Robert Louis Stevenson

OLALLA

WILL DU MOULIN

Traduction : Alfred Jarry (Olalla)
Théo Varlet (Will du Moulin)

1901 (1885)
1920 (1878)

édité par la

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Table des matières

 

OLALLA.. 3

WILL DU MOULIN.. 55

LA PLAINE ET LES ÉTOILES. 55

II  MARJORY DU PRESBYTÈRE.. 66

III  LA MORT.. 80

Ce livre numérique. 88

 

OLALLA

— Maintenant, dit le docteur, mon devoir est fait, et je puis dire avec quelque vanité, bien fait[1]. Il ne reste plus qu’à vous faire sortir de cette cité froide et empoisonnée, et à vous donner deux mois d’air pur et de conscience à l’aise. Cette dernière affaire vous regarde. Pour la première, je pense que je puis vous aider. Cela tombe, à la vérité, plutôt singulièrement. Ce n’est que l’autre jour que le padre est revenu de la campagne et, comme lui et moi sommes de vieux amis, quoique de professions contraires, il s’adressa à moi à propos de la misère de quelques-uns de ses paroissiens. C’était une famille… Mais vous ignorez l’Espagne, et même les noms de nos Grands vous sont à peine connus ; qu’il vous suffise de savoir que c’étaient jadis des personnages considérables, et qu’ils sont maintenant tombés à deux doigts du dénuement. Rien à présent ne leur appartient que la residencia, et certaines lieues de montagne déserte, dans la plus grande partie de laquelle même une chèvre ne pourrait supporter la vie. Mais la maison est un beau vieil endroit, à une grande hauteur parmi les collines, et dans la situation la plus salubre ; et je n’eus pas plutôt entendu le récit de mon ami, que je me souvins de vous. Je lui dis que j’avais un officier blessé, blessé dans la bonne cause, qui était maintenant capable de changer d’air, et je proposai que ses amis vous prissent comme locataire. Instantanément la figure du padre se rembrunit, comme j’avais malicieusement prévu qu’elle ferait. C’était hors de la question, à ce qu’il dit. Alors qu’ils meurent de faim, dis-je, car je n’ai pas de sympathie pour l’orgueil en haillons. Là-dessus nous nous séparâmes, pas très contents l’un de l’autre. Mais hier, à mon étonnement, le padre revint et se soumit : la difficulté, dit-il, s’était trouvée moindre, après enquête, qu’il n’avait craint ; ou, en d’autres termes, ces gens orgueilleux avaient mis leur orgueil dans leur poche. J’ai accepté l’offre ; et, sous réserve de votre approbation, j’ai retenu des chambres pour vous dans la residencia. L’air de ces montagnes renouvellera votre sang ; et le repos dans lequel vous allez y vivre vaut mieux que toutes les médecines du monde.

— Docteur, dis-je, vous avez été d’un bout à l’autre mon bon ange, et votre avis est un commandement. Mais dites-moi, s’il vous plaît, quelque chose de la famille avec laquelle je suis pour résider.

— J’y arrive, répliqua mon ami ; et, à la vérité, il y a là une difficulté qui se présente. Ces mendiants sont, comme j’ai dit, de très haute lignée et gonflés de la vanité la plus chimérique ; ils ont vécu quelques générations dans un isolement croissant, s’éloignant, de chaque côté, du riche qui était devenu maintenant trop haut pour eux, et du pauvre, qu’ils regardaient encore comme trop bas. Même aujourd’hui, quand la pauvreté les force à déclore leur porte à un hôte, ils ne peuvent agir ainsi sans une stipulation très malgracieuse. Vous êtes destiné à rester, disent-ils, un étranger ; ils vous rendront service, mais ils se refusent dès l’abord à l’idée de la moindre intimité.

Je ne nierai pas que je fus piqué, et peut-être ce sentiment renforça-t-il mon désir de partir, car j’avais confiance que je pourrais abattre cette barrière si je le désirais.

— Il n’y a rien d’offensant dans une telle stipulation, dis-je, et je sympathise même avec le sentiment qui l’a inspirée.

— Il est vrai qu’ils ne vous ont jamais vu, reprit le docteur avec politesse, et s’ils savaient que vous êtes l’homme le plus beau et le plus agréable qui jamais vint d’Angleterre (où je me suis laissé dire que les beaux hommes sont communs, mais les gens agréables pas autant), ils vous accueilleraient sans doute de meilleure grâce. Mais du moment que vous prenez la chose aussi bien cela n’a plus d’importance. Quant à moi, en vérité, cela me paraît discourtois. Mais c’est vous qui y gagnerez. La famille ne vous tentera guère. Une mère, un fils et une fille ; une vieille femme qu’on dit d’esprit dérangé, un gars campagnard et une petite campagnarde, qui suit son confesseur dans les régions célestes, mais est toutefois, s’esclaffa le médecin, très vraisemblablement un peu terre à terre : il n’y a guère là de quoi captiver l’imagination d’un brillant officier.

— Et vous dites pourtant qu’ils sont de haute naissance, objectai-je.

— Eh bien, quant à cela, je distinguerais, repris le docteur. La mère l’est ; pas de même les enfants. La mère était le dernier rejeton d’une souche princière, dégénérée et en talents et en fortune. Son père n’était pas seulement pauvre, il était fou : et la jeune fille courait, sauvage, par la residencia, jusqu’à sa mort. Alors une bonne part de la fortune étant morte avec lui, et la famille toute éteinte, la jeune fille courut plus sauvage que jamais, jusqu’à ce qu’enfin elle épousât le ciel sait qui, un muletier disent les uns, d’autres un contrebandier, tandis qu’il y en a qui soutiennent qu’il n’y eut pas de mariage du tout, et que Felipe et Olalla sont des bâtards. L’union, telle qu’elle fut, fut dissoute de façon tragique, il y a quelques années ; mais ils vivent dans une telle réclusion, et le pays à ce moment était dans un tel désordre, que la manière précise dont finit le mari est connue seulement au prêtre si même à lui.

— Je commence à penser que je ferai d’étranges expériences, dis-je.

— Je ne ferais pas de romans, si j’étais à votre place, répliqua le docteur ; vous allez trouver, je le crains, une réalité très rampante et très vulgaire. J’ai vu, par exemple, Felipe. Et que puis-je dire ? Il est très rustique, très madré, très balourd, et, ajouterai-je, c’est un innocent. Les autres sont probablement de niveau. Non, non, señor comandante, il vous faut chercher compagnie conforme parmi les grands spectacles de nos montagnes. Et dans ceux-ci du moins, si vous êtes tant soit peu amant des œuvres de la nature, je vous promets que vous ne trouverez pas de désillusion.

 

Le jour suivant Felipe vint me chercher dans une grossière charrette de campagne, tirée par une mule. Un peu avant le coup de midi, après que j’eus dit adieu au docteur, à l’aubergiste et aux différentes bonnes âmes qui avaient pris soin de moi pendant ma maladie, nous partîmes de la cité par la porte orientale, et commençâmes à monter dans la sierra. J’avais été si longtemps prisonnier, depuis que j’avais été laissé mourant en arrière, après la perte du convoi, que la simple senteur de la terre me rendait souriant. La contrée à travers laquelle nous allions était sauvage et rocheuse, en partie couverte d’incultes bois, tantôt du chêne-liège, et tantôt du grand châtaignier espagnol, et fréquemment intersectée par les lits des torrents de montagne. Le soleil brillait, le vent bruissait joyeusement ; et nous avions progressé quelques milles, et la cité s’était déjà rétrécie en un tertre peu considérable sur la plaine derrière nous, avant que mon attention commençât d’être détournée vers mon compagnon de voyage. À le voir, il ne paraissait qu’un gars campagnard, petit, balourd, bien fait, tel que le docteur l’avait décrit : énormément vif et actif, mais dénué de toute culture. Et cette première impression était, pour la plupart des observateurs, définitive. Ce qui commença à me frapper fut sa conversation familière et bavarde, si étrangement en contradiction avec les termes dans lesquels j’allais être reçu et en partie à cause de son énonciation imparfaite, en partie à cause de l’incohérence animée de la matière, si extrêmement difficile à suivre avec clarté sans un effort de l’esprit. Il est vrai que j’avais auparavant causé avec des personnes d’une constitution mentale similaire ; des personnes qui semblaient vivre (comme lui) par les sens, prises et possédées par l’objet pour le moment en vue et incapables de décharger leurs esprits de cette impression. Sa conversation me sembla (comme j’étais assis, prêtant l’oreille à distance) d’une espèce exprès pour les promeneurs qui passent beaucoup de leur temps dans une grande vacance de l’intellect et à parcourir les sites d’une contrée familière. Mais ce n’était pas le cas de Felipe. À son propre compte, il était casanier : « Je voudrais y être à présent », dit-il. Et alors, reconnaissant un arbre sur le côté de la route, il s’interrompit pour me dire qu’il avait une fois vu une corneille parmi les branches.

— Une corneille ? répétai-je, frappé de l’impropriété de la remarque et pensant que j’avais entendu imparfaitement.

Mais pendant ce temps il était déjà rempli d’une nouvelle idée, écoutant avec une tension ravie, la tête de côté, la figure froncée ; et il me frappa rudement, pour me faire tenir en repos. Alors il sourit et hocha la tête.

— Qu’avez-vous entendu ? demandai-je.

— Oh, c’est très bien, dit-il – et il se mit à encourager sa mule avec des cris qui firent écho surhumainement par-dessus les parois de la montagne.

Je le regardai plus attentivement. Il était superlativement bien bâti, léger, souple et fort ; il avait de beaux traits ; ses yeux jaunes étaient très grands, quoique peut-être, pas très expressifs. À le prendre dans l’ensemble, c’était un garçon agréable à regarder, et je n’y trouvais rien à redire, si ce n’est qu’il était d’un teint foncé, et avait quelque tendance à la pilosité : deux caractères qui me déplurent. C’était son esprit qui m’intriguait, et même m’attirait. La phrase du docteur – un innocent – me revint, et je me demandais si c’était, après tout, le vrai signalement, quand la route commença à descendre dans le gouffre étroit et nu d’un torrent. Les eaux tonnaient tumultueusement au fond ; et la ravine était toute pleine du retentissement des minces brindilles et des claquements du vent, qui accompagnaient leur chute. La scène était certainement impressionnante, mais la route était en cet endroit emmuraillée de façon très rassurante ; la mule allait fermement de l’avant, et je fus étonné d’apercevoir la pâleur et l’effroi sur le visage de mon compagnon. La voix de cette rivière sauvage était inconstante, tantôt s’enfonçant plus bas, comme de lassitude, tantôt redoublant ces sons rauques ; des inondations momentanées semblaient enfler son volume, ramonant la gorge, faisant rage et déferlant contre la barrière des murs, et j’observai que c’était à chacune des crues de la clameur que mon conducteur tressaillait et blêmissait plus particulièrement. Quelques pensées de superstition écossaise et de la rivière Kelpie me traversèrent l’esprit ; je me demandai si par hasard il en était de même en cette partie de l’Espagne ; et, me tournant vers Felipe, je pensai à l’en tirer.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Oh ! j’ai peur, répliqua-t-il.

— De quoi avez-vous peur ? repris-je. Ce me semble un des plus sûrs endroits de cette route très dangereuse.

— Cela fait du bruit, dit-il avec une simplicité de terreur qui mit mes doutes en repos.

Le garçon n’était qu’un enfant par l’intelligence. Son esprit était, comme son corps, actif et prompt, mais arrêté dans son développement, et je commençai, à partir de ce temps, à le regarder avec un peu de pitié et à écouter, d’abord avec indulgence, et à la fin même avec plaisir, son babillage décousu.

Vers quatre heures de l’après-midi, nous eûmes franchi le sommet de la ligne des montagnes, dit adieu à la clarté du soleil occidental et commencé de descendre vers l’autre versant, longeant le bord de maints ravins et traversant l’ombre de bois obscurs. Là s’élevait de tous côtés la voix de la chute d’eau, non pas condensée et formidable comme dans la gorge de la rivière, mais qui s’éparpillait et qui sonnait gaie et musicale de val en val. Ici, de même, les esprits de mon guide se rétablirent, et il se mit à chanter haut, d’une voix de fausset, et avec une singulière obtusion de perception musicale, jamais fidèle, soit à la mélodie, soit à la clef, mais errant à son gré et même en quelque manière avec un effet qui était naturel et agréable, comme celui du chant des oiseaux. Comme l’obscurité croissait, je tombai de plus en plus sous le charme de ce gazouillement sans art, aux écoutes et aux aguets de quelque air articulé, et toujours désappointé. Et quand à la fin je lui demandai ce que c’était qu’il chantait : « Oh ! s’écria-t-il, je chante sans plus ! » Par-dessus tout je fus pris par un truc qu’il avait de répéter infatigablement la même note à petits intervalles. Ce n’était pas si monotone que vous penseriez, ou du moins pas désagréable ; et cela semblait respirer un contentement prodigieux de ce qui est, tel que nous aimons à l’imaginer dans l’attitude des arbres, ou la quiescence d’une eau dormante.

 

La nuit était noire quand nous débouchâmes sur un plateau et abordâmes un peu après devant un certain bloc d’ombre plus dense, que je ne pus que conjecturer être la residencia. Ici mon guide, descendant de la charrette, hua et siffla un long temps en vain, jusqu’à ce qu’à la fin un vieux paysan vînt à nous, de quelque part dans le noir environnant, portant une chandelle à la main. À la lumière de celle-ci, je pus percevoir une grande baie en arcade, de style moresque ; elle était fermée par des portes à clous de fer, dans l’un des vantaux desquelles Felipe ouvrit un guichet. Le paysan emmena la charrette vers quelque hangar, mais mon guide et moi passâmes le guichet, qui fut refermé derrière nous. Et à la lueur de la chandelle nous traversâmes une cour, gravîmes un escalier de pierre, longeâmes une section d’une galerie ouverte et montâmes encore plus d’escaliers, jusqu’à ce que nous fussions parvenus à la porte d’un appartement vaste et quelque peu nu. Cette chambre, que je compris être la mienne, était percée de trois fenêtres, lambrissée de quelque bois brillant disposé en panneaux, et jonchée de peaux de plusieurs animaux sauvages. Un feu clair brillait dans la cheminée et projetait un reflet changeant. Contre la flambée était dressée une table, servie pour le souper, et tout au bout un lit était préparé. Ces apprêts me firent plaisir, et je le dis à Felipe ; et lui, avec la même simplicité de naturel que j’avais déjà remarquée en lui, fit chaudement écho à mes éloges.

— Une belle chambre, dit-il ; une très belle chambre. Et du feu aussi ; le feu est bon ; il infuse le plaisir dans vos os. Et le lit, continua-t-il, en promenant la chandelle dans cette direction ; voyez quels beaux draps, comme ils sont fins, et doux, doux.

Et il passa et repassa sa main sur leur tissu, et puis pencha la tête et se frotta les joues dessus avec une énormité de contentement qui m’offensa quelque peu. Je pris la chandelle de sa main (car je craignais qu’il ne mît le feu au lit), et retournai à la table du souper, où, apercevant une mesure de vin, j’en versai un coup et l’appelai pour qu’il vînt le boire. Il sauta immédiatement en tressaillant sur ses pieds, et accourut à moi avec une forte expression d’espérance, mais, quand il vit le vin, il frissonna visiblement.

— Oh, non, dit-il, pas cela, c’est pour vous. Je ne l’aime pas.

— Très bien, señor, dis-je ; alors je boirai à votre bonne santé, et à la prospérité de votre maison et de votre famille. En parlant d’elle, ajoutai-je après que j’eus bu, n’aurai-je pas le plaisir de déposer en personne mes salutations aux pieds de la señora, votre mère ?

Mais à ces mots tout l’enfantillage disparut de sa face et fut remplacé par un regard de ruse et de discrétion indescriptibles. Il recula loin de moi en même temps, comme si j’étais un animal prêt à bondir ou quelque dangereux gaillard avec une arme. Quand il fut arrivé près de la porte, il me fixa d’un air sombre avec des pupilles contractées. « Non », dit-il enfin, et le moment d’après il était parti sans bruit de la chambre, et j’entendis son pas mourir au loin en descendant l’escalier, aussi léger qu’une chute de pluie, puis le silence enveloppa la maison.

Après que j’eus soupé, j’approchai la table du lit et commençai à me préparer au repos ; mais dans la nouvelle position de la lumière, je fus frappé par un tableau sur le mur. Il représentait une femme, encore jeune. À en juger par son costume et la moelleuse unité qui régnait sur la toile, il y avait longtemps qu’elle était morte ; à en juger par la vivacité de l’attitude, des yeux et des traits, peut-être venais-je de contempler dans un miroir l’image de la vie. Sa tournure était très svelte et robuste et d’une juste proportion. Des tresses rousses s’étendaient comme une couronne au-dessus de ses sourcils ; ses yeux, d’un brun très doré, tenaient les miens de leur regard ; et son visage, qui était d’une forme parfaite, était défiguré par une expression cruelle, sombre et sensuelle. Quelque chose, tant dans le visage que dans la tournure, quelque chose d’exquisément intangible, comme l’écho d’un écho, suggérait les traits et le port de mon guide. Je demeurai quelque temps désagréablement attiré et surpris par la singularité de la ressemblance. La commune souche charnelle de cette race, qui avait été originellement destinée à de grandes dames, telles que celle qui me regardait maintenant de dessus la toile, était tombée à des usages plus bas, porter des habits de paysans, s’asseoir sur le brancard et tenir les guides d’une charrette à mule, pour conduire à la maison un locataire. Peut-être un chaînon actuel subsistait-il ; peut-être quelque scrupule de la chair délicate, autrefois vêtue de satin et de brocart, de la dame morte, tressaillait-il maintenant au rude contact du gros drap de Felipe.

La première lumière du matin brilla en plein sur le portrait ; et, comme j’étais éveillé dans mon lit, mes yeux continuèrent à s’y poser avec une complaisance croissante. Sa beauté s’insinua dans mon cœur tortueusement, réduisant au silence mes scrupules l’un après l’autre, et en même temps que je savais qu’aimer une telle femme c’était signer et sceller sa propre sentence de dégénérescence, je savais encore que, si elle était vivante, je l’aimerais. Jour après jour, la double notion de sa malice et de ma faiblesse devint plus claire. Elle arriva à être l’héroïne de maintes rêveries, dans lesquelles ses yeux m’entraînaient à des crimes, suffisamment récompensés. Elle projeta une ombre noire sur mon imagination ; et, quand j’étais dehors à l’air libre du ciel, prenant un vigoureux exercice et renouvelant sainement le cours de mon sang, ce me fut souvent une joyeuse pensée, que mon enchanteresse fût sauve dans le tombeau, sa baguette de beauté brisée, ses lèvres closes dans le silence, son philtre répandu. Et pourtant, j’avais un reste de terreur qu’elle pût n’être pas morte après tout, mais ressuscitée dans le corps de quelque descendant.

Felipe me servait mes repas dans mon propre appartement, et sa ressemblance avec le portrait me hantait. Parfois elle n’existait pas ; parfois, sur quelque changement d’attitude ou quelque éclair d’expression, elle me sautait aux yeux comme un fantôme. C’était par-dessus tout dans ses moments de crises que la similitude triomphait. Il m’aimait certainement ; il était fier de mon attention, qu’il cherchait à fixer par une foule de simples et enfantins stratagèmes : il aimait à s’asseoir tout près de mon feu, tenant ses propos décousus ou chantant ses chansons singulières, interminables et inarticulées, et quelquefois passant sa main sur mes habits avec une manière affectueuse de caresser qui ne manquait jamais de me causer un embarras dont j’avais honte. Mais, avec tout cela, il était capable d’éclats de colère sans cause et d’accès d’humeur noire brutale. Sur un mot de réprimande, je l’ai vu renverser le plat dont j’allais manger, et cela non pas subrepticement, mais avec défiance, et il en fut de même sur un demi-mot d’investigation. Je n’étais pas anormalement curieux, me trouvant dans un endroit étrange et entouré de gens étranges, mais à l’ombre d’une question il se renfrognait, sombre et dangereux. C’était donc que, pour une fraction de seconde, ce rude garçon pouvait avoir été le frère de la dame dans le cadre, mais ces humeurs étaient vite passées, et la ressemblance mourait avec elles.

Ces premiers jours, je ne vis absolument personne que Felipe, à moins qu’il ne faille compter le portrait ; et, puisque le garçon était évidemment d’esprit faible, et avait des moments de transport, on peut s’étonner que je supportasse son dangereux voisinage avec équanimité. En fait, ce fut quelque temps fastidieux, mais il arriva bientôt que j’acquis sur lui un empire assez complet pour mettre mon inquiétude en repos.

Cela arriva de cette manière. Il était par nature indolent, et très vagabond, et pourtant il gardait la maison, et non seulement restait à mes ordres, mais travaillait chaque jour dans le jardin potager au sud de la residencia. Ici, il était aidé par le paysan que j’avais vu la nuit de mon arrivée et qui habitait tout au bout de la clôture, à un demi-mille environ, dans une grossière baraque. Mais il était clair pour moi que, des deux, c’était Felipe qui en faisait le plus ; et, quoique je le visse quelquefois jeter bas sa bêche et aller dormir parmi les plants mêmes qu’il venait de bêcher, sa constance et son énergie étaient admirables en elles-mêmes, et encore plus, du moment que j’étais bien assuré qu’elles étaient étrangères à son naturel et le fruit d’un travail ingrat. Mais en même temps que j’admirais je me demandais ce qui avait fait naître dans un garçon aussi volage ce sens patient du devoir. Comment était-il soutenu, me demandais-je, et combien de temps prévalait-il sur ses instincts ? Le prêtre était possiblement son inspirateur. Mais le prêtre vint un jour à la residencia. Je le vis et venir et partir après un intervalle de pose d’une heure, d’un tertre où j’étais en train de dessiner ; et tout ce temps Felipe continua à travailler sans se déranger dans le jardin.

À la fin, dans un sentiment très indigne, je résolus de débaucher le garçon de ses bonnes résolutions et, le guettant au passage à la porte, je le persuadai aisément de m’accompagner dans une excursion. C’était un très beau jour, et les bois où je le menai étaient verts et agréables, sentant bon, et vivants du bourdonnement des insectes. Ici, il se découvrit sous un jour nouveau, montant à des hauteurs de gaieté qui me confondaient, et déployant une énergie et une grâce de mouvement qui charmaient les yeux. Il sautait, il courait autour de moi de pure joie ; il s’arrêtait à regarder et écouter, et semblait boire le monde comme un cordial, et puis il se mettait soudain a s’élancer dans un arbre d’un seul bond, et à s’y suspendre et à y gambader comme chez lui. Malgré le peu qu’il dit et son peu d’importance, j’ai rarement savouré plus remuante compagnie ; la vue de sa joie était une fête continuelle ; la hâte et la précision de ses mouvements me faisaient plaisir au cœur ; et j’aurais pu être assez étourdiment malveillant pour prendre l’habitude de ces promenades, si le hasard n’avait préparé une très dure conclusion à mon plaisir. Par quelque prestesse ou dextérité le garçon captura un écureuil au haut d’un arbre. Il était alors à quelque distance en avant de moi ; mais je le vis se laisser glisser sur le sol et s’y coucher à plat ventre, en criant haut de plaisir comme un enfant. Le son excita mes sympathies : il était si frais et si innocent ! Mais comme je hâtais le pas pour m’approcher, le cri de l’écureuil me frappa au cœur. J’avais beaucoup entendu parler, et j’avais vu beaucoup d’exemples de la cruauté des garçons, et par-dessus tout des petits campagnards, mais ce que je voyais maintenant me mit dans un transport de colère. Je poussai le gamin de côté, lui arrachai des mains la pauvre bête et avec une prompte miséricorde la tuai. Puis je fis relever le tortureur, lui parlai longtemps du haut de mon indignation, le traitant de noms sous lesquels il semblait se dessécher ; et, en retournant à la residencia, je finis par lui dire arrière, et de me quitter, car il me convenait de me promener avec des hommes, et non avec de la vermine. Il tomba à genoux, et, les mots lui venant avec plus de clarté que d’habitude, il poussa un flot des plus touchantes supplications, me priant en miséricorde de lui pardonner, d’oublier ce qu’il avait fait, de m’en rapporter à l’avenir.

— Oh ! Je fais tant d’efforts, dit-il. Oh comandante, pardonnez à Felipe pour cette fois ; il ne recommencera plus jamais à être une brute.

Là-dessus, beaucoup plus affecté que je n’avais soin de le montrer, je me laissai persuader, et enfin lui donnai la main et me raccommodai. Mais, en matière de pénitence, je lui fis enterrer l’écureuil, parlant de la beauté de la pauvre bête, lui disant quels tourments elle avait soufferts, et quelle basse chose était l’abus de la force.

— Voyez, Felipe, dis-je, vous êtes fort, à la vérité, mais dans mes mains vous êtes aussi sans recours que cette pauvre chose des arbres. Donnez-moi votre main dans la mienne. Vous ne pouvez pas la retirer. Maintenant supposez que je sois cruel comme vous, et prenne plaisir au mal. Je serre seulement mon étreinte, et voyez comme vous souffrez…

Il jeta les hauts cris, la figure cendrée et ponctuée de piqûres de sueur, et quand je le mis en liberté il tomba par terre et dorlota sa main et se lamenta sur elle comme un bébé. Mais il prit la leçon en bonne part, et soit par suite de cela, ou de ce que je lui avais dit, ou de la plus haute notion qu’il avait maintenant de ma force corporelle, son originelle affection fut changée en une fidélité canine, adorante.

Cependant je gagnais rapidement en santé. La residencia était située sur la crête d’un plateau rocheux ; de chaque côté les montagnes la cernaient ; du toit seulement, où il y avait un bartizan, on pouvait voir, entre deux pics, un petit segment de plaine, bleue par l’extrême distance. L’air à ces altitudes circulait librement et largement. De grands nuages s’y rassemblaient, et étaient dispersés par le vent et abandonnés en lambeaux sur les sommets des collines. Un grondement, rauque et pourtant affaibli, de torrents, s’élevait de tout alentour, et on pouvait étudier là les plus rudes et les plus anciens caractères de la nature dans quelque chose de sa force primitive. Je me plaisais d’abord au paysage vigoureux et à l’atmosphère changeante ; pas moins dans l’antique manoir délabré où j’habitais. C’était un grand rectangle, flanqué à deux coins opposés par des avancées bastionnées, dont l’une commandait la porte, pendant que toutes deux étaient percées de meurtrières pour la mousqueterie. L’étage inférieur était d’ailleurs nu de fenêtres, de sorte que le bâtiment, en cas de garnison, ne pouvait être emporté sans artillerie. Il renfermait une cour à ciel ouvert plantée de grenadiers. De celle-ci un large escalier de marbre montait à une galerie ouverte, courant tout autour et reposant, du côté de la cour, sur de minces piliers. De là de nouveau plusieurs escaliers clos menaient aux étages supérieurs de la maison ; qui étaient ainsi séparés en divisions distinctes. Les fenêtres, tant dedans que dehors, étaient hermétiquement fermées ; un peu de maçonnerie, dans les parties supérieures, était tombée ; le toit, en un endroit, avait été ruiné dans une des bourrasques qui étaient communes dans ces montagnes ; et toute la maison, dans la lumière solaire vive et d’aplomb, et s’élevant d’un petit bois de lièges rabougris, chargée et décolorée d’une poussière épaisse, avait l’air du palais endormi de la légende. La cour, en particulier, semblait le séjour même du sommeil. Un rauque roucoulement de colombes rôdait aux gouttières.

Les vents en étaient exclus mais, quand ils soufflaient au-dehors, la poussière de la montagne y tombait drue comme pluie et voilait la fleur rouge des grenadiers.

Les fenêtres fermées et les portes closes de nombreuses caves, et les arches vides de la galerie, l’enclosaient ; et tout le long du jour le soleil profilait ses découpures sur les quatre côtés, et étalait l’ombre successive des piliers sur le plancher de la galerie. Au niveau du sol il y avait, cependant, un certain retrait soutenu par des piliers, qui portait des marques d’habitation humaine. Quoiqu’il fût ouvert de front sur la cour, il était pourtant pourvu d’une cheminée, où un feu de bois flambait toujours gentiment, et le parquet de tuiles était jonché de peaux d’animaux.

C’est à cette place que je vis pour la première fois mon hôtesse. Elle avait tiré dehors une des peaux et était assise au soleil, appuyée contre un pilier. Ce fut son costume qui me frappa avant tout, car il était riche et brillamment coloré, et éclatait dans cette cour poudreuse avec quelque chose du même relief que les fleurs des grenadiers. À un second coup d’œil ce fut sa beauté personnelle qui prit possession de moi. Comme elle était toujours assise – m’observant, pensai-je, quoique avec des yeux invisibles –, et portant en même temps une expression de bonne humeur et de contentement presque imbécile, elle montrait une perfection de traits et une tranquille noblesse d’attitude au-delà de celle d’une statue. J’ôtai mon chapeau devant elle en passant, et son visage se plissa de suspicion aussi vite et légèrement qu’un étang se ride sous la brise ; mais elle ne fit pas attention à ma courtoisie. Je partis pour ma promenade habituelle, un rien découragé. Son impassibilité d’idole me hantait ; et quand je revins, quoiqu’elle fût encore dans la même posture, je fus à demi surpris de voir qu’elle avait bougé aussi loin que le pilier proche, en suivant la lumière du soleil. Cette fois, cependant, elle m’adressa quelque salutation banale, assez civilement conçue, et prononcée dans les mêmes tons profonds et pourtant indistincts et zézayés, qui avaient déjà déconcerté la plus extrême finesse de mon oreille, de la part de son fils. Je répondis plutôt à l’aventure, car non seulement je ne parvenais pas à saisir ce qu’elle voulait dire avec précision, mais le soudain épanouissement de ses yeux me troublait. Ils étaient extraordinairement grands, l’iris d’or comme chez Felipe, mais la pupille à ce moment si distendue qu’ils semblaient presque noirs. Et ce qui m’affectait n’était pas tant leur diamètre que (ce qui en était peut-être la conséquence) la singulière insignifiance de leur regard. Un regard plus blanchement stupide que j’en aie jamais rencontré. Mes yeux l’évitaient même quand je parlais, et je remontai l’escalier vers ma chambre à la fois déconcerté et embarrassé. Néanmoins, quand j’arrivai là et vis le visage du portrait, je me souvins de nouveau du miracle de la descendance familiale.

Mon hôtesse était à la vérité et plus âgée et plus replète de sa personne : ses yeux étaient d’une couleur différente ; sa face, en outre, était non seulement libre de l’expression désagréable qui me choquait et m’attirait dans le tableau ; elle était dénuée et de bon et de mauvais ; un blanc moral n’exprimant littéralement rien. Et pourtant il y avait une similitude, non pas tant parlante qu’immanente, non pas tant en aucun trait particulier que dans l’ensemble. On dirait, pensai-je, que, quand le maître mit sa signature à cette toile sévère, il n’avait pas seulement capté l’image d’une femme souriante et aux yeux faux, mais imprimé l’essentielle qualité d’une race.

À partir de ce jour, que je vinsse ou allasse, je fus sûr de trouver la señora assise au soleil contre un pilier, ou couchée sur un tapis devant le feu. Seulement parfois elle changeait de station pour le pourtour du haut de l’escalier de pierre, où elle s’étendait avec la même nonchalance, droit en travers de mon chemin.

Tous ces jours, je ne la vis jamais déployer la moindre étincelle d’énergie, à part ce qu’elle en dépensait à brosser et rebrosser son abondante chevelure couleur de cuivre, ou à me zézayer, dans le riche et brisé rauquement de sa voix, ses coutumières salutations paresseuses. C’étaient là, je pense, ses deux plaisirs capitaux en dehors de celui de pure quiescence. Elle semblait toujours orgueilleuse de ses remarques, comme si elles eussent été des malices ; et, en vérité, quoiqu’elles fussent assez vides, comme la conversation de maintes personnes respectables, et dirigées sur une très étroite série de sujets, elles n’étaient jamais dépourvues de sens ou incohérentes ; bien plus, elles avaient une certaine beauté propre, respirant, comme elles faisaient, son absolu contentement. Tantôt elle parlait de la chaleur, dans laquelle, comme son fils, elle éprouvait une grande jouissance ; tantôt des fleurs de grenadiers, et tantôt des colombes blanches, et des hirondelles à longues ailes qui éventaient l’air de la cour.

Les oiseaux l’excitaient. Quand ils rasaient les gouttières de leur vol vif, ou l’effleuraient obliquement elle-même avec un coup de vent, elle se mettait quelquefois à remuer, et à se lever un peu, et à paraître s’éveiller du somme de satisfaction. Mais, quant au reste de ses journées, elle se couchait voluptueusement pliée sur elle-même, dans la paresse et le plaisir. Son invincible contentement m’ennuya d’abord, mais je vins graduellement à trouver du repos dans ce spectacle, jusqu’à ce qu’à la fin ce devînt mon habitude de m’asseoir à côté d’elle quatre fois par jour, à l’aller et au retour, et de causer avec elle d’une façon somnolente, je savais à peine de quoi. J’étais arrivé à aimer son visage engourdi, presque animal ; sa beauté et sa stupidité me caressaient et m’amusaient. Je commençai à trouver une sorte de bon sens transcendant dans ses remarques, et son insondable bonne nature excitait mon admiration et mon envie. Cette sympathie était réciproque ; elle jouissait de ma présence demi-inconsciemment, comme un homme en profonde méditation peut jouir du babil d’un ruisseau. Je puis à peine dire qu’elle s’animait quand je venais, car la satisfaction était écrite éternellement sur son visage, comme sur celui de quelque statue folle ; mais j’étais fait conscient de son plaisir par quelque communication plus intime que la vue.

Et un jour, comme j’étais assis à sa portée sur la marche de marbre, elle étendit soudain une de ses mains et donna une petite tape sur la mienne. La chose fut faite, et elle avait repris son attitude accoutumée avant que mon esprit eût reçu intelligence de la caresse ; et, quand j’en vins à la regarder en face, je ne pus percevoir de sentiment responsable. Il était net qu’elle n’attachait pas d’importance à l’acte, et je me blâmai de ma propre conscience moins à l’aise.

La vue et (si je puis l’appeler ainsi) la connaissance de la mère confirmèrent l’idée que je m’étais déjà faite du fils.

Le sang de la famille avait été appauvri, peut-être par longue non-génération, que je savais être une erreur commune parmi les orgueilleux et les exclusifs. Aucun déclin, à la vérité, ne se décelait dans le corps, qui avait été transmis sans déchéance de forme ni de force – les visages d’aujourd’hui portaient l’empreinte aussi nette de la frappe que la face d’il y avait deux siècles qui me souriait du haut du portrait. Mais l’intelligence (ce plus précieux héritage) était dégénérée, le trésor de la mémoire ancestrale courait à sa perte ; et il avait fallu le puissant et plébéien croisement d’un muletier ou d’un contra-bandista de montagne pour élever ce qui approchait de l’hébétude chez la mère à l’active bizarrerie du fils. Pointant, des deux, c’était la mère que je préférais. Felipe, vindicatif et apaisable, plein d’élans et de timidités, inconstant comme un lièvre, je pouvais le considérer comme un être possiblement nuisible. De la mère je n’avais d’autres pensées que bienveillantes. Et en vérité, comme les spectateurs sont portés par ignorance à prendre parti, je devenais quelque peu partisan dans l’inimitié que je percevais couver entre eux. Vrai, il me semblait plutôt le parti de la mère. Elle retenait quelquefois son haleine quand il s’approchait, et la pupille de ses yeux vides se contractait, comme d’horreur ou de crainte. Ses émotions, telles qu’elles étaient, étaient beaucoup à la surface, et tout de suite partagées ; et cette répulsion latente s’empara de mon esprit, et me fit me demander sur quel fond elle reposait, et si le fils était certainement en faute.

 

J’avais été environ dix jours dans la residencia quand s’y éleva un vent haut et âpre, soulevant des nuages de poussière. Il venait des basses terres malariennes, et par-dessus plusieurs sierras neigeuses. Les nerfs de ceux sur qui il soufflait étaient tendus et discordants, leurs yeux cuisants de poussière, leurs jambes avaient mal sous le fardeau de leur corps et le toucher d’une main sur l’autre devenait odieux. Le vent, en outre, descendait les ravins des collines et tempêtait autour de la maison avec un bourdonnement et un sifflement immense et creux, qui était fatigant pour l’oreille et déprimant de façon lugubre pour l’esprit. Il ne soufflait pas tant par rafales qu’avec le ferme balayage d’une chute d’eau, de sorte qu’il n’y avait pas de rémission au malaise tant qu’il soufflait. Mais plus haut, par-dessus la montagne, il était probablement d’une force plus variable, avec des accès de furie ; car de là descendait parfois une lointaine plainte infiniment pénible à entendre, et parfois sur une des hautes corniches ou terrasses, surgissait puis se dispersait une tour de poussière, comme la fumée d’une explosion.

Je ne m’éveillai pas plutôt dans mon lit que je pris conscience de la tension nerveuse et de la dépression du temps ; et l’effet devint plus fort à mesure que le jour s’avança. Ce fut en vain que je résistai ; en vain que je partis pour ma coutumière promenade du matin. La furie déraisonnable, immuable, de l’orage avait déjà abattu ma force et ruiné mon tempérament, et je revins à la residencia brûlant de chaleur sèche, et sale et grumeleux de poussière. La cour avait un aspect misérable ; de temps à autre une lueur faible de soleil s’y posait ; de temps à autre le vent s’abattait sur les grenadiers, éparpillait les fleurs et faisait claquer les volets contre le mur. Dans le retrait la señora allait et venait avec une contenance exaltée et les yeux brillants. Il me sembla aussi qu’elle se parlait à elle-même comme quelqu’un en colère. Mais quand je lui adressai ma salutation habituelle, elle ne me répondit que par un geste tranchant et continua sa promenade. Le temps avait indisposé même cette impassible créature, et comme je remontais l’escalier je fus moins honteux de ma propre agitation.

Tout le jour le vent continua ; et je m’assis dans ma chambre et fis un semblant de lecture, montai et descendis écouter le vacarme d’au-dessus. La nuit tomba et je n’avais plus de bougie. Je commençai à soupirer après quelque compagnie, et descendis furtivement dans la cour. Elle était maintenant plongée dans le bleu de la première obscurité, mais le retrait était éclairé de rouge par le feu. Le bois avait été empilé haut, et était couronné par une gerbe de flammes, que le tirage de la cheminée brandissait çà et là. Dans cet éclat intense et mouvant, la señora continuait à marcher d’une muraille à l’autre avec des gestes incohérents, claquant ses mains, tendant les bras, rejetant la tête en arrière comme un appel au ciel. Ces mouvements désordonnés, la beauté et la grâce de cette femme se montraient plus clairement, mais il y avait une lueur dans son œil qui me frappait d’une manière désagréable ; et quand j’eus regardé quelque temps en silence, et en apparence inobservé, je m’en retournai comme j’étais venu, à tâtons dans ma chambre.

À l’instant où Felipe m’apporta mon souper et des lumières, mes nerfs étaient tout à fait à bout, et si le garçon avait été tel que j’étais habitué à le voir, je l’aurais gardé (même par force, si cela eût été nécessaire) pour émousser ma déplaisante solitude. Mais sur Felipe, aussi, le vent avait exercé son influence. Il avait été fiévreux tout le jour, maintenant que la nuit était venue, il était tombé dans une humeur abattue et tremblante qui réagit sur la mienne. La vue de sa figure effarée, de ses hésitations, pâleurs et soudaines écoutes, me désempara ; et quand il se laissa tomber et cassa un plat, je fus tout à fait hors de moi.

— Je pense que nous sommes tous fous, aujourd’hui, dis-je, affectant de rire.

— C’est le vent noir, répliqua-t-il d’un ton plaintif. Vous avez le sentiment que vous devez faire quelque chose, et vous ne savez pas ce que c’est.

Je remarquai l’exactitude de la description ; mais, en vérité, Felipe avait quelquefois un étrange bonheur à rendre, par des mots, les sensations du corps :

— Et votre mère aussi, dis-je ; elle semble ressentir beaucoup ce temps. Ne craignez-vous pas qu’elle ne soit pas bien ?

Il me regarda un peu, avec de grands yeux, et puis dit : « Non », presque avec défiance. Et le moment d’après, portant la main à son sourcil, il cria lamentablement après le vent et le bruit qui faisait tourner sa tête comme une roue de moulin. « Qui peut être bien ? » s’écria-t-il. Et en vérité je ne pouvais que faire écho à sa question, car j’étais troublé assez moi-même.

Je me couchai de bonne heure, fatigué par le manque de repos de toute la journée ; mais la nature du vent, et son tapage diabolique et ininterrompu ne me laissaient pas dormir. Je me retournais dans mon lit, nerfs et sens surtendus. Parfois je m’assoupissais, faisais des rêves horribles, et me réveillais ; et ces échappées d’oubli ne servaient qu’à me brouiller les idées. Mais il doit s’être fait tard dans la nuit, quand je fus soudain alarmé par une éruption de cris pitoyables et odieux. Je sautai de mon lit, supposant que j’avais rêvé, mais les cris continuaient toujours à remplir la maison, cris de douleur, pensais-je, mais certainement de rage aussi, et si sauvages et discordants qu’ils secouaient le cœur. Ce n’était pas une illusion : quelque chose de vivant, quelque lunatique ou quelque bête sauvage était en train de subir quelque infâme torture. La pensée de Felipe et de l’écureuil jaillit dans mon esprit, et je courus à la porte, mais j’avais été enfermé du dehors, et je pouvais retourner cela comme il me plaisait, j’étais bel et bien prisonnier. Les cris continuaient toujours. Tantôt ils se réduisaient à un gémissement qui semblait être articulé, et ces fois-là j’étais sûr qu’ils devaient être humains ; et de nouveau ils jaillissaient et remplissaient la maison de frénésies dignes de l’enfer. Je me tins contre la porte et leur prêtai l’oreille jusqu’à ce qu’enfin ils se fussent éteints. Longtemps après je restai dans l’attente, et continuai toujours à les entendre, mêlés dans mon imagination avec l’assaut du vent ; et quand enfin je me traînai à mon lit, ce fut avec une angoisse mortelle et une obscurité horrifiée sur mon cœur.

Il n’est pas étonnant que je ne dormis plus. Pourquoi, avais-je été enfermé ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Qui était l’auteur de ces cris indescriptibles et abominables ? Un être humain ? C’était inconcevable. Une bête ? Le cri n’était pas tout à fait bestial : et quel animal, sinon un lion ou un tigre, pouvait ainsi ébranler les solides murs de la residencia ? Et tandis que je retournais ainsi les éléments du mystère, il me vint à l’esprit que je n’avais pas encore mis les yeux sur la fille de la maison. Qu’y avait-il de plus probable que la fille de la señora, et la sœur de Felipe, fût elle-même insane ? Ou, plus exactement, que ces gens ignorants et d’esprit atteint cherchassent à morigéner une parente affligée par la violence ? Il y avait ici une solution, et même quand je me rappelais les cris (ce que je ne fis jamais sans un frisson ou un tremblement), elle semblait tout à fait insuffisante : même la cruauté ne pouvait arracher de tels cris à la folie. Mais j’étais sûr d’un fait : je ne pouvais pas habiter une maison où pareille chose était à demi concevable sans sonder nettement la question et, au besoin, intervenir.

 

Le jour suivant vint, le vent avait fini de souffler, et il n’y avait rien pour me rappeler l’affaire de la nuit. Felipe s’approcha de mon lit avec une gaieté évidente : comme je traversais la cour, la señora était en train de se « soleiller », avec son immobilité accoutumée ; et quand je débouchai du portail, je trouvai toute la face de la nature austèrement souriante, les deux d’un bleu froid et semés de grandes îles de nuages, et les versants de la montagne géographiés en provinces de lumière et d’ombre. Une courte promenade me rendit à moi-même, et renouvela en moi la résolution de sonder le mystère. Quand, de l’observatoire de mon tertre, j’eus vu Felipe se rendre à son travail dans le jardin, je retournai aussitôt à la residencia, pour mettre mon projet à exécution. La señora paraissait plongée dans le sommeil ; je m’arrêtai quelque temps à l’observer, mais elle ne bougea pas. Même si mon dessein était indiscret, j’avais peu à craindre d’une telle gardienne. M’éloignant, je montai à la galerie et commençai mon exploration de la maison.

Toute la matinée, j’allai d’une porte à l’autre, et entrai dans des chambres spacieuses et fanées, quelques-unes grossièrement contreventées, d’autres recevant leur pleine charge de jour, toutes vides et inhabitables. C’était une maison riche, sur laquelle le temps avait exhalé sa flétrissure et sa poussière, et répandu la désillusion. L’araignée s’y balançait ; la tarentule bouffie décampait sur les corniches ; les fourmis avaient leurs grands chemins grouillants sur le parquet des salles d’audience ; la grosse mouche sale qui vit sur la charogne et est souvent le messager de la mort avait fait son nid dans la boiserie vermoulue, et bourdonnait lourdement par les chambres. Ici et là un siège ou deux, un canapé, un lit ou une grande chaise sculptée étaient restés en arrière, comme des îles sur les planchers nus, pour témoigner de l’habitat passé, de l’homme ; et partout les murs étaient garnis des portraits des morts. Je pouvais juger, par ces effigies délabrées, dans la maison de quelle grande et belle race j’étais en train d’errer. Un bon nombre des hommes portaient des ordres sur leurs poitrines et avaient le port de nobles fonctions ; les femmes étaient toutes en riches atours ; les toiles, la plupart de mains célèbres. Mais ce ne furent pas tant ces évidences de grandeur qui s’emparèrent de mon esprit, même contrastant, telles qu’elles étaient, avec le dépeuplement et le délabrement actuels de cette grande maison. Ce fut plutôt la parabole de la vie de famille que je lus dans cette succession de beaux visages et de corps gracieux. Jamais auparavant je ne m’étais ainsi rendu compte du miracle de la race continuée, de la création et de la recréation, de la trame et du changement et de la dépendance des éléments charnels. Qu’un enfant naisse de sa mère, qu’il grandisse et se vête (nous ne savons comment) d’humanité, et lève des regards hérités, et tourne sa tête avec la manière d’un ascendant, et offre sa main avec le geste d’un autre, tous ces miracles se sont amortis pour nous par la répétition. Mais dans la singulière unité du regard, dans les traits communs et le port commun de toutes ces générations peintes sur les murs de la residencia, le miracle surgissait et me regardait en face. Et un miroir ancien tombant opportunément sur mon chemin, je m’arrêtais à lire mes propres traits un long temps, retraçant de chaque côté les filiations et les liens qui m’unissaient à ma famille.

Enfin, au cours de ces investigations, j’ouvris la porte d’une chambre qui portait des marques d’habitation. Elle était de proportions vastes et exposée au nord, où les montagnes avaient l’aspect le plus sauvage. Les cendres d’un feu couvaient et fumaient sur l’âtre, contre lequel une chaise avait été approchée. Et pourtant l’aspect de la chambre était ascétique jusqu’à l’austérité : la chaise n’était pas rembourrée, le plancher et les murs étaient nus, et, sauf les livres qui gisaient çà et là en quelque confusion, il n’y avait pas d’instrument soit de travail, soit de plaisir.

La vue des livres dans la maison d’une telle famille m’étonna excessivement ; et je commençai, avec une grande hâte et une crainte momentanée d’interruption, à aller de l’un à l’autre et à examiner précipitamment leur caractère. Il y en avait de toute espèce, de dévotion, d’histoire, de sciences, mais la plupart très vieux et en langue latine. Quelques-uns, à ce que je pus voir, portaient les marques d’une étude constante ; d’autres avaient été déchirés en travers et jetés de côté comme par pétulance ou désapprobation. Enfin, comme je croisais par cette chambre vide, je découvris quelques papiers écrits au crayon sur une table près de la fenêtre. Une curiosité irréfléchie me fit en prendre un. Il portait une copie de vers, très rudimentairement métrés dans l’original espagnol, et que je puis rendre à peu près ainsi :

 

Le plaisir s’est approché avec la peine et la honte.

Le chagrin est venu avec une guirlande de lys.

Le plaisir m’a montré l’aimable soleil ;

Cher Jésus, que doux était son éclat !

Le chagrin, de sa main décharnée,

Cher Jésus, t’a désigné.

 

La honte et la confusion m’assaillirent tout d’un coup et, reposant le papier, je battis immédiatement en retraite hors de l’appartement. Ni Felipe ni sa mère ne pouvaient avoir lu les livres ni écrit ces vers raboteux, mais pleins de sentiment. Il était net que j’avais pataugé avec des pieds sacrilèges dans la chambre de la fille de la maison. Dieu sait que mon propre cœur me punissait le plus amèrement de mon indiscrétion. La pensée que j’avais ainsi clandestinement poussé mon chemin parmi les secrets d’une jeune fille dans une situation si étrange, et la crainte qu’elle pût d’une manière ou d’une autre venir à en être informée, m’accabla comme une faute. Je me blâmais en outre de mes soupçons de la nuit d’avant, je m’étonnais d’avoir jamais attribué ces cris abominables à celle que je me figurais maintenant comme une sainte, à la mine spectrale, ravagée de macérations, liée aux pratiques d’une dévotion mécanique, et habitant dans un grand isolement d’âme avec ses parents incompatibles. Comme je m’appuyais à la balustrade de la galerie et regardais en bas le brillant enclos de grenadiers et la femme vêtue de couleurs gaies, et somnolente, qui était en train de s’étendre et de se pourlécher délicatement comme dans la pleine sensualité de l’indolence, mon esprit compara vivement la scène avec la chambre froide, exposée au nord, sur les montagnes, où habitait la fille.

 

La même après-midi, comme j’étais assis sur mon tertre, je vis le padre entrer par la porte de la residencia. La révélation du caractère de la fille avait porté coup à mon imagination et presque effacé les horreurs de la nuit d’avant, mais à la vue de ce digne homme la mémoire revécut. Je descendis alors du tertre, et faisant un circuit par les bois, me postai à côté du chemin pour guetter son passage. Dès qu’il apparut je m’avançai et me présentai comme le locataire de la residencia. Il avait une très solide et honnête physionomie, sur laquelle il était aisé de lire les émotions mêlées avec lesquelles il me regardait, comme un étranger, un hérétique, et pourtant un qui avait été blessé pour la bonne cause. De la famille dans la residencia il parla avec réserve, et même avec respect. Je fis mention que je n’avais pas encore vu la fille, sur quoi il remarqua qu’il en était comme il devait être, et me regarda un peu de travers. Enfin je pris le courage de parler des cris qui m’avaient troublé la nuit. Il m’écouta en silence, puis s’arrêta et se détourna partiellement, comme pour marquer sans doute qu’il me congédiait.

— Prenez-vous du tabac ? dit-il, offrant sa boîte à priser – puis, quand j’eus refusé : Je suis un vieillard, ajouta-t-il, et je puis me permettre de vous rappeler que vous êtes un hôte.

— J’ai, alors, votre autorité, repris-je assez fermement quoique je rougisse à l’implicite reproche, pour laisser les choses suivre leur cours sans intervenir ?

Il dit : « Oui », et avec un salut un peu gêné s’en retourna et me laissa où j’étais. Mais il avait fait deux choses : il avait mis ma conscience en repos, et il avait éveillé ma délicatesse. Je fis un grand effort, une fois de plus congédiai les souvenirs de la nuit et tombai de nouveau dans la méditation au sujet de ma sainte poétesse. En même temps, je ne pouvais tout à fait oublier que j’avais été enfermé, et cette nuit-là, quand Felipe m’apporta mon souper, je l’attaquai avec prudence sur les deux points intéressants :

— Je ne vois jamais votre sœur, dis-je incidemment.

— Oh non, dit-il, c’est une bonne, bonne fille.

Et son esprit instantanément vira vers autre chose.

— Votre sœur est pieuse, je suppose, demandai-je à la pause suivante.

— Oh ! s’écria-t-il, joignant ses mains avec une ferveur extrême, une sainte. C’est elle qui me soutient.

— Vous êtes bien heureux, dis-je, car la plupart de nous, j’en ai peur, et moi parmi le nombre, sont plutôt enclins à tomber.

— Señor, dit Felipe avec chaleur, je ne dirais pas cela ; vous ne tenteriez pas votre ange. Si on tombe, où s’arrêtera-t-on ?

— Comment, Felipe, dis-je, je ne me doutais pas que vous étiez un prédicateur, et je puis dire un bon ; mais je suppose que c’est l’œuvre de votre sœur ?

Il me fit un signe de tête avec des yeux ronds.

— Eh bien, alors, continuai-je, elle vous a sans doute reproché votre péché de cruauté ?

— Douze fois ! cria-t-il, car c’était la phrase par laquelle la singulière créature exprimait le sens de la fréquence. Et je lui ai dit que vous l’aviez fait aussi – je m’en souvenais, ajouta-t-il orgueilleusement – et elle a été contente.

— Alors, Felipe, dis-je, qu’étaient ces cris que j’ai entendus la nuit dernière ? Car assurément c’étaient des cris de quelque créature en souffrance.

— Le vent, répondit Felipe en regardant le feu.

Je pris sa main dans la mienne, à quoi, le prenant pour une caresse, il sourit avec un éclat de plaisir qui fut près de désarmer ma résolution. Mais je mis sous mes pieds la faiblesse.

— Le vent, répétai-je ; et pourtant je pense que c’est cette main (la prenant) qui m’a d’abord enfermé.

Le garçon tressaillit visiblement, mais ne répondit pas un mot.

— C’est bien, dis-je ; je suis un étranger et un hôte ; cela ne me regarde pas soit de me mêler, soit de juger de vos affaires ; pour ce qui en est, vous prendrez l’avis de votre sœur qui, je n’en doute pas, est excellent ; mais sans sortir de ce qui concerne les miennes, je n’entends être prisonnier de personne, et je demande cette clef.

Une demi-heure après ma porte était soudain ouverte en claquant, et la clef lancée avec un tintement sur le plancher.

 

Un jour ou deux plus tard, je rentrai de promenade un peu avant le coup de midi. La señora était étendue, plongée dans le sommeil, sur le seuil du retrait ; les pigeons dormaient au-dessous des lauriers comme des flocons de neige ; la maison était sous le charme profond du repos de midi ; et seulement un vent errant et gentil de la montagne faisait doucement le tour des galeries, murmurait parmi les grenadiers, et en remuait agréablement les ombres. Quelque chose de ce calme me gagna, et c’est avec beaucoup de légèreté que je traversai la cour et gravis l’escalier de marbre. Mon pied touchait le haut du palier quand une porte s’ouvrit, et je me trouvai face à face avec Olalla. La surprise me cloua ; son charme me frappa au cœur ; elle brilla dans l’ombre profonde de la galerie, gemme de couleur ; ses yeux s’emparèrent des miens et s’y cramponnèrent, et nous lièrent ensemble comme deux mains jointes ; et les instants que nous restâmes ainsi face à face, nous buvant l’un l’autre, furent sacramentels et le mariage de nos âmes. Je ne sais combien de temps s’écoula avant que je me réveillasse d’une extase profonde. M’inclinant à la hâte, je m’engageai dans l’escalier supérieur. Elle ne bougea pas, mais me suivit de ses grands yeux altérés. Et quand je disparus, il me sembla qu’elle pâlissait et blêmissait.

Dans ma chambre, j’ouvris la fenêtre et regardai dehors, et ne pus concevoir quel changement était survenu à cet austère champ de montagnes pour qu’il se mît ainsi à chanter et à briller sous le ciel sublime. Je l’avais vue, Olalla ! Et les escarpements des rochers répondaient : Olalla ! Et l’azur muet et insondable répondait : Olalla ! La pâle sainte de mes rêves s’était évanouie pour toujours. À sa place je contemplais cette jeune fille sur qui Dieu avait prodigué les plus riches couleurs et les plus exubérantes énergies de la vie, qu’il avait faite active comme un daim, svelte comme un roseau, et dans les grands yeux de qui il avait allumé les torches de l’âme. Le tressaillement de sa jeune vie, nerveux comme celui d’un animal sauvage, était entré en moi ; la force d’âme qui s’était exprimée de ses yeux et avait conquis les miens s’épandait sur mon cœur et sautait à mes lèvres en chantant. Elle passait à travers mes veines : elle ne faisait qu’un avec moi.

Je ne veux pas dire que cet enthousiasme déclina. Plutôt mon âme tenait dans son extase comme dans un château fort, et y fut assiégée par de froides et chagrines considérations. Je ne pouvais douter que je ne l’aimasse à première vue, et déjà avec une ardeur frissonnante qui était étrange pour mon expérience. Qu’allait-il alors s’ensuivre ? Elle était l’enfant d’une maison affligée, la fille de la señora, la sœur de Felipe ; elle le portait même dans sa beauté. Elle avait la légèreté et la vivacité de l’un, vive comme une flèche, légère comme la rosée ; comme l’autre, elle brillait sur le fond pâle du monde avec l’éclat des fleurs. Je ne pouvais appeler du nom de frère ce garçon à demi fou, ni du nom de mère cette immobile et aimable chose de chair, dont les yeux niais et le perpétuel sourire me revenaient maintenant à l’esprit comme quelque objet hostile. Et si je ne pouvais l’épouser, quoi alors ? Elle était désespérément sans protection. Ses yeux, dans ce simple et long coup d’œil qui avait été tous nos rapports, avaient avoué une faiblesse égale à la mienne, mais dans mon cœur je la savais la studieuse de la froide chambre au nord, et l’écrivain des vers de tristesse – et savoir cela eût désarmé une brute. Fuir était au-dessus de ce que je pouvais trouver de courage ; mais je fis vœu de circonspection vigilante.

Comme je quittais la fenêtre, mes yeux tombèrent sur le portrait. Il était mort subitement, comme une chandelle après le lever du soleil. Il me suivait avec des yeux peints. Je vis qu’il était ressemblant, et m’émerveillai de la ténacité du type dans cette race à son déclin, mais la ressemblance fut absorbée par la différence. Je me souviens comment il m’avait semblé une chose inapprochable dans la vie, une créature plutôt de l’art du peintre que de la modestie de la nature, et je m’émerveillai à la pensée, et exultai à l’image d’Olalla. J’avais vu souvent la beauté, et n’avais pas été charmé, et je m’étais souvent approché de femmes qui n’étaient pas belles, excepté pour moi, mais dans Olalla tout ce que je désirais et n’avais pas osé imaginer était réuni.

Je ne la vis pas le jour suivant, et mon cœur souffrit et mes yeux languirent après elle, comme les hommes languissent dans l’attente du matin. Mais le jour d’après, quand je revins à mon heure habituelle, elle était une fois de plus sur la galerie, et nos regards une fois de plus se rencontrèrent et s’embrasèrent. J’aurais voulu m’approcher d’elle mais, si fortement qu’elle m’arrachât le cœur, m’attirant comme un aimant, quelque chose d’encore plus impérieux me retint. Et je pus seulement m’incliner et passer. Et elle, laissant mon salut sans réponse, me suivit seulement de ses nobles yeux.

Je savais maintenant son image par cœur et, comme je me répétais ses traits de mémoire, il me semblait lire à même son âme. Elle était habillée avec quelque chose de la coquetterie de sa mère, et de son amour de la couleur positive. Sa robe, que je savais qu’elle avait dû faire de ses mains, s’appliquait sur elle avec une grâce habile. À la mode du pays, en outre, son corset était ouvert au milieu en une longue fente, et là, en dépit de la pauvreté de la maison, une pièce d’or, pendue par un ruban, reposait sur son sein brun. C’étaient des preuves, s’il y en avait eu besoin, de son innée joie de vivre et de son charme individuel. De l’autre côté, dans ses yeux suspendus sur les nues, je pouvais lire abîme sur abîme de passion et de tristesse, lueurs de poésie et d’espérance, noirceur de désespoir et pensées qui étaient au-dessus de la terre. C’était un corps séduisant, mais ce qui l’habitait, l’âme, était plus que digne de ce logement. Devais-je laisser cette fleur incomparable se faner loin des regards sur ces âpres montagnes ? Devais-je dédaigner le grand don à moi offert dans l’éloquent silence de ses yeux ? Il y avait une âme emmurée : ne devais-je pas briser sa prison ? Toutes considérations à côté disparurent : fût-elle l’enfant d’Hérode, je jurai que je la ferais mienne. Et ce même soir je me mis, avec un sentiment mélangé de trahison et de déshonneur, à captiver le frère. Peut-être le regardais-je d’un œil plus favorable, peut-être la pensée de sa sœur évoquait-elle toujours les meilleures qualités de cette âme imparfaite, mais il ne m’avait jamais semblé si aimable, et sa ressemblance même avec Olalla, tout en me contrariant, m’adoucissait pourtant.

Un troisième jour se passa en vain – vide désert d’heures. Je ne voulus pas perdre une chance, et flânai toute l’après-midi dans la cour, où (pour me donner une contenance) je causai plus que d’habitude avec la señora. Dieu sait que c’est avec un intérêt très tendre et sincère que je l’étudiais maintenant, et de même que pour Felipe, pour la mère à présent je prenais conscience d’une croissante ardeur de tolérance. Et pourtant je m’étonnais. Pendant même que je causais avec elle, elle s’assoupit dans un petit somme, et à présent se réveillait sans embarras ; et ce calme me donnait à réfléchir. Et de nouveau, comme je remarquais des changements infinitésimaux dans sa posture, savourant et prolongeant le plaisir corporel du mouvement, je fus conduit à m’étonner de cet abîme de sensualité passive. Elle vivait dans son corps, et sa conscience était tout enfoncée et disséminée à travers ses membres, où elle habitait luxueusement. Enfin, je ne pouvais m’accoutumer à ses yeux. Chaque fois qu’elle tournait sur moi ces larges orbites belles et insignifiantes, grandes ouvertes au jour, mais fermées contre l’enquête humaine – chaque fois j’avais occasion d’observer les vifs changements de ses pupilles qui se distendaient et se contractaient au même instant –, je ne sais pas ce qui m’arrivait, je ne puis trouver de nom pour le sentiment mêlé de désappointement, ennui et dégoût qui vibrait avec discordance le long de mes nerfs. J’essayai sur elle une variété de sujets, mais en vain, et enfin mis la conversation sur sa fille. Mais même là elle se montra indifférente, dit qu’elle était jolie, ce qui (comme aux enfants) était son mot le plus élevé d’éloge, mais fut absolument incapable d’une pensée au-delà. Et quand je fis la remarque qu’Olalla avait l’air silencieuse, elle me bâilla en pleine figure et répliqua que parler ne servait pas à grand-chose quand on n’avait rien à dire. « On parle beaucoup, beaucoup », ajouta-t-elle, me regardant avec des prunelles distendues ; et puis elle bâilla de nouveau et de nouveau me montra une bouche qui était aussi délicate qu’un joujou. Cette fois je saisis l’allusion, et, la laissant à son repos, remontai dans ma chambre pour me mettre à la fenêtre ouverte, à regarder les collines sans les voir, plongé dans des rêveries brillantes et profondes, et prêtant l’oreille en imagination au son d’une voix que je n’avais jamais entendue.

Je m’éveillai, le cinquième matin, avec une vivacité qui me sembla défier le destin. J’étais sûr de moi, léger de cœur et de pieds, et résolu de mettre incontinent mon amour à l’épreuve de savoir. Je ne resterais pas plus longtemps sous les liens du silence, chose muette, ne vivant que par l’œil, comme l’amour des bêtes, mais à présent revêtirais l’esprit et pénétrerais les joies de la complète intimité humaine. J’augurai de lui avec des espérances sauvages, comme un voyageur pour El Dorado, dans cette inconnue et séduisante contrée de son âme je ne tremblai plus de m’aventurer. Cependant, quand je la rencontrai, la même force de passion descendit sur moi et tout à coup submergea mon esprit, les paroles semblèrent tomber loin de moi comme un vêtement d’enfant et je ne pus que m’approcher d’elle comme l’homme qui a le vertige s’approche du bord d’un gouffre. Elle recula un peu quand je vins, mais ses yeux ne vacillèrent pas des miens, et c’est eux qui me leurrèrent en avant. Enfin, quand j’étais déjà à sa portée, je m’arrêtai. Les mots m’étaient refusés, si je m’avançais je ne pourrais que la serrer contre mon cœur en silence ; et tout ce qui était sain en moi, tout ce qui n’était pas encore conquis, se révoltait contre la pensée d’un tel abord. Ainsi restâmes-nous une seconde, toute notre vie dans nos yeux, échangeant des salves d’attraction, et pourtant résistant tous deux ; et puis, avec un grand effort de volonté, et conscient en même temps d’une soudaine amertume de désappointement, je me détournai et m’éloignai dans le même silence.

Quel pouvoir était sur moi, que je ne pouvais parler ? Et elle, pourquoi était-elle silencieuse aussi ? Pourquoi s’éloigna-t-elle avant moi, muette, avec des yeux fascinés ? Était-ce l’amour ? Ou était-ce une simple attraction brutale, sans pensée et inévitable, comme celle de l’aimant pour l’acier ? Nous ne nous étions jamais parlé, nous étions entièrement étrangers ; et pourtant une influence, forte comme la poigne d’un géant, nous draguait silencieusement l’un vers l’autre. Pour ma part, cela me remplissait d’impatience, et pourtant j’étais sûr qu’elle était digne ; j’avais vu ses livres, lu ses vers, et ainsi, en un sens, deviné l’âme de ma maîtresse. Mais de son côté, cela me refroidissait presque. De moi, elle ne connaissait rien que mon extérieur physique. Elle était attirée vers moi comme les pierres tombent vers la terre, les lois qui régissent la terre la conduisaient, sans son consentement, dans mes bras et je reculais à la pensée d’une telle noce, et commençais à être jaloux de moi-même. Ce n’était pas ainsi que je désirais être aimé. Et puis je me mis à tomber dans une grande pitié pour la fille elle-même. Je pensai combien sa mortification devait être aiguë, d’avoir, elle, la studieuse, la recluse, ainsi confessé une présomptueuse faiblesse pour un homme avec qui elle n’avait jamais échangé un mot. Et à la venue de la pitié, toutes les autres pensées s’absorbèrent. J’aspirai seulement à la trouver, la consoler et la rassurer ; à lui dire comment son amour était entièrement partagé de ma part, et comment son choix, même s’il était fait aveuglément, n’était pas indigne.

 

Le jour suivant il faisait un temps glorieux : profondeur sur profondeur de bleu couvrait comme d’un dais les montagnes ; le soleil brillait large ; et le vent dans les arbres et les nombreuses chutes de torrents dans les montagnes remplissaient l’air de musique délicate et obsédante. Pourtant j’étais prostré de tristesse. Mon cœur pleurait après la vue d’Olalla, comme un enfant pleure après sa mère. Je m’assis sur un talus au bord des roches basses qui bordaient le plateau au nord. De là je regardai en bas dans la vallée boisée d’un cours d’eau, où aucun pied ne se posait. J’étais au désert, d’humeur à trouver même touchant de contempler une place inoccupée : il y manquait Olalla : et je pensai au délice et à la gloire d’une vie passée entièrement avec elle dans cet air vigoureux, et parmi ces environs raboteux et agréables, d’abord avec un sentiment plaintif, et puis ensuite avec une telle joie fière que je me semblais croître en force et en stature comme un Samson.

Et alors, soudainement, je m’aperçus qu’Olalla s’approchait. Elle apparut hors d’un bosquet de chênes-lièges, vint droit à moi et je me levai et attendis. Elle semblait dans sa marche une créature d’une telle vie, d’un tel feu et d’un tel éclat qu’elle me confondit ; pourtant elle venait tranquillement et doucement. Son énergie était dans la douceur ; mais, quant à ma force inimitable, je sentis qu’elle s’était enfuie et fondue. Tranquillement, tandis qu’elle s’approchait, elle tint ses yeux baissés vers le sol et, quand elle fut arrivée tout près, ce fut sans un regard qu’elle m’adressa la parole. Au premier son de sa voix je tressaillis. C’était pour cela que j’avais attendu : c’était la dernière épreuve de mon amour. Et voici, son énonciation était précise et claire, non balbutiée et incomplète comme celle de sa famille, et la voix, quoique plus profonde qu’il n’est habituel chez les femmes, était à la fois juvénile encore et féminine. Elle parlait dans des cordes riches : des tons de contralto d’or mêlés de rauque, comme les fils rouges étaient mêlés avec les bruns parmi ses tresses. Ce ne fut pas seulement une voix qui parla directement à mon cœur, mais qui me parla d’elle. Et pourtant ses mots me replongèrent immédiatement dans le désespoir.

— Vous partirez, dit-elle, aujourd’hui.

Son exemple rompit les liens de ma parole ; je sentis comme l’allégement d’un poids, ou comme si un charme avait été rompu. Je ne sais en quels termes j’y répondis, mais, me tenant devant elle sur les roches, j’exhalai toute l’ardeur de mon amour, lui disant que je vivais sous sa pensée, ne dormais que pour rêver de ses attraits, et abjurerais avec bonheur mon pays, mon langage et mes amis pour vivre pour toujours à ses côtés. Et puis, me maîtrisant avec force, je changeai de ton : je la rassurai, la réconfortai. Je lui dis que j’avais deviné en elle un esprit pieux et héroïque, avec qui j’étais digne de sympathiser, et que j’aspirais à partager et à éclairer.

— La nature, lui disais-je, était la voix de Dieu, à laquelle on ne désobéit point sans péril ; et si nous étions ainsi muettement poussés l’un vers l’autre, même comme par un miracle d’amour, cela devait impliquer une convenance divine de nos âmes ; nous devons être faits, dis-je, faits l’un pour l’autre. Nous serions des rebelles fous, m’écriai-je, des rebelles fous contre Dieu, de ne point obéir à cet instinct !

Elle hocha la tête.

— Vous partirez aujourd’hui, répéta-t-elle – puis avec un geste et un ton soudain aigu : Non, pas aujourd’hui, s’écria-t-elle, demain !

Mais à ce signe d’amollissement une recrudescence de pouvoir me revint. Je tendis les bras et l’appelai par son nom ; et elle bondit vers moi et se cramponna à moi. Les collines tremblèrent autour de nous, la terre faiblit. Une secousse comme d’un coup reçu me traversa et me laissa aveugle et étourdi. Et le moment d’après, elle m’avait repoussé, s’était échappée brutalement de mes bras, et s’enfuyait avec la vitesse d’un daim parmi les chênes-lièges.

Je restai à crier de joie vers les montagnes. Je me retournai et rentrai à la residencia, marchant sur l’air.

Elle me renvoyait, et pourtant je n’avais qu’à l’appeler par son nom et elle venait à moi. Il n’y avait là que la faiblesse des jeunes filles, de laquelle même elle, la plus étrange de son sexe, n’était pas exempte. Partir ? Non, Olalla… Oh non, Olalla, non, Olalla ! Un oiseau chanta tout près ; et dans cette saison, les oiseaux étaient rares. Il me donna bon courage. Et une fois de plus toute la physionomie de la nature, depuis les montagnes pesantes et stables à la plus légère feuille, et au vol dardé de la plus petite mouche dans l’ombre des bouquets d’arbres, se mit à remuer devant moi, et à revêtir l’aspect de la vie et à montrer une figure de joie imposante.

L’éclat du soleil frappait sur les collines, comme un marteau sur l’enclume, et les collines étaient secouées ; la terre, sous cette insolation vigoureuse, rendait des senteurs capiteuses ; les bois couvaient dans le flamboiement. Je sentis le tressaillement du travail et de la jouissance courir à travers la terre. Quelque chose d’élémental, quelque chose de rude, de violent et de sauvage, dans l’amour qui chantait dans mon cœur, était comme une clef pour les secrets de la nature ; et jusqu’aux pierres qui résonnaient sous mes pieds paraissaient vivantes et amicales. Olalla ! Son contact m’avait vivifié, et renouvelé et fortifié jusqu’au vieux point d’accord avec l’âpre terre, jusqu’à un transport de l’âme que les hommes apprennent à oublier dans leurs assemblées polies. L’amour me brûla comme une rage ; ma tendresse devint furieuse ; je la haïs, je l’adorai, j’eus pitié d’elle, je la révérai avec extase. Elle semblait le chaînon qui me liait à des choses mortes, d’une part, et, de l’autre, avec notre Dieu pur et miséricordieux. Une chose animale et divine, parente en même temps à l’innocence et aux forces débridées de la terre.

Ma tête tournant ainsi, j’entrai dans la cour de la residencia, et la vue de la mère me frappa comme une révélation.

Elle était assise là, tout indolence et contentement, clignant sous l’éclat des feux du soleil, marquée au fer rouge d’une jouissance passive, créature tout à fait à part, devant qui mon ardeur tomba comme une chose honteuse. Je m’arrêtai un moment, et, me forçant à tels propos rompus que j’en fus capable, dis un mot ou deux.

Elle me regarda avec sa bienveillance insondable ; sa voix dans sa réponse sonnait vaguement hors du royaume de paix dans lequel elle sommeillait ; et il me vint à l’esprit, pour la première fois, un sentiment de respect pour quelqu’un de si uniformément innocent et heureux, et je passai mon chemin dans une espèce d’étonnement de moi-même, que je fusse si troublé.

 

Sur une table il y avait un morceau du même papier jaune que j’avais vu dans la chambre au nord ; il était écrit au crayon de la même main, la main d’Olalla, et je le ramassai avec un subit affaissement d’alarme, et lus : « Si vous avez quelque bienveillance pour Olalla, si vous avez quelque chevalerie pour une créature douloureusement éprouvée, allez-vous-en aujourd’hui ; en pitié, en l’honneur, pour l’amour de Celui qui mourut, je vous supplie de vous en aller… » Je regardai cela quelque temps dans une véritable stupidité ; puis je commençai à m’éveiller à une lassitude et une horreur de la vie ; l’éclat du soleil s’obscurcit au-dehors sur les collines nues, et je commençai à trembler comme un homme en terreur. La vacuité ainsi ouverte soudain dans ma vie me déprima comme un vide physique. Ce n’était pas mon cœur, ce n’était pas mon bonheur, c’était la vie elle-même qui était atteinte. Je ne pouvais pas la perdre. Je le disais, et je restais à le répéter. Et puis, comme quelqu’un qui rêve, allai à la fenêtre, avançai ma main pour ouvrir le châssis, et la fourrai à travers la vitre. Le sang jaillit de mon poignet, et devenu instantanément tranquille et maître de moi, j’appuyai mon pouce sur la petite fontaine giclante, et me demandai que faire. Dans cette chambre vide il n’y avait rien qui fît mon affaire ; je sentais, en outre, que j’avais besoin de secours. Là me traversa l’esprit un espoir qu’Olalla elle-même pût être mon assistante, et je me retournai et descendis les escaliers, toujours tenant mon pouce sur la blessure.

Il n’y avait aucune trace d’Olalla ni de Felipe, et je m’adressai au retrait où la señora s’était maintenant tout à fait retirée et était assise assoupie tout près du feu, car aucun degré de chaleur ne paraissait trop pour elle.

— Pardonnez-moi, dis-je, si je vous dérange, mais je dois vous demander secours.

Elle regarda avec somnolence et me demanda ce que c’était, et à ces seuls mots je trouvai qu’elle respirait avec un élargissement des narines et semblait devenir soudainement et pleinement vivante.

— Je me suis coupé, dis-je et plutôt vilainement. Voyez !

Et j’étendis mes deux mains desquelles le sang perlait et dégouttait.

Ses grands yeux bien ouverts, les pupilles se rétrécirent en points. Un voile sembla tomber de sa figure, et la laisser expressive de façon aiguë et pourtant inscrutable. Et comme je restais là, m’émerveillant un peu de son agitation, elle se leva vivement vers moi, se pencha et me prit par la main. Et le moment d’après ma main était à sa bouche et elle m’avait mordu jusqu’à l’os. La douleur croissante de la morsure, le subit jaillissement de sang et la monstrueuse horreur de l’acte flamboyèrent à travers moi simultanément, et j’écartai la femme en lui rendant un coup ; et elle sauta après moi encore et encore, avec des cris de bête, cris que je reconnus, des cris comme ceux qui m’avaient réveillé la nuit du grand vent. Sa force était comme celle de la folie, la mienne déclinait rapidement avec la perte du sang, mon esprit, en outre, tournoyait à cause de l’horrible étrangeté de l’attaque, et j’étais déjà acculé au mur quand Olalla accourut entre nous, et Felipe, suivant d’un bond, cloua sa mère sur le plancher.

Je tombai dans une faiblesse pareille à une pâmoison, je voyais, j’entendais et sentais, mais j’étais incapable de mouvement. Je perçus la lutte rouler çà et là sur le plancher ; les hurlements de cette panthère résonnant vers le ciel comme elle s’efforçait de m’attraper. Je sentis Olalla me saisir dans ses bras, ses cheveux me tombant sur la figure, et, avec la force d’un homme, courir et moitié me traîner, moitié me porter par l’escalier dans ma chambre, où elle me jeta sur le lit. Alors je la vis se précipiter sur la porte et la fermer à clef, et rester un instant à écouter les cris sauvages qui ébranlaient la residencia. Et puis, prompte et légère comme une pensée, elle fut de nouveau à côté de moi, me bandant la main, la posant sur son sein, se désolant, se lamentant dessus avec des roucoulements de tourterelle. Ce n’étaient pas des mots qui lui venaient, c’étaient des accents plus beaux que la parole, infiniment touchants, infiniment tendres. Et pourtant, tandis que j’étais couché là, une pensée me piqua au cœur, une pensée me blessa comme un poignard, une pensée, comme un ver dans une fleur, profana la sainteté de mon amour. Oui, ces accents étaient beaux, et ils étaient inspirés par l’humaine tendresse, mais leur beauté était-elle humaine ?

Tout le jour, je restai couché là. Un long temps, les cris de cette chose femelle, sans nom, tandis qu’elle luttait avec son petit qui n’avait qu’une moitié d’intelligence, résonnèrent à travers la maison, et me percèrent de chagrin et de dégoût désespérants. Ils étaient les cris de mort de mon amour. Mon amour était assassiné. Il n’était pas seulement mort, mais une offense pour moi. Et pourtant à penser comme il me plaisait, à sentir comme je voulais, il s’enflait toujours en moi comme une tempête de douceur, et mon cœur fondait à ses regards et à son contact. Cette horreur qui avait surgi, ce doute sur Olalla, cette tendance sauvage et bestiale qui courait non seulement à travers toute la conduite de sa famille, mais trouvait place à la base même et dans l’histoire de notre amour, quoique cela me consternât, me révoltât et me rendît malade, ce n’était pas encore capable de briser le nœud de mon vertige.

Quand les cris eurent cessé, il vint un grattement à la porte, qui m’apprit que Felipe était dehors, et Olalla alla lui parler je ne sais de quoi. À cette exception, elle resta à côté de moi, tantôt agenouillée près de mon lit et priant avec ferveur, tantôt assise avec ses yeux dans les miens. Ainsi donc, ces six heures-là je bus sa beauté et silencieusement étudiai l’histoire sur sa figure. Je vis la médaille d’or se balancer sur ses respirations, je vis ses yeux s’obscurcir et s’éclairer et toujours ne pas parler d’autre langage que celui d’une bonté insondable, je vis le visage impeccable et, à travers la robe, les lignes de l’impeccable corps. La nuit vint à la fin, et dans l’obscurité croissante de la chambre, sa vue fondit lentement. Mais même alors le toucher de sa main douce se prolongeait dans la mienne et causait avec moi. Être couché ainsi dans une faiblesse mortelle et boire les traits de la bien-aimée, c’est se réveiller à l’amour, de n’importe quelle secousse de désillusion. Je me raisonnais ; et je fermais les yeux sur les horreurs, et de nouveau j’étais très hardi pour accepter la prise. Qu’est-ce que cela importait, si cet impérieux sentiment survivait ; si ses yeux toujours me faisaient signe et m’attachaient ; si maintenant comme avant, chaque fibre de mon corps stupide se mouvait et se tournait vers elle ? Tard dans la nuit quelque force revécut en moi, et je parlai :

— Olalla, dis-je, il n’y a rien. Je ne demande rien. Je suis content. Je vous aime.

Elle s’agenouilla quelque temps et pria, et dévotement je respectai ses dévotions. La lune avait commencé à briller sur un côté de chacune des trois fenêtres et à faire une clarté brumeuse dans la chambre, à laquelle je la vis indistinctement. Quand elle se releva elle fit le signe de la croix.

— C’est à moi de parler, dit-elle, et à vous d’écouter. Je sais ; vous ne pouvez que deviner. J’ai prié, combien j’ai prié pour que vous quittiez ce lieu ! Je vous l’ai demandé, et je sais que vous m’auriez accordé même cela ; ou sinon, ô laissez-moi le croire !

— Je vous aime, dis-je.

— Et pourtant vous avez vécu dans le monde, dit-elle après une pause. Vous êtes un homme, et sage, et je ne suis qu’une enfant. Pardonnez-moi si j’ai l’air de vous donner une leçon, moi qui suis aussi ignorante que les arbres de la montagne, mais ceux qui apprennent beaucoup ne font qu’effleurer la surface du savoir. Ils saisissent les lois, ils conçoivent la dignité du dessin, l’horreur du fait vivant s’efface de leur mémoire. C’est nous, qui restons chez nous avec le mal, qui nous souvenons je pense, et qui sommes avertis et avons pitié. Allez, plutôt, allez-vous-en maintenant, et gardez-moi dans votre esprit. Ainsi j’aurai une vie dans les places chéries de votre mémoire : une vie aussi réelle que la mienne, que celle que je mène dans ce corps.

— Je vous aime, dis-je une fois de plus.

Et, sortant ma main faible, je pris la sienne, et la portai à mes lèvres, et la baisai. Et elle ne résista pas, mais se recula un peu ; et je pus voir son regard sur moi accompagné d’un froncement qui n’était pas malveillant, seulement triste et confus. Et puis il sembla qu’elle fît appel à sa résolution.

Elle enleva ma main vers elle, elle-même en même temps se penchant quelque peu en avant, et la posa sur le battement de son cœur.

— Là, s’écria-t-elle, vous sentez le vrai faux pas de ma vie. Il ne bat que pour vous ; il est à vous. Mais est-il même à moi ? Il est à moi en vérité pour vous l’offrir, comme je puis prendre la médaille de mon cou, comme je puis casser une branche vive d’un arbre, et vous la donner. Et pourtant pas à moi ! Je demeure, ou je pense que je demeure (si j’existe du tout), en quelque endroit à part, prisonnière impuissante, et emportée et assourdie par une foule que je renie. Cette capsule, telle qu’elle palpite contre les flancs des animaux, vous reconnaît à un attouchement pour son maître ; oui, elle vous aime ! Mais mon âme, aussi mon âme ? Je ne pense pas ; je ne sais pas, j’ai peur de demander. Pourtant quand vous me parliez vos mots venaient de l’âme ; c’est de l’âme que vous demandez, c’est seulement de l’âme que vous vouliez me prendre.

— Olalla, dis-je, l’âme et le corps sont un, et surtout en amour. Ce que le corps choisit, l’âme l’aime ; où le corps s’accroche, l’âme adhère ; corps par corps, âme à âme, ils viennent ensemble au signal de Dieu ; et la partie la plus basse (si nous pouvons appeler quelque chose bas) n’est que le piédestal et la fondation de la plus haute.

— Avez-vous vu, dit-elle, les portraits dans la maison de mes ancêtres ? Avez-vous regardé ma mère ou Felipe ? Vos yeux ne se sont-ils jamais jetés sur cette peinture qui est pendue près de votre lit ? Celle qui a posé pour elle est morte il y a des générations, et elle a fait le mal dans sa vie. Mais regardez de nouveau : c’est ma main jusqu’à la moindre ligne, ce sont mes yeux et mes cheveux. Qu’est-ce qui est à moi, alors, et que suis-je ? Si pas une courbe dans ce pauvre corps, le mien que vous aimez et en l’honneur de qui vous rêvez éperdument que vous m’aimez, pas un geste que je puis former, pas un son de ma voix, pas un regard de mes yeux, non, pas même maintenant que je parle à celui que j’aime, n’a appartenu qu’à d’autres ? D’autres, des générations mortes, ont sollicité d’amour d’autres hommes avec mes yeux ; d’autres hommes ont entendu le plaidoyer de la même voix qui maintenant sonne à vos oreilles ; les mains des morts sont dans mes seins : elles me meuvent, elles me soulèvent, elles me guident ; je suis une poupée à leurs ordres, et je ne fais que réincarner des traits et des attributs qui ont longtemps été couchés à côté du mal dans le repos du tombeau. Est-ce moi que vous aimez, ami ? Ou la race qui m’a faite ? La fille qui ne sait pas et ne peut répondre de la moindre partie d’elle-même ? Ou le courant dont elle est un remous transitoire, l’arbre dont elle est le fruit passager ? La race existe, elle est vieille, elle est toujours jeune, elle porte son éternelle destinée dans son sein ; sur elle, comme des flots sur la mer, l’individu succède à l’individu, moqué par une semblance de contrôle personnel, mais ils ne sont rien. Nous parlons de l’âme, mais l’âme est dans la race.

— Vous vous usez contre la loi commune, dis-je. Vous vous révoltez contre la voix de Dieu, qu’il a faite si séduisante pour convaincre, si impérieuse pour commander. Écoutez-la, et comme elle parle entre nous ! Votre main s’accroche à la mienne, votre cœur bondit à mon contact, les éléments inconnus desquels nous sommes composés s’éveillent et courent les uns vers les autres à un regard ; le limon de la terre se souvient de sa vie indépendante et brûle de nous unir ; nous sommes attirés l’un vers l’autre, comme les étoiles sont forcées de tourner dans l’espace, ou comme les marées ont leur flux et leur reflux, par des choses plus vieilles et plus grandes que nous-mêmes.

— Hélas ! dit-elle, que puis-je vous dire ? Mes ancêtres, il y a huit cents ans, gouvernaient toute cette province : ils étaient sages, grands, rusés et cruels ; c’était une race d’élite des Espagnols ; leurs drapeaux conduisaient à la guerre ; le roi les appelait ses cousins ; les gens, quand la corde était accrochée pour eux ou quand ils rentraient et trouvaient leurs cabanes fumantes, blasphémaient leur nom. Bientôt un changement commença. L’homme s’est élevé ; s’il a jailli des bêtes brutes, il peut redescendre au même niveau. L’haleine de la fatigue souffla sur leur humanité et les cordes se relâchèrent ; ils commencèrent à descendre ; leurs esprits tombèrent dans le sommeil, leurs passions se réveillèrent dans les voluptés, fougueuses et irraisonnées comme le vent dans les ravins des montagnes. La beauté était toujours transmise, mais ni l’intelligence qui guide ni le cœur humain ne l’étaient plus. La race poursuivait sa route, elle était enveloppée dans la chair, la chair couvrait les os, mais c’étaient les os et la chair de brutes, et leur esprit était comme l’esprit des mouches. Je vous parle comme j’ose, mais vous avez vu par vous-même comment la roue est allée en arrière pour ma race condamnée. Je reste, pour ainsi dire, sur un petit terrain émergeant dans cette descente désespérée, et je vois à la fois devant et derrière, à la fois ce que nous avons perdu et vers quoi nous sommes condamnés à continuer plus bas. Et dois-je – moi qui demeure à part dans la maison des morts, mon corps plein de répugnance pour ses chemins –, dois-je répéter le charme ? Dois-je lier un autre esprit, récalcitrant comme le mien, dans ce logement, ensorcelé et brisé par la tempête, que je subis ? Transmettrai-je ce vase maudit d’humanité, le chargerai-je de vie fraîche comme d’un poison nouveau, et le ferai-je éclater, comme un feu, aux faces de la postérité ? Mais mon vœu a été exaucé : la race va cesser sur la terre. À cette heure mon frère fait les préparatifs. Son pied sera bientôt sur l’escalier, et vous vous en irez avec lui et passerez de ma vue pour jamais. Pensez à moi quelquefois, comme à une à qui la leçon de la vie a été dite très durement, mais qui l’a entendue avec courage ; une qui vous aimait mais qui s’est haïe si profondément elle-même que son amour lui fut odieux ; une qui vous renvoie et pourtant aurait aspiré à vous garder à jamais ; qui n’avait pas de plus chère espérance que de vous oublier, et pas de plus grande crainte que d’être oubliée.

 

Elle s’était approchée de la porte tout en parlant, sa voix riche résonnant plus douce et plus lointaine. Avec le dernier mot elle était partie, et je restai tout seul dans la chambre lunaire. Ce que j’aurais pu faire si je n’avais été alité par mon extrême faiblesse, je ne le sais pas ; mais dans le cas présent il tomba sur moi un grand et vide désespoir. Il ne s’écoula pas longtemps avant qu’il brillât, à la porte, la lueur rougeâtre d’une lanterne, et Felipe arrivant me chargea sans un mot sur ses épaules et me porta en bas à la grande porte, où la carriole attendait. Au clair de lune, les collines s’élevaient aiguës, comme si elles étaient de carton ; sur la surface un peu éclairée du plateau, et de parmi les arbres bas qui se balançaient et étincelaient ensemble dans le vent, le grand cube noir de la residencia se détachait volumineusement, sa masse rompue seulement par trois fenêtres faiblement lumineuses, dans la façade nord, au-dessus de la porte. C’étaient les fenêtres d’Olalla et, comme la charrette progressait en cahotant, je tins mes yeux fixés sur elles jusqu’à ce que, à un endroit où la route plongeait dans une vallée, elles fussent perdues pour ma vue à jamais. Felipe marchait en silence à côté des brancards, mais de temps en temps il retenait la mule et paraissait me considérer, et à la fin il s’approcha tout près et posa sa main sur ma tête. Il y avait une telle bienveillance dans cet attouchement, une telle simplicité, comme celle des bêtes, que mes larmes jaillirent ainsi que la rupture d’une artère.

— Felipe, dis-je, menez-moi où on ne me posera pas de questions.

Il ne dit pas un mot, mais il fit tourner sa mule, bout par bout, et reprit quelque peu de la route que nous avions parcourue, puis entrant dans un autre chemin, me conduisit au village de la montagne, qui était, comme nous disons en Écosse, le clocher de ce district maigrement peuplé. Quelques souvenirs rompus demeurent dans mon esprit, du jour se levant sur la plaine, de la charrette s’arrêtant, de bras qui m’aidèrent à descendre, d’une chambre nue où je fus porté, et d’une syncope en laquelle je tombai comme en un sommeil.

Le lendemain et les jours suivants, le vieux prêtre fut souvent à côté de moi avec sa tabatière et son livre de prières, et, après un temps, quand je commençai à reprendre force, il me dit que j’étais maintenant en beau chemin de rétablissement, et devais aussitôt que possible hâter mon départ.

Là-dessus, sans nommer aucune raison, il prit une prise et me regarda de côté. Je n’affectai pas l’ignorance : je compris qu’il devait avoir vu Olalla.

— Monsieur, dis-je, vous savez que je ne vous le demande pas de gaieté de cœur. Qu’est-ce que cette famille ?

Il dit qu’ils étaient très infortunés ; que cela avait l’air d’une race à son déclin, et qu’ils étaient très pauvres et avaient été très négligés.

— Mais pas elle, dis-je. Grâce, sans doute, à vous, elle est instruite et sage au-delà de l’habitude des femmes.

— Oui, dit-il, la señorita a de l’éducation. Mais la famille a été négligée.

— La mère ? questionnai-je.

— Oui, la mère aussi, dit le padre, prenant une prise. Mais Felipe est un garçon qui a de bonnes dispositions.

— La mère est singulière ? demandai-je.

— Très singulière, répondit le prêtre.

— Je pense, monsieur, que nous tournons autour du pot, dis-je. Vous devez savoir plus de mes affaires que vous n’en convenez. Vous devez savoir que ma curiosité est justifiée sur bien des terrains. Ne voulez-vous pas être franc avec moi ?

— Mon fils, dit le vieillard, je serai très franc avec vous sur les sujets de ma compétence. Sur ceux dont je ne sais rien il n’est pas besoin de beaucoup de discrétion pour être silencieux. Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous, je connais très bien votre cas. Et que puis-je dire, sinon que nous sommes tous dans les mains de Dieu, et que Ses voies ne sont pas comme nos voies ? J’ai même consulté mes supérieurs de l’Église, mais eux, aussi, restèrent muets. C’est un grand mystère.

— Est-elle folle ? demandai-je.

— Je vais vous répondre selon ce que je crois. Elle ne l’est pas, reprit le padre, ou elle ne l’était pas. Quand elle était jeune – Dieu m’assiste, j’ai peur d’avoir négligé cet agneau sauvage –, elle était sûrement saine ; et pourtant, quoique sans monter à de telles hauteurs, la même tendance était déjà notable. Il en avait été de même, avant elle, chez son père, oui, et avant lui, et ceci m’inclina, peut-être, à en penser trop légèrement. Mais ces choses vont croissant ; non seulement dans l’individu, mais dans la race.

— Quand elle était jeune, commençai-je – mais la voix me manqua un moment, et ce fut avec un grand effort que je fus capable d’ajouter : Était-elle comme Olalla ?

— À Dieu ne plaise ! s’exclama le padre. À Dieu ne plaise que personne pense si irrévérencieusement de ma pénitente favorite ! Non, non, la señorita (sauf quant à sa beauté, et je voudrais, dans les meilleures intentions, qu’elle en eût moins) ne ressemble pas, d’un cheveu, à ce que sa mère était. Je ne pourrais supporter que vous ayez eu une telle pensée ; quoique, le ciel le sait, elle fût peut-être meilleure que celle que vous avez eue…

Sur cela je me soulevai dans mon lit, et ouvris mon cœur au vieillard, lui parlant de notre amour et de sa décision, confessant mes propres horreurs, mes propres imaginations passagères, mais lui disant qu’elles étaient à leur fin ; et, avec quelque chose de plus qu’une soumission purement formelle, en appelant à son jugement.

Il m’écouta très patiemment et sans surprise ; et, quand j’eus fini, il resta quelque temps silencieux. Alors il commença :

— L’Église… – et subitement interrompit son apologie. J’avais oublié mon enfant que vous n’étiez pas chrétien, dit-il. Et en vérité, sur un point aussi anormal, même l’Église peut à peine être dite avoir tranché. Mais voulez-vous mon opinion ? La señorita est, dans un cas de cette espèce, le meilleur juge ; j’accepterais son jugement.

 

Là-dessus il s’en alla, et il ne fut plus dorénavant si assidu dans ses visites. À la vérité, même quand je me remis à aller et venir, il eut clairement peur de ma société et la conjura, non par répugnance mais beaucoup comme on pourrait être disposé à s’enfuir loin du sphinx aux énigmes. Les villageois aussi m’évitaient : ils mettaient de la mauvaise volonté à être mes guides sur la montagne. Je m’aperçus qu’ils me regardaient de travers, et je fus sûr que les plus superstitieux faisaient le signe de la croix à mon approche. D’abord j’attribuais cela à mes opinions hérétiques, mais je commençai à la longue à être éclairé que, si j’étais ainsi redouté, c’était parce que j’avais séjourné à la residencia. Tout le monde méprise les notions sauvages de tels campagnards, et pourtant j’eus conscience d’une ombre froide qui semblait tomber et demeurer sur mon amour. Elle ne le vainquit point, mais je ne puis nier que cela restreignit mon ardeur.

Quelques milles à l’ouest du village, il y avait une brèche dans la sierra, d’où l’œil plongeait droit sur la residencia ; et ce devint mon habitude quotidienne de m’y réfugier. Un bois couronnait le sommet et, juste où la route sortait de sa lisière, il était surplombé par une considérable tablette de rocher, et celle-ci, à son tour, était surmontée par un crucifix grandeur nature et de dessin plus apitoyable que d’habitude. Ce fut mon perchoir : de là, jour après jour, je regardai en bas le plateau et la grande vieille maison, et pus voir Felipe, pas plus gros qu’une mouche, aller et venir dans le jardin. Parfois des brouillards se mettaient en travers de la vue et étaient couverts par des vents de montagne ; parfois la plaine sommeillait au-dessous de moi dans une lumière solaire continue ; parfois elle était toute hachée par la pluie. Ce poste distant, ces vues ininterrompues du lieu où ma vie avait été si étrangement changée cadraient avec l’indécision de mon humeur. Je passais là des jours entiers, débattant avec moi-même les éléments variés de notre position, tantôt inclinant aux suggestions de l’amour, tantôt prêtant oreille à la prudence, et enfin hésitant irrésolu entre les deux.

Un jour, comme j’étais assis sur mon rocher, il vint par cette route un paysan tant soit peu décharné, enveloppé d’un manteau. Il était étranger et ne me connaissait pas même de réputation car, au lieu de garder l’autre côté, il s’approcha et s’assit à côté de moi et nous en vînmes bientôt à causer. Entre autres choses il me dit qu’il avait été muletier, et, dans des années passées, avait beaucoup fréquenté ces montagnes ; plus tard, il avait suivi l’armée avec ses mules, réalisé une petite aisance et vivait maintenant retiré avec sa famille.

— Connaissez-vous cette maison ? interrogeai-je, enfin, désignant la residencia, car je me fatiguais tout de suite de toute conversation qui m’éloignait de la pensée d’Olalla.

Il me regarda d’un air sombre et se signa.

— Trop bien, dit-il. Ce fut là qu’un de mes camarades s’est vendu à Satan ; la Vierge nous protège des tentations ! Il a payé le prix ; il est maintenant en train de brûler à la place la plus rouge de l’enfer !

Une crainte me saisit ; je ne pus rien répondre, et aussitôt l’homme reprit, comme pour lui-même :

— Oui, dit-il, oh oui je la connais. J’en ai franchi les portes. Il y avait de la neige sur le pas, le vent la poussait ; sûr, assez, qu’il y avait la mort cette nuit sur les montagnes, mais il y avait pire au coin du feu. Je le pris par le bras, señor, et le traînai à la porte, je le conjurai, par tout ce qu’il aimait et respectait, de partir avec moi, j’allai sur mes genoux, devant lui, dans la neige et je pus voir qu’il était ému par mes instances. Et juste alors elle sortit sur la galerie et l’appela par son nom ; et il se retourna, et elle était debout avec une lampe à la main et lui souriant de revenir. Je criai à haute voix vers Dieu et jetai mes bras autour de lui, mais il m’écarta et me laissa seul. Il avait fait son choix ; Dieu nous aide. Je voulus prier pour lui, mais à quelle fin ? Il y a des péchés que pas même le pape ne peut remettre.

— Et votre ami, demandai-je, qu’advint-il de lui ?

— Non, Dieu le sait, dit le muletier. Si tout est vrai que nous entendons dire, sa fin fut pareille à son péché, une chose à faire dresser les cheveux.

— Voulez-vous dire qu’il fut tué ? demandai-je.

— Sûr, assez, qu’il fut tué, reprit l’homme. Mais comment ? Oui, comment, ce sont des choses dont c’est péché de parler.

— Les gens de cette maison… commençai-je.

Mais il m’interrompit avec une sauvage explosion :

— Les gens ? cria-t-il. Quelles gens ? Il n’y a ni hommes ni femmes dans cette maison de Satan ! Quoi ? Avez-vous vécu ici si longtemps, et jamais entendu ?

Et ici il mit sa bouche à mon oreille et chuchota, comme si même les oiseaux de la montagne avaient pu entendre ses mots et être frappés d’horreur.

Ce qu’il me dit n’était pas vrai, ni même original, n’étant, en vérité, qu’une nouvelle édition, rapiécée par l’ignorance et la superstition du village, de contes à peu près aussi anciens que la race humaine. Ce fut plutôt l’application qui me consterna.

Dans les vieux temps, dit-il, l’Église aurait brûlé ce nid de basilics ; mais le bras de l’Église était à présent raccourci ; son ami Miguel avait été impuni par les mains des hommes et abandonné au jugement plus redoutable d’un Dieu offensé. C’était mal, mais ce ne recommencerait plus. Le padre était avancé en âge ; il était même ensorcelé lui-même ; mais les yeux de son troupeau étaient maintenant éveillés à leur propre danger ; et quelque jour – oui, et avant longtemps – la fumée de cette maison monterait vers le ciel.

Il me laissa rempli d’horreur et de crainte. Quel chemin prendre, je ne savais : ou d’abord avertir le padre, ou porter mes mauvaises nouvelles directement aux habitants de la residencia menacée. Le destin allait décider pour moi ; car, tandis que j’étais toujours hésitant, j’aperçus la figure voilée d’une femme gravir vers moi le sentier. Aucun voile ne pouvait tromper ma pénétration ; à chaque ligne et à chaque mouvement je reconnus Olalla ; et, me dissimulant derrière un angle du rocher, j’attendis qu’elle eût gagné le sommet. Alors je m’avançai. Elle me reconnut et s’arrêta, mais ne parla point. Moi aussi, je restai silencieux. Et nous continuâmes quelque temps à nous considérer avec une tristesse passionnée.

— Je pensais que vous étiez parti, dit-elle, enfin. C’est tout ce que vous pouvez faire pour moi : partir. C’est tout ce que je vous ai jamais demandé. Et vous restez toujours. Mais savez-vous que chaque jour amoncelle le péril de mort, non seulement sur votre tête, mais sur la nôtre ? Un bruit a couru dans la montagne ; on pense que vous m’aimez, et le peuple ne le souffrira pas.

Je vis qu’elle était déjà informée de son danger, et je m’en réjouis.

— Olalla, dis-je, je suis prêt à partir aujourd’hui, à cette heure même, mais pas seul…

Elle fit un pas à l’écart et s’agenouilla devant le crucifix pour prier, et je restai à quelque distance, à regarder tantôt elle et tantôt l’objet de son adoration, tantôt la figure vivante de la pénitente, et tantôt la physionomie spectrale coloriée, les blessures peintes et les côtes saillantes de l’image. Le silence n’était rompu que par la plainte de quelques grands oiseaux qui décrivaient des cercles obliquement, comme en surprise ou en alarme, du dessus du sommet des collines. Bientôt Olalla se releva, se tourna vers moi, leva son voile, encore appuyée d’une main sur le poteau du crucifix, me regarda avec une physionomie pâle et chagrine.

— J’ai posé ma main sur la croix, dit-elle. Le padre dit que vous n’êtes pas chrétien ; mais regardez en haut pour un moment, avec mes yeux, et contemplez la face de l’Homme de Douleur. Nous sommes tous tels qu’il fut, les héritiers du péché ; nous devons tous supporter et expier un passé qui ne fut pas le nôtre, il y a en chacun de nous – oui, même en moi – une étincelle du divin. Comme lui, nous devons souffrir pour un peu de temps, jusqu’à ce que le matin revienne, apportant la paix. Permettez-moi de passer mon chemin seule ; c’est ainsi que je serai le moins solitaire, comptant pour mon ami celui qui est l’ami de tous ceux en détresse ; c’est ainsi que je serai le plus heureuse, ayant dit adieu au bonheur terrestre et acceptant volontiers le chagrin pour ma part.

 

Je regardai la face du crucifix et, quoique je ne fusse pas ami des images et méprisasse cet art imitatif et grimaçant dont c’était un grossier exemple, quelque sens de ce que la chose impliquait fut introduit dans mon intelligence. La face jetait ses regards en bas sur moi, avec une contraction mortelle, mais les rayons d’une gloire l’encerclaient et me rappelaient que le sacrifice était volontaire. Il s’élevait là, couronnant le rocher, comme il s’élève encore sur le côté de tant de grands chemins, prêchant vainement aux passants, emblème de vérités tristes et nobles que le plaisir n’est pas une fin mais un accident ; que la douleur est le choix des magnanimes, qu’il vaut mieux souffrir toutes choses et faire le bien. Je me retournai et descendis la montagne en silence ; et quand je regardai derrière moi pour la dernière fois, devant le bois qui longeait mon chemin, je vis Olalla toujours appuyée sur le crucifix.

WILL DU MOULIN

I

LA PLAINE ET LES ÉTOILES

 

Le moulin où Will vivait avec ses parents adoptifs se trouvait dans une vallée, entre des sapinières et de grandes montagnes. Plus haut, les pentes se succédaient d’un élan toujours plus hardi et jaillissant à la fin au-dessus des bois les plus résistants, elles se dressaient toutes nues dans le ciel. Un peu plus loin, sur un contrefort boisé, un long village gris faisait comme un haillon de vapeur ; et lorsque le vent était favorable, le son des cloches de l’église descendait grêle et argentin jusqu’à Will. Au-dessous, les parois de la vallée devenaient de plus en plus abruptes, mais s’écartaient en même temps ; d’une éminence proche du moulin on la découvrait dans toute sa longueur, et au-delà, une vaste plaine où la rivière étincelait sinueuse et s’en allait de ville en ville vers la mer.

Or cette vallée conduisait à un col débouchant sur le royaume voisin ; de sorte que, malgré son calme et sa rusticité, la route qui longeait la rivière était la voie de communication principale entre deux illustres et puissantes nations. Tout l’été, les véhicules de voyage la gravissaient péniblement ou dévalaient à vive allure devant le moulin mais, comme l’ascension de l’autre versant était beaucoup plus aisée, la route n’était guère fréquentée que dans un sens ; de tous les véhicules que Will voyait passer, neuf sur dix dévalaient grand train et le dixième montait péniblement. De même, et plus encore, pour les piétons. Les touristes alertes, les colporteurs chargés de marchandises singulières descendaient tous à l’instar du courant qui longeait leur chemin.

Et ce n’était pas tout, car Will était encore enfant qu’une effroyable guerre sévit sur une grande partie du monde. Les journaux étaient pleins de victoires et de défaites, la terre tremblait sous les sabots de la cavalerie, et maintes batailles se déroulèrent durant des jours sur un espace de plusieurs milles carrés, si bien que l’épouvante chassait loin de leurs champs les rustiques travailleurs.

Tout cela resta longtemps ignoré dans la vallée ; mais à la fin un des chefs lança une armée au-delà de la passe, à marche forcée, et trois jours durant cavalerie et infanterie, artillerie et train, musique et drapeaux ne cessèrent de se déverser sur la route devant le moulin. Tout le jour, l’enfant restait à regarder le défilé : le pas rythmé, les faces pâles et hirsutes aux yeux cernés, les fanions régimentaires et les étendards en lambeaux l’emplirent de lassitude, de pitié et d’étonnement ; toute la nuit, lorsqu’il fut couché, il entendit le roulement sourd des canons, la martèlement des pas et tout l’immense convoi balayer la route, interminablement, devant le moulin.

Nul dans la vallée n’apprit jamais le sort de l’expédition, car les rumeurs de ces temps troublés n’y parvenaient pas ; mais Will s’aperçut bien d’une chose : que pas un homme n’en revint. Où étaient-ils partis, tous ? Où allaient tous les touristes et les colporteurs aux marchandises singulières ? et les berlines avec leurs laquais sur le siège de derrière ? et l’eau de la rivière, dont le courant fuyait toujours vers le bas et se renouvelait sans cesse par en haut. Le vent lui-même soufflait plus volontiers vers l’aval et emportait avec lui les feuilles mortes. On eût dit une vaste conspiration des êtres animés et inanimés : tous fuyaient joyeusement vers le bas, et lui seul restait en arrière, comme une souche au bord de la route. Il était quelquefois bien aise de voir que les poissons tenaient tête au courant. Ceux-là, du moins, lui restaient fidèles, alors que tous les autres filaient un train de poste vers le monde inconnu.

Un soir, il demanda au meunier où allait la rivière.

— Elle descend la vallée, répondit celui-ci, fait tourner un tas de moulins – six douzaines, dit-on, d’ici à Underteck –, et elle n’en est pas plus fatiguée, pour finir. Et puis elle arrive dans les basses terres où elle irrigue le grand pays du blé et traverse une foule de belles cités où les rois, dit-on, vivent tout seuls dans de vastes palais, avec une sentinelle qui se promène de long en large devant la porte. Elle passe sous des ponts avec des hommes de pierre dessus, qui regardent couler la rivière en souriant étrangement, des gens vivants posent leurs coudes sur le mur et regardent également. Et puis elle va et elle va, et traverse des marécages et des sables, tant qu’à la fin elle se jette dans la mer, où il y a des navires qui apportent des perroquets et du tabac des Indes. Oui, elle a une longue trotte à faire jusque-là depuis qu’elle a passé sur notre barrage !

— Et qu’est-ce que la mer ? demanda Will.

— La mer ! s’écria le meunier. Le Seigneur nous aide ! c’est la plus grande chose que Dieu ait faite. C’est là que toute l’eau du monde s’écoule dans un immense lac salé. Elle y repose, plate comme ma main et l’air innocent comme un enfant ; mais on dit que, lorsque le vent souffle, elle se lève en montagnes plus grosses que les nôtres, engloutit de grands navires plus gros que notre moulin et fait un tel tintamarre qu’on l’entend à des milles dans les terres. Il y a dedans des poissons cinq fois gros comme un bœuf et un vieux serpent aussi long que notre rivière et aussi vieux que le monde, avec des favoris comme un homme et une couronne d’argent sur la tête.

Will se dit qu’il n’avait jamais rien ouï de pareil et il continua de poser question sur question au sujet du monde qui se trouvait le long de la rivière, avec tous ses dangers et ses merveilles, tant et si bien que le vieux meunier s’intéressa lui-même à la chose, et enfin le prit par la main pour le mener vers le sommet qui domine la vallée et la plaine. Le soleil était près de se coucher et flottait au bas d’un ciel sans nuages. Chaque chose était nette et baignée d’une gloire dorée. Will n’avait jamais vu de sa vie une aussi vaste étendue de pays ; il regarda de tous ses yeux. Il vit les cités, et les bois et les champs, et les courbes luisantes de la rivière, et l’horizon lointain où le bord de la plaine tranchait sur le ciel éclatant. Une émotion souveraine saisit l’enfant ; son cœur battait si fort qu’il n’en respirait plus ; le paysage fluctuait devant ses yeux ; le soleil semblait tournoyer comme une roue et projeter des formes étranges qui disparaissaient avec la rapidité de la pensée et auxquelles en succédaient de nouvelles. Will mit ses mains sur son visage et éclata en sanglots ; et le pauvre meunier, triste et perplexe, ne trouva rien de mieux à faire que de le prendre dans ses bras et de le ramener en silence à la maison.

À partir de ce jour, Will fut rempli d’espoirs et d’aspirations nouvelles. Quelque chose lui tiraillait sans cesse le cœur ; l’eau courante emportait ses désirs avec elle lorsqu’il rêvait à ses flots fugitifs ; la brise, en effleurant les innombrables cimes des arbres, lui murmurait des encouragements ; les branches lui désignaient l’aval ; la libre route, en contournant les éperons rocheux et s’en allant par de longs lacets se perdre peu à peu dans le bas de la vallée, le torturait de ses sollicitations. Il passait des heures sur le sommet, à regarder sous lui le cours de la rivière, les grasses plaines du lointain, et à contempler les nuages emportés par la brise nonchalante et leurs ombres violettes traînant sur la plaine. Ou bien il flânait sur la route et suivait des yeux les voitures qui dévalaient grand train au long de la rivière. N’importe quoi : tout ce qui passait, nuage, voiture, oiseau, comme l’eau sombre du courant, soulevait également son cœur d’un désir extasié.

Au dire des savants, les expéditions maritimes des navigateurs, comme les marches et les contre-marches des tribus et des races qui emplissent l’histoire ancienne de leur bruit et de leur poussière, sont réglées tout uniment par les lois de l’offre et de la demande et par une certaine tendance innée au moindre effort. Quiconque réfléchit sérieusement trouvera cette explication pitoyable. Les tribus qui se sont déversées du nord et de l’est étaient bien, à la vérité, poussées par celles qui les suivaient, mais elles subissaient en même temps l’attrait magnétique du sud et de l’ouest. Le prestige d’autres terres était parvenu jusqu’à elles ; le nom de la Ville éternelle leur tintait aux oreilles ; ce n’étaient pas des colonisateurs, mais des pèlerins ; ils s’en allaient vers le vin, l’or et le soleil, mais leurs aspirations étaient plus hautes. Ce vieux mal poignant de l’humanité d’où sortent toutes les grandes réussites et tous les misérables échecs, cette divine inquiétude qui déploya les ailes d’Icare et entraîna Colomb parmi les solitudes de l’Atlantique, animait et soutenait au milieu des dangers ces barbares en marche.

Une légende qui caractérise bien leurs dispositions d’esprit raconte qu’une de ces bandes migratrices fit la rencontre d’un vieillard chaussé de fer. Le vieillard demanda à ces gens où ils allaient ; et tous répondirent d’une seule voix : « À la Ville éternelle ! » Il les considéra gravement. « Je l’ai cherchée, dit-il, sur toute la face du monde. Trois paires de souliers pareils à ceux que je porte à mes pieds se sont usées dans ce pèlerinage, et voici que la quatrième paire s’amincit sous mes pas. Et cependant je n’ai pas trouvé la ville. » Puis il s’en alla de son côté et poursuivit son chemin, les laissant ébahis.

Mais ces aspirations n’égalaient pas l’intensité du désir qui attirait Will vers la plaine. S’il eût pu seulement aller jusque-là, sa vue, il le sentait, serait devenue plus nette et pénétrante, son ouïe plus fine, et le simple fait de respirer eût été un délice. Il était transplanté en un lieu où il s’étiolait ; il était exilé dans un pays étranger et il avait le mal du pays. Pièce à pièce, il construisait des notions fragmentaires du monde inférieur : la rivière, toujours mouvante et grossissante jusqu’à son débouché dans le majestueux océan ; des cités pleines de gens beaux et joyeux, de fontaines jaillissantes, de musiques, de palais de marbre, et illuminées d’un bout à l’autre de la nuit par des astres d’or artificiels ; et c’étaient d’immenses églises, de doctes universités, des armées valeureuses, des trésors inouïs entassés en des caveaux, et le subreptice et prompt assassinat de minuit.

J’ai dit qu’il avait le mal du pays ; mais cette image est insuffisante. Il était comme un être enfermé dans les limbes informes d’une existence larvaire, qui tend les bras avec amour vers la vie multicolore et multisonnante. C’était tout naturel qu’il fût malheureux au point d’aller conter sa peine aux poissons : eux étaient faits pour leur vie, ne désirant pas autre chose que des vers, de l’eau courante et un abri sous le surplomb de la berge. Mais son sort à lui était différent : plein de désirs et d’aspirations qui lui agaçaient les doigts, lui faisaient des yeux avides que tout le vaste monde avec ses innombrables aspects ne satisferait pas.

La vraie vie, le vrai grand jour éclatant, s’étalaient là-bas dans la plaine. Oh ! voir ce grand jour avant de mourir, parcourir d’un esprit joyeux cette terre d’or, écouter les chanteurs habiles et les suaves cloches des églises, et voir les jardins paradisiaques !

— Ô poissons ! s’écriait-il, si seulement vous tourniez le nez vers l’aval, vous nageriez si aisément dans les eaux de rêve, vous verriez les grands navires passer comme des nuages au-dessus de vos têtes, vous entendriez les grandes montagnes d’eau faire leur musique par-dessus vous tout le long du jour !

Mais les poissons s’obstinaient à regarder toujours dans la même direction, et Will ne savait plus, à la fin, s’il devait rire ou pleurer.

Jusqu’alors le trafic de la route avait passé devant Will comme les figures d’un tableau ; il avait bien échangé quelques phrases avec un touriste ou remarqué tel vieux monsieur en calotte de voyage à la portière d’une voiture, mais la plupart du temps ce spectacle lui était apparu comme un pur symbole, qu’il contemplait de loin et avec une sorte de crainte superstitieuse.

Mais un temps vint où tout cela changea. Le meunier, qui était un homme cupide à sa façon et ne perdait jamais une occasion de bénéfice, adjoignit à son moulin une petite auberge rustique et, grâce à quelques bonnes fortunes successives, fit bâtir des écuries et fut promu maître de poste sur cette route. Will était chargé de servir les clients lorsqu’ils venaient s’asseoir pour casser la croûte sous la petite tonnelle en haut du jardin du moulin. On peut croire qu’il ouvrait les oreilles et qu’il apprit maintes choses touchant le monde extérieur en apportant l’omelette ou le vin. Même, il entrait souvent en conversation avec de simples hôtes et, par ses questions habiles et sa politesse attentive, non seulement il satisfaisait sa curiosité mais encore il gagnait les bonnes grâces des voyageurs. Beaucoup complimentaient le vieux couple d’avoir pareil domestique ; et un professeur voulut à toute force l’emmener avec lui dans la plaine pour lui faire donner une éducation convenable. Le meunier et sa femme étaient bien étonnés, et encore plus contents. Ils se réjouissaient d’avoir ouvert leur auberge.

— Voyez-vous, disait le vieillard, il a une véritable vocation pour être cabaretier ; il n’aurait jamais dû faire autre chose !

Et ainsi la vie allait son train dans la vallée, à la plus grande satisfaction de tous, sauf de Will. Chaque voiture quittant la porte de l’auberge lui paraissait emporter avec elle un fragment de son cœur ; et lorsque des gens, par plaisanterie, lui offraient une place il avait peine à refréner son émotion. Chaque nuit il se voyait, en rêve, éveillé par des serviteurs empressés, et un splendide équipage l’attendait à la porte pour l’emmener dans la plaine ; cela se répétait chaque nuit ; mais à la fin, le rêve, qui lui avait d’abord semblé toute joie, revêtit peu à peu une teinte de mélancolie, et les appels nocturnes, l’équipage qui l’attendait devinrent pour lui un objet d’appréhension aussi bien que d’espoir.

Un jour – Will avait à peu près seize ans – un jeune homme gras arriva au coucher du soleil pour passer la nuit. Ce personnage avait l’air satisfait, l’œil jovial, et il portait un sac au dos. Tandis qu’on lui apprêtait à dîner, il s’assit sous la tonnelle et lut dans un livre ; mais sitôt qu’il eut remarqué Will, le livre fut remisé ; il était évidemment de ceux qui préfèrent les gens vivants aux êtres faits d’encre et de papier.

Will, de son côté, bien qu’il ne se fût guère au premier abord intéressé à l’étranger, ne tarda pas à goûter beaucoup sa conversation, qui était pleine de bonne humeur et de bon sens, et conçut vite un grand respect pour son caractère et sa science. Ils restèrent à causer jusque tard dans la nuit ; vers deux heures du matin, Will ouvrit son cœur au jeune homme et lui dit combien il aspirait à quitter la vallée et quelles grandes espérances il avait associées aux cités de la plaine. Le jeune homme sifflota, puis eut un sourire.

— Mon jeune ami, commença-t-il, vous êtes à coup sûr un bien curieux petit bonhomme et vous désirez beaucoup de choses que vous n’aurez jamais. Croyez-moi, vous rougiriez de savoir à quel point les petits habitants de vos cités féeriques sont tous possédés d’un souhait aussi absurde, car c’est pour eux un crève-cœur continuel de ne pouvoir aller dans la montagne. Et laissez-moi vous dire que ceux qui descendent jusque dans les plaines n’y sont pas plutôt arrivés qu’ils aspirent cordialement à être de retour. L’air n’y est pas aussi léger ni aussi pur ; le soleil n’y resplendit pas davantage. Quant à la beauté, hommes et femmes, beaucoup sont en haillons, beaucoup sont défigurés par d’affreuses maladies, et une ville est un lieu si dur à ceux qui sont pauvres et sensibles que beaucoup préfèrent mourir de leur propre main.

— Vous me jugez sans doute bien naïf, répondit Will. J’ai beau n’être jamais sorti de cette vallée, croyez-moi, je me suis servi de mes yeux. Je sais que chaque être vit sur son voisin ; j’ai vu, par exemple, que les poissons s’embusquent dans les remous pour attraper leurs congénères ; et le berger, qui forme un si joli tableau alors qu’il rapporte chez lui l’agneau, rapporte simplement son dîner. Je ne m’attends pas que tout marche droit dans vos villes. Ce n’est pas ce qui me tracasse ; ç’aurait pu l’être, jadis ; mais pour avoir toujours vécu ici, je n’en ai pas moins beaucoup interrogé et beaucoup appris dans ces dernières années, assez en tout cas pour me guérir de mes anciennes imaginations. Voudriez-vous donc que je meure comme un chien, sans voir tout ce qu’il y a à voir ni faire tout ce qu’on peut faire, soit en bien, soit en mal ? Voudriez-vous que je passe toute mon existence ici entre cette route et la rivière, sans même tenter un geste pour me hausser à vivre ma vie ?… Ah ! plutôt mourir sur-le-champ que de continuer à végéter ainsi !

— Des milliers de gens, dit le jeune homme, vivent et meurent comme vous, et n’en sont pas moins heureux.

— Ah ! dit Will, s’il y en a des milliers qui accepteraient d’être à ma place, pourquoi n’en est-il pas un qui la prenne ?

Il faisait tout à fait noir sous la tonnelle ; une lampe suspendue éclairait la table et les visages des causeurs ; et au long de la voûte de treillis les pampres illuminés faisaient avec le ciel nocturne une découpure de vert translucide sur fond d’indigo sombre. Le jeune homme gras se leva, et, prenant Will par le bras, l’attira au-dehors, sous le firmament.

— Avez-vous jamais regardé les étoiles ? demanda-t-il, un doigt en l’air.

— Bien souvent.

— Et vous savez ce qu’elles sont ?

— J’ai imaginé beaucoup de choses.

— Ce sont des mondes comme le nôtre, dit le jeune homme. Certaines sont plus petites, beaucoup sont un million de fois plus grosses que la terre ; et plusieurs de ces minuscules étincelles sont non seulement des mondes, mais des réunions de mondes qui tournent les uns autour des autres au milieu de l’espace. Nous ignorons ce qu’elles peuvent contenir, n’importe laquelle ; peut-être la réponse à tous nos problèmes ou la guérison de tous nos maux ; mais jamais nous ne pourrons y aller voir ; toute l’ingéniosité des hommes les plus habiles ne saurait équiper un vaisseau pour atteindre au plus proche de ces astres nos voisins, et l’existence la plus longue ne suffirait pas à semblable voyage. Qu’une grande bataille vienne d’être perdue, ou qu’un être chéri meure, que nous soyons transportés de joie ou d’enthousiasme, ils n’en brillent pas moins inlassablement sur nos têtes. Nous pouvons nous rassembler ici, à toute une armée, et crier à nous rompre les poumons, nul soupir ne leur parviendra. Nous pouvons escalader la plus haute montagne, nous n’en serons pas plus près d’eux. Il ne nous reste qu’à demeurer ici-bas dans le jardin et à leur tirer notre chapeau : le clair d’étoiles se pose sur nos crânes et, comme le mien est un peu chauve, vous le voyez sans doute reluire dans l’obscurité. La montagne et la souris. C’est à peu près tout ce que nous aurons jamais de commun avec Arcturus ou Aldebaran. Savez-vous appliquer une comparaison ? ajouta-t-il, posant la main sur l’épaule de Will. Une comparaison n’est pas une raison, mais elle est d’ordinaire infiniment plus convaincante.

Will pencha un peu la tête, puis la releva vers le ciel. Les étoiles lui parurent se dilater et émettre un éclat plus vif ; et, comme il levait les yeux de plus en plus haut, elles semblaient se multiplier sous son regard.

— Je vois, dit-il, en se tournant vers le jeune homme. Nous sommes dans un piège à souris.

— Quelque chose comme ça. Avez-vous déjà vu un écureuil tourner dans sa cage ? et un autre écureuil philosophiquement assis à croquer ses noix ? Inutile de vous demander lequel des deux vous a paru le plus sot.

II

MARJORY DU PRESBYTÈRE

Quelques années plus tard, les vieux moururent tous deux au cours d’un même hiver, soignés avec dévouement par leur fils adoptif qui les pleura fort paisiblement après leur mort. Ceux qui avaient entendu parler de ses fantaisies vagabondes s’imaginèrent qu’il allait vendre tout aussitôt le bien et descendre la rivière en quête d’aventures. Mais Will ne manifesta pas la moindre velléité de ce genre. Au contraire, il remit l’auberge sur un meilleur pied, et prit un couple de domestiques pour l’aider. Ainsi donc s’établit définitivement cet homme jeune, aimable, causeur, impénétrable, de six pieds trois pouces sans ses souliers, doué d’une constitution de fer et d’une voix sympathique. Il ne tarda pas à être classé parmi les singularités de la région. Il avait déjà quelque bizarrerie au premier abord, car il était toujours plein d’idées et ne cessait de révoquer en doute les banalités du sens commun ; mais ce qui accrédita surtout cette opinion à son sujet fut l’étrange manière dont il fit sa cour à Marjory, la fille du pasteur.

Marjory du presbytère était âgée d’environ dix-neuf ans, alors que Will atteignait la trentaine. Elle avait bon air et avait reçu bien meilleure éducation que n’importe quelle autre jeune fille du pays, comme il seyait à son rang. Elle tenait la tête haute, et avait déjà refusé plusieurs partis, ce qui lui valait d’être qualifiée sévèrement par le voisinage. Malgré cela, c’était une excellente fille dont n’importe quel homme se serait contenté.

Will la connaissait peu. Bien que l’église et la cure fussent à deux milles au plus de sa porte, on ne le voyait guère aller par là que le dimanche. Il arriva néanmoins que la cure devint inhabitable et qu’il fallut la reconstruire ; pour un mois environ, le pasteur et sa fille vinrent loger, à un prix très modéré, dans l’auberge de Will. Or, tant par l’auberge et le moulin que grâce aux économies du vieux meunier, notre ami avait du foin dans ses bottes et, de plus, il était renommé pour son bon caractère et sa clairvoyance, qualités si précieuses dans un ménage ; aussi, le bruit courut bientôt, répandu par les malintentionnés, que le pasteur et sa fille n’avaient pas choisi les yeux fermés leur habitation provisoire.

Will était bien le dernier au monde à se laisser marier par cajolerie ou par intimidation. Il suffisait de voir ses yeux, limpides et calmes comme l’eau des étangs mais doués d’une sorte de clarté intérieure, pour comprendre tout de suite que cet homme savait ce qu’il voulait et qu’il s’y tiendrait immuablement. Marjory non plus n’avait pas l’air fragile, avec son regard droit et assuré, et sa démarche placide et résolue. C’était un problème de savoir si, après tout, elle n’était l’égale de Will en fermeté, ou lequel des deux porterait la culotte dans leur ménage. Mais Marjory ne s’en était jamais préoccupée, et elle accompagna son père avec une indifférence et une ingénuité des plus exemplaires.

On était encore si tôt en saison que les clients de Will se faisaient rares et espacés ; mais les lilas fleurissaient et il faisait si doux que le couple dînait sous la tonnelle, au bruit de la rivière et des bois d’alentour qui résonnaient de chants d’oiseaux. Will prit à ces repas un plaisir extrême. Le pasteur était un convive assez terne, avec son habitude de somnoler à table ; mais jamais une parole rude ni méchante ne sortait de ses lèvres. Quant à sa fille, elle s’accommodait à son entourage avec la meilleure grâce du monde, et tout ce qu’elle disait paraissait à Will si joli et si plein d’à-propos qu’il conçut une haute idée de ses perfections.

Il voyait son visage, lorsqu’elle l’inclinait un peu, se détacher sur le fond d’une sapinière en pente ; ses yeux brillaient paisiblement ; la lumière auréolait sa chevelure comme une écharpe ; un imperceptible sourire passait sur ses joues pâles, et Will ne pouvait se retenir de la contempler avec une gêne délicieuse. Elle avait l’air, même sans faire un mouvement, si accomplie par elle-même et si pleine de vitalité jusqu’au bout des ongles et aux franges de son vêtement, que le reste de la création en perdait tout attrait. Will détournait d’elle son regard pour le porter sur ce qui l’environnait, les arbres avaient l’air inertes et insensibles, les nuages pendaient mornement du ciel, et tout, jusqu’aux cimes des montagnes, lui était indifférent. Le spectacle de la vallée entière ne pouvait soutenir la comparaison avec celui de cette unique jeune fille.

Will, en compagnie de ses frères humains, demeurait toujours observateur ; mais sa faculté d’observation s’exerçait avec une acuité presque douloureuse lorsqu’il l’appliquait à Marjory. Il était attentif à ses moindres paroles et lisait dans ses yeux, en même temps, leur muet commentaire. Maints propos d’amabilité simple et sincère éveillaient un écho dans son cœur. Il lui découvrit une âme d’un bel équilibre, sûre de soi, sans crainte, sans désir, drapée de sérénité. Impossible de dissocier ses pensées de son apparence extérieure. Le galbe de son poignet, le ton paisible de sa voix, l’éclat de ses yeux, les lignes de son corps s’harmonisaient avec ses paroles graves et douces comme les accords qui accompagnent et soutiennent la voix du chanteur. Son influence ne pouvait se raisonner ni se discuter, mais on l’éprouvait avec bonheur et gratitude. Will, devant elle, retrouvait quelque chose de son enfance, et la pensée de Marjory prit place dans son âme parmi celles de l’aurore, de l’eau courante, des premières violettes et des lilas. C’est le propre de ce que l’on voit pour la première fois, ou que l’on retrouve après un long intervalle, comme les fleurs au printemps, de réveiller en nous l’acuité des sens et cette impression vitale de mystérieuse nouveauté qui autrement s’abolit avec la venue de l’âge ; mais c’est la vue d’un visage animé qui renouvelle de fond en comble notre personnalité.

Un jour après dîner, Will s’en alla faire un tour sous les sapins ; une béatitude grave le possédait de pied en cap, et tout en marchant il souriait au paysage et à lui-même. La rivière coulait avec un joyeux murmure entre les pierres du gué ; un oiseau chantait dans le bois ; les montagnes paraissaient démesurément hautes ; il leur jetait de temps en temps un coup d’œil et croyait les voir suivre ses mouvements avec une curiosité aussi bienveillante que vénérable. Ses pas le conduisirent à l’éminence d’où l’on apercevait la plaine. Il s’y assit sur une pierre et s’enfonça dans une méditation délicieuse.

La plaine s’étalait au loin avec ses cités et sa rivière d’argent ; tout dormait, à part un grand tourbillon d’oiseaux qui s’élevaient et s’abaissaient et giroyaient dans l’air bleu, indéfiniment. Il prononça tout haut le nom de Marjory, dont les syllabes ravirent son oreille. Il ferma les yeux, et l’image de Marjory surgit devant lui, lumineuse et douce, et accompagnée de suaves pensées. Ah ! la rivière pouvait couler à jamais, les oiseaux voler toujours plus haut, jusqu’aux étoiles. Tout cela, il le voyait bien, n’était qu’agitation vaine ; car, sans faire un pas et en attendant avec patience dans le creux de sa vallée natale, lui aussi avait rencontré la lumière bienheureuse.

Le lendemain, à table, tandis que le pasteur bourrait sa pipe, Will fit une sorte de déclaration.

— Miss Marjory, dit-il, je n’ai jamais aimé personne autant que vous. Je suis un homme assez froid et peu communicatif, non par manque de cœur, mais par une anomalie dans ma façon de penser ; et tout le monde me paraît étranger. C’est comme s’il existait autour de moi un cercle qui me sépare de chacun, sauf de vous : j’entends bien les autres parler et rire, mais vous, vous êtes toute proche… Est-ce que cela vous déplaît ?

Marjory ne répondit rien.

— Parlez, ma fille, dit l’ecclésiastique.

— Non, pasteur, reprit Will, ne l’influençons pas. Je me sens moi-même la langue liée, contre mon habitude ; et Marjory n’est qu’une femme, encore presque une enfant. Mais, pour ma part, autant que je puis comprendre ce que signifie le mot, il me semble que je suis amoureux d’elle. Je ne veux pas trop m’avancer, car je puis me tromper ; mais voilà, je pense, où j’en suis. Et si Miss Marjory a, de son côté, d’autres sentiments, je la prierai de vouloir bien nous le signifier.

Marjory resta silencieuse, comme si elle n’avait pas entendu.

— Qu’en dites-vous, pasteur ? demanda Will.

— Ma fille doit parler, répondit l’ecclésiastique, en posant sa pipe. Notre voisin ici présent dit qu’il vous aime, Madge. L’aimez-vous, oui ou non ?

— Je crois que oui, dit Marjory, d’une voix faible.

— Eh bien alors, tout est pour le mieux ! s’écria Will chaleureusement.

Et il prit la main de Marjory par-dessus la table, et la garda un moment dans les siennes avec un parfait bonheur.

— Il faudra vous marier, fit remarquer le pasteur, en remettant sa pipe à la bouche.

— Est-ce vraiment ce qu’il convient de faire, à votre avis, demanda Will.

— C’est indispensable.

— Très bien, dit le soupirant.

Deux ou trois jours se passèrent en grande joie pour Will, bien qu’un observateur ne s’en fût guère douté. Il continuait à prendre ses repas en face de Marjory, à causer avec elle et à la contempler en présence de son père ; mais il ne tenta point de la voir seul à seul ni ne modifia en rien sa conduite avec elle et demeura tel qu’il était depuis le début.

La jeune fille fut peut-être un peu déçue, et peut-être avec raison ; mais s’il lui eût suffi de figurer dans toutes les pensées d’un autre, et par là d’envahir et altérer sa vie entière, elle avait de quoi être entièrement satisfaite. Car pas une minute elle n’était absente de l’esprit de Will. Il se tenait assis au bord de la rivière à considérer le remous et les évolutions des poissons et les roseaux ondulants ; il errait seul sous le crépuscule violet tandis que les merles sifflaient autour de lui dans les bois ; le matin, il se levait tôt pour voir le ciel passer du gris au vermeil et la lumière jaillir sur les cimes ; et il ne cessait de se demander s’il n’avait jamais vu ces choses ou comment il se faisait que leur aspect actuel fût si différent. Le tic-tac de son moulin, le bruit du vent parmi les arbres l’ébahissaient et le charmaient. Les pensées les plus enchanteresses se présentaient spontanément à son esprit. Il était si heureux qu’il n’en dormait plus, et si inquiet qu’il ne pouvait tenir en place lorsqu’il n’était pas avec elle. Et néanmoins on eût dit qu’il l’évitait au lieu de la rechercher.

Un jour, comme il rentrait d’une longue promenade, Will trouva Marjory en train de cueillir des fleurs dans le jardin. Arrivé à sa hauteur, il ralentit le pas et continua de marcher à son côté.

— Vous aimez les fleurs ? demanda-t-il.

— Oui, je les aime beaucoup, répondit Marjory. Et vous ?

— Ma foi non, pas tellement. Ce n’est pas grand-chose, après tout. J’admets volontiers qu’on ait du goût pour elles, mais pas en les traitant comme vous faites là.

— Qu’est-ce que je fais ? interrogea-t-elle en s’arrêtant et levant les yeux vers lui.

— Vous les cueillez. Elles sont beaucoup mieux à leur place, et y font plus bel effet, si vous voulez savoir.

— Je veux les avoir à moi, répliqua-t-elle, les emporter sur mon cœur et les garder dans ma chambre. Cela me tente, de les voir pousser. Elles semblent me dire : Allons, faites quelque chose de nous… Mais dès que je les ai cueillies et que je les tiens, le charme est rompu et je les regarde sans désir.

— Vous voulez les posséder, reprit Will, afin de n’y plus penser. C’est un peu comme de tuer la poule aux œufs d’or. C’est un peu comme ce que je voulais faire quand j’étais petit. Car j’aimais beaucoup à regarder la plaine, d’ici, et je souhaitais descendre jusqu’à son niveau, où je ne l’aurais plus vue. N’était-ce pas bien raisonné ? Mon amie, si les gens y réfléchissaient, tous feraient comme moi ; et vous laisseriez les fleurs tranquilles, tout comme je reste dans la montagne.

Mais soudain il s’interrompit : « Seigneur ! » s’écria-t-il. Et comme elle lui demandait ce qu’il avait, il éluda la question et rentra chez lui portant sur son visage une expression presque amusée.

Il fut silencieux à table ; et après la tombée de la nuit et l’apparition des étoiles, il se promena de long en large durant des heures et d’un pas inégal dans la cour et le jardin. Il y avait de la lumière dans la chambre de Marjory, dont la fenêtre découpait un petit rectangle orangé dans un paysage de montagnes bleu foncé et de clair d’étoiles d’argent.

L’imagination de Will divagua beaucoup à propos de cette fenêtre ; mais ses pensées n’étaient pas d’un amoureux. « Voilà dans sa chambre, songeait-il, et voilà le ciel éclairé, là-haut : bénédiction sur l’un et l’autre ! » L’un et l’autre avaient sur sa vie une heureuse influence ; l’un et l’autre lui donnaient apaisement, réconfort et entière satisfaction du monde. Que pouvait-il leur demander de plus ?

Le jeune homme gras et la conversation qu’il avait eue avec lui revinrent à sa mémoire, au point qu’il rejeta la tête en arrière et, se faisant un porte-voix de ses mains, poussa des appels vers les cieux innombrables. Soit à cause de la position de sa tête, ou bien par suite de l’effort qu’il fit, il lui sembla voir se trémousser les étoiles et une tramée de lumière givrée passer de l’une à l’autre tout autour du ciel. En même temps, un coin du rideau se souleva pour retomber aussitôt.

Will eut un éclat de rire. « L’un et l’autre ! pensa-t-il. Les étoiles se trémoussent et le rideau se soulève. Allons ! Je suis devant Dieu un grand magicien ! En vérité, si j’étais un sot, ne serais-je pas en bonne voie ? » Et il alla se coucher, ricanant tout bas : « Oui, si j’étais un sot ! »

Le lendemain matin, de très bonne heure, il la revit dans le jardin et s’en fut à sa rencontre.

— J’avais songé à me marier, commença-t-il à brûle-pourpoint ; mais, toute réflexion faite, j’ai conclu que ce n’était pas la peine.

Elle ne lui jeta qu’un bref regard ; mais son aspect de radieuse candeur eût, en l’occurrence, intimidé un ange, et elle abaissa aussitôt les yeux vers le sol sans rien dire. Il la vit frissonner.

— J’espère que cela ne vous déplaît pas, poursuivit-il, un peu troublé. Il ne faut pas. J’ai bien réfléchi et, sur mon âme, la chose est sans intérêt. Nous n’en serions pas du tout plus proches que nous ne le sommes à cette heure ni même, si j’y vois clair, aussi heureux.

— Inutile d’user de circonlocutions avec moi, dit-elle. Je me souviens fort bien que vous avez refusé de vous trop avancer ; et je vois à présent que vous vous trompiez et qu’en réalité vous ne vous êtes jamais soucié de moi ; je regrette seulement d’avoir été ainsi dupée.

— Je vous demande pardon, dit Will avec force, vous ne comprenez pas ce que je veux dire. Quant à savoir si je vous ai aimée ou non, je laisse la question à d’autres. Sauf en un point, mes sentiments n’ont pas changé ; et par ailleurs, vous pouvez vous vanter d’avoir modifié du tout au tout ma vie et ma personnalité. Je le dis littéralement. Je ne crois pas que ce soit la peine de nous marier. Je préférerais vous voir continuer à vivre avec votre père, de façon que je puisse aller vous rendre visite une fois ou deux par semaine, comme on va à l’église, et entre-temps nous serions très heureux l’un et l’autre. Telle est mon idée… D’ailleurs, je vous épouserai si vous y tenez.

— Savez-vous bien que vous m’outragez ? s’exclama-t-elle.

— Non pas, Marjory, non pas, si une conscience pure n’est pas un vain mot. Je vous offre de tout mon cœur une affection parfaite. Vous pouvez la prendre ou la laisser, quoique je soupçonne qu’il est au-delà de votre pouvoir ou du mien de changer ce qui existe et de me libérer l’esprit. Je vous épouserai, si vous voulez ; mais je le répète, ce n’est pas la peine, et il vaut mieux que nous restions bons amis. Bien que je sois un homme paisible, j’ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Fiez-vous-en à moi et acceptez ce que je vous propose ; ou sinon, dites-le, et je vous épouse sur-le-champ.

Il y eut un silence prolongé, et Will, qui commençait à se sentir mal à l’aise, s’irrita en conséquence.

— On dirait que vous êtes trop fière pour dire ce que vous en pensez, reprit-il. Croyez-moi, c’est regrettable. S’expliquer franchement simplifie la vie. Un homme peut-il être plus loyal envers une femme que je ne l’ai été avec vous ? J’ai dit ma pensée, et vous laisse le choix. Voulez-vous que je vous épouse ? ou voulez-vous, comme je le crois préférable, accepter mon amitié ? ou en avez-vous assez de moi définitivement ? Dites-le, pour l’amour de Dieu ! Votre père, vous le savez, vous a dit qu’une jeune fille doit donner son avis sur ces matières.

À ces mots, elle sembla se ressaisir, s’éloigna sans un mot, traversa rapidement le jardin et disparut dans la maison, laissant Will assez penaud de ce dénouement. Il se mit à arpenter le jardin en sifflotant. Parfois il s’arrêtait et contemplait le ciel et les sommets ; parfois il descendait jusqu’à l’extrémité du barrage et s’y asseyait, à regarder stupidement couler l’eau. Tout ce tracas et cette perplexité étaient si étrangers à son caractère et à la vie qu’il s’était délibérément choisie, qu’il commença de regretter la venue de Marjory. « Après tout, songeait-il, j’étais aussi heureux qu’on peut l’être. Je pouvais venir ici regarder mes poissons tout le long du jour si je le désirais ; j’étais aussi stable et satisfait que mon vieux moulin. »

Marjory descendit pour dîner, l’air très calme et réservé ; et ils ne furent pas plutôt attablés tous les trois que, les yeux fixés sur son assiette, mais sans laisser voir d’autre signe d’embarras ou de tristesse, elle tint ce discours à son père :

— Père, Mr. Will et moi avons examiné les choses. Nous reconnaissons que nous nous sommes tous deux mépris sur la nature de nos sentiments, et il consent, sur ma proposition, à abandonner toute idée de mariage et à n’être plus rien que mon excellent ami, comme par le passé. Vous le voyez, il n’y a pas entre nous l’ombre de querelle, et j’espère que nous le verrons souvent à l’avenir, car il sera toujours le bienvenu chez nous. C’est naturellement à vous de décider, père, mais peut-être ferions-nous mieux de quitter la maison de Mr. Will. Je crois, après ce qui s’est passé, que nous ne serions pas des hôtes bien agréables ces jours-ci.

Will, qui s’était dès l’abord contenu avec difficulté, fit entendre, à ces derniers mots, un son inarticulé et leva le bras d’un air véritablement malheureux, comme s’il allait interrompre et contredire Marjory. Mais elle l’en empêcha par un simple coup d’œil, qu’elle lui lança d’un air irrité en disant :

— Vous aurez, j’espère, l’obligeance de me laisser expliquer l’affaire moi-même.

Will fut absolument décontenancé par son expression et par le ton de sa voix. Il se tint tranquille et conclut qu’il y avait en cette jeune fille des choses dépassant sa compréhension, ce qui était tout à fait exact.

Le pauvre pasteur restait la tête basse. Il tenta de démontrer qu’il s’agissait d’une simple pique d’amoureux et qu’il n’en serait plus question avant le soir ; et, quand il fut délogé de cette position, il s’efforça de soutenir que là où il n’y a pas de différend, il n’y a nulle nécessité de séparation ; car le bonhomme aimait à la fois son confort et son hôte.

C’était un spectacle curieux de voir la jeune fille les mener tous deux, sans presque rien dire, sinon très calmement, et malgré cela en venir à ses fins et les conduire où elle voulait, grâce à son tact féminin et par des généralités. On eût dit qu’elle n’avait rien fait – on eût dit que les choses s’étaient simplement rencontrées ainsi –, lorsque son père et elle partirent l’après-midi même, dans une carriole de paysan, et descendirent la vallée jusqu’à un autre hameau pour y attendre que leur maison fût en état de les recevoir.

Mais Will avait observé de près la jeune fille, dont l’adresse et la résolution ne lui échappaient point. En se retrouvant seul, il eut à ruminer divers sujets curieux. Il était fort triste et esseulé, pour commencer. Tout attrait avait disparu de sa vie et il avait beau regarder les étoiles indéfiniment, il ne trouvait en elles ni appui ni réconfort. Ensuite c’était un tourbillon dans son esprit, au souvenir de Marjory. La conduite de celle-ci l’avait stupéfié et irrité, et néanmoins il ne pouvait s’empêcher de l’admirer. Certes, un bel ange pervers se révélait dans l’âme paisible qu’il n’avait pas soupçonnée jusqu’alors ; mais cette âme, dont l’influence cadrait si mal avec la sérénité voulue de sa vie, il ne pouvait s’empêcher de désirer sa possession avec ardeur. Tel celui qui a vécu parmi les ombres et qu’éblouit soudain le soleil, il souffrait et jouissait à la fois.

À mesure que les jours s’écoulaient, il passait d’un extrême à l’autre : se félicitant de sa vigoureuse détermination, puis bafouant sa timorée et sotte prévoyance. De ces deux points de vue, le premier était peut-être le plus vrai selon son cœur et répondait au cours normal de sa pensée ; mais le second se faisait jour de temps à autre avec une violence incoercible. Il perdait alors tout respect humain, et ne faisait plus que monter et descendre par la maison et le jardin ou se promener dans la sapinière comme un homme affolé de remords.

Will, avec son esprit égal et pondéré, trouvait cet état de choses insupportable ; il résolut d’y mettre fin à tout prix. Donc, par une chaude après-dînée d’été, il revêtit ses plus beaux habits, empoigna son bâton d’épine, et descendit la vallée, au long de la rivière. À peine eut-il pris cette détermination, qu’il recouvra toute sa sérénité habituelle et qu’il s’intéressa au temps radieux et aux paysages variés, sans aucun mélange d’inquiétude ou d’impatience désagréable. De quelque façon que l’affaire tournât, c’était à peu près la même chose pour lui. Si elle consentait, il lui faudrait l’épouser, cette fois, et tout serait pour le mieux, peut-être. Si elle refusait, il n’aurait rien à se reprocher et pourrait à l’avenir suivre sa voix propre en tout repos de conscience. Il espérait, en somme, qu’elle refuserait ; mais lorsqu’il revit entre les saules, à un tournant de la rivière, le toit roux qui l’abritait, il fut à demi tenté de faire le souhait opposé, et plus qu’à demi honteux de se voir aussi peu ferme dans ses résolutions.

Marjory eut l’air contente de le voir et lui tendit aussitôt la main sans affectation.

— J’ai réfléchi à ce mariage, commença-t-il.

— Moi aussi, répondit-elle. Et j’admire de plus en plus votre sagesse. Vous me comprenez mieux que je ne me comprends ; et me voilà tout à fait persuadée que les choses sont très bien comme elles sont.

— Toutefois… hasarda Will.

— Vous devez être fatigué, interrompit-elle. Prenez un siège et acceptez un verre de vin. L’après-midi est très chaud ; je tiens à ce que vous ne soyez pas mécontent de votre visite. Il vous faut venir souvent ; une fois par semaine, si cela vous arrange ; j’ai toujours grand plaisir à voir mes amis.

« Oh oh ! Cela va bien, se dit Will à part. Je vois que j’avais raison, après tout. »

Et il fit une très agréable visite, retourna chez lui en excellentes dispositions et ne se préoccupa plus de l’affaire.

Pendant près de trois ans, Will et Marjory demeurèrent sur ce pied, se voyant une ou deux fois la semaine sans qu’il y eût une parole d’amour prononcée ; et tout ce temps Will fut, je crois, aussi heureux que possible. Il restreignait un peu son plaisir de la voir ; et souvent il allait se promener jusqu’à mi-chemin de la cure et s’en retournait, comme pour se mettre en appétit. Car il y avait sur la route un tournant d’où il pouvait voir le clocher de l’église encadré dans une ouverture de la vallée, entre des pentes de sapins, avec un bout de plaine en guise de fond. Il affectionnait beaucoup cet endroit et s’y asseyait pour moraliser avant de retourner chez lui. Les paysans s’habituèrent si bien à le rencontrer là vers le crépuscule, qu’ils appelèrent l’endroit « le tournant de Will du Moulin ».

Au bout des trois ans, Marjory lui joua le mauvais tour d’épouser, sans crier gare, quelqu’un d’autre. Will supporta le coup en brave, et remarqua simplement que, pour si peu qu’il connût les femmes, il avait agi en toute prudence de ne l’épouser point, trois ans plus tôt. Évidemment elle se connaissait fort peu elle-même et, en dépit d’apparences trompeuses, elle était aussi légère et volage que les autres. Il pouvait se vanter de l’avoir échappé belle, disait-il ; et il prit en conséquence une plus haute opinion de sa sagesse. Mais au fond du cœur il fut passablement contrit, se rongea de mélancolie durant un mois ou deux et perdit de son embonpoint, ce qui étonna ses serviteurs.

Ce fut environ un an après ce mariage que Will fut réveillé au milieu de la nuit par un galop de cheval sur la route que suivirent des coups précipités à la porte de l’auberge. Il ouvrit sa fenêtre et vit un garçon de ferme, monté et tenant un second cheval par la bride. Cet homme le pria de venir avec lui en toute hâte, car Marjory se mourait et désirait instamment le voir à son chevet. Will était mauvais cavalier et fit le trajet si lentement que la pauvre jeune dame était bien proche de sa fin lorsqu’il arriva. Mais ils purent s’entretenir quelques minutes en particulier, et il fut présent et versa des larmes amères lorsqu’elle rendit le dernier soupir.

III

LA MORT

L’une après l’autre, les années tombèrent au néant. Dans les villes de la plaine, avec d’énormes tumultes, la rouge révolte éclata et fut noyée dans le sang, la bataille inclina de côté et d’autre, les patients astronomes, du haut de leurs observatoires, découvrirent et baptisèrent des étoiles nouvelles, on joua des pièces dans les théâtres illuminés, des gens furent portés à l’hôpital sur des civières – bref, l’habituelle agitation des vies humaines emplit les grouillantes agglomérations. Là-haut, dans la vallée de Will, seuls les vents et les saisons faisaient époque ; les poissons voguaient dans le courant rapide, les oiseaux tournoyaient en l’air, les cimes des pins frémissaient sous les étoiles, les hautes montagnes dominaient tout ; et Will allait à ses affaires, et s’occupait de son auberge, jusqu’à ce que la neige commençât de s’épaissir sur son front.

Son cœur restait jeune et vigoureux ; et si son pouls était devenu plus calme, il battait toujours fort et ferme à ses poignets. Ses joues étaient rouges à l’instar des pommes mûres ; il se voûtait un peu, mais son pas était toujours assuré ; et ses mains nerveuses avaient pour chacun une pression amicale. Son visage était couvert de ces craquelures que donne le grand air (et qui, tout bien considéré, ne sont rien de moins qu’un coup de soleil permanent) ; ces craquelures font ressortir la stupidité des visages stupides ; mais chez Will, au contraire, ce témoignage d’une vie simple et naturelle donnait seulement un nouveau charme à ses yeux limpides et à sa bouche souriante. Ses propos étaient remplis de sagesse. Il aimait son prochain, et son prochain l’aimait.

Dans la saison où la vallée débordait de touristes, la tonnelle de Will connaissait des nuits joyeuses ; et les aperçus de l’aubergiste, qui semblaient paradoxaux à ses voisins, faisaient bien souvent l’admiration des gens instruits venus de la ville ou des universités. En fait, il jouissait d’une très noble vieillesse et sa réputation s’étendait chaque jour. À la fin, elle atteignit jusqu’aux cités de la plaine, et les jeunes gens, au retour de leurs voyages d’été, causaient ensemble, dans les cafés de Will du Moulin et de sa philosophie intuitive. On lui fit maintes avances, croyez-le, mais rien ne put l’amener à quitter le haut de sa vallée. Il hochait la tête en fumant sa pipe et souriait d’un air entendu.

« Vous arrivez trop tard, disait-il. Je suis mort, à présent : j’ai fini de vivre. Il y a cinquante ans, vous m’auriez mis l’eau à la bouche ; mais aujourd’hui, vous ne me tentez même pas. Celui qui a vécu longtemps ne se soucie plus de vivre davantage. » Une autre fois : « Il n’y a, entre une longue vie et un bon dîner, qu’une différence : c’est que, dans le dîner, le dessert vient à la fin. » Et encore : « Lorsque j’étais petit, cela m’intriguait beaucoup de savoir lequel, de moi ou du monde, était le plus curieux et le plus digne d’intérêt. Maintenant, je sais que c’est moi, et je m’en tiens là. »

Il ne montra jamais aucun symptôme de faiblesse et resta vaillant et ferme jusqu’au bout. On dit seulement qu’il devint moins causeur dans les derniers temps, et qu’il écoutait les autres durant des heures, avec un intérêt sympathique mais silencieux. Toutefois, lorsqu’il parlait, c’était avec encore plus de justesse et d’expérience consommées. Il buvait volontiers une bouteille de vin, surtout au coucher du soleil, sur le tertre, ou tard dans la soirée, sous la tonnelle, aux étoiles. La vue de toute chose attrayante et inaccessible excitait son plaisir, disait-il ; et il affirmait avoir assez vécu pour admirer une chandelle, surtout lorsqu’il la comparait à une planète.

Une nuit de sa soixante-douzième année, il se réveilla dans son lit en un tel malaise physique et moral qu’il se leva et s’habilla pour aller méditer sous la tonnelle. Il faisait absolument noir, sans une étoile ; la rivière était grosse, et les bois et les prairies humides chargeaient l’air de parfums. Il avait tonné pendant la journée, et le lendemain menaçait d’être encore plus orageux. Nuit funèbre et asphyxiante pour un homme de soixante-douze ans.

Soit à cause du temps, ou de l’insomnie, ou grâce à un air de fièvre dans sa vieille tête, Will était hanté de souvenirs tumultueux. Son enfance, la nuit avec le jeune homme gras, la mort de ses parents adoptifs, les journées d’été avec Marjory, et maints autres de ces petits détails qui n’ont l’air de rien pour autrui et qui sont néanmoins pour chacun le vrai fin mot de l’existence – des choses vues, des paroles entendues, des regards mal interprétés – surgissaient de recoins oubliés et accaparaient son attention. Les morts mêmes revenaient, et non seulement ils participaient à cette idéale représentation de souvenirs qui avait lieu dans son cerveau, mais encore ils affectaient matériellement ses sens, comme il arrive dans les songes profonds et intenses. Le jeune homme gras s’accoudait sur la table en face de lui ; Marjory allait et venait avec son tablier plein de fleurs, entre le jardin et la tonnelle ; il entendait le vieux pasteur vider sa pipe à petits coups et se moucher bruyamment. Le flux de sa conscience montait et s’abaissait ; il était parfois à moitié endormi et enfoncé dans ses rappels du passé ; et parfois, tout éveillé, il se demandait où il était.

Mais vers le milieu de la nuit il entendit la voix du meunier défunt qui l’appelait comme c’était sa coutume lors de l’arrivée d’un client. L’hallucination fut si complète que Will bondit de son fauteuil et attendit que l’appel se renouvelât. Or, en écoutant, il perçut un autre bruit que le murmure de la rivière et le tintement de la fièvre dans ses oreilles. On eût dit un ébrouement de chevaux et des craquements de harnais, comme si une voiture à l’attelage impatient venait de s’arrêter sur la route, devant la grand-porte de la cour. À pareille heure, sur cette voie âpre et dangereuse, pareille supposition était évidemment absurde. Will la rejeta, se rassit dans son fauteuil de la tonnelle, et le sommeil se referma sur lui comme une eau courante. Il fut encore une fois réveillé par l’appel du meunier, plus lointain et sépulcral que devant ; et encore une fois il perçut la rumeur d’un équipage sur la route. Et ainsi par trois ou quatre fois, le même songe ou la même hallucination s’offrit à ses sens. À la fin, avec le sourire dont on tranquillise un enfant nerveux, il s’avança vers le portail, afin d’apaiser ses doutes.

Bien qu’il n’y eût pas loin de la tonnelle au portail, le trajet prit à Will un certain temps. Il lui semblait que les morts se pressaient autour de lui dans la cour et lui barraient le chemin à chaque pas. Et d’abord, il eut la surprise de sentir un parfum pénétrant d’héliotrope ; c’était comme si le jardin eût été de bout en bout garni de ces fleurs, et que la nuit chaude et humide eût ramassé tous leurs parfums en une bouffée unique. Or l’héliotrope était la fleur favorite de Marjory, et depuis sa mort on n’en cultivait plus dans le jardin de Will.

« Il faut que je sois fou, pensa-t-il. Pauvre Marjory, avec ses héliotropes ! » Et là-dessus il leva les yeux vers la fenêtre qui avait jadis été celle de la jeune fille. Sa surprise de tout à l’heure devint quasi de l’effroi, car il y avait de la lumière dans la chambre : la fenêtre était, comme jadis, un carré long orangé ; et le coin du rideau se souleva et retomba, comme cette nuit où il était resté à crier sa perplexité aux étoiles. L’illusion ne dura qu’un instant ; mais il fut un peu démoralisé, et il se frotta les yeux en considérant la silhouette de la maison découpée sur la nuit noire.

Tandis qu’il était là – et depuis fort longtemps, croyait-il –, le bruit se renouvela sur la route, et il se retourna juste à point pour accueillir un étranger qui s’avançait dans la cour. On discernait derrière lui le vague profil d’une grande berline, que surmontaient comme autant de plumets de noires cimes de pins.

— Mr. Will ? interrogea le nouveau venu, d’un ton bref et militaire.

— En personne, monsieur, répondit Will. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— J’ai entendu beaucoup parler de vous, monsieur Will, reprit l’autre ; beaucoup, et en bien. Et, quoique j’aie du travail par-dessus la tête, je tiens à boire une bouteille de vin sous votre tonnelle. Avant de partir, je vous dirai mon nom.

Will le conduisit sous la treille, puis alluma une lampe et déboucha une bouteille. Il n’était pas neuf aux compliments de ce genre et n’espérait pas grand-chose de celui-ci, ayant éprouvé déjà maintes déceptions. Une sorte de nuage enveloppait ses esprits et l’empêchait de trouver l’heure bizarrement choisie. Il se mouvait comme dans un rêve, et la lampe lui parut s’allumer et la bouteille se déboucher avec la facilité de la pensée. Néanmoins, l’aspect de son visiteur éveillait sa curiosité et il s’efforça en vain de diriger la lumière sur son visage. Soit qu’il maniât la lampe avec maladresse, soit qu’il eût les yeux obscurcis, il ne put guère discerner qu’une ombre attablée juste en face de lui. Il ne cessa de regarder cette ombre tout en essuyant les verres, et un froid étrange lui envahit le cœur. Le silence lui pesait, car il n’entendait plus rien à présent, pas même la rivière, en dehors du bourdonnement de ses artères.

— À votre santé, dit l’étranger d’une voix rude.

— Par obéissance, monsieur, répondit Will en avalant son vin, dont le goût lui parut bizarre.

— Vous êtes, paraît-il, un homme très entier, poursuivit l’étranger.

Will lui répondit par un sourire satisfait et un bref signe de tête.

— Moi aussi, continua l’autre ; et c’est ma plus grande joie que de marcher sur les pieds des gens. Je ne veux personne d’entier, en dehors de moi. Non, personne ! J’ai dérangé, en mon temps, les combinaisons de rois, de généraux, de grands artistes… Que diriez-vous, si j’étais venu ici afin de déranger les vôtres ?

Will eut sur le bout de la langue une verte repartie ; mais sa politesse de vieil aubergiste fut la plus forte ; il se tut et se contenta de faire un geste évasif.

— Eh bien, oui, dit l’étranger, c’est pour cela que je suis venu. Et si je ne vous tenais en une estime particulière, je n’y mettrais pas tant de façons. Vous vous vantez, paraît-il, de rester où vous êtes. Vous avez résolu de ne pas bouger de votre auberge. Or je suis décidé à vous emmener faire un tour avec moi dans ma berline, et avant que cette bouteille soit vide, vous viendrez.

— Ce serait là une chose singulière, à coup sûr, répondit Will en riant. Mais, monsieur, j’ai poussé ici comme un vieux chêne ; le diable en personne aurait du mal à me déraciner ; et puisque vous êtes, à ce que je vois un vieux monsieur qui aime à s’amuser, je parie une autre bouteille que vous perdrez vos peines avec moi.

Le trouble de sa vue allait augmentant, mais il sentait néanmoins peser sur lui un regard scrutateur, aigu et froid, qui l’irritait tout en le domptant.

— Il ne faut pas vous imaginer, s’exclama-t-il soudain, d’une façon brusque et fébrile qui l’étonna et l’inquiéta, que je suis casanier, ou que je redoute quelque chose après Dieu. Dieu sait que je suis las de tout ceci ; et lorsque viendra le temps d’un voyage plus long que vous n’en rêvâtes jamais, je suis persuadé que je me trouverai prêt.

L’étranger vida son verre et le repoussa loin de lui. Il baissa les yeux une minute ; puis, s’appuyant sur la table, il tapota deux ou trois fois de l’index l’avant-bras de Will.

— Le temps est venu, dit-il, solennel.

Une horripilation sinistre irradiait du point qu’il avait touché. Le ton de sa voix, morne et lugubre, éveilla des échos singuliers dans le cœur de Will.

— Je vous demande pardon, dit-il, un peu déconcerté, que voulez-vous dire ?

— Regardez-moi, et vous constaterez que votre vue est vague. Levez votre main : elle est pesante et morte. Cette bouteille de vin est votre dernière, monsieur Will, et cette nuit votre dernière sur la terre.

— Vous êtes médecin ? demanda Will.

— Le meilleur qui fut jamais, répliqua l’autre ; car je guéris à la fois le corps et l’âme par la même ordonnance. J’abolis toute douleur et je remets tout péché ; et lorsque mes patients se sont trompés dans leur vie, je dénoue toutes complications, et les remets debout et libres.

— Je n’ai pas besoin de vous, dit Will.

— Un temps vient pour tous les hommes, répondit le docteur, où le gouvernail échappe à leurs mains. Pour vous, grâce à votre prudence et à votre modération, il a mis longtemps à venir, et vous avez eu tout le temps de vous préparer à sa venue. Vous avez vu ce qu’il y avait à voir autour de votre moulin ; vous avez passé toute votre vie sur place, comme un lièvre au gîte ; mais à présent, c’est fini de tout cela ; et, ajouta le docteur en se redressant, il vous faut vous lever et me suivre.

— Vous êtes un étrange médecin, dit Will, qui regardait son hôte avec attention.

— Je suis une loi naturelle, répondit celui-ci. On m’appelle la Mort.

— Que ne le disiez-vous plus tôt ! s’écria Will. Je vous attends depuis des années. Donnez-moi la main, et soyez la bienvenue.

— Appuyez-vous sur mon bras, dit la visiteuse, car déjà les forces vous abandonnent. Appuyez-vous aussi fort que vous voudrez ; car j’ai beau être âgée, je suis robuste. Il n’y a que trois pas d’ici à mon carrosse, et il mettra fin à tous vos ennuis. Sachez-le, Will, je n’ai pas cessé de veiller sur vous comme sur mon propre fils ; et de tous ceux que je suis jamais venue chercher depuis si longtemps, c’est vers vous que je viens avec le plus de bienveillance. Je suis caustique, et mon premier abord blesse parfois les gens ; mais je suis au fond une excellente amie pour ceux qui vous ressemblent.

— Depuis que Marjory me fut enlevée, vous étiez, je l’affirme devant Dieu, le seul ami que j’attendais.

Bras dessus, bras dessous, le couple se mit en marche.

À ce moment, l’un des serviteurs s’éveilla et, avant de se rendormir, il entendit un bruit de chevaux qui s’ébrouaient ; du haut en bas de la vallée il y eut, cette nuit-là, comme le murmure d’un vent doux et paisible s’écoulant vers la plaine et, lorsque le monde s’éveilla le lendemain, Will du Moulin était parti en voyage, définitivement.


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— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Olalla : nouvelle de Robert Louis Stevenson, traduite par Alfred Jarry, précédé́ de ses XII arguments sur le théâtre et Trois fantaisies parisiennes. [Note liminaire de Maurice Saillet.], Paris, Collège de Pataphysique (Charleville, Impr. de « l’Ardennais »), 1959 ainsi que : Stevenson, Robert Louis, Les Gais-Lurons, Paris, Éditions de la Sirène, 1920. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Maison fortifiée dans la vallée de l’Èbre, a été prise par Laura Barr-Wells le 16.10.2013.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Première parution : La Vogue, février-mai 1901. (BNR.)