Germaine de Staël-Holstein

CORINNE
OU L’ITALIE
(tome 1)

1807

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Table des matières

 

DE CORINNE  PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE  5

EXTRAIT DES PORTRAITS DE FEMMES PAR M. SAINTE-BEUVE  12

LIVRE PREMIER.  OSWALD.. 16

CHAPITRE PREMIER. 16

CHAPITRE II. 21

CHAPITRE III. 23

CHAPITRE IV.. 29

CHAPITRE V.. 37

LIVRE DEUXIÈME  CORINNE AU CAPITOLE. 40

CHAPITRE PREMIER. 40

CHAPITRE II. 46

CHAPITRE III. 51

CHAPITRE IV.. 60

LIVRE TROISIÈME  CORINNE. 64

CHAPITRE PREMIER.. 64

CHAPITRE II. 72

CHAPITRE III. 75

LIVRE QUATRIÈME  ROME. 84

CHAPITRE PREMIER. 84

CHAPITRE II. 91

CHAPITRE III. 95

CHAPITRE IV.. 106

CHAPITRE V.. 117

CHAPITRE VI. 124

LIVRE CINQUIÈME  TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS  129

CHAPITRE PREMIER. 129

CHAPITRE II. 136

CHAPITRE III. 140

LIVRE SIXIÈME  MŒURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS  148

CHAPITRE PREMIER. 148

CHAPITRE II. 155

CHAPITRE III. 162

CHAPITRE IV.. 173

LIVRE SEPTIÈME  LA LITTÉRATURE ITALIENNE. 181

CHAPITRE PREMIER. 181

CHAPITRE II. 186

CHAPITRE III. 202

LIVRE HUITIÈME  LES STATUES ET LES TABLEAUX   212

CHAPITRE PREMIER. 212

CHAPITRE II. 227

CHAPITRE III. 235

CHAPITRE IV.. 242

LIVRE NEUVIÈME  LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE  254

CHAPITRE PREMIER. 254

CHAPITRE II. 262

CHAPITRE III. 268

LIVRE DIXIÈME  LA SEMAINE SAINTE. 273

CHAPITRE PREMIER. 273

CHAPITRE II. 277

CHAPITRE III. 282

CHAPITRE IV.. 285

CHAPITRE V.. 290

CHAPITRE VI. 299

Ce livre numérique. 306

 

DE CORINNE

PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE

Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique, Corinne est le chef-d’œuvre de madame de Staël, Corinne est l’ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang parmi les grands écrivains. C’est une composition de génie dans laquelle deux œuvres différentes, un roman et un tableau de l’Italie, ont été fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois : l’on sent que l’une sans l’autre elles n’auraient pas pu séduire l’auteur, ni correspondre à ses pensées. Aussi parmi la plus riche variété de couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est répandue sur l’ensemble. Corinne est à la fois un ouvrage de l’art, et une production de l’esprit, un poème et un épanchement de l’âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts, et il n’y a pas une ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s’est, pour ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l’un ses regrets éternels, à l’autre son admiration nouvelle : Corinne et Oswald, c’est l’enthousiasme et la douleur, et tous deux c’est elle-même.

La première partie, l’Italie démontrée par l’amour, est un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l’univers et du temps. Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poètes, les citoyens qui ne sont plus. Tout ce que l’histoire offre de grand, tout ce que le moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux vues originales d’une jeune imagination elle joint la connaissance de tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière de juger des anciens et celle des artistes du moyen âge, quelle est celle des diverses nations modernes ; et elle explique, elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d’une jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer.

C’est avec habileté que l’auteur a repoussé dans l’ombre le commencement du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe scène qui est le vrai début de l’ouvrage. Accablé par le chagrin d’avoir perdu son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans Rome sans rien observer, lorsqu’au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares, des coups de canon le réveillent. La muse de l’Italie, Corinne, improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du génie est célébrée par tout un peuple. On s’associe aux diverses impressions d’Oswald, lorsqu’il suit involontairement le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la bonté, la simplicité du cœur unie au plus bel enthousiasme. On partage son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s’aperçoit que sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de tristesse ont attiré l’attention de Corinne ; qu’elle s’est attendrie en le regardant, que déjà elle a eu besoin de changer le sujet de ses chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On voit que l’idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relève et qu’elle le remercie par deux mots anglais, c’est l’inimitable accent national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit ; à présent il est frappé au cœur ; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et c’est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique renferme le secret du reste.

Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l’italien dans l’ouvrage, y ajoutent un ornement très brillant ; néanmoins je ne sais si leur éclat avoué l’emporte beaucoup sur le charme des autres discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le cercle d’amis dont elle est entourée, elle excite toujours le plus vif enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont toujours justement applaudies. Chacun dit : « Écoutez Corinne, elle vous enchantera ; » Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu’elle a écrit, tant nous trouvons qu’elle a raison de se louer. Énorme difficulté pour un auteur que celle d’annoncer un miracle d’esprit et de tenir toujours parole ! que de nous préparer à l’étonnement et de nous étonner néanmoins ! Tour de force inouï, si l’abondance, la facilité de la verve n’excluait pas l’idée du tour de force, pour donner celle du prodige !

Cette multitude de morceaux d’éloquence ou de tableaux charmants ne nuit point à l’intérêt de la fiction, parce que l’auteur a eu l’art de ne placer les digressions que dans les moments où la marche de l’action est suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours, et où il jouit d’autant mieux d’un moment de calme, qu’il sent que l’orage se prépare.

La destinée de Corinne est enveloppée de mystère ; elle parle toutes les langues ; elle réunit les agréments de tous les climats, et l’on ne sait où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur domestique, voudrait s’unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d’un jour à l’autre est redoutée du lecteur même ; il se plaît à ces promenades, à ces courses intéressantes qu’elle ne cesse de proposer à Oswald, afin de le distraire de la curiosité du cœur par celle de l’esprit. Le bonheur, mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent dans les discours de Corinne. Plus le moment de l’aveu fatal approche, plus elle veut s’étourdir elle-même, enivrer celui qu’elle aime des plus hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure que le ciel devient plus menaçant, et qu’un rayon unique perce encore le nuage que la foudre ne tardera pas à sillonner.

C’est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents embrasés de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le cahier où elle a écrit son histoire.

Jamais concours de circonstances n’a été plus funeste. Corinne est Anglaise, et elle n’a pu supporter la vie monotone d’une province d’Angleterre ; Corinne a été destinée dans son enfance à devenir l’épouse d’Oswald lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues du côté de Lucile, la sœur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé dans son sentiment d’Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enraciné que l’amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l’on sent qu’il ne s’agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n’y aura plus dans les relations d’Oswald et de Corinne que de cruels combats, que ces déchirements de l’âme, résultats de l’opposition entre des sentiments également vifs, que l’inégalité de conduite qui en est la suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu’il fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d’une beauté lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l’affreux voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume, les noces d’Oswald avec sa sœur, dont elle est presque témoin, son retour solitaire à Florence, l’arrivée d’Oswald et de Lucile dans ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans un hymne sublime, véritable chant du cygne.

La dernière moitié de l’ouvrage est tout en contraste avec la première ; la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu’on peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C’est une fécondité extraordinaire de nuances pour graduer les impressions tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du cœur. On voit d’abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son apparence plus calme, le désespoir d’un être trop doux et trop pieux pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir.

Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée ; et la jouissance des beaux-arts dont l’objet est tragique n’est jamais perdue pour le lecteur.

Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épisodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton ; et le mérite qu’il peut avoir n’est pas à sa place dans l’ouvrage.

On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n’est pas une nature ordinaire que l’auteur a voulu peindre ; c’est le caractère exalté d’une femme poète qui, lorsqu’elle aime et qu’elle souffre, est toujours une improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l’admiration qu’elle excite ne la quittent point, et donnent à l’expression de ses sentiments les plus vrais une couleur particulièrement éclatante. Madame de Staël, bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu’une autre concevoir une pareille modification de l’existence. C’est même cette inspiration, portée sur l’univers extérieur comme sur les affections de l’âme, qui met de l’accord entre la partie descriptive et la partie romanesque de la composition.

Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le héros n’est pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas même dans l’amour ; et il fallait un caractère absolument différent du sien pour qu’il se soutînt à côté d’elle. Celui d’Oswald est dans la nature, et il est surtout dans celle d’un Anglais. Combien n’existe-t-il pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent tour à tour le plaisir et l’austérité, qui paraissent à la fois dominés par leurs habitudes et par le désir de s’en affranchir, et qui ne sont jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, que quand on les croit sur le point de leur céder ! Ce caractère qui tenait la malheureuse Corinne dans un état d’alarmes perpétuelles, était peut-être exactement ce qu’il fallait pour fixer son imagination et captiver ses pensées.

Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d’intérêt et de mérite. Il y a une fraîcheur, une vivacité extrême dans les impressions, et pourtant une érudition ingénieuse s’y laisse entrevoir. Les idées les plus marquantes de Winckelmann, celles qu’y ont ajoutées d’autres auteurs allemands, celles même des érudits italiens, sont exposées par Corinne, et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l’inspiration. Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez elle l’admiration la plus vive est toujours circonscrite ; le mot qui l’exprime en marque la borne ; elle voit ce qui manque à travers ce qui est, et sans cesser de jouir de ce qui est.

Je ne sais si l’on a reproché à madame de Staël de s’être peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n’a-t-elle pas été étrangère au désir d’affaiblir les préventions qu’on a dans le monde contre les femmes à grands talents ; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu’elle le savait par expérience, que l’amour de la gloire ne supposait pas nécessairement les défauts avec lesquels l’opinion commune l’associe. Elle a donc créé un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l’imagination à la constance du cœur, l’abandon dans la conversation à cette dignité de l’âme qui commande celle des manières, et enfin la passion dans toute sa force à l’examen de soi et des autres. Et cet être qu’elle a conçu, elle l’a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité ; et Corinne a fait enfin connaître madame de Staël.

Toutefois, une pareille vue n’a pu être que secondaire. Il ne faut pas chercher d’explication à ce qui est beau en soi. Corinne est le fruit de l’inspiration. C’est un tableau qui s’était trop fortement emparé de l’imagination de l’auteur pour qu’il n’eût pas le besoin de le tracer ; et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses œuvres.

Ce qui est remarquable dans l’invention de la fable, c’est que le hasard n’y joue un rôle qu’en apparence ; les événements n’y font que mettre la nature des choses en relief. Aucune loi immuable n’obligeait certainement le père d’Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. Mais on voit que ce père n’est là que pour représenter les pensées secrètes, les pensées inévitables d’Oswald lui-même, qui craint qu’une femme célèbre ne soit pas propre à remplir d’obscurs devoirs. Lucile et Corinne sont aussi des idées générales ; elles sont l’Angleterre et l’Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l’imagination, le génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et contre ces deux genres d’existence sont également forts ; les deux faces opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et une grande question est continuellement traitée dans l’ouvrage sans qu’on s’en doute, tant l’intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le lecteur.

Corinne eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l’exprimer, les érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les âmes les plus froides s’ouvraient à l’émotion, enfin où il y avait du plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n’y eut qu’une voix, qu’un cri d’admiration dans l’Europe lettrée ; et ce phénomène fut partout un événement.

EXTRAIT DES PORTRAITS DE FEMMES PAR M. SAINTE-BEUVE

Corinne parut en 1807. Le succès fut instantané, universel ; mais ce n’est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La liberté critique, même littéraire, allait cesser d’exister ; madame de Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au Mercure une spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut Corinne, à la veille et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du souverain contre l’ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme idéal n’était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser les éloges imprimés. Le Publiciste, toutefois, organe modéré du monde de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l’esprit, donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle de Meulan (madame Guizot). D’ailleurs M. de Feletz, dans les Débats, continua sa chicane méticuleuse et chichement polie ; M. Boutard loua et réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. C. (dont j’ignore le nom) fit dans le Mercure un article sans malveillance, mais sans valeur. Et qu’importe dorénavant à madame de Staël cette critique à la suite ? Avec Corinne elle est décidément entrée dans la gloire et dans l’empire. Il y a un moment décisif pour les génies, où ils s’établissent tellement, que désormais les éloges qu’on en peut faire n’intéressent plus que la vanité et l’honneur de ceux qui les font. On leur est redevable d’avoir à les louer ; leur nom devient une illustration dans le discours ; c’est comme un vase d’or qu’on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël, à dater de Corinne L’Europe entière la couronna sous ce nom. Corinne est bien l’image de l’indépendance souveraine du génie, même au temps de l’oppression la plus entière, Corinne qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le conquérant qui l’exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure (Notice), Benjamin Constant (Mélanges), M.-J. Chénier (Tableau de la Littérature), ont analysé et apprécié l’ouvrage, de manière à abréger notre tâche après eux : « Corinne, dit Chénier, c’est Delphine encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par l’amour. » Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n’est qu’une distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les cœurs : « En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j’ai toujours espéré qu’elle me ferait aimer. » Le fond du livre nous montre cette lutte des puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d’Apollon, elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon ; malgré toutes ces ressources du dehors et de l’intérieur, elle n’échappera point à elle-même. Du moment qu’elle se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l’indépendance succombent, j’aime son impuissance à se consoler, j’aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et l’entendre, à l’heure de mourir, avouer en son chant du cygne : « De toutes les facultés de l’âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j’ai exercée tout entière. » Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement et m’attache dans la lecture ; l’admirable cadre qui environne de toutes parts les situations d’une âme ardente et mobile y ajoute par sa sévérité. Ces noms d’amants, non pas gravés, cette fois sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles, s’associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son immortalité. La passion divine d’un être qu’on ne peut croire imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu’on n’oubliera jamais ; le génie, qui l’a tiré de son sein, est un vainqueur de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n’était pas lui-même : « Non, répondit Jean-Jacques ; Saint-Preux n’est pas tout à fait ce que j’ai été, mais ce que j’aurais voulu être. » Presque tous les romanciers-poètes peuvent dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu’elle aurait voulu être, ce qu’après tout (et sauf la différence du groupe de l’art à la dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n’a pas eu seulement le Capitole et le triomphe ; elle en aura aussi la mort par la souffrance.

Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière dans le roman-poème de Corinne, M. de Chateaubriand les peignait vers le même moment dans l’épopée des Martyrs. Ici ne s’interpose, aucun nuage léger de Germanie ; on rentre avec Eudore dans l’antique jeunesse, partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau.

Rome, Rome ! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour prêter appui à des pensées moins éphémères !

Une personne d’esprit écrivait : « Comme j’aime certaines poésies ! il en est d’elles comme de Rome, c’est tout ou rien : on vit avec, ou on ne comprend pas. » Corinne n’est qu’une variété imposante dans ce culte romain, dans cette façon de sentir à de époques et avec des âmes diverses la Ville éternelle.

Une partie charmante de Corinne, et d’autant plus charmante qu’elle est moins voulue, c’est l’esprit de conversation qui souvent s’y mêle par le comte d’Erfeuil et par les retours vers la société française. Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais en ces moments elle en est elle-même plus qu’elle ne croit : ce qu’elle sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.

Comme dans Delphine, il y a des portraits : madame d’Arbigny, cette femme française qui arrange et calcule tout, en est un, comme l’était madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l’intimité, de même qu’aussi l’on savait de quels éléments un peu divers, se composait la noble figure d’Oswald, de même qu’on croyait à la vérité fidèle de la scène des adieux, et qu’on se souvenait presque des déchirements de Corinne durant l’absence.

Quoi qu’il en soit, malgré ce qu’il y a dans Corinne, de conversations et de peintures du monde, ce n’est pas à propos de ce livre qu’il y a lieu de reprocher à madame de Staël un manque de consistance et de fermeté dans le style, et quelque chose de trop couru dans la distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l’exécution générale de cette œuvre, de la conversation spirituelle, de l’improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (stans pede in uno) debout, et appuyée à l’angle d’une cheminée. S’il y a encore des imperfections de style, ce n’est que par rares accidents ; j’ai vu notés au crayon, dans un exemplaire de Corinne, une quantité prodigieuse de mais, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages. Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument ; l’écrivain est arrivé à l’art, à la majesté soutenue, au nombre.

LIVRE PREMIER.

OSWALD

CHAPITRE PREMIER.

Oswald lord Nelvil, pair d’Écosse, partit d’Édimbourg pour se rendre en Italie pendant l’hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et belle, beaucoup d’esprit, un grand nom, une fortune, indépendante ; mais sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné l’air du midi. Il suivit leurs conseils, bien qu’il mît peu d’intérêt à la conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelque distraction dans la diversité des objets qu’il allait voir. La plus intime de toutes les douleurs, la perte d’un père, était la cause de sa maladie ; circonstances cruelles, des remords inspirés par des scrupules délicats aigrissaient encore ses regrets, et l’imagination y mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l’on est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusques dans la conscience.

À vingt-cinq ans il était découragé de la vie ; son esprit jugeait tout d’avance, et sa sensibilité blessée, ne goûtait plus les illusions du cœur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour ses amis quand il pouvait leur rendre service ; mais rien ne lui causait un sentiment de plaisir, pas même le bien qu’il faisait ; il sacrifiait sans cesse et facilement ses goûts à ceux d’autrui ; mais on ne pouvait expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout égoïsme ; et l’on devait souvent l’attribuer au genre de tristesse qui ne lui permettait plus de s’intéresser à son propre sort. Les indifférents jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de charmes ; mais quand on l’aimait, on sentait qu’il s’occupait du bonheur des autres comme un homme qui n’en espérait pas pour lui-même ; et l’on était presque affligé de ce bonheur qu’il donnait sans qu’on pût le lui rendre.

Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné ; il réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même ; mais le malheur et le repentir l’avaient rendu timide envers la destinée : il croyait la désarmer en n’exigeant rien d’elle. Il espérait trouver dans le strict attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l’âme ; ce qu’il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait valoir dans ce monde la chance de ces peines mais quand on est capable de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l’abri ?

Lord Nelvil se flattait de quitter l’Écosse sans regret, puisqu’il y restait sans plaisir ; mais ce n’est pas ainsi qu’est faite la funeste imagination des âmes sensibles : il ne se doutait pas des liens qui l’attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l’habitation de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places dont il ne pouvait approcher sans frémir ; et cependant quand il se résolut à s’en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose d’aride s’empara de son cœur ; il n’était plus le maître de verser des larmes quand il souffrait ; il ne pouvait plus faire renaître ces petites circonstances locales qui l’attendrissaient profondément ; ses souvenirs n’avaient plus rien de vivant, ils n’étaient plus en relation avec les objets qui l’environnaient ; il ne pensait pas moins à celui qu’il regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa présence.

Quelquefois aussi il se reprochait d’abandonner les lieux où son père avait vécu. « Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent suivre partout les objets de leur affection ? Peut-être ne leur est-il permis d’errer qu’autour des lieux où leurs cendres reposent ! Peut-être que dans ce moment mon père aussi me regrette ; mais la force lui manque pour me rappeler de si loin ! Hélas quand il vivait, un concours d’évènements inouïs n’a-t-il pas dû lui persuader que j’avais trahi sa tendresse, que j’étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à tout ce qu’il y a de sacré sur la terre ? » Ces souvenirs causaient à lord Nelvil une douleur si insupportable, que non seulement il n’aurait pu les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir. Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal irréparable !

Il en coûte davantage pour quitter sa patrie quand il faut traverser la mer pour s’en s’éloigner ; tout est solennel dans un voyage dont l’Océan marque les premiers pas : il semble qu’un abîme s’entr’ouvre derrière vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D’ailleurs le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde ; elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail et les regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer même à ses amis ce qu’il éprouvait ; mais des sentiments pénibles l’agitaient intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer animait sa jeunesse par le désir de fendre les flots à la nage, de mesurer sa force contre elle. « Pourquoi, se disait-il avec un regret amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion ? Il y a tant de plaisirs dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font sentir l’énergie de l’existence ! La mort elle-même alors ne semble qu’un événement peut-être glorieux, subit au moins, et que le déclin n’a point précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l’ait cherchée, cette mort des ténèbres qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature ; cette mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour l’impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se briser contre la nécessité. »

Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald ; et ce qui caractérisait le malheur de sa situation, c’était la vivacité de la jeunesse unie aux pensées d’un autre âge. Il s’identifiait avec les idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie, et il portait l’ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait cependant le bonheur comme si les illusions lui étaient restées. Ce contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de l’ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait du désordre au fond de l’âme d’Oswald ; mais ses manières extérieures avaient toujours beaucoup de douceur et d’harmonie, et sa tristesse, loin de lui donner de l’humeur, lui inspirait encore plus de condescendance et de bonté pour les autres. Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça d’être orageuse ; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les passagers, et quand il servait lui-même à la manœuvre, quand il prenait pour un moment la place du pilote, il y avait, dans tout ce qu’il faisait, une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le simple effet de la souplesse et de l’agilité du corps, car l’âme se mêle à tout.

Quand il fallut se séparer, tout l’équipage se pressait autour d’Oswald pour prendre congé de lui ; ils le remerciaient tous de mille petits services qu’il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se souvenait plus. Une fois c’était un enfant dont il s’était occupé longtemps ; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas, quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne s’était peut-être jamais rencontrée ; sa journée se passait sans qu’il en prît aucun moment pour lui-même ; il l’abandonnait aux autres par mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent tous presqu’en même temps : Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus heureux ! Oswald n’avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine, et les hommes d’une autre classe qui avaient fait le trajet avec lui ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs supérieurs se confient rarement, s’habituent à découvrir les sentiments autrement que par la parole ; ils vous plaignent quand vous souffrez, quoiqu’ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée est sans mélange de blâme ou de conseil.

CHAPITRE II

Voyager est, quoi qu’on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c’est que vous commencez à vous y faire une patrie ; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c’est de la solitude et de l’isolement sans repos et sans dignité, car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspire peu d’estime pour vous-même, jusqu’au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment et d’habitude.

Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant l’Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la guerre, éviter la France et les environs de la France ; il fallait aussi s’éloigner des armées qui rendaient les routes impraticables. Cette nécessité de s’occuper des détails matériels du voyage, de prendre chaque jour, et presqu’à chaque instant, une résolution nouvelle, était tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s’améliorer, l’obligeait souvent à s’arrêter lorsqu’il eût voulu se hâter d’arriver, ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins qu’il était possible ; car il se croyait coupable, et s’accusait lui-même avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour défendre son pays. « La patrie, se disait-il, n’a-t-elle pas sur nous quelques droits paternels ? mais il faut pouvoir la servir utilement, il ne faut pas lui offrir l’existence débile que je traîne, allant demander au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n’y a qu’un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait d’autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le sort. »

Lord Nelvil s’était flatté que la variété continuelle des objets extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles ; mais il fut bien loin d’en éprouver d’abord cet heureux effet. Il faut, après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous entoure, s’accoutumer aux visages que l’on revoit, à la maison où l’on demeure, aux habitudes journalières qu’on doit reprendre ; chacun de ces efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un voyage.

Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol sur un cheval écossais qu’il avait emmené avec lui, et qui, comme les chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs ; il s’écartait de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les paysans étonnés s’écriaient d’abord avec effroi en le voyant ainsi sur le bord des abîmes, puis ils battaient des mains en admirant son adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l’émotion du danger : elle soulève le poids de la douleur, elle réconcilie un moment avec cette vie qu’on a reconquise, et qu’il est si facile de perdre.

CHAPITRE III

Dans la ville d’Inspruck, avant d’entrer en Italie, Oswald entendit raconter à un négociant, chez lequel il s’était arrêté quelque temps, l’histoire d’un émigré français, appelé le comte d’Erfeuil, qui l’intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte entière d’une très grande fortune avec une sérénité parfaite ; il avait vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu’il avait soigné jusqu’à sa mort ; il s’était constamment refusé à recevoir les services d’argent qu’on s’était empressé de lui offrir ; il avait montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre, et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers : il désirait d’aller à Rome, pour y retrouver un de ses parents dont il devait hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec lui le voyage plus agréablement.

Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la France, néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux nations, parce qu’il avait eu pour ami intime un Français, et qu’il avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les qualités de l’âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta l’histoire du comte d’Erfeuil de conduire en Italie ce noble et malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au bout d’une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance. Oswald était heureux de rendre ce service, mais il lui en coûtait beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu’il ne connaissait pas.

Le comte d’Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil, pour le remercier. Il avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et dès l’abord il se montrait parfaitement à son aise. On s’étonnait, en le voyant, de tout ce qu’il avait souffert, car il supportait son sort avec un courage qui allait jusqu’à l’oubli, et il avait dans sa conversation une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers, mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s’étendait à d’autres sujets.

« Je vous ai beaucoup d’obligation, milord, dit le comte d’Erfeuil, de me tirer de cette Allemagne où je m’ennuyais à périr. — Vous y êtes cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré. — J’y ai des amis, reprit le comte d’Erfeuil, que je regrette sincèrement ; car dans ce pays-ci l’on ne rencontre que les meilleures gens du monde ; mais je ne sais pas un mot d’allemand, et vous conviendrez que ce serait un peu long et un peu fatigant pour moi de l’apprendre. Depuis que j’ai eu le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps ; quand il fallait m’occuper de lui, cela remplissait ma journée, à présent les vingt-quatre heures me pèsent beaucoup. — La délicatesse avec laquelle vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil, inspire pour vous, M. le comte, la plus profonde estime. — Je n’ai fait que mon devoir, reprit le comte d’Erfeuil, le pauvre homme m’avait comblé de biens pendant mon enfance ; je ne l’aurais jamais quitté, eût-il vécu cent ans ! mais c’est heureux pour lui d’être mort, ce le serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n’ai pas grand espoir dans ce monde. J’ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué, mais puisque le sort m’a épargné, il faut vivre aussi bien qu’on le peut. — Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si vous vous trouvez bien à Rome, et si… — Oh mon Dieu, interrompit le comte d’Erfeuil, je me trouverai bien partout ; quand on est jeune et gai, tout s’arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui m’ont acquis la philosophie que j’ai, mais l’habitude du monde et des malheurs ; et vous voyez bien, mylord, que j’ai raison de compter sur le hasard, puisqu’il m’a procuré l’occasion de voyager avec vous. » En achevant ces mots, le comte d’Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure grâce du monde, convint de l’heure du départ pour le jour suivant, et s’en alla.

Le comte d’Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un mot ; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda s’il se faisait plaisir d’aller en Italie. « Mon Dieu, répondit le comte d’Erfeuil, je sais ce qu’il faut croire de ce pays-là, je ne m’attends pas du tout à m’y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m’a dit qu’il n’y avait pas de province de France ou il n’y eût un meilleur théâtre et une société plus agréable qu’à Rome ; mais dans cette ancienne capitale de monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui causer, et c’est tout ce que je désire. — Vous n’avez pas été tenté d’apprendre l’italien, interrompit Oswald ? — Non, du tout, reprit le comte d’Erfeuil, cela n’entrait pas dans le plan de mes études. » Et il prit en disant cela un air si sérieux, qu’on aurait pu croire que c’était une résolution fondée sur de graves motifs.

« Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d’Erfeuil, je n’aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français, il faut être fiers comme eux ou brillants comme nous, tout le reste n’est que de l’imitation. » Oswald se tut, le comte d’Erfeuil, quelques moments après recommença l’entretien par des traits d’esprit et de gaieté fort aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases d’une façon très ingénieuse, mais ni les objets extérieurs ni les sentiments intimes n’étaient l’objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi dire, ni du dehors, ni du dedans ; elle passait entre la réflexion et l’imagination, et les seuls rapports de la société en étaient le sujet.

Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en Angleterre, pour savoir s’il les connaissait, et racontait à cette occasion des anecdotes piquantes avec une tournure pleine de grâce ; mais on eût dit, à l’entendre, que le seul entretien convenable pour un homme de goût, c’était, si l’on peut s’exprimer ainsi, le commérage de la bonne compagnie.

Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d’Erfeuil, à ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur, si grand s’il avait coûté plus d’efforts, si héroïque s’il ne venait pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. « Un Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de semblables circonstances. D’où vient la force de ce Français ? D’où vient aussi sa mobilité ? Le comte d’Erfeuil en effet entend-il vraiment l’art de vivre ? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade ? Son existence légère s’accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité de la vie ? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu d’y livrer toute son âme ? » En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes, nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée, et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.

Le comte d’Erfeuil ne faisait aucune attention à l’Italie, et rendait presqu’impossible à lord Nelvil de s’en occuper ; car il le détournait sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son charme pittoresque. Oswald prêtait l’oreille autant qu’il le pouvait au bruit du vent, au murmure des vagues ; car toutes les voix de la nature faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société tenus au pied des Alpes, à travers les ruines et sur les bords de la mer.

La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d’obstacle au plaisir qu’il pouvait goûter par l’Italie, que la gaieté même du comte d’Erfeuil : les regrets d’une âme sensible peuvent s’allier avec la contemplation de la nature et la jouissance des beaux-arts ; mais la frivolité, sous quelque forme qu’elle se présente, ôte à l’attention sa force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des effets singuliers de cette frivolité était d’inspirer beaucoup de timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d’Erfeuil : l’embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus sérieux. La légèreté spirituelle en impose à l’esprit méditatif, et celui qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.

Le comte d’Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux seulement dans l’amour-propre, et digne d’être aimé comme il aimait, c’est-à-dire comme un bon camarade des plaisirs et des périls ; mais il ne s’entendait point au partage des peines. Il s’ennuyait de la mélancolie d’Oswald, et par bon cœur, autant que par goût, il aurait souhaité de la dissiper. « Que vous manque-t-il ? lui disait-il souvent. N’êtes-vous pas jeune, riche, et si vous le voulez, bien portant ? car vous n’êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi, j’ai perdu ma fortune, mon existence ; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre. — Vous avez un courage aussi rare qu’honorable, répondit lord Nelvil ; mais les revers que vous avez éprouvés font moins de mal que les chagrins du cœur. — Les chagrins du cœur, s’écria le comte d’Erfeuil, oh ! c’est vrai ce sont les plus cruels de tous… Mais… mais… encore faut-il s’en consoler ; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d’abord, et puis heureux ensuite ? Mon cher Nelvil, tenons-nous-en là. »

Ce que disait le comte d’Erfeuil était raisonnable dans le sens ordinaire de ce mot, car il avait, à beaucoup d’égards, ce qu’on appelle une bonne tête : ce sont les caractères passionnés, bien plus que les caractères légers, qui sont capables de folie ; mais, loin que sa façon de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir assurer au comte d’Erfeuil qu’il était le plus heureux des hommes, pour éviter le mal que lui faisaient ses consolations.

Cependant le comte d’Erfeuil s’attachait beaucoup à lord Nelvil, sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s’agitait autour du calme extérieur d’Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu’il avait entendu dire de plus grave dans son enfance a des parents âgés, afin de l’essayer sur lord Nelvil ; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur, il se disait en lui-même : « Mais n’ai-je pas de la bonté, de la franchise, du courage ? ne suis-je pas aimable en société ? que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme ? et n’y a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu’il ne sait pas assez bien le français ?

CHAPITRE IV

Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le comte d’Erfeuil éprouvait déjà, presqu’à son insu, pour son compagnon de voyage. La santé de lord Nelvil l’avait contraint de s’arrêter quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville très belle, et la foule de Grecs qui travaillent sur le devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des costumes des habitants du Levant qu’on rencontre dans les rues, lui donnent un aspect original et intéressant. L’art de la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque en réalité ; mais l’esprit et l’imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent les nations : les hommes ne se ressemblent entre eux que par l’affectation ou le calcul ; mais tout ce qui est naturel est varié. C’est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la diversité des costumes ; elle semble promettre une manière nouvelle de sentir et de juger.

Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent simultanément et paisiblement dans la ville d’Ancône. Les cérémonies de ces religions diffèrent extrêmement entre elles ; mais un même sentiment s’élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de douleur, un même besoin d’appui.

L’église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la mer ; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L’église est surchargée dans l’intérieur d’une foule d’ornements d’assez mauvais goût ; mais quand on s’arrête sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus pur des sentiments de l’âme, la religion, avec le spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l’homme jamais ne peut imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter ses marchandises ; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes, la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle qu’elle fut au premier jour de la création.

Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu’il entendit pendant la nuit des cris affreux dans la ville : il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu’au haut de la ville ; les flammes se répétaient au loin dans la mer, le vent, qui augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits sanglants d’un feu sombre.

Les habitants d’Ancône n’ayant point chez eux de pompes en bon état se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que le commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. Les marchands, à l’aspect de leurs magasins en flamme, perdaient entièrement la présence d’esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et n’inspirent pas cet élan de l’âme, cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.

Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de prolongé que la terreur rendait encore bien plus sombre. Les mariniers sur les bords de la mer Adriatique sont revêtus d’une capote rouge et brune très singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens qui peignait la crainte sous mille formes. Les habitants couchés par terre dans les rues couvraient leur tête de leur manteau comme s’il ne leur restait plus rien à faire qu’à ne pas voir leur désastre, d’autres se jetaient dans les flammes sans la moindre espérance d’y échapper : on voyait tour à tour une fureur et une résignation aveugle, mais nulle part le sang-froid qui double les moyens et les forces.

Oswald se souvint qu’il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites : il courut chez le capitaine et monta avec lui sur un bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui criaient : « Ah ! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville. — Nous allons revenir, dit Oswald. » Ils ne le crurent pas. Il revint pourtant, établit l’une de ses pompes en face de la première maison qui brûlait sur le port, et l’autre vis-à-vis de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d’Erfeuil exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté ; les matelots anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide ; car les habitants d’Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.

Les cloches sonnaient de toutes parts, les prêtres faisaient des processions, les femmes pleuraient en se prosternant devant quelques images de saints au coin des rues ; mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l’homme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de l’activité d’Oswald quand ils virent que les flammes s’éteignaient, et que leurs maisons seraient conservées, ils passèrent de l’étonnement à l’enthousiasme ; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un empressement si vif, qu’il était obligé d’avoir recours à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde s’était rangé sous son commandement, parce que dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, dès qu’il y a du danger, le courage prend sa place ; dès que les hommes ont peur, ils cessent d’être jaloux.

Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres qui se faisaient entendre à l’autre extrémité de la ville. Il demanda d’où venaient ces cris ; on lui dit qu’ils partaient du quartier des Juifs : l’officier de police avait coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et l’incendie gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s’échapper. Oswald frémit à cette idée, et demanda qu’à l’instant le quartier fût ouvert ; mais quelques femmes du peuple qui l’entendirent se jetèrent à ses pieds pour le conjurer de n’en rien faire : Vous voyez bien, disaient-elles, oh ! notre bon ange ! que c’est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie, ce sont eux qui nous portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l’eau de la mer n’éteindra pas les flammes ; et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs, avec autant d’éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce n’étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières.

Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les barrières qui retenaient ces malheureux ; et ils se répandirent à l’instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l’homme, dans l’état actuel de la société, n’a presque rien à faire du simple don de la vie.

Il ne restait plus qu’une maison au haut de la ville, que les flammes entouraient tellement qu’il était impossible de les éteindre, et plus impossible encore d’y pénétrer. Les habitants d’Ancône avaient montré si peu d’intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l’entouraient et l’appelaient à leur secours, n’y avait pas fait attention. L’incendie s’était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu’un homme enfin lui répondit que c’était l’hôpital des fous. À cette idée, toute son âme fut bouleversée ; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui : le comte d’Erfeuil n’y était pas non plus ; et c’était en vain qu’il se serait adressé aux habitants d’Ancône : ils étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, et trouvaient absurde de s’exposer pour des hommes dont il n’y en avait pas un qui ne fût fou sans remède : C’est une bénédiction du ciel, disaient-ils, pour eux et pour leurs parents s’ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.

Pendant que l’on tenait de semblables discours autour d’Oswald, il marchait à grands pas vers l’hôpital, et la foule qui le blâmait le suivait avec un sentiment d’enthousiasme involontaire et confus. Oswald arrivé près de la maison vit, à la seule fenêtre qui n’était pas entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de l’incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou l’ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l’âme, qu’aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s’empara d’Oswald à ce spectacle ; il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler ; et, depuis cette époque, l’aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il l’appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient à l’hôpital étaient tous réunis.

Leur folie était assez douce pour que dans l’intérieur de la maison tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n’avaient pas encore consumé le plancher. Oswald apparaissant au milieu de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et d’enchantement, qu’il s’en fit obéir d’abord sans résistance. Il leur ordonna de descendre devant lui, l’un après l’autre, par l’échelle que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces malheureux obéit sans proférer une parole : l’accent et la physionomie de lord Nelvil l’avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald, en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l’horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s’en tirer comme ils le pourraient ; mais le libérateur n’écoutait rien avant d’avoir achevé sa généreuse entreprise.

Sur les six malheureux qui étaient dans l’hôpital, cinq étaient déjà sauvés ; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald détache ses fers et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes moyens qu’à ses compagnons ; mais c’était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la raison, et se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il s’élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette joie devint de la fureur, lorsqu’Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours plus la maison, et qu’il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l’emporta sans savoir où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue ; il sauta les derniers échelons au hasard, et remit l’infortuné, qui l’injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d’avoir soin de lui.

Oswald, animé par le danger qu’il venait de courir, les cheveux épars, le regard fier et doux frappa d’admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait ; les femmes surtout s’exprimaient avec cette imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui, et s’écriaient : Vous êtes sûrement Saint-Michel, le patron de notre ville ; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas : allez là-haut sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la ville vous voie et vous prie. — Mon enfant est malade, disait l’une, guérissez-le. — Dites-moi, disait l’autre, où, est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années ? Oswald cherchait une manière de s’échapper. Le comte d’Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la main : « Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis ; c’est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les périls. — Tirez-moi d’ici, lui dit Oswald à voix basse. » Un moment d’obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.

Lord Nelvil éprouva d’abord quelque douceur par le sentiment de la bonne action qu’il venait de faire ; mais avec qui pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n’existait plus ? Malheur aux orphelins ! les événements fortunés aussi bien que les peines leur font sentir la solitude du cœur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée par le ciel entre un enfant et son père ? On peut encore aimer ; mais confier toute son âme est un bonheur qu’on ne retrouvera plus.

CHAPITRE V

Oswald parcourut la Marche d’Ancône et l’État ecclésiastique jusqu’à Rome, sans rien observer, sans s’intéresser à rien ; la disposition mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine indolence naturelle à laquelle il n’était arraché que par les passions fortes. Son goût pour les arts ne s’était point encore développé ; il n’avait vécu qu’en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres : son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature et aux chefs-d’œuvres des arts.

Le comte d’Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la main ; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout voir, et d’assurer qu’il n’avait rien vu qui pût être admiré, quand on connaissait la France. L’ennui du comte d’Erfeuil décourageait Oswald ; il avait d’ailleurs des préventions contre les Italiens et contre l’Italie ; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce pays, mystère qu’il faut comprendre par l’imagination plutôt que par cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans l’éducation anglaise.

Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu’ils ont été, et par ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont maintenant. Les déserts qui environnent la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire qui semble dédaigner de produire, n’est qu’une contrée inculte et négligée, pour qui la considère seulement sous les rapports de l’utilité. Oswald, accoutumé dès son enfance à l’amour de l’ordre et de la prospérité publique, reçut d’abord des impressions défavorables en traversant les plaines abandonnées qui annoncent l’approche de la ville autrefois reine du monde : il blâma l’indolence des habitants et de leurs chefs. Lord Nelvil jugeait l’Italie en administrateur éclairé, le comte d’Erfeuil en homme du monde ; ainsi, l’un par raison, et l’autre par légèreté, n’éprouvaient point l’effet que la campagne de Rome produit sur l’imagination, quand on s’est pénétré des souvenirs et des regrets, des beautés naturelles et des malheurs illustres, qui répandent sur ce pays un charme indéfinissable.

Le comte d’Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de Rome. « Quoi, disait-il, point de maison de campagne, point de voiture, rien qui annonce le voisinage d’une grande ville ! Ah, bon Dieu, quelle tristesse ! » En approchant de Rome, les postillons s’écrièrent avec transport : Voyez, voyez, c’est la coupole de Saint-Pierre ! Les Napolitains montrent ainsi le Vésuve ; et la mer fait de même l’orgueil des habitants des côtes. « On croirait voir le dôme des Invalides, s’écria le comte d’Erfeuil. » Cette comparaison, plus patriotique que juste, détruisit l’effet qu’Oswald aurait pu recevoir à l’aspect de cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils traversèrent le Tibre sans le remarquer ; ils arrivèrent à Rome par la porte du Peuple, qui conduit d’abord au Corso, à la plus grande rue de la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d’originalité, puisqu’elle ressemble davantage aux autres villes de l’Europe.

La foule se promenait dans les rues ; des marionnettes et des charlatans formaient des groupes sur la place ou s’élève la colonne Antonine. Toute l’attention d’Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui. Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme ; il ne sentait que le profond isolement qui serre le cœur quand vous entrez dans une ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui votre existence est inconnue, et qui n’ont aucun intérêt en commun avec vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais qui sont accoutumés à vivre entre eux, et se mêlent difficilement avec les mœurs des autres peuples. Dans le vaste caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains qui semblent habiter là, non comme des possesseurs, mais comme des pèlerins qui se reposent auprès des ruines[2]. Oswald, oppressé par des sentiments pénibles, alla s’enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment d’abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source de tant d’idées et de jouissances nouvelles.

LIVRE DEUXIÈME

CORINNE AU CAPITOLE

CHAPITRE PREMIER.

Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d’Italie frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d’un sentiment d’amour et de reconnaissance pour le ciel qui semblait se manifester par ces beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses églises de la ville ; des coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque grande solennité : il demanda quelle en était la cause ; on lui répondit qu’on devait couronner le matin même, au Capitole, la femme la plus célèbre de l’Italie, Corinne, poète, écrivain, improvisatrice, et l’une des plus belles personnes de Rome. Il fit quelques questions sur cette cérémonie consacrée par les noms de Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu’il reçut excitèrent vivement sa curiosité.

Il n’y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux opinions d’un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée d’une femme ; mais l’enthousiasme qu’inspirent aux Italiens tous les talents de l’imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers ; et l’on oublie les préjugés même de son pays, au milieu d’une nation si vive dans l’expression des sentiments qu’elle éprouve. Les gens du peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les statues ; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite littéraire, porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national.

Oswald sortit pour aller sur la place publique ; il y entendit parler de Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble d’ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là presque en rumeur pour voir une personne dont l’esprit était la seule distinction. Dans l’état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l’unique qui leur soit permise ; et ils sentent le génie en ce genre avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes, s’il suffisait de l’applaudissement pour les produire, s’il ne fallait pas une vie forte, de grands intérêts, et une existence indépendante pour alimenter la pensée.

Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l’arrivée de Corinne. À chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau d’elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent l’imagination. L’un disait que sa voix était la plus touchante d’Italie, l’autre que personne ne jouait la tragédie comme elle, l’autre qu’elle dansait comme une nymphe, et qu’elle dessinait avec autant de grâce que d’invention ; tous disaient qu’on n’avait jamais écrit ni improvisé d’aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits. On se disputait pour savoir quelle ville d’Italie lui avait donné la naissance, mais les Romains soutenaient vivement qu’il fallait être né à Rome pour parler l’italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni ce qu’elle avait été avant cette époque ; elle avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent à lord Nelvil l’une des merveilles du singulier pays qu’il venait voir. Il aurait jugé très sévèrement une telle femme en Angleterre, mais il n’appliquait à l’Italie aucune des convenances sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d’avance l’intérêt que ferait naître une aventure de l’Arioste.

Une musique très belle et très éclatante précéda l’arrivée de la marche triomphale. Un événement, quel qu’il soit, annoncé par la musique, cause toujours de l’émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. C’est le cortège de ses admirateurs, dit un Romain. — Oui, répondit l’autre, elle reçoit l’encens de tout le monde, mais elle n’accorde à personne une préférence décidée ; elle est riche, indépendante ; l’on croit même, et certainement elle en a bien l’air, que c’est une femme d’une illustre naissance, qui ne veut pas être connue. — Quoi qu’il en soit, reprit un troisième, c’est une divinité entourée de nuages. Oswald regarda l’homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus obscur de la société ; mais, dans le midi, l’on se sert si naturellement des expressions les plus poétiques, qu’on dirait qu’elles se puisent dans l’air et sont inspirées par le soleil.

Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l’antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient à côté d’elle. Partout où elle passait l’on jetait en abondance des parfums dans les airs ; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées en dehors par des pots de fleurs et des tapis d’écarlate ; tout le monde criait : Vive Corinne ! vive le génie ! vive la beauté ! L’émotion était générale ; mais lord Nelvil ne la partageait point encore ; et bien qu’il se fut déjà dit qu’il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l’Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsqu’enfin il aperçut Corinne.

Elle était vêtue comme la Sybille du Dominiquin, un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux du plus beau noir entremêlés avec ce châle ; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son costume était très pittoresque, sans s’écarter cependant assez des usages reçus, pour que l’on pût y trouver de l’affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste : on apercevait bien qu’elle était contente d’être admirée ; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie, et semblait demander grâce pour son triomphe ; l’expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu’une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d’une éclatante beauté ; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur ; son regard avait quelque chose d’inspiré. L’on voyait dans sa manière de saluer et de remercier, pour les applaudissements qu’elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l’éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait ; elle donnait à la fois l’idée d’une prêtresse d’Apollon, qui s’avançait vers le temple du Soleil, et d’une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie ; enfin tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l’intérêt et la curiosité, l’étonnement et l’affection.

L’admiration du peuple pour elle allait toujours en croissant, plus elle approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient l’imagination d’Oswald ; il avait vu souvent dans son pays des hommes d’État portés en triomphe par le peuple ; mais c’était pour la première fois qu’il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme illustrée seulement par les dons du génie ; son char de victoire ne coûtait de larmes à personne, et nul regret, comme nulle crainte, n’empêchait d’admirer les plus beaux dons de la nature, l’imagination, le sentiment et la pensée.

Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si nouvelles l’occupaient, qu’il ne remarqua point les lieux antiques et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne ; c’est au pied de l’escalier qui conduit au Capitole que ce char s’arrêta, et dans ce moment tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur romain le plus estimé par son esprit et son caractère ; chacun approuva le choix de Corinne ; elle monta cet escalier du Capitole, dont l’imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les pas légers d’une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat au moment de l’arrivée de Corinne, le canon retentit, et la Sybille triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir.

Au fond de la salle dans laquelle elle fut reçue, était placé le sénateur qui devait la couronner et les conservateurs du sénat : d’un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l’autre les hommes de lettres de l’académie de Rome ; à l’extrémité opposée, la salle était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur. Corinne, avant de s’y placer, devait, selon l’usage, en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouillés de larmes ; il s’étonna lui-même de son attendrissement : mais au milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d’un ami, protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu’elle soit, ne peut se passer ; et il pensait en lui-même qu’il serait doux d’être l’appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui nécessaire.

Dès que Corinne fut assise, les poètes romains commencèrent à lire les sonnets et les odes qu’ils avaient composés pour elle. Tous l’exaltaient jusques aux cieux ; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la caractérisaient pas plus qu’une autre femme d’un génie supérieur. C’était une agréable réunion d’images et d’allusions à la mythologie, qu’on aurait pu, depuis Sapho jusqu’à nos jours, adresser de siècle en siècle à toutes les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.

Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne ; il lui semblait déjà qu’en la regardant il aurait fait à l’instant même un portrait d’elle plus vrai, plus juste, plus détaillé, un portrait enfin qui ne pût convenir qu’à Corinne.

CHAPITRE II

Le prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu’il dit sur Corinne attira l’attention de toute l’assemblée. C’était un homme de cinquante ans qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure et de dignité ; son âge et l’assurance qu’on avait donné à lord Nelvil, qu’il n’était que l’ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans mélange pour le portrait qu’il fit d’elle. Oswald, sans ces motifs de sécurité, se serait déjà senti capable d’un mouvement confus de jalousie.

Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention, mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua d’abord le mérite particulier de ses ouvrages ; il dit que ce mérite consistait en partie dans l’étude approfondie qu’elle avait faite des littératures étrangères ; elle savait unir au plus haut degré l’imagination, les tableaux, la vie brillante du midi, et cette connaissance, cette observation du cœur humain qui semble le partage des pays où les objets extérieurs excitent moins l’intérêt.

Il vanta la grâce et la gaîté de Corinne, cette gaîté qui ne tenait en rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l’esprit, à la fraîcheur de l’imagination : il essaya de louer sa sensibilité ; mais on pouvait aisément deviner qu’un regret personnel se mêlait à ce qu’il en disait. Il se plaignit de la difficulté qu’éprouvait une femme supérieure à rencontrer l’objet dont elle s’est fait une image idéale, une image revêtue de tous les dons que le cœur et le génie peuvent souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée qui inspirait la poésie de Corinne et l’art qu’elle avait de saisir des rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les plus intimes de l’âme. Il releva l’originalité des expressions de Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d’affectation pût altérer un genre de charme non seulement naturel, mais involontaire.

Il parla de son éloquence comme d’une force toute-puissante qui devait d’autant plus entraîner ceux qui l’écoutaient, qu’ils avaient en eux-mêmes plus d’esprit et de sensibilité véritables. « Corinne, dit-il, est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent la peindre ; car les qualités de l’âme, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d’être devinées : l’éclat aussi bien que l’obscurité peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie n’aide pas à les pénétrer. » Il s’étendit sur son talent d’improviser, qui ne ressemblait en rien à ce qu’on est convenu d’appeler de ce nom en Italie. « Ce n’est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son esprit qu’il faut l’attribuer, mais à l’émotion profonde qu’excitent en elle toutes les pensées généreuses ; elle ne peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l’inépuisable source des sentiments et des idées, l’enthousiasme, ne l’anime et ne l’inspire. » Le prince de Castel-Forte fit sentir aussi le charme d’un style toujours pur, toujours harmonieux. « La poésie de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus délicates. »

Il vanta l’entretien de Corinne : on sentait qu’il en avait goûté les délices. « L’imagination et la simplicité, la justesse et l’exaltation, la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne, chaque pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l’esprit on peut lui appliquer ce charmant vers de Pétrarque :

Il parlar che nell’anima si sente[3] ;

et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme oriental que les anciens attribuaient à Cléopâtre. »

« Les lieux que j’ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte, la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu’elle m’a fait voir, les livres qu’elle m’a fait comprendre, composent l’univers de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie ; et s’il me fallait exister loin d’elle, je voudrais au moins m’en entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace de feu, cette trace d’elle enfin qu’elle y a laissée. Oui, continua-t-il (et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double existence qu’elle vous donnera peut vous être longtemps assurée ; mais ne la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter : vous chercheriez en vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et multipliait vos sentiments et vos pensées, vous ne la retrouveriez jamais. »

Oswald tressaillit à ces paroles ; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui les écoutait avec une émotion que l’amour-propre ne faisait pas naître, mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le prince Castel-Forte reprit son discours, qu’un moment d’attendrissement lui avait fait suspendre ; il parla du talent de Corinne pour la peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse : il dit que dans tous ces talents, c’était toujours Corinne ne s’astreignant point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages variés la même puissance d’imagination, le même enchantement des beaux-arts sous leurs diverses formes.

« Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d’avoir pu peindre une personne dont il est impossible d’avoir l’idée quand on ne l’a pas entendue ; mais sa présence est pour nous à Rome comme l’un des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne est le lien de ses amis entre eux ; elle est le mouvement, l’intérêt de notre vie ; nous comptons sur sa bonté ; nous sommes fiers de son génie ; nous disons aux étrangers : « Regardez-la, c’est l’image de notre belle Italie ; elle est ce que nous serions sans l’ignorance, l’envie, la discorde et l’indolence auxquelles notre sort nous a condamnés. » Nous nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une prophétie de l’avenir ; et quand les étrangers insultent à ce pays d’où sont sorties les lumières qui ont éclairé l’Europe ; quand ils sont sans pitié pour nos torts qui naissent de nos malheurs, nous leur disons : « Regardez Corinne. » Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes comme elle est femme, si les hommes pouvaient comme les femmes se créer un monde dans leur propre cœur, et si notre génie, nécessairement dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures, pouvait s’allumer tout entier au seul flambeau de la poésie. »

Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des applaudissements unanimes se firent entendre ; et quoiqu’il y eût dans la fin de son discours un blâme indirect de l’état actuel des Italiens, tous les grands de l’État l’approuvèrent : tant il est vrai qu’on trouve en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une opposition tranquille aux préjugés existants.

La réputation du prince Castel-Forte était très grande à Rome. Il parlait avec une sagacité rare ; et c’était un don remarquable dans un pays où l’on met encore plus d’esprit dans sa conduite que dans ses discours. Il n’avait pas dans les affaires l’habileté qui distingue souvent les Italiens ; mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du midi se refusent quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par l’imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à l’aide seulement de la faveur du ciel.

CHAPITRE III

Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler ; elle le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu’on y sentait tout à la fois et la modestie et la joie bien naturelle d’avoir été louée selon son cœur. Il était d’usage que le poète couronné au Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers avant que l’on posât sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons. En l’accordant, elle fut d’abord saisie d’un grand sentiment de timidité ; et ce fut avec une voix tremblante qu’elle demanda le sujet qui lui était imposé. « La gloire et le bonheur de l’Italie ! s’écria-t-on autour d’elle, d’une voix unanime. — Eh bien, oui, reprit-elle déjà saisie, déjà soutenue par son talent, la gloire et le bonheur de l’Italie ! » Et se sentant animée par l’amour de son pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut donner qu’une idée bien imparfaite.

IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.

« Italie, empire du Soleil ; Italie, maîtresse du monde ; Italie, berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine te fut soumise ! tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel.

» Un dieu quitta l’Olympe pour se réfugier en Ausonie ; l’aspect de ce pays fit rêver les vertus de l’âge d’or, et l’homme y parut trop heureux pour l’y supposer coupable.

» Rome conquit l’univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le caractère romain s’imprima sur le monde ; et l’invasion des barbares, en détruisant l’Italie, obscurcit l’univers entier.

» L’Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs rapportèrent dans son sein ; le ciel lui révéla ses lois ; l’audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère ; elle fut reine encore par le sceptre de la pensée, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.

» L’imagination lui rendit l’univers qu’elle avait perdu. Les peintres, les poètes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et des cieux ; et le feu qui l’anime, mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans l’Europe un Prométhée qui le ravît.

» Pourquoi suis-je au Capitole ? pourquoi mon humble front va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse ? pourquoi… si vous n’aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens, pour récompenser son culte autant que ses succès !

» Eh bien, si vous l’aimez cette gloire, qui choisit trop souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu’elle a couronnés, pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l’Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l’enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu’il a décrits.

» L’Italie, aux jours de sa puissance, revit tout entière dans Le Dante. Animé par l’esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants d’ici-bas.

» Les souvenirs de la terre les poursuivent encore ; leurs passions sans but s’acharnent à leur cœur ; elles s’agitent sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.

» On dirait que Le Dante, banni de son pays, a transporté dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l’existence, comme le poète lui-même s’informe de sa patrie, et l’enfer s’offre à lui sous les couleurs de l’exil.

Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques qu’il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui ; ce ne sont point les bornes de son esprit, c’est la force de son âme qui fait entrer l’univers dans le cercle de sa pensée.

» Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de l’enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis ; historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu’il crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament.

» À sa voix tout sur la terre se change en poésie ; les objets, les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de nouvelles divinités ; mais cette mythologie de l’imagination s’anéantit, comme le paganisme, à l’aspect du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons et d’étoiles, de vertus et d’amour.

» Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de l’univers ; toutes ses merveilles s’y réfléchissent, s’y divisent, s’y recomposent ; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en harmonie ; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l’art, triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le cœur de l’homme.

» Le Dante espérait de son poème la fin de son exil ; il comptait sur la renommée pour médiateur ; mais il mourut trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l’homme s’use dans les revers ; et si la gloire triomphe, si l’on aborde enfin sur une plage plus heureuse, la tombe s’ouvre derrière le port, et le destin à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du bonheur.

» Ainsi Le Tasse, infortuné, que vos hommages, Romains, devaient consoler de tant d’injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant les exploits, éprouvant l’amour qu’il chantait, s’approcha de ces murs, comme ses héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance. Mais la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l’a réclamé pour sa terrible fête : le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses favoris des rives trompeuses du temps.

» Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque fut aussi comme Le Dante le poète valeureux de l’indépendance italienne. Ailleurs, on ne connaît de lui que ses amours, ici des souvenirs plus sévères honorent à jamais son nom ; et la patrie l’inspira mieux que Laure elle-même.

» Il ranima l’antiquité par ses veilles, et loin que son imagination mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice, en lui soumettant l’avenir, lui révéla les secrets des siècles passés. Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut d’autant plus original, que, semblable aux forces éternelles, il sut être présent à tous les temps.

» Notre air serein, notre climat riant ont inspiré l’Arioste. C’est l’arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres : brillant et varié comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec la vie ; et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et non pas l’ironie de l’homme.

» Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous intrépides voyageurs, avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre ! joignez aussi votre gloire à celle des poètes. Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux enfants de ce soleil qui tour à tour développe l’imagination, concentre la pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.

» Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour ? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits ? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l’air déjà si pur et si doux ? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante ?

» Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples doivent s’y croire abandonnés par la divinité ; mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu’il s’intéresse à l’homme, et qu’il a daigné le traiter comme une noble créature.

» Ce n’est pas seulement de pampres et d’épis que notre nature est parée, mais elle prodigue sous les pas de l’homme, comme à la fête d’un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s’abaissent point à servir.

» Les plaisirs délicats soignés par la nature sont goûtés par une nation digne de les sentir ; les mets les plus simples lui suffisent ; elle ne s’enivre point aux fontaines de vin que l’abondance lui prépare : elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière ; les plaisirs raffinés d’une société brillante, les plaisirs grossiers d’un peuple avide ne sont pas faits pour elle.

» Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière à la même source, et l’âme comme l’air occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l’aise, parce que la rêverie y est douce ; s’il agite, elle calme ; s’il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères ; si les hommes l’oppriment, la nature est là pour l’accueillir.

» Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l’on se console des peines même du cœur, en admirant un dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour, non par nos jours passagers, mystérieux avant-coureurs de l’éternité, mais dans le sein fécond et majestueux de l’immortel univers. »

Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux transports bruyants qui l’entouraient. Il avait penché sa tête sur sa main lorsque Corinne avait dit : Ici l’on se console des peines même du cœur ; et depuis lors il ne l’avait point relevée. Corinne le remarqua, et bientôt à ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son costume, à sa taille élevée, à toutes ses manières enfin, elle le reconnut pour un Anglais. Le deuil qu’il portait, et sa physionomie pleine de tristesse la frappèrent. Son regard alors attaché sur elle semblait lui faire doucement des reproches ; elle devina les pensées qui l’occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire en parlant du bonheur avec moins d’assurance, en consacrant à la mort quelques vers au milieu d’une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer dans le silence toute l’assemblée par les sons touchants et prolongés qu’elle tira de son instrument, et recommença ainsi :

« Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait effacer ; mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l’âme une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux !

» Ailleurs les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs rapides courses et leurs ardents désirs ; ici les ruines, les déserts, les palais inhabités, laissent aux ombres un vaste espace. Rome maintenant n’est-elle pas la patrie des tombeaux !

» Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui du fond de l’Égypte et de la Grèce, de l’extrémité des siècles, depuis Romulus jusqu’à Léon X, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la grandeur, et qu’un même lieu dût renfermer tout ce que l’homme a pu mettre à l’abri du temps, toutes ces merveilles sont consacrées aux monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le silence des vivants est un hommage pour les morts, ils durent et nous passons.

» Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres ; nos destinées obscures relèvent l’éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne laisse debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des souvenirs ! Tous nos chefs-d’œuvres sont l’ouvrage de ceux qui ne sont plus, et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts.

» Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier l’imagination avec le long sommeil. On s’y résigne pour soi, l’on en souffre moins pour ce qu’on aime. Les peuples du midi se représentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du nord. Le soleil comme la gloire réchauffe même la tombe.

» Le froid et l’isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant d’urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres, et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition semble assez douce.

» Ainsi la pointe de la douleur est émoussée, non que le cœur soit blasé, non que l’âme soit aride, mais une harmonie plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à l’existence. On s’abandonne à la nature avec moins de crainte, à cette nature dont le créateur a dit : Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des rois pourraient égaler la magnificence dont j’ai revêtu ces fleurs ! »

Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu’il exprima son admiration par les témoignages les plus vifs ; et cette fois les transports des Italiens eux-mêmes n’égalèrent pas les siens. En effet, c’était à lui plus qu’aux Romains que la seconde improvisation de Corinne était destinée.

La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant monotone, appelé cantilène, qui détruit toute émotion[4]. C’est en vain que les paroles sont diverses, l’impression reste la même, puisque l’accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque point. Mais Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de l’harmonie ; c’étaient comme des airs différents joués tous par un instrument céleste.

Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre cette langue italienne si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme et voilée ; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques ; les nuages ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation ; mais quand ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes comme les instruments de victoire que l’on a comparés à l’écarlate parmi les couleurs ; quand ces paroles, encore toutes empreintes des joies qu’un beau climat répand dans tous les cœurs, sont prononcées par une voie émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi vif qu’imprévu. L’intention de la nature semble trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées, et l’expression de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus profondément que la douleur chantée dans les langues du nord qui semblent inspirées par elle.

CHAPITRE IV

Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu’il devait placer sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front, et tous ses cheveux, d’un noir d’ébène, tombèrent en boucles sur ses épaules. Elle s’avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de plaisir et de reconnaissance qu’elle ne cherchait point à dissimuler. Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne, mais elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois ; elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles pensées, l’enthousiasme l’emportait sur la timidité. Ce n’était plus une femme craintive, mais une prêtresse inspirée qui se consacrait avec joie au culte du génie.

Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les instruments se firent entendre, et jouèrent ces airs triomphants qui exaltent l’âme d’une manière si puissante et si sublime. Le bruit des timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne ; ses yeux se remplirent de larmes, elle s’assit un moment, et couvrit son visage de son mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule, et fit quelques pas pour lui parler, mais un invincible embarras le retint. Corinne le regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu’il ne remarquât qu’elle faisait attention à lui ; mais lorsque le prince Castel-Forte vint prendre sa main pour l’accompagner du Capitole à son char, elle se laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois, sous divers prétextes, pour revoir Oswald.

Il la suivit ; et, dans le moment où elle descendait l’escalier, accompagnée de son cortège, elle fit un mouvement en arrière pour l’apercevoir encore : ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien, qui signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la couronne qu’ils n’osaient placer sur leurs têtes[5]. Corinne remercia lord Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut l’étonnement d’Oswald en l’entendant ! Il resta d’abord immobile à sa place, et, se sentant troublé, il s’appuya sur un des lions de basalte qui sont au pied de l’escalier du Capitole. Corinne le considéra de nouveau, vivement frappée de son émotion ; mais on l’entraîna vers son char, et toute la foule disparut longtemps avant qu’Oswald eût retrouvé sa force et sa présence d’esprit.

Corinne jusqu’alors l’avait enchanté comme la plus charmante des étrangères, comme l’une des merveilles du pays qu’il voulait parcourir ; mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie, cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle Anglaise ? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre ? Il ne pouvait le deviner ; mais il était impossible que l’étude seule apprît à parler ainsi, il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans le même pays. Qui sait si leurs familles n’étaient pas en relation ensemble ? Peut-être même l’avait-il vue dans son enfance ! On a souvent dans le cœur je ne sais quelle image innée de ce qu’on aime, qui pourrait persuader qu’on reconnaît l’objet que l’on voit pour la première fois.

Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes ; il les croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d’éprouver des affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au Capitole lui avait inspiré toute une autre idée ; que serait-ce donc s’il pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie, et recevoir par l’imagination une vie nouvelle, renaître pour l’avenir sans rompre avec le passé !

Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d’Adrien, dont on a fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ondes du Tibre, les rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont, et faisaient de ces statues comme des ombres blanches regardant fixement couler et les flots et le temps qui ne les concernent plus ; tous ces objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa poitrine, et sentit le portrait de son père qu’il y portait toujours, il l’en détacha pour le considérer, et le moment de bonheur qu’il venait d’éprouver, et la cause de ce bonheur ne lui rappelèrent que trop le sentiment qui l’avait rendu jadis si coupable envers son père ; cette réflexion renouvela ses remords.

« Éternel souvenir de ma vie, s’écria-t-il, ami trop offensé et pourtant si généreux ! Aurais-je pu croire que l’émotion du plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme ? Ce n’est pas toi, le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n’est pas toi qui me le reproches ; tu veux que je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes ; mais puissé-je du moins ne pas méconnaître ta voix si tu me parles du haut du ciel, comme je l’ai méconnue sur la terre ! »

LIVRE TROISIÈME

CORINNE

CHAPITRE PREMIER

Le comte d’Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole, il vint le lendemain chez lord Nelvil et lui dit : « Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne ? — Comment, interrompit vivement Oswald, est-ce que vous la connaissez ? — Non, répondit le comte d’Erfeuil, mais une personne aussi célèbre, est toujours flattée qu’on désire de la voir, et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d’aller chez elle ce soir avec vous. — J’aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, que vous ne m’eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement. — Sachez moi gré, reprit le comte d’Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses au lieu d’aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous me présentez, et nous serons très bien reçus tous les deux.

— J’ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit lord Nelvil, je crains que cette demande précipitée n’ait pu déplaire à Corinne. — Pas du tout, je vous assure, dit le comte d’Erfeuil, elle a trop d’esprit pour cela et sa réponse est très polie. — Comment, elle vous a répondu, reprit lord Nelvil, et que vous a-t-elle donc dit, mon cher comte ? — Ah, mon cher comte, dit en riant M. d’Erfeuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m’a répondu ; mais enfin je vous aime et tout est pardonné. Je vous avouerai donc modestement que dans mon billet j’avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu’elle vous nomme le premier ; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis. — Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne, et quant à moi, tout ce que je désire, c’est de jouir quelquefois de la société d’une personne aussi étonnante : à ce soir donc, puisque vous l’avez arrangé ainsi. — Vous viendrez avec moi, dit le comte d’Erfeuil. — Eh bien oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très visible. — Pourquoi donc, continua le comte d’Erfeuil, pourquoi s’être tant plaint de ce que j’ai fait ? vous finissez comme j’ai commencé ; mais il fallait bien vous laisser l’honneur d’être plus réservé que moi, pourvu toutefois que vous n’y perdissiez rien. C’est vraiment une charmante personne que Corinne, elle a de l’esprit et de la grâce ; je n’ai pas bien compris ce qu’elle disait, parce qu’elle parlait italien, mais à la voir je gagerais qu’elle sait très bien le français ; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière, elle est riche, jeune, libre, sans qu’on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu’à présent elle ne préfère personne ; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu’elle n’ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d’elle, cela ne m’étonnerait pas. »

Le comte d’Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l’interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable, mais il froissait toujours les sentiments délicats d’Oswald en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l’intéressait. Il y a des ménagements que l’esprit même et l’usage du monde n’apprennent pas, et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le cœur.

Lord Nelvil fut très agité tout le jour en pensant à la visite du soir ; mais il écarta, tant qu’il le put, les réflexions qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu’il pouvait y avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse sécurité ! car l’âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu’elle reconnaît elle-même pour passager.

Lord Nelvil et le comte d’Erfeuil arrivèrent chez Corinne ; sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au-delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l’intérieur avec l’élégance la plus parfaite. Le salon était décoré par les copies, en plâtre, des meilleures statues de l’Italie, la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant ; et dans le cabinet où se tenait Corinne, l’on voyait des instruments de musique, des livres, un ameublement simple, mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n’était point encore dans son cabinet lorsqu’Oswald arriva ; en l’attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement ; il y remarquait, dans chaque détail, un mélange heureux de tout ce qu’il y a de plus agréable dans les trois nations française, anglaise et italienne ; le goût de la société, l’amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.

Corinne enfin parut ; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile ; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu’elle fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d’abord le comte d’Erfeuil, en regardant Oswald, et puis, comme si elle se fût repentie de cette espèce de fausseté, elle s’avança vers Oswald ; et l’on put remarquer qu’en l’appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d’une voix émue, comme s’il lui retraçait de touchants souvenirs.

Enfin, elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce sur l’obligeance qu’il lui avait témoignée la veille en relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l’admiration qu’elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu’elle ne lui parlait pas en anglais. « Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu’hier ? — Non, assurément, lui répondit Corinne ; mais, quand on a comme moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, l’une ou l’autre est inspirée par les sentiments que l’on doit exprimer. — Sûrement, dit Oswald, l’anglais est votre langue naturelle, celle que vous parlez à vos amis, celle… — Je suis Italienne, interrompit Corinne, pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes, nous ne sommes ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. Un peu d’indulgence nous suffit de la part des étrangers ; et comme il nous est refusé depuis longtemps d’être une nation, nous avons le grand tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est pas permise comme peuple ; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous verrez qu’ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours ; l’italien m’est cher : j’ai beaucoup souffert, dit-elle en soupirant, pour vivre en Italie. »

Le comte d’Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu’elle l’oubliait tout à fait en s’exprimant dans des langues qu’il n’entendait pas. « Belle Corinne, lui dit-il, de grâce, parlez français, vous en êtes vraiment digne. » Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler français très purement, très facilement, mais avec l’accent anglais. Lord Nelvil et le comte d’Erfeuil s’en étonnèrent également ; mais le comte d’Erfeuil, qui croyait qu’on pouvait tout dire, pourvu que ce fût avec grâce, et qui s’imaginait que l’impolitesse consistait dans la forme, et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d’abord un peu troublée de cette interrogation subite, puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d’Erfeuil : « Apparemment, monsieur, que j’ai appris le français d’un Anglais. » Il renouvela ses questions en riant, mais avec instance. – Corinne s’embarrassa toujours plus, et lui dit enfin : « Depuis quatre ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux qui, j’en suis sûre, s’intéressent beaucoup à moi, ne m’ont interrogée sur ma destinée ; ils ont compris d’abord qu’il m’était pénible d’en parler. » Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d’Erfeuil ; mais Corinne eut peur de l’avoir blessé, et comme il avait l’air d’être très lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s’en rendre raison, qu’il ne parlât d’elle désavantageusement à son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.

Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment, avec plusieurs Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C’étaient des hommes d’un esprit aimable et gai, très bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation des autres, qu’on trouvait un vif plaisir à leur parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d’être senti. L’indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni souvent d’aucune manière, tout l’esprit qu’ils ont. La plupart d’entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles que la nature leur a données ; mais ils jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.

Corinne avait beaucoup de gaieté dans l’esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d’une Française, et le peignait avec l’imagination d’une Italienne ; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté : on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d’hostile ; car en toute chose c’est la froideur qui offense, et l’imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.

Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d’une grâce qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d’une femme française très aimable et très spirituelle ; mais Corinne ne lui ressemblait en rien : sa conversation était un mélange de tous les genres d’esprit, l’enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentiments ; enfin, tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s’y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné ; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne ; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l’inconséquence ou la supériorité ; si c’était à force de tout sentir, ou parce qu’elle oubliait tout successivement, qu’elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d’une femme qui cherche à plaire et veut captiver ; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu’elle imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.

Le prince Castel-Forte était très occupé de Corinne, et tous les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui s’exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus assidus : le culte habituel dont ils l’entouraient répandait comme un air de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d’être aimée ; mais heureuse comme on l’est de vivre dans un climat doux, d’entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions agréables. Le sentiment profond et sérieux de l’amour ne se peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence ; sa présence animait Corinne et lui inspirait le désir d’être aimable. Cependant elle s’arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la plus brillante, étonnée du calme extérieur d’Oswald, ne sachant pas si elle avait réussi auprès de lui, ou s’il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises lui permettaient d’applaudir à de tels succès dans une femme.

Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l’obscurité qui convenait aux femmes ; mais il se demandait si l’on pouvait être aimé d’elle ; s’il était possible de concentrer en soi seul tant de rayons ; enfin, il était à la fois ébloui et troublé : et bien qu’à son départ elle l’eût invite très poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l’entraînait.

Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l’erreur fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette comparaison ; car c’était l’art, et un art perfide, qui l’avait subjugué, tandis qu’on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la magie ou de l’inspiration poétique ? était-ce Armide ou Sapho ? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si brillantes ailes ? Il était impossible de le décider ; mais au moins on sentait que ce n’était pas la société, que c’était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi incapable d’imiter, que son caractère de feindre. « Oh ! mon père, disait Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu’auriez-vous pensé d’elle ? »

CHAPITRE II

Le comte d’Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil ; et en lui reprochant de n’avoir pas été la veille chez Corinne, il lui dit : « Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu. — Hé pourquoi, reprit Oswald ? — Parce que j’ai acquis hier la certitude que vous l’intéressez vivement. — Encore de la légèreté, interrompit lord Nelvil ! ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir ? — Vous appelez légèreté, dit le comte d’Erfeuil, la promptitude de mes observations ? Ai-je moins de raison, parce que j’ai raison plus vite ? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l’homme avait cinq siècles de vie ; on nous en a retranché au moins quatre, je vous en avertis. — Soit, répondit Oswald ; et ces observations si rapides que vous ont-elles fait découvrir ? — Que Corinne vous aime. Hier je suis arrivé chez elle : sans doute elle m’a très bien reçu ; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler d’autre chose ; mais comme c’est une personne très vive et très naturelle, elle m’a enfin demandé tout simplement pourquoi vous n’étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé ; vous ne m’en voudrez pas : j’ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre ; mais je vous épargne d’ailleurs tous les éloges que j’ai faits de vous.

« Il est triste, m’a dit Corinne ; il a perdu sans doute une personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil ? — De son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu’il y ait plus d’un an qu’il l’a perdu ; et comme la loi de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j’imagine que quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie. — Oh ! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs, en apparence semblables, soient les mêmes pour tous les hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de le croire. » Sa voix était très douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots. — Est-ce là, reprit Oswald, toutes les preuves d’intérêt que vous m’annoncez ? — En vérité, reprit le comte d’Erfeuil, c’est bien assez, selon moi, pour être sûr d’être aimé ; mais puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux : j’ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire d’Ancône, sans savoir que c’était de vous dont il parlait : il l’a racontée avec beaucoup de feu et d’imagination, autant que j’en puis juger, grâce aux deux leçons d’italien que j’ai prises ; mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. D’ailleurs la physionomie de Corinne m’aurait expliqué ce que je n’entendais pas. On y lisait si visiblement l’agitation de son cœur ! elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot ; et quand elle demanda si l’on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, qu’il était bien facile de juger combien elle craignait qu’un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.

« Le prince Castel-Forte dit qu’il ignorait quel était cet Anglais ; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s’écria : « N’est-il pas vrai, monsieur, que c’est lord Nelvil ? — Oui, madame, lui répondis-je, c’est lui. » Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n’avait pas pleuré pendant l’histoire ; qu’y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant que le récit même ? — Elle a pleuré ! s’écria lord Nelvil ; ah ! que n’étais-je là ? » Puis s’arrêtant tout à coup, il baissa les yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate ; il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d’Erfeuil ne troublât sa joie secrète en la remarquant. « Si l’aventure d’Ancône mérite d’être racontée, dit Oswald, c’est à vous aussi, mon cher comte, que l’honneur en appartient. — On a bien parlé, répondit le comte d’Erfeuil en riant, d’un Français très aimable qui était là, milord, avec vous ; mais personne que moi n’a fait attention à cette parenthèse du récit. La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de nous deux ; vous ne le serez peut-être pas davantage, peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en aurais fait ; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu’elle soit bien romanesque : ainsi vous lui convenez. » Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d’Erfeuil ; mais que lui dire ? Il ne disputait jamais ; il n’écoutait jamais assez attentivement pour changer d’avis : ses paroles une fois lancées, il ne s’y intéressait plus ; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi vite que lui-même.

CHAPITRE III

Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau ; il pensa qu’il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette première lueur d’intelligence avec ce qu’on aime ! Avant que le souvenir entre en partage avec l’espérance, avant que les paroles aient exprimé les sentiments, avant que l’éloquence ait su peindre ce que l’on éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais quel mystère d’imagination, plus passager que le bonheur même, mais plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant dans la chambre de Corinne, se sentit plus timide que jamais. Il vit qu’elle était seule, et il en éprouva presque de la peine ; il aurait voulu l’observer longtemps au milieu du monde ; il aurait souhaité d’être assuré, de quelque manière, de sa préférence, au lieu de se trouver tout à coup engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme il en était certain, il se montrait embarrassé et froid par embarras.

Soit que Corinne s’aperçût de cette disposition d’Oswald, ou qu’une disposition semblable produisît en elle le désir d’animer la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord Nelvil s’il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. « Non, répondit Oswald. — Qu’avez-vous donc fait hier ? reprit Corinne en souriant. — J’ai passé la journée chez moi, dit Oswald : depuis que je suis à Rome, je n’ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul. » Corinne voulut lui parler de sa conduite à Ancône ; elle commença par ces mots : « Hier j’ai appris… » puis elle s’arrêta, et dit : « Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde. » Lord Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne ; et d’ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble conduite, de montrer trop d’émotion ; il lui semblait qu’elle en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve ; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu’il éprouvait.

Il se leva donc tout à coup, et s’avança vers la fenêtre ; puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement ; et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en conversation plus d’assurance qu’Oswald ; néanmoins l’embarras qu’il témoignait était partagé par elle ; et dans sa distraction, cherchant une contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté d’elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons harmonieux, en accroissant l’émotion d’Oswald, semblaient lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne : eh ! qui pouvait la regarder sans être frappé de l’inspiration divine qui se peignait dans ses yeux ? Et rassuré, au même instant, par l’expression de bonté qui voilait l’éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.

Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne ; mais il avait l’habitude de dissimuler ses impressions ; cette habitude, qui se trouve souvent réunie chez les Italiens avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt en lui le résultat de l’indolence et de la douceur naturelle. Il était résigné à n’être pas le premier objet des affections de Corinne ; il n’était plus jeune ; il avait beaucoup d’esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu’il le fallait pour diversifier la vie sans l’agiter, et un tel besoin de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez elle, comme de coutume ; et, à cette condition, il n’eût pas été très malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du cœur en Italie ne sont point compliqués par les peines de la vanité ; de manière que l’on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers le second rang auprès d’une femme dont l’entretien leur est agréable ; mais l’on n’en trouverait guère qui, par la crainte de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui leur plairait : l’empire de la société sur l’amour-propre est presque nul dans ce pays.

Le comte d’Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent d’improviser que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et l’on en vint à lui demander à elle-même ce qu’elle en pensait. « C’est une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, que de trouver une personne à la fois susceptible d’enthousiasme et d’analyse, douée comme un artiste et capable de s’observer elle-même, qu’il faut la conjurer de nous révéler, autant qu’elle le pourra, les secrets de son génie. — Ce talent d’improviser, reprit Corinne, n’est pas plus extraordinaire dans les langues du Midi, que l’éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante de la conversation dans les autres langues. Je dirai même que malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à l’improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l’attention est commandée par les expressions mêmes qui placent pour ainsi dire le poète à distance des auditeurs. Ce n’est pas uniquement à la douceur de l’italien, mais bien plutôt à la vibration forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu’il faut attribuer l’empire de la poésie parmi nous. L’italien a un charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des mots presque indépendamment des idées ; ces mots d’ailleurs ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent ce qu’ils expriment. Vous sentez que c’est au milieu des arts et sous un beau ciel que ce langage mélodieux et coloré s’est formé. Il est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des paroles sans profondeur dans les pensées, et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l’intelligence. J’ose dire cependant que je n’ai jamais improvisé sans qu’une émotion vraie ou une idée que je croyais nouvelle ne m’ait animée, j’espère donc que je me suis un peu moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut pour ainsi dire préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir seulement par le charme du rythme et de l’harmonie.

— Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent d’improviser fait du tort à notre littérature ; je le croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m’avez fait entièrement revenir de cette opinion. — J’ai dit, reprit Corinne, qu’il résultait de cette facilité, de cette abondance littéraire, une très grande quantité de poésies communes ; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille productions superflues. Cette libéralité de la nature m’enorgueillit. J’aime surtout l’improvisation dans les gens du peuple ; elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs et ne se développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société, et nous épargne le mépris qu’on ne peut s’empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent dans leur gracieux dialecte d’aimables félicitations, et leur disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du ciel et de la mer agit sur l’imagination des hommes comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie comme les accords est l’écho de la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d’improviser, c’est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie ; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du midi, ou plutôt des pays où l’on aime à s’amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poètes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d’esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue, il faut que les auditeurs s’animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.

— Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald qui jusqu’alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence ? Est-ce à celles qui sont l’ouvrage de la réflexion ou de l’inspiration instantanée ? — Milord, répondit Corinne, avec un regard qui exprimait et beaucoup d’intérêt et le sentiment plus délicat encore d’une considération respectueuse, ce serait vous que j’en ferais juge ; mais si vous me demandez d’examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je dirai que l’improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet ; je m’abandonne à l’impression que produit sur moi l’intérêt de ceux qui m’écoutent, et c’est à mes amis que je dois surtout en ce genre la plus grande partie de mon talent. Quelquefois l’intérêt passionné que m’inspire un entretien où l’on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent l’existence morale de l’homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses affections ; quelquefois cet intérêt m’élève au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions pleines de vie que la réflexion solitaire n’aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même ; souvent il m’arrive de quitter le rythme de la poésie et d’exprimer ma pensée en prose, quelquefois je cite les plus beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme s’est pénétrée. Quelquefois aussi j’achève sur ma lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poète, non pas seulement quand un heureux choix de rimes ou de syllabes harmonieuses, quand une heureuse réunion d’images éblouit les auditeurs, mais quand mon âme s’élève, quand elle dédaigne de plus haut l’égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile : c’est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poète lorsque j’admire, lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l’espèce humaine et la gloire du monde. »

Corinne s’aperçut alors que la conversation l’avait entraînée, elle en rougit un peu ; et se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit : « Vous le voyez, je ne puis approcher d’aucun, des sujets qui me touchent sans éprouver cette sorte d’ébranlement qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité dans les héros, du désintéressement parmi les hommes ; pardonnez-le-moi, milord, bien qu’une telle femme ne ressemble guères à celles que l’on approuve dans votre pays. — Qui pourrait vous ressembler, reprit lord Nelvil ? et peut-on faire des lois pour une personne unique ? »

Le comte d’Erfeuil était dans un véritable enchantement bien qu’il n’eût pas entendu tout ce que disait Corinne ; mais ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer le charmait, et c’était la première fois qu’une grâce, qui n’était pas française, avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce qu’il devait penser d’elle, et il ne perdait pas en l’admirant la bonne habitude de se laisser guider par l’opinion des autres.

Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s’en allant : « Convenez, mon cher Oswald, que j’ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour à une aussi charmante personne. — Mais, répondit lord Nelvil, il me semble qu’on dit généralement qu’il n’est pas facile de lui plaire. — On le dit, reprit le comte d’Erfeuil, mais j’ai de la peine à le croire. Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d’un artiste, ne doit pas être difficile à captiver. » Lord Nelvil fut blessé de cette réflexion. Le comte d’Erfeuil, soit qu’il ne s’en aperçût pas, soit qu’il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi :

« Ce n’est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu d’une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu’à toute autre. Elle a certainement mille fois plus d’expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, qu’il n’en faudrait chez vous et même chez nous pour faire douter de la sévérité d’une femme ; mais c’est une personne d’un esprit si supérieur, d’une instruction si profonde, d’un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes ne peuvent s’appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la trouve imposante, malgré son naturel et le laisser-aller de sa conversation. J’ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte ; c’était de ces mots qui deviennent ce qu’ils peuvent ; si on les écoute, à la bonne heure ; si on ne les écoute pas, à la bonne heure encore ; et Corinne m’a regardé froidement d’une manière qui m’a tout à fait troublé. C’est pourtant singulier d’être timide avec une Italienne, un artiste, un poète, enfin tout ce qui doit mettre à l’aise. — Son nom est inconnu, reprit lord Nelvil ; mais ses manières doivent le faire croire illustre. — Ah ! c’est dans les romans, dit le comte d’Erfeuil, qu’il est d’usage de cacher le plus beau ; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que tout. — Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où l’on ne songe qu’à l’effet que l’on produit les uns sur les autres ; mais là où l’existence est intérieure il peut y avoir des mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les sentiments ; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait savoir… — Épouser Corinne, interrompit le comte d’Erfeuil, en riant aux éclats, oh, cette idée-là ne me serait jamais venue ! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables ; mais pour le mariage il ne faut jamais consulter que les convenances. Je vous parais frivole ; eh bien, néanmoins je parie que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous. — Je le crois aussi, » répondit lord Nelvil ; et il n’ajouta pas un mot de plus.

En effet, pouvait-il dire au comte d’Erfeuil qu’il y a souvent beaucoup d’égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres ? Les hommes frivoles sont très capables de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts, car, dans tout ce qui s’appelle la science diplomatique de la vie privée comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu’on n’a pas, que par celles qu’on possède. Absence d’enthousiasme, absence d’opinion, absence de sensibilité, un peu d’esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c’est-à-dire la fortune et le rang, s’acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d’Erfeuil cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d’une manière importune.

LIVRE QUATRIÈME

ROME

CHAPITRE PREMIER.

Quinze jours se passèrent pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se rendre chez elle, il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu’elle, et sans lui parler jamais de son sentiment, il l’en faisait jouir à tous les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et flatteurs des Italiens, mais la dignité des manières d’Oswald, son apparente froideur, et sa sensibilité qui se trahissait malgré lui, exerçaient sur l’imagination une bien plus grande puissance. Jamais il ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d’un malheur sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque distingué qu’il fût, ne pouvait l’étonner ; mais l’élévation et la dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains.

Bien que les goûts d’Oswald fussent à quelques égards différents de ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d’une façon merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait comme environnée d’une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu’elle aimait à goûter, sans vouloir s’en rendre compte.

Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle ; il était triste, elle lui en demanda la cause. « Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever votre affection, et qui sait même s’il ne vous emmènera pas loin de nous ! » Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit : « Je vous atteste qu’il ne m’a point dit qu’il m’aimait. — Vous le croyez, néanmoins, répondit le prince Castel-Forte ; il vous parle par sa vie, et son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on vous dire en effet que vous n’ayez pas entendu ! quelle est la louange qu’on ne vous ait pas offerte ! quel est l’hommage auquel vous ne soyez pas accoutumée ! Mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la plus facile à connaître ; mais c’est précisément parce que vous vous montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère vous plaisent et vous dominent. L’inconnu, quel qu’il soit, a plus d’ascendant sur vous que tous les sentiments qu’on vous témoigne. » Corinne sourit. « Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon cœur est ingrat et mon imagination capricieuse ? Il me semble cependant que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes. — C’est, j’en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux, spirituel, sensible même, et surtout mélancolique ; mais je me trompe fort, ou ses goûts n’ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne vous en apercevrez pas tant qu’il sera sous le charme de votre présence, mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s’il était loin de vous. Les obstacles le fatigueraient, son âme a contracté, par les chagrins qu’il a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l’énergie de ses résolutions ; et vous savez d’ailleurs combien les Anglais en général sont asservis aux mœurs et aux habitudes de leur pays. »

À ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée ; mais le soir elle revit Oswald plus occupé d’elle que jamais ; et tout ce qui resta dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés de tout genre dont ce pays est doué. C’est dans cette intention qu’elle lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu’on mène à Rome excusait cette démarche, et Corinne en particulier, bien qu’on pût lui reprocher trop de franchise et d’entraînement dans le caractère, savait conserver beaucoup de dignité dans l’indépendance et de modestie dans la vivacité.

CORINNE À LORD NELVIL.

« Ce 15 décembre 1794.

« Je ne sais, Milord, si vous me trouverez trop de confiance en moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser cette confiance. Hier je vous ai entendu dire que vous n’aviez point encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d’œuvre de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent l’histoire par l’imagination et le sentiment ; et j’ai conçu l’idée d’oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.

» Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont l’érudition profonde pourrait vous être bien plus utile ; mais si je puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé.

» Beaucoup d’étrangers viennent à Rome, comme ils iraient à Londres, comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d’une grande ville ; et si l’on osait avouer qu’on s’est ennuyé à Rome, je crois que la plupart l’avoueraient ; mais il est également vrai qu’on peut y découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous, Milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu ?

» Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde ; mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des sentiments sacrés, ils refroidissent le cœur. Il faut aussi renoncer à ce qu’on appellerait ailleurs les plaisirs de la société ; mais ces plaisirs, presque toujours, flétrissent l’imagination. L’on jouit à Rome d’une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète, Milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de la faire aimer d’un homme tel que vous ; et ne jugez point avec la sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu’une Italienne croit pouvoir donner, sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres. »

« CORINE. »

En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en recevant cette lettre ; il entrevit un avenir confus de jouissances et de bonheur ; l’imagination, l’amour, l’enthousiasme, tout ce qu’il y a de divin dans l’âme de l’homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas, cette fois il sortit à l’instant même pour aller voir Corinne, et, dans la route, il regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement. Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l’espérance ; son cœur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et tressaillait de joie ; il craignait bien qu’une si heureuse disposition ne put durer ; mais l’idée même qu’elle était passagère donnait à cette fièvre de bonheur plus de force et d’activité.

« Vous voilà ? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil, ah ! merci. » Et elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une vive tendresse, et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui donnait quelquefois, avec les personnes qu’il aimait le mieux, des sentiments amers et pénibles. L’intimité avait commencé entre Oswald et Corinne depuis qu’ils s’étaient quittés, c’était la lettre de Corinne qui l’avait établie ; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient l’un pour l’autre une tendre reconnaissance.

« C’est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et Saint-Pierre : j’avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant, que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi ; aussi mes chevaux sont prêts. Je vous ai attendu ; vous êtes arrivé ; tout est bien ; partons. — Étonnante personne, dit Oswald, qui donc êtes-vous ? où avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s’exclure : sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie ? êtes-vous une illusion ? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous rencontre ? — Ah ! si j’ai le pouvoir de vous faire quelque bien, reprit Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j’y renonce. — Prenez garde, reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une main de fer serre mon cœur ; si votre douce présence m’a donné quelque relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra rentrer dans mon sort ; que deviendrai-je ?… — Laissons au temps, laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression d’un jour que j’ai produite sur vous durera plus qu’un jour. Si nos âmes s’entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi qu’il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre esprit et nos sentiments ; nous goûterons toujours ainsi quelques moments de bonheur. » En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu’elle admettait la possibilité d’un demi-sentiment, d’un attrait momentané. Enfin, il crut entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s’était exprimée, et il en fut blessé.

Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa pensée, lui dit : « Je ne crois pas que le cœur soit ainsi fait, que l’on éprouve toujours ou point d’amour, ou la passion la plus invincible. Il y a des commencements de sentiment qu’un examen plus approfondi peut dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l’enthousiasme même dont on est susceptible, s’il rend l’enchantement plus rapide, peut faire aussi que le refroidissement soit plus prompt. — Vous avez beaucoup réfléchi sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. » Corinne rougit à ce mot, et se tut quelques instants ; puis reprenant la parole avec un mélange assez frappant de franchise et de dignité : « Je ne crois pas, dit-elle, qu’une femme sensible soit jamais arrivée jusqu’à vingt-six ans sans avoir connu l’illusion de l’amour ; mais si n’avoir jamais été heureuse, si n’avoir jamais rencontré l’objet qui pouvait mériter toutes les affections de son cœur, est un titre à l’intérêt, j’ai droit au vôtre. » Ces paroles, et l’accent avec lequel Corinne les prononça, dissipèrent un peu le nuage qui s’était élevé dans l’âme de lord Nelvil ; néanmoins il se dit en lui-même : « C’est la plus séduisante des femmes, mais c’est une Italienne ; et ce n’est pas ce cœur timide, innocent, à lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle mon père me destinait. »

Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur ami du père de lord Nelvil ; mais elle était trop enfant encore lorsqu’Oswald quitta l’Angleterre pour qu’il pût l’épouser, ni même prévoir avec certitude ce qu’elle serait un jour.

CHAPITRE II

Oswald et Corinne allèrent d’abord au Panthéon, qu’on appelle aujourd’hui Sainte-Marie de la Rotonde. Partout en Italie le catholicisme a hérité du paganisme ; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l’on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l’architecture des anciens, et le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s’arrêtèrent sur la place du Panthéon, pour admirer le portique de ce temple, et les colonnes qui le soutiennent.

Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de manière qu’il paraissait beaucoup plus grand qu’il ne l’est. « L’église Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent ; vous la croirez d’abord moins immense qu’elle ne l’est en réalité. L’illusion si favorable au Panthéon vient, à ce qu’on assure, de ce qu’il y a plus d’espace entre les colonnes, et que l’air joue librement autour ; mais surtout de ce que l’on n’y aperçoit presque point d’ornements de détails, tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C’est ainsi que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de l’auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements : en tout genre, nous autres modernes, nous disons trop.

» Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori d’Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les Dieux de l’Olympe pour remplacer le Dieu de la terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel étaient placées les statues d’Auguste et d’Agrippa. De chaque côté du portique ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre forme ; et sur le frontispice du temple on lit encore : Agrippa l’a consacré. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu’il a fait de ce siècle une époque de l’esprit humain. Les chefs-d’œuvre en divers genres de ses contemporains formèrent, pour ainsi dire, les rayons de son auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient les lettres, et dans la postérité sa gloire s’en est bien trouvée.

» Entrons dans le temple, dit Corinne ; vous le voyez, il reste découvert presque comme il l’était autrefois. On dit que cette lumière qui venait d’en haut était l’emblème de la divinité supérieure à toutes les divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre ; mais aussi les rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité ! quel air de fête on remarque dans cet édifice ! Les païens ont divinisé la vie, et les chrétiens ont divinisé la mort : tel est l’esprit des deux cultes mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne l’était celui du nord. Vous l’observerez quand nous serons à Saint-Pierre. Dans l’intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes de nos artistes les plus célèbres. Ils décorent les niches où l’on avait placé les Dieux des anciens. Comme depuis la destruction de l’empire des Césars nous n’avons presque jamais eu d’indépendance politique en Italie, on ne trouve point ici des hommes d’état ni de grands capitaines. C’est le génie de l’imagination qui fait notre seule gloire : mais ne trouvez-vous pas, mylord, qu’un peuple qui honore ainsi les talents qu’il possède mériterait une plus noble destinée ? — Je suis sévère pour les nations, répondit Oswald, je crois toujours qu’elles méritent leur sort, quel qu’il soit. — Cela est dur, reprit Corinne, peut-être en vivant en Italie éprouverez-vous un sentiment d’attendrissement sur ce beau pays, que la nature semble avoir paré comme une victime ; mais du moins souvenez-vous que notre plus chère espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire, c’est d’obtenir une place ici. J’ai déjà marqué la mienne, dit-elle, en montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé ? Alors… » Oswald l’interrompit vivement et lui dit : « Resplendissante de jeunesse et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la souffrance font déjà pencher vers la tombe ? — Ah ! reprit Corinne, l’orage peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée. Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux, pourquoi… — Ne m’interrogez jamais, reprit lord Nelvil, vous avez vos secrets, j’ai les miens, respectons mutuellement notre silence. Non, vous ne savez pas quelle émotion j’éprouverais s’il fallait raconter mes malheurs ! » Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient plus lents, et ses regards plus rêveurs.

Elle s’arrêta sous le portique. « Là, dit-elle à lord Nelvil, était une urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à Saint-Jean-de-Latran ; elle contenait les cendres d’Agrippa, qui furent placées au pied de la statue qu’il s’était élevée à lui-même. Les anciens mettaient tant de soin à adoucir l’idée de la destruction, qu’ils savaient en écarter ce qu’elle peut avoir de lugubre et d’effrayant. Il y avait d’ailleurs tant de magnificence dans leurs tombeaux, que le contraste du néant de la mort et des splendeurs de la vie s’y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l’espérance d’un autre monde étant chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens, les païens s’efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous déposons sans crainte dans le sein de l’Éternel. »

Oswald soupira et garda le silence. Les idées mélancoliques ont beaucoup de charmes tant qu’on n’a pas été soi-même profondément malheureux ; mais quand la douleur dans toute son âpreté s’est emparée de l’âme, on n’entend plus sans tressaillir de certains mots qui jadis n’excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.

CHAPITRE III

On passe, en allant à Saint-Pierre sur le pont Saint-Ange, et Corinne et lord Nelvil le traversèrent à pied. « C’est sur ce pont, dit Oswald, qu’en revenant du Capitole j’ai pour la première fois pensé longtemps à vous. — Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce couronnement du Capitole me vaudrait un ami, mais cependant en cherchant la gloire, j’ai toujours espéré qu’elle me ferait aimer. À quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir ! — Restons encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les siècles, peut valoir pour mon cœur ce lieu qui me rappelle le jour où je vous ai vue. — Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne, mais il me semble qu’on se devient plus cher l’un à l’autre, en admirant ensemble les monuments qui parlent à l’âme par une véritable grandeur. Les édifices de Rome ne sont ni froids, ni muets ; le génie les a conçus, des événements mémorables les consacrent ; peut-être même faut-il aimer, Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à sentir avec lui tout ce qu’il y a de noble et de beau dans l’univers. — Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en vous écoutant, je n’ai pas besoin d’autres merveilles. » Corinne le remercia par un sourire plein de charmes.

En allant à Saint-Pierre, ils s’arrêtèrent devant le château Saint-Ange : « Voilà, dit Corinne, l’un des édifices dont l’extérieur a le plus d’originalité ; ce tombeau d’Adrien, changé en forteresse par les Goths, porte le double caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti pour la mort, une impénétrable enceinte l’environne, et cependant les vivants y ont ajouté quelque chose d’hostile par les fortifications extérieures qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d’un monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son épée nue[6], et dans l’intérieur sont pratiquées des prisons fort cruelles. Tous les événements de l’histoire de Rome depuis Adrien jusqu’à nos jours sont liés à ce monument. Bélisaire s’y défendit contre les Goths, et presqu’aussi barbare que ceux qui l’attaquaient, il lança contre ses ennemis les belles statues qui décoraient intérieur de l’édifice. Crescentius, Arnault De Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se sont défendus longtemps dans le tombeau d’un empereur[7]. J’aime ces pierres qui s’unissent à tant de faits illustres. J’aime ce luxe du maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand dans l’homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les pompes terrestres, ne craint pas de s’occuper longtemps d’avance de sa mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l’âme, dès qu’elle sort de quelque manière des bornes de la vie.

» C’est d’ici, continua Corinne, que l’on devrait apercevoir Saint-Pierre, et c’est jusques ici que les colonnes qui le précèdent devaient s’étendre ; tel était le superbe plan de Michel-Ange, il espérait du moins qu’on l’achèverait après lui ; mais les hommes de notre temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné l’enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l’argent et le pouvoir. — C’est vous qui ferez renaître ce sentiment, s’écria lord Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte ? Rome montrée par vous, Rome interprétée par l’imagination et le génie, Rome, qui est un monde, animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un désert[8]. Ah, Corinne, que succèdera-t-il à ces jours plus heureux que mon sort et mon cœur ne le permettent ? » Corinne lui répondit avec douceur : « Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald, pourquoi ne protégerait-il pas ce qu’il inspire ? C’est à lui qu’il appartient de disposer de nous. »

Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice, le plus grand que les hommes aient jamais élevé, car les pyramides d’Égypte elles-mêmes lui sont inférieures en hauteur. « J’aurais peut-être dû vous faire voir le plus beau de nos édifices, dit Corinne, le dernier, mais ce n’est pas mon système. Il me semble que pour se rendre sensible aux beaux-arts, il faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une nouvelle sphère d’idées, et rend ensuite plus capable d’aimer et de juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la première impression qu’on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de mon goût. On n’arrive point au sublime par degrés, des distances infinies le séparent même de ce qui n’est que beau. » Oswald sentit une émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre. C’était la première fois que l’ouvrage des hommes produisait sur lui l’effet d’une merveille de la nature. C’est le seul travail de l’art, sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l’étonnement d’Oswald. « J’ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir plus intime, plus religieux, c’est de le contempler au clair de la lune ; mais il fallait d’abord vous faire assister à la plus brillante des fêtes, le génie de l’homme décoré par la magnificence de la nature. »

La place de Saint-Pierre est entourée par des colonnes légères de loin, et massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu’au portique de l’église, ajoute encore à l’effet qu’elle produit. Un obélisque de 80 pieds de haut, qui paraît à peine élevé en présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à l’imagination ; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter jusqu’au ciel une grande pensée de l’homme. Ce monument, qui vint d’Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre, ce contemporain de tant de siècles, qui n’ont pu rien contre lui, inspire un sentiment de respect ; l’homme se sent si passager, qu’il a toujours de l’émotion en présence de ce qui est immuable. À quelque distance des deux côtés de l’obélisque, s’élèvent deux fontaines dont l’eau jaillit perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce murmure des ondes, qu’on a coutume d’entendre au milieu de la campagne, produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle ; mais cette sensation est en harmonie avec celle que fait naître l’aspect d’un temple majestueux.

La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine, ou quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des idées parfaitement claires et positives ; mais un beau monument d’architecture n’a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l’on est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces impressions vagues et profondes ; il est uniforme comme l’édifice est régulier.

L’éternel mouvement et l’éternel repos[9]

sont ainsi rapprochés l’un de l’autre. C’est dans ce lieu surtout que le temps est sans pouvoir ; car il ne tarit pas plus ces sources jaillissantes, qu’il n’ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui s’élancent en gerbes de ces fontaines sont si légères et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.

« Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était déjà sous le portique de l’église, arrêtez-vous avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple : votre cœur ne bat-il pas à l’approche de ce sanctuaire ? et ne ressentez-vous pas, au moment d’entrer, tout ce que ferait éprouver l’attente d’un événement solennel ? » Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord Nelvil ; elle avait tant de grâce dans cette attitude, que le premier regard d’Oswald fut pour la considérer ainsi : il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu’elle. Cependant il s’avança dans le temple, et l’impression qu’il reçut sous ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment même de l’amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il marchait lentement à côté de Corinne ; l’un et l’autre se taisaient. Là tout commande le silence : le moindre bruit retentit si loin, qu’aucune parole ne semble digne d’être ainsi répétée dans une demeure presque éternelle. La prière seule, l’accent du malheur, de quelque faible voix qu’il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l’on sent que l’homme est imposant par cette infirmité même de sa nature qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l’homme sur la terre.

Corinne interrompit la rêverie d’Oswald, et lui dit : « Vous avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer qu’elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples septentrionaux. Le nôtre parle à l’imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon : « Je la placerai dans les airs. » Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du christianisme dans l’effet que produit sur l’imagination l’intérieur de cet édifice. Je vais m’y promener souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu’elle perd quelquefois. La vue d’un tel monument est comme une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien quand vous vous en approchez ; et certainement il faut mettre au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage et le désintéressement des chefs de l’église, qui ont consacré cent cinquante années, tant d’argent et tant de travaux, à l’achèvement d’un édifice, dont ceux qui l’élevaient ne pouvaient se flatter de jouir[10]. C’est un service rendu même à la morale publique, que de faire don à une nation d’un monument qui est l’emblème de tant d’idées nobles et généreuses. — Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur ; l’imagination et l’invention sont pleines de génie : mais la dignité de l’homme même comment y est-elle défendue ? Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements d’Italie ! Et néanmoins quel asservissement dans les esprits ! — D’autres peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins l’imagination qui fait rêver une autre destinée :

Servi siam sì, ma servi ognor frementi.

» Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d’âme dans nos beaux-arts que peut-être un jour notre caractère égalera notre génie.

» Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux ; ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d’œuvre de nos grands maîtres. Je n’examine jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n’aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l’impression de l’ensemble. Mais qu’est-ce donc qu’un monument où les chefs-d’œuvre de l’esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements superflus ! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps perpétuel que l’atmosphère du dehors n’altère jamais. Une église souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple ; les papes et plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis, Christine, après son abdication, les Stuart, depuis que leur dynastie est renversée. Rome, depuis longtemps, est l’asile des exilés du monde, Rome elle-même n’est-elle pas détrônée ! son aspect console les rois dépouillés comme elle.

Cadono le città, cadono i regni,

E l’uom, d’esser mortal, par che si sdegni[11].

» Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l’autel au milieu de la coupole, vous apercevrez à travers les grilles de fer l’église des morts qui est sous nos pieds, et en relevant les yeux vos regards atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant même d’en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au-delà d’une certaine proportion cause à l’homme, à la créature bornée, un invincible effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l’inconnu ; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.

» Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ces pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de Jupiter, dont on a fait un Saint-Pierre en lui mettant une auréole sur la tête. L’expression générale de ce temple caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes ; un fond de tristesse dans les idées, mais dans l’application la mollesse et la vivacité du midi ; des intentions sévères, mais des interprétations très douces ; la théologie chrétienne et les images du paganisme ; enfin la réunion la plus admirable de l’éclat et de la majesté que l’homme peut donner à son culte envers la divinité.

» Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce n’est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux, mais la pensée est détournée de la contemplation d’un cercueil par les chefs-d’œuvre du génie. Ils rappellent l’immortalité sur l’autel même de la mort ; et l’imagination, animée par l’admiration qu’ils inspirent, ne sent pas, comme dans le nord, le silence et le froid, immuables gardiens des sépulcres. — Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort, et même avant que nous fussions éclairés par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. Ici vous voulez oublier et jouir, je ne sais si je désirerais que votre beau ciel me fît ce genre de bien. — Ne croyez pas, cependant, reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole. Il n’y a que la vanité qui rende frivole ; l’indolence peut mettre quelques intervalles de sommeil ou d’oubli dans la vie, mais elle n’use ni ne flétrit le cœur ; et malheureusement pour nous on peut sortir de cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles des âmes habituellement actives. »

En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s’approchaient de la porte de l’église. « Encore un dernier coup d’œil vers ce sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l’homme est peu de chose en présence de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème matériel ! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu’eux-mêmes ils passent si rapidement, et ne se survivent que par le génie ! Ce temple est une image de l’infini ; il n’y a point de terme aux sentiments qu’il fait naître, aux idées qu’il retrace, à l’immense quantité d’années qu’il rappelle à la réflexion, soit dans le passé, soit dans l’avenir ; et quand on sort de son enceinte, il semble qu’on passe des pensées célestes aux intérêts du monde, et de l’éternité religieuse à l’air léger du temps. »

Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu’ils furent hors de l’église, que sur ses portes étaient représentées en bas-reliefs les métamorphoses d’Ovide. « On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent toujours à l’âme une impression religieuse, et nous faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d’œuvre que les autres cultes ont inspirés. » Oswald sourit à cette explication. « Croyez-moi, mylord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans les sentiments des nations dont l’imagination est très vive. Mais à demain, si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J’ai, je l’espère, plusieurs courses à vous proposer encore : quand elles seront finies, est-ce que vous partirez ? est-ce que… » Elle s’arrêta, craignant d’en avoir déjà trop dit. « Non, Corinne, reprit Oswald, non, je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur, que peut-être un ange tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel. »

CHAPITRE IV

Le lendemain Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble ; ils commençaient à dire nous. Ah ! qu’il est touchant ce nous prononcé par l’amour ! quelle déclaration il contient timidement et cependant vivement exprimée ! « Nous allons donc au Capitole, dit Corinne. — Oui, nous y allons, reprit Oswald ; et sa voix disait tout avec des mots si simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur ! — C’est du haut du Capitole, tel qu’il est maintenant, dit Corinne, que nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons toutes ensuite l’une après l’autre ; il n’en est pas une qui ne conserve des traces de l’histoire. »

Corinne et lord Nelvil suivirent d’abord ce qu’on appelait autrefois la voie sacrée ou la voie triomphale. « Votre char a passé par là ? dit Oswald à Corinne — Oui, répondit-elle, cette poussière antique devait s’étonner de porter un tel char ; mais, depuis la république romaine, tant de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect qu’elle inspirait est bien affaibli. » Corinne se fit conduire ensuite au pied de l’escalier du Capitole actuel. L’entrée du Capitole ancien était par le Forum. « Je voudrais bien, dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion, lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux Dieux des victoires qu’il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l’ancien, pour recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur romain, jadis l’objet des respects de l’univers. Ici nous n’avons plus que des noms ; mais leur harmonie, mais leur antique dignité cause toujours une sorte d’ébranlement, une sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandais l’autre jour à une pauvre femme que je rencontrai où elle demeurait ? À la Roche Tarpéienne, me répondit-elle ; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient attachées, agit encore sur l’imagination. »

Oswald et Corinne s’arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte qu’on voit au pied de l’escalier du Capitole[12]. Ils viennent d’Égypte, les sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité dans la force.

A guisa di leon, quando si posa[13].

Dante.

Non loin de ces lions on voit une statue de Rome mutilée, que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu’ils donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n’a ni tête, ni pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut de l’escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu’on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux colonnes milliaires qui servaient à mesurer l’univers romain, et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là, les temps héroïques représentés par les Dioscures, la république par les lions, les guerres civiles par Marius, et les beaux temps des empereurs par Marc-Aurèle.

En avançant vers le Capitole moderne on voit à droite et à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire ; c’est un des plaisirs de Rome que de dire : Conduisez-moi sur les bords du Tibre ; traversons le Tibre. Il semble qu’en prononçant ces paroles on évoque l’histoire et qu’on ranime les morts. En allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons furent d’abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup plus cruelles pour les criminels d’État, comme si ces criminels n’étaient pas ceux qui méritent le plus d’égards, puisqu’il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de Catilina périrent dans ces prisons. On dit aussi que Saint Pierre et Saint Paul y ont été renfermés. De l’autre côté du Capitole est la roche Tarpéienne ; au pied de cette roche l’on trouve aujourd’hui un hôpital appelé l’Hôpital de la Consolation. Il semble que l’esprit sévère de l’antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la réflexion.

Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole, Corinne lui montra les sept collines, la ville de Rome bornée d’abord au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius qui renfermaient les sept collines, enfin, aux murs d’Aurélien qui servent encore aujourd’hui d’enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements dont est sortie la maîtresse du monde[14]. Le mont Palatin fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps ; mais dans la suite le palais des empereurs remplit l’espace qui avait suffi pour une nation. Un poète du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[15] : Rome ne sera bientôt plus qu’un palais. Allez à Veyes Romains, si toutefois ce palais n’occupe pas déjà Veyes même.

Les sept collines sont infiniment moins élevées qu’elles ne l’étaient autrefois lorsqu’elles méritaient le nom de monts escarpés. Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le temps et par les ruines des édifices ; mais ce qui est plus singulier encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[16], et c’est presque une image des temps modernes, que ces progrès ou plutôt ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les vallées, effaçant au moral comme au physique toutes les belles inégalités produites par la nature, et qui décorent son aspect.

Trois autres collines[17], non comprises dans les sept fameuses, donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c’est peut-être la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et d’édifices, de campagnes et de déserts, qu’on peut contempler Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la perspective opposée.

Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l’antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l’avait conduit. La lecture de l’histoire, les réflexions qu’elle excite, agissent bien moins sur notre âme que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les jeux sont tout puissants sur l’âme ; après avoir vu les ruines romaines on croit aux antiques Romains, comme si l’on avait vécu de leurs temps. Les souvenirs de l’esprit sont acquis par l’étude. Les souvenirs de l’imagination naissent d’une impression plus immédiate et plus intime qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi dire, témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris. Mais un portique debout à côté d’un humble toit ; mais des colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d’églises sont pratiquées, un tombeau servant d’asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel mélange d’idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans l’extérieur de la plupart de nos villes européennes, et Rome, plus souvent qu’aucune autre, présente le triste aspect de la misère et de la dégradation ; mais tout à coup une colonne brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible des architectes anciens, vous rappellent qu’il y a dans l’homme une puissance éternelle, une étincelle divine, et qu’il ne faut pas se lasser de l’exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.

Ce Forum, dont l’enceinte est si resserrée et qui a vu tant de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l’homme. Quand l’univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l’histoire peut à peine conserver quelques faits ; et ce Forum, petit espace, centre d’une ville alors très circonscrite, et dont les habitants combattaient autour d’elle pour son territoire, ce Forum n’a-t-il pas occupé, par les souvenirs qu’il retrace, les plus beaux génies de tous les temps ? Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres, puisqu’ils captivent ainsi les regards de la postérité !

Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu’on ne trouvait à Rome que très peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux construits sous terre pour l’écoulement des eaux, étaient le seul luxe de la république et des rois qui l’ont précédée. Il ne nous reste d’elle que des édifices utiles, des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands hommes, et quelques temples de brique qui subsistent encore. C’est seulement après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments ; mais il suffit de voir les lieux où de grandes actions se sont passées pour éprouver une émotion indéfinissable. C’est à cette disposition de l’âme qu’on doit attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en tout genre, alors même qu’ils sont dépouillés de leurs grands hommes et de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l’imagination. Ce qui frappait les regards n’existe plus, mais le charme du souvenir y est resté.

On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d’où le peuple romain était gouverné par l’éloquence ; on y trouve encore trois colonnes d’un temple élevé par Auguste en l’honneur de Jupiter Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper ; un arc à Septime Sévère que le sénat lui éleva pour récompense de ses exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta, étaient inscrits sur le fronton de l’arc ; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il fit ôter son nom, et l’on voit encore la trace des lettres enlevées. Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle ; un temple à Vénus, qui, du temps de la république, était consacré à Pallas ; un peu plus loin les ruines du temple dédié au soleil et à la lune, bâti par l’empereur Adrien, qui était jaloux d’Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé les proportions de son édifice.

De l’autre côté de la place l’on voit les ruines de quelques monuments consacrés à de plus nobles buts, à des souvenirs plus purs. Les colonnes d’un temple qu’on croit être celui de Jupiter Stator, Jupiter qui empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis. Une colonne, débris d’un temple de Jupiter Gardien, placé, dit-on, non loin de l’abîme où s’est précipité Curtius. Des colonnes d’un temple élevé, les uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire. Peut-être les peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu’il ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l’univers ? À l’extrémité du mont Palatin s’élève un bel arc de triomphe dédié à Titus pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les Juifs qui sont à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l’on montre un petit chemin qu’ils prennent, dit-on, pour l’éviter. Il est à souhaiter, pour l’honneur des Juifs, que cette anecdote soit vraie : les longs ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.

Non loin de là est l’arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les Chrétiens, qui voulaient décorer le monument consacré au fondateur du repos ; c’est ainsi que Constantin fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et l’on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales qu’on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus exaltées.

En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix bâti par Vespasien ; il était tellement orne de bronze et d’or dans l’intérieur, que lorsqu’un incendie le consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin, le Colisée, la plus belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute l’histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules dépouillées de l’or et des marbres subsistent encore, servit d’arène aux gladiateurs combattant contre les bêtes féroces. C’est ainsi qu’on amusait et trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d’essor. L’on entrait par deux portes dans le Colisée, l’une qui était consacrée aux vainqueurs, l’autre par laquelle on emportait les morts[18]. Singulier mépris pour l’espèce humaine, que de destiner d’avance la mort ou la vie de l’homme au simple passe-temps d’un spectacle ! Titus, le meilleur des empereurs, dédia ce Colisée au peuple romain ; et ces admirables ruines portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu’on est tenté de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d’accorder aux chefs-d’œuvre de l’art l’admiration qui n’est due qu’aux monuments consacrés à des institutions généreuses.

Oswald ne se laissait point aller à l’admiration qu’éprouvait Corinne ; en contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices, s’élevant les uns sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté, qui tout à la fois inspire le respect et l’attendrissement, il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre les beaux-arts, qui ne s’inquiètent point du but, et prodiguent leurs dons à quelque objet qu’on les destine. Corinne essayait de combattre cette disposition. « Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des monuments d’Italie ; ils rappellent pour la plupart, je vous l’ai dit, plutôt la splendeur, l’élégance et le goût des formes antiques, que l’époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque des monuments qui leur ont succédé ? La dégradation même de ce peuple romain est imposante encore ; son deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler l’homme de la dignité réelle et vraie qu’il a perdue. Voyez ces bains immenses ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés orientales ; ces cirques destinés aux éléphants qui venaient combattre avec les tigres ; ces aqueducs qui faisaient tout à coup un lac de ces arènes, où des galères luttaient à leur tour ; ces crocodiles qui paraissaient à la place, où des lions naguères s’étaient montrés ; voilà quel fut le luxe des Romains, quand ils placèrent dans le luxe leur orgueil ! Ces obélisques amenés d’Égypte, et dérobés aux ombres africaines, pour venir décorer les sépulcres des Romains ; cette population de statues qui existait autrefois dans Rome ne peut être considérée comme l’inutile et fastueuse pompe des despotes de l’Asie ; c’est le génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d’une forme extérieure. Il y a de la féerie dans cette magnificence, et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but. »

L’éloquence de Corinne excitait l’admiration d’Oswald, sans le convaincre ; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que, dans cette même arène, les Chrétiens persécutés étaient morts victimes de leur persévérance ; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en l’honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les pénitents au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son cœur. « Oui, s’écria-t-il, j’admire profondément cette puissance de l’âme et de la volonté contre les douleurs et la mort : un sacrifice, quel qu’il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les élans de l’âme et de la pensée. L’imagination exaltée peut produire les miracles du génie ; mais ce n’est qu’en se dévouant à son opinion, ou à ses sentiments, qu’on est vraiment vertueux : c’est alors seulement qu’une puissance céleste subjugue en nous l’homme mortel. » Ces paroles nobles et pures troublèrent cependant Corinne ; elle regarda lord Nelvil, puis elle baissa les yeux ; et bien qu’en ce moment il prît sa main et la serrât contre son cœur, elle frémit de l’idée qu’un tel homme pouvait immoler les autres et lui-même, au culte d’opinions, de principes ou de devoirs dont il aurait fait choix.

CHAPITRE V

Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains d’autrefois faisaient une fête en l’honneur des sept collines : c’est une des beautés originales de Rome, que ces monts enfermés dans son enceinte ; et l’on conçoit sans peine comment l’amour de la patrie se plaisait à célébrer cette singularité.

Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le palais d’or, l’occupait tout entier. Ce mont n’offre à présent que les débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron, en ont bâti les quatre côtés, et des pierres, recouvertes par des plantes fécondes, sont tout ce qu’il en reste aujourd’hui : la nature y a repris son empire sur les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait seulement dans les édifices publics ; les maisons des particuliers étaient très petites et très simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques, habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence de Rome, à la demeure d’un seul homme. Dans les derniers siècles, la nation ne fut plus qu’une foule anonyme, désignée seulement par l’ère de son maître : on cherche en vain, dans ces lieux les deux lauriers plantés devant la porte d’Auguste, le laurier de la guerre, et celui des beaux-arts cultivés par la paix ; tous les deux ont disparu.

Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de Livie ; l’on y montre la place des pierres précieuses qu’on prodiguait alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire ; et l’on y voit des peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes ; la fragilité même des couleurs ajoute à l’étonnement de les voir conservées, et rapproche de nous les temps passés. S’il est vrai que Livie abrégea les jours d’Auguste, c’est dans l’une de ces chambres que fut conçu cet attentat ; et les regards du souverain du monde, trahi dans ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l’un de ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes ? Se rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire ? craignit-il, espéra-t-il un monde à venir ? et la dernière pensée qui révèle tout à l’homme, la dernière pensée d’un maître de l’univers erre-t-elle encore sous ces voûtes[19] ?

Le mont Aventin offre plus qu’aucun autre les traces des premiers temps de l’histoire romaine. Précisément en face du palais construit par Tibère on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune virile, par Servius Tullius, pour remercier les dieux de ce qu’étant né esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome on trouve aussi les débris d’un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule, sur lequel Porsenna plaça son armée. C’est en face de ce mont qu’Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore ; il y a sur les bords du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l’action qu’il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l’honneur d’Horatius Coclès. Au milieu du Tibre on aperçoit une île formée des gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne voulait point les prendre, croyant qu’un mauvais sort y était attaché. On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne consentît à s’en emparer.

C’est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur Patricienne et de la Pudeur Plébéienne. Au pied de ce mont on voit le temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les inondations du Tibre l’aient souvent menacé[20]. Non loin de là sont les débris d’une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de piété filiale généralement connu. C’est aussi dans ce même lieu que Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre pour venir rejoindre les Romains. Ce mont Aventin repose l’âme de tous les souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est beau comme les souvenirs qu’il retrace. On avait donné le nom de belle rive (pulchrum littus) au Bord du fleuve qui est au pied de cette colline. C’est là que se promenaient les orateurs de Rome en sortant du Forum ; c’est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples citoyens, et qu’ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l’indépendante éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs armées.

La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont Aventin la caverne de Cacus ; et les Romains, si grands par leur histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poètes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire revivre les temps anciens dans les temps modernes ; et ce souvenir, tout faible qu’il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le mont Cœlius est remarquable parce qu’on y voit les débris du camp des prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette inscription dans les ruines de l’édifice construit pour recevoir ces soldats : Au génie saint des camps étrangers. Saint, en effet, pour ceux dont il maintenait la puissance ! Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu’elles étaient bâties à la manière des cloîtres, ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.

Le mont Esquilin était appelé le mont des Poètes, parce que Mécène ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C’est aussi là qu’on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l’eau donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu’on se plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de l’imagination dans les lieux où l’on se baignait. Les Romains y faisaient exposer les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture. C’était à la clarté des lampes qu’ils les considéraient ; car il paraît, par la construction de ces bâtiments, que le jour n’y pénétrait jamais, et qu’on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants dans le Midi : c’est sans doute à cause de la sensation qu’ils produisent, que les anciens les ont appelés les dards d’Apollon. On pourrait croire en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours. C’est dans les Thermes de Caracalla qu’étaient placés l’Hercule de Farnèse, la Flore et le groupe de Dircé. Près d’Ostie, l’on a trouvé dans les bains de Néron l’Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu’en regardant cette noble figure Néron n’ait pas senti quelques mouvements généreux !

Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d’édifices consacrés aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n’y a point d’autre théâtre que celui de Marcellus dont les ruines subsistent encore. Pline raconte que l’on a vu trois cent soixante colonnes de marbre et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides, qu’ils résistaient aux tremblements de terre ; tantôt ils se plaisaient à consacrer des travaux immenses à des édifices qu’ils détruisaient eux-mêmes quand les fêtes étaient finies : ils se jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains, d’ailleurs, n’avaient pas, comme les Grecs, la passion des représentations dramatiques ; les beaux-arts ne fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et la grandeur romaine s’exprimait plutôt par la magnificence colossale de l’architecture, que par les chefs-d’œuvre de l’imagination. Ce luxe gigantesque, ces merveilles de la richesse ont un grand caractère de dignité : ce n’était plus de la liberté, mais c’était toujours de la puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s’appelaient des provinces ; on y réunissait les diverses productions, et les divers établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le Cirque appelé Circus maximus, dont on voit encore les débris, touchait de si près au palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais, pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière était amusée dans le même moment ; ces fêtes immenses pouvaient être considérées comme une sorte d’institution populaire qui réunissait tous les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la gloire.

Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu’il est difficile de les distinguer : c’était là qu’existait la maison de Salluste et de Pompée ; c’est aussi là que le pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le présent avec le passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les événements de son temps, en voyant l’éternelle mobilité de l’histoire des hommes ; et l’on a comme une sorte de honte de s’agiter, en présence de tant de siècles, qui tous ont renversé l’ouvrage de leurs prédécesseurs.

À côté des sept collines, ou sur leur penchant ou sur leur sommet, on voit s’élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d’où l’on prétend que Néron contempla l’incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l’air est peuplé par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu’une ville aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.

En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique d’Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert ; puis ils traversèrent la Route Scélérate par laquelle l’infâme Tullie a passé, foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux ; on voit de loin le temple élevé par Agrippine en l’honneur de Claude, qu’elle a fait empoisonner ; et l’on passe enfin devant le tombeau d’Auguste, dont l’enceinte intérieure sert aujourd’hui d’arène aux combats des animaux.

« Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil, quelques traces de l’histoire antique ; mais vous comprendrez le plaisir qu’on peut trouver dans ces recherches, à la fois savantes et poétiques, qui parlent à l’imagination comme à la pensée. Il y a dans Rome beaucoup d’hommes distingués dont la seule occupation est de découvrir un nouveau rapport entre l’histoire et les ruines. — Je ne sais point d’étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si je me sentais assez de calme pour m’y livrer : ce genre d’érudition est bien plus animé que celle qui s’acquiert par les livres ; on dirait que l’on fait revivre ce qu’on découvre, et que le passé reparaît sous la poussière qui l’a enseveli. — Sans doute, dit Corinne, et ce n’est pas un vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un siècle où l’intérêt personnel semble le seul principe de toutes les actions des hommes ; et quelle sympathie, quelle émotion, quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l’intérêt personnel ! Il est plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifice et d’héroïsme qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les honorables traces. »

CHAPITRE VI

Corinne se flattait en secret d’avoir captivé le cœur d’Oswald mais comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n’avait point osé lui montrer tout l’intérêt qu’il lui inspirait, quoiqu’elle fût disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu’elle éprouvait. Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait leur affection mutuelle, et qu’un aveu secret d’amour était peint dans leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si profondément dans l’âme.

Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le cœur de Corinne : d’abord elle craignit qu’il ne fût dangereusement malade ; mais le comte d’Erfeuil, qu’elle vit le soir, lui dit que c’était un de ces accès de mélancolie auxquels il était très sujet, et pendant lesquels il ne voulait parler à personne. « Moi-même, dit alors le comte d’Erfeuil, quand il est comme cela, je ne le vois pas. — Ce moi-même déplaisait assez à Corinne, mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme qui put lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l’interrogea, se flattant qu’un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout ce qu’il savait. Mais tout à coup, soit qu’il voulut cacher par un air de mystère qu’Oswald ne lui avait rien confié, soit qu’il crût plus honorable de refuser ce qu’on lui demandait que de l’accorder, il opposa un silence imperturbable à l’ardente curiosité de Corinne. Elle, qui avait toujours eu de l’ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé, ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans effet sur le comte d’Erfeuil : ne savait-elle pas que l’amour-propre est ce qu’il y a au monde de plus inflexible ?

Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait dans le cœur d’Oswald ? Lui écrire ? Tant de mesure est nécessaire en écrivant ! et Corinne était surtout aimable par l’abandon et le naturel. Trois jours s’écoulèrent, pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée par une agitation mortelle. « Qu’ai-je donc fait, se disait-elle, pour le détacher de moi ? je ne lui ai point dit que je l’aimais, je n’ai point eu ce tort si terrible en Angleterre, et si pardonnable en Italie. L’a-t-il deviné ? Mais pourquoi m’en estimerait-il moins ? » Oswald ne s’était éloigné de Corinne que parce qu’il se sentait trop vivement entraîné par son charme. Bien qu’il n’eût pas donné sa parole d’épouser Lucile Edgermond il savait que l’intention de son père avait été de la lui donner pour femme, et il désirait de s’y conformer. Enfin Corinne n’était point connue sous son véritable nom, et menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante ; un tel mariage n’eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l’approbation de son père, et il sentait bien que ce n’était pas ainsi qu’il pouvait expier ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s’éloigner de Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire en quittant Rome, ce qui le condamnait à cette résolution ; mais comme il ne s’en sentait pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice, toutefois, lui parut dès le second jour trop pénible.

Corinne était frappée de l’idée qu’elle ne reverrait plus Oswald, qu’il s’en irait sans lui dire adieu. Elle s’attendait à chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ ; et cette crainte exaltait tellement son sentiment, qu’elle se sentit, saisie tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l’indépendance succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l’apercevoir. L’imagination ardente de Corinne était la source de son talent ; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très douloureuse.

Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence il faisait un beau clair de lune, et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit ; il semble alors qu’elle n’est habitée que par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade au milieu de Rome, et semble comme la vie de ce tranquille séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s’arrête, on dirait que Rome est frappée de stupeur. C’est le bruit des voitures que l’on a besoin d’entendre dans les autres villes, à Rome c’est le murmure de cette fontaine immense qui semble comme l’accompagnement nécessaire à l’existence rêveuse qu’on y mène : l’image de Corinne se peignit dans cette onde si pure, qu’elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l’eau virginale. Oswald, qui s’était arrêté dans le même lieu peu de moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait dans l’eau. Il fut saisi d’une émotion tellement vive qu’il ne savait pas d’abord si c’était son imagination qui lui faisait apparaître l’ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de son père ; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un cri, s’élança vers lui rapidement et lui saisit le bras, comme si elle eut craint qu’il ne s’échappa de nouveau ; mais à peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu’elle rougit, en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d’avoir montré si vivement ce qu’elle éprouvait ; et laissant tomber la main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l’autre pour cacher ses pleurs.

« Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue malheureuse ! — Oh, oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr ! Pourquoi donc me faire du mal ? ai-je mérité de souffrir par vous ! — Non, s’écria lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n’ai dans le cœur que des orages et des regrets y pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de craintes ? Pourquoi… — Il n’est plus temps, interrompit Corinne, il n’est plus temps, la douleur est déjà dans mon sein, ménagez-moi. — Vous, de la douleur ? reprit Oswald ; est-ce au milieu d’une carrière si brillante, de tant de succès, avec une imagination si vive ? — Arrêtez, dit Corinne, vous ne me connaissez pas ; de toutes mes facultés la plus puissante c’est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur, mon caractère est confiant, mon imagination est animée ; mais la peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi ; la gaieté, la mobilité ne me servent qu’en apparence ; mais il y a dans mon âme des abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu’en, me préservant de l’amour. »

Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. « Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il, n’en doutez pas, Corinne. — Me le jurez-vous ? dit-elle avec une inquiétude qu’elle s’efforçait en vain de cacher. — Oui, je le jure, s’écria lord Nelvil, » et il disparut.

LIVRE CINQUIÈME

TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS

CHAPITRE PREMIER.

Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l’un et l’autre en se revoyant. Corinne n’avait plus de confiance dans l’amour qu’elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même ; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l’irritait quelquefois contre ses propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne pas se parler de leur affection mutuelle. « Je vous propose aujourd’hui, dit Corinne une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera : allons voir les tombeaux ; allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines. — Oui, répondit Oswald vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon âme ; » et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n’osant pas essayer de lui parler. Mais reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines, en l’intéressant vivement a tout ce qu’ils voyaient ensemble, elle lui dit : « Vous le savez, mylord, loin que chez les anciens l’aspect des tombeaux décourageât les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter. — Ah ! que j’envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords ! — Vous, des remords, s’écria Corinne, vous ! Ah ! je suis certaine qu’ils ne sont en vous qu’une vertu de plus, un scrupule du cœur, une délicatesse exaltée. — Corinne, Corinne, n’approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald : dans votre heureuse contrée les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux ; mais la douleur qui a creusé jusqu’au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre existence. — Vous me jugez mal, répondit Corinne ; je vous l’ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous, si… » Elle n’acheva pas, et changea de discours. « Mon seul désir, mylord, continua-t-elle, c’est de vous distraire un moment ; je n’espère rien de plus. » La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil ; et voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne naturellement si pleins d’intérêt et de flamme, il se reprocha d’attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s’efforça de l’y ramener. Mais l’inquiétude qu’éprouvait Corinne sur les projets d’Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.

Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche dont les ruines se voient à perte de vue à plusieurs milles en-delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu’on ensevelît les morts dans l’intérieur de la ville ; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Bibulus, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.

On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, autrefois appelée Capène. Cicéron dit qu’en sortant par cette porte, les tombeaux qu’on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipions et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipions a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C’est presqu’un sacrilège de déplacer les cendres, d’altérer les ruines ; l’imagination tient de plus près qu’on ne croit à la morale ; il ne faut pas l’offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place des noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu’on suppose ; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet de voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées ; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l’urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n’avaient pas cet aride principe d’utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.

On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la république à l’Honneur et à la Vertu ; un autre au Dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas ; la fontaine d’Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble qu’autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts ; ils se sont entourés d’un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.

L’aspect de la campagne autour de Rome a quelque chose de singulièrement remarquable : sans doute c’est un désert, car il n’y a point d’arbres ni d’habitations ; mais la terre est couverte de plantes naturelles que l’énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l’orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l’homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein ; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre et veulent l’exploiter pour les besoins de l’homme ; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome où le temps présent n’a imprimé aucune trace ; cette terre qui chérit ses morts, et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s’élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu’elles ont l’air de caresser.

Oswald convint que dans ce lieu l’on devait goûter plus de calme que partout ailleurs. L’âme n’y souffre pas autant par les images que la douleur lui représente ; il semble que l’on partage encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l’impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald ; elle n’eût pas même souhaité d’effacer de son cœur les justes regrets qu’il devait à la perte de son père ; mais il y a dans le sentiment même des regrets quelque chose de doux et d’harmonieux qu’il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n’en ont encore éprouvé que les amertumes, c’est le seul bien qu’on puisse leur faire.

« Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui reste encore presqu’en entier ; ce n’est point le tombeau d’un Romain célèbre, c’est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a fait élever ce monument. — Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui meurent dans les bras de leur père, et reçoivent la mort dans le sein qui leur donna la vie, la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux. — Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins. Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui d’une femme ; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur père : c’est une belle union que celle de l’innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce qui peint mieux qu’aucun autre écrit de l’antiquité, cette dignité des femmes chez les Romains, plus imposante et plus pure que l’éclat même dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus touchantes, et l’on y sent presqu’à chaque mot tout ce qu’il y a de respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil d’une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. Oui, dit Cornélie, aucune tache n’a souillé ma vie depuis l’hymen jusqu’au bûcher ; j’ai vécu pure entre les deux flambeaux[21]. Quelle admirable expression ! s’écria Corinne ; quelle image sublime ! et qu’il est digne d’envie le sort de la femme qui peut avoir ainsi conservé la plus parfaite unité dans sa destinée, et n’emporte au tombeau qu’un souvenir ! c’est assez pour une vie. »

En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes ; un sentiment cruel, un soupçon pénible s’empara du cœur d’Oswald. « Corinne, s’écria-t-il, Corinne, votre âme délicate n’a-t-elle rien à se reprocher ? si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m’offrir à vous, n’aurais-je point de rivaux dans le passé ? pourrais-je être fier de mon choix ? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur ? — Je suis libre, et je vous aime comme je n’ai jamais aimé, répondit Corinne, que voulez-vous de plus ? Faut-il me condamner à vous avouer qu’avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l’intérêt qu’on m’inspirait ! Et n’y a-t-il pas, dans le cœur de l’homme, une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l’illusion du sentiment, aurait fait commettre ! » En achevant ces mots, une rougeur modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité, qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu’un rayon du ciel descendait sur elle pour l’absoudre. Il prit sa main, la serra contre son cœur, et se mit à genoux devant elle sans rien prononcer, sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d’amour qui laissait tout espérer.

« Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour les années qui suivront. Les plus heureux moments de la vie sont encore ceux qu’un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux qu’il faut tant croire à l’avenir ? — Non, s’écria lord Nelvil, non, je ne crois point à l’avenir qui nous séparerait ! Ces quatre jours d’absence m’ont trop bien appris que je n’existais plus maintenant que par vous. » Corinne ne répondit rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement dans son cœur ; elle craignait toujours, en prolongeant l’entretien sur le sentiment qui seul l’occupait, d’exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu’une plus longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs ; comme cette sultane des contes arabes qui cherchait à captiver, par mille récits divers, l’intérêt de celui qu’elle aimait, afin d’éloigner la décision de son sort jusqu’au moment où les charmes de son esprit remportèrent la victoire.

CHAPITRE II

Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les Columbarium où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l’on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d’un seul homme ou d’une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont placées à côté d’elle dans de petites urnes. On croit voir une collection de morts obscurs autour d’un mort illustre, non moins silencieux que son cortège. À peu de distance de là, l’on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs vœux étaient enterrées vivantes ; singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement tolérante. « Je ne vous mènerai point aux Catacombes, dit Corinne à lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie Appienne, et que les tombeaux habitent ainsi sous les tombeaux. Mais cet asile des Chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner ; ce n’est pas cette mélancolie touchante que l’on respire dans les lieux ouverts, c’est le cachot près du sépulcre, c’est le supplice de la vie à côté des horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d’admiration pour les hommes qui, par la seule puissance de l’enthousiasme, ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature ; mais l’âme est si mal à l’aise dans ce lieu, qu’il n’en peut résulter aucun bien pour elle. L’homme est une partie de la création, il faut qu’il trouve son harmonie morale dans l’ensemble de l’univers, dans l’ordre habituel de la destinée ; et de certaines exceptions violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, mais effraient tellement l’imagination, que la disposition habituelle de l’âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius ; les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et c’est un doux asile, tolérant et libéral. — Oui, répondit Oswald, c’est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur dernier séjour. Allons-y ; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous quitterai jamais. » Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en s’appuyant sur le bras de lord Nelvil. « Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais. » Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.

Cestius présidait aux jeux des Romains ; son nom ne se trouve point dans l’histoire, mais il s’est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l’oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant qu’on ne se servît de cette pyramide comme d’une forteresse pour attaquer Rome, l’a fait enclaver dans les murs qui subsistent encore, non pas comme d’inutiles ruines, mais comme l’enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, par leur forme, la flamme qui s’élève sur un bûcher. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fraîches où l’on donne des festins pendant l’été. Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les pins et les cyprès qu’on aperçoit de distance en distance dans la riante campagne d’Italie retracent aussi ces souvenirs solennels ; et ce contraste produit le même effet que les vers d’Horace,

…… moriture Delli,

……

Linquenda tellus, et domus, et placens

Uxor[22],

au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senti que l’idée de la mort a sa volupté ; l’amour et les fêtes la rappellent, et l’émotion d’une joie vive semble s’accroître par l’idée même de la brièveté de la vie.

Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de palais ; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des présages : c’était le fleuve prophète, la divinité tutélaire de Rome[23]. Maintenant on dirait qu’il coule parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses eaux paraît livide ! Les plus beaux monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetés dans le Tibre, et sont cachés sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le détournera pas un jour de son lit ? Mais quand on songe que les chefs-d’œuvre du génie humain sont peut-être là devant nous, et qu’un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, l’on éprouve je ne sais quelle émotion qui renaît à Rome sans cesse sous diverses formes, et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.

CHAPITRE III.

Raphaël a dit que Rome moderne était presqu’en entier bâtie avec les débris de Rome ancienne ; et il est certain qu’on n’y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de l’antiquité. L’on aperçoit les murs éternels, selon l’expression de Pline, à travers l’ouvrage des derniers siècles ; les édifices de Rome portent presque tous une empreinte historique ; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu’à nos jours, depuis ces peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs dessins, depuis ces peuples jusqu’au chevalier Bernin, cet artiste maniéré, comme les poètes italiens du dix-septième siècle, on peut observer l’esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux par leurs œuvres, et cette étude du passé dans les objets présents à nos regards nous fait pénétrer le génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui n’était connu que de quelques adeptes ; il semble qu’il est encore nécessaire d’être initié dans le secret de cette ville. Ce n’est pas simplement un assemblage d’habitations, c’est l’histoire du monde, figurée par divers emblèmes, et représentée sous diverses formes.

Corinne convint avec lord Nelvil qu’ils iraient voir ensemble d’abord les édifices de Rome moderne, et qu’ils réserveraient pour un autre temps les admirables collections de tableaux et de statues qu’elle renferme. Peut-être sans s’en rendre raison, Corinne désirait-elle de renvoyer le plus qu’il était possible ce qu’on ne peut se dispenser de connaître à Rome ; car qui l’a jamais quittée sans avoir contemplé l’Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël ! Cette garantie, toute faible qu’elle était, qu’Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce qu’on aime par un autre motif que celui du sentiment ? Je ne sais, mais plus on aime, moins on se fie au sentiment que l’on inspire ; et quelle que soit la cause qui nous assure la présence de l’objet qui nous est cher, on l’accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité dans un certain genre de fierté ; et si des charmes généralement admirés, tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c’est qu’ils permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu’on éprouve, plus encore que dans celui qu’on inspire.

Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome ; elles sont toutes décorées par les magnificences antiques ; mais quelque chose de sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit étaient en si grand nombre à Rome, qu’on les a prodiguées presque sans y attacher aucun prix. À Saint-Jean de Latran, dans cette église fameuse par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de colonnes de marbre, qu’il en est plusieurs qu’on a recouvertes d’un mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces richesses y avait rendu indifférent ! Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d’Adrien, d’autres au Capitole ; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain ; ces colonnes soutiennent des ornements gothiques, et quelques-unes, des ornements à la manière des Arabes. L’urne d’Agrippa recèle les cendres d’un pape, car les morts eux-mêmes ont cédé la place à d’autres morts, et les tombeaux ont presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants.

Près de Saint-Jean de Latran est l’escalier saint, transporté, dit-on, de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu’à genoux. César lui-même et Claude montèrent aussi à genoux l’escalier qui conduisait au temple de Jupiter Capitolin. À côté de Saint-Jean de Latran est le baptistère où l’on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l’on voit un obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le monde. Un obélisque contemporain de la guerre de Troie ! un obélisque que le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son honneur l’incendie d’une ville ! un obélisque pour lequel un roi mit en gage la vie de son fils unique ! Les Romains l’ont fait arriver miraculeusement du fond de l’Égypte jusqu’en Italie ; ils détournèrent le Nil de son cours pour qu’il allât le chercher et le transportât jusqu’à la mer ; cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu’à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l’antiquité de l’antiquité nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme merveilleux de Rome, ce n’est pas seulement la beauté réelle de ses monuments, mais l’intérêt qu’ils inspirent en excitant à penser ; et ce genre d’intérêt s’accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.

Une des églises les plus singulières de Rome, c’est Saint-Paul : son extérieur est celui d’une grange mal bâtie, et l’intérieur est orné par quatre-vingts colonnes d’un marbre si beau, d’une forme si parfaite, qu’on croit qu’elles appartiennent à un temple d’Athènes décrit par Pausanias. Cicéron dit : Nous sommes entourés des vestiges de l’histoire. S’il le disait alors, que dirons-nous maintenant ?

Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l’ancienne Rome sont tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu’il en est une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un escalier, sans qu’on se soit donné la peine de savoir ce qu’ils représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si l’on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues à la place même où ils ont été trouvés ! la ville ancienne presqu’en entier serait encore debout, mais les hommes de nos jours oseraient-ils s’y promener ?

Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d’une architecture souvent très belle et toujours imposante ; mais les ornements de l’intérieur sont rarement de bon goût, et l’on n’y a point l’idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des princes romains sont désertes et silencieuses ; les paresseux habitants de ces superbes palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis. Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l’étaient eux-mêmes aux vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne donnent encore plus l’idée de cette solitude, de cette indifférence des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se promène dans ces immenses jardins sans se douter qu’ils aient un maître. L’herbe croît au milieu des allées, et, dans ces mêmes allées abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l’ancien goût qui régnait en France ; singulière bizarrerie que cette négligence du nécessaire et cette affectation de l’inutile ! Mais on est souvent surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d’Italie, du goût qu’ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse sous les yeux la noble simplicité de l’antique. Ils aiment ce qui est brillant plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre habituellement en société. Leur luxe est pour l’imagination plutôt que pour la jouissance ; isolés qu’ils sont entre eux, ils ne peuvent redouter l’esprit de moquerie qui pénètre rarement à Rome dans les secrets de la maison ; et l’on dirait souvent, à voir le contraste du dedans et du dehors des palais, que la plupart des grands seigneurs d’Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non pour y recevoir des amis.

Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald dans la Villa Mellini, jardin solitaire et sans autre ornement que des arbres magnifiques. On voit de là, dans l’éloignement, la chaîne des Apennins ; la transparence de l’air colore ces montagnes, les rapproche et les dessine d’une manière singulièrement pittoresque. Oswald et Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l’idée de cette tranquillité singulière quand on n’a pas vécu dans les contrées méridionales. L’on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d’une immobilité parfaite ; les animaux eux-mêmes partagent l’indolence inspirée par le beau temps ; à midi, vous n’entendez point le bourdonnement des mouches, ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux ; nul ne se fatigue en agitations inutiles et passagères, tout dort jusqu’au moment où les orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec impétuosité de son profond repos.

Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d’arbres toujours verts qui ajoutent encore à l’illusion que fait déjà la douceur du climat pendant l’hiver. Des pins d’une élégance particulière, larges et touffus vers le sommet, et rapprochés l’un de l’autre, forment comme une espèce de plaine dans les airs, dont l’effet est charmant quand on monte assez haut pour l’apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l’abri de cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome, et sont tous les deux dans des jardins de moines : l’un d’eux placé sur une hauteur sert de point de vue à distance, et l’on a toujours un sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant dans les diverses perspectives de Rome, ce député de l’Afrique, cette image d’un midi plus brûlant encore que celui de l’Italie, et qui réveille tant d’idées et de sensations nouvelles.

« Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que partout ailleurs ? On dirait qu’elle est ici plus en relation avec l’homme, et que le créateur s’en sert comme d’un langage entre la créature et lui. — Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi ; mais qui sait si ce n’est pas l’attendrissement profond que vous excitez dans mon cœur qui me rend sensible à tout ce que je vois ? Vous me révélez les pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître. Je ne vivais que dans mon cœur, vous avez réveillé mon imagination. Mais cette magie de l’univers que vous m’apprenez à connaître ne m’offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant que votre voix. — Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd’hui durer autant que ma vie, dit Corinne, ou du moins puisse ma vie ne pas durer plus que lui ! »

Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de goût et d’éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces et des eaux magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du sud. La mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d’elles, les tombeaux sous des ombrages élyséens, la statue d’Esculape est au milieu d’une île, celle de Vénus semble sortir des ondes ; Ovide et Virgile pourraient se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d’Auguste. Les chefs-d’œuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les arbres, la ville de Rome et Saint-Pierre, et la campagne et les longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des montagnes dans l’ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour l’imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se confondent avec les plaisirs de l’âme, et donnent l’idée d’un bonheur parfait ; mais quand l’on demande : Pourquoi ce séjour ravissant n’est-il pas habité ? l’on vous répond que le mauvais air (la cattiva aria) ne permet pas d’y vivre pendant l’été.

Ce mauvais air fait pour ainsi dire le siège de Rome ; il avance chaque année quelques pas de plus, et l’on est forcé d’abandonner les plus charmantes habitations à son empire : sans doute l’absence d’arbres dans la campagne autour de la ville en est une des causes, et c’est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues ; pourrait-il en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que l’avidité s’abstînt de les dévaster ? Le mauvais air est le fléau des habitants de Rome, et menace la ville d’une entière dépopulation ; mais il ajoute peut-être encore à l’effet que produisent les superbes jardins qu’on voit dans l’enceinte de Rome. L’influence maligne ne se fait sentir par aucun signe extérieur ; vous respirez un air qui semble pur et qui est très agréable ; la terre est riante et fertile ; une fraîcheur délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour ; et tout cela, c’est la mort !

« J’aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n’est, comme je le crois, qu’un appel à une existence plus heureuse, pourquoi le parfum des fleurs, l’ombrage des beaux arbres, le souffle rafraîchissant du soir ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter la nouvelle ? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les manières à la conservation de la vie humaine, mais la nature a des secrets que l’imagination seule peut pénétrer ; et je conçois facilement que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le genre de péril que l’on y court pendant les plus belles saisons de l’année. »

LIVRE SIXIÈME

MŒURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS

CHAPITRE PREMIER.

L’irrésolution du caractère d’Oswald, augmentée par ses malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n’avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces ; il ne la regardait jamais sans émotion ; il pouvait à peine, au milieu de la société, s’éloigner, même pour un instant, de la place où elle était assise ; elle ne disait pas un mot qu’il ne sentît ; elle n’avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne se peignit sur sa propre physionomie. Mais tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s’accordait peu avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l’idée que son père s’était formée de celle qu’il lui convenait d’épouser ; et ce qu’il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte que ces réflexions faisaient naître en lui.

Corinne ne s’en apercevait que trop bien ; mais il lui en aurait tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu’elle se prêtait elle-même à ce qu’il n’y eût point entre eux d’explication décisive ; et comme elle avait dans le caractère assez d’imprévoyance, elle était heureuse du présent tel qu’il était, quoiqu’il lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.

Elle s’était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur avenir, elle résolut d’accepter une invitation pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n’est plus indifférent à Rome, que de quitter la société et d’y reparaître tour à tour, selon que cela convient : c’est le pays où l’on s’occupe le moins de ce qu’on appelle ailleurs le commérage ; chacun fait ce qu’il veut sans que personne s’en informe, à moins qu’on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à son ambition. Les Romains ne s’inquiètent pas plus de la conduite de leurs compatriotes, que de celle des étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au bal, il en éprouva de l’humeur. Il avait cru voir en elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait avec la sienne ; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait animée par la perspective d’une fête. Corinne n’était pas une personne frivole ; mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et elle voulait essayer d’en affaiblir la force. Elle savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les règles, mais comme on le peut.

« Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention, il faut pourtant que je sache s’il n’y a plus que vous au monde qui puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas encore m’amuser, et si le sentiment que vous m’inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre idée. — Vous voulez donc cesser de m’aimer, reprit Oswald ? — Non, répondit Corinne ; mais ce n’est que dans la vie domestique qu’il peut être doux de se sentir ainsi dominée par une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de mon imagination pour soutenir l’éclat de la vie que j’ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d’aimer comme je vous aime. — Vous ne me sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire… — Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais ! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l’un à l’autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me contenter. » Lord Nelvil ne répondit point, parce qu’il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui inspirait, et son cœur l’ignorait encore. Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu’il lui en coutât beaucoup d’y aller.

C’était la première fois, depuis son malheur, qu’il revoyait une grande assemblée ; et le tumulte d’une fête lui causa une telle impression de tristesse, qu’il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver, bien qu’elle ne semble destinée qu’à la joie. Le comte d’Erfeuil arriva, tout enchanté d’un bal, d’une assemblée, d’une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. « J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à Rome. Je ne vois rien de beau dans cela ; c’est un préjugé, que l’admiration de ces débris couverts de ronces. J’en dirai mon avis quand je reviendrai à Paris ; car il est temps que ce prestige de l’Italie finisse. Il n’y a pas un monument en Europe, subsistant aujourd’hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces tronçons de colonne, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu’on ne peut admirer qu’à force d’érudition. Un plaisir qu’il faut acheter par tant d’études ne me paraît pas bien vif en lui-même ; car, pour être ravi par l’Opéra de Paris, personne n’a besoin de pâlir sur les livres. » Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d’Erfeuil l’interrogea de nouveau sur l’impression que Rome avait produite sur lui. « Au milieu d’un bal, dit Oswald, ce n’est pas trop le moment d’en parler d’une manière sérieuse ; et vous savez que je ne sais pas parler autrement. — À la bonne heure, reprit le comte d’Erfeuil. Je suis plus gai que vous, j’en conviens ; mais qui sait si je ne suis pas plus sage ? Il y a beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté ; la vie doit être prise comme cela. — Vous avez peut-être raison, reprit Oswald ; mais c’est par nature, et non par réflexion que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière d’être ne convient qu’à vous. »

Le comte d’Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s’agissait. Lord Nelvil s’avança jusqu’à la porte, et vit le prince d’Amalfi, Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser avec lui la Tarentelle, une danse de Naples, pleine de grâce et d’originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier ; ce qui étonna assez le comte d’Erfeuil, accoutumé qu’il était aux refus par lesquels il est d’usage de faire précéder le consentement. Mais en Italie, on ne connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire davantage à la société, en s’empressant de faire ce qu’elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n’avait pas été en usage. L’habit qu’elle avait mis pour le bal était élégant et léger ; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à l’italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. Oswald en fut troublé ; il combattait contre lui-même ; il s’indignait d’être captivé par des charmes dont il devait se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c’était presque pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui peut résister aux séductions de la grâce ? Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute puissante ; et ce n’était assurément pas la disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.

Le prince d’Amalfi s’accompagnait, en dansant, avec des castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de grâce à l’assemblée, et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le tambour de basque que le prince d’Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser, en frappant l’air de ce tambour de basque, et tous ses mouvements avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté qui pouvait donner l’idée de la puissance que les Bayadères exercent sur l’imagination des Indiens, quand elles sont pour ainsi dire poètes avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu’elles offrent aux regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l’autre parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les danseuses d’Herculanum, et faisait naître successivement une foule d’idées nouvelles pour le dessein et la peinture.

Ce n’était point la danse française, si remarquable par l’élégance et la difficulté des pas ; c’était un talent qui tenait de beaucoup plus près à l’imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en dansant, faisait passer dans l’âme des spectateurs ce qu’elle éprouvait, comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre ou dessiné quelques figures ; tout était langage pour elle : les musiciens, en la regardant, s’animaient à mieux faire sentir le génie de leur art ; et je ne sais quelle joie passionnée, quelle sensibilité d’imagination électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les transportait dans une existence idéale où l’on rêve un bonheur qui n’est pas de ce monde.

Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à genoux, tandis que l’homme tourne autour d’elle, non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment le charme et la dignité de Corinne ! comme à genoux elle était souveraine ! Et quand elle se releva, en faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, qui devait persuader qu’elle n’avait besoin de personne pour être heureuse. Hélas ! il n’en était pas ainsi ; mais Oswald le craignait, et soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l’eût séparée de lui ! À la fin de la danse, l’homme se jette à genoux à son tour, et c’est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant se surpassa, s’il était possible encore ; sa course était si légère en parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds chaussés en brodequins volaient sur le plancher avec la rapidité de l’éclair ; et quand elle éleva l’une de ses mains en agitant son tambour de basque, et que de l’autre elle fit signe au prince d’Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui, tous, excepté lord Nelvil qui se retira de quelques pas en arrière, et le comte d’Erfeuil qui fit quelques pas en avant, pour complimenter Corinne. Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à faire effet par leur enthousiasme ; ils s’y livraient, parce qu’ils l’éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société, et à l’amour propre qu’elle excite, pour s’occuper de l’effet qu’ils produisent ; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par la route.

Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d’avoir réussi, et le laissait voir en bonne enfant, si l’on peut s’exprimer ainsi ; mais ce qui l’occupait surtout, c’était le désir de traverser la foule pour arriver jusqu’à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s’arrêta un moment pour attendre un mot de lui. « Corinne, lui dit-il, en s’efforçant de cacher son trouble, son enchantement et sa peine ; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des succès ! Mais au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il un ami courageux et sûr ? y a-t-il un protecteur pour la vie ? et le vain tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la vôtre ? »

CHAPITRE II

La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et chaque cavaliere servente se hâtait de s’asseoir à côté de sa dame. Une étrangère arriva, et, ne trouvant plus de place aucun homme, excepté lord Nelvil et le comte d’Erfeuil, ne lui offrit la sienne : ce n’était ni par impolitesse, ni par égoïsme, qu’aucun Romain ne s’était levé ; mais l’idée que les grands seigneurs de Rome ont de l’honneur et du devoir, c’est de ne pas quitter d’un pas ni d’un instant leur dame. Quelques-uns n’ayant pas pu s’asseoir se tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne parlaient qu’à leurs cavaliers ; les étrangers erraient en vain autour de ce cercle, où personne n’avait rien à leur dire. Car les femmes ne savent pas en Italie ce que c’est que la coquetterie, ce que c’est en amour qu’un succès d’amour-propre ; elles n’ont envie de plaire qu’à celui qu’elles aiment ; il n’y a point de séduction d’esprit avant celle du cœur ou des yeux ; les commencements les plus rapides sont suivis quelquefois par un sincère dévouement, et même une très longue constance. L’infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres différents, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison qui les reçoit ; l’un est le préféré, l’autre celui qui aspire à l’être, un troisième s’appelle le souffrant (il patito) ; celui-là est tout à fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service d’adorateur ; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption de dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et de force, qui s’explique par une observation constante ; c’est que les bonnes qualités viennent de ce qu’on n’y fait rien pour la vanité, et les mauvaises, de ce qu’on y fait beaucoup pour l’intérêt, soit que cet intérêt tienne à l’amour, a l’ambition ou à la fortune.

Les distinctions de rang font en général peu d’effet en Italie ; ce n’est point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de mœurs, qu’on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques ; et comme la société ne s’y constitue juge de rien, elle admet tout.

Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de hasard, d’autres au whist le plus silencieux ; et pas un mot n’était prononcé dans cette chambre naguères si bruyante. Les peuples du midi passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos ; c’est encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse, unie à l’activité la plus infatigable ; ce sont en tout des hommes qu’il faut se garder de juger au premier coup d’œil : car les qualités, comme les défauts les plus opposés, se trouvent en eux ; si vous les voyez prudents dans tel instant, il se peut que, dans un autre, ils se montrent les plus audacieux des hommes ; s’ils sont indolents, c’est peut-être qu’ils se reposent d’avoir agi, ou se préparent pour agir encore ; enfin, ils ne perdent aucune force de l’âme dans la société, et toutes s’amassent en eux pour les circonstances décisives.

Dans cette assemblée de Rome, où se trouvaient Oswald et Corinne, il y avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu’on pût l’apercevoir le moins du monde sur leur physionomie : ces mêmes hommes auraient eu l’expression la plus vive et les gestes les plus animés, s’ils avaient raconté quelques faits de peu d’importance. Mais quand les passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l’immobilité.

Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal ; il croyait que les Italiens et leur manière animée d’exprimer l’enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment, l’intérêt de Corinne. Il en était très malheureux ; mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de venir s’asseoir à côté d’elle. Oswald était inquiet de compromettre Corinne, en passant ainsi la soirée seule avec elle en présence de tout le monde. « Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s’occupera de nous ; c’est l’usage ici de ne faire en société que ce qui plaît ; il n’y a pas une convenance établie, pas un égard exigé, une politesse bienveillante suffit ; personne ne veut que l’on se gêne les uns pour les autres. Ce n’est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l’entendez en Angleterre ; mais on y jouit d’une parfaite indépendance sociale. — C’est-à-dire, reprit Oswald, qu’on n’y montre aucun respect pour les mœurs. — Au moins, interrompit Corinne, aucune hypocrisie. M. de La Rochefoucauld a dit : Le moindre des défauts d’une femme galante est de l’être. En effet, quels que soient les torts des femmes en Italie, elles n’ont pas recours au mensonge ; et si le mariage n’y est pas assez respecté, c’est du consentement des deux époux.

— Ce n’est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, répondit Oswald, mais l’indifférence pour l’opinion publique. En arrivant ici, j’avais une lettre de recommandation pour une princesse ; je la donnai à mon domestique de place pour la porter ; il me dit : Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien car la princesse ne voit personne, elle est INNAMORATA ; et cet état d’être INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité n’est point excusée par une passion extraordinaire ; plusieurs attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard, qu’elles avouent leurs liaisons avec moins d’embarras que nos femmes n’en auraient en parlant de leur époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l’on ne pense qu’à l’amour, il n’y a pas un seul roman, parce que l’amour y est si rapide, si public, qu’il ne prête à aucun genre de développements, et que, pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne, s’écria lord Nelvil, en remarquant la peine qu’il lui faisait éprouver, vous êtes Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l’une des causes de votre grâce incomparable, c’est la réunion de tous les charmes qui caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous avez été élevée ; mais certainement vous n’avez pas passé toute votre vie en Italie : peut-être est-ce en Angleterre même… Ah ! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse pour venir ici, où non seulement la vertu, mais l’amour même est si mal connu ? On le respire dans l’air ; mais pénètre-t-il dans le cœur ? Les poésies, dans lesquelles l’amour joue un si grand rôle, ont beaucoup de grâce, beaucoup d’imagination ; elles sont ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime notre poésie ? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera et de son époux, dans Otway ; à Romeo, dans Shakespeare ; enfin surtout aux admirables vers de Thomson, dans son chant du printemps, lorsqu’il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de l’amour dans le mariage. Y a-t-il un tel mariage en Italie ? Et là où il n’y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l’amour ? N’est-ce pas ce bonheur qui est le but de la passion du cœur, comme la possession est celui de la passion des sens ? Toutes les femmes jeunes et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l’âme et de l’esprit ne fixent pas la préférence ? et ces qualités, que font-elles désirer ? le mariage, c’est-à-dire l’association de tous les sentiments et de toutes les pensées. L’amour illégitime, quand malheureusement il existe chez nous, est encore, si j’ose m’exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche ce bonheur intime qu’on n’a pu goûter chez soi, et l’infidélité même est plus morale en Angleterre, que le mariage en Italie. »

Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne, et se levant aussitôt les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d’avoir offensé Corinne ; mais il avait une sorte d’irritation de ses succès du bal qui s’était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler. Il y retourna le lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus prolongé de recevoir lord Nelvil n’était pas dans le caractère de Corinne, mais elle était douloureusement affligée de l’opinion qu’il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait une loi de cacher à l’avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui l’entraînait.

Oswald de son côté trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se confirmait toujours plus dans le mécontentement que le bal lui avait causé, il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont il redoutait l’empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu’il aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans ses discours et dans son maintien, mais trop d’indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au-dedans de lui-même un opposant qui combattait ce qu’il éprouvait. Cette situation porte souvent à l’amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L’on souffre, et l’on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du moins d’amener une explication violente qui fasse triompher complètement l’un des deux sentiments qui déchirent le cœur. C’est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa lettre était amère et inconvenable ; il le sentait, mais des mouvements confus le portaient à l’envoyer : il était si malheureux par ses combats, qu’il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les terminer.

Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d’Erfeuil était venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince d’Amalfi. Oswald savait bien qu’elle ne l’aimait pas, et devait penser que le bal était la seule cause de cette nouvelle ; mais il se persuada qu’elle l’avait reçu chez elle le matin du jour où il n’avait pu lui-même être admis ; et trop fier pour exprimer un sentiment de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.

CHAPITRE III

LETTRE D’OSWALD À CORINNE.

« Ce 24 janvier 1795.

« Vous refusez de me voir ; vous êtes offensée de notre conversation d’avant-hier ; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à l’avenir chez vous que vos compatriotes : vous voulez expier apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d’une autre nation. Cependant, loin de me repentir d’avoir parlé avec sincérité sur les Italiennes, à vous, que dans mes chimères je voulais considérer comme une Anglaise, j’oserai dire avec bien plus de force encore que vous ne trouverez ni bonheur, ni dignité, si vous voulez faire choix d’un époux au milieu de la société qui vous environne. Je ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter ; il n’en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre qu’il vous revêtît. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que les femmes ; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres en sus. Me persuaderez-vous qu’ils sont capables d’amour, ces habitants du midi qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si décidés au bonheur ? N’avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant sa femme, et une femme qu’il disait aimer. On veut ici se débarrasser, le plus tôt possible, et des morts, et de l’idée de la mort. Les cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les soins de l’amour sont observés par les cavaliers servants. Les rites et l’habitude ont tout prescrit d’avance, les regrets et l’enthousiasme n’y sont pour rien. Enfin, et c’est là surtout ce qui détruit l’amour, les hommes n’inspirent aucun genre de respect aux femmes ; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce qu’ils n’ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse dans la vie. Il faut, pour que la nature et l’ordre social se montrent dans toute leur beauté, que l’homme soit le protecteur et la femme protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu’il défend, et respecte la divinité sans pouvoir, qui, comme ses dieux Pénates, porte bonheur à sa maison. Ici l’on dirait presque que les femmes sont le sultan et les hommes le sérail.

» Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un proverbe italien dit : Qui ne sait pas feindre ne sait pas vivre. N’est-ce pas là un proverbe de femme ? Et en effet, dans un pays où il n’y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme pourrait-il se former à la dignité et à la force ? Aussi tournent-ils tout leur esprit vers l’habileté ; ils jouent la vie comme une partie d’échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qu’il leur reste de souvenirs de l’antiquité, c’est quelque chose de gigantesque dans les expressions et dans la magnificence extérieure ; mais à côté de cette grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu’il y a de plus vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à toute autre ? Est-ce elle, dont les bruyants applaudissements vous sont si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à côté de ces bravo retentissants ? Qui pourrait se flatter de vous rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte ? Vous êtes une personne inconcevable, profonde dans vos sentiments et légère dans vos goûts ; indépendante par la fierté de votre âme, et cependant asservie par le besoin des distractions ; capable d’aimer un seul, mais ayant besoin de tous. Vous êtes une magicienne qui inquiétez et rassurez alternativement ; qui vous montrez sublime et disparaissez tout à coup de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule, Corinne, Corinne, on ne peut s’empêcher de vous redouter en vous aimant ! »

» OSWALD. »

Corinne, en lisant cette lettre fut offensée des préjugés haineux qu’Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur de deviner qu’il était irrité de la fête et de ce qu’elle s’était refusée à le recevoir depuis la conversation du souper ; cette réflexion adoucit un peu l’impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu’elle devait tenir envers lui. Son sentiment l’entraînait à le revoir, mais il lui était extrêmement pénible qu’il pût s’imaginer qu’elle désirait de l’épouser, bien que leur fortune fût au moins égale et qu’elle pût, en révélant son nom, montrer qu’il n’était en rien inférieur à celui de lord Nelvil. Néanmoins, ce qu’il y avait de singulier et d’indépendant dans le genre de vie qu’elle avait adopté devait lui inspirer de l’éloignement pour le mariage ; et sûrement elle en aurait repoussé l’idée, si son sentiment ne l’eût pas aveuglée sur toutes les peines qu’elle aurait à souffrir en épousant un Anglais et en renonçant à l’Italie.

On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cœur, mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu’on peut supposer que la personne qu’on aime ferait un sacrifice quelconque en s’unissant à vous, il n’est plus possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se persuader qu’elle pourrait le voir désormais et lui cacher l’amour qu’elle ressentait pour lui ; c’est donc dans cette intention qu’elle se fit une loi dans sa lettre de répondre seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce sujet comme si c’était le seul qui l’intéressât. Peut-être la meilleure manière dont une femme d’un esprit supérieur peut reprendre sa froideur et sa dignité, c’est lorsqu’elle se retranche dans la pensée comme dans un asile.

CORINNE À LORD NELVIL.

« Ce 25 janvier 1795.

« Si votre lettre ne concernait que moi, Mylord, je n’essaierais point de me justifier : mon caractère est tellement facile à connaître, que celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas davantage par l’explication que je lui en donnerais. La réserve pleine de vertu des femmes anglaises, et l’art plein de grâce des femmes françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui se passe dans l’âme des unes et des autres : et ce qu’il vous plaît d’appeler en moi de la magie, c’est un naturel sans contrainte qui laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées, sans travailler à les mettre d’accord ; car cet accord, quand il existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères vrais sont inconséquents : mais ce n’est pas de moi dont je veux vous parler, c’est de la nation infortunée que vous attaquez si cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous inspirerait cette malveillance amère ? vous me connaissez trop pour en être jaloux ; et je n’ai point l’orgueil de croire qu’un tel sentiment vous rendît injuste au point où vous l’êtes. Vous dites sur les Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au premier abord : mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays qui a été si grand à diverses époques. D’où vient donc que cette nation a été sous les Romains la plus militaire de toutes, la plus jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et dans le seizième siècle la plus illustre par les lettres, les sciences et les arts ? N’a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes ? Et si maintenant elle n’en a plus, pourquoi n’en accuseriez-vous pas sa situation politique, puisque dans d’autres circonstances elle s’est montrée si différente de ce qu’elle est maintenant ?

» Je ne sais si je m’abuse, mais les torts des Italiens ne font que m’inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers de tout temps ont conquis, déchiré ce beau pays, l’objet de leur ambition perpétuelle ; et les étrangers reprochent avec amertume à cette nation les torts des nations vaincues et déchirées ! L’Europe a reçu des Italiens les arts et les sciences, et maintenant qu’elle a tourné contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des arts.

» Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations, que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de mœurs remarquables entre les divers états qui la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps de nation, ont l’esprit plus militaire que le reste de l’Italie ; les Florentins, qui ont possédé ou la liberté, ou des princes d’un caractère libéral, sont éclairés et doux ; les Vénitiens et les Génois se montrent capables d’idées politiques, parce qu’il y a chez eux une aristocratie républicaine ; les Milanais sont plus sincères, parce que les nations du nord y ont apporté depuis longtemps ce caractère ; les Napolitains pourraient aisément devenir belliqueux, parce qu’ils ont été réunis, depuis plusieurs siècles, sous un gouvernement très imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux. La noblesse romaine, n’ayant rien à faire ni militairement, ni politiquement, doit être ignorante et paresseuse ; mais l’esprit des ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup plus développé que celui des nobles ; et comme le gouvernement papal n’admet aucune distinction de naissance, et qu’il est au contraire purement électif dans l’ordre du clergé, il en résulte une sorte de libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n’ont plus ni l’ambition, ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.

» Les peuples du midi sont plus aisément modifiés par leurs institutions que les peuples du nord ; ils ont une indolence qui devient bientôt de la résignation ; et la nature leur offre tant de jouissances, qu’ils se consolent facilement de celles que la société leur refuse. Il y a sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d’autres pays. On pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré la finesse de son esprit : cette finesse ressemble à celle du chasseur dans l’art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont facilement rusés ; ils ont une habitude de douceur qui leur sert à dissimuler, quand il le faut, même leur colère ; c’est toujours avec ses manières accoutumées qu’on parvient à cacher une situation accidentelle.

» Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations privées. L’intérêt, l’ambition, exercent un grand empire sur eux, mais non l’orgueil ou la vanité : les distinctions de rang y font très peu d’impression ; il n’y a point de société, point de salon, point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d’envie n’existent point chez eux ; quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents, c’est parce qu’ils se considèrent avec eux comme en état de guerre ; mais en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C’est même cette vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez ; les femmes entendant parler d’amour sans cesse, vivant au milieu des séductions et des exemples de l’amour, ne cachent pas leurs sentiments, et portent pour ainsi dire une sorte d’innocence dans la galanterie même ; elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la société peut donner. Les unes sont d’une ignorance telle, qu’elles ne savent pas écrire, et l’avouent publiquement ; elles font répondre à un billet du matin par leur procureur (il paglietto), sur du papier à grand format, et en style de requête. Mais en revanche, parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les académies, et donnent des leçons publiquement en écharpe noire ; et si vous vous avisiez de rire de cela, l’on vous répondrait : Y a-t-il du mal à savoir le grec ? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail ? pourquoi riez-vous donc d’une chose aussi simple ?

» Enfin, Mylord, aborderai-je un sujet plus délicat ? chercherai-je à démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d’esprit militaire ? Ils exposent leur vie pour l’amour et la haine avec une grande facilité ; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause n’étonnent ni n’intimident personne ; ils ne craignent point la mort, quand les passions naturelles commandent de la braver ; mais souvent, il faut l’avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques, qui ne les touchent guère, parce qu’ils n’ont point de patrie. Souvent aussi l’honneur chevaleresque a peu d’empire au milieu d’une nation où l’opinion et la société qui la forme n’existent pas ; il est assez simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs publics, les femmes prennent beaucoup d’ascendant sur les hommes, et peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer. Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le bonheur des femmes ; mais s’il y a des pays où l’amour subsiste hors des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le bonheur des femmes est le plus ménagé, c’est l’Italie. Les hommes s’y sont fait une morale pour des rapports hors de la morale, mais du moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs ; ils se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes, quand ils brisaient les liens de l’amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacrifices, et perdaient davantage ; ils ont pensé que, devant le tribunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le plus de mal : quand les hommes ont tort, c’est par dureté ; quand les femmes ont tort, c’est par faiblesse. La société, qui est à la fois rigoureuse et corrompue, c’est-à-dire impitoyable pour les fautes, quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les femmes ; mais, dans un pays où il n’y pas de société, la bonté naturelle a plus d’influence.

» Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins puissantes, et même beaucoup moins connues, j’en conviens, en Italie, que partout ailleurs. L’absence de société et d’opinion publique en est la cause : mais, malgré tout ce qu’on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens que c’est un des pays du monde où il y a le plus de bonhomie. Cette bonhomie est telle dans tout ce qui tient à la vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit le plus de mal, il n’en est point où ils rencontrent un accueil aussi bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la flatterie ; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps, ce n’est point par calcul, mais seulement par désir de plaire qu’ils prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance véritable ; ces expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle de la vie. Toutefois seraient-ils fidèles à l’amitié dans des circonstances extraordinaires, s’il fallait braver pour elle les périls et l’adversité ? Le petit nombre, j’en conviens, le très petit nombre en serait capable ; mais ce n’est pas à l’Italie seulement que cette observation peut s’appliquer.

» Les Italiens ont une paresse orientale dans l’habitude de la vie ; mais il n’y a point d’hommes plus persévérants ni plus actifs, quand une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi que vous voyez indolentes comme les Odalisques du sérail sont capables tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et l’imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à tour des traits inattendus de générosité et d’amitié, ou des preuves sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n’y a ici d’émulation pour rien : la vie n’y est plus qu’un sommeil rêveur sous un beau ciel ; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des femmes ; pourquoi s’instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes ne les entendraient pas ? Elles isoleraient leur cœur en cultivant leur esprit ; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d’un homme supérieur, si cet homme supérieur était l’objet de leur tendresse. Tout dort ici ; mais dans un pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l’insouciance sont plus nobles qu’une vaine agitation pour les petites choses.

» Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se renouvellent point par l’action forte et variée de la vie. Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu’en Italie de l’admiration pour la littérature et les beaux-arts ? L’histoire nous apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous les temps aux peintres, aux poètes, aux écrivains distingués, les hommages les plus éclatants[24]. Cet enthousiasme pour le talent est, je l’avouerai, Mylord, un des premiers motifs qui m’attachent à ce pays. On n’y trouve point l’imagination blasée, l’esprit décourageant, ni la médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter où étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression heureuse prennent feu pour ainsi dire parmi les auditeurs. Le talent, par cela même qu’il tient ici le premier rang, excite beaucoup d’envie ; Pergolèse a été assassiné pour son Stabat ; Giorgione s’armait d’une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu public ; mais la jalousie violente qu’inspire le talent parmi nous est celle que fait naître ailleurs la puissance ; cette jalousie ne dégrade point son objet, cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer ; et néanmoins toujours mêlée au fanatisme de l’admiration, elle excite encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d’obstacles et d’asservissements de tout genre, on ne peut s’empêcher, ce me semble, de prendre un vif intérêt à ce peuple qui respire avec avidité le peu d’air que l’imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le renferment.

» Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté qui distingue les nations libres et militaires. J’avouerai même, si vous le voulez, Mylord, que le caractère de ces nations pourrait inspirer aux femmes plus d’enthousiasme et d’amour. Mais ne serait-il pas possible aussi qu’un homme intrépide, noble et sévère réunît toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui promettent le bonheur ? »

» CORINE.

CHAPITRE IV

La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d’avoir pu songer à se détacher d’elle. La dignité spirituelle et la douceur imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu’il s’était permises, le touchèrent et le pénétrèrent d’admiration. Une supériorité si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n’était pas la femme faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses sentiments, qu’il avait choisie dans son imagination pour la compagne de sa vie ; et le souvenir de Lucile, telle qu’il l’avait vue à l’âge de douze ans, s’accordait mieux avec cette idée : mais pouvait-on rien comparer à Corinne ? Les lois, les règles communes pouvaient-elles s’appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités diverses dont le génie et la sensibilité étaient le lien ? Corinne était un miracle de la nature, et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur d’Oswald, quand il pouvait se flatter d’intéresser une telle femme. Mais quel était son nom, quelle était sa destinée ? Quels seraient ses projets s’il lui déclarait l’intention de s’unir à elle ? Tout était encore dans l’obscurité, et quoique l’enthousiasme qu’Oswald ressentait pour Corinne lui persuadât qu’il était décidé à l’épouser, souvent aussi l’idée que la vie de Corinne n’avait pas été tout à fait irréprochable, et qu’un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père, bouleversait de nouveau toute son âme et le jetait dans l’anxiété la plus pénible.

Il n’était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne connaissait pas Corinne ; mais il ne sentait plus cette sorte de calme qui peut exister même au milieu du repentir, lorsque la vie entière est consacrée à l’expiation, d’une grande faute. Il ne craignait pas autrefois de s’abandonner à ses souvenirs, quelle que fut leur amertume ; maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes qui lui auraient révélé ce qui se passait au fond de son âme. Il se préparait cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre et pour obtenir le pardon de celle qu’il avait écrite, lorsqu’il vit entrer dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.

C’était un brave gentilhomme anglais qui avait presque toujours vécu dans la principauté de Galles où il possédait une terre ; il avait les principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les choses comme elles sont ; et c’est un bien quand ces choses sont aussi bonnes que la raison humaine le permet : alors les hommes tels que M. Edgermond, c’est-à-dire les partisans de l’ordre établi, quoique fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et raisonnables.

Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond, il lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois ; mais bientôt il lui vint dans l’esprit que lady Edgermond, la mère de Lucile, avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu’elle voulait ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d’autant plus tort en l’accueillant ainsi, que M. Edgermond n’avait pas le moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l’Italie pour sa santé, en faisant beaucoup d’exercice, en chassant, en buvant à la santé du roi George et de la vieille Angleterre ; c’était le plus honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d’esprit et d’instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était Anglais avant tout, non seulement comme il devait l’être, mais aussi comme on aurait pu souhaiter qu’il ne le fût pas ; suivant dans tous les pays les coutumes du sien, ne vivant qu’avec les Anglais, et ne s’entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité même à l’âge de cinquante ans, qui lui rendait très difficile de faire de nouvelles connaissances.

« Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil, je vais à Naples dans quinze jours, vous y trouverai-je ? Je le voudrais, car j’ai peu de temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt s’embarquer. — Votre régiment, répéta lord Nelvil, et il rougit, comme s’il avait oublié qu’il avait un congé d’une année, son régiment ne devant pas être employé avant cette époque ; mais il rougit en pensant que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. — Votre régiment, à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de sitôt, ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude ; j’ai vu avant de partir ma jeune cousine à laquelle vous vous intéressez ; elle est plus charmante que jamais ; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne doute pas qu’elle ne soit la plus belle femme de l’Angleterre. » Lord Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils se dirent encore quelques mots d’une manière assez laconique quoique bienveillante, et M. Edgermond allait sortir, lorsqu’il revint sur ses pas, et dit : « À propos, Mylord, vous pouvez me faire un plaisir : on m’a dit que vous connaissiez la célèbre Corinne, et bien que je n’aime pas en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de celle-là. — Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald. — Faites, je vous prie, reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera, chantera ou dansera en notre présence. — Corinne, dit lord Nelvil, ne montre point ainsi ses talents aux étrangers, c’est une femme votre égale et la mienne sous tous les rapports. — Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermond ; comme on ne lui connaît pas d’autre nom que Corinne, et qu’à vingt-six ans elle vit toute seule sans aucune personne de sa famille, je croyais qu’elle existait par ses talents, et saisissait volontiers l’occasion de les faire connaître. — Sa fortune, répondit vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante et son âme encore plus. » M. Edgermond finit à l’instant de parler sur Corinne, et se repentit de l’avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.

M. Edgermond s’en alla. Lord Nelvil resté seul ne put s’empêcher de s’écrier dans son émotion : « Il faut que j’épouse Corinne, il faut que je sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom, tandis qu’elle me comblera de toutes les félicités qu’elle seule peut accorder sur la terre. » Ce fut dans cette disposition qu’il se hâta d’aller chez Corinne, et jamais il n’y entra avec un plus doux sentiment d’espérance et d’amour ; mais par un mouvement naturel de timidité il commença la conversation, pour se rassurer lui-même, par des paroles insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d’amener M. Edgermond chez elle. À ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d’une voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et lui dit : « Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde le titre de mon ami ne serait pas un motif d’exclusion. — Ne vous offensez pas, Mylord, reprit Corinne, croyez-moi, il faut que j’aie des raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez. — Et ces raisons, me les direz-vous ? reprit Oswald. — Impossible, s’écria Corinne, impossible ! — Ainsi donc, dit Oswald… » et la violence de son émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, toute en pleurs, lui dit en anglais : « Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas briser mon cœur, ne partez pas. »

Ces paroles, cet accent remuèrent profondément l’âme d’Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase d’albâtre qui éclairait sa chambre ; puis tout à coup il lui dit : « Cruelle femme, vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne voulez pas m’apprendre qui vous êtes ! Dites-le-moi, Corinne, dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante expression de sensibilité. — Oswald, s’écria Corinne, Oswald, vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j’étais assez insensée pour vous tout dire, si je l’étais, vous ne m’aimeriez plus. — Grand dieu, reprit-il, qu’avez-vous donc à révéler ? — Rien qui me rende indigne de vous ; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos opinions, qui jadis ont existé, qui n’existeraient plus. N’exigez pas de moi que je me fasse connaître à vous, un jour peut-être, un jour si vous m’aimez assez, si… Ah ! je ne sais ce que je dis, continua Corinne, vous saurez tout, mais ne m’abandonnez pas avant de m’entendre. Promettez-le-moi au nom de votre père qui réside dans le ciel. — Ne prononcez pas ce nom, s’écria lord Nelvil, savez-vous s’il nous réunit ou s’il nous sépare ! Croyez-vous qu’il consentît à notre union ? Si vous le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois je vous dirai quelle a été ma triste vie, mais à présent voyez dans quel état je suis, dans quel état vous me mettez. » Et en effet son front était couvert d’une froide sueur, son visage était pâle et ses lèvres tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s’assit à côté de lui, et tenant ses mains dans les siennes le rappela doucement à lui-même. « Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M. Edgermond s’il n’a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce n’est que depuis cinq ans qu’il y a été ; dans ce cas seulement vous pouvez l’amener ici. » Oswald regarda fixement Corinne à ces mots ; elle baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit : « Je ferai ce que vous m’ordonnez, » et il partit.

Rentré chez lui il s’épuisait en conjectures sur les secrets de Corinne, il lui paraissait évident qu’elle avait passé beaucoup de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus. Mais quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté l’Angleterre si elle y avait été établie ? Ces diverses questions agitaient extrêmement le cœur d’Oswald, il était convaincu que rien de mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne ; mais il craignait une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des autres, et ce qu’il redoutait le plus pour elle, c’était la désapprobation de l’Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout autre pays ; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s’accroissaient l’un par l’autre. Oswald sut de M. Edgermond qu’il avait été pour la première fois dans le Northumberland l’année dernière, et lui promit de le conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria de lui faire sentir par des manières froides et réservées combien il s’était trompé. « Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout le monde ; s’il désire de m’entendre, j’improviserai pour lui ; enfin je me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu’il apercevra tout aussi bien la dignité de l’âme à travers une conduite simple, que si je me donnais un air contraint qui serait affecté. — Oui, Corinne, répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah ! qu’il aurait tort celui qui voudrait altérer en rien votre admirable naturel ! » M. Edgermond arriva dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la soirée lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne, et, avec un intérêt qui tenait à la fois de l’amant et du protecteur, il disait tout ce qui pouvait la faire valoir ; il lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de commander les égards des autres, que de se satisfaire lui-même ; mais il sentit bientôt avec joie l’inutilité de toutes ses inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond ; elle le captiva non seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le sentiment d’estime que les caractères vrais obtiennent toujours des caractères honnêtes ; et lorsqu’il osa lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de respect que d’empressement. Elle y consentit sans se faire prier un instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de la difficulté de l’obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire à un compatriote d’Oswald, à un homme qui par la considération qu’il méritait pouvait influer sur son opinion en lui parlant d’elle, que ce sentiment la remplit tout à coup d’une timidité qui lui était nouvelle ; elle voulut commencer, et elle sentit que l’émotion lui coupait la parole. Oswald souffrait de ce qu’elle ne se montrait pas dans toute sa supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux et son embarras était si visible, que Corinne, uniquement occupée de l’effet qu’elle produisait sur lui, perdait toujours plus la présence d’esprit nécessaire pour le talent d’improviser. Enfin sentant qu’elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et qu’elle ne peignait ainsi ni ce qu’elle pensait, ni ce qu’elle éprouvait réellement, elle s’arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond : « Pardonnez-moi si la timidité m’ôte aujourd’hui mon talent, c’est la première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à fait au-dessous de moi-même, mais ce ne sera peut-être pas la dernière, ajouta-t-elle en soupirant. »

Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne. Jusqu’alors il avait toujours vu l’imagination et le génie triompher de ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le plus abattue ; cette fois, le sentiment avait subjugué tout à fait son esprit ; et néanmoins Oswald s’était tellement identifié dans cette occasion avec la gloire de Corinne, qu’il avait souffert de son trouble, au lieu d’en jouir. Mais comme il était certain qu’elle brillerait un autre jour avec l’éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à la douceur des observations qu’il venait de faire, et l’image de son amie régna plus que jamais dans son cœur.

LIVRE SEPTIÈME

LA LITTÉRATURE ITALIENNE

CHAPITRE PREMIER.

Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de l’entretien de Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. Le jour suivant, la même société se rassembla chez elle ; et, pour l’engager à parler, il amena la conversation sur la littérature italienne, et provoqua sa vivacité naturelle, en affirmant que l’Angleterre possédait un plus grand nombre de vrais poètes et de poètes supérieurs, par l’énergie et la sensibilité, à tous ceux dont l’Italie pouvait se vanter.

« D’abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, pour la plupart, que nos poètes du premier rang, le Dante, Pétrarque, l’Arioste, Guarini, le Tasse et Métastase, tandis que nous en avons plusieurs autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter Sannazar, Politien, etc. qui ont écrit en latin avec génie ; et tous réunissent dans leurs vers le coloris à l’harmonie, tous savent, avec plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans doute il n’y a pas dans nos poètes cette mélancolie profonde, cette connaissance du cœur humain qui caractérise les vôtres ; mais ce genre de supériorité n’appartient-il pas plutôt aux écrivains philosophes qu’aux poètes ? La mélodie brillante de l’italien convient mieux à l’éclat des objets extérieurs qu’à la méditation. Notre langue serait plus propre à peindre la fureur que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de la vengeance anime l’imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la meilleure et la plus élégante traduction d’Ossian qu’il y ait ; mais il semble, en la lisant, que les mots ont en eux-mêmes un air de fête qui contraste avec les idées sombres qu’ils rappellent. On se laisse charmer par nos douces paroles, de ruisseau limpide, de campagne riante, d’ombrage frais, comme par le murmure des eaux et la variété des couleurs ; qu’exigez-vous de plus de la poésie ? pourquoi demander au rossignol ce que signifie son chant ? il ne peut l’expliquer qu’en recommençant à chanter ; on ne peut le comprendre qu’en se laissant aller à l’impression qu’il produit. La mesure des vers, les rimes harmonieuses, ces terminaisons rapides, composées de deux syllabes brèves, dont les sons glissent en effet, comme l’indique leur nom (Sdruccioli), imitent quelquefois les pas légers de la danse ; quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l’orage ou l’éclat des armes ; enfin notre poésie est une merveille de l’imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les formes.

— Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu’il est possible, et les beautés et les défauts de votre poésie ; mais quand ces défauts, sans les beautés, se trouvent dans la prose, comment les défendrez-vous ? Ce qui n’est que du vague dans la poésie devient du vide dans la prose ; et cette foule d’idées communes, que vos poètes savent embellir par leur mélodie et leurs images, reparaît à froid dans la prose avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en prose, aujourd’hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, si abondant en superlatifs, qu’on dirait qu’ils écrivent tous de commande, avec des phrases reçues, et pour une nature de convention ; ils semblent ne pas se douter qu’écrire c’est exprimer son caractère et sa pensée. Le style littéraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaïque importée, je ne sais quoi d’étranger enfin à leur âme, qui se fait avec la plume, comme un ouvrage mécanique avec les doigts ; ils possèdent au plus haut degré le secret de développer, de commenter, d’enfler une idée, de faire mousser un sentiment, si l’on peut parler ainsi ; tellement qu’on serait tenté de dire à ces écrivains, comme cette femme africaine a une dame française qui portait un grand panier sous une longue robe : Madame, tout cela est-il vous-même ? En effet, où est l’être réel, dans toute cette pompe de mots, qu’une expression vraie ferait disparaître comme un vain prestige.

— Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d’abord Machiavel et Boccace, puis Gravina, Filangieri, et de nos jours encore Cesarotti, Verri, Bettinelli, et tant d’autres enfin qui savent écrire et penser[25]. Mais je conviens avec vous que depuis les derniers siècles, des circonstances malheureuses ayant privé l’Italie de son indépendance, on y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la possibilité de la dire. Il en est résulté l’habitude de se complaire dans les mots sans oser approcher des idées. Comme l’on était certain de ne pouvoir obtenir par ses écrits aucune influence sur les choses, on n’écrivait que pour montrer de l’esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir bientôt par n’avoir pas même de l’esprit ; car c’est en dirigeant ses efforts vers un objet noblement utile qu’on rencontre le plus d’idées. Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le bonheur d’une nation, quand on n’écrit que pour briller, enfin quand c’est la route qui est le but, on se replie en mille détours, mais l’on n’avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les pensées nouvelles, mais c’est par paresse qu’ils les redoutent, et non par servilité littéraire. Leur caractère, leur gaieté, leur imagination ont beaucoup d’originalité, et cependant comme ils ne se donnent plus la peine de réfléchir, leurs idées générales sont communes ; leur éloquence même, si vive quand ils parlent, n’a point de naturel quand ils écrivent ; on dirait qu’ils se refroidissent en travaillant ; d’ailleurs les peuples du midi sont gênés par la prose, et ne peignent leurs véritables sentiments qu’en vers. Il n’en est pas de même dans la littérature française, dit Corinne en s’adressant au comte d’Erfeuil, vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que vos poètes. — Il est vrai, répondit le comte d’Erfeuil, que nous avons en ce genre les véritables autorités classiques ; Bossuet, La Bruyère, Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés ; surtout les deux premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV, qu’on ne saurait trop louer, et dont il faut imiter, autant qu’on le peut, les parfaits modèles. C’est un conseil que les étrangers doivent s’empresser de suivre aussi bien que nous. — J’ai de la peine à croire, répondit Corinne, qu’il fût désirable pour le monde entier de perdre toute couleur nationale, toute originalité de sentiments et d’esprit, et j’oserai vous dire, M. le comte, que, dans votre pays même, cette orthodoxie littéraire, si je puis m’exprimer ainsi, qui s’oppose à toute innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature très stérile. Le génie est essentiellement créateur, il porte le caractère de l’individu qui le possède. La nature, qui n’a pas voulu que deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les âmes, et l’imitation est une espèce de mort, puisqu’elle dépouille chacun de son existence naturelle.

— Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d’Erfeuil, que nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les nuits d’Young des Anglais, les Concetti des Italiens et des Espagnols. Que deviendraient le goût, l’élégance du style français après un tel mélange ? » Le prince Castel-Forte, qui n’avait point encore parlé, dit : « Il me semble que nous avons tous besoin les uns des autres ; la littérature de chaque pays découvre, à qui sait la connaître, une nouvelle sphère d’idées. C’est Charles-Quint, lui-même, qui a dit : qu’un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes. Si ce grand génie politique en jugeait ainsi pour les affaires, combien cela n’est-il pas plus vrai pour les lettres ? Les étrangers savent tous le français ; ainsi leur point de vue est plus étendu que celui des français qui ne savent pas les langues étrangères. Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre ? ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient ainsi quelquefois ce qui peut leur manquer. »

CHAPITRE II

« Vous m’avouerez au moins, reprit le comte d’Erfeuil, qu’il est un rapport sous lequel nous n’avons rien à apprendre de personne. Notre théâtre est décidément le premier de l’Europe ; car je ne pense pas que les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakespeare. — Je vous demande pardon, interrompit M. Edgermond ; ils l’imaginent. » Et, ce mot dit, il rentra dans le silence. « Alors je n’ai rien à dire continua le comte d’Erfeuil, avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux, chacun peut penser ce qu’il veut ; mais enfin je persiste à croire qu’on peut affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l’art dramatique ; et quant aux Italiens, s’il m’est permis de parler franchement, ils ne se doutent seulement pas qu’il y ait un art dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce n’est rien. Si le second acte d’une pièce a une meilleure musique que le premier, ils commencent par la second acte ; si ce sont les deux premiers actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même jour, et mettent entre deux un acte d’une comédie en prose, qui contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale toute composée de sentences, que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à l’étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent en entier de vos poètes ; l’un lui déclare qu’il ne peut pas chanter s’il n’a dans son ariette la parole felicità ; le ténor demande la tomba ; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le mot catene. Il faut que le pauvre poète arrange ces goûts divers comme il le peut avec la situation dramatique. Ce n’est pas tout encore ; il y a des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre ; il faut qu’ils se montrent d’abord dans un nuage, ou qu’ils descendent du haut de l’escalier d’un palais pour produire plus d’effet à leur entrée. Quand l’ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou violente que ce soit, l’acteur doit saluer pour remercier des applaudissements qu’il obtient. L’autre jour, à Sémiramis, après que le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l’acteur qui le représentait fit, en son costume d’ombre, une grande révérence au parterre ; ce qui diminua beaucoup l’effroi de l’apparition.

» On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle de réunion où l’on n’écoute que les airs et le ballet. C’est avec raison que je dis où l’on n’écoute que le ballet, car c’est seulement lorsqu’il va commencer que le parterre fait faire silence ; et ce ballet est encore un chef-d’œuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut amuser dans ces ballets, si ce n’est leur ridicule. J’ai vu Gengis-kan, mis en ballet, tout couvert d’hermine, tout revêtu de beaux sentiments, car il cédait sa couronne à l’enfant du roi qu’il avait vaincu, et l’élevait en l’air sur un pied ; nouvelle façon d’établir un monarque sur le trône. J’ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes, avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d’Arcadie, dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable cheval au milieu du théâtre, et de s’élancer ainsi dans un gouffre de feu fait avec du satin jaune et du papier doré ; ce qui lui donnait beaucoup plus l’apparence d’un surtout de dessert que d’un abîme. Enfin j’ai vu tout l’abrégé de l’histoire romaine en ballet, depuis Romulus jusqu’à César.

— Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec douceur, mais vous n’avez parlé que de la musique et de la danse, et ce n’est pas là ce que dans aucun pays l’on considère comme le théâtre dramatique. — C’est bien pis, interrompit le comte d’Erfeuil, quand on représente des tragédies ou des drames qui ne sont pas nommés drame d’une fin joyeuse, on réunit plus d’horreurs en cinq actes que l’imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce genre, l’amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte ; au troisième il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre ; le quatrième est rempli par l’enterrement ; dans l’intervalle du quatrième au cinquième acte, l’acteur qui joue l’amant vient annoncer, le plus tranquillement du monde, au parterre les arlequinades que l’on donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se tuer d’un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur s’agite, on dit qu’il se démène comme un prédicateur ; car, en effet, il y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et c’est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le pathétique, car, comme il n’y a rien d’intéressant dans la pièce, ni dans la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules : encore si ce ridicule était gai, mais il n’est que monotone. Il n’y a pas plus en Italie de comédie que de tragédie ; et dans cette carrière encore c’est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui appartienne vraiment à l’Italie, ce sont les arlequinades ; un valet fripon, gourmand et poltron, un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux, voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu’il ne faut pas beaucoup d’efforts pour une telle invention, et que le Tartuffe et le Misanthrope supposent un peu plus de génie. »

Cette attaque du comte d’Erfeuil déplaisait assez aux Italiens qui l’écoutaient ; mais cependant ils en riaient ; et le comte d’Erfeuil en conversation aimait beaucoup mieux montrer de l’esprit que de la bonté. Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les Italiens qui se trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte d’Erfeuil ; mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de répondre, et se contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de Métastase, de Goldoni, d’Alfieri, de Monti. Corinne convint d’abord que les Italiens n’avaient point de théâtre ; mais elle voulut prouver que les circonstances, et non l’absence du talent en était la cause. La comédie qui tient à l’observation des mœurs ne peut exister que dans un pays où l’on vit habituellement au centre d’une société nombreuse et brillante ; il n’y a en Italie que des passions violentes ou des jouissances paresseuses ; et les passions violentes produisent des crimes ou des vices d’une couleur si forte, qu’elles font disparaître toutes les nuances des caractères. Mais la comédie idéale, pour ainsi dire celle qui tient à l’imagination et peut convenir à tous les temps comme à tous les pays, c’est en Italie qu’elle a été inventée. Les personnages d’Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc. se trouvent dans toutes les pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous les rapports, des masques et non pas des visages : c’est à dire que leur physionomie est celle de tel genre de personnes et non pas de tel individu. Sans doute les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rôles donnés d’avance comme les pièces d’un jeu d’échecs, n’ont pas le mérite de les avoir inventés ; mais cette première invention est due à l’Italie ; et ces personnages fantasques, qui d’un bout de l’Europe à l’autre amusent tous les enfants et les hommes que l’imagination rend enfants, doivent être considérés comme une création des Italiens qui leur donne des droits à l’art de la comédie.

L’observation du cœur humain est une source inépuisable pour la littérature, mais les nations qui sont plus propres à la poésie qu’à la réflexion se livrent plutôt à l’enivrement de la joie qu’à l’ironie philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie fondée sur la connaissance des hommes, la gaieté vraiment inoffensive est celle qui appartient seulement à l’imagination. Ce n’est pas que les Italiens n’étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont à faire, et ne découvrent plus finement que personne les pensées les plus secrètes ; mais c’est comme esprit de conduite qu’ils ont ce talent, et ils n’ont point l’habitude d’en faire un usage littéraire. Peut-être même n’aimeraient-ils pas à généraliser leurs découvertes, à publier leurs aperçus. Ils ont dans le caractère quelque chose de prudent et de dissimulé, qui leur conseille de ne pas mettre en dehors, par les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations particulières, et de ne pas révéler par les fictions de l’esprit ce qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.

Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître tous les secrets d’une politique criminelle ; et l’on peut voir par lui de quelle terrible connaissance du cœur humain les Italiens sont capables ! mais une telle profondeur n’est pas du ressort de la comédie, et les loisirs de la société, proprement dite, peuvent seuls apprendre à peindre les hommes sur la scène comique. Goldoni qui vivait à Venise, la ville d’Italie où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup plus de finesse d’observation qu’il ne s’en trouve communément dans les autres auteurs. Néanmoins ses comédies sont monotones, on y voit revenir les mêmes situations, parce qu’il y a peu de variété dans les caractères. Ses nombreuses pièces semblent faites sur le modèle des pièces de théâtre en général, et non d’après la vie. Le vrai caractère de la gaieté italienne ce n’est pas la moquerie, c’est l’imagination ; ce n’est pas la peinture des mœurs, mais les exagérations poétiques. C’est l’Arioste et non pas Molière qui peut amuser l’Italie.

Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d’originalité dans ses compositions, elles ressemblent bien moins à des comédies régulières. Il a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de représenter des contes de fées, de mêler les bouffonneries, les arlequinades, au merveilleux des poèmes ; de n’imiter en rien la nature, mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté comme aux chimères de la féerie, et d’entraîner de toutes les manières l’esprit au-delà des bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux dans son temps, et peut-être est-il l’auteur comique dont le genre convient le mieux à l’imagination italienne ; mais pour savoir avec certitude quelles pourraient être la comédie et la tragédie en Italie, il faudrait qu’il y eut quelque part un théâtre et des acteurs. La multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un théâtre, perd en les dispersant le peu de ressources qu’on pourrait rassembler. La division des états, si favorable en général à la liberté et au bonheur, est nuisible à l’Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de puissance pour résister aux préjugés qui la dévorent. L’autorité des gouvernements réprime souvent ailleurs l’élan individuel. En Italie cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l’ignorance des états séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait par l’émulation l’indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une vie à toute cette nation qui se contente d’un rêve.

Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement développées par Corinne. Elle entendait aussi très bien l’art rapide des entretiens légers qui n’insistent sur rien, et l’occupation de plaire qui fait valoir chacun à son tour, quoiqu’elle s’abandonnât souvent dans la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice célèbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son secours en faisant connaître ses propres opinions sur le même sujet, mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient à l’écouter et ne supportaient pas qu’on l’interrompît. M. Edgermond surtout ne pouvait se rassasier de voir et d’entendre Corinne, il osait à peine lui exprimer le sentiment d’admiration qu’elle lui inspirait, et prononçait tout bas quelques mots à sa louange, espérant qu’elle les comprendrait sans qu’il fût obligé de les lui dire. Il avait cependant un désir si vif de savoir ce qu’elle pensait sur la tragédie, qu’il se hasarda, malgré sa timidité, à lui adresser la parole à cet égard.

« Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à la littérature italienne, ce sont des tragédies ; il me semble qu’il y a moins loin des enfants aux hommes, que de vos tragédies aux nôtres : car les enfants, dans leur mobilité, ont des sentiments légers, mais vrais, tandis que le sérieux de vos tragédies a quelque chose d’affecté et de gigantesque qui détruit pour moi toute émotion. N’est-il pas vrai, lord Nelvil ? » continua M. Edgermond, en se retournant vers lui et l’appelant par ses regards à le soutenir, étonné qu’il était d’avoir osé parler devant tant de monde.

« Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, que l’on vante comme le poète de l’amour, donne à cette passion, dans tous les pays, dans toutes les situations, la même couleur. On doit applaudir à des ariettes admirables, tantôt par la grâce et l’harmonie, tantôt par les beautés lyriques du premier ordre qu’elles renferment, surtout quand on les détache du drame où elles sont placées ; mais il nous est impossible à nous qui possédons Shakespeare, le poète qui a le mieux approfondi l’histoire et les passions de l’homme, de supporter ces deux couples d’amoureux qui se partagent presque toutes les pièces de Métastase, et qui s’appellent tantôt Achille, tantôt Tircis, tantôt Brutus, tantôt Corilas, et chantent tous de la même manière des chagrins et des martyres d’amour qui remuent à peine l’âme à la superficie, et peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter le cœur humain. C’est avec un respect profond pour le caractère d’Alfieri, que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur but est si noble, les sentiments que l’auteur exprime sont si bien d’accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient critiquées à quelques égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les pièces d’Alfieri une telle profusion d’énergie et de magnanimité, ou bien une telle exagération de violence et de crime, qu’il est impossible d’y reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si méchants ni si généreux qu’il les peint. La plupart des scènes sont composées pour mettre en contraste le vice et la vertu ; mais ces oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en face dans les tragédies d’Alfieri, on serait presque tenté de les plaindre. La pièce d’Octavie est une de celles où ce défaut de vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans cesse Néron, comme s’il était le plus patient des hommes, et lui Sénèque le plus courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se laisser insulter et à se mettre en colère à chaque scène pour le plaisir des spectateurs, comme s’il ne dépendait pas de lui de tout finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à de très belles réponses de Sénèque, et l’on voudrait trouver dans une harangue ou dans un ouvrage les nobles pensées qu’il exprime ; mais est-ce ainsi qu’on peut donner l’idée de la tyrannie ? Ce n’est pas la peindre sous ses redoutables couleurs, c’est en faire seulement un but pour l’escrime de la parole. Mais si Shakespeare avait représenté Néron entouré d’hommes tremblants qui oseraient à peine répondre à la question la plus indifférente ; lui-même cachant son trouble, s’efforçant de paraître calme, et Sénèque près de lui travaillant à l’apologie du meurtre d’Agrippine, la terreur n’eût-elle pas été mille fois plus grande ? et pour une réflexion énoncée par l’auteur, mille ne seraient-elles pas nées dans l’âme des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et la vérité des tableaux ? »

Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l’eût interrompu ; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et dans la noble élégance de ses expressions, qu’elle eût voulu prolonger cette impression des heures entières. Ses regards fixés sur lui avaient peine à s’en détacher, lors même qu’il eut cessé de parler. Elle se tourna lentement vers le reste de la société, qui lui demandait avec impatience ce qu’elle pensait de la tragédie italienne, et revenant à lord Nelvil : « Mylord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout, ce n’est donc pas pour vous combattre que je réponds, mais pour présenter quelques exceptions à vos observations peut-être trop générales. Il est vrai que Métastase est plutôt un poète lyrique que dramatique, et qu’il peint l’amour comme l’un des beaux-arts qui embellissent la vie, et non comme le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l’amour, je hasarderai de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilité dans la peinture de toutes les autres passions que dans celle-là. À force de faire des vers amoureux, on s’est créé à cet égard parmi nous un langage convenu, et ce n’est pas ce qu’on a éprouvé, mais ce qu’on a lu qui sert d’inspiration aux poètes. L’amour tel qu’il existe en Italie ne ressemble nullement à l’amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais qu’un roman, Fiammetta de Boccace, dans lequel on puisse se faire une idée de cette passion décrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos poètes subtilisent et exagèrent le sentiment, tandis que le véritable caractère de la nature italienne c’est une impression rapide et profonde, qui s’exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées que par un ingénieux langage. En général notre littérature exprime peu notre caractère et nos mœurs. Nous sommes une nation beaucoup trop modeste, je dirais presque trop humble pour oser avoir des tragédies à nous, composées avec notre histoire, ou du moins caractérisées d’après nos propres sentiments[26].

» Alfieri, par un hasard singulier, était pour ainsi dire transplanté de l’antiquité dans les temps modernes ; il était né pour agir, et il n’a pu qu’écrire : son style et ses tragédies se ressentent de cette contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique : ce but était le plus noble de tous sans doute ; mais n’importe, rien ne dénature les ouvrages d’imagination comme d’en avoir un. Alfieri, impatienté de vivre au milieu d’une nation où l’on rencontrait des savants très érudits et quelques hommes très éclairés, mais dont les littérateurs et les lecteurs ne s’intéressaient pour la plupart à rien de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les nouvelles, dans les madrigaux ; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses tragédies le caractère le plus austère. Il en a retranché les confidents, les coups de théâtre, tout, hors l’intérêt du dialogue. Il semblait qu’il voulut ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur vivacité et de leur imagination naturelle, il a pourtant été fort admiré, parce qu’il est vraiment grand par son caractère et par son âme, et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela les regardait encore. Ils sont amateurs de l’énergie et de l’indépendance comme des beaux tableaux qu’ils possèdent dans leurs galeries. Mais il n’en est pas moins vrai qu’Alfieri n’a pas créé ce qu’on pourrait appeler un théâtre italien, c’est-à-dire des tragédies dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à l’Italie. Et même il n’a pas caractérisé les mœurs des pays et des siècles qu’il a peints. Sa Conjuration des Pazzi, Virginie, Philippe second, sont admirables par l’élévation et la force des idées, mais on y voit toujours l’empreinte d’Alfieri, et non celle des nations et des temps qu’il met en scène. Bien que l’esprit français et celui d’Alfieri n’aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci que tous les deux font porter leurs propres couleurs à tous les sujets qu’ils traitent. »

Le comte d’Erfeuil entendant parler de l’esprit français prit la parole. « Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scène les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakespeare ; les Français ont un goût trop pur pour cela. Notre théâtre est le modèle de la délicatesse et de l’élégance, c’est là ce qui le distingue ; et ce serait nous plonger dans la barbarie, que de vouloir introduire rien d’étranger parmi nous. — Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a sûrement de rares beautés dans vos auteurs tragiques ; il s’en développerait peut-être encore de nouvelles, si vous permettiez quelquefois que l’on vous montrât sur la scène autre chose que des Français. Mais nous qui sommes Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s’astreindre à des règles dont nous n’aurions pas l’honneur, et dont nous souffririons la contrainte. L’imagination, le caractère, les habitudes d’une nation doivent former son théâtre. Les Italiens aiment passionnément les beaux-arts, la musique, la peinture, et même la pantomime, enfin tout ce qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l’austérité d’un dialogue éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se contentassent ? C’est en vain qu’Alfieri avec tout son génie a voulu les y réduire, il a senti lui-même que son système était trop rigoureux[27].

» La Mérope de Maffei, le Saül d’Alfieri, l’Aristodème de Monti, et surtout le poème du Dante, bien que cet auteur n’ait point composé de tragédie, me semblent faits pour donner l’idée de ce que pourrait être l’art dramatique en Italie. Il y a dans la Mérope de Maffei une grande simplicité d’action, mais une poésie brillante, revêtue des images les plus heureuses ; et pourquoi s’interdirait-on cette poésie dans les ouvrages dramatiques ? La langue des vers est si magnifique en Italie, que l’on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonçant à ses beautés. Alfieri qui, quand il le voulait, excellait dans tous les genres, a fait dans son Saül un superbe usage de la poésie lyrique ; et l’on pourrait y introduire heureusement la musique elle-même, non pas pour mêler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux de Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique si délicieuse, que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l’esprit. Loin donc de vouloir les séparer, il faudrait chercher à les réunir, non en faisant chanter les héros, ce qui détruit toute dignité dramatique, mais en introduisant ou des chœurs, comme les anciens, ou des effets de musique, qui se lient à la situation par des combinaisons naturelles, comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le théâtre italien les plaisirs de l’imagination, il me semble qu’il faudrait au contraire les augmenter et les multiplier de toutes les manières. Le goût vif des Italiens pour la musique, et pour les ballets à grand spectacle, est un indice de la puissance de leur imagination et de la nécessité de l’intéresser toujours, même en traitant les objets sérieux, au lieu de les rendre encore plus sévères qu’ils ne le sont, comme l’a fait Alfieri.

» La nation croit de son devoir d’applaudir à ce qui est austère et grave, mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, et ils pourraient être satisfaits dans la tragédie, si on l’embellissait par le charme et la variété des différents genres de poésies, et de toutes les diversités théâtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir.

» L’Aristodème de Monti a quelque chose du terrible pathétique du Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste titre, une des plus admirées. Le Dante, ce grand maître en tant de genres, possédait le génie tragique qui aurait produit le plus d’effet en Italie, si, de quelque manière, on pouvait l’adapter à la scène : car ce poète sait peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l’âme, et son imagination fait sentir et voir la douleur. Si Le Dante avait écrit des tragédies, elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule comme les esprits distingués. La littérature dramatique doit être populaire ; elle est comme un événement public, toute la nation en doit juger.

— Lorsque Le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous est-il impossible maintenant d’avoir un théâtre tragique national. Pour que ce théâtre existe, il faut que de grandes circonstances développent dans la vie les sentiments qu’on exprime sur la scène. De tous les chefs-d’œuvre de la littérature, il n’en est point qui tienne autant qu’une tragédie à tout l’ensemble d’un peuple ; les spectateurs y contribuent presque autant que les auteurs. Le génie dramatique se compose de l’esprit public, de l’histoire, du gouvernement, des mœurs, enfin de tout ce qui s’introduit chaque jour dans la pensée, et forme l’être moral, comme l’air que l’on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des rapports, ont bien plus que vous cependant le génie dramatique ; leurs pièces sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes : mais aussi leurs succès en ce genre remontent-ils à l’époque de leur gloire historique. Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n’y a jamais existé, un théâtre tragique ? — Il est malheureusement possible que vous ayez raison, mylord, reprit Corinne ; néanmoins j’espère toujours beaucoup pour nous de l’essor naturel des esprits en Italie, de leur émulation individuelle alors même qu’aucune circonstance extérieure ne les favorise ; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, ce sont des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement une déclamation fausse ; mais il n’est pas de langue dans laquelle un grand acteur pût montrer autant de talents que dans la nôtre ; car la mélodie des sons ajoute un nouveau charme à la vérité de l’accent : c’est une musique continuelle qui se mêle à l’expression des sentiments sans lui rien ôter de sa force. — Si vous voulez, interrompit le prince Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le prouviez ; oui, donnez-nous l’inexprimable plaisir de vous voir jouer la tragédie ; il faut que vous accordiez aux étrangers que vous en croyez dignes la rare jouissance de connaître un talent que vous seule possédez en Italie, ou plutôt que vous seule dans le monde possédez, puisque toute votre âme y est empreinte. »

Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant lord Nelvil, et de se montrer ainsi, très à son avantage ; mais elle n’osait accepter sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les entendit ; et comme il était tout à la fois touché de la timidité qui l’avait empêchée la veille d’improviser, et ambitieux pour elle du suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis. Corinne alors n’hésita plus. « Eh bien, dit-elle en se retournant vers le prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le projet que j’avais formé depuis longtemps, de jouer la traduction que j’ai faite de Roméo et Juliette. — Roméo et Juliette de Shakespeare, s’écria M. Edgermond ? vous savez donc l’anglais ? — Oui, répondit Corinne. — Et vous aimez Shakespeare, dit encore M. Edgermond ? — Comme un ami, reprit-elle, puisqu’il connaît tous les secrets de la douleur. — Et vous le jouerez en italien, s’écria M. Edgermond, et je l’entendrai ! et vous aussi, mon cher Nelvil ! ah ! que vous êtes heureux. » Puis se repentant à l’instant de cette parole indiscrète, il rougit ; et la rougeur inspirée par la délicatesse et la bonté peut intéresser à tous les âges. « Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si nous assistons à un tel spectacle ! »

CHAPITRE III

Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée choisie pour la représentation dans un palais que possédait une parente du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange d’inquiétude et de plaisir à l’approche de ce nouveau succès ; il en jouissait par avance ; mais par avance aussi il était jaloux, non de tel homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu’il aimait ; il eût voulu connaître seul ce qu’elle avait d’esprit et de charmes ; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie. Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans mélange de la supériorité d’une femme ; s’il l’aime, son cœur s’en inquiète ; s’il ne l’aime pas, son amour-propre s’en offense. Oswald près de Corinne était plus enivré qu’heureux, et l’admiration qu’elle lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui apparaissait de nouveau chaque jour ; mais le ravissement et l’étonnement même qu’elle lui faisait éprouver semblait éloigner l’espoir d’une vie tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce et la plus facile à vivre ; on l’eût aimée pour ses qualités communes, indépendamment de ses qualités brillantes : mais encore une fois, elle réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre. Lord Nelvil, de quelque avantage qu’il fût doué, ne croyait pas l’égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur affection mutuelle. En vain Corinne, à force d’amour, se faisait son esclave, le maître souvent inquiet de cette reine dans les fers ne jouissait point en paix de son empire.

Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était préparé. Il faisait un soleil admirable, et d’une des fenêtres de cet escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un moment et lui dit : « Voyez ce beau temps, c’est pour vous, c’est pour éclairer vos succès. — Ah ! si cela était, reprit-elle, c’est vous qui me porteriez bonheur, c’est à vous que je devrais la protection du Ciel. — Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire suffiraient-ils à votre bonheur ? reprit Oswald ; il y a loin de cet air que nous respirons, de cette rêverie qu’inspire la campagne, à la salle bruyante qui va retentir de votre nom. — Oswald, lui dit Corinne, ces applaudissements, si je les obtiens, n’est-ce pas parce que vous les entendrez qu’ils auront le pouvoir de me toucher ? et si je montre quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me l’inspirera ? La poésie, l’amour, la religion, tout ce qui tient à l’enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature ; et en regardant le ciel azuré, en me livrant à l’impression qu’il me cause, je comprends mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo. — Oui, tu en es digne, céleste créature, s’écria lord Nelvil ; oui, c’est une faiblesse de l’âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de vivre seul avec toi dans l’univers. Va recueillir les hommages du monde, va ; mais que ce regard d’amour, qui est plus divin encore que ton génie, ne soit dirigé que sur moi. » Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître Corinne.

C’est un sujet italien que Roméo et Juliette ; la scène se passe à Vérone ; on y montre encore le tombeau de ces deux amants. Shakespeare a écrit cette pièce avec cette imagination du midi tout à la fois si passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur, et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l’on sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C’est la force de la nature, et non la frivolité du cœur qui, sous un climat énergique, hâte le développement des passions. Le sol n’est point léger, quoique la végétation soit prompte ; et Shakespeare, mieux qu’aucun écrivain étranger, a saisi le caractère national de l’Italie et cette fécondité d’esprit qui invente mille manières pour varier l’expression des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le cœur. Ce n’est pas, comme dans l’Ossian, une même teinte, un même son qui répond constamment à la corde la plus sensible du cœur ; mais les couleurs multipliées que Shakespeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent point à son style une froide affectation, c’est le rayon divisé, réfléchi, varié, qui produit ces couleurs, et l’on y sent toujours la lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une sève de vie, un éclat d’expression qui caractérise et le pays et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle.

La première fois que Juliette paraît, c’est à un bal où Roméo Montague s’est introduit, dans la maison des Capulets, les ennemis mortels de sa famille. Corinne était revêtue d’un habit de fête charmant, et cependant conforme au costume du temps. Ses cheveux étaient artistement mêlés avec des pierreries et des fleurs ; elle frappait d’abord comme une personne nouvelle, puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure divinisée qui ne conservait plus qu’une expression poétique. Des applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses premiers regards découvrirent à l’instant Oswald et s’arrêtèrent sur lui ; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans sa physionomie ; en la voyant le cœur battait de plaisir et de crainte : on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre ; était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment devait s’accomplir ?

Quand Roméo s’approcha d’elle pour lui adresser à demi-voix des vers si brillants dans l’anglais, si magnifiques dans la traduction italienne, sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d’être interprétés ainsi, s’unirent tous avec transport à Roméo ; et la passion subite qui le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler ; il lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu’on allait proclamer Corinne un ange parmi les femmes, l’interroger lui-même sur ce qu’il ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir ; je ne sais quel nuage éblouissant passa devant ses yeux, il craignit de ne plus voir, il craignit de s’évanouir, et se retira derrière une colonne pendant quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et prononça ce vers :

Too early seen unknown, and known too late !

Ah ! je l’ai vu trop tôt sans le connaître, et je l’ai connu trop tard ! avec un accent si profond, qu’Oswald tressaillit en l’entendant, parce qu’il lui sembla que Corinne l’appliquait à leur situation personnelle.

Il ne pouvait se lasser d’admirer la grâce de ses gestes, la dignité de ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait dire, et découvrait ces mystères du cœur qu’on n’a jamais exprimés, et qui pourtant disposent de la vie. L’accent, le regard, les moindres signes d’un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation continuelle du cœur humain ; et l’idéal des beaux-arts se mêle toujours à ces révélations de la nature. L’harmonie des vers, le charme des attitudes prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la réalité, la grâce et la dignité. Ainsi tous les sentiments du cœur et tous les mouvements de l’âme passent à travers l’imagination sans rien perdre de leur vérité.

Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour s’entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui restait plus que les fleurs, et bientôt après aussi les fleurs devaient disparaître ; le théâtre à demi éclairé, pour représenter la nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans l’éclat d’une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les seuls témoins dignes de l’entendre, et quand elle répétait Roméo, Roméo, bien qu’Oswald fût certain que c’était à lui qu’elle pensait, il se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon, et celui qui jouait Roméo étant un peu caché par l’obscurité, tous les regards de Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu’elle dit ces vers ravissants :

In truth, fair Montagne, I am too fond,

And therefore thou may’st think my haviour light :

But trust me, gentleman, I’ll prove more true,

Than those that have more cunning to be strange

……. therefore pardon me.

« Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu pourrais penser que ma conduite a été légère ; mais crois-moi, noble Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d’art pour cacher ce qu’elles éprouvent ; ainsi donc pardonne-moi ».

À ce mot : pardonne-moi ! pardonne-moi d’aimer pardonne-moi de te l’avoir laissé connaître ! il y avait dans le regard de Corinne une prière si tendre : tant de respect pour son amant, tant d’orgueil de son choix, lorsqu’elle disait : « Noble Roméo ! Beau Montague ! » qu’Oswald se sentit aussi fier qu’il était heureux. Il releva sa tête que l’attendrissement avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu’il régnait sur un cœur qui renfermait tous les trésors de la vie.

Corinne, en apercevant l’effet qu’elle produisait sur Oswald, s’anima toujours plus par cette émotion du cœur qui seule produit des miracles ; et quand à l’approche du jour Juliette croit entendre le chant de l’alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un charme surnaturel ; ils peignaient l’amour, et cependant on y sentait un mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers lui, une douleur toute céleste, telle que celle d’une âme exilée sur la terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah ! qu’elle était heureuse Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l’ami de son choix un noble rôle dans une belle tragédie ; que d’années, combien de vies seraient ternes auprès d’un tel jour !

Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir qu’elle goûtait n’eût pas été si complet. Elle aurait désiré d’écarter les vers des plus grands poètes pour parler elle-même selon son cœur ; peut-être même qu’un sentiment invincible de timidité eût enchaîné son talent, elle n’eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir, enfin la vérité portée jusqu’à ce point aurait détruit le prestige de l’art ; mais qu’il était doux de savoir là celui qu’elle aimait, quand elle éprouvait ce mouvement d’exaltation que la poésie seule peut donner ! quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le trouble ni le déchirement réel ! quand les affections qu’elle exprimait n’avaient à la fois rien de personnel ni d’abstrait, et qu’elle semblait dire à lord Nelvil : « Voyez, comme je suis capable d’aimer ! »

Il est impossible que dans sa propre situation on puisse être contente de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent, inspirent trop d’amertume ou trop de soumission : mais se montrer parfaite sans qu’il y ait de l’affectation ; unir le calme à la sensibilité, quand trop souvent elle l’ôte ; enfin exister pour un moment dans les plus doux rêves du cœur, telle était la jouissance pure de Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous les succès, de tous les applaudissements qu’elle obtenait, et son regard les mettait aux pieds d’Oswald, aux pieds de l’objet dont le suffrage valait à lui seul plus que la gloire. Ah ! du moins un moment, Corinne a senti le bonheur. Un moment elle connut, au prix de son repos, ces délices de l’âme, que jusqu’alors elle avait souhaitées vainement, et qu’elle devait regretter toujours.

Juliette au troisième acte devient secrètement l’épouse de Roméo. Dans le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle se décide à prendre le breuvage assoupissant qu’elle tient de la main d’un moine, et qui doit lui donner l’apparence de la mort. Tous les mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses regards tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la crainte et de l’amour ; les images terribles qui la poursuivaient, à l’idée de se voir transportée vivante dans les tombeaux de ses ancêtres, et cependant l’enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si jeune d’un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les jeux vers le ciel avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la protection divine, dont jamais un être humain n’a pu s’affranchir. Une autre fois lord Nelvil crut voir qu’elle étendait les bras vers lui comme pour l’appeler à son aide, et il se leva dans un transport insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de ceux qui l’environnaient ; mais son émotion devenait si forte qu’elle ne pouvait plus se cacher.

Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du tombeau avant son réveil et la presse contre son cœur ainsi évanouie. Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, et sa tête penchée sur Roméo avec une grâce et cependant une vérité de mort si touchante et si sombre, qu’Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir Corinne dans les bras d’un autre, il frémissait en contemplant l’image de celle qu’il aimait ainsi privée de vie ; enfin il éprouvait comme Roméo ce mélange cruel de désespoir et d’amour, de mort et de volupté, qui font de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin quand Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de s’immoler, et que ses premiers mots dans son cercueil sous ces voûtes funèbres ne sont point inspirés par l’effroi qu’elles devaient causer, lorsqu’elle s’écrie :

Where is my lord ? where is my Romeo ?

« Où est mon époux ? où est mon Romeo ? » lord Nelvil répondit à ces cris par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu’il fut entraîné par M. Edgermond hors de la salle.

La pièce finie, Corinne s’était trouvée mal d’émotion et de fatigue. Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses femmes, encore revêtue du costume de Juliette et comme elle presque évanouie entre leurs bras. Dans l’excès de son trouble, il ne savait pas distinguer si c’était la vérité ou la fiction, et se jetant aux pieds de Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo :

« Ô mes yeux, regardez-la pour la dernière fois ! ô mes bras, serrez-la pour la dernière fois contre mon cœur »,

Eyes, look your last ! arms, take your last embrace.

Corinne, encore égarée, s’écria : « Grand Dieu ! que dites-vous ? Voudriez-vous me quitter, le voudriez-vous ? — Non, non, interrompit Oswald, non, je jure » À l’instant la foule des amis et des admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir ; elle regardait Oswald, attendant avec anxiété ce qu’il allait dire, mais ils ne purent se parler de toute la soirée ; on ne les laissa pas seuls un instant.

Jamais tragédie n’avait produit un tel effet en Italie. Les Romains exaltaient avec transport la traduction et la pièce et l’actrice. Ils disaient que c’était là véritablement la tragédie qui convenait aux Italiens, peignait leurs mœurs, remuait leur âme en captivant leur imagination, et faisait valoir leur belle langue par un style tour à tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces éloges avec un air de douceur et de bienveillance ; mais son âme était restée suspendue à ce mot Je jure… qu’Oswald avait prononcé, et dont l’arrivée du monde avait interrompu la suite : ce mot pouvait en effet contenir le secret de sa destinée.

LIVRE HUITIÈME

LES STATUES ET LES TABLEAUX

CHAPITRE PREMIER.

Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l’œil de la nuit. Il n’avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait prendre, avant de le savoir, l’engagement solennel de lui consacrer sa vie. L’incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement écartée de son esprit ; et il se plaisait à composer dans sa tête la lettre qu’il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé ; il se souvint qu’il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu’il n’aimait Corinne, et l’objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé ; mais enfin c’était ce sentiment qui l’avait entraîné à des actions irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le cœur de son père. « Ah ! qui sait, s’écria-t-il, qui sait s’il ne craindrait pas également aujourd’hui que son fils oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle ?

» Ô toi ! dit-il en s’adressant au portrait de son père ; toi, le meilleur ami que j’aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix ; mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme, apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque contentement de ton fils. Et cependant n’oublie pas ce besoin de bonheur qui consume les mortels ; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme tu l’étais sur la terre. J’en deviendrai meilleur, si je suis heureux quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j’ai l’honneur de protéger, de sauver une telle femme. – La sauver ? reprit-il tout à coup ; et de quoi ? d’une vie qui lui plaît, d’une vie d’hommages, de succès, d’indépendance ! » Cette réflexion, qui venait de lui, l’effraya lui-même comme une inspiration de son père.

Dans les combats de sentiment, qui n’a pas souvent éprouvé, je ne sais quelle superstition secrète, qui nous fait prendre ce que nous pensons pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel ? Ah ! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de conscience !

Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle, s’arrêtant quelquefois pour regarder la lune d’Italie, si douce et si belle. L’aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien sur l’incertitude. Le jour vint pendant qu’il était dans cet état ; et quand le comte d’Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils s’inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l’avaient changé ! Le comte d’Erfeuil rompit le premier le silence qui s’était établi entre eux trois. « Il faut convenir, dit-il, que le spectacle d’hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de ses paroles ; mais je devinais tout par ses accents et par sa physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel talent ! Car, si elle était pauvre, libre comme elle l’est, elle pourrait monter sur le théâtre ; et ce serait la gloire de l’Italie qu’une actrice comme elle. »

Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait néanmoins de quelle manière la témoigner. Car le comte d’Erfeuil avait cela de particulier, que l’on ne pouvait pas légitimement se fâcher de ce qu’il disait, lors même qu’on en recevait une impression désagréable. Il n’y a que les âmes sensibles qui savent se ménager réciproquement : l’amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais la susceptibilité des autres.

M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d’Erfeuil. « Je suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d’Erfeuil, je m’en vais chez Corinne : elle sera bien aise d’entendre mes observations sur son jeu d’hier au soir. J’ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur des détails, mais les détails font beaucoup à l’ensemble ; et c’est vraiment une femme si étonnante, qu’il ne faut rien négliger pour lui faire atteindre la perfection. – Et puis, dit-il en se penchant vers l’oreille de lord Nelvil, je veux l’encourager à jouer plus souvent la tragédie : c’est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes charmantes pour qu’elles nous fassent faire une sottise ; mais un prince allemand, un grand d’Espagne, qui sait ? » À ces mots, Oswald se leva, hors de lui-même, et l’on ne peut savoir ce qu’il en serait arrivé, si le comte d’Erfeuil avait aperçu son mouvement ; mais il avait été si satisfait de sa dernière réflexion, qu’il s’en était allé là-dessus légèrement, et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu’il avait offensé lord Nelvil : s’il l’avait su, bien qu’il l’aimât autant qu’il pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte d’Erfeuil contribuait plus encore que son amour-propre à lui faire illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans tout ce qui tenait à l’honneur, il n’imaginait pas qu’il pût en manquer dans ce qui avait rapport à la sensibilité ; et se croyant, avec raison, aimable et brave, il s’applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien de plus profond dans la vie.

Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n’avait échappé à M. Edgermond, et quand le comte d’Erfeuil fut sorti, il lui dit : « Mon cher Oswald, je pars, je vais à Naples. — Eh pourquoi si tôt, répondit lord Nelvil ? — Parce qu’il ne fait pas bon ici pour moi, continua M. Edgermond. J’ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne devinsse fou de Corinne. — Et si vous le deveniez, interrompit Oswald, que vous en arriverait-il ? — Une telle femme n’est pas faite pour vivre dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond : croyez-moi, mon cher Oswald, il n’y a que les Anglaises pour l’Angleterre : il ne m’appartient pas de vous donner des conseils, et je n’ai pas besoin de vous assurer que je ne dirai pas un mot de ce que j’ai vu ; mais, tout aimable qu’est Corinne, je pense comme Thomas Walpole : que fait-on de cela à la maison ? Et la maison est tout chez nous, vous le savez, tout pour les femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de table ? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne trouverez nulle part. Les hommes en Italie n’ont rien à faire qu’à plaire aux femmes, ainsi plus elles sont aimables et mieux c’est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes soient dans l’ombre, et ce serait bien dommage d’y mettre Corinne ; je la voudrais sur le trône de l’Angleterre, mais non pas sous mon humble toit. Mylord, j’ai connu votre mère que votre respectable père a tant regrettée : c’était une personne tout à fait semblable à ma jeune cousine, et c’est comme cela que je voudrais une femme, si j’étais encore dans l’âge de choisir et d’être aimé. Adieu, mon cher ami, ne me sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne n’est plus que moi l’admirateur de Corinne, et peut-être qu’à votre âge je ne serais pas capable de renoncer à l’espérance de lui plaire. » En achevant ces mots il prit la main de lord Nelvil, la serra cordialement, et s’en alla sans qu’Oswald lui répondît un seul mot. Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence, et satisfait du serrement de main d’Oswald qui avait répondu au sien, il partit, impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait.

De tout ce qu’il avait dit, un seul mot avait frappé au cœur d’Oswald ; c’était le souvenir de sa mère et de l’attachement profond que son père avait eu pour elle. Il l’avait perdue, lorsqu’il n’avait encore que quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus, et le caractère timide et réservé de ses vertus. « Insensé que je suis, s’écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l’épouse que mon père me destinait : et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer l’image de ma mère qu’il a tant aimée ? Que veux-je donc de plus ? Et pourquoi me tromper moi-même, en faisant semblant d’ignorer ce qu’il penserait à présent, si je pouvais le consulter encore ? » Il était cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui s’était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments qu’il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, qu’elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri ; le vaisseau cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la fin de sa vie terminât ses chagrins. « Si je pouvais mourir, se disait-il, après avoir revu Corinne, après qu’elle m’aurait appelé son Roméo ! » Et des larmes s’échappèrent de ses yeux, c’était les premières, depuis la mort de son père, qu’une autre douleur lui arrachait.

Il écrivit à Corinne l’accident qui le retenait chez lui, et quelques mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce même jour avec des pressentiments bien trompeurs : elle jouissait de l’impression qu’elle avait produite sur Oswald, et se croyant aimée, elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d’ailleurs ce qu’elle désirait. Mille circonstances faisaient que l’idée d’épouser lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte, et comme c’était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le présent, mais s’occupant peu de l’avenir, ce jour qui devait lui coûter tant de peines s’était levé pour elle comme le jour le plus pur et le plus serein de sa vie.

En recevant le billet d’Oswald, un trouble cruel s’empara de son âme : elle le crut dans un grand danger, et partit à l’instant à pied, traversant le Corso à l’heure ou toute la ville s’y promène, et entrant dans la maison d’Oswald à la vue de presque toute la société de Rome. Elle ne s’était pas donné le temps de réfléchir, et sa course avait été si rapide, qu’en arrivant dans la chambre d’Oswald elle ne pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout ce qu’elle venait de hasarder pour le voir, et s’exagérant les conséquences de cette action qui, en Angleterre, aurait entièrement perdu de réputation une femme et à plus forte raison une femme non mariée, il se sentit saisi par la générosité, l’amour et la reconnaissance, et se levant, tout faible qu’il était, il serra Corinne contre son cœur, et s’écria : « Chère amie ! non je ne t’abandonnerai pas, quand ton sentiment pour moi te compromet ! quand je dois réparer… » Corinne comprit sa pensée, et l’interrompant aussitôt en se dégageant doucement de ses bras, elle lui dit, après s’être informée de son état qui s’était amélioré : « Vous vous trompez, mylord, je ne fais rien en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome n’eussent fait à ma place. Je vous ai su malade, vous êtes étranger ici, vous n’y connaissez que moi, c’est à moi de vous soigner. Les convenances établies sont très respectables, quand il ne faut leur sacrifier que soi, mais ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais et profonds que fait naître le danger ou la douleur d’un ami ? Quel serait donc le sort d’une femme, si ces mêmes convenances sociales, en permettant d’aimer, défendaient seulement le mouvement irrésistible qui fait voler au secours de ce qu’on aime ? Mais, je vous le répète, mylord, ne craignez point qu’en venant ici je me sois compromise. J’ai, par mon âge et mes talents, à Rome la liberté d’une femme mariée. Je ne cache point à mes amis que je suis venue chez vous ; je ne sais s’ils me blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront pas d’être dévouée à vous, quand je vous aime. »

En entendant ces paroles, si naturelles et si sincères, Oswald éprouva un mélange confus d’impressions diverses ; il était touché par la délicatesse de la réponse de Corinne, mais il était presque fâché que ce qu’il avait pensé d’abord ne fût pas vrai ; il aurait souhaité qu’elle eût commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette faute même, lui faisant un devoir de l’épouser, terminât ses incertitudes. Il pensait avec humeur à cette liberté des mœurs d’Italie, qui prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l’honneur lui commandât ce qu’il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent de nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme.

Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé ; et Corinne, à genoux auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, quoiqu’elle fût elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait souvent avec une impression de bonheur à travers ses souffrances. « Corinne, lui dit-il à voix basse, lisez-moi dans ce recueil, où sont écrites les pensées de mon père, ses réflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant l’effroi de Corinne, que je m’en croie menacé. Mais jamais je ne suis malade sans relire ces consolations, qu’il me semble encore entendre de sa bouche ; et puis je veux, chère amie, vous faire ainsi connaître quel homme était mon père, vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour. » Corinne prit ce recueil dont Oswald ne se séparait jamais, et, d’une voix tremblante, elle en lut quelques pages.

« Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte ; car elle ne sera pour vous qu’un changement d’habitation : et celle que vous quitterez est peut-être la moindre de toutes. Ô mondes innombrables qui remplissez à nos yeux l’infini de l’espace ! communautés inconnues des créatures de Dieu ; communautés de ses enfants, éparses dans le firmament et rangées sous ses voûtes ! que nos louanges se joignent aux vôtres : nous ignorons votre condition, nous ignorons votre première, votre seconde, votre dernière part aux générosités de l’Être suprême ; mais en parlant de la mort et de la vie, du temps passé, du temps à venir, nous atteignons, nous touchons aux intérêts de tous les êtres intelligents et sensibles, n’importe les lieux et les distances qui les séparent. Familles des peuples, familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous : Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au dieu de l’univers ; gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, transformer la stérilité en abondance, l’ombre en réalité, et la mort elle-même en éternelle vie.

» Ah ! sans doute, la fin du juste est la mort désirable ; mais peu d’entre nous, peu d’entre nos anciens, en ont été les témoins. Où est-il cet homme qui se présenterait sans crainte aux regards de l’Éternel ? Où est-il cet homme qui aimé Dieu sans distraction, qui l’a servi dès sa jeunesse, et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve dans ses souvenirs aucun sujet d’inquiétude ? Où est-il cet homme moral en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et aux récompenses de l’opinion ? Où est-il cet homme si rare parmi les hommes, cet être si digne de nous servir à tous de modèle ? Où est-il ? où est-il ? Ah ! s’il existe au milieu de nous, que nos respects l’environnent ; et demandez, vous ferez bien, demandez d’assister à sa mort, comme au plus beau des spectacles : armez-vous seulement de courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d’épouvante, dont il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, et la sérénité règne dans ses regards, et son front semble environné d’une auréole céleste ; il dit avec l’apôtre : Je sais à qui j’ai cru ; et cette confiance, lorsque ses forces s’éteignent, anime encore ses traits. Il contemple déjà sa nouvelle patrie ; mais, sans oublier celle qu’il va quitter, il est à son créateur et à son Dieu, sans rejeter loin de lui les sentiments qui ont charmé sa vie.

» C’est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, doit, entre les siens, le suivre la première : il la console, il essuie ses larmes, il lui donne rendez-vous dans ce séjour de félicité qu’il ne peut se peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu’ils ont parcourus ensemble ; non pour déchirer le cœur d’une sensible amie, mais pour accroître leur confiance mutuelle à la bonté céleste. Il rappelle encore à la compagne de sa fortune l’amour si tendre qu’il eut toujours pour elle ; non pour animer des regrets qu’il voudrait adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux vies ont tenu à la même tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-être une défense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, où la pitié d’un Dieu suprême est le dernier refuge de nos pensées. Hélas ! peut-on se former une juste image de toutes les émotions qui pénètrent une âme aimante au moment où une vaste solitude se présente à nos regards, au moment où les sentiments, les intérêts dont on a subsisté pendant le cours de ses belles années, vont s’évanouir pour jamais ? Ah ! vous qui devez survivre à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait donné pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont les regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de placer votre main sur un cœur défaillant, afin qu’une dernière palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n’existera plus. Et vous blâmerions-nous, amis fidèles, si vous aviez désiré que vos cendres se confondissent, que vos dépouilles mortelles fussent réunies dans le même asile ? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble ; ou si l’un des deux seulement a mérité cette faveur, si l’un des deux seulement doit être du nombre des élus, que l’autre en apprenne la nouvelle ; que l’autre aperçoive la lumière des anges au moment où le sort des heureux sera proclamé, afin qu’il ait encore un moment de joie avant de retomber dans la nuit éternelle.

» Ah ! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons de décrire les derniers jours de l’homme sensible, de l’homme qui voit la mort s’avancer à grands pas, qui la voit prête à le séparer de tous les objets de son affection.

» Il se ranime et reprend un moment de force, afin que ses dernières paroles servent d’instruction à ses enfants. Il leur dit : « Ne vous effrayez point d’assister à la fin prochaine de votre père, de votre ancien ami. C’est par une loi de la nature qu’il quitte avant vous cette terre où il est venu le premier. Il vous montrera du courage ; et pourtant il s’éloigne de vous avec douleur. Il eut souhaité sans doute de vous aider plus longtemps de son expérience, et de faire encore quelques pas avec vous à travers les périls dont votre jeunesse est environnée ; mais la vie n’a point de défense quand il faut descendre au tombeau. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu d’un monde d’où je vais disparaître. Puissiez-vous recueillir avec abondance les biens que la Providence y a semés ; mais n’oubliez jamais que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu’une autre plus durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être ; et quelque part sous les regards de mon Dieu, j’offrirai pour vous en sacrifice et mes vœux et mes larmes. Aimez la religion qui a tant de promesses ; aimez la religion, ce dernier traité d’alliance entre les pères et les enfants, entre la mort et la vie… Approchez-vous de moi !… que je vous aperçoive encore, que la bénédiction d’un serviteur de Dieu soit sur vous… » Il meurt…… Ô ! les anges du ciel, recevez son âme, et laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de ses pensées, le souvenir de ses espérances[28]. »

L’émotion d’Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture. Enfin ils furent forcés d’y renoncer. Corinne craignait pour Oswald l’abondance de ses pleurs. Elle était bouleversée de l’état où elle le voyait, et elle ne s’apercevait pas qu’elle-même était aussi troublée que lui. « Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie de mon cœur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore le dernier embrassement, dont je vois encore le noble regard ; peut-être est-ce toi qu’il a choisie pour me consoler peut-être… — Non, non, s’écria Corinne, non, il ne m’en a pas crue digne. — Que dites-vous, interrompit Oswald ? » Corinne eut peur d’avoir révélé ce qu’elle voulait cacher, et répéta ce qui venait de lui échapper, en disant seulement : Il ne m’en croirait pas digne ! » Ce mot changé dissipa l’inquiétude que le premier avait fait naître dans le cœur d’Oswald, et il continua sans crainte à s’entretenir de son père avec Corinne.

Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu ; mais ils défendirent absolument à lord Nelvil de parler jusqu’à ce que le vaisseau qui s’était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six jours entiers se passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l’empêcha de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence dès qu’il voulait parler. Elle trouvait l’art de varier les heures par la lecture, par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait tous les frais, en cherchant à s’animer elle-même, dans le sérieux comme dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute cette grâce, tout ce charme voilait l’inquiétude qu’elle éprouvait intérieurement, et qu’il fallait dérober à lord Nelvil ; mais elle n’en était pas distraite un seul instant. Elle s’apercevait presque avant Oswald lui-même de ce qu’il souffrait, et le courage qu’il mettait à le cacher ne trompait jamais Corinne ; elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer son attention le moins qu’il était possible sur les soins qu’elle lui rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur abandonnait aussi les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du secours ; mais elle s’efforçait bientôt de se remettre, et souriait, quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la main d’Oswald sur son cœur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa propre vie. Enfin ses soins réussirent, Oswald se guérit.

« Corinne, lui dit-il, lorsqu’elle lui permit de parler, pourquoi M. Edgermond, mon ami, n’a-t-il pas été témoin des jours que vous venez de passer auprès de moi ? il aurait vu que vous n’êtes pas moins bonne qu’admirable ; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous d’enchantements continuels, et que vous ne différez des autres femmes que pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes. Non, c’en est trop, il faut faire cesser le combat qui me déchire, ce combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu m’entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et tu prononceras sur notre sort. — Notre sort, répondit Corinne, si vous sentez comme moi, c’est de ne pas nous quitter. Mais m’en croirez-vous quand je vous dirai que jusqu’à présent du moins je n’ai pas osé souhaiter d’être votre épouse. Ce que j’éprouve est bien nouveau pour moi : mes idées sur la vie, mes projets pour l’avenir sont tout à fait bouleversés par ce sentiment qui me trouble et m’asservit chaque jour davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous unir. — Corinne, reprit Oswald, me mépriseriez-vous d’avoir hésité ? l’attribueriez-vous à des considérations misérables ? N’avez-vous pas deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis près de deux ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer mes incertitudes ?

— Je l’ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné d’un motif étranger aux affections du cœur, vous ne seriez pas celui que j’aime. Mais la vie, je le sais, n’appartient pas tout entière à l’amour. Les habitudes, les souvenirs, les circonstances créent autour de nous je ne sais quel enlacement que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du chêne. Mon cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque de notre existence plus que cette époque ne demande. Ce qui m’est nécessaire dans ce moment, c’est que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d’un départ qui pourrait être subit me poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays : aucun lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas ! seulement avec vous, tout deviendrait muet pour mon âme. Je ne me réveille qu’en tremblant ; je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s’il ne me trompe point par ses rayons resplendissants, si vous êtes encore là, vous, l’astre de ma vie. Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au-delà de cette sécurité délicieuse. — Vous savez, répondit Oswald, que jamais un Anglais n’a renoncé à sa patrie, que la guerre peut me rappeler, que… — Ah ! dieu, s’écria Corinne, voudriez-vous me préparer ?… » et tous ses membres tremblaient comme à l’approche du plus effroyable danger. « Eh bien, s’il est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave… » Mais tout à coup reprenant ses esprits, elle dit… Oswald, vous ne partirez jamais sans m’en prévenir, jamais, n’est-ce pas ? Écoutez : dans aucun pays, un criminel n’est conduit au supplice, sans que quelques heures lui soient données pour recueillir ses pensées. Ce ne sera pas par une lettre, ce sera vous-même qui viendrez me le dire, vous m’avertirez, vous m’entendrez avant de vous éloigner de moi. — Et le pourrai-je alors… — Quoi ! vous hésitez à m’accorder ce que je demande, s’écria Corinne. — Non, répondit Oswald, je n’hésite pas, tu le veux. Eh bien, je le jure, si ce départ est nécessaire, je vous en préviendrai, et ce moment décidera de notre vie. — Oui, dit Corinne, il en décidera. » Et elle sortit.

CHAPITRE II

Pendant les jours qui suivirent la maladie d’Oswald, Corinne évita soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu’il était possible ; mais elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu’elle avait remarqué dans leurs entretiens ne l’avait que trop convaincue de l’impression qu’il recevrait en apprenant, et ce qu’elle était, et ce qu’elle avait sacrifié ; et rien ne lui faisait plus de peur que cette impression qui pouvait le détacher d’elle.

Revenant donc à l’aimable adresse dont elle avait coutume de se servir pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les merveilles des beaux-arts qu’il n’avait point encore vus, et retarder ainsi l’instant où le sort devait s’éclaircir et se décider. Une telle situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l’amour ; mais il donne des heures si douces ; il répand un tel charme sur chaque minute, que, bien qu’il ait besoin d’un avenir indéfini, il s’enivre du présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant ce jour est rempli par une multitude d’émotions et d’idées ! Ah ! sans doute, c’est par l’amour que l’éternité peut être comprise ; il confond toutes les notions du temps ; il efface les idées de commencement et de fin ; on croit avoir toujours aimé l’objet qu’on aime, tant il est difficile de concevoir qu’on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation est affreuse, moins elle paraît vraisemblable ; elle devient, comme la mort, une crainte dont on parle plus qu’on n’y croit, un avenir qui semble impossible, alors même qu’on le sait inévitable.

Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d’Oswald, avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d’aller voir ensemble ce que la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. « Il est honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos statues, ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées et des galeries. — Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j’y consens. Mais en vérité, Corinne, vous n’avez pas besoin de ces ressources étrangères pour me fixer auprès de vous ; c’est, au contraire, un sacrifice que je vous fais, quand je détourne mes regards de vous pour quelque objet que ce puisse être. »

Ils allèrent d’abord au musée du Vatican, ce palais des statues où l’on voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments de l’âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer à lord Nelvil ces salles silencieuses où sont rassemblées les images des Dieux et des héros, où la plus parfaite beauté, dans un repos éternel, semble jouir d’elle-même. En contemplant ces traits et ces formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la divinité sur l’homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire don. L’âme s’élève par cette contemplation à des espérances pleines d’enthousiasme et de vertu ; car la beauté est une dans l’univers, et, sous quelque forme qu’elle se présente, elle excite toujours une émotion religieuse dans le cœur de l’homme. Quelle poésie que ces visages où la plus sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées sont revêtues d’une image si digne d’elles !

Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu’une statue dans sa vie, elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour : s’il aimait, s’il était aimé, s’il recevait par la nature ou par les beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur dans nos temps modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est ce qu’il y a de plus noble dans l’homme ; et, de nos jours, qui n’aurait pas souffert, n’aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans l’antiquité quelque chose de plus noble que la douleur, c’était le calme héroïque, c’était le sentiment de sa force qui pouvait se développer au milieu d’institutions franches et libres. Les plus belles statues des Grecs n’ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé sont les seules qui peignent des douleurs violentes ; mais c’est la vengeance du ciel qu’elles rappellent toutes les deux, et non les passions nées dans le cœur humain. L’être moral avait une organisation si saine chez les anciens, l’air circulait si librement dans leur large poitrine, et l’ordre politique était si bien en harmonie avec les facultés, qu’il n’existait presque jamais, comme de notre temps, des âmes mal à l’aise : cet état fait découvrir beaucoup d’idées fines, mais ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les simples affections, les éléments primitifs des sentiments qui peuvent seuls s’exprimer par le marbre éternel.

À peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie. Une tête d’Apollon au palais Justiniani, une autre d’Alexandre mourant, sont les seules où les dispositions de l’âme rêveuse et souffrante soient indiquées ; mais elles appartiennent l’une et l’autre, selon toute apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors, il n’y avait plus cette fierté, ni cette tranquillité d’âme qui ont produit chez les anciens les chefs-d’œuvre de la sculpture et de la poésie composée dans le même esprit.

La pensée qui n’a plus d’aliments au dehors se replie sur elle-même, analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs ; mais elle n’a plus cette force de création qui suppose et le bonheur, et la plénitude de forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages même chez les anciens ne rappellent que des idées guerrières ou riantes : dans la multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le souvenir de l’activité de la vie était le plus bel hommage que l’on crût devoir rendre aux morts. Rien n’affaiblissait, rien ne diminuait les forces. L’encouragement, l’émulation étaient le principe des beaux-arts comme de la politique ; il y avait place pour toutes les vertus, comme pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer, et le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point aspirer à ses couronnes.

La religion grecque n’était point, comme le christianisme, la consolation du malheur, la richesse de la misère, l’avenir des mourants ; elle voulait la gloire, le triomphe ; elle faisait pour ainsi dire l’apothéose de l’homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre des passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques traits des animaux ; et, pour donner à la beauté son plus sublime caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des femmes, dans la Minerve guerrière et dans l’Apollon Musagète, les charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force ; mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux ne serait parfaite.

Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et montrent l’art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable. Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées représenter une action, le mouvement qui s’arrête produit une sorte d’étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou seulement dans l’attitude d’un repos complet, offrent une image de l’éternelle tranquillité, qui s’accorde merveilleusement avec l’effet général du midi sur l’homme. Il semble que là les beaux-arts sont les paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même qui agite l’âme dans le nord n’est, sous un beau ciel, qu’une harmonie de plus.

Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images sculptées des animaux et des reptiles ; et la statue de Tibère se trouve par hasard au milieu de cette cour. C’est sans projet qu’une telle réunion s’est faite. Ces marbres se sont d’eux-mêmes rangés autour de leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux momies qu’aux hommes, et qui par ses institutions silencieuses, roides et serviles, semble avoir, autant qu’il le pouvait, assimilé la vie à la mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l’art d’imiter les animaux que les hommes, c’est l’empire de l’âme qui semble leur être inaccessible. Viennent ensuite les portiques du Musée, où l’on voit à chaque pas un nouveau chef-d’œuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute espèce entourent l’Apollon, le Laocoon, les Muses. C’est là qu’on apprend à sentir Homère et Sophocle : c’est là que se révèle à l’âme une connaissance de l’antiquité, qui ne peut jamais s’acquérir ailleurs. C’est en vain que l’on se fie à la lecture de l’histoire pour comprendre l’esprit des peuples ; ce que l’on voit excite en nous bien plus d’idées que ce qu’on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte, qui donne à l’étude du passé l’intérêt et la vie qu’on trouve dans l’observation des hommes et des faits contemporains.

Au milieu des magnifiques portiques, asile de tant de merveilles, il y a des fontaines qui coulent sans cesse et vous avertissent doucement des heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes de ces chefs-d’œuvre existaient encore. Mais l’impression la plus mélancolique que l’on éprouve au Musée du Vatican, c’est en contemplant les débris de statues que l’on y voit rassemblés ; le torse d’Hercule, des têtes séparées du tronc, un pied de Jupiter, qui suppose une statue plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie ; et ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes.

Après être sorti du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les colosses de Monte-Cavallo ; ces deux statues représentent, dit-on, Castor et Pollux. Chacun des deux héros dompte d’une seule main un cheval fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l’homme avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux gens du peuple. Ce n’est point la force animale de la nature humaine, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces chefs-d’œuvre. Il semble qu’il y avait une union plus intime entre les qualités physiques et morales chez les anciens qui vivaient sans cesse au milieu de la guerre, et d’une guerre presque d’homme à homme. La force du corps et la générosité de l’âme, la dignité des traits et la fierté du caractère, la hauteur de la stature et l’autorité du commandement étaient des idées inséparables, avant qu’une religion tout intellectuelle eût placé la puissance de l’homme dans son âme. La figure humaine, qui était aussi la figure des Dieux, paraissait symbolique ; et le colosse nerveux de l’Hercule, et toutes les figures de ce genre de l’antiquité, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune, mais la volonté toute puissante, la volonté divine, qui se montre sous l’emblème d’une force physique surnaturelle.

Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l’atelier de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut aux flambeaux qu’ils se le firent montrer ; et les statues gagnent beaucoup à cette manière d’être vues. Les anciens en jugeaient ainsi, puisqu’ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne pouvait pas pénétrer. À la lueur des flambeaux, l’ombre plus prononcée amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des figures pâles qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie. Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau : elle représentait le Génie de la douleur, appuyé sur un lion, emblème de la force. Corinne, en contemplant ce Génie, crut y trouver quelque ressemblance avec Oswald, et l’artiste lui-même en fut aussi frappé. Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer l’attention en ce genre ; mais il dit à voix basse à son amie : « Corinne, j’étais condamné à cette éternelle douleur quand je vous ai rencontrée ; mais vous avez changé ma vie ; et quelquefois l’espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes remplit ce cœur qui ne devait plus éprouver que des regrets. »

CHAPITRE III

Les chefs-d’œuvre de la peinture étaient alors réunis à Rome, et sa richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde. Un seul point de discussion pouvait exister sur l’effet que produisaient ces chefs-d’œuvre. La nature des sujets que les grands artistes d’Italie ont choisis se prête-t-elle à toute la variété, à toute l’originalité de passions et de caractères que la peinture peut exprimer ? Oswald et Corinne différaient d’opinion à cet égard ; mais cette différence, comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture c’étaient les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était l’art du paganisme, comme la peinture était celui du christianisme, et que l’on retrouvait dans ces arts, comme dans la poésie, les qualités qui distinguent la littérature ancienne et moderne. Les tableaux de Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de l’Évangile, supposent autant de profondeur et de sensibilité qu’on en peut trouver dans Shakespeare et Racine. La sculpture ne saurait présenter aux regards qu’une existence énergique et simple, tandis que la peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation, et fait parler l’âme immortelle à travers de passagères couleurs. Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirés des poèmes, étaient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de tels tableaux, que l’on eût conservé l’usage des peintres du vieux temps, d’écrire les paroles que doivent dire les personnages sur un ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à l’instant entendus par tout le monde, et l’attention n’est point détournée de l’art pour deviner ce qu’il représente.

Corinne pensait que l’expression des peintres modernes, en général, était souvent théâtrale, qu’elle avait l’empreinte de leur siècle, où l’on ne connaissait plus, comme André Mantegne, Pérugin et Léonard de Vinci, cette unité d’existence, ce naturel dans la manière d’être, qui tient encore du repos antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de sentiments qui caractérise le christianisme. Elle admirait la composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa première manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet principal, sans que l’artiste ait songé à les grouper en attitude, à travailler l’effet qu’elles peuvent produire. Corinne disait que cette bonne foi dans les arts d’imagination, comme dans tout le reste, est le caractère du génie, et que le calcul du succès est presque toujours destructeur de l’enthousiasme. Elle prétendait qu’il y avait de la rhétorique en peinture comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne savaient pas caractériser cherchaient les ornements accessoires, réunissaient tout le prestige d’un sujet brillant aux costumes riches, aux attitudes remarquables ; tandis qu’une simple vierge tenant son enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la messe de Bolsène, un homme appuyé sur son bâton dans l’école d’Athènes, Sainte Cécile levant les yeux au ciel, produisaient, par l’expression seule du regard et de la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beautés naturelles se découvrent chaque jour davantage ; mais au contraire, dans les tableaux d’effet, le premier coup-d’œil est toujours le plus frappant[29].

Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les fortifiait encore ; c’est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains, la disposition de leur âme en tout genre, ne pouvant être la nôtre, il nous est impossible de créer dans leur sens, d’inventer pour ainsi dire sur leur terrain. L’on peut les imiter à force d’étude : mais comment le génie trouverait-il tout son essor dans un travail ou la mémoire et l’érudition sont si nécessaires ? Il n’en est pas de même des sujets qui appartiennent à notre propre histoire ou à notre propre religion. Les peintres peuvent en avoir eux-mêmes l’inspiration personnelle ; ils sentent ce qu’ils peignent, ils peignent ce qu’ils ont vu. La vie leur sert pour imaginer la vie ; mais en se transportant dans l’antiquité, il faut qu’ils inventent d’après les livres et les statues. Enfin Corinne trouvait que les tableaux pieux faisaient à l’âme un bien que rien ne pouvait remplacer, et qu’ils supposaient dans l’artiste un saint enthousiasme qui se confond avec le génie, le renouvelle, le ranime, et peut seul le soutenir contre les dégoûts de la vie et les injustices des hommes.

Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression différente. D’abord il était presque scandalisé de voir représenter en peinture comme l’a fait Michel-Ange, la figure de la divinité même revêtue de traits mortels. Il croyait que la pensée n’osait lui donner des formes, et qu’on trouvait à peine au fond de son âme une idée assez intellectuelle, assez éthérée pour l’élever jusqu’à l’Être suprême ; et quant aux sujets tirés de l’écriture sainte, il lui semblait que l’expression et les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup à désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse est le sentiment le plus intime que l’homme puisse éprouver ; et, sous ce rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystères de la physionomie et du regard ; mais la religion réprimant tous les mouvements du cœur qui ne naissent pas immédiatement d’elle, les figures des saints et des martyrs ne peuvent être très variées. Le sentiment de l’humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l’énergie des passions terrestres et donne nécessairement de la monotonie à la plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son terrible talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presqu’altéré l’esprit, en donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en fait des Jupiter plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme Le Dante, des images du paganisme, et mêle la mythologie au christianisme. Une des circonstances les plus admirables de l’établissement du christianisme, c’est l’état vulgaire des apôtres qui l’ont prêché, l’asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire pendant longtemps des promesses qui annonçaient le Christ. Ce contraste entre la petitesse des moyens et la grandeur du résultat est très beau moralement ; mais en peinture, où les moyens seuls peuvent paraître, les sujets chrétiens doivent être moins éclatants que ceux tirés des temps héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d’une expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des sons. Il est vrai que l’heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si l’on peut s’exprimer ainsi, un effet musical dans la peinture ; mais, comme elle représente la vie, on lui demande l’expression des passions dans toute leur énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir parmi les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu’il ne faille point d’étude pour les comprendre ; car l’effet produit par les tableaux doit être immédiat et rapide comme tous les plaisirs causés par les beaux-arts ; mais quand les faits historiques sont aussi populaires que les sujets religieux, ils ont sur eux l’avantage de la variété des situations et des sentiments qu’ils retracent.

Lord Nelvil pensait aussi qu’on devait de préférence représenter en tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques les plus touchantes, afin que tous les plaisirs de l’imagination et de l’âme fussent réunis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque séduisante qu’elle fut. Elle était convaincue que l’empiétement d’un art sur l’autre leur nuisait mutuellement. La sculpture perd les avantages qui lui sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture ; la peinture, quand elle veut atteindre à l’expression dramatique. Les arts sont bornés dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs effets. Le génie ne cherche point à combattre ce qui est dans l’essence des choses ; sa supériorité consiste, au contraire, à la deviner. « Vous, mon cher Oswald, dit Corinne, vous n’aimez pas les arts en eux-mêmes, mais seulement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l’esprit. Vous n’êtes ému que par ce qui vous retrace les peines du cœur. La musique et la poésie conviennent à cette disposition ; tandis que les arts qui parlent aux yeux, bien que leur signification soit idéale, ne plaisent et n’intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les goûter, la gaieté qu’inspire la société, mais la sérénité que fait naître un beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui représentent les objets extérieurs, l’harmonie universelle de la nature ; et quand notre âme est troublée, nous n’avons plus en nous-mêmes cette harmonie, le malheur l’a détruite. — Je ne sais, répondit Oswald, si je ne cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances de l’âme ; mais je sais bien au moins que je ne puis supporter d’y trouver la représentation des douleurs physiques. Ma plus forte objection, continua-t-il, contre les sujets chrétiens en peinture, c’est le sentiment pénible que fait éprouver l’image du sang, des blessures, des supplices, bien que le plus noble enthousiasme ait animé les victimes. Philoctète est peut-être le seul sujet tragique dans lequel les maux physiques puissent être admis. Mais de combien de circonstances poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés ! Ce sont les flèches d’Hercule qui les ont causés. Le fils d’Esculape doit les guérir. Enfin, cette blessure se confond presque, avec le ressentiment moral qu’elle fait naître dans celui qui en est atteint ; et ne peut exciter aucune impression de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau de la Transfiguration par Raphaël, est une image désagréable et qui n’a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut qu’ils nous découvrent le charme de la douleur, comme la mélancolie de la prospérité ; c’est l’idéal de la destinée humaine qu’ils doivent représenter dans chaque circonstance particulière. Rien ne tourmente davantage l’imagination, que des plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible que dans de semblables tableaux l’on ne cherche et l’on ne craigne pas en même temps de trouver l’exactitude de l’imitation. L’art qui ne consisterait que dans cette imitation, quel plaisir nous donnerait-il ? Il est plus horrible ou moins beau que la nature même, dès l’instant qu’il aspire seulement à lui ressembler.

— Vous avez raison, Mylord, dit Corinne, de désirer qu’on écarte des sujets chrétiens les images pénibles ; elles n’y sont pas nécessaires. Mais avouez cependant que le génie, et le génie de l’âme sait triompher de tout. Voyez cette communion de Saint Jérôme par Le Dominiquin. Le corps du vénérable mourant est livide et décharné : c’est la mort qui se soulève. Mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes les misères du monde ne sont là que pour disparaître devant le pur éclat d’un sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que je ne sois pas de votre avis en tout, je veux vous montrer que, même en différant, nous avons toujours quelque analogie. J’ai essayé ce que vous désirez, dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m’ont composée, et dont j’ai moi-même esquissé quelques dessins. Vous y verrez les défauts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez. Cette galerie est dans ma maison de campagne à Tivoli. Le temps est assez beau pour la voir, voulez-vous que nous y allions demain ? » Et comme elle attendait qu’Oswald y consentît, il lui dit : « Mon amie, pouvez-vous douter de ma réponse ? Ai-je un autre bonheur dans ce monde, une autre idée que vous ? Et ma vie que j’ai trop affranchie peut-être de toute occupation, comme de tout intérêt, n’est-elle pas uniquement remplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir ? »

CHAPITRE IV

Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-même les quatre chevaux qui les traînaient ; et se plaisait dans la rapidité de leur course ; rapidité qui semble accroître la vivacité du sentiment de l’existence ; et cette impression est douce à côté de ce qu’on aime. Il dirigeait la voiture avec une attention extrême, dans la crainte que le moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins protecteurs qui sont le plus doux lien de l’homme avec la femme. Corinne n’était point, comme la plupart des femmes, facilement effrayée par les dangers possibles d’une route ; mais il lui était si doux de remarquer la sollicitude d’Oswald, qu’elle souhaitait presque d’avoir peur, afin d’être rassurée par lui.

Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant à lord Nelvil sur le cœur de son amie, c’était les contrastes inattendus qui prêtaient à toute sa manière d’être un charme particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grâce de sa figure ; mais il devait intéresser surtout une personne qui, réunissant en elle par un accord singulier la constance à la mobilité, se plaisait dans les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il n’était occupé que de Corinne ; et cette occupation même prenait sans cesse des caractères différents : tantôt la réserve y dominait, tantôt l’abandon, tantôt une douceur parfaite, tantôt une amertume sombre, qui prouvait la profondeur des sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et faisait naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement agité, cherchait à se contenir au dehors ; et celle qui l’aimait, occupée à le deviner, trouvait dans ce mystère un intérêt continuel. On eût dit que les défauts mêmes d’Oswald étaient faits pour relever ses agréments. Un homme, quelque distingué qu’il eût été, mais dont le caractère n’eût point offert de contradiction ni de combats, n’aurait pas ainsi captivé l’imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d’Oswald qui l’asservissait à lui ; il régnait sur son âme par une bonne et par une mauvaise puissance, par ses qualités et par l’inquiétude que ces qualités mal combinées pouvaient inspirer ; enfin, il n’y avait pas de sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil ; et peut-être faut-il expliquer, par ce tort même, l’exaltation de la passion de Corinne ; peut-être ne pouvait-elle aimer à ce point que celui qu’elle craignait de perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l’homme vraiment extraordinaire, dont l’âme constamment ébranlée semblait, comme le ciel même, tantôt serein, tantôt couvert de nuages ; Oswald, toujours vrai, toujours profond et passionné, était néanmoins souvent prêt à renoncer à l’objet de sa tendresse, parce qu’une longue habitude de la peine lui faisait croire qu’il ne pouvait y avoir que du remords et de la souffrance dans les affections trop vives du cœur.

Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent devant les ruines du palais d’Adrien, et du jardin immense qui l’entourait. Il avait réuni dans ce jardin les productions les plus rares, les chefs-d’œuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On y voit encore aujourd’hui quelques pierres éparses qui s’appellent l’Égypte, l’Inde et l’Asie. Plus loin, était la retraite où Zénobie, reine de Palmyre, a terminé ses jours. Elle n’a pas soutenu dans l’adversité la grandeur de sa destinée ; elle n’a su, ni, comme un homme, mourir pour la gloire, ni, comme une femme, mourir plutôt que de trahir son ami.

Enfin ils découvrirent Tivoli qui fut la demeure de tant d’hommes célèbres, de Brutus, d’Auguste, de Mécène, de Catulle, mais surtout la demeure d’Horace ; car ce sont ses vers qui ont illustré ce séjour. La maison de Corinne était bâtie au-dessus de la cascade bruyante du Téverone ; au haut de la montagne, en face de son jardin, était le temple de la Sibylle. C’est une belle idée qu’avaient les anciens de placer les temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la campagne, comme les idées religieuses sur toute autre pensée. Ils inspiraient plus d’enthousiasme pour la nature, en annonçant la divinité dont elle émane, et l’éternelle reconnaissance des générations successives envers elle. Le paysage, de quelque point de vue qu’on le considérât, faisait tableau avec le temple qui était là comme le centre ou l’ornement de tout. Les ruines répandent un singulier charme sur la campagne d’Italie. Elles ne rappellent pas, comme les édifices modernes, le travail et la présence de l’homme, elles se confondent avec les arbres, avec la nature ; elles semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a fait ce qu’elles sont. Les plus belles contrées du monde, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l’empreinte d’aucun événement remarquable, sont dépourvues d’intérêt, en comparaison des pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir à l’habitation de Corinne en Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire d’une femme animée par une inspiration divine ! La maison de Corinne était ravissante ; elle était ornée avec l’élégance du goût moderne, et cependant le charme d’une imagination qui se plaît dans les beautés antiques s’y faisait sentir. L’on y remarquait une rare intelligence de bonheur dans le sens le plus élevé de ce mot, c’est-à-dire, en le faisant consister dans tout ce qui ennoblit l’âme, excite la pensée et vivifie le talent.

En se promenant avec Corinne, Oswald s’aperçut que le souffle du vent avait un son harmonieux, et répandait dans l’air des accords qui semblaient venir du balancement des fleurs, de l’agitation des arbres, et prêter une voix à la nature. Corinne lui dit que c’étaient des harpes éoliennes que le vent faisait résonner et qu’elle avait placées dans quelques grottes du jardin, pour remplir l’atmosphère de sons aussi-bien que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald était inspiré par le sentiment le plus pur. « Écoutez, dit-il à Corinne, jusqu’à ce jour j’éprouvais du remords, en étant heureux près de vous ; mais à présent, je me dis que c’est mon père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne souffre plus sur cette terre. C’est lui que j’avais offensé, et c’est lui cependant dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce. Corinne ! s’écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné ; je le sens à ce calme innocent et doux qui règne dans mon âme. Tu peux, sans crainte, t’unir à mon sort, il n’aura plus rien de fatal. — Eh bien ! dit Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du cœur qui nous est accordée. Ne touchons pas à la destinée ; elle fait si peur quand on veut s’en mêler, quand on tâche d’obtenir plus qu’elle ne donne ! Ah ! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux ! »

Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait qu’elle devait comprendre qu’il était prêt à lui tout dire, à lui tout promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire ; et cette manière de l’éviter encore l’offensa en l’affligeant ; il n’aperçut pas qu’un sentiment de délicatesse empêchait Corinne de profiter de l’émotion d’Oswald pour le lier par un serment. Peut-être, d’ailleurs, est-il dans la nature d’un amour profond et vrai de redouter un moment solennel, quelque désiré qu’il soit, et de ne changer qu’en tremblant l’espérance contre le bonheur même. Oswald, loin d’en juger ainsi, se persuada que Corinne, tout en l’aimant, désirait de conserver son indépendance, et qu’elle éloignait attentivement tout ce qui pouvait amener une union indissoluble. Cette pensée lui fit éprouver une irritation douloureuse ; et prenant aussitôt un air froid et contenu, il suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot. Elle devina bien vite l’impression qu’elle avait produite sur lui. Mais connaissant sa fierté, elle n’osa pas lui dire ce qu’elle avait remarqué ; toutefois en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur des idées générales, elle avait une espérance vague de l’adoucir, qui donnait à sa voix un charme plus touchant, alors même qu’elle ne prononçait que des paroles indifférentes.

Sa galerie était composée de tableaux d’histoire, de tableaux sur des sujets poétiques et religieux, et de paysages. Il n’y en avait point qui fussent composés d’un très grand nombre de figures. Ce genre présente sans doute de grandes difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les beautés qu’on y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L’unité d’intérêt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est nécessairement morcelée. Le premier des tableaux historiques représentait Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome. Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu’il a lui-même condamnés à mort, et de l’autre côté du tableau la mère et les sœurs s’abandonnent au désespoir ; les femmes sont heureusement dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du cœur. La statue de Rome, placée près de Brutus est une belle idée : c’est elle qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une explication, que c’est Brutus l’ancien qui vient d’envoyer ses fils au supplice ? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement plus qu’il ne l’est dans ce tableau. L’on aperçoit dans l’éloignement Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande comme patrie, puisqu’elle inspire un tel sacrifice. « Sans doute, dit Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme s’est attachée à ce tableau, mais vous auriez pu le voir, sans en deviner le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les tableaux historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d’une énigme aux jouissances des beaux-arts qui doivent être si faciles et si claires ?

» J’ai choisi ce sujet, parce qu’il rappelle la plus terrible action que l’amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c’est Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand homme : la figure de Marius est imposante ; le costume du Cimbre, l’expression de sa physionomie est très pittoresque. C’est la deuxième époque de Rome, lorsque les lois n’existaient plus, mais quand le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient ensuite celle où les talents et la gloire n’attiraient que le malheur et l’insulte. Le troisième tableau que voici représente Bélisaire portant sur ses épaules son jeune guide mort en demandant l’aumône pour lui. Bélisaire aveugle et mendiant est ainsi récompensé par son maître ; et dans l’univers qu’il a conquis, il n’a plus d’autre emploi que de porter dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l’avait point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable, et depuis les peintres anciens on n’en a guères fait d’aussi belles. L’imagination du peintre comme celle d’un poète a réuni tous les genres de malheur, et peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié ; mais qui nous dit que c’est Bélisaire ? Ne faut-il pas être fidèle à l’histoire pour la rappeler, et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque ? Après ces tableaux qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au crime ; dans Marius, la gloire, cause des malheurs ; dans Bélisaire, les services payés par les persécutions les plus noires, enfin toutes les misères de la destinée humaine que les événements de l’histoire racontent chacun à sa manière, j’ai placé deux tableaux de l’ancienne école qui soulagent un peu l’âme oppressée en rappelant la religion qui a consolé l’univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une vie au fond du cœur, quand tout au-dehors n’était qu’oppression et silence. Le premier est de l’Albane ; il a peint le Christ enfant endormi sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage ! quelles idées pures il rappelle, comme il fait sentir que l’amour céleste n’a rien à craindre de la douleur ni de la mort. Le Titien est l’auteur du second tableau ; c’est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa mère vient au-devant de lui. Elle se jette à genoux en l’apercevant. Admirable respect d’une mère pour les malheurs et les vertus divines de son fils ! Quel regard que celui du Christ ! quelle divine résignation, et cependant quelle souffrance et quelle sympathie par cette souffrance avec le cœur de l’homme ! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux. C’est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir jamais épuiser l’émotion qu’il me cause. Viennent ensuite, continua Corinne, les tableaux dramatiques tirés de quatre grands poètes. Jugez avec moi, mylord, de l’effet qu’ils produisent. Le premier représente Énée dans les Champs-Élysées, lorsqu’il veut s’approcher de Didon. L’ombre indignée s’éloigne et s’applaudit de ne plus porter dans son sein le cœur qui battrait encore d’amour à l’aspect du coupable. La couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font contraste avec l’air de vie d’Énée et de la Sibylle qui le conduit. Mais c’est un jeu de l’artiste que ce genre d’effet, et la description du poète est nécessairement bien supérieure à ce que l’on peut en peindre. J’en dirai autant du tableau que voici, Clorinde mourante et Tancrède. Le plus grand attendrissement qu’il puisse causer, c’est de rappeler les beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l’adore et vient de lui percer le sein. C’est nécessairement subordonner la peinture à la poésie, que de la consacrer à des sujets traités par les grands poètes ; car il reste de leurs paroles une impression qui efface tout, et presque toujours les situations qu’ils ont choisies tirent leur plus grande force du développement des passions et de leur éloquence, tandis que la plupart des effets pittoresques, naissent d’une beauté calme, d’une expression simple, d’une attitude noble, d’un moment de repos enfin, digne d’être indéfiniment prolongé, sans que le regard s’en lasse jamais.

» Votre terrible Shakespeare, Mylord, continua Corinne, a fourni le sujet du troisième tableau dramatique. C’est Macbeth, l’invincible Macbeth, qui, prêt à combattre Macduff dont il a fait périr la femme et les enfants, apprend que l’oracle des sorcières s’est accompli, que la forêt de Birnam paraît s’avancer vers Dunsinane, et qu’il se bat avec un homme né depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par son adversaire. Il tient le glaive d’une main désespérée ; il sait qu’il va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas triompher du destin. Certainement il y a dans cette tête une belle expression de désordre et de fureur, de trouble et d’énergie ; mais à combien de beautés du poète cependant ne faut-il pas renoncer ? Peut-on peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l’ambition, qui s’offrent à lui sous la forme de la sorcellerie ? Comment exprimer la terreur qu’il éprouve ? cette terreur qui se concilie cependant avec une bravoure intrépide. Peut-on caractériser le genre de superstitions qui l’opprime ? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l’enfer qui pèse sur lui, son mépris de la vie, son horreur de la mort ? Sans doute la physionomie de l’homme est le plus grand des mystères ; mais cette physionomie fixée dans un tableau ne peut guères exprimer que les profondeurs d’un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les événements enfin appartiennent à l’art dramatique. La peinture peut difficilement rendre ce qui est successif : le temps ni le mouvement n’existent pas pour elle.

» La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, » dit Corinne, en le montrant à lord Nelvil. « Hippolyte, dans toute la beauté de la jeunesse et de l’innocence, repousse les accusations perfides de sa belle-mère ; le héros Thésée protège encore son épouse coupable qu’il entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble qui glace d’effroi ; et sa nourrice, sans remords, l’encourage dans son crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans Racine même ; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul amour pour Aricie ne dérange l’impression de sa noble et sauvage vertu ; mais est-il possible de supposer que Phèdre en présence d’Hippolyte pût soutenir son mensonge, qu’elle le vit innocent et persécuté, et ne tombât point à ses pieds ? Une femme offensée peut outrager ce qu’elle aime en son absence, mais quand elle le voit, il n’y a plus dans son cœur que de l’amour. Le poète n’a jamais mis en scène Hippolyte avec Phèdre depuis que Phèdre l’a calomnié ; le peintre devait les réunir pour rassembler, comme il l’a fait, toutes les beautés des contrastes ; mais n’est-ce pas une preuve qu’il y a toujours une telle différence entre les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu’il vaut mieux que les poètes fassent des vers d’après les tableaux, que les peintres des tableaux d’après les poètes ? L’imagination doit toujours précéder la pensée, l’histoire de l’esprit humain nous le prouve. »

Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle s’était arrêtée plusieurs fois, espérant qu’il lui parlerait ; mais son âme blessée ne se trahissait par aucun mot ; seulement, chaque fois qu’elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête, afin qu’elle ne vît pas combien, dans sa disposition actuelle, il était facilement ému : Corinne oppressée par ce silence s’assit en couvrant son visage de ses mains ; lord Nelvil se promena quelque temps avec vivacité dans la chambre, puis il s’approcha de Corinne, et fut au moment de se plaindre et de se livrer à ce qu’il éprouvait ; mais un mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima son attendrissement et il retourna vers les tableaux, comme s’il attendait que Corinne achevât de les lui montrer ; elle espérait beaucoup de l’effet du dernier de tous ; et faisant effort à son tour pour paraître calme, elle se leva et dit : « Mylord, il me reste encore trois paysages à vous faire voir ; deux font allusion à quelques idées intéressantes : je n’aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont fades en peinture comme des idylles, quand elles ne font aucune allusion à la fable ou à l’histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble, en ce genre, c’est la manière de Salvator Rosa qui représente, comme vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres, sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d’un oiseau rappelle l’idée de la vie. L’absence de l’homme au milieu de la nature excite des réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée ? Œuvre sans but, et cependant œuvre encore si belle, dont la mystérieuse impression ne s’adresserait qu’à la divinité.

Enfin, voici les deux tableaux où, selon moi, l’histoire et la poésie sont heureusement unies au paysage[30]. L’un représente le moment où Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour commander les armées romaines. C’est tout le luxe du midi que vous verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet air riant de toute la nature qui se retrouve dans la physionomie même des plantes ; et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci, c’est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend depuis trois jours et trois nuits, le barde qui doit rendre des honneurs à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant de la montagne ; l’ombre du père plane sur les nuages ; la campagne est couverte de frimas ; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent encore la direction de l’orage. »

Oswald, jusqu’alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s’était passé dans le jardin. Mais, à l’aspect de ce tableau, le tombeau de son père et les montagnes d’Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux se remplirent de larmes. Corinne prit sa harpe, et devant ce tableau elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle chanta les adieux d’un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse, et ce mot jamais (no more), un des plus harmonieux et des plus sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l’expression la plus touchante. Oswald ne résista point à l’émotion qui l’oppressait, et l’un et l’autre s’abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. « Ah ! s’écria lord Nelvil, cette patrie qui est la mienne ne dit-elle rien à ton cœur ? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs ? Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et l’enchantement ? — Je le crois, répondit Corinne, je le crois puisque je vous aime. — Au nom de l’amour et de la pitié, ne me cachez plus rien, dit Oswald. — Vous le voulez, interrompit Corinne, j’y souscris. Ma promesse est donnée ; je n’y mets qu’une condition, c’est que vous ne me demanderez pas de l’accomplir avant l’époque prochaine de nos solennités religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l’appui du ciel ne m’est-il pas plus que jamais nécessaire ? — Va, s’écria lord Nelvil, si ce sort dépend de moi, Corinne, il n’est plus douteux. — Vous le croyez, reprit-elle, je n’ai pas la même confiance ; mais enfin, je vous en conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire. » Oswald soupira sans accorder ni refuser le délai demandé. « Partons maintenant, dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans cette solitude ! et si ce que je dois vous dire devait vous détacher de moi, faudrait-il que sitôt… partons, Oswald, vous reviendrez ici, quoi qu’il arrive, mes cendres y reposeront. » Oswald attendri, troublé, obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une affection qui disait tout ; mais néanmoins un sentiment de mélancolie régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.

LIVRE NEUVIÈME

LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE

CHAPITRE PREMIER.

C’était le jour de la fête la plus bruyante de l’année, à la fin du carnaval, lorsqu’il prend au peuple romain comme une fièvre de joie, comme une fureur d’amusement, dont on ne trouve point d’exemple ailleurs. Toute la ville se déguise, à peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque pour regarder ceux qui en ont ; et cette gaieté commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers de l’année empêchent presque jamais personne de se divertir à cette époque. C’est là qu’on peut juger de toute l’imagination des gens du peuple. L’italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait qu’il allait à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage et ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple parle si bien, que l’amusement de l’esprit peut se rencontrer à tous les coins des rues.

Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de l’opéra-bouffe se trouve très communément même parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval, où l’exagération et la caricature sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus comiques.

Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens, et l’on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D’autres fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie, dans les déguisements qu’ils arrangent, qu’on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent ils se moquent des divers états de la société, avec une plaisanterie pleine de force et d’originalité. La nation paraît mille fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté, avec une facilité qui ne demande qu’une légère inflexion de voix, une terminaison un peu différente pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants. L’innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un contraste très piquant[31]. Enfin, on pourrait dire que c’est une langue qui va d’elle-même, exprime sans qu’on s’en mêle, et paraît presque toujours avoir plus d’esprit que celui qui la parle.

Il n’y a ni luxe, ni bon goût dans la fête du carnaval ; une sorte de pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de l’imagination, mais de l’imagination seulement ; car les Romains sont en général très sobres et même assez sérieux, les derniers jours du carnaval excepté. On fait en tout genre des découvertes subites dans le caractère des Italiens ; et c’est ce qui contribue à leur donner la réputation d’hommes rusés. Il y a sans doute une grande habitude de feindre dans ce pays, qui a supporté tant de jougs différents ; mais ce n’est pas à la dissimulation qu’il faut toujours attribuer le passage rapide d’une manière d’être à l’autre. Une imagination inflammable en est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou spirituels peuvent aisément s’expliquer et se prévoir ; mais tout ce qui tient à l’imagination est inattendu. Elle saute les intermédiaires ; un rien peut la blesser, et quelquefois elle est indifférente à ce qui devrait le plus l’émouvoir. Enfin, c’est en elle-même que tout se passe, et l’on ne peut calculer ses impressions d’après ce qui les cause.

On ne comprend pas du tout, par exemple, d’où vient l’amusement que les grands seigneurs romains trouvent à se promener en voiture, d’un bout du Corso à l’autre, des heures entières, soit pendant les jours du carnaval, soit les autres jours de l’année. Rien ne les dérange de cette habitude. Il y a aussi parmi les masques des hommes qui se promènent le plus ennuyeusement du monde dans le costume le plus ridicule, et qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une parole pendant toute la soirée, mais ont, pour ainsi dire, leur conscience de carnaval satisfaite quand ils n’ont rien négligé pour se divertir.

On trouve à Rome un genre de masques qui n’existe point ailleurs. Ce sont des masques pris d’après les figures des statues antiques, et qui de loin imitent une parfaite beauté : souvent les femmes perdent beaucoup en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces visages de cire ambulants, quelque jolis qu’ils soient, font une sorte de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures les derniers jours du carnaval ; mais le plaisir de cette fête, c’est la foule et la confusion : c’est comme un souvenir des Saturnales ; toutes les classes de Rome sont mêlées ensemble ; les plus graves magistrats se promènent assidûment, et presqu’officiellement, dans leur carrosse au milieu des masques ; toutes les fenêtres sont décorées ; toute la ville est dans les rues : c’est véritablement une fête populaire. Le plaisir du peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu’on lui donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun excès de vin, ni de nourriture ; il s’amuse seulement d’être mis en liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C’est surtout le raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une barrière entre les différentes classes ; c’est aussi la recherche et la perfection de l’éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne sont pas marqués d’une manière très sensible ; et le pays est plus distingué par le talent naturel et l’imagination de tous, que par la culture d’esprit des premières classes. Il y a donc, pendant le carnaval, un mélange complet de rangs, de manières et d’esprits ; et la foule et les cris, et les bons mots et les dragées dont on inonde indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres mortels ensemble, remettent la nation pêle-mêle, comme s’il n’y avait plus d’ordre social.

Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au milieu de ce tumulte. Ils en furent d’abord étourdis ; car rien ne paraît plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l’âme est tout entière recueillie en elle-même. Ils s’arrêtèrent à la place du Peuple, pour monter sur l’amphithéâtre près de l’obélisque, d’où l’on voit la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de leur calèche, le comte d’Erfeuil les aperçut, et prit à part Oswald pour lui parler.

« Ce n’est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement, arrivant seul de la campagne avec Corinne : vous la compromettrez ; et qu’en ferez-vous après ? — Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je compromette Corinne, en montrant l’attachement qu’elle m’inspire. Mais si cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma vie… — Ah ! pour heureux, interrompit le comte d’Erfeuil, je n’en crois rien ; on n’est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi qu’on fasse, beaucoup d’empire sur le bonheur, et ce qu’elle n’approuve pas, il ne faut jamais le faire. — On vivrait donc toujours pour ce que la société dira de nous, reprit Oswald ; et ce qu’on pense et ce qu’on sent ne servirait jamais de guide. S’il en était ainsi, si l’on devait s’imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit pour chacun ? la Providence aurait pu s’épargner ce luxe. — C’est très bien dit, reprit le comte d’Erfeuil, très philosophiquement pensé ; mais avec ces maximes-là l’on se perd, et quand l’amour est passé, le blâme de l’opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais rien qui puisse m’attirer la désapprobation du monde. On peut se permettre de petites libertés, d’aimables plaisanteries, qui annoncent de l’indépendance dans la manière de voir, pourvu qu’il n’y en ait pas dans la manière d’agir ; car, quand cela touche au sérieux… — Mais le sérieux, répondit lord Nelvil, c’est l’amour et le bonheur. — Non, non, interrompit le comte d’Erfeuil, ce n’est pas cela que je veux dire ; ce sont de certaines convenances établies qu’il ne faut pas braver, sous peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme… enfin, vous m’entendez, pour un homme qui n’est pas comme les autres. » Lord Nelvil sourit ; et sans humeur, comme sans peine, il plaisanta le comte d’Erfeuil sur sa frivole sévérité ; il sentit avec joie que, pour la première fois, sur un sujet qui lui causait tant d’émotion, le comte d’Erfeuil n’avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, avait deviné tout ce qui se passait ; mais le sourire de lord Nelvil remit le calme dans son cœur ; et cette conversation du comte d’Erfeuil, loin de troubler Oswald, ni son amie, leur inspira des dispositions plus analogues à la fête.

La course de chevaux, se préparait. Lord Nelvil s’attendait à voir une course semblable à celles d’Angleterre ; mais il fut étonné d’apprendre que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers, les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement l’attention des Romains. Au moment où il va commencer, toute la foule se range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui entourent l’obélisque ; et des multitudes innombrables de têtes et d’yeux noirs sont tournés vers la barrière d’où les chevaux doivent s’élancer.

Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d’une étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très bien vêtus, qui mettent à leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. À chaque instant on les retient : ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent comme s’ils étaient impatients d’une gloire qu’ils vont obtenir à eux seuls, sans que l’homme les dirige. Cette impatience des chevaux, ces cris des palefreniers font, du moment où la barrière tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers crient place, place, avec un transport inexprimable. Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu’ils peuvent les apercevoir. Les chevaux sont jaloux l’un de l’autre comme des hommes. Le pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole, et leur désir de gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu’il en est qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s’étonne de voir ces chevaux libres, ainsi animés par des passions personnelles ; cela fait peur, comme si c’était de la pensée sous cette forme d’animal. La foule rompt ses rangs quand les chevaux sont passés, et les suit en tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, où est le but. Et il faut entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs. Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux devant son cheval et le remercia, et le recommanda à Saint Antoine, patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui, que comique pour les spectateurs[32].

C’est à la fin du jour, ordinairement, que les courses finissent. Alors commence un autre genre d’amusement beaucoup moins pittoresque, mais aussi très bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent leur poste, pour se mêler eux-mêmes à la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau appelé moccolo, et l’on cherche mutuellement à se l’éteindre, en répétant le mot ammazzare (tuer), avec une vivacité redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA, CHE IL SIGNORE ABBATE SIA AMMAZZATO). Que la belle princesse soit tuée ! que le seigneur abbé soit tué ! crie-t-on d’un bout de la rue à l’autre[33]. La foule rassurée, parce qu’à cette heure on interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les côtés. Enfin, il n’y a plus d’autre plaisir que le tumulte et l’étourdissement. Cependant la nuit s’avance ; le bruit cesse par degrés ; le plus profond silence lui succède, et il ne reste plus de cette soirée, que l’idée d’un songe confus, qui, changeant l’existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur oisiveté.

CHAPITRE II

Oswald, depuis son malheur, ne s’était pas encore senti le courage d’écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent à la mélancolie, mais font un véritable mal, quand des chagrins réels nous oppressent. La musique réveille les souvenirs que l’on s’efforçait d’apaiser. Lorsque Corinne chantait, Oswald écoutait les paroles qu’elle prononçait ; il contemplait l’expression de son visage : c’était d’elle uniquement qu’il était occupé ; mais si dans les rues, le soir, plusieurs voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en Italie pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait d’abord de rester pour les entendre, puis il s’éloignait, parce qu’une émotion si vive et si vague en même temps renouvelait toutes ses peines. Cependant on devait donner à Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert, où les premiers chanteurs étaient réunis ; Corinne engagea lord Nelvil à y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence de celle qu’il aimait répandrait de la douceur sur tout ce qu’il pourrait éprouver.

En entrant dans sa loge, Corinne fut d’abord reconnue, et le souvenir du Capitole ajoutant à l’intérêt qu’elle inspirait ordinairement, la salle retentit d’applaudissements à son arrivée. De toutes parts on cria : Vive Corinne ! et les musiciens eux-mêmes, électrisés par ce mouvement général, se mirent à jouer des fanfares de victoire ; car le triomphe, quel qu’il soit, rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut vivement émue de ces témoignages universels d’admiration et de bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravo, et cette impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude d’hommes, quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un attendrissement profond, qu’elle cherchait à contenir ; mais ses yeux se remplirent de larmes, et les battements de son cœur soulevaient sa robe sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie ; et s’approchant d’elle, il lui dit à demi-voix : « Il ne faut pas, madame, vous arracher à de tels succès, ils valent l’amour, puisqu’ils font ainsi palpiter votre cœur. » Et en achevant ces mots, il alla se placer à l’extrémité de la loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée de ce qu’il venait de lui dire, et dans l’instant il lui ravit tout le plaisir qu’elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu’il fût témoin.

Le concert commença. Qui n’a pas entendu le chant italien, ne peut avoir l’idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La nature a destiné cette musique pour ce climat : l’une est comme un reflet de l’autre. Le monde est l’œuvre d’une seule pensée, qui s’exprime sous mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le poème du Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps ; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s’oublient en l’écoutant, jusqu’à ce que leur gardien les rappelle. Les chrétiens comme les païens ont étendu l’empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c’est celui qui agit le plus immédiatement sur l’âme. Les autres la dirigent vers telle ou telle idée, celui-là seul s’adresse à la source intime de l’existence, et change en entier la disposition intérieure. Ce qu’on a dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les cœurs, peut, humainement parlant, s’appliquer à la puissance de la mélodie ; et parmi les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne sont point à dédaigner.

La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter, n’est point une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l’imagination. Au fond de la joie qu’elle donne, il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s’échapper à mesure qu’on l’éprouve, qu’une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu’elle cause : mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux. Le cœur bat plus vite en l’écoutant ; la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d’en jouir. Il n’y a plus de vide, il n’y a plus de silence autour de vous, la vie est remplie, le sang coule rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une existence active, et vous n’avez point à craindre, au dehors de vous, les obstacles qu’elle rencontre.

La musique double l’idée que nous avons des facultés de notre âme ; quand on l’entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C’est par elle qu’on marche à la mort avec enthousiasme ; elle a l’heureuse impuissance d’exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids qu’on a presque toujours sur le cœur, quand on est capable d’affections sérieuses et profondes ; ce poids qui se confond quelquefois avec le sentiment même de l’existence, tant la douleur qu’il cause est habituelle, il semble qu’en écoutant des sons purs et délicieux on est prêt à saisir le secret du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. Aucune parole ne peut exprimer cette impression : car les paroles se traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en prose sur les pas des poètes. Il n’y a que le regard qui puisse en donner quelque idée ; le regard de ce qu’on aime, longtemps attaché sur vous, et pénétrant par degrés tellement dans votre cœur, qu’il faut à la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand : ainsi le rayon d’une autre vie consumerait l’être mortel qui voudrait le considérer fixement.

La justesse admirable de deux voix parfaitement d’accord produit, dans les duos des grands maîtres d’Italie, un attendrissement délicieux, mais qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur : c’est un bien-être trop grand pour la nature humaine ; et l’âme vibre alors comme un instrument à l’unisson que briserait une harmonie trop parfaite. Oswald était resté obstinément loin de Corinne pendant la première partie du concert ; mais lorsque le duo commença, presqu’à demi-voix, accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage de son mouchoir, et son émotion l’absorbait tout entière ; elle pleurait sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l’image d’Oswald était présente à son cœur ; mais l’enthousiasme le plus noble se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient en foule dans son âme : il eût fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On dit qu’un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu’un instant peut renfermer avait, sûrement entendu les accords d’une belle musique à côté de l’objet qu’il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s’apaisa par degrés. L’attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout ; il se rapprocha doucement, et Corinne l’entendit respirer auprès d’elle dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste ; c’en était trop, la tragédie la plus pathétique n’aurait pas excité dans son cœur autant de trouble que ce sentiment intime de l’émotion profonde qui les pénétrait tous deux en même temps, et que chaque instant, chaque son nouveau exaltait toujours plus. Les paroles que l’on chante ne sont pour rien dans cette émotion ; à peine quelques mots et d’amour et de mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion ; mais plus souvent le vague de la musique se prête à tous les mouvements de l’âme, et chacun croit retrouver dans cette mélodie, comme dans l’astre pur et tranquille de la nuit, l’image de ce qu’il souhaite sur la terre.

« Sortons, dit Corinne à lord Nelvil ; je me sens prête à m’évanouir. — Qu’avez-vous, lui dit Oswald avec inquiétude ; vous palissez ; venez a l’air avec moi, venez. » Et ils sortirent ensemble. Corinne était soutenue par le bras d’Oswald, et sentait ses forces revenir en s’appuyant sur lui. Ils s’approchèrent tous les deux d’un balcon ; et Corinne, vivement émue, dit à son ami : « Cher Oswald, je vais vous quitter pour huit jours. — Que dites-vous, interrompit-il ? — Tous les ans, reprit-elle, à l’approche de la semaine sainte, je vais passer quelque temps dans un couvent de religieuses pour me préparer à la solennité de Pâque. » Oswald n’opposa rien à ce dessein ; il savait qu’à cette époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les plus sévères, sans pour cela s’occuper très sérieusement de religion le reste de l’année ; mais il se rappela que Corinne professait un culte différent du sien, et qu’ils ne pouvaient prier ensemble. « Que n’êtes-vous, s’écria-t-il, de la même religion, du même pays que moi ! » Et puis, il s’arrêta après avoir prononcé ce vœu. « Notre âme et notre esprit n’ont-ils pas la même patrie ? répondit Corinne. — C’est vrai, répondit Oswald ; mais je n’en sens pas moins avec douleur tout ce qui nous sépare. » Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le cœur, que les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il ne prononça plus un seul mot de toute la soirée.

CHAPITRE III

Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce qu’elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui remit un billet de sa maîtresse, qui lui annonçait qu’elle s’était retirée dans le couvent le matin même, comme elle l’en avait prévenu, et qu’elle ne le reverrait qu’après le vendredi saint. Elle lui avouait qu’elle n’avait pas eu le courage de lui dire la veille qu’elle s’éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup inattendu. Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était devenue si solitaire, lui causa l’impression la plus pénible. Il voyait là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l’entourait habituellement ; mais elle n’y était plus. Un frisson douloureux s’empara d’Oswald : il se rappela la chambre de son père, et il fut forcé de s’asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir.

« Il se pourrait donc, s’écria-t-il, que j’apprisse ainsi sa perte ! cet esprit si animé, ce cœur si vivant, cette figure si brillante de fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards ! Ah ! quelle illusion que le bonheur ! Quel moment dérobé à ce temps inflexible qui veille toujours sur sa proie ! Corinne ! Corinne ! il ne fallait pas me quitter ; c’était votre charme qui m’empêchait de réfléchir ; tout se confondait dans ma pensée, ébloui que j’étais par les moments heureux que je passais avec vous ; à présent me voilà seul ; à présent je me retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir. » Et il appelait Corinne avec une sorte de désespoir, qu’on ne pouvait attribuer à une aussi courte absence, mais à l’angoisse habituelle de son cœur, que Corinne elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne rentra : elle avait entendu les gémissements d’Oswald ; et touchée de ce qu’il regrettait ainsi sa maîtresse, elle lui dit : « Mylord, je veux vous consoler en trahissant un secret de ma maîtresse ; j’espère qu’elle me le pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre portrait. — Mon portrait ! s’écria-t-il. – Elle y a travaillé de mémoire, reprit Thérésine (c’était le nom de La femme de chambre de Corinne) ; elle s’est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin pour l’avoir fini avant d’aller à son couvent. »

Oswald vit ce portrait qui était très ressemblant et peint avec une grâce parfaite : ce témoignage de l’impression qu’il avait produite sur Corinne le pénétra de la plus douce émotion. En face de ce portrait il y avait un tableau charmant qui représentait la vierge ; et l’oratoire de Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d’amour et de religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes avec des circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans l’appartement de Corinne ; car, libre comme elle l’était, le souvenir d’Oswald ne s’unissait dans son âme qu’aux espérances et aux sentiments les plus purs : mais cependant placer ainsi l’image de celui qu’on aime vis-à-vis d’un emblème de la divinité, et se préparer à la retraite dans un couvent, par huit jours consacrés à tracer cette image, c’était un trait qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus d’imagination et de sensibilité que de sérieux dans l’âme ou de sévérité dans les principes, et rien n’était plus contraire aux idées d’Oswald sur la manière de concevoir et de sentir la religion ; néanmoins comment aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où il recevait une si touchante preuve de son amour !

Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre ou il entrait pour la première fois. Au chevet du lit de Corinne il vit le portrait d’un homme âgé, mais dont la figure n’avait point le caractère d’une physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce portrait, l’un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l’autre avec des cheveux d’un blond admirable ; et ce qui parut à lord Nelvil un hasard singulier, ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux de Lucile Edgermond ; qu’il avait remarqués très attentivement, il y avait trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets et ne disait pas un mot, car, interroger Thérésine sur sa maîtresse était indigne de lui. Mais Thérésine croyant deviner ce qui occupait Oswald, et voulant écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui dire que depuis onze ans qu’elle était attachée à Corinne elle lui avait toujours vu porter ces bracelets, et qu’elle savait que c’était des cheveux de son père, de sa mère et de sa sœur. « Il y a onze ans que vous êtes avec Corinne, dit lord Nelvil, vous savez donc… » et puis il s’interrompit tout à coup en rougissant, honteux de la question qu’il allait commencer, et sortit précipitamment de la maison pour ne pas dire un mot de plus.

En s’en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les fenêtres de Corinne ; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il essaya d’aller le soir dans une grande société de Rome ; il cherchait la distraction ; car, pour trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.

Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil ; il comprit encore mieux tout le charme, tout l’intérêt que Corinne savait répandre sur la société, en remarquant quel vide y laissait son absence : il essaya de parler à quelques femmes, qui lui répondirent ces insipides phrases dont on est convenu pour n’exprimer avec vérité ni ses sentiments ni ses opinions, si toutefois celles qui s’en servent ont en ce genre quelque chose à cacher. Il s’approcha de plusieurs groupes d’hommes qui, à leurs gestes et à leur voix, semblaient s’entretenir avec chaleur sur quelque objet important : il entendit discuter les plus misérables intérêts de la manière la plus commune. Il s’assit alors pour considérer à son aise cette vivacité sans but et sans cause qui se retrouve dans la plupart des assemblées nombreuses ; et néanmoins en Italie la médiocrité est assez bonne personne : elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de bienveillance pour les esprits supérieurs, et si elle fatigue de son poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions.

C’était dans ces mêmes assemblées cependant qu’Oswald avait trouvé tant d’intérêt peu de jours auparavant ; le léger obstacle qu’opposait le grand monde à son entretien avec Corinne, le soin qu’elle mettait à revenir vers lui dès qu’elle avait été suffisamment polie envers les autres, l’intelligence qui existait entre eux sur les observations que la société leur suggérait, le plaisir, qu’avait Corinne à causer devant Oswald, à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul comprenait le véritable sens, variait tellement la conversation, qu’à toutes les places de ce même salon Oswald se retraçait des moments doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait croire que ces assemblées mêmes étaient amusantes. « Ah ! dit-il en s’en allant, ici comme dans tous les lieux du monde, c’est elle seule qui donne la vie ; allons plutôt dans les endroits les plus déserts jusqu’à ce qu’elle revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence lorsqu’il n’y aura rien autour de moi qui ressemble à du plaisir. »

LIVRE DIXIÈME

LA SEMAINE SAINTE

CHAPITRE PREMIER.

Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques convents d’hommes. Il alla d’abord au couvent des Chartreux, et s’arrêta quelques temps avant d’y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de force et de repos ; il y a quelque chose dans leur physionomie qui n’appartient ni à l’animal ni à l’homme : ils semblent une puissance de la nature, et l’on conçoit, en les voyant comment les dieux du paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.

Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des thermes de Dioclétien, et l’église qui est à côté du couvent est décorée par les colonnes de granit qu’on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce couvent les montrent avec empressement ; ils ne tiennent plus au monde que par l’intérêt qu’ils prennent aux ruines. La manière de vivre des Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle exaltation des sentiments religieux ; cette succession de jours sans variété d’événements rappelle ce vers fameux :

Sur les mondes détruits le Temps dort immobile.

Il semble que la vie ne serve là qu’à contempler la mort. La mobilité des idées, avec une telle uniformité d’existence, serait le plus cruel des supplices. Au milieu du cloître s’élèvent quatre cyprès. Cet arbre noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n’introduit pas le mouvement dans ce séjour. Près des cyprès il y a une fontaine d’où sort un peu d’eau que l’on entend à peine, tant le jet en est faible et lent ; on dirait que c’est la clepsydre qui convient à cette solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un événement dans cette vie monotone.

Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et toute son activité suffiraient à peine s’ils s’y étaient accoutumés. C’est un sujet inépuisable de réflexion que les différentes combinaisons de la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l’intérieur de l’âme mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l’étude d’une vie entière ; qu’est-ce donc qu’on entend par connaître les hommes ? les gouverner, cela se peut, mais les comprendre, Dieu seul le fait.

Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure, bâti sur les ruines du palais de Néron ; là où tant de crimes se sont commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de conscience, s’imposent des supplices cruels pour les plus légères fautes. « Nous espérons seulement, disait un de ces religieux, qu’à l’instant de la mort nos péchés n’auront pas excédé nos pénitences. » Lord Nelvil en entrant dans ce couvent heurta son pied contre une trappe, et il en demanda l’usage. – C’est par-là qu’on nous enterre, dit l’un des plus jeunes religieux que la maladie du mauvais air avait déjà frappé. Les habitants du midi craignant beaucoup la mort, l’on s’étonne d’y trouver des institutions qui la rappellent à ce point ; mais il est dans la nature d’aimer à se livrer à l’idée même que l’on redoute. Il y a comme un enivrement de tristesse qui fait à l’âme le bien de la remplir tout entière.

Un antique sarcophage d’un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent. Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces moines ; mais ils ne font point d’attention aux objets extérieurs. Leur discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente, ils ne font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement d’eux-mêmes, tant cet empire fatigue son triste possesseur ! Ce séjour néanmoins n’agit pas fortement sur l’âme d’Oswald ; l’imagination se révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d’une manière inattendue, quand c’est la nature qui nous en parle et non pas l’homme, l’impression que nous en recevons est bien plus profonde.

Des sentiments doux et calmes s’emparèrent de l’âme d’Oswald, lorsqu’au coucher du soleil il entra dans le jardin de San Giovanni et Paolo. Les moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur jardin domine toutes les ruines de l’ancienne Rome. On voit de là le Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile ! Les solitaires se consolent de n’être rien, en considérant les monuments élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler l’émotion qu’on éprouve en la revoyant. C’était à l’heure de la soirée où l’on entend toutes les cloches de Rome sonner l’Ave Maria :

…… squilla di lontano

Che paja il giorno pianger che si muore.

Dante.

Et le son de l’airain, dans l’éloignement, paraît plaindre le jour qui se meurt. La prière du soir sert à compter les heures. En Italie l’on dit : Je vous verrai une heure avant, une heure après l’Ave Maria ; et les époques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement désignées. Oswald jouit alors de l’admirable spectacle du soleil qui, vers le soir, descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se soumettre au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même avait trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l’occuper en ce moment. Il cherchait l’ombre de son père au milieu des ombres célestes qui l’avaient accueillie. Il lui semblait qu’à force d’amour il animerait de ses regards les nuages qu’il considérait, et parviendrait à leur faire prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami ; il espérait enfin que ses vœux obtiendraient du ciel, je ne sais quel souffle pur et bienfaisant, qui ressemblerait à la bénédiction d’un père.

CHAPITRE II

Le désir de connaître et d’étudier la religion d’Italie décida lord Nelvil à chercher l’occasion d’entendre quelques-uns des prédicateurs qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les jours qui devaient le réunir à Corinne ; et tant que durait son absence il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui reçût son charme de l’imagination. Il ne pouvait supporter l’émotion de plaisir que donnent les chefs-d’œuvre, quand il n’était pas avec Corinne ; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu’il venait d’elle ; la poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu’à ses côtés.

C’est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les prédicateurs à Rome se font entendre pendant la semaine sainte dans les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de la mort de Jésus-Christ ; et il y a quelque chose de bien touchant dans ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. C’est donc avec une émotion véritable que l’on arrive au milieu de ces belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière ; mais le prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d’instants.

Sa chaire est une assez longue tribune qu’il parcourt d’un bout à l’autre avec autant d’agitation que de régularité. Il ne manque jamais de partir au commencement d’une phrase, et de revenir à la fin, comme le balancier d’une pendule ; et cependant il fait tant de gestes, il a l’air si passionné, qu’on le croirait capable de tout oublier. Mais c’est, si l’on peut s’exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu’on en voit beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n’indique souvent qu’une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à l’extrémité de la chaire ; le prédicateur le détache, le baise, le presse sur son cœur, et puis le remet à sa place avec un très grand sang-froid quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un moyen de faire effet dont les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c’est le bonnet carré qu’ils portent sur la tête ; ils l’ôtent et le remettent avec une rapidité inconcevable. L’un d’eux s’en prenait à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l’irréligion du siècle. Il jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter Jean Jacques, et en cette qualité il le haranguait, et lui disait : Eh bien, philosophe genevois, qu’avez-vous à objecter à mes arguments ? – Il se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse ; et le bonnet ne répondant rien il le remettait sur sa tête, et terminait l’entretien par ces mots : À présent que vous êtes convaincu n’en parlons plus.

Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à Rome, car le véritable talent en ce genre y est très rare. La religion est respectée en Italie comme une loi toute puissante ; elle captive l’imagination par les pratiques et les cérémonies ; mais on s’y occupe beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l’on n’y pénètre point par les idées religieuses dans le fond du cœur humain. L’éloquence de la chaire ainsi que beaucoup d’autres branches de la littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne peignent rien, qui n’expriment rien. Une pensée nouvelle causerait presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et paresseux tout à la fois, qu’ils ont besoin de l’uniformité pour se calmer, et qu’ils l’aiment parce qu’elle les repose. Il y a dans les sermons une sorte d’étiquette pour les idées et les phrases. Les unes viennent presque toujours à la suite des autres ; et cet ordre serait dérangé si l’orateur parlant d’après lui-même, cherchait dans son âme ce qu’il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche l’analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la religion les scandaliserait presqu’autant que penser contre, tant ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.

Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes les nations du midi, il semble s’allier de quelque manière à ce qu’il y a de plus pur et de plus sensible dans l’affection pour les femmes. Mais les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout ce que les prédicateurs disent à ce sujet et l’on ne conçoit pas comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas constamment en plaisanteries ce qu’il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie, dans l’auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole naturelle.

Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d’une véhémence affectée, voulut aller au Colisée pour entendre le capucin qui devait y prêcher en plein air au pied de l’un des autels qui désignent dans l’intérieur de l’enceinte ce qu’on appelle la Route de la Croix. Quel plus beau sujet pour l’éloquence que l’aspect de ce monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs ! Mais il ne faut rien espérer à cet égard du pauvre capucin, qui ne connaît de l’histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l’on parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de la confrérie des Camaldules ; ils se revêtent pendant les exercices religieux d’une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux : c’est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en criant miséricorde et pitié ! le peuple qui l’environne se jette aussi à genoux et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une émotion profondément religieuse ; cet appel de la douleur à la bonté, de la terre au ciel, remue l’âme jusques dans son sanctuaire le plus intime. Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux ; il resta debout pour ne pas professer un culte qui n’était pas le sien ; mais il lui en coûtait de ne pas s’associer publiquement aux mortels, quels qu’ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas ! en effet, est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également à tous les hommes ?

Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu’il ne se mettait pas à genoux ; il n’y a point de peuple plus tolérant que les Romains, ils sont accoutumés à ce qu’on ne vienne chez eux que pour voir et pour observer. Et soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup parmi eux qui s’infligent des pénitences corporelles, et pendant qu’ils se donnent des coups de discipline, la porte de l’église est ouverte, on peut y entrer, cela leur est égal. C’est un peuple qui ne s’occupe pas des autres, il ne fait rien pour être regardé, il ne s’abstient de rien parce qu’on le regarde ; il marche toujours à son but ou à son plaisir, sans se douter qu’il y ait un sentiment qui s’appelle la vanité, pour lequel il n’y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d’être applaudi.

CHAPITRE III

On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle ; et comme la musique de la chapelle Sixtine et l’illumination de Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel qu’elles attirent vivement la curiosité ; mais l’attente n’est pas également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des douze Apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les diverses coutumes de ces temps solennels rappellent toutes des idées touchantes ; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à l’intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent ne sont pas également recueillis, également occupés d’idées pieuses ; ces cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d’exercice machinal pour la plupart de ceux qui s’en mêlent, et les jeunes prêtres dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l’espèce d’attention qu’on ne peut s’empêcher de donner à la manière dont chacun s’acquitte de ses fonctions. L’avidité des uns pour les mets qui leur sont présentés, et l’indifférence des autres pour les génuflexions qu’ils multiplient ou les prières qu’ils récitent, rendent souvent la fête peu solennelle.

Les anciens costumes qui servent encore aujourd’hui d’habillement aux ecclésiastiques s’accordent mal avec la coiffure moderne ; l’évêque grec, avec sa longue barbe, est celui dont le vêtement paraît le plus respectable. Les vieux usages aussi, tel que celui de faire la révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des hommes, produisent une impression peu sérieuse. L’ensemble enfin, n’est pas en harmonie, et l’antique et le nouveau s’y mêlent sans qu’on prenne aucun soin pour frapper l’imagination, et surtout pour éviter tout ce qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes extérieures est certainement très propre à remplir l’âme des sentiments les plus élevés ; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne dégénèrent en un spectacle, où l’on joue son rôle l’un vis-à-vis de l’autre, où l’on apprend ce qu’il faut faire, à quel moment il faut le faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se relever ; la régularité des cérémonies d’une cour introduite dans un temple, gêne le libre élan du cœur, qui donne seul à l’homme l’espérance de se rapprocher de la divinité.

Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers ; mais les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du caractère des Italiens, c’est que leur mobilité ne les porte point à l’inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants ; leur imagination embellit ce qu’ils possèdent ; elle occupe leur vie au lieu de la rendre inquiète ; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant, plus beau que cela n’est réellement ; et tandis qu’ailleurs la vanité consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et la vivacité qu’ils ont en eux-mêmes leur fait trouver du plaisir dans le sentiment de l’admiration.

Lord Nelvil s’attendait, d’après tout ce que les Romains lui avaient dit, à recevoir beaucoup plus d’effet par les cérémonies de la semaine sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il revint chez lui avec une impression pénible ; car rien n’est plus triste que de n’être pas ému par ce qui devrait nous émouvoir ; on se croit l’âme desséchée ; on craint d’avoir perdu cette puissance d’enthousiasme, sans laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu’à dégoûter de la vie.

CHAPITRE IV

Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu’il regrettait de n’avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir ; il attendait le bonheur de la revoir ; les douces espérances du sentiment s’accordent avec la piété, il n’y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine pour entendre le fameux Miserere vanté dans toute l’Europe. Il arriva de jour encore, et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier, avec toute la force effrayante de ce sujet, et du talent qui l’a traité. Michel-Ange s’était pénétré de la lecture du Dante ; et le peintre comme le poète représente des êtres mythologiques en présence de Jésus-Christ ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe, et c’est sous la forme des démons qu’il caractérise les fables païennes. On aperçoit sur la voûte de la chapelle les Prophètes et les Sibylles appelées en témoignage par les chrétiens[34] ; une foule d’anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous ; mais ce ciel est sombre et redoutable ; le jour perce à peine à travers les vitraux qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières ; l’obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées ; l’encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l’air dans cette enceinte, et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire.

Pendant qu’Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l’environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne qu’il n’espérait pas encore, Corinne vêtue de noir, toute pâle de l’absence, et si tremblante dès qu’elle aperçut Oswald, qu’elle fut obligée de s’appuyer sur la balustrade pour avancer : en ce moment le miserere commença.

Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, partent d’une tribune au commencement de la voûte ; on ne voit point ceux qui chantent ; la musique semble planer dans les airs ; à chaque instant la chute du jour rend la chapelle plus sombre : ce n’était plus cette musique voluptueuse et passionnée qu’Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant ; c’était une musique toute religieuse qui conseillait le renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille et resta plongée dans la plus profonde méditation ; Oswald lui-même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c’était dans un tel moment d’exaltation qu’on aimerait à mourir, si la séparation de l’âme avec le corps ne s’accomplissait point par la douleur ; si tout à coup un ange venait enlever sur ses ailes le sentiment et la pensée, étincelles divines qui retourneraient vers leur source : la mort ne serait pour ainsi dire alors qu’un acte spontané du cœur, qu’une prière plus ardente et mieux exaucée.

Le miserere, c’est-à-dire ayez pitié de nous, est un psaume composé de versets qui se chantent alternativement d’une manière très différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d’un ton sourd et presque rauque ; on dirait que c’est la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que c’est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux des âmes généreuses ; et quand ce chœur si doux reprend, on renaît à l’espérance ; mais lorsque le verset récité recommence, une sensation de froid saisit de nouveau, ce n’est pas la terreur qui la cause, mais le découragement de l’enthousiasme. Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse au fond de l’âme une impression douce et pure : Dieu nous accorde cette même impression avant de mourir.

On éteint les flambeaux ; la nuit s’avance ; les figures des prophètes et des sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule. Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet état de l’âme où tout est intime et intérieur ; et quand le dernier son s’éteint, chacun s’en va lentement et sans bruit ; chacun semble craindre de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.

Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de Saint-Pierre, qui n’est alors éclairé que par une croix illuminée ; ce signe de douleur, seul resplendissant dans l’auguste obscurité de cet immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu’on aperçoit en foule sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle, où se prosternent le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d’une demi-heure dans le plus profond silence, et il est impossible de n’être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu’ils demandent, on n’entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d’ennoblir assez la vieillesse, pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l’immortalité !

Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux derrière le cortège des prêtres, et la douce lumière qui éclairait son visage pâlissait son teint sans affaiblir l’éclat de ses yeux. Oswald la contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un être adoré. Quand sa prière fut finie elle se leva, lord Nelvil n’osait l’approcher encore, respectant la méditation religieuse dans laquelle il la croyait plongée ; mais elle vint à lui la première avec un transport de bonheur ; et ce sentiment se répandant sur tout ce qu’elle faisait, elle accueillit avec une gaieté vive ceux qui l’abordèrent dans Saint-Pierre, devenu tout à coup comme une grande promenade publique où chacun se donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs.

Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder l’une à l’autre des impressions si différentes, et bien qu’il fût heureux de la joie de Corinne, il était surpris de ne trouver en elle aucune trace des émotions de la journée : il ne concevait pas comment on permettait que cette belle église fût, dans un jour si solennel, le café de Rome où l’on se rassemblait pour s’amuser ; et regardant Corinne au milieu de son cercle parlant avec vivacité et ne pensant point aux objets dont elle était entourée, il conçut un sentiment de défiance sur la légèreté dont elle pouvait être capable : elle s’en aperçut à l’instant, et se séparant brusquement de la société, elle prit le bras d’Oswald pour se promener avec lui dans l’église, et lui dit : « Je ne vous ai jamais entretenu de mes sentiments religieux, permettez qu’aujourd’hui je vous en parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j’ai vus s’élever dans votre esprit. »

CHAPITRE V

« La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est cause du blâme secret que vous ne pouvez vous empêcher de me laisser voir. La vôtre est sévère et sérieuse, la nôtre est vive et tendre. On croit généralement que le catholicisme est plus rigoureux que le protestantisme, et cela peut être vrai dans les pays ou la lutte a existé entre les deux religions ; mais en Italie, nous n’avons point eu de dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup éprouvé ; il est résulté de cette différence, que le catholicisme a pris, en Italie, un caractère de douceur et d’indulgence, et que, pour détruire le catholicisme en Angleterre, la réformation s’est armée de la plus grande sévérité dans les principes et dans la morale. Notre religion, comme celle des anciens, anime les arts, inspire les poètes, fait partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie, tandis que la vôtre, s’établissant dans un pays où la raison dominait plus encore que l’imagination, a pris un caractère d’austérité morale dont elle ne s’écartera jamais. La nôtre parle au nom de l’amour, la vôtre au nom du devoir. Vos principes sont libéraux, nos dogmes sont absolus ; et néanmoins, dans l’application, notre despotisme orthodoxe transige avec les circonstances particulières, et votre liberté religieuse fait respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre catholicisme impose à ceux qui sont entrés dans l’état monastique des pénitences très dures : cet état, choisi librement, est un rapport mystérieux entre l’homme et la divinité ; mais la religion des séculiers, en Italie, est une source habituelle d’émotions touchantes. L’amour, l’espérance et la foi sont les vertus principales de cette religion ; et toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos prêtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les dons du Créateur. Ce qu’ils exigent de nous, c’est l’observation des pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre désir de plaire à Dieu ; c’est la charité pour les malheureux et la repentance dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point à nous absoudre, quand nous le leur demandons avec zèle ; et les attachements du cœur inspirent ici plus qu’ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n’a-t-il pas dit de la Magdeleine : Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé ? Ces mots ont été prononcés sous un ciel aussi beau que le nôtre ; ce même ciel implore pour nous la miséricorde de la divinité.

— Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si douces, et dont mon cœur a tant de besoin ! Mais je le ferai cependant, parce que ce n’est pas pour un jour que j’aime Corinne et que j’espère avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de l’accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel à l’Être suprême. La moralité de l’homme est son culte envers Dieu : c’est dégrader l’idée que nous avons du Créateur, que de lui supposer dans ses rapports avec la créature une volonté qui ne soit pas relative à son perfectionnement intellectuel. La paternité, cette noble image d’un maître souverainement bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus heureux ; comment donc s’imaginer que Dieu exigerait de l’homme ce qui n’aurait pas l’homme même pour objet ! Aussi voyez quelle confusion il résulte, dans la tête de votre peuple, de l’habitude où il est d’attacher plus d’importance aux pratiques religieuses qu’aux devoirs de la morale : c’est après la semaine sainte, vous le savez, que se commet à Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit pour ainsi dire, en fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants encore de meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi ; et les esprits grossiers, à qui l’on a persuadé que le plus grand des crimes consiste à désobéir aux pratiques ordonnées par l’église, épuisent leur conscience sur ce sujet, et considèrent la divinité comme les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur pouvoir, que de toute autre vertu : ce sont des rapports de courtisan mis à la place du respect qu’inspire le Créateur, comme la source et la récompense d’une vie scrupuleuse et délicate. Le catholicisme italien, tout en démonstrations extérieures, dispense l’âme de la méditation et du recueillement. Quand le spectacle est fini, l’émotion cesse, le devoir est rempli ; et l’on n’est pas, comme chez nous, longtemps absorbé dans les pensées et les sentiments que fait naître l’examen rigoureux de sa conduite et de son cœur.

— Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n’est pas la première fois que je l’ai remarqué. Si la religion consistait seulement dans la stricte observation de la morale, qu’aurait-elle de plus que la philosophie et la raison ? Et quels sentiments de piété se développeraient-ils en nous, si notre principal but était d’étouffer les sentiments du cœur ? Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et l’austérité de la conduite ; mais ce qui n’est dû qu’au christianisme, c’est l’enthousiasme religieux qui s’unit à toutes les affections de l’âme ; c’est la puissance d’aimer et de plaindre ; c’est le culte de sentiment et d’indulgence qui favorise si bien l’essor de l’âme vers le ciel ! Que signifie la parabole de l’Enfant prodigue, si ce n’est l’amour, l’amour sincère préféré même à l’accomplissement le plus exact de tous les devoirs ? Il avait quitté, cet enfant, la maison paternelle, et son frère y était resté ; il s’était plongé dans tous les plaisirs du monde, et son frère ne s’était pas écarté un instant de la régularité de la vie domestique ; mais il revint, mais il pleura, mais il aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah ! sans doute que, dans les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop compliquées avec la vie, pour que nous puissions toujours comprendre ce qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous dirige et nous égare. Je demande à mon Dieu de m’apprendre à l’adorer, et je sens l’effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais, pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont plus nécessaires que vous ne pensez ; c’est une relation constante avec la divinité ; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible. Les objets extérieurs aussi sont d’un grand secours pour la piété ; l’âme retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est aussi le génie religieux.

» L’homme le plus vulgaire, lorsqu’il prie, lorsqu’il souffre et qu’il espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui qui s’exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme Le Tasse, si l’éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n’y a que deux classes d’hommes distinctes sur la terre, celle qui sent l’enthousiasme, et celle qui le méprise ; toutes les autres différences sont le travail de la société. Celui-là n’a pas de mots pour ses sentiments. Celui-ci sait ce qu’il faut dire pour cacher le vide de son cœur. Mais la source qui jaillit du rocher même, à la voix du ciel, cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour.

» La pompe de notre culte, ces tableaux où les saints à genoux expriment dans leurs regards une prière continuelle ; ces statues, placées sur les tombeaux, comme pour se réveiller un jour avec les morts ; ces églises et leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses. J’aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet ni la fortune, ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les récompense que par un sentiment du cœur : je me sens alors plus fière de mon être ; je reconnais dans l’homme quelque chose de désintéressé, et dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j’aime cette prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour l’éternité : assez de choses se font pour demain, assez de soins se prennent pour l’économie des affaires humaines. Oh ! que j’aime l’inutile : l’inutile, si l’existence n’est qu’un travail pénible pour un misérable gain. Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le ciel, qu’y a-t-il de mieux à faire, que d’élever assez notre âme pour qu’elle sente l’infini, l’invisible et l’éternel au milieu de toutes les bornes qui l’entourent !

» Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante, arroser ses pieds des parfums les plus précieux ; il repoussa ceux qui conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable : Laissez-la faire, disait-il, car je suis pour peu de temps avec vous. Hélas ! tout ce qu’il y a de bon, de sublime sur cette terre, est pour peu de temps avec nous ; l’âge, les infirmités, la mort tariront bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel, et ne se repose que sur les fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour, religion, génie, et le soleil et les parfums, et la musique et la poésie ; il n’y a d’athéisme que dans la froideur, l’égoïsme, la bassesse. Jésus-Christ a dit : Quand deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. Et qu’est-ce, ô mon Dieu ! que d’être rassemblés en votre nom, si ce n’est jouir des dons sublimes de votre belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et vous en remercier surtout quand un cœur aussi créé par vous répond tout entier au nôtre ! »

Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie de Corinne. Oswald put à peine s’empêcher de se jeter à genoux devant elle au milieu du temple, et se tut pendant longtemps pour se livrer au plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses regards. Enfin, cependant, il voulut répondre, il ne voulut point abandonner la cause qui lui était chère. « Corinne, dit-il alors, permettez encore quelques mots à votre ami. Son âme n’a point de sécheresse ; non, Corinne, elle n’en a point, croyez-le ; et si j’aime l’austérité dans les principes et dans les actions, c’est parce qu’elle donne aux sentiments plus de profondeur et de durée. Si j’aime la raison dans la religion, c’est-à-dire si je repousse et les dogmes contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes, c’est parce que je vois la divinité dans la raison comme dans l’enthousiasme ; et si je ne puis souffrir qu’on affaiblisse l’homme d’aucune de ses facultés, c’est qu’il n’a pas trop de toutes pour connaître une vérité, que la réflexion lui révèle, aussi-bien que l’instinct du cœur, l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. Que peut-on ajouter à ces idées sublimes, à leur union avec la vertu ! que peut-on y ajouter qui ne soit au-dessous d’elles ! L’enthousiasme poétique, qui vous donne tant de charmes, n’est pas, j’ose le dire, la dévotion la plus salutaire. Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux sacrifices sans nombre qu’exige de nous le devoir ? Il n’y avait de révélation que par les élans de l’âme, quand la destinée humaine, future et présente, ne s’offrait à l’esprit qu’à travers les nuages ; mais pour nous, à qui le christianisme l’a rendue claire et positive, le sentiment peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide : vous décrivez l’existence des bienheureux, et non pas celle des mortels. La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n’étions pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres et de nous-mêmes, il n’y aurait, en effet, d’autre distinction à faire qu’entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l’homme est une créature plus âpre et plus redoutable que votre cœur ne vous le peint ; et la raison dans la piété, et l’autorité dans le devoir, sont un frein nécessaire à ses orgueilleux égarements.

» De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures, et les pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, chère amie, la contemplation de l’univers et de son auteur sera toujours le premier des cultes, celui qui remplira l’imagination, sans que l’examen y puisse trouver rien de futile ni d’absurde. Les dogmes qui blessent ma raison refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu’il est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre, il serait donc bien fou, celui qui se refuserait à croire tout ce qu’il ne peut expliquer ; mais ce qui est contradictoire, est toujours de la création des hommes. Le mystère, tel que Dieu nous l’a donné, est au-dessus des lumières de l’esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe allemand a dit : Je ne connais que deux belles choses dans l’univers, le ciel étoilé sur nos têtes et le sentiment du devoir dans nos cœurs. En effet, toutes les merveilles de la création sont réunies dans ces paroles.

» Loin qu’une religion simple et sévère dessèche le cœur, j’aurais pensé, avant de vous connaître, Corinne, qu’elle seule pouvait concentrer et perpétuer les affections. J’ai vu la conduite la plus austère et la plus pure développer dans un homme une inépuisable tendresse ; je l’ai vu conserver jusques dans la vieillesse une virginité d’âme que les orages des passions et les fautes qu’elles font commettre auraient nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et j’ai besoin, plus que personne, de croire à son efficacité ; mais le repentir qui se répète fatigue l’âme, ce sentiment ne régénère qu’une fois. C’est la rédemption qui s’accomplit au fond de notre âme ; et ce grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s’y accoutume, elle perd la force d’aimer : car il faut de la force pour aimer, du moins avec constance.

» Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur qui, selon vous, agit si vivement sur l’imagination : je crois l’imagination modeste et retirée comme le cœur ; les émotions qu’on lui commande sont moins puissantes que celles qui naissent d’elle-même. J’ai vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir, dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été rapportées dans ces lieux. Il promettait à leurs amis qu’ils les retrouveraient dans un meilleur monde. Il disait qu’une vie vertueuse nous assurait ce bonheur, il disait : Faites du bien aux hommes, pour que Dieu cicatrise dans votre cœur la blessure de la douleur. Il s’étonnait de l’inflexibilité, de la dureté que l’homme d’un jour montre à l’homme d’un jour comme lui ; et s’emparait de cette terrible pensée de la mort, que les vivants ont conçue, mais qu’ils n’épuiseront jamais. Enfin il n’annonçait rien qui ne fût touchant et vrai : c’était des paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu’on entendait dans l’éloignement, la lumière scintillante des étoiles, semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence de la nature était là, cette magnificence la seule qui donne des fêtes sans offenser l’infortune ; et toute cette imposante simplicité remuait l’âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes. »

Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le pape s’avance sur le balcon le plus élevé de l’église, et demande au ciel la bénédiction qu’il va répandre sur la terre ; lorsqu’il prononce ces mots : urbi et orbi (à la ville et au monde), tout le peuple rassemblé se jette à genoux, et Corinne et lord Nelvil sentirent, par l’émotion qu’ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre eux, quand l’amour-propre et le fanatisme n’en font pas un objet de jalousie et de haine. Prier ensemble dans quelque langue, dans quelque rite que ce soit, c’est la plus touchante fraternité d’espérance et de sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.

CHAPITRE VI

Le jour de Pâques s’était passé, et Corinne ne parlait point d’accomplir sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce silence, il dit un jour devant elle qu’on vantait beaucoup les beautés de Naples, et qu’il avait envie d’y aller. Corinne, pénétrant à l’instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu’il exigeait d’elle, en lui donnant cette preuve d’amour qui devait le satisfaire. Et d’ailleurs elle pensait que s’il l’emmenait c’était sans doute parce qu’il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec anxiété ce qu’il dirait, et ses regards presque suppliants lui demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister ; il avait d’abord été surpris de cette offre et de la simplicité avec laquelle Corinne la faisait, il hésita quelque temps à l’accepter ; mais en voyant le trouble de son amie, l’agitation de son sein, ses yeux remplis de larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à lui-même de l’importance d’une telle résolution. Corinne fut au comble de la joie : car son cœur se fia tout à fait, dans ce moment, au sentiment d’Oswald. Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit disparaître toute autre idée. Ils s’amusèrent à ordonner les détails de ce voyage, et il n’y avait pas un de ces détails qui ne fût une source de plaisir. Heureuse disposition de l’âme où tous les arrangements de la vie ont un charme particulier, en se rattachant à quelque espérance du cœur ! Il ne vient que trop tôt le moment où l’existence fatigue dans chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un travail pour supporter le réveil, et conduire le jour jusqu’au soir.

Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne afin de tout préparer pour leur départ, le comte d’Erfeuil y arriva, et apprit d’elle le projet qu’ils venaient d’arrêter ensemble. « Y pensez-vous, lui dit-il, quoi ! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu’il soit votre époux, sans qu’il vous ait promis de l’être ! Et que deviendrez-vous s’il vous abandonne ? — Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les situations de la vie, s’il cessait de m’aimer, la plus malheureuse personne du monde. — Oui mais si vous n’avez rien fait qui vous compromette, vous resterez, vous tout entière. — Moi tout entière, s’écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait flétri ! quand mon cœur serait brisé ! — Le public ne le saurait pas, et vous pourriez en dissimulant ne rien perdre dans l’opinion. — Et pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n’est pour avoir un charme de plus aux yeux de ce qu’on aime ? — On cesse d’aimer, reprit le comte d’Erfeuil, mais l’on ne cesse pas de vivre au milieu de la société et d’avoir besoin d’elle. — Ah ! si je pouvais penser, répondit Corinne, qu’il arrivera, le jour où l’affection d’Oswald ne serait pas tout pour moi dans ce monde, si je pouvais le penser, j’aurais déjà cessé de l’aimer. Qu’est-ce donc que l’amour, quand il prévoit, quand il calcule le moment où il n’existera plus ? S’il y a quelque chose de religieux dans ce sentiment, c’est parce qu’il fait disparaître tous les autres intérêts et se complaît comme la dévotion dans le sacrifice entier de soi-même.

— Que me dites-vous là, reprit le comte d’Erfeuil, une personne d’esprit comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies ! C’est notre avantage à nous autres hommes que les femmes pensent comme vous, nous avons alors bien plus d’ascendant sur elles ; mais il ne faut pas que votre supériorité soit perdue, il faut qu’elle vous serve à quelque chose. — Me servir, dit Corinne, ah ! je lui dois beaucoup, si elle me fait mieux sentir tout ce qu’il y a de touchant et de généreux dans le caractère de lord Nelvil. — Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte d’Erfeuil ; il retournera dans son pays, il suivra sa carrière, il sera raisonnable enfin, et vous exposez imprudemment votre réputation en allant à Naples avec lui. — J’ignore les intentions de lord Nelvil, dit Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d’y réfléchir avant de l’aimer ; mais à présent qu’importe un sacrifice de plus ! ma vie ne dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi ? je trouve au contraire quelque douceur à ne me laisser aucune ressource ; il n’en est jamais quand le cœur est blessé : néanmoins le monde peut quelquefois croire qu’il vous en reste, et j’aime à penser que même sous ce rapport mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de moi. — Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui ? continua le comte d’Erfeuil. — J’ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit Corinne, et comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j’ai pu lui exagérer un peu la facilité qu’ils donnent. Je vous demande votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard, je veux qu’il soit libre et toujours libre dans ses relations avec moi : il ne peut faire mon bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer, si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée ; rien de ce que vous savez sur les affections du cœur ne peut me convenir ; ce que vous dites est sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes ordinaires ; mais vous me feriez très innocemment un mal affreux en voulant juger mon caractère d’après ces grandes divisions communes, pour lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je sens à ma manière, et ce serait moi seule qu’il faudrait observer, si l’on voulait influer sur mon bonheur. »

L’amour-propre du comte d’Erfeuil était un peu blessé de l’inutilité de ses conseils et de la grande marque d’amour que Corinne donnait à lord Nelvil : il savait bien qu’il n’était pas aimé d’elle, il savait également qu’Oswald l’était ; mais il lui était désagréable que tout cela fut constaté si publiquement. Il y a toujours dans les succès d’un homme auprès d’une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de cet homme. « Je vois que je n’y peux rien, dit le comte d’Erfeuil, mais quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi ; en attendant je vais quitter Rome, puisque ni vous ni lord Nelvil n’y serez plus, je m’y ennuierais trop en votre absence ; je vous reverrai sûrement l’un et l’autre en Écosse ou en Italie, car j’ai pris goût aux voyages en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante Corinne, et croyez toujours à mon dévouement. » Corinne le remercia et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l’avait connu en même temps qu’Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens qu’elle n’aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l’avait annoncé au comte d’Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage : il craignit que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et voulait obtenir d’elle son secret avant ce départ, pour savoir avec certitude s’ils n’étaient point séparés par quelque obstacle invincible ; mais elle lui déclara qu’elle ne s’expliquerait qu’à Naples, et lui fit doucement illusion sur ce qu’on pourrait dire du parti qu’elle prenait. Oswald se prêtait à cette illusion : l’amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c’est l’émotion présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L’esprit de lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne s’offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois d’entraînement et de remords, de passion et de timidité, ces contrastes ne lui permettaient de se connaître que quand l’événement avait décidé du combat qui se passait en lui.

Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte, furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu’il résolut d’aller la rejoindre dans peu de temps. Il n’y avait pas assurément de vanité à se mettre ainsi à la suite d’un amant préféré ; mais ce qu’il ne pouvait supporter, c’était le vide affreux de l’absence de son amie ; il n’avait pas un ami qu’il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il n’allait dans une autre maison que la sienne. La société qui se rassemblait autour d’elle devait se disperser quand elle n’y serait plus ; il deviendrait impossible d’en rassembler les débris. Le prince Castel-Forte avait peu l’habitude de vivre dans sa famille ; bien que fort spirituel, l’étude le fatiguait : le jour entier eût donc été pour lui d’un poids insupportable, s’il n’était pas venu le soir et le matin chez Corinne : elle partait, il ne savait plus que devenir, et se promit en secret de se rapprocher d’elle comme un ami sans exigence, mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur ; et cet ami doit être bien sûr que son moment arrivera.

Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses habitudes ; elle s’était fait depuis quelques années dans Rome une manière d’être qui lui plaisait ; elle était le centre de tout ce qu’il y avait d’artistes célèbres et d’hommes éclairés ; une indépendance parfaite d’idées et d’habitudes donnait beaucoup de charmes à son existence : qu’allait-elle maintenant devenir ? Si elle était destinée au bonheur d’avoir Oswald pour époux, c’était en Angleterre qu’il devait la conduire, et de quelle manière y serait-elle jugée ? comment elle-même saurait-elle s’astreindre à ce genre de vie, si différent de celui qu’elle venait de mener depuis six ans ! Mais ces réflexions ne faisaient que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l’entendait, et ne comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait disputer avec le bonheur ! qui ne le reçoit pas quand il vient ! Corinne surtout avait peu de prévoyance, la crainte ni l’espérance n’étaient pas faites pour elle ; sa foi dans l’avenir était confuse, et son imagination lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.

Le matin de son départ le prince Castel-Forte entra chez elle, et les larmes aux yeux il lui dit : « Ne reviendrez-vous plus à Rome ? — Ô mon Dieu, oui, répondit-elle ; dans un mois nous y serons. — Mais si vous épousez lord Nelvil, il faudra quitter l’Italie. — Quitter l’Italie ! dit Corinne ; et elle soupira. — Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où l’on parle votre langue, où l’on vous entend si bien, où vous êtes si vivement admirée ; et vos amis, Corinne, et vos amis ! où serez-vous aimée comme ici ? où trouverez-vous l’imagination et les beaux-arts qui vous plaisent ? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie ? N’est-ce pas la langue, les coutumes, les mœurs dont se compose l’amour de la patrie, cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés ! — Ah ! que me dites-vous, s’écria Corinne, ne l’ai-je pas éprouvée ! N’est-ce pas cette douleur qui a décidé de mon sort ! » Elle regarda tristement sa chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l’inviter à rester. Mais dans ce moment Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il venait avec la rapidité de l’éclair. « Le voilà ! s’écria Corinne. » À peine avait-elle dit ces mots, qu’il était déjà arrivé ; elle courut au-devant de lui ; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince Castel-Forte ; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs, au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon la crainte ou l’espoir qu’inspirent les nouvelles chances de la destinée.

 

FIN DU PREMIER VOLUME.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, nouvelle édition revue avec soin et précédée d’observations par Madame Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve, Paris, Garnier, 1860. Nous avons également utilisé, en l’adaptant à notre édition de référence, la numérisation de Wikisource basée, elle, sur l’édition de Paris, La librairie stéréotipe, 1807. Nous les remercions pour leur travail. D’autres éditions ont été utilisées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Roman Capriccio : Le Panthéon et autres Monuments, huile sur toile, 1835, a été peinte par Giovanni Paolo Panini (Wikimédia, Indianapolis Museum of Art).

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[1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénuement qu’alors.

[2] Cette réflexion est puisée dans une épître sur Rome, de M. de Humboldt, frère du célèbre voyageur, et ministre de Prusse à Rome. Il est difficile de rencontrer nulle part un homme dont l’entretien et les écrits supposent plus de connaissances et d’idées.

[3] Le langage qu’on sent au fond de l’âme.

[4] Il faut excepter de ce blâme, sur la manière de déclamer des Italiens, d’abord le célèbre Monti, qui dit les vers comme il les fait. C’est véritablement un des plus grands plaisirs dramatiques que l’on puisse éprouver, que de l’entendre réciter l’épisode d’Ugolin, de Francesca di Rimini, la mort de Clorinde, etc.

[5] Il paraît que lord Nelvil faisait allusion à ce beau distique de Properce :

Ut caput in magnis ubi non est ponere signis,

Ponitur hic imos ante corona pedes.

[6] Un Français, dans la dernière guerre, commandait le château Saint-Ange ; les troupes napolitaines le sommèrent de capituler, il répondit qu’il se rendrait quand l’ange de bronze remettrait son épée dans le fourreau.

[7] Ces faits se trouvent dans l’Histoire des républiques italiennes du moyen âge, par M. Simonde de Sismondi, genevois. Cette histoire sera certainement considérée comme une autorité ; car l’on voit, en la lisant, que son auteur est un homme d’une sagacité profonde, aussi consciencieux qu’énergique dans sa manière de raconter et de peindre.

[8] Eine Welt zwar bist du, o Rom ; dockohne die Liebe

Ware die Welt nicht die Welt, ware denn Rom auch nicht Rom.

Ces deux vers sont de Goethe, le poète de l’Allemagne, le philosophe, l’homme de lettres vivant, dont l’originalité et l’imagination sont les plus remarquables.

[9] Vers de M. de Fontanes.

[10] On dit que cette église de Saint-Pierre est une des principales causes de la réformation, parce qu’elle a coûté tant d’argent aux papes, que pour la bâtir ils ont multiplié les indulgences.

[11] Les cités tombent, les empires disparaissent et l’homme s’indigne d’être mortel.

[12] Les minéralogistes affirment que ces lions ne sont pas de basalte, parce que la pierre volcanique qu’on désigne aujourd’hui sous ce nom ne saurait exister en Égypte ; mais, comme Pline appelle basalte la pierre égyptienne dont ces lions sont formés, et que l’historien des arts, Winckelmann, leur conserve aussi ce nom, j’ai cru pouvoir m’en servir dans son acception primitive.

[13] À la manière du lion quand il se repose.

[14] Carpite nunc, tauri, de septem collibus herbas,

Dum licet. Hic magnae jam locus urbis erit.

Tibulle.

Hoc quodcunque vides, hospes, quam maxima Roma est,

Ante Phrygem Ænean collis et herba fuit, etc.

Properce lib. IV, el. 1.

[15] Roma domus fiet : Veios migrate, Quirites ;

Si non et Veios occupat ista domus.

[16] Le monte Citorio et Testacio.

[17] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.

[18] Sana vivaria, sandapilaria.

[19] Auguste est mort à Nola, comme il se rendait aux eaux de Brundise, qui lui étaient ordonnées ; mais il partit mourant de Rome.

[20] Vidimus flavum Tiberim, etc.

[21] Viximus insignes inter utramque facem. Properce.

[22] Dellius, il faut mourir… Il faut quitter la terre et ta demeure, et ton épouse chérie.

[23] Plin. Hist. natur. I. III. Tiberis…. quamlibet magnorum navium ex Italo mari capax, rerum in toto orbe nascentium mercator placidissimus, pluribus propè solus quàm ceteri in omnibus terris amnes, accolitur, aspiciturque villis. Nullique fluviorum minùs licet, inclusisutrinque lateribus : nec tamen ipse pugnat, quanquam creber ac subitis incrementis, et nusquam magis aquis quàm in ipsâ urbe slagnantibus. Quin immò vates intelligitur potiùs ac monitor, auctu semperreligiosus veriùs, quàm sævus.

[24] M. Roscœ, auteur de l’Histoire des Médicis, a fait paraître plus nouvellement, en Angleterre, une histoire de Léon X, qui est un véritable chef-d’œuvre en ce genre, et il y raconte toutes les marques d’estime et d’admiration que les princes et le peuple d’Italie ont données aux hommes de lettres distingués ; il montre aussi avec impartialité qu’un grand nombre de papes ont eu, à cet égard, une conduite très libérale.

[25] Cesarotti, Verri, Bettinelli sont trois auteurs vivants qui ont mis de la pensée dans la prose italienne ; il faut avouer que ce n’est pas à cela qu’on la destine depuis longtemps.

[26] Giovanni Pindemonte a publié nouvellement un théâtre dont les sujets sont pris dans l’histoire italienne, et c’est une entreprise très intéressante et très louable. Le nom des Pindemonte est aussi illustré par Hippolito Pindemonte, l’un des poètes actuels de l’Italie qui a le plus de charme et de douceur.

[27] On vient de publier les œuvres posthumes d’Alfieri, où se trouvent beaucoup de morceaux très piquants ; mais on peut conclure, d’un essai dramatique assez bizarre qu’il a fait sur sa tragédie d’Abel, qu’il sentait lui-même que ses pièces étaient trop austères, et qu’il fallait sur la scène accorder davantage aux plaisirs de l’imagination.

[28] Je me suis permis d’emprunter ici quelques passages du Discours sur la Mort, qui se trouve dans le Cours de Morale religieuse par M. Necker. Un autre ouvrage de lui, l’Importance des Opinions religieuses, ayant eu le plus éclatant succès, on le confond quelquefois avec celui-ci, qui parut dans des temps où l’attention était distraite par les événements politiques. Mais j’ose affirmer que le Cours de Morale religieuse est le plus éloquent ouvrage de mon père. Aucun ministre d’état, je crois, avant lui, n’avait composé des ouvrages pour la chaire chrétienne ; et ce qui doit caractériser ce genre d’écrit fait par un homme qui a tant eu affaire avec les hommes, c’est la connaissance du cœur humain et l’indulgence que cette connaissance inspire : il semble donc que, sous ces deux rapports, le Cours de Morale est complètement original. Les hommes religieux, d’ordinaire, ne vivent pas dans le monde ; les hommes du monde, pour la plupart, ne sont pas religieux : où serait-il donc possible de trouver à ce point l’observation de la vie et l’élévation qui en dégage ? Je dirai, sans craindre qu’on attribue mon opinion à mon sentiment, que, parmi les écrits religieux, ce livre est l’un des premiers qui consolent l’être sensible et intéressent les esprits qui réfléchissent sur les grandes questions que l’âme et la pensée agitent sans cesse en nous-mêmes.

[29] Dans un journal, intitulé l’Europe, on peut trouver des observations pleines de profondeur et de sagacité sur les sujets qui conviennent à la peinture ; j’y ai puisé plusieurs des réflexions qu’on vient de lire ; M. Frédéric Schlegel en est l’auteur : c’est une mine inépuisable que cet écrivain, et que les penseurs allemands en général.

[30] Les tableaux historiques qui composent la galerie de Corinne sont des copies ou des originaux du Brutus de David, du Marius de Drouet, du Bélisaire de Gérard. Parmi les autres tableaux cités, celui de Didon a été fait par M. Rehberg, peintre allemand ; celui de Clorinde est dans la galerie de Florence, celui de Macbeth est dans la collection anglaise des tableaux pour Shakespeare, et celui de Phèdre est de Guérin ; enfin, les deux paysages de Cincinnatus et d’Ossian sont à Rome, et M. Wallis, peintre anglais, en est l’auteur.

[31] Je demandais à une petite fille toscane laquelle était la plus jolie d’elle ou de sa sœur ? Ah ! Me répondit-elle, il più bel viso è il mio, le plus beau visage est le mien.

[32] Un postillon italien, qui voyait mourir son cheval, priait pour lui : O sant’ Antonio, abbiate pietà dell’ anima sua ! Ô saint Antoine, ayez pitié de son âme !

[33] Il faut lire, sur ce carnaval de Rome, une charmante description de Goethe, qui en est un tableau aussi fidèle qu’animé.

[34] Teste David cum Sibylla.