Germaine de Staël

DIX ANNÉES D’EXIL

1818

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Table des matières

 

MADAME DE STAËL  NOTICE BIOGRAPHIQUE. 5

PRÉFACE DE M. DE STAËL-HOLSTEIN,  fils aîné de Mme de Staël 10

PREMIÈRE PARTIE. 16

CHAPITRE PREMIER  Causes de l’animosité de Bonaparte contre moi. 16

CHAPITRE II  Commencements de l’opposition dans le Tribunat. – Premières persécutions à ce sujet. – Fouché. 19

CHAPITRE III  Système de fusion adopté par Bonaparte. – Publication de mon ouvrage sur la Littérature. 24

CHAPITRE IV  Conversation de mon père avec Bonaparte. – Campagne de Marengo. 28

CHAPITRE V  Machine infernale. – Paix de Lunéville. 33

CHAPITRE VI  Corps diplomatique sous le consulat. – Mort de Paul Ier. 36

CHAPITRE VII  Paris en 1801. 40

CHAPITRE VIII  Voyage à Coppet. – Préliminaires de paix avec l’Angleterre. 46

CHAPITRE IX  Paris en 1802. – Bonaparte Président de la République italienne. – Retour à Coppet. 50

CHAPITRE X  Nouveaux symptômes de la malveillance de Bonaparte contre mon père et moi. – Affaire de Suisse. 56

CHAPITRE XI  Rupture avec l’Angleterre. – Commencement de mon exil. 62

CHAPITRE XII  Départ pour l’Allemagne. – Arrivée à Weimar. 70

CHAPITRE XIII  Berlin. – Le prince Louis-Ferdinand. 74

CHAPITRE XIV  Conspiration de Moreau et de Pichegru. 77

CHAPITRE XV  Assassinat du duc d’Enghien. 81

CHAPITRE XVI  Maladie et mort de M. Necker. 86

CHAPITRE XVII  Procès de Moreau. 89

CHAPITRE XVIII  Commencement de l’Empire. 93

AVERTISSEMENT DE M. DE STAËL-HOLSTEIN. 100

SECONDE PARTIE. 106

CHAPITRE PREMIER  Suppression de mon ouvrage sur l’Allemagne. – Exil hors de France. 106

CHAPITRE II  Retour à Coppet. – Persécutions diverses. 118

CHAPITRE III  Voyage en Suisse avec M. de Montmorency. 125

CHAPITRE IV  Exil de M. de Montmorency et de Mme Récamier. Nouvelles persécutions. 133

CHAPITRE V  Départ de Coppet. 141

CHAPITRE VI  Passage en Autriche. – 1812. 151

CHAPITRE VII  Séjour à Vienne. 159

CHAPITRE VIII  Départ de Vienne. 165

CHAPITRE IX  Passage en Pologne. 174

CHAPITRE X  Arrivée en Russie. 179

CHAPITRE XI  Kiew. 184

CHAPITRE XII  Route de Kiew à Moscou. 190

CHAPITRE XIII  Aspect du pays. – Caractère du peuple russe. 195

CHAPITRE XIV  Moscou. 200

CHAPITRE XV  Route de Moscou à Pétersbourg. 209

CHAPITRE XVI  Saint-Pétersbourg. 211

CHAPITRE XVII  La famille impériale. 220

CHAPITRE XVIII  Mœurs des grands seigneurs russes. 226

CHAPITRE XIX  Établissements d’instruction publique. – Institut de Sainte-Catherine. 232

CHAPITRE XX  Départ pour la Suède. – Passage en Finlande. 242

Ce livre numérique. 251

 

MADAME DE STAËL

NOTICE BIOGRAPHIQUE

L’histoire de la vie active de Mme de Staël peut être ramenée à l’histoire de son long duel avec Napoléon. Esprits dominateurs l’un et l’autre, apparus au même moment sur la même scène, ils se sont naturellement heurtés. Mme de Staël prétend bien dans les mémoires de ses Dix ans d’exil que, dès le premier jour, elle fut l’ennemie de Bonaparte, et qu’elle demeura irréconciliable ; – mais la vérité est qu’elle commença par s’enthousiasmer du jeune héros de l’armée d’Italie, et que, ainsi qu’elle le dit elle-même de Cléopâtre, croyant « posséder surtout l’art de captiver », elle rêva de vaincre ce vainqueur et d’être un jour la tête qui ferait agir ce bras, devenu souverain. Elle lui écrivit d’abord, à l’armée, des lettres étrangement admiratives et, quand il fut revenu à Paris, elle voulut lui être présentée. Il l’intimida. Elle n’en mit pas moins à le rechercher une insistance qu’égalait seule l’application que Bonaparte mettait à la fuir. Il n’aimait point les femmes « politiques ».

Mme de Staël, n’ayant pas réussi à charmer, essaya de se faire craindre. Un peu après le 18 Brumaire, elle suscita l’opposition de Benjamin Constant qui dénonça au Tribunat « l’aurore de la tyrannie ». L’effet fut immédiat et inattendu : elle sentit dès le jour même le vide se faire autour d’elle, et des hommes politiques qu’elle avait priés à dîner pour le soir se dérobèrent par quelques mots d’excuses, y compris, bien entendu, M. de Talleyrand, à qui elle ne pardonna jamais cette défection…

Le règne de Napoléon s’annonce, mais il s’annonce comme une restauration du pouvoir personnel et il se fait précéder d’un relèvement de la religion catholique. Mme de Staël, fille de Necker et fille intellectuelle de Rousseau, libérale à la fois en politique et en religion, et qui avait rêvé de présider à un gouvernement garant des libertés publiques et instaurateur du protestantisme, sentit en elle comme un effondrement, et, désormais, se manifesta, en face de Napoléon, comme une force agissante d’opposition. Mais, malgré sa virilité physique et intellectuelle, elle est femme, et elle est attentive aux effets de sa haine sur l’homme qui l’a réduite à le combattre ; elle est satisfaite quand il reconnaît la main qui le blesse, et puisqu’il faut bien qu’elle se résigne à être persécutée par lui, elle ne peut du moins admettre d’être ignorée de lui.

De même qu’il n’est pas exact qu’elle se soit montrée ennemie de Bonaparte dès le premier jour, il n’est pas exact non plus qu’elle le soit demeurée jusqu’au dernier. Elle s’est, il est vrai, affligée des victoires qu’il remportait, puisqu’elles maintenaient sa situation, et dans les souhaits qu’elle formait contre lui, elle n’a pas toujours aperçu avec netteté quels intérêts généraux étaient solidaires des intérêts particuliers de l’Empereur. Mais quand elle voit la France envahie, elle en prend hautement conscience et elle désire alors la victoire de ce Napoléon qu’elle déteste encore ; – elle accepterait la prolongation d’un exil dont elle souffre plutôt que de rentrer en France avec le secours de l’étranger, et elle donne une juste leçon de patriotisme à ce frivole Benjamin Constant qui, réfugié à Londres, insulte, en ces heures douloureuses, le pays qui l’a paternellement accueilli. Elle apprend, alors que Napoléon est à l’île d’Elbe, qu’un complot est tramé contre lui, et aussitôt elle veut partir pour l’île, avec Talma. Néanmoins elle quitte Paris pendant les Cent jours. Elle suit avec une inquiétude tragique la dernière odyssée du héros : « C’en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, dit-elle, et de l’indépendance nationale s’il est battu. »

Ainsi donc le souverain ne l’a jamais ralliée, mais jamais elle n’a oublié l’homme pour lequel, au temps de sa jeunesse, elle s’était passionnée.

Il est au centre de sa vie ; il y est plus fortement, semble-t-il, non seulement que ce M. de Staël avec qui elle ne s’entendit pas, mais encore que le jeune M. de la Rocca qu’elle épousa plus tard, et même peut-être que Benjamin Constant, malgré leur longue et parfois orageuse liaison.

On s’explique donc l’importance de l’œuvre que nous donnons ici : elle est le récit des dix années les plus fécondes peut-être de la vie errante et tumultueuse de Mme de Staël. De cette vie nous rappellerons seulement ici les dates principales et les principaux événements.

Anna-Louise-Germaine Necker naquit à Paris le 22 avril 1766. Elle grandit dans un milieu particulièrement favorable au développement de son intelligence avide de tout connaître et capable de tout embrasser. Chez elle, l’exaltation sentimentale n’est pas moindre d’ailleurs que la puissance intellectuelle. À dix ans, elle voudrait épouser Gibbon ; à quinze, elle s’éprend du comte Guibert ; à vingt ans enfin, après avoir refusé la main de Pitt le fils qu’on voulait lui faire obtenir, cette jeune fille qui avait tant rêvé de « l’amour dans le mariage » épousa le paisible baron de Staël. Ce mariage ne fut pas heureux. Elle l’oublie plus tard dans l’amour de Benjamin Constant, et plus tard encore en épousant M. de la Rocca, qui, comme par compensation, se trouvait beaucoup plus jeune qu’elle tandis que M. de Staël s’était trouvé beaucoup plus âgé.

Au début de la Révolution, son salon devint le lieu des réunions des Constitutionnels ; – en septembre 1790, elle émigre ; elle rentre à Paris en mai 1795, rêvant d’une république à l’américaine, sur le modèle de celle de Washington ; – elle croit un jour que notre Washington, ce pourra être Bonaparte. Désillusionnée et éloignée de Paris, elle publie : en 1800, son livre De la littérature ; en 1802, le roman de Delphine. Puis commence son long exil. Elle voyage d’abord en Allemagne et en Italie (de là deux nouveaux ouvrages : Corinne, publié en 1807 ; De l’Allemagne, publié en 1810 puis en 1813) ; ensuite en Autriche, en Russie, en Suède et en Angleterre. Rentrée en France après la première abdication, elle en repart quand Napoléon revient de l’île d’Elbe. Elle y rentre de nouveau après Waterloo, rouvre son salon, se dépense en réceptions et en travaux, et un soir de février 1817, au milieu d’un bal chez le duc Decazes, elle est terrassée par une attaque de paralysie. Elle meurt le 14 juillet suivant. Elle avait perdu son premier mari en 1802 et son père en 1804. Son second mari, M. de la Rocca déjà malade, lui survécut peu de temps. Il mourut à Hyères le 30 janvier 1818.

Aux œuvres principales que nous avons citées, il faut ajouter quelques poésies, quelques essais dramatiques, et quelques romans de jeunesse ; – un curieux Essai sur les fictions, publié en 1795 ; – quelques œuvres critiques : Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau (1788) ; Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796) ; Réflexions sur le suicide (1813) ; – quelques écrits politiques : Réflexions sur le procès de la reine (1793) ; Du caractère de M. Necker et de sa vie privée (1804), consacré à l’apologie de son père ; enfin : les Considérations sur la Révolution française publiées un an après sa mort, de même que son livre de mémoires : Dix années d’exil.

PRÉFACE DE M. DE STAËL-HOLSTEIN,

fils aîné de Mme de Staël

L’écrit que l’on va lire ne forme point un ouvrage complet, et ne doit pas être jugé comme tel. Ce sont des fragments de mémoires que ma mère se proposait d’achever dans ses loisirs, et qui auraient peut-être subi des changements dont j’ignore la nature, si une plus longue carrière eût permis de les revoir et de les terminer. Cette réflexion suffisait pour que j’examinasse avec scrupule si j’étais autorisé à les publier. La crainte d’aucun genre de responsabilité ne peut se présenter à l’esprit, lorsqu’il s’agit de nos plus chères affections ; mais le cœur est agité d’une anxiété douloureuse, quand on est réduit à deviner des volontés dont la manifestation serait une règle invariable et sacrée. Toutefois, après avoir sérieusement réfléchi sur ce que le devoir exigeait de moi, je me suis convaincu que j’avais rempli les intentions de ma mère, en prenant l’engagement de n’omettre dans cette édition de ses Œuvres aucun écrit susceptible d’être imprimé. Ma fidélité à tenir cet engagement me donne le droit de désavouer, par avance, tout ce qu’à une époque quelconque on pourrait prétendre ajouter à une collection qui, je le répète, renferme tout ce dont ma mère n’eût pas formellement interdit la publication.

Le titre de Dix années d’exil est celui dont l’auteur lui-même avait fait choix ; j’ai dû le conserver, quoique l’ouvrage, n’étant pas achevé, ne comprenne qu’un espace de sept années. Le récit commence en 1800, c’est-à-dire deux ans avant le premier exil de ma mère, et s’arrête en 1804, après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et s’arrête brusquement à l’arrivée de ma mère en Suède, dans l’automne de 1812. Ainsi, la première et la seconde partie de ces Mémoires laissent entre elles un intervalle de près de six années. On en trouvera l’explication dans l’exposé fidèle de la manière dont ils ont été composés.

Je n’anticiperai point sur le récit des persécutions que ma mère a subies sous le gouvernement impérial : ces persécutions, mesquines autant que cruelles, forment l’objet de l’écrit que l’on va lire, et dont je ne pourrais qu’affaiblir l’intérêt. Il me suffira de rappeler qu’après l’avoir exilée d’abord de Paris, puis renvoyée de France, après avoir supprimé son ouvrage sur l’Allemagne, par le caprice le plus arbitraire, et lui avoir rendu impossible de rien publier, même sur les sujets les plus étrangers à la politique, on en vint jusqu’à lui faire de sa demeure une prison, à lui interdire toute espèce de voyage, et à lui enlever les plaisirs de la vie sociale et les consolations de l’amitié. Voilà dans quelle situation ma mère a commencé ses Mémoires, et l’on peut juger quelle était alors la disposition de son âme.

En écrivant cet ouvrage, l’espoir de le faire paraître un jour se présentait à peine dans l’avenir le plus éloigné. L’Europe était encore tellement courbée sous le joug de Napoléon, qu’aucune voix indépendante ne pouvait se faire entendre : sur le continent, la presse était enchaînée, et les mesures les plus rigoureuses repoussaient tout écrit imprimé en Angleterre. Ma mère songeait donc moins à composer un livre, qu’à conserver la trace de ses souvenirs et de ses pensées. Tout en faisant le récit des circonstances qui lui étaient personnelles, elle y insérait les diverses réflexions que lui avaient inspirées, depuis l’origine du pouvoir de Bonaparte, l’état de la France et la marche des événements. Mais, si imprimer un pareil ouvrage eût été alors un acte inouï de témérité, le seul fait de l’écrire exigeait à la fois beaucoup de courage et de prudence, surtout dans la position où était ma mère. Elle ne pouvait pas douter que toutes ses démarches ne fussent soumises à la surveillance de la police : le préfet qui avait remplacé M. de Barante à Genève prétendait être informé de tout ce qui se passait chez elle, et le moindre prétexte suffisait pour que l’on s’emparât de ses papiers. Les plus grandes précautions lui étaient donc recommandées : aussi à peine avait-elle écrit quelques pages, qu’elle les faisait transcrire par une de ses amies les plus intimes, en ayant soin de remplacer tous les noms propres par des noms tirés de l’histoire de la révolution d’Angleterre. Ce fut sous ce déguisement qu’elle emporta son manuscrit, lorsqu’en 1812 elle se résolut à échapper, par la fuite, à des rigueurs toujours croissantes.

Arrivée en Suède, après avoir traversé la Russie, et évité de bien près les armées qui s’avançaient sur Moscou, ma mère s’occupa de mettre au net cette première partie de ses Mémoires, qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, s’arrête à l’année 1804. Mais, avant de les continuer selon l’ordre des temps, elle voulut profiter du moment où ses souvenirs étaient dans toute leur vivacité, pour écrire le récit des circonstances remarquables de sa fuite, et des persécutions qui lui en avaient fait, pour ainsi dire, un devoir. Elle reprit donc l’histoire de sa vie à l’année 1810, époque de la suppression de son ouvrage sur l’Allemagne, et la continua jusqu’à son arrivée à Stockholm, en 1812 : de là le titre de Dix années d’exil. Ceci explique encore pourquoi, en parlant du gouvernement impérial, ma mère s’exprime tantôt comme vivant sous sa puissance, et d’autres fois comme y ayant échappé.

Enfin, lorsqu’elle conçut le plan de son ouvrage sur la Révolution française, elle tira de la première partie des Dix années d’exil les morceaux historiques et les réflexions générales qui entraient dans son nouveau cadre, réservant les détails individuels pour l’époque où elle comptait achever les Mémoires de sa vie, et où elle se flattait de pouvoir nommer toutes les personnes dont elle avait reçu de généreux témoignages d’amitié, sans craindre de les compromettre par l’expression de sa reconnaissance.

Le manuscrit confié à mes soins se composait donc de deux parties distinctes : l’une, dont la lecture offrait nécessairement moins d’intérêt, contenait plusieurs passages déjà incorporés dans les Considérations sur la Révolution française ; l’autre formait une espèce de journal dont aucune portion n’était encore connue du public. J’ai suivi la marche tracée par ma mère, en retranchant de la première partie de son manuscrit tous les morceaux qui, à quelques modifications près, avaient déjà trouvé place dans son grand ouvrage politique. C’est à cela que s’est borné le travail de l’éditeur, et je ne me suis pas permis la moindre addition.

Quant à la seconde partie, je la livre au public sans aucun changement, et à peine ai-je cru pouvoir y faire de légères corrections de style, tant il m’a paru important de conserver à cette esquisse toute la vivacité d’un caractère original. L’on se convaincra de mon respect scrupuleux pour le manuscrit de ma mère, en lisant les jugements qu’elle porte sur la conduite politique de la Russie ; mais sans parler du pouvoir qu’exerce la reconnaissance sur les âmes élevées, l’on se rappellera sans doute que le souverain de la Russie combattait alors pour la cause de l’indépendance et de la liberté. Était-il possible de prévoir qu’au bout de si peu d’années, les forces immenses de cet empire deviendraient des instruments d’oppression pour la malheureuse Europe ?

Si l’on compare les Dix années d’exil avec les Considérations sur la Révolution française, on trouvera peut-être que le règne de Napoléon est jugé dans le premier de ces écrits avec plus de sévérité que dans l’autre, et qu’il y est attaqué avec une éloquence qui n’est pas toujours exempte d’amertume. Cette différence est facile à expliquer : l’un de ces ouvrages a été écrit après la chute du despote avec le calme et l’impartialité d’un historien ; l’autre a été inspiré par un sentiment courageux de résistance à la tyrannie ; et quand ma mère l’a composé, le pouvoir impérial était à son apogée.

Je n’ai point choisi un moment plutôt qu’un autre pour la publication des Dix années d’exil ; l’ordre chronologique a été suivi dans cette édition, et les œuvres posthumes ont dû naturellement terminer le recueil. Du reste, je ne crains point qu’on prétende qu’il y ait manque de générosité à publier, après la chute de Napoléon, des attaques dirigées contre sa puissance. Celle dont le talent a toujours été consacré à la défense des plus nobles causes, celle dont la maison a été successivement l’asile des opprimés de tous les partis, serait trop au-dessus d’un pareil reproche. Il ne pourrait, en tout cas, s’adresser qu’à l’éditeur des Dix années d’exil ; mais j’en serais peu touché, je l’avoue. L’on ferait, en vérité, une part trop belle au despotisme, si, après avoir imposé le silence de la terreur pendant son triomphe, il pouvait encore demander à l’histoire de l’épargner après sa défaite.

Sans doute les souvenirs du dernier gouvernement ont été le prétexte de beaucoup de persécutions ; sans doute les honnêtes gens sont révoltés des lâches invectives que l’on se permet encore contre ceux qui, ayant joui des faveurs de ce gouvernement, ont assez de dignité pour ne pas désavouer leur conduite passée ; sans doute, enfin, une grandeur déchue peut captiver l’imagination ; mais ce n’est pas de la personne de Napoléon seulement qu’il s’agit ; ce n’est pas lui qui, aujourd’hui, peut être un objet d’animadversion pour les âmes généreuses ; ce ne sont pas non plus ceux qui, sous son règne, ont servi utilement leur pays dans les diverses branches de l’administration publique : mais ce qu’on ne peut flétrir d’une censure trop sévère, c’est le système d’égoïsme et d’oppression dont Bonaparte est l’auteur. Or, ce déplorable système ne règne-t-il pas en Europe ? les puissants de la terre ne recueillent-ils pas avec soin le honteux héritage de celui qu’ils ont renversé ? Et, si l’on tourne ses regards sur notre patrie, combien ne voit-on pas de ces instruments de Napoléon qui, après l’avoir fatigué de leur servile complaisance, viennent offrir à un pouvoir nouveau le tribut de leur petit machiavélisme ? Aujourd’hui, comme alors, n’est-ce pas sur la vanité et sur la corruption que repose tout l’édifice de leur chétive science, et n’est-ce pas dans les traditions du régime impérial que sont puisés les conseils de leur sagesse ?

En peignant donc des plus vives couleurs ce régime funeste, ce n’est pas un ennemi vaincu que l’on insulte, c’est un adversaire puissant que l’on attaque ; et si, comme je l’espère, les Dix années d’exil sont destinées à accroître l’horreur des gouvernements arbitraires, je puis me livrer à la douce pensée qu’en les publiant, je sers la sainte cause à laquelle ma mère n’a pas cessé d’être fidèle.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Causes de l’animosité de Bonaparte contre moi.

Ce n’est point pour occuper le public de moi que j’ai résolu de raconter les circonstances de dix années d’exil : les malheurs que j’ai éprouvés, avec quelque amertume que je les aie sentis, sont si peu de chose au milieu des désastres publics dont nous sommes témoins, qu’on aurait honte de parler de soi, si les événements qui nous concernent n’étaient pas liés à la grande cause de l’humanité menacée. L’empereur Napoléon, dont le caractère se montre tout entier dans chaque trait de sa vie, m’a persécutée avec un soin minutieux, avec une activité toujours croissante, avec une rudesse inflexible ; et mes rapports avec lui ont servi à me le faire connaître, longtemps avant que l’Europe eût appris le mot de cette énigme.

Je n’entre point dans le récit des faits qui ont précédé l’arrivée de Bonaparte sur la scène politique de l’Europe : si j’accomplis le dessein que j’ai formé d’écrire la vie de mon père, je dirai ce que j’ai vu de ces premiers jours de la Révolution, dont l’influence a changé le sort de tout le monde. Je ne veux retracer maintenant que la part qui me concerne dans ce vaste tableau. Mais, en jetant de ce point de vue si borné quelques regards sur l’ensemble, je me flatte de me faire souvent oublier en racontant ma propre histoire.

Le plus grand grief de l’empereur Napoléon contre moi, c’est le respect dont j’ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m’ont été transmis comme un héritage ; et je les ai adoptés dès que j’ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent, et sur les belles actions qu’ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la Révolution française n’étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n’ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L’on pourrait, tout au plus, s’en décourager pour la France ; mais, si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l’horizon des pays du Nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons, qui luisent encore pour d’autres pays plus favorisés du ciel.

Peu de temps après le 18 Brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j’avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante, dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l’avenir m’eût été révélé. Joseph Bonaparte, dont j’aimais l’esprit et la conversation, vint me voir, et me dit : « Mon frère se plaint de vous. — Pourquoi, m’a-t-il répété hier, pourquoi Mme de Staël ne s’attache-t-elle pas à mon gouvernement ? Qu’est-ce qu’elle veut ? le payement du dépôt de son père : je l’ordonnerai ; le séjour de Paris ? je le lui permettrai. Enfin, qu’est-ce qu’elle veut ? — Mon Dieu, répliquai-je, il ne s’agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense. » J’ignore si cette réponse lui a été rapportée ; mais je suis bien sûre au moins que, s’il l’a sue, il n’y a attaché aucun sens ; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne : il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d’une lettre ; et, de même qu’après avoir assuré quelqu’un qu’on est son très humble serviteur, il ne s’ensuit pas qu’il puisse rien exiger de vous, Bonaparte croit que, lorsque quelqu’un dit qu’il aime la liberté, qu’il croit en Dieu, qu’il préfère sa conscience à son intérêt, c’est un homme qui se conforme à l’usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses, ou ses calculs égoïstes. La seule espèce des créatures humaines qu’il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu’en puissent être les suites ; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais, ou comme des marchands qui surfont, c’est-à-dire qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le verra par la suite, ne s’est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.

CHAPITRE II

Commencements de l’opposition dans le Tribunat. – Premières persécutions à ce sujet. – Fouché.

Quelques tribuns voulaient établir dans leur assemblée une opposition analogue à celle d’Angleterre, et prendre au sérieux la Constitution, comme si les droits qu’elle paraissait assurer n’avaient eu rien de réel, et que la division prétendue des corps de l’État n’eût pas été une simple affaire d’étiquette, une distinction entre les diverses antichambres du Consul, dans lesquelles des magistrats de différents noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l’avoue, le petit nombre de tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance avec les conseillers d’État, je croyais surtout que ceux qui précédemment s’étaient laissé emporter trop loin dans leur amour pour la république se devaient de rester fidèles à leur opinion, quand elle était devenue la plus faible et la plus menacée.

L’un de ces tribuns, ami de la liberté, et doué d’un des esprits les plus remarquables que la nature ait départis à aucun homme, M. Benjamin Constant, me consulta sur un discours qu’il se proposait de faire pour signaler l’aurore de la tyrannie : je l’y encourageai de toute la force de ma conscience. Néanmoins, comme on savait qu’il était un de mes amis intimes, je ne pus m’empêcher de craindre ce qu’il pourrait m’en arriver. J’étais vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis : Je suis Français par Paris ; et s’il pensait ainsi il y a trois siècles, que serait-ce depuis que l’on a vu réunies tant de personnes d’esprit dans une même ville, et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation ? Le fantôme de l’ennui m’a toujours poursuivie ; c’est par la terreur qu’il me cause que j’aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l’exemple de mon père, et son sang qui coule dans mes veines, ne l’emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu’il en soit, Bonaparte la connaissait très bien ; il discerne promptement le mauvais côté de chacun ; car c’est par leurs défauts qu’il soumet les hommes à son empire. Il joint à la puissance dont il menace, aux trésors qu’il fait espérer, la dispensation de l’ennui, et c’est aussi une terreur pour les Français. Le séjour à quarante lieues de la capitale, en contraste avec tous les avantages que réunit la plus agréable ville du monde, fait faiblir à la longue la plupart des exilés, habitués dès leur enfance aux charmes de la vie de Paris.

La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours, j’avais chez moi Lucien Bonaparte, MM. ***, ***, ***, ***, et plusieurs autres encore, dont la conversation, dans les degrés différents, a cet intérêt toujours nouveau qu’excitent et la force des idées et la grâce de l’expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d’avoir été proscrit par le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en n’exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son pouvoir. Benjamin Constant s’approche de moi, et me dit tout bas : « Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent : si je parle, demain il sera désert : pensez-y. — Il faut suivre sa conviction », lui répondis-je. L’exaltation m’inspira cette réponse ; mais, je l’avoue, si j’avais prévu ce que j’ai souffert à dater de ce jour, je n’aurais pas eu la force de refuser l’offre que M. Constant me faisait de renoncer à se mettre en évidence pour ne pas me compromettre.

Ce n’est rien aujourd’hui, sous le rapport de l’opinion, que d’encourir la disgrâce de Bonaparte ; il peut vous faire périr, mais il ne saurait entamer votre considération. Alors, au contraire, la nation n’était point éclairée sur ses intentions tyranniques ; et comme chacun de ceux qui avaient souffert de la Révolution espérait de lui le retour d’un frère ou d’un ami, ou la restitution de sa fortune, on accablait du nom de jacobin quiconque osait lui résister ; et la bonne compagnie se retirait de vous en même temps que la faveur du gouvernement ; situation insupportable, surtout pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës, sans l’avoir éprouvée.

Le jour où le signal de l’opposition fut donné dans le Tribunat par l’un de mes amis, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au gouvernement nouveau. Je reçus dix billets d’excuse à cinq heures ; je supportai assez bien le premier, le second ; mais à mesure que ces billets se succédaient, je commençais à me troubler. Vainement j’en appelais à ma conscience, qui m’avait conseillée de renoncer à tous les agréments attachés à la faveur de Bonaparte ; tant d’honnêtes gens me blâmaient, que je ne savais pas m’appuyer assez ferme sur ma propre manière de voir. Bonaparte n’avait encore rien fait de précisément coupable ; beaucoup de gens assuraient qu’il préservait la France de l’anarchie ; enfin, si dans ce moment il m’avait fait dire qu’il se raccommodait avec moi, j’en aurais eu plutôt de la joie ; mais il ne veut jamais se rapprocher de quelqu’un sans en exiger une bassesse ; et, pour déterminer à cette bassesse, il entre d’ordinaire dans des fureurs de commande qui font une telle peur qu’on lui cède tout. Je ne veux pas dire par là que Bonaparte ne soit pas vraiment emporté ; ce qui n’est pas calcul en lui est de la haine, et la haine s’exprime d’ordinaire par la colère ; mais le calcul est tellement le plus fort, qu’il ne va jamais au-delà de ce qu’il lui convient de montrer, suivant les circonstances et les personnes. Un jour un de mes amis le vit s’emporter avec violence contre un commissaire des guerres qui n’avait pas fait son devoir : à peine ce pauvre homme fut-il sorti tout tremblant, que Bonaparte se retourna vers un de ses aides de camp, et lui dit en riant : « J’espère que je lui ai fait une belle frayeur » ; et l’on aurait pu croire l’instant d’auparavant qu’il n’était plus maître de lui-même.

Quand il convint au Premier Consul de faire éclater son humeur contre moi, il gronda publiquement son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur ce qu’il venait dans ma maison. Joseph se crut obligé de n’y pas mettre les pieds pendant quelques semaines, et son exemple fut le signal que suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui avaient été proscrits le 18 fructidor prétendaient qu’à cette époque j’aurais eu le tort de recommander à Barras M. de Talleyrand pour le ministère des affaires étrangères, et ils passaient leur vie chez le même M. de Talleyrand, qu’ils m’accusaient d’avoir servi. Tous ceux qui se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu’ils obéissaient à la crainte de déplaire au Premier Consul ; mais ils inventaient chaque jour un nouveau prétexte qui pût me nuire, exerçant toute l’énergie de leurs opinions politiques contre une femme persécutée et sans défense, et se prosternant aux pieds des plus vils jacobins, dès que le Premier Consul les avait régénérés par le baptême de la faveur.

Le ministre de la police, Fouché, me fit demander, pour me dire que le Premier Consul me soupçonnait d’avoir excité celui de mes amis qui avait parlé dans le Tribunat. Je lui répondis, ce qui assurément était vrai, que M. Constant était un homme d’un esprit trop supérieur pour qu’on pût s’en prendre à une femme de ses opinions, et que d’ailleurs le discours dont il s’agissait ne contenait absolument que des réflexions sur l’indépendance dont toute assemblée délibérante doit jouir, et qu’il n’y avait pas une parole qui dût blesser le Premier Consul personnellement. Le ministre en convint. J’ajoutai encore quelques mots sur le respect qu’on devait à la liberté des opinions dans un Corps législatif, mais il me fut aisé de m’apercevoir qu’il ne s’intéressait guère à ces considérations générales : il savait déjà très bien que sous l’autorité de l’homme qu’il voulait servir, il ne serait plus question de principes, et il s’arrangeait en conséquence. Mais comme c’est un homme d’un esprit transcendant en fait de révolution, il avait déjà pour système de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. Sa conduite précédente ne pouvait en rien annoncer de la moralité, et souvent il parlait de la vertu comme d’un conte de vieille femme. Néanmoins une sagacité remarquable le portait à choisir le bien comme une chose raisonnable, et ses lumières lui faisaient parfois trouver ce que la conscience aurait inspiré à d’autres. Il me conseilla d’aller à la campagne, et m’assura qu’en peu de jours tout serait apaisé. Mais à mon retour, il s’en fallait de beaucoup pour que cela fût ainsi.

CHAPITRE III

Système de fusion adopté par Bonaparte. – Publication de mon ouvrage sur la Littérature.

Tandis qu’on a vu les rois chrétiens prendre deux confesseurs pour faire examiner de plus près leur conscience, Bonaparte s’était choisi deux ministres, l’un de l’ancien et l’autre du nouveau régime, dont la mission était de mettre à sa disposition les moyens machiavéliques des deux systèmes contraires.

Bonaparte suivait, dans toutes ses nominations, à peu près la même règle, de prendre, pour ainsi dire, tantôt à droite, tantôt à gauche ; ou, en d’autres termes, de choisir alternativement ses agents parmi les aristocrates et parmi les jacobins : le parti mitoyen, celui des amis de la liberté, lui plaisait moins que tous les autres, parce qu’il était composé du petit nombre d’hommes qui, en France, avaient une opinion. Il aimait mieux avoir affaire à ceux qui étaient attachés à des intérêts royalistes, ou déconsidérés par des excès populaires. Il alla jusqu’à vouloir nommer conseiller d’État un conventionnel souillé des crimes les plus vils de la Terreur ; mais il en fut détourné par le frissonnement de ceux qui auraient eu à siéger avec lui. Bonaparte eût aimé à donner cette preuve éclatante qu’il pouvait tout régénérer, comme tout confondre.

Ce qui caractérise le gouvernement de Bonaparte, c’est un mépris profond pour toutes les richesses intellectuelles de la nature humaine : vertu, dignité de l’âme, religion, enthousiasme, voilà quels sont, à ses yeux, les éternels ennemis du continent, pour me servir de son expression favorite : il voudrait réduire l’homme à la force et à la ruse, et désigner tout le reste sous le nom de bêtise ou de folie. Les Anglais l’irritent surtout, parce qu’ils ont trouvé le moyen d’avoir du succès avec de l’honnêteté, chose que Napoléon voudrait faire regarder comme impossible. Ce point lumineux du monde a offusqué ses yeux dès les premiers jours de son règne ; et, ne pouvant atteindre l’Angleterre par ses armes, il n’a cessé de diriger contre elle toute l’artillerie de ses sophismes.

Je ne crois pas que Bonaparte, en arrivant à la tête des affaires, eût formé le plan de la monarchie universelle ; mais je crois que son système était ce qu’il a déclaré lui-même à un homme de mes amis, peu de jours après le 18 Brumaire : « Il faut, lui dit-il, faire quelque chose de nouveau tous les trois mois, pour captiver l’imagination de la nation française ; avec elle, quiconque n’avance pas est perdu. » Il s’était promis d’empiéter chaque jour sur la liberté de la France, et sur l’indépendance de l’Europe ; mais sans perdre de vue le but, il savait se prêter aux circonstances ; il tournait l’obstacle, quand cet obstacle était trop fort ; il s’arrêtait tout court, quand le vent contraire était trop violent. Cet homme, si impatient au fond de lui-même, a le talent de rester immobile quand il le faut ; il tient cela des Italiens, qui savent se contenir pour atteindre le but de leur passion, comme s’ils étaient de sang-froid dans le choix de ce but. C’est par l’art d’alterner entre la ruse et la force qu’il a subjugué l’Europe ; au reste, c’est un grand mot que l’Europe. En quoi consistait-elle alors ? en quelques ministres, dont aucun n’avait autant d’esprit que beaucoup d’hommes pris au hasard dans la nation qu’ils gouvernaient.

Vers le printemps de l’année 1800, je publiai mon ouvrage sur la Littérature, et le succès qu’il obtint me remit tout à fait en faveur dans la société ; mon salon redevint peuplé, et je retrouvai ce plaisir de causer, et de causer à Paris, qui, je l’avoue, a toujours été pour moi le plus piquant de tous. Il n’y avait pas un mot sur Bonaparte dans mon livre, et les sentiments les plus libéraux y étaient exprimés, je crois, avec force. Mais alors la presse était encore loin d’être enchaînée comme à présent ; le gouvernement exerçait la censure sur les journaux, mais non pas sur les livres ; distinction qui pouvait se soutenir, si l’on avait usé de cette censure avec modération : car les journaux exercent une influence populaire, tandis que les livres, pour la plupart, ne sont lus que par des hommes instruits, et peuvent éclairer l’opinion, mais non pas l’enflammer. Plus tard on a institué dans le Sénat, je crois par dérision, une commission pour la liberté de la presse, et une autre pour la liberté individuelle, dont maintenant encore on renouvelle les membres tous les trois mois. Certainement les évêchés in partibus et les sinécures d’Angleterre donnent plus d’occupation que ces comités.

Depuis mon ouvrage sur la Littérature, j’ai publié Delphine, Corinne, et enfin mon livre sur l’Allemagne, qui a été supprimé au moment où il allait paraître. Mais, quoique ce dernier écrit m’ait attiré d’amères persécutions, les lettres ne me semblent pas moins une source de jouissances et de considération, même pour une femme. J’attribue ce que j’ai souffert dans la vie aux circonstances qui m’ont associée, dès mon entrée dans le monde, aux intérêts de la liberté que soutenaient mon père et ses amis ; mais le genre de talent qui a fait parler de moi, comme écrivain, m’a toujours valu plus de plaisir que de peine. Les critiques dont les ouvrages sont l’objet peuvent être très aisément supportées quand on a quelque élévation d’âme, et quand on aime les grandes pensées pour elles-mêmes encore plus que pour les succès qu’elles peuvent procurer. D’ailleurs, le public, au bout d’un certain temps, me paraît presque toujours très équitable ; il faut que l’amour-propre s’accoutume à faire crédit à la louange ; car avec le temps on obtient ce qu’on mérite. Enfin, quand même on aurait longtemps à souffrir de l’injustice, je ne conçois pas de meilleur asile contre elle que la méditation de la philosophie et l’émotion de l’éloquence. Ces facultés mettent à nos ordres tout un monde de vérités et de sentiments dans lequel on respire toujours à l’aise.

CHAPITRE IV

Conversation de mon père avec Bonaparte. – Campagne de Marengo.

Bonaparte partit au printemps de 1800, pour faire la campagne d’Italie, connue surtout par la bataille de Marengo. Il passa par Genève, et comme il témoigna le désir de voir M. Necker, mon père se rendit chez lui, plus dans l’espoir de me servir que pour tout autre motif. Bonaparte le reçut fort bien et lui parla de ses projets du moment avec cette sorte de confiance qui est dans son caractère ou plutôt dans son calcul ; car c’est toujours ainsi qu’il faut appeler son caractère. Mon père n’éprouva point, en le voyant, la même impression que moi ; sa présence ne lui imposa point, et il ne trouva rien de transcendant dans sa conversation. J’ai cherché à me rendre compte de cette différence dans nos jugements, et je crois qu’elle tient d’abord à ce que la dignité simple et vraie des manières de mon père lui assurait les égards de tous ceux à qui il parlait, et que d’ailleurs, le genre de supériorité de Bonaparte provenant bien plus de l’habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le bien, ses paroles ne doivent pas faire concevoir ce qui le distingue ; il ne pourrait, il ne voudrait expliquer son propre instinct machiavélique. Mon père ne parla point à Bonaparte de ses deux millions déposés au Trésor public ; il ne voulut lui montrer d’intérêt que pour moi, et il lui dit, entre autres choses, que, de la même manière que le Premier Consul aimait à s’entourer de noms illustres, il devait se plaire aussi à accueillir les talents célèbres comme décoration de sa puissance. Bonaparte lui répondit avec obligeance, et le résultat de cet entretien fut de m’assurer, du moins pour quelque temps, le séjour de la France. C’est la dernière fois que la main protectrice de mon père s’est étendue sur ma vie ; depuis il n’a pas été le témoin des persécutions cruelles qui l’auraient plus irrité que moi-même.

Bonaparte se rendit à Lausanne pour préparer l’expédition du mont Saint-Bernard ; le vieux général autrichien ne crut point à la hardiesse d’une telle entreprise, et ne fit pas les préparatifs nécessaires pour s’y opposer. Un corps de troupes peu considérable aurait suffi, dit-on, pour perdre l’armée française, au milieu des gorges des montagnes où Bonaparte la faisait passer ; mais, dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres, on a pu appliquer aux triomphes de Bonaparte ces vers de J.-B. Rousseau :

 

L’inexpérience indocile

Du compagnon de Paul Émile

Fit tout le succès d’Annibal.

 

J’arrivai en Suisse, pour passer l’été avec mon père, suivant ma coutume, à peu près vers le temps où l’armée française traversait les Alpes. On voyait sans cesse des troupes parcourir ces paisibles contrées, que le majestueux rempart des Alpes devait mettre à l’abri des orages et de la politique. Pendant ces belles soirées d’été sur le bord du lac de Genève, j’avais presque honte de tant m’inquiéter des choses de ce monde, en présence de ce ciel serein et de cette onde si pure ; mais je ne pouvais vaincre mon agitation intérieure. Je souhaitais que Bonaparte fût battu, parce que c’était le seul moyen d’arrêter les progrès de sa tyrannie ; toutefois je n’osais encore avouer ce désir, et le préfet du Léman, M. d’Eymar, ancien député à l’Assemblée constituante, se rappelant le temps où nous chérissions ensemble l’espoir de la liberté, m’envoyait des courriers à toutes les heures, pour m’apprendre les progrès des Français en Italie. Il m’eût été difficile de faire concevoir à M. d’Eymar, homme fort intéressant d’ailleurs, que le bien de la France exigeait qu’elle eût alors des revers, et je recevais les prétendues bonnes nouvelles qu’il m’envoyait, d’une façon contrainte qui s’accordait mal avec mon caractère. N’a-t-il pas fallu apprendre sans cesse les triomphes de celui qui faisait retomber ses succès sur la tête de tous et de chacun ; et jamais, de tant de victoires, est-il résulté un seul bonheur pour la triste France ?

La bataille de Marengo a été perdue pendant deux heures ; ce fut la négligence du général Melas, qui se fia trop à ses succès, et l’audace du général Desaix, qui rendirent la victoire aux armes françaises. Pendant que le sort de la bataille était désespéré, Bonaparte se promenait lentement à cheval, devant ses troupes, pensif, la tête baissée, courageux contre le malheur ; n’essayant rien, mais attendant la fortune. Il s’est conduit plusieurs fois ainsi, et il s’en est bien trouvé. Mais je crois toujours que, s’il avait eu parmi ses adversaires un homme de caractère autant que de probité, Bonaparte se serait arrêté devant cet obstacle. Son grand talent est d’effrayer les faibles, et de tirer parti des hommes immoraux. Quand il rencontre l’honnêteté quelque part, on dirait que ses artifices sont déconcertés, comme les conjurations du démon par le signe de la croix.

L’armistice qui fut la suite de la bataille de Marengo, et dont la condition était la cession de toutes les places du nord de l’Italie, fut très désavantageux à l’Autriche. Bonaparte n’aurait pu rien obtenir de plus par la continuation même de ses victoires. Mais on dirait que les puissances du continent se sont fait honneur de céder ce qu’il eût encore mieux valu se laisser prendre. On s’est empressé avec Napoléon de lui sanctionner ses injustices, de lui légitimer ses conquêtes, tandis qu’il fallait, alors même qu’on ne pouvait le vaincre, au moins ne pas le seconder. Ce n’était pas trop demander aux anciens Cabinets de l’Europe ; mais ils ne comprenaient rien à une situation si nouvelle, et Bonaparte les étourdissait par tant de menaces et tant de promesses tout ensemble, qu’ils croyaient gagner en donnant, et se réjouissaient du mot de paix, comme si ce mot eût conservé le même sens qu’autrefois. Les illuminations, les révérences, les dîners et les coups de canon, pour célébrer cette paix, étaient absolument les mêmes que jadis ; mais, loin de cicatriser les blessures, elle introduisait dans le gouvernement qui la signait un principe de mort d’un effet certain.

Le trait le plus caractérisé de la fortune de Napoléon, ce sont les souverains qu’il a trouvés sur le trône. Paul Ier surtout lui a rendu des services incalculables ; il a pris pour lui l’enthousiasme que son père avait éprouvé pour Frédéric II, et il a abandonné l’Autriche dans le moment où elle essayait encore de lutter. Bonaparte lui persuada que l’Europe entière serait pacifiée pour des siècles, si les deux grands empires de l’Orient et de l’Occident étaient d’accord, et Paul Ier, qui avait quelque chose de chevaleresque dans l’esprit, se laissa prendre à ces mensonges. C’était un coup du sort pour Bonaparte que de rencontrer une tête couronnée si facile à exalter, et qui réunissait la violence à la faiblesse ; aussi regretta-t-il beaucoup Paul Ier, car nul homme ne lui convenait mieux à tromper.

Lucien, ministre de l’intérieur, qui connaissait parfaitement les projets de son frère, fit publier une brochure destinée à préparer les esprits à l’établissement d’une nouvelle dynastie. Cette publication était prématurée, elle fit un mauvais effet ; Fouché s’en servit pour perdre Lucien : il dit à Bonaparte que le secret était trop tôt révélé ; et au parti républicain, que Bonaparte désavouait son frère. En effet, Lucien fut envoyé alors comme ambassadeur en Espagne. Le système de Bonaparte était d’avancer de mois en mois dans la carrière du pouvoir ; il faisait répandre comme bruit des résolutions qu’il avait envie de prendre, afin d’essayer ainsi l’opinion. D’ordinaire même il avait soin qu’on exagérât ce qu’il projetait, afin que la chose même, quand elle arrivait, fût un adoucissement à la crainte qui avait circulé dans le public. La vivacité de Lucien cette fois s’emporta trop loin, et Bonaparte jugea nécessaire de le sacrifier, en apparence, pendant quelque temps.

CHAPITRE V

Machine infernale. – Paix de Lunéville.

Je revins à Paris vers le mois de novembre 1800 ; la paix n’était point encore faite, quoique Moreau, par ses victoires, la rendît de plus en plus nécessaire aux puissances étrangères. N’a-t-il pas regretté depuis les lauriers de Stockach et de Hohenlinden, quand la France n’a pas été moins esclave que l’Europe, dont il la faisait triompher ? Moreau n’a vu que la France dans les ordres du Premier Consul ; mais il appartenait à un tel homme de juger le gouvernement qui l’employait, et de prononcer lui-même, dans une pareille circonstance, quel était le véritable intérêt de son pays. Toutefois, il faut en convenir, à l’époque des plus brillantes victoires de Moreau, c’est-à-dire dans l’automne de 1800, il n’y avait encore que peu de personnes qui sussent démêler les projets de Bonaparte ; ce qu’il y avait d’évident à distance, c’était l’amélioration des finances, et l’ordre rétabli dans plusieurs branches d’administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour arriver au mal ; il fallait qu’il accrût les forces de la France, avant de s’en servir pour son ambition personnelle.

Un soir que je causais avec quelques amis, nous entendîmes une forte détonation, mais nous crûmes que c’étaient des coups de canon tirés pour quelque exercice, et nous continuâmes notre entretien. Nous apprîmes, peu d’heures après, qu’en allant à l’Opéra, le Premier Consul avait failli périr par l’explosion de ce qu’on a appelé depuis la machine infernale. Comme il échappa, l’on ne manqua pas de lui témoigner le plus vif intérêt ; des philosophes proposèrent le rétablissement des supplices de la roue et du feu pour les auteurs de cet attentat ; et il put voir de tout côté une nation qui tendait le cou au joug. Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui serait arrivé s’il eût péri ; quelques-uns disaient que Moreau l’aurait remplacé ; Bonaparte prétendait que c’eût été le général Bernadotte : « Comme Antoine, dit-il, il aurait présenté au peuple ému la robe sanglante de César. » Je ne sais s’il croyait en effet que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des affaires ; mais ce qui est bien sûr au moins, c’est qu’il ne le disait que pour exciter l’envie contre ce général.

Si la machine infernale eût été combinée par le parti jacobin, de ce moment le Premier Consul aurait pu redoubler de tyrannie ; l’opinion l’eût secondé ; mais comme c’était le parti royaliste qui était l’auteur de ce complot, Bonaparte n’en put retirer un grand avantage : il chercha plutôt à l’étouffer qu’à s’en servir ; car il souhaitait que la nation lui crût pour ennemis seulement les ennemis de l’ordre, mais non pas les amis d’un autre ordre, c’est-à-dire de l’ancienne dynastie. Une chose singulière, c’est qu’à l’occasion d’un complot royaliste, Bonaparte fit déporter, par un sénatus-consulte, cent trente jacobins dans l’île de Madagascar, ou peut-être dans le fond de la mer, car on n’en a plus entendu parler depuis. Cette liste fut faite le plus arbitrairement du monde ; on y mit des noms, en en ôta, selon les recommandations des conseillers d’État qui la proposaient et des sénateurs qui la sanctionnaient. Les honnêtes gens disaient, quand on se plaignait de la manière dont cette liste avait été faite, qu’elle était composée d’hommes très coupables : cela se peut ; mais c’est le droit, et non le fait qui constitue la légalité des actions. Lorsqu’on laisse déporter arbitrairement cent trente citoyens, rien n’empêchera, ce qu’on a vu depuis, de traiter ainsi des personnes très estimables : l’opinion les défendra, dira-t-on. L’opinion ! qu’est-elle, sans l’autorité de la loi ? qu’est-elle, sans des organes indépendants ? L’opinion était pour le duc d’Enghien, pour Moreau et pour Pichegru ; a-t-elle pu les sauver ? Il n’y aura ni liberté, ni dignité, ni sûreté, dans un pays où l’on s’occupera des noms propres, quand il s’agit d’une injustice ; tout homme est innocent avant qu’un tribunal légal l’ait condamné ; et quand cet homme serait le plus coupable de tous, dès qu’il est soustrait à la loi, son sort doit faire trembler les honnêtes gens comme les autres. Mais, de même que dans la Chambre des Communes d’Angleterre, quand un député de l’opposition sort, il prie un député du côté ministériel de se retirer avec lui, pour ne pas altérer le rapport des deux partis, Bonaparte ne frappait jamais les royalistes ou les jacobins sans partager les coups également entre les uns et les autres : il se faisait ainsi des amis de tous ceux dont il servait les haines. On verra par la suite que c’est toujours sur la haine qu’il a compté, pour fortifier son gouvernement ; car il sait qu’elle est moins inconstante que l’amour. Après une révolution, l’esprit de parti est si âpre, qu’un nouveau chef peut le captiver encore plus en servant sa vengeance, qu’en soutenant ses intérêts ; chacun abandonne, s’il le faut, celui qui pense comme lui, pourvu que l’on poursuive celui qui pense autrement.

La paix de Lunéville fut proclamée : l’Autriche ne perdit, dans cette première paix, que la république de Venise, qu’elle avait reçue en dédommagement de la Belgique, et cette antique reine de la mer Adriatique repassa d’un maître à l’autre, après avoir été longtemps fière et puissante.

CHAPITRE VI

Corps diplomatique sous le consulat. – Mort de Paul 
Ier.

Mon hiver à Paris se passa tranquillement. Je n’allais jamais chez le Premier Consul ; je ne voyais jamais M. de Talleyrand : je savais que Bonaparte ne m’aimait pas ; mais il n’en était pas encore arrivé au degré de tyrannie qu’on a vu se développer depuis. Les étrangers me traitaient avec distinction ; le corps diplomatique passait sa vie chez moi, et cette atmosphère européenne me servait de sauvegarde.

Un ministre arrivé nouvellement de Prusse croyait qu’il était encore question de république, et mettait en avant ce qu’il avait recueilli de principes philosophiques dans ses rapports avec Frédéric II : on l’avertit qu’il se trompait sur le terrain du jour, et qu’il fallait plutôt recourir à ce qu’il savait de mieux en fait d’esprit de Cour : il obéit bien vite ; car c’est un homme dont les facultés distinguées sont au service d’un caractère singulièrement souple. Il finit la phrase que l’on commence, ou commence celle qu’il croit qu’on va finir, et ce n’est qu’en amenant la conversation sur des faits de l’autre siècle, sur la littérature des anciens, enfin sur des sujets étrangers aux hommes et aux choses d’aujourd’hui, qu’on peut découvrir la supériorité de son esprit.

L’ambassadeur d’Autriche était un courtisan d’un tout autre genre, mais non moins désireux de plaire à la puissance. L’un était instruit comme un homme de lettres ; l’autre ne connaissait de la littérature que les comédies françaises dans lesquelles il avait joué les rôles de Crispin et de Chrysalde. On sait que chez l’impératrice Catherine II, il reçut un jour des dépêches étant déguisé en vieille femme ; le courrier consentit avec peine à reconnaître son ambassadeur sous ce costume. M. de C. était un homme d’une extrême banalité ; il adressait les mêmes propos à tous ceux qu’il rencontrait dans un salon ; il parlait à tous avec une sorte de cordialité vide de sentiments et d’idées. Ses manières étaient parfaites, sa conversation assez bien formée par le monde ; mais envoyer un tel homme pour négocier avec la force et l’âpreté révolutionnaire qui entouraient Bonaparte, c’était un spectacle digne de pitié. Un des aides de camp de Bonaparte se plaignait de la familiarité de M. de C. ; il trouvait mauvais qu’un des premiers seigneurs de la monarchie autrichienne lui serrât la main sans gêne. Ces nouveaux débutants dans la carrière de la politesse ne croyaient pas que l’aisance fût de bon goût. En effet, s’ils s’étaient mis à l’aise, ils auraient commis d’étranges inconvenances, et la roideur arrogante était encore leur plus sûre ressource dans le rôle nouveau qu’ils voulaient jouer.

Joseph Bonaparte, qui avait négocié la paix de Lunéville, invita M. de C. à sa charmante terre de Mortefontaine, et je m’y trouvai avec lui. Joseph aimait beaucoup les travaux de la campagne, et se promenait très volontiers et très facilement huit heures de suite dans ses jardins. M. de C. essayait de le suivre, plus essoufflé que le duc de Mayenne, quand Henri IV s’amusait à le faire marcher, malgré son embonpoint. Le pauvre homme vantait beaucoup, parmi les plaisirs champêtres, la pêche, parce qu’elle permet de s’asseoir ; il parlait avec une vivacité de commande sur l’innocent plaisir d’attraper quelques petits poissons à la ligne.

Paul Ier avait maltraité M. de C. de la manière la plus indigne, lors de son ambassade à Pétersbourg. Nous jouions au trictrac, lui et moi, dans un salon de Mortefontaine, lorsqu’un de mes amis vint nous apprendre la mort subite de Paul. M. de C. fit alors sur cet événement les complaintes les plus officielles du monde. « Quoique je pusse avoir à me plaindre de lui, dit-il, je reconnaîtrai toujours les excellentes qualités de ce prince, et je ne puis m’empêcher de regretter sa perte. » Il pensait avec raison que la mort de Paul Ier était un événement heureux et pour l’Autriche et pour l’Europe ; mais il avait dans ses paroles un deuil de Cour tout à fait impatientant. Il faut espérer qu’avec le temps le monde sera débarrassé de l’esprit de courtisan, le plus fade de tous, pour ne rien dire de plus.

Bonaparte fut très effrayé de la mort de Paul Ier[1], et l’on dit qu’à cette nouvelle il lui échappa le premier ah ! mon Dieu ! qu’on ait entendu sortir de sa bouche. Il pouvait cependant être tranquille, car les Français étaient alors plus disposés que les Russes à souffrir la tyrannie.

Je fus priée chez le général Berthier un jour où le Premier Consul devait s’y trouver ; et comme je savais qu’il s’exprimait très mal sur mon compte, il me vint dans l’esprit qu’il m’adresserait peut-être quelques-unes des choses grossières qu’il se plaisait souvent à dire aux femmes, même à celles qui lui faisaient la cour, et j’écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu’il me dirait. Je ne voulais pas être prise au dépourvu, s’il se permettait de m’offenser, car c’eût été manquer encore plus de caractère que d’esprit ; et, comme nul ne peut se promettre de n’être pas troublé en présence d’un tel homme, je m’étais préparée d’avance à le braver. Heureusement cela fut inutile ; il ne m’adressa que la plus commune question du monde ; il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre : en tout genre, il n’attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, le Premier Consul était debout derrière la chaise de Mme Bonaparte, et se balançait sur un pied et sur l’autre, à la manière des princes de la Maison de Bourbon. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté déjà si manifeste.

CHAPITRE VII

Paris en 1801.

L’opposition du Tribunat continuait toujours, c’est-à-dire qu’une vingtaine de membres sur cent essayaient de parler contre les mesures de tout genre avec lesquelles on préparait la tyrannie. Une belle question s’offrit : la loi qui donnait au gouvernement la funeste faculté de créer des tribunaux spéciaux pour juger ceux qui seraient accusés de crimes d’État ; comme si livrer un homme à ces tribunaux extraordinaires, ce n’était pas juger d’avance ce qui est en question, c’est-à-dire, s’il est criminel et criminel d’État ; et comme si, de tous les délits, les délits politiques n’étaient pas ceux qui exigent le plus de précautions et d’indépendance dans la manière de les examiner, puisque le gouvernement est presque toujours partie dans de telles causes.

On a vu depuis ce que sont ces commissions militaires pour juger les crimes d’État, et la mort du duc d’Enghien signale à tous l’horreur que doit inspirer cette puissance hypocrite qui revêt le meurtre du manteau de la loi.

La résistance du Tribunat, toute faible qu’elle était, déplaisait au Premier Consul ; non qu’elle lui fût un obstacle, mais elle entretenait la nation dans l’habitude de penser, ce qu’il ne voulait à aucun prix. Il fit mettre dans les journaux, entre autres, un raisonnement bizarre contre l’opposition. Rien de si simple, disait-on, que l’opposition en Angleterre, puisque le roi y est l’ennemi du peuple ; mais dans un pays où le pouvoir exécutif est lui-même nommé par le peuple, c’est s’opposer à la nation que de combattre son représentant. Combien de phrases de ce genre les écrivains de Napoléon n’ont-ils pas lancées depuis dix ans dans le public ? En Angleterre ou en Amérique, un simple paysan rirait d’un sophisme de cette nature ; en France, tout ce qu’on désire, c’est d’avoir une phrase à dire, avec laquelle on puisse donner à son intérêt l’apparence de la conviction.

Très peu d’hommes se montraient étrangers au désir d’avoir des places ; un grand nombre étaient ruinés, et l’intérêt de leurs femmes et de leurs enfants, ou de leurs neveux, s’ils n’avaient pas d’enfants, ou de leurs cousins, s’ils n’avaient pas de neveux, les forçait, disaient-ils, à demander de l’emploi au gouvernement. La grande force des chefs de l’État en France, c’est le goût prodigieux qu’on y a pour occuper des places : la vanité les fait encore plus rechercher que le besoin d’argent. Bonaparte recevait des milliers de pétitions pour chaque emploi, depuis le premier jusqu’au dernier. S’il n’avait pas eu naturellement un profond mépris pour l’espèce humaine, il en aurait conçu en parcourant toutes les requêtes signées de tant de noms illustres par leurs aïeux, ou célèbres par des actes révolutionnaires en opposition avec les nouvelles fonctions qu’ils ambitionnaient.

L’hiver de 1801, à Paris, me fut assez doux par la facilité avec laquelle Fouché m’accorda les différentes demandes que je lui adressai pour le retour des émigrés ; il me donna ainsi, au milieu de ma disgrâce, le plaisir d’être utile, et je lui en conserve de la reconnaissance. Il faut l’avouer, il y a toujours un peu de coquetterie dans tout ce que font les femmes, et la plupart de leurs vertus même sont mêlées au désir de plaire, et d’être entourées d’amis qui tiennent plus intimement à elles par les services qu’ils en ont reçus. C’est sous ce seul point de vue qu’on peut leur pardonner d’aimer le crédit ; mais il faut savoir renoncer aux plaisirs mêmes de l’obligeance pour la dignité ; car on peut tout faire pour les autres, excepté de dégrader son caractère. Notre propre conscience est le trésor de Dieu : il ne nous est permis de le dépenser pour personne.

Bonaparte faisait encore quelques frais pour l’Institut, dont il s’était fait honneur en Égypte ; mais il y avait parmi les hommes de lettres et les savants une petite opposition philosophique, malheureusement d’un très mauvais genre, car elle portait tout entière contre le rétablissement de la religion. Par une funeste bizarrerie, les hommes éclairés en France voulaient se consoler de l’esclavage de ce monde, en cherchant à détruire l’espérance d’un monde à venir : cette singulière inconséquence n’aurait point existé dans la religion réformée ; mais le clergé catholique avait des ennemis que son courage et ses malheurs n’avaient point encore désarmés, et peut-être en effet est-il difficile de concilier l’autorité du Pape et des prêtres soumis au Pape avec le système de la liberté d’un État. Quoi qu’il en soit, l’Institut ne montrait pas pour la religion, indépendamment de ses ministres, ce profond respect inséparable d’une haute puissance d’âme et de génie, et Bonaparte s’appuyait, contre des hommes qui valaient mieux que lui, de sentiments qui valaient mieux que ces hommes.

Dans cette année (1801), le Premier Consul ordonna à l’Espagne de faire la guerre au Portugal, et le faible roi de l’illustre Espagne condamna son armée à cette expédition, aussi servile qu’injuste. Il marcha contre un voisin qui ne lui voulait aucun mal, contre une puissance alliée de l’Angleterre, qui s’est montrée depuis si véritablement amie de l’Espagne ; tout cela pour obéir à celui qui se préparait à la dépouiller de toute son existence. Quand on a vu ces mêmes Espagnols donner avec tant d’énergie le signal de la résurrection du monde, on apprend à connaître ce que c’est que les nations, et si l’on doit leur refuser un moyen légal d’exprimer leur opinion et d’influer sur leur destinée.

Ce fut vers le printemps de 1801 que le Premier Consul imagina de faire un roi, et un roi de la Maison de Bourbon ; il lui donna la Toscane, en la désignant par le nom érudit d’Étrurie, afin de commencer ainsi la grande mascarade de l’Europe. Cet infant d’Espagne fut mandé à Paris pour montrer aux Français un prince de l’ancienne dynastie humilié devant le Premier Consul, humilié par ses dons, lorsqu’il n’aurait jamais pu l’être par ses persécutions. Bonaparte s’essaya sur cet agneau royal à faire attendre un roi dans son antichambre ; il se laissa applaudir au théâtre, à l’occasion de ce vers :

 

J’ai fait des rois, madame, et n’ai pas voulu l’être ;

 

se promettant bien d’être plus que roi, quand l’occasion s’en présenterait. On racontait tous les jours une bévue nouvelle de ce pauvre roi d’Étrurie ; on le menait au Musée, au Cabinet d’histoire naturelle, et l’on citait comme traits d’esprits quelques-unes de ces questions sur les poissons ou les quadrupèdes, qu’un enfant de douze ans, bien élevé, ne ferait plus. Le soir, on le conduisait à des fêtes, où les danseuses de l’Opéra venaient se mêler aux dames nouvelles ; et le petit roi, malgré sa dévotion, les préférait pour danser avec elles, et leur envoyait le lendemain, en remerciement de bons et beaux livres pour leur instruction. C’était un singulier moment en France que ce passage des habitudes révolutionnaires aux prétentions monarchiques ; comme il n’y avait ni indépendance dans les unes, ni dignité dans les autres, leurs ridicules se mariaient parfaitement bien ensemble ; elles se groupaient, chacune à sa manière, autour de la puissance bigarrée qui se servait en même temps des moyens de force des deux régimes.

On célébra pour la dernière fois, cette année, le 14 juillet, anniversaire de la Révolution, et une proclamation pompeuse rappela tous les biens résultant de cette journée ; il n’en existait cependant pas un que le Premier Consul ne se promît de détruire. De tous les recueils, le plus bizarre, c’est celui des proclamations de cet homme ; c’est une encyclopédie de tout ce qui peut se dire de contradictoire dans le monde ; et si le chaos était chargé d’endoctriner la terre, il jetterait sans doute ainsi à la tête du genre humain l’éloge de la paix et de la guerre, des lumières et des préjugés, de la liberté et du despotisme, les louanges et les injures sur tous les gouvernements, sur toutes les religions.

Ce fut vers cette époque que Bonaparte envoya le général Leclerc à Saint-Domingue, et qu’il l’appela dans son arrêté notre beau-frère. Ce premier nous royal, qui associait les Français à la prospérité de cette famille, me fut vivement antipathique. Il exigea de sa jolie sœur d’aller avec son mari à Saint-Domingue, et c’est là que sa santé fut abîmée : singulier acte de despotisme pour un homme qui, d’ailleurs, n’est pas accoutumé à une grande sévérité de principes autour de lui ! mais il ne se sert de la morale que pour contrarier les uns et éblouir les autres. Une paix fut conclue, dans la suite, avec le chef des Nègres, Toussaint-Louverture. C’était un homme très criminel ; mais toutefois Bonaparte signa des conditions avec lui, et, au mépris de ces conditions, Toussaint fut amené dans une prison de France, où il a péri de la manière la plus misérable. Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu’il lui a été moins reproché que les autres.

Dans une grande forge, on observe avec étonnement la violence des machines qu’une seule volonté fait mouvoir ; ces marteaux, ces laminoirs, semblent des personnes, ou plutôt des animaux dévorants. Si vous vouliez lutter contre leur force, vous en seriez anéanti ; cependant toute cette fureur apparente est calculée, et c’est un seul moteur qui fait agir ces ressorts. La tyrannie de Bonaparte se présente à mes yeux sous cette image ; il fait périr des milliers d’hommes, comme ces roues battent le fer, et ses agents, pour la plupart, sont aussi insensibles qu’elles ; l’impulsion invisible de ces machines humaines vient d’une volonté tout à la fois violente et méthodique, qui transforme la vie morale en un instrument servile ; enfin, pour achever la comparaison, il suffirait d’atteindre le moteur pour que tout rentrât dans le repos.

CHAPITRE VIII

Voyage à Coppet. – Préliminaires de paix avec l’Angleterre.

J’allai, suivant mon heureuse coutume, passer l’été auprès de mon père ; je le trouvai très indigné de la marche que suivaient les affaires ; et, comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté que détesté l’anarchie populaire, il se sentait le désir d’écrire contre la tyrannie d’un seul, après avoir si longtemps combattu celle de la multitude. Mon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût son caractère, l’aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand il fallait s’y exposer pour mériter l’estime publique. Je sentais très bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui déplairait au Premier Consul ; mais je ne pouvais me résoudre à étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le tombeau de la liberté française. J’encourageai donc mon père à travailler, et nous renvoyâmes à l’année suivante la question de savoir s’il ferait publier ce qu’il écrivait.

La nouvelle des préliminaires de paix signés entre l’Angleterre et la France vint mettre le comble aux succès de Bonaparte. En apprenant que l’Angleterre l’avait reconnu, il me sembla que j’avais tort de haïr sa puissance ; mais les circonstances ne tardèrent pas à m’ôter ce scrupule. La plus remarquable des conditions de ces préliminaires, c’était l’évacuation complète de l’Égypte ; ainsi toute cette expédition n’avait eu d’autre résultat que de faire parler de Bonaparte. Plusieurs écrits publiés par-delà les barrières du pouvoir de Bonaparte l’accusent d’avoir fait assassiner Kléber en Égypte, parce qu’il était jaloux de sa puissance ; et des personnes dignes de foi m’ont dit que le duel, dans lequel le général d’Estaing a été tué par le général Reynier, fut provoqué par une discussion sur cet objet. Toutefois il me paraît difficile de croire que Bonaparte ait eu le moyen d’armer un Turc contre la vie d’un général français, pendant qu’il était lui-même si loin du théâtre de cet attentat. On ne doit rien dire contre lui qui ne soit prouvé : s’il se trouvait une seule erreur de ce genre parmi les vérités les plus notoires, leur éclat en serait terni. Il ne faut combattre Bonaparte avec aucune de ses armes.

Je retardai mon retour à Paris, pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix ; je ne connais pas une sensation plus pénible que ces réjouissances publiques, quand l’âme s’y refuse. On prend une sorte de mépris pour ce badaud de peuple, qui vient célébrer le joug qu’on lui prépare ; ces lourdes victimes dansant devant le palais de leur sacrificateur ; ce Premier Consul appelé le père de la nation qu’il allait dévorer ; ce mélange de bêtise d’une part et de ruse de l’autre ; la fade hypocrisie des courtisans jetant un voile sur l’arrogance du maître, tout m’inspirait un dégoût que je ne pouvais surmonter. Il fallait se contraindre, et au milieu de ces solennités, on était exposé à rencontrer des joies officielles qu’il était plus facile d’éviter dans d’autres moments.

Bonaparte proclamait alors que la paix était le premier besoin du monde ; tous les jours il signait un nouveau traité, qui ressemblait assez au soin avec lequel Polyphème comptait les moutons en les faisant entrer dans sa caverne. Les États-Unis d’Amérique firent aussi la paix avec la France, et ils envoyèrent pour plénipotentiaire un homme qui ne savait pas un mot de français, ignorant apparemment que la plus parfaite intelligence de la langue suffisait à peine pour démêler la vérité dans un gouvernement où l’on savait si bien la cacher. Le Premier Consul, à la présentation de M. Livingston, lui fit, à l’aide d’un interprète, des compliments sur la pureté des mœurs de l’Amérique, et il ajouta : « L’ancien monde est bien corrompu » ; puis se tournant vers M. de ***, lui répéta deux fois : « Expliquez-lui donc que l’ancien monde est bien corrompu ; vous en savez quelque chose, n’est-ce pas ? » C’est une des plus douces paroles qu’il ait adressées en public à ce courtisan de meilleur goût que les autres, qui aurait voulu conserver quelque dignité dans les manières, en sacrifiant celle de l’âme à son ambition.

Cependant les institutions monarchiques s’avançaient à l’ombre de la République. On organisait une garde prétorienne ; les diamants de la Couronne servaient d’ornement à l’épée du Premier Consul, et l’on voyait dans sa parure, comme dans la situation politique du jour, un mélange de l’ancien et du nouveau régime ; il avait des habits tout d’or et des cheveux plats, une petite taille et une grosse tête, je ne sais quoi de gauche et d’arrogant, de dédaigneux et d’embarrassé, qui semblait réunir toute la mauvaise grâce d’un parvenu à toute l’audace d’un tyran. On a vanté son sourire, comme agréable : moi, je crois qu’il aurait certainement déplu dans tout autre ; car ce sourire, partant du sérieux pour y rentrer, ressemblait à un ressort plutôt qu’à un mouvement naturel, et l’expression de ses yeux n’était jamais d’accord avec celle de sa bouche ; mais comme, en souriant, il rassurait ceux qui l’entouraient, on a pris pour du charme le soulagement qu’il faisait éprouver ainsi. Je me rappelle qu’un membre de l’Institut, conseiller d’État, me dit sérieusement que les ongles de Bonaparte étaient parfaitement bien faits. Un autre s’écria : « Les mains du Premier Consul sont charmantes. — Ah ! répondit un jeune seigneur de l’ancienne noblesse, qui alors n’était pas encore chambellan, de grâce, ne parlons pas politique. » Un homme de la Cour, en s’exprimant avec tendresse sur le Premier Consul, disait : « Ce qu’il a souvent, c’est une douceur enfantine. » En effet, dans son intérieur, il se livrait quelquefois à des jeux innocents ; on l’a vu danser avec ses généraux ; on prétend même qu’à Munich, dans le palais de la reine et du roi de Bavière, à qui cette gaieté parut sans doute étrange, il prit un soir le costume espagnol de l’empereur Charles VII, et se mit à danser une ancienne contredanse française, la Monaco.

CHAPITRE IX

Paris en 1802. – Bonaparte Président de la République italienne. – Retour à Coppet.

Chaque pas du Premier Consul annonçait de plus en plus ouvertement son ambition sans bornes. Tandis qu’on négociait à Amiens la paix avec l’Angleterre, il fit rassembler à Lyon la consulte cisalpine, c’est-à-dire les députés de toute la Lombardie et des États adjacents, qui s’étaient constitués en République sous le Directoire, et qui demandaient maintenant quelle nouvelle forme ils devaient prendre. Comme on n’était point encore accoutumé à ce que l’unité de la République française fût transformée en l’unité d’un seul homme, personne n’imaginait qu’il voulût réunir sur sa tête le consulat de France et la présidence de l’Italie, de manière qu’on s’attendait à voir nommer le comte Melzi, que ses lumières, son illustre naissance et le respect de ses concitoyens désignaient pour cette place. Tout à coup le bruit se répandit que Bonaparte se faisait nommer ; et à cette nouvelle on aperçut encore un mouvement de vie dans les esprits. On disait que la Constitution faisait perdre le droit de citoyen français à quiconque accepterait des emplois en pays étranger ; mais était-il Français celui qui ne voulait se servir de la grande nation que pour opprimer l’Europe, et de l’Europe que pour mieux opprimer la grande nation ? Bonaparte escamota la nomination de président à tous ces Italiens, qui n’apprirent qu’il fallait le nommer que peu d’heures avant d’aller au scrutin. On leur dit de joindre le nom de M. de Melzi, comme vice-président, à celui de Bonaparte. On les assura qu’ils ne seraient gouvernés que par celui qui serait toujours au milieu d’eux, et que l’autre ne voulait qu’un titre honorifique. Bonaparte dit lui-même, avec sa manière emphatique : « Cisalpins, je conserverai seulement la grande pensée de vos affaires. » Et la grande pensée voulait dire la toute-puissance. Le lendemain de ce choix, on continua à faire sérieusement une Constitution, comme s’il pouvait en exister une à côté de cette main de fer. On divisa la nation en trois classes : les possidenti, les dotti et les commercianti. Les propriétaires, pour les imposer ; les hommes de lettres, pour les faire taire, et les commerçants, pour leur fermer tous les ports. Ces paroles sonores de l’italien prêtent encore mieux au charlatanisme que le français.

Bonaparte avait changé le nom de république cisalpine en celui de république italienne, et menaçait ainsi l’Europe de ses conquêtes futures dans le reste de l’Italie. Une telle démarche n’était rien moins que pacifique, et cependant elle n’arrêta point la signature du traité d’Amiens : tant l’Europe et l’Angleterre elle-même désiraient la paix ! J’étais chez le ministre d’Angleterre lorsqu’il reçut les conditions de cette paix. Il les lut à tous ceux qu’il avait à dîner chez lui, et je ne puis exprimer quel fut mon étonnement à chaque article. L’Angleterre rendait toutes ses conquêtes : elle rendait Malte, dont on avait dit, lorsqu’elle fut prise par les Français, que s’il n’y avait eu personne dans la forteresse on n’y serait jamais entré. Elle cédait tout, sans compensation, à une puissance qu’elle avait constamment battue sur la mer. Quel singulier effet de la passion de la paix ! Et cet homme, qui avait obtenu comme par miracle de tels avantages, n’eut pas même la patience d’en profiter quelques années pour mettre la marine française en état de s’essayer contre l’Angleterre ! À peine le traité d’Amiens était-il signé, que Napoléon réunit, par un sénatus-consulte, le Piémont à la France. Pendant l’année que dura la paix, tous les jours furent marqués par des proclamations nouvelles, tendant à faire rompre le traité. Le motif de cette conduite est facile à démêler : Bonaparte voulait éblouir les Français, tantôt par des paix inattendues, tantôt par des guerres qui le rendissent nécessaire. Il croyait qu’en tout genre la tempête était favorable à l’usurpation. Les gazettes chargées de vanter les douceurs de la paix, au printemps de 1802, disaient alors : « Nous touchons au moment où la politique sera nulle. » En effet, si Bonaparte l’avait voulu, à cette époque, il pouvait facilement donner vingt ans de paix à l’Europe effrayée et ruinée.

Les amis de la liberté, dans le Tribunat, essayaient encore de lutter contre l’autorité toujours croissante du Premier Consul ; mais l’opinion publique ne les secondait point alors. Le plus grand nombre des tribuns de l’opposition méritaient, à tous les égards, la plus parfaite estime : mais trois ou quatre individus qui siégeaient dans leurs rangs s’étaient rendus coupables des excès de la Révolution, et le gouvernement avait grand soin de rejeter sur tous le blâme qui pesait sur quelques-uns. Cependant les hommes réunis en assemblée publique finissent toujours par s’électriser dans le sens de l’élévation de l’âme, et ce Tribunat, tel qu’il était, aurait empêché la tyrannie, si on l’avait laissé subsister. Déjà la majorité des voix avait nommé candidat au Sénat un homme qui ne plaisait point au Premier Consul, Daunou, républicain probe et éclairé, mais certes nullement à craindre. C’en fut assez pour déterminer le Premier Consul à l’élimination du Tribunat, c’est-à-dire à faire sortir un à un, sur la désignation des sénateurs, les vingt membres les plus énergiques de l’Assemblée, et à les faire remplacer par vingt hommes dévoués au gouvernement. Les quatre-vingts qui restaient devaient chaque année subir la même opération par quart. Ainsi la leçon leur était donnée sur ce qu’ils avaient à faire pour être maintenus dans leurs places, c’est-à-dire dans leurs quinze mille francs de rente ; car le Premier Consul voulait conserver encore quelque temps cette assemblée mutilée, qui devait servir pendant deux ou trois ans de masque populaire aux actes de la tyrannie.

Parmi les tribuns proscrits se trouvaient plusieurs de mes amis ; mais mon opinion était à cet égard indépendante de mes affections. Peut-être éprouvais-je cependant une irritation plus forte de l’injustice qui tombait sur des personnes avec qui j’étais liée, et je crois bien que je me laissai aller à quelques sarcasmes sur cette façon hypocrite d’interpréter même la malheureuse Constitution, dans laquelle on avait tâché de ne pas laisser entrer le moindre souffle de liberté.

Il se formait alors, autour du général Bernadotte, un parti de généraux et de sénateurs qui voulaient savoir de lui s’il n’y avait pas quelques résolutions à prendre contre l’usurpation qui s’approchait à grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une mesure législative quelconque, regardant tout autre moyen comme contraire à ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une délibération au moins de quelques membres du Sénat, et pas un d’eux n’osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette négociation très dangereuse se conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte et ses amis : c’était plus qu’il n’en fallait pour me perdre, si leurs desseins étaient découverts, Bonaparte disait que l’on sortait toujours de chez moi moins attaché à lui qu’on n’y était entré ; enfin il se préparait à ne voir que moi de coupable parmi tous ceux qui l’étaient bien plus que moi, mais qu’il lui importait davantage de ménager.

Je partis pour Coppet dans ces entrefaites, et j’arrivai chez mon père dans un état très pénible d’accablement et d’anxiété. Des lettres de Paris m’apprirent qu’après mon départ le Premier Consul s’était exprimé très vivement contre mes rapports de société avec le général Bernadotte. Tout annonçait qu’il était résolu à m’en punir ; mais il s’arrêta devant l’idée de frapper le général Bernadotte, soit qu’il eût besoin de ses talents militaires, soit que les liens de famille le retinssent, soit que la popularité de ce général dans l’armée française soit plus grande que celle des autres, soit enfin qu’un certain charme dans les manières de Bernadotte rende difficile, même à Bonaparte, d’être tout à fait son ennemi. Ce qui choquait le Premier Consul plus encore que les opinions qu’il me supposait, c’était le nombre d’étrangers qui étaient venus me voir. Le fils du stathouder, le prince d’Orange, m’avait fait l’honneur de dîner chez moi, et Bonaparte lui en avait adressé des reproches. C’était peu de chose que l’existence d’une femme qu’on venait voir pour sa réputation littéraire ; mais ce peu de chose ne relevait pas de lui, et c’en était assez pour qu’il voulût l’écraser.

Dans cette année (1802) se traita l’affaire des princes possessionnés en Allemagne. Toute cette négociation fut conduite à Paris, au grand avantage, dit-on, des ministres qui en furent chargés. Quoi qu’il en soit, c’est à cette époque que commença le dépouillement diplomatique de l’Europe entière, qui ne devait s’arrêter qu’à ses confins. On vit tous les plus grands seigneurs de la féodale Germanie apporter à Paris leur cérémonial, dont les formes obséquieuses plaisaient plus au Premier Consul que l’air encore dégagé des Français, et redemander ce qui leur appartenait, avec une servilité qui ferait presque perdre des droits à ce qu’on possède, tant on a l’air de ne compter pour rien l’autorité de la justice.

Une nation éminemment fière, les Anglais, n’était pas tout à fait exempte, à cette époque, d’une curiosité pour la personne du Premier Consul qui tenait de l’hommage. Le parti ministériel jugeait cet homme tel qu’il était : mais le parti de l’opposition, qui devait haïr davantage la tyrannie, puisqu’il est censé plus enthousiaste de la liberté, le parti de l’opposition, et Fox lui-même, dont on ne peut rappeler le talent et la bonté sans admiration et sans attendrissement, eurent le tort de montrer beaucoup trop d’égards pour Bonaparte, et de prolonger l’erreur de ceux qui voulaient encore confondre avec la Révolution de France l’ennemi le plus décidé des premiers principes de cette Révolution.

CHAPITRE X

Nouveaux symptômes de la malveillance de Bonaparte contre mon père et moi. –
Affaire de Suisse
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Au commencement de l’hiver de 1802 à 1803, quand je lisais dans les papiers que Paris réunissait tant d’hommes illustres de l’Angleterre à tant d’hommes spirituels de la France, j’éprouvais, je l’avoue, un vif désir de me trouver au milieu d’eux. Je ne dissimule point que le séjour de Paris m’a toujours semblé le plus agréable de tous : j’y suis née, j’y ai passé mon enfance et ma première jeunesse ; la génération qui a connu mon père, les amis qui ont traversé avec nous les périls de la Révolution, c’est là seulement que je puis les retrouver. Cet amour de la patrie, qui a saisi les âmes les plus fortes, s’empare plus vivement encore de nous, quand les goûts de l’esprit se trouvent réunis aux affections du cœur et aux habitudes de l’imagination. La conversation française n’existe qu’à Paris, et la conversation a été, depuis mon enfance, mon plus grand plaisir. J’éprouvais une telle douleur à la crainte d’être privée de ce séjour, que ma raison ne pouvait rien contre elle. J’étais alors dans toute la vivacité de la vie ; et c’est précisément le besoin des jouissances animées qui conduit le plus souvent au désespoir, car il rend la résignation bien difficile, et sans elle on ne peut supporter les vicissitudes de l’existence.

Aucune défense de me donner des passeports pour Paris n’était arrivée au préfet de Genève ; mais je savais que le Premier Consul avait dit au milieu de son cercle que je ferais mieux de n’y pas revenir, et il avait déjà l’habitude, sur des sujets de cette nature, de dicter ses volontés en conversation, afin qu’on le dispensât d’agir, en prévenant ses ordres. S’il avait dit ainsi que tel ou tel individu devrait se pendre, je crois qu’il trouverait très mauvais que le sujet soumis n’eût pas, en conséquence de l’insinuation, fait acheter la corde et préparer la potence. Un autre symptôme de la malveillance de Bonaparte envers moi, ce fut la manière dont les journaux français traitèrent mon roman de Delphine, qui parut à cette époque ; ils s’avisèrent de le proclamer immoral, et l’ouvrage que mon père avait approuvé, ces censeurs courtisans le condamnèrent. On pouvait trouver dans ce livre cette fougue de jeunesse et cette ardeur d’être heureuse, que dix années, et dix années de souffrances, m’ont appris à diriger d’une autre manière. Mais mes critiques n’étaient pas capables de sentir ce genre de tort, et tout simplement ils obéissaient à la même voix qui leur avait commandé de déchirer l’ouvrage du père, avant d’attaquer celui de la fille. En effet, il nous revenait de tous les côtés que la véritable raison de la colère du Premier Consul, c’était ce dernier écrit de mon père, dans lequel tout l’échafaudage de sa monarchie était tracé d’avance.

Mon père partageait mon goût pour le séjour de Paris, et ma mère, pendant sa vie, l’avait aussi vivement éprouvé. J’étais extrêmement triste d’être séparée de mes amis, de ne pouvoir donner à mes enfants ce genre de sentiment des beaux-arts qui s’acquiert difficilement à la campagne ; et, comme il n’y avait rien de prononcé contre mon retour, dans la lettre du consul Lebrun, mais seulement des insinuations piquantes, je formais cent projets pour revenir, et pour essayer si le Premier Consul, qui alors ménageait encore l’opinion, voudrait braver le bruit que ferait mon exil. Mon père, qui daignait toujours se faire un reproche d’avoir eu part à ce qui gâtait mon sort, conçut l’idée d’aller lui-même à Paris pour parler au Premier Consul en ma faveur. J’avoue que dans le premier moment j’acceptai la preuve de dévouement que m’offrait mon père ; je me faisais une telle idée de l’ascendant que devait exercer sa présence, qu’il me semblait impossible de lui résister : son âge, l’expression si belle de ses regards, tant de noblesse d’âme et de finesse d’esprit réunies, me paraissaient devoir captiver même Bonaparte. Je ne savais pas encore alors jusqu’à quel point le Premier Consul était irrité contre son livre ; mais heureusement pour moi, je réfléchis que les avantages mêmes de mon père n’auraient fait qu’exciter dans le Consul un plus vif désir d’humilier celui qui les possédait ; et sûrement il aurait trouvé, du moins en apparence, les moyens d’y parvenir : car le pouvoir, en France, a bien des alliés, et si l’on a vu souvent l’esprit d’opposition se développer dans ce pays, c’est parce que la faiblesse du gouvernement lui offrait de faciles victoires. On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en toutes choses, c’est le succès, et la puissance réussit aisément dans ce pays à rendre le malheur ridicule. Enfin, grâce au ciel, je me réveillai des illusions auxquelles je m’étais livrée, et je refusai positivement le généreux sacrifice que mon père voulait me faire. Quand il me vit bien décidée à ne pas l’accepter, j’aperçus combien il lui en aurait coûté. Quinze mois après, je perdis mon père, et, s’il eût alors exécuté le voyage qu’il projetait, j’aurais attribué sa maladie à cette cause, et le remords eût encore envenimé ma blessure.

C’est aussi dans l’hiver de 1802 à 1803 que la Suisse prit les armes contre la Constitution unitaire qu’on lui avait imposée. Singulière manie des révolutionnaires français, d’obliger tous les pays à s’organiser politiquement de la même manière que la France ! Il y a sans doute des principes communs à tous les pays, ce sont ceux qui assurent les droits civils et politiques des peuples libres ; mais que ce soit une monarchie limitée comme l’Angleterre, une république fédérée comme les États-Unis ou les treize cantons suisses, qu’importe ? et faut-il réduire l’Europe à une idée, comme le peuple romain à une seule tête, afin de pouvoir commander et changer tout en un jour !

Le Premier Consul n’attachait assurément aucune importance à telle ou telle forme de Constitution, et même à quelque Constitution que ce pût être ; mais ce qui lui importait, c’était de tirer de la Suisse le meilleur parti possible pour son intérêt, et, à cet égard, il se conduisit avec prudence. Il combina les divers projets qu’on lui offrit, et en forma une Constitution qui conciliait assez bien les anciennes habitudes avec les prétentions nouvelles ; et, en se faisant nommer médiateur de la Confédération suisse, il tira plus d’hommes de ce pays qu’il n’en aurait pu faire sortir, s’il l’eût gouverné immédiatement. Il fit venir à Paris des députés nommés par les cantons et les principales villes de la Suisse, et il eut, le 29 janvier 1803, sept heures de conférence avec dix délégués choisis dans le sein de cette députation générale. Il insista sur la nécessité de rétablir les cantons démocratiques tels qu’ils avaient été, prononçant à cet égard des maximes déclamatoires sur la cruauté qu’il y aurait à priver des pâtres relégués dans les montagnes de leur seul amusement, les assemblées populaires ; et disant aussi (ce qui le touchait de plus près) les raisons qu’il avait de se défier plutôt des cantons aristocratiques. Il insista beaucoup sur l’importance de la Suisse pour la France. Ces propres paroles sont consignées dans un récit de cet entretien : « Je déclare que, depuis que je suis à la tête du gouvernement, aucune puissance ne s’est intéressée à la Suisse ; c’est moi qui ait fait reconnaître la république helvétique à Lunéville ; l’Autriche ne s’en souciait nullement. À Amiens, je voulais en faire autant, l’Angleterre l’a refusé ; mais l’Angleterre n’a rien à faire avec la Suisse. Si elle avait exprimé la crainte que je ne voulusse me faire déclarer votre landammann, je le serais devenu. On a dit que l’Angleterre favorisait la dernière insurrection ; si son Cabinet avait fait une démarche officielle, s’il y avait eu un mot à ce sujet dans la gazette de Londres, je vous réunissais. » Quel incroyable langage ! Ainsi l’existence d’un peuple qui s’est assuré son indépendance, au milieu de l’Europe, par des efforts héroïques, et qui l’a maintenue pendant cinq siècles par la modération et la sagesse ; cette existence eût été anéantie par un mouvement d’humeur que le moindre hasard pouvait exciter dans un être aussi capricieux. Bonaparte ajouta dans cette même conversation, qu’il était désagréable pour lui d’avoir une Constitution à faire, parce que cela l’exposait à être sifflé, ce qu’il ne voulait pas. Cette expression porte le caractère de vulgarité faussement affable qu’il se plaît souvent à montrer. Rœderer et Desmeunier écrivirent l’acte de médiation sous sa dictée, et tout cela se passait pendant que ses troupes occupaient la Suisse. Depuis, il les a retirées, et ce pays, il faut en convenir, a été mieux traité par Napoléon que le reste de l’Europe, bien qu’il soit politiquement et militairement tout à fait sous sa dépendance ; aussi restera-t-il tranquille dans l’insurrection générale. Les peuples européens étaient disposés à une mesure de patience telle, qu’il a fallu Bonaparte pour l’épuiser.

Les journaux de Londres attaquaient assez amèrement le Premier Consul ; la nation anglaise était trop éclairée pour ne pas apercevoir où tendaient toutes les actions de cet homme. Chaque fois qu’on lui apportait une traduction des papiers anglais, il faisait une scène à lord Whitworth, qui lui répondait avec autant de sang-froid que de raison, que le roi de la Grande-Bretagne lui-même n’était pas à l’abri des sarcasmes des gazetiers, et que la Constitution ne permettait pas de gêner leur liberté à cet égard. Cependant le gouvernement anglais fit intenter un procès à Peltier[2], pour des articles de son journal dirigés contre le Premier Consul. Peltier eut l’honneur d’être défendu par M. Mackintosh, qui fit à cette occasion l’un des plaidoyers les plus éloquents qu’on ait lus dans les temps modernes : je dirai plus tard dans quelles circonstances ce plaidoyer me parvint.

CHAPITRE XI

Rupture avec l’Angleterre. – Commencement de mon exil.

J’étais à Genève, vivant par goût et par circonstance dans la société des Anglais, lorsque la nouvelle de la déclaration de guerre nous arriva. Le bruit se répandit aussitôt que les voyageurs anglais seraient faits prisonniers : comme on n’avait rien vu de pareil dans le droit des gens européen, je n’y croyais point, et ma sécurité faillit nuire à plusieurs de mes amis ; toutefois ils se sauvèrent. Mais les hommes les plus étrangers à la politique, lord Beverley, père de onze enfants, revenant d’Italie avec sa femme et ses filles, cent autres personnes, qui avaient des passeports français, qui se rendaient aux universités pour s’instruire, ou dans les pays du Midi pour se guérir, voyageant sous la sauvegarde des lois admises chez toutes les nations, furent arrêtées et languissent depuis dix ans dans les villes de province, menant la vie la plus triste que l’imagination puisse se représenter. Cet acte scandaleux n’était d’aucune utilité ; à peine deux mille Anglais, pour la plupart très peu militaires, furent-ils victimes de cette fantaisie de tyran, de faire souffrir quelques pauvres individus, par humeur contre l’invincible nation à laquelle ils appartiennent.

Ce fut pendant l’été de 1803 que commença la grande farce de la descente : des bateaux plats furent ordonnés d’un bout de la France à l’autre ; on en construisait dans les forêts, sur les bords des grands chemins. Les Français, qui ont en toutes choses une assez grande ardeur imitative, taillaient planche sur planche, faisaient phrase sur phrase : les uns, en Picardie, élevaient un arc de triomphe sur lequel était écrit : Route de Londres ; d’autres écrivaient : « À Bonaparte le Grand : nous vous prions de nous admettre sur le vaisseau qui vous portera en Angleterre, et avec vous les destinées et les vengeances du peuple français. » Ce vaisseau que Bonaparte devait monter a eu le temps de s’user dans le port. D’autres mettaient pour devise à leurs pavillons dans la rade : Un bon vent et trente heures. Enfin toute la France retentissait de gasconnades dont Bonaparte seul savait très bien le secret.

Vers l’automne je me crus oubliée de Bonaparte : on m’écrivit de Paris qu’il était tout entier absorbé par son expédition d’Angleterre, qu’il se proposait de partir pour les côtes, et de s’embarquer lui-même pour diriger la descente. Je ne croyais guère à ce projet ; mais je me flattais qu’il trouverait bon que je vécusse à quelques lieues de Paris, avec le très petit nombre d’amis qui viendraient voir à cette distance une personne en disgrâce. Je pensais aussi qu’étant assez connue pour que l’on parlât de mon exil en Europe, le Premier Consul éviterait cet éclat. J’avais calculé d’après mes désirs ; mais je ne connaissais pas encore à fond le caractère de celui qui devait dominer l’Europe. Loin de vouloir ménager ce qui se distinguait, dans quelque genre que ce fût, il voulait faire de tous ceux qui s’élevaient un piédestal pour sa statue, soit en les foulant aux pieds, soit en les faisant servir à ses desseins.

J’arrivai dans une petite campagne à dix lieues de Paris, formant le projet de m’établir les hivers dans cette retraite, tant que durerait la tyrannie. Je ne voulais qu’y voir mes amis, et quelquefois aller au spectacle et au Musée. C’est tout ce que je souhaitais du séjour de Paris, dans l’état de défiance et d’espionnage qui commençait à s’établir ; et j’avoue que je ne vois pas quel inconvénient il pouvait y avoir pour le Premier Consul à me laisser ainsi dans un exil volontaire. J’y étais en effet paisible depuis un mois, lorsqu’une femme comme il y en a tant, cherchant à se faire valoir aux dépens d’une autre femme plus connue qu’elle, vint dire au Premier Consul que les chemins étaient couverts de gens qui allaient me faire visite. Certes rien n’était moins vrai. Les exilés qu’on allait voir, c’étaient ceux qui, dans le XVIIIe siècle, avaient presque autant de force que les rois qui les éloignaient ; mais quand on résiste au pouvoir, c’est qu’il n’est pas tyrannique, car il ne peut l’être que par la soumission générale. Quoi qu’il en soit, Bonaparte saisit le motif qu’on lui donna pour m’exiler, et un de mes amis me prévint qu’un gendarme viendrait sous peu de jours me signifier l’ordre de partir. On n’a pas l’idée, dans les pays où la routine au moins garantit les particuliers de toute injustice, de l’état où jette la nouvelle subite de certain acte arbitraire. Je suis d’ailleurs très facile à ébranler ; mon imagination conçoit mieux la peine que l’espérance, et quoique souvent j’aie éprouvé que le chagrin se dissipe par des circonstances nouvelles, il me semble toujours, quand il arrive, que rien ne pourra m’en délivrer. En effet, ce qui est facile, c’est d’être malheureux, surtout lorsqu’on aspire aux lots privilégiés de la vie.

Je me retirai dans l’instant même chez une personne vraiment bonne et spirituelle, à qui, je dois le dire, j’étais recommandée par un homme qui occupait une place importante dans le gouvernement ; je n’oublierai point le courage avec lequel il m’offrit lui-même un asile : mais il aurait la même bonne intention aujourd’hui, qu’il ne pourrait se conduire de même sans perdre toute son existence. À mesure qu’on laisse avancer la tyrannie, elle croît aux regards comme un fantôme ; mais elle saisit avec la force d’un être réel. J’arrivai donc dans la campagne d’une personne que je connaissais à peine, au milieu d’une société qui m’était tout à fait étrangère, et portant dans le cœur un chagrin cuisant que je ne voulais pas laisser voir. La nuit, seule avec une femme dévouée depuis plusieurs années à mon service, j’écoutais à la fenêtre si nous n’entendrions point les pas d’un gendarme à cheval : le jour j’essayais d’être aimable pour cacher ma situation. J’écrivis de cette campagne à Joseph Bonaparte une lettre qui exprimait avec vérité toute ma tristesse. Une retraite à dix lieues de Paris était l’unique objet de mon ambition, et je sentais avec désespoir que si j’étais une fois exilée, ce serait pour longtemps, et peut-être pour toujours. Joseph et son frère Lucien firent généreusement tous leurs efforts pour me sauver, et l’on va voir qu’ils ne furent pas les seuls.

Mme Récamier, cette femme si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa campagne, à Saint-Brice, à deux lieues de Paris. J’acceptai, car je ne savais pas alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la politique ; je la croyais à l’abri de tout, malgré la générosité de son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle, et je jouissais là pour la dernière fois de tout ce que j’allais quitter. C’est dans ces jours orageux que je reçus le plaidoyer de M. Mackintosh : là je lus ces pages où il faisait le portrait d’un jacobin qui s’est montré terrible dans la Révolution contre les enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge du Corse qui lui ravit jusqu’à la moindre part de cette liberté pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau, de la plus belle éloquence, m’émut jusqu’au fond de l’âme : les écrivains supérieurs peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés, dans tous les pays et dans tous les temps. La France se taisait si profondément autour de moi, que cette voix, qui tout à coup répondait à mon âme, me semblait descendue du ciel : elle venait d’un pays libre. Après quelques jours passés chez Mme Récamier sans entendre parler de mon exil, je me persuadai que Bonaparte y avait renoncé. Il n’y a rien de plus ordinaire que de se rassurer sur un danger quelconque, lorsqu’on n’en voit point de symptômes autour de soi. Je me sentais si éloignée de tout projet comme de tout moyen hostile, même contre cet homme, qu’il me semblait impossible qu’il ne me laissât pas en paix ; et, après quelques jours, je retournai dans ma maison de campagne, convaincue qu’il ajournait ses résolutions contre moi, et se contentait de m’avoir fait peur. En effet, c’en était bien assez, non pour changer mon opinion, non pour m’obliger à la désavouer, mais pour réprimer en moi le reste d’habitude républicaine qui m’avait portée l’année précédente à parler avec trop de franchise.

J’étais à table avec trois de mes amis, dans une salle d’où l’on voyait le grand chemin et la porte d’entrée ; c’était à la fin de septembre. À quatre heures, un homme en habit gris, à cheval, s’arrête à la grille, et sonne ; je fus certaine de mon sort. Il me fit demander ; je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent par les combinaisons de la société sont si différentes de celles de la nature ! Cet homme me dit qu’il était le commandant de la gendarmerie de Versailles, mais qu’on lui avait ordonné de ne pas mettre son uniforme dans la crainte de m’effrayer : il me montra une lettre signée de Bonaparte, qui portait l’ordre de m’éloigner à quarante lieues de Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d’un nom connu. Il prétendait que j’étais étrangère, et, comme telle, soumise à la police : cet égard pour la liberté individuelle ne dura pas longtemps, et bientôt après moi d’autres Français et Françaises furent exilés sans aucune forme de procès. Je répondis à l’officier de gendarmerie que partir dans vingt-quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des enfants, et en conséquence je lui proposai de m’accompagner à Paris, où j’avais besoin de passer trois jours pour les arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai dans ma voiture avec mes enfants et cet officier, qu’on avait choisi comme le plus littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes écrits. « Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela mène, d’être une femme d’esprit ; déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l’occasion. » J’essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe dans mon cœur.

Je m’arrêtai quelques instants chez Mme Récamier ; j’y trouvai le général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d’aller parler le lendemain matin au Premier Consul. Il le fit en effet avec la plus grande chaleur. On croirait qu’un homme si utile par son ardeur militaire à la puissance de Bonaparte devait avoir sur lui le crédit de faire épargner une femme ; mais les généraux de Bonaparte, tout en obtenant de lui des grâces sans nombre pour eux-mêmes, n’ont aucun crédit. Quand ils demandent de l’argent ou des places, Bonaparte trouve cela convenable ; ils sont dans le sens de son pouvoir puisqu’ils se mettent dans sa dépendance ; mais si, ce qui leur arrive rarement, ils voulaient défendre des infortunés, ou s’opposer à quelque injustice, on leur ferait sentir bien vite qu’ils ne sont que des bras chargés de maintenir l’esclavage, en s’y soumettant eux-mêmes.

J’arrivai à Paris dans une maison nouvellement louée, et que je n’avais pas encore habitée ; je l’avais choisie avec soin dans le quartier et l’exposition qui me plaisaient ; et déjà dans mon imagination, je m’étais établie dans le salon avec quelques amis dont l’entretien est, selon moi, le plus grand plaisir dont l’esprit humain puisse jouir. Je n’entrais dans cette maison qu’avec la certitude d’en sortir, et je passais les nuits à parcourir ces appartements dans lesquels je regrettais encore plus de bonheur que je n’en avais espéré. Mon gendarme revenait chaque matin, comme dans le conte de Barbe-Bleue, me presser de partir le lendemain, et chaque fois j’avais la faiblesse de demander encore un jour. Mes amis venaient dîner avec moi, et quelquefois nous étions gais, comme pour épuiser la coupe de la tristesse, en nous montrant les uns pour les autres les plus aimables qu’il nous était possible, au moment de nous quitter pour si longtemps. Ils me disaient que cet homme qui venait chaque jour me sommer de partir leur rappelait ces temps de la Terreur pendant lesquels les gendarmes venaient demander leurs victimes.

On s’étonnera peut-être que je compare l’exil à la mort ; mais de grands hommes de l’antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l’échafaud que contre la perte de sa patrie. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel est considéré comme une des peines les plus sévères ; et le caprice d’un homme inflige en France, en se jouant, ce que des juges consciencieux n’imposent qu’à regret aux criminels. Des circonstances particulières m’offraient un asile et des ressources de fortune dans la patrie de mes parents, la Suisse ; j’étais à cet égard moins à plaindre qu’un autre, et néanmoins j’ai cruellement souffert. Je ne serai donc point inutile au monde, en signalant tout ce qui doit porter à ne laisser jamais aux souverains le droit arbitraire de l’exil. Nul député, nul écrivain n’exprimera librement sa pensée, s’il peut être banni quand sa franchise aura déplu ; nul homme n’osera parler avec sincérité, s’il peut lui en coûter le bonheur de sa famille entière. Les femmes surtout, qui sont destinées à soutenir et à récompenser l’enthousiasme, tâcheront d’étouffer en elles les sentiments généreux, s’il doit en résulter, ou qu’elles soient enlevées aux objets de leur tendresse, ou qu’ils leur sacrifient leur existence en les suivant dans l’exil.

La veille du dernier jour qui m’était accordé, Joseph Bonaparte fit encore une tentative en ma faveur ; et sa femme, qui est une personne de la douceur et de la simplicité la plus parfaite, eut la grâce de venir chez moi pour me proposer de passer quelques jours à sa campagne de Mortefontaine. J’acceptai avec reconnaissance, car je devais être touchée de la bonté de Joseph, qui me recevait dans sa maison quand son frère me persécutait. Je passai trois jours à Mortefontaine, et, malgré l’obligeance parfaite du maître et de la maîtresse de la maison, ma situation était très pénible. Je ne voyais que des hommes du gouvernement, je ne respirais que l’air de l’autorité, qui se déclarait mon ennemie, et les plus simples lois de la politesse et de la reconnaissance me défendaient de montrer ce que j’éprouvais. Je n’avais avec moi que mon fils aîné, encore trop enfant pour que je pusse m’entretenir avec lui sur de tels sujets. Je passais des heures entières à considérer ce jardin de Mortefontaine, l’un des plus beaux qu’on puisse voir en France, et dont le possesseur, alors paisible, me semblait bien digne d’envie. On l’a depuis exilé sur des trônes où je suis sûre qu’il a regretté son bel asile.

CHAPITRE XII

Départ pour l’Allemagne. – Arrivée à Weimar.

J’hésitais sur le parti que je prendrais en m’éloignant. Retournerais-je vers mon père, ou m’en irais-je en Allemagne ? Mon père eût accueilli son pauvre oiseau, battu par l’orage, avec une ineffable bonté ; mais je craignais le dégoût de revenir, renvoyée, dans un pays qu’on m’accusait de trouver un peu monotone. J’avais aussi le désir de me relever, par la bonne réception qu’on me promettait en Allemagne, de l’outrage que me faisait le Premier Consul, et je voulais opposer l’accueil bienveillant des anciennes dynasties à l’impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. Ce mouvement d’amour-propre l’emporta, pour mon malheur : j’aurais revu mon père si j’étais retournée à Genève.

Je priai Joseph de savoir si je pouvais aller en Prusse, car il me fallait au moins la certitude que l’ambassadeur de France ne me réclamerait pas au-dehors comme Française, tandis qu’on me proscrivait au-dedans comme étrangère. Joseph partit pour Saint-Cloud. Je fus obligée d’attendre sa réponse dans une auberge à deux lieues de Paris, n’osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa sans que cette réponse me parvînt. Ne voulant pas attirer l’attention sur moi, en restant plus longtemps dans l’auberge où j’étais, je fis le tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à deux lieues, mais sur une route différente. Cette vie errante, à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner. La chambre m’est présente ; la fenêtre où je passais tout le jour pour voir arriver le messager, mille détails pénibles que le malheur entraîne après soi, la générosité trop grande de quelques amis, le calcul voilé de quelques autres, tout mettait mon âme dans une agitation si cruelle, que je ne pourrais la souhaiter à aucun ennemi. Enfin, ce message sur lequel je fondais encore quelque espoir m’arriva. Joseph m’envoyait d’excellentes lettres de recommandation pour Berlin, et me disait adieu d’une manière noble et douce. Il fallut donc partir. Benjamin Constant eut la bonté de m’accompagner ; mais comme il aimait aussi beaucoup le séjour de Paris, je souffrais du sacrifice qu’il me faisait. Chaque pas des chevaux me faisait mal, et, quand les postillons se vantaient de m’avoir menée vite, je ne pouvais m’empêcher de soupirer du triste service qu’ils me rendaient. Je fis ainsi quarante lieues sans reprendre la possession de moi-même. Enfin, nous nous arrêtâmes à Châlons, et Benjamin Constant, ranimant son esprit, souleva, par son étonnante conversation, au moins pendant quelques instants, le poids qui m’accablait. Nous continuâmes, le lendemain, notre route jusqu’à Metz, où je voulais m’arrêter pour attendre des nouvelles de mon père. Là je passai quinze jours, et je rencontrai l’un des hommes les plus aimables et les plus spirituels que puissent produire la France et l’Allemagne combinées, M. Charles Villers. Sa société me charmait, mais elle renouvelait mes regrets pour ce premier des plaisirs, un entretien où l’accord le plus parfait règne dans tout ce qu’on sent et dans tout ce qu’on dit.

Mon père fut indigné des traitements qu’on m’avait fait éprouver à Paris ; il se représentait sa famille ainsi proscrite, et sortant comme des criminels du pays qu’il avait si bien servi. Ce fut lui-même qui me conseilla de passer l’hiver en Allemagne, et de ne revenir auprès de lui qu’au printemps. Hélas ! hélas ! je comptais lui rapporter la moisson d’idées nouvelles que j’allais recueillir dans ce voyage. Depuis plusieurs années il me disait souvent qu’il ne tenait au monde que par mes récits et par mes lettres. Son esprit avait tant de vivacité et de pénétration, que le plaisir de lui parler excitait à penser. J’observais pour lui raconter, j’écoutais pour lui répéter. Depuis que je l’ai perdu, je vois et je sens la moitié moins que je ne faisais quand j’avais pour but de lui plaire, en lui peignant mes impressions.

À Francfort, ma fille, alors âgée de cinq ans, tomba dangereusement malade. Je ne connaissais personne dans la ville ; la langue m’était étrangère, le médecin même auquel je confiai mon enfant parlait à peine français. Oh ! comme mon père partageait ma peine ! quelles lettres il m’écrivait ! que de consultations de médecins, copiées de sa propre main, ne m’envoya-t-il pas de Genève ! On n’a jamais porté plus loin l’harmonie de la sensibilité et de la raison ; on n’a jamais été, comme lui, vivement ému par les peines de ses amis, toujours actif pour les secourir, toujours prudent pour en choisir les moyens, admirable en tout enfin. C’est par le besoin du cœur que je le dis, car que lui fait maintenant la voix même de la postérité !

J’arrivai à Weimar, où je repris courage, en voyant, à travers les difficultés de la langue, d’immenses richesses intellectuelles hors de France. J’appris à lire l’allemand ; j’écoutai Goethe et Wieland, qui, heureusement pour moi, parlaient très bien français. Je compris l’âme et le génie de Schiller, malgré sa difficulté à s’exprimer dans une langue étrangère. La société du duc et de la duchesse de Weimar me plaisait extrêmement, et je passai là trois mois, pendant lesquels l’étude de la littérature allemande donnait à mon esprit tout le mouvement dont il a besoin pour ne pas me dévorer moi-même.

CHAPITRE XIII

Berlin. – Le prince Louis-Ferdinand.

Je partis pour Berlin, et c’est là que je vis cette reine charmante, destinée depuis à tant de malheurs. Le roi m’accueillit avec bonté, et je puis dire que pendant les six semaines que je restai dans cette ville, je n’entendis pas un individu qui ne se louât de la justice du gouvernement. Ce n’est pas que je croie toujours désirable pour un pays d’avoir des formes constitutionnelles qui lui garantissent, par la coopération permanente de la nation, les avantages qu’il tient des vertus d’un bon roi. La Prusse, sous le règne de son souverain actuel, possédait sans doute la plupart de ces avantages ; mais l’esprit public que le malheur y a développé n’y existait point encore ; le régime militaire avait empêché l’opinion de prendre de la force, et l’absence d’une Constitution dans laquelle chaque individu pût se faire connaître selon son mérite, avait laissé l’État dépourvu d’hommes de talent capables de le défendre. La faveur d’un roi, étant nécessairement arbitraire, ne peut pas suffire pour développer l’émulation ; des circonstances purement relatives à l’intérieur des Cours peuvent écarter un homme de mérite du timon des affaires ou y placer un homme médiocre. La routine aussi domine singulièrement dans les pays où le devoir royal est sans contradicteurs ; la justice même d’un roi le porte à se donner des barrières, en conservant à chacun sa place ; et il était presque sans exemple, en Prusse, qu’un homme fût destitué de ses emplois civils ou militaires pour cause d’incapacité. Quel avantage ne devait donc pas avoir l’armée française, presque toute composée d’hommes nés de la Révolution, comme les soldats de Cadmus des dents du dragon ! quel avantage ne devait-elle pas avoir sur ces anciens commandants des places ou des armées prussiennes, à qui rien de nouveau n’était connu ! un roi consciencieux qui n’a pas le bonheur, et c’est à dessein que je me sers de cette expression, le bonheur d’avoir un Parlement comme en Angleterre, se fait des habitudes de tout, de peur de trop user de sa propre volonté ; et dans le temps actuel, il faut négliger les usages anciens pour chercher partout la force du caractère et de l’esprit. Quoi qu’il en soit, Berlin était un des pays les plus heureux de la terre et les plus éclairés.

Les écrivains du XVIIIe siècle faisaient sans doute un grand bien à l’Europe par l’esprit de modération et le goût des lettres que leurs ouvrages inspiraient à la plupart des souverains ; toutefois l’estime que les amis des lumières accordaient à l’esprit français a été l’une des causes des erreurs qui ont perdu pendant si longtemps l’Allemagne. Beaucoup de gens considéraient les armées françaises comme les propagateurs des idées de Montesquieu, de Rousseau ou de Voltaire ; tandis que s’il restait quelques traces des opinions de ces grands hommes dans les instruments du pouvoir de Bonaparte, c’était pour s’affranchir de ce qu’ils appelaient des préjugés, et non pour établir un seul principe régénérateur. Mais il y avait à Berlin et dans le nord de l’Allemagne, à l’époque du printemps de 1804, beaucoup d’anciens partisans de la Révolution française, qui ne s’étaient pas encore aperçus que Bonaparte était un ennemi bien plus acharné des premiers principes de cette Révolution que l’ancienne aristocratie européenne.

J’eus l’honneur de faire connaissance avec le prince Louis-Ferdinand, celui que son ardeur guerrière emporta tellement, qu’il devança presque par sa mort les premiers revers de sa patrie. C’était un homme plein de chaleur et d’enthousiasme, mais qui, faute de gloire, cherchait trop les émotions qui peuvent agiter la vie. Ce qui l’irritait surtout dans Bonaparte, c’était sa manière de calomnier tous ceux qu’il craignait, et d’abaisser même dans l’opinion ceux qui le servaient, pour à tout hasard les tenir mieux dans sa dépendance. Il me disait souvent : « Je lui permets de tuer, mais assassiner moralement, c’est là ce qui me révolte. » Et en effet, qu’on se représente l’état où nous nous sommes vus lorsque ce grand détracteur était maître de toutes les gazettes du continent européen, et qu’il pouvait, ce qu’il a fait souvent, écrire des plus braves hommes qu’ils étaient des lâches, et des femmes les plus pures qu’elles étaient méprisables, sans qu’il y eût moyen de contredire ou de punir de telles assertions.

CHAPITRE XIV

Conspiration de Moreau et de Pichegru.

La nouvelle venait d’arriver à Berlin de la grande conspiration de Moreau, de Pichegru et de Georges Cadoudal. Certainement il existait chez les principaux chefs du parti royaliste un vif désir de renverser l’autorité du Premier Consul, et de s’opposer à l’autorité encore plus tyrannique qu’il se proposait d’établir en se faisant déclarer empereur ; mais on a prétendu, et ce n’est peut-être pas sans fondement, que cette conspiration, qui a si bien servi la tyrannie de Bonaparte, fut encouragée par lui-même, parce qu’il voulait en tirer parti avec un art machiavélique dont il importe d’observer tous les ressorts. Il envoya en Angleterre un jacobin exilé, qui ne pouvait obtenir sa rentrée en France que des services qu’il rendrait au Premier Consul. Cet homme se présenta, comme Sinon dans la ville de Troie, se disant persécuté par les Grecs. Il vit quelques émigrés qui n’avaient ni les vices, ni les facultés qui servent à démêler un certain genre de fourberie. Il lui fut donc très facile d’attraper un vieil évêque, un ancien officier, enfin quelques débris d’un gouvernement sous lequel on ne savait pas seulement ce que c’était que les factions. Il écrivit ensuite une brochure pour se moquer avec beaucoup d’esprit de tous ceux qui l’avaient cru, et qui en effet auraient dû suppléer à la sagacité dont ils étaient privés, par la fermeté des principes, c’est-à-dire n’accorder jamais la moindre confiance à un homme coupable de mauvaises actions. Nous avons tous notre manière de voir ; mais dès qu’on s’est montré perfide ou cruel, Dieu seul peut pardonner, car c’est à lui seul qu’il appartient de lire assez avant dans le cœur humain pour savoir s’il est changé ; l’homme doit se tenir pour jamais éloigné de l’homme qui a perdu son estime. Cet agent déguisé de Bonaparte prétendit qu’il y avait de grands éléments de révolte en France ; il alla trouver à Munich un envoyé anglais, M. Drake, qu’il eut aussi l’art de tromper. Un citoyen de la Grande-Bretagne devait être étranger à ce tissu de ruses, composé des fils croisés du jacobinisme et de la tyrannie.

Georges et Pichegru, qui étaient entièrement du parti des Bourbons, vinrent en France en secret, et se concertèrent avec Moreau, qui voulait délivrer la France du Premier Consul, mais non porter atteinte au droit qu’a la nation française de choisir la forme de gouvernement par laquelle il lui convient d’être régie. Pichegru voulut avoir un entretien avec le général Bernadotte, qui s’y refusa, n’étant pas content de la manière dont l’entreprise était conduite, et désirant avant tout une garantie pour la liberté constitutionnelle de la France. Moreau, dont le caractère est très moral, le talent militaire incontestable, et l’esprit juste et éclairé, se laissa trop aller dans la conversation à blâmer le Premier Consul avant d’être assuré de le renverser. C’est un défaut bien naturel à une âme généreuse, que d’exprimer son opinion, même d’une manière inconsidérée ; mais le général Moreau attirait trop les regards de Bonaparte, pour qu’une telle conduite ne dût pas le perdre. Il fallait un prétexte pour arrêter un homme qui avait gagné tant de batailles, et le prétexte se trouva dans ses paroles à défaut de ses actions.

Les formes républicaines existaient encore ; on s’appelait citoyen, comme si l’inégalité la plus terrible, celle qui affranchit les uns du joug de la loi, tandis que les autres sont soumis à l’arbitraire, n’eût pas régné dans toute la France. On comptait encore les jours d’après le calendrier républicain ; on se vantait d’être en paix avec toute l’Europe continentale ; on faisait, comme à présent encore, des rapports sur la confection des routes et des canaux, sur la construction des ponts et des fontaines ; on portait aux nues les bienfaits du gouvernement ; enfin, il n’existait aucune raison apparente de changer un ordre de choses où l’on se disait si bien. On avait donc besoin d’un complot dans lequel les Anglais et les Bourbons fussent nommés, pour soulever de nouveau les éléments révolutionnaires de la nation, et tourner ces éléments à l’établissement d’un pouvoir ultra-monarchique, sous prétexte d’empêcher le retour de l’ancien régime. Le secret de cette combinaison, qui paraît très compliqué, est fort simple : il fallait faire peur aux révolutionnaires du danger que couraient leurs intérêts, et leur proposer de les mettre en sûreté par un dernier abandon de leurs principes : ainsi fut-il fait.

Pichegru était devenu tout simplement royaliste, comme il avait été républicain ; on avait retourné son opinion : son caractère était supérieur à son esprit ; mais l’un n’était pas plus fait que l’autre pour entraîner les hommes. Georges avait plus d’élan, mais il n’était destiné, ni par son éducation ni par la nature, au rang de chef. Quand on les sut à Paris, on fit arrêter Moreau ; on ferma les barrières ; on déclara que celui qui donnerait asile à Pichegru ou à Georges serait puni de mort, et toutes les mesures du jacobinisme furent remises en vigueur pour défendre la vie d’un seul homme. Non seulement cet homme a trop d’importance à ses propres yeux pour rien ménager quand il s’agit de lui-même, mais il entrait d’ailleurs dans ses calculs d’effrayer les esprits, de rappeler les jours de la Terreur, afin d’inspirer, s’il était possible, le besoin de se jeter dans ses bras pour échapper aux troubles que lui-même accroissait par toutes ses mesures. On découvrit la retraite de Pichegru, et Georges fut arrêté dans un cabriolet ; car, ne pouvant plus habiter dans aucune maison, il courait ainsi la ville jour et nuit pour se dérober aux poursuites. Celui des agents de la police qui prit Georges eut pour récompense la Légion d’honneur. Il me semble que les militaires français auraient dû lui souhaiter tout autre salaire.

Le Moniteur fut rempli d’adresses au Premier Consul, à l’occasion des dangers auxquels il avait échappé ; cette répétition continuelle des mêmes phrases, partant de tous les coins de la France, présente un accord de servitude dont il n’y a peut-être jamais eu d’exemple chez aucun peuple. On peut, en feuilletant le Moniteur, trouver, suivant les époques, des thèmes sur la liberté, sur le despotisme, sur la philosophie, sur la religion, dans lesquels les départements et les bonnes villes de France s’évertuent à dire la même chose en termes différents ; et l’on s’étonne que des hommes aussi spirituels que les Français s’en tiennent au succès de la rédaction, et n’aient pas une fois l’envie d’avoir des idées à eux ; on dirait que l’émulation des mots leur suffit. Ces hymnes dictés, avec les points d’admiration qui les accompagnent, annonçaient cependant que tout était tranquille en France, et que le petit nombre d’agents de la perfide Albion étaient saisis. Un général, il est vrai, s’amusait bien à dire que les Anglais avaient jeté des balles de coton du Levant sur les côtes de la Normandie, pour donner la peste à la France ; mais ces inventions, gravement bouffonnes, n’étaient considérées que comme des flatteries adressées au Premier Consul ; et les chefs de la conspiration, aussi bien que leurs agents, étant en la puissance du gouvernement, on avait lieu de croire que le calme était rétabli en France ; mais Bonaparte n’avait pas encore atteint son but.

CHAPITRE XV

Assassinat du duc d’Enghien.

Je demeurais à Berlin sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on m’éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler. Très étonnée de cette visite si matinale, je me hâtai de me lever pour aller vers lui. Il avait singulièrement bonne grâce à cheval, et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure. « Savez-vous, me dit-il, que le duc d’Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris ? — Quelle folie ! lui répondis-je ; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? » En effet, je l’avoue, ma haine, quelque forte qu’elle fût contre Bonaparte, n’allait pas jusqu’à me faire croire à la possibilité d’un tel forfait. « Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement. » Il partit à ces mots, et l’expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d’heure après, j’eus entre les mains ce Moniteur du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire séant à Vincennes, contre le nommé Louis d’Enghien ! C’est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie ! Quand on abjurerait tous les préjugés d’illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de Rocroi ? Ce Bonaparte qui en a gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter ; il n’y a ni passé ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l’opinion ; il n’admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m’écrivait, en commençant son billet par ces mots : « Le nommé Louis de Prusse fait demander à Mme de Staël, etc. » Il sentait l’injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul roi de l’Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme ? La nécessité, dira-t-on ? Il y a un sanctuaire de l’âme où jamais son empire ne doit pénétrer ; s’il n’en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre ? un amusement libéral qui ne conviendrait qu’aux paisibles loisirs des hommes privés.

Une personne de ma connaissance m’a raconté que peu de jours après la mort du duc d’Enghien, elle alla se promener autour du donjon de Vincennes ; la terre encore fraîche marquait la place où il avait été enseveli ; des enfants jouaient aux petits palets sur ce tertre de gazon, seul monument pour de telles cendres. Un vieil invalide, à cheveux blancs, assis non loin de là, était resté quelque temps à contempler ces enfants ; enfin il se leva, et, les prenant par la main, il leur dit en versant quelques pleurs : « Ne jouez pas là, mes enfants, je vous prie. » Ces larmes furent tous les honneurs qu’on rendit au descendant du grand Condé, et la terre n’en porta pas longtemps l’empreinte.

Pour un moment du moins, l’opinion parut se réveiller parmi les Français, l’indignation fut générale. Mais, lorsque ces flammes généreuses s’éteignirent, le despotisme s’établit d’autant mieux qu’on avait essayé vainement d’y résister. Le Premier Consul fut pendant quelques jours assez inquiet de la disposition des esprits. Fouché lui-même blâmait cette action ; il avait dit ce mot si caractéristique du régime actuel : « C’est pis qu’un crime, c’est une faute. » Il y a bien des pensées renfermées dans cette phrase : mais heureusement qu’on peut la retourner avec vérité, en affirmant que la plus grande des fautes, c’est le crime. Bonaparte demanda à un sénateur honnête homme : « Que pense-t-on de la mort du duc d’Enghien ? — Général, lui répondit-il, on en est fort affligé. — Cela ne m’étonne pas, dit Bonaparte ; une Maison qui a longtemps régné dans un pays intéresse toujours », voulant ainsi rattacher à ses intérêts de parti le sentiment le plus naturel que le cœur humain puisse éprouver. Une autre fois il fit la même question à un tribun, qui, plein d’envie de lui plaire, lui répondit : « Eh bien, général, si nos ennemis prennent des mesures atroces contre nous, nous avons raison de faire de même » ; ne s’apercevant pas que c’était dire que la mesure était atroce. Le Premier Consul affectait de considérer cet acte comme inspiré par la raison d’État. Un jour, vers ce temps, il discutait avec un homme d’esprit sur les pièces de Corneille : « Voyez, lui dit-il, le salut public, ou, pour mieux dire, la raison d’État a pris chez les modernes la place de la fatalité chez les anciens ; il y a tel homme qui, par sa nature, serait incapable d’un forfait ; mais les circonstances politiques lui en font une loi. Corneille est le seul qui ait montré dans ses tragédies, qu’il connaissait la raison d’État ; aussi je l’aurais fait mon premier ministre, s’il avait vécu de mon temps. » Toute cette apparente bonhomie dans la discussion avait pour but de prouver qu’il n’y avait point de passion dans la mort du duc d’Enghien, et que les circonstances, c’est-à-dire ce dont un chef de l’État est juge exclusivement, motivaient et justifiaient tout. Qu’il n’y ait point eu de passion dans sa résolution relativement au duc d’Enghien, cela est parfaitement vrai ; on a voulu que la fureur ait inspiré ce forfait ; il n’en est rien. Par quoi cette fureur aurait-elle été provoquée ? Le duc d’Enghien n’avait en rien provoqué le Premier Consul ; Bonaparte espérait d’abord de prendre M. le duc de Berri, qui, dit-on, devait débarquer en Normandie, si Pichegru lui avait fait donner avis qu’il en était temps. Ce prince est plus près du trône que le duc d’Enghien, et d’ailleurs il aurait enfreint les lois existantes s’il était venu en France. Ainsi, de toutes les manières il convenait mieux à Bonaparte de faire périr celui-là que le duc d’Enghien ; mais, à défaut du premier, il choisit le second, en discutant la chose froidement. Entre l’ordre de l’enlever et celui de le faire périr, plus de huit jours s’étaient écoulés, et Bonaparte commanda le supplice du duc d’Enghien longtemps d’avance, aussi tranquillement qu’il a depuis sacrifié des millions d’hommes à ses ambitieux caprices.

On se demande maintenant quels ont été les motifs de cette terrible action, et je crois facile de les démêler. D’abord Bonaparte voulait rassurer le parti révolutionnaire, en contractant avec lui l’alliance du sang. Un ancien jacobin s’écria, en apprenant cette nouvelle : « Tant mieux ! le général Bonaparte s’est fait de la Convention. » Pendant longtemps, les jacobins voulaient qu’un homme eût voté la mort du roi pour être premier magistrat de la république ; c’était ce qu’ils appelaient avoir donné des gages à la Révolution. Bonaparte remplissait cette condition du crime, mise à la place de la condition de propriété exigée dans d’autres pays ; il donnait la certitude que jamais il ne servirait les Bourbons ; ainsi ceux de leur parti qui s’attachaient au sien brûlaient leurs vaisseaux sans retour.

À la veille de se faire couronner par les mêmes hommes qui avaient proscrit la royauté, de rétablir une noblesse par les fauteurs de l’égalité, il crut nécessaire de les rassurer par l’affreuse garantie de l’assassinat d’un Bourbon. Dans la conspiration de Pichegru et de Moreau, Bonaparte savait que les républicains et les royalistes s’étaient réunis contre lui ; cette étrange coalition, dont la haine qu’il inspire était le nœud, l’avait étonné. Plusieurs hommes, qui tenaient des places de lui, étaient désignés pour servir la révolution qui devait briser son pouvoir, et il lui importait que désormais tous ses agents se crussent perdus sans ressource, si leur maître était renversé ; enfin, surtout, ce qu’il voulait, au moment de saisir la couronne, c’était d’inspirer une telle terreur, que personne ne sût lui résister. Il viola tout dans une seule action : le droit des gens européen, la Constitution telle qu’elle existait encore, la pudeur publique, l’humanité, la religion. Il n’y avait rien au-delà de cette action ; donc on pouvait tout craindre de celui qui l’avait commise. On crut pendant quelque temps en France que le meurtre du duc d’Enghien était le signal d’un nouveau système révolutionnaire, et que les échafauds allaient être relevés. Mais Bonaparte ne voulait qu’apprendre une chose aux Français, c’est qu’il pouvait tout, afin qu’ils lui sussent gré du mal qu’il ne faisait pas, comme à d’autres d’un bienfait. On le trouvait clément quand il laissait vivre : on avait si bien vu comme il lui était facile de faire mourir ! La Russie, la Suède, et surtout l’Angleterre, se plaignirent de la violation de l’empire germanique ; les princes allemands eux-mêmes se turent, et le débile souverain sur le territoire duquel cet attentat avait été commis, demanda, dans une note diplomatique, qu’on ne parlât plus de l’événement qui était arrivé. Cette phrase bénigne et voilée, pour désigner un tel acte, ne caractérise-t-elle pas la bassesse de ces princes qui ne faisaient plus consister leur souveraineté que dans leurs revenus, et traitaient un État comme un capital dont il faut se laisser payer les intérêts le plus tranquillement que l’on peut ?

CHAPITRE XVI

Maladie et mort de M. Necker.

Mon père eut encore le temps d’apprendre l’assassinat du duc d’Enghien, et les dernières lignes que j’ai reçues, tracées de sa main, expriment son indignation sur ce forfait.

C’est au sein de la plus profonde sécurité que je trouvai sur ma table deux lettres qui m’annonçaient que mon père était dangereusement malade. On me dissimula que le courrier qui était venu les apporter était aussi chargé de la nouvelle de sa mort. Je partis avec de l’espérance, et je la conservai malgré toutes les circonstances qui devaient me l’ôter. Quand, à Weimar, la vérité me fut connue, un sentiment de terreur inexprimable se joignit à mon désespoir. Je me vis sans appui sur cette terre, et forcée de soutenir moi-même mon âme contre le malheur. Il me restait beaucoup d’objets d’attachement ; mais l’admiration pleine de tendresse que j’éprouvais pour mon père exerçait sur moi un empire que rien ne pouvait égaler. La douleur, qui est le plus grand des prophètes, m’annonça que désormais je ne serais plus heureuse par le cœur comme je l’avais été, quand cet homme tout-puissant en sensibilité veillait sur mon sort ; et il ne s’est pas écoulé un jour, depuis le mois d’avril 1804, dans lequel je n’aie rattaché toutes mes peines à celle-là. Tant que mon père vivait, je ne souffrais que par l’imagination ; car, dans les choses réelles, il trouvait toujours le moyen de me faire du bien ; après sa perte, j’eus affaire directement à la destinée. C’est cependant encore à l’espoir qu’il prie pour moi dans le ciel que je dois ce qui me reste de force. Ce n’est point l’amour filial, mais la connaissance intime de son caractère, qui me fait affirmer que jamais je n’ai vu la nature humaine plus près de la perfection que dans son âme : si je n’étais pas convaincue de la vie à venir, je deviendrais folle de l’idée qu’un tel être ait pu cesser d’exister. Il y avait tant d’immortalité dans ses sentiments et dans ses pensées que cent fois il m’arrive, quand j’ai des mouvements qui m’élèvent au-dessus de moi-même, de croire encore l’entendre.

Dans mon fatal voyage de Weimar à Coppet, j’enviais toute la vie qui circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches qui volaient autour de moi : je demandais un jour, un seul jour pour lui parler encore, pour exciter sa pitié ; j’enviais ces arbres des forêts dont la durée se prolonge au-delà des siècles : mais l’inexorable silence du tombeau a quelque chose qui confond l’esprit humain ; et, bien que ce soit la vérité la plus connue, jamais la vivacité de l’impression qu’elle produit ne peut s’éteindre. En approchant de la demeure de mon père, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages qui ressemblaient à une grande figure d’homme qui disparaîtrait vers le soir, et il me sembla que le ciel m’offrait ainsi le symbole de la perte que je venais de faire. Il était grand, en effet, cet homme qui, dans aucune circonstance de sa vie, n’a préféré le plus important de ses intérêts au moindre de ses devoirs ; cet homme dont les vertus étaient tellement inspirées par sa bonté, qu’il eût pu se passer de principes, et dont les principes étaient si fermes, qu’il eût pu se passer de bonté.

En arrivant à Coppet, j’appris que mon père, dans la maladie de neuf jours qui me l’avait enlevé, s’était constamment occupé de mon sort avec inquiétude. Il se faisait des reproches de son dernier livre, comme étant la cause de mon exil ; et, d’une main tremblante, il écrivit, pendant sa fièvre, au Premier Consul, une lettre où il lui affirmait que je n’étais pour rien dans la publication de ce dernier ouvrage, et qu’au contraire j’avais désiré qu’il ne fût pas imprimé. Cette voix d’un mourant avait tant de solennité ! cette dernière prière d’un homme qui avait joué un si grand rôle en France, demandant pour toute grâce le retour de ses enfants dans le lieu de leur naissance, et l’oubli des imprudences qu’une fille, jeune encore alors, avait pu commettre, tout me semblait irrésistible ; et, bien que je connusse le caractère de l’homme, il m’arriva ce qui, je crois, est dans la nature de ceux qui désirent ardemment la cessation d’une grande peine : j’espérai contre toute espérance. Le Premier Consul reçut cette lettre, et me crut sans doute d’une rare niaiserie d’avoir pu me flatter qu’il en serait touché. Je suis à cet égard de son avis.

CHAPITRE XVII

Procès de Moreau.

Le procès de Moreau se continuait toujours, et, bien que les journaux gardassent le plus profond silence sur ce sujet, il suffisait de la publicité du plaidoyer pour éveiller les âmes, et jamais l’opinion de Paris ne s’est montrée contre Bonaparte avec tant de force qu’à cette époque. Les Français ont plus besoin qu’aucun autre peuple d’un certain degré de liberté de la presse ; il faut qu’ils pensent et qu’ils sentent en commun : l’électricité de l’émotion de leurs voisins leur est nécessaire pour en éprouver à leur tour, et leur enthousiasme ne se développe point d’une manière isolée. C’est donc très bien fait à celui qui veut être leur tyran de ne permettre à l’opinion publique aucun genre de manifestation, et Bonaparte joint à cette idée, commune à tous les despotes, une ruse particulière à ce temps-ci, c’est l’art de proclamer une opinion factice par des journaux qui ont l’air d’être libres, tant ils font de phrases dans le sens qui leur est ordonné. Il n’y a, l’on doit en convenir, que nos écrivains français qui puissent broder ainsi, chaque matin, les mêmes sophismes, et qui se complaisent dans le superflu même de la servitude. Au milieu de l’instruction de cette fameuse affaire, les journaux apprirent à l’Europe que Pichegru s’était étranglé lui-même dans le Temple ; toutes les gazettes furent remplies d’un rapport chirurgical, qui parut peu vraisemblable, malgré le soin avec lequel il était rédigé. S’il est vrai que Pichegru ait péri victime d’un assassinat, se représente-t-on le sort d’un brave général surpris par des lâches dans le fond de son cachot, sans défense, condamné depuis plusieurs jours à cette solitude des prisons qui abat le courage de l’âme, ignorant même si ses amis sauront jamais de quel genre de mort il a péri, si le forfait qui le tue sera vengé, si l’on n’outragera pas sa mémoire ! Pichegru, dans son premier interrogatoire, avait montré beaucoup de courage, et il menaçait, dit-on, de donner la preuve des promesses que Bonaparte avait faites aux Vendéens, relativement au retour des Bourbons. Quelques-uns prétendent qu’on lui avait fait subir la question comme à deux autres conjurés, dont l’un, nommé Picot, montra ses mains mutilées au tribunal, et qu’on n’osa pas exposer aux yeux du peuple français un de ses anciens défenseurs soumis à la torture des esclaves. Je ne crois pas à cette conjecture ; il faut toujours chercher dans les actions de Bonaparte le calcul qui les lui a conseillées, et l’on n’en verrait pas dans cette dernière supposition ; tandis qu’il est peut-être vrai que la réunion de Moreau et de Pichegru à la barre d’un tribunal eût achevé d’enflammer l’opinion. Déjà la foule était immense dans les tribunes ; plusieurs officiers, à la tête desquels était un homme loyal, le général Lecourbe, témoignèrent l’intérêt le plus vif et le plus courageux pour le général Moreau. Quand il se rendait au tribunal, les gendarmes chargés de le garder lui présentaient les armes avec respect. Déjà l’on commençait à sentir que l’honneur était du côté de la persécution ; mais Bonaparte, en se faisant tout à coup déclarer empereur au plus fort de cette fermentation, détourna les esprits par une nouvelle perspective, et déroba mieux sa marche au milieu de l’orage dont il était environné qu’il n’aurait pu le faire dans le calme.

Le général Moreau prononça devant le tribunal un des discours les mieux faits que l’histoire puisse offrir ; il rappela, quoique avec modestie, les batailles qu’il avait gagnées depuis que Bonaparte gouvernait la France ; il s’excusa de s’être exprimé souvent peut-être avec trop de franchise, et compara, d’une manière indirecte, le caractère d’un Breton avec celui d’un Corse ; enfin, il montra tout à la fois et beaucoup d’esprit et la plus parfaite présence de cet esprit, dans un moment si dangereux. Régnier réunissait alors le ministère de la police à celui de la justice, en l’absence de Fouché, disgracié. Il se rendit à Saint-Cloud en sortant du tribunal. L’Empereur lui demanda comment était le discours de Moreau : « Pitoyable, répondit-il. — En ce cas, dit l’Empereur, faites-le imprimer et publier dans tout Paris. » Quand ensuite Bonaparte vit combien son ministre s’était trompé, il revint enfin à Fouché, le seul homme qui pût vraiment le seconder, en portant, malheureusement pour le monde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes.

Un ancien jacobin, âme damnée de Bonaparte, fut chargé de parler aux juges pour les engager à condamner Moreau à mort. « Cela est nécessaire, leur dit-il, à la considération de l’Empereur, qui l’a fait arrêter ; mais vous devez d’autant moins vous faire scrupule d’y consentir, que l’Empereur est résolu de lui faire grâce. — Et qui nous fera grâce à nous-mêmes, si nous nous couvrons d’une telle infamie ? » répondit l’un des juges[3], dont il n’est pas encore permis de prononcer le nom, de peur de l’exposer. Le général Moreau fut condamné à deux ans de prison ; Georges et plusieurs autres de ses amis, à mort ; un des MM. de Polignac à deux ans, l’autre à quatre ans de prison, et tous les deux y sont encore, ainsi que plusieurs autres, dont la police s’est saisie quand la peine ordonnée par la justice a été subie. Moreau désira que sa prison fût changée en un bannissement perpétuel : perpétuel, dans ce cas, veut dire viager, car le malheur du monde est placé sur la tête d’un homme. Bonaparte consentit à ce bannissement, qui lui convenait à tous les égards. Souvent, sur la route de Moreau, les maires de ville, chargés de viser son passeport d’exil, lui montrèrent la considération la plus respectueuse. « Messieurs, dit l’un d’eux à son audience, faites place au général Moreau » ; et il se courba devant lui comme devant l’Empereur. Il y avait encore une France dans le cœur de ces hommes, mais déjà l’on n’avait plus l’idée d’agir dans le sens de son opinion, et maintenant qui sait si même il en reste une, tant on l’a longtemps étouffée ? Arrivé à Cadix, ces Espagnols, qui devaient, peu d’armées après, donner un si grand exemple, rendirent tous les hommages possibles à une victime de la tyrannie. Quand Moreau passa devant la flotte anglaise, les vaisseaux le saluèrent comme s’il eût été le commandant d’une armée alliée. Ainsi les prétendus ennemis de la France se chargèrent d’acquitter sa dette envers l’un de ses plus illustres défenseurs. Lorsque Bonaparte fit arrêter Moreau, il dit : « J’aurais pu le faire venir chez moi, et lui dire : « Écoute, toi et moi, nous ne pouvons pas rester sur le même sol ; ainsi va-t’en, puisque je suis le plus fort ; et je crois qu’il serait parti. Mais ces manières chevaleresques sont puériles en affaires publiques. » Bonaparte croit, et a eu l’art de persuader à plusieurs des apprentis machiavélistes de la génération nouvelle, que tout sentiment généreux est de l’enfantillage. Il serait bien temps de lui apprendre que la vertu a aussi quelque chose de mâle, et de plus mâle que le crime avec toute son audace.

CHAPITRE XVIII

Commencement de l’Empire.

La motion pour appeler Bonaparte à l’empire fut faite dans le Tribunat par un conventionnel, autrefois jacobin, appuyée par Jaubert, avocat et député du commerce de Bordeaux, et secondée par Siméon, homme d’esprit et de sens, qui avait été proscrit sous la République comme royaliste. Bonaparte voulait que les partisans de l’ancien régime et ceux des intérêts permanents de la nation fussent réunis pour le choisir. Il fut convenu qu’on ouvrirait des registres dans toute la France pour que chacun exprimât son vœu relativement à l’élévation de Bonaparte sur le trône. Mais, sans attendre ce résultat, quelque préparé qu’il fût, il prit le titre d’empereur par un sénatus-consulte, et ce malheureux Sénat n’eut pas même la force de mettre des bornes constitutionnelles à cette nouvelle monarchie. Un tribun, dont je voudrais oser dire le nom[4], eut l’honneur d’en faire la motion spéciale. Bonaparte, pour aller habilement au-devant de cette idée, fit venir chez lui quelques sénateurs, et leur dit : « Il m’en coûte beaucoup de me placer en évidence ; j’aime mieux ma situation actuelle. Toutefois la continuation de la république n’est plus possible ; on est blasé sur ce genre-là ; je crois que les Français veulent la royauté. J’avais d’abord pensé à rappeler les vieux Bourbons ; mais cela n’aurait fait que les perdre, et moi aussi. Ma conscience me dit qu’il faut à la fin un homme à la tête de tout ceci ; cependant peut-être vaudrait-il mieux encore attendre… J’ai vieilli la France d’un siècle depuis quatre ans ; la liberté, c’est un bon code civil, et les nations modernes ne se soucient que de la propriété. Cependant, si vous m’en croyez, nommez un comité, organisez la Constitution, et, je vous le dis naturellement, ajouta-t-il en souriant, prenez des précautions contre ma tyrannie ; prenez-en, croyez-moi. » Cette apparente bonhomie séduisit les sénateurs, qui, au reste, ne demandaient pas mieux que d’être séduits. L’un d’eux, homme de lettres assez distingué, mais l’un de ces philosophes qui trouvent toujours des motifs philanthropiques pour être contents du pouvoir, disait à un de mes amis : « C’est admirable ! avec quelle simplicité l’Empereur se laisse tout dire ! L’autre jour, je lui ai démontré pendant une heure de suite qu’il fallait absolument fonder la dynastie nouvelle sur une charte qui assurât les droits de la nation. — Et que vous a-t-il répondu ? lui demanda-t-on. — Il m’a frappé sur l’épaule avec une bonté parfaite, et m’a dit : “Vous avez tout à fait raison, mon cher sénateur ; mais, fiez-vous à moi, ce n’est pas le moment.” » Et ce sénateur, comme beaucoup d’autres, se contentait du plaisir d’avoir parlé, lors même que son opinion n’était pas le moins du monde adoptée. Les besoins de l’amour-propre, chez les Français, l’emportent de beaucoup sur ceux du caractère.

Une chose bien bizarre, et que Bonaparte a pénétrée avec une grande sagacité, c’est que les Français, qui saisissent le ridicule avec tant d’esprit, ne demandent pas mieux que de se rendre ridicules eux-mêmes, dès que leur vanité y trouve son compte d’une autre manière. Rien en effet ne prête plus à la plaisanterie que la création d’une noblesse toute nouvelle, telle que Bonaparte l’établit pour le soutien de son nouveau trône. Les princesses et les reines, citoyennes de la veille, ne pouvaient s’empêcher de rire elles-mêmes en s’entendant appeler Votre Majesté. D’autres, plus sérieux, se faisaient répéter le titre de monseigneur du matin au soir, comme le Bourgeois gentilhomme. On consultait les vieilles archives, pour retrouver les meilleurs documents sur l’étiquette ; des hommes de mérite s’établissaient gravement à composer des armoiries pour les nouvelles familles ; enfin, il n’y avait pas de jour qui ne donnât lieu à quelque situation digne de Molière : mais la terreur, qui faisait le fond du tableau, empêchait que le grotesque de l’avant-scène ne fût bafoué comme il aurait dû l’être. La gloire des généraux français relevait tout, et les courtisans obséquieux se glissaient à l’ombre des militaires, qui méritaient sans doute les honneurs sévères d’un État libre, mais non les vaines décorations d’une semblable Cour. La valeur et le génie descendent du ciel, et ceux qui en sont doués n’ont pas besoin d’autres ancêtres. Les distinctions accordées dans les républiques ou dans les monarchies limitées doivent être la récompense de services rendus à la patrie, et tout le monde y peut également prétendre ; mais rien ne sent le despotisme comme cette foule d’honneurs émanant d’un seul homme, et dont son caprice est la source.

Des calembours sans fin furent lancés contre cette noblesse de la veille ; on citait mille mots des dames nouvelles, qui supposaient peu d’usage des bonnes manières. Et, en effet, ce qu’il y a de plus difficile à apprendre, c’est le genre de politesse qui n’est ni cérémonieux ni familier ; cela semble peu de chose, mais il faut que cela vienne du fond de nous-mêmes ; car personne ne l’acquiert, quand les habitudes de l’enfance ou l’élévation de l’âme ne l’inspirent pas. Bonaparte lui-même a de l’embarras quand il s’agit de représenter ; et souvent, dans son intérieur, et même avec des étrangers, il revient avec joie à ces termes et à ces façons vulgaires qui lui rappellent sa jeunesse révolutionnaire. Bonaparte savait très bien que les Parisiens faisaient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles : mais il savait aussi qu’ils n’exprimeraient leur opinion que par des quolibets, et non par des actions fortes. L’énergie des opprimés ne s’étendait pas au-delà de l’équivoque qui naît des calembours ; et, comme dans l’Orient on en est réduit à l’apologue, en France on était tombé plus bas encore ; on s’en tenait au cliquetis des syllabes. Un seul jeu de mots cependant mérite de survivre au succès éphémère de ce genre ; comme l’on annonçait un jour les princesses du sang, quelqu’un ajouta : Du sang d’Enghien. En effet, tel fut le baptême de cette nouvelle dynastie.

Bonaparte croyait n’avoir encore rien fait en s’entourant d’une noblesse de sa création ; il voulait mêler l’aristocratie du nouveau régime avec celle de l’ancien. Plusieurs nobles ruinés par la Révolution se prêtèrent à recevoir des emplois à la Cour. L’on sait par quelle injure grossière Bonaparte les remercia de leur complaisance. « Je leur ai proposé, dit-il, des grades dans mon armée, ils n’en ont pas voulu ; je leur ai offert des places dans l’administration, ils les ont refusées ; mais je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s’y sont précipités. » Quelques gentilshommes, dans cette circonstance, ont donné l’exemple de la plus courageuse résistance ; mais combien d’autres se sont dits menacés, avant qu’ils eussent rien à craindre ! et combien d’autres aussi ont sollicité pour eux-mêmes ou pour leur famille des charges de Cour que tous auraient dû refuser ! Les carrières militaires ou administratives sont les seules dans lesquelles on puisse se persuader qu’on est utile à sa patrie, quel que soit le chef qui la gouverne ; mais les emplois à la Cour vous rendent dépendant de l’homme et non de l’État.

On en fit des registres pour voter sur l’Empire comme de ceux qui avaient été ouverts pour le Consulat à vie ; l’on compta de même, comme ayant voté pour, tous ceux qui ne signèrent pas ; on destitua de leurs emplois le petit nombre d’individus qui s’avisèrent d’écrire non. M. de La Fayette, constant ami de la liberté, manifesta de nouveau son invariable résistance ; et il eut d’autant plus de mérite, que déjà, dans ce pays de la bravoure, on ne savait plus estimer le courage. Il faut bien faire cette distinction, puisque l’on voit la divinité de la peur régner en France sur les guerriers les plus intrépides. Bonaparte ne voulut pas même s’astreindre à la loi de l’hérédité monarchique, et il se réserva le droit d’adopter et de choisir un successeur, à la manière de l’Orient. Comme il n’avait point d’enfants alors, il ne voulut pas donner à sa famille un droit quelconque ; et, tout en l’élevant à des rangs auxquels elle n’avait sûrement pas droit de prétendre, il l’asservissait à sa volonté par des décrets profondément combinés, qui enlaçaient de chaînes les nouveaux trônes.

Le 14 juillet fut encore fêté cette année (1804), parce que, disait-on, l’Empire consacrait tous les bienfaits de la Révolution. Bonaparte avait dit que les orages avaient affermi les racines du gouvernement ; il prétendit que le trône garantirait la liberté ; il répéta de toutes les manières que l’Europe serait rassurée par l’ordre monarchique établi dans le gouvernement de France. En effet, l’Europe entière, excepté l’illustre Angleterre, reconnut sa dignité nouvelle : il fut appelé mon frère par les chevaliers de l’antique confrérie royale. On a vu comme il les a récompensés de leur fatale condescendance. S’il avait voulu sincèrement la paix, le vieux roi Georges lui-même, cet honnête homme qui a eu le plus beau règne de l’histoire d’Angleterre, aurait été forcé de le reconnaître comme son égal. Mais, peu de jours après son couronnement, il prononça des paroles qui dévoilaient tous ses desseins : « On plaisante, dit-il, sur ma dynastie nouvelle ; dans cinq ans elle sera la plus ancienne de toute l’Europe. » Et dès cet instant, il n’a pas cessé de tendre à ce but.

Il lui fallait un prétexte pour avancer toujours, et ce prétexte, ce fut la liberté des mers. Il est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre. C’est encore un de ces contrastes qui seraient tout à fait inexplicables, si la malheureuse France n’avait pas été dépouillée de religion et de morale par un enchaînement funeste de mauvais principes et d’événements malheureux. Sans religion, aucun homme n’est capable de sacrifice ; et sans morale, personne ne parlant vrai, l’opinion publique est sans cesse égarée. Il s’ensuit donc, comme nous l’avons dit, que l’on n’a point le courage de la conscience, lors même qu’on a celui de l’honneur, et qu’avec une intelligence admirable dans l’exécution, on ne se rend jamais compte du but.

Il n’y avait sur les trônes du continent, au moment où Bonaparte forma la résolution de les renverser, que des souverains fort honnêtes gens. Le génie politique et militaire de ce monde était éteint, mais les peuples étaient heureux ; et, quoique les principes des institutions libres ne fussent point admis dans la plupart des États, les idées philosophiques, répandues depuis cinquante ans en Europe, avaient du moins l’avantage de préserver de l’intolérance et d’adoucir le despotisme. Catherine II et Frédéric II recherchaient l’estime des écrivains français, et ces deux monarques, dont le génie ne pouvait tout asservir, vivaient en présence de l’opinion des hommes éclairés, et cherchaient à la captiver. La tendance naturelle des esprits était à la jouissance et à l’application des idées libérales, et il n’y avait presque pas un individu qui souffrît dans sa personne ou dans ses biens. Les amis de la liberté étaient sans doute en droit de trouver qu’il fallait donner aux facultés l’occasion de se développer ; qu’il n’était pas juste que tout un peuple dépendît d’un homme et que la représentation nationale était le seul moyen d’assurer aux citoyens la garantie des biens passagers qu’un souverain vertueux peut accorder. Mais Bonaparte, que venait-il offrir ? apportait-il aux peuples étrangers plus de liberté ? Aucun monarque de l’Europe ne se serait permis, dans une année, les insolences arbitraires qui signalent chacun de ses jours. Il venait seulement leur faire échanger leur tranquillité, leur indépendance, leur langue, leurs lois, leurs fortunes, leur sang, leurs enfants, contre le malheur et la honte d’être anéantis comme nations et méprisés comme hommes. Il commençait enfin cette entreprise de la monarchie universelle, le plus grand fléau dont l’espèce humaine puisse être menacée, et la cause assurée de la guerre éternelle.

Aucun des arts de la paix ne convient à Bonaparte ; il ne trouve d’amusement que dans les crises violentes amenées par les batailles. Il a su faire des trêves, mais il ne s’est jamais dit sérieusement : C’est assez ; et son caractère, inconciliable avec le reste de la création, est comme le feu grégeois, qu’aucune force de la nature ne saurait éteindre.

AVERTISSEMENT
DE M. DE STAËL-HOLSTEIN
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Il y a ici, dans le manuscrit, une lacune dont j’ai donné l’explication[5], et à laquelle je ne saurais essayer de suppléer. Mais, pour mettre le lecteur en état de suivre le récit de ma mère, j’indiquerai rapidement les principales circonstances de sa vie pendant les cinq années qui séparent la première partie de ses Mémoires de la seconde.

Revenue en Suisse après la mort de M. Necker, le premier besoin qu’éprouva sa fille fut de chercher quelque adoucissement à sa douleur, en faisant le portrait de celui qu’elle venait de perdre, et en recueillant les dernières traces de sa pensée. Dans l’automne de 1804, elle publia les manuscrits de son père, avec une notice sur son caractère et sa vie privée.

La santé de ma mère, affaiblie par le malheur, exigeait qu’elle allât respirer l’air du Midi. Elle partit pour l’Italie.

Le beau ciel de Naples, les souvenirs de l’antiquité, les chefs-d’œuvre de l’art, lui ouvrirent des sources de jouissances qui lui étaient restées inconnues jusqu’alors ; son âme, accablée par la tristesse, sembla revivre à ces impressions nouvelles, et elle retrouva la force de penser et d’écrire. Pendant ce voyage, ma mère fut traitée par les agents diplomatiques de la France, sans faveur, mais sans injustice. On lui interdisait le séjour de Paris, on l’éloignait de ses amis et de ses habitudes ; mais du moins, alors, la tyrannie ne la poursuivait pas au-delà des Alpes ; la persécution n’avait pas encore été mise en système, comme elle le fut plus tard. Je me plais même à rappeler que des lettres de recommandation, envoyées par Joseph Bonaparte à ma mère, contribuèrent à lui rendre le séjour de Rome plus agréable.

Elle revint d’Italie dans l’été de 1805, et passa une année, soit à Coppet, soit à Genève, où plusieurs de ses amis se trouvaient réunis. Pendant ce temps, elle commença à écrire Corinne.

L’année suivante, son amour pour la France, ce sentiment si puissant sur son cœur, lui fit quitter Genève et se rapprocher de Paris, à la distance de quarante lieues, qui lui était permise. Je faisais alors des études pour entrer à l’École polytechnique ; et, dans sa parfaite bonté pour ses enfants, elle désirait surveiller leur éducation d’aussi près que le lui permettait son exil. Elle alla donc s’établir à Auxerre, petite ville où elle ne connaissait personne, mais dont le préfet, M. de La Bergerie, se conduisit envers elle avec beaucoup d’obligeance et de délicatesse.

D’Auxerre elle vint à Rouen : c’était se rapprocher de quelques lieues du centre où l’attiraient tous les souvenirs, toutes les affections de son enfance. Là, du moins, elle pouvait recevoir tous les jours des lettres de Paris ; elle avait pénétré, sans obstacles, dans l’enceinte qui lui avait été interdite : elle pouvait espérer que ce cercle fatal se rétrécirait progressivement. Ceux qui ont souffert de l’exil comprendront seuls ce qui se passait dans son cœur. M. de Savoie-Rollin était alors préfet de la Seine-Inférieure ; l’on sait par quelle criante injustice il fut destitué quelques années plus tard, et j’ai lieu de croire que son amitié pour ma mère et l’intérêt qu’il lui témoigna pendant son séjour à Rouen ne furent pas étrangers à la rigueur dont il devint l’objet.

Fouché était ministre de la police. Il avait pour système, ainsi que le dit ma mère, de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. La monarchie prussienne venait de succomber ; aucun ennemi sur le continent ne luttait plus contre le gouvernement de Napoléon ; aucune résistance à l’intérieur n’entravait sa marche, et ne pouvait donner prétexte à des mesures arbitraires ; quel motif y avait-il de prolonger contre ma mère la persécution la plus gratuite ? Fouché lui permit donc de venir s’établir à douze lieues de Paris, dans une terre appartenant à M. de Castellane. Ce fut là qu’elle termina Corinne et qu’elle en surveilla l’impression. Du reste, la vie retirée qu’elle menait dans cette terre, l’extrême prudence de toutes ses démarches, le très petit nombre de ceux que la crainte de la défaveur ne détournait pas d’aller la voir, devaient suffire pour rassurer le despotisme le plus ombrageux. Mais ce n’était pas assez pour Bonaparte : il voulait que ma mère renonçât à tout exercice de son talent, et qu’elle s’interdît d’écrire, fût-ce sur les sujets les plus étrangers à la politique. On verra même que plus tard cette abnégation ne suffit pas pour la préserver d’une persécution toujours croissante.

À peine Corinne eut-elle paru, qu’un nouvel exil commença pour ma mère et qu’elle vit s’évanouir toutes les espérances qui, depuis quelques mois, l’avaient consolée. Par une fatalité qui rendit sa douleur plus amère, ce fut le 9 avril, le jour même de l’anniversaire de la mort de son père, que lui fut signifié l’ordre qui l’éloignait de sa patrie et de ses amis. Elle revint à Coppet le cœur navré, et l’immense succès de Corinne n’apporta que bien peu de distraction à sa tristesse.

Cependant, ce que n’avait pu la gloire littéraire, l’amitié y réussit ; et, grâce aux témoignages d’affection qu’elle reçut à son retour en Suisse, l’été se passa plus doucement qu’elle n’avait pu l’espérer. Quelques-uns de ses amis quittèrent Paris pour venir la voir ; et le prince Auguste de Prusse, à qui la paix avait rendu la liberté, nous fit l’honneur de s’arrêter quelques mois à Coppet avant de retourner dans sa patrie.

Depuis son voyage à Berlin, si cruellement interrompu par la mort de son père, ma mère n’avait pas cessé d’étudier la littérature et la philosophie allemandes ; mais un nouveau séjour en Allemagne lui était nécessaire pour achever le tableau de ce pays qu’elle se proposait de présenter à la France. Dans l’automne de 1807, elle partit pour Vienne, et elle y retrouva, dans la société du prince de Ligne, dans celle de la maréchale Lubomirska, etc., cette urbanité de manières, cette facilité de conversation, qui avaient tant de charme à ses yeux. Le gouvernement autrichien, épuisé par la guerre, n’avait pas alors la force d’être oppresseur pour son propre compte, et cependant il conservait envers la France une attitude qui n’était pas sans indépendance et sans dignité. Ceux que poursuivait la haine de Napoléon pouvaient encore trouver un asile à Vienne ; aussi l’année que ma mère y passa fut-elle la plus calme dont elle eût joui pendant son exil.

En revenant en Suisse, où elle consacra deux années à écrire ses réflexions sur l’Allemagne, elle ne tarda pas à s’apercevoir des progrès que faisait chaque jour la tyrannie impériale, et de la rapidité contagieuse avec laquelle s’étendaient la passion des places et la crainte de la défaveur. Sans doute quelques amis, à Genève et en France, lui conservaient dans le malheur une courageuse et constante fidélité ; mais quiconque tenait au gouvernement ou aspirait à un emploi commençait à s’éloigner de sa maison et à détourner les gens timides d’y venir. Ma mère souffrait de tous ces symptômes de servitude, qu’elle discernait avec une incomparable sagacité ; mais plus elle était malheureuse, plus elle éprouvait le besoin d’écarter de ce qui l’entourait les peines de sa situation et de répandre autour d’elle la vie, le mouvement intellectuel que semblait exclure la solitude.

Son talent pour la déclamation était le moyen de distraction qui avait le plus de puissance sur elle-même, en même temps qu’il variait les plaisirs de sa société. Ce fut à cette époque que, tout en travaillant à son grand ouvrage sur l’Allemagne, elle composa et joua sur le théâtre de Coppet la plupart des pièces que je réunis dans ses œuvres posthumes, sous le titre d’Essais dramatiques.

Enfin, au commencement de l’été de 1810, ayant achevé les trois volumes de l’Allemagne, elle voulut en surveiller l’impression à quarante lieues de Paris, distance qui lui était encore permise, et où elle pouvait espérer de revoir ceux de ses amis dont l’affection n’avait pas fléchi devant la disgrâce de l’Empereur.

Elle alla donc s’établir près de Blois, dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d’Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et Nostradamus ont jadis habité. Le propriétaire actuel de ce séjour romantique, M. Le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des relations d’affaires et d’amitié, était alors en Amérique. Mais, tandis que nous occupions son château, il revint des États-Unis avec sa famille ; et, quoiqu’il voulût bien nous engager à rester chez lui, plus il nous en pressait avec politesse, plus nous étions tourmentés de le gêner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras avec la plus aimable obligeance, en mettant à notre disposition sa terre de Fossé. Ici recommence le récit de ma mère.

SECONDE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Suppression de mon ouvrage sur l’Allemagne. – Exil hors de France.

Ne pouvant plus rester dans le château de Chaumont, dont les maîtres étaient revenus d’Amérique, j’allai m’établir dans une terre appelée Fossé, qu’un ami généreux[6] me prêta. Cette terre était l’habitation d’un militaire vendéen, qui ne soignait pas beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile, et l’esprit original tout amusant. À peine arrivés, un musicien italien, que j’avais avec moi pour donner des leçons à ma fille, se mit à jouer de la guitare ; ma fille accompagnait sur la harpe la douce voix de ma belle amie, Mme Récamier ; les paysans se rassemblaient autour des fenêtres, étonnés de voir cette colonie de troubadours qui venait animer la solitude de leur maître. C’est là que j’ai passé mes derniers jours de France, avec quelques amis dont le souvenir vit dans mon cœur. Certes, cette réunion si intime, ce séjour si solitaire, cette occupation si douce des beaux-arts ne faisaient de mal à personne. Nous chantions souvent un charmant air qu’a composé la reine de Hollande et dont le refrain est : Fais ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer autour d’une table verte, et de nous écrire au lieu de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et multipliés nous amusaient tellement, que nous étions impatients de sortir de table, où nous nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d’interrompre nos habitudes, et notre petite poste (c’est ainsi que nous l’appelions) allait toujours son train. Les habitants de la ville voisine s’étonnaient un peu de ces manières nouvelles, et les prenaient pour de la pédanterie, tandis qu’il n’y avait dans ce jeu qu’une ressource contre la monotonie de la solitude. Un jour un gentilhomme des environs, qui n’avait pensé de sa vie qu’à la chasse, vint pour emmener mes fils dans ses bois ; il resta quelque temps assis à notre table active et silencieuse ; Mme Récamier écrivit de sa jolie main un petit billet à ce gros chasseur, pour qu’il ne fût pas trop étranger au cercle dans lequel il se trouvait. Il s’excusa de le recevoir, en assurant qu’à la lumière il ne pouvait pas lire l’écriture : nous rîmes un peu du revers qu’éprouvait la bienfaisante coquetterie de notre belle amie, et nous pensâmes qu’un billet de sa main n’aurait pas toujours eu le même sort. Notre vie se passait ainsi, sans que le temps, si j’en puis juger par moi, fût un fardeau pour personne.

L’opéra de Cendrillon faisait beaucoup de bruit à Paris ; je voulus l’aller voir représenter sur un mauvais théâtre de province, à Blois. En sortant à pied, les habitants de la ville me suivirent par curiosité, plus avides de me connaître comme exilée que sous tout autre rapport. Cette espèce de succès que le malheur me valait, plus encore que le talent, donna de l’humeur au ministre de la police, qui écrivit quelque temps après au préfet de Loir-et-Cher que j’étais environnée d’une Cour. « Certes, répondis-je au préfet, ce n’est pas du moins la puissance qui me la donne. »

J’étais toujours résolue à me rendre en Angleterre par l’Amérique ; mais je voulais terminer l’impression de mon livre sur l’Allemagne. La saison s’avançait ; nous étions déjà au 15 septembre, et j’entrevoyais que la difficulté de m’embarquer avec ma fille me retiendrait encore l’hiver dans je ne sais quelle ville à quarante lieues de Paris. J’ambitionnais alors Vendôme, où je connaissais quelques gens d’esprit, et d’où la communication avec la capitale était facile. Après avoir eu jadis l’une des plus brillantes maisons de Paris, je me représentais comme une vive satisfaction de m’établir à Vendôme : le sort ne m’accorda pas ce modeste bonheur.

Le 23 septembre, je corrigeai la dernière épreuve de l’Allemagne : après six ans de travail, ce m’était une vraie joie de mettre le mot Fin à mes trois volumes. Je fis la liste des cent personnes à qui je voulais les envoyer dans les différentes parties de la France et de l’Europe ; j’attachais un grand prix à ce livre, que je croyais propre à faire connaître des idées nouvelles à la France : il me semblait qu’un sentiment élevé sans être hostile l’avait inspiré, et qu’on y trouverait un langage qu’on ne parlait plus.

Munie d’une lettre de mon libraire, qui m’assurait que la censure avait autorisé la publication de mon ouvrage, je crus n’avoir rien à craindre, et je partis avec mes amis dans une terre de M. Mathieu de Montmorency, qui est à cinq lieues de Blois. L’habitation de cette terre est au milieu d’une forêt : je m’y promenais avec l’homme que je respecte le plus dans le monde, depuis que j’ai perdu mon père. La beauté du temps, la magnificence de la forêt, les souvenirs historiques que retraçait ce lieu où s’est donnée la bataille de Fretteval, entre Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion, tout contribuait à mettre mon âme dans la disposition la plus douce et la plus calme. Mon digne ami, qui n’est occupé sur cette terre que de mériter le ciel, dans cette conversation comme dans toutes celles que nous avions eues ensemble, ne s’occupait point des affaires du temps, et ne cherchait qu’à faire du bien à mon âme. Nous repartîmes le lendemain, et dans ces plaines du Vendômois, où l’on ne rencontre pas une seule habitation, et qui, comme la mer, semblent offrir partout le même aspect, nous nous perdîmes complètement. Il était déjà minuit, et nous ne savions quelle route suivre, dans un pays toujours le même, et dont la fécondité est aussi monotone que pourrait l’être ailleurs la stérilité, lorsqu’un jeune homme à cheval, se doutant de notre embarras, vint nous prier de passer la nuit dans le château de ses parents. Nous acceptâmes cette invitation, qui était un vrai service, et nous nous trouvâmes tout à coup au milieu du luxe de l’Asie et de l’élégance de la France. Les maîtres de la maison avaient passé beaucoup de temps dans l’Inde, et leur château était orné de tout ce qu’ils avaient apporté de leurs voyages. Ce séjour excitait ma curiosité, et je m’y trouvais à merveille. Le lendemain, M. de Montmorency me remit un billet de mon fils, qui me pressait de revenir chez moi, parce que mon ouvrage éprouvait de nouvelles difficultés à la censure[7]. Mes amis, qui étaient avec moi dans le château, me conjuraient de partir ; je ne devinais point ce qu’ils me cachaient, et, m’en tenant à la lettre de ce que m’écrivait Auguste, je passais mon temps à examiner toutes les raretés de l’Inde, sans me douter de ce qui m’attendait. Enfin je montai en voiture, et mon brave et spirituel Vendéen, que ses propres périls n’avaient jamais ému, me serra la main les larmes aux yeux : je compris alors qu’on me faisait un mystère de quelques nouvelles persécutions, et M. de Montmorency, que j’interrogeai, m’apprit que le ministre de la police avait envoyé ses agents pour mettre en pièces les dix mille exemplaires qu’on avait tirés de mon livre, et que j’avais reçu l’ordre de quitter la France sous trois jours. Mes enfants et mes amis n’avaient pas voulu que j’apprisse une telle nouvelle chez des étrangers ; mais ils avaient pris toutes les précautions possibles pour que mon manuscrit ne fût pas saisi, et ils parvinrent à le sauver quelques heures avant qu’on vînt me le demander.

Cette nouvelle douleur me prit l’âme avec une grande force. Je m’étais flattée d’un succès honorable par la publication de mon livre. Si les censeurs m’eussent refusé l’autorisation de l’imprimer, cela m’aurait paru simple ; mais, après avoir subi toutes leurs observations, après avoir fait les changements qu’ils exigeaient de moi, apprendre que mon livre était mis au pilon, et qu’il fallait me séparer des amis qui soutenaient mon courage, cela me fit verser des larmes. J’essayai cependant encore cette fois de me surmonter, pour réfléchir à ce qu’il fallait faire dans une situation où le parti que j’allais prendre pouvait tant influer sur le sort de ma famille. En approchant de la maison que j’habitais, je donnai mon écritoire, qui renfermait encore quelques notes sur mon livre, à mon fils cadet ; il sauta par-dessus un mur, pour entrer dans l’habitation par le jardin. Une Anglaise[8], mon excellente amie, vint au-devant de moi pour m’avertir de tout ce qui s’était passé ; j’apercevais de loin les gendarmes qui erraient autour de ma demeure ; mais il ne paraît pas qu’ils me cherchassent : ils étaient sans doute à la poursuite d’autres malheureux, de conscrits, d’exilés, de personnes en surveillance, enfin de toutes les classes d’opprimés qu’a créées le régime actuel en France.

Le préfet de Loir-et-Cher vint me demander mon manuscrit ; je lui donnai, pour gagner du temps, une mauvaise copie qui me restait, et dont il se contenta. J’ai appris qu’il avait été très maltraité peu de mois après, pour le punir de m’avoir montré des égards ; et le chagrin qu’il ressentit de la disgrâce de l’Empereur a, dit-on, été une des causes de la maladie qui l’a fait périr dans la force de l’âge. Malheureux pays que celui où les circonstances sont telles, qu’un homme de son esprit et de son talent succombe au chagrin d’une défaveur !

Je vis dans les papiers, que des vaisseaux américains étaient arrivés dans les ports de la Manche, et je me décidai à faire usage de mon passeport pour l’Amérique, espérant qu’il me serait possible de relâcher en Angleterre. Il me fallait quelques jours, dans tous les cas, pour me préparer à ce voyage, et je fus obligée de m’adresser au ministre de la police pour demander ce peu de jours. On a déjà vu que l’habitude du gouvernement français est d’ordonner aux femmes, comme à des soldats, de partir dans les vingt-quatre heures. Voici la réponse du ministre ; il est curieux de voir ce style-là[9].

 

POLICE GÉNÉRALE

CABINET DU MINISTRE

Paris, 3 octobre 1810.

J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. M. votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d’inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours ; je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’Empereur dans votre dernier ouvrage ; ce serait une erreur : il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui ; mais votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.

Votre dernier ouvrage n’est point français ; c’est moi qui en ai arrêté l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire ; mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.

Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui, vous m’obligez à les faire exécuter strictement ; il ne faut vous en prendre qu’à vous-même.

Je mande à M. Corbigny de tenir la main à l’exécution de l’ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur ; il m’aurait été plus agréable de n’avoir qu’à vous offrir le témoignage de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

Madame,

Votre très humble et très

obéissant serviteur,

Signé le duc de Rovigo.

P.-S. – J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi[10].

 

Le ton mielleux avec lequel on me dit que l’air de ce pays ne me convient pas, la dénégation de la véritable cause qui avait fait supprimer mon livre, sont dignes de remarque. En effet, le ministre de la police avait montré plus de franchise en s’exprimant verbalement sur mon affaire : il avait demandé pourquoi je ne nommais ni l’Empereur, ni les armées, dans mon ouvrage sur l’Allemagne. « Mais, lui répondit-on, l’ouvrage étant purement littéraire, je ne vois pas comment un tel sujet aurait pu y être amené. — Pense-t-on, dit alors le ministre, que nous ayons fait dix-huit années la guerre en Allemagne pour qu’une personne d’un nom aussi connu imprime un livre sans parler de nous ? Ce livre sera détruit et nous aurions dû mettre l’auteur à Vincennes. »

En recevant la lettre du ministre de la police, je ne fis attention qu’à une seule phrase, celle qui m’interdisait les ports de la Manche. J’avais déjà appris que, soupçonnant mon intention d’aller en Angleterre, on cherchait à m’en empêcher. Ce nouveau chagrin était vraiment au-dessus de mes forces : en quittant ma patrie naturelle, il me fallait celle de mon choix ; en m’éloignant des amis de ma vie entière, il me fallait au moins trouver ces amis de tout ce qui est bon et noble, avec lesquels, sans les connaître personnellement, l’âme est toujours en sympathie. Je vis s’écrouler à la fois tout ce que soutenait mon imagination : je voulus un moment encore m’embarquer sur un vaisseau chargé pour l’Amérique, dans l’espoir qu’il serait pris en route ; mais j’étais trop ébranlée pour me décider à une résolution si forte ; et comme on me donnait pour toute alternative l’Amérique ou Coppet, je m’arrêtai à ce dernier parti, car un sentiment profond m’attirait toujours vers Coppet, malgré les peines qu’on m’y faisait éprouver.

Mes deux fils essayèrent de voir l’Empereur à Fontainebleau, où il était alors ; on leur fit dire qu’ils seraient arrêtés s’ils y restaient ; à plus forte raison m’était-il interdit à moi d’y aller. Il fallait retourner en Suisse de Blois où j’étais, sans m’approcher de Paris à moins de quarante lieues. Le ministre de la police avait dit, en termes de corsaire, qu’à trente-huit lieues j’étais de bonne prise. Ainsi, quand l’Empereur exerce le droit arbitraire de l’exil, ni la personne exilée, ni ses amis, ni même ses enfants, ne peuvent arriver à lui pour plaider la cause de l’infortuné qu’on arrache à ses affections et à ses habitudes ; et des exils qui maintenant sont irrévocables, surtout quand il s’agit des femmes, ces exils, que l’Empereur lui-même a appelés avec raison des proscriptions, sont prononcés sans qu’il soit possible de faire entendre aucune justification, en supposant que le tort d’avoir déplu à l’Empereur en admette une.

Quoique les quarante lieues me fussent ordonnées, il me fallut passer par Orléans, ville assez triste, mais où habitent de très pieuses personnes qui se sont retirées dans cet asile. En me promenant à pied dans la ville, je m’arrêtai devant le monument élevé au souvenir de Jeanne d’Arc : certes, pensais-je alors, quand elle délivra la France du pouvoir des Anglais, cette France était encore bien plus libre, bien plus France qu’à présent. C’est une sensation singulière que d’errer ainsi dans une ville où l’on ne connaît qui que ce soit, et où l’on n’est pas connu. Je trouvais une sorte de jouissance amère à me pénétrer de mon isolement, à regarder encore cette France que j’allais quitter peut-être pour toujours, sans parler à personne, sans être distraite de l’impression que le pays même faisait sur moi. Quelquefois ceux qui passaient s’arrêtaient pour me regarder, parce que j’avais, je pense, malgré moi, une expression de douleur, mais ils continuaient bientôt après leur route, car depuis longtemps on est bien accoutumé à voir souffrir.

À cinquante lieues de la frontière de Suisse, la France est hérissée de citadelles, de maisons d’arrêt, de villes servant de prison, et l’on ne voit partout que des individus contraints par la volonté d’un seul homme, des conscrits du malheur qui sont tous enchaînés loin des lieux où ils voudraient vivre. À Dijon, des prisonniers espagnols qui avaient refusé de prêter le serment venaient sur la place de la ville sentir le soleil à midi, parce qu’ils le prenaient alors un peu pour leur compatriote ; ils s’enveloppaient d’un manteau souvent déchiré, mais qu’ils savaient porter avec noblesse, et ils s’enorgueillissaient de leur misère qui venait de leur fierté ; ils se complaisaient dans leurs souffrances, qui les associaient aux malheurs de leur intrépide patrie. On les voyait quelquefois entrer dans un café, seulement pour lire la gazette, afin de pénétrer le sort de leurs amis à travers les mensonges de leurs ennemis ; leur visage était alors immobile, mais non sans expression, et l’on y apercevait la force réprimée par la volonté. Plus loin, à Auxonne, était la demeure des prisonniers anglais, qui, la veille, avaient sauvé de l’incendie une des maisons de la ville où on les tenait enfermés. À Besançon, il y avait encore des Espagnols. Parmi les exilés français qu’on rencontre dans toute la France, une personne angélique habitait la citadelle de Besançon, pour ne pas quitter son père. Depuis longtemps, et à travers tous les genres de périls, Mlle de Saint-Simon partageait le sort de celui qui lui a donné la vie.

À l’entrée de la Suisse, sur le haut des montagnes qui la séparent de la France, on aperçoit le château de Joux, dans lequel sont détenus des prisonniers d’État, dont souvent le nom même ne parvient pas à leurs parents. C’est dans cette prison que Toussaint-Louverture est mort de froid : il méritait son malheur, puisqu’il avait été cruel ; mais, l’homme qui avait le moins droit de le lui infliger, c’était l’Empereur, puisqu’il s’était engagé à lui garantir sa liberté et sa vie. Je passai au pied de ce château un jour où le temps était horrible ; je pensais à ce nègre transporté tout à coup dans les Alpes, et pour qui ce séjour était l’enfer de glace ; je pensais à de plus nobles êtres qui y avaient été renfermés, à ceux qui y gémissaient encore, et je me disais aussi que, si j’étais là, je n’en sortirais de ma vie. Rien ne peut donner l’idée au petit nombre de peuples libres qui restent encore sur la terre de cette absence de sécurité, état habituel de toutes les créatures humaines sous l’empire de Napoléon. Dans les autres gouvernements despotiques, il y a des usages, des lois, une religion que le maître n’enfreint jamais, quelque absolu qu’il soit ; mais en France, et dans l’Europe France, comme tout est nouveau, le passé ne saurait être une garantie, et l’on peut tout craindre comme tout espérer, suivant qu’on sert ou non les intérêts de l’homme qui ose se donner lui-même, et lui seul, pour but à la race humaine entière.

CHAPITRE II

Retour à Coppet. – Persécutions diverses.

En revenant à Coppet, traînant l’aile comme le pigeon de La Fontaine, je vis l’arc-en-ciel se lever sur la maison de mon père ; j’osai prendre ma part de ce signe d’alliance ; il n’y avait rien dans mon triste voyage qui me défendît d’y aspirer. J’étais alors presque résignée à vivre dans ce château, en ne publiant plus rien sur aucun sujet ; mais il fallait au moins, en faisant le sacrifice des talents que je me flattais de posséder, trouver du bonheur dans mes affections, et voici de quelle manière on arrangea ma vie privée, après m’avoir dépouillée de mon existence littéraire.

Le premier ordre que reçut le préfet de Genève fut de signifier à mes deux fils qu’il leur était interdit d’entrer en France, sans une nouvelle autorisation de la police. C’était pour les punir d’avoir voulu parler à Bonaparte en faveur de leur mère. Ainsi la morale du gouvernement actuel est de dénouer les liens de famille, pour substituer à tout la volonté de l’Empereur. On cite plusieurs généraux qui ont déclaré que si Napoléon leur ordonnait de jeter leurs femmes et leurs enfants dans la rivière, ils n’hésiteraient pas à lui obéir. La traduction de cela, c’est qu’ils préfèrent l’argent que leur donne l’Empereur à la famille qu’ils tiennent de la nature. Il y a beaucoup d’exemples de cette manière de penser, mais il y en a peu de l’impudence qui porte à la dire. J’éprouvai une douleur mortelle en voyant pour la première fois ma situation peser sur mes fils, à peine entrés dans la vie. On se sent très ferme dans sa propre conduite, quand elle est fondée sur une conviction sincère ; mais, dès que les autres souffrent à cause de nous, il est presque impossible de ne pas se faire des reproches. Mes deux fils cependant écartèrent très généreusement de moi ce sentiment, et nous nous soutînmes mutuellement par le souvenir de mon père.

Quelques jours plus tard, le préfet de Genève m’écrivit une seconde lettre pour me demander, au nom du ministre de la police, les épreuves de mon livre qui devaient me rester encore ; le ministre savait très exactement le compte de ce que j’avais remis et conservé, et ses espions l’avaient fort bien servi. Je lui donnai, dans ma réponse, la satisfaction de convenir qu’on l’avait parfaitement instruit ; mais je lui dis en même temps que cet exemplaire n’était plus en Suisse, et que je ne pouvais ni ne voulais le donner. J’ajoutai cependant que je m’engageais à ne pas le faire imprimer sur le continent, et je n’avais pas grand mérite à le promettre ; car quel gouvernement continental eût alors pu laisser publier un livre interdit par l’Empereur ?

Peu de temps après, le préfet de Genève fut destitué, et l’on crut assez généralement que c’était à cause de moi. Il était de mes amis ; néanmoins il ne s’était pas écarté des ordres qu’il avait reçus : bien que ce fût un des hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de France, il entrait dans ses principes d’obéir avec scrupule au gouvernement qu’il servait ; mais aucune vue d’ambition, aucun calcul personnel, ne lui donnaient le zèle requis. Ce fut encore un grand chagrin pour moi que d’être ou de passer pour être la cause de la destitution d’un tel homme. Il fut généralement regretté dans son département, et, dès qu’on crut que j’étais pour quelque chose dans sa disgrâce, tout ce qui prétendait aux places s’éloigna de ma maison, comme on fuit une contagion funeste. Il me restait toutefois à Genève plus d’amis qu’aucune autre ville de province en France ne m’en aurait offert ; car l’héritage de la liberté a laissé dans cette ville beaucoup de sentiments généreux ; mais on ne peut se faire une idée de l’anxiété qu’on éprouve, quand on craint de compromettre ceux qui viennent nous voir. Je m’informais avec exactitude de toutes les relations d’une personne avant de l’inviter ; car, si elle avait seulement un cousin qui voulût une place, ou qui la possédât, c’était demander un acte d’héroïsme romain que de lui proposer seulement à dîner.

Enfin, au mois de mars 1811, un nouveau préfet arriva de Paris. C’était un de ces hommes supérieurement adaptés au régime actuel, c’est-à-dire ayant une assez grande connaissance des faits, et une parfaite absence de principes en matière de gouvernement ; appelant abstraction toute règle fixe, et plaçant sa conscience dans le dévouement au pouvoir. La première fois que je le vis, il me dit tout de suite qu’un talent comme le mien était fait pour célébrer l’Empereur, que c’était un sujet digne du genre d’enthousiasme que j’avais montré dans Corinne. Je lui répondis que, persécutée comme je l’étais par l’Empereur, toute louange de ma part, adressée à lui, aurait l’air d’une requête, et que j’étais persuadée que l’Empereur lui-même trouverait mes éloges ridicules dans une semblable circonstance. Il combattit avec force cette opinion ; il revint plusieurs fois chez moi pour me prier, au nom de mon intérêt, disait-il, d’écrire pour l’Empereur, ne fût-ce qu’une feuille de quatre pages : cela suffirait, assurait-il, pour terminer toutes les peines que j’éprouvais. Ce qu’il me disait, il le répétait à toutes les personnes que je connaissais. Enfin, un jour il vint me proposer de chanter la naissance du roi de Rome ; je lui répondis en riant que je n’avais aucune idée sur ce sujet, et que je m’en tiendrais à faire des vœux pour que sa nourrice fût bonne. Cette plaisanterie finit les négociations du préfet avec moi, sur la nécessité que j’écrivisse en faveur du gouvernement actuel.

Peu de temps après, les médecins ordonnèrent à mon fils cadet les bains d’Aix en Savoie, à vingt lieues de Coppet. Je choisis pour y aller les premiers jours de mai, époque où les eaux sont encore désertes. Je prévins le préfet de ce petit voyage, et j’allai m’enfermer dans une espèce de village où il n’y avait pas alors une seule personne de ma connaissance. À peine y avais-je passé dix jours, qu’il m’arriva un courrier du préfet de Genève pour m’ordonner de revenir. Le préfet du Mont-Blanc, où j’étais, eut peur aussi que je ne partisse d’Aix pour aller en Angleterre, disait-il, écrire contre l’Empereur ; et, bien que Londres ne fût pas très voisin d’Aix en Savoie, il fit courir ses gendarmes pour défendre qu’on me donnât des chevaux de poste sur la route. Je suis tentée de rire aujourd’hui de toute cette activité préfectoriale contre une aussi pauvre chose que moi ; mais alors, je mourais de peur à la vue d’un gendarme. Je craignais toujours que d’un exil si rigoureux on ne passât bientôt à la prison, ce qui était pour moi plus terrible que la mort. Je savais qu’une fois arrêtée, une fois cet esclandre bravé, l’Empereur ne se laisserait plus parler de moi, si toutefois quelqu’un en avait le courage ; ce qui n’était guère probable dans cette Cour, où la terreur règne à chaque instant de la journée et pour chaque détail de la vie.

Je revins à Genève, et le préfet me signifia que non seulement il m’interdisait d’aller, sous aucun prétexte, dans les pays réunis à la France, mais qu’il me conseillait de ne point voyager en Suisse et de ne jamais m’éloigner dans aucune direction à plus de deux lieues de Coppet. Je lui objectai qu’étant domiciliée en Suisse, je ne concevais pas bien de quel droit une autorité française pouvait me défendre de voyager dans un pays étranger. Il me trouva sans doute un peu niaise de discuter dans ce temps-ci une question de droit, et me répéta son conseil, singulièrement voisin d’un ordre. Je m’en tins à ma protestation ; mais le lendemain j’appris qu’un des littérateurs les plus distingués de l’Allemagne, M. Schlegel, qui depuis huit ans avait bien voulu se charger de l’éducation de mes fils, venait de recevoir l’ordre non seulement de quitter Genève, mais même Coppet. Je voulus encore représenter qu’en Suisse le préfet de Genève n’avait pas d’ordre à donner ; mais on me dit que, si j’aimais mieux que cet ordre passât par l’ambassadeur de France, j’en étais bien la maîtresse ; que cet ambassadeur s’adresserait au landammann, et le landammann au canton de Vaud, qui renverrait M. Schlegel de chez moi. En faisant faire ce détour au despotisme, j’aurais gagné dix jours, mais rien de plus. Je voulus savoir pourquoi l’on m’ôtait la société de M. Schlegel, mon ami et celui de mes enfants. Le préfet, qui avait l’habitude, comme la plupart des agents de l’Empereur, de joindre des phrases doucereuses à des actes très durs, me dit que c’était par intérêt pour moi que le gouvernement éloignait de ma maison M. Schlegel qui me rendait anti-française. Vraiment touchée de ce soin paternel du gouvernement, je demandai ce qu’avait fait M. Schlegel contre la France ; le préfet m’objecta ses opinions littéraires, et entre autres une brochure de lui, dans laquelle, en comparant la Phèdre d’Euripide à celle de Racine, il avait donné la préférence à la première. C’était bien délicat pour un monarque corse, de prendre ainsi fait et cause pour les moindres nuances de la littérature française. Mais, dans le vrai, on exilait M. Schlegel parce qu’il était mon ami, parce que sa conversation animait ma solitude, et que l’on commençait à mettre en œuvre le système qui devait se manifester, de me faire une prison de mon âme, en m’arrachant toutes les jouissances de l’esprit et de l’amitié.

Je repris la résolution de partir, à laquelle la douleur de quitter mes amis et les cendres de mes parents m’avait si souvent fait renoncer. Mais une grande difficulté restait à résoudre : c’était le choix des moyens de départ. Le gouvernement français mettait de telles entraves au passeport pour l’Amérique, que je n’osais plus recourir à ce moyen. D’ailleurs, j’avais des raisons de craindre qu’au moment où je m’embarquerais on ne prétendit qu’on avait découvert que je voulais aller en Angleterre, et qu’on ne m’appliquât le décret qui condamnait à la prison ceux qui tentaient de s’y rendre sans l’autorisation du gouvernement. Il me paraissait donc infiniment préférable d’aller en Suède, dans cet honorable pays dont le nouveau chef annonçait déjà la glorieuse conduite qu’il a su soutenir depuis. Mais par quelle route se rendre en Suède ? Le préfet m’avait fait savoir de toutes les manières que partout où la France commandait je serais arrêtée ; et comment arriver là où elle ne commandait pas ? Il fallait nécessairement passer par la Russie, puisque toute l’Allemagne était soumise à la domination française. Mais, pour arriver en Russie, il fallait traverser la Bavière et l’Autriche. Je me fiais au Tyrol, bien qu’il fût réuni à un État confédéré, à cause du courage que ses malheureux habitants avaient montré. Quant à l’Autriche, malgré le funeste abaissement dans lequel elle était tombée, j’estimais assez son monarque pour croire qu’il ne me livrerait pas ; mais je savais aussi qu’il ne pourrait me défendre. Après avoir sacrifié l’antique honneur de sa Maison, quelle force lui restait-il en aucun genre ? Je passais donc ma vie à étudier la carte d’Europe pour m’enfuir, comme Napoléon l’étudiait pour s’en rendre maître, et ma campagne, ainsi que la sienne, avait toujours la Russie pour objet. Cette puissance était le dernier asile des opprimés ; ce devait être celle que le dominateur de l’Europe voulait abattre.

CHAPITRE III

Voyage en Suisse avec M. de Montmorency.

Résolue à m’en aller par la Russie, j’avais besoin d’un passeport pour y entrer. Mais une difficulté nouvelle se présentait ; il fallait écrire à Pétersbourg même pour avoir ce passeport : telle était la formalité que les circonstances politiques avaient rendue nécessaire ; et, quoique je fusse certaine de ne pas éprouver de refus d’un caractère aussi généreux que celui de l’empereur Alexandre, je pouvais craindre que dans les bureaux de ses ministres on ne dît que j’avais demandé un passeport, et que, l’ambassadeur de France en étant instruit, l’on ne me fît arrêter, pour m’empêcher d’accomplir mon projet. Il fallait donc aller d’abord à Vienne, pour demander de là mon passeport, et l’y attendre. Les six semaines qu’exigeaient l’envoi de ma lettre et le retour de la réponse devaient se passer sous la protection d’un ministère qui avait donné l’archiduchesse d’Autriche à Bonaparte ; était-il possible de s’y confier ? Néanmoins, en restant, moi, comme otage, sous la main de Napoléon, non seulement je renonçais à tout exercice de mes talents personnels, mais j’empêchais mes fils d’avoir une carrière ; ils ne pouvaient servir ni pour Bonaparte ni contre lui ; aucun établissement n’était possible pour ma fille, puisqu’il fallait ou m’en séparer, ou la confiner à Coppet ; et si cependant j’étais arrêtée dans ma fuite, c’en était fait du sort de mes enfants, qui n’auraient point voulu se détacher de ma destinée.

C’est au milieu de ces anxiétés qu’un ami de vingt années, M. Mathieu de Montmorency, voulut venir me voir, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis mon exil. On m’écrivit, il est vrai, de Paris, que l’Empereur avait exprimé sa désapprobation contre toute personne qui irait à Coppet, et notamment contre M. de Montmorency, s’il y venait encore. Mais, je l’avoue, je m’étourdis sur ces propos de l’Empereur, qu’il prodigue quelquefois pour effrayer, et je ne luttai pas fortement contre M. de Montmorency, qui, dans sa générosité, cherchait à me rassurer par ses lettres. J’avais tort sans doute ; mais qui pouvait se persuader qu’on ferait un crime à l’ancien ami d’une femme exilée de venir passer quelques jours auprès d’elle ? La vie de M. de Montmorency, entièrement consacrée à des œuvres de piété ou à des affections de famille, l’éloignait tellement de toute politique, qu’à moins de vouloir exiler les saints, il me semblait impossible de s’attaquer à un tel homme. Je me demandais aussi à quoi bon ; question que je me suis toujours faite quand il s’agissait de la conduite de Napoléon. Je sais qu’il fera, sans hésiter, tout le mal qui pourra lui être utile à la moindre chose ; mais je ne devine pas toujours jusqu’où s’étend dans tous les sens, vers les infiniment petits comme vers les infiniment grands, son immense égoïsme.

Quoique le préfet m’eût fait dire qu’il me conseillait de ne pas voyager en Suisse, je ne tins pas compte d’un conseil qui ne pouvait être un ordre formel. J’allai au-devant de M. de Montmorency à Orbe, et de là je lui proposai, comme but de promenade en Suisse, de revenir par Fribourg, pour voir l’établissement des femmes trappistes, qui est peu éloigné de celui des hommes, dans la Val-Sainte.

Nous arrivâmes au couvent par une grande pluie, après avoir été obligés de faire un quart de lieue à pied. Comme nous nous flattions d’entrer, le procureur de la Trappe, qui a la direction du couvent des femmes, nous dit que personne ne pouvait y être reçu. J’essayai pourtant de sonner à la porte du cloître ; une religieuse arriva derrière l’ouverture grillée à travers laquelle la tourière peut parler aux étrangers. « Que voulez-vous ? me dit-elle avec une voix sans modulation, comme serait celle des ombres. — Je désirerais, lui dis-je, voir l’intérieur de votre couvent. — Cela ne se peut pas, me répondit-elle. — Mais je suis bien mouillée, lui dis-je, et j’ai besoin de me sécher. » Elle fit partir je ne sais quel ressort qui ouvrit la porte d’une chambre extérieure, dans laquelle il m’était permis de me reposer ; mais aucun être vivant ne parut. À peine me fus-je assise quelques instants, que je m’impatientai de ne pouvoir pénétrer dans l’intérieur de la maison, et je sonnai de nouveau. La même tourière revint : je lui demandai encore si aucune femme n’avait été reçue dans le couvent ; elle me répondit qu’on pouvait y entrer quand on avait l’intention de se faire religieuse. « Mais, lui dis-je, comment puis-je savoir si je veux rester dans votre maison, puisqu’il ne m’est pas permis de la connaître ? — Oh ! me répondit-elle alors, c’est inutile : je suis bien sûre que vous n’avez pas de vocation pour notre état » ; et, en achevant ces mots, elle referma sa lucarne. Je ne sais pas à quels signes cette religieuse s’était aperçue de mes dispositions mondaines ; il se peut qu’une manière vive de parler, si différente de la leur, suffise pour leur faire reconnaître les voyageurs qui ne sont que des curieux. L’heure des vêpres étant arrivée, je pus aller dans l’église entendre chanter les religieuses ; elles étaient derrière une grille noire et serrée, à travers laquelle on ne pouvait rien apercevoir. Seulement on entendait le bruit des sabots qu’elles portaient, et celui des banquettes de bois qu’elles levaient pour s’asseoir. Leurs chants n’avaient rien de sensible, et je crus remarquer, soit dans leur manière de prier, soit dans l’entretien que j’eus après avec le père trappiste qui les dirigeait, que ce n’était pas l’enthousiasme religieux tel que nous le concevons, mais des habitudes sévères et graves qui pouvaient faire supporter un tel genre de vie. L’attendrissement de la piété même épuiserait les forces ; une sorte d’âpreté d’âme est nécessaire à une existence aussi rude.

Le nouveau père abbé des trappistes établis dans les vallées du canton de Fribourg a encore ajouté aux austérités de l’Ordre. On ne peut se faire une idée des souffrances que l’on impose aux religieux : on va jusqu’à leur défendre, quand ils sont debout depuis plusieurs heures de suite, de s’appuyer contre la muraille, d’essuyer la sueur de leur front ; enfin, on remplit chaque instant de leurs jours par la douleur, comme les gens du monde le font par la jouissance. Rarement ils deviennent vieux, et les religieux à qui ce lot échoit en partage, le considèrent comme une punition du ciel. Un pareil établissement serait une barbarie, si l’on forçait d’y entrer, ou si l’on dissimulait en rien tout ce qu’on y souffre. Mais on distribue à qui veut le lire un écrit imprimé dans lequel on exagère plutôt qu’on n’adoucit les rigueurs de l’Ordre ; et cependant il se trouve des novices qui veulent s’y vouer, et ceux qui sont reçus ne s’échappent point, bien qu’ils le puissent sans la moindre difficulté. Tout repose, à ce qu’il m’a paru, sur la puissante idée de la mort : les institutions et les amusements de la société sont destinés dans le monde à tourner notre pensée uniquement vers la vie ; mais, quand la contemplation de la mort s’empare à un certain degré du cœur de l’homme, et qu’il s’y joint une ferme croyance à l’immortalité de l’âme, il n’y a pas de bornes au dégoût qu’il peut prendre pour tout ce qui compose les intérêts de la terre ; et, les souffrances paraissant le chemin de la vie future, on est avide d’en avoir, comme un voyageur qui se fatigue volontiers pour parcourir plus vite la route qui conduit au but de ses désirs. Mais ce qui m’étonnait et m’attristait en même temps, c’était de voir des enfants élevés avec cette rigueur ; leurs pauvres cheveux rasés, leurs jeunes visages déjà sillonnés, cet habit mortuaire dont ils étaient revêtus avant de connaître la vie, avant de l’avoir abdiquée volontairement, tout me révoltait contre les parents qui les avaient placés là. Dès qu’un pareil état n’est pas adopté par le choix libre et constant de celui qui le professe, il inspire autant d’horreur qu’il faisait naître de respect. Le religieux avec qui je m’entretenais ne parlait que de la mort ; toutes ses idées venaient d’elle, ou s’y rapportaient : la mort est le monarque souverain de ce séjour. Comme nous nous entretenions des tentations du monde, je dis au père trappiste combien je l’admirais d’avoir ainsi tout sacrifié pour s’y dérober. « Nous sommes des poltrons, me dit-il, qui nous sommes retirés dans une forteresse, parce que nous ne nous sentions pas le courage de nous battre en plaine. » Cette réponse était aussi spirituelle que modeste[11].

Peu de jours après que nous eûmes visité ces lieux, le gouvernement français ordonna que l’on saisît le père abbé M. de l’Estrange ; que les biens de l’Ordre fussent confisqués, et que les pères fussent renvoyés de Suisse. Je ne sais ce qu’on reprochait à M. de l’Estrange, mais il n’est guère vraisemblable qu’un tel homme se mêlât des affaires de ce monde ; encore moins les religieux, qui ne sortaient jamais de leur solitude. Le gouvernement suisse fit chercher partout M. de l’Estrange, et j’espère, pour l’honneur de ce gouvernement, qu’il eut soin de ne pas le trouver. Néanmoins les malheureux magistrats des pays qu’on appelle les alliés de la France sont très souvent chargés d’arrêter ceux qu’on leur désigne, ignorant s’ils livrent des victimes innocentes ou coupables au grand Léviathan qui juge à propos de les engloutir. On saisit les biens des trappistes, c’est-à-dire leur tombe, car ils ne possédaient guère autre chose, et l’Ordre fut dispersé. On prétend qu’un trappiste, à Gênes, était monté en chaire pour rétracter le serment de fidélité qu’il avait prêté à l’Empereur, déclarant que depuis la captivité du Pape, il croyait tout ecclésiastique délié de ce serment. Au sortir de cet acte de repentir, il avait été, dit-on aussi, jugé par une commission militaire, et fusillé. On pouvait, ce me semble, le croire assez puni pour que l’Ordre entier ne fût pas responsable de sa conduite.

Nous rejoignîmes Vevey par les montagnes, et je proposai à M. de Montmorency de faire une course jusqu’à l’entrée du Valais, que je n’avais jamais vu. Nous nous arrêtâmes à Bex, dernier village suisse, car le Valais était déjà réuni à la France. Une brigade portugaise était partie de Genève pour aller occuper le Valais : singulière destinée de l’Europe, que des Portugais en garnison à Genève, allant prendre possession d’une partie de la Suisse au nom de la France ! J’étais curieuse de voir dans le Valais les Crétins, dont on m’avait si souvent parlé. Cette triste dégradation de l’homme est un grand sujet de réflexion ; mais il en coûte excessivement de voir la figure humaine ainsi devenue un objet de répugnance et d’horreur. J’observai cependant, dans quelques-uns de ces imbéciles, une sorte de vivacité qui tient à l’étonnement que leur font éprouver les objets extérieurs. Comme ils ne reconnaissent jamais ce qu’ils ont déjà vu, ils sont surpris chaque fois, et le spectacle du monde, dans tous ses détails, est tous les jours nouveau pour eux ; c’est peut-être la compensation de leur triste état, car sûrement il y en a une. Il y a quelques années qu’un crétin, ayant commis un assassinat, fut condamné à mort : comme on le conduisait au supplice, il crut, se voyant entouré de beaucoup de peuple, qu’on l’accompagnait ainsi pour lui faire honneur, et il se tenait droit, nettoyait son habit en riant pour se rendre plus digne de la fête. Était-il permis de punir un tel être du forfait que son bras avait commis ?

On voit, à trois lieues de Bex, une cascade fameuse, où l’eau tombe d’une montagne très élevée. Je proposai à mes amis de l’aller voir, et nous fûmes de retour avant l’heure du dîner. Il est vrai que cette cascade était sur le territoire du Valais, par conséquent alors sur le territoire de la France, et j’oubliai que l’on ne me permettait de cette France que l’espace de terrain qui sépare Coppet de Genève. Revenue chez moi, le préfet non seulement me blâma d’avoir osé voyager en Suisse, mais il me donna comme une grande preuve de son indulgence le silence qu’il garderait sur le délit que j’avais commis en mettant pied sur le territoire de l’empire français. J’aurais pu dire, comme dans la fable de La Fontaine :

 

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;

 

mais j’avouai tout simplement le tort que j’avais eu d’aller voir cette cascade suisse, sans songer qu’elle était en France.

CHAPITRE IV

Exil de M. de Montmorency et de Mme Récamier.
Nouvelles persécutions
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Ces chicanes continuelles sur les moindres accidents de ma vie me la rendaient odieuse, et je ne pouvais me distraire par l’occupation ; car le souvenir du sort qu’on avait fait éprouver à mon livre, et la certitude de ne pouvoir plus rien publier à l’avenir, décourageaient mon esprit, qui a besoin d’émulation pour être capable de travail. Néanmoins, je ne pouvais encore me résoudre à quitter pour jamais et les rives de la France, et la demeure de mon père, et les amis qui m’étaient restés fidèles. Toujours je croyais partir, et toujours je me donnais à moi-même des prétextes pour rester, lorsque le dernier coup fut porté à mon âme : Dieu sait si j’en ai souffert !

M. de Montmorency vint passer quelques jours avec moi à Coppet, et la méchanceté de détail du maître d’un si grand empire est si bien calculée, qu’au retour du courrier qui annonçait son arrivée chez moi il reçut sa lettre d’exil. L’Empereur n’eût pas été content, si cet ordre ne lui avait pas été signifié chez moi, et s’il n’y avait pas eu dans la lettre même du ministre un mot qui indiquât que j’étais la cause de cet exil. M. de Montmorency chercha, de toutes les manières, à m’adoucir cette nouvelle ; mais, je le dis à Bonaparte, pour qu’il s’applaudisse d’avoir atteint son but : je poussai des cris de douleur en apprenant l’infortune que j’avais attirée sur la tête de mon généreux ami ; et jamais mon cœur, si éprouvé depuis tant d’années, ne fut plus près du désespoir. Je ne savais comment étourdir les pensées déchirantes qui se succédaient en moi, et je recourus à l’opium pour suspendre quelques heures l’angoisse que je ressentais. M. de Montmorency, calme et religieux, m’invitait à suivre son exemple ; mais la conscience du dévouement qu’il avait daigné me montrer le soutenait ; et moi, je m’accusais des cruelles suites de ce dévouement, qui le séparaient de sa famille et de ses amis. Je priais Dieu sans cesse ; mais ma douleur ne me laissait point de relâche, et ma vie me faisait mal à chaque instant.

Dans cet état, il m’arrive une lettre de Mme Récamier, de cette belle personne qui a reçu les hommages de l’Europe entière, et qui n’a jamais délaissé un ami malheureux. Elle m’annonçait qu’en se rendant aux eaux d’Aix en Savoie elle avait l’intention de s’arrêter chez moi, et qu’elle y serait dans deux jours. Je frémis que le sort de M. de Montmorency ne l’atteignît. Quelque invraisemblable que cela fût, il m’était ordonné de tout craindre d’une haine si barbare et si minutieuse tout ensemble, et j’envoyai un courrier au-devant de Mme Récamier, pour la supplier de ne pas venir à Coppet. Il fallait la savoir à quelques lieues, elle qui m’avait constamment consolée par les soins les plus aimables ; il fallait la savoir là, si près de ma demeure, et qu’il ne me fût pas permis de la voir encore, peut-être pour la dernière fois ! Je la conjurai de ne pas s’arrêter à Coppet ; elle ne voulut pas céder à ma prière : elle ne put passer sous mes fenêtres sans rester quelques heures avec moi, et c’est avec des convulsions de larmes que je la vis entrer dans ce château où son arrivée était toujours une fête. Elle partit le lendemain, et se rendit à l’instant chez une de ses parentes, à cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en vain ; le cruel exil la frappa : elle avait eu l’intention de me voir, c’était assez ; une généreuse pitié l’avait inspirée, il fallait qu’elle en fût punie. Les revers de fortune qu’elle avait éprouvés lui rendaient très pénible la destruction de son établissement naturel. Séparée de tous ses amis, elle a passé des mois entiers dans une petite ville de province, livrée à tout ce que la solitude peut avoir de plus monotone et de plus triste. Voilà le sort que j’ai valu à la personne la plus brillante de son temps ; et le chef des Français, si fameux par leur galanterie, s’est montré sans égard pour la plus jolie femme de Paris. Le même jour il a frappé la naissance et la vertu dans M. de Montmorency, la beauté dans Mme Récamier, et, si j’ose le dire, en moi quelque réputation de talent. Peut-être s’est-il aussi flatté d’attaquer le souvenir de mon père dans sa fille, afin qu’il fût bien dit que sur cette terre, ni les morts ni les vivants, ni la piété ni les charmes, ni l’esprit ni la célébrité, n’étaient de rien sous son règne. On s’était rendu coupable quand on avait manqué aux nuances délicates de la flatterie, en n’abandonnant pas quiconque était frappé de sa disgrâce. Il ne reconnaît que deux classes d’hommes, ceux qui le servent, et ceux qui s’avisent, non de lui nuire, mais d’exister par eux-mêmes. Il ne veut pas que, dans l’univers, depuis les détails de ménage jusqu’à la direction des empires, une seule volonté s’exerce sans relever de la sienne.

« Mme de Staël, disait le préfet de Genève, s’est fait une existence agréable chez elle ; ses amis et les étrangers viennent la voir à Coppet ; l’Empereur ne veut pas souffrir cela. » Et pourquoi me tourmentait-il ainsi ? pour que j’imprimasse un éloge de lui ; et que lui faisait cet éloge à travers les milliers de phrases que la crainte et l’espérance se sont empressées à lui offrir ? Bonaparte a dit une fois : « Si l’on me donnait à choisir entre faire moi-même une belle action ou induire mon adversaire à commettre une bassesse, je n’hésiterais pas à préférer l’avilissement de mon ennemi. » Voilà toute l’explication du soin particulier qu’il a mis à déchirer ma vie. Il me savait attachée à mes amis, à la France, à mes ouvrages, à mes goûts, à la société ; il a voulu, en m’ôtant tout ce qui composait mon bonheur, me troubler assez pour que j’écrivisse une platitude, dans l’espoir qu’elle me vaudrait mon rappel. En m’y refusant, je dois le dire, je n’ai pas eu le mérite de faire un sacrifice : l’Empereur voulait de moi une bassesse, mais une bassesse inutile ; car dans un temps où le succès est divinisé, le ridicule n’eût pas été complet, si j’avais réussi à venir à Paris, par quelque moyen que ce pût être. Il fallait, pour plaire à notre maître, vraiment habile dans l’art de dégrader ce qu’il reste encore d’âmes fi ères, il fallait que je me déshonorasse pour obtenir mon retour en France, qu’il se moquât de mon zèle à le louer, lui qui n’avait cessé de me persécuter, et que ce zèle ne me servît à rien. Je lui ai refusé ce plaisir vraiment raffiné ; c’est le seul mérite que j’ai eu dans la longue lutte qu’il a établie entre sa toute-puissance et ma faiblesse.

La famille de M. de Montmorency, désespérée de son exil, souhaita, comme elle le devait, qu’il s’éloignât de la triste cause de cet exil, et je vis partir cet ami sans savoir si jamais sa présence honorerait encore ma demeure sur cette terre. C’est le 31 août 1811 que je brisai le premier et le dernier de mes liens avec ma patrie ; je le brisai, du moins, par les rapports humains qui ne peuvent plus exister entre nous ; mais je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon respectable ami, et j’ose croire aussi que dans ses prières il me répond. La destinée ne m’accorde plus une autre correspondance avec lui.

Quand l’exil de mes deux amis fut connu, une foule de chagrins de tout genre m’assaillirent ; mais un grand malheur rend comme insensible à toutes les peines nouvelles. Le bruit se répandit que le ministre de la police avait déclaré qu’il ferait mettre un corps de garde au bas de l’avenue de Coppet, pour arrêter quiconque viendrait me voir. Le préfet de Genève, qui était chargé, par ordre de l’Empereur, disait-il, de m’annuler (c’est son expression), ne manquait pas une occasion d’insinuer, ou même d’annoncer que toute personne qui avait quelque chose à craindre ou à désirer du gouvernement ne devait pas venir chez moi.

M. de Saint-Priest, ci-devant ministre du roi, et collègue de mon père, daignait m’honorer de son affection ; ses filles, qui redoutaient avec raison qu’on ne le renvoyât de Genève, se joignirent à moi pour le prier de ne pas me voir. Néanmoins, au milieu de l’hiver, à l’âge de soixante-dix-huit ans, il fut exilé, non seulement de Genève, mais de la Suisse ; car il est tout à fait reçu, comme on l’a vu par mon exemple, que l’Empereur exile de Suisse aussi bien que de France ; et, quand on objecte aux agents français qu’il s’agit pourtant d’un pays étranger, dont l’indépendance est reconnue, ils lèvent les épaules, comme si on les ennuyait par des subtilités métaphysiques. En effet, c’est une vraie subtilité que de vouloir distinguer en Europe autre chose que des préfets-rois, et des préfets recevant directement des ordres de l’Empereur de France. Si les soi-disant pays alliés diffèrent des provinces françaises, c’est parce qu’on les ménage un peu moins qu’elles. Il reste en France un certain souvenir d’avoir été appelée la grande nation, qui oblige quelquefois l’Empereur à des ménagements ; il en était ainsi du moins, mais cela devient chaque jour moins nécessaire. Le motif qu’on donna pour l’exil de Saint-Priest, c’est qu’il n’avait pas obtenu de ses fils de donner leur démission du service de Russie. Ses fils avaient trouvé pendant l’émigration un accueil généreux en Russie ; ils y avaient été élevés, leur intrépide bravoure y était justement récompensée ; ils étaient couverts de blessures ; ils étaient désignés entre les premiers pour leurs talents militaires ! l’aîné a déjà plus de trente ans. Comment un père aurait-il pu exiger que l’existence de ses fils ainsi fondée fût sacrifiée à l’honneur de venir se faire mettre en surveillance sur le territoire français ? Car c’est là le sort digne d’envie qui leur était réservé. Je fus tristement heureuse de n’avoir pas vu M. de Saint-Priest depuis quatre mois, quand il fut exilé ; sans cela personne n’aurait douté que ce ne fût moi qui avais fait porter sur lui la contagion de ma disgrâce.

Non seulement les Français, mais les étrangers, étaient avertis qu’ils ne devaient pas venir chez moi. Le préfet se tenait en sentinelle pour empêcher même des anciens amis de me revoir. Un jour entre autres, il me priva, par ses soins officiels, de la société d’un Allemand dont la conversation m’était extrêmement agréable, et je lui dis, cette fois, qu’il aurait bien dû s’épargner cette recherche de persécutions. « Comment ! me répondit-il, c’est pour vous rendre service que je me suis conduit ainsi : j’ai fait sentir à votre ami qu’il vous compromettrait en venant chez vous. » Je ne pus m’empêcher de rire à cet ingénieux argument. « Oui, continua-t-il avec un sérieux imperturbable, l’Empereur, voyant qu’on vous préfère à lui, vous en saurait mauvais gré. — Ainsi, lui dis-je, l’Empereur exige que mes amis particuliers, et peut-être bientôt mes enfants, m’abandonnent pour lui complaire ; cela me paraît un peu fort. D’ailleurs, ajoutai-je, je ne vois pas bien comment on compromettrait une personne dans ma situation, et ce que vous me dites me rappelle un révolutionnaire à qui, dans le temps de la Terreur, on s’adressait pour qu’il tachât de sauver un de ses amis de l’échafaud. “Je craindrais de lui nuire, répondit-il, en parlant pour lui.” » Le préfet sourit de ma citation, mais continua les raisonnements qui, appuyés de quatre cent mille baïonnettes, paraissent toujours pleins de justesse. Un homme, à Genève, me disait : « Ne trouvez-vous pas que le préfet déclare ses opinions avec beaucoup de franchise ? — Oui, répondis-je, il dit avec sincérité qu’il est dévoué à l’homme puissant ; il dit avec courage qu’il est du parti le plus fort je ne sens pas bien le mérite d’un tel aveu. »

Plusieurs personnes indépendantes continuaient à me témoigner à Genève une bienveillance dont je garderai à jamais un profond souvenir. Mais jusqu’à des employés des douanes se croyaient en état de diplomatie vis-à-vis de moi ; et, de préfets en sous-préfets, et en cousins des uns et des autres, une terreur profonde se serait emparée d’eux tous, si je ne leur avais pas épargné, autant qu’il en était en moi, l’anxiété de faire ou de ne pas faire une visite. À chaque courrier, le bruit se répandait que d’autres de mes amis avaient été exilés de Paris pour avoir conservé des relations avec moi ; il était de mon devoir strict de ne plus voir un seul Français marquant, et très souvent je craignais même de nuire aux personnes du pays où je vivais, dont la courageuse amitié ne se démentait point envers moi. J’éprouvais deux mouvements contraires, et, je le crois, tous les deux également naturels : j’étais triste quand on m’abandonnait, et cruellement inquiète pour ceux qui me montraient de l’attachement. Il est difficile qu’une situation plus douloureuse à tous les instants puisse se représenter dans la vie. Pendant près de deux ans qu’elle a duré, je n’ai pas vu revenir une fois le jour sans me désoler d’avoir à supporter l’existence que ce jour recommençait.

Mais pourquoi ne partiez-vous pas ? dira-t-on, et ne cessait-on de me dire de tous les côtés. Un homme que je ne dois pas nommer[12], mais qui sait, je l’espère, à quel point je considère l’élévation de son caractère et de sa conduite, me dit : « Si vous restez, il vous traitera comme Marie Stuart : dix-neuf ans de malheur, et la catastrophe à la fin. » Un autre, spirituel, mais peu mesuré dans ses paroles, m’écrivit qu’il y avait du déshonneur à rester après tant de mauvais traitements. Je n’avais pas besoin de ces conseils pour désirer avec passion de partir ; du moment que je ne pouvais plus revoir mes amis, que je n’étais plus qu’une entrave à l’existence de mes enfants, ne devais-je pas me décider ? Mais le préfet répétait, de toutes les manières, que je serais arrêtée si je partais ; qu’à Vienne comme à Berlin on me ferait réclamer, et que je ne pourrais même faire aucun préparatif de voyage sans qu’il en fût informé ; car il savait, disait-il, tout ce qui se passait chez moi. À cet égard il se vantait ; et l’événement l’a prouvé, c’était un fat en fait d’espionnage. Mais qui n’aurait pas été effrayé du ton d’assurance avec lequel il disait à tous mes amis que je ne pourrais faire un pas sans être saisie par les gendarmes ?

CHAPITRE V

Départ de Coppet.

Je passai huit mois dans un état que l’on ne saurait peindre, essayant mon courage chaque jour, et chaque jour faiblissant à l’idée de la prison. Tout le monde, assurément, la redoute ; mais mon imagination a tellement peur de la solitude, mes amis me sont tellement nécessaires pour me soutenir, pour m’animer, pour me présenter une perspective nouvelle, quand je succombe sous la fixité d’une impression douloureuse, que jamais la mort ne s’est offerte à moi sous des traits aussi cruels que la prison, que le secret, où l’on peut rester des années sans qu’aucune voix amie se fasse entendre de vous. On m’a dit qu’un de ces Espagnols, qui ont défendu Saragosse avec la plus étonnante intrépidité, pousse des cris dans le donjon de Vincennes, où on le retient enfermé, tant cette affreuse solitude fait mal aux hommes les plus énergiques. D’ailleurs, je ne pouvais me dissimuler que je n’étais pas une personne courageuse ; j’ai de la hardiesse dans l’imagination, mais de la timidité dans le caractère, et tous les genres de périls se présentent à moi comme des fantômes. L’espèce de talent que j’ai me rend les images tellement vivantes, que si les beautés de la nature y gagnent, les dangers aussi en deviennent plus redoutables. Tantôt je craignais la prison, tantôt les brigands, si j’étais obligée de traverser la Turquie, la Russie m’étant fermée par quelques combinaisons politiques ; tantôt aussi la vaste mer qu’il me fallait traverser, de Constantinople jusqu’à Londres, me remplissait de terreur pour ma fille et pour moi. Néanmoins j’avais toujours le besoin de partir ; un mouvement intérieur de fierté m’y excitait ; mais je pouvais dire comme un Français très connu : « Je tremble des dangers auxquels mon courage va m’exposer. » En effet, ce qui ajoute à la grossière barbarie de persécuter les femmes, c’est que leur nature est tout à la fois irritable et faible ; elles souffrent plus vivement des peines, et sont moins capables de la force qu’il faut pour y échapper.

Un autre genre de terreur aussi agissait sur moi : je craignais qu’à l’instant où mon départ serait connu de l’Empereur, il ne fît mettre dans les gazettes un de ces articles tels qu’il sait les dicter, quand il veut assassiner moralement. Un sénateur me disait un jour que Napoléon était le meilleur journaliste qu’il connût. En effet, si l’on appelle ainsi l’art de diffamer les individus et les nations, il le possède au suprême degré. Les nations s’en tirent ; mais il a acquis, dans les temps révolutionnaires pendant lesquels il a vécu, un certain tact des calomnies à la portée du vulgaire, qui lui fait trouver les mots les plus propres à circuler parmi ceux dont tout l’esprit consiste à répéter les phrases que le gouvernement a fait publier pour leur usage. Si le Moniteur accusait quelqu’un d’avoir volé sur le grand chemin, aucune gazette, ni française, ni allemande, ni italienne, ne pourrait admettre sa justification. On ne peut se représenter ce que c’est qu’un homme à la tête d’un million de soldats et d’un milliard de revenu disposant de toutes les prisons de l’Europe, ayant les rois pour geôliers, et usant de l’imprimerie pour parler, quand les opprimés ont à peine l’intimité de l’amitié pour répondre ; enfin, pouvant rendre le malheur ridicule ; exécrable pouvoir dont l’ironique jouissance est la dernière insulte que les génies infernaux puissent faire supporter à la race humaine.

Quelque indépendance de caractère que l’on eût, je crois qu’on ne pouvait se défendre de frissonner en attirant de tels moyens contre soi ; du moins j’éprouvais, je l’avoue, ce mouvement ; et, malgré la tristesse de ma situation, souvent je me disais qu’un toit pour s’abriter, une table pour se nourrir, un jardin pour se promener, était un lot dont il fallait savoir se contenter ; mais, tel qu’il était, ce lot, on ne pouvait se répondre de le conserver en paix ; un mot pouvait échapper, un mot pouvait être redit, et cet homme, dont la puissance va toujours croissant, jusqu’à quel point d’irritation ne peut-il pas arriver ? Quand il faisait un beau soleil, je reprenais courage ; mais quand le ciel était couvert de brouillards, les voyages m’effrayaient, et je découvrais en moi des goûts casaniers, étrangers à ma nature, mais que la peur y faisait naître ; le bien-être physique me paraissait plus que je ne l’avais cru jusqu’alors, et toute fatigue m’épouvantait. Ma santé, cruellement altérée par tant de peines, affaiblissait aussi l’énergie de mon caractère, et j’ai vraiment abusé, pendant ce temps, de la patience de mes amis, en remettant sans cesse mes projets en délibération, et en les accablant de mes incertitudes.

J’essayai une seconde fois d’obtenir un passeport pour l’Amérique ; on me fit attendre jusqu’au milieu de l’hiver la réponse que je demandais, et l’on finit par me refuser. J’offris de m’engager à ne rien faire imprimer sur aucun sujet, fût-ce un bouquet à Iris, pourvu qu’il me fût permis d’aller vivre à Rome : j’eus l’amour-propre de rappeler Corinne, en demandant la permission d’aller vivre en Italie. Sans doute le ministre de la police trouva que jamais pareil motif n’avait été inscrit sur ses registres, et ce Midi, dont l’air était si nécessaire à ma santé, me fut impitoyablement refusé.

On ne cessait de me déclarer que ma vie entière se passerait dans l’enceinte des deux lieues dont Coppet est éloigné de Genève. Si je restais, il fallait me séparer de mes fils, qui étaient dans l’âge de chercher une carrière ; j’imposais à ma fille la plus triste perspective, en lui faisant partager mon sort. La ville de Genève, qui a conservé de si nobles traces de la liberté, se laissait cependant graduellement gagner par les intérêts qui la liaient aux distributeurs de places en France. Chaque jour le nombre de ceux avec qui je pouvais m’entendre diminuait, et tous mes sentiments devenaient un poids sur mon âme, au lieu d’être une source de vie. C’en était fait de mon talent, de mon bonheur, de mon existence, car il est affreux de ne servir en rien ses enfants, et de nuire à ses amis. Enfin, les nouvelles que je recevais m’annonçaient de toutes parts les formidables préparatifs de l’Empereur ; il était clair qu’il voulait d’abord se rendre maître des ports de la Baltique en détruisant la Russie, et qu’après il comptait se servir des débris de cette puissance pour les traîner contre Constantinople ; son intention était de partir ensuite de là pour conquérir l’Afrique et l’Asie. Il avait dit, peu de temps avant de quitter Paris : « Cette vieille Europe m’ennuie. » Et en effet, elle ne suffit plus à l’activité de son maître. Les dernières issues du continent pouvaient se fermer d’un instant à l’autre, et j’allais me trouver en Europe, comme dans une ville de guerre dont les portes sont gardées par des soldats.

Je me décidai donc à m’en aller pendant qu’il restait encore un moyen de se rendre en Angleterre ; et ce moyen, c’était le tour de l’Europe entière. Je fixai le 15 mai pour mon départ, dont les préparatifs étaient combinés depuis longtemps, dans le secret le plus absolu. La veille de ce jour, mes forces m’abandonnèrent entièrement, et je me persuadai, pour un moment, qu’une telle terreur ne pouvait être ressentie que quand il s’agissait d’une mauvaise action. Tantôt je consultais tous les genres de présages de la manière la plus insensée ; tantôt, ce qui était plus sage, j’interrogeais mes amis et moi-même sur la moralité de ma résolution. Il semble que le parti de la résignation en toutes choses soit le plus religieux, et je ne suis pas étonnée que des hommes pieux soient arrivés à se faire une sorte de scrupule des résolutions qui partent de la volonté spontanée. La nécessité semble porter un caractère divin, tandis que la résolution de l’homme peut tenir à son orgueil. Cependant aucune de nos facultés ne nous a été donnée en vain, et celle de se décider pour soi-même a aussi son usage. D’autre part, tous les gens médiocres ne cessent de s’étonner que le talent ait des besoins différents des leurs. Quand il a du succès, le succès est à la portée de tout le monde ; mais, lorsqu’il cause des peines, lorsqu’il excite à sortir des voies communes, ces mêmes gens ne le considèrent plus que comme une maladie, et presque comme un tort. J’entendais bourdonner autour de moi les lieux communs auxquels tout le monde se laisse prendre : N’a-t-elle pas de l’argent ! ne peut-elle pas bien vivre et bien dormir dans un bon château ? Quelques personnes d’un ordre plus élevé sentaient que je n’avais pas même la sécurité de ma triste situation, et qu’elle pouvait empirer sans jamais s’améliorer. Mais l’atmosphère qui m’entourait conseillait le repos, parce que depuis six mois il n’était pas arrivé de persécutions nouvelles, et que les hommes croient toujours que ce qui est est ce qui sera. C’est du milieu de toutes ces circonstances appesantissantes qu’il fallait prendre une des résolutions les plus fortes qui pût se rencontrer dans la vie privée d’une femme. Mes gens, à l’exception de deux personnes très sûres, ignoraient mon secret ; la plupart de ceux qui venaient chez moi ne s’en doutaient pas, et j’allais, par une seule action, changer en entier ma vie et celle de ma famille. Déchirée par l’incertitude, je parcourus le parc de Coppet ; je m’assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature ; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions si souvent admirées ensemble ; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets, en m’éloignant des lieux que j’habitais : mais je trouvais presque toujours, en m’en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d’en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s’est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. Je me rappelai ces vers fameux de Claudien[13], dans lesquels il exprime l’espèce de doute qui s’élève dans les âmes les plus religieuses, lorsqu’elles voient la terre abandonnée aux méchants et le sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je n’avais plus la force d’alimenter l’enthousiasme qui développait en moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu’il me fallait entendre parler ceux qui pensaient comme moi, pour me fier à ma propre croyance et conserver le culte que mon père m’avait inspiré. J’invoquai plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet homme, le Fénelon de la politique, dont le génie était en tout l’opposé de celui de Bonaparte ; et il en avait, du génie, car il en faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l’absence de lois divines et humaines. J’allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil, sa table et ses papiers sont encore à la même place ; j’embrassai chaque trace chérie, je pris son manteau, que jusqu’alors j’avais ordonné de laisser sur sa chaise, et je l’emportai avec moi pour m’en envelopper, si le messager de la mort s’approchait de moi. Ces adieux terminés, j’évitai le plus que je pus les autres adieux, qui me faisaient trop de mal, et j’écrivis aux amis que je quittais, en ayant soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après mon départ.

Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai dans ma voiture, en disant que je reviendrais pour dîner ; je ne pris avec moi aucun paquet quelconque ; j’avais mon éventail à la main, ma fille le sien, et seulement mon fils et M. de Rocca portaient dans leurs poches ce qu’il nous fallait pour quelques jours de voyage. En descendant l’avenue de Coppet, en quittant ainsi ce château qui était devenu pour moi comme un ancien et bon ami, je fus près de m’évanouir ; mon fils me prit la main et me dit : « Ma mère, songe que tu pars pour l’Angleterre[14]. » Ce mot ranima mes esprits. J’étais cependant à près de deux mille lieues de ce but, où la route naturelle m’aurait si promptement conduite ; mais du moins chaque pas m’en rapprochait. Je renvoyai, à quelques lieues de là, un de mes gens pour annoncer chez moi que je ne reviendrais que le lendemain, et je continuai ma route jour et nuit, jusqu’à une ferme au-delà de Berne, où j’avais donné rendez-vous à M. Schlegel, qui voulait bien m’accompagner ; c’était aussi là que je devais quitter mon fils aîné, qui a été élevé par l’exemple de mon père jusqu’à l’âge de quatorze ans, et dont les traits le rappellent. Une seconde fois tout mon courage m’abandonna ; cette Suisse encore si calme et toujours si belle, ces habitants qui savent être libres par leurs vertus, lors même qu’ils ont perdu l’indépendance politique, tout ce pays me retenait ; il me semblait qu’il me disait de ne pas le quitter. Il était encore temps de revenir ; je n’avais point fait de pas irréparables. Quoique le préfet se fût avisé de m’interdire la Suisse, je voyais bien que c’était la crainte que je n’allasse plus loin. Enfin, je n’avais pas encore passé la barrière qui ne me laissait plus la possibilité de retourner ; l’imagination a de la peine à soutenir cette pensée. D’un autre côté, il y avait aussi de l’irréparable dans la résolution de rester ; car, ce moment passé, je sentais, et l’événement l’a bien prouvé, que je ne pourrais plus m’échapper. D’ailleurs, il y a je ne sais quelle honte à recommencer des adieux si solennels, et l’on ne peut guère ressusciter pour ses amis plus d’une fois. Je ne sais ce que je serais devenue, si cette incertitude, à l’instant même de l’action, avait duré plus longtemps, car ma tête en était troublée. Mes enfants me décidèrent et en particulier ma fille à peine âgée de quatorze ans. Je m’en remis, pour ainsi dire, à elle, comme si la voix de Dieu devait se faire entendre par la bouche d’un enfant[15]. Mon fils s’en alla, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel : La douleur de la mort est passée. Je montai dans ma voiture avec ma fille ; et une fois l’incertitude finie, je rassemblai mes forces dans mon âme, et j’en trouvai, pour agir, qui m’avaient manqué en délibérant.

CHAPITRE VI

Passage en Autriche. – 1812.

C’est ainsi qu’après dix ans de persécutions toujours croissantes, d’abord renvoyée de Paris, puis reléguée en Suisse, puis confinée dans mon château, puis enfin condamnée à l’horrible douleur de ne plus revoir mes amis et d’avoir été cause de leur exil, c’est ainsi que je fus obligée de quitter en fugitive deux patries, la Suisse et la France, par l’ordre d’un homme moins Français que moi ; car je suis née sur les bords de cette Seine où sa tyrannie seule le naturalise. L’air de ce beau pays n’est pas pour lui l’air natal ; peut-il comprendre la douleur d’en être exilé, lui qui ne considère cette fertile contrée que comme l’instrument de ses victoires ? Où est sa patrie ? c’est la terre qui lui est soumise. Ses concitoyens ? ce sont les esclaves qui obéissent à ses ordres. Il se plaignait un jour de n’avoir pas eu à commander, comme Tamerlan, à des nations auxquelles le raisonnement fût étranger. J’imagine que maintenant il est content des Européens ; leurs mœurs, comme leurs armées, sont assez rapprochées des Tartares.

Je ne devais rien craindre en Suisse, puisque je pouvais toujours prouver que j’avais le droit d’y être ; mais, pour en sortir, je n’avais qu’un passeport étranger ; il fallait traverser un État confédéré, et si quelque agent français eût demandé au gouvernement de Bavière de ne pas me laisser passer, qui ne sait avec quel regret, mais néanmoins avec quelle obéissance, il eût exécuté les ordres qu’il aurait reçus ? J’entrai dans le Tyrol avec une grande considération pour ce pays, qui s’était battu par attachement pour ses anciens maîtres mais avec un grand mépris pour ceux des ministres autrichiens qui avaient pu conseiller d’abandonner des hommes compromis par leur attachement pour leur souverain. On dit qu’un diplomate subalterne, chef du département de l’espionnage en Autriche, s’avisa un jour, pendant la guerre, de soutenir à la table de l’Empereur qu’on devait abandonner les Tyroliens ; M. de H., gentilhomme tyrolien, conseiller d’État au service d’Autriche, qui, par ses actions et ses écrits, a fait voir le courage d’un guerrier et le talent d’un historien, repoussa ces indignes discours avec le mépris qu’ils méritaient. L’Empereur témoigna toute son approbation à M. de H., et par là il montra du moins que ses sentiments étaient étrangers à la conduite politique qu’on lui faisait tenir. C’est ainsi que la plupart des souverains de l’Europe, au moment où Bonaparte s’est rendu maître de la France, étaient de fort honnêtes gens comme hommes privés, mais n’existaient déjà plus comme rois, puisqu’ils s’en remettaient en entier du gouvernement des affaires publiques aux circonstances et à leurs ministres.

L’aspect du Tyrol rappelle la Suisse ; cependant il n’y a pas dans le paysage autant de vigueur ni d’originalité ; les villages n’annoncent pas autant d’abondance ; c’est enfin un pays qui a été sagement gouverné, mais qui n’a jamais été libre, et c’est comme peuple montagnard qu’il s’est montré capable de résistance. On cite peu d’hommes remarquables dans le Tyrol ; d’abord le gouvernement autrichien n’est guère propre à développer le génie ; et, de plus, le Tyrol, par ses mœurs comme par sa situation géographique, devrait être réuni à la Confédération suisse ; son incorporation à la monarchie autrichienne n’étant pas conforme à sa nature, il n’a pu développer dans cette union que les nobles qualités des habitants des montagnes, le courage et la fidélité.

Le postillon qui nous menait nous fit voir un rocher sur lequel l’empereur Maximilien, grand-père de Charles-Quint, avait failli périr : l’ardeur de la chasse l’avait tellement emporté, qu’il avait suivi le chamois jusqu’à des hauteurs dont il ne pouvait plus redescendre. Cette tradition est encore populaire dans le pays, tant le culte du passé est nécessaire aux nations. Le souvenir de la dernière guerre était vivant dans l’âme des peuples : les paysans nous montraient les sommités des montagnes sur lesquelles ils s’étaient retranchés ; leur imagination se retraçait l’effet qu’avait produit leur belle musique guerrière, lorsqu’elle avait retenti du haut des collines dans les vallées. En nous montrant le palais du prince royal de Bavière, à Inspruck, ils nous disaient que Hofer, ce courageux paysan, chef de l’insurrection, avait demeuré là ; ils nous racontaient l’intrépidité qu’une femme avait montrée, quand les Français étaient entrés dans son château ; enfin, tout annonçait en eux le besoin d’être une nation, plus encore que l’attachement personnel à la Maison d’Autriche.

C’est dans une église d’Inspruck qu’est le fameux tombeau de Maximilien ; j’y allai, me flattant bien de n’être reconnue de personne, dans un lieu éloigné des capitales où résident les agents français. La figure de Maximilien, en bronze, est à genoux sur un sarcophage, au milieu de l’église, et trente statues du même métal, rangées de chaque côté du sanctuaire, représentent les parents et les ancêtres de l’empereur. Tant de grandeurs passées, tant d’ambitions jadis formidables rassemblées en famille autour d’un tombeau, étaient un spectacle qui portait profondément à la réflexion : on rencontrait là Philippe le Bon, Charles le Téméraire, Marie de Bourgogne ; et, au milieu de ces personnages historiques, un héros fabuleux, Dietrich de Berne ; la visière baissée dérobait la figure des chevaliers ; mais quand on soulevait cette visière, un visage d’airain paraissait sous un casque d’airain, et les traits du chevalier étaient de bronze comme son armure. La visière de Dietrich de Berne est la seule qui ne puisse être soulevée ; l’artiste a voulu indiquer par là le voile mystérieux qui couvre l’histoire de ce guerrier.

D’Inspruck, je devais passer par Salzbourg, pour arriver de là aux frontières autrichiennes. Il me semblait que toutes mes inquiétudes seraient finies, quand je serais entrée sur le territoire de cette monarchie que j’avais connue si sûre et si bonne. Mais le moment que je redoutais le plus, c’était le passage de la Bavière à l’Autriche ; car c’était là qu’un courrier pouvait m’avoir précédée, pour défendre de me laisser passer. Je n’avais pas été très vite, malgré cette crainte ; car ma santé, abîmée par tout ce que j’avais souffert, ne me permettait pas de voyager la nuit. J’ai souvent éprouvé, dans cette route, que les plus vives terreurs ne sauraient l’emporter sur un certain abattement physique, qui fait redouter les fatigues plus que la mort. Je me flattais cependant d’arriver sans obstacle, et déjà ma peur se dissipait en approchant du but que je croyais assuré, lorsque, en entrant dans l’auberge de Salzbourg, un homme s’approcha de M. Schlegel, qui m’accompagnait, et lui dit en allemand qu’un courrier français était venu demander une voiture arrivant d’Inspruck, avec une femme et une jeune fille, et qu’il avait annoncé qu’il repasserait pour en savoir des nouvelles. Je ne perdis pas un mot de ce que disait le maître de l’auberge, et je pâlis de terreur. M. Schlegel aussi fut ému pour moi ; il fit de nouvelles questions qui confirmèrent toutes que ce courrier était Français, qu’il venait de Munich, qu’il avait été jusqu’à la frontière d’Autriche pour m’attendre, et que, ne me trouvant pas, il était revenu au-devant de moi. Rien ne me paraissait alors plus clair : c’était tout ce que j’avais redouté avant de partir et pendant le voyage. Je ne pouvais plus m’échapper, puisque ce courrier, qu’on disait déjà à la poste, devait nécessairement m’atteindre. Je pris à l’instant la résolution de laisser ma voiture, M. Schlegel et ma fille à l’auberge, et de m’en aller seule à pied, dans les rues de la ville, pour entrer au hasard dans la première maison dont l’hôte ou l’hôtesse aurait une bonne physionomie. Je voulais en obtenir un asile pour quelques jours. Pendant ce temps, ma fille et M. Schlegel auraient dit qu’ils allaient me rejoindre en Autriche, et je serais partie après, déguisée en paysanne. Toute chanceuse qu’était cette ressource, il ne m’en restait pas d’autre, et je me préparais en tremblant à l’entreprise, lorsque je vis entrer dans ma chambre ce courrier tant redouté, qui n’était autre que M. Rocca. Après m’avoir accompagné le premier jour de mon voyage, il était retourné à Genève pour terminer quelques affaires et maintenant il venait me rejoindre, et se faisait passer pour un Courier français, afin de profiter de la terreur que ce nom inspire, surtout aux alliés de la France, et de se faire donner des chevaux plus vite. Il avait pris la route de Munich, s’était hâté d’aller jusqu’à la frontière d’Autriche, voulant s’assurer que personne ne m’y avait précédée ni annoncée. Il revenait au-devant de moi pour me dire que je n’avais rien à craindre, et pour monter sur le siège de ma voiture en passant cette frontière, qui me semblait le plus redoutable, mais aussi le dernier de mes périls. Ainsi ma cruelle peur se changea en un sentiment très doux de sécurité et de reconnaissance.

Nous parcourûmes cette ville de Salzbourg, qui renferme tant de beaux édifices, mais qui, comme la plupart des principautés ecclésiastiques de l’Allemagne, présente aujourd’hui un aspect très désert. Les ressources tranquilles de ce genre de gouvernement ont fini avec lui. Les couvents aussi étaient conservateurs ; on est frappé des nombreux établissements et des édifices que des maîtres célibataires ont élevés dans leur résidence : tous ces souverains paisibles ont fait du bien à leur nation. Un archevêque de Salzbourg, dans le dernier siècle, a percé une route qui se prolonge de plusieurs centaines de pas sous une montagne, comme la grotte de Pausilippe à Naples : sur le frontispice de la porte d’entrée on voit le buste de l’archevêque, et en bas pour inscription : Te saxa loquuntur (les pierres parlent de toi). Cette inscription a de la grandeur.

J’entrai enfin dans cette Autriche que j’avais vue si heureuse il y avait quatre années ; déjà un changement sensible me frappa, c’est celui qu’avaient produit la dépréciation du papier-monnaie et les variations de tout genre que l’incertitude des opérations de finance a introduites dans sa valeur. Rien ne démoralise le peuple comme ces oscillations continuelles qui font de chaque individu un agioteur, et présentent à toute la classe laborieuse une manière de gagner de l’argent par la ruse et sans le travail. Je ne trouvais plus dans le peuple la même probité qui m’avait frappée quatre ans plus tôt : ce papier-monnaie met l’imagination en mouvement sur l’espoir d’un gain rapide et facile, et les chances hasardeuses bouleversent l’existence graduelle et sûre qui fait la base de l’honnêteté des classes moyennes. Pendant mon séjour en Autriche, un homme fut pendu pour avoir fait de faux billets au moment où l’on avait démonétisé les anciens ; il s’écriait en marchant au supplice, que ce n’était pas lui qui avait volé, mais l’État. Et en effet, il est impossible de faire comprendre à des gens du peuple qu’il est juste de les punir pour avoir spéculé dans leurs propres affaires comme le gouvernement dans les siennes. Mais ce gouvernement était l’allié du gouvernement français, et doublement son allié, puisque son chef était le très patient beau-père d’un terrible gendre. Quelles ressources donc pouvait-il lui rester ? Le mariage de sa fille lui avait valu d’être libéré de deux millions de contributions tout au plus ; le reste avait été exigé avec ce genre de justice dont on est si facilement capable, et qui consiste à traiter ses amis comme ses ennemis : de là venait la pénurie des finances. Un autre malheur aussi est résulté de la dernière guerre, et surtout de la dernière paix ; l’inutilité du mouvement généreux qui avait illustré les armes autrichiennes dans les batailles d’Essling et de Wagram, a refroidi la nation pour son souverain, qu’elle aimait vivement jadis. Il en est de même pour tous les princes qui ont traité avec l’empereur Napoléon ; il s’en est servi comme de receveurs chargés de lever des impôts, pour son compte : il les a forcés de pressurer leurs sujets pour lui payer les taxes qu’il exigeait ; et, quand il lui a convenu de destituer ces souverains, les peuples, détachés d’eux par le mal même qu’ils avaient fait pour obéir à l’Empereur, ne les ont pas défendus contre lui. L’empereur Napoléon a l’art de rendre la situation des pays, soi-disant en paix, tellement malheureuse, que tout changement leur est agréable, et qu’une fois forcés de donner des hommes et de l’argent à la France, ils ne sentent guère l’inconvénient d’y être réunis. Ils ont tort cependant, car tout vaut mieux que de perdre le nom de nation ; et comme les malheurs de l’Europe sont causés par un seul homme, il faut conserver avec soin ce qui peut renaître quand il ne sera plus.

Avant d’arriver à Vienne, comme j’attendais mon second fils qui devait me rejoindre avec mes gens et mon bagage, je m’arrêtai pendant un jour à cette abbaye de Melk, placée sur une hauteur d’où l’empereur Napoléon avait contemplé les divers détours du Danube, et loué le paysage sur lequel il allait fondre avec ses armées. Il s’amuse souvent ainsi à faire des morceaux poétiques sur les beautés de la nature qu’il va ravager, et sur les effets de la guerre dont il va accabler le genre humain. Après tout, il a raison de s’amuser de toutes les manières aux dépens de la race humaine qui le souffre. L’homme n’est arrêté dans la route du mal que par l’obstacle ou par le remords : personne ne lui a présenté l’un, et il s’est très facilement affranchi de l’autre. Moi, qui suivais solitairement ses traces sur la terrasse d’où l’on voyait au loin la contrée, j’en admirais la fécondité, et je m’étonnais que les dons du ciel réparent si vite les désastres causés par les hommes. Ce sont les richesses morales qui ne reviennent plus, ou qui sont, du moins, perdues pour des siècles.

CHAPITRE VII

Séjour à Vienne.

J’arrivai heureusement à Vienne le 6 de juin, deux heures avant le départ d’un courrier que M. le comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, envoyait à Wilna, où était alors l’empereur Alexandre. M. de Stackelberg, qui se conduisit envers moi avec cette noble délicatesse, l’un des traits les plus éminents de son caractère, écrivit, par ce courrier, pour demander mon passeport, et m’assura que, sous trois semaines, je pouvais avoir la réponse. Il s’agissait de passer ces trois semaines quelque part ; mes amis autrichiens, qui m’avaient accueillie de la manière la plus aimable, m’assurèrent que je pouvais rester à Vienne sans crainte. La Cour alors était à Dresde, à la grande réunion de tous les princes allemands rassemblés pour offrir leurs hommages à l’empereur de France. Napoléon s’était arrêté à Dresde sous le prétexte de négocier encore de là, pour éviter la guerre avec la Russie, c’est-à-dire pour obtenir, par sa politique, le même résultat que par ses armes. Il ne voulait pas d’abord admettre le roi de Prusse à son banquet de Dresde ; il savait trop combien le cœur de ce malheureux monarque répugne à ce qu’il se croit obligé de faire. M. de Metternich obtint, dit-on, pour lui cette humiliante faveur. M. de Hardenberg, qui l’accompagnait, fit observer à l’empereur Napoléon que la Prusse avait payé un tiers de plus que les contributions promises. L’Empereur lui répondit, en lui tournant le dos : « Compte d’apothicaire » ; car il a un plaisir secret à se servir d’expressions vulgaires pour mieux humilier ceux qui en sont l’objet. Il mit assez de coquetterie dans sa manière d’être avec l’Empereur et l’Impératrice d’Autriche, parce qu’il lui importait que le gouvernement autrichien prît une part active à sa guerre avec la Russie. « Vous voyez bien, dit-il, à ce qu’on assure, à M. de Metternich, que je ne puis jamais avoir le moindre intérêt à diminuer la puissance de l’Autriche, telle qu’elle existe maintenant ; car d’abord il me convient que mon beau-père soit un prince très considéré ; d’ailleurs je me fie plus aux anciennes dynasties qu’aux nouvelles. Le général Bernadotte n’a-t-il pas pris le parti de faire la paix avec l’Angleterre ? » Et en effet le prince royal de Suède, comme on le verra par la suite, s’était courageusement déclaré pour les intérêts du pays qu’il gouvernait.

L’Empereur de France ayant quitté Dresde pour passer en revue ses armées, l’Impératrice alla s’établir pendant quelque temps à Prague avec sa famille. Napoléon, en partant, régla lui-même l’étiquette qui devait exister entre le père et la fille, et l’on doit penser qu’elle n’était pas facile, puisqu’il aime presque autant l’étiquette par défiance que par vanité, c’est-à-dire comme un moyen d’isoler tous les individus entre eux, sous prétexte de marquer leurs rangs.

Les dix premiers jours que je passai à Vienne ne furent troublés par aucun nuage, et j’étais ravie de me trouver ainsi au milieu d’une société qui me plaisait, et dont la manière de penser répondait à la mienne ; car l’opinion n’était point favorable à l’alliance avec Napoléon, et le gouvernement l’avait conclue sans être appuyé par l’assentiment national. En effet, une guerre, dont l’objet ostensible était le rétablissement de la Pologne, pouvait-elle être faite par la puissance qui avait contribué au partage de la Pologne, et retenait encore entre ses mains, avec plus de persistance que jamais, le tiers de cette Pologne ? Trente mille hommes étaient envoyés par le gouvernement autrichien pour rétablir la Confédération de Pologne à Varsovie, et presque autant d’espions s’attachaient aux pas des Polonais de Galicie, qui voulaient avoir des députés à cette Confédération. Il fallait donc que le gouvernement autrichien parlât contre les Polonais, en soutenant leur cause, et qu’il dît à ses sujets de Galicie : « Je vous défends d’être de l’avis que je soutiens. » Quelle métaphysique ! on la trouverait bien embrouillée si la peur n’expliquait pas tout.

Parmi les nations que Bonaparte traîne après lui, la seule qui mérite de l’intérêt, ce sont les Polonais. Je crois qu’ils savent aussi bien que nous qu’ils ne sont que le prétexte de la guerre, et que l’Empereur ne se soucie pas de leur indépendance. Il n’a pu s’abstenir d’exprimer plusieurs fois à l’empereur Alexandre son dédain pour la Pologne, par cela seulement qu’elle veut être libre ; mais il lui convient de la mettre en avant contre la Russie, et les Polonais profitent de cette circonstance pour se rétablir comme nation. Je ne sais s’ils y réussiront, car le despotisme donne difficilement la liberté, et ce qu’ils gagneront dans leur cause particulière, ils le perdront dans la cause de l’Europe. Ils seront Polonais, mais Polonais aussi esclaves que les trois nations dont ils ne dépendront plus. Quoi qu’il en soit, les Polonais sont les seuls Européens qui puissent servir sans honte sous les drapeaux de Bonaparte. Les princes de la Confédération du Rhin croient y trouver leur intérêt en perdant leur honneur ; mais l’Autriche, par une combinaison vraiment remarquable, y sacrifie tout à la fois son honneur et son intérêt. L’empereur Napoléon voulait obtenir de l’archiduc Charles de commander ces trente mille hommes ; mais l’archiduc s’est heureusement refusé à cet affront ; et quand je le vis se promener seul, en habit gris, dans les allées du Prater, je retrouvai pour lui tout mon ancien respect.

Ce même employé qui avait si indignement conseillé de livrer les Tyroliens était à Vienne, en l’absence de M. de Metternich, chargé de la police des étrangers, et il s’en acquittait comme on va voir. Pendant les premiers jours il me laissa tranquille ; j’avais déjà passé un hiver à Vienne, très bien accueillie par l’Empereur, l’Impératrice et toute la Cour : il était donc difficile de me dire que cette fois on ne voulait pas me recevoir, parce que j’étais en disgrâce auprès de l’empereur Napoléon, surtout lorsque cette disgrâce était en partie causée par les éloges que j’avais donnés dans mon livre à la morale et au génie littéraire des Allemands. Mais ce qui était encore plus difficile, c’était de se risquer à déplaire en rien à une puissance à laquelle il faut convenir qu’ils pouvaient bien me sacrifier, après tout ce qu’ils avaient déjà fait pour elle. Je crois donc qu’après que j’eus passé quelques jours à Vienne, il arriva au chef de la police quelques renseignements plus précis sur ma situation à l’égard de Bonaparte, et qu’il se crut obligé de me surveiller : il établit à ma porte, dans la rue, des espions qui me suivaient à pied quand ma voiture allait doucement et qui prenaient des cabriolets pour ne pas me perdre de vue dans mes courses à la campagne. Cette manière de faire la police me paraissait réunir tout à la fois le machiavélisme français à la lourdeur allemande. Les Autrichiens se sont persuadés qu’ils ont été battus faute d’avoir autant d’esprit que les Français, et que l’esprit des Français consiste dans leurs moyens de police ; en conséquence, ils se sont mis à faire de l’espionnage avec méthode, à organiser ostensiblement ce qui tout au moins doit être caché ; et, destinés par la nature à être honnêtes gens, ils se sont fait une espèce de devoir d’imiter un État jacobin et despotique tout ensemble.

Je devais m’inquiéter cependant de cet espionnage, quand il suffisait du moindre sens commun pour voir que je n’avais d’autre but que de fuir. On m’alarma sur l’arrivée de mon passeport russe ; on prétendit que l’on me le ferait attendre plusieurs mois, et qu’alors la guerre m’empêcherait de passer. Il m’était aisé de juger que je ne pourrais pas rester à Vienne, du moment que l’ambassadeur de France serait de retour : que deviendrais-je alors ? Je suppliai M. de Stackelberg de me donner une manière de passer par Odessa pour me rendre à Constantinople. Mais, Odessa étant russe, il fallait également un passeport de Pétersbourg pour y arriver ; il ne restait donc d’ouvert que la route directe de Turquie par la Hongrie, et cette route, passant sur les confins de la Servie, était sujette à mille dangers. On pouvait encore gagner le port de Salonique à travers l’intérieur de la Grèce ; l’archiduc François avait suivi ce chemin pour se rendre en Sardaigne ; mais l’archiduc François monte très bien à cheval, et c’est ce dont je n’étais guère capable : encore moins pouvais-je me résoudre à exposer une aussi jeune fille que la mienne à un tel voyage. Il fallait donc, quoi qu’il m’en coûtât, me résoudre à me séparer d’elle, pour l’envoyer par le Danemark et par la Suède, accompagnée de personnes sûres. Je conclus, à tout hasard, un accord avec un Arménien, pour qu’il me conduisît à Constantinople. Je me proposais de passer de là par la Grèce, la Sicile, Cadix et Lisbonne ; et quelque chanceux que fût ce voyage, il offrait à l’imagination une grande perspective. Je fis demander au bureau des affaires étrangères, dirigé par un subalterne en l’absence de M. de Metternich, un passeport qui me permît de sortir d’Autriche par la Hongrie, ou par la Galicie, suivant que j’irais à Pétersbourg ou à Constantinople. On me fit répondre qu’il fallait me décider ; qu’on ne pouvait pas donner un passeport pour sortir par deux frontières différentes, et que même, pour aller à Presbourg, qui est la première ville de Hongrie, à six lieues de Vienne, il fallait une autorisation du comité des États. Certes, on ne pouvait s’empêcher de le penser, l’Europe, jadis si facilement ouverte à tous les voyageurs, est devenue, sous l’influence de l’empereur Napoléon, comme un grand filet qui vous enlace à chaque pas. Que de gênes, que d’entraves pour les moindres mouvements ! Et conçoit-on que les malheureux gouvernements que la France opprime s’en consolent en faisant peser de mille manières sur leurs sujets le misérable reste de pouvoir qu’on leur a laissé !

CHAPITRE VIII

Départ de Vienne.

Obligée de choisir, je me décidai pour la Galicie, qui me conduisait au pays que je préférais, la Russie. Je me persuadai qu’une fois éloignée de Vienne, toutes ces tracasseries, suscitées sans doute par le gouvernement français, cesseraient, et qu’en tout cas je pourrais, s’il était nécessaire, partir de Galicie pour regagner Bucarest par la Transylvanie. La géographie de l’Europe, telle que Napoléon l’a faite, ne s’apprend que trop bien par le malheur : les détours qu’il fallait prendre pour éviter sa puissance étaient déjà de près de deux mille lieues ; et maintenant, en partant de Vienne même, j’étais réduite à emprunter le territoire asiatique pour y échapper. Je partis donc sans avoir reçu mon passeport de Russie, espérant calmer ainsi les inquiétudes que la police subalterne de Vienne concevait de la présence d’une personne qui était en disgrâce auprès de l’empereur Napoléon. Je priai un de mes amis de me rejoindre en marchant jour et nuit, dès que la réponse de Russie serait arrivée, et je m’acheminai sur la route. Je fis mal de prendre un tel parti, car à Vienne j’étais défendue par mes amis et par l’opinion publique ; je pouvais de là facilement m’adresser à l’Empereur ou à son premier ministre ; mais, une fois confinée dans une ville de province, je n’avais plus affaire qu’aux pesantes méchancetés d’un sous-ordre qui voulait se faire un mérite de ses procédés envers moi auprès du gouvernement français ; voici comment il s’y prit.

Je m’arrêtai quelques jours à Brunn, capitale de la Moravie, où l’on retenait en exil un colonel anglais, M. Mills, homme d’une bonté et d’une obligeance parfaites, et, suivant l’expression anglaise, tout à fait inoffensif. On le rendait horriblement malheureux, sans prétexte et sans utilité. Mais le ministère autrichien se persuade apparemment qu’il se donnera l’air de la force en se faisant persécuteur : les avisés ne s’y trompent pas, et, comme le disait un homme d’esprit, sa manière de gouverner, en fait de police, ressemble à ces sentinelles placées sur la citadelle de Brunn, à demi détruite ; il fait exactement la garde autour des ruines. À peine étais-je à Brunn qu’on me suscita tous les genres de tracasseries sur mes passeports et sur ceux de mes compagnons de voyage. Je demandai la permission d’envoyer mon fils à Vienne, pour donner à cet égard les éclaircissements nécessaires ; on me déclara qu’il n’était pas permis à mon fils plus qu’à moi de faire une lieue en arrière. J’ignore si l’empereur d’Autriche ou M. de Metternich étaient instruits de toutes ces absurdes platitudes ; mais je rencontrai à Brunn, dans les employés du gouvernement, à quelques exceptions près, une crainte de se compromettre qui me parut tout à fait digne du régime actuel de la France ; et même, il faut en convenir, quand les Français ont peur, ils sont excusables, car, sous l’empereur Napoléon, il s’agit au moins de l’exil, de la prison ou de la mort.

Le gouverneur de Moravie, homme d’ailleurs fort estimable, m’annonça qu’on m’ordonnait de traverser la Galicie le plus vite possible, et qu’il m’était interdit de m’arrêter plus de vingt-quatre heures à Lanzut, où j’avais l’intention d’aller. Lanzut est la terre de la princesse Lubomirska, sœur du prince Adam Czartorinski, maréchal de la Confédération polonaise, que les troupes autrichiennes allaient soutenir. La princesse Lubomirska était elle-même généralement considérée par son caractère personnel, et surtout par la généreuse bienfaisance avec laquelle elle se servait de sa fortune ; de plus, son attachement à la Maison d’Autriche était connu, et, quoique Polonaise, elle n’avait point pris part à l’esprit d’opposition qui s’est toujours manifesté en Pologne contre le gouvernement autrichien. Son neveu et sa nièce, le prince Henri et la princesse Thérèse, avec qui j’avais le bonheur d’être liée, sont doués l’un et l’autre des qualités les plus brillantes et les plus aimables ; on pouvait sans doute les croire très attachés à leur patrie polonaise ; mais il était alors assez difficile de faire un crime de cette opinion, quand on envoyait le prince de Schwarzenberg, à la tête de trente mille hommes, se battre pour le rétablissement de la Pologne. À quoi n’en sont pas réduits ces malheureux princes à qui l’on dit sans cesse qu’il faut obéir aux circonstances ? c’est leur proposer de gouverner à tout vent. Les succès de Bonaparte font envie à la plupart des gouvernants d’Allemagne ; ils se persuadent que c’est pour avoir été trop honnêtes gens qu’ils ont été battus, tandis que c’est pour ne l’avoir point été assez. Si les Allemands avaient imité les Espagnols, s’ils s’étaient dit : Quoi qu’il arrive, nous ne supporterons pas le joug étranger, ils seraient encore une nation, et leurs princes ne traîneraient pas dans les salons, je ne dis pas de l’empereur Napoléon, mais de tous ceux sur lesquels un rayon de sa faveur est tombé. L’empereur d’Autriche et sa spirituelle compagne conservent sûrement autant de dignité qu’ils le peuvent dans leur situation ; mais cette situation est si fausse en elle-même, qu’on ne peut la relever. Aucune des actions du gouvernement autrichien en faveur de la domination française ne saurait être attribuée qu’à la peur, et cette muse nouvelle inspire de tristes chants.

J’essayai de représenter au gouverneur de Moravie que, si l’on me poussait ainsi avec tant de politesse vers la frontière, je ne saurais que devenir, n’ayant pas mon passeport russe, et que je me verrais contrainte, ne pouvant ni revenir, ni avancer, à passer ma vie à Brody, ville frontière entre la Russie et l’Autriche, où les juifs se sont établis pour faire le commerce d’un empire à l’autre. « Ce que vous me dites est vrai, me répondit le gouverneur ; mais voici mon ordre. » Depuis quelque temps, les gouvernements ont trouvé l’art de persuader qu’un agent civil est soumis à la même discipline qu’un officier : la réflexion, dans ce second cas, est interdite, ou du moins elle trouve rarement sa place ; mais on aurait de la peine à faire comprendre à des hommes responsables devant la loi, comme le sont tous les magistrats en Angleterre, qu’il ne leur est pas permis de juger l’ordre qu’on leur donne. Et +qu’arrive-t-il de cette servile obéissance ? si elle n’avait que le chef suprême pour objet, elle pourrait encore se concevoir dans une monarchie absolue ; mais, en l’absence de ce chef ou de celui qui le représente, un subalterne peut abuser à son gré de ces mesures de police, infernale découverte des gouvernements arbitraires, et dont la vraie grandeur ne fera jamais usage.

Je partis pour la Galicie, et cette fois, je l’avoue, j’étais complètement abattue ; le fantôme de la tyrannie me poursuivait partout ; je voyais ces Allemands, que j’avais connus si honnêtes, dépravés par la funeste mésalliance qui semblait avoir altéré le sang même des sujets, comme celui de leur souverain. Je crus qu’il n’y avait plus d’Europe que par-delà les mers ou les Pyrénées, et je désespérais d’atteindre un asile selon mon âme. Le spectacle de la Galicie n’était pas propre à ranimer les espérances sur le sort de la race humaine. Les Autrichiens ne savent pas se faire aimer des peuples étrangers qui leur sont soumis. Pendant qu’ils ont possédé Venise, la première chose qu’ils ont faite a été de défendre le carnaval, qui était devenu, pour ainsi dire, une institution, tant il y avait de temps qu’on parlait du carnaval de Venise. Les hommes les plus raides de la monarchie furent choisis pour gouverner cette ville joyeuse ; aussi les peuples du Midi aiment-ils mieux être pillés par les Français que régentés par les Autrichiens.

Les Polonais aiment leur patrie comme un ami malheureux : la contrée est triste et monotone, le peuple ignorant et paresseux : on y a toujours voulu la liberté : on n’a jamais su l’y établir. Mais les Polonais croient devoir et pouvoir gouverner la Pologne, et ce sentiment est naturel. Cependant l’éducation du peuple y est si négligée, et toute espèce d’industrie lui est si étrangère, que les juifs se sont emparés de tout le commerce, et font vendre aux paysans, pour une provision d’eau-de-vie, toute la récolte de l’année prochaine. La distance des seigneurs aux paysans est si grande, le luxe des uns et l’affreuse misère des autres offrent un contraste si choquant, que probablement les Autrichiens y ont apporté des lois meilleures que celles qui y existaient. Mais un peuple fier, et celui-ci l’est dans sa détresse, ne veut pas qu’on l’humilie, même en lui faisant du bien, et c’est à quoi les Autrichiens n’ont jamais manqué. Ils ont divisé la Galicie en cercles, et chacun de ces cercles est commandé par un fonctionnaire allemand ; quelquefois un homme distingué se charge de cet emploi, mais le plus souvent c’est une espèce de brutal pris dans les rangs subalternes, et qui commande despotiquement aux plus grands seigneurs de la Pologne. La police, qui, dans les temps actuels, a remplacé le tribunal secret, autorise les mesures les plus oppressives. Or, qu’on se représente ce que c’est que la police, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus subtil et de plus arbitraire dans le gouvernement, confiée aux mains grossières d’un capitaine de cercle. On voit à chaque poste de la Galicie trois espèces de personnes accourir autour des voitures des voyageurs, les marchands juifs, les mendiants polonais et les espions allemands. Le pays ne semble habité que par ces trois espèces d’hommes. Les mendiants, avec leur longue barbe et leur ancien costume sarmate, inspirent une profonde pitié ; il est bien vrai que, s’ils voulaient travailler, ils ne seraient plus dans cet état : mais on ne sait si c’est orgueil ou paresse qui leur fait dédaigner le soin de la terre asservie.

On rencontre sur les grands chemins des processions de femmes et d’hommes portant l’étendard de la croix, et chantant des psaumes ; une profonde expression de tristesse règne sur leur visage ; je les ai vus quand on leur donnait, non pas de l’argent, mais des aliments meilleurs que ceux auxquels ils étaient accoutumés, regarder le ciel avec étonnement, comme s’ils ne se croyaient pas faits pour jouir de ces dons. L’usage des gens du peuple, en Pologne, est d’embrasser les genoux des seigneurs, quand ils les rencontrent ; on ne peut faire un pas dans un village sans que les femmes, les enfants, les vieillards vous saluent de cette manière. On voit au milieu de ce spectacle de misère quelques hommes vêtus en mauvais fracs, qui espionnaient le malheur ; car c’était là le seul objet qui pût s’offrir à leur vue. Les capitaines de cercles refusaient des passeports aux seigneurs polonais, dans la crainte qu’ils ne se vissent les uns les autres, ou qu’ils n’allassent à Varsovie. Ils obligeaient ces seigneurs à comparaître tous les huit jours, pour constater leur présence. Les Autrichiens proclamaient ainsi de toutes les manières qu’ils se savaient détestés en Pologne, et ils partageaient leurs troupes en deux moitiés : l’une, chargée de soutenir au-dehors les intérêts de la Pologne, et l’autre, qui devait au-dedans empêcher les Polonais de servir cette même cause. Je ne crois pas que jamais un pays ait été plus misérablement gouverné, du moins sous les rapports politiques, que ne l’était alors la Galicie ; et c’est apparemment pour dérober ce spectacle aux regards qu’on était si difficile pour le séjour, ou même pour le passage des étrangers dans ce pays.

Voici la manière dont la police autrichienne se conduisit envers moi pour hâter mon voyage. Il faut, dans cette route, faire viser son passeport par chaque capitaine de cercle ; et de trois postes l’une on trouvait l’un de ces chefs-lieux de cercle. C’est dans les bureaux de la police de ces villes que l’on avait fait placarder qu’il fallait me surveiller quand je passerais. Si ce n’était pas une rare impertinence que de traiter ainsi une femme, et une femme persécutée pour avoir rendu justice à l’Allemagne, on ne pourrait s’empêcher de rire de cet excès de bêtise, qui fait afficher en lettres majuscules des mesures de police dont le secret en fait toute la force. Cela me rappelait M. de Sartines, qui avait proposé de donner une livrée aux espions. Ce n’est pas que le directeur de toutes ces platitudes n’ait, dit-on, une sorte d’esprit ; mais il a tellement envie de complaire au gouvernement français, qu’il cherche surtout à se faire honneur de ses bassesses le plus ostensiblement qu’il peut. Cette surveillance proclamée s’exécutait avec autant de finesse qu’elle était conçue : un caporal ou un commis, ou tous les deux ensemble, venaient regarder ma voiture en fumant leur pipe, et quand ils en avaient fait le tour, ils s’en allaient sans même daigner me dire si elle était en bon état : ils auraient du moins alors servi à quelque chose. J’avançais lentement pour attendre le passeport russe, mon seul moyen de salut dans cette circonstance. Un matin je me détournai de ma route pour aller voir un château ruiné qui appartenait à la princesse maréchale. Je passai, pour y arriver, par des chemins dont on n’a pas l’idée sans avoir voyagé en Pologne. Au milieu d’une espèce de désert que je traversais seule avec mon fils, un homme à cheval me salua en français ; je voulus lui répondre : il était déjà loin. Je ne puis exprimer l’effet que produisit sur moi cette langue amie, dans un moment si cruel. Ah ! si les Français devenaient libres, comme on les aimerait ! ils seraient les premiers eux-mêmes à mépriser leurs alliés de ce moment-ci. Je descendis dans la cour de ce château tout en décombres ; le concierge, sa femme et ses enfants vinrent embrasser mes genoux. Je leur avais fait savoir par un mauvais interprète que je connaissais la princesse Lubomirska ; ce nom suffit pour leur inspirer de la confiance : ils ne doutèrent point de ce que je disais, bien que je fusse arrivée dans un très mauvais équipage. Ils m’ouvrirent une salle qui ressemblait à une prison, et, au moment où j’y entrai, l’une des femmes vint y brûler des parfums. Il n’y avait ni pain blanc ni viande, mais un vin exquis de Hongrie, et partout des débris de magnificence se trouvaient à côté de la plus grande misère. Ce contraste se retrouve souvent en Pologne ; il n’y a pas de lits dans les maisons mêmes où règne l’élégance la plus recherchée. Tout semble esquisse dans ce pays, et rien n’y est terminé ; mais ce qu’on ne saurait trop louer, c’est la bonté du peuple et la générosité des grands : les uns et les autres sont aisément remués par tout ce qui est bon et beau, et les agents que l’Autriche y envoie semblent des hommes de bois au milieu de cette nation mobile.

Enfin mon passeport de Russie arriva, et j’en serai reconnaissante toute ma vie, tant il me fit plaisir. Mes amis de Vienne étaient parvenus, dans le même moment, à écarter de moi la maligne influence de ceux qui croyaient plaire à la France en me tourmentant. Je me flattai, cette fois, d’être tout à fait à l’abri de nouvelles peines, mais j’oubliais que la circulaire qui ordonnait à tous les capitaines de cercles de me surveiller n’était pas encore révoquée, et que c’était directement du ministère que je tenais la promesse de faire cesser ces ridicules tourments. Je crus pouvoir suivre mon premier projet, et m’arrêter à Lanzut, ce château de la princesse Lubomirska, si fameux en Pologne, parce qu’il réunit tout ce que le goût et la magnificence peuvent offrir de plus parfait. Je me faisais un grand plaisir d’y revoir le prince Henri Lubomirski, dont la société, ainsi que celle de sa charmante femme, m’avait fait passer, à Genève, les moments les plus doux. Je me proposais d’y rester deux jours, et de continuer ma route bien vite, puisque de toutes parts on annonçait la guerre déclarée entre la France et la Russie. Je ne vois pas trop ce qu’il y avait de redoutable pour le repos de l’Autriche dans mon projet : c’était une bizarre idée que de craindre mes relations avec les Polonais, puisque les Polonais servaient alors Bonaparte. Sans doute, je le répète, on ne peut les confondre avec les autres peuples tributaires de la France : il est affreux de ne pouvoir espérer la liberté que d’un despote, et de n’attendre l’indépendance de sa propre nation que de l’asservissement du reste de l’Europe ; mais, enfin, dans cette cause polonaise, le ministère autrichien était plus suspect que moi, car il donnait ses troupes pour la soutenir, et moi je consacrais mes pauvres forces à proclamer la justice de la cause européenne, défendue alors par la Russie. Au reste, le ministère autrichien et les gouvernements alliés de Bonaparte ne savent plus ce que c’est qu’une opinion, une conscience, une affection ; il ne leur reste, de l’inconséquence de leur propre conduite et de l’art avec lequel la diplomatie de Napoléon les a enlacés, qu’une seule idée nette, celle de la force, et ils font tout pour lui complaire.

CHAPITRE IX

Passage en Pologne.

J’arrivai dans les premiers jours de juillet au chef-lieu du cercle dont dépend Lanzut ; ma voiture s’arrêta devant la poste, et mon fils alla comme à l’ordinaire faire viser mon passeport. Au bout d’un quart d’heure, je m’étonnais de ne pas le revoir, et je priai M. Schlegel d’aller savoir à quoi tenait ce retard. Tous les deux revinrent suivis d’un homme dont je n’oublierai de ma vie la figure : un sourire gracieux sur des traits stupides donnait à sa physionomie l’expression la plus désagréable. Mon fils, hors de lui, m’apprit que le capitaine du cercle lui avait déclaré que je ne pouvais rester plus de huit heures à Lanzut, et que, pour s’assurer de mon obéissance à cet ordre, un de ses commissaires me suivrait jusqu’au château, y entrerait avec moi, et ne me quitterait qu’après que j’en serais partie. Mon fils avait représenté à ce capitaine, qu’abîmée de fatigue, comme je l’étais, j’avais besoin de plus de huit heures pour me reposer, et que la vue d’un commissaire de police, dans mon état de souffrance, pourrait me causer un ébranlement très funeste. Le capitaine lui avait répondu avec une brutalité qu’on ne saurait rencontrer que chez des subalternes allemands ; l’on ne rencontre aussi que là ce respect obséquieux pour le pouvoir qui succède immédiatement à l’arrogance envers les faibles. Les mouvements de l’âme de ces hommes ressemblent aux évolutions d’un jour de parade ; elle fait demi-tour à droite et demi-tour à gauche, selon l’ordre qu’on leur donne.

Le commissaire chargé de me surveiller se fatiguait donc en révérences jusqu’à terre, mais il ne voulait modifier en rien sa consigne. Il monta dans une calèche dont les chevaux touchaient les roues de derrière de ma berline. L’idée d’arriver ainsi chez un ancien ami, dans un lieu de délices où je me faisais une fête de passer quelques jours, cette idée me fit un mal que je ne pus surmonter ; il s’y joignit aussi, je crois, l’irritation de sentir derrière moi cet insolent espion, bien facile à tromper assurément, si l’on en avait eu l’envie, mais qui faisait son métier avec un insupportable mélange de pédanterie et de rigueur[16]. Je pris une attaque de nerfs au milieu de la route, et l’on fut obligé de me descendre de ma voiture, et de me coucher sur le bord du fossé. Ce misérable commissaire imagina que c’était le cas d’avoir pitié de moi, et il envoya, sans sortir lui-même de sa voiture, son domestique pour me chercher un verre d’eau. Je ne puis dire la colère que j’éprouvais contre moi-même, de la faiblesse de mes nerfs ; la compassion de cet homme était une dernière offense que j’aurais voulu du moins m’épargner. Il repartit en même temps que ma voiture, et j’entrai avec lui dans la cour du château de Lanzut. Le prince Henri, qui ne se doutait de rien de pareil, vint au-devant de moi avec la gaieté la plus aimable ; il fut d’abord effrayé de ma pâleur, et je lui appris tout de suite quel hôte singulier j’amenais avec moi ; dès lors son sang-froid, sa fermeté et son amitié pour moi ne se démentirent pas un instant. Mais conçoit-on un ordre de choses dans lequel un commissaire de police s’établisse à la table d’un grand seigneur, tel que le prince Henri, ou plutôt à celle de qui que ce soit, sans son consentement ? Après le souper, ce commissaire s’approcha de mon fils et lui dit, avec ce son de voix mielleux que j’ai particulièrement en aversion, quand il sert à dire des paroles blessantes : « Je devrais, d’après mes ordres, passer la nuit dans la chambre de madame votre mère, afin de m’assurer qu’elle n’a de conférence avec personne ; mais je n’en ferai rien, par égard pour elle. — Vous pouvez ajouter aussi par égard pour vous, répondit mon fils ; car si vous mettez, de nuit, le pied dans la chambre de ma mère, je vous jetterai par la fenêtre. — Ah ! monsieur le baron », répondit le commissaire en se courbant plus bas qu’à l’ordinaire, parce que cette menace avait un faux air de puissance qui ne laissait pas de le toucher. Il alla se coucher, et le lendemain, à déjeuner, le secrétaire du prince s’en empara si bien, en lui donnant à manger et à boire, que j’aurais pu, je crois, rester quelques heures de plus ; mais j’étais honteuse d’attirer une telle scène chez mon aimable hôte. Je ne me donnai pas le temps de voir ces beaux jardins qui rappellent le climat du Midi, dont ils offrent les productions, ni cette maison qui a été l’asile des émigrés français persécutés, et où les artistes ont envoyé les tributs de leurs talents, en retour de tous les services que leur avait rendus la dame du château. Le contraste de ces douces et brillantes impressions avec la douleur et l’indignation que j’éprouvais était intolérable : le souvenir de Lanzut, que j’ai tant de raisons d’aimer, me fait frissonner quand il se retrace à moi.

Je m’éloignai donc de cette demeure en versant des larmes amères, et ne sachant pas ce qui m’était réservé pendant les cinquante lieues que j’avais encore à parcourir sur le territoire autrichien. Le commissaire me conduisit jusqu’aux confins de son cercle, et, quand il me quitta, il me demanda si j’étais contente de lui : la bêtise de cet homme désarma mon ressentiment. Ce qu’il y a de particulier à toutes ces persécutions, qui n’étaient point jadis dans le caractère du gouvernement autrichien, c’est qu’elles sont exécutées par ses agents avec autant de rudesse que de gaucherie : ces ci-devant honnêtes gens portent, dans les vilaines choses qu’on exige d’eux, l’exactitude scrupuleuse qu’ils mettaient dans les bonnes, et leur esprit borné dans cette nouvelle manière de gouverner, qui ne leur était point connue, leur fait faire cent sottises, soit par maladresse, soit par grossièreté. Ils prennent la massue d’Hercule pour tuer une mouche, et pendant cet inutile effort les choses les plus importantes pourraient leur échapper.

En sortant du cercle de Lanzut, je rencontrai encore, jusqu’à Léopold, capitale de la Galicie, des grenadiers qui étaient placés de poste en poste pour s’assurer de ma marche. J’aurais eu regret au temps qu’on faisait perdre à ces braves gens, si je n’avais pensé qu’il valait encore mieux qu’ils fussent là qu’à la malheureuse armée que l’Autriche livrait à Napoléon. Arrivée à Léopold, j’y retrouvai l’ancienne Autriche dans le gouverneur et le commandant de la province, qui me reçurent tous les deux avec une politesse parfaite et me donnèrent ce que je souhaitais avant tout, un ordre pour passer d’Autriche en Russie. Telle fut la fin de mon séjour dans cette monarchie, que j’avais vue puissante, juste et probe. Son alliance avec Napoléon, tant qu’elle a duré, l’a réduite au dernier rang parmi les nations. L’histoire n’oubliera point, sans doute, qu’elle s’est montrée très belliqueuse dans ses longues guerres contre la France, et que son dernier effort pour résister à Bonaparte fut inspiré par un enthousiasme national très digne d’éloge ; mais le souverain de ce pays, cédant à ses conseillers plus qu’à son propre caractère, a détruit tout à fait cet enthousiasme, en arrêtant son essor. Les malheureux qui ont péri dans les champs d’Essling et de Wagram, pour qu’il y eût encore une monarchie autrichienne et un peuple allemand, ne s’attendaient guère que leurs compagnons d’armes se battraient, trois ans après, pour que l’empire de Bonaparte s’étendît jusqu’aux frontières de l’Asie, et qu’il n’y eût pas, dans l’Europe entière, même un désert où les proscrits, depuis les rois jusqu’aux sujets, pussent trouver un asile ; car tel est le but et l’unique but de la guerre de la France contre la Russie.

CHAPITRE X

Arrivée en Russie.

On n’était guère accoutumé à considérer la Russie comme l’État le plus libre de l’Europe : mais le joug que l’empereur de France fait peser sur tous les États du continent est tel, qu’on se croit dans une république dès qu’on arrive dans un pays où la tyrannie de Napoléon ne peut plus se faire sentir. C’est le 14 juillet que j’entrai en Russie ; cet anniversaire du premier jour de la Révolution me frappa singulièrement : ainsi se refermait pour moi le cercle de l’histoire de France qui, le 14 juillet 1789, avait commencé[17]. Quand la barrière qui sépare l’Autriche de la Russie s’ouvrit pour me laisser passer, je jurai de ne jamais remettre les pieds dans un pays soumis d’une manière quelconque à l’empereur Napoléon. Ce serment me permettra-t-il jamais de revoir la belle France ?

Le premier homme qui me reçut en Russie, ce fut un Français autrefois commis dans les bureaux de mon père ; il me parla de lui les larmes aux yeux, et ce nom ainsi prononcé me parut un heureux augure. En effet, dans cet empire russe, si faussement appelé barbare, je n’ai éprouvé que des impressions nobles et douces : puisse ma reconnaissance attirer des bénédictions de plus sur ce peuple et sur son souverain ! J’entrais en Russie dans un moment où l’armée française avait déjà pénétré très avant sur le territoire russe, et cependant aucune persécution, aucune gêne n’arrêtait un instant l’étranger voyageur : ni moi, ni mes compagnons, nous ne savions un mot de russe ; nous ne parlions que le français, la langue des ennemis qui dévastaient l’empire ; je n’avais pas même avec moi, par suite de hasards fâcheux, un seul domestique qui parlât russe ; et, sans un médecin allemand (le Dr Renner), qui, le plus généreusement du monde, voulut bien nous servir d’interprète jusqu’à Moscou, nous aurions vraiment mérité ce nom de sourds et muets que les Russes donnent aux étrangers dans leur langue. Eh bien, dans cet état, notre voyage eût encore été sûr et facile, tant est grande en Russie l’hospitalité des nobles et du peuple ! Dès nos premiers pas, nous apprîmes que la route directe de Pétersbourg était déjà occupée par les armées, et qu’il fallait passer par Moscou pour nous y rendre. C’étaient deux cents lieues de détour ; mais nous en faisions déjà quinze cents, et je m’applaudis maintenant d’avoir vu Moscou.

La première province qu’il nous fallut traverser, la Volhynie, fait partie de la Pologne russe : c’est un pays fertile, inondé de juifs comme la Galicie, mais beaucoup moins misérable. Je m’arrêtai dans le château d’un seigneur polonais auquel j’étais recommandée ; il me conseilla de me hâter d’avancer, parce que les Français marchaient sur la Volhynie, et qu’ils pourraient bien y entrer dans huit jours. Les Polonais, en général, aiment mieux les Russes que les Autrichiens ; les Russes et les Polonais sont de race esclavonne ; ils ont été ennemis, mais ils se considèrent mutuellement, tandis que les Allemands, plus avancés que les Esclavons dans la civilisation européenne, ne savent pas leur rendre justice à d’autres égards. Il était facile de voir que les Polonais, en Volhynie, ne redoutaient pas l’entrée des Français ; mais, bien que leur opinion fût connue, on ne leur faisait pas éprouver ces persécutions de détail qui ne font qu’exciter la haine sans la contenir. C’était cependant toujours un pénible spectacle que celui d’une nation soumise par une autre : il faut plusieurs siècles avant que l’unité soit si bien établie, qu’elle fasse oublier le nom de vainqueur et celui de vaincu.

À Gimotir, chef-lieu de la Volhynie, on me raconta que le ministre de la police russe avait été envoyé à Wilna, pour savoir le motif de l’agression de l’empereur Napoléon, et protester selon les formes contre son entrée sur le territoire de Russie. On aura de la peine à croire aux sacrifices sans nombre que l’empereur Alexandre a faits pour conserver la paix. Et en effet, loin que Napoléon pût accuser l’empereur Alexandre d’avoir manqué au traité de Tilsitt, l’on aurait pu bien plutôt lui reprocher une fidélité trop scrupuleuse à ce funeste traité ; et c’était Alexandre qui eût été en droit de faire la guerre à Napoléon comme y ayant manqué le premier. L’empereur de France se livra, dans sa conversation avec M. de Balasheff, ministre de la police, à ces inconcevables indiscrétions qu’on prendrait pour de l’abandon, si l’on ne savait pas qu’il lui convient d’augmenter la terreur qu’il inspire, en se montrant au-dessus de tous les genres de calcul. « Croyez-vous, dit-il à M. de Balasheff, que je me soucie de ces jacobins de Polonais ? » Et en effet on assure qu’il existe une lettre adressée, il y a quelques années, à M. de Romanzoff, par un des ministres de Napoléon, dans laquelle on propose de rayer de tous actes européens le nom de Pologne et de Polonais. Quel malheur pour cette nation que l’empereur Alexandre n’ait pas pris le titre de roi de Pologne, et associé la cause de ce peuple opprimé à celle de toutes les âmes généreuses ! Napoléon demanda à un de ses généraux, devant M. de Balasheff, s’il avait jamais été à Moscou, et ce que c’était que cette ville ; le général dit qu’elle lui semblait plutôt un grand village qu’une capitale. « Et combien y a-t-il d’églises ? continua l’Empereur. — Environ seize cents, lui répondit-on. — C’est inconcevable, reprit Napoléon, dans un temps où l’on n’est plus religieux. — Pardon, sire, dit M. de Balasheff, les Russes et les Espagnols le sont encore. » Admirable réponse, et qui présageait, on devait l’espérer, que les Moscovites seraient les Castillans du Nord.

Néanmoins l’armée française faisait des progrès rapides, et l’on est si accoutumé à voir les Français triompher de tout au-dehors, quoique chez eux ils ne sachent résister à aucun genre de joug, que je pouvais craindre avec raison de les rencontrer déjà sur la route même de Moscou. Bizarre sort pour moi, que de fuir d’abord les Français, au milieu desquels je suis née, qui ont porté mon père en triomphe, et de les fuir jusqu’aux confins de l’Asie ! Mais enfin quelle est la destinée, grande ou petite, que l’homme choisi pour humilier l’homme ne bouleverse pas ? Je me crus forcée d’aller à Odessa, ville devenue prospère par l’administration éclairée du duc de Richelieu, et de là j’aurais été à Constantinople et en Grèce. Je me consolais de ce grand voyage en pensant à un poème sur Richard Cœur-de-Lion, que je me propose d’écrire, si ma vie et ma santé y suffisent. Ce poème est destiné à peindre les mœurs et la nature de l’Orient, et à consacrer une grande époque de l’histoire anglaise, celle où l’enthousiasme des Croisades a fait place à l’enthousiasme de la liberté. Mais, comme on ne peut peindre que ce qu’on a vu, de même qu’on ne saurait exprimer que ce qu’on a senti, il faut que j’aille à Constantinople, en Syrie et en Sicile, pour y suivre les traces de Richard. Mes compagnons de voyage, jugeant mieux de mes forces que moi-même, me dissuadèrent d’une telle entreprise, et m’assurèrent qu’en me pressant, je pourrais aller en poste plus vite qu’une armée. On va voir qu’en effet, je n’eus pas beaucoup de temps de reste.

CHAPITRE XI

Kiew.

Résolue à poursuivre mon voyage en Russie, je me dirigeai sur Kiew, ville principale de l’Ukraine, et jadis de toute la Russie, car cet empire a commencé par établir sa capitale au midi. Les Russes avaient alors des rapports continuels avec les Grecs établis à Constantinople, et en général avec les peuples de l’Orient, dont ils ont pris les habitudes sous beaucoup de rapports. L’Ukraine est un pays très fertile, mais nullement agréable : vous voyez de grandes plaines de blé qui semblent cultivées par des mains invisibles, tant les habitations et les habitants sont rares. Il ne faut pas s’imaginer qu’en approchant de Kiew, ni de la plupart de ce qu’on appelle des villes en Russie, on voie rien qui ressemble aux villes de l’Occident ; les chemins ne sont pas mieux soignés, des maisons de campagne n’annoncent pas une contrée plus peuplée. En arrivant dans Kiew, le premier objet que j’aperçus, ce fut un cimetière : j’appris ainsi que j’étais près d’un lieu où des hommes étaient rassemblés. La plupart des maisons de Kiew ressemblent à des tentes, et de loin la ville a l’air d’un camp ; on ne peut s’empêcher de croire qu’on a pris modèle sur les demeures ambulantes des Tartares pour bâtir en bois des maisons qui ne paraissent pas non plus d’une grande solidité. Peu de jours suffisent pour les construire ; de fréquents incendies les consument, et l’on envoie à la forêt pour se commander une maison, comme au marché pour faire ses provisions d’hiver. Au milieu de ces cabanes s’élèvent pourtant des palais, et surtout des églises dont les coupoles vertes et dorées frappent singulièrement les regards. Quand, le soir, le soleil darde ses rayons sur ces voûtes brillantes, on croit voir une illumination pour une fête, plutôt qu’un édifice durable.

Les Russes ne passent jamais devant une église sans faire le signe de la croix, et leur longue barbe ajoute beaucoup à l’expression religieuse de leur physionomie. Ils portent pour la plupart une grande robe bleue, serrée autour du corps par une ceinture rouge ; l’habit des femmes a aussi quelque chose d’asiatique, et l’on y remarque ce goût pour les couleurs vives qui nous vient des pays où le soleil est si beau, qu’on aime à faire ressortir son éclat par les objets qu’il éclaire. Je pris en peu de temps tellement de goût à ces habits orientaux, que je n’aimais pas à voir des Russes vêtus comme le reste des Européens ; il me semblait alors qu’ils allaient entrer dans cette grande régularité du despotisme de Napoléon, qui fait présent à toutes les nations de la conscription d’abord, puis des taxes de guerre, puis du Code Napoléon, pour régir de la même manière des nations toutes différentes.

Le Dnieper, que les anciens appelaient Borysthène, passe à Kiew, et l’ancienne tradition du pays assure que c’est un batelier qui, en le traversant, trouva ses ondes si pures, qu’il voulut fonder une ville sur ses bords. En effet, les fleuves sont les plus grandes beautés de la nature en Russie. À peine si l’on y rencontre des ruisseaux, tant le sable en obstrue le cours. Il n’y a presque point de variété d’arbres ; le triste bouleau revient sans cesse dans cette nature peu inventive : on y pourrait regretter même les pierres, tant on est quelquefois fatigué de ne rencontrer ni collines ni vallées, et d’avancer toujours sans voir de nouveaux objets. Les fleuves délivrent l’imagination de cette fatigue : aussi les prêtres bénissent-ils ces fleuves. L’Empereur, l’Impératrice et toute la Cour vont assister à la cérémonie de la bénédiction de la Neva, dans le moment du plus grand froid de l’hiver. On dit que Wladimir, au commencement du XIe siècle, déclara que toutes les ondes de Borysthène étaient saintes, et qu’il suffisait de s’y plonger pour être chrétien ; le baptême des Grecs se faisant par immersion, des milliers d’hommes allèrent dans ce fleuve abjurer leur idolâtrie. C’est ce même Wladimir qui avait envoyé des députés dans divers pays pour savoir laquelle de toutes les religions il lui convenait le mieux d’adopter ; il se décida pour le culte grec, à cause de la pompe des cérémonies. Il le préféra peut-être encore par des motifs plus importants ; en effet, le culte grec, en excluant l’empire du Pape, donne au souverain de la Russie les pouvoirs spirituels et temporels tout ensemble.

La religion grecque est nécessairement moins intolérante que le catholicisme ; car étant accusée de schisme, elle ne peut guère se plaindre des hérétiques : aussi toutes les religions sont admises en Russie, et, depuis les bords du Don jusqu’à ceux de la Neva, la fraternité de patrie réunit les hommes, lors même que les opinions théologiques les séparent. Les prêtres grecs sont mariés, et presque jamais les gentilshommes n’entrent dans cet état : il en résulte que le clergé n’a pas beaucoup d’ascendant politique ; il agit sur le peuple, mais il est très soumis à l’Empereur.

Les cérémonies du culte grec sont au moins aussi belles que celles des catholiques ; les chants d’église sont ravissants : tout porte à la rêverie dans ce culte ; il a quelque chose de poétique et de sensible, mais il me semble qu’il captive plus l’imagination qu’il ne dirige la conduite. Quand le prêtre sort du sanctuaire, où il reste enfermé pendant qu’il communie, on dirait qu’il voit s’ouvrir les portes du jour ; le nuage d’encens qui l’environne, l’argent, l’or et les pierreries qui brillent sur ses vêtements et dans l’église, semblent venir du pays où l’on adorait le soleil. Les sentiments recueillis qu’inspire l’architecture gothique en Allemagne, en France et en Angleterre, ne peuvent se comparer en rien à l’effet des églises grecques ; elles rappellent plutôt les minarets des Turcs et des Arabes que nos temples. Il ne faut pas non plus s’attendre à y trouver, comme en Italie, la pompe des beaux-arts ; leurs ornements les plus remarquables, ce sont des vierges et des saints couronnés de diamants et de rubis. La magnificence est le caractère de tout ce qu’on voit en Russie ; le génie de l’homme ni les dons de la nature n’en font point la beauté.

Les cérémonies des mariages, des baptêmes et des enterrements sont nobles et touchantes ; on retrouve quelques anciennes coutumes du paganisme grec, mais seulement celles qui, ne tenant en rien au dogme, peuvent ajouter à l’impression des trois grandes scènes de la vie, la naissance, le mariage et la mort. Parmi les paysans russes, l’usage s’est encore conservé de parler au mort avant de se séparer pour toujours de ses restes. « D’où vient, lui dit-on, que tu nous as abandonnés ? étais-tu donc malheureux sur cette terre ? ta femme n’était-elle pas belle et bonne ? pourquoi donc l’as-tu quittée ? » Le mort ne répond rien, mais le prix de l’existence est ainsi proclamé en présence de ceux qui la conservent encore.

On montre à Kiew des catacombes qui rappellent un peu celles de Rome, et l’on vient y faire des pèlerinages à pied, de Kazan et d’autres villes qui touchent à l’Asie ; mais ces pèlerinages coûtent moins en Russie que partout ailleurs, bien que les distances soient beaucoup plus grandes. Le caractère de ce peuple est de ne craindre ni la fatigue ni les souffrances physiques ; il y a de la patience et de l’activité dans cette nation, de la gaieté et de la mélancolie. On y voit réunis les contrastes les plus frappants, et c’est ce qui peut en faire présager de grandes choses ; car, d’ordinaire, il n’y a que les êtres supérieurs qui possèdent des qualités opposées ; les masses sont, pour la plupart, d’une seule couleur.

Je fis à Kiew l’essai de l’hospitalité russe. Le gouverneur de la province, le général Miloradowitsch, me combla des soins les plus aimables ; c’était un aide de camp de Souvarow, intrépide comme lui : il m’inspira plus de confiance que je n’en avais alors dans les succès militaires de la Russie. Je n’avais rencontré jusque-là que quelques officiers de l’école allemande, qui ne participaient en rien au caractère russe. Je vis dans le général Miloradowitsch un véritable Russe, impétueux, brave, confiant, et nullement dirigé par l’esprit d’imitation, qui dérobe quelquefois à ses compatriotes jusqu’à leur caractère national. Il me raconta des traits de Souvarow qui prouvent que cet homme étudiait beaucoup, quoiqu’il conservât l’instinct original qui tient à la connaissance immédiate des hommes et des choses. Il cachait ses études pour frapper davantage l’imagination de ses troupes, en se donnant, en toutes choses, l’air inspiré.

Les Russes ont, selon moi, beaucoup plus de rapports avec les peuples du Midi, ou plutôt de l’Orient, qu’avec ceux du Nord. Ce qu’ils ont d’européen tient aux manières de la Cour, les mêmes dans tous les pays ; mais leur nature est orientale. Le général Miloradowitsch me raconta qu’un régiment de Kalmouks avait été mis en garnison à Kiew, et que le prince de ces Kalmouks était un jour venu lui avouer qu’il souffrait beaucoup de passer l’hiver enfermé dans une ville, et qu’il voudrait obtenir la permission de camper dans la forêt voisine. On ne pouvait guère lui refuser un plaisir si facile ; aussi alla-t-il, avec sa troupe, au milieu de la neige, s’établir dans les chariots qui leur servent en même temps de cahutes. Les soldats russes supportent à peu près de même les fatigues et les souffrances du climat ou de la guerre ; et le peuple, dans toutes les classes, a un mépris des obstacles et des peines physiques qui peut le porter aux plus grandes choses. Ce prince kalmouk, auquel des maisons de bois paraissaient une demeure trop recherchée, au milieu de l’hiver, donnait des diamants aux dames qui lui plaisaient dans un bal ; et comme il ne pouvait se faire entendre d’elles, il remplaçait les compliments par des présents, comme cela se passe dans l’Inde et dans ces contrées silencieuses de l’Orient, où la parole a moins de puissance que chez nous. Le général Miloradowitsch m’invita, pour le soir même de mon départ, à un bal chez une princesse moldave. J’eus un vrai regret de ne pouvoir y aller. Tous ces noms de pays étrangers, de nations qui ne sont presque plus européennes, réveillent singulièrement l’imagination. On se sent, en Russie, à la porte d’une autre terre, près de cet Orient d’où sont sorties tant de croyances religieuses, et qui renferme encore dans son sein d’incroyables trésors de persévérance et de réflexion.

CHAPITRE XII

Route de Kiew à Moscou.

Environ neuf cents verstes séparaient encore Kiew de Moscou. Mes cochers russes me menaient comme l’éclair, en chantant des airs dont les paroles étaient, m’a-t-on assuré, des compliments et des encouragements pour leurs chevaux : « Allez, leur disaient-ils, mes amis ; nous nous connaissons, marchez vite. » Je n’ai rien vu de barbare dans ce peuple ; au contraire, ses formes ont quelque chose d’élégant et de doux qu’on ne retrouve point ailleurs. Jamais un cocher russe ne passe devant une femme, de quelque âge ou de quelque état qu’elle soit, sans la saluer, et la femme lui répond par une inclination de tête qui est toujours noble et gracieuse. Un vieillard, qui ne pouvait se faire entendre de moi, me montra la terre, et puis le ciel, pour m’indiquer que l’une serait bientôt, pour lui, le chemin de l’autre. Je sais bien qu’on peut m’objecter, avec raison, de grandes atrocités que l’on rencontre dans l’histoire de Russie ; mais, d’abord, j’en accuserais plutôt les boyards, dépravés par le despotisme qu’ils exerçaient ou qu’ils souffraient, que la nation elle-même. D’ailleurs, les dissensions politiques, partout et dans tous les temps, dénaturent le caractère national, et rien n’est plus déplorable, dans l’histoire, que cette suite de maîtres élevés et renversés par le crime ; mais telle est la fatale condition du pouvoir absolu sur la terre. Les employés civils d’une classe inférieure, tous ceux qui attendent leur fortune de leur souplesse ou de leurs intrigues, ne ressemblent en rien aux habitants de la campagne, et je conçois tout le mal qu’on a dit et qu’on doit dire d’eux ; mais il faut chercher à connaître une nation guerrière par ses soldats, et par la classe d’où l’on tire les soldats, les paysans.

Quoiqu’on me conduisît avec une grande rapidité, il me semblait que je n’avançais pas, tant la contrée était monotone. Des plaines de sables, quelques forêts de bouleaux, et des villages à grande distance les uns des autres, composés de maisons de bois toutes taillées sur le même modèle, voilà les seuls objets qui s’offrissent à mes regards. J’éprouvais cette sorte de cauchemar qui saisit quelquefois la nuit, quand on croit marcher et n’avancer jamais. Il me semblait que ce pays était l’image de l’espace infini, et qu’il fallait l’éternité pour le traverser. À chaque instant, on voyait passer des courriers qui allaient avec une incroyable vitesse ; ils étaient assis sur un banc de bois placé en travers d’une petite charrette traînée par deux chevaux, et rien ne les arrêtait un instant. Les cahots les faisaient quelquefois sauter à deux pieds au-dessus de leur voiture ; ils retombaient avec une adresse étonnante, et se hâtaient de dire en avant en russe, avec une énergie semblable à celle des Français un jour de bataille. La langue esclavonne est singulièrement retentissante ; je dirais presque qu’elle a quelque chose de métallique ; on croit entendre frapper l’airain quand les Russes prononcent certaines lettres de leur langue, tout à fait différentes de celles dont se composent les dialectes de l’Occident.

L’on voyait passer des corps de réserve qui se rapprochaient à la hâte du théâtre de la guerre ; des Cosaques se rendaient un à un à l’armée, sans ordre et sans uniforme, avec une grande lance à la main, et une espèce de vêtement grisâtre dont ils mettaient l’ample capuchon sur leur tête. Je m’étais fait une tout autre idée de ces peuples ; ils habitent derrière le Dnieper ; là, leur façon de vivre est indépendante, à la manière des sauvages ; mais ils se laissent gouverner despotiquement à la guerre. On est accoutumé à voir en beaux uniformes, d’une couleur éclatante, les plus redoutables des armées. Les couleurs ternes dont ces Cosaques sont revêtus font un genre de peur : on dirait que ce sont des revenants qui fondent sur vous.

À moitié chemin, entre Kiew et Moscou, comme nous étions déjà près des armées, les chevaux devinrent plus rares. Je commençai à craindre d’être arrêtée dans mon voyage, au moment même où la nécessité de se hâter était la plus pressante ; et lorsque je passais cinq ou six heures devant une poste, puisqu’il y avait rarement une chambre dans laquelle on pût entrer, je pensais, en frémissant, à cette armée qui pourrait m’atteindre à l’extrémité de l’Europe, et rendre ma position tout à la fois tragique et ridicule ; car il en est ainsi du non-succès dans une entreprise de ce genre ; les circonstances qui m’y forçaient n’étant pas généralement connues, on aurait demandé pourquoi j’avais quitté ma demeure, bien qu’on m’en eût fait une prison, et d’assez bonnes gens n’auraient pas manqué de dire, avec un air de componction, que c’était bien malheureux, mais que j’aurais mieux fait de ne pas partir. Si la tyrannie n’avait pour elle que ses partisans directs, elle ne se maintiendrait jamais ; la chose étonnante, et qui manifeste plus que toute la misère humaine, c’est que la plupart des hommes médiocres sont au service de l’événement ; ils n’ont pas la force de penser plus haut qu’un fait, et quand un oppresseur a triomphé et qu’une victime est perdue, ils se hâtent de justifier, non pas précisément le tyran, mais la destinée dont il est l’instrument. La faiblesse d’esprit et de caractère est sans doute la cause de cette servilité ; mais il y a dans l’homme aussi un certain besoin de donner raison au sort, quel qu’il soit, comme si c’était une manière de vivre en paix avec lui.

J’atteignis enfin la partie de ma route qui m’éloignait du théâtre de la guerre, et j’arrivai dans les gouvernements d’Orel et de Toula, dont il a tant été question depuis dans les Bulletins des deux armées. Je fus reçue dans ces demeures solitaires, car c’est ainsi que paraissent les villes de province en Russie, avec une parfaite hospitalité. Plusieurs gentilshommes des environs vinrent à mon auberge me complimenter sur mes écrits, et j’avoue que je fus flattée de me trouver une réputation littéraire à cette distance de ma patrie. La femme du gouverneur me reçut à l’asiatique, avec du sorbet et des roses ; sa chambre était élégamment ornée d’instruments de musique et de tableaux. On voit partout en Europe le contraste de la richesse et de la misère ; mais en Russie ce n’est, pour ainsi dire, ni l’une ni l’autre qui se fait remarquer. Le peuple n’est pas pauvre : les grands savent mener, quand il le faut, la même vie que le peuple ; c’est le mélange des privations les plus dures et des jouissances les plus recherchées qui caractérise ce pays. Ces mêmes seigneurs, dont la maison réunit tout ce que le luxe des diverses parties du monde a de plus éclatant, se nourrissent en voyage bien plus mal que nos paysans de France, et savent supporter, non seulement à la guerre, mais dans plusieurs circonstances de la vie, une existence physique très désagréable. La rigueur du climat, les marais, les forêts, les déserts, dont se compose une grande partie du pays, mettent l’homme en lutte avec la nature. Les fruits et les fleurs même ne viennent que dans des serres ; les légumes ne sont pas généralement cultivés ; il n’y a de vignes nulle part. La manière de vivre habituelle des paysans, en France, ne peut s’obtenir en Russie que par des dépenses très fortes. L’on n’y a le nécessaire que par le luxe : de là vient que, quand le luxe est impossible, on renonce même au nécessaire. Ce que les Anglais appellent comfort, et que nous exprimons par l’aisance, ne se rencontre guère en Russie. Vous ne trouveriez jamais rien d’assez parfait pour satisfaire en tout genre l’imagination des grands seigneurs russes ; mais quand cette poésie de richesse leur manque, ils boivent l’hydromel, couchent sur une planche, et voyagent jour et nuit dans un chariot ouvert, sans regretter le luxe auquel on les croirait accoutumés. C’est plutôt comme magnificence qu’ils aiment la fortune, que sous le rapport des plaisirs qu’elle donne ; semblables encore en cela aux Orientaux, qui exercent l’hospitalité envers les étrangers, les comblent de présents, et négligent souvent le bien-être habituel de leur propre vie. C’est une des raisons qui expliquent ce beau courage avec lequel les Russes ont supporté la ruine que leur a fait subir l’incendie de Moscou. Plus accoutumés à la pompe extérieure qu’aux soins d’eux-mêmes, ils ne sont point amollis par le luxe, et le sacrifice de l’argent satisfait leur orgueil autant et plus que la magnificence avec laquelle ils le dépensent. Ce qui caractérise ce peuple, c’est quelque chose de gigantesque en tout genre : les dimensions ordinaires ne lui sont applicables en rien. Je ne veux pas dire par là que ni la vraie grandeur ni la stabilité ne s’y rencontrent ; mais la hardiesse, mais l’imagination des Russes ne connaît pas de bornes, chez eux tout est colossal plutôt que proportionné, audacieux plutôt que réfléchi, et si le but n’est pas atteint, c’est parce qu’il est dépassé.

CHAPITRE XIII

Aspect du pays. – Caractère du peuple russe.

J’approchais toujours davantage de Moscou, et rien n’annonçait une capitale. Les villages de bois n’étaient pas moins distants les uns des autres ; on ne voyait pas plus de mouvement sur les vastes plaines qu’on appelle de grands chemins, on n’entendait pas plus de bruit ; les maisons de campagne n’étaient pas plus nombreuses : il y a tant d’espace en Russie, que tout s’y perd, même les châteaux, même la population. On dirait qu’on traverse un pays dont la nation vient de s’en aller. L’absence d’oiseaux ajoute à ce silence ; les bestiaux aussi sont rares, ou du moins ils sont placés à une grande distance de la route. L’étendue fait tout disparaître, excepté l’étendue même, qui poursuit l’imagination, comme de certaines idées métaphysiques dont la pensée ne peut plus se débarrasser, quand elle en est une fois saisie.

La veille de mon arrivée à Moscou, je m’arrêtai, le soir d’un jour très chaud, dans une prairie assez agréable ; des paysannes vêtues pittoresquement, selon la coutume du pays, revenaient de leurs travaux en chantant ces airs d’Ukraine, dont les paroles vantent l’amour et la liberté avec une sorte de mélancolie qui tient du regret. Je les priai de danser, et elles y consentirent. Je ne connais rien de plus gracieux que ces danses du pays, qui ont toute l’originalité que la nature donne aux beaux-arts ; une certaine volupté modeste s’y fait remarquer ; les bayadères de l’Inde doivent avoir quelque chose d’analogue à ce mélange d’indolence et de vivacité, charme de la danse russe. Cette indolence et cette vivacité indiquent la rêverie et la passion, deux éléments des caractères que la civilisation n’a encore ni formés ni domptés. J’étais frappée de la gaieté douce de ces paysannes, comme je l’avais été, dans des nuances différentes, de celle de la plupart des gens du peuple auxquels j’avais eu affaire en Russie. Je crois bien qu’ils sont terribles quand leurs passions sont provoquées ; et comme ils n’ont point d’instruction, ils ne savent pas dompter leur violence. Ils ont, par suite de la même ignorance, peu de principes de morale, et le vol est très fréquent en Russie, mais aussi l’hospitalité ; ils vous donnent comme ils vous prennent, selon que la ruse ou la générosité parle à leur imagination ; l’une et l’autre excitent l’admiration de ce peuple. Il y a dans cette manière d’être un peu de rapport avec les sauvages ; mais il me semble que maintenant les nations européennes n’ont de vigueur que quand elles sont ou ce qu’on appelle barbares, c’est-à-dire non éclairées, ou libres ; mais ces nations, qui n’ont appris de la civilisation que l’indifférence pour tel ou tel joug, à condition que leur coin de feu n’en soit pas troublé ; ces nations qui n’ont appris de la civilisation que l’art d’expliquer la puissance et de raisonner la servitude, sont faites pour être vaincues. Je me représente souvent ce que doivent être maintenant ces lieux que j’ai vus si calmes, ces aimables jeunes filles, ces paysans à longues barbes, qui suivaient si tranquillement le sort que la Providence leur avait tracé : ils ont péri ou ils sont en fuite, car nul d’entre eux ne s’est mis au service du vainqueur.

Une chose digne de remarque, c’est à quel point l’esprit public est prononcé en Russie. La réputation d’invincible que des succès multipliés ont donnée à cette nation, la fierté naturelle aux grands, le dévouement qui est dans le caractère du peuple, la religion, dont la puissance est profonde, la haine des étrangers que Pierre Ier a tâché de détruire pour éclairer et civiliser son pays, mais qui n’en est pas moins restée dans le sang des Russes, et qui se réveille dans l’occasion, toutes ces causes réunies font de cette nation un peuple très énergique. Quelques mauvaises anecdotes des règnes précédents, quelques Russes qui ont fait des dettes sur le pavé de Paris, quelques bons mots de Diderot, ont mis dans la tête des Français que la Russie ne consistait que dans une Cour corrompue, des officiers chambellans et un peuple d’esclaves : c’est une grande erreur. Cette nation, il est vrai, ne peut se connaître d’ordinaire qu’après un très long examen ; mais, dans les circonstances où je l’ai observée, tout ressortait en elle, et jamais on ne peut voir un pays sous un jour plus avantageux que dans une époque de malheur et de courage. On ne saurait trop le répéter, cette nation est composée des contrastes les plus frappants. Peut-être le mélange de la civilisation européenne et du caractère asiatique en est-il la cause.

L’accueil des Russes est si obligeant qu’on se croirait, dès le premier jour, lié avec eux, et peut-être au bout de dix ans ne le serait-on pas. Le silence russe est tout à fait extraordinaire ; ce silence porte uniquement sur ce qui leur inspire un vif intérêt. Du reste, ils parlent tant qu’on veut ; mais leur conversation ne vous apprend rien que leur politesse ; elle ne trahit ni leurs sentiments ni leurs opinions. On les a souvent comparés à des Français ; et cette comparaison me semble la plus fausse du monde. La flexibilité de leurs organes leur rend l’imitation en toutes choses très facile ; ils sont Anglais, Français, Allemands, dans leurs manières, selon que les circonstances les y appellent ; mais ils ne cessent jamais d’être Russes, c’est-à-dire impétueux et réservés tout ensemble, plus capables de passion que d’amitié, plus fiers que délicats, plus dévots que vertueux, plus braves que chevaleresques, et tellement violents dans leurs désirs, que rien ne peut les arrêter lorsqu’il s’agit de les satisfaire. Ils sont beaucoup plus hospitaliers que les Français ; mais la société ne consiste pas chez eux, comme chez nous, dans un cercle d’hommes et de femmes d’esprit, qui se plaisent à causer ensemble. On se réunit comme l’on va à une fête, pour trouver beaucoup de monde, pour avoir des fruits et des productions rares de l’Asie ou de l’Europe, pour entendre de la musique, pour jouer ; enfin pour se donner des émotions vives par les objets extérieurs, plutôt que par l’esprit et l’âme : ils réservent l’usage de l’un et de l’autre pour les actions et non pour la société. D’ailleurs, comme ils sont, en général, très peu instruits, ils trouvent peu de plaisir aux conversations sérieuses, et ne mettent point leur amour-propre à briller par l’esprit qu’on y peut montrer. La poésie, l’éloquence, la littérature, ne se rencontrent point en Russie ; le luxe, la puissance et le courage sont les principaux objets de l’orgueil et de l’ambition ; toutes les autres manières de se distinguer semblent encore efféminées et vaines à cette nation.

Mais le peuple est esclave, dira-t-on ; quel caractère peut-on lui supposer ? Certes je n’ai pas besoin de dire que tous les gens éclairés souhaitent que le peuple russe sorte de cet état, et celui qui le souhaite le plus peut-être, c’est l’empereur Alexandre : mais cet esclavage de Russie ne ressemble pas pour ses effets à celui dont nous nous faisons l’idée dans l’Occident : ce ne sont point, comme sous le régime féodal, des vainqueurs qui ont imposé de dures lois aux vaincus ; les rapports des grands avec le peuple ressemblent plutôt à ce qu’on appelait la famille des esclaves chez les anciens, qu’à l’état des serfs chez les modernes. Le tiers état n’existe pas en Russie ; c’est un grand inconvénient pour le progrès des lettres et des beaux-arts ; car c’est d’ordinaire dans cette troisième classe que les lumières se développent ; mais cette absence d’intermédiaire entre les grands et le peuple fait qu’ils s’aiment davantage les uns les autres. La distance entre les deux classes paraît plus grande, parce qu’il n’y a point de degrés entre ces deux extrémités ; et dans le fait, elles se touchent de plus près, n’étant point séparées par une classe moyenne. C’est une organisation sociale tout à fait défavorable aux lumières des premières classes, mais non pas au bonheur des dernières. Au reste, là où il n’y a pas de gouvernement représentatif, c’est-à-dire dans les pays où le monarque décrète encore la loi qu’il doit exécuter, les hommes sont souvent plus avilis par le sacrifice même de leur raison et de leur caractère, que dans ce vaste empire où quelques idées simples de religion et de patrie mènent une grande masse guidée par quelques chefs. L’immense étendue de l’empire russe fait aussi que le despotisme des grands n’y pèse pas en détail sur le peuple ; enfin, surtout, l’esprit religieux et militaire domine tellement dans la nation, qu’on peut faire grâce à bien des travers, en faveur de ces deux grandes sources des belles actions. Un homme de beaucoup d’esprit disait que la Russie ressemblait aux pièces de Shakespeare, où tout ce qui n’est pas faute est sublime, où tout ce qui n’est pas sublime est faute. Rien de plus juste que cette observation ; mais dans la grande crise où se trouvait la Russie quand je l’ai traversée, l’on ne pouvait qu’admirer l’énergie de résistance et la résignation aux sacrifices que manifestait cette nation ; et l’on n’osait presque pas, en voyant de telles vertus, se permettre de remarquer ce qu’on aurait blâmé dans d’autres temps.

CHAPITRE XIV

Moscou.

Des coupoles dorées annoncent de loin Moscou ; cependant, comme le pays environnant n’est qu’une plaine, ainsi que toute la Russie, on peut arriver dans la grande ville sans être frappé de son étendue. Quelqu’un disait avec raison que Moscou était plutôt une province qu’une ville. En effet, l’on y voit des cabanes, des maisons, des palais, un bazar comme en Orient, des églises, des établissements publics, des pièces d’eau, des bois, des parcs. La diversité des mœurs et des nations qui composent la Russie se montrait dans ce vaste séjour. Voulez-vous, me disait-on, acheter des châles de Cachemire dans le quartier des Tartares ? Avez-vous vu la ville chinoise ? L’Asie et l’Europe se trouvaient réunies dans cette immense cité. On y jouissait de plus de liberté qu’à Pétersbourg, où la Cour doit nécessairement exercer beaucoup d’influence. Les grands seigneurs établis à Moscou ne recherchaient point les places ; mais ils prouvaient leur patriotisme par des dons immenses faits à l’État, soit pour des établissements publics pendant la paix, soit comme secours pendant la guerre. Les fortunes colossales des grands seigneurs russes sont employées à former des collections de tous genres, à des entreprises, à des fêtes dont les Mille et une Nuits ont donné les modèles, et ces fortunes se perdent aussi très souvent par les passions effrénées de ceux qui les possèdent. Quand j’arrivai à Moscou, il n’était question que des sacrifices que l’on faisait pour la guerre. Un jeune comte de Momonoff levait un régiment pour l’État, et n’y voulait servir que comme sous-lieutenant ; une comtesse Orloff, aimable et riche à l’asiatique, donnait le quart de son revenu. Lorsque je passais devant ces palais entourés de jardins, où l’espace était prodigué dans une ville comme ailleurs au milieu de la campagne, on me disait que le possesseur de cette superbe demeure venait de donner mille paysans à l’État ; cet autre, deux cents. J’avais de la peine à me faire à cette expression, donner des hommes ; mais les paysans eux-mêmes s’offraient avec ardeur, et leurs seigneurs n’étaient dans cette guerre que leurs interprètes.

Dès qu’un Russe se fait soldat, on lui coupe la barbe, et de ce moment il est libre. On voulait que tous ceux qui auraient servi dans la milice fussent aussi considérés comme libres ; mais alors la nation l’aurait été, car elle s’est levée presque en entier. Espérons qu’on pourra sans secousse amener cet affranchissement si désiré ; mais, en attendant, on voudrait que les barbes fussent conservées, tant elles donnent de force et de dignité à la physionomie. Les Russes à longue barbe ne passent jamais devant une église sans faire le signe de la croix, et leur confiance dans les images visibles de la religion est très touchante. Leurs églises portent l’empreinte de ce goût de luxe qu’ils tiennent de l’Asie ; on n’y voit que des ornements d’or, d’argent et de rubis. On dit qu’un homme en Russie avait proposé de composer un alphabet avec des pierres précieuses, et d’écrire ainsi la Bible. Il connaissait la meilleure manière d’intéresser à la lecture l’imagination des Russes. Cette imagination, jusqu’à présent néanmoins, ne s’est manifestée ni par les beaux-arts, ni par la poésie. Ils arrivent très vite en toutes choses jusqu’à un certain point, et ne vont pas au-delà. L’impulsion fait faire les premiers pas, mais les seconds appartiennent à la réflexion ; et ces Russes, qui n’ont rien des peuples du Nord, sont, jusqu’à présent, très peu capables de méditation.

Quelques-uns des palais de Moscou sont en bois, afin qu’ils puissent être bâtis plus vite, et que l’inconstance naturelle à la nation, dans tout ce qui n’est pas la religion et la patrie, se satisfasse en changeant facilement de demeure. Plusieurs de ces beaux édifices ont été construits pour une fête : on les destinait à l’éclat d’un jour, et les richesses dont on les a décorés les ont fait durer jusqu’à cette époque de destruction universelle. Un grand nombre de maisons sont colorées en vert, en jaune, en rose, et sculptées en détail comme des ornements de dessert.

Le Kremlin, cette citadelle où les empereurs de Russie se sont défendus contre les Tartares, est entouré d’une haute muraille crénelée et flanquée de tourelles qui, par leurs formes bizarres, rappellent plutôt un minaret de Turquie qu’une forteresse comme la plupart de celles de l’Occident. Mais quoique le caractère extérieur des édifices de la ville soit oriental, l’impression du christianisme se retrouvait dans cette multitude d’églises si vénérées qui attiraient les regards à chaque pas. On se rappelait Rome en voyant Moscou ; non assurément que les monuments y fussent du même style, mais parce que le mélange de la campagne solitaire et des palais magnifiques, la grandeur de la ville et le nombre infini des temples, donnent à la Rome asiatique quelques rapports avec la Rome européenne.

C’est vers les premiers jours d’août qu’on me fit voir l’intérieur du Kremlin : j’y arrivai par l’escalier que l’empereur Alexandre avait monté peu de jours auparavant, entouré d’un peuple immense qui le bénissait et lui promettait de défendre son empire à tout prix. Ce peuple a tenu parole. On m’ouvrit d’abord les salles où l’on renfermait les armes des anciens guerriers de Russie : les arsenaux de ce genre sont plus dignes d’intérêt dans les autres pays de l’Europe. Les Russes n’ont pas pris part aux temps de la Chevalerie ; ils ne se sont pas mêlés des Croisades. Constamment en guerre avec les Tartares, les Polonais et les Turcs, l’esprit militaire s’est formé chez eux au milieu des atrocités de tout genre qu’entraînaient la barbarie des nations asiatiques, et celle des tyrans qui gouvernaient la Russie. Ce n’est donc pas la bravoure généreuse des Bayard ou des Percy, mais l’intrépidité d’un courage fanatique qui s’est manifestée dans ce pays depuis plusieurs siècles. Les Russes, dans les rapports de la société, si nouveaux pour eux, ne se signalent point par l’esprit de chevalerie, tel que les peuples d’Occident le conçoivent ; mais ils se sont toujours montrés terribles contre leurs ennemis. Tant de massacres ont eu lieu dans l’intérieur de la Russie, jusqu’au règne de Pierre le Grand et par-delà, que la moralité de la nation, et surtout celle des grands seigneurs, doit en avoir beaucoup souffert. Ces gouvernements despotiques, dont la seule limite est l’assassinat du despote, bouleversent les principes de l’honneur et du devoir dans la tête des hommes ; mais l’amour de la patrie, l’attachement aux croyances religieuses, se sont maintenus dans toute leur force à travers les débris de cette sanglante histoire, et la nation qui conserve de telles vertus peut encore étonner le monde.

On me conduisit de l’ancien arsenal dans les chambres occupées jadis par les czars, et où l’on conserve les vêtements qu’ils portaient le jour de leur couronnement. Ces appartements n’ont aucun genre de beauté, mais ils s’accordent très bien avec la vie dure que menaient et que mènent encore les czars. La plus grande magnificence règne dans le palais d’Alexandre ; mais lui-même couche sur la dure et voyage comme un officier cosaque.

On faisait voir dans le Kremlin un trône partagé qui fut occupé d’abord par Pierre Ier et Ivan, son frère. La princesse Sophie, leur sœur, se plaçait derrière la chaise d’Ivan, et lui dictait ce qu’il devait dire ; mais cette force empruntée ne résista pas longtemps à la force native de Pierre Ier, et bientôt il régna seul. C’est à dater de son règne que les czars ont cessé de porter le costume asiatique. La grande perruque du siècle de Louis XIV arriva avec Pierre Ier, et, sans porter atteinte à l’admiration qu’inspire ce grand homme, il y a je ne sais quel contraste désagréable entre la férocité de son génie et la régularité cérémonieuse de son vêtement. A-t-il eu raison d’effacer, autant qu’il le pouvait, les mœurs orientales du sein de sa nation ? devait-il placer sa capitale au nord et à l’extrémité de son empire ? C’est une grande question qui n’est point encore résolue : les siècles seuls peuvent commenter de si grandes pensées.

Je montai sur le clocher de la cathédrale, appelée Yvan-Veliki, d’où l’on domine toute la ville : de là je voyais ce palais des czars qui ont conquis par leurs armes les couronnes de Kazan, d’Astrakan et de Sibérie. J’entendais les chants de l’église où le catholicos, prince de Géorgie, officiait au milieu des habitants de Moscou, et formait une réunion chrétienne entre l’Asie et l’Europe. Quinze cents églises attestaient la dévotion du peuple moscovite.

Les établissements de commerce à Moscou portaient un caractère asiatique ; des hommes à turban, d’autres habillés selon les divers costumes de tous les peuples de l’Orient, étalaient les marchandises les plus rares ; les fourrures de la Sibérie et les tissus de l’Inde offraient toutes les jouissances du luxe à ces grands seigneurs dont l’imagination se plaît aux zibelines des Samoïèdes comme aux rubis des Persans. Ici, le jardin et le palais Rosamouski renfermaient la plus belle collection de plantes et de minéraux ; ailleurs, un comte de Bouterlin avait passé trente ans de sa vie à rassembler une belle bibliothèque : parmi les livres qu’il possédait, il y en avait sur lesquels on trouvait des notes de la main de Pierre Ier. Ce grand homme ne se doutait pas que cette même civilisation européenne, dont il était si jaloux, viendrait dévaster les établissements d’instruction publique qu’il avait fondés au milieu de son empire, dans le but de fixer, par l’étude, l’esprit impatient des Russes.

Plus loin était la maison des enfants trouvés, l’une des plus touchantes institutions de l’Europe ; des hôpitaux pour toutes les classes de la société se faisaient remarquer dans les divers quartiers de la ville : enfin, l’œil ne pouvait se porter que sur des richesses ou sur des bienfaits, sur des édifices de luxe ou de charité, sur des églises ou sur des palais, qui répandaient du bonheur ou de l’éclat sur une vaste portion de l’espèce humaine. On aperçoit les sinuosités de la Moskowa, de cette rivière qui, depuis la dernière invasion des Tartares, n’avait plus roulé de sang dans ses flots : le jour était superbe ; le soleil semblait se complaire à verser ses rayons sur les coupoles étincelantes. Je me rappelai ce vieil archevêque, Platon, qui venait d’écrire à l’empereur Alexandre une lettre pastorale, dont le style oriental m’avait vivement émue : il envoyait l’image de la Vierge, des confins de l’Europe, pour conjurer loin de l’Asie l’homme qui voulait faire porter aux Russes tout le poids des nations enchaînées sur ses pas. Un moment la pensée me vint que Napoléon pourrait se promener sur cette même tour d’où j’admirais la ville qu’allait anéantir sa présence ; un moment je songeai qu’il s’enorgueillirait de remplacer, dans le palais des czars, le chef de la grande horde, qui sut aussi s’en emparer pour un temps ; mais le ciel était si beau, que je repoussai cette crainte. Un mois après, cette belle ville était en cendres, afin qu’il fût dit que tout pays qui s’était allié avec cet homme serait ravagé par les feux dont il dispose. Mais combien ces Russes et leur monarque n’ont-ils pas racheté cette erreur ! Le malheur même de Moscou a régénéré l’empire, et cette ville religieuse a péri comme un martyr, dont le sang répandu donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent.

Le fameux comte Rostopschin, dont le nom a rempli les Bulletins de l’Empereur, vint me voir, et m’invita à dîner chez lui. Il avait été ministre des affaires étrangères de Paul Ier ; sa conversation avait de l’originalité, et l’on pouvait aisément apercevoir que son caractère se montrerait d’une manière très prononcée, si les circonstances l’exigeaient. La comtesse Rostopschin voulut bien me donner un livre qu’elle avait écrit sur le triomphe de la religion, très pur de style et de morale. J’allai la voir dans sa campagne, dans l’intérieur de Moscou ; il fallait traverser, pour y arriver, un lac et un bois : c’est à cette maison, l’un des plus agréables séjours de la Russie, que le comte Rostopschin a mis lui-même le feu à l’approche de l’armée française. Certes, une telle action devrait exciter un certain genre d’admiration, même chez des ennemis. L’empereur Napoléon a cependant comparé le comte Rostopschin à Marat, oubliant que le gouverneur de Moscou sacrifiait ses propres intérêts, et que Marat incendiait les maisons des autres : ce qui ne laisse pas cependant de faire une différence. Ce qu’on aurait pu reprocher au comte Rostopschin, c’est d’avoir dissimulé trop longtemps les mauvaises nouvelles des armées, soit qu’il se flattât lui-même, soit qu’il crût nécessaire de flatter les autres. Les Anglais, avec cette admirable droiture qui distingue toutes leurs actions, rendent compte aussi véridiquement de leurs revers que de leurs succès, et l’enthousiasme se soutient chez eux par la vérité, quelle qu’elle soit. Les Russes ne peuvent atteindre encore à cette perfection morale, qui est le résultat d’une Constitution libre.

Aucune nation civilisée ne tient autant des sauvages que le peuple russe ; et quand les grands ont de l’énergie, ils se rapprochent aussi des défauts et des qualités de cette nature sans frein. On a beaucoup vanté le mot fameux de Diderot : Les Russes sont pourris avant d’être mûrs. Je n’en connais pas de plus faux ; leurs vices mêmes, à quelques exceptions près, n’appartiennent pas à la corruption, mais à la violence. Un désir russe, disait un homme supérieur, ferait sauter une ville ; la fureur et la ruse s’emparent d’eux tour à tour, quand ils veulent accomplir une résolution quelconque, bonne ou mauvaise. Leur nature n’est point changée par la civilisation rapide que Pierre Ier leur a donnée ; elle n’a, jusqu’à présent, formé que leurs manières ; heureusement pour eux, ils sont toujours ce que nous appelons barbares, c’est-à-dire conduits par un instinct souvent généreux, toujours involontaire, qui n’admet la réflexion que dans le choix des moyens, et non dans l’examen du but : je dis heureusement pour eux, non que je prétende vanter la barbarie ; mais je désigne par ce nom une certaine énergie primitive qui peut seule remplacer dans les nations la force concentrée de la liberté.

Je vis à Moscou les hommes les plus éclairés dans la carrière des sciences et des lettres ; mais là, comme à Pétersbourg, presque toutes les places de professeurs sont remplies par des Allemands. Il y a grande disette en Russie d’hommes instruits, dans quelque genre que ce soit ; les jeunes gens ne vont, pour la plupart, à l’Université que pour entrer plus vite dans l’état militaire. Les charges civiles, en Russie, donnent un rang qui correspond à un grade dans l’armée ; l’esprit de la nation est tourné tout entier vers la guerre ; dans tout le reste, administration, économie politique, instruction publique, etc., les autres peuples de l’Europe l’emportent jusqu’à présent sur les Russes. Ils s’essayent néanmoins dans la littérature ; la douceur et l’éclat des sons de leur langue se fait remarquer par ceux mêmes qui ne la comprennent pas ; elle doit être très propre à la musique et à la poésie. Mais les Russes ont, comme tant d’autres peuples du continent, le tort d’imiter la littérature française, qui, par ses beautés mêmes, ne convient qu’aux Français. Il me semble que les Russes devraient faire dériver leurs études littéraires des Grecs plutôt que des Latins. Les caractères de l’écriture russe, si semblables à ceux des Grecs, les anciennes communications des Russes avec l’empire de Byzance, leurs destinées futures, qui les conduiront peut-être vers les illustres monuments d’Athènes et de Sparte, tout doit porter les Russes à l’étude du grec ; mais il faut surtout que leurs écrivains puisent la poésie dans ce qu’ils ont de plus intime au fond de l’âme. Leurs ouvrages, jusqu’à présent, sont composés, pour ainsi dire, du bout des lèvres, et jamais une nation si véhémente ne peut être remuée par de si grêles accords.

CHAPITRE XV

Route de Moscou à Pétersbourg.

Je quittai Moscou avec regret. Je m’arrêtai quelque temps dans un bois, près de la ville, où, les jours de fête, les habitants viennent danser, et fêter le soleil dont la splendeur est de si courte durée, même à Moscou. Qu’est-ce donc, en s’avançant vers le nord ? Ces éternels bouleaux, qui fatiguent par leur monotonie, deviennent eux-mêmes très rares, dit-on, lorsqu’on s’approche d’Arkangel ; on les conserve là comme des orangers en France. Le pays de Moscou à Pétersbourg n’est que sable d’abord, et marais ensuite ; dès qu’il pleut, la terre devient noire, et l’on ne sait plus où trouver le grand chemin. Les maisons de paysans néanmoins annoncent partout l’aisance ; ils ornent leurs demeures avec des colonnes ; des arabesques sculptées en bois entourent leurs fenêtres. Quoique ce fût en été que je traversasse ce pays, j’y sentais ce menaçant hiver qui semblait se cacher derrière les nuages ; quand on me présentait des fruits, leur saveur était âpre, parce que leur maturité avait été trop précipitée ; une rose me causait de l’émotion, comme un souvenir de nos belles contrées, et les fleurs elles-mêmes paraissaient porter leurs têtes avec moins d’orgueil, comme si la main glacée du Nord eût été déjà prête à la saisir.

Je passai par Novogorod, qui était, il y a six siècles, une république associée aux villes hanséatiques, et qui a conservé longtemps un esprit d’indépendance républicaine. On se plaît à dire que la liberté n’a été réclamée en Europe que dans le dernier siècle ; c’est plutôt le despotisme qui est une invention moderne. En Russie même, l’esclavage des paysans n’a été introduit qu’au XVIe siècle. Jusqu’au règne de Pierre Ier, la formule de tous les ukases était : Les boyards ont avisé, le czar ordonnera. Pierre Ier, quoique à beaucoup d’égards il ait fait un bien infini à la Russie, abaissa les grands, et réunit sur sa tête le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, afin de ne pas rencontrer d’obstacles à ses desseins. Richelieu se conduisit de même en France ; aussi Pierre Ier l’admirait-il beaucoup. On sait qu’en voyant son tombeau à Paris, il s’écria : « Grand homme ! je donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l’autre. » Le czar, dans cette occasion, était trop modeste, car il avait sur Richelieu, d’abord l’avantage d’être un grand guerrier, et de plus, le fondateur de la marine et du commerce de son pays ; tandis que Richelieu n’a fait que gouverner tyranniquement au-dedans et astucieusement au-dehors. Mais revenons à Novogorod : Ivan Vasiliéwitch s’en empara en 1470 ; il détruisit la liberté de cette ville ; il fit transporter à Moscou, dans le Kremlin, la grande cloche nommée en russe Wetchevoy kolokol, au son de laquelle les citoyens s’assemblaient sur la place pour délibérer sur les intérêts publics. En perdant la liberté, Novogorod vit chaque jour disparaître sa population, son commerce, ses richesses, tant le souffle du pouvoir arbitraire, dit le meilleur historien de la Russie, est desséchant et destructeur ! Encore aujourd’hui, cette ville de Novogorod offre un aspect singulièrement triste ; une vaste enceinte annonce que la ville était jadis grande et peuplée, et l’on n’y voit que des maisons éparses dont les habitants semblent placés là comme des figures qui pleurent sur les tombeaux. C’est peut-être aussi maintenant le spectacle qu’offre cette belle ville de Moscou ; mais l’esprit public la rebâtira, comme il l’a reconquise.

CHAPITRE XVI

Saint-Pétersbourg.

De Novogorod jusqu’à Pétersbourg il n’y a presque plus que des marais, et l’on arrive dans l’une des plus belles villes du monde, comme si, d’un coup de baguette, un enchanteur faisait sortir toutes les merveilles de l’Europe et de l’Asie du sein des déserts. La fondation de Pétersbourg est la plus grande preuve de cette ardeur de la volonté russe, qui ne connaît rien d’impossible ; tout est humble aux alentours ; la ville est bâtie sur un marais, et le marbre même y repose sur des pilotis ; mais on oublie, en voyant ces superbes édifices, leurs fragiles fondements, et l’on ne peut s’empêcher de méditer sur le miracle d’une si belle ville bâtie en si peu de temps. Ce peuple, qu’il faut toujours peindre par des contrastes, est d’une persévérance inouïe contre la nature, ou contre les armées ennemies. La nécessité trouva toujours les Russes patients et invincibles ; mais, dans le cours ordinaire de la vie, ils sont très inconstants. Les mêmes hommes, les mêmes maîtres ne leur inspirent pas longtemps de l’enthousiasme ; la réflexion seule peut garantir la durée des sentiments et des opinions dans le calme habituel de la vie, et les Russes, comme tous les peuples soumis au despotisme, sont plus capables de dissimulation que de réflexion.

En arrivant à Pétersbourg, mon premier sentiment fut de remercier le ciel d’être au bord de la mer. Je vis flotter sur la Neva le pavillon anglais, signal de la liberté, et je sentis que je pouvais, en me confiant à l’Océan, rentrer sous la puissance immédiate de la Divinité ; c’est une illusion dont on ne saurait se défendre, que de se croire plus sous la main de la Providence, quand on est livré aux éléments que lorsqu’on dépend des hommes, et surtout de l’homme qui semble une révélation du mauvais principe sur cette terre.

En face de la maison que j’habitais à Pétersbourg était la statue de Pierre Ier ; on le représente à cheval, gravissant une montagne escarpée au milieu de serpents qui veulent arrêter les pas de son cheval. Ces serpents, il est vrai, sont mis là pour soutenir la masse immense du cheval et du cavalier ; mais cette idée n’est pas heureuse ; car, dans le fait, ce n’est pas l’envie qu’un souverain peut redouter ; ceux qui rampent ne sont pas non plus ses ennemis, et Pierre Ier, surtout, n’eut rien à craindre, pendant sa vie, que des Russes qui regrettaient les anciens usages de leur pays. Toutefois l’admiration que l’on conserve pour lui est une preuve du bien qu’il a fait à la Russie ; car cent ans après leur mort les despotes n’ont plus de flatteurs. On voit écrit sur le piédestal de la statue : À Pierre premier, Catherine seconde. Cette inscription simple, et néanmoins orgueilleuse, a le mérite de la vérité. Ces deux grands hommes ont élevé très haut la fierté russe ; et savoir mettre dans la tête d’une nation qu’elle est invincible, c’est la rendre telle, au moins dans ses propres foyers ; car la conquête est un hasard qui dépend peut-être encore plus des fautes des vaincus que du génie du vainqueur.

On prétend avec raison que l’on ne peut, à Pétersbourg, dire d’une femme qu’elle est vieille comme les rues, tant les rues elles-mêmes sont modernes. Les édifices sont encore d’une blancheur éblouissante, et la nuit, quand la lune les éclaire, on croit voir de grands fantômes blancs qui regardent, immobiles, le cours de la Neva. Je ne sais ce qu’il y a de particulièrement beau dans ce fleuve, mais jamais les flots d’aucune rivière ne m’ont paru si limpides. Des quais de granit de trente verstes de long bordent ses ondes, et cette magnificence du travail de l’homme est digne de l’eau transparente qu’elle décore. Si Pierre Ier avait dirigé de pareils travaux vers le midi de son empire, il n’aurait pas obtenu ce qu’il désirait, une marine ; mais peut-être se serait-il mieux conformé au caractère de sa nation. Les Russes habitants de Pétersbourg ont l’air d’un peuple du Midi condamné à vivre au Nord, et faisant tous ses efforts pour lutter contre un climat qui n’est pas d’accord avec sa nature. Les habitants du Nord sont d’ordinaire très casaniers, et redoutent le froid, précisément parce qu’il est leur ennemi de tous les jours. Les gens du peuple, parmi les Russes, n’ont pris aucune de ces habitudes ; les cochers attendent dix heures à la porte, pendant l’hiver, sans se plaindre ; ils se couchent sur la neige, sous leurs voitures, et transportent les mœurs des lazzaroni de Naples au soixantième degré de latitude. Vous les voyez établis sur les marches des escaliers, comme les Allemands dans leur duvet : quelquefois ils dorment debout, la tête appuyée contre un mur. Tour à tour indolents ou impétueux, ils se livrent alternativement au sommeil ou à des fatigues incroyables. Quelques-uns s’enivrent, et diffèrent en cela des peuples du Midi, qui sont très sobres ; mais les Russes le sont aussi, et d’une manière à peine croyable, quand les difficultés de la guerre l’exigent.

Les grands seigneurs russes montrent, à leur manière, les goûts des habitants du Midi. Il faut aller voir les diverses maisons de campagne qu’ils se sont bâties au milieu d’une île formée par la Neva, dans l’enceinte même de Pétersbourg. Les plantes du Midi, les parfums de l’Orient, les divans de l’Asie, embellissent ces demeures. Des serres immenses où mûrissent des fruits de tous les pays, forment un climat factice. Les possesseurs de ces palais tâchent de ne pas perdre le moindre rayon du soleil, pendant qu’il paraît sur leur horizon ; ils le fêtent comme un ami qui va bientôt s’en aller, mais qu’ils ont connu jadis dans une contrée plus heureuse.

Le lendemain de mon arrivée, j’allai dîner chez l’un des négociants les plus estimés de la ville, qui exerçait l’hospitalité russe, c’est-à-dire qu’il plaçait sur le toit de sa maison un pavillon pour annoncer qu’il dînait chez lui, et cette invitation suffisait à tous ses amis. Il nous fit dîner en plein air, tant on était content de ces pauvres jours d’été, dont il restait encore quelques-uns auxquels nous n’aurions guère donné ce nom dans le midi de l’Europe. Le jardin était très agréable ; des arbres, des fleurs l’embellissaient ; mais à quatre pas de la maison recommençait le désert ou le marais. La nature, aux environs de Pétersbourg, a l’air d’un ennemi qui se ressaisit de ses droits dès que l’homme cesse un moment de lutter contre lui.

Le matin suivant je me rendis à l’église de Notre-Dame de Kazan, bâtie par Paul Ier, sur le modèle de Saint-Pierre de Rome. L’intérieur de l’église, décoré d’un grand nombre de colonnes de granit, est de la plus grande beauté ; mais l’édifice lui-même déplaît, précisément parce qu’il rappelle Saint-Pierre, et qu’il en diffère d’autant plus qu’on a voulu l’imiter. On ne fait pas en deux ans ce qui a coûté un siècle aux premiers artistes de l’univers. Les Russes voudraient, par la rapidité, échapper au temps comme à l’espace ; mais le temps ne conserve que ce qu’il a fondé, et les beaux-arts, dont l’inspiration semble la première source, ne peuvent cependant se passer de la réflexion.

J’allai de Notre-Dame de Kazan au couvent de Saint-Alexandre-Newski, lieu consacré à un des héros souverains de la Russie, qui étendit ses conquêtes jusqu’aux rives de la Neva. L’impératrice Élisabeth, fille de Pierre Ier, lui a fait construire un cercueil en argent, sur lequel on a coutume de poser une pièce de monnaie, comme gage du vœu que l’on recommande au saint. Le tombeau de Souvarow est dans ce couvent d’Alexandre, mais il n’y a que son nom qui le décore ; c’est assez pour lui, mais non pas pour les Russes, auxquels il a rendu de si grands services. Au reste, cette nation est si militaire, qu’elle s’étonne moins qu’une autre des hauts faits en ce genre. Les plus grandes familles de Russie ont élevé des tombeaux à leurs parents dans le cimetière qui tient à l’église de Newski, mais aucun de ces monuments n’est digne de remarque ; ils ne sont pas beaux, sous le rapport de l’art, et nulle idée grande n’y frappe l’imagination. Il est vrai que la pensée de la mort produit peu d’effet sur les Russes ; soit courage, soit inconstance dans les impressions, les longs regrets ne sont guère dans leur caractère ; ils sont plus capables de superstition que d’émotion : la superstition se rapporte à cette vie, et la religion à l’autre : la superstition se lie à la fatalité, et la religion à la vertu ; c’est par la vivacité des désirs terrestres qu’on devient superstitieux, et c’est, au contraire, par le sacrifice de ces mêmes désirs qu’on est religieux.

M. de Romanzow, ministre des affaires étrangères de Russie, me combla des politesses les plus aimables, et c’était à regret que je pensais qu’il avait été tellement dans le système de l’empereur Napoléon, qu’il aurait dû, comme les ministres anglais, se retirer quand ce système était rejeté. Sans doute, dans une monarchie absolue, la volonté du maître explique tout ; mais la dignité d’un premier ministre exige peut-être que des paroles opposées ne sortent pas de la même bouche. Le souverain représente l’État, et l’État peut changer de politique quand les circonstances l’exigent ; mais le ministre n’est qu’un homme, et un homme, sur des questions de cette importance, ne doit avoir qu’une opinion dans le cours de sa vie. Il est impossible d’avoir de meilleures manières que M. de Romanzow, et de recevoir plus noblement les étrangers. J’étais chez lui lorsqu’on annonça l’envoyé d’Angleterre, lord Tirconnel, et l’amiral Bentinck, tous les deux d’une figure remarquable : c’étaient les premiers Anglais qui reparaissaient sur ce continent, dont la tyrannie d’un seul homme les avait bannis. Après dix ans d’une si terrible lutte, après dix ans pendant lesquels les succès et les revers avaient toujours trouvé les Anglais fidèles à la boussole de leur politique, la conscience, ils revenaient enfin dans le pays qui, le premier, s’affranchissait de la monarchie universelle. Leur accent, leur simplicité, leur fierté, tout réveillait dans l’âme le sentiment du vrai en toutes choses, que Napoléon a trouvé l’art d’obscurcir aux yeux de ceux qui n’ont lu que ses gazettes, et n’ont entendu que ses agents. Je ne sais pas même si les adversaires de Napoléon sur le continent, entourés constamment d’une fausse opinion qui ne cesse de les étourdir, peuvent se confier sans trouble à leur propre sentiment. Si j’en puis juger par moi, je sais que souvent, après avoir entendu tous les conseils de prudence ou de bassesse dont on est abîmé dans l’atmosphère bonapartiste, je ne savais plus que penser de ma propre opinion ; mon sang me défendait d’y renoncer, mais ma raison ne suffisait pas toujours pour me préserver de tant de sophismes. Ce fut donc avec une vive émotion que j’entendis de nouveau la voix de cette Angleterre, avec laquelle on est presque toujours sûr d’être d’accord, quand on cherche à mériter l’estime des honnêtes gens et de soi-même.

Le lendemain, le comte Orloff m’invita à venir passer la journée dans l’île qui porte son nom ; c’est la plus agréable de toutes celles que forme la Neva : des chênes, production rare pour ce pays, ombragent le jardin. Le comte et la comtesse Orloff emploient leur fortune à recevoir les étrangers avec autant de facilité que de magnificence : on est à son aise chez eux comme dans un asile champêtre, et l’on y jouit de tout le luxe des villes. Le comte Orloff est un des grands seigneurs les plus instruits qu’on puisse rencontrer en Russie, et son amour pour son pays porte un profond caractère, dont on ne peut s’empêcher d’être ému. Le premier jour que je passai chez lui, la paix venait d’être proclamée avec l’Angleterre : c’était un dimanche, et dans son jardin, ouvert ce jour-là aux promeneurs, on voyait un grand nombre de ces marchands à barbe, qui conservent en Russie le costume des moujiks, c’est-à-dire des paysans. Plusieurs se rassemblèrent pour écouter l’excellente musique du comte Orloff ; elle nous fit entendre l’air anglais God save the king (Dieu protège le roi), qui est le chant de la liberté dans un pays où le monarque en est le premier gardien. Nous étions tous émus, et nous applaudîmes à cet air national pour tous les Européens ; car il n’y a plus que deux espèces d’hommes en Europe, ceux qui servent la tyrannie et ceux qui savent la haïr. Le comte Orloff s’approcha des marchands russes et leur dit que l’on célébrait la paix de l’Angleterre avec la Russie : ils firent alors le signe de la croix, et remercièrent le ciel de ce que la mer leur était encore une fois ouverte.

L’île Orloff est au centre de toutes celles où les grands seigneurs de Pétersbourg, et l’empereur et l’impératrice eux-mêmes, ont choisi, pendant l’été, leur séjour. Non loin de là est l’île de Strogonoff, dont le riche propriétaire a fait venir de Grèce des antiquités d’un grand prix. Sa maison était ouverte tous les jours, pendant sa vie, et quiconque y avait été présenté pouvait y revenir ; il n’invitait jamais personne à dîner ou à souper pour tel jour : il était convenu qu’une fois admis l’on était toujours bien reçu ; souvent il ne connaissait pas la moitié des personnes qui dînaient chez lui ; mais ce luxe d’hospitalité lui plaisait comme tout autre genre de magnificence. Beaucoup de maisons, à Pétersbourg, ont à peu près la même coutume ; il est aisé d’en conclure que ce que nous entendons, en France, par les plaisirs de la conversation, ne saurait s’y rencontrer : la société est beaucoup trop nombreuse pour qu’un entretien d’une certaine force puisse jamais s’y établir. Toute la bonne compagnie a des manières parfaites, mais il n’y a ni assez d’instruction parmi les nobles, ni assez de confiance entre des personnes qui vivent sans cesse sous l’influence d’une Cour et d’un gouvernement despotiques, pour que l’on puisse connaître les charmes de l’intimité.

La plupart des grands seigneurs de Russie s’expriment avec tant de grâce et de convenance, qu’on se fait souvent illusion, au premier abord, sur le degré d’esprit et de connaissances de ceux avec qui l’on s’entretient. Le début est presque toujours d’un homme ou d’une femme de beaucoup d’esprit ; mais quelquefois aussi, à la longue, l’on ne retrouve que le début. On ne s’est point accoutumé, en Russie, à parler du fond de son âme ni de son esprit ; on avait naguère si peur de ses maîtres, qu’on n’a point encore pu s’habituer à la sage liberté qu’on doit au caractère d’Alexandre.

Quelques gentilshommes russes ont essayé de briller en littérature, et ont fait preuve de talent dans cette carrière ; mais les lumières ne sont pas assez répandues pour qu’il y ait un jugement public formé par l’opinion de chacun. Le caractère des Russes est trop passionné pour aimer les pensées le moins du monde abstraites ; il n’y a que les faits qui les amusent ; ils n’ont pas encore eu le temps ni le goût de réduire les faits en idées générales. D’ailleurs, toute pensée signifiante est toujours plus ou moins dangereuse, au milieu d’une Cour où l’on s’observe les uns les autres, et où le plus souvent même on s’envie.

Le silence de l’Orient est transformé en des paroles aimables, mais qui ne pénètrent pas d’ordinaire jusqu’au fond des choses. On se plaît un moment dans cette atmosphère brillante, qui dissipe agréablement la vie ; mais à la longue on ne s’y instruit pas, on n’y développe pas ses facultés, et les hommes qui passent ainsi leur temps n’acquièrent aucune capacité pour l’étude ou pour les affaires. Il n’en était pas ainsi de la société de Paris : on a vu des hommes formés seulement par les entretiens piquants ou sérieux que faisait naître la réunion des nobles et des gens de lettres.

CHAPITRE XVII

La famille impériale.

Je vis enfin ce monarque, absolu par les lois comme par les mœurs, et si modéré par son propre penchant. Présentée d’abord à l’impératrice Élisabeth, elle m’apparut comme l’ange protecteur de la Russie. Ses manières sont très réservées, mais ce qu’elle dit est plein de vie, et c’est au foyer de toutes les pensées généreuses que ses sentiments et ses opinions ont pris de la force et de la chaleur. Je fus émue en l’écoutant, par quelque chose d’inexprimable, qui ne tenait point à sa grandeur, mais à l’harmonie de son âme ; il y avait longtemps que je ne connaissais plus l’accord de la puissance et de la vertu. Comme je m’entretenais avec l’impératrice, la porte s’ouvrit, et l’empereur Alexandre me fit l’honneur de venir me parler. Ce qui me frappa d’abord en lui, c’est une expression de bonté et de dignité telle, que ces deux qualités paraissent inséparables, et qu’il semble n’en avoir fait qu’une seule. Je fus aussi très touchée de la simplicité noble avec laquelle il aborda les grands intérêts de l’Europe, dès les premières phrases qu’il voulut bien m’adresser. J’ai toujours considéré comme un signe de médiocrité cette crainte de traiter les questions sérieuses, qu’on a inspirée à la plupart des souverains de l’Europe ; ils ont peur de prononcer des mots qui aient un sens réel. L’empereur Alexandre, au contraire, s’entretint avec moi comme l’auraient fait les hommes d’État de l’Angleterre, qui mettent leur force en eux-mêmes, et non dans les barrières dont on peut s’environner. L’empereur Alexandre, que Napoléon a tâché de faire méconnaître, est un homme d’un esprit et d’une instruction remarquables, et je ne crois pas qu’il pût trouver dans son empire un ministre plus fort que lui dans tout ce qui tient au jugement des affaires et à leur direction. Il ne me cacha point qu’il regrettait l’admiration à laquelle il s’était livré dans ses rapports avec Napoléon. L’aïeul d’Alexandre avait de même ressenti un grand enthousiasme pour Frédéric II. Dans ces sortes d’illusions qu’inspire un homme extraordinaire, il y a toujours un motif généreux, quelques erreurs qui puissent en résulter. L’empereur Alexandre peignait cependant avec beaucoup de sagacité l’effet qu’avaient produit sur lui ces conversations de Bonaparte, dans lesquelles il disait les choses les plus opposées, comme si l’on avait dû toujours s’étonner de chacune, sans songer qu’elles étaient contradictoires. Il me racontait aussi les leçons à la Machiavel que Napoléon avait cru convenable de lui donner. « Voyez, lui disait-il, j’ai soin de brouiller mes ministres et mes généraux entre eux, afin qu’ils me révèlent les torts les uns des autres ; j’entretiens autour de moi une jalousie continuelle par la manière dont je traite ceux qui m’environnent : un jour l’un se croit préféré, le lendemain l’autre, et jamais aucun ne peut être assuré de ma faveur. » Quelle théorie tout à la fois commune et vicieuse ! et ne viendra-t-il pas une fois un homme supérieur à cet homme qui en démontrera l’inutilité ? Ce qu’il faut à la cause sacrée de la morale, c’est qu’elle serve d’une manière éclatante à de grands succès dans le monde ; celui qui sent toute la dignité de cette cause lui sacrifierait avec bonheur tous les succès ; mais il faut encore apprendre à ces présomptueux, qui croient trouver la profondeur de la pensée dans les vices de l’âme, que s’il y a quelquefois de l’esprit dans l’immoralité, il y a du génie dans la vertu. En me convainquant de la bonne foi de l’empereur Alexandre dans ses rapports avec Napoléon, je fus en même temps persuadée qu’il n’imiterait pas l’exemple des malheureux souverains de l’Allemagne, et ne signerait pas de paix avec celui qui est l’ennemi des peuples autant que des rois. Une âme noble ne peut être trompée deux fois par la même personne. Alexandre donne et retire sa confiance avec la plus grande réflexion. Sa jeunesse et ses avantages extérieurs ont pu seuls, dans le commencement de son règne, le faire soupçonner de légèreté ; mais il est sérieux, autant que pourrait l’être un homme qui aurait connu le malheur. Alexandre m’exprima ses regrets de n’être pas un grand capitaine : je répondis à cette noble modestie qu’un souverain était plus rare qu’un général, et que soutenir l’esprit public de sa nation par son exemple, c’était gagner la plus importante des batailles, et la première de ce genre qui eût été gagnée. L’empereur me parla avec enthousiasme de sa nation et de tout ce qu’elle était capable de devenir. Il m’exprima le désir, que tout le monde lui connaît, d’améliorer l’état des paysans encore soumis à l’esclavage. « Sire, lui dis-je, votre caractère est une constitution pour votre empire, et votre conscience en est la garantie. — Quand cela serait, me répondit-il, je ne serais jamais qu’un accident heureux[18]. » Belles paroles, les premières, je crois, de ce genre qu’un monarque absolu ait prononcées ! Que de vertus il faut pour juger le despotisme en étant despote ! et que de vertus pour n’en jamais abuser, quand la nation qu’on gouverne s’étonne presque d’une si rare modération !

À Pétersbourg surtout, les grands seigneurs ont moins de libéralité dans leurs principes que l’empereur lui-même. Habitués à être les maîtres absolus de leurs paysans, ils veulent que le monarque, à son tour, soit tout-puissant pour maintenir la hiérarchie du despotisme. L’État des bourgeois n’existe pas encore en Russie ; mais cependant il commence à se former ; les fils des prêtres, ceux des négociants, quelques paysans qui ont obtenu de leurs seigneurs la liberté de se faire artistes, peuvent être considérés comme un troisième Ordre dans l’État. La noblesse russe, d’ailleurs, ne ressemble pas à celle d’Allemagne ou de France ; on est noble en Russie dès qu’on a un grade militaire. Sans doute les grandes familles, telles que les Narischkin, les Dolgorouki, les Gallitzin, etc., seront toujours au premier rang dans l’empire, mais il n’en est pas moins vrai que les avantages aristocratiques appartiennent à des hommes que la volonté du prince a créés nobles en un jour, et toute l’ambition des bourgeois est de faire leurs fils officiers, afin qu’ils soient dans la classe privilégiée. De là vient que toute éducation est finie à quinze ans ; on se précipite dans l’état militaire le plus tôt possible, et tout le reste est négligé. Certes ce n’est pas le moment de blâmer un ordre de choses qui a produit une si belle résistance ; dans un temps plus calme, on pourrait dire avec vérité qu’il y a, sous les rapports civils, de grandes lacunes dans l’administration intérieure de la Russie. L’énergie et la grandeur sont dans la nation ; mais l’ordre et les lumières manquent souvent encore, soit dans le gouvernement, soit dans la conduite privée des individus. Pierre Ier, en rendant européenne la Russie, lui a donné sûrement de grands avantages ; mais il a fait payer ces avantages par l’établissement d’un despotisme que son père avait préparé, et qui a été consolidé par lui. Catherine II, au contraire, a tempéré l’usage du pouvoir absolu, dont elle n’était point l’auteur. Si les circonstances politiques de l’Europe ramenaient la paix, c’est-à-dire si un seul homme ne dispensait plus le mal sur la terre, on verrait Alexandre uniquement occupé d’améliorer son pays, chercher lui-même quelles sont les lois qui pourraient garantir à la Russie le bonheur dont elle ne peut être assurée que pendant la vie de son maître actuel.

De chez l’empereur j’allai chez sa respectable mère, cette princesse à qui la calomnie n’a jamais pu supposer un sentiment qui ne fût pour son époux, pour ses enfants, ou pour la famille des infortunés dont elle est la protectrice. Je raconterai plus loin de quelle manière elle dirige cet empire de charité qu’elle exerce au milieu de l’empire tout-puissant de son fils. Elle demeure au palais de la Tauride, et, pour arriver dans son appartement, il faut traverser une salle bâtie par le prince Potemkin : cette salle est d’une grandeur incomparable ; un jardin d’hiver en occupe une partie, et on voit les plantes et les arbres à travers les colonnes qui entourent l’enceinte du milieu. Tout est colossal dans cette demeure ; les conceptions du prince qui l’a construite étaient bizarrement gigantesques. Il faisait bâtir des villes en Crimée, seulement pour que l’impératrice les vît sur son passage ; il ordonnait l’assaut d’une forteresse pour plaire à une belle femme, la princesse Dolgorouki, qui avait dédaigné son hommage. La faveur de sa souveraine l’a créé ce qu’il s’est montré ; mais l’on voit néanmoins dans la plupart des grands hommes de la Russie, tels que Menzikoff, Souvarow, Pierre Ier lui-même, et plus anciennement encore Ivan Basiliewitch, quelque chose de fantasque, de violent et d’ironique tout ensemble. L’esprit était chez eux une arme plutôt qu’une jouissance, et c’était par l’imagination qu’ils étaient menés. Générosité, barbarie, passions effrénées, religion superstitieuse, tout se rencontrait dans le même caractère. Encore aujourd’hui, la civilisation, en Russie, n’a pas pénétré jusqu’au fond, même chez les grands seigneurs ; ils imitent extérieurement les autres peuples, mais tous sont russes dans l’âme, et c’est ce qui fait leur force et leur originalité, l’amour de la patrie étant, après celui de Dieu, le plus beau sentiment que les hommes puissent éprouver. Il faut que cette patrie soit fortement distincte des autres contrées qui l’environnent, pour inspirer un attachement prononcé ; les peuples qui se confondent par nuances les uns dans les autres, ou qui sont divisés en plusieurs États détachés, ne se dévouent pas avec une véritable passion à l’association conventionnelle à laquelle ils ont attaché le nom de patrie.

CHAPITRE XVIII

Mœurs des grands seigneurs russes.

J’allai passer un jour à la campagne de M. Narischkin, grand chambellan de la Cour, homme aimable, facile et poli, mais qui ne sait pas exister sans une fête ; c’est chez lui qu’on a vraiment l’idée de cette vivacité dans les goûts, qui explique les défauts et les qualités des Russes. La maison de M. Narischkin est toujours ouverte, et, quand il n’a que vingt personnes à sa campagne, il s’ennuie de cette retraite philosophique. Obligeant pour les étrangers, toujours en mouvement, et néanmoins très capable de la réflexion qu’il faut pour bien se conduire dans une Cour ; avide des jouissances d’imagination, et ne trouvant ces jouissances que dans les choses, et non dans les livres ; impatient partout ailleurs qu’à la Cour, spirituel quand il lui est avantageux de l’être, magnifique plutôt qu’ambitieux, et cherchant en tout une certaine grandeur asiatique dans laquelle la fortune et le rang se signalent plus que les avantages particuliers à la personne. Sa campagne est aussi agréable que peut l’être une nature créée de main d’homme : tout le pays environnant est aride et marécageux ; c’est une oasis que cette demeure. En montant sur la terrasse, on voit le golfe de Finlande, et l’on aperçoit dans le lointain le palais que Pierre Ier avait fait bâtir sur ses bords ; mais l’espace qui sépare de la mer et du palais est presque inculte, et le parc de M. Narischkin charme seul les regards. Nous allâmes dîner dans la maison des Moldaves, c’est-à-dire dans une salle construite selon le goût de ces peuples ; elle était arrangée pour se garantir de l’ardeur du soleil, précaution assez inutile en Russie. Cependant l’imagination est tellement frappée de l’idée qu’on vit chez un peuple qui n’est au Nord que par accident, qu’il paraît naturel d’y retrouver les usages du Midi, comme si les Russes devaient faire arriver un jour à Pétersbourg le climat de leur ancienne patrie. La table était couverte de fruits de tous les pays, suivant la coutume tirée de l’Orient, de ne faire paraître que les fruits, tandis qu’une foule de serviteurs apportent à chaque convive les viandes et les légumes qu’il faut pour les nourrir.

On nous fit entendre cette musique de cors particulière à la Russie, et dont on a souvent parlé. Sur vingt musiciens, chacun fait entendre une seule et même note, toutes les fois qu’elle revient ; ainsi chacun de ces hommes porte le nom de la note qu’il est chargé d’exécuter. On dit, en les voyant passer : Voilà le sol, le mi ou le de M. Narischkin. Les cors vont en grossissant de rang en rang, et quelqu’un appelait, avec raison, cette musique un orgue vivant. De loin l’effet en est très beau ; la justesse et la pureté de l’harmonie font naître les plus nobles pensées ; mais, quand on s’approche de ces pauvres musiciens, qui sont là comme des tuyaux rendant un son, et ne pouvant participer par leur propre émotion à celle qu’ils produisent, le plaisir se refroidit : on n’aime pas à voir les beaux-arts transformés en arts mécaniques, et pouvant s’apprendre de force comme l’exercice.

Des habitants de l’Ukraine, vêtus de rouge, vinrent ensuite nous chanter des airs de leur pays, singulièrement agréables, tantôt gais, tantôt mélancoliques, tantôt l’un et l’autre tout ensemble. Ces airs cessent quelquefois brusquement au milieu de la mélodie, comme si l’imagination de ces peuples se fatiguait à terminer ce qui lui plaisait d’abord, ou trouvait plus piquant de suspendre le charme dans le moment même où il agit avec le plus de puissance. C’est ainsi que la sultane des Mille et une Nuits interrompt toujours son récit lorsque l’intérêt est le plus vif.

M. Narischkin, au milieu de ces plaisirs variés, proposa de porter un toast au succès des armes réunies des Russes et des Anglais, et donna, dans cet instant, le signal à son artillerie presque aussi bruyante que celle d’un souverain. L’ivresse de l’espérance saisit tous les convives ; moi, je me sentis baignée de larmes. Fallait-il qu’un tyran étranger me réduisît à désirer que les Français fussent vaincus ! « Je souhaite, dis-je alors, la chute de celui qui opprime la France comme l’Europe ; car les véritables Français triompheront s’il est repoussé. » Les Anglais, les Russes, et M. Narischkin le premier, approuvèrent mon impression, et ce nom de France, jadis semblable à celui d’Armide, fut encore entendu avec bienveillance par les chevaliers de l’Orient et de la mer, qui allaient combattre contre elle.

Des Kalmouks aux traits aplatis sont élevés chez les seigneurs russes, comme pour conserver un échantillon de ces Tartares que les Esclavons ont vaincus. Dans ce palais Narischkin couraient deux ou trois de ces Kalmouks à demi sauvages. Ils sont assez agréables dans l’enfance, mais ils perdent, dès l’âge de vingt ans, tout le charme de la jeunesse ; opiniâtres, quoique esclaves, ils amusent leurs maîtres par leur résistance, comme un écureuil qui se débat entre les barreaux de sa cage. Cet échantillon de l’espèce humaine avilie était pénible à regarder : il me semblait voir, au milieu de toutes les pompes du luxe, une image de ce que l’homme peut devenir quand il n’a de dignité ni par la religion ni par les lois, et ce spectacle rabaissait l’orgueil que peuvent inspirer les jouissances de la splendeur.

De longues voitures de promenade, attelées des plus beaux chevaux, nous conduisirent, après dîner, dans le parc. C’était à la fin d’août ; cependant le ciel était pâle, les gazons d’un vert presque artificiel, parce qu’ils n’étaient entretenus qu’à force de soins. Les fleurs mêmes semblaient une jouissance aristocratique, tant il fallait de frais pour en avoir. On n’entendait point le ramage des oiseaux dans les bois, ils ne se fiaient point à cet été d’un moment ; on ne voyait pas non plus de bestiaux dans les prairies ; on n’aurait pas osé leur livrer des plantes qui avaient coûté tant de peines à cultiver. L’eau coulait à peine, et seulement à l’aide des machines qui la dirigeaient dans le jardin où toute cette nature avait l’air d’une décoration de fête qui disparaîtrait quand les spectateurs n’y seraient plus. Nos calèches s’arrêtèrent devant une fabrique du jardin qui représentait un camp tartare ; là, tous les musiciens réunis commencèrent à se faire entendre de nouveau : le bruit des cors et des cymbales enivrait la pensée. Pour mieux achever de s’étourdir, on imitait, pendant l’été, ces traîneaux dont la rapidité console les Russes de l’hiver ; on roulait sur des planches, du haut d’une montagne en bois, avec la vitesse d’un éclair. Ce jeu charmait les femmes aussi bien que les hommes, et leur faisait partager un peu ces plaisirs de la guerre qui consistent dans l’émotion du danger et dans la promptitude animée de tous les mouvements. Ainsi se passait le temps ; car on renouvelait presque tous les jours ce qui me paraissait une fête. À quelques différences près, la plupart des grandes maisons de Pétersbourg ont la même manière d’être ; il ne peut y être question, comme on voit, d’aucun genre d’entretien suivi, et l’instruction n’est d’aucune utilité dans ce genre de société ; mais, quand on fait tant que de vouloir réunir chez soi un grand nombre de personnes, les fêtes sont, après tout, la seule façon de prévenir l’ennui que la foule dans les salons fait toujours naître.

Au milieu de tout ce bruit, y a-t-il de l’amour ? demanderaient les Italiennes, qui ne connaissent guère d’autre intérêt dans la société que le plaisir de voir celui dont elles veulent se faire aimer. J’ai passé trop peu de temps à Pétersbourg pour me faire une idée juste de ce qui tient à l’intérieur des familles ; cependant il m’a semblé que, d’une part, il y avait plus de vertus domestiques qu’on ne le disait ; mais que, de l’autre, l’amour sentimental y était très rarement connu. Les coutumes de l’Asie, qui se retrouvent à chaque pas, font que les femmes ne se mêlent point de l’intérieur de leur ménage ; c’est le mari qui dirige tout, et la femme seulement se pare de ses dons, et reçoit les personnes qu’il invite. Le respect des mœurs est déjà bien plus grand qu’il ne l’était, à Pétersbourg, du temps de ces souverains et souveraines qui dépravaient l’opinion par leur exemple. Les deux impératrices actuelles ont fait aimer les vertus dont elles offrent le modèle. Cependant, à cet égard comme à beaucoup d’autres, les principes de morale ne sont point fixement établis dans la tête des Russes. L’ascendant du maître y a toujours été si fort, que d’un règne à l’autre toutes les maximes sur tous les sujets peuvent être changées. Les Russes, hommes et femmes, portent d’ordinaire dans l’amour l’impétuosité qui les caractérise ; mais leur esprit de changement les fait aussi renoncer facilement à leur choix. Un certain désordre d’imagination ne permet pas de trouver du bonheur dans la durée. La culture d’esprit, qui multiplie le sentiment par la poésie et les beaux-arts, est très rare chez les Russes, et, dans ces natures fantasques et véhémentes, l’amour est plutôt une fête ou un délire qu’une affection profonde et réfléchie. C’est donc un tourbillon continuel que la bonne compagnie en Russie ; et peut-être que l’extrême prudence à laquelle un gouvernement despotique accoutume, fait que les Russes sont charmés de n’être point exposés, par l’entraînement de la conversation, à parler sur des sujets qui puissent avoir une conséquence quelconque. C’est à cette réserve qui, sous divers règnes, ne leur a été que trop nécessaire, qu’il faut attribuer le manque de vérité dont on les accuse. Les raffinements de la civilisation altèrent en tous pays la sincérité du caractère ; mais quand le souverain a le pouvoir illimité d’exiler, d’emprisonner, d’envoyer en Sibérie, etc., etc., sa puissance est quelque chose de trop fort pour la nature humaine. On aurait pu rencontrer des hommes assez fiers pour dédaigner la faveur, mais il faut de l’héroïsme pour braver la persécution, et l’héroïsme ne peut être une qualité universelle.

Aucune de ces réflexions, on le sait, ne s’applique au gouvernement actuel, puisque son chef est parfaitement juste comme empereur, et singulièrement généreux comme homme. Mais les sujets conservent les défauts de l’esclavage, longtemps après que le souverain même voudrait les leur ôter. On a vu néanmoins, par la suite de cette guerre, que de vertus les Russes mêmes de la Cour ont montrées. Quand j’étais à Pétersbourg on ne voyait presque pas de jeunes gens dans la société ; tous étaient partis pour l’armée. Des hommes mariés, des fils uniques, des seigneurs, possesseurs d’une immense fortune, servaient en qualité de simples volontaires, et lorsqu’ils ont vu leurs terres et leurs maisons ravagées, ils n’ont songé à des pertes que pour se venger, et jamais pour capituler avec l’ennemi. De telles qualités l’emportent sur tout ce qu’une administration encore vicieuse, une civilisation nouvelle et des institutions despotiques peuvent avoir entraîné d’abus, de désordres et de travers.

CHAPITRE XIX

Établissements d’instruction publique. – Institut de Sainte-Catherine.

Nous allâmes voir le cabinet d’histoire naturelle, qui est remarquable par les productions de la Sibérie. Les fourrures de ce pays ont excité l’avidité des Russes, comme les mines d’or du Mexique celle des Espagnols. Il y a eu un temps, en Russie, pendant lequel la monnaie de change consistait encore en peaux de martre et d’écureuil, tant le besoin de se garantir des frimas était universel. Ce qu’il y a de plus curieux dans le musée de Pétersbourg, c’est une riche collection d’ossements d’animaux antédiluviens, et en particulier les restes du mammouth gigantesque qui a été trouvé presque intact dans les glaces de la Sibérie. Il paraît, d’après les observations géologiques, que le monde a une histoire bien plus ancienne que celle que nous connaissons : l’infini fait peur en toutes choses. Maintenant les habitants et les animaux même de cette extrémité du monde habité sont comme pénétrés du froid qui fait expirer la nature à quelques lieues au-delà de leur contrée, la couleur des animaux se confond avec celle de la neige, et la terre semble se perdre dans les glaces et les brouillards qui terminent ici-bas la création. Je fus frappée de la figure des habitants du Kamtchatka, qu’on trouve parfaitement imités dans le cabinet de Pétersbourg. Les prêtres de ce pays, nommés shamanes, sont des espèces d’improvisateurs ; ils portent par-dessus leur tunique d’écorce d’arbre une sorte de réseau d’acier, auquel sont attachés plusieurs morceaux de fer, dont le bruit est très fort dès que l’improvisateur s’agite ; il a des moments d’inspiration qui ressemblent beaucoup à des attaques de nerfs, et c’est plutôt par la sorcellerie que par le talent qu’il fait impression sur le peuple. L’imagination, dans des pays aussi tristes, n’est guère remarquable que par la peur, et la terre même semble repousser l’homme par l’épouvante qu’elle lui cause.

Je vis ensuite la citadelle dans l’enceinte de laquelle est l’église où sont déposés les cercueils de tous les souverains, depuis Pierre le Grand : ces cercueils ne sont point enfermés dans des monuments ; ils sont exposés comme le jour de la cérémonie funèbre, et l’on se croit tout près de ces morts, dont une simple planche paraît nous séparer. Lorsque Paul Ier parvint au trône, il fit couronner les restes de son père, Pierre III, qui, n’ayant pas reçu cet honneur pendant sa vie, ne pouvait être placé à la citadelle. On recommença, par l’ordre de Paul Ier, la cérémonie de l’enterrement pour son père et pour sa mère, Catherine II. L’un et l’autre furent de nouveau exposés ; de nouveau, quatre chambellans gardèrent leurs corps comme s’ils eussent expiré la veille, et les deux cercueils sont placés l’un à côté de l’autre, forcés de vivre en paix sous l’empire de la mort. Parmi les souverains qui ont possédé le pouvoir despotique transmis par Pierre Ier, il en est plusieurs qu’une conspiration sanglante a renversés du trône. Ces mêmes courtisans, qui n’ont pas la force de dire à leur maître la moindre vérité, savent conspirer contre lui, et la plus profonde dissimulation accompagne nécessairement ce genre de révolution politique ; car il faut combler de respect celui qu’on veut assassiner. Et cependant que deviendrait un pays gouverné despotiquement, si un tyran au-dessus de toutes les lois n’avait rien à craindre des poignards ? Horrible alternative, et qui suffit pour montrer ce que c’est que des institutions où il faut compter le crime comme balance des pouvoirs.

Je rendis hommage à Catherine II, en allant à son habitation à la campagne (Sarskozelo). Ce palais et le jardin sont arrangés avec beaucoup d’art et de magnificence ; mais déjà l’air était très froid, bien que nous fussions à peine au 1er de septembre, et c’était un contraste singulier que ces fleurs du Midi agitées par le vent du nord. Tous les traits qu’on recueille de Catherine II, comme souveraine, pénètrent d’admiration pour elle ; et je ne sais si les Russes ne lui doivent pas, plus qu’à Pierre Ier, l’heureuse persuasion qu’ils sont invincibles, persuasion qui a tant contribué à leur succès. Le charme d’une femme tempérait l’action du pouvoir, et mêlait de la galanterie chevaleresque au succès dont on lui faisait hommage. Catherine II avait au suprême degré le bon sens du gouvernement ; un esprit plus brillant que le sien aurait moins ressemblé à du génie, et sa haute raison inspirait un profond respect à ces Russes, qui se défient de leur propre imagination, et souhaitent qu’on la dirige avec sagesse. Tout près de Sarskozelo est le palais de Paul Ier, demeure charmante, parce que l’impératrice douairière et ses filles y ont placé les chefs-d’œuvre de leurs talents et de leur bon goût. Ce lieu rappelle l’admirable patience de cette mère et de ses filles, que rien n’a pu détourner de leurs vertus domestiques.

Je me laissais aller au plaisir que me causaient les objets nouveaux que je visitais chaque jour, et je ne sais comment j’avais oublié la guerre dont dépendait le sort de l’Europe ; ce m’était un vif plaisir d’entendre exprimer à tout le monde les sentiments que j’avais étouffés si longtemps dans mon âme, qu’il me semblait que l’on n’avait plus rien à craindre, et que de telles vérités étaient toutes-puissantes dès qu’elles étaient connues. Néanmoins les revers se succédaient sans que le public en fût informé. Un homme d’esprit a dit que tout était mystère à Pétersbourg, quoique rien ne fût secret : et, en effet, on finit par découvrir le vrai ; mais l’habitude de se taire est telle parmi les courtisans russes, qu’ils dissimulent la veille ce qui doit être connu le lendemain, et que c’est toujours involontairement qu’ils révèlent ce qu’ils savent. Un étranger me dit que Smolensk était pris, et Moscou dans le plus grand danger. Le découragement s’empara de moi. Je crus voir recommencer la déplorable histoire des paix d’Autriche et de Prusse, amenées par la conquête de leurs capitales. C’était le même tour, joué pour la troisième fois ; mais il pouvait encore réussir. Je n’apercevais pas l’esprit public, l’apparente mobilité des impressions des Russes m’empêchait de l’observer. L’abattement avait glacé tous les esprits, et j’ignorais que, chez ces hommes aux impressions véhémentes, cet abattement précède un réveil terrible. On voit de même, dans les gens du peuple, une paresse inconcevable jusqu’au moment où leur activité se ranime ; alors elle ne connaît aucun obstacle, ne redoute aucun danger, et semble triompher des éléments comme des hommes.

Je savais que l’administration intérieure, celle de la guerre comme celle de la justice, tombaient souvent entre les mains les plus vénales, et que, par les dilapidations que se permettaient les employés subalternes, l’on ne pouvait avoir aucune idée juste ni du nombre des troupes, ni des mesures prises pour les approvisionner ; car le mensonge et le vol sont inséparables, et dans un pays où la civilisation est si nouvelle, la classe intermédiaire n’a ni la simplicité des paysans, ni la grandeur des boyards ; et nulle opinion publique ne contient encore cette troisième classe, dont l’existence est si récente, et qui a perdu la naïveté de la foi populaire sans avoir appris le point d’honneur. On voyait aussi se développer des sentiments d’envie entre les chefs de l’armée. Il est dans la nature d’un gouvernement despotique de faire naître, même malgré lui, la jalousie parmi ceux qui l’entourent : la volonté d’un seul homme pouvant changer en entier le sort de chaque individu, la crainte et l’espérance ont trop de marge pour ne pas agiter sans cesse cette jalousie, d’ailleurs très excitée par un autre mouvement, la haine des étrangers. Le général qui commandait l’armée russe, M. Barclay de Tolly, quoique né sur le territoire de l’empire, n’était pas purement de la race esclavonne, et c’en était assez pour qu’il ne pût conduire les Russes à la victoire ; de plus, il avait tourné ses talents distingués vers les systèmes des campements, des positions, des manœuvres, tandis que l’art militaire qui convient aux Russes, c’est l’attaque. Les faire reculer, même par un calcul sage et bien raisonné, c’est refroidir en eux cette impétuosité dont ils tirent toute leur force. Les auspices de la campagne étaient donc les plus tristes du monde, et le silence qu’on gardait à cet égard était plus effrayant encore. Les Anglais donnent dans leurs feuilles publiques le compte le plus exact, homme par homme, des blessés, des prisonniers et des tués dans chaque affaire ; noble candeur d’un gouvernement qui est aussi sincère envers la nation qu’envers son monarque, leur reconnaissant à tous les deux les mêmes droits à savoir dans quel état est la chose publique. Je me promenais avec une tristesse profonde dans cette belle ville de Pétersbourg, qui pouvait devenir la proie du vainqueur. Quand, le soir, je revenais des îles et que je voyais la pointe dorée de la citadelle, qui semblait jaillir dans les airs comme un rayon de feu, lorsque la Neva réfléchissait les quais de marbre et les palais qui l’entourent, je me représentais toutes ces merveilles flétries par l’arrogance d’un homme qui viendrait dire, comme Satan sur le haut de la montagne : « Les royaumes de la terre sont à moi. » Tout ce qu’il y avait de beau et de bon à Pétersbourg me semblait en présence d’une destruction prochaine et je ne savais en jouir sans que cette douloureuse pensée me poursuivît.

J’allai voir les établissements d’éducation que l’impératrice a fondés, et là, plus encore qu’au milieu des palais, mon anxiété redoublait ; car il suffit que le souffle de la tyrannie de Bonaparte ait approché des institutions qui tendent à l’amélioration de l’espèce humaine, pour que leur pureté soit altérée. L’institut de Sainte-Catherine se compose de deux maisons, contenant chacune deux cent cinquante jeunes filles nobles ou bourgeoises ; elles y sont élevées sous l’inspection de l’impératrice, avec des soins qui surpassent ceux mêmes qu’une famille riche pourrait donner à ses enfants. L’ordre et l’élégance se font remarquer dans les moindres détails de cet institut, et le sentiment de religion et de morale le plus pur y préside à tout ce que les beaux-arts peuvent développer. Les femmes russes ont si naturellement de la grâce, qu’en entrant dans cette salle, où toutes les jeunes filles nous saluèrent, je n’en vis pas une seule qui ne mît dans cette révérence toute la politesse et la modestie que cette simple action pouvait exprimer. Les jeunes personnes furent invitées à nous montrer les divers talents qui les distinguaient, et l’une d’elles, sachant par cœur des morceaux des meilleurs écrivains français, me récita quelques-unes des pages les plus éloquentes de mon père, dans son Cours de morale religieuse. Cette attention si délicate venait peut-être de l’impératrice elle-même. J’éprouvais l’émotion la plus vive en entendant prononcer ce langage qui, depuis tant d’années, n’avait plus d’asile que dans mon cœur. Par-delà l’empire de Bonaparte, en tout pays la postérité commence, et la justice se manifeste envers ceux qui, dans la tombe même, ont ressenti l’atteinte de ses calomnies impériales. Les jeunes personnes de l’institut de Sainte-Catherine, avant de se mettre à table, chantaient des psaumes en chœur ; ce grand nombre de voix, si pures et si douces, me causa un attendrissement mêlé d’amertume. Que ferait la guerre, au milieu d’établissements si paisibles ? où ces colombes fuiraient-elles les armes du vainqueur ? Après le repas, les jeunes filles se rassemblèrent dans une salle superbe, où elles dansèrent toutes ensemble. La beauté de leurs traits n’avait rien de frappant, mais leur grâce était extraordinaire ; ce sont des filles de l’Orient, avec toute la décence que les mœurs chrétiennes ont introduite parmi les femmes. Elles exécutèrent d’abord une ancienne danse sur l’air de Vive Henri IV, vive ce roi vaillant ! Combien il y avait loin des temps que rappelait cet air à l’époque actuelle ! Deux petites filles de dix ans, avec des mines rondes, terminèrent le ballet par le pas russe : cette danse prend quelquefois le caractère voluptueux de l’amour ; mais, exécutée par des enfants, l’innocence de cet âge s’y mêlait à l’originalité nationale. On ne saurait peindre l’intérêt qu’inspiraient ces talents aimables, cultivés par la main délicate et généreuse d’une femme et d’une souveraine.

Un institut pour les sourds-muets, un autre pour les aveugles, sont également sous l’inspection de l’impératrice. L’empereur, de son côté, donne beaucoup de soin à l’école des cadets, dirigée par un homme d’un esprit supérieur, le général Klinger. Tous ces établissements sont vraiment utiles, mais on pourrait leur reprocher trop de splendeur. Au moins faudrait-il que sur divers points de l’empire on pût donner, non des écoles aussi soignées, mais quelques établissements qui donnassent au peuple des connaissances élémentaires. Tout a commencé par le luxe, en Russie ; et le faîte a, pour ainsi dire, précédé les fondements. Il n’y a que deux grandes villes en Russie, Pétersbourg et Moscou ; les autres méritent à peine d’être citées : elles sont d’ailleurs séparées par de très grandes distances : les châteaux mêmes des grands seigneurs sont si éloignés les uns des autres, qu’à peine si les propriétaires peuvent communiquer entre eux. Enfin, les habitants sont tellement dispersés dans cet empire, que les connaissances des uns ne peuvent guère être utiles aux autres. Les paysans ne comptent qu’à l’aide d’une machine à calculer, et les commis de la poste eux-mêmes suivent cette méthode. Les popes grecs ont beaucoup moins de savoir que les curés catholiques, et surtout que les ministres protestants ; de manière que le clergé, en Russie, n’est point propre à instruire le peuple, comme dans d’autres pays de l’Europe. Le lien de la nation consiste dans la religion et le patriotisme ; mais il n’y a point un foyer de lumières dont les rayons puissent se répandre sur toutes les parties de l’empire, et les deux capitales ne sauraient encore communiquer aux provinces ce qu’elles ont recueilli en fait de littérature et de beaux-arts. Si ce pays avait pu jouir de la paix, il aurait éprouvé tous les genres d’améliorations sous le règne bienfaisant d’Alexandre. Mais qui sait si les vertus développées par une telle guerre ne sont pas précisément celles qui doivent régénérer les nations ?

Les Russes n’ont eu, jusqu’à présent, d’hommes de génie que pour la carrière militaire ; dans tous les autres arts ils ne sont qu’imitateurs : mais aussi l’imprimerie n’a été introduite chez eux que depuis cent vingt ans. Les autres peuples européens se sont civilisés à peu près simultanément, et ils ont pu mêler leur génie naturel aux connaissances acquises : chez les Russes, ce mélange ne s’est point encore opéré. De même qu’on voit deux rivières, après leur jonction, couler dans le même lit sans confondre leurs flots, de même la nature et la civilisation sont réunies chez les Russes, sans être identifiées l’une avec l’autre : et, suivant les circonstances, le même homme s’offre à vous tantôt comme un Européen qui semble n’exister que dans les formes sociales, tantôt comme un Esclavon qui n’écoute que les passions les plus furieuses. Le génie leur viendra dans les beaux-arts, et surtout dans la littérature, quand ils auront trouvé le moyen de faire entrer leur véritable naturel dans le langage, comme ils le montrent dans les actions.

Je vis représenter une tragédie russe, dont le sujet était la délivrance des Moscovites lorsqu’ils repoussèrent les Tartares par-delà Kazan. Le prince de Smolensk paraissait dans l’ancien costume des boyards, et l’armée tartare s’appelait la Horde dorée. Cette pièce était presque en entier selon les régies de l’art dramatique français ; le rythme des vers, la déclamation, la coupe des scènes, tout était français ; une seule situation tenait aux mœurs russes, c’était la terreur profonde qu’inspirait à une jeune fille la crainte de la malédiction de son père. L’autorité paternelle est presque aussi forte dans le peuple russe qu’en Chine, et c’est toujours chez le peuple qu’il faut chercher la sève du génie national. La bonne compagnie de tous les pays se ressemble, et rien n’est moins propre que ce monde élégant à fournir des sujets de tragédie. Parmi tous ceux qu’offre l’histoire de Russie, il en est un qui m’a frappée particulièrement. Ivan le Terrible, étant déjà devenu vieux, assiégeait Novogorod. Les boyards, le voyant affaibli, lui demandèrent s’il ne voulait pas donner le commandement de l’assaut à son fils. Sa fureur fut si grande à cette proposition, que rien ne put l’apaiser : son fils se prosterna à ses pieds ; il le repoussa avec un coup d’une telle violence, que deux jours après le malheureux en mourut. Le père alors, au désespoir, devint indifférent à la guerre comme au pouvoir, et ne survécut que peu de mois à son fils. Cette révolte d’un vieillard despote contre la marche du temps est quelque chose de grand et de solennel ; et l’attendrissement qui succéda à la fureur, dans cette âme féroce, représente l’homme tel qu’il sort des mains de la nature, tantôt irrité par l’égoïsme, tantôt retenu par l’affection.

Une loi de Russie infligeait la même peine à celui qui estropiait le bras d’un homme qu’à celui qui le tuait. En effet, l’homme, en Russie, consiste surtout dans sa force militaire ; tous les autres genres d’énergie tiennent à des mœurs et à des institutions que l’état actuel de la Russie n’a point encore développées. Les femmes cependant semblaient pénétrées, à Pétersbourg, de cet honneur patriotique qui fait la puissance morale d’un État. La princesse Dolgorouki, la baronne de Strogonoff, et plusieurs autres également du premier rang, savaient déjà qu’une partie de leur fortune avait grandement souffert par le ravage de la province de Smolensk, et elles paraissaient n’y songer que pour encourager leurs pareilles à tout sacrifier comme elles. La princesse Dolgorouki me raconta qu’un vieillard à longue barbe, placé sur une hauteur qui domine Smolensk, disait, en pleurant, à son petit-fils qu’il tenait sur ses genoux : « Jadis, mon enfant, les Russes allaient remporter des victoires à l’extrémité de l’Europe ; maintenant les étrangers viennent les attaquer chez eux. » Cette douleur du vieillard ne fut pas vaine, et nous verrons bientôt combien ses larmes ont été rachetées.

CHAPITRE XX

Départ pour la Suède. – Passage en Finlande.

L’empereur quitta Pétersbourg, et l’on apprit qu’il était allé à Abo, où il devait voir le général Bernadotte, prince royal de Suède. Dès ce moment il n’y eut plus de doute sur le parti que ce prince avait résolu de prendre dans la guerre actuelle, et il n’en était point de plus important alors pour le salut de la Russie, et par conséquent pour celui de l’Europe. On en verra l’influence se développer dans la suite de ce récit. La nouvelle de l’entrée des Français à Smolensk arriva pendant la conférence du prince de Suède et de l’empereur de Russie ; c’est là qu’Alexandre prit, avec lui-même et avec le prince royal, son allié, l’engagement de ne jamais signer la paix. « Pétersbourg serait pris, dit-il, que je me retirerais en Sibérie. J’y reprendrais nos anciennes coutumes, et, comme nos ancêtres à longues barbes, nous reviendrions de nouveau conquérir l’empire. — Cette résolution affranchira l’Europe », s’écria le prince de Suède, et sa prédiction commence à s’accomplir.

Je revis une seconde fois l’Empereur Alexandre à son retour d’Abo, et l’entretien que j’eus l’honneur d’avoir avec lui me convainquit tellement de la fermeté de sa volonté, que, malgré la prise de Moscou et tous les bruits qui s’ensuivaient, je ne crus pas que jamais il cédât. Il voulut bien me dire qu’après la prise de Smolensk le maréchal Berthier avait écrit au général en chef russe relativement à quelques affaires militaires, et qu’il finissait sa lettre en disant que l’empereur Napoléon conservait toujours la plus tendre amitié pour l’empereur Alexandre, fade persiflage que l’empereur de Russie reçut comme il le devait. Napoléon lui avait donné des leçons de politique et des leçons de guerre, s’abandonnant, dans les premières, au charlatanisme du vice, et dans les secondes, au plaisir de montrer une insouciance dédaigneuse. Il s’était trompé sur l’empereur Alexandre ; il avait pris la noblesse de son caractère pour la duperie : il n’avait pas su apercevoir que si l’empereur de Russie s’était laissé emporter trop loin par son enthousiasme pour lui, c’est parce qu’il le croyait partisan des premiers principes de la Révolution française, qui s’accordent avec ses propres opinions ; mais jamais Alexandre n’a eu l’idée de s’associer avec Napoléon pour asservir l’Europe. Napoléon crut, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, parvenir à aveugler un homme par son intérêt faussement représenté ; mais il rencontra de la conscience, et ses calculs furent tous déjoués, car c’est là un élément dont il ne connaît pas la force, et qu’il ne fait jamais entrer dans ses combinaisons.

Quoique M. Barclay de Tolly fût un militaire très estimé, comme il avait éprouvé des revers dans le commencement de la campagne, l’opinion désignait pour le remplacer un général très renommé, le prince Kutusow : il prit le commandement quinze jours avant l’entrée des Français à Moscou, et ne put arriver à l’armée que six jours avant la grande bataille qui se donna presque aux portes de cette ville, à Borodino. J’allai le voir la veille de son départ ; c’était un vieillard plein de grâce dans les manières, et de vivacité dans la physionomie, quoiqu’il eût perdu un œil par une des nombreuses blessures qu’il avait reçues dans les cinquante années de sa carrière militaire. En le regardant, je craignais qu’il ne fût pas de force à lutter contre les hommes âpres et jeunes qui fondaient sur la Russie de tous les coins de l’Europe ; mais les Russes, courtisans à Pétersbourg, redeviennent Tartares à l’armée ; et l’on a vu, par Souvarow, que ni l’âge ni les honneurs ne peuvent énerver leur énergie physique et morale. Je fus émue en quittant cet illustre maréchal Kutusow ; je ne savais si j’embrassais un vainqueur ou un martyr, mais je vis qu’il comprenait la grandeur de la cause dont il était chargé. Il s’agissait de défendre, ou plutôt de rétablir toutes les vertus morales que l’homme doit au christianisme, toute la dignité qu’il tient de Dieu, toute l’indépendance que lui permet la nature ; il s’agissait de reprendre tous ces biens des griffes d’un seul homme, car il ne faut pas plus accuser les Français que les Allemands et les Italiens qui le suivaient, des attentats de ses armées. Avant de partir, le général Kutusow alla faire sa prière dans l’église de Notre-Dame de Kazan, et tout le peuple, qui suivait ses pas, lui cria de sauver la Russie. Quel moment pour un être mortel ! Son âge ne lui permettait pas d’espérer de survivre aux fatigues de la campagne ; mais il y a des instants où l’homme a besoin de mourir pour satisfaire son âme.

Certaine de l’opinion généreuse et de la conduite noble du prince de Suède, je me confirmai plus que jamais dans la résolution que j’avais prise d’aller à Stockholm avant de m’embarquer pour l’Angleterre ; et, vers la fin de septembre, je quittai Pétersbourg pour me rendre en Suède par la Finlande. Mes nouveaux amis, ceux que la conformité des sentiments avait rapprochés de moi, vinrent me dire adieu : sir Robert Wilson, qui va chercher partout une occasion de se battre, et d’enflammer ses amis par son esprit ; M. de Stein, homme d’un caractère antique, qui ne vit que dans l’espoir de voir sa patrie délivrée ; l’envoyé d’Espagne, le ministre d’Angleterre, lord Tirconnel ; le spirituel amiral Bentinck ; Alexis de Noailles, le seul émigré français de la tyrannie impériale, le seul qui fût là, comme moi, pour témoigner pour la France ; le colonel Dornberg, cet intrépide Hessois que rien n’a détourné de son but ; et plusieurs Russes dont les noms ont été depuis célèbres par leurs exploits. Jamais le sort du monde n’avait couru plus de dangers ; personne n’osait se le dire, mais chacun le savait : moi seule, comme femme, je n’étais pas exposée, mais je pouvais compter pour quelque chose ce que j’avais souffert. Je ne savais pas, en disant adieu à ces dignes chevaliers de la race humaine, qui d’entre eux je reverrais, et déjà deux n’existent plus. Quand les passions des hommes se soulèvent les unes contre les autres, quand les nations s’attaquent avec furie, on reconnaît en gémissant la destinée humaine dans les malheurs de l’humanité ; mais quand un seul être, semblable à ces idoles des Lapons encensées par la peur, répand sur la terre le malheur par torrents, on éprouve je ne sais quel effroi superstitieux qui porte à considérer tous les honnêtes gens comme des victimes.

Lorsqu’on entre en Finlande, tout annonce qu’on a passé dans un autre pays, et qu’on a affaire à une autre race qu’à la race esclavonne. On dit que les Finnois viennent immédiatement du nord de l’Asie, et que leur langue n’a point de rapport avec le suédois, qui est un intermédiaire entre l’anglais et l’allemand. Les figures des Finnois sont pourtant, pour la plupart, tout à fait germaniques ; leurs cheveux blonds, leur teint blanc, ne ressemblent en rien à la vivacité des figures russes ; mais aussi leurs mœurs sont plus douces : les gens du peuple y ont une probité réfléchie, qu’ils doivent à l’instruction du protestantisme, et à la pureté des mœurs. Vous voyez, le dimanche, les jeunes filles revenir du sermon, à cheval, et les jeunes gens les suivant. On trouve souvent l’hospitalité chez des pasteurs de Finlande, qui considèrent comme leur devoir de loger des voyageurs, et rien n’est plus pur et plus doux que l’accueil qu’on reçoit dans ces familles : il n’y a presque point de châteaux ni de grands seigneurs en Finlande, de manière que les pasteurs sont, d’ordinaire, les premiers parmi les habitants du pays. Dans quelques chansons finnoises, les jeunes filles offrent à leurs amants de leur sacrifier la demeure du pasteur, quand même on la leur donnerait en partage. Cela rappelle ce mot d’un jeune berger qui disait : « Si j’étais roi, je garderais mes moutons à cheval. » L’imagination même ne va guère au-delà de ce que l’on connaît.

L’aspect de la nature est très différent, en Finlande, de ce qu’il est en Russie : au lieu des marais et des plaines qui entourent Pétersbourg, on retrouve des rochers, presque des montagnes, et des forêts ; mais, à la longue, on s’aperçoit que ces montagnes sont monotones, ces forêts composées des mêmes arbres, le sapin et le bouleau. Les énormes blocs de granit qu’on voit épars dans la campagne et sur les bords des grandes routes, donnent au pays un air de vigueur ; mais il y a peu de vie autour de ces grands ossements de la terre, et la végétation commence à décroître, depuis la latitude de la Finlande jusqu’au dernier degré de la terre animée. Nous traversâmes une forêt à demi consumée par le feu : les vents du nord, qui accroissent l’activité des flammes, rendent les incendies très fréquents, soit dans les villes, soit dans les campagnes. L’homme, de toutes les manières, a de la peine à lutter contre la nature dans ces climats glacés. On rencontre peu de villes en Finlande, et celles qui existent ne sont guère peuplées. Il n’y a pas de centre, pas d’émulation, rien à dire et bien peu à faire dans une province du nord suédois ou russe, et, pendant huit mois de l’année, toute la nature vivante s’endort.

L’empereur Alexandre s’empara de la Finlande à la suite du traité de Tilsitt, et dans un moment où les facultés troublées du roi qui régnait alors en Suède, Gustave IV, le mettaient hors d’état de défendre son pays. Le caractère moral de ce prince était très digne d’estime ; mais, dès son enfance, il avait reconnu lui-même qu’il ne pouvait pas tenir les rênes du gouvernement. Les Suédois se battirent, en Finlande, avec le plus grand courage ; mais, sans un chef guerrier sur le trône, une nation peu nombreuse ne saurait triompher d’un ennemi puissant. L’empereur Alexandre devint maître de la Finlande par la conquête et par des traités fondés sur la force ; mais il faut lui rendre la justice de dire qu’il ménagea cette province nouvelle, et respecta la liberté dont elle jouissait. Il laissa aux Finnois tous leurs privilèges relativement à la levée des impôts et des hommes ; il vint avec générosité au secours des villes incendiées, et ses faveurs compensèrent jusqu’à un certain point ce que les Finnois possédaient comme droit, si toutefois des hommes libres peuvent accéder volontairement à cette sorte d’échange. Enfin, une des idées dominantes du XIXe siècle, les limites naturelles, rendaient la Finlande aussi nécessaire à la Russie que la Norvège à la Suède ; et l’on peut dire avec vérité que partout où ces limites naturelles n’ont pas existé, elles ont été l’objet de guerres perpétuelles.

Je m’embarquai à Abo, capitale de la Finlande. Il y a une université dans cette ville, et l’on s’y essaye un peu à la culture de l’esprit ; mais les ours et les loups sont si près de là pendant l’hiver, que toute la pensée est absorbée par la nécessité de s’assurer une vie physique tolérable ; et la peine qu’il faut pour cela dans les pays du Nord consume une grande partie du temps que l’on consacre, ailleurs, aux jouissances des arts de l’esprit. On peut dire, en revanche, que les difficultés mêmes dont la nature environne les hommes donnent plus de fermeté à leur caractère, et ne laissent pas entrer dans leur esprit tous les désordres causés par l’oisiveté. Néanmoins à chaque instant je regrettais ces rayons du Midi, qui avaient pénétré jusque dans mon âme.

Les idées mythologiques des habitants du Nord leur représentent sans cesse des spectres et des fantômes ; le jour est là tout aussi favorable aux apparitions que la nuit : quelque chose de pâle et de nuageux semble appeler les morts à revenir sur la terre, à respirer l’air froid comme la tombe dont les vivants sont entourés. Dans ces contrées, les deux extrêmes se manifestent d’ordinaire plutôt que les degrés intermédiaires : ou l’on est uniquement occupé de conquérir sa vie sur la nature, ou les travaux de l’esprit deviennent très facilement mystiques, parce que l’homme tire tout de lui-même, et n’est en rien inspiré par les objets extérieurs.

Depuis que j’ai été si cruellement persécutée par l’Empereur, j’ai perdu toute espèce de confiance dans le sort ; je crois cependant davantage à la protection de la Providence, mais ce n’est pas sous la forme du bonheur sur cette terre. Il s’ensuit que toute résolution m’épouvante, et néanmoins l’exil oblige souvent à s’y déterminer. Je craignais la mer, et chacun me disait : « Tout le monde fait ce passage, et il n’arrive rien à personne. » Tels sont les discours qui rassurent presque tous les voyageurs ; mais l’imagination ne se laisse pas enchaîner par ce genre de consolations, et toujours cet abîme, dont un si faible obstacle vous sépare, tourmente la pensée. M. Schlegel s’aperçut de l’effroi que j’éprouvais sur la frêle embarcation qui devait nous conduire à Stockholm. Il me montra, près d’Abo, la prison où l’un des plus malheureux rois de Suède, Éric XIV, avait été renfermé pendant quelque temps avant de mourir dans une autre prison près de Gripsholm. « Si vous étiez là, me dit-il, combien vous envieriez le passage de cette mer, qui maintenant vous épouvante ! » Cette réflexion si juste donna bientôt un autre cours à mes idées, et les premiers jours de notre navigation me furent assez agréables. Nous passions à travers des îles, et quoiqu’il y ait beaucoup plus de danger près du rivage qu’en pleine mer, on n’éprouve jamais cette terreur que fait ressentir l’aspect des flots qui semblent toucher au ciel. Je me faisais montrer la terre, à l’horizon, d’aussi loin que je pouvais l’apercevoir : l’infini fait autant de peur à notre vue qu’il plaît à notre âme. Nous passâmes devant l’île d’Aland, où les plénipotentiaires de Pierre Ier et de Charles XII traitèrent de la paix, et tâchèrent de fixer des bornes à leur ambition sur cette terre glacée, que le sang de leurs sujets avait pu seul réchauffer un moment. Nous espérions arriver le lendemain à Stockholm, mais un vent décidément contraire nous obligea de jeter l’ancre sur la côte d’une île toute couverte de rochers entremêlés de quelques arbres, qui ne s’élevaient guère plus haut que les pierres dont ils sortaient. Cependant nous nous hâtâmes de nous promener sur cette île pour sentir la terre sous nos pieds.

J’ai toujours été fort sujette à l’ennui, et, loin de savoir m’occuper dans ces moments tout à fait vides, qui semblent destinés à l’étude……

Ici le manuscrit est interrompu.

Après une traversée qui ne fut pas sans danger, ma mère débarqua à Stockholm. Accueillie en Suède avec une parfaite bonté, elle y passa huit mois, et ce fut là qu’elle écrivit le journal qu’on vient de lire. Peu de temps après elle partit pour Londres, et y publia son ouvrage sur l’Allemagne, que la police impériale avait supprimé. Mais sa santé, déjà cruellement altérée par les persécutions de Bonaparte, ayant souffert des fatigues d’un long voyage, ma mère se crut obligée d’entreprendre sans délai l’histoire de la vie politique de M. Necker, et d’ajourner tout autre travail jusqu’à ce qu’elle eût achevé celui dont sa tendresse filiale lui faisait un devoir. Elle conçut alors le plan des Considérations sur la Révolution française. Cet ouvrage même, elle n’a pu le terminer, et le manuscrit de ses Dix années d’exil est resté dans son portefeuille tel que je le publie aujourd’hui. (Note de M. de Staël-Holstein.)


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[1] Mort étranglé.

[2] Peltier (Jean-Gabriel), pamphlétaire royaliste.

[3] M. Clavier.

[4] M. Gallois.

[5] Voyez la préface.

[6] M. de Salaberry.

[7] Inquiet de ne pas voir arriver ma mère, j’étais monté à cheval pour aller à sa rencontre, afin d’adoucir, autant qu’il était en moi, la nouvelle qu’elle devait apprendre à son retour ; mais je m’égarai comme elle dans les plaines uniformes du Vendômois, et ce ne fut qu’au milieu de la nuit, qu’un heureux hasard me conduisit à la porte du château où on lui avait donné l’hospitalité. Je fis réveiller M. de Montmorency, et, après lui avoir appris le surcroît de persécution que la police impériale dirigeait contre ma mère, je repartis pour achever de mettre ses papiers en sûreté, laissant à M. de Montmorency le soin de la préparer au nouveau coup qui la menaçait. (Note de M. de Staël-Holstein.)

[8] Mlle Randall.

[9] Cette lettre est la même qui a été imprimée dans la préface de l’Allemagne. (Note de M. de Staël-Holstein.)

[10] Ce post-scriptum est facile à comprendre : il avait pour but de m’empêcher d’aller en Angleterre.

[11] J’accompagnais ma mère dans l’excursion qu’elle raconte ici. Frappé de la beauté sauvage du lieu, et intéressé par la conversation spirituelle du trappiste qui nous avait reçus, je lui demandai l’hospitalité jusqu’au lendemain, me proposant de passer la montagne à pied, pour aller voir le grand couvent de la Val-Sainte, et de rejoindre, à Fribourg, ma mère et M. de Montmorency. Ce religieux, avec lequel je continuai de m’entretenir, n’eut pas de peine à s’apercevoir que je haïssais le gouvernement impérial, et je crus deviner qu’il partageait mon sentiment. Du reste, après l’avoir remercié de sa bonté, je le perdis entièrement de vue, et je ne croyais pas qu’il eût conservé le moindre souvenir de moi.

Cinq ans après, dans les premiers mois de la Restauration, ce ne fut pas sans surprise que je reçus une lettre de ce même trappiste. Il ne doutait pas, me disait-il, que, le roi légitime étant remonté sur le trône, je n’eusse beaucoup d’amis à la Cour, et il me priait d’employer leur crédit à faire rendre à son Ordre les biens qu’il possédait en France. La lettre était signée le père A…, prêtre et procureur de la Trappe ; et il ajoutait en post-scriptum : « Si vingt-trois ans d’émigration et quatre campagnes dans un régiment de chasseurs à cheval de l’armée de Condé me donnent quelques droits à la faveur royale, je vous prie de les faire valoir. » Je ne pus m’empêcher de rire et du crédit que me supposait ce bon religieux, et de l’usage qu’il en demandait à un protestant. Je renvoyai sa lettre à M. de Montmorency, dont le crédit valait mieux que le mien, et j’ai lieu de croire que la pétition a réussi.

Du reste, ces trappistes, retirés dans les hautes vallées du canton de Fribourg, n’étaient pas aussi étrangers à la politique que leur séjour et leur habit devaient le faire croire. J’ai appris depuis qu’ils servaient d’intermédiaire à la correspondance du clergé de France avec le Pape, alors prisonnier à Savone. Certes, ce fait n’excuse pas la rigueur avec laquelle ces religieux ont été traités par Bonaparte, mais il en donne l’explication. (Note de M. de Staël-Holstein.)

[12] M. Elzéar de Sabron.

[13] Sæpe mihi dubiam traxit sententia mentem,

Curarent superi terras, an nullus inesset

Rector, et incerto fluerent mortalia casu.

Abstulit hunc tandem Rufini pœna tumultum

Absolvitque Deos. Jam non ad culmina rerum

Injustos crevisse queror ; tolluntur in altum

Ut lapsu graviore ruant.

[14] L’Angleterre était alors l’espoir de quiconque souffrait pour la cause de la liberté ; pourquoi faut-il qu’après la victoire ses ministres aient si cruellement trompé l’attente de l’Europe ! (Note de M. de Staël-Holstein.)

[15] C’était peu d’être parvenu à quitter Coppet, en trompant la surveillance du préfet de Genève ; il fallait encore obtenir des passeports pour traverser l’Autriche, et que ces passeports fussent sous un nom qui n’attirât pas l’attention des diverses polices qui se partageaient l’Allemagne. Ma mère me chargea de cette démarche, et l’émotion que j’en éprouvai ne cessera jamais d’être présente à ma pensée. C’était, en effet, un pas décisif ; les passeports une fois refusés, ma mère retombait dans une situation beaucoup plus cruelle : ses projets étaient connus ; toute fuite devenait désormais impossible, et les rigueurs de son exil eussent été chaque jour plus intolérables. Je ne crus pouvoir mieux faire que de m’adresser au ministre d’Autriche, avec cette confiance dans les sentiments de ses semblables qui est le premier mouvement de tout honnête homme. M. de Schraut n’hésita pas à m’accorder ces passeports tant désirés, et j’espère qu’il me permettra d’exprimer ici la reconnaissance que j’en conserve. À une époque où l’Europe était encore courbée sous le joug de Napoléon, où la persécution exercée contre ma mère éloignait d’elle des personnes qui devaient peut-être au zèle courageux de son amitié la conservation de leur fortune ou de leur vie, je ne fus pas surpris, mais vivement touché du généreux procédé de M. le ministre d’Autriche.

Je quittai ma mère pour retourner à Coppet, où me rappelaient ses intérêts de fortune ; et, quelques jours après, un frère, qu’une mort cruelle nous a enlevé à l’entrée de sa carrière, alla rejoindre ma mère à Vienne avec ses gens et sa voiture de voyage. Ce ne fut que ce second départ qui donna l’éveil à la police du préfet du Léman : tant il est vrai qu’aux autres qualités d’espionnage il faut encore joindre la bêtise. Heureusement ma mère était déjà hors de l’atteinte des gendarmes, et elle put continuer le voyage dont on va lire le récit. (Note de M. de Staël-Holstein.)

[16] Pour expliquer combien étaient vives et justement fondées les angoisses qu’éprouvait ma mère dans ce voyage, je dois dire que l’attention de la police autrichienne n’était pas dirigée sur elle seule. Le signalement de M. Rocca avait été envoyé sur toute la route, avec ordre de l’arrêter en qualité d’officier français : et quoiqu’il eût donné sa démission, quoique ses blessures le missent hors d’état de continuer son service militaire, nul doute que s’il avait été livré à la France, on ne l’eût traité avec la dernière rigueur. Il avait donc voyagé seul et sous un nom supposé, et c’est à Lanzut qu’il avait donné rendez-vous à ma mère. Y étant arrivé avant elle, et ne soupçonnant pas qu’elle pût être escortée par un commissaire de police, il venait à sa rencontre, plein de joie et de confiance. Le danger auquel il s’exposait, sans le savoir, glaça de terreur ma mère, qui eut à peine le temps de lui faire signe de retourner sur ses pas ; et sans la généreuse présence d’esprit d’un gentilhomme polonais, qui fournit à M. Rocca les moyens de s’échapper, il eût infailliblement été reconnu et arrêté par le commissaire.

Ignorant quel pourrait être le sort de son manuscrit, et dans quelles circonstances publiques ou privées elle pourrait le faire paraître, ma mère a cru devoir supprimer ces détails, qu’il m’est aujourd’hui permis de faire connaître. (Note de M. de Staël-Holstein.)

[17] C’est le 14 juillet 1817 que ma mère nous a été enlevée et que Dieu l’a reçue dans son sein. Quelle âme ne serait pas saisie d’une émotion religieuse, en méditant sur ces rapprochements mystérieux qu’offre la destinée humaine ? (Note de M. de Staël-Holstein.)

[18] Ce mot est déjà cité dans les Considérations sur la Révolution française, mais il mérite d’être répété. Tout ceci, du reste, je dois le rappeler, a été écrit à la fin de 1812. (Note de M. de Staël-Holstein.)