Eugène Sue

ARTHUR
(tome 1)

1838-39

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Table des matières

 

JUGEMENT LITTÉRAIRE SUR ARTHUR.. 4

PRÉFACE. 12

INTRODUCTION. 17

CHAPITRE PREMIER.  LA ROUTE DE POSTE. 17

CHAPITRE II.  LE COTTAGE. 30

CHAPITRE III.  LE RÉCIT. 47

JOURNAL D’UN INCONNU.  HÉLÈNE. 62

CHAPITRE IV.  LE DEUIL. 62

CHAPITRE V.  HÉLÈNE. 76

CHAPITRE VI.  L’AVEU. 84

CHAPITRE VII.  LA LETTRE. 96

CHAPITRE VIII.  LE PORTRAIT. 106

CHAPITRE IX.  LE PAVILLON. 113

CHAPITRE X.  LE CONTRAT. 124

MADAME LA MARQUISE DE PENAFIEL. 137

CHAPITRE XI.  PORTRAITS. 137

CHAPITRE XII.  LES GENTLEMEN RIDERS. 160

CHAPITRE XIII.  L’OPÉRA. 174

CHAPITRE XIV.  UN AMI. 193

CHAPITRE XV.  PROJETS. 208

CHAPITRE XVI.  L’ALBUM VERT. 216

CHAPITRE XVII.  PRIMA-SERA. 225

CHAPITRE XVIII.  DES BRUITS DU MONDE ET DE LA COQUETTERIE. 249

CHAPITRE XIX.  DU CHRISTIANISME DE SALON. 261

CHAPITRE XX.  LE PARLOIR. 266

CHAPITRE XXI.  L’AVEU. 273

CHAPITRE XXII.  CONTRADICTIONS. 286

CHAPITRE XXIII.  MARGUERITE. 292

CHAPITRE XXIV.  JOURS DE SOLEIL. 305

§ I. 307

§ II. 312

§ III. 313

§ IV. 321

§ V. 331

CHAPITRE XXV.  MÉFIANCE. 340

CHAPITRE XXVI.  RENCONTRE. 353

CHAPITRE XXVII.  LE MUSÉE. 363

CHAPITRE XXVIII.  DÉPART. 380

Ce livre numérique. 395

 

JUGEMENT LITTÉRAIRE SUR ARTHUR[1]

La génération spirituelle, ambitieuse, incrédule et blasée, qui occupe le monde à la mode depuis dix ans, se peint à merveille, c’est-à-dire à faire peur, dans l’ensemble des romans de M. Eugène Sue. Lord Byron était un idéal ; on l’a traduit en prose ; on a fait du don Juan positif ; on l’a mis en petite monnaie ; on l’a pris jour par jour à petites doses. Beaucoup des personnages de M. Eugène Sue ne sont pas autres. Le désillusionnement systématique, le pessimisme absolu, le jargon de rouerie, de socialisme ou de religiosité, la prétention aristocratique naturelle aux jeunes démocraties et aux brusques fortunes, cette manie de régence et d’orgie à froid, la brutalité très vite tout près des formes les plus exquises, il a exprimé tout cela avec vie souvent et avec verve dans ses personnages. L’espèce très exacte, et avec ses variétés, si elle se perdait un jour, se retrouverait en ses écrits ; et voilà comment je dis qu’il représente à mon gré la moyenne du roman en France.

Sans se faire reflet ni écho de personne en particulier, il s’est laissé couramment inspirer des divers essais et des vogues d’alentour, et en a rendu quelque chose à sa manière. En un mot, la gamme du roman moderne est très au complet chez lui, et en même temps aucun ton trop prédominant n’y étouffe les autres.

Est-ce une nature vraie, légitime, une société saine qu’a exprimée M. Eugène Sue ? Non assurément, et il le sait bien. Mais j’ose affirmer que c’est une société réelle. De braves gens qui vivent en famille, des hommes sérieux régulièrement occupés, des personnes du monde tout agréables et qui ne veulent pas être choquées, peuvent dire : « Où trouve-t-on de tels personnages ? Ils n’existent que dans le drame moderne ou dans le roman. » Je ne nie pas qu’il y ait maintefois de la charge et du cumul dans l’expression ; mais, pour prendre le meilleur selon moi, le plus habile et le plus raffiné des romans de mœurs de M. Eugène Sue, Arthur par exemple, je dis que le personnage est vrai et qu’il y a de nos jours plus d’un Arthur.

Et, avant tout, qu’on me permette une remarque que j’ai eu très souvent occasion de faire en ce temps où la littérature et la société sont dans un tel pêle-mêle, et où la vie d’artiste et celle d’homme du monde semblent perpétuellement s’échanger. S’il devient banal de redire que la littérature est l’expression de la société, il n’est pas moins vrai d’ajouter que la société aussi se fait l’expression volontiers et la traduction de la littérature. Tout auteur tant soit peu influent et à la mode crée un monde qui le copie, qui le continue, et qui souvent l’outrepasse. Il a touché, en l’observant, un point sensible et ce point-là, excité qu’il est et comme piqué d’honneur, se développe à l’envi et se met à ressembler davantage. Lord Byron a eu depuis longtemps ce rôle d’influence sur les hommes ; combien de nobles imaginations atteintes d’un de ses traits se sont modelées sur lui ! Depuis ç’a été le tour des femmes ; l’émulation les a prises de lutter au sérieux avec les types, à peine apparus, d’Indiana ou de Lélia. Je me rappelle avoir été témoin, certain soir et dans un hôtel de la meilleure compagnie, d’un drame domestique réel très imprévu, et qui justifiait tous ceux de Dumas. Un magistrat m’a raconté qu’ayant dû faire arrêter une femme mariée qui s’enfuyait avec un amant, il n’en avait pu rien tirer à l’interrogatoire que des pages de Balzac qu’elle lui récitait tout entières. Au temps de D’Urfé une société allemande se mit à vivre à la manière des bergers du Lignon. C’est toujours le cas de dire, même quand ce sont si peu des Ménandre : Ô vie ! et toi Ménandre, lequel des deux a imité l’autre ?

Beaucoup des personnages de M. Eugène Sue sont donc vrais en ce sens qu’ils ont, au moins passagèrement, des modèles ou des copies dans la société qui nous entoure. Mais, pour l’aborder plus à l’aise avec ma critique, je la concentrerai sur Arthur, qui est un roman tout-à-fait distingué et où il y a fort à louer, tant pour la connaissance morale que pour la façon. Arthur, doué de toutes les qualités de la naissance, de la fortune, de l’esprit et de la jeunesse, Arthur, doué d’une puissance rare d’attraction et du don inappréciable d’être aimé, a reçu de bonne heure, d’un père misanthrope, un ver rongeur, la défiance ; la défiance de soi et des autres. Les mortelles leçons de ce père trop éclairé et inexorable d’expérience ne sont, selon moi encore, que trop vraies (je parle en général) ; c’est du La Rochefoucauld développé et senti, c’est du Machiavel domestique ; bien des pages du chapitre intitulé le Deuil ont même de certains accents de morose éloquence. Mais cette science amère, ce résidu et comme cette cendre de la vie, que ce père imprudent de sa main mourante sème au cœur de son fils, va petit à petit l’empoisonner. Ce scepticisme corrosif, distillé goutte à goutte dans le vase récent, se retrouvera au fond de tout. Avant de quitter le château paternel, Arthur aimait sa cousine Hélène, pauvre, mais belle, digne et pure, et qui elle-même l’aimait. Il s’enchante insensiblement près d’elle ; tous deux s’entendent sans se le dire ; puis vient l’aveu : ils vont s’épouser. À ce moment une fatale pensée traverse l’âme d’Arthur ; les avis funèbres de son père se réveillent, le germe de méfiance remue en lui : n’est-il pas dupe d’une feinte intéressée ? Est-ce bien lui en effet, ou sa fortune, qu’aime sa cousine Hélène ? Et Arthur tout d’un coup brise ce tendre cœur de jeune fille, sans pitié, avec un sang-froid odieux. Ce n’est là que le premier acte. Arthur vient à Paris ; il connaissait déjà la haute compagnie de Londres, et du premier jour il n’a rien de neuf dans notre monde élégant. Que de piquants et de gracieux portraits d’hommes et de femmes, M. de Cernay, madame de Pënâfiel ! Celle-ci, adorable figure, femme à la mode aussi calomniée que courtisée, captive bientôt Arthur. Dès la première scène de l’aveu qu’elle-même lui fait (comme déjà avait fait Hélène), sa méfiance, à lui si poli, éclate presque brutale ; cela pourtant se répare ; il est aimé, il croit, il est heureux : les jours de soleil se succèdent. Puis tout d’un coup, au comble du bonheur, cette méfiance incurable, cette peur d’être dupe, revient plus féroce, et il renverse comme d’un coup de pied l’idole. Cette espèce de crime se renouvelle encore deux autres fois, et dans l’une des deux à propos non plus d’un amour de femme, mais d’une amitié d’homme. Les analyses qui précèdent et expliquent ces réveils frénétiques d’égoïsme sont parfaitement déduites et dans une psychologie très déliée, surtout pour les deux premiers cas : « C’était enfin une lutte perpétuelle entre mon cœur qui me disait : Crois, – aime, – espère…, et mon esprit qui me disait : Doute, – méprise, – et crains ! » Je ne puis indiquer en courant tout ce qu’il y a de parfait de manière et de bien saisi dans les observations et les propos de monde jetés à travers[2]. Arthur lui-même, à part ces cruels moments, est accompli de façon et presque charmant de cœur ; et cependant le dirai-je ? comme Vaudrey dans la Vigie, comme les moins bons des héros de l’auteur, il a de l’odieux ; on ne peut le suivre jusqu’au bout sans une impression écrasante ; après la récidive, et dès qu’on le voit incorrigible, il devient intolérable[3]. C’est qu’il ne suffit pas que le personnage et le caractère soient réels pour avoir droit à être peints. M. Eugène Sue me pardonnera de lui proposer toute ma pensée. Non, il n’est jamais permis à l’art humain d’être vrai de cette sorte ; quand même on aurait le sujet vivant, l’espèce sociale en personne sous les yeux, c’est là encore, si l’on peut dire, de l’art contre nature. Les grands et éternels peintres qui certes savaient le mal aussi, les Shakespeare, les Molière, l’ont-ils jamais exprimé dans ces raffinements d’exception, dans cette corruption calculée ? Le mal tient-il cette place, à la fois première et singulière, dans leurs vastes tableaux ? La saine nature n’est-elle pas là tout à côté qui rejaillit aussitôt, qui retrempe et qui console ? Arthur n’est pas né méchant, mais il s’est rendu méchant. Or ce que Bossuet dit des héros de l’histoire, je le dirai à plus forte raison des héros du poème ou du roman : « Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires, mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il mit premièrement la bonté, comme propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes… Les cœurs sont à ce prix. » Ce qu’ici je traduirai de la sorte : la vraie gloire de l’art humain légitime est à ce prix.

Ce n’est pas à dire peut-être que le bien plus que le mal fasse le fond de l’humaine vie ; tout n’est que confusion et mélange. Non seulement il y a le mal à côté du bien, mais l’un sort même souvent de l’autre. Pourtant l’art a été donné et inventé précisément pour aider au départ de ce qui est mêlé, pour réparer et pratiquer la perspective, pour orner et recouvrir de fresques plus ou moins récréantes le mur de la prison. On peut avoir par devers soi bien des observations concentrées et comme à l’état de poison ; délayez et étendez un peu, vous en faites des couleurs ; et ce sont ces couleurs qu’il faut offrir aux autres, en gardant le poison pour soi. La philosophie peut être aride et délétère, l’art ne doit l’être jamais. Même en restant fidèle, il revêt et anime tout ; c’est là sa magie ; il faut qu’on dise de lui : C’est vrai, et pourtant que ce ne le soit pas.

D’abord jeune, en écrivant, si l’on est déjà piqué d’amère ironie, on voudrait étreindre toute la vérité, dire tout le mal qu’on devine, le proférer à la face du ciel et de la société avec dédain et colère. Plus tard, en avançant dans la vie, on voit qu’on ne peut dire assez, que le fond échappe toujours, que c’est inutile de trop presser. On se détend alors ; on consent, après avoir dit beaucoup, à s’envelopper, si on le peut, dans la grâce, dans une sorte d’illusion idéale encore. Voyez la Colomba de Mérimée ; toute l’ironie s’y est voilée et y est redevenue comme virginale.

M. Eugène Sue sait tout cela aussi bien et mieux que nous, lui qui, dans Arthur même, nous a si bien motivé en deux endroits sa préférence pour Walter Scott sur Byron[4] ; lui qui nous dit encore par la bouche de son héros que, « si le monde pénètre presque toujours les sentiments faux et coupables, jamais il ne se doute un instant des sentiments naturels, vrais et généreux. » M. Eugène Sue ne nie pas les bons sentiments, mais plutôt leur chance de succès ici bas. Il nous a permis au reste de suivre les diverses transformations de sa pensée sur cette question même. Il a débuté par une crudité systématique ; dans Brulart d’Atar-Gull, il a exprimé le mécompte violent poussé jusqu’à la rage contre l’humanité ; dans Zsaffie de la Salamandre, il a rendu l’ironie calculée qui va à tout flétrir. Avait-il bien dessein en cela, comme il le déclare dans la préface de la Vigie, d’amener, d’induire, par les critiques même qu’on lui ferait, le parti libéral et philosophique à reconnaître qu’il n’est pas de bonheur pour l’homme sur la terre si on lui arrache toute illusion ? C’était prendre une voie bien indirecte, on l’avouera, pour reconstruire ces illusions ; c’était frapper trop fort pour qu’on lui dît : N’allez pas si loin. Méthode scabreuse de faire marcher l’ilote ivre devant le Spartiate pour dégoûter celui-ci de l’ivresse ! Il faut être, avant tout, bien Spartiate pour être sûrement guéri. Quoi qu’il en soit, dans la préface d’Arthur, et auparavant dans celle de Lautréamont, l’auteur semble près de s’amender ; il ne croit plus au mal absolu ni à son triomphe inévitable sur le bien ; du point de vue plus élevé d’où il juge, « les illusions du vice lui paraissent, dit-il, aussi exorbitantes à leur tour que lui paraissaient jadis celles de la vertu. » L’auteur arrive évidemment à sa maturité d’éclectisme et de scepticisme. Ce progrès, cette rectification qui se manifeste déjà avec sincérité dans Arthur, doit profiter à M. Eugène Sue pour les futurs romans de mœurs qu’il produira. Tout en continuant de peindre les tristes réalités qu’il sait, il évitera de les forcer, de les trancher outre mesure ; sa manière, dans le détail même, y devra gagner en fusion.

SAINTE-BEUVE.

PRÉFACE.

… Surtout le Bon Génie…
A.D.P.C.M.E.D.V.

Vers le milieu de l’année 1837, l’obscure gazette d’un département du midi de la France raconta la mort tragique d’une femme, d’un homme et d’un enfant.

Imparfaitement renseignée, cette feuille donna plusieurs versions sur ce fatal événement, tour à tour attribué à l’imprudence, au suicide et à la vengeance ; mais, par l’intervention d’une famille puissante qui avait un grave intérêt à étouffer le retentissement de cette déplorable aventure, ce journal démentit ces faits, en les donnant pour une fable qu’on oublia bientôt.

Celui qui écrit ces lignes dut néanmoins, à de certaines circonstances, d’être instruit des véritables détails de cette tragédie, qui sert à la fois d’exposition et de dénouement au livre que voici.

Le personnage d’ARTHUR n’est donc pas une fiction…, son caractère une invention d’écrivain ; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies.

Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu’irrésistible, mais souvent forcé de l’abandonner, tantôt avec une sorte d’horreur, tantôt avec un sentiment de pitié douloureuse, j’ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

Si, afin de rassembler ces souvenirs d’hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j’ai choisi ce cadre : – Journal d’un inconnu, – c’est que j’ai cru que ce mode d’affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d’autorité, d’individualité au caractère neuf et bizarre d’ARTHUR, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

En effet, une puissance rare : L’ATTRACTION ; – un penchant peu vulgaire : LA DÉFIANCE DE SOI, – servent de double pivot à cette nature excentrique, qui emprunte toute son originalité de la combinaison étroite et pourtant anormale de ces deux contrastes.

En d’autres termes : – Qu’un homme doué d’un très-grand attrait soit sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple ; – qu’un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.

Qu’au contraire, un homme réunissant par hasard – les dons de l’esprit, de la nature et de la fortune, – plaise, séduise, mais qu’il ne croie pas au charme qu’il inspire ; et cela, parce qu’ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que jugeant les autres d’après lui, il se défie de tous, parce qu’il doute de son propre cœur ; que, doué pourtant de penchants généreux et élevés, auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui, de crainte d’en être dupe, parce qu’il juge ainsi le monde ; qu’il les croit sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s’y livre ; – ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d’étude ?

Qu’on joigne enfin à ces deux bases primordiales du caractère – des instincts charmants de tendresse, de confiance, d’amour et de dévouement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l’espèce humaine ; – un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d’autres fois vif, ironique et brillant ; – une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu’elle s’exalte jusqu’à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu’elle s’éplore en regrets touchants et désespérés, lorsqu’elle a reconnu l’injustice de ses soupçons ; – et on aura les principaux traits de cette organisation.

Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde parmi lesquelles on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile ; mais il pense que les mœurs et la société d’aujourd’hui n’en présentent pas d’autres, ou du moins il avoue n’avoir pas su les découvrir.

Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, Étude Biographique, – passons. –

Un écrivain n’ayant guère d’autre moyen de répondre à la critique d’une œuvre que dans la préface d’une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage[5], et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

Cette question est de savoir : si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, – de paradoxe, – de calomnie sociale, – de triste vérité, – de misérable raillerie, – ou de thèse inféconde ; – cette question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction : — Que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.

Et d’abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l’auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter qu’il n’a pas la moindre des prétentions philosophiques qu’on lui accorde, qu’on lui suppose ou qu’on lui reproche. – Que dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu’il s’agisse d’histoire, de comédie ou de romans, il n’a jamais voulu formuler de système. – Qu’il a toujours écrit, enfin, selon ce qu’il a ressenti, – ce qu’il a vu, – ce qu’il a lu, – sans vouloir imposer sa foi à personne.

Seulement, ce qui autrefois avait été pour lui plutôt la prévision de l’instinct que le résultat de l’expérience a pris à ses yeux l’impérieuse autorité d’un fait.

Que si, enfin, il semble renoncer non pas à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu’il pourrait citer à l’appui de sa conviction, c’est qu’à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu’une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur…, mais que le saint privilège de consacrer, d’accréditer les VÉRITÉS ÉTERNELLES, est réservé au génie ou à la Divinité…

En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot : E pur si muove !

Eugène Sue.

Chatenay, 15 octobre 1838.

INTRODUCTION.

CHAPITRE PREMIER.

LA ROUTE DE POSTE.

Un hasard étrange mit ce journal en ma possession. Établi durant quelques mois dans une ville centrale d’un de nos départements du midi, dont le littoral est baigné par la Méditerranée, je cherchais à acquérir une propriété dans ce pays, merveilleusement pittoresque et accidenté ; j’avais déjà examiné plusieurs terres, lorsqu’un jour, le notaire qui me donnait les renseignements nécessaires à cette exploration, me dit :

— Je viens de recevoir avis qu’à huit lieues d’ici, dans la plus belle position du monde, ni trop près ni trop loin de la mer, il y a un BIEN DE CAMPAGNE à vendre. Je ne sais pas ce que c’est ; mais si vous désirez le voir, monsieur, voici les indications précises à ce sujet : c’est avec le curé du village de *** que vous aurez à traiter.

— Comment ! – lui dis-je, – avec le curé ? – Mais ce n’est pas sans doute un presbytère qui est à vendre, j’imagine ?

— Je n’en sais rien, – me dit l’homme de loi ; – mais, d’après le prix assez élevé qu’on demande, je ne pense pas que ce soit un presbytère. Du reste, – ajouta-t-il d’un air fin et entendu, – il paraît qu’il y aura mille moyens de s’arranger à l’amiable et avantageusement ; car c’est une vente par suite de départ précipité ou de mort subite, je ne sais pas au juste… d’autant plus qu’il a couru des bruits si absurdes et si bêtes à ce sujet, que je craindrais de tomber dans un roman ridicule en vous entretenant de ces billevesées ; mais ce qu’il y a de sûr, monsieur, c’est que ces occasions-là sont toujours les meilleures, d’autant plus qu’on a fait, me dit mon correspondant, des folies… de véritables folies dans cette propriété.

— Un départ précipité ! une mort subite !… Et qui donc habitait ce lieu ? – lui demandai-je.

— Je n’en sais rien, absolument rien. Mon correspondant ne m’en a pas appris plus long… et c’est par le plus grand hasard du monde qu’il a eu vent de cette bonne affaire ; car sur cent personnes du département il n’y en a pas dix qui connaissent le village de ***.

Je ne sais pourquoi ces renseignements, bien que fort vagues, piquèrent ma curiosité ; je me décidai à partir sur-le-champ, et j’envoyai commander des chevaux.

— Oh ! – me dit le notaire, – je ne vous conseille pas de vous engager en voiture dans ces chemins-là… La poste y mène bien, mais le relai le plus prochain de *** en est encore éloigné de cinq lieues, et, pour y arriver, on dit que ce sont de vraies sablonnières de traverse, dont vous aurez mille peines à vous arracher ; si vous m’en croyez, monsieur, vous irez là à cheval.

Je crus le garde-note ; je fis mettre un portemanteau sur une selle de courrier, et, précédé d’un postillon, je partis pour le village de ***, distant de huit lieues de la ville où je me trouvais.

Je fis mes trois premières lieues en une heure, je changeai de chevaux au relai, et j’entrai en pleine traverse.

C’était vers le milieu du mois de mai, par une matinée délicieuse, rafraîchie par une faible brise du nord ; ces routes mouvantes, remplies d’un sable jaune comme de l’ocre, quoique détestables pour les voitures qui s’y enfonçaient jusqu’aux moyeux, étaient assez bonnes pour les chevaux. Plus je m’avançais dans l’intérieur de ce pays inculte et sauvage, plus la nature se développait large et majestueuse, bien qu’un peu monotone : devant moi, d’immenses plaines de bruyères roses ; à l’horizon, de hautes montagnes bleuâtres ; à gauche, de nombreuses collines couvertes de bois ; et, à droite, un continuel rideau de verdure, formé par les saules et les peupliers qui bordaient une rivière très basse et très limpide, partout guéable, mais fort rapide, et qu’il fallait plusieurs fois traverser, car elle coupait çà et là le chemin, qui tantôt s’encaissait entre de hauts escarpements couverts d’aubépines, de mûriers et de rosiers sauvages, et tantôt, au contraire, sortait de ces cavées pour remonter en plaine, droit et uni comme un jeu de mail.

— Es-tu déjà allé à *** ? – demandai-je à mon guide, dont la figure mâle, la tenue nette et propre, la démarche aisée sentaient fort son cavalier libéré du service militaire ; j’avais d’ailleurs entendu ses camarades de la poste l’appeler le hussard, et tout dans cet homme contrastait avec l’air négligé et la bruyante familiarité des autres méridionaux.

— Es-tu déjà allé à *** ? – demandai-je donc à mon guide.

— Oui, monsieur, deux fois dans ma vie, me répondit-il en arrêtant son cheval et se plaçant un peu en arrière de moi ; – une fois, il y a deux ans, et l’autre fois, il y a trois mois ; mais, dame ! les deux fois ne se ressemblent guère ! ! !

— Que veux-tu dire ?

— Oh ! la première fois, – ajouta-t-il encore exalté sans doute par un souvenir d’admiration et de gratitude, – c’est ça qui était crâne ! cent sous de guide ! un courrier ! six chevaux de berline !

Et, pour péroraison imitative, sans doute, mon guide fit claquer son fouet de façon à m’étourdir. Ne me contentant pas de cette manière d’apprécier et de désigner la qualité des voyageurs, je lui demandai :

— Mais qui était donc dans cette voiture ? à qui appartenait ce courrier ?

— Je ne sais pas, monsieur ; les stores de la berline étaient baissés ; sur le siège de derrière il y avait un homme et une femme âgés, qui avaient l’air de domestiques de confiance…

— Et le courrier, n’a-t-il rien dit ?

— Le courrier ? ah ! ben oui ! un vrai muet, et l’air d’un féroce ! Tout ce que j’ai entendu, ç’a été quand il est venu commander les chevaux ; ça n’a pas été long, allez, monsieur ! Il est descendu de cheval, a mis deux louis d’or dans la main du maître de poste, en disant : « Six chevaux de berline et un bidet, les guides à cent sous, quarante sous de payés. » Et puis il est reparti au galop.

— Et il n’a pas dit le nom de son maître ?

— Non, monsieur.

— Et quelle livrée portait ce courrier ?

— Attendez donc, monsieur, que je me souvienne… oui… une veste verte, galonnée d’argent sur toutes les coutures, une casquette pareille, ceinture de soie rouge, plaque armoriée, couteau de chasse… des moustaches… enfin, tout le tremblement… un fameux genre !… mais l’air trop féroce, parole d’honneur !

— Et depuis, tu n’as pas su qui tu avais conduit à*** ?

— Non, monsieur !

— Et cette même voiture, quand a-t-elle donc repassé ?

— Mais elle n’a pas repassé, monsieur.

— Comment ! – dis-je fort étonné, – mais il y a donc plusieurs maisons de campagne à *** ?

— Non, monsieur ; on dit qu’il n’y en a qu’une en tout : le reste, c’est tout des vraies cassines à paysans.

— Il y a donc une autre route pour venir de *** que celle-ci ?

— Oh ! non, monsieur ; il faut absolument revenir par ici.

— Et personne n’est revenu par ici ?

— Non, monsieur.

— C’est extraordinaire ! Et il y a longtemps que cette berline a passé ?

— Deux ans bientôt, monsieur.

— Et ton autre voyage à *** ? – dis-je à mon guide, espérant trouver l’explication de ce mystère.

— Oh ! quant à cette conduite-là, je m’en souviendrai longtemps, monsieur ! Ah ! le vieux scélérat ! le vieux brigand ! le vieux roué !

— Voyons, conte-moi cela, mon garçon ; tu as de la rancune, ce me semble ?

— De la rancune !… je crois bien que j’en ai… et il y a de quoi en avoir. Ce n’est pas pour la chose, mais c’est pour la rouerie… et puis parce qu’il m’a appelé son bon ami, le vieux monstre ! son bon ami ! ! ! D’ailleurs, vous allez voir, monsieur. Ce voyage-là, c’était donc il y a trois mois : ça se trouvait à mon tour de marcher, je me chauffais dans l’écurie, entre mes chevaux, car le froid pinçait encore dur ; sur les onze heures du matin, j’entends claquer, claquer, mais claquer comme à cent sous de guide, et puis la voix essoufflée de Jean-Pierre qui crie : — Deux chevaux de calèche ! – Bon ! je me dis, c’est du chenu et ça me revient. Je sors pour voir le voyageur : c’était une mauvaise calèche à rideaux de cuir ; une espèce de berlingot dont on ne voyait pas la couleur tant il était couvert de boue. Je me dis à moi-même : Bon ! c’est sans doute un médecin qui vient voir un malade qui se meurt. Mais, sarpejeu ! voilà que j’entends une voix qui avait tout l’air d’orner un mourant lui-même, et qui criait du fond du berlingot, autant qu’elle pouvait crier, moitié toussant, moitié renâclant : « — Ah ! gueux de postillon ! ah ! misérable ! tu veux donc me tuer, en me faisant aller ce train-là ! » – Le fait est que Jean-Pierre vous avait mené ça que les moyeux en fumaient. — En voilà pour votre argent, j’espère, not’ bourgeois, – dit Jean-Pierre d’un air furieux au berlingot.

— C’est au moins à quatre francs de guides, n’est-ce pas ? – que je dis à Jean-Pierre, qui dételait en jurant comme un païen.

— À quatre francs ! – qu’i me fait ; – oui… pas mal ! le monstre paie à vingt-cinq sous !

— À vingt-cinq sous ? au tarif ? et tu le mènes ce train-là, un train de prince ?

— Oui, et tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pu le mener encore plus vite.

— T’es joliment bête, que je dis à Jean-Pierre.

— Tu verras que tu vas faire comme moi.

— Le plus souvent, que je réponds à Jean-Pierre. Enfin, on m’amène mon porteur, que j’avais appelé Délinquant, parce qu’il faisait continuellement des délits sur la peau des autres : c’était son idée, à cette bête… hommes ou chevaux, ça lui était égal, pourvu qu’il morde ou qu’il frappe du devant, du derrière, de partout enfin. — Ce pauvre Délinquant ! – ajouta mon guide avec un douloureux soupir. Puis il reprit : — On m’amène donc mon porteur, et, avant de monter à cheval, je vois une grande main sèche, décharnée et couleur de bois, qui sort du rideau de cuir du berlingot, et paie Jean-Pierre à vingt-cinq sous. Voyant payer Jean-Pierre à vingt-cinq sous… je frémis… et je me dis à moi-même :

— Bon, vieil épommoné, tu vas faire une fameuse promenade au pas pour tes vingt-cinq sous. — Où allons-nous, monsieur ? – demandai-je au berlingot ; car je ne voyais personne, et la grande main sèche et jaune s’était retirée.

« — Nous allons à ***, » – me dit une voix, mais si faible, mais si éteinte, qu’elle avait l’air d’une agonie, et puis la voix ajouta, toujours moitié toussant, moitié renâclant : « — Mais je te préviens d’une chose, mon bon ami… » – Son bon ami ! répéta mon guide avec rage… – « Je te préviens que le moindre cahot me fait un mal affreux ; je suis à moitié mort des horribles soubresauts que ton misérable camarade m’a fait faire. Je veux aller très doucement, très doucement, au tout petit trot, entends-tu ?… car… » – et il toussa comme s’il allait rendre l’âme, « — car la plus petite secousse me tuerait… et je ne paie que le tarif… vingt-cinq sous de guide, mon bon ami… » – Et là-dessus, il retoussa comme s’il allait expirer, le vieux poussif !

— Ah ! tu ne paies que vingt-cinq sous ! et tu m’appelles ton bon ami ! ah ! ça te fait du mal d’aller vite ! Attends ! attends ! vieux fesse-mathieu, que je dis en enfourchant Délinquant ; je vais t’en donner, moi, du tout petit trop ! Et v’lan… je vous pars à triple mors, et je vous trimballe le berlingot à tout briser ; mais d’un train, mais d’un train, que le vieux roué m’aurait payé à mille francs de guides, comme on dit que payait le grand Napoléon, qu’il n’aurait pas été plus vite ; sans compter que pour mieux orner ma course, je ne coupais pas un ruisseau, pas une saignée… J’arrivais là-dessus au galop… et v’lan ! Il fallait voir les sauts de côté que faisait le berlingot en fringalant : seulement, on doit être juste pour tout le monde ; mais faut qu’il ait été fameusement solide, le berlingot ! pour ne s’être pas rompu mille fois !

— Mais, malheureux, – dis-je à mon guide, – tu risquais de tuer ce malade !

— Le tuer ! ah, ben oui… le tuer ! le vieux brigand ! je n’ai pas eu assez de bonheur pour ça. Enfin, nous avons été un tel train, monsieur, que malgré les sables où nous sommes, avec seulement un cheval de renfort, je l’ai mené à ***, et il y a deux postes et trois bons quarts, en une heure et demie !

— Diable ! lui dis-je ; – en effet, c’est bien aller.

— Mais attendez la fin, monsieur. La voix du berlingot m’avait dit de ne pas entrer dans le village ; nous arrivons à une hauteur qui est à deux cents pas de ***. Je dételle… pour la dernière fois Délinquant, car il en a été fourbu et en est mort, monsieur, de cette course-là ! et si mort, que mon maître m’en a mis à pied pour quinze jours, de façon que cette équipée-là m’a coûté plus de cent écus, à moi, pauvre diable ! Mais vous avouerez aussi, monsieur, que quand on se voit payé à vingt-cinq sous, et qu’on s’entend appeler son bon ami, par un pareil scélérat, c’est à ne plus se connaître.

— Continue, – lui dis-je.

— Enfin, monsieur, je dételle et j’ouvre la portière, croyant trouver mon homme évanoui ou au moins mort ! car depuis une heure il ne soufflait pas mot ; mais, mille tonnerres ! qu’est-ce que je vois ? Un gaillard qui faisait claquer sa langue contre son palais comme un coup de fouet, en rebouchant une bouteille de rhum, et qui me dit alors, d’une grosse voix de poitrine, mais d’un creux qui aurait fait envie à un chantre de cathédrale : « — Mon fiston, » voilà le moyen d’aller un train de prince et à bon marché ! Depuis Paris, j’ai toujours fait trois lieues et demie à l’heure, sans courrier, et je n’ai jamais payé qu’à vingt-cinq sous. » Et il sauta de la calèche, leste et dégourdi comme un cerf, le monstre qu’il était.

Je ne pus m’empêcher de rire de ce singulier moyen d’aller vite et à bon marché, et mon guide exaspéré continua :

— Vous comprenez, n’est-ce pas, monsieur ? Comme on était furieux de n’être payé qu’à vingt-cinq sous, et d’être appelé son bon ami, tant plus le vieux roué recommandait d’aller doucement, tant plus, pour se venger et le faire souffrir, on allait un train d’enfer ; mais, au contraire, tant plus on allait vite, tant plus il jouissait, le vieux misérable ! Hein ! monsieur, en voilà un vrai bandit ? Faut-il être sans cœur pour faire ainsi le malade, quand on est vigoureux, sec et cogné comme un vieux bidet de poste ?… Mais ce n’est pas toute l’histoire ; je lui demande où il va, il me répond :

« — Attends-moi là ; si je ne suis pas revenu dans une heure, va-t’en. » — Et la voiture ? lui dis-je. — « Si je ne reviens pas, tu la ramèneras à la poste, on ira la reprendre. » — Et votre bagage ? — « Je l’ai. »

Et il me montra une boîte longue, plate, carrée et assez lourde, qu’il tenait sous son bras, et puis il disparut à travers le bois, qui est assez épais à cet endroit-là.

Dans ce maudit village il n’y a pas d’auberge. Je donne l’avoine à mes chevaux et j’attends –, mais ce pauvre Délinquant était si épouffé, qu’il ne mangeait pas ; moi, je fais le contraire, je mange un morceau, et au bout d’une heure mon vieux roué n’était pas encore revenu ; au bout de deux heures, pas davantage… Alors je m’en vais au village qui est dans le fond… pensant qu’il ne pouvait être que dans la maison de campagne des personnes des six chevaux de berline et du courrier. Je sonne à une petite porte, puis à une grande, car on ne pouvait voir la maison de dehors : personne… Je frappe à tout briser : personne. Enfin je me lasse et je m’en reviens, j’attends encore une demi-heure : personne ; ma foi ! alors je m’en retourne à la poste. On place le berlingot sous une remise, et depuis ce temps-là on n’est pas encore venu le réclamer. Or, probablement que ce vieux brigand se trouve bien là où il est, et où vous allez aussi, monsieur. Mais c’est tout de même un drôle de village que *** : on y va… mais on n’en revient pas !

Comme mon guide, je fus frappé de cette étrangeté, et ma curiosité augmenta de plus en plus.

— Mais cet homme, – lui dis-je, – le dernier que tu as mené, était-il bien vieux ?

— Comme ça… dans les cinquante ans, sec comme du bois ; les cheveux tout blancs, mais les yeux et les sourcils noirs comme du charbon. Et puis je me rappelle que quand je lui ai demandé son bagage, et qu’il m’a montré la grande boîte, il a ri, mais tout de même d’un drôle de rire, car il avait comme de l’écume aux lèvres, et puis j’ai remarqué qu’il avait les dents très pointues et très écartées, et on dit que c’est signe de méchanceté… ce qui ne m’étonnerait pas, vu qu’il a l’infamie de ne payer qu’à vingt-cinq sous, et encore d’appeler les autres son bon ami !

— Et comment était-il vêtu ? – demandai-je, malgré moi de plus en plus intéressé à ce récit.

— Oh ! bien couvert : une grande redingote foncée, une cravate noire et la croix d’honneur ; avec ça le visage couleur de cuivre et une taille désossée, dans les modèles de celle de feu le commandant Calebasse, mon ancien chef d’escadron du 9e hussards… un grand dur à cuire, tout nerfs et tout os.

— Et tu n’en as pas entendu parler depuis ?

— Non, monsieur… Ah ! j’oubliais de vous dire que, pendant que j’étais à l’attendre, j’ai entendu comme deux ou trois coups de fusil. Voilà tout ; probablement qu’on s’amusait par là à tirer des grives dans les vignes…

Cette boîte lourde et carrée me revint à l’esprit, et je frissonnai, pensant que peut-être un duel sans témoins et acharné avait ensanglanté cette solitude ; mais l’espèce de ruse bouffonne employée par ce personnage pour aller vite et à bon marché me semblait contredire cette pensée de combat : une telle combinaison me paraissait peu naturelle dans un moment aussi sérieux. Ce qui me frappait pourtant extrêmement, c’est que personne n’était revenu de ce singulier village, « où on allait, » comme disait naïvement mon guide, « et dont on ne revenait pas. » Pourtant le notaire m’avait assuré que la seule habitation convenable qu’il y eût dans cet endroit était à vendre… Qu’étaient donc devenus les voyageurs de la première voiture ? Et celui de la seconde ? Ma tête s’y perdait, et je brûlais d’arriver à *** pour éclaircir ce singulier mystère.

Lorsque mon guide m’avait parlé de cette voiture à stores baissés, j’avais aussi pensé à un enlèvement ; mais ce courrier, ce train, s’accordaient assez peu avec le mystère voulu pour ces sortes d’entreprises. Pourtant ce pâle vieillard, qui arrive deux ans après que les premiers voyageurs sont passés, son air étrange, ces coups de pistolet, et puis la subite disparition de tout ce monde… Encore une fois, tant de circonstances extraordinaires portaient ma curiosité à son comble.

— Enfin, nous voici à ***, monsieur, – me dit mon guide. – J’espère que voilà une fameuse vue ? Mais tenez, monsieur, c’est ici, près de ce platane mort, que j’ai déposé le vieux roué du berlingot.

En effet, nous étions arrivés sur les hauteurs qui dominent le village de ***.

CHAPITRE II.

LE COTTAGE.

Vu de cette hauteur, le petit village de *** offrait un délicieux coup-d’œil ; le peu de maisons qui le composaient, presque toutes situées à mi-côte, étaient bâties de pierres jaunâtres sur lesquelles grimpaient des ceps de vigne ; quelques-unes de ces habitations étaient recouvertes de tuiles rouges, chaudement colorées ; d’autres n’avaient que de simples toits de chaume, sur lesquels semblaient s’épanouir, par compensation, une multitude de mousses vertes et veloutées, mêlées de touffes de joubarbe à fleurs rouges ; puis, toute cette pittoresque rusticité se perdait parmi de grands massifs de platanes, de chênes verts et de peupliers d’Italie, au milieu desquels s’élevait un modeste clocher à aiguille de pierre grise.

Je descendis une rampe sinueuse assez rapide, et bientôt j’arrivai sur la petite place du village : à gauche, je vis la porte du cimetière ; à droite, le porche de l’église, et avisant tout près une maison un peu plus grande que les autres, et remarquable seulement par une certaine recherche de propreté, je crus reconnaître le presbytère ; je descendis de cheval et je frappai… Je ne m’étais pas trompé.

Une femme, jeune encore, vêtue de noir, horriblement contrefaite et d’une grande laideur, mais dont la figure me parut avoir une grande expression de bonté, vint m’ouvrir, et me demanda avec un accent méridional très prononcé ce que je désirais.

— Je viens, madame, – lui dis-je, – voir la propriété qui est à vendre dans le village. M. V., notaire, m’a engagé à voir M. le curé, qui, m’a-t-il dit, est chargé de cette vente.

— Mon frère va revenir tout à l’heure, – me répondit cette femme en soupirant ; – et si vous voulez vous reposer en l’attendant, monsieur, veuillez me suivre dans le presbytère.

J’acceptai cette offre, et, laissant mon guide et ses chevaux, j’entrai dans la maison.

Rien de plus simple, de plus propre, et pourtant de plus pauvre, que l’intérieur de cette humble habitation ; mais partout on y retrouvait les traces d’une prévoyance attentive pour son hôte principal. J’accompagnai la sœur du curé dans une salle basse, dont les deux fenêtres à rideaux blancs s’ouvraient sur un petit jardin tout verdoyant ; les meubles modestes de cette chambre reluisaient de propreté ; un seul fauteuil de vieille tapisserie, placé près d’une petite table surmontée d’une bibliothèque de bois noir et d’un Christ en ivoire, semblait la place habituelle du prêtre ; la chaise de sa sœur et son rouet étaient proche de l’autre fenêtre : cette femme s’y assit et se mit à filer sans mot dire.

Craignant qu’elle ne gardât le silence par réserve ou par mesure, et voulant d’ailleurs satisfaire ma curiosité, vivement excitée par le récit de mon guide, je demandai à cette femme s’il y avait longtemps que la propriété était à vendre.

La sœur du prêtre me répondit avec un nouveau soupir : — Elle est à vendre depuis trois mois, monsieur.

— Mais, madame, les propriétaires ne l’habitent plus ?

— Les propriétaires, – me dit-elle avec une grande expression de tristesse ; – non, monsieur, ils ne l’habitent plus. Et voyant sans doute que j’allais lui adresser une autre question, elle ajouta, les larmes aux yeux : — Excusez-moi, monsieur ; mais mon frère vous entretiendra à ce sujet.

De plus en plus étonné, mais n’osant pas insister, je me rejetai sur quelques banalités, sur la vue, la beauté des sites, etc., etc.

Au bout d’une demi-heure, on frappa : c’était le curé ; sa sœur alla lui ouvrir, et l’informa sans doute du sujet de ma visite.

Ce prêtre, qui pouvait avoir trente ans, portait le costume sévère de sa condition ; il n’était pas contrefait, mais il ressemblait extrêmement à sa sœur : même laideur, même expression de douceur et de bonté, jointe à une apparence chétive et souffrante, car il était petit, frêle et très pâle ; il avait un accent méridional beaucoup moins prononcé que sa sœur, et ses formes étaient réservées mais polies.

L’abbé m’accueillit avec une sorte de froideur que j’attribuai à sa crainte de ne trouver en moi qu’un importun, attiré seulement par une indiscrète curiosité ; car, d’après le peu de mots dits par sa sœur, je comprenais qu’il s’était passé quelque fatal événement dans cette maison, et le curé pouvait supposer que, vaguement instruit à ce sujet, je venais seulement chercher des détails plus circonstanciés.

Désirant le mettre en confiance avec moi, je lui dis franchement que je désirais trouver une propriété très isolée, très calme, très solitaire ; qu’on m’avait parlé de celle qu’on voulait vendre, comme remplissant presque toutes ces conditions, et que je venais à lui pour en être sérieusement informé.

La froideur glaciale de l’abbé ne fondit pas à cette ouverture, et, après l’échange de quelques mots insignifiants, il me demanda si je voulais voir la maison. Je lui répondis que j’étais absolument à ses ordres, et nous nous levâmes pour sortir.

Alors sa sœur prit un paquet de clefs dans une armoire et les lui remit, en disant les larmes aux yeux : — Mon Dieu ! mon Dieu ! Joseph… cela va vous faire bien du mal, car vous n’y êtes pas entré depuis…

Le jeune prêtre lui serra tendrement la main, et répondit avec résignation : — Que voulez-vous, Jeanne !… Il fallait bien que cela arrivât… un jour ou l’autre…

Nous sortîmes.

Le silence opiniâtre que semblait vouloir garder le curé, à propos d’événements qui irritaient de plus en plus ma curiosité, me fut fort désagréable ; mais sentant que la moindre question, sur un sujet qui paraissait affecter si profondément ces deux pauvres créatures, serait peut-être cruelle et probablement inutile, je me décidai à demeurer dans toute la rigueur de mon rôle de visiteur et d’acheteur.

Nous sortîmes du presbytère, et, gravissant une rue assez escarpée, nous arrivâmes devant une petite porte, de chaque côté de laquelle s’étendait un long mur très élevé.

Cette apparence était plus que simple : cette muraille de pierres brutes, seulement jointes par un ciment très solide, il est vrai, paraissait ruinée ; la porte semblait vermoulue ; mais lorsque, l’abbé l’ayant ouverte, j’entrai dans le paradis caché par ce grand mur, en vérité je compris et admirai plus que jamais le goût si sage, si égoïste et si bien entendu des Orientaux, qui tâchent à rendre les dehors de leurs habitations les plus insignifiants, et souvent même les plus délabrés du monde, tandis qu’au contraire ils en ornent l’intérieur avec le luxe le plus éblouissant et le plus recherché.

Cette habitude m’a toujours semblé charmante, comme contraste d’abord, et puis parce que j’avoue n’avoir jamais bien pénétré le but de ce déploiement extérieur de peintures et de sculptures, si généreusement étalé pour les passants, qui répondent, d’ordinaire, à cette attention délicate, en couvrant d’immondices ces beautés architecturales et monumentales, comme on dit. C’est bien un contraste, si l’on veut ; mais celui-là ne me plaît pas. En un mot, n’est-il pas de meilleur goût de cacher au contraire une délicieuse retraite, et de jouir ainsi d’un bonheur ignoré, au lieu de s’en pavaner pompeusement aux yeux de chacun, pour exciter l’envie ou la haine de tous.

Mais pour en revenir au paradis dont j’ai parlé, une fois la petite porte ouverte, j’entrai avec le curé ; il la referma soigneusement, et dit : — Ceci, monsieur, est la maison.

Puis, sans doute, absorbé dans ses souvenirs et voulant me donner le loisir de tout examiner, il croisa ses bras sur sa poitrine et il demeura silencieux.

Je l’ai dit, je restai frappé d’étonnement, et le spectacle que j’avais devant les yeux était si ravissant, qu’il me fit oublier toute autre préoccupation.

On ne voyait plus une pierre de la muraille de clôture dont j’ai parlé ; elle était à l’intérieur absolument cachée par une charmille touffue et par une haute futaie de chênes immenses.

Ensuite, qu’on se figure, située au centre d’une vaste pelouse de gazon, fin, ras, épais et miroité comme un tapis de velours vert, une maison de médiocre grandeur et de la construction la plus irrégulière : au milieu, un corps de logis composé d’un seul rez-de-chaussée ; à droite, une galerie de bois rustique, formant serre chaude, et aboutissant à une sorte de pavillon qui ne paraissait recevoir de jour que par le haut ; à gauche, en retour du corps de logis du milieu, et plus élevée que lui, une galerie à quatre ogives garnies de vitraux coloriés, et aboutissant à une tourelle très haute, qui dominait de beaucoup le reste de l’habitation.

Rien de plus simple apparemment que l’ordonnance de ce cottage ; mais ces bâtiments n’en étaient pour ainsi dire que la charpente, que le corps ; car tout son luxe, toute son indicible élégance, tout son éclat, venait de l’innombrable quantité de plantes grimpantes qui, à part l’ouverture des fenêtres, qu’elles envahissaient encore çà et là par une brusque invasion de jasmins et de chèvrefeuilles, couvraient d’un manteau de verdure et de fleurs de mille nuances toutes les murailles treillagées de cette délicieuse demeure, depuis le rez-de-chaussée jusqu’au sommet de la tourelle, qui semblait un immense tronc d’arbre revêtu de lianes.

Puis une épaisse et large corbeille de géraniums rouges, d’héliotropes d’un lilas tendre, et de lauriers roses, régnait autour de la base des murs, et cachait sous ces grosses touffes de verdure, émaillées de vives couleurs, les tiges toujours grêles des plantes grimpantes qui épanouissaient plus haut leurs trésors diaprés.

Le lierre d’Écosse, les rosiers, la vigne vierge, les gobéas à clochettes bleues, la clématite à étoiles blanches, entouraient de leurs épais réseaux les piliers de bois rustique qui formaient les montants de la serre-chaude, et les supports de l’auvent d’un perron, aussi de bois, à dix marches recouvertes d’une fine natte de Lima ; sur chacune de ces marches était un immense vase de porcelaine du Japon, blanc, rouge et or, renfermant de ces grands cactus à larges pétales pourpres et au calice d’azur ; puis, comme le pied de ces plantes est nu et rugueux, de charmants petits convolvulus de Smyrne, à campanules oranges, les cachaient sous leur broderie verte et or ; enfin ce perron aboutissait à une porte de chêne fort simple, de chaque côté de laquelle étaient deux larges et profonds divans de Chine, faits de joncs et de bambous.

Tel était de ce côté l’aspect véritablement enchanteur de ce cottage, de cet oasis frais et parfumé qui s’épanouissait comme une fleur magnifique et ignorée au fond des solitudes de cette province ! Il est impossible d’exprimer par la froide ressource des mots toute la splendeur de ce tableau, qui empruntait à la seule nature son indicible somptuosité ! Qui peindra les mille caprices de l’ardente lumière du Midi, se jouant sur le vif émail de tant de couleurs ? Qui rendra le bruissement harmonieux de la brise qui semblait faire onduler sous ses baisers caressants toutes ses corolles épanouies ? et ce parfum sans nom, mélange frais et embaumé de toutes ces senteurs, et cette bonne odeur de mousse et de verdure jointe à l’arôme pénétrant et aromatique du laurier, du thym et des arbres verts, qui pourra l’exprimer ?

Mais ce qui est peut-être plus difficile encore, c’est de retracer les mille pensées diverses et accablantes qui me vinrent à l’esprit en contemplant la plus adorable retraite que l’homme rassasié des joies du monde ait jamais pu rêver ; car je songeais que malgré tant de soleil, de verdure et de fleurs, ce délicieux séjour était à cette heure triste, désert, abandonné ; qu’un affreux malheur avait sans doute surpris et écrasé ceux qui s’étaient si doucement reposés dans l’avenir ! Le choix même d’un endroit si écarté, aussi loin de toute grande ville, ce luxe, cette recherche de bon goût, témoignant assez que l’habitant de cette demeure espérait y passer peut-être de longues et paisibles années, dans la sérénité méditative de la solitude, seulement chère aux esprits malheureux, désabusés ou pensifs.

Ces idées m’avaient attristé et longtemps absorbé ; sortant de cette rêverie, je regardai le curé ; il me parut encore plus pâle que de coutume, et semblait profondément réfléchir.

— Rien de plus charmant que cette maison, monsieur ! – lui dis-je.

Il tressaillit brusquement, et me répondit avec politesse, mais toujours avec froideur : — Cela est charmant en effet, monsieur. –  Et poussant un navrant soupir : — Voulez-vous à cette heure visiter l’intérieur de la maison ? – ajouta-t-il.

— La maison est-elle meublée, monsieur ?

— Oui, monsieur, elle est à vendre ainsi que vous l’allez voir, à part quelques portraits qui seront retirés. – Et il soupira de nouveau.

Nous entrâmes par le perron de verdure dont j’ai parlé.

Cette première pièce était un salon d’attente, éclairé par le haut et rempli de tableaux qui paraissaient d’excellentes copies des meilleurs maîtres italiens ; quelques bas-reliefs et quelques statues de marbre d’un goût pur et antique garnissaient les angles de cette salle, et quatre admirables vases grecs étaient remplis de fleurs, hélas ! desséchées… car il y avait des fleurs partout, et là, elles avaient dû se mêler merveilleusement à ces trésors de l’art.

— Ceci est l’antichambre, monsieur, – me dit le curé.

Nous passâmes, et entrâmes dans une pièce garnie de meubles en bois de noyer, merveilleusement sculptés, dans le goût de la renaissance ; quatre grands tableaux de l’école espagnole cachaient la tenture, et des fleurs avaient dû remplir de vastes jardinières placées devant les fenêtres.

Toutes ces pièces étaient petites, mais leurs accessoires étaient du goût le plus élégant. — Ceci est la salle à manger, – me dit le curé, en continuant sa nomenclature glaciale ; puis nous arrivâmes par une porte ouverte, et seulement garnie de portières, dans un salon, dont les trois fenêtres s’ouvraient sur la partie du parc que je n’avais pas vue. Le salon, à frises dorées, était tendu de damas ponceau ; les meubles, qui paraissaient être de la belle époque du siècle de Louis XIV, étaient aussi dorés ; et plusieurs consoles de marqueteries, comblées de magnifiques porcelaines de toutes sortes, complétaient l’ornement de cette pièce. Mais ce qui me plut surtout, c’est que la splendeur de ce luxe, ordinaire dans une ville, contrastait là délicieusement avec la solitude presque sauvage de l’habitation, et surtout avec la nature riante et grandiose qu’on découvrait des fenêtres du salon.

C’était une immense prairie de ce gazon si frais et si vert que j’avais tant admiré ; à travers cette pelouse serpentait sans doute la rivière limpide et courante que j’avais plusieurs fois traversée en arrivant à *** ; de chaque côté de cette plaine de verdure s’étendait un grand rideau de chênes et de tilleuls branchus jusqu’à leurs pieds, et deux ou trois bouquets de bouleaux à écorce d’argent étaient jetés çà et là dans cette énorme prairie où paissaient plusieurs vaches suisses de la plus grande beauté ; enfin, à l’horizon, dominant plusieurs collines étagées, on voyait se découper hardiment la crête brumeuse et bleuâtre des dernières montagnes qui terminent la chaîne des Pyrénées-Orientales.

Cette vue était d’une haute magnificence, et, je le répète, cette nature si grandiose, encadrée dans l’or et la soie de ce joli salon, avait un singulier caractère.

— Ceci est le salon, – me dit le curé ; et nous entrâmes alors dans la serre chaude bâtie en bois rustique. On y voyait un grand nombre de belles plantes exotiques, profondément encaissées, de sorte que, l’hiver, cette serre devait avoir l’aspect d’une délicieuse allée de jardin. Devant une porte qui la terminait, le curé s’arrêta ; et, au lieu de l’ouvrir, il revint sur ses pas…

Mais lui montrant cette porte de bois, d’un charmant travail gothique, flamand sans doute, et léger comme une dentelle, je dis à l’abbé : — Où mène cette porte, monsieur ? ne peut-on pas voir cet appartement ?

— On peut le voir, monsieur, si… vous le désirez absolument, – me dit le curé avec une sorte d’impatience douloureuse.

— Sans doute, monsieur, – répondis-je ; car plus j’avançais dans l’examen de cette demeure, plus mon intérêt augmentait. Tout, jusqu’alors, me révélant non seulement l’élégance la plus choisie, mais de nobles habitudes d’art et de poésie, je pensais que jamais un esprit vulgaire n’aurait ni choisi, ni embelli sa résidence de la sorte.

— Veuillez donc, monsieur, entrer là sans moi, – me dit l’abbé en me donnant une clef… – C’était son… Puis il reprit : — C’est un salon de travail.

J’y entrai.

Cette pièce, évidemment occupée d’ordinaire par une femme, était demeurée absolument dans l’état où celle qui l’habitait l’avait laissée : sur un métier à tapisserie, on voyait une broderie commencée ; plus loin, une harpe devant un pupitre chargé de musique ; sur une table, un flacon et un mouchoir déployé ; un livre ouvert était près d’un panier à ouvrage : je regardai, c’était le deuxième volume d’Obermann.

Profondément ému en songeant qu’un malheur affreux et subit avait tranché sans doute une existence qui semblait si poétique et si heureusement occupée, je continuai d’observer avec une dévorante attention tout ce qui m’entourait… Je vis encore une assez grande bibliothèque remplie des meilleurs poètes français, allemands et italiens ; à côté… un chevalet sur lequel était la plus délicieuse ébauche de portrait d’enfant qui se pût voir, une adorable petite figure d’ange de trois ou quatre ans, aux yeux bleus et aux longs cheveux bruns… Je ne sais pourquoi il me sembla follement qu’une mère seule pouvait ainsi peindre… et qu’elle ne pouvait ainsi peindre que son enfant. Toutes ces découvertes, en m’attristant, irritaient de plus en plus mon intérêt et ma curiosité ; aussi je me résolus à tout employer pour pénétrer le secret si opiniâtrement gardé par le curé.

Ce portrait d’enfant dont j’ai parlé était placé près d’une des fenêtres qui éclairaient cette pièce ; machinalement j’en écartai le rideau. Que vis-je ? À une lieue au plus… la mer !… la Méditerranée !… qui étincelait comme un immense miroir d’azur dans lequel le soleil se serait ardemment reflété… la mer qu’on voyait entre le versant de deux collines qui s’abaissaient doucement…

Cette vue était magnifique, et je pensais qu’elle devait surtout se révéler dans toutes ses splendeurs à l’âme poétique qui avait laissé dans cette demeure tant de traces touchantes de sa nature noble et élevée.

Un instant je détournai ma vue de ce majestueux spectacle, pour la reposer un moment et l’y attacher encore ; j’aperçus alors un objet que je n’avais pas encore remarqué : c’était un portrait d’homme, posé sur un chevalet recouvert de velours bleu. Dans l’espèce d’ovale que formaient à leur sommet les deux branches de ce chevalet en se recourbant, je vis un chiffre composé d’un A et d’un R, surmonté d’une couronne de comte. Ce portrait était dessiné au pastel… Ayant quelques connaissances en peinture, j’y reconnus facilement la même main qui avait ébauché la figure d’enfant.

La tête, attachée à un cou svelte et élégant, se détachait pâle et éclatante d’un fond rouge-brun très sombre, et des vêtements entièrement noirs, coupés, par fantaisie sans doute, à la mode de Vandyk.

Cette figure, jeune et hardie, avait un caractère frappant de haute intelligence, de résolution et de grâce que je n’oublierai de ma vie. L’ovale en était allongé, le front haut, proéminent, très découvert, très uni, sauf un pli extrêmement prononcé qui séparait les sourcils, dont l’arc, non plus que celui des orbites, semblait presque insensible, tant il était droit ; les cheveux châtain clair, rares, fins et soyeux, rejetés en arrière, ondoyaient légèrement sur les tempes ; les yeux fort grands, fort beaux, d’un brun de velours, à l’iris orangé, semblaient peut-être trop ronds : mais leur regard fier, profond, méditatif, chargé de pensée, semblait annoncer un esprit de premier ordre ; enfin, un nez aquilin et un menton à fossette, saillant et bien carrément dessiné, aurait donné à cette physionomie une expression hautaine et presque dure, si, contournant des lèvres minces et purpurines, un fin et imperceptible sourire, rempli de charme, n’eût adouci, éclairé, pour ainsi dire, ce que quelques parties du visage avaient de trop énergique et de trop accusé.

Depuis quelques minutes, je contemplais cette tête si belle et si expressive, en me demandant si cet homme était le héros de la mystérieuse aventure que je cherchais à pénétrer… Puis je remarquai, à la différence extrême des yeux, qui chez l’enfant étaient bleus et longuement fendus, beaucoup de points de ressemblance entre le portrait de cet inconnu et la délicieuse ébauche de figure d’ange qui était auprès.

Mais bientôt j’entendis la voix émue de l’abbé qui, sans entrer, me demandait si j’avais tout vu et assez vu…

Je le rejoignis, il ferma la porte, et nous traversâmes de nouveau la galerie. J’y aperçus une chose puérile peut-être, mais qui me serra cruellement le cœur : en un mot, près du salon, était une volière à grillages dorés, dans laquelle je vis morts… plusieurs pauvres petits bengalis et bouvreuils.

Douloureusement oppressé, et de plus en plus intéressé, je voulus mettre le prêtre en confiance, en lui exprimant combien j’étais touché de ce que je voyais, moi qui ne connaissais même pas ceux qui avaient habité ce séjour ; mais soit qu’il ne pût surmonter son émotion, soit qu’il craignît de profaner son chagrin en en confiant la cause à la légèreté d’un étranger, il éluda de nouveau toute ouverture à ce sujet, et me dit avec effort :

— Il ne reste maintenant à voir, monsieur, que la galerie et la tour qui forme un autre cabinet d’étude.

Nous repassâmes dans le salon d’entrée, nous traversâmes une bibliothèque, une longue galerie à vitraux coloriés, remplie de tableaux, de sculptures, de curiosités de toute espèce, et nous arrivâmes à la tour qui communiquait à cette galerie par quelques marches.

J’entrai ; cette fois l’abbé m’accompagna résolument, bien que je m’aperçusse que de temps à autre il essuyait de sa main ses yeux humides de larmes.

Dans cette vaste salle ronde, tout révélait des goûts studieux et réfléchis : c’était un ameublement sévère, beaucoup d’armes de prix, quatre grands portraits de famille qui paraissaient embrasser un intervalle de cinq siècles, bien que séparés par une lacune de près de cent cinquante ans ; car le plus ancien des portraits rappelait le costume de guerre de la fin du quatorzième siècle, tandis que les costumes des autres appartenaient seulement aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles ; le portrait le plus récent représentait un homme qui portait l’habit d’officier-général du temps de l’empire et un cordon rouge en sautoir.

Je remarquai encore beaucoup de cartes et de plans topographiques, chargés de notes abrégées et pour ainsi dire hiéroglyphiques ; mais ce qui me frappa vivement, ce fut un portrait de femme, posé sur un chevalet tout pareil à celui que j’avais déjà remarqué ; seulement il ne portait pas de couronne à son sommet, on n’y voyait qu’un chiffre composé d’un M et d’un V entrelacés.

Par une savante combinaison du peintre, ce portrait, peint sur un fond d’or, rappelait, par son caractère magnifiquement naïf, quelques-unes de ces adorables figures de Vierges de l’école italienne, de la fin du seizième siècle ; joignez à cela, que tout ce que Raphaël a jamais rêvé de plus candide, de plus pur et de plus suave, dans l’expression de ses madones, rayonnait doucement sur cette divine physionomie : ses cheveux bruns, lisses et brillants, se collaient sur son front charmant, ceint d’une petite ferronnière d’or… puis, suivant la ligne des tempes d’une blancheur si éblouissante qu’on semblait y voir le réseau bleu des veines, descendaient jusqu’au bas de ses joues, délicatement rosées ; ses grands yeux bleus, d’une sérénité pensive et presque mélancolique, semblaient me suivre de leur long regard, à la fois calme, noble et bon ; ses lèvres, d’un pâle incarnat, ne souriaient pas, mais elles avaient une expression de grâce sérieuse, réfléchie, impossible à rendre, et leur coupe, ainsi que celle du nez droit et mince, était d’une beauté exquise et d’une pureté antique ; enfin, une sorte de tunique, d’un bleu très tendre, qui, laissant à peine voir la neige des épaules, se nouait autour d’une taille de la plus rare élégance par un cercle d’or bruni, complétait ce portrait, on le répète, d’une naïveté pleine d’élévation, de charme et de poésie.

À force d’examiner curieusement ces traits, d’une perfection si idéale, je trouvai dans le regard une expression qui me rappela la figure d’enfant ; car je me souviens que les yeux de cet ange étaient aussi très grands et d’un bleu limpide et profond, mais que le bas de son visage et son vaste front rappelaient davantage le portrait d’homme qui m’avait tant frappé.

Je ne sais pourquoi je m’imaginai que cet enfant appartenait à ces deux personnes ; mais où était-il ? où étaient à cette heure son père et sa mère ? son père, d’une beauté si fière et si résolue ! sa mère, d’une beauté si douce et si pure !

Était-ce lui ? était-ce elle ? était-ce tous deux, tous trois, qu’un épouvantable malheur avait frappés ?

Oh ! me disais-je, si les dehors tant expressifs de la physionomie ne trompent pas, dans quel Éden enivrant devaient vivre ces deux nobles créatures ! Pouvoir vivre ainsi avec un enfant adoré, au milieu de cette délicieuse et profonde solitude, embellie par les trésors de la nature et de l’art ! Avoir assez la conscience du bonheur et du beau pour s’isoler au milieu d’un monde de génies de toutes sortes ! Pouvoir, quand la voix du cœur se tait, jouir en silence de cette extase recueillie, et se distraire de ces délices par d’autres délices ; se parler encore d’amour par la voix sublime des divins poètes de tous les âges, ou par l’harmonie céleste des grands maîtres, mélodie ravissante, qu’une main chérie fait vibrer à votre oreille ; comparer enfin l’exquise beauté qu’on idolâtre, l’expression inimitable de ses traits à tous les prodiges de l’art, et se dire avec orgueil : Elle est plus belle ! ! pouvoir en un mot puiser sans cesse à cette triple source de poésie, et voir son amour, fécondé par cette divine rosée, fleurir chaque jour plus radieux et plus épanoui ! glorifier enfin le Créateur de toute chose, dans la félicité que nous sentons, dans la femme que nous aimons, dans les magnificences dont nos yeux et notre âme sont éblouis, oh ! voilà sans doute, me disais-je, voilà la magique existence que menaient ces deux êtres !

Mais la voix brève et triste de l’abbé me rappela de ces idéalités.

Je tressaillis, et je le suivis, bien décidé à pénétrer ce secret.

Bientôt le soleil s’obscurcit ; la matinée, qui avait été fort belle, s’assombrit, le ciel se chargea de nuages, quelques gouttes d’eau tombèrent.

— Il n’y a pas d’auberge ici, – me dit le curé ; – vous êtes à cheval, monsieur, le temps menace d’un orage de montagne, et si l’ouragan est fort, la petite rivière que vous avez trouvée guéable deviendra, pendant quelques heures, un torrent rapide ; veuillez donc accepter une pauvre hospitalité dans le presbytère jusqu’à ce que la tourmente soit apaisée : votre guide et ses chevaux trouveront place dans la grange.

J’acceptai, ravi de cette offre qui pouvait servir ma curiosité : nous rentrâmes.

— Eh bien, Joseph ? – dit Jeanne au curé d’un air profondément ému.

— Hélas ! Jeanne, que la volonté de Dieu soit faite ! mais j’ai bien souffert, et je n’ai pas eu le courage d’entrer chez elle

Jeanne essuya une larme, et alla s’occuper des moyens de me recevoir aussi bien que possible dans cette modeste demeure.

Bientôt l’orage éclata avec tant de violence, que je me décidai à passer la nuit au presbytère de***.

CHAPITRE III.

LE RÉCIT.

Après trois jours passés au presbytère de***, j’avais fait assez de progrès dans la confiance du curé pour qu’il s’ouvrît entièrement à moi sur ce qu’il savait de l’histoire des hôtes qui m’intéressaient si singulièrement ; je tâche à rendre ici son grave et simple langage.

Il y avait quatre ans, monsieur, me dit-il, que je desservais cette petite paroisse, lorsque l’habitation que nous avons visitée fut achetée par procuration de M. le comte Arthur, de ***, dont vous avez vu le portrait ; quant à son nom de famille, je l’ignore : tout ce que je puis présumer, c’est que le comte était d’une noble et ancienne maison, à en juger, du moins, par son titre, et le culte presque religieux que je lui ai souvent vu professer pour les antiques portraits qui garnissaient son cabinet.

Avant que le comte Arthur (car je ne l’ai jamais entendu nommer autrement) n’arrivât dans ce village, il y fut précédé par un homme de confiance, accompagné d’un architecte et de plusieurs ouvriers de Paris, qui firent, de la demeure commune et sans élégance qui existait, la charmante habitation que vous avez admirée ; ces travaux terminés, les ouvriers partirent et l’homme de confiance resta seul en attendant son maître. Bien que fort éloigné par position et par caractère de m’informer des gens qui venaient demeurer dans ce pauvre village, je ne pus empêcher certaines rumeurs répandues sans doute par les ouvriers du dehors, d’arriver jusqu’à moi ; selon ces bruits, le comte, qui était fort riche, venait habiter parmi nous avec une femme… qui n’était pas la sienne… D’ailleurs, l’existence de ce gentilhomme avait été, disait-on, d’une immoralité si scandaleuse et si effrénée, que, sans être positivement obligé de se séquestrer du monde, la sorte de répulsion qu’il inspirait, à cause de certaines aventures, avait été telle, qu’il s’était cru obligé de vivre désormais dans la solitude.

Vous concevrez sans doute, monsieur, que ma première impression dut être, sinon hostile, du moins extrêmement défavorable à cet étranger, que je ne connaissais pas, il est vrai, mais qui allait, dans la supposition où ces bruits avaient quelques fondements, qui allait, dis-je, donner ici un exemple funeste, parce qu’aux yeux de nos pauvres montagnards, le rang et la fortune de ces nouveaux venus devaient sembler autoriser leur conduite coupable.

Ces pensées me mirent donc en grande défiance contre le comte, et je me promis bien que si, par un hasard peu probable, ce dernier me faisait quelques avances personnelles, de protester du moins, par ma sévère et inexorable froideur, contre l’immoralité d’une existence aussi condamnable. Ce fut donc il y a deux ans passés que le comte s’établit ici, avec une jeune femme et un enfant dont vous avez vu les portraits. – Quelques jours après, je reçus un billet de lui, dans lequel il me demandait la grâce d’un moment d’entretien. Je ne pouvais refuser, et le comte se présenta chez moi. Bien que ma résolution, mes habitudes, mon caractère, mes principes, et une sorte de façon d’envisager certaines choses et certains hommes, dussent me prévenir extrêmement contre ce dernier, je ne pus m’empêcher d’être frappé d’abord de son extérieur remarquable, car c’est son portrait que vous avez vu, monsieur ; puis aussi de ses manières graves, polies et élevées, et surtout de l’étendue et de la noblesse de son esprit, qui se révéla dans la longue conversation que nous eûmes ensemble ce premier jour.

Il commença par me dire que venant habiter le village de ***, il considérait comme un devoir et un plaisir pour lui de me venir visiter, et qu’il m’aurait la plus grande obligation de vouloir bien régler l’emploi d’une somme de vingt-cinq louis par mois, qu’il mettait à ma disposition, pour subvenir, soit à l’assistance des pauvres de cette paroisse, soit aux améliorations que je pouvais juger nécessaires, me priant aussi de m’entendre avec le médecin du village, qui souvent, ajouta-t-il, connaissait des misères et des souffrances que nous autres ministres ignorions ; il me suppliait, enfin, de croire que toute demande destinée à alléger quelques peines ou à prévenir quelque malheur serait accueillie et accordée par lui avec le plus vif empressement.

Que vous dirai-je, monsieur ! Le comte montra une philanthropie si sage, si haute, si profondément éclairée, que malgré mes préventions je ne pus m’empêcher d’être frappé d’étonnement et presque d’admiration, en voyant qu’un homme si jeune encore, et qui avait, disait-on, cruellement abusé de toutes les voluptés des riches et des heureux de la terre, eût une connaissance si triste et si vraie des douleurs et des misères obscures, et de ce qu’on devait faire ou tenter pour les soulager ou les consoler sûrement.

Mais, hélas ! à la fin de cette conversation qui m’avait tenu sous un charme inexplicable, et contre lequel, je l’avoue, j’avais longtemps lutté, mes préventions revinrent plus fortes que jamais ; et je ne sais à cette heure si je dois m’en glorifier ou en rougir, car le comte m’avoua sans honte, comme sans jactance impie, qu’il n’était pas de NOS RELIGIONS, mais qu’il les respectait néanmoins trop pour s’en jouer, et que c’est à cette raison seule que je devais attribuer le motif qui l’empêchait de se rendre jamais à l’église.

Que voulait dire le comte par ces mots : qu’il n’était pas de NOS RELIGIONS ? Je l’ignore encore. Voulait-il parler des religions d’Europe ? Entendait-il par là qu’il n’était ni catholique, ni protestant, ni d’aucune des autres sectes dissidentes qui, divergeant du catholicisme, y tiennent toujours par une racine chrétienne ? Je l’ignore encore à cette heure, bien que, hélas ! j’aie vu le comte à une épouvantable épreuve !…

Mais, ainsi que je vous le disais, monsieur, cette résolution de ne jamais assister ni prendre part à nos saints mystères m’indigna ; je n’y vis d’abord qu’un dédaigneux prétexte, destiné à voiler une indifférence ou un éloignement coupable ; comme aussi je ne vis plus qu’une commisération, presque sans mérite, dans la fastueuse aumône que sa brillante position de fortune le mettait à même de faire, sans s’imposer de privations.

J’eus tort, car il ne s’était pas borné à me donner sèchement de l’or : il m’avait longuement entretenu des misères du pauvre, et cherché avec moi le meilleur moyen de lui être utile ; mais, je vous le répète, son manque absolu de foi à notre religion me rendit injuste… oh ! bien injuste, comme vous l’allez voir, car je fis retomber le coup de ma sainte indignation sur une personne complètement innocente.

Le dimanche qui suivit mon entretien avec le comte, je vis agenouillée dans l’église la jeune femme qui habitait avec lui, et qui ne portait pas, disait-on, son nom. Ceci était vrai ; d’ailleurs, je l’ai su depuis. Cette liaison était coupable aux yeux de Dieu et des hommes ; mais, hélas ! si le crime de ces infortunés fut grand, leur châtiment fut terrible !… Pardonnez-moi, si je m’attendris à ce souvenir. Je vous disais donc, – reprit l’abbé en essuyant ses larmes, – que je vis, un dimanche, cette dame agenouillée dans l’église ; je montai en chaire, et j’allais jusqu’à faire des allusions directes, cruelles même, dans le sermon que je prononçai, contre la détestable immoralité des grands et des riches de la terre, qui pensaient, ajoutai-je, atténuer leurs fautes, en jetant aux pauvres une dédaigneuse aumône ; j’exaltai le malheureux, qui prie, croit et partage le pain dont il a faim, avec un plus misérable que lui ; et je trouvai à peine un froid éloge à donner au riche, pour qui la bienfaisance n’est qu’une superfluité facile. Je fis plus ; j’exaltai de nouveau la paisible et vertueuse existence du pauvre qui cherche l’oubli de ses maux dans la douceur d’un lien béni par Dieu, et je m’élevai violemment contre les riches qui semblent fouler aux pieds toute morale reçue, et trouver une sorte de méchant plaisir à braver ainsi les devoirs qu’ils regardent, dans leur orgueil impie, comme indignes d’eux, et bons, disent-ils, pour les misérables.

Ah ! monsieur, je ne puis me reprocher l’amertume de ces paroles, car elles exprimaient mon horreur contre une conduite que je trouve à cette heure aussi criminelle qu’alors, et pourtant, depuis, j’ai eu la faiblesse de m’en repentir… Enfin ce jour-là, en entendant ces mots auxquels mon indignation prêtait une grande énergie, tous les yeux de nos montagnards se tournèrent aussitôt vers cette malheureuse femme, humblement agenouillée parmi eux : sa tête se courba davantage ; elle ramena les plis de son voile sur son visage, et il me parut, à quelques mouvements saccadés de ses épaules, qu’elle pleurait beaucoup… Je triomphai, car je pensais avoir éveillé le remords, peut-être endormi jusqu’alors, dans une âme coupable. Le service divin terminé, je rentrai au presbytère.

Sans rien redouter de la colère du comte, qui pouvait se croire offensé de ces allusions, j’étais néanmoins préoccupé malgré moi de ce qu’il en pouvait penser ; le lendemain, il me vint voir. Quand ma sœur m’annonça sa visite, je ne pus me défendre d’une certaine émotion ; mais je trouvai son accueil aussi bienveillant que d’habitude : il ne me dit pas un mot du sermon de la veille, causa longuement avec moi des besoins de nos pauvres, et me parla d’un projet qu’il avait d’établir une école pour les enfants sous ma direction, me communiqua ses idées à ce sujet, établit une sage et remarquable distinction entre l’éducation qu’on doit donner aux gens voués aux travaux physiques, et celle que doivent recevoir les gens destinés aux professions libérales, et déployant, dans cette conversation qui me tint de nouveau sous le charme, les vues les plus hautes et les plus étendues, il montra l’esprit le plus mûr et le plus droit, puis me quitta.

Hélas ! monsieur, les misères et les faiblesses de notre nature sont tellement inexplicables, que je fus presque blessé de l’indifférence apparente du comte au sujet de mon sermon ; au lieu de voir dans sa conduite mesurée une respectueuse soumission aux devoirs que m’imposaient mes convictions et mon caractère.

Peu de temps après, une des grandes fêtes de l’église approchait ; je m’y rendais un jour pour y entendre la confession de nos montagnards, lorsque, en allant à mon confessionnal, je vis parmi les paysans cette même femme, humblement agenouillée comme eux sur la pierre humide et dure : elle attendit là longtemps, et vint à son tour au tribunal de la pénitence. J’étais loin d’être indulgent pour nos paysans ; mais je ne sais pourquoi je me sentis disposé à être plus sévère encore pour une personne que son rang paraissait mettre au-dessus d’eux. La voix de cette dame était tremblante, émue ; son accent timide et doux ; et sans trahir ici un de nos plus grands, un de nos plus sacrés mystères, puisque, hélas ! monsieur, je ne vous apprends que des faits maintenant publics et mis en évidence par un effroyable événement, je reconnus, dès ce jour et dans la suite des temps, l’âme la plus noble et la plus repentante, mais aussi la plus faible et la plus criminelle sous le rapport de son attachement coupable pour le comte … attachement qui me parut tenir d’une exaltation que j’oserais appeler sainte et religieuse, si je ne craignais de profaner ces mots.

Que vous dire de plus, monsieur ! Au bout de six mois de séjour dans nos contrées, le comte et cette dame, que nos montagnards appelèrent bientôt, dans la naïveté de leur reconnaissance, l’Ange Marie (car personne ne l’entendait jamais appeler autrement que Marie), le comte et cette dame avaient été si charitables, que nous ne comptions plus un malheureux dans cette paroisse ; et bien plus telle était l’étrange confiance que la bienfaisance inépuisable et éclairée de cette âme si belle avait donnée à nos montagnards, que si quelquefois je leur représentais la dangereuse témérité de leurs chasses périlleuses, en leur rappelant quel serait le triste avenir de leur famille s’ils venaient à périr, ils me répondaient : Mon père, l’Ange Marie y pourvoira ! En un mot, cette dame était devenue la Providence de ce village, et l’on y comptait comme sur celle de Dieu. Au bout d’un an, cette personne si aimée, si bénie, tomba gravement malade ; à cette nouvelle, je ne vous dirai pas, monsieur, les craintes, le désespoir de nos paysans, les prières, les ex-voto, qu’ils firent pour elle, la désolation qui régna dans ce village.

Craignant de compromettre la rigoureuse sévérité de mon caractère, bien que le comte fût venu presque chaque jour me voir, je n’étais jamais allé chez lui ; mais, lorsque cette dame fut très malade, elle me demanda, et le comte me vint supplier de me rendre auprès d’elle : je ne pus m’en dispenser. Je la trouvai presque mourante…

Ce fut un moment terrible, jamais sa piété ne se révéla plus fervente et plus profonde à mon âme attendrie. Je la consolai, je l’exhortai ; pendant huit jours, elle donna les plus cruelles inquiétudes ; enfin, sa jeunesse la sauva.

Je ne vous parle pas non plus, monsieur, de l’affreuse anxiété du comte, pendant cette maladie. Une nuit surtout, qu’on désespérait de cette dame, il m’épouvanta… car, par quelques mots qui lui échappèrent… je compris que cette mort qu’il redoutait aurait pu le précipiter de nouveau de la sphère des plus généreux sentiments… dans l’abîme de la plus grande perversité, et, dans ce moment, je crus à la réalité de tous les bruits qui avaient couru sur le comte…

Enfin, l’Ange Marie revint à la santé ; peu à peu la beauté reflorit sur ce noble et charmant visage, où luttaient sans cesse le remords d’une grande faute et la conscience d’un bonheur assez grand pour lutter incessamment contre ce remords… Hélas ! monsieur, j’avais pris la résolution de ne pas retourner dans cette maison, craignant, je vous l’ai dit, de compromettre la gravité de mon caractère, et pourtant j’y retournai… Sans doute je fus coupable, mais peut-être trouverai-je une excuse aux yeux de Dieu ! car cette femme et le comte étaient si charitables aux malheureux ! Grâce à lui, grâce à elle, je pouvais secourir tant de misères, que Dieu me pardonnera, je l’espère, de n’avoir pas repoussé la main qui répandait ses aumônes avec tant de discernement et de bonté !… Et puis encore, moi, pauvre prêtre, j’aimais la science, l’étude, et il n’y avait personne dans ce village avec qui je pusse m’entretenir, tandis que je trouvais dans le comte une des plus hautes intelligences que j’aie, je ne dirai pas connues, car j’ai bien peu expérimenté les hommes et la vie, mais que j’aie, si cela se peut dire, rencontrées dans les livres. Ses connaissances étaient vastes, profondes, presque universelles ; il paraissait avoir beaucoup vu et voyagé, et ne pas être demeuré étranger aux affaires publiques, car il résumait les rares questions politiques que le hasard amenait dans nos conversations avec une puissante et énergique concision ; son jugement était clair, perçant, allant droit au fond des choses, mais étrange et singulier en cela, qu’il paraissait dégagé, soit par réflexion, soit par indifférence, soit par mépris, de tout préjugé, de toute sympathie de cause ou de caste : cela était quelquefois bien effrayant d’impartialité, je vous l’assure, monsieur… Mais ce qui m’épouvantait toujours pour le comte, c’est que jamais je ne lui entendis prononcer un seul mot qui annonçât la moindre foi religieuse. Bien qu’il fût comme tacitement convenu entre nous de ne jamais aborder ces formidables questions, si dans le cours de l’entretien il lui échappait quelques paroles à ce sujet, elles semblaient si froidement désintéressées, que j’eusse peut-être préféré, pour son salut, une attaque ou une négation à propos de ces éternelles vérités ; car sa conversion à des principes religieux m’eût peut-être semblé possible un jour, tandis que cette indifférence de glace semblait ne laisser aucun espoir.

Et pourtant sa conduite pratique était la plus ample et la plus magnifique application des principes du christianisme ! c’en était l’esprit sans la lettre. Jamais non plus je n’entendis entre lui et l’Ange Marie aucune conversation religieuse, bien que leur enfant fût pieusement élevé par sa mère dans notre croyance. Souvent, néanmoins, j’ai vu le comte les yeux mouillés de larmes lorsque celle qu’il aimait, joignant les mains de ce petit ange, lui faisait prier Dieu ; mais le comte était, je pense, monsieur, plus touché de la délicieuse figure de cet enfant et des accents ingénus de sa voix que des pensées religieuses qu’elle exprimait.

Cette dame avait aussi une instruction solide et variée, un esprit remarquable, et surtout une sorte d’ineffable indulgence qui s’étendait à tous ! Si le comte, avec sa parole souvent acerbe et mordante, attaquait quelque caractère ou quelque fait historique ou contemporain…, elle cherchait toujours à trouver dans le caractère le plus noir, dans le fait le plus triste, un bon instinct ou un sentiment généreux qui les excusait un peu… Alors les larmes me venaient aux yeux, en songeant que c’était sans doute un cruel retour sur elle-même, un remords incessant, qui rendait cette pauvre femme si bienveillante à tous, comme si elle eût, hélas ! senti qu’étant bien coupable elle-même, il ne lui était permis d’accuser personne…

Et le comte, monsieur, si vous saviez avec quelle profonde et presque respectueuse tendresse il lui parlait ! comme il l’écoutait ! avec quelle délicate fierté il savait apprécier et faire ressortir tout ce qu’il y avait de noble et de grand dans l’esprit et dans le cœur de celle qu’il aimait tant ! combien son visage devenait radieux en la contemplant ! Que de fois je l’ai vu la regarder ainsi longtemps en silence, et puis tout-à-coup, comme si les mots lui eussent manqué pour peindre ce qu’il ressentait, lever les yeux au ciel enjoignant les mains avec un geste, avec une expression de bonheur et d’admiration impossible à rendre.

Ah ! monsieur, que de longues et douces soirées j’ai ainsi passées dans l’intimité de ces deux personnes à la fois si coupables et si vertueuses !… Que de fois ce fatal et bizarre contraste a confondu ma raison ! Que de fois, l’été, le soir, en les quittant, au lieu de rentrer au presbytère, j’allai me promener sur nos montagnes, pour méditer plus en silence, plus sous l’œil de Dieu, si cela se peut dire ! ! Ô Seigneur !… m’écriais-je, tes vues sont impénétrables !… Cette femme est adultère et criminelle ; elle a la conscience de sa faute, puisqu’elle pleure incessamment sa faute ; elle est bien coupable sans doute à tes yeux et à ceux des hommes ! et pourtant quelle vie plus exemplaire ! plus bienfaisante ! plus pratiquement touchante et vertueuse que la sienne ! Combien de fois aussi l’ai-je entendue chanter des hymnes en ton nom ! sa voix annonçait une foi si profonde et si religieuse que cette foi ne pouvait être feinte !… Ô mon Dieu ! qu’est-ce donc que le vice et le crime, quand ils revêtent ces dangereuses apparences ? Faut-il les haïr davantage ? faut-il les plaindre ? faut-il plutôt leur pardonner ? Et lui, cet homme étrange, qui, dit-il, n’est pas de nos religions ! quelle est donc la sienne, à lui ? quelle est donc cette religion ignorée qui lui impose une vie si généreuse et si bienfaisante, qui le rend si bon, qui le fait chérir et bénir de tous ? À quelle source inconnue a-t-il donc puisé ces principes d’une charité si intelligente et si élevée ? Et pourtant, on dit qu’il n’a rien respecté de ce qui était saint et sacré aux yeux des hommes, qu’il l’a foulé aux pieds et méprisé… Et cela est… car son amour d’aujourd’hui est criminel… et autrefois il a été bien plus terriblement coupable encore… je le crois ; car de même que la lueur de la foudre fait quelquefois entrevoir toute l’immensité d’un abîme, de même aussi, à ce moment terrible, où il tremblait de perdre cette femme… j’ai un instant pu pénétrer les profondeurs de son âme, et j’ai pâli de terreur… Et pourtant, la noblesse de ses sentiments ne s’est jamais démentie. Ô mon Dieu ! que tes vues sont impénétrables ! répétais-je plus indécis que jamais en m’humiliant toujours devant les mystérieux desseins de la Divinité, car bientôt je devais avoir une terrible preuve que sa formidable justice sait atteindre inexorablement les coupables.

Hélas ! monsieur, mon récit approche de sa fin, et cette fin est épouvantable… C’était, il y a trois mois, un soir ; je causais avec ma sœur d’un fait qui me semblait très inquiétant : deux paysans assuraient avoir vu un vieillard à cheveux blancs et à sourcils noirs, au teint cuivré, mais d’une vigueur rare pour son âge, escalader le mur du parc de la maison du comte ; puis que, peu de temps après, ils avaient entendu deux coups de feu. Je me disposais à aller m’informer moi-même de ce qui en était, lorsqu’on vint me chercher à la hâte pour me rendre chez le comte. Ah ! monsieur, jugez de ma terreur !… je trouvai lui et elle, chacun percé d’une balle… Un des deux coups de feu avait aussi atteint leur pauvre petit enfant, qui était mort et paraissait endormi dans son berceau.

Le comte n’avait pas deux minutes à vivre ; ses derniers mots furent ceux-ci : « Marie vous dira tout… Donnez-lui vos soins… » Puis, il se retourna vers elle et dit : « Adieu… Marie !… hélas !… c’est pour toujours !… Ah ! c’est ma faute ! SI JE VOUS AVAIS CRUEPOURTANT ! ! ! » Et il mourut.

Elle le survécut à peine d’un quart d’heure ; et, avant d’expirer, elle me confia le secret de cette terrible aventure, afin d’éclairer la justice et d’empêcher d’accuser ou d’inquiéter des innocents.

En un mot, ainsi que vous l’avez peut-être déjà pénétré, monsieur, le vieillard était le mari de cette infortunée : usant du terrible droit que lui donne la loi, trouvant sa femme et le comte assis près du berceau de leur fils, il les avait tirés tous deux à bout portant ; une balle avait du même coup tué la mère et le malheureux enfant…

— Mais ce vieillard, qu’est-il devenu ? – demandai-je au curé, dont la narration m’avait si douloureusement impressionné.

— Je l’ignore, monsieur ; tout ce que j’ai su, c’est qu’un petit bâtiment génois, mouillé depuis huit jours proche de la côte, à une lieue d’ici, avait, le soir même de ce triple meurtre, mis à la voile…

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On conçoit l’intérêt que fit naître en moi cette narration, et on comprendra peut-être aussi qu’instruit de ce terrible événement, je ne pus me résoudre à acquérir cette demeure, où devaient toujours vivre d’aussi affreux souvenirs, et qui alors me sembla maudite.

Je restai au presbytère jusqu’au moment où le délai de la vente à l’amiable étant passé, cette habitation fatale fut adjugée à un négociant retiré, qui, trouvant le mobilier gothique, le vendit à l’encan.

Pour souvenir de cette triste aventure, j’achetai à cette vente la harpe de Marie, un meuble de marqueterie, provenant du cabinet du comte, et quelques objets de peu de valeur, que je priai le curé d’accepter ; car, selon la volonté du comte, qu’on trouva consignée dans son testament, à l’exception de tous les portraits qui furent brûlés, le prix de la maison et de ses dépendances devait appartenir à la commune de *** et être employé à secourir les pauvres.

Je quittai ce village, bien préoccupé de ce récit ; j’avais envoyé chez moi le meuble de marqueterie que j’avais acheté à ***.

Un jour que je l’examinais avec une triste curiosité, j’y découvris un double fond ; dans ce secret, je trouvai un assez volumineux manuscrit : c’était le journal du comte…

Ces fragments m’ont paru remarquables par leur esprit d’analyse et par une succession d’aventures d’une donnée fort simple, fort naturelle, et digne peut-être d’intérêt et d’étude, en cela qu’elles retracent des faits communs à la vie de presque tous les hommes.

Ce sont ces fragments qui vont suivre et que je donne dans toute la naïveté de l’étrange scepticisme qu’ils dévoilent.

Ces sortes de mémoires embrassent une période de douze années.

Bien qu’ils racontent la vie de cet inconnu depuis l’âge de vingt ans et qu’ils semblent, par la date, se continuer jusqu’au jour qui précéda sa fin, on voit par une note que le récit des sept premières années fut écrit par le comte, seulement environ cinq ans avant sa mort, tandis que les cinq dernières années sont au contraire écrites comme un journal, presque jour par jour, et selon les événements.

L’écriture de ce journal était fine, correcte, souvent courante et hâtée, comme si la main et la pensée eussent été souvent emportées par l’entraînement des souvenirs. D’autres fois, elle était pour ainsi dire calme et acérée, comme si une main de fer l’eût tracée. Sur les marges de ce manuscrit, on voyait une infinité de portraits, de silhouettes, esquissés à la plume, avec autant de facilité que de grâce, et qui devaient être d’une ressemblance frappante ; enfin, intercalées dans le récit, on trouve çà et là un assez grand nombre de lettres d’écritures différentes qui étaient pour ainsi dire les pièces justificatives de ce singulier manuscrit.

JOURNAL D’UN INCONNU.

HÉLÈNE.

CHAPITRE IV.

LE DEUIL.

J’avais vingt ans ; je revenais d’un long voyage en Espagne et en Angleterre, entrepris sous la direction de mon précepteur, homme sage, modeste, ferme et éclairé. À mon retour à Serval, terre dans laquelle mon père s’était retiré depuis longues années, je trouvai ce dernier gravement malade ; je n’oublierai de ma vie le spectacle qui me frappa lors de mon arrivée.

Ce château, extrêmement retiré et dominant un chétif village, s’élevait solitairement sur la lisière d’une grande forêt ; c’était un vaste et gothique édifice de briques noircies par le temps ; son intérieur se composait de grands appartements sonores, et peu éclairés par leurs longues fenêtres à petits carreaux ; nos gens portaient le deuil de ma mère que j’avais perdue pendant mon voyage ; presque tous étaient de vieux domestiques de la maison, et rien de plus lugubre que de les voir vêtus de noir, marchant silencieusement dans ces pièces sombres et immenses, se détacher à peine de leur fond rouge ou vert foncé, couleur de toutes les tentures de cette antique habitation.

En descendant de voiture, je fus reçu par le valet de chambre de mon père : il ne me dit pas un mot, mais ses yeux étaient baignés de larmes. Je le suivis ; je traversai une longue galerie, la terreur de mes nuits d’enfance, comme elle en était la joie durant le jour. Je trouvai mon père dans son cabinet ; il voulut se lever pour m’embrasser ; mais ses forces lui manquant, il ne put que me tendre les bras.

Il me parut affreusement changé : – je l’avais quitté encore alerte et vigoureux ; je le trouvai faible et abattu : sa grande taille s’était voûtée, son embonpoint avait disparu ; il était pâle, défait, et une sorte de sourire convulsif et nerveux, causé par la continuité de ses douleurs, donnait à sa physionomie haute et sévère une indicible expression de souffrance habituelle.

J’avais toujours beaucoup redouté mon père. Son esprit était vaste, sérieux, réfléchi, concentré, et, çà et là, par accès, froidement ironique ; son savoir prodigieux en toutes sortes de matières, son caractère absolu, ses habitudes graves, pensives et taciturnes, son abord glacial, ses principes d’une rare solidité, sa bonté pour moi, extrême en fait, mais nullement démonstrative : aussi m’inspirait-il plutôt une vénération profonde et craintive, une gratitude respectueuse qu’une affection confiante et expansive, comme celle que je ressentais pour ma mère.

Ayant quitté le service de bonne heure, malgré les instances de Napoléon, qui aimait sa volonté de fer et son infatigable activité, mon père avait presque toujours vécu dans ses terres, mais, chose étrange ! sans jamais y recevoir personne. La terreur de 93 avait tellement diminué notre famille, qu’excepté une sœur de mon père, nous n’avions plus de parents, mais seulement des alliés fort éloignés que nous ne voyions pas.

Maintenant que l’âge et l’expérience me permettent d’apprécier et de comparer mes souvenirs, mon père reste à mes yeux le seul homme véritablement misanthrope que j’aie jamais rencontré ; car il n’était pas de ces misanthropes qui recherchent les hommes pour leur dire chaque jour qu’ils les détestent et qu’ils veulent les fuir, mais un misanthrope qui avait rompu absolument avec eux. Aussi, j’ai beau interroger mes souvenirs d’enfance et de jeunesse, je ne me souviens pas d’avoir vu à mon père un ami, ou même ce qu’on appelle une simple connaissance. Ma mère, ma tante et ma cousine Hélène, plus jeune que moi de trois années, étaient les seules personnes qui, de temps à autre, nous vinssent visiter : cela n’est pas une exagération, ma mère me l’a dit ; pendant près de trente années que mon père vécut à Serval… pas un étranger n’y parut.

Mon père chassait beaucoup, mais seul ; il aimait passionnément les chevaux et aussi la grande agriculture. Ces occupations et celles de mon éducation, qu’il fit lui-même, jusqu’à ce qu’il m’eût mis entre les mains d’un précepteur, pour voyager, employaient presque tous ses instants ; puis ses biens étant considérables, et n’ayant jamais voulu d’intendant, secondé par ma mère, dont l’esprit d’ordre était extrême, il s’occupait d’administrer sa fortune lui-même ; enfin la lecture, des expériences scientifiques, et surtout de longues promenades solitaires, complétaient ses journées.

Lorsque je partis pour ce funeste voyage pendant lequel je devais la perdre, ma mère ayant eu en songe comme un pressentiment de cette fatalité, me le dit ; mais nous le cachâmes à mon père, non qu’elle le craignît, mais il lui avait toujours imposé beaucoup par la gravité de son esprit, et elle redoutait surtout son ironie sévère qui n’épargnait jamais les sentiments poétiques, exagérés ou romanesques.

Je ne pus donc embrasser ma mère une dernière fois : je ne parle pas de mes regrets ; c’était la seule personne au monde à laquelle j’osasse tout dire et tout confier. Ma tante et sa fille Hélène étaient venues habiter Serval depuis la mort de ma mère, et cela presque malgré mon père ; car, bien que sa santé parût s’altérer de plus en plus, son besoin habituel de solitude et de silence avait encore augmenté.

Je menais alors une vie bien triste et bien déchirante pour mon cœur : le matin, mon père me faisait venir auprès de son lit ; son valet de chambre lui apportait un grand coffre où étaient renfermés les registres qui contenaient l’administration de nos biens ; et chaque jour il me mettait au courant de toutes ses affaires, avec une clarté froide qui me glaçait ; plus tard, il me fit lire son testament avec la même apparence d’insensibilité ; les sanglots me suffoquaient, il ne semblait pas s’en apercevoir ; il terminait d’ordinaire cette sorte d’initiation au gouvernement futur de la fortune qu’il me laissait, par quelques enseignements faits d’une voix brève et interrompue par de longs silences.

Ces enseignements révélaient le jugement le plus droit, le plus sûr et aussi la connaissance la plus réelle et la plus approfondie des misères, ou plutôt de ce qu’il appelait les nécessités morales de la condition humaine ; car un trait bien frappant du caractère de mon père était une manière de voir étrangement calme et désintéressée à propos des faiblesses inhérentes à notre espèce, selon lui, puisqu’on était obligé d’admettre, comme conséquents à notre organisation morale, certains faits, certains instincts bas ou égoïstes, auxquels les plus nobles caractères ne pouvaient échapper ; il trouvait aussi inutile de cacher ou de nier cette plaie, que de blâmer les hommes d’en être atteints.

Ainsi, lui demandait-on un service, il déduisait à soi ou à son obligé les raisons qui généralement amènent l’ingratitude, puis néanmoins rendait le service avec une bienveillance toute parfaite.

En résumé, le sens moral des entretiens que j’avais avec lui, et qui de sa part se composaient de phrases courtes, concises et nerveuses, affirmait : — « que le pivot de tout étant l’OR, puisque les plus beaux caractères, une fois aux prises avec le besoin, s’avilissaient quelquefois jusqu’à l’infamie, il fallait rester riche pour être sûr de rester honnête homme ; — que tout dévouement avait son arrière-pensée ; — que tout homme était corruptible, mais que le taux, le moment ou la monnaie de la corruption de chacun variait, selon les caractères individuels ; — que toute amitié devant absolument avoir son heure négative, il était inutile de compter sur un sentiment qui, un jour, vous manquerait ; – enfin, je devais, selon ces terribles maximes – m’estimer heureux de n’avoir ni frère, ni sœur, et d’être ainsi pur de tout fratricide véniel : l’homme étant fait de la sorte, qu’il ne voit presque toujours dans la fraternité qu’une diminution d’héritage, car, – ajoutait mon père, – bien peu, parmi les plus purs, peuvent nier avoir pensé au moins une fois dans leur vie, en supputant la fortune qu’ils partageaient : — Si j’étais seul ! »

Je ne saurais dire combien ces axiomes, d’un sens peut-être rigoureusement vrai, mais d’une affirmation si désolante et si exagérée, ainsi froidement énoncés par mon père mourant, m’épouvantaient !

Mon précepteur, homme d’un sens droit, mais d’un esprit médiocre, n’avait, de sa vie, soulevé devant moi aucune question philosophique. Sur ces matières, mon intelligence était demeurée jusque là comme inerte et endormie ; mais mon esprit, heureusement préparé par une éducation féconde et par une précoce habitude de réflexion, due à ma vie solitaire et à l’expérience des voyages, était prêt à recevoir le germe de toutes pensées, bonnes ou fatales, que l’ardeur de mon imagination devait rapidement développer.

Aussi, ces tristes et amers enseignements demeurèrent-ils l’unique et profonde racine de toutes mes pensées ! Plus tard, je pus les modifier, y enter pour ainsi dire d’autres idées ; mais elles participèrent toujours de l’âcreté de la première sève.

Après ces tristes entretiens avec mon père, qui duraient ordinairement deux heures, on l’habillait ou plutôt on l’enveloppait de couvertures chaudes et légères ; car ses anciennes blessures s’étant rouvertes, il souffrait si cruellement, qu’il ne pouvait rien supporter de lourd ; puis on l’asseyait dans un fauteuil roulant, et on le promenait au soleil dans le parc.

Par une étrange singularité, mon père, qui avait toujours mis à grand luxe et à grand plaisir, de tenir merveilleusement ce parc, du moment qu’il se sentit sérieusement malade, défendit absolument d’y faire les travaux même les plus ordinaires et les plus indispensables.

On ne pourrait dire l’aspect désolé de ces immenses allées qui restaient envahies par l’herbe et par les ronces ; de ces charmilles autrefois symétriquement taillées, mais alors abandonnées et poussant au hasard ; de ces massifs de fleurs mortes de l’été qu’on arrache à l’automne (car nous étions à la fin de cette saison) et qui étalaient partout leurs tiges noires et flétries. Je le répète, rien de plus lugubre que ce spectacle d’incurie et de ruine dans une maison habitée ; car mon père avait étendu les mêmes défenses à propos des moindres réparations journalières : un volet décroché, une cheminée abattue par un ouragan, restaient ainsi que le vent les avait dégradés.

Après cette promenade que mon père faisait en silence, la tête baissée sur sa poitrine, ayant ordinairement à côté de lui, moi, Hélène ou ma tante, on le rentrait au château, dans son cabinet, que je vois encore, éclairé par trois fenêtres qui donnaient sur le parc, encombré de portraits de famille, de tableaux et de curiosités de prix. Une grande bibliothèque noire occupait tout un côté ; au plafond pendait un grand lustre de cristal de roche. Mais ce qui donnait aussi à cet appartement un caractère d’indéfinissable tristesse, c’était ce même abandon qui désolait le parc : car les tableaux, les meubles, étaient couverts de poussière ; un valet de chambre ayant une fois, malgré ses ordres, épousseté un peu, mon père se mit dans un tel emportement, que depuis on laissa la poussière s’accumuler et les toiles d’araignées tout envahir.

Mon père voulait rester ainsi seul pendant deux ou trois heures, après lesquelles on le revenait chercher pour une seconde promenade, qui seule semblait le sortir un peu de sa morne apathie.

Le but était d’aller voir dans un vaste palis des chevaux en liberté : il y en avait, je crois, sept ou huit, dont trois chevaux de chasse que mon père avait montés de préférence pendant fort longtemps ; les autres étaient des chevaux de harnais aussi fort vieux. Dès que mon père s’était vu dans l’impossibilité de monter à cheval ou de sortir en voiture, il avait fait mettre ses chevaux en liberté dans cette enceinte ; une clause de son testament ordonnait expressément que ces animaux demeurassent là, sans travailler, jusqu’à leur mort.

Je le répète, à cette heure seulement, mon père disait quelques rares paroles, rappelait brièvement une chasse où tel cheval avait brillé, une route parcourue par un autre avec une vitesse surprenante ; puis ensuite de cette promenade on le rentrait pour dîner.

Bien que depuis longtemps il ne se soutint plus que par des substances très légères, il voulait que sa table, à laquelle il avait toujours tenu, fût servie avec la même recherche que lorsqu’il était en santé, bien qu’il ne mangeât pas. Ma tante et Hélène prenaient part à ces repas silencieux, servis par de vieux domestiques en noir et à cheveux blancs. Mon père ne disait pas un mot, et, comme nous avions remarqué que le bruit lui était insupportable, c’est à peine si nous échangions à voix basse quelques rares paroles.

Après le dîner, qui durait peu, nous rentrions au salon, on approchait un échiquier, et je m’y asseyais avec mon père : je rangeais les pièces, et nous commencions le simulacre d’une partie, car mon père, toujours profondément absorbé, ne jouait pas : seulement, à de longs intervalles, il poussait au hasard une des pièces sur le damier, j’en avançais une autre, pour la forme… et le silence continuait ; car c’était une sorte de contenance machinale, bien plus qu’une distraction que mon père cherchait dans cette apparence de jeu.

Durant ce temps-là ma tante lisait, et Hélène se mettait au piano pendant environ une heure.

Cette heure de musique était, avec sa promenade au parc des chevaux, les deux seuls accidents de la journée qui parussent faire quelque impression sur mon père, car, tout en continuant de mouvoir au hasard les échecs, il disait à Hélène, de sa voix grave et pénétrante : « Jouez tel air, je vous prie, Hélène. »

Quelquefois, mais bien rarement, il lui faisait répéter deux ou trois fois le même morceau ; alors il s’accoudait sur l’échiquier, cachait sa tête dans ses deux mains, et semblait profondément recueilli…

Un jour seulement, après avoir redemandé le même chant, je vis ses yeux baignés de larmes, lorsqu’il releva son visage vénérable, si cruellement creusé par les souffrances.

Les airs qu’il faisait ainsi répéter à Hélène étaient en très petit nombre et fort anciens ; il y avait entre autres Pauvre Jacques, la cavatine de Don Juan de Mozart, une symphonie de Beethoven, et deux ou trois romances de Paesiello ; une surtout, intitulée la Mort d’Elvire, mélodie simple, douce et triste, semblait l’affecter plus profondément que les autres ; aussi quelquefois, poussant un profond soupir, il disait : « Assez… Hélène… Je vous remercie, mon enfant… » Aussitôt le piano se taisait et tout retombait dans un profond silence.

Je ne saurais dire quelle indéfinissable mélancolie éveillait en moi cette scène qui se passait ainsi presque chaque jour, avec quelle sorte d’extase recueillie j’écoutais ces anciens airs d’un rythme si naïf, chantés à demi-voix par Hélène, dont le timbre était d’une fraîcheur et d’une pureté remarquables.

Le salon où nous nous rassemblions le soir s’appelait le salon du Croisé, parce qu’un de nos ancêtres, portant la croix sainte, s’y trouvait représenté au-dessus d’une immense cheminée de pierre sculptée ; cette pièce était vaste, toute tendue de damas rouge sombre. Comme la vue de mon père était très affaiblie, on posait sur le piano deux lampes recouvertes d’abat-jour de soie verte, relevés seulement du côté du pupitre ; aussi toute la pièce restait presque dans l’obscurité, tandis qu’Hélène, assise au piano, était seule vivement éclairée.

Je vois encore ses beaux cheveux blonds, si bien attachés à son joli col, qui se détachait si blanc de sa large pèlerine noire ; puis, mon père, assis devant notre échiquier, la tête baissée sur la poitrine, dans l’attitude de la méditation, seulement reflété, ainsi que moi, par la lueur rouge et vacillante du foyer……

Environ sur les dix heures, mon père sonnait ; ses gens le transportaient dans son appartement, où je l’accompagnais, et on le mettait au lit.

Je couchais dans une chambre voisine de la sienne, et bien souvent, la nuit, inquiet et agité, me relevant pour écouter sa respiration, je m’avançais doucement jusqu’auprès de lui, mais je rencontrais toujours son regard fixe, clair et perçant, car il ne dormait jamais !

Cette épouvantable insomnie, que les médecins attribuaient aux suites de l’abus de l’opium, et qu’ils avaient vainement combattue de tous leurs moyens, cette insomnie continue était ce qui le faisait le plus souffrir ; les larmes me viennent encore aux yeux quand je me rappelle l’accent calme et résigné avec lequel il me disait : « Je ne dors pas, je n’ai besoin de rien… allez vous reposer, mon enfant… »

J’ai quelquefois frissonné en songeant que, pendant plus de sept mois, mon père n’a pas dormi une minute ! Chaque jour et chaque nuit il pensait à sa fin prochaine, qu’il voyait et sentait lentement venir. J’ai dit que son instruction était véritablement encyclopédique ; aussi, sans avoir des connaissances pratiques en médecine, il en avait malheureusement d’assez grandes pour connaître et juger sûrement de son état…

Huit mois avant de mourir, il stupéfia ses médecins par l’assurance raisonnée avec laquelle il leur développa les conséquences inévitablement mortelles de sa maladie, et le temps probable qu’il avait encore à vivre ! Et pourtant, avec cette conviction terrible que chaque jour l’approchait de sa tombe, jamais un moment de faiblesse ou de regret apparent ! jamais une plainte ! jamais un mot qui fît allusion à ce sort fatal ! Du silence, toujours du silence ! et sa vie de chaque jour jusqu’à celui de sa mort fut celle que j’ai retracée.

La veille de cet affreux événement, il me fit, avec une lucidité remarquable, subir pour ainsi dire un examen approfondi sur la façon dont je devais régir ma fortune ; il parut satisfait et me dit :

— « J’ai doublé les biens que mon père m’avait laissés ; ces améliorations ont été le but constant de ma vie, parce qu’elles avaient votre avenir pour objet. Usez sagement de ces biens si vous le pouvez. Rappelez-vous, mon enfant, que tout est dans l’or : honneur et bonheur. Tâchez surtout de pouvoir vivre seul : c’est la grande science de la vie… Si vous trouviez une femme qui ressemblât à votre mère, épousez-la… Mais défiez-vous des adorations que vous suscitera votre fortune ; en un mot, ne croyez à aucune apparence avant d’en avoir sondé toutes les profondeurs… » Puis me montrant un vaste secrétaire, il ajouta : — « Vous ferez brûler ce meuble tel qu’il est, avec tout ce qu’il contient ; j’en ai retiré nos papiers de famille : le reste vous doit être indifférent. Adieu, mon enfant ; j’ai toujours été satisfait de vous. »

Et comme, à travers mes pleurs, je lui parlais de l’éternité de mes regrets si j’avais l’affreux malheur de le perdre, il sourit faiblement, et me dit de sa voix toujours calme et posée : — « Mon enfant… pourquoi me dire à moi de ces vanités ?… Il n’y a rien d’éternel, ni même de durable, dans les sentiments humains… la joie, le bonheur, ne le sont pas… la douleur et la tristesse le sont encore moins… Rappelez-vous bien ceci, mon pauvre enfant. Vous êtes généreux et bon… vous m’aimez tendrement…, vous êtes à cette heure affreusement navré à la seule pensée de me perdre… Votre douleur actuelle est véritablement si intense, qu’elle semble vous voiler l’avenir d’un linceul… et pourtant cet orgasme si pénible ne peut, ne doit pas durer : plus ou moins de temps après ma mort… vous en viendrez à me moins regretter… puis à chercher des distractions, puis à vous consoler… puis à m’oublier… »

— Jamais, dis-je à mon père en me jetant au pied de son lit, en inondant sa main de larmes…

Il appuya tendrement sa main déjà froide sur mon front, et continua : — « Pauvre cher enfant ! ! pour quoi nier l’évidence… pourquoi vouloir échapper à l’inexorable loi de notre espèce ?… Il n’y a, voyez-vous, dans ce refroidissement successif des regrets qui se termine par l’oubli, rien d’odieux ni de méchant… Rien de plus naturel, rien de plus humain… Bien plus, un jour, en jouissant des biens que je vous aurai laissés, vous n’éprouverez aucune tristesse ; vous penserez, je le veux, çà et là, quelquefois à moi, mais rarement… et sans angoisse… Mon souvenir ne sera jamais compté dans vos joies, dans vos plaisirs, dans vos projets de chaque jour ; enfin je ne paraîtrai pas plus, dans votre vie florissante et vivace, que la poussière de l’arbre qui a vécu son temps et sert d’engrais à ses rejetons… Rien de plus simple, de plus humain, de plus naturel, je vous le répète. »

— Ah ! ne croyez pas cela, m’écriai-je épouvanté… ces biens me seront odieux, ma douleur sera inconsolable… Mais mon père ajouta :

— « Encore une promesse folle, mon enfant ; quatre-vingt mille livres de rentes ne sont jamais odieuses, et la plus âpre douleur se console toujours… Ne le sais-je pas par moi-même ? n’ai-je pas éprouvé ainsi, à la mort de mon père ; n’éprouverez-vous pas ainsi après moi ?… Et si vous avez un fils, n’éprouvera-t-il pas de même après vous ?… Croyez-moi, mon enfant, la véritable sagesse consiste, je crois, à pouvoir envisager ainsi la réalité inexorable de l’espèce, et à ne se point abuser de vaines espérances. Une fois là… une fois que le vrai a dissipé les fantômes du faux… on n’en vient pas à haïr pour cela les hommes… parce qu’on se sent homme comme eux ; mais on les plaint profondément, on en a pitié, on les soulage, parce qu’on se sent souvent soi-même bien malheureux ! s’ils sont ingrats… hélas ! on cherche bien en soi, et souvent on trouve une ingratitude à se reprocher qui vous fait excuser la leur… Car, voyez-vous, mon pauvre enfant, tout pardonner, c’est tout comprendre. Enfin, il vient un âge, un moment, où le tableau de leurs misères, qu’ils ignorent ou qu’ils fardent, vous émeut si douloureusement ou vous répugne si fort, qu’on fait comme j’ai fait… on les quitte et on vit seul… Alors, mon enfant, au lieu d’avoir sous les yeux le continuel et navrant spectacle des infirmités morales du monde, on n’a que les siennes propres… et encore les splendides contemplations de la nature, les méditations de l’esprit, les inépuisables et maternelles douceurs de l’étude, peuvent souvent nous ravir à notre incomplète et pauvre humanité. »……

Le lendemain de cette conversation, mon père n’était plus…

CHAPITRE V.

HÉLÈNE.

Je n’ai d’autre but, en me rappelant ces souvenirs d’autrefois, que de me considérer inexorablement de dehors en dedans, si cela se peut dire ; d’assister en spectateur froid et désintéressé aux scènes de ma pensée intime, ainsi qu’à la lutte de mes instincts, bons ou mauvais, et de n’en répudier aucun, quelque bas et misérable qu’il soit.

Je crois n’être ni meilleur ni plus mauvais que le commun des autres hommes ; et ce qui me donne l’espèce de courage de tout m’avouer à moi-même, est la conviction où je suis, que si le plus grand nombre se posaient les mêmes questions que je me suis posées, et y répondaient franchement, leurs solutions seraient très souvent les miennes.

Je reviens à la mort de mon père ; ma douleur fut profonde, mais ce sentiment ne fut pas celui qui prédomina en moi : ce fut d’abord une terreur stupéfiante de me voir, à vingt-deux ans, absolument libre, et maître d’une fortune considérable. Puis j’éprouvai aussi un sentiment d’angoisse inexprimable en songeant que je restais désormais sans aucun appui naturel ; erreurs ou sagesse, vice ou vertu, gloire ou obscurité, ma vie ne devait plus émouvoir personne ; d’ailleurs, l’existence excentrique de mon père l’avait depuis si longtemps isolé de toute société, que j’avais même à entrer presque en étranger dans le monde que ma position m’appelait à voir ; l’avenir me semblait alors un désert immense, sillonné de mille sentiers divers ; mais aucun souvenir, aucun intérêt, aucun patronage de famille ou de caste ne me désignait ma route.

Comme toujours, grâce à la marche du temps, cette impression devait se modifier, puis se contrarier radicalement ; mais la transition fut longue.

Plus tard, cette sorte de terreur se mêla d’une nuance d’orgueil, alors que je songeai que les grands domaines de notre famille m’appartenaient ; et si le fardeau de les régir me paraissait lourd, cet embarras avait en lui-même sa compensation.

Très jeune, j’avais déjà machinalement l’habitude de me regarder pour ainsi dire penser ; aussi, lorsque je vis ma sombre douleur et mon profond abattement se colorer de ces premières lueurs de personnalité, je frémis et je me rappelai ces mots terribles de mon père mourant : « Vous êtes généreux et bon ; vous m’aimez tendrement, et cependant, plus ou moins de temps après ma mort, vous en viendrez à me moins regretter, puis à vous consoler absolument, et à m’oublier tout-à-fait. »

On raconte plusieurs exemples de gens auxquels on avait prédit une fin tragique et prématurée, et qui, poussés par une inexplicable fatalité, se chargeaient eux-mêmes de réaliser ces fatales prédictions. Il en est, je crois, de même de certaines idées que vous pressentez quoiqu’elles vous soient odieuses, contre lesquelles vous vous débattez en vain, et auxquelles vous finissez pourtant par obéir ; il en fut ainsi de la prédiction de mon père : je la combattis longtemps et j’y cédai.

Mais cette lutte fut certainement un des plus douloureux instants de ma vie ; reconnaître peu à peu l’effroyable vanité de nos regrets, se cruellement convaincre de cette formidable vulgarité : – que les sentiments les plus profondément enracinés dans le cœur par la nature s’éteignent, se flétrissent, meurent et s’effacent sous le souffle glacé du temps : – de telles pensées enfin ne doivent-elles pas déchirer l’âme ? Aussi je maudissais, mais en vain, mon ingratitude……

C’était pendant le mois de janvier, car j’avais passé l’hiver à Serval avec ma tante et Hélène. Tous les matins je montais à cheval, et j’allais me promener dans la forêt pendant trois ou quatre heures ; ce temps gris, sombre et brumeux, me plaisait ; ces immenses allées, couvertes de neige ou semées de feuilles mortes que le vent enlevait en tourbillons rapides, avaient un aspect triste qui cadrait avec mes pensées. Laissant flotter les rênes sur le cou de mon cheval, j’allais ainsi machinalement, songeant à peine à l’avenir, à la direction que je voulais suivre ; ne faisant aucun projet, car j’étais encore trop étourdi de la position où je me trouvais. J’avais si longtemps vécu sous l’entière dépendance de mon père, n’ayant de volonté que la sienne, de projets que les siens ; en voyage même, cette volonté, représentée par celle de mon précepteur, m’avait toujours si incessamment suivi, que l’absolue et entière liberté où je me trouvais m’accablait, je le répète, et m’effrayait à la fois.

Après mes longues promenades, je rentrais, je trouvais Hélène et sa mère qui m’attendaient ; nous causions de mon père, et ma tante m’engageait à surmonter la répugnance que j’avais à m’occuper de mes affaires ; mais ces détails me rappelaient trop cruellement les entretiens que j’avais eus avec mon père à ce sujet : je ne pus m’y résoudre encore, et je chargeai mon précepteur de ces soins.

Trois mois après, mes angoisses avaient beaucoup perdu de leur amertume ; je commençai pour ainsi dire à me reconnaître et à regarder autour de moi ; mes idées devinrent plus nettes, plus arrêtées, sur la manière dont je devais user de ma liberté. Cette liberté m’inquiétait encore, mais ne m’épouvantait plus.

La direction de la pensée n’échappe pas toujours aux influences extérieures et purement physiques ; je l’éprouvai alors. Le printemps approchait, et on eût dit qu’avec le noir hiver devait passer la première âcreté de ma douleur, et que mes vagues projets, mes douces espérances d’avenir devaient naître avec la riante feuillaison de mai.

Nous étions vers le milieu d’avril ; depuis la mort de mon père, je n’avais pu me résoudre à aller au cimetière du village, où s’élevait le monument funéraire de notre famille, tant je redoutais la cruelle impression que je devais ressentir ; un jour je maudissais ma faiblesse, lorsque Hélène me dit : « Ayez donc plus de courage, Arthur ; venez, je vous accompagnerai. »

La mère d’Hélène, étant souffrante, ne put venir avec nous ; nous y allâmes seuls.

Mon émotion était si violente, que je tremblais ; je pouvais à peine me soutenir. Hélène, peut-être aussi émue que moi, le paraissait moins ; aussi, en arrivant sous le péristyle du tombeau, je m’évanouis…

Quand je repris mes sens, je vis Hélène agenouillée près de moi ; je sentis ses larmes m’inonder les joues ; car de ses deux mains elle soutenait ma tête. Pour la première fois, enfin, chose étrange ! Malgré la sainteté du lieu, malgré les déchirantes pensées qui me devaient accabler, pour la première fois je fus frappé de la beauté d’Hélène. Puis cette sensation passa rapide comme un songe ; je revins à des idées d’une profonde tristesse, je pleurai beaucoup, et nous revînmes au château.

Depuis, j’allai avec Hélène presque chaque jour au cimetière ; au lieu d’une douleur âcre et aiguë, je ressentis peu à peu une mélancolie douce, qui n’était pas sans une sorte de charme… Je me reconnus d’abord avec joie une ineffable gratitude pour la mémoire de mon père, et je le bénissais pieusement et avec admiration de m’avoir pu toujours témoigner une affection aussi profonde, et surtout aussi prévoyante, malgré les terribles convictions qu’il avait sur l’oubli où on laissait ceux qui n’étaient plus.

Sortant de ma première stupeur, je commençai enfin à apprécier la grande position qu’il m’avait faite : c’était pour lui en avoir sans doute une éternelle reconnaissance ; mais, enfin, en comprenant cette position dans toute sa splendeur, je frémissais quelquefois, tremblant qu’au fond de ce vif sentiment il n’y eût de ma part une affreuse réaction de satisfaction égoïste.

J’ai dit que j’étais demeuré longtemps sans remarquer la beauté d’Hélène : bien que cela doive sembler singulier, on le concevra, en songeant que jusqu’à ce moment elle avait été pour moi une sœur ; lorsque je la quittai pour voyager, elle était au couvent, et presque enfant ; puis, pendant les derniers mois de la vie de mon père, j’avais été si cruellement préoccupé de ses douleurs, et Hélène s’était montrée pour lui d’une affection si dévouée, si filiale, que cette espèce de sentiment tout fraternel n’avait pu changer.

Hélène avait trois ans de moins que moi : elle était blonde et pâle : son abord était bienveillant mais froid, et ses grands yeux bleus, son nez aquilin, son large et beau front, souvent penché, lui donnaient à la fois un air imposant et mélancolique ; enfant, elle avait toujours été pensive : c’était un caractère silencieux et concentré, indifférent aux joies et aux plaisirs de son âge ; toujours très sédentaire, très nonchalante ; elle riait fort peu et rêvait souvent ; ses sourcils, d’un blond cendré plus foncé que ses magnifiques cheveux, étaient abondants et peut-être trop accusés ; son pied charmant, et sa main un peu longue, d’une beauté antique ; sa taille élevée, souple et mince, était d’une perfection remarquable ; mais elle se tenait très mal, et, par indolence, courbait presque toujours ses blanches et rondes épaules, malgré les continuelles remontrances de sa mère.

Quant à son esprit, il ne m’avait jusqu’alors jamais frappé ; elle s’était montrée remplie de prévenances et de délicatesse dans l’affection qu’elle avait témoignée à mon père, et je l’ai dit, elle demeurait avec moi sur un pied tout fraternel.

C’était enfin une affectueuse et tendre nature, charitable et bienveillante à tous, mais devenant d’une fierté ombrageuse et d’une susceptibilité extrême dès qu’elle pouvait soupçonner qu’on pensait à faire la moindre allusion à sa pauvreté.

Je me souviens toujours qu’avant la mort de mon père, Hélène m’avait bien longtemps et très sérieusement boudé, parce que j’avais étourdiment et sottement dit devant elle : que les jeunes personnes sans fortune étaient presque toujours malheureusement dévolues dès leur naissance à de vieux goutteux, qui, las du monde, cherchaient une pauvre jeune fille bien née qui voulût se résigner à partager leur hargneuse solitude.

La mère d’Hélène, sœur de mon père, était une femme faible, insouciante, mais parfaitement bonne, spirituelle et remarquablement distinguée. – Son mari, longtemps chargé de hautes fonctions diplomatiques, très prodigue, très joueur, aimant le faste, le grand luxe, représentant sa cour le plus noblement et le plus somptueusement du monde, avait presque entièrement dissipé sa fortune et celle de sa femme ; aussi cette dernière demeurait-elle, sinon sans biens, du moins dans une aisance honorable, mais médiocre.

De ma vie je n’avais songé à la disproportion de fortune qui existait entre Hélène et moi ; lorsque sa beauté me frappa, je n’y pensai pas davantage, car je crois qu’un des traits saillants de la jeunesse qui se trouve riche sans labeur, est de colorer pour ainsi dire tout et tous des reflets de son prisme d’or.

Du moment où j’avais remarqué qu’Hélène était belle, sans me rendre compte des sentiments que j’éprouvais peut-être déjà à mon insu, je devins tout autre ; j’abrégeai mes promenades à cheval, je mis plus de recherche dans ma toilette, et je fus souvent honteux, en me rappelant mes négligés trop fraternels d’autrefois.

Ma tante avait une femme de ses amies, veuve aussi, et mère d’une fille de l’âge d’Hélène, qui lui donnait les plus cruelles inquiétudes, sa poitrine étant gravement attaquée. J’entendis ma tante parler de cette amie, et, devinant par instinct qu’il est plus facile de s’isoler au milieu du monde que dans la solitude, j’engageai ma tante à prier cette amie de venir avec sa fille habiter quelque temps à Serval, dont l’air était d’une excellente pureté ; ma tante accepta avec joie, et bientôt Mme de Verteuil et sa fille, pauvre enfant de dix-huit ans, peu jolie, mais ayant un air de souffrance si résignée, qu’elle intéressait profondément, arrivèrent au château.

CHAPITRE VI.

L’AVEU.

Deux mois après l’arrivée de Mme de Verteuil à Serval, le triste aspect de cette antique demeure me semblait entièrement changé ; tout à mes yeux était épanoui, frais, rayonnant… J’aimais Hélène !

Plusieurs de nos voisins de terres, jusqu’alors repoussés par la sombre misanthropie de mon père, tentèrent quelques avances auprès de moi ; je me sentais si heureux, qu’avec cette facilité bienveillante que donne le bonheur, et qui n’est que de l’indifférence pour tout ce qui n’est pas notre amour, j’acceptai ces relations du voisinage ; et bientôt Serval, sans être très bruyant, fut du moins beaucoup plus animé qu’il ne l’avait été depuis bien longtemps.

J’étais tellement absorbé par mon amour que je ne réfléchissais que rarement, et presque malgré moi, au changement qui s’était opéré dans ma douleur. Il y avait environ neuf mois que j’avais perdu mon père, et pourtant ce souvenir, d’abord d’une amertume si incessante, s’affaiblissait peu à peu : j’avais commencé par aller chaque matin au cimetière, puis j’y allai moins ; plus tard enfin, je remplaçai cette triste et pieuse visite par quelques heures passées chaque jour à méditer devant le portrait de mon père.

J’avais fait mettre ce portrait dans un cadre fermé par deux battants, pensant que c’est profaner l’image de ceux qui nous sont chers que de les laisser exposés aux yeux des insouciants, et aussi qu’une telle contemplation, à laquelle on vient demander de hautes et sérieuses pensées, devait être préméditée et non due au hasard qui pouvait y porter nos regards ; le cadre qui contenait ce portrait était donc pour moi une sorte de tabernacle que je n’ouvrais jamais qu’avec un douloureux et saint recueillement.

Mais, hélas ! ces méditations, d’abord journalières, devinrent aussi moins fréquentes, et par cela même que mes yeux ne se pouvaient habituer à voir avec indifférence cette image sacrée, que je contemplais de plus en plus rarement, je ne saurais dire mon impression presque craintive quand j’ouvrais ce cadre : le cœur me battait horriblement en regardant la sévère et pâle figure de mon père, qui semblait sortir de la toile avec son imposant caractère de calme et de tristesse, et venir froidement constater mon ingratitude et mon oubli de sa mémoire qu’il m’avait, hélas ! prédit.

Alors, épouvanté, je fermais brusquement le cadre, et je pleurais, maudissant mon indifférence ; mais ces regrets déchirants duraient peu, et je sentais une indicible angoisse, en me disant : « J’éprouve à cette heure une sensation cruelle, et pourtant, demain, ce soir peut-être, je l’aurai oubliée, et je serai souriant et heureux auprès d’Hélène !… »

Non ! rien ne pourrait exprimer le pénible ressentiment de cette pensée, qui, venant insulter à ma douleur, m’en démontrait la vanité prochaine, au milieu même du désespoir le plus navrant et le plus vrai.

Enfin, je l’avoue à ma honte, étant demeuré près d’un mois sans ouvrir le cadre, j’eus l’incroyable lâcheté de ne plus oser y jeter les yeux, tant je craignais cette sorte d’apparition redoutée… Ce fut plus tard que je la bravai… et on verra combien ce fait insignifiant en soi réagit sur ma destinée tout entière.

Ces impressions, qui me frappent maintenant que je les analyse à froid, m’agitaient sans doute plus confusément alors ; mais, bien qu’absorbé dans l’enivrement d’un premier amour, je sentais néanmoins leur réaction sourde et cruelle.

J’ai dit que j’aimais Hélène ; les phases de cet amour furent bien étranges, et me révélèrent de misérables instincts d’égoïsme, d’orgueil et d’incrédulité jusque-là endormis en moi.

Jamais, hélas ! je n’oserai blâmer mon père de m’avoir donné les terribles enseignements que j’ai dits, mon bonheur était son vœu le plus ardent ; mais de même que certaines plantes sauvages et vigoureuses, transportées dans un sol trop faible pour les nourrir, le dévorent vite et s’étiolent sans fleurs et sans fruits, évidemment ma nature morale n’était pas assez forte pour profiter d’aussi formidables préceptes ; chez mon père, ces rudes et sombres convictions s’épanouissaient au moins en bienveillance et en pardon pour tous : chez moi, cette sève généreuse et puissante manquant, la tige devait demeurer dans toute la triste nudité de sa noire écorce, et ne fleurir jamais.

Revenons à Hélène, bien qu’à cette heure quelques-uns de ces souvenirs me fassent encore rougir de honte.

C’était mon premier amour de cœur, et, comme tout premier amour, il fut d’abord naïf, imprévoyant, étourdi, se laissant aller en aveugle au flot riant et pur de la passion, se berçant aux premières harmonies du cœur qui s’éveille, et cela, selon le vieil emblème mythologique, les yeux fermés pour ne pas voir l’horizon.

Ces trois mois d’insouciance de tout avenir furent néanmoins délicieux, et j’ai toujours plaisir à me rappeler les moindres détails de ces heureux moments.

Peu de temps après l’arrivée de Mme de Verteuil et de sa fille à Serval, je demandai un jour à Hélène de monter à cheval, comme son amie, qui pour sa santé se livrait à cet exercice. J’avais fait venir d’Angleterre deux poneys fort doux, car Hélène était extrêmement peureuse. Avant que de la décider à tenter avec Mlle de Verteuil et moi quelques excursions hors du parc, il me fallut, pour habituer ma cousine à vaincre ses premières frayeurs, la promener longuement au pas, moi à pied auprès d’elle.

Rien de plus charmant que ces petits effrois de chaque minute qui venaient colorer la douce pâleur de son beau visage, dont la partie supérieure, abritée du soleil par un large chapeau de paille, demeurait dans le clair-obscur le plus transparent et le plus doré, tandis que sa bouche purpurine et son joli menton brillaient vivement éclairés. Elle était toujours vêtue de robes blanches, avec de larges ceintures de moire grise, qui marquaient sa taille, si flexible et si mince, qu’elle ondulait courbée, comme un roseau sous la brise, à chaque pas de son poney d’Ecosse tout noir, dont la longue crinière et la longue queue flottaient au vent.

Je tenais la bride, et Hélène, au moindre mouvement du petit Blak, se hâtait d’appuyer avec crainte sa main sur mon épaule : terreur qui excitait les naïves railleries de Mlle de Verteuil, qui, beaucoup plus intrépide que son amie, nous laissait souvent seuls, en partant rapidement pour encourager Hélène.

Ces promenades se faisaient habituellement dans une immense allée de chênes touffus et partout gazonnée. Tant que Mlle de Verteuil restait avec nous, j’étais gai, causant, et Hélène, toujours rêveuse, semblait néanmoins s’animer un peu ; mais, dès que Sophie nous abandonnait, nous tombions dans d’interminables silences dont j’avais bien honte, et qui pourtant me semblaient délicieux.

Depuis quelque temps, j’avais écrit à Londres à un de mes amis de m’envoyer des chevaux choisis, quelques gens d’attelage et plusieurs voitures, mon deuil étant près de finir.

L’arrivée de ces équipages fut une sorte de petite fête à Serval : je l’avais tenue secrète, et je me souviens de la joie enfantine et naïve d’Hélène, lorsqu’un beau soir d’août, ayant désiré se promener dans la forêt, au lieu de voir arriver devant le perron une de nos voitures ordinaires, elle vit une charmante calèche à quatre chevaux noirs, menée en d’Aumont par deux petits postillons anglais, vêtus de vestes de stof gris perlé.

Elle y monta avec sa mère et son amie. Je les accompagnai à cheval dans cette magnifique forêt, et nous revînmes au pas au château par un beau clair de lune, qui rayonnait de la manière la plus pittoresque dans les sombres et immenses allées de nos grands bois.

À propos de cette promenade, je dirai que je n’ai jamais rencontré de femme à qui le luxe allât mieux qu’à Hélène, ou plutôt qui donnât meilleur air au luxe ; il y avait en elle une grandeur, une grâce si involontaire et si enchanteresse, qu’il était impossible de ne pas se la représenter toujours entourée des miracles du goût le plus pur et le plus parfait. Aussi, sans être remarquablement belle, Hélène eût été sans doute de ce très petit nombre de femmes dont on ne songe jamais à admirer la toilette, la voiture ou l’hôtel, de quelque exquise et suprême élégance que tout cela soit : leur seule présence s’harmonisant et s’assimilant, pour ainsi dire, toutes ces merveilles. Tant de gens sont les enseignes, les accessoires ou les contrastes de leur luxe ! Et si peu savent lui donner ce rare et adorable reflet, peut-être comparable aux rayons du soleil, qui seul peut embellir encore les plus hautes magnificences !

Un jour, au retour de cette promenade et en attendant le thé, Hélène demanda de rester dans le salon sans lumière et de faire ouvrir les fenêtres, afin que la lune pût y jeter sa douce clarté ; sa mère y consentit.

Rien n’était plus mélancolique que cette vaste pièce ainsi éclairée ; aussi la conversation, d’abord assez animée, tomba peu à peu.

Ma tante avait parlé de mon père ; ce souvenir nous attrista tous différemment : à elle, il rappela un frère aimé ; à Mme de Verteuil, le sort funeste qui peut-être menaçait sa fille ; et à moi, de nouveau, mon coupable oubli.

Bientôt, nous gardâmes tous le silence ; j’étais assis à côté d’Hélène, ma tête dans mes mains. Je ne sais pourquoi je me reprochai presque ce luxe que je déployais déjà ; j’éprouvais un remords puéril en songeant qu’au lieu de faire notre promenade habituelle dans la voiture sombre et ancienne qui avait appartenu à mon père, et menée par des gens qui avaient été à lui, je m’étais servi d’une voiture leste, élégante, conduite par des domestiques étrangers. Encore une fois, rien de plus puéril sans doute ; aussi, je ne comprends pas pourquoi cela m’affecta péniblement.

Après quelque temps de réflexions, je laissai retomber ma main sur l’appui de mon fauteuil : j’y trouvai la main d’Hélène, je rougis beaucoup, et mon cœur se serra étrangement ; lorsque Hélène sentit ma main, la sienne devint froide presque subitement, comme si tout son sang eût reflué vers son cœur ; je n’osais ni retirer ma main, ni presser la sienne : aussi je la sentis peu à peu se réchauffer, et bientôt devenir brûlante… Aux tressaillements nerveux de son bras charmant, j’aurais pu compter les battements précipités de son sein… Je me sentais faible, et j’éprouvais une impression à la fois ineffable et triste…

Ô sérénité candide des premières émotions, qui vous remplacera jamais ! Ô source si pure à sa naissance ! Que sa fraîcheur est délicieuse, lorsqu’elle murmure paisible, craintive et ignorée, sous quelques touffes de verdure ; mais, hélas ! combien elle perd de son charme le plus attrayant alors qu’elle baigne et reflète indifféremment toutes les rives, dont les débris souillent à jamais le courant de ses eaux troublées.

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J’aimais Hélène avec passion, avec idolâtrie, et pourtant je n’avais pas encore osé lui faire l’aveu de ma tendresse.

Un jour, nous nous promenions avec Mlle de Verteuil, qui avait été au couvent avec Hélène. Je ne sais à quel propos on vint à parler de fêtes et d’anniversaires ; tout à coup, Mlle Sophie de Verteuil se mit à dire étourdiment à son amie, en me regardant : « Te souviens-tu, Hélène, de nos transes de petites filles quand tu fêtais sa fête ? »

Hélène rougit beaucoup, fit un mouvement de dépit, et répondit brusquement à son amie : « Je ne vous comprends pas. »

La pauvre enfant se tut, et nous rentrâmes tous trois fort tristes.

Le lendemain, rencontrant Mlle de Verteuil dans la bibliothèque, je voulus savoir d’elle le sens de ces mots qui, la veille, avaient paru faire tant d’impression sur Hélène. Après de longues hésitations, elle finit par m’avouer qu’au couvent, chaque année, Hélène célébrait ma fête avec une solennité enfantine : les préparatifs se bornaient à acheter un gros bouquet de fleurs qu’elle nouait avec un beau ruban, sur lequel elle avait mystérieusement brodé les initiales de mon nom ; et puis elle allait poser ce bouquet sur un vase de marbre qui gisait mutilé dans un coin retiré du jardin du couvent, et passait ses heures de récréation en prières devant ce bouquet, demandant à Dieu un heureux voyage pour moi.

Mlle de Verteuil ne tarissait pas sur les terreurs d’Hélène, alors qu’elle craignait d’être surprise en brodant le ruban, et de ses mille tentatives souvent inutiles pour se procurer un beau bouquet.

Que sais-je ? Tous ces enfantillages me furent contés si naïvement par Mlle de Verteuil, que je fus ému de surprise et touché jusqu’aux larmes ; car, avant de partir pour mon voyage, pendant quelques séjours qu’Hélène était venue faire à Serval, je ne l’avais jamais considérée que comme un enfant.

Depuis le soir où j’avais par hasard rencontré sa main sous la mienne, Hélène semblait m’éviter ; sa taciturnité habituelle augmentait ; son caractère, jusque-là doux et égal, devenait brusque ; elle restait souvent des heures enfermée chez elle, ses volets fermés, dans l’obscurité la plus complète.

Je souffrais moi-même beaucoup ; j’étais inquiet, préoccupé, il me semblait qu’un aveu de ma part aurait dû rendre Hélène au calme et au bonheur ; mais une invincible timidité retenait cet aveu sur mes lèvres.

Un soir pourtant qu’Hélène était moins abattue et moins triste que de coutume, je l’accompagnai dans sa promenade à cheval ; je me promis d’avoir le courage de lui avouer mon amour, mais seulement lorsque nous serions dans l’immense allée de chênes dont j’ai parlé… Nous y arrivâmes… Mon cœur battait horriblement… mais je n’osai pas…

Honteux et dépité, je pris une résolution nouvelle, et je me désignai à moi-même un temple de marbre qui divisait l’allée, comme le point où je devais tenter un nouvel effort. Arrivé là, ma vue se troubla, mon cœur se serra, je ne sus que dire d’une voix étouffée : Hélène ! puis je restai muet.

Elle tourna vers moi ses grands yeux humides et brillants à la fois ; elle me parut plus pâle que d’habitude ; son sein était agité ; elle semblait m’interroger de son regard pénétrant, et vouloir lire au fond de mon cœur…

— Oh ! Hélène ! – repris-je encore, et je ne sais quelle stupide et insurmontable timidité m’empêcha de dire un mot de plus.

Alors elle, avec une expression de douleur et presque de désespoir que je n’oublierai de ma vie, s’écria : « Allez ! vous n’aimerez jamais rien… Vous serez toujours malheureux !… »

Puis, comme épouvantée de ses paroles, donnant un coup de houssine à son poney, elle partit au galop. Immobile, je la regardais s’en aller, lorsque je m’aperçus qu’elle arrivait avec rapidité sur une barrière qui fermait l’entrée de l’allée : je frémis ; mais elle, si peureuse ordinairement, laissa franchir cet obstacle à son cheval, et je la perdis bientôt de vue dans la profondeur des bois.

Resté seul, ces mots d’Hélène, dits avec tant d’amertume : « Allez ! vous n’aimerez jamais rien. Vous serez toujours malheureux ! », me causèrent une sensation étrange ; je compris que c’était presque un aveu que mon silence stupide lui arrachait, et je sentis combien j’avais dû lui sembler ridicule.

Puis enfin, pensant à son trouble, à ses réticences, je ne doutai plus qu’elle ne m’aimât ; et cette espèce d’aveu de sa part me ravit si profondément, que je restai longtemps ivre de joie à me promener çà et là comme un insensé, sans pensées fixes, sans projets, mais heureux… oh ! profondément… heureux d’un bonheur ineffable mêlé d’un radieux orgueil.

Enfin, la nuit venue, je retournai au château. En entrant dans le salon, j’y vis Hélène : son teint était animé, ses yeux brillaient d’un singulier éclat ; assise au piano, elle jouait lentement et de la manière la plus expressive la Dernière pensée de Weber, cette phrase musicale d’une mélodie si suave et si mélancolique.

Lorsque Hélène me vit, elle me dit : « Avouez que je vous ai fait bien peur, n’est-ce pas ? » Et sans attendre ma réponse, quittant le morceau qu’elle jouait, comme s’il avait dû trahir la tristesse des pensées de son cœur, elle se mit à exécuter une valse très rapide et très gaie qu’elle accompagna çà et là de sa voix, qui me parut vibrer d’une façon extraordinaire.

Sa mère et Mlle de Verteuil se regardèrent et semblaient aussi stupéfaites que moi de ce brusque accès de gaieté, si opposée au caractère habituel d’Hélène, qui continuait de jouer valse sur valse avec la joie bruyante d’un enfant.

Je ne sais pourquoi cette allégresse si peu naturelle me fit mal, tant elle paraissait nerveuse et folle. En effet, au bout d’une demi-heure de cette sorte de spasme, Hélène pâlit tout à coup et s’évanouit.

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Huit jours après cette scène, Hélène savait mon amour et m’avait avoué le sien.

CHAPITRE VII.

LA LETTRE.

Les trois mois qui suivirent nos aveux passèrent comme un songe. Ces instants furent certainement des plus beaux et des plus heureux de ma vie ; tout avait paru s’harmoniser avec ce jeune et candide amour ; la saison avait été magnifique, notre résidence était somptueuse et pittoresque ; tous les accessoires de notre vie étaient enfin remplis de luxe et d’élégance, sorte de poésie en action, toujours d’un prix inestimable ; cadre d’or qui ajoute encore à l’éclat des plus suaves peintures !

Au milieu du parc était un immense étang ; j’avais fait construire une large gondole garnie de tentes, de rideaux, de tapis, de moelleux coussins et d’une table à thé ; aussi, bien souvent le soir, par de belles nuits, Hélène, sa mère, Sophie et moi, nous faisions de longues promenades sur ce petit lac. Au milieu s’élevait une île touffue avec un pavillon de musique, et quelquefois je faisais venir de la ville voisine, qui tenait garnison, trois excellents musiciens allemands, qui, placés dans ce pavillon, exécutaient à ravir de charmants trios d’alto, de flûte et de harpe.

Afin d’être seuls dans cette gondole et de ne pas ressentir la secousse des rames, je la faisais remorquer au bout d’une longue corde par un bateau conduit par deux de mes gens.

Que de fois, ainsi bercés sur l’onde, plongés dans une molle et délicieuse rêverie, au bruit léger de l’urne frémissante, aspirant le doux parfum du thé, ou rafraîchissant nos lèvres dans la neige des sorbets, nous écoutions avec ravissement ces bouffées d’harmonie lointaine qui nous venaient de l’île… pendant que la lune inondait de clarté les grands prés et les grands bois du parc !

Que de longues soirées j’ai ainsi passées à côté d’Hélène ! Avec quelle sympathie nous nous sentions enivrés de ces brises de mélodie qui tantôt chantaient si suaves et si sonores, et tantôt se taisaient soudainement !… Je me souviens que ces brusques silences nous causaient surtout une tristesse à la fois douce et grande. L’oreille se blase, à la fin, de sons, tels harmonieux qu’ils soient, mais un chant ainsi coupé çà et là d’intermittences qui permettent de rêver à ce qui vient de vous charmer, de sentir au fond de votre cœur comme l’écho affaibli de ces plaintives et dernières vibrations : un chant ainsi coupé vous entraîne davantage, et se fait désirer plus vivement encore…

Pendant ces délicieux moments, j’étais toujours assis auprès d’Hélène, j’avais sa main dans les miennes, et leurs douces pressions étaient pour nous un muet langage, grâce auquel nous échangions nos sensations si profondes et si variées ; quelquefois même, enivrante et chaste faveur ! je profitais d’un moment d’obscurité pour appuyer ma tête sur la blanche épaule d’Hélène, dont la taille semblait alors s’assouplir plus languissamment.

Mais hélas ! ces beaux songes devaient avoir leur réveil… réveil amer et décevant !

 

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C’était à la fin d’une journée de novembre ; je revenais au château, à pied avec Hélène, Mlle de Verteuil et mon précepteur, dont j’avais fait mon intendant.

Le temps était sombre et couvert, le soleil à son déclin ; nous suivions la lisière de la forêt déjà diaprée des nuances de l’automne. Les bouleaux à écorce argentée semblaient secouer des feuilles d’or ; les ronces, les lierres et les mûriers sauvages se coloraient d’un rouge ardent. À droite s’étendait une colline de terres labourées, dont les tons bruns tranchaient vivement sur une large zone de lumière orange que projetait le soleil couchant ; au-dessus, de grandes masses de nuages, d’un gris bleuâtre et foncé, s’entassaient lourdement comme autant de montagnes aériennes. Quelques feux de chaumes étincelaient çà et là, allumés sur le versant de ces terres, voilées par la brume du soir, et les légères spirales de leur fumée blanche se fondaient peu à peu dans ces vapeurs amoncelées. Enfin, sur la crête de cette colline, passait lentement, au bruit monotone de leurs clochettes, un troupeau de grands bœufs, qui, se détachant en noir sur l’horizon empourpré des dernières lueurs du jour, semblaient énormes par cet incertain crépuscule.

Je ne saurais dire pourquoi l’aspect de cette soirée, pourtant si calme et si mélancolique, m’affecta péniblement ; Hélène aussi pensive s’appuyait sur mon bras.

Après un long silence, elle me dit : — Je ne saurais rendre ce que je ressens, mais il me semble que j’ai froid au cœur.

Étant moi-même absorbé par d’inexplicables et chagrines préoccupations que je cachais à Hélène, cette communauté d’impression me frappa vivement. — C’est sans doute une émotion nerveuse, lui dis-je, causée par ce temps sombre et morne. Puis, nous retombâmes dans le silence.

En vérité, j’ai honte d’avouer la cause de ma tristesse ; elle était puérile, bizarre pour ne pas dire folle : ce fut le premier accès de cet insurmontable besoin d’indépendance et de solitude dont, par la suite, je ressentis souvent l’influence, même au milieu de la vie la plus étourdissante et la plus dissipée.

J’aimais Hélène à l’adoration ; chaque moment passé loin d’elle était un supplice, et cependant ce jour-là, sans aucune raison, sans dépit, Hélène ayant été pour moi bonne et affectueuse, ainsi qu’elle était toujours, par un contraste inexplicable, je me trouvais malheureux, réellement malheureux d’être obligé de paraître le soir au salon, d’en faire les honneurs et de répondre aux muettes tendresses d’Hélène.

Après cette journée d’un aspect si mélancolique, il m’eût été doux de rentrer seul, de pouvoir passer ma soirée à rêver, à méditer, à lire, au milieu d’un profond silence, un de mes livres favoris ; mais, avant tout, j’aurais désiré être seul…

Rien ne m’empêchait sans doute de me retirer chez moi, mais je savais qu’il y aurait du monde là ; je serais obligé de donner des motifs ou d’être en butte à des questions, bienveillantes sans doute, sur ma santé, mais qui m’eussent été insupportables ; en un mot, je le répète, dans ce moment, je me trouvais véritablement malheureux de ne pouvoir être seul.

Je ne cite ce fait puéril que parce que ce capricieux besoin de solitude si étrange au milieu des émotions que j’éprouvais, et si peu ordinaire à l’âge que j’avais alors, me semble une sorte de singularité héréditaire.

À ce propos, je me souviens que ma mère me disait toujours qu’avant de se retirer à Serval, et par nécessité de position, mon père étant obligé de voir beaucoup de monde à Paris, sa morosité et sa misanthropie habituelles, lors de ses jours de réception, s’exaltaient à un point extraordinaire ; et pourtant une fois à l’œuvre, si cela se peut dire, il était impossible de recevoir avec une grâce, une aménité, une délicatesse de tact plus parfaite et plus exquise : aussi était-ce, me disait ma mère, ce mensonge forcé de trois ou quatre heures qui d’avance le mettait hors de lui ; et pourtant, en voyant son visage si gracieux et si noble, ses manières d’une dignité si affable et si charmante, les étrangers ne pensaient pas qu’il pût vivre et se plaire ailleurs que dans ce monde où il paraissait avec tant de rares et excellents avantages.

Mais je reviens à cette triste journée de novembre où je ressentis pour la première fois un si incroyable besoin d’isolement.

Nous arrivâmes donc au château.

Comme je montais chez moi pour m’habiller, une des femmes de ma tante me pria, de sa part, de vouloir bien passer à l’instant chez elle. Je n’avais aucune raison de craindre cette entrevue ; pourtant, j’éprouvai un grand serrement de cœur. Je me rendis chez ma tante ; elle était assise près de sa table à ouvrage, sur laquelle je vis une lettre ouverte ; je m’aperçus aussi qu’elle avait beaucoup pleuré.

— Mon ami, me dit-elle, il y a des gens bien méchants et bien infâmes. Lisez ceci. Puis elle me donna une lettre et remit son mouchoir sous ses yeux.

Je lus : c’était un avertissement amical par lequel on prévenait charitablement la mère d’Hélène que mon intimité si familière avec sa fille avait porté une irréparable atteinte à sa réputation ; en un mot, on lui faisait entendre clairement, à travers la phraséologie confuse usitée en pareil cas, qu’Hélène passait « pour être ma maîtresse et que, par son impardonnable faiblesse et son insouciance, ma tante avait autorisé ces bruits odieux.

Cela était faux, absolument faux, c’était une odieuse calomnie ; mais je demeurai atterré, car je vis à l’instant que toutes les apparences devaient malheureusement donner une terrible créance à cette accusation.

Je crus m’éveiller d’un songe ; je l’ai dit, je m’étais laissé aller aux charmes de ce pur et chaste amour, sans calcul, sans réflexion, avec toute l’enivrante imprévoyance du bonheur. Cette lettre me mit la réalité sous les yeux, j’en demeurai écrasé.

Mon premier mouvement fut noble et généreux : je déchirai cette lettre en disant à ma tante :

— Croyez bien que la réputation de ma cousine Hélène sera vengée ainsi qu’elle le doit être.

Ma tante sourit tristement et me dit :

— Mon ami, vous sentez bien qu’après de tels bruits il faut nous séparer ; un séjour plus prolongé à Serval serait justifier ces infamies. Je connais ma fille, je connais la hauteur de vos sentiments, c’est tout dire. Mais, mon enfant, les apparences sont contre nous ; ma confiance si légitime, et si honorablement placée en vous, sera taxée de faiblesse et d’imprévoyance. Je n’ai pas songé, hélas ! que la vie la plus pure en soi a toujours des témoins disposés à la flétrir… Vous le savez, Hélène est pauvre, elle n’a au monde que sa réputation… Que Dieu fasse maintenant que ces effroyables calomnies n’aient pas eu déjà un irréparable et fatal retentissement !

— Hélène est-elle instruite de ceci ? demandai-je à ma tante.

— Non, mon ami ; mais son caractère est assez ferme pour que je ne lui cache rien.

— Eh bien, ma tante, faites-moi la grâce et la promesse de ne lui rien dire jusqu’à demain.

Ma tante y consentit et je rentrai chez moi.

On pense bien que le vague et passager besoin d’isolement que j’avais éprouvé céda devant de si réelles préoccupations.

Le dîner fut triste, après nous revînmes au salon. Hélène aimait trop sa mère et m’aimait trop aussi pour ne pas s’apercevoir que nous avions quelques chagrins ; je n’étais pas d’ailleurs, alors, assez dissimulé pour pouvoir cacher mon ressentiment.

Mille idées confuses se heurtaient dans ma tête : je ne m’arrêtais à aucune décision, je me rappelais mes longs entretiens avec Hélène, nos promenades souvent solitaires, mais autorisées par une familiarité de parenté qui datait de l’enfance ; je me rappelais nos joies candides, la préférence presque involontaire que je lui accordais constamment : à la promenade, j’avais toujours son bras ; à cheval, j’étais toujours à ses côtés ; en un mot, je ne la quittais jamais. Je m’aperçus alors qu’aux yeux les moins prévenus, une distinction aussi persistante avait dû gravement compromettre Hélène. Puis encore, je me rappelais mille regards, mille signes tacites, convenus et échangés entre nous, muet et amoureux langage qui devait ne pas avoir échappé à la clairvoyance jalouse des gens que nous recevions ; charme fatal du premier amour, qui nous absorbait assez pour que nous ne songeassions pas aux dehors ; atmosphère enivrante au milieu de laquelle nous vivions si heureux et insouciants de tous, et que nous avions crue impénétrable aux yeux des indifférents !

À mesure que le voile qui m’avait jusque-là caché ma conduite se levait, je comprenais mon inconcevable légèreté ; et, selon tout caractère jeune, j’en vins à m’en exagérer encore l’imprudence… Je vis l’avenir d’Hélène perdu ; car, se trouvant sans bien, l’irréprochable pureté de sa conduite lui devenait doublement précieuse. Puis, c’est avec transport que je me rappelais son amour, son affection si pure et si dévouée, qui datait de l’enfance, ses qualités hautes et sérieuses, sa douceur, sa beauté, son élégance exquise… En un mot, j’en vins à penser qu’Hélène, bien qu’innocente, pouvait paraître coupable aux yeux du monde, et que, puisque j’avais peut-être porté une irréparable atteinte à sa réputation, la seule réparation qui fût digne d’elle et de moi était de lui offrir ma main.

Alors je me voyais heureux et paisible dans ce château, y vivant auprès d’elle, ainsi que j’y avais jusqu’alors vécu : c’était un horizon merveilleusement calme et radieux ; à mesure que je pensais ainsi, mon âme s’épanouissait et semblait s’agrandir. Je ne sais quelle voix intime et solennelle me disait : « Tu es sur le seuil de la vie ; deux voies te sont ouvertes : l’une mystérieuse, vague, imprévue ; l’autre fixe et assurée : dans celle-ci le passé te répond presque de l’avenir ; c’est un bonheur commencé qu’il dépend de toi de poursuivre ; vois quelle existence douce et riante : la sérénité des champs, les souvenirs de famille, la paix intérieure. Tu as assez de richesses pour vivre au milieu de tous les prestiges de luxe et des bénédictions de ceux que tu secourras ; Hélène t’aime depuis l’enfance, tu l’aimes… Va, le bonheur, est là… saisis-le… Si tu laisses échapper cette occasion suprême, la vie sera livrée à tous les orages des passions. »

C’est avec ravissement que j’écoutais cette sorte de révélation ; dans ce moment le bonheur me paraissait certain, si je me décidais à passer ainsi ma vie avec Hélène.

Ces convictions étaient si douces que mon front s’éclaircissait, mes traits respiraient la félicité la plus pure ; j’étais enfin si transporté d’allégresse que je ne pus m’empêcher de m’écrier en répondant à ces pensées intérieures :

— Oh ! oui, Hélène !… cela sera… c’est le destin de ma vie !

On pense à l’étonnement de ma tante, de Mme de Verteuil, de Sophie et d’Hélène, à cette exclamation si soudaine et si inintelligible pour elles.

— Arthur, vous êtes fou, me dit ma tante.

— Non, ma bonne tante, de ma vie je n’ai été plus sage. Puis j’ajoutai : — Rappelez-vous votre promesse. Et baisant la main d’Hélène, je lui dis comme chaque soir : — Bonsoir, Hélène. Puis, sortant du salon, je rentrai chez moi.

J’ai dit que depuis bien longtemps je n’avais ouvert le cadre qui renfermait le portrait de mon père ; je me sentais alors si fort de mon bonheur, que j’y trouvai le courage de braver l’impression que je redoutais.

Et puis, il me sembla que, dans un moment aussi solennel, je devais pour ainsi dire demander conseil à son souvenir ; et, tremblant malgré ma résolution, j’ouvris le cadre…

CHAPITRE VIII.

LE PORTRAIT.

Il était nuit ; la lumière des bougies éclairait entièrement le portrait. Je ne sais pourquoi, malgré la joie que la décision que je venais de prendre au sujet d’Hélène faisait rayonner en moi, je ne sais pourquoi je me sentis soudainement attristé en contemplant l’austère figure de mon père ; jamais son caractère triste et sévère ne m’avait paru plus imposant… Le front, vaste et dégarni, était proéminent ; l’orbite profonde, et les yeux, abrités par des sourcils épais et gris, semblaient m’interroger avec une fixité perçante ; les pommettes étaient saillantes, les joues creuses, la bouche sévère et hautaine ; enfin, la couleur sombre des vêtements se confondant avec le fond du tableau, je ne voyais que cette pâle figure qui, seule, éclatait de lumière dans l’obscurité.

Je m’agenouillai, et je méditai longtemps.

Lorsque je relevai la tête, une chose bien naturelle en soi m’épouvanta si fort, que je frissonnai involontairement : il me sembla voir, ou plutôt je vis comme une larme brillante rouler sur les joues du portrait, puis elle tomba froide sur ma main, que j’appuyais au cadre…

Je ne puis exprimer ma première épouvante, car je restai quelques minutes presque sans réflexion.

Puis, surmontant cette terreur puérile, je m’approchai, et je vis alors que l’humidité et la chaleur combinées avaient, seules, produit ce suintement sur la toile, renfermée depuis longtemps. Je souris tristement de ma frayeur, mais l’impression avait été vive et forte, et je ne pus échapper à son ressentiment.

Plus calme, je m’assis devant ce portrait.

Peu à peu, mes longues conversations avec mon père me revinrent à la pensée, ainsi que ses maximes désolantes, ses doutes sur la vérité ou la durée des affections. Autant j’avais senti mon cœur se dilater naguère, autant il se resserrait alors avec angoisse : le souvenir de mon indifférence, de mon oubli pour sa mémoire, m’indignait contre moi-même ; mais, voulant sortir de ce cercle de pensées amères, je me mis pour ainsi dire à consulter mentalement mon père, sur la résolution que je venais de prendre d’épouser Hélène.

Tout en songeant à cet avenir qui me semblait riant et beau, j’attachais mes yeux sur ce pâle et muet visage, auquel je demandais follement d’approuver les pensées qui m’agitaient ; mais son impassible et triste demi-sourire de dédain me glaçait.

J’aime Hélène du plus profond amour, disais-je en étendant les mains vers lui… Cette impression ne me trompe pas ?… La résolution noble et généreuse que j’ai prise doit assurer mon bonheur et celui d’Hélène… n’est-ce pas, mon père ?

Et, avide, j’épiais ces traits immobiles… car, je le répète, dans ce moment d’hallucination, il me semblait qu’ils auraient dû faire un signe d’adhésion…

Mais le front blanc et ridé ne sourcilla pas ; puis il me sembla entendre au fond des replis les plus cachés de mon cœur la voix brève de mon père qui me répondait : « Vous m’aimiez aussi du plus profond amour ; j’ai fait pour vous plus qu’Hélène, je vous ai donné la vie et la fortune… Et c’est au milieu des jouissances de cette fortune que vous m’avez oublié ! Pauvre enfant ! »

Épouvanté, je continuai : « Mais Hélène m’aime profondément, n’est-ce pas, mon père ? »

Et regardant la figure toujours immobile dont le silence me faisait peur, je reprenais avec angoisse : « Mais elle ne m’aime donc pas, ou bien je me trompe sur le sentiment que je crois éprouver pour elle, puisque vous me regardez ainsi, ô mon père ! »

Ne vous ai-je pas dit de vous défier des adorations que vous susciterait votre fortune et de sonder profondément les apparences ?

« Mais, Dieu du ciel ! Quelle arrière-pensée peut-elle avoir ? Elle, jeune fille si noble et si candide, elle qui vous aimait comme un père, et moi comme un frère, ne s’est-elle pas livrée confiante à mon amour, insouciante de tout le reste et absorbée par lui ? N’a-t-elle pas exposé indifféremment aux calomnies du monde sa réputation, son unique trésor ? »

Hélas ! pardon, ô mon père ! Car c’est peut-être un misérable et sordide instinct qui m’a répondu à votre place ; sans doute, rougissant de ma bassesse, j’ai voulu attribuer à votre influence cette infernale pensée, le premier doute qui soit venu pour jamais troubler le flot riant et pur de mes croyances ; pardon, mon père, encore une fois pardon, si dans le moment où, dévoré d’angoisse, je vous demandais quelle arrière-pensée il pouvait y avoir à l’amour d’Hélène, mon égoïsme brutal m’a répondu : « VOTRE FORTUNE, CAR HÉLÈNE EST PAUVRE ! ! !… »

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Depuis ce jour fatal, incessamment sous le coup d’une idée fixe et dévorante, incessamment torturé par le doute ! Cette arme à deux tranchants qui blesse aussi cruellement celui qui frappe que celui qui est frappé, j’ai opiniâtrement cherché, et, pour mon malheur, cru trouver bien souvent les arrière-pensées les plus infâmes sous l’apparence des plus naïves inspirations, les projets les plus odieux sous les plus soudains et les plus généreux dévouements ; j’ai bien souvent enfin, avec une sécheresse désolante, tué d’un mot les plus tendres et les plus suaves élans ; mais, jamais, mon Dieu, jamais je n’oublierai le douloureux brisement qui me déchira, lorsque le scepticisme arracha de mon cœur cette sainte et première croyance.

De ce moment, on eût dit qu’un crêpe funèbre enveloppait tout à mes yeux ; la figure d’Hélène si candide et si pure ne me parut plus que fausse et cupide. La trame la plus noire sembla se dérouler à ma vue : l’insouciance de ma tante me parut bassement calculée ; cette lettre enfin qui l’avertissait des bruits qui couraient dans le monde, me sembla supposée. Alors, avec un orgueil cruel, je m’applaudis d’avoir deviné et de pouvoir déjouer cette ligue honteuse faite contre moi, qu’on prenait pour dupe.

Par une inexplicable et subite réaction, tout mon amour se changea en haine et en mépris ; les plus tendres épanchements me parurent ignoblement simulés. Ô honte ! ô misère ! jusqu’au souvenir de cette affection enfantine qu’Hélène m’avait dit éprouver au couvent, mon doute exécrable le flétrit ; j’osai accuser en moi Mme de Verteuil et sa fille d’être complices d’Hélène et de sa mère, et d’avoir imaginé cet épisode pour m’aveugler plus sûrement.

Sans doute, la supposition d’une si basse tromperie était odieuse et stupide ; il était aussi affreux qu’incroyable de douter ainsi, à vingt-trois ans à peine… quand dans la vie rien d’amèrement expérimenté jusque-là, quand aucune déception passée n’avait pu autoriser un pareil scepticisme !…

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Triste avantage, hélas ! car on ne peut nier du moins que, cuirassé d’un doute si incarné, et armé d’une défiance si sagace, on ne puisse impunément braver les faux-semblants et les tromperies du monde. Mais de même que le corselet d’acier qui vous défend de l’épée ennemie vous rend aussi impénétrable à la douce chaleur d’une main amie ; de même le scepticisme, cette armure de fer, froide et polie, vous garantit des perfidies du fourbe, mais vous rend, hélas ! impénétrable à l’ineffable croyance d’une affection véritable.

Puisque maintenant j’analyse et je creuse les influences, les instincts, ou l’organisation naturelle, qui firent germer et développèrent en moi le doute, qui sera désormais le centre autour duquel graviteront toutes mes pensées, dans quelque position, apparemment indubitable, que je me trouve, je me souviens que mon père me disait parfois : « C’est avec contentement que je vous vois défiant de vous-même… quand on se défie de soi, on se défie des autres, et c’est là une grande sagesse. »

Puis, par un singulier et étrange contraste, ma mère, aveuglée par l’orgueil maternel, sorte d’égoïsme sublime, qui est chez les femmes ce que la personnalité est chez les hommes ; ma mère, après avoir souvent et vainement tenté de m’exalter à mes propres yeux, me disait tristement : « Mon pauvre et cher enfant, je suis désespérée de te voir si défiant de toi : à force de ne pas croire en toi tu ne croiras jamais aux autres, et c’est là un terrible malheur. »

Or, je suis certain que cette défiance insurmontable de moi-même fut pour beaucoup dans les doutes qui m’accablèrent ; ne pensant pas inspirer les sentiments qu’on me disait éprouver pour moi, ils me semblaient alors faux ou exagérés ; et n’y croyant pas, je leur cherchais nécessairement un motif d’intérêt ou de duplicité.

Ce qui me confirme assez dans cette opinion, c’est que je n’ai jamais rencontré de plus indomptables, de plus imperturbables croyeurs (si ce néologisme peut s’employer) que parmi les sots et les fats… le manque d’intelligence des sots les empêchant de pouvoir observer, réfléchir et comparer ; le suprême et excessif amour-propre des fats ne leur permettant pas d’admettre le moindre doute sur leur mérite et les certains et prodigieux effets qu’il doit produire…

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Pour revenir à mes projets d’union avec Hélène, ils furent, de ce jour et de ce doute, à jamais renversés.

Je passai une longue et douloureuse nuit.

Le lendemain j’eus la faiblesse d’éviter ma tante et Hélène ; je montai à cheval de grand matin, et j’allai passer la journée dans une de mes fermes.

Le soir, je revins fort tard, et prétextant une excessive fatigue, je ne parus pas au salon.

En rentrant chez moi, je vis sur la table de mon cabinet ces mots au crayon, écrits de la main d’Hélène, dans un livre qu’elle m’avait renvoyé sous enveloppe : « Ma mère m’a tout dit. Je serai demain matin à neuf heures dans le pavillon de la pyramide. Vous y viendrez. Ah ! que vous avez dû souffrir ! »

Bien que cette entrevue me fût pénible et odieuse dans les dispositions où je me trouvais, ne pouvant l’éviter, je m’y résolus donc.

CHAPITRE IX.

LE PAVILLON.

Le pavillon dans lequel je devais rencontrer Hélène était situé au fond du parc ; pour y arriver, il fallait traverser de longues et tristes allées semées de feuilles mortes. Le brouillard du matin tombait si lourd et si épais, qu’à peine on voyait à dix pas, bien qu’il fût neuf heures. Les réflexions de la nuit m’avaient encore affermi dans mon doute et dans ma décision ; une fois cet odieux point de départ admis, qu’Hélène était guidée par une arrière-pensée cupide, il ne me devenait malheureusement que trop facile d’interpréter misérablement toutes ses démarches ; ainsi cette sorte d’aveu, presque involontaire, qu’elle m’avait fait, ce chaste cri d’amour sorti d’un cœur depuis longtemps épris peut-être, ne fut plus à mes yeux qu’une avance honteusement calculée.

Que dirai-je ! en me rendant à ce pavillon, mes idées étaient un affreux mélange d’égoïsme, d’amour-propre froissé, de résolution cruelle, et aussi de regrets déchirants d’avoir déjà perdu cette illusion si chère, de n’avoir pas même, un jour, pour me consoler ou rasséréner ma pensée… le souvenir d’un premier amour, pur et désintéressé…

Une chose à la fois horrible et ridicule à avouer, c’est qu’il ne me vint pas une minute à la pensée que je pouvais me tromper grossièrement ; qu’en admettant même la possibilité des apparences du mal, il fallait aussi admettre la possibilité du bien ; qu’après tout, à part même le caractère et la noblesse des sentiments que j’avais reconnus à Hélène, mille circonstances, mille particularités, pouvaient faire que son amour fût candide et vrai ; et puis enfin, ma fortune étant inhérente à moi, Hélène n’était-elle pas obligée de m’aimer riche, puisque je me trouvais riche ?

Mais non, cette idée fixe et d’une brutalité presque féroce me dominait tellement, que je ne songeai pas à chercher une seule excuse en faveur de celle dont je doutais si cruellement.

De longues années se sont passées depuis, et aujourd’hui que j’examine ma conduite d’alors avec désintéressement, j’ai du moins la triste consolation de m’assurer que je ne tâchais pas à m’autoriser de cette foi aveugle au mal que je supposais, afin d’éluder l’accomplissement d’un devoir ; car, bien que les bruits que j’ai dits fussent de tous points calomnieux, aux yeux du monde ils avaient les dehors absolus de la réalité, et la dangereuse imprudence de ma conduite les avait malheureusement accrédités : je devais donc à Hélène la réparation que mon premier mouvement m’avait porté à lui offrir ; elle était ma parente, elle avait été une seconde fille pour mon père, je lui avais reconnu les plus excellentes qualités, et j’avais eu la conviction de devenir le plus heureux des hommes en l’épousant. Mais, je le répète, ma conduite cruelle envers elle ne fut pas dictée par un de ces instincts sordides qu’on ne s’avoue pas, mais qui vous font agir presque à votre insu… Plus tard, peut-être, je me fusse ainsi trompé moi-même à dessein ; mais alors j’étais pour cela trop jeune, trop confiant, dans mon incrédulité… et je me rappelle parfaitement que ce qui me causait l’angoisse la plus cuisante, même avant le dépit de me croire dupe, était le regret désespérant de n’avoir pu inspirer à Hélène un amour véritable.

Enfin, j’arrivai dans le pavillon. Lorsque j’y entrai, Hélène m’attendait, assise près de la porte ; elle était enveloppée dans un manteau noir et tremblait de froid. Quand elle me vit, elle se leva, et s’écria avec un indicible accent de douleur, en me tendant les mains : — Enfin vous voilà ! Ah ! que nous avons souffert depuis deux jours !

Puis, sans doute frappée de l’expression dure et sèche de mes traits, elle ajouta : — Mon Dieu ! qu’avez-vous, Arthur ? vous m’effrayez !

Alors, avec cette cruauté sotte et railleuse qui est le fait des enfants ou des gens heureux et égoïstes qui n’ont jamais souffert, prenant un air insouciant et léger, et lui baisant la main, je répondis : — Comment, je vous effraie ! Ce n’est pourtant pas là l’impression que je comptais vous faire éprouver dans un aussi charmant rendez-vous !

L’air ironique avec lequel je prononçai ces mots était si éloigné de mes façons habituelles, qu’Hélène, ouvrant ses grands yeux étonnés, ne me comprit pas ; aussi, après un moment de silence, elle ajouta en soupirant :

— Arthur, ma mère m’a tout dit.

— Eh bien ! lui répondis-je avec indifférence.

Puis, fermant le collet de son manteau, j’ajoutai :

— Prenez garde, le brouillard est humide et pénétrant… vous pourriez avoir froid.

La pauvre enfant croyait rêver.

— Comment ! Eh bien ! reprit-elle en joignant les mains avec stupéfaction, vous ne trouvez pas cela horrible, infâme ?

— Qu’importe ? puisque cela est faux, repris-je sans sourciller.

— Qu’importe ! Comment ! il n’importe pas que celle qui portera votre nom soit déshonorée avant d’être votre femme ?

À ces mots d’Hélène, qui me parurent le comble de l’effronterie et la preuve flagrante de la vérité de mes soupçons, un incroyable besoin de vengeance me souleva le cœur : tous mes scrupules disparurent, et aujourd’hui je bénis le hasard qui a retenu sur mes lèvres les horribles mots qui me vinrent à l’esprit. Heureusement pour moi, je voulus être ironique, et je me contins.

— Hélène, lui dis-je, notre conversation doit être grave et sérieuse : veuillez m’écouter. Vous qui êtes la candeur, la franchise et le désintéressement personnifiés – ajoutai-je avec un accent de misérable insolence qui ne put la frapper, tant sa conscience la mettait au-dessus de tout soupçon –, répondez-moi, je vous prie, avec une entière loyauté : notre avenir à tous deux en dépend.

Selon cet instinct du cœur qui trompe rarement, Hélène pressentit quelque perfidie, car elle s’écria avec angoisse :

— Tenez, Arthur, il se passe en vous quelque chose d’extraordinaire ; je ne vous ai jamais vu cet aspect glacial et dur ; vous me faites peur ! Au nom du ciel, que vous ai-je fait ?

— Vous ne m’avez rien fait ; mais puisque vous porterez mon nom, puisque vous serez ma femme, et je vous sais un gré infini de cette confiance dans l’avenir, qui nous fait honneur à tous deux, continuai-je avec ce sourire qui l’effrayait, il faut que vous répondiez à mes demandes.

— De quel air, mon Dieu, vous me dites cela, Arthur ! Je ne comprends pas, qu’est-ce que cela signifie ? À quoi faut-il que je réponde ?

— Hélène, lorsque la première fois ma présence ou mon souvenir vous a impressionnée, lorsque enfin vous m’avez aimé, quel a été votre but ?

— Mon but !… quel but ? Encore une fois, je ne vous comprends pas, dit-elle en secouant la tête ; puis elle ajouta, confondue d’étonnement :

— Tenez, Arthur, vous me torturez à coups d’épingles ; au nom de votre mère, expliquez-vous franchement ; que voulez-vous de moi ? que signifient toutes ces questions ?

— Eh bien ! tenez, je vais vous égaler en franchise, en grandeur et en pureté de vues ; je vais, comme vous, me laisser aller à toute la soudaineté de mes impressions, sans la moindre arrière-pensée, sans le moindre calcul ; et comme il est hors de doute que vous serez ma femme, et qu’à cette heure charmante nous pouvons, nous devons tout nous confier, je vous dirai comment et pourquoi je vous ai aimée, mais avant, j’exige de vous la même confidence… Cela va être un mutuel échange d’aveux généreux et tendres dont mon pauvre cœur se fait une joie extrême, ne trouvez-vous pas ! – dis-je avec cet air ironique, froid et cruel qui faisait un mal horrible à la malheureuse enfant, bien qu’elle ne pût deviner les misérables allusions dont je flétrissais son pur et noble amour.

Maintenant que je réfléchis de sang-froid à cette scène, j’ai peur de songer à ce que devait souffrir Hélène en m’entendant ainsi lui parler pour la première fois ; je la vois encore, pâle, tremblante de froid et d’inquiétude au milieu de ce pavillon meublé de bois rustique, dont les fenêtres ouvertes laissaient voir un brouillard épais ; je rougis de honte, en songeant que c’était pour ainsi dire devant un ennemi prévenu, défiant et décidé à tout interpréter méchamment, qu’elle allait, au milieu des larmes, me dévoiler ces tendres et chastes pensées qui précèdent l’aveu ; ces trésors ignorés de l’amant qui lui révèlent des joies, des terreurs, des angoisses qu’il ne soupçonne pas, et qu’il a pourtant causées.

Enfin, Hélène, surmontant son agitation, me dit :

— Arthur, je ne conçois rien à ce qui se passe en vous ; vous voulez que je vous dise comment je vous ai aimé, ajouta-t-elle, les yeux baignés de larmes… cela est bien simple… Mon Dieu ! étant enfant, j’entendais ma mère sans cesse parler de vous, de la solitude dans laquelle votre père vous faisait vivre, loin des distractions de votre âge, sans ami… presque tous les jours occupé d’études sérieuses, et presque privé des distractions et des plaisirs de votre âge. La première impression que j’éprouvai, en songeant à vous, fut donc de vous croire malheureux et de vous plaindre… car je jugeai de ce qui devait vous manquer par ce que je possédais : j’avais des compagnes que j’aimais ; ma mère, toujours bonne et tendre, allait au-devant de mes joies enfantines. Enfin, sans savoir pourquoi, j’avais quelquefois honte de me trouver si heureuse, tandis que vous meniez une vie qui me paraissait si malheureuse et si isolée ; c’est de là, je crois, que naquit chez moi une espèce d’éloignement pour les jeux de mon enfance ; je me les reprochais, parce que je vous en savais privé ; en un mot, je vous le répète, Arthur, c’est parce que vous me sembliez très à plaindre, qu’enfant je m’intéressais autant à vous. Plus tard, quand vous partîtes pour vos premiers voyages, ce furent vos dangers que je m’exagérais sans doute, qui, me faisant trembler pour vous, redoublèrent mon affection… Ce fut alors, comme Sophie vous l’a dit, qu’au couvent j’avais l’enfantillage de fêter votre fête, et que chaque jour je priais Dieu pour votre sûreté… Plus tard encore, lorsque votre pauvre mère mourut… il me sembla que les derniers liens qui restassent à serrer entre nous le fussent par cette horrible perte ; car de ce moment vous me parûtes entièrement isolé, malheureux, et privé de la seule personne en qui vous eussiez jamais eu confiance… Ce fut à cette époque que nous vînmes ici… habiter avec votre père. Ma mère me disait souvent « que bien que très bon pour vous… votre père était froid et sévère… ». En effet, il me paraissait si grave, si triste, vous me sembliez toujours si craintif en sa présence et si chagrin, si sombre après les conversations que vous aviez avec lui le matin, que je vous plaignais plus amèrement encore, et que mon amour pour vous s’augmentait de toutes les amères souffrances que je vous supposais. Pourtant, tout en redoutant beaucoup votre père, je ne pouvais m’empêcher de l’aimer ; il souffrait tant !… et puis, en me montrant toujours attentive et prévenante pour lui, je pensais encore vous prouver mon amour… Enfin, Arthur, quand vous avez eu la douleur de le perdre, vous voyant seul au monde, il m’a semblé que désormais mon sort était lié au vôtre, que le destin de toute ma vie avait été et devait être de vous aimer, de vous rendre heureux, que vous n’aviez plus d’asile enfin que dans mon cœur. Vous ne m’aviez jamais dit que vous m’aimiez, mais il semblait que cela devait être… que cela ne pouvait être autrement, que ma vocation était de vous consacrer ma vie ; aussi… chaque jour, j’attendais confiante un aveu de votre part, et lorsque désespérée de ne pas entendre cet aveu, je vous dis malgré moi : « Allez, vous n’aimez rien…, vous ne serez jamais heureux !… » c’est qu’il me semblait en effet que vous deviez être toujours malheureux… si vous ne m’aimiez pas… moi qui vous aimais tant ! moi qui me croyais si utile à votre bonheur !… Depuis ce jour, vous m’avez avoué que vous m’aimiez ; j’en ai été bien heureuse… bien profondément heureuse ; mais cela ne m’a pas étonnée. Hier, ma mère m’a causé un violent chagrin en me disant toutes ces affreuses calomnies. Ne vous voyant pas, j’ai cru que vous partagiez ma peine à ce sujet… Voilà tout ce que j’avais à vous dire, Arthur… voilà comme je vous ai aimé, voilà comme je vous aime ; mais, par pitié, ne me tourmentez pas ainsi, redevenez ce que vous étiez pour moi ! Pourquoi ce changement ? encore une fois, que vous ai-je fait ?…

Pendant qu’Hélène s’exprimait avec une simplicité si naïve, et sans doute si vraie, je ne l’avais pas quittée du regard ; au lieu d’être tendrement ému, je l’observais avec la méchante et attentive défiance d’un juge hostile et prévenu ; pourtant, quand elle soulevait ses beaux yeux doux et limpides sous leurs longues paupières, elle les attachait sur les miens avec une assurance si candide et si sereine, qu’il me fallait être aussi aveuglé que je l’étais, pour n’y pas lire l’amour le plus noble et le plus profond.

Mais, hélas ! quand on est possédé par un doute opiniâtre, tout ce qui tend à le détruire dans votre esprit, vous irrite, comme dicté par la perfidie et la fausseté ; vous persistez d’autant plus dans votre conviction, que vous vous croiriez dupe en l’abandonnant : les plus incurables vérités vous semblent alors d’adroits mensonges, et les plus nobles et plus soudaines inspirations autant de pièges froidement tendus. J’agis ainsi, et continuai le triste rôle que je m’étais imposé.

— Cela est parfaitement et très adroitement calculé, répondis-je ; les causes et les effets s’enchaînent et se déduisent à merveille… la fable est même fort vraisemblable… et un plus sot s’y laisserait prendre.

— La fable !… quelle fable ? dit Hélène, qui ne pouvait concevoir mes soupçons.

Mais sans lui répondre, je continuai :

— Puisque vous raisonnez si sagement, comment n’avez-vous pas réfléchi qu’en me permettant de vous témoigner une préférence aussi assidue, vous vous compromettiez gravement ?

— Je n’ai songé à rien, je n’ai réfléchi à rien, puisque je vous aimais ; et pouvais-je d’ailleurs penser que ce que vous faisiez fût mal, puisque j’étais sûre de votre affection ?

— Ainsi, vous songiez dès lors à m’épouser ?

Hélène ne parut pas m’avoir entendu, et reprit :

— Que dites-vous, Arthur ?

— Ainsi, repris-je avec impatience, vous vous croyiez alors assurée que je vous épouserais ?

— Mais, me répondit Hélène de plus en plus étonnée, je ne conçois pas les questions que vous me faites, Arthur… Réfléchissez donc à ce que vous me dites là… Dieu du ciel ! après nos aveux ! notre amour… ai-je donc pu douter de vous… de… ?

Puis, s’interrompant, elle s’écria :

— Ah ! ne vous calomniez pas ainsi !

Cette assurance en elle, ou plutôt cette confiance excessive dans ma loyauté choqua tellement mon stupide orgueil, que j’eus l’horrible courage d’ajouter, il est vrai lentement, et avec une angoisse si douloureuse, que mes lèvres devinrent sèches et amères en prononçant ces mots :

— Et dans ces beaux projets d’union, qui ne seront probablement que des projets… vous n’aviez sans doute jamais songé à MA FORTUNE ?

Quand ces terribles paroles furent dites… j’aurais donné ma vie pour les étouffer ; car, tant que je les avais seulement pensées, elles n’avaient pas retenti à mon esprit dans toute leur ignoble signification ; mais lorsque je m’entendis répondre ainsi tout haut à ces aveux si ingénus, si nobles et si touchants, qu’Hélène venait de me faire, elle qui, tout enfant, ne m’avait aimé que parce qu’elle me croyait malheureux… mais lorsque je pensais à la profonde et incurable blessure que je venais de faire à cette âme généreuse, d’une fierté si farouche et si outrée, je fus saisi d’un épouvantable et vain remords.

Hélas ! j’eus tout loisir de savourer l’amertume de mes regrets désespérés, car Hélène fut longtemps à me comprendre… et longtemps à revenir de sa stupeur quand elle m’eut compris.

Mais, lorsque je vis poindre sur ce beau visage l’expression de douleur, d’indignation et de mépris écrasant, qui le rendit d’un caractère majestueux et presque menaçant, je ressentis au cœur un choc si violent, que, joignant les mains, je tombai aux genoux d’Hélène en lui criant : « Pardon ! »

Mais elle, toujours assise, les joues empourprées, les yeux étincelants, se pencha vers moi, puis, tenant mes deux mains qu’elle secoua presque avec violence, et attachant sur moi un regard dont je n’oublierai jamais l’implacable dédain, elle répéta lentement :

— J’aurais songé à votre fortune… moi ! ! MOI HÉLÈNE ! ! !

Il y eut dans ces deux mots – MOI HÉLÈNE ! – un accent de noblesse et de fierté si éclatant, qu’éperdu de honte je courbai la tête en sanglotant.

Alors elle, sans ajouter un mot, se leva brusquement, et sortit du pavillon d’un pas ferme et sûr.

Je restai anéanti.

Il me sembla que désormais ma destinée était irréparablement vouée au mal et au malheur.

Pourtant je résolus de revoir Hélène.

CHAPITRE X.

LE CONTRAT.

Pendant quatre jours qui suivirent la scène du pavillon, il me fut impossible de voir Hélène ou ma tante ; je sus seulement par leurs femmes qu’elles étaient toutes deux très souffrantes.

Ces jours furent affreux pour moi. Depuis ce fatal moment où j’avais si brutalement et à jamais brisé la tendre et délicate affection d’Hélène, mes yeux s’étaient ouverts ; j’avais retenu presque mot pour mot ce naïf et candide récit dans lequel elle m’avait raconté sa vie, c’est-à-dire son amour pour moi ; plus j’analysais chaque phrase, chaque expression, plus je demeurais convaincu de l’exquise pureté de ses sentiments, car mille occasions où son ombrageuse délicatesse s’était manifestée me revinrent à la pensée.

Puis, ainsi que cela arrive toujours quand tout espoir est à jamais ruiné, ses précieuses qualités m’apparaissaient plus complètes et plus éclatantes encore ; je vis, j’appréciai amèrement une à une toutes les chances de bonheur que j’avais perdues. Où devais-je jamais trouver tant de conditions de félicité réunies ? Beauté, tendresse, grâce, élégance ? Que dirai-je ! Alors l’avenir sans Hélène m’épouvantait, je ne me sentais ni assez fort pour mener une vie solitaire et retirée, ni assez fort pour traverser peut-être sans faillir les mille aspérités d’une existence aventureuse et sans but ; je pressentais d’ardentes passions, j’avais tout pour m’y livrer avec excès, indépendance, fortune et jeunesse ; et pourtant cet avenir désirable pour d’autres m’affligeait ; c’était un torrent que je voyais bondir, mais dont je ne prévoyais pas l’issue : devait-il s’abîmer dans un gouffre sans fond ? ou, plus tard, calmant l’impétuosité de ses eaux, se changer en un courant paisible ?

Puis, défiant et dur comme je venais de l’être, presque malgré moi, avec Hélène, si noble et si douce, à quel amour, désormais, pourrais-je jamais croire ? Ainsi, je ne jouirais pas même de ces rares moments de confiance et d’épanchement qui luisent parfois au milieu des orages des passions ! En un mot, je le répète, l’isolement m’épouvantait ; car il m’eût écrasé de son poids morne et glacé… et sans me rendre compte de cette terreur, la vie du monde m’effrayait… Comme un malheureux que le vertige saisit, je contemplais l’abîme dans toute son horreur, et cependant une attraction fatale et irrésistible m’y entraînait…

Pénétré de ces craintes, de ces pensées, je me décidai à tout tenter pour détruire dans le cœur d’Hélène l’affreuse impression que j’avais dû y laisser.

Le cinquième jour après cette scène fatale, je pus me présenter chez ma tante ; je la trouvai très pâle, très changée. Dans notre longue conversation, je lui avouai tout, mes doutes affreux et ce qui les avait causés, ma dureté avec Hélène, son dédain effrayant, quand mes sordides et malheureux soupçons s’étaient révélés. Mais je lui dis à quelle influence de souvenir j’avais obéi en agissant si cruellement ; je lui rappelai les maximes désolantes de mon père, je cherchai une excuse dans l’impression ineffaçable qu’elles avaient dû laisser en moi ; je lui peignis la dangereuse position d’Hélène aux yeux du monde, si elle s’opiniâtrait dans son éloignement pour moi. Car ces bruits étaient calomnieux sans doute, mais enfin ils existaient, et maintenant c’était à genoux, au nom de l’avenir d’Hélène et du mien, que je suppliais sa mère d’intercéder pour moi.

Ma tante, bonne et généreuse, fut attendrie ; car ma douleur était profonde et vraie : elle me promit de parler à sa fille, de tâcher de détruire ses préventions, et de l’amener à accepter ma main.

Hélène continuait à refuser de me voir.

Enfin, deux jours après, ma tante vint m’apprendre qu’ayant longuement combattu les puissantes préventions d’Hélène contre moi, elle l’avait décidée à me recevoir, mais qu’elle ignorait encore sa résolution.

J’allais donc chez elle avec sa mère, j’étais dans un état d’angoisse impossible à rendre. Quand j’entrai, je fus douloureusement frappé de la physionomie d’Hélène ; elle paraissait avoir cruellement souffert ; mais son aspect était froid, calme et digne.

— J’ai voulu vous voir, monsieur, me dit-elle d’une voix ferme et pénétrante, pour vous faire part d’une décision que j’ai prise, après y avoir longuement pensé ; il m’est pénible maintenant d’avoir à vous rappeler des aveux… qui ont été si cruellement accueillis, mais je me le dois et je le dois à ma mère. Je vous aimais… et me croyant sûre de la noblesse et de la vérité des sentiments que vous m’aviez témoignés, comptant sur l’élévation de votre caractère, beaucoup plus sans doute par instinct que par réflexion, j’avais mis dans l’habitude de mes relations avec vous une confiance aveugle qui a malheureusement passé aux yeux du monde pour la preuve d’une affection coupable ; aussi, à cette heure, monsieur, ma réputation est-elle indignement attaquée.

— Croyez, Hélène, m’écriai-je, que ma vie !…

Mais, me faisant un signe impératif, elle continua :

— Je n’ai plus au monde que ma mère pour me défendre… et d’ailleurs si la calomnie la plus insensée laisse toujours des traces indélébiles… la calomnie basée sur de graves apparences tue et flétrit à jamais l’avenir. Je me trouve donc, monsieur, placée entre le déshonneur, si je n’exige pas de vous la seule réparation qui puisse imposer à l’opinion publique, ou la vie la plus effroyable pour moi, si j’accepte de vous cette réparation ; car le doute que vous avez exprimé, les mots que vous avez prononcés, retentiront à toute heure et à tout jamais dans ma pensée.

— Non, Hélène, m’écriai-je ; les paroles de la tendresse la plus vraie, du repentir le plus sincère, les chasseront de votre pensée, ces mots affreux ! Si vous êtes assez généreuse pour suivre une inspiration qui vous vient du ciel ! – Et je me jetai à ses genoux.

Elle me fit relever, et continua avec un sang-froid glacial qui me navrait :

— Vous comprenez, monsieur, que profondément indifférente à l’opinion d’un homme que je n’estime plus, et forte de ma conscience, j’aime mieux encore passer à vos yeux pour cupide…

— Hélène !… Hélène !… par pitié !

— Que de passer aux yeux du monde pour infâme…, ajouta-t-elle. Aussi, cette réparation que vous m’avez offerte je l’accepte…

— Hélène… mon enfant ! dit sa mère, en se jetant dans ses bras ; Arthur aussi est généreux et bon, il a été égaré, aie donc pitié de lui…

— Hélène, dis-je avec une exaltation radieuse, je vous connais… vous auriez préféré le déshonneur… à cette vie de mépris pour moi… si votre instinct ne vous assurait pas que, malgré un moment d’affreuse erreur, j’étais toujours digne de vous !

Hélène secoua la tête et ajouta, rougissant encore d’un souvenir d’indignation :

— Ne croyez pas cela… Dans une circonstance aussi solennelle je ne dois ni ne veux vous tromper… la blessure est incurable ; jamais… jamais je n’oublierai qu’un jour vous m’avez soupçonnée d’être vile.

— Si ! si ! vous l’oublierez, Hélène ! et pour moi, qui entends les prévisions de mon cœur, l’avenir me répond du passé.

— Jamais je ne l’oublierai, je vous le répète, dit Hélène, avec sa fermeté habituelle. Ainsi, songez-y bien, il en est temps… rien ne vous lie… que l’honneur… vous pouvez me refuser ce que je vous demande à cette heure ; mais ne croyez pas que je change jamais… Je vous le répète, pour l’éternité de cette vie… mon cœur sera séparé du vôtre par un abîme.

— Croyez-le… croyez-le, dis-je à Hélène ; car je me sentais rassuré par toutes les présomptions de ma tendresse. Croyez cela ! que m’importe ! mais votre main… mais le droit de vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés, voilà ce que je veux, voilà ce que j’accepte, voilà ce que je vous demande à genoux…

— Vous le voulez ? me dit Hélène, en attachant sur moi un regard pénétrant, et semblant éprouver un moment d’indécision.

— Je l’implore de vous comme mon bonheur éternel, comme l’heureux destin de ma vie… Enfin, lui dis-je, les yeux baignés de larmes… je l’implore de vous avec autant de religieuse ardeur, que si je demandais à Dieu… la vie de ma mère.

— Cela sera donc, je vous accorde ma main, dit Hélène, en détournant les yeux afin de cacher l’émotion qui la surprit pour la première fois depuis notre entretien.

____________

 

J’étais le plus heureux des hommes… Je connaissais trop l’ombrageuse susceptibilité d’Hélène pour ne m’être pas attendu à ces reproches ; son cœur avait été si cruellement frappé, que la plaie devait être encore longtemps vive et saignante ; je sentais qu’il fallait peut-être des jours, des années de soins tendres et délicats pour cicatriser cette blessure ; mais je me sentais si certain de mon amour, si heureux de l’avenir, que je ne doutais pas de réussir. Noble et loyale comme je connaissais Hélène, sa promesse même me prouvait qu’elle ressentait sans doute encore de la colère, mais qu’elle m’estimait toujours ; qu’elle avait lu dans mon cœur, et qu’elle était persuadée à son insu, qu’en exprimant l’affreuse pensée qui l’avait si affreusement blessée, je n’avais été que l’écho involontaire des maximes désolantes de mon père.

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Nous partîmes bientôt pour la ville de ***, où habitaient Hélène et sa mère.

Notre mariage, annoncé avec une sorte de solennité, fut fixé pour une époque très rapprochée, car j’avais supplié Hélène de me permettre de hâter cet heureux moment, autant que le permettrait l’exigence des actes publics.

Mon cœur bondissait d’espoir et d’amour. Jamais Hélène ne me parut plus belle : son visage, ordinairement d’une expression douce et tendre, avait alors un air de fierté grave et mélancolique, qui donnait à ses traits un caractère plein d’élévation ; je trouvais de la grandeur et une noble estime de soi dans cette détermination qui lui faisait alors braver de toute la conscience de son inaltérable pureté mes doutes offensants, si indignes d’ailleurs d’être un instant comptés par cette âme loyale. Ainsi, je me laissais entraîner aux projets de bonheur les plus riants. Je me trouvais presque heureux de la froideur qu’Hélène continuait de me témoigner, car je voyais encore là les instincts des esprits généreux, qui souffrent d’autant plus vivement d’une injure qu’ils sont d’une sensibilité plus exquise.

La cruelle indécision qui m’avait tant effrayé sur mon avenir s’était changée en une sorte de certitude paisible et sereine ; tout à l’horizon me paraissait radieux : c’était cette vie intérieure que j’avais d’abord rêvée, et pour ainsi dire expérimentée à Serval : une existence calme et contente ; et puis, le dirai-je ! Chaque conquête que je devais faire sur les tristes ressentiments d’Hélène me ravissait : je pensais avec une ivresse indicible qu’il fallait pour ainsi dire recommencer à me faire aimer d’Hélène. Avec quelle joie je pensais à fermer peu à peu cette plaie funeste ! Je me sentais si riche de tendresse, de dévouement et d’amour, que j’étais sûr de ramener peu à peu sur cet adorable visage sa première expression de bonté confiante et ingénue, de fixer à jamais sur ses lèvres charmantes leur ineffable sourire d’autrefois, au lieu du sérieux mépris qui les plissait encore… de voir ce regard dur et dédaigneux s’adoucir peu à peu… de méprisant devenir sévère, puis triste, puis mélancolique… bienveillant… tendre… et de lire enfin dans son riant azur ce mot béni : Pardon !

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Jusqu’aux moindres détails matériels des préparatifs de notre union, tout me ravissait ; je m’en occupais avec une joie d’enfant. Ne voulant pas quitter Hélène, j’avais prié une amie de ma mère, femme d’un goût parfait, de m’envoyer de Paris tout ce qu’on peut imaginer d’élégant, de recherché, de magnifique, pour la corbeille d’Hélène.

Je me souviens que ce fut dans deux de mes voitures, que j’avais fait venir de Serval, que ces présents furent portés à Hélène et offerts par mon intendant ; j’avais mis un grand faste dans cette sorte de cérémonie : les deux voitures, gens et chevaux, en grand équipage de gala, allèrent ainsi respectueusement au pas jusqu’à la demeure d’Hélène, à la grande admiration de la ville de ***.

Lorsque ces merveilles de goût et de somptuosité furent déposées dans le salon de ma tante, et qu’Hélène y parut, le cœur me battait de joie et d’angoisse, en épiant son premier regard à la vue de ces présents.

Ce regard fut indifférent, distrait et presque ironique.

Cela me fit d’abord un mal horrible, une larme me vint aux yeux : j’avais mis, hélas ! tant d’amour, tant de soins à ces préparatifs !… Puis bientôt je vins à penser que rien n’était plus naturel et plus conséquent au caractère d’Hélène, que sa froideur dédaigneuse pour ce luxe. Avec l’arrière-pensée que je lui avais si indignement prêtée, pouvait-elle me savoir gré de ce faste éclatant ?

Vint enfin le jour de signer le contrat. En province, c’est une solennité, et un assez grand nombre de personnes se rendirent chez ma tante pour assister à cet acte.

Hélène était à sa toilette, on l’attendit quelque temps dans le salon de ma tante ; pendant que je supportais l’ennui des plus sottes félicitations, le notaire vint me demander si rien n’était changé dans mes intentions au sujet du contrat : tant sa rédaction semblait étrange au garde-note ; je répondis assez impatiemment que non.

Dans cet acte, dont je m’étais réservé le secret, je reconnaissais à Hélène la totalité de ma fortune. Ce qui seulement me surprit, ce fut la facilité d’Hélène à m’accorder le droit de faire à ma guise ces dispositions ; puis, je l’attribuai, avec raison, à l’extrême répugnance qu’elle devait avoir à s’occuper de toute affaire d’intérêt.

Enfin, Hélène parut dans le salon : elle était un peu pâle, paraissait légèrement émue. Je la vois encore entrer, vêtue d’une robe blanche toute simple, avec une ceinture de soie bleue ; ses magnifiques cheveux tombant de chaque côté de ses joues en grosses boucles blondes étaient simplement tordus derrière sa tête. Rien de plus enchanteur, de plus frais, de plus charmant que cette apparition qui sembla changer tout à coup l’aspect de ce salon.

Hélène s’assit à côté de sa mère, et je m’assis à côté d’Hélène.

Le notaire, placé près de nous, fit un geste pour recommander le silence, et commença la lecture du contrat.

Lorsqu’il en vint à l’article qui assurait et reconnaissait à Hélène tous mes biens, le cœur me battait horriblement, et confus, presque honteux, je baissais les yeux craignant de rencontrer son regard.

Enfin cet article fut lu.

On connaissait la médiocrité de la fortune de ma tante, aussi mon désintéressement fut-il accueilli avec un murmure approbateur.

Alors je me hasardai de lever les yeux sur Hélène ; je rencontrai son regard ; mais ce regard me fit frissonner, tant il me parut froid… dédaigneux… presque méchant.

On acheva la lecture du contrat.

Au moment où le notaire se levait pour présenter la plume à Hélène, afin de le signer, Hélène se leva droite et imposante, et d’une voix ferme dit ces mots :

— Maintenant, je dois déclarer que, pour une cause qui n’attaque en rien l’honneur de M. le comte Arthur, mon cousin, il m’est impossible de lui accorder ma main.

Puis, s’adressant à moi, elle me remit une lettre en me disant :

— Cette lettre vous expliquera le motif de ma conduite, monsieur, car nous ne devons jamais nous revoir.

Et saluant avec une assurance modeste, elle se retira accompagnée de sa mère, qui partageait la stupéfaction générale.

Tout le monde sortit…

On pense l’éclat et le bruit que fit cette aventure dans la ville et dans la province.

Je me trouvai seul dans le salon… j’étais anéanti.

Ce ne fut que quelques moments après que je me décidai à lire la lettre d’Hélène.

Cette lettre, que j’ai toujours conservée depuis, la voici.

Huit ans se sont écoulés ; j’ai passé par des émotions bien diverses et bien saisissantes, mais j’éprouve encore un sentiment douloureux, une sorte d’ardeur vindicative, en lisant ces lignes si empreintes d’un incurable et écrasant mépris :

 

« Après les bruits calomnieux qui avaient entaché ma réputation, et que vous aviez provoqués par la légèreté de votre conduite envers moi, il me fallait une réparation publique, éclatante : je l’ai obtenue… je suis satisfaite. En me voyant renoncer de mon propre gré à cette union aussi avantageuse pour moi sous le rapport de la FORTUNE, le monde croira sans peine que ce mariage n’était pas nécessaire à ma réhabilitation, puisque je l’ai hautement repoussé.

« Vous avez été bien aveugle, bien présomptueux ou bien étranger aux généreux ressentiments, puisque vous avez pu croire un instant que je ne vous aie pas à tout jamais et profondément méprisé, du moment où vous m’êtes apparu sous un jour aussi sordide, du moment où vous m’avez dit, à moi… Hélène !… qui vous avais aimé dès l’enfance, et qui venais de vous faire l’aveu le plus confiant et le plus loyal : « Hélène, vous avez tout calculé ; vos aveux, votre tendresse, vos souvenirs, tout cela est feint et menteur ; c’est un infâme artifice, car vous ne songez qu’à MA FORTUNE. » Un pareil soupçon tue l’affection la plus outrée. Je vous aurais tout pardonné, perfidie, inconstance, abandon, parce que tel coupable ou criminel que soit l’entraînement des passions, ce mot passion peut lui servir d’excuse ; mais cette défiance froide, hostile et hideusement égoïste, qui, couvant des yeux son trésor, soupçonne les plus généreux sentiments d’y vouloir puiser, ne peut être causée que par la cupidité la plus basse, ou la personnalité la plus honteuse. Vous blasphémez et vous mentez en invoquant le souvenir de votre père. Votre père était assez malheureux pour croire au mal, mais il était assez généreux pour faire le bien. Ne me parlez pas de repentir…, chez vous l’instinct d’abord a parlé ; votre première impression a été infâme… le reste est venu par réflexion, par honte de cette indignité ; cela ne me paraît que plus méprisable, car vous n’avez pas même l’énergie persistante du mal : vous en avez la honte, et non pas le remords. »

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Jamais… je ne pourrai rendre la confusion, la rage, la haine, le désespoir, qui m’exaltèrent après avoir lu cette lettre, en me voyant joué si froidement, et si injustement accusé ; car, après tout, ce doute avait été dû à une influence suprême, et je ne me sentais aucunement cupide. Mon regret, ma résolution d’épouser Hélène malgré ses dédains, l’abandon que je lui avais fait de mes biens, me faisaient assez ressentir que j’avais aussi en moi de nobles et généreuses inspirations.

Néanmoins, en me rappelant combien j’avais été tendrement aimé, et me voyant alors si profondément méprisé, je compris tellement que tout espoir était perdu, que je sentis, ainsi que je l’avais déjà éprouvé, une sorte de vertige s’emparer de moi en voyant l’avenir de ma vie changer si soudainement ; il me sembla que, de ce moment, je me vouais résolument à ma perte, et c’est avec un regret déchirant que je m’écriai : « Hélène, vous m’avez été impitoyable ; vous aurez peut-être un jour à répondre d’un avenir bien fatal ! »

Le soir même je partis pour Paris, désirant y arriver au milieu de l’hiver, pour trouver au cœur de la saison et chercher à m’étourdir par les distractions de cette vie ardente et agitée.

MADAME LA MARQUISE DE PENAFIEL.

CHAPITRE XI.

PORTRAITS.

Un an après mon arrivée à Paris, les paisibles jours que j’avais passés à Serval, avec Hélène, me semblaient un songe, songe frais et fleuri, qui contrastait trop tristement avec mes impressions nouvelles pour que j’y reportasse souvent ma pensée. De ce moment aussi, j’acquis cette conviction : que la prétendue douceur des souvenirs est un mensonge ; dès qu’on regrette le passé, les souvenirs sont pleins d’amertume, et, par cette comparaison même, le présent devient plus odieux encore.

L’éclatant refus d’Hélène m’avait profondément blessé dans mon amour et dans ma vanité ; je mis donc de l’orgueil à ne pas me trouver malheureux, et je réussis du moins à m’étourdir. Je parvins d’abord à être ravi de me voir libre, et à faire mille rêves d’or sur l’emploi de cette liberté. Puis je tâchai d’excuser à mes propres yeux l’ingrat oubli où je laissais la mémoire de mon père ; je me dis que, par compensation, j’avais au moins pieusement obéi à l’une de ses muettes inspirations en échappant aux projets intéressés d’Hélène. – Car quelquefois je cherchais encore une misérable consolation ou plutôt une infâme excuse à ma conduite, dans de nouveaux et indignes soupçons sur cette noble fille, qui d’ailleurs avait quitté sa province pour faire un voyage en Allemagne avec sa mère.

Pourtant, malgré l’amertume de mes regrets, comme toujours, le passé se voila peu à peu, s’obscurcit et s’effaça presque tout à fait.

Je ne sais si ce fut l’inexplicable enivrement de la vie de Paris qui devait me causer plus tard cette indifférence à propos de jours autrefois si chers à mon cœur.

Je n’avais pourtant pas apporté à Paris un étonnement de provincial ; j’étais resté à Londres pendant deux brillantes saisons, et grâce aux anciennes et intimes relations de mon oncle et de notre ambassadeur, relations que mon père et ma tante lui avaient rappelées, en me recommandant à lui lors de mon voyage, je m’étais trouvé placé dans le meilleur et le plus grand monde d’Angleterre. Or, l’aristocratie anglaise, fière, absolue, et justement vaine de son incontestable supériorité de richesse et d’influence sur toutes les aristocraties européennes : la haute société anglaise, dis-je, est d’un abord si glorieusement réservé pour les étrangers qu’elle admet dans son cercle restreint, qu’une fois qu’on a subi ou bravé son accueil d’un cérémonial aussi imposant, on peut pour ainsi dire respirer partout à l’aise.

Et néanmoins, dans la vie de Paris, qui ne peut en rien se comparer à la splendeur colossale de l’existence qu’on mène à Londres, il y a ce qu’on ne trouve ni à Londres, ni ailleurs ; il y a je ne sais quel charme enivrant, inexprimable, auquel les esprits les plus calmes et les plus prévenus ne peuvent souvent échapper.

Quant à la vie de Paris, selon son acception véritable, et si on veut en considérer la fleur la plus brillante, elle se borne à l’existence élégante et raffinée que mène l’élite de cinq ou six salons, dans un ou deux quartiers de cette ville, où sont accumulés des plaisirs de toute sorte.

En arrivant à Paris, je n’eus heureusement pas à faire cet apprentissage de la vie matérielle qui coûte souvent aux étrangers tant d’argent et de désappointement. Mon père avait si longtemps habité cette ville que, grâce à mes traditions de famille sur le confortable de l’existence, j’évitai dès l’abord une foule d’écueils. Ainsi, au lieu de me caser très chèrement et très à l’étroit dans une de ces espèces de ruches fourmillantes et bruyantes, à cinq ou six étages, qui commencent aux éblouissements des magasins et finissent à la misère des mansardes, je louai un petit hôtel près des Champs-Élysées ; je fis venir de Cerval mes gens et mes chevaux, et je montai ma maison sur un pied honorable.

J’allai voir quelques alliés ou parents éloignés de ma famille. Ils me reçurent à merveille : ceux-ci par respect pour le nom de mon père, ceux-là parce qu’ils avaient des filles à marier et que j’étais sans doute à leurs yeux ce qu’on appelle un bon parti ; d’autres enfin parce qu’il est toujours précieux pour les oisifs d’avoir une visite de plus à faire dans la journée, et de pouvoir ainsi de temps à autre placer une de leurs heures inoccupées.

Parmi ces derniers se trouvait M. le comte Alfred de Cernay ; un de mes amis de Londres, qui le connaissait parfaitement, m’avait donné pour lui des lettres et sur lui des renseignements très dignes de créance, et dont je reconnus moi-même toute l’exactitude.

Je les rapporte ici, parce que, sans être un homme éminemment distingué, M. de Cernay était le type d’un homme à la mode, dans la plus large et la moins vulgaire acception de ces mots ; or, l’homme à la mode de nos jours a une physionomie toute particulière.

M. de Cernay avait environ trente ans, une figure charmante, et ne manquait pas d’un certain esprit courant et comptant ; il était assez fin, assez moqueur, tout en affectant une sorte de bonhomie distinguée qui lui donnait la réputation de bon compagnon, bien qu’il eût à se reprocher, m’avait-on dit, quelques perfidies et d’assez méchantes médisances ; très élégant, quoique visant un peu à l’originalité, il s’habillait à sa façon, mais du reste à ravir ; il était très connaisseur et amateur de chevaux, avait les plus jolis équipages qu’on pût voir, et se montrait de plus, aussi grand sportman qu’homme du monde.

M. de Cernay était fort riche, fort intéressé et singulièrement entendu aux affaires, trait de mœurs particulier à notre époque, et qui semble (à tort pourtant) exclure toute idée de grâce et d’éclat. M. de Cernay ne se refusait rien, son luxe était extrême ; mais il comptait lui-même très exactement avec ses gens, était inexorable pour toute dépense qui ne rapportait pas au moins un intérêt d’évidence, spéculait à propos, ne se faisait aucun scrupule d’assigner ses fermiers en retard, et rédigeait ses baux lui-même ; car (faut-il avouer cette énormité !) il avait fait dans le plus profond mystère une manière de cours de droit sous la direction d’un ancien procureur. Mais on doit dire qu’au-dehors cette expérience procédurière ne se trahissait en rien chez le comte ; ses manières étaient parfaites ; de très bonne et ancienne noblesse, il demeurait aussi grand seigneur qu’on peut l’être de notre temps ; enfin son esprit d’ordre dans le superflu et d’économie dans le luxe n’eût peut-être été absolument perceptible qu’aux gens qui auraient pu lui demander quelque service, et ceux-là sont toujours les derniers à parler des refus qu’on leur fait.

Rien d’ailleurs de plus sage, de plus louable que cette manière de vivre d’une prudence si prévoyante et si arrêtée. J’insiste dans mon souvenir sur cette particularité très significative, parce qu’elle devait être une conséquence de notre époque d’un positif exact et rigoureux.

De nos jours on ne se ruine plus ; il est du plus mauvais goût d’avoir des dettes, et rien ne paraîtrait plus ridicule et plus honteux que cette existence folle, désordonnée, et au résumé souvent fort peu délicate et honorable, qui a été longtemps tolérée comme type de la délicieuse étourderie française, que la vie vagabonde enfin de ces charmants mauvaises têtes et bons cœurs, qui, ayant au contraire d’excellentes têtes et de fort mauvais cœurs, étaient généralement les plus vilaines gens du monde.

Rien au contraire aujourd’hui n’est de meilleure compagnie que de parler de ses biens, de ses terres, des améliorations qu’on y fait, de ses essais agricoles, de l’aménagement de ses bois et de la beauté des élèves de toute sorte qu’on nourrit dans ses prés ; on devient, en un mot, extrêmement Régisseur, et l’on a raison, car ces derniers jouissaient seuls et en maîtres du peu de magnifiques résidences qui restassent encore en France. Les séjours qu’on fait dans les terres se prolongent de plus en plus, et il y a une réaction évidente vers la vie du château pendant huit mois de l’année, et vers la vie des clubs à Paris durant l’hiver.

Mais, pour revenir à M. de Cernay, il était aussi très grand, très noble et surtout très savant joueur, ce qui semblerait d’abord assez contredire les principes d’ordre dont on a parlé. – Loin de là. – Pour la plupart des gens du monde le jeu n’est plus un effrayant défi qu’on jette à la destinée, une source brûlante d’émotions terribles ; c’est beaucoup plus une affaire qu’un plaisir. On a sa bourse de jeu, somme qu’on ne dépasse pas ; c’est encore un capital qu’on tâche de rendre le plus productif possible en le ménageant, en ne le hasardant pas, en étudiant les règles et les combinaisons du jeu avec une ardeur incroyable, en se pénétrant bien de son essence, en s’exerçant constamment, en se livrant à ces essais avec une profonde et méditative attention ; de la sorte, souvent la bourse de jeu, dans les bonnes années, rapporte quinze et vingt pour cent aux joueurs froids, prudents et habiles. Du reste, le jeu étant ainsi devenu une affaire de science exacte, d’intérêt, et généralement de haute probité, les forces des joueurs sont assez également réparties pour qu’on puisse se permettre toute l’irritante anxiété d’un coup de douze ou quinze cents louis, parce qu’on sait bien qu’au bout des mauvaises années, la balance du gain et de la perte est à peu près égale. Encore une fois, rien de plus curieux dans notre époque que cette lutte singulière entre une sage et froide prévoyance qui songe à l’avenir, et les passions ardentes, naturelles à l’homme, auxquelles l’on trouve encore moyen de satisfaire à peu près, par cette espèce d’assurance calculée contre leurs fâcheux résultats[6].

M. de Cernay avait eu, disait-on, assez de succès auprès des femmes ; mais en vieillissant, comme il disait, il trouvait mieux, afin d’être plus libre, plus ordonné, et de satisfaire aussi à son goût pour l’évidence, qui était un des traits saillants de son caractère, il trouvait mieux, dis-je, d’avoir aussi une bourse de cœur, qu’il ne dépassait pas d’une obole, et qu’il mettait annuellement aux pieds d’une des beautés les plus en vogue d’un des trois grands théâtres.

J’avais envoyé ma carte et les lettres de notre ami commun chez M. de Cernay. Le surlendemain il vint me voir et ne me trouva pas ; quelques jours après, j’allai chez lui un matin. Il habitait seul une fort jolie maison qui me parut le triomphe du confortable joint à une élégante simplicité.

Son valet de chambre me pria d’attendre un instant dans un salon où je remarquai quelques beaux tableaux de chasse par Géricault.

Cinq minutes après mon arrivée, M. de Cernay entra. Il était grand, svelte, élégant ; avait une figure des plus agréables, et les manières de la meilleure compagnie.

Le comte m’accueillit à ravir, me parla beaucoup de notre ami commun, et se mit à mes ordres avec la plus aimable obligeance.

Je m’aperçus qu’il m’observait. J’arrivai de province, mais j’avais beaucoup voyagé et j’étais resté longtemps en Angleterre ; aussi ne savait-il pas, sans doute, s’il devait me traiter en provincial ou en homme déjà du monde. Pourtant, je crois que ce qui l’engagea à me considérer décidément sous ce dernier aspect, fut le léger dépit qu’il me sembla éprouver de ne pas me voir plus sous le charme de sa renommée de grande élégance. Envié, imité, flatté, il trouvait peut-être ma politesse trop aisée et pas assez étonnée.

Or, je l’avoue, cette nuance imperceptible, ce léger dépit de M. de Cernay me fit sourire.

Il me proposa de prendre une tasse de thé avec lui, deux de ses amis, et un renégat italien au service de Méhémet-Aly, homme d’une grande bravoure et qui avait eu les aventures les plus romanesques, ayant été, me dit le comte sans s’expliquer davantage, obligé d’assassiner deux ou trois femmes et autant d’hommes pour sortir d’une position délicate.

Je ne m’étonnai que médiocrement de cette singulière compagnie, car on m’avait déjà dit que M. de Cernay était fort curieux de lions de toute espèce ; et dès qu’il arrivait à Paris un Arabe, un Persan, un Indien, un étranger enfin de quelque distinction, M. de Cernay se le faisait aussitôt présenter. Était-ce pour attirer encore davantage l’attention par ces voyants et étranges acolytes ? était-ce pour que son renom d’homme à la mode parvînt même au-delà des rives du Gange ou du Nil ? Je ne sais, mais cela était ainsi.

— Voulez-vous rester et prendre le thé avec moi, me dit donc M. de Cernay ; sans compter mon renégat, vous verrez un des hommes les plus excentriques et les plus spirituels que je sache, et un des hommes les plus sots et les plus ridicules que je connaisse : le premier est lord Falmouth, le second est M. du Pluvier.

— J’ai fort entendu parler de lord Falmouth, lui dis-je, et ce serait pour moi une précieuse bonne fortune que de le rencontrer ; mais je le croyais encore aux Indes.

— Il est arrivé depuis un mois seulement, me dit M. de Cernay ; mais vous savez sans doute comme il s’est décidé à ce voyage. Du reste, ainsi qu’il fait toujours, Falmouth se couche assez généralement à six ou sept heures du matin. Or un jour, il y a environ dix-huit mois de cela, il se lève sur les quatre heures du soir ; il avait mal dormi, était inquiet, agité, nerveux ; il avait de plus énormément gagné au jeu, ce qui l’avait privé des émotions qui le sortent parfois de l’engourdissement de sa vie décolorée ; enfin il s’ennuyait un peu plus horriblement que d’habitude. Il sonne son valet de chambre, et demande le temps qu’il fait. – Le temps était gris, sombre, brumeux. « Ah ! toujours du brouillard ! Jamais de soleil ! » dit Falmouth en bâillant affreusement ; puis du plus grand sang-froid du monde, il ajoute alors : « Envoyez chercher des chevaux. » Les chevaux arrivent, sa voiture de voyage est toujours prête ; on attelle ; son valet de chambre, très instruit des habitudes de son maître, fait faire ses malles, et deux heures après, milord descendait de chez lui disant à son concierge : « Si on me demande, vous direz que je suis allé… » et il hésita un moment entre Constantinople et Calcutta ; enfin il se décida pour Calcutta, et reprit avec un énergique et nouveau bâillement : « Que je suis allé à Calcutta. »

En effet il y va, y reste trois mois, et revient avec l’impassibilité la plus admirable, tout comme s’il eût été simplement question d’aller à Baden.

— Lord Falmouth est d’ailleurs un homme extrêmement distingué ? dis-je au comte.

— Il a infiniment d’esprit et du meilleur, me répondit-il, une instruction prodigieuse, et une non moins merveilleuse expérience pratique des hommes et des choses ; ayant voyagé dans les quatre parties du monde, et surtout vu les principales cours de l’Europe, comme les peut visiter un pair d’Angleterre, fils aîné d’un des plus grands seigneurs des trois royaumes, et qui jouit, en attendant mieux, de cinq à six cent mille livres de revenu ; et, avec tout cela, Falmouth est le seul homme véritablement blasé et ennuyé que je connaisse ; il a tout épuisé, rien ne l’amuse plus.

— Et M. du Pluvier, dis-je à M. de Cernay, quel est-il ?

— Oh ! M. le baron Sébastien du Pluvier, me dit le comte d’un air dédaigneux et moqueur ; M. du Pluvier est je ne sais pas qui, et il arrive je ne sais pas d’où ; ça m’a été une présentation forcée : il débarque de quelque castel de Normandie, je crois, avec une misère de vingt ou trente malheureuses mille livres de rente, qu’il va bêtement fondre dans l’enfer de Paris en deux ou trois hivers. Ce sera un de ces innombrables et pâles météores qui luisent un moment sous le ciel enflammé de la grande ville, et disparaissent bientôt à jamais dans l’ombre et l’oubli, parmi les huées de ceux qui restent. Après cela, ajouta le comte, c’est une excellente trompette : dès que je veux m’amuser à répandre quelque bruit absurde ou quelque propos de l’autre monde, à l’instant j’embouche, si cela se peut dire, M. du Pluvier, et il fait merveilles ; d’ailleurs je m’en divertis sans pitié, parce qu’il ne se contente pas d’être sot, et qu’il est encore fat et vain. Il faut, par exemple, voir l’air mystérieux avec lequel il vous montre des enveloppes de lettres à cachets armoriés, toutes d’ailleurs à son adresse ; il faut l’entendre vous demander, en se rengorgeant : « Connaissez-vous l’écriture de la comtesse de ?… de la marquise de ?… de la duchesse de ?… » (le mot de madame étant de trop mauvaise compagnie pour lui). Et puis, le petit homme vous montre en effet de ces écritures-là, qui ne sont autre chose que des demandes sans fin, pour des quêtes, des bals, des loteries : car toutes les femmes de ma connaissance, à qui je le désigne comme victime, l’en accablent sans scrupules et par douzaines… ce qui le rend bien le garçon le plus philanthropiquement ridicule que je connaisse. Mais, dit M. de Cernay en s’interrompant, j’entends une voiture, je parie que c’est du Pluvier ; vous allez voir quelque chose qui mérite votre admiration.

En effet, nous allâmes à la fenêtre, et nous vîmes entrer dans la cour une calèche attelée d’assez beaux chevaux, mais la voiture et les harnais étaient surchargés d’ornements de cuivre du plus mauvais goût ; les gens, vêtus de livrées galonnées, avaient l’air de suisses d’église : qu’on juge du ridicule de tout cet affreux et éblouissant gala, pour venir déjeuner chez un homme le matin ?

Bientôt, M. du Pluvier entra bruyamment. C’était un petit homme gros, ragot, bouffi, trapu, rouge comme une cerise, blond, et, quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, déjà très chauve, l’œil vert et stupide, parlant haut, avec un accent très normand ; vêtu avec la prétention et l’éclat le plus ridicule ; portant des bijoux, un gilet de velours broché d’argent ; que sais-je encore ?

M. de Cernay nous présenta l’un à l’autre, et lorsqu’il m’eut nommé, M. du Pluvier s’écria cavalièrement : — Ah ! parbleu, je vous ai vu quelque part.

Cette impolitesse me choqua, et je lui répondis que je ne croyais pas avoir eu ce plaisir-là, car certes je ne l’aurais pas oublié.

Quelques minutes après, on annonça lord Falmouth.

Il était venu à pied et était vêtu avec la plus extrême simplicité. Je n’oublierai de ma vie l’impression singulière que me fit ce visage pâle, régulier, blanc et impassible comme du marbre, et pour ainsi dire illuminé par deux yeux bruns, très rapprochés du nez ; son sourire, gravement moqueur, me frappa aussi ; et sans attacher la moindre signification à cette puérile remarque, je ne sais pourquoi l’histoire du vampire me revint à l’esprit, car je n’aurais pas donné un autre corps à cette création fantastique.

M. de Cernay me présenta à lord Falmouth, et nous échangeâmes les politesses d’usage. Nous n’attendions plus, pour nous mettre à table, que le renégat italien, que le comte appelait familièrement son assassin.

Enfin le valet de chambre annonça M. Ismaël : c’était le renégat.

Il était de taille moyenne, brun, nerveux, magnifiquement vêtu à l’égyptienne, et avait une fort belle figure, bien que d’un caractère sombre. Ismaël ne parlait pas un mot de français ; son langage se composait en partie d’italien vulgaire et de lambeaux de la langue franque.

Bientôt le maître d’hôtel de M. de Cernay ouvrit les portes de la salle à manger. Le déjeuner fut parfaitement servi à l’anglaise ; l’argenterie était de Mortimer, les porcelaines, de vieux Sèvres, et la verrerie, de Venise et de Bohême.

Ismaël mangea comme un ogre – et ne dit mot ; seulement comme il n’y avait sur la table que du thé, du café et du chocolat, il demanda bravement du vin et but largement.

M. de Cernay me parut assez contrarié du silence obstiné de son assassin, que M. du Pluvier agaçait d’ailleurs continuellement en lui débitant des phrases d’une espèce de langage grotesque, emprunté à la réception de M. Jourdain comme mamamouchi. Mais, peu sensible à ces avances, de temps à autre Ismaël grognait comme un ours à la chaîne en jetant un regard de côté sur M. du Pluvier, qui semblait extrêmement l’impatienter.

Cependant je causais avec lord Falmouth, et je me souviens que notre entretien roulait sur une observation qu’il m’avait faite et dont j’étais tombé d’accord ; il s’agissait de ce luxe recherché, rococo, pomponné, presque féminin, que beaucoup de jeunes gens commençaient à déployer alors dans l’intérieur de leurs appartements. Il riait beaucoup en songeant que toutes ces glaces si dorées, si entourées d’amours, de colombes et de guirlandes de fleurs, ne réfléchissaient jamais que des visages masculins et barbus, qui s’y miraient ingénument au milieu des tourbillons de la fumée du cigare ; tandis que par un contraste du goût le moins intelligent, au lieu de donner un but et un intérêt à toute cette magnificence, au lieu d’en doubler le charme en l’entourant de mystère, au lieu de n’étaler ces splendeurs que pour des indifférents, si un de ces jeunes beaux avait à attendre avec une amoureuse impatience quelqu’une de ces douces et secrètes apparitions que toutes les merveilles du luxe devaient encadrer, c’était généralement au fond d’un quartier ignoble et infect, dans quelque taudis sordide et obscur, que s’écoulaient ces heures si rares, si fleuries, si enchanteresses, qui rayonnent seules plus tard parmi les pâles souvenirs de la vie. Nous posâmes donc comme aphorisme avec lord Falmouth que pour un homme de tact, de goût et d’expérience, le chez soi connu et apparent devait être le triomphe du confortable et de l’élégante simplicité ; et que le chez soi secret, ce diamant caché de la vie, devait être le triomphe du luxe le plus éblouissant et le plus recherché.

Après déjeuner, nous allâmes dans la tabagie de M. de Cernay (l’usage si répandu du cigare nécessitant cette sorte de subdivision d’un appartement), garnie de profonds fauteuils, de larges divans, et ornée d’une admirable collection de pipes et de tabacs de toute sorte, depuis le houka indien, resplendissant d’or et de pierreries, jusqu’au (pardon de cette vulgarité), jusqu’au populaire brûle-gueule ; – depuis la feuille douce et parfumée de l’Atakie ou de La Havane, à la couleur d’ambre, jusqu’au noir et âpre tabac de la régie, quelques palais étant assez dépravés pour rechercher son âcre et corrosive saveur.

Il y avait ce jour-là une course de Gentlemen Riders[7] au bois de Boulogne ; M. de Cernay en était juge et me proposa d’y aller ; il menait son lion Ismaël en phaéton.

M. du Pluvier me fit frémir en m’offrant une place dans sa voiture de marchand d’orviétan ; mais j’échappai à ce guet-apens, car j’avais heureusement dit à mon cabriolet de m’attendre. Alors M. du Pluvier se rabattit sur lord Falmouth, qui lui répondit avec un imperturbable sang-froid :

— Je regrette bien sincèrement de ne pouvoir accepter, mon cher monsieur du Pluvier ; mais je vais de ce pas au Parlement.

— À la Chambre des pairs ? Eh bien, je vous y mène. Qu’est-ce que ça me fait à moi ? Mes chevaux sont faits pour ça.

— Et ils s’en acquittent à merveille, répondit lord Falmouth. Mais c’est à Londres que je vais ; je désire parler sur la question de l’Inde, et, comme la discussion s’ouvrira probablement demain soir, j’y veux être à temps, car j’ai calculé le départ du paquebot, et je compte arriver à Londres après-demain.

Je souriais de cette singulière excuse, lorsque nous entendîmes les grelots des chevaux de poste, et bientôt le coupé de voyage de lord Falmouth entra dans la cour. Je regardai M. de Cernay avec étonnement, et, pendant que lord Falmouth était sorti pour donner quelques ordres, je demandai au comte si véritablement lord Falmouth partait pour Londres.

— Il part réellement, me dit M. de Cernay. Il lui prend souvent ainsi la fantaisie de parler sur une question politique qui lui plaît et qu’il traite toujours avec une incontestable supériorité ; mais il déteste si fort Londres et l’Angleterre, qu’il descend de voiture à Westminster, siège, parle, remonte en voiture, et revient ici.

Lord Falmouth rentra ; il me demanda de nous revoir avec la plus gracieuse instance ; son courrier partit et il monta en voiture.

— La course est pour deux heures, me dit M. de Cernay ; le temps est magnifique ; j’ai envoyé mes chevaux à la porte Dauphine ; si vous voulez faire ensuite un tour au bois, j’ai un cheval à vos ordres.

— Mille grâces, lui dis-je, j’ai aussi envoyé les miens. Mais cette course est-elle intéressante ? demandai-je au comte.

— Elle ne l’est malheureusement que trop : deux milles à courir, trois haies, de quatre pieds et demi, et, pour bouquet, une barrière fixe de cinq pieds à franchir.

— C’est impossible, m’écriai-je ; pour dernier obstacle une barrière fixe de cinq pieds ! Mais sur cent chevaux il n’y en a pas deux capables de prendre sûrement un tel saut après une pareille course ; et si on le manque, c’est à se tuer sur la place.

— C’est justement cela, reprit le comte en soupirant ; aussi je suis au désespoir d’être juge, ou plutôt témoin de cette espèce de défi meurtrier, qui peut coûter la vie à l’un de ces deux braves Gentlemen[8] si ce n’est à tous deux ; mais je n’ai pu absolument refuser ces pénibles fonctions.

— Que voulez-vous dire ? demandai-je à M. de Cernay.

— Oh ! reprit-il, c’est tout un roman, et un secret aussi triste qu’incroyable ; je puis d’ailleurs vous le confier maintenant ; car si, pour plusieurs motifs, personne au monde n’en est encore instruit, dans une heure d’ici, en voyant le dernier et terrible obstacle qui fait de cette course, engagée sous un prétexte frivole, une espèce de duel entre les deux jeunes gens qui la courent, tout le monde en devinera facilement la cause et l’objet.

Je tâchais de lire dans les regards de M. de Cernay, pour savoir s’il parlait sérieusement ; mais s’il plaisantait, ma pénétration fut en défaut, tant il semblait convaincu de ce qu’il disait.

— Enfin, reprit-il, voici le mot de cette aventure, véritablement extraordinaire. Une des plus jolies femmes de Paris, Mme la marquise de Pënâfiel, a, dans la foule de ses courtisans, deux adorateurs rivaux ; leurs soins pour elle sont connus, ou plutôt devinés ; ayant un jour échangé entre eux quelques mots très vifs, au sujet d’une rivalité d’hommages, qui nuisaient à tous deux sans servir à aucun ; de trop bonne compagnie pour se battre à propos d’une femme qu’ils aiment, et que l’éclat d’un duel aurait gravement compromise ; pour éviter cet inconvénient, et arriver au même but, ils ont choisi ce défi meurtrier… dont les chances sont absolument égales, puisque tous deux montent à cheval à merveille, et que leurs chevaux sont excellents ; quant au résultat malheureusement probable, il n’est pas douteux ; car s’il est possible qu’un cheval, après une course de deux milles, et trois haies franchies, passe encore une barrière fixe de cinq pieds, il est presque matériellement impossible que deux chevaux aient le même prodigieux bonheur… Aussi, est-il hors de doute que cette course sera terminée par quelque terrible accident… sinon, les deux rivaux doivent la recommencer plus tard, ainsi qu’on recommence un duel après avoir en vain échangé deux coups de feu.

Tout ceci me paraissait si étrange, si peu dans nos mœurs, bien qu’à la rigueur cela ne fût pas absolument invraisemblable, ni impossible, que j’en étais stupéfait.

— Et Mme de Pënâfiel, demandai-je à M. de Cernay, est-elle instruite de cette lutte fatale dont elle est l’objet ?

— Sans doute, et pour vous donner une idée de son caractère, il est fort possible qu’elle vienne y assister.

— Si elle y vient, dis-je cette fois avec un sourire d’incrédulité très prononcé, Mme de Pënâfiel trouvera cela sans doute aussi simple que d’aller assister aux sanglants combats des toréadors de son pays, car, d’après son nom et son farouche mépris de nos usages, il faut que cette sauvage marquise soit quelque amazone espagnole de la vieille roche ! une de ces brunes filles de Xérès ou de Vejer, qui portent encore un couteau à leur jarretière.

M. de Cernay ne put retenir un éclat de rire et me dit :

— Vous n’y êtes pas le moins du monde ; Mme de Pënâfiel est Française, de Paris, et Parisienne au-delà de toute expression ; de plus, très grande dame et alliée aux meilleures maisons de France ; elle est veuve, et son mari, le marquis de Pënâfiel, était Espagnol.

— Allons, dis-je au comte en riant à mon tour ; il est bien à vous de jeter un intérêt aussi romanesque, aussi fantastique, sur une course dont vous êtes juge ; il y aurait de quoi y faire courir tout Paris…

— Mais je vous parle fort sérieusement, me dit-il d’un air en effet très grave.

— Mais, sérieusement, si je crois qu’une femme ne puisse empêcher, après tout, deux fous de faire d’aussi dangereuses folies, je ne concevrai jamais qu’une femme du monde aille assister à un pareil défi, lorsqu’elle sait en être l’objet : c’est s’exposer au blâme, au mépris général.

— D’abord, Mme de Pënâfiel s’inquiète souvent fort peu du Qu’en-dira-t-on, et puis elle seule sait être la cause de cette espèce de duel.

— Mais, en admettant qu’elle ne songe pas que ce secret peut être trahi par l’événement, elle fait toujours preuve d’une cruauté froide et abominable.

— Oh ! c’est bien aussi le cœur le plus sec et le plus dur qu’on puisse imaginer ; avec cela vingt-cinq ans à peine, et jolie comme un ange.

— Et pourquoi n’avez-vous pas dissuadé ces deux intrépides jeunes gens de ce dangereux défi ? Car si le but en est connu, ainsi que vous le présumez, toute leur délicate générosité sera doublement perdue.

— D’abord, me dit le comte, ils ne m’ont pas confié leur secret, c’est un très singulier hasard qui m’en a rendu maître ; ainsi je ne pouvais me permettre de leur faire la moindre observation sur une particularité que je n’étais pas censé connaître ; quant à insister beaucoup sur les dangers de la course, c’était presque mettre leur courage en doute, et je ne le pouvais pas ; mais, s’ils m’avaient consulté, je leur aurais dit : qu’ils agissaient comme deux fous, car, en voyant une course aussi dangereuse, on ne pourra se l’expliquer par le pari de deux cents louis qui en est l’objet apparent ; on ne risque pas presque assurément sa vie pour deux cents louis dans la position de fortune où ils sont tous deux ; aussi, en recherchant le motif caché d’un pareil défi, pourra-t-on très facilement arriver à découvrir la vérité… et cela causera un éclat détestable pour Mme de Pënâfiel.

— Et il est bien avéré que ces messieurs s’occupaient d’elle ? demandai-je au comte.

— Très avéré, tout le monde le dit, et pour moi, qui connais depuis longtemps Mme de Pënâfiel, ma plus grande certitude vient, à ce sujet, de l’indifférence affectée avec laquelle elle paraît les traiter ; car elle est pour certaines choses d’une rare et profonde dissimulation.

Il y avait, je le répète, dans tout ce que me disait M. de Cernay, un si singulier mélange de vraisemblable et d’étrangeté, que je ne pouvais me résoudre à le croire ou à ne pas le croire.

— Il faut, lui dis-je, que vous m’affirmiez aussi sérieusement tout ce que vous venez de me dire là, pour que je regarde Mme de Pënâfiel comme étant du monde… mais qui voit-elle donc ?

— La meilleure et la plus haute compagnie en hommes et en femmes, car elle a une des plus excellentes maisons de Paris, une fortune énorme, et elle reçoit d’une façon vraiment royale ; de plus, son salon fait loi en matière de bel esprit, ce qui n’empêche pas Mme de Pënâfiel d’être généralement détestée selon ses mérites.

— Et quelle femme est-ce, à part cela ? elle est donc spirituelle ?

— Infiniment, mais son esprit est très méchant, très mordant, et puis avec cela dédaigneuse, capricieuse, impérieuse à l’excès, habituée qu’elle est à voir tout fléchir devant elle ; parce que, après tout, certaines positions sont tellement hautes, qu’elles s’imposent bon gré mal gré. Il est inutile de vous dire que Mme de Pënâfiel est d’une coquetterie qui passe toutes les bornes du possible… et, pour achever de la peindre, elle a les prétentions les plus incroyablement ridicules… Devinez à quoi ?

— Aux sciences sérieuses et abstraites ? aux arts ? que sais-je ?

— Oh ! c’est, je vous assure, une femme à la fois étrange, charmante et ridicule. Comme je suis fort de ses amis, je vous proposerais bien de vous présenter à elle, en vous prévenant toutefois qu’elle est aussi curieuse que dangereuse à connaître ; mais elle est si bizarre, si fantasque, que je ne puis vous assurer d’être agréé, car elle refuse aujourd’hui ce qu’elle désirerait demain… pourtant, si vous le voulez, j’essayerai.

— Mais, dit le comte en regardant la pendule, le temps nous presse, voici deux heures, demandons nos voitures.

Et il sonna.

Nous sortîmes. Le mirobolifique attelage de M. du Pluvier avança le premier, et le petit homme s’y précipita triomphalement en manquant le marche-pied.

Il me semblait remarquer depuis quelques minutes sur le visage de M. de Cernay une sorte de curiosité sans doute causée par son désir de voir si j’étais digne (par mes chevaux du moins) de graviter autour de sa brillante planète.

Quand mon cabriolet avança, M. de Cernay y jeta un coup d’œil de connaisseur ; tout cela était fort simple, fort peu voyant, le harnais tout noir ; mais le cheval bai-brun, de grande taille et d’un modèle parfait, avait des actions presque pareilles à celles du fameux Coventry[9].

— Diable ! mais cela est tenu à merveille, et vous avez certainement là le plus beau cheval de cabriolet de tout Paris ! me dit M. de Cernay d’un ton approbateur où il me parut percer une nuance d’envie.

De ce moment je jugeai que le comte me plaçait décidément très haut dans son esprit. Son phaéton avança ; il y prit place avec Ismaël.

Il est impossible de décrire l’élégance, la légèreté de cette délicieuse voiture vert clair, a rechampis blancs ; non plus que l’ensemble et le bouquet de son charmant attelage, composé d’un cheval gris et d’un cheval alezan de taille moyenne. Tout était à ravir, jusqu’aux deux petits grooms absolument du même corsage et de la même taille, qui montèrent légèrement sur le siège de derrière ; ce fut aussi la première fois que je vis des chevaux à crinière rasée, et cela convenait parfaitement à ceux de M. de Cernay, tant leur encolure, pleine de race, était plate, nerveuse et hardiment sortie.

Nous partîmes pour le bois.

CHAPITRE XII.

LES GENTLEMEN RIDERS.

Faux ou vrai, tout ce que m’avait dit M. de Cernay excitait si vivement ma curiosité, que j’avais la plus grande hâte d’arriver sur le lieu de la course.

Nous nous rendîmes donc au bois de Boulogne par une belle journée de février. Le soleil brillait ; l’air vif et pur, sans être trop froid, avivait la figure des femmes qui passaient en voitures découvertes pour se rendre au rond-point, terme de la course dont on a parlé.

Nous nous arrêtâmes à la porte Dauphine pour prendre nos chevaux de selle ; les miens subirent encore une sorte d’examen de la part de M. de Cernay, examen qui le confirma sans doute dans la haute opinion qu’il avait déjà conçue de moi, et qui laissa, je l’avoue, ma vanité fort paisible.

Quant à ses chevaux, ils étaient, comme tout ce qu’il possédait, d’une perfection rare.

M. du Pluvier me prouva ce dont j’étais dès longtemps persuadé, c’est qu’il y a pour ainsi dire des gens organiquement voués à toutes sortes d’accidents ridicules ; ainsi à peine fut-il à cheval qu’il se laissa emporter par sa monture. Nous le croyions à quelques pas derrière nous, lorsque tout à coup il nous dépassa en partant comme un trait ; nous le suivîmes assez longtemps des yeux, mais son cheval prenant tout à coup une allée transversale, la réaction de ce brusque mouvement fut si rude, que M. du Pluvier perdit son chapeau, et puis il disparut à nos yeux.

Nous arrivâmes paisiblement au rond-point avec Ismaël, en riant de cette mésaventure ; car j’ai oublié de dire que, poussant l’attention pour son lion jusqu’à la plus gracieuse prévenance, M. de Cernay, ayant par hasard dans son écurie un très beau cheval arabe noir, avait offert à Ismaël de le monter ; le renégat avait accepté, et sa figure mâle, caractérisée, son costume bizarre et éclatant, faisaient sans doute, selon les prévisions de M. de Cernay, remarquer, valoir et ressortir davantage encore l’élégance toute française de ce dernier.

Une fois arrivé au rond-point, je descendis de cheval et me mêlai aux habitués des courses, parmi lesquels je trouvai plusieurs personnes de ma connaissance.

Ce fut alors que je vis l’effroyable obstacle qui restait à franchir, après les deux milles courus et les trois haies passées.

Qu’on se figure un madrier élevé à cinq pieds au-dessus du sol et scellé transversalement sur deux autres poutres perpendiculaires comme une barrière d’allée.

Alors, je l’avoue, les renseignements que m’avait donnés M. de Cernay sur ce défi, tout en me paraissant étranges, tout en affirmant un fait si peu dans nos mœurs, me semblèrent au moins expliquer pourquoi ces deux jeunes gens allaient affronter un aussi terrible danger.

Un assez grand nombre de personnes entouraient déjà cette fatale barrière, et comme moi ne pouvaient en croire leurs yeux.

On se demandait comment deux hommes riches, jeunes et du monde, risquaient ainsi témérairement leur vie. On s’interrogeait pour savoir si du moins l’énormité du pari pouvait jusqu’à un certain point faire comprendre une aussi folle intrépidité ; mais il était de deux cents louis seulement.

Enfin, après de nouvelles et vagues conjectures, plusieurs spectateurs, au fait des bruits du monde, arrivèrent, soit d’après leurs propres réflexions, soit qu’ils fussent mis sur la voie par quelques mots de M. de Cernay, arrivèrent, dis-je, à interpréter ce défi meurtrier ainsi que le comte l’avait déjà fait.

Cette hypothèse fut aussitôt généralement admise, car elle avait d’abord l’irrésistible attrait de la médisance ; puis, à l’égard des choses les plus futiles comme les plus graves, toute explication qui semble résoudre une énigme longtemps et vainement interrogée, est accueillie avec empressement.

Alors j’entendis çà et là les exclamations suivantes :

— Est-ce possible ? — Au fait, maintenant tout s’explique. — Mais quelle folie ! – quelle délicatesse ! – quelle témérité ! se conduire ainsi pour une femme si dédaigneuse, si coquette ! — Il n’y a qu’elle pour inspirer de semblables actions. — Diabolique marquise ! c’est révoltant ! — À ne pas croire, etc.

Je n’avais pas eu le temps de demander à M. de Cernay des détails sur les acteurs de cet événement extraordinaire ; aussi, pendant qu’on s’indignait justement sans doute contre Mme de Pënâfiel, avisant sir Henri ***, grand Sportman[10] de ma connaissance, j’espérais pouvoir être complètement renseigné par lui.

— Eh bien ! lui dis-je, voilà une course assez nerveuse, j’espère ! Pourriez-vous me dire quel est le favori[11] ?

— On est tellement partagé, reprit-il, qu’à bien dire, il n’y en a pas. Les chevaux sont tous deux parfaitement nés : l’un, Beverley, est par Gustavus et Cybèle ; l’autre, Captain-Morave, est par Camel et Vengeress ; tous deux ont très brillamment chassé en Angleterre pendant deux saisons, et les Gentlemen Riders qui les montent, le baron de Merteuil et le marquis de Senneterre, se sont acquis, même parmi la fine fleur des habitués de Melton[12], la plus grande réputation, car ils égalent, dit-on, en intrépidité notre fameux capitaine Beacher[13], qui s’est cassé son dernier bon membre (l’avant-bras gauche) au steeple-chase de Saint-Albans, qui a eu lieu l’an dernier ; aussi faut-il une témérité aussi folle pour affronter un pareil danger. J’ai vu bien des courses, j’ai assisté à des chasses et à des steeple-chases en Irlande, où les murs remplacent les haies ; mais au moins les murailles n’ont que trois pieds, ou quatre pieds tout au plus ; en un mot, de ma vie jamais je n’ai rien vu d’aussi effrayant que cette barrière ! me dit sir Henri *** en se retournant encore vers la terrible barrière.

À chaque instant de nouvelles voitures arrivaient, et la foule des spectateurs augmentait encore. Cette foule était séparée en deux parties bien distinctes : les uns, et c’était l’innombrable majorité, entièrement étrangers aux bruits du monde et aux conditions de la course, ne voyaient dans cette lutte qu’une distraction, une manière de spectacle dont ils ne soupçonnaient pas le péril.

Le plus petit nombre, instruit du motif et du but caché qu’on prêtait à ce défi, tout en acceptant ou n’acceptant pas cette interprétation, comprenait du moins l’effroyable danger auquel allaient s’exposer les deux Gentlemen Riders.

Mais il faut dire que tous les spectateurs, et principalement les derniers dont on a parlé, attendaient l’heure de la course avec une impatience que je partageais moi-même, et dont j’avais presque honte.

Mais bientôt la foule se porta vers le centre du rond-point.

C’étaient MM. de Senneterre et de Merteuil qui venaient de descendre de voiture, et allaient monter à cheval pour se rendre à l’endroit du départ.

M. de Merteuil paraissait à peine âgé de vingt-cinq ans ; sa taille était d’une élégance et d’une grâce extrême, sa figure charmante ; il paraissait calme et souriant, quoique un peu pâle ; – il portait une casaque de soie, moitié noire et moitié blanche, et la toque pareille ; une culotte de daim d’un jaune très clair, et des bottes à revers, complétaient son costume. Il montait Captain-Morave.

Captain-Morave, admirable cheval bai, était dans une si excellente condition, qu’on croyait voir circuler le sang dans ses veines déjà gonflées sous sa peau fine, soyeuse, et brillante de mille reflets dorés ; enfin on pouvait compter chacun de ses muscles vigoureux, tant sa chair, débarrassée de tout embonpoint superflu, paraissait nerveuse et ferme.

M. de Merteuil s’arrêta un instant au poteau du but pour causer avec M. de Cernay.

M. de Senneterre, dont le cheval, plus froid sans doute, n’avait pas besoin du galop d’un quart de mille, que M. de Merteuil allait donner au sien en gagnant le point de départ ; M. de Senneterre, pour aller rejoindre Beverley, montait un charmant petit haque pie, très bizarrement marqué de noir et de blanc ; sous la longue redingote de ce Gentleman, on voyait sa casaque de soie pourpre ; il était à peu près de la même taille que M. de Merteuil, et aussi d’une figure très agréable. Il s’approcha de son rival le sourire aux lèvres, et lui tendit la main ; celui-ci la serra avec la plus grande ou du moins la plus apparente cordialité, ce qui me parut une dissimulation du meilleur goût, dans les termes où ils étaient, dit-on.

Ces deux charmants jeunes gens excitaient un intérêt pénible et général, tant était grave le péril qu’ils allaient affronter avec une témérité si insouciante. En effet, à quoi que se voue l’intrépidité, elle se fait toujours admirer. Il me parut aussi qu’un homme à cheveux blancs, d’une physionomie remplie de dignité, s’approcha de M. de Merteuil, et lui fit sans doute quelques observations pressantes sur le danger de cette course. Ces observations, accueillies avec la grâce la plus parfaite, demeurèrent pourtant sans effet, car en présence de cette foule si attentive MM. de Merteuil et de Senneterre, quel que fût le véritable intérêt de leur défi, ne pouvaient malheureusement paraître reculer devant le péril.

Enfin il fallut se rendre au point de départ ; un ami de M. de Cernay y alla avec MM. de Senneterre et de Merteuil, pour assister à leur pesage et donner le signal.

Aussi la curiosité devint d’autant plus haletante, qu’elle avait l’espoir d’être bientôt satisfaite.

À ce moment, entendant une grande rumeur, je me retournai, et je vis le malheureux M. du Pluvier, qui, sans chapeau, les cheveux au vent, le corps renversé en arrière, les jambes convulsivement tendues en avant, se raidissant de toutes ses forces, continuait d’être emporté par son cheval, qui traversa le rond-point comme une flèche, et disparut bientôt dans une des allées contiguës, au milieu des huées des spectateurs.

À peine cet épisode bouffon était-il ainsi terminé, qu’un nouvel objet attira mon attention.

Je vis arriver lentement un très beau coupé orange, au trot fier et cadencé de deux magnifiques chevaux noirs de la plus grande taille, et pourtant remplis de race et de ressort ; les armoiries et les contours d’argent des harnais étincelaient au soleil ; et sur l’ample draperie bleue du siège de même couleur que les livrées à collets orange, je remarquai deux écus richement blasonnés en soie de couleur, surmontés d’une couronne de marquis brodée en or. Je jetais un regard curieux dans cette voiture, lorsque M. de Cernay, passant assez vite près de moi, me dit : — J’en étais sûr, voilà Mme de Pënâfiel. C’est infâme !

Et sans me donner le temps de lui répondre, il s’avança à cheval vers la portière de cette voiture, auprès de laquelle se pressaient déjà plusieurs hommes de la connaissance de Mme de Pënâfiel. Elle me parut accueillir M. de Cernay avec une affabilité un peu insouciante, et lui donna le bout de ses doigts à serrer. Le comte me semblait fort causant et fort gai.

Je jetai un nouveau coup d’œil dans la voiture, et je pus parfaitement voir Mme de Pënâfiel.

À travers le demi-voile de blonde qui tombait de sa petite capote mauve excessivement simple, j’aperçus un visage très pâle, d’un ovale fin et régulier, et d’une blancheur un peu mate ; ses yeux très grands, bien qu’à demi fermés, étaient d’un gris changeant, presque irisé, et ses sourcils prononcés se dessinaient noblement au-dessus de leur orbite ; son front lisse, poli, assez saillant, était encadré de deux bandeaux de cheveux châtain très clair à reflets dorés, ainsi qu’on en voit dans quelques portraits du Titien ; son nez, petit et bien fait, était peut-être trop droit ; sa bouche, un peu grande, était vermeille, mais les lèvres étaient si minces et leurs coins si dédaigneusement abaissés, qu’elles donnaient à cette jolie figure une expression à la fois ennuyée, sardonique et méprisante ; enfin la pose nonchalante de Mme de Pënâfiel, au fond de sa voiture, où elle semblait couchée, tout enveloppée dans un grand châle de cachemire noir, complétait cette apparence de langueur et d’insouciance.

Comme j’examinais la physionomie de Mme de Pënâfiel qui, dans ce moment, semblait répondre à peine à ce que lui disait M. de Cernay, je la vis tourner sa tête, d’un air distrait, du côté opposé à celui où était le comte. Alors, son pâle visage semblant s’animer un peu, elle se pencha vers M. de Cernay pour le prier sans doute de lui nommer quelqu’un, qu’elle lui désigna du regard, avec un assez vif mouvement de curiosité.

Je suivis la direction des yeux de Mme de Pënâfiel, et je vis Ismaël… son cheval se cabrait avec impatience, et le renégat, excellent cavalier d’ailleurs, le montait à merveille. Les longues manches de son vêtement rouge et or flottaient au vent, son turban blanc faisait ressortir sa figure brune et caractérisée, il fronçait ses noirs sourcils en attaquant les flancs de son cheval du tranchant de ses étriers mauresques ; en un mot, Ismaël était véritablement ainsi d’une beauté sauvage et puissante.

Je retournai la tête et je vis Mme de Pënâfiel, jusque-là si nonchalante, suivre avec une sorte d’inquiétude les mouvements du renégat.

Tout à coup le cheval de ce dernier se dressa si brusquement sur ses jarrets, qu’il faillit à ne pouvoir s’y soutenir et à se renverser.

Aussitôt Mme de Pënâfiel se rejeta dans le fond de sa voiture, en mettant sa main sur ses yeux.

Pourtant, comme le cheval d’Ismaël ne se renversa pas, les traits de Mme de Pënâfiel, un instant émus par la crainte, se rassérénèrent, et elle retomba dans son insouciance apparente.

Cette scène ne dura pas cinq minutes, et pourtant elle me frappa désagréablement ; sans doute, dans une autre circonstance, rien ne m’eût semblé plus simple que l’espèce de curiosité que Mme de Pënâfiel avait d’abord témoignée en remarquant Ismaël, dont le costume pittoresque et éclatant devait attirer tous les regards ; sans doute rien de plus naturel aussi que la crainte qu’elle parut ressentir lorsque le cheval du renégat manqua de se renverser sur lui ; mais ce qui me paraissait étrange, inexplicable, c’était ce témoignage de sensibilité envers un homme qu’elle ne connaissait pas, et cette sécheresse de cœur qui la faisait venir assister à une lutte meurtrière dont le résultat pouvait coûter la vie à un de ces deux jeunes gens qui l’aimaient !

Une fois le cheval d’Ismaël calmé, Mme de Pënâfiel avait, je l’ai dit, repris au fond de sa voiture son attitude nonchalante et ennuyée ; puis, saluant M. de Cernay d’un signe de tête, elle avait levé ses glaces, sans doute par crainte du froid qui devenait assez piquant.

À ce moment quelques cavaliers accoururent dans l’allée qui servait de train de course, en s’écriant :

— Ils sont partis !

Aussitôt M. de Cernay se rendit au poteau ; un murmure d’ardente curiosité circula dans l’assemblée, on laissa un libre espace devant la terrible barrière qui se dressait sur un sol dur et caillouté, tandis que deux chirurgiens mandés par précaution se tinrent près de cette civière lugubre, un des accessoires obligés de toute course.

Si l’on a été agité soi-même par les mille vanités de la possession, par l’amour excessif qu’on porte à son cheval, par l’orgueil de le voir triompher, par la crainte ou par l’espoir de perdre ou de gagner un pari considérable, on comprendra facilement l’intérêt pour ainsi dire haletant, qui attache toujours si vivement quelques spectateurs à une course de chevaux.

Mais, dans cette circonstance, tous les assistants semblaient avoir un intérêt immense et saisissant, tant le danger qu’allaient affronter ces deux Gentlemen préoccupait cruellement tous les esprits ; je me souviens même que, par une nuance de tact, qui distingue encore et distinguera toujours la bonne compagnie, aucun pari n’avait été engagé entre les gens bien élevés qui assistaient à cette course, car son issue pouvait être si fatale qu’on eût craint de s’intéresser à autre chose qu’au sort de ces deux intrépides jeunes gens qui étaient connus de tous.

On s’attendait donc à chaque instant à les voir paraître ; toutes les lorgnettes étaient braquées sur l’allée du mille, car on ne pouvait encore rien distinguer clairement.

Enfin, un cri général annonça qu’on voyait les deux jockeys.

Ils parurent au point culminant de l’allée, courbés sur leur selle, arrivèrent sur la première haie… et la franchirent ensemble.

Puis ils parcoururent d’une vitesse égale l’espace qui séparait la seconde haie de la première.

On vit de nouveau paraître les deux têtes des chevaux au-dessus de la deuxième haie, puis les deux cavaliers la passèrent royalement !… encore ensemble.

C’était une course magnifique… les bravos retentirent, pourtant on était douloureusement oppressé.

À la troisième haie, M. de Merteuil eut l’avantage d’une longueur ; mais, après le saut, M. de Senneterre, regagnant sa distance, revint tête à tête, et l’on put voir les deux jockeys s’approcher de la dernière et terrible barrière avec une incroyable rapidité.

Je m’étais placé dans la contre-allée, quelques pas avant le but, afin de bien examiner les traits des deux rivaux.

Bientôt on entendit sourdement résonner le sol sous le branle précipité du galop… Rapides, MM. de Senneterre et de Merteuil passèrent devant moi, encore tête à tête ; à peine si la moiteur ternissait le vif reflet de la robe de leurs chevaux, qui, les naseaux ouverts et frémissants, allongés, la queue basse, les oreilles couchées, rasaient le sol avec une vitesse merveilleuse.

MM. de Merteuil et de Senneterre, pâles, courbés sur l’encolure, leurs mains nues, collées au garrot, serraient leurs chevaux entre leurs genoux nerveux avec une énergie presque convulsive. Lorsqu’ils passèrent devant moi, ils n’étaient pas à dix pas de la barrière ; à ce moment je vis M. de Merteuil donner un vigoureux coup de cravache à son cheval, en l’attaquant en même temps de ses deux éperons ; sans doute pour l’enlever plus assurément sur l’obstacle. Le brave cheval s’élança en effet avant son rival, qu’alors il dépassa d’une demi-longueur au plus ; mais soit que les forces lui manquassent, soit qu’il eût été imprudemment poussé à ce moment, au lieu d’avoir été un instant rassemblé afin que son saut fût facilité par ce temps d’arrêt, Captain-Morave chargea si aveuglément la poutre, que ses pieds de devant s’y engagèrent…

Alors, entendant toute cette foule pousser un seul et formidable cri, je vis le cheval et le cavalier culbuter et rouler dans l’allée au moment où M. de Senneterre, plus habile ou mieux monté, faisant faire un bond énorme à son cheval Beverley, franchissait l’obstacle qu’il laissa loin de lui, ne pouvant encore arrêter l’impétueux élan de sa course…

Tout le monde se précipita autour du malheureux M. de Merteuil… N’osant pas en approcher, tant je redoutais cet affreux spectacle, je jetai les yeux du côté où j’avais vu Mme de Pënâfiel ; sa voiture avait disparu.

Était-ce avant ou après cet horrible accident ? Je ne le sus point.

Bientôt ce mot terrible « il est mort ! » circula dans la foule.

CHAPITRE XIII.

L’OPÉRA.

M. de Cernay m’ayant proposé de prendre une place alors vacante dans une loge qu’il avait à l’Opéra avec lord Falmouth, j’acceptai, et j’y allai le soir même de cette malheureuse course qui avait eu lieu un vendredi.

Comme je montais l’escalier, je fus joint par un certain M. de Pommerive, sorte de bouffon parasite de bonne compagnie, âgé de cinquante à soixante ans, et l’homme le plus bavard, le plus curieux, le plus caillette, le plus menteur et le plus médisant qu’on puisse imaginer.

— Eh bien, me dit-il en m’abordant d’un air consterné, vous savez ? Ce malheureux M. de Merteuil est mort ! Ah ! mon Dieu, mon Dieu, quel épouvantable événement ! Je viens de dîner chez le comte de *** ; je ne sais pas seulement ce que j’ai mangé, tant j’étais bouleversé.

— C’est un événement affreux ! lui dis-je.

— Affreux, affreux, affreux ! Mais ce qu’il y a de plus affreux, c’est la cause du défi… Vous savez ce qu’on dit ?

— Je sais ce qu’on dit, répondis-je, mais je ne sais pas ce qui est.

— C’est absolument la même chose, reprit M. de Pommerive ; mais ne trouvez-vous pas que, de la part de Mme de Pënâfiel, c’est le comble de l’insolence que d’oser venir assister à cette course ? Mais parce qu’elle a une des maisons de Paris les plus recherchées, parce qu’elle a assez d’esprit pour dire les plus sanglantes épigrammes, cette fière et impérieuse marquise se croit tout permis. C’est révoltant !… ma parole d’honneur ; aussi il faut une justice ! Et parce que après tout on va chez elle, parce qu’elle vous reçoit bien, parce qu’on y dîne à merveille, il y aurait de l’indignité, il y aurait même de la bassesse, je ne crains pas de le dire, il y aurait de la bassesse à se taire sur un pareil scandale ! On aurait l’air en vérité de s’être inféodé à ses caprices ; on serait de véritables ilotes ! ajouta-t-il avec indignation.

— Vous avez bien raison, lui dis-je, voilà de l’indépendance, un noble dédain des services reçus : rien de plus courageux ! Mais est-il bien avéré que MM. de Merteuil et de Senneterre se soient occupés de Mme de Pënâfiel, et que ce motif que vous dites ait été celui de leur défi ?

— Certainement que c’est avéré, puisque tout le monde le croit, puisque tout le monde le répète. Bien entendu qu’eux autres, c’est-à-dire celui qui reste, Senneterre, n’en conviendra jamais, car tantôt, en allant savoir des nouvelles de cet infortuné Merteuil, qui n’a survécu que deux heures à sa chute, j’ai rencontré à sa porte M. de Senneterre, la figure altérée. J’ai voulu le tâter sur Mme de Pënâfiel ; eh bien, l’honorable, le digne jeune homme a eu assez d’empire sur lui-même pour avoir l’air de ne pas comprendre un mot de ce que je voulais lui dire. D’ailleurs, je le crois bien, après le sot rôle que Mme de Pënâfiel leur a fait jouer à tous deux pendant cette course… Senneterre ne peut plus maintenant avouer le vrai motif de cette lutte sans passer pour un niais !

— Comment donc cela ? lui dis-je.

— Comment, vous ne savez pas l’excellente histoire du Turc et de la marquise ? s’écria M. de Pommerive avec un élan de joie impossible à rendre.

Comme je n’avais pas quitté un instant Ismaël de vue pendant la course, je fus curieux de savoir jusqu’à quel point l’histoire allait être vraie ; et je répondis à M. de Pommerive que j’ignorais ce qu’il voulait dire.

Alors cet infernal bavard commença le récit suivant, en l’accompagnant d’une pantomime grotesque et de gestes bouffons qu’il joignait toujours à ses détestables médisances afin de les rendre plus perfides en les rendant véritablement fort comiques.

— Figurez-vous donc, mon cher monsieur, me dit M. de Pommerive, qu’au moment même où ces deux malheureux jeunes gens, par excès de délicatesse, allaient risquer leur existence pour elle, Mme de Pënâfiel se prenait tout à coup de la passion la plus inconcevable et la plus désordonnée pour un Turc… oui, monsieur… pour un infernal scélérat d’une assez belle figure, il est vrai, et de qui ce diable de Cernay s’est engoué on ne sait en vérité pas pourquoi. Mais enfin se passionner aussi subitement, aussi frénétiquement pour un Turc, concevez-vous cela ? Moi, je le conçois, parce qu’on la dit si capricieuse, si blasée, cette marquise, que rien ne m’étonne plus d’elle… Mais au moins on met du mystère ! mais elle… pas du tout.

— Voilà qui est fort curieux, lui dis-je.

— La chose n’est pas douteuse, reprit-il. Cernay, qui était juge, m’a tout raconté, car c’est à lui que Mme de Pënâfiel a demandé avec un empressement… en vérité… plus qu’indécent, quel était ce Turc ; car, dès qu’elle eut remarqué cet original, elle n’a plus eu de pensée, de regards que pour son Turc. (Ici M. de Pommerive prit une voix de fausset pour imiter les exclamations supposées de Mme de Pënâfiel.) « Ah ! mon Dieu, qu’il est beau ! D’où est-il ? Ah ! quel beau costume ! Ah ! quelle différence avec vos affreux habits ! » (C’est bien d’elle ! Toujours si méprisante !) « Mon Dieu, quelle admirable figure ! Quel air noble, audacieux ! Voilà qui n’est pas vulgaire ! Quel air intrépide ! Comme il monte bravement à cheval », etc. ; je supprime encore des et cetera, ajouta M. de Pommerive en reprenant sa voix naturelle, car il y en aurait jusqu’à demain à vous répéter ses exclamations, aussi folles que passionnées. Mais croiriez-vous qu’elle ait poussé l’oubli des convenances les plus simples, jusqu’à ordonner à ses gens d’approcher davantage sa voiture pour le voir de plus près, ce beau Turc, ce cher Turc !

— Mais vous avez raison, c’était une passion subite et d’une violence tout africaine, dis-je à M. de Pommerive, ne pouvant m’empêcher de sourire de ce début si véridique.

— Mais vous allez voir, ajouta-t-il, vous allez voir le merveilleux de l’histoire ! voilà qu’un des chevaux de la voiture de Mme de Pënâfiel, grâce à cette maudite curiosité, heurta la croupe du cheval du cher Turc ; et le cheval de ruer, de bondir, de sauter… alors, la marquise, éperdue, épouvantée pour son Turc, se met à pousser des cris affreux et lamentables.

« Prenez garde ! » s’écria M. de Pommerive, en reprenant sa voix de fausset pour imiter le cri d’effroi de Mme de Pënâfiel : « Prenez garde ! Saisissez son cheval ! Ah ciel ! le malheureux ! Il va se tuer ! J’aurai causé sa mort ! Sauvez-le ! Au secours ! Sa mort ! Ah ce serait le deuil de toute ma vie ! Ismaël ! Ismaël… » Enfin, dit M. de Pom-merive en revenant à sa voix naturelle, la marquise perdit tellement la tête, qu’elle avait le corps à moitié passé par la portière, toujours en étendant et agitant ses bras vers son cher Turc, mais avec des cris si étouffés, mais avec des sanglots si inarticulés, qu’on la croyait folle ou en délire ; joignez à cela qu’elle était pâle comme une morte, qu’elle avait les traits tout bouleversés, les yeux hors la tête et remplis de larmes, et vous jugerez quelle drôle de scène ça a dû faire. Comme, après tout, ça pouvait passer pour de la sensibilité exagérée, ça aurait pu ne paraître qu’extraordinairement ridicule ; mais pour ceux qui savaient le fond des choses, c’était pis que ridicule, c’était odieux ; car puisque Mme de Pënâfiel avait déjà tant bravé les convenances, en venant assister à ce malheureux défi dont elle se savait l’objet, au moins aurait-elle dû ne pas se donner si indécemment en spectacle… et pour qui ? bon Dieu ! pour un diable de Turc que, cinq minutes auparavant, elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam !

Tout ce que venait de me dire M. de Pommerive était sans doute d’une sottise et d’une fausseté révoltantes ; vingt personnes pouvaient comme moi le démentir ; mais au point de dénigrement où on me paraissait en être arrivé envers Mme de Pënâfiel, sans que j’en pusse encore pénétrer la raison, ces absurdités devaient trouver de l’écho même parmi les gens de la meilleure compagnie, la calomnie étant des plus accommodantes sur la pâture qu’on lui donne.

— Eh bien ! que dites-vous ? n’est-ce pas abominable ? reprit M. de Pommerive en soufflant d’indignation, ou plutôt des suites de la fatigue que ses gestes mimiques et les éclats de sa voix de tête avaient dû lui causer.

— Je vous dirai, mon cher monsieur, repris-je, que vous avez été très mal renseigné et que tout ce que vous venez de me conter là est positivement faux. Je m’étonne seulement qu’un homme d’esprit et d’expérience puisse ajouter foi à de telles sottises.

— Comment cela ?

— J’assistais à la course ; par hasard je me trouvais très près de la voiture de Mme de Pënâfiel, et j’ai tout vu.

— Eh bien ?

— Eh bien ! Mme de Pënâfiel a fait ce que tout le monde eût fait à sa place ; elle a demandé assez indifféremment quel était un homme dont le costume bizarre devait nécessairement attirer l’attention ; et lorsque le cheval de cet Égyptien, en pointant, faillit à se renverser sur lui et l’écraser, Mme de Pënâfiel a ressenti un mouvement de frayeur involontaire et fort naturel ; alors, mettant sa main sur ses yeux, elle s’est rejetée dans le fond de sa voiture, sans proférer une parole ; voilà tout simplement l’exacte vérité.

Ici, M. de Pommerive me regarda d’un air mystérieux qu’il tâcha de rendre le plus fin qu’il lui fut possible, et me dit, en fermant à demi ses petits yeux fauves sous ses besicles d’or :

— Allons, allons, vous êtes aussi sous le charme… vous voilà amoureux… le diable m’emporte si cette marquise en fait jamais d’autre ! C’est une véritable sirène !

Cela était si sot, et j’avais parlé si sérieusement, que je rougis d’impatience ; mais, me contenant à cause de l’âge de M. de Pommerive, je lui dis très sèchement :

— Monsieur, je ne vous comprends pas, ce que je vous ai dit au sujet de Mme la marquise de Pënâfiel, que je n’ai pas d’ailleurs l’honneur de connaître, est la vérité ; elle est, quant à cela, victime d’une médisance, vous devez me savoir gré de vous désabuser d’une calomnie aussi ridicule et…

À ce moment, M. de Pommerive m’interrompant me fit signes sur signes, et salua tout à coup, à plusieurs reprises, et très profondément, quelqu’un que je ne voyais pas ; car nous causions dans un corridor, et j’avais le dos tourné à l’escalier.

Au même instant, une voix d’homme dit très poliment avec un accent étranger : « Mille pardons, monsieur, mais madame voudrait passer. »

Je me retournai vivement, c’était Mme de Pënâfiel accompagnée d’une autre femme, qui allaient entrer dans leur loge, et je gênais leur passage.

Je me rangeai en saluant ; M. de Pommerive disparut, et je me rendis dans ma loge.

J’étais extrêmement contrarié, en songeant que peut-être Mme de Pënâfiel m’avait entendu, et comme, après tout, il se pouvait que les autres bruits qui couraient sur elle fussent vrais, j’éprouvais malgré moi une sorte de honte d’avoir paru m’être ainsi établi le défenseur d’une femme que je ne connaissais pas ; puis, prêtant aux autres mes habitudes de défiance et de calcul, il m’aurait été insupportable de penser que Mme de Pënâfiel eût pu croire que, l’ayant vue venir, je n’avais ainsi parlé que pour en être entendu et me faire remarquer d’elle.

Une fois dans ma loge, et caché par son rideau, je cherchai dans la salle Mme de Pënâfiel ; – je la vis bientôt dans une loge des premières, tendue en soie bleue ; elle était assise dans un fauteuil de bois doré, et avait encore sur ses épaules un long mantelet d’hermine. Une autre jeune femme était près d’elle, et l’homme âgé qui m’avait parlé se tenait au fond de la loge.

Bientôt Mme de Pënâfiel donna son mantelet à ce dernier ; elle était vêtue d’une robe de crêpe paille, fort simple, avec un gros bouquet de violettes de Parme au corsage ; un bonnet aussi garni de violettes, et très peu élevé, laissait son beau front bien découvert, et encadrait ses cheveux châtains, séparés et retenus en bandeaux jusqu’au bas de ses tempes, d’où ils tombaient en longs et soyeux anneaux jusque sur son cou et sur ses blanches épaules : le soir, son teint pâle, rehaussé par un peu de rouge, paraissait éblouissant, et ses deux grands yeux gris brillaient à demi fermés sous leurs longs cils noirs.

Caché derrière mon rideau, je regardai attentivement Mme de Pënâfiel, à l’aide de ma lorgnette. – L’expression de sa figure me parut, ainsi que le matin, inquiète, nerveuse, et surtout chagrine ou ennuyée ; elle tenait sa tête penchée, et effeuillait machinalement un très gros bouquet de violettes qu’elle avait à la main.

La compagne de Mme de Pënâfiel formait avec elle un contraste frappant ; elle semblait avoir dix-huit ans au plus, et la première fleur de la jeunesse s’épanouissait sur son visage frais, régulier et candide ; elle était vêtue de blanc, et ses cheveux, noirs comme l’aile d’un corbeau, se collaient sur ses tempes ; ses sourcils d’ébène se courbaient bien arqués, et ses beaux yeux bleus, un peu étonnés, révélaient cette sorte de joie enfantine d’une jeune fille qui jouit avec une curiosité avide et heureuse de toutes les pompes du spectacle et des délices de l’harmonie.

De temps à autre, Mme de Pënâfiel lui adressait la parole presque sans tourner la tête vers elle, et la jeune fille semblait lui répondre avec une déférence attentive, bien qu’un peu contrainte.

Quant à Mme de Pënâfiel, après avoir jeté deux ou trois regards distraits autour de la salle, elle parut demeurer complètement insensible à la magnifique harmonie de Guillaume Tell, qu’on représentait ce jour-là.

Cette jeune femme avait l’air si dédaigneux, si énervé par la satiété des plaisirs ; son front pâle et son visage décoloré, malgré la jeunesse et l’harmonieux contour de ses formes, révélait une indifférence, un chagrin ou un ennui si profond, que je ne savais en vérité s’il ne fallait pas la plaindre.

C’était vers la fin du deuxième acte de Guillaume Tell, – au moment du magnifique trio des trois Suisses ; jamais ce morceau, d’une puissance si magique, n’avait peut-être été exécuté avec plus d’ensemble, et ne causa plus d’enivrement ; la jeune fille, assise à côté de Mme de Pënâfiel, la tête avidement penchée vers la scène, semblait en extase, puis son front, jusque-là baissé, se redressa tout à coup fier et résolu, comme si cette âme douce et timide eût éprouvé involontairement la réaction entraînante de cet air d’une bravoure si sublime.

Je ne sais si Mme de Pënâfiel fut jalouse de l’émotion profonde que ressentait sa compagne, mais, comme celle-ci avait paru répondre à peine à une de ses questions, Mme de Pënâfiel sembla lui dire quelques mots, sans doute si durs, que je crus voir briller quelques larmes dans les grands yeux de la jeune fille, dont la figure s’obscurcit tout à coup ; puis quelque temps après, prenant son mantelet de soie dont elle s’enveloppa à la hâte, elle sortit avec l’homme âgé qui avait accompagné Mme de Pënâfiel. – Sans doute il la conduisit jusqu’à sa voiture, car il revint bientôt seul.

Je réfléchissais à la signification de cette scène muette, dont j’avais sans doute été le seul spectateur attentif, lorsque M. de Cernay entra dans notre loge, et me dit vivement :

— Eh bien ! Est-ce vrai ? Mme de Pënâfiel est-elle ici ? Il paraît qu’elle est décidément folle de mon assassin ; c’est charmant. On ne parle que de cela ce soir ; le bruit s’en est répandu avec une rapidité toute télégraphique. Mais où est-elle ? Je suis sûr qu’elle a l’air de ne pas se douter de ce qu’on dit.

— Il est impossible, en effet, de conserver un maintien aussi indifférent, répondis-je à M. de Cernay.

Le comte s’avança, la lorgna et me dit :

— C’est vrai, il n’y a qu’elle au monde pour braver aussi dédaigneusement le qu’en-dira-t-on ! Le soir même de la mort de ce pauvre Merteuil, après tous les propos qui courent, car c’est l’entretien de tout Paris… oser… venir en grande loge à l’Opéra !… ça passe en vérité toutes les bornes.

J’examinai attentivement M. de Cernay ; sur son charmant visage, je crus lire une expression assez dépitée, pour ne pas dire haineuse, que j’avais déjà cru remarquer lorsqu’il parlait de Mme de Pënâfiel. J’eus envie de lui répondre qu’il savait mieux que pas un que tout ce qu’on racontait d’Ismaël était faux et stupide, et que d’ailleurs, de toute façon, Mme de Pënâfiel ne pouvait guère agir autrement qu’elle agissait ; car, si les bruits étaient fondés, elle se devait à soi-même de les démentir par l’extrême et parfaite indifférence qu’elle affectait ; s’ils étaient faux, cette indifférence devenait toute naturelle. Mais, n’ayant aucune raison pour me déclarer une seconde fois le défenseur de Mme de Pënâfiel, je me bornai à faire quelques questions sur elle, après avoir laissé s’exhaler la singulière indignation du comte.

— Quelle est cette jeune femme brune et fort jolie qui accompagnait tout à l’heure Mme de Pënâfiel ? lui demandai-je.

— Mlle Cornélie, sans doute, sa demoiselle de compagnie ! Dieu sait la vie que mène la pauvre fille ; sa maîtresse est pour elle d’une dureté, d’une tyrannie sans égale ! et lui fait payer bien cher, dit-on, le pain qu’elle mange. Voilà trois ans qu’elle demeure avec Mme de Pënâfiel, et elle en a une si grande frayeur, sans doute, qu’elle n’ose pas la quitter.

Cette interprétation me fit sourire, et je continuai.

— Et cet homme âgé… à cheveux blancs ?

— C’est le chevalier don Luis de Cabrera, un parent de son mari, qui, pendant la vie du marquis, habitait à l’hôtel de Pënâfiel ; il y habite encore, sert de chaperon à sa cousine, et surveille la tenue de sa maison et de ses équipages, bien qu’elle ait le ridicule d’avoir un écuyer, absolument comme dans l’Ancien Régime ; un vieux bonhomme qui ne mange pas à l’office et qu’on sert chez lui… Je vous dis que tous ses ridicules sont à ne pas les croire. – Mais, dit le comte en s’interrompant, qui entre dans sa loge ? Ah ! c’est Mme la duchesse de X… ; elle vient sans doute lui faire des grâces pour lui amener quelqu’un à son concert, où tout Paris voudrait être invité, car Mme de Pënâfiel a ensorcelé Rossini, qui doit tenir le piano chez elle, et y faire exécuter un grand morceau inédit… Ah ! continua M. de Cernay, qui entre maintenant ? C’est le gros Pommerive… Quel pique-assiette ! C’est pourtant pour gueuser des dîners à l’hôtel de Pënâfiel qu’il va faire mille platitudes auprès d’une femme dont il dit pis que pendre.

— Il est de ses amis ? demandai-je à M. de Cernay.

— Il est de ses dîners… voilà tout ; car c’est bien la plus mauvaise langue qui existe au monde, perfide comme un serpent, ne ménageant personne. Mais quel dommage, n’est-ce pas, reprit le comte, que Mme de Pënâfiel, avec tant de charmes, une si jolie figure, beaucoup d’esprit, trop d’esprit, une fortune énorme, se fasse aussi généralement détester ?… Mais avouez que quand on ose tout… c’est bien mérité.

— Mais il me semble, lui dis-je, que cette visite d’une femme comme Mme la duchesse de X… prouve au moins qu’on ménage assez Mme de Pënâfiel pour ne la détester que tout bas.

— Que voulez-vous… le monde est si indulgent ! me répondit naïvement le comte.

— Pour ses plaisirs, lui dis-je, soit ; mais une chose qui m’étonne, c’est, non pas de voir qu’on médise généralement de Mme de Pënâfiel, elle me paraît, à part ses défauts, bien entendu, réunir tout ce qu’il faut pour être fort enviée ; mais comment, pour se donner au moins une apparence de maintien, ne se marie-t-elle pas ?

Je ne sais quelle impression ces mots causèrent à M. de Cernay, mais il rougit imperceptiblement, me parut déconcerté, et me dit niaisement :

— Pourquoi me demandez-vous cela, à moi ?

— Mais, lui dis-je en riant, parce que, n’étant que deux dans cette loge, je ne puis guère le demander à d’autres.

Le comte s’aperçut du non-sens de sa réponse, se remit et me dit :

— C’est que je pensais que vous me croyiez beaucoup plus dans l’intimité sérieuse de Mme de Pënâfiel que je n’en suis réellement. Mais voyez donc, ajouta le comte ; voilà déjà le gros Pommerive sorti de sa loge ; il est à cette heure dans celle des deux belles amies : Oreste et Pylade en femmes. Ah çà, que leur conte-t-il donc, en regardant Mme de Pënâfiel, avec tous ces gestes ridicules ? Quels rires elles font ! Mon Dieu ! que cet homme-là est platement bouffon ! À son âge, c’est révoltant…

À la pantomime de M. de Pommerive, je reconnus facilement l’histoire d’Ismaël, qui allait ainsi faire le tour de la salle.

— Ah çà, me dit M. de Cernay en souriant, bien que je ne sache pas du tout le pourquoi anti-matrimonial de Mme de Pënâfiel, je suis assez de ses amis pour vous présenter à elle si vous le désirez, et si elle y consent, ce dont je n’ose vous répondre… elle est si fantasque ! Mais comme je vais lui faire une visite… voulez-vous que je lui parle de vous ?

Songeant aussitôt à tout ce que cette demande aurait de souverainement ridicule, et du mauvais goût dont elle serait si Mme de Pënâfiel m’avait entendu la défendre, et craignant que M. de Cernay ne fît cette démarche, je lui dis très vivement et d’un air fort sérieux :

— Pour un motif que je désire garder secret, je vous prie, je vous supplie même très positivement de ne pas prononcer mon nom à Mme de Pënâfiel.

— Vraiment ? dit le comte en me regardant attentivement ; et pourquoi ? Quelle idée !

— Je vous prie encore une fois très sérieusement de n’en rien faire, répétai-je en accentuant les mots de façon que M. de Cernay comprît que je désirais véritablement qu’il ne fût pas question de moi.

— Soit, me dit-il, mais vous avez tort, car rien que ses coquetteries sont inappréciables à voir chez elle…

Il sortit, et j’allai faire aussi quelques visites dans la salle à plusieurs femmes de ma connaissance.

Le bruit du soir, et on ne parlait que de cela, était que Mme de Pënâfiel avait causé la mort de M. Merteuil, et qu’elle s’était éprise subitement d’Ismaël.

Aux femmes qui me racontèrent ceci avec de nombreuses variations et de grandes exclamations sur une si épouvantable sécheresse de cœur et une conduite aussi légère, je répondis (présumant, ce qui était vrai, que ces belles indignées étaient fort assidues aux fêtes de Mme de Pënâfiel), je répondis d’un air non moins éploré qu’en effet rien n’était plus odieux, plus épouvantable, mais qu’heureusement, grâce à ce haut respect que le monde conservait toujours pour sa propre dignité et pour les convenances, cette marquise éhontée, qui s’éprenait si furieusement des Turcs, allait être bien punie de sa conduite abominable, car de ce jour, sans doute, aucune femme n’oserait ni ne daignerait mettre les pieds à l’hôtel de Pënâfiel ; puis je saluai et je revins dans ma loge.

J’y trouvai M. de Cernay et M. du Pluvier, qui avait terminé le matin sa promenade involontaire par une chute sans danger.

— Ah par exemple, voilà qui devient trop fort ! me dit le comte.

— Encore quelque noirceur de Mme de Pënâfiel ?

— Vous croyez rire… J’arrive dans sa loge… devinez qui Mme de Pënâfiel me prie de lui présenter ?

— Je ne sais.

— Devinez ? Quelque chose de bizarre… d’inouï… d’inconcevable… de prodigieux…

— Quelque chose d’inouï… de bizarre… répéta M. du Pluvier en réfléchissant.

— Ce n’est pas vous, du Pluvier, – lui dit le comte, soyez tranquille ; puis, s’adressant à moi :

— Voyons, devinez ?

— Je ne sais.

— Ismaël…

— Ismaël !

— Lui-même.

— Oh la belle histoire ! s’écria du Pluvier. Ah je vais joliment la raconter !

J’avoue que ce que me dit le comte me surprit tellement, qu’à mon tour je demandai à M. de Cernay si ce n’était pas une plaisanterie ; il me répondit très sérieusement, et même comme s’il eût été singulièrement piqué de la demande de Mme de Pënâfiel :

— Ah mon Dieu ! non, elle n’a pas fait tant de façons ; elle m’a dit d’un air très dégagé, pour cacher sans doute, et par le ton et par l’expression, l’importance qu’elle mettait à sa demande : « Monsieur de Cernay, votre Turc est assez original, il faut que vous me l’ameniez… »

— Elle vous a dit cela… sérieusement ?

— Très sérieusement… je vous en donne ma parole.

Cette affirmation me fut faite d’une manière si grave par le comte que je le crus.

M. du Pluvier partit comme une flèche pour raconter cet autre trait de folie de Mme de Pënâfiel, et, à la sortie de l’Opéra, ce nouveau détail compléta de reste toute cette belle médisance.

____________

 

J’allai faire une visite d’ambassade, et je rentrai chez moi.

Dès que je pus réfléchir en silence, je sentis que cette journée m’avait douloureusement attristé. Je connaissais le monde ; mais cet amas de faussetés, de sottises, de médisances, ce dénigrement acharné contre une femme qui d’ailleurs semblait l’autoriser par deux ou trois actions que je ne pouvais m’expliquer et qui décelaient du moins une inconcevable légèreté de conduite, ces hommes qui en disaient mille méchancetés odieuses et allaient à l’instant même se confondre auprès d’elle en hommages serviles, tout cela, en un mot, pour être d’une turpitude vieille comme l’humanité, n’en était pas moins misérable et repoussant.

Pourtant, par une contradiction étrange, malgré moi je m’intéressais à Mme de Pënâfiel, par cela même qu’elle était dans une position beaucoup trop élevée pour que tous ces bruits odieux arrivassent jusqu’à elle. Car ce qu’il y a d’affreux dans les calomnies du monde, qui s’exercent sur les gens dont la grande existence commande le respect ou plutôt une basse flatterie, c’est qu’ils vivent au milieu des médisances les plus haineuses, c’est que l’air qu’ils respirent en est imprégné, saturé, et qu’ils ne s’en doutent pas.

Ainsi, ce soir-là, il était impossible, en voyant les sourires gracieux des femmes, les salutations empressées des hommes qui accueillaient Mme de Pënâfiel à la sortie de l’Opéra, il était impossible qu’elle pût supposer la millième partie des odieux propos dont elle était le sujet.

Je le répète, tout cela était misérable et me laissa dans un état de tristesse navrante. Je venais cependant de passer une journée de cette vie de délices, comme on dit, de cette existence de luxe, que le plus petit nombre des gens même du monde peuvent mener, et je me trouvais toujours avec un vide effrayant dans le cœur !

Puis, suivant le cours de mes pensées, je comparai cette vie médisante, creuse, stérile et fardée, à l’existence vivifiante, épanouie, généreuse, que je menais à Cerval ! Pauvre vieux château paternel ! Horizon paisible et souriant, vers lequel mon âme se tournait toujours lorsqu’elle était chagrine ou meurtrie !

Oh ! quels remords désespérants j’éprouvais alors en songeant à Hélène, que j’avais perdue par un doute infâme ! À cette noble fille si adorable sous son auréole de candeur, et si chastement bercée dans son atmosphère d’angélique pureté, que rien n’avait jamais ternie ! mais qu’un matin… hélas !… un seul matin, son amour pour moi avait doucement colorée !… Hélène ! Hélène ! Une de ces natures divines qui naissent et meurent comme le cygne dans la solitude d’un lac transparent, ignorées et sans taches !

Et puis, descendant de cette sphère de pensées qui rayonnaient d’un éclat si pur et si virginal, je voulais échapper aux poignants souvenirs qu’elles soulevaient en moi ! Je cherchais quelque espoir vague et lointain d’en distraire un jour mon cœur, et je songeai à l’intérêt involontaire que déjà je portais à Mme de Pënâfiel. – Mais je sentis aussi que pour cette femme horriblement calomniée sans doute, mais à jamais souillée par tant d’outrages, il me serait toujours impossible d’éprouver cet amour ardent, profond et saint, dont on est fier comme d’une noble action !

Le monde, en portant une atteinte fangeuse à la réputation d’une femme, ce voile irréparable, pudique et sacré, qui se déchire d’un souffle, cette première fleur de la vie si délicate et si éthérée, le monde, par ses accusations infâmes, flétrit non seulement la vertu de cette femme, mais il détruit encore pour toujours l’avenir de son cœur ; il la prive même désormais de la triste consolation d’inspirer un amour dévoué, sincère et durable ! Il la livre presque malgré elle aux dégradants caprices des liaisons changeantes, sans respect et sans foi ! Car quel est celui qui verrait en elle, si honteusement soupçonnée, autre chose qu’une charmante fantaisie, le désir de la veille, le plaisir du jour, et l’oubli du lendemain ? – Quel est celui qui, près d’elle, oserait se livrer à ces élans de passion et de confiance entraînante, dans lesquels on dit à la seule femme digne de ces secrets les joies, les tristesses, les délires, les mystères, les ravissements de l’âme qu’elle remplit, et que Dieu seul pourrait pénétrer ? – Quel est celui qui ne craindrait pas, au milieu de l’ivresse de ces épanchements, d’entendre l’écho railleur et désolant de tant de sordides calomnies, prodiguées à cette femme aux pieds de laquelle il irait se mettre, lui, si pieusement à genoux ?

Quelle religion peut-on avoir enfin pour l’idole qu’on a vue tant de fois et si indignement outragée ?

CHAPITRE XIV.

UN AMI.

Cinq ou six jours après cette soirée où j’avais vu Mme de Pënâfiel à l’Opéra, M. de Cernay entra chez moi, un matin, de l’air du monde le plus rayonnant.

— Eh bien, me dit-il, elle est partie ! Elle a quitté Paris hier ! Au cœur de l’hiver, cela vous paraît singulier, n’est-ce pas ? Mais il n’en pouvait être autrement ; le scandale avait aussi semblé trop prodigieux. Le monde a des lois qu’on ne brave pas impunément.

— Comment cela ? lui dis-je. Pourquoi Mme de Pënâfiel a-t-elle ainsi quitté Paris ?

— Il est probable, reprit-il, que quelques-uns de ses parents, par respect et convenance de famille, l’auront charitablement avertie qu’en attendant que la mauvaise impression causée par sa ridicule et subite passion pour Ismaël, et par la mort de Merteuil, fût apaisée, il serait convenable qu’elle allât passer quelque temps dans une de ses terres ; contre son habitude, elle aura cédé à ces conseils, pour se guérir sans doute de son amour dans la solitude…

— Vous ne lui avez donc pas présenté Ismaël, ainsi qu’elle vous en avait prié ?

— Impossible, reprit le comte, il est sauvage comme un ours, capricieux comme une femme et têtu comme une mule ; je n’ai jamais pu le décider à m’accompagner à l’hôtel de Pënâfiel ; aussi, comme je vous le disais, je crois que c’est bien plutôt le dépit que le respect humain qui aura décidé du voyage de Mme de Pënâfiel.

J’avoue que ce départ si subit, dans une pareille saison, me paraissait tout aussi étrange que la demande de Mme de Pënâfiel à M. de Cernay de lui présenter Ismaël. Aussi, voulant, tout en continuant un sujet d’entretien qui m’intéressait, couper court à des propos qui devenaient aussi incompréhensibles que révoltants, je dis au comte :

— Quel homme était-ce donc que M. le marquis de Pënâfiel ?

— Un très illustre et très puissant seigneur d’Aragon, grand d’Espagne et ambassadeur à Rome ; c’est là qu’il vit pour la première fois Mlle de Blémur, aujourd’hui Mme de Pënâfiel ; elle faisait un voyage d’Italie, avec son oncle et sa tante.

— Et le marquis était-il jeune ?

— Trente ou trente-cinq ans au plus, me dit le comte ; avec cela fort beau, fort agréable, très grand seigneur en toutes choses ; et, pourtant, ce ne fut pas un mariage d’inclination, mais seulement de convenances. M. de Pënâfiel avait une fortune colossale ; Mlle de Blémur était aussi prodigieusement riche, orpheline et maîtresse de son choix ; pourquoi se décida-t-elle à ce mariage sans amour ? On l’ignore. Le marquis avait toujours eu le désir de s’établir en France ; une fois les paroles échangées, il se rendit à Madrid pour remettre son ambassade dans les mains du roi, quitta pour jamais l’Espagne, et vint à Paris, où il épousa Mlle de Blémur. Mais, après deux ans de mariage, il mourut d’une assez longue maladie en ie dont le nom diabolique m’est échappé.

— Et avant son mariage, que disait-on de Mlle de Blémur ?

— Bien qu’elle fût jolie comme les amours, elle commençait déjà à paraître insupportable à cause de sa coquetterie, de ses manières affectées, et surtout de ses prétentions à la science… dignes des femmes savantes ; car elle avait forcé son oncle, qui était son tuteur et n’avait de volonté que celle de sa nièce, de lui donner des maîtres d’astronomie, de chimie, de mathématiques, que sais-je ! Aussi, grâce à cette belle éducation, Mlle de Blémur se crut le droit de se montrer très méprisante et très moqueuse envers les hommes qui ignoraient de ces savantasseries-là. Or, vous jugez des amis que ces impertinentes railleries devaient lui faire ; ce qui ne l’empêchait pas d’être adulée, entourée, flagornée, car après tout on supporte bien des choses de la part d’une héritière de quatre cent mille livres de rentes, qu’on sait d’un caractère à ne suivre que son goût ou son caprice pour se marier ; aussi son union avec un étranger commença-t-elle déjà à lui faire autant d’ennemis qu’il y avait d’aspirants à sa main…

— Je le conçois, tant de patience et de soupirs perdus ! Mais d’ailleurs rien n’était plus patriotique que cette inimitié, répondis-je au comte en souriant, ce mariage n’étant d’ailleurs absolument que de convenance, m’avez-vous dit, bien que M. de Pënâfiel fût fort agréable.

— Ils semblaient du moins, reprit M. de Cernay, vivre très en froid l’un avec l’autre ; seulement, lors de la maladie du marquis, Mme de Pënâfiel se montra très assidue près de lui ; mais, entre nous, qu’est-ce que cela prouve ?

— Tout au plus qu’elle aurait été très assidue, ou plutôt fort hypocrite, car, avant comme après son veuvage, on lui a reconnu sans doute beaucoup d’adorateurs heureux ?

On lui en suppose beaucoup du moins, et il est clair qu’on ne se trompe pas, dit le comte ; mais elle est si fine, si adroite ! n’écrivant jamais que des billets du matin très insignifiants. Quant à Ismaël, c’est une folie incompréhensible qui sort de ses habitudes et qui ne s’explique que par la violence d’un caprice insurmontable ; on parle aussi de déguisements, d’une petite maison qu’elle aurait dans je ne sais quel quartier perdu. En un mot, il est bien évident pour tous les gens sensés que, si Mme de Pënâfiel n’avait qu’une seule et honorable affection, elle ne la cacherait pas, tandis qu’au contraire à l’abri de ces mille bruits contradictoires qui promènent de l’un à l’autre les soupçons du monde, il est hors de doute qu’elle se livre sourdement à toutes ses fantaisies. Et puis enfin pourquoi est-elle si coquette ? Pourquoi chercher autant à plaire ? Si vous allez chez elle, vous le verrez. Or, quand on a un tel besoin, une telle rage de paraître charmante, on ne se contente pas d’admirations désintéressées.

— Mais, dis-je à M. Cernay, le vainqueur de cette lutte, qui par son retentissement a dû déranger fort les habitudes mystérieuses de Mme de Pënâfiel, M. de Senneterre, que devient-il ?

— Oh ! dit le comte, Senneterre est sacrifié, indignement sacrifié ; car, à part sa folle passion pour Ismaël, par esprit de contradiction, Mme de Pënâfiel est capable de pleurer le mort et de détester le survivant ; ce qui le prouve du reste, c’est que maintenant Senneterre a le bon goût et le tact de soutenir qu’il ne s’est jamais occupé de Mme de Pënâfiel, et qu’elle est absolument étrangère à ce défi ; oui, il répète maintenant à qui veut l’entendre qu’il n’a engagé ce malheureux pari avec Merteuil que par entraînement d’amour-propre. Ils avaient, dit Senneterre, tous deux déjeuné cher lord ***, et en sortant de chez lui chacun se prit à vanter les rares qualités de son cheval ; l’exaltation s’en mêla, et enfin ce fatal défi fut la conclusion de leur entretien. Le lendemain, étant plus de sang-froid, dit-il encore, ils en reconnurent le danger ; mais alors ils craignirent de paraître reculer devant le péril, et par bravade maintinrent leur pari… Tout cela est bel et bon, mais outre que ce n’est pas vrai, pour moi du moins, qui ai su la véritable cause de ce défi, vous m’avouerez que ce n’est guère probable. Après tout, Senneterre, instruit des bruits fâcheux qui courent sur Mme de Pënâfiel, agit en galant homme en niant tout à cette heure.

 

Bien des années ont passé sur ces souvenirs, et je me demande comment de pareilles puérilités ont pu me rester aussi présentes à la mémoire. C’est que, tout en se rattachant à un cruel événement de ma vie, elles m’avaient aussi frappé par leur pauvreté même, comme le type le plus exact et le plus vrai d’un certain ordre de sujets de conversation, d’examen, de discussion, de louanges, d’attaques et de médisances, qui tour à tour occupent absolument et très sérieusement les oisifs du monde. Que si cette affirmation semble exagérée, qu’on se rappelle l’entretien d’hier ou celui d’aujourd’hui, et on reconnaîtra la vérité de ce que j’avance.

Mais pour revenir à M. de Cernay, comme après tout il y avait, dans les propos absurdes dont il se faisait le bruit et l’écho, une apparence de logique plus que suffisante pour mettre en paix la conscience de la calomnie, je ne tentai pas de défendre Mme de Pënâfiel auprès du comte. D’ailleurs je croyais pénétrer le but et la cause de son dénigrement si acharné contre elle. Car ces bruits, qui tenaient en émoi la bonne compagnie de Paris depuis cinq ou six jours, n’avaient pas évidemment d’autre auteur que lui.

Quant à ce nouvel et long entretien sur les antécédents et le caractère de Mme de Pënâfiel, je ne le répète que parce qu’il cadrait parfaitement avec tout ce que j’en avais entendu dire, et qu’il résumait à merveille ce que le monde pensait de cette femme singulière.

— Il faut espérer, dis-je au comte, que Paris ne sera pas longtemps privé d’une femme aussi précieuse pour les sujets de conversation que semble l’être Mme de Pënâfiel, car depuis cinq ou six jours on doit au moins lui rendre cette justice, qu’elle en a fait elle seule tous les frais.

— Vous désirez son retour, je parie ? me dit M. de Cernay en m’interrogeant d’un regard curieux et pénétrant.

— Sans le désirer très vivement, je ne vous cache pas que Mme de Pënâfiel inspire sinon l’intérêt, du moins la curiosité.

— Allons, de la curiosité à l’intérêt il n’y a qu’un pas, de l’intérêt à l’amour un autre pas ; en un mot, je suis sûr que vous serez amoureux fou de Mme de Pënâfiel. Mais prenez bien garde ! me dit le comte.

— Malgré tous les dangers qu’il peut y avoir, je désirerais vivement, lui dis-je, réaliser votre prédiction, car je ne sais rien de plus heureux au monde qu’un homme amoureux, même lorsqu’il aime sans espoir.

— C’est justement pour cela que j’ai voulu vous mettre bien au courant du véritable caractère de Mme de Pënâfiel, afin que vous sachiez au moins à quoi vous en tenir si vous lui étiez présenté ; vrai, je ne voudrais pas vous voir rendu malheureux par elle, me dit le comte avec une expression de si parfaite bonhomie, que je ne sais en vérité si elle était feinte ou réelle. Entre gentilshommes, ajouta-t-il, ce sont de ces services qu’on se doit rendre ; mais, tenez, franchement, il faut l’intérêt inexplicable que vous m’inspirez, il faut tout le désir que j’ai de vous être utile, pour vous avoir prévenu ; car en vérité… Et le comte hésita un moment, puis il reprit d’un air presque solennel, où il paraissait se joindre une nuance d’intérêt affectueux : — Tenez, voulez-vous savoir toute ma pensée ?

— Sans doute, dis-je fort surpris de cette brusque transition.

— Eh bien, vous savez qu’entre hommes il n’y a rien de plus sot que les compliments ; pourtant je ne puis vous cacher qu’il y a en vous quelque chose qui attire au premier abord, mais bientôt on reconnaît dans votre manière d’être je ne sais quoi de contraint, de froid, de réservé, qui glace ; vous êtes jeune, et vous n’avez ni l’entrain ni la confiance de notre âge. Il y a surtout en vous un contraste que je ne puis parvenir à m’expliquer. Quand vous prenez part à une conversation de jeunes gens, conversation folle, joyeuse, étourdie, souvent votre figure s’anime, vous dites alors des choses beaucoup plus folles, beaucoup plus gaies que les plus gais et les plus fous, et puis, la dernière parole prononcée, vos traits reprennent aussitôt une expression indéfinissable, ou plutôt très définissable de froideur et de fatigue ; vous avez l’air de vous ennuyer à la mort, de façon qu’on ne sait que penser d’une gaieté qui se trouve si voisine d’une tristesse si morne. Aussi je vous jure qu’il est diablement difficile de se mettre en confiance avec vous, quelque envie qu’on en puisse avoir.

Il est bien évident que je ne crus pas à un mot de ce que me dit le comte au sujet de ma puissance attractive, et sans pouvoir encore démêler le but de cette flatterie qui ne me parut que ridicule et grossière, je voulus me montrer à lui sous un tel jour qu’il m’épargnât désormais de telles confidences.

— Vous avez raison, dis-je au comte, je sais qu’il ne doit pas être facile de se mettre en confiance avec moi ; car étant par nature extrêmement dissimulé, et comptant peu sur les autres parce qu’ils pourraient fort peu compter sur moi, il doit m’être aussi difficile qu’il m’est indifférent d’inspirer le moindre sentiment d’attraction.

Le comte me regarda d’abord d’un air très sérieusement étonné, puis il me dit d’un air assez piqué :

— Cette dissimulation n’est du moins pas dangereuse, puisque vous l’avouez.

— Mais je n’ai jamais songé à être dangereux, lui dis-je en souriant.

— Ah ça, reprit-il et où croyez-vous trouver des amis avec de pareils aveux ?

— Des amis ! demandai-je à M. de Cernay, et pour quoi faire ?

Il y eut sans doute dans l’expression de mes traits, dans l’accent de ma voix, une apparence de vérité telle que le comte me regarda avec surprise :

— Parlez-vous sérieusement ? me dit-il.

— Très sérieusement, je vous jure ; qu’y a-t-il d’étonnant dans ce que je vous dis là ?

— Et vous ne craignez pas d’avouer une aussi complète indifférence ?

— Pourquoi le craindrais-je ?

— Pourquoi ? reprit-il d’un air de plus en plus stupéfait. Puis bientôt il me dit :

— Allons, c’est un paradoxe que vous vous amusez à soutenir ; c’est fort original sans doute, mais au fond je suis sûr que vous ne pensez pas un mot de cela.

— Soit, parlons d’autre chose, dis-je au comte.

— Mais voyons, sérieusement, reprit-il, pouvez-vous demander : À quoi bon les amis ?

— Sérieusement, lui dis-je, à quoi vous suis-je bon ? À quoi m’êtes-vous bon ? Que demain nous ne nous voyions plus, qu’y perdriez-vous ? Qu’y perdrais-je ? Vous n’avez pas plus besoin de moi que je n’ai besoin de vous ; et en disant vous et moi, je personnifie, je généralise, quant à moi du moins, ces banales affections du monde auxquelles on donne le nom d’amitié.

— Je vous accorde qu’on puisse se passer de ces relations-là, ou plutôt qu’elles soient si faciles à rencontrer, que, sûr de les trouver toujours, on ne s’inquiète guère de les chercher, me dit M. de Cernay ; mais l’amitié vraie, profonde, dévouée ?

— Nisus et Euriale, Castor et Pollux ? lui dis-je.

— Oui, direz-vous encore : Pour quoi faire ? à propos de ces amitiés-là, si vous étiez assez heureux pour les rencontrer ?

— Je dirais certainement : Pour quoi faire ? Toujours quant à moi… Car si je trouvais un Nisus, je ne me sens véritablement pas la force généreuse d’être un Euriale, et je suis trop honnête homme pour accepter ce que je ne puis pas rendre. Enfin cette amitié si vive, si profonde que vous dites alors même que je la trouverais, me serait fort inutile et même très pesante au moment du bonheur, car je hais les confidences heureuses ; elle ne pourrait donc m’être utile qu’au jour du malheur ? Or il est matériellement et mathématiquement impossible que je sois jamais malheureux.

— Comment cela ? dit le comte de plus en plus ébahi.

— Par une raison fort simple. Ma santé est parfaite, mon nom et mes relations me mettent au niveau de tous, ma fortune est en terres, j’ai toujours deux années de revenus d’avance, ne suis ni joueur ni prêteur : comment voulez-vous donc que je sois jamais malheureux ?

— Mais alors il n’y a donc pas à vos yeux d’autres malheurs que les douleurs physiques ou les embarras matériels ?… Et les peines du cœur ? me dit le comte d’un air véritablement affligé.

À cela je répondis par un éclat de rire si franc, que M. de Cernay en demeura tout étourdi ; puis il reprit :

— Avec une telle façon de voir, il est évident qu’on n’a jamais besoin de personne… et tout ce que je puis vous dire… c’est que je vous plains fort. Mais pourtant, ajouta-t-il presque impatiemment, avouez que si demain je venais vous demander un service, vous ne me le refuseriez pas, quand ça ne serait que par respect humain ; eh bien, le monde n’en veut pas davantage !

— Mais en admettant que je vous rende un service, que prouverait cela ? Que vous auriez eu besoin de moi mais non pas que moi j’aurais eu besoin de vous…

— Ainsi vous vous croyez sûr de n’avoir jamais besoin de personne ?

— Oui, c’est mon principal luxe, et j’y tiens.

— Soit, votre fortune est en terres, elle est sûre, votre position est égale à celle de tous, vous ne croyez pas aux peines du cœur ou vous les souffrez seul ; mais, par exemple, ayez un duel, il vous faudra bien aller demander à quelqu’un du monde de vous servir de témoin ; voilà une grave obligation ! Vous pouvez donc avoir besoin des autres dans le monde.

— Quand j’ai un duel, je m’en vais à la première caserne venue, je prends les deux premiers sous-officiers ou soldats qui me tombent sous la main, et voilà des témoins excellents et qu’aucun homme d’honneur ne peut récuser.

— Quel diable d’homme vous faites ! me dit le comte ; mais si vous êtes blessé… qui viendra vous voir ?

— Personne, Dieu merci ! Dans les souffrances physiques je suis un peu comme les bêtes fauves, il me faut une solitude et une nuit profondes.

— Mais enfin dans le monde, pour causer, pour vivre, en un mot, de la vie du monde, il vous faut les autres.

— Oh ! les autres pour cela ne peuvent jamais me manquer, pas plus que je ne leur manquerai ; c’est un concert où les plus misérables musiciens sont admis sur le même pied que les meilleurs artistes, et où chacun fait sa note obligée ; mais ces relations-là ne sont plus de l’amitié ; ces liaisons-là sont comme ces plantes robustes et vivaces qui n’ont ni doux parfum, ni couleur éclatante, mais qui sont vertes en tout temps, et qu’on ne craint jamais de froisser ; la preuve de ceci, c’est qu’après tout ce que nous venons de dire là, nous resterons dans les mêmes et excellents termes où nous sommes ; demain nous nous serrerons la main dans le monde, nous causerons des adorateurs de Mme de Pënâfiel ou de tout ce que vous voudrez ; et, dans six mois, nous nous dirons mon cher ; mais dans six mois et un jour vous ou moi disparaîtrions de cette bienheureuse terre que vous ou moi serions parfaitement indifférents à cette disparition. Et c’est tout simple, pourquoi en serait-il autrement ? De quel droit exigerais-je un autre sentiment de vous ? De quel droit l’exigeriez-vous de moi ?

— Mais ce que vous dites-là est exceptionnel, tout le monde ne pense pas comme vous.

— Je l’espère bien pour tout le monde ; car je crois ne ressembler à personne, par cela même que je ressemble à tous.

— Et sans doute avec ces principes-là vous méprisez aussi singulièrement les femmes et les hommes ? me dit le comte.

— D’abord je ne méprise pas les hommes, lui dis-je, par une raison très simple ; c’est que moi, qui ne suis ni pire ni meilleur qu’un autre, je me suis mis souvent, par la pensée, aux prises avec quelqu’une de ces questions qui décident à tout jamais si on est un honnête homme ou un misérable.

— Eh bien ? fit le comte.

— Eh bien ! comme j’ai toujours été très franc avec moi-même, j’ai souvent beaucoup plus douté de moi que je n’ai encore douté des autres ; je ne puis donc pas mépriser les hommes. Quant aux femmes, comme je ne les connais pas plus que vous ne les connaissez, il m’est aussi impossible d’en parler d’une manière absolue.

— Comment, pas plus que moi ? me dit le comte de Cernay d’un air évidemment choqué. Je ne connais pas les femmes ?

— Je crois que ni vous ni personne ne connaissez les femmes d’une manière absolue, lui dis-je en souriant. Quel est l’homme au monde qui se connaît ? Quel est celui qui pourrait répondre affirmativement de soi dans toute condition possible ? À plus forte raison qui peut se piquer de connaître non pas les femmes, mais une seule femme, lors même qu’elle serait sa mère, sa maîtresse ou sa sœur ? Il est évident que je ne parle pas de ces notions à tous venants, sorte de catéchisme banal et traditionnel, aussi faux que stupide, et qui est d’une application tout aussi raisonnable que le serait le secours d’un manuel du beau langage pour répondre à toutes les questions supposables.

— Sous ce rapport vous avez raison, me dit le comte ; mais tenez, je suis ravi de vous mettre dans votre tort et en contradiction avec vous-même, parce qu’il s’agit d’une espèce de service que je puis vous rendre : vous désirez connaître Mme de Pënâfiel ; il faut donc que vous deviez à moi ou à quelque autre votre présentation chez elle.

— Il est impossible d’être plus aimable, dis-je au comte ; et tel pauvre que je sois en amitié, je trouverais certainement de quoi payer votre offre si gracieuse ; Mme de Pënâfiel est charmante ; je crois à tous les merveilleux récits que vous m’en avez faits ; je sais que son salon est des plus recherchés et des plus comptés ; mais très franchement et très sérieusement, je vous supplie, comme je supplierais tout autre, de ne faire pour moi auprès d’elle aucune demande de présentation.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que le plaisir que je trouverais sans doute à connaître Mme de Pënâfiel ne compenserait jamais l’humiliante impression que me causerait un refus de sa part.

— Quel enfantillage ! me dit le comte. Encore tout dernièrement, Falmouth a voulu lui présenter le jeune duc de ***, allié de la famille royale d’Angleterre. Eh bien ! Mme de Pënâfiel a refusé net.

— Vous avez trop de monde, mon cher comte, pour ne pas comprendre que ma position ne me mettant ni au-dessus ni au-dessous d’un certain niveau social, je ne dois, ni ne veux, ni ne puis m’exposer à un refus. C’est fort ridicule, soit, mais cela est ainsi, n’en parlons plus.

— Un mot encore, me dit le comte ; voulez-vous pourtant parier avec moi deux cents louis, que, lors de son retour, vous serez présenté et admis chez Mme la marquise de Pënâfiel, au plus tard un mois après son arrivée ?

— D’après ma demande ?

— Non sans doute, au contraire.

— Comment, au contraire ? dis-je au comte.

— Certainement, je vous parie que Mme de Pënâfiel vous rencontrant nécessairement dans le monde, et sachant que vous ne voulez faire aucun frais pour lui être présenté, s’arrangera, par esprit de contradiction, de façon à ce que cela soit pourtant et presque malgré vous.

— Ce serait sans doute un fort grand triomphe, dont je serais on ne peut plus fier, répondis-je au comte ; mais je n’y crois pas ; et j’y crois si peu, que je tiens votre pari, à savoir : qu’après un mois à dater de son retour, je n’aurai pas été présenté à Mme de Pënâfiel.

— Mais, dit M. de Cernay, il est bien entendu que si la proposition vous est faite de sa part… vous ne refuserez pas… et que…

— Il est bien entendu, dis-je au comte en l’interrompant, que je n’accueillerai jamais une prévenance toujours honorable et flatteuse par une grossièreté ; ainsi je vous le répète, je tiens votre pari.

— Vos deux cents louis sont à moi, me dit le comte en me quittant ; mais tenez, ajouta-t-il en me tendant la main, merci de votre franchise.

— De quelle franchise ?

— Oui, de ce que vous m’avez dit si crûment… ce que vous pensiez au sujet de l’amitié ; c’est une probité rare.

— Avec la discrétion, ou plutôt la dissimulation, ce sont mes deux seules et uniques qualités, dis-je au comte en lui serrant aussi fort cordialement la main.

Et nous nous séparâmes.

CHAPITRE XV.

PROJETS.

Quand M. de Cernay fut sorti, j’éprouvai une sorte de regret d’avoir repoussé ainsi ses avances amicales. Mais ce qu’il m’avait dit de puissance d’attraction me paraissant un mensonge suprêmement ridicule, me mit en défiance avec lui ; puis l’espèce de haine acharnée avec laquelle il me semblait poursuivre Mme de Pënâfiel me donnait une pauvre idée de la sûreté de ses relations. Pourtant peut-être m’étais-je trompé, car aux yeux des hommes les femmes sont tellement en dehors du droit commun, si cela se peut dire, et les duretés ou les mépris dont ils les accablent souvent en secret et dont ils se font quelquefois hautement gloire, nuisent si peu à ce qu’on appelle une réputation de galant hommed’homme d’honneur… qu’il se pouvait que M. de Cernay eût en effet toutes les qualités d’un ami solide et vrai. Mais il me fut impossible de ne pas l’accueillir ainsi que je l’avais fait.

Je me louai aussi de lui avoir assez dissimulé mon véritable caractère, pour lui en avoir donné une idée absolument fausse ou singulièrement vague.

Il m’a toujours semblé odieux d’être connu ou pénétré par les indifférents et dangereux de l’être par ses ennemis ou même par ses amis. S’il y a dans l’organisation morale de chacun un point culminant qui soit le départ et le terme de toutes les pensées, de tous les vœux, de tous les désirs ; si enfin, noble ou honteux, il est une sorte d’idée fixe que l’on sent pour ainsi dire battre en soi à toute heure, car souvent on dirait que le cœur se déplace, c’est surtout ce point toujours palpitant qu’il faut peut-être le plus habilement déguiser à la connaissance de chacun, le plus impitoyablement défendre contre toute surprise, car ordinairement là est la faiblesse, la plaie, l’endroit infailliblement vulnérable de notre nature.

Si l’envie, l’orgueil, la cupidité, prédominent en vous, vous devez surtout vous attacher à paraître, et souvent vous paraissez, sans feindre beaucoup, modeste, bienveillant et désintéressé. De même aussi qu’on voit souvent des gens d’une âme compatissante et généreuse, enfouir ce trésor de commisération et de bonté sous une écorce rude et sauvage ; car on dirait que l’éducation vous donne l’instinct de dissimuler vos vices ou vos vertus, ainsi que la nature donne à certains animaux les moyens de se protéger contre leur propre faiblesse.

Je m’étais donc montré aux yeux du comte d’un égoïsme outré et d’une insensibilité cynique, parce que je sentais encore en moi d’invincibles penchants à tous les sentiments généreux ! Mais, hélas ! ce n’étaient plus que des penchants ! Les terribles enseignements de mon père, en m’apprenant à douter, avaient aussi développé en moi, jusqu’à sa plus farouche exaltation, une impitoyable susceptibilité d’orgueil ! En un mot, ce que je redoutais le plus au monde était d’être pris pour dupe, si je me livrais aux élans involontaires de mon âme, d’abord expansive et franche.

Mais si la méfiance et l’orgueil desséchaient chaque jour dans leurs germes ces nobles instincts, ainsi que l’homme déchu se rappelait l’Éden, il m’en était malheureusement resté le souvenir ! Je comprenais, sans pouvoir l’éprouver, tout ce qu’il devait y avoir, tout ce qu’il y avait d’enivrant et de divin dans le dévouement et la confiance !

C’était de ma part une continuelle aspiration vers une sphère éthérée, radieuse, au sein de laquelle j’évoquais les amitiés les plus admirables, les amours les plus passionnées ! Mais, hélas ! une défiance acharnée, implacable, honteuse, me faisant bientôt craindre qu’en application tous ces rêves adorables ne fussent plus que de mensongères apparences, son souffle glacé venait incessamment détruire tant de visions enchanteresses !

Je ne pouvais plus d’ailleurs m’abuser ; ce qu’il y avait de bas, d’égoïste et de faible en moi l’emportait de beaucoup sur ce qu’il me restait de noble, de grand et d’élevé dans le cœur.

Ma conduite avec Hélène me l’avait prouvé. L’homme qui calcule et pèse sordidement les chances de ses impulsions, l’homme qui se retient d’éprouver une généreuse attraction de peur de la voir déçue, celui-là est dépourvu de force, de grandeur et de bonté.

La méfiance côtoie la lâcheté ; de la lâcheté à une cruauté froide il n’y a qu’une nuance. Je devais, hélas ! l’éprouver misérablement pour moi et pour les autres !

Et pourtant je n’étais pas d’une organisation haineuse et méchante ! Je ressentais des émotions d’une douceur inexprimable, lorsque obscurément j’avais rendu quelque service ignoré dont je ne craignais pas de rougir ! Puis, ce qui n’est jamais, je crois, le fait des âmes absolument mauvaises et perverses, j’aimais à contempler toutes les magnificences de la nature ! La vue d’un splendide coucher du soleil me causait une joie d’enfant ! J’étais heureux de trouver dans un livre la peinture consolante d’un sentiment généreux et bon ! et la sympathie profonde que cette lecture faisait délicieusement vibrer en moi me prouvait que toutes les nobles cordes de mon âme n’étaient pas brisées.

Autant j’aimais, j’admirais passionnément Walter Scott… ce sublime bienfaiteur de la pensée souffrante, dont le génie adorable vous laisse, si on peut excuser cette vulgarité, la bouche toujours si fraîche et si suave… autant je fuyais, je maudissais Byron, dont le stérile et désolant scepticisme ne laisse aux lèvres que fiel et amertume…

Je comprenais si bien toutes les misères, toutes les afflictions, que je poussais souvent la délicatesse et la crainte de blesser les gens malheureux ou d’une condition inférieure, jusqu’à des scrupules presque ridicules ; j’éprouvais sans raison des attendrissements involontaires et puérils ; je sentais parfois un immense besoin d’aimer, de me dévouer ; mon premier mouvement était toujours naïf, sincère et bon, mais la réflexion venait tout flétrir. C’était enfin une lutte perpétuelle entre mon cœur qui me disait : crois, – aimeespère… et mon esprit qui me disait : doute, – méprise – et crains !

Aussi, en observant et ressentant le choc douloureux de ces deux impressions si diverses, il me semblait que j’éprouvais avec le cœur de ma mère et que j’analysais avec l’esprit de mon père ; – mais, comme toujours, l’esprit devait l’emporter sur le cœur.

Et puis j’avais encore une terrible faculté de comparaison de moi aux autres, à l’aide de laquelle je trouvais mille raisons évidentes pour que les autres ne m’aimassent pas, et conséquemment pour me défier de chacun.

Ainsi ma mère m’avait adoré, et j’avais oublié ma mère ! ou du moins j’y songeais seulement lors de mes ennuis désespérés ! Mais si un éclair de joie, de vanité satisfaite, venait m’éblouir, ces pieuses pensées, un moment évoquées, retombaient aussitôt dans l’ombre du tombeau maternel.

Je devais tout à mon père, et je ne pensais plus à lui que pour maudire la précoce et fatale expérience qu’il m’avait donnée. Hélène m’avait aimé du plus chaste et du plus véritable amour, et j’avais répondu à cette belle âme en l’outrageant par la méfiance la plus odieuse ! Ainsi de ma part toujours ingratitude, soupçon et oubli ; de quel droit aurais-je donc voulu chez les autres amour et dévouement ?

En vain me disais-je : Mon père, ma mère, Hélène, m’ont aimé tel que j’étais. Mais mon père était mon père, ma mère était ma mère, Hélène était Hélène. (Car je rangeais avec raison l’amour d’Hélène pour moi parmi les sentiments innés, naturels, presque de famille.) Et pourtant, me disais-je, l’aversion que je lui ai inspirée a été telle, que cet amour d’enfance, si profondément enraciné dans son cœur, est mort en un jour !

Oh ! c’était en vérité un formidable et stérile châtiment que celui-là, dont je me faisais à la fois la victime et le bourreau, sans que ces tristes rigueurs me rendissent meilleur ni pour moi ni pour les autres.

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Je reviens à Mme de Pënâfiel ; j’avais aussi dû entièrement cacher à M. de Cernay quels étaient mes projets ; car l’intervention du comte pouvait m’être utile, et je n’ignorais pas que les meilleurs complices sont ceux qui le sont de bonne foi et sans le savoir.

J’éprouvais donc un vif désir de connaître cette femme étrange, malgré ou peut-être à cause de tout le mal qu’on en disait, et dont j’avais pu, dans une circonstance du moins, reconnaître la calomnieuse exagération ; mais mon caractère défiant et orgueilleux voyait à ce désir un obstacle insurmontable.

Je le répète, le jour où j’avais pris le parti de Mme de Pënâfiel contre M. de Pommerive à l’Opéra, au sujet d’Ismaël, elle pouvait m’avoir entendu ; or, dans ce cas, je trouvais que ma prétention à lui être présenté eût été le comble du mauvais goût ; ma discussion avec M. de Pommerive ne semblant plus alors que le prélude calculé de cette demande.

Mes scrupules étaient peut-être exagérés ; mais je sentais ainsi, et j’étais absolument résolu de ne faire aucune démarche pour être admis chez Mme de Pënâfiel. Seulement je pensais que si elle savait que je l’avais défendue, avec le tact d’une femme de bonne compagnie, elle pourrait apprécier ma réserve ; et que, devant me rencontrer très souvent dans le monde, elle trouverait mille moyens convenables d’aller elle-même au-devant de cette présentation et qu’alors mon orgueil serait sauf.

Ce qui me donnait d’ailleurs la facilité de raisonner ainsi et d’attendre les événements, c’est qu’après tout ce désir de ma part n’était pas assez violent pour me préoccuper entièrement et qu’une issue négative ne m’eût pas désespéré.

Je ne redoutais d’ailleurs que médiocrement (dans le cas où je serais devenu très épris de Mme de Pënâfiel) ce danger dont m’avait menacé M. de Cernay ; je ne la croyais pas dangereuse pour moi, parce que j’étais sûr de mon impassible et orgueilleuse dissimulation pour cacher mes blessures de vanité si j’en éprouvais, et que j’étais sûr aussi de la sagacité de ma défiance pour démêler les faussetés ou le manège de Mme de Pënâfiel, si elle voulait être fausse.

Seulement, j’avais pressenti que dans le cas où je voudrais me ranger au nombre de ses adorateurs si invisiblement nombreux, disait-on, il serait bien, qu’au retour de son voyage de Bretagne je fusse, ou qu’au moins je semblasse occupé d’un autre intérêt, afin de me trouver en mesure de paraître sacrifier quelque chose à Mme de Pënâfiel ; une femme étant beaucoup plus flattée d’un hommage quand on peut y joindre et mettre à ses pieds l’oubli d’une affection déjà acquise. Alors, il y a non seulement triomphe, mais avantage remporté par la comparaison.

Je résolus donc, avant le retour de Mme de Pënâfiel, de m’occuper d’une femme qui fût à la mode, et qui de plus possédât un courtisan officiellement reconnu.

Je tenais à ces deux conditions, afin de rendre le bruit de mon intérêt supposé beaucoup plus rapide et plus retentissant. Le calcul était simple en cela que, dès que le monde s’apercevrait de mes prétentions, il ne manquerait pas aussitôt, avec sa charité et sa véracité habituelles, de se charger de proclamer à toute voix la déchéance de l’ancien courtisan et mon exaltation récente.

Je me décidai donc à tâcher de faire agréer mes soins par une femme à la mode.

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Ce qui m’attristait profondément, c’est qu’en faisant à froid ces calculs de mensonges et de tromperies basses et mesquines, j’en comprenais toute la pauvreté ; je n’avais pas pour excuse l’entraînement des sens ou de la passion, pas même un vif désir de plaire à Mme de Pënâfiel. C’était je ne sais quel vague espoir de distraction, quel besoin impérieux d’occuper mon esprit inquiet et toujours mécontent, de chercher enfin dans les hasards misérables de la vie du monde quelque accident imprévu qui me pût sortir de cette morne et douloureuse apathie qui m’écrasait.

Chose étrange encore, une fois dans le monde et à l’œuvre, je retrouvais pour ainsi dire ma jeunesse, ma gaieté, quelques heures de joie et de vanité contente ; il me semblait alors pour ainsi dire que j’étais double, tant je m’étonnais de m’entendre parler ainsi follement… et puis une fois seul avec mes réflexions, ma pensée recommençait d’être agitée par mille ennuis sans cause, mille incertitudes pénibles sur moi, sur tous et sur tout.

CHAPITRE XVI.

L’ALBUM VERT.

À qui connaît le monde, on peut dire, sans crainte de sembler glorieux, que, pour un homme convenablement placé, il n’est pas absolument impossible, s’il le veut fermement, d’être, ou du moins de paraître, distingué par une femme à la mode.

Singulière existence d’ailleurs que la vie d’une femme à la mode, vie tout entière de charmant dévouement à la plus égoïste et la plus ingrate partie du genre humain ! – une fois qu’elle est à la mode, qu’il est bien reconnu qu’elle s’habille à ravir et toujours du meilleur goût, qu’elle a du charme ou de l’esprit, la pauvre femme ne s’appartient plus ; il faut qu’elle soit un des brillants fleurons de cette couronne vivante que Paris porte au front chaque soir !

Pas une fête à laquelle il lui soit permis de manquer ; triste ou gaie, il lui faut être là, toujours là, avoir toujours la robe la plus élégante, la coiffure la plus fraîche, la figure la plus épanouie ; toujours être accessible, gracieuse, avenante ; le premier sot venu a son droit rigoureusement établi à un accueil enchanteur… Car il y a lutte entre les femmes à la mode… lutte passive mais acharnée, dont les fleurs, les rubans, les pierreries et les sourires, sont les armes ; lutte muette et pourtant terrible, remplie d’angoisses cruelles, de larmes dévorées, de désespoirs inconnus… lutte dont les blessures sont profondes et douloureuses, car l’amour-propre sacrifié laisse des plaies incurables.

Mais qu’importe ! Si on veut un soir régner en souveraine sur cette élite de femmes choisies, ne faut-il pas se montrer plus gracieuse encore que celle-ci, plus coquette que celle-là, plus prévenante que toutes ? Puis enfin, pour fixer la foule autour de soi, ne faut-il pas laisser voir quelques préférences, afin que chacun s’empresse… dans l’espérance de paraître à son tour préféré ?…

Mais il faut entendre le préféré, le dernier préféré, celui du jour, du soir, de la dernière valse, du dernier cotillon, le prix de cette lutte charmante et divine dans laquelle les fleurs l’ont emporté sur les fleurs, les grâces sur les grâces ; vêtu, lui préféré, tout dédaigneusement d’un frac noir, il faut l’entendre, s’étalant à souper, raconter, la bouche pleine, à d’autres préférés qui le lui rendent bien, toutes les provocantes agaceries qu’on lui a faites, son embarras de jeter le mouchoir parmi tant de belles et inquiètes empressées, son joyeux mépris des rivalités qu’il cause. Aussi, en entendant ces mystérieuses et surtout véridiques confidences, c’est à se demander quelquefois de qui on parle et où on se trouve ; et à se remettre à admirer avec plus de ferveur que jamais la sublime abnégation des femmes qui se vouent corps et âme à la mode ; à cette brutale et cruelle divinité dont les hommes sont les prêtres, et qui paie en indifférence ou en dédain toutes ces belles et fraîches années, sitôt flétries et à jamais perdues à la servir.

Mais comme je voulais néanmoins paraître aussi profiter de l’abnégation d’une de ces charmantes victimes – parmi toutes les beautés qui rayonnaient alors, je m’attachai à une très jolie femme, blonde, fraîche et rose, trop rose peut-être, mais qui avait de beaux grands yeux noirs, doux et brillants à la fois, des lèvres bien purpurines et de ravissantes dents blanches, véritables petites perles enchâssées dans du corail… qu’elle montrait toujours, et elle avait bien raison.

Seulement, ce qu’elle aurait dû cacher, c’était son adorateur, magnifique jeune homme, on ne peut pas plus bellâtre, et qu’aussi malheureusement pour lui (et pour elle, la pauvre femme ! car cela prouvait contre son bon goût), on appelait le beau Sainville. Cette épithète de beau est déjà un effroyable ridicule, et si malheureusement on semble prendre ce sobriquet pour soi et y répondre, en le justifiant par des prétentions sérieuses, on est à tout jamais perdu.

Certes, si j’avais eu plus de choix et plus de loisir, je ne me serais pas résigné à une apparence de lutte aussi peu flatteuse ; mais les facilités et les convenances s’y trouvaient, le temps me pressait, et je fus obligé de paraître disputer un cœur au beau Sainville !

Ainsi que je l’avais prévu, ce dernier était très sot ; et lorsqu’il me vit présenté à la femme dont il s’affichait l’intérêt, M. de Sainville manifesta presque aussitôt toutes sortes de jalousies des plus sauvages. Voulant prouver ce qu’il appelait sans doute ses droits, il se mit à user envers cette pauvre jeune femme des façons les plus dures et les plus compromettantes, ce dont j’étais navré ; car elle ne désirait pas et je n’aurais pu d’ailleurs lui offrir une compensation. Mais n’y tenant plus, et justement froissée des manières brutales de cet étrange adorateur, elle me fit pour se venger quelques coquetteries des plus innocentes. Bientôt M. de Sainville me servit au-delà de mes souhaits ; car après deux ou trois scènes variées qui passèrent de la dignité blessée à l’ironie froide, et enfin à l’insouciance cavalière, il alla faire la cour de toutes ses forces à une pauvre jeune femme qui ne s’attendait à rien.

Enfin, quoique ce fût à peu près faux, j’eus bientôt aux yeux du monde la gloire d’avoir été préféré au beau Sainville ; ce fut la peine bien méritée de ma duplicité : je la subis.

Quant aux preuves que le monde donnait à l’appui de mon bonheur, elles étaient d’ailleurs de la dernière évidence, ainsi que celles qu’il donne toujours. D’abord j’avais un jour demandé les gens de cette jolie femme, parce qu’elle n’avait eu personne pour les faire appeler ; une autre fois elle m’avait donné une place dans sa loge à un petit spectacle, puis je lui avais offert assidûment mon bras pour faire quelques tours de salon dans un raout où se trouvait tout Paris ; enfin, dernière et flagrante preuve !… un soir qu’elle était restée chez elle au lieu d’aller à un concert, on avait vu très tard ma voiture à sa porte.

En présence de faits aussi convaincants, aussi positifs, il fut donc bien et dûment établi que j’étais le plus fortuné des mortels.

Au milieu de ce bonheur, j’appris par M. de Cernay le retour de Mme de Pënâfiel. Pour gagner son pari, le comte, à son insu, me servit à merveille, soit que Mme de Pënâfiel m’eût entendu la défendre, soit qu’elle ne m’eût pas entendu.

Ainsi, dès qu’elle fut arrivée à Paris, chaque fois qu’il la vit, M. de Cernay s’exclama sur cette singularité de ma part, de n’avoir pas cherché à me faire présenter chez elle ; chose d’autant plus étrange, ajoutait M. de Cernay, que je voyais absolument le même monde qu’elle, que je l’y rencontrais presque chaque soir, et que je le savais, lui, le comte, assez des amis de Mme de Pënâfiel pour le prier de me procurer un honneur dont tous se montraient si jaloux. Mais, reprenait M. de Cernay, il fallait dire aussi que j’étais fort sérieusement occupé d’une jeune femme charmante, et que, sans doute, on m’avait fait bien promettre de ne jamais approcher de l’hôtel de Pënâfiel, sorte de palais d’Alcine dont on ne pouvait sortir qu’enchanté, qu’éperdument épris.

Enfin M. de Cernay accumula tant de folies et de mensonges, et surtout revint si incessamment sur ce sujet, que par impatience, ou pour des raisons que je ne pus pénétrer, Mme de Pënâfiel finit par sembler sinon piquée, du moins presque choquée de mon insouciance apparente à lui être présenté. Dans sa fierté si habituellement flattée, elle en vint sans doute à considérer cette indifférence de ma part comme un manque d’usage et d’égards. Un jour enfin que M. de Cernay se récriait de nouveau sur ma bizarrerie, elle lui dit très impérieusement et avec une inconcevable naïveté de hauteur : « Que tout en sachant qu’il était difficile d’être admis chez elle, c’eût toujours été une preuve de déférence respectueuse, et digne d’un homme bien né qui voyait le même monde qu’elle, de témoigner au moins le désir d’être présenté à l’hôtel de Pënâfiel. »

Je demeurai sourd à ces insinuations qui ravissaient le comte ; et Mme de Pënâfiel, ainsi que toute femme habituée à voir chacun aller au-devant de ses moindres caprices, finit par s’impatienter tellement de ma réserve, qu’un jour, au milieu d’un grand cercle où je causais avec une femme de ses amies, elle vint prendre part à la conversation, et fit ce qu’il fallait, du moins je le crus, pour la généraliser : je ne dis pas un mot à Mme de Pënâfiel ; et dès que je pus convenablement sortir de l’entretien, je saluai profondément et me retirai.

Quelques jours après, elle se plaignit au comte, en plaisantant à ce sujet, de mon manque de savoir-vivre. Il répondit qu’au contraire j’étais extrêmement formaliste, et que je ne trouvais sans doute ni poli, ni convenable, d’adresser la parole à une femme à laquelle on n’avait pas eu l’honneur d’être présenté.

Mme de Pënâfiel lui tourna le dos, et de quinze jours je n’en entendis plus parler.

Bien que ma curiosité fût extrême, je ne voulais, pour les causes que j’ai dites, m’avancer davantage. Je m’en tins donc à mon rôle, et je continuai de laisser croire au comte que je trouvais un grand charme dans l’affection que je possédais, et que, par faiblesse, ou par attachement, j’avais promis de ne faire aucune démarche pour être présenté à une femme aussi séduisante et aussi dangereuse que Mme de Pënâfiel, démarche qui d’ailleurs pouvait être couronnée d’un refus, que mon tardif empressement expliquerait de reste.

Environ quinze jours après ce dernier entretien avec M. de Cernay, don Luiz de Cabréra, le vieux parent de Mme de Pënâfiel que j’avais souvent rencontré chez le comte et dans le monde, et qui peu à peu s’était lié avec moi, m’écrivit pour m’avertir qu’une fort belle collection de pierres gravées qu’il faisait venir de Naples, et dont il m’avait parlé, lui était arrivée, et que si je voulais venir déjeuner avec lui un matin, nous pourrions examiner ces antiquités tout à notre aise.

Le chevalier don Luiz de Cabréra, ainsi que je l’ai dit, demeurait à l’hôtel de Pënâfiel ; je ne sais pourquoi il me sembla voir dans cette circonstance, fort simple et fort naturelle d’ailleurs, une intention à laquelle Mme de Pënâfiel n’était peut-être pas étrangère.

J’allai donc chez le chevalier. Don Luiz habitait un entresol de l’hôtel, où des occupations scientifiques le retenaient presque toujours, et il n’en sortait que pour accompagner quelquefois sa parente dans le monde lorsqu’elle le lui demandait.

Le chevalier de Cabréra me parut un vieillard fin, secret, sensuel, qui, ne possédant qu’une fortune médiocre, trouvait bon et convenable d’acheter toutes les aisances du luxe et de la vie matérielle la plus raffinée par une sorte de chaperonnage assez peu gênant, d’ailleurs, auquel il s’était voué, en demeurant chez Mme de Pënâfiel.

Il est inutile de dire que cet immense hôtel était au monde ce qu’on peut imaginer de plus somptueux et de plus élégant.

Le chevalier était très grand connaisseur en toutes sortes de curiosités dont son appartement était rempli. Il me montra sa collection de pierres gravées, qui, en effet, était fort remarquable, et nous causâmes tableaux et antiquités.

Il était environ une heure, lorsqu’on frappa légèrement à la porte, et un valet de chambre de Mme de Pënâfiel vint de la part de sa maîtresse demander au vieux chevalier l’album vert.

Don Luiz ouvrit des yeux énormes, et dit qu’il n’avait pas l’album vert ; qu’il l’avait rendu depuis un mois à Mme la marquise. Le domestique sortit, et nous reprîmes notre entretien.

Bientôt on heurta de nouveau ; le valet de chambre vint répéter que Mme la marquise demandait son album vert, celui qui était garni d’émaux, et qu’elle assurait M. le chevalier qu’il ne le lui avait pas rendu.

Don Luiz, n’y comprenant rien, se donnait au diable ; il prit une plume, me demanda pardon, écrivit un mot pour sa cousine, et le donna au laquais.

Nous nous remîmes à causer.

Mais, de nouveau, nous fûmes distraits de notre entretien par une troisième interruption, causée cette fois par le valet de chambre de don Luiz, qui ouvrit la porte en annonçant : Madame la marquise !

Mme de Pënâfiel semblait habillée pour sortir, nous nous levâmes ; je saluai profondément.

— En vérité, mon cher cousin, dit-elle au vieux chevalier en répondant d’un air très poli, mais très froid, à mon salut ; en vérité, il faut que je tienne autant à cet album, pour avoir le courage de braver votre antre d’alchimiste ; mais je suis sûre que vous devez avoir ces dessins ; je sors ; j’ai promis à Mme de *** de les lui porter ce matin, et je désire remplir cet engagement.

Nouvelles protestations de don Luiz, qui assura avoir rendu l’album ; nouvelles recherches qui n’amenèrent rien, sinon que le chevalier ne put s’empêcher de me présenter à Mme de Pënâfiel.

Il me fut non moins impossible de ne pas lui dire qu’il y avait bien longtemps que je désirais cet honneur, ce à quoi elle me répondit d’un très grand air par cette banalité – qu’elle recevait les samedis, mais qu’elle restait aussi chez elle tous les mercredis en prima-sera, et que je voulusse bien ne pas l’oublier.

À quoi je répondis par un nouveau salut, et cette autre banalité, que cette invitation m’était une trop précieuse faveur pour ne pas m’en souvenir.

Puis le chevalier lui offrit son bras jusqu’à sa voiture qui l’attendait sous le péristyle, et elle partit.

Je n’ai jamais su si le chevalier était complice involontaire de cette présentation ainsi brusquée.

Je l’ai dit, le samedi était le grand jour de réception à l’hôtel de Pënâfiel : mais les mercredis étaient ce que la marquise appelait ses jours de prima-sera ; ces soirs-là, elle recevait jusqu’à dix ou onze heures un assez petit nombre de personnes qui venaient la voir avant d’aller dans le monde.

Le surlendemain était un de ces mercredis ; j’attendis, je l’avoue, ce jour avec assez d’impatience.

J’oubliais de dire que j’envoyai ce jour-là à M. de Cernay les deux cents louis de notre pari qu’il avait ainsi gagné.

CHAPITRE XVII.

PRIMA-SERA.

Avant de me rendre à l’hôtel de Pënâfiel, je comparais l’impression que j’éprouvais, impression chagrine, défiante, à l’abandon insouciant et au doux entraînement de ma vie d’autrefois auprès d’Hélène, sûr que j’étais, en entrant dans le vieux salon de Cerval, d’être toujours accueilli par un sourire bienveillant de tous.

Sans redouter cette entrevue avec Mme de Pënâfiel, je savais que, par une bizarre et pourtant fréquente contradiction des jugements du monde, bien qu’elle fût généralement dénigrée, calomniée, son salon était néanmoins fort considéré ; il avait de plus une très grande puissance, en cela : que, fausse ou vraie, il imposait tout d’abord à chacun la valeur au taux de laquelle il était désormais irrévocablement reçu et compté dans le monde.

Le nombre déjà restreint de ces sortes de maisons, si souverainement influentes, qu’elles décidaient seules et sans appel de la place de chacun dans la très bonne compagnie, diminue de jour en jour.

Cela se conçoit ; il n’y a plus guère d’hommes sur qui exercer cette omnipotence ; la vie des clubs et des chambres représentatives, ces autres grands clubs politiques, a tout envahi. Entre le discours d’aujourd’hui ou celui de demain, entre une partie de whist ou une revanche de deux ou trois mille louis, parmi tous les calculs anxieux et absorbants d’un pari de course, dans laquelle on a engagé un cheval pour une somme énorme, il reste bien peu de temps pour cette causerie douce, intime, fleurie, élégante, qui d’ailleurs n’a pas d’écho dans le pays ! comme disent les monomanes de la tribune, et ne vous fait ni perdre ni gagner d’argent au whist ou sur le turf[14].

Et puis cette existence du monde est gênante ; il faut faire une toilette de soirée pour aller étouffer dans un raout et se geler ensuite en attendant sa voiture, tandis qu’il est si commode et si agréable de s’étendre dans les moelleux fauteuils d’un club, d’y faire une paisible sieste après son dîner, afin de se réveiller frais et dispos pour commencer quelque whist nerveux, sans autre distraction que la fumée de son cigare.

Mais, au temps dont je parle, il y avait encore quelques maisons bien-causantes, et l’hôtel de Pënâfiel était de ce petit nombre d’excentricités.

Madame de Pënâfiel, parmi tous ses travers, avait celui, non du blue-stocking[15], mais, ce qui est bien pis, celui de l’érudition, parlant d’ailleurs à merveille deux ou trois langues ; ce qu’elle possédait des sciences les plus ardues était, disait-on, incroyable. Si ces renseignements m’eussent seulement été donnés par des savants de la force de M. de Cernay, je me serais permis de douter de toute leur exactitude ; mais le souvenir d’une circonstance bizarre vint me prouver cette singulière capacité de Mme de Pënâfiel.

Ayant été assez heureux pour rencontrer à Londres le célèbre Thomas Young, il m’avait parlé avec le plus grand enthousiasme du savoir extraordinaire d’une de mes compatriotes, très jeune femme du plus grand monde et de la plus jolie figure, qui, me dit-il, « lui avait fait les éloges les mieux instruits et les plus savamment circonstanciés sur sa fameuse théorie optique des interférences, mais l’avait vivement attaqué sur la valeur syllabique ou dissyllabique, qu’il prétendait appliquer aux Hiéroglyphes, au contraire du système de Champollion ».

Ce fait m’avait paru si singulier, et il acquérait une si grande autorité par l’admiration du savant remarquable qui me le racontait, que j’en avais pris note sur mon journal de voyage. Ce ne fut qu’à Paris, quelque temps après avoir vu et entendu nommer Mme de Pënâfiel, que me rappelant confusément l’anecdote d’Arthur Young, je feuilletai mon memento, et que j’y trouvai en effet ces détails et le nom de la marquise.

Encore une fois, tout ce que je savais de Mme de Pënâfiel : ses bizarreries impérieuses, sa coquetterie si artistement et si continûment étudiée, disait-on, que de chacune de ses poses elle savait toujours faire le plus charmant tableau, en se posant sans cesse « en délicieux portrait » ; son humeur fantasque, ses connaissances scientifiques, prétentions toujours malséantes pour la femme qui les affiche ; tout cela était loin de m’imposer.

Les femmes dont on parle beaucoup et très différemment ont rarement ce pouvoir ; elles recherchent trop les spectateurs pour ne les pas craindre ; une femme sérieuse, digne et calme, dont on ne dit et dont on ne sait rien, impose bien davantage.

Et puis, d’ailleurs, un homme d’un caractère froid et réservé, s’il ne peut prétendre à de grands succès, sera toujours sûr d’être parfaitement au niveau de tout et de tous : les gens extrêmement agréables ou extrêmement ridicules étant les seuls qui se produisent absolument en dehors.

Je le répète, ce fut donc sans inquiétude, mais avec un sentiment prononcé de curiosité presque malveillante, que je me rendis à l’hôtel de Pënâfiel, un mercredi, en sortant de l’Opéra.

La tenue ordinaire de cette maison était véritablement princière. Dans le vestibule fort élevé, orné de statues et d’immenses bassins de marbre remplis de fleurs, était une nombreuse livrée poudrée et vêtue d’habits bleus partout galonnés d’argent et à collets orange. Dans une vaste antichambre, ornée de très beaux tableaux et de magnifiques vases de Faënza aussi pleins de fleurs, était une autre livrée, mais orange, à collet bleu, et garnie sur toutes les tailles de passements de soie, brodée aux armes de Pënâfiel. Enfin, dans un salon d’attente se tenaient les valets de chambre, qui, au lieu d’être tristement vêtus de noir, portaient des habits français de velours épinglé couleur d’azur et doublés de soie orange avec de larges boutons armoriés en émail.

Quand on m’annonça, il y avait chez Mme de Pënâfiel cinq ou six femmes et deux ou trois hommes en prima-sera.

Mme de Pënâfiel était vêtue de noir à propos de je ne sais plus quel deuil de cour ; ses beaux cheveux bruns étaient mêlés de jais ; elle me sembla charmante et d’un éclat éblouissant. Je m’abusai sans doute, mais il me parut que, tout en m’accueillant avec une politesse froide et cérémonieuse, elle avait imperceptiblement rougi sous son rouge.

Après quelques mots que je lui adressai, la conversation, que mon arrivée avait interrompue, recommença.

Il s’agissait d’une aventure passablement scandaleuse où l’honneur d’une femme et la vie de deux hommes étaient en jeu ; le tout d’ailleurs exprimé dans les meilleurs termes et avec une réserve de détails si diaphane et une réticence de particularités si transparente, que les noms propres eussent été moins significatifs.

Ainsi que cela arrive presque toujours, par un de ces à-propos que le destin se réserve au moment où chacun disait son mot, sa remarque ou sa médisance sur cette aventure, l’on annonça le mari et la femme desquels il s’agissait.

Cette entrée si conjugale, excusée, et expliquée d’ailleurs par un récent retour à Paris, qui exigeait cette première visite faite de la sorte, n’étonna que médiocrement.

Pourtant, quoique les personnes qui remplissaient ce salon fussent habituées à ces sortes d’impromptus, il régna néanmoins une seconde de profond silence assez embarrassé et non moins embarrassant ; aussitôt, Mme de Pënâfiel, avec la plus naturelle et la plus parfaite aisance, afin de faire croire sans doute à une conversation commencée, et s’adressant à moi, ce qui me sembla fort étrange, me dit :

— Vous croyez donc, monsieur, que la partition de ce nouveau maëstro annonce beaucoup d’avenir ?

— Un talent plein de charme et de mélancolie, madame, repris-je sans me déconcerter. Non pas peut-être d’une très grande vigueur, mais sa musique est empreinte d’une suavité, d’une grâce inexprimables.

— Et quel est ce nouvel astre musical ? demanda avec une nuance de prétention à Mme de Pënâfiel la jeune femme qui venait d’entrer, et dont on venait de parler si légèrement.

— M. Bellini, madame… lui répondis-je en m’inclinant, afin d’éviter cette réponse à Mme de Pënâfiel.

— Et le titre de l’opéra, madame la marquise ? demanda le mari, de l’air du plus grand intérêt, et sans doute pour ne pas laisser épuiser si vite un tel sujet de conversation, chose en vérité assez rare.

— J’avais oublié de vous dire, madame, que le titre de ce nouvel opéra est la Norma, me hâtai-je de répondre, en m’adressant à Mme de Pënâfiel ; le sujet est, je crois, l’amour d’une prêtresse des Gaules.

Mme de Pënâfiel, saisissant aussitôt ce thème, le broda à ravir, et, après ; avoir démontré toutes les ressources d’un sujet si dramatique, elle saisit immédiatement l’occasion de faire de l’érudition sur la religion des druides, sur les pierres celtiques ; puis je pressentis qu’elle allait sans doute bientôt arriver, par une transition très naturelle, à la discussion sur la valeur syllabique des Hiéroglyphes, renouvelée d’Arthur Young.

M’étant, par hasard, assez occupé de ces études, parce que mon père, grand ami du célèbre orientaliste, M. de Guigues, avait, dans sa retraite, longtemps médité ces problèmes alphabétiques, j’aurais pu faire singulièrement briller Mme de Pënâfiel, et sans doute, à mes dépens ; mais sa prétention me choqua, et je répondis bientôt à une attaque hiéroglyphique, cette fois des plus directes, par l’aveu le plus net de ma profonde ignorance dans ces matières, dont la seule aridité m’épouvantait.

Cet aveu d’ignorance me parut soulager d’un poids énorme les autres hommes, car ils eussent rougi de rester en dehors d’une telle conversation, qui prouve toujours des connaissances au-delà d’une éducation ordinaire.

Je ne sais si Mme de Pënâfiel fut piquée de ma réserve qui venait de lui faire perdre une si belle occasion de montrer son savoir, ou si elle crut mon ignorance affectée ; mais elle ne put dissimuler un mouvement de dépit ; pourtant, avec un art et un tact infinis, elle revint aux druides, et passant des inscriptions celtiques au costume si pittoresque des prêtresses des Gaules, à leur robe traînante, au charmant effet que devait produire une coiffure de branches de houx dans des cheveux noirs ou blonds, elle fit très naturellement descendre la conversation des hauteurs scientifiques, où elle l’avait d’abord montée, jusqu’aux vulgarités de la toilette du jour, et l’entretien se généralisa.

J’avoue que ces différentes transitions furent ménagées très habilement par Mme de Pënâfiel, et que toute autre qu’une femme d’un esprit fait, abondant, adroit et rompu au monde y eût échoué.

J’étais loin d’être étonné, car je ne m’attendais pas à trouver chez elle de la candeur et de l’inexpérience ; aussi, déjà las de ce creux bavardage, et sentant bien que ce ne serait ni là, ni à cette heure que je pourrais observer à mon aise ce caractère qu’on disait singulier, je me levais pour sortir inaperçu à la faveur d’une visite qui entrait, lorsque Mme de Pënâfiel, près de qui j’étais, me dit, au moment où l’on apportait l’urne et les plateaux dans un autre petit salon : — Monsieur, ne prendrez-vous pas une tasse de thé ? Je m’inclinai et je restai.

Il y avait, ce soir-là, un grand bal chez un de ces étranges complaisants, qui, sous la condition expresse qu’on voudra bien leur permettre de rester dans leurs salons pour regarder les fêtes qu’ils donnent, prêtent à la bonne compagnie, qui accepte fort cavalièrement, leur hôtel, leurs gens et leur souper.

Presque toutes les visites de prima-sera de Mme de Pënâfiel s’y rendaient ; j’étais assez incertain de savoir si j’irais aussi, lorsque le plus heureux hasard voulut qu’on annonçât lord Falmouth.

Je ne l’avais pas revu depuis son départ si brusque pour aller parler à la Chambre des lords sur une question de l’Inde qui lui semblait piquante. Il y avait une si grande différence entre son esprit original et celui de la plupart des gens que je voyais habituellement, que je me décidai à rester plus longtemps que je n’avais d’abord voulu à l’hôtel de Pënâfiel.

Après le thé, nous nous trouvâmes donc seuls, Mme de Pënâfiel, lord Falmouth et moi ; j’oubliais, inaperçu derrière le fauteuil de la marquise, dans un coin écarté du salon, un jeune étranger de distinction, le baron de Stroll, qui semblait très timide, et, par contenance, feuilletait depuis une demi-heure le même album : le jeune baron était très rouge, avait les yeux fixes et serrait convulsivement son chapeau entre ses genoux ; lord Falmouth me le montrant, me dit tout bas, de son air gravement moqueur, ces mots si connus du vizir Maréco au sultan Schaabaam, qui regarde des poissons rouges : — Soyez tranquille, il en a là au moins pour une bonne heure.

Mme de Pënâfiel n’avait pas aperçu cet étranger, je le répète, placé derrière le très haut dossier de son fauteuil, près d’une table couverte d’albums ; car elle faisait trop bien les honneurs de chez elle pour l’avoir ainsi laissé esseulé.

Mme de Pënâfiel commença par adresser de très gracieux reproches à lord Falmouth sur ce qu’elle le rencontrait si peu. À quoi il répondit modestement qu’il était par malheur si outrageusement bête et d’une niaiserie si terriblement communicative, que sur cent personnes avec lesquelles il voulait causer, une ou deux avaient à peine l’esprit assez robuste pour résister à la contagion de sa bêtise, et ne pas devenir aussi stupides que lui au bout d’un quart d’heure d’entretien ; funeste influence, dont il se désespérait avec l’humilité la plus comique, se reprochant d’avoir ainsi fait un nombre infini de victimes, dont il citait les noms, comme preuves vivantes de la fatalité de son destin.

— Ah ! madame la marquise ! – disait-il en secouant la tête d’un air désolé –, j’ai fait, comme vous voyez, bien du mal par ma bêtise !

— Sans doute, et vous êtes surtout très blâmable de n’avoir fait le mal qu’à demi, puisque vos victimes ressuscitent en ennuyeux de toutes sortes, dit Mme de Pënâfiel ; et malheureusement l’espèce en est aussi variée qu’abondante et fâcheuse. C’est qu’en vérité, je ne sais rien de plus physiquement douloureux que la présence d’un ennuyeux, reprit-elle ; il y a dans la détestable influence qu’il vous fait subir malgré vous quelque chose de pénible… de doublement attristant, comme serait le remords… d’une méchante action qu’on n’aurait pas faite.

— Moi, dit lord Falmouth, je vous demande grâce pour l’épouvantable sottise de ma triviale comparaison ; mais on n’est pas maître de ses impressions ; eh bien, quand il m’arrive de subir un ennuyeux, j’éprouve absolument la même sensation que si j’entendais scier un bouchon ; oui, c’est une espèce de grincement sourd, ébréché, inarticulé, monotone, qui me fait parfaitement comprendre la férocité de Tibère et de Néron… Ces tyrans-là avaient dû être extrêmement ennuyés par leurs courtisans.

— Moi, j’avoue mon faible, dis-je, j’aime beaucoup… les ennuyeux. Oui, quand vous causez avec une personne spirituelle, ce n’est jamais sans regret que vous voyez arriver la fin de l’entretien… tandis que dans une conversation avec un ennuyeux… oh ! il y a un moment rare, unique, précieux, qui vous paie bien au-delà de ce qu’il a pu vous faire souffrir. C’est le moment… où la Providence vous l’ôte !

— Le fait est, dit lord Falmouth, que, considérés comme discipline ou mortification, on en peut tirer parti… Mais n’importe, si l’on pouvait tous les anéantir d’un mot ! d’un seul mot… auriez-vous la philanthropie de le dire, madame la marquise ?

— Les anéantir ? dit Mme de Pënâfiel, les anéantir tout à fait ? physiquement ?

— Certes, pour les anéantir spirituellement… il n’y faudrait pas songer. Je parle de les anéantir bel et bien, en chair, en os et en cravate, dit lord Falmouth.

— Le fait est qu’ils ne sont guère que cela ! mais… le moyen serait violent. D’un autre côté, si, en disant un seul mot… C’est bien tentant ! reprit la marquise.

— Un seul mot, lui dis-je, en prononçant, je suppose, votre nom, madame, comme on se sert d’un nom béni pour chasser le diable.

— Mais ce serait un épouvantable massacre, dit-elle.

— Eh bien, madame, est-ce qu’il n’est pas reconnu, avéré, que l’ennui est de son côté massacrant ! dit lord Falmouth. Ainsi pas de scrupule ; et après, vous verrez comme vous respirerez à votre aise ; comme vous sentirez l’atmosphère raréfiée, dégagée de ces miasmes pesants qui provoquent des bâillements si douloureux ; comme vous irez partout librement et sans crainte !

— Allons, je crois que je dirais plus d’ennuyeux ! reprit la marquise ; car en vérité c’est une inquiétude perpétuelle ; il faut toujours être à regarder où l’on met sa conversation, et c’est une préoccupation intolérable. Mais vous me faites songer avec ces folies à un très singulier conte que j’ai lu dernièrement dans un vieux livre allemand, et qui pourrait servir de pierre de touche ou de thermomètre à l’égoïsme humain, si chacun voulait répondre avec franchise à la question posée dans ce conte. Il s’agit tout uniquement d’un pauvre étudiant de Leipsick, qui, en désespoir de cause, invoque le mauvais esprit ; il lui apparaît, et voici le singulier marché qu’il lui propose : — « Chaque vœu que tu feras sera satisfait, mais à cette condition : c’est que tu prononceras tout haut ce mot : Sathaniel ; et à chaque fois que tu prononceras ce mot, un de tes semblables, un homme enfin, mourra dans un pays lointain ; tu n’assisteras ni à son agonie ni à sa mort, et personne au monde que toi ne saura que la réalisation d’un de tes désirs a coûté la vie à un de tes pareils. — Et je pourrai choisir le pays, la nation de ma victime ? dit l’étudiant. — Certes. — Touchez là, maître, marché fait, dit-il au démon. » Or, ce fut aux dépens des Turcs, qui faisaient alors le siège de Belgrade, que l’étudiant satisfit tous ses vœux, qui ne dépensèrent pas plus de cinquante à soixante mille Turcs. Le conte est vulgaire, reprit la marquise ; mais je voudrais savoir si beaucoup d’humains, sûrs du secret, résisteraient à la tentation de prononcer le mot fatal, s’il s’agissait de réaliser ainsi un vœu bien ardemment désiré !

— C’est tout bonnement ce qu’on appelle, je crois, un homicide véniel, dit lord Falmouth ; et, quant à moi, reprit-il, si le désir en valait la peine, c’est-à-dire, s’il s’agissait de l’impossible… par exemple, d’avoir le bonheur d’être distingué par vous, madame la marquise, certes, je ne regarderais pas à l’existence de quelque obscur habitant… du Groenland par exemple, d’un Lapon, parce que c’est plus petit, et que le péché serait sans doute moins grand…

La marquise sourit en haussant les épaules, et me dit :

— Et vous, monsieur, pensez-vous que le plus grand nombre hésiterait longtemps entre son désir et le mot fatal ?

— Je crois qu’il y aurait si peu d’hésitation, madame, et même de la part de gens les plus honorables, comme on dit, que si, dans notre âge d’or, le malin esprit proposait un tel marché, dans huit jours le monde deviendrait une solitude, et peut-être que vous-même, madame, vous, lord Falmouth et moi, nous serions immolés bientôt à un caprice d’un de nos amis intimes, qui, au lieu de se donner la peine d’aller penser jusqu’au Groenland, nous ferait la grâce de nous traiter en voisins.

— Mais, j’y songe, dit lord Falmouth, supposez qu’en effet, les caprices et les désirs de l’humanité, à force de se satisfaire ainsi aux dépens d’elle-même, l’aient réduite de telle sorte qu’il ne reste plus que deux personnes sur un coin de terre : un homme qui aimerait passionnément une femme qui le détesterait ? et que Satan, suivant son système, lui dise : « Mon marché est toujours le même : prononce le nom redouté, elle t’aimera, mais aussi elle mourra, et tu répondras de sa mort » ; l’homme devra-t-il dire le mot fatal s’il est amoureux ?

— Prononcer le nom serait prouver qu’on aime bien éperdument, dis-je à lord Falmouth.

— Oui, si l’on est croyant catholique, reprit Mme de Pënâfiel, parce que l’amour serait alors acheté au prix des peines éternelles ; sans cela, c’est de l’égoïsme féroce.

— Mais, madame, permettez-moi de vous faire observer que, puisqu’il s’agit de Satan, il est évident que tout se passerait entre catholiques.

— Monsieur a raison, reprit lord Falmouth, et sa réflexion me rappelle l’exclamation d’espoir et de bonheur de ce malheureux naufragé qui, échappé de la noyage, s’écrie en voyant une potence dressée sur la terre où il aborde : « Dieu soit loué ! je suis au moins dans un pays civilisé ! » Mais, ajouta lord Falmouth, sérieusement, n’est-ce pas à se désespérer, quand on songe qu’il y a, de nos jours, des gens assez heureusement, assez magnifiquement doués pour passer encore trois ou quatre heures tous les matins à chercher à voir le diable ! à faire des évocations et des invocations ! J’ai dernièrement trouvé un de ces bienheureux-là, rue de la Barillerie… il est, je vous assure, pénétré de la conviction la plus profonde qu’il réussira un jour, et j’avoue que je lui ai envié de toute ma force cette occupation-là, d’autant plus qu’elle ne s’use pas. Or, un désir qui, soutenu par l’espoir, dure toute la vie sans être jamais satisfait, me paraît singulièrement approcher du bonheur.

— Mais votre grand poète, dis-je à lord Falmouth, Byron ? n’a-t-il pas eu quelque temps, dit-on, l’enfantillage de s’occuper de ces folies ?

— Byron ! Ah ! ne parlez pas de cet homme, – s’écria la marquise avec une expression d’amertume et presque de haine.

— Ah ! prenez garde, me dit lord Falmouth en souriant. Sans y songer, vous venez, monsieur, d’évoquer vous-même une diabolique figure, que Mme la marquise va conjurer de toute la force de ses exorcismes, car elle le déteste.

Je fus fort étonné, car j’étais loin de m’attendre à trouver Mme de Pënâfiel anti-byronienne. Tout ce qu’on racontait de son esprit fantasque et hardi me semblait au contraire fort en harmonie avec ce génie dédaigneux et paradoxal. Je restai donc très attentif au reste de la conversation de Mme de Pënâfiel, qui reprit avec un sourire amer :

— Byron ! Byron ! si cruel et si désespérant ! cœur méchant et dur ! Quand on songe pourtant que, par une inexplicable fatalité, tout esprit jeune, et riche d’un trésor d’illusions inestimables, s’en va justement les prodiguer à ce démon méprisant et insatiable ! c’est à croire en vérité à la loi des contraires.

— Mais rien n’est plus évident que l’attraction des contraires, dit lord Falmouth. Je vous le demande, le charmant papillon, par exemple, manque-t-il jamais, l’intelligent petit être aérien qu’il est, dès qu’il voit quelque part une flamme bien vive et bien rôtissante, d’accourir tout de suite avec toutes ses grâces de fils de Zéphyre et d’Aurore, afin de s’y faire délicieusement griller ?

— Aussi, reprit Mme de Pënâfiel avec une sorte d’exaltation qui la rendit très belle, je ne puis penser sans amertume à tant d’âmes nobles et confiantes, à jamais désespérées par le génie malfaisant de Byron ! Oh ! qu’il s’est bien peint dans Manfred ! Tenez : le château de Manfred, si sombre et si désolé, c’est en vérité sa poésie ! c’est son terrible esprit ! Sans défiance, vous entrez dans ce château, dont l’aspect sauvage et élevé vous a frappé ; mais une fois entré, une fois sous le charme de son hôte impitoyable, les regrets sont vains, il vous dépouille sans merci de vos croyances les plus pures, les plus chéries ; et puis, quand la dernière vous est arrachée, quand la dernière étincelle de foi est éteinte en vous, le grand seigneur vous chasse avec un sourire insultant ; et si vous lui demandez ce qu’il vous donne au moins, en échange de ces richesses de votre âme, ainsi à jamais perdues et profanées…

— Eh bien, madame, dis-je en me permettant d’interrompre la marquise, le seigneur Manfred répond : « Je vous ai donné le doute… le doute !… la sagesse des sages. » Mais, ajoutai-je, curieux de voir si Mme de Pënâfiel partageait mes adorations comme mes antipathies, si vous maudissez si fort Byron, madame, sa noble patrie ne vous offre-t-elle pas, si cela se peut dire, un antidote à ce poison si dangereux ! Walter Scott ?…

— Oh ! dit-elle en joignant les mains avec une grâce vraiment charmante et presque naïve, que je suis heureuse, monsieur, de vous entendre parler ainsi !… N’est-ce pas que le grand, le bon, le divin, l’adorable Scott est bien le contrepoison de Byron ? Aussi lorsque, l’âme toute meurtrie, vous fuyez avec désespoir le terrible château de Manfred, avec quelle reconnaissance vous vous trouvez dans la demeure riante et paisible de Scott, de ce vieillard si doux, si grave et si serein ! Comme il vous accueille avec tendresse ! Comme sa piété est touchante ! Comme il vous apaise ! Comme il vous console ! Comme il vous montre le monde sous un jour pur et radieux en exaltant tout ce qu’il y a de noble, de bon, de généreux dans le cœur humain ! Comme il vous élève enfin autant à vos propres yeux, que Byron vous a dégradé ! Et s’il ne vous rend pas vos illusions à jamais perdues, chose, hélas ! impossible, du moins n’est-ce pas qu’il berce et endort souvent votre douleur incurable, à ses récits bienfaisants ? Eh bien ! dites… dites, monsieur, n’est-ce pas là une grande, une magnifique gloire, que la gloire de Walter Scott ? Quel est l’homme le plus véritablement grand et puissant ? celui qui désespère ou celui qui console ? Car hélas ! monsieur, faire croire au mal est si facile ! ajouta la marquise avec une expression d’amertume navrante.

Quoique tout ceci, fort bien dit et pensé d’ailleurs, m’eût paru peut-être trop phrasé pour une conversation ; dans cet entretien de Mme de Pënâfiel, ce ne fut pas ce qui me surprit davantage.

Il est sans doute arrivé à tout le monde d’éprouver cette sensation inexplicable, d’où il résulte que, pendant au plus la durée d’une seconde, on croit avoir déjà positivement vu ou entendu ce qu’on voit et ce qu’on entend, bien qu’on ait la certitude absolue de voir le site qu’on regarde, ou d’entendre la personne qui parle, pour la première fois ; or, ce que venait de dire Mme de Pënâfiel à propos du génie de Byron ou de Scott me fit ressentir une impression analogue. Cela était tellement selon ma pensée intime, et en semblait si parfaitement l’écho, que je demeurai d’abord presque stupéfait ; puis, réfléchissant bientôt qu’après tout ce que Mme de Pënâfiel venait de dire là n’était qu’une appréciation fort simple et fort naturelle de deux esprits opposés, je continuai très froidement, sans laisser pénétrer ce que j’avais éprouvé ; car Mme de Pënâfiel m’avait semblé véritablement très émue et très naturelle en parlant ainsi.

— Sans doute, madame, le génie de Byron est très désolant, et celui de Scott très consolant, et l’un me semble aussi avoir un très grand avantage sur l’autre ; mais ces désolations et ces consolations me paraissent un peu superflues à notre époque ; car aujourd’hui on ne s’afflige ni on ne se console de si peu.

— Comment cela ? me demanda Mme de Pënâfiel.

— Mais il me semble, madame, que nous n’en sommes plus au temps des malheurs et des félicités imaginaires ; on prend le sage parti de substituer le positif du bien-être matériel à toute l’idéalité rêveuse et folle de la passion ; il y a donc de nombreuses probabilités pour qu’on se trouve beaucoup plus près du bonheur qu’on ne s’en est jamais trouvé ! Car, même pour les plus complètement doués, il n’y a rien de plus impossible à réaliser que l’idéal ; tandis qu’avec de la raison, chacun peut prétendre à s’arranger un petit bonheur matériel fort sortable.

— Ainsi, monsieur, me dit Mme de Pënâfiel avec impatience, vous niez la passion ? vous dites que de nos jours elle n’existe plus ?

— Je me trompe, madame, il en est encore une, la seule qui reste, et celle-là a concentré en elle la violence de toutes les autres. L’influence de cette passion est immense : c’est la seule enfin qui, bien exploitée, pourrait réagir de nos jours sur toute la société… sur les mœurs par exemple ! Et bien que nous soyons, hélas ! à mille lieues du laisser-aller si gracieux des grandes époques du plaisir et de la galanterie, la passion dont je vous parle, madame, pourrait presque changer chaque salon de Paris en une assemblée de quakers ou de bourgeois américains.

— Comment cela ? dit Mme de Pënâfiel.

— En un mot, madame, voulez-vous voir la pruderie la plus sauvage régner dans tous les entretiens ? Voulez-vous entendre des invocations sans fin de la part des hommes (qui ne sont pas mariés, bien entendu) en faveur de la sainteté du mariage et des devoirs des femmes ? voulez-vous, en un mot, voir réaliser l’utopie rêvée par les moralistes les plus sévères ?

— C’est-à-dire pour moi, je voudrais bien voir cela, une fois par hasard… en passant, s’écria lord Falmouth feignant un air épouvanté ; mais voilà tout ; je proteste… si cela doit durer plus longtemps !

— Mais le secret de cette passion, monsieur, dit Mme de Pënâfiel, de cette passion qui peut opérer ces miracles, quel est-il ?

— L’égoïsme ou la passion du bien-être matériel, madame : passion qui se traduit par un mot très trivial et très significatif, l’argent.

— Et comment appliquerez-vous l’amour excessif de l’argent au développement non moins excessif de cette menaçante vertu dont vous faites un tableau si effrayant, que je n’en suis pas encore bien remis ? dit lord Falmouth.

— Ainsi qu’on fait dans votre pays, monsieur, en punissant d’une amende exorbitante toute infraction aux devoirs… Que voulez-vous ? dans notre époque toute positive, on ne redoute plus guère que ce qui vous atteint dans votre vie de chaque jour, dans votre bien-être ; et sous ce rapport l’amende appliquée au maintien des mœurs serait certainement le plus puissant levier social de l’époque. Ainsi, par exemple, supposez un moraliste profond, inexorable, décidé à rompre brutalement avec les faiblesses que le monde accepte, un homme passionnément épris du devoir… ou, si vous l’aimez mieux, figurez-vous un homme très laid, très ennuyeux, et conséquemment très envieux de certaines fautes charmantes qu’il ne peut pas commettre, et décidé à les poursuivre à outrance ; que cet acharné moraliste soit législateur par-dessus le marché, et qu’un jour il vienne faire à la Chambre le tableau le plus sombre de l’état des mœurs ; enfin qu’il demande et qu’il obtienne d’une majorité que, sans trop d’efforts d’imagination, vous supposez aussi composée de gens très laids et très ennuyeux ; qu’il obtienne, dis-je, je ne sais d’après quels considérants, l’organisation d’une police sociale destinée à surveiller, à dévoiler tout attentat aux mœurs privées, et qu’enfin on promulgue une loi qui punisse, je suppose, d’une amende de cinquante mille francs ce tendre délit dont les tribunaux retentissent tous les jours ; que cette amende soit doublée en cas de récidive, et non pas, ainsi que chez vous, monsieur, offerte comme un dédommagement honteux pour l’offensé, qui conserverait ici tous les droits de venger son honneur ; mais employée, je suppose, à l’éducation des enfants trouvés… afin que le superflu alimente le nécessaire.

— Et vous croyez, monsieur, s’écria la marquise, que l’ignoble crainte de payer une somme d’argent considérable rendrait la majorité des hommes moins attentifs, moins empressés auprès des femmes ?

— Je le crois tellement, madame, que je puis vous tracer à merveille les deux aspects très différents d’un salon rempli des mêmes personnages la veille ou le lendemain du jour où une telle loi serait promulguée. La veille, vous verriez les hommes, comme toujours, souriants, épanouis, charmants, prenant leur voix la plus douce et la plus tendre, pour développer bien bas, avec une grâce indicible dans le regard et dans l’accent, les principes amoureux de cette logique banale : « Ce qui plaît est bien. – La vertu est la discrétion. – On n’a pas consulté votre cœur quand on vous a donné votre tyran. – Il est des sentiments que la sympathie rend inévitables. – Votre âme cherche sa sœur… son autre moitié… prenez mon âme » (ce morceau d’âme dépareillé a des moustaches ou des favoris énormes). « Arrivé à un certain degré, l’amour coupable devient un devoir sacré, etc. » Car je vous fais grâce, madame, d’une foule d’autres excellents raisonnements qui généralement ne trompent pas plus celles qui les admettent que ceux qui les font. Mais le lendemain de notre terrible loi, mais lorsqu’il s’agirait d’amende, quelle différence ! Comme, après tout, ces jolis paradoxes de la veille pourraient bien finir par une forte somme à débourser, et que cette somme réduirait d’autant ce luxe et ce bien-être, qui sont le nécessaire d’une vie essentiellement positive, dont l’amour n’est que le dernier superflu, vous verriez les hommes, tout à coup devenus sérieux, gourmés, dignes, s’effarouchant du moindre entretien avec une femme, s’ils se trouvent un peu trop écartés du cercle ; enfin, prudes et sauvages comme des pensionnaires devant leur supérieure, vous les entendriez s’écrier tout à coup, pour qu’on les entende bien, et de leur voix la plus solennelle, de cette voix rouge qu’ils réservent pour parler politique, refuser des services, et, plus tard, gronder leurs femmes et leurs enfants : « Après tout, la société ne vit que par les mœurs. – Il faut bien s’arrêter à quelque chose. – Il est des devoirs qu’un galant homme sait et doit respecter. – J’ai eu une mère ! – Je serai père un jour. – Il n’y a de véritables joies que dans la satisfaction de la conscience, etc. » Car je vous fais encore grâce, madame, d’une foule d’autres formules plus ou moins morales, qui, dès qu’il s’agirait d’amendes, pourraient très fidèlement et très brutalement se traduire par ceci : « Mesdames, vous êtes sans doute on ne peut pas plus charmantes ! mais j’aime beaucoup aussi ma loge à l’Opéra, mon hôtel, ma table, mon écurie, mon jeu, mon voyage aux eaux ou en Italie tous les ans, mes tableaux, mes objets d’art ! or, risquer un peu de tout cela pour quelques moments d’une félicité… aussi rare… qu’elle est enivrante… Non ! »

— C’est infâme, dit la marquise ; sur cent hommes, il n’y en a pas un qui penserait ainsi !

— Permettez-moi, madame, d’être d’un avis absolument opposé : je crois, de nos jours, les hommes impitoyablement attachés au bien-être confortable et matériel, et pouvant, et sachant, et voulant lui sacrifier tout, et, bien plus que tout le reste, ce qu’on appelle une passion de cœur.

— Vous pensez cela ? me dit Mme de Pënâfiel avec un étonnement profond. Vous pensez cela ? Et quel âge avez-vous donc, monsieur ?

Cette question me parut si étrange, si peu convenable, et il était d’ailleurs si difficile d’y répondre sans être extrêmement ridicule, que, m’inclinant respectueusement, je dis à tout hasard :

— Mon étoile m’a assez favorisé, madame la marquise, pour me faire naître la veille du jour de votre naissance…

Mme de Pënâfiel fit un mouvement de hauteur impatiente, et me dit d’un très grand air :

— Je vous parle sérieusement, monsieur !

— Et c’est aussi très sérieusement, madame, que j’ai l’honneur de vous répondre ; la question que vous avez daigné m’adresser m’est une preuve d’intérêt trop hautement flatteur pour que je n’y réponde pas comme je dois.

— Mais comment savez-vous mon âge ? me demanda Mme de Pënâfiel avec une sorte de curiosité très étonnée.

— D’ici à bien des années, madame, lui dis-je en souriant, ce secret ne devra pas vous inquiéter, et j’ose espérer vivre assez longtemps dans vos bonnes grâces pour l’avoir oublié lorsqu’il devra l’être…

À ce moment, un éternuement, d’autant plus sonore qu’il avait été puissamment comprimé, éclata dans la région du jeune étranger qui, selon la prédiction de lord Falmouth, n’avait pas cessé de feuilleter depuis une heure le même album dans le plus profond silence. Ce bruit fit faire un bond de surprise à Mme de Pënâfiel, qui détourna vivement la tête, et fut toute confuse d’apercevoir là M. de Stroll.

Mais elle lui fit des excuses si gracieuses sur l’oubli où elle avait paru le laisser, que le jeune baron trouva sa conduite toute naturelle, et parut même se savoir assez bon gré d’avoir éternué aussi fort.

Il était tard, je me retirai.

J’attendais ma voiture dans un des premiers salons, quand lord Falmouth et M. de Stroll vinrent aussi demander leurs gens.

— Eh bien ! me dit lord Falmouth, que pensez-vous de Mme de Pënâfiel ?

Soit fausse honte de sembler être déjà sous le charme, soit dissimulation, je lui répondis en souriant :

— Mais, Mme de Pënâfiel me semble avoir une extrême simplicité de manières, un esprit candide et dénué de toutes prétentions, un naturel enchanteur, et dire enfin tout naïvement ce qu’elle pense.

— Eh bien ! sur ma parole, me répondit lord Falmouth avec son ironie grave, vous avez bien jugé, aussi vrai que nous sommes en plein midi, au milieu d’une épaisse forêt, à entendre le ramage des oiseaux. Puis, il ajouta sérieusement : — Ce qu’il y a d’infernal chez elle, c’est la fausseté. Je suis sûr qu’elle ne pense pas un mot de tout ce qu’elle nous a dit à propos de Byron et de Scott… car elle a du cœur… comme cela, ajouta-t-il en frappant du bout de sa canne la base d’un colossal vase du Japon plein de fleurs, situé près de lui, ou bien encore, tenez, dit-il en prenant dans le vase un beau camélia pourpre qu’il me montra, elle ressemble encore à ceci : couleur et éclat, rien de plus ; pas plus d’âme que cette fleur n’a de parfum. Après tout, quand elle veut, elle cause à ravir. Mais où il faut l’entendre, dit-on, c’est quand quelqu’un sort de chez elle… comme elle le met en pièces ! Un de ces jours, nous ferons cette partie-là ; vous sortirez, je resterai, et je vous dirai ce qu’elle aura dit de vous, à charge de revanche…

À ce moment, nos voitures avancèrent, lord Falmouth allait commencer sa nuit au salon ; après avoir hésité un instant à l’y accompagner, je rentrai chez moi.

Malgré le jugement de lord Falmouth et ce que je lui avais dit moi-même sur Mme de Pënâfiel, je l’avais trouvée fort naturelle, et sa façon de voir sur Byron m’avait surtout beaucoup et profondément frappé ; car il m’avait semblé pénétrer sous ce langage de sourds élans du cœur quelques cris de douleur morale comprimés, qui me firent beaucoup réfléchir, parce qu’ils me parurent vrais, et absolument opposés au caractère qu’on prêtait à Mme de Pënâfiel.

CHAPITRE XVIII.

DES BRUITS DU MONDE ET DE LA COQUETTERIE.

Il n’est souvent rien de plus difficile, pour ne pas dire impossible, que de défendre avec quelque succès dans le monde une pauvre jeune femme qui a le malheur de se trouver non seulement très haut placée et par son nom et par sa fortune, mais encore d’avoir une figure charmante, un esprit remarquablement distingué, des talents et une instruction très étendue.

Dès que l’insolente réunion de ces rares avantages a déchaîné le monde contre elle, ses actions les meilleures comme les plus indifférentes, ses qualités, sa grâce, tout lui est opposé avec un art d’une incroyable perfidie, et on ne se montre un peu bienveillant que pour ses défauts.

Rien de plus triste à observer que les effets contradictoires de ce dénigrement acharné ; car si cette femme contre laquelle on s’élève avec une haine si unanime a une maison hautement recherchée, on s’y presse, aucune avance ne coûte pour y être admis ; lui reproche-t-on des légèretés ? qu’importe, toutes les femmes la reçoivent et lui amènent leurs filles, sans doute pour leur enseigner de bonne heure cet édifiant oubli des outrages… qu’on a prodigués, et des calomnies… qu’on a répandues soi-même.

Ces réflexions me viennent à propos de Mme de Pënâfiel ; car peu à peu je m’étais habitué à la voir souvent, et bientôt presque chaque jour.

Ainsi que cela arrive d’ordinaire, je l’avais trouvée absolument autre qu’on ne la jugeait. – On la disait hautaine et impérieuse, je ne l’avais trouvée que digne ; – ironique et méprisante, je ne l’avais jamais entendue adresser ses railleries ou ses dédains qu’à des sujets bas et misérables ; – méchante et haineuse, elle m’avait paru bonne et pitoyable ; – fantasque, bizarre et morose, quelquefois seulement je l’avais vue triste.

Maintenant, cette différence si marquée entre ce que je voyais et ce que j’avais entendu dire devait-elle être attribuée à la profonde dissimulation qu’on reprochait généralement à Mme de Pënâfiel ? Je ne le sais.

J’ignore si j’étais fort épris de Mme de Pënâfiel ; mais je ressentais pour elle, à mesure que je la connaissais plus intimement, un très vif intérêt, causé autant par son charme, par son esprit, par ses qualités, par la naïveté même de certains défauts qu’elle ne contrariait pas, que par l’acharnement avec lequel le monde l’attaquait sans cesse ; acharnement contre lequel je m’étais souvent et très durement élevé.

Ce n’est pas sans quelque fierté que je me rappelle cette circonstance ; rien n’étant plus ordinaire que cette lâcheté moutonnière avec laquelle on se joint aux médisants pour déchirer ses amis absents.

D’ailleurs, j’avais peu à peu découvert la fausseté de mille bruits absurdes auxquels, du reste, j’avais ajouté foi tout des premiers.

Ainsi, lorsque je pus causer un peu confidemment avec Mme de Pënâfiel, je lui avouai très franchement que sa présence à cette course fatale, où M. de Merteuil avait été tué, m’avait semblé au moins étrange.

D’un air fort étonné, elle me demanda pourquoi.

Je lui dis que M. de Merteuil et M. de Senneterre étant fort de ses amis, en un mot, extrêmement de ses adorateurs…

Mais, sans me laisser le temps d’achever, elle s’était écriée que c’était une insigne fausseté ; qu’elle recevait M. de Merteuil et M. de Senneterre ses jours habituels ; qu’elle ne les voyait presque jamais le matin ; qu’ignorant le danger de ce défi, elle était allée à cette course comme à toute autre, et que si elle n’était pas restée jusqu’à la fin, c’est qu’elle avait eu froid.

À cela je lui opposai le bruit, et conséquemment la conviction publique que voici : « Elle savait être aimée par MM. de Merteuil et de Senneterre, ayant, par une coquetterie inexcusable, encouragé leurs soins rivaux ; elle se trouvait ainsi la première et seule cause de ce défi meurtrier ; aussi, son départ insouciant avant la fin de la lutte avait-il au moins autant scandalisé que sa présence à cette course ; enfin, le soir, son apparition en grande loge à l’Opéra avait semblé le comble de la sécheresse de cœur et du dédain. »

Mme de Pënâfiel ne pouvait croire d’aussi misérables médisances ; quand je l’en eus convaincue, elle me parut douloureusement peinée, et me demanda comment il se faisait que des gens du monde et sachant le monde fussent assez sots ou assez aveuglés pour penser qu’une femme comme elle jouerait un tel rôle.

À cela, je lui répondis que la bonne compagnie, avec une humilité toute chrétienne, se résignait toujours à oublier sa haute et rare expérience du monde, pour descendre jusqu’à la crédulité la plus stupide et la plus bourgeoise, dès qu’il s’agissait d’ajouter foi à une calomnie.

Puis je lui citai l’histoire d’Ismaël. – Elle me dit qu’elle avait en effet remarqué et assez admiré en artiste son costume rempli de caractère, et qu’un moment elle avait eu peur de voir ce malheureux homme renversé sous son cheval. – Mais quand j’en vins à ces autres propos, et conséquemment à cette autre conviction publique « qu’elle avait voulu se faire présenter Ismaël », elle éclata d’un rire fou, et me raconta qu’elle avait dit à l’Opéra à M. de Cernay, qui en fut d’ailleurs fort piqué : – « Rien n’est maintenant plus vulgaire que les Chasseurs et les Heiduques ; quand vous vous serez bien montré avec votre Lion, et que vous en aurez tiré tout le contraste possible, vous devriez me l’envoyer, je le ferais monter derrière ma voiture avec un valet de pied ; ce serait fort original. »

— Eh bien, madame, lui dis-je en riant, voici ces autres médisances ou plutôt cette autre conviction : « Pendant que MM. de Merteuil et de Senneterre risquaient pour vous plaire leur existence, indifférente à cette lutte téméraire dont vous vous saviez l’objet, vous n’aviez d’admiration que pour ce Turc, admiration qui avait éclaté par mille signes et mille transports presque frénétiques ; enfin le soir, paraissant à l’Opéra, malgré la mort d’un de vos plus dévoués admirateurs, votre première pensée fut de prier M. de Cernay de vous présenter Ismaël. Mais pourtant, éclairée par les conseils de vos amis, et voulant fuir la passion profonde que ce sauvage étranger vous avait inspirée, vous aviez pris le parti de vous aller brusquement mettre à l’abri tout au fond de la Bretagne. »

Mme de Pënâfiel me demanda si ce n’était pas M. de Cernay qui faisait courir ces bruits si calomnieux et si mensongers. Comme je tâchais d’éluder cette question, bien que je n’eusse aucune espèce de raison de ménager le comte, elle parut réfléchir un instant et me dit :

— Confidence pour confidence, M. de Cernay, après s’être assez longtemps occupé de moi, a fini par me faire une déclaration… de mariage, qui n’a pas plus été agréée que ne l’aurait été une déclaration d’amour ; car, ne songeant pas à commettre une faute, je ne pouvais sérieusement penser à faire une sottise irréparable. Mais, comme M. de Cernay n’avait pas plus à se vanter de mon refus que moi de ses offres, le secret avait été jusqu’ici scrupuleusement gardé entre nous deux ; maintenant qu’il me calomnie, ce secret n’en est plus un ; faites-en ce que vous voudrez au besoin, et citez vos sources, comme disait toujours mon vénérable ami Arthur Young. Maintenant quant à ce voyage de Bretagne si précipité, avait ajouté Mme de Pënâfiel en riant beaucoup de ces ridicules interprétations, vous me rappelez que ce soir-là, à l’Opéra, j’ai été bien brusque envers cette pauvre Cornélie, ma demoiselle de compagnie. Je lui avais dit que le lendemain nous partions pour ma terre ; mais elle se mit à me faire mille objections sur le temps, sur le froid, etc., qui finirent par m’impatienter beaucoup, puisque je voyageais bien, moi. Or, ce n’était pas absolument pour fuir ce pauvre diable de Turc que je partais ainsi, mais pour aller tout simplement voir la femme qui m’avait nourrie ; elle était à la mort, et assurait que si elle me voyait, elle reviendrait à la vie. Comme je suis très attachée à cette excellente créature, j’y suis allée ; mais ce qu’il y a de très curieux, c’est qu’aujourd’hui elle se porte à merveille ; aussi, n’ai-je pas vraiment eu le cœur de regretter ce rude voyage en plein hiver.

À ce sujet, je fis beaucoup rire Mme de Pënâfiel en lui disant combien j’avais moi-même profondément plaint sa femme de compagnie d’être exposée à sa tyrannie, etc., en voyant la pauvre fille si chagrine à l’Opéra.

Je ne cite ces particularités, je le répète, que comme type très vrai, je crois, de la plupart des bruits absurdes qui ont pourtant cours et créance absolue dans le monde, et dont la portée est souvent bien dangereuse.

Tant d’acharnement contre cette jeune femme m’intéressait donc vivement ; d’ailleurs, plus je la voyais dans l’intimité, plus son caractère me semblait souvent inexplicable. Son esprit très agréable, singulièrement orné, bien que souvent paradoxal et d’un tour scientifique prétentieux (c’était un de ses défauts), avait rarement quelques saillies de gaieté cordiale ou d’entraînement.

Quant à ce qui touchait les sentiments intimes, elle paraissait contrainte, oppressée, comme si quelque douloureux secret lui eût pesé ; puis parfois, c’étaient des traits de bonté et de commisération profondément sentie et raisonnée ; bonté qui ne paraissait pas pour ainsi dire naturelle, instinctive, mais plutôt naître de la comparaison et du souvenir d’une grande infortune, comme si Mme de Pënâfiel se fût dit : « J’ai tant souffert que je dois m’apitoyer ! »

C’étaient enfin d’autres fois des explosions du mépris le plus acerbe, à propos des envieux et des méchants, qui éclataient en railleries mordantes, n’épargnaient personne, et avaient malheureusement dû lui assurer beaucoup d’ennemis.

Une circonstance m’avait aussi singulièrement frappé, c’est que, malgré ce qu’on disait de sa légèreté, je n’avais vu chez Mme de Pënâfiel aucun homme sur un pied d’intimité telle, qu’à cette époque on pût lui supposer, ostensiblement du moins, aucun intérêt de cœur.

Si j’aimais Mme de Pënâfiel, ce n’était donc pas de cet amour pur, jeune et passionné dont j’avais aimé Hélène ; c’était d’un sentiment où il entrait au moins autant d’affection que de curiosité, et, le dirai-je, de méfiance ; car, si je blâmais les absurdes et calomnieuses visions du monde, je n’étais souvent ni beaucoup plus juste ni beaucoup moins sot.

Quoique je visse très assidûment Mme de Pënâfiel depuis à peu près trois mois, je ne lui avais pas encore dit un mot de galanterie, autant par calcul que par défiance. Je l’avais trouvée trop essentiellement différente du portrait qu’on en faisait dans le monde, pour n’avoir pas, malgré moi, souvent songé à cette excessive fausseté dont on l’accusait.

Ainsi je voulais l’étudier davantage avant de me laisser entraîner au courant très incertain d’une liaison dont j’aurais redouté l’issue négative ; car, je l’avoue, Mme de Pënâfiel était on ne peut plus séduisante.

Entre autres défauts, qui chez elle me ravissaient, il y avait surtout sa coquetterie, qui était fort singulière.

Elle n’existait pas dans de fausses prévenances, dans un accueil aussi flatteur que mensonger, aussi encourageant que trompeur ; non, son caractère était trop fier et trop justement dédaigneux pour quêter ou s’attirer ainsi des hommages.

Cette coquetterie était toute dans la grâce inexprimable que Mme de Pënâfiel voulait et savait donner à ses moindres mouvements, à ses poses les plus indifférentes en apparence. Sans doute cette grâce était calculée, raisonnée, si cela se peut dire ; mais l’habitude avait tellement harmonisé cet art enchanteur avec l’élégance native de ses manières, qu’il était impossible de regarder quelque chose de plus délicieux que Mme de Pënâfiel.

D’ailleurs, en fait d’exquisitisme, le naturel seul ne peut supporter la comparaison avec la parure étudiée ; autant dire que la fleur pâle et sauvage de l’églantier se peut comparer à la rose pour l’abondance, l’éclat et le parfum.

Mme de Pënâfiel, quant à cela, d’une sincérité charmante, avouait qu’elle avait un plaisir extrême à s’habiller avec le goût le plus parfait, afin de se trouver jolie ; qu’elle aimait beaucoup à voir son attitude gracieuse réfléchie dans une glace ; elle ne comprenait pas, enfin, qu’on rougît davantage de cultiver et d’orner sa beauté que son esprit ; qu’on ne s’étudiât pas autant à toujours prendre une pose élégante et choisie, qu’à ne jamais parler sans finesse et sans atticisme.

Elle avouait encore qu’elle se plaisait à cette coquetterie beaucoup plus pour elle-même que pour les autres, qui, disait-elle dans ses jours de gaieté, ne la louaient jamais comme il fallait, tandis qu’elle ne manquait pas le terme précis de la flatterie ; aussi préférait-elle de beaucoup ses propres admirations et s’y tenait-elle.

On ne saurait croire en effet jusqu’à quel point Mme de Pënâfiel avait poussé cet art d’être charmante à voir.

Ainsi, peignant à ravir, elle avait une sorte de parloir, à la fois salon, bibliothèque et atelier, arrangé avec un goût parfait, et où elle se tenait de préférence. Or, selon son air, sa toilette ou sa physionomie du jour, au moyen de stores et d’anciens vitraux très habilement combinés, elle se trouvait plus ou moins éclairée, et cela avec la plus admirable, la plus poétique intelligence du coloris et des mille savantes ressources de l’ombre et de la lumière artistement opposées.

Par exemple, lorsque Mme de Pënâfiel était nerveuse et pâle, et que, toute vêtue de blanc, ses beaux cheveux bruns, brillant de reflets dorés, arrondis en bandeaux, elle était assise sous un demi-jour, qui, tombant d’assez haut, projetait de grandes ombres dans l’appartement, il fallait voir comme cette faible clarté, en s’épanouissant seulement sur son beau front, sur ses joues à peine rosées et sur son cou d’ivoire, laissait tout le reste de son visage dans un merveilleux clair-obscur ! Rien enfin de plus délicieux à regarder que cette blanche et vaporeuse figure qui se dessinait, si doucement éclairée, sur un fond très sombre.

Puis encore, cette lumière avarement ménagée, qui brillait seulement çà et là comme par étincelles, sur la sculpture dorée d’un fauteuil, sur le pli moiré d’une étoffe, sur l’écaille et la nacre d’un meuble, ou qui éclatait en points scintillants sur la surface arrondie des coupes de porcelaine remplies de fleurs ; cette lumière ainsi distribuée donnait non seulement une apparence de tableau, et de charmant tableau à cette figure d’une élégance si achevée, si exquise, mais encore à tous les accessoires qui l’entouraient.

J’avoue d’ailleurs une grande puérilité, c’est que cette manière de donner du jour à un appartement m’avait beaucoup plu, parce qu’elle était dans mes idées.

Une chose, à mon avis, des plus choquantes, était l’ignorance complète ou l’oubli déplorable des architectes à ce sujet. Ainsi, sans tenir compte du style, de l’époque, et principalement, s’il s’agit d’une femme, de son extérieur, du type de sa beauté, de sa physionomie, ils croient avoir tout fait, et parfaitement fait, lorsqu’ils l’ont aveuglée au moyen de deux ou trois fenêtres énormes, de dix pieds de hauteur, d’où se répand de tous côtés une nappe de clarté éblouissante. Or, cette lumière si maladroitement prodiguée, se neutralise, se perd, ne met en relief ni tableaux, ni étoffes, ni sculptures, parce que, se projetant indifféremment sur tout, elle ne donne de valeur à rien.

En un mot, pour résumer ma pensée, il me semble qu’un appartement (non de réception, mais voué aux habitudes d’intimité) doit être éclairé avec la même étude, avec le même art, avec la même recherche qu’on mettrait à bien éclairer un tableau.

Qu’ainsi, beaucoup de choses doivent être sacrifiées dans l’ombre et dans la demi-teinte, afin de ménager des parties éclatantes.

Alors l’œil et la pensée se reposent avec plaisir, avec amour, avec une espèce de douce rêverie, de poétique contemplation sur cet argument intérieur…

Sorte de tableau réel, en action, qu’on admirerait déjà, si on le voyait représenté sur une toile.

Mais il faut une certaine élévation d’esprit, un certain instinct d’idéalité peut-être exagéré, pour se vouer à cette espèce de culte domestique, et y chercher des jouissances méditatives de chaque minute, qui échappent ou semblent incompréhensibles à beaucoup de gens.

Si j’insiste sur cette particularité, c’est que cette espèce de sympathie entre ce goût de Mme de Pënâfiel et le mien, me frappa, et qu’il faisait encore valoir sa coquetterie de manières, que j’aimais à l’adoration.

À ce propos, je me souviens que je ne trouvais rien de plus sauvage (et je le disais hautement) que les cris furieux de tous les hommes de la connaissance de Mme de Pënâfiel, au sujet de ce qu’ils appelaient son intolérable et détestable coquetterie.

« C’était, disaient-ils avec un emportement très curieux, c’était de la part de Mme de Pënâfiel des prétentions exorbitantes ! une espèce de pari avec elle-même d’être toujours gracieuse et charmante ! Jamais on ne pouvait la trouver chez elle que mise à ravir ; tout y était calculé, étudié depuis le jour faible et incertain qui l’éclairait quelquefois depuis la couleur de la tenture, assortie à son teint, comme si elle eût dû s’habiller avec cette tenture, jusqu’à celle des fleurs naturelles posées dans un vase, sur sa table à écrire, qui étaient, le croirait-on, ô horreur ! qui étaient aussi assorties à la couleur de ses cheveux, comme si elle eût dû se coiffer avec ces fleurs ! Mais ce n’était pas tout ; elle avait un pied d’enfant, les plus beaux bras qu’on pût voir, et une main ravissante. Eh bien ! n’était-ce pas insupportable ? On ne pouvait s’empêcher de remarquer, d’admirer ce pied, ce bras, cette main, tant elle possédait d’habileté à mettre ces avantages en évidence. Encore une fois c’était odieux, insupportable, scandaleux, etc. »

Or, tout cela fût-il vrai, ou plutôt par cela même que tout cela était vrai, y avait-il quelque chose au monde de plus grotesque et de plus saugrenu que d’entendre des hommes, vêtus avec cette espèce de négligence, souvent sordide, acceptée je ne sais pourquoi de nos jours pour les visites du matin, et qui allaient ainsi en Chenille (vieille expression très justement imaginée qui devrait revivre) passer une heure chez une femme, de les entendre, dis-je, se plaindre outrageusement de ce que cette femme les recevait, entourée de tout ce que le goût, l’art et l’élégance pouvaient ajouter à sa grâce naturelle ?

J’avoue qu’au contraire, je trouvais, moi, un plaisir extrême à jouir de toutes les délicieuses coquetteries de Mme de Pënâfiel, à contempler enfin, ne fût-ce même que comme un ravissant objet d’art, ce délicieux tableau vivant, quelquefois si animé, quelquefois si triste et si languissant.

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J’oubliais de dire que, parmi les plus violents détracteurs de Mme de Pënâfiel, étaient plusieurs jeunes chrétiens de ses amis.

Puisque ces mots sont venus à ma pensée, ils exigent quelques développements ; car le jeune chrétien de salon, type à la fois prétentieux et grotesque, devant bientôt faire place à d’autres ridicules, mérite d’être assez longuement décrit, afin que son souvenir exhilarant ne soit pas à tout jamais perdu.

CHAPITRE XIX.

DU CHRISTIANISME DE SALON.

Il existe deux sortes de jeunes chrétiens de salon, les uns prétentieux et grotesques, les autres respectables, parce qu’ils ont du moins des dehors, un langage et des habitudes qui ne font pas le contraste le plus saugrenu avec leur spécialité.

On peut d’ailleurs diviser en deux classes ces mondains apôtres, – les jeunes chrétiens qui dansent, et ceux qui ne dansent pas. Cette distinction suffit pour les reconnaître tout d’abord.

Les premiers, les chrétiens danseurs, sont plus ou moins gros et gras, rosés, potelés, bouclés, frisés, cravatés, gourmés, guindés, parfumés. Ce sont les Beaux, les Cavaliers, les Lions de ce christianisme de boudoir, de ce catholicisme de table à thé ; ceux-là boivent, mangent, rient, parlent, chantent, crient, dansent, valsent, galopent, pirouettent, cotil-lonnent, mazourquent, et font l’amour (s’ils peuvent) tout aussi éperdument que le dernier des luthériens ou le moindre petit indifférent en matière de religion. Quelques-uns même, se souvenant que David dansait devant l’arche, se sont ardemment livrés à la cachucha, afin de rendre sans doute un hommage tout chrétien à cette danse adorable qui florit en Espagne, terre catholique s’il en est ; d’autres plus rigoristes, avant de consentir à rivaliser ainsi avec les Majos les plus déhanchés, demandaient que la cachucha fût baptisée l’Inquisition. La question est encore pendante.

Toujours est-il qu’en voyant ces apôtres en gants glacés et à chevelure pyramidale, arriver tout essoufflés d’un galop, s’abandonner au délire de la valse en dévorant des yeux leur danseuse, et aller ensuite oublier ou rêver tant de charmes, dans la brûlante intimité des pierrettes du bal Musard, on ne les croirait pas d’abord beaucoup plus chrétiens qu’Abd-el-Kader.

Pourtant, grâce à quelques révélations indiscrètes sur la topographie des religions divines, à quelques confidences compromettantes sur l’espèce, la durée des peines éternelles, et surtout à leur air de fatuité triomphante, on devine, on pressent bientôt l’ange surnuméraire, sous l’enveloppe terrestre de ces jeunes chrétiens.

Leur seul tort est de ne pas assez dissimuler qu’ils sont du dernier mieux avec Jéhovah, en bonne fortune réglée avec la Providence, qu’ils ont tout plein de bonnes connaissances là-haut, et que les séraphins sont fort leurs serviteurs.

Mais en attendant l’heure de retourner auprès du roi des rois, qui, dans un moment le liesse, a bien voulu nous prêter ses gras chérubins pour égayer nos misères, les jeunes chrétiens danseurs pratiquent assidûment nos joies profanes, sans pour cela négliger les plaisirs sacrés.

En effet, le jeune chrétien danseur doit encore posséder sa chronique d’église et de sacristie : ainsi qu’un habitué d’Opéra possède sa chronique des coulisses.

Le chrétien danseur doit donc connaître les prédicateurs à la mode, leurs mœurs, leurs habitudes ; leur vie privée, anecdotique ; raconter comment l’abbé *** n’écrit pas ses sermons, comment l’abbé *** a supplanté l’abbé ***, comment l’abbé *** a bonne ou mauvaise grâce en prêchant, comment un vicaire de Saint-Thomas-d’Aquin a cavalièrement rembarré son curé, comment une âme pieuse a retrouvé sur le chapeau d’une bonne dame d’un âge mûr, mais encore leste et accorte, quelques aunes de superbe dentelle qu’elle avait offertes au jovial curé de S***, pour servir de devant d’autel à son église, etc.

Le chrétien danseur doit, en un mot, savoir quelles sont les meilleures places de l’église pour voir et pour entendre prêcher, ne jamais manquer la première audition d’un sermon ou d’une conférence, et venir au sortir du prêche en donner des nouvelles et dire s’il a réussi, toujours comme s’il s’agissait d’un nouvel opéra.

Grâce à cette pratique assidue de la chaire et de la sacristie, ainsi qu’à la vigueur de ses jarrets, le chrétien danseur, admis et posé comme tel, jouit alors des privilèges attachés à cette position excentrique.

Chrétien partout, chrétien toujours, au bal, au spectacle, à table, aux champs, à la ville, debout, assis, couché, en songe ou éveillé, il fait de l’intolérance, de l’inquisition, de l’indignation ; – il vous classe d’un mot, au paradis, ou en enfer ; il fulmine d’éclatants anathèmes sur la nouvelle Gomorrhe en buvant du punch, ou crie Babylone ! Babylone ! en soupant comme un ogre. Enfin, jetant un terrible cri de désolation, il annonce la prochaine et menaçante probabilité du jugement dernier en dansant le cotillon.

Après quoi, harassé, brisé par les fatigues du prêche et du bal, il se couche, et se trouve bientôt oppressé par un affreux cauchemar. Il rêve qu’il est confesseur, et que sa dernière valseuse, avec laquelle il a pourtant beaucoup admiré l’honnête modestie de Joseph fuyant Putiphar, vient lui avouer qu’elle a commis toutes sortes de ravissants péchés avec un janséniste, deux calvinistes, cinq molinistes, onze déistes, et elle ne sait plus combien d’athées.

Loin des chrétiens danseurs qui s’épanouissent sous les bougies des lustres florit modestement dans l’embrasure des portes : le jeune chrétien qui ne danse pas. Si les premiers sont les Cavaliers de cette religion de salon, ceux-ci en sont les puritains. Graves, austères, pâles, maigres, sombres, négligés, plus pudibonds que saint Joseph, ils ont bien de la peine à ne pas se couvrir de cendres, mais ils s’en vont traînant çà et là leur mélancolie et leur vie religieusement pure et limpide. Distraits de nos joies profanes qu’ils traversent sans s’y mêler, ils sont tout à leurs divines aspirations, à leurs visions célestes ; tolérants, doux et pitoyables aux erreurs humaines, ce sont les tendres Fénelon de cette église mondaine, tandis que les chrétiens danseurs en sont les impitoyables Bossuet, car le chrétien danseur est implacable, intraitable, inabordable. Dès qu’il s’agit de faiblesse humaine, pour lui, c’est-à-dire pour les autres, il n’y a pas de milieu, de moyen terme, l’enfer, le diable et ses cornes, c’est net, c’est tranché.

Le chrétien qui ne danse pas use, au contraire, extrêmement du purgatoire ; les partis extrêmes répugnent à son âme pieuse, délicate et charitable ; il hésiterait bien longtemps, bien longtemps il lui faudrait la preuve de bien terribles iniquités pour le décider à vous dire positivement : — Hélas ! mon pauvre cher frère, vous me paraissez devoir appartenir un jour au grand diable d’enfer, si vous ne vous amendez point !

Le chrétien danseur, au contraire, lui, vous y dévoue tout de suite, et à tout jamais, sur la moindre pauvre petite présomption, avec une assurance effrayante.

Quant à l’avenir de l’espèce humaine, le chrétien qui ne danse pas semble espérer encore un peu pour le salut du monde, malgré les erreurs et les crimes des hommes ; il présume, sans pourtant l’affirmer positivement, qu’au terrible jour du jugement dernier, il se pourrait bien faire qu’une généreuse amnistie remît aux damnés la fin de leurs peines ; le chrétien qui ne danse pas semble enfin compter beaucoup sur l’inépuisable mansuétude de Dieu, bon comme la force, dit-il ; et au résumé, on le croirait assez bien informé de la politique céleste, si le chrétien danseur, venant se mêler à la conversation en mangeant une glace, ne renversait pas d’un mot ces heureuses et douces espérances. Ce sont alors des menaces si épouvantables, si formidables, qui sentent si fort le soufre et le bitume, qui vous montrent si certainement un avenir de flammes éternelles, de fourches éternelles, de rôtissoires éternelles, qu’il ne reste plus aux pâles humains qu’à crier désespoir et fatalité, et, en attendant l’effet terrible des prédictions des chrétiens danseurs, qu’à se livrer à un galop sans fin ou à une orgie des deux mondes, digne du festin de Balthazar.

CHAPITRE XX.

LE PARLOIR.

Mais j’arrive à un épisode à la fois bien doux et bien cruel pour mon souvenir, et dont la pensée me fait encore rougir de bonheur et de regrets.

Un jour, je ne sais pourquoi, je me trouvais dans une disposition d’esprit singulièrement haineuse et méfiante ; j’avais ressenti une impression malveillante contre Mme de Pënâfiel, en m’apercevant de l’influence que sa pensée commençait d’exercer sur moi. Je m’en trouvais irrité, ne croyant pas assez connaître la réalité de ce qu’était Mme de Pënâfiel pour éprouver un tel sentiment sans le beaucoup redouter.

Ce jour-là j’allai chez elle : contre l’habitude de sa maison, toujours ordonnée à merveille, lorsque les gens de livrée m’eurent ouvert la porte qui fermait le vestibule, je ne trouvai pas de valets de chambre dans le salon d’attente pour m’annoncer. Il fallait, avant d’arriver au parloir de Mme de Pënâfiel, traverser trois ou quatre autres pièces dans lesquelles il n’y avait pas de portes, mais seulement des portières. N’étant pas prévenue, il était difficile qu’elle m’entendît arriver, le bruit de mes pas étant absolument amorti par l’épaisseur des tapis.

Je me trouvai donc très près de la portière qui fermait son parloir, et je pus contempler Mme de Pënâfiel avant qu’elle ne m’eût aperçu, à moins que la réflection d’une glace n’eût trahi ma présence.

Jamais je n’oublierai ma stupéfaction profonde à l’aspect de son visage, pâle et désolé ! Il me parut alors révéler l’ennui, le chagrin, le malheur le plus incurable, ou plutôt réunir dans son expression ces trois sentiments arrivés à leur paroxysme le plus désespéré !

Je la vois encore. Elle se tenait habituellement sur une petite causeuse fort basse, en bois doré, recouverte de satin brun semé de bouquets de rose, devant laquelle s’étendait un long coussin d’hermine qui lui servait à appuyer ses pieds ; à côté de cette causeuse et adossé au mur, était un petit meuble de Boule, dont la partie supérieure formait une armoire ; les battants en étaient entrouverts, et c’est avec le plus grand étonnement que j’y remarquai un crucifix d’ivoire…

Mme de Pënâfiel avait sans doute glissé de sa causeuse, car elle était moitié agenouillée, moitié assise sur le tapis d’hermine, les deux mains jointes sur ses genoux ; sa figure abattue, à demi tournée vers le Christ, était éclairée par un rayon de lumière qui, éclatant sur son front, y laissait lire une grande douleur.

Il est impossible de voir quelque chose à la fois de plus touchant, de plus beau et aussi de plus attristant, que cette jeune femme, entourée de tous les prestiges du luxe et de l’élégance, ainsi écrasée sous le poids de je ne sais quel chagrin terrible !

Après l’étonnement le plus vif, mon premier mouvement, je l’avoue, fut une contemplation douloureuse ; mon cœur se serra, lorsque je me demandai à quel inexplicable malheur pouvait être en proie cette belle jeune femme, en apparence si heureuse ?

Mais, hélas ! presque aussitôt, par je ne sais quelle désespérante fatalité, ma défiance habituelle, jointe à la réaction involontaire de cette réputation de fausseté qu’avait Mme de Pënâfiel, me dit que peut-être j’étais dupe d’un tableau, et qu’il se pouvait que Mme de Pënâfiel, m’ayant entendu venir, eût arrangé cette attitude si mélancoliquement affectée… Je dirai tout à l’heure dans quel but.

Je le répète, il était sans doute aussi fou que ridicule de croire à un calcul de coquetterie au milieu d’un chagrin qui semblait si écrasant ; mais, soit que son habitude de toujours vouloir paraître gracieuse eût réagi, presque malgré elle, jusque dans cette attitude en apparence si abandonnée à la douleur ; soit que le hasard l’eût seul arrangée, il était impossible de voir quelque chose de plus admirable que l’expression de ses yeux levés au ciel, que son touchant et humide regard, brillant si éploré à travers le cristal limpide de ses larmes ; que cette taille souple et mince, si délicieusement ployée sur le tapis ; enfin, jusqu’à son cou-de-pied charmant, si élégamment cambré qui, dans le désordre de la douleur, laissait voir sa cheville, et le bas de sa jambe fine et ronde, enlacée du cothurne de ses souliers de satin noir ; tout cela était d’un ensemble ravissant.

J’avoue qu’après mon premier étonnement et mes doutes sur la réalité de ce chagrin, mon sentiment le plus vif fut une vive admiration pour des charmes aussi complets…

J’hésitai un instant, soit à entrer brusquement, soit à retourner jusqu’à la porte du salon d’attente, et à m’annoncer alors en toussant légèrement ; je me décidai à ce dernier parti : aussitôt les battants du meuble où était le christ se refermèrent brusquement, et d’une voix très altérée Mme de Pënâfiel s’écria :

— Mais qui est donc là ?

J’avançai en m’excusant de n’avoir rencontré personne pour m’introduire. Mme de Pënâfiel me répondit :

— Je vous demande pardon ; mais, me trouvant fort souffrante, j’avais fait défendre ma porte, et je la croyais fermée.

Je lui réitérai mille excuses, et j’allais me retirer, lorsqu’elle me dit :

— Pourtant, si la compagnie d’une pauvre femme, horriblement triste et nerveuse, ne vous effraie pas trop, restez, vous me ferez plaisir.

Lorsque Mme de Pënâfiel m’invita à demeurer, et me dit qu’elle avait fait défendre sa porte (ce qui expliquait l’absence de ses gens d’intérieur dans le salon d’attente), je n’hésitai plus un moment à croire que la scène du crucifix n’eût été jouée, et que ses gens n’eussent eu l’ordre de ne laisser entrer que moi.

Ce beau raisonnement était sans doute le comble de la folie et de l’impertinence, cela était parfaitement invraisemblable. Mais je préférais être assez sottement vain pour soupçonner une femme que j’aimais, une femme de la condition de Mme de Pënâfiel, de jouer pour me tromper une misérable comédie, que de croire cette femme capable de souffrir d’un de ces moments d’affreuse amertume contre lesquels on demande à Dieu aide et protection !

Si j’avais un moment réfléchi que moi, jeune aussi, et vivant aussi de la vie du monde, je ressentais souvent plus qu’un autre de ces chagrins sans cause, l’état de tristesse dans lequel j’avais surpris Mme de Pënâfiel m’aurait paru concevable ; mais non, la défiance la plus incarnée, la crainte de passer pour dupe en éprouvant un sentiment de compassion pour une douleur qui pouvait être feinte, paralysa chez moi tout raisonnement, tout sentiment généreux.

Ainsi, au lieu de sympathiser avec une peine sans doute véritablement sentie, ne voyant là qu’une comédie, je fis à l’instant ces calculs sots et infâmes sans doute, mais qui dans le moment me parurent vraisemblables, ce qui me les rendit, hélas ! si dangereux.

Par suite de son esprit fantasque, me dis-je, Mme de Pënâfiel est peut-être piquée de ce que je ne parais pas m’occuper d’elle, non que mon hommage soit le moins du monde à désirer, mais ses projets en sont peut-être dérangés. La voyant très assidûment depuis trois mois, je ne lui ai pas même adressé un mot de galanterie – elle ne paraît avoir aucune affection évidente ; selon le monde, cela ne peut être vertu, c’est donc mystère. – Pourquoi ne voudrait-elle pas à la fois, et m’utiliser et se venger de mon indifférence affectée, en me faisant servir de manteau pour mieux cacher encore un autre amour… et dérouter ainsi les soupçons du monde ? – La route est simple, trouvant Mme de Pënâfiel ainsi abattue, je ne puis m’empêcher de m’informer de la cause de ses chagrins, de lui offrir des consolations et de risquer peut-être un aveu qui lui servirait à un dessein dont je serai le jouet.

Ou bien encore, devinant la tristesse, la mélancolie amère qui souvent m’accable, et dont jamais je ne lui ai parié, elle feint sans doute ce simulacre de désespoir, afin d’amener des confidences misanthropiques de ma part sur la perte des illusions, les douleurs de l’âme, etc., et d’autres peines des plus ridicules à avouer, et de se moquer ensuite de mes niais épanchements.

Or, une fois convaincu de cette supposition, je ne trouvai aucune impertinence assez dure, pour prouver à Mme de Pënâfiel que je n’étais pas sa dupe.

Encore une fois, rien de plus complètement absurde que ces craintes, que ces arrière-pensées. Maintenant que j’y songe de sang-froid, je me demande comment je n’avais pas seulement réfléchi qu’il fallait que Mme de Pënâfiel fût assurée de ma visite ce jour-là, et de l’heure où je me présenterais chez elle, pour arranger cette scène ; que me prendre pour manteau d’une autre affection la compromettrait tout aussi gravement aux yeux du monde, que si elle affichait la liaison que, selon moi, elle voulait cacher ; puis enfin, que le plaisir de rire de chagrins dont j’avais eu le bon sens de ne lui jamais parler ne valait certes pas la peine d’une dissimulation si longuement et si adroitement combinée ?

Mais lorsqu’il s’agit de folies (et je crois fermement que ma défiance était exaltée jusqu’à la monomanie), les réflexions sages et sensées sont nécessairement celles qui ne nous viennent jamais à l’esprit.

En vain, encore, je m’étais moqué moi-même de ces médisances infâmes, qui, de l’incident le plus simple et le plus indifférent en soi, parvenaient à construire les imaginations les plus monstrueusement absurdes ; et pourtant, sans réfléchir un instant à l’odieuse inconséquence de mon esprit, j’allais, ce qui était mille fois plus misérable encore que de médire, j’allais calomnier la douleur, chose sainte et sacrée s’il en est ! J’allais abuser d’un secret surpris ! Témoin involontaire d’un de ces actes profonds de tristesse intime et cachée, auxquels les âmes souffrantes n’osent s’abandonner que dans la solitude, par une susceptibilité délicate qui est la pudeur du chagrin, j’allais enfin indignement travestir la cause et l’expression de ce désespoir vrai sans doute, qui ne s’adressait qu’à Dieu seul, et qui lui demandait ce que lui seul, hélas ! peut donner : espoir et consolation !

Ce fut donc avec une disposition d’esprit singulièrement tournée au sarcasme, et regardant le visage si tristement abattu de Mme de Pënâfiel avec les yeux méchants et hébétés de ce monde, dont je dépassais alors, grâce à ma lâche défiance, les plus noires préventions, que je m’assis d’un air très sec et très dégagé vis-à-vis de la causeuse de Mme de Pënâfiel, qui s’y était rejetée avec accablement.

Je me souviens de notre entretien presque mot pour mot.

CHAPITRE XXI.

L’AVEU.

Mme de Pënâfiel resta quelques minutes pensive et les yeux fixes ; puis, semblant prendre une résolution subite, elle me dit, avec une familiarité que trois mois d’assiduité pouvaient faire excuser :

— Je vous crois mon ami…

— Le plus dévoué et le plus heureux de pouvoir vous en assurer, madame… répondis-je avec un ton de persiflage auquel Mme de Pënâfiel ne prit pas garde.

— Je n’entends pas par ce mot… un ami banal et indifférent, ainsi que l’entend le monde, me dit-elle ; non, vous valez, je crois, mieux que cela : d’abord, vous ne m’avez jamais dit une seule parole de galanterie, et je vous en ai su gré, oh ! beaucoup de gré ; vous m’avez ainsi épargné cette espèce de cour insultante que, je ne sais pourquoi, quelques-uns se croient le droit ou peut-être même… l’obligation de me faire, ajouta-t-elle avec un sourire amer ; vous avez assez eu de tact, d’esprit et de cœur pour comprendre qu’une femme, déjà victime d’odieuses calomnies, ne trouve rien de plus offensant que ces hommages méprisants et méprisables qui lui sont toujours un nouvel affront, parce qu’ils semblent s’autoriser des bruits les plus injurieux, comme d’un précédent tout naturel… Je crois votre esprit tristement avancé et d’une expérience précoce. Je sais que vous voyez beaucoup le monde, mais que vous n’êtes pas du monde quant à ses petites haines et à ses jalousies mesquines ; je crois que vous n’êtes ni fat, ni vain, et que vous êtes de ce bien petit nombre d’hommes qui ne cherchent jamais à trouver dans une confidence… autre chose que ce qu’il y a ; je suis sûre que vous ferez la part de l’étrangeté de ma démarche. Et puis d’ailleurs, ajouta-t-elle avec un air de dignité à la fois grande et triste qui, malgré moi, me frappa, comme une preuve d’extrême confiance de la part d’une femme est une des choses qui honorent le plus un honnête homme, je ne crains pas de m’ouvrir à vous ; d’ailleurs, vous êtes généreux et bon, je sais que bien des fois vous m’avez loyalement, bravement défendue, et je suis, hélas ! bien peu accoutumée à cela ; je sais enfin qu’un jour, à l’Opéra… Oui, je vous avais entendu, dit Mme de Pënâfiel en remarquant mon étonnement ; c’est ce qui vous fera comprendre pourquoi j’ai paru aller au-devant de votre admission chez moi, et la réserve que vous avez mise à répondre à cette prévenance m’a donné une haute idée de la dignité de votre caractère ; aussi ai-je besoin d’y croire… ai-je besoin de voir en vous un ami sincère ; car, enfin, il faut bien que je dise à quelqu’un… – reprit-elle avec un accent déchirant… – que je vous dise à vous… oh ! oui, à vous… pourquoi je suis la plus malheureuse des femmes !

Et elle fondit en larmes en cachant sa figure dans ses deux mains.

Il y eut dans ces mots, dans le regard désolé qui les accompagna, quelque chose de si navrant, que, malgré moi, je me sentis ému ; mais, réfléchissant aussitôt qu’après tout cela pouvait être feint pour m’amener à jouer un rôle ridicule, je me hâtai de dire très sèchement à Mme de Pënâfiel que je me croyais digne d’une telle confidence, et que si mon dévouement, mes conseils, pouvaient lui être de quelque utilité, je me mettais absolument à ses ordres, – et autres banalités des plus glaciales.

Comme Mme de Pënâfiel ne me parut pas s’apercevoir de la froideur cruelle avec laquelle j’accueillais ses plaintes, je vis dans son inattention, que je crus calculée, une résolution dédaigneuse de jouer sans déconcert son rôle jusqu’au bout, et j’en fus misérablement irrité.

Mais maintenant, plus instruit par l’expérience, je m’explique cette inadvertance de Mme de Pënâfiel, qui m’avait alors été une preuve si positive et si blessante de sa fausseté.

C’est que la première révélation d’un chagrin longtemps caché cause à l’âme, où il se concentrait douloureusement, un soulagement si ineffable, qu’entièrement sous le charme de cette bienfaisante effusion, on ne songe pas à remarquer l’impression qu’on a produite.

C’est seulement ensuite, lorsque le cœur, déjà moins souffrant, se sent un peu ravivé par ce divin épanchement, que, levant les yeux avec espoir, on cherche dans un regard ami quelques larmes de tendresse et de commisération.

Ainsi, quand, après une séparation longue et pénible, deux amis se retrouvent, ce n’est qu’ensuite de l’ivresse des premiers embrassements que chacun pense à chercher sur le visage de chacun si l’absence ne l’a pas changé.

____________

 

Ce premier pas fait, Mme de Pënâfiel continua donc, en passant sa main sur ses yeux humides de larmes.

— Vous expliquer pourquoi je me sens une confiance si extraordinaire en vous me sera, je crois, facile… Je vous le répète, je sais que si vous m’avez souvent défendue contre la calomnie, jamais vous ne vous êtes fait auprès de moi une sorte de droit de cette noble conduite ; enfin, l’espèce d’isolement dans lequel vous vivez, bien qu’au milieu du monde, votre réserve, votre esprit supérieur, qui n’est pas celui des autres, qui est tout entier à vous, qualités et défauts, tout me porte à voir en vous un ami sincère et généreux à qui je pourrai dire ce que je souffre…

Sans m’émouvoir, je répondis à Mme de Pënâfiel qu’elle pouvait compter sur ma discrétion, d’ailleurs profonde et à toute épreuve, autant par le sentiment du secret, que parce que je n’avais personne à qui confier quelque chose ; car, en un mot, lui dis-je, on ne commet guère d’indiscrétions qu’avec ses amis intimes ; or, je ne crois pas qu’on puisse m’en reprocher un.

— Et c’est cela, me dit-elle, qui m’a donné le courage de vous parler comme je vous parle ; car j’ai supposé que, vous aussi, vous viviez seul, chagrin et isolé au milieu de tous, comme j’y vis moi-même, enfin ! car moi, non plus, je n’ai pas d’amis ! on me hait, on me calomnie affreusement ! Et pourquoi, mon Dieu ? l’ai-je donc mérité ? pourquoi le monde est-il si injuste et si cruel à mon égard ? à qui ai-je fait du mal ? Ah ! si vous saviez ! si je pouvais tout vous dire !

Cette plainte me parut d’un enfantillage si ridicule, ces réticences si misérablement calculées pour exciter mon intérêt, que, d’un air très dégagé, je me mis à faire au contraire l’apologie du monde.

— Puisque vous me permettez de vous parler en ami, madame, laissez-moi vous dire qu’il ne faut pas, non plus, trop déchirer le monde. Demandez-lui ce qu’il peut et doit en conscience vous donner : des fêtes, du bruit, du mouvement, des hommages, des sourires, des fleurs, des salons dorés ; avec cela, la morale la plus large et la plus commode qu’on puisse désirer. Or, s’il donne tout cela, et avouez qu’il le donne, ne fait-il pas tout ce qu’il peut… tout ce qu’il doit… ce pauvre monde, qu’on attaque incessamment, et auquel on ne peut reprocher que de trop prodiguer ses trésors ?

— Mais vous savez bien que tout cela ment ! Ces sourires, ces hommages, ces prévenances, cet accueil ; tout cela est faux… vous le savez bien ! Si vous recevez, quand la dernière visite sort de chez vous, vous dites… Enfin ! Si vous allez chez les autres, dès que vous touchez votre seuil, vous dites encore… Enfin !

— Dieu merci, madame, répondit-je, sans vouloir comprendre Mme de Pënâfiel, qui commençait à être surprise de ma subite conversion aux bonheurs du monde ; je ne dis pas, je vous le jure, enfin ! d’un air aussi désespéré, ni vous non plus, permettez-moi de le croire. Si je dis enfin ! c’est en rentrant chez moi avec la lassitude du plaisir dont, je le répète, le monde est seulement trop prodigue. Quant à ce que vous appelez sa fausseté, ses mensonges, mais il me semble qu’il a grand-raison de ne pas changer ses dehors toujours riants, gracieux et faciles, pour d’autres dehors qui seraient horriblement ennuyeux. D’ailleurs, il ne ment pas ; il ne donne ses relations ni pour solides ni pour vraies ; parlez-lui sa langue, il vous répondra. Ce n’est pas lui qui est égoïste et absolu, c’est vous. Pourquoi vouloir substituer à ses apparences toujours charmantes, et qui lui suffisent de reste, vos prétentions à l’amitié romanesque ? à ces amours sans fin, qui le rendraient maussade et dont il n’a que faire ? Confiez-vous à lui, entrez franchement dans son enivrant tourbillon, et il vous rendra la vie légère, éblouissante et rapide. S’il vous calomnie aujourd’hui, qu’importe ! demain un autre bruit fera oublier sa médisance de la veille. Et d’ailleurs, voyez s’il croit lui-même aux calomnies qu’il répand ? Vous est-il moins soumis ? est-il moins à vos pieds ? non. Alors pourquoi donc attacher à ses folles paroles plus d’importance qu’il n’en attache lui-même ? Jouir et laisser jouir, c’est sa devise ; elle est assez commode, je pense : que lui vouloir de plus ?

Mme de Pënâfiel continuait à me regarder avec un profond étonnement. Pourtant, croyant sans doute beaucoup plus aux mille conversations sérieuses que j’avais eues avec elle à ce sujet, qu’à la soudaine légèreté que j’affectais alors, elle ajouta :

— Mais, quand à l’étourdissement des plaisirs du monde a succédé le calme, la réflexion, et qu’analysant ces joies on en reconnaît enfin toute la désolante vanité, que faire ?

— Je suis désespéré, madame, de ne pouvoir vous le dire ; je jouis, et j’espère jouir longtemps et mieux que pas un, de ces plaisirs que vous semblez dédaigner ; aussi ne puis-je croire que jamais ils me semblent pesants ; car c’est justement la fragilité, la facilité, la légèreté des liens du monde qui me les rendent précieux ! Pardon « de l’outrageuses bêtise de ma comparaison », comme dirait lord Falmouth, mais si jamais l’image si surannée de chaînes de fleurs a été justement appliquée, c’est bien à propos des relations du monde, aussi fleuries, aussi gaies, qu’elles sont peu durables et peu incommodes. Mais c’est surtout l’amour, ainsi que l’entend le monde, qui me ravit, madame ! Ne trouvez-vous pas que cet amour est l’histoire du phénix, qui sans cesse renaît de lui-même, toujours plus doré, plus empourpré, plus azuré ? Tout dans cet amour n’est-il pas charmant ? tout ! jusqu’à ses cendres, pauvres débris de lettres amoureuses qui sont encore un parfum ? Ne trouvez-vous pas enfin délicieux que, dans ce monde adorable, l’amour suive chez chacun la loi d’une divine métempsycose ? Car, s’il meurt aujourd’hui d’une vieillesse d’un mois, demain ne revit-il pas plus jeune, plus luxuriant que jamais, sous une autre forme ? ou plutôt… pour une autre forme ?

Mme de Pënâfiel ne pouvait encore comprendre pourquoi j’affectais une pareille légèreté, alors qu’elle venait de me confier si tristement ses douleurs. Je suivais sur son visage les diverses et pénibles impressions que lui causaient mes insouciantes paroles. Elle crut d’abord que je raillais ; pourtant, je continuai de parler d’un air si dégagé, si impertinemment convaincu, que bientôt, ne sachant que penser, elle me dit en me regardant d’un air stupéfait et presque avec un accent de reproche :

— Ainsi vous êtes heureux !

— Parfaitement heureux, madame ; et jamais la vie mondaine ne m’apparut sous un fantôme plus radieux et plus séduisant.

Mme de Pënâfiel attacha quelques moments sur moi ses grands yeux étonnés, et me dit ensuite d’un ton très ferme et très décidé :

— Cela n’est pas… vous n’êtes pas heureux… il est impossible que vous soyez heureux !… Je le sais… avouez-le… et alors je pourrai vous dire… Puis elle s’arrêta, baissa les yeux comme si elle eût encore retenu un secret prêt à lui échapper.

— Si cela peut vous être le moins du monde agréable, madame, repris-je en souriant, je m’empresse de me déclarer à l’instant le plus infortuné, le plus mélancolique, le plus ténébreux, le plus désillusionné des mortels ; et désormais je ne prononcerai plus que ces mots : anathème et fatalité !

Après m’avoir quelques moments regardé avec un étonnement inexprimable, Mme de Pënâfiel dit comme si elle se fût parlé à elle-même :

— Me suis-je donc trompée ?

Puis elle reprit :

— Mais non, non, cela est impossible ! Est-ce que si vous étiez heureux et indifférent comme vous affectez de le paraître, l’instinct ne m’en aurait pas avertie ? Est-ce que je serais venue exposer ma douleur et peut-être mes confidences à être méconnues, raillées ? Non, non, mon cœur me l’a bien dit, c’est à un ami que je parle ! À un ami qui aura pitié de moi, parce qu’il souffre aussi !

Cette singulière persistance de Mme de Pënâfiel à me vouloir faire avouer des chagrins ridicules, pour s’en moquer sans doute, m’étonna moins encore qu’elle ne m’irrita ; pourtant, je me contins.

— Mais encore une fois, madame, pourquoi vous opiniâtrer ainsi à me voir, ou plutôt à me croire si malheureux ?

— Pourquoi ? pourquoi ? me dit-elle avec une sorte d’impatience douloureuse, parce qu’il est certaines confidences que l’on ne fait jamais aux gens heureux ; parce que, pour comprendre l’amertume de certaines peines, il faut qu’il y ait une sorte d’harmonie entre l’âme de celui qui se plaint et l’âme de celui qui écoute la plainte ; parce que, si je vous avais cru insouciant, léger, heureux enfin de cette existence frivole, dont vous vantiez tout à l’heure les charmes, jamais je n’aurais songé à vous dire… ce qui me rend si malheureuse, à vous confier un secret qui vous expliquera peut-être une vie qui doit vous avoir paru jusqu’ici bizarre, fantasque, incompréhensible ; jamais enfin je n’aurais songé à vous confier, comme à l’ami le plus vrai, le plus dévoué, comme à un frère enfin, la cause de ce chagrin qui m’accable.

Au point de méfiance où j’étais arrivé, ces mots d’ami, de frère, me firent tout à coup venir à l’esprit une autre idée. Me rappelant alors les réticences de Mme de Pënâfiel et mille incidents qui, jusqu’à ce moment, ne m’avaient pas frappé ; pensant que ce chagrin sans nom, ce dégoût de tout et de tous, cet ennui du monde, dont elle se plaignait si amèrement, ressemblaient fort à la désespérante réaction d’un amour malheureux : je crus que Mme Pënâfiel aimait avec passion, que ses sentiments étaient méconnus ou dédaignés, et que je lui paraissais assez sans conséquence pour devenir le discret confident de sa peine et de son délaissement.

Cette dernière hypothèse, en éveillant dans mon cœur la plus âpre, la plus mortelle jalousie, me révéla toute l’étendue de mon amour pour Mme de Pënâfiel, et aussi tout le ridicule du nouveau rôle que je jouerais auprès d’elle si ce soupçon était fondé.

J’allais lui répondre lorsqu’elle fit un mouvement qui, dérangeant les plis de sa robe, découvrit, à ses pieds, sur le tapis, un médaillon tombé probablement de l’armoire de Boule qu’elle avait si brusquement fermée à mon arrivée, pour cacher le crucifix et sans doute ce médaillon. C’était un portrait d’homme ; mais il me fut impossible d’en reconnaître les traits.

Je n’eus plus alors d’incertitude ; toutes mes autres arrière-pensées s’évanouirent devant cette preuve si évidente de la fausseté de Mme de Pënâfiel ; alors aigri, torturé par les mille sentiments de jalousie, de colère, de haine, d’orgueil blessé, qui me transportèrent, je me levai, et lui dis avec le plus grand sang-froid :

— Vous êtes mon amie, madame ?

— Oh ! la plus dévouée, la plus sincère, reprit-elle avec une expression de reconnaissance qui éclaira ses traits, jusqu’alors assombris par ma froideur.

— Je puis donc vous parler avec la plus entière franchise ?

— Parlez-moi comme à une sœur ! – me dit-elle en me tendant la main, souriante et heureuse sans doute de me voir enfin en confiance avec elle.

Je pris cette belle main, que je baisai ; puis je repris :

— Comme à une sœur ? Comme à une sœur, soit car, dans toute cette divertissante comédie, vous me destiniez le rôle d’un frère honorablement niais qui s’apitoie et se lamente sur les amours méprisées de sa sœur.

Mme de Pënâfiel me regarda stupéfaite ; ses yeux étaient fixes ; ses mains retombèrent sur ses genoux ; elle ne trouva pas une parole. Je continuai :

— Mais il ne s’agit pas encore de cela ; je vais vous dire d’abord…, en ami, les diverses convictions qui, grâce à la connaissance que je crois avoir de la franchise de votre caractère, se sont succédées dans mon esprit depuis votre délicieuse prosternation au pied du crucifix. Quant à cette charmante pantomime, je dois dire que vous avez posé à ravir et tout à fait en artiste… Vos yeux éplorés et levés au ciel, vos mains jointes, votre accablement, vos larmes retenues, tout cela était feint à merveille ; aussi, ne croyant du tout vos chagrins, mais croyant fort à votre talent pour la mystification, talent qui se révélait à moi, si adroit et si complet… je voulus voir, madame, la comédie jusqu’au bout.

— Une comédie ! répéta Mme de Pënâfiel, n’ayant pas l’air de comprendre mes paroles.

— Une mystification, madame, dont je pensais devoir être l’objet ridicule, si j’avais été assez sot pour vous offrir des consolations de cœur, ou vous faire de dolentes confidences, sur la mélancolie, la misanthropie, le désillusionnement de toutes choses, et autres douleurs grotesques qui, selon vous, devaient m’accabler.

— Tout cela est sans doute odieux, me dit Mme de Pënâfiel, comme étourdie par un coup imprévu, tout cela m’épouvante… et pourtant je ne comprends pas.

— Je vais donc parler plus clairement, madame ; en un mot, les confidences que vous me demandiez devaient, selon moi, servir à divertir vos amis, auxquels vous les eussiez racontées avec cette charmante malice qui vous a si bien réussi lorsque vous m’avez raconté à moi-même… la déclaration de mariage de M. de Cernay.

— Mais c’est affreux ce que vous dites là ! s’écria-t-elle en joignant les mains avec effroi, vous pouvez croire… ?

— Oui, j’avais d’abord cru cela, mais depuis vos derniers aveux de dégoût du monde, de chagrins sans nom, qu’il m’est à cette heure très facile de qualifier, j’ai reconnu, madame, que le second rôle que vous me destiniez était encore plus sot que le premier ; car après tout, dans le premier, j’amenais une femme de votre condition à jouer les semblants destinés à me mystifier, et puis tout cela était si amusant, si bien joué, que je me trouvais presque fier de servir au développement et à l’application de vos rares qualités pour la bouffonnerie sérieuse.

— Monsieur, s’écria Mme de Pënâfiel en se levant droite et fière, songez-vous bien que c’est à moi que vous parlez ?

Mais changeant subitement d’accent et joignant les mains :

— C’est à en perdre la raison ! Je vous supplie de m’expliquer ce que cela signifie, que voulez-vous dire ? Pourquoi aurais-je feint ? Quel est le rôle que je voulais vous faire jouer ? Ah ! par pitié, ne flétrissez pas ainsi le seul moment de confiance, d’entraînement involontaire que j’ai eu depuis bien longtemps… Si vous saviez !

— Je sais, dis-je avec l’expression la plus dure et la plus insultante, tout en m’approchant assez de Mme de Pënâfiel pour pouvoir appuyer mon pied sur le médaillon et le briser, je sais, madame, que si j’étais femme, et que mon amour fût méprisé par un homme, je mourrais plutôt de honte et de désespoir que de venir conter au premier venu, qui ne s’en soucie guère, des aveux aussi humiliants, aussi burlesques, de la part de celle qui les fait, que révoltants à force de ridicule pour celui qui est obligé de les écouter.

— Monsieur… quelle audace… qui peut vous faire croire… ?

— Ceci ! – dis-je en lui montrant d’un regard de mépris le portrait toujours à ses pieds ; puis, appuyant le bout de ma botte sur le médaillon, je le pressai assez pour que le verre éclatât.

— Sacrilège ! s’écria Mme de Pënâfiel en se baissant avec vivacité pour s’emparer du portrait qu’elle serra dans ses deux mains jointes, en me regardant avec des yeux étincelants de courroux et d’indignation.

— Sacrilège soit, car je traite cette divinité-là absolument comme elle vous traite, madame !

Puis, saluant profondément, je sortis.

CHAPITRE XXII.

CONTRADICTIONS
.

Après cette entrevue, mon dépit et ma jalousie furent pendant quelques heures d’une si épouvantable violence, que je regrettai de ne m’être pas montré plus cruel et plus insolent encore envers Mme de Pënâfiel.

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Aux transports douloureux qui m’agitaient, je reconnus toute la vivacité de mon amour pour elle, amour dont je n’avais pas jusque-là mesuré la profondeur.

Ce médaillon que j’avais découvert était à mes yeux une preuve trop évidente de la probabilité de mes derniers soupçons, pour que je pusse encore ajouter foi aux défiances qui m’avaient d’abord aigri. Ainsi je ne croyais plus que Mme de Pënâfiel eût voulu m’amener à lui faire des confidences pour s’en moquer. Je pensais qu’un autre refusait, méprisait, outrageait peut-être un sentiment qu’à cette heure j’aurais payé du sacrifice de ma vie.

Puis, le calme de la raison succédant aux émotions tumultueuses de l’âme, je réfléchis bientôt plus froidement à la réalité de ma position envers Mme de Pënâfiel ; jamais je ne lui avais dit un mot de l’affection que je ressentais pour elle, pourquoi donc m’étonner de la confidence et du secret que je croyais avoir surpris ?

Pourquoi traiter si méchamment une femme qui, souffrant peut-être d’une peine et d’un amour incurables, ignorant d’ailleurs mes sentiments pour elle, et comptant sur la générosité de mon caractère, venait me demander, sinon des consolations, du moins de l’intérêt et de la pitié ?

Mais ces réflexions nobles et sages ne rendaient pas mon chagrin moins amer, ma jalousie moins inquiète. Quel était cet homme, dont j’avais voulu briser l’image ? Depuis longtemps je venais assidûment chez Mme de Pënâfiel, et pourtant personne ne m’avait paru devoir être l’objet de cette passion méconnue que je lui supposais.

Sa douleur, ses regrets, dataient donc de plus loin ? Je m’expliquais alors mille singularités jusque-là incompréhensibles pour moi, et si diversement interprétées par le monde, ses brusques silences, son ennui, son dédain de tous et de tout, et parfois pourtant ses joies vives et soudaines qui semblaient éclater à un souvenir, puis s’éteindre tout à coup dans le regret ou le désespoir. Sa coquetterie de manières si gracieuse et si continuelle avait alors un but ; mais quand ce mystérieux personnage pouvait-il jouir de la vue de tant de charmes ? En vain, je cherchais le mot de cette énigme, en me rappelant les réticences de sa dernière conversation, et son embarras dès qu’elle avait été sur le point sans doute de me dire le secret qui l’oppressait.

Mais quel était, et quel pouvait être l’objet de cette passion si fervente et si malheureuse ? de cet amour qui depuis quelques semaines surtout paraissait lui causer une peine plus profonde encore ?

Me sentant aimer Mme de Pënâfiel ainsi que je l’aimais, devais-je essayer de lui offrir de tendres consolations ? Pouvais-je espérer d’affaiblir un jour dans son cœur le souvenir déchirant de cette affection : réussirais-je ! l’oserais-je ! Torturée par des regrets désespérés, cette âme aussi noble que délicate devait être d’une susceptibilité de douleur si ombrageuse, si farouche, que, de crainte de la blesser à jamais, je ne pouvais sans les ménagements les plus extrêmes lui parler d’un meilleur avenir.

Et pourtant, en venant me demander de m’apitoyer sur ses souffrances, n’avait-elle pas compris avec un tact exquis et rare, qu’en vous frappant, certains malheurs épouvantables vous revêtent pour ainsi dire d’une dignité si triste et si majestueuse, qu’elle impose aux plus dévoués, aux plus aimants, un respectueux silence… et que les victimes de cette royauté de la douleur sont, comme les autres princes, obligées de parler les premières et de dire : Venez à moi, car mon infortune est grande !

____________

 

Mais quelle espérance pouvais-je concevoir, alors même que Mme de Pënâfiel aurait cédé à un secret penchant en s’adressant à moi avec tant de confiance ? Mon langage avait été si brutal, si étrange, qu’il m’était impossible d’en prévoir les suites.

Cependant, quelquefois l’excès même de mon insolence me rassurait. Évidemment, mes réponses avaient été trop insultantes, trop folles ; elles contrastaient trop avec mes antécédents envers Mme de Pënâfiel, pour ne lui pas sembler incompréhensibles. Ayant la conscience de ce qu’elle valait, entourée d’égards et de flatteries, elle devait se trouver plus stupéfaite encore que blessée de mes procédés, et chercher sans y parvenir le mot de cette énigme.

Aussi je ne sais si les regrets ou l’espoir me firent penser ainsi ; mais, bien que j’éprouvasse une grande honte de mon impertinence, je finis par me persuader que l’outrageuse dureté de ma conduite, loin de me nuire, pourrait peut-être me servir, et que je l’aurais calculée, qu’elle n’eût pas été plus habilement résolue.

Dans toute affaire de cœur, l’important, je crois, est de frapper vivement et d’occuper l’imagination ; pour arriver à ce but, rien de plus puissant que les contrastes, aussi est-il surtout nécessaire que l’impression que vous causez diffère essentiellement des impressions jusque-là reçues, lors même qu’il vous faudrait plus tard, à force de charme, de dévouement et d’amour, en faire oublier la réaction, si d’abord elle avait été douloureuse.

Une femme est-elle ordinairement peu entourée, peu flattée ; les soins les plus extrêmes, les attentions les plus délicates, les plus recherchées s’emparent généralement de son esprit et peu à peu de son cœur ; sa vanité jouissant avec délices de ces mille prévenances respectueuses et tendres auxquelles jusqu’alors elle avait été si peu habituée. Ainsi s’expliquent souvent les succès merveilleux de quelques hommes d’un âge plus que mûr, mais d’une grande finesse et d’une rare persistance, qui finissent par dominer absolument quelques jeunes filles ou de très jeunes femmes.

Une femme est-elle, au contraire, haut placée, continûment et bassement adulée ; des manières dures et dédaigneuses agissent quelquefois sur elle avec une singulière puissance. Peut-être enfin faut-il un peu traiter de telles femmes, ainsi que les courtisans habiles traitent souvent les princes : avec rudesse et brusquerie. Au moins ce nouveau et hardi langage, s’il ne leur plaît pas d’abord, les frappe, les étonne et quelquefois les domine ; car ce contraste heurté, tranchant avec les fades et banales redites de tous les jours et de tous les hommes, est souvent loin de nuire à celui qui l’a osé.

Afin d’appliquer ces réflexions à ma position, je me disais : — La dureté, le dédain avec lesquels j’ai accueilli les confidences de Mme de Pënâfiel, ma colère à la vue du portrait qu’elle me cachait, s’expliqueront par la vivacité de mon amour qu’elle a sans doute deviné ; or, après tout, les emportements causés par un tel motif sont toujours excusables, et surtout aux yeux de la femme qui en est l’objet. Et puis, comme elle est noble et généreuse, elle comprendra ce que j’ai dû souffrir lorsque j’ai cru qu’elle allait m’entretenir de ses chagrins de cœur.

Souvent aussi, par une contradiction bizarre, pensant que je pouvais m’abuser complètement en croyant Mme de Pënâfiel sous l’influence d’un amour dédaigné, mes premiers soupçons me revenaient à l’esprit ; je me demandais alors ce qui avait pu les détruire ? Ce portrait même ne pouvait-il pas être un des accessoires de cette comédie que je l’accusais de jouer ?

Puis, je le répète, n’ayant qu’une méchante et triste opinion de mon mérite, encore aggravée par la conscience de mes dernières duretés, je ne pouvais croire avoir inspiré à Mme de Pënâfiel ce sentiment d’attraction qui semblait l’entraîner vers moi, et je cherchais à m’expliquer son apparente confiance, en lui prêtant les arrière-pensées les plus misérables.

Alors, ma colère revenait plus haineuse, et je m’applaudissais de nouveau de mon insolence.

Au milieu de ces hésitations, de ces anxiétés, de cette fièvre d’inquiétude et d’angoisse, je reçus le billet suivant de Mme de Pënâfiel :

 

Je vous attends… venez… il le faut… venez à l’instant même…

M.

 

Il était neuf heures, je me rendis aussitôt chez elle presque fou de joie : elle demandait à me voir, je pouvais encore tout espérer.

CHAPITRE XXIII.

MARGUERITE.

Lorsque j’entrai chez Mme de Pënâfiel, une chose me frappa du plus profond étonnement : ce fut de la retrouver presque dans la même attitude où je l’avais laissée.

Son visage était d’une pâleur mate et unie, effrayante à voir ; on eût dit un masque de marbre.

Cette blancheur maladive si vite répandue sur ses traits, cette expression de douleur, à la fois vive et résignée, m’émurent alors si profondément, que tous mes calculs, tous mes raisonnements, tous mes soupçons misérables s’évanouirent ; il me sembla l’aimer pour la première fois du plus confiant et du plus sincère amour. Je ne pensai pas même à lui demander grâce pour tout ce qu’il y avait eu d’odieux dans ma conduite.

À cette heure je ne croyais pas à ce funeste passé ; par je ne sais quel prestige, oubliant la triste scène du matin, il me sembla que je la devais consoler d’un affreux chagrin auquel j’étais étranger ; j’allais enfin me mettre à ses genoux, lorsqu’elle me dit d’une voix qui me fit mal, tant elle me parut douloureusement altérée, malgré l’accent de fermeté qu’elle tâcha de lui donner : — J’ai voulu vous voir une dernière fois… j’ai voulu, si vous pouvez vous les expliquer à vous-même, vous demander le sens des étranges paroles que vous m’avez dites ce matin ; j’ai enfin voulu vous apprendre…

Ici, ses pauvres lèvres, en se contractant, tremblèrent, agitées par ce léger mouvement involontaire, presque convulsif, qu’elles éprouvent, lorsque les larmes venant aux yeux, on veut comprimer ses sanglots.

— J’ai voulu… – répéta donc Mme de Pënâfiel d’une voix éteinte. Puis ne pouvant continuer, interrompue par ses pleurs, elle cacha sa tête dans ses mains, et je n’entendis que ces mots prononcés d’un accent déchirant et étouffé :

— Ah ! pauvre malheureuse femme que je suis !

____________

 

— Oh ! pardon… pardon, Marguerite ! m’écriai-je en tombant à ses pieds, mais vous ne saviez pas que je vous aimais… que je vous aime !

— Vous m’aimez ?

— Avec délire, avec ivresse !

— Il m’aime ! Il ose me dire qu’il m’aime ! reprit-elle d’un air indigné.

— Ce matin ! le secret de mon âme est venu vingt fois sur mes lèvres ; mais en vous voyant si malheureuse… en recevant vos confidences si désespérées…

— Eh bien ?

— Eh bien ! J’ai cru, oui, j’ai cru qu’un autre amour méconnu, dédaigné, outragé, peut-être, causait seul ces chagrins que vous disiez sans cause.

— Vous avez pu croire cela… vous !

Et elle leva les yeux au ciel.

— Oui, j’ai cru cela… alors je suis devenu fou de haine, de désespoir ; car chacune de vos confidences m’était une blessure, une insulte… un mépris… à moi ! à moi qui vous aimais tant !

— Vous avez pu croire cela… vous ! – répéta Marguerite en me regardant avec une pénible émotion, tandis que deux larmes coulaient lentement sur ses joues pâles.

— Oui… et je le crois encore…

— Vous le croyez encore ! Mais ! Vous me prenez donc pour une infâme ? Mais vous ne savez donc pas ?…

— Je sais, m’écriai-je en l’interrompant, je sais que je vous aime comme un insensé… je sais qu’un autre vous fait souffrir peut-être ce que moi-même je souffre pour vous ! Eh bien, cette pensée me désespère, me tue… et je pars…

— Vous partez !

— Ce soir. Je ne voulais plus vous voir… j’avais besoin de tout mon courage… je l’aurai…

— Vous partez ! Mais, mon Dieu ! mon Dieu… et Moi ! s’écria Marguerite. Et elle joignit les mains avec un geste à la fois suppliant et désespéré, en tombant à genoux sur une chaise placée devant elle.

____________

 

Je ne saurais dire l’ivresse que me causèrent ces derniers mots de Marguerite… et moi !

Je crus entendre, non l’aveu de son amour, mais le cri de son âme déchirée qui n’avait plus d’espoir que dans mon affection. Bien que je la crusse toujours sous l’influence d’une passion dédaignée, je n’eus pas le courage de renouveler la scène du matin, pourtant je ne pus m’empêcher de lui dire douloureusement :

— Et ce portrait ?

— Le voilà… – reprit-elle, en me présentant le médaillon sous son cristal à moitié brisé.

Lorsque je tins ce portrait entre les mains, j’éprouvai un moment d’angoisse indéfinissable ; j’avais peur de jeter les yeux sur cette figure, que sans doute je connaissais ; pourtant, surmontant cette crainte puérile, je regardai… Ces traits m’étaient absolument étrangers ; je vis un noble et beau visage, d’une expression douce et grave à la fois ; les cheveux étaient bruns, les yeux bleus, la physionomie remplie de finesse et de grâce, les vêtements fort simples, et seulement rehaussés par un grand cordon orange à lisérés blancs, et par une plaque d’or émaillée placée à gauche de l’habit.

— Et ce portrait ? dis-je tristement à Marguerite.

— C’est celui de l’homme que j’ai le plus aimé, le plus respecté au monde ; c’est enfin celui… de M. de Pënâfiel.

Et elle fondit en larmes en mettant ses deux mains sur ses yeux.

____________

 

Je compris tout alors… et je crus que j’allais mourir de honte… et de remords.

Ce seul mot me dévoilait le passé et toute l’affreuse injustice de mes soupçons :

— Ah ! combien vous devez me mépriser, me haïr !... lui dis-je avec un accablement douloureux.

Elle ne me répondit rien, mais me donna sa main que je baisai à genoux, peut-être avec plus de vénération encore que d’amour !

Marguerite se calma peu à peu. De ma vie je n’oublierai son premier regard lorsqu’elle leva sur moi ses yeux encore baignés de larmes, ce regard qui peignait à la fois le reproche, le pardon et la pitié.

— Vous avez été bien cruel ou plutôt bien insensé, me dit-elle après un assez long silence, mais je ne puis vous en vouloir. J’aurais dû tout vous dire ; vingt fois je l’ai voulu, mais une insurmontable crainte, votre air ironique et froid, votre subite et incompréhensible conversion aux bonheurs du monde… tout enfin m’a glacée…

— Ah ! je le crois, je le crois ; aussi pourrez-vous me pardonner jamais ?… Mais oui, vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? vous me pardonnerez quand vous penserez à ce que j’ai dû souffrir des odieux soupçons qui me désolaient. Ah ! si vous saviez comme la douleur rend injuste et haineux ! si vous saviez ce que c’est que de se dire… : « Moi, je l’aime avec idolâtrie ; il n’y a pas dans son esprit, dans son âme, dans sa personne, un charme, une grâce, une nuance, que je n’apprécie, que je n’admire à genoux ; elle est pour moi au-dessus de tout et de toutes… et pourtant un autre !… » Ah ! tenez, voyez-vous, cette idée-là est à mourir… Pensez-y… et vous aurez pitié, et vous comprendrez, vous excuserez mes emportements, dont j’oserais presque ne pas rougir… tant j’ai souffert !

— Ne vous ai-je pas pardonné en vous disant revenez ! après cette affreuse matinée ? me dit-elle avec une ineffable bonté.

— Oh ! ma vie, ma vie entière expiera ce moment de folie, de vertige. Marguerite, je le jure, vous aurez en moi l’ami le plus dévoué, le frère le plus tendre ; seulement laissez-moi vous adorer, laissez-moi venir contempler chaque jour en vous ce trésor de noblesse, de candeur et de grâce, qu’un instant j’ai pu méconnaître… Vous verrez… vous verrez si je suis digne de votre confiance…

— Oh ! maintenant je le crois, aussi vous allez tout savoir ; oui, je me sens mieux, vous me rassurez sur moi et sur vous ; je vais enfin tout vous dire, vous dire ce que je n’ai osé ni voulu confier à nul autre ; et pourtant n’allez pas croire – ajouta-t-elle avec un triste et doux sourire –, qu’il s’agit d’un secret bien extraordinaire. Rien de plus simple que ce que vous allez entendre, c’est seulement la preuve de cette vérité : Que si le monde pénètre presque toujours les sentiments faux et coupables, jamais il ne se doute un instant des sentiments naturels, vrais et généreux.

— Ah ! quelle honte… quels remords pour moi… d’avoir partagé tant de stupides et méchants préjugés ! Pourquoi n’ai-je pas toujours écouté l’instinct de mon cœur qui me disait : Crois en elle ! Avec quel orgueilleux bonheur, seul peut-être, j’aurais lu dans votre âme si noble et si pure !

— Consolez-vous, mon ami, c’est moi qui vais vous y faire lire ; n’est-ce pas vous prouver que j’ai en vous plus de confiance que vous n’en avez vous-même ? Si je veux tout vous dire… n’est-ce pas vous montrer enfin que vous êtes peut-être la seule personne à l’estime de laquelle je tienne ? Aussi en vous expliquant l’apparente singularité de ma vie, si dénaturée par la médisance, j’espère, je désire, je veux à l’avenir pouvoir penser tout haut devant vous. Mais cet aveu exige quelques mots sur le passé ; écoutez-moi donc, je serai brève parce que je serai vraie. Très riche héritière, libre de mon choix, gâtée par les hommages qui s’adressaient autant à ma fortune qu’à ma personne, à dix-huit ans je n’avais rien aimé. Dans un voyage que je fis en Italie avec M. et Mme de Blémur, M. de Pënâfiel me fut présenté. Quoique fort jeune encore, il était ambassadeur d’Espagne à Naples dans des circonstances politiques fort difficiles ; c’est vous dire assez la supériorité de son esprit ; joignez à cela ces traits, et elle me montra le médaillon, un charme d’entretien extraordinaire, une rare solidité de principes, une extrême noblesse de caractère, un goût parfait, des connaissances nombreuses, un tact exquis dans tous les arts, un nom illustre, une grande fortune, et vous le connaîtrez. Je le vis, je l’appréciai, je l’aimai. Rien de plus simple que les incidents de notre mariage ; car toutes les convenances se trouvaient réunies. Seulement quelque temps après notre première entrevue, il me supplia de lui dire si je l’autorisais à demander ma main, désirant, bien que je fusse absolument libre de mon choix, de m’éviter jusqu’à l’ennui d’une démarche inopportune de la part de mon oncle. Je lui dis naïvement la joie que me causerait sa demande, mais qu’à mon tour j’avais une prière à lui faire, c’était de quitter une carrière qui devait toujours l’éloigner de la France, et de me promettre d’abandonner l’Espagne. Sa réponse fut noble et franche : « Je puis, me dit-il, vous sacrifier avec bonheur mes rêves d’ambition, mais non les intérêts de mon pays. Une fois ma mission accomplie, je retournerai à Madrid remercier le roi de sa confiance, lui rendre compte, je l’espère, du succès de ma négociation, et puis je serai absolument à vous, à vos moindres désirs. » Il agit ainsi qu’il me l’avait dit : il obtint ce que voulait son gouvernement, alla faire à Madrid ses adieux au roi, revint, et nous fûmes mariés. Je ne vous parlerai qu’une fois de mon bonheur pour vous dire qu’il fut immense, et partagé… Mais comme aux yeux du monde, les convenances de cette union étaient, je vous l’ai dit, aussi parfaites que possible, le monde ne voulut voir là qu’un mariage absolument de convenances.

— Cela est vrai, c’est du moins ce que j’ai toujours entendu dire ; on ajoutait même que, tout en restant dans les meilleurs termes avec M. de Pënâfiel, votre existence était, ainsi que cela arrive souvent, presque étrangère à la sienne.

— Tel faux, hélas ! tel absurde que fût ce bruit, il devait avoir créance ; car notre bonheur était si simple et si naturel, que le monde, presque toujours étranger aux sentiments vrais, ne pouvait y croire ; puis, nous mettions naturellement, d’ailleurs, une sorte de mystère dans notre félicité : ainsi, comment la société, habituée à vivre de médisance ou de scandale, pouvait-elle un moment supposer qu’une jeune femme et un mari charmant, tous deux d’une position et d’une naissance égales, iraient s’adorer et vivre absolument l’un pour l’autre ? Hélas ! rien n’était plus vrai pourtant…

— Vous ne sauriez croire, maintenant, comment tout s’explique à ma pensée ? Vous rappelez-vous cette interprétation si absurde et si méchante de cette course où assistait Ismaël ?

— Sans doute.

— Eh bien ! votre mariage fut interprété avec autant de perfidie. Comme rien n’était plus évidemment irréprochable que votre conduite, la calomnie vous arrangea une vie mystérieuse, souterraine, profondément dissimulée ; c’était, je vous l’assure, incroyable à entendre. Il ne s’agissait rien moins que de déguisements, de petite maison, que sais-je ?

— Si je n’étais pas si triste, je sourirais avec vous, mon ami, de tant de folles méchancetés ; mais j’arrive à un moment de mes souvenirs si cruel… si affreusement douloureux – et elle me tendit la main –, que j’ai besoin de tout mon courage… Après trois années de la vie la plus complètement, la plus passionnément heureuse… après…

Mais ne pouvant continuer, Marguerite fondit en larmes, et fut quelques moments sans parler.

— Oui, oui, je sais – lui dis-je en me mettant à ses genoux –, je sais combien vous vous êtes montrée admirable et dévouée dans cet affreux moment. Maintenant que je connais votre âme, maintenant que je connais celui qui la remplissait, qui la remplit encore de tout son souvenir, je comprends ce qu’il dut y avoir, ce qu’il y a de terrible pour vous dans cette séparation éternelle !

Après quelques moments de silence, Marguerite reprit :

— Oh ! merci, merci à vous ! de me comprendre ainsi ! ! Mon Dieu ! depuis ce moment épouvantable, voici la première fois que mes larmes ne me sont point amères, car je puis épancher mon cœur, dire au moins combien j’ai aimé, combien j’ai souffert… Hélas ! tant que je fus heureuse de ce bonheur sans nom, je n’avais besoin de le confier à personne, mais depuis…, oh ! depuis ! cette contrainte, voyez-vous, fut affreuse. Si vous saviez ma vie ! Être obligée de cacher ma douleur, mes regrets désespérés, comme j’avais caché mon bonheur ! Car, à qui aurais-je pu dire : Je souffre ? Qui m’aurait crue ? Qui m’aurait plainte ? Qui m’aurait consolée ?… Le monde a quelquefois pitié d’un sentiment coupable… mais, pour un chagrin sacré comme le mien, il n’a que des railleries ! car à ses yeux c’est un ridicule ou un mensonge… Pleurer son mari !… le regretter avec amertume, vivre de souvenirs poignants, n’exister que par la pensée d’un être qui vous fut cher… qui croirait cela ? Et puis pourquoi le dire ? À qui le dire ?

Mes parents ou mes alliés étaient trop du monde pour me comprendre ; et puis, je l’avoue, j’avais été d’un égoïsme de bonheur tel, que tant qu’il dura je n’avais cherché à m’assurer aucun ami. Lui… lui, n’était-il pas tout pour moi ? À qui avais-je besoin de répéter combien j’étais heureuse, si ce n’est à lui ? D’ailleurs, avec l’imprévoyance d’une félicité sans bornes, je n’avais jamais pensé que le malheur pouvait m’atteindre…

— Oh ! vous avez dû être bien malheureuse ! Pauvre femme ! les déchirements d’une douleur solitaire sont si affreux !

— Oh ! oui ! j’ai bien souffert, croyez-moi ! Et puis, par je ne sais quelle faiblesse dont maintenant j’ai honte, souvent la solitude m’effrayait ; dans l’ombre et le silence, ma douleur grandissait… grandissait, et devenait quelquefois si menaçante, que j’avais des terreurs affreuses ; aussi, presque éperdue, je me réfugiais dans ce monde que je détestais pourtant, mais c’est que j’avais alors presque besoin de son bruit, de son éclat, pour me distraire un moment de cette concentration de ma pensée qui m’aurait rendue folle. Puis, une fois rassurée, je me prenais à maudire les vaines joies qui avaient osé étourdir mes chagrins… je pleurais sur ma lâcheté… et mes jours se passaient dans ces contradictions aussi terribles qu’inexplicables. Ce n’est pas tout, je n’ignorais pas que ma douleur était affreusement calomniée, et je ne pouvais pas et je ne voulais pas me justifier… Oh ! si vous saviez encore combien cela est cruel de n’avoir pour se défendre qu’une vérité… mais si sainte, mais si vénérée, qu’on n’ose la profaner en la disant à des indifférents ou à des incrédules.

Marguerite pleura encore, et continua après un silence :

— Maintenant vous comprendrez, n’est-ce pas, mon mépris de tout et de tous ? Aigrie par le chagrin, mon humeur devint ombrageuse et fantasque ; personne n’en pouvant deviner la cause, je passai pour bizarre. Les gens qui m’entouraient me semblaient vulgaires, comparés à celui dont le souvenir sera toujours sacré pour moi ; je passai pour dédaigneuse ou dissimulée. Enfin, cette coquetterie sans but apparent qu’on me reprochait, ou plutôt à laquelle on donnait les motifs les plus scandaleux, eh bien ! c’était encore un hommage à son souvenir. Je me parais ainsi, parce qu’il avait aimé à me voir ainsi parée ; cet entourage, ces fleurs, ce demi-jour sous lequel il se plaisait à voiler mes traits, hélas ! tout cela était pour moi autant de souvenirs chers et précieux. Enfin, jusqu’à cette science que j’affichais comme une prétention, c’était encore un triste reflet du passé ; car, très savant lui-même, il avait souvent aimé à s’entretenir avec moi des connaissances les plus variées. Que vous dirais-je, mon ami ? Vivant seule, l’état de ma maison paraît peut-être trop considérable ; aussi je passe pour orgueilleuse et vaine, et pourtant, c’est parce que cette maison était la sienne, que je l’ai religieusement conservée. Maintenant, vous savez le secret de ma vie ; avant de vous avoir connu, il m’importait peu de paraître fantasque, vaniteuse et coquette ; les bruits les plus odieux m’étaient indifférents. Mais depuis que j’ai apprécié ce qu’il y avait de généreux et d’élevé dans votre cœur, depuis surtout que j’ai vu combien la médisance du monde, autorisée peut-être par une conduite dont il n’a pas le secret, pouvait avoir d’influence sur vous… à l’estime, à l’affection de qui je tiens tant… j’ai voulu que vous… au moins ne me jugeassiez pas comme les autres. Et puis, souvent, vous avez généreusement pris ma défense ; j’ai voulu vous prouver que l’instinct de votre âme était aussi noble que juste. Et pourtant, il me reste un aveu… pénible à vous faire.

— Marguerite, je vous en supplie…

— Eh bien, ajouta-t-elle en rougissant, j’ai combattu longtemps ce désir ; ce matin encore, lorsque vous m’avez surprise si malheureuse, si éplorée, c’est que je demandais à Dieu la force de résister au besoin que j’éprouvais de me réhabiliter à vos yeux.

— Pourquoi ? Oh ! dites pourquoi cela ? ne suis-je pas digne de votre confiance ?

— Si… si, vous en êtes… vous en serez digne, je le crois… mais… je me reprochais avec amertume de n’être plus assez forte de la pureté de mes actions, de la sincérité de mes regrets pour rester à vos yeux… indifférente aux calomnies du monde… car cela doit peut-être m’effrayer pour l’avenir……

(Ici manquent un assez grand nombre de pages du journal d’un inconnu.)

CHAPITRE XXIV.

JOURS DE SOLEIL.

Peu de personnes, je crois, ne se sont pas créé une sorte de langage intime et à part qui leur sert à diviser, à classer pour ainsi dire dans leur pensée les différentes phrases, les divers événements de leur vie. Ainsi j’appelais autrefois mes jours de soleil, ces heures aussi rares que fortunées dont le souvenir resplendit plus tard si magnifiquement dans le cours de l’existence, que son magique reflet peut colorer encore les plus pâles ennuis.

Dans la plupart de ces jours, grâce à une de ces heureuses fatalités du destin qui se plaît quelquefois à élever l’homme jusqu’au comble du bonheur possible ; dans ces jours de soleil, tout ce qui nous arrive est non seulement selon nos désirs, mais encore, si cela se peut dire, presque toujours merveilleusement encadré.

Et qui n’a pas eu dans sa vie son jour de soleil ? un de ces jours où tout paraît heureux et splendide, où l’âme est inondée d’un bien-être inexprimable, où souvent la nature elle-même semble apporter son tribut éclatant à notre félicité ? Si une voix depuis longtemps chérie vous dit en tremblant : « À ce soir ! », ce soir-là, il se fait que le ciel est pur, les bois verts et touffus, les fleurs étincelantes, l’air saturé de parfums ; enfin, par un hasard adorable, tout ce qui frappe votre vue est riant et paisible. Rien de triste, de sombre, ne vient obscurcir votre lumineuse auréole. Vous faut-il dire avec amour combien vous jouissez de cette rare et divine harmonie ! les expressions naissent pleines de fraîcheur et de grâce ; votre esprit allègre et épanoui brille de mille saillies ; s’il se tait, alors votre cœur parle et murmure d’ineffables tendresses ; puis vous vous sentez si fier, si hardi, si complètement doué, qu’à vos yeux éblouis l’avenir est sans bornes, ses perspectives innombrables, rayonnantes ; et il vous semble enfin qu’aucun malheur ne vous peut atteindre, sous l’égide du tutélaire et radieux génie qui vous couvre de ses ailes d’or !

____________

 

Depuis que Marguerite m’avait avoué son amour, amour si douloureusement, si longuement combattu par les souvenirs de son bonheur passé, mon incurable défiance devait céder, pour quelque temps du moins, aux preuves de la tendresse la plus enivrante.

Jamais aussi jours ne furent plus heureux et plus beaux que ceux qui suivirent cet aveu.

Presque tous les soirs, en rentrant chez moi, j’avais alors écrit avec délices le memento de ces journées charmantes.

Aussi est-ce avec une sorte de tendre et respectueux recueillement qu’en transcrivant ces lignes sur mon journal je relis ces fragments épars, écrits autrefois pendant une des plus douces périodes de ma vie.

 

§ I.

Avril 18**.

J’ai été assez heureux aujourd’hui pour éviter à Marguerite une minute de chagrin, mais ce pauvre Candid est mort…

Je viens d’assister à son agonie. Brave et digne cheval, pourtant je l’aimais bien !

Georges ne pleure pas, il est dans un désespoir stupide ; il m’a dit en anglais, avec une indéfinissable expression, en me le montrant expirant : « Ah ! monsieur, mourir ainsi… et sans courir contre personne ! »

Pauvre Candid ! sa fin a été douce, au moins ; il a fléchi sur ses genoux, puis il est tombé ; alors deux ou trois fois il a levé sa noble tête, ouvert encore ses grands yeux si brillants… puis les fermant à demi, poussant un profond soupir, il est mort.

Jamais peut-être je n’ai aimé ni n’aimerai de la sorte un cheval ; mais il y avait chez celui-ci tant d’intelligence, tant de beauté, tant d’énergie, tant d’adresse jointe à une intrépidité si franche ! Ne reculant devant rien, s’agissait-il d’obstacles à la vue desquels bien des chevaux auraient hésité, il arrivait, lui, fier, calme et hardi, et les passait en se jouant. Et puis ayant toujours l’air si libre et si joyeux sous le frein ! On eût dit que ce vaillant animal ne le subissait pas, mais l’acceptait comme une parure.

Pauvre Candid ! c’était mon courage, mon orgueil ! Confiant dans sa force, j’affrontais sans crainte des dangers qui peut-être sans lui m’eussent fait pâlir.

Confiant dans sa vitesse et son opiniâtre énergie, j’acceptais tout parti. Pauvre Candid ! Sa vitesse, son opiniâtre énergie, c’est ce qui l’a tué.

Seul parmi mes chevaux, il pouvait faire ce qu’il a fait, ce que bien peu feraient ; il a vaillamment accompli sa tâche ; il m’a valu un sourire de Marguerite, et puis il est mort.

Pauvre Candid ! Je n’ignorais pas à quoi je l’exposais, et maintenant je ne sais si j’aurais encore le même courage de sacrifice.

Voici pourquoi Candid est mort.

Ce matin, nous sommes allés avec Marguerite et don Luis voir le château de ***, qu’elle a envie d’acquérir ; ce château est situé à trois lieues et demie de Paris.

En visitant les appartements, je donnais le bras à Marguerite, nous précédions don Luis et le régisseur de cette terre.

Arrivés dans la bibliothèque, nous avons remarqué un très beau portrait de femme du XVIIe siècle ; les mains surtout étaient d’une délicatesse et d’une forme adorable.

Si adorable, que je trouvai qu’elles ressemblaient à celles de Marguerite.

Elle a nié ; je l’ai suppliée d’ôter son gant et de comparer ; la ressemblance était frappante.

Voir de si belles mains sans les tendrement baiser, je ne le pouvais.

Nous entendîmes les pas de don Luis, et nous continuâmes notre examen.

Le château visité, nous revînmes à Paris.

Se trouvant fatiguée de cette course, Marguerite m’avait prié de venir passer la soirée avec elle ; je le lui promis.

En arrivant je la trouvai triste, pâle, visiblement émue.

— Qu’avez-vous ? lui dis-je.

— Vous allez vous moquer de moi – elle avait les larmes aux yeux –, mais je n’ai pas retrouvé un bracelet qui me vient de ma mère ; je le portais au bras ce matin ; vous savez le prix que j’y attache, jugez de mon chagrin ; j’ai fait chercher partout, rien… rien !

À ces mots, je me rappelai presque confusément avoir vu tomber du gant de Marguerite quelque chose de brillant, lorsque je lui baisai la main dans la bibliothèque ; mais, tout au bonheur de ce baiser, cet incident n’avait pu m’en distraire.

— J’attache tant d’idées exagérées sans doute à la possession de ce bracelet, reprit Marguerite, que je serai affreusement malheureuse de ne le pas retrouver ; mais quel espoir ? en ai-je aucun ? Ah ! mon ami, pardon de cette douleur de regrets dans laquelle vous n’êtes pour rien ; mais si vous saviez ce que ce bracelet est pour moi. Ah ! quelle pénible nuit je vais passer, dans quelle inquiétude je vais être !

Il me vint alors à l’esprit une de ces pensées qu’on a lorsqu’on aime avec idolâtrie.

J’avais un cheval de course d’une grande vitesse, c’était Candid ; il y avait trois lieues et demie de Paris au château de *** ; la nuit était belle, la lune brillante, la route parfaite ; je voulus, pour épargner à Marguerite non seulement une nuit, mais une heure, mais quelques minutes de chagrin, savoir, dans le moins de temps possible, si le bracelet était resté ou non dans la bibliothèque de ***, quitte à tuer mon cheval.

— Pardon de mon égoïsme, dis-je à Marguerite, mais votre regret et la perte que vous avez faite me font souvenir que j’ai laissé étourdiment une clef à un coffret qui contient des papiers importants ; j’ai toute confiance dans mon valet de chambre, mais d’autres que lui peuvent entrer chez moi, permettez-moi donc d’écrire un mot, que je vais envoyer par ma voiture, pour ordonner d’ôter cette clef et de me l’apporter.

J’écrivis aussitôt ces mots :

 

« Georges sellera à l’instant Candid, il ira au château de ***, demandera au régisseur s’il n’a pas trouvé un bracelet d’or dans la bibliothèque. Quand Georges recevra cet ordre, il sera dix heures, il faut qu’à onze heures le bracelet ou la réponse soit à l’hôtel de Pënâfiel. »

 

La lettre partit.

Il y avait un peu plus de trois lieues et demie de Paris au château de *** ; c’était donc faire plus de sept lieues en une heure, chose possible pour un cheval de la vitesse et du sang de Candid, mais il y avait cent à parier contre un qu’il ne résisterait pas à cette course.

Jusqu’à dix heures, j’eus assez d’empire sur moi pour distraire un peu Marguerite de ses regrets, et j’y parvins.

Onze heures sonnèrent, Georges n’était pas de retour.

À onze heures cinq minutes, un valet de chambre entra portant sur un plateau un petit paquet qu’il me présenta.

C’était le bracelet de Marguerite.

Je ne saurais dire avec quelle ivresse je le pris.

— Me pardonnerez-vous, lui dis-je, la lenteur de mes gens ? ne sachant pas le prix que vous attachiez à ce bracelet, c’est moi qui vous l’avais volé ; mais, voyant votre chagrin, j’ai pris le prétexte d’une clef oubliée, pour écrire à mon valet de chambre de m’envoyer un petit paquet qu’il trouverait dans ma cassette.

— Je l’ai… je l’ai… oh ! je le retrouve… je vous pardonne ! – s’écria Marguerite en baisant le bracelet avec transport ; puis, me tendant la main, elle ajouta : — Ah ! que vous êtes bon d’avoir eu pitié de ma faiblesse, et que je vous sais gré d’avoir envoyé chez vous, et que votre conduite pour m’éviter quelques moments de chagrin a été délicate !

J’avoue que, malgré la joie et le bonheur de Marguerite, mon inquiétude fut grande jusqu’à onze heures et demie, que je quittai l’hôtel de Pënâfiel.

À minuit je n’avais plus d’inquiétude.

Pauvre Candid ! Il vient de mourir.

J’ai dit à Georges, pour expliquer cette mort, que j’avais parié trois cents louis que Candid irait à *** pendant la nuit, et reviendrait en une heure.

 

§ II.

Avril 18**.

J’ai rencontré Marguerite aux Champs-Élysées.

En parlant de chevaux, elle m’a dit : — Mais comment ne faites-vous pas plus souvent courir Candid ? On le dit si vite, si beau, et vous l’aimez tant… oh ! tant, que j’en suis presque jalouse, ajouta-t-elle en riant.

À ce moment, M. de Cernay, qui était à cheval ainsi que moi, s’approcha de la voiture de Mme de Pënâfiel, la salua, et me dit :

— Eh bien, est-ce vrai, Candid est mort ?

Marguerite me regarda avec étonnement.

— Il est mort, dis-je à M. de Cernay.

— C’est ce qu’on m’avait dit ; mais cela ne m’étonne pas : faire plus de sept lieues la nuit, en une heure quatre minutes ! de tel sang que soit un cheval, il est bien difficile qu’il résiste à cette épreuve, surtout sans être en condition. Et votre pari était de trois cents louis, je crois ?

— De trois cents louis.

— Eh bien, entre nous, vous avez fait une folie ; d’abord je vous en ai vu refuser beaucoup plus que cela, et avec raison, car, pour cinq cents louis et plus, vous ne retrouverez jamais un cheval pareil : je vous le dis maintenant qu’il est mort…, ajouta-t-il très naïvement.

— Il en est donc un peu de la réputation des chevaux comme de celle des grands hommes, lui dis-je en riant, la jalousie empêche de les apprécier de leur vivant.

____________

 

Le regard de Marguerite me dédommagea presque de la mort du pauvre Candid.

 

§ III.

Avrit 18**.

Quelle enivrante journée ! Ce bonheur retentit encore si délicieusement dans mon cœur, que je me plais à en écouter les moindres échos.

Il faisait aujourd’hui un temps radieux. Ainsi que nous en étions convenus hier avec Marguerite, je l’ai rencontrée au bois ; sa figure encore un peu pâle semblait s’épanouir et renaître au soleil. Elle se promenait à pied ; avant de la rejoindre, j’ai pendant quelque temps suivi Marguerite dans l’allée des acacias. Rien de plus élégant que sa démarche, que sa taille, dont on devinait la souplesse et la grâce sous le long châle qui l’enveloppait. Longtemps, bien amoureusement aussi, j’ai regardé ses petits pieds soulever à chaque pas les plis ondoyants de sa robe.

Je l’ai rejointe ; elle a beaucoup rougi en me voyant. Plus que jamais je suis convaincu de la valeur charmante de ce symptôme. Dès qu’il cesse, dès que la vue de l’objet aimé ne fait plus affluer le sang au cœur et au visage, l’amour vif, ardent et jeune a passé ; une débile et froide affection lui succède ; l’indifférence ou l’oubli ne sont pas loin.

J’ai pris son bras. Comme elle s’appuyait à peine sur le mien, je l’ai suppliée d’y peser davantage.

L’air était doux et pur, le gazon commençait à verdir, la violette à poindre ; nous avons d’abord peu parlé. De temps à autre elle tournait sa figure vers moi, et me regardait doucement avec ses grands yeux qui semblaient nager dans un cristal limpide ; puis bientôt ses narines roses se dilatant, elle me dit avec une sorte d’avidité :

— Qu’il est bon, n’est-ce pas, d’aspirer ainsi le printemps et le bonheur !

En voyant les hauteurs du Calvaire, nous avons beaucoup parlé campagne, grandes forêts, champs, belle et vaste nature. Cette conversation a été çà et là entrecoupée de longs silences. Après un de ces silences elle m’a dit :

— Je voudrais vous voir en Bretagne ; nous ferions de longues, longues promenades, et je vous sèmerais dans nos bois, pour faire plus tard, dans ma solitude, une riche moisson de tendres souvenirs.

J’ai répondu en riant que je ne trouvais rien à lui dire, en échange de ces charmantes flatteries, et que je m’en savais presque gré, car rien ne me paraissait plus désespérant que ces gens qui vous remboursent immédiatement un compliment gracieux, ou une attention délicate, comme s’ils voulaient se débarrasser à tout prix d’une dette insupportable.

Nous avons rencontré plusieurs hommes et plusieurs femmes de notre connaissance à pied comme nous. Après qu’ils eurent passé, et nos saluts échangés, nous nous sommes avoué en riant notre désir de savoir ce qu’on disait alors à notre sujet.

À propos de cette rencontre, Marguerite m’a dit que Paris lui devenait odieux ; qu’elle avait un beau projet, mais qu’elle ne voulait me le confier que le 1er mai. Impossible d’en savoir davantage.

À quatre heures, le vieux chevalier don Luis nous a rejoints ; nous avons tous trois continué notre promenade encore quelque temps. Mme de Pënâfiel avait comme moi quelques visites à faire ; je l’ai quittée ; elle allait le soir au bal ; nous sommes convenus que j’irais chez elle à dix heures pour avoir la première fleur de sa toilette, dont elle m’avait voulu faire un mystère.

En quittant Marguerite, j’ai été voir Mme de ***.

Notre bonheur est décidément très connu. Autrefois, on parlait souvent devant moi de Mme de Pënâfiel avec toute liberté ; maintenant, on ne prononce presque jamais son nom en ma présence, ou bien on l’accompagne des formules de louanges les plus exagérées. Cette réflexion m’est venue pendant le cours de ma visite à Mme de ***.

Un homme de ses amis, tout récemment arrivé d’Italie, et ignorant encore les liaisons du monde, lui a dit, après s’être informé de plusieurs femmes de sa connaissance :

— À propos, et Mme de Pënâfiel ? J’espère que vous allez me raconter comme toujours quelque bonne histoire sur elle ? Voyons, quel est l’heureux ou le malheureux du moment ? Dites-moi donc cela ? Vous me le devez à moi, qui, arrivant des antipodes, ne suis au fait de rien, et qui, sans ces renseignements, pourrais faire quelque gaucherie.

— Mais vous êtes fou – a répondu Mme de ***, rougissant beaucoup, et jetant un regard presque imperceptible de mon côté –, vous savez, au contraire, que je déteste les médisances, et surtout lorsqu’elles ont pour sujet une de mes meilleures amies ; car j’ai pour Marguerite une affection qui date de l’enfance, ajouta-t-elle en appuyant sur ces mots.

— Une de vos meilleures amies ! ah ! c’est charmant, par exemple ! reprit ce diable d’homme qui ne comprenait rien, une de vos meilleures amies, soit ; mais alors en ce sens que celui qui aime bien châtie bien ; car vous m’avez fait sur elle cent contes plus divertissants, plus mordants les uns que les autres.

L’embarras de Mme de *** devenait extrême, j’en ai eu pitié.

— Je ne suis donc pas le seul, madame, à qui vous ayez tendu ce piège ? lui ai-je dit en riant.

— Un piège ? a repris le nouvel arrivant.

— Un piège, monsieur, ai-je répondu –, un piège rempli de malice, auquel moi-même, un des amis les plus sincèrement dévoués de Mme de Pënâfiel, j’ai failli me laisser prendre.

— Ah ! m’en croyez-vous capable ? m’a répondu Mme de *** en souriant, sans comprendre encore ce que je voulais dire.

— Certes, madame, je vous en crois capable, car c’est un excellent moyen de connaître les véritables partisans de nos amis ; on dit en apparence un mal affreux de son amie intime, et, selon que les personnes de sa connaissance la défendent ou renchérissent encore sur la médisance, on juge ainsi des bienveillants et des malveillants ; aussi, renseignée de la sorte, l’amie intime prend plus tard pour ce qu’elles valent les protestations qu’on lui fait.

— Ah ! vous êtes en vérité d’une indiscrétion insupportable, m’a dit Mme de *** en minaudant.

L’arrivant d’Italie était stupéfait. Une nouvelle visite entra, je sortis.

___________

 

À dix heures, je suis allé chez Marguerite. J’espérais l’attendre ; car je trouve toujours délicieux d’être quelque temps seul à rêver dans un salon habité par celle qu’on aime, puis de voir l’appartement tout à coup éclairé pour ainsi dire par sa présence. Je n’eus pas ce plaisir ; c’était elle qui m’attendait. Ce triomphe que je remportais sur les longueurs ordinaires et incommensurables de la toilette, cette attention délicate et rare d’être prête pour me recevoir me charma.

Marguerite était adorable ainsi : elle portait une robe de moire verte, très pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses, d’où s’épanouissaient de grosses roses rosées ; une de ces fleurs dans ses cheveux et une autre au corsage complétaient sa parure. Elle m’avait gracieusement réservé un de ses bracelets à attacher ; je le fis, non sans baiser avec adoration ce bras charmant, si blanc, si frais et si rond.

J’ai voulu savoir les secrets du premier mai. Marguerite m’a dit qu’elle voulait me faire un mystère de ce printemps d’espérance.

Je lui ai raconté ma visite du matin à Mme de *** ; nous en avons beaucoup ri, et elle m’a dit être trop heureuse pour penser à la fausseté des autres. Puis, causant d’une très belle étrangère qui avait produit une assez grande sensation dans le monde, Marguerite m’a remercié très gaiement de me montrer fort assidu auprès de cette jolie personne. — Et pourquoi me remercier de cela ? lui ai-je demandé. — Parce qu’un homme n’est jamais plus en coquetterie avec les autres femmes que lorsqu’il se sait bien absolument sûr du cœur où il règne. Aussi, je suis heureuse et fière de vous inspirer cette certitude et cette sécurité.

___________

 

À onze heures, elle a demandé sa voiture. Comme je me félicitais de cette liberté qui nous permettait de nous voir si intimement, Marguerite m’a répondu : — Cela n’est rien encore ; vous verrez mon premier mai.

Je suis allé un instant à l’Opéra ; il était fort brillant. J’ai trouvé M. de Cernay dans notre loge. Ce qu’il appelle mon bonheur continue toujours de lui être insupportable ; car il ne cesse de me dire combien il est enchanté de la voir si sérieusement attachée ; il fallait que cela finît ainsi un jour ou l’autre, a-t-il ajouté. D’ailleurs, elle devait enfin se lasser d’une existence si agitée. Son goût pour Ismaël n’avait été qu’une folie ; son penchant pour M. de Merteuil un caprice ; ses autres aventures mystérieuses, mais pourtant devinées, des écarts d’imagination, tandis que l’affection qu’elle ressentait pour moi était tout autre, etc. Selon mon habitude, je me suis obstiné à nier mon bonheur ; alors M. de Cernay s’est mis à m’accuser d’être dissimulé, de vouloir cacher ce que tout Paris savait, et a fini par me prédire sérieusement que si je persistais à demeurer ainsi secret, je n’aurais jamais d’ami intime. Prédiction dont je me suis véritablement trouvé très chagrin.

Je suis allé au bal de Mme de *** pour rejoindre Marguerite ; en entrant dans les salons, je ne l’ai pas longtemps cherchée ; qui expliquera cet instinct, cette singulière faculté, grâce à laquelle il suffit d’une minute et d’un regard jeté sur une foule de femmes et d’hommes pour trouver au milieu d’elle la personne qu’on désire vivement de rencontrer ?

Marguerite causait avec Mme de *** lorsque j’allai la saluer. Elle m’accueillit avec une grâce charmante et une préférence très marquée, bien qu’elle fût fort entourée. Je cite cette particularité parce que beaucoup de femmes, dont on a deviné l’intérêt, croient faire une merveille de tact et de finesse en accueillant avec une indifférence affectée, souvent même grossière, les prévenances de celui qu’elles aiment.

Mme de *** est fort vive, fort spirituelle, fort gaie, d’un caractère rempli de franchise et de solidité, indulgente pour le monde, mais nullement banale, et d’une méchanceté cruelle dès qu’on attaque ses amis absents. Marguerite et moi étions en grande confiance avec elle. Toutes deux s’étant mises sur une causeuse, je me suis assis derrière elles, et nous avons fait mille folles remarques sur tout et sur tous. Je ne sais comment on vint à parler de tableaux. Mme de *** m’a dit :

— Je sais que vous avez une charmante collection de tableaux et de dessins ; donnez-nous donc un jour à souper, ainsi qu’à quelques femmes et à quelques hommes de notre connaissance, que nous allions admirer vos merveilles.

— Avec le plus grand bonheur, lui ai-je répondu ; mais il est bien entendu que je n’invite pas les maris ; cela dépare, c’est comme un danseur dans un ballet.

— Mais, au contraire, m’a-t-elle dit, à la fadeur maussade, jalouse, enfin presque conjugale, qui règne dans la plupart des liaisons, ce serait très piquant : beaucoup de maris très aimables n’ont contre eux que d’être maris ; or, puisque beaucoup ne le sont plus, ils ont mille chances de paraître charmants.

Après avoir longuement et gaiement débattu cette question, nous sommes convenus de ce souper avec une proportion raisonnable de maris et d’amants.

Il était assez tard, Marguerite a prié son cousin don Luis de demander sa voiture ; tandis qu’elle l’attendait et que je jetais son mantelet sur ses belles épaules, je lui ai dit à voix basse :

— À demain onze heures… n’est-ce pas ?

Elle a beaucoup rougi, et m’a légèrement serré la main lorsque je lui ai rendu son éventail et son flacon…

J’ai compris.

Don Luis lui a offert son bras, et elle est partie.

Rentré chez moi, je viens d’écrire le détail de cette journée, si vide en apparence, et pourtant si remplie de joies charmantes. Joies charmantes qui sont tout et rien : rien si on les isole, tout si on les rassemble. Alors c’est un bonheur épanoui, radieux, émaillé de mille délicieux souvenirs, aussi enivrants que le parfum sans nom d’un bouquet aussi composé, lui, de mille suaves et fraîches odeurs !

À demain… onze heures…

 

§ IV.

Avril 18**

Je suis allé chez elle à trois heures.

Je l’ai retrouvée toujours tendre, affectueuse, mais recueillie, pensive et presque triste.

Cette tristesse n’était pas amère ; elle était douce, remplie de charme et de mélancolie. Les idées qu’elle a émises ont été nobles, sérieuses, élevées.

Ce contraste m’a profondément frappé.

Il y a dans l’âme de certaines femmes d’inépuisables trésors de délicatesse.

Chez celles-là, tout s’épure par le sacrifice, tout s’idéalise par l’ardeur presque religieuse dont elles aiment, par le sentiment des devoirs sacrés qu’elles trouvent dans l’amour, par une sorte de contemplation douloureuse où les plonge toute pensée d’avenir.

Chez nous, l’horizon est bien plus borné. Une fois notre passion et notre vanité satisfaites par la possession, rien de plus net, de plus tranché que ce que nous éprouvons. Les mieux doués sont encore quelque peu tendres, reconnaissants ; les autres se montrent souvent rassasiés et maussades.

Chez certaines femmes, au contraire, par cela que les impressions heureuses et tristes, plus tristes qu’heureuses, qui succèdent à l’ivresse des sens, se contrarient et se heurtent ; en elles, la mélancolie prédomine ; car ce qu’elles éprouvent est indéfinissable. C’est à la fois bonheur et désespoir, regrets et espérance, souvenirs brûlants et honteux, amour plus vif, remords terrible, et désir insurmontable de se donner encore !

___________

 

Je suis resté longtemps chez Marguerite. Notre conversation a été délicieuse d’intimité. Elle m’a beaucoup parlé de ma famille, de mon père.

Un moment ces pensées, dont j’étais, hélas ! depuis si longtemps déshabitué, m’ont attristé ; je lui ai tout confié : mon oubli, mon ingratitude et l’indifférence coupable où me laissait sa mémoire…

Alors Marguerite n’a pu s’empêcher de fondre en larmes, et m’a dit : — On croit pourtant à l’éternelle durée d’autres affections… puisqu’on ose s’y livrer…

J’étais si profondément heureux que peu à peu je l’ai rassurée. Sa tristesse s’est en partie dissipée, et je ne saurais exprimer avec quelle tendresse ineffable et presque maternelle elle m’a parlé de l’avenir, de mes projets, de son impatience de me voir abandonner la vie stérile et oisive que je menais, et dont le vide, m’a-t-elle dit, m’avait déjà causé tant de chagrins.

Je lui ai répondu qu’à cette heure ses reproches n’étaient pas fondés, et qu’il ne fallait pas m’accuser d’être malheureux et inoccupé, puisque passant ma vie à l’adorer je me trouvais le plus heureux et le plus délicieusement occupé de tous les hommes.

Comme j’ajoutais mille folies à ce commentaire, Marguerite, me prenant la main, m’a dit, avec une inexprimable expression de bonté, d’amour et de doux reproche, en attachant sur moi ses grands yeux humides de larmes :

— Vous êtes bien gai… Arthur !

— C’est que je suis si heureux, si complètement heureux !

— Cela est singulier, m’a-t-elle dit ; moi aussi je suis heureuse, complètement heureuse… et pourtant je pleure ! j’ai besoin de pleurer.

___________

 

Puis, je ne sais pourquoi nous avons parlé de présage, et enfin de divinations et de devins. Comme toujours, nous avons rebattu ce thème usé : « Faut-il croire ou non à la prescience de l’avenir ? etc. »

Enfin nous sommes convenus de tenter le destin, et de nous rencontrer demain rue de Tournon, chez Mlle Lenormand, afin de savoir notre avenir.

J’ai quitté Marguerite à six heures et demie.

Elle a fait défendre sa porte, et m’a dit qu’elle passerait sa soirée à m’écrire.

___________

 

Rentré chez moi, et soumis à la seule influence de mes pensées, j’ai été encore plus frappé de la différence profonde qui existait entre les impressions des hommes et celles des femmes.

Ainsi, après cette matinée d’ivresse des sens, autant Marguerite avait besoin de silence, de recueillement et de solitude, autant j’avais besoin, moi, de bruit, d’éclat, d’animation ! Quoique concentré, le bonheur rayonnait en moi. Je me sentais gai, causant, aimable, tant le contentement nous grise ; aussi le monde, avec toutes ses joies et toutes ses splendeurs, me paraissait le seul théâtre digne de ma félicité.

Avant de me rendre à une ou deux soirées, je suis allé aux Bouffons pour entendre le deuxième acte d’Othello. J’ai vu Mme de V *** seule dans sa loge.

Elle était, comme toujours, charmante et mise à ravir.

Rien de plus délicieux qu’une jolie figure de femme se détachant, ainsi lumineuse et souriante, sur le fond toujours très obscur de ces premières loges de face.

Dans l’entracte, j’ai été faire une visite à Mme de V ***. Elle m’a reçu à merveille ; je dirais presque avec une coquetterie très provocante, si elle n’était pas, pour ainsi dire, née coquette et provocante, comme d’autres naissent blondes ou brunes. Rien d’ailleurs de plus brillant, de plus original, de plus fou, que son esprit ; disant tout, mais avec une grâce si piquante, une malice en apparence si naïve, qu’elle se fait tout pardonner.

Elle a commencé par m’attaquer très vivement sur mes assiduités constantes auprès de certaine belle marquise, disant que cette marquise devait s’estimer très heureuse d’être presque de ses ennemies, parce que sans cela, elle, Mme de V ***, aurait peut-être jeté un grand trouble dans notre amour.

— Comment ? parce que vous êtes son ennemie, vous vous abstenez de cette vengeance ?

— Sans doute, on réserve ordinairement ces bonnes perfidies-là pour ses amies intimes, et c’est très dommage – a-t-elle ajouté en riant comme une folle –, car si je l’avais bien voulu, je vous aurais rendu en vingt-quatre heures amoureux de moi, mais amoureux à lier.

— Mais c’est fait depuis longtemps et sans que vous vous soyez donné la moindre peine pour cela, ai-je dit. Puis à travers mille galanteries très empressées, je lui ai vanté le charme de ces amours éphémères, de ces rencontres de cœur, autrefois si communes et si ravissantes, mais de nos jours malheureusement si rares. Rencontres charmantes, sans veille ni lendemain, qui ne laissaient dans la vie qu’un souvenir unique, mais divin.

— Je ne suis pas de votre avis, a-t-elle ajouté toujours fort gaiement ; en fait de perles… j’aime mieux un collier qu’une bague.

— Oui, madame, mais toutes les perles d’un collier sont égales, d’une forme monotone, tandis que certaines perles, inestimables par leur singularité même, ont plus de valeur à elles seules que tout un collier.

— C’est pour cela sans doute, monsieur, que vous m’avez toujours paru si parfaitement précieux et singulier.

Grâce à mille autres folies, Othello passa, je le dis à ma honte, presque inentendu. On commençait de quitter les loges. — Allons, dit Mme de V ***, mon mari va encore me laisser seule pour la sortie.

— Votre mari, cela se concevrait presque… car il n’y a guère que les riches qui ignorent leurs trésors ; mais ce qui m’étonne, c’est que…

Et comme j’hésitais, elle me dit très délibérément :

— C’est que M. de ** ne soit pas là pour me donner le bras et demander mes gens ; est-ce cela que vous voulez dire ?

— C’est justement cela que, par une féroce envie, une jalousie de tigre, je ne voulais pas dire du tout.

— Je l’ai envoyé à la chasse pendant huit jours pour le remettre en grâce avec moi – a repris négligemment Mme de V *** –, car il a l’absence délicieuse.

— Délicieuse pour tous, car je lui devrai de jouir d’un charmant privilège, si vous acceptez mon bras pour sortir.

— Mais certes, j’y comptais bien.

— Et mes privilèges ne se borneront-ils, hélas ! qu’à cette faveur ?

— Vous êtes un curieux et un indiscret.

— Soit, pourvu qu’après avoir été curieux comme le désir, je puisse être indiscret comme le bonheur.

— Mais – a-t-elle ajouté sans me répondre et me faisant remarquer une femme souverainement ridicule –, voyez donc cette pauvre Mme de B. On dit qu’elle a les yeux bêtes… Quelle sottise ! je les trouve, moi, les plus spirituels du monde, car ils ont l’air de vouloir sortir de sa vilaine figure.

J’oublie une foule d’autres observations pleines de malice, le tout en riant très haut, elle sur une marche de l’escalier, moi sur une autre.

Enfin, au moment de me quitter, elle m’a rappelé qu’il y avait bien longtemps que je n’étais venu voir ses dessins ; qu’elle était fière de ses progrès, et qu’elle tenait à m’en faire juge.

— Mais je serai ravi, madame, d’aller critiquer ou admirer tant de merveilles ; seulement comme je suis très sévère, je me trouverais gêné par la présence d’un tiers pour vous dire franchement mon avis ; aussi vous devriez bien, pour cela, faire fermer votre porte aux importuns.

— Mais c’est un tête-à-tête, un rendez-vous que vous me demandez là, monsieur.

— Absolument, madame.

— Et mes gens ?

— Vous direz que vous n’y êtes que… pour votre notaire.

— Et vous consentiriez à passer… ?

— Pour un notaire, pour un procureur ; pour tout ce que vous voudrez ; je prendrai s’il le faut un paquet de papiers, des lunettes vertes, et nous causerons alors très impunément et surtout très longuement… d’affaires.

— De testament ? par exemple.

— Certes, de celui de ce pauvre ***, dont je voudrais être si éperdument à cette heure le légataire universel.

— Ah ciel ! que vous voilà bien dans l’esprit de votre rôle, s’est écriée Mme V ***.

On vint lui annoncer sa voiture :

— Eh bien ! lui ai-je dit en l’accompagnant, attendrez-vous votre notaire demain à trois heures ?

— Qu’il vienne, il le verra.

— N’allez-vous pas ce soir au concert de Mme T*** ?

— Non, je rentre chez moi.

— Comment, si tôt !

— Oui, pour mettre quelques affaires en ordre, ayant demain une grave entrevue avec le plus détestable et le plus importun des hommes de loi.

En disant ces mots, et toujours riant aux éclats, elle a monté en voiture.

Je suis revenu sous le péristyle attendre la mienne ; là, j’ai été accosté par le gros Pommerive, qui passant près de moi m’a dit : — Déjà infidèle !… C’est bien tôt… ou bien tard…

Je haussai les épaules en souriant.

Je suis allé à ce concert. Trop de foule. Pour moi la musique est sans charme si je ne l’entends pas commodément. En rentrant chez moi, je viens de trouver une longue et tendre lettre de Marguerite.

Dans notre conversation de ce matin, je lui avais avoué ma passion pour les violettes de Parme. J’en trouve deux corbeilles véritablement colossales dans mon salon.

Ce souvenir, cette prévenance délicate, m’a touché, m’a ravi, mais ne m’a pas fait véritablement rougir de mon empressement auprès de Mme de V ***, que j’ai trouvée d’un éclat et d’une vivacité charmante.

Je lis pourtant avec amour la lettre de Marguerite ; elle est tendre et bonne, pleine d’une charmante mélancolie ; elle se félicite de cette longue soirée passée seule avec mon souvenir. En post-scriptum, elle me rappelle que demain à trois heures nous devons nous retrouver chez Mlle Lenormand pour savoir notre avenir.

C’est justement à trois heures que j’ai promis à Mme de V *** d’aller voir ses dessins ; que faire ? Je ne puis certainement pas mettre en balance mon affection profonde et vraie pour Marguerite, avec le caprice, très vif, mais sans doute éphémère, que je ressens pour Mme de V ***, aussi jolie, aussi séduisante que légère et coquette.

Mais je suis assuré de l’affection de Marguerite ; c’est un amour sincère et durable ; le goût passager que j’échangerai peut-être avec Mme de V *** ne portera d’ailleurs aucune atteinte à cette intimité tendre et sérieuse.

Avec une femme aussi inconstante, aussi variable que Mme de V ***, une occasion perdue peut ne plus se rencontrer, le hasard est son dieu. J’irai donc demain chez elle. Je vais trouver une excuse pour remettre notre partie d’avenir avec Marguerite chez Mlle Lenormand à après-demain. Que prétexter ? Une affaire… de notaire ? Non, ce serait une perfidie puérile… Pourtant que dire ?

Enfin, je m’y résigne ; mais je vais par compensation écrire à Marguerite la lettre la plus passionnée.

___________

 

J’ai relu cette lettre tout à l’heure écrite par moi à Mme de Pënâfiel. Cette lettre est bien pleine de cœur, de tendresse, de passion, et cela n’est pas feint, c’est vrai, profondément senti, éprouvé. Chose étrange ! et je songe fermement à la tromper, et pourtant jamais peut-être mon amour pour elle n’a été plus vif ni plus sincère. Je n’ai aucune raison de me mentir à moi-même, je m’écoute penser… Cela est vrai, j’aime Marguerite plus que je ne l’ai jamais aimée ; naguère j’aurais reculé peut-être devant quelques sacrifices ; à cette heure j’irais au devant de tous ceux qu’elle me pourrait demander, et pourtant, je le répète, je songe à la tromper !

Cette idée me cause-t-elle honte ? remords ? regret ? Non.

Hésité-je un instant à la pensée que Marguerite peut être instruite de cette infidélité et en ressentir un profond chagrin ? Non.

Est-ce que j’éprouve pour Mme de V *** aucun sentiment noble et élevé ? Non. C’est un désir ardent, qui me semble devoir être aussitôt éteint qu’il a été promptement allumé.

Et pourtant, chose étrange, je me le redis encore, il me semble aimer davantage Marguerite. Pourquoi cette progression de sentiment ? N’est-ce pas une illusion ? un fantôme trompeur évoqué par la conscience de ma perfidie ? N’est-ce pas une excuse que je cherche en m’imposant à moi-même et peut-être à mon insu cette croyance mensongère. Non, non, je m’écoute penser… il me semble assurément l’aimer davantage.

Singulière contradiction de l’âme ! Serait-ce donc que mon amour pour Marguerite s’augmenterait en raison de la douleur que je pressens devoir lui causer ?

 

§ V.

Avril 18**.

Jours de soleil ?… hélas ! non ; ce temps de radieux bonheur, qui avait duré plus de deux mois, devait s’obscurcir et devenir bientôt sombre et désolé…

Étrange journée que celle-ci.

Ce matin, à mon réveil, j’ai reçu un billet de Marguerite : elle est un peu contrariée de ce retard de bonne aventure. Ce jour étant celui de l’anniversaire de sa naissance, elle le croyait plus convenable comme étant plus fatal.

Ayant à faire quelques emplètes de porcelaines de Sèvres et de Saxe, elle m’a prié de me trouver à deux heures et demie chez ***, marchand très en vogue, afin de consulter mon goût.

Je m’y suis rendu.

En allant voir avec elle un meuble de marqueterie placé dans le magasin du fond, nous sommes restés un moment seuls. Marguerite m’a demandé de venir passer ma soirée chez elle, en promettant de me dire son secret du 1er mai.

Je l’ai tendrement remerciée, elle m’a paru plus jolie encore que de coutume : elle portait une capote paille garnie de dentelles et de bleuets qui lui allait à ravir.

À trois heures je l’ai quittée, et je me suis rendu chez Mme de V ***.

Malgré nos folles conventions de la veille, d’après lesquelles je devais absolument passer pour un notaire, si je voulais jouir du charme d’un tête-à-tête, je me fis annoncer sous mon nom, et je la trouvai seule.

Elle m’a montré ses aquarelles, qui étaient véritablement d’une excellente manière, car cette jeune femme est parfaitement douée. Néanmoins, pour sortir des banalités, j’ai prétendu les trouver mauvaises, le dessin incorrect, la couleur fausse et outrée, le faire sans assurance et sans adresse.

— Vous n’y connaissez rien du tout, m’a-t-elle dit en riant, j’ai un talent charmant ; mais, comme vous dessinez aussi, c’est jalousie de métier.

— Nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, madame ; vous trouvez vos aquarelles bonnes, je les trouve mauvaises, n’en parlons plus ; parlons d’un sujet à propos duquel nous serons sans doute d’accord.

— Et ce sujet, monsieur ?

— C’est la perfection de votre esprit et de votre beauté.

— Eh bien ! vous vous trompez fort, monsieur ; car prenant à mon tour votre rôle de critique, tout à l’heure si injustement exercé aux dépens de mes pauvres dessins, je vous répondrai que si vous me trouvez charmante, moi, je me trouve détestable, car j’ai mille vilaines qualités. Aussi, comme nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, parlons d’autre chose.

— Hélas ! ceci est une prétention de votre part, madame ; malheureusement pour moi, vous n’avez pas tous les ravissants défauts que je vous souhaiterais, un surtout…

— Vous êtes fou, voulez-vous en attendant une preuve de mon odieux caractère ?

— Je la désire ardemment, ce sera toujours cela.

— Écoutez-moi donc, et surtout ne m’interrompez pas. Une de mes amies intimes, très méchante aussi, avait une vengeance à exercer contre une femme de sa connaissance ; vous n’avez pas besoin de savoir le pourquoi de cette vengeance. Mon amie était belle, ou plutôt jolie, vive, coquette, légère, ce que je vous donne comme qualités, selon votre désir, et non pas du tout comme défauts ; joignez à cela un esprit assez amusant, du charme et beaucoup d’entrain ; pardon de cette vulgarité ; et vous aurez son portrait. La femme dont mon amie voulait se venger était belle aussi, mais prétentieuse, hautaine et fausse au dernier point ; elle semblait pourtant sérieusement occupée d’un homme. Pourquoi ne le dirais-je pas ? oui, d’un homme fort agréable, assez excentrique, enfin qui ne ressemblait pas à tout le monde ; aujourd’hui gai, amusant, aimable ; demain, bizarre, maussade, ennuyeux et ennuyé. Pourtant, dans un de ses beaux jours de raison, de bon sens, il s’était montré très empressé auprès de mon amie, qui le trouva, me dit-elle, fort bien, trop bien peut-être. Dans cette circonstance, mon amie vint me demander conseil.

— Eh bien ? vous avez, j’espère, conseillé à votre amie ce que je lui aurais conseillé moi-même, de se venger de la femme prétentieuse en faisant secrètement le bonheur de l’homme excentrique. Une pensionnaire aurait trouvé cela ; les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs.

— Ne m’interrompez donc pas. Mon amie attendant mon avis, j’ai voulu savoir le caractère de l’homme excentrique, s’il était sûr, sincère, et non pas indiscret et étourdi.

— Eh bien, madame ?

— Eh bien, monsieur, c’était un de ces hommes assez rares, auxquels une femme peut tout confier, qui comprennent tout, apprécient tout, admettent tout, quitte ensuite à dire franchement ce qu’ils pensent, mais qui ensevelissent la confidence dans le secret le plus impénétrable. S’il est ainsi, dis-je à mon amie, vous n’avez qu’une chose à faire, c’est d’être inconséquente, osée, hardie, ou plutôt d’être enfin ce que nous ne sommes presque jamais, franche et vraie ; en un mot, dites à l’homme excentrique : « Vous voulez me plaire ; mais je vous sais occupé ; or non seulement une affection partagée ne peut me convenir, mais si j’agrée vos soins, je veux une preuve, un moyen sûr de rendre impossible pour l’avenir tout retour à la personne que vous m’aurez sacrifiée. En un mot, envoyez-moi toutes ses lettres, avec un billet significatif et très compromettant à ce sujet, et… l’avenir est aux heureux… » Eh bien ! ne donnais-je pas là un affreux conseil à mon amie ? m’a dit Mme de V *** en terminant.

— Je pourrais vous répondre, madame, grâce à la même allégorie, et me créer à l’instant un ami intime qui se trouverait être justement l’homme excentrique de votre amie intime. Mais, tenez, pas de détours, parlons franchement ; vous me connaissez assez pour savoir que je suis secret. Est-ce une perfidie que vous me demandez ? N’accueillerez-vous mes soins qu’à cette condition ?

— Mais, monsieur, vous êtes fou…

— Pas du tout.

— Mais pourquoi supposer que ce que je vous dis de mon amie soit un prétexte pour vous parler de moi ? et que je pense le moins du monde à accueillir vos soins ?

— Eh bien, soit, supposez que l’homme excentrique ait ainsi parlé et non pas moi.

— À la bonne heure, de la sorte on peut causer, nous rentrons dans le vrai. Vous auriez donc demandé à mon amie si elle exigeait véritablement de vous une perfidie ? Et si elle l’eût exigée, qu’auriez-vous répondu ?

— Que je me sentais capable, surtout avec elle, de faire toutes sortes d’infidélités… mais jamais de trahison.

— Et si mon amie avait pourtant mis ses bontés à ce prix ?

— Cela ne se pouvait pas.

— Comment ?

— J’aurais pris cela pour une plaisanterie, et refusé obstinément d’en être dupe.

— Pourquoi une plaisanterie ?

— Parce qu’il n’y a pas une femme capable d’une telle pensée.

— C’est un peu fort !

— Je pense comme cela.

— Aucune femme ?

— Aucune ?

— Mais je vous dis que, moi, j’ai conseillé cela à mon amie.

— Permettez-moi de douter de ce que vous dites.

— C’est insupportable, j’ai eu la pensée de cette perfidie, et je la lui ai conseillée, vous dis-je.

— Je ne puis vous croire ; je sais trop la noblesse de votre caractère, pour ajouter foi à ces calomnies que vous faites contre vous-même.

— Enfin supposez maintenant que je vous dise cela… à vous.

— À moi ?

— À vous.

— Je ne puis supposer l’impossible.

— Mais je vous le dis à cette heure.

— Sérieusement vous me dites cela ? Vous me faites ces conditions ?

— Très sérieusement.

— Eh bien, sérieusement, vous voulez vous moquer de moi.

— Vous êtes humble, au moins.

— Très fier au contraire de ne pas admettre que vous me croyiez capable d’une lâcheté. Mais, tenez, ne parlons plus des autres, parlons de vous et de moi ; agréez mes soins, sans condition, ou plutôt à condition que vous me rendrez tout aussi infidèle que vous le voudrez.

— Et ces lettres ?

— Encore une folie ? Croyez-vous donc que je ne voie pas que c’est un moyen fort adroit d’ailleurs de m’éprouver ? de savoir si vous pouvez compter sur moi, sur ma sûreté, sur ma probité en amour ? Aussi, entre nous, je ne peux m’empêcher d’augurer fort bien pour mon bonheur à venir, de cette précaution de votre part.

— La confiance ne vous manque pas, au moins.

— Est-ce donc être vain que de désirer, que d’espérer ardemment ?

— Ces lettres ? ces lettres ?

— Toujours cette plaisanterie ? Quant à cette épreuve, je vous le répète, je la trouve parfaite, car quelle femme pourrait avoir l’ombre de confiance, d’estime ou de tendresse pour un homme capable d’une telle misère ? ne devrait-elle pas craindre qu’un jour aussi ses lettres… ?

— Certes, elle pourrait craindre cela, si elle était assez sotte pour écrire… – ajouta Mme de V ***, avec une assurance dégagée qui me choqua.

___________

 

Par la fin de notre entretien, je m’assurai qu’en effet Mme de V *** ne me donnerait quelque espérance qu’au prix de cette perfidie.

Ce calcul m’a paru doublement odieux de sa part : sans doute, parce qu’il blessait mon amour-propre, en cela que chez Mme de V *** le désir de se venger de Mme de Pënâfiel (vengeance dont j’ignorais d’ailleurs le motif) passait avant le goût qu’elle prétendait ressentir pour moi.

Je suis sorti de chez Mme de V *** assez désappointé. J’avais compté sur une entrevue sinon plus tendre, du moins beaucoup plus décisive ; la réputation de légèreté de Mme de V *** étant telle, que je croyais voir agréer mes soins sans conditions ; or, celles qu’elle me faisait positivement étaient aussi exorbitantes qu’inadmissibles.

Chose étrange ! Autant hier, lorsque je songeais à tromper Marguerite, mon amour pour elle m’avait paru s’accroître… autant aujourd’hui, après cette sorte d’échec à la trahison que je méditais, mon affection semble se refroidir. Cette impression peut-être exagérée sera sans doute éphémère, mais je l’éprouve.

En pensant à la soirée que je vais passer près d’elle, je sens que je me serais montré beaucoup plus tendre, beaucoup plus aimable, si j’avais eu quelque tort réel à me reprocher et à lui cacher.

Sans doute j’avais bien agi, en me refusant à ce que Mme de V *** espérait de moi ; mais je ne pouvais trouver dans mon procédé, si naturel d’ailleurs, aucune satisfaction de conscience ; car Marguerite me plaisant beaucoup plus que son ennemie, en n’hésitant pas entre elles deux, je n’avais fait aucun sacrifice.

Néanmoins, il m’est presque impossible de ne pas ressentir une sorte de violent dépit contre Mme de Pënâfiel, en pensant que sans l’inimitié qu’elle a inspirée à Mme de V ***, il m’eût sans doute été facile de lui faire une infidélité passagère, qui aurait eu pour moi beaucoup de charme et de piquant.

Rien de plus égoïste, de plus injuste, de plus cruellement ridicule que mon irritation contre Marguerite, parce qu’elle m’a involontairement privé d’un plaisir dont l’éclat pouvait lui devenir une peine amère.

J’avoue ces misères ; mais je pense ainsi, et c’est sous l’influence de ces idées que je vais me rendre chez Mme de Pënâfiel.

Quelle sera l’issue de cette soirée ? Je ne sais, mais j’ai de tristes pressentiments.

CHAPITRE XXV.

MÉFIANCE.

Fatale, fatale soirée que celle-là[16] ! Pourrai-je me la rappeler ?... Oui, mes souvenirs sont encore si douloureux, qu’ils ne me manqueront pas !

Je suis arrivé à neuf heures et demie à l’hôtel de Pënâfiel, dans une disposition d’esprit aigre et maussade.

— Comme vous venez tard ! m’a dit Marguerite en souriant et d’un ton de reproche amical, mais j’ai tellement hâte de vous dire mon secret, mes projets du mois de mai, que je ne veux pas perdre de temps à vous gronder. Asseyez-vous là, près de moi, et soyez muet.

Satisfait de cette recommandation, qui me permettait de cacher mon humeur chagrine, je baisai la main de Marguerite, et je lui dis d’un air sérieux, qu’elle crut feint :

— Me voici d’une gravité, d’une attention complète ; je vous écoute.

— Tout ce que j’espère, c’est que cet air grave, cette attention, seront tout à l’heure fort dérangés par l’étourdissant imprévu de ce que j’ai à vous dire, ajouta en riant Mme de Pënâfiel, mais qu’importe ? ne m’interrompez pas… Je voulais aller ce matin chez Mlle Lenormand, non seulement à cause de mon jour de naissance, mais encore parce que j’étais curieuse de savoir si cette rare devineresse m’aurait su prédire que le plus grand bonheur que j’aie rêvé de ma vie était sur le point de se réaliser. Ce bonheur le voici : le 1er mai, je quitte Paris.

— Vous partez !

— Silence, me dit Marguerite en mettant son joli doigt sur ses lèvres, nous voilà déjà tout ému, rien qu’au commencement ; que sera-ce donc tout à l’heure ? Je reprends : je pars le 1er mai, n’emmenant avec moi qu’un homme de confiance et ma vieille femme de chambre, Mlle Vandeuil. Le but apparent de mon voyage est un séjour de quelques mois dans une de mes terres, en Lorraine, que je n’ai pas visitée depuis longtemps…

— Je devine…

— Vous ne devinez pas du tout. À six lieues de Paris, je m’arrête ; je laisse ma voiture chez le père de ma femme de chambre qui m’est tout dévoué, et je reviens à Paris, devinez où ?

— En vérité, je ne sais…

— Dans une modeste mais charmante petite demeure, située au fond d’un quartier perdu, et je m’y installe sous le nom de Mme Duval, jeune veuve arrivant de Bretagne à Paris pour s’occuper d’un procès… Eh bien, que vous disais-je ? vous voilà, comme je m’y attendais, tout étonné, tout stupéfait, dit Marguerite.

Je n’éprouvais ni étonnement, ni stupéfaction, mais un sentiment bien autre.

Soit par suite de la disposition chagrine de mon esprit irrité ou de ma défiance naturelle, ces projets de retraite venaient de rappeler tout à coup à ma mémoire un des mille bruits odieux qui avaient couru sur Mme de Pënâfiel, et entre autres, les mystérieuses aventures qu’on prétendait s’être passées dans une petite maison ignorée qu’elle possédait. Depuis, Marguerite m’avait toujours nié ce fait, comme tant d’autres calomnies absurdes, qui, ne pouvant s’attaquer à aucune évidence, étaient réduites à supposer mille incidents secrets. Aussi, étourdi par le bonheur idéal que je goûtais depuis deux mois, ou plutôt pendant cet accès de raison et de félicité, j’avais eu l’esprit de ne pas songer un moment au passé. Près de cette femme charmante, j’avais aveuglément cru ce qu’il est toujours si commode, et si bon, et si sage, de croire, que j’étais uniquement aimé ; j’avais aveuglément cru à la noble explication qu’elle m’avait donnée de sa conduite ; j’avais enfin oublié les lâches et misérables défiances qui déjà m’avaient rendu si cruellement injuste à son égard. Pourquoi retombai-je alors, et à propos de ce projet de retraite, dans tous mes abominables rêves de méfiance ? Je ne sais ; mais, hélas ! j’en subis la douloureuse obsession.

— Une fois établie dans ma maisonnette, continua Mme de Pënâfiel, je reçois chaque jour mon frère ; ce frère… c’est vous, car vous restez ostensiblement à Paris ; seulement, de temps à autre, vous vous montrez à l’Opéra, dans le monde ; puis, quittant bien vite tous les brillants ennuis de votre élégance habituelle, vous venez modestement, ici, chaque jour, passer de longues heures auprès de votre sœur bien-aimée ; toutes les heures enfin que vous laisseront vos apparitions mondaines. Eh bien, Arthur, que dites-vous de cette folie ? n’est-elle pas charmante ? Oh ! mon ami, si vous saviez la joie d’enfant que je me promets de cette existence si intimement partagée avec vous, de cette obscurité, de ce mystère, de ces longues promenades, de ces soirées passées loin d’un monde importun et jaloux, de ces journées toutes à nous et si diversement remplies ! Car vous ne savez pas, Arthur, nous aurons là un salon où nous trouverons de quoi peindre et faire de la musique ; là seront les livres que vous aimez, ceux que j’affectionne. L’habitation est petite, mais commode ; le jardin très grand, très ombragé, très esseulé. Notre maison, ne vous moquez pas trop de ces détails de ménage, notre maison se composera de ma femme de chambre, d’une seconde femme qu’elle prendra, et d’un homme pour vous. D’avance je me fais une fête de reconnaître, j’en suis sûre, qu’on peut être parfaitement heureux de la vie la plus médiocre, et de juger par nous-mêmes de ces existences modestes dont nous autres riches ne soupçonnons pas même les conditions… en un mot, mon ami, tant que vous ne vous lasserez pas de cette solitude, mon intention est d’y vivre ; et puis, c’est peut-être un enfantillage, mais cet isolement complet de Paris au milieu de Paris m’amuserait au possible, si notre bonheur m’en laissait le temps. D’ailleurs mon projet ne peut réussir qu’à Paris, car, disparaissant tous deux, le monde aurait bien vite pénétré la vérité ; tandis que, vous y restant, ses soupçons seront déroutés. Mais ce qui sera charmant, ce seront les commentaires sur mon absence, les mensonges de toutes sortes qu’on débitera, et surtout les preuves de leur appui. Mon Dieu, quand je pense à tout ce que vous entendrez dire, j’envie presque votre place. Mais vous voyez que j’use largement du droit que j’avais réclamé, de ne pas être interrompue ; c’est qu’aussi on ne peut cesser de parler d’un bonheur qu’on attend, qu’on désire… oh ! qu’on désire de toutes les forces de l’amour et de l’espérance – ajouta Marguerite en me tendant la main d’un air radieux et épanoui.

Je l’avais à peine écoutée. Ses projets, je le répète, venaient de réveiller en moi des soupçons infâmes, si heureusement endormis pendant deux mois de souverain bonheur. Cette adoration pieuse et profonde pour la mémoire de son mari, qui avait dû m’expliquer la vie de Marguerite, ne me parut plus alors qu’une fable grossière, dont je m’indignais d’avoir été un instant la dupe ridicule. Je crus de nouveau et plus opiniâtrement que jamais à toutes les odieuses calomnies d’autrefois. Aussi, cruellement irrité d’avoir cédé à un élan de noble confiance, et un moment oublié ce que j’appelais ma pénétration et ma sagacité, les ressentiments les plus détestables se soulevèrent dans mon cœur. Partant enfin de cette supposition, que ce que Marguerite me proposait avec une grâce si charmante, elle l’avait pareillement proposé à d’autres, sans doute dans les mêmes termes, et en feignant la même naïve et joyeuse espérance ; ne trouvant alors rien de plus révoltant que cette fausseté gratuite, rien de plus sot que mon rôle, si je paraissais croire à ce désir soudain de bonheur ignoré, que j’étais censé éveiller dans le cœur de Marguerite, concentrant mon dépit haineux en une ironie glaciale, je répondis :

— Sans doute ce projet est du dernier joli, et cette idée de retraite mystérieuse au milieu de Paris me paraîtrait fort originale, si je ne savais que c’est une redite… Or, quant à moi, dans certaines circonstances, je les trouve insipides.

— Mon Dieu, avec quelle froideur vous accueillez ma proposition ! me dit tristement Marguerite en s’apercevant enfin du changement de mes traits, moi qui croyais vous voir partager ma joie !… moi si heureuse, si profondément heureuse de cet avenir de bonheur et de mystère !

— Cette joie imperturbable prouve du moins la fraîcheur toujours renaissante de vos sensations ; sans cela, vous seriez, ce me semble, un peu blasée sur cette espèce de bonheur et de mystère-là…

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que cette retraite ne sera pas témoin pour la première fois de ces amours secrets et passionnés dont je dois être le héros… à mon tour.

— En vérité, je ne vous comprends pas, Arthur ; expliquez-vous… Tenez, je ne sais pas pourquoi, mais vous me glacez…

— Vous voulez que je m’explique ?… Eh bien ! soit. Se faire dire certaines choses qu’on sait à merveille est une fantaisie comme une autre, par exemple comme celle d’éprouver successivement ses amants par la solitude… dernière épreuve après laquelle ils sont sans doute définitivement classés selon leurs mérites.

— Je vous dis que je ne vous comprends pas, Arthur ; et pourtant votre regard froid et ironique me fait mal, il me rappelle ce jour affreux où… Mais dites, qu’avez-vous ? Expliquez-vous, mon Dieu, expliquez-vous ! que pouvez-vous me reprocher ? Ce projet vous déplaît-il ? J’y renonce, n’y pensons plus ; mais, au nom du ciel, dites-moi ce que vous avez ? D’où vient ce changement ? Hier encore, ce matin, vous étiez si bon, si aimant… votre dernière lettre… était si tendre !

— Hier et ce matin encore j’étais un sot et un aveugle ; je suis peut-être tout aussi sot à cette heure, mais au moins j’ai les yeux ouverts.

— Les yeux ouverts ! répéta Marguerite sans comprendre.

— Quant à ma dernière lettre, vous savez comme moi… mieux que moi, que s’il est encore assez difficile de bien feindre la vérité dans la parole, dans le geste et dans l’accent, rien n’est plus facile et plus vulgaire que de mentir dans une phrase étudiée, réfléchie tout à l’aise… Ainsi, lorsque je vous ai écrit cette dernière lettre… si tendre comme vous dites, je venais d’obtenir un rendez-vous de Mme de V ***.

— Arthur, Arthur ! vous plaisantez cruellement ! et, sans le vouloir, vous me faites bien du mal…

— Je ne plaisante pas, je vous jure ; je parle au contraire très sérieusement, très en ami… afin que vous ne soyez pas plus dupe de ma fausseté… que je ne veux l’être de la vôtre.

— Dupe ?… dupe de ma fausseté ?

— Oui.

— Dupe de ma fausseté ?… Quelle expression étrange dans votre bouche ?… Et pourquoi seriez-vous ma dupe ? Qu’est-ce que cela signifie ? Mais c’est inexplicable… et à quel propos, mon Dieu ! me dites-vous cela ?

— Je vous dis cela à propos de ce que vous savez mieux que moi : c’est que je ne suis pas le premier de vos amants à qui vous ayez proposé cette divertissante pastorale de faubourg.

Marguerite joignit ses mains, et les laissa tomber sur ses genoux, en me regardant avec des yeux fixes et arrondis par la stupéfaction et la douleur. Mais je continuai résolument, bien que le cœur me battît fort et vite… et que le souvenir du dernier entretien que j’avais eu autrefois avec Hélène me traversât la pensée, brûlant et douloureux comme un trait de feu.

— Voyez-vous, ma chère, au milieu des distractions du monde, on peut convenablement remplir son office d’amant, et ignorer de bonne grâce les antécédents de cœur de l’objet aimé ; rien de plus ridicule, d’ailleurs, que cette inquiétude du passé ; car vous appartint-il ? l’avenir reste, et le diable sait ce qu’il nous réserve. Mais pour remplir avec quelque supériorité ce rôle d’amant sans aïeux… dans cette mystérieuse idylle qui a pour spectatrices habituelles vous et votre femme de chambre ; mais pour jouer au moins comme les autres à une maisonnette et son cœur ! il faut être meilleur ou plus mauvais comédien que je ne le suis. D’honneur, ma chère Marguerite, je craindrais trop de paraître inférieur à mes nombreux devanciers, et je tiens à vous laisser la bonne opinion que vous avez de moi.

— Ah ! mon Dieu… je fais là un rêve affreux et je souffre beaucoup… – dit-elle en portant ses mains tremblantes à son front.

Mes artères battaient à se rompre ; j’avais par instant la conscience de causer un terrible chagrin à cette malheureuse femme, en flétrissant avec une ironie si grossière et si insolente l’avenir enchanteur qu’avait rêvé son amour. Je me figurais en frémissant ce qu’elle devait souffrir, si véritablement j’avais été sa première affection depuis la mort de son mari. Mais ma défiance ombrageuse, encore exaltée par les souvenirs de tant de bruits odieux répandus sur Marguerite, et surtout ma crainte d’être dupe, étouffant ces lueurs de raison, je ne trouvai pas d’expression assez méprisante pour insulter à ce que j’appelai l’implacable fausseté de cette femme.

Bientôt elle fondit en larmes.

Elle ne s’indigne pas de mes soupçons ! Elle supporte de pareilles brutalités ! La sincérité serait moins patiente, le mensonge seul est lâche. Elle m’a d’ailleurs cédé, pourquoi n’aurait-elle donc pas cédé à d’autres ? Telles furent les seules pensées que fit naître en moi cette douleur silencieuse et éplorée.

Elle pleura longtemps.

Sans lui dire un seul mot de consolation, je la regardais d’un air sombre et haineux, irrité contre moi, et l’accusant pourtant des mille sentiments douloureux qui m’agitaient.

Tout à coup, Marguerite redressa son visage pâle et marbré, regarda autour d’elle avec égarement, se leva droite, et fit un pas ou deux en disant :

— Non, non, ce n’est pas un rêve… c’est une réalité… c’est bien… Puis les forces semblant lui manquer, elle retomba sur son fauteuil.

Alors essuyant ses yeux, elle me dit d’une voix assez ferme :

— Pardon de cette faiblesse, c’est que, voyez-vous, depuis que je vous ai tout dit… c’est la première fois que vous me traitez ainsi… Pourtant je vous crois beaucoup moins cruel que vous ne le paraissez. Il est impossible que de gaieté de cœur vous me fassiez un mal si affreux ; non, cela est impossible, aussi je ne vous en veux pas ; on vous a abusé, et vous avez cru à des calomnies. Eh bien ! ni vous ni moi, n’est-ce pas, mon ami, nous ne pouvons sacrifier notre bonheur à venir à de si misérables médisances ? Vous allez donc me dire, me confier vos soupçons, les preuves que vous croyez avoir de ma fausseté, et je les détruirai d’un mot, entendez-vous, d’un seul mot, car la vérité a un langage auquel rien ne résiste. Encore une fois, je ne vous en veux pas, Arthur ! Pour traiter une femme ainsi que vous m’avez traitée, et cela dans un moment où, radieuse d’amour et d’espérance, elle venait à vous pour… Mais non, non, il ne s’agit plus de cela… Encore une fois, pour traiter une femme avec ce mépris et cette dureté, il faut avoir de sérieuses preuves contre elle, n’est-ce pas ? Eh bien, dites… dites… quelles sont-elles ?

Ce calme et noble langage m’irrita, car il me fit rougir de honte. Comment oser avouer qu’un méchant caprice d’incurable défiance, que le vague souvenir d’une calomnie, que le dépit surtout de n’avoir pas réussi auprès de Mme de V *** aussitôt que je l’espérais, avaient seuls provoqué ma brutale et insolente réponse ? Aussi, par orgueil je ne voulus point avouer que j’avais agi comme un insensé, et je continuai d’être cruel, injuste ou plutôt fou de méchanceté.

— Madame, dis-je avec hauteur, je n’ai pas à expliquer mes convictions ; elles me suffisent, et je m’y tiens.

— Mais elles ne me suffisent pas à moi ! J’ai été indignement calomniée à vos yeux, et je veux être justifiée !

— On ne vous a pas calomniée ; je crois ce que je crois.

— Il croit ! mon Dieu, il croit !… et vous croyez sans honte que j’ai parlé à d’autres de ce rêve de bonheur ?… et vous osez croire que je suis assez vile, assez lâche, assez basse pour mentir ainsi, chaque jour, et que l’infamie est chez moi une habitude ?

— Il n’y a là ni infamie, ni lâcheté, ni bassesse, ni mensonge ; vous avez fait beaucoup… beaucoup d’heureux… et je sais que leur bonheur dut être ravissant. Vous m’avez raconté une très excellente histoire de fidélité conjugale, survivant même au défunt, tout à fait dans le goût de celle des veuves du Malabar. Ce souvenir d’un trépassé adoré, choyé, fêté, caressé comme une réalité, était une traduction un peu libre… mais du moins assez originale de votre vie, au contraire, si amoureusement remplie ; c’était de plus un bon procédé de votre part, pour me faire croire à mon uniquité. J’ai répondu à cela par un autre bon procédé, en ne vous tracassant pas là-dessus, et feignant d’être votre dupe ; d’ailleurs j’étais censé avoir le premier triomphé du cher mort… lutte il est vrai peu flatteuse… mais…

— Malheureux ! – s’écria Marguerite en m’interrompant, et se levant droite, majestueuse, presque menaçante, l’œil brillant, les joues colorées d’indignation. Puis, s’appuyant tout à coup sur un meuble, elle se dit à voix basse, et comme écrasée par le remords : — J’ai mérité cela… j’ai mérité cela… Souffre, malheureuse femme…, à qui oserais-tu te plaindre maintenant ! ! !...

À travers les mille impressions tumultueuses qui luttaient dans mon âme, je sentis un mouvement de pitié profonde et de terreur épouvantable ; j’allais peut-être revenir à la raison, lorsque Marguerite, ayant essuyé ses larmes, me dit d’une voix brève :

— Pour la dernière fois, monsieur, croyez-vous à une seule de ces infâmes calomnies ? Songez-y bien… votre réponse fixera ma destinée et la vôtre !

Ce ton de menace me mit hors de moi, je devins fou, ou plutôt le jouet de je ne sais quel vertige.

M’approchant de Marguerite, je lui dis en lui prenant la taille :

— D’honneur, ma chère, l’indignation vous sied au moins aussi bien qu’un bonnet de Mme Baudrand ; jamais vous ne m’avez semblé plus jolie. Allons, mon ange, mon Don Juan féminin, viens tromper à la fois les amants d’hier et ceux de demain – et faire à ce pauvre marquis défunt une nouvelle infidélité posthume…

D’abord elle m’écouta stupéfaite, puis elle jeta un cri déchirant, me repoussa avec violence, et disparut dans sa chambre à coucher dont j’entendis brusquement fermer le verrou.

____________

 

Je revins chez moi comme un homme ivre.

Je n’avais qu’une sorte de perception confuse de ce qui venait de se passer.

Le soir, je fus pris d’un accès de fièvre très violent ; j’eus, je crois, le délire toute la nuit.

Le lendemain, mon valet de chambre me remit un paquet cacheté.

C’étaient mes lettres à Marguerite.

— Qui a apporté cela ? lui dis-je.

— Mlle Vandeuil, monsieur, à deux heures du matin.

— Et Mme de Pënâfiel ?

— Mme la marquise est partie cette nuit en poste ; ses gens ignorent dans quelle direction.

CHAPITRE XXVI.

RENCONTRE.

Il est inutile de dire l’amertume de mes regrets et de mes remords après le départ de Mme de Pënâfiel. Je ressentis, dans un autre ordre d’idées, les mêmes déchirements qu’autrefois en suite de ma rupture avec Hélène. Seulement, avant de renoncer absolument à cette noble fille, il m’était resté longtemps un doux et vif espoir d’obtenir sa main ; tandis que je ne pouvais plus penser à revoir Marguerite. Comme toujours, l’affection qu’elle m’avait témoignée m’apparut dans toute son enivrante douceur lorsque je l’eus perdue, et, par une contradiction fatale, je me sentais l’aimer plus passionnément que jamais.

Je m’appesantissais avec une sorte de jouissance cruelle sur tout ce que je venais de sacrifier si indignement, non pas à la défiance, mais à une espèce de monomanie aussi méchante qu’imbécile ; j’en souffrais affreusement, sans doute ; mais qu’importait cela ? Le fou furieux souffre aussi ; le mal qu’il fait est-il moins du mal ?

Que dirai-je encore ? l’image de cette femme séduisante m’apparaissait plus belle, plus voluptueuse que jamais… Enfin, cette désolante vulgarité, qu’on ne connaît le prix du bonheur qu’alors qu’on l’a perdu, fut le thème douloureux que mon désespoir varia sous toutes les formes.

Accablé par un regret aussi écrasant, que pouvais-je faire ?

Hélas ! lorsque l’homme est d’une nature si malheureuse, que l’amour, l’ambition, l’étude ou les obligations sociales ne lui suffisent pas pour occuper son esprit et son cœur ; lorsque surtout il dédaigne ou méconnaît cette bienfaisante nourriture spirituelle que la religion lui offre comme un salutaire et inépuisable aliment ; son âme, ainsi privée de tout principe généreux, réagit à vide sur elle-même… alors les chagrins sans nom, les mornes et pâles ennuis, les doutes rongeurs, désespérants fantômes… naissent presque toujours de ces élucubrations ténébreuses, solitaires et maladives.

Si l’homme, au contraire, applique cette énergie, qui s’use et se dévore elle-même, à l’observance rigoureuse des lois que Dieu et l’humanité lui imposent ; s’il parvient à jalonner, pour ainsi dire, sa carrière, par l’accomplissement de ses devoirs ; à se tracer de la sorte une route nette et droite, qui aboutisse à une espérance d’immatérialité après la mort ; la vie de l’homme devient logique et se déduit conséquemment du principe qui le fait agir et des fins auxquelles il tend. Alors tout s’enchaîne avec un admirable ensemble ; chaque effet a sa cause et son résultat. Enfin, au lieu d’errer misérablement sans intérêt, sans espoir et sans frein, il marche vers un but. Fausse ou vraie, il suit du moins une voie… et si les magnifiques perspectives qui la couronnent, et sur lesquelles il attache si ardemment le regard, ne sont qu’un mirage éblouissant… qu’importe ! si ce consolant et divin mirage l’a conduit au terme de son existence, le cœur rempli de joie, d’espérance et d’amour !

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Mais, hélas, ces nobles pensées avaient beau me venir à l’esprit, je ne me sentais ni le vouloir, ni l’énergie de les suivre.

Aussi, je retombais de tout le poids de mon abattement dans le vide de mon cœur. Je sentais mon mal, et je n’avais pas le courage de chercher sa guérison. J’agissais avec la faiblesse de ces gens qui, s’opiniâtrant dans la douleur, préfèrent une souffrance sourde et continue à l’action héroïque, mais bienfaisante, du fer ou du feu.

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Je menais une vie misérable ; le jour, je faisais défendre ma porte aux rares visiteurs que ma réserve et mon isolement dans le bonheur n’avaient pas éloignés de moi. Quelquefois aussi je me livrais à des exercices violents, je montais à cheval, je faisais des armes avec fureur, afin de me briser, de m’anéantir par la fatigue, croyant ainsi engourdir la pensée dans l’épuisement du corps.

Puis, quand le soir arrivait, j’éprouvais je ne sais quel âpre et étrange plaisir à m’envelopper d’un manteau, et à errer ainsi seul à l’aventure dans Paris, surtout par des temps sombres et orageux.

Je me disais alors avec une sorte d’emportement dédaigneux, aussi ridicule que puéril, en passant devant de somptueux hôtels, devant les théâtres éclairés ; en voyant ces voitures rapides qui se croisaient en tous sens pour aller à ces fêtes : — Moi aussi, si je voulais, j’ai ma place dans ces salons joyeux, dans ce monde si splendide et si envié ; si je voulais, à cette heure, mes chevaux impatients m’y transporteraient ! Cette existence que je dédaigne ferait la joie et l’orgueil du grand nombre, et pourtant, par je ne sais quel honteux caprice qui insulte au bonheur tout fait que le destin, m’a donné, je préfère errer ainsi à pied, en promenant une tristesse incurable à travers ces rues fangeuses. Une femme belle et jeune, noble et spirituelle, qui réunit enfin tout ce qui peut flatter la vanité de l’homme, m’a enivré de l’amour le plus pur ; et après deux mois d’un bonheur idéal, sans raison et sans honte, j’ai follement, j’ai brutalement foulé aux pieds cet amour avec colère et mépris ! Et je n’ai pas même le courage de cette colère et de ce mépris, car maintenant je rougis de ma conduite, je pleure, je suis le plus misérable des hommes ; je vais me cachant comme un criminel ; et ces créatures immondes et effrontées qui errent çà et là dans la boue me parlent… à moi… À moi qui, à cette heure, pourrais être aux genoux d’une femme dont tous admirent l’élégance, l’esprit et le charme ! d’une femme qui m’avait offert de réaliser le rêve de la félicité la plus souveraine, et qui peut-être, à cette heure, tiendrait ma main dans la sienne, et me dirait d’une voix enchanteresse et les yeux humides de tendresse : « À vous mon âme, à vous ma vie ! »

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En vérité, cela était affreux, et pourtant, par une bizarrerie fatale de mon malheureux esprit, je trouvais une sorte de jouissance aussi amère qu’inexplicable dans le contraste de ce présent si sombre, si abject, et de ce passé si éblouissant.

C’était donc un soir ; cinq ou six jours après le départ de Marguerite, je me trouvais alors dans le douloureux paroxysme de mes regrets. La nuit était sombre, la pluie tombait, fine et froide ; je m’enveloppai dans un manteau, et je sortis.

Je ne m’étais jamais figuré l’effroyable tristesse des rues de Paris à cette heure ; rien de plus lugubre que la pâle réflexion des réverbères sur ces pavés couverts d’une boue noire et fétide et dans l’eau stagnante des ruisseaux. En marchant ainsi au hasard, je pensais souvent à l’épouvantable sort d’un homme sans asile, sans pain, sans ressource, et errant ainsi que j’errais.

Je l’avoue, quand ces idées venaient m’assaillir, si je rencontrais sur mon chemin, par ces nuits orageuses, quelque femme portant un enfant déjà flétri par la misère, ou un vieux mendiant tremblant et décharné, je leur faisais une riche aumône, et, quoique le vice eût sans doute plus de part à leur détresse que la destinée, j’éprouvais un moment de bien-être en voyant avec quelle stupéfaction ils touchaient une pièce d’or.

Et puis alors se déroulait à ma vue l’effroyable tableau de la misère ! non pas de la misère isolée de l’homme qui, bâtissant une hutte de feuilles ou se blottissant dans le creux d’un rocher, pourrait au moins respirer un air vif et pur, et avoir pour consolation le soleil et la solitude ; mais cette misère sordide et bruyante des grandes villes, qui se rassemble ou se presse dans d’infects réduits pour avoir chaud.

J’avais alors des terreurs insurmontables, en me supposant obligé par je ne sais quelle fatalité, de vivre de la même vie, pêle-mêle avec ces malheureux que la pauvreté déprave autant que le crime.

Je pâlissais d’effroi ; car la condition la plus dure, la plus laborieuse, mais exercée dans la solitude et au grand air, ne m’aurait jamais épouvanté ; mais quand je songeais encore à cette existence forcément rapprochée, à ce contact hideux et continu des gens des prisons et des bagnes, par exemple ! il me prenait quelquefois des frayeurs si folles, que je ne pourrais dire avec quelle dilatation, avec quel bonheur je retrouvais, en rentrant, ma maison bien éclairée, mes gens attentifs, mes livres, mes tableaux, mes portraits, tout cet intérieur paisible et confortable enfin, où je me précipitais comme dans un lieu de refuge.

Oh ! c’est alors qu’à genoux, à deux genoux, je remerciais mon père de la fortune que je lui devais ! Triste reconnaissance que celle-là qui avait besoin d’une frayeur sordide pour me monter au cœur et ranimer un instant ces souvenirs déjà si lointains et si oubliés !

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Mais je reviens à ma promenade nocturne.

Un soir, tout en suivant les rues presque machinalement, j’arrivai sur le boulevard de la Bastille. La lune jetait une lueur indécise à travers les nuages rapides qui obscurcissaient son disque, car il ventait beaucoup, et une pluie fine et serrée tombait avec abondance. Il pouvait être environ neuf heures.

Parmi quelques maisons isolées, situées près de l’ancien jardin de Beaumarchais, je remarquai une d’elles, parce qu’elle me parut neuve et singulièrement propre ; elle était très petite, et une grille à hauteur d’appui défendait une espèce de carré de jardin, pareil à ceux qu’on voit devant les maisons en Angleterre. En dehors de ce jardin et à l’un des angles de la maison était une porte verte à marteau de cuivré ; il n’y avait qu’un étage, trois fenêtres au rez-de-chaussée, et trois fenêtres au premier. À travers les volets fermés, je remarquai deux trous très petits, sans doute destinés à laisser passer le jour à l’intérieur ; une vive lumière s’échappait de ces ouvertures pratiquées à la hauteur de mes regards. Je cédai à un moment d’insouciante curiosité, et je regardai.

On avait laissé les rideaux ouverts ; je pus donc voir à travers les vitres l’intérieur de cet appartement.

Mais que devins-je, grand Dieu, quand je reconnus Hélène !

J’étais stupéfait, car je la croyais encore en Allemagne avec sa mère.

Je détournai un instant ma vue ; car mon émotion était saisissante, profonde.

Et mon cœur battait si violemment que ses pulsations m’étaient douloureuses ; pourtant, dominé par une ardente curiosité, je regardai de nouveau.

Oh ! qu’Hélène me parut embellie ! Elle n’était plus frêle et un peu courbée comme autrefois, ses épaules étaient élargies, ses formes plus développées, plus arrondies ; mais sa taille charmante, toujours fine et svelte. Puis ses joues fraîches et roses, son front calme et pur ; tout son extérieur, enfin, révélait une apparence de quiétude et de sérénité qui, je l’avoue, me fit un mal horrible ; car je me vis à tout jamais oublié… puisqu’elle ne semblait pas souffrir.

Hélène était vêtue d’une robe de soie noire, ses admirables cheveux blonds tombaient en grosses boucles sur son front et sur son cou, et, comme toujours, je remarquai qu’elle était chaussée à ravir.

À mesure que mon œil s’habituait à regarder par un si petit espace, l’horizon que je pouvais embrasser s’agrandissait ; aussi, je ne puis exprimer ce que je ressentis, quand, à travers une porte entrouverte, je vis un berceau d’enfant !

Hélène, assise dans un profond fauteuil, ses jolis pieds croisés l’un sur l’autre, lisait à la lueur d’une lampe à abat-jour de soie verte qui me rappela notre salon de Cerval. De temps à autre elle posait son livre sur ses genoux, et par un mouvement qui me fit tressaillir à la fois de doux et amers souvenirs, elle appuyait son menton frais et blanc sur le dos de sa main gauche, dont le petit doigt seul était relevé le long de sa joue, avec son ongle luisant et poli comme une coquille rose.

Hélène, de temps à autre, attachait un regard tantôt inquiet sur la pendule, tantôt distrait sur le feu qui jetait une vive flamme ; quelquefois aussi elle semblait écouter attentivement du côté du berceau, et reprenait sa lecture ; puis en lisant, elle allongeait machinalement un des soyeux et élastiques anneaux de sa belle chevelure, et le portait à ses lèvres ; autre manie enfantine qui la faisait autrefois gronder bien souvent par sa mère, et qui, hélas ! me vint douloureusement encore rappeler mes beaux jours de Cerval !

L’intérieur de ce petit salon était de la dernière simplicité ; à côté d’Hélène, sur une table couverte d’un tapis, je reconnus un vase de Saxe venant de sa mère, et contenant une de ses fleurs de prédilection ; les murs de cet appartement, tendus de papier rouge, étaient couverts d’une foule de cadres de bois de chêne remplis d’aquarelles et de dessins. Enfin, des plâtres moulés sur des bas-reliefs antiques parfaitement choisis, et quelques belles épreuves des eaux-fortes de Rembrandt, complétaient les modestes ornements de cette petite pièce.

Comme j’examinais tout cela avec un intérêt et une angoisse indicible, j’entendis le bruit d’une voiture et je m’éloignai précipitamment.

À peine étais-je sur le boulevard, qu’un fiacre s’arrêta devant la maison d’Hélène ; un homme de haute taille, mais dont je ne pus voir les traits, en descendit, passa près de moi, et ouvrit la petite porte verte qui se referma sur lui.

Aussitôt, plus curieux que jamais, je revins aux volets, mais la lumière avait complètement disparu.

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Après avoir remarqué le numéro de la maison, je rentrai chez moi…

Dire ce que cette nouvelle complication de tristesse me fit éprouver serait impossible.

Hélène était donc mariée ; mais avec qui ? où était sa mère ? Comment, moi, son parent le plus proche, n’avais-je pas été instruit de cette union ? Il fallait donc que l’aversion d’Hélène fût bien opiniâtre, puisqu’elle n’avait pas même rempli à mon égard un simple devoir de convenance ? Mais qui était son mari ? D’après ce que j’avais pu voir, sa position de fortune était des plus médiocres ; Hélène se trouvait-elle heureuse ainsi ? Hélas ! son charmant visage, si placide et si calme, me le disait assez ! car j’avais autrefois pu voir quelles traces douloureuses et profondes le chagrin imprimait à ses traits.

Elle se trouvait donc heureuse !… heureuse sans moi ! heureuse… quoique pauvre peut-être ! Si cela était en effet ; si la richesse devait être de si peu pour son bonheur, quel odieux mépris n’avais-je pas dû lui inspirer, lorsque je l’accusais si lâchement de cupidité ?

Je passai une triste nuit. Heureusement mon impatiente curiosité d’être mieux instruit du sort d’Hélène vint faire une diversion puissante à mes chagrins en les variant, si cela se peut dire.

Voulant être absolument instruit de toutes les particularités qui regardaient ma cousine, je pensai à divers moyens.

J’avais un de mes gens qui en voyage me servait de courrier ; c’était un garçon alerte, très adroit et d’une rare intelligence. J’eus un moment envie de le charger d’épier et d’aller aux renseignements ; mais, pensant que ce serait peut-être gravement compromettre Hélène, je me décidai à agir moi-même.

Le succès me parut assez difficile, car la maison était isolée ; il n’y avait ni voisins, ni portiers à interroger, et pour rien au monde je ne me serais présenté chez Hélène.

Je poursuivis néanmoins mon projet.

CHAPITRE XXVII.

LE MUSÉE.

Le moyen que j’employai, pour savoir qui était le mari d’Hélène, fut fort simple ; et un hasard assez heureux me le fournit.

Le lendemain matin je m’étais rendu, dans un fiacre à stores baissés, en face de la petite maison du jardin Beaumarchais, afin d’examiner si quelque circonstance imprévue ne faciliterait pas mes projets. Je n’attendis pas longtemps ; sur les neuf heures, un homme chargé d’un paquet de journaux frappa à la porte verte et remit son journal à une femme assez âgée, que je reconnus pour avoir appartenu à ma tante.

J’ordonnai à mon fiacre de suivre le porteur de journaux ; et lorsque, après en avoir distribué trois ou quatre autres dans plusieurs maisons du boulevard, cet homme prit une rue adjacente, je descendis de voiture, et allant à lui :

— Dites-moi le nom des cinq personnes pour lesquelles vous venez de distribuer vos journaux ? il y a deux louis à gagner.

Cet homme me regardait tout interdit.

— Je vous demande cela par suite d’un pari, lui dis-je. Ces renseignements, si vous me les donnez, ne peuvent d’ailleurs vous compromettre en rien.

Et je lui mis deux louis dans la main.

— Ma foi, monsieur, volontiers ; comme les bandes de mes journaux sont imprimées, il n’y a pas, je crois, grand mal à vous les montrer.

— Je pris un crayon, et j’écrivis les noms qu’il me dicta ; il m’en nomma trois ou quatre fort insignifiants pour moi, et enfin, en arrivant au numéro de la maison d’Hélène, il me dit : « M. Frank… peintre. »

Je lui demandai, pour dérouter ses soupçons, s’il n’y avait pas, dans la liste de ses abonnés du boulevard, un M. de Verneuil ?

Il chercha, me répondit que non, me remercia, et je revins chez moi presque heureux.

Le nom de Frank me paraissait étranger ; ainsi Hélène s’était sans doute mariée, pendant son voyage en Allemagne, à un artiste, selon toute apparence encore peu connu, car je ne l’avais jamais entendu nommer.

J’allai cependant ce jour même au Musée, espérant trouver peut-être dans le livret quelques indications sur le mari d’Hélène.

Je ne puis m’expliquer quel intérêt me faisait agir ; presque certain du bonheur d’Hélène, mes découvertes ne pouvaient que m’être pénibles ; mais soit que je ne visse dans ces tristes préoccupations qu’un moyen de distraire ma pensée du souvenir de Marguerite, soit que j’obéisse malgré moi à l’influence d’un sentiment mal éteint dans mon cœur, sortant de l’apathie où je m’engourdissais depuis quelques jours, je mis à ces investigations une activité qui m’étonna.

L’exposition tirait à sa fin : j’entrai dans la galerie ; il n’y avait presque personne. J’ouvris le livret et je trouvai en effet le nom de Monsieur Frank, boulevard Beaumarchais, n°… Un tableau et deux aquarelles étaient inscrits sous ce nom.

Un fragment d’une scène du Comte d’Egmont, de Goethe, indiquait le sujet du tableau.

Le peintre avait choisi la fin de la délicieuse entrevue de Claire et du comte d’Egmont, qui, à la prière de sa naïve maîtresse, est venu dans le modeste asile qu’elle habite avec sa mère, vêtu de ses splendides habits de cour. « Quelle magnificence ! – s’est écriée Claire, en admirant avec une joie enfantine le costume éblouissant de celui qu’elle aime d’une passion si profonde et si candide. Et ce velours, reprend-elle, et ces broderies ! on ne sait par où commencer ; et le collier de la Toison-d’Or ! Vous me disiez un jour que c’était une distinction d’un grand prix ! Je puis donc la comparer à votre amour pour moi… car je le porte de même…, ici, au cœur. »

Voici d’ailleurs l’indication du tableau telle qu’elle était portée au livret.

 

N°…… M. Frank, peintre.

CLAIRE ET EGMONT.

CLAIRE. – « Ah ! laisse-moi me taire ! laisse-moi te tenir ! laisse-moi fixer mes yeux sur les tiens ! y trouver tout : consolation, espérance, joie, douleur. (Elle l’embrasse et le regarde fixement.) Dis-moi, dis, je ne comprends pas ? Es-tu bien Egmont ? le comte d’Egmont ? ce grand d’Egmont qui fait tant de bruit, dont on parle dans les gazettes, dont les provinces attendent leur bonheur ?

EGMONT. – » Non, Claire, je ne suis pas cet Egmont-là.

CLAIRE. – » Comment ?

EGMONT. – » Écoute, mon amie ; que je m’assoie. (Il s’assied, Claire se met à genoux devant lui sur un tabouret, appuie ses deux coudes sur les genoux d’Egmont et tient ses yeux attachés sur les siens.) L’Egmont dont tu parles est un Egmont chagrin, solennel, froid, contraint de s’observer sans cesse, de prendre tantôt un masque, tantôt un autre ; il est persécuté, méconnu, ennuyé, pendant que le monde le tient pour gai, libre et joyeux ; il est aimé d’un peuple qui ne sait pas ce qu’il veut ; entouré d’amis auxquels il ne peut se confier ; observé par des hommes qui ont à cœur de le pénétrer et de s’emparer de lui ; travaillant et se fatiguant souvent sans but, presque toujours sans fruit. Oh ! fais-moi grâce de l’énumération pénible de tout ce que cet Egmont-là pense et éprouve ! Mais cet Egmont que voici, Claire, il est sincère, heureux, tranquille ; il est aimé et connu du cœur le plus sensible que, de son côté, il connaît à fond, et qu’avec un amour, une confiance sans bornes, il presse contre le sien… cet Egmont-là, enfin, Claire… (il la serre dans ses bras) c’est ton Egmont !

CLAIRE. – » Que je meure donc ! le monde n’a pas de joies comparables à celle-ci.

(GOETHE. – Egmont, acte II, scène 3e)

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Le libre choix du sujet d’un tableau m’a toujours paru renfermer la juste portée de l’intelligence de l’artiste ; là est sa pensée, sa poésie ; or, je l’avoue, cette scène indiquée par le livret me semblait merveilleusement choisie.

Je cherchai néanmoins ce tableau avec le secret espoir de le trouver médiocre et peu digne de la haute inspiration que le peintre avait demandée à l’un des chefs-d’œuvre de Goethe.

Hélène m’avait semblé trop heureuse… Si je l’avais trouvée triste, cette pensée mauvaise et envieuse ne me fût pas, sans doute, venue à l’esprit.

Je cherchai donc longuement ce tableau ; enfin, je le découvris dans l’exposition la plus défavorable, à moitié caché par la gigantesque et massive bordure d’un grand portrait.

La toile de Frank était ce qu’on appelle un tableau de chevalet ; il pouvait avoir trois pieds et demi de hauteur sur deux pieds et demi de largeur.

Je l’ai dit, j’étais à ma honte arrivé devant cette œuvre avec des dispositions malveillantes ; mais ce qui tout d’abord, sans les effacer, me les fit oublier un instant, ce fut ma surprise et bientôt mon admiration involontaire, en reconnaissant la douce figure d’Hélène, qui avait sans doute posé pour le personnage de Claire !

C’était Hélène ! dont le charme et la grâce indicible était encore poétisée par la divine puissance de l’art ! car lui seul peut donner aux traits qu’il reproduit, même fidèlement, ce caractère inexplicable, grandiose, presque surhumain, qui est peut-être aux traits vivants ce que la perspective historique est aux événements.

Plus j’examinais ce tableau, plus j’admirais malgré moi, et avec les angoisses d’une jalousie haineuse, un talent plein de fraîcheur, de mélancolie et d’élévation, joint à une haute intelligence de la nature et des passions.

Quant à Egmont, on ne pouvait voir une physionomie plus mâle et plus expressive. Si quelques plis du front révélaient la trace ineffaçable des soucis politiques, si sa pâleur trahissait la réaction dévorante et concentrée de cette ambition qu’Egmont cachait sous de frivoles dehors, on voyait qu’une fois du moins près de Claire, libre de tous ennuis, oubliant ses projets hasardeux, il venait rafraîchir son front brûlant à la douce haleine de cet ange de dévouement et de candeur, qui, comme dit Goethe, avait si souvent endormi ce grand enfant. Le sourire du comte était plein de calme et de sérénité, ses yeux rayonnaient de confiance et d’amour ; sa pose, si allègrement débarrassée de la raideur de l’étiquette, était d’un abandon plein de grâce, tandis que ses deux belles mains pressaient avec tendresse les deux mains de Claire, accoudée sur les genoux de son Egmont qu’elle contemplait avec idolâtrie. Dans ce regard profond et admiratif de Claire, on lisait enfin ces mots : « Moi, pauvre fille obscure… je suis aimée d’Egmont… du grand Egmont ! » Modestie naïve et enchanteresse qui rend l’amour de cette jeune fille à la fois si chaste, si humble et si passionné !

Quant aux accessoires de ce tableau, leur extrême simplicité avait été habilement calculée, afin de faire ressortir davantage encore la splendeur du costume d’Egmont. C’était l’intérieur d’une pauvre maison flamande ; le rouet de Claire, des meubles de noyer à pieds tors et bien luisants ; à gauche, une petite fenêtre garnie de vitraux entourés de plomb, et ombragés au-dehors par les pousses vertes d’un houblon, qui couvraient à demi la cage d’un oiseau. À cette fenêtre, pour la première fois sans doute, Claire avait vu Egmont, lorsque passant sur son beau cheval de bataille, à la tête de son armée, le comte, avec sa grâce sans pareille, l’avait saluée de son épée d’or, en baissant son panache ondoyant.

Enfin, au-dessus de la haute cheminée à manteau de serge, on voyait une naïve et grossière gravure populaire, représentant le Grand Egmont ! Informe dessin, que Claire avait souvent contemplé, rêveuse, sans pourtant songer qu’un jour ce grand capitaine serait à ses genoux ! ou plutôt qu’elle serait aux genoux d’Egmont ; car c’est avec une admirable sagacité que le peintre avait ainsi choisi l’attitude de Claire, véritable symbole de l’amour de cette admirable enfant, toujours si timidement agenouillée, si reconnaissante du bonheur qu’elle donne.

Une lumière douce et rare éclairait ce tableau presque entièrement voilé de clair-obscur, car le coloris, bien que large, puissant et vigoureux, était d’une harmonie, d’une suavité merveilleuses ; dans les accessoires rien de vif, d’éclatant, de heurté, n’attirait les yeux. Claire était vêtue du costume noir et simple des jeunes Flamandes, et d’Egmont, de velours brun, brodé d’argent ; ainsi tout l’intérêt du regard, si cela se peut dire, se concentrait absolument sur ces deux admirables figures.

Je l’avoue, malgré mes préventions contre Frank, depuis le Charles Quint de M. Delacroix, la Marguerite et le Faust de M. Scheffer, les Enfants d’Édouard de M. Delaroche, je n’avais peut-être jamais été plus profondément remué par l’irrésistible puissance du génie.

Sous l’influence de ce charme entraînant, ne pensant qu’à jouir de ce que je voyais, je me laissais aller aux mille impressions que ce tableau éveillait en moi ; mais cette première effervescence d’admiration involontaire une fois calmée, mon envie revint d’autant plus cuisante que je sentais mieux tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé dans le talent du mari d’Hélène.

Je regardai sur le livret, ce beau tableau était encore à vendre. – Un pauvre cadre, dont, malgré moi, la nudité me fit mal, entourait ce chef-d’œuvre, à peine visible, et relégué à l’extrémité de la galerie, parmi toutes les misérables peintures qu’on exile de ce côté.

Je jugeai d’après cela du peu de renom de Frank ; sans doute arrivant d’Allemagne, sans appui et sans protection, il avait abandonné son tableau à tous les hasards de l’exposition.

Quelques grands et vrais talents meurent, dit-on, ignorés ou restent méconnus : je ne le crois pas ; une première chance peut n’être pas heureuse, mais le vrai mérite atteint toujours inévitablement son niveau. Cette réflexion, que je crois juste, je la fis alors en songeant avec amertume que tôt ou tard le remarquable talent de Frank serait révélé, et que son obscurité, dont j’aurais voulu me réjouir, ne devait être que passagère.

Je cherchai le numéro et les sujets des aquarelles, aussi indiquées sur le livret. Elles démontraient, comme le tableau, la poétique intelligence du peintre.

L’une était tirée du Roi Lear de Shakespeare ; l’autre, encore de Goethe, de son beau drame de Gœtz de Berlinchingen.

Non loin du tableau de Frank, je trouvai ces deux dessins de grande dimension.

Le sujet du premier était cette triste et touchante scène dans laquelle la noble fille du bon vieux roi, Cordelia, épie le retour de la raison de son père, que la cruauté de ses autres filles a rendu fou, et qui s’écrie :

— Où suis-je ? est-ce la belle lumière du jour ? Je suis cruellement maltraité ! Je mourrais de pure pitié d’en voir un autre souffrir ainsi.

— Oh ! regardez-moi, seigneur ! lui répond la douce Cordelia. Étendez vos mains pour me bénir… Non, Seigneur, ce n’est pas à vous à vous mettre à genoux, s’écrie-t-elle en retenant les mains de son père qui, toujours tremblant et égaré, veut s’agenouiller devant sa fille en disant : — Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi ; je suis un pauvre bon radoteur de vieillard ; j’ai passé mes quatre-vingts ans, et, pour parler sincèrement, je crains de n’être pas dans mon bon sens.

— C’est moi, votre fille ! – lui crie Cordelia en pleurant et mouillant ses mains de larmes.

— Vos larmes mouillent-elles ? dit le vieux roi. Oui, en vérité ! reprend-il ; oh ! je vous en prie, ne pleurez pas ! si vous avez du poison pour moi, je le prendrai ; je sais bien que vous ne m’aimez pas, car vos sœurs, autant que je me le rappelle, ont, hélas ! bien mal agi envers moi.

Toute la tristesse craintive du pauvre vieux roi, toute la tendresse courageuse de Cordelia respiraient dans ce beau dessin, profondément empreint du mélancolique et sombre génie de Shakespeare.

L’autre aquarelle offrait une vigoureuse opposition avec la première ; on y reconnaissait toute la rustique et sauvage énergie tudesque. Le lieu de la scène était la vaste et antique cuisine du château du vieux Gœtz, transformée en magasin et en hôpital pendant le siège de son habitation féodale par les troupes de l’empire. Élisabeth, femme de Gœtz, matrone pieuse et calme, mais virile et ferme, comme devait l’être la compagne de Gœtz, est occupée à panser la plaie d’un blessé ; tous les hommes sont aux remparts ; çà et là des enfants et des servantes s’occupent à fondre des balles ou à préparer des vivres pour les assiégés ; le vieux Gœtz vient d’entrer ; sa physionomie rude, ouverte et belliqueuse, respire la bravoure et l’opiniâtreté indomptable de ce caractère de fer ; armé par-dessus son buffle, il a posé un instant son casque et son arquebuse sur une table massive de chêne, où est étalée la moitié d’un daim qu’on n’a pas eu le temps de dépecer. Gœtz passe une de ses larges mains sur son front, dont il essuie la sueur, et de l’autre, tenant un large vidercomm d’étain, il va étancher sa soif et prendre de nouvelles forces.

— Tu as bien du mal, pauvre femme ? dit-il à Élisabeth.

— Je voudrais l’avoir longtemps, reprend-elle ; mais nous tiendrons difficilement.

— Du charbon, madame ! demande une servante.

— Pourquoi ?

— Pour fondre des balles, nous n’en avons plus.

— Comment êtes-vous pour la poudre ?

— Nous ménageons nos coups, madame.

Pour donner une idée des beautés puissantes et variées des principales figures de ce dessin, il suffira de dire qu’elles rendaient toute la sauvage énergie de ces paroles empruntées à Goethe.

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En revenant chez moi, songeant à cet homme inconnu, sans renom, qui m’avait tenu sous le charme irrésistible de son talent, ma jalousie, mon irritation haineuse, firent place à une sorte de tristesse plus calme, mais aussi plus douloureuse. Pour la première fois, je rougis de mon oisiveté, en comparant les émotions pures et élevées, les nobles ressources que cet homme que je détestais, que Frank devait trouver dans les arts, à la vie sans but que je traînais si obscurément, sans avoir même le grossier bon sens de jouir pleinement des plaisirs matériels qu’elle m’offrait !

Je ne pouvais néanmoins me le dissimuler, le regret et l’envie étaient les seuls mobiles de ces réflexions. Hélène eût épousé un homme riche, oisif et bien né, dans une position analogue à la mienne enfin, que je n’aurais pas ainsi pensé ; aussi je songeais avec rage que la renommée mettrait bientôt sans doute, et pour toujours, une distance énorme et insurmontable entre Frank et moi ! Tôt ou tard, il donnerait à Hélène, non seulement la fortune que j’aurais pu lui offrir, mais un nom, un grand nom ! un nom à jamais illustre, peut-être un de ces noms glorieux et retentissants qui font rougir d’orgueil la femme qui le porte !

Oh ! cela, je le répète, me semblait affreux, parce qu’il n’y avait pour moi aucune consolation, aucune espérance possible.

J’en trouvai pourtant, à force de remuer toutes les honteuses misères de mon âme aigrie par l’envie. Je me figurai avec une joie cruelle que Frank, malgré tout son talent, toute sa poésie, pouvait être d’un extérieur vulgaire et repoussant, qu’il n’avait pas sans doute reçu cette éducation raffinée dont l’élégance donne aux moindres relations un attrait qu’Hélène, femme d’une si exquise distinction, savait si bien apprécier. Me rappelant avec une méchanceté puérile combien peu j’avais rencontré d’hommes de talent ou de génie, qui eussent autant de charme et de noblesse dans les dehors que d’éclat et de splendeur dans l’intelligence, j’espérais que Frank ne ferait pas partie de ce petit nombre de privilégiés.

Le dirai-je ? Ce fut avec une incroyable et anxieuse impatience que j’attendis la nuit, afin de me rendre devant les volets de la maison d’Hélène, et de voir si je m’étais trompé au sujet de Frank.

Rien de plus fou, de plus ridicule, que cette sorte d’espionnage. Et d’ailleurs pourquoi tourner dans ce cercle fatal ? Pourquoi aviver encore une plaie déjà si saignante ? Je ne sais, mais ma curiosité était insurmontable.

Je ne pouvais aller trop tôt devant la maison d’Hélène, de peur d’attirer l’attention des passants. Il était donc dix heures, lorsque j’arrivai sur ce boulevard solitaire.

La lumière jaillissait des petites ouvertures des volets ; je m’en approchai doucement.

Le salon était éclairé ; mais d’abord je n’aperçus pas Hélène.

Près de la cheminée un homme dessinait à la clarté d’une lampe. Cet homme ne pouvait être que Frank.

En le voyant, je me sentis déchiré par la jalousie et la haine, car cet homme me parut très jeune, et remarquablement beau.

La vive lumière de la lampe éclairait son profil, dont le noble contour offrait une ressemblance frappante et extraordinaire avec les traits de Raphaël à vingt-cinq ans ; sa bouche souriait à la fois sérieuse et douce ; enfin les cils de ses paupières baissées étaient si longs, qu’ils projetaient une ombre sur ses joues d’une pâleur délicate ; ses cheveux châtains, selon la mode des étudiants allemands, tombaient en nombreuses boucles sur son col, dont on pouvait voir la grâce et l’élégance ; car Frank portait une sorte de robe de chambre de velours noir, sans collet, serrée autour de sa taille par un cordon de soie pourpre ; enfin, sa main blanche et allongée, qui de temps à autre agitait un pinceau dans un vase de cristal, était d’une admirable forme.

Rien de plus misérable sans doute que mon angoisse presque désespérée à l’aspect de la beauté de Frank. Mais les blessures secrètes et honteuses de l’orgueil, parce qu’elles atteignent les plus profonds replis du cœur, en sont-elles moins douloureuses ?

Pourtant, avec l’insatiable avidité du désespoir, qui veut tarir sa coupe amère jusqu’à la lie, je regardai de nouveau dans ce salon, en appuyant mon front brûlant sur l’humide planche des volets.

Je jetai les yeux vers la porte qui communiquait à cette autre pièce où la veille j’avais aperçu le berceau. Cette fois, par cette porte, entièrement ouverte, je vis, au fond de cette chambre, Hélène dormant à côté de son enfant.

Frank dessinait toujours, en jetant de temps en temps un tendre regard sur ce groupe enchanteur.

De ma vie je n’oublierai le spectacle sublime de ce noble jeune homme, travaillant ainsi dans le silence de la nuit, et le pieux recueillement du foyer domestique, pour assurer l’existence de sa femme et de son enfant, qui reposaient si paisibles sous son égide tutélaire !

Toute la noirceur de mon envie ne put résister à cette scène si simple et si grande ; mon âme jusque-là froide et inflexible se sentit peu à peu et doucement pénétrée par l’admiration. Je compris ce qu’il fallait d’espérance et de force à ce jeune homme, d’un talent aussi élevé qu’inconnu, pour lutter contre les jours mauvais, malgré les terribles préoccupations d’un avenir incertain.

Qu’Hélène était belle aussi ! que son sommeil paraissait heureux ! quel calme angélique sur ses paupières fermées ! quelle sérénité sur son front pur et blanc, entouré de deux bandeaux de cheveux blonds ! avec quelle grâce maternelle elle abandonnait une de ses adorables mains à son enfant, qui tout en dormant la serrait entre ses petits doigts, Hélène attentive la lui ayant laissée sans doute de crainte de l’éveiller… Quel charme sérieux enfin répandait sur tous ses traits ce mélancolique et doux sourire de la jeune femme heureuse et fière de sa dignité de mère !

Combien mes regrets furent désolants ! Avec quelle amertume je songeai de nouveau à tout ce que j’avais perdu, en contemplant ce tableau candide et chaste, en admirant cet intérieur si pauvre, et qui paraissait pourtant si béni de Dieu !

____________

 

Je ne sais combien de temps je restai absorbé dans ces pensées, mais il devait être tard lorsque je regardai de nouveau dans le salon, car Frank s’était levé, et semblait contempler son ouvrage avec cette fugitive et inexplicable confiance de l’artiste, qui le ravit parfois d’un noble orgueil. Révélation rapide et éphémère, qui, dit-on, ne dure qu’un instant, mais qui, dans ce moment, lui montre son œuvre resplendissante de beautés de toutes sortes ! Puis, phénomène étrange, cette lueur divine une fois disparue, ce cri de conscience du génie une fois éteint, l’artiste en garde à peine le souvenir. Cela n’est plus qu’un songe vague et lointain, dont le souvenir l’agite encore sans le rassurer sur lui-même, et il retombe alors dans ses doutes écrasants sur la véritable valeur de son talent ; tortures éternelles des âmes d’élite, qui comparent avec accablement les vanités de l’art à la désespérante grandeur de la nature.

Après avoir ainsi contemplé son dessin, Frank sourit tristement, le couvrit, et alla vers un petit bureau situé de l’autre côté de la cheminée ; ouvrit un tiroir, y prit une bourse, et, ayant mis à part quelques pièces d’or, il parut soupirer, en voyant le peu qui restait.

Presqu’en même temps, il jeta un rapide et douloureux regard sur sa femme et sur son enfant ; puis, le front appuyé dans ses mains, il resta ainsi accoudé sur le marbre de la cheminée.

Je compris tout.

Sans doute cette noble créature éprouvait alors une de ces craintes affreuses, pendant lesquelles l’inexorable réalité l’écrasait de son poids morne et glacé ! Les ailes radieuses de son brillant génie, un moment déployées, venaient de se heurter à ce terrible et hideux fantôme, toujours béant comme un sépulcre… LE BESOIN ! Et il avait une femme, un enfant… et cette femme était Hélène !

Pourtant, après un moment de réflexion, Frank releva fièrement son beau visage ; son regard, encore humide, brillait alors de courage et d’espoir. Je ne sais si ce fut par hasard, mais ce regard, à la fois si touchant et si énergique, s’arrêta sur la Descente de Croix de Rembrandt, une des gravures qui ornaient ce salon.

Aussi, en contemplant ce symbole de la souffrance sur la terre, les traits de Frank redevinrent peu à peu d’une sérénité grave ; sans doute, il eut presque honte de sa faiblesse et de son découragement, en pensant aux immenses douleurs et à l’angélique patience de celui dont le calvaire avait été si haut et la croix si lourde !

Je revins chez moi plus triste, mais moins malheureux ; quelques bons instincts calmèrent enfin l’ardeur cuisante de mes regrets. Je n’eus pas l’odieuse force d’envier à Frank son bonheur et de me réjouir de cette pauvreté si courageusement soufferte. L’amour que j’avais eu pour Hélène ; le souvenir de ma mère, qui l’avait tant aimée, de mon père pour qui elle avait été une fille, tout me donna de meilleures pensées ; je voulus leur être utile à tous deux, sans pourtant voir Hélène, et le lendemain, pour arriver à ce but, je me rendis chez lord Falmouth.

CHAPITRE XXVIII.

DÉPART.

Mon intention était de prier lord Falmouth d’acheter pour moi, mais en son nom, le tableau et les deux aquarelles de Frank ; puis, de vouloir bien, toujours en son nom, commander à ce peintre une suite de grands dessins, dont les sujets devaient être pris dans Schiller, Shakespeare, Goethe et Walter Scott.

Mon but était d’assurer, par ce travail facile et commode, qui ne gênerait en rien l’inspiration nécessaire à de plus grandes œuvres ; d’assurer, dis-je, pour assez longtemps l’avenir de Frank et d’Hélène, et de délivrer ainsi ce noble jeune homme des tristes et affligeantes préoccupations qui, souvent, réagissent d’une manière fatale sur les plus beaux génies.

Je m’adressais de préférence à lord Falmouth, parce que, malgré sa réputation d’homme absolument blasé, et son dédaigneux et profond scepticisme de tout et de tous, il était le seul, parmi les gens de ma connaissance, à qui je pusse faire cette confidence délicate. J’avais d’ailleurs quelquefois remarqué chez lui, sans doute en raison de ce vulgaire axiome que les extrêmes se touchent, une grande propension, non pas à éprouver, mais du moins à contempler, si cela se peut dire, des émotions jeunes, naïves et heureuses.

Il était assez difficile de pénétrer chez lui avant quatre heures du soir, heure habituelle de son lever ; pourtant je fus introduit.

— Et d’où sortez-vous ? me dit-il ; depuis huit jours on ne vous voit plus nulle part. Je sais bien que Mme de Pënâfiel est partie ; mais vous n’êtes pas un homme inconsolable ; d’autant plus qu’un départ est toujours flatteur… quand on reste…

— J’avais très sérieusement à vous parler – lui dis-je, craignant que, si la conversation prenait ce ton de légèreté, l’interprétation du service que j’avais à lui demander ne s’en ressentît.

— Et qu’est-ce donc ? me dit-il.

— En deux mots, voici ce dont il s’agit : un jeune peintre, étranger, et d’un très grand talent, mais jusqu’ici absolument inconnu, a épousé ma cousine germaine, une sœur pour moi, avec laquelle j’ai été élevé, c’est vous dire que je la vénère autant que je l’aime. Un malheureux procès contre ma tante, procès que, pendant un voyage, j’ai pour ainsi dire intenté et gagné malgré moi, par l’abus d’une procuration, dont mes gens d’affaires se sont servis sans me prévenir, a jeté beaucoup de froideur entre ma cousine et moi, du moins de sa part, car, ne sachant pas la vérité, elle a trouvé ma conduite d’une honteuse cupidité. Le gain de ce procès est de peu pour moi ; mais il serait d’un grand secours à ma cousine et à son mari, qui, je vous l’avoue, sont pauvres ; d’un autre côté, ne nous voyant plus, et connaissant l’ombrageuse fierté de cette jeune femme, il me serait absolument impossible de lui restituer ce que j’ai gagné malgré moi. J’ai donc pensé à un moyen qui concilierait tout, si vous aviez l’extrême obligeance de venir à mon aide. Ce jeune peintre a exposé un tableau et deux aquarelles qui révèlent un grand et incontestable talent ; mais son nom est encore obscur. Je désirerais donc que vous achetassiez ces ouvrages comme pour vous, et de plus, que vous lui commandassiez, sous le même prétexte, une suite de grands dessins sur différents sujets de Shakespeare, de Goethe, Schiller et Scott, jusqu’à la concurrence de 50 000 francs. C’est, vous le voyez, une manière indirecte, non pas de rendre l’argent que m’a fait gagner ce maudit procès, je ne le puis malheureusement pas, mais au moins d’être utile à ma cousine et à son mari, que de plus heureuses circonstances et un travail assuré peuvent placer bientôt à la hauteur qu’il mérite…

Selon son caractère impassible, lord Falmouth ne me témoigna pas la moindre surprise, ne me fit pas la moindre objection ; mais, avec la plus aimable obligeance, me promit de faire ce que je lui demandais, et nous convînmes d’aller le lendemain au Musée voir les œuvres de Frank.

De plus, il m’offrit de recommander très instamment cet artiste à cinq ou six grands connaisseurs de ses amis, qui devaient bientôt tirer mon grand peintre de l’obscurité, s’il avait véritablement le talent que j’annonçais.

J’allai donc le lendemain au Musée avec lord Falmouth ; il avait lui-même beaucoup aimé les tableaux, mais, s’ennuyant de tout, il y demeurait alors très indifférent : pourtant il fut frappé de l’inappréciable talent qui se révélait si soudainement dans les œuvres de Frank ; il admira surtout le tableau de Claire et d’Egmont, l’apprécia avec une merveilleuse sagacité, et m’avoua qu’il s’était un peu défié de mon enthousiasme, mais qu’il était obligé de reconnaître là un très grand peintre.

Lord Falmouth devait se rendre chez Frank le lendemain soir, lui ayant écrit un mot, le matin, pour savoir s’il pouvait le recevoir.

Sous prétexte de porter à lord Falmouth l’argent destiné à ces acquisitions, j’allai le trouver, poussé par le désir puéril de voir la réponse de Frank : elle était très simple, mais très digne, et non pas empreinte de cette prétentieuse modestie ou de cette obséquieuse humilité qui gâtent souvent les plus belles intelligences.

— Si vous voulez venir souper chez moi – dis-je en sortant du salon à lord Falmouth –, et après votre visite à notre grand artiste, je vous attendrai… Mais pas plus tard que six heures du matin, ajoutai-je en souriant.

— Je serai chez vous avant minuit, me répondit-il, voici qui vous paraîtra énorme. Le fait est que, depuis cinq ou six jours, je ne joue plus ; je suis en veine de gain, et cela m’ennuie ; puis, le jeu par lui-même me paraît décidément stupide, je n’ai pas le courage de jouer assez pour me ruiner, et, comme distraction, la perte et le gain n’en valent pas la peine.

— Et à quelle heure irez-vous donc chez Frank ? lui dis-je.

— Mais à neuf heures, ainsi qu’il me le demande dans sa réponse. À propos de cela, vous me trouverez singulier, ridicule, ajouta lord Falmouth, mais je ne puis m’empêcher de remarquer la façon matérielle dont une lettre est écrite, et jusqu’à la manière dont elle est ployée, car je tire toujours de ces remarques de très certaines inductions sur le savoir-vivre des gens ; et du moins, sous ce rapport, notre jeune grand peintre me paraît un véritable gentleman.

Je quittai lord Falmouth.

Je ne puis cacher que cette dernière observation de sa part, à propos de ces riens, pourtant si significatifs, qui m’avaient aussi frappé dans la lettre de Frank, me fit éprouver, malgré mes généreuses intentions, un cruel et nouveau sentiment d’envie.

Alors, sans doute par suite de cette jalouse réaction, j’en vins pour la première fois à insulter à ma noble conduite envers Frank et Hélène ; je me moquai de ma délicatesse avec une amère ironie ; je me trouvai ridicule et niais d’obliger ainsi des gens qui ne parlaient sans doute de moi qu’avec dédain ; puis j’arrivai par cet enchaînement de pensées misérables à accuser encore Hélène. Elle ne s’était sitôt consolée que parce qu’elle ne m’aimait pas ; malgré mon amour, mes regrets, mes remords, elle avait été sans pitié pour moi ; son refus de ma main n’était que la folle exaltation d’un faux point d’orgueil. Elle était encore plus fière qu’égoïste et intéressée, me disais-je. Mais heureusement qu’elle ignore la source d’où lui vient ce secours, et qu’excepté lord Falmouth dont je connais la discrétion, et auquel j’ai d’ailleurs caché le véritable prétexte de cette démarche, personne n’est instruit de ma sotte générosité ; et puis, après tout, ajoutais-je, en voulant à toute force trouver un but sordide à ma conduite : « Le tableau et les dessins me restent !… et lorsque Frank sera connu, j’aurai fait une bonne affaire. »

Hélas ! c’est ainsi que je trouvais encore moyen de flétrir et de dénaturer ma bonne et noble action par cette odieuse crainte de passer pour dupe d’un sentiment honorable et élevé.

____________

 

Malgré ces pensées qui vinrent un moment obscurcir le seul rayon de bonheur dont la bienfaisante influence m’eût un peu ravivé, je voulus voir Hélène pour une dernière fois si je le pouvais, et aussi être témoin invisible de la façon dont elle et Frank accueilleraient lord Falmouth.

Je me rendis donc le soir à neuf heures sur le boulevard, ne voulant m’approcher de la maison qu’après l’entrée de lord Falmouth.

Je n’attendis pas longtemps : bientôt une voiture s’arrêta : c’était la sienne. J’appuyai de nouveau mon front aux volets.

Par une nuance de tact parfait qui me prouva qu’Hélène était toujours la même, il n’y eut rien d’apprêté dans son modeste logis, rien en un mot qui signalât l’attente d’un Mécène. Elle était mise avec son goût et sa simplicité ordinaires.

Lorsque lord Falmouth entra, il salua profondément Hélène, qui l’accueillit avec une réserve polie, pleine de charme et de dignité. Frank, par ses manières, me parut saisir avec une parfaite mesure le point précis où doit s’arrêter la fierté de l’artiste, pour faire place à l’affabilité de l’homme du monde ; puis, sans doute, d’après la demande de lord Falmouth, il lui montra quelques cartons, et je vis, sur la figure ordinairement si impassible de ce dernier, se révéler presque de l’enthousiasme, à propos de je ne sais quel dessin ; tandis qu’Hélène rougissait d’orgueil et de plaisir en entendant ces louanges, que Frank recevait avec une sorte de modestie sérieuse, pleine de convenance.

Après une visite d’une demi-heure, lord Falmouth prit congé d’Hélène, qui, sans se lever, lui rendit son salut de l’air du monde le plus affable ; Frank sonna, conduisit lord Falmouth jusqu’à la porte du salon, et le salua.

Je me cachai quand lord Falmouth remonta en voiture ; puis je revins aux volets.

Frank ni Hélène n’étaient plus dans le salon ; ils étaient allés tous deux contempler leur enfant, et je les vis sourire près de son berceau en le regardant avec amour, comme s’ils eussent rapporté à cette angélique petite créature ce bonheur inattendu qui leur arrivait.

____________

 

Pour la dernière fois, je regardai cette maison avec une indicible tristesse, et je m’éloignai en faisant un tacite adieu à Hélène.

Rentré chez moi, j’attendis impatiemment lord Falmouth, afin de savoir l’impression qu’Hélène et Frank avaient faite sur lui.

On ne tarda pas à l’annoncer.

— Savez-vous, me dit-il en m’abordant, que votre cousine est une très grande dame ? Qu’il est impossible d’avoir plus de grâce et de distinction ? Qu’elle cause à ravir, et que je conçois à merveille votre colère contre vos gens d’affaires qui vous ont fait gagner un procès contre une aussi charmante femme ?

— Et Frank ? lui demandai-je.

— Notre grand peintre ? Avant un an, cet homme-là sera placé à sa hauteur, j’en réponds, et sa place sera bien belle ; c’est peut-être encore moins son admirable tableau qui me dit cela que sa conversation ; nous avons pourtant peu causé ; mais dans quelques esquisses qu’il m’a montrées, et dans cinq ou six pensées fort remarquables qu’il m’a développées tout naturellement, j’ai vu de véritables lingots de l’or le plus fin et le plus pur, qui n’attendent que la façon et l’empreinte ; or, je vous assure qu’elles seront des plus magnifiques. Avec cela les meilleures formes ; et, au milieu de cette médiocrité, je ne sais quel parfum d’élégance native qui m’a frappé. Enfin, ces deux beaux jeunes gens sont si réservés, si nobles, si dignes dans leur pauvreté, que j’en ai été touché ; aussi vous dois-je une des plus suaves impressions que j’aie ressenties depuis bien des années. Votre commission est faite, les tableaux sont à vous, notre Frank va s’occuper des dessins ; quant au prix, il tirera à vue sur mon banquier. Je lui ai aussi demandé deux tableaux pour moi, car il m’a un peu remis en goût pour la peinture ; je lui enverrai de plus deux ou trois connaisseurs très éminents qui sauront le faire valoir ; enfin, avant six mois, il gagnera ce qu’il voudra, et alors il perdra la seule chose qui, à mon avis, lui messied, c’est-à-dire la réserve un peu fière de ses façons ; car la fortune détend les âmes élevées, tandis qu’elle guinde les âmes basses jusqu’au sublime du ridicule et de l’insolence.

Ces louanges données à Frank, par un homme habituellement aussi froid que lord Falmouth, ces louanges me firent mal, car elles consacraient à mes yeux, d’une manière irrécusable, tout le bien que malgré moi je pensais du mari d’Hélène ; je remerciai lord Falmouth de son obligeance ; mais, s’apercevant sans doute de l’impression désagréable qui m’obsédait, il me dit :

— Vous paraissez soucieux ?

— Je le suis assez en effet ; et comme vous êtes de ce petit nombre de gens auxquels on ne parle pas que des lèvres, je vous l’avoue, lui dis-je.

— Franchement, j’aime mieux vous trouver dans cette disposition d’esprit, que très gai, reprit-il ; je ne sais pourquoi, depuis quelques jours, je m’ennuie plus que de coutume.

Puis après une pause assez longue :

— Est-ce que la vie qu’on mène ici vous amuse infiniment ? me dit-il.

— Grand Dieu, non ! m’écriai-je.

— Sérieusement ?

— Oh ! très sérieusement.

À ce moment, on m’annonça que j’étais servi.

— Veuillez donc faire mettre ce qu’il nous faut sur des servantes, et renvoyez vos gens ; nous causerons plus librement – me dit lord Falmouth en anglais pendant que nous passions dans la salle à manger.

Nous restâmes seuls.

— Grâce à Dieu, me dit-il, je n’ai jamais plus d’appétit que lorsque je m’ennuie. On dirait qu’alors la bête nourrit la bête.

— Je suis aussi assez gourmand, mais par accès, repris-je ; et j’arrive alors jusqu’aux limites de l’impossible, et où il me faudrait un génie créateur et inventif, je ne trouve plus qu’un cuisinier. Et puis, vous allez vous moquer de moi ; mais il me faut une raison pour dîner avec conscience, si cela se peut dire ; après une longue chasse, par exemple, bien commodément étendu dans un fauteuil : j’y trouve une sensualité très délicate ; mais faire de mon dîner une étude, réfléchir sérieusement à ce que je mange, c’est un plaisir trop borné ; car on tombe aussitôt dans les redites, et alors vient la satiété.

— Eh bien ! me dit lord Falmouth, j’ai eu, moi, un véritable Christophe Colomb en ce genre, qui m’a découvert des mondes inconnus ; malheureusement, il est mort, non pas par un lâche suicide, comme votre Vatel, mais dans un bel et bon duel[17] avec le chef d’office de M. de Nesselrode ; car mon pauvre Hubert méprisait profondément l’office ; il s’en occupait parfois pour se délasser… en se jouant… comme il disait ; aussi prétendait-il que le pudding glacé à la Nesselrode était le fruit d’un de ses loisirs et que son rival n’était qu’un plagiaire. Mais, triste sort des choses d’ici-bas, mon pauvre Hubert fut doublement victime, et le grand nom diplomatique, qui avait canonisé le pudding dans la légende des gourmands, surnagea seul.

— Chose singulière, dis-je alors à lord Falmouth, que le duel et le suicide descendent jusque-là, et combien il est vrai que les passions seules changent de nom !

— C’est que pour mon pauvre Hubert la cuisine était une véritable passion. Assouvir la faim n’était qu’un vil métier, disait-il, mais faire manger quand on n’avait plus faim était un grand art selon lui, et un art qu’il mettait au-dessus de beaucoup d’autres.

— Et il avait raison, dis-je à lord Falmouth, car si l’on était assez sage pour se tenir aux plaisirs sensuels, que la vie serait calme ! Ce qu’il y a d’admirable dans la jouissance des appétits physiques, c’est qu’ils peuvent toujours être rassasiés, et que leur satisfaction laisse une torpeur, un engourdissement qui est encore un charme, tandis que les productions d’esprit, même les plus splendides, ne laissent, dit-on, que regrets et amertume.

— Je suis de votre avis, dit lord Falmouth. Il est évident que toute pensée abstraite, longtemps poursuivie, ne laisse que doute et lassitude chagrine, parce qu’il n’est pas donné à l’esprit de l’homme de connaître la vérité vraie, ni d’atteindre au vrai beau, tandis qu’un appétit physique, largement satisfait, laisse l’organisation calme et doucement satisfaite, en cela que l’homme a complètement rempli une des vues précises de la nature.

— Cela est vrai ; la pensée use et tue.

— Et avec tout cela – dit lord Falmouth en vidant lentement son verre – on vit, le temps se passe, chaque jour on s’écrie : Quel ennui ! mais cela n’empêche pas, Dieu merci, les heures de couler.

— Et l’on arrive ainsi, lui dis-je, au terme de la vie, jour sur jour, heure sur heure…

Lord Falmouth fit un geste de résignation, remplit son verre, et me poussa le flacon.

Nous restâmes quelques moments sans parler, lord Falmouth rompit le premier le silence, et me dit :

— Votre voiture de voyage est-elle prête ?

— Sans doute, lui dis-je, fort surpris de cette brusque demande.

— Écoutez, me dit-il, comme s’il se fût agi de la chose la plus simple, vous êtes à cette heure très malheureux, vous ne m’avez pas dit pourquoi, par conséquent je l’ignore ; Paris vous ennuie autant qu’il m’est odieux ; j’ai quelquefois rêvé un projet étrange, fou, et qui pour cela m’a beaucoup séduit, mais il me fallait un compagnon qui se sentît l’énergie de vouloir acheter des émotions nouvelles, fortes et puissantes, peut-être au mépris de sa vie.

Je regardai lord Falmouth fixement.

Il continua en vidant son verre à petits coups.

— Il me fallait, pour mettre ce projet à exécution, trouver quelqu’un qui, pour s’associer avec moi, fût, comme disent les bonnes gens, tout prêt à se donner au diable, non par misère, mais au contraire, par surabondance des joies et des biens de ce monde.

Je regardai de nouveau lord Falmouth, croyant qu’il plaisantait ; il était, comme toujours, fort calme et fort sérieux.

— Eh bien ! me dit-il lentement, voulez-vous être ce compagnon ?

— Mais de quoi s’agit-il ? lui demandai-je en souriant.

— Je ne puis vous le dire encore ; mais si vous acceptez mon offre, voici ce que vous aurez à faire : d’abord compter sur un voyage d’un an au plus… ou sinon…

— Éternel… je comprends. Ensuite ?

— Ne prendre avec vous qu’un homme sûr, vigoureux et déterminé.

— J’ai cela parmi mes gens.

— Bien : emporter quinze ou vingt mille francs, pas plus.

— Ensuite ?

— Vous munir vous et votre homme d’excellentes armes.

Je regardais lord Falmouth, en continuant de sourire.

— Cela devient grave, lui dis-je.

— Laissez-moi finir, vous agirez comme bon vous semblera ; il reprit : Il faut vous munir d’excellentes armes, de votre passeport, et envoyer chercher des chevaux à l’instant.

— Comment ! partir… cette nuit ?

— Cette nuit… à cette heure : vous allez me donner de quoi écrire un mot à mon valet de chambre ; mon valet de pied le lui portera, et reviendra ici avec ma voiture de voyage et ce qu’il me faut, car il est important que vous ayez votre voiture et moi la mienne.

— Ah ça ! parlez-vous sérieusement ? lui dis-je.

— Donnez-moi de quoi écrire, et vous en serez assuré.

En effet, lord Falmouth écrivit et un de ses gens partit avec la lettre.

— Mais, lui dis-je, des habits… des malles ?

— Si vous m’en croyez, n’emportez que du linge et ce qu’il vous faut pour la route.

— Mais encore cette route est-elle longue ? quelle est-elle ?

— Celle de Marseille.

— Nous allons donc à Marseille ?

— Pas précisément, mais dans un petit port très proche de cette ville.

— Et quoi faire ?

— Nous y embarquer.

— Et pour quelle direction ?

— Ceci est mon secret, confiez-vous à moi et vous ne le regretterez pas. Pourtant je dois vous dire – ajouta-t-il d’un air qui, malgré moi, m’impressionna –, je dois vous dire, sans faire de mauvaises plaisanteries, que vous n’auriez pas tort, en cas de non-retour, de faire les dispositions que vous pourriez avoir à faire.

— Mon testament ! m’écriai-je en riant de toutes mes forces cette fois.

— Comme vous voudrez, me dit lord Falmouth de son air impassible.

Tout en prenant ce voyage pour une espèce de mystification, à laquelle je me prêtais d’ailleurs fort volontiers, tant j’avais hâte de quitter Paris, où trop de cruels souvenirs m’attristaient, je ne savais véritablement pas s’il ne serait pas prudent d’écrire quelques derniers mots ; pourtant, je dis à lord Falmouth :

— Allons, c’est un pari que vous avez fait de m’amener à écrire mon testament ?

— Ne le faites donc pas, me dit-il sans sourciller.

Je savais que plusieurs fois lord Falmouth était ainsi parti fort impromptu pour de très longs voyages. Je pensai donc qu’il se pouvait après tout qu’il eût envie de s’absenter. Or, comme sa compagnie me plaisait fort, et que l’objet du voyage qu’il voulait me cacher, sans doute pour piquer ma curiosité par ces apparences mystérieuses, pouvait me convenir, et peut-être avoir des suites qu’il m’était impossible de prévoir, je crus bien d’écrire quelques mots, en cas de non-retour, comme il disait.

Cette détermination si prompte me semble aujourd’hui au moins aussi bizarre que les résultats qu’elle amena ; mais j’avais été si chagrin depuis quelque temps, j’étais tellement libre de toute affection, de tout devoir, que la brusquerie même de cette détermination me plut, comme plaît toujours une chose étrange à vingt-cinq ans.

Je fis venir mon ancien précepteur, et je lui laissai mes ordres et mes pouvoirs.

Au bout d’une heure, mes préparatifs étaient terminés, la voiture de lord Falmouth nous attendait. J’y montai avec lui. Nos gens devaient nous suivre dans la mienne.

Dix minutes après, nous avions quitté Paris.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en septembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Arthur par Eugène Sue avec un jugement littéraire par M. Sainte-Beuve, première et deuxième parties, Paris, Gosselin, 1840. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Vue du Boulevard Montmartre, à Paris [montrant le Théâtre des Variétés et le Passage des Panoramas], huile sur toile, 1830, est de Guiseppe Canella (Musée Thomas Henri, Wikimédia) (maquette Laura Barr-Wells). Les illustrations dans le texte, de J.-A. Beauce, gravées par A. Lavielle proviennent de l’édition des Œuvres illustrées de Eugène Sue, Paris, Rue Guénégaud, 1850.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être enta-chée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Extrait d’un article sur Eugène Sue, inséré dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1840.

[2] La conversation entre Arthur et M. de Cernay, première partie ; la jolie causerie de prima sera, même partie ; jeunes chrétiens de salon, même partie.

[3] En vain l’auteur semble le croire corrigé vers la fin, dans sa vie heureuse avec Marie ; le temps seul lui a manqué pour rompre encore ; un an ou deux de plus, et je réponds qu’Arthur aurait traité cette Marie comme il avait traité Catherine, Marguerite et Hélène.

[4] Première partie.

[5] Lautréamont.

[6] Comme trait de physionomie bien contrastant avec nos mœurs, on ne peut s’empêcher de citer ce billet de madame la princesse d’Henin à madame de Créqui, rapporté dans les délicieux et spirituels souvenirs de madame de Créqui. – « Je ne vous dirai pas, vous qui savez tout, puisque vous êtes excédée de cette formule, mais vous qui n’ignorez de rien, ma chère, ayez la bonté de m’expliquer une chose que je ne conçois pas, et qui paraît devoir importer à mes intérêts financiers (pardon du motif). Je commencerai par vous dire que M. de Lally est à Saint-Germain, et que madame de Poix ne sait que répondre à la question qui m’occupe ; ses enfants sont en course, et voilà pourquoi je vous écris dare-dare à l’autre bout de Paris. – Le chevalier de Thuysi m’écrit mot pour mot : — Je vous conseille de prendre garde au sieur Lefèvre, – on m’a prévenu qu’il allait déposer son bilan. (Je vous dirai que ce Lefèvre est devenu mon homme d’affaires depuis que je n’ai plus d’affaires.) Mais que faut-il conclure de cet avertissement du chevalier ? — Dites-nous, je vous prie, ce que signifie déposer son bilan ? Madame de Poix suppose que c’est une sorte de métaphore, et nous en sommes là. »

[7] Course de chevaux montés par des gens de bonne compagnie.

[8] Ce mot anglais gentleman ne signifie pas gentilhomme dans une acception aristocratique, mais homme parfaitement bien élevé et de très bonne compagnie, de quelque condition qu’il soit ; on devrait peut-être l’importer dans la langue française comme tant d’autres expressions anglaises. Dans notre époque, où l’on nie toute supériorité de naissance et de fortune pour n’accepter que la supériorité d’éducation et de position, il est singulier que le terme manque pour exprimer la réunion de ces avantages.

[9] Cheval de harnais acheté à Londres mille louis, je crois, par lord Chesterfield.

[10] À cette heure que le goût des chevaux, des courses, de la chasse, et celui de tous les exercices du corps semblent beaucoup s’étendre, ce mot Sportman ne pourrait-il pas être aussi emprunté à la langue anglaise ? En cela qu’il signifie l’homme qui réunit tous ces goûts, de même que l’adjectif sport désigne l’ensemble de ces goûts ?

[11] On appelle ainsi le cheval qui semble réunir le plus de chances de gagner.

[12] Rendez-vous habituel des plus hardis chasseurs d’Angleterre.

[13] Le capitaine Beacher partage cette réputation avec M. le marquis de Clanricard, lord Jersey, M. Olbadiston et autres honorables gentlemen.

[14] Terrain de course ; – dans cette acception, – endroit où s’engagent les paris.

[15] Bas-bleu, – prétentions littéraires.

[16] Ce chapitre du Journal d’un inconnu semble avoir été écrit quelque temps après les événements qu’il retrace.

[17] Historique.