Robert Louis Stevenson

LE NAUFRAGEUR

(The Wrecker)
Traduction : Louise Zeys

1906

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PROLOGUE  AUX ÎLES MARQUISES. 4

CHAPITRE I  UNE BONNE ÉDUCATION COMMERCIALE  12

CHAPITRE II  LE VIN DU ROUSSILLON.. 21

CHAPITRE III  LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. PINKERTON   27

CHAPITRE IV  LA FORTUNE SE MONTRE INCONSTANTE  35

CHAPITRE V  LE MALHEUR ME POURSUIT. 43

CHAPITRE VI  JE PARS POUR L’OUEST. 49

CHAPITRE VII  UNE PART DANS LES AFFAIRES. 57

CHAPITRE VIII  UN COUP D’ŒIL DANS LA CITÉ. 71

CHAPITRE IX  LE NAUFRAGE DE L’« ONDÉE VOLANTE »  77

CHAPITRE X  OÙ L’ÉQUIPAGE DISPARAÎT. 92

i

CHAPITRE XI  NOS ROUTES SE SÉPARENT. 111

CHAPITRE XII  LA « NORAH CREINA ». 116

CHAPITRE XIII  L’ÎLE ET LE BRICK NAUFRAGÉ. 121

CHAPITRE XIV  LA CABINE DE L’« ONDÉE VOLANTE ». 131

CHAPITRE XV  LA CARGAISON DE L’« ONDÉE VOLANTE »  140

CHAPITRE XVI  JE DEVIENS CONTREBANDIER ET LE CAPITAINE CASUISTE. 148

CHAPITRE XVII  LE VAISSEAU DE GUERRE APPORTE QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS. 153

CHAPITRE XVIII  QUESTIONS RÉITÉRÉES ET RÉPONSES ÉLUDÉES  160

CHAPITRE XIX  VOYAGES EN COMPAGNIE D’UN AGENT D’AFFAIRES  171

CHAPITRE XX  STALLBRIDGE-LE-CARTHEW... 185

CHAPITRE XXI  FACE À FACE. 195

CHAPITRE XXII  LE FILS REPOUSSÉ. 202

CHAPITRE XXIII  LE BUDGET DU « CURRENCY LASS ». 217

CHAPITRE XXIV  UNE AFFAIRE DIFFICILE. 236

CHAPITRE XXV  UNE MAUVAISE AFFAIRE. 250

ÉPILOGUE. 276

Ce livre numérique. 279

 

PROLOGUE

AUX ÎLES MARQUISES

C’était par un après-midi d’hiver, à Taiohaé, capitale française et port des îles Marquises ; il était environ trois heures. Le vent soufflait par rafales, et le ressac battait furieusement la grève. Le bâtiment de guerre, chargé de planter le drapeau de la France et d’établir son influence dans ces îles, était amarré au-dessous de Prison-Hill et tanguait fortement. Les nuages étaient si bas, qu’ils semblaient soutenus par les cimes environnantes. Durant toute la matinée, la pluie n’avait cessé de tomber, une de ces pluies des tropiques, véritables trombes d’eau par leur violence, et les flancs de la montagne portaient encore les traces du torrent qui les avait ravinés.

À l’exception du commandant, qui dirigeait momentanément les travaux des forçats occupés à un nouvel aménagement du jardin de la Résidence, toute la population semblait plongée dans une somnolence profonde. Vaekehu, la reine des natifs, dormait aussi paisiblement dans sa coquette maison, ombragée de palmiers, que les marchands dans leurs boutiques, ou que le garçon du cercle, qui ronflait, la tête appuyée sur le comptoir chargé de bouteilles. On n’aurait pu découvrir, dans toute la longueur de la rue bordant la plage, une seule créature animée, mais au bout de la jetée, assis sur une pile de vieux effets, se trouvait la curiosité vivante de Taiohaé : le fameux blanc tatoué.

Bien que les grands yeux ouverts de notre personnage semblassent se fixer sur le paysage pittoresque qui se déroulait à l’horizon, il était insensible aux beautés du site et laissait follement vagabonder sa pensée à travers l’espace.

Cependant il fut soudain tiré de son assoupissement par une apparition inattendue. L’accès de la baie n’est pas difficile aux bâtiments ; ils peuvent aisément approcher de l’un ou l’autre des deux îlots qui en gardent l’entrée. Le foc d’un vaisseau émergea brusquement ; bientôt après parurent deux voiles d’avant, et notre rêveur n’avait pas eu le temps de sauter sur ses pieds, qu’un brick contournait l’îlot et se trouvait à l’entrée de la passe.

La ville endormie se réveilla comme par enchantement. De tous côtés accoururent les indigènes, se renvoyant les uns aux autres ce cri magique : « Un vaisseau ! un vaisseau ! » La reine, sous sa véranda, scrutait l’horizon ; pour mieux voir, elle avait abrité ses yeux sous une main, véritable chef-d’œuvre de l’art du tatouage. Le commandant rentra précipitamment pour chercher sa longue-vue ; le gouverneur de la prison courut en hâte vers le port. Enfin, les dix-sept Canaques et le capitaine qui composaient une partie de l’équipage du vaisseau de guerre français se précipitèrent sur le pont. Les marchands et les commis de nationalités diverses s’étaient rassemblés, selon leur coutume, dans la rue, devant le cercle. Tout cela s’était fait en un clin d’œil, avant que le bâtiment eût eu le temps de jeter l’ancre. Quelques minutes plus tard, les couleurs anglaises furent arborées.

« Ah ! voici Havens, » dit l’un des membres du Cercle, en se tournant vers un nouvel arrivant qui fumait nonchalamment sa cigarette.

« Eh bien, Havens ! que pensez-vous de ce vaisseau ? »

Le personnage ainsi interpellé était un Anglais de haute stature, à l’air affable et doux :

« Je n’en pense rien, je sais positivement ce qui le concerne ; il m’est envoyé d’Auckland par Donald et Edenborough, et je me rends à son bord.

— Quel est son nom ? demanda l’ancien marin.

— Je l’ignore, c’est sans doute quelque bâtiment qu’ils auront frété. »

Puis il continua sa route, et, peu d’instants après, il prenait place dans une chaloupe manœuvrée par des Canaques.

« Vous m’êtes envoyé d’Auckland, je suppose, » dit-il au capitaine, qui le reçut à bord du brick. « Je suis M. Havens.

— Très bien, Monsieur, répliqua celui-ci en lui tendant la main. Vous trouverez M. Dodd, le propriétaire, dans la cabine. Prenez garde à la peinture ! »

Havens, suivant les indications données, fut bientôt en présence d’un homme de taille moyenne, assis devant un bureau.

« Est-ce à Monsieur Dodd que j’ai l’honneur de parler ? » fit Havens en se dirigeant vers lui ; puis tout à coup : « Eh mais ! n’est-ce pas là Loudon Dodd ?

— Moi-même, mon cher ami, répondit ce dernier en se levant vivement. J’espérais un peu qu’il s’agissait de vous, en voyant le nom de Havens dans mes papiers. Vous n’avez nullement changé. Toujours bonne mine et cette même figure d’Anglais placide.

— Je puis vous retourner le compliment : mais vous paraissez être devenu Anglais à votre tour, répliqua Havens.

— Vous faites erreur, le pavillon qui flotte là-haut n’est pas le mien, c’est celui de mon associé. Tenez, le voici, fit-il en désignant de la main un buste placé parmi d’autres objets d’art.

— Une belle tête ! Votre associé a l’air très bien.

— Oui, c’est un bon garçon. Il est le bailleur de fonds.

— Il ne paraît pas être à court d’argent, fit Havens en regardant avec étonnement le luxe qui l’entourait.

— Oui, répondit Dodd, il apporte les capitaux, et moi, je me mets en frais d’intelligence et de goût… Ces étagères en vieux noyer sont anglaises ; les livres qui s’y trouvent m’appartiennent. Les glaces que vous voyez là viennent de Venise ; ces tableaux sont notre propriété à tous les deux ; ceci est à moi…

— Quoi donc ?

— Ces marbres. J’ai commencé par être sculpteur. Je suis né artiste, et ne me suis jamais véritablement soucié d’autre chose que d’art. Si je devais quitter ce vaisseau, je crois que je reprendrais mon premier métier. Voulez-vous que nous examinions les papiers ensemble ?

— Nous en aurons tout le loisir demain, et l’on vous attend probablement au Cercle. C’est l’heure de l’absinthe. Vous dînez avec moi, naturellement. »

M. Dodd acquiesça. Il endossa son habit, frisa sa moustache, lissa ses cheveux devant une des glaces de Venise ; puis, après un examen satisfaisant de sa personne, posa un feutre à larges bords sur sa tête, et suivit son ami.

Le soleil avait disparu de l’horizon quand nos amis atterrirent ; le crépuscule tombait, et déjà l’on voyait briller sous ses vérandas les lampes allumées du Cercle International (nom officiel du cercle). C’est le moment le plus agréable de la journée, celui où les piqûres de la mouche venimeuse de Unka-hiva ne sont plus à redouter, alors qu’une douce brise de mer vient rafraîchir la température.

Les membres du Cercle étaient réunis, Loudon Dodd fut présenté en toutes règles à chacun séparément. Tous ces hommes de nationalités diverses, que leur état ou les hasards d’un naufrage, d’une désertion, etc., avaient réunis à Taiohaé, accueillirent le nouveau venu avec une cordialité parfaite. Son extérieur agréable, ses manières douces, sa façon élégante de s’exprimer tant en anglais qu’en français, lui attirèrent toutes les sympathies. Assis à une table sur laquelle on avait posé quelques bouteilles de bière, il devint bientôt le centre d’un groupe animé.

Bien que Loudon Dodd se trouvât pour la première fois aux Marquises, il était depuis assez longtemps dans les affaires pour être renseigné sur les vaisseaux et les équipages dont on discutait les mérites ; il avait assisté dans d’autres îles voisines au début de carrières dont il apprenait maintenant l’apogée, de même qu’il pouvait raconter la suite de bien des histoires dont le prologue s’était déroulé à Taiohaé. Au nombre des nouvelles récentes qu’il apportait, figurait le naufrage du John Richards.

« Dickinson en a acquis l’épave à l’île Palmerston, ajouta Dodd.

— Quels en étaient les propriétaires ? demanda un des membres du cercle.

— Oh ! comme d’habitude, Capsicum et Cie. »

Les membres du Cercle échangèrent un sourire et un regard d’intelligence. Loudon exprima peut-être la pensée générale en disant :

« Parlez-moi de bonnes affaires ! Je ne connais rien de meilleur qu’une goélette, un capitaine entendu et un bon récif auquel on puisse se fier.

— De bonnes affaires ! opina un homme originaire de Glasgow. Il n’y en a plus.

— Je n’en suis pas sûr, dit un autre, car il y a quelque chose à gagner dans le commerce de l’opium.

— Il y a mieux que cela, fit un troisième interlocuteur : tomber sur un banc d’huîtres perlières, l’écumer, et prendre la poudre d’escampette avant même que les autorités en aient eu vent.

— Une grosse pépite d’or est bonne à trouver, dit un Allemand.

— On peut aussi tirer un joli profit des naufrages.

— Oui, il est possible de faire de belles affaires en achetant des épaves, dit l’homme de Glasgow, mais c’est rare.

— En général, fit Havens, il y a diablement peu d’opérations profitables.

— C’est vrai. À mon avis, le plus avantageux serait de posséder un secret dont dépendît l’honneur d’un homme riche, intéressé à payer le silence.

— Votre idée n’est pas nouvelle, dit Havens, mais n’en est pas meilleure pour cela.

— Qu’importe ? le pire de la chose, c’est qu’il n’y a pas moyen de découvrir un mystère dans les mers du Sud ; il faudrait être à Paris ou à Londres.

— Mac-Gibbon aura lu quelque roman sensationnel, fit remarquer un des membres du club.

— Eh bien ! après tout, s’écria Mac-Gibbon, ce sont des histoires vraies. Lisez les journaux ! C’est par ignorance que vous ricanez ainsi ; cependant le genre d’affaires que j’indique est aussi lucratif et, pour le moins, aussi honnête que le métier d’assureur. »

L’acrimonie soudaine de cette remarque tira Loudon Dodd, qui était un homme paisible, de sa réserve habituelle. « C’est singulier, dit-il, mais je crois avoir essayé à peu près tous les genres d’existence dont vous parlez.

— Avez-vous jamais trouvé une pépite ? interrogea l’Allemand avec vivacité.

— Non, répondit Loudon.

— Alors, demanda un autre, vous avez fait la contrebande de l’opium ?

— Oui, répliqua Loudon.

— Y avez-vous gagné de l’argent ?

— Certainement.

— Auriez-vous par hasard aussi acheté une épave ?

— Oui, Monsieur.

— Et comment vous en êtes-vous tiré ?

— Oh ! je dois dire que c’était une épave d’une espèce particulière ; après tout, je ne sais si je recommanderais cette branche d’industrie.

— L’épave a-t-elle coulé ? questionna un des assistants.

— Je crois plutôt que c’est moi qui ai été coulé, je n’avais pas la tête assez forte pour pareille entreprise.

— Vous avez été maître d’un secret ? interrogea l’homme de Glasgow.

— Oui, et d’un secret aussi grand que l’État du Texas.

— Et celui qu’il concernait était-il riche ?

— Assez riche pour acheter ces îles, s’il en avait eu envie.

— Mais alors, qu’est-ce qui vous manquait ? N’avez-vous pu mettre la main sur votre Crésus ?

— J’ai eu de la peine à le rejoindre ; mais enfin, je l’atteignis, et alors…

— Eh bien, alors ?

— La face des choses changea complètement, je devins son meilleur ami.

— Nous partirons pour aller dîner, Loudon, quand vous aurez fini de débiter vos fadaises », interrompit Havens.

Pendant le repas, ils mangèrent en affamés et causèrent en hommes blasés.

« Je ne vous ai jamais entendu raconter autant de bêtises que ce soir au Cercle, dit Havens à son ami.

— Bah ! j’ai cru sentir une odeur de soufre dans l’air. J’ai bavardé pour le seul plaisir de parler, mais je n’ai pas dit de bêtises.

— Vous voulez dire que vos histoires d’opium, d’épave, de contrebande et celle de l’homme qui devint votre ami étaient vraies ?

— Depuis le premier jusqu’au dernier mot.

« Oui, c’est une étrange histoire que la mienne, et je suis prêt à vous la raconter, si elle vous intéresse. »

Ce qui suit est le récit de Loudon Dodd, non pas comme il le fit à son ami, mais tel qu’il l’écrivit plus tard.

CHAPITRE I

UNE BONNE ÉDUCATION COMMERCIALE

Je commencerai par vous parler de mon père. Jamais homme ne fut meilleur, plus beau, ni, à mon point de vue, plus malheureux, tant dans ses affaires que dans ses plaisirs, dans le choix de son lieu de séjour, et, je suis fâché de l’avouer, même dans son fils. Il commença par être intendant, devint bientôt propriétaire lui-même, et, grâce à quelques spéculations avantageuses, ne tarda pas à être compté parmi les notabilités de la contrée. Les gens avaient l’habitude de dire de lui « Dodd a une forte tête ». Pour ma part, je n’eus jamais grande confiance en ses conceptions. Mais si les succès l’abandonnèrent parfois, son assiduité ne se démentit jamais. Il lutta dans ce combat journalier à la recherche de l’or, avec une espèce de loyauté tranquille et triste qui le faisait ressembler à un martyr. Levé avec l’aurore, il consacrait le moins de temps possible à ses repas et se refusait tout plaisir.

Malheureusement, je ne me souciais et ne me soucierai jamais de rien d’autre que d’art. Mes idées sur la destinée de l’homme étaient d’enrichir le monde d’œuvres artistiques et de jouir de la vie, le plus agréablement possible. Je ne pense pas que j’aie fait connaître cette dernière manière de voir à mon père, mais il a dû la deviner, car il montra toujours une indulgence excessive pour toutes mes peccadilles.

Dès que j’eus passé mes examens, je fus envoyé à l’École commerciale de Muskegon. Vous êtes étranger, par cela même, vous aurez peine à croire ce que je vais raconter, quoique je vous en garantisse l’authenticité.

L’école existe peut-être encore aujourd’hui ; tout le comté en était fier comme d’un établissement extraordinaire. Bien certainement, quand mon père me vit monter dans la voiture qui allait m’y conduire, il s’imagina que j’étais en route directe pour la présidence des États-Unis ou quelque autre grande destinée.

Le collège commercial était un grand et vaste établissement, agréablement situé au milieu d’une forêt. L’air y était pur, la nourriture excellente, et le prix établi en conséquence. Des fils électriques (pour employer l’expression du prospectus) « reliaient l’établissement avec les principaux centres financiers du monde ». Le cabinet de lecture était amplement approvisionné de journaux contenant tous les renseignements commerciaux désirables.

Les élèves, dont le nombre variait entre cinquante et cent, étaient occupés essentiellement à s’escamoter de l’argent les uns aux autres, pour ce que nous appelions le papier de collège. Nous avions naturellement des heures de classe : la matinée était employée à l’étude de l’allemand, du français, de la tenue des livres, etc., mais la majeure partie de la journée et le but de l’éducation que nous recevions se concentraient sur la Bourse, enseignement dont nous tirions profit, sans courir de véritables risques, puisque tous nos titres étaient fictifs. Nous nous livrions, par conséquent, à un jeu purement théorique, dépourvu d’agrément et non déguisé.

Notre simulacre de marché était réglé par les prix des marchés extérieurs, afin que nous fussions à même de nous rendre compte de la hausse et de la baisse. Nous étions obligés à une tenue de livres très régulière, et nos comptes étaient scrupuleusement examinés à la fin de chaque mois par le directeur ou par les professeurs. Afin d’ajouter un semblant de vérité à nos transactions, le papier de collège était coté à 5 francs les cent feuilles, prix que les parents ou les tuteurs payaient très volontiers.

Quand j’entrai pour la première fois dans la salle des transactions, où l’un des professeurs devait m’indiquer le pupitre qui m’était destiné, je fus étourdi par les clameurs et la confusion qui y régnaient. Des tableaux noirs, posés à l’autre extrémité de la pièce, étaient couverts de chiffres constamment remplacés par d’autres. À chaque changement, c’était une bousculade, des cris formidables, des vociférations dont le sens m’échappait, puis des sauts à travers bancs et pupitres, un mouvement extraordinaire de têtes et de bras, et des notes écrites rapidement. Je crois que je n’ai jamais rien vu de semblable, et je m’étonnai d’une telle agitation pour des transactions qui, en somme, n’étaient qu’illusoires, puisque tout l’argent du marché aurait à peine suffi à l’achat d’une paire de patins ; mais je me souvins bientôt que nombre de gens riches perdent tout caractère pour un enjeu de deux sous.

Le professeur, absorbé qu’il était à suivre les fluctuations du marché, avait oublié de m’indiquer mon pupitre. Il le fit enfin, ajoutant quelques conseils pour m’inculquer le goût du jeu ; et il m’engagea à suivre les traces d’un certain jeune homme à cheveux blond filasse et à lunettes, un nommé Bilson, le meilleur sujet de l’établissement, m’assura-t-il.

Peu après, au milieu d’un tumulte toujours grandissant, les chiffres parurent sur le tableau, plus pressés encore que par le passé, et l’immense hall retentit de cris aussi formidables que ceux que l’on doit entendre au pandémonium. Je regardai autour de moi, mon guide avait disparu, me laissant livré à mes propres ressources devant mon pupitre. Mon voisin était en train d’additionner les sommes qui, je l’appris plus tard, représentaient les pertes faites dans la matinée ; mais il fut distrait de son occupation en m’apercevant.

« Quel est votre nom, nouvel arrivant ? s’informa-t-il. Ah ! vous êtes le fils de Dodd à la forte tête. À quel chiffre se montent vos fonds ? Cinquante mille ! Oh ! vous êtes solide. »

Je lui demandai ce qu’il me fallait faire, puisqu’il était de règle d’examiner les livres une fois par mois.

« Mais, naïf que vous êtes, vous aurez un comptable, s’écria-t-il. L’un de nos morts prendra cette peine pour vous, ils sont là pour cela. Et si vous êtes heureux dans vos opérations, vous n’aurez jamais à travailler dans notre vieux collège ».

Le bruit étant devenu assourdissant, et mon nouvel ami, m’ayant assuré que quelqu’un devait certainement « être coulé » boutonna son paletot et se perdit dans la foule, pour chercher des nouvelles et m’amener un teneur de livres.

La suite prouva qu’il avait deviné juste, quelqu’un était ruiné : un prince d’Israël était tombé ; un marchand de lard avait été fatal à sa puissance, et le commis amené pour tenir ma comptabilité, m’épargner tout ouvrage et me guider à raison de 5 000 francs par mois, papier de collège (au cours de 50 francs aux États-Unis), n’était autre que l’éminent Bilson, dont on m’avait vanté la compétence.

Suivant une des recommandations de mon père, je spéculais sur les chemins de fer. Pendant un mois, je maintins une position sûre, mais peu brillante, trafiquant pour de petites sommes sur un marché passablement calme, à la grande indignation du commis que j’avais engagé. À la fin, cédant à ses instances, je voulus tenter un grand coup ; je vendis pour quelques milliers de francs d’obligations Pan Handles Preferences, alors en baisse. À peine cette opération était-elle achevée, que Pan Handles remonta à la Bourse de New-York d’une façon stupéfiante, et, en moins d’une demi-heure, je vis ma position compromise. Bon sang ne saurait mentir, comme dit mon père ; je supportai vaillamment cette déconvenue et je jouai un jeu infernal pendant tout le reste de la journée. Ce soir-là, la déconfiture de H. Loudon Dodd défraya la Gazette du collège, et Bilson, jeté une fois de plus sur le pavé, devint mon compétiteur pour la même place de commis. L’objet le plus en vue attire davantage l’attention : mon désastre me mit en évidence, et je fus choisi de préférence à mon compagnon. Vous voyez que l’on acquiert de l’expérience, même au collège commercial de Muskegon.

Pour ma part, il m’était assez indifférent de perdre ou de gagner dans un jeu si complexe et si monotone ; mais j’étais humilié d’avoir à annoncer cette débâcle à mon père. J’employai donc toutes les ressources de mon éloquence pour lui dire, ce qui était d’ailleurs la vérité, que les jeunes gens heureux dans leurs spéculations ne recevaient pas l’ombre d’éducation dans l’établissement, de sorte que, si son désir était de me voir étudier et travailler, il avait tout lieu de se réjouir de mes malheurs. Je le priai de me remettre à flot et je promis de m’en tenir à ses conseils de ne plus spéculer que sur les chemins de fer. À la fin, entraîné par le sujet qui me tenait le plus à cœur, je l’assurai que je me sentais peu de capacité pour les affaires, et je le suppliai de me retirer de ce lieu détesté, pour m’envoyer à Paris étudier la peinture.

Il me répondit très brièvement. Le ton de sa lettre était aimable, mais empreint d’une nuance de tristesse : il me rappelait que, le moment des vacances étant proche, nous aurions alors le loisir de discuter à fond la question qui nous intéressait tous les deux.

Quand je revis mon père, je fus frappé du changement qui s’était opéré en lui : il avait beaucoup vieilli et paraissait bien fatigué. Je fus touché de ses efforts pour me consoler et pour ranimer mon courage, qu’il supposait à bout.

Il conclut en me disant :

« Dieu sait, mon cher enfant, que je n’ai que ton seul bien en vue ; et, pour te le prouver, je te propose un nouvel arrangement. Tu retourneras au collège après les vacances, avec une seconde mise de fonds de 50 000 francs. Conduis-toi en homme, et arrange-toi de façon à doubler ce capital. Si, après cela, tu désires encore aller à Paris, je m’engage à t’y envoyer ; seulement, je suis trop fier pour te retirer maintenant du collège, comme si l’on t’en avait chassé. »

Mon cœur bondit de plaisir à cette proposition, mais le découragement me ressaisit bientôt. Il me semblait plus facile de peindre comme Meissonier que de gagner 50 000 francs dans des spéculations aussi hasardeuses que celles de notre simulacre de Bourse. Je ne pouvais non plus comprendre pourquoi, ainsi que le prétendait mon père, un bon peintre doit être forcément un heureux spéculateur. Je risquai quelques timides observations à ce sujet.

Mon père soupira profondément.

« Tu oublies, mon cher enfant, dit-il, que je suis juge de l’un et non pas de l’autre. Il est possible que tu aies le génie d’un Bierstadt, mais je n’en sais rien.

— Alors, répondis-je, je conclus un bien mauvais marché. Les parents des autres élèves les conseillent, leur télégraphient et leur indiquent les bonnes opérations. Et ne comprenez-vous pas que, si les uns gagnent, il faut bien que les autres perdent.

— Mais je te tiendrai au courant, s’écria mon père avec une animation peu habituelle chez lui. »

Puisque mon père consentait à diriger mes opérations et que le collège commercial devait être un acheminement vers Paris, je pouvais reprendre confiance en l’avenir.

Maintenant, j’ai à vous parler d’un nouveau facteur, qui prit place dans ma vie et eut une grande influence sur ma carrière. Ce nouveau facteur est tout simplement le Capitole de l’État de Muskegon, que l’on projetait alors de bâtir. Mon père avait embrassé cette idée avec une ardeur patriotique jointe à une combinaison commerciale. Il fit partie de tous les comités, souscrivit pour d’énormes sommes d’argent, et s’arrangea de manière à posséder voix au chapitre dans la plupart des contrats.

Deux plans lui avaient été envoyés, et il était plongé dans leur examen très approfondi lors de mon retour du collège. Comme cette idée l’occupait entièrement, la première soirée ne s’écoula pas sans que je fusse appelé en conseil. C’était là un sujet d’affaires intéressant pour moi. Il est vrai que je ne connaissais pas encore l’architecture, mais c’était au moins un art : or, j’avais, pour ce qui touche de près ou de loin aux beaux-arts, ce goût prononcé que les imbéciles confondent avec le génie.

J’examinai soigneusement tous les plans et découvris aisément leurs mérites et leurs défauts. Je lus des traités d’architecture pour me pénétrer des différents styles, j’étudiai les prix courants des matériaux et je saisis si parfaitement toute l’affaire, que, lors de la discussion des plans, mon père recueillit de nouveaux lauriers. Ses arguments firent loi, son choix fut approuvé par le Comité, et j’eus la satisfaction anonyme de constater qu’arguments et choix étaient miens. Plus tard ma coopération devint encore plus active, car je proposai moi-même d’exécuter certains changements assez importants, et ceux-ci eurent le bonheur ou le mérite d’être adoptés. L’énergie et les aptitudes dont je fis preuve dans cette affaire surprirent délicieusement mon père.

Quant à moi, je retournai très gaiement au collège, où mes nouvelles opérations financières furent couronnées du plus grand succès.

Dans l’espace d’un mois je réalisai 85 000 à 90 000 francs en papier de collège, mais, à ce moment-là, je fus victime d’un des vices adhérents au système établi. Le papier de collège, je l’ai déjà dit, avait une valeur réelle de 1 p. 100 et, à ce taux, était mis en circulation dans notre établissement. Des spéculateurs malheureux vendaient donc des habits, des livres, des guitares, des boutons de manchettes, etc., pour régler leurs différences ; par contre, les spéculateurs heureux étaient souvent tentés de réaliser de grands profits dans ces sortes d’échanges. Il advint un jour que j’eus besoin de 150 francs pour divers articles de peinture, car je dessinais toujours beaucoup, et la pension qui m’était allouée se trouvait momentanément épuisée. Grâce aux idées de mon père, j’avais fini par regarder la Banque comme un endroit où l’on n’a qu’à prendre la peine de se baisser pour ramasser de l’argent, et, dans une heure malheureuse, je réalisai 15 000 francs de titres, avec lesquels j’achetai un chevalet.

C’était un mercredi matin, me voilà transporté de joie. Mon père, car je puis à peine revendiquer une part dans cette combinaison, essayait à ce moment une des opérations les plus tentantes et les plus périlleuses de l’échiquier de la Bourse. Le mardi, déjà, la chance tournait contre nous, et le vendredi soir, j’étais, pour la seconde fois, déclaré en faillite. Ce fut un rude coup, et, dans toute autre circonstance, mon père aurait assez mal pris la chose, car, si un homme ressent profondément l’incapacité de son fils, il est encore plus sensible à la démonstration de la sienne propre. Mais à notre coupe amère vint se mêler un ingrédient que l’on pourrait appeler empoisonné. Mon père était au courant de mes opérations, il s’aperçut de la disparition des 15 000 francs en titres, et resta sous l’impression que j’avais volé 150 francs en circulation.

Depuis lors, il ne me donna plus l’ombre d’un conseil.

Pourtant il ne songeait sans doute à rien d’autre qu’à son fils et au meilleur moyen d’en faire un homme. Je crois qu’il était réellement très affecté de ce qu’il regardait comme un relâchement de mes principes, et qu’il se mit à réfléchir à la manière dont il pourrait me préserver de la tentation.

Sur ces entrefaites, l’architecte du Capitole ayant parlé avantageusement de mes dessins, sa résolution fut prise.

« Loudon, me dit mon père en souriant quand nous nous revîmes, si je t’envoyais à Paris, combien de temps te faudrait-il pour devenir un sculpteur expérimenté ?

— Qu’entendez-vous par expérimenté ? demandai-je.

— Un homme entendu, connaissant tous les styles patriotiques et emblématiques.

— Je crois qu’il faudrait y consacrer trois années.

— Penses-tu qu’un séjour à Paris soit indispensable ? Il y a de grandes ressources dans notre pays, et des sculpteurs très célèbres qui pourraient te donner des leçons.

— J’ai la conviction qu’à Paris seulement on peut former de vrais artistes.

— Très bien ! Cela sonnera très agréablement : Un jeune homme, originaire de cet État, fils d’un des plus notables habitants de notre ville, a fait ses études sous la direction des premiers artistes de Paris, ajouta-t-il en savourant longuement sa phrase.

— Mais, mon cher père, objectai-je, à quoi bon tout cela ? Je n’ai jamais songé à devenir sculpteur.

— Oui, c’est vrai, mais j’ai accepté tout d’abord comme une affaire l’entreprise de sculpture pour notre nouveau Capitole ; plus tard, j’ai réfléchi qu’il vaudrait mieux qu’elle ne sortît pas de la famille. Mes idées se rencontrent avec les tiennes sur les beaux-arts : il y a immensément d’argent à gagner, et c’est une œuvre patriotique. Tu n’as donc, cher enfant, qu’un mot à dire si tu veux partir immédiatement pour Paris. Au bout de trois années, tu reviendras pour décorer le Capitole de ton pays natal. C’est une occasion unique qui se présente, il faut la saisir ; l’argent que tu gagneras t’appartiendra en propre, et, à chaque dollar j’en ajouterai un autre.

CHAPITRE II

LE VIN DU ROUSSILLON

Ma mère était d’origine écossaise, et il fut jugé convenable que mon voyage en Europe débutât par une visite à sa famille. En conséquence, je me rendis à Édimbourg où habitait mon oncle, Adam Loudon, ancien épicier, actuellement retiré des affaires, à la tête d’une jolie fortune. C’était un homme d’un caractère froid et ironique. Il me reçut bien, me nourrit et m’hébergea avec une grande hospitalité, me demandant en échange de l’amuser et de l’intéresser par mes récits, pendant lesquels ses lunettes glissaient, et sa bouche se tordait d’une façon comique. La cause de sa gaieté mal déguisée venait tout simplement, je crois, de ce que j’étais Américain.

Je portais un assez vif intérêt à mon grand-père, Alexandre Loudon. Celui-ci, ancien maçon, était le fils de ses œuvres. Sa tournure, son langage, ses manières, tout dans sa personne témoignait de son origine plébéienne, au grand désespoir de mon oncle.

Un des avantages d’être né Américain, c’est qu’il ne m’arrivait jamais de rougir de mon grand-père, et le vieillard ne fut pas long à s’en apercevoir. Il avait gardé un tendre souvenir à ma mère, peut-être parce qu’il avait l’habitude d’établir des comparaisons entre elle et mon oncle Adam, qu’il détestait cordialement, et il attribua à l’influence de sa fille préférée ma sympathie pour lui. Lors de nos promenades, devenues quotidiennes, il m’emmenait souvent chez des vieillards de son âge (non sans m’avoir recommandé le plus grand secret vis-à-vis d’Adam) ; il me présentait à la société avec un orgueil manifeste, et ne manquait jamais de donner quelques coups d’épingles à ses autres descendants.

Lorsque je quittai Édimbourg, j’étais loin de me douter que je venais de donner une excellente impulsion à mes affaires personnelles ; j’étais simplement enchanté de m’échapper d’une maison triste pour me jeter dans cette lumineuse cité que l’on nomme Paris. Chacun a son idéal : le mien se bornait à l’étude des arts et à la vie du quartier Latin, ce monde évoqué par le magicien impitoyable qui écrivit la Comédie humaine. Je ne fus pas désappointé. Je n’aurais pu l’être.

Si je prenais mes repas dans un pauvre restaurant et logeais dans un misérable garni, ce n’était pas par nécessité, mais par caprice. La forte pension que m’allouait mon père m’aurait permis d’habiter le quartier de l’Étoile, si je l’eusse désiré, et de me faire conduire chaque jour en voiture à l’atelier ; mais, en menant cette vie-là, tout charme aurait disparu : j’aurais encore été M. Loudon Dodd, fils de millionnaire, tandis que je devenais un étudiant du quartier Latin, le successeur de Murger, vivant en chair et en os les scènes de ces romans que j’avais lus et relus avec délices et desquelles je rêvais dans les bois de Muskegon.

Dans ce temps-là, nous avions tous, au quartier Latin, la folie de Murger ; la comédie de la Vie de Bohême, jouée à l’Odéon pendant un temps déraisonnable pour Paris, avait fait revivre la légende dans toute sa fraîcheur. C’étaient les mêmes scènes qui se rejouaient individuellement dans chaque galetas du voisinage, et le tiers des étudiants personnifiaient en conscience Rodolphe ou Schaunard. Quelques-uns d’entre nous allèrent loin, d’autres plus loin encore.

Ce laisser-aller m’entraîna, dès la seconde année de mon séjour à Paris, dans une aventure que je dois relater ici, puisqu’elle m’a amené à faire la connaissance de James Pinkerton. Je dînais seul, un soir, dans un petit restaurant dont la cave jouissait d’une grande renommée parmi nous autres étudiants. On était en octobre : au dehors, les feuilles mortes tourbillonnaient emportées par le vent d’automne. Je parcourais distraitement la carte des vins, en amateur de bons crus et de beaux noms, quand mes yeux tombèrent sur le mot roussillon. Je me souvins que je n’avais jamais goûté de ce vin-là, et j’en fis venir immédiatement une bouteille. Il me parut excellent, et j’en redemandai une pinte ; or, comme le garçon me répondit que le roussillon ne se vendait pas par demi-bouteille, je lui commandai d’en apporter encore une entière. Les tables du restaurant étaient fort près les unes des autres, et tout ce dont je me souviens, c’est de m’être trouvé engagé dans une conversation animée avec mes voisins les plus immédiats. Je devins de plus en plus loquace, j’eus des saillies qui firent rire aux éclats les consommateurs. J’invitai mes nouveaux amis à m’accompagner pour aller prendre le café dans un établissement voisin ; mais, à ma grande surprise, à peine avais-je fait trois pas dans la rue, que je me trouvai seul. J’éprouvai un vague sentiment d’inquiétude et me demandai si les fumées de la dernière bouteille que j’avais bue ne m’avaient pas obscurci le cerveau. Enfin, j’eus tout à coup le sentiment que j’étais ivre et que le mieux était de m’aller coucher.

Je regagnai mon hôtel, qui était à deux pas, et le portier me remit, en passant, ma bougie. Je gravis les quatre étages qui conduisaient à ma chambre. Bien que je fusse incontestablement gris, je possédais cependant un reste de lucidité : je n’avais qu’une idée fixe, celle de me lever assez tôt le lendemain matin pour me rendre à l’atelier ; et, comme je m’aperçus que ma pendule était arrêtée, je voulus redescendre pour charger le garçon de m’éveiller à temps. Je laissai la bougie allumée dans ma chambre et la porte grande ouverte, afin de m’orienter plus facilement, et je partis. La maison était plongée dans l’obscurité la plus profonde ; mais, comme il n’y avait que trois portes par étage, il était impossible d’errer longtemps à l’aventure. Je n’avais donc qu’à redescendre l’escalier jusqu’au moment où j’apercevrais la lueur de la veilleuse brûlant dans la loge du concierge.

Je comptai quatre étages : point de portier. Comme je pouvais m’être trompé dans mon calcul, je continuai ma marche, descendant un étage, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’eusse compté le chiffre insensé de neuf étages. Je compris que j’avais dépassé la loge du concierge sans la remarquer et que je me trouvais dans les entrailles de la terre, c’est-à-dire à une profondeur de cinq étages sous la rue. Mon hôtel était donc construit au-dessus des catacombes !

Je rebroussai chemin et regrimpai vers le niveau de la rue en comptant laborieusement. Je remontai cinq, six et sept étages, et toujours pas de loge de concierge. Ces recherches inutiles commençaient à m’ennuyer, et je pris le parti le plus sage, celui de retourner dans ma chambre, qui ne devait pas être très éloignée. Huit, neuf, dix, onze, douze, treize étages, et ma porte semblait aussi introuvable que le portier et sa loge. Je me rappelai très nettement que la maison n’avait que six étages, je devais donc forcément en avoir gravi trois au-dessus du toit. À ma bonne humeur habituelle succéda une profonde irritation.

Dans cette conjoncture, j’aperçus un filet de lumière s’échappant de la fente d’une porte ; j’étendis la main et tournais une poignée, ce qui me permit de m’introduire sans cérémonie dans une chambre. Une jeune femme s’y trouvait, sur le point de se mettre au lit, et sa toilette était fort avancée… ou peu complète, si vous préférez.

« J’espère, Madame, que vous voudrez bien me pardonner mon indiscrétion, dis-je ; ma chambre porte le numéro 12, et il y a un mystère dans cette damnée maison. »

Elle me regarda fixement et répondit :

« Si vous voulez bien sortir pendant quelques minutes, je vous conduirai à votre chambre. »

La chose étant ainsi arrangée, à la complète satisfaction des parties, je l’attendis sur le palier. Elle me rejoignit bientôt après, enveloppée d’un peignoir, et, me prenant par la main, me fit monter un nouvel étage, ce qui faisait quatre au-dessus du niveau du toit, puis m’enferma dans ma propre chambre, où, très fatigué par mes explorations extraordinaires, je ne tardai pas à m’endormir d’un sommeil de plomb.

Je vous raconte la chose calmement, telle qu’elle me sembla s’être passée ; mais le jour suivant, quand je m’éveillai et que je me rappelai ces divers incidents, je ne pus m’empêcher d’y découvrir bon nombre d’improbabilités. Je n’étais pas en disposition de travailler et, au lieu d’aller à mon atelier, je me dirigeai vers les jardins du Luxembourg, dans le but d’éclaircir mes idées au milieu des moineaux, des feuilles tombantes et des statues. Je m’assis donc sur une chaise de l’allée principale.

Je songeais encore à mon aventure de la nuit, quand un coup de vent fit tourbillonner les feuilles mortes ; une bande de moineaux effarés prit son essor au-dessus de ma tête. Ce tumulte n’eut que la durée de quelques secondes, mais il eut pour effet de m’arracher aux réflexions dans lesquelles je m’abîmais. Je me relevai brusquement, et mes yeux s’arrêtèrent sur une jeune femme, vêtue d’une jaquette marron, qui tenait une boîte de peinture à la main. Un jeune homme, qui paraissait avoir quelques années de plus que moi, marchait à côté d’elle en portant son chevalet. Imaginez ma surprise, quand je reconnus l’héroïne de mon aventure. Nos yeux se rencontrèrent : la dame, se souvenant sans doute de la toilette sommaire dans laquelle j’avais eu le loisir de l’admirer, détourna rapidement les siens avec une ombre de confusion.

Je ne saurais vous dire aujourd’hui si elle était laide ou jolie. Elle s’était conduite avec tant de sang-froid ; moi, j’avais eu l’air si stupide en sa présence, qu’instantanément j’éprouvai le désir de lui apparaître sous un jour plus favorable. D’ailleurs, le jeune homme pouvait être son frère ; les frères sont parfois emportés et assument de bonne heure les responsabilités viriles. Il était donc sage de prévenir toute complication possible en lui faisant des excuses.

En conséquence, je me rapprochais des deux promeneurs, quand, soudain, le jeune homme se retourna, et nous nous trouvâmes face à face. Telle fut ma rencontre avec la troisième influence qui devait agir sur ma vie, car ma carrière entière s’est faite sous l’influence de mon père, du Capitole de Muskegon et de mon ami James Pinkerton. Quant à la jeune femme qui occupait alors toutes mes pensées, à partir du jour de notre rencontre, je n’en entendis plus parler.

CHAPITRE III

LE LECTEUR FAIT LA CONNAISSANCE DE M. PINKERTON

L’étranger, comme je viens de l’indiquer, était un peu plus âgé que moi ; c’était un homme de haute taille, à la physionomie franche et cordiale, aux gestes vifs.

« Puis-je échanger un mot avec vous ? lui demandai-je.

— Mon cher Monsieur, répliqua-t-il, je ne sais à quel sujet, mais je consens à en échanger cent, si cela peut vous être agréable.

— Vous venez de quitter une jeune dame, continuai-je, que j’ai offensée bien malgré moi. Lui parler à elle-même serait renouveler son embarras ; je saisis donc l’occasion de lui présenter mes excuses, avec l’expression de mon profond respect, en m’adressant à son ami, peut-être même, ajoutai-je en m’inclinant très bas, son protecteur naturel.

— Vous êtes un de mes compatriotes, s’écria-t-il, je le devine à votre délicatesse envers cette dame. Vous ne faites d’ailleurs que lui rendre justice. Je lui ai été présenté l’autre soir, à une réception chez des amis, et, la rencontrant ce matin, je ne pouvais pas faire moins que de porter son chevalet. Mais, cher Monsieur, quel est votre nom ? »

Je fus désappointé de voir qu’il n’existait pas d’autre lien entre lui et la jeune femme ; et moi, qui avais cherché cet entretien, j’éprouvais la tentation de battre en retraite. Cependant une certaine expression dans les yeux gris de l’étranger m’engagea à continuer la conversation.

« Je m’appelle. Loudon Dodd, je suis étudiant en sculpture, et j’arrive de Muskegon.

— En sculpture ! s’écria-t-il, comme si cette conjecture eût été la dernière à faire. Mon nom, à moi, est James Pinkerton, et je suis ravi d’une occasion qui me permet de faire votre connaissance.

— Pinkerton ! Ce fut mon tour d’être surpris. Êtes-vous Pinkerton « tabouret cassé », dis-je.

Il convint de son identité avec un éclat de rire juvénile, et, vraiment, tout jeune homme eût été fier de porter un sobriquet acquis comme le sien.

Pinkerton devait sa réputation à l’incident que voici : Dans un atelier, pendant que de grossières brutalités étaient pratiquées sur un débutant qui tremblait de peur, un grand jeune homme pâle et maigre se leva brusquement, et, s’armant de son siège, protesta vivement en s’adressant aux hommes de cœur. Une lutte s’engagea, et, quelques secondes plus tard, il ne restait dans l’atelier que la victime et ses défenseurs. Je suis fier de revendiquer la nationalité américaine pour le héros de l’affaire. Dans la bagarre, Pinkerton avait du premier coup cassé son tabouret sur le dos de son adversaire.

Je crus bien faire en invitant ma nouvelle connaissance à déjeuner avec moi. Nous nous installâmes dans un restaurant passablement éloigné du Luxembourg ; là, nos langues se délièrent, et nous nous contâmes réciproquement notre histoire.

Les parents de Pinkerton étaient des émigrants, qui s’étaient établis en Amérique. Je n’ai jamais pu savoir si James s’était enfui de la maison paternelle ou si son père l’avait renvoyé ; bref, à l’âge de douze ou treize ans, il se trouva dans la rue, abandonné et sans ressources. Un photographe ambulant le recueillit près de New-Jersey ; il se prit d’affection pour la pauvre créature, lui fit partager sa vie errante, l’instruisit de son mieux, en lui apprenant son métier ; il mourut finalement au bord d’une grande route sur les confins de l’Ohio. « C’était un homme extraordinaire, m’assurait Pinkerton ; je souhaiterais que vous l’eussiez connu, Monsieur Dodd. Son extérieur digne et majestueux me rappelait involontairement les patriarches. »

À la mort de ce protecteur, le jeune garçon hérita de ses appareils et continua le métier pour son propre compte.

En parcourant les États de l’ouest, et tout en prenant des clichés, le jeune homme se nourrissait de livres de toutes espèces, bons, mauvais ou indifférents, livres populaires ou abstraits, depuis les romans de Sylvannus Cobb jusqu’aux Éléments d’Euclide. À ma grande surprise, il les avait tous lus.

Ces différents genres de lectures contribuèrent à lui donner un vernis de connaissances intellectuelles mêlées d’idées romanesques. Être Américain, posséder un esprit simple et bon, avoir des sentiments patriotiques, de la culture, gagner de l’argent à pleines mains, tel était son idéal. Sa pensée dominante était de représenter dignement l’Amérique.

Le métier de photographe ne lui permettant pas de réaliser son ambition de gagner beaucoup d’argent, il l’abandonna pour un état plus lucratif. Je n’ai jamais compris très clairement les principes de cette nouvelle affaire, mais le but me semble avoir été de frauder les chemins de fer, en matières de taxes et de frais de voiture.

« J’économisai sou par sou, dit Pinkerton, j’avais un double but à atteindre : amasser une grande fortune et acquérir de l’éducation, avoir un intérieur élégant et y amener une femme bien élevée et distinguée. Chaque homme est tenu de se marier au-dessus de sa condition : si la femme n’est pas supérieure à l’homme, je déclare qu’il n’y a plus que de la sensualité dans leur union. Telle est mon opinion sur ce point. Mais chacun n’est pas capable de faire ce que j’ai fait, c’est-à-dire de fermer l’agence la plus achalandée de Saint-Joseph, de partir seul, sans amis et sans connaître un mot de français pour s’établir ici, y dépenser ses capitaux en étudiant la peinture.

Il habitait tout près de l’Observatoire, une petite mansarde tapissée de ses études et dont quelques malles formaient le principal mobilier. J’ai une peur extrême de blesser qui que ce soit, et il m’est très pénible de dire des choses désagréables ; cependant la flatterie répugne à ma nature et, principalement en matière d’art, il m’est impossible de dissimiler mon sentiment. J’avais déjà fait deux fois le tour des murs en silence, espérant toujours découvrir une étincelle de génie, ou même de talent. Pinkerton me suivait pas à pas, essayant, par un coup d’œil furtif, de deviner mes impressions ; il me présentait alors de nouvelles études, et, d’un air véritablement anxieux, attendait mon arrêt, puis les retirait avec désespoir. Quand l’examen fut terminé, mon désappointement égala le sien.

« Oh ! gémit-il en rompant ce long silence, vous n’avez pas besoin de parler.

— Voulez-vous que je vous communique franchement ma pensée ? dis-je. Vous perdez votre temps.

— En êtes-vous sûr ? demanda-t-il, abusé par un retour d’espoir et tournant vers moi ses yeux scrutateurs. Regardez ce melon ! un de mes camarades le trouve bien. »

Force me fut d’examiner attentivement le melon : mon jugement n’en fut nullement modifié, je secouai la tête.

« J’en suis bien sincèrement fâché, Pinkerton, mais je ne puis vous engager à continuer vos études. »

Relevant la tête :

« Très bien, dit-il d’une voix forte, je ne suis pas surpris de votre appréciation, mais je continuerai quand même la peinture et j’y mettrai toute mon âme. Ne croyez pas que ce soit du temps perdu ; j’acquiers là une connaissance utile, qui m’aidera à élargir le cercle de mes relations quand je retournerai en Amérique. Peut-être serai-je capable d’entreprendre quelques illustrations, sinon, je puis toujours redevenir marchand, ajouta-t-il, en énonçant avec une simplicité presque enfantine cette monstrueuse proposition, qui eût fait bondir d’indignation le quartier Latin tout entier. C’est une expérience que je tente, continua-t-il. Mais vous avez fait preuve de courage en me disant si franchement votre opinion, et je vous serai éternellement reconnaissant de cette marque d’amitié. Voilà ma main, Monsieur Dodd, bien que je ne sois votre égal ni par l’instruction, ni par le talent.

— Vous ne pouvez pas en juger, répondis-je. J’ai vu vos œuvres mais vous ne connaissez pas encore les miennes.

— Non, c’est vrai ; allons les voir immédiatement ! Mais je sais que vous m’êtes bien supérieur, je le sens. »

À dire la vérité, j’étais quelque peu embarrassé à l’idée de l’introduire dans mon atelier ; mes travaux, bien médiocres, étaient toutefois très supérieurs aux siens. Il s’était rasséréné et m’amusa le long du chemin par sa causerie et l’exposition de ses nouveaux projets. Je finis par mieux le comprendre : je n’avais pas désappointé un artiste, mais un trafiquant se livrant à des affaires très multiples, auquel j’avais enlevé l’illusion d’exploiter l’une des vingt branches de son industrie.

Par le fait, quoique je ne l’aie découvert que longtemps après, il cherchait déjà des consolations auprès d’une autre muse et se complaisait dans l’idée qu’il me payerait de ma sincérité, resserrerait notre amitié, et, du même coup, rétablirait en moi l’estime de ses talents. Pendant que je l’entretenais de mes plans d’avenir, je l’avais vu, à plusieurs reprises, sortir un calepin de sa poche et griffonner quelques mots. Au moment où nous entrâmes dans mon atelier, je vis le même calepin dans sa main, et, tandis qu’il portait la pointe de son crayon à sa bouche, il inspectait mon logis jusque dans ses moindres détails.

« Avez-vous l’intention d’en prendre un croquis ? ne pus-je m’empêcher de lui dire, tout en découvrant le génie de Muskegon.

— Oh ! c’est mon secret, répondit-il ; ne vous en inquiétez pas : un rat peut quelquefois rendre service à un lion. »

Il fit le tour de ma statue et me pria de lui en expliquer le sujet. J’avais représenté Muskegon comme une toute jeune mère ayant un peu du type indien ; dans ses bras, un enfant ailé symbolisait l’essor futur de notre ville. Son siège était formé de fragments de sculptures grecques, romaines et gothiques, destinés à représenter le vieux monde, berceau de nos ancêtres.

« Eh bien, êtes-vous satisfait de votre œuvre, Monsieur Dodd ? demanda-t-il quand j’eus fini de parler.

— Mais, lui dis-je, mes camarades ont l’air de trouver que, pour un travail de commençant, la « bonne femme » n’est pas sans mérite. Quant à moi, elle ne me paraît pas mal. Tenez, placez-vous là, vous la verrez plus avantageusement : mon groupe n’est pas dénué de valeur, mais je veux faire mieux encore.

— Ah ! voilà le mot ! s’écria Pinkerton. Voilà le mot qu’il me fallait, et il se remit à griffonner.

— Mais, répondis-je, c’est l’expression la plus usitée de notre répertoire, je n’ai rien dit de bien particulier, ce me semble.

— De mieux en mieux, fit-il, un génie qui s’ignore. Seigneur ! mais cela devient magnifique ! et il recommença à écrire.

— Si vous continuez ainsi, je vais faire disparaître le sujet de notre entretien ; et je me mis en devoir de replacer le voile sur le génie.

— Non, non, ne soyez pas si pressé ; donnez-moi un ou deux renseignements. Montrez-moi ce qui est particulièrement bien, car je n’ai jamais tourné mes regards vers la sculpture.

— Eh bien, voyez-vous, la première chose à considérer en sculpture, c’est la masse. Après tout, c’est, si vous le voulez, une sorte d’architecture… »

C’est par ces mots que je commençai mes définitions. Je vous ferai grâce du reste.

La nuit tombait sur le génie de Muskegon, et mon éloquence en matière de théories sur la sculpture n’était pas encore épuisée ; je ne me séparai de mon nouvel ami qu’après avoir pris rendez-vous pour le lendemain.

Quinze jours plus tard, il me fut donné de découvrir le secret du carnet de notes. Ce monstre de Pinkerton était correspondant d’un journal de l’Amérique occidentale ; il en avait rempli les colonnes d’une description détaillée sur ce qui me concernait. Je lui fis observer qu’il n’avait pas le droit d’occuper ainsi les autres de ma personne sans m’en avoir préalablement demandé la permission.

« Au contraire, dit-il, il m’était agréable de vous laisser dans l’ignorance : c’était un charme de plus.

— Mais, mon cher ami, vous étiez tenu de me prévenir. »

Il parut désespéré.

« Vous trouvez que j’ai pris une trop grande liberté, et cela vous blesse, répliqua-t-il. Ah ! j’en suis bien fâché. Que n’ai-je plutôt coupé ma main droite que d’écrire cet article ! Je voudrais bien en arrêter la publication, mais il est trop tard à présent. Et dire que j’y mettais tant d’orgueil et de plaisir ! »

Je m’efforçai de le consoler.

« Oh ! cela ne fait rien, lui dis-je. Vous avez agi par bonté de cœur et dans une bonne intention. »

— Ah ! dit-il d’un air découragé, je vous ai blessé par manque de tact. Vous ne sauriez me tromper, Loudon, et c’est un mal incurable, puisqu’il tient à mon manque d’éducation. »

Il s’assit en se couvrant la figure des deux mains.

« Vous ne m’avez pas blessé le moins du monde, cher ami, répondis-je. Seulement, si, à l’occasion, vous désirez encore une fois me rendre service, ne parlez que de mes travaux, laissez ma chétive personne et surtout ma conversation dans l’ombre.

CHAPITRE IV

LA FORTUNE SE MONTRE INCONSTANTE

Soit par suite de mon éducation et de mes banqueroutes fréquentes au Collège commercial, soit que j’aie hérité cette tendance de mon grand-père maternel, l’ancien maçon, je dois dire que j’étais économe, et, pour être impartial avec moi-même, j’ajouterai que c’était là, je crois, ma seule vertu virile.

Pendant les deux premières années de mon séjour à Paris, je ne me contentai pas seulement de ne dépenser que l’argent strictement nécessaire à mon entretien, mais je fus à même de placer à la banque une assez jolie somme. L’on pensera peut-être que cela ne m’était pas difficile, grâce à mon idée originale de vivre en étudiant pauvre, et cependant les occasions de dépenser l’argent ne manquent pas à Paris. Au commencement de la troisième année, peu de temps après ma liaison avec Pinkerton, les circonstances me prouvèrent que j’avais agi prudemment. Le jour d’échéance de ma pension arriva, et pas de chèque ! J’écrivis alors à mon père, et, pour la première fois, je ne reçus pas de réponse. Un télégramme produisit plus d’effet, car il me valut une dépêche contenant ces mots : « Écrirai tout de suite » ; mais je dus attendre longtemps encore avant de recevoir la lettre annoncée. J’étais vexé, ennuyé et alarmé ; grâce à mes petites économies, je n’éprouvai pas d’embarras pécuniaires.

Trois mois s’étaient écoulés ; mes économies commençaient à s’épuiser, quand je reçus enfin une lettre contenant le chèque accoutumé.

« Mon cher enfant, disait mon père, je crains que, dans le tourbillon de pénibles affaires, tes lettres, et même ta pension, n’aient été quelque peu négligées. Pardonne à ton pauvre père, car il vient de passer par de rudes épreuves, et, maintenant que tout est fini, le docteur m’ordonne de changer d’air et d’aller pour quelque temps à Adirondacks. N’en conclus pas pour cela que je sois malade : je suis simplement surmené et abattu. Plusieurs de nos grands spéculateurs ont fait de mauvaises affaires ; mais Dodd à la « forte tête » a résisté à la tempête, et je crois avoir établi les choses de telle façon qu’avant l’automne nous serons plus riches que jamais.

« Je viens te faire une proposition. Tu m’apprends que notre première statue est passablement avancée ; va de l’avant et achève-la. Si ton maître, j’oublie toujours son nom, consent à m’envoyer un certificat attestant qu’elle est classique, je t’en donnerai 50 000 francs. Il me vient en idée que, puisque Paris offre, dis-tu, tant de facilités pour l’étude, il conviendrait peut-être d’acheter ou de construire une petite maison ; et, à la première occasion, ton père viendra te surprendre et te demander à déjeuner. Je voudrais être auprès de toi déjà maintenant, car je vieillis, et il me tarde de revoir mon fils bien-aimé ; mais j’ai encore des opérations ici qui réclament tous mes soins et toute mon attention. »

C’était là une de ces épîtres qu’un jeune homme ne saurait digérer en solitude ; il me fallait un confident, et ce confident était tout trouvé et ne pouvait être que Pinkerton.

Je lui portais une vive et très réelle affection ; je riais de ses idées, je le grondais et je l’aimais ; lui, de son côté, avait pour moi l’attachement d’un chien fidèle, me regardant respectueusement, comme un être doué d’avantages que lui-même eût voulu posséder. Il me suivait partout ; son rire faisait chorus avec le mien ; nos amis l’appelaient mon ombre. C’est sous cette forme insinuante que la servitude s’approchait de moi.

Pinkerton lut et relut la fameuse épître avec un plaisir plus bruyant encore que le mien. La statue était presque achevée, et quelques jours suffiraient amplement pour la retouche et le dernier coup de ciseau à donner avant l’examen. Le maître, pressenti, ne fit pas attendre son consentement, et une belle matinée du mois de mai nous vit réunis dans mon atelier, attendant avec anxiété le moment décisif. Le maître, la boutonnière ornée de sa rosette, arriva accompagné de mes camarades français, alors étudiants et maintenant sculpteurs de grand renom à Paris. Le « caporal Jean », comme nous l’appelions, abandonnant pour une fois ses études et sa réserve habituelle, qui lui ont valu une place si honorable dans l’opinion du monde, avait quitté son chevalet pour assister un compatriote dans l’anxiété. Ce cher vieux Romney, sur mon instante prière, avait consenti à venir au rendez-vous.

Avec l’Anglais John Myner, les frères Stennis – Stennis senior et junior, comme on les appelait à Barbizon – deux Écossais à cervelle de linotte, l’inévitable Jim, la société se trouva au complet.

Mon ami était blanc comme un linge ; la sueur de l’anxiété mouillait son front, et je n’étais guère en meilleur état que lui quand je soulevai le voile qui recouvrait le génie de Muskegon. Le maître s’en approcha, puis il sourit.

« Ce n’est déjà pas si mal ! dit-il dans ce drôle d’anglais qu’il était fier de parler ; non, ce n’est vraiment pas mal. »

Nous poussâmes un grand soupir de soulagement, et le « caporal Jean », à ce moment-là son meilleur élève, lui expliqua que la statue devait orner un bâtiment public, une espèce de préfecture.

« Hé quoi ! s’écria-t-il, qu’est-ce que vous me chantez-là ? En Amérique ? ajouta-t-il, après avoir reçu de plus amples informations, c’est autre chose : alors c’est très bien, oh ! très bien.

L’idée du certificat demandé avait été insinuée dans son esprit comme une plaisanterie : le caprice d’un nabab à peine plus avancé en civilisation que les Peaux-Rouges des romans de Fenimore Cooper, et il fallut épuiser toutes les ressources de notre imagination pour concevoir une formule capable de satisfaire les deux parties. Le « caporal Jean » eut le mérite de la réaliser, et le maître donna sa sanction à un écrit illisible, en y apposant son nom et son paraphe.

Dans un jour si mémorable, on ne pouvait pas faire les choses à demi : un bon déjeuner avait été commandé chez Lavenne, restaurant digne de recevoir le maître, et le couvert fut mis au jardin. J’avais choisi moi-même le menu ; quant aux vins, j’en soumis le choix à mes invités. La conversation s’anima et devint très intéressante quand le maître eut cessé de parler son mauvais anglais. Il y eut même quelques interruptions, en manière de toasts. Le premier fut porté au maître ; il y répondit par un petit discours très spirituel, rempli de fines allusions sur mon avenir et sur les États-Unis, puis on but à ma santé et à celle de mon père : en conscience on ne pouvait s’en tenir là ; on jugea indispensable d’envoyer séance tenante un télégramme en Amérique, extravagance qui fit perdre la tête au maître.

Le maître se retira bientôt, accompagné du « caporal Jean », et, naturellement, leur départ nous soulagea. Nous étions entre égaux ; les bouteilles furent vidées et les langues se délièrent.

Nous avions pris place à la table vers onze heures et demie ; il était deux heures, quand, étant venu à parler d’un tableau, une visite au Louvre fut décidée. Je soldai la dépense, et, quelques moments après, nous descendions la rue de Rennes. Le temps était chaud et lourd ; Paris brillait de l’éclat superficiel qui enchante tout homme heureux, mais semble railler le malheur et les dispositions mélancoliques ; le vin chantait dans mes oreilles ; la joie de vivre éclatait dans mes yeux. En me rappelant les tableaux que nous vîmes cet après-midi, la disposition d’esprit dans laquelle nous étions en parcourant les galeries, nos causeries et nos rires, je crois bien que, de ma vie, je n’ai éprouvé plus de bonheur que ce jour-là. Nos critiques les plus exagérées, même les remarques les plus banales, étaient toutes marquées de la note gaie.

Les différences de races, qui se manifestèrent à notre sortie du musée, divisèrent notre société. Dijon proposa de retourner à l’atelier. Stennis senior se révolta à cette pensée : il avait un vif désir d’aller en forêt – si possible et de se livrer à une longue promenade. Les Anglais se rallièrent à cette proposition ; moi-même, en dépit de mes habitudes sédentaires, j’éprouvais une attraction invincible pour l’air pur de la campagne. Nous avions à peine le temps d’appeler un fiacre, d’y monter et d’arriver avant le départ d’un des trains rapides pour Fontainebleau.

Une heure et demie plus tard, nous respirions le bon air de la forêt, et nous exercions nos jambes en montant la colline de l’octroi de Fontainebleau, du côté de Barbizon.

Ce sont là des jours heureux, trop vite passés, hélas ! Heureux aussi les jours où, avec Pinkerton, je parcourais Paris et la banlieue, visitant des maisons à vendre, en débattant le prix, en vue de ma future installation ! Il nous arrivait parfois de rentrer couverts de poussière et chargés de magots chinois, de bassinoires en cuivre ou autres objets trouvés chez quelque antiquaire. Pinkerton connaissait bien ces marchands, dénichait facilement les curiosités et savait la valeur des bibelots.

Tout en n’étant pas connaisseur, il possédait une certaine teinture et un vocabulaire d’expressions techniques, qui le faisaient passer pour tel : il critiquait et semblait très compétent en ces matières. Je découvris qu’il était chargé d’achats de peintures et de curiosités pour les États-Unis, de là cette connaissance superficielle d’expert. Les objets, en eux-mêmes, le laissaient froid, mais sa satisfaction consistait à évaluer combien cela s’achetait et se revendait.

Très affairés, nous ne nous aperçûmes pas de la fuite du temps ; mais le jour vint où je pouvais raisonnablement espérer une réponse de mon père à la lettre contenant le certificat de mon professeur. Deux malles se succédèrent, sans rien apporter, enfin, avec la troisième, arriva une longue lettre incohérente, pleine de remords, d’encouragements et de consolations tout à la fois. Il ressortait de ce document, que je brûlai par pitié filiale après l’avoir lu, que mon père venait de perdre sa fortune, qu’il était ruiné et malade, et que, loin de m’attendre à recevoir les 50 000 francs destinés à être dépensés en extravagances de toutes sortes, je devais même renoncer à la pension trimestrielle de laquelle je vivais. Le coup était dur, mais j’eus assez de bon sens pour me résigner et de décence pour faire mon devoir. Je me débarrassai de mes curiosités, ou, plutôt, j’envoyai Pinkerton les vendre ; il les avait d’abord achetées, et, alors, il les revendit si avantageusement que la différence fut peu sensible. Le produit de cette vente, ajouté à ce qui me restait encore de ma pension, me laissa entre les mains un capital de 5 000 francs. J’en réservai 500 pour mes dépenses indispensables, et le reste de la somme fut adressé à mon père, à Muskegon : elle arriva juste à temps pour couvrir les frais de ses funérailles.

Y compris ce qu’on me renvoya de Muskegon, ma fortune entière s’élevait à peine à 1 000 francs ; et, pour ajouter le comble à mes soucis, le contrat relatif à l’exécution des statues avait changé de mains. Le nouvel entrepreneur était pourvu d’un fils, ou peut-être d’un neveu, et il me signifia, avec la sécheresse des lettres de commerce, d’avoir à chercher un autre débouché pour mes produits. Dans l’intervalle, j’avais donné congé de ma chambre, et je dormais sur un lit de sangle placé dans un coin de mon atelier ; de là, je voyais sourire le génie de Muskegon, devenu maintenant une cargaison inutile. Pauvre jeune femme de pierre, née pour être couronnée sous le dôme doré du Capitole, quelle serait sa destinée ? Par suite de quelles basses machinations allait-elle être abandonnée, comme un vaisseau qui ne peut plus prendre la mer ? Et qu’adviendrait-il de son infortuné créateur, debout, avec 1 000 francs pour toute fortune, sur le seuil d’une vie de désolation comme celle qui attend le sculpteur sans amis et sans nom ?

Ce sujet fut souvent et sérieusement débattu entre Pinkerton et moi. Il était d’avis que j’abandonnasse sur l’heure ma profession.

« C’est le moment ou jamais, disait-il, de retourner avec moi au pays et de nous lancer dans les affaires de tout notre cœur. J’ai les fonds nécessaires : vous apporterez vos talents et votre culture. « Dodd et Pinkerton », je n’ai jamais vu une plus belle raison sociale ; cela fera bien sur les prospectus, et vous ne sauriez croire, Loudon, combien de choses dépendent d’un nom. »

À ce roman pratique je répondais par le roman artistique ; je lui rappelai de nombreux exemples de persévérance, à travers maintes tribulations, couronnés tous par de brillants succès, le cas de Millet et de beaucoup de nos amis et camarades, qui avaient choisi de préférence ce sentier pénible et agréable à la fois à travers la vie, en grimpant bravement parmi les rochers et les épines, la poche vide, mais le cœur plein d’espérance.

Il s’aperçut bientôt que ma résolution était inébranlable, et, après dix jours de vaines discussions, il abandonna ce sujet, en m’annonçant un beau matin qu’il était en train de dépenser son capital et se voyait obligé de retourner en Amérique dans un bref délai. Il ajouta que ce départ aurait dû s’effectuer depuis longtemps, mais avait été différé à cause de notre amitié réciproque et de mon infortune. La veille du jour où il devait quitter la France, mon ami m’invita à déjeuner dans un restaurant que je fréquentais jadis et que j’avais abandonné dernièrement, par raison d’économie. À la fin du repas, quand on eut apporté le café et que nos pipes furent allumées, Pinkerton me dit :

« Maintenant, Loudon, permettez-moi de vous exprimer toute ma gratitude. Vous ne savez pas combien j’ai été heureux de vous rencontrer, vous ignorez le bonheur qu’il y a de se sentir attiré par un homme supérieur ; vous ne comprendrez jamais le travail qui s’est opéré en moi, quel attrait votre distinction a exercé sur ma nature intellectuelle, et les efforts incessants de tout mon être pour, non pas vous égaler, mais essayer de vous ressembler. Je tiens à vous dire encore que je voudrais mourir sur le seuil de votre porte, comme votre chien fidèle. »

J’étais abasourdi et ne savais que répondre ; il ne me laissa pas le temps de la réflexion.

« Laissez-moi exprimer tout ce que je ressens ! s’écria-t-il. Je vous estime et vous respecte, j’admire votre dévotion passionnée pour l’art ; je ne puis m’élever à cette hauteur, mais il y a en moi un fonds de poésie qui correspond à vos sentiments. J’ai l’intention de vous venir en aide.

— Mais, dis-je en riant, n’êtes-vous pas vous-même pauvre comme un rat d’église ?

— Attendez que je sois à l’œuvre pour en juger. Je suis destiné à devenir riche. L’amitié est une chose sacrée, pour vous comme pour moi ; c’est en son nom que je vous prie d’accepter ces cent francs, qui représenteront vos premiers émoluments. Vous recevrez pareille somme chaque mois, et, dès que mes affaires commenceront à marcher, je la doublerai. Croyez-moi, ce n’est pas une faveur que je vous fais ; livrez-moi votre statue pour être vendue en Amérique, et ce sera une des plus belles affaires que j’aie jamais réalisées de ma vie. »

Il m’en coûta de refuser son offre généreuse, et j’en fus ému jusqu’aux larmes. Il mit fin à la discussion par ces mots :

« Je n’insiste pas ; c’est fini, n’en parlons plus. »

Nous passâmes ensemble le reste de la journée. Je l’accompagnai jusqu’au quai de la gare Saint-Lazare, et lorsque le train se fut ébranlé, je me sentis étrangement seul : une voix intérieure me disait que j’avais repoussé à la fois les conseils de la sagesse et la main secourable d’un ami.

CHAPITRE V

LE MALHEUR ME POURSUIT

Je ne m’arrêterai pas à raconter par quelles chutes successives je tombai dans la misère. Cet appel à la bourse nommé emprunt, quoiqu’il ne dût jamais être remboursé, était assez à la mode entre étudiants, et j’en connais plus d’un qui vécut pendant longtemps de cette exploitation. Mais ma mauvaise fortune me poursuivit, et je n’eus pas même cette ressource : la plupart de mes amis avaient quitté Paris ; d’autres se trouvaient eux-mêmes dans une situation précaire. Romney, par exemple, en était à parcourir Paris, chaussé de sabots, le reste de son habillement en si mauvais état (malgré les nombreuses épingles destinées à retenir les déchirures) que les autorités du Luxembourg furent d’avis de lui interdire l’entrée du musée.

Dijon était également dans de mauvais draps ; sa pendule avait pris, en compagnie de quelques meubles, le chemin du mont-de-piété ; mais il m’offrit de bon cœur la seule chose dont il pût disposer, c’est-à-dire un coin de son atelier pour y travailler. J’avais été expulsé du mien et forcé de me séparer du génie de Muskegon. Pour posséder une statue de cette taille, il faut un atelier, une galerie ou, tout au moins, un hangar.

Je songeai tout d’abord à la laisser dans l’atelier où elle était née. Qui sait ? peut-être inspirerait-elle mon successeur ! Mais le malheur est que je me querellai avec mon propriétaire, et celui-ci, saisissant l’occasion de m’être désagréable, me somma de la retirer. Dans la situation de fortune où je me trouvais, la location d’une charrette demandait réflexion et, en admettant que j’eusse fait cette dépense, où transporter ma statue ? Je me vis en imagination, voiturant le génie de Muskegon, sans destination aucune, peut-être même allant au plus prochain tas d’ordures, pour jeter, avec les détritus, l’enfant chéri de mon imagination ; et un rire convulsif me saisit. Sur ces entrefaites, l’on m’offrit trente francs pour ma statue, et je fus heureux de m’en défaire.

Je conclus un arrangement avec un restaurateur des boulevards extérieurs, qui consentit à me donner le repas de midi à crédit dans son établissement, fréquenté particulièrement par les cochers. Je n’avais pas demandé celui du soir, alléguant que je dînais toujours chez des amis riches, ce qui me fit mal voir du patron. Ma fable, croyable tout d’abord et aussi longtemps que mes habits furent en bon état, parut invraisemblable quand mes vêtements commencèrent à s’érailler et que mes bottes furent percées. D’un autre côté, si un seul repas par jour convenait à l’état de ma bourse, mon estomac s’en accommodait moins facilement. Au temps de ma prospérité, j’avais souvent visité ce restaurant pour goûter le genre de vie que menaient les étudiants moins fortunés que moi ; mais alors, je n’y entrais jamais sans dégoût, et j’en sortais fréquemment avec des nausées.

Les temps étaient changés, et maintenant c’est avec empressement que je m’asseyais à la modeste table, mangeant avec avidité et gloutonnerie ; il m’arrivait fréquemment de compter les heures qui me séparaient encore d’un repas semblable. La faim est le meilleur des cuisiniers, et quand tout mon argent comptant fut dépensé, qu’il me devint, par conséquent, impossible d’acheter entre temps un bol de chocolat ou une livre de pain, je ne pouvais plus compter pour assouvir ma faim que sur le restaurant des cochers. Le hasard m’envoyait de temps en temps quelque supplément de nourriture, et je me souvenais encore longtemps après de cette petite fête. Quand Dijon, par exemple, touchait l’argent d’un de ses tableaux ou qu’un de mes anciens amis traversait Paris, j’étais invité à un bon dîner. J’empruntais alors, selon l’usage du quartier Latin, de quoi me pourvoir de tabac et de café pour une quinzaine.

Quelques semaines s’écoulèrent, et je crus m’apercevoir d’un léger changement à mon égard dans les manières du patron de mon restaurant. Tout d’abord, je l’attribuai à un effet de mon imagination ; le second jour, mon observation se trouva confirmée, et le troisième marqua une nouvelle phase de mon infortune. Effrayé par ces signes précurseurs d’un prochain orage, je m’abstins de paraître au restaurant pendant quarante-huit heures : mauvaise tactique, car le débiteur qui se tient à l’écart est bien plus remarqué, et le pensionnaire qui manque un repas est toujours accusé d’infidélité. Enfin, le quatrième jour, prenant mon courage à deux mains, j’y retournai en tremblant intérieurement. Le patron me regarda de travers, les servantes chuchotèrent et firent la grimace ; elles négligèrent complètement de me servir ; enfin, lorsque je demandai un petit suisse comme ceux posés à côté des autres dîneurs, on me répondit sèchement qu’il n’en restait plus. J’étais évidemment au bout de mon râtelier ; une planche me séparait de la famine, et cette planche, je la sentais trembler sous mes pieds. Je passai une nuit agitée et sans sommeil ; aussitôt levé, je me rendis à l’atelier de Myner. C’était là une démarche que je m’étais plusieurs fois proposé de faire, mais le courage m’avait toujours manqué, et j’avais reculé au moment de l’entreprendre. J’étais à peine lié avec ce jeune homme, et bien qu’il fût connu pour avoir beaucoup d’argent, rien dans ses manières ou dans sa réputation n’était de nature à m’encourager à recourir à lui dans ma détresse.

En sortant de cette entrevue, qui fut mortifiante pour moi, je me dirigeai vers l’atelier de mon ancien maître. Je n’avais plus qu’une seule carte à jouer ; et j’étais décidé à brûler mes vaisseaux : je devais me séparer du monsieur à habit pour endosser la blouse de l’ouvrier. Cette visite me valut une nouvelle déception.

Sur le boulevard des Invalides, non loin du tombeau de Napoléon, je vis un banc, sur lequel je me jetai triste et découragé. Le temps était sombre ; je me mis à réfléchir sur ma misère : je n’avais pris qu’un repas en trois jours ; plus de tabac, des souliers percés, des pantalons crottés, tel était mon bilan ; aussi, mon humeur se ressentant des circonstances environnantes, je tombai dans une profonde mélancolie.

La nuit était presque venue quand je fus rappelé à moi et à la famine par une sensation de froid pénétrant. La pluie tombait, et je me relevai grelottant. Pendant un moment, je restai indécis, flottant entre la réalité et le rêve. À mesure que le jour se faisait dans mon esprit, la faim torturait mes entrailles ; je me sentais comme poussé par une puissance invincible vers le restaurant des cochers, et, une fois de plus, je reculai à l’idée des insultes que je serais exposé à recevoir. « Qui dort dîne » dit un proverbe ; je repris le chemin de la maison d’un pas vacillant, à travers des rues inondées de pluie. Les lampes dans les boutiques et les réverbères qui commençaient à s’allumer me semblaient éclairer des dîners imaginaires et fantastiques.

« Ah ! Monsieur Dodd, dit le concierge en venant à ma rencontre, il y avait une lettre chargée pour vous ; le facteur la rapportera demain. »

Le lendemain, en effet, on me remit la fameuse lettre chargée, apportant le salut sous ses cachets de cire. Elle était timbrée de San-Francisco, où Pinkerton s’agitait au milieu d’affaires multiples. Il me renouvelait l’offre déjà faite des émoluments, que ses opérations, financières lui permettaient d’élever à 200 francs par mois ; il joignait à sa lettre un premier chèque de 200 francs pour payer mes dépenses, dans le cas où je serais dans une situation un peu gênée.

C’est dans les premiers jours de décembre que je me vendis pour l’esclavage ; pendant six mois, je traînai, en l’allongeant lentement, cette chaîne de gratitude et de malaise. Au moyen de nouvelles dettes, je tâchai de me surpasser afin d’éclipser le génie de Muskegon par un petit, mais très patriotique « porte-drapeau », destiné à figurer au Salon, où il fut dûment accepté, mais resta de longs jours entièrement oublié dans un coin, pour me revenir à la fin, aussi patriotique que par le passé. Je mis alors toute mon âme, comme aurait dit Pinkerton, aux pendules et aux candélabres ; le diable gâtait toujours mes affaires ; et même, quand Dijon, avec sa bonne grâce habituelle, malgré son dédain pour ce modeste travail, consentit à mêler mes chefs-d’œuvre aux siens, le marchand découvrait immédiatement mes travaux et les rejetait.

La vanité meurt lentement, et, dans certains cas obstinés, elle survit à l’homme ; mais, au bout de six mois, quand je dus près de 1 000 francs à Pinkerton et la moitié de cette somme à peu près, en comptes divers dans Paris, je m’éveillai un matin horriblement oppressé et je me sentis isolé : ma vanité avait rendu le dernier soupir pendant la nuit. Je ne voulais pas m’enfoncer davantage dans le bourbier ; je n’avais plus aucun espoir d’avenir dans la sculpture. Je pris le parti de dire adieu à Paris, à l’art, à toute ma vie passée et à ma propre individualité. « J’accepte, écrivis-je à Pinkerton, et, quand la prochaine allocation arrivera, je partirai pour l’ouest, où vous ferez de moi ce que voudrez. »

Je m’étonnai d’avoir pu résister si longtemps à l’appel de mon ami et d’avoir continué à dépenser son argent d’une façon si blâmable. En me rendant bien compte de ma position actuelle, je compris qu’il y aurait ingratitude à ne pas suivre ses conseils pour l’avenir, et que mon devoir m’obligeait à acquitter ma dette. Pour atteindre ce but, je me rappelai que je n’étais pas sans ressources possibles, sinon probables, et je me décidai à faire appel, au prix de n’importe quelle mortification, à la famille Loudon, dans sa ville natale.

C’est seul, et pour un chiffre plus élevé que mes finances ne m’y autorisaient, que je commandai mon dernier dîner à Paris ; seul, je pris mon billet à la gare Saint-Lazare et, seul encore, dans un compartiment au complet, j’observai le clair de lune se jouant dans les flots de la Seine, les petites îles vertes et boisées, Rouen avec ses flèches et la flotte du port de Dieppe. Quand les premières lueurs du jour parurent à l’horizon, je sortis du sommeil agité que je venais de faire sur le pont et je m’amusai à contempler l’aurore. Je vis avec plaisir les côtes anglaises émerger de la brume ; je respirai avec délices l’air salé que m’apportait la brise, puis je fus affecté par la pensée douloureuse que je n’étais plus un artiste et que je ne m’appartenais plus.

CHAPITRE VI

JE PARS POUR L’OUEST

J’arrivai le lendemain matin chez mon oncle, juste à temps pour assister au déjeuner de famille. Plus de trois ans s’étaient écoulés, presque sans amener de changements dans la maison, depuis le jour où, jeune Américain fraîchement débarqué, je m’étais assis pour la première fois devant les friandises de la famille : merluche, saumon fumé et jambon de mouton. Il y avait un changement cependant : c’est que j’avais grandi dans l’estime de tous. Après avoir parlé de la mort de mon père dans les termes que prescrit la bienséance et avec une lenteur cérémonieuse inhérente à l’Écossais, la société entama un sujet qui l’intéressait davantage, celui de mes succès. Mes parents avaient été heureux d’apprendre ma renommée grandissante, j’étais à présent une célébrité, une espèce de prodige.

Le repas enfin terminé, les prières récitées, je demandai à mon oncle Adam un moment d’entretien, afin de causer avec lui de l’« état des affaires ». À ces mots de mauvais augure, je vis la figure du digne homme s’allonger et, quand mon grand-père, qui était un peu sourd, se fut fait répéter ma proposition et manifesta le désir d’assister à la conférence, je crois que l’ennui de mon oncle se changea en une irritation contenue. Nous passâmes cérémonieusement dans la pièce voisine, et la bibliothèque devint le théâtre d’une humiliante conférence pour moi.

Mon grand-père alla s’asseoir devant la cheminée sans feu, bourra sa pipe et se mit à fumer. Mon oncle Adam s’installa devant la table, qui occupait le milieu de la pièce.

D’un ton monotone, et en fixant obstinément le parquet, j’exposai à mes parents la situation pécuniaire dans laquelle je me trouvais ; je leur parlai de la somme que je devais à Pinkerton, de l’impossibilité où j’étais de continuer à étudier la sculpture, de la position qui m’était offerte aux États-Unis, et je leur expliquai qu’avant de contracter de nouvelles obligations envers mon ami, j’avais voulu soumettre le cas à ma famille.

« Je regrette seulement que tu ne l’aies pas fait plus tôt, observa mon oncle ; je me permets de te dire que c’eût été plus convenable.

— Vous avez raison, mon oncle, mais songez que j’ignorais absolument votre manière de voir.

— J’espère ne jamais me détourner de ceux auxquels m’unissent les liens du sang, dit mon oncle avec emphase, mais aussi, sembla-t-il à mon oreille inquiète, avec plus de mauvaise humeur que d’affection. Je ne puis oublier que tu es le fils de ma sœur, et je n’ai d’autre choix que d’accepter l’entière responsabilité de ta situation. »

Je ne sus que murmurer un timide « Merci ».

« Oui, continua-t-il, il y a quelque chose de providentiel dans la circonstance qui t’a amené vers moi en ce moment. Une place est précisément vacante dans mon ancienne maison de commerce, ou dans mon entrepôt de produits alimentaires, comme ils l’appellent aujourd’hui, dit-il avec une pointe de gaieté – de mon temps, nous étions simplement des épiciers. Tu as lieu de te féliciter de ta chance, je t’y ferai entrer demain. Tu gagneras en commençant 18 schellings par semaine.

— Adam ! fit mon grand-père.

— Je regrette que vous assistiez à cette explication, dit mon oncle en se tournant avec plus ou moins de soumission vers le vieux maçon, mais je vous rappellerai que c’est vous qui l’avez voulu.

— Tu te montres bien mesquin, Adam. Oui, Adam, c’est mon opinion, répéta sèchement le vieux Loudon, et je ne crains pas de l’exprimer. Vois-tu, mon enfant, continua-t-il en se tournant vers moi, je suis ton grand-père, n’est-ce pas ? ne fais pas attention à ce que dit Adam ; je veux que justice te soit rendue. Je suis riche.

— Père, interrompit mon oncle, j’aurais deux mots à vous dire en particulier. »

Je me levai pour sortir.

« Ne bouge pas d’ici, cria mon grand-père presque brutalement ; si Adam a quelque chose à me dire, eh bien, qu’il parle. C’est à moi qu’appartient l’argent, par conséquent, c’est moi qui suis le maître ici. »

Mon oncle, après cette sortie, sembla n’avoir plus aucune remarque à faire ; à deux reprises, provoqué par un « parle donc et que ce soit fini » de mon grand-père, il éluda la question.

« Vois-tu, fils de ma Jenny, conclut mon grand-père, je vais venir à ton aide. Ta mère a toujours été ma préférée, car je n’ai jamais pu m’entendre avec Adam. Un beau jeune homme comme toi, plein de bon sens, qui comprend admirablement tout ce qui a trait à la construction, qui a été en France, où on se connaît en statues, ne doit pas rester dans l’embarras. Une splendide affaire pour la vente, que les statues, un bel ornement aussi ! Je ne pense pas qu’un seul maçon en Écosse ait employé autant de statues que moi. Mais, comme je te le disais, tu poursuivras ta carrière avec le capital que je vais te donner, et tu vivras assez pour devenir aussi riche que je le suis moi-même. Tu aurais touché une part de ma fortune à ma mort ; mais comme tu en as besoin maintenant, il vaut mieux te donner l’argent tout de suite : c’est très juste après tout. »

L’oncle Adam éclaircit sa voix :

« C’est là une très belle action, mon père, dit-il, et je suis sûr que Loudon en est touché, comme moi-même. C’est une action très belle et très juste, mais, permettez-moi de vous faire remarquer qu’il serait préférable de mettre cela noir sur blanc. »

Mon grand-père le prit au mot et fit mander M. Gregg, le notaire.

M. Gregg, le notaire ! Mes yeux s’ouvrirent et je compris qu’il s’agissait du testament de mon grand-père.

Mon oncle, qui aurait sans doute voulu ne pas avoir lancé les paroles imprudentes qu’ils avaient prononcées, finit par affecter une indifférence, une impassibilité, qui, certainement n’étaient pas réelles.

Peu après l’arrivée de M. Gregg, mon grand-père nous congédia, mon oncle Adam et moi, pour traiter avec le notaire l’affaire en vue de laquelle il l’avait fait venir.

Il était clair pour moi que j’allais être avantagé ; jusqu’à quel point et dans quelles conditions, c’est ce que j’ignorais, mais j’eus le loisir d’y songer pendant la promenade solitaire que je fis à travers les rues de la nouvelle ville.

Au bout d’une heure, ainsi qu’il avait été convenu, je me dirigeai vers l’étude de M. Gregg, où, après quelques mots aimables, je fus mis en possession d’une somme de 50 000 francs, et d’un petit paquet de livres traitant d’architecture.

Avec 50 000 francs, je pouvais retourner à Paris et me consacrer de nouveau aux arts : être prince et millionnaire dans cet économique quartier Latin. Les bons sentiments, inhérents à toute nature humaine, me disaient d’être satisfait de la lettre que j’avais envoyée de Londres ; les mauvais sentiments prétendaient, au contraire, que j’avais agi avec trop de précipitation et que je m’en repentirais. Bons et mauvais sentiments tombèrent cependant d’accord sur un point : c’est que, la lettre étant partie, il fallait nécessairement la suivre. L’argent fut donc divisé en deux parts inégales : M. Gregg me donna pour la première une lettre de change au nom de Dijon, que je chargeai de rembourser mes créanciers à Paris ; enfin, comme j’avais suffisamment d’argent comptant pour le voyage, le reste de la somme me fut remis en traites sur San-Francisco…

Au cours de mon voyage, je m’arrêtai quelques jours à Muskegon, pour visiter les amis de mon père, mais j’aurais pu m’épargner cette peine : on l’avait déjà oublié.

Près d’une semaine s’était écoulée, et je n’avais pas prévenu mon ami du retard survenu dans mon arrivée ; je venais de changer de train à Council-Bluffs, quand je vis apparaître un homme, un télégramme à la main, s’informant, si, parmi les voyageurs, il ne s’en trouvait pas un du nom de « Londres Dodd ». Je réclamai la dépêche qui était de Pinkerton, elle me demandait : « Quel jour arrivez-vous ? Très important. » Je répondis en fixant l’heure et le jour ; mais à Ogden, un nouveau télégramme m’attendait : « Très bien. Soulagement inexprimable. Vous attends à Sacramento. »

Dans mes heures d’amertume, j’avais donné à Pinkerton le surnom d’Irréprimable, et, malgré moi, ce nom échappa encore à mes lèvres. Quel tour était-il de nouveau en train de me jouer ? Quelle affaire ce monstre bénin brassait-il pour son Frankenstein ? Dans quel nouvel imbroglio allais-je tomber sur les côtes du Pacifique ? J’avais une confiance entière en l’homme et tout à la fois une méfiance profonde de son imagination. Je savais qu’il ne penserait jamais à faire mal, mais j’étais convaincu qu’il ne pourrait jamais, à mon point de vue, faire bien.

Ces vagues appréhensions jetèrent une nuance de tristesse sur mon voyage ; mais tout souci se dissipa quand enfin je découvris mon Pinkerton dans la foule à Sacramento. Je ne pensai plus à rien d’autre qu’à l’aimer et à me dévouer pour lui. Je serrai sa main comme celle de mon meilleur et unique ami.

« Oh ! Loudon, cria-t-il du plus loin qu’il m’aperçut, si vous saviez combien j’ai travaillé pour vous ! Et vous n’êtes pas arrivé une heure trop tôt. Vous êtes déjà connu ici, et l’on vous attend avec impatience. Votre barque vogue à pleines voiles ; vous êtes inscrit pour une conférence demain soir : Vie d’un étudiant à Paris, côté grave et côté gai, douze cents places retenues ! Mais, cher ami, que vous êtes maigre ! Goûtez-moi cela. Et il tira d’un étui une petite bouteille couverte d’étoiles avec cette étiquette : EAU-DE-VIE DE L’ÉTAT, PAR PINKERTON, TREIZE ÉTOILES D’OR, ENTIÈRE GARANTIE.

— Que Dieu me bénisse ! dis-je en respirant avec soulagement, après la première gorgée de ce liquide enflammé. Et que signifie : entière garantie ?

— Comment ! Loudon, mais vous devriez savoir cela ! cria Pinkerton. Vous voyez cette affiche collée à toutes les anciennes auberges en Angleterre.

— Mais, si je ne me trompe, cela veut dire quelque chose de tout différent : entière garantie s’applique aux établissements publics plutôt qu’aux boissons vendues.

— C’est bien possible ! répondit Jim sans la moindre honte. C’est vrai en quelque façon, mais je puis vous assurer que cela est d’un bon effet sur mes prospectus et que la boisson a du succès ; elle se vend par grosses. À propos, j’espère que cela ne vous contrariera pas : j’ai fait mettre votre portrait dans tout San Francisco, en vue de la conférence, accompagné de cette carte de visite : H. Loudon Dodd, le sculpteur américo-parisien ! Voici un exemplaire de la petite affiche ; elle est semblable aux grandes, qui sont bleues et rouges.

Laissant de côté les questions accessoires, je lui dis :

« Mais, Pinkerton, cette conférence est la plus folle de vos folies. Comment puis-je préparer une conférence en trente heures ?

— C’est déjà fait, Loudon ! exclama-t-il triomphant. Tout est prêt. Fiez-vous à moi pour mener à bien une affaire commencée. Vous en trouverez le canevas écrit dans mon bureau. J’ai mis le meilleur talent de San Francisco à contribution, Harry Miller, le plus brillant journaliste de la ville. »

Je finis par me résigner au portrait et à la conférence préparée. Je réclamai la promesse que l’on ne disposerait plus de moi sans m’en prévenir ; mais, quand je vis combien cette demande embarrassa et mortifia l’Irréprimable, je m’en repentis et pris la résolution de me laisser atteler à son char sans proférer à l’avenir la moindre plainte.

Je dînai de bonne heure le lendemain avec mon imprésario, comme Pinkerton était heureux de se nommer, et je me trouvai dans la disposition d’esprit d’un caniche, tant j’étais prêt à obéir au moindre des signes de mon maître. Je le suivis, avec la docilité d’un bœuf qu’on mène à l’abattoir, dans la grande salle où tout San Francisco était réuni. Je me sentis seul devant cette immense assemblée, n’ayant pour alliés qu’une table, un verre d’eau, un monceau de manuscrits et des notes représentant Harry Miller et moi. Je lus le sujet, car le temps et la volonté m’avaient manqué pour l’apprendre par cœur ; je lus rapidement, humblement, d’une voix saccadée et avec une gêne visible. Çà et là, j’apercevais un regard sympathique fixé sur moi ; çà et là, arrivant à une plus riche veine du manuscrit de Harry Miller, il me semblait que le cœur allait me manquer et je balbutiais. L’auditoire bâillait, s’agitait, murmurait, se plaignait, et finalement articula son mécontentement par ses cris : « Plus haut » et encore :

« Personne n’entend rien ». Je commençais, dans ma timidité, à sauter quelques mots. Ce qui me parut de mauvaise augure, c’est que pas un seul éclat de rire ne saluait mes bévues.

Un peu plus tard, je fis une bévue plus sérieuse que les précédentes, en tournant par mégarde trois feuillets à la fois. Ces mots : « Vous voyez que j’abrège autant que possible » me gagnèrent les suffrages de mes auditeurs, et, quand je quittai la scène, mon départ fut égayé par des éclats de rire, des trépignements, des acclamations et les chapeaux agités en l’air.

CHAPITRE VII

UNE PART DANS LES AFFAIRES

La nourriture nécessaire au corps d’un sage ne diffère pas sensiblement de celle qu’absorbe le fou, ni celle d’un éléphant de celle du moineau, et les mêmes éléments chimiques, sous différentes formes, nourrissent toutes les créatures. Une courte étude des occupations de Pinkerton dans sa nouvelle situation me convainquit d’une vérité se rapportant à cette autre digestion mentale par laquelle nous extrayons de la vie ce qu’on appelle la joie de l’argent. Un écolier plongé dans la lecture d’un roman intéressant n’éprouvera pas une joie plus grande en maniant un fusil imaginaire et en rampant dans des forêts féeriques, que Pinkerton n’en avait en parcourant Kearney street, pour ses affaires quotidiennes. Celles-ci donnaient la part la plus large dans sa vie, et il était heureux pendant des heures si le hasard l’avait fait coudoyer un millionnaire. La réalité était son roman ; il était fier et glorieux de ses occupations. Chaque dollar gagné était considéré par Pinkerton comme s’il avait été pêché à de mystérieuses profondeurs ; chaque entreprise hasardeuse était pour lui comme le plongeon du pêcheur de perles, et il n’était jamais plus heureux qu’en se risquant hardiment dans les opérations de bourse.

En outre, il était diversement et mystérieusement occupé. Jamais l’argent ne restait tranquille dans son coffre-fort, ou, plutôt, Pinkerton jonglait avec les dollars comme un prestidigitateur l’eût fait avec des oranges. Lorsque j’eus une part dans les affaires, mon propre gain suivit le même chemin que son argent ; il me le montrait un moment pour le disperser aussitôt après, comme les sous que l’on donne à un enfant pour les mettre dans la caisse des missions. Parfois il rentrait la figure radieuse, et, après avoir établi sa balance hebdomadaire, me frappait sur l’épaule en se déclarant un grand vainqueur dans les luttes pour la conquête de l’argent, et cependant il n’avait pas en poche de quoi payer un verre de limonade.

Le bureau, qui aurait dû être un lieu de repos pour tant de dollars, était situé au centre de la ville. C’était une pièce vaste et spacieuse, haute de plafond, avec de grandes fenêtres en glaces. Un cabinet vitré en acajou poli offrait à l’œil un assemblage d’environ deux cents bouteilles soigneusement étiquetées. Elles contenaient toutes la liqueur des treize étoiles de Pinkerton, mais, à première vue, on les distinguait à peine des bouteilles de Courvoisier. Je faisais souvent remarquer cette ressemblance à mon ami, en lui conseillant une nouvelle édition de brochures, avec un titre ainsi perfectionné : Pourquoi buvez-vous des liqueurs françaises, alors que nous vous donnons la même étiquette ? Du matin au soir, les portes du cabinet roulaient sur leurs gonds, et, quand le visiteur ne connaissait pas encore les vertus de l’eau-de-vie, il se retirait immanquablement avec une bouteille comme spécimen. Si je me récriais sur ces extravagances, Pinkerton me répondait :

« Mon cher Loudon, vous n’avez pas la bosse des affaires ! Ces frais-là sont absolument nuls. Je ne pourrais trouver un moyen de réclame à meilleur marché. »

À l’autre-bout du cabinet s’ouvrait un somptueux parapluie, conservé là comme une relique. Il paraît qu’au moment où Pinkerton voulut lancer les treize étoiles, la saison des pluies commençait. Il était mélancolique, presque dans la gêne, en attendant la première averse : aux premières gouttes de pluie, les diverses voies de la cité furent inondées de ses agents, distributeurs d’annonces, et tous les habitants de San-Francisco, depuis l’homme de peine jusqu’à l’employé ou l’industriel courant pour atteindre le bateau, et l’élégante, au coin de la rue, attendant sa voiture, tous s’abritèrent sous un parapluie à l’étrange devise : Êtes-vous mouillés, goûtez les treize étoiles.

« On ne voyait pas un autre parapluie dans la rue, disait Jim. J’étais à ma fenêtre, Loudon, jouissant de ce spectacle, et je vous assure que je me sentais aussi grand que Vanderbilt. »

C’est à cette largesse que Pinkerton dut, non seulement la vente d’une grande quantité de treize étoiles, mais toutes les affaires de son agence de publicité.

« À présent, Loudon, m’avait dit Pinkerton le lendemain de la mémorable conférence, nous pouvons aller ensemble à nos affaires. De vous avoir pour collaborateur est depuis longtemps le plus cher de mes désirs ; je cherchais deux têtes dans le même bonnet et quatre bras pour un corps, les voilà trouvés. Vous vous rendrez bientôt compte par vous-même que nos occupations touchent à l’art, puisqu’elles sont un effort combiné de l’imagination et de l’observation, le mouvement en plus. Vous serez bientôt sous le charme ! »

J’aurais pu attendre longtemps le charme promis. Ai-je un sens de moins que les autres ? toujours est-il que, dès le début, notre existence me fit l’effet d’un tumulte lugubre et monotone, d’un genre de vie donnant lieu à d’interminables bâillements. Je dormais dans un petit cabinet attenant au bureau ; Pinkerton avait élu domicile dans le bureau même ; étendu sur un divan breveté quelque peu branlant, son sommeil était menacé par la sonnerie bruyante d’une pendule munie d’un réveille-matin. Grâce à ce voisinage, nous nous levions de bonne heure ; le premier déjeuner achevé, nous retournions à 9 heures au travail, comme disait Jim, ou à la distraction, comme je me plaisais à l’appeler.

Il s’agissait de décacheter et de lire un grand nombre de lettres, puis d’y répondre ; j’opérais devant un bureau supplémentaire que l’on avait mis là à mon intention ; quant à mon ami, il arpentait la pièce comme un lion en cage, tout en dictant des annonces. Il y avait des quantités d’épreuves encore humides à examiner, il fallait corriger certains mots au crayon bleu, en espacer d’autres, remplacer des termes incorrects par des phrases plus appropriées. Le registre brouillon et le grand livre étaient nos fidèles compagnons de travail ; jusqu’ici nos occupations étaient tolérables, mais bien plus ennuyeuses étaient les visites à recevoir. Une notable partie de notre temps était pris par des gens que mon ami appelait de « bons garçons, de bonnes âmes, fins comme aiguilles » ; il les connaissait mieux et était sans doute plus à même de les apprécier ; mais je ne pouvais m’empêcher de les trouver désagréables au possible.

Une discussion que nous avions eue au sujet de vaisseaux condamnés repeints et remis sur l’eau, eut une conséquence imprévue. Mon ami avait acheté une vieille coque de navire ; il vint vers moi en se frottant les mains pour m’annoncer qu’elle était dans les docks, sous un autre nom, prête à être à nouveau lancée. Tout d’abord je n’avais pas compris en quoi consistait cette industrie ; mais, mieux instruit dans la suite par des conversations entendues, mes facultés s’étaient affinées, et je fronçai le sourcil.

« Je ne puis être votre associé en cela, » dis-je.

Il bondit comme frappé d’une balle.

« Et après ? Quels nouveaux scrupules éprouvez-vous ? Il me semble que chaque affaire avantageuse vous fait horreur !

— Le vaisseau a été condamné par l’agent du Lloyd !

— Mais je vous assure que c’est une erreur. Le bâtiment est dans d’excellentes conditions : il n’y a que des avaries de peu d’importance. Vous savez bien que le Lloyd agit de parti pris ; c’est une association anglaise, et voilà ce qui vous trompe. C’est de l’anglomanie, – de pure anglomanie, cria-t-il dans une surexcitation croissante.

— Je ne veux pas gagner de l’argent en exposant la vie de créatures humaines, fut mon ultimatum.

— Grand César ! toute spéculation n’implique-t-elle pas un risque ? Est-ce que les plus honnêtes armateurs ne risquent pas des vies d’hommes ? Et dans les mines, quels dangers ne court-on pas ? Tenez, pour parler franchement, vous êtes trop raffiné pour habiter ce monde.

— Je vous condamne par vos propres paroles. Vous avez dit les plus honnêtes armateurs, eh bien, soyons ceux-là : faisons d’honnêtes affaires. »

Le coup porta, et l’Irréprimable resta silencieux. J’en profitai pour attaquer la place par une autre brèche. Je lui fis comprendre qu’il était descendu de son piédestal en voulant acquérir de l’argent ; je précisai : il n’avait en vue que le gain. Où étaient donc ses sentiments généreux et progressistes ? Où était sa culture ? Qu’était-il advenu du type américain qu’il prônait tant naguère ?

« C’est vrai, Loudon, s’écria-t-il en portant brusquement les mains à ses cheveux. Vous avez raison. Je deviens de plus en plus matériel ; oui, c’est triste à dire !

Moi, devenir matériel ! non Loudon, cela ne sera pas. Vous avez été une fois de plus mon loyal ami ; donnez-moi la main, vous m’avez sauvé encore de moi-même. Il faut que je fasse quelque chose d’intrépide, d’héroïque, une chose difficile et aride. Voyons ! que pourrais-je étudier ? la théologie ? l’algèbre ? Qu’est-ce donc que l’algèbre ?

— C’est une science dure et sèche à la fois, dis-je, a2 + 2ab + b2.

— Est-ce aussi un stimulant ? » demanda-t-il.

Je répondis que je le pensais, puisqu’on considérait cette science comme aiguisant les facultés intellectuelles.

— C’est précisément ce qu’il me faut ; je vais me mettre à apprendre l’algèbre. »

Ce lendemain, par l’entremise d’une des femmes préposées aux autocopistes, un arrangement fut conclu avec Miss Mamie Mac-Bride, qui consentit à lui donner deux leçons par semaine. Jim se mit à l’étude avec une application incroyable ; il lui semblait impossible de s’en arracher. Une leçon d’une heure occupait toute la soirée. Au lieu d’en prendre deux, il en demanda quatre, puis cinq par semaine. En constatant cette ardeur extraordinaire, je lui recommandai de se méfier des séductions féminines.

« Vous verrez que vous allez vous amouracher de l’algébriste, lui fis-je observer.

— Ne dites pas cela, même en plaisantant ; c’est une femme que je respecte profondément. Elle est sacrée pour moi, tout comme un ange, Loudon, et je ne crois pas qu’il existe une créature plus pure qu’elle. »

Ces protestations me semblèrent trop vives pour être rassurantes. Entre temps, j’avais eu de longues discussions avec mon ami sur divers sujets.

« Je suis la cinquième roue du carrosse, ne cessais-je de lui répéter. Pour les services que je rends ici, je crois que je pourrais tout aussi bien être en Sénégambie. Les lettres auxquelles je dois répondre sont si simples, qu’un bébé serait apte à les écrire à ma place. Je veux vous dire ma façon de penser, Pinkerton : ou vous me trouverez une occupation sérieuse, ou je quitterai votre maison pour la chercher moi-même. »

Je parlais ainsi, non sans jeter un regard en arrière vers mes regrets habituels, les arts, ne me doutant pas de la destinée que la Providence me réservait.

« J’ai votre affaire, Loudon, dit à la fin Pinkerton. L’idée m’en est venue, dans le chariot de Potrero ; ne trouvant pas de crayon dans ma poche, j’ai emprunté celui du conducteur, et je l’ai écrite à gros traits. C’est absolument ce qu’il vous faut ; une affaire qui vous mettra en évidence ; tous vos talents et vos aptitudes y concourront heureusement. Voici un projet d’annonce ; jetez un coup d’œil là-dessus :

 

SOLEIL, OZONE, ET MUSIQUE !

PIQUE-NIQUES HEBDOMADAIRES ORGANISÉS PAR PINKERTON.

 

Voilà une bonne chose, hebdomadaires ; quelle expression attractive, quoiqu’elle soit difficile à prononcer ! J’en ai pris note en cherchant dans le dictionnaire l’orthographe du mot hexagonal, et je me suis promis d’en faire usage à la première occasion ; j’ai tenu parole, comme vous le voyez,

Vingt-cinq francs pour les messieurs,
offert gratuitement aux dames.

MONSTRUEUX SALMIGONDIS D’ATTRACTIONS.

 

Comment trouvez-vous cela ?

 

Repas libre, déjeuner à l’ombre des arbres de la verte forêt.

Danses sur le gazon moelleux.

Retour pendant les heures claires de la soirée.

 

Directeur et intendant honoraire :
H. Loudon DODD,
le très célèbre connaisseur.

C’est vraiment singulier, comme l’on peut tomber de Charybde en Scylla. Je tenais tellement à ce que l’on supprimât une des dénominations, que j’acceptai sans autre discussion le reste de l’annonce et ce qu’elle comprenait. À ma demande, les mots « très célèbre connaisseur » disparurent de l’affiche et H. Loudon Dodd accepta d’être directeur et intendant honoraire des pique-niques hebdomadaires de Pinkerton.

Chaque dimanche matin me voyait debout sur la jetée. Le costume qui convenait à mes attributions se composait d’une redingote noire ornée d’une rosette, d’un pantalon bleu clair et d’un chapeau de soie luisant comme un miroir ; à la main une baguette vernie. J’avais les poches bourrées de friandises et de cigares de qualité inférieure. À ma droite, se dressait un beau bateau à vapeur orné, à l’avant et à l’arrière, de drapeaux illustrés de dromadaires et des couleurs patriotiques. À ma gauche, se trouvait le bureau, au guichet duquel un Écossais, fidèle autant qu’insinuant, distribuait les billets. Il n’était pas moins décoratif que son supérieur. À la demie, après m’être assuré que tout était en ordre relativement au déjeuner gratuit, j’allumais un cigare, en attendant l’arrivée de l’orchestre et des pionniers. Je n’avais jamais à attendre longtemps, – les musiciens étaient Allemands, par conséquent exacts, – et, quelques minutes après la demie, j’entendais leur joyeuse fanfare sonner au bout de la rue ; puis c’était le roulement de tambours militaires : vingt hommes de bonne volonté, déguisés en sapeurs, se dandinaient à la tête du cortège, avec leurs chapeaux en peau d’ours, des tabliers en peau de daim, que mettaient encore en évidence des haches resplendissantes. Nous payions l’orchestre, mais le goût des mascarades est si prononcé à San Francisco que les sapeurs, desquels je viens de parler, figuraient simplement dans nos fêtes pour la gloire, et ne nous coûtaient que le repas.

Les musiciens, casés à l’avant du vaisseau, se mettaient à jouer une polka étourdissante ; les sapeurs montaient la garde le long du passage et près du bureau des tickets, pendant que les familles composées de père, mère et enfant, ou les couples amoureux, ou encore la jeunesse célibataire, descendaient des voitures pleines qui les amenaient par fournées. Notre société comprenait ordinairement six cents personnes, avec une forte majorité allemande, et tous gais comme pinsons. Quand ce monde était embarqué et que les deux ou trois inévitables retardataires nous avaient rejoints au milieu des plaisanteries et des quolibets, les amarres étaient détachées et nous partions.

Après avoir passé une heure en flirts de toutes espèces, je faisais un second tour de bateau pour distribuer des billets de couleur, attachés avec des épingles, sur lesquels se lisaient les noms de : Ancienne Allemagne, Californie, Amour sincère, La Belle France, Verte Érin, Pays des gâteaux, Washington, Geai bleu, Rouge-gorge, etc. Vingt cartes de la même nuance portaient la même dénomination, et, à l’heure du déjeuner, on devait se trouver par groupes de vingt personnes à la même table.

Il faut un certain tact pour distribuer ces billets ; c’est là, je l’avoue, la partie la plus délicate de mes fonctions, mais je sais m’en acquitter avec aisance au milieu de la plus gaie confusion et d’une joyeuse agitation. Mes cartes, aussitôt épinglées aux chapeaux, contribuent à faire régner une cordialité encore plus grande. Ceux qui, tout à l’heure, étaient complètement étrangers les uns aux autres se hèlent et crient « le numéro de leur gamelle », comme ils l’appellent joyeusement. Le pont entend des cris comme ceux-ci :

« Par ici, tous les geais bleus ; à la rescousse ! » ou bien : « Suis-je donc seul dans ce diable de bateau ? Holà ! y a-t-il encore des Californiens ? »

Nous approchons maintenant du but de notre excursion.

Bientôt, on débarque les musiciens. Le buffet improvisé est installé ; puis on apporte les grands paniers à provisions, empilés sur le rivage et sévèrement gardés par les robustes sapeurs, la hache sur l’épaule. Je m’assieds alors, un livre à la main, sous un calicot portant ces mots : « Ici l’on vient chercher les bourriches ». – Chaque panier contient tous les objets nécessaires à une table de vingt couverts : mets froids, assiettes, verres, couteaux, fourchettes, cuillers, etc.

Le vin, la bière, la limonade, disparaissent comme par enchantement ; des groupes de vingt personnes se forment. On se dirige vers les bois, non sans s’être munis de force bouteilles et du panier aux provisions, fixé à un bâton. De 1 à 4 heures, danse sur le gazon, et le directeur honoraire, déjà épuisé par la peine qu’il s’est donnée pour apporter son contingent de gaieté, invite à danser la plus laide des femmes qu’il peut trouver, et se met à tourbillonner sans relâche. À 4 heures, le son du cor se fait entendre, et, à 4 heures et demie, nous voici de nouveau réunis à bord. Le directeur honoraire jouit alors, pour la première fois, d’un repos bien gagné ; il se retire dans la cabine du capitaine, avec un livre, un flacon d’eau-de-vie et un siphon à portée de sa main. Restent encore les adieux insensés sur la jetée, puis le calme voyage aux bureaux de Pinkerton avec deux policemen et le sac aux recettes.

Pinkerton et moi, nous partagions en moyenne 2 500 francs après chacune de ces fêtes. Ces mêmes pique-niques me fournirent encore, quoique indirectement, l’occasion d’une bonne aubaine. Nous étions à la fin de la saison, juste après le « grand gala travesti, d’adieux ». Quantité d’objets étaient en mauvais état, et, pour éviter un loyer inutile, il fut jugé plus sage de nous en défaire pour les remplacer à l’ouverture de la prochaine saison. Au nombre de mes clients, il y avait un ouvrier du nom de Speedy, chez qui je dus me rendre, après lui avoir écrit maintes lettres inutiles, pour lui réclamer le paiement de paniers desquels il s’était rendu acquéreur. Je m’étonnais, moi-même, de voir les rôles intervertis et de me trouver, une fois dans ma vie, créancier après avoir été si longtemps débiteur. Speedy était plongé dans un état de crainte voisin de la peur ; il paraît qu’il avait déjà revendu les marchandises et était dans l’impossibilité de me payer. Je n’aimais pas perdre mon argent, encore moins celui de Pinkerton, et l’attitude et le ton de mon débiteur m’exaspérèrent.

Je le menaçai de le faire mettre en prison.

Ma menace avait été entendue dans la chambre voisine. Soudain, une grande et fraîche Irlandaise apparut sur le seuil de la porte ; elle se jeta sur moi pour implorer mon indulgence, à force de caresses et de tendres appels.

« Oh ! Monsieur Dodd, vous n’auriez pas le cœur de faire cela, vous, un monsieur si accompli, si aimable ! Vous avez une si bonne figure, si franche, si ouverte ; vous me rappelez tout à fait mon pauvre frère, qui est mort. Il est vrai que mon mari a de nouveau bu. Vous pouvez le sentir en l’approchant ; mais honte à lui ! À part le mobilier, nous n’avons rien que quelques titres ; vous prendrez ces titres, cher monsieur. Ils m’ont coûté bien des pièces de deux sous épargnées au prix de mille privations, mais ne valent malheureusement plus une pincée de tabac aujourd’hui. »

Adjuré de cette manière et quelque peu embarrassé de l’attitude sévère que j’avais adoptée, je consentis à être couvert par une quantité considérable de ce que nous appelons « fonds de chats sauvages » et dans lesquels cette femme excellente, mais illogique, avait mis ses économies. L’Irlandaise avait recouvré la tranquillité, mais ma position ne s’était guère améliorée, car les titres en question, que j’appellerai obligations des mines d’argent de Catamount, étaient tombés peu de temps auparavant à la cote d’un verre de bière. À l’heure présente, ils étaient parfaitement nuls.

Un ou deux mois plus tard, je vis, d’après la liste officielle, que Catamount était remonté ; avant que la journée fût écoulée, les titres avaient acquis une valeur considérable. Je m’informai et j’appris qu’on venait de découvrir, dans des gisements abandonnés, un nouveau filon dont on attendait merveille.

Si je n’avais pas sommé M. Speedy de me couvrir, Mme Speedy aurait été en position de porter des robes de soie. L’idée de profiter de leur malheur m’étant insupportable, je retournai chez eux leur proposer une restitution. Toute la maison était en émoi ; les voisins, tous joueurs à la Bourse, étaient accourus en foule pour apporter leurs condoléances aux intéressés ; Mme Speedy, les joues ruisselantes de pleurs, formait le centre d’un groupe sympathique.

« Depuis quinze ans, j’économisais sou par sou, gémissait-elle, la voix brisée, au moment où j’entrai, retranchant du lait au pauvre bébé – honte à moi ! – pour payer leurs sales amusements. Et maintenant, mes chers voisins, je serais une grande dame ; j’aurais ma propre voiture, si tout était bien allé. Je souhaite que de graves soucis accablent ce misérable Dodd ! En jetant les yeux sur lui, j’ai vu que le démon était entré dans la maison. »

Ces derniers mots venaient d’être prononcés, quand j’apparus. Ma visite inopinée produisit un effet presque dramatique ; mais ce ne fut rien auprès de la scène qui suivit. Aucune plume ne saurait décrire l’enthousiasme qui régna dans ce petit appartement, avec sa machine à coudre d’un côté, le bébé endormi de l’autre, le Portrait de Garfield et la Bataille de Gettysburg sur ses murs jaunes, quand j’annonçai à haute voix que j’entendais restituer la fortune perdue. Mme Speedy, après avoir pleuré tout à son aise sur ma poitrine, refusa la restitution, et M. Speedy fut de l’avis de son épouse. J’insistai, ils persistèrent ; les voisins applaudissaient à tout rompre et exhortaient tour à tour. Il fut enfin décidé que les fonds seraient partagés en trois parts égales : l’une pour moi, une autre pour M. Speedy, et la troisième pour sa femme. Un des assistants sympathiques courut chercher du vin de Porto, que nous bûmes en l’arrosant de larmes.

« Je bois à votre santé, mon cher, soupira Mme Speedy, particulièrement touchée de ma galanterie de lui avoir attribué la troisième part, et je suis sûre que tous ici nous buvons à votre santé, monsieur Dodd des pique-niques. Aucun monsieur n’est plus célèbre que vous, et, mon cher, je prie Dieu de vous conserver pendant de longs jours, de vous donner la santé et le bonheur. »

Dans toute l’affaire, je fus, en réalité, le principal gagnant, car je vendis mon tiers pendant qu’il valait encore 25 000 francs, tandis que les Speedy, plus confiants, gardèrent leurs titres jusqu’au moment d’une nouvelle baisse ; ils furent heureux de s’en défaire alors, avec une perte de 25 p. 100. Cela revenait au même, car, malgré cette masse d’argent, – selon la phrase de Pinkerton – leur position ne changea pas. Quand je revis Mme Speedy, encore superbement vêtue des restes de sa dernière richesse, elle était déjà inondée de pleurs à cause d’une nouvelle catastrophe.

« Nous sommes ruinés, mon cher ! Tout l’argent que nous avions était placé dans l’Ouest doré. »

À la fin de l’année, ma fortune se montait à 49 750 francs ; auxquels il convient d’ajouter ce qui me restait de la donation de mon grand-père, 42 500 fr., soit un total de 92 250 ; d’un autre côté, j’avais dépensé 20 000 francs.

Il restait ainsi à mon avoir 72 250 francs.

Résultat dont je suis fier, je ne crains pas de l’avouer. Les derniers 40 000 francs, nouvellement gagnés, étaient liquides et actuellement en portefeuille ; le reste hors de mon atteinte et invisible, sauf dans la page du grand-livre où se lisait la balance, et à la disposition de la baguette magique de Pinkerton.

Vous me blâmerez peut-être d’avoir été imprudent, car vous avez sans doute deviné vers quel point se tournaient mes espérances ; mais le changement de circonstances, survenu entre Pinkerton et moi, sera mon excuse.

Environ une semaine après le pique-nique auquel il avait amené Miss Mamie, Pinkerton me découvrit l’état de son cœur. J’avais déjà remarqué, à bord du bateau, les yeux limpides de Mamie, qui se fixaient avec tendresse sur mon ami ; j’encourageai le timide amoureux à donner suite à ses projets, et, le lendemain soir, il m’annonça les fiançailles.

Cependant mes idées reprenaient leur vol vers Paris ; Jim, allant se marier, avait moins besoin de ma société, je déplairais peut-être à sa fiancée, il valait peut-être mieux disparaître. Jusque très avant dans la soirée, je développai cette idée à mon ami ; j’avais encaissé ce même jour mes 25 000 francs de Catamount, et, comme Jim avait refusé de toucher à ce petit capital, tous les risques et le profit étaient pour moi. Je célébrai le joyeux événement avec de la bière et des biscuits. Je dis à Pinkerton que, s’il craignait que mon départ ne causât quelque préjudice à ses affaires, il n’avait qu’un mot à dire, et j’y renoncerais immédiatement. Comment aurais-je pu refuser cette satisfaction à mon plus sincère et à mon meilleur ami, s’il me l’avait demandée ? Je le priai de me donner une réponse définitive, car ma vie se gaspillait dans mes mains ; je ne me sentais plus chez moi, et mes intérêts réels semblaient me pousser à partir. De plus, je lui rappelai qu’il était sur le point de se marier, qu’il allait assumer de nouvelles responsabilités : qui sait même si notre extrême familiarité ne déplairait pas à sa femme ?

— Oh ! non, Loudon, répliqua-t-il avec vivacité ; je sens que vous avez tort, Mamie apprécie votre nature.

— Tant mieux, alors », continuai-je.

Il finit par se faire à l’idée de mon départ et m’assura que je pouvais compter sur 200 francs par semaine ; si l’entreprise de Depew-City réussissait, cette somme pourrait être doublée.

CHAPITRE VIII

UN COUP D’ŒIL DANS LA CITÉ

Malgré toutes mes occupations, je disposais d’environ six après-midi et deux ou trois soirées. D’« Amateur parisien », c’est ainsi que je m’étais intitulé autrefois, je devins un maraudeur des bords de l’eau, un flâneur de quais, c’est-à-dire un visiteur assidu d’une ville étrangement pittoresque. Je courais les tripots chinois et mexicains ; je connaissais les associations secrètes allemandes, les pensions de matelots, en un mot les bouges de toutes espèces, réputés dangereux ou mal famés.

San Francisco n’est pas seulement remarquable comme creuset où viennent se fondre toutes les races humaines, comme ville importante de l’Union ou encore comme entrepôt des métaux précieux : par sa situation, dominant l’océan Pacifique, c’est une porte qui ouvre sur un monde différent et plus jeune dans l’histoire des races humaines. Nulle autre part on ne voit autant de grands navires venant de doubler le cap Horn ou arrivant de Chine, de Sydney ou des Indes ; à peine distingue-t-on, effacés par ces géants de la pleine mer, les petits vaisseaux, les goélettes des îles, dont la ligne de flottaison est peu élevée, aux fières mâtures, aux lignes élégantes, équipés et gréés comme un yacht, peuplés de marins à la peau brune, au langage doux et aux yeux dont l’expression aimable dénote l’origine. Ce va-et-vient continuel, peu remarqué en général, à peine mentionné dans les annonces des journaux par les mots : « Goélette une telle, pour Jap et les îles du Pacifique, » emporte d’immenses cargaisons de saumon en conserve, de genièvre, de voyantes étoffes de coton, de chapeaux de femmes, de montres de Waterbury, et ramène, l’année suivante, des bâtiments chargés de copra, d’écailles de tortue ou d’huîtres perlières. Le trafic des îles, et même le monde du Pacifique, me semblaient, à moi, « Amateur parisien », mériter une attention spéciale.

Un des incidents les plus dramatiques eut une importante influence sur mon avenir. Un jour que j’étais debout près du débarcadère, au-dessous de la colline du Télégraphe, un vaisseau jeta l’ancre un peu au delà du lieu habituel du débarquement. Je l’observais avec peu d’attention. Deux hommes enjambèrent brusquement le bastingage, se laissant glisser dans une chaloupe : ils arrachèrent les avirons des mains des rameurs et se dirigèrent vers l’endroit où j’étais assis. En un clin d’œil, ils eurent monté les degrés du raide escalier, et je remarquai que tous les deux étaient vêtus avec trop de recherche pour être de simples matelots. Ils paraissaient agités par une violente émotion.

« Le bureau de police le plus rapproché ? demanda le premier.

— Par là, dis-je, en emboîtant le pas derrière eux. Qu’est-il arrivé ? Quel est ce bâtiment ?

— Le Glaneur, me fut-il répondu. Je suis second, ce monsieur est mon subordonné ; nous devons faire notre déposition devant l’équipage, sans quoi nous pourrions avoir des difficultés avec le capitaine. J’ai déjà voyagé dans de dures conditions : j’ai assisté à la lutte des éléments, mais jamais à une pareille bataille. Cela a duré depuis le cap Horn jusqu’aux Farallones, et le dernier homme est mort, il n’y a pas six heures… Il est vrai qu’ils avaient l’air assez malades, quand le capitaine cessa de tirer sur eux.

Oui, il est plus fin que vous ne croyez, interrompit l’autre ; il ne reprendra plus la mer.

— Vous me répétez toujours la même chose, répliqua son supérieur. S’il met pied à terre et n’est pas lynché dans les dix minutes qui suivent, je vous garantis que les armateurs, qui ont la mémoire plus longue que le public, le soutiendront, car ils ne retrouveront pas tous les jours un capitaine semblable.

— Oh ! c’est un homme intelligent, il n’y a pas à le nier, dit l’autre. Je ne pense pas qu’aucun salaire ait été payé aux matelots durant ces trois voyages.

Pas de gages ? m’écriai-je, car j’étais encore novice en affaires maritimes.

— Les marins n’ont rien eu, fit le lieutenant de vaisseau. S’en débarrasser pour ne pas les payer est une drôle de plaisanterie, mais ce n’est pas le premier vaisseau où l’on ne paya jamais de gages. »

Je ne pus m’empêcher de remarquer que mes deux compagnons avaient peu à peu ralenti leur course, et je me suis demandé depuis si la hâte qu’ils avaient montrée tout d’abord n’était pas feinte ; toujours est-il, qu’arrivés au bureau de police, les deux hommes firent leur déposition et racontèrent l’horrible histoire de cinq hommes assassinés entre Sandy-Hook et San Francisco, les uns avec un acharnement sauvage, les autres avec une brutalité froide. La police fut immédiatement mise en campagne, mais elle ne trouva que les corps des malheureuses victimes. L’assassin s’était laissé glisser à la mer, puis s’était perdu dans la foule amassée sur le quai, ou s’était peut-être réfugié dans la maison d’un de ses amis.

Ceux qui avaient échappé par miracle à cette boucherie commencèrent à circuler dans les groupes en montrant leurs blessures. Des spectateurs pleuraient ; des logeurs, accoutumés depuis longtemps aux brutalités des matelots, levaient un point menaçant, et si l’on avait pu, à ce moment, mettre la main sur le capitaine du Glaneur, son sort n’eût pas été digne d’envie. Le bruit se répandit plus tard que, pendant la nuit, ses amis le cachèrent dans un baril et le transportèrent furtivement de l’autre côté de la baie.

Quant à moi, je ne puis chasser de mon esprit le soupçon que M. Nares, le second, avait l’intention de laisser fuir son supérieur, d’accord en cela avec ses principes sur la loyauté et la loi. Dans la suite, je fis plus ample connaissance avec lui, et il évita toujours d’aborder ce sujet, se montrant peu communicatif sur les incidents qui se rattachaient à la traversée du Glaneur. Je me souviens même que, pendant notre marche vers le bureau de police, je l’entendis proposer plusieurs fois à Johnson, l’autre officier, de retourner sur leurs pas, au lieu d’aller dénoncer le capitaine ; il ne se décida finalement à cette démarche qu’avec l’espoir qu’elle n’aboutirait probablement à rien. Effectivement, l’affaire n’eut pas de suites, en raison de la disparition de l’assassin ; et, peu après, M. Nares devint aussi introuvable que son ex-capitaine.

Je rencontrais souvent Johnson, et je me liai bientôt avec lui… C’était un grand et beau jeune homme aux traits fins, à la figure basanée, d’origine scandinave sans doute, quoiqu’il se prétendît Américain. Il parlait et pensait en anglais, et, tout en étant l’homme le plus enjoué que l’on pût rencontrer, il nous racontait des histoires de cruautés commises, si horribles que j’en avais le frisson. À le voir assis sur sa chaise, vous l’eussiez pris pour un baronnet ou un officier de terre ; mais, se levait-il, c’était petit Jean qui marchait en se balançant à la façon d’un crabe, et s’il ouvrait la bouche, c’était une voix éraillée et criarde qui baragouinait un affreux jargon. Il avait beaucoup navigué, et, après avoir doublé le cap Horn au milieu de rafales de neige et de violentes tempêtes, il annonçait son intention de faire un tour chez les Canaques. Je pensais qu’il partirait bientôt ; mais, selon la coutume traditionnelle des marins, il voulait préalablement dépenser sa solde. En attendant ce départ tant annoncé, il passait la plus grande partie de ses journées dans l’arrière-boutique de Tom le Noir. Ce dernier, un homme de couleur, était à la fois cabaretier et politicien militant.

Un après-midi que j’étais assis dans la grande salle d’un café, j’entendis des bruits de pas et un murmure de voix. La porte s’ouvrit brusquement, et la pièce fut envahie en un instant par une foule composée en majeure partie de marins, tous dans une extrême agitation. Le noyau de l’intérêt général, ou le centre d’attraction, était formé par quatre personnes qu’escortaient un tas de badauds et de curieux, tout comme le montreur de marionnettes ou le musicien ambulant est suivi par les gamins des rues. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair que c’étaient là le capitaine Trent et les survivants du brick anglais, Ondée volante, recueillis par un vaisseau de guerre anglais à l’île de Midway, et arrivés, depuis le matin seulement, dans la baie de San-Francisco, où ils venaient faire les déclarations indispensables.

De la place que j’occupais, il m’était facile de les examiner tout à mon aise, tandis que, debout près du comptoir, le verre à la main, ils répondaient aux mille questions qui leur étaient adressées. Tous quatre étaient très bruns. L’un d’entre eux, le cuisinier, était un Canaque, à ce que j’appris ; un autre portait une cage contenant un serin des Canaries qui, de temps en temps, faisait entendre son chant mélodieux ; le troisième, d’apparence assez distinguée, avait le bras en écharpe et paraissait faible, comme s’il venait d’être à peine remis d’une blessure grave ; enfin le capitaine, âgé d’environ quarante-cinq ans, de taille moyenne, à la figure rougeaude et aux yeux bleus, avait aussi la main droite bandée. Une particularité me frappa et excita ma curiosité : j’étais étonné de voir capitaine, cuisinier et matelots se promener de compagnie et visiter ensemble les cafés. Selon ma coutume de dessiner une chose chaque fois qu’elle m’impressionnait, je sortis mon album et commençai le croquis des quatre marins et du serin. La foule, sympathique à mon idée, se rangea, de sorte que je pus, sans être aperçu par lui, observer attentivement et de très près la figure et les gestes du capitaine Trent.

Réchauffé par le whiskey, encouragé par la curiosité bienveillante des assistants, il racontait maintenant son infortune. Quelques fragments de son récit arrivaient jusqu’à moi, et j’entendis qu’« il fit virer à tribord », puis que « le vent s’éleva soudain du nord-ouest », et « là il était échoué ». Parfois, un de ses hommes interpellé, répondait :

« Oui ! c’était comme cela, capitaine Trent. »

Sa voix trouva un écho sympathique parmi la foule qui l’entourait lorsqu’il s’écria :

« Damnées soient ces cartes de l’amirauté, telle est mon opinion ! »

Au mouvement d’assentiment de toutes les têtes et aux murmures approbatifs qui suivirent, je compris que le capitaine s’était établi dans l’opinion publique comme un gentleman et un intrépide navigateur. Mon esquisse était terminée, je me levai et sortis sans me douter que je venais d’assister à la première scène du premier acte dramatique de ma vie. Cependant, le tableau entrevu, ou plutôt la figure du capitaine, resta gravée un certain temps dans ma mémoire. Si je ne pouvais pas me vanter d’être prophète, j’étais du moins observateur, et j’avais remarqué que le capitaine Trent, du brick anglais Ondée volante, semblait être sous l’empire d’une profonde terreur. Ses manières avaient été aisées et agréables ; sa voix avait eu des intonations bruyantes et joyeuses, mais, dans ses yeux bleus, j’avais lu une épouvante mal dissimulée. Quel effroi pouvait l’agiter ainsi : craignait-il pour son certificat ? Non, j’étais persuadé qu’une cause plus importante mettait la frayeur dans ses regards et faisait briller ses yeux d’un éclat factice.

CHAPITRE IX

LE NAUFRAGE DE L’« ONDÉE VOLANTE »

Le lendemain matin, je trouvai Pinkerton assis comme d’habitude devant son bureau et plongé dans la lecture de ce que j’appellerai le Quotidien occidental.

« Loudon, dit mon ami en interrompant sa lecture, vous croyez parfois que j’embrasse trop de choses à la fois ; ma devise est celle-ci : Quand vous voyez une pièce d’or à vos pieds, baissez-vous et ramassez-la ! Eh bien, je viens de tomber sur un monceau d’or, sous la forme d’un récif au milieu du Pacifique.

— Mais, malheureux Jim, n’avons-nous pas Depew-City, un des centres florissants de cet État ? N’avons-nous pas… »

Je fus arrêté dans mon énumération.

« Écoutez ceci. C’est un modeste récit, mais les rédacteurs de l’Occidental n’ont pas d’imagination. Heureusement que les faits parlent par eux-mêmes. Il lut à haute voix :

 

NAUFRAGE DU BRICK ANGLAIS « ONDÉE VOLANTE »

Le vaisseau de Sa Majesté Britannique (H. B. M. S.), la Tempête, arrivé hier dans notre port, amène avec lui le capitaine Trent et quatre hommes de l’équipage du brick anglais Ondée volante, jetés le 12 février sur la côte de Midway, et presque miraculeusement secourus le lendemain. L’Ondée volante, bâtiment de 200 tonnes, du port de Londres, naviguait depuis environ deux ans. Le capitaine Trent quitta Hong-Kong le 8 décembre, avec une cargaison de riz et une petite quantité de soie, thés et autres produits de la Chine, le tout évalué à 50 000 francs et pleinement couvert par une assurance. Le temps fut favorable d’abord ; mais au calme succéda une violente bourrasque. Par 28° lat. N. et 177° long. O., la provision d’eau qui était à bord se trouva en voie de corruption. Trompé par le North Pacific Directory de Hoyt, qui avait indiqué une station de charbon pour s’y approvisionner, le capitaine Trent se dirigea vers Midway. Là, il ne rencontra qu’un banc de sable entouré de récifs de corail à moitié submergés ; beaucoup d’oiseaux et de bons poissons dans la lagune, mais point de combustibles, et, en creusant, l’on ne découvrit que de l’eau salée. Il trouva de la terre à 15 brasses de distance de la pointe nord de la plus grande rive, sablonneuse à la surface et avec des bancs de corail. Retenu sept jours dans l’île par un calme plat, l’équipage souffrit cruellement du manque d’eau, – la sienne étant tout à fait corrompue ; – ce ne fut que le soir du 12 qu’un vent du N.-N.-E. s’éleva. Bien que l’heure fût avancée, le capitaine Trent donna ordre de lever l’ancre et de partir immédiatement. Tandis que le brick cherchait à sortir de la passe, le vent changea subitement, sauta dans la direction N.-N.-O. et échoua le bâtiment sur le sable. Il était six heures moins vingt. Deux hommes, qui tentèrent de mettre une chaloupe à la mer, furent noyés sans que l’on pût leur porter secours, à cause de la violence de la tempête et du fracas que faisaient les vagues en venant se briser sur la côte. Ce sont les nommés Jean Wallen, né en Finlande, et le Suédois Charles Holdersen ; un troisième matelot, le nommé John Brown, eut le bras cassé par la chute d’un mât.

Le capitaine Trent, duquel nous tenons ces détails, dit que le brick heurta fortement de l’avant, probablement sur un récif de corail, mais qu’il dépassa cet obstacle et fut jeté sur le sable. Il croit que le bâtiment a dû être endommagé dès la première collision, car il faisait eau à l’avant. Il est à présumer que toute la cargaison de riz est perdue ; mais les marchandises plus précieuses que transportait le brick se trouvent heureusement à l’arrière.

Le capitaine Trent allait faire mettre les chaloupes à la mer, quand fut signalée la Tempête, chargée par ordre de l’amirauté de recueillir les naufragés qui pourraient se trouver dans ces parages. Inutile d’ajouter que tous les hommes qui composaient l’équipage du bâtiment naufragé ne cessent de louer la bonté et l’hospitalité reçues à bord du vaisseau de guerre. Voici la liste des survivants : Jacob Trent, capitaine, de Hull (Angleterre) ; Élie Goddedaal, son second, né à Christiansand (Norvège) ; Ah Wing, cuisinier, né à Sana (Chine) ; John Brown, né à Glasgow (Écosse), et John Hardy, né à Londres (Angleterre).

L’Ondée volante, qui a pris la mer pour la première fois il y a dix ans, sera vendue telle quelle par ordre de l’agent du Lloyd, par adjudication et au profit de l’assurance. Les enchères auront lieu dès 10 heures du matin, à la Bourse du commerce.

 

N. B. – Un de nos reporters de l’Occidental, a rencontré à l’hôtel du Palais le lieutenant Sebright, second à bord du vaisseau de guerre la Tempête. Cet aimable officier, quoique pressé par l’heure, a bien voulu lui accorder quelques instants d’entretien. Il a confirmé le récit du capitaine Trent, et assure que l’Ondée volante est fort bien échouée et pourrait même rester ainsi jusqu’à l’hiver prochain, à moins d’un vent violent s’élevant du N.-O., ce qui paraît tout à fait improbable.

 

— Vous n’entendrez jamais rien à la littérature, dis-je, lorsque Jim eut fini sa lecture. Voilà un récit clair, simple et net. J’y découvre cependant une erreur : le cuisinier n’est pas un Chinois, mais bien un Canaque, et je crois qu’il est Hawaïen.

— Comment savez-vous cela ? demanda Jim.

Je les ai tous vus hier dans un café ; j’ai même entendu le récit du naufrage, ou du moins j’aurais pu l’entendre, de la propre bouche du capitaine Trent, dont l’air troublé et anxieux m’a frappé.

— Enfin, là n’est pas la question : le point important ce sont les dollars qui dorment sur un récif.

— Y aura-t-il assez pour couvrir les frais ?

— Certainement. Remarquez bien ceci : l’officier anglais a évalué la cargaison à 50 000 francs ; les goélettes ne manquent pas en ce moment, et je puis parfaitement m’en procurer une à raison de 1 250 francs par mois. Ce qui représente pour moi quelque chose comme du 300 p. 100.

— Vous oubliez que le capitaine déclare le riz endommagé.

— Je n’oublie rien ; mais le riz n’est qu’un accessoire, un peu plus que du lest. Pour moi, le thé et les soieries ont seuls de la valeur : reste à savoir dans quelles proportions s’y trouvent ces articles. J’ai passé à cet effet au Lloyd, j’ai rendez-vous avec le capitaine dans une heure, et je serai alors aussi fixé sur la valeur du brick que si je l’avais déjà acheté. Vous ne vous imaginez pas, Loudon, tout ce que l’on tire encore des débris d’un vaisseau échoué : il y a du cuivre, du plomb, puis les agrès, les ancres, les chaînes et même jusqu’à la vaisselle.

— Il y a une seule chose à laquelle vous ne songez pas : c’est qu’avant de tirer parti de cette épave, il faudrait racheter, et nous n’avons pas l’idée du prix.

— Cinq cents francs, répliqua Jim sans hésiter.

— Comment avez-vous pu deviner cela ?

— Je ne devine pas, je sais pertinemment, répondit la Force commerciale. Mon cher ami, je puis être une huître pour tout ce qui concerne la littérature, mais vous, vous n’aurez jamais le génie des affaires. Combien supposez-vous que j’aie acheté le James L. Moody ? Douze cent cinquante francs, et les chaloupes, à elles seules, valaient quatre fois cette somme ! Et pourquoi ce bâtiment m’a-t-il été adjugé ? Tout simplement parce que mon nom était en tête de la liste. Aussi y est-il encore cette fois-ci. J’ai fixé le prix que je compte y mettre. Le chiffre est peu élevé, à cause de la distance à laquelle nous sommes de l’épave en question ; mais, quelle que fût la somme, j’étais sûr que mes conditions seraient acceptées.

— Tout cela me semble bien mystérieux ! Ces enchères publiques ont-elles donc lieu dans un caveau souterrain, d’où les simples particuliers comme moi, par exemple, sont exclus ?

— Ah ! tout se passe honnêtement et en pleine lumière, s’écria Pinkerton avec vivacité. Chacun peut y venir ; mais quiconque voudrait mettre une surenchère se verrait immédiatement roulé. On l’a tenté une fois, mais une seule fois. Nous tenons l’affaire ; les fils sont entre nos mains. Il y a dix millions de francs dans la caisse du cercle, et rien ne saurait nous arrêter.

— Mais comment êtes-vous entré dans cette société ? car je suppose que vous n’en avez pas toujours fait partie.

— J’en avais pris note, Loudon, et je l’étudiai de près. Je fus séduit tout d’abord par le côté romanesque de la chose, puis je vis qu’on en pouvait tirer profit, et quand je fus bien convaincu de la force et de la solidité de cette association, j’allai trouver Douglas Longhurst, je lui soumis le cas, avec renseignements et chiffres à l’appui, en posant carrément cette question : « Voulez-vous de moi dans votre cercle, ou dois-je m’adresser ailleurs » ? Il demanda une demi-heure de réflexion, puis, au bout de ce temps : « Pinkerton, dit-il, je vous ai inscrit parmi nos membres ». Ma première affaire fut l’achat du James Moody, la seconde sera l’Ondée volante.

Là-dessus, Pinkerton consulta sa montre, prit son chapeau, et partit pour un rendez-vous avec le capitaine, non sans m’avoir recommandé de le retrouver à la porte de la Bourse du commerce. Resté seul, j’achevai ma cigarette en réfléchissant aux projets de cet homme extraordinaire. De toutes les formes que prend la chasse à l’or, le naufrage était celle qui parlait le plus à mon imagination. Cette vision me poursuivit à travers le tumulte des rues de San Francisco, et mes pensées me ramenaient toujours à cette aventure.

Pinkerton arriva à l’heure dite. Il avait les lèvres pincées, et, plus droit et raide qu’à l’ordinaire, il ressemblait à une personne qui vient de prendre une importante décision.

« Eh bien ? demandai-je.

— Eh bien, cela pourrait être meilleur, comme cela pourrait aussi être pire. Ce capitaine Trent est un homme remarquablement honnête ; on n’en découvrirait plus un pareil entre mille. Dès qu’il sut que je désirais acheter l’épave, il se mit à me donner obligeamment tous les renseignements imaginables. D’après son calcul, il ne faut guère compter sur le riz : s’il y a trente ballots de sauvés, ce sera tout. Cependant le bulletin est plus encourageant ; il y a pour environ 25 000 francs de soieries, thés, etc., le tout en très bon état. Le brick a été garni de cuivre, il y a un an ; on y trouve environ 150 toises de chaînes. Ce n’est pas une affaire merveilleuse, mais il y a pourtant quelque profit à tirer. Enfin, je vais la tenter. »

Dix heures allaient sonner ; nous nous rendîmes dans la salle des ventes. L’Ondée volante, qui nous intéressait tant, paraissait d’une médiocre importance à d’autres, car la vente annoncée n’avait attiré que fort peu de personnes. À l’arrière-plan se tenait le capitaine Trent, venu, comme l’aurait probablement fait tout capitaine, pour voir en quelles mains allait tomber son vaisseau. Il avait acheté des vêtements noirs tout confectionnés, et qui ne lui seyaient qu’imparfaitement. La poche supérieure de gauche de son pardessus laissait échapper le coin d’un mouchoir de soie, et celle de droite était bourrée de papiers. Pinkerton m’avait dépeint cet homme sous un jour favorable ; il m’avait vanté sa franchise, sa loyauté, et je m’appliquai à en découvrir l’expression dans la figure du capitaine. Malgré toute ma bonne volonté, je ne pus m’empêcher de trouver un air faux et dissimulé à cette physionomie rouge et agitée. Le capitaine paraissait, comme la veille, en proie à une horrible anxiété ; ses mains se crispaient, ses sourcils se fronçaient, ses yeux, fixés obstinément à terre, ne se détournaient que pour jeter de temps à autre un coup d’œil rapide et craintif à quelque assistant. Je le regardais toujours, comme attiré par une sorte de fascination, quand la vente commença.

Après quelques préliminaires on annonça : Un beau brick – cuivres neufs – aménagement de valeur – trois belles chaloupes – cargaison de choix – ce qu’on peut appeler un placement sûr, etc…, etc. Et le commissaire-priseur continua son énumération quelque temps, sur le même ton, après un coup d’œil d’intelligence à Jim :

« Qui met à prix ?

— Cent dollars, dit mon ami.

— Cent dollars pour M. Pinkerton, cent dollars ; personne ne fait d’offre ? Cent dollars, rien que cent dollars ?… »

J’observai de nouveau mon voisin avec un mélange d’étonnement et de sympathie ; je fus rappelé à moi-même par ces mots :

« Plus cinquante dollars. »

Pinkerton, le commissaire-priseur, les assistants, se regardèrent étonnés.

« Pardon, dit le commissaire-priseur, quelqu’un a mis une surenchère ?

— Et cinquante dollars, » reprit la voix.

Cette fois, je regardai l’auteur de cette surenchère. C’était un homme mal vêtu, au teint gris, à la figure bourgeonnante, dont les mouvements désordonnés et nerveux faisaient croire qu’il avait la danse de Saint-Guy. Il semblait à la fois heureux de se trouver là et d’attirer l’attention, tout en paraissant craindre d’être appelé à s’expliquer ou d’être expulsé de la salle. La vue de ce petit homme reporta ma pensée vers Balzac et les régions infernales de la Comédie humaine.

Pinkerton fixa l’intrus d’un regard rien moins qu’amical, déchira une feuille de son carnet, y griffonna quelques mots au crayon ; puis, s’adressant à un commissionnaire : « À Longhurst, » lui glissa-t-il dans l’oreille, et il se remit à suivre l’enchère.

« Deux cents dollars, fit-il.

— Et cinquante, ajouta son compétiteur.

— Cela devient intéressant, dis-je tout bas à mon ami.

— Oui, cet animal mérite une leçon ; attendez que j’aie vu Longhurst. Trois cents ! cria-t-il.

— Et cinquante, » répéta l’écho.

Je regardai le capitaine : sa face était encore plus rouge qu’auparavant. Il avait déboutonné son habit neuf, et le mouchoir de soie lui servait à éponger sa figure. Dans ses yeux bleu clair se lisait une grande excitation ; son regard était encore craintif, mais il me semblait y voir briller une lueur d’espérance.

« Jim, chuchotai-je, regardez Trent. Je parie tout ce que vous voudrez qu’il s’attendait à cela.

— Oui, il y a quelque chose là-dessous. » Et mon ami risqua une nouvelle offre.

L’enchère était montée à près de mille dollars, quand j’aperçus un changement dans les visages ; je me retournai. Un homme grand, bien fait, de belle apparence, venait d’entrer ; il eut un signe pour le commissaire-priseur, avec ces mots :

« Un mot, Monsieur Borden ; » puis il dit à Jim :

« Eh bien, Pinkerton, où en sommes-nous maintenant ? »

Mon ami lui indiqua le chiffre de la mise, et ajouta :

« Je suis allé jusque-là à mes risques et périls, Monsieur Longhurst, et, continua-t-il en rougissant, j’ai pensé ensuite qu’il serait équitable…

— Et vous avez eu raison, fit Longhurst en lui tapant amicalement sur l’épaule. Nous vous soutenons, vous pouvez aller jusqu’à cinq mille dollars, et si l’autre veut pousser au-delà, tant mieux pour lui.

— À propos, qui est-ce ? demanda Jim, il ne paye pas de mine.

— J’ai envoyé Billy aux renseignements, » répondit Longhurst.

Au même moment, un jeune homme lui remit un papier plié. Quand ce billet fut arrivé jusqu’à moi, je lus ces mots : « Harry D. Bellairs, agent d’affaires, déjà deux fois rayé du barreau, a défendu Clara Verden. »

« Bien, cela me va, observa Longhurst. Qui a pu s’adresser à un petit agent comme celui-ci ? Ce n’est, à coup sûr, pas une personne bien riche. Si vous essayiez un grand coup, Pinkerton ? Je crois qu’à votre place je le tenterais ; puis, se tournant vers moi :

— Monsieur Dodd ! Très heureux d’avoir fait votre connaissance… »

Et le grand homme nous quitta.

Pendant cette entrevue, l’enchère avait été arrêtée d’une façon transparente. Le commissaire-priseur, les spectateurs, Bellairs lui-même, étaient persuadés que M. Longhurst était l’acquéreur et Jim son mandataire. Maintenant qu’il était parti, Borden jugea convenable d’affecter un air sévère.

« Eh bien, Monsieur Pinkerton, faites-vous une surenchère ? »

Pinkerton, résolu à frapper son grand coup, répliqua :

« Deux mille dollars. »

Bellairs ne perdit pas son sang-froid.

« Et cinquante, » fit-il.

Une certaine agitation se manifesta parmi les spectateurs, et, chose plus importante, le capitaine Trent avait pâli et tressailli.

« Allez de l’avant, Jim, lui dis-je, Trent faiblit.

— Trois mille, cria Pinkerton.

— Et cinquante. »

L’enchère continua comme elle avait commencé, montant de cinquante en cinquante ; j’avais eu le temps de tirer deux conclusions : Premièrement, Bellairs venait de faire sa dernière offre avec un sourire de vanité satisfaite, en homme qui se trouve dans une situation extraordinaire et sûr du succès final ; en second lieu, Trent, qui avait, une fois de plus, changé de couleur quand la mise avait été plus forte, parut éprouver un soulagement manifeste en entendant que Bellairs allait plus loin. C’est donc ici que gisait le problème. Ces deux hommes avaient apparemment le même intérêt, et cependant, aucun n’était dans la confidence de l’autre. Ce n’est pas tout : après de nouvelles surenchères, je rencontrai le regard du capitaine Trent, et ses yeux, dans lesquels brillait l’animation, se détournèrent instantanément des miens, comme ceux d’un homme qui se sent coupable. Il voulait donc cacher l’intérêt qu’il prenait à cette affaire : Jim avait raison, il y avait un mystère. Ces deux hommes étaient là, à la fois étrangement unis et étrangement divisés ; tous deux intéressés à nous empêcher d’acquérir le bâtiment échoué, même à des conditions exorbitantes.

L’épave valait-elle donc plus que nous ne l’avions supposé ? On avait presque atteint la limite de 5 000 dollars, fixée par Longhurst ; encore une minute, et il serait trop tard. La fièvre me saisit. Arrachant un feuillet de mon carnet de poche, je griffonnai ces quelques mots insensés : « Si vous voulez aller plus loin, je mets tout mon avoir à votre disposition ».

Jim lut avec étonnement et me regarda d’un air égaré ; puis son visage s’éclaira et, se tournant vers Borden : « Cinq mille cent dollars.

— Et cinquante, » glapit Bellairs.

Pinkerton m’écrivit alors :

« Qu’est-ce que cela peut signifier ? »

Et je répondis, toujours par la même voie :

« Je n’en sais absolument rien ; mais il y a certainement quelque chose là-dessous. Observez Bellairs : il montera jusqu’à dix mille vous verrez ! ».

Le bruit de cette enchère s’étant répandu avait attiré une foule de curieux. Lorsque Pinkerton eut offert dix mille dollars, c’est-à-dire la valeur maximum de la cargaison rendue à San-Francisco, et que Bellairs eut lancé son éternel : « et cinquante », l’agitation générale devint indescriptible.

« Dix mille cent », fit Jim, et, pendant qu’il parlait, je vis, au mouvement de sa main et au changement qui s’opéra sur son visage, qu’il avait, ou du moins qu’il croyait avoir deviné le mystère. Il arracha un autre feuillet et écrivit d’une main fébrile : « Vaisseau chinois » ; puis plus loin, d’une écriture encore plus tourmentée : « Opium ».

Pour sûr, pensai-je, voilà le secret. Je savais qu’un vaisseau quitte rarement un des ports de la Chine sans receler derrière une cloison, ou dans ses flancs, une certaine quantité d’opium. L’Ondée volante en contenait sans doute. Pour combien ? C’est ce que nous ignorions ; nous nous débattions dans les ténèbres. Le capitaine Trent et Bellairs étaient mieux renseignés à ce sujet : le plus simple était d’observer leur jeu pour nous y conformer.

Mais, à ce moment, ni Pinkerton, ni moi, n’étions de sang-froid : animé par une espèce de fièvre, mon ami avait les yeux brillants d’excitation ; moi, je tremblais de tous mes membres. Au chiffre de quinze mille nous faisions certainement plus triste figure que Bellairs lui-même, mais rien ne nous arrêta.

L’enchère était montée à dix-sept mille, quand Douglas Longhurst, se frayant un chemin, arriva en face de nous et fit des signaux désespérés à Jim. Celui-ci y répondit en écrivant ces deux mots : « Le sort en est jeté ». Quand Longhurst eut pris connaissance du papier, il leva la main en signe d’avertissement et se retira d’un air attristé.

Bien que M. Longhurst ne connût point Bellairs, ce dernier était très exactement renseigné sur le fonctionnement du cercle ; ce n’est pas sans émotion qu’il avait vu intervenir le millionnaire. Lorsqu’il s’aperçut qu’après son départ les enchères suivaient leur cours comme auparavant, il parut désappointé ; puis, changeant de tactique :

« Dix-huit mille.

— Et cinquante, ajouta Jim.

— Vingt mille, reprit Bellairs.

— Et cinquante. »

Tout continua comme par le passé, avec cette seule différence que Bellairs tenait maintenant les centaines et Pinkerton les cinquantaines. Mais notre idée avait fait du chemin : le mot opium circula de bouche en bouche, et chacun supposa que nous étions particulièrement renseignés au sujet de la cargaison du navire. Un nouvel incident se produisit : tout près de moi s’était pendant quelque temps tenu un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux grisonnants et à la figure bienveillante. Il se présenta soudain comme acquéreur et fit, à quatre reprises différentes, une surenchère de mille dollars, puis tout à coup se tint coi, en suivant le débat de l’œil d’un spectateur vivement intéressé.

Depuis l’intervention inutile de Longhurst, Bellairs semblait mal à l’aise et, à son tour, il commença à griffonner sur du papier. Je croyais, naturellement, que ces lignes s’adressaient au capitaine Trent, mais, à mon grand étonnement, je le vis appeler un commissionnaire.

« Il demande de nouvelles instructions, écrivis-je à Pinkerton.

— Ou de l’argent, répondit celui-ci. Dois-je frapper le grand coup ? Je crois que le moment est décisif. »

Je fis signe que oui.

« Trente mille », s’écria Pinkerton, en sautant brusquement de vingt-sept mille à ce chiffre.

Je lus de l’hésitation dans les yeux de Bellairs ; puis, prenant une résolution soudaine :

« Trente-cinq mille, dit-il.

— Quarante mille, » répliqua Pinkerton.

Il y eut une longue pause, durant laquelle la contenance de Bellairs fut pour moi comme un livre ouvert. Enfin, pour arrêter le marteau prêt à frapper :

« Quarante mille dollars et cinq. »

Pinkerton et moi, nous échangeâmes un regard d’intelligence ; nous avions tous deux la même pensée : Bellairs avait essayé d’en finir par une surenchère encore plus forte ; mais, voyant sa méprise, il cherchait à gagner du temps jusqu’au retour du messager.

« Quarante-cinq mille dollars ! s’exclama Pinkerton, la gorge serrée, la voix tremblante d’émotion.

— Quarante-cinq mille et cinq dollars, répliqua Bellairs.

— Cinquante mille, » repartit Pinkerton.

— Je vous prie de m’excuser, Monsieur Pinkerton, dit le commissaire-priseur. Ai-je bien entendu votre surenchère ?

— Je… j’ai une difficulté en parlant : c’est cinquante mille, Monsieur Borden.

— Monsieur le commissaire-priseur, fit Bellairs, puis-je vous demander de m’accorder deux minutes pour téléphoner ? Je suis ici, agissant au nom d’un client auquel je viens précisément d’envoyer un mot…

— Cela ne me regarde pas, répondit brutalement le commissaire-priseur ; je suis ici seulement pour vendre cette épave. Faites-vous une surenchère ?

— J’ai l’honneur de vous expliquer, Monsieur, répliqua piteusement Bellairs, que j’avais ordre d’aller jusqu’à cinquante mille ; mais, si vous voulez bien m’accorder une minute au téléphone…

— Bêtises ! fit Borden ; si vous ne mettez pas de surenchère, je l’adjuge à M. Pinkerton.

— Arrêtez ! s’écria l’homme d’affaires d’une voix sifflante. Prenez garde à ce que vous allez faire ! Vous êtes ici pour vendre au nom des assureurs et non pour obéir aux ordres de M. Longhurst. Ces enchères ont déjà été conduites d’une manière irrégulière, en ce que l’on a permis à cette personne de tenir une consultation avec son protégé. Je dois dire que tout le monde en a été choqué.

— Personne ne s’est plaint à ce moment, fit le commissaire-priseur décontenancé. Il aurait fallu réclamer alors.

— Je ne suis pas ici pour conduire les enchères, répliqua Bellairs ; je ne suis pas payé pour cela.

— Eh bien, moi je le suis, repartit Borden avec aplomb ; puis il continua :

« Cinquante mille dollars… pas de surenchère ?… cinquante mille dollars pour la première… cinquante mille dollars pour la seconde et pour la troisième… Adjugé !

— Mon Dieu ! Jim, trouverons-nous l’argent pour payer ? m’écriai-je, lorsque le bruit du marteau du commissaire me rappela à la réalité. J’avais vécu jusqu’alors comme perdu dans un rêve.

— Il le faut, répondit Pinkerton, plus blanc qu’un suaire ; nous pourrons nous procurer du crédit, je suppose, mais il importera de nous démener joliment. Faites-moi un chèque pour votre argent, Loudon ; vous me retrouverez dans une heure à l’Occidental.

Je fis mon chèque séance tenante ; mais j’avoue que j’eus quelque peine à reconnaître ma propre écriture, tant ma main était tremblante. Jim se hâta de sortir. Trent l’avait déjà précédé. Bellairs seul restait pour échanger des gros mots avec le commissaire-priseur. À peine avais-je quitté la Bourse, que je heurtai le commissionnaire de Bellairs !

Il avait tenu à bien peu que l’Ondée volante ne fût pas à nous !

CHAPITRE X

OÙ L’ÉQUIPAGE DISPARAÎT

En quittant la Bourse de commerce, je croisai l’homme qui, pendant un moment, avait été notre concurrent.

« Mes félicitations, Monsieur Dodd, fit-il ; vous et votre ami avez noblement combattu.

— Je ne puis vous remercier, Monsieur, d’avoir mis plusieurs surenchères de 1 000 dollars, et d’avoir, par là, tenté les autres spéculateurs de San Francisco à s’essayer contre nous.

— Oh ! ça a été un égarement passager, dit-il, et je rends grâces au Ciel de ce que l’épave ne m’ait pas été adjugée. Prenez-vous ce chemin, Monsieur Dodd ? Alors j’aurai le plaisir de faire route avec vous. Je suis si heureux de voir encore des jeunes gens ardents ! J’ai réussi dans plus d’une belle spéculation en cette ville, alors qu’elle était moins importante et que, moi, j’étais plus jeune. Je vous connais, Monsieur Dodd, je puis assurer que je vous connais très bien de vue, vous et vos compagnons écossais ! Excusez-moi, mais j’ai le malheur d’être propriétaire d’une maisonnette sur la côte de Saucelito ; je serais heureux de vous y recevoir un de ces dimanches, sans vos amis en plaids écossais, vous savez. Mon nom est Morgan, juge Morgan…

— Oh ! si vous êtes un pionnier, venez chez moi, je vous donnerai une hache.

— Vous en aurez besoin pour vous-même, je suppose, répondit-il gaiement. À moins que vous ne possédiez des renseignements particuliers, il vous faudra du temps avant de découvrir cet… opium, car vous pensez que c’est de l’opium ?

— Oui, je suppose que c’est de l’opium, sans quoi nous serions des fous ! Mais, je vous assure que nous n’avons aucun renseignement précis ; c’est par nos propres observations que nous en sommes arrivés à cette conclusion.

— Vous êtes observateur ?

— Je puis presque dire que c’est mon métier, ou, du moins, ce l’était.

— Eh bien, alors, quelle est votre opinion sur Bellairs ?

— Je n’en ai pas.

— Je puis vous garantir, moi, que je ne comprends pas que l’on se soit adressé à cet homme. Il est complètement coulé. Je ne voudrais pas lui confier même un dollar, et le voilà qui dispose de 50 000 francs ! Sans savoir quel est celui qui l’a choisi pour mandataire, je puis vous affirmer que ce n’est pas un habitant de San Francisco.

— Peut-être agit-il au nom des armateurs ?

— Certainement non, répliqua le juge. Les armateurs n’ont rien à voir dans une affaire d’opium transporté en contrebande de Hong-Kong à San Francisco. À mon avis, ils seraient précisément les derniers à s’en inquiéter, jusqu’au moment de la saisie du vaisseau ; j’ai eu d’abord l’idée que le capitaine…, mais voilà, où trouverait-il l’argent nécessaire, après avoir déjà tant dépensé pour acheter l’opium et les autres marchandises en Chine ?… à moins, cependant, qu’il ne soit le mandataire d’un habitant de notre ville. Mais alors… nous tournons dans un cercle vicieux, il n’aurait pas eu recours à Bellairs.

— Je crois pouvoir vous assurer que ce n’est pas le capitaine Trent, car Bellairs et lui ne sont pas en relations.

— Cet homme à la figure rouge et au mouchoir de couleur n’était-il pas le capitaine ? Il m’a paru suivre le jeu de Bellairs avec un intérêt palpitant.

— Vous avez raison. Trent est profondément intéressé dans la question ; il est très probable qu’il connaissait Bellairs, et il savait certainement en quelle qualité l’homme se trouvait là… Mais, je mettrais ma main au feu, que Bellairs ne connaissait pas Trent.

— Encore plus incompréhensible, observa le juge. En tous cas, nous avons eu une matinée bien mouvementée ; mais, si vous voulez accepter le conseil d’un vieil homme de loi, rendez-vous le plus tôt possible à Midway, je vous y engage très fortement. Il y a un monceau d’argent en jeu, et Bellairs et Cie sont capables de tout pour se l’approprier. »

Sur ces entrefaites, nous étions arrivés devant l’Occidental ; le juge Morgan me quitta après une cordiale poignée de main. J’entrai dans la maison, où j’étais bien connu, et m’installai dans un coin de la salle en attendant Pinkerton. Je commençais à me remettre des émotions de la matinée, quand, tout à coup, je vis arriver en grande hâte, se précipiter au téléphone, qui ?… M. Bellairs en personne. Quelle que soit l’opinion que vous en concevrez, lecteur, je vous avoue que j’obéis à une impulsion irrésistible : je quittai mon encoignure pour m’asseoir derrière lui. Bellairs demanda la communication entre le numéro 2241 et 584 B, et voici les mots incohérents que j’entendis : « Qui est là ? — Très bien. — Monsieur Bellairs. — Occidental. — Oui, environ trois minutes. — Oui. — Oui. — Votre chiffre, je le regrette. — Non. — Je n’y étais pas autorisé. — Ni plus ni moins. — Je le suppose. — Pinkerton, Montana-Block. — Oui. — Très bien. »

Lorsque, la conversation finie, Bellairs se retourna, il tressaillit vivement en m’apercevant.

« Est-ce vous ? balbutia-t-il, puis se remettant, l’associé de M. Pinkerton, je crois ? Très heureux de vous voir, Monsieur, pour vous féliciter de votre succès. » Et, faisant une révérence obséquieuse, il disparut.

Bellairs venait évidemment de téléphoner à son client ; et, si j’ignorais le nom de ce dernier, je connaissais du moins son numéro. Une idée folle germa tout à coup dans mon cerveau : si je redemandais la communication ! Cet homme reviendrait probablement au téléphone et croirait parler à son mandataire. Ne serait-ce pas une bonne farce ?

Je pressai le bouton et réclamai la communication avec le numéro 2241. Au bout d’un moment, la sonnerie m’avertit que c’était fait.

« Est-ce encore vous, Monsieur Bellairs ? cria-t-on. – Je vous dis que c’est inutile. Est-ce vous, Monsieur Bellairs ? Qui est là ?

— Je veux vous poser une simple question, répondis-je à mon tour : Pourquoi vouliez-vous acheter l’Ondée volante ? »

C’est en vain que j’attendis une réponse. Je répétai ma question, mais inutilement : mon interlocuteur avait quitté le téléphone. Il me sembla étrange que mes paroles l’eussent mis en fuite ; il n’avait donc probablement pas la conscience très nette. Je cherchai sur la liste des abonnés au téléphone le nom qui correspondait à 2241, et je lus : Mistress Keane, Mission Street, numéro 942. Devais-je me faire conduire à cette adresse et interroger mon homme de vive voix ?

Je retournai à ma première place pour y réfléchir à mon aise. Je compris tout ce que cette affaire renfermait d’incertain, de mystérieux, peut-être même de dangereux. La sonnerie d’une pendule me tira de cette rêverie, et je m’aperçus qu’une heure un quart s’était déjà écoulée, mais que Pinkerton ne revenait pas. Il était allé chercher de l’argent, et, pour qui connaissait son activité et sa ponctualité exemplaires à dépêcher les affaires, cette absence prolongée devenait significative. Jim ne reparut qu’au bout de plusieurs heures ; il était pâle, abattu, et semblait vieilli de quelques années. Il refusa de prendre aucune nourriture et demanda simplement une tasse de thé.

Il me raconta qu’il avait eu toutes les peines du monde à se procurer de l’argent, et qu’il s’était vu obligé de souscrire des billets à trois mois, circonstance qui le désolait. Il était urgent d’entrer en possession immédiate de l’épave, afin de liquider les marchandises et de nous procurer par ce moyen les fonds nécessaires pour faire face à nos échéances.

« Vous serez obligé d’aller sur les lieux, Loudon, conclut-il, pour surveiller et activer tout cela, tandis que moi, je resterai ici pour lutter contre l’orage. Ah ! si j’étais à votre place, comme je me hâterais fébrilement ! mais, j’en suis certain, vous saurez parfaitement me remplacer. Souvenez-vous que, si dans trois mois vous n’avez pas tout terminé, nous serons ruinés.

— Je ferai de mon mieux, je vous le jure, répondis-je. C’est par ma faute que vous êtes dans ce mauvais pas, et je vous en tirerai, ou je mourrai à la peine. Doutez-vous de notre succès ?

— Non, je suis persuadé que cet animal de Bellairs savait fort bien ce qu’il faisait en voulant acheter cette épave ; je suis persuadé qu’il y a un joli profit à retirer des marchandises. Ce qui me tourmente seulement, ce sont ces échéances à quatre-vingt-dix jours et le coup porté à mon crédit, car j’ai dû emprunter et quémander de part et d’autre. Enfin, il y a autre chose : j’espérais que vous pourriez écouler l’opium dans les Îles ; mais, limités par le temps comme nous le sommes, il vous faudra aller directement à Honolulu. Je tâcherai d’avoir là quelqu’un de versé dans ces affaires. Tenez-vous prêt à le recevoir dès que vous serez dans les Îles, pour le cas où il pourrait aller à votre rencontre avec un petit bateau à vapeur. »

J’ai toujours eu la contrebande en horreur, surtout celle qui a pour objet l’opium ; mais j’avais tant souffert moralement durant mon séjour à San Francisco, que je ne proférai aucune protestation.

« Supposons, dis-je, que l’opium soit si bien caché que je ne réussisse pas à mettre la main dessus, que faire alors ?

— Alors, vous resterez jusqu’à ce que le brick tombe en morceaux ; vous éprouverez chaque poutre, chaque pièce de bois, jusqu’à ce que vous ayez trouvé l’opium : il est là, nous le savons, il faut à tout prix, entendez-vous, le découvrir ! Je me suis assuré de la Norah Creina, goélette de 64 tonnes ; elle nous suffira, puisque le riz est avarié. On commençait déjà les préparatifs de départ au moment où j’ai quitté le bâtiment. Voilà ce que j’appelle mener rondement les affaires ! Enfin, j’ai encore une autre idée : vous croyez, comme moi, que Bellairs aurait mis une nouvelle surenchère sur l’Ondée volante ?

— Oui, je le crois.

— Eh bien, Loudon, si son client veut m’en donner un bon prix, je suis prêt à la lui céder. »

Une anxiété me saisit : pourvu que ma stupide plaisanterie n’eût pas fait fuir ce client, et détruit ainsi nos chances de succès. La honte m’empêcha de rien avouer à Pinkerton ; je commençai instinctivement toute une série de réticences, et continuai la discussion sans rien laisser percer de ma rencontre avec Bellairs ou de ma découverte de l’adresse de Mission Street.

« Il me paraît, dis-je, que 60 000 dollars étaient mentionnés comme une somme approximative, ou du moins Bellairs le supposait ainsi ; peut-être est-ce le maximum, je l’ignore ; mais il nous faut une somme beaucoup plus forte, car il y a eu les frais d’achat de la goélette et vous avez contracté des engagements pour vous procurer de l’argent.

— Bellairs ira jusqu’à 60 000, c’est mon opinion, et il donnerait même 100 000 pour le vaisseau ; le tout est de savoir s’y prendre. Songez comme les enchères sont rapidement montées !

— Vous pouvez avoir raison, mais Bellairs ne s’est-il pas trompé lui-même ? Ce qu’il considérait comme une somme approximative était peut-être l’extrême limite de la mise.

— Eh bien, Loudon, même alors, qu’il me donne de l’Ondée volante 50 000 dollars, je préfère une perte sèche à…

— Oh ! Jim, m’écriai-je effrayé, sommes-nous dans de si mauvais draps.

— Nous avons étendu la main trop loin, Loudon, et nous ne pouvons plus la retirer. Ces 50 000 dollars, avant peu, nous en auront coûté près de 70 000. Oui, cela fait plus de 10 pour 100 par mois, et je n’ai pu manœuvrer mieux. Ah ! si nous disposions seulement de quatre mois ! Enfin, Loudon, tout n’est pas perdu, grâce à votre énergie et à votre charme : si une catastrophe arrive, vous pourrez toujours entraîner cette goélette, comme le bateau à vapeur des pique-niques, et la chance vous suivra peut-être. Si, par contre, nous sortons de cette situation critique par une opération brillante, quel avertissement pour l’avenir ! Nous nous en souviendrons toute notre vie ! Maintenant, fit-il soudain, allons droit au but. Voyons l’agent d’affaires. »

Un autre combat se livra dans mon esprit : devais-je ou non faire connaître l’adresse de Mission Street ? Mais j’avais laissé échapper le moment favorable. À présent, il eût fallu avouer non seulement ma découverte, mais expliquer pourquoi je n’en avais rien dit auparavant. J’avais la conviction intime qu’il était trop tard : l’homme du téléphone était très probablement parti depuis deux heures ; en ce cas, le mieux était d’arriver à lui par l’intermédiaire de son agent. Je gardai encore une fois le silence. Après nous être assurés, par téléphone, que l’avocat était chez lui, Pinkerton et moi, nous nous rendîmes à son bureau.

À un endroit tout à la fois solitaire et animé par le bruit des camions qui passaient, s’élevait une maison ayant quelques prétentions à la propreté. À la colonne de l’escalier, une plaque indiquait : Me Bellairs, agent d’affaires. Consultations de 9 à 6 heures.

Nous entrâmes directement dans une petite pièce propre, mais extrêmement nue, servant de cabinet à Me Bellairs. D’un côté, un secrétaire à la vieille mode était adossé au mur ; devant la tablette ouverte se trouvait une chaise, et il n’y en avait pas d’autres dans le bureau ; dans un coin, une étagère contenait une demi-douzaine de livres de jurisprudence. À l’extrémité de la pièce, une seconde porte, masquée par un rideau de serge rouge, communiquait avec l’intérieur de la maison.

Après avoir toussé et piétiné pendant quelques secondes, nous vîmes apparaître Bellairs, effrayé comme un homme qui s’attend à subir un assaut. Dès qu’il nous reconnut, ses traits se détendirent :

« Monsieur Pinkerton et son associé ! dit-il poliment ; je vais vous chercher des chaises.

— Non pas, répondit Jim. Pas le temps. – Aimons mieux rester debout. – Sommes ici pour affaires, Monsieur Bellairs. Comme vous savez, j’ai acheté ce matin le vaisseau naufragé Ondée volante. »

Bellairs fit un signe affirmatif.

« Je l’ai acheté, continua mon ami, à un prix tout à fait en disproportion avec la cargaison et les circonstances apparentes.

— Et maintenant vous regrettez votre acquisition ? Je l’avais pensé. Mon client, je ne vous le dissimulerai pas, a été mécontent de mes surenchères exagérées. Je crois, Monsieur Pinkerton, que, tous deux, nous nous sommes laissés entraîner par la rivalité et une espèce de fièvre contagieuse ; mais, pour être franc, – je vois tout de suite quand j’ai affaire à des gentlemen, – je suis convaincu que, si vous voulez bien me laisser arranger les choses, mon client vous rachèterait le navire de manière à ce que votre perte fût… il consulta nos visages d’un œil perçant… nulle. »

Ici, Pinkerton m’étonna.

« C’est un peu trop maigre, dit-il. J’ai le vaisseau, je sais ce qu’il vaut, et je le garde. Ce dont j’ai besoin, c’est de quelques renseignements qui peuvent m’éviter des dépenses inutiles et que je suis prêt à payer rubis sur l’ongle. Pour le moment, la question se pose ainsi : Dois-je négocier avec vous, ou faut-il m’adresser directement à votre client ? S’il vous est possible de me donner les éclaircissements, eh bien, fixez votre prix. Un mot : quand je dis rubis sur l’ongle, je veux parler du jour où mes vaisseaux reviendront et où, par conséquent, les informations se trouveront vérifiées. Je ne suis pas homme à acheter les yeux fermés. »

La figure de Bellairs, un moment éclaircie, s’assombrit visiblement aux restrictions énoncées par Jim.

« Je suppose que vous êtes mieux renseigné que moi au sujet de ce bâtiment, dit-il. Tout ce que je puis ajouter, c’est que j’ai été chargé de l’acheter, que j’ai voulu le faire et que je n’ai pas réussi.

— Il est agréable de traiter avec vous, Monsieur Bellairs, répondit Jim ; vous ne perdez pas de temps en paroles inutiles. Eh bien, maintenant, donnez-moi l’adresse de votre client.

— Mais, je ne suis pas autorisé à vous dévoiler son nom ; je servirai bien volontiers d’intermédiaire pour vos communications avec lui, mais je ne saurais vous indiquer l’adresse de mon client.

— Très bien, repartit Jim en mettant son chapeau. Est-ce votre dernier mot ? Voyons, pour un dollar ?

— Monsieur Pinkerton ! s’écria Bellairs offensé, tandis que je me demandais si Jim n’était pas allé trop loin.

— Pas pour un dollar ? fit Pinkerton. – Eh bien, voyez, Monsieur Bellairs, nous sommes tous deux des hommes rompus aux affaires, et je vais vous fixer tout de suite le maximum…

— Arrêtez, m’écriai-je. Je connais l’adresse : 924, Mission Street. »

Je ne sais lequel fut le plus étonné, de Pinkerton ou de Bellairs.

« Pourquoi n’en disiez-vous rien, Loudon ? fit enfin mon ami.

— Vous ne me l’aviez pas demandée, » répondis-je en rougissant jusqu’aux oreilles.

Bellairs vint inconsciemment, mais fort à propos, au secours de ma confusion.

« Puisque vous connaissez l’adresse de M. Dickson, s’exclama-t-il, pressé de se débarrasser de nous, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. »

J’ignore quels étaient les sentiments de Pinkerton ; mais, pour moi, j’avais la mort dans l’âme. J’attendais sa première question pour tout lui avouer.

« Hâtons-nous, dit-il, lorsque nous fûmes seuls. Il n’y a pas une minute à perdre. Vous avez vu comment j’ai changé de tactique ? Inutile de payer la commission de l’homme d’affaires. »

C’est en vain que j’attendis qu’il me posât une question relative au renseignement que je venais de donner. Il semblait craindre d’aborder ce sujet, et peu s’en fallut que je ne lui gardasse rancune de sa réserve ; à la fin, n’y tenant plus, je dis :

« Vous ne me demandez rien au sujet de cette adresse ?

— Non, répondit-il timidement. Qu’y a-t-il ? j’aimerais à le savoir. »

Ce ton craintif m’offensa, j’ignore pourquoi.

« Eh bien, ne me questionnez pas, c’est une chose que je ne puis expliquer. »

À peine avais-je prononcé ces mots que j’aurais voulu les retirer ; ma confusion devint plus grande encore quand Pinkerton me dit :

« Très bien, mon cher, n’en parlons plus. Je suis certain que vous ne pouvez qu’agir pour le mieux. »

Le courage nécessaire pour revenir en arrière me manqua ; mais, à partir de ce moment, je pris mentalement la résolution de me dévouer corps et âme à cette affaire, de me laisser mettre en pièces plutôt que de faire perdre un seul dollar à mon ami.

Nous étions arrivés à l’adresse indiquée, et Pinkerton demanda à l’hôtesse M. Dickson.

« Parti, lui fut-il répondu.

— Savez-vous où il est allé ?

— Non, Monsieur.

— N’a-t-il pas fait enregistrer ses bagages ?

— Il n’en avait pas. Il est arrivé ici hier soir, une valise à la main, et il est reparti de même, aujourd’hui.

— À quelle heure ? demandai-je à mon tour.

— Il était environ midi. Quelqu’un lui a téléphoné, et, immédiatement après, il est parti, bien que sa chambre ait été retenue pour une semaine et payée d’avance. Il m’a paru assez ému, ce qui m’a fait supposer qu’il venait d’apprendre la mort d’une personne de sa connaissance. »

Mon cœur se serra, et je me posai cette question : Est-ce ma stupide plaisanterie qui l’a chassé ? Mais pourquoi ? C’est en vain que je tournai et retournai ce problème dans ma tête, je ne parvins pas à le résoudre.

« Comment était ce monsieur ? questionna encore Pinkerton.

— Un homme soigneusement rasé, » répondit la femme, et ce fut tout le signalement que nous en pûmes tirer.

Nous nous fîmes conduire au bureau téléphonique voisin. Jim réclama la communication avec la Compagnie des steamers du Pacifique, et s’informa de l’heure à laquelle le prochain paquebot chinois toucherait à Honolulu.

« La Ville de Pékin a quitté les docks à une heure et demie, fut la réponse.

— Le cas est clair, fit mon ami ; il a pris la poudre d’escampette, ou je ne m’appelle pas Pinkerton. Il se propose de nous devancer à Midway. »

À part moi, je songeais que ce départ mystérieux avait peut-être d’autres motifs, et qu’une coïncidence pourrait bien exister entre cette fuite et l’attitude du capitaine Trent.

« Ne voulez-vous pas consulter la liste des passagers ? demandai-je.

— À quoi bon ? Dickson est un nom si commun ; et puis, qui me garantit que c’est le sien ? »

J’eus une seconde intuition ; ma mémoire me représenta fidèlement une chose à laquelle je n’avais d’abord attaché aucune importance. Je revis distinctement, en face de la maison habitée par Bellairs, un jeune Chinois portant sur sa tête un panier et passant devant une épicerie où s’étalait en grandes lettres d’or le nom de Dickson.

« Vous avez raison, il a pu changer de nom. Pour moi, il a tiré celui-ci d’un magasin d’épicerie situé en face de chez Bellairs ; peut-être a-t-il des raisons pour cacher le sien.

— C’est encore possible, répondit Jim, les sourcils contractés.

— Qu’allons-nous faire à présent ?

— Le plus naturel est d’activer le départ de la goélette ; mais, inutile d’y aller maintenant, car j’ai téléphoné au capitaine de s’y rendre à l’instant. Je suis sûr qu’il est occupé de ses préparatifs. J’ai envie de retrouver Trent : il est jusqu’au cou dans cette affaire, et serait à même de nous indiquer la juste valeur des marchandises.

— Vous avez raison, mais où le chercher ?

— Au consulat anglais, naturellement. Et c’est une raison de commencer par là. Nous pouvons nous rendre à toute heure à bord de la goélette, tandis que le consulat ferme à heure fixe. »

Au consulat, on nous apprit que le capitaine Trent était descendu à l’hôtel de la Bonne Chère ; nous y allâmes en hâte.

Nous étions là fort embarrassés, quoique bouillants d’impatience, quand je m’entendis appeler.

« Enchanté de vous voir, Monsieur Dodd, cria un jeune homme en accourant vers moi. Que puis-je faire pour vous être utile ? »

Ô chances du hasard ! j’avais devant moi un des habitués des Pique-niques hebdomadaires.

« Le capitaine Trent, nous apprit-il, est parti vers midi avec les autres marins : le Canaque les avait devancés. Ils se sont embarqués sur la Ville de Pékin. J’ai vu l’adresse écrite sur la malle du capitaine. Ils ont tous logé ici ; voici, du reste, leurs noms sur le registre. Consultez-le pendant que je vais me renseigner au sujet de leur bagage. »

J’attirai le livre à moi et vis les quatre noms tracés de la même écriture ; je lus les noms de Trent, Brown, Hardy et, au lieu de Ah-Sing, celui de Jos Amalu.

« Pinkerton, m’écriai-je tout à coup, auriez-vous par hasard le Quotidien occidental en poche ?

— Voilà. »

Je cherchai l’article relatant le naufrage, et je lui rendis le journal, en lui disant :

« Tenez, lisez ; il y est question d’un Elie Goddedaal, second. Comment se fait-il que nous ne voyions pas ce nom sur le registre ?

— C’est vrai. Était-il avec Trent, lorsque vous avez rencontré les marins au café ?

— Je ne pense pas, car ils n’étaient que quatre en tout. »

À ce moment, le jeune homme revint avec les renseignements :

Le capitaine Trent est rentré dans une espèce d’omnibus, où il a fait charger trois malles et une valise. Notre portier a aidé à les monter, mais ne sait où sont allés les marins, si ce n’est qu’ils se sont dirigés du côté de la ville ; il pouvait être près d’une heure.

— Juste assez tôt pour attendre la Ville de Pékin, fit Pinkerton.

— Combien étaient-ils en tout ? demandai-je à mon tour.

— Trois et le Canaque.

— Et M. Goddedaal, le second, n’était pas ici ?

— Non, Monsieur Dodd, il n’y avait que les quatre hommes inscrits sur le registre.

— Vous ne savez pas où était descendu l’autre ?

— Non, Monsieur ; avez-vous intérêt à le retrouver ?

— Nous venons d’acheter le vaisseau échoué, et nous aimerions bien avoir quelques informations au sujet de son équipage. C’est très ennuyeux que tout le monde soit parti.

Pendant que nous causions ainsi, un groupe de curieux s’était formé autour de nous ; l’un deux intervint :

« Je parie que le second est encore ici. Il est très malade, prétend-on… »

Pinkerton me tira par la manche :

« Retournons au consulat ! » dit-il.

Mais, là encore, nous n’apprîmes rien de nouveau sur le compte de Goddedaal. Ses papiers avaient été envoyés avec un certificat du médecin ; mais personne n’avait jamais vu l’homme en question.

« Êtes-vous en communication téléphonique avec la Tempête demanda Pinkerton.

— Oui, Monsieur, depuis hier.

— Eh bien, je vous serais fort obligé de vous informer ou de me laisser m’informer de l’état de Goddedaal. »

L’attaché se rendit à l’appareil pour revenir un instant après.

« M. Goddedaal, dit-il, a quitté le vaisseau, et on ignore où il est allé.

— Payez-vous parfois le rapatriement de vos nationaux ? demandai-je.

— S’ils en ont besoin, oui. Nous avons payé celui du Canaque ce matin, et, d’après ce que m’a dit Trent, j’ai cru comprendre que les autres partiraient ensemble.

— Alors, vous n’avez pas payé leur rapatriement ?

— Pas encore.

— Que diriez-vous si je vous apprenais qu’ils ont quitté San Francisco.

— Oh ! je dirais que vous vous trompez. »

Pinkerton pria qu’on lui permît de se servir du téléphone pour communiquer avec l’imprimeur qui se chargeait ordinairement de nos affiches. Pendant ce temps, je demandai à voir un spécimen de l’écriture du capitaine pour la comparer à celle du registre de l’hôtel, mais il n’y en avait pas ; d’ailleurs, le capitaine ne pouvant pas écrire à cause d’une blessure à la main droite, était obligé de signer de la main gauche. Nous quittâmes le consulat.

« Et maintenant, allons voir la Norah Creina, mon ami, tout doit y être en mouvement ; cela nous reposera de nos pénibles recherches. Vous verrez qu’avant demain soir j’aurai des nouvelles de Goddedaal. »

Arrivés au quai, nous n’y découvrîmes pas vestige d’activité, et, sauf la fumée qui s’échappait de la cheminée de la goélette, on eût cru le vaisseau de la Norah Creina abandonné. Pinkerton pâlit.

Dès que le capitaine fut en sa présence, il lui adressa de violents reproches, le menaçant même de le lancer par-dessus bord. Le capitaine lui répliqua qu’il ne tenait pas à conserver son commandement, qu’il était en pourparlers au sujet d’une autre affaire… Après lui avoir signifié qu’il eût à déguerpir avec tout son équipage, Pinkerton me dit :

— Décidément, tout va de travers aujourd’hui, que faire maintenant ?

— Venez, lui répondis-je ; et, hélant un fiacre, je donnai au cocher l’adresse de Tom le Noir.

Johnson était en train de se divertir avec des amis.

Dès qu’il me fut possible, je l’emmenai hors de la pièce pour lui exposer en partie notre situation ; je lui demandai de nous indiquer un capitaine entendu et capable de commander la Norah Creina.

Après quelques hésitations, il me recommanda le capitaine Nares, qui vivait très obscurément en attendant que le bruit soulevé autour de l’affaire du Glaneur fût calmé.

Pinkerton se montra ravi, et nous convînmes avec Johnson qu’il nous amènerait Arty Nares le lendemain matin avant six heures.

Nous avions renvoyé le fiacre qui nous avait déposés chez Tom, et c’est bras dessus, bras dessous que nous nous rendîmes, Pinkerton et moi, au restaurant du « Chien-Caniche » pour y dîner.

La nuit était venue, et tous les réverbères étaient allumés ; je fus assez étonné d’apercevoir à cette heure tardive un colleur d’affiches en fonctions ; je m’approchai et, à ma grande surprise, vis se détacher en caractères noirs l’annonce suivante :

 

MILLE FRANCS DE RÉCOMPENSE

____________

LES OFFICIERS ET HOMMES DU
BRICK NAUFRAGÉ « ONDÉE VOLANTE »
QUI S’ADRESSERONT
PERSONNELLEMENT OU PAR LETTRE
AU BUREAU DE JAMES PINKERTON, MONTANA-BLOCK,
Demain matin, mardi 12,

RECEVRONT

1 000 francs de RÉCOMPENSE

 

« Est-ce là votre idée, Pinkerton ? m’écriai-je.

— Oui, dit-il, et vous voyez que, de ce côté du moins, il n’y a pas eu de temps de perdu. De plus, comme nous savons qu’un homme est malade, copie de cette affiche a été envoyée dans tous les hôpitaux et à chaque médecin ou pharmacien de San Francisco. »

Comme je lui faisais observer que c’était là une chose coûteuse :

« Qu’importent quelques dollars de plus ou de moins maintenant, répondit-il, en comparaison de la somme qu’il nous faudra verser dans trois mois. »

Tous deux soucieux, nous continuâmes notre route en silence. Nous touchâmes à peine au dîner que l’on nous servit au « Chien-Caniche », et ce n’est qu’au bout d’un long moment que Pinkerton me dit presque timidement :

« Loudon, il y a une chose de laquelle vous ne m’avez pas parlé, avec intention : est-ce parce que vous êtes fâché contre moi ? »

Je voulus l’interrompre.

« Non, non, laissez-moi achever : j’apprécie toute la délicatesse de votre nature, et vous êtes trop généreux pour rien me reprocher. J’ai cru bien manœuvrer dans cette entreprise, et ce n’est qu’en présence de la difficulté à rassembler les fonds que je me suis aperçu de mon erreur ; j’ai eu tort, mais je vous jure que j’ai eu la conviction d’agir pour le mieux.

— Mon pauvre Jim, lui dis-je, loin de moi la pensée de vous blâmer ; au contraire, je n’ai cessé d’admirer l’énergie que vous avez déployée aujourd’hui. Si je ne vous ai pas donné l’explication dont vous parlez, c’est qu’il s’agit d’un acte dont je suis honteux.

— Honteux, Loudon ? ne dites pas cela, même en plaisantant.

— Ne faites-vous donc jamais de choses dont vous rougissiez plus tard ?

— Non, je suis simplement fâché quand les choses tournent contre mes prévisions ; mais je ne sais pas pourquoi j’en rougirais. »

J’admirai en silence la simplicité de mon ami, puis, avec un soupir :

« Savez-vous, Jim, ce qui me chagrine ? C’est de ne pouvoir assister à votre mariage.

— Mon mariage, gémit Pinkerton, hélas ! il n’en est plus question, et c’est là ce qui me désespère. Je vais de ce pas annoncer la mauvaise nouvelle à Mamie. Étant fiancé, je n’avais pas le droit de me lancer dans une opération aussi hasardeuse. »

Jim me quitta pour remplir sa douloureuse mission. Je retournai chez nous et ne cessai de songer à notre situation critique.

CHAPITRE XI

NOS ROUTES SE SÉPARENT

Je m’étais couché fort triste ; je le fus bien davantage en m’éveillant le lendemain matin. Je restai quelque temps inerte, éprouvant des sensations très confuses, quand des coups redoublés, frappés à la porte, me rappelèrent à moi-même, en me remettant en mémoire tous les incidents de la veille. Il me sembla entendre le son de la trompette qui m’appelait au combat. En un clin d’œil, je sautai à bas de mon lit, j’enfilai une robe de chambre, et, traversant le cabinet où Pinkerton, étendu sur le divan qui lui servait de lit, dormait à poings fermés, je courus ouvrir la porte d’entrée.

Johnson était là, et derrière lui, le cigare entre les dents, se tenait le capitaine Nares, dont le chapeau de gala, enfoncé sur les yeux, cachait le front jusqu’aux sourcils ; enfin, à l’arrière-plan un groupe de matelots, le nouvel équipage de la Norah Creina, polissaient le mur du dos et des coudes. Je fis entrer Nares et Johnson, et, ayant réveillé Pinkerton, je commençai les présentations. Mon ami expliqua alors au capitaine ce qu’il attendait de lui. Il devait se rendre à Midway, recueillir tout ce qu’il était possible de tirer de l’Ondée volante, et revenir en s’arrêtant à Honolulu. Nares se mit en devoir d’envoyer immédiatement les matelots à bord de la Norah Creina sous la surveillance de Johnson.

« Et maintenant que nous sommes seuls, fit le capitaine en se rapprochant, expliquez-moi donc ce que c’est que cette affaire. Avant de rien décider, il faut que je sache exactement ce que j’entreprends. »

Pinkerton lui conta toute l’affaire, et Nares, impassible, l’écouta attentivement. Je vis cependant ses yeux s’animer à mesure que mon ami avançait dans un récit où il dépensait des trésors d’éloquence.

« Ainsi, conclut-il, vous pouvez juger des faits par vous-même. Selon toute probabilité, le capitaine Trent s’est enfui à Honolulu ; là, il lui sera facile de se procurer une petite goélette et de gagner Midway. C’est alors que j’aurai besoin d’un homme, s’écria-t-il avec une énergie communicative ; ce vaisseau naufragé m’appartient, je l’ai payé, et, s’il faut combattre, je veux que l’on combatte énergiquement. Si, au bout de quatre-vingt-dix jours, vous n’êtes pas de retour, je ferai du bruit, car c’est une question de vie ou de mort pour M. Dodd et pour moi. Il y aura probablement une lutte à soutenir dans cette île, et vous êtes juste l’homme que je cherche. »

Nares souleva bien encore quelques difficultés lorsqu’il apprit qu’il devait emmener un subrécargue, objectant qu’un capitaine suffit ; mais Jim lui fit comprendre que ma présence était absolument nécessaire à bord, qu’il ne s’agissait pas d’une simple course en mer, mais bien d’une véritable affaire commerciale, et que j’aurais les livres à tenir. Il ajouta que tout devait être arrangé à mon entière satisfaction.

Le capitaine se rendit enfin, et, après avoir réglé quelques questions d’intérêts et les formalités à remplir vis-à-vis des armateurs, Nares nous quitta.

Je fis observer à Jim que cet homme ne me plaisait pas.

« Dites ce que vous voudrez, répondit-il. Je suis heureux de l’avoir rencontré ; je lui confierais sans hésiter la vie de Mamie.

— Eh bien, à propos de Mamie, où en êtes-vous ? »

Pinkerton, en train de s’habiller, s’arrêta net :

« Mamie ? s’écria-t-il ; c’est la plus noble créature que la terre ait jamais portée. J’avais envie de vous réveiller hier soir pour tout vous raconter, mais vous dormiez si profondément !

— Eh bien ?

— Je lui ai confié où j’en étais, en lui expliquant que, dans ces conditions, nous ne pouvions donner suite à notre projet de mariage. « Est-ce que vous ne m’aimez plus ? » m’a-t-elle répondu. Et comme je protestais et que je recommençais mes explications : « Vous aurez plus besoin de moi que jamais, dit-elle ; eh bien, si vous m’aimez encore, je ne vois qu’une solution, c’est de nous marier demain ; de cette façon, M. Dodd pourra encore être votre garçon d’honneur ». Je me croyais le jouet d’un rêve. Je suis si heureux ! Pourvu que je sois digne d’elle ! Mamie a une grande sympathie pour vous : elle vous trouve si accompli, si distingué ! Et elle est heureuse de vous avoir comme garçon d’honneur. »

Enfin, le grand moment arriva. C’est dans le bureau même, à l’ombre du treize étoiles et des machines agricoles, qu’un vieux ministre unit solennellement Jim et Mamie. Cette dernière était grave, sérieuse et si modeste à la fois ! et Jim… Ah ! comment pourrai-je le décrire ? Il était transfiguré ! Dès l’arrivée du ministre, il avait attiré celui-ci dans le coin le plus reculé du bureau. Je n’entendis pas ce qu’il lui dit, mais je suis sûr qu’il s’avouait indigne de son bonheur, car je le vis pleurer, tandis que le vieillard s’efforçait de le consoler et de l’encourager. L’officiant quitta mon ami en lui adressant ces paroles : « Il en est peu qui pourraient en dire autant ».

Cela me fit deviner que Pinkerton avait tempéré l’aveu de tous ses défauts par celui d’une grande qualité.

La cérémonie venait de se terminer, lorsqu’on apporta à Jim la carte de Longhurst accompagnant quatre douzaines de Périer-Jouet. Une bouteille fut immédiatement décachetée, et tous, y compris le ministre, nous bûmes à la santé de l’heureux couple ; ensuite il fallut aller souper chez Franck, et de là, après une courte promenade en voiture, nous nous rendîmes à bord de la Norah Creina, où devait se terminer la soirée.

Nares nous accueillit de très mauvaise grâce, mais l’offre de boire avec nous un verre de Périer-Jouet et quelques paroles aimables de Mamie l’amadouèrent et il se prit à nous confier ses ennuis.

Pendant que Nares parlait, mon ami l’observait avec beaucoup d’attention ; à un moment donné, il me tira un peu à l’écart pour me dire :

« Mon cher Loudon, ne vous avisez jamais de donner un conseil à cet homme – je connais ces caractères, et le capitaine mourrait plutôt que d’en demander un – ; il vous aurait bien vite remis à votre place. Prenez-y garde, vous savez que je ne suis pas prodigue de mes avis et que je ne parle qu’à bon escient. »

La petite soirée à bord de la Norah Creina s’acheva d’une façon charmante.

Puis il fallut se séparer. Longtemps encore je restai debout sur le pont à écouter le bruit des pas de mes amis qui s’éteignait peu à peu. Je me sentais maintenant seul et triste, et je demeurai accoudé à la balustrade. Ma pensée se porta vers la Ville de Pékin, qui courait ses trente nœuds vers Honolulu, emmenant avec elle le capitaine Trent et peut-être même le mystérieux Goddedaal ; mais j’étais de plus en plus abattu. À quoi bon les poursuivre, pensai-je, ils arriveront avant nous.

Le lendemain matin, de bonne heure, la Norah Creina fut détachée de ses amarres. En montant sur le pont, je vis, à la lueur de l’aube naissante, le remorqueur qui nous conduisait hors de la passe. Je dis adieu à la ville. Quelques réverbères étaient encore allumés ; pourtant le jour, déjà assez clair, me permit de distinguer sur la jetée une figure solitaire, mais bien familière.

Il était là, l’ami des bons et des mauvais jours, venu pour me dire une dernière fois adieu ! Nous échangeâmes un salut, un geste amical, et ce fut tout. C’était notre seconde séparation, mais aujourd’hui les rôles étaient intervertis : à moi maintenant de partir, de me lancer dans les entreprises, de former des projets et de les réaliser, peut-être au péril de ma vie ; à lui de rester au coin du feu, les pieds sur les chenets, et d’attendre.

CHAPITRE XII

LA « NORAH CREINA »

J’aime à me rappeler la monotonie d’un voyage dans l’océan Pacifique quand, jour après jour, le vaisseau vogue librement, quand les nuages, poussés par le vent, flottent entre le ciel et la mer, en revêtant des formes fantastiques. Tous les plus petits incidents prennent de l’attrait pour le voyageur ; il s’intéressera à ce monde si humble qui s’appelle l’équipage, ou suivra attentivement les péripéties d’une chasse au requin. Parfois aussi, il s’agit de lutter contre la tempête. Dans ce cas, il faut s’y préparer, l’affronter, se défendre contre les éléments. Quel soulagement lorsque le grain est passé ! Que l’on se sent heureux d’avoir échappé au danger et de respirer à pleins poumons ! Non, je ne saurai jamais l’appeler assez nettement à mon esprit le souvenir de ces jours délicieux que je vécus à bord de la Norah Creina. La température montait chaque jour jusqu’à 29°; chaque jour aussi, l’air était doux et vif à la fois ; une brise rafraîchissante venait nous caresser. Je me sentais plus léger, j’étais, me semblait-il, dans mon véritable élément, et c’est avec pitié que je pensais à ces régions humides et battues des vents que l’on appelle la zone tempérée.

Je n’étais pas oisif : mon crayon saisissait bien vite les effets de lumière sur la mer ou sur les nuages au ciel ; au point de vue intellectuel, le caractère du capitaine me fournissait ample matière d’étude. J’avais été d’abord trop révolté de ce que j’appelais sa cruauté, trop étonné de son humeur bizarre, trop ennuyé de ses petites vanités, pour ne pas le considérer comme une épine sur ma route ; mais lorsque, dans ses rares moments d’amabilité, j’eus appris à le connaître sous un jour plus favorable, j’en vins peu à peu à lui vouer une certaine affection. Je devins plus indulgent pour ses défauts.

Il y avait eu bien des péripéties dans la vie de Nares, avant qu’il eût réussi dans sa profession. Sa petite fortune avait considérablement diminué au cours du voyage du Glaneur ; mais il était à présent certain de pouvoir contracter engagement dès que cette affaire serait oubliée. Mon compagnon avait environ trente ans : c’était un homme fort et actif, aux épais cheveux blond-filasse et aux yeux bleus. Sa voix était fort belle, et il chantait parfois en s’accompagnant de l’accordéon. Grand observateur et logicien serré, dans les rares instants où il voulait bien s’en donner la peine, il savait être charmant ; mais, à d’autres moments aussi, il devenait une véritable brute.

La nature de son courage n’était pas un des côtés les moins étonnants de son caractère : il était brave, très brave même, et courait au-devant du danger, en le regardant vaillamment en face quand il était là. Sa nature pessimiste semblait toujours anxieuse ; il calculait sans cesse les chances de malheur, mettant tout au pire, et ne prévoyait qu’accidents et catastrophes, ce que j’eus l’occasion de constater pendant notre traversée.

Un matin, c’était le dix-septième jour après notre départ de San Francisco, nous courions entre des récifs par une mer fort agitée. Jusqu’alors le vent nous avait été favorable, et tout avait l’air de marcher à souhait ; mais, ce matin-là, les matelots soucieux interrogeaient anxieusement le ciel, comme pour y découvrir l’approche d’un grain. À cette prévision, mon cœur se serra et notre goélette me parut plus petite que jamais. Nares ne fit aucunement attention à moi, occupé qu’il était à examiner la manière dont se comportait le vaisseau. Johnson, lui-même, était au gouvernail, qu’il maniait d’un air très affairé, parfois même avec effort, tout en sondant la mer de son regard scrutateur. Toutes ces apparences n’étaient guère rassurantes, et j’en conclus que quelque chose de grave devait se passer, j’aurais donné tout au monde pour avoir la réponse à des questions que je n’osais poser. J’attendis, plein d’appréhension, qu’il plût au capitaine de me mettre au courant de la situation, ce qu’il fit plus tôt que je ne l’espérais. Dès que nous nous trouvâmes assis l’un en face de l’autre pour déjeuner, il commença ainsi :

« J’ai à vous parler affaires, Monsieur Dodd. Depuis deux jours, la mer est très agitée, le baromètre est très bas aujourd’hui et le vent qui s’élève ne m’annonce rien de bon. En continuant notre course, nous avons à lutter contre la tempête, et nous risquons d’être jetés Dieu sait où ; mais, du train dont nous allons et si nous sortons victorieux de cette lutte contre les éléments, je crois pouvoir affirmer que nous toucherons à l’île demain après-midi. À vous de décider si vous voulez attendre et accepter l’éventualité de voir le capitaine Trent arrivé avant nous à Midway, ou courir les risques d’une mer démontée ?

— En avant ! » répondis-je.

Lorsque nous remontâmes sur le pont, le capitaine prit lui-même le gouvernail des mains de Johnson, et je demeurai près de lui, satisfait de ma décision. Le vent devenait de plus en plus violent, la mer toujours plus furieuse et des paquets d’eau balayaient le pont.

Je ne pus m’empêcher de penser que le moment allait peut-être venir bientôt où j’aurais à régler mes comptes avec la justice éternelle, et l’entreprise dans laquelle je m’étais lancé n’était certes pas faite pour l’apaiser. Me cramponnant à la pensée de la reconnaissance, qui m’imposait le devoir d’agir pour mon ami, je repris courage.

L’heure du dîner avait sonné, et je m’étais réfugié dans la cabine. La Norah Creina, ballottée comme une coquille de noix, s’élevait tantôt emportée au sommet des vagues, tantôt s’abaissait avec elles.

Le reste de la journée et la nuit se passèrent de même, et ce n’est que le lendemain matin que j’osai de nouveau me risquer sur le pont.

Je m’y tenais, tremblant de peur, mais bien décidé à faire bonne contenance et à cacher ce sentiment. La matinée se traîna lentement au milieu du péril et dans une attente anxieuse ; à midi, le point fut relevé avec une précision méticuleuse, puis on l’inscrivit au livre de bord. Je me dis que ces soins étaient peut-être superflus et que seuls, dans quelques heures, les poissons de la mer verraient ces pages. Une heure s’écoula, puis deux ; le capitaine était de plus en plus sombre et agité.

« Deux points à bâbord, » dit-il tout à coup en prenant le gouvernail des mains de Johnson.

Johnson fit un signe d’acquiescement, essuya ses yeux du revers de sa main mouillée, puis grimpa le long d’un mât en s’accrochant aux barres de hunes. Je le vis interroger l’horizon du côté sud-est, puis redescendre ; il fit un signe affirmatif au capitaine, et alla reprendre sa place au gouvernail, exténué de fatigue, mais satisfait, à ce qu’il me parut.

Nares chercha sa lorgnette et examina attentivement un point de la mer. J’écarquillai les yeux dans la même direction, sans rien apercevoir tout d’abord, mais peu à peu il me sembla distinguer une tache blanchâtre, et mon oreille perçut un bruit plus fort que celui du vent, le bruit des brisants. Nares essuya sa lunette et me la passa : je vis le ciel et les vagues, puis tout à coup, se détachant sur le fond sombre de l’Océan, ce que nous étions venus chercher de si loin et à travers tant de périls. Un brick se profilait à l’horizon : un drapeau flottait encore à son grand mât, et les lambeaux du grand hunier pendaient à la vergue. Pas l’ombre de terre ; le brick se trouvait entre le ciel et l’eau, complètement isolé. Quand nous en fûmes plus près, je vis que le vaisseau était défendu par une ligne de brisants qui s’élevaient de chaque côté et formaient la continuation du récif. Au-dessus, la mer bouillonnait en écumant, avec un bruit semblable à celui du tonnerre.

Une demi-heure plus tard, nous étions tout près de cette formidable barrière, que nous dûmes encore longer un certain temps. Peu à peu la mer se calma, et la Norah Creina fut moins ballottée. Nous avions atteint la partie de l’île opposée au vent, si toutefois l’on peut donner le nom d’île à ce cercle d’écume, de brouillard et de vacarme ; il nous restait encore un dernier écueil à éviter, puis nous jetâmes l’ancre.

CHAPITRE XIII

L’ÎLE ET LE BRICK NAUFRAGÉ

Tel est l’attrait exercé par la vue de la terre ferme : l’équipage entier trahit une vive joie en apercevant la côte qui émergeait de la brume. Johnson, toujours au gouvernail, souriait maintenant ; le capitaine Nares étudiait tranquillement la carte des Îles, et les matelots, réunis à l’avant, causaient avec vivacité en se montrant l’îlot du doigt. N’avions-nous pas échappé presque par miracle au danger ? Maintenant le vent, en véritable espiègle, s’était calmé.

Cependant une nouvelle terreur vint m’assaillir ; le capitaine Trent serait-il arrivé avant nous ? Aurions-nous une lutte à engager ?

Je montai dans le gréement et je scrutai avidement des yeux le récif de corail, la ligne de brisants et la lagune qu’ils renfermaient. J’apercevais distinctement deux îlots : Middle-Brooks et Lower-Brooks. Le Directory de Hoyt les désignait comme des bandes de sable peu élevées et couvertes de buissons, ayant chacun un mille à un mille et demi de longueur, courant de l’est à l’ouest et séparés l’un de l’autre par un étroit canal.

À mon grand soulagement, je ne vis rien qui signalât la présence de Trent : aucune goélette de Honolulu n’était amarrée ; nulle part non plus ne s’élevait la fumée révélatrice du foyer où le capitaine aurait fait cuire les oiseaux qui devaient composer ses repas. Mon espoir se changea en certitude, à mesure que nous approchions davantage des brisants. Les circonstances nous étaient favorables : le soleil couchant, le vent devenu léger, voire même le courant, et bientôt l’ancre fut jetée à la pointe nord-est de Middle-Brooks, à cinq brasses de profondeur. Il s’écoula environ trois quarts d’heure avant que Nares et moi, accompagnés de deux matelots, nous pussions prendre place dans la chaloupe qui devait nous conduire à bord de l’Ondée volante.

Le brick eût semblé bien petit au milieu des bâtiments amarrés dans le port de San Francisco, mais il était pourtant trois fois plus grand que la Norah Creina, et, pour cette raison, nous parut de taille imposante. Son avant regardait le récif, et, en contournant le vaisseau pour nous rendre à son bâbord, nous lûmes à l’arrière la légende :


ONDÉE VOLANTE
HULL

De l’autre côté, près de la poupe, pendait une demi-brasse de corde, qui nous servit à atteindre le pont du bâtiment.

L’intérieur du brick était spacieux ; il venait d’être fraîchement repeint, mais cette opération témoignait d’une certaine économie, et nous découvrîmes plus tard – car à ce moment-là tout était couvert d’excréments des oiseaux de mer – que les balustrades en fer, les cercles des tonneaux à eau, etc., étaient rongés par la rouille.

La gent emplumée s’enfuyait en poussant des cris perçants, et, lorsque nous voulûmes approcher d’une des chaloupes, un essaim d’oiseaux de grande taille, qui prit son essor, nous fit reculer vivement. Il y en avait de toutes les espèces ; quelques-uns, au bec crochu et à la large envergure, rappelaient l’aigle ou le vautour. Nous commençâmes notre exploration. À moitié enfouis dans la vase, nous crûmes apercevoir des tonneaux de harengs ; mais, les ayant convenablement nettoyés, nous vîmes que c’étaient des barils de bœuf salé, d’eau et d’eau-de-vie coloniale, apportés là, sans doute, avant l’arrivée de la Tempête, quand le capitaine et ses compagnons s’estimaient réduits à l’unique ressource d’affronter les périls d’un voyage en chaloupe jusqu’à Honolulu. À part cela, rien de particulier sur le pont, sauf à l’endroit où la voile de hunier détachée avait causé des dégâts dans la mâture ; les cordages pendaient emmêlés.

C’est avec une sorte de respect que Nares, les matelots et moi, nous nous dirigeâmes vers les cabines. L’escalier tournait sur lui-même et aboutissait à une cloison transversale, séparant l’arrière du vaisseau en deux parties égales. La première formait le magasin à provisions et contenait, en outre, deux petites cellules ménagées apparemment pour le cuisinier et un matelot ; la seconde partie renfermait la pièce principale, qui formait une sorte d’arc, en suivant l’inflexion de la poupe du brick ; vers bâbord s’ouvraient le garde-manger et la cabine du second, et à tribord celle du capitaine.

Nous fîmes un arrêt prolongé dans la cabine principale, ne jetant qu’un coup d’œil rapide sur tout le reste. Il y faisait sombre, car les vitres, obscurcies par les détritus, laissaient à peine passer un filet de lumière.

Sur le plancher se trouvaient éparpillés des habits, des livres, des instruments de marine, des ornements, des parfums, etc., enfin une foule d’objets hétéroclites composant ordinairement le bagage d’un marin au retour d’un voyage. Il y avait des flacons d’odeurs, des pistolets rouillés, du tabac, de la porcelaine de Chine, etc., chaque objet destiné probablement par le capitaine Trent à quelqu’un des siens.

La table, garnie de l’épaisse vaisselle du bord, gardait encore les restes d’un repas : un pot de marmelade, un fond de café dans les tasses, une boîte de lait concentré, etc. À la place du capitaine, sur la nappe rouge, se détachait une grande tache brune, marque laissée sans doute par du café renversé. À l’autre extrémité de la table, sur la nappe repliée, était posées une bouteille d’encre et une plume. Tout autour, les chaises étaient irrégulièrement placées, comme si, le repas terminé, les hommes étaient restés à fumer et à causer entre eux. Chose bizarre, un des sièges était brisé et renversé.

« Ils étaient en train de relever le point, » remarqua Nares.

L’aspect de cette cabine, délabrée et maintenant abandonnée, m’impressionna vivement, et, instinctivement, j’eus le sentiment que la pièce avait été témoin d’une tragédie.

« Cela me fait mal, dis-je au capitaine ; remontons sur le pont. »

Il fit un signe d’acquiescement.

« Oui, c’est désert et froid, n’est-ce pas ? répondit-il. Je ne puis remonter avant d’avoir découvert le code des signaux. J’ai envie de mettre : « Trouvé abandonné » ou quelque chose d’autre pour annoncer notre présence ; le capitaine Trent n’est pas encore en vue, mais il ne tardera pas à arriver. Il faut qu’il aperçoive notre signal. »

Je lui objectai que c’était peut-être insuffisant, et il me proposa d’arborer le signal P. Q. H. : Dites à mes propriétaires que le vaisseau rend parfaitement, ce à quoi j’acquiesçai.

Nous trouvâmes les signaux dans la cabine du capitaine Trent ; Nares choisit ceux dont il avait besoin, et nous remontâmes sur le pont. Le soleil avait déjà disparu de l’horizon, et le crépuscule commençait à tomber.

« Imbécile, cria tout à coup Nares à un des matelots qui venait de puiser de l’eau dans un des tonneaux et la buvait avidement, laisse donc cette eau, elle est corrompue.

— Demande pardon, cap’taine, répliqua le matelot, elle est très bonne.

— Voyons, dit Nares, en la goûtant. Oui, elle est douce, fit-il étonné ; se serait-elle corrompue pour redevenir bonne… c’est étrange, n’est-ce pas, Monsieur Dodd ? mais ces choses-là arrivent. »

Une certaine intonation dans sa voix me fit tourner la tête : debout sur la pointe des pieds, il regardait attentivement autour de lui, tandis que la curiosité et l’agitation se peignaient sur ses traits.

« Vous avez une arrière-pensée ? lui demandai-je.

— Oh ! je n’en sais trop rien ; ce que j’ai dit est fort possible, mais j’ai une autre préoccupation. »

Il appela vivement un matelot, lui donna quelques ordres, et, peu d’instants après, les couleurs américaines remplaçaient le drapeau britannique ; notre signal P. Q. H. flottait à l’avant.

« Et maintenant, fit Nares, qui avait surveillé avec une attention soutenue ces préparatifs, allons voir quelle eau se trouve dans la lagune. » Bientôt le bruit des pompes se fit entendre, et des ruisseaux d’une eau exhalant une odeur fétide se répandirent sur le pont, balayant sur leur passage le guano qui s’y trouvait attaché. Nares, appuyé sur une balustrade non loin de là, semblait examiner avec intérêt l’eau retirée de la cale.

« Qu’est-ce donc qui vous préoccupe ? demandai-je.

— Eh bien, je veux vous dire rapidement une chose…, mais en voilà une autre. Voyez-vous ces chaloupes, une à l’arrière et les deux autres de chaque côté ? Où donc est celle qui fut descendue lorsque les deux matelots de Trent périrent ?

— Ils l’auront raccrochée.

— Bien, si vous m’en apprenez la raison !

— Ou bien, ils en avaient peut-être une quatrième.

— Admettons qu’ils aient eu une chaloupe de plus ; mais d’après la place qu’elle occupait, elle a dû être très petite, et n’a pu servir qu’au capitaine, quand la fantaisie lui prenait d’aller se promener au clair de lune.

— Qu’est-ce que cela nous fait ?

— Oh ! rien, répliqua Nares en regardant par-dessus son épaule l’eau qui s’échappait par les dalots.

— Et jusqu’à quand continuera ce manège ? demandai-je ; c’est la lagune que nous pompons, et non la cale. Le capitaine Trent a dit lui-même que le brick a touché et qu’il faisait eau à l’avant.

— Vraiment ! fit Nares sèchement, et, presque au même moment, le bruit des pompes cessa. Eh bien ! que pensez-vous de cela ? » Puis, se penchant à mon oreille :

« Ce brick est aussi intact que la Norah Creina elle-même ; je m’en doutais avant que nous fussions venus à son bord, à présent j’en suis certain.

— C’est impossible ! m’écriai-je ; que penser du capitaine Trent ?

— Rien, fit Nares. Je ne sais s’il est un imposteur ou une poule mouillée : je constate simplement le fait, et je parle en connaissance de cause. J’ajoute que, lorsque l’Ondée volante a touché et avant qu’elle se penchât, sept ou huit heures de travail auraient suffi à la renflouer. N’importe quel homme ayant navigué pendant deux ans saura vous dire cela. »

J’eus une exclamation d’étonnement.

« De grâce, ne laissez pas deviner notre découverte ; pensez ce que vous voudrez mais n’en parlez à personne. »

Je regardai autour de nous : le crépuscule avait fait place à la nuit. À quelque distance de l’endroit où nous nous tenions, brillait une lanterne qui marquait la position de la Norah Creina ; nos hommes, le travail une fois achevé, s’étaient réunis entre les deux gaillards pour fumer leur pipe.

« Je me demande pourquoi Trent n’a pas renfloué le brick ? dit soudain le capitaine. Pourquoi vouloir l’acheter à un prix fabuleux à San Francisco, quand il lui aurait été facile de l’y amener ?

— Il ne connaissait peut-être pas encore sa valeur réelle.

— Je voudrais que nous la connussions à présent, Monsieur Dodd. Cependant, je ne dois pas vous décourager ; je comprends ce que cette affaire a d’ennuyeux pour vous. Tout ce que je puis dire se résume eu deux mots : il m’a fallu peu de temps pour venir ici. Maintenant que j’y suis, j’entends travailler de mon mieux. Tranquillisez-vous, vous n’aurez pas de désagréments avec moi. »

Sa voix avait une intonation amicale et sincère ; nous échangeâmes une cordiale poignée de main.

Après le souper, et poussés par une curiosité très compréhensible, nous nous rendîmes à Middle-Brooks Island. Le rivage était plat tout autour de la côte, mais d’épais buissons, dont les plus hauts atteignaient à peine 5 pieds de haut, couvraient le centre de l’île. Nous essayâmes de nous frayer un passage au travers de ce fourré, dans lequel nichaient d’innombrables oiseaux ; mais il eût été plus facile de traverser Trafalgar square un jour de manifestation que de passer au milieu de ces dormeurs, et nous dûmes y renoncer, car déjà quelques nids étaient tombés, et le bris des œufs qu’ils contenaient avait soulevé le mécontentement général, qui se traduisait par des becs menaçant nos yeux, des battements d’ailes peu rassurants ajoutés aux cris discordants qui remplissaient l’air.

Les matelots étaient occupés du côté opposé à chercher des œufs, de sorte que nous étions complètement seuls. Nous suivîmes la berge, avec le fourré de buissons à notre droite et la lagune, où les rayons de la lune traçaient une ligne argentée, à notre gauche. Tout en causant, nous avions presque fait le tour de l’île : au sud se profilait sa sœur jumelle, et, du côté est, l’ombre du fourré nous avait dérobé pendant un certain temps les rayons de la lune ; mais nous rentrions maintenant dans la partie éclairée par l’astre des nuits. Tout à coup, nous aperçûmes un bateau, droit en face de nous.

« Qu’est-ce que cela ? dit Nares en reculant dans l’ombre.

— Trent peut-être, répondis-je anxieusement.

— Nous avons été imprudents de venir jusqu’ici sans armes, mais il faut que je voie où nous en sommes. »

Je le regardai. Il était pâle, et sa voix trahissait son émotion ; il chercha dans sa poche son sifflet de bord, et le plaça entre ses dents, afin de pouvoir, en cas de danger, attirer immédiatement l’attention de ses hommes. Nous avançâmes alors dans la partie éclairée, en nous acheminant avec précaution vers le bateau. Autour de nous, rien d’insolite. Nous arrivâmes auprès d’une baleinière d’environ 18 pieds de long, du modèle ordinaire, avec des avirons et des voiles, qui semblait être abandonnée depuis un certain temps. Au fond du bateau il y avait deux ou trois petits barils ; l’un avait dû être percé, car il répandait une odeur insupportable. En y regardant de plus près, nous découvrîmes des viandes de conserves, qui portaient la même marque que celle du brick.

« Eh bien ! dis-je à Nares, voici le bateau duquel vous parlez : il y a maintenant un point d’éclairci.

— Hum ! » fit-il.

Dans le fond de la chaloupe se trouvait un peu d’eau, le capitaine y goûta.

« Fraîche, dit-il, c’est de l’eau de pluie.

— Vous n’y voyez rien d’étonnant je suppose ?

— Non.

— Alors, qu’est-ce qui vous tracasse ?

— En pleins États-Unis, une chaloupe, cinq avirons en chêne et un tonneau de porc avarié…

— Expliquez-vous !

— Eh bien, voilà. Je ne vois pas la nécessité d’une quatrième chaloupe, surtout d’une chaloupe pareille. Je ne prétends pas que ce modèle soit rare dans ces parages, bien au contraire : les trafiquants s’en servent pour courir les bas-fonds. Mais l’Ondée volante fréquentait habituellement la pleine mer ; elle ne relâchait que dans les grands ports, Calcutta, Rangoon, San Francisco, la rivière de Canton. Non, je n’y comprends rien ! »

Tout en devisant ainsi, nous étions appuyés au plat-bord de la chaloupe ; le capitaine, à l’avant, jouait négligemment avec le câblot qui traînait ; soudain, une pensée traversa son esprit : il tira sur la corde et en regarda l’extrémité avec des signes d’étonnement.

« Qu’y a-t-il encore ? demandai-je.

— Savez-vous ? répondit-il d’une voix étrange, ce câblot a été coupé. Un marin saisit toujours le bout d’une corde… Mais celle-ci a été tranchée net, avec un instrument quelconque. Il ne faut pas que les matelots voient cela, ils trouveraient que c’est louche. Attendez, je vais arranger ces choses d’une manière plus naturelle.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

— Cela signifie tout simplement que Trent est un imposteur. Je parie que la véritable histoire de l’Ondée volante est tant soit peu plus piquante que sa version ! »

Une demi-heure plus tard, la chaloupe de la Norah Creina nous ramenait à bord ; nous nous séparâmes pour rentrer chacun dans sa cabine, tous deux préoccupés et fortement impressionnés par nos découvertes récentes.

CHAPITRE XIV

LA CABINE DE L’« ONDÉE VOLANTE ».

Le lendemain, dès l’aube naissante, Nares, son second et moi, assistés de deux hommes, munis de fortes haches, nous nous rendîmes à bord de l’Ondée volante, pour en commencer la démolition.

Nous étions déjà bien avancés dans notre travail quand sonna l’heure du déjeuner. Après déjeuner, Johnson et les matelots s’occupèrent du déchargement des marchandises, tandis que Nares et moi, nous nous mîmes à fouiller les cabines.

Tout d’abord nous entassâmes pêle-mêle habits, effets personnels, tapis, vaisselle, boîtes de lait concentré, etc., etc., en un mot, tout ce qui pouvait être enlevé de la cabine principale ; puis nous passâmes dans celle du capitaine. Nous emballâmes dans des couvertures, en guise de paniers, les objets destinés à aller grossir notre premier tas ; puis Nares se mit à fourrager sous le lit et en retira des boîtes de cigares de Manilla. J’eus beau ouvrir ces boîtes, défaire même les paquets de cigares dans l’espérance d’y trouver de l’opium, ce fut inutile.

Tout à coup, le capitaine posa la main sur un lourd coffre en fer, fixé à la cloison par une chaîne à cadenas. J’allais crier victoire, quand il m’arrêta : « Voyons d’abord ce qu’il y a dedans, » dit-il en faisant sauter la serrure au moyen de sa lourde hache. Mon cœur battait bien fort au moment où le couvercle fut soulevé. Je ne sais ce que je m’attendais à découvrir : peut-être pour un million de diamants ! Je ne vis que des papiers et un livre de chèques. J’allais soulever le compartiment, car le coffre avait double fond, lorsque Nares m’arrêta du geste. Un à un, il déplia les papiers et en examina attentivement la teneur. Il semblait avoir oublié ma présence, car, son inspection terminée, il resta un moment pensif, se mit à tambouriner avec ses doigts, puis rangea soigneusement les papiers ; mais, seulement alors, souleva le compartiment. Nous vîmes une boîte à cigares ficelée avec une ligne à pêcher et quatre petits sacs en grosse toile, remplis de pièces d’argent. La boîte à cigares contenait de l’or que nous comptâmes : il y en avait pour 9 450 francs, plus 2 250 francs en argent ; en tout 11 700 francs que nous replaçâmes dans le coffre.

« C’est l’argent du bord, dit le capitaine.

— Quoi ! répliquai-je, voilà l’argent avec lequel Trent a trafiqué, et il l’a laissé là !

— Oui, fit Nares sèchement : un nouveau point obscur dans cette affaire ténébreuse. Vous vous étonnez qu’il ne se soit pas muni de cet argent ? moi, je suis encore plus surpris de sa négligence à emporter les papiers. Comment se fait-il que Trent, que rien ne pressait, qui pouvait tout tranquillement se rendre à bord de la Tempête, ait abandonné tout cela derrière lui ? Je ne croirais pas la chose possible, si je ne la voyais ici, de mes propres yeux. »

Pendant le dîner, que nous prîmes en silence, chacun de nous se creusait la tête pour avoir la clef du mystère qui nous entourait. Par un enchaînement d’idées faciles à comprendre, la scène de ma rencontre avec le capitaine Trent et ses hommes, dans le café de San Francisco, se présenta à mon esprit avec une netteté singulière.

« Nous pouvons toujours éclaircir une chose, dis-je à Nares en quittant la table. Parmi les compagnons de Trent se trouvait un Canaque ; or, les journaux et les documents relatifs à l’Ondée volante en font un Chinois. Allons tirer cela au clair en visitant ses effets. »

Nous avions déjà fouillé trois compartiments du brick : la cabine principale, celle du capitaine et celle de son second ; mais nous n’avions pas encore touché aux petits réduits que Nares supposait avoir été habités par le cuisinier et un autre matelot. C’est là que je me rendis tout d’abord.

J’eus bien vite acquis la preuve que la cabine avait été habitée par un Européen. Ensuite, j’entrai dans la pièce voisine qui était plongée dans une demi-obscurité et exhalait une odeur fétide. J’y trouvai un de ces coffres en camphrier, chers aux Chinois, soigneusement fermé. J’en forçai la serrure, et son contenu me fixa sur la nationalité de celui à qui il avait appartenu.

Pas de doutes possibles, le cuisinier était un Céleste ! Mais alors, qui était Joseph Amalu ? Ou bien, par hasard, ce dernier aurait-il volé le coffre pour se procurer une fausse identité et s’embarquer sous un faux nom ? Mais alors, pourquoi avoir abandonné cette caisse remplie, sans en rien extraire, et où Joseph Amalu s’était-il procuré le second coffre avec lequel, selon l’hôtesse de San Francisco, il était parti pour Honolulu ? Comme on le voit, je m’égarais dans un labyrinthe.

« Eh bien ! s’écria le capitaine Nares quand je le rejoignis, quelles sont vos trouvailles ?

À sa voix, son accent, son air animé, je devinai qu’il avait quelque chose d’important à me communiquer. Je lui fis part de mes observations ; il m’écouta tranquillement.

« Maintenant, s’écria-t-il lorsque j’eus finis de parler, regardez-moi cela, et avouez que je vous ai dépassé ! » Il posa devant moi une couple de journaux, et du doigt, il me montrait la suscription : Sydney Morning Herald, 26 novembre. — Comprenez-vous cela ? fit-il avec véhémence. Savez-vous bien que, moins de treize jours après que ces journaux ont paru à New South Pole, ce brick-ci quittait la Chine ? Or, comment le Sydney Morning Herald aurait-il pu arriver à Hong-Kong en treize jours ? Trent n’a relâché nulle part ; il n’a rencontré aucun navire depuis qu’il a quitté Hong-Kong : donc, de deux choses l’une, ou il s’est procuré ces feuilles à Hong-Kong, ou il les a trouvées ici. J’ai déniché ces journaux dans cette sacoche noire. Inutile de la retourner, elle ne contient plus rien, sinon un couteau d’une espèce particulière et un crayon. »

En dépit de son conseil, je me mis à examiner l’intérieur du sac. Bien m’en prit.

« À chacun son métier, dis-je à Nares, vous êtes un marin, et vous m’avez battu sur plus d’un point ; mais moi, je suis un artiste, et ce que j’aperçois là est aussi étrange que tout le reste. Ce couteau est un couteau à palette ; le crayon est un Windsor et Newton BBB. Cela, sur un brick de commerce, n’est pas naturel. Oui, continuai-je, ce crayon a appartenu à un artiste. Je le vois à la façon dont il est taillé. Impossible d’écrire avec une pointe pareille ! Un artiste ! et de Sydney ! Comment est-il venu ici ?

— Oh ! fit le capitaine en ricanant, ils l’auront emmené pour illustrer leur roman. »

Il y eut un instant de silence.

« Capitaine, fis-je tout à coup, c’est une damnée histoire, que celle de ce brick. Vous, qui avez assez longtemps fréquenté les mers, vous avez dû voir bien des choses étranges sur les vaisseaux, et en entendre raconter davantage encore. Avouez-moi franchement ce que vous pensez de tout cela. A-t-on eu en vue de frauder la compagnie d’assurance ? Est-ce de la piraterie ou quoi encore ?

— Monsieur Dodd, répondit Nares, vous avez raison de dire que j’ai passé sur mer la plus grande partie de ma vie, et vous êtes également dans le vrai en supposant que je connais plusieurs moyens par lesquels un capitaine malhonnête peut ne pas être en règle ou ne pas remplir ses devoirs envers les propriétaires du navire. Il y en a, en effet, plusieurs, moins cependant que vous ne pensez, et aucun ne me semble se rapporter à l’affaire de Trent. L’histoire de l’Ondée Volante est un mystère pour moi, et me fait l’effet d’un épouvantable cauchemar. Je suis d’avis que nous fouillions et que nous inspections encore ce maudit brick, afin de lui arracher son secret. »

Nos découvertes s’arrêtèrent là pour le moment. À la tombée de la nuit, nous quittâmes le vaisseau, emportant avec nous, enveloppés dans des couvertures, une partie des objets trouvés dans les cabines : livres, instruments, papiers, soieries et curiosités.

Dans la soirée, quand la table fut débarrassée des reliefs du souper et que Johnson se mit à faire tout seul une partie de cartes engagée entre sa main droite et sa main gauche, Nares et moi, nous asseyant par terre, commençâmes à ouvrir le paquet et à lui arracher son contenu.

Les livres s’y trouvaient en nombre. Il y avait là les indicateurs de Findlay sur les cinq parties du monde, dont la reliure était fatiguée et les feuillets couverts d’annotations ; plusieurs livres de navigation, un code des signaux et un livre de l’amirauté avec une couverture orange portant ce titre : Îles de l’Océan Pacifique. Est. – Vol. VIII. – Cet ouvrage semblait être de la plus récente édition, et paraissait avoir été fréquemment consulté, principalement au chapitre : Écueils des Frégates françaises, Harman, Cure, les récifs de la Perle et d’Hermès, l’île Lisiansky, l’île de l’Océan et le lieu où se trouvait Brooks ou Midway.

Tandis que j’examinais les titres de divers volumes de littérature, Nares feuilletait le livre de l’amirauté.

« Voici une bonne description de notre île, dit-il en me montrant un passage relatif à Midway. La monotonie du lieu y est traitée à la légère, mais on voit cependant que celui qui a rédigé ces lignes connaissait l’endroit.

— Capitaine, répondis-je, vous touchez là à un autre point obscur, et, sortant de ma poche un fragment tout chiffonné du Quotidien occidental : Tenez, lisez. Il y est relaté ceci : « Trompé par les indications du Pacific Directory de Hoyt. » Où est Hoyt ?

— Voyons, dit Nares », et il alla chercher son livre, l’ouvrit à la page de Midway et lut. Il y était mentionné, en effet, que la Compagnie des paquebots du Pacifique avait l’intention d’y établir un dépôt, de préférence à Honolulu, et qu’une station existait déjà dans l’île.

« Je me demande qui peut donner à ces rédacteurs d’indicateurs des renseignements aussi mensongers, remarqua Nares. Après cela, personne ne peut plus blâmer Trent.

— Très bien, dis-je, mais ceci est votre Hoyt ; je voudrais voir celui de Trent.

— Il l’aura emporté, répondit avec ironie le capitaine. Il a oublié la caisse et les comptes du brick ; il fallait cependant emporter quelque chose pour ne pas éveiller les soupçons à bord de la Tempête.

— Mais, ne pensez-vous pas que tous les Hoyt du monde n’auraient pu induire Trent en erreur, puisqu’il avait entre les mains ce livre de l’amirauté, plus récent en date et si explicite, si exactement renseigné au sujet de Midway ?

— Vous avez raison, et je parie que le premier Hoyt qu’il a tenu entre les mains, il l’avait acheté, il n’y a pas longtemps, à San Francisco. Je croirais presque qu’il a conduit exprès l’Ondée volante jusqu’ici, si cette supposition n’était pas contredite par la façon dont les enchères ont été menées. C’est là, précisément, le point obscur dans l’histoire du brick : on peut échafauder une demi-douzaine de conjectures ; mais, tout à coup, il se trouve un fait qui les réduit à néant. »

Nous tournâmes nos investigations du côté des papiers. J’espérais y puiser des renseignements relatifs au véritable caractère du capitaine ; mais, là encore, je fus déçu. Toutes les notes étaient soigneusement étiquetées et rangées, preuve évidente que Trent était un homme d’ordre ; mes recherches m’amenèrent à conclure qu’il était encore très sociable et plutôt économe. Sauf un billet contenant une demande d’argent, en termes pressants, et signée Hannah Trent, il n’y avait que des lettres d’affaires. Ce billet ne portait ni adresse, ni date.

La journée se termina par une découverte plus remarquable que les précédentes. Nous passions en revue toute une série de portraits, représentant pour la plupart de jeunes personnes à l’air débonnaire. Au bout d’un certain temps, Nares, qui venait de regarder attentivement une photographie, me la passa en disant :

« Ils ne sont pas beaux, n’est-ce pas ?

— Qui cela ? demandai-je négligemment.

— Mais, Trent et compagnie, voilà leurs portraits. »

J’avoue que cela m’intéressait fort peu. J’avais déjà vu le capitaine Trent et ne me souciais pas de le revoir, même en effigie. La photographie, que je regardais distraitement, représentait le pont du brick. Les officiers se tenaient debout à l’arrière ; les matelots étaient rangés au milieu du pont. Au bas de la carte on lisait : Brick Ondée volante, Rangoon, et la date ; puis le nom correspondant à chaque figure.

À ma grande surprise, je ne reconnus aucun des hommes que j’avais déjà vus. Celui, par exemple, qui se trouvait désigné comme le capitaine Trent était un homme de petite taille, aux sourcils épais, au menton avançant, à la barbe blanche, à l’air déterminé. Il portait une redingote noire et un pantalon clair. C’était un homme sec, à l’air sérieux, que l’on eût pris facilement pour le prédicateur de quelque secte austère. En tous cas, il n’avait absolument rien du capitaine Trent de San Francisco. Les autres n’offraient d’ailleurs pas plus de traits de ressemblance, et, cette fois, le cuisinier, placé un peu en dehors du groupe des matelots, était bien un Chinois vêtu de son costume national. Je regardai l’homme désigné sous le nom de E. Goddedaal, premier officier. Celui-ci, je ne l’avais jamais vu ; par conséquent je ne savais si le portrait était véritablement le sien. J’étudiai tous les traits de sa physionomie pour les graver dans mon esprit. Il était très grand ; ses cheveux bouclés paraissaient blonds, et il portait d’énormes favoris. Une certaine contradiction se peignait dans ses traits et dans son attitude ; il avait quelque chose de sauvage, d’héroïque et de féminin à la fois. Je n’eusse pas été étonné d’apprendre qu’il était sentimental et avait les larmes faciles.

Ces réflexions me bouleversèrent. Soudain je songeai à mon album ; j’allai le chercher et l’ouvris à la page qui représentait Trent et les survivants de l’Ondée volante au café de San Francisco.

« Nares, dis-je alors à mon compagnon, je vous ai raconté, n’est-ce pas, comment et quand j’ai vu pour la première fois le capitaine Trent et ses compagnons. Je vous ai dit que parmi ces hommes se trouvait un Canaque qui portait un oiseau dans une cage. Vous savez que j’ai revu encore le capitaine lors des enchères, et qu’il avait l’air effrayé mortellement et fort surpris du prix élevé auquel monta le brick. Eh bien, voilà le personnage que, moi, j’ai vu ; – et je posai l’album devant lui : Voilà Trent de San Francisco et ses trois hommes. Regardez si leur portrait ressemble à la photographie. »

Nares compara en silence les deux reproductions.

« Eh bien ! dit-il enfin, voilà qui semble éclaircir l’horizon. Nous aurions dû deviner cela d’après le nombre des malles.

— Y comprenez-vous quelque chose ?

— Cela explique tout, sauf l’échouement du vaisseau et le prix exorbitant auquel ces gens ont voulu acquérir le brick naufragé. Là est l’écueil !

— Ne dirait-on pas une affaire de piraterie ?

— C’est une énigme pour moi, conclut le capitaine. Ne vous y trompez pas, aucun de nous n’est assez fort pour la deviner. »

CHAPITRE XV

LA CARGAISON DE L’« ONDÉE VOLANTE »

Les jours suivants furent monotones et fatigants ; nous nous livrions à un travail si pénible, qu’il nous ôtait la force de penser. Chaque matin, nous recommencions nos infructueuses recherches avec l’espoir de mettre enfin la main sur ce trésor tant désiré, et chaque soir nous revenions déçus et découragés.

Il ne s’agissait pas seulement de retirer du brick les marchandises qui remplissaient la cale, occupation tout à fait secondaire. L’essentiel était de mettre la main sur la cachette où se trouvait l’opium. La cale était lambrissée tout autour ; de plus, un de ses coins, qui avait dû contenir autrefois des marchandises fragiles, était encore consolidé, et entre chaque poutre se trouvait un panneau. Un panneau, une cloison de cabine, la charpente même de la coque, pouvaient avoir servi à receler le trésor. Il devenait par conséquent nécessaire de détruire une grande partie de l’aménagement intérieur et d’ausculter les parties restantes avec autant de soin qu’un médecin écoute la respiration d’un malade atteint d’une affection de poitrine. Dès qu’une cloison ou une poutre rendait sous nos coups répétés un son équivoque, nos haches s’y attaquaient résolument. L’œuvre de démolition avançait rapidement sans laisser soupçonner la plus légère trace de l’article précieux de nos investigations.

Dès les premiers jours, j’avais été frappé de l’empressement que mettaient les matelots de la Norah Creina à exécuter les moindres ordres de leur capitaine ; mais, à un moment donné, fatigués de travailler sans interruption pour n’arriver à aucun résultat, ils commencèrent à se lasser et à murmurer. Une gratification leur fut accordée, mais cette gratification augmenta encore les murmures. Il devenait chaque jour plus difficile de continuer à les faire travailler, et nous nous trouvions en quelque sorte à la merci de leur bonne ou mauvaise volonté.

Sachant que, malgré toutes nos précautions, l’équipage connaissait l’objet de nos recherches, je proposai au capitaine d’exciter l’émulation des matelots en leur offrant une récompense. Nares acquiesça et réunit ses hommes.

Tout en se promenant de long en large, il leur parla ainsi :

« M. Dodd a l’intention de gratifier d’une récompense le premier d’entre vous qui découvrira l’opium que contient ce brick. Moi, je prétends qu’il y a deux manières de faire marcher un âne ; toutes les deux sont bonnes. On peut lui donner des carottes ou des coups de pieds. M. Dodd veut essayer des carottes, eh bien, moi, mes enfants, je vous assure – et il se planta en face d’eux – que si, dans cinq jours, cet opium n’est pas trouvé, vous pourrez venir chercher les coups de pied.

— Voici ce que je propose, dis-je en avançant. J’offre en tout sept cent cinquante francs de récompense. Celui qui aura directement mis la main sur l’opium obtiendra les sept cent cinquante francs ; sinon, je donnerai cinq cents francs à celui qui nous aura mis sur les traces, et deux cent cinquante francs à celui qui l’extraira. Nous appellerons cela le prix Pinkerton, continuai-je en souriant et en me tournant vers le capitaine.

— Non, répondit-il, nous le nommerons le Coup de la grande Combinaison, et, s’approchant des hommes : Moi, j’ajouterai cinq cents francs aux sept cent cinquante de M. Dodd.

— Merci, capitaine, m’écriai-je, voilà qui est bien.

— C’est fait dans une bonne intention. »

Notre promesse ne resta pas longtemps sans effet. Les matelots s’étaient à peine rendu compte de la valeur de la récompense, ils commençaient à s’abandonner à la joie et à l’espérance, lorsque le cuisinier chinois s’avança vers nous avec le plus gracieux sourire.

« Capitaine, dit-il, j’ai servi deux ans dans la marine américaine ; j’étais steward d’un paquebot. Je sais bien, moi.

— Oh ! oh ! répondit le capitaine tu sais bien ! Pourquoi ne pas avoir dévoilé cela plus tôt ?

— J’attendais la récompense.

— On ne peut mieux dire ; et, maintenant que la récompense est offerte, tu vas parler. Elle sera pour toi, si tu ne te trompes pas.

— Je pense depuis longtemps, dit le Chinois, qu’il y a trop de ballots de riz. Soixante tonnes de riz ! L’opium doit être empaqueté dans les ballots de riz.

Sur ce, nous allâmes commencer de nouvelles investigations. Avant la tombée de la nuit, tous les ballots étaient visités, et nous nous trouvions face à face avec un étrange résultat.

Oui, c’était là un nouveau mystère de ce singulier vaisseau. Des six mille petits ballots que nous défîmes, vingt seulement contenaient de l’opium, et en quantité égale, c’est-à-dire environ douze livres d’opium par ballot, soit, en tout, deux cent quarante livres. Au cours du dernier marché de San Francisco, cette denrée se vendait cent francs la livre ; elle montait jusqu’à deux cents francs lorsqu’elle était amenée en contrebande jusqu’à Honolulu.

Donc, en calculant au maximum, c’est-à-dire au prix qu’on en pouvait retirer à Honolulu, nous avions là pour cinquante mille francs de marchandises, et seulement pour vingt-cinq mille en la cotant au cours de San Francisco. Et, pour ce maigre résultat, nous avions déboursé deux cent cinquante mille francs ! Et Bellairs aurait donné encore davantage ! L’on conçoit aisément ma stupeur et ma déception.

La pensée me vint tout naturellement que le brick devait recéler encore ailleurs une plus grande quantité d’opium, et que, en continuant nos investigations, nous parviendrions à le trouver. Le vaisseau fut fouillé jusque dans les moindres recoins. Nous promîmes de nouvelles récompenses : tout fut inutile. C’était la faillite pure et simple, et une faillite ridicule pour… un mirage. Seul, j’aurais supporté vaillamment ce coup terrible – je m’y attendais depuis le jour où nous avions trouvé l’opium –, mais mon cœur se serrait en pensant à la situation de Jim et de Mamie.

Dans cette triste disposition d’esprit, je fuyais toute société, quand le capitaine me proposa de descendre à terre pour faire avec lui le tour de l’île. Je vis qu’il désirait me parler ; mais, en même temps, je craignais les consolations qu’il se croirait obligé de me prodiguer, et il m’eût été impossible de les entendre à ce moment. Malgré ma répugnance, je me rendis cependant à son invitation.

Nous marchâmes longtemps en silence en suivant le rivage. Le soleil était haut, et sa réverbération nous aveuglait ; les cris discordants des oiseaux se mêlaient au bruit des flots qui venaient se heurter contre les brisants.

« Je n’ai pas besoin de vous dire que tout est fini, n’est-ce pas, commença Nares.

— Non, hélas !

— J’ai pensé que nous pourrions repartir dès demain.

— C’est le parti le plus sage.

— Ferons-nous voile pour Honolulu ?

— Oui, il faut suivre notre programme jusqu’au bout. Allons à Honolulu. »

Il y eut un nouveau silence que Nares rompit en disant :

Croyez-moi, si j’espérais qu’en restant ici plus longtemps nous eussions encore quelque chance de succès dans nos recherches, aussi faible soit-elle, je ne quitterais pas cette île, dussions-nous y mourir de faim. »

J’essayai de le remercier de ses paroles sympathiques ; il reprit :

Qu’allons-nous décider, à présent, au sujet dc l’Ondée volante et de cette histoire ?

— En vérité, je n’y avais pas encore songé ; mais je pense qu’il faudra aller au fond de cette affaire. En quelque point du globe que se cache le capitaine Trent, je compte bien l’y découvrir.

— Ce que vous pourriez faire serait d’élever la voix. Les reporters n’ont pas tous les jours une histoire aussi mystérieuse à enregistrer, et la chose aurait du retentissement. Vous auriez là un moyen d’atteindre Trent, Goddedaal et les autres. Cependant, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de laisser dormir cette affaire.

Le plus prudent, en effet, pour Pinkerton et moi, serait de ne pas attirer sur nous l’attention du public, alors que nous fraudons sur l’opium et que nous sommes assez idiots pour jeter 250 000 francs par les fenêtres ; mais pareille chose n’est pas en notre pouvoir.

— Et pourquoi ?

— Vous oubliez que vos hommes en ont trop vu déjà, et que vous n’avez aucun moyen de les empêcher de parler.

— Vous croyez ? Je vous assure que si. Ne puis-je m’arranger de façon à ce qu’ils soient à moitié ivres au moment de descendre à terre, et que, débarqués le soir dans cet état, ils repartent dès le lendemain matin dans des vaisseaux différents pour un voyage au long cours. S’il ne m’est pas possible de les empêcher de parler, je peux du moins veiller à ce qu’ils ne parlent pas ensemble. Il y a une différence entre le récit de tout un équipage et celui d’un sujet isolé. Tout au moins ne raconteront-ils rien avant six mois, ou, si nous sommes assez heureux pour trouver un baleinier, avant trois ans. Et alors, tout cet épisode sera de l’histoire ancienne. Cependant autre chose serait susceptible de trahir.

— Quoi ?

— L’Ondée volante elle-même. Nous n’y avons rien laissé, m’objecterez-vous ; mais le hasard amène souvent ce que l’on voulait éviter à tout prix. Qui m’assure que bientôt après notre départ on ne viendra pas ici et que, par un enchaînement de circonstances, en visitant ce vaisseau, où, suivant nous, il n’y a plus rien, on ne découvrira pas un document relatif à toute cette histoire ? Que m’importe, direz-vous : nous avons été trompés, M. Pinkerton et moi ; ils sont cause de notre ruine, c’est tout ce que je sais sur leur compte. Eh bien, mon cher ami, nous ne sommes pas assez renseignés pour provoquer une telle éventualité : par conséquent, si vous voulez bien me le permettre, je traiterai le brick par un procédé à moi spécial.

— Certainement, faites ce qu’il vous plaira, répondis-je distraitement, car une nouvelle pensée se présentait alors à mon esprit. Suivant le fil de mes idées, je lui dis après un instant de méditation : Capitaine, vous avez tort, vous ne pouvez pas étouffer cette affaire.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que le capitaine. Trent, Goddedaal et les autres ont des parents ou des amis qui les attendent, et, si nous ne nous trompons pas, aucun d’eux ne retournera dans son pays. Cette circonstance seule n’est-elle pas capable de donner l’éveil ?

— Bah ! après tout ce ne sont que des marins ! Ils viennent chacun d’un pays différent : l’un est de Hull, un autre de la Suède, un troisième des rives de la Clyde, un quatrième des bords de la Tamise, etc. Eh bien ! ce n’est qu’un matelot qui manquera dans chaque endroit. On suppose qu’il a été tué dans une rixe, ou qu’il s’est noyé, ou bien qu’il a mal tourné, que sais-je ? enfin, ce qui arrive journellement. Puis il ajouta :

« Il faut absolument que je retourne à la Norah Creina. Il me reste à surveiller plusieurs choses qui doivent être arrangées avant notre départ ; mais, si vous voulez rester encore un peu ici, je vous ferai prendre pour le souper. »

La solitude me convenait parfaitement, aussi acceptai-je avec joie cette proposition. Je ne craignais ni les insolations, ni la réverbération du soleil sur le sable, et, tout absorbé en moi-même, mes pensées s’enchevêtraient si obscurément qu’il me serait impossible de les exprimer.

L’instinct, plutôt que tout autre de mes sens, dirigea mes pas vers la partie de l’îlot où les oiseaux étaient plus rares, et, par je ne sais quel chemin, qu’il me fut d’ailleurs impossible de retrouver plus tard, je montai au point culminant de l’îlot. Là, une dernière découverte me rappela à la réalité.

J’étais sur un terrain uni d’où l’on embrassait un horizon très étendu. Je vis distinctement la baie, que barrait en partie le récif, tout près du second îlot, la Norah Creina et sa chaloupe venant déjà me chercher. Le soleil achevait sa course, et la fumée s’échappait des cheminées de la goélette. Je n’avais donc pas le temps de faire de nouvelles investigations ; je me bornai à constater les restes éteints d’un grand feu qui avait été allumé à l’endroit que je quittais. Selon toute apparence, il avait dû s’élever bien haut et brûler quelques jours de suite. La dimension exagérée d’une poutre à demi consumée me laissa deviner que ce feu était l’œuvre de plusieurs et non d’un seul homme ; puis mon imagination évoqua un groupe de naufragés abandonnés dans ce coin perdu de l’univers. Quelques minutes plus tard, je fus hélé de la chaloupe, et, m’élançant au travers des buissons peuplés d’oiseaux de mer, je dis adieu pour toujours, je l’espérais du moins, à cette île déserte.

CHAPITRE XVI

JE DEVIENS CONTREBANDIER ET LE CAPITAINE CASUISTE

Je dormis peu pendant la dernière nuit passée à Midway, et je ne m’assoupis guère que vers le matin. Je me levai tard, et, quand je montai sur le pont, la goélette franchissait déjà la passe qui nous séparait de la pleine mer. Non loin de nous, les flots se brisaient en grondant sur un récif derrière lequel s’élevait une épaisse fumée, seuls restes de l’Ondée volante. Les oiseaux voltigeaient effarés. À mesure que nous nous éloignions davantage, les flammes semblaient monter plus haut vers le ciel ; longtemps même, après avoir perdu de vue Midway, nous aperçûmes au loin la fumée de l’incendie. Enfin ce dernier vestige d’un brick s’effaça à son tour, et il ne resta plus autour de nous que le ciel et l’eau. Dans la suite, je ne fus jamais sans éprouver un sentiment de soulagement en songeant que les derniers débris de l’Ondée volante et sa mystérieuse histoire avaient disparu en même temps que la fumée.

Onze jours plus tard, les montagnes arides d’Oahu apparurent à l’horizon. Dès l’aube, nous fûmes en vue de la principale des îles Hawaii, et, durant toute la journée, nous longeâmes la côte d’aussi près que possible. La nuit venue, nous repassâmes devant le cap pour nous diriger avec précaution vers l’embouchure des lacs de la Perle, où Jim avait préparé notre rendez-vous avec les contrebandiers. Heureusement pour nous, la nuit était obscure, et la mer calme. Suivant les instructions reçues, nous n’avions aucun feu et le pont n’était pas éclairé ; de chaque côté seulement, une lanterne rouge suspendue aux bossoirs était placée à quelques pieds au-dessus de la surface des eaux. Une sentinelle fut mise au beaupré et une autre dans les hunes, pendant que le reste de l’équipage était aux aguets. Le moment était critique, et nous jouions notre liberté et notre crédit pour une somme bien minime. Un certain laps de temps s’écoula, durant lequel nous n’apercevions que la ligne plus sombre formée par les montagnes, les torches des pêcheurs indigènes courant çà et là sur la grève, et les lumières qui annoncent, du côté de la mer, la ville de Honolulu. Soudain un point rouge se dirigeant de notre côté fut aperçu. C’était le signal convenu, et nous nous hâtâmes d’y répondre par un feu blanc en éteignant nos deux autres lanternes. Le point lumineux se rapprocha de plus en plus ; on entendit bientôt le bruit des avirons et des voix humaines, puis on nous héla.

« Est-ce là M. Dodd ? demanda quelqu’un.

— Oui, répondis-je. Jim Pinkerton est-il avec vous ?

— Non, mais il a envoyé M. Speedy.

— Me voici, Monsieur, ajouta la voix de Speedy, j’ai des lettres pour vous.

— Très bien. Veuillez approcher, Messieurs, et permettez-moi d’examiner mon courrier. »

Le bateau vint se ranger tout près de la goélette. Un instant après, trois personnages se présentèrent, Speedy, mon ancienne connaissance de San Francisco, et deux autres, Sharpe et Fowler, qui étaient, à ce que j’appris plus tard, des associés. Le premier fournissait l’argent, et Fowler, très considéré dans l’île, apportait son activité et son influence, choses bien nécessaires, surtout dans le cas présent.

Avant que j’eusse pris connaissance de mes lettres, l’on m’avait déjà informé de notre triste situation.

« Nous vous apportons de mauvaises nouvelles, me dit Fowler. Votre maison de commerce est coulée. Enfin, Pinkerton ne s’en est pas mal tiré : les créanciers ont eu 7 p. 100, et les journaux ne vous ont pas trop noircis. Jim avait sans doute des amis de ce côté ! Le seul ennui est que cette affaire de l’Ondée volante s’est ébruitée dans Honolulu, et plutôt nous aurons introduit ce que vous apportez et touché nos dollars, mieux cela voudra.

— Messieurs, dis-je, excusez-moi un instant, mais je voudrais avant tout lire ces lettres. En m’attendant, vous voudrez bien accepter un verre de champagne, que vous boirez en compagnie de mon ami, le capitaine Nares. »

Ils m’accordèrent, non sans hésitation, car le temps pressait, quelques minutes que j’employai à décacheter mon courrier, sur le pont, à la lueur d’une lanterne soigneusement dissimulée.

Il y avait quatre lettres de Pinkerton : la première était pleine d’espérance en l’avenir ; la seconde et la troisième exprimaient ses inquiétudes et ses angoisses ; enfin la dernière, dans un style désespéré, m’annonçait la catastrophe. Pinkerton se sentait malade et découragé, il n’aspirait qu’au repos, m’adjurait de lui venir en aide, de me fier à Speedy, et, surtout, de ne pas laisser aux créanciers le prix de l’opium. Un certificat de médecin accompagnait la missive.

Un sentiment nouveau d’énergie indépendante s’éleva en moi après cette lecture. Je n’avais plus à compter sur Pinkerton, toutes les responsabilités m’incombaient à présent. À moi de commander et d’agir en suivant mes propres et mes seules lumières. C’était bien plus facile à dire qu’à exécuter. Tout d’abord, accablé de tristesse et saisi par la pitié que m’inspirait la situation de mon ami, autrefois si prospère, aujourd’hui si lamentable, je ne savais si je devais refuser ou accepter de me rendre à sa prière. Enfin l’idée me vint de recourir aux conseils de Nares.

Grâce à une nouvelle bouteille de champagne, Speedy et ses compagnons me laissèrent emmener le capitaine.

Je lui donnai les lettres de Pinkerton à lire, et quand il eut fini :

« Eh bien, capitaine, demandai-je, j’attends de vous un conseil. Que décider ?

— C’est assez clairement exprimé : vous devez compter sur Speedy, le seconder de toutes vos forces et vous taire. J’aurais préféré ne pas connaître le contenu de ces lettres. L’argent du brick échoué et le produit de la contrebande d’opium feront une jolie somme.

— Dans le cas où j’agirais selon la lettre de Pinkerton ?

— Justement.

— Mais il y a un pour et un contre.

— Oui, il faut compter avec la prison, ou, si vous échappez à la geôle, avec une foule de désagréments. La somme est assez forte pour vous attirer des ennuis, mais pas assez considérable pour vous rendre intéressant. Enfin, il y a ce Speedy. Est-il sûr ? Le connaissez-vous parfaitement ?

— Non, je le connais à peine.

— Alors, vous dépendez de lui, et il serait maître de la situation. D’un autre côté, M. Pinkerton a toujours été un ami excellent pour vous, n’est-ce pas ? Il vous a aidé.

— Oui, je ne saurais jamais acquitter la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers lui.

— Voici la question telle qu’il convient de la poser : Mon ami Pinkerton est menacé de partir pour l’autre monde, et moi, je risque d’encourir de la prison. À quel choix dois-je m’arrêter ?

— Non, c’est une mauvaise manière d’envisager la chose ; il faut plutôt considérer ce qui est bien ou mal.

— Vous êtes dans une impasse. D’un côté, la vie et la santé de M. Pinkerton dépendent en quelque sorte de cet argent ; d’autre part, que vous ajoutiez ces 10 000 ou 20 000 dollars à la masse, c’est une goutte d’eau dans l’océan. On ne voudra jamais croire que vous n’ayez recueilli qu’une somme si minime de l’Ondée volante, car personne n’ignore l’argent que vous a coûté ce brick. Quant à moi, je vous assure que je ne vous causerai aucun ennui. Je suis créancier de la masse, en ma qualité de représentant des propriétaires de la Norah Creina : mais, n’ayez pas peur, je sais fermer l’œil lorsqu’un ami est dans le besoin, et aller aveuglément où l’on me dit d’aller.

— Merci, capitaine, voilà ce qui me décide. Je crois que j’aurais pu voler pour l’amour de Pinkerton, mais je n’aurais pas le courage de vous compromettre, vous ou Speedy. Et, quand je serai à San Francisco, je travaillerai pour l’ami que je verrai probablement mourir. »

En conséquence, j’allai trouver les hommes qui m’attendaient avec impatience, et je terminai l’affaire avec eux.

CHAPITRE XVII

LE VAISSEAU DE GUERRE APPORTE QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS

Le lendemain de bonne heure, la Norah Creina entrait dans le port de Honolulu. Sharpe et Fowler étaient venus se mettre à ma disposition ; ils me pilotèrent pendant cette première journée. Fowler possédait un bungalow sur la côte de Waikiki ; il m’invita à y passer la nuit en même temps que quelques jeunes gens de Honolulu. Le jour suivant était un dimanche ; je m’échappai de la société de mes compagnons pour jouir d’une promenade solitaire et respirer l’air frais du matin.

Je dirigeai mes pas du côté de la mer, et, tout en flânant, je fus bientôt absorbé dans mes pensées. J’étais arrivé devant la maisonnette du gardien du phare ; elle était proprette ; tout autour, le vent faisait rage, et le bruit des vagues qui venaient se briser sur la grève couvrait celui de mes pas.

J’entrai dans le petit cottage et je trouvai le gardien en conversation animée avec un autre homme, vrai type du marin anglais, qui, assis sur une table, fumait un cigare. Ils m’accueillirent très gracieusement, et je m’amusai à les entendre discourir.

Je me mêlai à l’entretien, et, quand je me levai pour partir, le matelot m’offrit de m’accompagner un bout de chemin. J’acceptai avec plaisir, car sa conversation me distrayait ; mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu’il mit son béret, d’y voir ces mots sur le ruban H.M.S. Tempête.

« N’est-ce pas votre vaisseau qui a recueilli à son bord les naufragés de l’Ondée volante ? lui demandai-je dès que nous fûmes en route.

— Oui, et c’est bien heureux pour eux. Ce Midway est un endroit perdu.

— J’en arrive précisément ; c’est moi qui ai acheté le brick échoué. Aussi, tout ce qui concerne ce brick m’intéresse. Dites-moi donc tout ce que vous en savez, et racontez-moi comment vous avez recueilli les naufragés.

— Eh bien, voilà, dit-il. Nous avions ordre de passer par Midway, afin de prendre à notre bord les naufragés qui pouvaient s’y trouver. Durant toute la nuit, nous marchâmes avec une moyenne vitesse, de façon à arriver vers midi, car notre capitaine redoutait ces parages dans l’obscurité. Puisque vous avez été là-bas, vous connaissez ces maudits courants, et l’un d’eux nous entraîna. Toujours est-il qu’à 6 heures environ, alors que nous aurions dû être encore bien loin de là, une voile fut signalée, et, peu après, nous apercevions toute la mâture d’un brick. En nous approchant le plus près possible, nous vîmes qu’il était échoué par son avant. La mer était houleuse tout autour du récif, et quelques matelots s’embarquèrent dans des chaloupes. Je n’étais pas parmi ceux-ci, mais je me tins sur le pont et regardai les chaloupes, qui avaient de la peine à se maintenir. Le capitaine Trent monta le premier à notre bord ; il avait la main enveloppée d’un linge ensanglanté. J’étais très près de lui, et je pus l’examiner tout à mon aise. Derrière lui venait son second.

— Goddedaal !

— Oui, c’est cela… c’est-à-dire, ce n’est pas son vrai nom. Il appartient à une très bonne famille, et l’un de nos officiers le connaissait très bien. À peine eut-il mis le pied sur le pont de notre navire, que le lieutenant Sebright lui disait en frappant sur son épaule : « Bonjour, Norris, mon vieux ! » Mais le second devint blanc comme un suaire, en s’entendant appeler par son nom, et eut une syncope. Le lieutenant Sebright le fit porter dans sa cabine : « C’est ce pauvre Norris Carthew », dit-il au capitaine.

— Et quelle sorte d’homme était ce M. Carthew ?

— Oh ! il appartient à une des meilleures familles d’Angleterre, m’a appris le steward. Il aurait pu être baronnet et avait été élevé à Eton.

— Mais comment était-il au physique ?

— Comme vous et moi ; rien de bien particulier ne le caractérisait. Je ne savais pas que c’était un gentleman. D’abord, il était si mal habillé, et puis, je ne l’ai plus revu après.

— Comment cela se fait-il ? Ah ! oui, je me souviens, il a été malade durant tout le voyage jusqu’à San Francisco, n’est-ce pas ?

— Malade, ou accablé de chagrin, ou autre chose encore. Mon idée, à moi, est qu’il ne se souciait pas d’être vu. Il restait enfermé, et le steward m’a dit qu’il mangeait à peine ; et il a débarqué le soir à San Francisco. D’après ce que j’ai entendu, il paraît que son frère aîné était mort et que lui héritait d’immenses biens. Or, il avait quitté la maison paternelle depuis longtemps, et personne n’avait jamais su ce qu’il était devenu. Voilà que, pendant qu’il travaillait à bord d’un vaisseau marchand, il apprend tout à coup qu’il est maintenant un riche propriétaire. Vous avouerez qu’il y avait bien de quoi ne pas vouloir paraître en public ; nous en aurions fait autant à sa place. Mais c’est, je crois, à cette barrière que nous devons nous quitter. Je vais donc prendre congé de vous.

— Un mot encore : M. Sebright est-il à bord de la Tempête aujourd’hui ?

— Non, Monsieur, il est descendu à terre. Je viens de lui apporter une valise à l’hôtel. »

Sur ce, nous nous séparâmes, et je me trouvai une fois de plus livré à mes réflexions. J’étais maintenant, me semblait-il, bien près d’avoir la clef du mystère de l’Ondée volante. J’avais appris deux choses importantes 1° que le vrai nom de Dickson était Carthew ; 2° je connaissais l’origine de l’argent que l’on nous avait opposé aux enchères. N’y avait-il pas analogie entre la scène de la Tempête et celle de l’Occidental ? Un homme qui tombe comme foudroyé parce qu’il s’entend appeler par son vrai nom et qu’une simple question, posée par téléphone, fait fuir doit avoir la conscience bien chargée. Oui, c’était le cas de Dickson, ou Goddedaal, ou Carthew, comme il se nommait réellement.

Ma ligne de conduite me parut toute tracée. Il importait, puisque j’en avais l’occasion, de faire connaissance avec le lieutenant Sebright et le médecin de la Tempête. À cette fin, je m’excusai auprès de Fowler et je retournai immédiatement à Honolulu. Je me rendis à l’hôtel et je demandai le lieutenant Sebright. Il était absent. Je l’attendis, et ce n’est guère que vers 9 heures que l’on vint m’annoncer son retour.

Son accueil fut très peu encourageant. Je lui dis néanmoins :

« Nous avons tous deux un même intérêt, c’est-à-dire que je crois être en mesure de rendre service à l’un de vos amis, – ou, du moins, de lui donner certaines informations qu’il sera heureux d’avoir.

— Je ne sais… je… je… ne vous comprends pas, bégaya Sebright. Je n’ai pas d’amis à Honolulu.

— L’ami dont je veux parler est anglais : c’est M. Carthew, que vous avez recueilli à Midway. Je suis l’un des acquéreurs du brick échoué, et je reviens précisément de Midway. Pour parler plus clairement, j’ai absolument besoin de communiquer avec M. Carthew, et je vous serais bien obligé de me donner son adresse. »

J’avais été droit au but, parce que mon interlocuteur avait l’air de marcher sur des épines. J’en conclus qu’en véritable ours qu’il était, il craignait que je ne voulusse à tout prix entrer en relations avec lui et qu’il ferait tout pour se débarrasser de moi. J’avais raison. Quelques minutes après, il disparut, me laissant un papier avec ces mots :

 

NORRIS CARTHEW,

Stallbridge-le-Carthew,

Dorset (Angleterre).

 

J’aurais voulu crier ma victoire bien haut, puisque j’étais maître du champ de bataille et que l’ennemi avait laissé un gage entre mes mains ; mais cette victoire m’avait semblé si dure à remporter, que je préférais ne plus risquer une seconde escarmouche, et je m’abstins d’aller à la recherche du médecin de la Tempête. Ma résolution se fortifia encore, quand, le lendemain matin, après avoir rencontré par hasard le lieutenant Sebright, j’en reçus un salut si froid, si cérémonieux, que je me dispensai d’y répondre. À mon grand étonnement, une demi-heure plus tard, m’arriva un billet ainsi conçu :

 

« Cher Monsieur,

« Nous portons le plus vif intérêt à tout ce qui concerne le naufrage de l’Ondée volante, et mes camarades, en apprenant que j’avais eu le plaisir de faire votre connaissance, ont exprimé unanimement le désir de vous avoir à dîner à notre bord. Nous serions très heureux, si vous vouliez bien venir ce soir, ou demain si vous avez déjà disposé de votre journée… »

Suivaient l’indication des heures et les salutations, le tout signé :

J. LASCELLES SEBRIGHT. »

 

Je répondis en acceptant l’invitation pour le jour même ; et, quelques heures plus tard, une des chaloupes de la Norah Creina me conduisait à bord de la Tempête. Je fus très cordialement reçu par les officiers. Nous causâmes, naturellement, beaucoup de l’Ondée volante, de la façon dont les naufragés avaient été recueillis, des courants qui se faisaient sentir autour de Midway, etc. L’on s’entretint aussi, et sans le moindre embarras, de Carthew ; tous lui portaient le plus grand intérêt et déploraient le mauvais état de sa santé. De ce côté-là, rien de suspect ; on n’en savait évidemment pas plus sur son compte. Un certain pressentiment me disait que le docteur était mieux informé. Si, comme je le supposais, la maladie de Carthew avait été feinte, il serait à même de me donner des renseignements complémentaires.

Le dîner était achevé, nous allions passer dans le fumoir, lorsque, prétextant une indisposition subite, je demandai une consultation au docteur.

Aussitôt que nous fûmes seuls, je lui dis :

« Je ne suis nullement malade, docteur. » Il parut étonné, ses yeux gris me fixèrent avec attention, mais il garda le silence.

« Je voulais vous parler de l’Ondée volante et de M. Carthew, continuai-je. Je suis sûr que vous savez tout ce qui concerne l’un et l’autre. Vous êtes intelligent, et vous avez sans doute deviné que j’étais au courant de bien des choses. Où en sommes-nous, l’un vis-à-vis de l’autre ? Et quelle est ma position par rapport à M. Carthew.

— Je ne vous comprends pas.

— Eh bien, je vais m’expliquer. J’ai acheté l’Ondée volante à un prix exorbitant, parce qu’un agent de M. Carthew me la disputait. Je suis, par conséquent, en faillite. Si je n’ai pas trouvé une fortune dans ce brick, j’ai, par contre, recueilli la preuve de mauvaises actions très graves commises par M. Carthew. Concevez ma situation : je suis ruiné par cet homme que je ne connais pas ; il me semble que j’ai des raisons suffisantes pour me venger ou pour exiger une indemnité à laquelle je juge avoir droit. Ma conscience n’est pas excessivement délicate, mais, enfin, elle existe. Dans une affaire louche, il y a des degrés de malhonnêteté que je sais discerner, bien mieux, que j’excuse jusqu’à un certain point. En ce qui concerne M. Carthew, je ne suis pas homme à céder un avantage qui me revient légitimement, et, de plus, je suis très curieux de ma nature. Je n’aime cependant pas à persécuter les gens et à empirer une situation, déjà mauvaise en elle-même ; je ne m’acharnerais pas sur un malheureux.

— Je crois que je vous comprends, à présent. Si je vous donnais ma parole d’honneur, que, quelque graves qu’aient été les torts, il y a une excuse, une grande excuse, – oui, même une très grande excuse ?

— Cela influerait sur ma décision.

— Eh bien, je vais plus loin. Supposez que, vous ou moi, nous ayons été à leur place : après un certain événement, je ne sais quelle eût été notre conduite. Oui, je connais pleinement les faits, mais je ne puis vous les révéler.

— Merci, docteur, je suis persuadé que vous êtes allé aussi loin que possible, et je n’avais pas le droit de vous en demander autant. Je considère votre franchise comme une preuve de la confiance que vous m’accordez et je m’efforcerai de la mériter. »

Sur ce, nous allâmes rejoindre les officiers.

Les voiles d’un impénétrable mystère entourèrent encore quelque temps le naufrage de l’Ondée volante ; je ne fis plus de nouvelles découvertes, jusqu’au jour où l’histoire entière me fut racontée.

CHAPITRE XVIII

QUESTIONS RÉITÉRÉES ET RÉPONSES ÉLUDÉES

J’avais dit autrefois beaucoup de mal de San Francisco, et maintenant l’on eût pu croire que cette ville voulait se venger de mes dédains. Elle n’avait jamais souri plus gaiement : le soleil brillait de tout son éclat, l’air était vif, les passants semblaient joyeux et animés au moment où je m’acheminai vers le bureau dans lequel Jim Pinkerton travaillait en qualité d’employé.

Après avoir parcouru un dédale de petites rues, je me trouvai devant un bâtiment carré et d’apparence plus que modeste, sur lequel se lisaient ces mots : « Compagnie d’imprimerie à vapeur. Franklin-H. Dodje. »

Mon ami était seul, assis devant un bureau, et son attitude révélait le plus profond accablement : le front appuyé dans ses deux mains, il paraissait en proie à de douloureuses pensées qui l’absorbaient au point qu’il ne me vit pas entrer. J’eus ainsi le temps de me rendre compte du changement survenu dans toute sa personne. Il avait l’air malade et affaissé ; ses habits eux-mêmes, ordinairement si soignés et si propres, maintenant râpés, témoignaient de sa misère. Un remords s’empara de moi, quand je vis Jim tristement occupé à aligner des chiffres ; je me méprisais d’être revenu, d’avoir sauvegardé mon honneur pour voir mon meilleur ami se mourir d’inquiétudes, de fatigue et de privations. J’en arrivais presque à dire, comme Falstaff : « Qu’y a-t-il dans ce mot honneur ? Qu’est-ce que cet honneur ? » et, comme Falstaff aussi, je répondais : « L’honneur n’est qu’une vaine fumée ».

« Jim ! » m’écriai-je enfin.

Mon ami tressaillit et se leva précipitamment : « Loudon ! » fit-il. Nous étions dans les bras l’un de l’autre.

« Mon pauvre ami, dis-je tristement.

— Dieu soit béni, vous voilà de retour !

— Oui, mais hélas ! je ne vous apporte pas de bonnes nouvelles, mon bon.

— Vous voilà, cela me suffit. Que j’étais impatient de vous revoir !

— Je n’ai pas pu faire ce que vous m’avez demandé, dis-je en baissant la voix. Les créanciers ont tout ce qui n’avait pas été absorbé par les frais de l’expédition, et je vous assure qu’il m’était impossible d’agir autrement.

— Chut ! n’en parlons pas. J’étais fou lorsque je vous ai écrit cette lettre, et si vous aviez agi selon ma recommandation, je crois que je n’aurais plus osé regarder Mamie en face… Alors donc, toute cette affaire de l’Ondée volante était une duperie. Je n’ai pas bien compris votre lettre, mais c’est ce que j’ai cru deviner.

— Duperie est une expression trop douce. Les créanciers n’admettront jamais que nous avons été aussi insensés… À propos, ajoutai-je désireux de trouver une diversion, où en sommes-nous avec la faillite ?

— Vous êtes heureux de n’avoir pas été là à ce moment et de ne pas avoir lu les journaux. Ils m’ont bien malmené, et je vous assure qu’il est dur pour un homme, en pleine lune de miel, de se voir bafoué et critiqué jusque dans ses habits, son regard ou dans sa manière de respirer ; mais je me consolais en songeant à l’Ondée volante. Combien représentait-elle donc, en somme ? Je ne puis rien comprendre à cette histoire.

— Cela ne m’étonne pas, pensai-je ; puis, tout haut : Que voulez-vous ? aucun de nous n’a été heureux dans ses entreprises. Je n’en ai guère retiré plus que l’argent nécessaire pour couvrir les dépenses courantes, et vous, de votre côté, vous avez été coulé. Comment se fait-il que la catastrophe soit arrivée si vite ?

— Nous causerons de tout cela plus tard, répondit Jim en tressaillant. Je suis occupé en ce moment, et je vous conseille d’aller voir Mamie, qui vous attend avec impatience. Elle vous considère comme un frère chéri, Loudon ; vous la trouverez chez Speedy. »

Je fus touché de la manière aimable dont elle me reçut. Du geste le plus gracieux, elle me tendit les deux mains, avança une chaise et m’apporta un paquet de mon tabac préféré avec du papier à cigarette comme je l’aimais. J’avoue que, tout en m’attendant à une réception amicale, je ne comptais pas sur tant de bienveillance de sa part. Il paraît que le capitaine Nares avait été la voir dans la matinée et avait fait à Mamie un rapport élogieux de ma conduite, lequel l’amena à me considérer comme une sorte de héros. Elle ne souffla pas mot de cette visite, jusqu’à ce que j’eusse raconté moi-même toutes mes aventures ; alors seulement elle s’écria :

« Le capitaine Nares a été plus explicite que vous ; de tout ce que vous m’avez conté, je ne vois qu’une chose, c’est que vous êtes aussi modeste que brave. »

Et, comme je protestais, elle ajouta :

« Oh ! c’est inutile, je sais tout. Je sais combien vous avez été courageux pendant la tempête, alors que le capitaine lui-même avait peur. Je sais que vous avez travaillé comme un esclave, au point de vous écorcher les mains. Tout cela, vous l’avez fait à cause de nous, et je ne pourrai jamais assez vous exprimer mon admiration et ma reconnaissance.

— N’en parlons pas, répondis-je, cela n’en vaut pas la peine. Jim et moi, nous avons partagé la prospérité, et nous n’allons pas nous séparer dans l’adversité. Chacun de nous a accompli son devoir, et de son mieux ; maintenant, il faut que je cherche une occupation lucrative, afin que vous puissiez aller tous deux passer quelque temps à la campagne. Jim a besoin d’un repos, qu’il a bien mérité.

— Mais Jim ne peut pas prendre votre argent.

— Pourquoi pas ? N’ai-je pas accepté le sien, quand j’étais dans la détresse ?

À ce moment même, mon ami arriva, et, aussitôt assis, il entama le sujet détesté :

« Eh bien, Loudon, nous voilà de nouveau tous réunis ; le travail quotidien est achevé, de sorte qu’il nous reste toute la soirée pour causer. Racontez-nous maintenant cette fameuse histoire.

— Parlons affaires tout d’abord, répondis-je, dans l’espoir de gagner du temps ; je voudrais savoir exactement ce qui concerne la faillite.

— Oh ! c’est de l’histoire ancienne ; nous avons payé 7 p. 100, et je suis étonné que les créanciers aient touché autant. Le syndic… il s’arrêta net, tandis qu’une ombre passait sur son visage, puis il continua : Enfin, n’en parlons plus, tout cela est bien fini. Revenons à l’affaire du brick. Je n’y comprends rien, et j’ai toujours pensé qu’il devait y avoir quelque chose là-dessous.

— En tous cas, il n’y avait rien dedans, répliquai-je avec un rire forcé.

— C’est ce dont je voudrais m’assurer.

— Je m’étonne, Jim, dis-je alors, ayant recours à un moyen extrême pour retarder autant que possible les explications inévitables, je m’étonne que vous ne me renseigniez pas au sujet de la faillite. On dirait que vous voulez éviter ce sujet de conversation.

— Ne dirait-on pas aussi que vous voulez éluder les questions relatives au brick ? »

Cette fois, j’étais pris ; il fallut, bon gré mal gré, m’exécuter. Je racontai avec force détails notre voyage, notre arrivée à Midway ; je parlai du Chinois, etc., etc., et m’arrêtai sans conclure. Jim et Mamie me regardaient stupéfaits.

« Eh bien, dit le premier, et ensuite ?

— C’est tout.

— Comment, alors, vous expliquez-vous la mise exorbitante, les…

— Je ne m’explique rien du tout.

— Mais, par l’ombre du grand César, l’argent a pourtant été offert ! C’est insensé ! Que vous, Loudon, et le capitaine ayez voulu faire pour le mieux, je n’en doute pas ; mais vous vous êtes trompés : il y a certainement encore de l’opium dans ce brick, et je prétends le découvrir.

— Je vous assure qu’il ne restait plus que la charpente.

— Cela ne fait rien. Je me rendrai moi-même sur les lieux, et vous verrez. Mamie m’accompagnera, et j’espère que Longhurst ne me refusera pas une goélette.

— Vous ne trouverez plus rien, le brick est brûlé.

— Brûlé ! s’écria Mamie en sortant de la réserve qu’elle avait gardée jusqu’ici. »

Il y eut un instant de silence, que Pinkerton rompit le premier par ces mots.

« Je vous demande pardon, Loudon, mais pourquoi, diantre ! l’avez-vous brûlé ?

— C’est Nares qui en a eu l’idée, répondis-je.

— Voilà qui est pour le moins étrange, murmura Mamie.

— Je vous avoue, ajouta Pinkerton, que je suis fort étonné de ce procédé. Qu’espériez-vous, vous ou Nares, gagner en détruisant le brick ?

— Mais, puisque nous avions enlevé tout ce qu’il contenait, cela n’était d’aucune importance.

— Voilà précisément la question ; moi, je prétends que vous n’aviez pas tout retiré, et que le brick contenait encore des marchandises. Vous ne semblez pas considérer la chose au même point de vue que moi.

— C’est que, dit Mamie en se levant, M. Dodd ne nous communique pas tout ce qu’il sait, ni tout ce qu’il pense.

— Mamie ! s’écria Jim.

— Oh ! continua-t-elle, inutile, mon cher, de le défendre, il ne t’a pas ménagé non plus. D’ailleurs, le nie-t-il ? Ce n’est pas la première fois qu’il use de réticences envers toi. Oublies-tu qu’il connaissait l’adresse de Dickson et ne te l’a donnée qu’après le départ de l’individu ? »

Jim tourna vers moi un regard suppliant :

« Loudon, dit-il, vous voyez ce que Mamie s’imagine. Avouez que certains faits semblent justifier son accusation ; je ne dissimulerai pas que, même pour moi, qui suis cependant habitué aux affaires, tout cela paraît fort singulier. Pour l’amour du ciel, expliquez-vous.

— Vous avez raison, j’aurais dû vous dire tout de suite que j’étais lié au silence par un terrible secret. J’aurais dû, dès le début, vous demander d’avoir confiance en moi. C’est tout ce que je puis ajouter maintenant. Vous ne vous trompez pas, il y a autre chose encore dans cette affaire, mais cela ne vous concerne pas et je suis dans l’obligation de me taire. Je vous en prie, pardonnez-moi et ayez confiance.

Ce fut Mamie qui répondit :

« Je vais vous paraître bien sotte et bien ignorante, M. Dodd, mais j’ai toujours cru que vous vous rendiez là-bas en qualité de représentant de mon mari, et que vous y étiez envoyé avec son argent. Vous nous dites que vous êtes lié par un secret terrible : il me semble, à moi, que, si vous devez être lié envers quelqu’un, c’est avant tout envers Jim. Vous trouvez que cette autre chose ne nous concerne pas ; mais nous sommes tombés dans l’indigence, et mon pauvre mari est malade, j’estime donc juste et équitable que nous sachions au moins comment nous avons perdu notre argent. Vous faites appel à notre confiance, sans songer que nous nous demandons si nous ne vous en avons pas déjà trop accordé.

— Ce n’est pas la vôtre que je réclame, répondis-je, c’est celle de Jim. Il me connaît, lui.

— Oui, vous croyez que vous pourrez encore conduire Pinkerton comme vous le voulez, parce que vous êtes sûr de son affection, n’est-ce pas ? Mais vous oubliez de compter avec moi ! Je vous assure qu’en ce qui me concerne, je ne suis pas aveugle. Le premier équipage de la Norah Creina s’est enfui ; l’Ondée volante s’est vendue à des conditions exorbitantes ; vous connaissiez l’adresse de Dickson, et vous n’en dites rien, vous ne trouvez pas ce que l’on vous envoie recueillir, et vous brûlez le vaisseau pour empêcher tout contrôle ; puis, quand nous sollicitons des explications, vous êtes lié par un secret !… Eh bien, moi, rien ne me lie… Quoi ! mon pauvre mari, trahi par son ami, est malade et ruiné, et je resterais impassible ! Non, Monsieur Dodd, je ne vous cacherai pas ce que je pense : vous vous êtes laissé acheter, voilà la vérité !

— Mamie, s’écria Jim, pas un mot de plus ! C’est moi que tu atteins, moi seul que tu blesses en parlant ainsi. Tu ne peux comprendre ces choses-là. Sais-tu qu’aujourd’hui même, Loudon m’a sauvé d’une action déshonnête, et que, sans lui, je n’oserais pas te regarder en face à l’heure qu’il est ?

— Oui, oui, j’en ai assez entendu, répliqua Mamie. Ton cœur, à toi, est brave et simple, c’est pourquoi je t’aime ; mais j’y vois clair, et je découvre toute l’hypocrisie de cet homme. N’a-t-il pas dit tout à l’heure qu’il allait chercher un emploi pour partager avec nous son salaire et t’envoyer à la campagne jusqu’à ton rétablissement ? A-t-on idée d’un pareil aplomb ! Parler de nous donner une partie de son gain ! Voilà toute la part qui te revient de l’Ondée volante, à toi qui as travaillé pour lui quand il n’avait d’autre ressource que de mendier dans les rues de Paris ! Nous n’avons pas besoin de vos aumônes, Monsieur Dodd ; nous n’en voulons pas. Dieu merci, je puis travailler pour mon mari ! Maintenant que vous êtes riche, car vous êtes riche, je vous défie de le nier en me regardant en face ! Oui, vous êtes riche ! Enrichi avec notre argent, avec l’argent de mon mari… »

Je n’en entendis pas davantage, car, complètement ahuri par cette terrible accusation et ce flot de paroles, je perdis la tête et m’enfuis.

À peine avais-je fait quelques pas dans la rue que je m’entendis appeler. Je reconnus la voix de Jim, qui courait après moi. Je me retournai, et il me tendit une lettre à mon adresse, arrivée, paraît-il, depuis un certain temps déjà.

« Ne soyez pas fâché contre Mamie, dit-il en manière d’excuse ; elle ne comprend pas ces choses-là. Je connais trop votre caractère loyal pour ne pas être persuadé que vous avez agi au mieux de nos intérêts ; mais vous ne vous êtes pas expliqué assez clairement. On aurait pu… je veux dire… il me semble…

— Qu’importe, mon pauvre vieux ! Mamie est une vaillante et fidèle petite femme, une vraie perle. Mon attitude, en effet, n’était pas claire, aussi ne saurais-je lui en vouloir. Surtout, n’essayez pas de la faire revenir à d’autres sentiments. Croyez-moi, évitez même de mentionner mon nom. Et maintenant, adieu, mon plus cher, mon meilleur ami ; que Dieu vous garde ! Adieu pour toujours !

— Oh ! Loudon, qui aurait cru que nous en arriverions là ? »

En le quittant, j’errai sans but, triste, découragé, désespéré. C’est presque machinalement que, passant devant le Chien-Caniche, j’entrai pour y commander mon dîner. Là seulement, j’examinai ma lettre ; elle portait un timbre anglais avec l’estampille d’Édimbourg. Je l’ouvris et lus ce qui suit :

 

« Monsieur,

« J’ai le regret de vous annoncer la mort de votre grand-père survenue le 17 de ce mois. Le dimanche 13, il se rendait à l’église, selon son habitude ; en revenant, il s’arrêta pour causer avec un ami. Le vent était extrêmement rude, et c’est là qu’il prit froid. Le même soir, la bronchite se déclarait, et le docteur laissa tout de suite peu d’espoir de guérison. Votre excellent grand-père, lui-même, ne s’est fait aucune illusion sur son état, et il vous sera doux, j’espère, d’apprendre que jusqu’à son dernier moment, il me parla encore de vous. Le codicille, par lequel il vous lègue son Molesworth et d’autres œuvres d’art, fut rédigé la veille de sa mort. Ci-joint copie du testament. Vous y verrez que M. Loudon a fait deux parts égales de sa fortune : l’une pour vous, l’autre pour M. votre oncle, de sorte qu’il vous revient environ dix-sept mille livres (425 000 francs).

« J’attends vos instructions au sujet de cet héritage et je me hâterai de m’y conformer. Comme je pense que vous voudrez peut-être revenir immédiatement ici, et ne connaissant pas la situation de fortune dans laquelle vous vous trouvez, je vous ai ouvert un crédit de soixante livres (1 500 francs). Veuillez, je vous prie, signer le pli ci-inclus et me le renvoyer au plus tôt.

» Agréez, etc.

» Signé : W. RUTHERFORD GREGG. »

 

Ces 17 000 livres que je voyais miroiter représentaient pour moi bien des difficultés aplanies et la réalisation de mes vœux : le paradis, c’est-à-dire Paris, regagné, Carthew protégé, Jim rétabli et les créanciers…

Hélas ! ce souvenir me remit en mémoire, dans toute leur cruelle réalité, les faits écoulés et les incidents de la soirée. Cet argent, jusqu’au dernier centime, ne revenait-il pas aux créanciers ? Oui, il leur appartenait, et mon grand-père était mort trop tôt pour me sauver !

Je me souvins seulement alors que je ne possédais aucun renseignement sur cette faillite, et que Jim, dans sa hâte d’apprendre ce qui concernait l’Ondée volante, n’avait répondu à aucune de mes questions à ce sujet.

Quelque pénible que me parut la tâche, il me sembla de première nécessité d’aller immédiatement retrouver Pinkerton pour lui demander quelques détails sur cette affaire. Je m’armai de tout mon courage pour affronter de nouveau la colère de Mamie, et, arrivé devant la porte, j’allumai un cigare pour me donner contenance, puis j’entrai. Mon ami et sa femme achevaient leur maigre repas. Je me tournai vers celle-ci et lui dis :

« Je vous demande pardon, Madame, de vous imposer ma présence, quand je sais qu’elle n’est pas désirée ; mais il faut absolument que j’entretienne un instant votre mari pour affaires.

— Ne faites pas attention à moi, » répondit Mamie en se levant pour quitter la chambre. »

Jim la suivit des yeux en secouant la tête ; il paraissait terriblement vieilli et malade, et me demanda, dès que nous fûmes seuls :

« Qu’y a-t-il ?

— Je viens vous rappeler que vous n’avez répondu à aucune de mes questions au sujet de la faillite.

Après bien des tergiversations et des lamentations, il finit par se laisser aller à cet aveu :

Comme il n’y avait pas d’acte officiel de l’association, je vous ai fait passer pour un simple employé auquel je donnais le titre d’associé pour flatter sa vanité. De sorte que vous avez été porté comme créancier de la masse, pour vos appointements et pour l’argent que vous avez placé dans les affaires, et…

— Créancier ! je suis créancier ? Je ne suis pas en faillite ?

— Non.

— Eh bien, lisez cela, m’écriai-je en lui tendant ma lettre, et appelez votre femme ; nous allons fêter notre réconciliation par un souper au champagne. Venez vite, Mamie, dis-je en ouvrant la porte de sa chambre, venez vite vous réconcilier avec moi et embrasser votre mari. Après souper, nous irons ensemble quelque part où l’on fait de la musique, et je valserai avec vous jusqu’à demain matin, si vous le voulez.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Jim étonné.

— Cela signifie que nous allons nous amuser ce soir, et, dès demain, nous partirons tous les trois pour Vapor-Valley ou Monterey. Asseyez-vous là, prenez une feuille de papier et dites à Franklin-Dodge d’aller se promener. Quant à vous, Mamie, habillez-vous bien vite et faites-vous belle. Vous aviez raison, j’étais riche, mais… je l’ignorais ! »

CHAPITRE XIX

VOYAGES EN COMPAGNIE D’UN AGENT D’AFFAIRES

L’Ondée volante et tout ce qui la concernait était oublié ; il ne me restait plus qu’à effacer le désagréable souvenir en tournant cette page malheureuse pour en commencer une plus gaie dans le livre de ma vie. J’étais parti, dès le lendemain, avec Jim et sa femme pour passer huit jours à Calistoga, où je les avais installés. Pinkerton déclarait être fatigué des affaires ; le champ de son ambition était clos, disait-il, il n’aspirait qu’au repos, à rester oisif et paresseusement étendu dans une prairie, au milieu du foin coupé.

Cette belle résolution dura juste deux jours ; dès le troisième, Jim était déjà en pourparlers avec l’éditeur de l’endroit pour lui acheter son imprimerie et son journal : précisément l’occupation qui convient à un oisif, prétendait-il.

Mais bientôt, le Pinkerton de jadis était complètement ressuscité ; ses yeux avaient repris leur ancien éclat ; sa voix, sa fermeté. Enfin, le matin du septième jour, nous signions un acte d’association bien en règle, car ce n’est qu’à cette condition que Pinkerton voulut accepter un dollar de mon argent. Laissant une fois de plus mes fonds dans l’engrenage de ses combinaisons, je retournai seul à San Francisco, où je m’installai à l’hôtel du Palais.

Le même soir, Nares dîna avec moi, et sa présence me rappela les heures que nous avions passées ensemble sur la Norah Creina. Le contraste était grand entre cette salle à manger brillamment éclairée et la cabine où nous prenions nos repas ; je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque à mon hôte.

« Et tout cela est fini, bien fini, ajoutai-je ; il n’y a plus qu’à faire une croix sur toute l’histoire.

— Je n’en sais rien, Monsieur Dodd, répondit-il, et, à vrai dire, je ne le crois pas. Le jour même de notre arrivée, Bellairs est venu me voir. Je l’ai bien vite reconnu à la description que vous m’en aviez faite et je l’ai laissé me questionner, afin de découvrir son jeu. Il est au courant de beaucoup de choses que nous ignorons, d’un certain nombre de celles que nous connaissons, et cherche à deviner le reste. Il y aura en tous cas des désagréments pour quelqu’un. »

Je fus surpris de cette communication, car mes idées n’étaient pas allées si loin. Bellairs avait déjà été en scène : il connaissait Dickson, il savait le départ de l’équipage, et il avait quelques soupçons du mystère ; il chercherait certainement à découvrir tout le secret pour en tirer parti.

Ces prévisions se réalisèrent. Le lendemain matin, je reçus la visite de l’agent d’affaires. Curieux de voir où il voulait en venir, je l’écoutai attentivement. Après quelques préambules, il me proposa de partager avec lui.

« Partager quoi ? demandai-je.

— Si vous voulez me permettre d’exprimer mon idée sous une autre forme, répliqua-t-il, laissez-moi vous poser une question, Monsieur. Est-ce pour une raison de santé que vous êtes allé à Midway.

— Je ne crois pas.

— Eh bien, vous pouvez penser que je n’aurais pas entrepris la présente démarche sans y être conduit par des motifs puissants. Je ne suis pas un intrus, ni un indiscret. Vous et moi poursuivons le même but, et, si nous pouvons nous entendre et continuer à travailler ensemble, je mettrai à votre disposition mes connaissances en matière légale et l’expérience que j’ai acquise en opérant dans des cas analogues. Si vous refusez mon offre, je dois ne pas vous cacher que vous trouverez en moi un adversaire formidable, peut-être même dangereux.

— Est-ce une leçon apprise par cœur que vous me récitez-là ?

— Je vous donne un avertissement, cria-t-il en fureur ; je vous préviens que je me suis présenté ici en ami, et que je suis parfaitement informé de bien des choses. Ainsi, par exemple, je connais parfaitement les dernières opérations auxquelles vous vous êtes livré, les sommes retirées ou plutôt perdues dernièrement. Je sais très bien que, depuis votre retour, vous avez fait encaisser une forte traite venant de Londres ; je sais même l’origine de cet argent.

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, j’étais l’agent confidentiel de M. Dickson, mais vous n’ignoriez pas son adresse. Nous sommes les deux seules personnes de San Francisco avec lesquelles il ait été en rapport. Mes insinuations sont claires, et vous voyez que je joue franc jeu avec vous. Maintenant que vous êtes à même de constater que je suis à moitié renseigné, votre bon sens ne vous dit-il pas qu’il serait préférable que je connusse les faits dans toute leur intégrité ? N’espérez pas vous débarrasser de moi à présent, je ne suis pas homme à me rebuter facilement. Je vous laisse le soin d’évaluer tout le tort que je puis causer ; et, sans aller aussi loin, je vous avertis qu’il me serait facile de vous susciter des difficultés, par exemple au sujet de la liquidation de M. Pinkerton. Vous et moi, nous savons, et vous mieux que moi, de quels fonds vous disposez. M. Pinkerton est-il au courant de cette affaire, puisque vous étiez seul à posséder l’adresse de M. Dickson ? Supposez que je communique à M. Pinkerton…

— Communiquez ce qu’il vous plaira ; quant à moi, je ne veux pas en écouter davantage. Bonjour, Monsieur ! »

La lâche impudence de Bellairs n’était pas naturelle : un mouton m’avait attaqué, et une telle conduite de la part de ce poltron impliquait la résolution irrévocable, la force que donne la nécessité, et de puissants moyens d’action. Je plaignis Carthew, que je ne connaissais pas, d’avoir ce furet à ses trousses.

Ce qui ne me rassura pas, ce fut d’apprendre que Bellairs avait été rayé du barreau à la suite d’abus de confiance et d’escroqueries. Il y avait donc, d’un côté, un scélérat sans argent ou sans moyens de s’en procurer, dépossédé de ses fonctions, couvert de honte et sans vergogne, qui, probablement, en voulait à la société entière de sa disgrâce ; de l’autre, un homme ayant un secret terrible à cacher, puisque la simple perspective d’être reconnu le forçait à fuir, un homme riche qui eût été prêt à payer 50 000 francs pour la carcasse de l’Ondée volante. Insensiblement, mes sympathies se portaient vers ce dernier. Je continuai pendant tout le reste de la journée à examiner mentalement cette affaire. Je me creusai la tête pour établir le bilan de ce que l’avocat savait de source certaine, de ce qu’il inventait, et pour deviner quand il ouvrirait le feu.

Aujourd’hui même, je n’ai pas encore la réponse à toutes les questions que je me posais alors. Ainsi, par exemple, j’ignore absolument où et comment il a pu découvrir le véritable nom de Carthew. Est-ce par un des marins de la Tempête ? Je n’arrivai pas à fixer ce point. Toujours est-il que Bellairs me parut bien renseigné.

Peu de temps après, je me promenais un soir devant l’hôtel, tandis que la musique exécutait quelques morceaux. La place était brillamment éclairée à la lumière électrique, et, parmi les flâneurs, j’aperçus Bellairs en conversation animée avec un jeune homme qui n’était autre que le lieutenant Sebright. J’appris de lui que Bellairs lui avait demandé l’adresse de Carthew et qu’il la lui avait communiquée. Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’il avait été imprudent et de le blâmer.

Ainsi, la mèche était amorcée ; Bellairs avait l’adresse de Carthew, et celui-ci en recevrait bientôt des nouvelles, ou je me trompais fort. J’étais tellement sûr de la chose, et en même temps si agité, que j’eus la curiosité de me rendre chez Bellairs le lendemain matin.

Sa porte était fermée, le cordon de sonnette enlevé. Je m’informai de l’homme d’affaires auprès d’une femme occupée du nettoyage de l’escalier.

« L’avocat Bellairs ? dit-elle, il est parti ce matin pour les États de l’Est, mais il y a tout près d’ici l’avocat Dean. »

Ainsi que je l’ai indiqué plus haut, mes sentiments me poussaient insensiblement vers Carthew, et maintenant que son ennemi était lancé à sa poursuite, mon intérêt grandit pour ce malheureux jeune homme. Je me demandais ce que je pourrais faire pour lui être utile. Le drame de l’Ondée volante entrait dans une phase nouvelle : il avait été étrange dès le premier jour, mais il promettait de devenir encore plus extraordinaire. Et moi, qui avais payé si cher pour assister à son prologue, ne débourserais-je pas quelques dollars de plus pour en voir l’épilogue ? Je languissais à San Francisco, pourquoi ne pas partir et surveiller Bellairs ? En le manquant, je ne risquais pas grand’chose, puisque je me serais, en tous cas, rapproché de Paris, le but de mes rêves. Si, au contraire, je parvenais à découvrir ses traces, j’aurais peut-être quelque occasion de paralyser ses projets et, tout au moins, d’obtenir des révélations intéressantes.

Je me décidai donc, sans plus longue réflexion, à me mêler de l’histoire de Carthew et du mystère de l’Ondée volante. J’écrivis une lettre d’adieux à Pinkerton et un mot au Dr Urquart, le médecin de la Tempête, le priant d’avertir Carthew de se tenir sur ses gardes, et, le jour suivant, je partais pour New York. De là, je pris passage sur la City of Denver.

Le lendemain matin, la première personne que j’aperçus en montant sur le pont fut Bellairs, confortablement installé sur un siège, un livre à la main. Je l’observai longtemps du coin de l’œil. Il paraissait profondément absorbé par sa lecture ; parfois cependant, il se levait pour contempler la mer ou échanger quelques mots avec ses voisins. À un moment donné, un enfant étant venu à tomber près de lui, il le releva et l’apaisa doucement. J’étais furieux de lui voir cette attitude correcte, qu’en moi-même je taxais de théâtrale, me persuadant que son livre ou l’état de la mer lui étaient complètement indifférents, et qu’il eût tout autant aimé jeter l’enfant par-dessus bord que le caresser.

Le même soir, l’air étant un peu vif sur le pont, je fumais dans l’obscurité tout près de la chambre des machines, quand une voix connue m’adressa ces paroles :

« Je vous demande pardon, Monsieur Dodd.

— Est-ce vous, Monsieur Bellairs ?

— Un seul mot… Votre présence sur ce steamer a-t-elle quelque rapport avec notre dernière entrevue ? Êtes-vous décidé à revenir sur votre détermination ?

— Non », dis-je, et je lui tournai le dos.

Le lendemain, je le trouvai installé comme la veille, un livre à la main, et, comme la veille aussi, je l’épiai. Cette fois, il ne ramassa pas d’enfant tombé, mais je le vis plein d’égards envers une femme malade. J’étais tellement prévenu contre lui que je prêtais les intentions les plus noires à ses actes les plus insignifiants. La personne dont il s’occupait était une femme d’un certain âge, d’apparence fort simple, pauvre même. Je sentis que je devais réparation à Bellairs pour le tort que je lui avais causé mentalement par mes réflexions peu charitables, et, le voyant appuyé à la balustrade, les yeux fixés sur la mer, je m’approchai de lui en engageant la conversation.

Nous causâmes… littérature. Oui, littérature ! À ma stupéfaction profonde, je découvris en lui un poète et un admirateur passionné des belles lettres, qui me récita des vers de Byron, commenta les Souffrances du jeune Werther, et discuta les mérites des différents romanciers, tels que Scott, Dickens, Thackeray ou Hawthorne.

Cette première conversation fut suivie d’autres, et Bellairs s’y montra toujours de même. J’eus ainsi le plaisir de l’étudier de près. Son goût pour la littérature était inné et sans la plus légère affectation ; sa sentimentalité, quoique excessive, n’en était pas moins réelle.

Pauvre diable ! Tout rempli de sensibilité et de poésie ; non sans moyens de défense, mais absolument dépourvu de courage ! Sa témérité était du désespoir : le gouffre creusé derrière lui l’obligeait à pousser en avant. C’était un de ces hommes qui commettent un meurtre plutôt que d’avouer le vol d’un timbre-poste. La pensée de son entrevue avec Carthew le hantait comme un cauchemar, j’en suis sûr, et quand parfois je voyais sa figure se contracter, j’imagine qu’il songeait à cette future rencontre. La nécessité rampait derrière lui, et la famine, sa vieille ennemie, parlait de nouveau à son oreille et semblait prête à l’étreindre. En le voyant ainsi, je ne sais si j’admirais ou si je méprisais ce courage anxieux pour faire le mal. Je m’étais dit, après sa visite à San Francisco qu’un mouton m’avait attaqué ; j’avais eu raison, et cette phase de la vie de Bellairs pourrait s’intituler : la Révolte d’un mouton.

Il était né dans un coin perdu de l’État de New York, d’un fermier qui avait fait de mauvaises affaires, et l’usurier, qui avait ruiné ses parents, s’était chargé de lui. Il travailla dans le bureau de son protecteur dont il finit par épouser la fille, une personne grande et belle, mais coquette, sans cœur et sans principes. Ce mariage fut cause de sa ruine. Au bout de deux ans, elle s’enfuit avec un sémillant tambour. Elle laissait derrière elle des dettes importantes et bientôt, pour Bellairs, ce fut la faillite. Il m’apprit aussi que, bien qu’il fût divorcé, il assurait à son ancienne épouse des moyens d’existence. Il faisait cela par principe, car il savait combien une femme rencontre de difficultés dans la vie. Il croyait que cette femme lui était reconnaissante de sa générosité. Une lettre d’elle, qu’il me montra, me fit comprendre qu’il devait se tromper.

D’après ce qui précède, le lecteur voit que j’étais devenu passablement intime avec Bellairs. Ma pitié pour cet homme, son admiration pour moi, le plaisir qu’il trouvait dans ma société, étaient autant de liens qui nous attachaient réciproquement l’un à l’autre. Nous passions chaque jour de longues heures ensemble ; mais, tout en partageant mon temps entre le salon et l’avant du pont, je n’avais pas oublié un seul instant que l’homme aimable auquel j’avais affaire était en réalité un vil faiseur de dupes, embarqué à ce moment précis dans une répugnante entreprise. Je tâchais de me persuader que cette liaison était un coup d’adresse, un acte de diplomatie de ma part, favorable aux intérêts de Carthew ; mais, au fond de moi-même, une voix intérieure protestait.

Nous débarquâmes à Liverpool par une pluie torrentielle. Je n’avais point de projets arrêtés, sinon celui de ne pas quitter Bellairs, et je finis par me rendre dans le même hôtel que lui. Nous dînâmes en tête à tête, puis, après une promenade bras dessus, bras dessous dans les rues populeuses et sales de Liverpool, nous allâmes ensemble dans un petit théâtre. C’était une des premières fois que Bellairs se rendait dans un endroit de ce genre. Ses réflexions m’amusèrent assez, moins pourtant à cause de leur originalité que par la perspective de retarder un entretien devenu inévitable. Je me couchai sans avoir eu le courage d’aborder le sujet Carthew, mais non sans avoir arrangé avec Bellairs une excursion à Chester pour le lendemain.

À Chester, nous visitâmes la cathédrale, nous discutâmes art, littérature, etc. ; avant de nous séparer, une nouvelle expédition fut projetée pour le jour suivant. Jusqu’à quand dura cette vie à deux, je ne m’en souviens plus, et je suis heureux de l’avoir oublié. Toujours est-il que nous voyageâmes en zig-zag pour visiter tour à tour Stratford, Warwick, Coventry, Gloucester, Bristol, Bath et Well.

Il est presque inutile de mentionner qu’aucun fait susceptible de m’aider dans mon dessein de protéger Carthew ne se présenta. Je ne puis nier que notre réunion prolongée fut le résultat d’une lâcheté de part et d’autre. Chacun de nous craignait de quitter son compagnon, chacun avait peur de parler, ou peut-être ne savait que dire. Sauf une légère allusion faite par moi, à Gloucester, le sujet qui nous préoccupait tous deux était banni de nos conversations et semblait l’être également de nos mémoires : Carthew, Stallbridge-le-Carthew, Stallbridge-Minster, – que nous n’ignorions pas être la station la plus proche, – Dorsetshire, autant de noms soigneusement évités dans nos entretiens. La série de nos excursions ne pouvait se prolonger indéfiniment. Lentement, par détours, nous approchions petit à petit du but de notre voyage. Un beau jour, nous nous trouvâmes, je ne sais comment, assis tous deux dans le train qui nous emportait à toute vapeur vers Stallbridge-Minster.

Mes dispositions d’esprit n’étaient pas assez joyeuses pour me permettre de jouir du tableau enchanteur qui s’offrait à mes regards. J’avais dépensé des semaines entières pour n’aboutir à rien. Ici même, alors que nous étions sur le champ de combat, j’étais seul, sans allié et sans plan de bataille. J’avais voulu jouer le rôle de providence ou, du moins, celui du policier amateur, je n’avais réussi qu’à dilapider de l’argent pour recueillir la confusion. Je me disais sans cesse qu’il fallait en finir une fois pour toutes, que ce honteux silence aurait dû être rompu depuis longtemps et ne pouvait se prolonger. J’avais l’intention de parler au moment où Bellairs proposa le voyage de Stallbridge-Minster ; je voulais le faire lorsque nous nous trouvâmes dans le train, mais, comme toujours, j’ajournai encore l’instant critique. J’étais furieux contre ma lâcheté, mais je n’avais pas le courage de réagir. Arrivés à l’auberge, je tentai un dernier effort et me tournai vers Bellairs, qui m’eut l’air de reculer. Les paroles expirèrent sur mes lèvres, et, une fois de plus, je remis à plus tard le sujet abhorré.

L’heure du dîner était arrivée. Dans l’espoir de ranimer mon courage, je fis venir un vin quelque peu pétillant, mais, à peine y avais-je goûté, qu’il me sembla détestable, et j’abandonnai à Bellairs le soin de finir la bouteille. Soit que cette boisson l’eût mis en éveil, soit qu’il se fût aperçu de mon embarras de l’après-midi, soit encore qu’il sentît l’approche d’une crise décisive, il s’esquiva. J’étais monté dans ma chambre pour y chercher des cigares que je jugeais indispensables pour me donner une contenance, et quand je revins, l’oiseau s’était envolé ; il venait de quitter la maison.

Pour me récréer, je repassai dans ma mémoire les points principaux de la conversation que j’allais tenir à Bellairs, puis je feuilletai les papiers épars sur la table du salon de l’hôtel : un indicateur des chemins de fer, dans lequel j’étudiai les heures de départ des trains et les stations entre Stallbridge et Paris ; puis un guide des principaux hôtels, un journal et un almanach. Pendant que je me divertissais ainsi, une nouvelle appréhension traversa ma pensée. L’agent d’affaires m’aurait-il faussé compagnie pour tout de bon ? Peut-être était-il en route pour Stallbridge-le-Carthew, ou même déjà en présence de celui qu’il poursuivait ? Une personne plus vive et plus décidée se serait immédiatement lancée à sa poursuite, mais mon indolence naturelle me retint et me suggéra trois bons prétextes : je n’étais pas certain que mes conjectures fussent justes ; la perspective d’une longue course en voiture par cette nuit noire et cette pluie torrentielle offrait quelques inconvénients ; puis, enfin, à supposer que je partisse, comment me faire recevoir, ou, même une fois introduit, que pouvais-je faire ? En conséquence, je pris le parti de me coucher.

Je dormais depuis assez longtemps, quand ma porte s’ouvrit brusquement, et je fus réveillé par l’entrée de Bellairs qui tenait une chandelle à la main. Il s’était enivré, cela se voyait à ses traits convulsés, à ses habits barbouillés de fange depuis la tête jusqu’aux pieds ; mais il avait cuvé son vin et donnait à présent les marques d’une violente agitation, qu’il avait peine à contenir. Il tremblait de tous ses membres, et, à plusieurs reprises, durant notre entretien, je vis des larmes silencieuses rouler le long de ses joues.

« Je vous demande pardon, Monsieur, de venir chez vous à une heure aussi indue, dit-il. Je ne veux pas chercher à me justifier, je n’ai aucune excuse à invoquer ; je me suis avili et me voilà puni en conséquence. Je me présente devant vous pour solliciter, en grâce, un léger secours de votre part, sinon, Dieu me pardonne ! je crois que j’en deviendrai fou.

— Pour l’amour du ciel ! demandai-je, qu’y a-t-il ?

— J’ai été volé. Je ne puis rien arguer pour ma défense. C’est ma faute, je suis puni par là même où j’ai péché. Je crains bien de ne pouvoir recouvrer ce qu’on m’a dérobé ; je n’espère plus qu’en vous, Monsieur Dodd. Il me serait facile de vous prouver qu’en me prêtant une petite, oh ! une très petite somme, vous feriez un placement excellent, mais je préfère en appeler à votre bon cœur. Notre connaissance s’est effectuée d’une manière étrange ; mais il y a déjà un certain temps que nous sommes liés et devenus presque amis intimes. Voilà ce qui m’amène auprès de vous à cette heure de la nuit. Songez que vous pouvez me rendre l’espoir, la vie, le courage, je puis dire la raison. Un prêt de peu d’importance vous sera intégralement remboursé. Cinq cents dollars seraient plus qu’il ne me faut. – Il me regardait avec deux yeux ardents : – quatre cents me suffiraient… Après tout, je crois qu’en économisant bien, je pourrais me contenter de deux cents.

— Et vous me les rendriez avec l’argent de Carthew ? Grand merci ! Mais voici ce que je propose : Je vous conduirai à bord d’un steamer ; je paierai votre voyage jusqu’à San Francisco, et je donnerai cinquante dollars au capitaine du vaisseau, à charge de vous les remettre à New York. »

Tout en parlant, j’étudiais attentivement la figure de Bellairs. Elle me frappa par son expression rusée : j’y lisais clairement que l’homme d’affaires voulait me duper.

« Et que ferais-je à San-Francisco ? me dit-il, je suis rayé du barreau, je n’ai pas de situation, je ne suis pas apte à bêcher la terre. Dois-je mendier ?… Vous savez d’ailleurs que je ne suis pas seul, ajouta-t-il après une pause : d’autres dépendent de moi.

— J’écrirai à Pinkerton. Je suis sûr qu’il pourra vous aider à vous procurer un emploi. En attendant et pendant les trois mois qui suivront immédiatement votre retour à San Francisco, il aura à vous payer, à ma charge, mais à vous personnellement, le 1er et le 15 du mois, la somme de vingt-cinq dollars.

— Monsieur Dodd, vous voulez plaisanter ; votre proposition n’est pas sérieuse. Oubliez-vous les circonstances dans lesquelles je me trouve placé ? Savez-vous que ce Carthew est un Crésus ? Précisément, ce soir au café, j’ai entendu parler de ces gens. Leurs biens fonciers seuls se montent déjà à plusieurs millions. Leur maison est une des curiosités de l’endroit…, et vous osez m’offrir un lambeau de quelques centaines de dollars en échange de…

— Ce n’est pas un lambeau que je vous offre, mais un secours. Je n’approuve pas votre entreprise et ne veux, en aucune façon, y participer. D’autre part, je ne puis de gaîté de cœur vous laisser mourir de faim.

— Alors, donnez-moi 100 dollars et finissons-en.

— Je ferai ce que je vous ai dit, ni plus ni moins.

— Pas même soixante-dix dollars. Voyons, monsieur Dodd, par charité…

— Je vous ai dit tout ce que je pouvais faire. Maintenant j’ai sommeil. Bonsoir, Monsieur !

— Est-ce là votre dernier mot ?

— Ma décision est irrévocable.

Un changement soudain s’opéra chez Bellairs. Sa face se gonfla et bleuit de colère, ses traits se déformèrent ; la fureur rendait ses paroles incohérentes ; il gesticulait démesurément, et tout son corps était en proie à une véritable attaque de danse de Saint-Guy.

« Vous me permettrez de vous exprimer froidement mon opinion, commença-t-il, calme en apparence, mais au fond bouillonnant de rage. Si j’étais un saint du paradis, je me réjouirais de vous voir aux enfers, hurlant de douleur et demandant en vain une goutte d’eau… C’est là votre décision… espion !... faux frère !... misérable hypocrite !… Je vous défie… oui, je vous défie… et je vous méprise ! Je suis sur les traces, sur les traces de l’autre ou sur les vôtres… Je perçois l’odeur du sang, je suivrai la piste en me traînant sur les mains et les genoux. Je veux vous… poursuivre… vous traquer… vous traquer ! Si j’étais assez fort, je vous tuerais, ici, dans cette chambre… je veux vous tuer… monstre !… monstre !… monstre !… Vous me croyez faible ?… Je puis mordre… mordre jusqu’au sang… vous mordre… vous blesser… vous… »

Son accès de rage fut interrompu par l’arrivée de l’hôtelier et de quelques domestiques, tous en costume plus ou moins sommaire. Ils accouraient en grand émoi, attirés par le vacarme épouvantable ; je leur confiai le pauvre aliéné.

« Reconduisez cet homme dans sa chambre, leur dis-je ; ce n’est rien, il est ivre. »

Je savais qu’il n’en était rien. Après avoir si longtemps étudié Bellairs, ne devais-je donc découvrir qu’au dernier moment sa folie !

CHAPITRE XX

STALLBRIDGE-LE-CARTHEW

Le lendemain matin, j’appris que Bellairs avait quitté l’hôtel dès l’aube, en oubliant de payer sa note. Je n’avais pas besoin de m’informer de la direction qu’il avait prise, je la connaissais trop bien. Je savais qu’il ne me restait plus d’autre ressource que de suivre ses traces, et, à 10 heures, je prenais place dans un cabriolet pour rouler dans la direction de Stallbridge-le-Carthew.

C’était une vaste maison entourée d’un parc très boisé, rempli de bosquets de lauriers et de rhododendrons. Le toit, dominant les arbres environnants, s’élevait droit et haut comme la flèche d’un clocher. Peu à peu, et tout en longeant le mur du parc, je distinguai les corps de bâtiments des communs, situés derrière la maison et attenant de l’autre côté à une sorte de ferme. À gauche, se trouvait un grand étang peuplé de beaux cygnes ; à droite, s’étendait un jardin de fleurs, planté à la vieille mode, et, à cette saison de l’année, de l’aspect le plus brillant et le plus varié. La façade de la maison proprement dite était percée de plus de soixante fenêtres et surmontée d’un fronton ancien. Une large terrasse courait le long du château, et une majestueuse avenue bordée de triples allées rejoignait la grande grille d’honneur. Impossible de considérer sans étonnement un lieu soigneusement préparé par tant de générations, dont l’édification avait dû coûter tant d’argent et dont l’entretien nécessitait un nombre considérable de serviteurs, impossible, dis-je, de considérer ce lieu sans s’étonner de n’y pas voir la moindre manifestation de vie. C’est en vain que je cherchai à découvrir, au milieu de ces allées parfaitement ratissées, la trace de quelque jardinier attardé ; en vain que mon oreille s’efforça de percevoir le bruit d’un travail quelconque : seuls les mugissements du bétail et les joyeux chants des oiseaux rompaient la monotonie du silence. Le petit hameau même, qui s’étendait aux portes de la grande propriété, semblait retenir son souffle par respect pour son imposant voisin, telle une bande d’enfants qui se seraient fourvoyés dans l’antichambre d’un monarque.

La petite, mais confortable auberge, « Aux Armes de Carthew », était presque une dépendance du château de la famille dont elle portait le nom.

Je ne fus nullement surpris d’apprendre que l’auberge avait toujours été tenue par d’anciens serviteurs du château et que son propriétaire actuel était un ancien maître d’hôtel marié à une ancienne femme de chambre des Carthew.

Je découvris bientôt que de venir dans le village sans demander à visiter le château constituait une véritable offense pour ces braves gens. Je n’étais pas assez fou pour me refuser à accomplir les stations de ce monotone pèlerinage ; dans un moment où je pourrais être obligé de recourir à la bonne volonté des habitants, il importait essentiellement au succès de mes projets de ne pas me les aliéner. Deux choses me confirmèrent encore dans cette résolution : j’appris que M. Norris était parti « en voyage », qu’un autre monsieur, arrivé un peu avant moi, avait déjà fait le tour de toutes les curiosités. Je savais qui était le « Monsieur » en question, mais je brûlais d’apprendre le détail de ses faits et gestes. Le hasard me servit à souhait ; l’aide-jardinier, qui me tint lieu de cicerone, avait précisément rempli les mêmes fonctions auprès de mon devancier.

« Oui, Monsieur, me dit-il, c’était un Américain, un homme très poli. Il m’a raconté qu’il avait souvent lu et entendu parler des « grandes maisons » d’Angleterre, mais que la nôtre était la première qu’il eût jamais vue. Quand nous fûmes arrivés au bout de la longue avenue, il s’écria avec admiration : Mais, c’est réellement un domaine seigneurial ! – Il est naturel, ajouta mon guide, que ce monsieur ait trouvé de l’intérêt à visiter cet endroit, car il paraît que M. Carthew a été bon pour lui quand il était aux États-Unis. Il avait l’air d’un homme bien reconnaissant, et si vous saviez, Monsieur, comme il a admiré mes fleurs !

— C’est curieux, dis-je au jardinier, j’ai eu moi-même le plaisir de connaître M. Carthew, et je ne sache pas qu’aucun de nos amis d’Amérique soit ici. Qui pourrait être la personne dont vous me parlez ? Ce n’était pourtant pas… mais non, c’est impossible, il n’aurait jamais cette impudence… Cet homme ne s’appelait pas Bellairs, n’est-ce pas ?

— Je l’ignore, je n’ai pas entendu son nom. Que savez-vous contre lui, Monsieur ?

— Eh bien, c’est la dernière personne que M. Norris Carthew voudrait voir ici en son absence.

— Mon Dieu, gémit le jardinier, qui l’aurait cru ? Il était si aimable et parlait si bien ! Je l’ai pris pour un maître d’école. Mais, Monsieur, si cela ne vous fait rien, nous pourrions aller chez M. Denman. Je l’ai recommandé à M. Denman, le maître d’hôtel, quand nous avons fini de visiter la propriété. »

J’acceptai l’offre du jardinier qui me permettait ainsi d’écourter mon pèlerinage ; nous prîmes un chemin qui conduisait directement aux offices. Nous étions tous deux engagés sous une arcade de verdure bordée d’une grande haie d’ifs, quand mon conducteur m’arrêta :

« L’honorable Lady Anne Carthew », dit-il dans un chuchotement respectueux.

En regardant par-dessus son épaule, j’aperçus une vieille dame qui boitait en s’appuyant sur une canne et s’avançait dans le sentier qui menait au jardin. Elle devait avoir été fort belle dans sa jeunesse, et même à présent, malgré sa démarche chancelante, son port avait encore une dignité presque menaçante. La mélancolie était empreinte sur ses traits, et ses yeux, fixés dans le vague, semblaient contempler quelque infortune passée.

« Elle a l’air triste, dis-je à mon guide quand, l’apparition ayant disparu, nous continuâmes notre chemin.

— Oui, elle a des idées noires. M. Carthew, je parle du vieux monsieur, est mort il n’y a pas encore un an. Lord Tillibody, le frère de Sa Seigneurie, est mort deux mois après, puis il y a eu cette triste histoire du jeune monsieur, qui a été tué dans une chasse à courre. C’était le favori de Lady Anne, elle n’a jamais aimé autant son frère, M. Norris.

— Oui, je comprends, répondis-je en me mettant sur le pied d’un ami de la famille, terrain plus favorable à mes investigations. Mon Dieu, mon Dieu, comme c’est triste ! et ce changement,… je veux dire le retour de ce pauvre Norris Carthew… n’a-t-il pas remis les choses ?

— Non, Monsieur, pas en apparence, du moins. Cela semble pire que jamais.

— Hélas ! hélas !

— Quand M. Norris est revenu, poursuivit mon interlocuteur, elle parut heureuse de le revoir, et nous nous réjouissions tous, car il n’y en a pas d’aussi bon que lui. Mais cela ne dura pas longtemps ! Le même soir, ils eurent ensemble un entretien. Quelque chose de terrible dut se passer, car après cela Lady Anne fut plus mélancolique que jamais et, dès le lendemain, M. Norris partait en voyage. « Denman, dit-il en donnant la main au maître d’hôtel avant de monter en voiture, Denman, je ne reviendrai jamais. – Je ne voudrais pas raconter tout cela à un étranger, ajouta le jardinier, comme s’il eût craint tout à coup d’avoir été trop loin. »

Il m’en avait appris long, en effet, et bien plus long qu’il ne pensait. Dans cette nuit orageuse de son retour, Carthew avait raconté l’histoire de sa vie. Les chagrins de Lady Anne ne provenaient pas seulement de la perte d’êtres aimés ; parmi les images qui hantaient son esprit, alors que je la voyais passer dans le sentier, se trouvait celle de Midway et de l’Ondée volante.

Le maître d’hôtel m’écouta avec un certain trouble, mais affirma que Bellairs était reparti.

« Parti ! m’écriai-je, alors pourquoi est-il venu ? Je puis vous assurer que ce n’était toujours pas pour voir la maison.

— Mais pour quelle raison, alors ?

— Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, il a découvert ce qu’il voulait. »

Là-dessus, je le quittai en lui serrant la main, « comme M. Norris », mais pourtant avec moins d’enthousiasme. Je me sentais vaincu, puisque je n’avais pu obtenir l’adresse de Carthew. J’étais persuadé que Bellairs avait été plus heureux que moi, sans cela je l’aurais certainement trouvé encore ici, cherchant à capter les bonnes grâces de Denman.

J’avais échappé à la visite du bétail, je ne pus éluder celle de la maison. Une femme à cheveux d’argent, à la voix douce, me conduisit. Elle ne me fit grâce que du petit salon attenant à la serre où Lady Anne s’était retirée. En passant devant la porte, je m’arrêtai un instant et je me dis mentalement qu’une simple cloison me séparait du secret de l’Ondée volante. Cette étrange situation amena un sourire sur mes lèvres.

Pendant toutes nos allées et venues, je n’avais cessé de songer à Bellairs. Qu’il eût l’adresse, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour moi. Qu’il l’eût obtenue sans questionner, j’en étais certain. Il fallait donc qu’un hasard heureux, une circonstance fortuite l’eût servi. Si pareille chance ne se présentait pas pour moi, qu’arriverait-il ? Le furet atteindrait sa proie, les grands chênes seraient abattus, les Raphaël dispersés ; le château deviendrait la propriété de quelque courtier enrichi de la veille, et le nom qui remplissait d’admiration les cinq ou six paroisses environnantes tomberait dans l’oubli. N’était-il pas étrange qu’une maison et l’honneur d’une famille si opulente et si ancienne dépendissent de l’intelligence, de la discrétion et de la finesse d’un simple ex-étudiant du Quartier Latin ? Ce que Bellairs avait fait, je devais le refaire : hasard ou subtilité, subtilité ou hasard, il fallait atteindre le but. Tel fut le cours de mes réflexions, tandis que je redescendais l’avenue, me retournant parfois pour examiner cette façade en briques rouges et les fenêtres qui scintillaient au soleil. Où et quand rencontrerais-je le hasard ? Comment emploierais-je la subtilité ?

J’étais arrivé devant la porte de l’auberge. Fidèle à mon programme de me créer des amis partout, j’acceptai l’invitation qui me fut faite, en qualité de seul hôte de la maison, de dîner avec la famille de l’hôtelier. Je pris place à table où se trouvaient réunis M. Higgs, ancien maître d’hôtel, son épouse Mrs Higgs, ex-femme de chambre, et Miss Agnès Higgs, leur fillette. La conversation roula naturellement sur la grande maison et la noble famille. Au dessert, nous avions déjà passé en revue quatre générations de Carthew, sans que j’eusse découvert aucun renseignement relatif à mes investigations. On s’était étendu longuement sur M. Henry, qui avait été tué dans une chasse à courre et enterré au milieu de la désolation générale de tout un comté, et je n’étais pas encore parvenu à placer un mot concernant « mon ami intime » M. Norris. À ce nom, l’ex-maître d’hôtel devint réservé et sa femme s’attendrit. C’était le seul personnage de cette illustre lignée qui semblât être sorti du chemin étroit tracé par ses ancêtres, et qui, s’il avait laissé quelques regrets à ses vassaux, paraissait, à cause de certains de ses actes, avoir la perspective d’aller à tous les diables. Il avait été le portrait vivant du très honorable Bailley, une des gloires de la maison, et une carrière distinguée lui avait, en conséquence, été prédite dès le berceau ; mais avant qu’il eût quitté les longues robes, le pied fourchu se montra. Norris n’avait pas le tempérament d’un Carthew ; il témoignait d’un goût vulgaire en s’adonnant à des amusements d’un ordre peu relevé et fréquentait de mauvaises compagnies.

Au moment d’atteindre sa vingtième année, quand on eût dû s’attendre à voir les sentiments de dignité et de gravité de la famille se manifester en lui, il parcourait le comté avec un sac en bandoulière, en traçant des esquisses, prenant des croquis et faisant halte aux hôtelleries qu’il rencontrait sur la route.

Malheureusement, M. Norris n’était pas seulement excentrique, il était aussi prodigue. On se souvient encore des dettes qu’il contracta à l’Université et des équipées fantaisistes qui causèrent son expulsion. Il a toujours aimé la plaisanterie, conclut Mrs Higgs, en manière de commentaire.

« Pour cela oui, appuya son mari. »

Mais c’est quand il entra dans la carrière diplomatique que commencèrent les véritables troubles :

« Il paraît qu’il est allé grand train, dit maître Higgs.

— Il était criblé de dettes, ajouta sa femme. Et avec cela, un jeune homme qui avait si bon air !

— Quand la chose arriva aux oreilles de M. Carthew, le père, ce fut une scène terrible. Je m’en souviens comme si c’était hier. Sa Seigneurie s’était levée de table et l’on sonna violemment au salon. Je courus en toute hâte, croyant que c’était pour le café. M. Carthew était debout au milieu de la pièce : Higgs, me dit-il en me désignant du bout de sa canne, car il avait une attaque de goutte à ce moment-là, Higgs, demandez immédiatement qu’on attelle le dog-cart pour ce fils qui s’est déshonoré. M. Norris, lui, gardait le silence ; il était assis, la tête baissée, et semblait examiner attentivement une noix. Pour moi, j’étais si atterré que vous m’auriez renversé avec un fétu de paille.

— Il avait donc commis quelque chose de très grave ? demandai-je.

— Pas lui, Monsieur Dodsley, s’écria Mrs Higgs (c’est ainsi qu’elle m’appelait). Il n’a jamais rien fait de mal dans sa pauvre vie, j’en suis sûre. On n’a pas été impartial pour lui dans cette affaire.

— Mistress Higgs ! Mistress Higgs ! s’écria son mari d’un ton de reproche.

— Eh bien, quoi ! répondit-elle, tu l’as dit toi-même, Monsieur Higgs, et c’est l’opinion de chacun. »

Pendant le repas, je n’avais pas cessé de cultiver les bonnes grâces de leur fille, ma voisine de table. Elle était âgée de sept ans et n’avait rien de particulièrement attrayant. Moyennant un schilling et six pence ajoutés à un dollar américain, que j’avais trouvé au fond de ma poche, la petite créature fut achetée corps et âme.

Le dîner était à peine achevé que déjà Miss Agnès grimpait sur mes genoux pour me montrer son album de timbres, un présent de son oncle William. Après les mauvaises peintures, il n’est peut-être rien au monde que je déteste autant que les vieux timbres ; mais, puisqu’il était écrit que je passerais cette journée à faire des découvertes, j’étouffai un profond bâillement et me soumis. L’oncle William avait probablement dû commencer cette collection pour son propre compte, puis, s’en étant lassé, en avait fait cadeau à sa nièce. Toujours est-il que je fus étonné de la variété et du nombre de timbres réunis dans cet album.

Je crois que je fis un petit somme pendant leur longue énumération et que c’est en m’éveillant que je donnai à l’album un coup qui le fit chavirer. Une quantité considérable de « doubles », destinés à être échangés, tombèrent sur le parquet. Ici, le croirait-on, le hasard vint à mon secours : pendant que j’aidais obligeamment ma compagne à les ramasser, je fus étonné du nombre de timbres français de 25 centimes qui se trouvaient là. Quelqu’un, pensai-je, doit souvent écrire de France à un habitant de Stallbridge-le-Carthew ou du voisinage. Si ce quelqu’un était Norris ? Je tâchai de déchiffrer l’estampille de la poste ; elle était illisible. Sur un premier timbre, je découvris un C, sur le second Ch. Le renseignement était insuffisant, si l’on songe que beaucoup de noms de petites villes, en France, commencent par Château. J’allais pousser plus loin mes investigations, en examinant les autres estampilles, quand ce monstre d’enfant me les arracha des mains en s’écriant :

« Oh ! le méchant, qui prend mes timbres ! »

Ma position était des plus fausses ; fort heureusement pour moi, Mrs Higgs me tira d’embarras.

« Si Monsieur s’intéresse aux timbres, dit-elle, me prenant pour un timbromane, il aimerait peut-être voir ceux de M. Denman. Il les collectionne depuis quarante ans et en a de très rares. Puis, se tournant vers la fillette : Agnès, va vite chez M. Denman ; annonce-lui qu’il y a un connaisseur ici et qu’il serait bien aimable d’envoyer son album par un des jeunes gens.

M. Denman apporta lui-même son album.

De même que dans la collection de la petite Agnès, je fus frappé du nombre de timbres français de 25 centimes. Ici je déchiffrai les lettres Cha, puis au bout du mot un y ; enfin, après de nouvelles recherches, j’aperçus un l devant l’y et parvins à reconstituer le mot entier. C’était Chailly, Chailly-en-Bière, le bureau de poste de Barbizon ! Certes, c’était là un endroit propice pour s’y cacher ! C’était précisément le lieu convenant à M. Norris, qui jadis aimait à circuler dans le comté en faisant des esquisses, ou à Goddedaal, qui avait laissé un couteau à palette à bord de l’Ondée volante. N’était-il pas singulier qu’au moment où je parcourais l’Angleterre avec Bellairs, celui que nous cherchions m’attendît précisément à mon lieu de destination ?

Que Denman eût montré son album à l’homme d’affaires, que celui-ci ait eu l’adresse de Carthew au moyen des timbres oblitérés ou par une autre ruse, je n’en sais rien, et peu m’importe. Nous étions à présent égaux sur le terrain, et rien ne me retenait plus à Stallbridge-le-Carthew.

CHAPITRE XXI

FACE À FACE

Je débarquai à Barbizon vers les deux heures, un après-midi de septembre. C’est le moment le plus calme de la journée. Tous les peintres sont à l’ouvrage, et les oisifs flânent dans la forêt ou dans la plaine. La petite rue pavée et tortueuse était solitaire et l’auberge vide. J’eus l’agréable surprise de rencontrer dans la salle un de mes anciens camarades : ses habits de voyage indiquaient qu’il était sur le point de partir ; son portemanteau était en effet par terre, à côté de lui.

« Comment, Stennis, m’écriai-je, vous ici ! Je ne m’attendais guère à vous retrouver. Et quels sont les Bédouins qui campent dans ces ruines ?

— De la jeunesse, Dodd, rien que de la jeunesse. Quelle clique, quelle vermine ! Et dire que nous étions comme cela. Je m’étonne que Siron ne nous ait pas jetés à la porte.

— Nous valions peut-être mieux !

— Je ne veux pas vous faire de peine. Nous étions ici deux Anglo-Saxons, et, en tous les cas, la seule figure qui tranche sur les autres, est encore celle d’un de nos nationaux. »

L’objet de mes recherches, un instant perdu de vue, revint soudain à ma mémoire.

« Qui est-il ? lui demandai-je, apprenez-moi tout ce que vous savez sur son compte.

— Eh bien, c’est un homme agréable, un peu sombre, un peu farouche, mais cependant aimable ; il sait plaire à l’occasion. C’est un véritable Anglais, un Anglais dépourvu de sens artistique. Vous le trouverez peut-être trop britannique pour vos nerfs transatlantiques, mais, d’un autre côté, il me semble que vous vous entendrez, car il est un admirateur passionné de votre grande République. Il reçoit et lit une quantité de journaux américains. Je vous disais qu’il était dépourvu de sens artistique.

— D’où viennent ces journaux américains ?

— De San Francisco. Il en reçoit un volumineux paquet deux fois par semaine et les étudie comme sa Bible. C’est là une de ses faiblesses. Une autre, c’est d’être immensément riche. Il a pris l’ancien atelier de Masson, vous savez, au coin de la rue, il l’a meublé sans s’inquiéter de la dépense et vit là, entouré d’objets d’art et de vins fins. Enfin, c’est au demeurant un bon garçon, un peu mélancolique et plutôt faible de caractère. Ah ! j’allais oublier une troisième faiblesse : il peint. Il a plus de trente ans, n’a jamais appris, mais il peint.

— Comment ?

— Assez bien, je crois, c’est ce qui est ennuyeux ; tenez, jugez-en par vous-même : cette toile est de lui. »

J’approchai de la fenêtre. C’était toujours la même salle familière, avec ses tables disposées en forme de P grec, son piano et ses tableaux suspendus à la muraille.

Je m’arrêtai particulièrement à une toile peinte grossièrement, mais non sans adresse, le couteau à palette paraissait y avoir joué un grand rôle. À certains endroits, la couleur était excellente, à d’autres, elle était fort médiocre. Mais ce n’est pas la partie artistique que j’examinais avec tant d’attention : c’était le sujet même du tableau. Au premier plan du sable, des débris de vaisseau, puis, un peu plus loin, une lagune formée par un mur de récifs ; derrière ceux-ci, la ligne bleue de l’Océan, un ciel sans nuages et des vagues qui se brisaient sur les rochers, telle était la scène que je contemplais. Il me semblait entendre encore à mon oreille le mugissement de la mer, car le lieu représenté sur la toile était simplement Midway. Oui, Midway, vu précisément de l’endroit où j’avais atterri pour la première fois en compagnie du capitaine Nares, de ce même endroit où, la veille de notre départ, la chaloupe de la Norah Creina était venue me prendre. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce tableau, et, après quelques secondes d’examen, je remarquai une sorte de tache sur la ligne de l’Océan ; en y regardant de plus près, je découvris qu’elle était destinée à représenter la fumée d’un steamer lointain.

« Oui, dis-je enfin à Stennis, la peinture a quelque mérite. Qu’est-ce que cela représente ?

— Je n’en sais rien. Mais voilà précisément ce qui me plaît.

— Et comment s’appelle cet homme ?

— Madden.

— A-t-il beaucoup voyagé ?

— Je l’ignore. Il n’est pas homme à faire son autobiographie : il parle peu, il fume, il ricane et parfois lance une plaisanterie ; mais il n’a pas, en général, la prétention de chercher à plaire. Après tout, non je ne crois pas qu’il vous convienne, mon cher Dodd, vous le trouverez fade comme de l’eau sucrée, sombre comme de l’eau stagnante…

— A-t-il de grands favoris blonds ? demandai-je, évoquant mentalement la physionomie du Goddedaal que j’avais vu en photographie.

— Certainement non ! Pourquoi ?

— Écrit-il beaucoup de lettres ?

— Dieu le sait ! Mais qu’y a-t-il de nouveau, pourquoi toutes ces questions ?

— C’est que je crois connaître cet homme. Si je ne me trompe, c’est lui précisément que je cherche : c’est un ami, comme un frère, depuis longtemps perdu.

— En tous cas, pas un frère jumeau, répliqua Stennis. »

Une voiture arrivait au même instant ; il y prit place après m’avoir fait ses adieux, et partit.

J’allai me promener dans la campagne, en attendant l’heure du dîner ; je ne voulais pas être remarqué.

Quand je revins, les lampes étaient déjà allumées, le potage servi et toute la compagnie réunie autour de la table. Je pris la première place à ma portée, et le hasard voulut que je me trouvasse en face de Madden. Il me parut de haute taille ; ses cheveux bruns étaient parsemés de quelques fils d’argent, sa bouche laissait voir deux rangées de dents admirables ; ses mains étaient fines et soignées. Du linge irréprochable, des vêtements à la mode anglaise, un accent, un maintien britanniques, tel était ce Madden. Il semblait se tenir un peu à l’écart du reste de la société, tout en jouissant d’une certaine popularité. Au lieu de rire, il avait une sorte de ricanement nerveux et au son argentin, qui s’accordait mal avec son apparence et l’expression de mélancolie répandue sur sa personne. Ce rire retentissait sans cesse, semblable au son d’un triangle dans un morceau de musique moderne. Tout le temps aussi, ses manières enjouées et comiques, plus que sa parole, contribuèrent à entretenir la gaieté. Il prenait part à l’animation générale, non pas en homme qui aime la plaisanterie, mais plutôt comme quelqu’un habitué à faire abnégation de soi-même et à être agréable aux autres.

J’évitais de le regarder, craignant de trahir mon agitation. Les circonstances me furent favorables et me servirent à souhait. Le potage était à peine enlevé, que la connaissance était faite. Je venais de boire une gorgée de château-siron, et, posant le verre sur la table avec une grimace significative, je m’écriai en anglais :

« Je ne veux pas de ça !

— Horrible drogue, n’est-ce pas ? me dit Madden dans la même langue. Consentez-donc à partager ma bouteille. Ils appellent cela du chambertin, ce n’en est pas, mais c’est du moins buvable. Ils n’ont rien de fameux ici. »

J’acceptai, heureux de l’entrée en matière qui m’était fournie.

« Vous êtes M. Madden, je crois, dis-je au bout d’un instant. Mon vieil ami Stennis m’a parlé de vous.

— Je regrette bien qu’il soit parti, je me sens presque vieux au milieu de cette jeunesse, répliqua-t-il.

— Mon nom est Dodd.

— Oui, Mme Siron me l’a dit…

— Dodd, de San Francisco, ancienne raison sociale Pinkerton et Dodd.

— De Montana Block ?

— Précisément. »

Aucun de nous n’osait lever les yeux ; j’aperçus pourtant sa main occupée à pétrir nerveusement des boulettes de mie de pain.

« Vous avez peint là une jolie toile, continuai-je. Le premier plan est peut-être un peu argileux, mais la lagune est parfaite.

— Vous devez être compétent.

— Oui, je suis à même de juger… ce tableau. »

Nouvelle pause, puis, après un assez long intervalle, il dit :

« Connaissez-vous un homme du nom de Bellairs ?

— Ah ! m’écriai-je, vous avez eu des nouvelles du Dr Urquart ?

— Ce matin même.

— Eh bien ! rien ne presse au sujet de Bellairs. C’est une longue et sotte histoire ; mais je crois que nous avons bien des choses à nous communiquer et qu’il vaudrait mieux attendre que nous fussions seuls.

— Vous avez raison, nous serons mieux chez moi, quoique aucun de ces jeunes gens ne parle anglais. À votre santé, Dodd ! »

Et nous trinquâmes par-dessus la table. Notre conversation avait passé inaperçue de tous ceux qui, au nombre d’une trentaine environ, étaient réunis autour de la table, pour la plupart de jeunes artistes ou des dames très poudrées, descendues en robe de chambre.

« Une dernière question, dis-je à mon voisin : Avez-vous reconnu ma voix ?

— Votre voix ! Comment cela ? Il me semble que nous ne nous sommes jamais rencontrés avant aujourd’hui.

— Et cependant nous avons déjà causé ensemble auparavant. Je vous ai adressé une question à laquelle, d’ailleurs, vous n’avez jamais répondu, et cette question, j’ai eu plus d’une raison depuis pour me la poser à moi-même. »

Il pâlit soudain.

« Mon Dieu ! s’écria-t-il. Seriez-vous l’homme du téléphone ? »

J’acquiesçai.

« Eh bien ! reprit-il, il me faut une grande dose de magnanimité pour vous pardonner cela. Que de nuits blanches j’ai passées ! Ce petit murmure retentissait sans cesse à mon oreille. J’ai cherché en vain à démêler le sens de votre question : je crois que cela a été cause de plusieurs de mes tourments… Il s’arrêta et parut troublé. Bien que, continua-t-il, j’aie, ou du moins je dusse avoir d’autres sujets d’ennui.

— Il semble que nous étions destinés à nous rendre mutuellement fous par nos mystifications. Pour moi, j’ai pensé plus d’une fois que ma tête allait éclater. »

Le dîner à peine achevé, nous nous rendîmes dans l’ancien atelier de Masson, qui avait subi de grandes transformations.

« Maintenant, dit mon compagnon, nous voilà tranquilles ; asseyez-vous là, et contez-moi toute votre histoire. »

Je fis comme il me demandait, commençant mon récit au jour où Jim Pinkerton m’avait lu le passage du Quotidien Occidental, pour terminer avec l’histoire des timbres-poste à l’estampille de Chailly. La pendule sonna minuit avant que j’eusse fini de raconter.

« Maintenant, dit Madden après m’avoir entendu, c’est à mon tour. Il m’est pénible de retracer mon histoire : elle est brutale, et vous vous demanderez comment je puis encore dormir. Je l’ai contée une fois auparavant, Monsieur Dodd…

— À Lady Anne ?

— Oui, et j’ai juré de ne plus la redire. Mais vous avez des droits à la connaître, vous les avez payés assez cher. J’espère vous intéresser. »

Là-dessus, il commença sa narration. Un nouveau jour s’était levé, le coq avait chanté, et quelques villageoises matinales étaient déjà sur pied lorsqu’il l’acheva.

CHAPITRE XXII

LE FILS REPOUSSÉ

Singleton Carthew, le père de Norris, était un homme très développé sous le rapport physique, mais peu doué sous le rapport intellectuel. Il avait cette intolérance qu’ont les gens bornés en rencontrant la même incapacité chez les autres, et la crainte perpétuelle de passer pour un sot. Norris l’irritait et l’offensait à la fois ; il considérait ce fils comme un imbécile, et soupçonnait celui-ci de lui rendre in petto ce compliment avec usure. L’histoire des rapports qui existèrent entre ces deux hommes est très simple : ils se voyaient rarement et se querellaient souvent. La mère de Norris, une femme au caractère passionné, à l’esprit mordant, n’avait trouvé que déceptions chez son mari et chez son fils aîné ; Norris, moins que les autres, répondit à ses espérances.

Les défauts du jeune homme étaient peu graves. Il avait un caractère timide, doux, mou, sans ambition et sans initiative. La vie lui offrait peu d’attraits : il la considérait comme une exhibition curieuse et monotone à laquelle il ne se souciait pas de participer. Il voyait son père, sa mère, son frère s’agiter en s’inquiétant de bien des choses ; lui, ne trouvait pas même qu’il y en eût une de nécessaire. Il était né désenchanté. Les promesses du monde ne rencontraient en lui nul écho ; l’activité et les honneurs mondains, les distinctions sociales étaient, à ses yeux, des mots creux et vides de sens. Norris n’aimait que la vie en plein air, et se liait facilement avec le premier venu pour éviter la solitude. Ses goûts le portaient naturellement vers la peinture. Dès sa plus tendre enfance, il avait admiré de bonnes toiles qui avaient produit sur lui une impression profonde. La galerie des tableaux de Stallbridge témoignait de l’intérêt que des générations de Carthew avaient ressenti pour les arts, mais Norris était le premier de la famille qui se fût lui-même servi du pinceau et de la palette. Il avait de réelles dispositions qui ne firent que grandir avec lui, et, pourtant, il lutta à peine quand il fallut renoncer à l’art.

Il se rendit à Oxford par obéissance et sans enthousiasme. Là, il devint bientôt le héros d’un certain cercle. Actif et adroit quand il voulait s’en donner la peine, il excellait dans les exercices du corps ; son indifférence mélancolique lui donna une place à part ; tout cela le mit à la mode. Quelques étudiants envieux cherchèrent à parodier son manque de zèle et de crainte. Ces mots chers à Norris : « Peu importe », devinrent à l’ordre du jour, et bien que Carthew n’ait jamais voulu être impoli envers ses supérieurs, ceux-ci prirent son flegme pour de l’insolence, et, profitant d’une de ces étourderies inhérentes à son caractère, ils le renvoyèrent du collège au cours de la deuxième année.

Peu de temps après, il fut inexorablement embarqué pour un long voyage. Ses parents l’envoyèrent sur le continent afin d’y étudier les langues étrangères, ce qu’il fit dans des conditions très dispendieuses. Il gaspilla beaucoup d’argent ; de nouvelles dettes furent payées par son père, qui lui adressa de nouveaux reproches, cette fois pleinement justifiés, mais Norris n’en eut cure.

À vingt-cinq ans, il avait non seulement dilapidé sa fortune, mais était criblé de dettes ; en outre, comme beaucoup d’hommes inoccupés, il s’était adonné au jeu. Il tint tête à un colonel autrichien qui, plus tard, se suicida à Monte Carlo, dans une partie qui dura vingt-deux heures et le ruina complètement. Singleton Carthew fut encore obligé de sauver l’honneur de son nom ; mais, cette fois, à un prix excessif : il le fit à des conditions sévères pour Norris.

Une rente annuelle de trois cents livres, payable à vue et par quartiers, lui serait comptée à Sydney, dans la Nouvelle-Galles du Sud. Il lui était imposé de jamais écrire à ses parents, et si, au jour du payement de la pension, il ne se présentait pas au bureau du mandataire de son père, on le considérerait comme mort, par conséquent toute pension cesserait. S’il lui prenait fantaisie de revenir en Europe, sa famille ferait insérer dans tous les grands journaux un avis par lequel elle le désavouerait en déclinant toute responsabilité au sujet de ses actes.

Dix-huit jours après son débarquement à Sydney, le premier trimestre de sa pension était déjà mangé ; puis, avec l’optimisme des émigrants, il commença à assiéger les bureaux, en quête d’emplois plus impossibles les uns que les autres. Repoussé de partout, mis à la porte du garni par sa logeuse, il se trouva réduit à camper, vêtu de son élégant « complet d’été », dans le « Domaine », au milieu des vagabonds et de l’écume de la population. Dans cette misère extrême, l’idée lui vint de recourir au mandataire de son père.

Ce personnage lui donna vingt-cinq francs et l’avisa que, chaque fois qu’il se présenterait au bureau, son clerc lui remettrait vingt-cinq sous et deux francs-cinquante le samedi, car l’étude était fermée le dimanche.

Durant deux ou trois semaines, chaque matin, au coup de dix heures, Norris Carthew se présentait hagard et les cheveux en désordre à la porte de l’homme d’affaires. Il passait de longs jours, et des nuits plus longues encore, tantôt couché sur un banc, tantôt allongé sur l’herbe sous un pin de l’île Norfolk, en compagnie des gens les plus vils du monde, c’est-à-dire la lie de la population de Sydney.

Durant plusieurs jours, la pluie n’avait cessé de tomber, et Carthew s’était vu obligé de quitter l’auberge de la Belle-Étoile pour chercher un gîte plus à l’abri des intempéries de la saison. Il avait, en conséquence, dépensé dix sous pour son coucher et il ne lui en restait plus que quinze pour sa maigre pitance. Il était assis un matin, affamé et mouillé, non loin de Marquarrie Street, quand des gémissements plaintifs attirèrent son attention. Sur une pelouse, à cinquante mètres de distance, quelques vauriens s’étaient emparés d’un malheureux chien qu’ils torturaient d’une manière épouvantable. Le cœur de Norris, que les cris de colère ou de détresse humaine eussent laissé indifférent, s’émut des souffrances de la pauvre bête. Il s’élança sur les gredins, et fut assez heureux pour arracher le chien des mains de ses bourreaux et rester maître du champ de bataille. Les coquins, au nombre de six, aussi lâches que cruels, s’enfuirent pleins de rage. Un jeune homme aux cheveux roux, à l’apparence assez chétive, témoin impassible de la scène, était assis à quelques mètres de là ; par prudence il ne s’était pas mêlé à la bagarre, mais il se hâta de venir féliciter Carthew en le prévenant qu’une autre fois il pourrait bien ne pas s’en tirer à si bon compte.

« Ce sont, dit-il, des gens dangereux qui battent les environs du parc, et, ma foi, il n’est pas bon d’avoir quelque chose à démêler avec eux.

— Mais, répliqua Carthew, j’appartiens moi-même à cette catégorie. »

Hemstead, c’était le nom du jeune homme, se prit à rire, en l’assurant qu’il savait bien discerner un gentleman d’un vagabond.

« Je suis tout simplement parmi les sans-travail, dit Carthew en s’asseyant auprès de sa nouvelle connaissance.

— Moi aussi, je suis sans place en ce moment.

— La différence entre nous est que je n’en ai jamais eu.

— Vous n’avez pas de métier ou de spécialité ?

— Je sais dépenser l’argent, je me connais en chevaux et en navigation.

— Ma parole, vous me plaisez ! Avez-vous jamais essayé d’entrer dans la police ?

— Oui, on n’a pas voulu de moi.

— Eh bien ! que dites-vous des chemins de fer ?

— Qu’en pensez-vous pour votre compte ?

— Oh ! moi, je n’en pense rien, répondit fièrement le petit homme ; je ne fais pas de travaux manuels. Mais pour celui qui ne les craint pas, il y aurait une bonne affaire !

— Par saint Georges, s’écria Carthew, vous m’indiquez ma voie. »

La pluie ne cessait de tomber ; partout la campagne était inondée et les compagnies de chemin de fer avaient sans cesse besoin de nouveaux hommes d’équipe. Jour après jour, le directeur faisait insérer des annonces demandant des terrassiers ; il promettait de bons salaires, mais les sans-travail préféraient vivre de charité publique et de rapines que de travailler. Le même soir, après un voyage fatigant à travers des terrains éboulés, Norris Carthew se trouva engagé, en qualité d’homme d’équipe, derrière South Clifton, et, pour la première fois de sa vie, il travailla comme manœuvre.

Durant plusieurs semaines, il plut sans relâche. On eût dit que la montagne détrempée allait se désagréger. Ses flancs laissaient rouler vers la mer ou sur les récifs des avalanches d’argile, des fragments de rochers ou des arbres déracinés. Des maisons entières étaient emportées ou détruites par le torrent ; d’autres, qui semblaient directement menacées, étaient vides de leurs habitants : ceux-ci ayant abandonné leurs foyers pour une retraite plus sûre. Le feu brûlait nuit et jour dans le campement des ouvriers ; nuit et jour, on servait du café chaud aux travailleurs harassés, et, nuit et jour encore, l’ingénieur de la section faisait sa ronde en adressant des mots d’encouragement et parlant aux hommes le langage cordial et rude qui leur convenait. Incessamment le télégraphe apportait des nouvelles désastreuses, ou adressait des questions indiquant une vive inquiétude. De rares trains, qui glissaient en rampant le long de la ligne terrassée, lançaient des coups de sifflet, puis s’arrêtaient à quelque endroit, tout comme des êtres vivants ayant conscience de l’approche du danger. Le commandant du poste passait rapidement les travaux en revue, puis, la gorge sèche, donnait le signal d’avancer. Le convoi se remettait en marche, et toute l’escouade des ouvriers le suivait dans un silence anxieux. Puis c’étaient des cris de joie quand le train avait franchi indemne le point dangereux et disparaissait, soit au milieu d’un pâle rayon de soleil entre deux bourrasques, soit dans le brouillard et la demi-obscurité causée par la pluie.

De longues semaines de labeur s’écoulèrent ainsi. Carthew commençait à se lasser des nuits sans sommeil et aussi de boire constamment du café. À force de travail, ses mains, amollies par l’humidité, étaient écorchées et saignantes ; mais il jouissait d’une tranquillité d’esprit et d’une santé qu’il n’avait pas connues jusqu’alors. L’air libre, la fatigue physique, un labeur constant, voilà précisément ce qui avait manqué à sa vie d’adolescent mal dirigé ; c’était là le véritable et unique remède pour guérir son scepticisme et son indifférence apathique. Il était de toute nécessité de faire circuler les trains, et l’on n’avait pas ici, matériellement, le temps de se demander si « cela importait ou non ». Carthew l’oisif, le prodigue, fut bientôt remarqué par son activité et obtint un rapide avancement. L’ingénieur n’avait qu’à se louer de son nouvel ouvrier. « J’ai ici une recrue, disait-il, qui vaut les deux meilleurs travailleurs de l’escouade. » Ces paroles furent une douce musique pour les oreilles du fils repoussé par ses parents. À partir de ce jour, il eut pour cette tâche plébéienne plus que de l’intérêt, il mit tout son amour-propre à bien s’en acquitter.

C’est au moment où le travail exigeait le maximum d’efforts qu’arriva pour Norris le moment de toucher sa pension. Il avait été élevé à un poste de confiance : c’est lui qui maintenant donnait aux trains en détresse le signal d’avancer ou de reculer le long de la dangereuse corniche voisine de North Clifton. Cette responsabilité le remplissait de joie et de crainte à la fois ; la pensée des soixante-quinze livres sterling (1 875 fr.) qui l’attendaient à Sydney, sous la condition de s’y présenter le jour de l’échéance, le rendait perplexe. Enfin, sa résolution fut prise : dans un moment de loisir, il se rendit à l’auberge de Clifton, demanda une feuille de papier et écrivit à l’homme d’affaires qu’étant pourvu momentanément d’un emploi où il touchait de bons appointements, il ne pourrait, sans risquer de le perdre, se rendre à Sydney au jour dit. Il priait le mandataire de son père de considérer sa lettre comme une preuve de sa présence dans la colonie et de vouloir bien garder ce trimestre jusqu’à la prochaine échéance. La réponse fut non seulement favorable, mais cordiale.

Les pluies cessèrent et le travail temporaire également. Les ouvriers embauchés à la hâte pour ce moment de l’année furent renvoyés ; mais Norris faisait maintenant partie de l’équipe régulière et ne perdit pas sa place. Il était campé dans un endroit désert, au milieu de rochers et de forêts, loin de toute habitation. Lui et ses compagnons n’avaient d’autres voisins que les animaux des bois ou les trains qui filaient. Le temps était splendide : un travail facile et monotone, de longues heures de causerie autour du feu du campement, d’interminables nuits sans sommeil, hantées du souvenir de ses folies de jadis et de sa carrière inutile, tel était le genre de vie que menait Carthew. De temps à autre, un journal venait rompre le calme de sa solitude ; il était dévoré de la première ligne à la dernière et parcouru jusqu’au bout des annonces. Cependant, à la longue, ce genre d’existence lassa notre terrassier. Il regrettait les fatigues passées, le labeur incessant, les angoisses, voire le café noir des premières semaines, et vers la mi-octobre, il quittait son emploi en disant adieu au campement sous la tente, aux flancs déserts de Bald-Mountain.

Vêtu d’habits grossiers, portant sur l’épaule un bâton auquel était fixé un paquet, les poches pleines de l’argent qu’il avait gagné, il rentra à Sydney. C’est avec plaisir et presque avec étonnement qu’il se retrouva dans les rues animées. La vue de la foule l’excita ; il oublia les courses nécessaires et ne songea même pas à manger. Après mille détours, ses pas le conduisirent vers le « Domaine », où il erra quelque temps en songeant à la honte et aux souffrances passées. Il contemplait avec une curiosité poignante ses successeurs, et, parmi eux, Hemstead, nullement changé et toujours décidé à n’accepter qu’une place digne d’un homme qui se respecte.

C’est une chose reconnue en principe, qu’un homme trop fier pour être esclave n’est généralement pas trop fier pour devenir parasite. Carthew lui donna un demi-souverain et partit. La faim se faisant sentir, il se dirigea vers le « Restaurant de Paris », s’arrêtant en route pour contempler les avocats qui se rendaient au tribunal en perruque et en robe.

« Par saint Georges, je crois vraiment que c’est Carthew ! » cria une voix tout près de lui.

Norris se retourna pour se trouver face à face avec un jeune homme de belle apparence, au teint basané, fort élégamment vêtu, portant à sa boutonnière une fleur qu’il avait bien certainement dû payer vingt à vingt-cinq francs. Carthew avait déjà été en rapport avec lui quelques jours après son arrivée à Sydney, alors que l’élégant jeune homme offrait un souper d’adieu à ses amis. Il l’avait même accompagné à bord d’un vaisseau dont l’équipage était composé de nègres, en partance pour les îles du Pacifique.

Tom Hadden, plus connu sous le nom de Tommy, avait hérité d’une fortune assez considérable, placée, par un père prévoyant, entre les mains de trustees. Ses revenus lui permettaient de vivre dans toute sa gloire et toute sa splendeur pendant environ trois mois de l’année. Il passait les neufs autres mois dans la retraite, aux îles. Tommy était précisément revenu une semaine auparavant d’une de ses éclipses et se pavanait dans Sydney en équipage, étrennant des costumes à la dernière mode. Son élégance ne l’empêcha pourtant pas d’accoster Carthew en habits de travail, un paquet au dos, et de se montrer aussi affable envers lui que s’il avait parlé à un grand seigneur.

« Venez vous rafraîchir avec moi, proposa-t-il. »

Pour Tommy, rencontrer un ami signifiait l’emmener au café.

Bientôt après, ils étaient tous deux devant une table, dans un cabinet du premier étage et faisaient honneur à la meilleure cuisine de Sydney. L’analogie singulière de leurs positions respectives les avait rapprochés. Ils ne furent pas longs à échanger des confidences. Carthew raconta sa vie de privations et de misère dans le « Domaine », puis il narra son existence de dur labeur comme terrassier pendant quelques mois. Hadden, en échange de sa confiance, le mit au courant de ses expériences de marchand-amateur en copra dans les mers du Sud et dépeignit d’une façon humoristique l’existence que l’on mène dans une île de corail. Il résultait de leur entretien que le métier de Carthew avait été de beaucoup le plus lucratif, mais, pour être juste, il faut dire que la cargaison de Hadden était composée, dans de larges proportions, de bouteilles de stout et de sherry à son usage personnel.

« J’avais aussi du champagne, mais je le gardais pour les cas de maladie ; puis, quand j’ai vu que je me portais bien, j’ai commencé par en déboucher une bouteille chaque dimanche. J’avais coutume de dormir toute la matinée ; et après déjeuner, quand j’avais sablé mon champagne, j’allais m’étendre dans un hamac pour y lire le Moyen Âge de Hallam. Connaissez-vous ce livre ? J’emporte toujours pour les Îles un ouvrage sérieux. Il est certain que j’ai fait trop grandement les choses ; mais, si j’étais parti dans des conditions moins onéreuses ou si nous étions deux à supporter la dépense, on pourrait réaliser des affaires d’or.

— Comment entendez-vous cela ?

— Vous allez voir, je vais vous le prouver », s’écria Hadden.

Et, saisissant son crayon, il se mit à aligner des chiffres sur le verso de la carte des mets. Hadden était un homme entreprenant ; la moindre allusion à une spéculation quelconque faisait naître les chiffres sous son crayon. Une imagination fertile fournissait à sa mémoire, parfois inexacte, les données nécessaires ; il se laissait emporter avec une ardeur telle, qu’on lui eût supposé des sentiments belliqueux. Il avait réponse à tout, et qui l’eût observé, tout en souriant de sa simplicité et de son enthousiasme, eût été surpris de sa remarquable finesse. C’était une espèce de réduction de Pinkerton.

Quelques-unes de ses propositions parurent insensées à Carthew et le déroutèrent complètement. Les bonds d’une imagination fertile semblaient être aussi naturels à Hadden que les sauts à un cheval capricieux. Mais peu à peu, les formes vagues se définirent et prirent consistance ; l’édifice, d’abord chancelant sur la base, s’affermit et s’éleva ; le lièvre courait encore dans la montagne, que le potage était déjà servi dans des assiettes d’argent. Quelques jours encore, et Carthew allait disposer de cent-cinquante livres (3 750 fr.), Hadden en avait déjà cinq cents (12 500 fr.), pourquoi ne s’adjoindraient-ils pas encore un ou deux compagnons, afin d’équiper eux-mêmes un vieux vaisseau et de courir la mer à leurs risques et périls. Carthew était un yachtman expérimenté, Hadden s’avouait capable de se rendre utile. Il est certain qu’il y avait de l’argent à gagner, sans quoi tant de vaisseaux ne partiraient pas à destination des Îles. Or, en travaillant à leurs frais, les profits seraient évidemment augmentés.

Avant de rien décider, Hadden jugea prudent d’aller prendre conseil d’un homme qui avait une expérience spéciale de ces sortes d’entreprises, le capitaine Bostock.

Le jardin public et le restaurant connus sous le nom de Currency Lass représentaient une fortune modeste gagnée par le propriétaire, le capitaine Bostock, pendant une longue et active carrière, occasionnellement historique, dans les Îles. Il connaissait toutes les ruses employées depuis Tonga jusqu’aux îles de l’Amirauté et savait mentir dans les dialectes des natifs. Il avait vu la fin du bois de santal, des huiles et le commencement du copra. Il fut blessé sept fois dans la Nouvelle-Irlande ; son combat contre les sauvages est resté fameux, et Bostock eut son second tué à ses côtés.

En descendant de voiture, à la porte du Currency Lass, Hadden fut frappé de l’apparence du cocher qui les avait conduits. C’était un homme d’une quarantaine d’années, gros et trapu, ayant l’air d’un ancien loup de mer, à la figure rouge, aux yeux bleus.

« Je suis sûr d’avoir déjà vu votre figure, lui dit Hadden ; m’avez-vous déjà conduit auparavant ?

— Plus d’une fois, Monsieur Hadden, repartit le cocher. C’est aussi moi qui vous ai mené aux courses à votre retour des Îles, la dernière fois.

— Très bien, alors. Descendez de votre siège et acceptez d’avaler quelque chose, » fit Tom en prenant les devants.

Le capitaine Bostock, un homme vieux, lent et bourru, aux yeux de poisson, vint à leur rencontre ; il salua Tommy et fit un imperceptible signe d’intelligence au cocher.

« Donnez une bouteille de bière à cet homme, dit Hadden ; servez-nous ce que vous voudrez à la table à côté, et vous le dégusterez avec nous. Voici mon ami, M. Carthew ; nous venons pour affaires, Billy, il me faut vos conseils. J’ai l’intention d’aller trafiquer aux Îles pour mon propre compte. »

Le capitaine Bostock était sans doute un homme à ressources, mais il lui fut absolument impossible de placer ses avis. Il ne pouvait ouvrir la bouche sans qu’aussitôt Hadden tombât sur lui avec des protestations indignées. La figure animée par l’inspiration, il lui avait posé une question d’une longueur excessive, et dès que le capitaine essayait d’y répondre, on l’interrompait, sa politique était raillée, les faits cités mis en doute, et, par moments, Hadden le foudroyait des hauteurs de son indignation morale.

La conversation allait prendre fin sans que l’on eût abouti à un résultat quelconque, si un nouvel interlocuteur ne fût intervenu.

Pendant toute la durée de l’entretien, le cocher était resté assis à sa table, le dos tourné aux causeurs ; il tirait des bouffées de tabac d’une pipe en écume de mer et ne perdait pas un mot de l’éloquence de Tommy.

À ce moment, il se leva, et s’adressant au groupe stupéfait :

« Pardon, Messieurs, si vous m’achetez le vaisseau que je convoite, je vous ferai le trafic pour rien. »

Il y eut un moment de silence, puis enfin :

« Que voulez-vous dire ? balbutia Tom.

— Apprends-leur qui je suis, Billy, fit le cocher en se tournant vers Bostock.

— Est-ce prudent ?

— Tant pis, je le risque.

— Messieurs, dit alors le capitaine en se levant, je vous présente le capitaine Wicks, du Grace Darling.

— Oui, Messieurs, voilà qui je suis en réalité, confirma le cocher. Vous savez que j’ai eu des démêlés avec la justice et je ne nie pas avoir porté le coup. Mais comment prouver que j’ai été provoqué ? C’est alors que, pour échapper aux poursuites, j’ai choisi la profession de cocher, métier que j’exerce depuis trois ans environ.

— Eh bien, fit Carthew, que disiez-vous tout à l’heure ?

— J’ai dit ce que j’ai dit, reprit le capitaine avec opiniâtreté. J’ai entendu votre conversation de tout à l’heure, je suis de l’avis de M. Hadden. J’aime ses idées, je vois qu’il s’y connaît en trafic, qu’il est tout au trafic. Je suis sûr que nous nous accorderions fort bien ensemble. Vous êtes tous deux des gentlemen, et cela me va. De plus, j’en ai assez d’être cocher de fiacre, je voudrais me remettre à l’œuvre. Voici donc ce que je propose : j’ai un peu d’argent que je puis risquer, une centaine de livres, à peu près. Mon ancienne maison de commerce me livrera des marchandises à crédit. Ils savent que, là-bas, on peut courir cette chance, et qu’avec moi il n’y a jamais de pertes ; ils savent ce que je vaux comme subrécargue. Enfin, vous avez besoin d’un bon capitaine pour diriger votre vaisseau : j’ai exercé ce métier pendant dix ans, et je suis votre homme. Demandez à Billy, comment je dirige une goélette !

— On ne peut mieux, assura celui-ci.

— Mais, dit Hadden à son tour, comment comptez-vous faire ? Vous pouvez conduire une voiture dans toutes les rues sans que personne songe à vous questionner ; mais si vous mettez le pied sur le pont d’un vaisseau, vous serez bientôt découvert et pris.

— Aussi me tiendrai-je à l’écart jusqu’au dernier moment, et puis je changerai de nom.

— Vous parlez comme si vous aviez un bâtiment en vue, dit Carthew.

— C’est que j’en ai un en vue et une merveille : le yacht-goélette le Rêve ; il est parfaitement construit et marche comme le vent. Il m’a dépassé un jour à l’île Jeudi, filant deux nœuds alors que le Grace Darling n’en filait qu’un, et pourtant ce dernier était un vaisseau dont j’étais fier. Je m’en suis arraché les cheveux, et, à partir de ce jour, le Rêve est devenu mon rêve. Ceci se passait du temps que le drapeau bleu flottait à son grand mât et quand il appartenait à Grant Sanderson. Ce dernier était très riche et mourut de la fièvre quelque part près de Fly-River. Le capitaine ramena son corps à Sydney et quitta la goélette. Or, il arriva que Grant Sanderson laissait plusieurs testaments et plusieurs veuves, personne ne put savoir au juste quel était le vrai ou la vraie. Chaque veuve entama un procès et chaque testament avait toute une étude d’homme de loi sur son gaillard d’arrière. On m’a dit qu’à la barre de Tichborne, ce fut la plus grande affaire qu’on ait jamais vue. Enfin, la question est vidée maintenant, ils ont finalement trouvé la vraie veuve et le vrai testament – je les soupçonne d’avoir tiré au sort – et le Rêve est à vendre. Il ne coûtera pas cher, car la rouille l’a fortement endommagé.

— Quelles sont ses dimensions ?

— Oh ! il est assez grand pour nous ; cent-cinquante à deux cents tonnes, peut-être ! C’est plus qu’il n’en faut pour nous trois. Il vaudrait même mieux que nous eussions encore quelqu’un, quoique ce soit dommage de payer des matelots quand on peut embaucher des indigènes presque pour rien. Nous avons aussi besoin d’un cuisinier. Cela ne me ferait rien de dresser six marins inexpérimentés, mais je ne voudrais pas aller sur mer sans un cuisinier connaissant son métier. D’ailleurs, j’ai l’idée de choisir un bon garçon qui a déjà navigué avec moi. Il s’appelle Joseph Amalu ; c’est un cuisinier de premier ordre et il vaut toujours mieux avoir affaire à des natifs. Ceux-ci ne vous quittent pas, vous pouvez en faire ce que vous voulez ; ils n’en savent pas assez long pour soutenir leurs droits. »

La société de Currency Lass, pour le trafic dans les îles du Pacifique, fut fondée séance tenante.

Trois jours plus tard, Carthew, toujours dans son même costume d’ouvrier, recevait dans le bureau de l’agent les cent cinquante livres (3 750 fr.) qui lui étaient dues. Il adressa un timide appel à l’indulgence de l’avocat le priant de lui accorder un délai, comme il l’avait déjà fait alors qu’il travaillait au chemin de fer.

L’avocat, cette fois, lui opposa un refus, alléguant que les conditions n’étaient plus les mêmes puisqu’il quittait l’Australie, et qu’à cet égard ses instructions étaient formelles : la pension devait cesser. Ils se quittèrent en très mauvais termes.

Il arriva donc que Norris, pendant les quelques jours de travail incessant qu’il passa encore à Sydney, ne revit plus le mandataire de son père. Il était déjà en pleine mer quand Hadden, qui venait de parcourir un journal de Sydney, lui montra un avis ainsi conçu :

« M. Norris Carthew est instamment prié de passer sans retard au bureau de M… où l’attend une communication très importante. »

— Il me verra dans six mois, se prit à dire Norris avec insouciance, mais non sans une pointe de curiosité.

CHAPITRE XXIII

LE BUDGET DU « CURRENCY LASS ».

Le 20 novembre, au matin, la goélette Currency Lass, capitaine Kirkup, quittait le port de Sydney. Elle avait à bord son propriétaire, Norris Carthew, qui occupait la situation étrange de second, un cuisinier hawaïen, du nom de Joseph Amalu, et deux matelots, Thomas Hadden et Richard Hemstead. Ce dernier avait été choisi en partie à cause de son caractère humble, en partie parce qu’il était habile à manier le marteau et apte à remplir les corvées. Le Currency Lass partait à destination des îles de la mer du Sud, Butaritari et Gilberts en premier lieu ; c’est du moins ce que déclaraient ses papiers, mais il était entendu que l’équipage faisait en même temps une partie de plaisir.

Les trois années d’inactivité du Rêve l’avaient fortement détérioré, et il avait été payé bien au-dessus de sa valeur. C’est à peine si les nouveaux acquéreurs furent en mesure d’effectuer les réparations les plus urgentes. Une partie seulement de la mâture avait été renouvelée ; on n’avait pas touché au reste, et pour cause. Toute la vieille toile à voile de Grant Sanderson réunie et soigneusement ajoutée, n’avait donné qu’une paire de voiles à peine convenables. Il était miraculeux que les anciens mâts tinssent encore debout.

Le capitaine seul se rendait compte des dangers qu’offrait un voyage sur mer dans ces conditions. De son coup d’œil vif et perçant, il avait jugé la situation ; il exprima sans crainte sa pensée et, malgré son courage reconnu, il insista pour l’adjonction d’une baleinière.

« Choisissez, dit-il, ou de nouveaux mâts ou le bateau. Je ne partirai pas sans l’un ou l’autre ; les poulaillers sont très utiles, mais ne peuvent aller sur mer. »

Ses associés, obligés de se soumettre, avaient vu, en un tour de main, leur petit capital diminuer de 900 francs.

Ils avaient tous activement travaillé pendant six semaines, pour se préparer au départ ; le capitaine Wicks n’apparaissait pas, mais un gaillard, avec une grande barbe rousse qu’il ôtait parfois dans l’intérieur du vaisseau, venait aider aux travailleurs. Cet individu ressemblait d’une manière étrange au capitaine Wicks, par la voix et le caractère ; quant au capitaine Kirkup, il ne parut qu’au dernier moment, sous la forme d’un homme bien replet et barbu comme Abou-Ben-Adhem.

Tant que la goélette fut dans le port ou navigua dans les bassins, l’on put voir de la côte les favoris blancs comme neige de son capitaine, mais, à peine le Currency Lass eut-il dépassé le phare, que déguisements et favoris disparurent. Il fallait user de bien des stratagèmes et jouer double jeu pour suppléer au capitaine « absent », et toutes ces précautions eussent peut-être été inutiles si Hadden n’avait pas été connu à Sydney pour un original, et ce départ considéré comme une de ses nouvelles excentricités. De plus, le vaisseau avait été autrefois un yacht, il semblait donc naturel de lui laisser quelques-unes des libertés de sa destination première.

Il convient de dire que le Rêve avait subi d’étranges transformations : ses mâts orgueilleux étaient défigurés par des voiles rapiécées ; son élégante cabine ornée de panneaux avait été garnie de rayons grossiers et aménagée de façon à recevoir des marchandises. La vie que l’on menait à bord était tout aussi singulière. Amalu seul couchait à l’avant ; les autres, établis dans les cabines d’apparat, dormaient sur les divans de satin et se réunissaient, pour les repas, dans l’ancien fumoir parqueté de Grant Sanderson, autour d’un festin de pommes de terre de mauvaise qualité et parfois en quantité insuffisante pour satisfaire leur appétit. Hemstead grognait, Tommy avait des accès de révolte qu’il calmait en ajoutant accidentellement à son ordinaire une boîte de conserves ou une bouteille de son sherry brun. Mais Hemstead murmurait par habitude et les rébellions de Tommy duraient peu. En réalité, le plus grand accord régnait entre les associés. Sauf des oignons et des pommes de terre, le Currency Lass n’emportait pour ainsi dire pas de provisions. Il transportait pour 50 000 francs de marchandises diverses, livrées à crédit, sur lesquelles reposaient les espérances de fortune de nos aventuriers. C’est là-dessus qu’ils vivaient comme des souris dans leur propre grenier, subsistant de leurs futurs profits, et quand le repas avait été maigre, c’était une recette de plus pour la caisse commune.

Il n’y eut jamais de manquements sérieux à la discipline dans la petite république : Wicks était le seul marin de l’équipage, personne, par conséquent, ne songeait à critiquer ses ordres ; de plus, il avait le caractère gai et facile, et chacun eût hésité à le contrarier. Carthew s’employait de son mieux, tant pour le plaisir de bien faire que par le désir de donner satisfaction au capitaine ; Amalu était un garçon docile ; Hemstead et Hadden apportaient également beaucoup de bonne volonté dans l’accomplissement de leurs devoirs journaliers. Ce dernier avait la surintendance de la cabine aux marchandises et du trafic ; il rangeait avec un soin intelligent la cargaison, soit dans la cale, soit sur les rayons, et l’on eût eu quelque peine à reconnaître en ce matelot laborieux l’élégant dandy de Sydney.

Hemstead était chargé des réparations, et l’ouvrage ne lui manquait pas. Tout à bord était dans un état de délabrement effrayant : les lampes laissaient suinter leur contenu, les planches du pont se disjoignaient, les boutons des portes vous restaient dans la main, les voilures partaient en emportant les panneaux. Parfois, c’était la pompe qui se refusait à marcher ou la salle de bains qui semblait vouloir inonder le vaisseau. Wicks prétendait que les clous de la charpente n’existaient plus depuis longtemps et que la goélette ne se disjoignait pas, parce que ses diverses parties s’étaient collées par la rouille.

Le temps était splendide et le vent favorable. La goélette voguait rapidement.

« Le Currency Lass est une puissante vieille fille, très vaillante, beaucoup plus malade que je ne saurais l’exprimer, disait Wicks en pointant la carte ; mais elle est capable de dépasser en vitesse tous les bâtiments de sa taille qui fréquentent les mers du Pacifique. »

Vingt-huit jours après son départ de Sydney, la veille de Noël, le Currency Lass se trouva à l’entrée d’une lagune. Durant toute la nuit il tint le vent, se contentant de garder ses positions, orienté qu’il était par les feux des pêcheurs épars sur le récif et le profil des palmiers sur un ciel sans nuage. Au point du jour, la goélette était en vue de la terre ferme et faisait les signaux d’usage pour demander un pilote. Ses feux avaient dû être aperçus pendant la nuit par les pêcheurs, et le bruit de l’arrivée du brick s’était sans doute répandu dans la ville, car un bateau remorqueur se trouvait déjà sous pression. Il arriva sur eux à toute vitesse, rasant les flots de si près, qu’un coup de vent semblait devoir le submerger, enfin il vint lofer non loin du bâtiment et un homme à l’air hagard apparut :

« Bonjour, cap’taine, dit-il, dès qu’il fut reçu à bord, je vous prenais pour un vaisseau de guerre de Fiji, avec vos ponts ras. Eh bien, messieurs, je vous souhaite un joyeux Noël et une bonne année, ajouta-t-il en trébuchant contre un cordage.

— Vous n’êtes pas pilote, dit Wicks après un examen rapide, mais défavorable.

— Pas pilote ! moi, le capitaine Dobbs ! Quand je me charge de piloter un vaisseau, son capitaine peut aller se faire la barbe.

— Mais vous êtes ivre ! s’écria Wicks.

— Oh ! que non ! Je viens seulement de boire un petit coup.

— Vous ne me convenez pas. Pour rien au monde, je ne voudrais vous voir remorquer mon navire.

— Très bien, restez alors où vous êtes pour y croupir, ou pilotez-le vous-même, comme le capitaine du Leslie. En voilà un qui a bien compris ses affaires ! Il n’a pas voulu payer 100 francs pour être piloté et a préféré le faire lui-même ; il a perdu cent mille francs en marchandises et un brick tout neuf. La quille était fendue et, en quatre minutes, le bâtiment s’est enfoncé à vingt toises avec ses marchandises et tout le reste.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? s’écria Wicks. Des marchandises ! Quel vaisseau était le Leslie ?

— Envoyé à Cohen et Cie de San-Francisco et attendu avec impatience. Il y a une barque toute remplie pour Hambourg, vous la voyez d’ici, et deux autres vaisseaux également attendus en Allemagne, un dans deux mois, l’autre dans trois, paraît-il. M. Topélius, l’agent de Cohen et Cie, a eu une attaque de jaunisse, et je crois que bien d’autres à sa place en eussent fait autant. Plus de trafic et une dette de deux mille tonnes d’embarquement ; si vous avez du copra à bord, cap’taine vous avez de la chance, votre fortune est assurée, Topélius l’achètera au poids de l’or. Dans sa situation, c’est pour lui de l’argent trouvé, quel que soit le prix qu’il en donne. Et voilà à quoi cela mène, de vouloir se passer de pilote.

— Excusez-moi un instant, capitaine Dobbs, j’ai un mot à dire à mon second », dit le capitaine Wicks, dont la figure s’était éclairée et les yeux brillaient. Et tirant Carthew à part :

« Il y a une fortune à gagner.

— À combien l’estimez-vous ? fit Carthew.

— Je ne saurais encore l’apprécier… Je n’ose pas en évaluer le montant. Nous pourrions parcourir les mers pendant vingt ans sans retrouver une affaire pareille. Supposez qu’un autre vaisseau arrive ce soir… Tout est possible. La seule difficulté, ce Dobbs… Il est ivre comme un Polonais ; devons-nous nous confier à lui ? Ce qui est pire, nous ne sommes pas seulement assurés !

— Et si nous le mettions à un poste d’observation d’où il serait à même d’indiquer le passage. S’il est d’accord avec la carte marine et ne tombe pas des agrès, nous pourrions peut-être nous risquer.

— Au fait, notre entreprise ne se compose que de risques et de périls. Eh bien, prenez vous-même le gouvernail, et attention ! Si vous recevez des ordres contradictoires, obéissez aux miens et non pas à ceux qu’il vous donnera. Mettez Amalu aux voiles d’avant et les deux autres aux écoutes. »

Là-dessus, Wicks appela le pilote : tous deux grimpèrent à l’avant, dans les agrès, et commandèrent de desserrer les écoutes et de marcher.

L’ancre fut jetée le jour de Noël, à huit heures trois quarts du matin. La première croisière du Currency Lass se terminait par un coup de fortune inespéré. La goélette avait apporté pour environ cinquante mille francs de marchandises à l’endroit même où l’on en avait un besoin pressant. Le capitaine Wicks, ou plutôt le capitaine Kirkup, se montra homme à tirer parti de la situation. Pendant près de deux jours, il arpenta la véranda avec Topélius, en grave conférence d’affaires. Ses associés, installés dans un café voisin, surveillaient le champ de bataille. L’ennemi se rendit avant la fin du second jour. Wicks arriva en courant au Sans-Souci, – c’était le nom du café – sa figure était violette, ses yeux presque fermés semblaient congestionnés, mais brillaient d’un éclat extraordinaire.

« Sortons d’ici, mes enfants, cria-t-il, et lorsqu’ils furent en plein air, marchant à l’ombre des palmiers :

— Je tiens vingt-quatre, dit-il d’une voix à peine reconnaissable ; ces mots se rapportant sans doute à une partie de cartes.

— Que voulez-vous dire ? demanda Tommy.

— J’ai vendu la cargaison, ou plutôt j’en ai vendu une partie : je garde tout le bœuf de conserve et la moitié de la farine et du biscuit, de sorte que nous sommes encore approvisionnés pour quatre mois. Mille tonnerres ! Nous gagnons autant que si nous avions volé !

— Ma parole ! s’écria Hemstead.

— Mais pour combien l’avez-vous vendue ? bégaya Carthew, qui commençait à participer à l’agitation de Wicks.

— Laissez-moi donc finir ; laissez-moi vous raconter toute l’histoire par le menu, ou j’éclate. Je lui ai arraché un affrètement à des conditions que j’ai fixées, pour San Francisco et retour. J’ai tenu bon pour cela. Je l’ai affolé tout d’abord en lui faisant croire qu’il me fallait du copra, sachant bien qu’il ne pourrait pas m’en donner ; et dès qu’il redevenait récalcitrant, je me retranchais derrière le copra, ce qui ne manquait pas de renfoncer. Vous voyez, je ne voulais entendre parler que de copra et j’ai tout obtenu en espèces sonnantes, sauf deux petites traites sur San Francisco. Et quelle somme, me demanderez-vous ? Eh bien, toute l’aventure, y compris les cinquante mille francs de marchandises qu’on nous a livrées à crédit, le tout, dis-je, nous revient à soixante-sept mille cinq cents francs et quelque chose. Eh bien, tous nos frais sont couverts. Après un voyage de trente jours, nous avons gagné de quoi payer les dépenses du vaisseau et de la cargaison ! Avez-vous jamais entendu raconter pareille chose. Et ce n’est pas tout, car outre cela, ajouta Wicks en scandant ses mots, outre cela, il nous reste soixante-quinze mille francs net de gain à partager entre nous cinq. Je l’ai saigné à blanc, » cria-t-il d’une voix retentissant comme le son d’un clairon.

Pendant un moment, les associés restèrent stupéfaits, incrédules à force d’étonnement. Tommy fut le premier à se ressaisir.

« Par ici, cria-t-il d’un ton dur, retournons au café ; j’éprouve le besoin de m’enivrer.

— Excusez-moi, mes amis, dit Wicks ; il m’est impossible de rien avaler. Si je prenais seulement un verre de bière, je crois que j’aurais une attaque d’apoplexie. La dernière escarmouche et le triomphe final m’ont achevé. »

Ces légers incidents n’altérèrent pas la sérénité des heureux trafiquants. La goélette demeura cinq jours encore dans la lagune, en laissant des loisirs à son équipage, à l’exception de Tommy et du capitaine. Le temps passa comme un rêve agréable ; les cinq aventuriers, réunis le soir, s’attardaient bien avant dans la nuit à parler de leur heureuse spéculation et à se féliciter de leur fortune inespérée ; pendant le jour, ils flânaient dans l’île, absolument comme des touristes Cockney. Le premier de l’an, le Currency Lass levait l’ancre et faisait voile pour San Francisco, poussé par le même vent favorable que lors de sa première croisière. L’équipage s’était accru d’un homme du Leslie : un marin du nom de Mac, qui avait été en mauvais termes avec son capitaine. Ses gages étaient déjà dépensés dans les cafés de Butaritari, et, fatigué de rester dans cet endroit, alors que tous ses compagnons refusaient de mettre le pied sur le Currency Lass, il avait offert ses services au capitaine Wicks, en échange de son passage. C’était un homme du nord de l’Irlande, moitié irlandais, moitié écossais ; rude, bruyant, gai et impétueux, il possédait de réelles et solides qualités, entre autres celles d’un marin expert et soigneux. Sa disposition d’esprit et sa situation différaient complètement de celle de ses compagnons : au lieu de faire une fortune inespérée, il avait perdu son emploi et trouvait en place une nourriture qui lui semblait insuffisante et un vaisseau dans un état inquiétant.

Le 28 janvier, à 27° 20’ latitude nord et 177° longitude ouest, le vent sauta soudain à l’ouest ; il n’était pas très violent, mais la pluie accompagnait ses fréquentes bourrasques. Le capitaine, pressé de se diriger vers l’est, sut se rendre le vent favorable et fit déployer voile par voile. Tommy était au gouvernail, et comme il n’occupait ce poste que depuis une demi-heure, le capitaine ne jugea pas nécessaire de le faire remplacer.

Les coups de vent étaient violents, mais courts ; ce n’était pas ce que l’on peut appeler des rafales proprement dites. Le bâtiment ne semblait courir aucun danger, et la mâture n’était pas plus menacée qu’auparavant. L’équipage était sur le pont en attendant le déjeuner ; une délicieuse odeur de café se répandait de la cuisine dans le vaisseau ; tous étaient dans d’excellentes dispositions d’esprit et de corps. Soudain, la voile de misaine, en mauvais état comme le reste, se déchira du haut en bas, puis encore une fois en deux. On eût dit qu’un archange invisible venait d’y tracer une croix avec son immense glaive. Chacun s’élança pour aider à réparer le désastre, et dans l’alerte et la confusion qui suivirent, Tom Hadden perdit complètement la tête. Il s’est souvent demandé depuis comment cet accident était arrivé ; ses explications différaient entre elles, et aucune n’était satisfaisante. Bref, le résultat fut que le bâton du foc se détacha, qu’il arracha les cordages en brisant le grand mât à trois pieds au-dessus du pont et entraîna le tout à sa suite par-dessus bord. Pendant une minute, le mât de misaine résista vaillamment, puis il suivit l’impulsion donnée, et le navire fut rasé comme un ponton. Du beau gréement qui lui permettait de fendre les flots, il ne restait plus au vaisseau que deux tronçons de mâts brisés.

Être démâté ! Démâté sur cet océan vaste et solitaire est peut-être, pour un bâtiment, la pire des catastrophes. Le Currency Lass se trouvait condamné à l’immobilité en plein océan à mille milles de la côte la plus rapprochée, c’est-à-dire Kauai dans les îles Sandwich.

Tous étaient graves et soucieux autour de la table, à déjeuner ; seul, le capitaine s’efforçait de remonter les esprits.

« Eh bien, mes enfants, dit-il en souriant et après s’être versé une tasse de café, il n’y a pas à s’y tromper, le Currency Lass est fini. Une bonne affaire, c’est qu’il ait subsisté assez longtemps pour nous permettre de couvrir nos frais. Et comment sommes-nous couverts ? De telle façon que, si nous voulons recommencer le trafic plus tard, nous pourrons le faire en grand. Autre bonne affaire : nous possédons une belle baleinière, solide et spacieuse ; vous savez à qui vous la devez. Nous avons six vies et un magot à sauver ; la question qui se pose est celle-ci : Qu’allons-nous décider ?

— Mais, vous-même, capitaine, n’auriez-vous pas une idée ? demanda Carthew.

— Voyez-vous, répondit Wicks, essayer de gagner Kauai présente bien des difficultés ; mais il y a par ici un assemblage de récifs de peu d’étendue, désignés par un groupe de petits points sur la carte marine. Eh bien, j’ai fait des recherches et j’ai trouvé Midway ou Brooks, comme ils l’appellent, à 40 milles environ d’ici. C’est, paraît-il, une station d’approvisionnement pour le charbon de la Compagnie du Pacifique.

— Et moi, répliqua Mac, je suis certain que ce n’est pas vrai. J’ai été autrefois quartier-maître sur cette ligne…

— Regardez, répondit Wicks ; tenez, voici le livre. Lisez ce que dit Hoyt, lisez à haute voix pour que tous puissent l’entendre. »

Les renseignements de Hoyt, erronés on le sait, étaient trop explicites dans le Directory, pour être mis en doute par les navigateurs ; ils remplirent tous les cœurs d’une joyeuse espérance. Chacun voyait déjà la baleinière aborder dans une île coquette pourvue d’une jetée, de magasins à charbons, de jardins entourant la riante maisonnette blanche du chef de station sur laquelle flottait le drapeau américain ; ils jouissaient à l’avance des quelques semaines d’oisiveté qu’ils passeraient-là, en attendant le paquebot de la Chine qui les recueillerait, et, les poches pleines d’argent, ils se promettaient de plantureux dîners servis par une légion de stewards. Le déjeuner commencé avec tristesse s’acheva gaiement, et chacun s’empressa d’aider à préparer le bateau.

Maintenant que tous les mâtereaux étaient enlevés du pont, il ne fut pas difficile de mettre la chaloupe à la mer. On y rangea tout d’abord les provisions nécessaires ; l’argent et les espèces furent serrés dans un coffre solide amarré au banc des rameurs, pour le cas où le bateau chavirerait, puis une partie de la balustrade fut démolie à la hauteur du pont, et la baleinière se balança bientôt en travers du vaisseau, retenue seulement à chaque bout par un câble dont le nœud peu serré laissait un jeu facile. Une traversée de 40 milles, à la rencontre d’une île hospitalière, demandait peu d’eau douce et de provisions de bouche mais, par prévoyance, l’on en prit une grande quantité. Amalu et Mac, en vrais marins, avaient tous les deux des coffres qui étaient leurs quartiers généraux ; deux autres caisses remplies de sacoches, couvertures, imperméables y furent adjointes. Hadden, aux applaudissements de ses compagnons, ajouta sa dernière caisse de sherry brun, le capitaine apporta le loch, les instruments et le chronomètre, Hemstead n’oublia ni sa guitare, ni un mouchoir rempli de coquillages de Butaritari.

Il était environ trois heures de l’après-midi quand, les apprêts terminés, nos aventuriers s’installèrent dans le bateau et prirent les rames. Le vent d’ouest continuait à souffler.

Avec l’aube du 29 janvier parut un ciel nuageux. C’est à cette heure matinale qu’un bateau, tranchant en noir sur les flots, semble un atome perdu dans l’immensité : l’équipage, sous l’impression d’un sentiment d’isolement et de crainte, interrogeait l’horizon avec anxiété. Au lever du soleil, l’activité reparut, on remit à la voile, la baleinière courut sur l’onde ; enfin, vers quatre heures de l’après-midi, on arriva en vue de la partie inaccessible du récif. Le capitaine, debout sur le banc des rameurs et se retenant au mât, scrutait l’îlot à l’aide de sa lorgnette.

« Où est votre station ? dit Mac.

— Je ne l’aperçois pas encore, fut la réponse.

— Non, et vous ne l’apercevrez jamais », fit Mac avec un accent de triomphe et de désespoir à la fois.

En effet, la triste réalité s’imposa bientôt ; l’on ne distinguait ni bouées, ni signaux, ni feux, nul vestige de charbon ni de station. Nos hommes, après avoir franchi la lagune, abordèrent dans une île où des restes de naufrages, éparpillés çà et là, constituaient les seules traces du passage d’êtres humains. On n’entendait d’autre bruit que le mugissement des flots. Les oiseaux de mer, qui nichaient dans l’île et y vivaient au moment de mon séjour, étaient alors dispersés dans diverses parties de l’océan et n’avaient laissé en arrière que des plumes tombées et des œufs couvis. Et c’est pour trouver cette solitude et ce désert que les six malheureux étaient partis, avaient quitté leur navire, avaient passé toute la nuit sur les rames dégouttantes d’eau, qu’ils s’étaient éloignés et mis hors de portée du secours possible !

Couchés ou assis l’un à côté de l’autre, ces hommes, auxquels quelques phrases trompeuses allaient enlever la vie et l’espoir entrevu, passèrent tristement la soirée. Ils avaient eu la générosité de ne pas faire de reproches à Hadden, en partie l’auteur du désastre ; mais leur magnanimité ne résista pas à ce nouveau coup et plus d’un regard furieux fut dirigé vers le capitaine.

Ce fut cependant Wicks qui tira ses compagnons d’infortune de leur engourdissement. Ils obéirent de mauvaise grâce à ses ordres, tirèrent la baleinière sur la rive de façon à ce que la marée ne pût l’atteindre et suivirent le capitaine sur le point culminant du misérable îlot. On installa le campement à cet endroit même ; une tente fut aussitôt dressée avec les rames, le mât et les voiles de la baleinière ; Amalu, sans qu’on l’en eût prié, par la seule force de l’habitude, se mit en devoir d’allumer du feu et de préparer le repas. La nuit était venue tout à fait, le croissant d’argent de la lune brillait au firmament et les étoiles scintillaient déjà quand le souper fut achevé. Tout autour, l’océan dans lequel se jouait la lune ; à leurs pieds, la lumière du feu qui éclairait les figures des aventuriers. Tommy avait ouvert sa chère caisse ; il fit circuler son sherry brun pour ramener un peu de gaieté parmi les convives, mais il se passa longtemps avant qu’aucun d’eux parlât.

« Après tout, irons-nous à Kauai ? demanda soudain Mac.

— Ce qui est arrivé est déjà assez mauvais pour moi, répliqua Tom ; quant à présent, restons où nous sommes.

— Mais, ne vous ai-je pas déjà dit, répondit Mac, et je puis vous répéter, si vous tenez à l’entendre, que lorsque j’étais à bord du paquebot de la Chine, nous avons passé une fois par ici. C’était en venant de Honolulu.

— Que diantre ! s’écria Carthew, voilà qui règle la question. Demeurons ici. Il faut entretenir sans cesse un grand feu ; nous trouverons assez de débris et d’épaves à brûler.

— Des restes de naufrages ! murmura l’Irlandais, il n’y a que cela ici, des épaves et des planches de cercueil.

— Ce qui me tue, c’est cet argent, dit le capitaine. Penser à toutes ces richesses ! Cent mille francs en or, en argent et en traites ! De l’argent qui ne nous sera pas plus utile que du fumier.

— Écoutez, interrompit Tommy, je n’aime pas que notre trésor reste dans le bateau. Je ne tiens pas à l’avoir si loin de moi.

— Pourquoi ? Qui pourrait le voler ? » ricana Mac avec un rire sinistre.

Mais ce n’était pas l’avis des associés. Ils se levèrent d’un commun accord, descendirent jusqu’à l’endroit où se trouvait la baleinière, rapportèrent le précieux coffre fixé sur deux rames en guise de brancard, et on le plaça bien en évidence dans le rayon de lumière projeté par le foyer.

« Voici qui me réjouit, s’écria Wicks en le contemplant avec fierté. C’est plus agréable à voir qu’un feu de joie. Comment, nous avons ici un coffre et des billets, pour plus de cinquante mille francs de valeurs ! Celles-ci peuvent se dissimuler au besoin dans les poches d’une veste, mais le reste ? Plus de mille francs en or monnayé et près de deux quintaux d’argent du Chili ! Quoi, n’est-ce pas assez pour tenter une flotte ? Croyez-vous qu’une pareille somme n’influerait pas sur la boussole d’un vaisseau ? Pensez-vous que la vigie ne pressentira pas cela ? cria-t-il en s’animant.

Mac, qui n’avait ni part, ni intérêt dans les traites, les mille francs en or ou les deux quintaux d’argent, avait écouté le capitaine avec impatience, et il eut un rire amer et forcé.

« Vous verrez, dit-il d’un ton dur, vous verrez que le moment viendra où vous serez encore content de brûler vos traites pour entretenir le feu. »

Puis, quittant sa place, il laissa derrière lui le cercle éclairé par la flamme pour contempler l’Océan.

Ses paroles et son brusque départ eurent pour effet d’éteindre immédiatement l’étincelle de bonne humeur qu’avaient allumée le dîner et la vue du précieux coffre. Le petit groupe retomba dans un farouche silence, et Hemstead, comme il en avait l’habitude chaque soir, se mit à pincer sa guitare. Son répertoire était très limité, les accords de Home, Sweet Home tombèrent sous ses doigts, et il éleva instinctivement la voix en chantant ces mots :

 

Be it never so humble, there’s no place like home.

 

« Quelque modeste qu’il soit, rien ne vaut le foyer. »

Les paroles étaient encore sur ses lèvres quand l’instrument lui fut brusquement arraché et jeté dans le feu. Il poussa un cri, se retourna et aperçut Mac, les yeux étincelants.

« Je veux être damné si je supporte pareille chose ! cria le capitaine en sautant sur ses pieds d’un air belliqueux.

— Je vous ai dit que je suis violent, répliqua Mac avec un geste suppliant, étrange chez un homme de son caractère. Pourquoi me fournit-il l’occasion de sortir de mon calme ? Ne sommes-nous pas déjà assez malheureux comme cela ! et un sanglot convulsif souleva sa poitrine. À présent, j’ai honte de ma colère, continua-t-il avec l’accent irlandais plus prononcé que d’habitude. Je vous demande pardon, à tous, de ma violence, et principalement à ce petit homme inoffensif ; je lui tends la main, s’il veut bien l’accepter. »

Cette scène de brutalité et de sensibilité, tout à la fois, laissa derrière elle une impression étrange et mal définie.

On convint de veiller sans cesse et à tour de rôle pour guetter le passage d’un vaisseau. Tommy, enflammé par une idée à lui, voulut être le premier à faire sentinelle. Les autres se glissèrent sous la tente, et bientôt des ronflements sonores se mêlèrent au bruit des flots ; un sommeil bienfaisant et réparateur vint calmer les anxiétés des naufragés. Tommy quitta alors son poste d’observation en emportant la caisse de sherry qu’il alla enfouir dans une petite crique tranquille à une brasse au-dessous de l’eau. Il se trompait, l’inconstance orageuse de Mac n’avait rien à voir avec la liqueur spiritueuse, ses cris de colère ou ses passions mauvaises provenaient d’autres causes que chez ses voisins : chez cet homme, les facultés du bien et du mal étaient développées au-delà de toute compréhension.

Vers deux heures du matin, le ciel étoilé – du moins celui qui veillait n’avait point aperçu de nuages, – le ciel ouvrit ses cataractes et déversa un abondant déluge. Pendant trois jours consécutifs, la pluie tomba sans interruption ; l’îlot était aussi trempé qu’une éponge, et les malheureux dégouttaient comme de vrais arrosoirs ; l’horizon avait disparu, le récif lui-même était caché derrière un rideau de pluie. Le feu s’éteignit et après qu’une ou deux boîtes d’allumettes eurent été sacrifiées inutilement pour le rallumer, force fut de s’en passer jusqu’au moment où le temps se montrerait plus clément : aussi les abandonnés vécurent-ils misérablement de viande de conserve et de biscuits rassis, en proie à la mélancolie et au désespoir.

Au matin du 2 février, avant que l’aube parût, les nuages se déchirèrent et le soleil se leva radieux. Les six compagnons purent de nouveau s’asseoir auprès du feu et boire du café chaud qu’ils avalèrent avec l’avidité d’animaux ou de gens qui ont souffert du besoin. Leurs occupations reprirent selon la routine ordinaire. Le feu, entretenu sans relâche, occupait à tour de rôle chaque homme pendant une heure ou deux de la journée. On allait à la pêche dans la lagune, on se baignait et ce bain constituait le principal, presque le seul plaisir des naufragés. Le reste du temps se passait à s’étirer, à flâner, à se raconter des histoires ou à discuter. L’on devisait sur l’époque probable de l’arrivée du paquebot de la Chine. À mesure que les jours s’écoulaient, son passage était regardé comme de plus en plus improbable et le découragement succéda à cette lueur d’espoir. D’un accord tacite, la baleinière qui les avait amenés fut mise à l’écart ; on avait choisi le parti désespéré de rester là pour y attendre le secours ou la mort. Une terreur sourde les hantait tous ; à chaque heure de loisir, pendant chaque instant de silence, le frisson les secouait et leur faisait tourner des regards effarés vers l’horizon ; puis, pour chasser cette panique, ils tâchaient, avec peu de succès, de se remonter réciproquement le moral ou d’appliquer leurs pensées à un autre sujet. Dans cet endroit perdu, éloigné des humains, quelle autre chose, sinon le trésor, eût pu leur tenir au cœur !

C’était l’intérêt commun, la curiosité de l’île, leur seule richesse évidente et palpable. La présence de ce coffre plein d’argent fascinait les esprits. Il s’y rattachait certains problèmes capables de les occuper encore et de leur faire oublier la misère actuelle. Cinquante mille francs étaient dus à la maison de commerce de Sydney ; les autres cinquante mille représentaient le bénéfice net et devaient être partagés proportionnellement en six parts. Voici comment les associés calculèrent : chaque franc du capital souscrit, chaque livre due au payement des gages, furent considérés comme un « apport ». Là-dessus Tom pouvait réclamer cinq cent dix livres sterling (12 750 fr.) ; Carthew, cent-soixante-dix (4 250 fr.) ; Wicks, cent quarante (3 500 fr.), Hemstead et Amalu, dix livres chacun ; total : huit cent quarante apports. « Quelle était la valeur d’un apport ? » Cette question fut d’abord débattue.

Les chiffres compulsés et examinés, l’on songea à interroger le coffre. Celui-ci une fois ouvert, le désir du partage de la caisse devint naturellement irrésistible. Chacun brûlait d’être en possession de son trésor, de le palper, de le contempler avec ses propres yeux plutôt que par ceux de l’imagination, d’être en mesure de le manier, en un mot, d’user de ses droits de propriétaire. Ici, on se heurta à une grosse difficulté. Il y avait dix-sept shellings en monnaie anglaise, le reste de l’argent était chilien et le dollar chilien, qui avait été compté au taux de six pour une livre sterling était la plus petite pièce de monnaie du trésor. On décida donc de ne partager que les livres sterling et de laisser les shellings, pences et fractions dans un fonds commun. Ceci, ajouté aux trois livres quatorze shellings déjà au talon, fit un capital de sept livres et un shelling.

« Je vais vous dire ce qu’il faut faire, suggéra Wicks : Carthew, Tommy et moi, nous prendrons chacun une livre, Amalu et Hemstead joueront le reste à pile ou face.

— Bah ! répondit Carthew, Tommy et moi sommes assez riches, nous pouvons prendre chacun un demi-souverain et en laisser deux aux autres.

— Écoutez, interrompit Mac, ce n’est pas la peine de partager. J’ai des cartes dans mon coffre ; pourquoi ne joueriez-vous pas la somme entière ? »

Cette proposition, qui procurait un agréable passe-temps, fut acceptée avec enthousiasme. On donna un enjeu à Mac, en sa qualité de propriétaire du jeu de cartes, et la somme se joua en cinq parties de cribbage. Quand Amalu, le dernier survivant du tournoi, fut battu par Mac, l’heure du repas était passée depuis longtemps. Après avoir avalé quelques bouchées en grande hâte, on revint aux cartes, et cette fois, sur la proposition de Carthew on joua à Van John. C’était le 9 février, et il devait être environ deux heures de l’après-midi ; le jeu, avec des chances variées, continua sans interruption pendant douze heures de suite, puis les partenaires allèrent se reposer. Ils eurent un sommeil lourd et agité et s’éveillèrent assez avant dans la matinée du 10. On consacra le temps strictement nécessaire aux repas, et la partie fut reprise pour se continuer durant toute la journée. La nuit qui survint n’arrêta pas les joueurs ; ils resserrèrent le cercle et se rapprochèrent du feu. À deux heures du matin, Tommy mettait son enjeu à l’enchère, comme il en avait l’habitude.

Bientôt Carthew, que le sort avait favorisé ainsi que Mac, proposa de cesser ce jeu infernal. Il n’eut pas gain de cause. La partie continua donc et malgré tous ses efforts pour perdre, il gagna de plus en plus. Enfin, à l’aube du 11, écœuré d’avoir toujours la chance pour lui, il déchira les cartes. Les joueurs firent entendre quelques murmures, mais Mac, dont pourtant le gain était considérable, vint à son aide et dit :

« Naturellement tout cela n’était qu’une plaisanterie, pour passer le temps ; voici votre argent. À votre tour, mes enfants. »

Et il versa dans le coffre ce qu’il avait gagné.

Carthew félicita chaleureusement Mac de la générosité et de la délicatesse de son procédé.

Sur une observation de ce dernier, il demanda à Amalu et à Hemstead de compter leur gain ; Tommy et lui les payeraient.

Ils acceptèrent ; mais Hemstead, lui fit observer qu’il ne convenait pas que Mac perdît tout.

À ces mots, l’Irlandais se rebiffa, déclarant que s’il croyait avoir honorablement gagné cet argent, personne au monde ne le lui enlèverait ; qu’il avait regardé tout ce jeu comme une amusante plaisanterie ; qu’il était formellement décidé à ne rien accepter.

Durant la discussion, le capitaine était resté silencieux, la tête appuyée dans ses mains. À présent, il se leva instinctivement en tremblant et en trébuchant comme un ivrogne après une orgie. Mais sa figure s’altéra tout à coup et il s’écria d’une voix étranglée par l’émotion :

« Voile ! une voile ! »

Tous se retournèrent. Dans la blanche lueur du matin, le brick Ondée volante, de Hull, courait droit sur Midway.

CHAPITRE XXIV

UNE AFFAIRE DIFFICILE

Le brick, que les six abandonnés apercevaient dans l’éloignement, avait erré pendant longtemps dans les mers du Pacifique, allant d’un port à l’autre pour écouler sa cargaison. Parti de Londres deux ans auparavant, il avait doublé le cap de Bonne-Espérance, visité les Indes, l’Archipel, et se rendait maintenant à San Francisco avec l’intention de retourner en Angleterre par le cap Horn. Son capitaine se nommait Jacob Trent. Cinq ans plus tôt, il avait vécu retiré dans un cottage suburbain, à la tête d’un carré de choux, heureux propriétaire d’un cabriolet et d’un cabinet d’affaires plus ou moins louche, qu’il intitulait pompeusement maison de banque. La dénomination de l’établissement semble avoir été trompeuse et avoir servi à couvrir des spéculations d’allures peu honnêtes :

Une perte inattendue, un procès et les commentaires inintelligents du juge au tribunal dégoûtèrent Trent des affaires.

Son second, Elias Goddedaal, géant de six pieds trois pouces, proportionné en conséquence, était fort, sobre, travailleur, musicien et sentimental.

Il possédait trois trésors à bord : un serin des Canaries, un concerto et une copie des œuvres de Shakespeare. Goddedaal, par ce don particulier aux Scandinaves, se faisait des amis à première vue ; une innocence élémentaire inspirait toutes ses manières : il était sans peur, sans reproche, sans argent, sans espoir d’en acquérir.

Holdorsen, qui venait immédiatement après lui, par rang de grade, couchait à l’arrière, mais prenait généralement ses repas avec les matelots.

Je voudrais encore mentionner ici Brown, un premier matelot, parti des rives de la Clyde, petit, noir, très barbu, avec des yeux de chien fidèle et un air essentiellement doux et inoffensif. Un défaut grave, je dirai même un grand vice, l’accompagnait partout, en mer ou sur terre : il avait l’habitude de s’enivrer.

Tel est le vaisseau et l’équipage dont la vue remplit d’une joie si intense les naufragés de Midway. Après la fatigue et les émotions causées par le jeu de la nuit précédente, l’approche de la délivrance les mit hors d’eux-mêmes. Leurs mains étaient tremblantes, leurs yeux brillaient ; comme des enfants, ils riaient et poussaient des exclamations bruyantes, en rangeant les objets qui avaient servi au campement.

Wicks seul semblait avoir conservé un reste de sang-froid.

« Mes enfants, dit-il, tout cela est fort bien ; mais nous allons à bord d’un bâtiment que personne ne connaît ; nous avons un coffre rempli d’espèces sonnantes, et, vu sa lourdeur, il est impossible d’en dissimuler le contenu. Eh bien ! à supposer que ce vaisseau soit… suspect ; à supposer… que sais-je ? que nous ayons affaire à des pirates ! Mon avis est… de tenir nos pistolets prêts. »

Chacun, à l’exception d’Hemstead, possédait son revolver. Ces armes furent immédiatement chargées et préparées de façon à pouvoir servir en cas de besoin, puis les six compagnons achevèrent leurs emballages avec la même gaieté d’esprit qu’ils avaient apportée en commençant leur besogne. Le soleil n’était pas encore monté de 10° que les détails du brick, arrivé tout près, étaient distinctement visibles à l’œil nu. La baleinière fut alors mise à flot.

Un vent frais, soufflant du côté de la mer, jetait de l’écume au visage des rameurs. La vue du drapeau anglais flottant sur l’Ondée volante, des hommes groupés près du garde-corps, le cuisinier devant sa porte, le capitaine sur le tillac auprès du timon, sa lorgnette à la main, toutes ces scènes familières de confort, de société et la délivrance, qui se présentaient sous la forme d’un vaisseau venant à leur rencontre, les rendaient fous de joie.

Wicks, le premier, saisit la corde et grimpa à bord, où les matelots lui aidèrent à franchir la balustrade.

« Vous êtes le capitaine, Monsieur, je suppose ? dit-il en s’adressant au vieillard à la lorgnette.

— Capitaine Trent, Monsieur.

— Et moi, je suis le capitaine Kirkup. Voici l’équipage du Currency Lass, démâté le 28 janvier.

— Ah bien ! c’est fort bien. Il est heureux pour vous que j’aie aperçu votre signal ! Je ne me savais pas si près de cette maudite île ; il doit y avoir un courant du sud, et quand je suis monté sur le pont, ce matin à huit heures, je croyais voir un vaisseau en feu. »

Il avait été convenu entre les associés que, pendant que Wicks irait faire sa cour au capitaine, les autres resteraient dans le bateau pour veiller à la sûreté du trésor. Un cordage leur fut jeté ; ils y fixèrent la précieuse caisse, et les matelots se mirent en devoir de la tirer à bord ; mais son poids inattendu les obligea de s’arrêter un instant pour appeler deux autres hommes à leur aide. Ce dernier détail ne fut pas sans attirer l’attention du vigilant Trent, qui s’écria aussitôt :

« Quel poids ! puis se tournant vers Wicks ; que renferme ce coffre ? Il est extraordinairement pesant.

— C’est de l’argent, répondit Wicks.

— Vous dites ?

— Des espèces, sauvées du naufrage. »

Trent le regarda sévèrement, et, s’adressant à Goddedaal :

« Qu’on lâche le coffre, commanda-t-il ; faites repousser le bateau, mettez la distance d’une ligne à l’arrière.

— Bien, fit Goddedaal.

— Que diable y a-t-il donc ? s’écria Wicks.

— Oh ! rien du tout ; mais vous m’accorderez qu’un bateau qui chavire au milieu de l’océan avec une demi-tonne d’espèces sonnantes et des hommes armés, ajouta-t-il en pointant la poche de Wicks, est une chose assez étrange. Votre chaloupe sera fort bien à l’arrière pendant que vous vous expliquerez en bas d’une manière satisfaisante.

— Si ce n’est que cela, répondit Wicks, mon livre de bord et mes papiers sont en règle ; vous verrez qu’il n’y a rien de suspect chez nous. »

Il cria à ses compagnons, restés dans la chaloupe, de patienter et se prépara à suivre Trent.

« Par ici, capitaine Kirkup, dit celui-ci. Ne m’en voulez pas si je prends toutes ces précautions ; je n’ai nullement l’intention de vous offenser, mais quand on a navigué dans la mer de Chine, on a les nerfs agacés. Tout ce que je veux, c’est m’assurer si vous êtes bien les personnes que vous dites : c’est mon devoir et vous en feriez autant dans les mêmes circonstances. Je n’ai pas toujours été capitaine de vaisseau, j’étais banquier autrefois, et je vous assure que ce métier vous rend prudent. Il faut avoir l’œil ouvert, surtout le samedi soir… »

Trent, avec la cordialité des gens qui traitent une affaire, fit servir une bouteille de gin. Les deux capitaines se donnèrent des assurances mutuelles de bonne foi, et l’histoire de Topélius et du trafic, contée à des oreilles capables de l’apprécier, cimenta leurs bons rapports. Les soupçons de Trent avaient disparu ; mais le capitaine resta abîmé dans une rêverie profonde : il était là, apathique et sévère, son regard errant dans le vague, ses doigts tambourinant machinalement sur la table.

« Vous faut-il autre chose ? demanda Wicks.

— Comment est l’endroit sur lequel vous avez échoué ? demanda soudain Trent, comme si son interlocuteur eût touché à une corde sensible.

— La lagune est assez bonne ? mais il n’y a rien qui mérite d’être mentionné.

— J’ai envie d’y aller, fit Trent. Ma mâture vient d’être refaite en Chine, mais elle est mauvaise, et je crains pour mes mâts. Nous pourrions les remettre presque à neuf en un jour, car j’espère que vos hommes voudront bien nous donner un petit coup de main.

— Certainement.

— Alors, c’est entendu. Un point fait à temps en épargne cent. »

Les deux hommes remontèrent sur le pont. Wicks apprit aux siens le résultat de l’entretien. La voile du hunier se gonfla, et le brick entra gaiement dans la lagune, tandis que la baleinière dansait dans son sillage. L’ancre fut jetée à Middle-Brooks, un peu avant huit heures. L’équipage du Currency Lass se rendit à bord de l’Ondée volante, où le déjeuner fut servi ; le bagage des six hommes une fois hissé sur le vaisseau et rangé entre les deux gaillards, en avant du mât d’artimon, tous les matelots s’occupèrent de la mâture. L’ouvrage se continua pendant toute la journée, les deux équipages rivalisaient de force et d’activité.

Le travail de l’après-midi éprouva cruellement les hommes du Currency Lass ; fatigués déjà par les nuits sans sommeil, l’angoisse et l’émotion, ils avaient les nerfs dans une extrême surexcitation. Quand Trent se montra enfin satisfait de sa mâture, ils attendirent avec impatience que le capitaine ordonnât le départ ; mais celui-ci ne semblait nullement pressé de partir. Il se promenait de long en large, et, s’adressant tout à coup à Wicks :

« Vous formez une sorte d’association, n’est-ce pas, capitaine Kirkup ?

— Oui, nous avons apporté chacun une mise de fonds.

— Alors, vous ne verrez pas d’objection à venir tous prendre le thé en bas, dans la cabine. »

Wicks fut surpris, mais, naturellement, n’en laissa rien paraître. Un peu plus tard les six hommes du Currency Lass étaient attablés avec Trent et Goddedaal devant un thé accompagné de marmelade, beurre, sardines et de langues de conserve.

Trent ordonna au Chinois qui les servait de sortir et le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eut disparu dans l’escalier ; puis, se tournant vers ses invités :

« Messieurs, dit-il, je crois comprendre que votre équipage forme une association : c’est pour cette raison que je vous ai tous invités à venir, car il y a une question importante à tirer au clair. Vous voyez quelle sorte de bâtiment est le mien, – un bon bâtiment, je vous le garantis, – et vous voyez que les rations sont suffisantes pour des matelots. Je suis certainement heureux de pouvoir vous offrir le passage jusqu’à San Francisco : les marins doivent s’entr’aider, telle est ma devise, mais, dans ce bas monde, quand on désire obtenir quelque chose, il faut le payer, et je ne veux pas être dupe de ma bonté, ajouta-t-il avec un rire forcé.

— Nous ne demandons pas non plus cela de vous, capitaine, dit Wicks.

— Nous sommes prêts à payer ce qui est raisonnablement dû, » ajouta Carthew.

À ces paroles, Goddedaal, assis à côté de lui, le toucha du coude ; tous deux échangèrent un regard significatif.

« Raisonnablement ! répéta le capitaine du brick après une pause. J’attendais cela. On peut faire intervenir la raison entre deux personnes, mais il n’y en a qu’une ici. Je suis le juge ; je suis la raison.

« Si vous voulez le passage dans mon vaisseau, il faut payer le prix que je fixe. Voilà ce que j’appelle des affaires. Je n’ai pas besoin de vous ; mais vous avez besoin de moi. Si j’agissais comme vous, quand vous avez traité avec ce marchand des Gilberts, seriez-vous surpris de ma conduite ? Vous aviez beau jeu alors ; mon tour est arrivé à présent. Avez-vous eu pitié de ce marchand ? cria-t-il d’une voix stridente. Non pas que je vous blâme : tout est permis en affaires, ajouta-t-il avec un petit rire convulsif.

— Eh bien, Monsieur ? interrogea Carthew.

— Eh bien, ce brick est à moi, il me semble.

— Je le crois aussi, fit Mac.

— Je vous dis qu’il est à moi, s’écria Trent, comme un homme qui essaye de se fâcher. Et je vous le répète, si j’étais comme vous, je prendrais tout ; mais il y a deux mille livres qui ne vous appartiennent pas, et je suis un honnête homme. Versez-moi les autres deux mille livres et je vous donnerai passage sur ce brick. En débarquant à San Francisco, vous aurez chacun quinze livres et le capitaine en aura vingt-cinq. »

Goddedaal, en homme honteux, baissa la tête.

« Vous plaisantez ! s’écria Wicks devenu pourpre.

— Vraiment ? fit Trent. Comme vous voudrez. Vous n’êtes pas contraints d’accepter mes conditions. Ce vaisseau est à moi, mais cette île de Brooks n’est pas ma propriété et vous pouvez y rester jusqu’à votre mort, si cela vous plaît. Quant à cela, je ne m’en soucie pas.

— Mais la somme que vous exigez, c’est plus que ne vaut votre brick, cria Wicks.

— Qu’importe, c’est mon prix.

— Et voulez-vous dire que vous nous laisseriez ici pour y mourir de faim ? interrogea Tommy.

— Mourir de faim ! répartit Trent en se mettant à rire, oh, que non. Je vous vendrai toutes les provisions dont vous aurez besoin : ce qui me fera réaliser un gentil bénéfice.

— Je vous demande pardon, capitaine, intervint Mac ; je me trouve dans un cas particulier. Je travaille en échange de mon passage et n’ai aucune part à ces deux mille livres. Je ne possède absolument rien. Indiquez-moi à quelles conditions vous m’emmèneriez ?

— Je ne suis pas un homme cruel, répliqua Trent ; je ne ferai donc aucune différence entre vous. Je vous prendrais avec les autres, seulement vous ne recevriez pas les quinze livres. »

Cette fois l’impudence était trop forte. La colère se peignit sur ces faces bronzées ; tous respirèrent avec force, et Goddedaal, relevant la tête, regarda son supérieur. Mac fut le plus explicite :

« Et vous dites que vous êtes un marin anglais ? Que la peste vous étouffe, canaille ! s’écria-t-il, écumant de rage.

— Encore un mot semblable et je vous mets aux fers, fit Trent en devenant plus calme et impassible à mesure que l’opposition grandissait.

— Vieux corsaire insolent, attends, je vais t’apprendre à vivre… »

Mac n’éleva pas la voix en prononçant cette menace, et personne, le capitaine moins que les autres, ne s’attendait à ce qui allait suivre. Prompt comme l’éclair, l’Irlandais sortit brusquement de dessous la table sa main armée de son couteau de poche ouvert. Trent se leva à demi en se retournant un peu, de façon à s’éloigner de la table : ce mouvement le perdit. L’arme lui trancha la jugulaire, il tomba en avant, et son sang se répandit sur la nappe, parmi la vaisselle.

La soudaineté de l’attaque et de la catastrophe, le changement inattendu de l’état de paix en celui de guerre, ce passage rapide de la vie à la mort laissa tous les assistants comme hébétés. Pendant une seconde, ils restèrent immobiles, bouche béante, en contemplant le capitaine inanimé dont le sang coulait. Soudain Goddedaal sauta sur ses pieds, saisit un siège et le brandit au-dessus de sa tête. Il était transfiguré et poussait des rugissements étourdissants. Aucun des hommes du Currency Lass ne songeait à un combat, aucun ne tira son arme : tous se jetèrent désespérément et pêle-mêle de côté pour éviter le Suédois. D’un premier coup, il envoya Mac rouler sur le parquet avec un bras cassé ; son second coup d’assommoir fit jaillir la cervelle d’Hemstead. Il se tournait de l’un à l’autre, menaçant, bruyant, comme un éléphant blessé, ivre de fureur ; mais dans ces accès de rage il n’y avait nulle intelligence, nulle étincelle de raison. Goddedaal, poursuivant sa victoire, s’acharnait sur le corps inanimé d’Hemstead, avec une violence telle que la chaise avec laquelle il frappait se brisa en produisant un bruit formidable. À la vue de cette férocité envers un cadavre, l’instinct de Carthew se réveilla. Avant même qu’il s’en fût rendu compte, il avait tiré son revolver de sa poche et fait feu. Le bruit de la détonation fut suivi d’un gémissement plaintif : le colosse s’arrêta net, chancela en battant l’air de ses deux bras, puis tomba de son long sur le corps de sa victime.

Il y eut une pause, puis des pas précipités se firent entendre sur le pont. La porte s’ouvrit, une tête, celle d’Holdorsen, apparut sous la cloison, dans la porte de la cabine ; Carthew, excellent tireur, la fracassa d’un coup de feu.

« Aux pistolets ! » cria-t-il, et il s’élança, avec Wicks sur ses talons ; Tommy et Amalu suivirent. Passant sur le corps d’Holdorsen, ils se précipitèrent dans l’escalier et sur le pont. Le crépuscule commençait à tomber, le soleil, encore à l’horizon, projetait des lueurs de sang ; les adversaires étaient en nombre égal ; mais les hommes de l’Ondée volante ne songeaient pas à se défendre. D’un même mouvement, ils tentèrent de s’enfuir par l’écoutille du gaillard d’avant. Brown seul réussit ; le Chinois, qui voulut le suivre, tomba la tête la première, atteint d’une balle au côté ; les autres se réfugièrent dans la mâture.

Un calme féroce s’était emparé de Wicks et de Carthew. Ils postèrent Amalu en sentinelle au grand mât et Tommy à celui de misaine pour les garder, ainsi que les haubans, pendant qu’ils descendaient chercher une boîte de cartouches qu’ils rapportèrent sur le pont. Les armes furent chargées, pendant que les pauvres diables imploraient grâce et pitié. Mais l’heure de la pitié était passée : le vin était tiré, il fallait le boire jusqu’à la lie. Maintenant que plusieurs hommes avaient succombé, tous les autres devaient mourir. La nuit tombait et les revolvers manquaient leur but. Les malheureux avaient eu l’adresse de s’aplatir le long des mâts et des vergues, ou de trouver un refuge momentané dans les voiles. La sanglante besogne fut longue, mais se termina pourtant. Hardy, le Londonien, fut tué sur le mât du perroquet de misaine, et son corps resta horriblement suspendu dans les cargues ; Wallen, dans la barre de hune du grand perroquet, eut la mâchoire fracassée ; ses gémissements plaintifs retentirent jusqu’à ce qu’une seconde balle l’eût achevé ; il vint alors s’abattre sur le pont, aux pieds de son meurtrier.

Cette scène avait été terrible, mais une autre, plus épouvantable, allait se passer. Brown survivait encore à ses compagnons, et Tommy, pris d’un accès de sensibilité, demanda sa grâce avec larmes et supplications.

« Qu’un seul survive, c’est la potence pour nous tous, répondit Wicks. Brown doit suivre le même chemin que les autres. »

Le visage du capitaine était mortellement pâle ; il tremblait comme la feuille agitée par le vent et avait à peine achevé sa phrase qu’il dut s’éloigner, pris de nausées.

« Nous n’aurons pas le courage d’agir si nous attendons plus longtemps, déclara Carthew. Maintenant ou jamais ! Et il marcha vers l’écoutille.

— Non ! non, non ! » s’écria Tommy éperdu, en s’accrochant à son habit.

Mais Carthew se dégagea brusquement et descendit l’échelle, le cœur soulevé de dégoût, de remords et de honte. Le Chinois, étendu sur le sol, gémissait encore ; il faisait noir comme dans un four. C’était lugubre.

« Brown ! cria Carthew, où êtes-vous, Brown ? »

Son cœur battait violemment pendant qu’il adressait cet appel engageant, mais trompeur. Aucune réponse ne parvint à ses oreilles. Il explora les soutes à tâtons, elles étaient vides ; il se dirigea vers le réduit situé à l’avant, encombré de rouleaux de corde et de vaisselle inutile, il n’y avait personne.

« Brown ! » répéta-t-il encore.

— Ici, Monsieur, répondit à la fin une voix tremblante, et le pauvre misérable, qui restait invisible, l’appelant par son nom, implora du milieu des ténèbres la pitié de son bourreau en termes émus et touchants.

Maintenant que Carthew se trouvait devant un malheureux pleurant et suppliant comme un enfant effrayé, l’obséquieux « ici, Monsieur », ce flot de prières s’adressant à sa clémence, rendaient son meurtre dix fois plus révoltant encore. À deux reprises, il leva son pistolet ; une fois même, il pressa la détente de toutes ses forces, lui semblait-il, mais le coup ne partit point, et, sa provision d’énergie se trouvant épuisée, Carthew fit volte-face et se prit à fuir.

Wicks était assis à l’avant sur le pont, dans l’ouverture d’écoutille ; il tourna vers Carthew une figure blême, et l’interrogea du regard. Un signe de tête négatif lui répondit. Wicks, avec le sang-froid qui caractérise le condamné à mort marchant au supplice, se leva machinalement et descendit. Brown, à moitié rassuré, sortit un peu de son lieu de refuge ; il se traînait à genoux avec force supplications. Wicks déchargea son revolver dans la direction d’où venait la voix ; les prières se changèrent en murmures et en gémissements, puis un profond silence succéda. Le meurtrier, accablé et épouvanté, se précipita sur le pont, l’air hagard et les traits décomposés.

Les trois autres associés étaient réunis à l’endroit que Wicks avait quitté. Il prit place au milieu d’eux sans prononcer une parole. Les quatre hommes, assis tout près les uns des autres, comme des enfants qui ont peur de l’obscurité et se serrent pour se rassurer, étaient tremblants, et les mouvements convulsifs de l’un augmentaient ceux de l’autre. Le crépuscule s’étendait sur l’îlot, on n’entendait que le bruit des flots sur les brisants et, de temps en temps, le hoquet des sanglots de Tommy.

« Mon Dieu, s’il venait un autre vaisseau ! » s’écria soudain Carthew.

Wicks tressaillit et regarda en l’air selon la coutume des marins. Il frissonna à la vue du corps se balançant au perroquet de misaine.

« Je ne puis monter là-haut, je tomberais, dit-il simplement. Je suis brisé. »

Amalu offrit d’y aller à sa place. Il grimpa jusqu’à la plate-forme, interrogea l’horizon, mais ne découvrit aucun bâtiment.

« Aucune différence, soupira Wicks, nous ne pouvons dormir…

— Dormir ! répéta Carthew, à l’imagination duquel se présenta distinctement le galop des sorcières de « Macbeth ».

— Nous ne pourrons nous asseoir et trembler à notre aise, continua Wicks, qu’après avoir nettoyé ce vaisseau de fond en comble, et je me sens incapable d’entreprendre quoi que ce soit sans m’être fortifié par un peu de gin. La bouteille est dans la cabine, qui de vous ira la chercher ?

— Moi, dit Carthew, si l’on me donne des allumettes. »

Après qu’Amalu lui en eut passé une boîte, il se rendit dans la cabine, non sans avoir trébuché sur des corps étendus par terre. Il frotta une allumette, et ses regards effrayés tombèrent sur deux yeux brillants et bien vivants, ceux-là, qui le fixaient.

« Eh bien ? demanda Mac, car c’était lui, gisant au milieu des cadavres, dans cette cabine transformée en abattoir.

— C’est fini. Ils sont tous morts.

— Jésus ! » murmura l’Irlandais, et il perdit connaissance.

Le gin trouvé dans la cabine du feu capitaine Trent fut apporté sur le pont, et tous en burent un petit verre avant de commencer leur sinistre besogne. La nuit était venue, toute noire ; la lune n’apparaissait pas encore. Une lanterne fut fixée à l’écoutille principale pour éclairer Amalu chargé d’écurer le pont, tandis que les quatre hommes accomplissaient, à la lueur d’un falot, les funèbres fonctions de croque-morts. Holdorsen, Hemstead, Trent et Goddedaal, ce dernier respirant encore, furent successivement jetés par-dessus bord. Wallen alla les rejoindre ; puis Wicks, que le gin avait raffermi, grimpa dans la mâture et, au moyen d’une gaffe, parvint à détacher le cadavre de Hardy.

Tout en travaillant, les hommes n’avaient pas cessé de boire du gin et l’ingurgitaient avec autant de facilité que si c’eût été de l’eau. L’effet de ces libations ne tarda pas à se produire. Tommy s’affaissa près du grand mât, Wicks tomba en avant, près de l’échelle de poupe, Carthew seul resta sur ses pieds. Tout bourdonnait dans sa tête ; des pensées confuses l’assaillaient, les souvenirs de cette journée d’atrocités naissaient, puis disparaissaient dans son esprit comme la lumière d’une lampe au milieu d’un violent courant d’air. Il se dirigea en titubant vers la cabine. Dans la chambre du capitaine, Mac avait repris connaissance ; en proie à une fièvre violente, il avait les yeux hagards, le visage contracté par la douleur et faisait entendre des sons inarticulés. La mémoire revint à Carthew : il se rappela que personne ne s’était occupé du blessé qui restait là, privé de secours, grelottant de fièvre, abandonné, et qu’on le trouverait peut-être mort le lendemain matin si l’on ne se hâtait auprès de lui. Mais il était trop tard maintenant, la raison avait fui ce vaisseau silencieux. Carthew, laissant tomber sur l’infortuné un regard de pitié, passa outre ; il parvint finalement à remonter sur le pont et s’affaissa auprès de l’écoutille.

CHAPITRE XXV

UNE MAUVAISE AFFAIRE

Quand les premières lueurs du jour se montrèrent à l’orient, Carthew, ouvrant les yeux, promena autour de lui un regard égaré. Il vit le rivage qui se déroulait peu à peu, les mâts et les voiles du brick, en s’étonnant naïvement de se trouver sur une couche si étrange. Il éprouvait un sentiment vague de tristesse qu’il ne pouvait définir ; la mémoire lui faisait défaut. Lui avait-on nui, avait-on l’intention de lui nuire ? Il avait oublié. Soudain, avec l’impétuosité d’une rivière qui se précipite au travers d’une écluse, la vérité lui apparut dans toute son étendue ; ses souvenirs lui revinrent en foule, et retracèrent, avec une vivacité effrayante et en caractères indélébiles, les paroles et les scènes de la veille. Il sauta sur ses pieds, se couvrit la figure des deux mains, puis marcha de long en large, agité, nerveux, secoué de mouvements convulsifs, en se tordant les bras comme un fou. « Mon Dieu, oh ! mon Dieu !… mon Dieu ! » murmurait-il, non pas en une prière, mais dans un gémissement d’agonie.

Resta-t-il longtemps dans cet état voisin de la démence, je n’en sais rien. Quelques minutes, peut-être quelques secondes, s’écoulèrent avant qu’il sentît les regards du capitaine fixés sur lui. Wicks était assis à l’arrière, méconnaissable, le sourcil froncé ; la fièvre avait rendu ses yeux vitreux. Ils se regardèrent, puis détournèrent la tête pour éviter de lire le remords et la honte écrits sur leurs fronts. Carthew s’enfuit hors de la vue de son complice, et s’appuya au couronnement de poupe.

Une heure s’écoula : le jour s’était levé, le soleil commençait à percer les nuages ; ce furent soixante minutes d’indicible agonie. Les supplications de Brown, les cris d’angoisse des matelots dans la mâture, ou même des airs de musique du pauvre Hemstead assaillaient la mémoire de Carthew avec persistance. Il ne se condamnait ni ne s’acquittait, il ne pensait pas ; il souffrait simplement. En revoyant l’immense nappe d’eau, de nouveaux tableaux venaient se présenter, devant ses yeux : la rage aveugle de Goddedaal, la lumière teintée de sang du soleil couchant lors de la poursuite, la figure du Chinois en délire quand il fut jeté par-dessus bord, enfin le visage du capitaine Wicks entrevu un instant auparavant, alors que, sorti de son ivresse, il était en proie au remords. Le temps passait, le soleil s’élevait, mais le tourment ne s’apaisait pas.

Le baume fut versé sur ces blessures saignantes par le plus petit de ces grands coupables ; il apporta un certain soulagement à leurs maux. Amalu, la bête de somme, se réveilla comme les autres, brisé de corps, malade d’esprit ; mais l’instinct d’obéissance qui dirigeait cette nature simple fut épouvanté du retard apporté dans l’accomplissement de ses devoirs journaliers. Il se hâta d’aller préparer le déjeuner, et amena ainsi une diversion aux pensées lugubres des associés. Le bruit des assiettes, le pétillement du feu et la légère fumée qui montait toute droite chassèrent le malaise.

Le capitaine alla chercher un seau d’eau et commença ses ablutions ; Tommy le considéra quelque temps avec surprise et l’imita, tandis que Carthew, se rappelant ses dernières pensées lucides de la veille, se dirigeait en hâte vers la cabine.

Mac était éveillé, peut-être même n’avait-il pas goûté un instant de sommeil pendant cette longue nuit ; le canari de Goddedaal chantait, de toutes ses forces au-dessus de sa tête.

« Comment allez-vous ? lui demanda Carthew.

— J’ai le bras cassé, mais je puis supporter cette douleur. Ce que je ne puis endurer, par contre, c’est de rester ici ; j’allais essayer de monter sur le pont.

— Demeurez où vous êtes ; il fait mortellement chaud là-haut, il n’y a pas un souffle d’air. Je vais nettoyer ce… Il s’arrêta, cherchant en vain un mot pour désigner l’horrible désordre de la cabine.

— Vraiment, je vous en serai bien reconnaissant », répondit l’Irlandais. Sa voix était devenue douce et tendre, on eût dit celle d’un enfant malade parlant à sa mère. Toute trace de violence avait disparu chez l’homme violent, et quand Carthew, après avoir été chercher un seau d’eau, un torchon et l’éponge du steward, s’employa à laver les traces du champ de bataille, Mac l’observait en silence ou fermait les yeux comme s’il allait s’évanouir.

« J’ai à vous demander pardon à tous, commença-t-il enfin, et toute la honte retombe sur moi, qui vous ai mis dans l’embarras et n’ai pas pu vous aider à en sortir. Vous m’avez sauvé la vie, Monsieur. Vous êtes un bon tireur.

— Pour l’amour du ciel, s’écria Carthew, ne parlez pas de cela ! Je vous en supplie, taisez-vous… Vous ne savez pas le reste. Ici, ce n’était rien, on combattait, mais sur le pont… Oh ! mon Dieu ! » Et Carthew, pressant l’éponge ensanglantée sur son front, lutta un instant contre une attaque de nerfs.

« Calmez-vous, Monsieur Carthew, c’est fini maintenant. »

Ils n’échangèrent plus un mot. La cabine était remise en assez bon ordre quand la cloche appela Carthew pour le déjeuner. Tommy, non moins actif que lui, avait amené la baleinière tout près du brick et y descendait déjà un petit baril de bœuf salé qu’il avait trouvé percé, près de la porte de la cuisine. Il était évident qu’une idée le dominait : celle de fuir.

« Eh bien, dit-il, nous avons toute une cargaison pour y puiser. Pourquoi rester ici plus longtemps ? Partons tout de suite pour Hawaii. J’ai déjà commencé tous les préparatifs de départ.

— Mac a le bras cassé, observa Carthew, comment supporterait-il le voyage ?

— Un bras cassé, répéta le capitaine, est-ce tout ? Je croyais qu’il était mort aussi. Ce forcené frappait comme… » Il s’arrêta à cette évocation de la lutte ; sa voix tomba, et la conversation s’éteignit.

Le repas achevé, les trois hommes blancs descendirent dans la cabine.

« Je viens pour remettre votre bras, dit Wicks.

— Pardon, capitaine, mais la première chose à faire serait peut-être de conduire ce vaisseau en pleine mer. Nous parlerons de mon bras plus tard.

— Oh ! ce n’est pas si pressé que cela.

— Quand le prochain navire viendra, vous m’en direz des nouvelles !

— Mais, intervint Carthew, rien ne me semble moins probable.

— Ne vous y trompez pas, répliqua Mac. Si vous avez besoin d’un navire, du diable s’il en passe un au bout de six ans, mais si vous n’en désirez pas, je vous donne ma parole que vous en verrez apparaître toute une escadre.

— C’est justement ce que je pensais, s’écria Tommy. Voilà ce que j’appelle avoir du bon sens ! Préparons la baleinière et partons tout de suite.

— Et que pense le capitaine Wicks de cette baleinière ? demanda Mac.

— Rien du tout, répondit Wicks. Nous sommes sur un brick qui a l’air excellent, c’est la seule baleinière que je désire.

— Excusez-moi, dit Tommy, voilà qui est enfantin. Vous avez un brick, c’est certain, mais de quelle utilité vous serait-il ? Vous n’oserez vous aventurer nulle part avec lui. Pour quel port allez-vous faire voile ?

— Pour le port de Davy Jones Locker, mon fils ! Ce brick sera perdu en mer, je vais même vous spécifier où : à environ quarante mille de Kauai. Nous resterons à ses côtés jusqu’au moment où il sera sombré. Quand les mâts eux-mêmes auront disparu sous l’eau, l’Ondée volante n’existera plus, et nous n’aurons naturellement jamais entendu parler de ce vaisseau-là. C’est l’équipage du Currency Lass qui atteindra le rivage dans ses chaloupes, en attendant la première occasion de rapatriement à Sydney.

— Capitaine, mon cher, voici le premier mot raisonnable que j’aie entendu prononcer sur ce sujet, s’écria Mac. Et ne vous occupez pas maintenant de mon bras, allez seulement faire sortir ce brick de la passe.

Le bras fut bandé et mis dans des éclisses ; le corps de Brown, tiré du réduit où il était couché froid et raide, fut confié aux eaux de la lagune, et le nettoyage de la cabine mené avec activité. Tout cela avait été accompli avant midi, mais il était déjà trois heures passées quand un premier souffle d’air vint rider les eaux de la lagune, et le vent arriva en une rafale qui bientôt s’apaisa pour se transformer en une brise douce et durable.

L’impatience fébrile avait été à son comble pendant cet espace de temps, et tout au moins l’un des hommes s’était trouvé dans une grande inquiétude d’esprit. Le capitaine Wicks, excellent marin, pouvait faire danser une gigue écossaise à une goélette ; on eût dit qu’il sentait la bouche du bâtiment et devinait son caractère comme un cavalier pour son cheval, et que le schooner, reconnaissant son maître, exécutait ses désirs en chien fidèle. Mais, par suite d’un concours de circonstances qui n’est pas rare, son habileté était partielle et circonscrite. Durant toute la matinée, il s’était retracé l’art de gouverner, s’était efforcé d’adapter ses connaissances pratiques à la situation présente et aux ordres qu’il aurait à donner ; mais cela avec toujours la même lassitude accompagnée de découragement. Il se voyait forcé d’agir par intuition, les yeux fermés. Le vaisseau pouvait se conduire comme il espérait, mais pouvait aussi ne pas obéir à ses directions. À supposer que cette deuxième alternative se présentât, Wicks se voyait échoué sans secours à attendre, privé des moyens et des ressources que fournit l’expérience. Si tous les matelots n’eussent pas été exténués, s’il n’avait pas craint de les mettre au courant de sa propre défiance, peut-être eût-il réussi dans sa combinaison ; mais il ne voulait pas montrer sa faiblesse, et ce qui restait en son pouvoir de faire, il l’essaya avec toutes les précautions possibles. En conséquence, il attira Carthew à l’arrière, lui transmit ses instructions avec une patience inquiète, et examina, de concert avec le second, les différentes écoutes et les cordages.

— J’espère que je me rappellerai tout cela, dit Carthew ; c’est si terriblement embrouillé.

Le moment où ces instructions devaient être mises en pratique ne tarda pas à arriver. Les voiles furent amenées, et tous les hommes détachèrent l’ancre. Le câbleau de la baleinière fut coupé et celle-ci abandonnée au gré des flots. Les grandes voiles de hunier et de brigantine furent ajustées, les vergues resserrées et la voile de brigantine tirée à tribord.

« Levez l’ancre, Monsieur Carthew.

— C’est fait.

— Ajustez les focs. »

Les ordres furent suivis à la lettres, mais le brick semblait enchaîné : il ne bougeait pas plus qu’un bloc de marbre. Wicks songea à la brigantine. Il commença par amener la voile, puis fit la manœuvre contraire, toujours sans succès.

« Carguez cette maudite pièce, hurla-t-il enfin, la figure écarlate. Cela n’a pas le sens commun ! »

L’ahurissement du pauvre capitaine fut à son comble quand, la brigantine à peine carguée, le brick s’avança contre le vent. Il semblait que les lois de la nature fussent suspendues ou renversées. Wicks se trouvait aussi étranger sur son vaisseau qu’un paysan au milieu d’une pantomime.

Il eut pourtant soin de ne pas décourager ses marins amateurs. Sa figure était allumée comme une torche, mais il donnait ses ordres avec aplomb, et le brick ayant quitté ses amarres, la principale difficulté paraissait surmontée.

Les petites voiles de hunier et les basses voiles furent amenées, le brick commença à prendre vie et à avancer au milieu des flots, tout comme une créature humaine, pendant que les oiseaux s’envolaient à tire d’aile en frappant l’air de cris aigus, au-dessus des mâts. Petit à petit, le passage commençait à s’effectuer, le ciel bleu se montrait entre le profil des brisants du récif ; petit à petit on se rapprochait de la partie basse de l’îlot. Les vergues furent attachées, la voile de brigantine amenée en arrière ; le brick, presque dompté, accomplissait bravement sa tâche. Bientôt il eut atteint le dernier obstacle, encore une bordée et la lagune était franchie.

Wicks saisit lui-même le gouvernail ; il exultait de joie à la vue de ce succès inespéré. Il manœuvra complètement le brick pour donner de l’abatée et commença à clamer d’une voix de stentor les ordres suivants : « Attention ! la barre opposée au vent ! Bordez les voiles ! Amenez la grande voile ! puis enfin les mots fatals : Assez à la grande voile ! allez à l’avant, amenez les vergues de misaine ! Lâchez la grande voile.

Pour virer un vaisseau équipé avec des mâts et des vergues, il faut une certaine compétence et un coup d’œil prompt. Un homme habitué aux évolutions succinctes d’une goélette aura toujours des tendances à agir trop précipitamment avec un brick. Il en fut ainsi dans le cas présent. L’ordre arriva trop tôt : les voiles de hunier retombèrent en arrière, le vaisseau était prisonnier. À ce moment encore, en renversant le timon, on eût pu conjurer le mal ; mais cette manœuvre était inconnue de Wicks. Il se contenta de faire virer le vaisseau, manœuvre qui exigeait plus de place qu’il n’y en avait alors, aussi l’Ondée volante échouait-elle sur un banc de corail et de sable à cinq heures moins vingt minutes.

Si Wicks prouva dans cette circonstance qu’il n’était pas capable de diriger un vaisseau équipé de mâts et de vergues, il montra du moins qu’il était né marin et qu’il était un véritable capitaine dans les résolutions simples où le développement intellectuel n’est pas nécessaire et quand il suffit à un homme de posséder un œil vigilant et un cœur vaillant. Avant que les hommes eussent eu le temps de se rendre compte de leur infortune, il criait déjà de nouveaux ordres, faisait carguer les voiles et sondait tout autour du vaisseau.

Ensuite, il commanda de mettre une chaloupe à la mer et de haler le brick, manœuvre qui, d’après lui, permettait de se déséchouer, car la marée montait.

Alors, Carthew et Tommy lui objectèrent qu’ils étaient tous exténués, qu’il y avait à peine un souffle de vent, que la nuit allait venir, et qu’il pourrait leur arriver de nouveaux accidents dans l’obscurité.

« Je ne le nie pas, répondit Wicks, et il s’abîma un moment dans ses réflexions, puis, tout à coup, s’écria : Je ne puis, non, je ne puis comprendre de quoi vous êtes faits ! Rester ici est au-dessus de mes forces. Le soleil qui se couche projette des lueurs de sang… et… non, c’est plus fort que moi, je ne puis rester plus longtemps ici ! »

Les autres le regardaient avec une surprise mêlée d’épouvante. L’état lamentable de leur principal guide ; cette peur irraisonnée chez un homme aussi fort et courageux qui, détourné de sa sphère véritable, abandonnait son champ d’action, les impressionna vivement et les remplit de découragement. Cependant, Mac sut profiter d’une occasion qu’il avait vainement cherchée jusqu’au moment où le brick avait touché. Il monta précipitamment sur le pont, et d’une voix ferme et claire :

« Capitaine Wicks, c’est moi qui ai apporté le trouble parmi vous. J’en suis bien fâché et je demande humblement pardon à tous. Si l’un d’entre vous peut me dire sincèrement : « Je vous pardonne », il soulagera mon cœur d’un grand poids. »

Wicks, étonné, le regarda ; mais, reprenant son empire sur lui-même, il répondit :

« Nous sommes tous dans des maisons de verre, bien fragiles ; nous n’allons pas nous tourner les uns contre les autres afin de nous jeter la pierre. Je vous pardonne bien sincèrement. Puisse ce sentiment vous soulager et vous donner le calme ! »

Les autres abondèrent dans le même sens.

« Je vous remercie, reprit Mac, vous agissez en gentlemen. Mais je voudrais ajouter encore un mot : j’espère que nous sommes tous protestants ? »

En effet, tous, détail peu édifiant, appartenaient à cette religion, à laquelle ils ne faisaient pas précisément honneur.

« Alors, c’est très bien, continua-t-il. Pourquoi ne réciterions-nous pas tous ensemble le « Notre Père » ? Il n’y a pas de mal à cela ! »

Sa voix avait les mêmes intonations tranquilles, suppliantes et enfantines que le matin, quand il s’entretenait avec Carthew. Tous, d’un commun élan, s’agenouillèrent sur le pont.

Leur prière s’éleva vers le ciel du milieu des flots mugissants, accompagnée par les cris discordants des oiseaux. Chacun se releva apaisé et soulagé. Jusqu’à présent, ils avaient porté en silence le poids de leur culpabilité ; ils n’avaient parlé de ce fardeau qui les oppressait que dans un moment d’agitation et pour retomber aussitôt dans un silence farouche. Maintenant que, de compagnie, ils avaient examiné leur conscience, le péché leur paraissait moins lourd. Cette prière : « Pardonne-nous nos offenses », prononcée au moment même où ils venaient de pardonner à l’auteur de leur misère, leur sembla redescendre sur eux en une sainte absolution.

Au coucher du soleil, les cinq abandonnés – abandonnés pour la seconde fois – se livrèrent au repos.

La journée du lendemain se leva chaude et sans brise. Un sommeil pénible et agité ne les avait pas rafraîchis, aussi se réveillèrent-ils apathiques et indifférents. Ils s’assirent mornes et silencieux, et regardèrent autour d’eux d’un regard hébété ; seul, Wicks, pressentant l’approche d’une journée très remplie, apporta un esprit plus ouvert et un corps plus actif. Il alla d’abord sonder les eaux, recommença une seconde fois cette opération, puis resta immobile, avec un air renfrogné qui indiquait clairement son désappointement. Enfin, surmontant sa mauvaise humeur, il se dépouilla de tous ses vêtements, monta sur le bastingage et prit son élan… mais le plongeon n’eut pas lieu… Il resta bouche béante, les yeux démesurément ouverts, à scruter l’horizon.

« Une lorgnette ! » cria-t-il.

En un clin d’œil, tous eurent grimpé à ses côtés, et le capitaine pointait sa lunette. Au nord, on apercevait une fumée grise qui s’élevait au milieu de l’air calme, droite comme un point d’exclamation.

« Qu’en pensez-vous ? demandèrent les hommes à Wicks.

— Je ne puis rien vous dire encore ; mais, d’après la direction de la fumée, il semble se diriger droit vers nous.

— Quel bâtiment est-ce ?

— Peut-être un bâtiment chinois, peut-être aussi un vaisseau de guerre à la recherche de naufragés. Holà ! ce n’est pas le moment de s’arrêter à la contemplation. Sur le pont, mes enfants ! »

Il y sauta le premier, comme tout à l’heure il s’était hissé le premier au bastingage, descendit le drapeau, l’inclina vers la drisse des signaux en abaissant le pavillon anglais.

« Maintenant, écoutez-moi bien, leur dit-il en se rhabillant à la hâte, et saisissez bien mes instructions. Si c’est un vaisseau de guerre qui arrive sur nous, il sera très pressé. Ce serait une chance inespérée pour nous, car on nous emmènerait sans y regarder à deux fois, sans même prendre le temps de nous poser une question indiscrète. Je suis le capitaine Trent ; Carthew, vous êtes Goddedaal ; Tommy sera Hardy, et vous Mac, Brown ; Amalu… halte-là, nous ne pouvons pas en faire un Chinois ! J’y suis. Ah Wing aura déserté ; je n’ai jamais songé à signaler sa disparition. Amalu est un arrimeur duquel j’ai fait un cuisinier. Est-ce bien compris ? Redites-moi vite vos noms. »

Tous répétèrent leur leçon avec ardeur.

« Comment s’appelaient les deux autres, demanda Wicks ; celui que Carthew a tué en bas, et l’autre, sur lequel j’ai tiré dans la hune du grand perroquet ?

— Holdorsen et Wallen, répondit quelqu’un.

— Eh bien, ils se sont noyés pendant qu’ils essayaient de mettre une chaloupe à la mer. Nous avons été surpris par une rafale, la nuit dernière ; c’est ce qui nous a jetés ici. Il dirigea un coup d’œil rapide sur la boussole. Vent du nord-nord-ouest, demi-ouest, très violent. Chacun de nous s’est trouvé en danger ; Holdorsen et Wallen ont été projetés par-dessus bord. Est-ce clair ? Mettez bien tout cela dans vos têtes. »

Le capitaine venait d’endosser sa veste. Il parlait avec une impatience fébrile et une animation voisine de la colère.

« Mais, est-ce prudent et sûr ? demanda Tommy.

— Prudent et sûr ! rugit le capitaine ; mais, idiot, nous sommes sur un volcan ! Si ce vaisseau est à destination de la Chine, ce dont il n’a pas l’air, nous serons perdus en débarquant. S’il fait la route en sens contraire, c’est qu’il vient de Chine, n’est-ce pas ? Supposez alors qu’il se trouve à bord un homme ayant vu Trent ou quelqu’un des marins de ce brick, et, avant deux heures, nous serons dans les fers. Prudent et sûr ! Non, ce n’est pas sûr. C’est notre dernière carte, notre seule et faible chance d’échapper au bagne. Voilà tout ! »

À ce tableau effrayant, la terreur s’empara de chacun.

« Ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester sur ce brick ? demanda Carthew. On nous donnerait un coup de main pour le remettre à flot.

— Vous allez me faire perdre cette journée en bavardages, s’écria Wicks. Tenez, en procédant au sondage ce matin, j’ai trouvé deux pieds d’eau dans la cale, alors qu’il n’y en avait que huit pouces hier au soir. Quelle en est la cause ? Je n’en sais rien. Cela peut aussi bien n’être rien de grave qu’une avarie sérieuse. Dans ce dernier cas nous serions condamnés à faire un millier de milles en chaloupe. Est-ce votre goût, cela ?

— Mais, vous dites vous-même qu’il n’y a peut-être pas d’avaries sérieuses, et, dans tous les cas, les charpentiers du bord sont tenus de nous aider dans nos réparations.

— Moses Murphy ! cria le capitaine. Comment le brick a-t-il touché ? Par l’avant, je suppose, et maintenant il est incliné vers la proue. Si un charpentier met le pied ici, de quel côté se dirigera-t-il d’abord ? Il descendra dans les soutes de la proue, je suppose ! Alors, comment lui expliquerez-vous tout ce sang qui se trouve parmi les ustensiles ? Vous vous croyez une assemblée de membres du Parlement discutant Plimsoll, et vous n’êtes qu’une réunion de meurtriers avec un bout de la corde au cou ! Quelque animal a-t-il encore du temps à perdre ? Non ? Dieu merci ! Eh bien, matelots, je vous laisse sur le pont et je me rends dans la cabine. Vous enlèverez la couverture de cette chaloupe, puis vous irez ouvrir le coffre aux espèces. Nous sommes cinq : prenez autant de malles, partagez l’argent en cinq parts, et mettez-en une au fond de chaque malle. Allez-y hardiment, empilez par-dessus ce qui vous tombera sous la main : couvertures, toile, habits, ce que vous voudrez. Ce sera un peu lourd, mais tant pis, nous n’y pouvons rien. Vous, Carthew… maudit soit !… Vous, Monsieur Goddedaal, venez avec moi, nous avons à travailler ensemble. »

Le capitaine jeta un nouveau coup d’œil vers le bâtiment dont on voyait plus distinctement la fumée, puis se hâta de descendre avec Carthew sur ses talons.

Les registres du bord, au nombre de deux, furent trouvés dans la cabine principale, derrière la cage du canari. L’un avait été tenu par Trent, l’autre par Goddedaal. Wicks les examina l’un après l’autre en faisant la grimace.

« Savez-vous imiter les écritures ? demanda-t-il à Carthew.

— Non.

— Eh bien, ce n’est pas de chance… je ne le sais pas non plus. Ah ! voilà qui est encore pire. Le journal de bord de Goddedaal est en règle ! Il l’aura mis en ordre avant le souper. Tenez, lisez : « Vu de la fumée. Capitaine Kirkup et cinq matelots de la goélette Currency Lass ». Ceci vaut mieux, continua-t-il en attirant l’autre livre vers lui. Le capitaine n’a pas touché au sien depuis quinze jours ! Eh bien, faites disparaître votre journal, Monsieur Goddedaal, et gardons celui du capitaine… le mien, voulais-je dire. Seulement, je ne le rédigerai pas moi-même, pour des raisons particulières ; c’est vous qui me remplacerez. Asseyez-vous là et écrivez sous ma dictée.

— Mais comment expliquer la disparition de mon livre ?

— Vous n’en avez jamais tenu. Grande négligence de votre part ! Me comprenez-vous ?

— Et la différence des écritures ? Vous l’avez commencé, pourquoi l’aurais-je continué ? demandera-t-on. Enfin, vous serez obligé dans tous les cas de signer.

— Oh ! je ne puis écrire, j’ai été victime d’un accident.

— Un accident ! Cela sonne faux. Quelle sorte d’accident ? »

Wicks ouvrit toute grande sa main droite sur la table ; de la gauche il enfonça son couteau dans la paume.

« Celui-ci. Il y a toujours moyen de se tirer d’affaire quand on a une bonne tête, solidement placée entre deux épaules. »

Il commença à panser sa blessure au moyen d’un mouchoir, tout en regardant le livre de Goddedaal. « Holà ! dit-il, cela n’ira jamais, c’est une histoire impossible. Ici, pour commencer, le capitaine fait un chemin absolument fantaisiste ; ainsi, il est à mille milles au sud de l’Équateur, et là, on dirait qu’il était, le 6, dans ces parages ; il navigue tout le temps, et se retrouve à Midway le 11 au matin.

— Goddedaal prétendait qu’ils n’avaient pas eu de chance.

— C’est possible, mais cela n’a pas l’air naturel, voilà tout ce que je puis dire.

— C’est pourtant vrai.

— Possible encore, mais peu m’importe si les choses se sont réellement passées ainsi, il faut encore que les faits aient l’air vraisemblables, s’écria le capitaine, sondant toutes les profondeurs de la critique. Tenez, essayez de me serrer ce bandage, je saigne comme un bœuf ! »

Pendant que Carthew enroulait le mouchoir autour de la main de Wicks, son patient, le regard vague, la bouche entr’ouverte, semblait plongé dans de profondes réflexions. L’opération terminée, il sauta sur ses pieds, l’air triomphant.

« J’ai trouvé ! et courant sur le pont : Holà les amis ! cria-t-il, nous ne sommes pas arrivés ici le 11, mais bien le 6 au soir, et nous avons été obligés d’y rester à cause du calme. Dès que vous aurez fini avec les coffres, vous pourrez préparer du bœuf et de l’eau. Nous paraîtrons avoir été sur le point de partir en chaloupes.

Deux secondes plus tard, Wicks était de retour dans la cabine, en train de combiner le nouveau livre de bord. Celui de Goddedaal fut ensuite soigneusement détruit, et la chasse aux papiers commença. De tous les moments d’angoisse de la matinée, celui-ci fut peut-être le plus poignant. Les deux hommes fouillèrent tous les coins et recoins, tantôt ruisselants de sueur, tantôt frissonnants de crainte. Ils continuaient encore leurs recherches vaines, quand on leur annonça que le bâtiment on vue était véritablement un vaisseau de guerre qui ne se trouvait plus qu’à une petite distance, et qu’on venait d’en détacher une chaloupe. Comment se fait-il que Wicks et Carthew n’aient pas trouvé la boîte en fer, c’est pour moi un mystère inexplicable ! Les documents essentiels furent enfin découverts dans les poches de l’habit que Trent endossait ordinairement pour descendre à terre ; c’est là qu’il les avait laissés.

Pour la première fois de toute la matinée, quelque chose comme un sourire effleura les lèvres de Wicks.

« Ce n’est pas trop tôt, dit-il ; et maintenant, prenez ceci sur vous, j’ai peur de les mélanger si je garde tout. »

Et il tendit à Carthew une liasse de papiers.

« Qu’est-ce que cela ?

— Les papiers de Kirkup et du Currency Lass. Fasse le ciel que nous n’en ayons plus besoin !

Ils s’apprêtaient à quitter la cabine, quand le serin se mit à chanter un trille.

« Mon Dieu, fit observer Carthew très ému, nous ne pouvons abandonner ce pauvre oiseau. C’était celui du malheureux Goddedaal.

— Eh bien, emportez-le. »

Tous deux se rendirent sur le pont.

La masse énorme et disgracieuse d’un vaisseau de guerre moderne se laissait apercevoir du récif. Il était complètement immobile, sauf que, de temps à autre, un ou deux coups d’hélice le faisaient osciller. Plus près, ayant dépassé les brisants, un long bateau peint en blanc, poussé par les efforts de plusieurs rameurs, avançait rapidement : un drapeau flottait à l’arrière.

— Un mot encore, dit Wicks, quand, d’un regard rapide, il eut embrassé ce tableau. Mac, vous avez été dans les ports de la Chine ? Très bien ! vous saurez vous tirer d’affaire. Quant aux autres… eh bien, je vous ai gardés à mon bord pendant le temps que nous étions à Hong-Kong, espérant que vous déserteriez ; mais vous m’avez joué et vous êtes restés attachés au brick. Ce détail vous aidera à mentir et donnera plus de vraisemblance à vos histoires. »

La chaloupe était arrivée tout près d’eux : un jeune officier s’y trouvait, et, à en juger par l’attitude peu respectueuse des marins qui causaient entre eux, on devait supposer qu’il était d’un grade très inférieur.

« Dieu merci, ils ont seulement envoyé une sorte d’aspirant ! exclama Wicks. Holà Hardy, à l’avant ! Je ne veux avoir aucun matelot sur le tillac. »

Le bateau, par une manœuvre parfaite, vint s’aligner, et le jeune officier, sautant à bord, fut respectueusement salué par Wicks.

« Vous êtes le capitaine de ce vaisseau ?

— Oui, Monsieur. Je m’appelle Trent, et ceci est l’Ondée volante de Hull.

— Vous semblez être dans l’embarras.

— Si vous voulez m’accompagner à l’arrière, je vous raconterai tout.

— Quoi, vous tremblez ! s’écria l’officier.

— Vous en feriez peut-être autant si vous étiez dans mon cas, répliqua Wicks » ; et il conta son histoire de l’eau corrompue, du calme plat, de la tempête et des marins engloutis. Le capitaine, la tête dans la gueule du lion, parlait tout d’une haleine, d’un ton aussi animé qu’un plaideur devant la cour de justice. Quand j’entendis à San Francisco, ce même récit émanant du même narrateur, je conçus immédiatement des soupçons ; mais, fort heureusement pour Wicks, l’officier qui l’interrogeait ne brillait pas par la perspicacité.

« Mon capitaine n’est pas extrêmement pressé, dit-il quand le pseudo-Trent eut achevé son récit ; j’ai ordre de vous prêter toute l’assistance qui est en mon pouvoir et de signaler que l’on envoie une seconde chaloupe, si un plus grand nombre de matelots devenait nécessaire. En quoi puis-je vous être utile ?

— Oh ! nous ne vous retiendrons pas longtemps, répondit Wicks gaiement. Nous sommes prêts, Dieu merci : papiers, chronomètres, coffres des matelots, tout y est.

— Avez-vous donc l’intention de quitter ce brick ? Il me paraît cependant bien couché. Ne serait-il pas possible de le renflouer ?

— Oh ! que si ! mais tiendrait-il la mer ? voilà la question. Son avant est défoncé, il fait eau. »

L’officier rougit jusqu’au blanc des yeux ; il était incompétent et en avait conscience. Croyant son ignorance remarquée, il n’osa plus ouvrir la bouche ; d’ailleurs, il ne songeait pas un instant que le capitaine le trompât : du moment que celui-ci semblait satisfait, il devait l’être également.

« Très bien, fit-il, dites à vos matelots d’apporter leurs effets.

— Monsieur Goddedaal, ordonna Wicks, ou plutôt Trent, commandez aux hommes d’apporter ici leurs effets. »

L’équipage du Currency Lass avait marché sur des charbons ardents pendant toute la durée de cet entretien. La bonne nouvelle que leur communiqua Carthew les réjouit et produisit sur eux l’effet d’un rayon de soleil à minuit. Hadden fut pris d’une crise de larmes en arrivant aux cordages. L’ouvrage ne s’en continua pas moins activement ; en un clin d’œil, hommes et bagages furent embarqués. La chaloupe, détachée des flancs de l’Ondée volante, se dirigea vers la passe.

Une grande victoire venait d’être remportée : le faux naufrage était accepté, par conséquent confirmé ; les marins quittaient le brick indemnes, et la distance augmentait entre eux et la preuve de leur crime. Ils savaient pourtant que tout danger n’était pas écarté ; à mesure qu’ils approchaient du vaisseau de guerre, le doute et l’anxiété oppressaient leur poitrine : le bâtiment, selon le lieu de sa destination, ne pourrait-il se transformer pour eux en prison ou devenir la voiture cellulaire qui les conduirait à la potence ?

Arrivé dans la chaloupe, Wicks soutint la conversation. Le son des voix atteignait faiblement l’oreille de Carthew, aussi faiblement que si les interlocuteurs eussent été placés à une grande distance de lui ; mais la portée de chaque mot le frappait en plein cœur comme un boulet.

« Quel est, disiez-vous, votre vaisseau ? demanda Wicks.

— La Tempête, ne savez-vous pas ? »

Ne savez-vous pas ! qu’est-ce que ces mots pouvaient bien signifier ? Peut-être rien du tout, peut-être était-ce une allusion à une rencontre précédente des deux bâtiments ? Wicks prit son courage à deux mains et continua ses interrogations.

« Quelle est sa destination ?

— Oh ! nous explorons toutes ces misérables petites îles, avant d’aller à San Francisco.

— Ah oui ! et vous arrivez sans doute, comme nous, de la Chine ?

— Hong-Kong, » dit l’officier en crachant par-dessus bord.

Hong-Kong ! Quelle menace dans ces deux mots ! Leur affaire était claire : aussitôt le pied sur la Tempête, ils seraient arrêtés, le brick soumis à un minutieux examen. On retrouverait les traces de sang, peut-être même la lagune serait-elle draguée, et, dans ce cas, les morts témoigneraient contre eux ! Carthew eut toutes les peines du monde à réprimer une envie presque irrésistible de se lever du banc des rameurs où il était assis, de crier sa culpabilité à haute voix, puis de se jeter dans la mer. Au comble de l’agitation et de la terreur, il lui semblait inutile de dissimuler plus longtemps et de tergiverser avec le destin. À quoi bon prolonger encore ces secondes qui devenaient des heures d’incertitude et d’angoisse poignante, alors que la honte et la mort paraissaient s’approcher invisibles, mais sûres ? Wicks persévéra en dépit de toutes les menaces suspendues au-dessus de sa tête ; ses traits étaient décomposés, sa voix à peine reconnaissable. Le plus obtus des officiers et des hommes, semble-t-il, eût dû lire l’imposture dans ses traits et dans sa contenance. Avec un courage presque stoïque, il persévéra dans sa résolution d’acquérir une certitude.

« Joli endroit, Hong-Kong, dit-il.

— J’en suis sûr, mais connais pas. Nous n’y sommes restés qu’une journée et demie ; des ordres reçus nous ont fait quitter pour venir directement ici. Je n’ai jamais entendu parler d’une croisière aussi abominable. » Et il continua à se lamenter et à décrire toutes les chances contraires à la Tempête.

Wicks et Carthew ne s’occupaient plus de lui. Appuyés en arrière au plat-bord, ils respiraient longuement ; leur corps était comme engourdi, mais l’esprit actif et agréablement occupé mesurait les dangers passés, se réjouissait du soulagement présent en calculant les dernières chances de salut. Ils étaient en sûreté pendant la traversée à bord du vaisseau de guerre ; encore quelques jours de péril, d’activité, de présence d’esprit à San Francisco, et l’horrible passé disparaîtrait pour toujours. Trent redeviendrait Kirkup, et Goddedaal, Carthew, c’est-à-dire des hommes au-dessus de tout soupçon, des hommes qui n’avaient jamais entendu parler de l’Ondée volante et qui ne connaissaient pas l’île de Midway.

La chaloupe arriva enfin aux côtés de la Tempête, sous les regards curieux des marins et les bouches de canons.

Machinalement, comme des automates, les hommes du Currency Lass grimpèrent à bord ; ils regardaient sans voir autour d’eux les agrès, les ponts blancs et l’équipage réuni en masse ; ils entendaient parler comme à distance et répondaient au hasard.

Et soudain, voilà qu’une main vient doucement se placer sur l’épaule de Carthew.

« Eh bien, Norris, mon vieux ! demanda une voix joyeuse, d’où tombes-tu comme cela ? On t’a cherché partout. Ne sais-tu pas que te voilà entré dans ton royaume de gloire ? »

Carthew se retourna, vit en face de lui son ancien condisciple Sebright, et s’évanouit à ses pieds.

Un peu plus tard, quand il reprit connaissance, il se retrouva dans la cabine de Sebright avec le médecin du bord à ses côtés. Il ouvrit les yeux, regarda fixement la figure étrangère et dit avec une sorte de violence presque solennelle :

« Brown doit suivre le même chemin que les autres… maintenant ou jamais… » Il y eut une pause, puis, sa raison revenant plus nette, il s’écria : « Que disais-je ? Où suis-je ? Qui êtes-vous ?

— Je suis le médecin de la Tempête, vous êtes dans la cabine du lieutenant Sebright et vous pouvez chasser toute inquiétude de votre esprit. Vos peines sont passées, Monsieur Carthew.

— Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?… Ah ! je m’en souviens… Sebright me connaît. Oh !… » Il se prit à gémir et à trembler. « Envoyez-moi Wicks ; il faut que je voie Wicks à l’instant même, cria-t-il en saisissant le poignet du docteur, qu’il serra avec une force inconsciente.

— Très bien, répondit celui-ci. Nous allons conclure un marché : vous avalerez cette potion, puis j’irai vous chercher Wicks. »

Là-dessus, il donna au malheureux un opiat qui l’assoupit dans l’espace de dix minutes et lui sauva probablement la raison.

Le devoir du médecin l’appelait maintenant auprès de Mac, auquel des soins étaient nécessaires, et, pendant qu’il lui remettait le bras, il trouva l’occasion de faire répéter à l’Irlandais le nom de ses compagnons. Puis il se rendit auprès du capitaine. Ce dernier n’était plus le même homme ; il était comme transformé. Le soulagement apporté à ses inquiétudes, le sentiment d’une profonde sécurité, un bon repas et un grog avaient suffi à endormir sa vigilance habituelle et à amoindrir son énergie.

« Quand cela a-t-il été fait ? demanda le chirurgien en examinant la blessure.

— Il y a plus d’une semaine, répondit Wicks, qui ne songeait plus qu’au livre de bord.

— Hein ! fit le docteur en levant la tête et fixant le capitaine dans le blanc des yeux.

— Je… je… je ne sais plus exactement », bégaya celui-ci. À entendre ce mensonge, les soupçons du praticien s’accrurent.

« À propos, interrogea-t-il d’un air dégagé, lequel d’entre vous se nomme Wicks ?

— Qu’est-ce que cela ? balbutia le capitaine devenu blanc comme un linge.

— Wicks, répéta le docteur ; lequel d’entre vous se nomme Wicks ? Ma question est bien claire, je suppose. »

Wicks le regarda d’un œil égaré, mais sans répondre.

« Et qui est Brown ?

— De quoi parlez-vous ? Qu’entendez-vous par là ? » s’écria Wicks, lui arrachant sa main à demi bandée avec une violence telle que le sang vint éclabousser la figure du chirurgien.

Celui-ci ne prit pas la peine de l’enlever ; arrêtant sur son patient un regard perçant, il poursuivit :

« Pourquoi Brown doit-il suivre le même chemin ? »

Wicks tomba en tremblant sur un paquet de cordes.

« Carthew vous l’a dit ? s’écria-t-il.

— Non, il n’a rien dit ; mais votre attitude et la sienne m’ont fait réfléchir, et je pense qu’il y a chez vous certaines allures louches et mystérieuses.

— Donnez-moi un grog… J’aime mieux vous confier toute la vérité que de vous voir chercher à la connaître. Je veux être damné si le cas est aussi mauvais qu’il en a l’air ! »

À l’aide de quelques grogs bien forts, ses idées lucides revinrent : il conta pour la première fois la tragédie de l’Ondée volante.

Ce récit fait au médecin amena une amélioration dans leur position. Le praticien comprit la situation de ces malheureux, en eut pitié et les aida de tout son pouvoir. Lui, Wicks et Carthew, dès que celui-ci fut rétabli, eurent plusieurs conciliabules secrets et réglèrent un plan de conduite pour San Francisco. Il délivra le certificat déclarant que « Goddedaal » n’était pas transportable et s’arrangea de façon à ce que Carthew débarquât à la faveur des ténèbres ; il garda ouverte la blessure de Wicks, de façon à empêcher tout service de la main droite. Il fit changer, dès le premier jour, la lourde monnaie d’argent du Chili contre des pièces d’or, plus facilement transportables, et usa de son influence auprès des officiers du bord en les empêchant de bavarder, de manière à ce que l’identité de Carthew ne fût pas mentionnée dans les papiers. Enfin, il rendit un autre service, plus considérable encore. Il avait à San Francisco un ami millionnaire, auquel il présenta Carthew comme un jeune homme venant de rentrer en possession de biens considérables, mais que certains embarras avec des créanciers juifs obligeaient à des règlements en douceur. Le millionnaire se mit gracieusement à sa disposition, c’est avec son argent que se livra le combat autour de l’Ondée volante et ce Crésus était… Je vous le donne en mille… Tout simplement Douglas Longhurst.

Aussi longtemps que les hommes du Currency Lass avaient pu se dissimuler derrière une fausse identité, il importait fort peu que le brick fût acheté ou non et que l’on découvrît des contradictions inexplicables dans l’histoire du naufrage ; mais maintenant que l’un des associés était reconnu, la face des choses avait totalement changé. Le plus petit scandale ne manquerait pas d’attirer l’attention sur les agissements de Norris ; on se demanderait comment Carthew, parti de Sydney à bord d’une goélette, se trouvait, si peu de temps après, à bord d’un brick venant de Hong-Kong, et, d’une question à une autre, on arriverait à saisir le fil du mystère : découverte redoutable, tant pour lui que pour ses premiers compagnons. C’est ici que naquit tout naturellement l’idée de profiter de la nouvelle opulence de Carthew pour acheter le brick sous un nom supposé. Le projet fut exécuté avec autant de prudence que d’énergie ; Norris, sous une identité quelconque, s’installa dans un hôtel et alla trouver le premier homme d’affaires venu, c’est-à-dire Bellairs, pour le charger d’acquérir l’épave à son compte.

« Jusqu’à quel prix dois-je monter, s’il vous plaît ? avait demandé celui-ci à son client.

— Cela m’est égal, n’importe le prix, pourvu que vous l’achetiez.

Mettons cent mille livres (250 000 fr.), si cela vous fait plaisir. »

Pendant ce temps, le capitaine avait dû arpenter les rues de San Francisco, se présenter au Consulat, être contre-examiné par l’agent du Lloyd, interrogé au sujet des comptes perdus ; il signa de la main gauche et répéta ses mensonges à chaque patron de vaisseau de San Francisco, en ignorant si, à un moment donné, il ne tomberait pas dans les bras d’un de ses anciens amis qui l’appellerait par son véritable nom de Wicks, ou si un ennemi quelconque ne lui dénierait pas celui de Trent. Ce dernier désagrément lui arriva ; mais, grâce à son attitude ferme et résolue, il sut le transformer en élément de force.

Cette alerte fut vive, mais ne se renouvela plus jusqu’au matin de la vente, où il eut avec Jim Pinkerton une entrevue qui l’alarma quelque peu. C’est avec une anxiété croissante qu’il attendit le moment des enchères. Il savait que Carthew y avait envoyé un mandataire, mais ne connaissait ni celui-ci, ni les ordres donnés. Je suppose que le capitaine Wicks jouit d’une constitution excellente et qu’en dépit de son apparence et de ses propres inquiétudes, il n’est pas sujet à l’apoplexie ; sans quoi il serait tombé frappé d’une attaque de ce mal, en assistant aux péripéties de cette vente insensée et en voyant le vieux brick et sa cargaison de peu de valeur adjugés à un étranger pour la jolie somme de cent mille livres sterling.

Il avait été convenu qu’il éviterait Carthew et la maison où logeait celui-ci, de façon qu’il ne semblât exister aucun rapport entre l’équipage et l’acquéreur de l’épave ; mais, à ce moment critique, l’heure des précautions était passée. Wicks monta dans un train et courut en toute hâte à Mission-Street.

Sur le seuil de la porte, il reconnut Carthew qui quittait la maison.

« Venez, venez, partons ! » dit celui-ci, et quand ils furent dans la rue, il ajouta : « Tout est fini.

— Ah ! vous connaissez le résultat de la vente ?

— La vente ! Je vous assure que je l’avais complètement oubliée. » Et il lui parla de la voix qui, par le téléphone lui avait posé cette question affolante : « Pourquoi vouliez-vous acheter l’Ondée volante ? »

Cette circonstance, qui faisait suite et pendant à l’invraisemblable enchère du matin, était assez forte pour ébranler la raison d’Emmanuel Kant lui-même. La terre entière paraissait se liguer contre les malheureux : il semblait que les pierres et tous les gamins de la rue eussent connaissance de leur coupable secret. Fuir, fuir, était leur unique pensée. Le trésor du Currency Lass fut dissimulé dans une ceinture, les malles furent expédiées à une adresse imaginaire dans la Colombie anglaise, puis, le même jour, tous quittèrent précipitamment San Francisco, à destination de Los Angeles.

Ils continuèrent leur voyage par la route du Sud-Pacifique, que Carthew suivit également pour retourner en Angleterre, tandis que les trois autres se dirigeaient vers Mexico.

ÉPILOGUE

« Cher ami,

« L’autre jour, à Manikiki, j’ai eu le plaisir de rencontrer Loudon Dodd. Nous avons passé deux heures ensemble dans cette jolie petite église qui ressemble à un joujou et est garnie de bancs, à la mode européenne.

« Les indigènes qui, décidément, sont les habitants les plus attrayants de notre planète, faisaient cercle autour de nous, dans les bancs, nous prodiguant force caresses de la main et mille câlineries. C’est là que j’ai posé mes questions à Dodd et c’est là qu’il y a répondu.

« Je l’ai d’abord ramené à cette nuit de Barbizon, pendant laquelle Carthew lui conta son histoire, en lui demandant, ce qu’était devenu Bellairs. Il paraît que, dès son arrivée, Loudon en avait parlé à son nouvel ami et que celui-ci se montra fort peu ému de la poursuite acharnée de l’agent d’affaires. « Il est pauvre, et moi je suis riche », avait-il répondu, « je puis me rire de lui. Je partirai pour ailleurs voilà tout. J’irai dans quelque endroit assez éloigné pour que le voyage, très coûteux, empêche mon persécuteur de m’y suivre. Que dites-vous de la Perse ? Et pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas ? » C’est ainsi que, dès l’après-midi suivante, ils partirent pour Constantinople et de là se dirigèrent vers Téhéran. Quelques semaines plus tard, un paragraphe inséré dans un journal annonçait que Bellairs, rentré d’une manière ou d’une autre à San Francisco, venait de mourir dans l’hôpital de cette ville.

« J’adressai une autre question à Dodd.

« Comment se fait-il, lui dis-je, que, parti pour la Perse avec un millionnaire et riche vous-même, je vous trouve trafiquant dans les îles du Pacifique ? »

« Il me répondit en souriant que je n’avais probablement pas entendu parler de la dernière faillite de Jim Pinkerton.

« J’ai été mis à sec une seconde fois, continua-t-il ; puis, sur ces entrefaites, il arriva que Carthew, ayant fait construire une goélette, me prit comme subrécargue. C’est son yacht qui me porte, et mon commerce dont je m’occupe ; comme presque toutes les dépenses se rapportent au yacht, je réussis assez bien dans mes affaires. Quant à Jim, il s’est remis à flot et s’est engagé dans une des meilleures spéculations de l’Ouest, à ce qu’on prétend : les fruits, céréales et biens immobiliers. Il a comme associé un Tartare avec lequel il doit compter et qui n’est autre que… Nares. Ce dernier a une forte tête et il gardera Pinkerton dans la bonne voie. Ils ont à Saucelito une maison de campagne où j’ai passé quelque temps, la dernière fois que j’ai visité cette côte. Jim était à ce moment propriétaire et éditeur d’un journal, – je le soupçonne de vouloir devenir sénateur un de ces jours ; – il me proposa de quitter la goélette pour me charger de la rédaction. Lui et Mamie ne perdent pas de vue la Constitution de l’État. »

« — Et qu’advint-il des trois hommes du Currency Lass, après qu’ils se furent séparés de Carthew ?

« — Il paraît qu’ils eurent une immense alerte à Mexico, puis Hadden et Mac se tournèrent vers les champs d’or du Venezuela, tandis que Wicks se rendait seul à Valparaiso. Il y a en ce moment un Kirkup dans la marine chilienne ; j’ai vu ce nom dans les journaux, à propos du combat de Balmaceda. Hadden se fatigua bientôt des mines ; je l’ai rencontré dernièrement à Sydney. À en croire les dernières nouvelles de Venezuela, Mac aurait été tué lors de l’attaque d’un convoi transportant de l’or. Aussi ne reste-t-il guère que trois survivants de ceux qui prirent part à la tragédie de l’Ondée volante, je dis trois, car Amalu compte à peine.

« Arrivés à cette partie de notre entretien, nous fûmes obligés de céder aux sollicitations de nos admirateurs, les indigènes, et de nous rendre dans la maison du pasteur pour y boire de la noix de coco verte. Le vaisseau qui m’avait amené repartait le même soir, car Dodd, arrivé avant nous, avait déjà acheté toute l’écaille disponible dans l’île. Bien qu’il me pressât vivement de déserter mon bord pour retourner avec lui à Auckland, où il allait rejoindre Carthew, je tins bon et refusai son aimable proposition.

« Nous nous séparâmes donc, non pas avant que j’eusse visité le vaisseau de Loudon avec ses agencements en bois dur. En route, il me parla de son dernier voyage à Butaritari, où Carthew l’avait envoyé pour voir ce qu’était devenu Topélius et, au besoin, lui tendre une main secourable. Mais Topélius était dans toute sa grandeur et sa puissance ; il le patronna et se montra très habile homme.

« Tels sont, je crois, tous les renseignements que j’ai reçus de mon ami Loudon ; j’espère avoir été bien inspiré en lui posant les questions dont je savais que vous seriez heureux de connaître la réponse. »


Ce livre numérique

a été édité par la

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en février 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Pascal, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Stevenson R.-L., Le Naufrageur, Paris, Hachette, 1906. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page a été prise par Laura Barr-Wells en décembre 1983.

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