Robert Louis Stevenson

LES GAIS LURONS

(The Merry Men)

traduction : Théo Varlet

1920

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Table des matières

 

Eilean Aros. 3

II  Ce que le naufrage avait apporté en Aros. 12

III  Le rivage et les eaux de Sandag-Bay. 28

IV  La tempête. 41

L’homme sorti de la mer. 56

Ce livre numérique. 71

 

I

Eilean Aros

Ce fut par une belle matinée de la fin de juillet que je me mis en route vers Aros pour la dernière fois. Une barque m’avait déposé la veille à Grisapol ; je déjeunai tant bien que mal à la petite auberge, y laissai tout mon bagage, en attendant une occasion de revenir le chercher par mer, et commençai d’un cœur léger la traversée du promontoire.

J’étais loin d’être natif de ces parages, car mon ascendance provenait exclusivement des basses-terres. Mais un mien oncle, Gordon Darnaway, dont la jeunesse fut dure et pauvre, avait navigué quelques années, avant d’épouser une jeune femme des îles. Celle-ci s’appelait Mary Maclean ; elle était l’unique héritière de sa famille ; et lorsqu’elle mourut en donnant le jour à une fille, la ferme entourée par la mer, Aros, demeura en la possession de son mari. Ce domaine lui rapportait juste de quoi vivre, comme je le savais très bien ; mais mon oncle était un homme que le mauvais sort avait toujours poursuivi ; encombré qu’il était de ce jeune enfant, il n’osait tenter de recommencer sa vie ; et il restait en Aros, à se ronger les ongles, face à face avec son destin. Les années s’accumulèrent sur sa tête dans cet isolement, sans lui apporter ni aide ni réconfort.

Cependant, notre famille s’éteignait, dans les basses-terres ; il n’y a guère de chance pour tous ceux de notre race ; et peut-être mon père fut-il le plus heureux, car non seulement il mourut le dernier, mais il laissa un fils de son nom, et quelque argent pour l’élever. J’étais étudiant à l’université d’Édimbourg, vivant assez bien de mes ressources, mais sans parent ni allié, lorsque la nouvelle de mon existence arriva jusqu’à l’oncle Gordon sur son Ross de Grisapol ; et comme c’était un homme qui estimait avant tout sa parenté, il m’écrivit le jour même où il apprit mon existence, et me manda que je devais considérer Aros comme ma propre maison. Voilà comment j’allai passer mes vacances dans cette partie du pays, si loin des plaisirs de toute société, entre les morues et les coqs de bruyère ; et voilà pourquoi, mes études achevées, j’y retournais d’un cœur si léger, en ce jour de juillet.

Le Ross, comme nous disons, est un promontoire assez étroit et peu élevé, mais demeuré toujours aussi sauvage que le jour de sa création. De chaque côté, la mer est profonde, pleine d’îles et d’écueils hérissés de dangers pour les navires ; et vers l’est, de très hautes falaises le dominent, avec le grand pic de Ben Kyaw. Ces mots signifient, paraît-il, en langue gaélique, la Montagne du brouillard, et le nom lui convient tout à fait. Car ce sommet, qui a plus de trois mille pieds de haut, ramasse tous les nuages que le vent amène du large ; il m’est arrivé bien souvent de croire qu’elle les produisait d’elle-même ; car lorsque le ciel était pur jusqu’à l’horizon, il restait toujours un flocon sur Ben Kyaw. De cette montagne sourdait aussi de l’eau, ce qui la rendait marécageuse jusqu’au sommet. Je nous ai vus assis au grand soleil sur le Ross, alors que la pluie tombait comme un crêpe noir sur la montagne. Mais son humidité la faisait souvent paraître plus belle à mes yeux ; car lorsque le soleil la frappait en plein, ses rochers mouillés et ses cours d’eau étincelaient comme des diamants jusqu’à la distance d’Aros, à quinze milles.

La route que je suivais était une piste à bestiaux. Elle faisait des détours qui doublaient presque la longueur de mon trajet ; elle franchissait des crevasses du rocher, qu’il fallait sauter, et des fonds détrempés où la mousse venait jusqu’aux jarrets. On ne voyait de culture nulle part, et pas une maison sur les dix milles de Grisapol à Aros. En fait, il y avait des maisons, au moins trois ; mais elles se trouvaient si loin de la piste, sur la droite ou sur la gauche, qu’un étranger ne pouvait soupçonner leur existence. Une grande partie du Ross est couverte de gros blocs de granit, dont certains plus hauts qu’une maison à étage, serrés les uns contre les autres, avec un fouillis de fougères et de bruyères dans leurs intervalles, où nichent les vipères.

De quelque direction que vînt le vent, c’était toujours du vent de mer, aussi salé que sur un navire ; les goélands, sur tout le Ross, étaient aussi nombreux que les coqs de bruyère ; et partout où le chemin s’élevait un peu, votre œil rencontrait le luisant de la mer. Du milieu même du promontoire, un jour de vent et de haute marée, j’ai entendu le Roost faire son fracas de bataille, à l’endroit où il longe Aros, et la vaste et formidable voix des brisants que nous appelons les Gais Lurons.

Aros proprement dit – Aros Jay, l’ai-je ouï appeler par les indigènes, ce qui signifie, disent-ils, la Maison de Dieu, – Aros ne faisait pas en réalité partie du Ross, mais n’était pas non plus une île proprement dite. Il formait la pointe sud-ouest du promontoire, contre quoi il venait s’appliquer, et n’était, à un endroit, séparé de la côte que par un simple goulet de mer, ayant moins de quarante pieds, au plus étroit. Quand la mer était haute, ce goulet était clair et tranquille, comme l’anse d’une rivière terrestre ; mais il y avait une différence dans les herbes et les poissons, et l’eau était verte au lieu d’être noire ; mais lors du jusant, aux plus basses marées, il avait un jour ou deux par mois où l’on pouvait passer à pied sec d’Aros à la terre ferme. Il s’y trouvait quelques bonnes prairies où mon oncle faisait paître le troupeau d’où il tirait sa subsistance ; peut-être la qualité de l’herbe y était-elle meilleure parce que le sol de l’île s’élevait plus haut que l’altitude moyenne du Ross, mais je ne suis pas assez expert en la matière pour décider ce point. La maison était passable, pour le pays, et avait deux étages. Elle regardait l’ouest, sur une baie, avec une jetée toute proche abritant un bateau et, de sa porte, l’on pouvait voir les vapeurs se rassembler sur Ben Kyaw.

Sur toute cette partie de la côte, et spécialement vers Aros, ces grands blocs de granit dont j’ai parlé descendent en troupeaux serrés dans la mer, comme le bétail un jour d’été. Ils y sont groupés, absolument comme leurs voisins à terre ; mais au lieu du paisible humus, l’eau salée clapote autour d’eux ; des mottes d’anémones de mer fleurissent leurs flancs, en guise de bruyère ; et le grand congre marin se love à leur base, au lieu de la venimeuse vipère terrestre. Les jours de calme, on peut se promener en bateau, durant des heures, dans leur labyrinthe sonore ; mais quand la mer est forte, que le ciel protège l’homme qui entend bouillir cette chaudière !

Devant l’extrémité sud-ouest d’Aros, ces blocs sont très nombreux et de bien plus forte taille. Et même, ils doivent être encore énormément plus gros à mesure qu’on avance en mer, car au moins dix milles marins de la surface des eaux sont parsemés de ces blocs, serrés comme les maisons d’un village, les uns dépassant de trente pieds le niveau de la marée, les autres recouverts par elle, mais tous dangereux pour la navigation. Par un jour clair où il ventait de l’ouest, j’ai compté du haut d’Aros, jusqu’à quarante-six récifs submergés, sur lesquels déferlaient pesamment les hautes lames blanches. Mais c’est plus près du rivage que le danger est pire ; car le flux, qui court ici comme un ru de moulin, fait une large ceinture d’eau écumante – un Roost, comme nous disons – autour de la pointe.

Je m’y suis trouvé souvent par calme plat et au renversement de la marée ; et c’est alors un endroit bien curieux, avec la mer qui tournoie, se hérisse et bouillonne comme une source ; et, de temps à autre, un petit murmure sautillant ferait croire que le Roost se parle à lui-même. Mais quand le flux recommence à monter, et surtout par gros temps, il n’est personne qui puisse s’approcher en barque à moins d’un demi-mille de ces parages, et pas un navire à flot capable de gouverner ou d’y résister. On entend mugir les brisants à six milles. C’est vers le large que leur bouillonnement est le plus fort ; c’est là que les plus gros dansent ensemble – la danse de la mort, pourrait-on dire – ce qui leur a valu dans le pays le nom de Gais Lurons. Les lames, paraît-il, ont là cinquante pieds de haut ; mais il s’agit sans doute de l’eau verte uniquement, car l’écume jaillit deux fois plus haut. Si les Gais Lurons furent ainsi nommés à cause que leurs mouvements sont vifs et désordonnés, ou bien d’après les clameurs qu’ils poussent au renversement de la marée, au point que tout Aros en tremble, c’est plus que je ne puis dire.

Au vrai, par vent du sud-ouest, cette partie de notre archipel ne vaut guère mieux qu’une chausse-trape. Qu’un navire pénètre parmi les récifs, et qu’il soit poussé sur les Gais Lurons, il sera sans nul doute jeté à la côte vers le sud d’Aros, dans Sandag-Bay, là où eurent lieu les événements, si douloureux pour notre famille, que je me propose de raconter. La pensée de tous ces dangers, en ces lieux qui me furent si longtemps familiers, me fait accueillir avec une joie toute particulière les travaux en cours d’exécution, destinés à pourvoir de phares et de balises les caps et les chenaux de nos îles ceinturées de fer et inhospitalières.

Les gens du pays débitent sur Aros beaucoup d’histoires, que j’entendis souvent raconter par le domestique de mon oncle, Rorie, un vieux serviteur des Macleans, qui lui avait, sans arrière-pensée, apporté ses services, à l’occasion du mariage. Il était question, en ces récits, d’une misérable créature, un Kelpie marin, qui hantait les brisants écumeux du Roost et s’y livrait à de redoutables occupations. Une sirène avait une fois rencontré un joueur de cornemuse sur la plage de Sandag, où elle avait chanté avec lui toute une longue nuit claire d’été, si bien que le matin on le retrouva frappé de folie, et qu’à partir de ce jour-là jusqu’à sa mort, il ne prononça plus que la même phrase. Je ne saurais la redire dans le gaélique original, mais en voici la traduction : « Oh ! la douce chanteuse qui sortit de la mer ! » Les phoques qui hantent ces rivages ont aussi parlé dans notre langue à des hommes, pour leur annoncer de grands malheurs.

Ce fut ici qu’un certain saint aborda pour la première fois en venant d’Irlande convertir les Hébridais. Et, de fait, j’estime qu’il avait quelque droit au titre de saint ; car, avec les barques des temps passés, faire une aussi rude traversée, et aborder sur une côte aussi dangereuse, ressemblait fort à un miracle. C’est à lui, ou à quelqu’un des moines ses successeurs qui établirent ici leurs cellules, que l’île doit son beau nom de Maison de Dieu.

Parmi ces histoires de vieilles femmes, il y en avait une que j’écoutais volontiers avec plus de crédulité. Il paraît qu’au cours de cette tempête qui dispersa les navires de l’invincible Armada sur tout le nord et l’ouest de l’Écosse, un grand vaisseau fut jeté sur la côte d’Aros et, sous les yeux de quelques individus rassemblés au haut de la falaise, sombra en peu d’instants avec tout son équipage, enseigne déployée. Il y avait dans ce conte quelque vraisemblance ; car un autre navire de cette flotte était immergé sur la côte nord, à vingt milles de Grisapol. Cette histoire était, me semblait-il, contée avec plus de détails et de sérieux que les autres, et une particularité me convainquait presque de son authenticité : le nom du navire, dont la consonance avait à mon oreille une allure espagnole. On l’appelait l’Espiritu Santo.

C’était un grand navire à plusieurs rangées de canons, qui portait des trésors et des grands d’Espagne et de hardis soldats, engloutis maintenant sous des brasses d’eau pour toute l’éternité, loin des guerres et des voyages, dans Sandag-Bay, à l’ouest d’Aros. Plus de salves d’ordonnance pour ce superbe vaisseau, le « Saint-Esprit », plus de bons vents ni de hautaines aventures ; rien que pourrir sous l’amas des varechs et entendre les clameurs des Gais Lurons lorsque la marée montait autour de l’île. Cette idée m’a toujours paru singulière, et plus encore lorsque je connus mieux l’histoire de l’Espagne, ce pays d’où avait appareillé cet orgueilleux équipage, et celle du roi Philippe, ce monarque opulent qui avait ordonné l’expédition.

Or, je dois dire qu’en partant de Grisapol, ce jour-là, l’Espiritu Santo occupait beaucoup mes réflexions. J’avais été favorablement distingué par notre principal du collège d’Édimbourg, le Dr Robertson, l’illustre écrivain, qui m’avait donné la tâche de colliger et revoir d’anciens documents et d’en éliminer ce qui était sans valeur. Dans l’un de ces papiers, à ma grande surprise, je trouvai mentionné ce navire même, l’Espiritu Santo, avec le nom de son capitaine, et comme quoi il portait la majeure partie du trésor espagnol et s’était perdu sur le Ross de Grisapol ; mais où exactement, les tribus sauvages qui habitaient alors ces lieux refusèrent de l’indiquer aux commissaires royaux.

En rassemblant les données, en comparant nos traditions insulaires avec cette note des recherches ordonnées jadis par le roi Jacques, j’avais acquis la certitude que le lieu du naufrage, non découvert alors, ne pouvait être que la petite baie de Sandag, sur le domaine de mon oncle ; et, comme je suis d’un esprit positif, je n’avais depuis lors cessé de faire des plans pour relever ce précieux navire avec tous ses lingots, ses onces, ses doublons, et restaurer notre maison de Darnaway à sa dignité et à sa richesse depuis longtemps oubliées.

C’était là un projet dont j’eus bientôt sujet de me repentir. Je fus amené brutalement à des considérations nouvelles ; et depuis l’étrange jugement de Dieu dont j’ai été le témoin, je ne peux songer sans horreur aux richesses des trépassés. Toutefois, même alors, j’étais innocent de toute avidité sordide ; car si je désirais la richesse, ce n’était pas pour elle-même, mais pour une personne chère à mon cœur – la fille de mon oncle, Mary Ellen. Elle avait reçu une bonne éducation et avait été à l’école longtemps sur la terre ferme ; sans quoi la pauvre fille eût été plus heureuse. Car Aros n’était pas un endroit qui lui convînt, avec le vieux domestique Rorie, et son père, l’un des hommes les plus malheureux de l’Écosse, élevé simplement à la campagne chez les caméroniens, qui avait ensuite commandé un bateau faisant le service entre la Clyde et les îles, et qui alors, plein d’une infinie rancœur, s’occupait de ses moutons et gagnait la subsistance indispensable grâce à un peu de pêche côtière. On se figure aisément ce que cette existence, qui me semblait quelquefois fastidieuse en un mois ou deux de séjour, représentait pour celle qui habitait dans ce même désert d’un bout de l’année à l’autre, en compagnie des moutons et des goélands tournoyants, et des Gais Lurons chantant et dansant dans le Roost.

II

Ce que le naufrage avait apporté en Aros

La marée était à moitié haute lorsque j’arrivai en face d’Aros. J’attendis donc au bord du rivage, après avoir sifflé Rorie pour avoir la barque. Je n’eus pas besoin de réitérer. À ce signal, Mary se montra sur le seuil, agitant un mouchoir en guise de réponse, et le vieux serviteur dévala à grandes enjambées la pente de galets, jusqu’à la jetée. Malgré sa diligence, il mit un bon moment à traverser la baie ; et je le vis plusieurs fois quitter ses avirons et passer à l’arrière pour regarder avec attention par-dessus bord, dans son sillage. Quand il fut tout près, il me parut vieilli et soucieux, et je crus le voir éviter mon regard. Le lougre avait été réparé, et deux bancs neufs, ainsi que plusieurs pièces, étaient d’un bois rare et précieux dont j’ignorais le nom.

— Hé, Rorie, dis-je, lorsque nous fûmes en route vers l’autre bord, voici du beau bois. Où l’avez-vous trouvé ?

— Il est dur à travailler, me répondit-il à contrecœur.

Et aussitôt, lâchant ses avirons, il fit vers la poupe une de ces incursions que j’avais déjà remarquées, alors qu’il venait me chercher et, s’appuyant d’une main sur mon épaule, il scruta d’un regard apeuré les eaux de la baie.

— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je, tout surpris.

— Ce doit être un gros poisson, dit le vieil homme en retournant à ses avirons.

Et je ne tirai plus de lui que des coups d’œil bizarres et des hochements de tête énigmatiques.

Malgré moi, je sentais une certaine gêne m’envahir ; et, à mon tour, j’examinai le sillage. L’eau était calme et transparente, mais, ici au milieu de la baie, fort profonde. Au début, je ne distinguai rien, mais ensuite il me sembla qu’une forme noirâtre – un gros poisson, ou bien simplement une ombre – suivait à la piste tous les mouvements de notre barque. Et je me rappelai une des superstitions de Rorie : comme quoi, lors d’une querelle exterminatrice entre les clans de Morven, à l’endroit où l’on passait l’eau, un poisson, d’espèce inconnue à nos parages, ne cessa durant plusieurs années d’escorter le bac, si bien qu’à la longue plus personne n’osait traverser.

— Il doit guetter son homme, dit Rorie.

Mary m’attendait sur le rivage et m’emmena, par la bruyère, à la maison d’Aros. Divers changements s’y voyaient, dehors et dedans. Le jardin avait une clôture faite du même bois que j’avais remarqué dans le lougre ; plusieurs chaises de la cuisine étaient recouvertes d’un brocart étranger ; des rideaux de brocart pendaient à la fenêtre ; une horloge muette se trouvait sur le dressoir ; une lampe de cuivre se balançait au plafond ; sur la table, mise pour le dîner, figuraient le linge et l’argenterie les plus magnifiques ; et tous ces nouveaux trésors se déployaient dans la vieille cuisine qui m’était si familière, avec son fauteuil à haut dossier, ses escabelles et l’alcôve destinée à Rorie ; avec la vaste cheminée dans laquelle brillait le soleil, et où la tourbe brûlait avec une fumée claire ; avec les cornemuses sur le manteau de la cheminée et, par terre, les crachoirs triangulaires emplis de coquillages au lieu de sable ; avec les murs de pierre nus et le plancher de bois nu, et les trois carpettes de tapisserie qui en faisaient depuis toujours l’unique ornement – tapisserie de pauvre, d’un genre inconnu à la ville, d’un tissu rustique – et le vêtement de toile cirée, lustré par le banc du rameur. La pièce, comme la maison, avait été une sorte de merveille pour le pays, tant elle était soignée et accueillante ; et à la voir maintenant souillée par ces additions hétéroclites, je fus pris d’indignation et presque de colère. Vu ce que je venais faire à Aros, ces sentiments étaient injustes et sans raison, mais ils débordèrent, au premier abord, de mon cœur.

— Mary, mon amie, dis-je, voici une maison que j’avais appris à considérer comme ma demeure, mais je ne la reconnais plus.

— Elle est ma demeure véritable, et non adoptive, me répondit-elle ; c’est ici que je suis née et que je mourrai ; et moi non plus je n’aime pas ces changements, ni la manière dont ils se sont produits, ni ce qui en est résulté. Je préférerais, avec la permission de Dieu, que tout cela eût été englouti au fond de la mer et que les Gais Lurons fussent à danser dessus, présentement.

Mary était toujours sérieuse ; c’était peut-être son seul trait commun avec son père ; mais le ton sur lequel elle prononça ces paroles était encore plus grave que de coutume.

— C’est bien cela, dis-je, j’en avais peur, que ces choses ne provinssent d’un naufrage, c’est-à-dire des trépassés. Pourtant, au décès de mon père, j’ai recueilli son bien sans aucun scrupule.

— Votre père est mort de sa belle mort, comme on dit, répliqua Mary.

— C’est vrai, dis-je, et un naufrage ressemble à un châtiment. Quel était le nom du navire ?

— On l’appelait le Christ-Anna, fit une voix derrière moi.

Et, me retournant, j’aperçus mon oncle debout dans le cadre de la porte.

C’était un petit homme morose et bilieux, au visage allongé et aux yeux très noirs ; il avait quarante-six ans, un corps sain et alerte, et la mine moitié d’un berger, moitié d’un navigateur. Il ne riait jamais, que je sache ; il lisait longuement la Bible, priait beaucoup, à la manière des caméroniens qui l’avaient élevé ; et d’ailleurs, sous maints rapports, il me faisait souvenir de l’un de ces prédicateurs montagnards de la rude époque qui précéda la Révolution. Mais il ne retira jamais grande consolation ni même, je crois, bonne gouverne, de sa piété. La crainte de l’enfer le jetait en des accès de mélancolie noire ; il est vrai qu’il avait mené une vie orageuse, dont il se souvenait avec regret, et qu’il était resté un homme rude, froid et morose.

Lorsqu’il fut entré, le bonnet sur la tête et la pipe pendue à une boutonnière, il me sembla, comme Rorie, vieilli et blêmi ; son visage était labouré de rides plus profondes, et le blanc de ses yeux était jaune, comme de vieil ivoire patiné, ou des ossements de mort.

— Oui, le Christ-Anna, répéta-t-il, en appuyant sur la première syllabe. C’est un nom terrible.

Je l’embrassai, et le complimentai sur son air de santé, car je craignais qu’il n’eût été malade.

— Je le suis, de corps, répliqua-t-il, d’un ton assez bourru ; oui, de corps, et par les péchés du corps, comme vous… Dîner ! – dit-il brusquement à Mary ; puis s’adressant derechef à moi :

— Ce sont de fameuses belles choses, que nous avons là, hein ? Voilà une excellente horloge, bien qu’elle ne marche pas ; et le linge n’est pas ordinaire… Bonnes, jolies choses ! c’est pour leurs pareilles que les gens vendent la paix de Dieu qui passe l’entendement ; c’est pour leurs pareilles, voire pour de moins précieuses, que des gens bravent Dieu en face et brûlent au fond de l’enfer ; et c’est pour cette raison que l’Écriture les appelle, comme je l’ai lu, les maudits.

Mais il s’interrompit, pour s’écrier avec rudesse :

— Mary, ma fille, pourquoi n’avez-vous pas sorti les deux candélabres ?

— Pourquoi en aurions-nous besoin en plein midi ? répliqua-t-elle.

Mais mon oncle ne démordit pas de son idée.

— Nous devons en profiter, puisque nous les avons. Et deux candélabres massifs d’argent ciselé vinrent s’ajouter à la garniture de la table, déjà si mal appropriée à cette ferme rustique du bord de la mer.

— Le naufrage a eu lieu le 10 février, à dix heures du soir, poursuivit mon oncle, s’adressant à moi. Il y avait peu de vent, mais une mer très mauvaise ; et le navire fut aspiré par le Roost, à mon avis. Nous l’avions vu toute la journée, Rorie et moi, lutter contre le vent. Il n’avait pas un bon équipage, ce me semble, le Christ-Anna, car il gouvernait mal et n’obéissait pas. Ce fut une triste journée pour eux ; ils ne lâchèrent pas les voiles un instant, et cela par un froid mortel – plus froid que neige… Oui, mon garçon, elle fut triste, leur dernière journée. Il aurait fallu un fier courage pour arriver à terre par ce temps !

— Est-ce qu’ils ont tous péri ? m’écriai-je… Dieu leur soit en aide !

— Chut ! dit-il, sévèrement. On ne prie pas pour les morts, à mon foyer.

Je me défendis d’avoir eu la moindre intention papiste ; et il parut accepter mon désaveu avec une facilité singulière, puis revint à ce qui était évidemment son sujet favori.

— Nous l’avons trouvé dans Sandag-Bay, Rorie et moi, et toutes ces belles choses à l’intérieur. Sandag, voyez-vous, ne vaut rien : des fois, le remous porte en plein sur les Gais Lurons ; et des fois, lorsque la marée est forte et qu’on entend hurler le Roost jusqu’au bout d’Aros, il y a une branche dérivée du courant qui revient en arrière dans Sandag-Bay. Eh bien, ce fut cette branche qui s’empara du Christ-Anna. Il dut être emporté avec fureur, l’arrière en avant, car sa proue est enfoncée plus profond, et son bordage d’arrière est hors de l’eau même aux marées de quadrature. Ah ! mon garçon ! quel coup ç’a dû être quand ils ont touché ! Dieu nous garde tous ! Non, ce n’est pas une vie, d’être marin – c’est une vie sinistre et pleine de hasards. J’ai moi-même fait mainte réflexion sur la vaste mer ; et pourquoi le Seigneur a bien pu créer toute cette eau-là dépasse ma force de compréhension. Il a créé les vallons et les prés, l’aimable campagne verte, la bonne terre et ses montagnes,

 

Et voici que tous crient et chantent vers Toi,

Car tu les as faits heureux,

 

comme disent les Psaumes dans la traduction versifiée. Non que je lui soumette en tout ma foi ; mais elle est de bonne allure, et facile à se rappeler. Celui qui est monté sur un navire pour aller en mer, y retourne…

 

Et sur

Les grandes eaux s’en allant trafiquer

Au large ces hommes voient l’œuvre de Dieu

Et ses grandes merveilles.

 

C’est bien dit. Oui. Mais peut-être David n’avait-il jamais navigué. Et, ma foi, si ce n’était imprimé dans la Bible, je serais fort tenté de croire que ce n’est pas le Seigneur, mais le grand diable noir qui a créé la mer. Il n’en sort rien de bon, si ce n’est le poisson ; et c’est sûrement le spectacle de Dieu maîtrisant la tempête que David avait en vue. Mais, mon garçon, elles sont tristes, les merveilles que Dieu fit voir au Christ-Anna… Dois-je dire des merveilles ? Des sentences, plutôt ; des condamnations à la nuit épaisse des profondeurs hantées de monstres. Et leurs âmes – quand j’y pense ! – leurs âmes, mon garçon, qui peut-être n’étaient pas prêtes !… La mer est bien voisine de l’enfer !

Tandis que mon oncle parlait, je m’aperçus que sa voix était singulièrement troublée et ses gestes étrangement démonstratifs. Ainsi, aux derniers mots, il se pencha en avant et me toucha le genou de ses doigts étendus, en me regardant au visage ; il était tout pâle, ses yeux brillaient d’un feu étrange, et il avait la bouche contractée et tremblante.

La venue de Rorie, et le commencement de notre repas, ne détournèrent qu’un instant le cours de ses pensées. Il condescendit bien à me poser quelques questions sur mes succès au collège, mais c’était par acquit de conscience ; et jusque dans son bénédicité, qui fut comme d’ordinaire long et digressif, je retrouvai la trace de sa préoccupation, car il pria Dieu de « se rappeler en pitié quelques pauvres créatures indignes et pécheresses, ici égarées hors de leur voie, aux rivages de la mer vaste et profonde ».

Peu après, il échangea quelques mots avec Rorie :

— Est-ce qu’il était là ? demanda mon oncle.

— Bien entendu, répondit Rorie.

Tous deux parlaient en une sorte d’aparté et avec une gêne sensible. De son côté, Mary rougit et baissa les yeux sur son assiette. Tant par curiosité que pour montrer que j’étais au courant et les soulager tous de leur embarras, j’insistai sur le sujet.

— Vous parlez du poisson ? demandai-je.

— Quel poisson ? s’écria mon oncle. Un poisson, qu’il dit ! Un poisson ! Vous êtes d’un esprit bien opaque, mon ami ; votre entendement est enfoncé dans la matière. Un poisson ! Mais c’est un spectre !

Il parlait avec beaucoup de véhémence, sinon de colère ; et peut-être n’acceptai-je pas la rebuffade, car les jeunes hommes sont disputeurs. En tout cas, je me souviens de lui avoir répliqué vivement, en dénonçant les superstitions puériles.

— Et vous sortez du collège ! ricana l’oncle Gordon. Dieu sait ce qu’on y apprend ; cela ne sert pas à grand-chose, en tout cas. Croyez-vous, mon garçon, qu’il n’y a personne dans tout ce désert salé, dans tout ce vaste monde-là, où poussent les herbes marines, où vivent les bêtes de la mer, où le soleil s’enfonce jour après jour ? Non, la mer est comme la terre, quoique plus redoutable. S’il y a des gens à terre, il y a des gens dans la mer – des morts, soit, mais des gens tout de même ; et quant aux démons, il n’en est pas qui vaillent ceux de la mer. Tout compte fait, les démons terrestres ne sont pas moitié aussi méchants. Jadis, lorsque j’habitais le pays du Sud, il y avait, je me rappelle, un vieux spectre chauve dans Peewie Moss. Je l’ai vu de mes yeux, sous la forme d’une vieille sorcière, grise comme une pierre tombale. Mais il ne faisait de mal à personne. Sans doute, si quelque réprouvé, quelqu’un haï de Dieu, était passé par là ayant encore son péché sur l’estomac, sans doute la créature aurait sauté dessus. Mais il y a au fond de la mer des diables qui sauteraient sur un communiant ! Hé, monsieur, si nous étions allés au fond avec les pauvres gars du Christ-Anna, vous sauriez aujourd’hui quelle est la pitié des mers. Si vous aviez navigué autant que moi, la pensée seule de la mer vous serait odieuse. Si seulement vous vous serviez des yeux que Dieu vous a donnés, vous comprendriez la méchanceté de cette perfide étendue salée, froide, et de tout ce qu’elle renferme par la permission du Seigneur : des homards et des requins, et le reste, qui s’acharnent sur les morts ; des tas de baleines béantes et soufflantes ; et des poissons de tout genre, aux froides écailles, aux yeux vides. Oh ! monsieur, s’écria-t-il, l’horreur – l’horreur de la mer !

Nous fûmes tous un peu saisis par cette sortie ; et mon oncle lui-même, après sa dernière exclamation exaltée, se renferma dans ses sombres pensées. Mais Rorie, qui était plein de superstitions populaires, le ramena au sujet par une question :

— Avez-vous déjà vu un diable de la mer ? demanda-t-il.

— Pas en face, répondit l’autre. Je ne crois pas qu’on puisse en voir un en face, et rester vivant. J’ai navigué avec un individu qui s’appelait Sandy Gabart ; il en vit un, bien sûr, mais ce fut sa perte. Nous étions sortis de la Clyde depuis sept jours et nous peinions dur, faisant route vers le nord, avec un chargement de grains et des tas de choses pour les Macleod. Nous étions à peu près à la hauteur des Cutchullons, nous avions juste dépassé Soa, et tirions une longue bordée que nous croyions devoir nous mener jusqu’à Copnahow. Comme je me rappelle cette nuit-là ! la lune dans le brouillard ; une jolie brise sur l’eau, mais mal établie ; et (ce qui ne nous plaisait guère) un autre vent qui arrivait dans les hauteurs, par le travers de ces terribles falaises des Cutchullons. Eh bien, Sandy était à l’avant, à manœuvrer le foc ; on ne le voyait pas, à cause de la grand-voile, qui venait juste de s’emplir, lorsque soudain il poussa un cri. Je m’empressai de lofer, car je croyais que nous arrivions sur Soa ; mais non, ce n’était pas cela, c’était le cri de mort du pauvre Sandy Gabart, ou peu s’en faut, car il trépassa un quart d’heure plus tard. Tout ce qu’il put dire, ce fut qu’un diable, ou un spectre, ou une sorcière de la mer, ou quelque chose de ce genre, avait grimpé par le beaupré, et lui avait lancé un regard étrange et glacé. Et, quand la vie eut abandonné le corps du pauvre Sandy, nous vîmes ce que cela voulait dire, et pourquoi le vent tapait sur les hauteurs des Cutchullons ; car il s’abaissa – je l’appelle un vent, mais c’était le souffle de la colère du Seigneur – et toute cette nuit-là nous peinâmes comme des enragés et, quand nous nous retrouvâmes, ce fut à terre dans le Loch Uskevagh, et les coqs chantaient à Benbecula.

— Ce devait être une sirène, dit Rorie.

— Une sirène ! cria mon oncle avec un infini dédain. Histoires de vieilles femmes ! Il n’y a pas de sirènes !

— Mais à quoi ressemblait cet être ? demandai-je.

— À quoi il ressemblait ? Dieu nous garde de savoir à quoi il ressemblait ! Il avait une espèce de tête… c’est tout ce qu’on peut dire.

Alors, Rorie, excité par cet affront, nous conta plusieurs histoires de sirènes, de tritons, de chevaux de mer, qui avaient été jetés à la côte sur les îles ou avaient attaqué les équipages de bateaux en mer ; et mon oncle, en dépit de son incrédulité, l’écouta avec intérêt et malaise.

— Bon, bon, dit-il, cela peut être ; je puis me tromper ; mais il n’y a pas un mot des sirènes dans l’Écriture.

— Elle ne contient pas non plus un mot d’Aros Roost, sans doute, objecta Rorie, dont l’argument parut décisif.

Après le dîner, mon oncle m’emmena vers un banc situé derrière la maison. L’après-midi était très chaud et très calme ; pas une ride sur la mer, nul bruit que la voix familière des moutons et des goélands ; et ce fut peut-être à cause de ce repos de la nature que mon oncle se montra plus raisonnable et plus tranquille. Il parla sensément et presque gaiement de mon avenir, en faisant de temps à autre une allusion au navire naufragé ou aux trésors qu’il avait apportés en Aros. Quant à moi, je l’écoutai avec une sorte d’égarement, contemplant de toute mon âme ce paysage bien connu et inhalant avec bonheur l’air marin et la fumée de la tourbe allumée par Mary.

Nous étions là depuis peut-être une heure, lorsque mon oncle, qui n’avait cessé de regarder à la dérobée la surface de la petite baie, se leva et me dit de faire comme lui. Or, je dois dire que la vaste poussée du reflux sur l’extrémité sud-ouest d’Aros exerce son influence perturbatrice sur toute la côte avoisinante. Dans Sandag-Bay, au sud, un courant violent correspond à certaines périodes du flot et du jusant ; mais dans cette baie du nord – la baie d’Aros, comme on dit – sur laquelle se trouve la maison et que mon oncle inspectait à cette heure, le seul signe de trouble apparaît sur la fin du jusant et, même alors, il était trop faible pour qu’on le remarque. Lorsqu’il y a de la mer, on ne voit rien du tout ; mais lorsqu’il fait calme, comme il arrive souvent, à la surface lisse de la baie se montrent certains signes bizarres et indéchiffrables – des runes marines, pourrait-on dire. Le même fait se produit en mille endroits de cette côte ; et tous les enfants ont dû s’amuser, comme moi, à tâcher de lire dans ces caractères quelque allusion à eux-mêmes ou à ceux qu’ils aimaient. Ce fut alors sur ces signes que mon oncle dirigea mon attention, tout en luttant contre une répugnance manifeste.

— Voyez-vous cette trace sur l’eau ? demanda-t-il, là-bas où était la pierre grise ? Oui ? Eh bien, ne dirait-on pas une lettre ?

— Si fait, répondis-je. Je l’ai souvent remarquée. On dirait un C.

Il poussa un soupir, comme si ma réponse l’avait déçu, puis ajouta à mi-voix :

— Oui, pour le Christ-Anna.

— Je me figurais plutôt, monsieur, que c’était pour moi, dis-je, puisque je m’appelle Charles.

— Ainsi donc, vous l’aviez déjà vue ? continua-t-il, sans s’occuper de ma remarque… Bon, bon, mais c’est joliment bizarre. Peut-être a-t-elle attendu là, comme on dit, depuis les âges les plus reculés. C’est effarant, mon garçon.

Puis, s’interrompant soudain :

— Mais n’en voyez-vous pas une autre ?

— Oui, dis-je. J’en vois une autre, fort nettement, tout près de la côte du Ross, là où le chemin débouche – un M.

— Un M, répéta-t-il tout bas.

Puis, de nouveau, après un autre silence :

— Et vous en concluez ?

— J’ai toujours cru que cela voulait dire Mary, monsieur, répondis-je, rougissant soudain, et convaincu au fond du cœur que j’allais avoir une explication décisive.

Mais nous suivions chacun notre idée sans nous occuper de celle de l’autre. Mon oncle, cette fois encore, ne fit pas attention à mes paroles ; mais il laissa retomber la tête et songea ; et j’aurais pu me figurer qu’il ne m’avait pas entendu si sa phrase suivante n’avait renfermé un écho de la mienne.

— Mieux vaut ne rien dire de ces signes à Mary, observa-t-il. Et il se remit en route.

Il y a, tout le long d’Aros Bay, une zone de gazon où la marche est facile ; ce fut par ce chemin que je suivis en silence mon silencieux parent. J’étais peut-être un peu déçu d’avoir perdu une aussi bonne occasion de déclarer mon amour ; mais j’étais encore beaucoup plus étonné du changement qu’avait subi mon oncle. Ce n’était guère un homme facile à vivre, ni jamais, au sens strict, aimable ; mais il n’y avait rien eu, même dans le pis que j’avais vu de lui auparavant, pour me préparer à une aussi singulière métamorphose. Impossible de fermer les yeux à un fait : il avait, comme on, dit, quelque chose sur la conscience ; et comme je recensais mentalement les divers mots qui pouvaient être représentés par la lettre M – misère, miséricorde, mariage, monnaie, etc. – je m’arrêtai avec une espèce de sursaut sur le mot meurtre. Je réfléchissais encore au son lugubre et au sens sinistre du mot, quand notre promenade nous amena en un point d’où la vue s’étendait, en arrière sur Aros Bay et la maison, en avant sur l’océan, parsemé d’îles au nord, et s’ouvrant vers le sud, bleu et libre, jusqu’à l’horizon. Arrivé là, mon guide fit halte, examinant l’étendue. Puis il se tourna vers moi et posa la main sur mon bras.

— Vous croyez qu’il n’y a personne là ? dit-il, désignant la baie avec sa pipe ; puis il s’écria, dans une sorte d’exultation : Je vous le dis, mon garçon, en vérité les morts sont là-bas dessous, serrés comme des rats !

Et aussitôt, sans rien ajouter, il fit volte-face et nous reprîmes le chemin de la maison d’Aros.

Je désirais fort me trouver seul avec Mary ; mais ce fut seulement après le souper, et pour quelques minutes, que je pus causer avec elle. Je ne perdis pas de temps à battre le buisson et lui dis franchement ce que j’avais sur le cœur.

— Mary, commençai-je, je ne suis venu à Aros que dans un espoir. S’il se trouve justifié, nous pourrons tous quitter ce pays et aller nous établir ailleurs, assurés du pain quotidien et de l’aisance ; assurés, peut-être, de quelque chose de plus, que vous trouveriez extravagant si je vous le promettais. Mais il y a un désir qui me tient au cœur plus que la richesse.

Et je m’interrompis un instant.

— Vous imaginez bien ce que c’est, Mary ?

Elle détourna les yeux en silence, ce qui était peu fait pour m’encourager, mais je ne me laissai pas déconcerter et repris :

— Toujours, je vous ai estimée plus que tout au monde ; le temps passe et je vous estime toujours davantage ; je ne crois pas que ma vie puisse être heureuse sans vous ; vous êtes la prunelle de mes yeux.

Elle ne cessait de regarder au loin, sans mot dire. Cependant, je crus voir trembler sa main. Effrayé, je m’écriai :

— Mary, est-ce que vous ne m’aimez pas ?

— Oh, Charlie, répondit-elle, est-ce le moment de parler de cela ? Laissez-moi, pour un temps ; laissez-moi suivre la voie où je suis engagée ; ce n’est pas vous qui perdrez à attendre !

Je reconnus à sa voix qu’elle était près de pleurer, et cela m’ôta tout désir autre que de composer avec elle.

— Mary Ellen, dis-je, pas un mot de plus. Je ne suis pas venu ici pour vous tourmenter : vos désirs seront les miens, et votre temps aussi. Vous m’avez dit tout ce que je voulais savoir. Un seul mot encore : qu’est-ce qui vous retient ?

Elle avoua que c’était son père, mais refusa d’entrer dans aucun détail, hochant la tête et disant qu’il n’était pas bien portant et ne se ressemblait plus, ce qui était une grande pitié. Elle ne savait rien du naufrage.

— Je ne suis pas allée voir, dit-elle. Pourquoi irais-je, mon cher Charlie ? Les pauvres âmes ont depuis longtemps suivi leur destin ; mais comme j’aurais voulu les voir emporter avec elles tous leurs biens – ces pauvres âmes !

Cela ne m’encourageait guère à lui parler de l’Espiritu Santo ; cependant, je m’y résolus, et au premier mot, elle poussa un cri de surprise.

— Un homme est venu à Grisapol, dit-elle – au mois de mai. Il était petit, jaune, l’air d’avoir de mauvais desseins, m’a-t-on dit, avec des bagues d’or à tous les doigts, et de la barbe. Il a demandé tous les renseignements possibles sur ce même navire.

C’est vers la fin d’avril que le Dr Robertson m’avait donné ces papiers à collationner ; et je me rappelai soudain qu’ils étaient destinés à un historien espagnol, ou soi-disant tel, qui était venu trouver le principal, muni de hautes recommandations, en vue de recherches sur la dispersion de la Grande Armada. En rassemblant les faits, je supposai que le visiteur « avec des bagues d’or à tous les doigts » pouvait bien être le même que l’historien madrilène du Dr Robertson. S’il en était ainsi, il recherchait plutôt le trésor pour son propre compte, que des renseignements pour celui d’une société savante. Je résolus d’exécuter sans retard mon entreprise ; et si le navire avait sombré dans Sandag-Bay, comme peut-être lui et moi le pensions, j’espérais que ce serait, non pour cet aventurier à bijoux, mais pour Mary et moi, et pour la bonne, vieille et honnête famille des Darnaway.

III

Le rivage et les eaux de Sandag-Bay

Je fus sur pied de bonne heure, le lendemain ; et sitôt après avoir mangé un morceau, je partis en exploration. Quelque chose au fond de moi me disait nettement que je découvrirais le navire de l’Armada ; et, sans me laisser aller tout à fait à d’aussi beaux espoirs, je me sentais cependant joyeux et léger.

Aros est une île très accidentée, parsemée de gros rocs, et revêtue de fougères et de bruyères. Mon chemin allait presque droit du nord au sud, franchissant la plus haute butte ; et, bien que la distance n’atteignît pas deux milles, ces deux milles me prirent plus de temps et de peines que n’en auraient fait quatre, en terrain plat.

Au sommet, je fis halte. Sans être fort élevé (il avait moins de trois cents pieds, je crois), il dépasse néanmoins toutes les basses terres avoisinantes du Ross, et commande une vaste étendue de mer et d’îles. Le soleil, levé depuis quelque temps, me brûlait déjà la nuque ; l’atmosphère était lourde et orageuse, bien que pure et claire ; sur l’horizon nord-ouest, où les îles sont les plus nombreuses, une demi-douzaine de petits nuages déchiquetés se rassemblaient ; et le pic de Ben Kyaw portait, non plus seulement quelques floches, mais un épais capuchon de vapeurs. Il y avait une menace répandue dans le temps.

La mer, il est vrai, était lisse comme verre ; le Roost même faisait un simple sillon sur ce vaste miroir, et les Gais Lurons écumaient à peine ; cependant, mon œil et mon oreille, depuis si longtemps familiarisés avec ces lieux, discernaient dans le calme de la mer comme une sorte de menace : il s’en élevait jusqu’à moi un bruit pareil à un soupir prolongé ; et, malgré sa tranquillité, le Roost semblait ruminer un mauvais coup. Car je dois dire que nous tous, habitants de ces parages, attribuons, sinon une prescience, au moins un rôle symptomatique, à ces bizarres et dangereuses créations des marées.

Je me hâtai donc le plus possible et arrivai bientôt, au bas de la pente d’Aros, en cet endroit que l’on appelle Aros Bay. C’est une assez vaste étendue d’eau, comparativement à la superficie de l’île ; bien abritée, sauf du vent dominant ; sablonneuse et sans profondeur, et fermée à l’ouest par des dunes basses, mais ayant à l’est plusieurs brasses de fond, le long d’une chaîne de rochers. C’est de ce côté qu’à certaine période de chaque marée, le courant dont parlait mon oncle pénètre si violemment dans la baie ; un peu plus tard, lorsque le Roost commence à s’enfler, un courant sous-marin encore plus fort s’établit dans la direction opposée ; et c’est l’action de ce dernier, il me semble, qui a creusé si profondément cette partie. De l’intérieur de Sandag-Bay, on n’aperçoit rien qu’un étroit secteur d’horizon et, par gros temps, les lames qui rejaillissent par-dessus un écueil du large.

Avant même d’être au bas de la pente, j’avais découvert l’épave de février, un brick de fort tonnage, à l’arrière fracassé, qui dépassait du sable à sec vers l’extrémité est. Je me dirigeai droit dessus ; mais j’étais arrivé déjà presque à la lisière de gazon, lorsque mes yeux s’arrêtèrent soudain sur un endroit débarrassé de fougères et de bruyères, et marqué par un de ces tertres allongés, bas, d’une forme presque humaine, que nous voyons si fréquemment dans les cimetières. Je m’arrêtai comme frappé d’une balle. On ne m’avait parlé de mort ni d’enterrement sur l’île, Mary et mon oncle s’étaient tus l’un et l’autre ; mais la première devait à coup sûr ignorer ce fait, dont j’avais sous les yeux la preuve indubitable.

Devant cette tombe, je me demandai, avec un frisson, quel était l’homme qui dormait là son dernier sommeil, en attendant l’appel du Seigneur, dans ce lieu de repos solitaire et battu par la mer. Mon imagination ne me fournit que des réponses sur lesquelles je n’osais m’appesantir. Il devait, en tout cas, s’agir d’un naufragé ; peut-être, comme les vieux marins de l’Armada, s’en était-il venu d’un riche et lointain pays d’outre-mer ; à moins que ce ne fût un homme de ma race, qui périt assez près de sa maison pour en voir la fumée.

Je m’arrêtai une minute à côté de la tombe, me découvrant la tête, et je souhaitai, ou bien que notre religion m’eût permis de réciter une prière pour ce malheureux étranger, ou bien, à la manière de l’antiquité classique, de pouvoir honorer son infortune par des rites extérieurs. Je le savais, ses ossements avaient beau être là, incorporés à Aros, jusqu’à ce que sonnât la trompette du jugement, son âme impérissable était partie au loin, dans les ravissements du loisir sans fin, ou dans les tortures de l’enfer ; et cependant je ne pus m’empêcher de frémir à l’idée que peut-être il était là, tout près de moi, veillant sur son sépulcre et s’attachant au théâtre de sa fin malheureuse.

J’avais à coup sûr l’âme fort assombrie en me détournant de la tombe pour considérer le spectacle à peine moins mélancolique du navire naufragé. Son étrave dépassait la laisse supérieure des hautes eaux ; il était cassé en deux un peu en arrière du mât de misaine, qui n’existait plus, en réalité, les deux mâts ayant été rompus à ras du pont lors de la catastrophe ; et comme la déclivité de la plage était très roide et brusque, et que l’avant se trouvait ainsi beaucoup plus bas que l’arrière, la brèche était largement béante et le regard traversait d’outre en outre la pauvre carcasse.

Le nom du navire était presque effacé, et je ne pus lire nettement s’il s’appelait Christiania, comme la ville de Norvège, ou Christiana, comme la femme de Christian, dans ce vieux livre : Le Voyage du pèlerin. D’après sa construction, c’était un navire étranger, mais je demeurai incertain de sa nationalité. Il avait été peint en vert, mais la couleur était à demi effacée et l’enduit pelait par places. Les débris du grand mât s’allongeaient à côté, mi-enterrés dans le sable. Le spectacle, en somme, était lugubre et je ne pus voir sans émotion les bouts des cordages qui pendaient encore alentour, jadis manœuvrés aux chants rythmés de l’équipage ; ou l’écoutille par où ils avaient si souvent passé en allant à leurs affaires ; ou la figure de proue, ce pauvre ange sans nez, qui avait piqué à travers tant de lames déferlantes.

Je ne sais si ce fut à cause du navire ou de la tombe, mais des scrupules mélancoliques m’envahirent, tandis que je restais appuyé d’une main contre les bordages disloqués. Mon imagination se représentait avec vivacité le désemparement des hommes, voire des navires inanimés, jetés sur des rives étrangères. Tirer profit d’aussi pitoyables infortunes me paraissait un acte inhumain autant que sordide ; et je commençai à envisager mon entreprise comme étant de nature sacrilège. Mais la pensée de Mary me rendit du cœur. Mon oncle ne consentirait jamais à un mariage inconsidéré, pas plus qu’elle, j’en étais persuadé, ne m’épouserait sans son assentiment. C’était donc à moi d’agir, et de la mériter pour ma femme ; et je songeai avec un rire, depuis quels âges ce grand vaisseau, l’Espiritu Santo, avait laissé sa dépouille dans Sandag-Bay, et quelle naïveté ce serait de tenir compte de droits périmés depuis si longtemps et de malheurs depuis si longtemps oubliés dans le cours des siècles.

J’avais ma théorie concernant la place où il fallait chercher ses restes. La direction du courant et les fonds désignaient également le côté est de la baie, sous la chaîne de récifs. S’il s’était bien perdu dans Sandag-Bay et si, après des siècles, quelques débris du bâtiment avaient tenu bon, c’était là que je les trouverais. La profondeur de l’eau, comme je l’ai dit, s’accroît très vite et, même à proximité des récifs, elle atteint plusieurs brasses. Tout en marchant le long de ces récifs, je découvrais dans toute sa superficie le fond de sable de la baie ; le soleil illuminait ses profondeurs d’une clarté verte et paisible ; la baie semblait être un énorme cristal transparent, tels ceux que l’on voit dans la vitrine des lapidaires ; on n’y pouvait reconnaître de l’eau qu’à un certain tremblotement interne, un papillotement de rais de soleil et de filets d’ombres entrelacés et, de temps à autre, un léger clapotis et un murmure expirant sur la courbe de la grève. Les ombres des rochers s’étendaient à quelque distance de leur base, en sorte que mon ombre propre qui les surmontait, mouvante, arrêtée ou penchée, atteignait parfois jusqu’au milieu de la baie. C’était surtout dans cette zone d’ombres que je cherchais l’Espiritu Santo ; car c’était là que le courant sous-marin était le plus fort, dans un sens comme dans l’autre.

Si fraîche que semblât l’eau, par ce jour brûlant, on l’eût crue plus fraîche encore en cet endroit où elle attirait mystérieusement le regard. Mais j’avais beau m’écarquiller les yeux, je ne voyais rien que des poissons, ou une touffe d’algues, et çà et là un bloc de rocher, tombé d’en haut, et gisant isolé sur le fond de sable.

Deux fois, je parcourus d’un bout à l’autre les récifs sans pouvoir, sur tout le trajet, découvrir l’épave, ni d’autre place où elle pût se trouver, en dehors d’une seule. Celle-ci était une large plateforme, sous cinq brasses d’eau, assez élevée au-dessus du fond de sable, et paraissant d’en haut n’être qu’une simple excroissance des rochers sur lesquels je circulais. Une masse de grands varechs, touffus comme un bois, m’empêchaient de juger de sa nature, mais par la forme et la dimension, elle ressemblait assez à la coque d’un navire. Du moins, c’était là ma meilleure chance. Si l’Espiritu Santo n’était pas sous ce fouillis de varechs, il n’était nulle part dans Sandag-Bay ; et je me préparai à tenter l’expérience et à ne retourner en Aros que riche, ou guéri à tout jamais de mes rêves de richesse.

Je me dépouillai de mes vêtements et restai sur l’extrême bord, les bras croisés, indécis. La baie, à cette heure, était d’un calme parfait ; nul autre bruit que celui d’un pensionnat de marsouins invisibles, quelque part derrière la pointe. Cependant, une crainte vague me retenait sur le seuil de l’aventure. De pénibles souvenirs, telles bribes des superstitions marines de mon oncle, la pensée des morts, celle de la tombe, des vieux navires en débris, me traversaient l’imagination. Mais le soleil dardant sur mes épaules m’échauffait jusqu’au cœur et, me penchant en avant, je plongeai dans la mer.

Ce ne fut pas sans peine que j’empoignai une lanière du varech qui poussait si dru sur la plate-forme ; mais une fois ancré de la sorte, j’assurai ma prise en saisissant toute une brassée de ces tiges épaisses et visqueuses et, m’arc-boutant des pieds contre la paroi, je regardai à la ronde. De toutes parts, le sable clair s’étendait immaculé ; vers la base des rochers, l’action des marées l’avait balayé à l’instar d’une allée de jardin ; et devant moi, aussi loin que portait ma vue, rien n’apparaissait, sur le fond ensoleillé de la baie, que ce même sable ridé. Mais sur la plate-forme à laquelle j’étais alors cramponné, les plantes marines poussaient aussi dru qu’un buisson de bruyères, et la paroi dont elle semblait une excroissance était, jusqu’à la surface de l’eau, tapissée de lianes brunes.

Parmi cette confusion de formes qui fluctuaient dans le courant, les objets étaient difficiles à distinguer. Mais j’ignorais encore si mes pieds reposaient sur un rocher naturel, ou sur le pont d’un navire de la riche Armada, lorsque la touffe de varech me resta tout entière dans la main. En un instant je fus remonté à la surface, et les rives de la baie, ainsi que l’eau étincelante, flottèrent devant mes yeux dans un éblouissement rouge. Je regrimpai sur les rochers et jetai à mes pieds la touffe de varech. En même temps, quelque chose rendit un son métallique, comme une pièce de monnaie qui tombe. Je me baissai et découvris, encroûtée de rouille, mais indéniable, une boucle de soulier en acier. La vue de cette pauvre relique d’humanité me pénétra, non d’espérance ni de crainte, mais d’une mélancolie amère. Je la ramassai, et l’image de son propriétaire m’apparut comme une présence réelle. Sa figure tannée par les intempéries, ses mains de matelot, sa voix enrouée par les mélopées du cabestan, son pied qui avait jadis porté cette même boucle et si longtemps arpenté les ponts instables – tout ce qui faisait de lui un homme, une créature semblable à moi, avec des poils, du sang, des yeux qui voient, m’obsédait, en ce lieu solitaire et ensoleillé, non à la manière d’un fantôme, mais comme un ami que j’aurais bassement offensé.

Le grand navire au trésor était-il en effet là-dessous, tel qu’il était parti d’Espagne, avec ses canons, ses chaînes et ses richesses, ses ponts transformés en parterres de varechs, sa cabine en vivier à poissons ; muet, à part le gargouillement des eaux, immobile, à part les ondulations du varech sur ses bastingages, cette vieille et populeuse forteresse flottante, devenue un récif dans Sandag-Bay ? Ou bien, comme je le croyais plus vraisemblable, ce débris provenait-il de la perte du brick étranger, cette boucle de soulier n’avait-elle été achetée que depuis peu et portée par un de mes contemporains dans l’histoire du monde, qui apprenait les mêmes nouvelles du jour, qui pensait les mêmes idées, qui priait, peut-être, dans le même temple que moi ? Quoi qu’il en fût, j’étais envahi de mornes réflexions ; j’avais encore dans les oreilles la phrase de mon oncle : « Les morts sont là-dessous » ; et bien que déterminé à plonger encore une fois, ce fut avec une vive répugnance que je m’avançai jusqu’au bord des rochers.

Un grand changement était survenu dans l’aspect de la baie. Son intérieur n’était plus clair et visible comme celui d’une maison à toit de verre que le soleil sous-marin baignait de paisible clarté verte. Une brise, je pense, avait ridé la surface, et une sorte de trouble et de noirceur emplissait son sein, où des éclairs lumineux et des nuages d’ombre s’agitaient, confusément mêlés. Même l’obscure plate-forme au-dessous de moi vibrait et vacillait. Cette fois, la chose semblait plus sérieuse, de s’aventurer en ce lieu d’embûches ; et ce fut avec un grand frisson que je sautai à nouveau dans la mer.

À nouveau, je me cramponnai, et tâtonnai parmi le varech ondulant. Tout ce que rencontraient mes mains était froid, mou et visqueux. Le fourré grouillait de crabes et de homards qui se bousculaient dans leur fuite oblique, et je dus maîtriser mon dégoût de leur répugnant voisinage. Tout autour de moi je ne tâtais que le grain et les fissures de la pierre dure et vive ; ni planches ni fer, pas la moindre trace d’épave ; l’Espiritu Santo n’était pas là. Je me souviens de m’être senti presque soulagé, malgré mon désappointement, et j’allais bientôt lâcher prise, lorsqu’il arriva quelque chose qui m’envoya à la surface, prêt à défaillir.

Je m’étais déjà attardé dans mon exploration, le courant fraîchissait avec le renversement de la marée et Sandag-Bay n’était plus un lieu sûr pour un nageur solitaire. Or, juste au dernier moment, survint une brusque poussée du courant qui rabattit les varechs comme une vague. Je perdis prise d’une main, fus jeté sur le flanc, me débattis, et mes doigts, cherchant d’instinct un nouveau support, se refermèrent sur quelque chose de dur et de froid. Je crois bien que je compris tout de suite ce que c’était. Du moins je lâchai aussitôt le varech, m’envoyai d’un coup de talon à la surface, et grimpai à la seconde sur les rochers amis, tenant à la main un os de jambe humaine.

L’homme est une créature matérielle, de pensée lente, et qui perçoit malaisément les rapports. La tombe, le naufrage du brick et la boucle de soulier rouillée, étaient à coup sûr des indices nets. Un enfant aurait compris leur sinistre histoire, et cependant ce ne fut qu’après avoir touché ce fragment réel d’humanité que la pleine horreur du charnier océanique s’éclaira dans mon esprit. Je déposai l’os à côté de la boucle, ramassai mes habits, et m’encourus comme j’étais, au long du récif, vers le rivage et les hommes. Jamais je ne serais assez loin de cet endroit ; il n’était pas de fortune assez considérable pour m’y faire retourner. Les os des trépassés pouvaient désormais rouler sur du varech ou de l’or monnayé : je ne les dérangerais pas.

Mais sitôt que je foulai de nouveau la terre familière, et que j’eus protégé ma nudité contre l’ardeur du soleil, je m’agenouillai contre les restes du brick, et de tout mon cœur me mis à prier longuement et passionnément pour toutes les pauvres âmes perdues en mer. Une prière fervente n’est jamais dite en vain ; la requête peut se voir refusée, mais le requérant est toujours exaucé, je pense, par l’envoi d’une grâce. L’horreur, en tout cas, fut ôtée de mon esprit ; et je regardai d’une âme apaisée cette vaste et magnifique création de Dieu, l’océan ; et, quand je me dirigeai vers la maison, gravissant les pentes abruptes d’Aros, il ne me restait de mon effroi qu’une résolution bien arrêtée de ne plus rien avoir à faire avec les dépouilles des navires naufragés ou les richesses des trépassés.

J’étais déjà assez haut sur la butte, lorsque je m’arrêtai pour souffler et regarder derrière moi. Le spectacle qui frappa mes yeux était doublement singulier.

D’abord, la tempête que j’avais prévue s’avançait avec une vélocité quasi tropicale. Toute la surface de la mer avait perdu son éclat antérieur et pris la sombre et sinistre matité du plomb ; au loin déjà, les vagues blanches, les « filles du capitaine », avaient commencé de fuir devant une brise encore insensible sur Aros ; et déjà, sur la périphérie de Sandag-Bay, se succédaient des lames clapotantes que je pouvais entendre d’où j’étais. La transformation du ciel était encore plus remarquable. De l’horizon sud-ouest s’élevait une sorte d’énorme et massif continent de nuages menaçants ; çà et là, par des déchirures de son tissu, le soleil irradiait un faisceau de rayons divergents ; et çà et là, de tous ses bords, de larges coulées d’encre s’allongeaient dans le ciel demeuré pur. La menace était formelle et imminente. Je regardais encore, que le soleil disparut. À tout moment, la tempête pouvait fondre sur Aros, dans toute sa violence.

La soudaineté de ce changement de temps avait si bien attaché mes regards sur le ciel qu’il se passa quelques instants avant qu’ils s’abaissassent sur la baie, géographiée sous mes pieds, et presque aussitôt dénuée de soleil. La butte sur laquelle je venais de monter dominait un petit amphithéâtre d’éminences plus basses, inclinées vers la mer et, au-delà, la courbe jaune de la plage et l’étendue entière de Sandag-Bay.

C’était un paysage que j’avais contemplé souvent, mais où jamais je n’avais vu un être humain. Je venais à peine de lui tourner le dos, le laissant vide, et on peut imaginer mon étonnement de découvrir un canot et plusieurs hommes en ces lieux abandonnés. Le canot était mouillé le long des rochers. Une paire de matelots, tête nue, manches de chemise relevées, et dont l’un était armé d’une gaffe, maintenaient avec difficulté l’embarcation contre un courant plus intense à chaque minute. Un peu plus loin sur le récif, deux hommes vêtus de noir, que je jugeai être d’un rang supérieur, penchaient à la fois leurs têtes sur une opération que je ne compris pas tout d’abord, mais dont je découvris la nature une seconde plus tard : ils prenaient des relèvements au compas ; et je vis l’un d’eux dérouler un papier sur lequel il posa l’index comme s’il identifiait un point sur la carte.

Cependant, un troisième rôdait de-çà et de-là, fourrageant parmi les rochers, et regardant par-dessus le bord, dans l’eau. J’étais encore à examiner avec stupéfaction ce spectacle, dont l’inattendu rendait mon esprit incapable de tout commentaire, lorsque ce troisième personnage soudain s’arrêta et appela ses compagnons, d’un cri si fort qu’il parvint à mes oreilles jusqu’au haut de la butte. Les autres coururent à lui, laissant même tomber le compas dans leur précipitation, et je vis le fémur et la boucle de soulier passer de main en main, provoquant les gestes les plus insolites de surprise et d’intérêt. Juste alors, j’entendis les occupants du canot pousser des appels, et les vis désigner à l’ouest ce continent de nuages qui développait toujours plus vite sa noirceur à travers le ciel. Les autres parurent se consulter, mais le danger était trop pressant pour être bravé, et ils se jetèrent dans le canot, emportant avec eux mes reliques, et firent force de rames pour sortir de la baie.

Sans m’occuper d’eux davantage, je fis volte-face et m’encourus vers la maison. Quels que fussent ces gens, il fallait informer aussitôt mon oncle de leur présence. Il n’était pas encore trop tard, à cette époque, pour qu’il s’agît d’une descente de Jacobites ; et peut-être le prince Charles, que je savais détesté de mon oncle, était-il l’un des trois chefs que j’avais vus sur le récif. Néanmoins, tout en courant, sautant de roc en roc, et retournant l’affaire dans mon esprit, ma raison acceptait de moins en moins cette hypothèse. Le compas, la carte, l’intérêt provoqué par la boucle, et la conduite de celui des étrangers qui avait regardé si fréquemment au-dessous de lui dans l’eau – tous ces détails tendaient vers une autre explication de leur présence sur cette île écartée et déserte de la mer occidentale. L’historien de Madrid, les recherches instituées par le Dr Robertson, l’étranger barbu aux bagues, ma recherche infructueuse, ce matin même, dans les profondeurs de la baie, se présentèrent successivement à ma mémoire, et j’acquis la certitude que ces étrangers devaient être des Espagnols en quête des trésors jadis engloutis avec le vaisseau de l’Armada.

Mais les gens qui vivent sur ces îles perdues, Aros, par exemple, doivent pourvoir eux-mêmes à leur sûreté ; il n’y a dans le voisinage personne pour les protéger ni même leur porter secours ; et la présence en un tel lieu d’un équipage d’aventuriers inconnus – pauvres, cupides, et fort probablement sans scrupules – m’emplit d’appréhensions pour l’argent de mon oncle, voire pour la sécurité de sa fille. J’étais encore à me demander comment nous pourrions nous débarrasser d’eux, lorsque j’arrivai, hors d’haleine, au plus haut d’Aros.

La face du monde était obscurcie ; à l’extrême est seulement, sur un sommet de la terre ferme, un dernier rai de soleil s’attardait comme une pierre précieuse ; la pluie s’était mise à tomber, peu dense, mais à grosses gouttes ; la mer devenait plus forte à chaque minute et déjà une zone blanche encerclait Aros et les côtes voisines de Grisapol. Le canot ramait toujours vers le large, mais je découvris alors ce qui m’avait été caché jusque-là : une grande et belle goélette, lourdement gréée, en panne à l’extrémité sud d’Aros. Puisque je ne l’avais pas vue de la matinée lorsque j’avais examiné si attentivement les signes du temps sur ces eaux désertes où l’on aperçoit rarement une voile, il était clair qu’elle avait dû passer la nuit derrière l’île inhabitée d’Eilean Gour, et ceci prouvait décidément qu’elle était montée par des gens étrangers au pays, car ce mouillage, assez sûr à première vue, ne vaut guère mieux qu’une chausse-trape pour navires. Vu l’ignorance de ces marins perdus sur une côte non familière, la venue de la tempête leur apportait sans doute la mort sur ses ailes.

IV

La tempête

Je trouvai l’oncle derrière le pignon, et surveillant l’atmosphère, sa pipe aux doigts. Je lui criai :

— Mon oncle, il y avait des gens à terre dans Sandag-Bay !

Je n’en pus dire davantage, et j’oubliai non seulement ce que j’allais dire, mais ma fatigue, si étrange fut l’effet produit sur l’oncle Gordon par ces simples mots. Il laissa tomber sa pipe et s’accota contre le mur de la maison, la mâchoire tombante, les yeux écarquillés, et sa longue figure blanche comme du papier. Nous avons dû nous regarder en silence pendant un quart de minute, avant qu’il me fît cette réponse extraordinaire :

— Avaient-ils gardé leur perruque ?

Je sus, comme si je l’avais vu, que l’homme enterré dans Sandag avait porté un bonnet à poil et qu’il était arrivé à terre vivant. Pour la première fois, je perdis toute indulgence envers l’homme qui était mon bienfaiteur et le père de la jeune fille que j’avais l’espoir d’appeler ma femme.

— C’étaient des hommes vivants, dis-je, peut-être des Jacobites, ou bien des Français, ou des pirates, ou des aventuriers venus ici pour rechercher le navire espagnol au trésor ; mais quels qu’ils puissent être, ils sont un danger pour votre fille, ma cousine. Quant à vos coupables terreurs, monsieur, le trépassé dort bien où vous l’avez mis. J’ai vu sa tombe ce matin ; il ne s’éveillera pas avant la trompette du Jugement.

Mon oncle me regarda, clignotant, jusqu’à ce que j’eusse fini, puis il baissa les yeux vers le sol, en faisant craquer ses doigts d’un air niais ; mais il était visible qu’il avait perdu l’usage de la parole.

— Allons, dis-je. Il nous faut réfléchir pour les autres. Vous allez venir avec moi sur la colline, examiner ce navire.

Il m’obéit sans un mot ni un regard, et suivit lentement mes enjambées impatientes. Tout ressort avait abandonné son corps et il escaladait pesamment les rochers, au lieu de sauter, comme il faisait à l’ordinaire, de l’un à l’autre. J’eus beau crier, il me fut impossible de l’amener à se hâter davantage. Une seule fois, il me répondit d’un ton plaintif, comme s’il souffrait physiquement : « Oui, oui, mon ami, j’arrive. » Longtemps avant que nous ne fussions en haut, j’avais cessé d’éprouver pour lui autre chose que de la pitié. Si son crime avait été énorme, le châtiment était proportionné.

Enfin, nous émergeâmes au-dessus de l’horizon de la butte et pûmes voir à la ronde. Tout était noir et tempétueux, le dernier rai de soleil avait disparu ; du vent s’était levé, faible encore, mais soufflant par rafales et sans direction fixe ; la pluie, par ailleurs, avait cessé. Bien que peu de temps se fût écoulé, la mer avait beaucoup grossi depuis que je l’avais vue de là-haut en dernier lieu ; déjà elle déferlait par-dessus les récifs les plus éloignés, et déjà elle mugissait très haut dans les cavernes marines d’Aros. Je cherchai, d’abord vainement, la goélette.

— La voilà, dis-je enfin.

Mais sa nouvelle position et la route qu’elle suivait maintenant m’intriguèrent.

— Ils n’ont pourtant pas l’intention de gagner le large ! m’écriai-je.

— C’est bien ce qu’ils essayent, dit mon oncle, avec une sorte de joie.

Juste alors, la goélette vira et entreprit une nouvelle bordée, ce qui mettait la question hors de doute. Ces étrangers, voyant la bourrasque proche, avaient pensé d’abord à se dégager des terres. Avec le vent qui menaçait, dans ces eaux parsemées de récifs, et luttant contre un courant de marée aussi violent, leur route les menait à une mort assurée.

— Grand Dieu ! dis-je, ils sont perdus !

— Mais oui, répondit mon oncle, infailliblement perdus. Leur unique chance serait d’atteindre Kyle Dona. La passe qu’ils tentent à présent, ils ne la franchiraient pas, même si c’était le grand diable qui les pilotait. Hé, mon garçon ! poursuivit-il en me touchant le bras – c’est une fameuse nuit pour un naufrage ! Deux en un an ! Hé ! ce sont les Gais Lurons qui vont s’en donner !

Je le regardai, et ce fut alors que je commençai à comprendre qu’il n’était plus dans son bon sens. Il m’examinait de bas en haut, comme s’il quêtait mon approbation, avec, dans le regard, une joie timide. Tout ce qui venait de se passer entre nous était oublié déjà, en attente d’un nouveau désastre.

— S’il n’était pas trop tard, m’écriai-je avec indignation, je prendrais le lougre pour aller les avertir du danger.

— Non, non, protesta-t-il, vous ne devez pas intervenir ; vous ne devez pas vous en mêler. C’est Sa volonté (et il ôta son bonnet). Mais, mon garçon, une fameuse nuit pour ça !

Une sorte de peur s’insinua en moi et, lui rappelant que je n’avais pas encore dîné, je lui proposai de retourner à la maison. Mais non : rien ne l’eût arraché de son poste de guet.

— Je veux tout voir, Charlie mon garçon, expliqua-t-il.

Et puis, comme la goélette virait de bord pour la seconde fois :

— Hé, mais ils manœuvrent gentiment ! Le Christ-Anna n’était rien en comparaison.

À cette heure, les gens de la goélette avaient dû commencer à comprendre quelque chose, mais pas la vingtième partie, des périls qui assiégeaient leur navire condamné. À chaque bouffée capricieuse de vent, ils voyaient sans doute avec quelle vélocité le courant les rejetait en arrière. Ils raccourcirent leurs bordées, en voyant leur peu d’effet. À chaque instant, les lames, toujours plus hautes, tonnaient et rejaillissaient sur un nouvel écueil invisible ; et de temps à autre une lame déferlait en cataracte retentissante sur l’avant de la goélette, et le noir du récif apparaissait, avec les varechs tournoyants, dans le creux de la vague. En vérité, ils devaient s’attacher à leur manœuvre ; et Dieu sait qu’il n’y avait personne d’oisif à bord. C’étaient les péripéties de ce drame aussi affreux pour tout homme doué de sensibilité que mon malencontreux oncle examinait et couvait des yeux, en connaisseur. M’éloignant de lui pour descendre de la butte, je le laissai couché à plat ventre sur le sommet, les bras étalés, et cramponné à la bruyère. Il semblait rajeuni de corps et d’âme.

Quand je rentrai à la maison, déjà péniblement affecté, je fus encore plus saisi de tristesse à la vue de Mary. Elle avait relevé ses manches sur ses bras robustes et pétrissait tranquillement du pain. Je pris un quignon dans le buffet et m’assis pour le manger en silence.

— Vous êtes fatigué, fils ? demanda-t-elle, après un temps.

— Je suis moins fatigué, Mary, lui répondis-je en me levant, que je ne suis las de l’attente, et peut-être aussi las d’Aros. Vous me connaissez suffisamment pour me juger comme il faut, Mary, quoi que je dise. Eh bien, Mary, vous pouvez être sûre d’une chose, c’est que vous seriez mieux partout ailleurs qu’ici.

— Je suis sûre d’une chose, répliqua-t-elle, c’est que je serai là où se trouve mon devoir.

— Vous oubliez que vous avez un devoir envers vous-même.

— Vraiment ? reprit-elle, en peinant sur la pâte ; est-ce dans la Bible que vous avez trouvé cela ?

— Mary, dis-je gravement, vous choisissez mal votre heure pour vous railler de moi. Dieu sait que je n’ai pas le cœur à la plaisanterie. Si nous pouvions emmener votre père avec nous, ce serait le mieux ; mais avec ou sans lui, je veux vous voir loin d’ici, ma chère fille ; pour vous, pour moi, pour votre père également, loin, très loin d’ici. J’étais venu en de tout autres idées ; j’étais venu ici comme on retourne chez soi ; mais à présent, tout est changé, et je n’ai plus d’autre désir ni d’espoir que de fuir ; car c’est le mot : fuir, comme un oiseau fuit le piège de l’oiseleur, loin de cette île maudite.

Elle avait suspendu son travail.

— Vous imaginez-vous, dit-elle, vous imaginez-vous donc que je n’ai pas d’yeux, pas d’oreilles ? Croyez-vous que je n’ai pas souhaité de tout cœur voir ces belles choses (comme il dit, Dieu lui pardonne !) rejetées à la mer ? Croyez-vous que j’ai pu vivre avec lui, un jour après l’autre, sans voir ce que vous avez vu en une heure ou deux ? Non, il y a, je le sens, quelque chose qui cloche. Quoi ? je ne le sais ni ne veux le savoir. Jamais une mauvaise situation ne s’est améliorée par le fait de s’en mêler, que je sache. Mais, fils, ne venez pas me demander de quitter mon père. Tant que j’aurai un souffle, je resterai avec lui. D’ailleurs, il n’y sera plus longtemps ; je puis vous le dire, Charlie, il n’y sera plus longtemps. Il porte la marque fatale sur le front ; et cela vaut mieux ; cela vaut peut-être mieux.

Je demeurai silencieux une minute, ne sachant que dire, et lorsque je relevai enfin la tête pour parler, elle me devança.

— Charlie, dit-elle, ce qui est bien pour moi n’est pas nécessairement tel pour vous. Le péché plane sur cette maison, et la menace ; vous êtes un étranger ; mettez sur votre dos ce qui vous appartient, et passez votre chemin, vers des lieux plus favorables et des gens plus heureux, et si l’envie vous prend jamais de revenir, fût-ce dans vingt ans d’ici, vous me trouverez toujours à vous attendre.

— Mary Ellen, dis-je, je vous ai demandé d’être ma femme et vous m’avez répondu oui. La cause est donc entendue. Partout où vous irez, j’irai ; j’en réponds devant Dieu.

Comme je disais ces mots, le vent eut un soudain accès de fureur, puis sembla se calmer et frissonner autour de la maison d’Aros. C’était la première rafale, ou le prologue de la tempête ; et, comme nous regardions, inquiets, autour de nous, nous vîmes qu’un assombrissement, pareil à la venue du soir, enveloppait la maison.

— Dieu ait pitié de tous les malheureux qui sont en mer, dit-elle. Nous ne verrons plus mon père jusqu’à demain matin.

Nous nous assîmes au coin du feu à écouter venir les coups de vent et elle me conta de quelle façon ce changement s’était produit chez mon oncle. Tout l’hiver précédent, il avait été sombre, d’humeur instable. Chaque fois que la mer brisait haut sur le Roost ou, comme disait Mary, chaque fois que les Gais Lurons dansaient, il restait dehors pendant des heures, sur la pointe s’il faisait nuit, ou sur le sommet d’Aros, le jour, à contempler le tumulte de la mer et à inspecter l’horizon, en quête d’une voile.

Après le 10 février, quand le naufrage porteur de richesses eut été jeté à la côte dans Sandag-Bay, il s’était montré d’abord d’une gaieté peu naturelle, puis son excitation, sans décroître d’intensité, s’assombrit par degrés. Il négligeait sa besogne et laissait Rorie à ne rien faire. Tous deux conversaient ensemble des heures d’affilée derrière le pignon, à voix basse, d’un air de mystère et presque de culpabilité. Si elle interrogeait l’un ou l’autre, comme il lui arriva parfois, au début, on refusait brutalement de répondre à ses questions.

Depuis que Rorie avait parlé du poisson qui escortait le lougre, son maître n’avait plus remis le pied qu’une seule fois sur la terre ferme du Ross. Cette unique fois – ce fut au milieu du printemps – il avait passé à pied sec, lors de la marée basse ; mais s’étant trop attardé sur l’autre bord, il se trouva coupé d’Aros par le retour des eaux. Ce fut avec un cri d’angoisse qu’il sauta par-dessus le goulet, et il arriva ensuite chez lui dans un véritable accès de fièvre causé par la peur. Une crainte de la mer, une hantise constante de la pensée de la mer, se révélaient dans ses propos et dans ses dévotions, voire dans ses regards alors qu’il se taisait.

Rorie seul rentra pour le souper ; un peu plus tard, mon oncle fit son apparition, prit une bouteille sous son bras, mit un bout de pain dans sa poche et s’en retourna vers son observatoire, accompagné cette fois de Rorie. À ce que j’entendis, la goélette perdait du terrain, mais l’équipage luttait encore pouce par pouce, avec des efforts et un courage désespérés. Ces nouvelles m’emplirent le cœur de tristesse.

Un peu après le coucher du soleil, la tempête éclata dans toute sa fureur et devint un ouragan tel que je n’en ai jamais connu en été ni même, vu la promptitude de sa venue, en hiver. Mary et moi restions silencieux ; la maison craquait au-dessus de nous, la tourmente hurlait au-dehors ; dans l’âtre, le feu crépitait sous les gouttes de pluie. Notre pensée accompagnait au loin les pauvres gens de la goélette, ou mon oncle, non moins malheureux, exposé sur le promontoire ; mais de temps à autre nous étions rappelés à nous-mêmes, lorsque le vent s’élevait et frappait le pignon comme un corps solide, ou tombait soudain et s’éloignait : une grande flamme s’élançait alors dans l’âtre et nos cœurs bondissaient dans nos poitrines. Parfois, la tempête dans toute sa force empoignait et secouait la maison, des quatre coins, en rugissant comme un Léviathan furieux. Parfois, dans une accalmie, des remous glacés parcouraient la salle, nous hérissant les cheveux sur la tête. Et puis, une fois de plus, le vent reprenait, un chœur de clameurs lugubres éclatait, qui hululaient tout bas dans la cheminée et vagissaient avec une douceur de flûte autour de la maison.

Il était peut-être huit heures, lorsque Rorie rentra et m’attira vers la porte, mystérieusement. Mon oncle avait, semblait-il, effrayé jusqu’à son inséparable compagnon ; et Rorie, mal à l’aise devant ses extravagances, me pria de sortir avec lui pour aller le surveiller de concert. Je me hâtai de faire comme il demandait, et d’autant plus volontiers que, soit par crainte, soit à cause de la tension électrique de la nuit, j’étais moi-même instable et porté à l’action. Je priai Mary de ne pas s’inquiéter, car j’allais veiller sur son père ; et, m’enveloppant d’un plaid, je suivis Rorie au-dehors.

La nuit, bien que l’on fût seulement aux premiers jours d’août, était sombre comme en janvier. Des intervalles de crépuscule alternaient avec des moments de ténèbres complètes ; et il était impossible de découvrir la cause de ces changements dans la tumultueuse horreur du ciel. Le vent nous coupait la respiration ; le ciel tout entier paraissait détoner par-dessus nos têtes, comme une immense voile, et lorsqu’une brève accalmie s’abattait sur Aros, nous entendions les rafales se perdre lugubrement dans le lointain. Sur toutes les basses terres du Ross, le vent devait faire rage aussi bien qu’en pleine mer ; et Dieu seul sait quelle tourmente assaillait le sommet de Ben Kyaw.

Des rideaux de pluie et d’embruns mêlés passaient devant nous. Tout autour de l’île d’Aros, le tonnerre du ressac, avec un incessant martèlement, battait les récifs et les grèves. Tantôt plus fort en un point, tantôt plus bas sur un autre, comme les combinaisons musicales d’un orchestre, le volume constant du bruit variait à peine durant un instant. Et, dominant ce tohu-bohu, je percevais les voix changeantes du Roost et le mugissement intermittent des Gais Lurons. Ce fut à cette heure que je compris le motif qui les avait fait nommer ainsi. Car leur bruit, plus haut que tous les autres bruits de la nuit, semblait presque joyeux ou, sinon joyeux, du moins teinté d’une jovialité formidable. De plus, il semblait quasi humain. Tels des sauvages qui ont bu à perdre la raison et, dédaignant la parole, braillent tous à la fois, en pleine folie, durant des heures, ainsi, à mes oreilles, ces brisants funestes hurlaient contre Aros dans la nuit.

Bras dessus, bras dessous et luttant contre le vent, Rorie et moi gagnions chaque yard de terrain par un effort laborieux. Nous glissions sur les mottes de gazon humide, nous trébuchions ensemble contre les rochers. Trempés, meurtris, flagellés, essoufflés, il nous fallut près d’une demi-heure pour monter de la maison jusqu’au sommet qui domine le Roost. C’était l’observatoire favori de mon oncle. Juste devant, là où la falaise est la plus haute et la plus abrupte, un bossellement de terre, une sorte de parapet, fait un abri contre les vents habituels et l’on peut y rester tranquille à voir le flux et les lames démentes lutter à ses pieds. De même que l’on regarde de la fenêtre d’une maison une rixe dans la rue, ainsi, de ce poste, on domine le tumulte des Gais Lurons.

Par une nuit comme celle-là, bien entendu, le regard plonge en un monde de ténèbres ou les eaux tourbillonnent en écumant, où les vagues s’entrechoquent avec le fracas d’une explosion et l’écume jaillit et se disperse en un clin d’œil. Jamais auparavant je n’avais vu les Gais Lurons aussi furieux. La rage, la hauteur et la fugacité de leurs projections formaient un spectacle impossible à décrire. Bien plus haut que nous et que la falaise, leurs blanches colonnes montaient dans les ténèbres ; et au même instant, comme des fantômes, elles avaient disparu. Quelquefois, trois d’un coup s’élevaient ainsi pour s’évanouir ; quelquefois, la bourrasque les emportait et l’embrun retombait sur nous, dense comme une vague. Et cependant le spectacle était encore plus effarant par son allègre frénésie, qu’imposant par sa puissance. L’esprit restait confondu devant cette clameur stupéfiante ; un vide hilare s’emparait des cerveaux humains, un état voisin de la folie ; et je me suis surpris à accompagner la danse des Gais Lurons comme s’il se fût agi d’un air de gigue sur un instrument.

J’aperçus mon oncle quand nous étions encore à plusieurs yards de lui, dans un de ces fugitifs intervalles de crépuscule qui alternaient avec la noirceur de poix de la nuit. Il était debout derrière le parapet, la tête renversée et la bouteille à la bouche. En la reposant, il nous vit, nous reconnut et nous fit signe en agitant la main, d’un air goguenard.

— Est-ce qu’il a bu ? demandai-je à Rorie.

— Il est toujours ivre quand le vent souffle, me répondit Rorie sur le même ton élevé, qui me permettait à peine de l’entendre.

— Alors, il l’était en février ? dis-je.

Le « oui » de Rorie me causa de la joie. Donc, l’assassinat n’avait point été accompli de sang-froid, c’était un acte de démence, et pas plus condamnable qu’excusable. Mon oncle était un fou dangereux, soit ; mais il n’était pas féroce et vil comme je l’avais craint. Mais quelle scène d’ivresse ! et quel vice incroyable avait choisi le malheureux ! J’ai toujours vu dans l’ivrognerie un plaisir farouche et quasi effrayant, moins humain que démoniaque ; mais cette ivrognerie-là, dans les ténèbres rugissantes, au bord d’une falaise dominant cet enfer de flots, la tête du buveur tournant comme le Roost, son pied titubant sur la lisière du trépas, son oreille guettant l’annonce du naufrage, à coup sûr, ces circonstances, peut-être croyables s’il se fût agi de quelque autre, étaient moralement impossibles quand il s’agissait d’un homme comme mon oncle, qui avait foi en une doctrine de damnation et que hantaient les plus sombres superstitions. Il en était ainsi, pourtant ; et lorsque nous eûmes atteint l’abri et que nous pûmes reprendre haleine, je vis les yeux de cet homme briller dans la nuit d’un éclat insolite.

— Hein, Charlie, mon garçon, est-ce grandiose ! s’écria-t-il. Voyez-les donc ! (et il m’attira au bord du gouffre d’où montaient l’assourdissante clameur et les nuages d’embrun) voyez-les danser, mon garçon ! Quelle malice !

Et il appuya sur le mot, qui me sembla en effet approprié à la scène.

— Ils hurlent après cette goélette là-bas, poursuivit-il de sa grêle voix démente, bien perceptible derrière l’abri du parapet, et elle vient plus près, oui, plus près et plus près, toujours plus près ; et ils savent, ces gens savent, ils savent bien que c’en est fait d’eux. Charlie, mon garçon, tout le monde est ivre sur cette goélette, tout le monde est engourdi de boisson. Ils étaient tous ivres, sur le Christ-Anna, à la pointe là-bas. Personne qui puisse se noyer en mer sans eau-de-vie… Taisez-vous, vous n’en savez rien ! cria-t-il avec un soudain accès de colère. Je vous dis que cela ne peut être ; ils n’oseraient pas se noyer, sans cela. Allons ! (et il me tendit la bouteille) buvez un coup !

J’allais refuser, mais Rorie me toucha du coude en manière d’avertissement ; et du reste, je m’étais déjà ravisé. Je pris donc la bouteille et non seulement bus une copieuse goulée, mais réussis à en répandre davantage. C’était de l’alcool pur et je faillis m’étrangler en l’avalant. Mon oncle, sans remarquer le déficit, rejeta de nouveau sa tête en arrière et absorba le restant jusqu’à la dernière goutte. Puis, avec un éclat de rire, il lança la bouteille au beau milieu des Gais Lurons qui semblèrent bondir et hurler de joie en la recevant.

— Hé ! les gars ! s’écria-t-il, voilà les étrennes. Vous aurez mieux que ça, tantôt ou demain !

Tout à coup, sortant de la nuit noire qui s’étendait devant nous, et à moins de deux cents yards, nous entendîmes, durant une accalmie, la note claire d’une voix humaine. Aussitôt, le vent s’abattit en hurlant, de la pointe, et le Roost mugit, s’agita et dansa avec une furie nouvelle. Mais nous avions perçu le cri et nous comprenions avec horreur qu’il venait du navire condamné, tout proche de sa perte, et que c’était la voix du capitaine lançant ses derniers ordres. Tous trois à plat ventre sur le bord, nous attendîmes, chaque sens en éveil, l’inévitable catastrophe. Mais de longues minutes, qui nous parurent des siècles, s’écoulèrent avant que la goélette se montrât soudain, pendant une brève seconde, se détachant sur une masse d’écume phosphorescente. Je vois encore sa grande voile, sous tous ses ris, battre lâchement, tandis que le bout-dehors balayait lourdement le pont ; je vois encore la silhouette noire de sa coque et me figure distinguer une forme humaine cramponnée à la barre.

Mais cette apparition du navire fut plus fugace que l’éclair ; la même vague qui nous le découvrait l’engloutit pour toujours : les cris confus de voix nombreuses à l’article de la mort s’élevèrent, absorbés dans le rugissement des Gais Lurons. Ce fut la fin de la tragédie. Le puissant navire avec tous ses agrès, la lampe brûlant peut-être encore dans la cabine, les existences de tous ces hommes, sûrement précieuses pour d’autres, chères en tout cas pour eux-mêmes, comme le ciel, tout s’était enfoncé en un instant sous les flots. Tout cela avait disparu comme un songe. Et le vent continuait à courir et à hurler, et les eaux insensées du Roost bondissaient et se culbutaient comme devant.

Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes là tous trois, muets et immobiles, mais cela dura longtemps. À la fin, l’un après l’autre, et quasi machinalement, nous reculâmes à plat ventre jusque derrière l’abri. Je restais couché contre le parapet, dans une absolue détresse, à peine maître de ma raison, et j’entendais cependant mon oncle se plaindre d’une voix mélancolique et toute changée. Tantôt il répétait à plusieurs reprises, tel un idiot : « Comme ils ont lutté… comme ils ont lutté… pauvres gars, pauvres gars ! » et tantôt il vagissait que « tous ces agrès ne valaient pas tripette », car le navire avait coulé au milieu des Gais Lurons au lieu de faire côte sur le rivage ; et tout le temps, le nom du Christ-Anna revenait dans ses divagations, prononcé avec un frisson de terreur.

La tempête cependant perdit très vite de sa force. En une demi-heure, le vent avait passé à la simple brise, et le changement fut accompagné ou causé par une pluie lourde, battante et glacée. Je dus alors m’endormir, et lorsque je revins à moi, trempé, raidi et non reposé, le jour était déjà levé, un jour gris, humide, désolant ; la brise soufflait par bouffées légères et capricieuses, le reflux était complet, le Roost à son plus bas, et il ne restait plus sur tout le pourtour d’Aros qu’un fort ressac pour témoigner des fureurs de la nuit.

V

L’homme sorti de la mer

Rorie se mit en chemin vers la maison, afin d’aller se réchauffer et se sustenter. Mais mon oncle s’était mis dans la tête de passer en revue les côtes d’Aros et je sentis que c’était mon devoir de l’accompagner. Il était à cette heure docile et calme, mais tremblant et faible d’esprit et de corps ; et ce fut la curiosité d’un enfant qu’il apporta à son exploration. Il s’avançait en mer, escaladant les rochers ; sur les grèves, il suivait les vagues dans leur retraite. Le moindre bout de planche ou de cordage était à ses yeux un trésor dont il lui fallait s’assurer la possession au risque de sa vie. J’étais dans des transes continuelles, de le voir ainsi faible et trébuchant, s’exposer à un coup de ressac ou aux pièges des rochers herbus. Toujours prêt à le soutenir, je l’attrapais d’une main par les basques et l’aidais à ramener ces pitoyables trouvailles hors de la portée des flots : une bonne qui accompagne un enfant de sept ans n’eût pas agi d’autre façon.

Cependant, tout affaibli qu’il fût par la réaction de sa folie du soir précédent, les passions qui couvaient en lui étaient celles d’un homme vigoureux. Sa crainte de la mer, bien que dominée pour l’heure, n’avait pas diminué ; si la mer eût été un lac de flammes dévoratrices, il n’aurait pas évité son contact avec plus d’épouvante ; et une fois où le pied lui manqua et où il s’enfonça jusqu’à mi-jambe dans une flaque d’eau, il poussa un cri comme s’il avait vu la mort. Après cet incident, il resta un moment assis à haleter comme un chien ; mais son avidité pour les dépouilles du naufrage triompha encore une fois de ses craintes ; de nouveau il chancela parmi les caillots d’écume ; de nouveau il se traîna sur les rocs parmi les jets bouillonnants ; de nouveau il s’attacha de toute son âme à recueillir des débris d’épaves, bons tout au plus à allumer le feu. Malgré le plaisir que lui causaient ses trouvailles, il ne cessait de pester contre sa mauvaise fortune.

— Aros, dit-il, n’est pas un bon endroit pour les naufrages, pas un bon endroit. Depuis tant d’années que j’y habite, voilà seulement le second !

— Mon oncle, dis-je comme nous étions alors sur une bande de sable nu où il n’y avait rien pour détourner son attention, je vous ai vu cette nuit dans un état où je ne pensais vous voir jamais : vous étiez ivre.

— Non, non, dit-il, cela n’allait pas si mal. J’avais bu, c’est vrai. Et, à dire la vérité de Dieu, c’est une chose à quoi je ne puis rien. Il n’est personne plus sobre que moi, d’ordinaire ; mais lorsque j’entends siffler le vent dans mes voiles, je suis persuadé que je deviens fou.

— Vous avez de la religion, lui répondis-je ; et c’est un péché que de s’enivrer.

— Oui, répliqua-t-il, et si ce n’était un péché, je crois que je ne le ferais pas. Voyez-vous, mon garçon, c’est par défi. Il y a sûrement beaucoup de vieux péchés du monde dans cette mer ; elle n’est d’ailleurs pas chrétienne ; et lorsqu’elle devient grosse et que le vent se lève – à mon idée, elle se ligue avec lui pour me convier au péché – et les Gais Lurons, ces vaillants fous qui beuglent et rient, et les pauvres âmes des morts qui ne cessent de se démener toute la nuit sur leurs épaves de navires – eh bien, on dirait que tout cela m’appelle. Je suis un démon, alors, je le sais. Mais je ne m’occupe pas des pauvres matelots ; je suis pris par la mer, je suis aussi peu responsable que l’un de ses Gais Lurons.

Je crus pouvoir l’atteindre au défaut de la cuirasse. Je me tournai vers la mer : les vagues couraient allègrement l’une derrière l’autre, leurs crinières rebroussées, elles remontaient la plage en se chevauchant, se dressant, se recourbant et s’écrasant l’une après l’autre sur le sable. Là-bas, l’air salin, les goélands effarouchés, l’armée large épandue des chevaux de mer hennissant et s’élançant ensemble à l’assaut d’Aros ; et ici devant nous, cette limite tracée sur les sables plats que, malgré toute leur multitude et leur rage, ils ne peuvent dépasser.

— Tu iras jusque-là, dis-je, et pas plus loin. Puis je récitai avec toute la gravité dont je fus capable ces vers que j’avais déjà maintes fois appliqués au chœur des brisants :

 

Mais le Seigneur qui est là-haut

Est plus puissant de beaucoup

Que n’est le bruit des grandes eaux,

Que ne sont les vagues de la mer.

 

— Ah ! dit mon oncle, à la fin finale le Seigneur triomphera, je ne doute point. Mais ici sur la terre, jusqu’aux gens les plus abjects osent le braver en face. Ce n’est pas bien ; je ne dis pas que ce soit bien ; mais c’est l’orgueil des yeux et c’est la joie de la vie, et c’est le meilleur des plaisirs.

Je me tus, car nous franchissions alors une langue de terre qui s’allongeait entre nous et Sandag ; et j’attendis, pour faire un dernier appel à la raison de cet homme, de me trouver sur le lieu de son crime. Lui non plus ne poursuivit pas le sujet, mais il marchait à mon côté d’un pas plus ferme. Cet appel que je venais de faire à son âme agissait sur lui comme un excitant et je vis qu’il avait oublié sa recherche de misérables épaves pour se plonger dans des pensées sombres mais stimulantes. En quatre ou cinq minutes, nous fûmes au haut de la bruyère et commençâmes à descendre vers Sandag. L’épave avait été fort maltraitée par la mer : l’avant avait tourné et s’enfonçait un peu plus ; et l’arrière avait du être poussé un peu plus haut, car les deux portions du navire gisaient sur la grève entièrement séparées. Quand nous arrivâmes à la tombe, je fis halte, me découvris la tête sous la pluie épaisse, et regardant mon oncle en face, je lui dis ces mots :

— La divine Providence avait permis qu’un homme échappât à de mortels dangers. Cet homme était pauvre, il était nu, il était mouillé, il était las, il était étranger. Il avait tous les droits à votre pitié. Il se peut qu’il fût le sel de la terre, saint, généreux et bon. Il se peut qu’il fût chargé d’iniquités dont sa mort inaugura le châtiment. En présence du ciel je vous le demande : Gordon Darnaway, où est cet homme pour lequel mourut Christ ?

Il tressaillit visiblement à ces derniers mots ; mais il ne répondit rien et son visage n’exprima d’autre sentiment qu’une crainte vague.

— Vous êtes le père de mon père, continuai-je ; vous m’aviez appris à considérer votre maison comme la mienne ; et nous sommes, vous et moi, deux pécheurs qui marchent devant le Seigneur parmi les péchés et les dangers de cette vie. C’est par le moyen de nos fautes que Dieu nous conduit au bien : nous péchons, je n’ose dire tentés par Lui, mais je dois dire avec Son consentement ; et pour tout autre qu’une brute, les péchés sont l’origine de la sagesse. Dieu vous a donné, par ce crime, un avertissement. Il vous prévient encore par cette tombe sanglante, ici à nos pieds, et s’il ne s’ensuit ni repentir, ni amélioration, ni retour à Lui, que pouvons-nous attendre désormais, sinon quelque mémorable châtiment ?

Comme je disais ces mots, les yeux de mon oncle se détournèrent de moi. Son expression se modifia de façon indicible ; ses traits parurent se réduire, la couleur s’effaça de ses joues, il éleva une main hésitante, désigna quelque chose par-dessus mon épaule, et ses lèvres répétèrent à plusieurs reprises ce nom : le Christ-Anna !

Je me retournai et, si je ne fus pas effrayé au même point, car grâce au ciel je n’en avais nulle raison, je fus néanmoins stupéfait de ce que je vis. Un homme était debout devant le capot de la cabine du navire naufragé ; il nous tournait le dos ; il semblait scruter l’ouverture, sa main en abat-jour sur ses yeux. Sa silhouette se détachait de toute sa taille, qui était réellement très élevée, sur la mer et le ciel. J’ai dit cent fois que je ne suis pas superstitieux ; mais à cette minute, préoccupé d’idées de mort et de péché, cette apparition inexpliquée d’un étranger sur cette île solitaire me remplit d’un étonnement qui confinait à l’effroi. Il semblait impossible qu’un être humain eût pu arriver à terre vivant, par une mer aussi furieuse que celle qui battait les côtes d’Aros, la nuit précédente ; et l’unique bâtiment qui fût, dans un rayon de plusieurs milles, avait sombré sous nos yeux, entre les Gais Lurons. Je fus assailli de doutes qui me rendirent l’attente insupportable et, afin de résoudre aussitôt la question, je m’avançai vers l’homme et le hélai comme on hèle un navire.

Il me fit face et tressaillit en nous apercevant, ce qui me rendit courage. Je l’appelai en lui faisant signe d’approcher. Il sauta immédiatement sur le sable et se dirigea lentement vers nous, avec des arrêts et des hésitations. À chacun de ces signes répétés de sa crainte, je retrouvais moi-même plus de confiance ; et je fis encore un pas, tout en l’encourageant de la tête et de la main. Il était clair que le naufragé avait ouï mal parler de l’hospitalité de notre île ; et de fait, à cette époque, les gens de l’extrême Nord avaient triste réputation.

— Comment ! dis-je, cet homme est noir !

Et alors, d’une voix que je reconnus à peine, mon oncle se mit à sacrer et à prier pêle-mêle. Il était tombé à genoux, l’air angoissé ; à chaque pas du naufragé, le ton de sa voix s’élevait, la volubilité de son débit et l’ardeur de son langage redoublaient. Je dis qu’il priait, car il s’adressait à Dieu ; mais à coup sûr jamais aussi délirantes incohérences ne furent auparavant adressées au Créateur par une créature ; sans nul doute, si une prière peut être un péché, cette folle harangue en était un. Je m’élançai vers mon oncle, le saisis aux épaules et le remis debout.

— Taisez-vous, monsieur, dis-je, respectez votre Dieu en paroles, sinon en action. Ici même, sur le théâtre de vos forfaits, Il vous envoie une occasion de repentir. Hâtez-vous d’en profiter : accueillez comme un père cette créature qui vient toute tremblante implorer votre pitié.

Puis j’essayai de l’entraîner vers le Noir ; mais il me jeta par terre, s’échappa d’entre mes mains, me laissant un lambeau de sa jaquette, et s’enfuit comme un cerf sur la colline vers le sommet d’Aros. Je me relevai, meurtri et étourdi. Le nègre, de surprise ou de crainte, s’était arrêté à mi-chemin entre moi et l’épave. Mon oncle était déjà loin, bondissant de roc en roc ; et je me voyais ainsi tiraillé entre deux devoirs. Mais je me décidai, et je prie le ciel d’avoir bien agi, en faveur du pauvre malheureux des sables : son infortune à lui, n’était du moins pas de son fait propre ; et dès alors, je ne voyais plus en mon oncle qu’un incurable et triste dément.

Je m’avançai donc vers le Noir qui m’attendait les bras croisés, comme prêt à subir son sort. Tandis que j’approchais, il fit un grand geste de la main, tel que j’en ai vu faire à des prédicateurs, et me parla aussi d’un ton de prédicateur, mais je ne compris pas un mot. Je lui répondis d’abord en gaélique, puis en anglais – sans succès. Il était dès lors évident qu’il nous fallait employer le langage des yeux et des gestes. Je lui fis signe de me suivre et il obéit à l’instant, avec une grave inclination, comme un roi déchu. Tout ce temps, son visage n’avait manifesté aucune émotion, ni d’inquiétude lorsqu’il était en suspens, ni de soulagement depuis qu’il était rassuré ; s’il était un esclave, comme je le supposais, il avait dû tomber de quelque haute situation dans son pays et, malgré sa déchéance, il me fallait admirer ses allures.

Quand nous passâmes devant la tombe, je fis halte, élevant les mains et les regards, en signe de respectueuse tristesse envers le mort ; et lui, en guise de réponse, s’inclina avec lenteur en écartant les bras. Le geste était bizarre, mais il l’accomplit avec l’aisance de l’habitude et je supposai que c’était le cérémonial du pays d’où il venait. En même temps, il désigna mon oncle, que l’on voyait au loin perché sur un monticule, et se toucha le front pour montrer qu’il était fou.

Nous prîmes par le plus long, en suivant le rivage, car je craignais de surexciter mon oncle si nous avions traversé l’île en droiture ; et tout en marchant, j’eus le loisir de dresser le plan de la petite scène dramatique à l’aide de laquelle j’espérais satisfaire ma curiosité. M’arrêtant donc sur un rocher, j’imitai devant le nègre les gestes de l’homme que j’avais aperçu la veille, à Sandag, prenant des relèvements au compas. Il saisit aussitôt et, poursuivant à son tour la mimique, me montra où était le canot, désigna en mer la position de la goélette, puis la ligne d’écueils, en prononçant les mots Espiritu Santo, d’une façon singulière, mais assez reconnaissable.

Ainsi donc, j’avais deviné juste ; la pseudo-enquête historique masquait seulement une chasse au trésor ; l’homme qui avait berné le Dr Robertson était ce même étranger qui visita Grisapol au printemps et dont le cadavre reposait maintenant avec les autres sous le Roost d’Aros : leur cupidité les y avait amenés, leurs os s’y entrechoqueraient à jamais.

Cependant, le Noir continuait à mimer la scène, tantôt regardant le ciel comme pour y lire l’approche de la tempête ; puis, jouant le rôle d’un marin, faisait signe aux autres de revenir à bord ; puis, comme un officier, courait sur les écueils et prenait place dans le canot ; et encore, il se courbait sur des avirons imaginaires en l’attitude d’un matelot qui se hâte ; mais toujours avec la même gravité, en sorte que pas un instant je ne fus tenté de sourire. Finalement, il me fit comprendre, par une pantomime indescriptible, comment il était monté sur l’épave pour l’explorer ; et comment il avait été, à son indignation douloureuse, abandonné par ses compagnons. Là-dessus, il se croisa de nouveau les bras et courba la tête, comme s’il acceptait son destin.

Le mystère de sa présence étant ainsi résolu, je lui expliquai à l’aide d’un croquis le sort du navire et de tous ceux qui le montaient. Il ne laissa voir ni surprise ni chagrin et, levant soudain sa main large ouverte, il sembla renvoyer ses anciens amis ou maîtres (quels qu’ils fussent) au bon plaisir de Dieu. Je fus pris pour lui d’un respect qui s’accrut à mesure que je l’observai ; je vis qu’il avait l’âme forte et un de ces caractères droits et graves avec lesquels je sympathise volontiers. Nous n’étions pas encore à la maison d’Aros que j’avais presque oublié, et que je lui pardonnais entièrement sa couleur insolite.

À Mary, je contai sans rien omettre tout ce qui s’était passé ; j’avoue cependant que le cœur me manquait ; mais je faisais tort à son sens de la justice.

— Vous avez bien fait, dit-elle. Que la volonté de Dieu s’accomplisse.

Et elle nous servit à manger.

Dès que j’eus satisfait mon appétit, j’ordonnai à Rorie de surveiller le naufragé, qui mangeait encore, et repartis à la recherche de mon oncle. Je n’eus pas à aller loin, car je l’aperçus assis à la même place sur le sommet le plus élevé, et dans la même attitude où je l’avais vu précédemment. De ce point, je l’ai déjà dit, la plus grande partie d’Aros et du Ross avoisinant se trouvait étalée sous les yeux comme une carte géographique ; et il était clair qu’il surveillait attentivement toutes les directions, car ma tête avait à peine dépassé la première pente, qu’il bondit sur ses pieds et se tourna comme pour m’affronter. Je le hélai, autant que je le pus, du même ton et dans les mêmes termes que j’avais employés souvent lorsque j’allais l’appeler pour dîner. Il ne me répondit pas, même par un geste.

Je m’avançai encore un peu et tentai à nouveau de parlementer, avec un résultat identique. Mais lorsque je m’avançai vers lui pour la seconde fois, sa peur démente le reprit et, toujours dans un silence de mort mais avec une incroyable vélocité, il se mit à fuir devant moi le long de l’arête rocheuse de la colline. Une heure plus tôt, il était mortellement las, et moi comparativement agile. Mais à présent, il avait récupéré ses forces, grâce à l’excitation de sa folie, et j’eusse vainement songé à le poursuivre. Il est même probable que j’aurais, en l’essayant, avivé ses craintes et empiré ainsi notre malheureuse situation. Il ne me restait plus qu’à regagner la maison et à faire mon triste rapport à Mary.

Elle l’écouta comme le précédent, d’un air soucieux, puis, me disant de me coucher et de prendre le repos dont j’avais grand besoin, elle-même partit en quête de son infortuné père. À mon âge, alors, il eut fallu des événements bien singuliers pour m’ôter le manger ou le dormir. Je dormis longtemps et profondément ; et il était beaucoup plus de midi lorsque je m’éveillai et descendis à la cuisine. Mary, Rorie et le naufragé noir étaient assis devant l’âtre sans rien dire ; et je vis que Mary avait pleuré. Ses larmes, je l’appris bientôt, n’étaient que trop justifiées. Elle d’abord, et puis Rorie, étaient allés à la recherche de mon oncle : chacun d’eux l’avait successivement trouvé debout au sommet de la butte ; et devant chacun d’eux successivement, il s’était enfui.

Rorie avait tenté de le poursuivre, mais en vain : la folie prêtait à ses bonds une vigueur nouvelle ; il sautait de roc en roc par-dessus les plus larges crevasses ; il filait comme le vent au long des crêtes ; il se repliait et embrouillait sa piste comme un lièvre devant les chiens. Rorie finalement y renonça ; et la dernière fois qu’il vit mon oncle, celui-ci siégeait comme devant sur la cime d’Aros. Même au plus chaud de la poursuite, même lorsque le serviteur aux pieds légers fut arrivé, un instant, presque à portée de le saisir, le pauvre lunatique n’avait pas poussé un cri. Il fuyait en silence, comme une bête fauve ; et ce silence avait terrifié le chasseur.

La situation avait quelque chose de décourageant. Comment nous emparer du fou, comment le nourrir jusque-là, et que faire de lui une fois que nous le tiendrions, telles étaient les trois difficultés que nous avions à résoudre.

— Le Noir, dis-je, est cause de cet accès de folie. C’est peut-être même sa présence dans la maison qui empêche mon oncle d’y revenir. Nous avons bien agi envers cet étranger : nous l’avons nourri et réchauffé sous notre toit ; maintenant je propose que Rorie le passe avec le lougre de l’autre côté de la baie et l’emmène sur le Ross jusqu’à Grisapol.

Cette proposition reçut l’assentiment de Mary ; et ordonnant au nègre de nous suivre, nous descendîmes tous les trois vers la jetée. À coup sûr, la volonté du ciel se déclarait contre Gordon Darnaway : un événement s’était produit, sans exemple sur Aros ; au cours de la tempête, le lougre avait rompu ses amarres et, après s’être fracassé contre les madriers de la jetée, il gisait maintenant sous quatre pieds d’eau, avec un bordage défoncé. Trois jours de travail au moins seraient nécessaires pour le remettre en état. Mais je ne me tins pas pour battu. J’emmenai mes compagnons jusqu’à l’endroit où le goulet était le moins large, le traversai à la nage et appelai le nègre pour qu’il me suivît. Il me fit signe, avec autant de netteté et de calme que précédemment, qu’il ignorait cet art ; et il y avait dans ses gestes une telle évidence de vérité qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée de mettre en doute sa bonne foi. Il nous fallut donc abandonner cet espoir et regagner la maison d’Aros, avec le nègre qui marchait au milieu de nous, sans le moindre embarras.

Nous dûmes nous borner, ce jour-là, à faire une nouvelle tentative pour communiquer avec le malheureux fou. De nouveau il était à son poste ; de nouveau il prit la fuite en silence. Mais de la nourriture et un grand manteau furent enfin déposés à sa portée ; la pluie, d’ailleurs, avait cessé et la nuit promettait d’être douce. Nous pouvions attendre, semblait-il, jusqu’au matin ; il nous fallait surtout du repos, afin de nous tenir prêts à toute éventualité ; et, comme personne n’avait envie de causer, nous nous séparâmes de bonne heure.

Je restai longtemps éveillé, à dresser un plan de campagne pour le lendemain. Je comptais poster le Noir du côté de Sandag, d’où il rabattrait mon oncle vers la maison. Rorie à l’est, moi à l’ouest, nous compléterions, tant bien que mal, le cordon d’investissement. Il me semblait, en revoyant la configuration de l’île, qu’il serait à la rigueur possible de le forcer jusque sur le terrain bas qui longe Aros-Bay ; et une fois là, même avec la force de sa folie, il n’était guère à craindre qu’il parvînt à nous échapper. C’était sur sa terreur du Noir que je comptais ; car, j’en étais certain, aussi vite qu’il courût, ce ne serait pas dans la direction de cet homme qu’il s’imaginait revenu d’entre les morts, et ainsi nous étions au moins assurés d’un point du compas.

Je m’endormis enfin, mais ce fut pour être éveillé peu après par un cauchemar de naufrages, d’hommes noirs et d’aventures sous-marines ; et je me sentis si fiévreux et agité que je me levai, descendis l’escalier et sortis de la maison. Au-dehors, il faisait un merveilleux clair d’étoiles, avec çà et là quelques lambeaux de nuages, derniers attardés de la tempête. La marée était presque pleine et les Gais Lurons rugissaient dans la nuit paisible et sans vent. Jamais, même au plus fort de la tempête, leur bruit ne m’avait paru plus farouche. Or, lorsque les vents se retiraient chez eux, lorsque la haute mer se rendormait dans son estival bercement et lorsque les étoiles répandaient leur douce clarté sur la terre et la mer, la voix de ces brisants de marée clamait encore la dévastation. Ils semblaient réellement appartenir au mal universel, au côté tragique de la nature. Mais leurs vociférations insensées n’étaient pas les seuls bruits qui rompaient le silence de la nuit. Car j’entendais, parfois aiguë et vibrante, parfois presque éteinte, la note d’une voix humaine qui accompagnait la clameur du Roost. Je reconnus la voix de mon oncle et une crainte terrible m’envahit, des jugements de Dieu et des péchés du monde. Je rentrai dans les ténèbres de la maison comme dans un lieu d’asile, et restai longtemps sur mon lit, à ruminer ces mystères.

Il était tard quand je me réveillai, je me hâtai de me vêtir et de descendre à la cuisine. Il n’y avait personne ; Rorie et le Noir s’étaient éclipsés depuis longtemps ; et mon cœur cessa de battre à cette découverte. J’avais toute confiance dans la bonne volonté de Rorie, mais aucune dans son discernement. S’il était parti de la sorte sans rien dire, ce devait être afin de rendre service à mon oncle. Mais quel service pouvait-il espérer lui rendre, même seul, et encore moins accompagné de l’homme en qui mon oncle voyait ses terreurs incarnées ? Peut-être arriverais-je trop tard pour empêcher quelque malheur fatal ; mais en tout cas, je ne devais point tarder davantage. Préoccupé de cette pensée, je sortis de la maison ; et bien que j’aie souvent couru sur les rudes côtes d’Aros, jamais je ne courus comme en cette néfaste matinée. Je ne crois pas avoir mis vingt minutes à accomplir toute la montée.

Mon oncle n’était plus à son poste. La corbeille avait été ouverte brutalement, et les vivres jonchaient le gazon ; mais nous découvrîmes ensuite qu’il n’en avait pas mangé une bouchée. On ne voyait dans tout le paysage aucune autre trace d’existence humaine. Le jour emplissait déjà le ciel lumineux, le soleil éclairait d’une teinte rose la cime de Ben Kyaw ; mais partout au-dessous de moi les âpres hauteurs d’Aros et le champ de la mer s’étendaient dans le clair-obscur du crépuscule matinal.

— Rorie ! criai-je ; et je répétai : Rorie !

Ma voix se perdit dans le silence ; mais je ne reçus pas de réponse. Si les chasseurs avaient entrepris en effet de capturer mon oncle, ce n’était pas, à coup sûr, dans la légèreté de leurs pieds, mais dans la dextérité de leurs manœuvres qu’ils avaient mis leur confiance. Je continuai de courir à toutes jambes, regardant de droite et de gauche, et ne m’arrêtai que sur la hauteur qui domine Sandag. Je vis l’épave, la zone de sable nu, les vagues battant nonchalamment, la longue chaîne d’écueils, et de chaque côté le chaos des rochers et les crevasses de l’île. Mais toujours nulle apparence humaine.

Soudain, le soleil envahit Aros et les ombres et les couleurs se révélèrent. Moins d’une seconde plus tard, au-dessous de moi, vers l’ouest, des moutons se mirent à fuir, pris de panique. Un cri s’éleva. Je vis mon oncle qui courait. Je vis le Noir bondir à sa poursuite ; et avant que j’eusse le loisir de comprendre, Rorie parut à son tour, criant des ordres en gaélique, comme à un chien qui ramène un troupeau.

Je pris mes jambes à mon cou, mais peut-être aurais-je mieux fait de rester où j’étais, car je ne réussis qu’à couper au dément sa seule ligne de retraite. À partir de cet instant, il n’eut plus devant lui que la tombe, l’épave et les flots de Sandag-Bay. Mais Dieu sait que je fis pour le mieux.

Mon oncle Gordon vit dans quelle direction, affreuse pour lui, la chasse le poussait. Il fit une feinte d’abord à droite, puis à gauche ; mais, en dépit de la fièvre qui battait dans ses veines, le nègre le devança. De quelque côté qu’il se tournât, il se voyait coupé et ramené sur le théâtre de son forfait. Tout à coup, il se mit à pousser des hurlements que répétèrent les échos ; et Rorie et moi criâmes au nègre d’arrêter. Mais tout fut vain, car il en était écrit différemment. Le nègre courait toujours, mon oncle fuyait devant lui en hurlant. Ils évitèrent la tombe et longèrent les débris du naufrage ; en un clin d’œil ils eurent dépassé les sables ; et cependant mon oncle, sans s’arrêter, s’engagea dans l’écume ; et le Noir, prêt à l’atteindre, le suivit de toute sa vitesse. Rorie et moi fîmes halte, car l’événement ne dépendait plus des hommes, et c’était la justice de Dieu qui venait de passer devant nous. Jamais nulle fin ne fut plus prompte. Sur cette plage à la déclivité abrupte, ils eurent tous deux perdu pied en une enjambée ; ni l’un ni l’autre ne savait nager ; le Noir réapparut un instant et poussa un cri guttural ; mais le courant rapide les emportait vers le large ; et si jamais ils revinrent encore à la surface, ce que Dieu seul pourrait dire, ce ne fut guère que dix minutes plus tard, à l’extrémité d’Aros-Roost, là où les oiseaux de mer pêchent en tournoyant.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en mars 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Isa.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Les Gais Lurons in Stevenson, Robert Louis, Le Prisonnier d’Édimbourg, Paris, Robert Lafont, 2012, p 7-55. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Côte au nord de Dunbar a été prise par Laura Barr-Wells en juillet 2015.

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