du passé, et dans l’espoir d’un avenir qui, pour moi, serait toujours tel ; car durant ma vie entière, l’or devait m’assurer la possession des biens souverains que j’avais sous les yeux !

Je me trouve si profondément heureux, que je sens comme un besoin ineffable de rendre grâces à la puissance qui me prodigue tant de félicités…

CHAPITRE XLII.

CROYANCE.

Île de Khios, octobre 18**.

Je reprends ce journal, interrompu depuis trois mois.

Je l’ai laissé à la description du palais Carina et de ses habitants, description si exacte qu’elle ressemblait assez à l’inventaire d’un architecte ou d’un marchand d’esclaves.

Je consulte mon thermomètre moral. Je me sens très bien, l’esprit libre et léger.

Je crois rêver quand, relisant quelques pages d’un journal d’autrefois que j’ai apporté de France, je vois que j’ai été triste, rêveur et mélancolique.

Septembre vient de finir ; les pluies, qui précèdent toujours ici l’équinoxe, commencent à refroidir l’atmosphère. Le vent d’ouest siffle dans les longues galeries du palais. J’ai quitté le rez-de-chaussée pour un logement plus clos et plus chaud.

Je suis abasourdi…

Tout à l’heure, les aras, les paons et les papegeais, déployant toute la sagacité de leur instinct, ont sans doute pressenti le changement prochain de la température, car ces pénétrants oiseaux se sont mis à pousser en chœur des cris affreux… Cette preuve de leur intelligence m’a d’abord prodigieusement agacé les nerfs.

Pourquoi aussi la nature est-elle si inégale dans ses dons ? Plumage éclatant, voix discordante.

Ce n’est pas tout : épouvantés par ce vacarme, les lévriers s’y sont joints et ont hurlé avec fureur. Alors les nains sont venus à grand renfort de coups de fouet et de glapissements augmenter ce tapage infernal en voulant le faire cesser…

Je me suis réfugié ici… mais les damnés cris de perroquets me poursuivent encore. Sans doute tous ces charmants accessoires des tableaux qui m’entourent sont merveilleux de couleur et d’éclat… quand ils sont à leur place ; mais je n’aime décidément pas les tableaux hurlants et glapissants.

Des bêtes passons aux humains ; la transition ne sera pas difficile, car mes belles esclaves n’ont pas l’intelligence beaucoup plus développée que les aras et les papegeais, et si parfois elles sont aussi bruyantes qu’eux, leurs cris n’ont pas même l’avantage de m’annoncer la pluie ou le beau temps.

À propos de cris, je suis fâché de la querelle de Noémi et de Daphné ; mais l’excessive violence de ces bonnes créatures tient à leur éducation quelque peu sauvage ; pourtant, malgré ma tolérance, il me semble que donner à sa compagne un coup de couteau dans le bras est un emportement blâmable ; aussi ai-je sérieusement grondé Noémi.

Je soupçonne fort Anasthasia, la blonde, avec son air enfantin et candide, d’être l’objet de cette jalousie, et d’avoir sournoisement excité ces deux braves filles l’une contre l’autre, comme deux coqs de perchoir. Il est vrai que c’est la vieille Cypriote qui m’a fait ce méchant rapport, et qu’elle déteste tout ce qui est jeune et beau.

Noémi devient d’ailleurs de plus en plus irascible. L’autre jour elle a largement souffleté Chloë, ma jardinière, qui a les dents si blanches et les yeux si noirs. Elle l’a souffletée parce qu’elle avait apporté les fruits trop tard, et que mon dessert en avait été retardé.

Après tout, Noémi a du bon… mais elle est diablement ombrageuse et farouche.

Une chose m’étonne, c’est que ces filles soient complètement insensibles aux beautés de la nature.

À l’aide de mon grec de collège, je suis parvenu à comprendre et à parler passablement le grec moderne. Vingt fois j’ai essayé de faire vibrer en elles quelques cordes poétiques : tout est resté muet.

Rien d’ailleurs de plus inculte, de plus barbare que leur esprit.

À l’exception de quelques chants populaires, elles sont d’une ignorance effroyable, ne sachant ni lire, ni écrire ; leurs rivalités, leurs jalousies, leurs médisances, quelques récits exagérés des cruautés des Turcs, font le texte habituel de leur entretien.

Au demeurant, ce sont les meilleures filles du monde.

Je me souviens d’une scène qui peint à merveille les nuances du caractère de mes trois Grecques d’agrément, comme disait le renégat.

Un jour je montais pour la première fois un cheval de Syrie qu’on m’avait amené. Il se défendit, fit une pointe, et se cabra si droit qu’il se renversa sur moi.

Noémi prit une houssine, courut au cheval, le saisit à la bride et le frappa.

Daphné se précipita sur moi pour me secourir.

Anasthasia resta immobile, fondit en larmes et s’évanouit.

____________

 

Il y a quelque temps, je voulus éveiller dans l’âme de ces jeunes filles le souvenir de la patrie absente ; souvenir si doux et si précieux aux natures un peu sauvages !

Ce ne fut pas sans hésitation que je tentai cette épreuve ; j’avais comme un remords d’évoquer de pareils regrets, de raviver de pareilles douleurs.

Pauvres filles ! Elles vivaient en esclavage, et bien souvent leur pensée errante et mélancolique avait dû aller se reposer tristement sous les beaux ombrages où s’était abritée leur jeunesse ! Pauvres hirondelles prisonnières, elles n’attendaient, hélas ! sans doute, que le moment de regagner leur nid à tire-d’aile…

C’était donc un jeu cruel, je le sentais, que de leur donner un fol espoir ; néanmoins j’assemblai ma maison féminine, et j’annonçai aux douze esclaves que j’allais quitter l’île et les renvoyer dans leurs familles, qui à Samos, qui à Lesbos, qui à Scyros…

Je déclare avec un certain orgueil qu’alors éclatèrent des pleurs, des cris et des sanglots qui n’eussent pas été déplacés aux funérailles d’Achille ou dans la myriologie funèbre de quelque illustre chef albanais.

Daphné s’enveloppa silencieusement la tête dans son voile, s’assit par terre, et resta immobile ; on eût dit la statue de la Douleur antique.

Noémi manifesta son désespoir en battant avec rage un des nains noirs qui ricanait méchamment dans un coin ; tandis que la blonde Anasthasia, tombant à mes genoux, me prit timidement la main qu’elle baisa en levant vers moi ses beaux yeux bleus baignés de larmes, et me dit de sa voix suave, dans le doux parler d’Ionie : « Ô seigneur ! seigneur ! après vous que deviendront, s’il vous plaît, vos pauvres filles grecques ?... »

— Et vos vieux pères !… et vos tendres mères !… et vos braves frères !… et vos beaux fiancés ? – m’écriai-je, – vous n’y songez donc plus, oublieuses que vous êtes !

Comptant sur l’effet de ces paroles magiques, je me drapai dans ma pelisse d’un air magistral.

Mais les cris, mais les sanglots redoublèrent, et toutes s’écrièrent avec une résolution qui me parut devenir très menaçante : « Nous ne voulons pas quitter le toit du bon Franc ! ! Nous sommes bien à Khios ; nous resterons à Khios avec le bon Franc ! »

Tout bon Franc que j’étais, je ne pouvais m’empêcher d’avoir une assez pauvre idée des sentiments naturels de ces dames Lesbiennes, Samiennes ou Scyriotes ; mais intérieurement je me sentais, je l’avoue, assez flatté de la préférence qu’elles m’accordaient sur le sol natal, et sur ses accessoires.

Je voulus tenter un dernier essai ; je leur annonçai que je donnerais à chacune d’elles deux mille piastres, les habits qu’elles portaient, et qu’elles pourraient s’en aller où bon leur semblerait, car je voulais quitter l’île.

Aux imprécations que souleva mon innocente proposition, je craignis un instant d’avoir à subir le sort d’Orphée.

Abandonnant son nain à la grande satisfaction de ce dernier qui se frottait tristement les épaules, Noémi fondit sur moi comme une tigresse, me saisit par mon yellek, car j’étais vêtu fort commodément à l’albanaise, et me dit les yeux étincelants de colère :

« Si tu veux t’en aller ou nous chasser d’ici, nous mettrons le feu à ton palais, nous t’enlacerons dans nos bras et nous nous y brûlerons toutes avec toi !… »

La majorité des révoltées sembla singulièrement goûter ce projet, car toutes s’écrièrent avec une fureur croissante :

« Oui, oui, enlaçons le bon Franc dans nos bras et brûlons-nous toutes avec lui dans son palais !… »

Je remarquai comme un trait digne de l’observation de La Bruyère, que la douce Anasthasia était un des plus forcenés partisans de l’incendie.

Quoique la fin dont me menaçaient ces dames sentît fort son Sardanapale, et eût assez bon air, je jugeai à propos de m’en abstenir ; désormais bien convaincu de l’affection que j’inspirais ici, bien certain, comme on dit, d’être adoré dans mon intérieur, j’annonçai que j’abandonnais mes projets de départ.

Ma modestie m’empêche de dire avec quelle effusion, avec quels transports frénétiques cette nouvelle fut accueillie par ces bonnes filles.

Toutes les douze se prirent par la main et formèrent une ronde.

Noémi improvisa en manière de théorie antique ces paroles plus que naïves, que ses compagnes répétèrent en chœur, sur l’air national de la chanson des hirondelles.

À Khios nous restons,

Dansons, mes sœurs, dansons ;

À Khios nous restons,

Nous restons avec le bon Franc.

 

Il ne nous bat jamais, et il nous garde.

Dansons, mes sœurs, dansons.

Nous aurons toujours de bons fez,

De beaux yelleks brodés,

De belles ceintures de soie ;

 

Nous aurons du tendre chevreau rôti,

Des perdrix grasses et des cailles,

Du miel de l’Hymette, du bon vin de Scyros.

Dansons mes sœurs, dansons ;

Le bon Franc nous garde.

 

Dansons, mes sœurs, dansons ;

Nous ne labourerons plus la terre,

Nous n’irons plus caillouter les chemins.

Dansons, mes sœurs, dansons.

 

Nous nous baignerons sous les sycomores,

Nous ne ferons rien que de cueillir

Des fruits et des fleurs pour lui.

Dansons, mes sœurs, dansons ;

Le bon Franc nous garde.

 

Si j’avais été aveuglé par un ridicule amour-propre, je me serais sans doute piqué de voir que le chevreau rôti, les perdrix grasses, le vin de Scyros, les beaux habits et la paresse, entraient pour beaucoup dans la somme d’affection que ces naïves jeunes filles ressentaient pour moi.

Mais, Dieu merci, je suis plus sage à cette heure, que je considère les choses sous un point de vue essentiellement raisonnable.

Autrefois, je doutais de mes qualités, et j’avais probablement raison ; mais aujourd’hui comment pourrais-je ne pas croire absolument aux charmes dont je suis doué et qui m’attachent irrésistiblement mes esclaves ?

Ces charmes ne sont-ils pas évidents ? Ce sont les chevreaux rôtis, les perdrix grasses, les ceintures de soie, les yelleks brodés.

Or, avenir enchanteur ! !… tant qu’il y aura des pourvoyeurs, des brodeurs et des tisseuses de soie, dans l’île de Khios, me voilà sûr et convaincu de plaire !

Moi qui jusqu’ici n’ai jamais cru à aucun sentiment sans lui chercher une arrière-pensée, je suis bien obligé de croire aveuglément à l’affection que j’inspire.

En effet, quel intérêt ont-elles, ces véridiques créatures, à me dire qu’elles aiment beaucoup à être élégamment vêtues ? à être délicatement nourries et à ne pas être battues ? M’est-il donc si difficile de croire qu’elles trouvent agréable de ne rien faire autre chose que de me cueillir des fleurs ou des fruits, ou de se baigner à l’ombre des platanes, dans des bassins de marbre ?

Pour que je doute d’elles… m’ont-elles dit qu’elles préféraient abandonner la vie paresseuse et sensuelle qu’elles mènent ici, pour aller s’occuper des soins grossiers du ménage ?

M’ont-elles dit que ce serait avec ivresse qu’elles retourneraient labourer la terre ou caillouter les routes ; fonctions viriles dont les femmes épirotes et albanaises entre autres s’occupent, il faut l’avouer, avec le plus honorable succès ?

Non, elles m’ont naïvement offert de se brûler avec moi, dans mon palais, à la seule proposition que je leur ai faite de quitter la soie pour la bure, le farniente pour le travail, la folle joie pour les devoirs de famille.

Elles ont énergiquement déclaré qu’elles voulaient rester avec le bon Franc, et je les crois…

D’après les raisons qu’elles ont pour y rester, qui ne les croirait pas ?

Cette fois, l’égoïsme est si évident et si naïf, que je n’ai pas à souffrir du tourment de le soupçonner.

____________

 

Mais qu’entends-je !… le canon… qu’est-ce que cela ?

CHAPITRE XLIII.

RECONNAISSANCE.

Il n’y a rien de bien étrange dans l’incident dont je vais parler ; néanmoins ma curiosité et mon intérêt sont vivement excités.

Quoi de plus simple, pourtant ? Une frégate russe vient d’arriver de Constantinople ; craignant un coup de vent pour cette nuit, elle relâche dans le port de Khios, au lieu d’aller mouiller à Smyrne ou aux îles d’Ourlach.

Cette frégate a tiré le canon pour demander un pilote ; c’est ce qui m’explique les salves de ce matin.

____________

 

Quelle est cette femme qui aussitôt après le mouillage de la frégate, malgré la violence du vent, est descendue à terre pour s’y promener ?

La vue de cette simple capote de moire bleue, de ce grand châle de cachemire noir, bien long et bien collé aux épaules, de ce petit pied si bien chaussé, de cette petite main si parfaitement gantée, opère une révolution rétrograde dans mes idées sur la beauté…

Du type antique et grec je reviens au type parisien.

Je donnerais maintenant toutes les Noémi, toutes les Anasthasia, toutes les Daphné du monde et avec elles tous leurs fez, tous leurs yelleks toutes leurs ceintures brodées, clinquant maudit ! ! pour pouvoir offrir mon bras à cette jolie étrangère ; car elle est jolie, à ce que j’ai pu voir par le treillis de mon kiosque ; de plus elle est grande, elle est mince, elle a surtout de beaux yeux bleus, ce qui est charmant pour une brune à peau blanche.

L’homme qui lui donne le bras est d’un âge mûr ; sa figure est fine et spirituelle.

Quels sont donc ces étrangers ?

____________

 

Khios, octobre 18**.

Singulière rencontre ! les événements deviennent en vérité si bizarres, que ce journal vaut bien la peine d’être continué.

Hier, j’avais envoyé ma vieille Cypriote chercher un renégat calabrais, qui remplit les fonctions de capitaine du port et fait les affaires du marquis Justiniani, pour savoir de lui quels étaient les passagers de cette frégate.

Ce bâtiment est aux ordres du prince de Fersen, ex-ambassadeur de Russie auprès de la Sublime-Porte ; il se rend à Toulon avec la princesse sa femme et plusieurs passagers de distinction. C’est M. et madame de Fersen que j’ai vus hier se promener sur la côte.

Ce matin, vers une heure, j’étais fort mollement étendu sur mon divan, près du grand brasero de bois d’aloès, fumant mon narguilé dont Noémi avivait le fourneau… pendant qu’Anasthasia jetait quelques parfums dans une cassolette d’argent.

Tout à coup les rideaux de la porte de l’appartement crient sur leurs tringles, et je vois entrer Daphné conduisant triomphalement un groupe d’étrangers, parmi lesquels était madame de Fersen.

J’aurais étranglé Daphné, car j’étais furieux d’être surpris dans mon costume oriental.

J’avais la barbe et les cheveux longs, le cou nu.

Je portais la longue jupe blanche des Albanais, une veste cramoisie brodée de soie orange, des guêtres de maroquin rouge brodées d’argent et un châle orange pour ceinture.

Cela pouvait être fort pittoresque à voir, mais cela me parut si terriblement ridicule et ressembler si fort à une mascarade, que je rougis de honte… comme une jeune fille qu’on surprendrait à jouer à la poupée (la comparaison n’est peut-être pas très en harmonie avec le sujet, mais je n’en trouve pas d’autre).

Pourtant, espérant être pris pour un véritable Albanais, je me résignai, comptant sur la gravité de mon maintien pour compléter l’illusion.

Le prince, accompagné de son interprète grec, s’avança, et, par l’organe de ce dernier, me demanda pardon de son indiscrétion, me priant d’excuser la curiosité de sa femme, car elle avait trouvé le palais si beau, les jardins si enchanteurs, qu’elle avait cru pouvoir demander à les visiter, pendant que la frégate attendait en rade un vent favorable pour remettre à la voile.

Je répondis par un salut fort sérieux, à la mode des Albanais musulmans, en portant la main gauche à mon cœur et la droite à mon front ; puis je m’inclinai respectueusement du côté de la princesse, sans quitter mon divan…

J’allais dire quelques mots de politesse à l’interprète, lorsque j’entendis une voix criarde s’exclamer sur la monstruosité de mes nains, et en même temps je vis arriver dans l’appartement… Qui ?… du Pluvier ! ! !

Je restai stupéfait.

C’était bien lui, toujours ridicule, toujours chamarré de chaînes et de gilets brodés, bruyant, bavard, inquiétant par sa mobilité continuelle.

Le petit homme était plus rouge et plus gros que jamais. Il appartenait sans doute à l’ambassade de France à Constantinople, car il portait sur son habit bleu des boutons au chiffre du roi.

Cet infernal fâcheux amenait un de mes nains par l’oreille ; il s’écria en le montrant à madame de Fersen :

« Voilà, j’espère, princesse, un monstre joliment moyen-âge !... »

Puis, sur un signe du prince qui lui fit comprendre que le maître de la maison était là, du Pluvier se retourna de mon côté.

Je frémis… j’étais reconnu.

Il est impossible de peindre le prodigieux étonnement de du Pluvier : ses yeux s’arrondirent, ses pupilles s’écarquillèrent, il ouvrit à demi les bras, avança une jambe et s’écria :

« Comment ! Vous ici, mon cher Arthur ! Vous, déguisé en Mamamouchi !… Voilà une drôle de rencontre pour moi par exemple, qui ne vous ai pas vu depuis la première représentation du Comte Ory à l’Opéra, où vous étiez avec la marquise de Pënâfiel… »

Le prince, sa femme, l’interprète, quelques officiers russes qui accompagnaient l’ex-ambassadeur et qui entendaient parfaitement le français, ne furent pas moins étonnés.

Madame de Fersen, tout en me regardant avec une très grande curiosité, ne put retenir un sourire qui me sembla singulièrement malin et moqueur.

Je me mordis les lèvres en maudissant de nouveau le costume albanais, Daphné, et surtout cet insupportable du Pluvier, que je donnais au diable, et qui redoublait de protestations cordiales, pendant que tous les yeux étaient fixés sur nous.

Il me fallait nier opiniâtrement que je fusse moi-même, et faire passer le petit homme pour un fou, ou avouer cette ridicule mascarade…

Je pris bravement ce dernier parti.

Je me levai.

J’allai respectueusement saluer madame de Fersen, et, lui demandant mille fois pardon de l’avoir un instant trompée, je lui avouai franchement que, surpris par sa visite en flagrant délit d’orientalisme et de harem, j’avais préféré rester à ses yeux un Albanais sauvage, que de passer pour un Français ridicule.

Elle accueillit cette excuse avec une grâce toute charmante, qui fut pourtant nuancée d’un peu de malice, lorsqu’elle exprima son étonnement de retrouver un homme du monde ainsi travesti.

Il est inutile de dire que madame de Fersen parle français comme une Russe, c’est-à-dire sans le moindre accent.

CHAPITRE XLIV.

COMPARAISON.

Khios, octobre 18**.

J’ai repris le costume européen dont je m’étais si paresseusement déshabitué, et je suis allé à bord de la frégate l’Alexina, rendre visite à madame de Fersen et à son mari.

Madame de Fersen est moins jeune que je ne l’avais cru d’abord ; elle doit avoir de trente à trente-trois ans.

Ses cheveux sont très noirs, ses yeux très bleus, sa peau très blanche, sa main et son pied sont charmants, sa physionomie est vive et expressive : elle m’a semblé avoir beaucoup d’inattendu dans l’esprit, de la malice, mais, je crois, point de méchanceté.

Ce qui m’a paru surtout prédominer en elle, c’est la prétention de connaître à merveille la politique de l’Europe.

Il m’a été impossible de juger si cette prétention était fondée, car je suis d’une ignorance complète sur ces questions, et je l’ai très naïvement avoué à madame de Fersen qui en a beaucoup ri, sans pourtant vouloir absolument y croire.

M. de Fersen est un homme d’esprit fin, agréable et cultivé. Sans doute comme distraction à ses hautes fonctions diplomatiques, il s’est particulièrement adonné à l’étude de la petite littérature française, goût bizarre qu’il partage d’ailleurs avec le doyen des diplomates de l’Europe, M. le prince de Metternich.

Je suis resté confondu de la mémoire de M. de Fersen, en l’entendant me citer, avec la fidélité d’un catalogue, les titres des vaudevilles les plus inconnus, et m’en réciter des passages et des couplets entiers, car il avait aussi été possédé de la manie de jouer la comédie.

Je suis malheureusement aussi ignorant en vaudevilles qu’en politique ; je n’ai donc pas pu apprécier le savoir de M. de Fersen dans cette spécialité.

Le prince n’exprimait qu’un vœu, celui d’arriver à Paris, pour pouvoir admirer les grands acteurs des petits théâtres, à la fois ses héros et ses rivaux.

M. et madame de Fersen  avaient les formes les plus parfaites, et semblaient en tout nés pour le grand état qu’ils tenaient dans le monde.

À une extrême dignité naturelle, ils joignaient cette affabilité charmante, cette gaieté cordiale et spirituelle qu’on rencontre souvent chez les personnes distinguées de la haute aristocratie russe. – Car ce serait peut-être là seulement qu’on retrouverait maintenant les traditions de l’élégante vivacité de l’esprit français au dix-huitième siècle.

____________

 

Je suis allé aujourd’hui à bord de la frégate, j’y ai passé une soirée charmante.

Nous étions peu de monde, madame de Fersen, son mari, le capitaine de l’Alexina, jeune officier fort remarquable, du Pluvier et moi.

Du Pluvier s’était fait attacher à l’ambassade française à Constantinople. Mais bientôt ennuyé de ces fonctions, il avait demandé à revenir en France, et profitait de l’occasion de la frégate russe qui allait à Toulon.

Il y avait si longtemps que je ne m’étais trouvé dans le monde, que cette soirée a eu pour moi tout l’attrait, tout le piquant de la nouveauté.

J’ai beaucoup étudié madame de Fersen … elle a tracé cinq ou six portraits, entre autres celui de l’ambassadeur anglais à Constantinople, avec une verve, une malice, une sûreté de trait incroyable.

Je n’ai jamais connu l’honorable sir*** ; mais sa physionomie reste désormais ineffaçable dans ma mémoire.

Je croyais que rien n’était plus insupportable qu’une femme qui parlait politique ; je suis en partie revenu de mes préventions en écoutant madame de Fersen. Sa politique n’est pas nuageuse, abstraite ; quelquefois elle explique les événements les plus graves par le jeu des passions humaines, par le ressort des intérêts privés ; et remontant des effets aux causes, elle arrive ainsi des infiniment grands aux infiniments petits, et il naît de ce contraste des effets très piquants et très inattendus.

Ces théories sont trop de mon goût, pour que je ne les juge pas sans doute avec une extrême partialité ; pourtant, je ne crois pas me tromper en considérant madame de Fersen comme une femme d’une intelligence très éminente.

Le prince ayant été chargé de nombreuses missions dans les divers États de l’Europe, et sa femme s’étant ainsi trouvée en relations avec les gens les plus distingués de chaque nation, rien n’était plus curieux que son entretien où elle passait en revue ces figures si variées avec une finesse charmante.

Sa toilette était délicieuse, et, ce qui me ravit, d’une élégance toute française, car madame de Fersen devait faire venir ses modes de Paris.

Aussi, fut-ce avec un plaisir inouï que je vis les longues tresses noires et lisses de ses beaux cheveux, à demi cachées par les barbes d’un charmant bonnet de blonde, orné d’une branche de géranium rouge. Elle portait une robe blanche de mousseline des Indes, de la plus adorable fraîcheur, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers de satin noir à cothurnes…

Tout cela était presque nouveau pour moi, et me fit trouver affreux, horribles, les yelleks de couleurs tranchantes et les fez brodés des filles grecques, dont le clinquant me rappelait alors terriblement les danseuses de corde.

____________

 

Je ne sais si je dois me réjouir ou m’effrayer de ce que j’éprouve…

C’est d’abord un soudain dégoût pour la vie que je mène ici depuis plus d’une année…

Quand je compare mes grossiers plaisirs, ou mes rêveries solitaires, à la conversation que je viens d’avoir avec cette femme belle, jeune, spirituelle, à cet échange de pensées fines et gracieuses, à ce besoin de déguiser avec adresse tout ce qui pourrait choquer la délicatesse…

Quand je compare enfin ma vie de satrape indolent qui ordonne et à qui l’on obéit, à cette charmante nécessité de plaire, à cette coquetterie, à cette recherche de langage et de manières que vous impose toujours une femme comme madame de Fersen, lors même qu’on ne songe pas à s’occuper d’elle…

Quand je compare enfin le présent au passé… je m’étonne d’avoir pu si longtemps vivre ainsi que j’ai vécu.

J’ai pourtant vécu bien heureux à Khios pendant dix-huit mois ! Si l’avenir s’offre sous un aspect que je crois plus séduisant… il ne faut pas flétrir des jours que je regretterai peut-être…

Enfin, je me trouve dans une perplexité étrange…

Que faire ?…

Si je dois rester ici avec des regrets ; si la vie que je mènerai désormais à Khios doit m’être pesante, autant me résoudre à l’instant à quitter l’île… M. de Fersen m’a fort obligeamment proposé de me prendre avec lui pour retourner en France…

Je ne sais que faire… je verrai…

D’ailleurs du Pluvier vient demain déjeuner avec moi ; je compte l’interroger sur madame de Fersen.

CHAPITRE XLV.

LE DÉPART.

À bord de la frégate l’Alexina, octobre 18**.

C’en est fait, j’ai abandonné l’île.

____________

 

Hier matin, du Pluvier est venu déjeuner avec moi.

Il avait l’air singulièrement préoccupé.

— Ah ça, mon cher, – m’a-t-il dit, – vous vivez ici absolument en pacha… en sybarite, en véritable odalisque… C’est charmant, ma parole d’honneur, je n’en reviens pas, ni la princesse non plus.

— Comment cela ?

— Parbleu ! elle et le prince font des suppositions à perte de vue sur les raisons qui ont pu vous engager à mener la vie que vous menez ici. La princesse surtout paraît fort intriguée ; mais comme je n’en sais rien, je n’ai pu leur rien apprendre à ce sujet.

— Mon cher du Pluvier, dites-moi, avez-vous beaucoup vu M. et madame de Fersen pendant votre séjour à Constantinople ?

— Je les ai vus très souvent, presque tous les jours, car l’ambassade russe était une des maisons les plus agréables de tout le quartier franc. On y jouait la comédie deux fois par semaine, et mes fonctions m’empêchaient de manquer la moindre répétition.

— Vos fonctions ?

— J’étais sous-souffleur… notre premier secrétaire était naturellement premier souffleur.

— La hiérarchie le voulait sans doute ainsi… Mais à Constantinople, que disait-on de madame de Fersen ?

— Oh ! oh ! c’est une fière femme, allez ; une Jeanne d’Arc. Elle menait l’ambassade à la baguette, elle faisait tout. On dit même qu’elle correspondait directement avec le czar, et, pendant ce temps-là, cet excellent prince jouait les rôles de Potier. C’est qu’il y était parfait dans les rôles de Potier !… Je lui ai vu jouer les Frères féroces : c’était à crever de rire !

— Et madame de Fersen jouait-elle aussi la comédie ?

— Du tout, du tout ; elle avait bien autre chose à faire, ma foi ! Après cela, vous me croirez si vous voulez, mais on n’a jamais dit un mot… jamais un traître mot sur son compte.

— La politique l’absorbait entièrement, sans doute ?

— Elle ne pensait qu’à cela ; ce qui ne l’empêchait pas d’être gaie, comme vous l’avez vue. Mais, quant au cœur… c’était un protocole sans signature.

— Vous êtes toujours infiniment spirituel – dis-je à du Pluvier, qui souriait de sa plaisanterie. – Mais qui vous fait croire à l’insensibilité de madame de Fersen ?

— Parbleu ! Les plaintes des gens qu’elle a repoussés : d’abord notre premier secrétaire, le souffleur en titre… Villeblanche !… Vous savez bien, Villeblanche ? Eh bien, il a perdu son temps comme les autres. Et pourtant, si quelqu’un devait réussir, assurément, c’était Villeblanche.

— Qu’est-ce que c’est que Villeblanche ?

— Eh bien, c’est Villeblanche… le beau Villeblanche… Parbleu ! vous connaissez bien Villeblanche, peut-être ?…

— Mais non, vous dis-je…

— Comment, vous ne connaissez pas le beau Villeblanche ? Un des espoirs de notre diplomatie ! Un garçon rempli de moyens ! à qui les relations étrangères doivent l’invention des cachets volants cire-sur-cire, dits à la Villeblanche… Ah ça ! Comment se fait-il que vous ne le connaissiez pas ?

— Que voulez-vous ? Il y a des ignorances comme cela.

— Mais c’est surtout au congrès de Vérone que la fortune diplomatique de Villeblanche s’est développée ; car c’est là qu’il a rendu au gouvernement ce fameux service… que lui seul peut-être pouvait lui rendre.

— Mais je croyais que le grand homme que la France avait le bonheur d’avoir pour la représenter à ce congrès, pouvait seul revendiquer l’honneur des négociations.

— Qui ça ? Chateaubriand ?

— Oui… Chateaubriand.

— Je ne veux certainement pas rabaisser la gloire de Chateaubriand ; mais s’il a pensé… Villeblanche a agi, et Chateaubriand, avec tout son génie, n’aurait jamais pu faire ce qu’a fait Villeblanche ; et après tout, c’est aux actes et non aux paroles qu’on doit juger les gens.

— Mais encore ?…

— En vérité, je ne comprends pas que vous ne sachiez pas cela… C’est Européen ! Eh bien ! Sachez donc que lors du congrès, Villeblanche, chargé des dépêches les plus importantes, est allé d’abord de Vérone à Paris, et de Paris à Madrid, où il est resté une heure ; puis de Madrid il est revenu à Paris, afin de repartir tout de suite pour Saint-Pétersbourg. Vous croyez que c’est tout ? Point… De Saint-Pétersbourg il revient à Vérone, d’où il repart à l’instant, comme l’éclair, pour Madrid en repassant par Paris… Ce n’est rien encore, de Madrid il revient pour la seconde fois à Vérone en passant par Paris, et enfin il retourne à Paris en passant par Vienne et par Berlin ; et ça, toujours comme un éclair !… Voilà, mon cher… ce que c’est que le beau Villeblanche…

— Mais ça doit être un véritable livre de poste, que les états de service de ce diplomate-là ? – lui dis-je.

— Et penser, – continua du Pluvier avec admiration, – et penser que Villeblanche ne s’est jamais arrêté dans chaque capitale que le temps nécessaire pour prendre et remettre ses dépêches !... Et que pourtant en descendant de voiture, il était toujours aussi charmant, aussi fraîchement habillé que s’il eût sorti d’une boîte… c’est ce qu’aucun de nos collègues n’a pu comprendre encore, – ajouta du Pluvier d’un air mystérieux. – Car enfin, rester près de deux mois en voiture sans débrider ! – reprit-il, – c’est pour tout le monde horriblement échauffant, harassant, tandis que ce satané Villeblanche a trouvé, malgré cela, le moyen d’être toujours frais et pomponné. C’est stupéfiant ! ! ! Du reste, ça lui a fait horriblement d’ennemis ; c’est-à-dire de jaloux, car on parle maintenant de le nommer ministre auprès d’une cour d’Allemagne…

— Je suis de votre avis ; notre Chateaubriand avec tout son génie, n’aurait jamais fait impunément tout ce chemin-là ; mais heureusement pour notre diplomatie que les Villeblanche y sont nombreux. Ah ça, dites-moi, comment madame de Fersen est-elle restée insensible à tant de mérite ?… Elle a craint sans doute… que par habitude le beau diplomate ne lui fît voir trop de chemin ?

(Je déclare que je ne me permis cette plaisanterie stupide que par un sentiment d’hospitalité peut-être exagéré… que par égard pour l’intelligence de mon hôte.)

Je fus bien récompensé de ce sacrifice aux dieux du foyer, car du Pluvier me témoigna sa reconnaissance par des éclats de rire qui firent aboyer les chiens et glapir les perroquets. Quand il fut un peu calmé, il reprit :

— Oui, mon cher Arthur, madame de Fersen a résisté à Villeblanche et à toute la fleur des pois de la diplomatie étrangère de Constantinople. C’est assez vous dire, hélas ! que sa vertu est hors de toute atteinte – ajouta du Pluvier avec un profond soupir.

— Pourquoi soupirez-vous ainsi ?

— C’est que la vertu de madame de Fersen me rappelle toutes les colossales vertus contre lesquelles j’ai échoué depuis que je suis dans le monde… car c’est effrayant comme les femmes sont vertueuses ! – dit du Pluvier avec un air de profond découragement. – Et pourtant, – reprit-il, – à entendre certains médisants, il n’y aurait qu’à vouloir pour pouvoir.

— En admettant, – dis-je à du Pluvier pour le consoler un peu, – en admettant que ces gens-là ne soient pas des médisants, mais des indiscrets, ne vaut-il pas mieux savoir comme vous, lorsque vous vous occupez d’une femme, lui inspirer l’amour le plus exalté pour ses devoirs, la rendre folle de son mari tel désagréable qu’il soit, que de lui donner le coupable désir de troubler le repos de sa famille ? Car enfin, mon cher, votre rôle est cent fois plus beau, plus flatteur que celui d’un séducteur, le bien étant beaucoup plus difficile à faire que le mal…

— Vous avez raison, c’est ce que je me dis souvent, – reprit du Pluvier, – c’est bien plus moral ; mais je vous jure que c’est mortel à la longue… Je suis entré dans la diplomatie, parce que je croyais que cette position faciliterait mes succès dans le monde. Eh bien ! pas du tout.

— J’ai senti cela comme vous… Voyant avec effroi que les principes devenaient de plus en plus rigoureux… et voulant d’ailleurs respecter les lois sociales, j’ai cherché une nature plus primitive, et je me suis établi ici, où on ne parle guère plus de certains principes et des lois sociales qu’à Otahiti.

— C’est à quoi je pensais, – me dit du Pluvier d’un air méditatif. – Depuis que je vous ai vu si bien établi, il m’est venu une idée ; je me suis dit… Voyons quel est mon avenir. Si je retourne à Paris, je ne m’y amuserai certainement pas plus que je ne m’y suis déjà amusé. Je suis libre comme l’air. Ce cher comte est tout seul comme un Robinson dans son île. Un compagnon est toujours agréable, nécessaire même… car enfin on peut tomber malade ; eh bien ! comme j’aime beaucoup ce cher Arthur… prouvons-lui mon amitié : à l’œuvre on reconnaît l’artisan. Eh bien ! s’il est Robinson, soyons son Vendredi… Restons avec lui six mois, un an, dix ans ; enfin tant qu’il voudra demeurer dans son île, et vivons là, pardieu… comme une paire de sultans ! Voilà, mon cher, le fruit de mes réflexions de la nuit… Eh ! eh ! que dites-vous de cela ? Vous voyez, la nuit porte conseil… Je me déclare votre Vendredi ! ! !

J’étais épouvanté, car je n’avais jamais réfléchi à une pareille occurrence.

Je fis néanmoins bonne contenance, et pour ne pas irriter le désir de cet infernal fâcheux par la contradiction, j’eus d’abord l’air d’être ravi de son projet, puis peu à peu je fis naître mille difficultés.

Mais du Pluvier détruisait mes objections avec la plus désespérante abnégation de lui-même.

Si je lui représentais que le palais était immense mais seulement habitable dans la partie que j’occupais – il lui était indifférent de camper, il se contenterait d’un à peu près.

Si je lui parlais des descentes que pouvaient faire les Turcs – il ne craignait rien avec moi, car il savait que j’étais brave comme un lion.

Si j’exagérais les dépenses de cette maison qu’il me demandait à partager – il venait justement d’hériter d’un oncle de Saintonge qui lui laissait une fortune considérable.

Si, acculé, mis aux abois, je lui représentais que mon goût, que ma passion pour la solitude, était devenue une sorte de monomanie qui me faisait rester des jours, des mois entiers, sans vouloir rencontrer personne – il devait disparaître comme un sylphe (quel sylphe !) et attendre que ma chagrine disposition d’esprit fût passée.

Si enfin, pour dernier argument, je lui disais presque brutalement qu’il me serait impossible, par des considérations particulières, de lui donner asile au palais Carina – il devait facilement trouver quelque villa dans les environs, étant bien décidé, – me disait-il, – à vivre à la turque, et surtout à ne pas me quitter.

Ceci prenait un caractère de gravité très alarmant.

Du Pluvier, entêté, opiniâtre comme tous les esprits étroits, pouvait s’obstiner dans son projet, et alors l’île me devenait insupportable.

Cette idée, jointe à la singulière révolution que la vue de madame de Fersen avait opérée dans mon esprit, me fit songer sérieusement à abandonner Khios.

Peut-être, sans la singulière fantaisie de du Pluvier, aurais-je hésité à prendre cette détermination ; peut-être aurais-je combattu ces velléités de rentrer dans la vie du monde.

Mais placé entre cette alternative : de partir pour la France avec madame de Fersen que je trouvais charmante, ou de rester à Khios avec mes esclaves qui m’étaient devenues odieuses, et de partager avec du Pluvier cette solitude ainsi déflorée de son premier prestige… je n’hésitai pas à quitter l’île.

J’ai toujours très rapidement pris les décisions les plus graves.

Comme du Pluvier renouvelait ses instances, je lui dis que jusqu’alors je n’avais pas voulu lui confier la véritable raison de mon refus, mais que puisqu’il m’y forçait, j’étais obligé de lui avouer que j’étais résolu de retourner en France.

— Quitter ce palais admirable !… ces femmes adorables !… qui allument votre pipe, qui vous servent à boire ! qui vous dansent des pas comme à l’Opéra ! ! ! de vrais houris ! Mais c’est impossible !

— Malheureusement, mon cher du Pluvier…, il est de ces aveux qui coûtent à faire même à ses amis… mais un dérangement passager survenu dans ma fortune m’oblige à réformer tout ceci et à revenir en France pour y vivre un peu moins en sultan.

— Vraiment… vraiment… mon cher comte,– me dit du Pluvier d’un air réellement attendri –, vous ne sauriez croire combien je suis touché de ce que vous me dites là… Mais qu’allez-vous donc faire de tout cet établissement ?

— Je vais donner la liberté aux femmes, aux oiseaux, aux chiens et aux nains, payer une indemnité au marquis Justiniani, et vendre les meubles à Khios.

— Vous êtes bien décidé à cela ? me dit du Pluvier.

— Très décidé…

— Positivement décidé ?

— Oui, oui, cent fois oui.

— Alors, mon cher Arthur, vous ne me reprocherez pas de profiter de vos dépouilles ?

— Comment cela, que voulez-vous dire ?

— Voici mon projet. La vie que vous menez dans ce paradis terrestre m’a tourné la tête. Voulez-vous me vendre tout ceci, palais, femmes, chiens, nains et perroquets ?

Je crus que du Pluvier plaisantait, et je le regardai d’un air incrédule.

— Est-ce marché fait ? Vous y perdrez moins avec moi qu’avec tout autre, – reprit-il d’un air résolu. – Mais quel est le prix des esclaves et des meubles ?

— Il est inutile que vous payiez les esclaves, car je ne vous les laisse qu’à la condition que vous me promettrez de les rendre à la liberté lorsque vous quitterez l’île.

— Mais comment partirez-vous ?

— Je crois facilement obtenir, à la recommandation de M. de Ferse, l’autorisation de passer à votre place sur la frégate.

— Mais la frégate part ce matin.

— Que m’importe ?... Si vous êtes véritablement décidé, je partirai ce matin.

— Mais je suis on ne peut plus décidé. Touchez là, mon cher Arthur ; je vous demande seulement le temps de retourner à bord pour prendre mes bagages.

— C’est convenu…

Et du Pluvier me quitta.

La résolution si subite que prit le petit homme d’habiter l’île à ma place ne m’étonna que médiocrement. Du Pluvier était une de ces natures essentiellement imitatives qui, n’ayant aucune idée en propre, s’emparent étourdiment des idées d’autrui et s’en affublent sans regarder si elles vont ou non à leur esprit. Semblable à ces gens qui mettent un costume, sans s’inquiéter qu’il soit fait ou non à leur taille, du Pluvier avait sans doute été frappé de l’excentricité de mon existence, et il croyait être fort original en la continuant.

Sans doute encore, les passagers de la frégate avaient dû, en causant de cette étrangeté, louer, blâmer, ou exagérer la singulière disposition de caractère qui conduisait un homme du monde à vivre de la sorte ; mais comme ils avaient probablement, malgré les louanges ou le blâme, considéré cette résolution comme peu vulgaire, du Pluvier crut se mettre dans la même condition de non-vulgarité en prenant ma place. Peut-être enfin avait-il été séduit par les réalités de cette vie sensuelle.

____________

 

Je me disposai donc à quitter l’île :

Un moment, je l’avoue, j’éprouvai une vague tristesse : j’abandonnais le certain pour l’incertain. Sans doute cette vie matérielle que je dédaignais avait ses désenchantements ; mais est-il rien de complet au monde ? La vie la plus éthérée, la plus quintessenciée n’a-t-elle pas aussi ses désillusionnements ?

Mais pouvais-je hésiter quand je voyais du Pluvier s’obstiner à demeurer avec moi ?

____________

 

Avant de partir je voulus assurer le sort des esclaves ; je les fis venir, et, sans leur parler de mon projet, ni de la cession que je faisais de leurs personnes, je leur remis à chacune cinq cents francs, somme considérable pour elles, et qu’elles reçurent pourtant avec assez d’insouciance.

Puis, ayant mandé le renégat de Khios qui faisait les affaires du marquis Justiniani, je lui appris que je mettais du Pluvier en mon lieu et place comme locataire du palais et comme maître des esclaves, lui recommandant expressément de n’avertir celles-ci de ce changement que lorsque la frégate serait sous voile.

____________

 

Du Pluvier revint enchanté.

Il me pria de lui laisser mes costumes albanais, voulant, disait-il, entrer de suite en jouissance, et n’ayant pas le temps de se faire costumer.

J’y consentis, et je l’aidai même à se travestir : il était impayable ainsi.

Il me demanda ensuite de le présenter aux esclaves comme leur maître futur.

Je m’en gardai bien, ayant la fatuité de croire à une sorte d’émeute parmi ces dames, si elles se voyaient abandonnées par moi.

Je leur dis au contraire que j’allais à bord du vaisseau, comme cela m’arrivait souvent depuis quelques jours, et qu’elles eussent à tenir compagnie à mon ami en mon absence…

Noémi regarda du Pluvier d’un air sournois ; Daphné sourit avec mépris, et Anasthasia prit une expression boudeuse.

Assez inquiet sur les dispositions futures des femmes de du Pluvier, je lui serrai la main, et, véritablement ému, je quittai le palais.

____________

 

La chaloupe de la frégate m’attendait, je fus bientôt à bord.

M. de Fersen se montra d’une très gracieuse obligeance pour moi, et mon passage sur le bâtiment russe me fut accordé par le capitaine avec le plus aimable empressement.

Deux heures après mon départ du palais, nous mîmes à la voile.

____________

 

La résolution de du Pluvier fit assez longtemps le texte de nos plaisanteries.

Après quelques bordées, nous arrivâmes en vue du palais Carina, qui s’élevait à mi-côte. Une partie du parc descendait sur le rivage.

À l’aide d’une longue-vue, je regardais avec tristesse cet admirable pays… que je quittais à tout jamais, lorsqu’un singulier spectacle attira mon attention.

Sans doute, averties de mon abandon par le renégat et par le départ de la frégate, je vis les esclaves descendre précipitamment et en désordre le long de la prairie, et s’assembler sur le bord de la mer en étendant les bras vers le vaisseau d’un air désespéré.

Puis, voyant qu’il s’éloignait toujours, Noémi, dans un accès de fureur extravagant, arracha son fez… le foula aux pieds, et bientôt son épaisse chevelure brune flotta au vent. –Elle était belle comme une Euménide.

Daphné, concevant peut-être quelque espoir, agitait son écharpe de soie en manière de signal, tandis qu’Anasthasia la blonde était agenouillée sur la grève.

Bientôt je vis du Pluvier, beaucoup plus qu’à l’aise dans mon costume albanais, accourir aussi précipitamment sur le rivage, suivi de la vieille Cypriote et des deux nains qui faisaient mille gambades.

Sans doute le nouveau sultan venait engager les odalisques à rentrer au sérail.

Mais malheureusement les odalisques étaient d’un caractère assez rétif et le sultan d’un esprit assez peu persuasif ; car, après quelques paroles échangées par l’intermédiaire de la vieille Cypriote, toutes les femmes fondirent comme des furies sur du Pluvier qui disparut complètement au milieu de leurs bras levés et menaçants.

Je ne pus voir la fin de cette scène divertissante, car la saillie d’un promontoire que nous doublions vint complètement masquer cette partie de la côte.

Une demi-heure après, le capitaine russe me dit :

« Je voudrais bien savoir ce que c’est que cette épaisse fumée qu’on voit s’élever au-dessus des terres de Khios… dans la direction du palais que vous habitiez ?

L’idée de Noémi de brûler le palais si je l’abandonnais, me revint aussitôt à l’esprit.

Ce projet venait-il d’être mis à exécution par ces folles ? Qu’était devenu du Pluvier ?… avait-il été brûlé par ses esclaves enlacé ou non dans leurs bras ? C’est ce que j’ignorais absolument, et nous perdîmes bientôt de vue les côtes de l’île de Khios dans une profonde inquiétude sur le sort du pauvre du Pluvier.

CHAPITRE XLIV.

MADAME LA PRINCESSE DE FERSEN.

L’ALEXINA.

Telles étaient les impressions que m’avait laissées mon séjour d’une année dans l’île de Khios ; tels étaient les motifs de mon brusque départ pour la France, à bord de la frégate russe l’Alexina.

Ce fragment de mon journal d’autrefois intercalé à sa place, je reprends mon récit.

Je me trouve dans une disposition d’esprit parfaitement convenable pour faire cette narration, et en suivre tous les incidents, qu’ils soient tristes, gais, tendres ou dramatiques.

Les dernières et violentes émotions que j’ai ressenties depuis mon voyage d’Orient, jusqu’à ce moment où j’écris ces lignes, ont tellement usé mon cœur, je me trouve si insouciant de l’avenir et du passé, que je puis raconter ce nouvel épisode de ma vie avec le désintéressement le plus profond, et comme s’il ne s’agissait pas de moi.

La lecture que je viens de faire de ces pages, datées de l’île de Khios, écrites en Orient il y a trois ans, a encore augmenté mon indifférence pour ce qui me touche.

Lorsque le calme et la raison me reviennent, je me trouve si mobile, si inquiet, si fou, si peu fait pour le bonheur dont le destin m’a toujours comblé (parce qu’il savait sans doute que je n’en profiterais jamais), que je me juge avec une extrême et peut-être avec une injuste sévérité.

Du point de vue où je me suis placé, m’estimant peu, étant prévenu contre moi, dépourvu de tout orgueil, de tout amour-propre de moi à moi, j’exagère encore mes défauts, et mon caractère assez peu vaniteux m’empêche souvent d’évaluer à leur prix quelques actions vraiment généreuses dont je pourrais m’enorgueillir.

Aussi, je crois que si ces pages étaient jamais connues (ce qui ne peut arriver, car j’y mettrai bon ordre), elles donneraient une bien triste opinion de mon caractère.

Et pourtant beaucoup auraient-ils agi ainsi que j’ai agi ?

Car enfin, si autrefois j’ai supposé à Hélène les plus odieuses arrière-pensées… n’ai-je pas dans mon désespoir tout tenté, tout fait pour réparer ma faute ? Ne lui avais-je pas, si elle eût accepté ma main, abandonné ma fortune ? Et plus tard, lorsque j’ai su que Frank était pauvre, ne suis-je pas venu à son secours aussi délicatement que je l’ai pu ?

Si j’ai été bien injustement cruel envers Marguerite, au moins je l’avais longtemps et courageusement défendue contre les calomnies du monde, et cela avant d’être connu d’elle.

Et ce duel ?... ce duel acharné qu’elle a toujours ignoré ?...

____________

[3]

Si, égaré par un accès d’incurable folie, j’ai outrageusement insulté Falmouth, ne lui avais-je pas sauvé la vie en risquant la mienne ?

Sans doute le bien que j’ai fait n’empêche pas le mal qu’on peut me reprocher ; mais n’est-il pas affreux de songer que ce qu’il y a eu de noble et de bon dans ma conduite disparaîtra toujours sous le flot d’amertume et de haine que ma défiance a soulevé !

____________

 

Mais, après tout, que m’importe maintenant le passé ! C’est pour revoir le tableau de ma vie se dérouler à mes yeux que j’écris ces lignes ; c’est pour raccourcir les longues heures de la solitude où je vis à cette heure à Cerval, dans le triste et vieux château paternel, si longtemps abandonné par moi.

Ce fut donc dans l’ignorance complète du sort de du Pluvier que nous abandonnâmes l’île de Khios.

Quoique nous entrassions dans l’équinoxe, la traversée, souvent retardée par les vents contraires, fut assez belle.

L’aspect des marins russes me parut tout autre que celui des marins anglais.

Quoique ceux-ci soient soumis aux duretés de la discipline militaire la plus despotique ; quoique par habitude et par nature ils se montrent pleins de déférence et de respect pour les officiers appartenant à la haute aristocratie, officiers dont ils s’honorent surtout, ainsi que les nègres se montrent plus fiers d’avoir pour maître un blanc qu’un mulâtre, tout révèle en eux cet indomptable orgueil national, cette insolente fierté bretonne, qui rendent le matelot anglais un des meilleurs matelots du monde, parce qu’il est toujours poussé ou soutenu par le sentiment outré de sa propre valeur, par sa foi profonde dans la supériorité de son pays sur les autres nations maritimes.

Or, quelque insensés qu’ils soient, le fanatisme ou la foi opèrent toujours des prodiges.

Les matelots russes témoignaient au contraire une obéissance passive presque religieuse, une résignation aveugle et un dévouement machinal à la volonté de leurs chefs, auxquels ils semblaient presque reconnaître une nature supérieure à la leur. Aussi on sentait qu’un mot, qu’un signe de ces officiers pouvaient élever la résignation et le dévouement intrépide des marins russes jusqu’à l’héroïsme de l’abnégation personnelle.

Singulière différence entre le génie de ces deux peuples et celui des Français !… des Français quelquefois rigoureusement soumis, mais jamais respectueux ; obéissant gaiement à des supérieurs dont ils se moquent, ou se faisant admirablement tuer pour des causes qu’ils insultent.

Je fus amené à faire ces différents rapprochements en observant les habitudes calmes, presque claustrales, qui régnaient à bord de la frégate russe, et qui, après quelques jours de navigation, eurent une réaction très singulière sur nous autres passagers.

Rien en effet de plus singulier que l’aspect de ce bâtiment : – c’était le silence au milieu de la solitude des mers.

À part les commandements des officiers, on n’entendait jamais un mot.

Muet et attentif, l’équipage ne répondait aux ordres de ses chefs que par le bruit de la manœuvre qu’il exécutait avec une précision mécanique.

Au soleil couchant l’aumônier lisait la prière ; tous les marins s’agenouillaient pieusement, puis ils descendaient dans la batterie.

Mais toujours et partout un silence inexorable… S’ils étaient battus de cordes pour une faute, jamais un cri ; s’ils se reposaient de leurs fatigues, jamais un chant.

Le capitaine de la frégate et son lieutenant, avec lesquels madame et M. de Fersen vivaient ainsi que moi, étaient des hommes parfaitement bien élevés, étaient de fort bons marins, mais leur esprit n’avait rien de saillant.

M. de Fersen lisait presque continuellement une collection d’ouvrages dramatiques français.

Nous restions donc, madame de Fersen et moi, très esseulés au milieu de cette petite colonie ; et ni les choses, ni les hommes, ni les événements ne devaient nous distraire de nos préoccupations individuelles.

Au milieu de ce calme profond, de cet isolement, de ce silence, les moindres fantaisies de la pensée devaient donc fortement s’empreindre sur la trame unie d’une vie si simple ; en un mot, et si cela peut se dire, jamais toile ne fut plus également préparée pour recevoir les inspirations du peintre, quelque variées, quelque bizarres qu’elles fussent.

À midi, nous nous rassemblions pour déjeuner, puis venait une promenade sur le pont ; ensuite M. de Fersen retournait à la lecture de ses chers vaudevilles, et les officiers à leurs observations nautiques.

Madame de Fersen se tenait habituellement dans la galerie de la frégate ; je causais donc ainsi chaque jour avec elle sans être presque jamais interrompu, depuis deux heures, jusqu’au moment où elle allait faire pour dîner une toilette toujours fraîche et charmante.

Après dîner, quand le temps le permettait, on servait le café sur le pont. On y faisait ensuite une nouvelle promenade ; puis, sur les neuf heures, nous nous réunissions de nouveau dans la galerie.

Madame de Fersen, excellente musicienne, se mettait souvent au piano, à la grande joie du prince qui la suppliait de lui accompagner quelques airs de vaudeville, qu’il fredonnait véritablement à merveille.

D’autres fois, un des officiers de la frégate, qui avait une fort jolie voix, nous chantait des chansons nationales très naïves et très agréables.

La musique et la conversation à laquelle M. de Fersen prenait alors part, et qu’il animait par une gaieté de très bon goût, nous conduisaient jusqu’à onze heures ; on servait le thé, et chacun se retirait quand bon lui semblait.

On le voit, à part l’étendue des promenades, nous menions la vie de château la plus intime et la plus concentrée.

Le troisième jour depuis notre départ de Khios, survint un singulier incident très puéril en apparence, mais qui eut… mais qui devait avoir une bien étrange influence sur ma destinée…

Madame de Fersen avait une petite fille de six ans, nommée Irène, pour laquelle elle témoignait un amour qui semblait aller jusqu’à l’idolâtrie.

Il était impossible de rêver quelque chose de plus accompli, de plus idéal que cette enfant.

Elle était d’une beauté sérieuse et grave ; bien des mères, je le crois, eussent préféré pour leur fille une figure plus enfantine et plus riante ; car, je l’avoue, je ne pouvais moi-même quelquefois échapper à un ressentiment de tristesse, en contemplant cet adorable visage, qui exprimait une mélancolie indéfinissable et incompréhensible pour un âge encore si tendre.

Le front d’Irène était vaste, saillant ; son teint hardiment pâle, car ses joues fermes et rondes annonçaient une santé florissante. Ses cheveux châtain foncé très abondants, très fins et très soyeux, bouclaient naturellement autour de son col ; ses yeux fort grands, d’un noir humide et velouté, avaient un regard d’une singulière profondeur, surtout lorsque, par cette faculté naturelle aux enfants, Irène vous contemplait longtemps et fixement, sans baisser les franges de ses longues paupières brunes.

Son nez était mince et charmant. Sa bouche petite, vermeille, et je dirais que sa lèvre inférieure un peu saillante était dédaigneuse… si le dédain ne semblait pas incompatible avec cet âge. Enfin sa taille, ses mains et ses pieds étaient d’une perfection rare.

Irène, par une touchante superstition de sa mère, avait été vouée au blanc, après une longue maladie ; la simplicité presque religieuse de ce vêtement donnait un nouveau caractère à sa physionomie.

Je l’ai dit, c’était le troisième jour après notre départ de Khios.

Irène qui jusqu’alors avait paru m’observer avec une sorte de défiance inquiète, et qui s’était peu à peu apprivoisée, vint résolument me dire avec une solennité enfantine :

— Regardez-moi, que je voie si je vous aimerai bien.

Puis, après avoir attaché sur moi un de ces longs regards fixes et pénétrants dont j’ai parlé, et devant lequel je l’avoue, je fus obligé de baisser la vue, Irène ajouta :

— Oui, je vous aimerai bien. – Puis, après un nouveau silence, elle reprit en se retournant vers madame de Fersen : — Oui, ma mère, je l’aimerai beaucoup, je l’aimerai comme j’ai aimé Ivan !…

Sa petite figure prit en disant ces mots une si ravissante expression de gravité réfléchie, que je ne pus m’empêcher de sourire.

Mais quel fut mon étonnement, lorsque je vis madame de Fersen jeter tour à tour des regards presque stupéfaits sur Irène et sur moi, comme si elle eût attaché une grande importance à ce que sa fille venait de me dire !

— Quoique je n’aie maintenant rien à envier à l’heureux Ivan, voilà un aveu, madame, qui sera, je le crains bien, oublié dans dix ans d’ici, – dis-je à la princesse.

— Oublié… monsieur !… Irène n’oublie rien… Voyez ses larmes au souvenir d’Ivan…

En effet, deux grosses perles roulaient sur les joues de l’enfant, qui continuait d’attacher sur moi son regard à la fois triste, doux et interrogatif.

— Mais quel était donc cet Ivan, madame ?

Les traits de madame de Fersen s’assombrirent, et elle me répondit avec un soupir : — Ivan était un de nos parents, monsieur, qui est mort très jeune – et elle hésita un moment… – mort d’une mort violente et affreuse, il y a de cela deux ans… Irène l’avait pris en si extrême affection que j’en étais devenue presque jalouse. Je ne saurais vous dire la douleur incroyable de cette enfant lorsqu’elle ne vit plus Ivan qu’elle demandait sans cesse ; elle avait alors quatre ans, elle ressentit un chagrin si profond qu’elle tomba très gravement malade et faillit mourir. C’est à cette époque que je l’ai vouée au blanc, en suppliant Dieu de me la rendre. Mais ce qui m’étonne extrêmement, monsieur, c’est que depuis deux ans vous êtes la seule personne à qui Irène ait dit qu’elle l’aimerait.

Irène, qui avait attentivement écouté sa mère, me prit la main, et me dit d’un air presque inspiré en levant au ciel ses grands yeux encore humides de larmes : — Oui, je l’aimerai comme Ivan, parce qu’il ira bientôt là-haut comme Ivan…

— Irène… mon enfant… que dites-vous ! ! ! Ah ! monsieur, pardon… – s’écria madame de Fersen presque avec effroi, en me regardant d’un air suppliant.

— Quand je devrais l’acheter par la fin du pauvre Ivan, – lui dis-je en souriant, – laissez-moi du moins, madame, jouir d’une si charmante affection…

____________

 

Je ne suis ni faible, ni superstitieux, mais je ne pourrais dire la singulière impression que me causa cet enfantillage : j’expliquerai tout à l’heure pourquoi.

Il n’y a pas de moyen terme : ou de pareils incidents sont du dernier ridicule, ou ils agissent puissamment sur certains esprits.

____________

 

Heureusement, en venant prier sa femme de lui noter l’air d’À soixante ans il ne faut pas remettre, etc., M. de Fersen mit un terme à cette scène étrange.

Je remarquai que madame de Fersen ne parla pas à son mari du singulier aveu qu’Irène m’avait fait.

Ce jour-là, après dîner, la princesse se plaignit d’une migraine, et se retira aussitôt chez elle.

CHAPITRE XLVII.

MADAME LA PRINCESSE DE FERSEN.

Le lendemain, madame de Fersen ne parut pas au déjeuner ; elle était souffrante, me dit le prince, et elle avait passé une nuit assez agitée. Puis, presque sans transition et à mon grand étonnement, il me fit les confidences les plus étendues sur le caractère, sur l’esprit, sur les habitudes, et sur la vie passée de sa femme, peut-être afin de me prévenir de la vanité de mes tentatives, dans le cas où j’aurais songé à m’occuper de madame de Fersen, car je ne puis m’expliquer autrement son incompréhensible fantaisie d’entrer avec moi dans de pareils détails.

Tel est à peu près le résumé de ce que m’apprit M. de Fersen sur sa femme :

Mademoiselle Catherine Metriska, fille du comte Metriski, gouverneur d’une des provinces asiatiques de l’empire russe, avait dix-sept ans lorsqu’elle fut mariée à M. de Fersen. Elle joignait à beaucoup d’esprit naturel une éducation très cultivée, et un jugement d’une maturité précoce. Lors de son mariage, le prince était ambassadeur à Vienne.

Il avait d’abord craint l’inexpérience de sa femme, chargée si jeune de toutes les responsabilités qui pèsent sur l’ambassadrice d’une grande puissance auprès d’une cour aussi sévère, aussi grave et aussi digne dans son étiquette que la cour d’Autriche. Mais madame de Fersen, merveilleusement douée, satisfit aux moindres exigences de sa position, grâce au tact exquis, aux nuances délicates, à la mesure parfaite qu’elle sut apporter dans des relations si difficiles.

— « Toute jeune, pétrie de grâce et d’esprit, – me dit le prince, – vous jugez si madame de Fersen fut aussitôt entourée, courtisée par la fine fleur de tous les étrangers qui arrivaient à la cour de Vienne.

« Quoique un mari ne doive pas plus parler de la vertu de sa femme, qu’un gentilhomme de sa race, – ajouta M. de Fersen en souriant, – je crois, je sais que la femme de César n’a jamais été soupçonnée, et pourtant César avait cinquante ans… Et pourtant je m’étais marié moins peut-être par amour, quoique Catherine fût charmante, que parce qu’il est certaines ambassades que l’on ne donne pas aux célibataires, et puis parce que dans ma position je voulais avoir près de moi un être candide et désintéressé, sur l’esprit duquel je pourrais essayer l’effet de certaines combinaisons… à peu près, sauf la férocité de la comparaison, – ajouta le prince en riant, – comme quelques patriciens de Rome essayaient des poisons sur leurs esclaves. L’expérience m’a prouvé que l’excessive pureté était souvent bien plus difficile à tromper que l’excessive duplicité, car les enfants devinent presque toujours les pièges qu’on leur tend. Aussi, lorsque je vois Catherine admettre certains projets, certaines idées assez habilement déguisées, pour que son naturel sensible, délicat et généreux n’en soit pas choqué, je ne crains pas plus tard en émettant cette idée d’irriter la susceptibilité de mes chers collègues dont la conscience est généralement fort coriace.

« Peu à peu, continua le prince, madame de Fersen prit goût à la politique, car pour continuer mes expériences, je lui confiai, sous différents aspects, beaucoup de questions que j’avais à résoudre. Mais n’allez pas croire que sa politique fût sèche ou égoïste… non, non, l’amour exalté de l’humanité était le seul mobile de la sienne. À l’entendre parler des nations européennes, on eût dit qu’elle parlait de ses sœurs chéries et non des rivales de son pays… J’ai l’air d’un vieil enfant en vous parlant si sérieusement de ce que vous prenez sans doute pour les rêveries d’une jeune femme romanesque, et pourtant vous ne sauriez croire l’excellent parti que je tire de sa disposition d’esprit si étonnamment enthousiaste de la paix et du bonheur de chacun… La sagesse consiste toujours, n’est-ce pas ? à se tenir dans un terme moyen également éloigné de toute extrémité. Or, lorsque je dois prendre une détermination importante, la politique généreuse et conciliatrice de madame de Fersen me marque une limite, notre politique traditionnelle de fourberie et d’égoïsme me marque l’autre. Il m’est donc alors très facile de choisir un sage et prudent milieu entre ces deux exagérations.

« Enfin, j’ai dû à cette tendance de l’esprit de madame de Fersen un autre avantage… celui de pouvoir vous affirmer que la femme de César n’avait jamais été soupçonnée… car, voyez-vous, lorsque la partie essentiellement aimante et dévouée du cœur de la femme trouve un brillant emploi de ses facultés, la femme ne cherche pas à les occuper ailleurs, surtout lorsque son orgueil féminin est flatté de l’influence qu’elle acquiert en les satisfaisant.

« Joignez à cela ce dont j’aurais dû vous parler d’abord ; mais, ainsi que l’a dit une de vos femmes célèbres, madame de Sévigné, je crois, souvent le sujet d’une lettre est dans son post-scriptum. Eh bien, sans vous parler de mon attachement pour ma femme, et de son attachement pour moi, sans vous parler de la sévérité toute puritaine de ses principes, savez-vous ce qui l’a surtout préservée des légèretés de la jeunesse ? C’est l’amour absolu, l’amour passionné qu’elle a pour sa fille. Vous ne sauriez, monsieur, en comprendre tout l’excès, toute l’exaltation. Sans doute notre Irène mérite cette tendresse, mais quelquefois j’en frémis pourtant, lorsque je songe que si un malheur imprévu, comme celui qui a déjà failli nous frapper, nous enlevait cette enfant, certainement sa mère mourrait ou deviendrait folle.

____________

 

M. de Fersen était dans la maturité de l’âge ; sa réputation de diplomate consommé était presque européenne ; tout en lui annonçait l’homme supérieur, appelé par ses éminentes qualités à exercer les hautes fonctions qu’il avait toujours remplies. Aussi ne pouvais-je assez m’étonner des confidences qu’il me faisait, à moi si jeune, et qui lui était si complètement étranger.

Comme je ne pouvais supposer qu’un homme depuis longtemps habitué à traiter les affaires les plus épineuses et les plus graves, pût agir avec légèreté lorsqu’il était question de ce qui le touchait personnellement, je pensais que tout ce que m’avait dit M. de Fersen devait être profondément calculé… que ce n’était pas sans dessein qu’il avait ainsi oublié la réserve que lui commandaient nos positions et nos âges respectifs.

Aussi, je le répète, je ne pouvais voir à ces confidences au moins bizarres, d’autre but que celui de me prouver l’impossibilité de réussir auprès de madame de Fersen.

Et pourtant, d’un autre côté, j’avais été désagréablement frappé en entendant le prince me parler de sa femme comme d’un instrument nécessaire à sa diplomatie. Il m’avait semblé voir percer la sécheresse du cœur la plus grande dans sa manière de me parler d’elle ; – d’ailleurs dans ses rapports habituels avec madame de Fersen, non seulement il ne se montrait pas jaloux (il était trop du monde pour tomber dans ce ridicule), mais il me paraissait même indifférent.

Alors je me demandais dans quel but il m’avait fait les confidences dont j’ai parlé…

Je restai ainsi dans une extrême perplexité.

CHAPITRE XLVIII.

LA TRADITION.

Je n’avais pas revu madame de Fersen depuis le jour où Irène m’avait fait la singulière prédiction dont sa mère avait paru si épouvantée.

L’affection singulière que me témoignait cette enfant m’étonnait beaucoup.

Dès qu’elle était seule, elle s’approchait de moi. Si je lisais dans la galerie, craignant sans doute de m’être importune, elle s’asseyait sur un coussin, appuyait son menton dans ses deux petites mains, et je ne pouvais lever les yeux sans rencontrer son regard profond et toujours sérieux.

Quelquefois j’essayais de l’amuser des jeux familiers aux enfants ; mais elle ne s’y prêtait qu’avec répugnance, et me disait gravement de sa voix enfantine : — J’aime mieux rester là, près de vous, à vous regarder comme je regardais Ivan.

J’ai été beaucoup plus superstitieux que je ne le suis ; mais en pensant au singulier sentiment d’attraction que j’inspirais à cet enfant, je me rappelais, non sans un certain serrement de cœur (j’avoue cette misère), une bizarre tradition sanscrite que mon père m’avait souvent lue, parce qu’il avait, disait-il, été témoin de deux faits qui en confirmaient le texte.

Selon cette tradition, les gens prédestinés à une mort fatale et précoce avaient le pouvoir de charmer les enfants et les fous.

Or, en effet, Ivan avait charmé Irène, et il était mort d’une mort fatale.

Je charmais aussi Irène, et elle m’avait prédit une mort violente, en toute ignorance de la tradition.

Ces singuliers rapprochements étaient au moins bien étranges ; quelquefois ils me préoccupaient malgré moi.

Maintenant même, que le temps a passé sur ces événements, cette prédiction d’Irène me revient quelquefois à l’esprit.

____________

 

Quant à cette tradition, elle avait été traduite par mon père, et se trouvait écrite avec quelques autres notes sur un cahier contenant le récit d’un de ses voyages en Angleterre et aux Indes. J’avais emporté de France ce manuscrit, ainsi que d’autres papiers qui échappèrent au naufrage du yacht.

Le lendemain du jour où elle avait été souffrante, la princesse vint dans la galerie sur les deux heures ; j’y étais seul, avec sa fille.

La figure de madame de Fersen était pâle et triste.

Elle me salua gracieusement ; son sourire me sembla plus affectueux qu’à l’ordinaire.

— Je crains bien, monsieur, que ma fille ne vous soit importune – me dit-elle en s’asseyant, et en prenant Irène sur ses genoux.

— C’est moi plutôt, madame, qui l’importunerais, car elle m’a plusieurs fois témoigné, par la gravité de ses manières et de son langage, qu’elle me trouvait beaucoup trop de son âge… et pas assez du mien…

— Pauvre enfant ! dit madame de Fersen en embrassant sa fille. Vous ne lui en voulez donc pas de son étrange, de sa folle prédiction ?

— Non, madame, car je vais à mon tour lui en faire une, et alors nous serons quittes, Mademoiselle Irène – lui dis-je très sérieusement, en prenant sa petite main dans les miennes –, je ne vous dirai pas que vous irez là-haut mais je vous promets que dans dix ou douze an d’ici, il viendra tout exprès de là-haut, ici-bas, un bel ange, beau comme vous, bon comme vous, charmant comme vous, et qui vous conduira dans un palais magnifique, tout d’or et tout de marbre, où vous vivrez bien longtemps, bien longtemps, on ne peut pas plus heureuse avec ce bel ange, car il vous aimera comme vous aimez votre mère ; et puis un jour, ce palais n’étant plus assez beau pour vous, vous vous envolerez tous deux pour en aller habiter un plus magnifique encore…

— Et vous y serez avec ma mère dans ce palais ? me demanda l’enfant en attachant tour à tour ses grands yeux interrogatifs sur madame de Fersen et sur moi.

Ce fut une folie, mais je fus charmé du rapprochement que faisait Irène, en parlant de sa mère et de moi.

Je ne sais si madame de Fersen remarqua ce sentiment, mais elle rougit, et dit à sa fille, sans doute pour éluder de répondre à sa question :

— Oui, mon enfant, j’y serai… je l’espère du moins.

— Mais vous y serez avec lui ? répéta l’enfant en me montrant du bout de son petit doigt.

Soit qu’elle fût contrariée de la singulière insistance d’Irène, soit qu’elle en fût embarrassée, madame de Fersen la baisa tendrement au front, la pressa sur son cœur et la serra dans ses bras, en lui disant : — Vous êtes une petite folle ; dormez, mon enfant… – Puis elle ajouta d’un air distrait, en regardant à travers la fenêtre de la galerie : — Il fait un bien beau temps aujourd’hui, monsieur ; que la mer est calme !

— Très calme, – répondis-je avec assez de dépit, en voyant la conversation prendre cette tournure.

Irène ferma ses yeux et parut vouloir dormir ; sa mère, avec une grâce indicible, ramena quelques grosses boucles de cheveux sur les yeux de l’enfant, et lui dit à voix basse cette puérilité maternelle : — Dormez, mon enfant, maintenant que j’ai fermé vos jolis rideaux…

Il y a dans les premières phases de l’amour naissant des riens adorables dont savent jouir les âmes délicates.

Je trouvais charmant de pouvoir parler à demi-voix à madame de Fersen, sous le prétexte de ne pas éveiller sa fille. Il y avait dans cette nuance si indifférente en apparence quelque chose de tendre, de mystérieux, de voilé qui me ravissait.

Irène ferma bientôt ses longues paupières.

— Comme elle est belle ainsi ! – dis-je tout bas à sa mère ; – qu’il y a de bonheur écrit sur son beau front !

Dirai-je que j’attendais presque avec anxiété la réponse de madame de Fersen, afin de savoir si elle aussi me parlerait tout bas ?…

Dirai-je que je fus heureux… oh ! bien heureux, en l’entendant garder le même accent ?…

— Puissiez-vous dire vrai, monsieur ! – reprit-elle. – Puisse-t-elle être heureuse !...

— Je ne pouvais lui faire à elle toute ma prédiction, madame, elle ne l’aurait pas comprise ; mais voulez-vous que je vous dise, à vous… mon rêve pour elle ?...

— Sans doute…

— Eh bien donc, madame, ne parlons pas du bonheur qui lui est assuré tant qu’elle vivra près de vous… ce serait une prédiction trop facile… parlons de ce moment toujours si cruel pour une mère, de ce moment où elle doit abandonner son enfant idolâtrée aux soins d’une famille étrangère, aux soins d’un homme étranger… Pauvre mère ! elle ne peut le croire… sa fille d’une nature si timide, si craintive, si exquise, qu’à sa mère seulement elle parlait sans rougir et avec une joyeuse assurance ; sa fille, qu’elle n’a jamais quittée, qu’elle a veillée le jour, qu’elle a veillée la nuit ; sa fille ! son orgueil, son étude, sa jalousie, sa gloire ; sa fille ! cet ange de candeur et de grâce dont elle seule peut comprendre, peut deviner toutes les joies, toutes les angoisses, toutes les susceptibilités, toutes les délicatesses inquiètes… la voilà au pouvoir d’un homme étranger, qui a dû se faire chérir en venant pendant deux mois l’entretenir chaque jour, sous les yeux de ses parents, de banalités puériles, ou des devoirs d’une femme envers son mari… Ils sont donc unis ; et ici, madame, je vous fais grâce de cet appareil monstrueusement grossier et significatif avec lequel on mène la jeune fille à l’autel, à la face d’une foule effrontée, en grande pompe, au grand jour, à grand renfort de musique et d’éclat… À Otahiti on y met plus de pudeur, ou du moins plus de mystère. Enfin, après la messe, l’homme emmène sa proie dans sa maison, en lui disant… Viens, ma femme… Et bien ! madame, si ma prédiction se réalise… celui qui, devant Dieu et devant les hommes, aurait le droit de dire si brutalement à mademoiselle votre fille… Viens, ma femme… lui dira d’une voix douce, timide et suppliante… Venez, ma fiancée.

Madame de Fersen me regarda d’un air étonné.

— Oui, madame, car avant tout… oh avant tout, celui-là respectera avec une pieuse adoration, avec une religieuse délicatesse, cette terreur si chastement sublime de la jeune fille, qui des bras de sa mère, qui de son lit virginal, se voit tout à coup jetée dans une maison étrangère… Ces frayeurs profondes et involontaires, ces regrets navrants de sa femme, il les calmera peu à peu par les soins charmants, par les prévenances naïves qui n’effaroucheront pas ce pauvre cœur encore tout dépaysé… Enfin il saura d’abord se faire aimer comme le meilleur des frères… dans l’espoir de l’être un jour comme le plus heureux des amants.

— Quel dommage que ce rêve ne soit qu’une charmante folie, – dit madame de Fersen en soupirant.

— Oh ! n’est-ce pas, madame ! Car avouez que rien ne serait plus adorable que toutes les phases mystérieuses de cet amour exalté comme l’espérance, passionné comme le désir, et pourtant légitime et permis ! N’est-ce pas que le jour où, après une cour assidue, la jeune femme, enivrée de tendresse, confirmerait par un enivrant aveu les droits si ardemment attendus, que son mari n’a voulu tenir que d’elle… n’est-ce pas que ce souvenir serait bien durable et bien délicieux à son cœur ? à elle ? ainsi librement obtenue ? N’est-ce pas que, plus tard, les galanteries, les empressements du monde, lui sembleraient bien pâles auprès de ces jours de bonheur radieux… et brûlants, toujours présents à sa pensée ? N’est-ce pas, enfin, qu’un tel souvenir garantirait presque sûrement une femme de toutes les séductions coupables, qui ne lui causeraient jamais les ravissements ineffables qu’une légitime et sainte union lui aurait fait si délicieusement éprouver !…

À mesure que je parlais, madame de Fersen me regardait avec un étonnement croissant ; enfin, elle me dit : — Comment, monsieur, vous auriez véritablement sur le mariage ces idées d’une délicatesse peut-être exagérée ?...

— Sans doute, madame, ou du moins je les emprunte, dans ma prédiction, à celui qui un jour doit être assez heureux pour se charger du bonheur de votre fille… Aussi ne trouvez-vous pas qu’un mari tel que celui que je lui prédis… beau, jeune, bien né, spirituel et charmant, qui penserait ainsi… lui offrirait de grandes chances de félicité durable ; car, j’en suis sûr, mademoiselle Irène sera douée de toutes les précieuses qualités de l’âme qui peuvent inspirer et apprécier un tel amour.

— Ah ! sans doute, ce serait un beau rêve. Je vous le répète, seulement ce qui m’étonne beaucoup, c’est que vous fassiez de pareils rêves, me dit-elle d’un air assez moqueur.

— Mais pourquoi, madame ?

— Comment ! vous, monsieur, qui êtes venu chercher en Orient l’idéalité de la vie matérielle !…

— Cela est vrai, madame, lui dis-je à voix basse en la regardant fixement ; mais aussi, n’ai-je pas à l’instant quitté cette vie, lorsque j’ai dû au hasard de connaître, c’est-à-dire de pouvoir adore une idéalité toute contraire ; celle de l’esprit, de la grâce et du cœur ?…

Madame de Fersen me jeta un coup d’œil sévère.

Je ne sais ce qu’elle allait me répondre, lorsque son mari entra pour me demander si je savais l’air d’Anacréon chez Polycrate.

____________

 

Depuis le jour où je lui avais fait un aveu, madame de Fersen me parut vouloir éviter avec soin de se trouver seule avec moi, quoique devant nos compagnons de voyage ses manières n’eussent pas changé.

Mais, grâce à la singulière affection que j’inspirais à Irène, la princesse put difficilement accomplir son projet.

Dès que je paraissais sur le pont ou dans la galerie, l’enfant me prenait par la main et m’amenait près de madame de Fersen, en me disant : — Venez… j’aime à vous voir près de ma mère…

D’abord je ne pus m’empêcher de sourire du dépit de madame de Fersen, qui se trouvait ainsi quelquefois obligée à des tête-à-tête qu’elle voulait éviter.

Puis, craignant que cette contrariété, que je lui causais involontairement, me fît prendre en aversion par elle, j’essayai de me refuser aux instances d’Irène. Voyant qu’elle s’opiniâtrait, deux ou trois fois je la renvoyai assez rudement.

La pauvre enfant ne dit pas un mot, deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues, et elle alla silencieusement s’asseoir loin de moi et loin de sa mère.

Celle-ci voulut s’approcher d’elle pour la consoler, mais Irène repoussa doucement ses caresses.

Le soir elle ne voulut pas manger, et sa gouvernante, qui passa la nuit à la veiller, assura qu’elle avait à peine dormi, et qu’à d’assez longs intervalles elle avait silencieusement pleuré.

M. de Fersen, qui ignorait la cause de l’indisposition passagère de sa fille, n’y fit pas une grande attention, et l’attribua à l’excessive susceptibilité nerveuse de l’enfant.

Mais madame de Fersen me jeta un regard irrité.

Je la compris.

Mon aveu, en la mettant en défiance, avait dû lui faire éviter les occasions de se trouver désormais seule avec moi.

Irène ressentait un assez grand chagrin de cette sorte de rupture ; nécessairement la princesse me regardait comme la cause première de la tristesse de sa fille, qu’elle aimait avec une folle passion.

Madame de Fersen avait donc raison de me haïr. Je résolus de mettre un terme à la douleur d’Irène.

Je profitai d’un moment où j’étais seul avec madame de Fersen, pour lui dire : — Pardonnez-moi, madame, un aveu bien insensé… Je le regrette d’autant plus, qu’il n’a pas été étranger au chagrin et aux souffrances de votre pauvre enfant… Je vous donne donc ma parole, madame, de ne jamais plus vous dire un seul mot qui puisse apporter de nouveau le moindre trouble dans les joies de votre amour maternel, et m’exposer ainsi à perdre vos bonnes grâces qui me sont si précieuses…

Madame de Fersen me tendit la main avec un mouvement de reconnaissance charmante, et me dit : — Je vous crois et je vous remercie du fond de l’âme, car ainsi vous ne me séparerez plus de ma fille !

CHAPITRE XLIX.

LES ADIEUX.

Bientôt je regrettai d’avoir promis à madame de Fersen de ne jamais lui dire un mot de galanterie ; car depuis qu’elle se trouvait tout à fait en confiance avec moi, elle me semblait de plus en plus charmante, et chaque jour je m’en éprenais davantage.

Fidèles à nos rendez-vous de la galerie, presque toujours seuls avec Irène, nos rapports furent bientôt d’une familiarité tout amicale.

J’exploitais fort habilement ma complète ignorance en politique, pour la bannir tout à fait de nos entretiens. Ainsi, maître de la conversation, je l’amenais toujours sur mille questions relatives aux sentiments tendres ou aux passions.

Quelquefois, comme si elle eût redouté la tendance de ces entretiens, madame de Fersen voulait absolument parler politique. Mais alors, j’arguais de mon ignorance, et la princesse me reprochait spirituellement d’agir comme ces amoureux qui prétendent toujours ne pas aimer la chasse, afin de pouvoir rester avec les femmes, pendant que les maris vont arpenter la plaine.

Lorsque les longueurs de la navigation eurent établi quelques rapports d’intimité entre moi et les officiers russes de la frégate, notre conversation étant souvent tombée sur madame de Fersen, je fus frappé du respect profond avec lequel ils parlaient toujours d’elle. La médisance, – disaient-ils, – l’avait constamment épargnée, soit en Russie, soit à Constantinople, soit dans les divers cours où elle avait résidé.

Une réputation d’irréprochable pureté est, je crois, une séduction irrésistible, surtout lorsqu’elle se rencontre chez une femme jeune, belle, spirituelle, et placée dans une position très éminente ; car il faut qu’elle possède une puissante autorité morale pour désarmer l’envie ou pour émousser ses traits, et inspirer, comme l’inspirait madame de Fersen, un sentiment général de bienveillance et de respect.

C’était en comparant l’amour que j’avais ressenti pour madame de Pënâfiel, à mon amour pour madame de Fersen, que j’appréciais le charme généreux et entraînant de cette séduction.

Sans doute Marguerite avait été indignement calomniée, j’en avais eu des preuves flagrantes ; mais si absurdes que soient les bruits qui outragent la femme que vous aimez, ils vous causent toujours un ressentiment pénible.

En admettant même que vous parveniez à vous convaincre de leur fausseté, vous reprochez alors à la femme qui en est victime, de n’avoir pas l’esprit de sa vertu.

La vie d’Hélène avait été bien pure, et pourtant le monde l’avait attaquée. Mes soins pour elle avaient seuls causé ces bruits odieux, et pourtant dans mes accès d’injustice, je l’accusais de n’avoir pas su se mettre au-dessus des soupçons.

À part la grâce, l’esprit et la beauté de madame de Fersen, ce qui contribuait surtout à me la faire adorer, c’était, je le répète, sa réputation de haute et sereine vertu.

Lorsqu’ils s’opiniâtrent à combattre la résistance d’une femme sérieusement attachée à ses devoirs, la plupart des hommes ne sont souvent animés que par l’amour de la lutte, que par l’espoir d’un orgueilleux triomphe.

Ce n’étaient pas ces sentiments qui me faisaient persister dans mon amour pour madame de Fersen, c’était une sorte de confiance sans bornes dans la pureté de son cœur, dans la noblesse de son caractère, c’était la certitude de pouvoir l’aimer avec toutes les chastes voluptés de l’âme, sans craindre d’être dupe d’une sévérité feinte ou d’une menteuse pruderie.

Je m’étais d’ailleurs si grossièrement matérialisé pendant mon séjour à Khios, que j’avais un désir inexprimable de me livrer à toutes les délicatesses exquises d’un sentiment pur et élevé.

____________

 

Contrariée par les vents d’équinoxe, notre traversée, y compris une longue quarantaine obligée au lazaret de Toulon, dura environ six semaines.

Je ne croyais pas avoir fait de progrès dans l’affection de madame de Fersen ; car ses manières avec moi étaient devenues de plus en plus franches et amicales. Elle m’avait naïvement avoué que mon esprit lui plaisait beaucoup, et qu’elle espérait, pendant son séjour à Paris, continuer aussi souvent que possible nos entretiens de la galerie.

Évidemment, madame de Fersen me regardait comme absolument sans conséquence. Quelque pénible que fût cette découverte pour mon orgueil, j’aimais tant Catherine, que je ne pensai qu’au bonheur de la voir le plus souvent possible… confiant mes espérances à la sincérité de mon affection pour elle.

____________

 

Notre quarantaine terminée, nous débarquâmes à Toulon, où nous restâmes quelques jours pour visiter le port.

M. de Fersen me proposa de ne pas nous quitter encore, et de voyager ensemble jusqu’à Paris.

J’acceptai.

Je fis venir ma voiture que j’avais renvoyée à Marseille, lors de notre départ de Porquerolles, et nous nous mîmes en route pour Paris vers le commencement de novembre.

M. de Fersen voyageait avec sa femme dans une diligence, sa fille avec sa gouvernante dans une autre. Comme ma voiture de voyage était de même sorte et qu’on n’y pouvait tenir commodément que deux personnes, tous les jours, lorsque nous nous remettions en route après déjeuner, M. de Fersen me priait d’aller tenir compagnie à sa femme pendant qu’il faisait sa sieste habituelle dans ma voiture.

Irène, qui avait témoigné un chagrin profond à la seule idée de se séparer de moi, s’y trouvait toujours en tiers avec nous, et nos entretiens de la galerie continuèrent de la sorte jusqu’à Paris.

La veille de notre arrivée, je voulais, malgré la promesse que j’avais faite à madame de Fersen, tenter un nouvel aveu.

J’avais jusqu’alors scrupuleusement tenu ma parole, parce que je craignais, en y manquant, de perdre les avantages du tête-à-tête pendant la route.

Tout mon espoir avait été de devenir, au moins pour Catherine, une des habitudes de sa pensée, et d’intéresser ou de captiver assez son esprit pour que peu à peu ma présence ou mon absence lui devinssent sensibles.

Ce but, je le croyais atteint ; j’aimais profondément madame de Fersen, j’avais un excessif désir de lui plaire, et sauf le mot d’amour que je ne prononçais jamais, je mettais dans mes soins pour elle tout l’empressement, toute la tendresse de l’amant le plus passionné.

Sans rechercher beaucoup ma conversation, je m’étudiais à ne parler à Catherine que de sujets nouveaux pour elle.

Elle ne connaissait ni Paris, ni la France, ni l’Angleterre, ni l’Espagne, que je connaissais à merveille. Je tâchais donc de l’amuser par mes récits, par les tableaux que je lui faisais des mœurs, des habitudes de ces nations.

J’y parvenais presque toujours et je m’apercevais de ce succès, à l’attention réfléchie, aux questions bienveillantes que faisaient naître mes paroles ; alors, malgré moi, je trahissais mon bonheur et ma joie d’avoir réussi à l’intéresser.

Madame de Fersen avait beaucoup trop de tact pour ne pas s’apercevoir de la vive impression qu’elle continuait de faire sur moi, aussi paraissait-elle me savoir gré de ma réserve.

Toutes les fois surtout que je trouvais moyen, sans trop chagriner Irène, d’éluder les rapprochements que la singulière affection de cette enfant pour moi faisait naître à tout moment, madame de Fersen me remerciait par un coup d’œil enchanteur.

Ainsi, un des grands plaisirs d’Irène était de me prendre la main et de la mettre dans les mains de sa mère… puis de nous regarder silencieusement.

Cette légère faveur m’eût été bien douce, si je l’avais due à un tendre mouvement de madame de Fersen ; mais ne voulant pas la surprendre ainsi, chaque fois qu’Irène avait cette fantaisie, je portais aussitôt ses petits doigts à mes lèvres, sans lui donner le temps de mettre ma main dans celle de sa mère.

____________

 

La veille du jour de notre arrivée à Paris, j’étais donc décidé à risquer un nouvel aveu, lorsqu’un incident bizarre, qui semblait devoir m’encourager à cette démarche, me donna des pensées contraires.

Je n’avais pas encore pu pénétrer si madame de Fersen était ou non jalouse de l’attachement de sa fille pour moi ; si quelquefois elle m’en avait parlé d’une manière fort moqueuse et fort gaie, d’autres fois au contraire ç’avait été avec tristesse et presque avec amertume.

Ce jour-là, Irène, en tiers avec nous dans la voiture de sa mère, lui avait demandé si j’aurais une belle chambre à Paris.

Je m’étais hâté de répondre à l’enfant que j’habiterais dans ma maison à moi, et non pas dans la sienne.

À ces mots, selon son usage, Irène s’était mise à pleurer silencieusement.

Madame de Fersen, voyant ses larmes, s’écria avec une impatience chagrine : « Mon Dieu !… qu’a donc cette enfant ?… pourquoi vous aime-t-elle ainsi ?… C’est odieux !

— Elle m’aime peut-être par la même raison qui lui faisait aimer Ivan, – lui dis-je.

Comme madame de Fersen ne semblait pas me comprendre, je lui expliquai alors le sens que j’attachais à ces paroles, en lui parlant de la tradition sanscrite.

Madame de Fersen crut que je raillais.

J’ai dit que cette tradition était écrite dans un livre rempli de notes de la main de mon père, relatives à un de ses voyages en Angleterre.

Heureusement ce manuscrit se trouvait dans ma voiture, car récemment j’avais cherché quelques renseignements dans ces notes, afin d’expliquer à madame de Fersen la perpétuité de certains usages d’Écosse.

À un relais j’allai chercher le manuscrit et je le montrai à madame de Fersen.

Sa date était si précise, l’écriture était si ancienne, que Catherine ne pouvait douter de son authenticité.

Je n’oublierai jamais le regard voilé de larmes que madame de Fersen attacha longtemps sur moi en laissant retomber le livre sur ses genoux…

Sans doute elle éprouvait l’émotion étrange que je ressentis, lorsque je rapprochai l’affection d’Irène pour Ivan, et la mort de celui-ci, de la lettre de cette étrange tradition :

Les gens qui doivent périr d’une mort fatale savent charmer les enfants et les fous !

Irène avait pour moi le même attachement qu’elle avait eu pour Ivan… mon sort ne pouvait-il pas être celui d’Ivan ?

Pour comprendre d’ailleurs tout l’intérêt que cette découverte inspirait à madame de Fersen, il faut savoir que très souvent je lui avais avoué naïvement que j’étais extrêmement superstitieux, ce qui est vrai… et de plus j’avais même éveillé en elle quelques germes de la même faiblesse, en lui racontant beaucoup d’histoires singulières qui l’avaient fort impressionnée.

Je l’avoue… il me sembla lire dans le regard de madame de Fersen, dans son émotion, dans son trouble, plus que de l’amitié… plus que l’expression d’un regret touchant.

Ivre d’espoir, un nouvel aveu me vint aux lèvres… mais heureusement je le retins, car j’aurais commis une faute irréparable…

Si les sentiments de madame de Fersen étaient véritablement tendres… n’eût-il pas été stupide à moi d’en avertir sa vigilante vertu, qui eût étouffé sous l’impérieuse volonté du devoir, ce vague et premier instinct d’amour qui s’éveillait dans son cœur ?

Si, au contraire, l’intérêt que madame de Fersen me témoignait était simplement amical, ma présomptueuse croyance m’eût couvert de ridicule à ses yeux…

Le tour que prit bientôt la conversation amena naturellement une proposition que je voulais faire à madame de Fersen, autant dans l’intérêt de sa réputation que dans l’intérêt de ma tendresse.

Nous causions d’Irène.

« Pauvre enfant, – dis-je à sa mère, – comment, maintenant, pourra-t-elle se déshabituer de me voir ?…

— Mais elle conservera, je l’espère pour elle et pour moi, cette douce habitude, – me répondit Catherine ; – car il est bien convenu qu’une fois à Paris… nos entretiens de la galerie, comme nous les appelons, continueront toujours… La position de M. de Fersen et la mienne étant des plus indépendantes à la cour de France, je ne serai soumise qu’aux devoirs que je voudrai bien m’imposer, et je vous assure que nulle distraction, nul plaisir, ne me fera manquer à ces amicales et bonnes causeries de chaque jour, si toutefois, – ajouta madame de Fersen en souriant, – si toutefois vos anciens amis vous laissent le loisir de penser aux nouveaux… Mais je compte beaucoup sur ma qualité d’étrangère et sur votre galanterie toute française, pour vous forcer à être mon cicérone, et à me faire les honneurs de Paris, car je ne veux rien voir, rien admirer que guidée par vous… »

Il me fallut, je l’avoue, un grand courage, un grand amour, une grande terreur des flétrissantes calomnies du monde, pour venir renverser l’avenir charmant que madame de Fersen rêvait pour nous deux.

Après quelques minutes de silence : « madame, – lui dis-je avec une tristesse, avec une émotion profonde, – vous ne mettez pas en doute… mon respectueux attachement pour vous ?

— Quelle question ?… mais j’y crois fermement au contraire. Oui… j’y crois… je serais malheureuse de ne pas y croire.

— Eh bien ! madame, permettez à un ami vrai… dévoué… de vous dire… ce qu’il dirait à une sœur ; et puis, quand vous m’aurez entendu, ne vous laissez pas entraîner à votre première impression, car elle me sera peu favorable… mais la réflexion vous prouvera bientôt que ce que je vais vous dire m’aura été dicté par l’affection la plus sérieuse et la plus sûre.

— Mais parlez… je vous prie… parlez… vous m’effrayez.

— Jamais, jusqu’ici, madame, vous n’avez connu la calomnie ; elle ne devait pas, elle ne pouvait pas vous atteindre… C’est cette confiance souveraine dans l’élévation de votre caractère, dans le respect qu’il a toujours inspiré, qui vous a empêchée de craindre la médisance… Pourtant, croyez-moi, madame… si j’acceptais cet adorable avenir d’intimité que vous me proposez… l’irréprochable pureté de vos principes ne saurait vous garantir des attaques les plus perfides.

— Jamais je ne sacrifierai mes amis à la crainte, ma conscience me suffit, – me dit Madame de Fersen avec l’insouciance courageuse d’une femme sûre d’elle-même…

— Et qu’en savez-vous, madame ? – m’écriai-je ; – avez-vous lutté, pour être si certaine de vaincre ? Jamais !… Jusqu’ici la rayonnante pureté de votre vie a suffi pour vous défendre… En quoi auriez-vous pu donner prise à la calomnie ? Mais songez donc que je suis venu de Khios avec vous ! de Toulon à Paris avec vous ! Je suis absolument sans conséquence, je le sais ; vous me connaissez maintenant assez pour ne pas croire que j’exagère mon importance par une misérable et sotte fatuité. Mais qu’est-ce que cela fait au monde, pourvu qu’il médise ?… Ne sait-il pas d’ailleurs que sa médisance sera d’une portée d’autant plus odieuse, que l’objet du coupable amour qu’il suppose sera moins digne de cet amour ? Nos sociétés seront les mêmes, madame, chaque jour on me verra chez vous, on me verra dans les promenades avec vous, dans le monde avec vous ; et vous croyez, et vous voulez que la jalousie, que l’envie, que la haine, ne saisissent pas cette précieuse occasion de se venger de votre esprit, de votre beauté, de votre grande position ! Et par-dessus tout, de votre éclatante vertu, la plus précieuse perle de votre noble couronne !… Mais vous n’y songez pas, madame ; le type de nos juges-bourreaux a dit : — Donnez-moi quatre lignes de l’écriture du plus honnête homme du monde, et je me charge de le faire pendre !... Le monde, cet autre juge-bourreau, peut dire avec la même assurance : — Donnez-moi quatre jours de la vie de la plus honnête femme du monde, et je me charge de la déshonorer.

Depuis longtemps madame de Fersen me regardait avec un étonnement qu’elle ne pouvait dissimuler ; elle parut d’abord presque choquée de mon refus et de mes observations.

Je m’y étais attendu… Pourtant ses traits prirent une expression plus bienveillante ; et elle me dit avec une nuance de froideur :

— Je ne vous conteste assurément pas votre connaissance du monde… et surtout de la société parisienne que je sais des plus brillantes et des plus dangereuses… mais je crois que vous vous exagérez les périls qu’on y peut courir, et surtout l’influence que la médisance aurait sur moi.

— Et pourquoi donc, madame, la médisance n’aurait-elle pas d’influence sur vous ? Que vous suis-je, pour que plus tard vous hésitiez une minute à me sacrifier aux impérieuses exigences de votre réputation ? Mettrez-vous seulement en balance le soin de votre honneur, votre responsabilité de l’avenir de votre fille, avec le plaisir de nos conversations de chaque jour ? Non, sans doute, et vous aurez raison ; car si vous persistiez dans votre projet, car si j’avais la lâcheté de vous y encourager, lorsque la médisance vous aurait atteinte, vous auriez le droit de me dire avec mépris : « Vous prétendiez être mon ami ? Vous mentiez, monsieur… Vous avez abusé de mon irréflexion pour m’entraîner dans une intimité dont les apparences peuvent m’être fâcheuses… Allez… je ne vous verrai plus ! » Et encore une fois, vous auriez raison, madame. Après tout, savez-vous ce qu’il me faut de courage pour vous dire ce que je vous dis ! Pour refuser ce que vous m’offrez ?… Songez donc à ce que vous êtes !… à tout ce que vous êtes !… et dites si la vanité, si l’orgueil d’un moins honnête homme que moi, ne seraient pas enivrés de ces bruits auxquels je veux vous soustraire… car enfin, que risqué-je, moi, à me mettre de moitié avec vous pour vous compromettre ? Que risqué-je ? D’aider le monde à interpréter, à flétrir avec sa méchanceté ordinaire nos relations, tout innocentes qu’elles sont ? Mais vous me banniriez alors de votre présence, dites-vous ? qu’importe ? Savez-vous comment le monde traduirait cet exil mérité ? Il dirait que c’est une rupture… S’il était bienveillant pour vous… il dirait que c’est vous qui me quittez pour un autre amant !… s’il vous était hostile, il dirait que c’est moi qui vous quitte pour une autre maîtresse.

— Ah, monsieur, monsieur !... – s’écria madame de Fersen en joignant les mains presque avec effroi. – Quel tableau !… Puisse-t-il n’être pas vrai !…

— Il ne l’est que trop, madame ; si le monde était, comme on le suppose, sagace et pénétrant, il serait moins dangereux, car il serait vrai… mais il n’est que bavard, méchant et grossièrement crédule, c’est ce qui le rend si nuisible !… Lui, pénétrant !… Mais il est trop pressé de calomnier pour se donner le temps d’être pénétrant. Est-ce qu’il a le loisir d’étudier les sentiments qu’il suppose ! Il aime bien mieux s’en tenir au dehors et deviner les apparences qu’on lui montre sans défiance, parce qu’elles sont souvent innocentes… cela suffit à l’infernale activité de son envie. Ah ! croyez-moi, madame, je n’aurais pas la triste expérience que j’ai des hommes et des choses, que l’instinct de mon attachement pour vous m’éclairerait… car vous ne saurez jamais combien tout ce qui vous touche m’est précieux, combien je serais désespéré de voir obscurcir cette radieuse auréole qui vous embellit encore… Je vous le répète, l’honneur de ma mère, de ma sœur, ne me serait pas plus cher que le vôtre ; aussi, songez à ce qu’il y aurait d’affreux pour moi si j’étais la cause d’une calomnie qui porterait atteinte… à ce trésor dont mon amitié est si jalouse… Et puis, je vous avouerai encore une faiblesse… Et bien ! oui, il me serait odieux de penser que le monde parle avec son insolente et brutale moquerie de ce qui fait mon bonheur, de ce qui fait mon orgueil… Oui, tout mon rêve serait que cette intimité charmante, qui restera un des plus adorables souvenirs de ma vie, fût ignorée de ce monde, car sa parole effrontée en souillerait la pureté… et ce rêve… je le réaliserai…

— Ainsi donc, – me dit madame de Fersen d’un air presque solennel, – il faut renoncer à nous voir à Paris ?

— Non, madame… non… mais vous me verrez le soir de vos jours de réception comme tous les hommes que vous recevrez ; plus tard, peut-être me permettrez-vous quelques rares visites du matin…

Madame de Fersen resta longtemps silencieuse et méditative, sa tête baissée sur son sein ; tout à coup elle la releva ; son visage était légèrement coloré, son accent profondément ému, et elle me dit :

— Vous êtes un noble cœur. Votre amitié est austère, mais elle est grande, forte et généreuse… je comprends les devoirs qu’elle m’impose… j’en serai digne… De ce moment, – et elle me tendit la main, – vous vous êtes acquis une sincère et inaltérable amitié.

Je baisai respectueusement sa main.

Presque au même instant nous atteignîmes un des derniers relais.

Je descendis de la voiture de madame de Fersen et j’allai trouver son mari qui dormait dans la mienne.

— Mon cher prince, lui dis-je, il faut que vous me rendiez un service !…

— Parlez, mon cher comte.

— Pour un motif que j’ai lieu de tenir secret, je désirerais qu’il fût ignoré de tout le monde que je viens de Khios, et naturellement que j’ai voyagé depuis Toulon jusqu’à Paris avec vous… Je suis un personnage trop peu important pour que mon nom ait été remarqué sur notre route. Je vais m’arrêter au prochain relais, faire un long détour pour gagner Fontainebleau où je séjournerai quelques jours, j’arriverai ainsi à Paris après vous… Tout ce que j’ose seulement réclamer de votre amitié, c’est de me promettre d’accueillir favorablement la prière d’un de mes amis qui vous demandera de me présenter à vous… car je serais aux regrets de voir s’interrompre des relations précieuses pour moi…

M. de Fersen, avec son tact parfait, ne me fit pas la moindre objection, et me promit tout ce que je voulus.

Au relais voisin, j’annonçai à madame de Fersen que j’étais malheureusement obligé de la quitter, chargeant le prince, présent à mes adieux, de lui expliquer pourquoi j’étais privé du plaisir de continuer la route avec elle.

Elle me tendit sa main que je baisai.

Puis j’embrassai tendrement Irène, en jetant sur la mère un triste regard d’adieu…

Les chevaux étaient attelés aux voitures du prince ; elles partirent et je restai seul.

J’avais le cœur brisé.

____________

 

Peu à peu la conscience d’avoir noblement agi envers madame de Fersen apporta quelque douceur à mes pensées.

Puis je songeai qu’ainsi je saurais, sans exposer en rien sa réputation, si madame de Fersen éprouvait pour moi une véritable amitié, peut-être même un sentiment plus tendre… ou bien, si j’avais dû à l’isolement, au far niente et à l’absence de tout terme de comparaison, l’intérêt qu’elle avait ressenti pour moi…

Si elle m’aimait… cette contrainte, cette obligation de ne pas me voir lui pèserait, lui coûterait peut-être beaucoup, et ce chagrin, ce regret devaient se trahir d’une façon ou d’une autre…

Si, au contraire, je n’avais été pour elle qu’un causeur assez spirituel, qui l’avait aidée à passer les longues heures de la traversée, je devais être, sans aucun doute, sacrifié à la première causerie plus aimable que la mienne, ou au moindre propos du monde.

C’était une sorte d’expulsion à laquelle je ne me serais jamais exposé, et qu’ainsi j’évitais sûrement.

Sans doute je devais avoir beaucoup à souffrir en reconnaissant que le sentiment de madame de Fersen pour moi était assez faible pour céder si peu ; mais en agissant autrement j’aurais eu le même chagrin, et de plus la honte.

Je restai huit jours à Fontainebleau, et je partis pour Paris.

CHAPITRE L.

UN MINISTRE AMOUREUX.

Ce ne fut pas sans un certain serrement de cœur que je rentrai dans Paris dont j’étais absent depuis dix-huit mois. J’avais un vague espoir, ou plutôt une vague inquiétude de rencontrer Hélène ou Marguerite.

Je me croyais complètement guéri de ma fatale monomanie de défiance ; mon amour profond pour madame de Fersen avait, à mes yeux, opéré ce prodige. Aussi m’étais-je bien promis, dans le cas où j’aurais rencontré ma cousine ou madame de Pënâfiel, de leur demander franchement pardon de mes torts, et de tâcher d’effacer, par les soins de l’amitié la plus affectueuse, les détestables folies de l’amant d’autrefois.

Je retrouvai M. de Cernay qui, de l’Opéra, avait transporté ses amoureux pénates à la Comédie-Française, à la suite de Mademoiselle ***, très agaçante soubrette.

M. de Pommerive était plus gros, plus médisant, plus fâcheux que jamais. Cernay m’accueillit avec une incroyable effusion de cordialité, me demanda des nouvelles de mon voyage avec Falmouth, car rien n’avait encore transpiré.

Comme je me tins fort sur la réserve à ce sujet, autant par caractère que par malice, Cernay et Pommerive finirent par faire des suppositions les plus inouïes sur le prétendu mystère de mes aventures.

Ainsi que j’en étais convenu avec le prince, je priai un homme de ma connaissance, fort lié avec M. l’ambassadeur de Russie, de me présenter à madame de Fersen.

Le prince avait loué un fort bel hôtel meublé dans le faubourg Saint-Germain.

Bientôt son salon fut un des rendez-vous habituels du corps diplomatique et de l’élite de la société parisienne, sans distinction d’opinion politique.

L’apparition de madame de Fersen dans le monde fut une sorte d’événement. Sa beauté, son nom, son esprit, sa réputation de femme politique, mêlée aux plus grands intérêts de notre temps, le respect qu’elle savait inspirer, tout concourut à la placer très haut dans l’opinion publique.

Bientôt à la juste appréciation des rares qualités qui la distinguaient, succéda l’engouement le plus prononcé.

Les femmes qui partageaient la sévérité de ses principes furent très heureuses et très fières de se recruter un pareil auxiliaire ; celles qui auraient au contraire pu craindre sa froideur, et y voir une censure muette de leur légèreté, furent aussi charmées que surprises de sa bienveillance extrême. Certaines d’ailleurs de ne pas trouver en elle une rivale, elles se montrèrent fort enthousiastes de la belle étrangère. Je ne saurais dire avec quel bonheur je jouissais des succès de madame de Fersen.

J’allai pour la première fois chez elle, un soir, cinq ou six jours après mon arrivée à Paris.

Quoiqu’il fût assez tard, il y avait peu de monde encore. Elle m’accueillit avec beaucoup de grâce ; mais je remarquai en elle je ne sais quoi de contraint, d’inquiet, de chagrin. Il me semblait qu’elle eût désiré me parler en particulier.

Je tâchai de deviner quelle pouvait être sa pensée, lorsque, dans le courant de la conversation, M. de Serigny, alors notre ministre des affaires étrangères, parla d’enfants, à propos d’un admirable portrait que Lawrence venait d’exposer au Salon…

Madame de Fersen me jeta aussitôt un coup d’œil rapide et se plaignit de ce que sa fille, se trouvant sans doute fort dépaysée, était triste et souffrante depuis son arrivée à Paris ; aucune distraction n’avait pu l’arracher à sa mélancolie : ni les jeux, ni la promenade dans le grand jardin de l’hôtel.

« Mais, madame, – dis-je à madame de Fersen, espérant être compris, – ne devriez-vous pas envoyer plutôt mademoiselle votre fille aux Tuileries ? Elle y trouverait beaucoup de compagnes de son âge ; et, sans aucun doute, leur gaieté la distrairait. »

Un touchant regard de madame de Fersen me prouva que j’étais entendu ; car elle reprit avec vivacité : « Mon Dieu ! Vous avez raison, monsieur ; je suis désolée de n’avoir pas songé à cela plutôt. Aussi, dès demain j’enverrai ma fille aux Tuileries, je suis sûre qu’elle s’y plaira infiniment, et d’avance je la considère comme guérie… »

À ce mystérieux échange de pensées, je fus heureux de voir que le cœur de madame de Fersen devinait le mien.

De nouvelles visites coupèrent la conversation, le cercle s’agrandit, je me levai, et j’allai causer avec quelques femmes de ma connaissance.

« Ah ! mon Dieu, – dit madame de ***, – M. de Pommerive ici !… cet homme-là va donc partout ? »

En effet, je vis arriver Pommerive, l’air un peu moins effronté que d’habitude, et suivant pas à pas le chargé d’affaires d’une petite cour d’Allemagne, qui le conduisait sans doute auprès de madame de Fersen.

« C’est une présentation, me dit madame de ***.

— Si l’on était juste, – repris-je, – ce serait une exposition…

— Mais aussi comment madame de Fersen peut-elle bénévolement recevoir un homme si médisant et si perfide ? – reprit madame de ***.

— Pour prouver sans doute l’impuissance des calomnies de cet homme, » – lui dis-je.

Pommerive salua profondément madame de Fersen, se remit à la suite du chargé d’affaires, et tous deux allèrent à la recherche de M. de Fersen.

Quelques minutes après, je me trouvai face à face avec Pommerive.

« Tiens ! vous êtes ici ? – s’écria-t-il.

Cette exclamation était si ridiculement impertinente, que je lui répondis :

« Si j’étais moins poli, monsieur de Pommerive, c’est moi qui m’étonnerais de vous rencontrer ici.

— Moi, je ne m’en étonne pas du tout, – me dit Pommerive avec une impudente sécurité qu’il devait à son âge et à une réputation de lâcheté cynique, dont j’ai omis de dire qu’il faisait parade… – Je ne m’attendais pas à vous voir… voilà tout. Mais écoutez donc. – Puis, me prenant par le bras, il me dit en m’amenant dans une embrasure de croisée :

— Est-ce que vous connaissez beaucoup le prince de Fersen ?

Malgré l’éloignement que m’inspirait Pommerive, j’étais assez curieux de savoir si le monde était instruit de mon voyage avec la princesse. Or, Pommerive, qui ne laissait pas tomber le moindre bruit, qu’il fût faux ou véritable, pouvait parfaitement m’éclairer à ce sujet.

« Je ne connais pas plus M. de Fersen que vous ne le connaissez, – lui dis-je.

— Mais alors vous le connaissez beaucoup, – reprit-il avec fatuité.

— Comment cela ?

— Certainement… j’ai dîné hier avec lui, affreusement dîné, il est vrai, chez le baron ***, chargé d’affaires de *** qui vient de m’amener ici tout à l’heure dans sa voiture… Et quelle voiture ! Une infâme calèche à vasistas… qui a l’air d’une melonnière… C’est, du reste, une voiture qui semble faite tout exprès pour aider à digérer ses exécrables dîners, tant elle est dure… car ce pingre-là, j’en suis sûr, amasse des dots à ses six monstres de filles avec ses frais de table ; et il a raison, car, sans dot, qui diable en voudrait de ses filles ? Mais je reviens au prince…

— C’est bien malheureux pour lui, monsieur de Pommerive.

— Oh ! du tout ! je le ménage, ce cher prince, car il m’apprécie, et je viens prendre jour avec lui pour notre travail.

— Et quel travail, monsieur de Pommerive ? Peut-on, sans indiscrétion, pénétrer ce secret diplomatique ?

— Oh ! c’est tout simple : il a demandé à ce pingre de baron ; – et ici, Pommerive ouvrit une parenthèse pour placer une nouvelle méchanceté. – Or, à propos de ce pingre de baron, – reprit-il, – croiriez-vous que lorsqu’il donne ses affreux dîners, une espèce de maître Jacques fait une seule fois le tour de la table avec une malheureuse bouteille de vin de Champagne non frappé, qu’il serre précieusement entre ses bras comme une nourrice serre son nourrisson, en vous disant très vite et en passant plus vite encore : — Monsieur ne veut point de vin de Champagne… sans point d’interrogation, le misérable ! Mais au contraire avec un accent d’affirmation…

— Voyez un peu à quoi sert pourtant la ponctuation, Monsieur de Pommerive ! Mais revenez donc au prince.

— Eh bien, M. de Fersen ayant demandé au baron de lui enseigner quelqu’un d’un goût sûr et éclairé qui pût lui faire faire une sorte de cours théâtral, et le renseigner sur les acteurs, le baron a eu le bon sens de m’indiquer.

— Ah ! je comprends, – lui dis-je, – vous allez servir de cicérone dramatique à M. de Fersen.

— C’est tout bonnement cela ; mais, entre nous, je trouve, moi, ce goût théâtral singulièrement ridicule chez un homme comme le prince. À en juger d’après cet échantillon, ça doit être un bien pauvre sire que ce Fersen. Aussi, je ne m’étonne pas si on dit que sa femme se charge de toutes les affaires diplomatiques. Elle a d’ailleurs bien la figure d’une maîtresse femme… l’air sec et dur… et par là-dessus, dit-on, une vertu à trente-six karats… Qu’est-ce que cela me fait à moi sa vertu ? Je ne la lui dispute pas, quoiqu’il n’y ait qu’une voix là-dessus… C’est surprenant !…

— Il y a quelque chose de bien plus surprenant que cela, monsieur de Pommerive ?

— Quoi donc, mon cher comte ?

— C’est qu’un galant homme n’ait pas le courage d’aller répéter mot pour mot à M. de Fersen toutes les impertinences que vous venez de vous permettre de débiter sur son compte… afin de vous faire chasser de sa maison.

— Parbleu… c’est bien certain que personne n’ira lui répéter ce que je dis sur lui ! J’y compte bien, et encore on irait, que cela me serait égal, et je n’en démordrais pas…

— Vous vous vantez, monsieur de Pommerive !

— Je me vante ! Ça n’empêche pas qu’une fois on avait été rapporter à Verpuis… vous savez bien Verpuis qui était si duelliste… que j’avais dit de lui qu’il n’avait que le courage de la bêtise… Verpuis vient à moi avec un air matamore, et me dit devant vingt personnes : « Avez-vous tenu ce propos-là, monsieur, oui ou non ? — Non, monsieur, lui répondis-je d’un air aussi très matamore : — j’ai dit au contraire que vous n’aviez que la bêtise du courage… »

— Vous ne lui avez pas dit cela, monsieur de Pommerive.

— La preuve que je le lui ai dit, c’est qu’il m’a donné un coup de pied… je lui ai répondu qu’il fallait être bien misérable pour insulter quelqu’un qui ne se battait jamais, et il a gardé ça pour lui. »

Cette ignoble forfanterie de lâcheté, car Pommerive n’en était pas tout à fait descendu à ce degré de platitude, me révoltait. Je tournai le dos à cet homme, mais je n’en étais pas quitte.

— Vous allez revoir, me dit-il, une de vos anciennes adorations, la jolie petite madame de V ***, dont M. de Serigny, le ministre des affaires étrangères, est amoureux comme un fou… On dit véritablement qu’il est à faire enfermer depuis qu’il s’est affolé de cette diabolique petite créature… il ne sait plus ni ce qu’il dit ni ce qu’il fait ; aussi ce Céladon diplomatique serait-il à mourir de rire s’il ne faisait pas pitié. Mais le voici… il faut que j’aille le prier de ne pas oublier ma recommandation pour mon neveu, pourvu toutefois que son ridicule amour ne lui ait pas fait perdre la mémoire comme il lui a fait perdre l’esprit…

Et l’impudent personnage alla se confondre en salutations auprès de M. de Serigny.

À ce moment on annonça madame de V ***.

Je ne l’avais pas vue depuis mon retour à Paris. Je la trouvai, si cela peut se dire, rajeunie, tant cette vive et folle physionomie avait de fraîcheur, de gentillesse et d’éclat.

Madame de V *** se mettait d’une manière à elle, mais sans rien de voyant ni de bizarre, et toujours avec le goût le plus parfait.

Le ministre, qui s’était débarrassé de Pommerive, suivait d’un œil inquiet et jaloux les nombreux saluts que madame de V *** rendait de tous côtés avec sa pétulante coquetterie. Enfin il me parut un peu rassuré, lorsqu’il vit madame de V *** assise entre lady Bury et une autre femme.

M. de Serigny, alors ministre des affaires étrangères, était un homme de cinquante ans environ, d’un extérieur insignifiant et quelque peu négligé. Il affectait des dehors de brusquerie, de laisser-aller irréfléchi, qui, calculés ou non, l’avaient toujours, disait-on, singulièrement servi dans les affaires. C’était un homme d’esprit fin et délié ; mais dans le monde, il usait rarement de cet esprit ; sa grande supériorité se résumait par le silence, ainsi que toute l’expression de sa physionomie se concentrait dans son sourire. Or, ce silence et ce sourire se commentant, se complétant, s’interprétant l’un par l’autre, savaient tour à tour être si admirablement flatteurs, ironiques, malins ou distraits, que ce langage muet avait réellement une très grande signification.

Jaloux à l’excès, sa passion pour madame de V *** était en effet d’une violence extrême, du moins au dire du monde, dont Pommerive n’était que l’écho fidèle.

Lorsqu’un homme de l’âge, du caractère et de la position de M. de Serigny s’éprend sérieusement d’une femme aussi légère, aussi coquette que l’était madame de V ***, sa vie amoureuse ne doit être qu’une longue torture.

Voulant voir M. de Serigny dans son emploi de martyr, je passai derrière la causeuse où était madame de V ***, et j’allai la saluer.

Je connaissais la vivacité de ses manières, et je m’attendais à l’explosion d’une reconnaissance amicale. J’avais autrefois refusé les conditions qui auraient pu me faire réussir auprès d’elle, mais je l’avais quittée dans les meilleurs termes, en tenant très secret tout ce qui s’était passé entre nous ; or, madame de V ***, qui, par malheur, s’était souvent exposée à être peu ménagée, devait me savoir gré de ma réserve.

En effet, à peine eut-elle entendu ma voix, que, se retournant brusquement, elle me tendit la main en s’écriant avec sa volubilité habituelle :

« Quelle bonne surprise ! et que je suis heureuse de vous revoir !… Mais vous êtes donc tombé des nues, qu’on ne savait rien de votre retour ? Et moi qui ai justement tant de remerciements à vous faire !… Mais, tenez, donnez-moi votre bras, nous allons nous établir dans quelque coin solitaire du salon voisin, car vous ne savez pas tout ce que j’ai à vous dire. »

Et la voilà qui se lève, qui perce la foule, qui fait le tour de la causeuse, qui vient prendre mon bras, et nous quittons le grand salon pour une autre pièce où il n’y avait presque personne.

Debout et causant à la porte de cette pièce, étaient madame de Fersen et M. de Serigny.

Madame de V *** avait en tout des façons si compromettantes, qu’avec elle rien n’était insignifiant ; aussi trouva-t-elle moyen, pendant le court trajet d’une pièce à l’autre, de se faire remarquer par son affectation à me parler à l’oreille en s’interrompant de temps à autre pour rire aux éclats.

Au moment où nous passâmes devant madame de Fersen, celle-ci étonnée des façons bruyantes de madame de V ***, me jeta un regard qui me parut inquiet et presque interrogatif.

Le ministre me toisa sournoisement, rougit un peu, modela son plus affable sourire, et dit à madame de V *** d’un air coquet, sans être entendu de la princesse :

— Vous allez fonder là-dedans une colonie d’admirateurs qui sera bientôt plus considérable que la métropole.

— Surtout si vous ne vous mêlez pas de son administration, – répondit madame de V *** en riant comme une folle ; puis elle ajouta tout bas : — Avouez qu’il n’y a rien de tel que l’amour pour vous rendre stupide. M. de Serigny est un homme d’esprit, et vous l’entendez pourtant ! Est-il réellement flatteur d’inspirer un sentiment qui doit s’exprimer si niaisement sous le prétexte qu’il est sincère ? – Disant ces mots, elle s’assit près d’une table couverte d’albums, je pris place près d’elle, et nous causâmes.

Pendant le cours de cet entretien, deux ou trois fois je rencontrai les regards de madame de Fersen qui, chaque fois qu’elle s’aperçut de mon attention, détourna précipitamment la vue.

M. de Serigny observait continuellement madame de V ***, et semblait être au supplice.

Une femme passa, madame de Fersen lui prit le bras et elle rentra au salon.

Le ministre allait sans doute nous rejoindre, lorsqu’il fut arrêté par le baron de ***, qui, selon Pommerive, faisait des dots à ses filles avec ses frais de représentation.

Je ne sais si les affaires dont il entretenait M. de Serigny étaient fort importantes, mais je doute que le ministre leur ait accordé une grande attention, occupé qu’il était à épier madame de V ***.

— Ah çà, – avais-je dit à celle-ci, – c’est donc vrai ? Vous tenez donc dans ces mains charmantes le sort de l’Europe ? Le règne des femmes souveraines et des ministres esclaves va donc revenir ? Quel bonheur ! Cela sent son rococo d’une lieue, et a fort bon air… Tenez, par exemple, dans ce moment-ci, vous me paraissez furieusement embrouiller les destinées du grand-duché de ***, car le chargé d’affaires de cette pauvre cour me paraît à bout de raisonnements, et votre ministre le regarde comme s’il lui parlait turc.

— Épuisons une bonne fois pour toutes ce triste sujet de conversation, me dit vivement madame de V ***, et n’y revenons plus. Eh bien ! oui, M. de Serigny s’occupe de moi avec acharnement, je ne refuse pas ses soins, et je suis même très coquette pour lui, parce que je ne trouve rien de plus amusant que de dominer un homme aussi haut placé ; et puis, comme on me suppose autant d’influence sur lui qu’on lui suppose de confiance en moi, vous n’avez pas idée des pièges que me tend le corps diplomatique pour me faire parler… Or, pour me divertir, je fais naïvement les demi-confidences les plus saugrenues… Mais vous voyez qu’au bout du compte tout cela peut à peine passer pour des distractions de pensionnaire. Voilà ma confession ; absolvez-moi donc au moins par pitié, car M. de Serigny est un ennuyeux péché. Maintenant, à votre tour, voyons, dites-moi vos voyages, vos aventures, vos amours ; et je verrai si je puis vous absoudre.

— Pour parler votre langage, je vous avoue d’abord que mon plus grand péché est de vous aimer toujours.

— Tenez – me dit madame de V *** en changeant d’accent, de manières, de physionomie, et prenant un ton sérieux que je ne lui connaissais pas encore –, vous vous êtes noblement conduit envers madame de Pënâfiel ; elle valait mille fois mieux que moi, je la haïssais, je l’enviais peut-être… car elle méritait tout votre amour ! Je vous ai demandé une lâcheté qui pouvait la perdre, vous avez refusé. Pour vous, rien de plus simple… Mais cette honteuse proposition que je n’ai pas rougi de vous faire, vous l’avez tenue secrète ; vous ne vous êtes pas servi de cette arme pour frapper une femme que tout le monde attaque, parce qu’elle le mérite peut-être… Aussi, vrai, vrai comme je suis une folle, je n’oublierai de ma vie combien vous avez été bon et généreux pour moi dans cette circonstance ! – Et madame de V *** me regardait d’un air attendri, et je vis une larme rouler un moment dans ses grands yeux, ordinairement si gais et si brillants.

Je fus d’abord tenté de prendre cette larme égarée pour un savant effet de regard ; mais l’esprit de cette femme était si mobile, si changeant, que je crus à la sincérité de cette émotion passagère ; j’en fus touché ; mais chez elle la sensibilité ne pouvant être qu’un accident, je repris :

— J’ai fait pour vous ce que tout galant homme aurait fait ; mais vous, faites donc pour moi quelque chose de méritoire… voyons, aimez-moi franchement à votre manière : en coquette, en étourdie, en infidèle si vous voulez, je vous imiterai, et comme on n’est jamais plus aimable que lorsqu’on a des torts à se faire pardonner, nous serons sûrs d’être toujours charmants ; rien ne sera plus délicieux ; nous nous confierons fidèlement toutes nos trahisons ; nous nous tromperons enfin le plus loyalement du monde !…

— Monsieur Arthur – me dit madame de V ***, toujours d’un air sérieux, attendri, et avec un accent qui me semblait presque ému –, je vais vous dire quelque chose qui paraîtrait, à tout autre qu’à vous, très inconvenant et très incompréhensible ; mais rappelez-vous ceci, et croyez-le, je vous honore trop… je vous aime trop… pour vous faire jamais passer pour le successeur de M. de Serigny…

Malgré moi, je fus frappé de l’expression avec laquelle madame de V *** me dit ces mots.

Mais son accès de sensibilité dura peu, car bientôt elle se mit à répondre avec sa malice et sa gaieté habituelle aux galanteries du ministre, qui, s’étant à grand’peine débarrassé du baron de ***, venait de se rapprocher de nous.

Me souciant fort peu d’être en tiers avec M. de Serigny, je me levai. Madame de V *** me dit : — N’oubliez pas que je reste chez moi tous les jeudis matin… afin de ne jamais venir me voir ces jours-là, qui sont le patrimoine des ennuyeux ; mais si les autres jours vos succès vous laissent un moment, n’abandonnez pas trop une ancienne amie ; vous me trouverez assez souvent le matin, et quelquefois même le soir avant ma toilette en prima sera… – Puis, accompagnant ces mots du plus gracieux sourire, elle se leva, prit le bras de M. de Serigny, et lui dit : — Je voudrais une tasse de thé, car j’ai froid…

— Je suis à vos ordres, madame, dit le ministre, qui avait très heureusement placé son sourire distrait et indifférent, pendant que madame de V *** m’invitait à venir la voir.

Rentré dans le grand salon, je cherchai des yeux madame de Fersen ; je rencontrai son regard qui me sembla sévère.

Je revins chez moi.

Lorsque je ne fus plus sous le charme de la délicieuse figure de madame de V ***, et que je comparai cette légèreté hardie à la grâce sérieuse et digne de madame de Fersen ; quand je comparai le respect profond, la réserve presque obséquieuse avec laquelle les hommes l’abordaient, aux façons cavalières dont ils usaient envers madame de V ***, j’éprouvais de plus en plus combien est puissante la séduction de la vertu, et je sentais mon amour pour Catherine s’en augmenter encore.

J’étais ravi de l’espoir de rencontrer le lendemain Irène aux Tuileries, et d’avoir été si bien compris par madame de Fersen ; puis encore il me semblait – était-ce une illusion de l’amour ? – que madame de Fersen avait paru presque triste de ma longue conversation avec madame de V ***.

CHAPITRE LI.

LES TUILERIES.

J’attendis avec une extrême impatience l’heure d’aller aux Tuileries, pour y rencontrer Irène.

J’attachais mille pensées d’amour et de dévouement généreux à la présence de cette enfant qui allait arriver toute parfumée des baisers de sa mère, et chargée sans doute pour moi de mille vœux secrets.

Vers une heure, quoiqu’il fît un léger brouillard d’automne, je vis venir Irène avec sa gouvernante, femme excellente, qui avait aussi élevé madame de Fersen.

Ordinairement, à Toulon, à Lyon, par exemple, où nous nous étions arrêtés quelques jours, une des femmes de la princesse, suivie d’un valet de pied, avait été chargée de mener promener Irène.

Je vis avec plaisir que madame de Fersen, en confiant cette fois sa fille à sa gouvernante, dont elle connaissait l’attachement et la sûreté, avait compris la nécessité de tenir ces rendez-vous secrets.

Les larmes me vinrent aux yeux en voyant combien Irène était changée. Sa délicieuse figure était pâle et souffrante, non plus de son habituelle pâleur, délicate et rosée, mais d’une pâleur maladive ; ses grands yeux étaient battus, et ses joues, ordinairement si fermes et si rondes, se creusaient légèrement aux pommettes.

Irène ne m’aperçut pas d’abord ; elle marchait à côté de sa gouvernante, sa jolie tête tristement baissée, ses bras pendants, et elle refoulait du bout de ses petits pieds les feuilles mortes qui encombraient les allées.

« Bonjour Irène, » – lui dis-je.

À peine eut-elle entendu le son de ma voix, qu’elle poussa un cri perçant, se jeta dans mes bras, ferma les yeux, et s’évanouit.

Un banc était tout près, je l’y portai, aidé de madame Paul sa gouvernante.

« Je craignais cette secousse, monsieur, – me dit celle-ci ; – heureusement j’ai emporté des sels… Pauvre enfant ! Elle est si nerveuse !

— Tenez… tenez, – lui dis-je, – le coloris reparaît sur ses joues ; ses mains sont moins froides ; elle revient à elle. »

En effet, cette crise passée, Irène se souleva, et dès qu’elle fut sur son séant, elle se pendit à mon cou en pleurant silencieusement de grosses larmes que je sentis couler brûlantes sur ma joue.

« Irène, Irène, mon enfant, ne pleurez pas ainsi… je vous verrai chaque jour. »

Et je serrais ses mains en cherchant son regard.

Alors elle se redressa, et par un mouvement de tête plein de grâce et de vivacité qui lui était familier, elle rejeta en arrière les grosses boucles de cheveux qui cachaient à demi ses yeux tout baignés de pleurs. Puis attachant sur moi un de ces longs regards pénétrants et attentifs, elle me dit :

« Je vous crois… vous viendrez me voir ici, n’est-ce pas, puisque vous ne pouvez pas venir dans notre maison ?

— Oui, mademoiselle Irène, – dit la gouvernante, – monsieur viendra vous voir chaque jour, mais si vous promettez d’être sage… de ne pas pleurer, et de faire ce que le médecin ordonnera…

— Sans doute, mon enfant, sans cela… vous ne me verriez plus, – ajoutai-je gravement.

— Vous ne verriez plus jamais monsieur, répéta madame Paul d’un air sévère.

— Mais, Paul, – s’écria Irène en frappant du pied avec une adorable mutinerie, – vous savez-bien que maintenant je ne pleurerai plus seule, et que je ne serai plus malade, puisque je le verrai tous les jours. »

La bonne gouvernante me regarda d’un air attendri. J’embrassai vivement Irène, et je lui dis : « Mais expliquez-moi donc, mon enfant, pourquoi vous avez tant de plaisir à me voir ?…

— Je ne sais pas – répondit-elle en levant ses épaules et en secouant sa tête brune avec une charmante expression d’ignorance naïve. – Quand vous me regardez, je ne puis m’empêcher d’aller à vous… Vos yeux m’attirent… et puis quand vous ne me regardez plus, alors je me sens mal là. – Elle mettait sa main sur mon cœur. – Et puis, la nuit, je vous vois en rêve, avec moi et les anges, là-haut… – Et elle leva son petit doigt et ses grands yeux vers le ciel avec solennité… Puis elle ajouta avec un soupir : –Et puis vous êtes bon comme Ivan…

Je ne pus m’empêcher de tressaillir…

Madame Paul, sans doute instruite de cette mystérieuse aventure, s’écria : « Mademoiselle, songez donc à ce que madame votre mère vous a dit. »

Mais, absorbée dans ses pensées, et sans paraître avoir entendu l’observation de sa gouvernante, Irène continua :

« Seulement, quand je rêvais d’Ivan et des anges… je ne voyais jamais ma mère… là-haut ; mais depuis que je rêve de vous… ma mère est toujours avec nous… aussi je lui dis cela, à ma mère ! » – ajouta gravement Irène.

Madame Paul me regarda de nouveau, fondit en larmes, et s’écria : « Ah ! monsieur, toute ma frayeur est que cette enfant ne vive pas… Elle est d’une beauté, d’un sérieux, qui, comme ses idées et son caractère, ne sont pas de son âge… ne sont pas de ce monde. Croiriez-vous qu’excepté à madame la princesse, à vous et à moi, jamais elle ne parle à personne de ce qu’elle vient de vous dire là ?… Madame la princesse lui a bien recommandé de ne pas dire qu’elle vous verrait ici, et je suis bien sûre qu’elle ne le dira jamais… Ah ! monsieur, je prie tous les jours le ciel qu’il nous conserve cette enfant.

— Et il la conservera, croyez-le ! Les enfants silencieux et pensifs sont toujours rêveurs et un peu exaltés ; il n’y a rien d’étonnant à cela… Rassurez-vous. Allons, adieu, Irène ; et vous, madame Paul, assurez madame la princesse de Fersen de mes respects, et dites-lui combien je lui suis reconnaissant de la promesse qu’elle m’a faite de m’envoyer ainsi chaque jour ma petite amie.

— À demain donc, Irène, – et je l’embrassai tendrement.

— À demain, – me dit l’enfant toute souriante d’un bonheur grave et mélancolique. »

Puis sa gouvernante l’enveloppa dans sa pelisse, et Irène s’en alla, non sans se retourner plusieurs fois en me disant encore adieu de sa main.

____________

 

Superstitieux comme je le suis, prédisposé aux sentiments tendres et exaltés par mon amour pour Catherine, cette conversation avait soulevé en moi les émotions les plus contraires, émotions à la fois sombres et rayonnantes, cruelles et radieuses.

J’étais heureux… car les prédictions étranges de cette enfant, qu’elle répétait à sa mère, devaient, si Catherine m’aimait, me rappeler chaque jour à son cœur… et c’était la voix de son enfant… de son enfant adorée qui lui disait sans cesse mon nom !

Et puis encore, ce rapprochement fatal, étrange, entre la mort d’Ivan et le sort qui pouvait m’atteindre, ne devait-il pas vivement agir sur l’imagination de madame de Fersen, et exciter son intérêt pour moi ? Enfin, si elle me voyait peu, ne savait-elle pas que cette réserve de ma part était un sacrifice cruel que je m’imposais pour elle ?

Mais aussi d’autres fois, j’avoue cette faiblesse, la persistance d’Irène dans ses prédictions me frappait malgré moi.

J’éprouvais une sorte de vertige, de charme terrible, assez pareil à celui qui vous fait regarder malgré vous au fond de l’abîme que vous côtoyez.

____________

 

À moins que le temps ne fût trop froid ou trop pluvieux, chaque jour la gouvernante d’Irène me l’amenait.

Peu à peu sa santé redevint florissante.

Environ quinze jours après notre première entrevue, Irène m’apporta un gros bouquet de roses, en me disant que c’était de la part de sa mère, mais qu’elles n’étaient pas malheureusement aussi belles que les roses de Khios.

Ce souvenir de Catherine me charma, car je lui avais en effet parlé avec enthousiasme de ces admirables roses.

Depuis, chaque jour Irène me donnait toujours des roses ; puis, chaque jour aussi, elle me disait tout bas d’un air mystérieux, sans jamais se tromper en rien, ce que sa mère devait faire le soir… soit qu’elle dût aller à la cour, dans le monde ou au spectacle.

Grâce à cette aimable prévenance de madame de Fersen, je la rencontrais fort souvent. J’allais régulièrement à ses réceptions, je la voyais donc presque tous les soirs, mais comme dans le monde je me bornais à la saluer très respectueusement et à échanger avec elle quelques mots cérémonieux, nos rencontres restaient inaperçues.

Une ou deux fois j’allai à ses matinées ; mais, par un singulier hasard, ou plutôt à cause de l’empressement dont elle était l’objet, je ne l’avais jamais trouvée seule.

J’aurais pu la prier de m’accorder une entrevue qu’elle ne m’eût pas refusée ; mais, fidèle à mon plan de conduite, je ne voulais pas la lui demander encore.

Et d’ailleurs, un sourire, un regard, que nous échangions mystérieusement dans la foule, ne me payaient-ils pas mille fois de ma réserve et de ma discrétion !

Moi surtout, qui donnerais les prévenances les plus marquées, les plus évidentes, pour la plus légère faveur ignorée de tous !

____________

 

Malgré les relations quotidiennes que je conservais avec madame de Fersen par l’intermédiaire d’Irène, malgré nos échanges de fleurs (car chaque jour aussi j’apportais à Irène un beau bouquet de roses, que sa mère portait le soir), personne ne soupçonnait cette intimité charmante.

Pour plus de prudence, je voyais tour à tour Irène aux Tuileries, au Luxembourg, à Mousseaux, ou sur les boulevards ; je ne me servais pas de mes chevaux pour aller à ces rendez-vous, de crainte d’attirer l’attention.

Je m’enveloppais dans un manteau ; enfin je me plaisais à mettre autant de mystère dans ces entrevues que s’il se fût agi de madame de Fersen elle-même.

C’était une folie… mais j’attendais l’heure de voir cette enfant innocente et candide avec une impatience amoureuse, inquiète, ardente ; je comptais les minutes, les secondes, je craignais, j’espérais tour à tour, j’éprouvais enfin toutes les irritantes et délicieuses angoisses de l’amour le plus passionné…

C’est qu’aussi j’avais tant de hâte de commenter chaque mot d’Irène, pour y chercher, pour y deviner la secrète pensée de sa mère ! !… Et, quand je croyais pouvoir interpréter cette pensée d’une manière plus tendre que d’habitude, je retournais chez moi le paradis dans le cœur…

Trésors inépuisables d’un amour chaste et pur !… Les sages, les athées ou les esprits forts en amour vous railleront sans doute ! Moi-même, avant mon séjour à Khios, je n’en aurais pas compris tout le charme.

____________

 

J’étais donc plus amoureux que jamais.

Madame de Fersen prenait chaque jour par le rare assemblage de ses qualités une grande autorité dans le monde ; la calomnie elle-même l’admirait, la louait outre mesure, afin de se donner sans doute une couleur d’impartialité qui devait rendre ses autres accusations plus dangereuses.

Mes entrevues avec Irène duraient depuis trois semaines environ.

Un soir, à une des réceptions de madame de Fersen, le prince me dit en confidence :

« L’air subtil et léger de Paris est mortel aux idées sérieuses ; les futilités du monde l’emportent sur la raison… Croiriez-vous que la femme de César devient fort indifférente aux intérêts de l’empire ? En un mot, croiriez-vous que madame de Fersen devient d’une insouciance inimaginable en politique ? Concevez-vous quelque chose à cela ? »

Rapprochant ce symptôme des marques d’impatience ou d’inquiétude que Catherine avait témoignées pendant le long entretien que j’avais eu chez elle avec madame de V ***, je résolus de pousser plus loin cette observation.

Le lendemain, à un bal de l’ambassade d’Angleterre, où se trouvait madame de Fersen, je rencontrai madame de V ***.

Toute la soirée je m’occupai d’elle avec assiduité ; j’observais la physionomie de madame de Fersen : elle fut impassible.

Le lendemain, je craignis, ou plutôt j’espérai qu’Irène ne viendrait pas à son heure accoutumée, ou qu’elle viendrait peut-être sans bouquet ; j’aurais vu dans ce changement une preuve de dépit ou de jalousie de la part de madame de Fersen… Mais Irène et le bouquet de roses parurent comme à l’ordinaire.

Piqué de cette indifférence, voulant m’assurer si elle était réelle, et aussi complètement égarer l’opinion du monde, je persistai à rendre les soins les plus évidents à madame de V ***.

Celle-ci, enchantée de trouver le moyen de faire damner le ministre, et de le tenir toujours en éveil et en émoi, m’encourageait de toutes ses forces.

Elle appelait ce manège de coquetterie cruelle, jeter du bois dans le feu…

Or, au risque de passer pour une bûche (aurait dit du Pluvier), j’alimentai si bien la jalousie dévorante du ministre, qu’après huit ou dix jours de cette espèce de cour, moi et madame de V *** nous nous trouvâmes horriblement compromis ; et il fut généralement convenu et prouvé que le règne ou plutôt que l’esclavage du ministre était fini.

Je m’aperçus de la gravité de ces bruits ridicules à l’air affectueux, courtois et familier du ministre, qui était beaucoup trop du monde pour paraître froid ou maussade avec le rival qu’on lui supposait.

Cette découverte m’éclaira sur l’étourderie de ma conduite, qui pouvait non seulement chagriner beaucoup madame de Fersen, si elle m’aimait, mais qui devait encore me faire un tort irréparable dans son esprit. Par instinct, je sentis que j’avais poussé l’épreuve trop loin…

Ce qui aggrava ces craintes, fut une circonstance singulière.

Un soir, à un concert chez lord P ***, j’étais resté longtemps à causer avec madame de V ***. Nous étions dans un petit salon où quelques personnes s’étaient d’abord réunies ; peu à peu, elles se retirèrent pour aller prendre le thé, et nous nous trouvâmes seuls, madame de V *** et moi.

La cause de ma préoccupation était naturelle ; madame de V *** venait de m’apprendre qu’une lettre de Rome lui annonçait l’arrivée de madame Pënâfiel dans cette ville…

Pendant cet entretien je jetai par hasard les yeux sur une glace qui reflétait la porte du salon : quel fut mon étonnement d’apercevoir madame de Fersen qui attachait sur moi un regard douloureux.

Je me levai, elle disparut.

____________

 

J’attendis le lendemain avec angoisse.

Irène vint, comme à l’ordinaire, avec son bouquet de roses, et me dit que sa mère allait le soir aux Variétés.

Je lui fis répéter deux fois ce renseignement, car le choix de ce théâtre me semblait singulier ; mais pensant au goût du prince pour les vaudevilles, je me l’expliquai.

J’envoyai prendre une stalle et j’allai le soir à ce théâtre.

CHAPITRE LII.

L’OURS ET LE PACHA.

On donnait ce soir-là aux Variétés, entre autres pièces, l’Ours et le Pacha, triomphe de M. de Fersen, qui avait rempli, à Constantinople, le rôle de Schaabaham avec le plus grand succès, et qui brûlait du désir de voir Brunet jouer le même personnage.

Madame de Fersen arriva sur les neuf heures avec son mari et madame la duchesse de ***. Elles se placèrent dans une avant-scène de baignoires aux grilles à demi levées.

Catherine m’aperçut et me fit un salut très gracieux.

Je la trouvai pâle et changée.

On joua je ne sais plus quelle pièce, et dans l’entracte, j’allai voir madame de Fersen.

Elle était souffrante. Je la regardais avec intérêt, lorsque le prince me dit : « Soyez notre juge ; vous voyez rarement madame de Fersen, et vous pouvez mieux que personne vous apercevoir de ce changement : ne trouvez-vous pas qu’elle a beaucoup maigri ?

Je répondis que non ; que madame de Fersen me paraissait jouir d’une santé parfaite. Le prince me dit que j’étais un infâme courtisan, etc.

La toile se leva, je sortis de la loge.

Je revins à ma stalle.

On commença l’Ours et le Pacha.

Cette bouffonnerie ne dérida pas madame de Fersen, mais M. de Fersen applaudit avec frénésie, et j’avoue que je partageai l’hilarité générale.

Un des rieurs les plus bruyants était un homme placé absolument devant moi, et dont je ne voyais que les cheveux épais, gris et crépus.

Je n’avais jamais entendu d’éclats de rire si joyeux et si francs ; ils allaient quelquefois jusqu’à la convulsion. Dans ces cas extrêmes, l’homme se cramponnait à deux mains à la barre qui sépare les stalles de l’orchestre des musiciens, et, fort de ce point d’appui, il s’en donnait à cœur joie.

Rien n’est plus contagieux que le rire ; or, déjà mis fort en gaieté par les lazzis de la pièce, la folle hilarité de cet homme me gagna malgré moi, et bientôt je ne fus plus pour ainsi dire que son écho, car je répondais à chacun de ses éclats immodérés par une explosion de ris non moins désordonnés…

En un mot, je ne m’aperçus pas que madame de Fersen avait quitté la salle avant la fin de la pièce.

La toile baissée, je me levai.

L’homme qui riait si fort en fit autant, se tourna de mon côté en mettant son chapeau, et dit ces mots avec un reste de profonde jubilation : « Farceur d’Odry, va ! ! »

Stupéfait, je m’appuyai sur le dossier de ma stalle…

Je reconnus le pirate de Porquerolles, le pilote de Malte…

Je restai cloué à ma place qui se trouvait la dernière au fond de l’orchestre.

La sienne étant en face de la mienne, personne n’avait à passer devant nous, et les spectateurs s’écoulaient lentement.

C’était bien lui !

C’était bien son regard, c’était bien sa figure osseuse et cuivrée, ses sourcils noirs et épais, ses dents aiguës, séparées et pointues, car il souriait de son singulier sourire en me regardant avec audace.

La rampe du théâtre se baissait, l’obscurité envahissait la salle.

— C’est vous ! – m’écriai-je enfin en sortant de ma stupeur, et comme si ma poitrine eût soulevé un poids énorme.

— Eh ! sans doute, c’est moi ! Vous me reconnaissez donc ?… Porquerolles et Malte ! voilà le mot d’ordre.

— Misérable ! m’écriai-je.

— Comment, misérable ? – reprit-il avec une incroyable effronterie. – Nous nous sommes pourtant cognés bon jeu bon argent ! j’espère ! Si dans l’abordage je vous ai donné un coup de poignard à l’épaule, vous m’avez répondu par un fameux coup de hache sur la tête, mon bon ami ! D’un autre côté, si vos chiens d’Anglais ont échiné l’équipage de mon mystic, j’ai eu l’avantage de crever le ventre au yacht de votre bord sur les brisants de la Wardi ; nous sommes donc quittes. Maintenant, nous nous rencontrons tous les deux à rire comme des bossus à l’Ours et le Pacha, et, au lieu de trouver la rencontre originale, vous vous fâchez ! Savez-vous que c’est joliment bourgeois ça, mon bon ami !

Je l’avoue, tant d’audace me paralysait. — Mais si je vous faisais arrêter ? lui criai-je en me levant et en lui mettant la main au collet.

Toujours impassible, le pirate me répondit sans essayer de se débarrasser de moi.

« Et vous feriez là un joli métier, je m’en vante ! Sans compter que ça vous serait encore facile de faire comprendre et de prouver à un imbécile de commissaire de police de Paris, comme quoi j’ai abordé votre yacht par le travers du cap Spartel, et comme quoi je l’ai fait naufrager sur les roches de la Wardi… au sud quart sud-ouest de la côte sud de l’île de Malte !… Il croirait que vous parlez turc, et il vous prendrait pour un fou, mon bon ami… Or, pour fou, je déclare que vous ne l’êtes pas. Vous êtes même un gaillard qui avez le poignet rude et qui n’avez pas froid aux yeux. Aussi, si ma vie n’appartenait pas pour le quart d’heure à ma fiancée, à mon intéressante fiancée – ajouta-t-il d’un air goguenard et en appuyant sur ce mot –, je vous proposerais de reprendre la conversation où nous l’avons laissée lors de l’abordage du yacht ; mais, foi d’homme, ma petite femme m’attend… et j’aime mieux cette conversation-là.

— Allons, allons messieurs, on va fermer les portes, – dit le contrôleur de l’orchestre.

— C’est vrai, nous bavardons là comme des pies. Jeune homme, adieu, au revoir ! me dit le pirate.

Et en deux bonds il disparut.

J’étais tellement confondu qu’il fallut un nouvel avertissement du contrôleur pour me faire sortir de la salle.

____________

 

Lorsque, rentré chez moi, je songeai à l’étonnement stupide que m’avait causé l’étrange rencontre du pirate de Porquerolles, je m’accusai d’abord de faiblesse, je me reprochai de n’avoir pas fait arrêter ce brigand ; mais, ainsi que celui-ci me l’avait judicieusement fait observer, il m’eût été assez embarrassant de prouver immédiatement ce que j’avançais ; aussi, réfléchissant aux difficultés de l’entreprise, je trouvai ma conduite plus rationnelle que je ne l’avais cru d’abord.

Néanmoins je voulus instruire M. de Serigny de la présence de ce misérable à Paris et de son double crime, qui intéressait spécialement l’Angleterre ; M. de Serigny pouvant seul, comme ministre des affaires étrangères, appuyer et favoriser les démarches que tenterait nécessairement lord Stuart, alors ambassadeur de cette nation, pour rassembler les preuves du délit et obtenir l’extradition du coupable.

Le lendemain j’écrivis donc un mot au ministre pour lui demander quelques moments d’entretien.

CHAPITRE LIII.

L’ENTREVUE.

Je me disposais à sortir pour me rendre au Luxembourg, où j’espérais rencontrer Irène, lorsque je reçus une lettre de madame de Fersen qui me priait de passer chez elle vers deux heures.

Depuis son arrivée à Paris, je ne l’avais pas vue seule.

À quoi devais-je attribuer le désir qu’elle m’exprimait ? au besoin de me voir ? au secret dépit des bruits qui couraient sur ma liaison prétendue avec madame de V *** ? bruits que Catherine croyait peut-être fondés, depuis qu’au concert de lord P *** elle m’avait surpris en tête à tête avec madame de V ***.

Je ne sais, mais j’attendis notre entrevue avec un bonheur inquiet et un trouble involontaire.

J’allais revoir Catherine, la revoir seule ! À cette pensée, mon cœur battait d’espoir et d’ivresse ; enfin, un mot d’elle allait récompenser ma résignation, les courageux sacrifices que je m’étais imposés, les soins assidus auxquels son enfant devait presque la santé.

J’allais puiser dans cet entretien de nouvelles forces pour mieux me dévouer encore ; et puis j’avais tant à lui dire ! J’étais si orgueilleux de mon amour ! si heureux de me sentir le cœur assez jeune pour apprécier les joies pures qui me ravissaient ! de me sentir assez confiant dans la force, dans la sincérité de mon attachement, pour espérer de me faire aimer un jour !...

____________

 

À l’heure dite, je me rendis chez madame de Fersen.

Elle me reçut dans un petit salon où elle se tenait habituellement, et que je ne connaissais pas encore.

« Qu’il y a donc longtemps que je ne vous ai vue ! – m’écriai-je avec effusion en lui tendant la main.

Madame de Fersen me donna froidement la sienne, et me répondit :

« Mais j’ai eu, je crois, le plaisir de vous voir hier aux Variétés, monsieur !…

— Vous appelez cela nous voir ! – lui dis-je avec un triste étonnement. – Ah !… j’avais bien raison de craindre que les entretiens de la galerie ne fussent bientôt oubliés par vous !

— Je n’oublierai jamais, monsieur, un si agréable voyage, reprit madame de Fersen avec la même froideur. Je vous suis très obligée de la peine que vous avez prise ce matin… de venir me voir… je désirais vous remercier mille fois, monsieur, de la complaisance avec laquelle vous vous êtes prêté aux fantaisies de ma fille… elle se trouve tout à fait bien maintenant, et je craindrais… et il ne me convient pas d’abuser plus longtemps de votre excessive obligeance à son égard, monsieur…

L’accent de madame de Fersen était glacial, presque dédaigneux. Ce qu’elle disait paraissait si vrai, si naturel, si peu dicté par le dépit, que je fus atterré… Je souffrais cruellement ; je ne pouvais trouver un mot à répondre.

Mon silence fut assez expressif pour que madame de Fersen se crût obligée d’ajouter très sèchement :

« Je vous parais sans doute bien ingrate, monsieur ? »

Par deux fois je cherchai à interroger son regard, ordinairement si bienveillant, pour voir s’il serait d’accord avec la dureté de ses paroles mais je ne pus le rencontrer.

« Madame – lui dis-je avec une émotion profonde –, je ne sais ce qui a pu me mériter un pareil accueil…

— Et quel accueil pouviez-vous donc prétendre de moi, monsieur ? me dit fièrement madame de Fersen.

Mon douloureux étonnement était à son comble ; un moment pourtant je voulus me faire encore illusion, attribuer à la jalousie cette réception si différente de celle que j’espérais ; mais, je le répète, la physionomie de madame de Fersen ne trahissait en rien une émotion contraire ou combattue.

Je pris résolument mon parti. Je ne pouvais répondre à la question de madame de Fersen sans lui rappeler tout ce qu’il y avait eu de bien et de noble dans ma conduite envers elle ; ne voulant pas descendre jusqu’aux reproches, je me tus à ce sujet, et je lui dis en tâchant de ne pas trahir mon émotion :

« Le but de l’entretien que vous désiriez avoir avec moi étant sans doute rempli, madame, oserai-je vous demander si vous n’avez pas quelque ordre à me donner ?

— Aucun, monsieur, mais je vous réitère encore l’expression de toute ma reconnaissance, » – me répondit madame de Fersen en se levant.

Cette dureté me révolta. J’allais peut-être répondre avec aigreur, lorsqu’une remarque que je n’avais pas encore faite me laissa une lueur d’espérance.

Pendant cet entretien madame de Fersen n’avait pas une fois levé les yeux de dessus la tapisserie à laquelle elle travaillait.

Voulant m’assurer encore de la justesse de ma remarque, je demeurai quelques instants sans parler.

Catherine resta les yeux baissés, au lieu de m’interroger du regard pour savoir la cause de ma présence muette.

« Adieu, madame, – lui dis-je.

— Adieu monsieur. »

Je la quittai donc sans qu’elle m’eût accordé un seul regard de regret ou de pitié.

Sa main seulement me parut légèrement trembler sur sa tapisserie quand elle me dit adieu.

Je sortis… la mort dans le cœur.

____________

 

J’avais une trop grande et une trop naturelle défiance de moi-même et de mon mérite pour conserver quelque espérance de réussir auprès de Catherine.

Sans revenir à mes habitudes de suspicion envers les autres, car j’avais une foi inaltérable dans la sincérité de madame de Fersen, je doutai du sentiment que je croyais lui avoir inspiré, elle n’éprouve aucune tendre affection pour moi, me dis-je, et son amitié même a pâli devant les brillantes distractions du monde.

Et puis, je n’étais jamais près d’elle ; or, l’absence a des effets et des résultats extrêmes.

Quelquefois elle fortifie, elle alimente la sympathie secrète d’une femme, en forçant sa pensée de se concentrer dans le souvenir de celui qu’elle a remarqué, et de qui elle s’exagère encore le charme par ce lointain mirage. Et puis une femme trouve une sorte de jouissance fière, triste et mystérieuse dans l’amertume de ses regrets solitaires ; elle méprise les indifférents, car ils occupent inutilement près d’elle une place qu’elle voudrait voir si précieusement remplie ; et elle hait les empressés, parce qu’ils ont la lâcheté d’être là, tandis que le préféré n’y est pas…

Mais, souvent aussi, l’absence c’est l’oubli… Car certains cœurs sont comme les miroirs : ils ne réfléchissent que les objets présents.

Je me crus donc entièrement oublié de madame de Fersen. Comme cet événement cruel était entré dans mes prévisions, s’il me causa une douleur profonde, au moins ne m’étonna-t-il pas.

Dans le paroxysme de mon désespoir, je formais mille projets. Je voulais secouer ce chagrin, me livrer à toutes les dissipations de la vie, chercher d’amoureuses distractions dans une autre liaison ; mais il faut bien du temps, bien de la volonté, pour qu’un cœur profondément épris puisse changer d’amour.

Lorsqu’ils se savent aimés, et qu’ils possèdent la femme qu’ils aiment, jamais les hommes n’éprouvent le moindre scrupule à faire une infidélité ; mais lorsqu’ils désirent passionnément, et qu’ils en sont encore à espérer un aveu, l’inconstance leur est presque impossible. Ils n’ont le courage d’être fidèles que tant qu’ils n’ont pas le droit de l’être.

CHAPITRE LIV.

UNE MISSION.

Le lendemain de mon entrevue avec madame de Fersen, j’étais très tristement absorbé, lorsqu’on m’annonça M. de Serigny.

Je fus assez étonné de sa visite, qu’il m’expliqua fort gracieusement, d’ailleurs, en me disant que, passant devant ma porte en allant à la Chambre, il était entré à tout hasard, afin de m’épargner la peine de me rendre au ministère, au sujet de l’entretien que je lui avais demandé.

Cet empressement ne me parut pas d’abord naturel ; mais, réfléchissant aux bruits qui couraient sur moi et sur madame de V ***, je pensai que le ministre avait sans doute voulu faire quelque chose de très bon goût en se montrant si prévenant.

En peu de mots je lui racontai l’histoire du pirate, et notre singulière rencontre aux Variétés.

M. de Serigny me dit qu’il allait immédiatement en conférer avec l’ambassadeur d’Angleterre, et qu’il aviserait aux mesures à employer pour tâcher de saisir un pareil scélérat.

Notre conversation étant ensuite tombée sur les voyages, M. de Serigny s’informa avec intérêt de ceux que j’avais faits, fut très flatteur, très insinuant, très aimable, me dit qu’il avait beaucoup connu mon père sous l’Empire ; que c’était un homme de haute capacité, de grande résolution, de tact très fin, qui connaissait à merveille le monde et les hommes, et que l’Empereur l’aurait employé assurément en dehors du service militaire, en lui confiant de hautes missions, si le caractère entier, absolu de mon père avait pu se plier à toutes les volontés de Napoléon.

Je cherchais à deviner la tendance des discours flatteurs de M. de Serigny, lorsqu’il me dit avec une bonhomie charmante :

« Voulez-vous permettre à un ancien ami de votre famille de vous faire une question ! Si elle vous semble indiscrète, ne l’attribuez qu’à l’intérêt que je vous porte au nom de M. votre père.

— Je vous écoute, monsieur, je ne puis être que sensible à la bienveillance que vous me témoignez.

— Eh bien, comment se fait-il qu’avec votre éducation, votre nom, votre fortune, votre position ; qu’avec l’expérience que vous ont donnée vos nombreux voyages, qu’avec toutes vos excellentes relations enfin, vous n’ayez jamais songé à vous occuper un peu sérieusement ? à entrer, par exemple, dans les affaires ?

— Mais, – répondis-je au ministre, – d’abord je suis loin de réunir les avantages que vous me supposez, et puis je n’ai pas la moindre ambition, et ma vie paresseuse me plaît fort.

— Mais votre pays ?

— Comment, mon pays ?

— Ne lui devez-vous pas au moins quelques années de votre existence ?

— Et que voulez-vous qu’il fasse d’un pareil cadeau ?

— Allons, allons, il est impossible que vous vous abusiez à ce point sur vous-même, tel modeste que vous soyez. Vous savez bien qu’on n’a pas le succès que vous avez dans le monde, sans une valeur très remarquable. Vous êtes certainement un des hommes de la société qui se prodigue le moins, et dont on parle le plus ; or, voyez-vous, à moins d’avoir un des grands noms historiques de France, à moins d’être un grand poète, un grand artiste ou un grand homme d’État, ce qu’il y a de plus rare à acquérir dans le monde, croyez-en ma vieille expérience, c’est ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’on se retourne quand on vous annonce dans un salon. Eh bien, vous jouissez de ce privilège-là : vous êtes très jeune, et pourtant vous avez de l’influence, de l’action sur le monde, puisqu’il se préoccupe beaucoup de ce que vous faites ou de ce que vous ne faites pas. »

Ces flatteries exagérées me parurent si transparentes, que je vis clairement que M. de Serigny voulait, qu’on excuse cette vulgarité, me prendre par les sentiments pour m’engager à renoncer par point d’honneur à madame de V ***. Quoique je fusse dans une triste disposition d’esprit, cette comédie m’amusa, et je tâchai de la faire durer le plus longtemps possible, en paraissant me laisser prendre aux louanges de M. de Serigny.

« Mais – lui dis-je avec un sourire modeste –, en admettant, monsieur, ce qui n’est, je crois, qu’une illusion de votre bienveillance, en admettant, – dis-je, – que j’aie quelque succès dans le monde, et que, même relativement à mon âge, j’y sois un peu compté, je ne vois pas trop quelle utilité mon pays peut tirer de ces avantages.

— Personne mieux que moi ne peut vous en instruire – me répondit le ministre avec un empressement assez maladroit, car il me prouva qu’il attendait cette question de ma part. – On fait de grands mots, de grandes phrases à propos de ce qu’on appelle la diplomatie… Or, le grand art de la diplomatie, savez-vous ce que c’est ? » – me demanda-t-il en accompagnant ces paroles d’un sourire rempli de bonhomie.

Je fis un signe de tête humblement négatif.

« Eh bien ! c’est tout uniment l’art de plaire… Comme il s’agit toujours de demander ou de refuser, celui qui sait plaire, sait presque toujours obtenir ; tandis que, s’il est obligé de refuser, il sait mettre assez de grâce dans ses refus pour qu’ils ne soient pas blessants. Voilà tout le secret ! »

J’eus beaucoup de peine à réprimer une forte envie de rire ; car il me vint à l’esprit que le ministre, jaloux de mes assiduités auprès de madame de V ***, allait finir par me proposer de m’attacher à quelque ambassade, pour se débarrasser de moi.

C’était sans doute le dénouement de cette scène, mais je la trouvais si divertissante que je ne voulus pas le brusquer.

« Je croyais, – lui dis-je, – que les habiles négociateurs d’un des siècles les plus féconds en grands traités et en grands travaux diplomatiques, je croyais, – dis-je, – que les d’Avaux, que les Courtin, que les d’Estrade, que les Ruvigny, que les de Lyonne, possédaient d’autres talents que celui de plaire.

— S’ils n’avaient pas l’art de plaire – me dit avec quelque embarras M. de Serigny, qui me parut ignorant des traditions historiques de sa spécialité, comme un véritable ministre constitutionnel qu’il était –, s’ils n’avaient pas l’art de plaire, ils employaient une autre séduction.

— Vous avez raison, – lui dis-je, – ils avaient de l’or à discrétion.

— Vous voyez donc bien ! – s’écria le ministre, – c’est toujours la même chose ; seulement, dans les sociétés modernes, l’art de plaire a dû remplacer la séduction opérée par l’argent.

— C’est d’abord plus économique, – lui dis-je.

— Et plus sûr, – ajouta-t-il ; – car enfin tous les trônes ne sont pas représentatifs : il y a, Dieu merci ! en Europe des rois qui sont rois tout seuls, et qui marchent sans lisières ; eh bien ! ces rois-là sont hommes après tout ! et, comme hommes, ils sont sujets aux sympathies et aux antipathies ! Or, souvent l’ambassadeur qu’on leur envoie, fût-il un homme du plus grand génie, du plus grand caractère, n’obtient rien de ce qu’il leur demande pour sa cour ; et pourquoi cela ? Tout bonnement parce qu’il déplaît ; tandis qu’au contraire, un homme d’un talent médiocre obtiendra souvent, par le seul ascendant de ses manières, parce qu’il saura plaire, enfin, obtiendra, dis-je, ce que l’homme de génie n’aura pas su obtenir.

— C’est très juste, et votre système est d’une application d’autant plus facile que les gens de plaisance sont encore plus nombreux que les hommes de génie…

— Mais, sans doute !… Ainsi, vous, par exemple, je suis convaincu, mais intimement convaincu que si vous vouliez, je suppose, entrer dans la carrière diplomatique, vous pourriez rendre à la France les plus grands services ; car non seulement vous avez l’art de plaire, vos succès dans le monde le prouvent, mais vous avez encore des qualités très solides et très éminentes. »

J’avais deviné juste : la proposition que je soupçonnais allait sans doute suivre l’éloge de mon mérite. Voulant me prêter de bonne grâce à cette fantaisie du ministre, je répondis en feignant un étonnement confus de modestie :

« Y pensez-vous ? Moi, monsieur ! Moi entrer dans une carrière si épineuse ! mais je n’ai jamais eu la folle ambition de prétendre à un tel avenir.

— Écoutez-moi, » me dit M. de Serigny d’un air grave et paternel.

Et il me fit la confidence suivante qui me parut un affreux mensonge :

« M. votre père m’a rendu un service… » Ici le diplomate fit une pause et un profond soupir… Puis il leva les yeux au ciel en répétant : « Oh ! oui ! un grand service !… Aussi, mon cher monsieur de ***, je ne saurais vous dire combien je m’estimerais heureux de pouvoir vous témoigner, à vous son fils, toute ma gratitude, puisque j’ai été assez malheureux pour ne pouvoir pas la lui témoigner à lui-même.

— J’ignorais complètement cette circonstance dont mon père ne m’a jamais instruit, monsieur.

— Je le crois bien ! Et moi-même je ne puis vous donner aucun détail à ce sujet, – s’écria M. de Serigny, – car cet important service intéresse aussi un tiers… et l’honneur m’impose le silence. Enfin, – reprit-il, – je vous le répète, je crois trouver en ce moment l’occasion de reconnaître les bontés de M. votre père, et de donner un digne serviteur de plus à mon pays, si toutefois vous êtes disposé à vouloir utiliser les rares avantages dont vous êtes doué.

— Mais je vous le dis, monsieur, malgré le désir que je pourrais avoir d’entrer dans votre honorable carrière, sous d’aussi heureux auspices que les vôtres, jamais je ne croirai mon mérite à la hauteur de cette ambition…

— Mais, encore une fois, vous ne vous connaissez pas, ou vous ne voulez pas vous connaître – reprit le ministre avec impatience –, et heureusement votre opinion ne fait rien à l’affaire. Quant à moi, il m’est évidemment prouvé que si vous le voulez, vous pouvez remplir avec distinction une mission importante ; car vous sentez bien que vous n’êtes pas de ces jeunes beaux qui, n’ayant que leur nom et leur fortune, doivent s’estimer très heureux quand on les nomme attachés d’ambassade. Non, non, ce n’est pas à vous qu’on fait de pareilles propositions ! Il faut que vous entriez par la belle porte, il faut surtout que vous soyez à même de vous montrer dans toute votre valeur. Malheureusement, chez nous – ajouta-t-il en hésitant –, chez nous, les exigences, les traditions de la hiérarchie sont si impérieuses, que les missions en Europe sont très restreintes, et dans ce moment-ci elles sont toutes remplies… »

Je regardai M. de Serigny. Il fallut tout mon empire sur moi-même pour ne pas éclater de rire. À la tournure que prenait sa proposition, il ne s’agissait plus pour moi d’un exil, mais d’une véritable déportation.

« Mais vous sentez bien – lui dis-je en conservant tout mon sang-froid –, que, dans le cas où ceci aurait quelque suite, je n’ai pas la prétention ridicule d’ambitionner de prime saut une mission en Europe…

— Et puis comprenez bien une chose – ajouta le ministre avec une satisfaction croissante –, c’est que les missions ne sont que ce qu’on les fait ; il y en a de fort insignifiantes en Europe, il y en a, au contraire, de la dernière importance… en Asie, par exemple… Car il ne faut pas se le dissimuler, – ajouta gravement M. de Serigny, – ce n’est pas en Europe que doit se décider à l’avenir le sort de l’Europe, c’est en Orient ! ! Toute la politique future de l’Europe est en Orient ! L’Europe a les yeux fixés sur l’Orient ! L’Orient est le champ de bataille diplomatique où doivent se former les grands négociateurs de notre temps ! Ainsi, par exemple – me dit M. de Serigny en me regardant fixement, – dans ce moment-ci, je voudrais trouver un homme bien né, d’un esprit fin, flexible, agréable, d’un caractère ferme et résolu, afin de lui confier une mission des plus délicates ; car il s’agirait de s’assurer l’affection et l’appui d’une grande puissance orientale, sans éveiller les soupçons, les susceptibilités jalouses de l’Angleterre et de la Russie, nos deux éternelles rivales en Orient.

— Cette mission me paraît en effet devoir être fort belle, – lui dis-je de l’air le plus désintéressé du monde.

— N’est-ce pas ?… Eh bien !… cette mission, je me fais presque fort de vous la faire obtenir… tant j’ai confiance dans votre mérite, tant j’ai à cœur de m’acquitter envers M. votre père.

— À moi une pareille mission ! m’écriai-je en feignant la stupeur.

M. de Serigny, prenant un air mystérieux et profond, me dit :

« Monsieur de ***, je parle à un galant homme ; or, que vous acceptiez ou non la proposition que je viens de vous faire, me donnez-vous votre parole que tout ceci demeurera secret entre nous ?

— Je vous la donne, monsieur.

— Eh bien ! – continua-t-il non moins mystérieusement, – il s’agit, sous le prétexte frivole de porter de riches présents au shah de Perse, de la part de S. M. le roi de France, il s’agit, – dis-je, – de s’insinuer assez adroitement, assez habilement, assez puissamment dans l’esprit de ce prince asiatique, pour le disposer à accueillir un jour avec faveur les ouvertures considérables dont on ferait ultérieurement connaître la teneur à l’envoyé chargé de cette importante négociation ; mais ces intérêts sont, je vous l’avoue, de la dernière imminence. Les présents sont prêts, les instructions rédigées, le bâtiment attend… et il faudra partir dans le plus bref délai.

Mon hilarité intérieure était au comble en entendant le ministre me proposer sérieusement de m’en aller immédiatement essayer mon art de plaire sur le shah de Perse, à propos d’une mission de la plus ridicule insignifiance, quoique M. de Serigny eût tâché de lui donner un magnifique relief.

Le ministre attendait ma réponse avec une anxiété visible.

J’eus presque un remords de faire jouer à un homme de son âge et de sa condition un rôle si niais en prolongeant davantage cette comédie.

Pourtant, cette proposition, tout inacceptable qu’elle était, avait éveillé en moi certaines pensées endormies. Malheureux dans mon affection pour madame de Fersen, sachant qu’il me serait impossible pendant quelque temps de m’occuper d’un autre amour, redoutant surtout l’oisiveté, je résolus d’utiliser, si je pouvais y réussir, le bon vouloir de M. de Serigny.

« Monsieur, – lui dis-je, – bien que nos âges soient disproportionnés, voulez-vous me permettre, à mon tour, de vous parler avec la plus entière, je dirais presque avec la plus brutale franchise ?

— Sans doute, – me dit le ministre fort étonné.

— Si par les louables et bienveillants motifs que vous m’avez exposés, monsieur, vous avez la ferme intention de m’essayer dans la carrière diplomatique, j’espère que vous ne vous formaliserez pas de ce que je tâche de vous donner la mesure de ma pénétration ?

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Tenez, monsieur de Serigny, parlons franchement : vous êtes très épris d’une femme charmante que nous connaissons tous deux ; mes assiduités auprès d’elle vous portent ombrage, et vous voulez m’envoyer auprès du shah de Perse pour vous débarrasser de moi.

— Monsieur ! – s’écria le ministre d’un air très offensé.

— Permettez-moi de continuer, – lui dis-je. – Je n’ai pas besoin de partir pour vous rassurer… je vous donne ma parole que mes relations avec la personne dont j’ai l’honneur de vous parler ont été tout amicales, et qu’excepté quelques coquetteries fort innocemment échangées, rien ne peut justifier vos soupçons… »

M. de Serigny me parut d’abord dans un violent état d’irritation ; toutefois, il me dit avec un sourire forcé : « Après ce qui vient de se passer entre nous, monsieur, il faut presque que nous nous coupions la gorge, ou que nous soyons amis.

— Mon choix sera le vôtre, monsieur.

— Il est fait, » me dit M. de Serigny en me tendant la main.

Il y eut tant de cordialité dans son mouvement, il lui fallait tant d’empire sur lui-même pour refouler ainsi les susceptibilités de l’orgueil et de l’amour-propre en présence d’un homme de mon âge, que, vivement touché de son procédé, je lui dis :

« Si vous pensez de moi tout le bien que vous m’avez dit en penser, monsieur, vous n’attacherez aucune importance à cet entretien… D’ailleurs, n’attribuez qu’à votre éminente réputation de finesse mon violent désir de vous montrer que je pouvais pénétrer vos vues. Pardonnez-moi donc d’avoir été si étourdiment fier de ma première victoire, car elle était bien flatteuse. Quant à me croire votre rival auprès de certaine femme charmante, ma parole a dû vous rassurer sur le présent et sur le passé. Pour l’avenir, je n’ai qu’un moyen immanquable d’écarter vos soupçons, c’est de vous demander un service. Lié à vous par la gratitude, porter la moindre atteinte à votre bonheur serait une lâcheté. »

Après quelques moments de silence et de réflexion, M. de Serigny me dit avec beaucoup de bonhomie : « Vous accentuez tellement les choses, qu’il est impossible, je le vois, de parler avec vous à mots couverts ; il faut tout nier ou tout avouer : je me résigne à ce dernier parti, car je vous sais galant homme et très secret ; mais tout ceci n’en est pas moins bizarre. Me voilà, moi, à mon âge, en confidences d’amourettes avec un jeune homme qui s’est très spirituellement moqué de moi, qui me l’a dit en face, et qui m’a tellement embarrassé par les confidences qu’il m’a faites, non pas sur lui, parbleu ! mais sur moi, que je me trouve dans la plus sotte position du monde. Heureusement que vous me dites que je puis vous être bon à quelque chose… ça me sauve du ridicule, – ajouta-t-il avec une grâce parfaite.

— Eh bien donc ! monsieur, voici ce dont il s’agirait : quoique je ne me reconnaisse pas assez de mérite pour aller séduire le shah de Perse…

— Ne parlons plus de cela – s’écria gaiement M. de Serigny. – Vous frappez un ennemi à terre.

— Je vous l’avoue, vos propositions ont éveillé en moi, non pas de l’ambition, mais le vif désir de connaître assez les affaires politiques pour voir si véritablement mon esprit pourrait s’y ployer un jour… Je ne sais si vous me trouvez toujours la même capacité…

— Ah ! monsieur le comte ! Monsieur le comte ! me dit M. de Serigny en me menaçant du doigt.

— En l’admettant alors, tout ce que je réclamerais de votre bonté, ce serait, dans le cas où vous manqueriez plus tard de secrétaire intime, de m’admettre chaque jour quelques heures dans votre cabinet ; en cette qualité, je me mettrais là tout à vos ordres ; vous me confieriez les travaux que vous croiriez pouvoir confier à un homme secret et sûr. D’après cet essai, je saurais réellement si j’ai quelque aptitude aux affaires ; et plus tard, si je croyais pouvoir remplir avec succès une modeste mission diplomatique, je vous rappellerais alors qu’il vous reste à acquitter la dette que vous avez contractée envers mon père.

— Encore une épigramme ! – dit M. de Serigny, – mais qu’importe ? Ah ça ! véritablement, des fonctions si ennuyeuses ne vous effraieraient pas ? Vous auriez le courage de venir travailler avec moi trois ou quatre heures par jour dans mon cabinet ?

— J’aurai ce courage…

— Vous n’allez peut-être pas croire que votre proposition arrive singulièrement à propos ; et pourtant il est notoire que mon secrétaire intime vient d’être attaché à la légation de Florence… Je ne vous offre pas sa place, mais je vous offre la part qu’il prenait à mon travail.

— Et j’accepte de grand cœur et avec une profonde reconnaissance… Mais – lui dis-je, touché de son obligeance, et voulant effacer le dépit qu’il pouvait conserver de l’espèce d’avantage que j’avais eu sur lui dans cet entretien –, mais voyez donc la bizarrerie de l’esprit humain, et comme on arrive au même but par les moyens contraires. Vous êtes venu chez moi avec deux idées très nettement formulées : vous vouliez écarter un rival auquel vous faisiez l’honneur de le redouter, et attacher au service de votre pays un homme dont vous pressentiez, dites-vous, le mérite… J’ai positivement refusé vos offres ; et pourtant, non par le fait de votre volonté, mais par le fait de la mienne, vous arrivez absolument au même but ; car maintenant je ne puis plus être pour vous un objet de jalousie, et je vais partager vos travaux… Après cela, osez dire encore que c’est moi qui vous ai joué ! – m’écriai-je. – Allons, allons, Monsieur de Serigny, je suis obligé de reconnaître que vous êtes mille fois au-dessus de votre brillante réputation, et ce que j’appelais ma victoire n’est qu’une heureuse défaite.

____________

 

Je pris rendez-vous pour le lendemain avec le ministre, et nous nous séparâmes.

CHAPITRE LV.

DIPLOMATIE.

Lorsque M. de Serigny m’eut quitté, je retombai dans l’amertume des réflexions dont son entretien m’avait un moment distrait.

Malgré tous mes efforts pour chasser de ma pensée le souvenir de madame de Fersen, ce souvenir était toujours là.

Je souffrais beaucoup ; mais ce chagrin, quoique profond, n’était pas sans une sorte de douceur que je ne connaissais pas encore.

J’avais la conscience de m’être noblement conduit envers Catherine, de ne pas mériter les injustes rigueurs dont elle m’accablait, et je puisais dans cette conviction consolante une fière et courageuse résignation.

J’ai toujours hardiment envisagé les phases les plus cruelles de ma vie. Il ne me restait aucun espoir d’être jamais aimé de madame de Fersen. Je rassemblai donc religieusement dans mon cœur et dans ma mémoire les moindres traces de cet amour ineffable, comme on conserve les restes précieux et sacrés d’un être qui n’est plus, pour venir chaque jour les contempler avec une tristesse rêveuse, et leur demander le charme mélancolique des souvenirs.

Pourtant, ne voulant pas me laisser abattre, et espérant trouver quelque distraction dans le travail, j’allai assidûment chez M. de Serigny.

C’était véritablement un excellent homme.

Il se montra pour moi plein de bienveillance. Sans doute informé de ma réserve habituelle, il me donna bientôt une marque de flatteuse confiance en me chargeant de faire un résumé clair et succinct de sa correspondance diplomatique, résumé qui devait être mis chaque jour sous les yeux du roi.

Il est vrai de dire que ce travail semblait beaucoup plus important qu’il ne l’était réellement, puisqu’il n’y avait alors aucune grande question politique pendante en Europe. La presque totalité de ces dépêches, généralement écrites en assez pauvre français ou de la manière la plus pâle, ne contenaient presque toujours que des renseignements vagues ou puérils sur les cours étrangères, renseignements que les journaux avaient même quelquefois publiés.

Je pus me convaincre de ce que j’avais toujours soupçonné : à savoir que dans les temps modernes et dans un gouvernement représentatif comme le nôtre, la diplomatie qu’on pourrait dire courante, était à peu près nulle ; les intérêts vitaux des nations se débattent sur les champs de bataille, dans les chambres ou dans les congrès.

Ainsi, la plupart du temps (seulement, je le répète, sous un gouvernement représentatif), les emplois diplomatiques sont de véritables sinécures dont les ministres se font des moyens d’action ou de corruption, en les répartissant selon la nécessité de leur politique.

Je devais être d’autant plus frappé de la nullité des correspondances que j’avais sous les yeux, qu’autrefois mon père m’avait presque fait faire un cours de droit politique, et que j’avais étudié avec lui les plus célèbres négociateurs de la dernière moitié du XVIIe siècle… Notre trisaïeul avait rempli plusieurs missions conjointement avec MM. d’Avaux, de Lyonne et Courtin, nous possédions à Cerval un double de ses dépêches et des leurs ; aussi, je l’avoue, cette lecture et ces études m’avaient rendu fort difficile.

M. de Serigny lui-même était un homme de capacité médiocre ; mais il avait assez de finesse, assez de tact et assez de pénétration pour suffire aux modestes exigences de sa position. Lorsqu’à la Chambre il combattait l’opposition, il avait l’art d’éteindre, de noyer la discussion la plus chaleureuse, dans le vague limpide de sa parole abondante, froide et monotone comme une chute d’eau.

D’ailleurs, au point de vue constitutionnel, M. de Serigny eût été tout aussi bien ministre de la marine, de la justice ou des finances, que ministre des affaires étrangères ; car au point de vue réel, spécial de ces ministères, il était incapable d’en remplir aucun.

Mais je gardais secrète ma manière de juger M. de Serigny. Il s’était montré très bienveillant pour moi, et je n’étais pas un Pommerive. Au contraire, je défendais mon ministre de toutes mes forces.

Les fonctions que je remplissais m’amusaient donc assez, par cela même que leur nullité contrastait d’une manière flagrante avec leur importance présumée.

Mais au moins la connaissance de ces réalités éveilla en moi des sentiments charitables ; je devins très tolérant pour la suffisance gourmée, impitoyable, grâce à laquelle la plupart de nos agents diplomatiques en imposent au public sur la valeur et sur la nécessité de leur emploi.

Sans ce prestige ils ne seraient pas.

Or, je l’avoue, si je n’ai jamais eu la fantaisie de me faire le compère ou la dupe d’un jongleur, jamais, lorsque j’ai cru deviner ses tours, je n’ai eu la méchanceté de le dire tout haut, pour priver ce pauvre diable de son auditoire, parce que je n’ai jamais pu supposer comment se pourvoirait à l’avenir un jongleur délaissé. Aussi les parents pauvres qui destinent leurs enfants à la carrière diplomatique, devraient-ils, ce me semble, être assez sages, assez prévoyants pour leur faire aussi apprendre quelque bon et solide métier, qui leur serait un jour d’une utile ressource, si des malheurs imprévus les privaient de leur premier état.

Ceci n’est pas un paradoxe brutal : la spécialité essentielle de nos diplomates consistant à dignement représenter la France, c’est-à-dire à avoir aux frais de l’État un assez grand état de maison, à mener une vie somptueuse, mondaine et divertissante, à recevoir ou à écrire des dépêches insignifiantes, il devient difficile de trouver l’emploi de ces belles qualités, lorsqu’on n’exerce plus la profession qui les exigeait.

Ma nouvelle position auprès de M. de Serigny, bientôt ébruitée, me donna une singulière autorité dans le monde. On savait que ce n’était pas une place que j’avais cherchée en me livrant aux travaux assez assidus dont je m’occupais, et l’on concluait que mon apprentissage devait nécessairement aboutir aux plus hautes destinées.

Quelques circonstances dues au hasard vinrent augmenter ces exagérations.

C’était à un bal chez madame la duchesse de Berry.

M. de Serigny, souffrant de la goutte, n’avait pu y assister. Lord Stuart, alors ambassadeur d’Angleterre, qui avait vivement sollicité notre gouvernement de faire les plus actives recherches pour découvrir le pirate de Porquerolles, vint me dire qu’on était sur les traces de ce misérable, qu’on espérait l’atteindre, et me demanda quelques nouveaux renseignements sur cette affaire. Il me prit par le bras, et nous causâmes dans l’embrasure d’une fenêtre pendant une demi-heure.

Il n’en fallut pas davantage pour faire croire que j’étais fort avant dans ce qu’on appelle si bénévolement les secrets d’État.

Ce ne fut pas tout : vers les onze heures, j’allais sortir du bal, lorsque je me trouvai sur le passage du roi au moment où il se retirait.

J’avais eu l’honneur de lui être présenté ; il s’arrêta devant moi, et me dit avec son habituelle et gracieuse affabilité :

« Je lis tous les jours votre rapport… j’en suis très content ; il m’intéresse beaucoup ; c’est très substantiel, et, grâce à vous, j’ai ainsi la moisson sans m’être donné la peine de la récolter…

— Le roi me comble, – dis-je à sa Majesté, – et son approbation est une faveur qui m’impose de nouveaux devoirs, dont je tâcherai de me montrer digne. »

Au lieu de quitter le bal, le roi s’assit sur un canapé placé près de lui, et me dit : — Mais racontez-moi donc cette histoire dont vient encore de m’entretenir lord Stuart ; c’est très extraordinaire, ça a l’air d’un roman.

Lorsque le roi s’était assis en me parlant, les personnes qui l’accompagnaient s’étaient tenues discrètement à l’écart.

Je racontai donc au roi l’histoire du pirate de Porquerolles ; il m’écouta avec intérêt, me fit plusieurs questions, me remercia très gracieusement et se retira.

Le roi parti, je fus le centre de tous les regards ; on n’y concevait rien : Sa Majesté s’en allait, elle me rencontre, et voilà qu’elle demeure plus d’un quart d’heure en conversation particulière avec moi…

Décidément je devais être un homme de la dernière importance.

Sachant que rien n’est plus ridicule que de paraître vouloir jouir de son évidence après une scène pareille, j’allais quitter le bal, lorsque je vis venir à moi madame de Fersen que je n’avais pas rencontrée depuis quelque temps ; elle me parut si changée, si maigrie, que sa vue me fit un mal affreux…

Je la saluai sans l’attendre, et je me retirai, quoique son regard fût suppliant, et qu’elle se fût évidemment rapprochée de moi dans l’intention de me parler.

____________

 

Le lendemain je reçus une lettre d’elle.

Elle me priait dans les termes les plus affectueux de venir la voir ; s’excusant de son ingratitude, et faisant quelques gracieuses allusions au passé.

Mon premier mouvement fut de me rendre chez Catherine.

Mais je réfléchis bientôt que cette entrevue ne changerait rien sans doute à la destinée de mon amour. D’ailleurs je me souvins de la dureté avec laquelle madame de Fersen m’avait traité, et je mis une sotte dignité à ne pas me rendre à sa première avance.

Je lui écrivis une lettre très froide et très polie dans laquelle je m’excusais de ne pas aller chez elle pour des motifs qu’elle devait comprendre.

Elle ne me répondit pas.

Pensant qu’elle n’avait pas une grande envie de me revoir puisqu’elle n’insistait pas, je m’applaudis de ma résolution.

J’appris bientôt que le prince avait reçu de sa cour l’ordre de retourner en Russie, et je l’avoue, je fus étonné de voir que sa femme ne l’avait pas suivi.

Quant à madame de V ***, je l’avais conjurée, au nom de l’amitié qu’elle prétendait avoir pour moi, de ne pas tourmenter si cruellement M. de Serigny, lui déclarant que je ne voulais plus me prêter à son manège de coquetterie ; qu’elle se compromettait d’ailleurs horriblement, et que tôt ou tard elle se verrait fort mal reçue dans le monde.

Elle me répondit que je parlais comme un quaker, mais que, pour la rareté du fait, elle voulait se mettre à vivre sans l’ombre de coquetterie.

Un mois après cette belle détermination, elle vint me dire avec reconnaissance que cette nouvelle vie lui semblait ennuyeuse à périr, mais que cela faisait un effet prodigieux, et que des paris énormes avaient été ouverts pour savoir si elle persisterait ou non dans sa conversion. Quant au ministre, disait-elle, comme il avait passé de la stupidité d’irritation jalouse à la stupidité d’adoration aveugle, elle n’avait ni gagné ni perdu à ne plus le tourmenter.

____________

 

Naturellement, les bruits qui avaient couru sur madame de V *** et sur moi cessèrent bientôt, et on m’accusa de l’avoir sacrifiée à l’ambition.

Quelquefois je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant l’obséquiosité dont j’étais entouré car je continuais, pour ainsi dire par désœuvrement, mon travail chez M. de Serigny.

Cernay, que je rencontrais quelquefois, cachait surtout son envie sous les dehors de l’admiration la plus hyperbolique. « Vous êtes un habile homme, – me disait-il, – il vous faut et vous aurez tous les genres de succès. Vous voici maintenant homme d’État… vous voici dans l’intimité des ministres et des ambassadeurs. Le roi vous distingue fort ; on compte avec vous ; aussi, mon cher, maintenant vous n’avez plus qu’à vouloir… car vous êtes d’une adresse ! Passez-moi le terme… d’une rouerie ! !

— Comment cela ?

— Allons, faites donc l’innocent ! À ce bal des Tuileries où vous avez eu tour à tour deux conférences si remarquables et si remarquées, l’une avec lord Stuart et l’autre avec le roi qui s’est arrêté à causer si longtemps avec vous, au lieu de s’en aller, comme il en avait d’abord manifesté le désir, qu’avez-vous fait, en homme habile que vous êtes ? Au lieu d’agir comme tant d’autres qui seraient niaisement restés à se pavaner après de pareilles distinctions, vite vous vous êtes éclipsé. C’était là la rouerie ou plutôt le génie !… aussi vous avez fait, par votre absence, un effet prodigieux…

— Le secret de cette disparition est bien simple, mon cher Cernay : j’avais une horrible migraine, et je voulais rentrer chez moi.

— Allons donc ! – me dit Cernay avec une naïveté charmante –, vous ne me ferez pas croire qu’on a la migraine quand on vient de causer une heure avec le roi.

____________

 

Il y avait quinze jours que j’avais rencontré pour la dernière fois madame de Fersen au bal des Tuileries, lorsqu’un de mes gens d’affaires entra chez moi d’un air consterné.

Il s’agissait de prévenir le désastre d’une banqueroute qui pouvait me faire perdre environ cinquante mille écus, que je croyais placés dans une des meilleures maisons du Havre.

La faillite n’était pas déclarée encore, mais elle menaçait, on la soupçonnait.

Mon homme d’affaires me proposait donc de partir sur-le-champ avec lui, et d’aller retirer mes fonds de cette maison.

La somme était si considérable, que je n’hésitai pas un moment à me rendre au Havre. Une procuration, si étendue qu’elle eût été, n’aurait pas pourvu à toutes les éventualités de cette affaire ; et, dans de telles circonstances, la présence d’un intéressé est souvent d’une très grande autorité.

J’écrivis un mot à M. de Serigny, en lui disant que de graves motifs m’appelaient au Havre, et je laissai ordre chez moi de m’envoyer mes lettres dans cette ville…

Deux heures après j’étais en route.

Nous allions atteindre le dernier relais qui précède Le Havre, lorsque j’entendis le bruit du galop précipité de deux chevaux, le claquement retentissant d’un fouet, et une voix qui ne m’était pas inconnue s’écrier : — Arrête ! arrête !

Mes postillons me regardèrent indécis. Je leur fis signe d’arrêter, et tout à coup je vis arriver à la portière de ma voiture le courrier de madame de Fersen : son cheval, blanc d’écume, était déchiré de coups d’éperons.

Cet homme était si haletant de la rapidité de sa course, qu’il ne put que me dire ces mots en me remettant une lettre :

« Monsieur le comte… c’est de la part de madame la princesse… J’ai gagné quatre heures sur M. le comte… c’est tout ce que j’ai pu faire.

Cette lettre ne contenait que ces mots :

« Ma fille se meurt, se meurt… Je n’espère qu’en vous. »

« Vous allez doubler le relais, retourner à la poste, — criai-je aux postillons. – Et toi, dis-je au courrier, peux-tu courir jusqu’à Paris, et me faire préparer mes chevaux ?

— Oui, monsieur le comte.

— Alors à cheval. »

Et le brave garçon retourna ventre à terre dans la direction de Paris.

« Mais, monsieur – s’écria mon homme d’affaires en pâlissant –, vous ne pouvez pas retourner à Paris ; nous voici arrivés au Havre. »

Je le regardai avec étonnement…

« Et pourquoi cela ?

— Mais cette faillite, monsieur ! – s’écria-t-il – songez bien qu’une heure de retard peut tout perdre… qu’il s’agit de sauver ou non cinquante mille écus !… »

J’avais tout à fait oublié l’objet de mon voyage…

« Vous avez raison, – lui dis-je. – Vous êtes au plus à une demi-lieue du Havre, obligez-moi d’y aller à pied… et arrangez cela pour le mieux.

Et je fis ouvrir la portière.

« Mais, monsieur, encore une fois, c’est impossible – reprit l’homme d’affaires, stupéfait – ; sans vous je ne puis rien… je n’ai pas même de procuration… Encore une fois, sans vous, ma présence sera absolument inutile. Venez au moins au Havre ; nous irons chez un notaire, vous me donnerez une procuration, et alors… »

Je bouillais d’impatience. « Monsieur, – lui dis-je rapidement, – vous irez au Havre sans moi, ou vous retournerez à Paris avec moi. La portière est ouverte : descendez ou restez…

— Mais, monsieur…

— Fermez la portière, et à Paris ! – criai-je.

L’homme d’affaires descendit aussitôt, en me disant d’un air désespéré : « Comme vous voudrez, monsieur, mais je n’aurai rien à me reprocher… vous pouvez regarder ces cinquante mille écus comme bel et bien perdus. Envoyez-moi au moins une procuration enregistrée, » etc., etc….

Je n’entendis pas le reste de sa phrase.

Les chevaux brûlèrent le pavé.

De ma vie je n’ai voyagé avec une telle rapidité.

____________

 

À Versailles, je donnai ordre d’arrêter à Paris un peu avant la porte de madame de Fersen.

Quand j’y arrivai, je vis une épaisse couche de litière dans la rue.

Pensant à la possibilité d’un séjour chez madame de Fersen, et voulant le tenir secret, j’ordonnai à mon domestique de reconduire la voiture chez moi, de dire à mes gens que j’étais resté au Havre, et que, voulant revenir par le bateau à vapeur, j’avais renvoyé ma diligence.

J’entrai dans l’hôtel.

CHAPITRE LVI.

IRÈNE.

Les moindres détails de cette scène terrible sont encore présents à ma pensée.

Minuit sonnait lorsque j’entrai dans l’antichambre de l’appartement de madame de Fersen.

Il était sombre, je n’y trouvai aucun de ses gens ; cela me parut étrange. Guidé par une lueur douteuse, je traversai plusieurs salons dont un seul était faiblement éclairé ; mon cœur se serrait d’épouvante.

J’arrivai près d’une porte entrouverte.

Alors seulement quelques sanglots étouffés parvinrent à mon oreille.

Je poussai la porte sans bruit.

Quel tableau, mon Dieu ! !

Le berceau d’Irène, placé à côté du lit de sa mère, occupait le fond de cette chambre qui faisait face à la porte.

À droite du lit, Catherine, à genoux, tenait dans ses mains une des mains de son enfant.

Je ne pouvais voir la figure de cette mère infortunée… Seulement de temps à autre un mouvement brusque et convulsif faisait tressaillir ses épaules.

À gauche était Frank, le grand peintre, le mari d’Hélène…

Assis sur une chaise basse, il dessinait la figure mourante d’Irène.

Suprême et affreux souvenir, que voulait sans doute conserver madame de Fersen.

Frank, au moyen d’un abat-jour, avait disposé la lampe de façon à ce qu’elle pût éclairer en plein la physionomie d’Irène.

Le reste de l’appartement était plongé dans une profonde obscurité.

Un grand vieillard, vêtu d’une pelisse fourrée, s’appuyait au pied du lit de l’enfant. Ses cheveux étaient blancs ; son front chauve saillant était poli comme du vieil ivoire, un reflet de vive lumière dessinait son profil hardiment accentué.

C’était le docteur Ralph, le médecin de madame de Fersen.

Il semblait épier d’un œil inquiet chaque imperceptible mouvement de la figure d’Irène.

Assise dans un coin obscur de la chambre, la gouvernante, appuyant sa tête sur la muraille, pouvait à peine étouffer ses sanglots.

Au moment où j’arrivai, ils devinrent si douloureux que, désespérant de les comprimer, elle sortit en tenant son mouchoir sur sa bouche.

____________

 

Moi, aussi… je pleurai amèrement à l’aspect de cette angélique figure d’enfant, si résignée, si douce, et qui, malgré les approches de la mort, conservait un caractère de sérénité sublime…

Vivement éclairée, sa figure pâle et brune se détachait lumineuse sur la blancheur des oreillers… ses beaux cheveux noirs tombaient en désordre et couvraient son front. Ses grands yeux à demi fermés, et cernés d’une auréole bleuâtre, laissaient voir sous leurs paupières appesanties une prunelle presque éteinte. De sa petite bouche entrouverte, de ses lèvres jadis si vermeilles, et alors si décolorées, s’échappait un souffle précipité, et souvent un murmure faible et plaintif. Ce pauvre visage, autrefois si rond, si fraîchement enfantin, était déjà livide…

De temps à autre, la malheureuse enfant agitait ses petites mains dans le vide, ou retournait pesamment sa tête sur son oreiller, en poussant un profond soupir ! Puis elle redevenait d’une effrayante immobilité.

La figure de Frank, que je n’avais pas vu depuis deux ans, avait une expression de tristesse navrante…

Lui non plus ne pouvait retenir ses larmes, toutes les fois qu’il arrêtait son regard sur la figure mourante d’Irène.

Le calme, le silence désespéré de cette scène que j’embrassai d’un coup d’œil, me fit une telle impression qu’un instant je restai immobile à la porte.

Madame de Fersen tourna la tête vers la pendule, puis secoua la tête avec un geste de désespoir.

Je la compris… Sans doute elle commençait à douter de moi !

Je poussai la porte.

Catherine me vit, fut d’un bond près de moi, et, m’entraînant auprès du berceau, elle s’écria avec un accent déchirant : « Sauvez-la… Ayez pitié de moi ! Sauvez-la ! »

La voix de madame de Fersen était brève, saccadée ; et quoique son beau visage fût abattu et marbré par les larmes et par la fatigue, on sentait sous ces apparences de faiblesse l’énergie surhumaine qui soutient toujours une mère tant que son enfant a besoin d’elle.

« Un moment… – dit le docteur Ralph d’une voix basse et grave… – Ceci est notre dernier espoir… ne l’aventurons pas. »

La malheureuse femme cacha sa tête dans ses mains.

« Je vous l’ai dit, madame – et le docteur montra une fiole remplie d’une liqueur brune –, cette potion doit ranimer les esprits de cette enfant, doit rallumer la dernière parcelle d’intelligence qui existe peut-être encore en elle… Alors la vue de la personne qui exerce sur elle un si singulier empire opérera peut-être un prodige… car, hélas ! madame, il faut un prodige pour rappeler votre fille à la vie.

— Je le sais… je le sais – dit Catherine en dévorant ses larmes –, je suis préparée à tout… ainsi… à tout. Mais le breuvage ?… quel sera son effet ?

— Je puis répondre de son effet immédiat, mais non des suites que cet effet peut amener.

— Que faire donc ? Mon Dieu ! que faire ? – s’écria Catherine dans une affreuse angoisse.

— N’hésitez pas, madame, – m’écriai-je, – puisqu’on la croit perdue. Acceptez au moins la seule chance qui vous reste !

— C’est aussi mon avis… madame, n’hésitez pas – dit Frank, qui partageait notre émotion.

— Faites, monsieur ! ! ! – murmura madame de Fersen avec un accent de résolution désespéré, et elle tomba agenouillée près du berceau de sa fille.

Elle se mit à prier.

Elle, Frank et moi, nous attachions des regards douloureux et presque inquiets sur le docteur.

Seul calme au milieu de cette terrible scène, il s’avança silencieusement et à pas lents près du berceau d’Irène.

À voir sa haute taille, sa figure austère, ses longs cheveux blancs, son vêtement bizarre, on eût dit un homme doué d’une puissance occulte, prêt à accomplir par un philtre quelque charme mystérieux.

Il versa quelques gouttes de la liqueur que contenait la fiole, dans une cuiller d’or.

Madame de Fersen la prit et l’approcha des lèvres de sa fille.

Mais sa main tremblait tellement, qu’elle renversa le breuvage.

« J’ai peur ! – dit-elle d’un air égaré.

Et elle rendit la cuiller au médecin.

Celui-ci la remplit de nouveau, et d’une main ferme la présenta aux lèvres d’Irène.

L’enfant but sans répugnance.

Il serait impossible d’exprimer avec quelle angoisse mortelle, avec quel effroi nous attendîmes l’effet de ce breuvage.

Le médecin lui-même, avidement penché sur le lit, couvait la figure d’Irène d’un œil ardent.

Bientôt la liqueur opéra.

Peu à peu Irène agita ses bras et ses mains, ses joues se colorèrent d’une faible rougeur. Elle retourna plusieurs fois vivement sa tête sur son oreiller… poussa quelques petits cris plaintifs… ferma ses yeux, puis les rouvrit…

La lumière était en face d’elle. Cette vive clarté lui fut douloureuse, car elle porta ses mains à ses yeux.

« Elle voit… elle voit ! – dit le médecin avec une vivacité qui nous sembla de bon augure.

— Elle est sauvée ! – s’écria Catherine joignant ses mains comme si elle eût remercié le ciel.

— Pas de fol espoir ! madame – reprit sévèrement et presque durement le docteur Ralph. – Je vous l’ai dit, cette apparence de vie est factice. C’est le galvanisme qui fait mouvoir un cadavre, un souffle peut briser l’imperceptible lien qui attache encore cette enfant à la vie. – Puis il ajouta en se retournant vers moi : – Tout à l’heure, monsieur, ce sera à vous d’essayer à renouer cette trame si faible. Mais je le déclare, si cette enfant vit, ce qu’hélas ! je n’ose espérer, c’est à vous qu’elle le devra, monsieur… la science connue n’opère pas de pareils miracles.

— Il n’y a que Dieu qui les puisse opérer – dit Frank d’une voix imposante.

— Ou certaines influences mystérieuses et sans doute magnétiques qu’on est obligé d’admettre sans les comprendre, » – ajouta le médecin.

L’excitation causée par le breuvage sur Irène se prononçait de plus en plus ; deux ou trois fois elle soupira profondément, étendit les bras, puis enfin elle murmura d’une voix très faible : « Ma mère… Arthur !

— Maintenant, – s’écria vivement le médecin, – qu’une des mains de l’enfant soit dans les vôtres, monsieur, et que l’autre soit dans celles de sa mère… approchez-vous d’elle le plus possible… et appelez-la… doucement… lentement… que le son ait le temps d’arriver à son oreille affaiblie. »

Je pris une des mains de l’enfant, sa mère prit l’autre.

Cette main était humide et glacée.

Je m’approchai d’Irène. Ses grands yeux encore agrandis par la maladie erraient çà et là autour d’elle, comme s’ils eussent cherché quelqu’un.

« Irène… Irène… me voici…, – lui dis-je à voix basse.

— Irène… mon enfant… ta mère est aussi là…, – dit Catherine avec un accent de passion et d’affreuse anxiété impossible à rendre.

L’enfant ne parut pas d’abord nous avoir entendus.

« Irène… c’est votre ami… c’est Arthur et votre mère… n’entendez-vous pas sa voix ?...

— Ta mère… mon Dieu !… mais ta mère est là !…, – répéta Catherine.

Cette fois, le regard de l’enfant n’erra plus… et elle fit un brusque mouvement de tête, comme si un accent lointain l’eût tout à coup frappée.

« Comment est sa main ? – nous demanda le docteur à voix basse.

— Toujours froide, – lui dis-je.

— Toujours froide, – répondit sa mère.

— Tant pis… vous n’êtes pas encore en rapport… continuez.

— Irène… mon enfant… mon ange… m’entendez-vous ?… c’est moi… Arthur… » – lui dis-je.

Irène leva les yeux et rencontra mon regard.

J’avais souvent entendu parler de la fascination magnétique, cette fois j’en éprouvai l’action et la réaction.

J’attachais un regard avide et désolé sur le pâle regard d’Irène. Peu à peu, comme s’il se fût vivifié sous le mien, son coup d’œil devint moins terne, il s’éclaira, il brilla, il rayonna d’intelligence.

Sur sa physionomie qui semblait renaître à la vie, je pus suivre le progrès de sa raison, de sa pensée qui se réveillaient.

Elle me tendit les bras, et un sourire d’ange effleura ses lèvres.

Trop faible pour tourner sa tête, elle chercha sa mère du regard.

Catherine se penchait sur le lit, tenant toujours comme moi une des mains d’Irène.

Après nous avoir un instant contemplés, l’enfant approcha doucement la main de sa mère de la mienne ; son regard devint humide, puis ses larmes coulèrent en abondance.

Lorsque je touchai la main de Catherine, je reçus au cœur une commotion rapide et fulgurante… Un moment je n’entendis plus, je ne vis plus ; ma main serrait celle de Catherine, celle d’Irène, et ces points de contact ne m’étaient plus sensibles.

Il me semblait qu’un torrent d’électricité nous entourait, nous confondait tous trois.

Ce fut une impression inexplicable, profonde, presque douloureuse. Lorsque je revins à moi, j’entendis le docteur s’écrier : « Elle a pleuré, elle est sauvée !...

— Vous me l’avez rendue ! – dit Catherine en tombant à genoux devant moi.

CHAPITRE LVII.

LE BOCAGE.

Cette crise salutaire sauva Irène.

Pendant un mois que dura la convalescence, je ne la quittai pas un seul jour, pas une seule nuit.

____________

 

Aux premiers jours de printemps, le docteur Ralph engagea madame de Fersen à aller habiter la campagne avec sa fille, et, comme position, indiqua de préférence les environs de Fontainebleau.

Madame de Fersen ayant été voir une fort jolie maison appelée le Bocage, située près du village de Moret, s’en arrangea, y fit faire les réparations nécessaires, et il fut décidé que nous l’irions habiter avec elle et Irène au commencement de mai.

Si ma présence continuelle chez madame de Fersen eût été connue, elle eût été odieusement interprétée. Aussi, le lendemain de la crise qui avait été si favorable à Irène, je dis à sa mère qu’il fallait interdire l’entrée de son appartement à tout le monde, excepté au médecin, à la gouvernante et à une autre des femmes de madame de Fersen dont elle était très sûre. J’avais habité pendant la maladie d’Irène un entresol inoccupé, et dont les fenêtres s’ouvraient sur un terrain désert ; aussi, tout le monde avait-il ignoré mon retour à Paris et mon séjour chez Catherine.

Madame de Fersen n’emmenait à Fontainebleau que les mêmes gens qui l’avaient entourée lors de la maladie de sa fille, sa gouvernante et deux femmes. Le reste de sa maison demeurait à Paris.

Elle me demanda de me précéder de deux jours au Bocage.

Elle partit.

Le lendemain, je reçus les indications les plus précises pour me rendre à la petite porte du parc du Bocage.

À l’heure dite, j’étais à cette porte ; je frappai, elle s’ouvrit.

Le soleil était sur le point de se coucher, mais il jetait encore quelques chauds rayons à travers la verte dentelle d’un berceau de glycynées à grappes violettes sous lequel je trouvai Catherine qui m’attendait avec Irène qu’elle tenait par la main.

Était-ce souvenir ? était-ce un effet du hasard ? je ne sais ; mais, comme le jour où je la vis pour la première fois à bord de la frégate russe, Catherine portait une robe de mousseline blanche et un bonnet de blonde avec une branche de géranium rouge.

Quoique les chagrins l’eussent beaucoup maigrie, elle était toujours belle, et plus charmante encore que belle. C’était toujours son élégante et noble taille, sa physionomie à la fois imposante, gracieuse et réfléchie, ses grands yeux d’un bleu si pur et si doux, frangés de leurs longs cils noirs, ses cheveux d’ébène, dont les nattes épaisses encadraient son front blanc, fier et mélancolique, et descendaient sur ses joues que la douleur avait pâlies.

Irène était, comme sa mère, vêtue de blanc ; ses longs cheveux bruns, tressés de rubans, tombaient sur ses épaules, et son adorable figure, quoique toujours sérieuse et pensive, semblait à peine se ressentir de ses souffrances passées.

Le premier mouvement de Catherine fut de prendre sa fille dans ses bras et de la mettre dans les miens, en me disant avec la plus vive émotion : « Maintenant, n’est-ce pas aussi votre Irène ?... »

Et son regard brilla de reconnaissance et de joie à travers ses larmes.

____________

 

Il est des sensations qu’il faut renoncer à décrire, car elles sont immenses comme l’infini.

____________

 

Ce premier élan de bonheur passé, madame de Fersen me dit : « Maintenant, il faut que je vous mène chez vous. »

Je lui donnai le bras, Irène prit ma main, et je me laissai guider par Catherine.

Nous restâmes longtemps silencieux…

Après avoir suivi une longue allée très obscure, car le soleil déclinait rapidement, nous arrivâmes à une éclaircie sur la lisière du bois.

« Voici votre chaumière, » me dit madame de Fersen.

Ma chaumière était une sorte de chalet suisse à demi caché dans un massif d’acacias roses, de tilleuls et de lilas, et bâti au bord d’un très bel étang, sur de gros blocs de rochers de grès particuliers aux environs de Fontainebleau. Cette fabrique, ayant été destinée sans doute à servir de point de vue, on avait tiré tout le parti possible des moindres accidents de sa position charmante.

Un épais tapis de pervenches, de lierre, de mousse et de fraisiers sauvages couvrait presque entièrement les rochers blanchâtres, et de chacun de leurs interstices sortait une touffe d’iris, de rhododendrons ou de bruyères.

Au-delà de l’étang, une belle pelouse de gazon entourée de bois montait en pente douce jusqu’à la façade de la maison que devait habiter madame de Fersen, et qu’on apercevait au loin.

La vue s’arrêtait de tous côtés sur un horizon de verdure formé par un bois épais qui contournait les hautes murailles du parc et les cachait entièrement.

Sans doute on eût pu désirer mieux pour la variété des aspects ; mais comme notre vie au Bocage devait être entourée du mystère le plus profond, cette immense et impénétrable barrière de feuillage devenait très précieuse.

Au bout de quelques minutes, nous étions au pied de l’escalier du chalet. Madame de Fersen tira une petite clef de sa ceinture, et ouvrit la porte du rez-de-chaussée.

D’un coup d’œil je vis qu’elle avait présidé à l’arrangement de deux petits salons qui le composaient. Tout y était de la plus extrême mais de la plus élégante simplicité. Là je trouvai des fleurs partout, un piano, un chevalet pour peindre, les livres qu’elle m’avait entendu citer comme mes préférences.

Enfin, me montrant un cadre d’ébène à portes richement incrustées de nacre, madame de Fersen me pria de l’ouvrir : j’y trouvai d’un côté l’admirable esquisse que Frank avait faite d’Irène mourante, et de l’autre un récent portrait d’Irène, peint aussi par Frank.

Je pris la main de Catherine, que je portai à mes lèvres avec un sentiment de reconnaissance ineffable.

Elle-même pressa sa main contre mes lèvres, par un mouvement plein de tendresse.

Puis elle se mit à embrasser sa fille avec passion.

Je refermai le cadre, non sans être encore vivement touché de cette marque de souvenir de Catherine, à qui j’avais dit mes idées sur les portraits exposés indifféremment à tous les yeux.

Lorsque nous quittâmes le chalet, le soleil jetait ses reflets de pourpre et d’or dans les eaux paisibles de l’étang. Les acacias secouaient leur neige rose et embaumée. On n’entendit aucun bruit… de tous côtés l’horizon était borné par de grandes masses de verdure… nous nous trouvions au milieu de la solitude la plus profonde, la plus paisible, la plus mystérieuse…

Sans doute émue à la vue de ce tableau d’une mélancolie si douce, Catherine s’accouda sur le balcon du chalet, et resta quelques minutes rêveuse.

Irène s’assit à ses pieds et se mit à cueillir des roses et des chèvrefeuilles pour faire un bouquet.

Je m’appuyai sur la porte, et malgré moi, j’éprouvais une angoisse douloureuse en contemplant madame de Fersen…

J’allais passer de longs jours auprès de cette femme si passionnément aimée… et la délicatesse devait m’empêcher de lui dire un mot de cet amour si ardent, si profond, que tous les événements passés avaient encore augmenté…

Et je ne savais pas si j’étais aimé… ou plutôt je désespérais d’être aimé ; il me semblait que la destinée qui nous avait réunis madame de Fersen et moi auprès du lit de mort de sa fille, pendant un mois de terribles angoisses, avait été trop fatale pour se terminer par un sentiment si tendre…

J’étais absorbé dans ces tristes pensées, lorsque madame de Fersen fit un mouvement brusque comme si elle se fût éveillée d’un songe, et me dit : « Pardon ; mais il y a si longtemps que je n’ai respiré un air vif et embaumé comme celui-ci, que je jouis de cette admirable nature en égoïste. »

Irène partagea son bouquet en deux, en donna un à sa mère, me donna l’autre, et nous nous remîmes en marche vers la maison.

Nous y arrivâmes après une assez longue promenade, car le parc était fort grand.

CHAPITRE LVIII.

JOURS DE SOLEIL.

Au Bocage, 10 mai 18**[4].

Il est onze heures du soir ; je viens de quitter madame de Fersen. Me voici donc dans le chalet que je dois désormais habiter près d’elle !

J’éprouve une sensation étrange.

Les événements se sont succédé si rapidement depuis un mois, mon cœur a été bouleversé par des émotions si diverses, que je sens le besoin de me rendre compte de mes souvenirs, de mes vœux et de mes espérances.

C’est pour cela que je reprends ce journal, interrompu depuis mon départ de Khios.

Les idées se pressent si confuses dans mon esprit, que j’espère les éclaircir en les écrivant ; j’agis à peu près comme les gens qui, ne pouvant faire un calcul de tête, sont obligés de le faire sur le papier.

Quel sera pour moi la fin de cet amour ? Le docteur Ralph a formellement signifié à madame de Fersen que ma présence serait longtemps indispensable à la parfaite guérison d’Irène, et que pendant deux ou trois mois encore il fallait surtout songer à calmer l’imagination de cette enfant, et à ne pas lui donner la moindre secousse ou le moindre chagrin : ces émotions étant d’autant plus dangereuses pour elle, qu’elle les concentrait profondément.

L’attraction que j’inspire à Irène, attraction que le docteur Ralph attribue à des affinités magnétiques et mystérieuses, dont il cite mille exemples, soit chez les hommes, soit chez les animaux, mais qu’il avoue ne pouvoir expliquer ; cette attraction, dis-je, me met dans une position singulière.

L’action de ma présence ou de mon absence sur cette enfant est un fait acquis, irrécusable. Depuis près d’une année, Irène a eu trois ou quatre crises légères, graves, ou presque mortelles, qui n’ont pas eu d’autres causes que son chagrin de ne plus me voir, et surtout de ne plus me voir auprès de sa mère… car sa gouvernante m’a dit depuis, que même nos entrevues des Tuileries n’avaient pas complètement satisfait Irène, qui regrettait toujours le temps de son séjour à bord de la frégate.

Ma présence est donc pour ainsi dire le lien qui attache Irène à la vie.

Sans mon amour, sans ma passion pour Catherine, sans l’intérêt profond que m’inspire son enfant, cette impérieuse obligation de ne jamais quitter Irène me serait pénible et embarrassante.

Mais j’adore sa mère ! Mais si je le compare aux autres sentiments que j’ai éprouvés, celui qu’elle m’inspire est le plus profond de tous… et il faut que, la voyant chaque jour, que rapproché d’elle par les circonstances les plus saisissantes, les plus mystérieuses, les plus faites pour porter l’amour le plus calme jusqu’à l’exaltation, il faut que je me taise, que Catherine soit pour moi une sœur, une amie !

Ce serait donc au nom de mon dévouement passé, presque au nom de l’influence fatale que j’exerce involontairement sur Irène, que je viendrais parler à Catherine des espérances de mon amour !

Ce rôle serait lâche… serait méprisable.

Et si la malheureuse mère allait croire, mon Dieu ! que j’exige son amour pour prix de ma présence auprès de sa fille !

Ah ! cette pensée est horrible !...

Aussi mon parti est bien pris, irrévocablement pris.

Jamais un mot d’amour ne sortira de ma bouche.

____________

 

Au Bocage, 11 mai 18**.

Mes bonnes actions me portent malheur… Encore une raison de plus pour garder le silence le plus complet.

Ce matin on a apporté les journaux dans le salon.

Madame de Fersen en ouvrit un et s’est mise à le lire.

Tout à coup je l’ai vue interrompre sa lecture, tressaillir, rougir beaucoup ; puis, avec l’expression d’une surprise muette, elle a abaissé lentement ses mains sur ses genoux en secouant sa tête, comme si elle eût dit : — Est-ce bien possible !

Jetant ensuite sur moi un regard voilé de larmes, elle s’est brusquement levée, et est sortie.

Ne sachant à quoi attribuer cette vive émotion, je ramassai le journal, et bientôt les lignes suivantes m’expliquèrent l’étonnement de madame de Fersen.

« On sait que la maison *** et compagnie du Havre a fait, il y a un mois, une faillite qui s’élève, dit-on, à plusieurs millions. Le chef de cette maison s’est embarqué secrètement pour les États-Unis. Quelques créanciers, prévenus des bruits alarmants qui couraient sur la solidité de cette maison, avaient retiré à temps une partie de leurs fonds. M. Dumont, agent d’affaires de M. le comte Arthur de ***, compromis dans cette faillite pour la somme de cent cinquante mille francs, n’a pas été aussi heureux ; manquant à cette époque de pouvoirs nécessaires, quoiqu’il fût venu au Havre pour parer à ce désastre, il a déposé sa plainte au parquet de M. le procureur du roi, la banqueroute devant être évidemment regardée comme frauduleuse ; mais, en présence de l’actif qui se monte à peine à quatre-vingt mille livres, les nombreux créanciers de la maison *** doivent considérer leurs fonds comme perdus. »

Madame de Fersen avait su mon départ précipité pour Le Havre, puisque son courrier m’avait atteint avant mon arrivée dans cette ville. J’en étais revenu immédiatement ; l’époque de ce retour coïncidait avec la date de la faillite. Il était donc évident pour Catherine que mon empressement à me rendre auprès d’Irène mourante m’avait seul causé cette perte. Aussi, maintenant, plus que personne, je dois craindre de paraître demander le prix de mon sacrifice.

En parcourant machinalement le journal, au-dessous de la nouvelle que je viens de citer, je lus la note suivante qui m’intéressait.

La feuille que je lisais était une feuille semi-officielle ; on pouvait la regarder comme bien renseignée.

« On parle de quelques mutations prochaines dans notre corps diplomatique. On cite parmi les personnes qui pourraient être appelées à un emploi très éminent dans les affaires étrangères, M. le comte Arthur de ***, qui, très jeune encore, a tout droit à cette faveur par ses voyages, par ses études et par des travaux consciencieux auxquels il s’est longtemps livré comme chef du cabinet particulier de S. E. M. le ministre des affaires étrangères. Ces renseignements, que nous pouvons donner pour certains, prouvent assez que lorsque la distinction de la naissance et les avantages de la fortune accompagnent une capacité éminente et reconnue, on doit tout attendre de l’appui et des encouragements des ministres du roi. »

Cette note émanait du cabinet de M. de Serigny, qui croyait, pendant mon absence, m’être fort agréable en demandant sans doute au roi quelque faveur pour moi.

Assez indifférent, je l’avoue, à cette nouvelle, j’allai retrouver Catherine.

Je la rencontrai dans une allée du parc.

— Je sais tout, – me dit-elle en me tendant la main…

Encore cela… encore cela… mon Dieu ! – ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel. – Et moi, qu’ai-je donc fait pour lui ?

Ces mots m’allèrent au cœur et me causèrent une émotion si douce, si profonde, que mes espérances se réveillèrent malgré moi. Mais bientôt réprimant ces pensées, et voulant changer le sujet de la conversation, je lui dis :

« Vous ne me faites donc pas compliment de mes succès futurs ? »

Elle me regarda d’un air étonné.

« Quels succès ?

— Vous n’avez donc pas lu le journal d’aujourd’hui ?

— Si… mais de quels succès parlez-vous ?

— On dit dans ce journal que je serai appelé très prochainement à un emploi important dans les affaires étrangères. »

Catherine reprit, sans paraître m’avoir entendu :

— Voulez-vous me faire une promesse ?

— Quelle est-elle ?

— Je vais vous envoyer Irène au chalet… mais je ne désire pas vous voir aujourd’hui… Vous ne m’en voudrez pas ? – me dit-elle en me tendant tristement la main.

— Non, sans doute, lui dis-je, très étonné de cette résolution subite.

____________

 

Au Bocage, 13 mai 18**.

Depuis combien de temps ce journal est-il interrompu ?… je ne sais… je ne m’en souviens plus.

Et d’ailleurs maintenant sais-je quelque chose ? ai-je des souvenirs ?

Tout ce qui m’arrive n’est-il pas un songe, un songe si éblouissant que je me demande où est la limite du réel ? où finit le rêve ? où commence le réveil ?

Songe, souvenirs, réveil ! ! ! Ce sont là des mots vains et décolorés… que j’employais avant ce jour…

Je voudrais maintenant des mots nouveaux pour peindre ce que je n’avais pas encore ressenti.

Non seulement me servir des termes d’autrefois pour dire mes émotions d’aujourd’hui me semble impossible… mais encore j’y vois un blasphème… une profanation…

Ne serais-je pas le jouet d’une illusion ?… Est-ce bien moi… moi… qui écris ceci au Bocage… dans le chalet ?…

Oui, oui, c’est moi… je regarde cette pendule, elle marque cinq heures… je vois l’étang réfléchir les rayons du soleil, j’entends les arbres frémir sous la brise, je sens le parfum des fleurs, et au loin j’aperçois sa demeure à elle.

Ce n’est donc pas un songe ?

Voyons, rassemblons mes souvenirs… remontons pas à pas jusqu’à la source de ce torrent de félicité qui m’enivre…

Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?… je ne sais plus… Ah ! c’est dimanche… elle est allée à la messe ce matin… et elle y a pleuré… beaucoup pleuré.

Bénies soient ces précieuses larmes !

Mais quand donc avons-nous reçu ces journaux ?… Les voici, c’était avant-hier…

Avant-hier !… chose étrange !… Des années se seraient passées depuis ce jour qu’il ne me paraîtrait pas plus lointain ! ! !

Entre le passé d’hier qui nous était presque indifférent, et le présent d’aujourd’hui qui est tout pour nous… il y aurait donc un siècle de distance ?…

Oui, c’était avant-hier… que Catherine m’a prié de la laisser seule.

Je lui ai obéi ; mais il me semble que cela m’a beaucoup attristé.

Irène est venue jouer sur les marches du chalet.

La cloche du dîner a sonné…

Au lieu de paraître à table comme à l’ordinaire, Catherine m’a fait prier de dîner seul, car elle était souffrante !

Le soir, le temps était lourd… Catherine est descendue dans le salon… je l’ai trouvée très pâle.

« J’étouffe chez moi, m’a-t-elle dit, je suis inquiète, agitée, nerveuse… ce temps est si orageux ! »

Puis, elle m’a demandé mon bras pour se promener dans le parc… Contre son habitude, elle a dit à madame Paul, gouvernante d’Irène, de nous suivre avec sa fille.

Nous avons pris l’allée tournante du bois, et nous sommes arrivés près de la petite tonnelle recouverte de glycynées, où elle m’avait attendu avec Irène le premier jour de mon arrivée au Bocage…

Je ne sais si ce fut l’émotion, ou la fatigue, ou la souffrance, mais Catherine se trouva fatiguée, et voulut s’asseoir sur un banc de gazon.

Le soleil était couché, le ciel couvert de nuages empourprés par les derniers rayons du soleil, et à chaque instant sillonnés par d’éblouissants éclairs de chaleurs qu’Irène suivait d’un air curieux et rassuré.

Catherine ne disait rien… et semblait profondément absorbée.

Le crépuscule commençait à obscurcir le bois, lorsque Irène, que sa gouvernante tenait sur ses genoux, s’endormit.

« Madame, mademoiselle Irène s’endort, – dit madame Paul ; M. le docteur a bien recommandé de ne pas la laisser exposée à la fraîcheur du soir…

— Rentrons, » me dit Catherine… Et elle se leva.

Elle était si faible, qu’elle s’appuyait sur mon bras de tout son poids.

Nous marchâmes ainsi quelques pas… mais très lentement ; madame Paul nous précédait avec Irène.

Tout à coup je sentis Catherine presque défaillir, elle me dit à voix basse : « Je ne puis faire un pas de plus… je suis brisée…

— Tâchez, – lui dis-je, – d’atteindre seulement le chalet, il est tout proche… vous vous reposerez sur le banc qui est à la porte…

— Mais Irène ? » s’écria-t-elle avec inquiétude.

Une sinuosité de la route nous cacha la gouvernante, qui nous avait déjà de beaucoup devancés.

Je soutins Catherine, et quelques secondes après, elle fut assise devant la porte du chalet.

Les nuages orageux s’étaient dissipés ; à nos pieds nous voyions l’étang dans lequel les étoiles commençaient à se réfléchir… Le parfum des fleurs, que les temps lourds et chauds rendent plus pénétrant, saturait l’air… il n’y avait pas un souffle de brise, pas un bruit.

La nuit était si douce, si belle, si transparente, qu’à son indécise clarté je distinguai parfaitement les traits de Catherine. Toute ma vie semblait concentrée dans mon cœur, qui battait avec force.

Comme Catherine, je me sentais aussi accablé, énervé par l’atmosphère tiède et embaumée qui nous entourait…

Madame de Fersen était assise et accoudée sur des coussins ; son front se reposait dans une de ses mains.

Le calme était si profond, que j’entendais le bruit précipité de la respiration de Catherine.

Je tombai dans une rêverie profonde, à la fois douce et triste…

Jamais peut-être je ne devais rencontrer une occasion plus favorable de dire à Catherine tout ce que je ressentais ; mais la délicatesse, mais la crainte de paraître parler au nom d’un service rendu, me rendaient muet.

Tout à coup, elle s’écria :

« Je vous en supplie, ne me laissez pas à mes pensées, que j’entende votre voix… Dites-moi ce que vous voudrez… mais parlez-moi ; au nom du ciel ! parlez-moi.

— Que vous dirai-je ?… repris-je avec résignation.

— Qu’importe ?… – s’écria-t-elle en joignant les mains d’un air suppliant. – Qu’importe ?… mais parlez-moi, mais arrachez-moi aux pensées qui m’obsèdent… ayez pitié, ou plutôt soyez sans pitié… accusez-moi, accablez-moi, dites-moi que je suis une femme assez ingrate, assez égoïste… assez lâche pour n’avoir pas le courage de la reconnaissance – s’écria-t-elle en s’animant malgré elle, et comme si elle eût laissé échapper un secret trop longtemps contenu. – Ne ménagez pas vos reproches, car vous ne savez pas combien votre résignation me fait mal… vous ne savez pas combien je désirerais vous trouver moins généreux. Car enfin… que dire d’une femme qui, rencontrant un ami sûr, discret, se laisse pendant six mois entourer par lui des soins les plus délicats, les plus assidus et les plus respectueux, qui le voit se dévouer aux moindres caprices d’une pauvre enfant souffrante… et puis qui, un jour, pour toute reconnaissance, et par le plus vain, le plus honteux des motifs, congédie brutalement cet ami… Et ce n’est pas tout, cette femme, dans une circonstance épouvantable, a de nouveau besoin de lui… lui seul peut sauver la vie de sa fille… elle l’appelle aussitôt, car elle sait qu’elle peut tout attendre de l’abnégation de ce cœur héroïque ; lui, sacrifiant tout, accourt à l’instant pour arracher l’enfant à la mort…

— Je vous en prie… ne parlons pas de ces tristes souvenirs… ne songeons qu’au bonheur présent, » lui dis-je…

Mais Catherine ne parut pas m’avoir entendu, et continua avec un degré croissant d’exaltation qui m’effraya :

« Et cela sans que cet ami si bon, si noble, ait jamais osé dire un mot qui pût faire la moindre allusion à son admirable conduite ! Génie tutélaire de cette femme et de son enfant, quand tous deux souffrent… il se contente d’être là… toujours là… doux, triste, résigné… et puis, quand il a fini de les sauver, car sauver l’enfant, c’est sauver la mère, il s’en va, fier, silencieux et réservé… heureux sans doute du bien qu’il a fait, mais semblant craindre l’ingratitude ou dédaigner la reconnaissance qu’il inspire… »

La voix de Catherine devenait de plus en plus brève et plus saccadée ; j’étais enivré de ses paroles, mais elles me paraissaient presque arrachées à Catherine par une excitation fiévreuse ; elles contrastaient tant avec sa réserve habituelle, que je craignais que cette raison jusqu’alors si ferme et si sereine ne subît enfin la réaction tardive des effroyables secousses qui, depuis six semaines, l’avaient ébranlée…

« Catherine, Catherine ! – m’écriai-je, – vous aimez trop votre enfant pour que j’aie jamais pu douter de votre gratitude ! Ma plus chère, ma plus précieuse récompense…

Quoiqu’elle eût entendu ma réponse, puisqu’elle y fit allusion, Catherine reprit avec un accent de plus en plus passionné :

— Oh ! oui, oui ; dites-moi bien que le sentiment délicieux… invincible, qui me charme et qui m’enivre à cette heure… c’est de la reconnaissance… dites-moi bien que rien n’est plus saint, que rien n’est plus religieux, plus légitime, que ce que je ressens… Une femme a bien le droit de dévouer sa vie à celui qui lui a rendu son enfant ! surtout quand celui-là… aussi généreux que délicat… n’a jamais osé dire un mot de ses justes espérances… aussi… n’est-ce pas que c’est à elle… à elle… à venir… lui demander… avec bonheur, avec orgueil… Comment jamais récompenser tant d’amour ?

— En le partageant !… – m’écriai-je.

— En avouant… qu’on l’a toujours partagé… » dit Catherine d’une voix faible.

Et elle laissa tomber ses mains dans les miennes avec accablement.

____________

 

Au Bocage, 16 mai 18**.

Malheur ! malheur !

Depuis hier je ne l’ai pas vue. Le docteur Ralph est arrivé ici cette nuit, il la trouve dans le plus grand danger… il attribue cette fièvre dévorante, cet affreux délire à la réaction de toutes les angoisses que la malheureuse femme a contenues pendant la maladie de sa fille…

Mais il ne sait pas tout…

Ah ! que ses remords doivent être terribles ! combien elle doit souffrir, et je ne suis pas là, et je ne puis pas être là.

Oh ! oui, je l’aime… je l’aime de toutes les forces de mon âme, car ce souvenir enivrant qui me rendait hier presque fou de bonheur, maintenant je le maudis !

La vue d’Irène me fait mal… aujourd’hui cette enfant est venue à moi, je l’ai repoussée… elle est fatale à sa mère, comme elle me sera peut-être fatale à moi-même…

Le docteur Ralph sort d’ici… il n’y a pas de mieux.

J’ai remarqué en lui un changement singulier.

Ce matin, comme toujours, en arrivant, il m’a donné la main avec cordialité ; ordinairement sa figure austère exprimait un sentiment de bienveillance en m’abordant… Ce soir, je lui ai tendu la main, il ne l’a pas prise. Son regard m’a semblé sévère, interrogatif… Après m’avoir instruit brièvement de l’état de la santé de Catherine, il est sorti d’un air glacial.

Dans l’égarement de la fièvre… Catherine aurait-elle parlé ?

Oh ! cette pensée est horrible… heureusement il n’y a près d’elle que la gouvernante d’Irène et que le docteur Ralph.

Mais qu’importe !… qu’importe !… cette gouvernante est une de ses femmes, ce médecin est un étranger ! et elle si fière parce qu’elle avait toujours eu le droit d’être fière… la voilà peut-être désormais forcée de rougir devant ces gens-là !

Si elle a parlé… elle ne le sait pas, elle ne le saura sans doute jamais ; mais ils le savent eux…, ils ont peut-être son secret et le mien…

Si d’un mot on pouvait anéantir ces deux personnes… je le dirais, je crois…

____________

 

Au Bocage, 17 mai 18**.

Que faire, que devenir, si la maladie continue de marcher avec cette rapidité ? Le docteur Ralph ne veut plus se charger seul de cette responsabilité… il réunira alors plusieurs médecins consultants et…

Je ne puis continuer à écrire, les sanglots me suffoquent.

Il m’est arrivé ce matin une chose étrange.

Lorsque le docteur m’a annoncé que la maladie de Catherine empirait… je suis revenu ici, dans le chalet ; j’ai voulu écrire ce que je ressentais, car je ne puis ni ne veux confier à personne mes joies ou ma douleur ; aussi, lorsque mon cœur déborde de félicité ou de malheur, j’éprouve un grand soulagement à faire au papier ces confidences muettes.

En apprenant le nouveau danger que courait Catherine, j’ai tant souffert, que j’ai voulu écrire mes angoisses… c’est-à-dire les épancher.

Cela m’a été impossible… je n’ai pu que tracer d’une main tremblante les mots qui commencent cette page, et qui ont été bien vite interrompus par mes larmes…

Alors je suis sorti dans le parc…

Là, pour la première fois, j’ai amèrement regretté, oh ! bien amèrement regretté de n’avoir ni la foi ni l’espérance religieuse…

J’aurais pu prier pour Catherine !

Sans doute il n’y a rien de plus accablant que de reconnaître l’épouvantable vanité des vœux qu’on adresse au ciel pour un être adoré que vous tremblez de perdre ; mais, au moins, vous avez une minute d’espoir… mais, au moins, c’est un devoir que vous remplissez… mais, au moins, votre douleur a un langage, – vous ne la croyez pas stérile ! ! !

Mais ne pouvoir dire à aucune puissance humaine ou surhumaine sauvez-la ! ! ! c’est affreux.

Je sentis si douloureusement cette impuissance, qu’éperdu, je tombai à genoux sans savoir à qui j’adressais mon ardente prière. Mais profondément convaincu, dans ce moment d’hallucination, que ma voix serait entendue, je m’écriai : — Sauvez-la ! sauvez-la !… Puis, malgré moi, j’eus une lueur d’espérance, j’eus pour ainsi dire la conscience d’avoir accompli un devoir.

Plus tard je rougis de ce que j’appelai ma faiblesse, ma puérilité.

Puisque mon esprit ne pouvait comprendre, et conséquemment ne pouvait croire les affirmations qui constituent les différentes religions humaines, quel dieu implorai-je ?…

Quel pouvoir avait pu m’arracher cette prière ?… le dernier cri, la dernière formule du désespoir.

La crise que le docteur redoutait n’a pas eu lieu.

Catherine n’est pas mieux, mais elle n’est pas plus mal… pourtant le délire continue.

La froideur du docteur Ralph à mon égard est toujours extrême.

Depuis que sa mère est malade, Irène donne de fréquentes preuves de sensibilité et de tendresse enfantine, mais sérieuse et résolue comme son caractère.

Ce matin elle m’a dit : « Ma mère souffre beaucoup, n’est-ce pas !

— Beaucoup, ma pauvre Irène !

— Quand un enfant souffre ; sa mère vient souffrir à sa place pour qu’il ne souffre plus, n’est-ce pas ? – me demanda-t-elle gravement.

Étonné de ce singulier raisonnement, je la regardais attentivement sans lui répondre, et elle reprit :

— Je veux souffrir à la place de ma mère… menez-moi au médecin. »

Cet enfantillage, qui m’aurait fait sourire dans d’autres circonstances, me navra… et j’embrassai Irène pour cacher mes larmes.

____________

 

Au Bocage, 17 mai 18**.

Il y a de l’espoir… le délire cesse… un abattement profond lui succède. Le docteur Ralph redoutait l’ardeur, l’activité de son sang enflammé.

Maintenant il redoute l’agonie, la faiblesse.

La connaissance lui est revenue… son premier mot a été le nom de sa fille.

La gouvernante m’a dit que le docteur n’avait pas encore permis qu’on la lui amenât.

Vingt fois j’ai été sur le point de demander à madame Paul si Catherine s’était informée de moi… mais je ne l’ai pas osé…

____________

 

Au Bocage, 18 mai 18**.

Aujourd’hui, pour la première fois, le docteur Ralph a permis à la gouvernante de conduire Irène auprès de madame de Fersen.

J’attendais avec une impatience douloureuse et inquiète le moment où je verrais Irène, espérant avoir par elle quelques renseignements sur sa mère… et peut-être… un mot, un souvenir de Catherine.

Une fois revenue à elle, je ne sais quel parti madame de Fersen prendra envers moi.

Souvent, pendant le paroxysme de remords désespérés qui suivent une première faute, les femmes haïssent l’homme auquel elles ont cédé… de toute la violence de leurs regrets, de toute l’énergie de leur douleur, elles l’accablent de reproches ; c’est sur lui seul que doit peser toute la responsabilité du crime ; elles n’ont pas été ses complices, mais ses victimes.

Si leur âme est restée pure, malgré un moment d’égarement involontaire, elles prennent la résolution sincère de ne plus voir celui qui les a séduites et de… n’avoir au moins à pleurer qu’une trahison, qu’une surprise.

Cette résolution, elles y sont d’abord fidèles.

Elles cherchent, non à excuser, mais à racheter leur faute à leurs propres yeux par le rigoureux accomplissement de leurs devoirs ; mais le souvenir de cette faute est là… toujours là…

Plus le cœur est noble, plus la conscience est sévère, plus le remords est implacable… Alors elles souffrent affreusement les malheureuses… car elles sont seules, car elles sont forcées de dévorer leurs larmes solitaires et de sourire au monde…

Alors, quelquefois effrayées de cette solitude, de cette concentration muette de leurs peines, elles se résignent à demander des consolations, de la force à celui qui les a perdues. Au nom de leurs remords, elles le supplient d’oublier un moment d’erreur… de n’être plus pour elles qu’un ami sincère, que le confident des chagrins qu’il a causés. Mais, presque toujours, les femmes n’ont pas encore pleuré toutes leurs larmes…

L’homme, grossier comme son espèce, ne comprend pas cette lutte sublime de l’amour et du devoir dont elles souffrent. Ce martyre de tous les instants, ces terreurs menaçantes que soulève chez elles le souvenir de l’honneur, de la famille, de la religion outragée ; ces épouvantables tortures, l’homme les traite de caprice ridicule, de scrupule de pensionnaire, ou de sotte influence de confessionnal.

Si la lutte se prolonge, si la pauvre femme épuisée use sa vie à sauver les apparences d’une douleur qui la déshonore, et résiste vaillamment à commettre une autre faute, l’homme s’irrite, se révolte contre ces pruderies qui le blessent dans son amour-propre, dans le vif de sa passion avide et brutale ; une dernière fois il injurie à tant de vertu, à tant de malheur et à tant de courage, en disant à cette femme désolée que ce regain de principes est un peu tardif ; et, ivre d’une ignoble vengeance, il court aussitôt afficher une autre liaison avec le cynisme de sa nature.

Et il a été aimé, et il est aimé ! et une femme, et belle, et vertueuse, a risqué pour lui son honneur, son avenir, celui de ses enfants ! tandis que lui eût lâchement reculé devant le moindre de ces sacrifices…

Pourquoi donc si misérable, et pourtant si adoré ?… Parce que les femmes aiment bien plus les hommes pour les qualités qu’elles sont obligées de leur rêver, et dont leur exigeante délicatesse les pare, que pour celles qu’ils possèdent réellement.

Si, au contraire, par une bien rare exception, un homme comprend tout ce qu’il y a de saint et d’adorable dans les remords, s’il tâche de calmer les douleurs qu’il a causées, sa douceur, sa résignation ont pour une femme de plus grands dangers encore…

Catherine… éprouvera-t-elle ces remords incessants ?

Ou bien, comme ces femmes qui, par une soif insatiable de dévouement, ou par la pudeur du chagrin, cachent leurs peines et ne laissent voir que leur félicité, Catherine voudra-t-elle me laisser ignorer ses angoisses ?...

La connaissant comme je la connais, je crois pouvoir presque deviner quels seront ses sentiments pour moi d’après ce que Irène me rapportera de sa conversation.

Aussi j’attends l’arrivée de cette enfant avec une impatience ardente…

Joies du ciel ! ! ! Je la vois accourir avec un bouquet de roses à la main…

Mon cœur ne me trompe pas : c’est Catherine qui me l’envoie.

Elle me pardonne mon bonheur…

CHAPITRE LIX.

UNE FEMME POLITIQUE.

Là s’arrêtent les fragments de journal que j’ai autrefois écrits au Bocage…

____________

 

Pendant les quatre mois qui suivirent l’aveu de Catherine, et que nous passâmes dans cette profonde solitude, ma vie fut si complètement remplie par les enivrements de notre tendresse toujours renaissante, que je n’eus ni le temps ni le besoin de retracer tant de délicieuses émotions.

Alors Catherine m’avoua que depuis notre départ de Khios elle avait ressenti pour moi un vif intérêt.

Quand je lui demandai pourquoi elle m’avait un jour si durement traité en me priant de ne plus voir sa fille, elle me dit que son désespoir de se sentir de plus en plus dominée par l’affection qu’elle éprouvait pour moi, joint à la jalousie et à son chagrin de me savoir épris d’une femme aussi légère que madame de V ***, l’avaient seuls décidée à mettre un terme à la mystérieuse intimité dont Irène était le lien, quoique cette détermination lui eût horriblement coûté.

Apprenant ensuite la fin de ma prétendue liaison avec madame de V ***, et voyant que l’absence, au lieu de diminuer l’influence que j’avais sur elle, l’augmentait encore, Catherine avait plusieurs fois tenté de renouer nos relations d’autrefois. Irène commençait d’ailleurs à s’affecter gravement de ne plus me voir. – Mais l’amour est si inexplicable dans ses contrastes et dans ses délicatesses, – me dit Catherine, – que cette raison même, jointe à votre apparence de dédain et de froideur, me firent toujours hésiter de venir franchement à vous, craignant que ma démarche ne vous parût seulement dictée par ma sollicitude pour la santé de ma fille.

— Pourtant, l’état de cette pauvre enfant empirait tellement, qu’à ce bal du château j’étais bien résolue de vaincre ma timidité et de tout vous dire ; mais votre accueil fut si glacial, votre départ si brusque, que cela me fut impossible. Le lendemain je vous écrivis… mais vous ne me répondîtes pas. Il fallut, hélas ! que la vie d’Irène fût désespérée pour que j’osasse de nouveau vous écrire au Havre ! Dieu sait avec quelle admirable générosité vous m’avez entendue.

____________

 

La première amertume de ses remords passée, l’amour de Catherine pour moi fut calme, digne et presque serein.

On sentait qu’après avoir fait tout pour résister à une passion invincible, cette femme était disposée à subir avec une courageuse résignation les conséquences de sa faiblesse.

Les quatre mois que nous passâmes au Bocage furent pour moi, furent pour elle l’idéal du bonheur.

Mais à quoi bon parler de bonheur ?… Tout ceci maintenant est une cendre amère et froide !…

Qu’importe, hélas ! continuons la triste tâche que je me suis imposée.

____________

 

Lorsque je pus arracher quelques minutes à mon amour, j’écrivis à M. de Serigny pour le remercier de ses intentions bienveillantes dont j’avais été instruit par la note d’un journal officiel, et aussi pour le prévenir que je resterais encore absent pendant quelques mois ; que je ne pouvais lui dire le lieu de ma retraite, mais que je le priais, dans le cas où l’on s’informerait de moi auprès de lui, de répondre de telle sorte qu’on me crût en pays étranger.

Au mois de septembre, Catherine, apprenant que son mari devait arriver à la fin de l’année, m’annonça qu’elle désirait revenir à Paris.

Ce désir de Catherine m’étonna et m’affligea.

Nous avions beaucoup agité la question de savoir si je continuerais ou non les fonctions dont je m’étais chargé auprès de M. de Serigny.

Catherine avait constamment persisté à m’y engager.

En vain, je lui représentais que ces heures d’insignifiant travail seraient dérobées à notre amour, et que je ne trouverais plus aucun attrait dans cette occupation, où je n’avais cherché qu’une distraction à mes chagrins. En vain, je lui disais que toute la correspondance dont j’étais chargé ne roulait que sur des sujets les plus mesquins du monde, et ne m’offrait aucun intérêt.

À cela elle me répondait que, vers une époque plus ou moins rapprochée, de grandes questions seraient nécessairement agitées dans les hautes régions politiques, et que je regretterais alors d’avoir quitté cet emploi. Elle se montrait enfin si fière, si heureuse des distinctions que mon mérite, disait-elle, m’avait déjà attirées de la part du roi ; elle s’avouait si orgueilleuse de mes succès, que je finis par lui promettre tout ce qu’elle voulut à ce sujet.

Il fut donc résolu entre nous que je reprendrais ma position auprès de M. de Serigny.

Afin de ne pas arriver à Paris en même temps que madame de Fersen, et de faire croire que j’étais resté quelque temps en voyage, je devais partir du Bocage pour Londres, et revenir ensuite à Paris rejoindre Catherine.

Après quinze jours passés en Angleterre, j’étais de retour à Paris auprès de madame de Fersen.

M. de Serigny m’avait servi à souhait ; dans le monde, on crut généralement qu’une mission importante m’avait retenu pendant six mois à l’étranger.

Le ministre me parut fort aise de me voir partager de nouveau sa table de travail ; car le roi, me dit-il, avait bien voulu souvent s’informer de l’époque de mon retour, témoignant son regret de ce que le résumé des dépêches ne fût plus fait par moi.

Aux yeux du monde, je ne vis pas d’abord madame de Fersen beaucoup plus assidûment qu’avant notre départ pour le Bocage ; mais peu à peu mes visites devinrent un peu plus fréquentes, sans être pour cela plus remarquées.

Mon caractère d’homme ambitieux, complètement absorbé par les affaires d’État, était alors trop généralement accrédité, la réputation de madame de Fersen trop solidement assise dans l’opinion publique, pour que le monde, fidèle à ses habitudes routinières, ne continuât pas de nous accepter ainsi, et il eût fallu bien des apparences contraires à ces idées pour lui faire changer de manière de voir à notre égard.

Le mystère impénétrable qui entourait notre bonheur le doublait encore.

Si souvent je regrettais nos radieuses journées du Bocage, ces journées d’un bonheur si calme, si facile ! Souvent aussi, lorsqu’à Paris j’échangeais avec Catherine un tendre regard inaperçu de tous, mais bien compris par nous, je ressentais cette joie orgueilleuse qu’on éprouve toujours lorsqu’on possède un secret à la fois formidable et charmant, d’où dépendent l’honneur, l’existence, l’avenir d’une femme adorée.

Quelque temps avant son départ, M. de Fersen m’avait confié que sa femme devenait indifférente aux intérêts politiques dont elle s’était beaucoup occupée jusqu’alors…

De retour à Paris, je vis avec étonnement Catherine reprendre peu à peu ses anciennes relations.

Son salon, que je fréquentais assidûment, était comme autrefois le rendez-vous habituel du corps diplomatique. Bientôt les sujets d’entretien qu’on y traitait journellement devinrent si sérieux, qu’à l’exception des ministres et de quelques orateurs influents des deux chambres, la société française élégante et futile disparut presque entièrement des réunions de madame de Fersen.

Quoique sérieuses, ces conversations n’avaient pas une véritable importance ; ou elles s’élevaient si haut qu’elles allaient jusqu’aux théories les plus abstraites et les moins praticables ; ou elles descendaient à des intérêts si mesquins et si positifs qu’elles étaient étroites et misérables.

C’étaient encore des discussions aussi stériles qu’infinies sur ce thème usé : la Restauration devait-elle résister ou céder à l’influence démocratique ? etc., etc.

Catherine m’étonnait toujours par la flexibilité de son esprit, et par les tendances généreuses de ses convictions. Un de ses triomphes, surtout, était la démonstration des avantages que devait trouver la France à préférer l’alliance russe à l’alliance anglaise. Lorsque je la complimentais à ce sujet, elle me disait en riant que j’étais la France, et que tout le secret de son éloquence était là.

J’aurais pu lui répondre aussi que ma diplomatie c’était elle ; car, pour lui plaire, je surmontai ma profonde antipathie pour le commérage européen des diplomates qui se donnaient rendez-vous chez elle, et je conservai mes habitudes de travail auprès de M. de Serigny. Peut-être aussi demeurai-je dans cet emploi par un sentiment d’orgueil que je ne m’avouais pas, et que faisaient naître sans doute les distinctions dont le roi continuait de m’honorer, et la sorte d’importance dont je jouissais dans le monde ; et puis, enfin, grâce à mes fonctions, ma présence assidue chez madame de Fersen pouvait être attribuée à des relations purement politiques.

Ce qui me charmait dans Catherine était beaucoup moins l’influence que je lui savais acquise sur son entourage, que la grâce charmante avec laquelle elle abdiquait près de moi cette influence si respectée. Cette femme, d’un esprit solide, élevé, et même un peu magistral, qu’on écoutait avec une rare déférence, dont on commentait les moindres paroles avec recueillement, se montrait dans notre intimité ce qu’elle avait été au Bocage, bonne, simple, gaie, d’une tendresse pleine d’effusion, et je dirais presque d’une soumission remplie de grâce, de prévenance ; toujours à mes pieds mettant ses triomphes, et riant avec moi de leur vanité.

Alors je la suppliais au nom de notre amour d’abandonner cette vie si inutilement occupée.

Sur ce sujet seulement, je trouvais toujours Catherine intraitable. Elle m’objectait que M. de Fersen allait revenir à Paris, qu’elle avait commis une faute… une grande faute, et qu’elle devait au moins l’expier à force de dévouement aux intentions de mon mari. Or, avant son départ, il lui avait expressément enjoint de conserver, d’étendre même les relations qu’elle s’était créées. Aussi obéissait-elle à ces volontés plutôt par suite des reproches que lui faisait sa conscience que par goût.

Autant que moi, elle regrettait ces heures si tristement employées ; autant que moi, elle regrettait nos anciens entretiens de la galerie à bord de la frégate, et surtout nos quatre mois passés au Bocage : ce temps de paradis du cœur, comme elle disait, ces jours sans prix qui ne rayonnent qu’une fois dans la vie et qu’on ne retrouve jamais pas plus qu’on ne retrouve sa jeunesse passée.

Il n’y a rien de plus exclusif, de plus follement absolu que la passion. Tout en reconnaissant la vérité des observations de Catherine, je ne pouvais m’empêcher d’être malheureux de ces obligations que lui imposait le remords d’une faute que je lui avais fait commettre.

Pourtant Catherine se montrait si tendre, si attentive, elle trouvait avec une incroyable adresse de cœur tant de moyens de me parler indirectement de nous au milieu des entretiens les plus sérieux en apparence, que je prenais mon bonheur en patience.

En effet, il n’y a rien de si charmant que ce jargon de convention, au moyen duquel les amants savent se parler d’eux-mêmes, de leurs espérances et de leurs souvenirs, au milieu du cercle le plus solennel. Rien ne m’amusait tant que de voir les hommes les plus graves prendre innocemment part à nos entretiens à double sens.

Mais aussi ces personnages me faisaient souvent cruellement payer ces joies mystérieuses. D’abord, ils me dérobaient presque toutes les soirées de Catherine, qui les passait généralement chez elle ; et souvent, dans la matinée, une lettre de leur part, demandant un rendez-vous à madame de Fersen, venait changer tous nos projets.

Catherine souffrait autant que moi de ces obstacles. Mais qu’y faire ?… Sous quel prétexte refuser l’entrevue qu’on sollicitait d’elle ?… Moi qui avais poussé jusqu’à la plus scrupuleuse délicatesse la crainte de compromettre en rien sa réputation, pouvais-je l’engager dans une démarche dangereuse ?...

Non… non, sans doute ; mais je souffrais cruellement de ces mille obstacles toujours renaissants, qui irritaient sans cesse la jalouse impatience de mon amour.

Notre bonheur avait été si complet au Bocage ! ! Saison enchanteresse, pays charmant, solitude profonde, mystérieuse et extrême liberté ; tout avait été si adorablement réuni par le hasard, que la comparaison de ce passé au présent était un chagrin de tous les instants.

Mais ces regrets ne m’empêchaient pas de jouir des moments délicieux qui nous restaient. J’avais une foi profonde dans l’amour de madame de Fersen ; mes accès de défiance de moi et des autres n’avaient pu résister à l’influence de son noble caractère et à la conviction que j’avais cette fois de m’être conduit pour Catherine comme peu d’hommes se seraient conduits à ma place, et ainsi de mériter toute sa tendresse.

J’étais enfin si sûr de moi que j’avais bravé certaines pensées d’analyse qu’autrefois j’aurais redoutées ; en un mot, j’avais impunément cherché quelle pouvait être l’arrière-pensée de l’amour de madame de Fersen ; et j’avoue que, la voyant très grande dame, très influente, fort riche et fort considérée, je ne pus, malgré toute ma sagacité inventive, malgré toutes les ressources de mon esprit soupçonneux, je ne pus, dis-je, trouver quel intérêt Catherine pouvait avoir à feindre de m’aimer.

CHAPITRE LX

PROPOS DU MONDE

C’était au commencement du mois de novembre, un vendredi, mon jour néfaste.

Depuis quelque temps, madame de Fersen, instruite du prochain retour de son mari, et voulant détourner tout soupçon, avait cru devoir être toujours chez elle et ne refuser sa porte à personne. Pourtant elle m’avait promis de me donner quelques heures.

Nos entrevues devenaient si rares, si difficiles, grâce à l’entourage qui l’obsédait, que j’attachais, comme elle, un grand prix à cette journée de bonheur. Catherine l’avait longtemps préparée à l’avance, en remettant ou en terminant mille riens qui sont autant de liens invisibles dans lesquels une femme du monde, quoique libre en apparence, est journellement enlacée. Enfin la veille, à l’heure du thé, Catherine m’avait encore réitéré sa promesse, devant son cercle habituel, en me disant selon nos conventions, qu’elle espérait qu’il ferait beau le lendemain pour sa promenade.

Je me souviens que l’encyclopédique baron de *** qui se trouvait là, ayant ouvert à propos de cet espoir de beau temps une savante parenthèse météorologique et astronomique, une vive discussion s’éleva sur les influences planétaires et sur les causes atmosphériques.

Plusieurs fois, Catherine et moi nous ne pûmes nous empêcher de sourire en songeant à la cause charmante et mystérieuse qui servait de point de départ aux doctes élucubrations de tant de savants personnages. Il nous fallut un très grand sang-froid pour ne pas éclater de rire aux excellentes raisons que donnait le nonce du pape pour prouver qu’il devait nécessairement faire le lendemain un temps magnifique. J’étais si fort de son avis, que je me lançai à l’aventure dans son parti, et nous eûmes l’avantage sur un diabolique chargé d’affaires des États-Unis, qui s’acharnait, l’envieux républicain qu’il était, à prédire un temps exécrable.

Je quittai donc Catherine, ivre d’un espoir aussi impatient qu’aux premiers temps de notre tendresse.

Il me semblait l’aimer encore plus ce jour-là qu’un autre jour ; j’avais fait mille rêves d’or sur cette entrevue, mon cœur débordait d’amour et d’espoir.

Ce soir-là, elle m’avait paru encore plus belle, encore plus spirituelle, encore plus écoutée, encore plus admirée que d’habitude ; et il faut le dire à notre honte, c’est presque toujours l’éloge ou le blâme des indifférents ou des envieux qui font les alternatives d’ardeur ou de refroidissement que subit l’amour.

Le lendemain, j’allais sortir, lorsque je reçus un mot d’elle… Notre entrevue était impossible : elle apprenait qu’une discussion de la dernière importance, et qu’on croyait ajournée, devait avoir lieu le jour même à la Chambre des députés, et elle était obligée de s’y rendre avec M. P. de B***, ambassadeur de Russie.

Mes regrets, mon dépit, ma colère, mon chagrin, furent extrêmes.

L’heure de la séance n’était pas arrivée, je me rendis chez madame de Fersen.

Le valet de chambre, au lieu de m’annoncer, me dit que madame la princesse avait défendu sa porte, et qu’elle était en conférence avec le ministre de Prusse…

Toute la lignée du marquis de Brandebourg eût été dans le salon que j’y serais entré, j’ordonnai donc au valet de chambre de m’annoncer.

Catherine, pour comble de désespoir, n’avait jamais été plus charmante ; mon dépit, mon humeur, s’augmentèrent encore.

Elle me sembla un peu surprise de ma visite, et le vénérable comte de W*** n’en fut pas moins contrarié, ce qui, je l’avoue, me fut fort égal.

Il quitta la princesse, en lui disant qu’ils reprendraient plus tard leur entretien.

« Combien je suis malheureuse de ce contretemps ! – me dit tristement Catherine… – Mais voilà bientôt une heure… la séance commence à deux, et notre ambassadeur…

— Eh ! madame ! m’écriai-je en l’interrompant et en frappant du pied avec violence, laissons là les chambres et les ambassadeurs ; il faut opter entre les intérêts de mon amour ou les intérêts des peuples auxquels vous vous dévouez… Le rapprochement est fort ridicule, je le sais… mais c’est votre incroyable manière d’être qui la provoque. »

Madame de Fersen me regarda avec un étonnement profond et douloureux, car je ne l’avais pas habituée à ces formes acerbes.

Je continuai :

« Je suis d’ailleurs ravi de trouver cette occasion de vous dire une bonne fois pour toutes, que vos colloques, que vos verbiages continuels avec tous ces ennuyeux et suffisants personnages me déplaisent, m’impatientent au-delà de toute expression… Jamais je ne vous trouve seule… vous êtes toujours entourée de ces gens-là, qui trouvent fort commode de faire de votre salon une succursale de leur chancellerie… J’aimerais mille fois mieux que vous fussiez entourée des jeunes gens les plus élégants et les plus spirituels, dussiez-vous vous montrer pour eux aussi coquette que madame de V *** ! Au moins je pourrais être jaloux de quelqu’un ; je pourrais lutter de soins et de tendresse avec un rival… Mais ici… contre qui voulez-vous que je lutte ? À qui m’en prendre ? aux nations ?… Or, je vous déclare que je ne trouve rien de plus pitoyable, de plus humiliant, que d’être réduit à être jaloux de l’Europe, ou à disputer le cœur de la femme que j’aime aux orateurs de la chambre… ainsi que je le fais encore aujourd’hui…

— Mon ami… parlez-vous sérieusement ? – me dit madame de Fersen avec une incertitude à la fois timide, craintive et un peu railleuse, qui m’eût paru charmante, si Catherine n’eût pas été désespérément belle, et si certaines contrariétés ne vous rendaient pas aussi fous que méchants. D’ailleurs, la question de madame de Fersen m’exaspéra, car elle me fit apercevoir que ma colère était véritablement fort près d’être comique.

— Les cœurs dévoués, les esprits généreux devinent les impressions et n’interrogent pas. Si vous en êtes réduite à me demander ce que j’éprouve, je vous plains… quant à moi, je suis plus pénétrant… et je ne comprends que trop… que vous ne m’aimez pas…

— Je ne vous aime pas ! – dit madame de Fersen en joignant les mains avec une stupéfaction douloureuse ; puis elle répéta de nouveau : je ne vous aime pas… vous me dites cela… à moi ?…

— Si vous m’aimiez, vous me sacrifieriez tout cet entourage que je hais, parce qu’il me gêne, parce qu’il est inutile, parce qu’il vous oblige à fausser votre esprit. Si vous m’aimiez enfin, vous sacrifieriez la satisfaction de votre amour-propre à mon bonheur.

— Mon amour-propre… c’est par amour-propre que je conserve… que je cultive ces relations ! Mon Dieu ! faut-il vous répéter, Arthur, ce que je ne dis jamais sans honte et sans douleur… J’ai été bien coupable, au moins laissez-moi tout faire pour ne pas aggraver ma faute.

— Nous voici aux remords, – lui dis-je durement, – la rupture n’est sans doute pas loin… mais vous pourrez être prévenue.

— Ah !… que dites-vous là ?… c’est affreux… l’ai-je donc mérité ! ! ! – s’écria Catherine les yeux baignés de larmes.

— Son Excellence Monseigneur l’ambassadeur de Russie, » annonça le valet de chambre.

Madame de Fersen n’eut que le temps de disparaître derrière la portière du salon, et d’entrer dans sa chambre à coucher.

« J’attends comme vous madame de Fersen, dis-je à M. P. de B*** ; elle est sans doute encore à sa toilette. Vous allez à la Chambre, je crois ?

— Oui… rien ne sera plus brillant et plus intéressant que cette séance ; on dit que Benjamin Constant, Foy et Casimir Perrier doivent prendre la parole, et M. de Villèle leur répondra. »

Catherine rentra, calme et posée, comme s’il ne se fût rien passé entre nous.

Son empire sur elle-même me révolta.

Après quelques paroles insignifiantes, M. P. de B*** lui fit observer qu’il était tard, et qu’il fallait partir pour trouver encore quelques places dans la tribune diplomatique. Il offrit son bras à madame de Fersen, qui me proposa de les accompagner, appuyant cette demande d’un regard suppliant, auquel je fus insensible.

Je sortis de chez madame de Fersen irrité, mécontent d’elle et de moi…

Je me fis descendre aux Tuileries, pour me promener.

Par hasard je rencontrai Pommerive.

Je ne l’avais pas vu depuis mon départ de Paris. J’étais si triste, si maussade, que je ne fus pas fâché de trouver une distraction à mes pensées.

« D’où venez-vous donc, monsieur de Pommerive ? – lui dis-je.

— Ne m’en parlez pas… j’ai été passer trois mois en Franche-Comté à Saint-Prix, chez les d’Arancey… c’est révoltant !

— Ceux-là sont pourtant assez riches pour vous faire faire de ces excellents dîners que vous aimez tant, et dont vous vous montrez si reconnaissant, monsieur de Pommerive.

— La seule manière de prouver qu’on est reconnaissant d’un bon dîner, c’est de le manger avec plaisir, – dit le cynique. – Aussi je ne me plains pas de la table de d’Arancey : on y fait une chère de fermier général. Le père d’Arancey a pardieu bien assez volé dans les fournitures et partout ; il a assez démoli de châteaux, assez fait de banqueroutes frauduleuses et autres, pour que son impertinent de fils puisse afficher ce luxe-là… À propos, vous savez qu’il s’appelle d’Arancey comme moi Jéroboam ! Il s’appelle tout bonnement quelque chose comme Polimard ; or, ce nom roturier a offusqué ce monsieur… et, au moyen d’une légère modification, en substituant fort adroitement d’Aran à Poli, et cey à mard, il a ainsi changé le beau nom de Polimard en d’Arancey… Il aime mieux ça… Vous me direz que ce fils de banqueroutier n’avait aucun motif pour tenir à son nom, vu qu’il n’en avait pas du tout, n’ayant pas été reconnu par le Polimard père, mort victime d’une épizootie qui désola son département… mais ce n’est pas une raison pour prendre le nom des d’Arancey, et qui pis est leurs armes, que son impudente et vulgaire petite femme appelle, ma foi, ses armes ! et qu’elle fait mettre, je crois, jusque sur les tabliers de ses filles de cuisine. Voilà qui est joliment agréable pour le blason des d’Arancey, dont le nom est malheureusement éteint ; car, sans cela, ce serait à faire fouetter et marquer les Polimard mâle et femelle, ainsi qu’aurait dû l’être le père Polimard, premier du nom !

Je n’eus pas cette fois le courage de blâmer Pommerive : ces gens-là étaient en effet de si grossiers parvenus, leur effronterie était si bourgeoise, leur insolence de laquais si ridicule, que je les lui abandonnai de bon cœur. — Mais qui vous a donc révolté chez vos excellents amis, monsieur de Pommerive ?

— Tout… parce que tout est si bien, et que la présence de ces êtres-là sait tout gâter ! Au milieu de ce ménage de petites gens, je croyais toujours être avec le régisseur et la femme de charge de quelque grand seigneur absent, qui faisaient chère-lie en l’absence de leur maître… Mais ce n’est pas tout… est-ce que ce Polimard-d’Arancey ne s’était pas imaginé d’avoir un équipage de chasse !… est-ce qu’il n’avait pas osé prendre pour premier piqueur le fameux La Brisée, qui sortait de la vénerie de Monseigneur le duc de Bourbon !... Mais vous sentez bien que j’ai fait tant de honte à La Brisée de donner à courre à un M. Polimard, que je l’ai fait déserter, en le recommandant au marquis D. H***, chez lequel il serait au moins honorablement placé et apprécié.

— Je vois, monsieur de Pommerive, que vous êtes peu changé… Vous êtes toujours le plus bienveillant des hommes.

— Mais vous… que faites-vous ? Toujours homme d’État ? diplomate ?… Ah ! à propos de diplomate, est-ce que vous allez encore chez cet imbécile de prince russe, cette mauvaise doublure de Potier et de Brunet ? Moi, je ne remets plus les pieds chez lui, c’est-à-dire chez sa femme, car lui, il nous a fort heureusement débarrassés de sa personne…

— Et pour quelle raison, madame la princesse de Fersen est-elle donc privée de l’honneur de vous voir, monsieur de Pommerive ?

— Pourquoi ?… Parce que je fais généralement comme tout le monde ; et, à l’exception des diplomates et de quelques étrangers, personne de la société ne met plus les pieds chez la princesse.

— Et pourquoi cela ? demandai-je machinalement à M. de Pommerive.

— Parbleu… ce n’est pas un secret ; tout le monde le sait : c’est que cette belle Moscovite est tout bonnement une ESPIONNE dans le grand style… »

CHAPITRE LXI.

DERNIÈRE SOIRÉE.

Encore un effort, et cette cruelle tâche sera accomplie…

En vain j’interroge ma mémoire, je ne me rappelle plus ce que je dis à Pommerive, je ne crois même pas lui avoir répondu.

Je me souviens seulement que je ne me sentis ni indigné ni irrité, comme je l’eusse été si cet homme m’avait paru proférer une calomnie ou une insulte ; au contraire… je restai anéanti devant cette épouvantable accusation ; elle éclaira tout à coup le passé d’une lueur sinistre… elle éveilla brusquement mes doutes implacables, dont je sentis aussitôt les morsures aiguës.

La douleur me donna le vertige…

Je rentrai machinalement chez moi, retrouvant ma route par instinct.

Peu à peu je mis de l’ordre dans mes idées.

J’avais déjà tant souffert pour des causes pareilles, que je voulus lutter de toutes mes forces contre ce nouveau doute.

J’espérais dégager la vérité de l’erreur, en soumettant le passé à l’horrible interprétation qu’on donnait à la vie de madame de Fersen.

Armé de cette accusation infâme, froid et calme comme un homme qui va jouer sa vie et son honneur sur une chance, je me mis à cette œuvre de détestable analyse…

Cette fois aussi j’écrivis mes pensées pour les éclaircir : je retrouve cette note.

Elle contraste cruellement avec les pages radieuses… avec ces jours de soleil, autrefois tracés au Bocage.

____________

 

Paris, 13 décembre…

Examinons les faits.

On accuse madame de Fersen d’être ESPIONNE

Quelle créance sa conduite peut-elle donner à ce soupçon infâme ?

Je rencontre Catherine à Khios. Après quelques jours d’intimité, je hasarde un aveu qu’elle repousse sévèrement ; alors je l’entoure de prévenances et de respects, je lui donne les conseils les plus délicats et les plus généreux ; si je ne prononce pas le mot amour, tout dans mes soins tendres et empressés révèle ce sentiment.

Elle y reste insensible, et m’offre son amitié.

Je retrouve Catherine à Paris. Malgré mon dévouement aveugle au douloureux caprice d’Irène, malgré les preuves sans nombre de la passion la plus noble, la plus profonde, un jour, sous un prétexte frivole, sans hésitation, sans regret, sans motif, Catherine rompt brutalement avec moi.

Plus tard elle me dit, il est vrai, que la jalousie seule a dicté sa conduite…

Elle dit cela ; mais moi je me souviens de la sécheresse de son accent, de la dureté de son regard… qui me firent tant de mal.

Elle dissimulait sans doute. Elle sait donc feindre ; elle est donc fausse… je ne le croyais pas.

La mystérieuse affection dont Irène était le lien est donc brisée… Catherine ne m’aime pas ; elle se montre même amie ingrate. Je ne la vois plus.

Désespéré, je cherche une distraction dans le travail. J’accepte auprès du ministre un emploi en apparence important ; l’opinion publique m’attribue une part exagérée dans les affaires d’État. De ce moment, madame de Fersen, jusqu’alors si inflexible pour moi, perd peu à peu de sa froideur lorsqu’elle me rencontre dans le monde ; ses regards, le son de sa voix, démentent le vague insignifiant de sa conversation ; enfin, à un bal du château, elle vient résolument à moi dans le but de renouer nos relations rompues. Je reste froid à ses avances, et le lendemain, elle m’écrit…

Ceci, elle me l’a avoué… Ce revirement soudain de son affection, elle l’attribue à sa joie de ma rupture avec madame de V *** et à l’état alarmant où se trouvait de nouveau sa fille…

Je veux la croire… car il serait bien odieux de penser que l’espoir de s’assurer une créature à elle, au sein du cabinet français, eût si brusquement changé son dédain pour moi en tendresse…

Je pars pour Le Havre… Irène se meurt ; sa mère m’appelle… j’accours, je la sauve…

Pendant un mois que je passe près de sa fille, Catherine me dit-elle un mot de vive gratitude, un mot de tendresse ?

Non…

Nous allons au Bocage : elle me témoigne le même attachement calme et froid…

Mais un jour, une feuille officielle annonce que je vais être appelé à un poste éminent, où aboutissent les secrets d’État…

Le soir de ce jour… cette femme, jusque-là si sévère, si réservée, si chaste, se jette brusquement dans mes bras…

Il est vrai qu’elle s’est dite entraînée par son admiration reconnaissante pour un sacrifice qu’elle ignorait.

S’il faut la croire… qu’est-ce donc que son cœur ?

J’avais sauvé la vie de sa fille… et Catherine était restée insensible…

Je subis une perte d’argent, et Catherine oublie tout pour moi…

Enfin, j’aime mieux croire Catherine plus touchée des sacrifices matériels et presque indifférente aux dévouements de l’âme… que de penser qu’elle s’est effrontément donnée au futur confident du ministre des affaires étrangères…

Ces quatre mois passés au Bocage sont radieux… oh ! bien radieux pour moi… dont le bonheur est pur et sans honteux mélange.

Seulement, maintenant, des circonstances qui ne m’avaient pas frappé me frappent…

Au Bocage, Catherine me fait mille questions sur mes travaux auprès de M. de Serigny, interroge minutieusement les impressions ou les souvenirs qu’ils peuvent m’avoir laissés. Et, lorsque, lui avouant franchement toute leur nullité, je préfère lui parler d’amour, elle se dépite, elle me boude ; elle me reproche ma discrétion ou ma légèreté…

Si je veux quitter la carrière stérile que j’ai embrassée par désœuvrement, Catherine emploie toujours les ressources de son esprit, toute son influence, tout son ascendant sur moi… pour me détourner de ce projet de retraite.

Il est vrai que ces questions, que ces instances me furent toujours faites par elle au nom de l’intérêt profond qu’elle prenait à mon sort…

Je le crois… car il serait outrageux de reconnaître dans sa crainte de me voir abandonner ma carrière, la crainte de perdre le fruit de sa faute si longuement préméditée…

Depuis son retour à Paris, quelle a été sa vie ?... A-t-elle sacrifié à mes instances ses relations habituelles ? Non, elle les a encore augmentées ; son salon est devenu le centre de toutes les intrigues diplomatiques.

Nos longues journées de tendresse sont remplacées par des occupations qui ne sont pas celles d’une femme absolument dominée par l’amour…

Si je lui reproche avec douleur ce triste changement, elle me répond qu’elle doit obéir à la volonté expresse de son mari… volonté qui lui est devenue d’autant plus sacrée que sa faute a été plus condamnable…

Je la crois, cette fois, sans réticence aucune… je la crois très désireuse de complaire au prince…

Mais… moi aussi, j’ai quelques droits sur elle…

J’ai sauvé la vie de sa fille…

Qu’a-t-elle fait pour moi ?

Elle s’est donnée… Oui elle s’est donnée…

Ou ce sacrifice de son honneur, de ses devoirs, a été enivrant et terrible… ou il n’a été qu’un infâme, qu’un odieux calcul !…

Si cette preuve d’amour a été pour elle ce qu’elle est toujours pour une femme vertueuse et passionnée, le plus redoutable des sacrifices… pourquoi m’a-t-elle si opiniâtrement refusé la concession de quelques intérêts qui devaient lui sembler nuls, en comparaison de la faute irréparable qu’elle avait commise ?

Ces intérêts lui sont donc plus chers que son amour ? son amour leur est donc subordonné ?

Il n’est donc que leur moyen, que leur prétexte ?

Allons, soit, j’ai été le jouet d’une intrigante, mais elle était belle, et je ne suis dupe qu’à moitié.

Tel fut le thème monstrueux que je développai avec une infernale puissance de paradoxes…

J’étais si insensé que je crus fermement avoir lutté contre ces doutes affreux ; et j’arrivai à la conviction de ces horreurs avec l’espèce de satisfaction amère de l’homme qui découvre l’indigne piège où il est tombé.

Je frappais en bourreau, et je gémissais en victime…

Le souvenir d’Hélène, de Marguerite, de Falmouth… rien ne put me rappeler à la raison…

De l’affirmation de tant d’ignominies à la haine, au mépris qu’elles devaient inspirer, il n’y avait qu’un pas… ma monomanie farouche le franchit bientôt.

À ce point de vue, tout ce qu’il y avait eu de noble et généreux dans ma conduite me parut du plus honteux ridicule…

J’étais sous le poids de ces impressions lorsqu’on m’apporta cette lettre de Catherine :

C’est une pauvre suppliante bien triste, bien malheureuse, qui vient vous demander d’être indulgent et bon pour elle ; elle veut se faire pardonner tout ce qu’elle a souffert aujourd’hui ; elle espère être seule ce soir ; elle vous attendra… venez… elle est d’ailleurs bien décidée à ne plus vous donner l’EUROPE POUR RIVALE

Dans ma disposition d’esprit, cette lettre à la fois tendre et suppliante, cette innocente allusion à mes reproches, me sembla si humblement insolente, si froidement injurieuse, que je fus sur le point d’écrire à madame de Fersen que je ne la reverrais jamais.

Mais je changeai d’idée.

Je lui écrivis que je me rendrais chez elle le soir.

J’attendis cette heure avec une affreuse anxiété.

J’avais mon projet…

À dix heures j’allai chez madame de Fersen, je croyais la trouver seule…

Mille pensées confuses se heurtaient dans ma tête. La colère, la haine, l’amour, un remords anticipé du mal que j’allais faire, un vague instinct de l’injustice de mes soupçons, tout me mettait dans un état de fièvre et d’exaspération dont je ne pouvais prévoir les suites.

Contre mon espoir, Catherine avait plusieurs personnes chez elle.

Cette nouvelle preuve de ce que j’appelais sa duplicité me révolta ; un moment je fus sur le point de retourner chez moi, et de renoncer ainsi à mes desseins ; mais une force irrésistible me poussa, et j’entrai…

La vue du monde, et l’empire que j’ai toujours eu sur moi, changèrent aussitôt la colère violente qui me transportait, en une ironie polie, froide et acérée…

Cette scène m’est encore présente… Catherine, assise près de la cheminée, causait avec un homme de ses amis.

Sans doute mon premier regard fut bien terrible, car madame de Fersen, interdite… pâlit tout à coup.

La conversation continua ; j’y pris part avec le plus grand calme, j’y montrai même quelque supériorité. Je fus fort gai, assez brillant.

Pour les indifférents, il ne se passait là rien d’étrange ; c’était une paisible soirée d’intime causerie, comme mille autres soirées ; mais, entre Catherine et moi, il se passait une scène muette, mystérieuse et fatale.

Notre habitude de nous comprendre à demi-mots, de chercher et de deviner la valeur d’une inflexion de voix, d’un geste, d’un sourire, me servait cette fois à lui faire subir la réaction de mes odieuses pensées.

À mon entrée dans le salon, Catherine était restée stupéfaite…

Pourtant elle tâcha de se remettre, et pour me prouver sans doute qu’elle avait reçu du monde contre son gré, elle remercia fort gracieusement M. de *** d’avoir forcé sa porte pour venir lui apprendre le résultat du scrutin de la séance, qui s’était prolongée fort tard. « Sans cela, – ajouta Catherine, – j’aurais été privée du plaisir de voir plusieurs de nos amis, qui ont heureusement profité de la brèche que vous avez faite pour envahir ma solitude…

Un regard suppliant qu’elle me jeta accompagna ces paroles.

Tout en continuant de causer avec M. de ***, mon voisin, j’y répondis par un sourire si méprisant, que Catherine fut sur le point de se trahir…

Que dirai-je ?… Toutes les tentatives qu’elle fit indirectement pour calmer ou pour pénétrer le sujet d’un ressentiment qu’elle supposait être profond, furent ainsi cruellement repoussées.

Elle connaissait trop bien toutes les nuances de ma physionomie, son cœur avait trop l’instinct du mien, elle était d’une nature trop sensitive pour ne pas deviner qu’il s’agissait cette fois, non plus d’une bouderie d’amants, mais de quelque grand danger qui menaçait son amour.

Elle pressentait ce danger… elle en cherchait la cause avec désespoir, et elle était obligée de sourire et de suivre une conversation indifférente…

Cette torture dura une heure.

Pourtant, sa force et son empire sur elle-même l’abandonnèrent peu à peu ; deux ou trois fois ses distractions étranges avaient été remarquées ; enfin ses traits s’altérèrent si visiblement, que M. de *** lui demanda si elle était souffrante…

À cette question elle se troubla, elle répondit qu’elle se trouvait bien, et sonna pour demander le thé.

Il était alors onze heures.

Elle saisit le prétexte du dérangement momentané que cause ce service pour s’approcher de moi et pour me dire :

« Voulez-vous voir un tableau qu’on me propose d’acheter ? Il est là dans le petit salon…

— Quelque pauvre connaisseur que je sois, – lui dis-je –, je vous offre, madame, sinon des conseils, du moins mon impression sincère. »

Je la suivis dans cette pièce.

Au risque d’être vue, elle me prit la main et me dit d’une voix presque éteinte : « Arthur, ayez pitié de moi ! ce que je souffre est au-dessus de mes forces et de mon courage ! »

À ce moment, M. de *** entra pour voir aussi le tableau.

Madame de Fersen avait si complètement perdu la tête, qu’il fallut que je retirasse brusquement ma main d’entre les siennes.

Je crois que M. de *** s’aperçut de ce mouvement, car il parut interdit.

« Ce tableau est fort bien, – dis-je à Catherine, – l’expression est ravissante. Jamais l’art ne s’est plus rapproché de la nature… »

Madame de Fersen était si faible, qu’elle s’appuyait sur un fauteuil.

M. de *** admirait complaisamment le tableau. On vint prévenir la princesse que le thé était servi.

Nous rentrâmes dans le salon : elle se soutenait à peine.

Selon son usage, elle s’occupait à faire le thé, debout, près de la table ; elle m’en offrait une tasse, en me regardant d’un air presque égaré, lorsque des claquements de fouet et des grelots se firent entendre dans la cour…

Frappée d’un affreux pressentiment, Catherine laissa échapper la tasse de sa main, au moment où j’allais la prendre, en s’écriant d’une voix altérée :

— Qu’est-ce que cela ?…

— Mille pardons de ma maladresse, madame, et du bruit de ces misérables. Comme je pars ce soir, je m’étais permis de demander ici ma voiture de voyage, ne voulant pas perdre une minute du temps précieux qu’on peut passer auprès de vous… »

Catherine ne put résister à cette dernière secousse ; elle s’oublia complètement, et s’écria d’une voix étouffée, en appuyant ses mains tremblantes sur mon bras : « Cela est impossible… vous ne partez pas… vous ne partirez pas ! Je ne veux pas que vous partiez !… »

Au mouvement de stupéfaction générale, et à l’expression confuse, embarrassée des spectateurs de cette scène, je vis que la réputation de madame de Fersen, jusque-là si respectée, était à jamais perdue…

Je fus inflexible.

Dégageant doucement mon bras de ses mains, je lui dis :

« Je suis si heureux et si fier, madame, du regret que semble vous causer mon départ, que déjà je songerais à mon retour, s’il ne m’était pas malheureusement impossible de le prévoir… – Puis j’ajoutai en la saluant – : Voici, madame, les renseignements que vous m’avez demandés… »

C’était un double de l’odieux commentaire que j’avais écrit sur son amour.

Catherine ne m’entendait plus, elle retomba anéantie dans son fauteuil, tenant machinalement la lettre entre ses mains.

Je sortis.

____________

 

Le lendemain soir, j’étais ici… à Cerval.

Il y a trois mois que j’ai appris qu’Irène était morte… morte de chagrin, sans doute, de ne plus me voir…

Madame de Fersen est retournée en Russie avec son mari…

J’ai aussi appris, pour mettre le comble à mes remords et à mon désespoir, que le prince de Fersen avait été sur le point d’obtenir l’ambassade de Russie en France, mais qu’il y avait tout à coup renoncé.

Ainsi s’expliquait la persistance de Catherine dans ses relations diplomatiques…

Elle voulait aider son mari à obtenir ce poste éminent, afin de rester en France et de ne pas me quitter…

____________

 

Depuis le lendemain de cette effroyable soirée j’habite Cerval, ce vieux et triste château paternel…

Lorsque j’ai appris la mort d’Irène… j’ai failli devenir fou.

Je me hais comme son meurtrier…

La vie que je mène ici est solitaire et désolée.

Depuis six mois je n’ai vu personne… personne…

Chaque jour je vais méditer longtemps devant le portrait de mon père…

Je m’étais imposé d’écrire ce journal.

Ma tâche est remplie…

J’ai bien fait souffrir quelques innocentes et nobles créatures… mais aussi j’ai bien souffert ! Mais je souffre bien, mon Dieu !

Quel est mon avenir ?

Devant moi la vie est sombre et noire, les remords du passé me poursuivent…

Quelle sera ma destinée !…

Périrai-je par le suicide… périrai-je par la mort violente qu’Irène m’a prédite ?…

Quelles pensées !…

Et aujourd’hui même j’ai vingt-huit ans !…

 

Cerval, juillet 18**.

CHAPITRE LXII.

MARIE BELMONT.

Cerval, 20 janvier 18**.

Qui m’eût dit, il y a six mois, que je reprendrais ce journal… ou plutôt que je sortirais de l’apathie de cœur et d’esprit dans laquelle j’étais plongé depuis ma rupture avec madame de Fersen, depuis la mort d’Irène ?

Cela est cependant…

Et pourtant mon désespoir a été affreux !

Mais aujourd’hui, quoique je souffre encore en évoquant ces pensées, une lointaine espérance… des émotions nouvelles affaiblissent ces ressentiments.

Je souris avec tristesse en lisant dans mon journal que je viens de parcourir ces mots si souvent répétés :

… Jamais chagrin ne fut plus vif…

… Jamais bonheur ne fut plus grand…

… Jamais je ne l’oublierai…

Et pourtant de nouvelles joies ont fait évanouir ces chagrins… de nouveaux chagrins ont fait pâlir ces joies…

Et pourtant, chaque jour l’oubli, cette vague sombre et froide, monte, monte… et engloutit dans le noir abîme du passé les souvenirs décolorés par le temps.

Ma mère !… mon père !… Hélène !… Marguerite !… Catherine !… vous à qui j’ai dû tant de peines et tant de félicités ! L’espace ou la tombe nous séparent ; à peine ai-je maintenant une pensée pour vous !…

Et sans doute il en sera de même, hélas ! des sentiments, des impressions qui à cette heure occupent mon esprit.

Et pourtant, à cette heure, je ne puis m’empêcher de croire à leur longue durée.

Ah ! mon père, mon père !... vous me disiez une bien terrible, une bien menaçante vérité, en m’affirmant que l’oubli était la seule réalité de la vie !

____________

 

Je vais donc rouvrir ce journal que je croyais à tout jamais fermé…

Je croyais aussi mon cœur à tout jamais fermé aux impressions tendres et heureuses.

Puisque j’éprouve encore… écrivons encore…

Il y a environ trois mois qu’un matin je suis sorti par une triste journée d’automne ; il tombait un brouillard épais et froid. Je pris par la ceinture de la forêt, et je m’en allai rêveur, suivi d’un vieux poney noir, le vénérable Blak, qu’autrefois ma cousine Hélène avait souvent monté.

En me promenant la tête machinalement baissée, je vis les pas fraîchement empreints d’un grand sanglier.

Voulant chercher quelque distraction dans les exercices violents, j’avais fait venir de Londres une trentaine de fox-hounds[5], et j’avais monté un assez bon équipage, à la grande joie du vieux Lefort, un ancien piqueur de mon père, que j’avais conservé comme garde général.

En suivant par curiosité la voie du sanglier dont on n’avait pas encore eu connaissance dans la forêt, je quittai la ceinture du bois, je m’enfonçai dans les enceintes, et, après environ trois lieues de marche, j’arrivai à une petite métairie, appelée la ferme des Prés, située sur la lisière de prairies immenses où je perdis les traces du sanglier.

Cette ferme venait d’être récemment affermée à une veuve appelée madame Kerouët. Mon régisseur m’avait dit beaucoup de bien de l’activité de cette femme, qui arrivait des environs de Nantes, la mort de son mari lui ayant fait quitter l’exploitation qu’elle dirigeait avec lui en Bretagne.

Je voulus profiter de l’occasion, qui me conduisait près de la métairie, pour voir ma nouvelle fermière.

La ferme des Prés était dans une situation très pittoresque. Son bâtiment principal, entouré d’une vaste cour, s’adossait aux confins de la forêt. Cette habitation, jadis consacrée aux rendez-vous de chasse, était bâtie en manière de petit château, flanqué de deux tourelles. Une porte cintrée, surmontée d’un écusson de pierre sculptée, conduisait au rez-de-chaussée.

Le temps avait donné une couleur grise à ces vieilles murailles bâties avec une antique solidité. Les tuiles de la toiture étaient couvertes de mousse, et des nuées de pigeons fourmillaient sur le cône pointu d’une des tourelles, changée en colombier.

Contre l’habitude peu soigneuse de nos fermiers, la cour de cette métairie était d’une extrême propreté : les charrues, les herses, les rouleaux, peints fraîchement d’une belle couleur vert olive, étaient symétriquement rangés sous un vaste hangar, ainsi que les harnais des chevaux de trait, ou les jougs des bœufs de labour.

Un treillage épais, coupant la cour dans toute sa longueur, la séparait en deux parties, dont l’une était abandonnée aux volatiles de toute espèce, tandis que l’autre, bien sablée, d’un sable jaune comme de l’ocre, conduisait à la porte cintrée du petit manoir, de chaque côté de laquelle s’élevait un modeste massif de roses trémières et de soleils.

J’examinais avec plaisir l’intérieur de cette ferme, lorsque j’entendis, avec une incroyable surprise, les harmonieux préludes d’une voix douce et perlée.

Ces sons paraissaient sortir d’une petite fenêtre haute et étroite, située vers le milieu d’une des tourelles et extérieurement garnie d’un épais rideau de volubilis et de capucines.

Au prélude succéda un silence, et bientôt la voix chanta la romance du Saule de l’Otello de Rossini.

Cette voix, d’une remarquable étendue, révélait une excellente méthode. Son expression était pleine de charme et de mélancolie.

Ma surprise fut extrême ; le chant avait cessé, et pourtant j’écoutais encore, lorsque je vis paraître sur le seuil de la petite porte cintrée une femme de cinquante ans environ, vêtue d’une robe noire et d’un bavolet blanc comme la neige.

Lorsque cette femme m’aperçut, elle me regarda d’un air à la fois inquiet et interrogatif.

Elle était de taille moyenne, robuste, brune et hâlée ; sa physionomie avait une expression de franchise et de douceur remarquable.

« Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? – me demanda-t-elle avec une demi-révérence qu’elle crut devoir à mon pauvre vieux poney, et à mon costume de gentleman-farmer[6], comme disent les Anglais.

— Il commence à pleuvoir, madame ; voulez-vous me permettre de rester ici un moment à l’abri, et me dire si je suis bien loin du village de Blémur ?

Cette interrogation n’était qu’un prétexte pour gagner du temps et tâcher d’apercevoir le Desdemona.

« Le village de Blémur, sainte Vierge ? mais vous n’y arriverez pas avant la nuit noire, monsieur, quoique vous ayez là un fameux petit cheval, dit la fermière en regardant Blak d’un œil de connaisseuse.

— Ne faut-il pas suivre la route royale de la forêt pour aller à Blémur ?

— Tout droit, monsieur ; d’un bout elle va à Blémur, de l’autre au château de Cerval, et elle a trois bonnes lieues de longueur, à ce qu’on dit du moins, car je ne suis pas très ancienne dans le pays.

— Vous me permettez donc, madame, de rester sous ce hangar jusqu’à ce que l’averse soit passée ?

— Mieux que cela, monsieur ; entrez chez nous, vous y serez mieux.

— J’accepte, madame, quoiqu’à voir ce hangar si parfaitement bien arrangé, on puisse se croire dans un salon. »

Ce compliment sembla fort du goût de madame Kerouët, qui me dit en se rengorgeant :

« Ah dame ! monsieur, c’est que dans notre Bretagne, voilà comme sont toujours tenues les métairies. »

Tout en causant avec la fermière, je n’avais pas perdu de vue la petite fenêtre de la tourelle ; plusieurs fois même je crus voir une main blanche écarter discrètement quelques brins du rideau de verdure qui voilait la croisée.

Madame Kerouët me précéda dans la ferme. J’attachai Blak, et je suivis la bonne dame dans l’intérieur de la maison.

À gauche de la porte était une vaste cuisine ornée de tous ses accessoires de cuivre et d’étain, que deux robustes paysannes étaient occupées à fourbir, et qui brillaient comme de l’or et comme de l’argent.

À droite on entrait dans une grande chambre à deux lits à colonnes torses, garnis de leurs draperies de serge verte festonnée de rouge ; ces deux lits étaient séparés par une haute cheminée où flambait un bon feu de pommes de pin, et sur laquelle on voyait, pour tout ornement, une petite glace dans sa vieille bordure de laque rouge, et deux groupes de figures en cire sous verre : un Saint-Jean avec son mouton, et une Sainte-Geneviève, je crois, avec sa biche.

Entre deux croisées à petits carreaux était accrochée au mur une antique pendule dite coucou ; de sa boîte grise peinte de fleurs roses et bleues pendaient deux plombs attachés à des cordes de grandeur inégale. Enfin, un rouet, un grand fauteuil de tapisserie réservé sans doute à la fermière, une chaise pour la Desdemona, deux escabeaux pour les paysannes, un dressoir chargé de faïence et une table ronde de bois de noyer, bien cirée, complétaient l’ameublement de cette pièce, qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de chambre à coucher.

Depuis le plancher jusqu’aux carreaux des fenêtres, tout étincelait de propreté. Aux solives brunes et apparentes étaient suspendues de longues guirlandes de raisins conservés pour l’hiver, et les murs, blanchis à la chaux, étaient ornés de quelques cadres de bois noir, renfermant une suite de gravures coloriées empruntées à l’histoire de l’Enfant Prodigue.

La fermière recevait mes compliments sur la tenue de sa maison avec un certain orgueil, lorsque la porte s’ouvrit, et la jeune fille ou la jeune femme qui chantait si bien parut…

Lorsqu’elle me vit, elle rougit beaucoup, et fit un mouvement pour se retirer.

« Mais reste donc, Marie, lui dit madame Kerouët avec affection.

Je ne pus voir cette figure d’une beauté enchanteresse sans me rappeler le divin caractère des vierges de Raphaël[7].

Mon admiration fut si significative, mon étonnement de rencontrer tant de perfections au fond d’une ferme fut si grand, et je cachai sans doute si peu ces impressions, que Marie parut très interdite.

— C’est ma nièce, monsieur, – me dit la fermière, qui ne s’aperçut ni de ma surprise ni du trouble de Desdemona. – C’est la fille de mon pauvre frère, tué à Waterloo, lieutenant de la vieille garde… Nous avons pu, grâce à la protection de monseigneur l’évêque de Nantes, faire entrer Marie à Saint-Denis, où elle a été élevée comme une demoiselle ; elle est restée là jusqu’à l’époque de son mariage, qui a eu lieu à Nantes il y a bientôt un an, – dit madame Kerouët avec un soupir. Puis elle reprit : – Mais asseyez-vous donc, monsieur ; et toi, Marie, va donc chercher une bouteille de vin et un morceau de galette chaude.

— Mille grâces, madame, – lui dis-je, – je ne prendrai rien… Une fois la pluie passée, je me remettrai en route. »

Sans doute embarrassée de sa contenance, Marie prit le rouet de sa tante.

« Vous allez peut-être au château de Cerval ? – me dit la fermière.

— Non, madame, je vous ai dit que j’allais à Blémur.

— Ah ! oui, à Blémur… pardon, monsieur… cela vaut mieux pour vous…

— Comment, madame ? le maître du château de Cerval est-il donc inhospitalier ?

— Je ne sais pas, monsieur ; mais on dit qu’il n’a pas plus envie de voir des figures humaines que les figures humaines n’ont envie de le voir, – reprit madame Kerouët.

— Et pourquoi cela ? Il vit donc bien solitaire ?

— Hum, hum ! – fit la fermière en secouant la tête –, j’arrive dans le pays, et je ne puis pas savoir si les vilaines histoires qu’on débite sur lui sont vraies ; et puis d’ailleurs, monsieur, le comte est notre maître, et un bon maître, dit-on ; aussi je ne dois pas parler de ce qui ne me regarde pas. Mais, Marie, tu me mêles encore tout mon lin, – s’écria-t-elle en s’adressant à la jeune femme. – Tu ne sauras jamais te servir d’un rouet : donne-moi ma quenouille.

— Et vous, madame, – demandai-je à Marie, – avez-vous des renseignements plus certains que ceux de madame votre tante sur ce redoutable habitant de Cerval ?

— Non, monsieur ; j’ai seulement entendu dire que M. le comte vivait très retiré ; et comme j’aime aussi beaucoup la solitude, je comprends parfaitement ce goût-là chez les autres.

— Vous avez tant de moyens de charmer votre retraite, madame, que je conçois sans peine qu’elle vous paraisse agréable : d’abord vous êtes excellente musicienne… je puis le dire, car j’ai été assez heureux pour vous entendre.

— Et elle dessine, et elle peint aussi, – ajouta madame Kerouët avec fierté.

— Alors, madame, – dis-je à Marie –, j’ose vous prier, au nom d’une occupation qui nous est chère et commune, de m’appuyer auprès de madame votre tante pour qu’elle m’accorde la permission de prendre quelques vues de cette ferme dont je trouve la position charmante.

— Vous n’avez pas besoin de la protection de Marie pour cela, – dit madame Kerouët ; – vous pouvez faire tous les dessins que vous voudrez, ça ne peut nuire à personne. »

Je remerciai la fermière ; et, ne voulant pas trop prolonger cette première visite, je remontai à cheval et je partis.

Par bizarrerie, je voulus conserver un incognito, d’ailleurs très facile à garder pendant quelque temps, car la ferme des Prés était fort éloignée de Cerval, et les habitants ou les laboureurs de cette métairie n’y venaient que fort rarement.

Le lendemain de ma première entrevue avec Marie, je me munis d’un complet attirail de peinture, car depuis mon retour à Cerval, j’avais aussi cherché quelques distractions dans les arts ; et, monté sur le bon vieux Blak, je me rendis à la ferme des Prés.

Grâce à mes fréquentes visites, la confiance s’établit peu à peu entre Marie, sa tante et moi.

Comme je ne voyais jamais M. Belmont, que je supposais en voyage, je m’abstins de toute question à son sujet. Je dessinai la ferme sous tous ses aspects, et j’en offris deux ou trois vues à madame Kerouët qui en fut enchantée. Souvent Marie peignait avec moi : son talent était fort remarquable.

Contre l’habitude des jeunes filles, Marie avait pris très au sérieux l’excellente éducation qu’on donne ordinairement dans les établissements tels que celui de Saint-Denis. Avide de savoir, elle n’avait négligé aucun des enseignements, aucun des arts utiles ou agréables qu’on professait dans cette institution : aussi, cette heureuse nature ainsi cultivée s’était-elle admirablement développée.

À une instruction solide, étendue, variée, elle joignait une vocation très heureuse pour les arts. Mais Marie semblait ignorer ce qu’il y avait de charmant dans le rare assemblage de ces dons si divers ; elle n’en ressentait pas d’orgueil, mais une naïve satisfaction de pensionnaire, et me parlait quelquefois de ses succès passés en histoire, en peinture ou en musique, comme d’autres femmes de leurs triomphes de coquetterie.

Marie avait dix-huit ans, et l’heureuse et mobile imagination d’un enfant. Quand elle fut en confiance avec moi, je la trouvai simple, bonne et gaie, de cette gaieté naïve et douce qui naît de la sérénité de l’âme et des habitudes d’une vie calme, intelligente et noblement occupée. Plus j’étudiais ce caractère ingénu, plus je m’y attachais. Je n’éprouvais pas pour Marie un amour violent et agité ; mais lorsque j’étais près d’elle, je ressentais un bien-être si profond, si suave, que je regrettais peu les émotions tumultueuses de la passion.

Chose étrange, quoique Marie fût de la plus angélique beauté, quoique sa taille fût charmante, j’étais beaucoup plus occupé de son esprit, de sa candeur, des mille aspirations de sa jeune âme, que de la perfection de ses traits. Jamais je ne lui avais fait le moindre compliment sur sa figure, tandis que je ne lui cachais pas l’intérêt infini que m’inspiraient ses talents et son naturel exquis.

Quoiqu’elle fût mariée, il régnait en elle un charme mystérieux et virginal qui m’imposait tellement, que j’étais auprès d’elle d’une timidité singulière.

Madame Kerouët, tante de Marie, était une femme d’un rare bon sens, d’un esprit droit et d’un cœur parfait. Sa piété à la fois douce et fervente lui inspirait les œuvres les plus charitables ; jamais un pauvre ne sortait de la ferme sans un léger secours et sans quelques paroles encourageantes, plus précieuses encore peut-être que l’aumône. Peu à peu, je découvrais dans cette femme excellente des trésors de sensibilité et de vertu pratique. Sa conversation m’intéressait toujours, parce qu’elle m’instruisait de mille faits curieux relatifs à l’agriculture. Quelquefois son esprit juste s’élevait très haut par le seul ascendant d’une foi profonde ; et je l’avoue, je me demandais en vain le secret d’une religion qui jetait parfois de si vives clartés sur une intelligence naïve et simple.

Je venais assidûment à la ferme depuis deux mois, lorsqu’un jour madame Kerouët me dit :

« Vous devez vous étonner, n’est-ce pas, de voir Marie presque veuve ?... Comme vous êtes notre ami, je vais vous raconter cette triste histoire. Figurez-vous, monsieur, que mon mari et moi nous tenions à bail une ferme à Thouars, près de Nantes. Cette ferme appartenait à M. Duvallon, très riche armateur de la ville, qui avait commencé sa fortune en faisant la course comme corsaire pendant la guerre avec les Anglais. Quoiqu’il fût bourru, M. Duvallon était bon ; il aimait beaucoup mon mari. Un jour, Kerouët lui parla de notre nièce, qui allait bientôt sortir de Saint-Denis. Avec sa belle éducation, cette chère enfant ne pouvait épouser un paysan, et nous n’étions pas assez riches pour la marier à un monsieur. Voyant notre embarras, M. Duvallon dit à Kerouët : « Si votre nièce est raisonnable, moi, je me charge de l’établir. — Avec qui ? – demanda mon mari. – Avec un vieux camarade à moi, un capitaine au long cours, qui veut se retirer du commerce et vivre désormais en bourgeois. Il vient d’arriver ici. Il est riche. Ce n’est pas un muscadin, mais il est pur comme l’or, franc comme l’osier, et il fera, j’en suis sûr, le bonheur de votre nièce. » Kerouët revint me dire cela, c’était un vrai bonheur pour nous, et surtout pour Marie, la pauvre orpheline. C’était au mois d’octobre de l’année passée. Marie, ayant dix-huit ans, ne pouvait plus rester à Saint-Denis. Nous la faisons donc venir à la ferme, et nous convenons d’un jour pour que M. Duvallon nous amenât à M. Belmont, son ami, qui voulait voir notre nièce avant de rien conclure, bien entendu. Ce jour-là, c’était un dimanche. Notre ferme était bien proprette ; Kerouët, Marie et moi bien attifés, lorsque M. Duvallon arrive en cabriolet avec son ami. – Que voulez-vous, monsieur ? Sans doute, son ami n’était pas, comme on dit, un joli garçon, mais il avait la croix d’honneur, la figure d’un brave homme, et il semblait encore très vert pour son âge, qui pouvait être de quarante-cinq à cinquante ans. Ce monsieur fut très aimable pour nous. De temps à autre, je regardais Marie ; elle n’avait pas l’air de s’affoler beaucoup de M. Belmont ; mais je savais qu’elle était raisonnable ; et puis, monsieur, avec son éducation, je pensais qu’il lui fallait, avant tout, une certaine aisance, et que nous devions sacrifier bien des choses à cela. C’était un malheur, sans doute, mais il n’y avait pas à balancer. Ces messieurs partis, nous disons franchement à Marie tout ce qui en est. Dame ! monsieur, il y a bien eu des larmes de versées, et par elle et par moi, et par mon pauvre Kerouët ; car notre chère enfant était bien jeune, et M. Belmont bien vieux pour elle… mais au moins le sort de Marie était assuré, et nous pouvions mourir tranquilles. Elle comprit cela, se résigna, et le lendemain, quand M. Duvallon revint, notre parole fut donnée. Pendant une quinzaine, M. Belmont vint nous voir tous les jours. Quoiqu’on dise les marins rudes et bourrus, lui était très doux, très bon, très complaisant, et Marie finit par le voir sans répugnance et par être touchée des preuves de tendresses qu’il lui donnait. Et puis, nous ne devions pas nous quitter, il devait acheter un petit bien de campagne près de Thouars, et ainsi nous verrions tous les jours Marie. Enfin, elle s’habitua si bien à M. Belmont, qu’elle consentit à faire son portrait. Elle l’a en haut, dans son cabinet de la tourelle où elle ne veut permettre à personne d’entrer. Il est d’une ressemblance extraordinaire. À la fin de décembre, M. Belmont nous dit qu’il allait aller à Paris pour acheter la corbeille, le mariage devant avoir lieu à Nantes dans le courant de janvier. Après une quinzaine de jours, M. Belmont revint de Paris avec des choses superbes pour Marie.

Depuis le triste événement qui nous a séparés, je me suis rappelé qu’à son retour de Paris M. Belmont me parut souvent soucieux ; mais il se montra toujours bon et aimable pour nous ; seulement, au lieu d’attendre le commencement de février, époque fixée d’abord pour le mariage, il insista pour que son mariage avec Marie fût avancé. Nous consentîmes à ce qu’il demandait, et le mariage eut lieu le 17 janvier… un vendredi. On signa le contrat le matin. M. Belmont reconnaissait six mille livres de rentes à ma nièce. Pour des gens comme nous, c’était bien beau, n’est-ce pas, monsieur ? Après le contrat, nous allons à la mairie, puis à l’église, et nous revenons dîner à la maison de campagne de M. Duvallon, témoin de M. Belmont. Nous nous mettons à table ; au dessert, voilà M. Belmont qui commence à chanter des couplets qu’il avait justement composés sur son mariage, le pauvre cher homme, lorsque tout à coup arrive de Nantes un domestique de M. Duvallon. Il remet une lettre à son maître. M. Duvallon pâlit, se lève de table, et s’écrie : « Belmont, écoute !... » Je me rappelle que ce cher M. Belmont chantait à ce moment-là un couplet qui commençait par L’Hyménée secoue son flambeau. M. Belmont se lève ; mais à peine a-t-il lu la lettre que lui montre M. Duvallon, qu’il fait une figure… ah ! monsieur, une figure si terrible… que je suis encore à comprendre comment un homme qui avait l’air ordinairement si bon pouvait avoir parfois une physionomie si farouche. Puis, se remettant, il s’approche de Marie, l’embrasse, et lui dit : « Ne t’inquiète pas de moi, ma petite femme, tu auras bientôt de mes nouvelles » ; puis il disparaît avec M. Duvallon, qui nous dit en s’en allant : « Belmont est compromis dans une affaire politique comme… carbonaro… oui, c’est bien cela, carbonaro, – ajouta madame Kerouët en rappelant ses souvenirs. – Il faut qu’il s’échappe… sa vie en dépend. Si on vient pour l’arrêter, tâchez de retenir le commissaire le plus longtemps possible.

Il y avait à peine un quart d’heure qu’ils étaient partis tous deux, qu’un officier de gendarmerie arrive ici en voiture avec un commissaire de police, comme l’avait prévu M. Duvallon. On demande où est M. Belmont, capitaine au long cours. – Vous pensez bien que nous ne disons mot. On cherche, on cherche, on ne trouve rien, et ça dure au moins deux heures. – Le commissaire allait s’en aller, lorsque quelqu’un de la noce ayant parlé par hasard du trois-mâts la Belle-Alexandrine, qui avait dû partir de Nantes dans la journée, le brigadier de gendarmerie s’écria : — Et la marée est pour trois heures ! Il en est cinq ! Avant que nous soyons de retour à Nantes, il en sera sept… Si notre homme a profité de ce bâtiment, à sept heures du soir il sera hors de la rivière et à l’abri de nos recherches !... » – Et là-dessus, ils remontent en voiture avec le commissaire, et retournent à Nantes bride abattue ; mais ils arrivèrent trop tard. Ce cher M. Belmont avait heureusement pu s’embarquer sur la Belle-Alexandrine, qui partait pour La Havane. C’est M. Duvallon qui est venu le lendemain nous donner ces détails. Hélas, monsieur, un malheur n’arrive jamais seul. Deux mois après cet événement, mon pauvre Kerouët est mort d’une fluxion de poitrine ; M. Duvallon a vendu sa ferme de Thouars, et je me serais trouvée sans ressources si le régisseur du château de Cerval, qui connaissait Kerouët, et qui savait que j’étais en état de bien tenir une métairie, ne m’avait proposé cette petite ferme où je me plais assez, quoique je regrette, hélas ! tous les jours mon pauvre Kerouët, et que je sois bien inquiète du sort de M. Belmont, qui ne nous a écrit qu’une fois par un vaisseau nantais que la Belle-Alexandrine a rencontré en pleine mer. Dans cette lettre, M. Belmont nous dit de nous tranquilliser, et qu’un jour ou l’autre il reviendra nous surprendre… Quant à Marie, je ne peux pas dire, la chère enfant, qu’elle regrette beaucoup M. Belmont ; elle ne le connaissait pas assez pour cela ; mais, moi, monsieur, je le regrette pour elle ; car, que demain je meure, que fera-t-elle ? Ajoutez à cela qu’elle est si scrupuleuse, qu’il est impossible de la décider à toucher un sou des six mille francs que M. Belmont lui a reconnus, et que M. Duvallon nous envoie tous les trois mois. Nous reportons l’argent chez un notaire de Nantes, où il restera jusqu’à l’arrivée de M. Belmont, qui reviendra maintenant, Dieu sait quand. »

Tel fut à peu près le récit de madame Kerouët. En effet, à l’époque du départ de M. Belmont, on avait découvert plusieurs conspirations libérales, à ce moment les sociétés secrètes s’organisaient d’une manière formidable ; il était donc probable que M. Belmont avait été gravement compromis dans quelque complot contre l’État.

Depuis cette confidence de sa tante, Marie me parut plus charmante encore…

Je continuais d’aller chaque jour à la ferme ; quelquefois même, lorsque la neige tombait, ou que le froid était trop vif, la bonne madame Kerouët m’invitait instamment à passer la nuit à la métairie, et se fâchait sérieusement lorsque je parlais de me mettre en route par la nuit et par les mauvais chemins de la forêt, pour regagner Blémur où j’étais censé demeurer.

Si je me décidais à rester, Marie ne cachait pas sa joie naïve : c’était alors presque fête à la ferme. Madame Kerouët s’occupait elle-même des préparatifs et des détails du dîner, et Marie, qui partageait la chambre de sa tante, veillait avec une grâce attentive et charmante à ce que rien ne manquât dans la petite pièce qui m’était destinée dans une des tourelles.

Cette hospitalité si bonne, si prévenante, me touchait profondément ; et puis, ce qui me prouvait la pureté des sentiments de ces deux femmes et leur généreuse confiance en moi, c’est que jamais il ne leur était venu à l’esprit que la fréquence de mes visites pourrait les compromettre. Ma venue leur plaisait ; j’animais, j’égayais leur solitude ; et si je les remerciais avec effusion de toutes leurs bontés pour moi, madame Kerouët me disait naïvement : — N’est-ce pas à nous, pauvres fermières, d’être reconnaissantes de ce que vous venez, vous, monsieur, un artiste (je passais pour un peintre), nous aider à passer nos longues soirées d’hiver, en faisant pour cela presque tous les jours trois lieues pour venir et trois lieues pour vous en aller… et encore par des temps affreux ? Tenez, monsieur Arthur – ajoutait cette excellente femme –, je ne sais pas comment cela s’est fait, mais maintenant vous êtes comme de notre famille, et s’il fallait renoncer à vous voir, nous en serions bien malheureuses et bien tristes, n’est-ce pas, Marie ?

— Oh ! certainement, ma tante, disait Marie avec une adorable candeur.

J’avais su que Marie manquait de livres ; elle parlait à merveille italien et anglais ; je fis acheter à Paris une bibliothèque complète, en donnant ordre de l’envoyer d’abord à Nantes, et de Nantes de l’adresser à la ferme.

Ainsi que je l’espérais, l’envoi de ces livres fut attribué à un souvenir de M. Belmont, ou de son ami, M. Duvallon. Par ce moyen, je parvins à entourer Marie et sa tante d’un certain bien-être intérieur qui leur manquait, et peu à peu, quelques meubles précieux, des tapis, arrivèrent à la ferme, et furent reçus avec joie, toujours comme une attention du proscrit ou de son ami.

Dans sa reconnaissance, Marie écrivit une charmante lettre de remerciements à M. Duvallon, qui répondit ne pas comprendre un mot à la gratitude de madame Belmont.

Craignant les éclaircissements, j’engageai madame Kerouët à ne plus parler de ces bienfaits, lui faisant entendre que sans doute M. Belmont avait des raisons sérieuses pour en dissimuler la source.

L’anniversaire de la naissance de Marie approchait. Ce jour-là elle devait seulement me permettre l’entrée de la petite chambre mystérieuse dont elle avait fait son cabinet de travail, ce qu’elle m’avait refusé jusqu’alors.

Sachant que cette pièce était absolument semblable à celle que j’habitais dans la tourelle opposée, quand je restais à la ferme, je pris les mesures nécessaires, et je fis venir de Paris, toujours par Nantes, ce qu’il fallait pour la meubler avec beaucoup d’élégance. Un des plus grands regrets de Marie était de n’avoir ni piano ni harpe. Je demandai aussi deux de ces instruments, qui devaient également arriver à la ferme pour l’anniversaire de la naissance de Marie.

Tous ces détails me causaient un plaisir infini.

Chaque jour, bien enveloppé, je partais de Cerval sur mon poney, bravant la pluie et la neige ; j’arrivais à la ferme, où je trouvais chez moi un bon feu pétillant. Je m’habillais avec quelque recherche, malgré les éternelles moqueries de la digne fermière, qui me reprochait d’être trop coquet, puis je descendais dans la grande chambre.

Si le temps n’était pas trop mauvais, Marie prenait mon bras, et nous allions courageusement affronter la bise et le froid, gravir nos âpres montagnes, y cueillir des plantes pour l’herbier de Marie, ou parcourir la forêt en nous amusant à surprendre au milieu de ces solitudes la biche et son faon.

Pendant ces longues promenades, Marie, toujours vive, rieuse et folâtre, toujours pensionnaire, me traitait comme un frère. Dans sa chaste ignorance, elle me mettait souvent à de rudes épreuves : tantôt c’était sa collerette à rattacher, tantôt ses longs cheveux à renouer sous son chapeau, ou quelque lacet de son brodequin à repasser dans son œillet.

Aussi, dans ces excursions lointaines, en contemplant avec adoration la délicieuse figure de Marie, qui, sous sa chevelure couverte d’un givre brillant, ressemblait à une rose épanouie sous la neige, que de fois un aveu me vint aux lèvres !… Mais Marie, croisant ses deux bras sur le mien, s’appuyait sur moi avec tant de confiance, elle me regardait avec tant de candeur et tant de sérénité, que chaque jour je remettais cet aveu au lendemain.

Je craignais qu’un mot hasardé ou prématuré ne vînt détruire ce bonheur calme et pur.

J’attendais patiemment… Je ne m’abusais pas sur le sentiment que j’inspirais à Marie : sans prétention sotte, sans fatuité ridicule, je ne pouvais me refuser à l’évidence. Depuis plus de deux mois je la voyais presque chaque jour ; mes soins pour elle, si jeune, si naïve, si peu habituée aux séductions du monde, l’avaient sensiblement touchée ; mais j’avais aussi reconnu en elle des principes si arrêtés, des sentiments religieux si prononcés, un instinct de devoir si profond, que je devais m’attendre à une lutte longue et douloureuse peut-être ; et pourtant mille riens très significatifs me donnaient la mesure d’une affection que Marie ignorait peut-être encore elle-même.

Le soir, lorsque j’avais dîné à la ferme, madame Kerouët, assise au coin du feu dans son grand fauteuil de tapisserie, filait sa quenouille, tandis que moi et Marie, réunis à la même table, nous mettions en ordre les récoltes de nos herborisations d’hiver.

Lorsqu’il fallait fixer sur le papier les légers filaments des plantes, souvent nos mains s’effleuraient ; souvent, lorsque, tous deux courbés sur la table, nous semblions très attentifs à nos importants travaux, mes cheveux touchaient les cheveux de Marie, ou bien son souffle jeune et frais venait caresser ma joue.

Alors Marie rougissait, son sein s’agitait rapidement, son regard devenait distrait, et quelquefois sa main s’affaissait sur le papier…

Puis, semblant sortir d’un rêve, elle me disait d’un ton de reproche affecté : « Mais voyez donc comme cette plante est mal placée…

— C’est votre faute, – répondais-je en riant : – vous ne voulez ni m’aider ni tenir le papier.

— Du tout : c’est vous qui n’avez pas la moindre patience, et qui craignez toujours de vous mettre de la gomme aux doigts en collant les bandelettes.

— Ah ! les vilains disputeurs ! disait madame Kerouët, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre ! »

D’autres fois, nous lisions tour à tour et à haute voix les romans de Walter Scott, auxquels madame Kerouët prenait un vif intérêt. La voix de Marie était suave et douce : un de mes plus grands bonheurs était de l’entendre lire.

Mais j’éprouvais un bonheur plus grand encore peut-être à la contempler. Aussi, lorsque je prenais le roman à mon tour, si je trouvais quelque allusion à mon amour, je lisais d’abord la phrase des yeux, puis je la disais tout haut de mémoire, en attachant, sur Marie un regard passionné.

Quelquefois Marie baissait les yeux et prenait une physionomie sévère ; d’autres fois, elle rougissait, et, du bout de son joli doigt, elle me faisait impérieusement signe de regarder mon livre.

J’imaginai autre chose : j’ajoutai, en les improvisant, des passages entiers au livre que je lisais, afin d’y peindre plus clairement encore à Marie tout ce qu’elle m’inspirait, lorsque la situation que peignait le roman pouvait s’y prêter.

Ainsi, un soir, dans cette scène si chaste et si passionnée, où Ivanhoé déclare son amour à la belle Saxonne, je substituai à tout ce que disait le Croisé un long monologue dans lequel je fis les rapprochements les plus directs entre Marie et moi, en lui rappelant avec tendresse mille souvenirs de nos promenades et de nos entretiens.

Marie émue… troublée, me regarda d’un air mécontent.

Je m’arrêtai…

« Je ne voulais pas vous interrompre, monsieur Arthur, – me dit madame Kerouët, – car je trouve que vous n’avez jamais mieux lu qu’aujourd’hui. »

Puis, posant sa quenouille, elle dit naïvement :

« Ah ! j’avoue qu’il faudrait qu’une femme fût de rocher pour ne pas avoir pitié d’un amoureux qui parle ainsi. Je ne m’y connais pas, mais il me semble qu’on ne pourrait pas dire autre chose que ce qu’Ivanhoé dit là… tant c’est vrai et naturel…

— Oh ! c’est très beau en effet, dit Marie, mais M. Arthur doit être fatigué : je vais lire à mon tour. »

Et prenant presque malgré moi le livre que j’avais sur les genoux, elle chercha le passage improvisé, et ne l’y trouva pas.

« Les pages que vous venez de lire sont si belles que je voudrais les relire, me dit méchamment Marie.

— Tu as raison, Marie, – dit sa tante, – moi aussi, je les entendrais avec plaisir encore une fois.

— Ah ! mon Dieu, déjà six heures ! – m’écriai-je pour sortir d’embarras. – Il faut que je parte…

— C’est vrai… déjà ! – dit madame Kerouët en regardant sa pendule.

Ordinairement, au moment de mon départ, Marie allait à la fenêtre pour voir quel temps il faisait : cette fois elle resta immobile.

Sa tante lui dit : « Mais vois donc s’il neige, mon enfant. »

Marie se leva, et revint dire : « Il neige beaucoup.

— Il neige beaucoup… comme tu dis cela avec indifférence !… Pense donc que monsieur Arthur a trois lieues à faire en pleine nuit, en pleine forêt. »

Je cherchai le regard de Marie. Elle détourna la vue ; je lui dis tristement : « Bonsoir, madame…

— Bonsoir, monsieur Arthur, » me répondit-elle sans jeter les yeux sur moi.

J’entendis le hennissement d’impatience de mon vieux Blak que m’amenait un garçon de ferme.

J’allais sortir de la chambre lorsque Marie, profitant d’un moment où sa tante ne pouvait la voir, s’approcha de moi, et, me prenant la main, me dit avec une émotion profonde :

« Je vous en veux beaucoup… vous ne savez pas tout le mal que vous me faites ! »

Ces mots n’étaient pas un aveu… et pourtant, malgré la nuit, malgré la neige, je rentrai à Cerval la joie dans le cœur.

____________

 

De cette soirée data mon premier espoir.

Il y a huit jours de cela.

Demain est le jour anniversaire de la naissance de Marie, jour solennel où nous devons inaugurer le mystérieux cabinet de la tourelle.

CHAPITRE LXIII.

LE PORTRAIT.

Cerval, 10 décembre 18**.

Je puis à peine croire à ce que j’ai vu aujourd’hui.

Bizarre destinée que la mienne !

Ce matin, ainsi que nous en étions convenus, je me suis rendu à la ferme…

C’était l’anniversaire de la naissance de Marie ; elle devait me permettre l’entrée du cabinet mystérieux qu’elle occupe dans une des tourelles. C’est là qu’elle a fait placer la harpe et le piano récemment arrivés de Nantes.

« Venez voir ma retraite, me dit Marie après déjeuner.

Nous montons dans la tourelle avec madame Kerouët.

Nous entrons : que vois-je ?…

En face de moi… dans un large cadre doré… le portrait du pirate de Porquerolles ! du pilote de Malte !…

« Comment avez-vous ce portrait ?... Savez-vous quel est cet homme ? – m’écriai-je en m’adressant aux deux femmes qui me regardaient avec le plus grand étonnement.

— C’est moi qui ai peint ce portrait… et cet homme est M. Belmont, – me dit naïvement Marie.

— M. Belmont ! ! !

— Sans doute, c’est mon mari… Mais qu’avez-vous donc, monsieur Arthur ?… Pourquoi cette surprise, cette stupeur ?

— Avez-vous rencontré M. Belmont quelque part ! – me demanda madame Kerouët.

Je croyais rêver ou être la dupe d’une ressemblance extraordinaire.

— En effet – dis-je à Mme Kerouët –, j’ai déjà rencontré M. Belmont en voyage… ou plutôt quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup. Car certaines circonstances ne me permettent pas de croire que la personne dont je veux parler soit effectivement le M. Belmont dont voici le portrait.

— Il y a un moyen bien simple pour savoir si votre Belmont est le nôtre, c’est-à-dire celui du portrait. Comment a-t-il les dents, votre M. Belmont ? – me dit la tante de Marie…

Plus de doute… c’était lui ! – pensais-je. – Il a les dents comme personne ne les a, – lui dis-je, – très aiguës et très séparées.

— C’est cela même, – dit madame Kerouët en riant. Aussi en plaisantant nous l’appelions souvent l’ogre

C’était bien lui ! ! !

Tout s’expliquait clairement.

Au bal du château, l’ambassadeur d’Angleterre m’avait averti qu’on était sur les traces du pirate et qu’on espérait l’atteindre, ce bal avait lieu vers le milieu de janvier, époque à laquelle Belmont était revenu à Nantes pour presser son union avec Marie.

Notre rencontre aux Variétés, et la crainte d’être découvert, avaient sans doute causé l’inquiétude que madame Kerouët avait remarquée en lui depuis cette époque.

Aussi, sans l’avis qui le prévint de l’arrivée du commissaire et de l’officier de gendarmerie, ce misérable aurait été arrêté le jour même de son mariage. Enfin je comprenais parfaitement que M. Duvallon, témoin du pirate, l’eût montré aux yeux de Marie et de sa tante comme une victime politique, afin de leur cacher la véritable cause des poursuites qu’on exerçait contre lui.

Ce Duvallon savait-il le métier infâme de Belmont ? ou avait-il été aussi abusé par lui ?

Toutes ces pensées se heurtèrent confuses dans ma tête, et me préoccupèrent tellement que je quittai la ferme beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire, prétextant une migraine, et laissant Marie et sa tante inquiètes et chagrines de mon brusque départ.

Ce jour qui devait être une sorte de petite fête pour nous, finit ainsi bien tristement.

Que dois-je faire ?

J’aime Marie de toutes les forces de mon âme. Ce n’est plus un crime de l’enlever à Belmont, à ce brigand, à cet assassin ; c’est une noble, c’est une généreuse action.

Marie a été indignement trompée. Sa famille a cru l’unir à un brave et honnête marin, et non pas à un homme infâme… Ce mariage est nul devant la raison et devant l’honneur, il doit être nul aussi devant les hommes ! Aujourd’hui même j’apprendrai tout à ces malheureuses femmes…

Mais me croiront-elles ? Quelles preuves leur donnerai-je de ce que j’avance ?

Et puis il y a dans cette dénonciation de ma part quelque chose de bas qui me répugne.

Après tout, Marie est légitimement la femme de Belmont, j’aime Marie… cet amour met presque cet homme à mon niveau.

Maintenant c’est une lutte ouverte entre lui et moi. J’ai déjà l’avantage puisqu’il est absent ; il n’est pas loyal d’augmenter encore mes chances par une délation.

Enfin, si Marie m’aime assez pour vaincre ses scrupules, pour oublier ses devoirs envers un homme qu’elle croit honnête et bon, ne serai-je pas plus orgueilleux de mon bonheur, que si elle croyait ne me sacrifier qu’un homme indigne d’elle ? qu’un homme que la justice peut chaque jour réclamer comme sa proie ?

Décidément je ne dirai rien…

Mais si cet homme revient ?… Mon Dieu, quelle affreuse idée !

Marie est sa femme, après tout, et c’est le hasard seul qui l’a préservée de la souillure de cet homme infâme.

Mes scrupules sont fous, sont stupides. Je ne sais pourquoi j’hésite à tout dire à Marie…

Mais à quoi bon ? Cette confidence préviendra-t-elle… empêchera-t-elle le retour de cet homme ?

D’un moment à l’autre il peut arriver…

Que faire… que faire ?…

____________

 

Cerval, le 12 décembre 18**.

Mon incognito est découvert, Marie sait qui je suis.

Hier je suis allé à la ferme.

J’étais toujours dans l’irrésolution sur ce que je devais dire relativement au pirate.

Nous causions avec Marie et sa tante lorsque mon régisseur est entré.

Je suis devenu très rouge, très embarrassé : le bourreau ne s’en est pas aperçu ; il m’a fait un respectueux et profond salut.

« Tiens, vous connaissez M. Arthur ? – lui a demandé madame Kerouët.

— Si j’ai l’horreur de connaître monsieur le comte ?… – a répété le régisseur avec étonnement.

— Monsieur le comte ! – s’écrièrent à la fois madame Kerouët et Marie en se levant d’un air interdit.

Craignant que cet homme n’interprétât mal le motif qui m’avait engagé à cacher mon nom, je lui dis : — Vous êtes maladroit, mon cher monsieur Rivière. Je désirais avoir par moi-même quelques renseignements sur cette métairie, dont je pense augmenter le bail, et vous venez tout gâter… Veuillez, je vous prie, aller m’attendre à Cerval : j’ai à causer avec vous à ce sujet… – Le régisseur sortit.

— Vous nous avez trompées… monsieur le comte ! – me dit madame Kerouët avec beaucoup de dignité. C’est mal à vous…

Marie ne dit pas un mot, et disparut sans me regarder.

— Et pourquoi cela est-il mal ? – dis-je à cette excellente femme. – Si je m’étais nommé, je ne sais quels scrupules vous auraient peut-être empêchée de me témoigner cette franche et cordiale affection que vous m’avez toujours montrée… j’aurais été pour vous le maître de cette ferme et non pas votre ami…

— L’amitié n’est sûre, n’est possible qu’entre pareils, monsieur le comte, – dit madame Kerouët d’un air froid.

— Mais en quoi nos positions sont-elles dépareillées à cette heure ? Si mon amitié vous a plu jusqu’ici… pourquoi changer nos relations ?… pourquoi oublier quatre ou cinq mois d’intimité charmante ?…

— Je ne les oublierai pas, monsieur le comte ; mais elles feront place à des sentiments plus convenables à la modeste position de Marie et de moi.

Une fille de ferme vint chercher madame Kerouët pour la prier de se rendre auprès de Marie.

Elle me salua respectueusement et sortit.

Je quittai la métairie dans un violent accès de colère contre mon régisseur…

Puis, je réfléchis qu’après tout cet incognito ne pouvait pas toujours durer, et que cette découverte, en choquant d’abord Marie, ne pouvait en rien altérer son amour pour moi…

____________

 

Cerval, 15 décembre 18**.

J’ai revu Marie.

Pendant quelques jours, je l’ai trouvée triste et affligée de ma dissimulation qu’elle ne s’explique pas.

Elle m’a demandé pourquoi j’avais ainsi caché mon nom ; je lui ai répondu que sachant que des bruits, aussi faux que fâcheux, étaient parvenus jusqu’à elle, et me peignaient sous les couleurs les moins favorables, j’avais préféré garder l’incognito.

Elle m’a cru difficilement ; mais enfin je suis parvenu à chasser de son esprit ces impressions malheureuses.

Quoique madame Kerouët me boude encore quelquefois, nos relations, d’abord un peu refroidies, ont repris tout leur charme.

____________

 

Cerval, 20 décembre 18**.

Marie m’aime… elle m’aime !… je n’en puis plus douter… Que cette date vive à jamais dans mon cœur !

____________

 

Cerval, 30 décembre 18**.

Quel événement !… Non, non, mille fois non ; elle ne quittera pas ce pays… Maintenant j’ai le droit de veiller sur son avenir… jamais je ne l’abandonnerai…

Ce matin, un valet de ferme est arrivé au château.

Il m’apportait un billet de Marie.

Elle me priait de venir à l’instant même.

Une heure après j’étais à la métairie.

Je trouvai Marie en larmes, ainsi que sa tante.

« Qu’avez-vous ?… – m’écriai-je.

— Dans cette lettre, dit madame Kerouët, M. Duvallon nous écrit qu’il arrive aujourd’hui pour chercher Marie… par ordre de M. Belmont.

— Et vous la laisserez partir ? – m’écriai-je. – Et vous consentirez à partir, Marie ?…

Marie, pâle comme une morte, passa les mains sur ses yeux, et s’écria : — Quel réveil… mon Dieu… quel réveil !… je suis perdue ! !…

Je fis un signe expressif à Marie… Sa tante, toute préoccupée de ses regrets, ne l’avait pas entendue.

— Ah ! mon Dieu ! – disait madame Kerouët, quitter mon enfant !… je n’en aurai jamais la force.

— Vous ne la quitterez pas, vous ne pouvez pas la quitter, bonne mère !… et surtout pour la remettre entre les mains d’un homme comme ce Duvallon.

— Hélas ! monsieur, quelle objection pouvons-nous faire ?… M. Duvallon n’est-il pas l’ami intime de M. Belmont ? n’a-t-il pas ses ordres ?

— C’est justement parce qu’il est l’ami intime de M. Belmont qu’il faut vous défier de cet homme. »

Marie et madame Kerouët me regardèrent avec étonnement… Je continuai : « Écoutez-moi… vous, madame Kerouët… vous, Marie… Laissez-moi recevoir M. Duvallon ; je me charge de lui parler et de lui faire entendre raison. Quand doit-il arriver ?

— S’il arrive, comme il l’annonce, par la diligence de Bourges, il sera ici aujourd’hui à trois heures, – me dit madame Kerouët.

— Ne promettez rien ; envoyez-le-moi… espérez et espérons… »

Et, répondant à un signe muet de Marie, je sortis.

Tantôt, à cinq heures, j’ai entendu le bruit d’une carriole dans la cour du château. Je n’ai pu réprimer un mouvement de colère ; j’ai senti mes tempes battre violemment…

On a annoncé M. Duvallon.

J’ai vu entrer un homme robuste, de haute taille, paraissant avoir cinquante ans environ ; son teint était coloré, son air dur, son maintien vulgaire, mais assuré ; sa mise, celle d’un Français en voyage, c’est-à-dire sordide…

Je lui ai fait signe de s’asseoir : il s’est assis.

« Monsieur, – lui dis-je, – je vous demande pardon de vous avoir dérangé ; mais je suis chargé par madame Kerouët, qui tient à bail une de mes métairies, et qui a quelque confiance en moi…

— Parbleu ! ! sa nièce aussi a confiance en vous… et beaucoup ! – s’écria cet homme en m’interrompant grossièrement.

— C’est vrai, monsieur, – dis-je en me contenant, – car j’ai l’honneur d’être des amis de madame Belmont…

— Et moi des amis de M. Belmont ! monsieur… et, comme tel, je suis chargé de lui ramener sa femme à Nantes, où elle restera sous la surveillance de mon épouse, jusqu’au retour de mon ami Belmont qui ne peut tarder beaucoup.

— Vous êtes l’ami intime de M. Belmont ? – dis-je à Duvallon en le regardant fixement. – Savez-vous bien quel est cet homme ?

— Cet homme… cet homme en vaut un autre, mordieu ! » s’écria Duvallon en se levant avec vivacité.

Je restai assis.

« Cet homme est un brigand, monsieur !… cet homme est un assassin… monsieur ! – et j’accentuai d’un regard impérieux et résolu chacune de ces inculpations.

— Si vous n’étiez pas chez vous ! !… me dit Duvallon en fermant ses poings.

— Je ne suis pas un enfant, monsieur, et vos menaces sont ridicules. Parlons net, et finissons : la preuve que votre ami est un assassin, c’est que j’ai été blessé par lui à bord d’un yacht qu’il a attaqué dans la Méditerranée : est-ce clair ? La preuve que votre ami est un brigand, c’est que j’étais à bord du même yacht, lorsqu’il l’a fait lâchement naufrager sur les côtes de l’île de Malte : est-ce clair ? Enfin, les preuves que ces accusations sont fondées, c’est que l’ambassadeur d’Angleterre en France, c’est que le ministre des affaires étrangères, instruits par moi de la présence de ce misérable à Paris, ont provoqué les mesures qui eussent amené son arrestation, si vous ne l’aviez dérobé à la justice le jour de son mariage… est-ce clair, monsieur ?

Duvallon me regardait d’un air stupéfait ; il se mordait les lèvres avec rage… Je continuai :

« Ni madame Belmont ni sa tante ne savent un mot de tout ceci, monsieur ; mais je vous déclare que si vous insistez désormais pour enlever madame Belmont et sa tante, je leur apprendrai tout, et en même temps je leur donnerai le conseil à toutes deux de mettre cette discussion entre les mains de la justice…

— Mille tonnerres ! – s’écria Duvallon en frappant du pied –, tout ça n’est pas vrai… j’emmènerai cette péronnelle sous votre nez, mort-Dieu !… ou vous verrez beau jeu.

— Si vous n’étiez pas l’ami intime de Belmont, vous paieriez cher votre démenti et votre menace… Sortez d’ici, monsieur.

— Osez donc… osez donc me faire sortir… » – dit l’ancien corsaire en faisant un pas vers moi d’un air menaçant.

Mais, comparant sans doute son âge au mien et sa force à la mienne, il se contint, et me dit avec une fureur concentrée : « Vous voulez donc vous opposer à ce que j’emmène votre maîtresse ? Je conçois ça… mais moi, j’ai dit que je l’emmènerais, et je l’emmènerai, mort-Dieu !… Est-ce que je ne sais pas tout ce qui se passe ? est-ce que je ne sais pas les cadeaux que vous lui avez faits ? est-ce que ça ne m’explique pas les lettres de remerciement de ces deux sottes, auxquelles je ne comprenais rien, et que je recevais à Nantes, à propos de toutes sortes de choses de luxe ?… Mais ça va finir, entendez-vous ? Belmont arrive, et, en attendant, j’emmène aujourd’hui la donzelle… de gré ou de force.

Ne voulant pas répondre à cet homme, je sonnai.

« Pierre, – dis-je à un domestique, – vous allez faire seller deux chevaux, un pour moi et un pour Georges qui me suivra ; vous direz aussi à Lefort de monter tout de suite à cheval avec son fils, et d’aller m’attendre à la ferme des Prés.

Le domestique sortit.

« Maintenant, monsieur, – dis-je à Duvallon, – réfléchissez bien à ce que vous allez faire… Si vous ne quittez à l’instant le pays, j’apprends tout à madame Belmont et à sa tante, et, par mon avis, elles se mettent sous la protection de la justice. De ce pas je vais à la ferme des Prés… je vous y attendrai, monsieur ; et je verrai si vous aurez l’audace d’y venir. – Puis, sonnant de nouveau, je dis à un domestique : – Reconduisez monsieur.

Sans attendre la réponse de Duvallon, je sortis, et je montai aussitôt à cheval pour me rendre à la ferme.

Lefort et son fils m’y avaient déjà précédé.

____________

 

Cerval, 31 décembre 18**.

Hier Duvallon n’a pas osé venir à la ferme.

En lui apprenant qu’il repartait pour Nantes, il a écrit à Marie une lettre remplie des injures les plus grossières… il la menaçait du retour de Belmont.

Marie est plongée dans un morne désespoir… Aujourd’hui je n’ai pu la voir...

Il ne me reste plus qu’un parti à prendre… il faut décider Marie à me suivre…

Quelle sera désormais sa vie ?

Si Belmont revient… lors même que je ne dénoncerais pas son retour, il sera tôt ou tard arrêté…

S’il parvient à se disculper, il est le maître de Marie : elle est sa femme ; elle est obligée de le suivre…

S’il est reconnu coupable, s’il est condamné, quel horrible sort que celui de Marie !… Et puis moi, je risque toujours de la perdre !… et je ne veux pas la perdre !… Sa vie est à moi, comme ma vie est à elle…

Si elle ne me suit pas… que faire ?…

Les crimes passés de cet homme ne peuvent entraîner la rupture de son mariage… ou s’ils l’entraînent, que de temps, que de tristes débats, que de dégoûts !

Il le faut, il le faut. Marie me suivra…

Qui pourra-t-elle regretter, la pauvre orpheline ?

Sa tante… pauvre et excellente femme…

Mais elle nous suivra peut-être… non… non… Si elle soupçonnait jamais la vérité ! ! Si elle savait qu’un autre lien que celui de l’amitié m’unit pour toujours à Marie… si elle savait…

Non, non, il n’y faut pas songer… Mais Marie consentira-t-elle à l’abandonner ?

Pourtant il le faut.

Si Marie me suivait, quel avenir ?… Retiré dans quelque solitude, je passerais ma vie près d’elle…

Quoique jeune, j’ai déjà tant vécu… j’ai déjà tant souffert… j’ai déjà tant éprouvé les hommes et les choses… que ce serait avec délice que je me reposerais pour toujours dans un amour solitaire et tranquille…

Et puis en elle il y a tant de ressources pour vivre dans l’isolement de tout et de tous ! ! ! cœur, âme, esprit, talents, caractère angélique, candeur adorable… imagination de jeune fille, qu’un rien distrait, occupe ou amuse…

Il faut qu’elle me suive… elle me suivra.

CHAPITRE LXIV.

LE DÉPART.

Cerval, 10 mars 18**.

Je rouvre ce journal interrompu depuis près de trois mois.

Je veux écrire une date, une dernière page ici à Cerval… dans ce pauvre vieux château paternel que je quitte peut-être pour jamais…

Rapprochement bizarre ! Ici mon amour pour Hélène a commencé ma vie mondaine…

Ici ma vie mondaine se terminera par mon amour pour Marie…

Désormais, elle et moi, nous devons vivre dans la plus entière solitude… Oh ! sans doute, s’il se réalise, cet avenir sera bien enchanteur !…

Mais par combien de chagrins cruels il aura été acheté !…

Depuis trois mois que de larmes Marie a versées en secret ; mais peu à peu mon influence a vaincu sa résistance.

Elle consent enfin à me suivre…

Et puis elle n’ose, elle ne peut rester ici… elle est mère…

Et puis, mon fidèle Georges que j’avais envoyé secrètement à Nantes épier Duvallon, m’écrit ce matin qu’un homme que je ne puis méconnaître, que Belmont est arrivé à la nuit chez l’ancien corsaire.

Je n’ai pas caché son retour à Marie… elle est décidée…

Comment oserait-elle paraître aux yeux de son époux ?… Comment, plus tard… supporterait-elle les regards de sa tante ?…

Demain dans la nuit nous partons en secret.

Pour ne rien oublier, mettons en note les principales dispositions.

Envoyer des relais de chevaux à moi pour aller jusqu’à *** par la traverse, afin de ne pas laisser prendre nos traces : c’est vingt-cinq lieues de gagnées.

Prendre la poste à *** : en trente heures nous sommes sur la frontière…

Une fois là, le premier bruit de cet enlèvement apaisé… nous attendrons les événements… peut-être reviendrons-nous en France… peut-être Belmont sera-t-il arrêté…

____________

 

Doux-Repos, septembre 18** ([8]).

« Vous m’avez demandé, Marie, de vous raconter ma vie tout entière.

Pour toujours nous avons rompu avec le monde. Retirés ici, dans ce paisible et charmant séjour, avec notre enfant, depuis deux ans nous y vivons au sein d’un bonheur ineffable.

Vous êtes mon ange, mon sauveur, mon Dieu… mon amour… mon seul bien, parce que vous renfermez en vous tous les trésors de l’âme, du cœur et de l’esprit.

Au sein de notre profonde solitude, chaque jour amène une joie nouvelle qui vous rend plus chère à mon cœur.

Ainsi les perles des mers doivent, dit-on, leur éclat impérissable et de plus en plus splendide aux précieuses nuances que chaque vague leur apporte.

Vous me dites souvent, Marie, que mon caractère est noble, généreux, mais surtout bon à l’excès.

Quand vous saurez ma vie, Marie, ma belle et douce Marie, vous verrez qu’hélas ! j’ai été souvent… dur et méchant…

Cette bonté dont vous me louez… c’est donc à vous que je la dois !

Sous votre sainte influence, mon bel ange gardien, tous mes mauvais instincts ont disparu, tous mes sentiments élevés se sont exaltés… en un mot, je vous ai aimée… je vous aime encore comme vous méritez d’être aimée.

Vous aimer ainsi, et être aimé de vous ainsi que vous m’aimez, Marie… c’est se sentir le premier d’entre les hommes… c’est avoir le droit de dédaigner toutes les gloires, toutes les ambitions, toutes les fortunes.

C’est avoir dépassé la limite du bonheur possible…

Ce bonheur surhumain m’effraierait, si nous ne l’avions pas acheté par vos terreurs, par vos remords, pauvre femme !…

Ces remords ont été, sont encore parfois votre seul chagrin : l’heure est venue de vous en délivrer.

Vous saurez quel est celui que vous avez épousé, et que, depuis deux ans, vous croyez condamné à une prison perpétuelle pour crime politique.

Plus tard vous saurez aussi pourquoi jusqu’ici je vous ai caché ce secret.

Ces lignes que j’écris sur ce journal qui retrace presque tous les événements de ma vie, jusqu’au moment où nous avons quitté Cerval, seront les dernières que j’y tracerai…

À quoi bon désormais ces froides confidences !…

C’est dans votre cœur angélique, Marie, que j’épancherai désormais toutes mes impressions… ou plutôt l’unique et adorable impression de bonheur enivrant que je vous dois.

Vous lirez donc ce journal, Marie ; vous verrez que si j’ai été bien coupable, j’ai bien souffert…

Vous verrez racontées les premières émotions de notre amour…

Depuis notre départ de Cerval j’ai interrompu ce journal. Qu’aurais-je pu écrire ? Ce que je vous ai dit pour l’avenir, Marie, doit aussi s’appliquer aux années passées près de vous.

Vous n’y trouverez ni la date de naissance de notre Arthur… de notre enfant… la plus grande félicité que j’aie encore ressentie… ni la date de ce jour affreux où je faillis vous perdre… ici… la plus terrible douleur qui m’ait encore torturé…

Tant que dura l’exaltation, le paroxysme de cette joie inconnue, de ce chagrin inconnu… je ne pensai pas, je ne réfléchis pas, je n’agis pas, je n’existai pas…

Lorsqu’on se voit souffrir, lorsqu’on se voit être heureux, le malheur ni le bonheur ne sont arrivés à leur dernier terme…

Jusqu’alors j’avais atrocement souffert, j’avais eu des joies bien vives… mais je n’avais pas été tellement absorbé que la réflexion ne me restât.

J’ai parlé de bonheur inconnu… Marie, et pourtant la date du jour charmant où je ne doutai plus de votre amour est sur ce journal… tandis que la date du jour de la naissance de notre Arthur ne s’y trouve pas…

Votre âme si délicate comprendra, appréciera, n’est-ce pas ? cette différence si profonde.

Quant à notre enfant, Marie, à notre bel et adorable enfant, nous songerons à son avenir, et…

____________

 

Ces mots sont les derniers du journal d’un inconnu.

Par les rapprochements de la date et des renseignements donnés par le curé du village de ***, dans le premier volume, on voit que ce dernier passage dut être écrit le jour ou la veille du triple assassinat commis sur le comte, sur Marie et sur leur enfant, par Belmont, le pirate de Porquerolles, qui, étant parvenu à s’évader de sa prison et à connaître la retraite du comte, voulut tirer de celui-ci une terrible vengeance avant de quitter à tout jamais la France.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en septembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Arthur par Eugène Sue avec un jugement littéraire par M. Sainte-Beuve, deuxième partie, Paris, Gosselin, 1840. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Rue Neuve Notre-Dame à Paris, a été peinte par Édouard Gærtner en 1826 (Wikimédia). Les illustrations dans le texte, de J.-A. Beauce, gravées par A. Lavielle proviennent de l’édition des Œuvres illustrées de Eugène Sue, Paris, Rue Guénégaud, 1850.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.

 



[1] C’est-à-dire faisant partie de la maison ; il ne s’attachait à ce titre aucune idée de servilité : les pages, les écuyers et les gentilshommes étaient domestiques dans cette acception.

[2] Toute cette lettre se trouve soigneusement raturée dans le manuscrit du Journal d’un Inconnu.

[3] Ici quelques lignes étaient raturées dans le Journal d’un Inconnu. Le récit de ce duel ne se trouvant pas dans l’épisode de madame de Pënâfiel, et Arthur y faisant encore une autre allusion lors du combat des pirates contre le yacht, il est probable que cette omission résulte d’un oubli involontaire ou calculé. (Note de l’Aut. E. S.)

[4] Arthur, selon son habitude, intercale ici des fragments de son journal, interrompu depuis Khios, et sans doute repris lors de son arrivée au Bocage. Les chapitres précédents sont destinés à remplir la lacune qui séparait les deux époques, et pendant laquelle Arthur semble avoir négligé de tenir ce mémorandum.

[5] Chiens de renard.

[6] Gentilhomme fermier.

[7] Voir la première partie d’Arthur, ch. Il : le Cottage.

[8] On voit par cette date que le journal est interrompu depuis trois ans, et que ces dernières lignes ne sont qu’une note écrite par le comte en confiant son manuscrit à Marie, alors habitant avec lui le Cottage situé dans le Midi. (Voir le 1er volume de la présente édition.)