Robert Louis Stevenson

LE CAS ÉTRANGE DU
DR. JEKYLL ET DE M. HYDE

STRANGE CASE OF DR. JEKYLL
AND MR. HYDE

suivi de :
Un Logement pour la nuit, A Lodging For The Night

1886, 1931, 1877, 1890

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Table des matières

 

LE CAS ÉTRANGE DU DR. JEKYLL ET DE M. HYDE. 4

I. À PROPOS D’UNE PORTE.. 4

II. EN QUÊTE DE M. HYDE.. 15

III. LA PARFAITE TRANQUILLITÉ DU Dr JEKYLL.. 28

IV. L’ASSASSINAT DE SIR DANVERS CAREW... 32

V. L’INCIDENT DE LA LETTRE.. 39

VI. LE REMARQUABLE INCIDENT DU Dr LANYON.. 47

VII. L’INCIDENT DE LA FENÊTRE.. 53

VIII.  LA DERNIÈRE NUIT.. 56

IX.  LA NARRATION DU DR LANYON.. 76

X. HARRY JEKYLL FAIT L’EXPOSÉ COMPLET DE SON CAS  87

UN LOGEMENT POUR LA NUIT. 111

STRANGE CASE OF DR. JEKYLL AND MR. HYDE. 139

I. STORY OF THE DOOR.. 139

II. SEARCH FOR MR. HYDE.. 149

III. DR. JEKYLL WAS QUITE AT EASE.. 161

IV. THE CAREW MURDER CASE.. 165

V. INCIDENT OF THE LETTER.. 172

VI. REMARKABLE INCIDENT OF DR. LANYON.. 179

VII. INCIDENT AT THE WINDOW... 185

VIII. THE LAST NIGHT. 188

IX. DOCTOR LANYON’S NARRATIVE. 206

X. HENRY JEKYLL’S FULL STATEMENT OF THE CASE. 216

A LODGING FOR THE NIGHT. 238

Ce livre numérique. 264

 

LE CAS ÉTRANGE
DU DR. JEKYLL ET DE M. HYDE

Traduction : Théo Varlet
Illustrations : Charles Raymond Macauley

I. À PROPOS D’UNE PORTE

M. Utterson le notaire était un homme d’une mine renfrognée, qui ne s’éclairait jamais d’un sourire ; il était d’une conversation froide, chiche et embarrassée ; peu porté au sentiment ; et pourtant cet homme grand, maigre, décrépit et triste, plaisait à sa façon. Dans les réunions amicales, et quand le vin était à son goût, quelque chose d’éminemment bienveillant jaillissait de son regard ; quelque chose qui à la vérité ne se faisait jamais jour en paroles, mais qui s’exprimait non seulement, par ce muet symbole de la physionomie d’après-dîner, mais plus fréquemment et avec plus de force par les actes de sa vie. Austère envers lui-même, il buvait du gin quand il était seul pour réfréner son goût des bons crus ; et bien qu’il aimât le théâtre, il n’y avait pas mis les pieds depuis vingt ans. Mais il avait pour les autres une indulgence à toute épreuve ; et il s’émerveillait parfois, presque avec envie, de l’intensité de désir réclamée par leurs dérèglements ; et en dernier ressort, inclinait à les secourir plutôt qu’à les blâmer. « Je penche vers l’hérésie des caïnites, lui arrivait-il de dire pédamment. Je laisse mes frères aller au diable à leur propre façon. » En vertu de cette originalité, c’était fréquemment son lot d’être la dernière relation avouable et la dernière bonne influence dans la vie d’hommes en voie de perdition. Et à l’égard de ceux-là, aussi longtemps qu’ils fréquentaient son logis, il ne montrait jamais l’ombre d’une modification dans sa manière d’être.

Sans doute que cet héroïsme ne coûtait guère à M. Utterson ; car il était aussi peu démonstratif que possible, et ses amitiés mêmes semblaient fondées pareillement sur une bienveillance universelle. C’est une preuve de modestie que de recevoir tout formé, des mains du hasard, le cercle de ses amitiés. Telle était la méthode du notaire. Il avait pour amis les gens de sa parenté ou deux qu’il connaissait depuis le plus longtemps ; ses liaisons, comme le lierre, devaient leur croissance au temps, et ne réclamaient de leur objet aucune qualité spéciale. De là, sans doute, le lien qui l’unissait à M. Richard Enfield son parent éloigné, un vrai Londonien honorablement connu. C’était pour la plupart des gens une énigme de se demander quel attrait ces deux-là pouvaient voir l’un en l’autre, ou quel intérêt commun ils avaient pu se découvrir. Au dire de ceux qui les rencontraient faisant leur promenade dominicale, ils n’échangeaient pas un mot, avaient l’air de s’ennuyer prodigieusement, et accueillaient avec un soulagement visible la rencontre d’un ami. Malgré cela, tous deux faisaient le plus grand cas de ces sorties, qu’ils estimaient le plus beau fleuron de chaque semaine, et pour en jouir avec régularité il leur arrivait, non seulement de renoncer à d’autres occasions de plaisir, mais même de rester sourds à l’appel des affaires.

Ce fut au cours d’une de ces randonnées que le hasard les conduisit dans une petite rue détournée d’un quartier ouvrier de Londres. C’était ce qui s’appelle une petite rue tranquille, bien qu’elle charriât en semaine un trafic intense. Ses habitants, qui semblaient tous à leur aise, cultivaient à l’envi l’espoir de s’enrichir encore, et étalaient en embellissements le superflu de leurs gains ; de sorte que les devantures des boutiques, telles deux rangées d’accortes marchandes, offraient le long de cette artère un aspect engageant. Même le dimanche, alors qu’elle voilait ses plus florissants appas et demeurait comparativement vide de circulation, cette rue faisait avec son terne voisinage un contraste brillant, comme un feu dans une forêt ; et par ses volets repeints de frais, ses cuivres bien fourbis, sa propreté générale et son air de gaieté, elle attirait et charmait aussitôt le regard du passant.

À deux portes d’un coin, sur la gauche en allant vers l’est, l’entrée d’une cour interrompait l’alignement, et à cet endroit même, la masse rébarbative d’un bâtiment projetait en saillie son pignon sur la rue. Haut d’un étage, sans fenêtres, il n’offrait rien qu’une porte au rez-de-chaussée, et à l’étage la façade aveugle d’un mur décrépit. Il présentait dans tous ses détails les symptômes d’une négligence sordide et prolongée. La porte, dépourvue de sonnette ou de heurtoir, était écaillée et décolorée. Les vagabonds gîtaient dans l’embrasure et frottaient des allumettes sur les panneaux ; les enfants tenaient boutique sur de seuil ; un écolier avait essayé son canif sur les moulures ; et depuis près d’une génération, personne n’était venu chasser ces indiscrets visiteurs ni réparer leurs déprédations.

M. Enfield et le notaire passaient de l’autre côté de la petite rue ; mais quand ils arrivèrent à hauteur de l’entrée, le premier leva sa canne et la désigna :

— Avez-vous déjà remarqué cette porte ? demanda-t-il ; et quand son compagnon lui eut répondu par l’affirmative : Elle se rattache dans mon souvenir, ajouta-t-il, à une très singulière histoire.

— Vraiment ? fit M. Utterson, d’une voix légèrement altérée. Et quelle était-elle ?

— Eh bien, voici la chose, répliqua M. Enfield. C’était vers trois heures du matin, par une sombre nuit d’hiver. Je m’en retournais chez moi, d’un endroit au bout du monde, et mon chemin traversait une partie de la ville où l’on ne rencontrait absolument que des réverbères. Les rues se succédaient, et tout le monde dormait… les rues se succédaient, toutes illuminées comme pour une procession et toutes aussi désertes qu’une église… si bien que finalement j’en arrivai à cet état d’esprit du monsieur qui dresse l’oreille de plus en plus et commence d’aspirer à l’apparition d’un agent de police. Tout à coup je vis deux silhouettes, d’une part un petit homme qui d’un bon pas trottinait vers l’est, et de l’autre une fillette de peut-être huit ou dix ans qui s’en venait par une rue transversale en courant de toutes ses forces. Eh bien, monsieur, arrivés au coin, tous deux se jetèrent l’un contre l’autre, ce qui était assez naturel ; mais ensuite advint l’horrible de la chose, car l’homme foula froidement aux pieds le corps de la fillette et s’éloigna, la laissant sur le pavé, hurlante. Cela n’a l’air de rien à entendre raconter, mais c’était diabolique à voir. Ce n’était plus un homme que j’avais devant moi, c’était je ne sais quel monstre satanique et impitoyable[1]. J’appelai à l’aide, me mis à courir, saisis au collet notre citoyen, et le ramenai auprès de la fillette hurlante qu’entourait déjà un petit rassemblement. Il garda un parfait sang-froid et ne tenta aucune résistance, mais me décocha un regard si atroce que je me sentis inondé d’une sueur froide. Les gens qui avaient surgi étaient les parents mêmes de la petite ; et presque aussitôt on vit paraître le docteur, chez qui elle avait été envoyée. En somme, la fillette, au dire du morticole[2], avait eu plus de peur que de mal ; et on eût pu croire que les choses en resteraient là. Mais il se produisit un phénomène singulier. J’avais pris en aversion à première vue notre citoyen. Les parents de la petite aussi, comme il était trop naturel. Mais ce qui me frappa ce fut la conduite du docteur. C’était le classique praticien routinier, d’âge et de caractère indéterminés, doué d’un fort accent d’Édimbourg, et sentimental à peu près autant qu’une cornemuse. Eh bien, monsieur, il en fut de lui comme de nous autres tous : à chaque fois qu’il jetait les yeux sur mon prisonnier, je voyais le morticole se crisper et pâlir d’une envie de le tuer. Je devinai sa pensée, de même qu’il devina la mienne, et comme on ne tue pas ainsi les gens, nous fîmes ce qui en approchait le plus. Nous déclarâmes à l’individu qu’il ne dépendait que de nous, de provoquer avec cet accident un scandale tel que son nom serait abominé d’un bout à l’autre de Londres. S’il avait des amis ou de la réputation, nous nous chargions de les lui faire perdre. Et pendant tout le temps que nous fûmes à le retourner sur le gril, nous avions fort à faire pour écarter de lui les femmes, qui étaient comme des harpies en fureur. Jamais je n’ai vu pareille réunion de faces haineuses. Au milieu d’elles se tenait l’individu, affectant un sang-froid sinistre et ricaneur ; il avait peur aussi, je le voyais bien, mais il montrait bonne contenance, monsieur, comme un véritable démon. Il nous dit : « Si vous tenez à faire un drame[3] de cet incident, je suis évidemment à votre merci. Tout gentleman ne demande qu’à éviter le scandale. Fixez votre chiffre. » Eh bien, nous le taxâmes à cent livres, destinées aux parents de la fillette. D’évidence il était tenté de se rebiffer, mais nous avions tous un air qui promettait du vilain, et il finit par céder. Il lui fallut alors se procurer l’argent ; et où croyez-vous qu’il nous conduisit ? Tout simplement à cet endroit où il y a la porte. Il tira de sa poche une clef, entra, et revint bientôt, muni de quelque dix livres en or et d’un chèque pour le surplus, sur la banque Coutts, libellé payable au porteur et signé d’un nom que je ne puis vous dire, bien qu’il constitue l’un des points essentiels de mon histoire ; mais c’était un nom honorablement connu et souvent imprimé. Le chiffre était salé, mais la signature valait pour plus que cela, à condition toutefois qu’elle fût authentique. Je pris la liberté de faire observer à notre citoyen que tout son procédé me paraissait peu vraisemblable, et que, dans la vie réelle, on ne pénètre pas à quatre heures du matin par une porte de cave pour en ressortir avec un chèque d’autrui valant près de cent livres. Mais d’un ton tout à fait dégagé et railleur, il me répondit : « Soyez sans crainte, je ne vous quitterai pas jusqu’à l’ouverture de la banque et je toucherai le chèque moi-même. » Nous nous en allâmes donc tous, le docteur, le père de l’enfant, notre homme et moi, passer le reste de la nuit dans mon appartement ; et le matin venu, après avoir déjeuné, nous nous rendîmes en chœur à la banque. Je présentai le chèque moi-même, en disant que j’avais toutes raisons de le croire faux. Pas du tout. Le chèque était régulier.

M. Utterson émit un clappement de langue désapprobateur.

— Je vois que vous pensez comme moi, reprit M. Enfield. Oui, c’est une fâcheuse histoire. Car notre homme était un individu avec qui nul ne voudrait avoir rien de commun, un vraiment sinistre individu, et la personne au contraire qui tira le chèque est la fleur même des convenances, une célébrité en outre, et (qui pis est) l’un de ces citoyens qui font, comme ils disent, le bien. Chantage, je suppose, un honnête homme qui paye sans y regarder pour quelque fredaine de jeunesse. Quoique cette hypothèse même, voyez-vous, soit loin de tout expliquer, ajouta-t-il.

Et sur ces mots il tomba dans une profonde rêverie.

Il en fut tiré par M. Utterson, qui lui demandait assez brusquement :

— Et vous ne savez pas si le tireur du chèque habite là ?

— Un endroit bien approprié, n’est-ce pas ? répliqua M. Enfield. Mais j’ai eu l’occasion de noter son adresse : il habite sur une place quelconque.

— Et vous n’avez jamais pris de renseignements… sur cet endroit où il y a la porte ? reprit M. Utterson.

— Non, monsieur ; j’ai eu un scrupule. Je répugne beaucoup à poser des questions ; c’est là un genre qui rappelle trop le jour du Jugement. On lance une question, et c’est comme si on lançait une pierre. On est tranquillement assis au haut d’une montagne ; et la pierre déroule, qui en entraîne d’autres ; et pour finir, un sympathique vieillard (le dernier auquel on aurait pensé) reçoit l’avalanche sur le crâne au beau milieu de son jardin privé, et ses parents n’ont plus qu’à changer de nom. Non, monsieur, je m’en suis fait une règle : plus une histoire sent le louche, moins je m’informe.

— Une très bonne règle, en effet, répliqua le notaire.

— Mais j’ai examiné l’endroit par moi-même, continua M. Enfield. On dirait à peine une habitation. Il n’y a pas d’autre porte, et personne n’entre ni ne sort par celle-ci, sauf, à de longs intervalles, le citoyen de mon aventure. Il y a trois fenêtres ; donnant sur la cour au premier étage, et pas une au rez-de-chaussée ; jamais ces fenêtres ne s’ouvrent, mais leurs carreaux sont nettoyés. Et puis ; il y a une cheminée qui fume en général ; donc quelqu’un doit habiter là. Et encore ce n’est pas absolument certain, car les immeubles s’enchevêtrent si bien autour de cette cour, qu’il est difficile de dire où l’un finit et où l’autre commence.

Les deux amis firent de nouveau quelques pas en silence ; puis :

— Enfield, déclara M. Utterson, c’est une bonne règle que vous avez adoptée.

— Je le crois en effet, répliqua Enfield.

— Mais malgré cela, poursuivit le notaire, il y a une chose que je veux vous demander ; c’est le nom de l’homme qui a foulé aux pieds l’enfant.

— Ma foi, répondit M. Enfield, je ne vois pas quel mal cela pourrait faire de vous le dire. Cet homme se nommait Hyde.

— Hum, fit M. Utterson. Et quel est son aspect physique ?

— Il n’est pas facile à décrire. Il y a dans son extérieur quelque chose de faux ; quelque chose de désagréable, d’absolument odieux. Je n’ai jamais vu personne qui me fût aussi antipathique ; et cependant je sais à peine pourquoi. Il doit être contrefait de quelque part ; il donne tout à fait l’impression d’avoir une difformité ; mais je n’en saurais préciser le siège. Cet homme a un air extraordinaire, et malgré cela je ne peux réellement indiquer en lui quelque chose qui sorte de la normale. Non, monsieur, j’y renonce ; je suis incapable de le décrire. Et ce n’est pas faute de mémoire ; car, en vérité, je me le représente comme s’il était là.

M. Utterson fit de nouveau quelques pas en silence et visiblement sous le poids d’une préoccupation. Il demanda enfin :

— Vous êtes sûr qu’il s’est servi d’une clef ?

— Mon cher monsieur… commença Enfield, au comble de la surprise.

— Oui, je sais, dit Utterson, je sais que ma question doit vous sembler bizarre. Mais de fait, si je ne vous demande pas le nom de l’autre personnage, c’est parce que je le connais déjà. Votre histoire, croyez-le bien, Richard, est allée à bonne adresse. Si vous avez été inexact en quelque détail, vous ferez mieux de le rectifier.

— Il me semble que vous auriez pu me prévenir, répliqua l’autre avec une pointe d’humeur. Mais j’ai été d’une exactitude pédantesque, comme vous dites. L’individu avait une clef, et qui plus est, il l’a encore. Je l’ai vu s’en servir, il n’y a pas huit jours.

M. Utterson poussa un profond soupir, mais s’abstint de tout commentaire ; et bientôt son cadet reprit :

— Voilà une nouvelle leçon qui m’apprendra à me taire. Je rougis d’avoir eu la langue si longue. Convenons, voulez-vous, de ne plus jamais reparler de cette histoire.

— Bien volontiers, répondit le notaire. Voici ma main, Richard ; c’est promis.

II. EN QUÊTE DE M. HYDE

Ce soir-là, M. Utterson regagna mélancoliquement son logis de célibataire et se mit à table sans appétit. Il avait l’habitude, le dimanche, après son repas, de s’asseoir au coin du feu, avec un aride volume de théologie sur son pupitre à lecture, jusqu’à l’heure où minuit sonnait à l’horloge de l’église voisine, après quoi il allait sagement se mettre au lit, satisfait de sa journée. Mais ce soir-là, sitôt la table desservie, il prit un flambeau et passa dans son cabinet de travail. Là, il ouvrit son coffre-fort, retira du compartiment le plus secret un dossier portant sur sa chemise la mention : « Testament du Dr Jekyll », et se mit à son bureau, les sourcils froncés, pour en étudier le contenu. Le testament était olographe, car M. Utterson, bien qu’il en acceptât la garde à présent que c’était fait, avait refusé de coopérer le moins du monde à sa rédaction. Il stipulait non seulement que, en cas de décès de Henry Jekyll, docteur en médecine, docteur en droit civil, docteur légiste, membre de la Société Royale, etc., tous ses biens devaient passer en la possession de son « ami et bienfaiteur Edward Hyde » ; mais en outre que, dans le cas où ledit Dr Jekyll viendrait à « disparaître ou faire une absence inexpliquée d’une durée excédant trois mois pleins », ledit Edward Hyde serait sans plus de délai substitué à Henry Jekyll, étant libre de toute charge ou obligation autre que le paiement de quelques petits legs aux membres de la domesticité du docteur. Ce document faisait depuis longtemps le désespoir du notaire. Il s’en affligeait aussi bien comme notaire que comme partisan des côtés sains et traditionnels de l’existence, pour qui le fantaisiste égalait l’inconvenant. Jusque-là c’était son ignorance au sujet de M. Hyde qui suscitait son indignation : désormais, par un brusque revirement, ce fut ce qu’il en savait. Cela n’avait déjà pas bonne allure lorsque ce nom n’était pour lui qu’un nom vide de sens. Cela devenait pire depuis qu’il s’était paré de fâcheux attributs ; et hors des brumes onduleuses et inconsistantes qui avaient si longtemps offusqué son regard, le notaire vit surgir la brusque et nette apparition d’un démon.

« J’ai cru que c’était de la folie », se dit-il, en replaçant le malencontreux papier dans le coffre-fort, « mais à cette heure je commence à craindre que ce ne soit de l’opprobre. »

Là-dessus il souffla sa bougie, endossa un pardessus, et se mit en route dans la direction de Cavendish square, cette citadelle de la médecine, où son ami, le fameux Dr Lanyon, avait son habitation et recevait la foule de ses malades.

Si quelqu’un est au courant, songeait-il, ce doit être Lanyon.

Le majestueux maître d’hôtel le reconnut et le fit entrer : sans subir aucun délai d’attente, il fut introduit directement dans la salle à manger où le Dr Lanyon, qui dînait seul, en était aux liqueurs. C’était un gentleman cordial, plein de santé, actif, rubicond, avec une mèche de cheveux prématurément blanchie et des allures exubérantes et décidées. À la vue de M. Utterson, il se leva d’un bond et s’avança au-devant de lui, les deux mains tendues. Cette affabilité, qui était dans les habitudes du personnage, avait l’air un peu théâtrale ; mais elle procédait de sentiments réels. Car tous deux étaient de vieux amis, d’anciens camarades de classe et d’université, pleins l’un et l’autre de la meilleure opinion réciproque, et, ce qui ne s’ensuit pas toujours, ils se plaisaient tout à fait dans leur mutuelle société.

Après quelques phrases sur la pluie et le beau temps, le notaire en vint au sujet qui lui préoccupait si fâcheusement l’esprit.

— Il me semble, Lanyon, dit-il, que nous devons être, vous et moi, les deux plus vieux amis du Dr Jekyll ?

— Je préférerais que ces amis fussent plus jeunes ! plaisanta le Dr Lanyon. Admettons-le cependant. Mais qu’importe ? Je le vois si peu à présent.

— En vérité ? fit Utterson. Je vous croyais très liés par des recherches communes ?

— Autrefois, répliqua l’autre. Mais voici plus de dix ans que Henry Jekyll est devenu trop fantaisiste pour moi. Il a commencé à tourner mal, en esprit s’entend ; et j’ai beau toujours m’intéresser à lui en souvenir du passé comme on dit, je le vois et l’ai vu diantrement peu depuis lors. De pareilles billevesées scientifiques, ajouta le docteur, devenu soudain rouge pourpre, auraient suffi à brouiller Damon et Pythias.

Cette petite bouffée d’humeur apporta comme un baume à M. Utterson. « Ils n’ont fait que différer sur un point de science », songea-t-il ; et comme il était dénué de passion scientifique (sauf en matière notariale), il ajouta même : « Si ce n’est que cela ! » Puis ayant laissé quelques secondes à son ami pour reprendre son calme, il aborda la question qui faisait le but de sa visite, en demandant :

— Avez-vous jamais rencontré un sien protégé, un nommé Hyde ?

— Hyde ? répéta Lanyon. Non. Jamais entendu parler de lui. Ce n’est pas de mon temps.

Telle fut la somme de renseignements que le notaire remporta avec lui dans son grand lit obscur où il resta à se retourner sans répit jusque bien avant dans la nuit. Ce ne fut guère une nuit de repos pour son esprit qui travaillait, perdu en pleines ténèbres et assiégé de questions.

Six heures sonnèrent au clocher de l’église qui se trouvait si commodément proche du logis de M. Utterson, et il creusait toujours le problème. Au début celui-ci ne l’avait touché que par son côté intellectuel ; mais à présent son imagination était, elle aussi, occupée ou pour mieux dire asservie ; et tandis qu’il restait à se retourner dans les opaques ténèbres de la nuit et de sa chambre aux rideaux clos, le récit de M. Enfield repassait devant sa mémoire en un déroulement de tableaux lucides. Il croyait voir l’immense champ de réverbères d’une ville nocturne ; puis un personnage qui s’avançait à pas rapides ; puis une fillette qui sortait en courant de chez le docteur, et puis tous les deux se rencontraient, et le monstre inhumain foulait aux pieds l’enfant et s’éloignait sans prendre garde à ses cris. Ou encore il voyait dans une somptueuse maison une chambre où son ami était en train de dormir, rêvant et souriant à ses rêves ; et alors la porte de cette chambre s’ouvrait, les rideaux du lit s’écartaient violemment, le dormeur se réveillait, et patatras ! il découvrait à son chevet un être qui avait sur lui tout pouvoir, et même en cette heure où tout reposait il lui fallait se lever et faire comme on le lui ordonnait. Le personnage sous ces deux aspects hanta toute la nuit le notaire ; et si par instants celui-ci s’endormait, ce n’était que pour le voir se glisser plus furtif dans des maisons endormies, ou s’avancer d’une vitesse de plus en plus accélérée, jusqu’à en devenir vertigineuse, parmi de toujours plus vastes labyrinthes de villes éclairées de réverbérés, et à chaque coin de rue écraser une fillette et la laisser là hurlante. Et toujours ce personnage manquait d’un visage auquel il pût le reconnaître ; même dans ses rêves, il manquait de visage, ou bien celui-ci était un leurre qui s’évanouissait sous son regard…

Ce fut de la sorte que naquit et grandit peu à peu dans l’esprit du notaire une curiosité singulièrement forte, quasi désordonnée, de contempler les traits du véritable M. Hyde. Il lui aurait suffi, croyait-il, de jeter les yeux sur lui une seule fois pour que le mystère s’éclaircît, voire même se dissipât tout à fait, selon la coutume des choses mystérieuses quand on les examine bien. Il comprendrait alors la raison d’être de l’étrange prédilection de son ami, ou (si l’on préfère) de sa sujétion, non moins que des stupéfiantes clauses du testament. Et en tout cas ce serait là un visage qui mériterait d’être vu ; le visage d’un homme dont les entrailles étaient inaccessibles à la pitié ; un visage auquel il suffisait de se montrer pour susciter dans l’âme du flegmatique Enfield un sentiment de haine tenace.

À partir de ce jour, M. Utterson fréquenta assidûment la porte située dans la lointaine petite rue de boutiques. Le matin avant les heures de bureau, le soir sous les regards de la brumeuse lune citadine, par tous les éclairages et à toutes les heures de solitude ou de foule, le notaire se trouvait à son poste de prédilection.

« Puisqu’il est M. Hyde, se disait-il, je serai M. Seek[4]. »

Sa patience fut enfin récompensée. C’était par une belle nuit sèche ; il y avait de la gelée dans l’air ; les rues étaient nettes comme le parquet d’une salle de bal ; les réverbères, que ne faisait vaciller aucun souffle, dessinaient leurs schémas réguliers de lumière et d’ombre. À dix heures, quand les boutiques se fermaient, la petite rue devenait très déserte et, en dépit du sourd grondement de Londres qui s’élevait de tout à l’entour, très silencieuse. Les plus petits sons portaient au loin : les bruits domestiques provenant des maisons s’entendaient nettement d’un côté à l’autre de la chaussée ; et le bruit de leur marche précédait de beaucoup les passants. Il y avait quelques minutes que M. Utterson était à son poste, lorsqu’il perçut un pas insolite et léger qui se rapprochait. Au cours de ses reconnaissances nocturnes, il s’était habitué depuis longtemps à l’effet bizarre que produit le pas d’un promeneur solitaire qui est encore à une grande distance, lorsqu’il devient tout à coup distinct parmi la vaste rumeur et les voix de la ville. Mais son attention n’avait jamais encore été mise en arrêt de façon aussi aiguë et décisive ; et ce fut avec un vif et superstitieux pressentiment de toucher au but qu’il se dissimula dans l’entrée de la cour.

Les pas se rapprochaient rapidement, et ils redoublèrent tout à coup de sonorité lorsqu’ils débouchèrent dans la rue. Le notaire, avançant la tête hors de l’entrée, fut bientôt édifié sur le genre d’individu auquel il avait affaire. C’était un petit homme très simplement vêtu, et son aspect, même à distance, souleva chez le guetteur une violente antipathie. Il marcha droit vers la porte, coupant en travers de la chaussée pour gagner du temps ; et chemin faisant il tira une clef de sa poche comme s’il arrivait chez lui.

M. Utterson sortit de sa cachette et quand l’autre fut à sa hauteur il lui toucha l’épaule.

— Monsieur Hyde, je pense ?

M. Hyde se recula, en aspirant l’air avec force. Mais sa crainte ne dura pas ; et, sans toutefois regarder le notaire en face, il lui répondit avec assez de sang-froid :

— C’est bien mon nom. Que me voulez-vous ?

— Je vois que vous allez entrer, répliqua le notaire. Je suis un vieil ami du Dr Jekyll… M. Utterson, de Gaunt Street… il doit vous avoir parlé de moi ; et en vous rencontrant si à point, j’ai cru que vous pourriez m’introduire auprès de lui.

— Vous ne trouverez pas le Dr Jekyll ; il est sorti, répliqua M. Hyde, en soufflant dans sa clef. Puis avec brusquerie, mais toujours sans lever les yeux, il ajouta : D’où me connaissez-vous ?

— Je vous demanderai d’abord, répliqua M. Utterson, de me faire un plaisir.

— Volontiers, répondit l’autre… De quoi s’agit-il ?

— Voulez-vous me laisser voir votre visage ? demanda le notaire.

M. Hyde parut hésiter ; puis, comme s’il prenait une brusque résolution, il releva la tête d’un air de défi ; et tous deux restèrent quelques secondes à se dévisager fixement.

— À présent, je vous reconnaîtrai, fit M. Utterson. Cela peut devenir utile.

— Oui, répliqua M. Hyde, il vaut autant que nous nous soyons rencontrés ; mais à ce propos, il est bon que vous sachiez mon adresse.

Et il lui donna un numéro et un nom de rue dans Soho.

« Grand Dieu ! pensa M. Utterson, se peut-il que lui aussi ait songé au testament ? »

Mais il garda sa réflexion pour lui-même et se borna à émettre un vague remerciement au sujet de l’adresse.

— Et maintenant, fit l’autre, répondez-moi : d’où me connaissez-vous ?

— On m’a fait votre portrait.

— Qui cela ?

— Nous avons des amis communs, répondit M. Utterson.

— Des amis communs, répéta M. Hyde, d’une voix rauque. Citez-en.

— Jekyll, par exemple, dit le notaire.

— Jamais il ne vous a parlé de moi ! s’écria M. Hyde, dans un accès de colère. Je ne vous croyais pas capable de mentir.

— Tout doux, fit M. Utterson, vous vous oubliez.

L’autre poussa tout haut un ricanement sauvage ; et en un instant, avec une promptitude extraordinaire, il ouvrit la porte et disparut dans la maison.

Le notaire resta d’abord où M. Hyde l’avait laissé, livré au plus grand trouble. Puis avec lenteur il se mit à remonter la rue, s’arrêtant quasi à chaque pas et portant la main à son front, comme s’il était en proie à une vive préoccupation d’esprit. Le problème qu’il examinait ainsi, tout en marchant, appartenait à une catégorie presque insoluble. M. Hyde était blême et rabougri, il donnait sans aucune difformité visible l’impression d’être contrefait, il avait un sourire déplaisant, il s’était comporté envers le notaire avec un mélange quasi féroce de timidité et d’audace, et il parlait d’une voix sourde, sibilante et à demi cassée ; tout cela militait contre lui ; mais tout cet ensemble réuni ne suffisait pas à expliquer la répugnance jusque-là inconnue, le dégoût et la crainte avec lesquels M. Utterson le regardait. « Il doit y avoir autre chose, se dit ce gentleman, perplexe. Il y a certainement autre chose, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Dieu me pardonne, cet homme n’a pour ainsi dire pas l’air d’être un civilisé. Tiendrait-il du troglodyte ? ou serait-ce la vieille histoire du Dr Fell, ou bien est-ce le simple reflet d’une vilaine âme qui transparaît ainsi à travers son revêtement d’argile et le transfigure ? Cette dernière hypothèse, je crois… Ah ! mon pauvre vieux Harry[5] Jekyll, si jamais j’ai lu sur un visage la griffe de Satan, c’est bien sûr celui de votre nouvel ami ! »

Passé le coin en venant de la petite rue, il y avait une place carrée entourée d’anciennes et belles maisons, à cette heure déchues pour la plupart de leur splendeur passée et louées par étages et appartements à des gens de toutes sortes et de toutes conditions : graveurs de plans, architectes, louches agents d’affaires et directeurs de vagues entreprises. Une maison, toutefois, la deuxième à partir du coin, appartenait toujours à un seul occupant ; et à la porte de celle-ci, qui offrait un grand air de richesse et de confort, bien qu’à l’exception de l’imposte elle fût alors plongée dans les ténèbres, M. Utterson s’arrêta et heurta. Un domestique âgé, en livrée, vint ouvrir.

— Est-ce que le docteur est chez lui, Poole ? demanda le notaire.

— Je vais voir, monsieur Utterson, répondit Poole, tout en introduisant le visiteur dans un grand et confortable vestibule au plafond bas, pavé de carreaux céramiques, chauffé (telle une maison de campagne) par la flamme claire d’un âtre ouvert, et meublé de précieux buffets de chêne.

— Préférez-vous attendre ici au coin du feu, monsieur, ou voulez-vous que je vous fasse de la lumière dans la salle à manger ?

— Inutile, j’attendrai ici, répliqua le notaire.

Et s’approchant du garde-feu élevé, il s’y accouda. Ce vestibule, où il resta bientôt seul, était une vanité mignonne de son ami le docteur ; et Utterson lui-même ne manquait pas d’en parler comme de la pièce la plus agréable de tout Londres. Mais ce soir, un frisson lui parcourait les moelles ; le visage de Hyde hantait péniblement son souvenir ; il éprouvait (chose insolite pour lui) la satiété et le dégoût de la vie ; et du fond de sa dépression mentale, les reflets dansants de la flamme sur le poli des buffets et les sursauts inquiétants de l’ombre au plafond, prenaient un caractère lugubre. Il eut honte de se sentir soulagé lorsque Poole revint enfin lui annoncer que le Dr Jekyll était sorti.

— Dites, Poole, fit-il, j’ai vu M. Hyde entrer par la porte de l’ancienne salle de dissection. Est-ce correct, lorsque le Dr Jekyll est absent ?

— Tout à fait correct, monsieur Utterson, répondit le domestique. M. Hyde a la clef.

— Il me semble que votre maître met beaucoup de confiance en ce jeune homme, Poole, reprit l’autre d’un air pensif.

— Oui, monsieur, beaucoup en effet, répondit Poole. Nous avons tous reçu l’ordre de lui obéir.

— Je ne pense pas avoir jamais rencontré M. Hyde ? interrogea Utterson.

— Oh, mon Dieu, non, monsieur. Il ne dîne jamais ici, répliqua le maître d’hôtel. Et même nous ne le voyons guère de ce côté-ci de la maison, il entre et sort la plupart du temps par le laboratoire.

— Allons, bonne nuit, Poole.

— Bonne nuit, monsieur Utterson.

Et le notaire s’en retourna chez lui, le cœur tout serré.

« Ce pauvre Harry Jekyll, songeait-il, j’ai bien peur qu’il ne se soit mis dans de mauvais draps ! Il a eu une jeunesse un peu orageuse ; cela ne date pas d’hier, il est vrai ; mais la justice de Dieu ne connaît ni règle ni limites. Hé oui, ce doit être cela : le revenant d’un vieux péché, le cancer d’une honte secrète, le châtiment qui vient, pede claudo, des années après que la faute est sortie de la mémoire et que l’amour-propre s’en est absous. »

Et le notaire, troublé par cette considération, médita un instant sur son propre passé, fouillant tous les recoins de sa mémoire, dans la crainte d’en voir surgir à la lumière, comme d’une boîte à surprises, une vieille iniquité. Son passé était certes bien innocent ; peu de gens pouvaient lire avec moins d’appréhension les feuillets de leur vie ; et pourtant il fut d’abord accablé de honte par toutes les mauvaises actions qu’il avait commises, puis soulevé d’une douce et timide reconnaissance par toutes celles qu’il avait évitées après avoir failli de bien près les commettre. Et ramené ainsi à son sujet primitif, il conçut une lueur d’espérance.

« Ce maître Hyde, si on le connaissait mieux, songeait-il, doit avoir ses secrets particuliers : de noirs secrets, dirait-on à le voir ; des secrets à côté desquels les pires du pauvre Jekyll sembleraient purs comme le jour. Les choses ne peuvent durer ainsi. Cela me glace de penser que cet être-là s’insinue comme un voleur au chevet de Harry : pauvre Harry, quel réveil pour lui ! Et quel danger ; car si ce Hyde soupçonne l’existence du testament, il peut devenir impatient d’hériter. Oui, il faut que je pousse à la roue… si toutefois Jekyll me laisse faire, ajouta-t-il, si Jekyll veut bien me laisser faire. »

Car une fois de plus il revoyait en esprit, nettes comme sur un écran lumineux, les singulières clauses du testament.

III. LA PARFAITE TRANQUILLITÉ DU Dr JEKYLL

Quinze jours s’étaient écoulés lorsque, par le plus heureux des hasards, le docteur offrit un ces agréables dîners dont il était coutumier à cinq ou six vieux camarades, tous hommes intelligents et distingués, et tous amateurs de bons vins. M. Utterson, qui y assistait, fit en sorte de rester après le départ des autres convives. La chose, loin d’avoir quelque chose de nouveau, s’était produite maintes et maintes fois. Quand on aimait Utterson, on l’aimait bien. Les amphitryons se plaisaient à retenir l’aride notaire, alors que les gens d’un caractère jovial et expansif avaient déjà le pied sur le seuil ; ils se plaisaient à rester encore quelque peu avec ce discret compagnon, afin de se réaccoutumer à la solitude, et de laisser leur esprit se détendre, après une excessive dépense de gaieté, dans le précieux silence de leur hôte. À cette règle, le Dr Jekyll ne faisait pas exception ; et si vous aviez vu alors, installé de l’autre côté du feu, ce quinquagénaire robuste et bien bâti, dont le visage serein offrait, avec peut-être un rien de dissimulation, tous les signes de l’intelligence et de la bonté, vous auriez compris à sa seule attitude qu’il professait envers M. Utterson une sincère et chaude sympathie.

— J’ai éprouvé le besoin de vous parler, Jekyll, commença le notaire. Vous vous rappelez votre testament ?

Un observateur attentif eût pu discerner que l’on goûtait peu ce sujet ; mais le docteur affecta de le prendre sur un ton dégagé.

— Mon cher Utterson, répondit-il, vous n’avez pas de chance avec votre client. Je n’ai jamais vu personne aussi tourmenté que vous l’êtes par mon testament ; sauf peut-être ce pédant invétéré de Lanyon, par ce qu’il appelle mes hérésies scientifiques. Oui, oui, entendu, c’est un brave garçon… inutile de prendre cet air sévère… un excellent garçon, et j’ai toujours l’intention de le revoir, mais cela ne l’empêche pas d’être un pédant invétéré ; un pédant ignare et prétentieux. Jamais personne ne m’a autant déçu que Lanyon.

— Vous savez que je n’ai jamais approuvé la chose, poursuivit l’impitoyable Utterson, refusant de le suivre sur ce nouveau terrain.

— Mon testament ? Mais oui, bien entendu, je le sais, fit le docteur, un peu sèchement. Vous me l’avez déjà dit.

— Eh bien, je vous le redis encore, continua le notaire. J’ai appris quelque chose concernant le jeune Hyde.

La face épanouie du Dr Jekyll se décolora jusqu’aux lèvres, et ses yeux s’assombrirent. Il déclara :

— Je ne désire pas en entendre davantage. Il me semble que nous avions convenu de ne plus parler de ce sujet.

— Ce que j’ai appris est abominable, insista Utterson.

— Cela ne peut rien y changer. Vous ne comprenez pas ma situation, répliqua le docteur, avec une certaine incohérence. Je suis dans une situation pénible, Utterson ; ma situation est exceptionnelle, tout à fait exceptionnelle. C’est une de ces choses auxquelles on ne peut remédier par des paroles.

— Jekyll, reprit Utterson, vous me connaissez : je suis quelqu’un en qui on peut avoir confiance. Avouez-moi cela sous le sceau du secret ; je me fais fort de vous en tirer.

— Mon bon Utterson, repartit le docteur, c’est très aimable de votre part ; c’est tout à fait aimable, et je ne trouve pas de mots pour vous remercier. J’ai en vous la foi la plus entière ; je me confierais à vous plutôt qu’à n’importe qui, voire à moi-même, s’il me restait le choix ; mais croyez-moi, ce n’est pas ce que vous imaginez ; ce n’est pas aussi grave ; et pour vous mettre un peu l’esprit en repos, je vous dirai une chose : dès l’instant où il me plaira de le faire je puis me débarrasser de M. Hyde. Là-dessus je vous serre la main, et merci encore et encore… Plus rien qu’un dernier mot, Utterson, dont vous ne vous formaliserez pas, j’en suis sûr : c’est là une affaire privée, et je vous conjure de la laisser en repos.

Utterson, le regard perdu dans les flammes, resta songeur une minute.

— Je suis convaincu que vous avez parfaitement raison, finit-il par dire, tout en se levant de son siège.

— Allons, reprit le docteur, puisque nous avons abordé ce sujet, et pour la dernière fois j’espère, voici un point que je tiendrais à vous faire comprendre. Je porte en effet le plus vif intérêt à ce pauvre Hyde. Je sais que vous l’avez vu ; il me l’a dit ; et je crains qu’il ne se soit montré grossier. Mais je vous assure que je porte un grand, un très grand intérêt à ce jeune homme ; et si je viens à disparaître, Utterson, je désire que vous me promettiez de le soutenir et de sauvegarder ses intérêts. Vous n’y manqueriez pas, si vous saviez tout ; et cela me soulagerait d’un grand poids si vous vouliez bien me le promettre.

— Je ne puis vous garantir que je l’aimerai jamais, repartit le notaire.

— Je ne vous demande pas cela, insista Jekyll, en posant la main sur le bras de l’autre ; je ne vous demande rien que de légitime ; je vous demande uniquement de l’aider en mémoire de moi, lorsque je ne serai plus là.

Utterson ne put réfréner un soupir.

— Soit, fit-il, je vous le promets.

IV. L’ASSASSINAT DE SIR DANVERS CAREW

Un an plus tard environ, au mois d’octobre 18.., un crime d’une férocité inouïe, et que rendait encore plus remarquable le rang élevé de la victime, vint mettre Londres en émoi. Les détails connus étaient brefs mais stupéfiants. Une domestique qui se trouvait seule dans une maison assez voisine de la Tamise était montée se coucher vers onze heures. Malgré le brouillard qui vers le matin s’abattit sur la ville, le ciel resta pur la plus grande partie de la nuit, et la pleine lune éclairait brillamment la rue sur laquelle donnait la fenêtre de la fille. Celle-ci, qui était sans doute en dispositions romanesques, s’assit sur sa malle qui se trouvait placée juste devant la fenêtre, et se perdit dans une profonde rêverie. Jamais (comme elle le dit, avec des flots de larmes, en racontant la scène), jamais elle ne s’était sentie plus en paix avec l’humanité, jamais elle n’avait cru davantage à la bonté du monde. Or, tandis qu’elle était là assise elle vit venir du bout de la rue un vieux et respectable gentleman à cheveux blancs ; et allant à sa rencontre, un autre gentleman tout petit, qui d’abord attira moins son attention. Lorsqu’ils furent à portée de s’adresser la parole (ce qui se produisit juste au-dessous de la fenêtre par où regardait la fille) le plus vieux salua l’autre, et l’aborda avec la plus exquise politesse. L’objet de sa requête ne devait pas avoir grande importance ; d’après son geste, à un moment, on eût dit qu’il se bornait à demander son chemin ; mais tandis qu’il parlait la lune éclaira son visage, et la fille prit plaisir à le considérer, tant il respirait une aménité de caractère naïve et désuète, relevée toutefois d’une certaine hauteur, provenant, eût-on dit, d’une légitime fierté. Puis elle accorda un regard à l’autre, et eut l’étonnement de reconnaître en lui un certain M. Hyde, qui avait une fois rendu visite à son maître et pour qui elle avait conçu de l’antipathie. Il tenait à la main une lourde canne, avec laquelle il jouait, mais il ne répondait mot, et semblait écouter avec une impatience mal contenue. Et puis tout d’un coup il éclata d’une rage folle, frappant du pied, brandissant sa canne, et bref, au dire de la fille, se comportant comme un fou.

Le vieux gentleman, d’un air tout à fait surpris et un peu offensé, fit un pas en arrière ; sur quoi M. Hyde perdit toute retenue, et le frappant de son gourdin l’étendit par terre. Et à l’instant même, avec une fureur simiesque, il se mit à fouler aux pieds sa victime, et à l’accabler d’une grêle de coups telle qu’on entendait les os craquer et que le corps rebondissait sur les pavés. Frappée d’horreur à ce spectacle, la fille perdit connaissance.

Il était deux heures lorsqu’elle revint à elle et alla prévenir la police. L’assassin avait depuis longtemps disparu, mais au milieu de la chaussée gisait sa victime, incroyablement abîmée. Le bâton, instrument du forfait, bien qu’il fût d’un bois rare, très dense et compact, s’était cassé en deux sous la violence de cette rage insensée ; et un bout hérissé d’éclats en avait roulé jusque dans le ruisseau voisin… tandis que l’autre, sans doute, était resté aux mains du criminel. On retrouva sur la victime une bourse et une montre en or ; mais ni cartes de visite ni papiers, à l’exception d’une enveloppe cachetée et timbrée, que le vieillard s’en allait probablement mettre à la poste et qui portait le nom et l’adresse de M. Utterson.

Cette lettre fut remise dans la matinée au notaire comme il était encore couché. À peine eut-il jeté les yeux sur elle, et entendu raconter l’événement, qu’il prit un air solennel et dit :

— Je ne puis me prononcer tant que je n’aurai pas vu le corps ; mais c’est peut-être très sérieux. Ayez l’obligeance de me laisser le temps de m’habiller.

Et, sans quitter sa contenance grave, il expédia son déjeuner en hâte et se fit mener au poste de police, où l’on avait transporté le cadavre. À peine entré dans la cellule, il hocha la tête affirmativement.

— Oui, dit-il, je le reconnais. J’ai le regret de vous apprendre que c’est là le corps de sir Danvers Carew.

— Bon Dieu, monsieur, s’écria le commissaire, est-il possible ?

Et tout aussitôt ses yeux brillèrent d’ambition professionnelle. Il reprit :

— Ceci va faire un bruit énorme. Et peut-être pouvez-vous m’aider à retrouver le coupable.

Il raconta brièvement ce que la fille avait vu, et exhiba la canne brisée.

Au nom de Hyde, M. Utterson avait déjà dressé l’oreille, mais à l’aspect de la canne, il ne put douter davantage : toute brisée et abîmée qu’elle était, il la reconnaissait pour celle dont lui-même avait fait cadeau à Henry Jekyll, des années auparavant. Il demanda :

— Ce M. Hyde est-il quelqu’un de petite taille ?

— Il est remarquablement petit et a l’air remarquablement mauvais, telles sont les expressions de la fille, répondit le commissaire.

M. Utterson réfléchit ; après quoi, relevant la tête :

— Si vous voulez venir avec moi dans mon cab, je me fais fort de vous mener à son domicile.

Il était alors environ neuf heures du matin, et c’était le premier brouillard de la saison. Un vaste dais d’une teinte marron recouvrait le ciel, mais le vent ne cessait de harceler et de mettre en déroute ces bataillons de vapeurs. À mesure que le cab passait d’une rue dans l’autre, M. Utterson voyait se succéder un nombre étonnant de teintes et d’intensités crépusculaires : ici il faisait noir comme à la fin de la soirée ; là c’était l’enveloppement d’un roux dense et livide, pareil à une étrange lueur d’incendie ; et ailleurs, pour un instant, le brouillard cessait tout à fait, et par une hagarde trouée le jour perçait entre les nuées floconneuses. Vu sous ces aspects changeants, le triste quartier de Soho, avec ses rues boueuses, ses passants mal vêtus, et ses réverbères qu’on n’avait pas éteints ou qu’on avait rallumés pour combattre ce lugubre retour offensif des ténèbres, apparaissait, aux yeux du notaire, comme emprunté à une ville de cauchemar. Ses réflexions, en outre, étaient de la plus sombre couleur, et lorsqu’il jetait les yeux sur son compagnon de voiture, il se sentait effleuré par cette terreur de la justice et de ses représentants, qui vient assaillir parfois jusqu’aux plus honnêtes.

Comme le cab s’arrêtait à l’adresse indiquée, le brouillard s’éclaircit un peu et lui laissa voir une rue sale, un grand bar populaire, un restaurant français de bas étage, une de ces boutiques où l’on vend des livraisons à deux sous et des salades à quatre, des tas d’enfants haillonneux grouillant sur les seuils, et des quantités de femmes de toutes les nationalités qui s’en allaient leur clef à la main, absorber le petit verre matinal. Presque au même instant le brouillard enveloppa de nouveau cette région d’une ombre épaisse et lui déroba la vue de ce peu recommandable entourage. Ici habitait le familier de Henry Jekyll, un homme qui devait hériter d’un quart de million de livres sterling.

Une vieille à face d’ivoire et à cheveux d’argent vint ouvrir. Elle avait un visage méchant, masqué d’hypocrisie ; mais elle se tenait à merveille. On était bien, en effet, chez M. Hyde, mais il se trouvait absent : il était rentré fort tard dans la nuit, mais était ressorti au bout d’une heure à peine ; ce qui n’avait rien de surprenant, car ses habitudes étaient fort irrégulières, et il s’absentait souvent : ainsi, il y avait hier près de deux mois qu’elle ne l’avait vu.

— Eh bien alors, dit le notaire, faites-nous voir ses appartements ; et, comme la vieille s’y refusait, il ajouta : Autant vous dire tout de suite qui est ce monsieur qui m’accompagne : c’est M. l’inspecteur Newcomen, de la Sûreté générale.

Un éclair de hideuse joie illumina le visage de la femme.

— Ah ! s’écria-t-elle, il a des ennuis ! Qu’est-ce qu’il a donc fait ?

M. Utterson échangea un regard avec l’inspecteur.

— Il n’a pas l’air des plus populaires, fit observer ce dernier. Et maintenant, ma brave femme, laissez-nous donc, ce monsieur et moi, jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Dans toute l’étendue de la maison, où la vieille se trouvait absolument seule, M. Hyde ne s’était servi que de deux pièces, mais il les avait aménagées avec luxe et bon goût. Un réduit était garni de vins ; la vaisselle était d’argent, le linge fin ; on voyait au mur un tableau de maître, cadeau (supposa Utterson) de Henry Jekyll, qui était assez bon connaisseur ; et les tapis étaient moelleux et de tons discrets. À cette heure cependant, l’aspect des pièces révélait aussitôt qu’on venait d’y fourrager depuis peu et en toute hâte : des vêtements, les poches retournées, jonchaient le parquet ; des tiroirs à serrure restaient béants ; et la cheminée contenait un amas de cendres grisâtres, comme si on y avait brûlé une grande quantité de papiers. En remuant ce tas l’inspecteur découvrit, épargné par le feu, le talon d’un carnet de chèques vierge ; l’autre moitié de la canne se retrouva derrière la porte ; et comme ceci confirmait définitivement ses soupçons, le fonctionnaire se déclara enchanté. Une visite à la banque, où l’on trouva le compte de l’assassin crédité de plusieurs milliers de livres, mit le comble à sa satisfaction.

— Vous pouvez m’en croire, monsieur, affirma-t-il à M. Utterson, je le tiens. Il faut qu’il ait perdu la tête, sans quoi il n’eût jamais laissé derrière lui cette canne, ni surtout détruit ce carnet de chèques. L’argent, voyons, c’est la vie même pour lui. Nous n’avons plus rien d’autre à faire que de l’attendre à la banque, et de publier son signalement.

Ceci, toutefois, n’alla pas sans difficultés ; car peu de gens connaissaient M. Hyde : le maître même de la servante ne l’avait vu que deux fois ; sa famille demeurait introuvable ; il ne s’était jamais fait photographier ; et les rares personnes en état de le décrire différaient considérablement, selon la coutume des observateurs vulgaires. Ils ne s’accordaient que sur un point, à savoir : l’impression obsédante de difformité indéfinissable qu’on ressentait à la vue du fugitif.

V. L’INCIDENT DE LA LETTRE

Il était tard dans l’après-midi lorsque M. Utterson se présenta à la porte du Dr Jekyll, où il fut reçu aussitôt par Poole, qui l’emmena, par les cuisines et en traversant une cour qui avait été autrefois un jardin, jusqu’au corps de logis qu’on appelait indifféremment le laboratoire ou la salle de dissection. Le docteur avait racheté la maison aux héritiers d’un chirurgien fameux ; et comme lui-même s’occupait plutôt de chimie que d’anatomie, il avait changé la destination du bâtiment situé au fond du jardin. Le notaire était reçu pour la première fois dans cette partie de l’habitation de son ami. Il considérait avec curiosité ces murailles décrépies et dépourvues de fenêtres ; et ce furent des regards fâcheusement dépaysés qu’il promena autour de lui, lorsqu’il traversa l’amphithéâtre, jadis empli d’une foule d’étudiants attentifs et à cette heure vide et silencieux, avec ses tables surchargées d’instruments de chimie, son carreau encombré de touries et jonché de paille d’emballage sous le jour appauvri que laissait filtrer la coupole embrumée. À l’autre extrémité, des marches d’escalier aboutissaient à une porte revêtue de serge rouge, par où M. Utterson fut enfin admis dans le cabinet du docteur. C’était une vaste pièce, garnie tout autour d’étagères vitrées, et meublée principalement d’une glace « psyché » et d’une table de travail, et ayant vue sur la cour par trois fenêtres poussiéreuses et grillées de fer. Le feu brûlait dans l’âtre ; une lampe allumée était disposée sur le rebord de la cheminée ; car même dans les intérieurs le brouillard commençait à s’épaissir ; et là, réfugié tout contre la flamme, était assis le Dr Jekyll, qui semblait très malade. Sans se lever pour venir à la rencontre de son visiteur, il lui tendit une main glacée et lui souhaita la bienvenue d’une voix altérée.

— Et alors, lui dit M. Utterson, dès que Poole se fut retiré, vous avez appris les nouvelles ?

Le docteur frissonna. Il répondit :

— On les criait sur la place ; je les ai entendues de ma salle à manger.

— Un mot, dit le notaire. Carew était mon client, mais vous l’êtes aussi, et je tiens à savoir ce que je fais. Vous n’avez pas été assez fou pour cacher ce garçon ?

— Utterson, je prends Dieu à témoin, s’écria le docteur, oui je prends Dieu à témoin que je ne le reverrai de ma vie. Je vous donne ma parole d’honneur que tout est fini dans ce monde entre lui et moi. C’est absolument fini. Et d’ailleurs, il n’a pas besoin de mon aide ; vous ne le connaissez pas comme je le connais ; il est à l’abri, il est tout à fait à l’abri, notez bien mes paroles, on n’aura plus jamais de ses nouvelles.

Le notaire l’écoutait d’un air soucieux : l’attitude fiévreuse de son ami lui déplaisait. Il répliqua :

— Vous semblez joliment sûr de lui, et dans votre intérêt je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Si le procès avait lieu, votre nom y serait peut-être prononcé.

— Je suis tout à fait sûr de lui, reprit Jekyll ; ma certitude repose sur des motifs qu’il m’est interdit de révéler à quiconque. Mais il y a un point sur lequel vous pouvez me conseiller. J’ai… j’ai reçu une lettre ; et je me demande si je dois la communiquer à la police. Je m’en remettrais volontiers à vous, Utterson ; vous jugeriez sainement, j’en suis convaincu ; j’ai en vous la plus entière confiance.

— Vous craignez, j’imagine, que cette lettre ne puisse aider à le faire retrouver ? interrogea le notaire.

— Non, répondit l’autre. Je ne puis dire que je me soucie du sort de Hyde ; tout est fini entre lui et moi. Je songeais à ma réputation personnelle, que cette odieuse histoire a quelque peu mise en péril.

Utterson médita quelques instants : l’égoïsme de son ami le surprenait, tout en le rassurant.

— Eh bien, soit, conclut-il enfin, faites-moi voir cette lettre.

Elle était libellée d’une singulière écriture droite, et signée « Edward Hyde. » Elle déclarait, en termes assez laconiques, que le bienfaiteur du susdit Hyde, le Dr Jekyll, dont il avait longtemps si mal reconnu les mille bienfaits, ne devait éprouver aucune inquiétude au sujet de son salut, car il disposait de moyens d’évasion en lesquels il mettait une entière confiance. Cette lettre plut assez au notaire ; elle jetait sur cette liaison un jour plus favorable qu’il ne l’avait cru ; et il se reprocha quelques-unes de ses suppositions passées.

— Avez-vous l’enveloppe ? demanda-t-il.

— Je l’ai brûlée, répondit Jekyll, avant de songer à ce que je faisais. Mais elle ne portait pas de cachet postal. On a remis la lettre de la main à la main.

— Puis-je garder ce papier jusqu’à demain ? demanda Utterson. La nuit porte conseil.

— Je vous laisse entièrement juge de ma conduite, repartit l’autre. J’ai perdu toute confiance en moi.

— Eh bien, je réfléchirai, conclut le notaire. Et maintenant un dernier mot : c’est Hyde qui vous a dicté les termes de votre testament ayant trait à votre disparition possible ?

Un accès de faiblesse parut envahir le docteur : il serra les dents et fit un signe affirmatif.

— J’en étais sûr, dit Utterson. Il comptait vous assassiner. Vous l’avez échappé belle.

— Bien mieux que cela, répliqua le docteur avec gravité. J’ai reçu une leçon… Ô Dieu, Utterson, quelle leçon j’ai reçue !…

Et il resta un moment la face cachée entre ses mains.

Avant de quitter la maison, le notaire s’arrêta pour échanger quelques mots avec Poole.

— À propos, lui dit-il, on a apporté une lettre aujourd’hui. Quelle figure avait le messager ?

Mais Poole fut catégorique : le facteur seul avait apporté quelque chose ; « et il n’a remis que des imprimés », ajouta-t-il.

À cette nouvelle, le visiteur, en s’éloignant, sentit renaître ses craintes. D’évidence, la lettre était arrivée par la porte du laboratoire ; peut-être même avait-elle été écrite dans le cabinet ; et dans ce dernier cas, il fallait en juger différemment, et ne s’en servir qu’avec beaucoup de circonspection. Les vendeurs de journaux, sur son chemin, s’égosillaient au long des trottoirs : « Édition spéciale ! Abominable assassinat d’un membre du Parlement ! » C’était là pour lui l’oraison funèbre d’un client et ami ; et il ne pouvait s’empêcher d’appréhender plus ou moins que la bonne renommée d’un autre encore ne fût entraînée dans le tourbillon du scandale. En tout cas, la décision qu’il avait à prendre était scabreuse ; et en dépit de son assurance habituelle, il en vint peu à peu à désirer un conseil. Il ne pouvait être question de l’obtenir directement ; mais peut-être, se disait-il, arriverait-on à le soutirer par un détour habile.

Quelques minutes plus tard, il était chez lui, installé d’un côté de la cheminée, dont M. Guest, son principal clerc, occupait l’autre. À mi-chemin entre les deux, à une distance du feu judicieusement calculée, se dressait une bouteille d’un certain vieux vin qui avait longtemps séjourné à l’abri du soleil dans les caves de la maison. Le brouillard planait encore, noyant la ville, où les réverbères scintillaient comme des rubis ; et parmi l’asphyxiante opacité de ces nuages tombés du ciel, le cortège sans cesse renouvelé de la vie urbaine se déroulait parmi les grandes artères avec le bruit d’un vent véhément. Mais la lueur du feu égayait la chambre. Dans la bouteille les acides du vin s’étaient depuis longtemps résolus ; la pourpre impériale s’était atténuée avec l’âge, comme s’enrichit la tonalité d’un vitrail ; et la splendeur des chaleureuses après-midi d’automne sur les pentes des vignobles n’attendait plus que d’être libérée pour disperser les brouillards londoniens. Graduellement le notaire s’amollit. Il n’y avait personne envers qui il gardât moins de secrets que M. Guest et il n’était même pas toujours sûr d’en garder autant qu’il le désirait. Guest avait fréquemment été chez le docteur pour affaires ; il connaissait Poole ; il ne pouvait pas être sans avoir appris les accointances de M. Hyde dans la maison ; il avait dû en tirer ses conclusions ; ne valait-il donc pas mieux lui faire voir une lettre qui mettait ce mystère au point ? et cela d’autant plus que Guest, en sa qualité de grand amateur et expert en graphologie, considérerait la démarche comme naturelle et flatteuse ? Le clerc, en outre, était de bon conseil ; il n’irait pas lire un document aussi singulier sans lâcher une remarque ; et d’après cette remarque M. Utterson pourrait diriger sa conduite ultérieure.

— Bien triste histoire, cet assassinat de sir Danvers, prononça le notaire.

— Oui, monsieur, en effet. Elle a considérablement ému l’opinion publique, répliqua Guest. Le criminel, évidemment, était fou.

— J’aimerais savoir votre avis là-dessus, reprit Utterson. J’ai ici un document de son écriture ; soit dit entre nous, car je ne sais pas encore ce que je vais en faire ; c’est à tout prendre une vilaine histoire. Mais voici la chose ; tout à fait dans vos cordes : un autographe d’assassin.

Le regard de Guest s’alluma, et il s’attabla aussitôt pour examiner le papier avec avidité.

— Non, monsieur, dit-il, ce n’est pas d’un fou ; mais c’est une écriture contrefaite.

— Comme son auteur, alors, car lui aussi est très contrefait.

À ce moment précis, le domestique entra, porteur d’un billet.

— Est-ce du Dr Jekyll, monsieur ? interrogea le clerc. Il m’a semblé reconnaître son écriture. Quelque chose de personnel, monsieur Utterson ?

— Une simple invitation à dîner. Pourquoi ? Vous désirez la voir ?

— Rien qu’un instant… Je vous remercie, monsieur.

Et le clerc, disposant les papiers côte à côte, compara attentivement leurs teneurs.

— Merci, monsieur, dit-il enfin, en lui restituant les deux billets ; c’est un autographe des plus intéressants.

Il y eut un silence, au cours duquel M. Utterson lutta contre lui-même. Puis il demanda tout à coup :

— Dites-moi, Guest, pourquoi les avez-vous comparés ?

— Eh bien, monsieur, répondit le clerc, c’est qu’ils présentent une assez singulière ressemblance ; les deux écritures sont sous beaucoup de rapports identiques ; elles ne diffèrent que par l’inclinaison.

— Assez singulier, dit Utterson.

— C’est, comme vous dites, assez singulier, répliqua Guest.

— Il vaut mieux que je ne parle pas de cette lettre, vous le voyez, dit le notaire.

— Non, monsieur, dit le clerc. Je comprends.

Mais M. Utterson ne fut pas plus tôt seul ce soir-là, qu’il enferma la lettre dans son coffre-fort, d’où elle ne bougea plus désormais. « Hé quoi ! songeait-il, Henry Jekyll devenu faussaire pour sauver un criminel ! »

Et il sentit dans ses veines courir un frisson glacé.

VI. LE REMARQUABLE INCIDENT DU Dr LANYON

Le temps s’écoulait ; des milliers de livres étaient offertes en récompense, car la mort de sir Danvers Carew constituait un malheur public ; mais M. Hyde se dérobait aux recherches de la police tout comme s’il n’eût jamais existé. Son passé, toutefois, révélait beaucoup de faits également peu honorables : on apprenait des exemples de la cruauté de cet homme aussi insensible que brutal ; de sa vie de débauche, de ses étranges fréquentations, des haines qu’il avait provoquées autour de lui ; mais sur ses faits et gestes présents, pas le moindre mot. À partir de la minute où il avait quitté sa maison de Soho, le matin du crime, il s’était totalement évanoui. De son côté, à mesure que le temps passait, M. Utterson se remettait peu à peu de sa chaude alarme, et retrouvait sa placidité d’esprit. À son point de vue, la mort de sir Danvers était largement compensée par la disparition de M. Hyde. Depuis que cette mauvaise influence n’existait plus, une vie nouvelle avait commencé pour le Dr Jekyll. Il sortait de sa réclusion, voyait de nouveau ses amis, redevenait leur hôte et leur boute-en-train habituel ; et s’il avait toujours été connu pour ses charités, il se distinguait non moins à cette heure par sa religion. Il était actif, sortait beaucoup, se portait bien ; son visage semblait épanoui et illuminé par l’intime conscience de son utilité sociale. Bref, durant plus de deux mois, le docteur vécut en paix.

Le 8 janvier, Utterson avait dîné chez le docteur, en petit comité ; Lanyon était là ; et le regard de leur hôte allait de l’un à l’autre comme au temps jadis, alors qu’ils formaient un trio d’amis inséparables. Le 12, et à nouveau le 14, le notaire trouva porte close. « Le docteur, lui annonça Poole, s’était enfermé chez lui, et ne voulait recevoir personne. » Le 15, il fit une nouvelle tentative, et essuya le même refus. Comme il s’était réhabitué depuis deux mois à voir son ami presque quotidiennement, ce retour à la solitude lui pesa. Le cinquième soir, il retint Guest à dîner avec lui ; et le sixième, il se rendit chez le Dr Lanyon.

Là, du moins, on ne refusa pas de le recevoir ; mais lorsqu’il entra il fut frappé du changement qui s’était produit dans l’apparence du docteur. Celui-ci avait son arrêt de mort inscrit en toutes lettres sur son visage. Cet homme au teint florissant était devenu blême, ses chairs s’étaient flétries ; il était visiblement plus chauve et plus vieux ; mais ce qui retint l’attention du notaire plus encore que ces témoignages d’une prompte déchéance physique, ce fut une altération du regard et de la manière d’être qui semblait révéler une âme en proie à quelque terreur profonde. Il était peu vraisemblable que le docteur dût craindre la mort ; et ce fut néanmoins là ce qu’Utterson fut tenté de soupçonner.

« Oui, songeait-il, comme médecin, il ne peut manquer de savoir où il en est, et que ses jours sont comptés. Cette certitude l’accable. »

Et néanmoins, quand Utterson lui parla de sa mauvaise mine, ce fut avec un air de grande fermeté que Lanyon se déclara condamné.

— J’ai reçu un coup, dit-il, dont je ne me remettrai pas. Ce n’est plus qu’une question de semaines. Tant pis, la vie avait du bon ; je l’aimais ; oui, monsieur, je m’étais habitué à l’aimer. Je songe parfois que si nous savions tout, nous n’aurions plus d’autre désir que de disparaître.

— Jekyll est malade, lui aussi, remarqua Utterson. L’avez-vous vu ?

Mais Lanyon changea de visage, et il leva une main tremblante.

— Je refuse désormais de voir le Dr Jekyll ou d’entendre parler de lui, dit-il d’une voix forte et mal assurée. J’ai rompu à tout jamais avec cet homme et je vous prie de m’épargner toute allusion à quelqu’un que je considère comme mort.

M. Utterson eut un clappement de langue désapprobateur ; et après un long silence il demanda :

— Ne puis-je rien faire ? Nous sommes trois forts vieux amis, Lanyon ; nous ne vivrons plus assez longtemps pour en trouver d’autres.

— Il n’y a rien à faire, répliqua Lanyon ; interrogez-le lui-même.

— Il refuse de me voir, dit le notaire.

— Cela ne m’étonne pas, repartit l’autre. Un jour, Utterson, lorsque je serai mort, vous apprendrez peut-être les bonnes et les mauvaises raisons de cette rupture. Je ne puis vous les dire. Et en attendant, si vous vous sentez capable de vous asseoir et de parler d’autre chose, pour l’amour de Dieu, restez et faites-le ; mais si vous ne pouvez pas vous empêcher de revenir sur ce maudit sujet, alors, au nom de Dieu, allez-vous-en, car je ne le supporterais pas.

Sitôt rentré chez lui, Utterson se mit à son bureau et écrivit à Jekyll, se plaignant d’être exclu de chez lui et lui demandant la cause de cette fâcheuse brouille avec Lanyon. Le lendemain, il reçut une longue réponse, rédigée en termes le plus souvent très véhéments, mais çà et là d’une obscurité impénétrable. Le différend avec Lanyon était sans remède.

« Je ne blâme pas notre vieil ami, écrivait Jekyll, mais je partage son avis que nous ne devons jamais nous revoir. J’ai l’intention dorénavant de mener une vie extrêmement retirée ; il ne faut pas vous en étonner, et vous ne devez pas non plus douter de mon amitié, si ma porte est souvent condamnée même pour vous. Laissez-moi suivre ma voie ténébreuse. J’ai attiré sur moi un châtiment et un danger qu’il m’est interdit de préciser. Si je suis un grand coupable, je souffre aussi en proportion. Je ne croyais pas que cette terre pût renfermer des souffrances et des terreurs à ce point démoralisantes. La seule chose que vous puissiez faire pour alléger mon sort, Utterson, c’est de respecter mon silence. »

Utterson en fut stupéfait : la sinistre influence de Hyde avait disparu, le docteur était retourné à ses travaux et à ses amitiés d’autrefois ; huit jours plus tôt l’avenir le plus souriant lui promettait une vieillesse heureuse et honorée ; et voilà qu’en un instant, amitié, paix d’esprit, et toutes les joies de son existence sombraient à la fois. Une métamorphose aussi complète et aussi imprévue relevait de la folie ; mais d’après l’attitude et les paroles de Lanyon, elle devait avoir une raison plus profonde et cachée.

Au bout de huit jours, Lanyon s’alita, et en un peu moins d’une quinzaine il était mort. Le soir des funérailles, qui l’avaient affecté douloureusement, Utterson s’enferma à clef dans son cabinet de travail, et s’attablant à la lueur mélancolique d’une bougie, sortit et étala devant lui une enveloppe libellée de la main et scellée du cachet de son ami défunt. « CONFIDENTIEL. Destiné à J. G, Utterson SEUL et en cas de sien prédécès à détruire tel quel », disait la suscription impérative. Le notaire redoutait de passer au contenu. « J’ai déjà enterré un ami aujourd’hui, songeait-il ; qui sait si ce papier ne va pas m’en coûter un second ? » Mais il repoussa cette crainte comme injurieuse, et rompit le cachet. Il y avait à l’intérieur un autre pli également scellé, et dont l’enveloppe portait : « À n’ouvrir qu’au cas de mort ou de disparition du Dr Henry Jekyll. » Utterson n’en croyait pas ses yeux. Oui, le mot disparition y était bien ; ici encore, de même que dans l’absurde testament qu’il avait depuis longtemps restitué à son auteur, ici encore se retrouvait l’idée de disparition, accolée au nom d’Henry Jekyll. Mais dans le testament, cette idée avait jailli de la sinistre inspiration du sieur Hyde ; on ne l’y employait que dans un dessein trop clair et trop abominable. Écrit de la main de Lanyon, que pouvait-il signifier ? Une grande curiosité envahit le dépositaire ; il fut tenté de passer outre à l’interdiction et de plonger tout de suite au fond de ces mystères ; mais l’honneur professionnel et la parole donnée à son ami défunt lui imposaient des obligations impérieuses ; et le paquet alla dormir dans le coin le plus reculé de son coffre-fort.

Il est plus facile de réfréner sa curiosité que de l’abolir ; et on peut se demander si, à partir de ce jour, Utterson rechercha avec le même empressement la compagnie de son ami survivant. Il songeait à lui avec bienveillance ; mais ses pensées étaient inquiètes et pleines de crainte. Il alla bien pour lui faire visite ; mais il fut presque soulagé de se voir refuser l’entrée de chez lui ; peut-être, au fond, préférait-il causer avec Poole sur le seuil, à l’air libre et environné par les bruits de l’immense capitale, plutôt que d’être reçu dans ce domaine d’une volontaire servitude, pour rester à s’entretenir avec son impénétrable reclus. Poole n’avait d’ailleurs que des nouvelles assez fâcheuses à communiquer. Le docteur, d’après lui, se confinait de plus en plus dans le cabinet au-dessus du laboratoire, où il couchait même quelquefois ; il était triste et abattu, devenait de plus en plus taciturne, et ne lisait plus ; il semblait rongé de souci. Utterson s’accoutuma si bien à l’uniformité de ces rapports, qu’il diminua peu à peu la fréquence de ses visites.

VII. L’INCIDENT DE LA FENÊTRE

Un dimanche, comme M. Utterson faisait avec M. Enfield sa promenade coutumière, il arriva que leur chemin les fit passer de nouveau par la petite rue. Arrivés à hauteur de la porte, tous deux s’arrêtèrent pour la considérer.

— Allons, dit Enfield, voilà cette histoire-là enfin terminée. Nous ne reverrons plus jamais M. Hyde.

— Je l’espère, dit Utterson. Vous ai-je jamais raconté que je l’ai vu une fois, et que j’ai partagé votre sentiment de répulsion.

— L’un ne pouvait aller sans l’autre, répliqua Enfield. Et entre parenthèses combien vous avez dû me juger stupide d’ignorer que cette porte fût une sortie de derrière pour le Dr Jekyll ! C’est en partie de votre faute si je l’ai découvert par la suite.

— Alors, vous y êtes arrivé, en fin de compte ? reprit Utterson. Mais puisqu’il en est ainsi, rien ne nous empêche d’entrer dans la cour et de jeter un coup d’œil aux fenêtres. À vous parler franc, je ne suis pas rassuré au sujet de ce pauvre Jekyll ; et même du dehors, il me semble que la présence d’un ami serait capable de lui faire du bien.

Il faisait très froid et un peu humide dans la cour, et le crépuscule l’emplissait déjà, bien que le ciel, tout là-haut, fut encore illuminé par le soleil couchant. Des trois fenêtres, celle du milieu était à demi ouverte, et installé derrière, prenant l’air avec une mine d’une désolation infinie, tel un prisonnier sans espoir, le Dr Jekyll apparut à Utterson.

— Tiens ! vous voilà, Jekyll ! s’écria ce dernier. Vous allez mieux, j’espère.

— Je suis très bas, Utterson, répliqua mornement le docteur, très bas. Je n’en ai plus pour longtemps, Dieu merci.

— Vous restez trop enfermé, dit le notaire. Vous devriez sortir un peu, afin de vous fouetter le sang, comme M. Enfield et moi (je vous présente mon cousin, M. Enfield… Le docteur Jekyll.) Allons, voyons, prenez votre chapeau et venez faire un petit tour avec nous.

— Vous êtes bien bon, soupira l’autre. Cela me ferait grand plaisir ; mais, non, non, non, c’est absolument impossible ; je n’ose pas. Quand même, Utterson, je suis fort heureux de vous voir ; c’est pour moi un réel plaisir ; je vous prierais bien de monter avec M. Enfield, mais la pièce n’est vraiment pas en état.

— Ma foi, tant pis, dit le notaire, avec bonne humeur, rien ne nous empêche de rester ici en bas et de causer avec vous d’où vous êtes.

— C’est précisément ce que j’allais me hasarder à vous proposer, répliqua le docteur avec un sourire.

Mais il n’avait pas achevé sa phrase, que le sourire s’éteignit sur son visage et fit place à une expression de terreur et de désespoir si affreux qu’elle glaça jusqu’aux moelles les deux gentlemen d’en bas. Ils ne l’aperçurent d’ailleurs que dans un éclair, car la fenêtre se referma instantanément ; mais cet éclair avait suffi, et tournant les talons, ils sortirent de la cour sans prononcer un mot. Dans le même silence, ils remontèrent la petite rue ; et ce fut seulement à leur arrivée dans une grande artère voisine, où persistaient malgré le dimanche quelques traces d’animation, que M. Utterson se tourna enfin et regarda son compagnon. Tous deux étaient pâles, et leurs yeux reflétaient un effroi identique.

— Que Dieu nous pardonne, que Dieu nous pardonne, répéta M. Utterson.

Mais M. Enfield se contenta de hocher très gravement la tête, et se remit à marcher en silence.

VIII.

LA DERNIÈRE NUIT

Un soir après dîner, comme M. Utterson était assis au coin de son feu, il eut l’étonnement de recevoir la visite de Poole.

— Miséricorde, Poole, qu’est-ce qui vous amène ? s’écria-t-il ; et puis l’ayant considéré avec plus d’attention : Qu’est-ce qui vous arrive ? Est-ce que le docteur est malade ?

— Monsieur Utterson, dit l’homme, il y a quelque chose qui ne va pas droit.

— Prenez un siège, et voici un verre de vin pour vous, dit le notaire. Maintenant ne vous pressez pas, et exposez-moi clairement ce que vous désirez.

— Monsieur, répliqua Poole, vous savez que le docteur a pris l’habitude de s’enfermer. Eh bien, il s’est enfermé de nouveau dans son cabinet de travail ; et cela ne me plaît pas, monsieur… que je meure si cela me plaît. Monsieur Utterson, je vous assure, j’ai peur.

— Voyons, mon brave, dit le notaire, expliquez-vous. De quoi avez-vous peur ?

— Il y a déjà près d’une semaine que j’ai peur, répliqua Poole, faisant la sourde oreille à la question ; et je ne peux plus supporter ça.

La physionomie, du domestique confirmait amplement ses paroles ; il n’avait plus aucune tenue ; et à part le moment où il avait d’abord avoué sa peur, il n’avait pas une seule fois regardé le notaire en face. À présent même, il restait assis, le verre de vin posé intact sur son genou, et le regard fixé sur un coin du parquet.

— Je ne veux plus supporter ça, répéta-t-il.

— Allons, Poole, dit le notaire, je vois que vous avez quelque bonne raison ; je vois, qu’il y a quelque chose qui ne va réellement pas droit. Essayez de me raconter ce que c’est.

— Je crois qu’il s’est commis un mauvais coup, dit Poole, d’une voix rauque.

— Un mauvais coup ! s’exclama le notaire, passablement effrayé, et assez porté à se fâcher en conséquence. Quel mauvais coup ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Je n’ose pas dire, monsieur, repartit l’autre ; mais voulez-vous venir avec moi vous rendre compte par vous-même ?

Pour toute réponse, M. Utterson se leva et alla prendre son chapeau et son pardessus ; mais il fut tout étonné de voir quel énorme soulagement exprimaient les traits du maître d’hôtel, et il s’étonna peut-être autant de voir le vin toujours intact dans le verre du valet, lorsque celui-ci le déposa pour partir.

C’était une vraie nuit de mars, tempétueuse et froide ; un pâle croissant de lune, couché sur le dos comme si le vent l’eût culbuté, luisait sous un tissu diaphane et léger de fuyantes effilochures nuageuses. Le vent coupait presque la parole et sa flagellation mettait le sang au visage. Il semblait en outre avoir vidé les rues de passants plus qu’à l’ordinaire ; et M. Utterson croyait n’avoir jamais vu cette partie de Londres aussi déserte. Il eût préféré le contraire ; jamais encore il n’avait éprouvé un désir aussi vif de voir et de coudoyer ses frères humains ; car en dépit de ses efforts, il avait l’esprit accablé sous un angoissant pressentiment de catastrophe. Lorsqu’ils arrivèrent sur la place, le vent y soulevait des tourbillons de poussière, et les ramures squelettiques du jardin flagellaient les grilles. Poole, qui durant tout le trajet n’avait cessé de marcher un pas ou deux en avant, fit halte au milieu de la chaussée, et malgré l’âpre bise, il retira son chapeau et s’épongea le front avec un mouchoir de poche rouge. Mais en dépit de la course rapide, ce qu’il essuyait n’était pas la transpiration due à l’exercice, mais bien la sueur d’une angoisse qui l’étranglait, car sa face était blême et sa voix, lorsqu’il prit la parole, rauque et entrecoupée.

— Eh bien, monsieur, dit-il, nous y voici, et Dieu fasse qu’il ne soit pas arrivé de malheur.

— Ainsi soit-il, Poole, dit le notaire.

Là-dessus le valet heurta d’une façon très discrète ; la porte s’ouvrit, retenue par la chaîne ; et de l’intérieur une voix interrogea :

— C’est vous, Poole ?

— Tout va bien, répondit Poole. Ouvrez.

Le vestibule, où ils pénétrèrent, était brillamment éclairé ; on avait fait grand feu, et autour de l’âtre toute la domesticité, mâle et femelle, se tenait rassemblée en tas comme un troupeau de moutons. À la vue de M. Utterson, la femme de chambre fut prise de geignements nerveux ; et la cuisinière, s’écriant : « Dieu merci ! voilà M. Utterson ! » s’élança au-devant de lui comme pour lui sauter au cou.

— Quoi donc ? quoi donc ? Que faites-vous tous ici ? interrogea le notaire avec aigreur. C’est très irrégulier, très incorrect ; s’il le savait, votre maître serait loin d’être satisfait.

— C’est qu’ils ont tous peur, dit Poole.

Nul ne protesta, et il se fit un grand silence ; on n’entendait que la femme de chambre, qui s’était mise à pleurer tout haut.

— Taisez-vous ! lui dit Poole, d’un ton furieux qui témoignait de son énervement personnel. (Et de fait, quand la femme de chambre avait tout à coup haussé la gamme de ses lamentations, tous avaient tressailli et s’étaient tournés vers la porte intérieure avec des airs de crainte et d’anxiété.) Et maintenant, continua le maître d’hôtel en s’adressant au marmiton, passez-moi un bougeoir, nous allons tirer cela au clair tout de suite.

Puis, ayant prié M. Utterson de le suivre, il l’emmena dans le jardin de derrière.

— À présent, monsieur, lui dit-il, vous allez faire le moins de bruit possible. Je tiens à ce que vous entendiez et je ne tiens pas à ce qu’on vous entende. Et surtout, monsieur, si par hasard il vous demandait d’entrer, n’y allez pas.

À cette conclusion imprévue, M. Utterson eut un sursaut nerveux qui manqua lui faire perdre l’équilibre ; mais il rassembla son courage et suivit le maître d’hôtel dans le bâtiment du laboratoire, puis traversant l’amphithéâtre de dissection, encombré de touries et de flacons, il arriva au pied de l’escalier. Là, Poole lui fit signe de se reculer de côté et d’écouter ; et lui-même, déposant le bougeoir et faisant un appel visible à toute sa résolution, monta les marches et d’une main mal assurée frappa sur la serge rouge de la porte du cabinet.

— Monsieur, c’est M. Utterson qui demande à vous voir, annonça-t-il.

Et en même temps, d’un geste impératif, il engagea le notaire à prêter l’oreille.

Une voix plaintive répondit de l’intérieur :

— Dites-lui qu’il m’est impossible de recevoir qui que ce soit.

— Bien, monsieur, dit Poole, avec dans la voix une sorte d’accent de triomphe.

Et, reprenant le bougeoir, il remmena M. Utterson par la cour jusque dans la grande cuisine, où le feu était éteint et où les blattes sautillaient sur le carreau.

— Monsieur, dit-il en regardant M. Utterson dans les yeux, était-ce la voix de mon maître ?

— Elle m’a paru bien changée, répondit le notaire, très pâle, mais sans détourner le regard.

— Changée ? Certes oui, je le pense, reprit le maître d’hôtel. Après vingt ans passés dans la demeure de cet homme, pourrais-je ne pas connaître sa voix ? Non, monsieur, on a fait disparaître mon maître ; on l’a fait disparaître, il y a huit jours, lorsque nous l’avons entendu invoquer le nom de Dieu ; et qui est là à l’intérieur à sa place, et pourquoi on reste là, monsieur Utterson, c’est une chose qui crie vengeance au Ciel !

— Voici un conte bien étrange, Poole, voici un conte plutôt invraisemblable, mon ami, dit M. Utterson, en se mordillant le doigt. À supposer qu’il en soit comme vous l’imaginez, à supposer que le Dr Jekyll ait été… eh bien, oui, assassiné, quel motif de rester pourrait avoir son meurtrier ? Cela ne tient pas debout, cela ne supporte pas l’examen.

— Eh bien, monsieur Utterson, vous êtes difficile à convaincre, mais je ne désespère pas d’y arriver, dit Poole. Toute cette dernière semaine, sachez-le donc, cet homme, ou cet être, ou ce je ne sais quoi qui loge dans le cabinet n’a cessé jour et nuit de réclamer à cor et à cri un certain médicament sans arriver à l’obtenir à son idée. Il lui arrivait de temps à autre… c’est de mon maître que je parle… d’écrire ses ordres sur une feuille de papier qu’il jetait dans l’escalier. Nous n’avons rien eu d’autre ces huit derniers jours ; rien que des papiers, et porte de bois ; et jusqu’aux repas qu’on lui laissait là, et qu’il rentrait en cachette lorsque personne ne le voyait. Eh bien, monsieur, tous les jours, oui, et même des deux et trois fois dans une seule journée, c’étaient des ordres et des réclamations, et il m’a fallu courir chez tous les droguistes en gros de la ville. Chaque fois que je rapportais le produit, c’était un nouveau papier pour me dire de le renvoyer parce qu’il n’était pas pur, et un nouvel ordre pour une autre maison. Ce produit, monsieur, on en a terriblement besoin, pour je ne sais quel usage.

— Avez-vous gardé quelqu’un de ces papiers ? demanda M. Utterson.

Poole fouilla dans sa poche et en sortit un billet tout froissé, que le notaire, se penchant plus près de la bougie, déchiffra avec attention. En voici le contenu : « Le Dr Jekyll présente ses salutations à MM. Maw. Il leur affirme que le dernier échantillon qu’ils lui ont fait parvenir est impur et absolument inutilisable pour son présent besoin. En l’année 18…, le Dr Jekyll en a acheté une assez grande quantité chez MM. Maw. Il les prie aujourd’hui de vouloir bien faire les recherches les plus diligentes, et s’il leur en reste un peu de la même qualité, de le lui envoyer aussitôt. Peu importe le coût. Ce produit est pour le Dr Jekyll d’une importance tout à fait exceptionnelle. » Jusqu’ici l’allure du billet s’était maintenue suffisamment normale, mais arrivé là, écorchant soudain le papier d’une plume rageuse, le scripteur avait donné libre cours à ses sentiments. « Pour l’amour de Dieu, ajoutait-il, retrouvez-m’en un peu de l’ancien. »

— Voici un billet étrange, dit M. Utterson ; puis avec sévérité : Comment se fait-il que vous l’ayez, tout décacheté, en votre possession ?

— L’employé de chez Maw était si fort en colère, monsieur, qu’il me l’a rejeté comme de l’ordure, répondit Poole.

— C’est indiscutablement l’écriture du docteur, vous savez ? reprit le notaire.

— Je me disais bien qu’elle y ressemblait, dit le serviteur, mal convaincu. Et puis, sur un nouveau ton, il reprit : Mais qu’importe l’écriture, puisque je l’ai vu !

— Vous l’avez vu ? répéta M. Utterson. Et alors ?

— Tenez ! dit Poole, voici la chose. Je suis entré tout d’un coup dans l’amphithéâtre, venant du jardin. Il avait dû se glisser au dehors pour se mettre en quête du produit, ou faire je ne sais quoi ; car la porte du cabinet était ouverte, et il se trouvait tout au fond de la salle en train de fourrager parmi les touries. À mon arrivée, il leva les yeux, poussa comme un cri plaintif, et s’enfuit par l’escalier jusque dans le cabinet. Je ne l’ai vu qu’une minute, mais les cheveux m’en ont dressé sur le crâne comme des baguettes. Dites, monsieur, si c’était là mon maître, pourquoi avait-il un masque sur la figure ? Si c’était mon maître, pourquoi a-t-il poussé ce cri de rat, et pourquoi s’est-il sauvé en me voyant ? Je l’ai servi assez longtemps. Et puis…

Mais l’homme se tut et se passa la main sur le visage.

— Toutes ces circonstances sont en effet bien bizarres, dit M. Utterson, mais je crois que je commence à y voir clair. Votre maître, Poole, est, sans nul doute, atteint d’une de ces maladies qui torturent à la fois et défigurent leur victime ; de là, selon toute probabilité, l’altération de sa voix ; de là le masque et son éloignement de ses amis ; de là son anxiété de trouver ce produit, grâce auquel la pauvre âme garde l’espoir d’une guérison finale. Dieu fasse que cet espoir ne soit pas trompé ! Voilà mon explication : elle est suffisamment triste, Poole, voire même affreuse à envisager, mais elle est simple et naturelle, elle est cohérente, et elle nous délivre de toutes craintes exagérées.

— Monsieur, dit le maître d’hôtel, envahi d’une pâleur livide, cet être n’était pas mon maître, et voilà la vérité. Mon maître (et ce disant il regarda autour de lui et baissa la voix) est un homme grand et bien fait, et celui-ci était une sorte de nabot.

Utterson voulut protester.

— Oh ! monsieur, s’écria Poole, croyez-vous que je ne connaisse pas mon maître au bout de vingt ans ? Croyez-vous que je ne sache pas à quelle hauteur sa tête arrive dans l’encadrement de la porte du cabinet où je l’ai vu chaque matin de ma vie ? Non, monsieur, jamais ! Cet être au masque n’était pas le docteur Jekyll ; et c’est mon intime conviction qu’il y a eu assassinat.

— Poole, répliqua le notaire, dès lors que vous dites cela, je vais me trouver dans l’obligation de m’en assurer. Malgré tout mon désir de ménager les sentiments de votre maître, malgré tous mes doutes en présence de ce billet qui semble prouver qu’il est encore vivant, je dois considérer comme de mon devoir de forcer cette porte.

— Ah ! monsieur Utterson, voilà qui est parler ! s’écria le maître d’hôtel.

— Et maintenant, passons à une autre question, reprit Utterson : qui va s’en charger ?

— Mais, vous et moi, monsieur, répliqua l’autre sans sourciller.

— Très bien dit, déclara le notaire, et quoi qu’il en résulte, je saurai faire en sorte que vous n’y perdiez rien.

— Il y a une hache dans l’amphithéâtre, continua Poole, et vous pourriez prendre pour vous le tisonnier de la cuisine.

Le notaire s’empara de cet outil grossier mais pesant, et le brandit.

— Savez-vous, Poole, dit-il en levant les yeux, que nous allons, vous et moi, nous exposer à un certain danger ?

— Certes, monsieur, vous pouvez bien le dire, répondit le maître d’hôtel.

— Il vaut donc mieux parler franc. Nous en savons l’un et l’autre plus long que nous n’en avons dit ; ne nous cachons plus rien. Cet individu masqué que vous avez vu, l’avez-vous reconnu ?

— Ma foi, monsieur, cela s’est fait si vite, et cette créature était tellement courbée en deux, que je n’en jurerais pas. Mais si vous voulez dire : était-ce M. Hyde ?… eh bien, oui, je crois que c’était lui ! Voyez-vous, il était à peu près de la même carrure, et il avait la même démarche leste et agile ; et d’ailleurs qui d’autre aurait pu s’introduire par la porte du laboratoire ? N’oubliez pas, monsieur, que lors du crime, il avait encore la clef sur lui. Mais ce n’est pas tout. Je ne sais, monsieur Utterson, si vous avez jamais rencontré ce M. Hyde ?

— Si fait, répliqua le notaire, j’ai causé une fois avec lui.

— En ce cas, vous devez savoir aussi bien que nous tous que ce gentleman avait quelque chose de bizarre… quelque chose qui vous retournait… je ne sais vraiment pas m’expliquer autrement que ceci : on se sentait devant lui comme un vide et un froid dans les moelles.

— J’avoue que j’ai éprouvé un peu ce que vous dites là, fit M. Utterson.

— Vous y êtes, monsieur. Eh bien ! quand cette créature masquée a jailli, tel un singe, d’entre les produits chimiques et a filé dans le cabinet, c’est comme de la glace qui m’est descendue le long de l’échine. Oh ! je sais bien que ce n’est pas une preuve, monsieur Utterson ; je suis assez instruit pour cela ; mais on a sa petite jugeotte, et je vous jure sur la Bible que c’était là M. Hyde.

— Soit, soit, dit le notaire. Mes craintes m’inclinent à le croire aussi. Du mal, j’en ai peur… il ne pouvait sortir que du mal de cette relation. Si fait, vraiment, je vous crois ; je crois que ce pauvre Harry a été tué ; et je crois que son assassin… dans quel but, Dieu seul pourrait le dire… s’attarde encore dans la demeure de sa victime. Eh bien ! nous lui apporterons la vengeance. Faites venir Bradshaw.

Le valet désigné arriva, très pâle et énervé.

— Remettez-vous, Bradshaw, lui dit le notaire. Cette attente, je le sais, vous est pénible à tous : mais nous avons pris la résolution d’en finir. Poole que voici et moi, nous allons pénétrer de vive force dans le cabinet. Si tout est en règle, j’ai assez bon dos pour supporter la responsabilité. Cependant, de crainte qu’il n’y ait réellement du mauvais, ou qu’un malfaiteur ne tente de s’échapper par les derrières, vous ferez le tour par le coin avec le marmiton, munis d’une bonne trique chacun, et vous vous posterez à la porte du laboratoire. Nous vous laissons dix minutes pour prendre vos dispositions.

Tandis que Bradshaw s’éloignait, le notaire, consultant sa montre, ajouta :

— Et maintenant, Poole, prenons les nôtres.

Et emportant le tisonnier sous son bras, il s’avança le premier dans la cour. Les nuages s’étaient amoncelés devant la lune, et il faisait à cette heure tout à fait noir. Le vent, qui n’arrivait au fond de ce puits de bâtiments que par bouffées, intermittentes, faisait vaciller la flamme de la bougie ; mais enfin ils arrivèrent dans l’abri de l’amphithéâtre, où ils s’assirent pour attendre en silence. La rumeur grandiose de Londres s’élevait de toutes parts ; mais à proximité immédiate, le silence n’était interrompu que par le bruit d’un pas allant et venant sur le parquet du cabinet.

— C’est ainsi qu’il marche toute la journée, monsieur, chuchota Poole ; oui, et voire la plus grande partie de la nuit. Il n’y a un peu de répit que quand il reçoit un nouvel échantillon de chez le droguiste. Ah ! il faut une bien mauvaise conscience pour être ainsi ennemi du repos. Ah ! monsieur, dans chacun de ces pas il y a du sang traîtreusement répandu ! Mais écoutez encore, d’un peu plus près… mettez votre cœur dans votre ouïe, monsieur Utterson, et dites-moi : est-ce l’allure du docteur ?

Les pas résonnaient furtifs et légers, et quasi dansants malgré leur lenteur : ils différaient complètement de la marche pesante et sonore de Henry Jekyll. Utterson poussa un soupir et demanda :

— Est-ce qu’on n’entend jamais rien d’autre ? Poole fit un signe affirmatif, et répondit :

— Si, une fois. Une fois, je l’ai entendu pleurer.

— Pleurer ? Comment cela ? reprit le notaire, envahi tout à coup d’un frisson d’horreur.

— Pleurer comme une femme ou comme une âme en peine, répondit le maître d’hôtel. Quand je suis parti, cela m’est resté sur le cœur, si bien que j’en aurais pleuré aussi.

Mais les dix minutes tiraient à leur fin. Poole sortit la hache de dessous un tas de paille d’emballage ; on déposa le bougeoir sur la table la plus proche afin d’y voir clair pour l’attaque ; et, retenant leur souffle, tous deux s’approchèrent du lieu où ce pas inlassable allait sans cesse de long en large, et de large en long, dans le calme de la nuit.

— Jekyll, appela Utterson d’une voix forte, je demande à vous voir.

Il se tut quelques instants, mais ne reçut pas de réponse. Il reprit :

— Je vous en préviens tout net, nos soupçons sont éveillés, il faut que je vous voie et je vous verrai : si ce n’est par la persuasion, ce sera autrement… si ce n’est de votre bon gré, ce sera par la violence.

— Utterson, cria la voix, pour l’amour de Dieu, ayez pitié !

— Ah ! ce n’est pas la voix de Jekyll… c’est celle de Hyde ! s’écria Utterson. Enfoncez la porte, Poole !

Poole balança la hache par-dessus son épaule ; sous le coup le bâtiment retentit, et la porte à serge rouge rebondit contre la serrure et les gonds. Du cabinet jaillit un hurlement de détresse, d’une épouvante tout animale. La hache se releva de nouveau, et de nouveau les panneaux craquèrent et l’encadrement sursauta. À quatre reprises le coup retomba, mais le bois était dur et la menuiserie solide. Ce fut seulement au cinquième que la serrure disjointe s’arracha et que les débris de la porte s’abattirent à l’intérieur sur le tapis.

Les assiégeants, intimidés par leur propre tapage et par le silence qui lui avait succédé hésitèrent un peu et regardèrent dans le cabinet qui s’étalait sous leurs yeux à la paisible lumière de la lampe. Un bon feu clair pétillait dans l’âtre, la bouilloire chantonnait son léger refrain, on voyait deux ou trois tiroirs ouverts, des papiers disposés en ordre sur la table de travail, et tout près du feu le nécessaire préparé pour le thé : on eût dit l’intérieur le plus tranquille, et, à part les étagères vitrées pleines d’instruments de chimie, le plus banal qu’il y eût ce soir-là dans tout Londres.

Au beau milieu gisait le corps d’un homme tordu par l’agonie et encore palpitant. Ils s’approchèrent à pas légers, le retournèrent sur le dos et reconnurent les traits de M. Hyde. Il était vêtu d’habits beaucoup trop grands pour lui, d’habits faits à la taille du docteur : les muscles de son visage vibraient encore d’une apparence de vie, mais la vie elle-même l’avait bien abandonné. La fiole broyée qu’il tenait encore, avec l’odeur d’amandes amères qui flottait dans la pièce, révélèrent à Utterson qu’il avait devant lui le cadavre d’un suicidé.

— Nous sommes arrivés trop tard, dit-il, d’un ton sévère, aussi bien pour sauver que pour punir. Hyde est allé trouver son juge ; il ne nous reste plus qu’à découvrir le corps de votre maître.

La portion du bâtiment de beaucoup la plus importante était occupée par l’amphithéâtre qui constituait presque tout le rez-de-chaussée et recevait le jour d’en haut, et par le cabinet, qui formait le premier étage à un bout et prenait vue sur la cour. Un corridor reliait l’amphithéâtre à la porte donnant sur la petite rue ; en outre, le cabinet communiquait séparément avec celle-ci par un second escalier. Il y avait aussi plusieurs réduits obscurs et une vaste cave. Tout cela fut alors minutieusement passé en revue. Chaque réduit n’exigea qu’un coup d’œil, car tous étaient vides et, à voir la poussière qui tombait de leurs portes, aucun d’eux n’avait de longtemps été ouvert. La cave, il est vrai, était encombrée d’un amas d’objets hétéroclites, datant pour la plupart de l’époque du chirurgien prédécesseur de Jekyll ; mais rien qu’en ouvrant la porte ils furent avertis de l’inutilité de plus amples recherches, par la chute d’un revêtement compact de toiles d’araignées qui avaient depuis des ans condamné l’entrée. Nulle part on ne voyait trace de Henry Jekyll, ni mort ni vivant.

Poole frappa du pied les dalles du corridor.

— Il doit être enterré là, dit-il, en prêtant l’oreille à la résonance.

— À moins qu’il se soit enfui, dit Utterson.

Et il s’en alla examiner la porte de la petite rue. Elle était fermée à clef ; et tout auprès, gisant sur les dalles, se trouvait la clef, déjà tachée de rouille.

— Elle n’a pas l’air de servir beaucoup, remarqua le notaire.

— De servir ! répéta Poole. Ne voyez-vous donc pas, monsieur, qu’elle est brisée comme si quelqu’un avait donné un coup de talon dessus ?

— C’est juste, fit Utterson, et même les cassures sont rouillées.

Les deux hommes s’entre-regardèrent, ébahis.

— Ceci me passe, Poole, dit le notaire. Retournons dans le cabinet.

Ils gravirent l’escalier en silence, et non sans jeter par intervalles au cadavre un regard terrifié, se mirent à examiner plus en détail le contenu de la pièce. Sur une table se voyaient des traces d’opérations chimiques, plusieurs tas dosés d’un sel blanchâtre étaient préparés sur des soucoupes de verre, comme pour une expérience au milieu de laquelle le malheureux avait été interrompu.

— C’est là ce même produit que j’allais tout le temps lui chercher, dit Poole.

Et il n’avait pas achevé sa phrase que la bouilloire déborda à grand bruit.

Ceci les amena vers la cheminée, auprès de laquelle le fauteuil était frileusement tiré, avec le nécessaire à thé tout disposé à portée de la main, jusqu’à la tasse garnie de sucre. Un rayonnage supportait quelques volumes ; l’un d’eux gisait ouvert à côté du plateau à thé, et Utterson y reconnut avec stupeur un exemplaire d’un ouvrage édifiant, pour lequel Jekyll avait maintes fois exprimé une vive estime, et qui se trouvait ici annoté de scandaleux blasphèmes écrits de sa propre main.

Continuant de passer en revue la pièce, les deux perquisiteurs arrivèrent à la psyché, et ils regardèrent dans ses profondeurs avec un effroi involontaire ; mais elle était tournée de façon à ne leur montrer que la rose lueur se jouant au plafond, le feu scintillant en multiples reflets sur les vitres des étagères, et leurs propres physionomies pâles et terrifiées, penchées sur leur image.

— Ce miroir a vu d’étranges choses, monsieur, chuchota Poole.

— Il ne peut avoir rien vu de plus étrange que ne l’est sa présence ici, répliqua le notaire sur le même ton. Car que faisait Jekyll…

Il s’interrompit avec un sursaut, et puis surmontant sa faiblesse :

— Quel besoin d’une psyché pouvait bien avoir Jekyll ?

— Vous avez raison de le dire, fit Poole.

Ils s’occupèrent ensuite de la table de travail. Sur le pupitre, au milieu des papiers rangés avec soin, s’étalait par-dessus tout une grande enveloppe qui portait, écrit de la main du docteur, le nom de M. Utterson. Le notaire la décacheta, et plusieurs plis s’en échappèrent et tombèrent sur le plancher. Le premier contenait une déclaration rédigée dans les mêmes termes extravagants que celle restituée six mois plus tôt, et destinée à servir de testament en cas de mort, et d’acte de donation en cas de disparition, mais remplaçant le nom de Hyde, le notaire y lut, avec un étonnement indescriptible, le nom de Gabriel-John Utterson. Il regarda successivement Poole, puis de nouveau le papier, et enfin le défunt criminel étendu sur le parquet.

— La tête m’en tourne, dit-il. Il a eu ceci à sa disposition tous ces derniers jours, il n’avait aucune raison de m’aimer ; il devait être furieux de se voir évincé ; et il n’a pas détruit ce document !

Il passa au pli suivant : c’était un court billet de la main du docteur et daté dans le haut.

— Oh, Poole, s’écria le notaire, il était ici, et vivant, aujourd’hui même. On ne peut l’avoir fait disparaître en aussi peu de temps : il doit être encore vivant, il doit s’être enfui ?… Au reste, pourquoi fuir ? et comment ? et dans ce cas peut-on se hasarder à appeler cela un suicide ? Oh, il nous faut être circonspects. Je pressens que nous pouvons encore entraîner votre maître dans quelque déplorable catastrophe.

— Pourquoi ne lisez-vous pas, monsieur ? demanda Poole.

— Parce que j’ai peur, répondit le notaire d’un ton tragique, Dieu veuille que je n’en aie pas de motif !

Et là-dessus il approcha le papier de ses yeux et lut ce qui suit :

 

« Mon cher Utterson,

« Lorsque ce mot tombera entre vos mains, j’aurai disparu, d’une façon que je n’ai pas la clairvoyance de prévoir, mais mon instinct, comme la nature de la situation sans nom dans laquelle je me trouve, me disent que ma fin est assurée et qu’elle ne tardera plus. Adieu donc, et lisez d’abord le récit que Lanyon m’a promis de vous faire parvenir ; puis si vous désirez en savoir davantage, passez à la confession de

« Votre ami indigne et infortuné,

« HENRY JEKYLL. »

 

— Il y avait un troisième pli ? demanda Utterson.

— Le voici, monsieur, répondit Poole.

Et il lui tendit un paquet volumineux revêtu de plusieurs cachets.

Le notaire le mit dans sa poche.

— Je ne parlerai pas de ce papier. Que votre maître ait fui ou qu’il soit mort, nous pouvons du moins sauver sa réputation. Il est maintenant dix heures : je vais rentrer chez moi et lire en paix ces documents ; mais je serai de retour avant minuit ; c’est alors que nous enverrons chercher la police.

Ils sortirent, refermant à clef derrière eux la porte de l’amphithéâtre ; et Utterson, laissant encore une fois les serviteurs réunis autour du feu dans le vestibule, se rendit à son bureau pour lire les deux récits où il devait enfin trouver l’explication du mystère.

IX.

LA NARRATION DU DR LANYON

Le 9 janvier, il y a de cela quatre jours, je reçus par la distribution du soir une lettre recommandée, que m’adressait de sa main mon collègue et ancien camarade de classe, Henry Jekyll. J’en fus très surpris, car nous n’avions pas du tout l’habitude de correspondre ; je l’avais vu, j’avais même dîné avec lui, le soir précédent ; et je ne concevais dans nos rapports rien qui pût justifier la formalité de la recommandation. Le contenu de cette lettre augmenta ma surprise ; car voici ce qu’elle renfermait :

 

« Le 10 décembre 18…

« Mon cher Lanyon,

» Vous êtes l’un de mes plus anciens amis ; et bien que nous puissions avoir différé parfois d’avis sur des questions scientifiques, je ne me rappelle, du moins de mon côté, aucune infraction à notre bonne entente. Il n’y a pas eu de jour où, si vous m’aviez dit : Jekyll, ma vie, mon honneur, ma raison, dépendent de vous, je n’eusse, pour vous sauver, sacrifié ma fortune, ou ma main gauche.

Lanyon, ma vie, mon honneur, ma raison, tout cela est à votre merci : si vous ne venez à mon aide, cette nuit, je suis perdu. Vous pourriez supposer, après cet exorde, que je vais vous demander quelque chose de déshonorant. Jugez-en par vous-même.

» Je désire que vous renonciez pour ce soir à tous autres engagements… fussiez-vous mandé au chevet d’un empereur ; que vous preniez un cab, à moins que vous n’ayez justement votre voiture à la porte ; et muni de cette lettre-ci comme référence, que vous vous fassiez conduire tout droit à mon domicile. Poole, mon maître d’hôtel, est prévenu ; vous le trouverez vous attendant avec un serrurier. Il vous faut alors faire crocheter la porte de mon cabinet, où vous entrerez seul ; vous ouvrirez la vitrine marquée E, à main gauche, en forçant la serrure au besoin si elle était fermée ; et vous y prendrez, avec son contenu tel quel, le quatrième tiroir à partir du haut, ou (ce qui revient au même) le troisième à partir du bas. Dans mon excessive angoisse, j’ai une peur maladive de vous mal renseigner ; mais même si je suis dans l’erreur, vous reconnaîtrez le bon tiroir à son contenu : des paquets de poudres, une fiole et un cahier de papier. Ce tiroir, je vous conjure de le rapporter avec vous à Cavendish Square exactement comme il se trouve.

» Telle est la première partie du service ; passons à la seconde. Vous serez de retour, si vous vous mettez en route dès la réception de la présente, bien avant minuit, mais je tiens à vous laisser toute cette marge, non seulement dans la crainte d’un de ces obstacles qu’on ne peut ni empêcher ni prévoir, mais parce qu’il vaut mieux, pour ce qui vous restera à faire, choisir une heure où vos domestiques seront couchés. À minuit donc, je vous prierai de vous trouver seul dans votre cabinet de consultation, d’introduire vous-même chez vous un homme qui se présentera de ma part, et de lui remettre le tiroir que vous serez allé chercher dans mon cabinet.

» Vous aurez alors joué votre rôle et mérité mon entière gratitude. En cinq minutes de plus, si vous insistez pour avoir une explication, vous aurez compris l’importance capitale de ces dispositions, et qu’il vous suffirait d’en négliger une seule, pour vous mettre sur la conscience ma mort ou le naufrage de ma raison.

» Malgré ma certitude que vous ne prendrez pas cette requête à la légère, le cœur me manque et ma main tremble à la seule idée d’une telle possibilité. Songez que je suis à cette heure dans un lieu étranger, à me débattre sous une noire détresse qu’aucune imagination ne saurait égaler, et pourtant bien assuré que, si vous m’obligez ponctuellement, mes tribulations s’évanouiront comme un rêve. Obligez-moi, mon cher Lanyon, et sauvez

» Votre ami,

» H. J. »

 

« P.-S. – J’avais déjà fermé l’enveloppe quand une nouvelle crainte m’a frappé. Il peut arriver que la poste trompe mon attente, et que cette lettre ne vous parvienne pas avant demain matin. Dans ce cas, mon cher Lanyon, faites ma commission lorsque cela vous sera le plus commode dans le courant de la journée ; et encore une fois attendez mon messager à minuit. Il sera peut-être alors déjà trop tard ; et si la nuit se passe sans que vous voyiez rien venir, sachez que c’en sera fait de Henry Jekyll. »

 

La lecture de cette lettre me persuada que mon collègue était devenu fou ; mais tant que je n’en avais pas la preuve indéniable, je me voyais contraint de faire comme il m’en priait. Moins je voyais clair dans ce brouillamini, moins j’étais en situation de juger de son importance ; et on ne pouvait, sans prendre une responsabilité grave, rejeter une prière libellée en pareils termes.

Je me levai donc de table, pris une voiture, et me rendis droit chez le Dr Jekyll. Le maître d’hôtel m’attendait : il avait reçu par le même courrier que moi une lettre recommandée contenant des instructions et avait envoyé aussitôt chercher un serrurier et un menuisier. Ces deux artisans arrivèrent tandis que nous causions encore ; et nous nous rendîmes tous ensemble à l’ancien amphithéâtre anatomique du docteur Denman, par où (comme vous le savez sans doute) on accède le plus aisément au cabinet personnel du Dr Jekyll.

La porte en était solide, la serrure excellente ; le menuisier avoua qu’il aurait beaucoup de mal et qu’il lui faudrait faire beaucoup de dégâts, si l’on devait recourir à la violence ; et le serrurier désespérait presque. Mais ce dernier était un garçon de ressource ; et au bout de deux heures de travail, la porte fut ouverte. La vitrine marquée E n’était pas fermée à clef ; je pris le tiroir, le fis garnir de paille et emballer dans un drap de lit, puis je retournai avec l’objet à Cavendish Square.

Là, je me mis en devoir d’examiner son contenu. Les paquets de poudres, étaient assez proprement faits, mais non pas avec l’élégance du droguiste de profession ; je compris sans peine qu’ils étaient de la fabrication personnelle de Jekyll. En ouvrant l’un de ces paquets, je trouvai ce qui me parut être un simple sel cristallin de couleur blanche. La fiole, dont je m’occupai ensuite, pouvait être à moitié pleine d’un liquide rouge-sang, qui piquait fortement aux narines et qui me parut contenir du phosphore et un éther volatil. Quant aux autres ingrédients, je dus m’abstenir de conjectures. Le cahier était un banal cahier d’écolier et contenait presque uniquement une série de dates. Celles-ci embrassaient une période de plusieurs années, mais je remarquai que les écritures avaient cessé depuis près d’un an et sans aucune transition. Çà et là une date se complétait d’une brève annotation, en général bornée à un unique mot, tel que : « doublé », qui se présentait peut-être six fois dans un total de plusieurs centaines d’écritures ; ou encore, une seule fois, tout au début de la liste et suivie de plusieurs points d’exclamation, cette mention : « Échec complet ! ! ! »

Tout ceci, quoique fouettant ma curiosité, ne me disait pas grand’chose de précis. J’avais là une fiole contenant une teinture quelconque, une dose d’un sel, et le journal d’une série d’expériences qui n’avaient (comme trop de recherches de Jekyll) abouti à aucun résultat d’une utilité pratique. En quoi la présence de ces objets dans ma maison pouvait-elle affecter aussi bien l’honneur que l’intégrité mentale ou la vie de mon collègue en fuite ? Si son messager pouvait venir en un lieu, pourquoi ne pouvait-il aussi bien aller en un autre ? Et même dans l’hypothèse d’un empêchement, pourquoi ce citoyen-là devait-il être reçu par moi en secret ? Plus je réfléchissais, plus je me convainquais d’avoir affaire à un cas de dérangement cérébral ; aussi, tout en envoyant mes domestiques se coucher, je chargeai un vieux revolver afin de me trouver en état de me défendre.

Les douze coups de minuit avaient à peine retenti sur Londres, que l’on heurta tout doucement à ma porte. J’allai moi-même ouvrir, et trouvai un petit homme qui se dissimulait contre les pilastres du porche.

— Venez-vous de la part du Dr Jekyll ? lui demandai-je.

Il me fit signe que oui, d’un geste contraint ; et lorsque je l’eus invité à entrer, il ne m’obéit qu’après avoir jeté en arrière un regard inquisiteur dans les ténèbres de la place. Non loin, un policeman s’avançait la lanterne au poing. À cette vue il me sembla que mon visiteur tressaillait et se hâtait davantage.

Ces particularités me frappèrent, je l’avoue, désagréablement ; et, tandis que je le suivais jusque dans la brillante clarté de mon cabinet de consultation je me tins prêt à faire usage de mon arme. Là, enfin, j’eus tout loisir de le bien voir. Ce qui du moins était sûr, c’est que je ne l’avais jamais rencontré auparavant. Il était petit, comme je l’ai déjà dit ; en outre je fus frappé par l’expression repoussante de sa physionomie, par l’aspect exceptionnel qu’il présentait, d’une grande activité musculaire jointe à une non moins grande faiblesse apparente de constitution, et enfin, et plus encore peut-être, par le singulier trouble physiologique que son voisinage produisait en moi. Ce trouble présentait quelque analogie avec un début d’ankylose, et s’accompagnait d’un notable affaiblissement du pouls. Sur le moment, je l’attribuai à quelque antipathie personnelle et idiosyncrasique, et m’étonnai simplement de l’acuité de ses manifestations ; mais j’ai eu depuis des raisons de croire que son origine était située beaucoup plus profondément dans mon humaine nature, et procédait d’un mobile plus noble que le sentiment de la haine.

Cet individu (qui avait ainsi, dès le premier instant de son arrivée, excité en moi une curiosité que je qualifierais volontiers de malsaine) était vêtu d’une façon qui aurait rendu grotesque une personne ordinaire ; car ses habits, quoique d’un tissu coûteux et de bon goût, étaient démesurément trop grands pour lui dans toutes les dimensions : son pantalon lui retombait sur les jambes, et on l’avait retroussé par en bas pour l’empêcher de traîner à terre, la taille de sa redingote lui venait au-dessous des hanches, et son col bâillait largement sur ses épaules. Chose singulière à dire, cet accoutrement funambulesque était loin de me donner envie de rire. Au contraire, comme il y avait dans l’essence même de l’individu que j’avais alors en face de moi quelque chose d’anormal et d’avorté – quelque chose de saisissant, de surprenant et de révoltant – ce nouveau disparate semblait fait uniquement pour s’accorder avec le premier et le renforcer ; si bien qu’à mon intérêt envers la nature et le caractère de cet homme, s’ajoutait une curiosité concernant son origine, sa vie, sa fortune et sa situation dans le monde.

Ces remarques auxquelles j’ai dû donner ici un tel développement, ne me prirent en réalité que quelques secondes. Mon visiteur était, du reste, trépidant d’une farouche agitation.

— L’avez-vous ? s’écria-t-il. L’avez-vous ? Et dans l’excès de son impatience il alla jusqu’à me prendre par le bras comme pour me secouer.

À son contact je sentis dans mes veines une sorte de douleur glaciale. Je le repoussai.

— Voyons, monsieur, lui dis-je. Vous oubliez que je n’ai pas encore eu le plaisir de faire votre connaissance. Asseyez-vous, je vous prie.

Et pour lui montrer l’exemple, je m’installai moi-même dans mon fauteuil habituel en imitant mes façons ordinaires avec un malade, aussi bien que me le permettaient l’heure tardive, la nature de mes préoccupations, et l’horreur que m’inspirait mon visiteur.

— Je vous demande pardon, docteur Lanyon, répliqua-t-il, assez poliment. Ce que vous dites là est tout à fait juste ; et mon impatience a devancé ma politesse. Je suis venu ici à la requête de votre collègue, le Dr Henry Jekyll, pour une affaire d’importance ; et à ce que j’ai compris… (Il s’interrompit et porta la main à sa gorge, et je pus voir, en dépit de son attitude calme, qu’il luttait contre les approches d’une crise de nerfs.) À ce que j’ai compris, un tiroir…

Mais j’eus pitié de l’angoisse de mon visiteur, non moins peut-être que de ma croissante curiosité.

— Le voici, monsieur, répondis-je, en désignant le tiroir, déposé sur le parquet derrière une table et toujours recouvert de son drap.

Il bondit vers l’objet, puis fit halte, et porta la main à son cœur. J’entendais ses dents grincer par le jeu convulsif de ses mâchoires ; et son visage m’apparut si hagard que je m’en alarmai autant pour sa vie que pour sa raison.

— Remettez-vous, lui dis-je.

Il m’adressa un sourire hideux, et avec le courage du désespoir, il arracha le drap. À la vue du contenu du tiroir, il poussa un grand sanglot exprimant une délivrance si énorme que j’en restai pétrifié. Et dans le même instant, d’une voix redevenue déjà presque naturelle, il me demanda :

— Auriez-vous un verre gradué ?

Je me levai de mon siège avec un certain effort, et lui donnai ce qu’il désirait.

Il me remercia d’un geste souriant, mesura quelques gouttes de la teinture rouge, et y ajouta l’une des doses de poudre. La mixture, d’une teinte rougeâtre au début, commença, à mesure que les cristaux se dissolvaient, à foncer en couleur, avec une effervescence notable, et à émettre de petits jets de vapeur.

Tout à coup l’ébullition prit fin, et presque en même temps la combinaison devint d’un pourpre violacé, qui se changea de nouveau et plus lentement en un vert glauque. Mon visiteur, qui suivait ces transformations d’un œil avide, sourit, déposa le verre sur la table, puis se tournant vers moi, me regarda d’un œil scrutateur.

— Et maintenant, dit-il, réglons la suite. Voulez-vous être raisonnable ? écouter mon avis, me permettre d’emporter ce verre avec moi et de sortir d’ici sans autre commentaire ? Ou bien l’excès de votre curiosité l’emporte-t-il ? Réfléchissez avant de répondre, car il en sera fait selon votre volonté. Selon votre volonté, je vous laisserai tel que vous étiez auparavant, ni plus riche, ni plus savant, à moins que la conscience du service rendu à un homme en danger de mort puisse être comptée parmi les richesses de l’âme. Ou bien, si vous le préférez, un nouveau domaine du savoir et de nouveaux chemins conduisant à la puissance et à la renommée vous seront ouverts, ici même, dans cette pièce, sans plus tarder ; et vos regards seront éblouis d’un prodige capable d’ébranler l’incrédulité de Lucifer.

— Monsieur, dis-je, affectant un sang-froid que j’étais loin de posséder en réalité, vous parlez par énigmes, et vous ne vous étonnerez peut-être pas de ce que je vous écoute avec une assez faible conviction. Mais je me suis avancé trop loin dans la voie des services inexplicables pour m’arrêter avant d’avoir vu la fin.

— C’est bien, répliqua mon visiteur. Lanyon, rappelez-vous vos serments : ce qui va suivre est sous le sceau du secret professionnel. Et maintenant, vous qui êtes resté si longtemps attaché aux vues les plus étroites et les plus matérielles, vous qui avez nié la vertu de la médecine transcendante, vous qui avez raillé vos supérieurs, voyez !

Il porta le verre à ses lèvres et but d’un trait. Un cri retentit ; il râla, tituba, se cramponna à la table, et se maintint debout, les yeux fixes et injectés, haletant, la bouche ouverte ; et tandis que je le considérais, je crus voir en lui un changement… il me parut se dilater… sa face devint brusquement noire et ses traits semblèrent se fondre et se modifier… et un instant plus tard je me dressais d’un bond, me rejetant contre la muraille, le bras levé pour me défendre du prodige, l’esprit confondu de terreur.

— Ô Dieu ! m’écriai-je. Et je répétai à plusieurs reprises : « Ô Dieu ! » car là, devant moi, pâle et défait, à demi évanoui, et tâtonnant devant lui avec ses mains, tel un homme ravi au tombeau, je reconnaissais Henry Jekyll !

Ce qu’il me raconta durant l’heure qui suivit, je ne puis me résoudre à l’écrire. Je vis ce que je vis, j’entendis ce que j’entendis, et mon âme en défaillit ; et pourtant à l’heure actuelle où ce spectacle a disparu de devant mes yeux je me demande si j’y crois et je ne sais que répondre. Ma vie est ébranlée jusque dans ses racines ; le sommeil m’a quitté : les plus abominables terreurs m’assiègent à toute heure du jour et de la nuit ; je sens que mes jours sont comptés et que je vais mourir ; et malgré cela je mourrai incrédule.

Quant à l’abjection morale que cet homme me dévoila, non sans des larmes de repentir, je ne puis, même à distance, m’en ressouvenir sans un sursaut d’horreur.

Je n’en dirai qu’une chose, Utterson, et (si toutefois vous pouvez vous résoudre à y croire) ce sera plus que suffisant. L’individu qui, cette nuit-là, se glissa dans ma demeure était, de l’aveu même de Jekyll, connu sous le nom de Hyde et recherché dans toutes les parties du monde comme étant l’assassin de Carew.

HASTIE LANYON.

X. HARRY JEKYLL
FAIT L’EXPOSÉ COMPLET DE SON CAS

Je suis né en l’an 18… Héritier d’une belle fortune, doué en outre de facultés remarquables, incité par nature au travail, recherchant la considération des plus sages et des meilleurs d’entre mes contemporains, j’offrais de la sorte, aurait-on pu croire, toutes les garanties d’un avenir honorable et distingué. Et de fait, le pire de mes défauts était cette vive propension à la joie qui fait le bonheur de beaucoup, mais que je trouvais difficile de concilier avec mon désir impérieux de porter la tête haute, et de revêtir en public une mine plus grave que le commun des mortels. Il résulta de là que je ne me livrai au plaisir qu’en secret ; et lorsque j’atteignis l’âge de la réflexion, et commençai à regarder autour de moi et à me rendre compte de mes progrès et de ma situation dans le monde, je me trouvais déjà réduit à une profonde dualité d’existence. Plus d’un homme aurait tourné en plaisanterie les licences dont je me rendais coupable ; mais des hauteurs idéales que je m’étais assignées je les considérais et les dissimulais avec un sentiment de honte presque maladif. Ce fut donc le caractère tyrannique de mes aspirations, bien plutôt que des vices particulièrement dépravés, qui me fit ce que je devins, et, par une coupure plus tranchée que chez la majorité des hommes, sépara en moi ces domaines du bien et du mal où se répartit et dont se compose la double nature de l’homme.

Dans mon cas particulier, je fus amené à méditer de façon intense et prolongée sur cette dure loi de l’existence qui se trouve à la base de la religion et qui constitue l’une des sources de tourments les plus abondantes. Malgré toute ma duplicité, je ne méritais nullement le nom d’hypocrite : les deux faces de mon moi étaient également d’une sincérité parfaite ; je n’étais pas plus moi-même quand je rejetais la contrainte et me plongeais dans le vice, que lorsque je travaillais, au grand jour, à acquérir le savoir qui soulage les peines et les maux.

Et il se trouva que la suite de mes études scientifiques, pleinement orientées vers un genre mystique et transcendant, réagit et projeta une vive lumière sur l’idée que je me faisais de cette guerre sempiternelle livrée entre mes éléments constitutifs.

De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie ; et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.

Pour ma part, suivant la nature de ma vie, je progressai infailliblement dans une direction, et dans celle-là seule. Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme ; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux ; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable : l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur ; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger. C’est pour le châtiment de l’humanité que cet incohérent faisceau a été réuni de la sorte – que dans le sein déchiré de la conscience, ces jumeaux antipodiques sont ainsi en lutte continuelle. N’y aurait-il pas un moyen de les dissocier ?

J’en étais là de mes réflexions lorsque, comme je l’ai dit, un rayon inattendu jailli de mes expériences de laboratoire vint peu à peu illuminer la question. Je commençai à percevoir, plus vivement qu’on ne l’a jamais fait, l’instable immatérialité, la fugacité nébuleuse, de ce corps en apparence si solide dont nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir d’attaquer cette enveloppe de chair et de l’arracher ainsi que le vent relève les pans d’une tente. Mais je ne pousserai pas plus loin cette partie scientifique de ma confession, pour deux bonnes raisons. D’abord, parce que j’ai appris à mes dépens que le calamiteux fardeau de notre vie est pour toujours attaché sur nos épaules, et qu’à chaque tentative que l’on fait pour le rejeter, il n’en retombe sur nous qu’avec un poids plus insolite et plus redoutable. En second lieu, parce que, ainsi que mon récit le rendra, hélas ! trop évident, ma découverte fut incomplète. Je me bornerai donc à dire qu’après avoir reconnu dans mon corps naturel la simple auréole et comme l’émanation de certaines des forces qui constituent mon esprit, je vins à bout de composer un produit grâce auquel ces forces pouvaient être dépouillées de leur suprématie, pour faire place à une seconde forme apparente, non moins représentative de mon moi, puisque étant l’expression et portant la marque d’éléments inférieurs de mon âme.

J’hésitai longtemps avant de mettre cette théorie à l’épreuve de l’expérience. Je savais trop que je risquais la mort ; car, avec un produit assez puissamment efficace pour forcer et dominer la citadelle intime de l’individualité, il pouvait suffire du moindre excès dans la dose ou de la moindre intempestivité dans son application, pour qu’elle abolît totalement ce tabernacle immatériel que je comptais lui voir modifier. Mais l’attrait d’une découverte aussi singulière et aussi grosse de conséquences surmonta finalement les objections de la crainte. Depuis longtemps ma teinture était prête ; il ne me resta donc plus qu’à me procurer, dans une maison de droguerie en gros, une forte quantité d’un certain sel que je savais être, de par mes expériences, le dernier ingrédient nécessaire ; et enfin, par une nuit maudite, je combinai les éléments, les regardai bouillonner et fumer dans le verre, tandis qu’ils réagissaient l’un sur l’autre, et lorsque l’ébullition se fut calmée, rassemblant toute mon énergie, j’absorbai le breuvage.

J’éprouvai les tourments les plus affreux : un broiement dans les os, une nausée mortelle, et une agonie de l’âme qui ne peut être surpassée à l’heure de la naissance ou à celle de la mort. Puis, rapidement, ces tortures déclinèrent, et je revins à moi comme au sortir d’une grave maladie. Il y avait dans mes sensations un je ne sais quoi d’étrange, d’indiciblement neuf, et aussi, grâce à cette nouveauté même, d’incroyablement exquis. Je me sentais plus jeune, plus léger, plus heureux de corps ; c’était en moi un effrénément capiteux, un flot désordonné d’images sensuelles traversant mon imagination comme un ru de moulin, un détachement des obligations du devoir, une liberté de l’âme inconnue mais non pas innocente. Je me sentis, dès le premier souffle de ma vie nouvelle, plus méchant, dix fois plus méchant, livré en esclavage à mes mauvais instincts originels ; et cette idée, sur le moment, m’excita et me délecta comme un vin. Je m’étirai les bras, charmé par l’inédit de mes sensations ; et, dans ce geste, je m’aperçus tout à coup que ma stature avait diminué.

Il n’existait pas de miroir, à l’époque, dans ma chambre ; celui qui se trouve à côté de moi, tandis que j’écris ceci, y fut installé beaucoup plus tard et en vue même de ces métamorphoses. La nuit, cependant, était fort avancée… le matin, en dépit de sa noirceur, allait donner bientôt naissance au jour… les habitants de ma demeure étaient ensevelis dans le plus profond sommeil, et je résolus, tout gonflé d’espoir et de triomphe, de m’aventurer sous ma nouvelle forme à parcourir la distance qui me séparait de ma chambre à coucher. Je traversai la cour, où du haut du ciel les constellations me regardaient sans doute avec étonnement, moi la première créature de ce genre que leur eût encore montrée leur vigilance éternelle ; je me glissai au long des corridors, étranger dans ma propre demeure ; et, arrivé dans ma chambre, je me vis pour la première fois en présence d’Edward Hyde.

Je ne puis parler ici que par conjecture, disant non plus ce que je sais, mais ce que je crois être le plus probable. Le mauvais côté de ma nature, auquel j’avais à cette heure transféré le caractère efficace, était moins robuste et moins développé que le bon que je venais seulement de rejeter. De plus, dans le cours de ma vie, qui avait été, somme toute, pour les neuf dixièmes une vie de labeur et de contrainte, il avait été soumis à beaucoup moins d’efforts et de fatigues. Telle est, je pense, la raison pourquoi Edward Hyde était tellement plus petit, plus mince et plus jeune que Henry Jekyll. Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. J’ai observé que, lorsque je revêtais la figure de Hyde, personne ne pouvait s’approcher de moi sans ressentir tout d’abord une véritable horripilation de la chair. Ceci provenait, je suppose, de ce que tous les êtres humains que nous rencontrons sont composés d’un mélange de bien et de mal ; et Edward Hyde, seul parmi les rangs de l’humanité, était fait exclusivement de mal.

Je ne m’attardai qu’une minute devant la glace : j’avais encore à tenter la seconde expérience, qui serait décisive ; il me restait à voir si j’avais perdu mon individualité sans rémission et s’il me faudrait avant le jour fuir d’une maison qui n’était désormais plus la mienne. Regagnant en hâte mon cabinet, je préparai de nouveau et absorbai le breuvage, souffris une fois de plus les tourments de l’agonie, et revins à moi une fois de plus avec la mentalité et les traits de Henry Jekyll.

J’étais arrivé, cette nuit-là, au fatal carrefour. Eussé-je envisagé ma découverte dans un esprit plus relevé, eussé-je risqué l’expérience sous l’empire de sentiments nobles et généreux, tout se serait passé autrement, et, de ces agonies de mort et de renaissance, je serais sorti ange et non point démon.

La drogue n’avait pas d’action sélective ; elle n’était ni diabolique ni divine ; elle ne faisait que forcer les portes de la prison constituée par ma disposition psychologique, et, à l’instar des captifs de Philippes, ceux-là qui étaient dedans s’évadaient. À cette époque, ma vertu somnolait ; mon vice, tenu en éveil par l’ambition, fut alerté et prompt à saisir l’occasion ; et l’être qui s’extériorisa fut Edward Hyde. En conséquence, tout en ayant désormais deux personnalités aussi bien que deux figures, l’une était entièrement mauvaise, tandis que l’autre demeurait le vieil Henry Jekyll, ce composé hétérogène que je désespérais depuis longtemps d’amender ou de perfectionner. L’avance acquise était donc entièrement vers le pire.

Même à cette époque, je n’avais pas encore entièrement surmonté l’aversion que m’inspirait l’aridité d’une vie d’étude. J’étais encore parfois disposé à m’amuser ; et comme mes plaisirs étaient (pour ne pas dire plus) peu relevés, et que, non seulement j’étais bien connu et fort considéré, mais que je commençais à prendre de l’âge, cette incompatibilité de ma vie me pesait chaque jour un peu plus. Ce fut donc par là que ma nouvelle faculté me séduisit et que je tombai enfin dans l’esclavage. Ne me suffisait-il pas de boire la mixture, pour dépouiller aussitôt le corps du professeur en renom, et pour revêtir, tel un épais manteau, celui d’Edward Hyde ? Cette idée me fit sourire, je la trouvais alors amusante ; et je pris mes dispositions avec le soin le plus méticuleux. Je louai et meublai cette maison de Soho, où Hyde a été pisté par la police, et engageai comme gouvernante une créature que je savais muette et sans scrupule. D’autre part, j’annonçai à mes domestiques qu’un certain M. Hyde (que je leur décrivis), devait avoir toute liberté et tout pouvoir dans mon domicile de la place ; et pour les familiariser avec elle, en vue de parer aux mésaventures, je me rendis visite sous ma seconde incarnation. Je rédigeai ensuite ce testament qui vous scandalisa si fort ; de façon que s’il m’arrivait quelque chose en la personne du Dr Jekyll, je pouvais passer à celle de Hyde sans perte financière. Ainsi prémuni, à ce que j’imaginai, de tous côtés, je commençai de mettre à profit les singuliers privilèges de ma situation.

Des hommes, jadis, prenaient à gages des spadassins pour exécuter leurs crimes, tandis que leur propre personne et leur réputation demeuraient à l’abri. Je fus le tout premier qui en agit de la sorte pour ses plaisirs. Je fus le premier à pouvoir ainsi affronter les regards du public sous un revêtement d’indiscutable honorabilité, pour, la minute d’après, tel un écolier, rejeter ces oripeaux d’emprunt et me plonger à corps perdu dans l’océan de la liberté. Mais pour moi, sous mon impénétrable déguisement, la sécurité était complète. Songez-y : je n’existais même pas ! Qu’on me laissât seulement franchir la porte de mon laboratoire, qu’on me donnât quelques secondes pour préparer et avaler le breuvage que je tenais toujours prêt ; et quoiqu’il eût fait, Edward Hyde s’évanouissait comme la buée de l’haleine sur un miroir ; et là à sa place, tranquille et bien chez lui, studieusement penché sous la lampe nocturne, en homme que les soupçons ne peuvent effleurer, l’on ne trouvait plus que Henry Jekyll.

Les plaisirs que je m’empressai de rechercher sous mon déguisement étaient, comme je l’ai dit, peu relevés, pour n’user point d’un terme plus sévère. Mais entre les mains d’Edward Hyde, ils ne tardèrent pas à tourner au monstrueux. En revenant de ces expéditions, j’étais souvent plongé dans une sorte de stupeur, à me voir si dépravé par procuration. Ce démon familier que j’évoquais hors de ma propre âme et que j’envoyais seul pour en faire à son bon plaisir, était un être d’une malignité et d’une vilenie foncières ; toutes ses actions comme toutes ses pensées se concentraient sur lui-même ; impitoyable comme un homme de pierre, il savourait avec une bestiale avidité le plaisir d’infliger à autrui le maximum de souffrances. Henry Jekyll restait parfois béant devant les actes d’Edward Hyde ; mais la situation, en échappant aux lois ordinaires, relâchait insidieusement l’emprise de sa conscience. C’était Hyde, après tout, le coupable, et lui seul. Jekyll n’en était pas pire ; il trouvait à son réveil ses bonnes qualités en apparence intactes ; il s’empressait même, dans la mesure du possible, de défaire le mal que Hyde avait fait. Et ainsi s’endormait sa conscience.

Mon dessein n’est pas d’entrer dans le détail des ignominies dont je devins alors le complice (car même à cette heure je ne puis guère admettre que je les commis). Je ne veux qu’indiquer ici les avertissements et les étapes successives qui marquèrent l’approche de mon châtiment. Ce fut d’abord une petite aventure qui n’entraîna pas de conséquences et que je me bornerai à mentionner. Un acte de cruauté envers une fillette attira sur moi la colère d’un passant, que je reconnus l’autre jour en la personne de votre cousin ; le docteur et les parents de l’enfant se joignirent à lui ; il y eut des minutes où je craignis pour ma vie ; et à la fin, en vue d’apaiser leur trop juste ressentiment, Edward Hyde fut contraint de les emmener jusqu’à la porte de Henry Jekyll et de leur remettre en paiement un chèque tiré au nom de ce dernier. Mais ce danger fut aisément écarté pour l’avenir, en ouvrant un compte dans une autre banque, au nom d’Edward Hyde lui-même ; et lorsque, en redressant ma propre écriture, j’eus pourvu mon double d’une signature, je crus m’être placé au-delà des atteintes du sort.

Environ deux mois avant l’assassinat de sir Danvers, étant sorti pour courir à mes aventures, je rentrai à une heure tardive, et m’éveillai le lendemain dans mon lit avec des sensations quelque peu insolites. Ce fut en vain que je regardai autour de moi ; en vain que je vis le mobilier sobre, et les vastes proportions de mon appartement de la place ; en vain que je reconnus et le profil de mon bois de lit en acajou et le dessin des rideaux ; quelque chose ne cessait de m’affirmer que je n’étais pas là où je me croyais, mais bien dans la petite chambre de Soho où j’avais accoutumé de dormir dans la peau d’Edward Hyde. Je me raillai moi-même, et en bon psychologue, me mis indolemment à rechercher les causes de cette illusion, tout en me laissant aller par instants à l’agréable somnolence matinale. J’étais occupé de la sorte, quand, dans un intervalle de lucidité plus complète, mon regard tomba sur ma main. Or, (comme vous l’avez souvent remarqué), la main de Henry Jekyll, toute professionnelle de forme et de taille, était grande, ferme, blanche et lisse. La main que je vis alors, sans méprise possible, dans la lumière blafarde d’un matin de plein Londres, cette main reposant à demi fermée sur les draps du lit, était au contraire maigre, noueuse, à veines saillantes, d’une pâleur terreuse et revêtue d’une épaisse pilosité. C’était la main d’Edward Hyde.

Abasourdi, stupide d’étonnement, je la considérai pendant une bonne demi-minute, avant que la terreur ne s’éveillât dans mon sein, aussi brusque et saisissante qu’un fracas de cymbales. M’élançant hors du lit, je courus au miroir. Au spectacle qui frappa mes regards, mon sang se changea en un fluide infiniment glacial et raréfié. Oui, je m’étais mis au lit Henry Jekyll, et je me réveillais Edward Hyde. Comment expliquer cela, me demandais-je ; et puis, avec un autre tressaut d’effroi : — Comment y remédier ? La matinée était fort avancée, les domestiques levés ; toutes mes drogues se trouvaient dans le cabinet, et à la perspective du long trajet : deux étages à descendre, le corridor de derrière à parcourir, la cour à traverser à découvert, puis l’amphithéâtre d’anatomie, je reculais épouvanté. Il y avait bien le moyen de me cacher le visage ; mais à quoi bon, si j’étais incapable de dissimuler l’altération de ma stature ? Et alors avec un soulagement d’une douceur infinie, je me rappelai que les domestiques étaient déjà accoutumés aux allées et venues de mon second moi. J’eus tôt fait de me vêtir, tant bien que mal, avec des habits de ma taille à moi ; de traverser la maison, où Bradshaw ouvrit de grands yeux et se recula en voyant passer M. Hyde à pareille heure et en un si bizarre accoutrement. Dix minutes plus tard, le Dr Jekyll avait retrouvé sa forme propre et se mettait à table, la mine soucieuse, pour faire un simulacre de déjeuner.

L’appétit me manquait totalement. Cette inexplicable aventure, cette subversion de mon expérience antérieure, semblaient, tel le doigt mystérieux sur le mur de Babylone, tracer l’arrêt de ma condamnation. Je me mis à réfléchir plus sérieusement que je ne l’avais encore fait aux conséquences possibles de ma double vie. Cette partie de moi-même que j’avais le pouvoir de projeter au dehors, avait en ces temps derniers pris beaucoup d’exercice et de nourriture ; il me semblait depuis peu que le corps d’Edward Hyde augmentait de taille et que j’éprouvais, sous cette forme, un afflux de sang plus généreux. Le péril m’apparut : si cette situation se prolongeait, je risquais fort de voir l’équilibre de ma nature détruit de façon durable ; et, le pouvoir de transformation volontaire aboli, la personnalité d’Edward Hyde remplacerait la mienne, irrévocablement. L’action de la drogue ne se montrait pas toujours également efficace. Une fois, dans les débuts de ma carrière, elle avait totalement trompé mon attente ; depuis lors je m’étais vu contraint en plus d’une occasion de doubler, et une fois même, avec un risque de mort infini, de tripler la dose ; et ces rares incertitudes avaient seules jusqu’alors jeté une ombre sur mon bonheur. Mais ce jour-là, et à la lumière de l’accident du matin, je fus amené à découvrir que, tandis qu’au début la difficulté consistait à dépouiller le corps de Jekyll, elle s’était depuis peu, par degrés mais de façon indiscutable, reportée de l’autre côté. Tout donc semblait tendre à cette conclusion : savoir, que je perdais peu à peu la maîtrise de mon moi originel et supérieur, pour m’identifier de plus en plus avec mon moi second et inférieur.

Entre les deux, je le compris alors, il me fallait opter. Mes deux natures possédaient en commun la mémoire, mais toutes leurs autres facultés étaient fort inégalement réparties entre elles. Jekyll (cet être composite) éprouvait tantôt les craintes les plus légitimes, tantôt une alacrité avide de s’extérioriser dans les plaisirs et les aventures de Hyde et à en prendre sa part : Hyde au contraire n’avait pour Jekyll que de l’indifférence, ou bien il se souvenait de lui uniquement comme le bandit des montagnes se rappelle la caverne où il se met à l’abri des poursuites. L’affection de Jekyll était plus que paternelle ; l’indifférence de Hyde plus que filiale. Remettre mon sort à Jekyll, c’était mourir à ces convoitises que j’avais toujours caressées en secret et que j’avais depuis peu laissées se développer. Le confier à Hyde, c’était mourir à mille intérêts et aspirations, et devenir d’un seul coup et à jamais, un homme méprisé et sans amis. Le marché pouvait sembler inégal ; mais une autre considération pesait dans la balance : tandis que Jekyll ressentirait cruellement les feux de l’abstinence, Hyde ne s’apercevrait même pas de tout ce qu’il aurait perdu. En dépit de l’étrangeté de ma situation, les termes de ce dilemme sont aussi vieux et aussi banals que l’humanité : ce sont des tentations et des craintes du même genre qui décident du sort de tout pécheur aux prises avec la tentation ; et il advint de moi, comme il advient de la plus grande majorité de mes frères humains, que je choisis le meilleur rôle mais que je manquai finalement d’énergie pour y persévérer.

Oui, je préférai être le docteur vieillissant et insatisfait, entouré d’amis et nourrissant d’honnêtes espérances ; et je dis un adieu définitif à la liberté, à la relative jeunesse, à la démarche légère, au sang ardent et aux plaisirs défendus, que j’avais goûtés sous le déguisement de Hyde. Ce choix n’allait peut-être pas sans une réserve tacite, car pas plus que je ne renonçai à la maison de Soho, je ne détruisis les vêtements d’Edward Hyde, qui restaient toujours prêts dans mon cabinet. Durant deux mois cependant, je restai fidèle à ma résolution ; durant deux mois l’austérité de ma vie dépassa tout ce que j’avais réalisé jusque-là, et je goûtai les joies d’une conscience satisfaite. Mais le temps vint peu à peu amortir la vivacité de mes craintes ; les éloges reçus de ma conscience m’apparurent bientôt comme allant de soi ; je commençai à être tourmenté d’affres et d’ardeurs, comme si Hyde s’efforçait de reconquérir la liberté ; si bien qu’à la fin, en une heure de défaillance morale, je mixtionnai à nouveau et absorbai le breuvage transformateur.

Je ne pense pas, lorsqu’un ivrogne s’entretient de son vice avec lui-même, qu’il soit affecté une fois sur cinq cents par les dangers auxquels l’expose sa bestiale insensibilité physique. Moi non plus, de tout le temps que j’avais réfléchi à ma situation, je n’avais guère tenu compte de l’entière insensibilité morale et de l’insensée propension au mal qui étaient les caractères dominants d’Edward Hyde. Ce fut pourtant de là que me vint le châtiment. Mon démon intime avait été longtemps prisonnier, il s’échappa rugissant. Je ressentis, à peine le breuvage absorbé, une propension au mal plus débridée, plus furieuse.

C’est à ce fait que j’attribue l’éveil en mon âme de la tempête d’impatience avec laquelle j’écoutai les politesses de mon infortunée victime ; car je le déclare devant Dieu, aucun homme moralement sain n’eût pu se rendre coupable de ce crime sous un prétexte aussi pitoyable ; et je frappai avec aussi peu de raison que n’en a un enfant en colère de briser son jouet. Mais je m’étais débarrassé volontairement de tous ces instincts de retenue grâce auxquels même les pires d’entre nous persistent à marcher avec une certaine fermeté parmi les tentations ; et dans mon cas, être tenté, même légèrement, c’était succomber.

À l’instant même, l’esprit de l’enfer s’éveilla en moi et fit rage. Chaque coup asséné m’était un délice, et je malmenai le corps inerte avec des transports d’allégresse.

Ce délirant paroxysme n’avait pas cessé, et la fatigue commençait déjà de m’envahir, lorsque soudain un frisson d’épouvante me transfixa le cœur. Un brouillard se dissipa, me montrant ma vie perdue, et à la fois exultant et tremblant, avec mon goût du mal réjoui et stimulé, et mon amour de la vie porté au suprême degré, je m’enfuis loin du théâtre de mes excès.

Je courus à la maison de Soho, et, pour plus de sûreté, détruisis mes papiers ; après quoi je ressortis parmi les rues éclairées, dans la même exaltation complexe, me délectant au souvenir de mon crime, et dans mon délire en projetant d’autres pour l’avenir, sans cesser toutefois d’être talonné d’inquiétude et de guetter derrière moi l’approche d’un vengeur. En mixtionnant le breuvage, Hyde avait une chanson aux lèvres, et il but à la santé du défunt. Les tortures de la métamorphose avaient à peine cessé de le déchirer que Henry Jekyll, avec des larmes de reconnaissance et de repentir, tombait à genoux et tendait vers le ciel des mains suppliantes. Le voile de l’égoïsme se déchira du haut en bas, et ma vie m’apparut dans son ensemble : à plusieurs reprises je la récapitulai depuis les jours de mon enfance, alors que je marchais la main dans la main de mon père, et repassant les efforts d’abnégation de mon existence professionnelle, j’arrivais chaque fois, sans pouvoir me résoudre à y croire, aux maudites abominations de la soirée. J’en hurlais presque ; je m’évertuais avec des larmes et des prières à écarter la foule d’images hideuses dont me harcelait ma mémoire ; mais toujours, entre mes supplications, l’horrible face de mon iniquité me regardait jusqu’au fond de l’âme. Enfin l’acuité de ce remords s’atténua peu à peu, et fit place à une sensation de joie. Le problème de ma conduite était résolu.

Désormais il ne pouvait plus être question de Hyde : et bon gré mal gré je m’en voyais réduit à la meilleure part de mon être. Oh ! combien je me réjouis à cette idée ! avec quelle humilité volontaire j’embrassai à nouveau les contraintes de la vie normale ! avec quel sincère renoncement je fermai la porte par laquelle j’étais si souvent sorti et rentré, et en écrasai la clef sous mon talon !

Le lendemain, j’appris la nouvelle que le meurtrier avait été reconnu ; que le monde entier savait Hyde coupable, et que sa victime était un homme haut placé dans la considération publique. Je crois bien que je fus heureux de l’apprendre, heureux de voir mes bonnes résolutions ainsi fortifiées et gardées par la crainte de l’échafaud. Jekyll était maintenant mon unique refuge : que Hyde se fît voir un seul instant, et tous les bras se lèveraient pour s’emparer de lui et le mettre en pièces.

Je résolus de racheter le passé par ma conduite future ; et je puis dire en toute sincérité que ma résolution produisit de bons fruits. Vous savez vous-même avec quelle ardeur je travaillai, durant les derniers mois de l’année passée, à soulager les misères ; vous savez que je fis beaucoup pour mon prochain, et que mes jours s’écoulèrent tranquilles et même heureux.

Car je ne puis vraiment dire que cette vie de bienfaits et d’innocence me pesât. Je la goûtais au contraire chaque jour davantage ; mais je restais sous la malédiction de ma dualité ; et lorsque le premier feu de mon repentir s’atténua, le côté inférieur de mon moi, si longtemps choyé, si récemment enchaîné, se mit à réclamer sa liberté. Ce n’était pas que je songeasse à ressusciter Hyde ; cette seule idée m’affolait ; non, c’était dans ma propre personne que j’étais une fois de plus tenté de biaiser avec ma conscience ; et ce fut en secret, comme un vulgaire pécheur, que je finis par succomber aux assauts de la tentation.

Il y a un terme à toutes choses : la mesure la plus spacieuse déborde à la fin ; et cette brève concession à mes instincts pervers détruisit finalement l’équilibre de mon âme. Pourtant, je n’en fus pas alarmé : la chute me semblait naturelle, comme un retour aux temps anciens qui précédèrent ma découverte. C’était par une belle journée limpide de janvier, le sol restait humide aux endroits où le verglas avait fondu, mais on ne voyait pas un nuage au ciel ; Regent’s Park s’emplissait de gazouillements et il flottait dans l’air une odeur de printemps. Je m’installai au soleil sur un banc ; l’animal en moi léchait des bribes de souvenirs ; le côté spirituel somnolait à demi, se promettant une réforme ultérieure, mais sans désir de l’entreprendre. Après tout, me disais-je, je suis comme mes voisins ; et je souriais, en me comparant aux autres, en comparant ma bonne volonté agissante avec leur lâche et vile inertie. Et à l’instant même de cette pensée vaniteuse, il me prit un malaise, une horrible nausée accompagnée du plus mortel frisson. Ces symptômes disparurent, me laissant affaibli ; et puis, à son tour, cette faiblesse s’atténua. Je commençai à percevoir un changement dans le ton de mes pensées, une plus grande hardiesse, un mépris du danger, une délivrance des obligations du devoir. J’abaissai les yeux ; mes vêtements pendaient informes sur mes membres rabougris, la main qui reposait sur mon genou était noueuse et velue. J’étais une fois de plus Edward Hyde. Une minute plus tôt, l’objet de la considération générale, je me voyais riche, aimé, la table mise m’attendait dans ma salle à manger ; et maintenant je n’étais plus qu’un vil gibier humain, pourchassé, sans gîte, un assassin connu, destiné au gibet.

Ma raison vacilla, mais sans m’abandonner entièrement. J’ai plus d’une fois observé que, sous ma seconde incarnation, mes facultés semblaient aiguisées à un degré supérieur, et mes énergies plus tendues et plus souples. Il en résulta que là où Jekyll aurait peut-être succombé, Hyde s’éleva à la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient sur l’une des étagères de mon cabinet : comment faire pour me les procurer ? Tel était le problème que, me pressant le front à deux mains, je m’efforçai de résoudre. La porte du laboratoire, je l’avais fermée. Si je cherchais à y entrer par la maison, mes propres serviteurs m’enverraient à la potence. Je vis qu’il me fallait user d’un intermédiaire, et songeai à Lanyon. Comment le prévenir ? comment le persuader ? En admettant que je ne me fisse pas prendre dans la rue, comment arriver jusqu’à lui ? et comment réussir, moi visiteur inconnu et déplaisant, à persuader l’illustre médecin de cambrioler le sanctuaire de son collègue, le Dr Jekyll ? Je me souvins alors que, de ma personnalité originale, quelque chose me restait : je possédais encore mon écriture. Dès que j’eus conçu cette étincelle initiale, la voie que je devais suivre s’illumina de bout en bout.

En conséquence, j’ajustai mes habits du mieux que je pus, et arrêtant un cab qui passait, me fis conduire à un hôtel de Portland Street, dont par hasard je me rappelais le nom. À mon aspect (qui était en effet grotesque, malgré la tragique destinée que recouvraient ces dehors), le cocher ne put contenir son hilarité. Dans une bouffée de rage démoniaque, je me rapprochai en grinçant des dents, et le sourire se figea sur ses traits… heureusement pour lui… et non moins heureusement pour moi-même, car un instant de plus et je le tirais à bas de son siège. À l’hôtel, dès mon entrée je jetai autour de moi des regards si farouches que le personnel en frémit ; et sans oser même échanger un clin d’œil en ma présence, on prit mes ordres avec obséquiosité, et me conduisant à un salon particulier, on m’y apporta aussitôt de quoi écrire. Hyde en péril de mort était un être nouveau pour moi : agité d’une colère désordonnée, il n’eût reculé devant aucun crime, et n’aspirait qu’à infliger de la douleur. Mais la créature était non moins astucieuse : d’un grand effort de volonté, elle maîtrisa sa rage, composa ses deux importantes missives, l’une pour Lanyon et l’autre pour Poole ; et afin d’obtenir la preuve matérielle de leur expédition, donna l’ordre de les faire recommander.

Après quoi, Hyde resta toute la journée assis devant le feu, à se ronger les ongles, dans le salon particulier ; il y dîna seul avec ses craintes, servi par le garçon qui tremblait visiblement sous son regard ; et lorsque la nuit fut tout à fait tombée, il partit de là, tassé dans le fond d’un cab fermé, et se fit conduire de côté et d’autre par les rues de la ville. Il, dis-je, et non pas : je. Ce fils de l’enfer n’avait plus rien d’humain ; rien ne vivait en lui que la peur et la haine. À la fin, s’imaginant que le cocher concevait peut-être des soupçons, il renvoya le cab et s’aventura à pied, affublé de ses habits incongrus qui le désignaient à la curiosité, au milieu de la foule nocturne, tandis que ces deux viles passions faisaient en lui comme une tempête. Il marchait vite, fouaillé par ses craintes, parlant tout seul, cherchant les voies les moins fréquentées, comptant les minutes qui le séparaient encore de minuit. À un moment donné, une femme l’aborda, lui offrant, je crois, des boîtes d’allumettes. Il la frappa au visage, et elle prit la fuite.

Lorsque je revins à moi chez Lanyon, l’horreur que j’inspirais à mon vieil ami m’affecta un peu : je ne sais ; en tout cas ce ne fut qu’une goutte d’eau dans la mer, à côté de la répulsion avec laquelle je me remémorais ces heures. Un changement s’était produit en moi. C’était non plus la crainte du gibet, mais bien l’horreur d’être Hyde qui me déchirait. Je reçus comme dans un songe les malédictions de Lanyon ; comme dans un songe, je regagnai ma demeure et me mis au lit. Je dormis, après cette accablante journée, d’un sommeil dense et poignant que ne réussissaient pas à interrompre les cauchemars qui me tordaient. Je m’éveillai le matin, brisé, affaibli, mais apaisé. Je ne cessais pas de haïr et de craindre la pensée de la bête assoupie en moi ; mais j’étais une fois de plus chez moi, dans ma propre demeure et à portée de mes drogues ; et ma reconnaissance à l’égard de mon salut brillait dans mon âme d’un éclat rivalisant presque avec celui de l’espérance.

Je me promenais à petits pas dans la cour après le déjeuner, humant avec délices la froidure de l’air, quand je fus envahi à nouveau par ces indescriptibles symptômes annonciateurs de la métamorphose ; et je n’eus que le temps de regagner l’abri de mon cabinet, avant d’être à nouveau en proie aux rages et aux passions délirantes de Hyde. Il me fallut en cette occasion doubler la dose pour me rappeler à moi-même. Hélas ! six heures plus tard, comme j’étais assis à regarder tristement le feu, les douleurs me reprirent, et je dus une fois encore avoir recours à la drogue. Bref, à partir de ce jour, ce ne fut plus que par une sorte de gymnastique épuisante, et sous l’influence immédiate de la drogue, que je me trouvai capable de revêtir la forme de Jekyll. À toute heure du jour et de la nuit, j’étais envahi du frisson prémonitoire ; il me suffisait principalement de m’endormir, ou même de somnoler quelques minutes dans mon fauteuil, pour m’éveiller immanquablement sous la forme de Hyde.

La menace continuelle de cette calamité imminente et les privations de sommeil que je m’imposai alors, et où j’atteignis les extrêmes limites de la résistance humaine, eurent bientôt fait de moi, en ma personne réelle, un être rongé et épuisé par la fièvre, déplorablement affaibli de corps aussi bien que d’esprit et possédé par une unique pensée : l’horreur de mon autre moi. Mais lorsque je m’endormais, ou lorsque la vertu du remède s’épuisait, je tombais quasi sans transition (car les tourments de la métamorphose devenaient chaque jour moins marqués) à la merci d’une imagination débordant d’images terrifiantes, d’une âme bouillonnant de haines irraisonnées, et d’un corps qui me semblait trop faible pour résister à une telle dépense de frénétiques énergies. Les facultés de Hyde semblaient s’accroître de tout ce que perdait Jekyll. Du moins la haine qui les divisait était alors égale de part et d’autre. Chez Jekyll, c’était une question de défense vitale. Il connaissait, désormais, la plénière difformité de cette créature qui partageait avec lui quelques-uns des phénomènes de la conscience, et qui serait sa co-héritière à une même mort ; et, en sus de ces liens de communauté, qui constituaient par eux-mêmes les plus âcres de ses détresses, il voyait en Hyde, malgré toute sa puissante vitalité, un être non seulement infernal mais inorganique.

Ceci était le plus révoltant : que le limon de l’abîme en vînt à s’exprimer par le cri et par le verbe ; que l’amorphe poussière gesticulât et péchât ; que ce qui était inerte et n’avait pas de forme, pût usurper les fonctions de la vie. Et ceci encore : que cette larve monstrueuse fût associée à lui plus intimement qu’une épouse, plus intimement que la prunelle de ses yeux, qu’elle fût emprisonnée dans sa chair, où il l’entendait murmurer, où il la sentait s’efforcer vers la liberté ; qu’à chaque heure de faiblesse, et dans l’abandon du sommeil, elle prévalût contre lui et le dépossédât de son être. La haine de Hyde envers Jekyll était d’un ordre différent. Sa terreur du gibet le poussait naturellement à commettre un suicide provisoire et à reprendre sa situation subordonnée de partie au lieu d’individu ; mais il abhorrait cette nécessité, il abhorrait la mélancolie où s’enfonçait de plus en plus Jekyll, et il lui en voulait du dégoût avec lequel ce dernier le considérait. De là provenaient les mauvais tours qu’il me jouait sans cesse, griffonnant de ma propre écriture des blasphèmes en marge de mes livres, brûlant les lettres et déchirant le portrait de mon père ; et certes, n’eût été sa crainte de la mort, il se fût depuis longtemps détruit afin de m’entraîner dans sa perte. Mais il a pour la vie un amour prodigieux ; je vais plus loin : moi que sa seule idée glace et rend malade, lorsque je songe à la bassesse et à la fureur de cet attachement, et lorsque je considère à quel point il redoute mon pouvoir de l’en priver par le suicide, je suis presque tenté de le plaindre.

Il serait vain de prolonger cette analyse, et le temps ne m’est, hélas ! que trop mesuré ; il suffit de savoir que personne n’a jamais souffert semblables tourments ; et malgré tout, à ceux-ci l’habitude apporta, non pas une atténuation, mais un certain endurcissement de l’âme, une sorte d’acceptation désespérée ; et mon châtiment aurait pu se prolonger des années, sans la dernière calamité qui me frappe aujourd’hui, et qui va me séparer définitivement de ma propre apparence et de mon individualité. Ma provision du fameux sel, non renouvelée depuis le jour de ma première expérience, touchait à sa fin. J’en fis venir une nouvelle commande, et mixtionnai le breuvage. L’ébullition se produisit, comme le premier changement de couleur, mais non pas le second : je l’absorbai, sans aucun résultat. Vous apprendrez de Poole comme quoi je lui ai fait courir tout Londres : en vain, et je reste aujourd’hui persuadé que mon premier achat était impur, et que cette impureté ignorée donnait au breuvage son efficacité.

Près d’une semaine a passé depuis lors, et voici que j’achève cette relation sous l’influence de la dernière dose de l’ancien produit. Voici donc, à moins d’un miracle, la dernière fois que Henry Jekyll peut penser ses propres pensées ou voir dans le miroir son propre visage (combien lamentablement altéré !). Du reste, il ne faut pas que je tarde trop longtemps à cesser d’écrire. Si mon présent récit a jusqu’à cette heure évité d’être anéanti, c’est grâce à beaucoup de précautions alliées à non moins d’heureuse chance. Si les affres de la métamorphose venaient à s’emparer de moi tandis que j’écris, Hyde mettrait ce cahier en morceaux ; mais s’il s’est écoulé un peu de temps depuis que je l’ai rangé, son égoïsme prodigieux et son immersion dans la minute présente le sauveront probablement une fois encore des effets de sa rancune simiesque. Et d’ailleurs la fatalité qui va se refermant sur nous deux l’a déjà changé et abattu. Dans une demi-heure d’ici, lorsqu’une fois de plus et pour jamais je revêtirai cette personnalité haïe, je sais par avance que je resterai dans mon fauteuil à trembler et à pleurer, ou que je continuerai, dans un démesuré transport de terreur attentive, à arpenter de long en large cette pièce… mon dernier refuge sur la terre… en prêtant l’oreille à tous les bruits menaçants. Hyde mourra-t-il sur l’échafaud ? Ou bien trouvera-t-il au dernier moment le courage de se libérer lui-même ? Dieu le sait ; et peu m’importe : c’est ici l’heure véritable de ma mort, et ce qui va suivre en concerne un autre que moi. Ici donc, en déposant la plume et en m’apprêtant à sceller ma confession, je mets un terme à la vie de cet infortuné Henry Jekyll.

UN LOGEMENT POUR LA NUIT

Traduction : Mme B.-J. Lowe

Le mois de novembre de l’année 1456 touchait à sa fin. La neige tombait sur Paris avec une persistance rigoureuse ; de temps en temps un coup de vent furieux la faisait voltiger en tourbillons ; la rafale passée, elle recommençait à descendre lentement en flocons interminables dans l’air noir et silencieux de la nuit. Les pauvres gens qui, le nez en l’air et les sourcils humides, la regardaient venir avaient peine à comprendre d’où une telle masse pouvait tomber. Maître François, Villon avait, cette après-midi-là, à la fenêtre d’une taverne, proposé un problème. Était-ce le païen Jupiter plumant ses oies sur l’Olympe ? Ou étaient-ce les saints anges en train de muer ? Il n’était qu’un pauvre maître-ès-arts, avait-il ajouté, et comme la question touchait quelque peu à la divinité, il n’osait s’aventurer à conclure. Un simple, vieux prêtre qui se trouvait parmi la compagnie, paya une bouteille de vin au jeune coquin en honneur de la plaisanterie et des grimaces qui l’avaient accompagnée ; il jura sur sa barbe blanche qu’il avait été lui-même un chien aussi irrévérent que Villon quand il était de son âge. L’air était vif et piquant quoiqu’il ne gelât pas très fort, et les flocons tombaient larges, humides, adhérents. Toute la ville était comme recouverte d’un drap blanc. Une armée en marche eût pu la traverser d’un bout à l’autre, sans qu’un bruit de pas donnât l’éveil.

S’il se trouvait au ciel quelques oiseaux retardataires, l’île devait leur sembler un linceul immense, et les ponts, sur le fond noir de la rivière, de minces barres blanches. Tout en haut au-dessus de la tête, la neige s’amoncelait parmi les réseaux des tours de la cathédrale. Plus d’une niche était pleine, plus d’une statue était coiffée d’un chapeau blanc, qu’elle portât une tête de saint ou de grotesque. Les gargouilles étaient transformées en d’énormes faux nez, s’affaissant vers la pointe. Quand le vent cessait de souffler, on entendait tout autour de l’église un son lourd d’eau dégouttante. Le cimetière Saint-Jean avait bien pris sa part de la neige, toutes les tombes en étaient recouvertes d’une couche épaisse. Les hauts toits des maisons aux alentours s’élevaient majestueux dans leurs vêtements blancs. Les bons bourgeois étaient couchés depuis longtemps, en bonnet de nuit, comme leurs domiciles ; on ne voyait aucune lumière dans tout le voisinage, que celle venant d’une lampe suspendue dans le chœur de l’église, laquelle déplaçait les ombres au gré de ses oscillations. L’horloge marquait bien près de dix heures quand la patrouille, battant des mains, armée de hallebardes et d’une lanterne, passa par là ; elle ne vit rien de suspect aux alentours du cimetière Saint-Jean.

Cependant, adossée au mur du champ de repos se trouvait une petite maison encore éveillée ; pas éveillée pour un bon motif, dans ce quartier où tout ronflait. Elle ne se trahissait que par un jet de vapeur chaude sortant par le haut de la cheminée, quelques endroits faisant tache sur le toit, là où la neige avait fondu ; devant la porte, où des traces de pas à moitié effacées étaient visibles. À l’intérieur, derrière les contrevents, maître François Villon le poète, avec quelques-uns des bandits qu’il fréquentait, prolongeait la veillée et on buvait à la ronde.

Une grande masse de charbons ardents envoyait de la cheminée voûtée une forte lueur vermeille, devant laquelle dom Nicolas, le moine de Picardie, la robe relevée, exposait au bien-être de la chaleur ses grosses jambes nues. Son ombre dilatée coupait la salle en deux, la lumière ne s’échappant que de chaque côté de sa large personne et, en un petit filet, entre ses deux pieds écartés. Il avait le visage couvert d’un réseau de veines congestionnées ordinairement pourpre, mais pour le moment d’un violet pâle (car quoiqu’il eût le dos au feu le froid le pinçait par devant) il portait, fortement accusées, les tracés meurtries et contusionnées d’un buveur avéré. Son capuchon, à moitié retombé, produisait une excroissance étrange sur son cou de taureau.

Donc il se chauffait, les jambes écartées, grommelant, coupant la salle en deux par l’ombre de sa forme puissante. À droite, Villon et Guy Tabary, pressés l’un contre l’autre, étaient penchés sur un bout de parchemin. Villon faisait une ballade qu’il allait appeler « La ballade du poisson rôti ». L’admiration de Tabary éclatait à chaque mot trouvé par son ami.

Le poète n’était qu’un lambeau d’homme, petit, brun et maigre ; il avait les joues creuses et la tête garnie de petites boucles de cheveux noirs. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La convoitise lui avait creusé des rides autour des yeux, de mauvais sourires lui avaient grimacé le contour de la bouche. Un curieux mélange de grossièreté et de cruauté luttaient ensemble sur sa figure ; toute sa personne révélait éloquemment son caractère rusé, méchant et sensuel. Il agitait constamment devant lui, dans une pantomime expressive, ses mains aux doigts noueux, petites et préhensiles. Quant à Tabary, sa grande admiration, complaisante et imbécile, soufflait de son nez aplati et de ses lèvres baveuses ; il était devenu voleur tout aussi bien qu’il fût devenu le plus honnête des bourgeois par un coup du destin.

À gauche du moine, Montigny et Thévenin Pensete jouaient à un jeu de hasard. Il y avait dans le premier, comme un parfum d’homme bien né et de bonne éducation, qui sentait l’ange déchu ; une certaine souplesse d’allures, un reste de courtoisie annonçaient le gentilhomme ; quelque chose de fin et d’obscur caractérisait son visage. Thevenin le pauvre diable était en veine ; il avait fait un bon coup dans la journée, au faubourg Saint-Jacques, et toute la nuit il avait gagné Montigny.

Un sourire plat illuminait sa figure ; sa tête chauve luisait, teintée de rose, couronnée d’une guirlande de boucles rouges ; son petit ventre proéminent tressaillait à petits coups silencieux pendant qu’il ramassait son gain.

« Quitte ou double ? » dit Thevenin.

Montigny consentit de la tête, d’un air farouche.

D’aucuns peuvent préférer dîner grandement, écrivit Villon, avec du pain et du fromage sur des plats d’argent.

Ou…, ou…, « aide-moi donc, Guy » !

Tabary ricana.

Ou persil sur un plat d’or, griffonna le poète.

Le vent devenait plus frais au dehors ; il chassait la neige devant lui et de temps en temps élevait la voix dans un sifflement victorieux, qui faisait entendre des gémissements sépulcraux dans la cheminée. Villon, avançant les lèvres, imita ce son lugubre. Ces petits talents du poète étaient cordialement détestés par le moine.

« L’entendez-vous mugir dans le gibet, » dit Villon. Ils sont tous là-haut en train de danser la danse infernale, sans plancher. Allez, dansez mes enfants, vous n’en aurez pas plus chaud. Ouf ! quelle rafale ! En voilà un qui vient de tomber ! Une nèfle de moins sur le néflier ! Dites donc, Nicolas, il fera froid ce soir sur la route de Saint-Denis ? »

Dom Nicolas cligna ses deux grands yeux et sembla vouloir avaler sa pomme d’Adam. Montfaucon, la grande et hideuse potence de Paris, était tout près de la route de Saint-Denis, et la plaisanterie touchait une plaie à vif. Quant à Tabary, l’idée des nèfles le fit rire immodérément ; il n’avait jamais rien entendu dit de cœur plus léger ; il se tint les côtes et se mit à croasser. Villon lui envoya une chiquenaude sur le nez qui changea sa joie en une attaque de toux.

« Oh ! finis tout ce bruit, » dit Villon, « et cherche des rimes pour poisson. »

« Quitte ou double, » dit Montigny avec aigreur.

« De tout mon cœur, » répondit Thevenin.

« Y a-t-il encore quelque chose dans la bouteille ? » demanda le moine.

« Débouches-en une autre, » dit Villon. « Comment espères-tu jamais emplir ton grand tonneau de corps avec des choses si petites que des bouteilles ? Et comment peux-tu espérer aller au ciel ? T’es-tu jamais demandé de combien d’anges on pouvait disposer pour y monter un simple moine de Picardie ? Te crois-tu un autre Élie et qu’on t’enverra un chariot ? »

« Hominibus impossibile, » répliqua le moine en emplissant son verre.

Tabary était en extase.

Villon lui envoya une autre chiquenaude.

« Ris de mes blagues si tu veux, » dit-il.

« Mais c’est très bien ce qu’il vient de dire, » objecta Tabary.

Villon lui fit une grimace.

« Cherche des rimes pour poisson, » dit-il. « Qu’as-tu à faire de latin ? Tu serais bien content de n’en pas savoir quand, au grand jugement, le diable appellera Guido Tabary, clericus, le diable avec sa bosse et ses ongles rougis au feu. À propos de diable », ajouta-t-il à voix basse, « regardez Montigny. »

Tous les trois examinèrent le joueur en dessous. Sa mauvaise chance n’avait pas l’air de lui sourire. Sa bouche était toute de côté, une de ses narines était presque fermée et l’autre tout enflée. Le chien noir était sur son dos, comme dit la nourrice dans sa métaphore terrifiante, et il respirait péniblement sous son fardeau sinistre.

« Il a l’air de vouloir lui envoyer un coup de couteau, » murmura Tabary.

Le moine tressaillit, se retourna, et étendit ses mains ouvertes vers les charbons rouges. C’était le froid qui affectait ainsi Dom Nicolas, et non pas un excès de sensibilité morale.

« Voyons », dit Villon, « et cette ballade ? Où en sommes-nous ? » Et battant la mesure de la main, il la lut tout haut à Tabary.

Ils furent interrompus à la quatrième rime par un mouvement vif et fatal des joueurs. La partie était finie et Thevenin ouvrait la bouche pour proclamer une autre victoire, quand Montigny sauta debout, souple comme une vipère et le frappa d’un coup de couteau au cœur. Il fut tué instantanément sans avoir le temps de pousser un cri. Un tremblement ou deux lui convulsèrent le corps, ses mains s’ouvrirent et se fermèrent, ses talons résonnèrent sur le plancher, ensuite sa tête retomba en arrière sur son épaule, les yeux grands ouverts et l’esprit de Thevenin Pensete retourna à son Créateur.

Les quatre hommes se regardaient avec effroi ; le mort, d’un coin de l’œil, fixait un point du plafond avec une expression singulière et horrible. Toute l’affaire s’était passée en un instant !

« Grand Dieu ! » dit Tabary, et il se mit à réciter des prières en latin.

Villon tout à coup éclata d’un rire hystérique. Il s’avança, fit à Thévenin un salut ridicule et se mit à rire plus fort. Alors il tomba comme une masse sur un tabouret, et continua de rire amèrement, le corps secoué comme s’il allait éclater.

Montigny retrouva du calme le premier.

« Voyons ce qu’il a sur lui, » remarqua-t-il, et il se mit à fouiller les poches du mort d’une main habile au métier ; il partagea l’argent en quatre parts égales et les posa sur la table. « Voilà pour vous, » dit-il.

Le moine reçut ce qui lui revenait avec un profond soupir, et jeta un regard furtif sur Thevenin, qui commençait à s’affaisser et pencher de côté sur la chaise.

« Nous voilà tous dedans, » cria Villon, réprimant son accès de gaieté. « C’est la corde pour nous tous ici présents, et même pour ceux qui n’y sont pas. Il éleva la main avec un geste de répugnance, tira la langue et pencha la tête de côté, pour imiter l’apparence d’un pendu ; puis il empocha sa part du butin et se mit à battre des pieds en dansant comme pour activer la circulation de son sang. Tabary fut le dernier à prendre sa part ; il sauta sur l’argent et se retira à l’autre bout de la salle. Montigny fixa Thevenin droit sur la chaise et retira sa dague, qui fut suivie d’un jet de sang.

« Vous ferez bien de quitter la place, mes camarades, dit-il en essuyant la lame sur le pourpoint de sa victime.

« C’est ce qu’il me semble, » répondit Villon avec un étouffement. « Le diable emporte sa tête de truie, » s’écria-t-il ensuite avec rage. « Elle me tient à la gorge comme une pituite. De quel droit un homme a-t-il des cheveux rouges quand il est mort ? » Et il retomba lourdement sur le tabouret, se couvrant la figure de ses mains.

Montigny et Dom Nicolas rirent très fort ; même Tabary, faiblement, se joignit à eux.

« Pleure, bébé, » dit le moine.

« J’ai toujours dit que c’était une femme, » ajouta Montigny avec un geste de mépris. « Tiens-toi droit, veux-tu ? » continua-t-il en secouant le cadavre. « Éteins le feu, Nicolas ! »

Mais Nicolas employait mieux son temps. Il était tranquillement en train d’enlever sa bourse à Villon, qui l’avait mise dans sa poche, pendant qu’agité et tremblant ce dernier était assis sur le tabouret où deux minutes auparavant il écrivait sa ballade. Tout en plaçant le petit sac en dedans de sa robe, sur sa poitrine, le moine, d’un clignement d’yeux promit de partager avec Montigny et Tabary, qui lui en avaient fait la demande d’un geste silencieux. On ne peut nier qu’en beaucoup d’occasions un tempérament artistique rend un homme peu propre à l’existence pratique.

Bientôt cependant Villon se secoua, sauta debout et se mit en devoir comme les autres d’éparpiller et d’éteindre le feu. Avec beaucoup de précautions Montigny ouvrit la porte et attentivement examina la rue. Le chemin était libre, il n’y avait aucune patrouille indiscrète en vue. Toutefois on jugea plus sage de ne pas partir ensemble : Villon lui-même ayant hâte de partir, et les autres ne demandant pas mieux que d’être débarrassés de lui avant qu’il eût découvert le vol de son argent, il fut le premier qui sortit. Le vent triomphant avait emporté tous les nuages du ciel. Quelques vapeurs minces fuyaient rapidement à travers les étoiles. Il faisait un froid glacial et, par un effet d’optique assez commun, les objets apparaissaient plus définis, même qu’au grand jour. La ville endormie était complètement silencieuse. Des rangées de capuchons blancs, un champ rempli de petits monticules sous les étoiles scintillantes.

Villon maudit son sort. Pourquoi ne neigeait-il plus ? Maintenant, n’importe où il irait, il laisserait une trace ineffaçable derrière lui, dans les rues étincelantes ; n’importe où il irait, il serait toujours lié à la maison du cimetière Saint-Jean ; n’importe où il irait, de ses propres pieds il tisserait la corde qui rattacherait au crime et le conduirait au gibet. Le coin de l’œil ouvert du mort lui revint à la mémoire avec une nouvelle signification. Il fil claquer ses doigts comme pour ramasser ses esprits, et, prenant une rue au hasard, il s’avança courageusement dans la neige.

Tout en marchant, deux choses le préoccupaient ; d’abord l’aspect du gibet de Montfaucon pendant cette nuit claire et pleine de vent, et ensuite le regard du mort, avec sa tête chauve et sa guirlande de cheveux rouges frisés ; toutes les deux lui faisaient froid au cœur et il marchait de plus en plus vite, comme si l’agilité de ses pieds pouvait l’emporter loin de ses lugubres pensées. Quelquefois il se retournait, regardant par-dessus son épaule par saccades nerveuses, mais il était le seul être vivant dans les rues blanches, et le seul mouvement perceptible était celui de la neige soulevée en poussière brillante par les rafales.

Il distingua tout à coup devant lui une masse noire et deux lanternes. La masse était en marche si l’on en pouvait juger par les lanternes qui se balançaient comme portées par des hommes. C’était une patrouille. Quoiqu’elle ne fît que traverser sa route, il jugea prudent de se mettre hors de vue aussi vite qu’il le put. Il n’était pas d’humeur à être questionné, et il laissait des traces très visibles dans la neige. Directement à sa droite il y avait un grand hôtel avec des tonnelles et un grand porche devant la porte ; il se rappela que cet hôtel était inhabité et à moitié en ruines, en trois enjambées il fut près du porche et sauta sous son abri. Au sortir de la lumière reflétée par la neige des rues, il y faisait très noir, et, les mains étendues, il essayait de pénétrer plus avant, quand il se heurta à un objet offrant un mélange inexplicable de résistance, dur et mou, ferme et branlant. Le cœur lui sauta ; il fit un saut en arrière et fixa un regard effrayé sur l’obstacle. Il fit alors entendra un petit rire de soulagement. Ce n’était qu’une femme et une femme morte. Il s’agenouilla à son côté pour s’assurer de ce dernier point. Elle était glacée et rigide comme un bâton. Un petit chiffon de parure flottait au vent dans ses cheveux et elle avait une épaisse couche de fard sur les joues, appliquée sans aucun doute cette même après-midi. Ses poches étaient entièrement vides, mais dans son bas, sous la jarretière, Villon trouva deux petites pièces de monnaie appelées des blancs. C’était bien peu, mais c’était toujours quelque chose, et le poète fut remué d’un profond sentiment de pitié en pensant qu’elle était morte sans pouvoir dépenser son argent. Cela lui semblait être un mystère triste et impénétrable. Il jeta les yeux sur l’argent et ensuite sur la femme, les reportant sur l’argent, il secoua la tête à l’énigme de la vie humaine. Henri V d’Angleterre mourant à Vincennes tout de suite après sa conquête de la France, et cette pauvre coquine allant mourir de froid sous une porte avant d’avoir pu dépenser ses deux blancs, lui semblaient une manière cruelle de faire marcher le monde. Deux blancs à dissiper ne lui auraient pourtant pris que peu de temps, et ç’eût été pour sa bouche une douce saveur de plus, encore un doux claquement des lèvres, avant que le diable prît son âme et que son corps fût livré à la vermine et aux oiseaux de proie. Il aimerait, pour lui, user tout le suif avant que la lumière s’éteigne et que la lanterne se brise.

Pendant que ces pensées lui traversaient l’esprit, machinalement il cherchait sa bourse. Son cœur tout à coup cessa de battre, une sensation de froid lui passa sur les mollets et un coup glacial sembla le frapper sur la tête. Pendant un instant, il resta pétrifié, puis il se tâta de nouveau d’un mouvement fiévreux, et alors il comprit sa perte ; de suite il fut couvert de sueur. Aux dépensiers, l’argent est si vivant, si palpable ; il n’est qu’un voile si fin entre eux et leurs plaisirs ! Leur fortune n’a qu’une limite, celle du temps ; et le prodigue, avec quelques louis, est l’empereur de Rome jusqu’à ce qu’ils soient dépensés. Pour un homme de cette sorte, la perte de son argent est le plus cruel des revers, c’est tomber du ciel à l’enfer, de tout à rien, dans l’espace d’un souffle. Il n’en souffre que davantage s’il a exposé sa tête pour se le procurer, s’il court le risque d’être pendu le lendemain pour cette même bourse gagnée si chèrement, partie si stupidement. Villon laissa échapper tous les jurons de son vocabulaire ; il jeta avec fureur les deux blancs dans la rue, il montra le poing au ciel, il frappa du pied, et ne ressentit aucune horreur quand il se surprit piétinant sur le pauvre cadavre. Alors il remonta rapidement le chemin qui menait à la petite maison du cimetière. Il avait oublié toutes ses craintes de la patrouille, qui d’ailleurs était passée depuis longtemps, et il ne pensait qu’à sa bourse perdue. Il regarda en vain à droite et à gauche sur la neige, il ne vit rien. Il ne l’avait pas perdue dans la rue. Serait-elle tombée dans la maison ? Il aurait bien voulu y rentrer et voir, mais la pensée de son sinistre habitant lui ôta tout courage. Et de plus, en s’approchant, il vit que leurs efforts pour éteindre le feu avaient été nuls, qu’il avait repris au contraire avec une nouvelle vigueur, et la lumière, sortant par les crevasses de la porte et des fenêtres, renouvela sa terreur des autorités et de la potence parisienne. Il revint vers l’hôtel et se traîna sur la neige pour retrouver l’argent qu’il y avait jeté dans sa fureur enfantine. Mais il ne retrouva qu’un blanc ; l’autre, sans aucun doute, était tombé sur le côté et s’était enfoncé profondément dans la neige. Avec un seul blanc dans sa poche tous ces projets pour une nuit de débauche dans quelque taverne s’évanouiront. Non seulement le plaisir s’échappait en riant de son étreinte, mais un certain malaise l’envahit. La transpiration s’était séchée sur lui et quoique le vent fût tombé, le froid devenait de plus en plus vif ; il se sentit paralysé et le cœur lui manqua. Que devait-il faire ? Malgré l’heure avancée et la réussite improbable, il se décida à essayer la maison de son père d’adoption, le chapelain de Saint-Benoît.

Il courut tout le long du chemin et frappa timidement.

On ne répondit pas. Il frappa encore et encore, reprenant du cœur à chaque coup, et enfin il entendit des pas s’approcher de l’intérieur. Un guichet s’ouvrit sur la porte clouée de fer et laissa passer un jet de lumière jaune...

« Approchez la figure du guichet, » dit le chapelain, de l’intérieur.

« C’est seulement moi, » pleurnicha Villon.

« Ah ! c’est… c’est seulement vous ? » répliqua le chapelain. Il l’accabla alors d’une foule de jurons indignes d’un prêtre, pour l’avoir dérangé à une telle heure, et l’engagea à retourner au diable, d’où il venait.

« J’ai les mains bleues jusqu’aux poignets, mes pieds sont morts et me font mal ; l’air piquant me cause des douleurs au nez ; j’ai froid au cœur. Je serai peut-être mort avant le matin. Seulement pour cette fois, mon père et, devant Dieu, je ne vous redemanderai plus jamais ! »

« Vous auriez dû venir de meilleure heure, » dit froidement l’ecclésiastique. « Les jeunes gens ont besoin d’une leçon de temps en temps. » Il ferma le guichet et sans hésitation rentra dans l’intérieur de la maison. Villon ne se possédait plus ; il frappa des pieds et des mains sur la porte, et à grands cris appela le chapelain.

« Vieux renard véreux ! » s’écria-t-il enfin. « Si je pouvais l’attraper, je t’enverrais la tête la première dans l’abîme sans fond. » Le bruit faible d’une porte se fermant dans la maison, au bout de longs corridors, arriva jusqu’au poète. Il s’essuya la bouche avec le revers de la main tout en jurant. Et alors le côté ridicule de la situation le frappa ; il rit et leva les yeux au ciel où les étoiles semblaient trembloter au malheureux résultat de son entreprise.

Qu’allait-il faire ? Cela avait tout l’air d’une nuit à passer dans les rues glacées. La pensée de la femme morte le frappa tout à coup, et lui fit une belle peur ; ce qui lui était arrivé à elle au commencement de la nuit pourrait bien lui arriver à lui avant la fin. Lui si jeune ! avec tant de chances de plaisirs et de débauches devant lui ! Il se sentit plus touché à la pensée de ce que pourrait être son sort que si c’eût été le sort d’un autre, et il se traça en imagination la scène qui s’ensuivrait le matin quand on trouverait son corps.

Il passa en revue toutes ses chances, tournant et retournant son blanc entre le pouce et l’index. Malheureusement, il était en de mauvais termes avec de vieux amis qui auraient pu avoir pitié de lui dans une telle calamité. Il avait écrit des satires contre eux en vers, il les avait battus et dupés, et pourtant, en se sentant serré de si près, il pensait qu’il y en avait un au moins parmi eux qui peut-être s’attendrirait. C’était une chance à courir, mais elle valait la peine d’essayer, et il irait voir.

En chemin il lui arriva deux petits incidents qui apportèrent une autre couleur à sa rêverie. D’abord, il tomba sur les pas d’une patrouillé qu’il suivit pendant quelques centaines de mètres, quoiqu’elle allât dans une direction opposée à sa route. Cela le rassura un peu, il avait au moins confondu sa trace, car il était encore sous l’empire de l’idée d’être traqué à travers tout Paris dans la neige et appréhendé au collet le lendemain matin avant d’être éveillé. Il fut ensuite frappé bien différemment. Il passa un coin de rue, où pas très longtemps auparavant une femme et son enfant avaient été dévorés par des loups. Il réfléchit que le temps était des plus propices pour le renouvellement d’une telle aventure, et dans ces rues désertes un homme n’en serait sûrement pas quitte pour la peur. Il s’arrêta et regarda autour de lui avec un intérêt des plus désagréables. C’était un centre où plusieurs ruelles s’entre-croisaient ; il les scruta toutes d’un bout à l’autre, retenant son haleine, se demandant s’il ne voyait pas quelque objet noir, galopant sur la neige, ou s’il n’entendait pas des rugissements entre lui et la rivière. Il se rappela sa mère lui racontant cette histoire, quand il était encore enfant. Sa mère ! Si seulement il savait où elle demeurait, il serait sûr au moins d’un abri. Il résolut de s’informer le lendemain ; puis il irait la voir, la pauvre vieille ! Tout en faisant ces raisonnements il arriva à destination, son dernier espoir pour la nuit.

Comme toutes les autres, la maison était dans une obscurité complète ; cependant, après quelques coups frappés, il entendit du bruit sur sa tête, le bruit d’un volet, et une voix méfiante demanda qui était là. Le poète se nomma, sur un ton bas, mais intelligible, et attendit non sans un certain effroi le résultat. Il ne se fit pas attendre. Une fenêtre s’ouvrit tout à coup et un baquet plein d’eau sale s’éclaboussa, sur le seuil de la porte. Villon s’était un peu préparé à quelque chose de semblable et il s’était mis hors de portée autant que la structure du porche le lui avait permis, mais malgré tout il fut déplorablement trempé jusqu’à la ceinture. Son haut-de-chausse fut gelé presque instantanément. Il se vit déjà mort de froid ; il se souvint qu’il avait une tendance à la phtisie, et il se mit à tousser en manière d’essai. Mais la gravité du danger lui calma les nerfs. Il s’arrêta à quelque cent mètres de l’endroit où il avait été si maltraité et il réfléchit le doigt au nez. Il ne voyait qu’un moyen d’avoir un refuge pour la nuit ; c’était de le prendre. Il avait remarqué une maison non loin de là, dans laquelle il paraissait assez aisé de s’introduire, il se dirigea de ce côté promptement, s’amusant en route à s’imaginer une chambre encore chaude, avec une table encore chargée des restants du souper ; il y passerait le restant, de la nuit et il en sortirait le lendemain, les bras pleins d’argenterie de valeur.

Il considérait même les mets et les vins qu’il préférerait, et tout en se rappelant ses plats favoris, le poisson rôti se présenta à son esprit, dans un mélange étrange d’amusement et d’horreur.

« Je ne finirai jamais cette ballade, » pensa-t-il et tressaillant à ce souvenir. « Que le diable emporte sa tête de truie, » répéta-t-il avec ferveur, et il cracha sur la neige.

La maison en question lui parut toute noire à première vue, mais comme il faisait une inspection préliminaire en vue, d’un bon point d’attaque, un filet mince de lumière frappa son œil venant d’une fenêtre garnie de rideaux.

« Diable ! pensa-t-il. Des gens éveillés. Quelque étudiant ou quelque saint ; maudits soient-ils ! Ne pourraient-ils pas tout aussi bien se soûler, aller se coucher et ronfler comme leurs voisins ! À quoi servent le couvre-feu et les pauvres diables de sonneurs de cloches sautant au bout d’une corde dans les tours ? À quoi sert le jour, si les gens veillent toute la nuit ? Que la peste les étouffe ! » Il ricana en s’apercevant où sa logique le conduisait. « Chacun à ses affaires après tout, » ajouta-t-il, « et s’ils sont éveillés, par Dieu, je puis peut-être honnêtement bien souper pour une fois et attraper le diable. »

Il alla courageusement à la porte et frappa avec assurance. Dans les deux premières occasions il avait frappé timidement, avec crainte d’attirer l’attention, mais pour le moment, après avoir rejeté la pensée d’une entrée par effraction, frapper à une porte lui semblait être un procédé des plus simples et des plus innocents. Le bruit de ses coups se répéta par toute la maison, et le son s’était à peine éteint qu’un pas mesuré s’approcha, une ou deux barres de fer furent ôtées et un côté de la porte fut grand’ouvert, montrant que les habitants de cette maison ne connaissaient pas la peur. Un homme de haute stature, musculeux, sec et un peu courbé dévisagea Villon. Sa tête était massive et cependant finement sculptée, le nez, plat au bout, avait une certain distinction vers le haut où il joignait une forte paire de sourcils respirant l’honnêteté, la bouche était entourée de rides délicates ; et l’ensemble du visage reposait sur une épaisse barbe blanche d’une coupe carrée et hardie. La lumière vacillante de la lampe prêtait peut-être à cette tête plus de noblesse qu’elle n’en avait réellement ; néanmoins c’était une belle tête, respectable plutôt qu’intelligente, forte, simple et loyale.

« Vous frappez tard, Monsieur, » dit le vieillard d’un ton courtois.

Villon se fit petit, et murmura quelques mois serviles d’excuse ; dans une crise de cette sorte, le mendiant prenait le dessus chez lui et l’homme de génie se cachait la tête avec confusion.

« Vous avez froid et faim ? » répéta le vieillard. « Eh bien ! entrez, » et il l’invita à pénétrer dans la maison d’un geste noble.

« Quelque grand seigneur, » pensa Villon, pendant que le maître de la maison, après avoir posé la lampe à terre, remettait en place les barres de fer à la porte.

« Vous m’excuserez si je vais devant, » dit-il quand ce fut fait, et il précéda le poète dans l’escalier et dans une grande pièce chauffée par un réchaud rempli de charbon et éclairée par une grande lampe suspendue au plafond. Il y avait peu de meubles, seulement quelque vaisselle d’or sur un buffet. Quelques volumes in-folio et une armure placée entre les deux fenêtres. De belles tapisseries étaient pendues aux murs, une représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, une autre une scène de berger et de bergères près d’un petit ruisseau. Sur la cheminée une panoplie d’armes.

« Prenez la peine de vous asseoir, » dit le vieillard et excusez-moi si je vous quitte. Je suis seul à la maison ce soir et si vous désirez manger, il faut que j’aille vous chercher quelque chose moi-même. »

Il ne fut pas plus tôt parti que Villon sauta de la chaise sur laquelle il venait de s’asseoir et se mit à examiner tout ce qu’il avait autour de lui avec la prudence et la convoitise d’un chat. Il pesa les flacons d’or dans sa main, ouvrit les livres, compta les armes sur la panoplie et essaya de découvrir avec quoi les sièges étaient rembourrés. Il souleva les rideaux et vit que les fenêtres étaient garnies de riches vitraux composés de figures d’aspect martial, autant qu’il en put juger. Il revint alors au milieu de la chambre, respira fortement et, tournant à plusieurs reprises sur ses talons, examina bien le tout, comme s’il eût voulu retenir dans sa mémoire chaque détail de l’appartement.

« Sept pièces de vaisselle, » dit-il. « S’il y en avait eu dix je l’aurais risqué. Une belle maison et un maître à l’avenant ! que les saints me viennent en aide !

À ce moment, il entendit les pas du vieillard revenant le long du corridor. En un bond il fut sur sa chaise et humblement se mit à se chauffer les jambes près du réchaud.

Le maître de la maison avait un plat de viande dans une main et un broc de vin dans l’autre. Il posa le plat sur la table, faisant signe à Villon d’approcher sa chaise, et, allant au buffet, il en rapporta deux verres qu’il emplit.

« Je bois à votre meilleure chance, » dit-il gravement, touchant le verre de Villon avec le sien.

« À une plus ample connaissance, » dit le poète s’enhardissant.

Un simple homme du peuple eût été embarrassé par la courtoisie du vieux seigneur, mais Villon était vieux à ce jeu, il avait plus d’une fois amusé des grands seigneurs et il les trouvait d’aussi grands fripons que lui. Donc il se donna tout entier aux aliments posés devant lui, les dévorant avec voracité, pendant que le vieillard, renversé sur sa chaise, le regardait incessamment d’un œil curieux.

« Vous avez du sang sur votre épaule, mon garçon, » dit-il.

Montigny devait avoir posé sa main droite sur lui quand il était sorti de la maison. Dans son cœur il maudit Montigny.

« Ce n’est pas moi qui l’ai versé, » bégaya-t-il.

« Je ne le pensais pas, » répondit le maître de la maison paisiblement. « Une querelle ? »

« Oui, quelque chose comme cela, » admit Villon avec un tremblement de voix.

« Un meurtre, peut-être ? »

« Oh ! non pas un meurtre, » dit le poète de plus en plus confus. « Le combat était loyal ; tué par accident. Que Dieu me frappe de mort si j’y ai pris part ! » ajouta-t-il avec ferveur.

« Un fripon de moins, il est probable, » observa le maître de la maison.

« Là, vous avez raison, » dit Villon infiniment soulagé. « Le plus grand fripon qu’il y ait d’ici à Jérusalem. Il est mort assez doucement. Mais ce n’était pas une belle chose à voir. Sans aucun doute vous avez vu des morts dans votre temps, monseigneur, » ajouta-t-il, jetant un regard sur l’armure.

« Un grand nombre, » dit le vieillard. « J’ai suivi les guerres, comme vous le voyez. »

Villon posa sa fourchette et son couteau. « Y en avait-il de chauves ? » demanda-t-il.

« Certainement, et il y en avait avec des cheveux aussi blancs que les miens. »

« Il me semble que les cheveux blancs ne me feraient pas autant d’impression, » dit Villon. « Les siens étaient rouges. » Et il eut un retour de son tremblement et d’envie de rire, lequel il noya dans une grande gorgée de vin. « Cela m’émotionne un peu, quand j’y pense, » continua-t-il. « Je le connaissais… que le diable l’emporte ! Et aussi le froid vous donne des idées… ou les idées vous donnent froid, je ne sais plus lequel. »

« Avez-vous de l’argent ? » demanda le vieillard.

« J’ai un blanc, » répondit en riant le poète. Je l’ai pris dans le bas d’une coquine morte sous un porche. Elle était raide morte, pauvre fille, et froide comme un marbre ; elle avait des petits bouts de ruban dans les cheveux. Ce monde est bien dur en hiver pour les loups, les filles et de malheureux fripons comme moi. »

« Moi, » dit le vieillard, « je suis Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac. Qui et que pouvez-vous être ? »

Villon se leva et fit une révérence appropriée à la circonstance. « On m’appelle, » dit-il, « François Villon, je suis un pauvre maître-es-arts de cette Université. Je sais un peu de latin et connais beaucoup de vices. Je puis faire des chansons, des ballades, des lais, virelais et rondeaux. J’aime le bon vin. Je suis né dans un grenier et très probablement je mourrai sur le gibet. Je puis ajouter qu’à partir de ce soir je suis le plus humble des serviteurs de Votre Seigneurie. »

« Non pas mon serviteur », dit le chevalier, « mon hôte pour ce soir, pas davantage. »

« Un hôte très reconnaissant, » dit Villon poliment, et d’un geste silencieux il but à la santé du maître de la maison.

« Vous êtes fin, » commença le vieillard en se tapant le front, « très fin ; vous avez du savoir, vous êtes un clerc, et cependant vous prenez une petite pièce d’argent à une, femme morte dans la rue. N’est-ce pas une espèce de vol ? »

« C’est une espèce de vol qui se pratique beaucoup dans les guerres, monseigneur. »

« Les guerres sont le champ d’honneur, » reprit le vieillard avec orgueil. « L’homme joue sa vie sur un coup de dés ; il combat au nom de son seigneur Dieu et toutes les seigneuries des saints et des anges. »

« Mettons, » dit Villon, « que vraiment j’aie été un voleur : ne jouais-je pas ma vie aussi, et contre un nombre de points beaucoup plus grand ? »

« Pour du gain, mais pas pour l’honneur. »

— « Du gain ? » répéta Villon avec un haussement d’épaules. « Du gain ! Un malheureux diable a besoin de souper et il le prend. De même fait le soldat en campagne. Voyons, que veulent dire toutes ces réquisitions dont nous entendons parler ? Si ce n’est pas du gain pour ceux qui les font, les pertes se font toujours sentir pour les autres. Les hommes d’armes boivent près d’un bon feu pendant que le bourgeois se ronge les ongles pour leur acheter du vin et du bois. J’ai vu pas mal de laboureurs se balancer aux arbres dans la campagne ; oui, j’en ai vu trente sur un seul orme, et quand j’ai demandé ce qu’ils avaient tait, on m’a répondu que c’était parce qu’ils n’avaient pas pu amasser tous ensemble assez de pistoles pour satisfaire les hommes d’armes. »

« Ce sont les nécessités de la guerre, que les gens de basse naissance doivent endurer avec résignation. Il est vrai qu’il y a des capitaines qui vont trop loin ; il y a des esprits dans toutes les classes qui ne se laissent pas aisément émouvoir par la pitié, et il est vrai qu’il y en a beaucoup parmi ceux qui suivent la profession des armes, qui ne valent pas mieux que des brigands. »

« Vous voyez, » dit le poète, vous ne pouvez séparer le soldat du brigand, et qu’est-ce qu’un voleur si ce n’est un brigand isolé avec des manières circonspectes ? Je vole deux côtelettes de mouton, sans même déranger le sommeil des gens ; le fermier grogne un peu, mais il n’en soupe pas avec moins d’appétit du restant. Vous venez, soufflant glorieusement de la trompette ; vous prenez le mouton entier et battez le fermier sans miséricorde par-dessus le marché. Je n’ai pas de trompette. Je suis simplement Pierre, Jean ou Paul ; alors je suis un fripon, un chien, et la corde est encore trop bonne pour me pendre ; – de tout mon cœur, mais demandez au fermier lequel de nous deux il préfère et lequel il maudit, la nuit, quand le froid le tient éveillé.

« Regardez-nous, nous deux, » dit Sa Seigneurie. « Je suis vieux, puissant et honoré. Si demain j’étais sans maison, des centaines de gens seraient fiers de m’abriter. Les pauvres iraient passer la nuit dans la rue avec leurs enfants, si seulement je faisais entendre que je désirais être seul. Et vous je vous trouve errant, sans domicile et volant des blancs à une femme morte sur les grands chemins ! Je n’ai peur ni de l’homme ni de rien ; je vous ai vu trembler et perdre contenance à un mot. J’attends content dans ma maison les ordres de Dieu ou un appel du roi m’envoyant encore sur le champ de bataille. Vous, vous attendez la potence, une mort rude et rapide, sans espoir ou honneur. N’y a-t-il aucune différence entre nous deux ? »

« Comme entre le jour et la nuit, j’en conviens, » dit Villon. « Mais si j’étais né seigneur de Brisetout, et que vous ayez été le pauvre écolier François, la différence eût-elle été moindre ? N’aurais-je pas été en train de me chauffer les genoux près de ce réchaud, pendant que vous vous seriez traîné dans la neigé pour ramasser des blancs ? N’aurais-je pas été le soldat et vous le voleur ? »

« Un voleur ? » cria le vieillard. « Moi, un voleur ! Si vous compreniez vos paroles, vous vous repentiriez de les avoir dites. »

Villon, de la main, fit un geste d’une impudence inimitable. « Si Votre Seigneurie m’avait fait l’honneur de suivre mon argument ! » dit-il.

« Je vous fais trop d’honneur en me soumettant à votre présence, » dit le chevalier. « Apprenez à retenir votre langue quand vous parlez à des hommes vieux et honorables, ou quelqu’un plus vif que moi pourrait vous réprimander d’une façon qui vous toucherait de plus près. » Il se leva alors et se mit à aller à l’autre bout de la chambre, combattant sa colère et son antipathie.

Villon, à la dérobée, remplit son verre, s’assit plus à son aise, croisant les jambes et appuyant sa tête dans une main et le coude sur le dos de la chaise. Il était rempli et il avait chaud. La nuit, après tout, s’était très bien passée, et il était moralement sûr qu’il ne serait aucunement molesté dans son départ le lendemain.

« Dites-moi une chose, » dit le vieillard, s’arrêtant dans sa marche. « Êtes-vous vraiment un voleur ? »

« J’ai réclamé les droits sacrés de l’hospitalité », répond le poète. « Monseigneur, je suis un voleur. »

« Vous êtes bien jeune, » continua le chevalier.

« Je ne serais jamais devenu si vieux, » répliqua Villon, « si je ne m’étais servi de ces dix talents ; » montrant ses doigts. « Ils m’ont donné à manger et à boire. »

« Vous pouvez encore vous repentir et changer. »

« Je me repens tous les jours, » dit le poète. « Il y a peu de gens autant adonnés au repentir que le pauvre François. Quant à changer, que quelqu’un d’abord change ma condition. Un homme est obligé de continuer de manger, quand ce ne serait que pour lui permettre de continuer à se repentir. »

« Le changement doit commencer dans le cœur, » dit le vieillard solennellement.

« Mon cher Seigneur, » répondit Villon, « vous imaginez-vous que vraiment je vole par plaisir ? Je hais de voler autant que je hais tout autre travail et danger. Mes dents claquent quand j’aperçois un gibet. Mais il me faut manger et boire, il faut me mêler à quelque espèce de société. Que diable ! Un homme n’est pas un animal solitaire.

» Cui Deus feminam tradit. Faites-moi le panetier du roi, faites-moi abbé de Saint-Denis, faites-moi bailli du Patatrac, sûrement alors je changerai. Mais tant que vous me laisserez le pauvre écolier François Villon, sans un blanc, dame ! naturellement je resterai le même. »

« La grâce de Dieu est toute puissante. »

« Je serais un hérétique, si je le mettais en question, » dit François. « Il vous a fait seigneur de Brisetout, bailli du Patatrac, il ne m’a donné rien que mon esprit vif sous mon chapeau et ces dix doigts sur les mains. Puis-je me verser du vin ? Je vous remercie respectueusement. Par la grâce de Dieu, vous avez un vignoble très supérieur. »

Le seigneur de Brisetout reprit sa marche, les mains derrière le dos. Peut-être son esprit n’était-il pas encore très édifié sur le parallèle existant entre un soldat et un voleur ; peut-être Villon lui avait-il inspiré quelque sympathie ; peut-être ses idées étaient-elles confondues dans sa tête par ce raisonnement si peu familier. Mais quelle que fût la cause, il désirait ardemment convertir le jeune homme à de meilleurs sentiments et il ne pouvait se décider à le renvoyer dans la rue.

« Il y a dans tout ceci quelque chose de plus que je ne puis comprendre, » dit-il enfin. « Vous avez la bouche pleine de subtilités et le diable vous a mené loin sur le mauvais chemin, mais le diable est un esprit très faible devant la vérité de Dieu, et toutes ses subtilités s’évanouissent à un mot de véritable honneur, comme la nuit fait place au jour. Écoutez-moi une fois de plus. J’ai appris il y a longtemps qu’un gentilhomme doit vivre chevaleresquement pour son Dieu et l’aimer, de même pour le roi et sa dame, et, quoique j’aie vu des choses bien étranges, j’ai toujours fait en sorte de régler ma vie sur ce précepte. Ce n’est pas écrit seulement dans toutes les nobles histoires, mais dans le cœur de tout homme, s’il veut se donner la peine de le lire. Vous parlez d’aliments et de vin ; je sais très bien que la faim est une grande souffrance à endurer, mais vous ne parlez pas d’autres nécessités : vous ne dites rien de l’honneur, de la foi à Dieu et aux autres hommes, de courtoisie, d’amour sans reproche. Peut-être ne suis-je pas très éclairé, – et cependant je crois que je le suis, – vous me paraissez être un homme qui a perdu son chemin et fait une grande erreur dans sa vie. Vous pensez à vos petits besoins et vous avez complètement oublié les grands, les vrais, les seuls ; vous êtes comme un homme qui voudrait se guérir du mal de dents le jour du jugement dernier. Car de telles choses, comme l’honneur, l’amour et la foi, ne sont pas seulement plus nobles que le boire et le manger ; mais il me semble que vraiment nous les désirons davantage et souffrons plus intolérablement de leur absence.

» Je vous parle comme je crois que vous me comprendrez le mieux. N’oubliez-vous pas, quand vous avez le soin de vous remplir le ventre, un autre appétit de votre cœur qui gâte tout le plaisir de votre vie et vous tient continuellement malheureux ? »

Villon se sentit visiblement blessé par tout ce sermon. « Vous croyez que je n’ai aucun sens de l’honneur, » s’écria-t-il. « Je suis assez pauvre, Dieu le sait ! C’est dur de voir les gens riches avec des gants et de se souffler dans les doigts. Un ventre vide est une chose bien amère, malgré que vous en parliez si légèrement. Si vous l’aviez eu autant de fois que moi, vous changeriez de ton. Dans tous les cas je suis un voleur, faites-en ce que vous voudrez ; mais je ne suis pas un réprouvé de l’enfer, ou que Dieu me frappe de mort ! Je veux vous faire savoir que j’ai mon honneur à moi aussi bon que le vôtre, quoique je n’en fasse pas parade tout le long du jour, comme si c’était un miracle de Dieu d’en avoir. Cela me semble tout naturel à moi et je le tiens renfermé jusqu’au moment du besoin. Enfin, voyons, regardez, combien de temps ai-je été avec vous ici dans cette pièce ? Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez seul dans cette maison ? Regardez votre vaisselle d’or. Vous êtes fort, si vous voulez, mais vous êtes vieux, désarmé, et j’ai mon couteau. Qu’avais-je à faire, rien qu’un petit mouvement de l’épaule, et vous étiez là, avec l’acier froid dans le corps, et moi marchant par les rues les bras pleins de coupes d’or. Croyez-vous que je n’avais pas assez d’esprit pour voir cela ? Et j’ai dédaigné l’action. Les voilà, vos gobelets, sains et saufs, vous voilà, vous, votre cœur battant comme s’il était neuf, et me voilà, moi, prêt à sortir, aussi pauvre que je suis entré, avec mon blanc que vous m’avez jeté au visage. Et vous croyez que je n’ai aucun sens d’honneur ! Que Dieu me pardonne ! »

Le vieillard étendit le bras droit. « Je vais vous dire ce que vous êtes, » dit-il. « Vous êtes un fripon, mon garçon, un fripon fini et un vagabond. J’ai passé une heure avec vous. Eh bien ! croyez-moi, je me sens taché ! Et vous avez bu et mangé à ma table. Maintenant j’en ai assez de vous, le jour est venu et l’oiseau de nuit doit retourner à son nid. Voulez-vous passer devant ou marcher derrière moi ? »

« Comme vous voudrez, » répliqua le poète en se levant. « Je vous crois strictement honorable. »

Pensivement il vida son verre. « J’aurais voulu pouvoir ajouter que vous étiez intelligent, » continua-t-il, se cognant la tête du poing. L’âge, l’âge, la cervelle se raidit et devient rhumatisante.

Le vieillard le précéda, par respect pour lui-même. Villon suivit, sifflant, les pouces dans sa ceinture.

« Que Dieu ait pitié de vous ! » dit le seigneur de Brisetout à la porte.

« Au revoir, papa, » répliqua Villon en bâillant. « Beaucoup de remerciements pour le gigot froid. »

La porte se referma derrière lui. Le point du jour se faisait sentir sur les toits blancs. Un froid vif et pénétrant accompagnait la venue de la lumière. Villon s’arrêta au milieu de la rue et se détira avec bonheur. « Ce vieux Monsieur n’est pas des plus gais, » pensa-t-il. « Je me demande combien valaient ses gobelets. »

STRANGE CASE OF
DR. JEKYLL AND MR. HYDE

I. STORY OF THE DOOR

Mr. Utterson the lawyer was a man of a rugged countenance, that was never lighted by a smile; cold, scanty and embarrassed in discourse; backward in sentiment; lean, long, dusty, dreary, and yet somehow lovable. At friendly meetings, and when the wine was to his taste, something eminently human beaconed from his eye; something indeed which never found its way into his talk, but which spoke not only in these silent symbols of the after-dinner face, but more often and loudly in the acts of his life. He was austere with himself; drank gin when he was alone, to mortify a taste for vintages; and though he enjoyed the theatre, had not crossed the doors of one for twenty years. But he had an approved tolerance for others; sometimes wondering, almost with envy, at the high pressure of spirits involved in their misdeeds; and in any extremity inclined to help rather than to reprove. “I incline to Cain’s heresy,” he used to say quaintly: “I let my brother go to the devil in his own way.” In this character, it was frequently his fortune to be the last reputable acquaintance and the last good influence in the lives of down-going men. And to such as these, so long as they came about his chambers, he never marked a shade of change in his demeanour.

No doubt the feat was easy to Mr. Utterson; for he was undemonstrative at the best, and even his friendship seemed to be founded in a similar catholicity of good-nature. It is the mark of a modest man to accept his friendly circle ready-made from the hands of opportunity; and that was the lawyer’s way. His friends were those of his own blood or those whom he had known the longest; his affections, like ivy, were the growth of time, they implied no aptness in the object. Hence, no doubt, the bond that united him to Mr. Richard Enfield, his distant kinsman, the well-known man about town. It was a nut to crack for many, what these two could see in each other, or what subject they could find in common. It was reported by those who encountered them in their Sunday walks, that they said nothing, looked singularly dull, and would hail with obvious relief the appearance of a friend. For all that, the two men put the greatest store by these excursions, counted them the chief jewel of each week, and not only set aside occasions of pleasure, but even resisted the calls of business, that they might enjoy them uninterrupted.

It chanced on one of these rambles that their way led them down a by-street in a busy quarter of London. The street was small and what is called quiet, but it drove a thriving trade on the week-days. The inhabitants were all doing well, it seemed, and all emulously hoping to do better still, and laying out the surplus of their gains in coquetry; so that the shop fronts stood along that thoroughfare with an air of invitation, like rows of smiling saleswomen. Even on Sunday, when it veiled its more florid charms and lay comparatively empty of passage, the street shone out in contrast to its dingy neighbourhood, like a fire in a forest; and with its freshly painted shutters, well-polished brasses, and general cleanliness and gaiety of note, instantly caught and pleased the eye of the passenger.

Two doors from one corner, on the left hand going east, the line was broken by the entry of a court; and just at that point, a certain sinister block of building thrust forward its gable on the street. It was two stories high; showed no window, nothing but a door on the lower story and a blind forehead of discoloured wall on the upper; and bore in every feature, the marks of prolonged and sordid negligence. The door, which was equipped with neither bell nor knocker, was blistered and distained. Tramps slouched into the recess and struck matches on the panels; children kept shop upon the steps; the schoolboy had tried his knife on the mouldings; and for close on a generation, no one had appeared to drive away these random visitors or to repair their ravages.

Mr. Enfield and the lawyer were on the other side of the by-street; but when they came abreast of the entry, the former lifted up his cane and pointed.

— Did you ever remark that door? he asked; and when his companion had replied in the affirmative, It is connected in my mind, added he, with a very odd story.

— Indeed? said Mr. Utterson, with a slight change of voice, and what was that?

— Well, it was this way, returned Mr. Enfield: I was coming home from some place at the end of the world, about three o’clock of a black winter morning, and my way lay through a part of town where there was literally nothing to be seen but lamps. Street after street, and all the folks asleep—street after street, all lighted up as if for a procession and all as empty as a church—till at last I got into that state of mind when a man listens and listens and begins to long for the sight of a policeman. All at once, I saw two figures: one a little man who was stumping along eastward at a good walk, and the other a girl of maybe eight or ten who was running as hard as she was able down a cross street. Well, sir, the two ran into one another naturally enough at the corner; and then came the horrible part of the thing; for the man trampled calmly over the child’s body and left her screaming on the ground. It sounds nothing to hear, but it was hellish to see. It wasn’t like a man; it was like some damned Juggernaut. I gave a view halloa, took to my heels, collared my gentleman, and brought him back to where there was already quite a group about the screaming child. He was perfectly cool and made no resistance, but gave me one look, so ugly that it brought out the sweat on me like running. The people who had turned out were the girl’s own family; and pretty soon, the doctor, for whom she had been sent, put in his appearance. Well, the child was not much the worse, more frightened, according to the Sawbones; and there you might have supposed would be an end to it. But there was one curious circumstance. I had taken a loathing to my gentleman at first sight. So had the child’s family, which was only natural. But the doctor’s case was what struck me. He was the usual cut-and-dry apothecary, of no particular age and colour, with a strong Edinburgh accent, and about as emotional as a bagpipe. Well, sir, he was like the rest of us; every time he looked at my prisoner, I saw that Sawbones turn sick and white with the desire to kill him. I knew what was in his mind, just as he knew what was in mine; and killing being out of the question, we did the next best. We told the man we could and would make such a scandal out of this, as should make his name stink from one end of London to the other. If he had any friends or any credit, we undertook that he should lose them. And all the time, as we were pitching it in red hot, we were keeping the women off him as best we could, for they were as wild as harpies. I never saw a circle of such hateful faces; and there was the man in the middle, with a kind of black, sneering coolness—frightened too, I could see that—but carrying it off, sir, really like Satan. ‘If you choose to make capital out of this accident,’ said he, ‘I am naturally helpless. No gentleman but wishes to avoid a scene,’ says he. ‘Name your figure.’ Well, we screwed him up to a hundred pounds for the child’s family; he would have clearly liked to stick out; but there was something about the lot of us that meant mischief, and at last he struck. The next thing was to get the money; and where do you think he carried us but to that place with the door?— whipped out a key, went in, and presently came back with the matter of ten pounds in gold and a cheque for the balance on Coutts’s, drawn payable to bearer and signed with a name that I can’t mention, though it’s one of the points of my story, but it was a name at least very well known and often printed. The figure was stiff; but the signature was good for more than that, if it was only genuine. I took the liberty of pointing out to my gentleman that the whole business looked apocryphal, and that a man does not, in real life, walk into a cellar door at four in the morning and come out of it with another man’s cheque for close upon a hundred pounds. But he was quite easy and sneering. ‘Set your mind at rest,’ says he, ‘I will stay with you till the banks open and cash the cheque myself.’ So we all set off, the doctor, and the child’s father, and our friend and myself, and passed the rest of the night in my chambers; and next day, when we had breakfasted, went in a body to the bank. I gave in the check myself, and said I had every reason to believe it was a forgery. Not a bit of it. The cheque was genuine.

— Tut-tut, said Mr. Utterson.

— I see you feel as I do, said Mr. Enfield. Yes, it’s a bad story. For my man was a fellow that nobody could have to do with, a really damnable man; and the person that drew the cheque is the very pink of the proprieties, celebrated too, and (what makes it worse) one of your fellows who do what they call good. Blackmail, I suppose; an honest man paying through the nose for some of the capers of his youth. Black Mail House is what I call that place with the door, in consequence. Though even that, you know, is far from explaining all, he added, and with the words fell into a vein of musing.

From this he was recalled by Mr. Utterson asking rather suddenly:

— And you don’t know if the drawer of the cheque lives there?

—A likely place, isn’t it? returned Mr. Enfield. But I happen to have noticed his address; he lives in some square or other.

— And you never asked about the—place with the door? said Mr. Utterson.

— No, sir: I had a delicacy, was the reply. I feel very strongly about putting questions; it partakes too much of the style of the day of judgment. You start a question, and it’s like starting a stone. You sit quietly on the top of a hill; and away the stone goes, starting others; and presently some bland old bird (the last you would have thought of) is knocked on the head in his own back garden and the family have to change their name. No, sir, I make it a rule of mine: the more it looks like Queer Street, the less I ask.

— A very good rule, too, said the lawyer.

— But I have studied the place for myself, continued Mr. Enfield. It seems scarcely a house. There is no other door, and nobody goes in or out of that one but, once in a great while, the gentleman of my adventure. There are three windows looking on the court on the first floor; none below; the windows are always shut but they’re clean. And then there is a chimney which is generally smoking; so somebody must live there. And yet it’s not so sure; for the buildings are so packed together about that court, that it’s hard to say where one ends and another begins.

The pair walked on again for a while in silence; and then:

— Enfield, said Mr. Utterson, that’s a good rule of yours.

— Yes, I think it is, returned Enfield.

— But for all that, continued the lawyer, there’s one point I want to ask: I want to ask the name of that man who walked over the child.

— Well, said Mr. Enfield, I can’t see what harm it would do. It was a man of the name of Hyde.

— Hm, said Mr. Utterson. What sort of a man is he to see?

— He is not easy to describe. There is something wrong with his appearance; something displeasing, something downright detestable. I never saw a man I so disliked, and yet I scarce know why. He must be deformed somewhere; he gives a strong feeling of deformity, although I couldn’t specify the point. He’s an extraordinary-looking man, and yet I really can name nothing out of the way. No, sir; I can make no hand of it; I can’t describe him. And it’s not want of memory; for I declare I can see him this moment.

Mr. Utterson again walked some way in silence and obviously under a weight of consideration.

— You are sure he used a key? he inquired at last.

— My dear sir… began Enfield, surprised out of himself.

— Yes, I know, said Utterson; I know it must seem strange. The fact is, if I do not ask you the name of the other party, it is because I know it already. You see, Richard, your tale has gone home. If you have been inexact in any point, you had better correct it.

— I think you might have warned me, returned the other, with a touch of sullenness. But I have been pedantically exact, as you call it. The fellow had a key; and what’s more, he has it still. I saw him use it, not a week ago.

Mr. Utterson sighed deeply but said never a word; and the young man presently resumed.

— Here is another lesson to say nothing, said he. I am ashamed of my long tongue. Let us make a bargain never to refer to this again.

— With all my heart, said the lawyer. I shake hands on that, Richard.

II. SEARCH FOR MR. HYDE

THAT evening Mr. Utterson came home to his bachelor house in sombre spirits and sat down to dinner without relish. It was his custom of a Sunday, when this meal was over, to sit close by the fire, a volume of some dry divinity on his reading desk, until the clock of the neighbouring church rang out the hour of twelve, when he would go soberly and gratefully to bed. On this night, however, as soon as the cloth was taken away, he took up a candle and went into his business room. There he opened his safe, took from the most private part of it a document endorsed on the envelope as Dr. Jekyll’s Will, and sat down with a clouded brow to study its contents. The will was holograph, for Mr. Utterson, though he took charge of it now that it was made, had refused to lend the least assistance in the making of it; it provided not only that, in case of the decease of Henry Jekyll, M.D., D.C.L., L.L.D., F.R.S., etc., all his possessions were to pass into the hands of his “friend and benefactor Edward Hyde,” but that in case of Dr. Jekyll’s “disappearance or unexplained absence for any period exceeding three calendar months,” the said Edward Hyde should step into the said Henry Jekyll’s shoes without further delay and free from any burthen or obligation, beyond the payment of a few small sums to the members of the doctor’s household. This document had long been the lawyer’s eyesore. It offended him both as a lawyer and as a lover of the sane and customary sides of life, to whom the fanciful was the immodest. And hitherto it was his ignorance of Mr. Hyde that had swelled his indignation; now, by a sudden turn, it was his knowledge. It was already bad enough when the name was but a name of which he could learn no more. It was worse when it began to be clothed upon with detestable attributes; and out of the shifting, insubstantial mists that had so long baffled his eye, there leaped up the sudden, definite presentment of a fiend.

— I thought it was madness, he said, as he replaced the obnoxious paper in the safe, and now I begin to fear it is disgrace.

With that he blew out his candle, put on a great-coat, and set forth in the direction of Cavendish Square, that citadel of medicine, where his friend, the great Dr. Lanyon, had his house and received his crowding patients. “If anyone knows, it will be Lanyon,” he had thought.

The solemn butler knew and welcomed him; he was subjected to no stage of delay, but ushered direct from the door to the dining-room where Dr. Lanyon sat alone over his wine. This was a hearty, healthy, dapper, red-faced gentleman, with a shock of hair prematurely white, and a boisterous and decided manner. At sight of Mr. Utterson, he sprang up from his chair and welcomed him with both hands. The geniality, as was the way of the man, was somewhat theatrical to the eye; but it reposed on genuine feeling. For these two were old friends, old mates both at school and college, both thorough respecters of themselves and of each other, and, what does not always follow, men who thoroughly enjoyed each other’s company.

After a little rambling talk, the lawyer led up to the subject which so disagreeably pre-occupied his mind.

— I suppose, Lanyon, said he you and I must be the two oldest friends that Henry Jekyll has?

— I wish the friends were younger, chuckled Dr. Lanyon. But I suppose we are. And what of that? I see little of him now.

— Indeed? said Utterson. I thought you had a bond of common interest.

— We had, was the reply. But it is more than ten years since Henry Jekyll became too fanciful for me. He began to go wrong, wrong in mind; and though of course I continue to take an interest in him for old sake’s sake, as they say, I see and I have seen devilish little of the man. Such unscientific balderdash, added the doctor, flushing suddenly purple, would have estranged Damon and Pythias.

This little spirit of temper was somewhat of a relief to Mr. Utterson. “They have only differed on some point of science,” he thought; and being a man of no scientific passions (except in the matter of conveyancing), he even added: “It is nothing worse than that!” He gave his friend a few seconds to recover his composure, and then approached the question he had come to put. “Did you ever come across a protégé of his—one Hyde?” he asked.

— Hyde? repeated Lanyon. No. Never heard of him. Since my time.

That was the amount of information that the lawyer carried back with him to the great, dark bed on which he tossed to and fro, until the small hours of the morning began to grow large. It was a night of little ease to his toiling mind, toiling in mere darkness and besieged by questions.

Six o’clock struck on the bells of the church that was so conveniently near to Mr. Utterson’s dwelling, and still he was digging at the problem. Hitherto it had touched him on the intellectual side alone; but now his imagination also was engaged, or rather enslaved; and as he lay and tossed in the gross darkness of the night and the curtained room, Mr. Enfield’s tale went by before his mind in a scroll of lighted pictures. He would be aware of the great field of lamps of a nocturnal city; then of the figure of a man walking swiftly; then of a child running from the doctor’s; and then these met, and that human Juggernaut trod the child down and passed on regardless of her screams. Or else he would see a room in a rich house, where his friend lay asleep, dreaming and smiling at his dreams; and then the door of that room would be opened, the curtains of the bed plucked apart, the sleeper recalled, and lo! there would stand by his side a figure to whom power was given, and even at that dead hour, he must rise and do its bidding. The figure in these two phases haunted the lawyer all night; and if at any time he dozed over, it was but to see it glide more stealthily through sleeping houses, or move the more swiftly and still the more swiftly, even to dizziness, through wider labyrinths of lamp-lighted city, and at every street-corner crush a child and leave her screaming. And still the figure had no face by which he might know it; even in his dreams, it had no face, or one that baffled him and melted before his eyes; and thus it was that there sprang up and grew apace in the lawyer’s mind a singularly strong, almost an inordinate, curiosity to behold the features of the real Mr. Hyde. If he could but once set eyes on him, he thought the mystery would lighten and perhaps roll altogether away, as was the habit of mysterious things when well examined. He might see a reason for his friend’s strange preference or bondage (call it which you please) and even for the startling clause of the will. At least it would be a face worth seeing: the face of a man who was without bowels of mercy: a face which had but to show itself to raise up, in the mind of the unimpressionable Enfield, a spirit of enduring hatred.

From that time forward, Mr. Utterson began to haunt the door in the by-street of shops. In the morning before office hours, at noon when business was plenty, and time scarce, at night under the face of the fogged city moon, by all lights and at all hours of solitude or concourse, the lawyer was to be found on his chosen post.

“If he be Mr. Hyde,” he had thought, “I shall be Mr. Seek.”

And at last his patience was rewarded. It was a fine dry night; frost in the air; the streets as clean as a ballroom floor; the lamps, unshaken, by any wind, drawing a regular pattern of light and shadow. By ten o’clock, when the shops were closed, the by-street was very solitary and, in spite of the low growl of London from all round, very silent. Small sounds carried far; domestic sounds out of the houses were clearly audible on either side of the roadway; and the rumour of the approach of any passenger preceded him by a long time. Mr. Utterson had been some minutes at his post, when he was aware of an odd, light footstep drawing near. In the course of his nightly patrols, he had long grown accustomed to the quaint effect with which the footfalls of a single person, while he is still a great way off, suddenly spring out distinct from the vast hum and clatter of the city. Yet his attention had never before been so sharply and decisively arrested; and it was with a strong, superstitious prevision of success that he withdrew into the entry of the court.

The steps drew swiftly nearer, and swelled out suddenly louder as they turned the end of the street. The lawyer, looking forth from the entry, could soon see what manner of man he had to deal with. He was small and very plainly dressed, and the look of him, even at that distance, went somehow strongly against the watcher’s inclination. But he made straight for the door, crossing the roadway to save time; and as he came, he drew a key from his pocket like one approaching home.

Mr. Utterson stepped out and touched him on the shoulder as he passed.

— Mr. Hyde, I think?

Mr. Hyde shrank back with a hissing intake of the breath. But his fear was only momentary; and though he did not look the lawyer in the face, he answered coolly enough:

— That is my name. What do you want?

— I see you are going in, returned the lawyer. I am an old friend of Dr. Jekyll’s—Mr. Utterson of Gaunt Street—you must have heard my name; and meeting you so conveniently, I thought you might admit me.

— You will not find Dr. Jekyll; he is from home, replied Mr. Hyde, blowing in the key. And then suddenly, but still without looking up, How did you know me? he asked.

— On your side, said Mr. Utterson, will you do me a favour?

— With pleasure, replied the other. What shall it be?

— Will you let me see your face? asked the lawyer.

Mr. Hyde appeared to hesitate, and then, as if upon some sudden reflection, fronted about with an air of defiance; and the pair stared at each other pretty fixedly for a few seconds.

— Now I shall know you again, said Mr. Utterson. It may be useful.

— Yes, returned Mr. Hyde, it is as well we have met; and à propos, you should have my address. And he gave a number of a street in Soho.

— Good God! thought Mr. Utterson, can he, too, have been thinking of the will? But he kept his feelings to himself and only grunted in acknowledgment of the address.

— And now, said the other, how did you know me?

— By description, was the reply.

— Whose description?

— We have common friends, said Mr. Utterson.

— Common friends? echoed Mr. Hyde, a little hoarsely.  Who are they?

— Jekyll, for instance, said the lawyer.

— He never told you, cried Mr. Hyde, with a flush of anger. I did not think you would have lied.

— Come, said Mr. Utterson, that is not fitting language.

The other snarled aloud into a savage laugh; and the next moment, with extraordinary quickness, he had unlocked the door and disappeared into the house.

The lawyer stood awhile when Mr. Hyde had left him, the picture of disquietude. Then he began slowly to mount the street, pausing every step or two and putting his hand to his brow like a man in mental perplexity. The problem he was thus debating as he walked, was one of a class that is rarely solved. Mr. Hyde was pale and dwarfish, he gave an impression of deformity without any nameable malformation, he had a displeasing smile, he had borne himself to the lawyer with a sort of murderous mixture of timidity and boldness, and he spoke with a husky, whispering and somewhat broken voice; all these were points against him, but not all of these together could explain the hitherto unknown disgust, loathing, and fear with which Mr. Utterson regarded him. “There must be something else,” said the perplexed gentleman. “There is something more, if I could find a name for it. God bless me, the man seems hardly human! Something troglodytic, shall we say? or can it be the old story of Dr. Fell? or is it the mere radiance of a foul soul that thus transpires through, and transfigures, its clay continent? The last, I think; for, O my poor old Harry Jekyll, if ever I read Satan’s signature upon a face, it is on that of your new friend.”

Round the corner from the by-street, there was a square of ancient, handsome houses, now for the most part decayed from their high estate and let in flats and chambers to all sorts and conditions of men: map-engravers, architects, shady lawyers, and the agents of obscure enterprises. One house, however, second from the corner, was still occupied entire; and at the door of this, which wore a great air of wealth and comfort, though it was now plunged in darkness except for the fan-light, Mr. Utterson stopped and knocked. A well-dressed, elderly servant opened the door.

— Is Dr. Jekyll at home, Poole? asked the lawyer.

— I will see, Mr. Utterson, said Poole, admitting the visitor, as he spoke, into a large, low-roofed, comfortable hall, paved with flags, warmed (after the fashion of a country house) by a bright, open fire, and furnished with costly cabinets of oak. “Will you wait here by the fire, sir? or shall I give you a light in the dining room?”

— Here, thank you, said the lawyer, and he drew near and leaned on the tall fender.

This hall, in which he was now left alone, was a pet fancy of his friend the doctor’s; and Utterson himself was wont to speak of it as the pleasantest room in London. But to-night there was a shudder in his blood; the face of Hyde sat heavy on his memory; he felt (what was rare with him) a nausea and distaste of life; and in the gloom of his spirits, he seemed to read a menace in the flickering of the firelight on the polished cabinets and the uneasy starting of the shadow on the roof. He was ashamed of his relief, when Poole presently returned to announce that Dr. Jekyll was gone out.

— I saw Mr. Hyde go in by the old dissecting room door, Poole, he said. Is that right, when Dr. Jekyll is from home?

— Quite right, Mr. Utterson, sir, replied the servant. Mr. Hyde has a key.

— Your master seems to repose a great deal of trust in that young man, Poole, resumed the other musingly.

— Yes, sir, he do indeed, said Poole. We have all orders to obey him.

— I do not think I ever met Mr. Hyde? asked Utterson.

— O, dear no, sir. He never dines here, replied the butler. Indeed we see very little of him on this side of the house; he mostly comes and goes by the laboratory.

— Well, good night, Poole.

— Good night, Mr. Utterson.

And the lawyer set out homeward with a very heavy heart. “Poor Harry Jekyll,” he thought, “my mind misgives me he is in deep waters! He was wild when he was young; a long while ago to be sure; but in the law of God, there is no statute of limitations. Ay, it must be that; the ghost of some old sin, the cancer of some concealed disgrace: punishment coming, pede claudo, years after memory has forgotten and self-love condoned the fault.” And the lawyer, scared by the thought, brooded a while on his own past, groping in all the corners of memory, lest by chance some Jack-in-the-Box of an old iniquity should leap to light there. His past was fairly blameless; few men could read the rolls of their life with less apprehension; yet he was humbled to the dust by the many ill things he had done, and raised up again into a sober and fearful gratitude by the many that he had come so near to doing, yet avoided. And then by a return on his former subject, he conceived a spark of hope. “This Master Hyde, if he were studied,” thought he, “must have secrets of his own; black secrets, by the look of him; secrets compared to which poor Jekyll’s worst would be like sunshine. Things cannot continue as they are. It turns me cold to think of this creature stealing like a thief to Harry’s bedside; poor Harry, what a wakening! And the danger of it; for if this Hyde suspects the existence of the will, he may grow impatient to inherit. Ay, I must put my shoulder to the wheel if Jekyll will but let me,” he added, “if Jekyll will only let me.” For once more he saw before his mind’s eye, as clear as a transparency, the strange clauses of the will.

III. DR. JEKYLL WAS QUITE AT EASE

A fortnight later, by excellent good fortune, the doctor gave one of his pleasant dinners to some five or six old cronies, all intelligent, reputable men and all judges of good wine; and Mr. Utterson so contrived that he remained behind after the others had departed. This was no new arrangement, but a thing that had befallen many scores of times. Where Utterson was liked, he was liked well. Hosts loved to detain the dry lawyer, when the light-hearted and the loose-tongued had already their foot on the threshold; they liked to sit a while in his unobtrusive company, practising for solitude, sobering their minds in the man’s rich silence after the expense and strain of gaiety. To this rule, Dr. Jekyll was no exception; and as he now sat on the opposite side of the fire—a large, well-made, smooth-faced man of fifty, with something of a slyish cast perhaps, but every mark of capacity and kindness—you could see by his looks that he cherished for Mr. Utterson a sincere and warm affection.

— I have been wanting to speak to you, Jekyll, began the latter. You know that will of yours?

A close observer might have gathered that the topic was distasteful; but the doctor carried it off gaily.

— My poor Utterson, said he, you are unfortunate in such a client. I never saw a man so distressed as you were by my will; unless it were that hide-bound pedant, Lanyon, at what he called my scientific heresies. Oh, I know he’s a good fellow—you needn’t frown—an excellent fellow, and I always mean to see more of him; but a hide-bound pedant for all that; an ignorant, blatant pedant. I was never more disappointed in any man than Lanyon.

— You know I never approved of it, pursued Utterson, ruthlessly disregarding the fresh topic.

— My will? Yes, certainly, I know that, said the doctor, a trifle sharply. You have told me so.

— Well, I tell you so again, continued the lawyer. I have been learning something of young Hyde.

The large handsome face of Dr. Jekyll grew pale to the very lips, and there came a blackness about his eyes.

— I do not care to hear more, said he. This is a matter I thought we had agreed to drop.

— What I heard was abominable, said Utterson.

— It can make no change. You do not understand my position, returned the doctor, with a certain incoherency of manner. I am painfully situated, Utterson; my position is a very strange—a very strange one. It is one of those affairs that cannot be mended by talking.

— Jekyll, said Utterson, you know me: I am a man to be trusted. Make a clean breast of this in confidence; and I make no doubt I can get you out of it.

— My good Utterson, said the doctor, this is very good of you, this is downright good of you, and I cannot find words to thank you in. I believe you fully; I would trust you before any man alive, ay, before myself, if I could make the choice; but indeed it isn’t what you fancy; it is not so bad as that; and just to put your good heart at rest, I will tell you one thing: the moment I choose, I can be rid of Mr. Hyde. I give you my hand upon that; and I thank you again and again; and I will just add one little word, Utterson, that I’m sure you’ll take in good part: this is a private matter, and I beg of you to let it sleep.

Utterson reflected a little, looking in the fire.

— I have no doubt you are perfectly right, he said at last, getting to his feet.

— Well, but since we have touched upon this business, and for the last time I hope, continued the doctor, there is one point I should like you to understand. I have really a very great interest in poor Hyde. I know you have seen him; he told me so; and I fear he was rude. But, I do sincerely take a great, a very great interest in that young man; and if I am taken away, Utterson, I wish you to promise me that you will bear with him and get his rights for him. I think you would, if you knew all; and it would be a weight off my mind if you would promise.

— I can’t pretend that I shall ever like him, said the lawyer.

— I don’t ask that, pleaded Jekyll, laying his hand upon the other’s arm; I only ask for justice; I only ask you to help him for my sake, when I am no longer here.

Utterson heaved an irrepressible sigh.

— Well, said he, I promise.

IV. THE CAREW MURDER CASE

Nearly a year later, in the month of October, 18—, London was startled by a crime of singular ferocity and rendered all the more notable by the high position of the victim. The details were few and startling. A maid servant living alone in a house not far from the river, had gone up-stairs to bed about eleven. Although a fog rolled over the city in the small hours, the early part of the night was cloudless, and the lane, which the maid’s window overlooked, was brilliantly lit by the full moon. It seems she was romantically given, for she sat down upon her box, which stood immediately under the window, and fell into a dream of musing. Never (she used to say, with streaming tears, when she narrated that experience), never had she felt more at peace with all men or thought more kindly of the world. And as she so sat she became aware of an aged and beautiful gentleman with white hair, drawing near along the lane; and advancing to meet him, another and very small gentleman, to whom at first she paid less attention. When they had come within speech (which was just under the maid’s eyes) the older man bowed and accosted the other with a very pretty manner of politeness. It did not seem as if the subject of his address were of great importance; indeed, from his pointing, it sometimes appeared as if he were only inquiring his way; but the moon shone on his face as he spoke, and the girl was pleased to watch it, it seemed to breathe such an innocent and old-world kindness of disposition, yet with something high too, as of a well-founded self-content. Presently her eye wandered to the other, and she was surprised to recognise in him a certain Mr. Hyde, who had once visited her master and for whom she had conceived a dislike. He had in his hand a heavy cane, with which he was trifling; but he answered never a word, and seemed to listen with an ill-contained impatience. And then all of a sudden he broke out in a great flame of anger, stamping with his foot, brandishing the cane, and carrying on (as the maid described it) like a madman. The old gentleman took a step back, with the air of one very much surprised and a trifle hurt; and at that Mr. Hyde broke out of all bounds and clubbed him to the earth. And next moment, with ape-like fury, he was trampling his victim under foot and hailing down a storm of blows, under which the bones were audibly shattered and the body jumped upon the roadway. At the horror of these sights and sounds, the maid fainted.

It was two o’clock when she came to herself and called for the police. The murderer was gone long ago; but there lay his victim in the middle of the lane, incredibly mangled. The stick with which the deed had been done, although it was of some rare and very tough and heavy wood, had broken in the middle under the stress of this insensate cruelty; and one splintered half had rolled in the neighbouring gutter—the other, without doubt, had been carried away by the murderer. A purse and a gold watch were found upon the victim: but no cards or papers, except a sealed and stamped envelope, which he had been probably carrying to the post, and which bore the name and address of Mr. Utterson.

This was brought to the lawyer the next morning, before he was out of bed; and he had no sooner seen it, and been told the circumstances, than he shot out a solemn lip.

— I shall say nothing till I have seen the body, said he; this may be very serious. Have the kindness to wait while I dress.

And with the same grave countenance he hurried through his breakfast and drove to the police station, whither the body had been carried. As soon as he came into the cell, he nodded.

— Yes, said he, I recognise him. I am sorry to say that this is Sir Danvers Carew.

— Good God, sir, exclaimed the officer, is it possible? And the next moment his eye lighted up with professional ambition. This will make a deal of noise, he said. And perhaps you can help us to the man.

And he briefly narrated what the maid had seen, and showed the broken stick.

Mr. Utterson had already quailed at the name of Hyde; but when the stick was laid before him, he could doubt no longer; broken and battered as it was, he recognised it for one that he had himself presented many years before to Henry Jekyll.

— Is this Mr. Hyde a person of small stature? he inquired.

— Particularly small and particularly wicked-looking, is what the maid calls him, said the officer.

Mr. Utterson reflected; and then, raising his head,

— If you will come with me in my cab, he said, I think I can take you to his house.

It was by this time about nine in the morning, and the first fog of the season. A great chocolate-coloured pall lowered over heaven, but the wind was continually charging and routing these embattled vapours; so that as the cab crawled from street to street, Mr. Utterson beheld a marvellous number of degrees and hues of twilight; for here it would be dark like the back-end of evening; and there would be a glow of a rich, lurid brown, like the light of some strange conflagration; and here, for a moment, the fog would be quite broken up, and a haggard shaft of daylight would glance in between the swirling wreaths. The dismal quarter of Soho seen under these changing glimpses, with its muddy ways, and slatternly passengers, and its lamps, which had never been extinguished or had been kindled afresh to combat this mournful re-invasion of darkness, seemed, in the lawyer’s eyes, like a district of some city in a nightmare. The thoughts of his mind, besides, were of the gloomiest dye; and when he glanced at the companion of his drive, he was conscious of some touch of that terror of the law and the law’s officers, which may at times assail the most honest.

As the cab drew up before the address indicated, the fog lifted a little and showed him a dingy street, a gin palace, a low French eating-house, a shop for the retail of penny numbers and twopenny salads, many ragged children huddled in the doorways, and many women of different nationalities passing out, key in hand, to have a morning glass; and the next moment the fog settled down again upon that part, as brown as umber, and cut him off from his blackguardly surroundings. This was the home of Henry Jekyll’s favourite; of a man who was heir to a quarter of a million sterling.

An ivory-faced and silvery-haired old woman opened the door. She had an evil face, smoothed by hypocrisy; but her manners were excellent. Yes, she said, this was Mr. Hyde’s, but he was not at home; he had been in that night very late, but had gone away again in less than an hour; there was nothing strange in that; his habits were very irregular, and he was often absent; for instance, it was nearly two months since she had seen him till yesterday.

— Very well, then, we wish to see his rooms, said the lawyer; and when the woman began to declare it was impossible, I had better tell you who this person is, he added. This is Inspector Newcomen of Scotland Yard.

A flash of odious joy appeared upon the woman’s face.

— Ah! said she, he is in trouble! What has he done?

Mr. Utterson and the inspector exchanged glances.

— He don’t seem a very popular character, observed the latter. And now, my good woman, just let me and this gentleman have a look about us.

In the whole extent of the house, which but for the old woman remained otherwise empty, Mr. Hyde had only used a couple of rooms; but these were furnished with luxury and good taste. A closet was filled with wine; the plate was of silver, the napery elegant; a good picture hung upon the walls, a gift (as Utterson supposed) from Henry Jekyll, who was much of a connoisseur; and the carpets were of many plies and agreeable in colour. At this moment, however, the rooms bore every mark of having been recently and hurriedly ransacked; clothes lay about the floor, with their pockets inside out; lock-fast drawers stood open; and on the hearth there lay a pile of grey ashes, as though many papers had been burned. From these embers the inspector disinterred the butt-end of a green cheque-book, which had resisted the action of the fire; the other half of the stick was found behind the door; and as this clinched his suspicions, the officer declared himself delighted. A visit to the bank, where several thousand pounds were found to be lying to the murderer’s credit, completed his gratification.

— You may depend upon it, sir, he told Mr. Utterson: I have him in my hand. He must have lost his head, or he never would have left the stick or, above all, burned the cheque-book. Why, money’s life to the man. We have nothing to do but wait for him at the bank, and get out the handbills.

This last, however, was not so easy of accomplishment; for Mr. Hyde had numbered few familiars—even the master of the servant maid had only seen him twice; his family could nowhere be traced; he had never been photographed; and the few who could describe him differed widely, as common observers will. Only on one point, were they agreed; and that was the haunting sense of unexpressed deformity with which the fugitive impressed his beholders.

V. INCIDENT OF THE LETTER

It was late in the afternoon, when Mr. Utterson found his way to Dr. Jekyll’s door, where he was at once admitted by Poole, and carried down by the kitchen offices and across a yard which had once been a garden, to the building which was indifferently known as the laboratory or the dissecting-rooms. The doctor had bought the house from the heirs of a celebrated surgeon; and his own tastes being rather chemical than anatomical, had changed the destination of the block at the bottom of the garden. It was the first time that the lawyer had been received in that part of his friend’s quarters; and he eyed the dingy, windowless structure with curiosity, and gazed round with a distasteful sense of strangeness as he crossed the theatre, once crowded with eager students and now lying gaunt and silent, the tables laden with chemical apparatus, the floor strewn with crates and littered with packing straw, and the light falling dimly through the foggy cupola. At the further end, a flight of stairs mounted to a door covered with red baize; and through this, Mr. Utterson was at last received into the doctor’s cabinet. It was a large room, fitted round with glass presses, furnished, among other things, with a cheval-glass and a business table, and looking out upon the court by three dusty windows barred with iron. A fire burned in the grate; a lamp was set lighted on the chimney shelf, for even in the houses the fog began to lie thickly; and there, close up to the warmth, sat Dr. Jekyll, looking deadly sick. He did not rise to meet his visitor, but held out a cold hand and bade him welcome in a changed voice.

— And now, said Mr. Utterson, as soon as Poole had left them, you have heard the news?

The doctor shuddered.

— They were crying it in the square, he said. I heard them in my dining room.

— One word, said the lawyer. Carew was my client, but so are you, and I want to know what I am doing. You have not been mad enough to hide this fellow?

— Utterson, I swear to God, cried the doctor, I swear to God I will never set eyes on him again. I bind my honour to you that I am done with him in this world. It is all at an end. And indeed he does not want my help; you do not know him as I do; he is safe, he is quite safe; mark my words, he will never more be heard of.

The lawyer listened gloomily; he did not like his friend’s feverish manner.

— You seem pretty sure of him, said he; and for your sake, I hope you may be right. If it came to a trial, your name might appear.

— I am quite sure of him, replied Jekyll; I have grounds for certainty that I cannot share with anyone. But there is one thing on which you may advise me. I have—I have received a letter; and I am at a loss whether I should show it to the police. I should like to leave it in your hands, Utterson; you would judge wisely, I am sure; I have so great a trust in you.

— You fear, I suppose, that it might lead to his detection? asked the lawyer.

— No, said the other. I cannot say that I care what becomes of Hyde; I am quite done with him. I was thinking of my own character, which this hateful business has rather exposed.

Utterson ruminated a while; he was surprised at his friend’s selfishness, and yet relieved by it.

— Well, said he, at last, let me see the letter.

The letter was written in an odd, upright hand and signed “Edward Hyde”: and it signified, briefly enough, that the writer’s benefactor, Dr. Jekyll, whom he had long so unworthily repaid for a thousand generosities, need labour under no alarm for his safety, as he had means of escape on which he placed a sure dependence. The lawyer liked this letter well enough; it put a better colour on the intimacy than he had looked for; and he blamed himself for some of his past suspicions.

“Have you the envelope?” he asked.

— I burned it, replied Jekyll, before I thought what I was about. But it bore no postmark. The note was handed in.

— Shall I keep this and sleep upon it? asked Utterson.

— I wish you to judge for me entirely, was the reply. I have lost confidence in myself.

— Well, I shall consider, returned the lawyer. And now one word more: it was Hyde who dictated the terms in your will about that disappearance?

The doctor seemed seized with a qualm of faintness: he shut his mouth tight and nodded.

— I knew it, said Utterson. He meant to murder you. You have had a fine escape.

— I have had what is far more to the purpose, returned the doctor solemnly: I have had a lesson—O God, Utterson, what a lesson I have had!

And he covered his face for a moment with his hands.

On his way out, the lawyer stopped and had a word or two with Poole.

— By the by, said he, there was a letter handed in to-day: what was the messenger like?

But Poole was positive nothing had come except by post; “and only circulars by that,” he added.

This news sent off the visitor with his fears renewed. Plainly the letter had come by the laboratory door; possibly, indeed, it had been written in the cabinet; and if that were so, it must be differently judged, and handled with the more caution. The newsboys, as he went, were crying themselves hoarse along the footways: “Special edition. Shocking murder of an M. P.” That was the funeral oration of one friend and client; and he could not help a certain apprehension lest the good name of another should be sucked down in the eddy of the scandal. It was, at least, a ticklish decision that he had to make; and self-reliant as he was by habit, he began to cherish a longing for advice. It was not to be had directly; but perhaps, he thought, it might be fished for.

Presently after, he sat on one side of his own hearth, with Mr. Guest, his head clerk, upon the other, and midway between, at a nicely calculated distance from the fire, a bottle of a particular old wine that had long dwelt unsunned in the foundations of his house. The fog still slept on the wing above the drowned city, where the lamps glimmered like carbuncles; and through the muffle and smother of these fallen clouds, the procession of the town’s life was still rolling in through the great arteries with a sound as of a mighty wind. But the room was gay with firelight. In the bottle the acids were long ago resolved; the imperial dye had softened with time, as the colour grows richer in stained windows; and the glow of hot autumn afternoons on hillside vineyards was ready to be set free and to disperse the fogs of London. Insensibly the lawyer melted. There was no man from whom he kept fewer secrets than Mr. Guest; and he was not always sure that he kept as many as he meant. Guest had often been on business to the doctor’s; he knew Poole; he could scarce have failed to hear of Mr. Hyde’s familiarity about the house; he might draw conclusions: was it not as well, then, that he should see a letter which put that mystery to rights? and above all since Guest, being a great student and critic of handwriting, would consider the step natural and obliging? The clerk, besides, was a man of counsel; he would scarce read so strange a document without dropping a remark; and by that remark Mr. Utterson might shape his future course.

— This is a sad business about Sir Danvers, he said.

— Yes, sir, indeed. It has elicited a great deal of public feeling, returned Guest. The man, of course, was mad.

— I should like to hear your views on that, replied Utterson. I have a document here in his handwriting; it is between ourselves, for I scarce know what to do about it; it is an ugly business at the best. But there it is; quite in your way a murderer’s autograph.

Guest’s eyes brightened, and he sat down at once and studied it with passion.

— No, sir, he said: not mad; but it is an odd hand.

— And by all accounts a very odd writer, added the lawyer.

Just then the servant entered with a note.

— Is that from Dr. Jekyll, sir? inquired the clerk. I thought I knew the writing. Anything private, Mr. Utterson?

— Only an invitation to dinner. Why? Do you want to see it?

— One moment. I thank you, sir; and the clerk laid the two sheets of paper alongside and sedulously compared their contents. Thank you, sir, he said at last, returning both; it’s a very interesting autograph.

There was a pause, during which Mr. Utterson struggled with himself.

— Why did you compare them, Guest? he inquired suddenly.

— Well, sir, returned the clerk, there’s a rather singular resemblance; the two hands are in many points identical: only differently sloped.

— Rather quaint, said Utterson.

— It is, as you say, rather quaint, returned Guest.

— I wouldn’t speak of this note, you know, said the master.

— No, sir, said the clerk. I understand.

But no sooner was Mr. Utterson alone that night than he locked the note into his safe, where it reposed from that time forward. “What!” he thought. “Henry Jekyll forge for a murderer!” And his blood ran cold in his veins.

VI. REMARKABLE INCIDENT OF DR. LANYON

Time ran on; thousands of pounds were offered in reward, for the death of Sir Danvers was resented as a public injury; but Mr. Hyde had disappeared out of the ken of the police as though he had never existed. Much of his past was unearthed, indeed, and all disreputable: tales came out of the man’s cruelty, at once so callous and violent; of his vile life, of his strange associates, of the hatred that seemed to have surrounded his career; but of his present whereabouts, not a whisper. From the time he had left the house in Soho on the morning of the murder, he was simply blotted out; and gradually, as time drew on, Mr. Utterson began to recover from the hotness of his alarm, and to grow more at quiet with himself. The death of Sir Danvers was, to his way of thinking, more than paid for by the disappearance of Mr. Hyde. Now that that evil influence had been withdrawn, a new life began for Dr. Jekyll. He came out of his seclusion, renewed relations with his friends, became once more their familiar guest and entertainer; and whilst he had always been known for charities, he was now no less distinguished for religion. He was busy, he was much in the open air, he did good; his face seemed to open and brighten, as if with an inward consciousness of service; and for more than two months, the doctor was at peace.

On the 8th of January Utterson had dined at the doctor’s with a small party; Lanyon had been there; and the face of the host had looked from one to the other as in the old days when the trio were inseparable friends. On the 12th, and again on the 14th, the door was shut against the lawyer. “The doctor was confined to the house,” Poole said, “and saw no one.” On the 15th, he tried again, and was again refused; and having now been used for the last two months to see his friend almost daily, he found this return of solitude to weigh upon his spirits. The fifth night he had in Guest to dine with him; and the sixth he betook himself to Dr. Lanyon’s.

There at least he was not denied admittance; but when he came in, he was shocked at the change which had taken place in the doctor’s appearance. He had his death warrant written legibly upon his face. The rosy man had grown pale; his flesh had fallen away; he was visibly balder and older; and yet it was not so much, these tokens of a swift physical decay that arrested the lawyer’s notice, as a look in the eye and quality of manner that seemed to testify to some deep-seated terror of the mind. It was unlikely that the doctor should fear death; and yet that was what Utterson was tempted to suspect. “Yes,” he thought; “he is a doctor, he must know his own state and that his days are counted; and the knowledge is more than he can bear.” And yet when Utterson remarked on his ill-looks, it was with an air of greatness that Lanyon declared himself a doomed man.

— I have had a shock, he said, and I shall never recover. It is a question of weeks. Well, life has been pleasant; I liked it; yes, sir, I used to like it. I sometimes think if we knew all, we should be more glad to get away.

— Jekyll is ill, too, observed Utterson. Have you seen him?

But Lanyon’s face changed, and he held up a trembling hand.

— I wish to see or hear no more of Dr. Jekyll, he said in a loud, unsteady voice. I am quite done with that person; and I beg that you will spare me any allusion to one whom I regard as dead.

— Tut-tut, said Mr. Utterson; and then after a considerable pause, Can’t I do anything? he inquired. We are three very old friends, Lanyon; we shall not live to make others.

— Nothing can be done, returned Lanyon; ask himself.

— He will not see me, said the lawyer.

— I am not surprised at that, was the reply. Some day, Utterson, after I am dead, you may perhaps come to learn the right and wrong of this. I cannot tell you. And in the meantime, if you can sit and talk with me of other things, for God’s sake, stay and do so; but if you cannot keep clear of this accursed topic, then, in God’s name, go, for I cannot bear it.

As soon as he got home, Utterson sat down and wrote to Jekyll, complaining of his exclusion from the house, and asking the cause of this unhappy break with Lanyon; and the next day brought him a long answer, often very pathetically worded, and sometimes darkly mysterious in drift. The quarrel with Lanyon was incurable. “I do not blame our old friend,” Jekyll wrote, “but I share his view that we must never meet. I mean from henceforth to lead a life of extreme seclusion; you must not be surprised, nor must you doubt my friendship, if my door is often shut even to you. You must suffer me to go my own dark way. I have brought on myself a punishment and a danger that I cannot name. If I am the chief of sinners, I am the chief of sufferers also. I could not think that this earth contained a place for sufferings and terrors so unmanning; and you can do but one thing, Utterson, to lighten this destiny, and that is to respect my silence.” Utterson was amazed; the dark influence of Hyde had been withdrawn, the doctor had returned to his old tasks and amities; a week ago, the prospect had smiled with every promise of a cheerful and an honoured age; and now in a moment, friendship, and peace of mind, and the whole tenor of his life were wrecked. So great and unprepared a change pointed to madness; but in view of Lanyon’s manner and words, there must lie for it some deeper ground.

A week afterwards Dr. Lanyon took to his bed, and in something less than a fortnight he was dead. The night after the funeral, at which he had been sadly affected, Utterson locked the door of his business room, and sitting there by the light of a melancholy candle, drew out and set before him an envelope addressed by the hand and sealed with the seal of his dead friend. “PRIVATE: for the hands of G. J. Utterson ALONE and in case of his predecease to be destroyed unread,” so it was emphatically superscribed; and the lawyer dreaded to behold the contents. “I have buried one friend to-day,” he thought: “what if this should cost me another?” And then he condemned the fear as a disloyalty, and broke the seal. Within there was another enclosure, likewise sealed, and marked upon the cover as “not to be opened till the death or disappearance of Dr. Henry Jekyll.” Utterson could not trust his eyes. Yes, it was disappearance; here again, as in the mad will which he had long ago restored to its author, here again were the idea of a disappearance and the name of Henry Jekyll bracketed. But in the will, that idea had sprung from the sinister suggestion of the man Hyde; it was set there with a purpose all too plain and horrible. Written by the hand of Lanyon, what should it mean? A great curiosity came on the trustee, to disregard the prohibition and dive at once to the bottom of these mysteries; but professional honour and faith to his dead friend were stringent obligations; and the packet slept in the inmost corner of his private safe.

It is one thing to mortify curiosity, another to conquer it; and it may be doubted if, from that day forth, Utterson desired the society of his surviving friend with the same eagerness. He thought of him kindly; but his thoughts were disquieted and fearful. He went to call indeed; but he was perhaps relieved to be denied admittance; perhaps, in his heart, he preferred to speak with Poole upon the doorstep and surrounded by the air and sounds of the open city, rather than to be admitted into that house of voluntary bondage, and to sit and speak with its inscrutable recluse. Poole had, indeed, no very pleasant news to communicate. The doctor, it appeared, now more than ever confined himself to the cabinet over the laboratory, where he would sometimes even sleep; he was out of spirits, he had grown very silent, he did not read; it seemed as if he had something on his mind. Utterson became so used to the unvarying character of these reports, that he fell off little by little in the frequency of his visits.

VII. INCIDENT AT THE WINDOW

It chanced on Sunday, when Mr. Utterson was on his usual walk with Mr. Enfield, that their way lay once again through the by-street; and that when they came in front of the door, both stopped to gaze on it.

— Well, said Enfield, that story’s at an end at least. We shall never see more of Mr. Hyde.

— I hope not, said Utterson. Did I ever tell you that I once saw him, and shared your feeling of repulsion?

— It was impossible to do the one without the other, returned Enfield. And by the way, what an ass you must have thought me, not to know that this was a back way to Dr. Jekyll’s! It was partly your own fault that I found it out, even when I did.

— So you found it out, did you? said Utterson. But if that be so, we may step into the court and take a look at the windows. To tell you the truth, I am uneasy about poor Jekyll; and even outside, I feel as if the presence of a friend might do him good.

The court was very cool and a little damp, and full of premature twilight, although the sky, high up overhead, was still bright with sunset. The middle one of the three windows was half-way open; and sitting close beside it, taking the air with an infinite sadness of mien, like some disconsolate prisoner, Utterson saw Dr. Jekyll.

— What! Jekyll! he cried. I trust you are better.

— I am very low, Utterson, replied the doctor, drearily, very low. It will not last long, thank God.

— You stay too much indoors, said the lawyer. You should be out, whipping up the circulation like Mr. Enfield and me. (This is my cousin—Mr. Enfield—Dr. Jekyll.) Come, now; get your hat and take a quick turn with us.

— You are very good, sighed the other. I should like to very much; but no, no, no, it is quite impossible; I dare not. But indeed, Utterson, I am very glad to see you; this is really a great pleasure; I would ask you and Mr. Enfield up, but the place is really not fit.

— Why then, said the lawyer, good-naturedly, the best thing we can do is to stay down here and speak with you from where we are.

— That is just what I was about to venture to propose, returned the doctor with a smile.

But the words were hardly uttered, before the smile was struck out of his face and succeeded by an expression of such abject terror and despair, as froze the very blood of the two gentlemen below. They saw it but for a glimpse, for the window was instantly thrust down; but that glimpse had been sufficient, and they turned and left the court without a word. In silence, too, they traversed the by-street; and it was not until they had come into a neighbouring thoroughfare, where even upon a Sunday there were still some stirrings of life, that Mr. Utterson at last turned and looked at his companion. They were both pale; and there was an answering horror in their eyes.

— God forgive us, God forgive us, said Mr. Utterson.

But Mr. Enfield only nodded his head very seriously and walked on once more in silence.

VIII. THE LAST NIGHT.

Mr. Utterson was sitting by his fireside one evening after dinner, when he was surprised to receive a visit from Poole.

— Bless me, Poole, what brings you here? he cried; and then taking a second look at him: What ails you? he added, is the doctor ill?

— Mr. Utterson, said the man, there is something wrong.

— Take a seat, and here is a glass of wine for you, said the lawyer. Now, take your time, and tell me plainly what you want.

— You know the doctor’s ways, sir, replied Poole, and how he shuts himself up. Well, he’s shut up again in the cabinet; and I don’t like it, sir—I wish I may die if I like it. Mr. Utterson, sir, I’m afraid.

— Now, my good man, said the lawyer, be explicit. What are you afraid of?

— I’ve been afraid for about a week, returned Poole, doggedly disregarding the question, and I can bear it no more.

The man’s appearance amply bore out his words; his manner was altered for the worse; and except for the moment when he had first announced his terror, he had not once looked the lawyer in the face. Even now, he sat with the glass of wine untasted on his knee, and his eyes directed to a corner of the floor.

— I can bear it no more, he repeated.

— Come, said the lawyer, I see you have some good reason, Poole; I see there is something seriously amiss. Try to tell me what it is.

— I think there’s been foul play, said Poole, hoarsely.

— Foul play! cried the lawyer, a good deal frightened and rather inclined to be irritated in consequence. What foul play? What does the man mean?

— I daren’t say, sir, was the answer; but will you come along with me and see for yourself?

Mr. Utterson’s only answer was to rise and get his hat and great coat; but he observed with wonder the greatness of the relief that appeared upon the butler’s face, and perhaps with no less, that the wine was still untasted when he set it down to follow.

It was a wild, cold, seasonable night of March, with a pale moon, lying on her back as though the wind had tilted her, and a flying wrack of the most diaphanous and lawny texture. The wind made talking difficult, and flecked the blood into the face. It seemed to have swept the streets unusually bare of passengers, besides; for Mr. Utterson thought he had never seen that part of London so deserted. He could have wished it otherwise; never in his life had he been conscious of so sharp a wish to see and touch his fellow-creatures; for struggle as he might, there was borne in upon his mind a crushing anticipation of calamity. The square, when they got there, was all full of wind and dust, and the thin trees in the garden were lashing themselves along the railing. Poole, who had kept all the way a pace or two ahead, now pulled up in the middle of the pavement, and in spite of the biting weather, took off his hat and mopped his brow with a red pocket-handkerchief. But for all the hurry of his coming, these were not the dews of exertion that he wiped away, but the moisture of some strangling anguish; for his face was white and his voice, when he spoke, harsh and broken.

— Well, sir, he said, here we are, and God grant there be nothing wrong.

— Amen, Poole, said the lawyer.

Thereupon the servant knocked in a very guarded manner; the door was opened on the chain; and a voice asked from within:

— Is that you, Poole?

— It's all right, said Poole. Open the door.

The hall, when they entered it, was brightly lighted up; the fire was built high; and about the hearth the whole of the servants, men and women, stood huddled together like a flock of sheep. At the sight of Mr. Utterson, the housemaid broke into hysterical whimpering; and the cook, crying out “Bless God! it's Mr. Utterson,” ran forward as if to take him in her arms.

— What, what? Are you all here? said the lawyer peevishly. Very irregular, very unseemly; your master would be far from pleased.

— They're all afraid, said Poole.

Blank silence followed, no one protesting; only the maid lifted up her voice and now wept loudly.

— Hold your tongue! Poole said to her, with a ferocity of accent that testified to his own jangled nerves; and indeed, when the girl had so suddenly raised the note of her lamentation, they had all started and turned towards the inner door with faces of dreadful expectation. And now, continued the butler, addressing the knife-boy, reach me a candle, and we’ll get this through hands at once.

And then he begged Mr. Utterson to follow him, and led the way to the back garden.

— Now, sir, said he, you come as gently as you can. I want you to hear, and I don’t want you to be heard. And see here, sir, if by any chance he was to ask you in, don’t go.

Mr. Utterson’s nerves, at this unlooked-for termination, gave a jerk that nearly threw him from his balance; but he recollected his courage and followed the butler into the laboratory building and through the surgical theatre, with its lumber of crates and bottles, to the foot of the stair. Here Poole motioned him to stand on one side and listen; while he himself, setting down the candle and making a great and obvious call on his resolution mounted the steps and knocked with a somewhat uncertain hand on the red baize of the cabinet door.

— Mr. Utterson, sir, asking to see you, he called; and even as he did so, once more violently signed to the lawyer to give ear.

A voice answered from within:

— Tell him I cannot see anyone, it said complainingly.

— Thank you, sir, said Poole, with a note of something like triumph in his voice; and taking up his candle, he led Mr. Utterson back across the yard and into the great kitchen, where the fire was out and the beetles were leaping on the floor.

— Sir, he said, looking Mr. Utterson in the eyes, was that my master’s voice?

— It seems much changed, replied the lawyer, very pale, but giving look for look.

— Changed? Well, yes, I think so, said the butler. Have I been twenty years in this man’s house, to be deceived about his voice? No, sir; master’s made away with; he was made away with, eight days ago, when we heard him cry out upon the name of God; and who’s in there instead of him, and why it stays there, is a thing that cries to Heaven, Mr. Utterson!

— This is a very strange tale, Poole; this is rather a wild tale, my man, said Mr. Utterson, biting his finger. Suppose it were as you suppose, supposing Dr. Jekyll to have been—well, murdered, what could induce the murderer to stay? That won’t hold water; it doesn’t commend itself to reason.

— Well, Mr. Utterson, you are a hard man to satisfy, but I’ll do it yet, said Poole. All this last week (you must know) him, or it, or whatever it is that lives in that cabinet, has been crying night and day for some sort of medicine and cannot get it to his mind. It was sometimes his way—the master’s, that is—to write his orders on a sheet of paper and throw it on the stair. We’ve had nothing else this week back; nothing but papers, and a closed door, and the very meals left there to be smuggled in when nobody was looking. Well, sir, every day, ay, and twice and thrice in the same day, there have been orders and complaints, and I have been sent flying to all the wholesale chemists in town. Every time I brought the stuff back, there would be another paper telling me to return it, because it was not pure, and another order to a different firm. This drug is wanted bitter bad, sir, whatever for.

— Have you any of these papers? asked Mr. Utterson.

Poole felt in his pocket and handed out a crumpled note, which the lawyer, bending nearer to the candle, carefully examined. Its contents ran thus: “Dr. Jekyll presents his compliments to Messrs. Maw. He assures them that their last sample is impure and quite useless for his present purpose. In the year 18—, Dr. J. purchased a somewhat large quantity from Messrs. M. He now begs them to search with the most sedulous care, and should any of the same quality be left, to forward it to him at once. Expense is no consideration. The importance of this to Dr. J. can hardly be exaggerated.” So far the letter had run composedly enough, but here with a sudden splutter of the pen, the writer’s emotion had broken loose. “For God’s sake, he had added, find me some of the old.”

— This is a strange note, said Mr. Utterson; and then sharply: How do you come to have it open?

— The man at Maw’s was main angry, sir, and he threw it back to me like so much dirt, returned Poole.

— This is unquestionably the doctor’s hand, do you know? resumed the lawyer.

— I thought it looked like it, said the servant rather sulkily; and then, with another voice: But what matters hand of write? he said. I’ve seen him!

— Seen him? repeated Mr. Utterson. Well?

— That’s it! said Poole. It was this way. I came suddenly into the theatre from the garden. It seems he had slipped out to look for this drug or whatever it is; for the cabinet door was open, and there he was at the far end of the room digging among the crates. He looked up when I came in, gave a kind of cry, and whipped upstairs into the cabinet. It was but for one minute that I saw him, but the hair stood upon my head like quills. Sir, if that was my master, why had he a mask upon his face? If it was my master, why did he cry out like a rat, and run from me? I have served him long enough. And then…

The man paused and passed his hand over his face.

— These are all very strange circumstances, said Mr. Utterson, but I think I begin to see daylight. Your master, Poole, is plainly seized with one of those maladies that both torture and deform the sufferer; hence, for aught I know, the alteration of his voice; hence the mask and his avoidance of his friends; hence his eagerness to find this drug, by means of which the poor soul retains some hope of ultimate recovery—God grant that he be not deceived! There is my explanation: it is sad enough, Poole, ay, and appalling to consider; but it is plain and natural, hangs well together and delivers us from all exorbitant alarms.

— Sir, said the butler, turning to a sort of mottled pallor, that thing was not my master, and there’s the truth. My master—here he looked round him and began to whisper—is a tall fine build of a man, and this was more of a dwarf.

Utterson attempted to protest.

— O, sir, cried Poole, do you think I do not know my master after twenty years? do you think I do not know where his head comes to in the cabinet door, where I saw him every morning of my life? No, sir, that thing in the mask was never Doctor Jekyll—God knows what it was, but it was never Doctor Jekyll; and it is the belief of my heart that there was murder done.

— Poole, replied the lawyer, if you say that, it will become my duty to make certain. Much as I desire to spare your master’s feelings, much as I am puzzled by this note which seems to prove him to be still alive, I shall consider it my duty to break in that door.

— Ah, Mr. Utterson, that’s talking! cried the butler.

— And now comes the second question, resumed Utterson: Who is going to do it?

— Why, you and me, sir, was the undaunted reply.

— That is very well said, returned the lawyer; and whatever comes of it, I shall make it my business to see you are no loser.

— There is an axe in the theatre, continued Poole; and you might take the kitchen poker for yourself.

The lawyer took that rude but weighty instrument into his hand, and balanced it. Do you know, Poole, he said, looking up, that you and I are about to place ourselves in a position of some peril?

— You may say so, sir, indeed, returned the butler.

— It is well, then, that we should be frank, said the other. We both think more than we have said; let us make a clean breast. This masked figure that you saw, did you recognise it?

— Well, sir, it went so quick, and the creature was so doubled up, that I could hardly swear to that, was the answer. But if you mean, was it Mr. Hyde?—why, yes, I think it was! You see, it was much of the same bigness; and it had the same quick way light with it; and then who else could have got in by the laboratory door? You have not forgot, sir, that at the time of the murder he had still the key with him? But that’s not all. I don’t know, Mr. Utterson, if ever you met this Mr. Hyde?

— Yes, said the lawyer, I once spoke with him.

— Then you must know as well as the rest of us that there was something queer about that gentleman—something that gave a man a turn—I don't know rightly how to say it, sir, beyond this: that you felt it in your marrow kind of cold and thin.

— I own I felt something of what you describe, said Mr. Utterson.

— Quite so, sir, returned Poole. Well, when that masked thing like a monkey jumped from among the chemicals and whipped into the cabinet, it went down my spine like ice. O, I know it’s not evidence, Mr. Utterson; I’m book-learned enough for that; but a man has his feelings, and I give you my bible-word it was Mr. Hyde!

— Ay, ay, said the lawyer. My fears incline to the same point. Evil, I fear, founded—evil was sure to come—of that connection. Ay, truly, I believe you; I believe poor Harry is killed; and I believe his murderer (for what purpose, God alone can tell) is still lurking in his victim’s room. Well, let our name be vengeance. Call Bradshaw.

The footman came at the summons, very white and nervous.

— Pull yourself together, Bradshaw, said the lawyer. This suspense, I know, is telling upon all of you; but it is now our intention to make an end of it. Poole, here, and I are going to force our way into the cabinet. If all is well, my shoulders are broad enough to bear the blame. Meanwhile, lest anything should really be amiss, or any malefactor seek to escape by the back, you and the boy must go round the corner with a pair of good sticks, and take your post at the laboratory door. We give you ten minutes, to get to your stations.

As Bradshaw left, the lawyer looked at his watch.

— And now, Poole, let us get to ours, he said; and taking the poker under his arm, he led the way into the yard.

The scud had banked over the moon, and it was now quite dark. The wind, which only broke in puffs and draughts into that deep well of building, tossed the light of the candle to and fro about their steps, until they came into the shelter of the theatre, where they sat down silently to wait.

London hummed solemnly all around; but nearer at hand, the stillness was only broken by the sound of a footfall moving to and fro along the cabinet floor.

— So it will walk all day, sir, whispered Poole; ay, and the better part of the night. Only when a new sample comes from the chemist, there’s a bit of a break. Ah, it's an ill conscience that's such an enemy to rest! Ah, sir, there's blood foully shed in every step of it! But hark again, a little closer—put your heart in your ears, Mr. Utterson, and tell me, is that the doctor's foot?

The steps fell lightly and oddly, with a certain swing, for all they went so slowly; it was different indeed from the heavy creaking tread of Henry Jekyll. Utterson sighed. Is there never anything else? he asked.

Poole nodded.

— Once, he said. Once I heard it weeping!

— Weeping? how that? said the lawyer, conscious of a sudden chill of horror.

— Weeping like a woman or a lost soul, said the butler. I came away with that upon my heart, that I could have wept too.

But now the ten minutes drew to an end. Poole disinterred the axe from under a stack of packing straw; the candle was set upon the nearest table to light them to the attack; and they drew near with bated breath to where that patient foot was still going up and down, up and down, in the quiet of the night.

— Jekyll, cried Utterson, with a loud voice, I demand to see you. He paused a moment, but there came no reply. I give you fair warning, our suspicions are aroused, and I must and shall see you, he resumed; if not by fair means, then by foul—if not of your consent, then by brute force!

— Utterson, said the voice, for God’s sake, have mercy!

— Ah, that’s not Jekyll’s voice—it’s Hyde’s! cried Utterson. Down with the door, Poole.

Pools swung the axe over his shoulder; the blow shook the building, and the red baize door leaped against the lock and hinges. A dismal screech, as of mere animal terror, rang from the cabinet. Up went the axe again, and again the panels crashed and the frame bounded; four times the blow fell; but the wood was tough and the fittings were of excellent workmanship; and it was not until the fifth, that the lock burst in sunder and the wreck of the door fell inwards on the carpet.

The besiegers, appalled by their own riot and the stillness that had succeeded, stood back a little and peered in. There lay the cabinet before their eyes in the quiet lamplight, a good fire glowing and chattering on the hearth, the kettle singing its thin strain, a drawer or two open, papers neatly set forth on the business table, and nearer the fire, the things laid out for tea: the quietest room, you would have said, and, but for the glazed presses full of chemicals, the most commonplace that night in London.

Right in the midst there lay the body of a man sorely contorted and still twitching. They drew near on tiptoe, turned it on its back and beheld the face of Edward Hyde. He was dressed in clothes far too large for him, clothes of the doctor’s bigness; the cords of his face still moved with a semblance of life, but life was quite gone; and by the crushed phial in the hand and the strong smell of kernels that hung upon the air, Utterson knew that he was looking on the body of a self-destroyer.

— We have come too late, he said sternly, whether to save or punish. Hyde is gone to his account; and it only remains for us to find the body of your master.

The far greater proportion of the building was occupied by the theatre, which filled almost the whole ground story and was lighted from above, and by the cabinet, which formed an upper story at one end and looked upon the court. A corridor joined the theatre to the door on the bystreet; and with this, the cabinet communicated separately by a second flight of stairs. There were besides a few dark closets and a spacious cellar. All these they now thoroughly examined. Each closet needed but a glance, for all were empty and all, by the dust that fell from their doors, had stood long unopened. The cellar, indeed, was filled with crazy lumber, mostly dating from the times of the surgeon who was Jekyll’s predecessor; but even as they opened the door, they were advertised of the uselessness of further search, by the fall of a perfect mat of cobweb which had for years’ sealed up the entrance. Nowhere was there any trace of Henry Jekyll, dead or alive.

Poole stamped on the flags of the corridor.

— He must be buried here, he said, hearkening to the sound.

— Or he may have fled, said Utterson, and he turned to examine the door in the bystreet.

It was locked; and lying near by on the flags, they found the key, already stained with rust.

— This does not look like use, observed the lawyer.

— Use! echoed Poole. Do you not see, sir, it is broken? much as if a man had stamped on it.

— Ay continued Utterson, and the fractures, too, are rusty.

The two men looked at each other with a scare.

— This is beyond me, Poole, said the lawyer.

Let us go back to the cabinet.

They mounted the stair in silence, and still with an occasional awestruck glance at the dead body, proceeded more thoroughly to examine the contents of the cabinet. At one table, there were traces of chemical work, various measured heaps of some white salt being laid on glass saucers, as though for an experiment in which the unhappy man had been prevented.

— That is the same drug that I was always bringing him, said Poole; and even as he spoke, the kettle with a startling noise boiled over.

This brought them to the fireside, where the easy chair was drawn cosily up, and the tea things stood ready to the sitter’s elbow, the very sugar in the cup. There were several books on a shelf; one lay beside the tea things open, and Utterson was amazed to find it a copy of a pious work, for which Jekyll had several times expressed a great esteem, annotated, in his own hand, with startling blasphemies.

Next, in the course of their reviews of the chamber, the searchers came to the cheval glass, into whose depths they looked with an involuntary horror. But it was so turned as to show them nothing but the rosy glow playing on the roof, the fire sparkling in a hundred repetitions along the glazed front of the presses, and their own pale and fearful countenances stooping to look in.

— This glass have seen some strange things, sir, whispered Poole.

— And surely none stranger than itself, echoed the lawyer in the same tones. For what did Jekyll—he caught himself, up at the word with a start, and then conquering the weakness: what could Jekyll want with it? he said.

— You may say that! said Poole.

Next they turned to the business table. On the desk among the neat array of papers, a large envelope was uppermost, and bore, in the doctor’s hand, the name of Mr. Utterson. The lawyer unsealed it, and several enclosures fell to the floor. The first was a will, drawn in the same eccentric terms as the one which he had returned six months before, to serve as a testament in case of death and as a deed of gift in case of disappearance; but in place of the name of Edward Hyde, the lawyer, with indescribable amazement, read the name of Gabriel John Utterson. He looked at Poole, and then back at the paper, and last of all at the dead malefactor stretched upon the carpet.

— My head goes round, he said. He has been all these days in possession; he had no cause to like me; he must have raged to see himself displaced; and he has not destroyed this document.

He caught up the next paper; it was a brief note in the doctor’s hand and dated at the top.

— O Poole! the lawyer cried, he was alive and here this day. He cannot have been disposed of in so short a space, he must be still alive, he must have fled! And then, why fled? and how? and in that case, can we venture to declare this suicide? O, we must be careful. I foresee that we may yet involve your master in some dire catastrophe.

— Why don’t you read it, sir? asked Poole.

— Because I fear, replied the lawyer solemnly. God grant I have no cause for it!

And with that he brought the paper to his eyes and read as follows:

 

“My dear Utterson,—When this shall fall into your hands, I shall have disappeared, under what circumstances I have not the penetration to foresee, but my instinct and all the circumstances of my nameless situation tell me that the end is sure and must be early. Go then, and first read the narrative which Lanyon warned me he was to place in your hands; and if you care to hear more, turn to the confession of

“Your unworthy and unhappy friend,

“HENRY JEKYLL.”

 

— There was a third enclosure? asked Utterson.

— Here, sir, said Poole, and gave into his hands a considerable packet sealed in several places.

The lawyer put it in his pocket.

— I would say nothing of this paper. If your master has fled or is dead, we may at least save his credit. It is now ten; I must go home and read these documents in quiet; but I shall be back before midnight, when we shall send for the police.

They went out, locking the door of the theatre behind them; and Utterson, once more leaving the servants gathered about the fire in the hall, trudged back to his office to read the two narratives in which this mystery was now to be explained.

IX. DOCTOR LANYON’S NARRATIVE.

On the ninth of January, now four days ago, I received by the evening delivery a registered envelope, addressed in the hand of my colleague and old school-companion, Henry Jekyll. I was a good deal surprised by this; for we were by no means in the habit of correspondence; I had seen the man, dined with him, indeed, the night before; and I could imagine nothing in our intercourse that should justify the formality of registration. The contents increased my wonder; for this is how the letter ran:

 

“10th December, 18—-

“Dear Lanyon,—You are one of my oldest friends; and although we may have differed at times on scientific questions, I cannot remember, at least on my side, any break in our affection, There was never a day when, if you had said to me, ‘Jekyll, my life, my honour, my reason, depend upon you,’ I would not have sacrificed my fortune or my left hand to help you. Lanyon, my life, my honour, my reason, are all at your mercy; if you fail me to-night, I am lost. You might suppose, after this preface, that I am going to ask you for something dishonourable to grant. Judge for yourself.

“I want you to postpone all other engagements for to-night—ay, even if you were summoned to the bedside of an emperor; to take a cab, unless your carriage should be actually at the door; and with this letter in your hand for consultation, to drive straight to my house. Poole, my butler, has his orders; you will find him waiting your arrival with a locksmith. The door of my cabinet is then to be forced; and you are to go in alone; to open the glazed press (letter E) on the left hand, breaking the lock if it be shut; and to draw out, with all its contents as they stand, the fourth drawer from the top or (which is the same thing) the third from the bottom. In my extreme distress of mind, I have a morbid fear of misdirecting you; but even if I am in error, you may know the right drawer by its contents: some powders, a phial and a paper book. This drawer I beg of you to carry back with you to Cavendish Square exactly as it stands.

“That is the first part of the service: now for the second. You should be back, if you set out at once on the receipt of this, long before midnight; but I will leave you that amount of margin, not only in the fear of one of those obstacles that can neither be prevented nor foreseen, but because an hour when your servants are in bed is to be preferred for what will then remain to do. At midnight, then, I have to ask you to be alone in your consulting room, to admit with your own hand into the house a man who will present himself in my name, and to place in his hands the drawer that you will have brought with you from my cabinet. Then you will have played your part and earned my gratitude completely. Five minutes afterwards, if you insist upon an explanation, you will have understood that these arrangements are of capital importance; and that by the neglect of one of them, fantastic as they must appear, you might have charged your conscience with my death or the shipwreck of my reason.

“Confident as I am that you will not trifle with this appeal, my heart sinks and my hand trembles at the bare thought of such a possibility. Think of me at this hour, in a strange place, labouring under a blackness of distress that no fancy can exaggerate, and yet well aware that, if you will but punctually serve me, my troubles will roll away like a story that is told. Serve me, my dear Lanyon, and save

“Your friend,

“H. J.

 

“P. S. I had already sealed this up when a fresh terror struck upon my soul. It is possible that the post office may fail me, and this letter not come into your hands until to-morrow morning. In that case, dear Lanyon, do my errand when it shall be most convenient for you in the course of the day; and once more expect my messenger at midnight. It may then already be too late; and if that night passes without event, you will know that you have seen the last of Henry Jekyll.”

 

Upon the reading of this letter, I made sure my colleague was insane; but till that was proved beyond the possibility of doubt, I felt bound to do as he requested. The less I understood of this farrago, the less I was in a position to judge of its importance; and an appeal so worded could not be set aside without a grave responsibility. I rose accordingly from table, got into a hansom, and drove straight to Jekyll’s house. The butler was awaiting my arrival; he had received by the same post as mine a registered letter of instruction, and had sent at once for a locksmith and a carpenter. The tradesmen came while we were yet speaking; and we moved in a body to old Dr. Denman’s surgical theatre, from which (as you are doubtless aware) Jekyll’s private cabinet is most conveniently entered. The door was very strong, the lock excellent; the carpenter avowed he would have great trouble and have to do much damage, if force were to be used; and the locksmith was near despair. But this last was a handy fellow, and after two hours’ work, the door stood open. The press marked E was unlocked; and I took out the drawer, had it filled up with straw and tied in a sheet, and returned with it to Cavendish Square.

Here I proceeded to examine its contents. The powders were neatly enough made up, but not with the nicety of the dispensing chemist; so that it was plain they were of Jekyll’s private manufacture; and when I opened one of the wrappers, I found what seemed to me a simple, crystalline salt of a white colour. The phial, to which I next turned my attention, might have been about half-full of a blood-red liquor, which was highly pungent to the sense of smell and seemed to me to contain phosphorus and some volatile ether. At the other ingredients, I could make no guess. The book was an ordinary version book and contained little but a series of dates. These covered a period of many years, but I observed that the entries ceased nearly a year ago and quite abruptly. Here and there a brief remark was appended to a date, usually no more than a single word: “double” occurring perhaps six times in a total of several hundred entries; and once very early in the list and followed by several marks of exclamation, “total failure ! ! !” All this, though it whetted my curiosity, told me little that was definite. Here were a phial of some tincture, a paper of some salt, and the record of a series of experiments that had led (like too many of Jekyll’s investigations) to no end of practical usefulness. How could the presence of these articles in my house affect either the honour, the sanity, or the life of my flighty colleague? If his messenger could go to one place, why could he not go to another? And even granting some impediment, why was this gentleman to be received by me in secret? The more I reflected, the more convinced I grew that I was dealing with a case of cerebral disease; and though I dismissed my servants to bed, I loaded an old revolver that I might be found in some posture of self-defence.

Twelve o’clock had scarce rung out over London, ere the knocker sounded very gently on the door. I went myself at the summons, and found a small man crouching against the pillars of the portico.

— Are you come from Dr. Jekyll? I asked. He told me “yes” by a constrained gesture; and when I had bidden him enter, he did not obey me without a searching backward glance into the darkness of the square. There was a policeman not far off, advancing with his bull’s eye open; and at the sight, I thought my visitor started and made greater haste.

These particulars struck me, I confess, disagreeably; and as I followed him into the bright light of the consulting room, I kept my hand ready on my weapon. Here, at last, I had a chance of clearly seeing him. I had never set eyes on him before, so much was certain. He was small, as I have said; I was struck besides with the shocking expression of his face, with his remarkable combination of great muscular activity and great apparent debility of constitution, and—last but not least—with the odd, subjective disturbance caused by his neighbourhood. This bore some resemblance to incipient rigor, and was accompanied by a marked sinking of the pulse. At the time, I set it down to some idiosyncratic, personal distaste, and merely wondered at the acuteness of the symptoms; but I have since had reason to believe the cause to lie much deeper in the nature of man, and to turn on some nobler hinge than the principle of hatred.

This person (who had thus, from the first moment of his entrance, struck in me what I can only describe as a disgustful curiosity) was dressed in a fashion that would have made an ordinary person laughable: his clothes, that is to say, although they were of rich and sober fabric, were enormously too large for him in every measurement—the trousers hanging on his legs and rolled up to keep them from the ground, the waist of the coat below his haunches, and the collar sprawling wide upon his shoulders. Strange to relate, this ludicrous accoutrement was far from moving me to laughter. Rather, as there was something abnormal and misbegotten in the very essence of the creature that now faced me—something seizing, surprising and revolting—this fresh disparity seemed but to fit in with and to reinforce it; so that to my interest in the man’s nature and character, there was added a curiosity as to his origin, his life, his fortune and status in the world.

These observations, though they have taken so great a space to be set down in, were yet the work of a few seconds. My visitor was, indeed, on fire with sombre excitement.

— Have you got it? he cried. Have you got it? And so lively was his impatience that he even laid his hand upon my arm and sought to shake me.

I put him back, conscious at his touch of a certain icy pang along my blood.

— Come, sir, said I. You forget that I have not yet the pleasure of your acquaintance. Be seated, if you please.

And I showed him an example, and sat down myself in my customary seat and with as fair an imitation of my ordinary manner to a patient, as the lateness of the hour, the nature of my preoccupations, and the horror I had of my visitor, would suffer me to muster.

— I beg your pardon, Dr. Lanyon, he replied civilly enough. What you say is very well founded; and my impatience has shown its heels to my politeness. I come here at the instance of your colleague, Dr. Henry Jekyll, on a piece of business of some moment: and I understood... (He paused and put his hand to his throat, and I could see, in spite of his collected manner, that he was wrestling against the approaches of the hysteria)… I understood, a drawer…

But here I took pity on my visitor’s suspense, and some perhaps on my own growing curiosity.

— There it is, sir, said I, pointing to the drawer, where it lay on the floor behind a table and still covered with the sheet.

He sprang to it, and then paused, and laid his hand upon his heart. I could hear his teeth grate with the convulsive action of his jaws; and his face was so ghastly to see that I grew alarmed both for his life and reason.

— Compose yourself, said I.

He turned a dreadful smile to me, and as if with the decision of despair, plucked away the sheet. At sight of the contents, he uttered one loud sob of such immense relief that I sat petrified. And the next moment, in a voice that was already fairly well under control:

— Have you a graduate glass? he asked.

I rose from my place with something of an effort and gave him what he asked.

He thanked me with a smiling nod, measured out a few minims of the red tincture and added one of the powders. The mixture, which was at first of a reddish hue, began, in proportion as the crystals melted, to brighten in colour, to effervesce audibly, and to throw off small fumes of vapour. Suddenly and at the same moment, the ebullition ceased and the compound changed to a dark purple, which faded again more slowly to a watery green. My visitor, who had watched these metamorphoses with a keen eye, smiled, set down the glass upon the table, and then turned and looked upon me with an air of scrutiny.

— And now, said he, to settle what remains. Will you be wise? will you be guided? will you suffer me to take this glass in my hand and to go forth from your house without further parley? or has the greed of curiosity too much command of you? Think before you answer, for it shall be done as you decide. As you decide, you shall be left as you were before, and neither richer nor wiser unless the sense of service rendered to a man in mortal distress may be counted as a kind of riches of the soul. Or, if you shall so prefer to choose, a new province of knowledge and new avenues to fame and power shall be laid open to you, here, in this room, upon the instant; and your sight shall be blasted by a prodigy to stagger the unbelief of Satan.

— Sir, said I, affecting a coolness that I was far from truly possessing, you speak enigmas, and you will perhaps not wonder that I hear you with no very strong impression of belief. But I have gone too far in the way of inexplicable services to pause before I see the end.

— It is well, replied my visitor. Lanyon, you remember your vows: what follows is under the seal of our profession. And now, you who have so long been bound to the most narrow and material views, you who have denied the virtue of transcendental medicine, you who have derided your superiors—behold!

He put the glass to his lips and drank at one gulp. A cry followed; he reeled, staggered, clutched at the table and held on, staring with injected eyes, gasping with open mouth; and as I looked there came, I thought, a change—he seemed to swell—his face became suddenly black and the features seemed to melt and alter—and the next moment, I had sprung to my feet and leaped back against the wall, my arm raised to shield me from that prodigy, my mind submerged in terror.

“O God!” I screamed, and “O God!” again and again; for there before my eyes—pale and shaken, and half fainting, and groping before him with his hands, like a man restored from death—there stood Henry Jekyll!

What he told me in the next hour, I cannot bring my mind to set on paper. I saw what I saw, I heard what I heard, and my soul sickened at it; and yet now when that sight has faded from my eyes, I ask myself if I believe it, and I cannot answer. My life is shaken to its roots; sleep has left me; the deadliest terror sits by me at all hours of the day and night; I feel that my days are numbered, and that I must die; and yet I shall die incredulous. As for the moral turpitude that man unveiled to me, even with tears of penitence, I cannot, even in memory, dwell on it without a start of horror. I will say but one thing, Utterson, and that (if you can bring your mind to credit it) will be more than enough. The creature who crept into my house that night was, on Jekyll’s own confession, known by the name of Hyde and hunted for in every corner of the land as the murderer of Carew.

HASTIE LANYON.

X. HENRY JEKYLL’S FULL STATEMENT OF THE CASE.

I was born in the year 18— to a large fortune, endowed besides with excellent parts, inclined by nature to industry, fond of the respect of the wise and good among my fellow-men, and thus, as might have been supposed, with every guarantee of an honourable and distinguished future. And indeed the worst of my faults was a certain impatient gaiety of disposition, such as has made the happiness of many, but such as I found it hard to reconcile with my imperious desire to carry my head high, and wear a more than commonly grave countenance before the public. Hence it came about that I concealed my pleasures; and that when I reached years of reflection, and began to look round me and take stock of my progress and position in the world, I stood already committed to a profound duplicity of life. Many a man would have even blazoned such irregularities as I was guilty of; but from the high views that I had set before me, I regarded and hid them with an almost morbid sense of shame. It was thus rather the exacting nature of my aspirations than any particular degradation in my faults, that made me what I was and, with even a deeper trench than in the majority of men, severed in me those provinces of good and ill which divide and compound man’s dual nature. In this case, I was driven to reflect deeply and inveterately on that hard law of life, which lies at the root of religion and is one of the most plentiful springs of distress. Though so profound a double-dealer, I was in no sense a hypocrite; both sides of me were in dead earnest; I was no more myself when I laid aside restraint and plunged in shame, than when I laboured, in the eye of day, at the furtherance of knowledge or the relief of sorrow and suffering. And it chanced that the direction of my scientific studies, which led wholly toward the mystic and the transcendental, reacted and shed a strong light on this consciousness of the perennial war among my members. With every day, and from both sides of my intelligence, the moral and the intellectual, I thus drew steadily nearer to that truth, by whose partial discovery I have been doomed to such a dreadful shipwreck: that man is not truly one, but truly two. I saw two, because the state of my own knowledge does not pass beyond that point. Others will follow, others will outstrip me on the same lines; and I hazard the guess that man will be ultimately known for a mere policy of multifarious, incongruous and independent denizens. I for my part, from the nature of my life, advanced infallibly in one direction and in one direction only. It was on the moral side, and in my own person, that I learned to recognise the thorough and primitive duality of man; I saw that, of the two natures that contented in the field of my consciousness, even if I could rightly be said to be either, it was only because I was radically both; and from an early date, even before the course of my scientific discoveries had begun to suggest the most naked possibility of such a miracle, I had learned to dwell with pleasure, as a beloved daydream, on the thought of the separation of these elements. If each, I told myself, could but be housed in separate identities, life would be relieved of all that was unbearable; the unjust might go his way, delivered from the aspirations and remorse of his more upright twin; and the just could walk steadfastly and securely on his upward path, doing the good things in which he found his pleasure, and no longer exposed to disgrace and penitence by the hands of this extraneous evil. It was the curse of mankind that these incongruous faggots were thus bound together—-that in the agonised womb of consciousness, these polar twins should be continuously struggling. How, then, were they dissociated?

I was so far in my reflections when, as I have said, a side light began to shine upon the subject from the laboratory table. I began to perceive more deeply than it has ever yet been stated, the trembling immateriality, the mist-like transience, of this seemingly so solid body in which we walk attired. Certain agents I found to have the power to shake and to pluck back that fleshly vestment, even as a wind might toss the curtains of a pavilion. For two good reasons, I will not enter deeply into this scientific branch of my confession. First, because I have been made to learn that the doom and burthen of our life is bound forever on man’s shoulders, and when the attempt is made to cast it off, it but returns upon us with more unfamiliar and more awful pressure. Second, because as my narrative will make alas! too evident, my discoveries were incomplete. Enough, then, that I not only recognised my natural body for the mere aura and effulgence of certain of the powers that made up my spirit, but managed to compound a drug by which these powers should be dethroned from their supremacy, and a second form and countenance substituted, none the less natural to me because they were the expression, and bore the stamp, of lower elements in my soul.

I hesitated long before I put this theory to the test of practice. I knew well that I risked death; for any drug that so potently controlled and shook the very fortress of identity, might by the least scruple of an overdose or at the least inopportunity in the moment of exhibition, utterly blot out that immaterial tabernacle which I looked to it to change. But the temptation of a discovery so singular and profound, at last overcame the suggestions of alarm. I had long since prepared my tincture; I purchased at once, from a firm of whole-sale chemists, a large quantity of a particular salt which I knew, from my experiments, to be the last ingredient required; and late one accursed night, I compounded the elements, watched them boil and smoke together in the glass, and when the ebullition had subsided, with a strong glow of courage, drank off the potion.

The most racking pangs succeeded: a grinding in the bones, deadly nausea, and a horror of the spirit that cannot be exceeded at the hour of birth or death. Then these agonies began swiftly to subside, and I came to myself as if out of a great sickness. There was something strange in my sensations, something indescribably new and, from its very novelty, incredibly sweet. I felt younger, lighter, happier in body; within I was conscious of a heady recklessness, a current of disordered sensual images running like a mill race in my fancy, a solution of the bonds of obligation, an unknown but not an innocent freedom of the soul. I knew myself, at the first breath of this new life, to be more wicked, tenfold more wicked, sold a slave to my original evil; and the thought, in that moment, braced and delighted me like wine. I stretched out my hands, exulting in the freshness of these sensations; and in the act, I was suddenly aware that I had lost in stature.

There was no mirror, at that date, in my room; that which stands beside me as I write, was brought there later on and for the very purpose of these transformations. The night, however, was far gone into the morning—the morning, black as it was, was nearly ripe for the conception of the day—the inmates of my house were locked in the most rigorous hours of slumber; and I determined, flushed as I was with hope and triumph, to venture in my new shape as far as to my bedroom. I crossed the yard, wherein the constellations looked down upon me, I could have thought, with wonder, the first creature of that sort that their unsleeping vigilance had yet disclosed to them; I stole through the corridors, a stranger in my own house; and coming to my room, I saw for the first time the appearance of Edward Hyde.

I must here speak by theory alone, saying not that which I know, but that which I suppose to be most probable. The evil side of my nature, to which I had now transferred the stamping efficacy, was less robust and less developed than the good which I had just deposed. Again, in the course of my life, which had been, after all, nine tenths a life of effort, virtue and control, it had been much less exercised and much less exhausted. And hence, as I think, it came about that Edward Hyde was so much smaller, slighter and younger than Henry Jekyll. Even as good shone upon the countenance of the one, evil was written broadly and plainly on the face of the other. Evil besides (which I must still believe to be the lethal side of man) had left on that body an imprint of deformity and decay. And yet when I looked upon that ugly idol in the glass, I was conscious of no repugnance, rather of a leap of welcome. This, too, was myself. It seemed natural and human. In my eyes it bore a livelier image of the spirit, it seemed more express and single, than the imperfect and divided countenance, I had been hitherto accustomed to call mine. And in so far I was doubtless right. I have observed that when I wore the semblance of Edward Hyde, none could come near to me at first without a visible misgiving of the flesh. This, as I take it, was because all human beings, as we meet them, are commingled out of good and evil: and Edward Hyde, alone in the ranks of mankind, was pure evil.

I lingered but a moment at the mirror: the second and conclusive experiment had yet to be attempted; it yet remained to be seen if I had lost my identity beyond redemption and must flee before daylight from a house that was no longer mine; and hurrying back to my cabinet, I once more prepared and drank the cup, once more suffered the pangs of dissolution, and came to myself once more with the character, the stature, and the face of Henry Jekyll.

That night I had come to the fatal cross roads. Had I approached my discovery in a more noble spirit, had I risked the experiment while under the empire of generous or pious aspirations, all must have been otherwise, and from these agonies of death and birth, I had come forth an angel instead of a fiend. The drug had no discriminating action; it was neither diabolical nor divine; it but shook the doors of the prison house of my disposition; and like the captives of Philippi, that which stood within ran forth. At that time my virtue slumbered; my evil, kept awake by ambition, was alert and swift to seize the occasion; and the thing that was projected was Edward Hyde. Hence, although I had now two characters as well as two appearances, one was wholly evil, and the other was still the old Henry Jekyll, that incongruous compound of whose reformation and improvement I had already learned to despair. The movement was thus wholly toward the worse.

Even at that time, I had not yet conquered my aversion to the dryness of a life of study. I would still be merrily disposed at times; and as my pleasures were (to say the least) undignified, and I was not only well known and highly considered, but growing toward the elderly man, this incoherency of my life was daily growing more unwelcome. It was on this side that my new power tempted me until I fell in slavery. I had but to drink the cup, to doff at once the body of the noted professor, and to assume, like a thick cloak, that of Edward Hyde. I smiled at the notion; it seemed to me at the time to be humorous; and I made my preparations with the most studious care. I took and furnished that house in Soho, to which Hyde was tracked by the police; and engaged as housekeeper a creature whom I well knew to be silent and unscrupulous. On the other side, I announced to my servants that a Mr. Hyde (whom I described) was to have full liberty and power about my house in the square; and to parry mishaps, I even called and made myself a familiar object, in my second character. I next drew up that will to which you so much objected; so that if anything befell me in the person of Doctor Jekyll, I could enter on that of Edward Hyde without pecuniary loss. And thus fortified, as I supposed, on every side, I began to profit by the strange immunities of my position.

Men have before hired bravos to transact their crimes, while their own person and reputation sat under shelter. I was the first that ever did so for his pleasures. I was the first that could thus plod in the public eye with a load of genial respectability and in a moment, like a schoolboy, strip off these lendings and spring headlong into the sea of liberty. But for me, in my impenetrable mantle, the safety was complete. Think of it—I did not even exist! Let me but escape into my laboratory door, give me but a second or two to mix and swallow the draught that I had always standing ready; and whatever he had done, Edward Hyde would pass away like the stain of breath upon a mirror; and there in his stead, quietly at home, trimming the midnight lamp in his study, a man who could afford to laugh at suspicion, would be Henry Jekyll.

The pleasures which I made haste to seek in my disguise were, as I have said, undignified; I would scarce use a harder term. But in the hands of Edward Hyde, they soon began to turn towards the monstrous. When I would come back from these excursions, I was often plunged into a kind of wonder at my vicarious depravity. This familiar that I called out of my own soul, and sent forth alone to do his good pleasure, was a being inherently malign and villainous; his every act and thought centered on self; drinking pleasure with bestial avidity from any degree of torture to another; relentless like a man of stone. Henry Jekyll stood at times aghast before the acts of Edward Hyde; but the situation was apart from ordinary laws, and insidiously relaxed the grasp of conscience. It was Hyde, after all, and Hyde alone, that was guilty. Jekyll was no worse; he woke again to his good qualities seemingly unimpaired; he would even make haste, where it was possible, to undo the evil done by Hyde. And thus his conscience slumbered.

Into the details of the infamy at which I thus connived (for even now I can scarce grant that I committed it) I have no design of entering. I mean but to point out the warnings and the successive steps with which my chastisement approached. I met with one accident which, as it brought on no consequence, I shall no more than mention. An act of cruelty to a child aroused against me the anger of a passer by, whom I recognised the other day in the person of your kinsman; the doctor and the child’s family joined him; there were moments when I feared for my life; and at last, in order to pacify their too just resentment, Edward Hyde had to bring them to the door, and pay them in a cheque drawn in the name of Henry Jekyll. But this danger was easily eliminated from the future, by opening an account at another bank in the name of Edward Hyde himself; and when, by sloping my own hand backward, I had supplied my double with a signature, I thought I sat beyond the reach of fate.

Some two months before the murder of Sir Danvers, I had been out for one of my adventures, had returned at a late hour, and woke the next day in bed with somewhat odd sensations. It was in vain I looked about me; in vain I saw the decent furniture and tall proportions of my room in the square; in vain that I recognised the pattern of the bed curtains and the design of the mahogany frame; something still kept insisting that I was not where I was, that I had not wakened where I seemed to be, but in the little room in Soho where I was accustomed to sleep in the body of Edward Hyde. I smiled to myself, and, in my psychological way, began lazily to inquire into the elements of this illusion, occasionally, even as I did so, dropping back into a comfortable morning doze. I was still so engaged when, in one of my more wakeful moments, my eyes fell upon my hand. Now the hand of Henry Jekyll (as you have often remarked) was professional in shape and size: it was large, firm, white and comely. But the hand which I now saw, clearly enough in the yellow light of a mid-London morning, lying half shut on the bed clothes, was lean, corded, knuckly, of a dusky pallor and thickly shaded with a swart growth of hair. It was the hand of Edward Hyde.

I must have stared upon it for near half a minute, sunk as I was in the mere stupidity of wonder, before terror woke up in my breast as sudden and startling as the crash of cymbals; and bounding from my bed, I rushed to the mirror. At the sight that met my eyes, my blood was changed into something exquisitely thin and icy. Yes, I had gone to bed Henry Jekyll, I had awakened Edward Hyde. How was this to be explained? I asked myself; and then, with another bound of terror—how was it to be remedied? It was well on in the morning; the servants were up; all my drugs were in the cabinet—a long journey, down two pair of stairs, through the back passage, across the open court and through the anatomical theatre, from where I was then standing horror-struck. It might indeed be possible to cover my face; but of what use was that, when I was unable to conceal the alteration in my stature? And then with an overpowering sweetness of relief, it came back upon my mind that the servants were already used to the coming and going of my second self. I had soon dressed, as well as I was able, in clothes of my own size: had soon passed through the house, where Bradshaw stared and drew back at seeing Mr. Hyde at such an hour and in such a strange array; and ten minutes later, Dr. Jekyll had returned to his own shape and was sitting down, with a darkened brow, to make a feint of breakfasting.

Small indeed was my appetite. This inexplicable incident, this reversal of my previous experience, seemed, like the Babylonian finger on the wall, to be spelling out the letters of my judgment; and I began to reflect more seriously than ever before on the issues and possibilities of my double existence. That part of me which I had the power of projecting, had lately been much exercised and nourished; it had seemed to me of late as though the body of Edward Hyde had grown in stature, as though (when I wore that form) I were conscious of a more generous tide of blood; and I began to spy a danger that, if this were much prolonged, the balance of my nature might be permanently overthrown, the power of voluntary change be forfeited, and the character of Edward Hyde become irrevocably mine. The power of the drug had not been always equally displayed. Once, very early in my career, it had totally failed me; since then I had been obliged on more than one occasion to double, and once, with infinite risk of death, to treble the amount; and these rare uncertainties had cast hitherto the sole shadow on my contentment. Now, however, and in the light of that morning’s accident, I was led to remark that whereas, in the beginning, the difficulty had been to throw off the body of Jekyll, it had of late, gradually but decidedly transferred itself to the other side. All things therefore seemed to point to this: that I was slowly losing hold of my original and better self, and becoming slowly incorporated with my second and worse.

Between these two, I now felt I had to choose. My two natures had memory in common, but all other faculties were most unequally shared between them. Jekyll (who was composite) now with the most sensitive apprehensions, now with a greedy gusto, projected and shared in the pleasures and adventures of Hyde; but Hyde was indifferent to Jekyll, or but remembered him as the mountain bandit remembers the cavern in which he conceals himself from pursuit. Jekyll had more than a father’s interest; Hyde had more than a son’s indifference. To cast in my lot with Jekyll, was to die to those appetites which I had long secretly indulged and had of late begun to pamper. To cast it in with Hyde, was to die to a thousand interests and aspirations, and to become at a blow and forever, despised and friendless. The bargain might appear unequal; but there was still another consideration in the scales; for while Jekyll would suffer smartingly in the fires of abstinence, Hyde would be not even conscious of all that he had lost. Strange as my circumstances were, the terms of this debate are as old and commonplace as man; much the same inducements and alarms cast the die for any tempted and trembling sinner; and it fell out with me, as it falls with so vast a majority of my fellows, that I chose the better part and was found wanting in the strength to keep to it.

Yes, I preferred the elderly and discontented doctor, surrounded by friends and cherishing honest hopes; and bade a resolute farewell to the liberty, the comparative youth, the light step, leaping impulses and secret pleasures, that I had enjoyed in the disguise of Hyde. I made this choice perhaps with some unconscious reservation, for I neither gave up the house in Soho, nor destroyed the clothes of Edward Hyde, which still lay ready in my cabinet. For two months, however, I was true to my determination; for two months, I led a life of such severity as I had never before attained to, and enjoyed the compensations of an approving conscience. But time began at last to obliterate the freshness of my alarm; the praises of conscience began to grow into a thing of course; I began to be tortured with throes and longings, as of Hyde struggling after freedom; and at last, in an hour of moral weakness, I once again compounded and swallowed the transforming draught.

I do not suppose that, when a drunkard reasons with himself upon his vice, he is once out of five hundred times affected by the dangers that he runs through his brutish, physical insensibility; neither had I, long as I had considered my position, made enough allowance for the complete moral insensibility and insensate readiness to evil, which were the leading characters of Edward Hyde. Yet it was by these that I was punished. My devil had been long caged, he came out roaring. I was conscious, even when I took the draught, of a more unbridled, a more furious propensity to ill. It must have been this, I suppose, that stirred in my soul that tempest of impatience with which I listened to the civilities of my unhappy victim; I declare at least, before God, no man morally sane could have been guilty of that crime upon so pitiful a provocation; and that I struck in no more reasonable spirit than that in which a sick child may break a plaything. But I had voluntarily stripped myself of all those balancing instincts, by which even the worst of us continues to walk with some degree of steadiness among temptations; and in my case, to be tempted, however slightly, was to fall.

Instantly the spirit of hell awoke in me and raged. With a transport of glee, I mauled the unresisting body, tasting delight from every blow; and it was not till weariness had begun to succeed, that I was suddenly, in the top fit of my delirium, struck through the heart by a cold thrill of terror. A mist dispersed; I saw my life to be forfeit; and fled from the scene of these excesses, at once glorying and trembling, my lust of evil gratified and stimulated, my love of life screwed to the topmost peg. I ran to the house in Soho, and (to make assurance doubly sure) destroyed my papers; thence I set out through the lamplit streets, in the same divided ecstasy of mind, gloating on crime, light-headedly devising others in the future, and yet still hastening and still hearkening in my wake for the steps of the avenger. Hyde had a song upon his lips as he compounded the draught, and as he drank it, pledged the dead man. The pangs of transformation had not done tearing him, before Henry Jekyll, with streaming tears of gratitude and remorse, had fallen upon his knees and lifted his clasped hands to God. The veil of self-indulgence was rent from head to foot, I saw my life as a whole: I followed it up from the days of childhood, when I had walked with my father’s hand, and through the self-denying toils of my professional life, to arrive again and again, with the same sense of unreality, at the damned horrors of the evening. I could have screamed aloud; I sought with tears and prayers to smother down the crowd of hideous images and sounds with which my memory swarmed against me; and still, between the petitions, the ugly face of my iniquity stared into my soul. As the acuteness of this remorse began to die away, it was succeeded by a sense of joy. The problem of my conduct was solved. Hyde was thenceforth impossible; whether I would or not, I was now confined to the better part of my existence; and O, how I rejoiced to think it! with what willing humility, I embraced anew the restrictions of natural life! with what sincere renunciation, I locked the door by which I had so often gone and come, and ground the key under my heel!

The next day, came the news that the murder had been overlooked, that the guilt of Hyde was patent to the world, and that the victim was a man high in public estimation. It was not only a crime, it had been a tragic foolly. I think I was glad to know it; I think I was glad to have my better impulses thus buttressed and guarded by the terrors of the scaffold. Jekyll was now my city of refuge; let but Hyde peep out an instant, and the hands of all men would be raised to take and slay him.

I resolved in my future conduct to redeem the past; and I can say with honesty that my resolve was fruitful of some good. You know yourself how earnestly in the last months of last year, I laboured to relieve suffering; you know that much was done for others, and that the days passed quietly, almost happily for myself. Nor can I truly say that I wearied of this beneficent and innocent life; I think instead that I daily enjoyed it more completely; but I was still cursed with my duality of purpose; and as the first edge of my penitence wore off, the lower side of me, so long indulged, so recently chained down, began to growl for licence. Not that I dreamed of resuscitating Hyde; the bare idea of that would startle me to frenzy: no, it was in my own person, that I was once more tempted to trifle with my conscience; and it was as an ordinary secret sinner, that I at last fell before the assaults of temptation.

There comes an end to all things; the most capacious measure is filled at last; and this brief condescension to my evil finally destroyed the balance of my soul. And yet I was not alarmed; the fall seemed natural, like a return to the old days before I had made my discovery. It was a fine, clear, January day, wet under foot where the frost had melted, but cloudless overhead; and the Regent's Park was full of winter chirruppings and sweet with Spring odours. I sat in the sun on a bench; the animal within me licking the chops of memory; the spiritual side a little drowsed, promising subsequent penitence, but not yet moved to begin. After all, I reflected I was like my neighbours; and then I smiled, comparing myself with other men, comparing my active goodwill with the lazy cruelty of their neglect. And at the very moment of that vainglorious thought, a qualm came over me, a horrid nausea and the most deadly shuddering. These passed away, and left me faint; and then as in its turn the faintness subsided, I began to be aware of a change in the temper of my thoughts, a greater boldness, a contempt of danger, a solution of the bonds of obligation. I looked down; my clothes hung formlessly on my shrunken limbs; the hand that lay on my knee was corded and hairy. I was once more Edward Hyde. A moment before I had been safe of all men's respect, wealthy, beloved—the cloth laying for me in the dining room at home; and now I was the common quarry of mankind, hunted, houseless, a known murderer, thrall to the gallows.

My reason wavered, but it did not fail me utterly. I have more than once observed that, in my second character, my faculties seemed sharpened to a point and my spirits more tensely elastic; thus it came about that, where Jekyll perhaps might have succumbed, Hyde rose to the importance of the moment. My drugs were in one of these presses of my cabinet; how was I to reach them? That was the problem that (crushing my temples in my hands) I set myself to solve. The laboratory door I had closed. If I sought to enter by the house, my own servants would consign me to the gallows. I saw I must employ another hand, and thought of Lanyon. How was he to be reached? how persuaded? Supposing that I escaped capture in the streets, how was I to make my way into his presence? and how should I, an unknown and displeasing visitor, prevail on the famous physician to rifle the study of his colleague, Dr. Jekyll? Then I remembered that of my original character, one part remained to me: I could write my own hand; and once I had conceived that kindling spark, the way that I must follow became lighted up from end to end.

Thereupon, I arranged my clothes as best I could, and summoning a passing hansom, drove to an hotel in Portland Street, the name of which I chanced to remember. At my appearance (which was indeed comical enough, however tragic a fate these garments covered) the driver could not conceal his mirth. I gnashed my teeth upon him with a gust of devilish fury; and the smile withered from his face—happily for him—yet more happily for myself, for in another instant I had certainly dragged him from his perch. At the inn, as I entered, I looked about me with so black a countenance as made the attendants tremble; not a look did they exchange in my presence; but obsequiously took my orders, led me to a private room, and brought me wherewithal to write. Hyde in danger of his life was a creature new to me: shaken with inordinate anger, strung to the pitch of murder, lusting to inflict pain. Yet the creature was astute; mastered his fury with a great effort of the will; composed his two important letters, one to Lanyon and one to Poole; and that he might receive actual evidence of their being posted, sent them out with directions that they should be registered.

Thenceforward, he sat all day over the fire in the private room, gnawing his nails; there he dined, sitting alone with his fears, the waiter visibly quailing before his eye; and thence, when the night was fully come, he set forth in the corner of a closed cab, and was driven to and fro about the streets of the city. He, I say—I cannot say, I. That child of Hell had nothing human; nothing lived in him but fear and hatred. And when at last, thinking the driver had begun to grow suspicious, he discharged the cab and ventured on foot, attired in his misfitting clothes, an object marked out for observation, into the midst of the nocturnal passengers, these two base passions raged within him like a tempest. He walked fast, hunted by his fears, chattering to himself, skulking through the less-frequented thoroughfares, counting the minutes that still divided him from midnight. Once a woman spoke to him, offering, I think, a box of lights. He smote her in the face, and she fled.

When I came to myself at Lanyon’s, the horror of my old friend perhaps affected me somewhat: I do not know; it was at least but a drop in the sea to the abhorrence with which I looked back upon these hours. A change had come over me. It was no longer the fear of the gallows, it was the horror of being Hyde that racked me. I received Lanyon’s condemnation partly in a dream; it was partly in a dream that I came home to my own house and got into bed. I slept after the prostration of the day, with a stringent and profound slumber which not even the nightmares that wrung me could avail to break. I awoke in the morning shaken, weakened, but refreshed. I still hated and feared the thought of the brute that slept within me, and I had not of course forgotten the appalling dangers of the day before; but I was once more at home, in my own house and close to my drugs; and gratitude for my escape shone so strong in my soul that it almost rivalled the brightness of hope.

I was stepping leisurely across the court after breakfast, drinking the chill of the air with pleasure, when I was seized again with those indescribable sensations that heralded the change; and I had but the time to gain the shelter of my cabinet, before I was once again raging and freezing with the passions of Hyde. It took on this occasion a double dose to recall me to myself; and alas, six hours after, as I sat looking sadly in the fire, the pangs returned, and the drug had to be re-administered. In short, from that day forth it seemed only by a great effort as of gymnastics, and only under the immediate stimulation of the drug, that I was able to wear the countenance of Jekyll. At all hours of the day and night, I would be taken with the premonitory shudder; above all, if I slept, or even dozed for a moment in my chair, it was always as Hyde that I awakened. Under the strain of this continually impending doom and by the sleeplessness to which I now condemned myself, ay, even beyond what I had thought possible to man, I became, in my own person, a creature eaten up and emptied by fever, languidly weak both in body and mind, and solely occupied by one thought: the horror of my other self. But when I slept, or when the virtue of the medicine wore off, I would leap almost without transition (for the pangs of transformation grew daily less marked) into the possession of a fancy brimming with images of terror, a soul boiling with causeless hatreds, and a body that seemed not strong enough to contain the raging energies of life. The powers of Hyde seemed to have grown with the sickliness of Jekyll. And certainly the hate that now divided them was equal on each side. With Jekyll, it was a thing of vital instinct. He had now seen the full deformity of that creature that shared with him some of the phenomena of consciousness, and was co-heir with him to death: and beyond these links of community, which in themselves made the most poignant part of his distress, he thought of Hyde, for all his energy of life, as of something not only hellish but inorganic. This was the shocking thing; that the slime of the pit seemed to utter cries and voices; that the amorphous dust gesticulated and sinned; that what was dead, and had no shape, should usurp the offices of life. And this again, that that insurgent horror was knit to him closer than a wife, closer than an eye; lay caged in his flesh, where he heard it mutter and felt it struggle to be born; and at every hour of weakness, and in the confidence of slumber, prevailed against him, and deposed him out of life. The hatred of Hyde for Jekyll, was of a different order. His terror of the gallows drove him continually to commit temporary suicide, and return to his subordinate station of a part instead of a person; but he loathed the necessity, he loathed the despondency into which Jekyll was now fallen, and he resented the dislike with which he was himself regarded. Hence the apelike tricks that he would play me, scrawling in my own hand blasphemies on the pages of my books, burning the letters and destroying the portrait of my father; and indeed, had it not been for his fear of death, he would long ago have ruined himself in order to involve me in the ruin. But his love of life is wonderful; I go further: I, who sicken and freeze at the mere thought of him, when I recall the abjection and passion of this attachment and when I know how he fears my power to cut him off by suicide, I find it in my heart to pity him.

It is useless, and the time awfully fails me, to prolong this description; no one has ever suffered such torments, let that suffice; and yet even to these, habit brought—no, not alleviation—but a certain callousness of soul, a certain acquiescence of despair; and my punishment might have gone on for years, but for the last calamity which has now fallen, and which has finally severed me from my own face and nature. My provision of the salt, which had never been renewed since the date of the first experiment, began to run low. I sent out for a fresh supply, and mixed the draught; the ebullition followed, and the first change of colour, not the second; I drank it and it was without efficiency. You will learn from Poole how I have had London ransacked; it was in vain; and I am now persuaded that my first supply was impure, and that it was that unknown impurity which lent efficacy to the draught.

About a week has passed, and I am now finishing this statement under the influence of the last of the old powders. This, then, is the last time, short of a miracle, that Henry Jekyll can think his own thoughts or see his own face (now how sadly altered!) in the glass. Nor must I delay too long to bring my writing to an end; for if my narrative has hitherto escaped destruction, it has been by a combination of great prudence and great good luck. Should the throes of change take me in the act of writing it, Hyde will tear it in pieces; but if some time shall have elapsed after I have laid it by, his wonderful selfishness and circumscription to the moment will probably save it once again from the action of his apelike spite. And indeed the doom that is closing on us both, has already changed and crushed him. Half an hour from now when I shall again and forever reindue that hated personality, I know how I shall sit shuddering and weeping in my chair, or continue, with the most strained and fearstruck ecstasy of listening, to pace up and down this room (my last earthly refuge) and give ear to every sound of menace. Will Hyde die upon the scaffold? or will he find the courage to release himself at the last moment? God knows; I am careless; this is my true hour of death, and what is to follow concerns another than myself. Here then, as I lay down the pen and proceed to seal up my confession, I bring the life of that unhappy Henry Jekyll to an end.

A LODGING FOR THE NIGHT

It was late in November, 1456. The snow fell over Paris with rigorous, relentless persistence; sometimes the wind made a sally and scattered it in flying vortices; sometimes there was a lull, and flake after flake descended out of the black night air, silent, circuitous, interminable. To poor people, looking up under moist eyebrows, it seemed a wonder where it all came from. Master Francis Villon had propounded an alternative that afternoon, at a tavern window: was it only pagan Jupiter plucking geese upon Olympus? or were the holy angels moulting? He was only a poor Master of Arts, he went on; and as the question somewhat touched upon divinity, he durst not venture to conclude. A silly old priest from Montargis, who was among the company, treated the young rascal to a bottle of wine in honour of the jest and grimaces with which it was accompanied, and swore on his own white beard that he had been just such another irreverent dog when he was Villon’s age.

The air was raw and pointed, but not far below freezing; and the flakes were large, damp, and adhesive. The whole city was sheeted up. An army might have marched from end to end and not a footfall given the alarm. If there were any belated birds in heaven, they saw the island like a large white patch, and the bridges like slim white spars on the black ground of the river. High up overhead the snow settled among the tracery of the cathedral towers. Many a niche was drifted full; many a statue wore a long white bonnet on its grotesque or sainted head. The gargoyles had been transformed into great false noses, drooping toward the point. The crockets were like upright pillows swollen on one side. In the intervals of the wind there was a dull sound dripping about the precincts of the church.

The cemetery of St. John had taken its own share of the snow. All the graves were decently covered; tall white housetops stood around in grave array; worthy burghers were long ago in bed, be-nightcapped like their domiciles; there was no light in all the neighbourhood but a little peep from a lamp that hung swinging in the church choir, and tossed the shadows to and fro in time to its oscillations. The clock was hard on ten when the patrol went by with halberds and a lantern, beating their hands; and they saw nothing suspicious about the cemetery of St. John.

Yet there was a small house, backed up against the cemetery wall, which was still awake, and awake to evil purpose, in that snoring district. There was not much to betray it from without; only a stream of warm vapour from the chimney-top, a patch where the snow melted on the roof, and a few half-obliterated footprints at the door. But within, behind the shuttered windows, Master Francis Villon, the poet, and some of the thievish crew with whom he consorted, were keeping the night alive and passing round the bottle.

A great pile of living embers diffused a strong and ruddy glow from the arched chimney. Before this straddled Dom Nicolas, the Picardy monk, with his skirts picked up and his fat legs bared to the comfortable warmth. His dilated shadow cut the room in half; and the firelight only escaped on either side of his broad person, and in a little pool between his outspread feet. His face had the beery, bruised appearance of the continual drinker’s; it was covered with a network of congested veins, purple in ordinary circumstances, but now pale violet, for even with his back to the fire the cold pinched him on the other side. His cowl had half fallen back, and made a strange excrescence on either side of his bull-neck. So he straddled, grumbling, and cut the room in half with the shadow of his portly frame.

On the right, Villon and Guy Tabary were huddled together over a scrap of parchment; Villon making a ballade which he was to call the “Ballade of Roast Fish,” and Tabary sputtering admiration at his shoulder. The poet was a rag of a man, dark, little, and lean, with hollow cheeks and thin black locks. He carried his four and twenty years with feverish animation. Greed had made folds about his eyes, evil smiles had puckered his mouth. The wolf and pig struggled together in his face. It was an eloquent, sharp, ugly, earthly countenance. His hands were small and prehensile, with fingers knotted like a cord; and they were continually flickering in front of him in violent and expressive pantomime. As for Tabary, a broad, complacent, admiring imbecility breathed from his squash nose and slobbering lips; he had become a thief, just as he might have become the most decent of burgesses, by the imperious chance that rules the lives of human geese and human donkeys.

At the monk’s other hand, Montigny and Thevenin Pensete played a game of chance. About the first there clung some flavour of good birth and training, as about a fallen angel; something long, lithe, and courtly in the person; something aquiline and darkling in the face. Thevenin, poor soul, was in great feather; he had done a good stroke of knavery that afternoon in the Faubourg St. Jacques, and all night he had been gaining from Montigny. A flat smile illuminated his face; his bald head shone rosily in a garland of red curls; his little protuberant stomach shook with silent chucklings as he swept in his gains.

“Doubles or quits?” said Thevenin.

Montigny nodded grimly.

“Some may prefer to dine in state,” wrote Villon, “on bread and cheese on silver plate. Or, or--help me out, Guido!”

Tabary giggled.

“Or parsley on a golden dish,” scribbled the poet.

The wind was freshening without; it drove the snow before it, and sometimes raised its voice in a victorious whoop, and made sepulchral grumblings in the chimney. The cold was growing sharper as the night went on. Villon, protruding his lips, imitated the gust with something between a whistle and a groan. It was an eerie, uncomfortable talent of the poet’s, much detested by the Picardy monk.

“Can’t you hear it rattle in the gibbet?” said Villon. “They are all dancing the devil’s jig on nothing, up there. You may dance, my gallants; you’ll be none the warmer. Whew, what a gust! Down went somebody just now! A medlar the fewer on the three-legged medlar-tree! I say, Dom Nicolas, it’ll be cold to-night on the St. Denis Road?” he asked.

Dom Nicholas winked both his big eyes, and seemed to choke upon his Adam’s apple. Montfaucon, the great, grisly Paris gibbet, stood hard by the St. Denis Road, and the pleasantry touched him on the raw. As for Tabary, he laughed immoderately over the medlars; he had never heard anything more light-hearted; and he held his sides and crowed. Villon fetched him a fillip on the nose, which turned his mirth into an attack of coughing.

“Oh, stop that row,” said Villon, “and think of rhymes to ‘fish’!”

“Doubles or quits?” said Montigny, doggedly.

“With all my heart,” quoth Thevenin.

“Is there any more in that bottle?” asked the monk.

“Open another,” said Villon. “How do you ever hope to fill that big hogshead, your body, with little things like bottles? And how do you expect to get to heaven? How many angels, do you fancy, can be spared to carry up a single monk from Picardy? Or do you think yourself another Elias--and they’ll send the coach for you?”

“Hominibus impossible,” replied the monk, as he filled his glass.

Tabary was in ecstasies.

Villon filliped his nose again.

“Laugh at my jokes, if you like,” he said.

Villon made a face at him. “Think of rhymes to ‘fish,’ ” he said. “What have you to do with Latin? You’ll wish you knew none of it at the great assizes, when the devil calls for Guido Tabary, clericus—the devil with the humpback and red-hot fingernails. Talking of the devil,” he added, in a whisper, “look at Montigny!”

All three peered covertly at the gamester. He did not seem to be enjoying his luck. His mouth was a little to a side; one nostril nearly shut, and the other much inflated. The black dog was on his back, as people say, in terrifying nursery metaphor; and he breathed hard under the gruesome burden.

“He looks as if he could knife him,” whispered Tabary, with round eyes.

The monk shuddered, and turned his face and spread his open hands to the red embers. It was the cold that thus affected Dom Nicolas, and not any excess of moral sensibility.

“Come now,” said Villon—“about this ballade. How does it run so far?” And beating time with his hand, he read it aloud to Tabary.

They were interrupted at the fourth rhyme by a brief and fatal movement among the gamesters. The round was completed, and Thevenin was just opening his mouth to claim another victory, when Montigny leaped up, swift as an adder, and stabbed him to the heart. The blow took effect before he had time to utter a cry, before he had time to move. A tremor or two convulsed his frame; his hands opened and shut, his heels rattled on the floor; then his head rolled backward over one shoulder, with eyes wide open; and Thevenin Pensete’s spirit had returned to Him who made it.

Every one sprang to his feet; but the business was over in two twos. The four living fellows looked at each other in rather a ghastly fashion, the dead man contemplating a corner of the roof with a singular and ugly leer.

“My God!” said Tabary, and he began to pray in Latin.

Villon broke out into hysterical laughter. He came a step forward and ducked a ridiculous bow at Thevenin, and laughed still louder. Then he sat down suddenly, all of a heap, upon a stool, and continued laughing bitterly, as though he would shake himself to pieces.

Montigny recovered his composure first.

“Let’s see what he has about him,” he remarked; and he picked the dead man’s pockets with a practised hand, and divided the money into four equal portions on the table. “There’s for you,” he said.

The monk received his share with a deep sigh, and a single stealthy glance at the dead Thevenin, who was beginning to sink into himself and topple sideways off the chair.

“We’re all in for it,” cried Villon, swallowing his mirth. “It’s a hanging job for every man Jack of us that’s here--not to speak of those who aren’t.” He made a shocking gesture in the air with his raised right hand, and put out his tongue and threw his head on one side, so as to counterfeit the appearance of one who has been hanged. Then he pocketed his share of the spoil, and executed a shuffle with his feet as if to restore the circulation.

Tabary was the last to help himself; he made a dash at the money, and retired to the other end of the apartment.

Montigny stuck Thevenin upright in the chair, and drew out the dagger, which was followed by a jet of blood.

“You fellows had better be moving,” he said, as he wiped the blade on his victim’s doublet.

“I think we had,” returned Villon, with a gulp. “Damn his fat head!” he broke out. “It sticks in my throat like phlegm. What right has a man to have red hair when he is dead?” And he fell all of a heap again upon the stool, and fairly covered his face with his hands.

Montigny and Dom Nicolas laughed aloud, even Tabary feebly chiming in.

“Cry-baby!” said the monk.

“I always said he was a woman,” added Montigny, with a sneer. “Sit up, can’t you?” he went on, giving another shake to the murdered body. “Tread out that fire, Nick!”

But Nick was better employed; he was quietly taking Villon’s purse, as the poet sat, limp and trembling, on the stool where he had been making a ballade not three minutes before. Montigny and Tabary dumbly demanded a share of the booty, which the monk silently promised as he passed the little bag into the bosom of his gown. In many ways an artistic nature unfits a man for practical existence.

No sooner had the theft been accomplished than Villon shook himself, jumped to his feet, and began helping to scatter and extinguish the embers. Meanwhile Montigny opened the door and cautiously peered into the street. The coast was clear; there was no meddlesome patrol in sight. Still it was judged wiser to slip out severally; and as Villon was himself in a hurry to escape from the neighbourhood of the dead Thevenin, and the rest were in a still greater hurry to get rid of him before he should discover the loss of his money, he was the first by general consent to issue forth into the street.

The wind had triumphed and swept all the clouds from heaven. Only a few vapours, as thin as moonlight, fleeted rapidly across the stars. It was bitter cold; and, by a common optical effect, things seemed almost more definite than in the broadest daylight. The sleeping city was absolutely still; a company of white hoods, a field full of little alps, below the twinkling stars. Villon cursed his fortune. Would it were still snowing! Now, wherever he went, he left an indelible trail behind him on the glittering streets; wherever he went, he was still tethered to the house by the cemetery of St. John; wherever he went, he must weave, with his own plodding feet, the rope that bound him to the crime and would bind him to the gallows. The leer of the dead man came back to him with new significance. He snapped his fingers as if to pluck up his own spirits, and, choosing a street at random, stepped boldly forward in the snow.

Two things preoccupied him as he went: the aspect of the gallows at Montfaucon in this bright, windy phase of the night’s existence, for one; and for another, the look of the dead man with his bald head and garland of red curls. Both struck cold upon his heart, and he kept quickening his pace as if he could escape from unpleasant thoughts by mere fleetness of foot. Sometimes he looked back over his shoulder with a sudden nervous jerk; but he was the only moving thing in the white streets, except when the wind swooped round a corner and threw up the snow, which was beginning to freeze, in spouts of glittering dust.

Suddenly he saw, a long way before him, a black clump and a couple of lanterns. The clump was in motion, and the lanterns swung as though carried by men walking. It was a patrol. And though it was merely crossing his line of march he judged it wiser to get out of eyeshot as speedily as he could. He was not in the humour to be challenged, and he was conscious of making a very conspicuous mark upon the snow. Just on his left hand there stood a great hotel, with some turrets and a large porch before the door; it was half ruinous, he remembered, and had long stood empty; and so he made three steps of it, and jumped into the shelter of the porch. It was pretty dark inside, after the glimmer of the snowy streets, and he was groping forward with outspread hands, when he stumbled over some substance which offered an indescribable mixture of resistances, hard and soft, firm and loose. His heart gave a leap, and he sprang two steps back and stared dreadfully at the obstacle. Then he gave a little laugh of relief. It was only a woman, and she dead. He knelt beside her to make sure upon this latter point. She was freezing cold, and rigid like a stick. A little ragged finery fluttered in the wind about her hair, and her cheeks had been heavily rouged that same afternoon. Her pockets were quite empty; but in her stocking, underneath the garter, Villon found two of the small coins that went by the name of whites. It was little enough, but it was always something; and the poet was moved with a deep sense of pathos that she should have died before she had spent her money. That seemed to him a dark and pitiable mystery; and he looked from the coins in his hand to the dead woman, and back again to the coins, shaking his head over the riddle of man’s life. Henry V. of England, dying at Vincennes just after he had conquered France, and this poor jade cut off by a cold draught in a great man’s doorway before she had time to spend her couple of whites--it seemed a cruel way to carry on the world. Two whites would have taken such a little while to squander; and yet it would have been one more good taste in the mouth, one more smack of the lips, before the devil got the soul, and the body was left to birds and vermin. He would like to use all his tallow before the light was blown out and the lantern broken.

While these thoughts were passing through his mind, he was feeling, half mechanically, for his purse. Suddenly his heart stopped beating; a feeling of cold scales passed up the back of his legs, and a cold blow seemed to fall upon his scalp. He stood petrified for a moment; then he felt again with one feverish movement; then his loss burst upon him, and he was covered at once with perspiration. To spendthrifts money is so living and actual--it is such a thin veil between them and their pleasures! There is only one limit to their fortune--that of time; and a spendthrift with only a few crowns is the Emperor of Rome until they are spent. For such a person to lose his money is to suffer the most shocking reverse, and fall from heaven to hell, from all to nothing, in a breath. And all the more if he has put his head in the halter for it; if he may be hanged to-morrow for that same purse, so dearly earned, so foolishly departed! Villon stood and cursed; he threw the two whites into the street; he shook his fist at heaven; he stamped, and was not horrified to find himself trampling the poor corpse. Then he began rapidly to retrace his steps toward the house beside the cemetery. He had forgotten all fear of the patrol, which was long gone by at any rate, and had no idea but that of his lost purse. It was in vain that he looked right and left upon the snow; nothing was to be seen. He had not dropped it in the streets. Had it fallen in the house? He would have liked dearly to go in and see; but the idea of the grisly occupant unmanned him. And he saw besides, as he drew near, that their efforts to put out the fire had been unsuccessful; on the contrary, it had broken into a blaze, and a changeful light played in the chinks of door and window, and revived his terror for the authorities and Paris gibbet.

He returned to the hotel with the porch, and groped about upon the snow for the money he had thrown away in his childish passion. But he could only find one white; the other had probably struck sideways and sunk deeply in. With a single white in his pocket, all his projects for a rousing night in some wild tavern vanished utterly away. And it was not only pleasure that fled laughing from his grasp; positive discomfort, positive pain, attacked him as he stood ruefully before the porch. His perspiration had dried upon him; and although the wind had now fallen, a binding frost was setting in stronger with every hour, and he felt benumbed and sick at heart. What was to be done? Late as was the hour, improbable as was his success, he would try the house of his adopted father, the chaplain of St. Benoit.

He ran all the way, and knocked timidly. There was no answer. He knocked again and again, taking heart with every stroke; and at last steps were heard approaching from within. A barred wicket fell open in the iron-studded door, and emitted a gush of yellow light.

“Hold up your face to the wicket,” said the chaplain from within.

“It’s only me,” whimpered Villon.

“Oh, it’s only you, is it?” returned the chaplain; and he cursed him with foul, unpriestly oaths for disturbing him at such an hour, and bade him be off to hell, where he came from.

“My hands are blue to the wrist,” pleaded Villon; “my feet are dead and full of twinges; my nose aches with the sharp air; the cold lies at my heart. I may be dead before morning. Only this once, father, and, before God, I will never ask again!”

“You should have come earlier,” said the ecclesiastic, coolly. “Young men require a lesson now and then.” He shut the wicket and retired deliberately into the interior of the house.

Villon was beside himself; he beat upon the door with his hands and feet, and shouted hoarsely after the chaplain.

“Wormy old fox!” he cried. “If I had my hand under your twist, I would send you flying headlong into the bottomless pit.”

A door shut in the interior, faintly audible to the poet down long passages. He passed his hand over his mouth with an oath. And then the humour of the situation struck him, and he laughed and looked lightly up to heaven, where the stars seemed to be winking over his discomfiture.

What was to be done? It looked very like a night in the frosty streets. The idea of the dead woman popped into his imagination, and gave him a hearty fright; what had happened to her in the early night might very well happen to him before morning. And he so young! And with such immense possibilities of disorderly amusement before him! He felt quite pathetic over the notion of his own fate, as if it had been some one else’s, and made a little imaginative vignette of the scene in the morning when they should find his body.

He passed all his chances under review, turning the white between his thumb and forefinger. Unfortunately he was on bad terms with some old friends who would once have taken pity on him in such a plight. He had lampooned them in verses; he had beaten and cheated them; and yet now, when he was in so close a pinch, he thought there was at least one who might perhaps relent. It was a chance. It was worth trying at least, and he would go and see.

On the way, two little accidents happened to him which coloured his musings in a very different manner. For, first, he fell in with the track of a patrol, and walked in it for some hundred yards, although it lay out of his direction. And this spirited him up; at least he had confused his trail; for he was still possessed with the idea of people tracking him all about Paris over the snow, and collaring him next morning before he was awake. The other matter affected him quite differently. He passed a street-corner where, not so long before, a woman and her child had been devoured by wolves. This was just the kind of weather, he reflected, when wolves might take it into their heads to enter Paris again; and a lone man in these deserted streets would run the chance of something worse than a mere scare. He stopped and looked upon the place with an unpleasant interest--it was a centre where several lanes intersected each other; and he looked down them all, one after another, and held his breath to listen, lest he should detect some galloping black things on the snow or hear the sound of howling between him and the river. He remembered his mother telling him the story and pointing out the spot, while he was yet a child. His mother! If he only knew where she lived, he might make sure at least of shelter. He determined he would inquire upon the morrow; nay, he would go and see her, too, poor old girl! So thinking, he arrived at his destination--his last hope for the night.

The house was quite dark, like its neighbours; and yet after a few taps he heard a movement overhead, a door opening, and a cautious voice asking who was there. The poet named himself in a loud whisper, and waited, not without some trepidation, the result. Nor had he to wait long. A window was suddenly opened, and a pailful of slops splashed down upon the door-step. Villon had not been unprepared for something of the sort, and had put himself as much in shelter as the nature of the porch admitted; but for all that he was deplorably drenched below the waist. His hose began to freeze almost at once. Death from cold and exposure stared him in the face; he remembered he was of phthisical tendency, and began coughing tentatively. But the gravity of the danger steadied his nerves. He stopped a few hundred yards from the door where he had been so rudely used, and reflected with his finger to his nose. He could only see one way of getting a lodging, and that was to take it. He had noticed a house not far away, which looked as if it might be easily broken into; and thither he betook himself promptly, entertaining himself on the way with the idea of a room still hot, with a table still loaded with the remains of supper, where he might pass the rest of the black hours, and whence he should issue, on the morrow, with an armful of valuable plate. He even considered on what viands and what wines he should prefer; and as he was calling the roll of his favourite dainties, roast fish presented itself to his mind with an odd mixture of amusement and horror.

“I shall never finish that ballade,” he thought to himself; and then, with another shudder at the recollection, “Oh, damn his fat head!” he repeated, fervently, and spat upon the snow.

The house in question looked dark at first sight; but as Villon made a preliminary inspection in search of the handiest point of attack, a little twinkle of light caught his eye from behind a curtained window.

“The devil!” he thought. “People awake! Some student or some saint, confound the crew! Can’t they get drunk and lie in bed snoring like their neighbours? What’s the good of curfew, and poor devils of bell-ringers jumping at a rope’s end in bell-towers? What’s the use of day, if people sit up all night? The gripes to them!” He grinned as he saw where his logic was leading him. “Every man to his business, after all,” added he, “and if they’re awake, by the Lord, I may come by a supper honestly for once, and cheat the devil.”

He went boldly to the door and knocked with an assured hand. On both previous occasions he had knocked timidly and with some dread of attracting notice; but now when he had just discarded the thought of a burglarious entry, knocking at a door seemed a mighty simple and innocent proceeding. The sound of his blows echoed through the house with thin, phantasmal reverberations, as though it were quite empty; but these had scarcely died away before a measured tread drew near, a couple of bolts were withdrawn, and one wing was opened broadly, as though no guile or fear of guile were known to those within. A tall figure of a man, muscular and spare, but a little bent, confronted Villon. The head was massive in bulk, but finely sculptured; the nose blunt at the bottom, but refining upward to where it joined a pair of strong and honest eyebrows; the mouth and eyes surrounded with delicate markings; and the whole face based upon a thick white beard, boldly and squarely trimmed. Seen as it was by the light of a flickering hand-lamp, it looked perhaps nobler than it had a right to do; but it was a fine face, honourable rather than intelligent, strong, simple, and righteous.

“You knock late, sir,” said the old man, in resonant, courteous tones.

Villon cringed, and brought up many servile words of apology; at a crisis of this sort, the beggar was uppermost in him, and the man of genius hid his head with confusion.

“You are cold,” repeated the old man, “and hungry? Well, step in.” And he ordered him into the house with a noble enough gesture.

“Some great seigneur,” thought Villon, as his host, setting down the lamp on the flagged pavement of the entry, shot the bolts once more into their places.

“You will pardon me if I go in front,” he said, when this was done; and he preceded the poet upstairs into a large apartment, warmed with a pan of charcoal and lit by a great lamp hanging from the roof. It was very bare of furniture; only some gold plate on a sideboard, some folios, and a stand of armour between the windows. Some smart tapestry hung upon the walls, representing the crucifixion of our Lord in one piece, and in another a scene of shepherds and shepherdesses by a running stream. Over the chimney was a shield of arms.

“Will you seat yourself,” said the old man, “and forgive me if I leave you? I am alone in my house to-night, and if you are to eat I must forage for you myself.”

No sooner was his host gone than Villon leaped from the chair on which he had just seated himself, and began examining the room with the stealth and passion of a cat. He weighed the gold flagons in his hand, opened all the folios, and investigated the arms upon the shield, and the stuff with which the seats were lined. He raised the window curtains, and saw that the windows were set with rich stained glass in figures, so far as he could see, of martial import. Then he stood in the middle of the room, drew a long breath, and retaining it with puffed cheeks, looked round and round him, turning on his heels, as if to impress every feature of the apartment on his memory.

“Seven pieces of plate,” he said. “If there had been ten, I would have risked it. A fine house, and a fine old master, so help me all the saints!”

And just then, hearing the old man’s tread returning along the corridor, he stole back to his chair, and began humbly toasting his wet legs before the charcoal pan.

His entertainer had a plate of meat in one hand and a jug of wine in the other. He set down the plate upon the table, motioning Villon to draw in his chair, and going to the sideboard, brought back two goblets, which he filled.

“I drink your better fortune,” he said gravely, touching Villon’s cup with his own.

“To our better acquaintance,” said the poet, growing bold. A mere man of the people would have been awed by the courtesy of the old seigneur, but Villon was hardened in that matter; he had made mirth for great lords before now, and found them as black rascals as himself. And so he devoted himself to the viands with a ravenous gusto, while the old man, leaning backward, watched him with steady, curious eyes.

“You have blood on your shoulder, my man,” he said.

Montigny must have laid his wet right hand upon him as he left the house. He cursed Montigny in his heart.

“It was none of my shedding,” he stammered.

“I had not supposed so,” returned his host, quietly. “A brawl?”

“Well, something of that sort,” Villon admitted, with a quaver.

“Perhaps a fellow murdered?”

“Oh no, not murdered,” said the poet, more and more confused. “It was all fair play--murdered by accident. I had no hand in it, God strike me dead!” he added, fervently.

“One rogue the fewer, I dare say,” observed the master of the house.

“You may dare to say that,” agreed Villon, infinitely relieved. “As big a rogue as there is between here and Jerusalem. He turned up his toes like a lamb. But it was a nasty thing to look at. I dare say you’ve seen dead men in your time, my lord?” he added, glancing at the armour.

“Many,” said the old man. “I have followed the wars, as you imagine.”

Villon laid down his knife and fork, which he had just taken up again.

“Were any of them bald?” he asked.

“Oh yes, and with hair as white as mine.”

“I don’t think I should mind the white so much,” said Villon. “His was red.” And he had a return of his shuddering and tendency to laughter, which he drowned with a great draught of wine. “I’m a little put out when I think of it,” he went on. “I knew him--damn him! And then the cold gives a man fancies--or the fancies give a man cold, I don’t know which.”

“Have you any money?” asked the old man.

“I have one white,” returned the poet, laughing. “I got it out of a dead jade’s stocking in a porch. She was as dead as Caesar, poor wench, and as cold as a church, with bits of ribbon sticking in her hair. This is a hard winter for wolves and wenches and poor rogues like me.”

“I”, said the old man, “am Enguerrand de la Feuillée, seigneur de Brisetout, bailly du Patatrac. Who and what may you be?”

Villon rose and made a suitable reverence. “I am called Francis Villon,” he said, “a poor Master of Arts of this university. I know some Latin, and a deal of vice. I can make Chansons, ballades, lais, virelais, and roundels, and I am very fond of wine. I was born in a garret, and I shall not improbably die upon the gallows. I may add, my lord, that from this night forward I am your lordship’s very obsequious servant to command.”

“No servant of mine,” said the knight. “My guest for this evening, and no more.”

“A very grateful guest,” said Villon, politely, and he drank in dumb show to his entertainer.

“You are shrewd,” began the old man, tapping his forehead, “very shrewd; you have learning; you are a clerk; and yet you take a small piece of money off a dead woman in the street. Is it not a kind of theft?”

“It is a kind of theft much practised in the wars, my lord.”

“The wars are the field of honour,” returned the old man, proudly. “There a man plays his life upon the cast; he fights in the name of his lord the king, his Lord God, and all their lordships the holy saints and angels.”

“Put it,” said Villon, “that I were really a thief, should I not play my life also, and against heavier odds?”

“For gain, but not for honour.”

“Gain?” repeated Villon, with a shrug. “Gain! The poor fellow wants supper, and takes it. So does the soldier in a campaign. Why, what are all these requisitions we hear so much about? If they are not gain to those who take them, they are loss enough to the others. The men-at-arms drink by a good fire, while the burgher bites his nails to buy them wine and wood. I have seen a good many ploughmen swinging on trees about the country; ay, I have seen thirty on one elm, and a very poor figure they made; and when I asked some one how all these came to be hanged, I was told it was because they could not scrape together enough crowns to satisfy the men-at-arms.”

“These things are a necessity of war, which the low-born must endure with constancy. It is true that some captains drive overhard; there are spirits in every rank not easily moved by pity; and indeed many follow arms who are no better than brigands.”

“You see,” said the poet, “you cannot separate the soldier from the brigand; and what is a thief but an isolated brigand with circumspect manners? I steal a couple of mutton-chops, without so much as disturbing people’s sleep; the farmer grumbles a bit, but sups none the less wholesomely on what remains. You come up blowing gloriously on a trumpet, take away the whole sheep, and beat the farmer pitifully into the bargain. I have no trumpet; I am only Tom, Dick, or Harry; I am a rogue and a dog, and hanging’s too good for me--with all my heart; but just ask the farmer which of us he prefers, just find out which of us he lies awake to curse on cold nights.”

“Look at us two,” said his lordship. “I am old, strong, and honoured. If I were turned from my house to-morrow, hundreds would be proud to shelter me. Poor people would go out and pass the night in the streets with their children, if I merely hinted that I wished to be alone. And I find you up, wandering homeless, and picking farthings off dead women by the wayside! I fear no man and nothing; I have seen you tremble and lose countenance at a word. I wait God’s summons contentedly in my own house, or, if it please the king to call me out again, upon the field of battle. You look for the gallows; a rough, swift death, without hope or honour. Is there no difference between these two?”

“As far as to the moon,” Villon acquiesced. “But if I had been born lord of Brisetout, and you had been the poor scholar Francis, would the difference have been any the less? Should not I have been warming my knees at this charcoal pan, and would not you have been groping for farthings in the snow? Should not I have been the soldier, and you the thief?”

“A thief?” cried the old man. “I a thief! If you understood your words, you would repent them.”

Villon turned out his hands with a gesture of inimitable impudence. “If your lordship had done me the honour to follow my argument!” he said.

“I do you too much honour in submitting to your presence,” said the knight. “Learn to curb your tongue when you speak with old and honourable men, or some one hastier than I may reprove you in a sharper fashion.” And he rose and paced the lower end of the apartment, struggling with anger and antipathy. Villon surreptitiously refilled his cup, and settled himself more comfortably in the chair, crossing his knees and leaning his head upon one hand and the elbow against the back of the chair. He was now replete and warm; and he was in no wise frightened for his host, having gauged him as justly as was possible between two such different characters. The night was far spent, and in a very comfortable fashion after all; and he felt morally certain of a safe departure on the morrow.

“Tell me one thing,” said the old man, pausing in his walk. “Are you really a thief?”

“I claim the sacred rights of hospitality,” returned the poet. “My lord, I am.”

“You are very young,” the knight continued.

“I should never have been so old,” replied Villon, showing his fingers, “if I had not helped myself with these ten talents. They have been my nursing mothers and my nursing fathers.”

“You may still repent and change.”

“I repent daily,” said the poet. “There are few people more given to repentance than poor Francis. As for change, let somebody change my circumstances. A man must continue to eat, if it were only that he may continue to repent.”

“The change must begin in the heart,” returned the old man, solemnly.

“My dear lord,” answered Villon, “do you really fancy that I steal for pleasure? I hate stealing, like any other piece of work or of danger. My teeth chatter when I see a gallows. But I must eat, I must drink; I must mix in society of some sort. What the devil! Man is not a solitary animal—Cui Deus fæminam tradit. Make me king’s pantler—make me Abbot of St. Denis, make me bailly of the Patatrac, and then I shall be changed indeed. But as long as you leave me the poor scholar Francis Villon, without a farthing, why, of course, I remain the same.”

“The grace of God is all powerful.”

“I should be a heretic to question it,” said Francis. “It has made you lord of Brisetout and bailly of the Patatrac; it has given me nothing but the quick wits under my hat and these ten toes upon my hands. May I help myself to wine? I thank you respectfully. By God’s grace, you have a very superior vintage.”

The lord of Brisetout walked to and fro with his hands behind his back. Perhaps he was not yet quite settled in his mind about the parallel between thieves and soldiers; perhaps Villon had interested him by some cross-thread of sympathy; perhaps his wits were simply muddled by so much unfamiliar reasoning; but whatever the cause, he somehow yearned to convert the young man to a better way of thinking, and could not make up his mind to drive him forth again into the street.

“There is something more than I can understand in this,” he said at length. “Your mouth is full of subtleties, and the devil has led you very far astray; but the devil is only a very weak spirit before God’s truth, and all his subtleties vanish at a word of true honour, like darkness at morning. Listen to me once more. I learned long ago that a gentleman should live chivalrously and lovingly to God and the king and his lady; and though I have seen many strange things done, I have still striven to command my ways upon that rule. It is not only written in all noble histories, but in every man’s heart, if he will take care to read. You speak of food and wine, and I know very well that hunger is a difficult trial to endure; but you do not speak of other wants; you say nothing of honour, of faith to God and other men, of courtesy, of love without reproach. It may be that I am not very wise,—and yet I think I am,—but you seem to me like one who has lost his way and made a great error in life. You are attending to the little wants, and you have totally forgotten the great and only real ones, like a man who should be doctoring toothache on the judgment day. For such things as honour and love and faith are not only nobler than food and drink, but indeed I think we desire them more, and suffer more sharply for their absence. I speak to you as I think you will most easily understand me. Are you not, while careful to fill your belly, disregarding another appetite in your heart, which spoils the pleasure of your life and keeps you continually wretched?”

Villon was sensibly nettled under all this sermonising. “You think I have no sense of honour!” he cried. “I’m poor enough, God knows! It’s hard to see rich people with their gloves, and you blowing in your hands. An empty belly is a bitter thing, although you speak so lightly of it. If you had had as many as I, perhaps you would change your tune. Anyway, I’m a thief,—make the most of that,—but I’m not a devil from hell, God strike me dead! I would have you to know I’ve an honour of my own, as good as yours, though I don’t prate about it all day long, as if it was a God’s miracle to have any. It seems quite natural to me; I keep it in its box till it’s wanted. Why, now, look you here, how long have I been in this room with you? Did you not tell me you were alone in the house? Look at your gold plate! You’re strong, if you like, but you’re old and unarmed, and I have my knife. What did I want but a jerk of the elbow and here would have been you with the cold steel in your bowels, and there would have been me, linking in the streets, with an armful of golden cups! Did you suppose I hadn’t wit enough to see that? and I scorned the action. There are your damned goblets, as safe as in a church; there are you, with your heart ticking as good as new; and here am I, ready to go out again as poor as I came in, with my one white that you threw in my teeth! And you think I have no sense of honour—God strike me dead!”

The old man stretched out his right arm. “I will tell you what you are,” he said. “You are a rogue, my man, an impudent and black-hearted rogue and vagabond. I have passed an hour with you. Oh, believe me, I feel myself disgraced! And you have eaten and drunk at my table. But now I am sick at your presence; the day has come, and the night-bird should be off to his roost. Will you go before, or after?”

“Which you please,” returned the poet, rising. “I believe you to be strictly honourable.” He thoughtfully emptied his cup. “I wish I could add you were intelligent,” he went on, knocking on his head with his knuckles. “Age! age! the brains stiff and rheumatic.”

The old man preceded him from a point of self-respect; Villon followed, whistling, with his thumbs in his girdle.

“God pity you,” said the lord of Brisetout at the door.

“Good-bye, papa,” returned Villon, with a yawn. “Many thanks for the cold mutton.”

The door closed behind him. The dawn was breaking over the white roofs. A chill, uncomfortable morning ushered in the day. Villon stood and heartily stretched himself in the middle of the road.

“A very dull old gentleman,” he thought. “I wonder what his goblets may be worth?”


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Denise, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : R. L. Stevenson, Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, Le Cas étrange du Dr Jekyll et M. Hyde, Payot, Paris, 1931 ainsi que : Un Logement pour la nuit in Le Cas étrange du docteur Jekyll, Paris, Plon, 1890 et A Lodging For The Night in New Arabian Nights, New York, Scribner, 1900. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, James Norval in Verlore siel, sy weervawe Dr. Jekyll and Mr. Hyde, 1934, anonyme, provient de 50 Jaar op die planke: die Afrikaanse beroepstoneel, 1975, Afrique du Sud, Ulrich Stark (éd.). Les images dans le texte sont de Charles Raymond Macauley et proviennent de l’édition illustrée américaine New-York, Scott-Thaw, 1904.

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[1] Juggernaut, ou, en français, Jaggernat. Allusion littéraire à l’idole de Krishna, huitième avatar de Vishnou ; les fanatiques hindous se jetaient autrefois sous les roues du char qui la portait annuellement en procession.

[2] Sawbones : le scieur d’os… pour le chirurgien. Mot de Dickens.

[3] Jeu de mots. Make capital out of veut dire aussi : tirer profit de.

[4] Jeu de mots. To hide = se cacher ; to seek = chercher.

[5] Harry est le diminutif familier de Henry.