Germaine de Staël-Holstein

CORINNE
OU L’ITALIE
(tome 2)

1807

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Table des matières

 

LIVRE ONZIÈME  NAPLES ET L’HERMITAGE DE SAINT SALVADOR.. 6

CHAPITRE PREMIER.. 6

CHAPITRE II. 13

CHAPITRE III. 18

CHAPITRE IV.. 24

LIVRE DOUZIÈME  HISTOIRE DE LORD NELVIL. 30

CHAPITRE PREMIER.. 30

CHAPITRE II. 41

LIVRE TREIZIÈME  LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES. 63

CHAPITRE PREMIER.. 63

CHAPITRE II. 67

CHAPITRE III. 70

CHAPITRE IV.. 76

CHAPITRE V.. 84

CHAPITRE VI. 86

CHAPITRE VII. 89

LIVRE QUATORZIÈME  HISTOIRE DE CORINNE.. 91

CHAPITRE PREMIER.. 91

CHAPITRE II. 103

CHAPITRE III. 108

CHAPITRE IV.. 118

LIVRE QUINZIÈME  LES ADIEUX À ROME ET LE VOYAGE À VENISE.. 124

CHAPITRE PREMIER.. 124

CHAPITRE II. 129

CHAPITRE III. 136

CHAPITRE IV.. 143

CHAPITRE V.. 150

CHAPITRE VI. 155

CHAPITRE VII. 158

CHAPITRE VIII. 161

CHAPITRE IX.. 166

LIVRE SEIZIÈME  LE DÉPART ET L’ABSENCE.. 171

CHAPITRE PREMIER.. 171

CHAPITRE II. 175

CHAPITRE III. 178

CHAPITRE IV.. 189

CHAPITRE V.. 192

CHAPITRE VI. 200

CHAPITRE VII. 207

CHAPITRE VIII. 210

LIVRE DIX-SEPTIÈME  CORINNE EN ÉCOSSE.. 214

CHAPITRE PREMIER.. 214

CHAPITRE II. 218

CHAPITRE III. 223

CHAPITRE IV.. 226

CHAPITRE V.. 230

CHAPITRE VI. 234

CHAPITRE VII. 239

CHAPITRE VIII. 241

CHAPITRE IX.. 245

LIVRE DIX-HUITIÈME  LE SÉJOUR À FLORENCE.. 253

CHAPITRE PREMIER.. 253

CHAPITRE II. 259

CHAPITRE III. 263

CHAPITRE IV.. 268

CHAPITRE V.. 271

CHAPITRE VI. 278

LIVRE DIX-NEUVIÈME  LE RETOUR D’OSWALD EN ITALIE   282

CHAPITRE PREMIER.. 282

CHAPITRE II. 287

CHAPITRE III. 293

CHAPITRE IV.. 297

CHAPITRE V.. 304

CHAPITRE VI. 311

CHAPITRE VII. 316

LIVRE VINGTIÈME  CONCLUSION.. 319

CHAPITRE PREMIER.. 319

CHAPITRE II. 321

CHAPITRE III. 325

CHAPITRE IV.. 332

CHAPITRE V.. 338

Ce livre numérique. 346

 

LIVRE ONZIÈME

NAPLES ET L’HERMITAGE
DE SAINT SALVADOR

CHAPITRE PREMIER

Oswald était fier d’emmener sa conquête ; lui, qui se sentait presque toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets, n’éprouvait plus cette fois la peine de l’incertitude. Ce n’était pas qu’il fût décidé, mais il ne s’occupait pas de l’être, et il se laissait aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu’il souhaitait. Ils traversèrent la campagne d’Albano, lieu où l’on montre encore ce qu’on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces[1]. Ils passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l’entourent. On dit qu’Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux ; elle ne permettait pas aux chevaux d’en approcher, et perpétuait, par cette défense, le souvenir du malheur de son jeune favori. C’est ainsi qu’en Italie, presqu’à chaque pas, l’histoire, la poésie viennent se retracer à la mémoire, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce qu’il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une jeunesse éternelle.

Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais pontins, campagne fertile et pestilentielle tout à la fois, où l’on ne voit pas une seule habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades attèlent vos chevaux et vous recommandent de ne pas vous endormir en passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de la mort. Des buffles d’une physionomie tout à la fois basse et féroce traînent la charrue, que d’imprudents cultivateurs conduisent encore quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains dans le Nord sont annoncés par leur effrayant aspect ; mais, dans les contrées les plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur trompeuse fait illusion aux voyageurs. S’il est vrai qu’il soit très dangereux de s’endormir eu traversant les marais pontins, l’invincible penchant au sommeil qu’ils inspirent dans la chaleur est encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord Nelvil veillait constamment sur Corinne. Quelquefois elle penchait sa tête sur Thérésine qui les accompagnait, quelquefois elle fermait les yeux, vaincue par la langueur de l’air. Oswald se hâtait de la réveiller avec une inexprimable terreur, et bien qu’il fût silencieux naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours soutenus, toujours nouveaux, pour l’empêcher de succomber un moment à ce fatal sommeil. Ah ! ne faut-il pas pardonner au cœur des femmes les regrets déchirants qui s’attachent à ces jours où elles étaient aimées, où leur existence était si nécessaire à l’existence d’un autre, lorsqu’à tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées ? Quel isolement doit succéder à ces temps de délices ! Et qu’elles sont heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de l’amour à l’amitié, sans qu’un moment cruel ait déchiré leur vie !

Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais pontins, arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du royaume de Naples. C’est là que commence véritablement le Midi ; c’est là qu’il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de Naples, cette campagne heureuse, est comme séparée du reste de l’Europe, et par la mer qui l’entoure, et par cette contrée dangereuse qu’il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s’est réservée le secret de ce séjour de délices, et qu’elle a voulu que les abords en fussent périlleux. Rome n’est point encore le Midi : on en pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le promontoire choisi par les poètes, comme la demeure de Circé, et derrière Terracine s’élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait placé l’un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la terre. Il y a très peu de traces de l’invasion des barbares en Italie, ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se confondent avec l’effet du temps. Les nations septentrionales n’ont point donné à l’Italie cet aspect guerrier que l’Allemagne a conservé. Il semble que la molle terre de l’Ausonie n’ait pu garder les fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés. Rarement un édifice gothique, un château féodal s’y rencontre encore, et les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles, malgré les peuples qui les ont vaincus.

Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d’orangers et de citronniers qui embaument l’air d’une manière délicieuse. Rien ne ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en pleine terre : il produit sur l’imagination, presque le même effet qu’une musique mélodieuse ; il donne une disposition poétique, excite le talent et l’enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles que vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière, qui rappelle ce que l’on sait des redoutables productions de l’Afrique. Ces plantes causent une sorte d’effroi : elles ont l’air d’appartenir à une nature violente et dominatrice. Tout l’aspect du pays est étranger : on se sent dans un autre monde, dans un monde qu’on n’a connu que par les descriptions des poètes de l’antiquité, qui ont tout à la fois, dans leurs peintures tant d’imagination et d’exactitude. En entrant dans Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense quantité de fleurs qu’ils cueillaient au bord du chemin, qu’ils allaient chercher sur la montagne, et qu’ils répandaient au hasard, tant ils se confiaient dans la prodigalité de la nature ! Les chariots qui rapportaient la moisson des champs, étaient ornés tous les jours avec des guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leur coupe de fleurs : car l’imagination du peuple même devient poétique sous un beau ciel. On voyait, on entendait à côté de ces riants tableaux, la mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n’était point l’orage qui l’agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s’opposait à ses flots, et dont sa grandeur était irritée.

E non udite ancor come risuona

Il roco ed alto fremito marino ?

Et n’entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et profond de la mer ? Ce mouvement sans but, cette force sans objet qui se renouvelle pendant l’éternité, sans que nous puissions connaître ni sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage où ce grand spectacle s’offre à nos regards ; et l’on éprouve comme un besoin mêlé de terreur de s’approcher des vagues et d’étourdir sa pensée par leur tumulte.

Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les fleurs, faisait sortir les parfums de leur sein. Les rossignols venaient se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves ; tous les charmes de la nature s’attiraient mutuellement ; mais ce qui est surtout ravissant et inexprimable, c’est la douceur de l’air qu’on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat qui se fait sentir trouble toujours un peu le plaisir qu’on pourrait goûter. C’est comme un son faux dans un concert, que ces petites sensations de froid et d’humidité qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous voyez ; mais en approchant de Naples, vous éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous, que rien n’altère les sensations agréables qu’elle vous cause. Tous les rapports de l’homme dans nos climats sont avec la société. La nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets extérieurs, et les sentiments s’y répandent doucement au dehors. Ce n’est pas que le Midi n’ait aussi sa mélancolie ; dans quels lieux la destinée de l’homme ne produit-elle pas cette impression ! mais il n’y a dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs, c’est la vie qui, telle qu’elle est, ne suffit pas aux facultés de l’âme ; ici, ce sont les facultés de l’âme qui ne suffisent pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse indolence dont on se rend à peine compte en l’éprouvant.

Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs ; on eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent balançait ces petites étoiles et variait de mille manières leurs lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts ; c’était la terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil, dont les derniers rayons venaient de l’échauffer. Il y a tout à la fois dans cette nature une vie et un repos qui satisfont en entier les vœux divers de l’existence.

Corinne se livrait au charme de cette soirée, s’en pénétrait avec joie ; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs fois il serra Corinne contre son cœur ; plusieurs fois il s’éloigna, puis revint, puis s’éloigna de nouveau pour respecter celle qui devait être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui auraient pu l’alarmer, car telle était son estime pour Oswald, que, s’il lui avait demandé le don entier de son être, elle n’eût pas douté que cette prière ne fût le serment solennel de l’épouser ; mais elle était bien aise qu’il triomphât de lui-même et l’honorât par ce sacrifice ; et il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d’amour qui ne permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce calme : il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il se jeta à ses pieds avec violence et semblait avoir perdu tout empire sur sa passion ; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir en lui demandant de n’en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus de respect que toute autre.

Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d’un flambeau qu’une main inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison voisine. « Il va voir celle qu’il aime, dit Oswald. — Oui, répondit Corinne. — Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir. » Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se remplirent de larmes. Oswald craignit de l’avoir offensée, et se prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l’amour qui l’entraînait. « Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et l’invitant à s’en retourner ensemble ; non, Oswald, j’en suis assurée, vous respecterez celle qui vous aime : vous le savez, une simple prière de vous serait toute-puissante ; c’est donc vous qui répondez de moi ; c’est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me rendiez indigne de l’être. — Eh bien ! répondit Oswald, puisque vous croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon cœur, d’où vient, Corinne, d’où vient donc votre tristesse ? — Hélas, reprit-elle, je me disais que ces moments que je passais avec vous à présent étaient les plus heureux de ma vie : et comme je tournais mes regards vers le ciel pour l’en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon enfance s’est ranimée dans mon cœur. La lune que je contemplais s’est couverte d’un nuage, et l’aspect de ce nuage était funeste. J’ai toujours trouvé que le ciel avait une véritable physionomie, tantôt paternelle, tantôt irritée, et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre amour. — Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de l’homme, ce sont ses actions bonnes ou mauvaises ; et n’ai-je pas, ce soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu ? — Eh bien, tant mieux, si vous n’êtes pas compris dans ce présage, reprit Corinne ; en effet, il se peut que ce ciel orageux n’ait menacé que moi. »

CHAPITRE II

Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population qui est si animée et si oisive tout à la fois. Ils traversèrent d’abord la rue de Tolède, et virent les Lazzaroni couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d’osier, qui leur sert d’habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très original. Il en est parmi ces hommes qui ne savent pas même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne pouvant dire comment s’appelle celui qui les a commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers de Lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très indépendant et très actif, pour donner à la nation une émulation suffisante. Car il est si aisé pour le peuple de subsister matériellement à Naples, qu’il peut se passer du genre d’industrie nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l’ignorance, combinées avec l’air volcanique qu’on respire dans ce séjour, doivent produire la férocité, quand les passions sont excitées, mais ce peuple n’est pas plus méchant qu’un autre. Il a de l’imagination, ce qui pourrait être le principe d’actions désintéressées, et avec cette imagination, on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses étaient bonnes.

On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples, une fête consacrée à la Madone de la grotte, dans laquelle les jeunes filles dansent au son du tambourin et des castagnettes, et il n’est pas rare qu’elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de mariage, que leur époux les conduira tous les ans à cette fête. On voit à Naples, sur le théâtre, un acteur âgé de quatre-vingts ans, qui depuis soixante ans fait rire les Napolitains dans leur rôle comique national, le Polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l’immortalité de l’âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie ? Le peuple de Naples n’a d’autre idée du bonheur que le plaisir ; mais l’amour du plaisir vaut encore mieux qu’un égoïsme aride.

Il est vrai que c’est le peuple du monde qui aime le mieux l’argent ; si vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la main après vous avoir fait un signe : car ils sont plus paresseux pour les paroles que pour les gestes ; mais leur goût pour l’argent n’est point méthodique ni réfléchi ; ils le dépensent aussitôt qu’ils le reçoivent. Si l’argent s’introduisait chez les sauvages, les sauvages le demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation, en général, c’est le sentiment de la dignité. Ils font des actions généreuses et bienveillantes par bon cœur, plutôt que par principes : car leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l’opinion, en ce pays, n’a point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même et plus digne d’admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les circonstances extérieures, ne favorise la vertu. On la prend tout entière dans son âme. Les lois ni les mœurs ne récompensent ni ne punissent. Celui qui est vertueux, est d’autant plus héroïque, qu’il n’en est pour cela ni plus considéré ni plus recherché. À quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de ressemblance avec les dernières ; l’esprit des unes n’est guère plus cultivé que celui des autres, et l’usage du monde fait la seule différence à l’extérieur. Mais au milieu de cette ignorance, il y a un fond d’esprit naturel et d’aptitude à tout, tel, qu’on ne peut prévoir ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale. Comme il y a peu d’instruction à Naples, on y trouve, jusqu’à présent, plus d’originalité dans le caractère que dans l’esprit. Mais les hommes remarquables de ce pays, tels que l’abbé Galiani, Caraccioli, etc., possédaient, dit-on, au plus haut degré, la plaisanterie et la réflexion, rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la frivolité vous empêchent de connaître la véritable valeur des choses !

Le peuple napolitain, à quelques égards, n’est point du tout civilisé ; mais il n’est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa grossièreté même frappe l’imagination. La rive africaine qui borde la mer de l’autre côté se fait déjà presque sentir, et il y a je ne sais quoi de Numide dans les cris sauvages qu’on entend de toutes parts. Ces visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d’étoffe rouge ou violette, dont la couleur foncée attire les regards ; ces lambeaux d’habillements, que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu’ailleurs l’on ne peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût pour la parure et les décorations se trouve souvent, à Naples, à côté du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont ornées agréablement avec des fleurs et des fruits. Quelques-unes ont un air de fête qui ne tient ni à l’abondance ni à la félicité publique, mais seulement à la vivacité de l’imagination ; on veut réjouir les yeux avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers, en tout genre, de travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs leurs repas, et les occupations de la maison se passant ainsi au dehors, multiplient le mouvement de mille manières. Les chants, les danses, des jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle ; et il n’y a point de pays où l’on sente plus clairement la différence de l’amusement au bonheur ; enfin, l’on sort de l’intérieur de la ville pour arriver sur les quais, d’où l’on voit et la mer et le Vésuve, et l’on oublie alors tout ce que l’on sait des hommes.

Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l’éruption du Vésuve durait encore. Ce n’était de jour qu’une fumée noire qui pouvait se confondre avec les nuages ; mais le soir, en s’avançant sur le balcon de leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Ce fleuve de feu descend vers la mer, et ses vagues de flamme, semblables aux vagues de l’onde, expriment, comme elles, la succession rapide et continuelle d’un infatigable mouvement. On dirait que la nature, lorsqu’elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins toujours quelques traces d’une pensée unique et première. Ce phénomène du Vésuve cause un véritable battement de cœur. On est si familiarisé d’ordinaire avec les objets extérieurs, qu’on aperçoit à peine leur existence ; et l’on ne reçoit guère d’émotion nouvelle, en ce genre, au milieu de nos prosaïques contrées ; mais tout à coup l’étonnement que doit causer l’univers se renouvelle à l’aspect d’une merveille inconnue de la création : tout notre être est agité par cette puissance de la nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps ; nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas tous dans l’homme, et qu’une force indépendante de lui le menace ou le protège, selon des lois qu’il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu’il pouvait y avoir de périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un projet qu’ils devaient exécuter ensemble.

CHAPITRE III

Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais, où le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et la société anglaise qui étaient à Naples proposèrent à lord Nelvil d’y venir le lendemain. Il accepta sans songer d’abord s’il y conduirait Corinne, et comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut tourmenté par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait avec Corinne, le matin suivant, près du port, et qu’il était prêt à lui conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une chaloupe anglaise conduite par dix matelots, vêtus de blanc, portant sur leur tête un bonnet de velours noir, et le léopard en argent brodé sur ce bonnet : un jeune officier descendit, et saluant Corinne du nom de lady Nelvil, il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au grand vaisseau. À ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment ; puis tout à coup lui prenant la main, il lui dit en anglais : « Venez, ma chère. » Et elle le suivit.

Le bruit des vagues et le silence des matelots qui, dans une discipline admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole inutile, et conduisaient rapidement la barque sur cette mer qu’ils avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rêverie. D’ailleurs Corinne n’osait pas faire une question à lord Nelvil sur ce qui venait de se passer. Elle cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce qui est toujours cependant le plus probable) qu’il n’en eût point, et qu’il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment elle imagina qu’il la conduisait au service divin pour la prendre là pour épouse ; et cette idée lui causa, dans ce moment, plus d’effroi que de bonheur : il lui semblait qu’elle quittait l’Italie, et retournait en Angleterre, où elle avait beaucoup souffert. La sévérité des mœurs et des habitudes de ce pays revenait à sa pensée, et l’amour même ne pouvait triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien, cependant, dans d’autres circonstances, elle s’étonnera de ces pensées, quelque passagères qu’elles fussent ! combien elle les abjurera !

Corinne monta sur le vaisseau dont l’intérieur était entretenu avec les soins et la propreté la plus recherchée. On n’entendait que la voix du capitaine, qui se prolongeait et se répétait d’un bord à l’autre par le commandement et l’obéissance. La subordination, le sérieux, la régularité, le silence qu’on remarquait dans ce vaisseau, étaient l’image d’un ordre social libre et sévère, en contraste avec cette ville de Naples, si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé de Corinne et de l’impression qu’elle recevait ; mais il était aussi quelquefois distrait d’elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie. Et n’est-ce pas, en effet, l’air natal pour un Anglais, qu’un vaisseau au milieu de la mer ? Oswald se promenait avec les Anglais qui étaient à bord pour savoir des nouvelles de l’Angleterre, pour causer de son pays et de la politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte divin. Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme le jour, mais timides comme leurs mères, et pas un mot ne se disait devant une nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence rendaient Corinne assez triste ; elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords fleuris, vers sa vie animée, et elle soupirait. Heureusement pour elle Oswald ne s’en aperçut pas ; au contraire, en la voyant assise au milieu des femmes anglaises, ses paupières noires, baissées comme leurs paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, il éprouva un grand sentiment de joie. C’est en vain qu’un Anglais se plaît un moment aux mœurs étrangères, son cœur revient toujours aux premières impressions de sa vie. Si vous interrogez des Anglais voguant sur un vaisseau à l’extrémité du monde, et que vous leur demandiez où ils vont, ils vous répondront : home (chez nous), si c’est en Angleterre qu’ils retournent. Leurs vœux, leurs sentiments, à quelque distance qu’ils soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle.

L’on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter le service divin, et Corinne s’aperçut bientôt que son idée était sans nul fondement, et que lord Nelvil n’avait point le projet solennel qu’elle lui avait d’abord supposé. Alors elle se reprocha de l’avoir craint, et sentit renaître en elle l’embarras de sa situation, car tout ce qui était là ne doutait pas qu’elle ne fut la femme de lord Nelvil, et elle n’avait pas eu la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer cette idée. Oswald souffrait aussi cruellement, mais il avait, à travers mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d’irrésolution dans le caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui qui les a, et prennent à ses yeux une nouvelle forme dans chaque circonstance : tantôt c’est la prudence, la sensibilité ou la délicatesse qui éloignent le moment de prendre un parti, et prolongent une situation indécise : presque jamais l’on ne sent que c’est le même caractère qui donne à toutes les circonstances le même genre d’inconvénient.

Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l’occupaient, reçut une impression profonde par le spectacle dont elle fut témoin. Rien ne parle plus à l’âme en effet que le service divin sur un vaisseau, et la noble simplicité du culte des réformés semble particulièrement adaptée aux sentiments que l’on éprouve alors. Un jeune homme remplissait les fonctions de chapelain ; il prêchait avec une voix ferme et douce, et sa figure avait la sévérité d’une âme pure dans la jeunesse. Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. À des moments marqués, le ministre anglican prononçait des prières dont toute l’assemblée répétait avec lui les dernières paroles. Ces voix confuses, et néanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer l’intérêt et l’émotion. Les matelots, les officiers, le capitaine, se mettaient plusieurs fois à genoux, surtout à ces mots : « Lord have mercy upon us. (Seigneur faites-nous miséricorde) ». Le sabre du capitaine qu’on voyait traîner à côté de lui, pendant qu’il était à genoux, rappelait cette noble réunion de l’humilité devant Dieu et de l’intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des guerriers si touchante ; et pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des armées, on apercevait la mer à travers les sabords, et quelquefois le bruit léger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire : « Vos prières sont entendues. » Le chapelain finit le service par la prière qui est particulière aux marins anglais. Que Dieu, disent-ils, nous fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution, et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique ! Que de beaux sentiments sont réunis dans ces simples paroles ! Les études préalables et continuelles qu’exige la marine, la vie austère d’un vaisseau, en font comme un cloître militaire au milieu des flots, et la régularité des occupations les plus sérieuses n’y est interrompue que par les périls et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes guerrières, s’expriment avec beaucoup de douceur, et montrent une pitié singulière pour les femmes et les enfants quand il s’en trouve à bord avec eux. On est d’autant plus touché de ces sentiments qu’on sait avec quel sang-froid ils s’exposent à ces effroyables dangers de la guerre et de la mer, au milieu desquels la présence de l’homme a quelque chose de surnaturel.

Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait les conduire ; ils revirent cette ville de Naples bâtie en amphithéâtre, comme pour assister plus commodément à la fête de la nature, et Corinne, en mettant le pied sur le rivage, ne put se défendre d’un sentiment de joie. Si lord Nelvil s’était douté de ce sentiment, il en eût été vivement blessé, peut-être avec raison ; et cependant il eût été injuste envers Corinne, car elle l’aimait passionnément, malgré l’impression pénible que lui faisaient les souvenirs d’un pays où des circonstances cruelles l’avaient rendue malheureuse. Son imagination était mobile, il y avait dans son cœur une grande puissance d’aimer ; mais le talent, et le talent surtout dans une femme, cause une disposition à l’ennui, un besoin de distraction que la passion la plus profonde ne fait pas disparaître entièrement. L’image d’une vie monotone, même au sein du bonheur, fait éprouver de l’effroi à un esprit qui a besoin de variété. C’est quand on a peu de vent dans les voiles qu’on peut côtoyer toujours la rive ; mais l’imagination divague, bien que la sensibilité soit fidèle ; il en est ainsi du moins jusqu’au moment où le malheur fait disparaître toutes ces inconséquences, et ne laisse plus qu’une seule pensée et ne fait plus sentir qu’une douleur.

Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble que lui causait encore l’embarras dans lequel elle avait dû se trouver en s’entendant nommer lady Nelvil ; et se reprochant vivement de ne l’en avoir pas tirée, il craignit qu’elle ne le soupçonnât de légèreté. Il commença donc, pour arriver enfin à l’explication tant désirée, par lui offrir de lui confier sa propre histoire. « Je parlerai le premier, dit-il, et votre confiance suivra la mienne. — Oui, sans doute, il le faut, répondit Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez ? quel jour, à quelle heure ? Quand vous aurez parlé… je dirai tout. — Dans quelle douloureuse agitation vous êtes ! reprit Oswald. Quoi donc ! éprouverez-vous toujours cette crainte de votre ami, cette défiance de son cœur ? — Non, il le faut, continua Corinne ; j’ai tout écrit : si vous le voulez, demain — Demain, dit lord Nelvil, nous devons aller ensemble au Vésuve ; je veux contempler avec vous cette étonnante merveille, apprendre de vous à l’admirer, et dans ce voyage même, si j’en ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre sort. Il faut que ma confiance précède la vôtre, mon cœur y est résolu. — Eh bien, oui, reprit Corinne vous me donnez donc encore demain : je vous remercie de ce jour. Ah ! qui sait si vous serez toujours le même pour moi, quand je vous aurai ouvert mon cœur, qui le sait ! et comment ne pas frémir de ce doute ? »

CHAPITRE IV

Les ruines de Pompéia sont du même côté de la mer que le Vésuve, et c’est par ces ruines que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient silencieux l’un et l’autre ; car le moment de la décision de leur sort approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps, et qui s’accorde si bien avec l’indolence et la rêverie qu’inspire le climat d’Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive. Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l’antiquité. À Rome, l’on ne trouve guères que les débris des monuments publics, et ces monuments ne retracent que l’histoire politique des siècles écoulés ; mais à Pompéia c’est la vie privée des anciens qui s’offre à vous telle qu’elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l’a préservée des outrages du temps. Jamais des édifices exposés à l’air ne se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s’est retrouvé tout entier. Les peintures, les bronzes étaient encore dans leur beauté première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé d’une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le festin du jour suivant ; la farine qui allait être pétrie est encore là : les restes d’une femme sont encore ornés des parures qu’elle portait dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne peut voir nulle part une image aussi frappante de l’interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d’un corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce temps avançait pour les engloutir.

Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d’où l’on voit de tous les côtés la ville qui subsiste encore presque en entier, il semble qu’on attende quelqu’un, que le maître soit prêt à venir ; et l’apparence même de vie qu’offre ce séjour fait sentir plus tristement son éternel silence. C’est avec des morceaux de lave pétrifiée, que sont bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d’autres laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux. Cette histoire du monde où les époques se comptent de débris en débris, cette vie humaine dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l’ont consumée, remplit le cœur d’une profonde mélancolie. Qu’il y a longtemps que l’homme existe ! qu’il y a longtemps qu’il vit, qu’il souffre et qu’il périt ! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses pensées ? L’air qu’on respire dans ces ruines en est-il encore empreint, ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel où règne l’immortalité ? Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été trouvés à Herculanum et à Pompéia, et que l’on essaye de dérouler à Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces cendres que l’art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur qu’un souffle n’enlève cette poussière où de nobles idées sont peut-être encore empreintes.

Les édifices publics dans cette ville même de Pompéia, qui était une des moins grandes de l’Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens avait presque toujours pour but un objet d’intérêt public. Leurs maisons particulières sont très petites, et l’on n’y voit point la recherche de la magnificence, mais un goût vif pour les beaux-arts s’y fait remarquer. Presque tout l’intérieur était orné des peintures les plus agréables et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit : « Salve (salut). » Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n’était pas sûrement une simple politesse que ce salut, mais une invocation à l’hospitalité. Les chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n’ayant jamais de fenêtres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est dans l’intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu’il entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il est évident, par ce genre d’habitation, que les anciens vivaient presque toujours en plein air, et que c’était ainsi qu’ils recevaient leurs amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de l’existence, que ce climat qui unit intimement l’homme avec la nature. Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être différent avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le spectacle d’un beau ciel : l’ordre social, tel qu’ils le concevaient, n’était point l’aride combinaison du calcul et de la force, mais un heureux ensemble d’institutions qui excitaient les facultés, développaient l’âme, et donnaient à l’homme pour but le perfectionnement de lui-même et de ses semblables.

L’antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s’occupent seulement à recueillir une collection de noms qu’ils appellent l’histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer dans le passé, interroger le cœur humain à travers les siècles, saisir un fait par un mot, et le caractère et les mœurs d’une nation par un fait, enfin remonter jusques aux temps les plus reculés pour tâcher de se figurer comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la vie que la civilisation a tant compliqué maintenant ; c’est un effort continuel de l’imagination, qui devine et découvre les plus beaux secrets que la réflexion et l’étude puissent nous révéler. Ce genre d’intérêt et d’occupation attirait singulièrement Oswald, et il répétait souvent à Corinne, que, s’il n’avait pas eu dans son pays de nobles intérêts à servir, il n’aurait trouvé la vie supportable que dans les lieux où les monuments de l’histoire tiennent lieu de l’existence présente. Il faut au moins regretter la gloire quand il n’est plus possible de l’obtenir. C’est l’oubli seul qui dégrade l’âme ; mais elle peut trouver un asile dans le passé, quand d’arides circonstances privent les actions de leur but.

En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et lord Nelvil furent bientôt entourés par les habitants, qui les engageaient à grands cris à venir voir la montagne ; c’est ainsi qu’ils appellent le Vésuve. A-t-il besoin d’être nommé ? Il est pour les Napolitains la gloire et la patrie : leur pays est signalé par cette merveille. Oswald voulut que Corinne fut portée sur une espèce de palanquin jusqu’à l’hermitage de Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et où les voyageurs se reposent avant d’entreprendre de gravir sur le sommet ; il allait à cheval à côté d’elle pour surveiller ceux qui la portaient ; et plus son cœur était rempli par les généreuses pensées qu’inspirent la nature et l’histoire, plus il adorait Corinne.

Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée que l’on puisse trouver dans le royaume de Naples, c’est-à-dire dans la contrée de l’Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le vin est appelé lacryma Christi se trouve dans cet endroit et tout à côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s’est parée de ses plus beaux dons avant de périr. À mesure que l’on s’élève on découvre, en se retournant, Naples et l’admirable pays qui l’environne. Les rayons du soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses, mais toute la splendeur de la création s’éteint par degrés jusqu’à la terre de cendre et de fumée qui annonce d’avance l’approche du volcan. Les laves ferrugineuses des années précédentes, tracent sur le sol leur large et noir sillon, et tout est aride autour d’elles. À une certaine hauteur les oiseaux ne volent plus, à telle autre les plantes deviennent très rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister dans cette nature consumée. Enfin tout ce qui a vie disparaît, vous entrez dans l’empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée roule seule sous vos pieds mal affermis.

Nè greggi nè armenti

Guida bifolco mai, guida pastore.

Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis ni leurs troupeaux.

Un hermite habite là sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre, le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte ; et c’est à l’ombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d’attendre que la nuit vienne pour continuer leur route. Car, pendant le jour, les feux du Vésuve ne s’aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave si ardente de nuit n’est que sombre à la clarté du soleil. Cette métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir l’étonnement que la continuité du même aspect pourrait affaiblir. L’impression de ce lieu, sa solitude profonde donnèrent à lord Nelvil plus de force pour révéler ses secrets sentiments, et désirant encourager la confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui dit avec une vive émotion : « Vous voulez lire jusqu’au fond de l’âme de votre malheureux ami, eh bien, je vous avouerai tout : mes blessures vont se rouvrir, je le sens ; mais en présence de cette nature immuable, faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entraîne avec lui ? »

LIVRE DOUZIÈME

HISTOIRE DE LORD NELVIL

CHAPITRE PREMIER

« J’ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une bonté que j’admire bien davantage, depuis que je connais les hommes. Je n’ai jamais rien aimé plus profondément que mon père, et cependant il me semble que si j’avais su, comme je le sais à présent, combien son caractère était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie, qui me paraissaient tout simples, parce que mon père les trouvait tels, et qui m’attendrissent douloureusement aujourd’hui que j’en connais la valeur. Les reproches qu’on se fait envers une personne qui nous fut chère et qui n’est plus donnent l’idée de ce que pourraient être les peines éternelles, si la miséricorde divine ne venait point au secours d’une telle douleur.

« J’étais heureux et calme auprès de mon père, mais je souhaitais de voyager avant de m’engager dans l’armée. Il y a, dans mon pays, la plus belle carrière civile pour les hommes éloquents ; mais j’avais, j’ai même encore une si grande timidité, qu’il m’eût été très pénible de parler en public, et je préférais l’état militaire. J’aimais mieux avoir affaire aux périls certains qu’aux dégoûts possibles. Mon amour-propre est, à tous les égards, plus susceptible qu’ambitieux ; et j’ai toujours trouvé que les hommes s’offrent à l’imagination comme des fantômes, quand ils vous blâment, et comme des pygmées, quand ils vous louent. J’avais envie d’aller en France, où venait d’éclater cette révolution qui, malgré la vieillesse du genre humain, prétendait à recommencer l’histoire du monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu’il avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne concevait guère comment des coteries pouvaient se changer en nation, des prétentions en vertus, et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je désirais, parce qu’il craignait de rien exiger ; il avait une sorte d’embarras de son autorité paternelle, quand le devoir ne lui commandait pas d’en faire usage ; il redoutait toujours que cette autorité n’altérât la vérité, la pureté d’affection qui tient à ce qu’il y a de plus libre et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout, besoin d’être aimé. Il m’accorda donc, au commencement de 1791, lorsque j’avais vingt-un ans accomplis, six mois de séjour en France ; et je partis pour connaître cette nation si voisine de nous, et toutefois si différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées.

« Je croyais ne jamais aimer ce pays ; j’avais contre lui les préjugés que nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les moqueries contre tous les cultes du cœur et de la pensée ; je détestais cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours. Le fond de cette gaieté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu’il frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas alors les Français vraiment distingués ; et ceux-là réunissent aux qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. Je fus étonné de la simplicité, de la liberté qui régnaient dans les sociétés de Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans frivolité comme sans pédanterie ; il semblait que les idées les plus profondes fussent devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde entier ne se fit que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je rencontrais des hommes d’une instruction sérieuse, d’un talent supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin d’être utiles ; recherchant les suffrages d’un salon même après ceux d’une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis plutôt que pour être aimés.

« Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur extérieur. Il n’y avait aucune gêne dans les détails de la vie ; de l’égoïsme au fond, mais jamais dans les formes ; un mouvement, un intérêt qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit, mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids ; une promptitude de conception qui permettait d’indiquer et de comprendre par un mot ce qui aurait exigé ailleurs un long développement ; un esprit d’imitation qui pourrait bien s’opposer à toute indépendance véritable, mais qui introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de complaisance qu’on ne trouve nulle autre part ; enfin une manière facile de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, sans en écarter le charme de l’esprit. À tous ces moyens de s’étourdir il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous aurez l’idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m’étonne presque de prononcer son nom dans cet hermitage, au milieu d’un désert, à l’autre extrême des impressions que fait naître la plus active population du monde ; mais je devais vous peindre ce séjour et son effet sur moi.

« Le croiriez-vous, Corinne ? maintenant que vous m’avez connu si sombre et si découragé, je me laissai séduire par ce tourbillon spirituel ! je fus bien aise de n’avoir pas un moment d’ennui, eussé-je dû n’en avoir pas un de méditation, et d’émousser en moi la faculté de souffrir, bien que celle d’aimer s’en ressentît. Si j’en puis juger par moi-même, il me semble qu’un homme d’un caractère sérieux et sensible peut être fatigué par l’intensité même et la profondeur de ses impressions : il revient toujours à sa nature ; mais ce qui l’en fait sortir, au moins pour quelque temps, lui fait du bien. C’est en m’élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que vous dissipez ma mélancolie naturelle ; c’est en me faisant valoir moins que je ne vaux réellement, qu’une femme, dont je vous parlerai bientôt, étourdissait ma tristesse intérieure. Cependant, quoique j’eusse pris le goût et l’habitude de la vie de Paris, elle ne m’aurait pas suffi longtemps, si je n’avais pas obtenu l’amitié d’un homme, parfait modèle du caractère français dans son antique loyauté, et de l’esprit français dans sa culture nouvelle.

« Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des personnes dont j’ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui m’oblige à vous le cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond était de la plus illustre famille de France ; il avait dans l’âme toute la fierté chevaleresque de ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées philosophiques, quand elles lui commandaient des sacrifices personnels ; il ne s’était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait ce qu’il y avait de vertueux dans chaque parti ; le courage de la reconnaissance dans les uns, l’amour de la liberté dans les autres, tout ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de tous les opprimés lui paraissait juste, et cette générosité de caractère était encore relevée par la plus grande négligence pour sa propre vie. Ce n’était pas qu’il fut précisément malheureux, mais il y avait un tel contraste entre son âme et la société, telle qu’elle est en général, que la peine journalière qu’il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez heureux pour intéresser le comte Raimond ; il souhaita de vaincre ma réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une coquetterie d’amitié vraiment romanesque ; il ne connaissait aucun obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un petit plaisir. Il voulait aller s’établir la moitié de l’année en Angleterre pour ne pas me quitter ; j’avais beaucoup de peine à l’empêcher de partager avec moi tout ce qu’il possédait.

« Je n’ai qu’une sœur, me disait-il, mariée à un vieillard très riche, et je suis parfaitement libre de faire ce que je veux de ma fortune. D’ailleurs cette révolution tournera mal, et je pourrais bien être tué ; faites-moi donc jouir de ce que j’ai, en le regardant comme à vous. » Hélas ! ce généreux Raimond prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable de se connaître, on se trompe rarement sur son sort ; et les pressentiments ne sont le plus souvent qu’un jugement sur soi-même qu’on ne s’est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère, imprudent même, le comte Raimond mettait en dehors toute son âme ; c’était un plaisir nouveau pour moi qu’un tel caractère : chez nous les trésors de l’âme ne sont pas facilement exposés aux regards, et nous avons pris l’habitude de douter de tout ce qui se montre ; mais cette bonté expansive, que je trouvais dans mon ami, me donnait des jouissances tout à la fois faciles et sûres, et je n’avais pas un doute sur ses qualités, bien qu’elles se fissent toutes voir dès le premier instant. Je n’éprouvais aucune timidité dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il me mettait à l’aise avec moi-même. Tel était l’aimable Français pour qui j’ai senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnon d’armes, dont on n’est capable que dans la jeunesse avant qu’on ait connu le sentiment de la rivalité, avant que les carrières irrévocablement tracées, sillonnent et partagent le champ de l’avenir.

« Un jour le comte Raimond me dit : « Ma sœur est veuve, et j’avoue que je n’en suis point affligé ; je n’aimais pas son mariage : elle avait accepté la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment où nous n’avions de fortune ni l’un ni l’autre, car la mienne vient d’un héritage qui m’est arrivé nouvellement ; mais, néanmoins, je m’étais opposé dans le temps à cette union autant que je l’avais pu : je n’aime pas qu’on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle action de la vie. Mais enfin elle s’est conduite à merveille avec l’époux qu’elle n’aimait pas ; il n’y a rien à dire à tout cela, selon le monde ; maintenant qu’elle est libre, elle revient demeurer chez moi. Vous la verrez ; c’est une personne très aimable à la longue : et vous autres Anglais vous aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve plus agréable de lire d’abord tout dans la physionomie, vos manières contenues cependant, mon cher Oswald, ne m’ont jamais fait de la peine, mais celles de ma sœur me gênent un peu. »

« Madame d’Arbigny, la sœur du comte Raimond, arriva le lendemain matin, et le même soir je lui fus présenté : elle avait des traits semblables à ceux de son frère, un son de voix analogue, mais une manière d’accentuer toute différente, et beaucoup plus de réserve et de finesse dans l’expression de ses regards ; sa figure d’ailleurs était très agréable, sa taille pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une élégance parfaite, elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable ; elle ne manquait à aucun genre d’égards, sans que sa politesse fut en rien exagérée ; elle flattait l’amour-propre avec beaucoup d’adresse, et montrait qu’on lui plaisait, sans jamais se compromettre : car, dans tout ce qui tenait à la sensibilité, elle s’exprimait toujours comme si, dans ce genre, elle voulait dérober aux autres ce qui se passait dans son cœur. Cette manière avait, avec celle des femmes de mon pays, une ressemblance apparente qui me séduisit. Il me semblait bien que madame d’Arbigny trahissait trop souvent ce qu’elle prétendait vouloir cacher, et que le hasard n’amenait pas tant d’occasions d’attendrissement involontaire qu’il en naissait autour d’elle ; mais cette réflexion traversait légèrement mon esprit, et ce que j’éprouvais habituellement auprès de madame d’Arbigny m’était doux et nouveau.

« Je n’avais jamais été flatté par personne. Chez nous l’on ressent avec profondeur et l’amour et l’enthousiasme qu’il inspire, mais l’art de s’insinuer dans le cœur par l’amour-propre est peu connu. D’ailleurs, je sortais des universités, et jusqu’alors personne, en Angleterre, n’avait fait attention à moi. Madame d’Arbigny relevait chaque mot que je disais ; elle s’occupait de moi avec une attention constante : je ne crois pas qu’elle connût bien l’ensemble de ce que je puis être ; mais elle me révélait à moi-même par mille observations des détails dont la sagacité me confondait. Il me semblait quelquefois qu’il y avait un peu d’art dans son langage, qu’elle parlait trop bien et d’une voix trop douce, que ses phrases étaient trop soigneusement rédigées ; mais sa ressemblance avec son frère, le plus sincère de tous les hommes, éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m’inspirer de l’attrait pour elle.

« Un jour je disais au comte Raimond l’effet que produisait sur moi cette ressemblance, il m’en remercia ; mais après un instant de réflexion il me dit : « Ma sœur et moi cependant nous n’avons pas de rapport dans le caractère. » Il se tut après ces mots ; mais en me les rappelant, ainsi que beaucoup d’autres circonstances, j’ai été convaincu, dans la suite, qu’il ne désirait pas que j’épousasse sa sœur. Je ne puis douter qu’elle n’en eût l’intention dès lors, quoique cette intention ne fût pas aussi prononcée que dans la suite ; nous passions notre vie ensemble, et les jours s’écoulaient avec elle, souvent agréablement, toujours sans peine. J’ai réfléchi depuis qu’elle était habituellement de mon avis ; quand je commençais une phrase, elle la finissait, ou prévoyant d’avance celle que j’allais dire, elle se hâtait de s’y conformer ; et cependant, malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle exerçait un empire très despotique sur mes actions ; elle avait une manière de me dire : Sûrement vous vous conduirez ainsi, sûrement vous ne ferez pas telle démarche, qui me dominait tout à fait ; il me semblait que je perdrais toute son estime pour moi, si je trompais son attente, et j’attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des expressions très flatteuses.

« Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous connaître, ce n’était point de l’amour que le sentiment que m’inspirait madame d’Arbigny, je ne lui avais point dit que je l’aimasse ; je ne savais point si une telle belle-fille conviendrait à mon père ; il n’était point dans ses idées que j’épousasse une Française, et je ne voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à madame d’Arbigny : car elle avait quelquefois de l’humeur dont elle faisait toujours de la tristesse, et qu’elle expliquait après par des motifs touchants, bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne s’observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse ; mais j’attribuais ces instants d’inégalité à nos rapports ensemble, dont je n’étais pas content moi-même ; car cela fait mal d’aimer un peu, et de ne pas aimer tout à fait.

Ni le comte Raimond ni moi nous ne nous parlions de sa sœur : c’était la première gêne qui eût existé entre nous ; mais plusieurs fois madame d’Arbigny m’avait conjuré de ne pas m’entretenir d’elle avec son frère, et lorsque je m’étonnais de cette prière, elle me disait : « Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu’un tiers, même mon ami intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J’aime le secret dans toutes les affections. » Cette explication me plaisait assez, et j’obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me rappelait en Écosse. Les six mois fixés pour mon séjour en France étaient écoulés, et les troubles de ce pays allant toujours en croissant, il ne pensait pas qu’il convînt à un étranger d’y rester davantage. Cette lettre me causa d’abord une vive peine. Je sentais, néanmoins, combien mon père avait raison ; j’avais un grand désir de le revoir ; mais la vie que je menais à Paris, dans la société du comte Raimond et de sa sœur, m’était tellement agréable, que je ne pouvais m’en arracher sans un amer chagrin. J’allai tout de suite chez madame d’Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu’elle la lisait, j’étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle impression elle en recevait. Je l’entendis seulement qui me disait quelques mots pour m’engager à retarder mon départ, à écrire à mon père que j’étais malade ; enfin à louvoyer avec sa volonté. Je me souviens que ce fut le terme dont elle se servit ; j’allais répondre, et j’aurais dit ce qui était vrai, c’est que mon départ était résolu pour le lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et sachant ce dont il s’agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon père, et qu’il n’y avait pas à hésiter. Je fus étonné de cette décision si rapide ; je m’attendais à être sollicité, retenu ; je voulais résister à mes propres regrets ; mais je ne croyais pas que l’on me rendît le triomphe si facile, et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon ami ; il s’en aperçut, me prit la main, et me dit : « Dans trois mois je serai en Angleterre, pourquoi donc vous retiendrais-je en France ? J’ai mes raisons pour n’en rien faire, ajouta-t-il à demi-voix. » Mais sa sœur l’entendit, et se hâta de dire qu’il était sage, en effet, d’éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu de la révolution. Je suis bien sûr à présent que ce n’était pas à cela que le comte Raimond faisait allusion ; mais il ne contredit ni ne confirma l’explication de sa sœur. Je partais ; il ne crut pas nécessaire de m’en dire davantage.

« Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il ; mais vous le voyez, il n’y a plus de France. Les idées et les sentiments qui la faisaient aimer n’existent plus. Je regretterai encore le sol ; mais je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous. » Combien je fus ému des touchantes expressions d’une amitié si vraie ! combien en ce moment Raimond l’emportait sur sa sœur dans mes affections ! Elle le devina bien vite, et ce soir là même je la vis sous un point de vue nouveau. Il arriva du monde, elle fit les honneurs de chez elle à merveille, parla de mon départ avec la plus grande simplicité, et donna généralement l’idée que c’était pour elle l’événement le plus ordinaire. J’avais déjà remarqué dans plusieurs occasions qu’elle mettait un tel prix à la considération, que jamais elle ne laissait voir à personne les sentiments qu’elle me témoignait ; mais cette fois c’en était trop, et j’étais tellement blessé de son indifférence, que je résolus de partir avant la société et de ne pas rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m’approchais de son frère pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin avant mon départ ; alors elle vint à moi et me dit assez haut pour que l’on put l’entendre, qu’elle avait une lettre à me remettre pour une de ses amies en Angleterre, et elle ajouta très vite et très bas : « Vous ne regrettez que mon frère ; vous ne parlez qu’à lui, et vous voulez me percer le cœur en vous en allant ainsi ! » Puis elle retourna sur-le-champ s’asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces paroles et j’allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit par le bras et m’emmena dans sa chambre.

« Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés dans l’appartement de madame d’Arbigny, le comte Raimond n’y faisait pas attention : je le forçai cependant à s’en inquiéter et nous envoyâmes demander ce que c’était, on nous répondit que madame d’Arbigny venait de se trouver mal. Je fus vivement ému ; je voulais la revoir, retourner chez elle encore une fois, le comte Raimond m’en empêcha obstinément. « Évitons ces émotions, dit-il, les femmes se consolent toujours mieux quand elles sont seules. » Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa sœur, si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me séparai de lui le lendemain avec une sorte d’embarras qui rendit nos adieux moins tendres. Ah ! si j’avais deviné le sentiment plein de délicatesse qui l’empêchait de consentir à ce que sa sœur me captivât, quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux ! si j’avais prévu surtout quels événements allaient nous séparer pour toujours, mes adieux auraient satisfait et son âme et la mienne.

CHAPITRE II

Oswald cessa de parler pendant quelques instants ; Corinne écoutait son récit avec une telle avidité qu’elle se tut aussi dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la parole. « Je serais heureux, continua-t-il, si mes rapports avec madame d’Arbigny avaient fini alors, si j’étais resté près de mon père et si je n’avais pas remis le pied sur la terre de France ! Mais la fatalité, c’est-à-dire peut-être la faiblesse de mon caractère a pour jamais empoisonné ma vie, oui pour jamais, chère amie, même auprès de vous.

« Je passai près d’une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse l’un pour l’autre devint chaque jour plus intime ; je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l’amitié qui m’unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être ; je recevais des lettres de Raimond pleines d’affection, il me racontait les difficultés qu’il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindre ; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l’aimais toujours ; mais quel ami pouvais-je comparer à mon père ! Le respect qu’il m’inspirait ne gênait pas ma confiance. J’avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient toujours dès qu’il avait parlé. Le ciel nous a formés, dit un écrivain anglais, pour l’amour de ce qui est vénérable. Mon père n’a pas su, il n’a pu savoir à quel point je l’aimais, et ma fatale conduite a dû l’en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi ; il m’a plaint en mourant de la douleur que me causerait sa perte. Ah ! Corinne, j’avance dans ce triste récit, soutenez mon courage, j’en ai besoin. — Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus.

— Il m’envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu’aucun frémissement m’avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens : on dirait que l’âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m’embrassa les larmes aux yeux ; il me disait souvent qu’à son âge tout était solennel ; mais moi je croyais à sa vie comme à la mienne : nos âmes s’entendaient si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. Mon père m’accompagna cette fois jusqu’au seuil de la porte de son château que j’ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste cœur.

« Il n’y avait pas huit jours que j’étais à Londres, quand je reçus de madame d’Arbigny la fatale lettre dont j’ai retenu chaque mot. « Hier, dix août, disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis proscrite comme sa sœur, et obligée de me cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre : l’avez-vous déjà reçue ? ou savez-vous à qui il l’a confiée pour vous la remettre ? Je n’ai qu’un mot de lui, écrit du château même, au moment où il a su qu’on se disposait à l’attaquer ; et ce mot me dit seulement de m’adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour m’emmener, vous me sauveriez peut-être la vie ; car les Anglais voyagent librement encore en France ; et moi je ne puis obtenir un passe-port ; le nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse sœur de Raimond vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour l’accomplir ; car on dit que la guerre peut éclater d’un jour à l’autre entre nos deux pays. »

« Représentez-vous l’effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami massacré, sa sœur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes mains, bien que je n’en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le danger de madame d’Arbigny, et l’idée qu’elle avait que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas possible d’hésiter ; et je partis à l’instant, en envoyant un courrier à mon père qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la promesse qu’avant quinze jours je serais revenu ! Par un hasard vraiment cruel, l’homme que j’envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre que j’écrivis à mon père de Douvres lui arriva avant la première. Il sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs, et, quand l’explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui ne se dissipa point.

« J’arrivai à Paris en trois jours ; j’y appris que madame d’Arbigny s’était retirée dans une ville de province à soixante lieues, et je continuai ma route pour aller l’y rejoindre. Nous éprouvâmes l’un et l’autre une profonde émotion en nous revoyant : elle était dans son malheur beaucoup plus aimable qu’auparavant, parce qu’il y avait dans ses manières moins d’art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble frère, et les désastres publics ! Je m’informai avec anxiété de sa fortune : elle me dit qu’elle n’en avait aucune nouvelle ; mais, peu de jours après, j’appris que le banquier, auquel le comte Raimond l’avait confiée, la lui avait rendue ; et ce qui est singulier, je l’appris par un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et m’assura que madame d’Arbigny n’avait jamais dû en être véritablement inquiète. Je n’y compris rien, et j’allai chez madame d’Arbigny pour lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid remarquables, qu’il arrivait à l’instant même de Paris pour apporter à madame d’Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu’elle croyait parti pour l’Angleterre, et dont elle n’avait pas entendu parler depuis un mois. Madame d’Arbigny confirma ce qu’il disait, et je la crus ; mais en me rappelant qu’elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de son frère dont elle me parlait dans sa lettre, j’ai compris depuis qu’elle s’était servi d’une ruse pour m’inquiéter sur sa fortune.

« Au moins est-il vrai qu’elle était riche, et que dans son désir de m’épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé ; mais le grand tort de madame d’Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre de l’adresse là où il suffisait d’aimer, et de dissimuler sans cesse quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu’elle éprouvait. Car elle m’aimait alors autant qu’on peut aimer quand on combine ce qu’on fait, presque ce que l’on pense, et que l’on conduit les relations du cœur comme des intrigues politiques.

« La tristesse de madame d’Arbigny ajoutait encore à ses charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais point sans le consentement de mon père ; mais je ne pouvais m’empêcher de lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi ; et comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus entrevoir qu’elle n’était pas invariablement résolue à repousser mes désirs ; et maintenant que je me retrace ce qui s’est passé entre nous, il me semble qu’elle hésitait par des motifs étrangers à l’amour, et que ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le jour, et, malgré les résolutions que la délicatesse m’inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et madame d’Arbigny m’imposa tous les devoirs en m’accordant tous les droits ; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle n’en avait réellement, et me lia fortement à son sort par son repentir même. Je voulais la mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle ; mais elle se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être avait-elle raison en cela ; mais sachant bien de tout temps que je ne pouvais me résoudre à l’épouser sans l’aveu de mon père, elle avait tort dans les moyens qu’elle prenait et pour ne pas partir, et pour me retenir malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.

« Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles que madame d’Arbigny y opposait se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un passe-port ; tantôt, si je voulais partir seul, elle m’assurait qu’elle serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu’on la soupçonnerait d’être en correspondance avec moi. Cette femme si douce, si mesurée, se livrait par moment à des accès de désespoir qui bouleversaient entièrement mon âme ; elle employait les attraits de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour m’intimider.

« Peut-être les femmes ont elles tort de commander au nom des larmes, et d’asservir ainsi la force à leur faiblesse ; mais quand elles ne craignent pas d’employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins pour un temps. Sans doute le sentiment s’affaiblit par l’empire même que l’on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs trop souvent exercée refroidit l’imagination. Mais il y avait en France dans ce temps mille occasions de ranimer l’intérêt et la pitié. La santé de madame d’Arbigny paraissait aussi tous les jours plus faible ; et c’est encore un terrible moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n’ont pas comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l’art pour inspirer l’attendrissement ; et le mieux que l’on puisse attendre d’elles alors, c’est que leur dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.

« Un tiers se mêlait à mon insu de mes relations avec madame d’Arbigny ; c’était M. de Maltigues : elle lui plaisait ; il ne demandait pas mieux que de l’épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à tout ; il aimait l’intrigue comme un jeu, même quand le but ne l’intéressait pas, et secondait madame d’Arbigny dans le désir qu’elle avait de s’unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l’occasion de servir le sien se présentait. C’était un homme pour qui j’avais un singulier éloignement : à peine âgé de trente ans, ses manières et son extérieur étaient d’une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l’on nous accuse d’être froids, je n’ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien quand il entrait dans une chambre. Je ne l’aurais jamais pris pour un Français s’il n’avait pas eu le goût de la plaisanterie, et un besoin de parler très bizarre dans un homme qui paraissait blasé sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait qu’il était né très sensible, très enthousiaste, mais que la connaissance des hommes dans la révolution de France l’avait détrompé de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu’il n’y avait de bon dans ce monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu’il faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile dans la pratique de cette opinion ; il n’y faisait qu’une faute, c’était de la dire ; mais bien qu’il n’eût pas, comme les Français d’autrefois, le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la conversation, et cela le rendait très imprudent. Bien différent en cela de madame d’Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se trahissait point comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par l’immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c’est que la plus vive cachait bien son secret, et que l’homme froid ne savait pas se taire.

« Tel qu’il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier sur madame d’Arbigny ; il la devinait ou bien elle lui confiait tout ; cette femme habituellement dissimulée avait peut-être besoin de faire de temps en temps une imprudence comme pour respirer ; au moins est-il certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se troublait toujours ; s’il avait l’air mécontent, elle se levait pour le prendre à part ; s’il sortait avec humeur, elle s’enfermait presqu’à l’instant pour lui écrire. Je m’expliquais cette puissance de M. de Maltigues sur madame d’Arbigny, parce qu’il la connaissait dès son enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu’elle n’avait pas de plus proche parent que lui ; mais le principal motif des ménagements de madame d’Arbigny pour M. de Maltigues, c’était le projet qu’elle avait formé, et que j’appris trop tard, de l’épouser si je la quittais, car elle ne voulait à aucun prix passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire croire qu’elle ne m’aimait pas ; et cependant elle n’avait pour me préférer aucune raison que le sentiment ; mais elle avait mêlé toute sa vie le calcul à l’entraînement, et les prétentions factices de la société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu’elle était émue, mais elle pleurait aussi parce que c’est ainsi qu’on attendrit. Elle était heureuse d’être aimée, parce qu’elle aimait, mais aussi parce que cela fait honneur dans le monde ; elle avait de bons sentiments quand elle était toute seule, mais elle n’en jouissait pas si elle ne pouvait les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs. C’était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait cet art de travailler le vrai qui se rencontre si souvent dans les pays où le désir de produire de l’effet par ses sentiments est plus vif que ces sentiments mêmes.

« Je n’avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin m’arriva par une occasion ; il m’adjurait de partir au nom de mon devoir et de sa tendresse ; il me déclarait en même temps, de la manière la plus formelle, que si j’épousais madame d’Arbigny, je lui causerais une douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en Angleterre, et de ne me décider qu’après l’avoir entendu. Je lui répondis à l’instant, en lui donnant ma parole d’honneur que je ne me marierais pas sans son consentement, et l’assurant que dans peu je le rejoindrais. Madame d’Arbigny employa d’abord la prière, puis le désespoir pour me retenir, et voyant enfin qu’elle ne réussissait pas, je crois qu’elle eut recours à la ruse ; mais comment alors aurais-je pu le soupçonner !

« Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes bras en me suppliant de la protéger : elle paraissait mourir de frayeur. À peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l’ordre était venu de l’arrêter, comme sœur du comte Raimond, et qu’il fallait que je lui trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. À cette époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m’était dévoué ; je l’y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous avions seuls le secret de sa retraite. Comment dans cette situation ne pas s’intéresser vivement au sort d’une femme ? Comment se séparer d’une personne proscrite ? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut qu’on lui dise : « Vous avez compté sur mon appui et je vous le retire ! » Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et dans plusieurs occasions j’essayai d’obtenir de madame d’Arbigny la permission de partir seul ; mais elle me menaça de se livrer à ses assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par hasard, ou à dessein, nous rencontrâmes chaque fois M. de Maltigues, et il la ramena, en lui faisant sentir l’imprudence de sa conduite. Alors je me résignai à rester, et j’écrivis à mon père en motivant, autant que je le pus, ma conduite ; mais je rougissais d’être en France, au milieu des événements affreux qui s’y passaient, et lorsque mon pays était en guerre avec les Français.

« M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules ; mais, tout spirituel qu’il était, il ne prévoyait pas, ou ne se donnait pas la peine d’observer l’effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi tous les sentiments qu’il voulait éteindre. Madame d’Arbigny remarquait bien l’impression que je recevais, mais elle n’avait point d’empire sur M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de l’intérêt. Elle recourait pour m’attendrir à sa douleur véritable, à sa douleur exagérée ; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant pour plaire que pour toucher, car elle n’était jamais plus attrayante que quand elle s’évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me captiver.

« Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n’en recevais pas, retenu par l’attrait que je ressentais pour madame d’Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir ; car, par un mélange singulier, c’était la personne la plus douce dans l’habitude de la vie, la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyen. Un jour, c’était au mois de septembre 1793, il y avait plus d’un an déjà que j’étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de mots ; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu’il faut, Corinne, m’épargner de vous les dire : ils me feraient trop de mal. Mon père était déjà malade, mais il ne me le dit pas, sa délicatesse et sa fierté l’en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec madame d’Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je n’ai pas prévu le malheur dont j’étais menacé. Je fus assez ému néanmoins pour ne plus hésiter, et j’allai chez madame d’Arbigny, parfaitement décidé à prendre congé d’elle. Elle aperçut bien vite que mon parti était pris, et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle se leva et me dit : « Avant de partir il faut que vous sachiez un secret que je rougissais de vous avouer. Si vous m’abandonnez, ce ne sera pas moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon coupable amour périra dans mon sein avec moi. » Rien ne peut exprimer l’émotion que j’éprouvai ; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s’empara de toute mon âme, et je fus soumis à madame d’Arbigny comme l’esclave le plus dévoué.

« Je l’aurais épousée, comme elle le voulait, s’il ne se fût pas rencontré dans ce moment les plus grands obstacles, à ce qu’un Anglais pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à l’officier civil. J’ajournai donc notre union jusqu’au moment où nous pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter madame d’Arbigny jusqu’alors : elle se calma d’abord, quand elle fut tranquillisée sur le danger prochain de mon départ ; mais elle recommença bientôt après à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse, de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l’épouser. J’aurais fini par céder à sa volonté ; j’étais tombé dans la mélancolie la plus profonde ; je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en sortir ; j’étais en proie à une idée que je ne m’avouais jamais et qui me persécutait toujours. J’avais un pressentiment de la maladie de mon père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l’effroi que me causait la douleur de madame d’Arbigny, je combattais mon devoir comme une passion, et ce qu’on aurait pu croire une passion me tourmentait comme un devoir. Madame d’Arbigny m’écrivait sans cesse pour m’engager à venir chez elle ; j’y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais pas de son état, parce que je n’aimais pas à rappeler ce qui lui donnait des droits sur moi ; il me semble à présent qu’elle aussi m’en parlait moins qu’elle n’aurait dû le faire ; mais je souffrais trop alors pour rien remarquer.

« Enfin, une fois que j’étais resté trois jours chez moi, dévoré de remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M. de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par madame d’Arbigny pour m’arracher à ma solitude, mais s’intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j’eusse eu le temps de le cacher, que j’avais le visage couvert de larmes. « À quoi bon cette douleur, mon cher, me dit-il ? quittez ma cousine ou bien épousez-la : ces deux partis sont également bons, puisqu’ils en finissent. — Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où même en se sacrifiant on ne sait pas encore comment remplir tous ses devoirs. — C’est qu’il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues ; je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire : avec de l’adresse on se tire de tout ; l’habileté est la reine du monde. — Ce n’est pas l’habileté que j’envie, lui dis-je ; mais je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n’être pas heureux, ne pas affliger ce que j’aime. — Croyez-moi, dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette œuvre difficile qu’on appelle vivre le sentiment qui la complique encore plus : c’est une maladie de l’âme : j’en suis atteint quelquefois tout comme un autre, mais quand elle m’arrive, je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole — Mais, lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance ; quand on pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l’honneur et la vertu, qui s’opposent souvent à nos désirs en tout genre. — L’honneur, reprit M. de Maltigues : entendez-vous, par l’honneur, se battre quand on est insulté ? à cet égard il n’y a pas de doute ; mais sous tous les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille délicatesses vaines ? — Quel intérêt ! interrompis-je, il me semble que ce n’est pas là le mot dont il s’agit. — À parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien qu’autrefois l’on disait : Un honorable malheur, un glorieux revers. Mais aujourd’hui que tout le monde est persécuté, les coquins, comme ce qu’on est convenu d’appeler les honnêtes gens, il n’y a de différence dans ce monde qu’entre les oiseaux pris au filet et ceux qui y ont échappé. — Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la prospérité méprisée et les revers honorés par l’estime des hommes de bien. — Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime ; il me semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent, si vous êtes puissants, vous aiment. C’est très beau sans doute à vous, de ne pas savoir contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos affaires ; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de toutes les façons ; quant à moi, quoiqu’il m’arrive, je veux à tout prix épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage allongé de la consolation. — Je croyais, interrompis-je vivement, que le but de la vie d’un honnête homme n’était pas le bonheur, qui ne sert qu’à lui, mais la vertu qui sert aux autres. — La vertu, la vertu… dit M. de Maltigues, en hésitant un peu, puis se décidant à la fin : « c’est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c’est pour elles que l’on fait jouer l’instrument ; mais toute cette poésie que l’on appelle la conscience, le dévouement, l’enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n’ont pas su réussir dans le monde ; c’est comme le De profundis que l’on chante pour les morts. Les vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux d’obtenir ce genre d’hommage. »

« Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m’empêcher de dire avec hauteur : « Je serais fâché, Monsieur, si j’avais des droits sur la maison de madame d’Arbigny, qu’elle reçut chez elle un homme qui se permet une telle manière de penser et de s’exprimer. — Vous pouvez à cet égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui vous plaira ; mais si ma cousine m’en croit, elle n’épousera point un homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union ; depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse et tous les moyens qu’elle emploie pour un but qui n’en vaut pas la peine. » À ce mot, que l’accent rendait encore plus insultant, je fis signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois dire qu’il continuait à développer son système avec le plus grand sang-froid du monde ; et pouvant mourir dans peu d’instants, il ne disait pas un mot qui fût ni religieux ni sensible. « Si j’avais donné dans toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il, pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m’en aurait pas guéri ? Quand avez-vous vu que d’être scrupuleux à votre manière servît à rien ? — Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays à présent cela sert un peu moins qu’ailleurs ; mais avec le temps, ou par-delà le temps, tout a sa récompense. — Oui, reprit M. de Maltigues, en faisant entrer le ciel dans ses calculs. — Et pourquoi pas ? lui dis-je, l’un de nous va peut-être savoir ce qui en est. — Si c’est moi qui dois mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n’en saurai rien, si c’est vous, vous ne reviendrez pas pour éclairer mon âme. » En chemin je pensai que si j’étais tué par M. de Maltigues, je n’avais pris aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner à madame d’Arbigny une partie de ma fortune à laquelle je lui croyais des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d’y monter pour écrire deux lettres ; il y consentit : et lorsque nous continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis et je lui parlai de madame d’Arbigny avec beaucoup d’intérêt en la lui recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de confiance le toucha, car il faut observer, à la gloire de l’honnêteté, que les hommes qui professent le plus ouvertement l’immoralité sont très flattés si par hasard on leur donne une marque d’estime : la circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému ; mais comme pour rien au monde il n’aurait voulu qu’on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.

« Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil, je veux faire pour vous quelque chose de généreux, on dit que cela porte bonheur, et la générosité est en effet une qualité si enfantine qu’elle doit être plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais avant de vous servir, il faut que nos conditions soient bien faites, quoi que je vous dise, nous ne nous en battrons pas moins. » Je répondis à ces mots par un consentement très dédaigneux, ce que je crois, car je trouvais la précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d’un ton sec et dégagé : « Madame d’Arbigny ne vous convient pas, vos caractères n’ont aucun rapport ensemble, votre père, d’ailleurs, serait désespéré si vous faisiez ce mariage, et vous seriez désespéré d’affliger votre père ; il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame d’Arbigny, et si vous me tuez, il vaut mieux encore qu’elle en épouse un troisième ; car c’est une personne d’une haute sagesse que ma cousine, et qui, lors même qu’elle aime, prend toujours de sages précautions pour le cas où on ne l’aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses lettres, je vous les laisse après moi : vous les trouverez dans mon secrétaire dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis qu’elle est au monde, et vous savez que, bien qu’elle soit très mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets ; elle croit que je ne dis que ce que je veux ; il est vrai que je ne suis entraîné par rien ; mais aussi je ne mets pas d’importance à grand’chose, et je pense que nous autres hommes nous nous devons de ne nous rien taire à l’égard des femmes. Aussi-bien si je meurs c’est pour les beaux yeux de madame d’Arbigny que cet accident m’arrivera, et quoique je sois prêt à périr pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation où elle m’a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n’est pas dit que vous me tuerez ; » et en achevant ces mots, comme nous étions hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.

« Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j’étais resté confondu de ce qu’il m’avait dit. L’approche du danger, sans le troubler, l’animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c’était la vérité qu’il trahissait, ou le mensonge qu’il forgeait pour se venger. Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie ; il était moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j’aurais pu lui plonger mon épée dans le cœur, mais je me contentai de le blesser au bras, et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé, et je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait précédé l’instant où nous nous étions battus. Il me dit alors : « Je suis fâché d’avoir trahi la confiance de ma cousine, le péril est comme le vin, il monte la tête ; mais enfin, je m’en console, car vous n’auriez pas été heureux avec madame d’Arbigny ; elle est trop rusée pour vous. Moi, cela m’est égal ; car bien que je la trouve charmante, et que son esprit me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon détriment, et nous nous servirons très bien en tout, parce que le mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque, vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu’à vous de me tuer et je vous dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l’Angleterre, et ne soyez pas trop tourmenté des chagrins de madame d’Arbigny. Elle pleurera, parce qu’elle vous aime ; mais elle se consolera, parce que c’est une femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout passer pour l’être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues. » Tout ce qu’il me disait était vrai ; les lettres qu’il me montra le prouvèrent. Je restai convaincu que madame d’Arbigny n’était point dans l’état qu’elle avait feint de m’avouer en rougissant pour me contraindre à l’épouser, et qu’elle m’avait à cet égard indignement trompé. Sans doute elle m’aimait, puisqu’elle le disait dans ses lettres à M. de Maltigues lui-même ; mais elle le flattait avec tant d’art, mais elle lui laissait tant d’espérance et montrait pour lui plaire un caractère si différent de celui qu’elle m’avait toujours fait voir, qu’il me fut impossible de douter qu’elle ne le ménageât, dans l’intention de l’épouser si notre mariage n’avait pas lieu. Telle était la femme, Corinne, qui m’a coûté pour toujours le repos du cœur et de la conscience !

« Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus : et comme M. de Maltigues l’avait prédit, j’ai su depuis qu’elle l’avait épousé. Mais j’étais loin d’envisager alors le malheur qui m’attendait ; je croyais obtenir mon pardon de mon père ; j’étais sûr qu’en lui disant combien j’avais été trompé, il m’aimerait davantage, puisqu’il me saurait plus à plaindre. Après un voyage de près d’un mois, jour et nuit, à travers l’Allemagne, j’arrivai en Angleterre plein de confiance dans l’inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public m’annonça que mon père n’était plus ! Vingt mois se sont passés depuis ce moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit. Les lettres qui formaient ces mots : Lord Nelvil vient de mourir, ces lettres étaient flamboyantes ; le feu du volcan qui est là devant nous est moins effrayant qu’elles. Ce n’est pas tout encore ; j’appris qu’il était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n’épousasse une femme dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre. Qui sait si ces douloureuses pensées n’ont pas abrégé ses jours ! Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas, dites-le-moi ? — Non, s’écria-t-elle, non, vous n’êtes que malheureux, c’est la bonté, c’est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous respecte autant que je vous aime : jugez-vous dans mon cœur, prenez-le pour votre conscience. La douleur vous égare : croyez celle qui vous chérit. Ah ! l’amour, tel que je le sens, n’est point une illusion, c’est parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je vous admire et vous adore. — Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne m’est pas dû ; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable : mon père m’a pardonné avant de mourir ; j’ai trouvé dans un dernier écrit de lui, qui m’était adressé, de douces paroles ; une lettre de moi lui était parvenue, qui m’avait un peu justifié ; mais le mal était fait, et la douleur qui venait de moi avait déchiré son cœur.

« Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs m’entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m’accusai devant eux, j’allai me prosterner sur sa tombe, j’y jurai, comme si le temps de réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le consentement de mon père. Hélas ! que promettais-je à celui qui n’était plus ! Que signifiaient alors ces paroles de mon délire ! Je dois les considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu’il eût désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous troublent-ils ? Mon père a pu me demander le sacrifice d’une femme dissimulée, qui ne devait qu’à son adresse le goût qu’elle m’inspirait ; mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, celle pour qui j’ai senti le premier amour, celui qui purifie l’âme au lieu de l’égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer d’elle ?

« Lorsque j’entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son fauteuil, son épée, qui étaient encore là comme autrefois ; encore là : mais sa place était vide, et mes cris l’appelaient en vain ! Ce manuscrit, ce recueil de ses pensées est tout ce qui me répond ; vous en connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne ; je le porte toujours avec moi ; lisez ce qu’il écrivait sur le devoir des enfants envers leurs parents ; lisez, Corinne : votre douce voix me familiarisera peut-être avec ces paroles. » Corinne obéit à la volonté d’Oswald et lut ce qui suit :

« Ah ! qu’il faut peu de chose pour rendre défiants d’eux-mêmes un père, une mère avancés dans la vie ; ils croient aisément qu’ils sont de trop sur la terre. À quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne leur demandez plus de conseils ? Vous vivez en entier dans le moment présent ; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné. Enfin, vous êtes tellement en votre personne, et de cœur et d’esprit, que, croyant former à vous seul un point historique, les ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à votre attention ; et l’autorité de l’expérience vous semble une fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle erreur est la vôtre ! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas d’acteurs ; c’est toujours l’homme qui s’y montre en scène ; mais l’homme ne se renouvelle point, il se diversifie ; et comme toutes ses formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les petites combinaisons de la vie privée, l’expérience, cette science du passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles.

« Honneur donc aux pères et aux mères, honneur à eux, honneur et respect, ne fût-ce que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls maîtres et qui ne ce reviendra plus ; ne fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils portent sur le front l’auguste empreinte.

« Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients de courir seuls dans la route de la vie. Ils s’en iront, vous n’en pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place ; ce père dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse ; cette mère dont le vieil âge vous impose des soins qui vous importunent : ils s’en iront, ces surveillants attentifs de votre enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse ; ils s’en iront, et vous chercherez en vain de meilleurs amis ; ils s’en iront, et dès qu’ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel aspect ; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître ; le temps leur prête alors un éclat qui nous était inconnu : nous les voyons dans le tableau de l’éternité où il n’y a plus d’âge, comme il n’y a plus de graduation ; et s’ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur vertu, nous les ornerions en imagination d’un rayon céleste, nous les suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité ; et, près des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole, nous nous trouverions effacés au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes dont nous sommes le plus éblouis[2]. »

« Corinne, s’écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous que c’est contre moi qu’il écrivait ces éloquentes plaintes ? — Non, non, répondit Corinne ; vous savez qu’il vous chérissait, qu’il croyait à votre tendresse ; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. Écoutez plutôt, continua Corinne, en parcourant le recueil qu’elle avait encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l’indulgence, qui sont écrites quelques pages plus loin :

« Nous marchons dans la vie, environnés de pièges et d’un pas chancelant ; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses ; notre imagination nous égare par de fausses lueurs ; et notre raison elle-même reçoit chaque jour de l’expérience le degré de lumière qui lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers unis à une si grande faiblesse ; tant d’intérêts divers, avec une prévoyance limitée, une capacité si restreinte ; enfin tant de choses inconnues et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut rang que nous devons accorder à l’indulgence dans l’ordre des vertus sociales ?… Hélas ! où est-il l’homme qui soit exempt de faiblesses ? Où est-il l’homme qui n’ait aucun reproche à se faire ? Où est-il l’homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul remords ou sans connaître aucun regret ? Celui-là seul est étranger aux agitations d’une âme timorée, qui ne s’est jamais examiné lui-même, qui n’a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience[3]. »

« Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut du ciel ; voilà celles qui sont pour vous. — Cela est vrai, dit Oswald ; oui, Corinne, vous êtes l’ange des consolations, vous me faites du bien, mais si j’avais pu le voir un moment avant sa mort, s’il avait su de moi que je n’étais pas indigne de lui, s’il m’avait dit qu’il le croyait, je ne serais pas agité par les remords comme le plus criminel des hommes ; je n’aurais pas cette conduite vacillante, cette âme troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m’accusez pas de faiblesse ; mais le courage ne peut rien contre la conscience : c’est d’elle qu’il vient ; comment pourrait-il triompher d’elle ? À présent même que l’obscurité s’avance, il me semble que je vois dans ces nuages les sillons de la foudre qui me condamne. Corinne ! Corinne ! rassurez votre malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui s’entr’ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu’au séjour des morts. »

LIVRE TREIZIÈME

LE VÉSUVE ET
LA CAMPAGNE DE NAPLES

CHAPITRE PREMIER

Lord Nelvil resta longtemps anéanti après le récit cruel qui avait ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à lui-même : la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfin par la nuit, frappa vivement l’imagination troublée d’Oswald. Corinne profita de cette impression pour l’arracher aux souvenirs qui l’agitaient, et se hâta de l’entraîner avec elle sur le rivage de cendres de la lave enflammée.

Le terrain qu’ils traversèrent, avant d’y arriver, fuyait sous leurs pas, et semblait les repousser loin d’un séjour ennemi de tout ce qui a vie : la nature n’est plus dans ces lieux en relation avec l’homme, il ne peut plus s’en croire le dominateur ; elle échappe à son tyran par la mort. Le feu du torrent est d’une couleur funèbre ; néanmoins quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et brillante ; mais la lave même est sombre, tel qu’on se représente un fleuve de l’enfer ; elle roule lentement comme un sable noir de jour et rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit d’étincelles qui fait d’autant plus de peur qu’il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force : le tigre royal arrive ainsi secrètement à pas comptés. Cette lave avance, avance sans jamais se hâter et sans perdre un instant, si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s’oppose à son passage, elle s’arrête, elle amoncèle devant l’obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l’ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n’est point assez rapide pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle, mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s’imaginent qu’il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent, que pour la première fois la terre se réfléchit dans le ciel, et lui donne l’apparence d’un éclair continuel : ce ciel, à son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.

Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme dans le gouffre d’où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein de la terre, et l’on sent que d’étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de souffre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d’infernal. Un vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l’ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.

Tout ce qui entoure le volcan rappelle l’enfer, et les descriptions des poètes sont sans doute empruntées de ces lieux. C’est là que l’on conçoit comment les hommes ont cru à l’existence d’un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la Providence. On a du se demander, en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme l’homme, à la férocité. « Corinne, s’écria lord Nelvil, est-ce de ces bords infernaux que part la douleur ? L’ange de la mort prend-il son vol de ce sommet ? Si je ne voyais pas ton céleste regard je perdrais ici jusqu’au souvenir des œuvres de la divinité qui décorent le monde ; et cependant cet aspect de l’enfer, tout affreux qu’il est, me cause moins d’effroi que les remords du cœur. Tous les périls peuvent être bravés, mais comment l’objet qui n’est plus pourrait-il nous délivrer des torts que nous nous reprochons envers lui ? Jamais ! Jamais ! Ah ! Corinne, quelle parole de fer et de feu ! Les supplices inventés par les rêves de la souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l’eau qui fuit dès qu’on veut s’en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu’on les soulève, ne sont qu’une faible image pour exprimer cette terrible pensée, l’impossible et l’irréparable ! »

Un silence profond régnait autour d’Oswald et de Corinne ; leurs guides eux-mêmes s’étaient retirés dans l’éloignement ; et comme il n’y a près du cratère ni animal, ni insecte, ni plante, on n’y entendait que le sifflement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit de la ville arriva jusques dans ce lieu ; c’était le son des cloches qui se faisait entendre à travers les airs : peut-être célébraient-elles la mort, peut-être annonçaient-elles la naissance ; n’importe, elles causèrent une douce émotion aux voyageurs. « Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce désert, redescendons vers les vivants ; mon âme est ici mal à l’aise. Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous élever au-dessus de la vie terrestre ; mais ici je ne sens que du trouble et de l’effroi : il me semble voir la nature traitée comme un criminel, et condamnée, comme un être dépravé, à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son Créateur. Ce n’est sûrement pas ici le séjour des bons, allons-nous-en. »

Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à chaque instant prêts à s’éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des cris continuels qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait pas que c’est leur façon d’être habituelle. Mais ces hommes sont quelquefois agités par un superflu de vie dont ils ne savent que faire, parce qu’ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur physionomie plus marquée que leur caractère semble indiquer un genre de vivacité dans lequel l’esprit et le cœur n’entrent pour rien. Oswald inquiet que la pluie ne fit du mal à Corinne, que la lumière ne leur manquât, enfin qu’elle ne fût exposée à quelques dangers, ne s’occupait plus que d’elle ; et cet intérêt si tendre remit son âme par degrés de l’état où l’avait jeté la confidence qu’il lui avait faite. Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne ; ils ne s’arrêtèrent point aux ruines d’Herculanum, qu’on a comme ensevelies de nouveau pour ne pas renverser la ville de Portici qui est bâtie sur cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne promit à lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin l’histoire de sa vie.

CHAPITRE II

En effet, le lendemain matin Corinne voulut s’imposer l’effort qu’elle avait promis, et bien que la connaissance plus intime qu’elle avait acquise du caractère d’Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de sa chambre, portant ce qu’elle avait écrit, tremblante, et résolue néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l’auberge où ils demeuraient tous les deux ; Oswald y était, et venait de recevoir des lettres de l’Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et l’écriture frappa tellement Corinne, qu’avec un trouble inexprimable elle lui demanda de qui elle était. « C’est de lady Edgermond, répondit Oswald. — Vous êtes en correspondance avec elle ? interrompit Corinne. — Lord Edgermond était l’ami de mon père, reprit Oswald et puisque le hasard m’a fait vous parler d’elle, je ne vous dissimulerai point que mon père avait pensé qu’il pouvait me convenir un jour d’épouser Lucile Edgermond sa fille. — Grand Dieu ! » s’écria Corinne, et elle tomba sur une chaise, presque évanouie.

« D’où vient cette émotion cruelle, dit lord Nelvil ? que pouvez-vous craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie ? Si mon père m’avait, en mourant, demandé d’épouser Lucile, sans doute je ne me croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme irrésistible ; mais il n’a fait que me conseiller ce mariage, en m’écrivant lui-même qu’il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu’elle n’était encore qu’un enfant. Je ne l’ai vue moi-même qu’une fois, à peine alors avait-elle douze ans. Je n’ai pris avec sa mère aucun engagement avant de partir ; cependant les incertitudes, le trouble que vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir de mon père : avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir l’accomplir, tout fugitif qu’il était, comme une espèce d’expiation envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l’empire de sa volonté sur mes résolutions, mais vous avez triomphé de ce sentiment, vous avez triomphé de tout moi-même, et j’ai seulement besoin de me faire pardonner ce qui dans ma conduite a dû vous paraître de la faiblesse et de l’irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais entièrement de la douleur que j’ai éprouvée : elle flétrit l’espérance, elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux ; la destinée m’a tant fait de mal, qu’alors même qu’elle semble m’offrir le plus grand bien, je me défie encore d’elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes sont dissipées, je suis à toi pour toujours, à toi ! Je me dis que si mon père vous avait connue, c’est vous qu’il aurait choisie pour la compagne de ma vie, c’est vous… — Arrêtez, s’écria Corinne, en fondant en pleurs, je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.

— Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à confondre ainsi dans mon cœur tout ce qui m’est cher et sacré. — Vous ne le pouvez pas, interrompit Corinne ; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas. — Juste ciel, reprit lord Nelvil, qu’avez-vous à m’apprendre ? Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l’histoire de votre vie, donnez-le-moi. — Vous l’aurez, reprit Corinne ; mais, je vous en conjure, encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j’ai appris ce matin m’oblige à quelques détails de plus. — Comment, dit Oswald, quel rapport avez-vous ?… — N’exigez pas que je vous réponde à présent, interrompit Corinne, bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la fin, la terrible fin de mon bonheur ; mais, avant cet instant, je veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante nature ; je veux consacrer, de quelque manière dans ces beaux lieux, l’époque la plus solennelle de ma vie : il faut que vous conserviez un dernier souvenir de moi, telle que j’étais, telle que j’aurais toujours été, si mon cœur s’était défendu de vous aimer.

— Ah ! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m’annoncer par ces paroles sinistres ? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m’apprendre qui refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre nous ? — Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir ; bientôt vous seul déciderez de nous deux ; j’attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s’il est cruel : car je n’ai sur cette terre ni sentiments, ni liens qui me condamnent à survivre à votre amour. » En achevant ces mots, elle sortit, en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.

CHAPITRE III

Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil pendant les huit jours de délai qu’elle avait demandés ; et cette idée d’une fête s’unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant le caractère d’Oswald, il était impossible qu’elle ne fût pas inquiète de l’impression qu’il recevrait par ce qu’elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne en poète, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son rang, de sa famille, de son pays, de son nom, à l’enthousiasme du talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l’esprit nécessaire pour admirer l’imagination et le génie, mais il croyait que les relations de la vie sociale devaient l’emporter sur tout, et que la première destination des femmes et même des hommes n’était pas l’exercice des facultés intellectuelles, mais l’accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu’il avait éprouvés, en s’écartant de la ligne qu’il s’était tracée, avaient encore fortifié les principes sévères de moralité innés en lui. Les mœurs d’Angleterre, les habitudes et les opinions d’un pays où l’on se trouve si bien du respect le plus scrupuleux pour les devoirs, comme pour les lois, le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d’égards ; enfin, le découragement qui naît d’une profonde tristesse fait aimer ce qui est dans l’ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n’exige point de résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous sont marquées par le sort.

L’amour d’Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir : mais l’amour n’efface jamais entièrement le caractère, et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait ; et peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l’instant approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées, et qui n’avaient mêlé qu’un trouble léger et rêveur à la félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la poésie, s’étonnait de l’âpreté, de la fixité de la douleur : un frémissement que n’éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout son être.

Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait secrètement une journée brillante qu’elle voulait encore passer avec Oswald. Son imagination et sa sensibilité s’unissaient ainsi d’une manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples, quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait, et le matin du jour qu’elle avait choisi pour être tout à la fois et celui d’une fête et la veille d’un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette expression si vive pour de la joie ; mais ses mouvements agités et rapides, ses regards qui ne s’arrêtaient sur rien, ne prouvaient que trop à lord Nelvil, ce qui se passait dans son âme. C’est en vain qu’il essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. « Vous me direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de même : à présent ces douces paroles ne me font que du mal. » Et elle s’éloignait de lui.

Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée, arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer s’élève, et, rafraîchissant l’air, permet à l’homme de contempler la nature. La première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s’y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau est placé dans le plus beau site du monde ; le golfe de Naples lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans cet aspect, qu’on est tenté de croire que c’est Virgile lui-même qui l’a choisi, ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d’épitaphe :

Illo Virgilium me tempore dulcis alebat

Parthenope[4]

Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce lieu les hommages de l’univers. C’est tout ce que l’homme, sur cette terre, peut arracher à la mort.

Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n’est plus et le laurier se meurt. La foule des étrangers qui sont venus honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent l’urne. L’on est importuné par ces noms obscurs qui semblent là seulement pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n’y a que Pétrarque qui fut digne de laisser une trace durable de son voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile funéraire de la gloire : on se rappelle et les pensées et les images que le talent du poète a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec les races futures, entretien que l’art d’écrire perpétue et renouvelle ! Ténèbres de la mort, qu’êtes-vous donc ? Les idées, les sentiments, les expressions d’un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait plus ! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.

« Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez d’éprouver préparent, mal pour une fête ; mais combien, ajouta-t-elle avec une sorte d’exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées non loin des tombeaux ! — Chère amie, répondit Oswald, d’où vient cette peine secrète qui vous agite ? Confiez-vous à moi, je vous ai dû six mois les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours. Ah ! qui pourrait être impie envers le bonheur ! Qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire du bien à une âme telle que la vôtre ! Hélas ! c’est déjà beaucoup que de se sentir nécessaire au plus humble des mortels ; mais être nécessaire à Corinne, croyez-moi, c’est trop de gloire, c’est trop de délices pour y renoncer. — Je crois à vos promesses, répondit Corinne ; mais n’y a-t-il pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s’empare du cœur et accélère ses battements avec une agitation douloureuse ? »

Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux : on la passe ainsi, même à l’heure de midi, car c’est une route creusée sous la montagne pendant près d’un quart de lieue, et lorsqu’on est au milieu, l’on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte ; les pas des chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne traînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle n’était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil : « Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement ! faites donc qu’ils se pressent. — D’où vous vient cette impatience, Corinne ? répondit Oswald ; autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à précipiter les heures, vous en jouissiez. — À présent, dit Corinne, il faut que tout se décide ; il faut que tout arrive à son terme, et je me sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort. »

Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en retrouvant le jour et la nature, et quelle nature que celle qui s’offre alors aux regards ! Ce qui manque souvent à la campagne d’Italie, ce sont les arbres ; l’on en voit dans ce lieu en abondance. La terre d’ailleurs y est couverte de tant de fleurs, que c’est le pays où l’on peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples qu’il est impossible de se promener, même à l’ombre, pendant le jour ; mais le soir ce pays ouvert, entouré par la mer et le ciel, s’offre en entier à la vue, et l’on respire la fraîcheur de toutes parts. La transparence de l’air, la variété des sites, les formes pittoresques des montagnes caractérisent si bien l’aspect du royaume de Naples, que les peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance et une originalité que l’on ne peut expliquer par aucun des charmes que l’on recherche ailleurs.

« Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l’accompagnaient, sur les bords du lac d’Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le temple de la Sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous le nom des délices de Bayes ; mais je vous propose de ne pas vous y arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l’histoire et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un lieu d’où nous pourrons les apercevoir tous à la fois. »

C’était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et la musique. Rien n’était plus pittoresque que l’arrangement de cette fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives et bien contrastées ; quelques orientaux qui venaient d’un bâtiment levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles voisines d’Ischia et de Procida, dont l’habillement a conservé de la ressemblance avec le costume grec ; des voix parfaitement justes se faisaient entendre dans l’éloignement, et les instruments se répondaient derrière les rochers, d’échos en échos, comme si les sons allaient se perdre dans la mer. L’air qu’on respirait était ravissant ; il pénétrait l’âme d’un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là et s’empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes, et d’abord elle y consentit avec plaisir ; mais à peine eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent odieux les amusements auxquels elle prenait part, et s’éloignant rapidement de la danse et de la musique, elle alla s’asseoir à l’extrémité du cap sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l’y suivre ; mais comme il arrivait près d’elle, la société qui les accompagnait le rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d’improviser dans ce beau lieu. Son trouble était tel en ce moment, qu’elle se laissa ramener vers le tertre élevé où l’on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce qu’on attendait d’elle.

CHAPITRE IV

Cependant Corinne souhaitait qu’Oswald l’entendît encore une fois, comme au jour du Capitole, avec tout le talent qu’elle avait reçu du ciel ; si ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers rayons, avant de s’éteindre, brillassent pour celui qu’elle aimait. Ce désir lui fit trouver dans l’agitation même de son âme l’inspiration dont elle avait besoin. Tous ses amis impatients de l’entendre ; le peuple même qui la connaissait de réputation, ce peuple qui dans le Midi est par l’imagination bon juge de la poésie, entourait en silence l’enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l’attention la plus animée. La lune se levait à l’horizon ; mais les derniers rayons du jour rendaient encore sa lumière très pâle. Du haut de la petite colline qui s’avance dans la mer et forme le cap Misène on découvrait parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, et la campagne qui s’étend depuis Naples jusqu’à Gaète ; enfin la contrée de l’univers où les volcans, l’histoire et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi, d’un commun accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu’elle allait chanter les souvenirs que ces lieux retraçaient. Elle accorda sa lyre et commença d’une voix altérée. Son regard était beau ; mais qui la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l’anxiété de son âme : elle essaya cependant de contenir sa peine, et de s’élever du moins pour un moment au-dessus de sa situation personnelle.

IMPROVISATION DE CORINNE,
DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.

« La poésie, la nature et l’histoire rivalisent ici de grandeur ; ici l’on peut embrasser d’un coup d’œil tous les temps et tous les prodiges.

« J’aperçois le lac d’Averne, volcan éteint, dont les ondes inspiraient jadis la terreur ; l’Achéron, le Phlégéthon, qu’une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée.

« Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d’autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu’à la poésie.

« La ville de Cumes, l’antre de la Sibylle, le temple d’Apollon, étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau d’or. La terre de l’Énéide vous entoure, et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces.

« Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier les divinités de la mer par ses chants : ces rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L’imagination est fidèle, quand elle est toute puissante. Le génie de l’homme est créateur, quand il sent la nature, imitateur, quand il croit l’inventer.

« Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l’on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de l’abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent les tempêtes qui déchirent son sein.

« Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait que le monde habité n’est plus qu’une surface prête à s’entr’ouvrir. La campagne de Naples est l’image des passions humaines : sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l’air tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas.

« Pline étudiait la nature pour mieux admirer l’Italie ; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l’honorer à d’autres titres. Cherchant la science comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l’ont consumé.

« Ô souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux ! De siècle en siècle, bizarre destinée ! l’homme se plaint de ce qu’il a perdu. L’on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires à leur tour d’un bonheur qui n’est plus ; et tandis que la pensée s’enorgueillit de ses progrès, s’élance dans l’avenir, notre âme semble regretter une ancienne patrie dont le passé la rapproche.

« Les Romains, dont nous envions la splendeur, n’enviaient-ils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres ? Jadis ils méprisaient cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l’âme inflexible résista plus longtemps à Rome que l’univers.

« Les Romains à leur tour habitèrent ces lieux : quand la force de l’âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils s’amollirent sans remords. À Bayes on les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes, et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se consoler d’être asservis.

« Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaète qui s’offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore. C’est contre nous encore que leur forfait est commis.

« Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées la Tour de la patrie. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée !

« Marius s’est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps, les nations ont persécuté leurs grands hommes ; mais ils sont consolés par l’apothéose, et le ciel où les Romains croyaient commander encore reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, César : astres nouveaux qui confondent à nos regards les rayons de la gloire et la lumière céleste. Ce n’est pas assez des malheurs. La trace de tous les crimes est ici. Voyez, à l’extrémité du golfe, l’île de Caprée, où la vieillesse a désarmé Tibère ; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s’ennuya même du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l’avait pas encore assez dégradée.

« Le tombeau d’Agrippine est sur ces bords, en face de l’île de Caprée ; il ne fut élevé qu’après la mort de Néron : l’assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux ! Tibère et Néron se regardent.

« Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presqu’en naissant, aux crimes du vieux monde ; les malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.

« Ô ! terre, toute baignée de sang et de larmes, tu n’as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs ! es-tu donc sans pitié pour l’homme ? et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir ? »

Ici, Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage ; le vent frais de la mer agitait ses cheveux pittoresquement, et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne cependant fut tout à coup saisie par un attendrissement irrésistible : elle considéra ces lieux enchanteurs, cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n’y serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même qui venait de l’applaudir avec tant de bruit respectait son émotion, et tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu’elle éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus son chant en octaves, elle s’abandonna dans ses vers à un mouvement non interrompu.

« Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes, réclament aussi vos pleurs. C’est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu’à la mort son noble deuil, Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L’île de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.

« Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l’objet qu’elles avaient adoré. C’est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces. Un jour vint qu’il fallut le quitter. Porcie se donne la mort ; Cornélie presse contre son sein l’urne sacrée qui ne répond plus à ses cris ; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux : et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l’autre rive ; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé, comme à cette mer profonde, un son d’une voix chérie, un accent qu’elles n’entendront plus.

« Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l’héroïsme et la religion ! qu’arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du cœur, la vie céleste ? Qu’arrive-t-il quand l’absence ou la mort isolent une femme sur la terre ? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent n’ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées qui s’appuyaient jadis sur le sein d’un ami, sur le bras d’un héros !

« Devant vous est Sorrente ; là, demeurait la sœur du Tasse, quand il vint en pèlerin demander, à cette obscure amie, un asile contre l’injustice des princes : ses longues douleurs avaient presque égaré sa raison ; il ne lui restait plus que du génie ; il ne lui restait que la connaissance des choses divines, toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l’environne, parcourt l’univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour lui n’a plus d’écho ; et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d’une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d’air, assez d’enthousiasme, assez d’espoir.

« La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l’imagination tient à la puissance d’aimer et de souffrir ? Ils sont les bannis d’une autre région, et l’universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient dire les anciens, quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur ? Que peut-elle cette destinée sur les êtres vulgaires et paisibles ? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir ; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son âme recèle un Dieu qu’elle ne peut contenir !

« Sublime créateur de cette belle nature, protège-nous ! Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse, qui ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort ; peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand notre esprit s’élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à nos regards ; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages, elle les sillonne, elle les entr’ouvre. Ô ! mon Dieu, que veut-elle nous annoncer ?… »

À ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne ; ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s’était pas à l’instant trouvé près d’elle pour la soutenir.

CHAPITRE V

Corinne revint à elle, et la vue d’Oswald, qui avait dans son regard la plus touchante expression d’intérêt et d’inquiétude, lui rendit un peu de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre de la poésie de Corinne, ils admiraient l’harmonieuse beauté de ses vers ; mais ils auraient souhaité que ces vers fussent inspirés par une disposition moins triste : car ils ne considéraient les beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient pénétrés d’admiration pour elle.

Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés avec l’imagination italienne. Cette belle Corinne dont les traits animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur, cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu’un point noir causé par une piqûre mortelle menace d’une fin prochaine.

Toute la société s’embarqua pour retourner à Naples ; et la chaleur et le calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d’être sur la mer. Goethe a peint, dans une délicieuse romance, ce penchant que l’on éprouve pour les eaux, au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve vante au pêcheur le charme de ses flots ; elle l’invite à s’y rafraîchir, et séduit par degrés, enfin il s’y précipite. Cette puissance magique de l’onde ressemble, en quelque manière, au regard du serpent qui attire en effrayant. La vague qui s’élève de loin et se grossit par degrés, et se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir secret du cœur, qui commence doucement et devient irrésistible.

Corinne était plus calme ; les délices du beau temps rassuraient son âme ; elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu’il pouvait y avoir d’air autour d’elle ; sa figure était ainsi plus charmante que jamais. Les instruments à vent qui suivaient dans une autre barque produisaient un effet enchanteur : ils étaient en harmonie avec la mer, les étoiles, et la douceur enivrante d’un soir d’Italie ; mais ils causaient une plus touchante émotion encore : ils étaient la voix du ciel au milieu de la nature. « Chère amie, dit Oswald, à voix basse, chère amie de mon cœur, je n’oublierai jamais ce jour ; en pourra-t-il jamais exister un plus heureux ? » Et en prononçant ces paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L’un des agréments séducteurs d’Oswald, c’était cette émotion facile et cependant contenue qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs : son regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au milieu d’une douce plaisanterie, on s’apercevait qu’il était ébranlé par un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté et lui donnait un noble charme. « Hélas ! répondit Corinne, non, je n’espère plus un jour tel que celui-ci ; qu’il soit béni, du moins, comme le dernier de ma vie, s’il n’est pas, s’il ne peut pas être l’aurore d’un bonheur durable. »

CHAPITRE VI

Le temps commençait à changer lorsqu’ils arrivèrent à Naples ; le ciel s’obscurcissait, et l’orage, qui s’annonçait dans l’air, agitait déjà fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques pas, parce qu’il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire plus sûrement jusqu’à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des Lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut : Ah ! le pauvre homme, il ne peut pas s’en tirer ; il faut avoir patience, il périra. « Que dites-vous, s’écria lord Nelvil avec impétuosité, de qui parlez-vous ? — D’un pauvre vieillard, répondirent-ils, qui se baignait là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l’orage, et n’a pas assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord. » Le premier mouvement d’Oswald était de se jeter à l’eau, mais réfléchissant à la frayeur qu’il causerait à Corinne, lorsqu’elle approcherait, il offrit tout l’argent qu’il portait avec lui, et en promit le double à celui qui se jetterait dans l’eau pour retirer le vieillard. Les Lazzaroni refusèrent, en disant : Nous avons trop peur, il y a trop de danger cela ne se peut pas. En ce moment, le vieillard disparut sous les flots. Oswald n’hésita plus, et s’élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard qui périssait un instant plus tard, le saisit et le ramena sur la rive. Mais le froid de l’eau, les efforts violents d’Oswald contre la mer agitée, lui firent tant de mal, qu’au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu’on devait croire qu’il n’existait plus[5].

Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait d’arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier : Il est mort, elle allait s’éloigner, cédant à la terreur que lui inspiraient ces paroles, lorsqu’elle vit un des Anglais qui l’accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas pour le suivre ; et le premier objet qui frappa ses regards ce fut l’habit d’Oswald, qu’il avait laissé sur le rivage en se jetant dans l’eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu’il ne restait plus que cela d’Oswald ; et quand elle le reconnut enfin lui-même, bien qu’il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé avec une sorte de transport ; et, le pressant dans ses bras avec ardeur, elle eut l’inexprimable bonheur de sentir encore les battements du cœur d’Oswald, qui se ranimait peut-être à l’approche de Corinne. « Il vit, s’écria-t-elle, il vit ! » Et dans ce moment elle reprit une force, un courage qu’avaient à peine les simples amis d’Oswald. Elle appela tous les secours, elle-même sut les donner ; elle soutenait la tête d’Oswald évanoui ; elle le couvrait de ses larmes ; et, malgré la plus cruelle agitation, elle n’oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses soins n’étaient point interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu mieux. Cependant il n’avait point encore repris l’usage de ses sens, Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, l’entoura des parfums qui devaient le ranimer, et l’appelait avec un accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix. Oswald l’entendit, rouvrit les yeux et lui serra la main.

Se peut-il que pour jouir d’un tel moment il ait fallu sentir les angoisses de l’enfer ! Pauvre nature humaine ! Nous ne connaissons l’infini que par la douleur ; et dans toutes les jouissances de la vie il n’est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu’on aime.

« Cruel ! s’écria Corinne, cruel, qu’avez-vous fait ? — Pardonnez, répondit Oswald, d’une voix encore tremblante, pardonnez. Dans l’instant où je me suis cru prêt à périr, croyez-moi, chère amie, j’avais peur pour vous. » Admirable expression de l’amour partagé, de l’amour au plus heureux moment de la confiance mutuelle ! Corinne, vivement émue par ces délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu’à son dernier jour, sans un attendrissement qui, pour quelques instants du moins, fait tout pardonner.

CHAPITRE VII

Le second mouvement d’Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine pour y retrouver le portrait de son père : il y était encore, mais les eaux l’avaient tellement effacé, qu’il était à peine reconnaissable. Oswald, amèrement affligé de cette perte, s’écria : « Mon Dieu ! vous m’enlevez donc jusques à son image ! » Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d’espoir. Quel fut son étonnement, lorsqu’au bout de trois jours elle le rapporta non seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore qu’auparavant. « Oui, dit Oswald avec ravissement, oui, vous avez deviné ses traits et sa physionomie. C’est un miracle du ciel qui vous désigne à moi comme la compagne de mon sort, puisqu’il vous révèle le souvenir de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l’anneau que mon père avait donné à sa femme, l’anneau le plus saint, le plus sacré, qui fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le cœur le plus fidèle ; je l’ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant je ne suis plus libre, tant que vous le conserverez, chère amie, je ne le suis plus. J’en prends l’engagement solennel avant de savoir qui vous êtes ; c’est votre âme que j’en crois, c’est elle qui m’a tout appris. Les événements de votre vie, s’ils viennent de vous, doivent être nobles comme votre caractère ; s’ils viennent du sort, et que vous en ayez été la victime, je remercie le ciel d’être chargé de les réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne, apprenez-moi vos secrets, vous le devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.

— Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous d’une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper ; vous croyez que j’ai deviné par une inspiration du cœur les traits de votre père ; mais je dois vous apprendre que je l’ai vu lui-même plusieurs fois. — Vous avez vu mon père, s’écria lord Nelvil, et comment ? dans quel lieu ? se peut-il, ô mon Dieu ! qui donc êtes-vous ? — Voilà votre anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le rendre. — Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne jamais être l’époux d’une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d’exciter en mon âme ; des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est douloureuse. — Je le vois, reprit Corinne, et je vais l’abréger. Mais déjà votre voix n’est plus la même, et vos paroles sont changées. Peut-être après avoir lu mon histoire, peut-être que l’horrible mot adieu… — Adieu, s’écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n’est que sur mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet instant. » Corinne sortit, et peu de minutes après, Thérésine entra dans la chambre d’Oswald pour lui remettre de la part de sa maîtresse l’écrit qu’on va lire.

LIVRE QUATORZIÈME

HISTOIRE DE CORINNE

CHAPITRE PREMIER

« Oswald, je vais commencer par l’aveu qui doit décider de ma vie ; si après l’avoir lu vous ne croyez pas possible de me pardonner, n’achevez point cette lettre et rejetez-moi loin de vous ; mais si, quand vous connaîtrez et le nom et le sort auxquels j’ai renoncé, tout n’est pas brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m’excuser.

« Lord Edgermond était mon père, je suis née en Italie de sa première femme qui était Romaine, et Lucile Edgermond qu’on vous destinait pour épouse est ma sœur du côté paternel ; elle est le fruit du second mariage de mon père avec une Anglaise.

« Maintenant écoutez-moi. Élevée en Italie je perdis ma mère lorsque je n’avais encore que dix ans ; mais, comme en mourant elle avait témoigné un extrême désir que mon éducation fût terminée avant que j’allasse en Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère à Florence jusqu’à l’âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même, étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler près de lui. Il vivait dans une petite ville de Northumberland, qui ne peut, je crois, donner aucune idée de l’Angleterre ; mais c’est tout ce que j’en ai connu pendant les six années que j’y ai passées. Ma mère dès mon enfance ne m’avait entretenue que du malheur de ne plus vivre en Italie, et ma tante m’avait souvent répété que c’était la crainte de quitter son pays qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne tante se persuadait aussi qu’une catholique était damnée quand elle vivait dans un pays protestant ; et bien que je ne partageasse pas cette crainte, cependant l’idée d’aller en Angleterre me causait beaucoup d’effroi.

« Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable. La femme qui était venue me chercher ne savait pas l’italien ; j’en disais bien encore quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine qui avait consenti à me suivre, quoiqu’elle-ne cessât de pleurer en s’éloignant de sa patrie ; mais il fallut me déshabituer de ces sons harmonieux, qui plaisent tant même aux étrangers, et dont le charme était uni pour moi à tous les souvenirs de l’enfance. Je m’avançais vers le Nord ; sensation triste et sombre que j’éprouvais, sans en concevoir bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n’avais vu mon père quand j’arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître : il me sembla que sa figure avait pris un caractère plus grave ; cependant il me reçut avec un tendre intérêt, et me dit beaucoup que je ressemblais à ma mère. Ma petite sœur, qui avait alors trois ans, me fut amenée ; c’était la figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j’eusse jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n’avons presque pas de ces figures en Italie ; mais dès ce moment elle m’intéressa beaucoup ; je pris ce jour-là même de ses cheveux, pour en faire un bracelet, que j’ai toujours conservé depuis. Enfin, ma belle-mère parut, et l’impression qu’elle me fit la première fois que je la vis s’est constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j’ai passées avec elle.

« Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et mon père, qu’elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de Londres ou d’Édimbourg. C’était une personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient sensibles quand elle regardait sa fille ; mais qui avait d’ailleurs quelque chose de si positif dans l’expression de sa physionomie, et dans ses discours, qu’il paraissait impossible de lui faire entendre, ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle elle ne fut pas accoutumée. Elle me reçut bien ; mais j’aperçus facilement que toute ma manière la surprenait, et qu’elle se proposait de la changer, si elle le pouvait. L’on ne dit pas un mot pendant le dîner, bien qu’on eût invité quelques personnes du voisinage : je m’ennuyais tellement de ce silence, qu’au milieu du repas j’essayai de parler un peu à un homme âgé qui était assis à côté de moi. Je savais assez bien l’anglais, que mon père m’avait appris dès l’enfance, et je citai dans la conversation des vers italiens très purs, très délicats, mais dans lesquels il était question d’amour : ma belle-mère, qui savait un peu l’italien, me regarda, rougit et donna le signal aux femmes, plutôt qu’à l’ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n’entendais rien à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie où l’on ne peut concevoir aucun agrément dans la société sans les femmes, et je crus, un moment, que ma belle-mère était si indignée contre moi, qu’elle ne voulait pas rester dans la chambre où j’étais. Cependant je me rassurai, parce qu’elle me fit signe de la suivre, et ne m’adressa aucun reproche pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent nous rejoindre.

« Ma belle-mère à souper me dit assez doucement qu’il n’était pas d’usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d’amour était prononcé. « Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tâcher d’oublier tout ce qui tient à l’Italie, c’est un pays qu’il serait à désirer que vous n’eussiez jamais connu. » Je passai la nuit à pleurer ; mon cœur était oppressé de tristesse ; le matin j’allai me promener ; il faisait un brouillard affreux ; je n’aperçus pas le soleil, qui du moins m’aurait rappelé ma patrie ; je rencontrai mon père ; il vint à moi, et me dit : « Ma chère enfant, ce n’est pas ici comme en Italie, les femmes n’ont d’autre vocation parmi nous que les devoirs domestiques ; les talents que vous avez vous désennuieront dans la solitude ; peut-être aurez-vous un mari qui s’en fera plaisir ; mais dans une petite ville comme celle-ci, tout ce qui attire l’attention excite l’envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier, si l’on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos mœurs ; ici la manière d’exister doit être soumise aux anciennes habitudes d’une province éloignée. J’ai passé avec votre mère douze ans en Italie, et le souvenir m’en est très doux ; j’étais jeune alors, et la nouveauté me plaisait ; à présent je suis rentré dans ma case, et je m’en trouve bien ; une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le temps sans qu’on s’en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du pays où l’on est établi, l’on en souffre toujours ; car dans une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se répète : il n’y a pas lieu à l’émulation, mais bien à la jalousie, et il vaut mieux supporter un peu d’ennui, que de rencontrer toujours des visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient, à chaque instant, raison de ce que vous faites. »

« Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine que j’éprouvai en entendant mon père parler ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité, tel que je l’avais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb, que le Dante décrit dans l’enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug ; tout s’éloignait à mes regards, l’enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments ; et mon âme me tourmentait comme une flamme inutile qui me dévorait moi-même, n’ayant plus d’aliments au-dehors. Comme je suis naturellement douce, ma belle-mère n’avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec elle ; mon père encore moins, car je l’aimais tendrement, et c’était dans mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était résigné, mais il savait qu’il l’était ; tandis que la plupart de nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant et dormant, croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.

« Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si ce n’était pas moi dont la manière de penser était une folie, et si cette existence toute solide qui échappe à la douleur comme à la pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d’être ; mais à quoi m’aurait servi cette triste conviction ? à m’affliger de mes facultés comme d’un malheur, tandis qu’elles passaient en Italie pour un beau don du ciel.

« Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient pas d’esprit ; mais elles l’étouffaient comme une lueur importune ; et pour l’ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête s’était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l’automne, allait beaucoup à la chasse, et nous l’attendions quelquefois jusqu’à minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande partie de la journée, pour cultiver mes talents, et ma belle-mère en avait de l’humeur. « À quoi bon tout cela, me disait-elle, en serez-vous plus heureuse ? » Et ce mot me mettait au désespoir. Qu’est-ce donc que le bonheur, me disais-je, si ce n’est pas le développement de nos facultés ? ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement ? Et s’il faut étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste de vie qui m’agite en vain ? Mais je me gardais bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je l’avais essayé une ou deux fois ; mais elle m’avait répondu qu’une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants ; que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal, et que le meilleur conseil qu’elle avait à me donner, c’était de les cacher si je les avais ; et ce discours, tout commun qu’il était, me laissait absolument sans réponse : car l’émulation, l’enthousiasme, tous ces moteurs de l’âme et du génie ont singulièrement besoin d’être encouragés, et se flétrissent comme les fleurs sous un ciel triste et glacé.

« Il n’y a rien de si facile que de se donner l’air très moral, en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble destination de l’homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et devenir une arme hostile, dont les esprits étroits, les gens médiocres et contents de l’être se servent pour imposer silence au talent et se débarrasser de l’enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l’on possède, et que l’esprit est un tort qu’il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent ; mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables ? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l’acquitter ? Chaque femme comme chaque homme ne doit-elle pas se frayer une route d’après son caractère et ses talents ? et faut-il imiter l’instinct des castors, dont les générations se succèdent sans progrès et sans diversité ?

« Non, Oswald, pardonnez à l’orgueil de Corinne, mais je me croyais faite pour une autre destinée ; je me sens aussi soumise à ce que j’aime, que ces femmes dont j’étais entourée, et qui ne permettaient, ni un jugement à leur esprit, ni un désir à leur cœur : s’il vous plaisait de passer vos jours au fond de l’Écosse, je serais heureuse d’y vivre et d’y mourir auprès de vous ; mais loin d’abdiquer mon imagination, elle me servirait à mieux jouir de la nature, et plus l’empire de mon esprit serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le maître.

« Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes actions ; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu’elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes motifs ; car elle voulait que les facultés qu’elle n’avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord se faisait sentir souvent dans notre château : je l’entendais siffler la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid ; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse : il y avait dans la nature quelque chose d’hostile qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.

« Nous rentrions l’hiver dans la ville, si c’est une ville toutefois qu’un lieu où il n’y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux ; c’était un rassemblement de commérages, une collection d’ennuis divers et pareils.

« La naissance, le mariage et la mort, composaient toute l’histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu’ailleurs. Représentez-vous ce que c’était pour une Italienne comme moi, que d’être assise autour d’une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes les plus graves de la province ; deux d’entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu’à cet âge. Une femme disait à l’autre : Ma chère, croyez-vous que l’eau soit assez bouillante pour la verser sur le thé. — Ma chère, répondait l’autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces Messieurs ne sont pas encore prêts à venir. — Resteront-ils longtemps à table aujourd’hui, disait la troisième ; qu’en croyez-vous, ma chère ? — Je ne sais pas, répondait la quatrième ; il me semble que l’élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu’ils restassent pour s’en entretenir. — Non, reprenait la cinquième ; je crois plutôt qu’ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain ; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini. — Ah ! je ne l’espère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. J’avais été dans les couvents d’Italie, ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu’y devenir.

« Tous les quarts d’heure il s’élevait une voix qui faisait la question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus froide, et l’ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes que l’on aurait pu croire malheureuses, si l’habitude prise dès l’enfance n’apprenait pas à tout supporter. Enfin les messieurs revenaient, et, ce moment si attendu, n’apportait pas un grand changement dans la manière d’être des femmes : les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée ; les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé ; et, quand l’heure du départ arrivait, elles s’en allaient avec leurs époux, prêtes à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de l’almanach et la trace des années qui venait enfin s’imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles avaient vécu pendant ce temps.

« Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid mortel dont j’étais entourée ; car il ne faut pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de voir : on peut vanter l’enthousiasme, on peut le blâmer ; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptibles d’être attaqués et défendus par divers arguments ; on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n’est donc pas vrai qu’on puisse tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres ; ils pénètrent malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un eh bien, tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant le mot le plus dur qu’il soit possible d’entendre ; car on ne peut supporter l’envie que dans les pays où cette envie même est excitée par l’admiration qu’inspire les talents ; mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie et point l’enthousiasme ; là où l’on serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu’un être obscur ! Telle était ma situation dans cet étroit séjour ; je n’y faisais qu’un bruit importun à presque tout le monde, et je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables de l’esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque charme dans l’entretien d’une étrangère, quand même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays.

« Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un sentiment ; l’on ne se permettait pas même des gestes en parlant ; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives et la plus parfaite immobilité : singulier contraste entre la nature et la société ! Tous les âges avaient des plaisirs semblables : l’on prenait le thé, l’on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place : le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où les prendre.

« Il y a dans les plus petites villes d’Italie un théâtre, de la musique, des improvisateurs, beaucoup d’enthousiasme pour la poésie et les arts, un beau soleil ; enfin, on y sent qu’on vit ; mais je l’oubliais tout à fait dans la province que j’habitais, et j’aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle aurait très bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent l’humanité, les hommes, dans quelque retraite qu’ils vivent, ont toujours les moyens d’occuper dignement leur loisir ; mais l’existence des femmes, dans le coin isolé de la terre que j’habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit, et j’avais découvert quelques accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune ; mais la petite opinion du petit pays, toute puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes : on aurait eu l’air d’une mauvaise tête, d’une femme de vertu douteuse, si l’on s’était livré à parler, à se montrer de quelque manière ; et ce qui était pis que tous les inconvénients, il n’y avait aucun avantage.

« D’abord j’essayai de ranimer cette société endormie : je leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris pour cela ; mais tout à coup une femme se rappela qu’il y avait trois semaines qu’elle était invitée à souper chez sa tante ; une autre qu’elle était en deuil d’une vieille cousine qu’elle n’avait jamais vue et qui était morte depuis plus de trois mois ; une autre, enfin, que dans son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre : tout cela était très raisonnable ; mais ce qui était toujours sacrifié, c’étaient les plaisirs de l’imagination et de l’esprit, et j’entendais si souvent dire : Cela ne se peut pas, que parmi tant de négations, ne pas vivre, m’eût encore semblé la meilleure de toutes.

« Moi-même, après m’être débattue quelque temps, j’avais renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard ; mais les insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites peines semblables aux liens dont les pygmées entouraient Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais par faire comme les autres, en apparence, mais avec cette différence que je mourais d’ennui, d’impatience et de dégoût au fond du cœur. J’avais déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde ; et ce qui m’affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir ; mon esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses : car, dans une société où l’on manque tout à la fois d’intérêt pour les sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l’imagination enfin n’occupe personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses qui font nécessairement le sujet des entretiens ; et les esprits étrangers à l’activité comme à la méditation ont quelque chose d’étroit, de susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois pénibles et fades.

« Il n’y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d’effacer toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau ; mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur soit propre. Le sentiment amer de la malveillance que j’excitais malgré moi se joignait à l’oppression causée par le vide, qui m’empêchait de respirer. C’est en vain qu’on se dit : Tel homme n’est pas digne de me juger, telle femme n’est pas capable de me comprendre ; le visage humain exerce un grand pouvoir sur le cœur humain ; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation sécrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par vous cacher le reste du monde : le plus petit objet placé devant votre œil vous intercepte le soleil ; il en est de même aussi de la société dans laquelle on vit : ni l’Europe ni la postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de la maison voisine ; et qui veut être heureux et développer son génie, doit, avant tout, bien choisir l’atmosphère dont il s’entoure immédiatement. »

CHAPITRE II

« Je n’avais d’autre amusement que l’éducation de ma petite sœur ; ma belle-mère ne voulait pas qu’elle sut la musique, mais elle m’avait permis de lui apprendre l’italien et le dessin ; et je suis persuadée qu’elle se souvient encore de l’un et de l’autre, car je lui dois la justice qu’elle montrait alors beaucoup d’intelligence. Oswald, Oswald ! si c’est pour votre bonheur que je me suis donnée tant de soins, je m’en applaudis encore : je m’en applaudirais dans le tombeau.

« J’avais près de vingt ans, mon père voulait me marier, et c’est ici que toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l’intime ami du vôtre, et c’est à vous, Oswald, à vous qu’il pensa pour mon époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m’aviez aimée, notre sort à tous les deux eût été sans nuage. J’avais entendu parler de vous avec un tel éloge, que, soit pressentiment soit orgueil, je fus extrêmement flattée par l’espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune pour moi, puisque j’ai dix-huit mois de plus que vous ; mais votre esprit, votre goût pour l’étude devançait, dit-on, votre âge, et je me faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu’on peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions contre la manière d’exister des femmes en Angleterre. Je savais d’ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et j’étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la plus distinguée. Je me disais alors, ce que je crois encore à présent, c’est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une petite ville, reléguée au fond d’une province du Nord. Les grandes villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune, quand c’est en société qu’elles veulent vivre ; comme la vie y est variée la nouveauté y plaît ; mais dans les lieux où l’on a pris une assez douce habitude de la monotonie, l’on n’aime pas à s’amuser une fois, pour découvrir que l’on s’ennuie tous les jours.

« Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu, j’attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir passer huit jours chez le mien ; et ce sentiment était alors trop peu motivé pour qu’il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord Nelvil arriva, je désirai de lui plaire ; je le désirai peut-être trop, et je fis pour y réussir infiniment plus de frais qu’il n’en fallait ; je lui montrai tous mes talents ; je dansai, je chantai, j’improvisai pour lui ; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en brisant ses chaînes. Depuis sept ans l’expérience m’a calmée ; j’ai moins d’empressement à me montrer, je suis plus accoutumée à moi ; je sais mieux attendre ; j’ai peut-être moins de confiance dans la bonne disposition des autres, mais aussi moins d’ardeur pour leurs applaudissements ; enfin il est possible qu’alors il y eût en moi quelque chose d’étrange. On a tant de feu, tant d’imprudence dans la première jeunesse ! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité ! L’esprit, quelque distingué qu’il soit, ne supplée jamais au temps ; et bien qu’avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si l’on les connaissait, on n’agit point en conséquence de ses propres aperçus ; on a je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de conformer notre conduite à nos propres raisonnements.

« Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une personne trop vive ; car après avoir passé huit jours chez mon père, et s’être montré cependant très aimable pour moi, il nous quitta et écrivit à mon père, que toute réflexion faite il trouvait son fils trop jeune pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle importance attacherez-vous à cet aveu ? Je pouvais vous dissimuler cette circonstance de ma vie, je ne l’ai pas fait. Serait-il possible cependant qu’elle vous parût ma condamnation ? Je suis, je le sais, améliorée depuis sept années ; et votre père aurait-il vu sans émotion ma tendresse et mon enthousiasme pour vous ? Oswald, il vous aimait ; nous nous serions entendus.

« Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné, qui possédait une terre dans notre voisinage : c’était un homme de trente ans, riche, d’une belle figure, d’une naissance illustre et d’un caractère fort honnête ; mais si parfaitement convaincu de l’autorité d’un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de cette femme, qu’un doute à cet égard l’aurait autant révolté que si l’on avait mis en question l’honneur ou la probité. M. Maclinson (c’était son nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu’on disait dans la ville de mon esprit et de mon caractère singulier ne l’inquiétait pas le moins du monde : il y avait tant d’ordre dans sa maison, tout s’y faisait si régulièrement, à la même heure et de la même manière, qu’il était impossible à personne d’y rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux mêmes n’auraient pas su faire une seule chose différente de la veille ; et les meubles qui assistaient à ce genre de vie depuis trois générations se seraient, je crois, déplacés d’eux-mêmes si quelque chose de nouveau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu ; le poids des habitudes y était si fort, que la petite liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d’heure par semaine, mais n’aurait jamais eu sûrement une autre conséquence.

« C’était un homme bon, incapable de faire de la peine ; mais si cependant je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une âme active et sensible, il m’aurait considérée comme une personne vaporeuse, et m’aurait simplement conseillé de monter à cheval, et de prendre l’air ; il désirait de m’épouser précisément parce qu’il ne se doutait pas des besoins de l’esprit ni de l’imagination, et que je lui plaisais sans qu’il me comprît. S’il avait eu seulement l’idée de ce que c’était qu’une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients qu’elle peut avoir, il eut craint de ne pas être assez aimable à mes yeux ; mais ce genre d’inquiétude n’entrait pas même dans sa tête : jugez de ma répugnance pour un tel mariage ! Je le refusai décidément. Mon père me soutint ; ma belle-mère en connut un vif ressentiment contre moi : pour moi, c’était une personne despotique au fond de l’âme, bien que sa timidité l’empêchât souvent d’exprimer sa volonté : quand on ne la devinait pas, elle en avait de l’humeur ; et quand on lui résistait après qu’elle avait fait l’effort de s’exprimer, elle le pardonnait d’autant moins, qu’il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée.

« Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable, un nom si considéré ! tel était le cri général. J’essayai d’expliquer pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j’y perdis ma peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais ; mais dès que j’étais partie, ce que j’avais dit ne laissait aucune trace ; car les idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs, et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances que j’avais un moment écartées.

« Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu’elle se fût conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un jour que j’avais parlé avec encore plus de vivacité qu’à l’ordinaire, et me dit ces paroles qui me firent une impression profonde : « Vous vous donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible : vous ne changerez pas la nature des choses : une petite ville du Nord, sans rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les lettres, ne peut être autrement qu’elle n’est ; si vous devez vivre ici, soumettez-vous ; allez-vous-en, si vous le pouvez : il n’y a que ces deux partis à prendre. » Ce raisonnement n’était que trop évident ; je me sentis pour cette femme une considération que je n’avais pas pour moi-même ; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force des choses et l’obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir ; mais ce fut en vain ; son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était renfermée, et je crois même qu’elle craignait un peu de réveiller, par nos entretiens, sa supériorité naturelle : qu’en aurait-elle fait ? »

CHAPITRE III

« J’aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où je me trouvais, si j’avais conservé mon père ; mais un accident subit me l’enleva : je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui m’entendît encore dans ce désert peuplé ; et mon désespoir fut tel, que je n’eus plus la force de résister à mes impressions. J’avais vingt ans quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous vivions ensemble, je n’étais pas plus liée que le premier jour. Elle se mit à me reparler de M. Maclinson ; et quoiqu’elle n’eût pas le droit de me commander de l’épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me déclarait assez nettement qu’elle ne favoriserait aucun autre mariage. Ce n’était pas qu’elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu’il fut son proche parent ; mais elle me trouvait dédaigneuse en le refusant, et elle faisait cause commune avec lui, plutôt pour la défense de la médiocrité que par amour-propre de famille.

« Chaque jour ma situation devenait plus odieuse ; je me sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s’emparer de l’âme. L’exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup plus cruel que la mort : l’imagination prend en déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail ; il y a une peine pour chaque moment comme pour chaque situation ; car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes avant de les avoir perdus :

… La favella, i costumi,

L’aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[6] !

C’est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l’on a passé son enfance : les souvenirs de cet âge, par un charme particulier, rajeunissent le cœur, et cependant adoucissent l’idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une vie ; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des branches sans racines. La génération qui vous précède ne vous a pas vu naître, elle n’est pas pour vous la génération des pères, la génération protectrice ; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes ne sont plus entendus par les étrangers ; il faut tout expliquer, tout commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette effusion de pensées qui commence à l’instant où l’on retrouve ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler, sans émotion, les expressions bienveillantes de mon pays. Cara carissima, disais-je quelquefois, en me promenant toute seule, pour m’imiter à moi-même l’accueil si amical des Italiens et des Italiennes ; je comparais cet accueil à celui que je recevais.

« Chaque jour j’errais dans la campagne, où j’avais coutume d’entendre, le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes, et les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l’air si suave de mon pays était remplacé par les brouillards ; les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes ; les fleurs croissaient languissamment à long intervalle l’une de l’autre ; les sapins couvraient les montagnes toute l’année, comme un noir vêtement : un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau aurait relevé mon âme, mais je l’aurais vainement cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu’il y avait d’habitations et d’habitants servait seulement à priver la solitude de cette horreur poétique qui donne à l’âme un frisson assez doux. Il y avait de l’aisance, un peu de commerce et de la culture autour de nous ; enfin, ce qu’il faut, pour qu’on vous dise : Vous devez être contente, il ne vous manque rien. Stupide jugement porté sur l’extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de nous-mêmes !

« À vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la fortune de ma mère et de celle que mon père m’avait laissée. Une fois alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l’idée, puisque j’étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il entra dans ma pensée, m’enivra de bonheur, et d’abord je ne conçus pas la possibilité d’une objection. Cependant, quand ma fièvre d’espérance fut un peu calmée, j’eus peur de cette résolution irréparable ; et me représentant ce qu’en penseraient tous ceux que je connaissais, le projet que j’avais d’abord trouvé si facile me sembla tout à fait impraticable ; mais néanmoins l’image de cette vie au milieu de tous les souvenirs de l’antiquité, de la peinture, de la musique, s’était offerte à moi avec tant de détails et de charmes, que j’avais pris un nouveau dégoût pour mon ennuyeuse existence.

« Mon talent que j’avais craint de perdre s’était accru par l’étude suivie que j’avais faite de la littérature anglaise ; la manière profonde de penser et de sentir qui caractérise vos poètes avait fortifié mon esprit et mon âme, sans que j’eusse rien perdu de l’imagination vive qui semble n’appartenir qu’aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des circonstances rares qui m’avaient donné une double éducation, et, si je puis m’exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de l’approbation qu’un petit nombre de bons juges avaient accordée dans Florence à mes premiers essais en poésie. Je m’exaltais sur les nouveaux succès que je pourrais obtenir ; enfin j’espérais beaucoup de moi : n’est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse ?

« Il me semblait que j’entrerais en possession de l’univers le jour où je ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante ; mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m’échapper secrètement, je me sentais arrêtée par l’opinion, qui m’en imposait beaucoup plus en Angleterre qu’en Italie ; car, bien que je n’aimasse pas la petite ville que j’habitais, je respectais l’ensemble du pays dont elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût assez d’esprit pour faire cas du mien, je n’aurais jamais renoncé ni à mon nom, ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne patrie. Enfin quelque dure que fut pour moi la domination de ma belle-mère, je n’aurais peut-être jamais eu la force de changer de situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme pour décider mon esprit incertain. J’avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez, Thérésine ; elle est Toscane, et, bien que son esprit n’ait point été cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C’était avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m’attachait à elle. Je la voyais souvent triste, et je n’osais lui en demander la cause, me doutant qu’elle regrettait, comme moi, notre pays, et craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments, s’ils étaient excités par les sentiments d’un autre. Il y a des peines qui s’adoucissent en les communiquant ; mais les maladies de l’imagination s’augmentent quand on les confie ; elles s’augmentent surtout quand on aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu’on souffre paraît alors invincible, et l’on n’essaie plus de le combattre. Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade ; et, l’entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l’entendre me dire presque tout ce que j’avais senti ! Elle n’avait pas si bien réfléchi que moi sur la cause de ses peines ; elle s’en prenait davantage à des circonstances locales, à des personnes en particulier ; mais la tristesse de la nature, l’insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans pouvoir s’en rendre raison, et s’écriait sans cesse : « Ô mon pays, ne vous reverrai-je donc jamais ! » Et puis elle ajoutait cependant qu’elle ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le cœur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour moi son beau ciel d’Italie, et le plaisir d’entendre sa langue maternelle.

« Rien ne fit plus d’effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui promis qu’elle reverrait l’Italie. « Avec vous, répondit-elle. » Je gardai le silence. Alors elle s’arracha les cheveux, et jura qu’elle ne s’éloignerait jamais de moi ; mais elle paraissait prête à mourir à mes yeux en prononçant ces paroles. Enfin, il m’échappa de lui dire que j’y retournerais aussi ; et ce mot, qui n’avait eu pour but que de la calmer, devint plus solennel, par la joie inexprimable qu’il lui causa et la confiance qu’elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia avec quelques négociants de la ville, et m’annonçait exactement quand un vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne ; je l’écoutais et je ne répondais rien ; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage du climat et de mes peines intérieures ; mon esprit a besoin de mouvement et de gaieté, je vous l’ai dit souvent, la douleur me tuerait ; il y a trop de lutte en moi contre elle ; il faut lui céder pour n’en pas mourir.

« Je revenais donc fréquemment à l’idée qui m’avait occupée depuis la mort de mon père ; mais j’aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et que je soignais depuis six comme sa seconde mère : un jour je pensai que si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma réputation, que le nom de ma sœur en souffrirait, et cette crainte me fit renoncer, pour un temps, à mes projets. Cependant, un soir que j’étais plus affectée que jamais des chagrins que j’éprouvais, et dans mes rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me trouvai seule à souper avec lady Edgermond ; et, après une heure de silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que je menais, plus, d’abord, pour la forcer à parler que pour l’amener à aucun résultat qui put me concerner ; mais en m’animant, je supposai tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de quitter pour toujours l’Angleterre. Ma belle-mère n’en fut pas troublée, et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n’oublierai de ma vie, elle me dit : « Vous avez vingt-et-un ans, miss Edgermond, ainsi la fortune de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez ; mais si vous prenez un parti qui vous déshonore dans l’opinion, vous devez à votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte. » Je me levai à ces paroles avec impétuosité, et je sortis sans répondre.

« Cette dureté dédaigneuse m’inspira la plus vive indignation, et pour un moment un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère s’empara de moi. Ces mouvements se calmèrent ; mais la conviction que personne ne s’intéressait à mon bonheur rompit les liens qui m’attachaient encore à la maison où j’avais vu mon père. Certainement lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n’avais pas pour elle l’indifférence qu’elle me témoignait : j’étais touchée de sa tendresse pour sa fille ; je croyais l’avoir intéressée par les soins que je donnais à cet enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes avaient-ils excité sa jalousie ; car plus elle s’était imposé de sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule affection qu’elle se fût permise. Tout ce qu’il y a, dans le cœur humain, de vif et d’ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres rapports, se retrouvait dans son caractère, quand il s’agissait de sa fille.

« Au milieu du ressentiment qu’avait excité dans mon cœur mon entretien avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire avec une émotion extrême qu’un bâtiment arrivé de Livourne même était entré dans le port, dont nous n’étions éloignées que de quelques lieues, et qu’il y avait sur ce bâtiment des négociants qu’elle connaissait et qui étaient les plus honnêtes gens du monde. « Ils sont tous Italiens, me dit-elle en pleurant, ils ne parlent qu’italien. Dans huit jours ils se rembarquent, et vont directement en Italie ; et si Madame était décidée… — Retournez avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je. — Non, Madame, s’écria-t-elle, j’aime mieux mourir ici. » Et elle sortit de ma chambre, où je restai réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me paraissait clair qu’elle désirait ne plus m’avoir auprès d’elle : mon influence sur Lucile lui déplaisait ; elle craignait que la réputation que j’avais autour de moi d’être une personne extraordinaire, ne nuisît un jour à l’établissement de sa fille ; enfin elle m’avait dit le secret de son cœur, en m’indiquant le désir que je me fisse passer pour morte ; et ce conseil amer, qui m’avait d’abord tant révoltée, me parut, à la réflexion, assez raisonnable.

« Oui, sans doute, m’écriais-je, passons pour morte dans ces lieux où mon existence n’est qu’un sommeil agité. Je revivrai avec la nature avec le soleil, avec les beaux-arts ; et les froides lettres qui composent mon nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma place dans ce séjour sans vie. » Ces élans de mon âme vers la liberté ne me donnèrent point encore cependant la force d’une résolution décisive. Il y a des moments où l’on se croit la puissance de ce qu’on désire, et d’autres où l’ordre habituel des choses paraît devoir l’emporter sur tous les sentiments de l’âme. J’étais dans cette indécision qui pouvait durer toujours, puisque rien au-dehors de moi ne m’obligeait à prendre un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma belle-mère, j’entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer l’émotion que je ressentis, un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous mes souvenirs se ranimèrent : rien ne retrace le passé comme la musique ; elle fait plus que le retracer ; il apparaît, quand elle l’évoque, semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d’un voile mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses paroles de Monti, qu’il a composées dans son exil :

Bella Italia, amate sponcle,

Pur vi torno à riveder.

Trema in petto c si confonde

L’alma oppressa dal piacer[7].

« J’étais dans une sorte d’ivresse, je sentais pour l’Italie tout ce que l’amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets ; je n’étais plus maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie : j’avais besoin de la voir, de la respirer, de l’entendre ; chaque battement de mon cœur était un appel à mon beau séjour, à ma riante contrée ! si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d’impatience que je n’en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls, et reprendre possession de mon imagination, de mon génie, de la nature ! Au moment de cette exaltation causée par la musique, j’étais loin encore de prendre aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces chants, parce qu’il était scandaleux d’entendre de la musique le dimanche. Je voulus insister : les Italiens partaient le lendemain ; il y avait six ans que je n’avais joui d’un semblable plaisir. Ma belle-mère ne m’écouta pas ; et, me disant qu’il fallait avant tout respecter les convenances du pays où l’on vivait, elle s’approcha de la fenêtre, et commanda à ses gens d’éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait le cœur.

« La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait s’éloigner le lendemain ; Thérésine, à tout hasard et sans m’en avertir, avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans la maison de campagne que nous habitions ; il avait ordonné que son tombeau fût élevé dans la terre qu’il avait en Écosse. Enfin je partis sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l’on se livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût et l’insipidité ; où la jeunesse inconsidérée se fie à l’avenir, et le voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux sort. »

CHAPITRE IV

« Des pensées plus inquiètes s’emparèrent de moi quand je perdis de vue les côtes d’Angleterre ; mais comme je n’y avais pas laissé d’attachement vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme de l’Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l’avais promis à ma belle-mère ; je pris seulement celui de Corinne, que l’histoire d’une femme grecque, amie de Pindare, et poète, m’avait fait aimer[8]. Ma figure, en se développant, avait tellement changé que j’étais sûre de n’être pas reconnue ; j’avais vécu assez solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m’est arrivé, c’est que personne à Rome n’a su qui j’étais. Ma belle-mère me manda qu’elle avait répandu le bruit que les médecins m’avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma santé et que j’étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait d’ailleurs aucune réflexion : elle me fit passer avec une très grande exactitude toute ma fortune qui est assez considérable ; mais elle ne m’a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu’à celui où je vous ai vu ; cinq ans pendant lesquels j’ai goûté assez de bonheur. Je suis venue m’établir à Rome, ma réputation s’est accrue ; les beaux-arts et la littérature m’ont encore donné plus de jouissances solitaires qu’ils ne m’ont valu de succès, et je n’ai pas connu, jusqu’à vous, tout l’empire que le sentiment peut exercer ; mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives peines ; je n’avais point encore été saisie par une affection qui pût me dominer. L’admiration, le respect, l’amour, n’enchaînaient point toutes les facultés de mon âme ; je concevais, même en aimant, plus de qualités et plus de charmes que je n’en ai rencontré ; enfin je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d’être entièrement subjuguée par elles.

« N’exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion pour moi n’a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de vous connaître : il faudrait faire violence à ma conviction intime pour me persuader maintenant qu’un autre que vous a pu m’intéresser, et j’en éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis, c’est que mon existence indépendante me plaisait tellement, qu’après de longues irrésolutions et de pénibles scènes j’ai rompu deux fois des liens que le besoin d’aimer m’avait fait contracter, et que je n’ai pu me résoudre à rendre irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m’épousant, m’emmener dans son pays où son rang et sa fortune le fixaient. Un prince italien m’offrait à Rome même l’existence la plus brillante. Le premier sut me plaire en m’inspirant la plus haute estime ; mais je m’aperçus avec le temps qu’il avait peu de ressources dans l’esprit. Quand nous étions seuls il fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir la conversation et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. Je n’osais, en causant avec lui, me montrer ce que je puis être, de peur de le mettre mal à l’aise ; je prévis que son sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l’enthousiasme pour ceux que l’on ménage. Les égards d’une femme pour une infériorité quelconque dans un homme supposent toujours qu’elle ressent pour lui plus de pitié que d’amour ; et le genre de calcul et de réflexion que ces égards demandent flétrit la nature céleste d’un sentiment involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l’esprit. Il voulait s’établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de vie ; mais je remarquai dans une occasion importante qu’il manquait d’énergie dans l’âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier : alors tout fut dit pour l’amour ; car les femmes ont besoin d’appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité d’en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni des fautes, mais l’esprit observateur me découvrit ce que l’imagination m’avait caché.

« Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme ; quelquefois cette idée m’était pénible, plus souvent je m’applaudissais d’être libre ; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir, cette nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie ; je me rassurais toujours, en songeant qu’il était difficile de captiver mon jugement, et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l’idée que j’avais du caractère et de l’esprit d’un homme ; j’espérais toujours échapper au pouvoir absolu d’un attachement, en apercevant quelques défauts dans l’objet qui pourrait me plaire ; je ne savais pas qu’il existe des défauts qui peuvent accroître l’amour même par l’inquiétude qu’ils lui causent. Oswald, la mélancolie, l’incertitude qui vous découragent de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos sans refroidir mon sentiment ; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas heureuse ; mais alors c’est moi que je juge, et jamais vous.

« Vous connaissez maintenant l’histoire de ma vie ; l’Angleterre abandonnée, mon changement de nom, l’inconstance de mon cœur, je n’ai rien dissimulé. Sans doute vous penserez que l’imagination m’a souvent égarée ; mais si la société n’enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre dont les hommes sont dégagés, qu’y aurait-il dans ma vie qui put empêcher de m’aimer ? Ai-je jamais trompé ? ai-je jamais fait de mal ? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts ? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l’orpheline qui se trouvait seule dans l’univers ? Heureuses les femmes qui rencontrent à leurs premiers pas dans la vie celui qu’elles doivent aimer toujours ! Mais le mérité-je moins pour l’avoir connu trop tard ?

« Cependant je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise : si je pouvais passer ma vie près de vous, sans vous épouser, il me semble que, malgré la perte d’un grand bonheur, et d’une gloire à mes yeux la première de toutes, je ne voudrais pas m’unir à vous. Peut-être ce mariage est-il pour vous un sacrifice ; peut-être un jour regretterez-vous cette belle Lucile, ma sœur, que votre père vous a destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années ; son nom est sans tache, comme la première fleur du printemps ; il faudrait en Angleterre faire revivre le mien, qui est déjà passé sous l’empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce et pure ; si j’en juge par son enfance, il se peut qu’elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes libre ; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.

« Peut-être voulez-vous savoir avant que de vous décider ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l’ignore : il s’élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l’existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j’ai beaucoup de facultés de bonheur ; je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m’intéresse à tout ; je parle avec plaisir ; je jouis avec délices de l’esprit des autres, de l’intérêt qu’ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l’art que l’affectation n’a point frappés de mort. Mais, serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrais plus ? C’est à vous d’en juger, Oswald ; car vous me connaissez mieux que moi-même ; je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver ; c’est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu’il fait est mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.

« Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m’avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir ; je ne connais pour l’amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître une fleur quand le vent l’a flétrie. Un accent, un regard de vous suffiraient pour m’apprendre que votre cœur n’est plus le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m’offrir à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore quand vous seriez mon époux ; car si vous ne m’aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.

« Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir ; mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant ; car le malheur est rapide, et le cœur, tout faible qu’il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes d’une destinée irrévocable. Adieu. »

LIVRE QUINZIÈME

LES ADIEUX À ROME
ET LE VOYAGE À VENISE

CHAPITRE PREMIER

C’était avec une émotion profonde qu’Oswald avait lu la lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l’agitait ; tantôt il était blessé du tableau qu’elle faisait d’une province d’Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique ; tantôt il la plaignait de ce qu’elle avait souffert, et ne pouvait s’empêcher d’aimer et d’admirer la simplicité avec laquelle elle le racontait. Il se sentait jaloux aussi des affections qu’elle avait éprouvées avant de le connaître ; et plus il voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté ; enfin, surtout, la part qu’avait son père dans cette histoire l’affligeait amèrement, et l’angoisse de son âme était telle, qu’il ne savait plus ce qu’il pensait, ni ce qu’il faisait. Il sortit précipitamment, à midi, par un soleil brûlant : à cette heure il n’y a personne dans les rues de Naples, l’effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l’ombre. Il s’en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois et troublaient ses pensées.

Corinne cependant, après quelques heures d’attente, ne put résister au besoin de voir Oswald ; elle entra dans sa chambre, et ne l’y trouvant point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord Nelvil ce qu’elle lui avait écrit, et, ne doutant pas que ce ne fût après l’avoir lu qu’il s’en était allé, elle s’imagina qu’il était parti tout à fait, et qu’elle ne le reverrait plus. Alors une douleur insupportable s’empara d’elle ; elle essaya d’attendre, et chaque moment la consumait ; elle parcourait sa chambre à grands pas, et puis s’arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si l’on n’avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l’auberge répondit que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta l’hôte, il n’avait pas été loin ; car, dans ce moment, un coup de soleil serait très dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien que Corinne n’eût rien sur la tête qui pût la garantir de l’ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de lave, et placés là comme pour multiplier l’effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et l’éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.

Elle n’avait pas le projet d’aller jusqu’à Portici, mais elle avançait toujours, et toujours plus vite ; la souffrance et le trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin : à cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la nature.

Une poussière horrible remplit l’air dès que le moindre souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route : les prairies couvertes de cette poussière ne rappellent plus par leur couleur la végétation, ni la vie. De moment en moment, Corinne se sentait prête à tomber, elle ne rencontrait pas un arbre pour s’appuyer, et sa raison s’égarait dans ce désert enflammé ; elle n’avait plus que quelques pas à faire pour arriver au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de l’ombre et de l’eau pour se rafraîchir. Mais ses forces lui manquaient ; elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route ; un vertige la lui cachait, et lui faisait apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même du jour ; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui l’environnait d’une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente la dévorait ; elle rencontra un lazzarone, l’unique créature humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le pria d’aller lui chercher un peu d’eau ; mais cet homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable, et par sa beauté, et par l’élégance de ses vêtements, ne douta pas qu’elle ne fût folle, et s’éloigna d’elle avec terreur.

Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille : hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses bras, comme elle tombait sans connaissance ; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse. Dès qu’elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée : « Vous m’aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement : je puis vous paraître à présent indigne de votre affection ; mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous ? — Corinne, reprit Oswald, jamais l’idée de vous quitter ne s’est approchée de mon cœur ; je voulais seulement réfléchir sur notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir. — Eh bien ! dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie : vous en avez eu le temps ; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu. » Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit : « Corinne, le cœur de ton ami n’est point changé ; qu’ai-je donc appris qui pût me désenchanter de toi ? Mais, écoute. » Et comme elle tremblait toujours plus fortement, il reprit avec instance : « Écoute sans terreur celui qui ne peut vivre, et te savoir malheureuse. — Ah ! s’écria Corinne, c’est, de mon bonheur que vous parlez ; il ne s’agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse pas votre pitié : dans ce moment, j’en ai besoin ; mais pensez-vous cependant que c’est d’elle seule que je veuille vivre ? — Non, c’est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit Oswald ; je reviendrai… — Vous reviendrez ! interrompit Corinne ; ah ! vous voulez donc partir ? Qu’est-il arrivé, qu’y a-t-il de changé depuis hier ? Malheureuse que je suis ! — Chère amie ! que ton cœur ne se trouble pas ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je le puis, te révéler ce que j’éprouve ; c’est moins que tu ne crains, bien moins ; mais il faut, dit-il en faisant effort sur lui-même pour s’expliquer, il faut pourtant que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour s’opposer, il y a sept ans, à notre union ; il ne m’en a jamais parlé : j’ignore tout à cet égard ; mais son ami le plus intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu’à des circonstances de peu d’importance, je ne les compterai pour rien ; je te pardonnerai d’avoir quitté le pays de ton père et le mien, une si noble patrie ; j’espèrerai que l’amour t’y rattachera, et que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et naturelles, à l’éclat même de ton génie ; j’espèrerai tout, je ferai tout. Mais si mon père s’était prononcé contre toi, Corinne, je ne serais jamais l’époux d’une autre ; mais jamais aussi je ne pourrais être le tien. »

Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front d’Oswald, et l’effort qu’il avait fait pour parler ainsi était tel, que Corinne, ne pensant qu’à l’état où elle le voyait, fut quelque temps sans lui répondre, et prenant sa main, elle lui dit : « Quoi, vous partez, quoi, vous allez en Angleterre sans moi ? » Oswald se tut. « Cruel, s’écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que je vous dis. Ah, c’est donc vrai ! Hélas, tout en le disant, je ne le croyais pas encore. — J’ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit Oswald, la vie que j’étais prêt à perdre ; cette vie appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m’unir à vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m’était interdite, je reviendrais à la paix en Italie ; je resterais longtemps près de vous, et je ne changerais rien à votre sort, qu’en vous donnant un fidèle ami de plus. — Ah ! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j’ai goûté de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort ! Mais au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu ? combien de jours me restent-ils ? — Chère amie, dit Oswald, en la serrant contre son cœur, je jure qu’avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même alors… — Trois mois, s’écria Corinne, je vivrai donc encore tout ce temps ; c’est beaucoup, je n’en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux ; c’est un avenir que trois mois, dit-elle avec un mélange de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. » Tous deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.

CHAPITRE II

En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte qui les attendait à l’auberge. Le bruit s’était répandu que lord Nelvil avait épousé Corinne ; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il était venu pour s’assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même qu’elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l’état d’abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui causèrent une vive inquiétude ; mais il n’osa point l’interroger, parce qu’elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des situations de l’âme où bon redoute de se confier à personne ; il suffirait d’une parole qu’on dirait ou qu’on entendrait pour dissiper à nos propres yeux l’illusion qui nous fait supporter l’existence ; et l’illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu’ils soient, a cela de particulier qu’on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami que l’on craindrait d’affliger en l’éclairant, et que, sans s’en apercevoir, l’on met sa propre douleur sous la protection de sa propre pitié.

Le lendemain, Corinne qui était la personne du monde la plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois ; elle commençait donc avec vivacité un sujet d’entretien intéressant, puis tout à coup la distraction s’emparait d’elle, et ses regards erraient sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait d’une expression qui n’avait pas le moindre rapport avec ce qu’elle voulait dire. Alors elle riait d’elle-même ; mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine qu’il lui causait : il voulait s’entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec soin les occasions.

« Que voulez-vous savoir de moi, lui dit-elle un jour qu’il insistait pour lui parler, je me regrette, et voilà tout. J’avais quelque orgueil de mon talent, j’aimais le succès, la gloire, les suffrages mêmes des indifférents étaient l’objet de mon ambition ; mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n’est pas le bonheur qui m’a détachée de ces vains plaisirs, c’est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas ; il vient de moi, peut-être en triompherai-je : il se passe tant de choses au fond de l’âme que nous ne pouvons ni prévoir, ni diriger ! Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J’ai aussi pitié de vous ; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous les deux ? Hélas, il peut s’adresser à tout ce qui respire sans commettre beaucoup d’erreurs. »

Oswald n’était pas alors moins malheureux que Corinne : il l’aimait vivement ; mais son histoire l’avait blessé dans sa manière de penser et dans ses affections : il lui semblait voir clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d’avance pour lui, et que c’était mépriser ses avertissements que de prendre Corinne pour épouse : cependant il ne pouvait y renoncer et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son côté, n’avait pas toujours souhaité le lien du mariage avec Oswald ; et si elle s’était crue certaine qu’il ne la quitterait jamais, elle n’aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse ; mais elle le connaissait assez pour savoir qu’il ne concevait le bonheur que dans la vie domestique, et que s’il abjurait le dessein de l’épouser, ce ne pouvait jamais être qu’en l’aimant moins. Le départ d’Oswald pour l’Angleterre lui paraissait un signal de mort ; elle savait combien les mœurs et les opinions de ce pays avaient d’influence sur lui : c’est en vain qu’il formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie ; elle ne doutait point qu’en se retrouvant dans sa patrie, l’idée de la quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son pouvoir venait de son charme, et qu’est-ce que ce pouvoir en absence ? qu’est-ce que les souvenirs de l’imagination lorsque l’on est cerné de toutes parts par la force et la réalité d’un ordre social, d’autant plus dominateur, qu’il est fondé sur des idées nobles et pures ?

Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d’exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de s’entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l’avaient toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts ; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard mélancolique qu’il jetait sur Corinne et qui semblait lui dire : Pourquoi voulez-vous renoncer à moi ? détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l’offensait, et qu’elle était décidée à s’éloigner de lui ; mais elle le voyait, tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons harmonieux se faisaient entendre, et ces mouvements si simples dont la magie n’était connue que d’elle, renversaient soudain tous ses efforts. L’accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste révèle à l’amour les secrets les plus intimes de l’âme, et peut-être était-il vrai qu’un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l’aimait : l’indifférence ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer : elle appelait à son secours son esprit d’observation qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses ; elle tâchait d’exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des traits moins séduisants ; mais il n’y avait rien en lui qui ne fut noble, touchant et simple ; et comment défaire à ses propres yeux le charme d’un caractère et d’un esprit parfaitement naturels ? Il n’y a que l’affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du cœur, étonné d’avoir aimé.

Il existait d’ailleurs, entre Oswald et Corinne, une sympathie singulière et toute puissante : leurs goûts n’étaient point les mêmes, leurs opinions s’accordaient rarement, et, dans le fond de leur âme néanmoins, il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l’eussent modifiée différemment. Corinne s’aperçut donc, et ce fut avec effroi, qu’elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald, en l’observant de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre l’impression qu’il lui faisait.

Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble ; et lord Nelvil sentit qu’elle voulait éviter ainsi d’être seule avec lui ; il en eut de la tristesse, mais il ne s’y opposa pas, il ne savait plus si ce qu’il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu’il refusât le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage, mais elle ne le dit pas. Leur situation n’était plus simple comme autrefois ; il n’y avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait ce qu’elle eût souhaité qu’Oswald refusât, et le trouble s’était mis dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans mélange.

En retournant par Capoue et par Gaète, en revoyant ces mêmes lieux qu’elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui maintenant l’appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine, le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper ; Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son cœur, comme celui de Corinne, le guida vers l’endroit où ils s’étaient reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher sur lequel ils s’étaient assis, et il vit, en regardant la lune qu’elle était couverte d’un nuage, comme il y avait deux mois, à la même heure. Corinne, à l’approche d’Oswald, se leva, et lui dit, en lui montrant ce nuage : « Avais-je raison de croire aux présages ? Mais n’est-il pas vrai qu’il y a quelque compassion dans le ciel ? il m’avertissait de l’avenir, et aujourd’hui, vous le voyez, il porte mon deuil.

« N’oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur la lune quand je mourrai. — Corinne ! Corinne ! s’écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez expirer de douleur ? Vous le pouvez facilement, je vous l’assure ; parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime ? Vous êtes une personne indépendante de l’opinion par votre manière de penser ; vous vivez dans un pays où cette opinion n’est jamais sévère, et quand elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi qu’il arrive, passer mes jours près de vous ; je le veux : d’où vient donc votre douleur ? Si je ne pouvais être votre époux, sans offenser un souvenir qui règne à l’égal de vous sur mon âme, ne m’aimeriez-vous donc pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement de tous mes instants ? — Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne nous quitterons jamais, je ne souhaiterais rien de plus ; mais… — N’avez-vous pas l’anneau, gage sacré ?… — Je vous le rendrai, reprit-elle. — Non, jamais, dit-il. – Ah ! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre ; et si vous cessez de m’aimer, cet anneau même m’en instruira. Une ancienne croyance n’apprend-t-elle pas que le diamant est plus fidèle que l’homme, et qu’il se ternit quand celui qui l’a donné nous trahit[9] ? — Corinne, dit Oswald, vous osez parler de trahison ? votre esprit s’égare ; vous ne me connaissez plus. — Pardon Oswald, pardon ! s’écria Corinne ; mais dans les passions profondes, le cœur est tout à coup doué d’un instinct miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation douloureuse qui soulève mon sein ? Ah ! mon ami, je ne la redouterais pas, si elle ne m’annonçait que la mort. »

En achevant ces mots, Corinne s’éloigna précipitamment ; elle craignait de s’entretenir longtemps avec Oswald ; elle ne se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse ; mais elles n’en revenaient que plus violemment lorsqu’elle les avait repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais pontins, les soins d’Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première fois ; elle les reçut avec douceur et reconnaissance ; mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait : Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir ?

CHAPITRE III

Combien Rome semble déserte en revenant de Naples ! On entre par la porte de Saint-Jean-de-Latran ; on traverse de longues rues solitaires ; le bruit de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement qui d’abord fait paraître Rome singulièrement triste ; l’on s’y plaît de nouveau, après quelque temps de séjour : mais quand on s’est habitué à une vie de distractions, on éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même, dût-on s’y trouver bien. D’ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de l’année où l’on était alors, à la fin de juillet, est très dangereux. Le mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion s’étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes étaient encore plus grandes qu’à l’ordinaire, et tous les visages portaient l’empreinte d’une terreur secrète.

En arrivant, Corinne trouva, sur le seuil de sa porte, un moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison, pour la préserver de la contagion : Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les chambres, en y jetant de l’eau bénite, et en prononçant des prières latines, au milieu de chacune d’elles. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie ; Corinne en était attendrie. « Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n’y a rien d’hostile ni d’intolérant dans cette superstition : le secours divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du cercle commun de la vie ! C’est pour les esprits distingués surtout que je conçois le besoin d’une protection surnaturelle. — Sans doute ce besoin existe, reprit lord Nelvil ; mais est-ce ainsi qu’il peut être satisfait ? — Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en association avec les miennes, de quelque part qu’elle me soit offerte. — Vous avez raison, » dit lord Nelvil ; et il donna sa bourse pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s’en alla en les bénissant tous les deux.

Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d’aller chez elle ; aucun ne s’étonna qu’elle revînt sans être la femme de lord Nelvil ; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir empêché cette union : le plaisir de la revoir était si grand, qu’il effaçait toute autre idée. Corinne s’efforçait de se montrer la même, mais elle ne pouvait y réussir ; elle allait contempler les chefs-d’œuvre de l’art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif, et il y avait de la douleur au fond de tout ce qu’elle éprouvait. Elle se promenait, tantôt à la Villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia Metella, et l’aspect de ces lieux qu’elle aimait tant autrefois lui faisait mal ; elle ne goûtait plus cette douce rêverie, qui, en faisant sentir l’instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l’occupait ; la nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien, quand une inquiétude positive nous domine.

Enfin, dans les rapports de Corinne et d’Oswald il y avait une contrainte tout à fait pénible : ce n’était pas encore le malheur, car dans les profondes émotions qu’il cause, il soulage quelquefois le cœur oppressé, et fait sortir de l’orage un éclair qui peut tout révéler ; c’était une gêne réciproque, c’était de vaines tentatives pour échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur inspiraient un peu de mécontentement l’un de l’autre. Peut-on souffrir en effet sans en accuser ce qu’on aime ? Ne suffirait-il pas d’un regard, d’un accent, pour tout effacer ? mais ce regard, cet accent ne vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire. Rien n’est motivé dans l’amour ; il semble que ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur elle.

Une maladie contagieuse, comme on n’en avait pas vu depuis longtemps, se développa tout à coup dans Rome ; une jeune femme en fut atteinte, et ses amis et sa famille, qui n’avaient pas voulu la quitter, périrent avec elle ; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L’on voyait passer, à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de blanc et le visage voilé, qui accompagne les morts à l’église : on dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard ; on jette seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants s’amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n’est plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné par le murmure sombre et monotone de quelques psaumes ; c’est une musique sans modulation, où l’accent de l’âme humaine ne se fait déjà plus sentir.

Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu’il apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre ; il l’écouta quelque temps en silence, puis dit à Corinne : « Peut-être demain serai-je atteint aussi par cette maladie contre laquelle il n’y a point de défense, et vous regretterez de n’avoir pas dit quelque paroles sensibles à votre ami, un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux ; n’est-ce donc pas assez des maux de la nature, faut-il encore nous déchirer le cœur mutuellement ? » À l’instant, Corinne fut frappée par l’idée du danger que courait Oswald au milieu de la contagion ; elle le supplia de quitter Rome. Il s’y refusa de la manière la plus absolue ; alors elle lui proposa d’aller ensemble à Venise ; il y consentit avec bonheur ; car c’était pour Corinne qu’il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles forces.

Leur départ fut fixé au surlendemain ; mais le matin de ce jour, lord Nelvil n’ayant pas vu Corinne la veille, parce qu’un Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l’avait retenu, elle lui écrivit qu’une affaire indispensable et subite l’obligeait de partir pour Florence, et qu’elle irait le rejoindre dans quinze jours à Venise ; elle le priait de passer par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui semblait importante ; le style de la lettre était d’ailleurs sensible et calme ; et depuis Naples, Oswald n’avait pas trouvé le langage de Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre contenait, et se disposait à partir, lorsqu’il lui vint le désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve fermée, frappe à la porte ; la vieille femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s’étonnait extrêmement qu’elle fût partie sans lui rien faire dire ; enfin l’inquiétude s’empara de lord Nelvil, et il imagina d’aller à Tivoli, pour voir l’homme d’affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu quelque ordre de sa part.

Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de son agitation, il arrive à la maison de Corinne, toutes les portes en étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver personne, pénètre enfin jusques à celle de Corinne ; à travers l’obscurité qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à côté d’elle. Il jette un cri en la reconnaissant ; ce cri rappelle Corinne à elle-même ; elle l’aperçoit, et, se soulevant elle lui dit : « N’approchez pas, je vous le défends ; je meurs, si vous approchez de moi ! » Une terreur sombre saisit Oswald ; il pensa que son amie l’accusait de quelque crime caché qu’elle croyait avoir tout à coup découvert ; il s’imagina qu’il en était haï, méprisé ; et, tombant à genoux, il exprima cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à Corinne l’idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de s’éloigner d’elle pour jamais, comme s’il eût été coupable.

Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque Thérésine s’écria : « Ah ! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne maîtresse ? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes soins, parce qu’elle a la maladie contagieuse ! » À ces mots, qui éclairèrent à l’instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu’aucun moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre Thérésine, Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s’éloigner, et pressant alors Corinne contre son cœur, la couvrant de ses larmes et de ses caresses : « À présent, s’écria-t-il, à présent tu ne mourras pas sans moi ; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins, grâces au ciel je l’ai respiré sur ton sein. — Cruel et cher Oswald, dit Corinne, à quel supplice tu me condamnes ! Ô mon Dieu ! puisqu’il ne veut pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière périsse ! Non, vous ne le permettrez pas ! » En achevant ces mots, les forces de Corinne l’abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse : Qu’on éloigne Oswald de moi ! qu’il ne m’approche pas ! qu’on lui cache où je suis ! Et quand elle revenait à elle, et qu’elle le reconnaissait, elle lui disait : « Oswald ! Oswald ! vous êtes là : dans la mort comme dans la vie nous serons donc réunis ! » Et lorsqu’elle le voyait pâle, un effroi mortel la saisissait, et elle appelait dans son trouble, au secours de lord Nelvil, les médecins qui lui avaient donné la preuve de dévouement très rare de ne point la quitter.

Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne ; il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié ; enfin, c’était avec une telle avidité, qu’il cherchait à partager le péril de son amie, qu’elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement passionné ; et laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s’aiment assez pour sentir qu’ils n’existeraient pas l’un sans l’autre, ne peuvent-ils pas arriver à cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort[10] ? Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu’il avait si bien soignée. Corinne s’en guérit ; mais un autre mal pénétra plus avant que jamais dans son cœur. La générosité, l’amour que son ami lui avait témoignés, redoublèrent encore l’attachement qu’elle ressentait pour lui.

CHAPITRE IV

Il fut donc convenu que, pour s’éloigner de l’air funeste de Rome, Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets futurs ; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et Corinne évitait, aussi soigneusement que lord Nelvil, le sujet de conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels. Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l’air de goûter avec tant de plaisir l’entretien de son amie, il suivait tous ses mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant et si soutenu, qu’il semblait impossible qu’il put exister autrement, et qu’il donnât tant de bonheur, sans être lui-même heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même qu’elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d’un tel état, qu’il est inséparable de l’existence, et que c’est ainsi que l’on vit. L’agitation de Corinne s’était donc calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son secours.

Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines, qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir ainsi, encore une fois, sa ville chérie ; elle s’habilla, se fit suivre de loin par sa voiture et ses gens ; et, se couvrant d’un voile, pour n’être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette troupe, qui s’était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée d’Adrien. On eût dit qu’en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande ombre d’Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d’autres traces de sa puissance qu’un tombeau. La troupe continua sa marche, toujours en chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient. Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.

Les musiciens s’arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane, ils saluèrent ensuite l’obélisque de Saint-Jean-de-Latran et chantèrent en présence de chacun de ces édifices : le langage idéal de la musique s’accordait dignement avec l’expression aussi idéale des monuments ; l’enthousiasme régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin, la troupe des chanteurs s’éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce n’est pas connaître l’impression du Colisée que de ne l’avoir vu que de jour ; il y a dans le soleil d’Italie un éclat qui donne à tout un air de fête ; mais la lune est l’astre des ruines. Quelquefois, à travers les ouvertures de l’amphithéâtre qui semble s’élever jusqu’aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d’un bleu sombre placé derrière l’édifice. Les plantes qui s’attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit ; l’âme frissonne et s’attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.

L’un des côtés de l’édifice est beaucoup plus dégradé que l’autre, ainsi deux contemporains luttent inégalement contre le temps : il abat le plus faible, l’autre résiste encore et tombe bientôt après. « Lieux solennels, s’écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n’existe avec moi, où ma voix seule répond à ma voix ! comment les orages des passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse si tranquillement passer les générations devant elle ? L’univers n’a-t-il pas un autre but que l’homme, et toutes ces merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans notre âme ? Oswald ! Oswald ! pourquoi donc vous aimer avec tant d’idolâtrie ? pourquoi s’abandonner à ces sentiments d’un jour, d’un jour en comparaison des espérances infinies qui nous unissent à la divinité ? Ô mon Dieu, s’il est vrai, comme je le crois, qu’on vous admire d’autant plus qu’on est plus capable de réfléchir, faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du cœur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s’effacer de mon souvenir, n’est-il pas un être passager comme moi ! Mais il y a là parmi ces étoiles un amour éternel qui peut seul suffire à l’immensité de nos vœux. » Corinne resta longtemps plongée dans ses rêveries enfin elle s’achemina vers sa demeure à pas lents.

Mais avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre le jour, monter sur la coupole et dire adieu de cette hauteur à la ville de Rome. En approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il deviendrait une ruine, objet de l’admiration des siècles à venir. Elle s’imagina ces colonnes à présent debout, à demi couchées sur la terre, ce portique brisé, cette voûte découverte ; mais alors même l’obélisque des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles : ce peuple a travaillé pour l’éternité terrestre. Enfin l’aurore parut, et, du sommet de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome jetée dans la campagne inculte comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation l’environne : mais cette multitude de clochers, de coupoles, d’obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquelles cependant Saint-Pierre s’élève encore, donnent à son aspect une beauté toute merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel. On l’aime comme un être animé ; ses édifices, ses ruines sont des amis auxquels on dit adieu.

Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, au château Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé les plaisirs de son imagination. « Adieu, terre des souvenirs, s’écria-t-elle, adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni des événements, où l’enthousiasme se ranime par les regards et par l’union intime de l’âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je préfère à l’indépendante destinée qui m’a fait passer des jours si heureux ! Je reviendrai peut-être ici, mais le cœur blessé, l’âme flétrie ; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j’ai tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi ! »

Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux ; mais elle ne pensa pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui viennent du cœur ont cela de particulier, qu’en les prenant on les juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse d’un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de l’action, et, pour égarer l’une, elle n’a pas besoin de troubler l’autre.

Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le vent donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu’au sortir de l’église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu’à sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur enthousiasme. Corine soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables[11].

Mais ce n’était pas tout encore, il fallait que Corinne fût mise à l’épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des fêtes pour la retenir encore quelques jours ; ils composèrent des vers pour lui répéter de mille manières qu’elle ne devait pas les quitter ; et quand enfin elle partit, ils l’accompagnèrent tous à cheval jusques à vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie ; Oswald baissait les yeux avec confusion ; il se reprochait de la ravir à tant de jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été plus cruel encore. Il avait l’air personnel en éloignant ainsi Corinne de Rome, et néanmoins il ne l’était pas ; car la crainte de l’affliger en partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu’il goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu’il ferait, il ne voyait rien au-delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l’un des amis de son père pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet d’emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu’il la perdait à jamais de réputation s’il la conduisait avec lui dans ce pays sans qu’elle fût sa femme ; une autre fois il voulait, pour adoucir l’amertume de la séparation, l’épouser secrètement avant de partir, et l’instant d’après il repoussait cette idée. « Y a-t-il des secrets pour les morts, se disait-il ; et que gagnerai-je à faire un mystère d’une union qui n’est empêchée que par le culte d’un tombeau ? » Enfin il était bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires. Corinne s’en remettait à lui comme une victime résignée, elle s’exaltait à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu’elle lui faisait, et par la généreuse imprudence de son cœur ; tandis qu’Oswald, responsable du sort d’une autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens, sans acquérir la possibilité de s’y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son amour ni de sa conscience, puisqu’il ne sentait l’un et l’autre que par leurs combats.

Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d’elle, ils recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le félicitèrent d’être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces témoignages d’amitié, tout aimables qu’ils étaient. Cependant quand ses amis, qui se retournaient de distance en distance pour la saluer encore, furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots : « Oswald, je n’ai plus d’autre ami que vous. » Oh comme dans ce moment il se sentait le besoin de lui jurer qu’il serait son époux ! Il fut prêt à le faire ; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis irrévocables font trembler, alors même que le cœur les appelle. Corinne crut entrevoir ce qui se passait dans l’âme d’Oswald, et, par un sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l’entretien sur la contrée qu’ils parcouraient ensemble.

CHAPITRE V

Ils voyageaient au commencement de septembre ; le temps était superbe dans la plaine ; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils éprouvèrent la sensation de l’hiver. Les hautes montagnes troublent souvent la température du climat, et l’on réunit rarement la douceur de l’air au plaisir causé par l’aspect pittoresque des monts élevés. Un soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous les deux dans leur voiture, il s’éleva soudain un ouragan terrible ; une obscurité profonde les entourait, et les chevaux qui sont si vifs dans ces contrées, qu’il faut les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité ; ils sentaient l’un et l’autre une douce émotion, en étant ainsi entraînés ensemble. « Ah ! s’écria lord Nelvil, si l’on nous conduisait loin de tout ce que je connais sur la terre, si l’on pouvait gravir les monts, s’élancer dans une autre vie où nous retrouverions mon père qui nous recevrait, qui nous bénirait ! Le veux-tu, chère amie ? » Et il la serrait contre son cœur avec violence. Corinne n’était pas moins attendrie, et lui dit : « Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave à ta destinée ; les esclaves autrefois n’avaient-elles pas des talents qui charmaient la vie de leurs maîtres ? Eh bien, je serai de même pour toi ; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes yeux. — Je le dois, s’écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir ou tout sacrifier : il faut que je sois ton époux ou que je meure d’amour à tes pieds en étouffant les transports que tu m’inspires. Mais je l’espère, oui, je pourrai m’unir à toi publiquement, me glorifier de ta tendresse. Ah ! je t’en conjure, dis-le-moi, n’ai-je pas perdu dans ton affection, par les combats qui me déchirent ? Te crois-tu moins aimée ? » Et en disant cela, son accent était si passionné, qu’il rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur et le plus doux les animait tous les deux.

Cependant les chevaux s’arrêtèrent ; lord Nelvil descendit le premier, il sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne s’apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les côtes de l’Angleterre, l’air glacé qu’il respirait ne s’accordait plus avec la belle Italie ; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi, l’oubli de tout, hors l’amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions douloureuses, et Corinne, qui connaissait l’inquiète mobilité de son imagination, ne le devina que trop facilement.

Le lendemain ils arrivèrent à Notre-Dame de Lorette, qui est placée sur le haut de la montagne, et d’où l’on découvre la mer Adriatique. Pendant que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à l’église, où l’image de la Vierge est renfermée au milieu du chœur, dans une petite chapelle carrée, revêtue de bas-reliefs assez remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de la prière, et se jetant à genoux aussi sur ce même pavé, qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle implora l’image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste. Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs. Il ne pouvait comprendre comment une personne d’un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu’il pensait par ses regards, et lui dit : « Cher Oswald, n’arrive-t-il pas souvent que l’on n’ose élever ses vœux jusques à l’Être suprême ? Comment lui confier toutes les peines du cœur ? N’est-il donc pas doux alors de pouvoir considérer une femme comme l’intercesseur des faibles humains ? Elle a souffert sur cette terre, puisqu’elle y a vécu ; je l’implorais pour vous avec moins de rougeur ; la prière directe m’eût semblé trop imposante. — Je ne la fais pas non plus toujours cette prière directe, répondit Oswald ; j’ai aussi mon intercesseur, l’ange gardien des enfants, c’est leur père ; et depuis que le mien est dans le ciel, j’ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de calme sans cause, des consolations inattendues ; c’est aussi dans cette protection miraculeuse que j’espère, pour sortir de ma perplexité. — Je vous comprends, dit Corinne, il n’y a personne, je crois, qui n’ait au fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre destinée. Un événement qu’on a toujours redouté, sans qu’il fût vraisemblable, et qui pourtant arrive ; la punition d’une faute, quoiqu’il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l’imagination. Depuis mon enfance, j’ai toujours craint de demeurer en Angleterre ; eh bien, le regret de ne pouvoir y vivre, sera peut-être la cause de mon désespoir ; et je sens qu’à cet égard il y a quelque chose d’invincible dans mon sort, un obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa vie intérieurement toute autre qu’elle ne paraît. On croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la forme des circonstances extérieures, tandis qu’elle seule est l’unique cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans cesse dans l’abîme d’elles-mêmes, et n’en trouvent jamais la fin ! » Oswald, lorsqu’il entendait parler ainsi Corinne, s’étonnait toujours de ce qu’elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. « Non, se disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut suffire à celui qui goûta l’entretien d’une telle femme. »

Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d’y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut éveillée par les cris de vive lord Nelvil ! vive notre bienfaiteur ! qui retentissaient sous ses fenêtres ; elle tressaillit à ces mots, se leva précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui qu’elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec véhémence, fut enfin obligé de paraître ; il croyait que Corinne dormait encore, et qu’elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir d’interprète. L’imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes les circonstances extraordinaires, et cette imagination était son charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil, au nom du peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les habitants d’Ancône en étaient ravis ; elle disait : Nous, en parlant d’eux. Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie. Et quand elle s’avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne et de laurier qu’ils avaient tressée pour lui, une émotion indéfinissable la saisit ; elle se sentit intimidée en s’approchant d’Oswald. À ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue, fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène publique et l’hommage que lui rendait celle qu’il adorait, il l’entraîna loin de la foule avec lui.

En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants d’Ancône qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu’Oswald se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse : « Corinne à mes genoux ! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me prosterner ! Ai-je mérité cet outrage ? Me croyez-vous l’indigne orgueil… — Non, sans doute, interrompit Corinne ; mais j’ai été saisie tout à coup par ce sentiment de respect qu’une femme éprouve toujours pour l’homme qu’elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers nous ; mais, dans la vérité, dans la nature, c’est la femme qui révère profondément celui qu’elle a choisi pour son défenseur. — Oui, je le serai ton défenseur jusqu’au dernier jour de ma vie, s’écria lord Nelvil, le ciel m’en est témoin ! tant d’âme et tant de génie ne se seront pas en vain réfugiés à l’abri de mon amour. — Hélas ! répondit Corinne, je n’ai besoin de rien que de cet amour, et quelle promesse pourrait m’en répondre ? N’importe, je sens que tu m’aimes à présent plus que jamais, ne troublons pas ce retour. — Ce retour ! interrompit Oswald. — Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne, mais ne l’expliquons pas, » continua-t-elle, en faisant signe doucement à lord Nelvil de se taire.

CHAPITRE VI

Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique ; mais cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l’effet de l’Océan ni même de la Méditerranée, le chemin borde ses flots, et il y a du gazon sur ses rives : ce n’est pas ainsi qu’on se représente le redoutable empire des tempêtes. À Rimini et à Césène, on quitte la terre classique des événements de l’histoire romaine ; et le dernier souvenir qui s’offre à la pensée, c’est le Rubicon traversé par César, lorsqu’il résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non loin de ce Rubicon on voit aujourd’hui la république de Saint-Marin, comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on s’avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout différent de celui de l’État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie, les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et la culture ; ce n’est plus cette dévastation poétique qui annonçait l’approche de Rome et les événements terribles qui s’y sont passés. On quitte alors

Les pins, deuil de l’été, parure des hivers[12].

les cyprès conifères[13], image des obélisques, les montagnes et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du Midi ; d’abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu’habitent les ombres dans l’Élysée ; et quelques lieues plus loin les oliviers eux-mêmes disparaissent.

En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante, où les vignes, en forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux ; toute la campagne a l’air paré comme pour un jour de fête. Corinne se sentit émue par le contraste de sa disposition intérieure, et de l’éclat resplendissant de la contrée qui frappait ses regards. « Ah ! dit-elle à lord Nelvil en soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d’images de bonheur aux amis qui peut-être vont se séparer ! — Non, ils ne se sépareront pas, dit Oswald, chaque jour j’en ai moins la force. Votre inaltérable douceur joint encore le charme de l’habitude à la passion que vous inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n’étiez pas le génie le plus admirable, ou plutôt parce que vous l’êtes ; car la supériorité véritable donne une parfaite bonté : on est content de soi, de la nature, des autres ; quel sentiment amer pourrait-on éprouver ! »

Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l’une des villes d’Italie les plus tristes ; car elle est à la fois vaste et déserte ; le peu d’habitants qu’on y trouve, de loin en loin dans les rues, marchent lentement comme s’ils étaient assurés d’avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir comment c’est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé, celle qui fut chantée par l’Arioste et le Tasse : on y montre encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l’auteur du Pastor fido.

L’Arioste sut exister paisiblement au milieu d’une cour ; mais l’on voit encore à Ferrare la maison où l’on osa renfermer le Tasse comme fou ; et l’on ne peut lire, sans attendrissement, la foule de lettres où cet infortuné demande la mort, qu’il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation particulière du talent, qui le rend si redoutable à ceux qui le possèdent : son imagination se retournait contre lui-même ; il ne connaissait si bien tous les secrets de l’âme, il n’avait tant de pensées, que parce qu’il éprouvait beaucoup de peines. Celui qui n’a pas souffert, dit un prophète, que sait-il ?

Corinne, à quelques égards, avait une manière d’être semblable : son esprit était plus gai, ses impressions plus variées. Mais son imagination avait de même besoin d’être extrêmement ménagée ; car loin de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord Nelvil se trompait, en croyant, comme il le faisait souvent, que les facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est douée d’une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses facultés mêmes : elle fait des découvertes dans sa propre peine comme dans le reste de la nature ; et le malheur du cœur étant inépuisable, plus on a d’idées, mieux on le sent.

CHAPITRE VII

On s’embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d’une manière bizarre et qui ne rappelle en rien le goût antique. L’architecture vénitienne se ressent du commerce avec l’Orient ; c’est un mélange du goût moresque et gothique qui attire la curiosité sans plaire à l’imagination. Le peuplier, cet arbre régulier comme l’architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d’un bleu vif qui contraste avec le vert éclatant de la campagne ; ce vert est entretenu par l’abondance excessive des eaux : le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature elle-même a l’air d’être arrangée avec une sorte d’apprêt, et l’on n’y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le Midi de l’Italie. L’aspect de Venise est plus étonnant qu’agréable ; on croit d’abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mâts d’un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s’empare de l’imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation ; on ne voit pas même une mouche en ce séjour ; tous les animaux en sont bannis ; et l’homme seul est là pour lutter contre la mer.

Le silence est profond dans cette ville dont les rues sont des canaux, et le bruit des rames est l’unique interruption à ce silence. Ce n’est pas la campagne, puisqu’on n’y voit pas un arbre ; ce n’est pas la ville, puisqu’on n’y entend pas le moindre mouvement ; ce n’est pas même un vaisseau, puisqu’on n’avance pas : c’est une demeure dont l’orage fait une prison ; car il y a des moments où l’on ne peut, sortir ni de la ville ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n’ont jamais été d’un quartier à l’autre, qui n’ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d’un cheval ou d’un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l’homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles ; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l’eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l’amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le cœur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces secrets ; mais les étrangers doivent trouver l’impression du premier moment singulièrement triste.

Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l’imagination ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil : « D’où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville ? n’est-ce pas une preuve qu’il m’y arrivera quelque grand malheur ? » Comme elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d’une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à ses gondoliers quelle en était la cause : C’est une religieuse qui prend le voile, répondirent-ils, dans un de ces couvents au milieu de la mer. L’usage est chez nous qu’à l’instant où les femmes prononcent les vœux religieux elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs qu’elles portaient pendant la cérémonie. C’est le signe du renoncement au monde ; et les coups de canon que vous venez d’entendre annonçaient ce moment comme nous sommes entrés dans Venise. Ces paroles firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage. « Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive impression par le hasard le plus simple ? — Non, dit Corinne, cela n’est pas simple, croyez-moi, les fleurs de la vie sont pour toujours jetées derrière moi. — Quand je t’aime plus que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi… — Ces foudres de guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrés à célébrer l’obscur sacrifice d’une jeune fille. C’est un innocent emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde. C’est un avis solennel qu’une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin. »

CHAPITRE VIII

La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de son existence, consistait presque en entier dans l’empire de l’habitude et de l’imagination. Il avait été terrible, il était devenu très doux ; il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui s’est facilement réveillée, parce qu’il avait été redoutable ; on l’a facilement renversé, parce qu’il ne l’était plus. C’était une aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en l’éclairant. Cependant, c’est un état assez agréable pour un peuple que d’être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l’imagination sont développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers plaisirs qui l’abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des fêtes ; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l’autorité ; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d’amusements, et même assez d’éclat ; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l’emblème de sa gloire.

Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l’occupation des affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossible l’agriculture, les promenades et la chasse, il ne restait aux Vénitiens d’autre intérêt que l’amusement : aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle agréable : on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie ; mais quand on s’en sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort, avec ces sons délicats et presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi chanté, n’est qu’une fiction poétique.

Les hommes en général ont plus d’esprit encore à Venise que dans le reste de l’Italie, parce que leur gouvernement, tel qu’il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser ; mais leur imagination n’est pas naturellement aussi ardente que dans le Midi de l’Italie ; et la plupart des femmes, quoique très aimables, ont pris, par l’habitude de vivre dans le monde, un langage de sentimentalité qui, ne gênant en rien la liberté des mœurs, ne fait que mettre de l’affectation dans la galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, c’est de n’avoir aucune vanité : ce mérite est un peu perdu à Venise où il y a plus de sociétés que dans aucune autre ville d’Italie ; car la vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite, et si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, l’on n’y fait pas crédit au temps d’une minute. Néanmoins, on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l’originalité et de la facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions de l’amour-propre.

Il restait, encore aussi quelques traces des mœurs populaires et des usages antiques. Or, ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de cœur qui ne se lasse point du passé ni de l’attendrissement qu’il cause ; l’aspect de la ville est d’ailleurs à lui seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et d’idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous lesquelles se repose une foule de Turcs, de Grecs et d’Arméniens, est terminée à l’extrémité par l’église, dont l’extérieur ressemble plutôt à une mosquée qu’à un temple chrétien : ce lieu donne l’idée de la vie indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer des parfums ; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.

Les hommes et les femmes de la première classe ne sortaient jamais que revêtus d’un domino noir ; souvent aussi des gondoles toujours noires, car le système de l’égalité se porte à Venise principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc avec des ceintures roses : ce contraste a quelque chose de frappant : on dirait que l’habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l’État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes il faut que l’imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à Venise rien n’est vulgaire en ce genre : les canaux et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements de la vie.

Sur le quai des Esclavons l’on rencontre habituellement des marionnettes, des charlatans ou des conteurs qui s’adressent de toutes les manières à l’imagination du peuple ; les conteurs surtout sont dignes d’attention ; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l’Arioste qu’ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart à demi vêtus, immobiles par excès d’attention ; on leur apporte de temps en temps des verres d’eau, qu’ils paient comme du vin ailleurs ; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu’il faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du monde ; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne ; et cependant on voit qu’il est au fond parfaitement tranquille, et l’on pourrait lui dire comme Sapho à la bacchante qui s’agitait de sang-froid : Bacchante, qui n’es pas ivre, que me veux-tu ? Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne donne pas l’idée de l’affectation : c’est une habitude singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs ; elle tient à leur disposition vive, brillante et poétique.

L’imagination d’un peuple captivé par les plaisirs était facilement effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien était environné. L’on ne voyait jamais un soldat à Venise ; on courait au spectacle quand par hasard dans les comédies on en faisait paraître un avec un tambour ; mais il suffisait que le sbire de l’inquisition d’État, portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans l’ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la loi ; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes qu’employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l’État. Les prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge ; il y en avait au-dessus et au-dessous de son appartement ; la Bouche du Lion, où toutes les dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef du gouvernement faisait sa demeure : la salle où se tenaient les inquisiteurs d’état était tendue de noir, et le jour n’y venait que d’en haut ; le jugement ressemblait d’avance à la condamnation ; le Pont des soupirs, c’est ainsi qu’on l’appelait, conduisait du palais du Doge à la prison des criminels d’État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons on entendait crier : Justice, secours ! et ces voix gémissantes et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin quand un criminel d’État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit ; il sortait par une petite porte qui s’ouvrait sur le canal ; on le conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu de pêcher ; horrible idée qui perpétue le secret jusqu’après la mort, et ne laisse pas au malheureux l’espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu’il a souffert, et qu’il n’est plus !

À l’époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près d’un siècle que de telles exécutions n’avaient plus lieu, mais le mystère qui frappe l’imagination existait encore, et bien que lord Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des intérêts politiques d’un pays étranger, cependant il se sentait oppressé par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.

CHAPITRE IX

« Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir ont produites sur vous ; il faut que vous observiez aussi les grandes qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les nobles, et leur inspirait autrefois celle énergie, cette grandeur aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu’elle est concentrée dans le petit nombre. Vous les verrez sévères les uns pour les autres, établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient appartenir à tous ; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant qu’on peut l’être, quand on considère cette classe d’hommes uniquement sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur propriété, mais qu’ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui, à tant d’égards, en est exclu. »

Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se rassemblait alors ; elle est entourée des portraits de tous les doges ; mais à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel est écrit le jour de sa mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont les images des autres doges sont revêtus ajoutent à l’impression de ce terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des empereurs, Frédéric Barberousse, s’humilia devant le sénat de Venise. C’est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la fierté d’un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l’arsenal. Il y a devant la porte de l’arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis transportés du port d’Athènes pour être les gardiens de la puissance vénitienne ; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu’on respecte. L’arsenal est rempli des trophées de la marine ; la fameuse cérémonie des noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit vivement l’intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.

Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc, qui est à quelques pas de l’église. C’est de là que l’on découvre toute la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l’Istrie et de la Dalmatie. « Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce ; cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir ! Là sont encore des hommes d’une imagination vive, d’un caractère enthousiaste, avilis par leur sort, mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de leurs ancêtres. C’est toujours quelque chose qu’un pays qui a existé, les habitants y rougissent au moins de leur état actuel ; mais, dans les contrées que l’histoire n’a jamais consacrées, l’homme ne soupçonne pas même qu’il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a été transmise par ses aïeux.

« Cette Dalmatie que vous apercevez d’ici, continua Corinne, et qui fut autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s’est passé depuis quinze siècles, qu’ils appellent encore les Romains les tout-puissants. Il est vrai qu’ils montrent des connaissances plus modernes, en vous nommant, vous autres Anglais, les guerriers de la mer, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports ; mais ils ne savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua Corinne, tous les pays où il y a dans les mœurs, dans les costumes, dans le langage, quelque chose d’original. Le monde civilisé est bien monotone, et l’on en connaît tout en peu de temps ; j’ai déjà assez vécu pour cela. — Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on jamais le terme de ce qui fait penser et sentir ? – Dieu veuille, répondit Corinne, que ce charme aussi ne s’épuise pas !

« Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie ; quand nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n’apercevrons même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément qu’un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi ; on en trouvait chez les anciens Grecs ; il y en a presque toujours parmi les peuples qui ont de l’imagination et point de vanité sociale ; mais l’esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu’en poésie dans les pays où la crainte d’être l’objet de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très bien l’imagination. Les cavernes sont sacrées, disent les Dalmates ; sans doute qu’ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre. Leur poésie ressemble un peu à celle d’Ossian, bien qu’ils soient habitants du Midi ; mais il n’y a que deux manières très distinctes de sentir la nature : l’aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à l’effroi du mystère, à la mélancolie qu’inspire l’incertain et l’inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me plaît. Autrefois j’avais assez d’espérance et de vivacité, pour aimer les images riantes et jouir de la nature sans craindre la destinée. — Ce serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle imagination à laquelle j’ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma vie. — Ce n’est pas vous qu’il faut en accuser, répondit Corinne, mais une passion profonde. Le talent a besoin d’une indépendance intérieure que l’amour véritable ne permet jamais. – Ah ! s’il est ainsi, s’écria lord Nelvil, que ton génie se taise et que ton cœur soit tout à moi ! » Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient dans sa pensée plus encore qu’il ne disait. Corinne le comprit et n’osa répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu’elle éprouvait.

Elle se sentait aimée ; et, comme elle était habituée à vivre dans un pays où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer d’elle ; tout à la fois indolente et passionnée, elle s’imaginait qu’il suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes lorsqu’ils sont menacés longtemps du même malheur ; ils finissent par croire qu’il n’arrivera pas, seulement parce qu’il n’est pas encore arrivé.

L’air de Venise, la vie qu’on y mène est singulièrement propre à bercer l’âme d’espérances : le tranquille balancement des barques porte à la rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis qu’un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l’autre extrémité du canal. La musique très ancienne de ces stances ressemble au chant d’église, et de près on s’aperçoit de sa monotonie ; mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet ensemble d’images et d’harmonie, il est impossible que ces chants n’inspirent pas une douce mélancolie. Oswald et Corinne se promenaient sur l’eau de longues heures à côté l’un de l’autre, quelquefois ils disaient un mot ; plus souvent se tenant la main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la nature et l’amour.

LIVRE SEIZIÈME

LE DÉPART ET L’ABSENCE

CHAPITRE PREMIER

Dès que l’on sut l’arrivée de Corinne à Venise, chacun eut la plus grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait dans un café de Saint-Marc, l’on se pressait en foule sous les galeries de la place pour l’apercevoir un moment, et la société tout entière la recherchait avec l’empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois à produire cet effet brillant partout où elle se montrait, et elle avouait naturellement que l’admiration avait un grand charme pour elle. Le génie inspire le besoin de la gloire, et il n’est d’ailleurs aucun bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les moyens de l’obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si chères à lord Nelvil.

Corinne avait tort, pour son bonheur, de s’attacher à un homme qui devait contrarier son existence naturelle, et réprimer plutôt qu’exciter ses talents ; mais il est aisé de comprendre comment une femme qui s’est beaucoup occupée des lettres et des beaux-arts, peut aimer dans un homme des qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L’on est si souvent lassé de soi-même, qu’on ne peut être séduit par ce qui nous ressemble : il faut de l’harmonie dans les sentiments et de l’opposition dans les caractères pour que l’amour naisse tout à la fois de la sympathie et de la diversité. Lord Nelvil possédait au suprême degré ce double charme. On était un avec lui dans l’habitude de la vie, par la douceur et la facilité de son entretien, et néanmoins, ce qu’il avait d’irritable et d’ombrageux dans l’âme ne permettait jamais de se blaser sur la grâce et la complaisance de ses manières. Quoique la profondeur et l’étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour la carrière des actions que pour celle des lettres ; il pensait que les actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se montrait supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, sous ce rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour lui plaire, cherchait à cet égard à l’imiter, et commençait à dédaigner ses propres succès littéraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et retirées dont la patrie d’Oswald offrait le modèle.

Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord Nelvil qu’une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans l’accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de vivacité le plaisir qu’ils trouvaient dans l’entretien de Corinne, qu’Oswald jouissait vivement d’être aimé par une femme d’un charme si séducteur et si généralement admiré. Il n’était plus jaloux de la gloire de Corinne, certain qu’il était qu’elle le préférait à tout, et son amour semblait encore augmenté par ce qu’il entendait dire d’elle. Il oubliait même l’Angleterre ; il prenait quelque chose de l’insouciance des Italiens sur l’avenir. Corinne s’apercevait de ce changement, et son cœur imprudent en jouissait, comme s’il avait pu durer toujours.

L’italien est la seule langue de l’Europe dont les dialectes différents aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans chacun de ces dialectes, qui s’écartent plus ou moins de l’italien classique ; mais, parmi les différents langages des divers États de l’Italie, il n’y a pourtant que le napolitain, le sicilien et le vénitien qui aient l’honneur d’être comptés, et c’est le vénitien qui passe pour le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec une douceur charmante ; et la manière dont elle chantait quelque barcarole, dans le genre gai, prouvait qu’elle devait jouer la comédie, aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour prendre un rôle dans un opéra-comique qu’on devait représenter en société la semaine suivante. Corinne, depuis qu’elle aimait Oswald, n’avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre ; elle ne s’était pas sentie assez de liberté d’esprit pour cet amusement, et quelquefois même elle s’était dit qu’un tel abandon de gaieté pouvait porter malheur ; mais cette fois, par une singulière confiance, elle y consentit. Oswald l’en pressa vivement, et il fut convenu qu’elle jouerait la Fille de l’air ; c’est ainsi que s’appelait la pièce que l’on choisit.

Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de féeries extravagantes, très originales et très gaies[14]. Truffaldin et Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie ; mais le comique y est relevé par ce merveilleux même qui ne peut jamais avoir rien de vulgaire ni de bas. La Fille de l’air, ou Sémiramis dans sa jeunesse, est la coquette douée par l’enfer et le ciel pour subjuguer le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité d’une femme, et l’ambition à l’étourderie. Ce rôle demande une verve d’imagination et de gaieté que l’inspiration seule du moment peut donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s’en charger.

CHAPITRE II

Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel, on dirait que c’est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la familiarité confiante ; souvent, quand on se livre le plus à l’espérance, et surtout lorsqu’on a l’air de plaisanter avec le sort, et de compter sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de notre histoire, et les fatales sœurs viennent y mêler leur fil noir, et brouiller l’œuvre de nos mains.

C’était le dix-sept de novembre que Corinne s’éveilla tout enchantée de jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier acte en sauvage, un vêtement très pittoresque. Ses cheveux, qui devaient être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif désir de plaire, et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée. Tout le monde y était rassemblé ; Oswald seul n’était pas encore arrivé. Corinne retarda tant qu’elle le put le spectacle, et commençait à s’inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre, elle l’aperçut dans un coin très obscur du salon ; mais enfin elle l’aperçut ; et la peine même que lui avait causée l’attente, redoublant sa joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l’était au Capitole par l’enthousiasme.

Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de manière qu’il était permis d’improviser le dialogue ; ce qui donnait à Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu’elle chantait, elle faisait sentir l’esprit des airs bouffes italiens avec une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique, étaient comiques et nobles tout à la fois ; elle faisait rire sans cesser d’être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.

Ah ! qui n’aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l’on avait su que ce bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs !

Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais, que leur plaisir se communiquait à Corinne ; elle éprouvait cette sorte d’émotion que cause l’amusement, quand il donne un sentiment vif de l’existence, quand il inspire l’oubli de la destinée, et dégage pour un moment l’esprit de tout lien, comme de tout nuage. Oswald avait vu Corinne représenter la plus profonde douleur dans un temps où il se flattait de la rendre heureuse ; il la voyait maintenant exprimer une joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d’arracher Corinne à cette gaieté téméraire ; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du bonheur.

À la fin de la pièce Corinne parut élégamment habillée en reine amazone ; elle commandait aux hommes, et déjà presqu’aux éléments, par cette confiance dans ses charmes qu’une belle personne peut avoir quand elle n’est pas sensible ; car il suffit d’aimer pour qu’aucun don de la nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette souveraine coquette, cette fée couronnée que représentait Corinne, mêlant d’une façon toute merveilleuse la colère à la plaisanterie, l’insouciance au désir de plaire et la grâce au despotisme, semblait régner sur la destinée autant que sur les cœurs ; et quand elle monta sur le trône, elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la crainte de la douleur avait été le plus loin d’elle ; mais tout à coup elle vit Oswald qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans ses mains pour dérober ses larmes. À l’instant elle se troubla, et la toile n’était pas encore baissée, que, descendant de ce trône déjà funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.

Oswald l’y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut saisie d’un tel effroi, qu’elle fut obligée de s’appuyer contre la muraille pour se soutenir ; et, tremblante, elle lui dit : « Oswald ! ô mon Dieu ! qu’avez-vous ? — Il faut que je parte cette nuit pour l’Angleterre, » lui répondit-il, sans savoir ce qu’il faisait ; car il ne devait pas exposer sa malheureuse amie, en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle s’avança vers lui tout à fait hors d’elle-même, et s’écria : « Non ! il ne se peut pas que vous me causiez cette douleur ! Qu’ai-je fait pour la mériter ? Vous m’emmenez donc avec vous ? — Quittons en ce moment cette foule cruelle, répondit, Oswald ; viens avec moi, Corinne. » Elle le suivit, ne comprenant plus ce qu’on lui disait, répondant au hasard, chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par quelque mal subit.

CHAPITRE III

Dès qu’ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement, dit à lord Nelvil : « Eh bien, ce que vous venez de m’apprendre est mille fois plus cruel que la mort. Soyez généreux ; jetez-moi dans ces flots, pour que j’y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec courage, il en faut moins pour cela que vous ne venez d’en montrer. — Si vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans le canal à vos yeux. Écoutez-moi, attendez que nous soyons arrivés chez vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du ciel, calmez-vous. » Il y avait tant de malheur dans l’accent d’Oswald, que Corinne se tut ; et seulement elle tremblait avec une telle violence qu’elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en fondant en pleurs, et s’écria : « Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel ! Corinne, le crois-tu ? — Non, lui dit-elle, non je ne puis le croire. N’avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur ! Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se peut-il que je vous craigne, que je n’ose lever les yeux sur vous, que je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald ? » Et en achevant ces mots elle tomba suppliante à ses genoux.

« Que vois-je ? s’écria-t-il en la relevant avec fureur, tu veux que je me déshonore. Eh bien, je le ferai. Mon régiment s’embarque dans un mois, je viens d’en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je resterai si tu me montres cette douleur, cette douleur toute puissante sur moi, mais je ne survivrai point à ma honte. — Je ne vous demande point de rester, reprit Corinne, mais quel mal vous fais-je en vous suivant ? — Mon régiment part pour les îles, et il n’est permis à aucun officier d’emmener sa femme avec lui. — Au moins laissez-moi vous accompagner jusques en Angleterre. — Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit Oswald, m’apprennent que le bruit de notre liaison s’est répandu en Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu’on a commencé à soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady Edgermond, a déclaré qu’elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu’elle vous doit ; mais si j’arrive avec vous et que je sois contraint à vous quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute la sévérité de l’opinion, sans être là pour vous défendre. — Ainsi vous me refusez tout ? » dit Corinne ; et en achevant ces mots elle tomba sans connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine arriva dans un trouble extrême ; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle et défait, ses cheveux épars et teints de sang. « Oswald, dit-elle, Oswald, ce n’est pas ainsi que j’étais lorsque vous m’avez rencontrée au Capitole ; je portais sur mon front la couronne de l’espérance et de la gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière ; mais il ne vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m’avez mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas : il faut avoir pitié de l’amour que vous m’avez inspiré, il le faut.

— Arrête ! s’écria lord Nelvil, c’en est trop ! » Et faisant signe à Thérésine de s’éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit : « Je suis décidé à rester : tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce que le ciel me destine, mais je ne t’abandonnerai point dans ce malheur, et je ne te conduirai point en Angleterre, avant d’y avoir assuré ton sort. Je ne t’y laisserai point exposée aux insultes d’une femme hautaine. Je reste ; oui, je reste, car je ne puis te quitter. » Ces paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un abattement plus cruel encore que le désespoir qu’elle venait d’éprouver. Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle resta longtemps dans un profond silence. « Parle, chère amie, lui dit Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix ; je n’ai plus qu’elle pour me soutenir. Je veux me laisser guider par elle. — Non, répondit Corinne, non, vous partirez, il le faut. » Et des torrents de pleurs annoncèrent sa résignation. « Mon amie, s’écria lord Nelvil, je prends à témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux ; et tu sais si le nom d’un père est sacré pour moi ! Je le prends à témoin que ma vie est en ta puissance, tant qu’elle sera nécessaire à ton bonheur. À mon retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie et t’y faire retrouver le rang et l’existence qui te sont dus ; mais si je n’y réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes pieds. — Hélas ! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous allez braver… — Ne les crains pas, reprit Oswald, j’y échapperai : mais si je périssais cependant, moi, le plus inconnu des hommes, mon souvenir resterait dans ton cœur : tu n’entendrais peut-être jamais prononcer mon nom, sans que tes yeux se remplissent de larmes, n’est-il pas vrai, Corinne ? tu dirais : Je l’ai connu, il m’a aimée. — Ah ! laisse-moi, laisse-moi, s’écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent, demain, quand le soleil reviendra, et que je me dirai : Je ne le verrai plus, je ne le verrai plus ! il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien heureux ! — Pourquoi, s’écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne ? crains-tu de ne pas me revoir ? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais n’est-elle rien pour toi ? ton cœur en peut-il douter ? — Non ; je vous respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne ; il m’en coûterait plus encore de renoncer à mon admiration pour vous, qu’à mon amour. Je vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et le plus noble qui ait paru sur la terre : ce n’est pas seulement votre charme qui me captive, c’est l’idée que jamais tant de vertus n’ont été réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné que pour les exprimer toutes : loin de moi donc un doute sur vos promesses. Je fuirais à l’aspect de la figure humaine, elle ne m’inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper : mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible, adieu !… — Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un dernier adieu que sur son lit de mort. » Et son émotion était si profonde en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l’effet de cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la plus à plaindre.

Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de s’écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l’expédition ne devait pas durer plus longtemps. Enfin il leur restait encore quelques heures, et Corinne espérait qu’elle aurait de la force. Mais lorsqu’Oswald lui eut dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et qu’elle vit à sa pendule que ce moment n’était pas très éloigné, elle frémit de tous ses membres, et sûrement l’approche de l’échafaud ne lui aurait pas causé plus d’effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque instant sa résolution, et Corinne, qui l’avait toujours vu maître de lui-même, avait le cœur déchiré par le spectacle de ses angoisses. Pauvre Corinne ! elle le consolait, tandis qu’elle devait être mille fois plus malheureuse que lui !

« Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d’amour ne lient pas l’honneur ; que tous les Anglais du monde ont aimé des Italiennes dans leurs voyages, et les ont oubliées au retour ; que quelques mois de bonheur n’engagent ni celle qui les reçoit, ni celui qui les donne, et qu’à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d’une étrangère. Ils auront l’air d’avoir raison, raison selon le monde : mais vous, qui avez connu ce cœur dont vous vous êtes rendu le maître, vous qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser une blessure mortelle ? Et les plaisanteries frivoles et barbares des hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant un poignard dans mon sein ? — Ah ! que me dis-tu ? s’écria lord Nelvil ; ce n’est pas ta douleur seule qui me retient, c’est la mienne. Où trouverais-je un bonheur semblable à celui que j’ai goûté près de toi ? Qui, dans l’univers, m’entendrait comme tu m’as entendu ? L’amour, Corinne, l’amour, c’est toi seule qui l’éprouves, c’est toi seule qui l’inspires : cette harmonie de l’âme, cette intime intelligence de l’esprit et du cœur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu’avec toi ? Corinne, ton ami n’est pas un homme léger, tu le sais ; il s’en faut qu’il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie ; est-ce donc pour toi seule qu’il démentirait sa nature ?

— Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une âme sincère. Et ce n’est pas vous, Oswald, ce n’est pas vous que mon désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace auprès de vous : c’est la sévérité despotique, c’est la dédaigneuse médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d’avance ses impitoyables discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s’accorde pas avec la destinée qu’elle s’est tracée, et toute la poésie du cœur lui semble un caprice importun qui s’arroge le droit de mépriser sa raison. C’est au nom des vertus que je respecte autant que vous, qu’elle condamnera mon caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de vous. — Et comment pourrais-je l’entendre ? interrompit Oswald ; quelles vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta bonté, ta tendresse ? Céleste créature ! que les femmes communes soient jugées par les règles communes ! Mais honte à celui que tu aurais aimé, et qui ne te respecterait pas autant qu’il t’adore ! Rien, dans l’univers, n’égale ton esprit ni ton cœur. À la source divine où tes sentiments sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah ! je ne puis te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je ne partirai point ; et c’est de toi qu’il faut que je reçoive la force de t’affliger ? — Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de recommander mon âme à Dieu, pour qu’il me donne la force d’entendre sonner l’heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald, avec une tendresse profonde. Je t’ai confié les secrets de ma vie : ce n’est rien que les faits ; mais les sentiments les plus intimes de mon être, tu les sais tous. Je n’ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si j’écris quelques lignes où mon âme se répande, c’est toi seul qui m’inspires, c’est à toi que j’adresse toutes mes pensées, comme mon dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile, si tu m’abandonnais ? Les beaux-arts me retracent ton image ; la musique, c’est ta voix ; le ciel, ton regard. Tout ce génie, qui jadis enflammait ma pensée, n’est plus que de l’amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence, je n’ai plus rien qu’en commun avec toi.

« Dieu puissant qui m’entendez ! dit-elle, en levant ses regards vers le ciel, Dieu ! qui n’êtes point impitoyable pour les peines du cœur, les plus nobles de toutes ! ôtez-moi la vie, quand il cessera de m’aimer, ôtez-moi le déplorable reste d’existence, qui ne me servirait plus qu’à souffrir. Il emporte avec lui ce que j’ai de plus généreux et de plus tendre ; s’il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s’éteigne. Grand Dieu ! vous ne m’avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments ; et que me resterait-il, quand j’aurais cessé de l’estimer ? car lui aussi doit m’aimer, il le doit. Je sens au fond de mon cœur une affection qui commande la sienne. Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle encore une fois, la mort, ou son amour ! » En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald, et le trouva prosterné devant elle, dans des convulsions effrayantes : l’excès de son émotion avait surpassé ses forces ; il repoussait les secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes, en lui répétant tout ce qu’il lui avait dit lui-même. Elle l’assura qu’elle le croyait, qu’elle se fiait à son retour, et qu’elle se sentait beaucoup plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil. Cependant plus il sentait approcher l’heure de sa séparation, plus il lui semblait impossible de s’y décider.

« Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n’irions-nous pas au temple avant mon départ, pour prononcer le serment d’une union éternelle ? » Corinne tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble agita son cœur ; elle se souvint qu’Oswald, en lui racontant son histoire, lui avait dit que la douleur d’une femme était toute puissante sur sa conduite ; mais qu’il avait ajouté que son sentiment se refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à cette idée, et après quelques instants de silence, elle répondit : « Il faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant, de prendre la résolution de m’épouser. Je la devrais dans ce moment milord, à l’émotion du départ, je n’en veux pas ainsi. » Oswald n’insista plus. « Au moins, dit-il, en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau, ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le conserverez, jamais une autre n’aura des droits sur mon sort ; si vous le dédaignez une fois, si vous me le renvoyez… — Cessez, cessez, interrompit Corinne, d’exprimer une inquiétude que vous ne pouvez éprouver. Ah ! ce n’est pas moi qui romprai la première l’union sacrée de nos cœurs, vous le savez bien que ce n’est pas moi, et je rougirais presque d’assurer ce qui n’est que trop certain. »

Cependant l’heure avançait : Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n’avait plus la force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans l’éloignement à travers sa fenêtre, et bientôt après la barque noire s’arrêta devant la porte. Corinne à cette vue fit un cri en reculant avec effroi, et tomba dans les bras d’Oswald, en s’écriant : « Les voilà, les voilà ! adieu, partez, c’en est fait. — Ô mon dieu ! dit lord Nelvil, ô mon père ! l’exigez-vous de moi ? » Et la serrant contre son cœur, il la couvrit de ses larmes. « Partez, lui dit-elle, partez, il le faut. — Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser seule ainsi. — Seule, hélas ! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu’à votre retour ! — Je ne puis sortir de cette chambre, s’écria lord Nelvil, non je ne le puis. » Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel, que ses regards et ses vœux appelaient la mort. « Eh bien, dit Corinne, je le donnerai ce signal ; j’irai moi-même ouvrir cette porte, mais accordez-moi quelques instants. — Oh oui ! s’écria lord Nelvil, restons encore ensemble, restons ; ces cruels combats valent encore mieux que cesser de te voir. »

On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui appelaient les gens de lord Nelvil ; ils répondirent, et l’un d’eux vint frapper à la porte de Corinne, en annonçant que tout était prêt. « Oui, tout est prêt, » répondit Corinne, et s’éloignant d’Oswald, elle alla prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce moment sa vie passée suffirait en entier à elle ; sa conscience exagéra toutes ses fautes ; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu’elle devait croire à la pitié du ciel. Enfin en se relevant elle tendit la main à lord Nelvil, et lui dit : « Partez, je le veux à présent ; et peut-être que dans un instant je ne le pourrai plus : partez, que Dieu bénisse vos pas, et qu’il me protège aussi, car j’en ai bien besoin. » Oswald se précipita encore une fois dans ses bras, et la pressant contre son cœur avec une passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au supplice, il sortit de cette chambre, où pour la dernière fois, peut-être, il avait aimé, il s’était senti aimé comme la destinée n’en offre pas un second exemple.

Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer la saisit, ses yeux étaient tellement troublés, que les objets qu’elle voyait perdaient à ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de ses regards ; elle croyait sentir que la chambre où elle était se balançait comme dans un tremblement de terre, et elle s’appuyait pour résister à ce mouvement. Pendant un quart d’heure encore elle entendit le bruit que faisaient les gens d’Oswald en achevant les préparatifs de son départ. Il était encore là dans la gondole ; elle pouvait encore le revoir, mais elle se craignait elle-même ; et lui, de son côté, était couché dans cette gondole presque sans connaissance. Enfin il partit, et dans ce moment Corinne s’élança hors de sa chambre pour le rappeler ; Thérésine l’arrêta. Une pluie terrible commençait alors ; le vent le plus violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit une vive inquiétude pour Oswald, traversant les lagunes dans ce temps affreux, et elle descendit sur le bord du canal dans le dessein de s’embarquer, et de le suivre au moins jusques à la terre ferme. Mais la nuit était si obscure qu’il n’y avait pas une seule barque. Corinne marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui séparent le canal des maisons. L’orage augmentait toujours, et sa frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard des bateliers, qui prenaient ses cris pour les cris de détresse des malheureux qui se noyaient pendant la tempête ; et néanmoins personne n’osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables.

Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta de sa part, la nouvelle qu’il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment encore ressemblait presqu’au bonheur ; et ce ne fut qu’après quelques heures que l’infortunée Corinne ressentit de nouveau l’absence, et les longues heures, et les tristes jours, et l’inquiète et dévorante peine qui devait seule l’occuper désormais.

CHAPITRE IV

Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne ; mais les motifs qui l’entraînaient triomphèrent de ce désir. C’est un pas solennel de fait dans l’amour que de l’avoir vaincu une fois : le prestige de sa toute-puissance est fini.

En approchant de l’Angleterre, tous les souvenirs de la patrie rentrèrent dans l’âme d’Oswald. L’année qu’il venait de passer en Italie n’était en relation avec aucune autre époque de sa vie ; c’était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n’avait pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence s’était composée jusqu’alors. Il se retrouvait lui-même ; et, bien que le regret d’être séparé de Corinne l’empêchât d’éprouver aucune impression de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées, que le vague enivrant des beaux-arts et de l’Italie avait fait disparaître. Dès qu’il eut mis le pied sur la terre d’Angleterre, il fut frappé de l’ordre et de l’aisance, de la richesse et de l’industrie qui s’offraient à ses regards ; les penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays où les hommes ont tant de dignité, et les femmes tant de modestie, où le bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à l’Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu’en Italie les institutions et l’état social ne rappelaient, à beaucoup d’égards, que la confusion, la faiblesse et l’ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques faisaient place dans son cœur au profond sentiment de la liberté et de la morale ; et, bien qu’il chérît toujours Corinne, il la blâmait doucement de s’être ennuyée de vivre dans une contrée qu’il trouvait si noble et si sage. Enfin, s’il avait passé d’un pays où l’imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme l’auraient vivement ramené vers l’Italie ; mais il échangeait le désir indéfini d’un bonheur romanesque contre l’orgueil des vrais biens de la vie, l’indépendance et la sécurité. Il rentrait dans l’existence qui convient aux hommes, l’action avec un but. La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et résignés dès leur naissance : l’homme veut obtenir ce qu’il souhaite : et l’habitude du courage, le sentiment de la force l’irritent contre sa destinée, s’il ne parvient pas à la diriger selon son gré.

Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d’enfance. Il entendit parler cette langue forte et serrée qui semble indiquer bien plus de sentiments encore qu’elle n’en exprime ; il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à coup quand des affections profondes triomphent de leur réserve habituelle ; il retrouva le plaisir de faire des découvertes dans les cœurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs ; enfin il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n’en sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d’aucune des impressions qu’il recevait, et comme il se rattachait plus que jamais à l’Angleterre, et se sentait beaucoup d’éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d’épouser Corinne et de se fixer en Écosse avec elle.

Il était impatient de s’embarquer pour revenir plus vite, lorsque l’ordre arriva de suspendre le départ de l’expédition dont son régiment faisait partie ; mais on annonçait en même temps que d’un jour à l’autre ce retard pourrait cesser, et l’incertitude à cet égard était telle qu’aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord Nelvil très malheureux ; il souffrait cruellement d’être séparé de Corinne, et de n’avoir ni le temps ni la liberté nécessaires pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu’il était obligé de perdre loin d’elle. Enfin il résolut d’employer ces jours d’attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la fille de lord Edgermond, et que le bruit de sa mort s’était faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l’on avait mis des insinuations très défavorables sur l’existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.

CHAPITRE V

Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion qu’il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d’années. Il sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à lady Edgermond qu’il était résolu à renoncer à sa fille ; et le mélange de ces divers sentiments l’agitait et le faisait rêver. Les lieux qu’il voyait en s’avançant vers le nord de l’Angleterre lui rappelaient toujours plus l’Écosse, et le souvenir de son père, sans cesse présent à sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son cœur. Lorsqu’il arriva chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans l’arrangement du jardin et du château ; et, comme la maîtresse de la maison n’était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le parc et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d’une admirable beauté, qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu’il ne l’eût pas vue depuis trois ans, et qu’ayant passé, dans cet intervalle, de l’enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s’approcha d’elle, la salua, et oubliant qu’il était en Angleterre, il voulut lui prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l’usage d’Italie ; la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une profonde révérence, et lui dit : « Monsieur, je vais prévenir ma mère que vous désirez la voir, » et s’éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air imposant et modeste, et de cette figure vraiment angélique.

C’était Lucile qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits étaient d’une délicatesse remarquable : sa taille était presque trop élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche ; son teint était d’une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s’y succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait de toute autre manière. Oswald, depuis qu’il voyageait dans le Midi, avait perdu l’idée d’une telle figure et d’une telle expression. Il fut saisi d’un sentiment de respect, il se reprocha vivement de l’avoir abordée avec une sorte de familiarité ; et regagnant le château, lorsqu’il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste d’une jeune fille qui ne s’est jamais éloignée de sa mère, et ne connaît de la vie que la tendresse filiale.

Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil : il l’avait vue deux fois avec son père quelques années auparavant ; mais il l’avait très peu remarquée alors ; il l’observa cette fois avec attention, pour la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait ; il le trouva vrai, à beaucoup d’égards ; mais cependant il lui sembla qu’il y avait dans les regards de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en attribuait, et il pensa qu’elle n’avait pas aussi bien que lui l’habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en annulant tout ce qu’on avait arrangé pour la faire croire morte. Il commença l’entretien en parlant de l’Italie et du plaisir qu’il y avait trouvé. « C’est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond ; mais je serais bien fâchée qu’une femme qui m’intéressât pût s’y plaire longtemps. — J’y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil, déjà blessé de cette insinuation, la femme la plus distinguée que j’aie connue en ma vie. — Cela se peut sous les rapports de l’esprit, reprit lady Edgermond ; mais un honnête homme cherche d’autres qualités que celles-là dans la compagne de sa vie. — Et il les trouve aussi, » interrompit Oswald avec chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n’était qu’indiqué de part et d’autre, mais Lucile entra et s’approcha de l’oreille de sa mère pour lui parler. « Non, ma fille, répondit tout haut lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd’hui ; il faut dîner ici avec lord Nelvil. » Lucile, à ces mots, rougit plus vivement encore que dans le jardin, puis s’assit à côté de sa mère, et prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s’occupa, sans jamais lever les yeux, ni se mêler de la conversation.

Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était vraisemblable que Lucile n’ignorait pas qu’il avait été question de leur union ; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l’effet probable de l’éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage ; mais lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les jeunes personnes : elle était d’avis que dans toutes les situations, la plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès qu’il se trouverait encore une fois seul avec elle ; mais Lucile ne s’en alla point, et lady Edgermond soutint, jusqu’au dîner, l’entretien sur divers sujets, avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous les points, et qui souvent n’étaient pas d’accord avec les siennes ; mais il sentait que s’il disait un mot à lady Edgermond qui ne fut pas dans le sens de ses idées, il lui donnerait une opinion de lui que rien ne pourrait effacer, et il hésitait à ce premier pas, tout à fait irréparable auprès d’une personne qui n’admettait point de nuances ni d’exceptions, et jugeait tout par des règles générales et positives.

On annonça que le dîner était servi. Lucile s’approcha de sa mère pour lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait avec une grande difficulté. « J’ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie très douloureuse, et peut-être mortelle. » Lucile pâlit à ces mots. Lady Edgermond le remarqua et reprit avec douceur : « Les soins de ma fille, néanmoins, m’ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront peut-être encore longtemps. » Lucile baissa la tête pour que son attendrissement ne fut pas observé. Quand elle la releva, ses yeux étaient encore humides de pleurs ; mais elle n’avait pas osé seulement prendre la main de sa mère ; tout s’était passé dans le fond de son cœur, et elle n’avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu’elle éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve, par cette contrainte ; et son imagination, naguères ébranlée par l’éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de l’innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage modeste qui reposait délicieusement les regards.

Pendant le dîner, Lucile voulant épargner les moindres fatigues à sa mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le son de sa voix seulement quand elle lui offrait les différents mets ; mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent révéler toute une âme. « Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie de Corinne qui dépasse tout ce que l’imagination peut désirer, ou ces voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque homme de supposer les vertus et les sentiments qu’il souhaite. » Lady Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les suivre ; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l’habitude de sortir au dessert, qu’elle lui dit de rester à table, jusque à ce qu’elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon, et lord Nelvil les rejoignit un quart d’heure après. La soirée se passa sans qu’il pût être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il ne savait ce qu’il devait faire, et il allait partir pour la ville voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond, lorsqu’elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout de suite, sans y attacher aucune importance ; et néanmoins il se repentit ensuite de l’avoir fait, parce qu’il crut remarquer dans les regards de lady Edgermond qu’elle considérait ce consentement comme une raison de croire qu’il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu’elle désigna pour la matinée du jour suivant.

Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s’offrit pour l’aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis elle dit : « Je le veux bien. » Lucile lui remit le bras de sa mère et lui dit à voix très basse, dans la crainte que sa mère ne l’entendît : « Milord, marchez doucement. » Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en secret. C’est ainsi qu’une parole sensible aurait pu lui être adressée par cette figure angélique qui ne semblait pas faite pour les affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet instant fût une offense pour Corinne ; il lui sembla que c’était seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans la grande salle d’en bas. La plupart d’entre eux étaient infirmes et vieux ; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce qu’il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à genoux, excepté lady Edgermond que sa maladie en empêchait, mais qui joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.

Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c’était elle qui était chargée de la lecture. Ce fut d’abord un chapitre de l’Évangile, et puis une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était composée par lady Edgermond ; et il y avait dans les expressions une sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de sa fille qui les lisait ; mais cette sévérité même augmenta l’effet des dernières paroles que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, pour la patrie, il y avait : « Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu ! que la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas conforme à ses devoirs ; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes au nom des vertus de son unique enfant ! » Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en présence d’Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes tombèrent de ses yeux avant qu’elle en eût fini la lecture et qu’elle pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les regards. Mais Oswald les avait vus couler ; et un attendrissement mêlé de respect remplissait son cœur ; il contemplait cet air de jeunesse qui tenait de si près à l’enfance, ce regard qui semblait conserver encore le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait l’image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages du monde, et son âme fut pénétrée de l’émotion la plus pure. La mère de Lucile aussi méritait le respect et l’obtenait ; c’était une personne plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son esprit devaient être attribuées plutôt à l’extrême rigueur de ses principes qu’à un défaut d’intelligence naturelle ; et au milieu de tous les liens qu’elle s’était imposés, de toute sa roideur acquise et naturelle, il y avait une passion pour sa fille d’autant plus profonde que l’âpreté de son caractère venait d’une sensibilité réprimée, et donnait une nouvelle force à l’unique affection qu’elle n’avait pas étouffée.

À dix heures du soir le plus profond silence régnait dans la maison. Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer. Il ne s’avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur son cœur. Peut-être cela n’était-il pas même encore vrai ; mais, bien que Corinne enchantât l’imagination de mille manières, il y avait pourtant un genre d’idées, un son musical, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui ne s’accordait qu’avec Lucile. Les images du bonheur domestique s’unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland qu’au char triomphant de Corinne : enfin Oswald ne pouvait se dissimuler que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui ; mais il aimait Corinne, mais il en était aimé : il avait fait serment de ne jamais former d’autres liens, c’en était assez pour persister dans le dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu’il voulait épouser Corinne. Il s’endormit en pensant à l’Italie ; et néanmoins, pendant son sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la forme d’un ange : il se réveilla, et voulut écarter ce songe ; mais le même songe revint encore, et, la dernière fois qu’il s’offrit à lui, cette figure parut s’envoler ; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois de ne pouvoir retenir l’objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour commençait alors à paraître ; Oswald descendit pour se promener.

CHAPITRE VI

Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne n’était encore éveillé dans la maison. Il se trompait : Lucile dessinait sur le balcon. Ses cheveux, qu’elle n’avait point encore rattaches, étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant, comme par une apparition surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d’être troublé à ce point par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon. Il salua Lucile ; mais il ne pût être remarqué, car elle ne détournait pas les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors souhaité, plus que jamais, de voir Corinne, pour qu’elle dissipât les impressions vagues qu’il ne pouvait s’expliquer : Lucile lui plaisait comme le mystère, comme l’inconnu ; il aurait désiré que l’éclat du génie de Corinne fit disparaître cette image légère qui prenait successivement toutes les formes à ses yeux.

Il revint au salon, et il y trouva Lucile qui plaçait le dessin qu’elle venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de sa mère. Oswald vit ce dessin ; ce n’était qu’une rose blanche sur sa tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. « Vous savez donc peindre, dit Oswald à Lucile. — Non, milord, je ne sais absolument qu’imiter les fleurs, et encore les plus faciles de toutes : il n’y a pas de maître ici, et le peu que j’ai appris, je le dois à une sœur qui m’a donné des leçons. » En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit beaucoup et lui dit : « Et cette sœur qu’est-elle devenue ? — Elle ne vit plus, reprit Lucile ; mais je la regretterai toujours. » Oswald comprit que Lucile était trompée, comme le reste du monde, sur le sort de sa sœur ; mais ce mot, je la regretterai toujours, lui parut révéler un aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer, s’apercevant tout à coup qu’elle était seule avec lord Nelvil, lorsque lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de ce qu’il n’avait pas remarqué, c’est que Lucile avait fait quelque chose de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui quelques minutes sans sa mère ; et il en fut touché, comme il l’aurait été d’un témoignage d’intérêt très marquant donné par une autre.

Lady Edgermond s’assit, et renvoya ses gens qui l’avaient soutenue jusques à son fauteuil. Elle était fort pâle, et ses lèvres tremblaient en offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation ; et l’embarras qu’il éprouvait lui-même s’en accrut ; cependant, animé par le désir de rendre service à celle qu’il aimait, il commença l’entretien. « Madame, dit-il à lady Edgermond, j’ai beaucoup vu en Italie une femme qui vous intéresse particulièrement. — Je ne le crois pas, répondit lady Edgermond avec sécheresse, car personne ne m’intéresse dans ce pays-là. — J’imaginais cependant, continua lord Nelvil, que la fille de votre époux avait des droits sur votre affection. — Si la fille de mon époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses devoirs, comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du mal, mais je serais bien aise de n’en jamais entendre parler. — Et si cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur, était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours ? — Également, reprit lady Edgermond, je ne fais aucun cas des talents qui détournent une femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des artistes enfin pour amuser le monde ; mais pour des femmes de notre rang, la seule destinée convenable, c’est de se consacrer à son époux et de bien élever ses enfants. — Quoi ! reprit lord Nelvil, ces talents qui viennent de l’âme, et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé, sans le cœur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la plus touchante, au cœur le plus généreux, vous les blâmeriez, parce qu’ils étendent la pensée, parce qu’ils donnent à la vertu même un empire plus vaste, une influence plus générale. — À la vertu ? reprit lady Edgermond avec un sourire amer ; je ne sais pas bien ce que vous entendez par ce mot ainsi appliqué. La vertu d’une personne qui s’est enfuie de la maison paternelle, la vertu d’une personne qui s’est établie en Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages, pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore pour les autres, que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le propre nom de son père…… — Madame, interrompit Oswald, c’est un sacrifice généreux qu’elle a fait à vos désirs, à votre fille ; elle a craint de vous nuire en conservant votre nom… — Elle l’a craint, s’écria lady Edgermond, elle sentait donc qu’elle le déshonorait. — C’en est trop, interrompit Oswald avec violence, Corinne Edgermond sera bientôt lady Nelvil ; et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de reconnaître en elle la fille de votre époux ! Vous confondez dans les règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l’a jamais été ; un ange d’esprit et de bonté ; un génie admirable, et néanmoins un caractère sensible et timide ; une imagination sublime, une générosité sans bornes, une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu’une supériorité si étonnante ne s’accorde pas toujours avec la vie commune, mais qui possède une âme si belle, qu’elle est au-dessus de ses fautes, et qu’une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle honore celui qu’elle choisit pour son protecteur, plus que ne pourrait le faire la reine du monde en se désignant un époux. — Vous pourrez peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit, mais il n’y a rien dans tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je n’entends par moralité que l’exacte observation des règles établies : hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent tout au plus de la pitié. — Le monde eut été bien aride, madame, répondit Oswald, si l’on n’avait jamais conçu ni le génie, ni l’enthousiasme, et qu’on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone. Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille miss Edgermond, lorsqu’elle sera lady Nelvil. — Encore moins, reprit lady Edgermond ; car je dois à la mémoire de votre père d’empêcher, si je le puis, l’union la plus funeste. — Comment, mon père ? dit Oswald, que ce nom troublait toujours. — Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu’il refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu’elle n’avait encore fait aucune faute, lorsqu’il prévoyait seulement, avec la sagacité parfaite qui le caractérisait, ce qu’elle serait un jour ? — Quoi ! vous savez… — La lettre de votre père à milord Edgermond, sur ce sujet, est entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady Edgermond ; je la lui ai remise, quand j’ai su vos relations avec Corinne en Italie, afin qu’il vous la fît lire à votre retour ; il ne me convenait pas de m’en charger. »

Oswald se tut quelques instants, puis il reprit : « Ce que je vous demande, madame, c’est ce qui est juste, c’est ce que vous vous devez à vous-même : détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu’elle est, pour la fille de lord Edgermond. — Je ne veux contribuer en aucune manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie ; et si l’existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui peut être cause que vous ne l’épousiez point, Dieu et votre père me préservent d’éloigner cet obstacle ! — Madame, répondit lord Nelvil, le malheur de Corinne serait un lien de plus entre elle et moi. — Eh bien, » reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s’était jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu’elle éprouvait en perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d’égards, « eh bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux ; car elle aussi le sera : ce pays lui est odieux ; elle ne peut se plier à nos mœurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si difficile. Vous la verrez s’ennuyer dans ce pays, désirer de retourner en Italie ; elle vous y entraînera : vous quitterez vos amis, votre patrie, celle de votre père, pour une étrangère aimable, j’y consens, mais qui vous oublierait si vous le vouliez, car il n’y a rien de plus mobile que ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce que vous appelez les femmes médiocres, c’est-à-dire celles qui ne vivent que pour leur époux et leurs enfants. » La violence du mouvement qui avait fait parler ainsi lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la contrainte, ne s’était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de parler elle se trouva mal. Oswald la voyant dans cet état sonna vivement pour appeler du secours.

Lucile arriva très effrayée, s’empressa de soulager sa mère, et jeta seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire : Est-ce vous qui avez fait mal à ma mère ? Ce regard attendrit profondément lord Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer l’intérêt qu’elle lui inspirait ; mais elle le repoussa avec froideur, et rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de fierté pour sa fille, et trahi le désir qu’elle avait eu de lui donner lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s’éloigner, et dit : « Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de l’espèce d’engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si jeune quelle n’a pu s’attacher au projet que nous avions formé, votre père et moi. Mais il est plus convenable cependant, ce projet étant changé, que vous ne reveniez pas chez moi, tant que ma fille ne sera pas mariée. — Je me bornerai donc, reprit Oswald en s’inclinant devant elle, à vous écrire pour traiter avec vous du sort d’une personne que je n’abandonnerai jamais. — Vous en êtes le maître, » répondit lady Edgermond avec une voix étouffée ; – et lord Nelvil partit.

En passant à cheval dans l’avenue, il aperçut de loin, dans le bois, l’élégante figure de Lucile. Il ralentit les pas de son cheval pour la voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant un pavillon à l’extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait dans ce pavillon : il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et remarqua dans un autre endroit, d’où l’on pouvait apercevoir tout le grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d’un des arbres placés près du pavillon. Il s’arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n’y aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s’il avait bien deviné, il partit ; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de l’éclair, comme s’il avait laissé tomber quelque chose sur la route. Alors il vit Lucile sur le bord du chemin, et la salua respectueusement. Lucile baissa son voile avec précipitation et s’enfonça dans le bois, ne réfléchissant pas que se cacher ainsi, c’était avouer le motif qui l’avait amenée : la pauvre enfant n’avait rien éprouvé de si vif, ni de si coupable en sa vie, que le sentiment qui l’avait conduite à désirer de voir passer lord Nelvil ; et loin de penser à le saluer tout simplement, elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald comprit tous ces mouvements, et se sentit doucement flatté par cet innocent intérêt si timidement et si sincèrement exprimé. « Personne, pensait-il, ne pouvait être plus vraie que Corinne, mais personne aussi ne connaissait mieux elle-même et les autres : il faudrait apprendre à Lucile, et l’amour qu’elle éprouverait et celui qu’elle inspirerait. Mais ce charme d’un jour peut-il suffire à la vie ? Et puisque cette aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu’il faut enfin pénétrer dans son âme, et savoir ce que l’on sent, la candeur qui survit, à cette découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède ? »

Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile : mais cette comparaison n’était encore, du moins il le croyait, qu’un simple amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu’elle pût jamais l’occuper davantage.

CHAPITRE VII

Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le sentiment qu’il conservait pour Corinne, tout fit place à l’émotion qu’il ressentit à l’aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son père : il se reprochait les distractions auxquelles il s’était livré depuis une année, il craignait de n’être plus digne d’entrer dans la demeure qu’il eût voulu n’avoir jamais quittée. Hélas ! après la perte de ce qu’on aimait le plus au monde comment être content de soi-même, si l’on n’est pas resté dans la plus profonde retraite ? Il suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne sont plus. C’est en vain que leur souvenir habite au fond du cœur ; on se prête à cette activité des vivants, qui écarte l’idée de la mort, ou comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, l’existence telle qu’elle est s’empare de nouveau des âmes les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C’est une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se distraire ; et, bien que la Providence ait voulu que l’homme fût ainsi, pour qu’il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords d’en être capable, et il semble qu’une voix touchante et résignée nous dise : Vous que j’aimais, m’avez-vous donc oublié ?

Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure ; il n’éprouva pas en y revenant alors le même désespoir que la première fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait accoutumé tout le monde à la perte de celui qu’il pleurait : les domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son père ; chacun était rentré dans ses occupations habituelles ; on avait serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer celle des pères. Oswald alla s’enfermer dans la chambre de son père, où il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place : mais qu’était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le cœur de père qui palpitait en revoyant son fils ? Lord Nelvil resta plongé dans des méditations profondes. « Ô destinée humaine, s’écria-t-il, le visage baigné de pleurs, que voulez-vous de nous ! Tant de vie pour périr, tant de pensées pour que tout cesse ! Non, non, il m’entend, mon unique ami ; il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles s’attendent. Ô mon père ! ô mon Dieu ! guidez-moi dans la vie. Elles ne connaissent ni les indécisions, ni les repentirs, ces âmes de fer qui semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature physique ; mais les êtres composés d’imagination, de sensibilité, de conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s’égarer ? Ils cherchent le devoir pour guide ; et le devoir lui-même s’obscurcit à leurs regards, si la divinité ne le révèle pas au fond du cœur. »

Le soir, Oswald alla se promener dans l’allée favorite de son père ; il suivit son image à travers les arbres. Hélas ! qui n’a pas espéré quelquefois, dans l’ardeur de ses prières, qu’une ombre chérie nous apparaîtrait, qu’un miracle enfin s’obtiendrait à force d’aimer ? Vaine espérance ! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des incertitudes, vous n’occupez point le vulgaire ! Mais plus la pensée s’ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la réflexion. Pendant qu’Oswald s’y livrait tout entier, il entendit une voiture dans l’avenue, et il en descendit un vieillard qui s’avança lentement vers lui : cet aspect d’un vieillard, à cette heure et dans ce lieu, l’émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l’ancien ami de son père, et le reçut avec une émotion qu’il n’eût jamais ressentie pour lui dans aucun autre moment.

CHAPITRE VIII

M. Dickson n’égalait en rien le père d’Oswald : il n’avait ni son esprit ni son caractère ; mais au moment de sa mort il était auprès de lui, et, né la même année, on eût dit qu’il restait encore quelques jours en arrière pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le bras pour monter l’escalier ; il sentait quelque charme dans ces soins donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu’il pût trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne tarda pas à lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il blâma fortement sa liaison avec Corinne, mais ses faibles arguments auraient eu sur l’esprit d’Oswald bien moins d’ascendant encore que ceux de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond, lorsqu’il voulut rompre le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond. Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791, pendant le premier voyage d’Oswald en France. Il la lut en tremblant.

LETTRE DU PÈRE D’OSWALD À LORD EDGERMOND.

« Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans les projets d’union entre nos deux familles ? Mon fils a dix-huit mois de moins que votre fille aînée ; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre seconde fille, qui est plus jeune que sa sœur de douze années. Je pourrais m’en tenir à ce motif ; mais comme je savais l’âge de miss Edgermond quand je vous l’ai demandée pour Oswald, je croirais manquer à la confiance de l’amitié, si je ne vous disais pas quelles sont les raisons qui me font désirer que ce mariage n’ait pas lieu. Nous sommes liés depuis vingt ans ; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos enfants, d’autant plus qu’ils sont assez jeunes pour pouvoir être encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante ; mais il me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantait et subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l’idée que cette comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n’a reçu de vous, n’a trouvé dans son cœur que les principes et les sentiments les plus purs ; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle a plus de talents encore que d’amour-propre ; mais des talents si rares doivent nécessairement exciter le désir de les développer ; et je ne sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d’esprit, à cette impétuosité d’imagination, à ce caractère ardent enfin qui se fait sentir dans toutes ses paroles ; elle entraînerait nécessairement mon fils hors de l’Angleterre ; car une telle femme ne peut y être heureuse ; et l’Italie seule lui convient.

« Il lui faut cette existence indépendante qui n’est soumise qu’à la fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre heureuse patrie doit être Anglais avant tout : il faut qu’il remplisse ses devoirs de citoyen, puisqu’il a le bonheur de l’être ; et dans les pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions honorables d’agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans l’ombre. Comment voulez-vous qu’une personne aussi distinguée que votre fille se contente d’un tel sort ? Croyez-moi, mariez-la en Italie : sa religion, ses goûts et ses talents l’y appellent. Si mon fils épousait miss Edgermond, il l’aimerait sûrement beaucoup, car il est impossible d’être plus séduisante, et il essaierait alors, pour lui plaire, d’introduire dans sa maison les coutumes étrangères. Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le voulez, qui nous unissent entre nous et font de notre nation un corps, une association libre mais indissoluble, qui ne peut périr qu’avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en Angleterre, en voyant que sa femme n’y serait pas heureuse. Il a, je le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité ; il irait donc s’établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me ferait mourir de douleur. Ce n’est pas seulement parce qu’elle me priverait de mon fils, c’est parce qu’elle lui ravirait l’honneur de servir son pays.

Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie oisive au sein des plaisirs de l’Italie ! Un Écossais sigisbée de sa femme, s’il ne l’est pas de celle d’un autre ! Inutile à sa famille, dont il n’est plus ni le guide ni l’appui ! Tel que je connais Oswald, votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m’applaudis donc de ce que son séjour actuel en France lui a évité l’occasion de voir miss Edgermond ; et j’ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre liaison assez ancienne, assez sacrée pour attendre de vous cette marque d’affection. Dites à mon fils, s’il le fallait, mes volontés à cet égard ; je suis sûr qu’il les respectera, et plus encore si j’avais cessé de vivre.

« Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l’union d’Oswald avec Lucile. Quoiqu’elle soit bien enfant, j’ai démêlé dans ses traits, dans l’expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment anglaise qui fera le bonheur de mon fils : si je ne vis pas assez pour être témoin de cette union, je m’en réjouirai dans le ciel ; quand nous y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos prières protégeront encore nos enfants.

« Tout à vous. »

« NELVIL. »

Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé miss Edgermond, quoiqu’il fût loin, disait-il, de pouvoir s’imaginer encore la conduite condamnable qu’elle a tenue depuis. Il prononça, au nom du père d’Oswald, qu’un tel mariage serait une offense mortelle à sa mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France, un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n’avait trouvé de consolations que chez lady Edgermond où il avait passé tout un été, et qu’il s’était occupé de l’éducation de Lucile qui lui plaisait singulièrement. Enfin sans art, mais aussi sans ménagement, M. Dickson attaqua le cœur d’Oswald par les endroits les plus sensibles.

C’était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de Corinne absente, et n’ayant pour se défendre que ses lettres qui la rappelaient de temps en temps au souvenir d’Oswald. Elle avait à combattre la nature des choses, l’influence de la patrie, le souvenir d’un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et de la route commune, et le charme naissant d’une jeune fille qui semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la vie domestique.

LIVRE DIX-SEPTIÈME

CORINNE EN ÉCOSSE

CHAPITRE PREMIER

Corinne, pendant ce temps, s’était établie près de Venise dans une campagne sur le bord de la Brenta ; elle voulait rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d’ailleurs elle se croyait là plus près qu’à Rome des lettres d’Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir ; et s’il avait essayé de la détacher d’Oswald, s’il lui avait dit ce qui se dit, c’est que l’absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard : elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n’est pas une chose facile que de vivre seule, quand l’âme est ardente et la situation malheureuse. Les occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l’esprit, et lorsqu’on est agité par l’inquiétude, une distraction forcée, quelque importune qu’elle put être, vaudrait mieux que la continuité de la même impression. Si l’on peut deviner comment on arrive à la folie, c’est sûrement lorsqu’une seule pensée s’empare de l’esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d’ailleurs une personne d’une imagination si vive, qu’elle se consumait elle-même quand ses facultés n’avaient plus d’aliment au dehors.

Quelle vie succédait à celle qu’elle venait de mener pendant près d’une année ! Oswald était auprès d’elle presque tout le jour ; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles ; son esprit excitait celui de Corinne. Ce qu’il y avait d’analogie, ce qu’il y avait de différence entre eux, animait également leur entretien ; enfin Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux et si constamment occupé d’elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, Oswald prenait sa main, il la serrait contre son cœur, et le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans l’âme de Corinne. Maintenant rien que d’aride au dehors, rien que de sombre au fond du cœur, elle n’avait d’autre événement, d’autre variété dans sa vie que les lettres d’Oswald, et l’irrégularité de la poste pendant l’hiver excitait chaque jour en elle le tourment de l’attente, et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids des larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise, elle était parvenue à la distinguer à une très grande distance, et le cœur lui battait avec une affreuse violence dès qu’elle l’apercevait. Le messager descendait de la gondole, quelquefois il disait : Madame, il n’y a point de lettres, et continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien n’était si simple que de n’avoir point de lettres. Une autre fois il lui disait : Oui Madame, il y en a. Elle les parcourait toutes d’une main tremblante, et l’écriture d’Oswald ne s’offrait point à ses regards ; alors le reste du jour était affreux ; la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.

Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu’elle souffrait : il lui sembla qu’il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres : car, au lieu d’exprimer ses propres inquiétudes, il s’occupait à dissiper celles de son amie.

Ces nuances n’échappèrent pas à la triste Corinne, qui étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d’Oswald, et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.

Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait la force de son esprit. Elle devenait superstitieuse et s’occupait des présages continuels qu’on peut tirer de chaque événement, quand on est toujours poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte d’horreur pour tous les objets qu’elle voyait en allant et en revenant : ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à ses yeux sous d’horribles traits.

Une fois, en entrant à l’église de Saint-Marc, elle se rappela qu’en arrivant à Venise l’idée lui était venue que peut-être, avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l’y prendrait pour son épouse, à la face du ciel : alors elle se livra tout entière à cette illusion. Elle le vit entrer sous ces portiques, s’approcher de l’autel, et promettre à Dieu, d’aimer toujours Corinne. Elle pensa qu’elle se mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L’orgue qui se faisait entendre dans l’église, les flambeaux qui l’éclairaient, animaient sa vision ; et, pour un moment, elle ne sentit plus le vide cruel de l’absence, mais cet attendrissement qui remplit l’âme, et fait entendre au fond du cœur la voix de ce qu’on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa l’attention de Corinne, et comme elle se retournait, elle aperçut un cercueil qu’on apportait dans l’église. À cet aspect elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, elle fut convaincue par l’imagination que son sentiment pour Oswald serait la cause de sa mort.

CHAPITRE II

Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes. Déchirer le cœur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père, c’était une alternative si cruelle, qu’il invoqua mille fois la mort pour y échapper ; enfin il fit encore ce qu’il avait fait tant de fois, il recula l’instant de la décision, et se dit qu’il irait en Italie, pour rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu’il devait prendre. Il croyait que son devoir l’obligeait à ne pas épouser Corinne ; il était libre de ne jamais s’unir à Lucile. Mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec son amie ? Fallait-il lui sacrifier son pays ou l’entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort ? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise, si, de mois en mois, on n’avait pas répandu le bruit que son régiment allait être embarqué ; il serait parti pour apprendre à Corinne ce qu’il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.

Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son âme ; mais il ne pouvait plus s’exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les obstacles qu’il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître, parce qu’il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas l’aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient ses lettres plus courtes ; il les remplissait de sujets étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs ; enfin, une autre que Corinne eut été certaine de ce qui se passait dans le cœur d’Oswald ; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et plus crédule. Il semble que, dans cet état on ne puisse rien voir que d’une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l’on se fait illusion sur ce qui est clair : car l’on est révolté de l’idée que l’on souffre à ce point, sans que rien d’extraordinaire en soit la cause, et qu’un tel désespoir est produit par des circonstances très simples.

Oswald était très malheureux, et de sa situation personnelle et de la peine qu’il devait causer à celle qu’il aimait ; et ses lettres exprimaient de l’irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu’il éprouvait, comme si elle n’eût pas été mille fois plus à plaindre que lui ; enfin il bouleversait entièrement l’âme de son amie. Elle n’était plus maîtresse d’elle-même : son esprit se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les plus funestes ; le jour elles ne se dissipaient pas, et l’infortunée Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu’elle avait connu si généreux et si tendre : elle ressentait un désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. « Que je l’entende ! s’écriait-elle ; qu’il me dise que c’est lui qui peut déchirer ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si vivement son cœur ; qu’il me le dise, et je me soumettrai à la destinée. Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n’est pas Oswald, non, ce n’est pas Oswald qui m’écrit. On m’a calomniée près de lui ; enfin il y a quelque perfidie, quand il y a tant de malheur. »

Un jour, Corinne prit la résolution d’aller en Écosse, si toutefois l’on peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de situation à tout prix ; elle n’osait écrire à personne qu’elle partait, elle n’avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se flattait toujours d’obtenir, de sa propre raison, de rester. Seulement elle soulageait son imagination par le projet d’un voyage, par une pensée différente de celle de la veille, par un peu d’avenir mis à la place des regrets. Elle était incapable d’aucune occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu’un tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur ; les tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu’une heure était passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l’heure changeât de nom, puisqu’elle n’amenait rien de nouveau qu’une nuit sans sommeil, suivie d’un jour plus douloureux encore.

Un soir qu’elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la voir : elle la reçut, parce qu’on lui dit que cette femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte d’un voile, pour dérober, s’il était possible, sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme ainsi maltraitée par la nature se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement et avec une sécurité touchante des secours pour les pauvres ; Corinne lui donna beaucoup d’argent, en lui faisant promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme qui s’était résignée à son sort regardait avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. « Mon Dieu ! madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous fussiez aussi calme que moi. » Quel mot adressé par une femme, dans cet état, à la plus brillante personne d’Italie, qui succombait au désespoir !

Ah ! la puissance d’aimer est trop grande, elle l’est trop dans les âmes ardentes ! Qu’elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d’amour dont les habitants de la terre ne sont pas dignes ! Mais le temps n’en était pas encore venu pour Corinne ; il lui fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur ; elle priait, mais elle n’était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire qu’elle avait acquise, lui donnaient encore trop d’intérêt pour elle-même. Ce n’est qu’en se détachant de tout dans ce monde qu’on peut renoncer à ce qu’on aime ; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps un désert, sans que le feu qui l’a dévastée soit éteint.

Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre d’Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s’embarquer dans six semaines, et qu’il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise, parce qu’un colonel qui s’éloignerait dans un pareil moment se perdrait de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d’arriver en Angleterre avant que lord Nelvil s’éloignât d’Europe, et peut-être pour toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre Corinne, car elle n’ignorait pas tout ce qu’il y avait d’inconsidéré dans sa démarche : elle se jugeait plus sévèrement que personne ; mais quelle femme aurait le droit de jeter la première pierre à l’infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n’en espère aucune jouissance, mais fuit d’un malheur à l’autre, comme si des fantômes effrayants la poursuivaient de toutes parts ?

Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte : « Adieu, mon fidèle protecteur ; adieu, mes amis de Rome ; adieu, vous tous avec qui j’ai passé des jours si doux et si faciles. C’en est fait, la destinée m’a frappée ; je sens en moi sa blessure mortelle : je me débats encore ; mais je succomberai. Il faut que je le revoie, croyez-moi, je ne suis pas responsable de moi-même, il y a dans mon sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant j’approche du terme où tout finira pour moi ; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire, après viendra la pénitence et la mort. Bizarre confusion du cœur humain ! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si passionnée, j’aperçois cependant les ombres du déclin dans l’éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit : « Infortunée, encore ces jours d’agitation et d’amour, et je t’attends dans le repos éternel. » Ô mon Dieu ! accordez-moi la présence d’Oswald encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s’est comme obscurci par mon désespoir. Mais n’avait-il pas quelque chose de divin dans le regard ? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu’un air brillant et pur annonçait son approche ? Mon ami, vous l’avez vu se placer près de moi, m’entourer de ses soins, me protéger par le respect qu’il inspirait pour son choix. Ah ! comment exister sans lui ? Pardonnez mon ingratitude. Dois-je reconnaître ainsi la constante et noble affection que vous m’avez toujours témoignée ? Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais pour insensée, si je n’avais pas le triste don d’observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu ! »

CHAPITRE III

Combien elle est malheureuse la femme délicate et sensible qui commet une grande imprudence, qui la commet pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n’ayant qu’elle-même pour soutien de ce qu’elle fait ! Si elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à celui qu’elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de se dévouer ! il y a dans l’âme tant de délices quand on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur qui déchire un cœur ami du nôtre ! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver sans être attendue, rougir d’abord, devant ce qu’on aime, de la preuve même d’amour qu’on lui donne ; risquer tout parce qu’on le veut, et non parce qu’un autre vous le demande, quel pénible sentiment ! quelle humiliation digne pourtant de pitié ! car tout ce qui vient d’aimer en mérite. Que serait-ce si l’on compromettait ainsi l’existence des autres, si l’on manquait à des devoirs envers des liens sacrés ? Mais Corinne était libre ; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n’y avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, et son funeste amour ne perdait qu’elle-même.

En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s’intéressa d’abord à elle, et s’empressa, ainsi que sa femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu’il devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui annoncer qu’elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point écrit son départ ; et son embarras était tel à cet égard, que depuis un mois Oswald n’avait point reçu de ses lettres. Il commençait à s’en inquiéter vivement : il l’accusait de légèreté, comme s’il avait eu le droit de s’en plaindre. En arrivant à Londres, il alla d’abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres d’Italie ; on lui dit qu’il n’y en avait point. Il sortit, et comme il réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond qu’il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. « Je n’en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur. — Oh ! je le crois bien, reprit M. Edgermond ces Italiennes oublient toujours les étrangers dès qu’elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de cela, et il ne faut pas s’en affliger, elles seraient trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d’imagination. Il faut bien qu’il reste quelque avantage à nos femmes. » Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour habituel ; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse le cœur d’Oswald. « J’ai tort, se disait-il à lui-même, j’ai tort de vouloir qu’elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu’on a aimé, c’est flétrir le passé au moins autant que l’avenir. »

Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s’était résolu à ne point épouser Corinne ; mais il avait aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l’impression trop vive qu’elle avait faite sur lui, et se disait qu’étant condamné à faire tant de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de cœur qu’aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d’écrire à Lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations, relativement à l’existence de Corinne ; mais elle refusa constamment de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit par ses entretiens avec M. Dickson, l’ami de lady Edgermond, que le seul moyen d’obtenir d’elle ce qu’il désirait serait d’épouser sa fille ; car elle pensait que Corinne pouvait nuire au mariage de sa sœur, si elle reprenait son vrai nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore de l’intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil ; la destinée lui avait jusqu’alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle n’avait été plus digne de lord Nelvil, que dans le moment même où le sort la séparait de lui. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les mœurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu’elle voyait dans la famille qui l’avait reçue, n’étaient distinguées d’aucune manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d’esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, l’ennui d’une petite ville de province lui avaient fait une cruelle illusion sur tout ce qu’il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait renoncé, et elle s’y rattachait dans une circonstance où, pour son bonheur du moins, il n’était peut-être plus à désirer qu’elle éprouvât ce sentiment.

CHAPITRE IV

Un soir la famille qui comblait Corinne de marques d’amitié et d’intérêt, la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans Isabelle ou le fatal Mariage, l’une des pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s’y refusa longtemps. Mais enfin se rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité de l’entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d’où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres, mais elle craignait d’être aperçue par un Anglais qui l’aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l’actrice captivèrent tellement l’attention de Corinne que, pendant les premiers actes, ses yeux, ne se détournèrent pas du théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu’aucune autre à remuer l’âme, quand un beau talent en fait sentir la force et l’originalité. Il y a moins d’art, moins de convenu qu’en France ; l’impression qu’elle produit est plus immédiate ; le désespoir véritable s’exprimerait ainsi ; et la nature des pièces et le genre de la versification, plaçant l’art dramatique à moins de distance de la vie réelle, l’effet qu’il produit est plus déchirant. Il faut d’autant plus de génie pour être un grand acteur en France, qu’il y a fort peu de liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent d’espace[15]. Mais en Angleterre on peut tout risquer, si la nature l’inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. L’actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre terre. Il n’y a rien qui ne puisse être admirable, quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de l’âme, et domine celui qui la ressent plus encore que celui qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer la tragédie ; mais l’expression de la douleur s’entend d’un bout du monde à l’autre ; et, depuis le sauvage jusqu’au roi, il y a quelque chose de semblable dans tous les hommes, alors qu’ils sont vraiment malheureux.

Dans l’intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille ; car elle ne douta pas que ce ne fut Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La mort d’un parent très riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. Lucile s’était plus parée qu’à l’ordinaire en venant au spectacle ; et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il n’avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement surprise en la voyant : il lui parut impossible qu’Oswald pût résister à la séduction d’une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, et se trouva tellement inférieure ; elle s’exagéra tellement, s’il était possible de se l’exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps de la vie, qu’elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, par l’esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces prodiguées par la nature elle-même.

Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne ! elle revoyait, pour la première fois, ces traits qui l’avaient tant occupée ; ce visage qu’elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu’il n’en fût jamais effacé ; elle le revoyait, et c’était lorsque Lucile occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de Corinne ; mais si ses yeux s’étaient dirigés par hasard sur elle, l’infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la considérer. Corinne alors respira plus à l’aise, et se flatta qu’un simple mouvement de curiosité avait attiré l’attention d’Oswald sur Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de pleurs, qu’elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d’intérêt encore que la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s’étant échappée des mains des femmes qui veulent l’empêcher de se tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l’inutilité de leurs efforts. Ce rire du désespoir, est l’effet le plus difficile et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire ; il émeut bien plus que les larmes : cette amère ironie du malheur est son expression la plus déchirante. Qu’elle est terrible la souffrance du cœur, quand elle inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l’aspect de son propre sang, le contentement féroce d’un sauvage ennemi qui se serait vengé !

Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie que sa mère s’en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté : Oswald se leva comme s’il voulait aller vers elle ; mais bientôt après il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second mouvement ; mais elle se dit en soupirant : « Lucile ma sœur, qui m’était si chère autrefois, est jeune et sensible, dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, sans que celui qu’elle aimerait lui fit aucun sacrifice ? » La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de s’en aller, de peur d’être reconnue, et elle se mit derrière une petite ouverture de sa loge d’où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l’on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de sa fille et les égards qu’on leur témoignait ; mais elles ne connaissaient personne, et nul homme par conséquent n’osait les aborder. Lord Nelvil voyant leur embarras se hâta de s’approcher d’elles. Il offrit un bras à Lady Edgermond et l’autre à Lucile, qui le prit timidement en baissant la tête et rougissant à l’excès. Ils passèrent ainsi devant Corinne : Oswald n’imaginait pas que sa pauvre amie fut témoin d’un spectacle si douloureux pour elle ; car il avait une légère nuance d’orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d’Angleterre à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.

CHAPITRE V

Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu’elle lui dirait pour la motiver ; car à chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois que c’était un étranger qu’elle allait revoir, un étranger qu’elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et elle apprit qu’il était chez lady Edgermond : le jour suivant, la même réponse lui fut rapportée ; mais on lui dit aussi que lady Edgermond était malade, et qu’elle repartirait pour sa terre dès qu’elle serait guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil qu’elle était en Angleterre ; mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d’Oswald. Un inexprimable serrement de cœur l’oppressait ; et retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant, quand elle se persuadait qu’Oswald allait chez lady Edgermond dans l’intention d’épouser sa fille.

Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu’il la conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, qui était mort dans l’Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et qu’elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de faire parvenir en Italie les divers arrangements qu’elle voulait prendre à cet égard. Oswald promit d’y aller, et il lui sembla que, dans cet instant, la main de Lucile qu’il tenait avait tremblé. Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu’il n’était plus aimé, et l’émotion de cette jeune fille devait lui donner l’idée qu’il l’intéressait au fond du cœur. Cependant il n’avait pas l’idée de manquer à la promesse qu’il avait donnée à Corinne, et l’anneau qu’elle possédait était un gage assuré que jamais il n’en épouserait une autre sans son consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les intérêts de Corinne ; mais lady Edgermond était si malade, et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun parent (M. Edgermond n’y étant pas), sans savoir seulement à quel médecin il fallait s’adresser, qu’Oswald crut de son devoir envers l’amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.

Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s’adoucir que pour Oswald : elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu’il prononçât un seul mot qui put faire supposer l’intention d’épouser sa fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l’un des plus brillants partis de l’Angleterre ; et depuis qu’elle avait paru au spectacle, et qu’on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait constamment de recevoir personne : elle ne sortait jamais et ne recevait que lord Nelvil. Comment n’aurait-il pas été flatté d’une conduite si délicate ? Cette générosité silencieuse qui s’en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu’il allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il aurait cessé d’y aller, dès que les intérêts de Corinne ne l’y attiraient plus, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau, plus dangereusement que la première fois ; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n’aurait eu à Londres d’autre appui qu’Oswald, puisque sa mère ne formait de relations avec personne.

Lucile ne s’était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord Nelvil qu’elle le préférât ! mais il pouvait le supposer quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide ; enfin il étudiait le cœur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours, du doute et de l’incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion, et l’éloquence qu’elle inspire, ne suffisent pas encore à l’imagination ; on désire toujours quelque chose de plus, et ne pouvant l’obtenir, l’on se refroidit et on se lasse, tandis que la faible lueur qu’on aperçoit à travers les nuages, tient longtemps la curiosité en suspens, et semble promettre dans l’avenir de nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette attente cependant n’est point satisfaite ; et quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l’inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l’on en revient à regretter l’abandon et le mouvement d’un caractère animé. Hélas ! de quelle manière prolonger cet enchantement du cœur, ces délices de l’âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la longue ? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée ! Elles traversent notre cœur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre origine et notre espoir !

Lady Edgermond se trouvant mieux fixa son départ à deux jours de là, pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s’attendait qu’il lui proposerait de l’y accompagner, puisqu’il avait annoncé le projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment. Mais il n’en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se hâta de se lever, et s’approcha de la fenêtre. Peu de moments après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs ; il en fut ému, soupira, et l’oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n’était pas plus capable que Corinne d’un sentiment fidèle.

Oswald cherchait à réparer la peine qu’il venait de causer à Lucile. On a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant ! Le chagrin n’est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n’a point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain matin à Hyde Park ; il demanda donc à lady Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec Lucile, à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu’elle avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une expression toujours soumise, mais où l’on pouvait remarquer cependant le désir d’obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques instants ; puis tendant à lord Nelvil sa faible main qui dépérissait chaque jour davantage, elle lui dit : « Si vous le demandez, milord, j’y consens. – Ces mots firent tant d’impression sur Oswald, qu’il allait renoncer lui-même à ce qu’il avait proposé : mais tout à coup Lucile, avec une vivacité qu’elle n’avait pas encore montrée, prit la main de sa mère, et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n’eut pas le courage de priver d’un amusement cette innocente créature, qui menait une vie si solitaire et si triste.

CHAPITRE VI

Corinne, depuis quinze jours, ressentait l’anxiété la plus cruelle : chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l’inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu’elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d’apprendre à celui qui ne l’aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu’elle avait faite pour lui. « Peut-être, se disait-elle souvent, tous les souvenirs d’Italie sont-ils effacés de sa mémoire ? Peut-être n’a-t-il plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un cœur passionné ? Ce qui lui plaît à présent, c’est l’admirable beauté de seize ans, l’expression angélique de cet âge, l’âme timide et neuve qui consacre à l’objet de son choix les premiers sentiments qu’elle ait jamais éprouvés. »

L’imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa sœur, qu’elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il lui semblait que le talent même était une ruse, l’esprit une tyrannie, la passion une violence à côté de cette innocence désarmée ; et bien que Corinne n’eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se combattaient dans son âme, elle renvoyait de jour en jour le moment tant craint, et tant désiré, où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son régiment serait passé en revue le lendemain à Hyde Park, et elle résolut d’y aller. Elle pensa qu’il était possible que Lucile s’y trouvât, et elle s’en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d’Oswald. D’abord elle avait l’idée de se parer avec soin, et de se montrer ensuite subitement à lui ; mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son teint un peu bruni par le soleil d’Italie, ses traits prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l’expression en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aérien de sa sœur, et rejetant loin d’elle toutes les parures qu’elle avait essayées, elle se revêtit d’une robe noire à la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la manie qu’on porte dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d’une voiture.

À peine fut-elle dans Hyde Park, qu’elle vit paraître Oswald à la tête de son régiment. Il avait dans son uniforme la plus belle et la plus imposante figure du monde, il conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. La musique qu’on entendait avait quelque chose de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice de la vie. Une multitude d’hommes élégamment et simplement vêtus, des femmes belles et modestes portaient sur leur visage, les uns l’empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats du régiment d’Oswald semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On joua le fameux air, Dieu sauve le roi, qui touche si profondément tous les cœurs en Angleterre ; et Corinne s’écria : « Ô respectable pays qui deviez être ma patrie, pourquoi vous ai-je quitté ? Qu’importait plus ou moins de gloire personnelle, au milieu de tant de vertus ; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil ! d’être ta digne épouse ! »

Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne les dangers qu’Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans qu’il pût l’apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes : « Qu’il vive, quand ce ne serait pas pour moi ! Ô mon Dieu ! c’est lui qu’il faut conserver. » Dans ce moment, la voiture de lady Edgermond arriva ; lord Nelvil la salua respectueusement, en baissant devant elle la pointe de son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui voyaient Lucile l’admiraient ; Oswald la considérait avec des regards qui perçaient le cœur de Corinne. L’infortunée les connaissait ces regards : ils avaient été tournés sur elle !

Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la plus brillante vitesse les allées de Hyde Park, tandis que la voiture de Corinne s’avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. « Ah ! ce n’était pas ainsi, pensait Corinne, non, ce n’était pas ainsi que je me rendais au Capitole la première fois que je l’ai rencontré : il m’a précipitée du char de triomphe dans l’abîme des douleurs. Je l’aime, et toutes les joies de la vie ont disparu. Je l’aime, et tous les dons de la nature sont flétris. Ô mon Dieu ! pardonnez-lui quand je ne serai plus ! » Oswald passait à cheval, à côté de la voiture où était Corinne. La forme italienne de l’habit noir qui l’enveloppait le frappa singulièrement. Il s’arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore, et tâcha d’apercevoir quelle était la femme qui s’y tenait cachée. Le cœur de Corinne battait pendant ce temps avec une extrême violence, et tout ce qu’elle redoutait, c’était de s’évanouir, et d’être ainsi découverte ; mais elle résista cependant à son émotion, et lord Nelvil perdit l’idée qui l’avait d’abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l’attention d’Oswald, descendit de voiture pendant qu’il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les arbres et la foule, de manière à n’être pas aperçue. Oswald alors s’approcha de la calèche de lady Edgermond ; et lui montrant un cheval très doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord Nelvil était descendu de cheval, il parlait chapeau bas, à la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si sensible en même temps, que Corinne n’y voyait que trop un attachement pour la mère, animé par l’attrait qu’inspirait la fille.

Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait à ravir l’élégance de sa taille ; sur sa tête, un chapeau noir, orné de plumes blanches ; et ses beaux cheveux blonds, légers comme l’air, tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. Lucile s’attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce service. Elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista : Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant, et s’élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvements donnaient l’idée d’une de ces sylphides que l’imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald la suivit, et ne la perdit pas de vue. Une fois le cheval fit un faux pas. À l’instant lord Nelvil l’arrêta, examina la bride et le mords avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort que le cheval s’emportait, il devint pâle comme la mort, et poussant son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald ; mais d’une main il saisit la bride, et de l’autre il soutint Lucile, qui en sautant s’appuya légèrement sur lui.

Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d’Oswald pour Lucile ? Ne voyait-elle pas tous les signes d’intérêt qu’il lui avait autrefois prodigués ? Et même, pour son éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu’il n’en avait dans le temps de son amour pour elle ? Deux fois elle tira l’anneau de son doigt ; elle était prête à fendre la foule pour le jeter aux pieds d’Oswald ; et l’espoir de mourir à l’instant même l’encourageait dans cette résolution. Mais quelle est la femme, née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner, attirer sur ses sentiments l’attention de la multitude. Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui l’avait frappé, et l’impression qu’elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup plus vive. Cependant il attribua l’émotion qu’il en ressentait au remords d’avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au fond de son cœur à l’image de Corinne ; et, rentré chez lui, il prit à l’instant la résolution de repartir pour l’Écosse, puisque son régiment ne s’embarquait pas encore de quelque temps.

CHAPITRE VII

Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle résolut d’écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu’elle avait souffert depuis qu’elle y était. Elle commença cette lettre d’abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira. « Que signifient les reproches en amour ? s’écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux des sentiments, s’il n’était pas en tout involontaire ? Que ferai-je donc avec mes plaintes ? Une autre voix, un autre regard ont le secret de son âme ; tout n’est-il donc pas dit ? » Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie qu’il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans une parfaite harmonie de l’âme et de l’esprit, aucun bonheur de sentiment n’était durable ; et puis elle déchira cette lettre encore plus vivement que la première. « S’il ne sait pas ce que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai ? Et d’ailleurs dois-je parler ainsi de ma sœur ? Est-il vrai qu’elle me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader ? Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère, l’ai pressée dans son enfance contre mon cœur, est-ce à moi qu’il appartiendrait de le dire ? Ah ! non, il ne faut pas vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie pendant laquelle on a tant de désirs ; et, longtemps même avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de l’existence. »

Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur ; mais en l’exprimant elle éprouvait une telle pitié d’elle-même, qu’elle couvrait son papier de ses larmes ! « Non, dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre ; s’il y résiste, je le haïrai ; s’il y cède, je ne saurai pas s’il n’a pas fait un sacrifice, s’il ne conserve pas le souvenir d’une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau, gage de ses promesses ; et elle se hâta de l’envelopper dans une lettre où elle n’écrivit que ces mots : Vous êtes libre. Et mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu’en plein jour elle eût rougi devant tous ceux qui l’auraient regardée, et cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d’aller chez lady Edgermond. À six heures donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée. On a si peur de ce qu’on aime quand une fois la confiance est perdue ! Ah ! l’objet d’une affection passionnée est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.

Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et demanda d’une voix tremblante à l’homme qui ouvrait cette porte s’il était chez lui. Depuis une demi-heure, madame, répondit-il, milord est parti pour l’Écosse. Cette nouvelle serra le cœur de Corinne ; elle tremblait de voir Oswald ; mais cependant son âme allait au-devant de cette inexprimable émotion. L’effort était fait, elle se croyait près d’entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc, elle partit pour Édimbourg.

CHAPITRE VIII

Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier ; et quand il sut qu’aucune lettre de Corinne n’était arrivée, il se demanda avec amertume s’il devait sacrifier un bonheur domestique, certain et durable, à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il résolut d’écrire encore en Italie, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu’elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l’époux d’une autre. Il fit son voyage dans des dispositions très pénibles : il aimait Lucile presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles ; mais il regrettait Corinne, et s’affligeait des circonstances qui les séparaient ; tour à tour le charme timide de l’une le captivait ; et il se retraçait la grâce brillante, l’éloquence sublime de l’autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l’aimait plus que jamais, qu’elle avait tout quitté pour le suivre, il n’aurait jamais revu Lucile, mais il se croyait oublié, et réfléchissant sur le caractère de Lucile et de Corinne, il se disait qu’un extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus profonds. Il se trompait : les âmes passionnées se trahissent de mille manières, et ce que l’on contient toujours est bien faible.

Une circonstance vint ajouter encore à l’intérêt que Lucile inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre il passa si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l’y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet était rempli par les souvenirs du temps que le père d’Oswald y avait passé près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal de marbre à la place même où peu de mois avant sa mort il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé : À la mémoire de mon second père. Enfin un livre était posé sur la table. Oswald l’ouvrit ; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même : À celle qui m’a consolé dans mes peines, à l’âme la plus pure, à la femme angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux ! Avec quelle émotion Oswald lut ces lignes où l’opinion de celui qu’il révérait était si vivement exprimée ? Il s’étonna du silence de Lucile envers lui sur les témoignages d’affection qu’elle avait reçus de son père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer son choix par l’idée d’un devoir, enfin il fut frappé de ces paroles : À celle qui m’a consolé dans mes peines ! « C’est, donc Lucile, s’écria-t-il, c’est elle qui a adouci le mal que je faisais à mon père ; et je l’abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle n’aura plus que moi pour consolateur ! Ah ! Corinne, vous si brillante, si recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d’un ami fidèle et dévoué ? » Elle n’était plus brillante, elle n’était plus recherchée, cette Corinne qui errait seule d’auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n’ayant pas la force de s’en éloigner. Elle était tombée malade dans une petite ville à moitié chemin d’Édimbourg, et n’avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom et l’aurait inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne pouvait faire un pas en Italie sans que la foule des hommages se précipitât sur ses pas ! Et faut-il qu’un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie ? Enfin, après huit jours d’angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route ; car, bien que l’espérance de voir Oswald en fut le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette vive attente, que son cœur n’en éprouvait qu’une inquiétude douloureuse. Avant d’arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le désir de s’arrêter quelques heures dans la terre de son père qui n’en était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n’y avait point été depuis ce temps, et elle n’avait passé dans cette terre qu’un mois, seule avec son père. C’était l’époque la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui inspiraient le besoin de revoir cette habitation, et elle ne croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.

À quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle qui était brisée un vieillard très effrayé de la chute qu’il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire elle-même jusqu’à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et dit qu’il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu’elle avait souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l’entretien de manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l’intéressait dans la vie. M. Dickson était l’homme du monde qui causait le plus volontiers, et ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait le nom, et qu’il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt particulier dans les questions qu’elle lui faisait, il se mit à dire tout ce qu’il savait avec le plus grand détail ; et comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l’avaient touché, il fut indiscret pour l’amuser.

Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père s’était opposé d’avance au mariage qu’il voulait contracter maintenant, et fit l’extrait de la lettre qu’il lui avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots qui perçaient le cœur de Corinne : Son père lui a défendu d’épouser cette Italienne ; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa volonté.

M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles ; il affirma de plus qu’Oswald aimait Lucile, que Lucile l’aimait ; que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage, mais qu’un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil d’y consentir. « Quoi ! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant de contenir le trouble affreux qui l’agitait, vous croyez que c’est seulement à cause de l’engagement qu’il a contracté, que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond ? » J’en suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d’être interrogé de nouveau ; il y a trois jours encore j’ai vu lord Nelvil, et, bien qu’il ne m’ait pas expliqué la nature des liens qu’il avait formés en Italie, il m’a dit ces propres paroles, que j’ai mandées à lady Edgermond : Si j’étais libre, j’épouserais Lucile. » S’il était libre ! répéta Corinne ; et dans ce moment sa voiture s’arrêta devant la porte de l’auberge où elle conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel lieu il pourrait la revoir. Corinne ne l’entendait plus. Elle lui serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un seul mot. Il était tard ; cependant elle voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres de son père. Le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage sacré, plus nécessaire que jamais.

CHAPITRE IX

Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée ; Lucile l’avait aussi désiré, peut-être dans l’espoir qu’Oswald y viendrait : en effet, il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l’avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas ; elle descendit, et reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les plus tendres. Quelle différence entre ces temps qu’elle croyait alors malheureux et sa situation actuelle ! C’est ainsi que dans la vie on est puni des peines de l’imagination par les chagrins réels, qui n’apprennent que trop à connaître le véritable malheur.

Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé et quelles étaient les personnes qui s’y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit que le domestique de Corinne interrogea l’un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit sa réponse. C’est un bal, dit-il, que donne aujourd’hui lady Edgermond ; et lord Nelvil mon maître, ajouta-t-il, a ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l’héritière de ce château. À ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une âpre curiosité l’entraînait à se rapprocher des lieux où tant de douleurs la menaçaient ; elle fit signe à ses gens de s’éloigner, et elle entra seule dans le parc qui se trouvait ouvert, et dans lequel à cette heure l’obscurité permettait de se promener longtemps sans être vue. Il était dix heures ; et depuis que le bal avait commencé, Oswald dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l’on recommence cinq ou six fois dans la soirée ; mais toujours le même homme danse avec la même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacité ; le sentiment même qui l’occupait ajoutait à son sérieux naturel : comme on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d’attention encore que de coutume, ce qui l’empêchait de lever les yeux sur Oswald ; et sa timidité était telle, qu’elle ne voyait ni n’entendait rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment ; mais comme cette situation ne variait pas, il commençait un peu à s’en fatiguer, et comparait cette longue rangée d’hommes et de femmes, et cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d’Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les sentiments de lord Nelvil. Mais l’infortunée parcourait au hasard les sombres allées d’une demeure qu’elle pouvait considérer autrefois comme la sienne, étrangère maintenant sur le sol paternel, isolée près de celui qu’elle avait espéré pour époux. La terre manquait sous ses pas, et l’agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force ; peut-être pensait-elle qu’elle rencontrerait Oswald dans le jardin ; mais elle ne savait pas elle-même ce qu’elle désirait.

Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une rivière. Il y avait beaucoup d’arbres sur l’un des bords, mais l’autre n’offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne en marchant se trouva près de la rivière ; elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait d’en haut jusqu’au milieu de la rivière, tandis que le pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l’autre rive. On eut dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.

L’infortunée Corinne, seule, abandonnée, n’avait qu’un pas à faire pour se plonger dans l’éternel oubli. « Ah ! s’écria-t-elle, si demain, lorsqu’il se promènera sur ces bords avec la bande joyeuse de ses amis, ses pas triomphants se heurtaient contre les restes de celle qu’une fois pourtant il a aimée, n’aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui ressemblerait à ce que je souffre ? Non, non, reprit-elle, ce n’est pas la vengeance qu’il faut chercher dans la mort, mais le repos. » Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand l’âme humaine est toute en tumulte ; elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. « Qu’il était bon alors ! s’écria Corinne ; hélas ! dit-elle en pleurant, peut-être l’est-il encore ! Pourquoi le blâmer, parce que je souffre ? peut-être ne le sait-il pas, peut-être s’il me voyait… » Et tout à coup elle prit la résolution de faire demander lord Nelvil, au milieu de cette fête, et de lui parler à l’instant. Elle remonta vers le château avec l’espèce de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui succède à de longues incertitudes ; mais en approchant elle fut saisie d’un tel tremblement, qu’elle fut obligée de s’asseoir sur un banc de pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés pour voir danser empêcha qu’elle ne fût remarquée.

Lord Nelvil, dans ce moment, s’avança sur le balcon ; il respira l’air frais du soir ; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne, et l’impression qu’il en ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le fatiguait ; il se souvint du bon goût de Corinne dans l’arrangement d’une fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que c’était seulement dans la vie régulière et domestique qu’il se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui appartenait le moins du monde à l’imagination, à la poésie, lui retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant qu’il était dans cette disposition, un de ses amis s’approcha de lui, et ils s’entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la voix d’Oswald.

Inexprimable émotion que la voix de ce qu’on aime ! Mélange confus d’attendrissement et de terreur ! Car il est des impressions si vives que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.

Un des amis d’Oswald lui dit : « Ne trouvez-vous pas ce bal charmant ? — Oui, répondit-il avec distraction ; oui, en vérité, » répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l’accent mélancolique de sa voix causèrent à Corinne une vive joie : elle se crut certaine de retrouver le cœur d’Oswald, de se faire encore entendre de lui, et se levant avec précipitation, elle s’avança vers un des domestiques de la maison, pour le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement, combien sa destinée et celle d’Oswald eût été différente ! Dans cet instant Lucile s’approcha de la fenêtre, et voyant passer dans le jardin, à travers l’obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête, et regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa sœur ; mais comme elle ne doutait pas qu’elle ne fut morte depuis sept années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l’allée, afin de ne pas être remarquée.

Lucile revint à elle, et n’osa point avouer ce qui l’avait émue. Mais, comme dès l’enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l’image de sa sœur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui reprocher l’oubli de ce tombeau, le tort qu’elle avait eu de recevoir une fête dans ces lieux, sans remplir au moins d’avance un pieux devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut sûre de n’être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s’étonna de la voir seule ainsi dans le jardin et s’imagina que lord Nelvil ne tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un entretien secret, pour obtenir d’elle la permission de faire connaître ses vœux à sa mère. Cette idée la rendit immobile, mais bientôt elle remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet quelle savait devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé, et s’accusant, à son tour, de n’avoir pas commencé par y porter ses regrets et ses larmes, elle suivit sa sœur à quelque distance, se cachant à l’aide des arbres et de l’obscurité. Elle aperçut enfin de loin le sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s’arrêter et de s’appuyer contre un arbre. Lucile aussi s’arrêta et se pencha respectueusement à l’aspect du tombeau.

Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa sœur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux ; mais Lucile fit quelques pas avec précipitation pour s’approcher du monument, et le courage de Corinne défaillit. Il y a dans le cœur d’une femme tant de timidité réunie à l’impétuosité des sentiments, qu’un rien peut la retenir comme un rien l’entraîner. Lucile se mit à genoux devant la tombe de son père : elle écarta ses blonds cheveux qu’une guirlandes de fleurs tenait rassemblés, et leva les yeux au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres ; et, sans pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa sœur qu’un rayon de la lune éclairait doucement ; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l’enfance s’y faisaient remarquer encore ; elle se retraça le temps où elle avait servi de mère à Lucile ; elle réfléchit sur elle-même ; elle pensa qu’elle n’était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse commence ; tandis que sa sœur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir qui n’était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée dont il fallût répondre ni devant les autres, ni devant sa propre conscience. « Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son âme encore paisible sera bientôt troublée, et la paix n’y rentrera peut-être jamais. J’ai déjà tant souffert, je saurai souffrir encore ; mais l’innocente Lucile va passer, dans un instant, du calme à l’agitation la plus cruelle ; et c’est moi qui l’ai tenue dans mes bras, qui l’ai fait dormir sur mon sein ; c’est moi qui la précipiterais dans le monde des douleurs ! » Ainsi pensait Corinne. Cependant l’amour livrait dans son cœur un cruel combat à ce sentiment désintéressé, à cette exaltation de l’âme qui la portait à se sacrifier elle-même.

Lucile dit alors tout haut : « Ô mon père, priez pour moi. » Corinne l’entendit, et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la bénédiction paternelle pour les deux sœurs à la fois, et répandit des pleurs qu’arrachaient de son cœur des sentiments plus purs encore que l’amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces paroles : « Ô ma sœur, intercédez pour moi dans le ciel ; vous m’avez aimée dans mon enfance, continuez à me protéger. » Ah ! combien cette prière attendrit Corinne ! Lucile enfin, d’une voix pleine de ferveur, dit : « Mon père, pardonnez-moi l’instant d’oubli dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant celui que vous m’aviez destiné pour époux, mais achevez votre ouvrage, et faites qu’il me choisisse pour la compagne de sa vie : je ne puis être heureuse qu’avec lui ; mais jamais il ne saura que je l’aime ; jamais ce cœur tremblant ne trahira son secret. Oh, mon Dieu ! oh, mon père ! consolez votre fille, et rendez-la digne de l’estime et de la tendresse d’Oswald. — Oui, répéta Corinne, à voix basse exaucez-la, mon père, et pour l’autre de vos enfants une mort douce et tranquille. »

En achevant ce vœu solennel, le plus grand effort dont l’âme de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l’anneau donné par Oswald, et s’éloigna rapidement. Elle sentait bien qu’en envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu’elle était en Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile ; mais, en présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s’étaient offerts à sa réflexion avec plus de force que jamais ; elle s’était rappelée les paroles de M. Dickson : son père lui défend d’épouser cette Italienne, et il lui sembla que le sien aussi s’unissait à celui d’Oswald et que l’autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L’innocence de Lucile, sa jeunesse, sa pureté exaltaient son imagination, et elle était, un moment du moins, fière de s’immoler pour qu’Oswald fût en paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.

La musique qu’on entendait en approchant du château soutenait le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au pied d’un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s’avança vers lui en le priant de remettre la lettre qu’elle lui donnait à l’un des gens du château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût découvrir qu’une femme l’avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne remettant cette lettre aurait senti qu’elle contenait le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s’empare de nous, où l’être malheureux n’agit plus que comme l’esclave de la fatalité qui le poursuit.

Corinne observa de loin le vieillard, qu’un chien fidèle conduisait : elle le vit donner sa lettre à l’un des domestiques de lord Nelvil, qui par hasard, dans cet instant, en apportait d’autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d’espoir. Corinne fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers la porte, et quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le grand chemin, quand elle n’entendit plus la musique, et que les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit : elle voulut avancer encore, mais la nature s’y refusa, et elle tomba sans connaissance sur la route.

LIVRE DIX-HUITIÈME

LE SÉJOUR À FLORENCE

CHAPITRE PREMIER

Le comte d’Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s’être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s’était fatigué des beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d’aller en Angleterre où on l’avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée ; et il s’était persuadé, un matin en s’éveillant, que c’était de cela dont il avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup, et s’étant dit, aussi un matin, qu’il n’y avait de bonheur que dans l’amitié véritable, il partit pour l’Écosse. Il alla d’abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui ; mais ayant appris que c’était chez lady Edgermond qu’on pourrait le rencontrer, il remonta sur le champ à cheval pour l’y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme il passait très vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme étendue sans mouvement, il s’arrêta, descendit de cheval, et se hâta de la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur ! Une vive pitié le saisit ; avec l’aide de son domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l’avoir plongée dans cet état, décida qu’il fallait aller portée à la ville voisine. Le comte d’Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l’infortunée eut la fièvre et le délire, il ne la quitta point ; ainsi c’était l’homme frivole qui la soignait, et l’homme sensible qui lui perçait le cœur.

Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia le comte d’Erfeuil avec une profonde émotion ; il répondit en cherchant vite à la consoler : il était plus capable de nobles actions que de paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours qu’un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui s’était passé : longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce qu’elle avait fait, et des motifs qui l’avaient décidée. Peut-être commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil, avant de quitter l’Angleterre, lorsque le jour qui suivit celui ou elle avait repris connaissance, elle vit dans un papier public, que le hasard fit tomber sous ses yeux, cet article-ci :

« Lady Edgermond vient d’apprendre que sa belle-fille, qu’elle croyait morte en Italie, vit et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d’une très grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de la reconnaître et de partager avec elle l’héritage du frère de lord Edgermond qui vient de mourir aux Indes.

« Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond, fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa veuve. Le contrat a été signé hier. »

Corinne, pour son malheur, ne perdit point l’usage de ses sens en lisant cette nouvelle ; il se fit en elle une révolution subite, tous les intérêts de la vie l’abandonnèrent ; elle se sentit comme une personne condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera exécutée ; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul sentiment de son âme.

Le comte d’Erfeuil entra dans sa chambre ; il la trouva plus pâle encore que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec anxiété. « Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain qui est dimanche, dit-elle avec solennité ; j’irai jusqu’à Plymouth, et je m’embarquerai pour l’Italie. « Je vous accompagnerai, répondit vivement le comte d’Erfeuil, je n’ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai enchanté de faire ce voyage avec vous. — Vous êtes bon, reprit Corinne, vraiment bon, il ne faut pas juger sur les apparences… » Puis s’arrêtant, elle reprit : j’accepte jusqu’à Plymouth votre appui, car je ne serais pas sûre de me guider jusque-là ; mais quand une fois on est embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez, c’est égal. » Elle fit signe au comte d’Erfeuil de la laisser seule, et pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa douleur. Elle n’avait plus rien de l’impétueuse Corinne, les forces de sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur l’avait vaincue : ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles courbent la tête sous son joug ?

Le dimanche Corinne partit d’Écosse avec le comte d’Erfeuil. « C’est aujourd’hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa voiture, c’est aujourd’hui ! » Le comte d’Erfeuil voulut l’interroger ; elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant une église, et Corinne demanda la permission au comte d’Erfeuil d’y entrer un moment ; elle se mit à genoux devant l’autel, et s’imaginant qu’elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux ; mais l’émotion qu’elle ressentit fut si forte qu’en voulant se relever elle chancela, et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte d’Erfeuil qui vinrent au-devant d’elle. On se levait dans l’église pour la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. « J’ai donc l’air bien malade, dit-elle au comte d’Erfeuil ; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes que moi qui sortent à cette heure d’un pas triomphant de l’église. »

Le comte d’Erfeuil n’entendit pas la fin de ces paroles ; il était bon, mais il ne pouvait être sensible ; aussi dans la route, tout en aimant Corinne était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l’en tirer, comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il lui disait : Je vous l’avais bien dit. Singulière manière de consoler ; satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la douleur !

Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu’elle souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères ; un sentiment de pudeur s’attache à tout ce qui n’est pas compris, à tout ce qu’il faut expliquer, à ces secrets de l’âme enfin dont on ne vous soulage qu’en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de n’être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui donnait le comte d’Erfeuil, mais il y avait dans sa voix, dans son accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de s’amuser, qu’on était sans cesse au moment d’oublier ses actions généreuses comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions ; mais il pourrait arriver que l’indifférence qu’on témoignerait pour ce qu’on aurait fait de bien, cette indifférence si belle en elle-même fût néanmoins, dans de certains caractères, l’effet de la frivolité.

Corinne pendant son délire avait trahi presque tous ses secrets, et les papiers publics avaient appris le reste au comte d’Erfeuil ; plusieurs fois il aurait voulu que Corinne s’entretînt avec lui de ce qu’il appelait ses affaires ; mais il suffisait de ce mot pour glacer la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d’elle qu’elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte d’Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance ; car elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se séparer d’un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de le remercier ; mais il lui dit si naturellement de n’en plus parler, qu’elle se tut. Elle le chargea d’annoncer à lady Edgermond qu’elle refusait en entier l’héritage de son oncle, et le pria de s’acquitter de cette commission comme s’il l’avait reçue d’Italie, sans apprendre à sa belle-mère qu’elle était venue en Angleterre.

« Et lord Nelvil doit-il le savoir ? » dit alors le comte d’Erfeuil. Ces mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle reprit : « Vous pourrez le lui dire bientôt ; oui, bientôt ; mes amis de Rome vous manderont quand vous le pourrez. — Soignez au moins votre santé, dit le comte d’Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de vous ? — Vraiment ? répondit Corinne en souriant ; mais je crois en effet que vous avez raison. » Le comte d’Erfeuil lui donna le bras pour aller jusqu’à son vaisseau : au moment de s’embarquer, elle se tourna vers l’Angleterre, vers ce pays qu’elle quittait pour toujours, et qu’habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur : ses yeux se remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en présence du comte d’Erfeuil. « Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat ; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés ; et, croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez. » Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d’Erfeuil, et fit quelques pas loin de lui ; puis se reprochant le mouvement auquel elle s’était livrée, elle revint et lui dit doucement adieu. Le comte d’Erfeuil ne s’aperçut point de ce qui s’était passé dans l’âme de Corinne. Il entra dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine, s’occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable, et revenant avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir, aussi longtemps qu’il le put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d’Erfeuil : mais, hélas ! était-ce donc là l’ami sur lequel elle devait compter ?

Les sentiments légers ont souvent une longue durée ; rien ne les brise parce que rien ne les resserre ; ils suivent les circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu’une douloureuse blessure.

CHAPITRE II

Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d’un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce temps ; et son abattement était tel, que la douleur de l’âme se mêlant à la maladie, toutes ses impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d’abord à Rome ; mais bien que ses meilleurs amis l’y attendissent, une répugnance insurmontable l’empêchait d’habiter les lieux où elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu’il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle, et l’idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence ; et comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu’elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de l’existence, et de commencer d’abord par vivre seule loin de ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l’on essaierait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce qu’elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait tout effort odieux.

En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette Florence, si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l’Italie, Corinne n’éprouva que de la tristesse ; toutes ces beautés de la campagne qui l’avaient enivrée dans un autre temps la remplissaient de mélancolie. Combien est terrible, dit Milton, le désespoir que cet air si doux ne calme pas ! Il faut l’amour ou la religion pour goûter la nature, et, dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut donner aux âmes sensibles et malheureuses.

La Toscane est un pays très cultivé et très riant, mais il ne frappe point l’imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la Toscane, qu’il n’y reste presque plus aucune des antiques traces qui inspirent tant d’intérêt pour Rome et pour Naples ; mais on y remarque un autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent l’empreinte du génie républicain du moyen âge. À Sienne, la place publique où le peuple se rassemblait, le balcon d’où son magistrat le haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion ; on sent qu’il a existé là un gouvernement démocratique.

C’est une jouissance véritable que d’entendre les Toscans, de la classe même la plus inférieure : leurs expressions, pleines d’imagination et d’élégance, donnent l’idée du plaisir qu’on devait goûter dans la ville d’Athènes, quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une musique continuelle. C’est une sensation très singulière de se croire au milieu d’une nation dont tous les individus seraient également cultivés, et paraîtraient tous de la classe supérieure ; c’est du moins l’illusion que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.

L’aspect de Florence rappelle son histoire avant l’élévation des Médicis à la souveraineté ; les palais des familles principales sont bâtis comme des espèces de forteresse d’où l’on pouvait se défendre ; on voit encore à l’extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti devaient être attachés ; enfin, tout y était arrangé bien plus pour maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre civile. Il y a des tours au palais de justice d’où l’on pouvait apercevoir l’approche de l’ennemi et s’en défendre. Les haines entre les familles étaient telles qu’on voit des palais bizarrement construits, parce que leurs possesseurs n’ont pas voulu qu’ils s’étendissent sur le sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont conspiré contre les Médicis ; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins ; enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout ; mais à présent tout est rentré dans le sommeil et les pierres des édifices ont seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus parce qu’il n’y a plus rien à prétendre, et qu’un État sans gloire comme sans puissance n’est plus disputé par ses habitants. La vie qu’on mène à Florence de nos jours est singulièrement monotone ; on va se promener toutes les après-midi sur les bords de l’Arno, et le soir l’on se demande les uns aux autres si l’on y a été.

Corinne s’établit dans une maison de campagne à peu de distance de la ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu’elle voulait s’y fixer ; cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre résolution à prendre, le moindre ordre à donner lui causait un redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une inactivité complète ; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans son jardin ; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant à s’étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l’existence la poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser qui ne lui présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une seule idée, mais une seule image armée de pointes cruelles qui déchiraient son cœur.

CHAPITRE III

Un jour Corinne résolut d’aller voir à Florence les belles églises qui décorent cette ville ; elle se rappelait qu’à Rome quelques heures passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville elle traversa le bois charmant qui est sur les bords de l’Arno : c’était une soirée ravissante du mois de juin, l’air était embaumé par une inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la Providence accorde à la plupart des êtres, mais cependant elle la bénit avec douceur de faire du bien aux hommes. « Je suis une exception à l’ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous ; et cette terrible faculté de souffrir, qui me tue, c’est une manière de sentir particulière à moi seule. Ô mon Dieu ! cependant, pourquoi m’avez-vous choisie pour supporter cette peine ? Ne pourrais-je pas aussi demander comme votre divin fils que cette coupe s’éloignât de moi ? »

L’air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis qu’elle n’avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce qui faisait avancer, revenir, se hâter ; et traînant lentement ses pas sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l’idée d’arriver, ne se souvenant plus où elle avait l’intention d’aller : enfin elle se trouva devant les fameuses portes d’airain, sculptées par Ghiberti, pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la cathédrale de Florence.

Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze, dans des proportions très petites, mais très distinctes, offrent une multitude de physionomies variées, qui toutes expriment une pensée de l’artiste, une conception de son esprit. « Quelle patience ! s’écria Corinne, quel respect pour la postérité ! et cependant combien peu de personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule passe avec distraction, ignorance ou dédain ! Oh qu’il est difficile à l’homme d’échapper à l’oubli, et que la mort est puissante ! »

C’est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné ; non loin de là, dans l’église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de Médicis, méditant la vengeance de l’assassinat de son frère, a mérité l’honneur d’être appelée la pensée de Michel-Ange. Au pied de ces statues sont l’Aurore et la Nuit ; le réveil de l’une, et surtout le sommeil de l’autre, ont une expression remarquable. Un poète fit des vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots : Bien qu’elle dorme elle vit ; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te parlera. Michel-Ange qui cultivait les lettres, sans lesquelles l’imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit :

Grato m’è il sonno e più l’esser di sasso.

Mentre che il danno e la vergogna dura,

Non veder, non sentir m’è gran ventura.

Però non mi destar, deh ! parla basso[16].

Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à l’affectation de nos jours. On croit y voir l’esprit du moyen âge, une âme énergique et sombre, une activité constante, des formes très prononcées, des traits qui portent l’empreinte des passions, mais ne retracent point l’idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa propre école, car il n’a rien imité, pas même les anciens.

Son tombeau est dans l’église de Santa Croce. Il a voulu qu’il fût placé en face d’une fenêtre, d’où l’on pouvait voir le dôme bâti par Filippo Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore sous le marbre, à l’aspect de cette coupole, modèle de celle de Saint-Pierre. Cette église de Santa Croce contient la plus brillante assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici, c’est Galilée qui fut persécuté par les hommes, pour avoir découvert les secrets du ciel ; plus loin, Machiavel, qui révéla l’art du crime, plutôt en observateur qu’en criminel, mais dont les leçons profitent davantage aux oppresseurs qu’aux opprimés ; l’Arétin, cet homme qui a consacré ses jours à la plaisanterie, et n’a rien éprouvé, sur la terre, de sérieux que la mort ; Boccace, dont l’imagination riante a résisté aux fléaux réunis de la guerre civile et de la peste ; un tableau en l’honneur du Dante, comme si les Florentins, qui l’ont laissé périr dans le supplice de l’exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire[17] ; enfin, plusieurs autres noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu ; des noms célèbres pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations en générations, jusques à ce que leur bruit s’éteigne entièrement[18].

La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla l’enthousiasme de Corinne : l’aspect des vivants l’avait découragée, la présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette émulation de gloire dont elle était jadis saisie ; elle marcha d’un pas plus ferme dans l’église, et quelques pensées d’autrefois traversèrent encore son âme ; elle vit venir sous les voûtes des jeunes prêtres qui chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du chœur ; elle demanda à l’un d’eux ce que signifiait cette cérémonie : Nous prions pour nos morts, lui répondit-il. « Oui, vous avez raison, pensa Corinne, de les appeler vos morts : c’est la seule propriété glorieuse qui vous reste. Oh ! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que j’avais reçus du ciel et que je devais faire servir à exciter l’enthousiasme dans les âmes qui s’accordent avec la mienne ? Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n’est point par un vain orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m’aviez accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs qui ont su vivre et mourir pour vous ; mais il est différentes carrières pour les mortels, et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai, pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel. » Les yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards furent frappés par cette inscription d’un tombeau sur lequel elle s’était mise à genoux : Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je suis seule encore ici.

« Ah ! s’écria Corinne, c’est la réponse à ma prière. Quelle émulation peut-on éprouver, quand on est seule sur la terre ? qui partagerait mes succès, si j’en pouvais obtenir ? qui s’intéresse à mon sort ? quel sentiment pourrait encourager mon esprit au travail ? il me fallait son regard pour récompense. »

Une autre épitaphe aussi fixa son attention : Ne me plaignez pas, disait un homme mort dans sa jeunesse ; si vous saviez combien de peines ce tombeau m’a épargnées ! « Quel détachement de la vie ces paroles inspirent ! dit Corinne, en versant des pleurs ; tout à côté du tumulte de la ville, il y a cette église qui apprendrait aux hommes le secret de tout, s’ils le voulaient ; mais on passe sans y entrer, et la merveilleuse illusion de l’oubli fait aller le monde. »

CHAPITRE IV

Le mouvement d’émulation qui avait soulagé Corinne, pendant quelques instants, la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence ; elle se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d’y puiser quelque intérêt pour ses occupations d’autrefois. Les beaux-arts sont encore très républicains à Florence : les statues et les tableaux sont montrés à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes instruits, payés par le gouvernement, sont préposés, comme des fonctionnaires publics, à l’explication de tous ces chefs-d’œuvre. C’est un reste du respect pour les talents en tous genres, qui a toujours existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et leur ascendant sur les actions, par le libre essor qu’ils laissaient du moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en Toscane qu’en tout autre lieu de l’Italie ; il n’est pas rare de les voir confondre les figures mythologiques avec l’histoire chrétienne. Un Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu’il appelait Judith, un Apollon qu’il nommait David, et certifiait, en expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que Cassandre était une bonne chrétienne.

C’est une immense collection que la galerie de Florence, et l’on pourrait y passer bien des jours, sans parvenir encore à la connaître. Corinne parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt : elle fut frappée de ce calme, de cette dignité, à travers la plus profonde douleur. Sans doute dans une semblable situation la figure d’une véritable mère serait entièrement bouleversée ; mais l’idéal des arts conserve la beauté dans le désespoir, et ce qui touche profondément dans les ouvrages du génie, ce n’est pas le malheur même, c’est la puissance que l’âme conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête d’Alexandre mourant : ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à penser. Il y a dans Alexandre l’étonnement et l’indignation de n’avoir pu vaincre la nature. Les angoisses de l’amour maternel se peignent dans tous les traits de Niobé : elle serre sa fille contre son sein avec une anxiété déchirante ; la douleur exprimée par cette admirable figure porte le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun recours à l’âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.

Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu’elle venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis ; mais une distraction invincible l’arrêtait à chaque page. Combien elle était loin alors du talent d’improviser ! Chaque mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui l’effrayaient elle-même, quand elle se mettait à les relire, comme si l’on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu’elle souffrait ; mais ce n’étaient plus ces idées générales, ces sentiments universels qui répondent au cœur de tous les hommes ; c’était le cri de la douleur, cri monotone à la longue, comme celui des oiseaux de la nuit ; il y avait trop d’ardeur dans les expressions, trop d’impétuosité, trop peu de nuances : c’était le malheur, mais ce n’était plus le talent. Sans doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas qu’elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable douleur n’a point de fécondité naturelle : ce qu’elle produit n’est qu’une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi ce chevalier, poursuivi par un sort funeste, parcourait en vain mille détours et se retrouvait toujours à la même place.

Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son talent. L’on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions qu’on va lire, et qu’elle écrivit dans ce temps où elle faisait d’inutiles efforts pour redevenir capable d’un travail suivi.

CHAPITRE V

FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINE.

« Mon talent n’existe plus ; je le regrette. J’aurais aimé que mon nom lui parvînt avec quelque gloire ; j’aurais voulu qu’en lisant un écrit de moi il y sentît quelque sympathie avec lui.

« J’avais tort d’espérer qu’en rentrant dans son pays, au milieu de ses habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que moi ! et il n’y a qu’une réponse à tout cela, c’est l’esprit et l’âme que j’ai ; mais quelle réponse pour la plupart des hommes !

« On a tort cependant de craindre la supériorité de l’esprit et de l’âme : elle est très morale cette supériorité ; car tout comprendre rend très indulgent et sentir profondément inspire une grande bonté.

« Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confiés leurs pensées les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l’immortalité de l’âme, de la douleur, redeviennent tout à coup étrangers l’un à l’autre ? Étonnant mystère que l’amour ! sentiment admirable ou nul ! religieux comme l’étaient les martyrs, ou plus froid que l’amitié la plus simple. Ce qu’il y a de plus involontaire au monde vient-il du ciel ou des passions terrestres ? faut-il s’y soumettre ou le combattre ? Ah ! qu’il se passe d’orages au fond du cœur !

« Le talent devrait être une ressource ; quand Le Dominiquin fut enfermé dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa prison, et laissa des chefs-d’œuvre pour trace de son séjour ; mais il souffrait par les circonstances extérieures ; le mal n’était pas dans l’âme : quand il est là rien n’est possible, la source de tout est tarie.

« Je m’examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j’ai pitié de moi. J’étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible, pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal ? Le monde est-il vraiment méchant ? et de certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de nous donner de la force ?

« C’est dommage : j’étais née avec quelque talent ; je mourrai sans que l’on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j’avais été heureuse, si la fièvre du cœur ne m’avait pas dévorée, j’aurais contemplé de très haut la destinée humaine, j’y aurais découvert des rapports inconnus avec la nature et le ciel ; mais la serre du malheur me tient ; comment penser librement, quand elle se fait sentir chaque fois qu’on essaie de respirer ?

« Pourquoi n’a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu’à lui du fond du cœur ? Ah ! l’on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment au hasard : mais celle qui a besoin d’admirer ce qu’elle aime, celle dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée, il n’y a pour elle qu’un objet dans l’univers.

« J’avais appris la vie dans les poètes ; elle n’est pas ainsi : il y a quelque chose d’aride dans la réalité, que l’on s’efforce en vain de changer.

« Quand je me rappelle mes succès, j’éprouve un sentiment d’irritation. Pourquoi me dire que j’étais charmante, si je ne devais pas être aimée ? Pourquoi m’inspirer de la confiance pour qu’il me fût plus affreux d’être détrompée ? Trouvera-t-il dans une autre plus d’esprit, plus d’âme, plus de tendresse qu’en moi ? Non, il trouvera moins et sera satisfait ; il se sentira d’accord avec la société. Quelles jouissances, quelles peines factices elle donne !

« En présence du soleil et des sphères étoilées, on n’a besoin que de s’aimer et de se sentir digne l’un de l’autre. Mais la société, la société ! comme elle rend le cœur dur et l’esprit frivole ! comme elle fait vivre pour ce que l’on dira de vous ! Si les hommes se rencontraient un jour, dégagés chacun de l’influence de tous, quel air pur entrerait dans l’âme ! que d’idées nouvelles, que de sentiments vrais la rafraîchiraient !

« La nature aussi est cruelle. Cette figure que j’avais, elle va se flétrir ; et c’est en vain alors que j’éprouverais les affections les plus tendres ; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme, n’attendriraient plus pour ma prière.

« Il y a des peines en moi que je n’exprimerai jamais, pas même en écrivant, je n’en ai pas la force : l’amour seul pourrait sonder ces abîmes.

« Que les hommes sont heureux d’aller à la guerre, d’exposer leur vie, de se livrer à l’enthousiasme de l’honneur et du danger ! Mais il n’y a rien au dehors qui soulage les femmes ; leur existence, immobile en présence du malheur, est un bien long supplice !

« Quelquefois, quand j’entends la musique, elle me retrace les talents que j’avais, le chant, la danse et la poésie ; il me prend alors envie de me dégager du malheur, de reprendre à la joie : mais tout à coup un sentiment intérieur me fait frissonner, on dirait que je suis une ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour, quand l’approche des vivants, la forcent à disparaître.

« Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde ; autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien ; les réflexions de la solitude me menaient trop loin et trop avant ; mon talent gagnait à la mobilité de mes impressions. Maintenant j’ai quelque chose de fixe dans le regard, comme dans la pensée : gaieté, grâce, imagination, qu’êtes-vous devenus ? Ah ! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment, goûter encore de l’espérance ! Mais c’en est fait, le désert est inexorable, la goutte d’eau comme la rivière sont taries, et le bonheur d’un jour est aussi difficile que la destinée de la vie entière.

« Je le trouve coupable envers moi, mais quand je le compare aux autres hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables ! et lui, c’est un ange, mais un ange armé de l’épée flamboyante qui a consumé mon sort. Celui qu’on aime est le vengeur des fautes qu’on a commises sur cette terre, la Divinité lui prête son pouvoir.

« Ce n’est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin d’aimer ; mais lorsqu’après avoir connu la vie, et dans toute la force de son jugement, on rencontre l’esprit et l’âme que l’on avait jusqu’alors vainement cherchés, l’imagination est subjuguée par la vérité, et l’on a raison d’être malheureuse.

« Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de mourir pour l’amour, comme s’il n’y avait pas mille autres manières d’exister ! L’enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne l’éprouve pas. La poésie, le dévouement, l’amour, la religion, ont la même origine ; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments sont de la folie. Tout est folie, si l’on veut, hors le soin que l’on prend de son existence ; il peut y avoir erreur et illusion partout ailleurs.

« Ce qui fait mon malheur surtout, c’est que lui seul me comprenait, et peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais l’entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du monde : tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de quelques instants, mais pour l’intimité, pour une affection véritable, il n’y avait au monde qu’Oswald que je pusse aimer. Imagination, esprit, sensibilité, quelle réunion ! où se trouve-t-elle dans l’univers ? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout leur charme !

« Qu’aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler ? quel but, quel intérêt me reste-t-il ? Les plus amères douleurs, les plus délicieux sentiments me sont connus, et le pâle avenir n’est plus pour moi que le spectre du passé.

« Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères ? qu’ont-elles de plus fragile que les autres ? L’ordre naturel est-il la douleur ? C’est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais c’est un état habituel pour l’âme.

Ahi ! null’ altro che pianto al mondo dura[19].

« Une autre vie ! une autre vie ! voilà mon espoir ; mais telle est la force de celle-ci qu’on cherche dans le ciel les mêmes sentiments qui ont occupé sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages ; mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres ? où est-elle la réalité ? il n’y a de sûr que la peine, il n’y a qu’elle qui tienne impitoyablement ce qu’elle promet.

« Je rêve sans cesse à l’immortalité, non plus à celle que donnent les hommes ; ceux qui, selon l’expression du Dante, appelleront antique le temps actuel, ne m’intéressent plus ; mais je ne crois pas à l’anéantissement de mon cœur. Non, mon Dieu, je n’y crois pas. Il est pour vous ce cœur dont il n’a pas voulu, et que vous daignerez recevoir après les dédains d’un mortel.

« Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée met du calme dans mon âme. Il est doux de s’affaiblir dans l’état où je suis, c’est le sentiment de la peine qui s’émousse.

« Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable de superstition que de piété ; je fais des présages de tout, et je ne sais point encore placer ma confiance en rien. Ah ! que la dévotion est douce dans le bonheur ! quelle reconnaissance envers l’Être suprême doit éprouver la femme d’Oswald !

« Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère ; on rattache dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, et toujours un lien visible, au moins à nos yeux, semble les réunir ; mais il est un terme à ce salutaire effet.

« Un profond recueillement m’est nécessaire avant d’obtenir,

« … Tranquillo varco

A più tranquilla vita »[20].

« Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître en mon cœur ; il y a beaucoup d’innocence dans les pensées de l’être qui va mourir, et j’aime les sentiments qu’inspire cette situation.

« Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous à la prière ? Peut-être l’idée la plus simple de toutes explique-t-elle ces mystères ! peut-être en avons-nous approché mille fois dans nos rêveries ! Mais ce dernier pas est impossible et nos vains efforts en tout genre donnent une grande fatigue à l’âme. Il est bien temps que la mienne se repose.

« Fermossi al fin il cor che balzò tanto[21]

Ippolito Pindemonte.

CHAPITRE VI

Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s’établir à Florence près de Corinne ; elle fut très reconnaissante de cette preuve d’amitié ; mais elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la conversation le charme qu’elle y mettait autrefois. Elle était distraite et silencieuse ; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui l’occupaient. Elle avait encore en parlant l’intérêt qu’inspire la bienveillance ; mais le désir de plaire ne l’animait plus. Quand l’amour est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut s’expliquer à soi-même ce qui se passe dans l’âme ; mais autant l’on avait gagné par le bonheur, autant l’on perd par la peine. Le surcroît de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se reporte sur tous les rapports de la vie et de la société ; mais l’existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu’on devient incapable d’aucun mouvement spontané. C’est pour cela même que tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de respecter et de craindre l’amour qu’ils inspirent, car cette passion peut dévaster à jamais l’esprit comme le cœur.

Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui l’intéressaient autrefois ; elle était quelquefois plusieurs minutes sans lui répondre, parce qu’elle ne l’entendait pas dans le premier moment ; puis le son et l’idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui n’avait ni la couleur ni le mouvement que l’on admirait jadis dans sa manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin, elle faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l’autre, ou disait le contraire de ce qu’elle venait de dire ; alors elle souriait de pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de folie dont elle avait la conscience.

Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d’Oswald, et il semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir ; mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l’interdire. Le prince Castel-Forte avait une âme sensible ; mais un homme, et surtout un homme qui a été vivement occupé d’une femme, ne sait, quelque généreux qu’il soit, comment la consoler du sentiment qu’elle éprouve pour un autre. Un peu d’amour-propre en lui, et de timidité dans elle, empêchent que l’intimité de la confiance ne soit parfaite : d’ailleurs à quoi servirait-elle ? il n’y a de remède qu’aux chagrins qui se guériraient d’eux-mêmes.

Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour sur les bords de l’Arno. Il parcourait tous les sujets d’entretien avec un aimable mélange d’intérêt et de ménagement : elle le remerciait en lui serrant la main ; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui tiennent à l’âme : ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion lui faisait mal ; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir, et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée ; le prince Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s’enfuit aussitôt en fondant en larmes.

Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant : « Pardon, je voudrais être aimable, pour vous récompenser de votre bonté, mais cela m’est impossible, soyez assez généreux pour me supporter telle que je suis. » Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c’était l’état de la santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore ; mais il était impossible qu’elle vécût longtemps, si quelques circonstances heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps le prince Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu’elle ne changeât rien à la situation, puisqu’il lui confirmait qu’il était marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures entières, pour concerter avec lui-même s’il devait ou non causer à son amie, en lui montrant cette lettre, l’impression la plus vive, et il la voyait si faible qu’il ne l’osait pas. Pendant qu’il délibérait encore, il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de son départ pour l’Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort : car une des plus amères douleurs de Corinne, c’était que lord Nelvil ne lui écrivît point ; elle n’osait l’avouer à personne ; mais bien qu’Oswald fût pour jamais séparé d’elle, un souvenir, un regret de sa part lui auraient été bien chers, et ce qui lui paraissait le plus affreux, c’était ce silence absolu qui ne lui donnait pas même l’occasion de prononcer ou d’entendre prononcer son nom.

Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n’éprouve pas le moindre changement ni par les jours, ni par les années, et n’est susceptible d’aucun événement, d’aucune vicissitude, fait encore plus de mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince Castel-Forte suivit la maxime commune qui conseille de tout faire pour amener l’oubli ; mais il n’y a point d’oubli pour les personnes d’une imagination forte, et il vaut mieux avec elles renouveler sans cesse le même souvenir, fatiguer l’âme de pleurs enfin, que l’obliger à se concentrer en elle-même.

LIVRE DIX-NEUVIÈME

LE RETOUR D’OSWALD EN ITALIE

CHAPITRE PREMIER

Rappelons maintenant les événements qui se passèrent, en Écosse après le jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal : il sortit pour les lire ; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort ; mais quand il aperçut l’écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots : vous êtes libre, et qu’il reconnut l’anneau, il sentit tout à la fois une amère douleur, et l’irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu’il n’avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des paroles si laconiques, par une action si décisive ! Il ne douta pas de son inconstance ; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire de la légèreté, de la mobilité de Corinne ; il entra dans le sens de l’inimitié contre elle, car il l’aimait assez encore pour être injuste. Il oublia qu’il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l’idée d’épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle ; il éprouva du trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de se montrer supérieur à celle qui l’abandonnait. Il ne faut pas beaucoup se vanter de la fierté dans les attachements du cœur ; elle n’existe presque jamais que quand l’amour-propre l’emporte sur l’affection ; et si lord Nelvil eut aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples, le ressentiment contre les torts qu’il lui croyait ne l’eût point encore détaché d’elle.

Lady Edgermond s’aperçut du trouble de lord Nelvil : c’était une personne passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se sentait menacée ajoutait à l’ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et tremblait d’avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets de son âme avec une sagacité que l’on attribue à l’esprit des femmes, mais qui tient uniquement à l’attention continuelle qu’inspire un vrai sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c’est-à-dire de l’héritage de son oncle qu’elle voulait lui faire passer, pour avoir le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien, elle devina bien vite qu’il était mécontent de Corinne ; et, flattant son ressentiment par l’idée d’une noble vengeance, elle lui proposa de la reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement subit dans les intentions de lady Edgermond ; mais il comprit cependant, quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre n’aurait son effet que s’il épousait Lucile ; et dans l’un de ces moments où l’on agit plus vite que l’on ne pense, il la demanda en mariage à sa mère. Lady Edgermond ravie put à peine se contenir assez pour ne pas dire oui avec trop de rapidité : le consentement fut donné, et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu’il n’avait pas eu l’idée de contracter en y entrant.

Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que Lucile lui avait plu précisément parce qu’il la connaissait peu, et qu’il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme d’un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un mouvement d’attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres qu’il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son âme. « Elle a eu raison, s’écria-t-il, de renoncer à moi : je n’ai pas eu le courage de la rendre heureuse ; mais il devait lui en coûter davantage, et cette ligne si froide… Mais qui sait si ses larmes ne l’ont pas arrosée ? » et en prononçant ces mots les siennes coulaient malgré lui. Ces rêveries l’entraînèrent tellement, qu’il s’éloigna du château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond, qu’elle avait envoyés pour lui faire dire qu’il était attendu : il s’étonna lui-même de son peu d’empressement, et se hâta de revenir.

En entrant dans la chambre il vit Lucile à genoux, et la tête cachée dans le sein de sa mère ; elle avait ainsi la grâce la plus touchante : lorsqu’elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de pleurs, et lui dit en lui tendant la main : « N’est-il pas vrai, milord, que vous ne me séparerez pas de ma mère ? » Cette aimable manière d’annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de Lucile se penchât vers le sien ; et c’est ainsi que cette innocente personne reçut la première impression qui la faisait sortir de l’enfance. Une vive rougeur couvrit son front ; Oswald sentit en la regardant quel lien pur et sacré il venait de former ; et la beauté de Lucile, quelque ravissante qu’elle fût en ce moment, lui fit moins d’impression encore que sa céleste modestie.

Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage. Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu’à l’ordinaire, mais ce qu’elle disait était noble et simple ; et lord Nelvil aimait et approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque vide auprès d’elle : la conversation consistait toujours dans une question et une réponse ; elle ne s’engageait pas, elle ne se prolongeait pas ; tout était bien, mais il n’y avait pas ce mouvement, cette vie inépuisable, dont il est difficile de se passer quand une fois on en a joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne ; mais comme il n’entendait plus parler d’elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une chimère, objet seulement de ses vagues regrets.

Lucile, en apprenant par sa mère que sa sœur vivait encore, et quelle était en Italie, avait eu le plus grand désir d’interroger lord Nelvil à son sujet ; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s’était soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin du jour du mariage, l’image de Corinne se retraça dans le cœur d’Oswald plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l’impression qu’il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père ; il lui dit au fond de son cœur que c’était pour lui, que c’était pour obtenir sa bénédiction dans le ciel, qu’il accomplissait sa volonté sur la terre. Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se reprocha les torts qu’il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand il la vit, elle était si charmante, qu’un ange qui serait descendu sur la terre n’aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels l’idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l’autel. La mère avait une émotion plus profonde encore que la fille ; car il s’y mêlait cette crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu’elle soit, à qui connaît la vie. Lucile n’avait que de l’espoir ; l’enfance se mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l’amour. En revenant de l’autel, elle s’appuyait timidement sur le bras d’Oswald ; elle s’assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec attendrissement ; on eût dit qu’il sentait au fond de son cœur un ennemi qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu’il se promettait de l’en défendre.

Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre : « Je suis tranquille à présent ; je vous ai confié le bonheur de Lucile : il me reste si peu de temps encore à vivre, qu’il m’est doux de me sentir si bien remplacée. » Lord Nelvil fut très attendri par ces paroles, et réfléchit, avec autant d’émotion que d’inquiétude, aux devoirs qu’elles lui imposaient. Peu de jours s’étaient écoulés, et Lucile commençait à peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui, lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union ; elle s’était annoncée d’abord sous des auspices plus favorables.

CHAPITRE II

M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s’excusa de n’avoir point assisté à la noce, en racontant qu’il était resté longtemps malade de l’ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de cette chute, il dit qu’il avait été secouru par une femme la plus séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice ; Oswald la regardait et n’écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d’un bout de la chambre à l’autre : « Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de vous, la belle inconnue qui m’a secouru, car elle m’a fait bien des questions sur votre sort. — De qui parlez-vous ? répondit lord Nelvil en continuant à jouer. — D’une femme charmante, reprit M. Dickson, bien qu’elle eût l’air déjà changée par la souffrance, et qui ne pouvait parler de vous sans émotion. » Ces mots attirèrent cette fois l’attention de lord Nelvil, et il rapprocha de M. Dickson, en le priant de les répéter. Lucile, qui ne s’était point occupée de ce qu’on avait dit, alla rejoindre sa mère qui l’avait fait appeler. Oswald se trouva seul avec M. Dickson, et lui demanda quelle était cette femme dont il venait de lui parler. « Je n’en sais rien, répondit-il, sa prononciation m’a prouvé qu’elle était Anglaise. Mais j’ai rarement vu, parmi nos femmes, une personne si obligeante et d’une conversation si facile ; elle s’est occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille, et pendant tout le temps que j’ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu de toutes les contusions que j’avais reçues. Mais, mon cher Oswald, seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre, comme vous l’avez été en Italie ? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en prononçant votre nom. — Juste ciel ! de qui parlez-vous ? Une Anglaise, dites-vous ? — Oui, sans doute, répondit M. Dickson, vous savez bien que les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent. — Et sa figure ? — Oh ! la plus expressive que j’aie vue, quoiqu’elle fût pâle et maigre à faire de la peine. » La brillante Corinne ne ressemblait point à cette description, mais ne pouvait-elle pas être malade ? ne devait-elle pas avoir beaucoup souffert, si elle était venue en Angleterre, et si elle n’y avait pas vu celui qu’elle venait chercher ? Ces craintes frappèrent tout à coup Oswald ; et il continua ses questions avec une inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l’inconnue parlait avec une grâce et une élégance qu’il n’avait rencontrées dans aucune autre femme ; qu’une expression de bonté céleste se peignait dans ses regards, mais qu’elle semblait languissante et triste. Ce n’était pas la manière accoutumée de Corinne, mais encore une fois, ne pouvait-elle pas être changée par la peine ? « De quelle couleur sont ses yeux et ses cheveux, dit lord Nelvil ? — Du plus beau noir du monde. » Lord Nelvil pâlit. « Est-elle animée en parlant ? — Non, continua M. Dickson ; elle disait quelques paroles de temps en temps pour m’interroger et me répondre ; mais le peu de mots qu’elle prononçait avait beaucoup de charmes. » Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile rentrèrent : il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la plus profonde rêverie, et sortit pour se promener, jusqu’à ce qu’il pût retrouver M. Dickson seul.

Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour demander à M. Dickson s’il s’était passé quelque chose dans leur conversation qui put affliger son gendre : il lui raconta naïvement ce qu’il avait dit. Lady Edgermond devina dans l’instant la vérité et frémit de la douleur qu’Oswald ressentirait, s’il savait avec certitude que Corinne était venue le chercher en Écosse ; et prévoyant bien qu’il interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu’il devait répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un second entretien M. Dickson n’accrut pas son inquiétude à cet égard, mais il ne la dissipa point ; et la première idée d’Oswald fut de demander à son domestique si toutes les lettres qu’il lui avait remises depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s’il ne se souvenait pas d’en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non ; mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à lord Nelvil : « Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m’a remis une lettre pour votre seigneurie ; mais c’était sans doute pour implorer ses secours. — Un aveugle, reprit Oswald ; non, je n’ai point reçu de lettre de lui : pourriez-vous me le retrouver ? — Oui, très facilement, reprit le domestique, il demeure dans le village. — Allez le chercher, » dit lord Nelvil ; et ne pouvant pas attendre patiemment l’arrivée de l’aveugle, il alla au-devant de lui, et le rencontra au bout de l’avenue.

« Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal au château : qui vous l’avait remise ? — Milord voit que je suis aveugle, comment pourrais-je le lui dire ? — Croyez-vous que ce soit une femme ? — Oui, milord, car elle avait un son de voix très doux, autant qu’on pouvait le remarquer, malgré ses larmes, car j’entendais bien qu’elle pleurait. — Elle pleurait, reprit Oswald, et que vous a-t-elle dit ? — Vous remettrez cette lettre au domestique d’Oswald, bon vieillard : puis, se reprenant tout de suite elle a ajouté, à lord Nelvil. — Ah, Corinne ! s’écria Oswald, et il fut obligé de s’appuyer sur le vieillard, car il était prêt à s’évanouir. — Milord, continua le vieillard aveugle, j’étais assis au pied d’un arbre quand elle me donna cette commission ; je voulus m’en acquitter tout de suite ; mais comme j’ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m’aider elle-même, m’a donné plus d’argent que je n’en avais eu depuis longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la vôtre, milord, à présent. — C’en est assez, dit lord Nelvil, tenez, bon vieillard, voilà aussi de l’argent comme elle vous en a donné, priez pour nous deux. » Et il s’éloigna.

Depuis ce moment un trouble affreux s’empara de son âme : il faisait de tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le voir ; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite ; et l’affliction qu’il ressentait était si grande, que, malgré ses efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la devinât pas, et que Lucile même ne s’aperçût combien il était malheureux : sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie continuelle, et leur intérieur était très silencieux. Ce fut alors que lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l’aurait sûrement touchée, par l’inquiétude profonde qu’elle exprimait.

Le comte d’Erfeuil revint de Plymouth où il avait conduit Corinne avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil fût arrivée : il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu’il savait de Corinne, et cependant il était fâché qu’on ignorât qu’il savait un secret important, et qu’il était assez discret pour le taire. Ses insinuations, qui d’abord n’avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent son attention dès qu’il crut qu’elles pouvaient avoir quelque rapport avec Corinne ; alors il interrogea vivement le comte d’Erfeuil, qui se défendit assez bien dès qu’il fut parvenu à se faire questionner.

Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l’histoire entière de Corinne, par le plaisir qu’eut le comte d’Erfeuil à raconter tout ce qu’il avait fait pour elle, la reconnaissance qu’elle lui avait toujours témoignée, l’état affreux d’abandon et de douleur où il l’avait trouvée ; enfin il fit ce récit sans s’apercevoir le moins du monde de l’effet qu’il produisait sur lord Nelvil, et n’ayant d’autre but en ce moment que d’être, comme disent les Anglais, le héros de sa propre histoire. Quand le comte d’Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du mal qu’il avait fait. Oswald s’était contenu jusqu’alors ; mais tout à coup il devint comme insensé de douleur : il s’accusait d’être le plus barbare et le plus perfide des hommes ; il se représentait le dévouement, la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité dans le moment même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la légèreté dont il l’avait payée. Il se répétait sans cesse que personne ne l’aimerait jamais comme elle l’avait aimé, et qu’il serait puni, de quelque manière, de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait partir pour l’Italie, la voir, seulement un jour, seulement une heure ; mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français ; son régiment allait s’embarquer, il ne pouvait s’éloigner sans déshonneur ; il ne pouvait percer le cœur de sa femme et réparer les torts par les torts et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.

Ce fut dans cette disposition qu’il écrivit au prince Castel-Forte la seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne. Les réponses de l’ami de Corinne la peignaient triste, mais résignée ; et comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu’il n’exagéra l’état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc qu’il fallait ne pas la tourmenter de ses regrets après l’avoir rendue si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.

CHAPITRE III

Lucile était affligée du départ d’Oswald ; mais le morne silence qu’il avait gardé envers elle pendant les derniers temps de leur séjour ensemble avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu’elle ne put se résoudre à lui dire quelle se croyait grosse, il ne le sut qu’aux îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l’avait caché jusqu’alors. Lord Nelvil trouvai donc les adieux de Lucile très froids, il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et comparant sa douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu’il se sépara d’elle à Venise, il n’hésita pas à croire que Lucile l’aimait faiblement. Cependant, durant les quatre années que dura son absence, elle n’eut pas un jour de bonheur. À peine la naissance de sa fille put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un autre chagrin aussi se joignait à cette inquiétude : elle découvrit par degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. Le comte d’Erfeuil qui passa près d’une année en Écosse, et vit souvent Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu’il n’avait pas révélé le secret du voyage de Corinne en Angleterre ; mais il dit tant de choses qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement Lucile, qu’elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu’elle était, elle avait encore assez d’art pour faire parler le comte d’Erfeuil, tant il en fallait peu pour cela.

Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne s’était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui devait lui causer tant de douleurs ; mais quand elle la vit si triste, elle obtint d’elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond s’exprima très sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile en recevait une autre impression : elle était tour à tour jalouse de Corinne et mécontente d’Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers une femme dont il était tant aimé ; et il lui semblait qu’elle devait craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le bonheur d’une autre. Elle avait toujours conservé de l’intérêt et de la reconnaissance pour sa sœur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu’elle lui inspirait ; et, loin d’être flattée du sacrifice qu’Oswald lui avait fait, elle se tourmentait de l’idée qu’il ne l’avait choisie que parce que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne ; elle se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son époux ne l’aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand service dans cette disposition d’âme, si elle l’avait calmée ; mais c’était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le devoir et les sentiments qu’il permet, prononçait l’anathème contre tout ce qui s’écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des ménagements, et s’imaginait, au contraire, que le seul moyen d’éveiller les remords était de montrer du ressentiment ; elle partageait trop vivement les inquiétudes de Lucile, s’irritait de la pensée qu’une aussi charmante personne n’était pas appréciée par son époux ; et loin de lui faire du bien, en lui persuadant qu’elle était plus aimée qu’elle ne le croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne suivait pas rigoureusement les conseils qu’elle lui donnait, mais il en restait toujours quelques traces ; et ses lettres à lord Nelvil étaient bien moins sensibles que le fond de son cœur.

Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions d’une bravoure éclatante ; il exposa mille fois sa vie, non seulement par l’enthousiasme de l’honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait que le danger était un plaisir pour lui ; qu’il paraissait plus gai, plus animé, plus heureux le jour des combats ; il rougissait de joie quand le tumulte des armes commençait, et c’était dans ce moment seul qu’un poids qu’il avait sur le cœur se soulevait et le laissait respirer à l’aise. Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence très animée, qui, sans lui donner du bonheur, l’étourdissait au moins sur le passé comme sur l’avenir. Il recevait des lettres de sa femme, qu’il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s’accoutumait. Le souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des tropiques, où l’on prend une si grande idée de la nature et de son auteur ; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa vie, il se croyait moins coupable en étant si près dépérir ; on pardonne à ses ennemis, lorsque la mort les menace ; on se sent aussi, dans une situation semblable, de l’indulgence pour soi-même. Lord Nelvil pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu’elle apprendrait qu’il n’était plus ; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait répandre.

Au milieu des périls qui font si souvent réfléchir sur l’incertitude de la vie, il songeait bien plus à Corinne qu’à Lucile ; ils avaient tant parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les pensées les plus sérieuses, qu’il croyait encore s’entretenir avec Corinne, quand il s’occupait des grandes idées que retrace le spectacle habituel de la guerre et de ses dangers. C’était à elle qu’il s’adressait quand il était seul, bien qu’il dût la croire irritée contre lui. Il lui semblait qu’ils s’entendaient encore, malgré l’absence, malgré l’infidélité même ; tandis que la douce Lucile, qu’il ne croyait pas offensée contre lui, ne s’offrait à son souvenir que comme une personne digne d’être protégée, mais à laquelle il fallait épargner toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre ; il revint : déjà la tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l’activité de la guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de l’imagination, qu’autrefois l’entretien de Corinne lui faisait goûter. Il n’avait pas encore essayé du repos loin d’elle. Il avait su tellement se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d’attachement et d’enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent encore pour lui, pendant le passage, l’intérêt de la vie militaire. Cet intérêt ne cessa complètement que quand on fut débarqué.

CHAPITRE IV

Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond dans le Northumberland, il fallait qu’il fit de nouveau connaissance avec sa famille dont il avait perdu l’habitude depuis quatre ans. Lucile lui présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité qu’une femme coupable en pourrait éprouver. Cette petite ressemblait à Corinne : l’imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de sa sœur pendant sa grossesse ; et Juliette, c’était ainsi qu’elle se nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne : lord Nelvil le remarqua et en fut troublé ; il la prit dans ses bras, et la serra contre son cœur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu’un souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas, sans mélange, de l’affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.

Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un sentiment de respect. Lady Edgermond n’était plus en état de sortir de son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d’humeur et de chagrin. Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était très tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris l’habitude d’une vie active, qu’il lui en coûtait beaucoup de rester presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours beaucoup lord Nelvil ; mais elle avait la douleur de ne pas se croire aimée, et lui cachait par fierté ce qu’elle savait de ses sentiments pour Corinne et la jalousie qu’ils lui causaient. Cette contrainte ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et plus silencieuse qu’elle ne l’eût été naturellement. Lorsque son époux voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu’elle aurait pu répandre dans la conversation, en y mettant plus d’intérêt, elle croyait voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait, au lieu d’en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa mère lui avait donné des idées positives sur tous les points ; et quand lord Nelvil vantait les plaisirs de l’imagination et le charme des beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu’il disait les souvenirs de l’Italie, et rabattait assez sèchement l’enthousiasme de lord Nelvil, parce qu’elle pensait que Corinne en était l’unique cause. Dans une autre disposition elle eût recueilli avec soin les paroles de son époux pour étudier tous les moyens de lui plaire.

Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait une antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la règle habituelle de sa vie. Elle voyait du mal à tout ; et son imagination, irritée par la souffrance, était importunée de tous les bruits au moral comme au physique. Elle eût voulu réduire l’existence aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas regretter aussi vivement ce qu’elle était prête à quitter ; mais comme personne n’avoue le motif personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux d’une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir à chaque emploi des heures qui pouvait différer un peu de ce qu’on avait fait la veille. Lucile, qui, bien qu’elle fut soumise à sa mère, avait cependant plus d’esprit qu’elle et plus de flexibilité dans le caractère, se serait réunie à son époux pour combattre doucement l’austérité et l’exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui avait pas persuadé qu’elle se conduisait ainsi seulement pour s’opposer au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l’Italie. « Il faut lutter sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour possible d’une inclination si funeste. » Lord Nelvil avait certainement aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des rapports plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables penchants, et pensait qu’il n’exigeait point de nous des sacrifices et des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu’on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l’homme sur cette terre.

Quelquefois Oswald, en développant ses idées se livrait au plaisir d’employer des expressions de Corinne ; il s’écoutait avec plaisir quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l’humeur dès qu’il se laissait aller à cette manière de penser et de parler : les idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées ; elles aiment à se persuader que le monde n’a fait que perdre, au lieu d’acquérir depuis qu’elles ont cessé d’être jeunes. Lucile, par l’instinct du cœur, reconnaissait, dans l’intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne ; elle baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait dans son âme ; et lui, ne se doutant pas qu’elle fût instruite de ses rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme son immobile silence pendant qu’il parlait avec chaleur. Ne sachant donc à qui s’adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme, et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n’arriva point à cause de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat d’Angleterre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa poitrine serait attaquée de nouveau s’il n’allait pas passer l’hiver en Italie ; mais il était impossible d’y songer, puisque la paix n’était pas faite entre la France et l’Angleterre. Une fois il parla devant sa belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés et de l’obstacle qui s’y opposait. « Quand la paix serait faite, lui dit lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez à vous-même de revoir l’Italie. — Si la santé de milord l’exigeait, interrompit Lucile, il ferait très bien d’y aller. » Ce mot parut assez doux à lord Nelvil, et il se hâta d’en témoigner sa reconnaissance à Lucile ; mais cette reconnaissance même la blessa : elle crut y voir le dessein de la préparer au voyage.

La paix se fit au printemps, et le voyage d’Italie devint possible. Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le mauvais état de sa santé, Lucile était combattue entre l’inquiétude qu’elle éprouvait et la crainte que lord Nelvil ne voulut insinuer par là qu’il devrait passer l’hiver en Italie ; et tandis que son sentiment l’aurait portée à s’exagérer la maladie de son époux, la jalousie qui naissait aussi de ce sentiment, l’engageait à chercher des raisons pour atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu’il courait en restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile à l’indifférence et à l’égoïsme, et ils se blessaient réciproquement, parce qu’ils ne s’avouaient pas leurs sentiments avec franchise.

Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, qu’il n’y eut plus entre Lucile et lord Nelvil d’autre sujet d’entretien que sa maladie ; la pauvre femme perdit l’usage de la parole un mois avant de mourir ; l’on ne devinait plus qu’à ses larmes ou à sa façon de serrer la main ce qu’elle voulait dire. Lucile était au désespoir ; Oswald, sincèrement touché, veillait toutes les nuits auprès d’elle ; et, comme c’était au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins qu’il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages de l’affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient à mesure que son affreux état les eut rendus plus excusables, tant les approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l’âme ; et la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation.

La nuit de sa mort elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil, et les mettant l’une dans l’autre elle les pressa toutes les deux contre son cœur, alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point regretter la parole qui n’eût rien dit de plus que ce regard et ce mouvement. Peu de minutes après elle expira.

Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade ; et l’infortunée Lucile, au moment d’une cruelle douleur, eut à souffrir la plus affreuse inquiétude. Il paraît que dans son délire lord Nelvil prononça plusieurs fois le nom de Corinne et celui de l’Italie. Il demandait souvent dans ses rêveries du soleil, le Midi, un air plus chaud ; quand le frisson de la fièvre le prenait il disait : il fait si froid dans ce Nord, que jamais on ne pourra se réchauffer. Quand il revint à lui il fut bien étonné d’apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage d’Italie ; il s’en étonna : elle lui donna pour motif le conseil des médecins. « Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous vous accompagnerons : il ne faut pas qu’un enfant soit séparé de son père ni de sa mère. – Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que nous nous séparions : mais ce voyage vous fait-il de la peine ? parlez, j’y renoncerai. — Non, reprit Lucile, ce n’est pas cela qui me fait de la peine… » Lord Nelvil la regarda, lui prit la main : elle allait s’expliquer davantage ; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu’elle ressentait, l’arrêta tout à coup, et elle reprit en disant : « Mon premier intérêt, milord, vous devez le croire, c’est le rétablissement de votre santé. — Vous avez une sœur en Italie, continua lord Nelvil. — Je la sais, reprit Lucile ; en avez-vous des nouvelles ? — Non, dit milord Nelvil, depuis que je suis parti pour l’Amérique j’ignore absolument ce qu’elle est devenue. — Eh bien, milord, nous le saurons en Italie. — Vous intéresse-t-elle encore ? — Oui, milord, répondit Lucile, je n’ai point oublié la tendresse qu’elle m’a témoignée dans mon enfance. — Oh, il ne faut rien oublier, » dit lord Nelvil en soupirant ; et le silence de tous les deux finit l’entretien.

Oswald n’allait point en Italie dans l’intention de renouveler ses liens avec Corinne ; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par une telle idée ; mais s’il ne devait pas se rétablir de la maladie de poitrine dont il était menacé, il trouvait assez doux de mourir en Italie, et d’obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne croyait pas que Lucile pût savoir la passion qu’il avait eue pour sa sœur ; encore moins se doutait-il qu’il eût trahi, dans son délire, les regrets qui l’agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l’esprit de sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt à deviner ce que pensaient les autres, qu’à les intéresser par ce qu’elle pensait elle-même. Oswald s’était donc accoutumé à la considérer comme une belle et froide personne, qui remplissait ses devoirs et l’aimait autant qu’elle pouvait aimer ; mais il ne connaissait pas la sensibilité de Lucile : elle mettait le plus grand soin à la cacher. C’était par fierté qu’elle dissimulait dans cette circonstance ce qui l’affligeait ; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même pour son époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par l’expression de tout sentiment passionné ; et comme elle était cependant capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant la loi de se contraindre, l’avait rendue triste et silencieuse : on l’avait bien convaincue qu’il ne fallait pas révéler ce qu’elle éprouvait, mais elle ne prenait aucune plaisir à dire autre chose.

CHAPITRE V

Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France ; il la traversa donc rapidement : car, Lucile ne témoignant, dans ce voyage, ni désir ni volonté sur rien, c’était lui seul qui décidait de tout. Ils arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphiné de la Savoie, et montèrent à pied ce qu’on appelle le pas des Échelles : c’est une route pratiquée dans le roc, et dont l’entrée ressemble à celle d’une profonde caverne ; elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant les plus beaux jours de l’été. On était alors au commencement de décembre ; il n’y avait point encore de neige ; mais l’automne, saison de décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait place à l’hiver. Toute la route était couverte de feuilles mortes, que le vent y avait apportées, car il n’existait point d’arbres dans ce chemin rocailleux, et près des débris de la nature flétrie, on ne voyait point les rameaux, espoir de l’année suivante. La vue des montagnes plaisait à lord Nelvil : il semble, dans les pays de plaines, que la terre n’ait d’autre but que de porter l’homme et de le nourrir ; mais, dans les contrées pittoresques, on croit reconnaître l’empreinte du génie du Créateur et de sa toute-puissance. L’homme cependant s’est familiarisé partout avec la nature, et les chemins qu’il s’est frayés gravissent les monts et descendent dans les abîmes. Il n’y a plus pour lui rien d’inaccessible, que le grand mystère de lui-même.

En entrant dans la Maurienne, l’hiver devint à chaque pas plus rigoureux. On eût dit qu’on avançait vers le nord en s’approchant du Mont Cenis : Lucile, qui n’avait jamais voyagé, était épouvantée par ces glaces qui rendent les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards d’Oswald, mais se reprochait souvent d’avoir emmené sa petite fille avec elle ; souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait présidé à cette résolution, et si le goût très vif qu’elle avait pour cette enfant, et l’idée aussi qu’elle était plus aimée d’Oswald, en se montrant à lui toujours avec Juliette, ne l’avait pas distraite des périls d’un si long voyage. Lucile était une personne très timorée, et qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d’interrogations secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la délicatesse s’accroît, et avec elle les inquiétudes de la conscience ; Lucile n’avait de refuge contre cette disposition que dans la piété, et de longues prières intérieures la tranquillisaient.

Comme ils avançaient vers le Mont Cenis, toute la nature semblait prendre un caractère plus terrible ; la neige tombait en abondance sur la terre déjà couverte de neige : on eût dit qu’on entrait dans l’enfer de glace si bien décrit par le Dante. Toutes les productions de la terre n’offraient plus qu’un aspect monotone, depuis le fond des précipices jusqu’au sommet des montagnes ; une même couleur faisait disparaître toutes les variétés de la végétation ; les rivières coulaient encore au pied des monts ; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans les eaux comme des spectres d’arbres. Oswald et Lucile regardaient ce spectacle en silence : la parole semble étrangère à cette nature glacée, et l’on se tait avec elle ; lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une vaste plaine de neige, une longue file d’hommes habillés de noir qui portaient un cercueil vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et déserte, avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée, si la pensée de la mort n’eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le deuil de la nature et de l’homme, de la végétation et de la vie ; ces deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et se faisaient ressortir l’une par l’autre, remplissaient l’âme d’effroi. Lucile dit à voix basse : « Quel triste présage ! — Lucile, interrompit Oswald, croyez-moi, il n’est pas pour vous. » Hélas ! pensa-t-il en lui-même, ce n’est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le voyage d’Italie ; qu’est-elle devenue maintenant ? Et tous ces objets lugubres qui m’environnent m’annoncent-ils ce que je vais souffrir ?

Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage. Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur très étranger à un homme, et surtout à un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait pour de l’indifférence ce qui venait uniquement de ce qu’il ne soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte. Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiétés de Lucile : les hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger, c’est leur genre d’imagination ; ils se plaisent dans l’effet qu’ils produisent ainsi sur les personnes d’une autre classe dont ils se font écouter en les effrayant. Lorsqu’on veut traverser le Mont Cenis pendant l’hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent à chaque instant des nouvelles du passage du Mont, c’est ainsi qu’on l’appelle ; et l’on dirait qu’on parle d’un monstre immobile, gardien des vallées qui conduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s’il n’y a rien à redouter, et lorsqu’on peut craindre le vent nommé la tourmente, on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer sur la montagne. Ce vent s’annonce dans le ciel par un nuage blanc qui s’étend comme un linceul dans les airs, et peu d’heures après tout l’horizon en est obscurci.

Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles à l’insu de lord Nelvil ; il ne se doutait pas de ces terreurs et se livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et faisait tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur sa fille. Le matin du passage du Mont Cenis, plusieurs paysans se rassemblèrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait de la tourmente. Néanmoins ceux qui devaient la porter elle et sa fille assurèrent qu’il n’y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil, elle vit qu’il se moquait de la peur qu’on voulait leur faire, et de nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu’elle voulait partir. Oswald ne s’aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement ; mais quand ils furent à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la descente un horrible ouragan s’éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les conducteurs, et plusieurs fois Lucile n’apercevait plus Oswald, que la tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au salut des voyageurs, commencèrent à sonner leurs cloches d’alarme, et bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de très sombre, et les coups précipités de l’airain exprimaient mieux encore l’effroi que le secours.

Lucile espérait qu’Oswald proposerait de s’arrêter dans le couvent et d’y passer la nuit ; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu’elle le désirait, il crut qu’il valait mieux se hâter d’arriver avant la fin du jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s’il fallait commencer la descente ? « Oui, répondit-elle, puisque milord ne s’y oppose pas. » Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car sa fille était avec elle ; mais quand on aime et qu’on ne se croit pas aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fut la plus dangereuse manière de descendre ; mais il se croyait ainsi plus sûr de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.

Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette route si rapide qu’on la prendrait elle-même pour un précipice, si les abîmes qui sont à côté n’en faisaient sentir la différence, elle serra sa fille contre son cœur avec une émotion très vive. Oswald le remarqua, et laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout ce qu’il faisait, que Lucile, en le voyant s’occuper d’elle et de Juliette avec beaucoup de zèle et d’intérêt, sentit ses yeux mouillés de larmes ; mais à l’instant il s’éleva un coup de vent si terrible que les porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s’écrièrent : Ô mon Dieu, secourez-nous ! Alors Lucile reprit tout son courage, et se soulevant sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant : « Mon ami, prenez votre fille. » Oswald la saisit et dit à Lucile : « Et vous aussi venez, je pourrai vous porter toutes deux. — Non, répondit Lucile, sauvez seulement votre fille. — Comment sauver, répéta lord Nelvil, est-il question de danger ? » et se retournant vers les porteurs il s’écria : « Malheureux, que ne disiez-vous… — Ils m’en avaient avertie, interrompit Lucile… — Et vous me l’avez caché, dit lord Nelvil, qu’ai-je fait pour mériter ce cruel silence ? » En prononçant ces mots, il enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa les yeux vers la terre dans une anxiété profonde, mais le ciel, protecteur de Lucile, fit paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de l’Italie par-delà le Mont-Cenis.

En entrant dans l’auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta dans une chambre, se mit à genoux, et remercia Dieu avec ferveur. Oswald, pendant qu’elle priait, était appuyé sur la cheminée, d’un air pensif, et quand Lucile se fut relevée, il lui tendit la main et lui dit : « Lucile, vous avez donc eu peur ? — Oui, mon ami, répondit-elle. — Et pourquoi vous êtes-vous mise en route ? — Vous paraissiez impatient de partir. — Ne savez-vous pas, répondit lord Nelvil, qu’avant tout je crains pour vous ou le danger ou la peine. — C’est pour Juliette qu’il faut les craindre, dit Lucile. » Elle la prit sur ses genoux, pour la réchauffer auprès du feu, et bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cet enfant, que la neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec tendresse, mais encore une fois le silence suspendit un entretien qui peut-être aurait conduit à une explication heureuse.

Ils arrivèrent à Turin ; cette année-là l’hiver était très rigoureux : les vastes appartements de l’Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l’été par la fraîcheur qu’elles donnent, mais au milieu de l’hiver on ne sent que le vide de ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la demeure des géants.

On venait d’apprendre la mort d’Alfieri, et c’était un deuil général pour tous les Italiens qui voulaient s’enorgueillir de leur patrie. Lord Nelvil croyait voir partout l’empreinte de la tristesse ; il ne reconnaissait plus l’impression que l’Italie avait produite jadis sur lui. L’absence de celle qu’il avait tant aimée désenchantait à ses yeux la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin ; on lui dit que depuis cinq ans elle n’avait rien publié, et vivait dans la retraite la plus profonde ; mais ou l’assura qu’elle était à Florence. Il résolut d’y aller, non pour y rester et trahir ainsi l’affection qu’il devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment il avait ignoré son voyage en Écosse.

En traversant les plaines de la Lombardie Oswald s’écriait : « Ah ! que cela était beau quand tous les ormeaux étaient couverts de feuilles, et quand les pampres verts les unissaient entre eux ! » Lucile se disait en elle-même : « C’était beau quand Corinne était avec lui. » Un brouillard humide, tel qu’il en fait souvent dans ces plaines traversées par un si grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On entendait pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont pénétrées, et l’eau vous poursuit partout avec l’activité du feu. Lucile cherchait en vain le charme de l’Italie : on eût dit que tout se réunissait pour la couvrir d’un voile sombre à ses regards comme à ceux d’Oswald.

CHAPITRE VI

Oswald, depuis qu’il était entré en Italie, n’avait pas prononcé un mot d’italien ; il semblait que cette langue lui fit mal, et qu’il évitât de l’entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui étaient arrivés dans l’auberge à Milan, ils entendirent frapper à leur porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d’une figure très noire, très marquée, mais cependant sans véritable physionomie : des traits créés pour l’expression, mais auxquels il manquait l’âme qui la donne ; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux, et un regard qui voulait être poétique. Il se mit dès la porte à improviser des vers tout remplis de louanges sur la mère, l’enfant et l’époux ; de ces louanges qui convenaient à toutes les mères, à tous les enfants, à tous les époux du monde, et dont l’exagération passait par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l’italien ; il déclamait avec une force qui faisait encore mieux remarquer l’insignifiance de ce qu’il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que d’entendre ainsi pour la première fois, après un long intervalle, une langue chérie ; de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile s’aperçut de la cruelle situation de l’âme d’Oswald, elle voulait faire finir l’improvisateur, mais il était impossible d’en être écouté. Il se promenait dans la chambre à grands pas ; il faisait des exclamations et des gestes continuels, et ne s’embarrassait pas du tout de l’ennui qu’il causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d’une machine montée, qui ne s’arrête qu’après un temps marqué ; enfin ce temps arriva, et lady Nelvil parvint à le congédier.

Quand il fut sorti, Oswald dit : « Le langage poétique est si facile à parodier en Italie, qu’on devrait l’interdire à tous ceux qui ne sont pas dignes de le parler. — Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu trop sèchement ; il est vrai qu’il doit être désagréable de se rappeler ce qu’on admire par ce que nous venons d’entendre. » Ce mot blessa lord Nelvil. « Bien loin de là, dit-il, il me semble qu’un tel contraste fait sentir la puissance du génie. C’est ce même langage si misérablement dégradé qui devenait une poésie céleste, lorsque Corinne, lorsque votre sœur, reprit-il avec affectation, s’en servait pour exprimer ses pensées. » Lucile fut comme altérée par ces paroles : le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui de votre sœur qui semblait indiquer un reproche. Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et si elle se fût abandonnée à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie ; mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n’en devint que plus pénible.

Le lendemain le soleil parut ; et, malgré les mauvais jours qui avaient précédé, il se montra brillant et radieux comme un exilé qui rentre dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan ; c’est le chef-d’œuvre de l’architecture gothique en Italie, comme Saint-Pierre de l’architecture moderne. Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur qui s’élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant jusques au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de chaque détail. L’édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l’on peut s’exprimer ainsi, comme le serait un petit objet d’agrément. Que de patience et de temps il a fallu pour accomplir un tel œuvre ! La persévérance vers un même but se transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain, stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme elles. Une église gothique fait naître des dispositions très religieuses. Horace Walpole a dit que les papes ont consacré, à bâtir des temples à la moderne, les richesses que leur avait valu la dévotion inspirée par les églises gothiques. La lumière qui passe à travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l’architecture, enfin l’aspect entier de l’église est une image silencieuse de ce mystère de l’infini qu’on sent au-dedans de soi, sans pouvoir jamais s’en affranchir, ni le comprendre.

Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était couverte de neige, et rien n’est plus triste que la neige en Italie ; on n’y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile uniforme des frimas ; tous les Italiens se désolent du mauvais temps, comme d’une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l’Italie une sorte de coquetterie qui n’était pas satisfaite ; l’hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l’imagination n’y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance, Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes à proportion du nombre et de la richesse des habitants. On dirait que ces villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de leur suite.

Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage d’Italie lugubre, le fleuve s’était débordé la nuit précédente ; et l’inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est très effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre ; et leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annoncent arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n’est guère possible, parce qu’elles changent de lit sans cesse et s’élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve ; les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et glacée ; le brouillard était tel que le fleuve se confondait avec l’horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil. Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu’il faisait, et la mena dans une cabane de pêcheur où le feu était allumé au milieu de la chambre comme en Russie. « Où donc est votre belle Italie ? dit Lucile en souriant à lord Nelvil. — Je ne sais quand je la retrouverai, » répondit-il avec tristesse.

En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route, on a de loin le coup d’œil pittoresque des toits en forme de terrasse qui donnent aux villes d’Italie un aspect oriental. Les églises, les clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes ; et quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits pour se garantir de la neige, causent une impression très désagréable. Parme conserve encore quelques chefs-d’œuvre du Corrège, Lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l’on voit une peinture à fresque de lui, appelée la Madone della Scala ; elle est recouverte par un rideau. Lorsque l’on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l’attitude de la mère et de l’enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance avec l’idéal de modestie et de grâce que Le Corrège a peint, qu’Oswald portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance devint plus frappante encore ; car Le Corrège est peut-être le seul peintre qui sait donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s’ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu’il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d’un mystère céleste.

Cette Madone est prête à se détacher du mur, et l’on voit la couleur presque tremblante qu’un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l’on y revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible et dernier adieu. En sortant de l’église, Oswald dit à Lucile : « Ce tableau dans peu de temps n’existera plus, mais moi j’aurai toujours sous les yeux son modèle. » Ces paroles aimables attendrirent Lucile ; elle serra la main d’Oswald : elle était prête à lui demander si son cœur pouvait se lier à cette expression de tendresse ; mais quand un mot d’Oswald lui semblait froid, sa fierté, l’empêchait de s’en plaindre ; et quand elle était heureuse d’une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses craintes.

CHAPITRE VII

La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d’Italie ; mais une inquiétude cruelle l’agitait sans cesse : il demandait partout des nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu’on la croyait à Florence, mais qu’on ne savait rien d’elle, depuis qu’elle ne voyait personne et n’écrivait plus. Oh ! ce n’était pas ainsi que le nom de Corinne s’annonçait autrefois ; et celui qui avait détruit son bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner ?

En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours très élevées, dont l’une surtout est penchée d’une manière qui effraie la vue. C’est en vain que l’on sait qu’elle est ainsi bâtie, et que c’est ainsi qu’elle a vu passer les siècles, cet aspect importune l’imagination. Bologne est une des villes où l’on trouve un plus grand nombre d’hommes instruits dans tous les genres ; mais le peuple y produit une impression désagréable. Lucile s’attendait au langage harmonieux d’Italie qu’on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la surprendre péniblement ; il n’en est pas de plus rauque dans les pays du Nord. C’était au milieu du carnaval qu’Oswald et Lucile arrivèrent à Bologne ; l’on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à des cris de colère ; une population pareille à celle des lazzaroni de Naples couche la nuit sous les arcades nombreuses qui bordent les rues de Bologne ; ils portent pendant l’hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles. Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la nuit dans les villes d’Italie ; elles se taisent toutes quand le temps est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effraient quand on n’y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît hostile, tant le son en est rude ; et les mœurs de la populace sont beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales, que dans les pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l’ordre social ; mais le soleil qui permet de vivre dans les rues introduit quelque chose de sauvage dans les habitudes des gens du peuple[22].

Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l’Italie. En passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la rue, les détenus se livraient à la joie la plus déplaisante ; ils s’adressaient aux passants d’une voix de tonnerre, et demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires immodérés ; enfin tout donnait l’idée dans ce lieu d’un peuple sans dignité. « Ce n’est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre notre peuple concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous plaire ? — Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma patrie ; mais quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler le toscan ; vous verrez le véritable Midi ; vous connaîtrez le peuple spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins sévère pour l’Italie. »

On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d’une manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu’on en a dit si souvent s’accorde avec ce que l’on voit, et d’autres fois il paraît souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements étaient sans garantie, et l’empire de l’opinion presque aussi nul pour les premières classes que pour les dernières ; dans un pays où la religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien à dire de la nation considérée d’une manière générale, mais on y rencontre beaucoup de qualités privées. C’est donc le hasard des relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la louange ; les personnes que l’on connaît particulièrement décident du jugement qu’on porte sur la nation, jugement qui ne peut trouver de base fixe, ni dans les institutions, ni dans les mœurs, ni dans l’esprit public.

Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s’arrêta longtemps devant la Sibylle peinte par Le Dominiquin. Lucile remarqua l’intérêt qu’excitait en lui ce tableau, et voyant qu’il s’oubliait longtemps à le contempler, elle osa s’approcher enfin, et lui demanda timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son cœur, que la Madone du Corrège. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que ce mot signifiait ; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et puis il lui dit : « La Sibylle ne rend plus d’oracles ; son génie, son talent, tout est fini : mais l’angélique figure du Corrège n’a rien perdu de ses charmes ; et l’homme malheureux qui fit tant de mal à l’une ne trahira jamais l’autre. » En achevant ces mots, il sortit pour cacher son trouble.

LIVRE VINGTIÈME

CONCLUSION

CHAPITRE PREMIER

Après ce qui s’était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu’il ne l’avait imaginé, et il eut enfin l’idée que sa froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines secrètes ; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l’explication que jusqu’alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l’avait voulu ; mais il lui en coûtait de parler de Corinne au moment de la revoir, de s’engager par une promesse, enfin de traiter un sujet si propre à l’émouvoir, avec une personne qui lui causait toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère qu’imparfaitement.

Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par-delà le beau climat d’Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l’été, répandait alors une douce chaleur ; les gazons étaient verts ; l’automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait s’annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre ; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l’âme d’Oswald, mais aucune espérance ne venait s’y mêler : il n’y avait que du passé dans toutes ses impressions. L’air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de Lucile : elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l’eut encouragée ; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n’osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu le secret d’Oswald comme celui de Lucile ; mais ils avaient l’un et l’autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient à cet égard, plus il était difficile qu’ils sortissent de la situation contrainte où ils se trouvaient.

CHAPITRE II

En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et peu d’instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en le voyant, qu’il fut longtemps sans pouvoir lui parler ; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. « Je n’ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte : sa santé est très mauvaise et s’affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que moi, l’occupation lui est souvent très difficile ; cependant je la croyais un peu plus calme lorsque nous avons appris votre arrivée en Italie. Je ne puis vous cacher qu’à cette nouvelle son émotion a été si vive, que la fièvre qui l’avait quittée l’a reprise. Elle ne m’a point dit quelle était son intention relativement à vous, car j’évite avec grand soin de lui prononcer votre nom. — Ayez la bonté, mon prince, reprit Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans : elle contient tous les détails des circonstances qui m’ont empêché d’apprendre son voyage en Angleterre, avant que je fusse l’époux de Lucile ; et quand elle l’aura lue, demandez-lui de me recevoir. J’ai besoin de lui parler pour justifier, s’il se peut, ma conduite. Son estime m’est nécessaire, quoique je ne doive plus prétendre à son intérêt. — Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince Castel-Forte : je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien. »

Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince Castel-Forte : elle le reçut avec assez de froideur ; il la regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. « Elle est charmante lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte, quelle jeunesse, quelle fraîcheur ! Ma pauvre amie n’a plus rien de cet éclat ; mais il ne faut pas oublier, milord, qu’elle était bien brillante aussi quand vous l’avez vue pour la première fois. — Non, je ne l’oublie pas, s’écria lord Nelvil, non, je ne me pardonnerai jamais !... » et il s’arrêta sans pouvoir achever ce qu’il voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile n’essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu’elle ne l’essayait pas. Il se disait en lui-même : « Si Corinne m’avait vu triste, Corinne m’aurait consolé. »

Le lendemain matin son inquiétude le conduisit de très bonne heure chez le prince Castel-Forte. « Eh bien, lui dit-il, qu’a-t-elle répondu ? — Elle ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte. — Et quels sont ses motifs ? — J’ai été hier chez elle, et je l’ai trouvée dans une agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa chambre, malgré son extrême faiblesse. Sa pâleur était quelquefois remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir, elle a gardé le silence quelques instants, et m’a dit enfin ces paroles que je vous rendrai fidèlement, puisque vous l’exigez : « C’est un homme qui m’a fait trop de mal. L’ennemi qui m’aurait jetée dans une prison, qui m’aurait bannie et proscrite, n’eût pas déchiré mon cœur à ce point. J’ai souffert ce que personne n’a jamais souffert, un mélange d’attendrissement et d’irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J’avais pour ce cruel autant d’enthousiasme que d’amour. Il doit s’en souvenir, je lui ai dit une fois qu’il m’en coûterait davantage de ne plus l’admirer, que de ne plus l’aimer. Il a flétri l’objet de mon culte, il ma trompée volontairement ou involontairement, n’importe, il n’est pas celui que je croyais. Qu’a-t-il fait pour moi ? Il a joui pendant près d’une année du sentiment qu’il m’inspirait, du charme que j’avais dans l’esprit ; et quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester son cœur par une action, en a-t-il fait une ? peut-il se vanter d’un sacrifice, d’un mouvement généreux ? Il est heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie ; moi je me meurs, qu’il me laisse en paix. »

— Ces paroles sont bien dures, dit Oswald. — Elle est aigrie par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte : je lui ai vu souvent une disposition plus douce ; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle vous a défendu contre moi. — Vous me trouvez donc bien coupable, reprit lord Nelvil, — Oserais-je vous le dire, dit le prince Castel-Forte, je pense que vous l’êtes. Les torts qu’on peut avoir avec une femme ne nuisent point dans l’opinion du monde ; ces fragiles idoles adorées aujourd’hui peuvent être brisées demain, sans que personne prenne leur défense, et c’est pour cela même que je les respecte davantage ; car la morale, à leur égard, n’est défendue que par notre propre cœur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par les lois, et le déchirement d’un cœur sensible n’est l’objet que d’une plaisanterie, il vaudrait donc mieux se permettre le coup de poignard. — Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j’ai été bien malheureux, c’est ma seule justification ; mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu’elle ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu’à travers tout ce qui nous sépare elle entendra la voix de son ami. — Je lui remettrai votre lettre, dit le prince Castel-Forte, mais, je vous en conjure, ménagez-la : vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans ne font que rendre une impression plus profonde, quand aucune autre idée n’en a distrait : voulez-vous savoir dans quel état elle est à présent ? une fantaisie bizarre à laquelle mes prières n’ont pu la faire renoncer vous en donnera l’idée. »

En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son cabinet, et lord Nelvil l’y suivit. Il vit d’abord le portrait de Corinne, telle qu’elle avait paru dans le premier acte de Roméo et Juliette : ce jour, celui de tous où il s’était senti le plus d’entraînement pour elle. Un air de confiance et de bonheur, animait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout entiers dans l’imagination de lord Nelvil ; et comme il trouvait du plaisir à s’y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle qu’elle avait voulu se faire peindre cette année même en robe noire, d’après le costume qu’elle n’avait point quitté depuis son retour d’Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l’impression que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu’il avait aperçue à Hyde Park ; mais ce qui le frappa surtout, c’est l’inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi-fermés, et ses longues paupières voilaient ses regards et réfléchissaient une ombre sur ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du Pastor Fido :

A pena si puo dir : questa fu rosa[23].

« Quoi ! dit lord Nelvil, c’est ainsi qu’elle est maintenant ? — Oui, répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours plus mal encore. » À ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé : l’excès de sa peine troublait sa raison.

CHAPITRE III

Rentré chez lui, il s’enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint à l’heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit : « Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd’hui ; ne m’en sachez pas mauvais gré. » Lucile se retourna vers Juliette, qu’elle tenait par la main, l’embrassa et s’éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table sur laquelle était la lettre qu’il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des pleurs : « Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile ? À quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m’aime est malheureux par moi ? »

LETTRE DE LORD NELVIL À CORINNE.

« Si vous n’étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu’aurais-je à vous dire ? Vous pouvez m’accabler de vos reproches, et ce qui est plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j’ai fait tant de mal à ce que j’aimais ? Ah ! je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare. Vous savez, quand je vous ai connue, que j’étais accablé par le chagrin qui me suivra jusqu’au tombeau. Je n’espérais pas le bonheur. J’ai lutté longtemps contre l’attrait que vous m’inspiriez. Enfin, quand il a triomphé de moi, j’ai toujours gardé dans mon âme un sentiment de tristesse, présage d’un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre, comme il m’avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m’écartant de la ligne tracée par mes devoirs et ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand j’appris que mon père avait condamné d’avance mon sentiment pour vous. S’il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter, à cet égard, contre son autorité, mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et sacré.

« Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie ; je rencontrai votre sœur, que mon père m’avait destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au projet d’une vie régulière. J’ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l’existence. Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles, mais j’ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint tout ce qui l’expose à des émotions trop fortes, à des résolutions pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, jamais je n’aurais pu me détacher de vous ; cette admirable preuve de tendresse eût entraîné mon cœur incertain. Ah ! pourquoi dire ce que j’aurais fait ! Serions-nous heureux ? Suis-je capable de l’être ? Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu’il fut, sans en regretter un autre ?

« Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous. Je rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous voyant. Je me dis qu’une personne aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne, j’ai déchiré votre cœur, je le sais ; mais je croyais n’immoler que moi. Je pensais que j’étais plus que vous inconsolable, et que vous m’oublieriez, quand je vous regretterais toujours. Enfin les circonstances m’enlacèrent ; et je ne veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu’elle m’inspire, et de bien mieux encore. Mais dès que je sus votre voyage en Angleterre, et le malheur que je vous avais causé, il n’y eut plus dans ma vie qu’une peine continuelle. J’ai cherché la mort pendant quatre ans, au milieu de la guerre, certain qu’en apprenant que je n’étais plus vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m’opposer une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la méritait pas ; mais songez que la destinée des hommes se complique de mille rapports divers qui troublent la constance du cœur. Cependant, s’il est vrai que je n’ai pu trouver ni donner le bonheur ; s’il est vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne parle du fond de mon cœur, que la mère de mon enfant, que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à mes pensées ; s’il est vrai qu’un état habituel de tristesse m’ait replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m’avaient autrefois tiré ; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que j’aime la vie, mais pour vous dire adieu, refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois ? Je le souhaite, parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n’est pas ma propre souffrance qui me détermine. Qu’importe que je sois bien misérable ! qu’importe qu’un poids affreux pèse à jamais sur mon cœur, si je m’en vais d’ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon pardon ! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble que votre cœur serait soulagé si vous pouviez penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m’êtes chère, si vous l’aviez senti par ces regards, par cet accent d’Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que le cœur.

« Je respecte mes liens, j’aime votre sœur ; mais le cœur humain, bizarre, inconséquent, tel qu’il l’est, peut renfermer et cette tendresse, et celle que j’éprouve pour vous. Je n’ai rien à dire de moi qui puisse s’écrire ; tout ce qu’il faut expliquer me condamne. Néanmoins si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment doux. Hélas ! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous deux qui précédera l’autre se sente regretté, se sente aimé de l’ami qu’il laissera dans ce monde ! L’innocent devrait seul avoir cette jouissance ; mais qu’elle soit aussi accordée au coupable !

« Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les cœurs, devinez ce que je ne puis dire ; entendez-moi comme vous m’entendiez. Laissez-moi vous voir ; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies : ah ! ce n’est pas moi seul qui ai fait ce mal, c’est le même sentiment qui nous a consumé tous les deux ; c’est la destinée qui a frappé deux êtres qui s’aimaient : mais elle a dévoué l’un d’eux au crime, et celui-là, Corinne, n’est peut-être pas le moins à plaindre ! »

RÉPONSE DE CORINNE.

« S’il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m’y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n’ai point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m’avez causée me fasse frissonner d’effroi. Il faut que je vous aime encore pour n’avoir aucun mouvement de haine ; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer ainsi. J’ai eu des moments où ma raison était altérée ; d’autres, et c’étaient les plus doux, où j’ai cru mourir avant la fin du jour par le serrement de cœur qui m’oppressait ; d’autres enfin où j’ai douté de tout, même de la vertu : vous étiez pour moi son image ici-bas, et je n’avais plus de guide pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi l’admiration et l’amour.

« Que serais-je devenue sans le secours céleste ? Il n’y a rien dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me restait au fond de l’âme, Dieu m’y a reçue. Mes forces physiques vont en décroissant ; mais il n’en est pas ainsi de l’enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de l’immortalité est, je me plais à le croire, le seul but de l’existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen pour ce but ; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la terre : j’y tenais par un lien trop fort.

« Quand j’ai appris votre arrivée en Italie, quand j’ai revu votre écriture, quand je vous ai su là de l’autre côté de la rivière, j’ai senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans cesse que ma sœur était votre femme, pour combattre ce que j’éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable que mon cœur enivré de nouveau préférait à des siècles de calme ; mais la Providence ne m’a point abandonnée dans ce péril. N’êtes-vous pas l’époux d’une autre ? Que pouvais-je donc avoir à vous dire ? M’était-il même permis de mourir entre vos bras ? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une dernière heure ! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance, puisque j’ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l’ai senti quand vous m’aimiez, n’est pas en harmonie avec notre nature : il agite, il inquiète, il est si prêt à passer ! Mais une prière habituelle, une rêverie religieuse qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se décider dans tout par le sentiment du devoir est un état doux, et je ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m’avez fait beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah ! ce n’est pas moi qui la soigne, mais c’est encore moi qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord ; soyez heureux, mais soyez-le par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer en nous-mêmes l’être qui se confie et la voix qui lui répond ; elle fait deux amis d’une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu’on appelle le bonheur ? Ah ! trouverez-vous mieux que ma tendresse ? Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j’aurais béni mon sort, si vous m’aviez permis de vous y suivre ? Savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave ? Savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m’aviez fidèlement aimée ? Eh bien, qu’avez-vous fait de tant d’amour ? qu’avez-vous fait de cette affection unique en ce monde ? un malheur unique comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur ; ne m’offensez pas en croyant l’obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.

« Cependant quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le ferais-je pas ? Certainement, quand mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au dehors, votre image m’apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte ? Les divinités jadis n’étaient jamais présentes à la mort ; je vous éloignerai de la mienne : mais je souhaite qu’un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme défaillante. Oswald, Oswald, qu’est-ce que j’ai dit ? vous voyez ce que je suis quand je m’abandonne à votre souvenir.

« Pourquoi Lucile n’a-t-elle pas désiré de me voir ? c’est votre femme, mais c’est aussi ma sœur. J’ai des paroles douces, j’en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m’a-t-elle pas été amenée ? Je ne dois pas vous voir : mais ce qui vous entoure est ma famille : en suis-je donc rejetée ? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s’attriste en me voyant ? Il est vrai que j’ai l’air d’une ombre ; mais je saurais sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu. Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère ? mais ce serait parce que vous êtes l’époux de ma sœur. Ah ! du moins vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez, comme parent, à mes funérailles. C’est, à Rome que mes cendres seront d’abord transportées ; faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m’avez rendu ma couronne. Non, Oswald, non, j’ai tort. Je ne veux rien qui vous afflige : je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel où je vous attendrai. »

CHAPITRE IV

Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’Oswald pût retrouver du calme après l’impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut tenté de se jeter dans les flots, pour être au moins porté, quand il ne serait plus, vers cette demeure dont l’entrée lui était refusée pendant sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu’elle eût désiré de voir sa sœur ; et bien qu’il s’étonnât de ce souhait, il avait envie de le satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile ? Il apercevait bien qu’elle était blessée de sa tristesse ; il aurait voulu qu’elle l’interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d’amener la conversation sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, enfin de détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais ; seulement il demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait avec une expression de physionomie digne et froide.

Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de l’enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald. « Qui vous a appris cela, ma fille ? dit-il. — La dame que je viens de voir, répondit-elle. — Et comment vous a-t-elle reçue ? — Elle a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette, je ne sais pourquoi. Elle m’embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l’air bien malade. — Et vous plaît-elle cette dame, ma fille ? continua lord Nelvil. — Beaucoup, répondit Juliette, j’y veux aller tous les jours. Elle m’a promis de m’apprendre tout ce qu’elle sait. Elle dit qu’elle veut que je ressemble à Corinne. Qu’est-ce que c’est que Corinne, mon père ? cette dame n’a pas voulu me le dire. » Lord Nelvil ne répondit plus, et s’éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne ; et peut-être eût-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille sans son consentement. Mais, en peu de jours, l’enfant fit des progrès inconcevables dans tous les genres. Son maître d’italien était ravi de sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers essais.

Rien de tout ce qui s’était passé n’avait fait autant de peine à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l’éducation de sa fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l’instruire et lui communiquer tous ses talents, comme un héritage qu’elle se plaisait à lui léguer de son vivant. Lucile en eut été touchée, si elle n’eût pas cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d’elle lord Nelvil ; mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule sa fille, et le reproche qu’elle se faisait de lui enlever des leçons qui ajoutaient à ses agréments d’une manière si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille, de la même manière que Corinne ; et ses petits bras et ses jolis regards l’imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d’un beau tableau, avec la grâce de l’enfance de plus, qui mêle à tout un charme innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu’il ne pouvait prononcer un mot, et s’assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un air écossais, que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à Tivoli, en présence d’un tableau d’Ossian. Pendant qu’Oswald en l’écoutant respirait à peine, Lucile s’avança derrière lui sans qu’il l’aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et lui dit : « La dame qui demeure sur le bord de l’Arno vous a donc appris à jouer ainsi ? — Oui, répondit Juliette ; mais il lui en a bien coûté pour le faire. Elle s’est trouvée mal souvent lorsqu’elle m’enseignait. Je l’ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n’a pas voulu ; et seulement elle m’a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans, un certain jour, le dix-sept de novembre, je crois. — Ah, mon Dieu ! » s’écria lord Nelvil ; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.

Lucile alors se montra, et prenant Juliette par la main, elle dit à son époux en anglais : « C’est trop, milord, de vouloir aussi détourner de moi l’affection de ma fille ; cette consolation m’était due dans mon malheur. » En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la suivre, elle s’y refusa ; et seulement, à l’heure du dîner, il apprit qu’elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans dire où elle allait. Il s’inquiétait mortellement de son absence, lorsqu’il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans la physionomie, tout à fait différente de ce qu’il attendait. Il voulut enfin lui parler avec confiance, et tâcher d’obtenir d’elle son pardon par la sincérité ; mais elle lui dit : « Souffrez, milord, que cette explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous saurez dans peu les motifs de ma prière. »

Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d’intérêt que de coutume : plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu’à l’ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement. Voici quelle en était la cause. Lucile avait été très blessée des visites de sa fille chez Corinne, et de l’intérêt que lord Nelvil paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire à cette enfant. Tout ce qu’elle avait renfermé dans son cœur depuis si longtemps s’était échappé dans ce moment ; et, comme il arrive aux personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une résolution très vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son époux. Lucile se parlait à elle-même avec force, jusqu’au moment où elle arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel mouvement de timidité, qu’elle n’aurait jamais pu se résoudre à entrer, si Corinne, qui l’aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant ; elle se sentit au contraire profondément attendrie par l’état déplorable de la santé de sa sœur, et ce fut en pleurant qu’elle l’embrassa.

Alors commença entre les deux sœurs un entretien plein de franchise de part et d’autre. Corinne donna la première l’exemple de cette franchise ; mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça sur sa sœur l’ascendant qu’elle avait sur tout le monde. On ne pouvait conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha point à Lucile qu’elle se croyait certaine qu’elle n’avait plus que peu de temps à vivre ; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop. Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d’entretien les plus délicats ; elle lui parla de son bonheur et de celui d’Oswald. Elle savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et mieux encore parce qu’elle avait deviné, que la contrainte et la froideur existaient souvent dans leur intérieur ; et, se servant alors de l’ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont elle était menacée, elle s’occupa généreusement de rendre Lucile plus heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de trouver dans celle qu’il aimait une manière d’être à quelques égards différente de la sienne ; une confiance spontanée, parce que sa réserve naturelle l’empêchait de la solliciter ; plus d’intérêt, parce qu’il était susceptible de découragement ; et de la gaieté, précisément parce qu’il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même dans les jours brillants de sa vie ; elle se jugea comme elle aurait pu juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l’abandon, tout le désir de plaire qu’inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.

« On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non seulement malgré leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus aimables pour se les faire pardonner, et n’imposaient point de gêne parce qu’elles avaient besoin d’indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile, fière de votre perfection ; que votre charme consiste à l’oublier, à ne vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la fois ; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un titre de ces vertus pour vous permettre l’orgueil et la froideur. Si cet orgueil n’était pas fondé il blesserait peut-être moins ; car user de ses droits refroidit le cœur plus que les prétentions injustes : le sentiment se plaît surtout à donner ce qui n’est pas dû. »

Lucile remerciait sa sœur avec tendresse de la bonté qu’elle lui témoignait, et Corinne lui disait : « Si je devais vivre, je n’en serais pas capable ; mais puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir personnel est encore qu’Oswald retrouve dans vous et dans sa fille quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. » Lucile revint tous les jours chez sa sœur, et s’étudiait par une modestie bien aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à ressembler à la personne qu’Oswald avait le plus aimée. La curiosité de lord Nelvil s’accroissait tous les jours en remarquant les grâces nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu’elle avait vu Corinne ; mais il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble. Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais seulement, à ce qu’il paraît, quand elle se croirait assurée de n’avoir plus que peu d’instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver à la fois ; et elle enveloppait ce projet d’un tel mystère, que Lucile elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de l’accomplir.

CHAPITRE V

Corinne, se croyant atteinte d’une maladie mortelle, souhaitait de laisser à l’Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C’est une faiblesse qu’il faut lui pardonner. L’amour et la gloire s’étaient toujours confondus dans son esprit ; et jusqu’au moment où son cœur fit le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que l’ingrat qui l’avait abandonnée sentît encore une fois que c’était à la femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu’il avait donné la mort. Corinne n’avait plus la force d’improviser ; mais elle composait encore des vers, et depuis l’arrivée d’Oswald elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation. Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et ses succès ; enfin, tout ce que le malheur et l’amour lui faisaient perdre. Elle choisit un jour pour réunir dans une des salles de l’académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu’elle avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d’amener son époux. « Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l’état où je suis. »

Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne. Lirait-elle ses vers elle-même ? quel sujet voulait-elle traiter ? Enfin il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement l’âme d’Oswald. Le matin du jour désigné, l’hiver, qui se fait si rarement sentir en Italie, s’y montra pour un moment comme dans les climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons. La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres ; et, par une singularité dont il y a cependant plus d’exemples en Italie que partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de janvier, et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme.

Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était rassemblée. À l’extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne devait s’y placer, parce qu’elle était si malade, qu’elle ne pourrait pas réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald, sans être vue. Dès qu’elle sut qu’il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut la soutenir pour qu’elle pût avancer. Sa démarche était chancelante. Elle s’arrêtait de temps en temps pour respirer, et l’on eût dit que ce court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie sont toujours lents et difficiles. Elle s’assit, chercha des yeux à découvrir Oswald, l’aperçut, et, par un mouvement tout à fait involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba l’instant d’après, en détournant son visage, comme Didon lorsqu’elle rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds ; il le contint par le respect qu’il devait à Corinne en présence de tant de monde.

Une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs parut sur une espèce d’amphithéâtre qu’on avait préparé. C’était elle qui devait chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie n’avaient encore laissé aucune trace et les paroles qu’elle allait prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne ; il répandait quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue. Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l’impression qu’ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition cruelle dans une nuit de délire ; et ce fut à travers ses sanglots qu’il entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si coupable lui adressait encore au fond du cœur.

DERNIER CHANT DE CORINNE.

« Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens ! Déjà la nuit s’avance à mes regards, mais le ciel n’est-il pas plus beau pendant la nuit ? Des milliers d’étoiles le décorent ; il n’est de jour qu’un désert. Ainsi les ombres éternelles révèlent d’innombrables pensées que l’éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en instruire s’affaiblit par degrés ; l’âme se retire en elle-même, et cherche à rassembler sa dernière chaleur.

« Dès les premiers jours de ma jeunesse, je promis d’honorer ce nom de Romaine qui fait encore tressaillir le cœur. Vous m’avez permis la gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l’essor du génie : ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles qui puise dans l’éternité pour enrichir le temps.

« Quelle confiance m’inspirait jadis la nature et la vie ! Je croyais que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d’avance la félicité céleste, qui n’est que la durée dans l’enthousiasme, et la constance dans l’amour.

« Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse ; non, ce n’est point elle qui m’a fait verser les pleurs dont la poussière qui m’attend est arrosée. J’aurais rempli ma destinée, j’aurais été digne des bienfaits du ciel, si j’avais consacré ma lyre retentissante à célébrer la bonté divine manifestée par l’univers.

« Vous ne rejetez point, ô mon Dieu ! le tribut des talents. L’hommage de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se rapprocher de vous.

« Il n’y a rien d’étroit, rien d’asservi, rien de limité dans la religion. Elle est l’immense, l’infini, l’éternel ; et loin que le génie puisse détourner d’elle, l’imagination dès son premier élan dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un reflet de la divinité.

« Ah ! si je n’avais aimé qu’elle, si j’avais placé ma tête dans le ciel à l’abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant le temps ; des fantômes n’auraient pas pris la place de mes brillantes chimères. Malheureuse ! mon génie, s’il subsiste encore, se fait sentir seulement par la force de ma douleur ; c’est sous les traits d’une puissance ennemie qu’on peut encore le reconnaître.

« Adieu donc, mon pays ; adieu donc, la contrée où je reçus le jour. Souvenirs de l’enfance, adieu. Qu’avez-vous à faire avec la mort ? Vous qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments qui répondaient à votre âme, ô mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n’est point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert. Elle n’a pas du moins perdu ses droits à la pitié.

« Belle Italie ! c’est en vain que vous me promettez tous vos charmes : que pourriez-vous pour un cœur délaissé ? Ranimeriez-vous mes souhaits pour accroître mes peines ? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me révolter contre mon sort ?

« C’est avec douceur que je m’y soumets. Ô vous qui me survivrez ! quand le printemps reviendra, souvenez-vous combien j’aimais sa beauté ; que de fois j’ai vanté son air et ses parfums ! Rappelez-vous quelquefois mes vers, mon âme y est empreinte ; mais des muses fatales, l’amour et le malheur, ont inspiré mes derniers chants.

« Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une musique intérieure nous prépare à l’arrivée de l’ange de la mort. Il n’a rien d’effrayant, rien de terrible ; il porte des ailes blanches, bien qu’il marche entouré de la nuit ; mais avant sa venue, mille présages l’annoncent.

« Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe, il y a de grandes ombres dans la campagne qui semblent les replis de sa robe traînante. À midi, quand les possesseurs de la vie ne voient qu’un ciel serein, ne sentent qu’un beau soleil, celui que l’ange de la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt couvrir la nature entière à ses yeux.

« Espérance, jeunesse, émotions du cœur, c’en est donc fait ! Loin de moi des regrets trompeurs ! si j’obtiens encore quelques larmes, si je me crois encore aimée, c’est parce que je vais disparaître ; mais si je ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses poignards.

« Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous qui avez tant vu mourir, si je rejoins d’un pas tremblant vos ombres illustres ; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des pensées peut-être nobles, peut-être fécondes, s’éteignent avec moi ; et, de toutes les facultés de l’âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j’aie exercée tout entière.

« N’importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu’il soit, doit donner du calme. Vous m’en répondez, tombeaux silencieux ! vous m’en répondez, divinité bienfaisante ! J’avais choisi sur la terre, et mon cœur n’a plus d’asile. Vous décidez pour moi ; mon sort en vaudra mieux. »

Ainsi finit le dernier chant de Corinne. La salle retentit d’un triste et profond murmure d’applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne en le voyant dans cet état voulut aller vers lui ; mais ses forces lui manquèrent au moment où elle essayait de se lever : on la rapporta chez elle ; et depuis ce moment il n’y eut plus d’espoir de la sauver.

Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande confiance et s’entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprès d’elle ; la douleur d’Oswald l’avait tellement émue, qu’elle se jeta elle-même aux pieds de sa sœur pour la conjurer de le recevoir. Corinne s’y refusa, sans qu’aucun ressentiment en fût la cause. « Je lui pardonne, dit-elle, d’avoir déchiré mon cœur ; les hommes ne savent pas le mal qu’ils font, et la société leur persuade que c’est un jeu, de remplir une âme de bonheur et d’y faire ensuite succéder le désespoir. Mais, au moment de mourir, Dieu m’a fait la grâce de retrouver du calme, et je sens que la vue d’Oswald remplirait mon âme de sentiments qui ne s’accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j’ai tant aimé, continua-t-elle d’une voix affaiblie ; qu’il vive heureux avec vous ! Mais quand le temps viendra qu’à son tour il sera prêt à quitter la vie, qu’il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur lui, si Dieu le permet ; car on ne cesse point d’aimer, quand ce sentiment est assez fort pour coûter la vie. »

Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur. Lucile allait de l’un à l’autre : ange de paix entre le désespoir et l’agonie.

Un soir on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d’Oswald qu’ils iraient ensemble passer quelques instants auprès de leur fille ; ils ne l’avaient pas vue depuis trois jours. Corinne pendant ce temps se trouva plus mal et remplit tous les devoirs de sa religion. On assure qu’elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels : « Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée ; jugez-moi. Je ne me suis jamais vengée du mal qu’on m’a fait ; jamais une douleur vraie ne m’a trouvée insensible ; mes fautes ont été celles des passions, qui n’auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l’orgueil et la faiblesse humaine n’y avaient pas mêlé l’erreur et l’excès. Croyez-vous, ô mon père, vous que la vie a plus longtemps éprouvé que moi, croyez-vous que Dieu me pardonnera ? — Oui, ma fille, lui dit le vieillard, je l’espère ; votre cœur est-il maintenant tout à lui ? — Je le crois, mon père, répondit-elle, écartez loin de moi ce portrait (c’était celui d’Oswald), et mettez sur mon cœur l’image de Celui qui descendit sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la souffrance et la mort, elles en avaient grand besoin. » Corinne aperçut alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. « Mon ami, lui dit-elle, en lui tendant la main, il n’y a que vous près de moi dans ce moment. J’ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule. » Et ses larmes coulèrent à ce mot ; puis elle dit encore : « Au reste, ce moment se passe de secours, nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu’au seuil de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne sauraient se confier. »

Elle se fit transporter sur un fauteuil, près de la fenêtre, pour voir encore le ciel. Lucile revint alors ; et le malheureux Oswald, ne pouvant plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de Corinne. Elle voulut lui parler, et n’en eut pas la force. Elle leva ses regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage qu’elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s’arrêtèrent sur le bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.

Que devint Oswald ? Il fut dans un tel égarement, qu’on craignit d’abord pour sa raison et pour sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne. Il s’enferma longtemps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille l’y accompagnassent. Enfin l’attachement et le devoir le ramenèrent auprès d’elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil donna l’exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure. Mais se pardonna-t-il sa conduite passée ? le monde qui l’approuva le consola-t-il ? se contenta-t-il d’un sort commun, après ce qu’il avait perdu ? Je l’ignore, et ne veux, à cet égard, ni le blâmer, ni l’absoudre.

 

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, nouvelle édition revue avec soin et précédée d’observations par Madame Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve, Paris, Garnier, 1860. Nous avons également utilisé, en l’adaptant à notre édition de référence, la numérisation de Wikisource basée, elle, sur l’édition de Paris, La librairie stéréotipe, 1807. Nous les remercions pour leur travail. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Le Vésuve depuis Pausilippe, huile sur panneau, a été peinte par Joseph Wright of Derby vers 1788.

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[1] Il y a une charmante description du lac d’Albane, dans un recueil de poésies de madame Bruun née Munter, l’une des femmes de son pays dont le talent et l’imagination méritent le plus d’éloges.

[2] Discours sur les devoirs des enfants envers leurs pères. Cours de Morale religieuse. Voyez la note du premier volume.

[3] Discours sur l’Indulgence dans le Cours de Morale religieuse. Voyez la note du premier volume.

[4] Dans ce temps-là, la douce Parthénope m’accueillait.

[5] M. Elliot, ministre d’Angleterre, a sauvé la vie d’un vieillard à Naples, de la même manière que lord Nelvil.

[6] La langue, les mœurs, l’air, les arbres, la terre, les murs, les pierres ! Métastase.

[7] Belle Italie ! bords chéris ! je vais donc vous revoir encore ; mon âme tremble et succombe à l’excès de ce plaisir.

[8] Il ne faut pas confondre le nom de Corinne avec celui de la Corilla, improvisatrice italienne, dont tout le monde a entendu parler. Corinne était une femme grecque célèbre par la poésie lyrique ; Pindare lui-même avait reçu des leçons d’elle.

[9] Une ancienne tradition appuie le préjugé d’imagination qui persuade à Corinne que le diamant avertit de la trahison : on trouve cette tradition rappelée dans des vers espagnols dont le caractère est vraiment singulier. Le prince Fernand, Portugais, les adresse, dans une tragédie de Caldéron, au roi de Fez, qui l’a fait prisonnier. Ce prince aima mieux mourir dans les fers que de livrer à un roi maure une ville chrétienne, que son frère, le roi Édouard, offrait pour le racheter. Le roi maure, irrité de ce refus, fit éprouver les plus indignes traitements au noble prince qui, pour le fléchir, lui rappelle que la miséricorde et la générosité sont les vrais caractères de la puissance suprême. Il lui cite tout ce qu’il y a de royal dans l’Univers : le lion, le dauphin, l’aigle parmi les animaux ; il cherche aussi parmi les plantes et les pierres, les traits de bonté naturelle que l’on attribue à celles qui semblent dominer toutes les autres, et c’est alors qu’il dit que le diamant qui sait résister au fer se brise de lui-même, et se fond en poudre pour avertir celui qui le porte de la trahison dont il est menacé. On ne peut savoir si cette manière de considérer toute la nature comme en rapport avec les sentiments et la destinée de l’homme est mathématiquement vraie ; toujours est-il qu’elle plaît à l’imagination, et que la poésie en général, et les poètes espagnols en particulier, en tirent de grandes beautés.

Caldéron ne m’est connu que par la traduction en Allemand d’Auguste Wilhelm Schlegel. Mais tout le monde sait en Allemagne, que cet écrivain, l’un des premiers poètes de son pays, a trouvé le moyen aussi de transporter dans sa langue, avec la plus rare perfection, les beautés poétiques des Espagnols, des Anglais, des Italiens et des Portugais. On peut avoir une idée vivante de l’original quel qu’il soit, quand on le lit dans une traduction ainsi faite.

[10] M. Dubreuil, très habile médecin français, avait un ami intime, M. de Péméja, homme aussi distingué que lui. M. Dubreuil tomba malade d’une maladie mortelle et contagieuse, et l’intérêt qu’il inspirait remplissant sa chambre de visites, M. Dubreuil appela M. de Péméja, et lui dit : « Il faut renvoyer tout ce monde, vous savez bien, mon ami, que ma maladie est contagieuse, il ne doit y avoir que vous ici. » Quel mot ! Heureux celui qui l’entend ! M. de Péméja mourut quinze jours après son ami.

[11] Variante : « …en l’apercevant au point du jour, quelques femmes du peuple, furent étonnées de voir une telle femme sortir à cette heure de l’église ; et leur imagination italienne et religieuse croyant voir en elle quelque chose de miraculeux, elles se jetèrent à ses genoux pour l’invoquer. Corinne fut émue de ce témoignage si naïf d’enthousiasme, et soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions sont si vives. » (BNR.)

[12] Vers de M. de Sabran.

[13] … et coniferi cupressi. Virgile.

[14] Parmi les auteurs comiques italiens qui peignent les mœurs, il faut compter le chevalier de Rossi, Romain qui a singulièrement, dans ses pièces, l’esprit observateur et satirique.

[15] Talma ayant passé plusieurs années de sa vie à Londres, a su réunir dans son admirable talent, le caractère et les beautés de l’art théâtral des deux pays.

[16] Il m’est doux de dormir, et plus doux d’être de marbre. Aussi longtemps que dure l’injustice et la honte, ce m’est un grand bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre : ainsi donc ne m’éveille point ; de grâce parle bas.

[17] Après la mort du Dante, les Florentins, honteux de l’avoir laissé périr loin de son séjour natal envoyèrent une députation au pape, pour le prier de leur rendre ses restes ensevelis à Ravenne ; mais le pape s’y refusa, trouvant avec raison que le pays qui avait donné asile à l’exilé, était devenu sa patrie, et ne voulant point se dessaisir de la gloire attachée à posséder son tombeau.

[18] Alfieri dit que ce fut en se promenant dans l’église Santa-Croce, qu’il sentit, pour la première fois, l’amour de la gloire ; et c’est là qu’il est enseveli. L’épitaphe qu’il avait composée d’avance pour sa respectable amie madame la comtesse d’Albany et pour lui, est la plus touchante et la plus simple expression d’une amitié longue et parfaite.

[19] « Ah ! dans le monde, rien ne dure que les larmes ! » Pétrarque.

[20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.

[21] Il s’est enfin arrêté, ce cœur qui battait si vite.

[22] On avait annoncé pour deux heures après midi, une éclipse de soleil à Bologne, le peuple se rassembla sur la place publique pour la voir, et impatient de ce qu’elle tardait, il l’appelait impétueusement comme un acteur qui se fait attendre ; enfin elle commença : et comme le temps nébuleux empêchait qu’elle ne produisît un grand effet, il se mit à la siffler à grand bruit, trouvant que le spectacle ne répondait pas à son attente.

[23] À peine peut-on dire : Elle fut rose.