Johanna Spyri

HEIDI GRANDIT

Suite de la merveilleuse histoire
d’une fille de la montagne

Traduction-adaptation :
Charles Tritten

1934

édité par la

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 3

CHAPITRE PREMIER  PRÉPARATIFS DE VOYAGE.. 4

CHAPITRE II  UN HÔTE SUR L’ALPE.. 11

CHAPITRE III  UNE RÉCOMPENSE.. 21

CHAPITRE IV  LE LONG HIVER AU VILLAGE.. 29

CHAPITRE V  LA FAMILLE GÉRARD ARRIVE.. 42

CHAPITRE VI  TROIS MOIS À LA MONTAGNE.. 55

CHAPITRE VII  UN MIRACLE QUE PERSONNE N’ATTENDAIT   63

CHAPITRE VIII  ON SE QUITTE, MAIS ON SE DIT « AU REVOIR »  70

DEUXIÈME PARTIE. 85

CHAPITRE PREMIER  DANS LA NOUVELLE DEMEURE.. 86

CHAPITRE II  UN NOUVEL HIVER.. 94

CHAPITRE III  DE LA JOIE POUR TOUS. 106

CHAPITRE IV  HEIDI GRANDIT.. 116

Ce livre numérique. 127

 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

PRÉPARATIFS DE VOYAGE

L’aimable docteur, qui avait ordonné de rendre Heidi à ses Alpes, traversait ce jour-là la large avenue conduisant à la maison Gérard. C’était un splendide matin de septembre, si ensoleillé et si agréable que tous les êtres humains devaient en avoir le cœur réjoui et l’âme ravie. Tel n’était malheureusement pas le cas du docteur, qui marchait la tête baissée en regardant les pavés de la rue, comme si le ciel bleu n’existait pas. Son visage décelait une tristesse qu’on ne lui avait jamais vue autrefois, et depuis le printemps ses cheveux noirs étaient devenus tout argentés.

Le docteur avait eu une fille qu’il adorait et avec laquelle il vivait en parfaite intimité depuis la mort de sa femme. Il y a quelques mois, la mort lui avait ravi cette enfant florissante. Depuis ce deuil pénible, il n’avait jamais été aussi jovial qu’auparavant.

Sébastien ouvrit la porte au visiteur avec toutes les prévenances d’un serviteur stylé, car le docteur Réroux était non seulement le meilleur ami du maître de la maison et de sa fille, mais il s’était attiré, par sa bonté, l’amitié de tous les serviteurs.

— Rien de nouveau ? demanda-t-il à Sébastien.

Il monta les escaliers, suivi du domestique qui faisait encore de nombreux signes de dévouement, d’ailleurs invisibles pour le docteur qui avait le dos tourné.

— Je suis heureux que tu viennes, lui dit M. Gérard au moment où il entrait dans la chambre. Nous devons parler encore de ce voyage en Suisse et je tiens à savoir si, maintenant que Claire va mieux, tu maintiens ta décision.

— Mon cher Gérard, répondit le docteur en s’asseyant, mon plus grand désir serait que ta mère fût présente, car avec elle tout s’expliquerait clairement et on arriverait à un résultat sans passer par quatre chemins, tandis qu’avec toi on n’a jamais fini. Voilà la troisième fois que tu me fais venir pour que je te répète exactement la même chose.

— Oui, tu as raison, cette affaire doit t’impatienter, mais comprends, cher ami, – et M. Gérard posa ses mains sur les épaules du docteur comme pour l’implorer – il m’est extrêmement difficile de refuser à mon enfant ce que je lui ai promis depuis si longtemps et ce qui l’a depuis de si longs mois réjouie jour et nuit. Si cette fillette a si vaillamment tout supporté ces derniers temps, c’est uniquement dans l’espoir de son prochain voyage en Suisse, qui lui permettra d’aller rendre visite à sa petite amie Heidi sur l’Alpe. Vraiment je n’ai pas le cœur de lui enlever ce bonheur.

— Gérard, il le faut, dit le docteur.

Comme son ami restait silencieux et triste, il poursuivit :

— Réfléchis donc à la situation. Claire n’a pas passé depuis longtemps, un été aussi mauvais et il ne peut être question d’un long voyage sans redouter les suites les plus tragiques. En outre, nous sommes maintenant en septembre, il est possible qu’il fasse beau sur l’Alpe, mais il se peut aussi qu’il y fasse déjà froid. D’autre part, les jours ne sont plus longs et Claire ne pourrait passer la nuit là-haut. Il ne nous resterait qu’une solution : la transporter sur une chaise depuis les bains de Ragaz ; mais alors le voyage durerait plusieurs heures, et… Bref, je m’oppose formellement à ce départ, mais je vais aller avec toi soumettre mon projet à ta fille, qui est une enfant raisonnable. Au mois de mai prochain, elle fera tout d’abord une cure à Ragaz jusqu’au moment où il fera bien chaud et où on pourra la transporter sur l’Alpe. Elle en reviendra fortifiée et jouira de son séjour beaucoup plus qu’elle ne le ferait maintenant. Pense donc, cher ami, si nous voulons conserver une légère espérance pour maintenir ton enfant dans son état actuel, nous devons avoir les plus extrêmes ménagements et observer strictement le traitement.

M. Gérard, qui avait écouté tout cela en silence et avec résignation, se leva brusquement et demanda angoissé :

— Réponds-moi franchement, Réroux ; as-tu l’espoir d’une amélioration dans la santé de ma fille ?

— Très peu, répondit le docteur à mi-voix, mais regarde, mon ami, n’as-tu pas une chère enfant qui s’informe constamment de toi et qui est heureuse de te revoir quand tu rentres de voyage. Tu ne pénètres jamais, comme moi, dans une maison désolée et tu ne t’assieds jamais seul à table. Il est vrai que ta fille est privée de beaucoup de choses qui font plaisir aux autres enfants, mais, en compensation, elle a une quantité d’autres privilèges. Non, Gérard, vous n’êtes vraiment à plaindre ni l’un, ni l’autre.

M. Gérard se leva et marcha à grands pas dans la chambre, comme il le faisait quand une affaire le préoccupait, puis il se plaça devant son ami et lui frappa sur les épaules.

— Docteur, j’ai une idée, dit-il ; je ne peux pas te voir ainsi, tu dois sortir de toi-même, et j’ai trouvé. Tu vas entreprendre le voyage sur la montagne et visiter la petite Heidi en notre nom.

Le docteur, surpris de cette proposition, se défendit, mais M. Gérard ne lui en laissa pas le temps. Il le saisit par le bras et le conduisit dans la chambre de sa fille.

La visite du médecin était toujours une joie pour la petite Claire. Il l’avait de tout temps traitée avec une grande amitié et, chaque fois qu’il arrivait, il avait quelque chose de joyeux et de divertissant à raconter. La fillette savait bien que, maintenant, il lui était difficile d’être joyeux. Elle aurait tout fait pour l’égayer. Le docteur et M. Gérard s’assirent près de la fillette et on commença à parler du voyage en Suisse, en passant rapidement, pour éviter des larmes, sur l’impossibilité de l’entreprendre cette année. Puis, M. Gérard expliqua à sa fille combien un séjour sur les Alpes serait bienfaisant pour leur ami. Quelques larmes perlèrent sur les yeux de la fillette. Elle savait que son papa n’aimait pas la voir pleurer et qu’il ne lui refusait que ce qui était préjudiciable à sa santé, mais elle était évidemment triste de voir s’évanouir tous les espoirs de sa visite à Heidi. Cependant, elle n’était pas habituée à discuter les ordres de son père. Elle retint ses pleurs, se tourna vers le docteur, lui caressa les mains et dit :

— Oh ! oui, Monsieur le docteur, allez trouver Heidi. Vous me raconterez à votre retour comme tout est beau là-haut. Vous m’expliquerez en détail ce que font Pierre, le grand-père et les chèvres, je les connais si bien. Vous prendrez aussi les cadeaux que je veux envoyer à ma petite Heidi et à la grand’mère. J’y ai déjà réfléchi depuis longtemps. Je vous en supplie, faites-le pour moi ; je prendrai pendant ce temps autant d’huile de foie de morue que vous exigerez.

On ne sut jamais si cette promesse encouragea le docteur, mais on doit le supposer, car il sourit et dit :

— Alors, je veux bien partir, Clairette, pour que tu deviennes ronde et forte comme nous le désirons ton père et moi. Quand désires-tu que je m’en aille ?

— Je serais heureuse que ce soit demain matin, très tôt, répondit Claire.

— Oui, tu as raison, interrompit son père, le soleil brille, le ciel est bleu ; je serais malheureux de te voir perdre ici un des beaux jours que tu peux savourer sur l’Alpe.

Le docteur ajouta :

— Je vais partir, parce que bientôt tu me reprocheras d’être encore là.

Comme il se levait, Claire le retint par le bras. Elle le pria de transmettre des salutations amicales au grand-père, à Pierre le chevrier et à la grand’mère, lui recommanda de bien examiner toutes les beautés de l’Alpe, afin de lui en faire un récit détaillé à son retour. Elle l’informa que le paquet pour Heidi lui serait envoyé dans le courant de la journée, car Mlle Rougemont devait tout d’abord l’emballer et elle était absente en ce moment. M. Réroux promit de s’acquitter fidèlement de sa mission et de partir le lendemain dans la journée.

Les serviteurs d’une maison ont souvent le don remarquable de saisir ce qui se passe dans la demeure de leurs maîtres, longtemps avant que ceux-ci leur en parlent. Sébastien et Tinette devaient posséder ce don à un degré élevé. Au moment où Sébastien accompagnait le docteur, qui descendait les escaliers, Tinette entrait dans la chambre de Claire.

— Allez remplir cette boîte de tendres et frais gâteaux, comme ceux que nous avons eus avec le café, ordonna la fillette en montrant une jolie boîte préparée à cet effet depuis plusieurs jours.

Tinette la saisit dédaigneusement et dit de son air éternellement moqueur :

— Est-ce bien la peine ?

Sébastien ouvrit la porte et dit au docteur, en lui faisant une grande révérence :

— Monsieur le docteur aurait-il l’amabilité de saluer la petite demoiselle de ma part ?

— Ah ! comment savez-vous que je pars en voyage, lui demanda M. Réroux.

— Je suis… j’ai… je ne le sais pas exactement moi-même. J’étais dans la salle à manger et j’ai entendu parler par hasard de la petite demoiselle, comme cela se produit parfois, une idée se liant à une autre, de cette manière, j’ai…

— Oui, oui, termina le docteur en souriant, plus on a d’idées, plus on comprend. Au revoir, Sébastien, je transmettrai vos salutations.

Le docteur franchissait le seuil de la porte d’entrée quand il se trouva devant un obstacle. Le vent avait empêché Mlle Rougemont de terminer sa promenade en ville et elle se trouvait devant la porte, prête à entrer, en face du docteur, qui sortait. Le vent soufflait avec violence et enflait le châle dont elle était enveloppée, à un tel point qu’elle ressemblait à la voile déployée d’une barque. M. Réroux recula, Mlle Rougemont, qui avait une prévenance particulière pour le docteur, en fit de même, et, face à face, les deux personnages s’encourageaient l’un et l’autre à passer le premier.

Subitement, un violent coup de vent arriva qui projeta à pleine voile Mlle Rougemont dans le vestibule. Le docteur se retira juste à temps pour éviter un choc et Mlle Rougemont dut revenir pour saluer avec bienséance l’ami de la maison.

Cet incident l’avait un peu contrariée. Mais M. Réroux lui parla avec tellement de gentillesse de son prochain voyage en Suisse qu’immédiatement elle se remit dans un excellent état d’esprit. Il l’engagea encore à emballer au mieux les cadeaux que Claire préparait pour son amie et ils se séparèrent.

La petite infirme s’attendait à des observations au sujet des objets qu’elle destinait à Heidi, mais, par hasard, ce jour-là, Mlle Rougemont était d’excellente humeur. Elle débarrassa immédiatement tout ce qui se trouvait sur la table et y apporta les nombreux cadeaux que Claire avait fait préparer. Elle les emballa tous devant les yeux de la fillette.

Il y avait, pour commencer, un petit manteau en laine épaisse avec un joli capuchon. Ce vêtement permettait à Heidi de descendre trouver la grand’mère, même par le plus grand froid, sans avoir besoin d’attendre que le grand-père puisse l’accompagner. Elle avait la certitude qu’avec ce manteau son amie n’aurait pas froid. Ensuite venait un châle pour couvrir chaudement l’aïeule pendant les hivers rigoureux, ainsi que la boîte de gâteaux pour la régaler. Puis, ce fut le tour d’un énorme saucisson destiné tout d’abord à Pierre, mais de crainte qu’il ne le mangeât gloutonnement en un jour, Claire l’adressa à Brigitte, la priant d’en couper un bon morceau pour elle-même et un autre pour la grand’mère, et de distribuer le reste au chevrier par petites rations. L’oncle de l’Alpe, qui aimait tant fumer le soir, assis sur son banc, n’était pas oublié. Un joli sac contenant de l’excellent tabac devait lui être remis. Finalement, Mlle Rougemont emballa un grand nombre de boîtes mystérieuses et de petits paquets que Claire regardait avec une joie particulière ; en effet, elle voyait devant ses yeux Heidi sauter de bonheur en ouvrant ces petits colis pleins d’agréables surprises.

Le ballot fut enfin terminé. Mlle Rougemont le regardait, plongée dans de mélancoliques réflexions sur l’art de faire des paquets, tandis que Claire l’admirait joyeusement.

Sébastien entra dans la chambre, souleva ce gros fardeau sur ses épaules et l’envoya au domicile du docteur.

CHAPITRE II

UN HÔTE SUR L’ALPE

L’aurore apparaissait et faisait briller les sommets des montagnes. Le vent frais du matin soufflait à travers les sapins dont il berçait les vieilles branches.

Heidi s’éveilla ; ce bruit la saisissait toujours au plus profond d’elle-même et l’attirait sous les arbres. Elle se précipita de son lit, prit à peine le temps de se laver et de se vêtir ; elle le fit toutefois, car elle avait appris à Francfort qu’il faut toujours être propre et ordonnée. Elle descendit rapidement la petite échelle. La couche du grand-père était déjà vide. Elle bondit dehors. Il était devant la porte, occupé comme chaque jour à regarder le ciel de tous côtés pour voir le temps qu’il ferait. Il n’y avait que quelques nuages dans le ciel, qui était d’un bleu magnifique. Le soleil pointait juste au-dessus des sommets du Falkniss, baignés dans la lueur dorée de l’aube.

— Oh ! que c’est beau, que c’est clair ! Bonjour, grand-père, s’écria Heidi en s’élançant vers lui.

— Tes yeux sont aussi clairs, répondit le vieillard en lui tendant la main en signe de salut matinal.

L’enfant courut sous les sapins et sauta de joie en entendant la mélodie du vent à travers les cimes des arbres. Elle sauta encore plus haut de bonheur et poussa des exclamations de joie. Pendant ce temps, le grand-père était allé à l’étable où il avait trait « Lili » et « Biquette ». Il les avait brossées soigneusement et bien lavées pour qu’elles restent toujours les plus belles du troupeau.

Il les sortit de leur écurie. Sitôt que Heidi les aperçut, elle s’élança vers ses amies, les saisit toutes les deux par le cou et les salua affectueusement. Les deux chevrettes bêlèrent, heureuses et confiantes. Chacune voulait manifester l’inclination qu’elle avait pour la fillette et la poussait si fort avec ses cornes que la petite en était presque renversée. Heidi n’avait cependant aucune crainte et si, parfois, « Lili » la cornait un peu trop fort, elle lui disait :

— Oh ! « Lili », tu pousses comme la « Grande Turque ».

En un clin d’œil, la chevrette retirait sa tête et restait tout à fait convenable. « Biquette » se retirait aussi vivement, d’un mouvement distingué qui voulait certainement dire : « On ne pourra pas me comparer à la grande et belliqueuse « Turque ». « Biquette » était encore plus gracieuse que « Lili ». On entendit un coup de sifflet au bas du sentier et bientôt toutes les légères chevrettes apparurent, la prompte « Chardonneret » cabriolant en tête de ses compagnes.

Immédiatement, Heidi fut au milieu de la joyeuse bande qui la saluait en sautant et en bêlant. Heidi les écarta un peu pour s’approcher de la timide « Blanchette », qui était toujours bousculée par ses amies jalouses.

Pierre arriva et siffla une dernière fois très fort pour chasser ses bêtes et dire quelque chose à Heidi. À ce coup de sifflet strident, les chèvres coururent un peu plus haut ; Pierre s’approcha de la fillette et lui demanda d’une voix courroucée :

— Peux-tu venir avec moi, aujourd’hui ?

— Non, je ne peux pas, Pierre ; ils vont arriver d’un instant à l’autre de Francfort et je dois être ici.

— Tu me l’as déjà dit maintes fois, gronda Pierre.

— Ce sera ainsi jusqu’à ce qu’ils arrivent, répliqua catégoriquement Heidi. Il faut bien que je sois là quand ils viendront. Penses-tu qu’il puisse en être autrement ?

— L’Oncle peut bien les recevoir, répondit le chevrier.

La puissante voix du grand-père résonna de l’intérieur du chalet :

— Pourquoi l’armée ne monte-t-elle pas ? Est-ce la faute du maréchal ou de sa troupe ?

Immédiatement, Pierre fit claquer son fouet. À ce bruit, toutes les chevrettes coururent sur le sentier et le chevrier les suivit au trot. Depuis que Heidi était revenue de Francfort, elle faisait son lit avec le plus grand soin et l’arrangeait jusqu’à ce qu’il soit impeccable. Ensuite, elle descendait dans la grande pièce, remettait chaque chose à sa place, furetait à gauche et à droite, et rangeait tout ce qui se trouvait en désordre dans l’armoire. Elle prenait aussi un chiffon et frottait la table pour la rendre toute brillante. Quand le grand-père rentrait, il regardait satisfait autour de lui et disait :

— Heidi n’est pas allée en vain à l’étranger. Tout est si beau chez nous qu’on pourrait croire que chaque jour est un dimanche.

Après le départ de Pierre, Heidi déjeuna avec son grand-père et vaqua comme d’habitude à ses petits travaux. Il faisait beau dehors et il se passait à chaque instant quelque chose d’intéressant. Un rayon de soleil arrivait par la fenêtre ouverte et semblait dire : « Viens dehors, Heidi, viens dehors ». Elle ne résistait pas, interrompait son travail et sortait.

Tout était ensoleillé autour du chalet. Les montagnes brillaient dans le lointain et Heidi s’asseyait sur l’herbe, en admirant de tous côtés la magnificence de la nature. Subitement, il lui venait l’idée que le trépied était encore au milieu de la cuisine, que la table n’était pas débarrassée et elle rentrait précipitamment.

Quelques instants après, elle percevait de nouveau le bruit du vent dans les arbres. C’était comme s’il effleurait ses membres. Elle s’élançait sous les sapins et sautillait aussi gracieusement que les rameaux agités au souffle léger du zéphir.

Grand-père effectuait dans sa remise toutes sortes de petits travaux. De temps en temps, il sortait et regardait les cabrioles de sa petite-fille en souriant. Il venait précisément de rentrer dans son hangar quand la fillette cria :

— Grand-père, grand-père, viens, viens !

Il sortit précipitamment, craignant qu’un malheur ne soit arrivé à l’enfant. Il vit alors Heidi qui dévalait la pente en hurlant :

— Ils arrivent, ils arrivent, et le docteur est devant !

— Bonjour, Monsieur le docteur ! Je vous remercie encore mille fois, dit la fillette en arrivant près de lui.

— Bonjour, petite, et pourquoi me remercies-tu ainsi ? demanda l’aimable docteur en souriant.

— Parce que, grâce à vous, j’ai pu revenir chez le grand-père, expliqua Heidi.

Un rayon de joie illumina le visage du docteur. Il ne s’était pas attendu à une telle réception sur l’Alpe. Il avait mélancoliquement gravi le sentier sans avoir encore admiré les beautés qui l’environnaient et il avait même supposé que la petite, qu’il n’avait presque jamais vue, ne le reconnaîtrait pas. Il se faisait aussi l’illusion d’arriver comme un messager de mauvaises nouvelles, qui n’apporte pas les joies attendues. Au lieu de cela, il était reçu à bras ouverts par la fillette, dont les yeux luisaient de bonheur et dont les premières paroles étaient des paroles de remerciement.

Heidi s’était agrippée à son bras. Paternellement, le docteur lui prit la main.

— Viens Heidi, conduis-moi à ta demeure, là-haut.

La petite restait immobile et regardait au bas de la montagne.

— Où sont Claire et la grand’mère ?

— Ah ! répondit le docteur, je dois t’informer d’une chose qui t’attristera, comme elle m’afflige personnellement. Claire a été gravement malade et n’aurait jamais pu voyager. La grand’mère ne vient pas non plus, mais, au printemps prochain, dès que les jours deviendront chauds et seront plus longs, toute la famille arrivera sur l’Alpe.

Heidi fut consternée de ce contretemps. Elle ne pouvait pas accepter la pensée de voir ses désirs s’envoler si rapidement. Un instant elle resta immobile et prête à pleurer. Devant elle, le docteur était silencieux comme, du reste, tout était calme autour d’eux. On entendait uniquement le bruit du vent dans les arbres. Tout à coup, elle se souvint qu’elle était descendue à la rencontre du docteur. Elle le regarda et lut dans ses yeux une tristesse qu’elle n’avait jamais encore remarquée à Francfort. Cela lui alla droit au cœur. Elle ne pouvait pas voir l’affliction du docteur, qui avait été si bon pour elle. Immédiatement, elle pensa qu’il était triste parce que Claire et la grand’mère n’avaient pu l’accompagner. Elle chercha alors une consolation et dit :

— Oh ! le temps passera vite jusqu’à ce qu’ils arrivent et alors ils pourront rester plus longtemps.

Ils grimpèrent au chalet. Le docteur tenait toujours la fillette par la main. Elle voulait à tout prix le rendre joyeux. Encore une fois, elle commença à le persuader que le temps passerait vite jusqu’au printemps, qu’elle ne s’en apercevrait pas. Ces paroles finirent par la consoler elle-même. Arrivée près du grand-père, elle s’écria toute contente :

— Ils ne sont pas encore là, mais ils arriveront bientôt !

La fillette avait tellement parlé du docteur au grand-père qu’il ne lui était pas inconnu. Le vieillard tendit la main à son hôte et lui souhaita cordialement la bienvenue. Les deux hommes s’assirent sur le banc, Heidi prit place à leurs côtés. Le visiteur raconta que depuis fort longtemps il ne s’était pas senti en bonne santé, que M. Gérard l’avait encouragé à entreprendre ce voyage et à se reposer un peu. Puis il murmura à l’oreille de Heidi que, bientôt, on allait apporter quelque chose pour elle qui, certainement, lui ferait un grand plaisir. L’enfant fut alors très impatiente d’apprendre ce qu’on allait apporter.

Le grand-père encouragea beaucoup le docteur à rester en Suisse pour y passer les beaux jours de l’automne et faire de jolies excursions. Il ne pouvait pas l’inviter à rester chez lui, car il manquait de place pour le loger, mais il lui conseilla de ne pas redescendre jusqu’à Ragaz et de s’installer au village, où il trouverait une chambre simple, mais propre. De cette façon, il pourrait, chaque matin, monter sur l’Alpe. Cette promenade lui ferait certainement du bien. L’Oncle ajouta encore qu’il lui ferait admirer toutes sortes de points de vue magnifiques. M. Réroux, très heureux, agréa cette proposition et ils parlèrent ensemble de l’exécution de leurs projets.

Pendant ce temps, le soleil était monté au zénith ; le vent s’était apaisé depuis longtemps et les sapins étaient calmes. Malgré l’altitude, l’air était doux et agréable. Seule, une légère brise passait en sifflant autour du chalet éclairé par le soleil.

L’Oncle se leva, entra dans la pièce du rez-de-chaussée et en ressortit avec une table qu’il plaça devant le banc.

— Heidi, dit-il, va chercher tout ce qui est nécessaire pour le repas. Peut-être le docteur se contentera-t-il de notre cuisine simple, mais, en compensation, la chambre à manger est très convenable.

— Je suis heureux d’accepter votre invitation, répondit le docteur qui contemplait la vallée illuminée par le soleil. Ici, tout doit être excellent.

Heidi courait, ici et là, comme une belette. Elle sortait de l’armoire tout ce qui s’y trouvait et elle était ravie de revoir le docteur et de pouvoir le régaler.

Le grand-père arriva avec un pot fumant de lait et un plat de fromage grillé, très appétissant. Il coupa de belles tranches de viande sèche. M. Réroux dit, à la fin du repas, que jamais encore depuis le début de l’année il n’avait si bien mangé.

— Oui, c’est ici que doit venir notre petite Claire, ajouta-t-il. Elle reprendra des forces et, si elle mange comme moi aujourd’hui, elle deviendra plus rondelette et mieux portante qu’elle ne l’a jamais été de sa vie.

Un homme chargé d’un gros colis gravissait péniblement le sentier. Arrivé près du chalet, il déposa son lourd fardeau et aspira à pleins poumons l’air frais de la montagne.

— Voilà, Heidi, ce que j’ai rapporté de Francfort, de la part de ta petite amie, Claire, dit le docteur.

Il aida la fillette à déballer le gros colis, mais lui laissa ouvrir les multiples petits paquets pour lui laisser la joie de découvrir tous les trésors.

Le docteur leva le couvercle de la grande boîte et lui fit voir les gâteaux destinés à la grand’mère.

— Que je suis contente ! s’écria Heidi, la grand’maman mangera quelque chose d’autre que son petit pain en buvant son café.

Elle était si enthousiasmée qu’elle voulait immédiatement descendre à la maison du chevrier. Mais elle s’inclina devant la décision de son grand-père, qui trouva préférable de descendre le soir pour accompagner le docteur à Dörfli. Elle trouva ensuite le petit sac de tabac et s’empressa de le donner à l’Oncle. Celui-ci, ravi de ce cadeau inattendu, en bourra de suite sa pipe.

Les deux hommes s’assirent sur le banc et discutèrent longuement de toutes sortes de choses pendant que la fillette, folle de joie, sautait autour de tous les paquets. Subitement, elle s’approcha des deux hommes dont le visage disparaissait sous la fumée de leur pipe, et dit d’une voix ferme :

— Tous ces présents m’enchantent, mais mon plus grand bonheur est encore de vous voir ici, Monsieur le docteur.

Ils sourirent à cette remarque de la fillette. Le docteur conclut qu’il était loin de supposer que sa visite aurait fait un tel plaisir à Heidi.

Déjà le crépuscule approchait, le soleil allait descendre derrière les montagnes. M. Réroux se leva pour regagner Dörfli et s’y installer. Le grand-père fit un paquet de la boîte de gâteaux, du gros saucisson et du châle. Il prit Heidi par la main et ils descendirent tous jusqu’au chalet de Pierre.

Pendant que l’Oncle accompagnait le docteur jusqu’au village, Heidi l’attendit chez la vieille aveugle. En quittant le docteur, elle lui fit promettre de monter le lendemain au pâturage avec Pierre et les chevrettes. Le docteur promit d’accompagner les enfants et les deux amis se séparèrent.

Heidi entra chez la grand’mère. En premier lieu, elle porta la lourde boîte de gâteaux puis elle prit le saucisson et, enfin, le magnifique châle de laine. Elle approcha très près de l’aveugle ces trois objets, afin de lui permettre de les toucher pour se rendre compte de ce que c’était. Elle déposa délicatement le châle sur les genoux de l’aïeule et, d’une voix vibrante d’émotion, expliqua à la grand’mère et à Brigitte :

— Tout ceci arrive de Francfort, de la part de Claire. Brigitte, immobile, avait regardé, très étonnée, Heidi apporter les trois paquets et elle était muette de surprise devant la boîte, le saucisson et le châle.

— Sens, grand’maman, dit Heidi, comme ces gâteaux sont tendres, et tu verras comme ils sont délicieux.

La grand’mère promena plusieurs fois sa main sur le châle de laine et dit :

— C’est un cadeau magnifique et qui me sera très utile pour les hivers rigoureux. Jamais de ma vie je n’aurais pensé posséder une telle merveille.

Heidi fut surprise de voir l’aïeule manifester plus de joie devant le châle que devant la boîte de gâteaux.

Brigitte, toujours assise devant la table contemplait le saucisson. C’était la première fois qu’elle en voyait un semblable ; elle ne pouvait croire qu’il lui appartenait et même elle se demandait si elle parviendrait à le couper. Plusieurs fois elle secoua la tête négativement et murmura :

— Nous demanderons à l’Oncle ce qu’il en pense.

En entendant ces paroles, Heidi répliqua net :

— Je pense qu’il nous dira de le manger et rien d’autre.

Au même instant, Pierre entrait en trébuchant, selon son habitude.

— L’Oncle de l’Alpe arrive derrière moi…

La vue du saucisson lui coupa la parole, mais Heidi avait deviné ce qu’il avait voulu dire. Elle serra la main de la grand’mère et sortit.

En effet, l’Oncle de l’Alpe ne passait jamais devant le chalet sans entrer et saluer la grand’mère qui était toujours enchantée de sa visite, parce qu’il avait toujours une parole agréable ou une histoire amusante à raconter. Aujourd’hui, il était déjà tard pour Heidi qui, chaque matin, se levait à l’aurore en même temps que le soleil. Le grand-père désirait qu’elle eût tout son repos. Il cria bonne nuit depuis le sentier et, la main dans la main, sous un ciel scintillant d’étoiles, ils regagnèrent leur paisible demeure.

CHAPITRE III

UNE RÉCOMPENSE

Tôt le lendemain matin, le docteur gravissait le sentier en compagnie de Pierre. Plusieurs fois il adressa aimablement la parole au chevrier, mais celui-ci n’était guère sociable et ne répondait que par monosyllabes.

Ils montèrent silencieusement jusqu’au chalet où déjà Heidi les attendait avec les deux chèvres, toutes trois aussi radieuses que les premiers rayons de l’aube.

Pierre posa à Heidi sa question traditionnelle :

— Viens-tu avec moi, aujourd’hui ?

— Mais naturellement, répondit-elle, si le docteur monte aussi avec nous.

Pierre dévisagea le docteur d’un air méfiant. Le grand-père sortit, tenant à la main le sac à provisions qu’il donna à Pierre. Il salua respectueusement M. Réroux. Comme il avait pensé que peut-être celui-ci se plairait sur l’Alpe, il avait préparé un repas supplémentaire et ajouté un gros morceau de viande sèche. Pierre sentit le sac plus lourd que d’habitude et rit de toute sa figure.

L’ascension commença immédiatement. Toutes les chèvres entourèrent Heidi, chacune voulait cheminer à ses côtés. Elle s’arrêta et exhorta les chèvres à grimper très sagement pour la laisser tranquille en compagnie du docteur. Puis elle se dégagea de la troupe et s’approcha de son nouvel ami qui la prit par la main.

Il n’eut pas besoin, comme le matin, d’engager la conversation. Heidi commença aussitôt à lui parler des chèvres, des rochers, des oiseaux, si bien qu’ils arrivèrent sans s’en apercevoir sur le pâturage.

Pendant la montée, Pierre avait jeté plusieurs fois des regards courroucés dans la direction du visiteur : heureusement que celui-ci ne s’était aperçu de rien.

Heidi s’assit comme elle le faisait toujours sur le frais gazon de la prairie. Le docteur fit de même. Toutes les montagnes, tous les pâturages et la nature entière resplendissaient pendant cette belle matinée d’automne. On entendait résonner dans les vallées inférieures les clochettes des troupeaux et ce tintement délicieux remplissait le cœur de sérénité.

Les rayons ardents du soleil embrasaient le glacier, et les hauts rochers du Falkniss se dressaient dans l’azur d’un bleu sombre. Seul, un léger vent soufflait agréablement et agitait les dernières fleurettes bleues et roses qui jonchaient encore le sol. Elles balançaient délicatement leurs corolles pour saluer cette nouvelle journée. Tout en haut l’aigle, les ailes tendues, planait majestueusement sans croasser. Heidi regardait les petites fleurs, le ciel bleu, les oiseaux, et ses yeux étaient brillants de plaisir. Elle donna un coup d’œil à son excellent ami qui admirait aussi la nature. Il était silencieux et pensif à la vue des yeux lumineux de l’enfant. Il lui dit :

— Oui, Heidi, tout est si beau ici, mais si on y apporte un cœur triste, comment faut-il faire pour se réjouir de ce qui nous environne ?

— Oh ! répliqua Heidi, c’est à Francfort seulement qu’on a le cœur triste ; ici on est toujours joyeux.

Le docteur sourit un peu et poursuivit :

— Mais si c’est de Francfort même qu’on apporte toute cette tristesse, connais-tu quelque chose qui puisse nous aider ?

— Si vraiment on ne sait que faire, il faut tout dire au Bon Dieu, répondit la fillette avec assurance.

— C’est une excellente pensée, mon enfant, remarqua M. Réroux, mais ce qui nous afflige vient du Bon Dieu lui-même, alors que peut-on lui dire ?

Cette question prit Heidi au dépourvu. Elle avait la certitude qu’on devait prier dans n’importe quelle circonstance, mais elle cherchait une réponse dans sa jeune expérience.

— On doit, dit-elle au bout d’un instant, attendre patiemment et toujours espérer. Le Bon Dieu est si bon que même dans nos moments les plus tristes il nous réserve des joies. Toutefois, je sais que dans la tristesse on se fait l’amère illusion que rien ne s’arrangera jamais.

— Ta sagesse est excellente, affirma le docteur, garde-la toute ta vie.

Il contempla à nouveau le paysage, puis reprit :

— Vois-tu, Heidi, il est malheureusement possible que quelqu’un soit assis à cette place et qu’il ait devant les yeux une ombre qui l’empêche de jouir sans réserve de toutes les beautés qui l’entourent. Alors le cœur peut être plus triste encore parce que tout est trop beau. Me comprends-tu ?

Ces paroles frappèrent douloureusement la fillette. L’image de l’ombre devant les yeux lui rappela la grand’mère aveugle, et cette pensée la désolait toujours beaucoup. Elle se tut un instant et dit, après quelques minutes de réflexion :

— Oui, je peux comprendre tout cela, mais je sais ce qu’il faut faire. Il faut lire les cantiques que la grand’mère aime, ceux qui sont pour elle, comme elle le dit, une source de bonheur qui lui illumine le visage comme si elle revoyait la lumière. La grand’mère m’a souvent répété qu’à ces paroles elle redevenait heureuse.

— Quels sont ces cantiques ? demanda le docteur.

La fillette récita quelques versets d’un des cantiques préférés de l’aïeule, et regarda le docteur. Celui-ci, les mains étendues devant les yeux, restait sans mouvement. La fillette avait la certitude qu’il s’était endormi ; elle interrompit alors sa récitation. Tout était tranquille, le docteur ne disait rien, mais cependant il ne dormait pas. Il était transporté loin dans le passé. Il se revoyait petit garçon, assis sur un siège à côté du fauteuil de sa mère chérie, lui récitant le même cantique. Il n’avait plus entendu ces paroles depuis de longues années déjà et il s’abandonna à cette douce rêverie. Il entendait sa mère lui parler tendrement et il revoyait ses bons yeux se poser sur lui. Quand, enfin, il releva la tête, il remarqua la façon étonnée dont Heidi l’examinait.

— Oui, dit-il, en lui serrant la main, ce cantique est très beau. Souvent nous reviendrons ici et tu me le réciteras.

Pierre était excessivement fâché. Il y avait bien des jours que Heidi n’était plus remontée au pâturage. Maintenant qu’elle avait pu venir, le vieux Monsieur restait constamment assis à ses côtés et il n’osait pas s’approcher de sa compagne. Plusieurs fois, il se plaça à quelque distance derrière le docteur, de façon à ne pas être vu, et le menaça avec colère de ses poings.

Le soleil était monté haut dans le ciel et indiquait que l’heure du repas était arrivée. Pierre cria avec force :

— Il faut manger !

Heidi se leva pour aller chercher le sac, mais le docteur l’informa qu’il n’avait pas faim et qu’il désirait seulement boire un verre de lait. Il voulait ensuite monter plus haut sur les rochers. Heidi constata aussi qu’elle n’avait pas grand appétit ; elle proposa au docteur de le conduire près des gros rochers où la « Chardonneret » avait failli tomber et où poussaient les herbes les plus fines. Elle courut vers Pierre, lui fit part de leur projet et le pria de traire une écuelle pleine de bon lait de « Lili ».

Pierre demanda curieusement en regardant sa compagne :

— Qui donc mangera ce qui est dans le sac ?

— Tu pourras le prendre, mais va traire rapidement la chevrette, répondit la fillette.

Ce fut bien la première fois que Pierre exécuta un travail avec autant de célérité. Son impatience était grande de savoir ce que contenait le sac. Il l’ouvrit et jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur ; la viande le fit frémir de contentement. Il regarda une seconde fois pour voir s’il ne s’était pas trompé, s’empara de toutes les provisions et dévora son festin avec contentement. Le docteur et la fillette se promenèrent longuement en parlant de mille choses diverses. M. Réroux descendit dans le courant de l’après-midi. Il pensait que Heidi préférerait rester sur l’Alpe, mais elle voulut absolument l’accompagner jusqu’à la maison du chevrier. Elle lui parla tout le long du chemin, lui montra les endroits où les chèvres aimaient brouter et où croissaient les plus belles fleurs. Elle put même les lui nommer toutes par leur nom, le grand-père lui ayant appris à les connaître durant l’été. Ils se séparèrent. Le docteur se retourna plusieurs fois. Heidi était toujours à la même place, lui faisant de la main des signes d’adieu, comme le faisait il n’y a pas encore longtemps son enfant adorée lorsqu’il quittait son domicile.

Le mois de septembre fut splendide. Chaque matin le docteur montait sur l’Alpe où il faisait maintes excursions. Souvent même le grand-père le conduisait très haut sur des rochers abrupts où certainement se trouvait le nid de l’aigle, car à plusieurs reprises l’oiseau traversa l’air en croassant méchamment, tout près de la tête des deux hommes.

Le docteur prenait un grand plaisir dans la conversation de son compagnon. Il était étonné de voir que l’Oncle connaissait toutes les petites fleurs de la montagne et que même il n’ignorait pas leur utilité médicale. Il connaissait aussi toute la faune des hauteurs et raconta une quantité d’histoires sur les particularités des animaux vivant sur la montagne.

Le temps s’écoulait très rapidement. Chaque soir, au moment de se quitter, le docteur répétait en serrant la main du vieillard :

— Cher ami, je ne pars jamais sans que vous m’ayez appris quelque chose de nouveau.

Le docteur sortait fréquemment aussi avec Heidi. Ils allaient s’asseoir sur les pâturages à l’endroit exact où ils s’étaient assis le premier jour, et là Heidi récitait à nouveau les cantiques préférés du docteur.

Elle lui racontait aussi toutes sortes d’histoires. Souvent Pierre s’asseyait derrière eux, mais il restait sage et immobile et ne menaçait plus l’étranger de ses poings.

Puis, la fin de ce beau mois de septembre arriva.

Un matin, le docteur pénétra dans la cuisine. Il ne s’assit pas aussi joyeusement que les jours précédents, et il annonça avec tristesse que c’était la dernière fois qu’il montait sur l’Alpe, car il était obligé de regagner Francfort.

Il ajouta que ce départ lui faisait une peine énorme. En effet, il s’était tellement plu sur l’Alpe qu’elle était devenue pour lui comme une seconde patrie.

L’Oncle apprit cette nouvelle avec affliction, car il aimait aussi beaucoup le docteur et il avait du plaisir à converser avec lui. Heidi s’était si bien accoutumée à voir chaque matin son excellent ami, qu’elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi ce bonheur devait prendre fin.

Elle regarda M. Réroux, étonnée et surprise, mais elle lut dans ses yeux la confirmation de cette triste nouvelle.

Le docteur serra longuement les mains de l’Oncle et demanda si Heidi voulait l’accompagner un peu.

Ils descendirent le sentier ensemble. Au bout d’un instant, le docteur s’arrêta, dit à Heidi qu’elle était descendue assez bas, et l’engagea à regagner le chalet. Il lui passa plusieurs fois la main dans sa chevelure frisée et dit :

— Ma chère Heidi, si seulement je pouvais t’emmener avec moi à Francfort !

Immédiatement l’image de cette ville apparut aux yeux de la fillette. Elle revit toutes ses grandes et sévères maisons, ses longues rues pavées, et spécialement Mlle Rougemont et Tinette. Aussi, répliqua-t-elle :

— J’aimerais mieux que ce soit vous qui reveniez au chalet.

— Oui, tu as raison, confirma le docteur. Adieu, ma chère petite Heidi, lui dit-il en lui serrant les mains une dernière fois.

L’enfant remarqua que les bons yeux du docteur étaient remplis de larmes. Le docteur se retourna rapidement et poursuivit sa descente. Heidi resta un instant immobile ; la vue des yeux si aimables du docteur qui étaient remplis de larmes lui avait bouleversé le cœur.

Subitement, elle poursuivit le docteur en criant, la voix entrecoupée de sanglots :

— Monsieur Réroux, Monsieur Réroux !

Ce dernier s’arrêta, l’enfant était déjà devant lui le visage mouillé, et sanglotait :

— Oui, Monsieur le docteur, je veux partir avec vous, je vais vite l’annoncer au grand-père.

Le docteur caressa doucement l’enfant et lui dit très calmement :

— Non, ma chère enfant, tu dois encore rester près des sapins au bon air des Alpes, tu pourrais retomber malade si tu venais à Francfort. Mais je veux te demander une chose. Si jamais je viens à être infirme et seul, puis-je avoir la certitude que quelqu’un s’occupera de moi et me soignera ?

— Oui, oui, j’arriverai immédiatement, parce que vous m’êtes presque aussi cher que le grand-père, affirma-t-elle avec conviction, encore secouée par des sanglots.

M. Réroux prit l’enfant, l’étreignit contre son cœur, et poursuivit sa descente.

Heidi resta sur place, lui fit longtemps signe de la main, jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point minuscule à l’horizon. Lorsque le docteur se retourna une dernière fois, qu’il aperçut les signes de l’enfant et l’Alpe ensoleillée, il murmura :

— Il fait bon là-haut. Nous pouvons, sur ces hauteurs, nous soigner l’âme et nous guérir le corps. Vraiment, sur l’Alpe, on se reprend à aimer la vie.

CHAPITRE IV

LE LONG HIVER AU VILLAGE

La neige arrivait par place à la hauteur des fenêtres du chalet qui, d’un côté, en était même recouvert. Si l’Oncle de l’Alpe avait encore vécu là-haut, il aurait dû faire comme Pierre qui, chaque matin, sortait de sa chambre par la fenêtre et disparaissait dans une épaisse couche de neige, dont il ressortait en s’aidant des pieds, des mains et de la tête. Sa mère lui passait un balai avec lequel il déblayait la neige jusque devant la porte où se trouvait le plus grand travail. Il devait, à cet endroit, enlever complètement la neige qui, tantôt s’engouffrait dans la cuisine si l’on ouvrait la porte, tantôt se congelait et rendait l’accès de la maison impossible, car seul, le chevrier pouvait passer par la fenêtre. Pierre adorait l’hiver. En effet, s’il devait descendre à Dörfli, il prenait une luge et il n’avait qu’à se laisser glisser. De n’importe quelle manière il arrivait à son but sans rencontrer d’obstacles, la neige les ayant tous recouverts. La piste était vraiment magnifique. Il y avait près de l’église et de la cure une ancienne maison qui, dans le vieux temps, avait été une demeure seigneuriale, comme on pouvait le voir à certains signes. Malgré son apparence somptueuse, elle tombait toute en ruines. Un guerrier y avait vécu autrefois ; il avait été de longues années au service de l’Espagne où il avait accompli de nombreux exploits et amassé beaucoup d’argent. Pris par le mal du pays, il était revenu dans son petit village natal, avait transformé sa maison en magnifique demeure, mais habitué aux combats et aux voyages, il était bientôt reparti pour ne plus revenir. Après plusieurs années, quand on acquit la certitude qu’il était mort, un parent éloigné avait repris cette maison. Elle était déjà délabrée et, comme il ne voulait pas la réparer, il la loua à des pauvres gens pour un prix minime. Lorsqu’une paroi s’écroulait, personne ne la relevait. Ces faits s’étaient passés il y a bien longtemps, en effet, puisque, au moment où l’Oncle était revenu avec son fils Tobias, il l’avait déjà habitée. Depuis, elle avait presque toujours été inoccupée, car celui qui ne voulait pas la réparer au fur et à mesure ne pouvait y vivre. L’hiver on y gelait et même la bise éteignait les chandelles dans les chambres.

L’Oncle avait tenu parole. Dès qu’il eut pris la décision de venir habiter au village, il l’avait relouée. Il était descendu maintes fois pendant l’automne pour l’aménager et, au milieu d’octobre, il avait emménagé avec Heidi et les chèvres.

En entrant dans la maison par-derrière, on arrivait dans une grande pièce dont un côté était complètement écroulé et l’autre à moitié. Il y avait une grande fenêtre cintrée dont les vitraux n’existaient plus depuis longtemps ; de grosses branches de lierre grimpaient jusqu’au toit.

On remarquait que cette pièce avait été autrefois une chapelle. Puis on arrivait dans un hall où se trouvaient encore de belles dalles entre lesquelles poussait une herbe épaisse. Les murs étaient dégradés et si quelques piliers n’étaient pas restés debout, on aurait pu craindre que le toit ne tombât à chaque instant.

L’Oncle avait entouré ce hall de planches, avait étendu une épaisse couche de paille et avait décidé que ce local servirait d’étable aux chèvres.

On traversait ensuite un long corridor très délabré ; à travers les brèches de ses murs on apercevait le ciel et la prairie. De l’autre côté de la maison il y avait une lourde porte de chêne par laquelle on pénétrait dans une chambre en bon état, avec d’épaisses murailles et des boiseries foncées. Dans un coin se trouvait un énorme fourneau en faïence foncée, couverte d’images peintes en bleu. Ces images représentaient des tours au milieu de grands arbres, un chasseur suivant ses chiens, un lac paisible au bord duquel se tenait un pêcheur, et l’ombre des arbres se reflétait dans les eaux limpides du lac. Un banc entourait ce poêle et permettait d’admirer à son aise les multiples tableaux. Heidi s’assit ; en faisant le tour du fourneau elle découvrit sur des planches son lit de foin identique à celui du chalet de l’Alpe. Très contente, elle demanda au grand-père si cette jolie chambre était bien la sienne. Celui-ci répondit qu’effectivement elle dormirait dans cette pièce, afin d’avoir toujours chaud.

— Mais toi, où veux-tu dormir ? demanda l’enfant.

— Viens visiter ma chambre, maintenant.

Et l’enfant suivit le grand-père. Ils arrivèrent dans une belle chambre ; par la porte entr’ouverte Heidi vit une très grande cuisine, plus grande encore que celle de Francfort. Celle-ci avait donné un travail prodigieux au grand-père ; il avait dû tout consolider et il avait même été obligé de fermer une porte avec du fil de fer, parce que derrière se trouvait un petit local où toutes sortes de lézards et d’insectes avaient élu domicile. Heidi se plut beaucoup dans son nouvel appartement. Le lendemain, lorsque Pierre arriva pour visiter cette vieille demeure, elle ne lui laissa pas de repos avant qu’il eût examiné toutes les merveilles de cette antique habitation.

Heidi dormait très bien ; parfois le matin elle pleurait, désolée de ne pas se réveiller sur l’Alpe et de ne pas pouvoir descendre sur le seuil de la porte pour constater si c’était bien la neige qui recouvrait les branches des sapins et les empêchait de gémir. Elle regardait à gauche et à droite pour se rendre compte où elle était. Mais en entendant le grand-père parler à « Biquette » et « Lili » qui répondaient par de joyeux bêlements, elle bondissait de son lit et courait à l’étable.

Le quatrième jour, elle demanda au grand-père l’autorisation de monter trouver la grand’mère, mais il ne fut pas d’accord.

— Pense donc, dit-il, toute l’Alpe est couverte de neige et il en tombe sans discontinuer ; une petite fille comme toi serait ensevelie et on ne la retrouverait jamais. Même Pierre, qui pourtant est fort, arrive à peine à se frayer un chemin. Attends le gel, tu pourras sortir quand tu voudras sur la neige durcie.

Heidi était ennuyée d’attendre, mais il y avait beaucoup d’occupations et le temps s’écoulait rapidement. Elle se rendait deux fois par jour à l’école de Dörfli. Elle n’y voyait presque jamais Pierre. L’instituteur était un homme doux qui disait quelquefois :

— Il me semble que Pierre est encore absent ; les leçons lui feraient du bien, mais il y a tellement de neige là-haut qu’il n’a certainement pas pu venir.

Toutefois, sitôt l’école terminée, Pierre arrivait au village et rendait visite à Heidi.

Le soleil reparut au bout de quelques jours et projeta ses rayons sur le sol blanchi. Il se couchait plus tôt le soir, derrière les montagnes, comme si la couleur des pâturages enneigés lui plaisait moins que les belles fleurettes de l’été et les riantes prairies vertes. La lune se leva et toute la nuit illumina l’Alpe blanche. Le lendemain, la montagne était givrée et scintillait comme du cristal. Pierre voulut passer par la fenêtre, mais au lieu de disparaître comme d’habitude dans la neige, il fut projeté et glissa sur la pente. Très étonné, il se releva, frappa le sol du talon pour constater si c’était vraiment gelé. En effet, l’Alpe était dure comme de la pierre. Il en fut heureux, car il savait que Heidi pourrait remonter à la cabane. Il retourna dans sa chambre, but d’un trait le lait que sa mère avait posé sur la table, prit un morceau de pain dans sa poche et dit :

— Il faut que j’aille à l’école.

— Alors, va et apprends au mieux, lui recommanda sa mère.

La porte ne pouvant plus s’ouvrir, Pierre sauta par la fenêtre ; sa mère lui tendit une luge sur laquelle il s’assit et il glissa rapidement la pente. Il descendit aussi vite que l’éclair. Arrivé près de Dörfli il regretta d’interrompre une si belle course et continua à glisser vertigineusement dans la direction de Mayenfeld. Il arriva sur un terrain plat où sa luge s’arrêta d’elle-même. Il regarda autour de lui, et comme il avait la certitude d’arriver trop tard à l’école, il remonta tout tranquillement au village. Il arriva chez l’Oncle au moment où celui-ci se mettait à table avec Heidi. En entrant dans la cuisine, il s’écria :

— Ça y est.

— Qu’y a-t-il ? demanda le grand-père ; tes paroles sont bien belliqueuses.

— La neige est gelée, répondit-il.

Heidi lui demanda :

— Pourquoi n’es-tu pas venu à l’école, puisque tu as pu descendre ?

— Je suis allé presque jusqu’à Mayenfeld avec la luge, dit-il, et je suis remonté trop tard.

— On appelle cela déserter, gronda l’Oncle, et les gens qui agissent ainsi on les pend par les oreilles, entends-tu ?

Pierre écoutait, épouvanté. Aucune personne au monde ne l’effrayait autant que le grand-père.

— Un conducteur comme toi devrait avoir doublement honte de déserter. Que penserais-tu si tes chèvres vagabondaient et refusaient de t’obéir, que ferais-tu ?

— Je les frapperais, répondit le chevrier.

— Et si un jour, continua le grand-père, un garçon faisait comme les chèvres et était battu, que dirais-tu ?

— Qu’il ne l’aurait pas volé, affirma Pierre.

— Parfait, général des chèvres, poursuivit encore le montagnard ; si tu passes une fois encore avec ta luge devant l’école sans y entrer, tu n’auras qu’à venir auprès de moi chercher la correction que tu approuves toi-même.

Pierre comprit le rapprochement fait par le grand-père entre le déserteur et les chèvres. Il fut frappé de cette comparaison et regarda dans tous les coins pour voir où se trouvait le fouet qui servait à frapper les chèvres. L’oncle le rassura en disant :

— Viens à table et mange avec nous, Heidi ira ensuite avec toi chez la grand’mère ; ce soir, tu la raccompagneras et nous souperons tous ensemble.

Ce changement inattendu des choses réjouit fort le chevrier qui s’empressa de s’asseoir à côté de Heidi. La fillette avait déjà suffisamment mangé et ne pouvait plus rien avaler tellement grande était sa joie d’aller rendre visite à l’aïeule. Elle donna sa pomme de terre et son fromage à Pierre pendant que le grand-père lui remplissait son assiette, si bien que le garçon paraissait être devant un rempart ; heureusement, le courage ne lui manquait pas pour s’attaquer à ce repas. Heidi courut chercher son petit manteau à capuchon, s’assit impatiente près du chevrier et lui dit au moment où il terminait sa dernière bouchée :

— Viens.

Ils se mirent en route. Heidi avait beaucoup à raconter sur « Lili » et « Biquette » qui, le premier jour, étaient restées tristes, n’avaient rien mangé, n’avaient pas bêlé une seule fois. Elle avait demandé au grand-père des explications sur cette étrange attitude et il avait répondu :

— Elles font exactement comme toi à Francfort ; pense donc, elles ne sont jamais descendues de l’Alpe.

Les deux enfants arrivèrent à la maison sans que Pierre ait pu prononcer une parole. Il était travaillé par une idée et n’écoutait pas attentivement le bavardage de sa petite amie. Arrivé près de la porte, il murmura fébrilement :

— Je préfère encore aller à l’école plutôt que de recevoir la punition promise par l’Oncle.

Heidi l’encouragea à persévérer dans cette bonne idée.

Brigitte était assise devant son raccommodage. Elle expliqua que la grand’mère, n’étant pas très bien, avait dû s’aliter. Heidi, accoutumée à voir toujours l’aïeule filer dans son coin, bondit dans la chambre. La grand’mère était à moitié endormie sur un lit étroit. Elle n’avait qu’une mince couverture sur tout le corps et avait mis son châle.

— Dieu soit loué ! s’exclama-t-elle au moment où l’enfant arriva. Elle avait eu une peur mystérieuse de n’avoir pas reçu la visite de la fillette ces derniers temps. En effet, Pierre avait raconté qu’un étranger venu de Francfort montait fréquemment sur l’Alpe avec Heidi et s’entretenait longuement avec elle. La pauvre aveugle avait eu la certitude qu’il était venu pour reprendre Heidi et, malgré qu’il fût reparti seul, elle était encore poursuivie par l’idée que quelqu’un allait venir chercher la fillette. Celle-ci lui demanda :

— Es-tu gravement malade, grand’mère ?

— Non, répondit l’aïeule, en caressant l’enfant assise, le froid m’a seulement un peu engourdie.

— Seras-tu guérie dès qu’il fera chaud ? demanda Heidi.

— Oui, oui, affirma la grand’maman qui avait remarqué le ton angoissé de l’aimable fillette ; si Dieu le veut, je pourrai déjà me lever demain.

Ces paroles tranquillisèrent Heidi. Un peu étonnée, elle observa la malade et dit :

— À Francfort, on met un châle pour se promener, as-tu pensé qu’il fallait le mettre aussi pour aller au lit ?

— Je sais bien, répondit la grand’mère, mais je l’ai pris pour ne pas avoir froid, ma couverture est si mince !

— Grand’mère, on ne doit pas être couchée comme tu l’es, poursuivit l’enfant, tu as la tête plus basse que le reste du corps.

— Je le sais, répondit l’aïeule en cherchant une meilleure place sur l’oreiller, dur et plat comme une planche. Regarde, cet oreiller n’a jamais été très épais et j’ai dormi depuis si longtemps dessus que je l’ai presque complètement aplati.

— Oh ! dit Heidi, dépitée, si seulement j’avais demandé à Claire l’autorisation d’emmener mon lit. Il avait trois grands oreillers sur lesquels je ne pouvais pas dormir ; je glissais sur les draps et Mlle Rougemont me faisait toujours remonter, car on doit dormir comme ça, là-bas. Pourrais-tu dormir de cette façon ?

— Oui, certainement, on dort mieux et cela est préférable, répondit la grand’mère en redressant péniblement sa tête pour trouver un endroit plus élevé et plus confortable. Mais ne parlons pas de ces choses. Je dois remercier le Bon Dieu pour bien des choses que d’autres vieillards n’ont pas. Premièrement pour le petit pain que je reçois chaque matin ; ensuite pour le magnifique châle et, finalement pour avoir souvent l’agréable compagnie d’une si gentille petite fille telle que toi, Heidi. Veux-tu me lire un cantique ?

Heidi sortit de la chambre, revint avec le livre et trouva un joli chant que la grand’mère écouta les mains jointes. Un rayon de joie illumina son visage chagriné peu auparavant. Heidi regarda son visage radieux, sans bouger.

— Es-tu déjà guérie, grand’mère ? demanda-t-elle.

— Non ; non, mais je suis si contente de t’entendre, répondit-elle. Ces paroles m’ont fait du bien. Veux-tu finir ce beau cantique ? Heidi poursuivit sa lecture.

Aux dernières paroles, que la grand’mère répéta à plusieurs reprises, l’expression de bonheur sur son visage ridé s’amplifia encore. Quelques minutes plus tard, Heidi annonça avec regret qu’elle devait partir. La grand’mère garda les mains de l’enfant dans les siennes en disant :

 

Une belle patrie dans les hauts Cieux.

Rassemble après la vie, les bienheureux.

 

— Tu sais, chère enfant, personne, à part ceux qui passent par là, ne peut réaliser la tristesse de rester seule plusieurs jours, couchée, sans entendre une parole, ni voir un rayon de lumière. Il nous vient alors l’amère pensée que le jour suivant ne paraîtra plus pour nous et que la mort est très proche. Mais les paroles que tu viens de lire nous réconfortent et nous pénètrent droit au cœur.

L’enfant partit. La lune éclairait le sol couvert de son manteau de neige. Il faisait aussi beau que le matin à l’aube.

Pierre tira sa luge. Heidi s’assit derrière et les enfants descendirent à travers champs comme deux oiseaux qui traversent l’air en sifflant. Plus tard, quand Heidi fut couchée dans son lit de foin, derrière le fourneau, elle revit la grand’mère et l’immense joie que lui procurait la lecture des cantiques. Elle médita longuement sur les moyens de lui faire entendre chaque jour ces paroles réconfortantes. Tout à coup, il lui vint une idée. Elle en était si heureuse qu’elle pensait ne pas pouvoir attendre le lendemain pour la mettre à exécution. Elle s’assit sur son lit, car ses profondes réflexions lui avaient fait oublier sa prière. Les mains jointes, elle pria avec ferveur pour tous les êtres qui lui étaient chers. Puis elle se recoucha et s’endormit profondément dans son lit de foin, jusqu’au lever du soleil.

Le lendemain, Pierre arriva avec son sac d’écolier et son repas de midi. C’est ainsi qu’on procède dans les villages alpestres ; les enfants qui habitent trop loin prennent leur repas ensemble et mangent entre midi et deux heures dans la salle d’école.

À la sortie des cours, Pierre faisait toujours une visite à Heidi. Sitôt qu’il entra, la fillette courut au-devant de lui.

— Pierre, j’ai quelque chose à te dire.

— Dis-le donc.

— Maintenant, tu dois apprendre à lire.

— Je ne peux pas.

— Ceci, personne ne le croira. La grand’mère de Francfort a dit elle-même qu’il ne fallait pas t’écouter.

Pierre parut très surpris à cette nouvelle.

— Je vais moi-même t’apprendre à lire, continua Heidi ; je sais bien comment on fait, et j’exige que tu saches lire au plus tôt afin de pouvoir lire chaque soir un cantique à la grand’mère.

— C’est malheureusement impossible.

Cette opiniâtre opposition contre un projet que la fillette jugeait bon, l’exaspéra. Elle poursuivit, les yeux menaçants :

— Voilà ce qui arrivera, si tu ne sais pas lire. Ta mère a déjà, à plusieurs reprises, manifesté le désir de t’envoyer à Francfort. Claire m’a montré la redoutable école où vont les enfants, et ils ne sont pas obligés d’y aller seulement quand ils sont petits, mais aussi quand ils sont des hommes. J’ai vu encore une chose : il n’y a pas qu’un seul maître comme chez nous, ils sont toute une série qui entrent les uns derrière les autres, vêtus comme s’ils allaient à l’église et coiffés de…

Ici, Heidi montra sur le sol la hauteur des chapeaux des professeurs.

Un frisson parcourut le dos du chevrier. Heidi continua :

— Tu entres avec eux et, si tu confonds toutes les lettres, ces messieurs se moquent de toi, beaucoup plus encore que ne le ferait Tinette, ce qui pourtant paraît impossible.

— Eh bien, j’essayerai, répondit le chevrier d’un ton plaintif et contrarié.

Heidi s’apaisa. C’est bien, nous allons commencer immédiatement. Elle attira Pierre vers une table sur laquelle elle avait déjà déposé un jeu de lettres en bois. Le précepteur de Francfort lui avait appris à lire rapidement avec un jeu semblable. Un mois plus tard, Pierre entra dans la chambre de la grand’mère en s’écriant :

— Je sais.

— Que sais-tu donc ? demanda sa mère.

— Lire, répondit-il fièrement.

— Est-ce possible, as-tu entendu, mère ? dit Brigitte à l’aïeule.

— Je dois maintenant lire un cantique, ajouta Pierre, c’est Heidi qui me l’a ordonné.

La grand’mère, surprise, se demandait comment un tel miracle avait pu s’accomplir. Brigitte apporta le livre de cantiques. Pierre s’assit et commença à lire.

— Qui aurait pu penser cela !

Silencieusement, l’aïeule répétait le dernier verset.

Le jour suivant, il y avait justement en classe une leçon de lecture. Quand le tour de Pierre arriva, le maître lui dit :

— Doit-on toujours te laisser de côté, Pierre, ou bien veux-tu encore essayer, non pas de lire, mais d’articuler quelques lettres ?

Pierre lut trois lignes sans s’interrompre. L’instituteur avait posé son livre sur le pupitre et regardait le chevrier comme il ne l’avait jamais fait.

— Je crois qu’un miracle s’est accompli, dit-il. J’ai essayé depuis si longtemps et avec une patience indescriptible de t’apprendre l’alphabet. Avec regret, j’en avais abandonné l’espoir et conclu que jamais tu n’arriverais à lire et, maintenant, non seulement tu connais ton alphabet, mais tu lis couramment. Explique-moi comment cette chose merveilleuse s’est accomplie.

— C’est grâce à Heidi, répondit Pierre.

L’instituteur regarda la fillette qui, innocemment assise à son banc, n’avait l’air de rien. Il continua :

— Effectivement, j’ai remarqué en toi un profond changement. Auparavant, tu restais souvent une semaine entière sans venir à l’école et depuis quelque temps tu y viens chaque jour. D’où provient une telle métamorphose ?

— De l’Oncle de l’Alpe, expliqua le chevrier.

De plus en plus surpris, les yeux de l’instituteur se promenaient de Pierre à Heidi. Pour éprouver les connaissances du jeune garçon, il lui fit lire encore quelques lignes. L’expérience fut convaincante, le chevrier savait lire.

Sitôt les leçons terminées, le maître d’école se rendit chez le pasteur, lui annonça ce qui s’était passé et raconta l’heureuse influence qu’exerçaient sur les habitants du village l’Oncle de l’Alpe et sa petite fille.

Dès ce jour, Pierre lut chaque soir un cantique à la grand’mère, mais jamais il n’en commença un second. Heidi lui avait ordonné d’en lire un ou deux, alors il s’arrêtait toujours au premier.

Brigitte manifestait toujours un grand contentement d’entendre lire son fils et, quand il avait terminé, elle répétait :

— On ne se réjouit pas suffisamment des progrès de Pierre. Personne ne peut prévoir ce qu’il pourra devenir par la suite.

La grand’mère répondait :

— C’est excellent qu’il ait appris quelque chose ; toutefois, j’ai hâte que le Bon Dieu nous envoie le printemps pour que la fillette puisse revenir chaque jour ; on dirait qu’elle lit avec plus de cœur ; il manque toujours quelque chose dans les cantiques que Pierre nous lit, ils ne me vont pas si profondément dans l’âme et j’ai des difficultés à m’y retrouver.

Ceci provenait du fait que Pierre modifiait sa lecture. S’il arrivait à un mot trop long, il le laissait gentiment de côté, pensant que cela n’avait pas grande importance pour la grand’mère ; si bien que, lorsque c’était lui qui faisait la lecture, les mots les plus émouvants manquaient aux chants.

CHAPITRE V

LA FAMILLE GÉRARD ARRIVE

Le mois de mai était arrivé. L’air était plus chaud et l’Alpe avait repris sa verdure. Le soleil printanier fondait la dernière neige, les fleurettes apparaissaient en grand nombre dans l’herbe verte, et de nombreux torrents coulaient avec fracas dans la vallée. Le vent bruissait dans la cime des sapins et faisait tomber les aiguilles noires pour permettre aux jeunes pousses de décorer à nouveau les branches.

Très haut dans le ciel, l’aigle planait majestueusement. La nature entière s’éveillait. Heidi vivait déjà sur l’Alpe. Elle prêtait attentivement l’oreille aux mugissements du vent qui soufflait avec violence dans les hauteurs, si violemment même que les vieux sapins étaient tout ébranlés.

Elle ressemblait à une feuille agitée, courait d’un endroit à l’autre pour constater si les nombreuses primevères étaient épanouies. Des milliers d’insectes se réjouissaient autant que la fillette et semblaient dire : « Sur l’Alpe, sur l’Alpe ! ». Heidi aspirait à grandes bouffées l’air frais du printemps. Elle avait l’impression que la nature n’avait jamais été si merveilleuse.

On entendait dans le hangar résonner des coups de marteau ou grincer une scie. Heidi courut voir ce que signifiaient ces sons familiers. Sur la petite terrasse se trouvait déjà une chaise. Occupé à son établi, le grand-père en fabriquait une deuxième.

— Oh ! je devine pourquoi tu fais cela, s’écria Heidi, c’est pour nos visiteurs lorsqu’ils arriveront de Francfort. Dois-tu aussi en faire une pour Mlle Rougemont, penses-tu qu’elle viendra aussi nous rendre visite ?

— Je ne le sais pas, répondit l’Oncle, mais il est plus prudent d’en faire une, afin de pouvoir l’inviter à s’asseoir si elle arrive.

Heidi examina attentivement les chaises en bois, sans dossier, et murmura en hochant la tête :

— Je n’ai pas l’impression qu’elle acceptera de s’asseoir là-dessus.

— Eh bien, dit le grand-père, nous l’inviterons à prendre place sur le splendide canapé vert.

Heidi réfléchit un instant pour savoir où se trouvait ce canapé vert, et Pierre arriva en sifflant et en faisant claquer son fouet. La fillette fut immédiatement entourée des chevrettes qui, heureuses de retrouver aussi leur amie sur le pâturage, sautaient et bêlaient de joie.

Pierre poussa toutes les chevrettes de côté, tendit une lettre à la fillette qui lui demanda, tout étonnée :

— Comment se fait-il que tu aies reçu une lettre pour moi au pâturage ?

— On ne me l’a pas donnée là-haut, répondit le chevrier, je l’ai retrouvée dans mon sac à pain.

En effet, la veille au soir, le facteur de Dörfli lui avait remis cette missive destinée à Heidi ; il l’avait rangée dans son sac, avait mis son pain et son fromage par-dessus, et ne l’avait retrouvée qu’au repas de midi alors qu’il secouait son sac pour en débarrasser les miettes. Heidi lut attentivement l’adresse et courut auprès de son grand-père en s’écriant :

— Veux-tu entendre maintenant ce que contient cette lettre de Claire ?

Pierre, qui avait suivi son amie, s’appuya contre la porte pour mieux comprendre et Heidi commença :

 

« Chère Heidi,

« Tout est déjà emballé ; dans deux ou trois jours nous partirons avec papa, mais il ne viendra pas à Ragaz avec nous. Il doit tout d’abord se rendre à Paris pour affaires. Nous avons chaque jour la visite du docteur qui crie en montant les escaliers : « En route pour l’Alpe, en route pour l’Alpe ! ». Il a hâte de nous voir partir. Si tu savais comme il aimait lui-même vivre là-haut. Il a passé en notre compagnie toutes les longues soirées de l’hiver, et nous a raconté toutes les magnifiques journées qu’il a passées avec toi, le grand-père et les chèvres sur la montagne. Il est encore enthousiasmé de la tranquillité et de l’air pur et sain de vos montagnes. Il termine chaque fois son récit en disant : « Là-haut, tout le monde doit guérir ».

« Il est du reste revenu du chalet totalement différent. On l’a revu avec son visage joyeux et son apparence jeune. Si tu savais ce que je me réjouis d’être de nouveau près de toi pour connaître intimement Pierre et les chèvres. Je resterai tout d’abord six semaines à Ragaz pour une cure. Puis, ensuite, nous habiterons Dörfli et tous les jours de beau temps nous monterons te rejoindre. J’aurai le plaisir de passer la journée entière au pâturage en ta compagnie. Grand’mère se réjouit aussi énormément de partir. Mlle Rougemont ne viendra pas ; malgré l’insistance de grand’maman, elle répond qu’elle ne veut pas nous importuner de sa présence. Mais, je sais exactement ce qui en est. Sébastien lui a fait à son retour une description si horrible des rochers aux parois escarpées, des précipices profonds et des énormes crevasses où l’on risque de tomber, qu’elle n’entend plus maintenant parler qu’avec horreur de ce voyage et qu’elle a la certitude qu’excepté les montagnards et les chèvres aucun être humain ne peut s’aventurer dans ces contrées sans risquer sa vie. Tinette restera aussi à la maison. Par contre, Sébastien nous accompagnera jusqu’à Ragaz, puis il regagnera Francfort. Je ne peux plus attendre l’heureux moment d’être près de toi. Porte-toi bien, chère Heidi, grand’maman te salue bien, elle aussi.

« Mille baisers de ton amie

« CLAIRE ».

 

En entendant ces derniers mots, Pierre fit claquer son fouet avec une telle fureur que toutes les chèvres épouvantées prirent la fuite et descendirent le sentier en bonds désordonnés.

Pierre les suivit et continua à brandir son fouet comme devant un ennemi invisible. La cause de cette rage était l’annonce des visiteurs qui n’allaient pas tarder à arriver.

Heidi partit le lendemain pour raconter à la grand’mère, qui allait venir et, surtout qui n’allait pas venir. Elle était certaine que ces nouvelles feraient un plaisir énorme à la vieille aveugle qui connaissait très bien tous les personnages de Francfort. Le soleil réchauffait l’atmosphère avec plus d’ardeur. Il restait aussi plus longtemps au ciel, et la descente était merveilleuse dans cet air de mai.

La grand’mère n’était plus au lit ; elle avait repris sa place et filait dans son coin. Elle avait les rides plus prononcées et son visage décelait des pensées tristes. Des idées noires l’avaient poursuivie et même empêchée de dormir une grande partie de la nuit. En effet, elle avait saisi entre les exclamations furibondes de son petit-fils qu’une bande d’étrangers allait arriver de Francfort et vivrait tout l’été au chalet. Elle avait immédiatement fait des suppositions tragiques qui lui avaient coupé le sommeil. Heidi arriva essoufflée vers la grand’mère et lui raconta rapidement tout ce qu’elle savait. Subitement elle l’interrompit et interrogea :

— Qu’as-tu, grand’maman, est-ce que cela ne te fait pas plaisir, ou crois-tu que Mlle Rougemont viendra aussi ?

— Oui, oui, répondit la grand’mère, en s’efforçant de paraître joyeuse ; je me réjouis beaucoup pour toi parce que tu vas avoir une grande joie.

— Mais non, répliqua la fillette, je vois très bien que tu es anxieuse, mais ne crains rien, Mlle Rougemont a trop peur de faire ce voyage.

— Non, non, ce n’est rien, certifia l’aveugle ; donne-moi seulement ta main afin que je sente que tu es encore là ; cela me fait un grand plaisir quand bien même je n’y survivrais pas.

Instantanément la réponse jaillit des lèvres de la petite :

— Non, non, je ne veux absolument rien de bon pour moi si tu dois mourir.

La grand’mère avait l’absolue certitude que, maintenant que Heidi était en bonne santé, les gens de Francfort viendraient pour la reprendre. Mais, elle se rendit compte qu’elle n’aurait pas dû laisser paraître cette crainte devant Heidi. Cette enfant était si compatissante qu’elle aurait bien été capable de s’asseoir près d’elle et de ne pas vouloir la quitter. Elle chercha une diversion. Elle n’en connaissait qu’une et demanda :

— Heidi, une seule chose me fera du bien et me redonnera des idées joyeuses, lis-moi un beau cantique.

 

Viens, âme qui pleure,

Viens à ton Sauveur ;

Dans les tristes heures

Dis-lui ta douleur.

 

La lecture terminée, la grand’mère conclut :

— C’est exactement ce que je voulais entendre ; ces paroles me consolent toujours.

C’était vrai, toute expression soucieuse avait disparu du visage de l’aveugle.

Lorsque, le soir, Heidi remonta au chalet, les étoiles commencèrent les unes après les autres à scintiller dans le firmament. Bientôt, tout brilla autour d’elle. Elle s’arrêtait à chaque instant pour contempler le ciel. La douce clarté de toutes ces petites lumières lui remplissait le cœur de joie. Elle s’écria :

— Oui, oui, tout est si beau au ciel parce que Notre-Seigneur est bon. Nous devons toujours avoir une grande confiance en Lui.

Elle arriva au chalet sous cette voûte étoilée. Le grand-père l’attendait en admirant le ciel qui depuis longtemps n’avait pas été si beau.

Non seulement les jours, mais aussi les nuits de ce mois furent splendides. L’Oncle regardait fréquemment le soleil se lever avec le même éclat qu’à son coucher de la veille et disait :

— C’est une année à part, elle donne aux plantes une sève d’une vigueur exceptionnelle. Prends garde, chevrier, que tes chèvres ne deviennent pas sauvages en mangeant trop de cette herbe nourrissante.

Pierre agitait son fouet en signe de réponse. On pouvait lire sur son visage : « Avec cela, j’arriverai à en faire façon ».

Mai entier s’écoula de cette manière. Juin déjà arrivait avec son soleil plus ardent et ses journées plus longues. Toutes les gentianes, les campanules et les centaurées embaumaient l’air agréablement.

Un des derniers jours de juin, alors que la fillette ayant terminé son travail sortait du chalet, elle s’écria :

— Grand-père, viens, viens !

Le grand-père arriva et regarda dans la direction qu’indiquait Heidi. Un étrange cortège gravissait le sentier. On voyait deux hommes avec une chaise à porteur, dans laquelle se trouvait une jeune fille entourée de couvertures. À ses côtés marchait un superbe cheval blanc, portant une dame qui parlait à la fillette. Un homme poussait une chaise à roulettes ; il était suivi d’un autre habitant de Dörfli, porteur d’une hotte remplie de couvertures et de châles.

Cette petite caravane s’approcha de plus en plus. Elle arriva devant le chalet. Les deux porteurs posèrent leur chaise et Heidi courut vers Claire. Les deux petites amies se retrouvèrent avec transport. La grand’mère descendit de son cheval, embrassa affectueusement Heidi et serra la main de l’Oncle, qui s’était approché pour lui souhaiter la bienvenue.

Il n’y avait aucune gêne entre les interlocuteurs. Par les récits de Heidi, ils se connaissaient depuis longtemps.

Les salutations terminées, la grand’maman s’écria :

— Cher Oncle, vous avez là une propriété superbe que bien des rois envieraient. Votre petite-fille a bonne mine, on dirait une rose.

Elle attirait l’enfant et lui caressait les joues.

— Que dis-tu, Clairette, de cette magnificence ?

La petite malade était ravie, elle regardait autour d’elle et ne faisait que répéter :

— C’est magnifique, c’est magnifique, j’aimerais demeurer ici toujours.

Pendant ce temps, le grand-père avait poussé la chaise à roulettes, avait sorti quelques châles de la hotte, les avait étendus sur le siège en disant :

— Je crois qu’il est préférable de changer la fillette de place. Sans attendre la réponse, il avait saisi délicatement Claire dans ses bras et l’avait placée sur les couvertures. La grand’mère l’avait regardé avec surprise.

— Cher Oncle, dit-elle, si je savais où vous avez appris à soigner les malades, j’y enverrais immédiatement toutes les gardes que je connais pour qu’elles apprennent à faire de même. Comment est-ce possible ?

Le grand-père répondit en souriant :

— C’est une question d’habitude.

Mais sous son sourire on lisait une grande tristesse. Effectivement, il voyait apparaître devant ses yeux l’image du passé lointain. Un homme souffrant était couché dans une chaise pareille à celle-ci ; il pouvait à peine remuer ses membres. C’était son capitaine qu’il avait ramassé après un rude combat en Sicile. Jusqu’au moment où la mort le délivra, le blessé n’avait voulu être soigné que par le montagnard. Le souvenir de cet épisode de sa vie lui revint et il eut l’idée que son rôle était de soigner Claire.

Il n’y avait pas un nuage au ciel. Claire regardait avidement autour du chalet.

— Ah ! Heidi, dit-elle, si seulement je pouvais faire le tour de ta demeure pour admirer tout ce que je connais si bien sans l’avoir jamais vu ?

Heidi fit avancer la chaise à l’ombre agréable des sapins. La grand’mère suivit les enfants. Toutes trois, en extase, contemplèrent les antiques sapins au tronc robuste, aux branches se balançant au gré du vent, et qui depuis des temps immémoriaux regardaient la vallée, tandis que tout naissait et mourait autour d’eux. Heidi alla à l’étable ; elle ouvrit toutes grandes les portes pour que Claire puisse voir l’intérieur. Les deux chevrettes étaient à l’alpage et il n’y avait pas grand’chose à voir. Claire dit avec regret :

— Que j’aimerais attendre le retour de « Lili » et « Biquette ». Je pourrais faire leur connaissance et voir le chevrier, mais si nous devons partir si tôt que tu l’exiges, grand’maman, jamais je n’aurai ce plaisir.

— Ma chère enfant, répondit la grand’mère, réjouissons-nous des joies présentes, ne pensons pas à ce qui pourrait manquer.

Heidi poussa la chaise un peu plus loin.

— Quelle merveille ! dit Claire, en apercevant les fleurs de toutes les couleurs qui jonchaient le sol. Que je serais heureuse d’en cueillir quelques-unes !

Quelques minutes après, Heidi déposait un joli bouquet odorant sur les genoux de son amie.

— C’est beau, affirma Heidi, mais ce n’est rien en comparaison des prairies des sommets où paissent les chèvres. Si seulement tu pouvais venir une fois avec moi, là-haut, je te ferais voir des buissons de centaurées, je te montrerais aussi des endroits où l’herbe semble bleue, d’autres où tout est comme de l’or.

Les yeux de Heidi lancèrent des éclairs de joie, tellement elle avait hâte de revoir les endroits chers à son cœur. Ceux de Claire s’étaient enflammés à cette description.

— Oh, grand’maman, demanda la petite malade, crois-tu qu’il soit possible de me transporter là-haut ?

— Je veux bien te pousser, proposa vivement Heidi en donnant un tel élan que la chaise serait partie au bas de la montagne si l’oncle ne l’avait pas retenue.

Pendant que tout le monde s’extasiait sur les beautés des environs, le grand-père n’était pas resté inactif. Il avait sorti quelques chaises qu’il avait placées face au banc autour de la table. Tout était prêt pour prendre le repas. Il y avait encore une grande fourchette luisante de fromage doré au-dessus du brasier.

Peu après la joyeuse société s’assit. La grand’mère était enchantée de cette salle à manger qui dominait la vallée. Un vent doux soufflait si harmonieusement dans les cimes des sapins qu’on aurait pu croire qu’une musique avait été commandée pour cette fête.

— Que vois-je, dit Mme Gérard, étonnée, il me semble que tu en es à ton deuxième morceau de pain et de fromage ?

— C’est si bon, répondit Claire, j’aime beaucoup mieux ceci que n’importe quel menu de Ragaz.

— C’est l’air de la montagne qui aiguise l’appétit, expliqua joyeusement l’Oncle.

Le repas fut très gai. La grand’mère et l’Oncle s’entretenaient avec plaisir. Ils avaient les mêmes opinions sur de nombreux points concernant les hommes et la vie en général.

Le soir arriva rapidement. À la vue du soleil qui allait disparaître derrière les montagnes, la grand’maman exprima le désir de quitter ces lieux. Une grande tristesse se peignit sur le visage de Claire. Elle supplia :

— Oh, restons encore ici une heure ou deux, nous n’avons pas encore visité le chalet. Je voudrais que les jours aient dix heures de plus.

Le grand-père poussa la chaise devant l’entrée de sa demeure, mais la chaise était trop large. Sans hésiter il prit la malade dans ses bras et pénétra dans la cuisine. Mme Gérard prenait un vif plaisir à visiter l’aménagement judicieux de cette habitation. Elle demanda, en désignant l’échelle :

— Cela sent très bon, c’est certainement là-haut qu’est le fenil où tu couches, Heidi ?

Tous montèrent autour de la couchette et Claire enchantée remarqua :

— C’est vraiment amusant. Depuis ton lit, tu peux admirer le ciel et entendre le vent mugir dans les sapins ; je n’ai jamais vu une chambre si drôle.

Le grand-père regarda Mme Gérard et proposa :

— Si vous acceptiez, madame, de me laisser la fillette pour qu’elle reprenne des forces, cela ne me dérangerait aucunement et je la soignerais au mieux. Avec tous les châles et les nombreuses couvertures que vous avez apportés, nous pouvons préparer un très bon lit.

Les deux fillettes acclamèrent cette idée, tandis que la grand’mère, émue, disait :

— Mon cher Oncle, vous êtes un être exceptionnel. À l’instant même, je pensais qu’un séjour prolongé ici serait salutaire pour ma petite-fille, mais la quantité de soins et d’ennuis qu’elle provoquerait me faisait abandonner à regret cette idée. Vous êtes extrêmement bon de me faire cette proposition et je vous en remercie de tout cœur.

Le grand-père posa Claire sur sa chaise, prit les couvertures et les châles apportés par Mme Gérard et lui dit en souriant :

— Quelle excellente idée vous avez eue d’emporter tous ces objets, comme pour une excursion en hiver !

À quoi la grand’mère répliqua :

— La prudence est une belle vertu qui nous évite bien des désagréments. On peut être heureux quand on revient de vos Alpes sans orages ou sans tempêtes. Remarquez, d’autre part, que mes sages prévisions ont leur utilité.

La grand’mère et l’Oncle préparèrent sur le foin deux bons lits. Quand ils redescendirent, les enfants discutaient avec animation du nombre des journées que Claire passerait au chalet. Elles posèrent cette question à l’Oncle, qui indiqua que quatre semaines suffiraient à prouver si l’air de la montagne avait une influence heureuse sur la santé de Claire. La perspective de rester si longtemps ensemble fit pousser des cris d’allégresse aux fillettes. Sur ces entrefaites, les deux porteurs et le conducteur arrivèrent. Les premiers s’en retournèrent immédiatement. La grand’mère, après avoir fait une série de recommandations à sa petite-fille, monta sur son cheval. Claire lui cria encore de venir fréquemment la trouver. Heidi, qui ce jour-là passait d’un contentement à l’autre, sautait le plus haut qu’elle pouvait.

Le grand-père connaissait les dangers du sentier. Il prit les rênes du cheval et accompagna Mme Gérard jusqu’à Dörfli. Elle ne resta pas au village et regagna Ragaz.

Alors que les deux enfants conversaient encore devant le chalet, Pierre descendit avec sa joyeuse troupe. Toutes les chèvres entourèrent Heidi, qui les nomma à Claire au fur et à mesure qu’elles dressaient la tête. Les deux fillettes saluèrent aimablement le chevrier, qui ne répondit pas. Il regarda méchamment du côté de Claire et fit claquer son fouet dans l’air.

Peu après, les fillettes, couchées sur le foin, regardaient les étoiles scintiller par la lucarne. Claire dit à sa compagne :

— On dirait que nous sommes sur un char de foin qui va monter au firmament.

— C’est vrai, affirma Heidi, sais-tu pourquoi les étoiles sont si joyeuses et nous font signe ?

Sur la réponse négative de Claire, Heidi expliqua :

— C’est parce qu’elles voient toutes les bonnes choses que le Bon Dieu réserve aux hommes.

Les deux amies firent leur prière quotidienne. Heidi se coucha, la tête sur son bras, et s’endormit immédiatement. Claire resta encore longtemps éveillée. Elle n’avait jamais vu le ciel étoilé, car à Francfort elle ne sortait jamais la nuit, et les rideaux de leur demeure étaient toujours tirés. Elle ferma les yeux, les rouvrit pour voir encore les étoiles scintiller, puis finalement, fatiguée, s’assoupit et rêva toute la nuit du ciel illuminé.

CHAPITRE VI

TROIS MOIS À LA MONTAGNE

Le soleil venait d’apparaître sur les rochers et lançait ses rayons matinaux dans la vallée. L’Oncle de l’Alpe, comme il le faisait chaque matin, admirait silencieusement et avec recueillement le brouillard se dissiper et la plaine s’éveiller à ce jour nouveau. Les nuages s’éclaircissaient, les rochers, les forêts devenaient de plus en plus visibles et le soleil apparut, les recouvrant d’une lumière d’or. L’Oncle rentra au chalet et monta doucement la petite échelle. Claire venait de s’éveiller et regardait avec étonnement les rayons du soleil qui pénétraient par la petite lucarne et dansaient sur le lit. Elle ne s’était pas encore rendu compte de l’endroit où elle se trouvait ; elle aperçut Heidi qui dormait à côté d’elle et entendit la voix amicale du grand-père lui demandant :

— Avez-vous bien dormi, petite demoiselle ? Êtes-vous bien reposée ?

Claire assura qu’elle n’était pas fatiguée et qu’une fois endormie elle ne s’était pas réveillée de toute la nuit. Cette réponse fit plaisir au grand-père qui se mit à soigner Claire aussi délicatement et intelligemment que s’il était infirmier.

Heidi ouvrit les yeux à l’instant où le grand-père quittait le fenil, portant Claire sur ses bras. Elle fut prête en un clin d’œil, descendit l’échelle et regarda ce que le grand-père avait fait.

Le soir, tandis que les enfants dormaient, il avait cherché comment il pourrait loger la chaise à roulettes, la porte du chalet étant trop étroite pour la faire rentrer. Il avait enlevé deux grandes planches à son hangar, avait roulé la chaise à l’intérieur, puis remis les deux planches sans les clouer.

Heidi arrivait au moment même où le grand-père sortait du hangar avec la chaise dans laquelle se trouvait Claire qui riait à l’astre lumineux du matin. Il laissa la chaise au milieu de la cour et entra dans l’étable aux chèvres. Heidi courut vers Claire. L’air du matin caressait agréablement le visage des enfants et l’arôme des sapins embaumait la brise qui soufflait. Claire aspira à grand trait cet air salubre et se coucha sur sa chaise dans un sentiment de bien-être parfait. C’était la première fois qu’elle respirait un air si pur, la fraîcheur provenait du voisinage des sommets et rafraîchissait l’atmosphère. Chaque aspiration était un nouveau plaisir pour la malade. La douce clarté du soleil réchauffait la température. Claire n’avait jamais supposé que tout fût si beau sur l’Alpe.

— Oh ! Heidi, s’écria-t-elle ravie, en se tournant de tous côtés pour mieux respirer, si seulement je pouvais rester éternellement près de toi.

— Tu vois bien, répondit Heidi, que c’est aussi beau que ce que je t’ai raconté, et qu’on est mieux chez le grand-père de l’Alpe que partout ailleurs.

Justement ce dernier sortait de l’écurie, portant deux bols pleins d’un lait écumeux et aussi blanc que la neige. Il tendit un des bols à Heidi et l’autre à Claire.

— C’est du lait de « Lili », dit-il, il donne de la vigueur. À votre bonne santé !

Claire n’avait jamais bu du lait de chèvre et pour se rassurer elle regarda Heidi. En voyant la fillette boire avec avidité, elle commença à son tour et fut très surprise de trouver ce breuvage plus doux et meilleur que son lait de Francfort ; elle le but jusqu’à la dernière goutte.

— Nous en prendrons deux demain, promit le grand-père, qui avait remarqué avec satisfaction Claire boire avec tant de plaisir.

Pierre arriva avec ses bêtes, et pendant que Heidi, assaillie de tous côtés, était au milieu du troupeau, le grand-père prit le chevrier à l’écart afin de mieux lui expliquer ce qu’il avait à lui dire, parce que les chèvres bêlaient toutes plus fort l’une que l’autre dans la joie de se retrouver autour de leur amie.

— Écoute attentivement, dit l’Oncle. Dès aujourd’hui, général, tu vas laisser « Lili » faire comme elle veut. D’instinct, elle sait où croissent les meilleures plantes ; si elle grimpe sur les hauteurs, tu n’as qu’à la suivre, ça fera aussi du bien à ses compagnes. Entends-tu, il faut qu’elle ne broute que les herbes les plus fines pour donner un lait de qualité supérieure. Exécute exactement mes ordres.

Le chevrier se mit en route. Il était facile de voir à la manière dont il branlait la tête et tournait ses gros yeux que quelque chose lui déplaisait. Les chèvres restaient avec Heidi, désireuses que la fillette les accompagnât. Pierre cria :

— Il faut venir, Heidi, pour m’aider à les garder, surtout si l’on doit poursuivre « Lili » plus haut.

— Je ne peux malheureusement pas, répondit Heidi. Pendant bien longtemps je ne pourrai t’accompagner, au moins durant tout le séjour de Claire ici, mais, d’ici peu, nous viendrons toutes deux un jour entier, le grand-père nous l’a promis.

Sur ces paroles, Heidi quitta les chèvres et rejoignit Claire. Pierre fit avec ses poings de si méchantes menaces que les chèvres eurent peur, puis il gravit rapidement le sentier du pâturage, craignant d’avoir été aperçu de l’Oncle et ne désirant pas savoir ce qu’il pensait de sa conduite.

Claire et Heidi avaient tant de projets dans l’esprit pour remplir leurs journées qu’elles ne savaient par où commencer. Heidi proposa de tenir la promesse d’écrire à la grand’mère. En effet, Mme Gérard désirait recevoir chaque jour une lettre pour connaître l’état de santé de sa petite-fille et être au courant de ses occupations. Heidi courut de suite chercher le nécessaire dans le chalet.

— Devons-nous rentrer pour écrire ? demanda Claire.

Mais déjà Heidi posait sur ses genoux son livre de lecture et un cahier, et s’asseyait près d’elle. Elles se mirent à raconter à la grand’mère tous les détails de leur soirée. Entre deux phrases Claire s’arrêtait pour admirer tout ce qui l’environnait : c’était si beau !

Le vent n’était plus si frais et, seule, une légère brise soufflait et bruissait dans les sapins. Partout dans les environs régnait une tranquillité absolue ; par instant seulement on entendait le chant joyeux d’un berger, répété ensuite plusieurs fois par l’écho des rochers.

La matinée se passa rapidement ; déjà le grand-père arrivait avec un plat fumant en disant :

— Les jeunes filles resteront dehors jusqu’à la tombée de la nuit.

Comme le jour précédent, le repas fut joyeux. Heidi poussa la chaise de Claire sous les sapins où elles avaient décidé de passer l’après-midi. Elles parlèrent de tout ce qui s’était passé depuis qu’elles s’étaient quittées à Francfort. La vie avait suivi son cours normal, mais Claire voulut narrer jusqu’aux moindres détails ce qui s’était passé dans la maison Gérard. Plus elles babillaient, plus les oiseaux gazouillaient dans les branches comme s’ils étaient réjouis du bavardage des fillettes et comme s’ils voulaient y prendre part. Ainsi s’écoula l’après-midi et le soir ramena Pierre ; il avait le visage hargneux.

— Bonne nuit, Pierre, lui souhaitèrent Heidi et Claire.

Mais il ne répondit pas à leur salut et chassa ses chèvres avec humeur.

Comme Claire voyait le grand-père aller traire la belle « Lili », elle eut grande envie de boire du lait. Elle s’étonna elle-même de ce nouveau plaisir.

— C’est curieux, Heidi, dit-elle, je n’ai jamais mangé et bu qu’à contrecœur, et tout ce que je mangeais me paraissait avoir un goût d’huile de foie de morue. Souvent même je pensais : si seulement ce n’était pas une obligation de manger ; et aujourd’hui j’ai hâte de boire mon lait.

— Oui, je sais très bien ce que c’est, répondit Heidi ; je me souviens des jours sombres de Francfort où tous les aliments me restaient dans le gosier et ne pouvaient pas descendre.

C’était la première fois que Claire passait toute une journée à respirer l’air vivifiant des montagnes, et la première fois aussi qu’elle prenait ses repas en plein air.

Le grand-père arriva avec les bols et Claire prit le sien en remerciant. Elle en but avidement le contenu et termina avant Heidi.

— Puis-je, s’il vous plaît, Oncle, en avoir un second ? demanda-t-elle.

Le grand-père, satisfait, retourna en chercher et revint tenant encore un plat sur lequel il y avait du beurre doré et appétissant qu’il s’était procuré dans une bergerie des hauteurs. Les enfants mordirent avec plaisir dans leurs succulentes tartines. Le grand-père, heureux, les contemplait. Lorsqu’elles furent couchées, Claire admira encore l’éclat des étoiles, puis s’endormit aussitôt d’un sommeil profond et calme.

Deux jours se passèrent de cette façon, lorsqu’une surprise arriva. Deux porteurs se présentèrent avec chacun un lit recouvert d’une couverture blanche. Ils avaient aussi une lettre de la grand’mère disant que les lits étaient destinés à Claire et à Heidi. Elle ajoutait qu’il fallait, l’hiver prochain, en descendre un dans la demeure de Dörfli, afin que Heidi ait une bonne couche au chalet et au village. La grand’mère souhaitait aussi recevoir des nouvelles chaque jour afin de suivre tous les événements et vivre comme si elle se trouvait parmi les deux fillettes. Le grand-père, qui était intervenu, s’empressa d’aller enlever le foin qui servait de couche et, aidé des deux hommes, installa les lits tout près l’un de l’autre, la tête face à la lucarne afin que les fillettes aient une belle vue sur la vallée et puissent aussi contempler les étoiles. Il avait remarqué la joie des enfants aux premiers rayons de l’aurore et aux feux du crépuscule.

Mme Gérard, à Ragaz, était très heureuse de recevoir chaque matin une lettre de l’Alpe. Son contentement était d’autant plus vif qu’elle apprenait tous les soins minutieux dont l’Oncle entourait sa petite Claire. Elle voyait aussi combien la fillette trouvait le temps court et se plaisait au chalet. Enfin, elle se félicitait aussi de pouvoir retarder sa visite sur l’Alpe, le voyage lui étant très pénible.

Le grand-père prenait à cœur sa tâche de garde-malade : il ne se passait pas de jour où il ne trouvât quelque chose de nouveau pour donner des forces à Claire. Chaque après-midi, il faisait une grande course sur les rochers pour en revenir avec un paquet parfumé de thym et d’herbe à l’arôme si délicat. Les chèvres à leur retour de l’alpage se hâtaient en bêlant vers l’étable pour les savourer. Mais le montagnard destinait ces herbes fines spécialement à « Lili » pour qu’elle donnât un lait fortifiant. Les soins assidus dont la chèvre était favorisée étaient visibles ; elle rejetait nerveusement sa petite tête en arrière et ses yeux étaient pleins de vie.

Claire était déjà depuis trois semaines sur l’Alpe. À plusieurs reprises, le grand-père lui avait demandé, en la descendant de sa chaise, d’essayer de se tenir debout par terre. Elle l’avait fait pour le contenter, mais tout de suite s’était écriée : « Oh ! cela me fait trop mal », et s’était agrippée fortement au bras de l’Oncle qui, néanmoins, lui fit pendant plusieurs jours renouveler ses efforts pour tenter de rester plus longtemps sur ses jambes.

Depuis de nombreuses années, on n’avait pas joui d’un si bel été. Chaque jour le soleil éclairait l’Alpe sous un ciel sans nuage ; toutes les petites fleurettes levaient leur corolle et embaumaient l’air d’un parfum extraordinaire. Au coucher du soleil, les rochers se teintaient de pourpre, le glacier et les neiges éternelles des hauts sommets prenaient l’apparence d’une mer enveloppée de reflets d’or. Heidi racontait à son amie que toutes ces splendeurs étaient encore plus visibles depuis le pâturage. Elle expliqua avec vivacité comme les fleurs scintillaient, comme l’alpage était bleu par place et rose à d’autres, et le plaisir qu’on avait de s’asseoir sur l’herbe. Puis elle décrivit avec enthousiasme la magnifique plante qu’est la centaurée au parfum délicat.

Elle parla tant des fleurs, du coucher du soleil, des rochers dont la couleur changeait au crépuscule qu’une grande envie la prit de remonter là-haut. Elle courut vers le grand-père occupé à son établi.

— Oh ! cria-t-elle de loin, viens-tu avec nous demain, grand-père ? C’est si beau, là-haut !

— Je suis d’accord, acquiesça l’Oncle de l’Alpe, mais à la condition que ta petite amie essaye encore une fois de se tenir sur ses jambes. Heidi transmit cette réponse à Claire qui promit immédiatement d’essayer de se tenir debout aussi longtemps que l’Oncle le désirerait car elle avait un grand désir de faire cette ascension sur l’alpage avec les chèvres.

Dès que Pierre revint avec son troupeau, Heidi lui cria :

— Demain, nous monterons avec toi et nous resterons tout le jour sur le pâturage.

Pierre grommela comme un ours et lança son fouet contre l’innocente « Chardonneret » qui, heureusement, avait remarqué son mouvement et s’était échappée promptement.

Claire et Heidi dormirent à merveille dans leur nouveau lit. Elles avaient secrètement décidé de rester toute la nuit éveillées et de faire des projets jusqu’à l’aurore, mais à peine la tête sur l’oreiller, leur babil cessa et elles s’endormirent profondément. Claire vit en rêve un champ recouvert de campanules et de gentianes, si proches les unes des autres que le sol était d’un bleu couleur du ciel. Heidi entendit toute la nuit l’aigle croasser sur les hauteurs, comme si ses cris disaient : « Viens, viens, viens ! ».

CHAPITRE VII

UN MIRACLE QUE PERSONNE N’ATTENDAIT

Le lendemain, le grand-père sortit du chalet pour voir s’il ferait beau temps toute la journée.

Des rayons rouges ou dorés brillaient déjà sur les hautes cimes des montagnes. Il y avait au ciel quelques petits nuages frangés d’or. Toute la vallée était baignée dans une couleur rose. L’Oncle sortit la chaise à roulettes et rentra pour appeler les enfants et leur dire combien l’aube était splendide.

Pendant ce temps Pierre passait devant le chalet avec sa troupe. Les chevrettes étaient épouvantées car il faisait furieusement claquer son fouet. En effet, l’exaspération du chevrier était à son comble. Depuis des semaines il n’avait pas revu Heidi seule. Du matin au soir elle tenait compagnie à cette étrangère, et pour une fois qu’elle montait il fallait que cette intruse vienne aussi avec sa chaise à roulettes. Le chevrier regarda cette chaise, objet de sa fureur, avec des yeux menaçants. Il scruta attentivement les alentours pour s’assurer qu’il était bien seul. Tout était tranquille. Alors, il s’avança furtivement et précipita la chaise en bas des rochers. Il grimpa jusqu’au premier buisson d’où il pouvait tout voir sans être vu. La chaise dégringolait vertigineusement. Des morceaux volaient de tous côtés. Elle n’avait déjà plus ni pieds, ni dossier. Pierre sauta de joie et battit des mains. Le naïf berger était persuadé que la destruction de cette chaise provoquerait le départ précipité de la malade. Il vit Heidi sortir du chalet suivie du grand-père qui tenait Claire dans ses bras. Heidi regarda de tous côtés ; l’Oncle étonné lui demanda :

— Où as-tu poussé la chaise, fillette ?

— Je la cherche, répondit Heidi.

Le vent soufflait par violentes rafales. Heidi s’écria :

— Mais le vent l’a poussée en bas de la pente. Quel malheur ! Elle est descendue jusqu’à Dörfli, on nous la ramènera trop tard et nous ne pourrons pas aller à l’alpage aujourd’hui.

Claire se lamenta.

— Que je suis malheureuse ! dit-elle, à présent que je n’ai plus rien pour m’asseoir, il me faudra rentrer à la maison.

Heidi protesta et dit au vieillard :

— N’est-ce pas, grand-père, tu vas trouver une solution pour que Claire reste avec nous ?

— N’ayez aucune crainte, mes enfants, répondit le montagnard, nous allons tout de même monter au chalet comme nous l’avions décidé.

Il alla chercher un paquet de couvertures, sortit « Lili » et « Biquette » de leur étable, et trouva extraordinaire que le chevrier ne fût pas encore arrivé.

Quelques minutes après ils gravissaient le sentier. Les deux chevrettes marchaient à côté de Heidi et Claire était délicatement portée par le grand-père. Arrivés à l’alpage ils aperçurent les chèvres broutant paisiblement et Pierre couché tout de son long sur le sol.

— Je veux t’enlever l’envie de ne pas passer chez moi, garnement, lui cria l’oncle.

À cette voix connue, Pierre se retourna et répondit :

— Personne n’était levé.

— Sais-tu quelque chose de la chaise ? interrogea encore le montagnard.

— De quelle chaise ? demanda honteusement le chevrier.

L’oncle arrêta là son interrogatoire.

Il étendit les couvertures sur le sol, puis déposa Claire, qui assura qu’elle se trouvait aussi bien que dans sa chaise.

La petite infirme remercia le grand-père pour toutes ses bontés. Elle murmura à plusieurs reprises :

— Que c’est beau, que c’est beau !

L’oncle annonça qu’il allait descendre pour voir ce qu’il était advenu de la chaise. Il indiqua à Heidi l’endroit frais où il avait déposé le sac à provisions et ordonna à Pierre de traire à midi le lait de « Lili ». Puis il partit en disant qu’il reviendrait le soir. Le ciel était d’un bleu splendide. Il n’y avait plus un nuage dans l’azur. Le glacier scintillait comme s’il reluisait d’étoiles. Les hauts rochers dressés dans l’air semblaient contempler la vallée. Les deux enfants étaient dans un ravissement indescriptible. De temps à autre une chevrette venait se coucher à côté d’elles ; le plus souvent c’était la timide « Blanchette ».

Plusieurs heures s’écoulèrent de cette agréable façon. Il prit subitement à Heidi l’envie de monter un peu plus haut pour constater si le buisson de centaurée était épanoui et si les fleurettes étaient aussi belles que l’année précédente. Elle alla cueillir quelques touffes d’herbe et ramena auprès de Claire la jolie « Blanchette ». Elle demanda à son amie si cela ne lui faisait rien d’attendre un instant.

Heidi partit. Claire était heureuse de se trouver un instant seule. Elle tendit l’herbe à la chevrette qui, de plus en plus confiante, mangea à même dans ses mains. Jamais plus qu’en cet instant Claire ne désira devenir un jour comme les autres enfants, afin d’être libre et de ne pas avoir constamment besoin d’autrui. Elle prit « Blanchette » par le cou et lui dit :

— J’aimerais rester ici toujours, c’est si beau.

Heidi ne fut pas déçue. Le buisson entier était en fleurs. Dans les alentours le sol était jonché de campanules et de gentianes qui embaumaient l’atmosphère. Elle repartit rapidement pour rejoindre Claire et lui cria de loin :

— Il faut venir, c’est splendide.

Assis sur un rocher, Pierre était songeur ; il ne comprenait rien à la tournure des événements. En effet, il avait détruit la chaise pour que l’étrangère s’en aille, et depuis le matin elle était assise devant ses yeux. Heidi l’appela pour qu’il vienne l’aider à transporter Claire. Il répondit :

— Je ne peux pas venir.

Heidi poursuivit, furieuse :

— Si tu ne viens pas, Pierre, je ferai quelque chose qui ne te fera aucun plaisir.

Craignant que sa compagne ne connaisse déjà l’auteur de la disparition de la chaise, il s’avança. Après de multiples efforts, ils arrivèrent à mettre la malade debout.

Claire, pour les soulager, posa ses pieds doucement sur le sol ; comme cela ne lui faisait pas mal, elle les posa ensuite un peu plus fermement et parvint à faire quelques pas.

— Tu vois, Heidi, s’écria-t-elle, je peux marcher ! Si seulement je pouvais monter chaque jour avec toi, je suis sûre que j’arriverais à marcher bientôt toute seule.

Les trois jeunes gens arrivèrent au milieu des fleurs. Ils s’assirent sur le sol chaud et sec au milieu du magnifique jardin parfumé. Le cœur des petites filles était presque trop petit pour contenir toute leur joie.

Tout à coup une bande de chevrettes, l’agile « Chardonneret » en tête, se présentèrent. Dès que cette dernière aperçut les enfants, elle bêla et toutes les autres chèvres reprirent en chœur. Elles n’étaient jamais venues à cet endroit parce qu’elles ne paissent pas volontiers parmi les fleurs.

Pierre s’éveilla en sursaut ; il venait d’entrevoir en rêve la chaise réparée devant le chalet.

Les trois enfants redescendirent à leur première place pour prendre leur repas. Pierre apporta une aide efficace dans le transport de Claire. Il craignait que son acte ne fût découvert. À vrai dire Heidi ignorait tout. La punition dont elle l’avait menacé était de ne rien lui donner de toutes les bonnes choses qui se trouvaient dans le sac.

Heidi fit trois parts et annonça :

— Nous donnerons à Pierre tout ce que nous avons de trop.

Le chevrier reçut une grande partie du repas des fillettes.

Il mangea tout, mais quelque chose l’empêchait de jouir de ce festin ; il était tourmenté par son acte du matin.

Les enfants finirent leur repas si tard que peu après l’Oncle arriva. Heidi bondit au-devant de lui et lui annonça l’heureuse nouvelle. Un rayon de joie illumina son visage, il se dirigea vers la jeune fille et lui dit :

— Alors on a essayé et on a réussi.

Puis il saisit l’enfant dans ses bras et ils prirent le chemin du retour.

Lorsque Pierre arriva à Dörfli il remarqua une grande assemblée discutant avec animation autour de quelque chose. Il s’approcha et vit avec stupeur les restes épars de la chaise à roulettes au milieu des spectateurs.

— Je l’ai vue de près quand ils l’ont montée, disait le boulanger, elle valait au bas mot cinq cents francs ; j’aimerais bien savoir comment cela s’est passé.

— Le vent peut l’avoir poussée, dit Barbel ; l’Oncle lui-même a fait cette supposition. Quant à moi, je suis heureuse de n’être pas remontée là-haut depuis deux ans au moins, personne ne pourra me soupçonner. Il est évident que quand le Monsieur de Francfort viendra il voudra faire une enquête.

Pierre en avait assez entendu ; il rentra terrifié chez lui, craignant de voir arriver à chaque instant un policier de Francfort. Il refusa toute nourriture et se glissa dans son lit en gémissant.

— Pierrot a de nouveau mangé des herbes et il est malade, dit sa mère.

— Tu devrais lui donner un plus gros morceau de pain, ajouta l’aveugle.

Le soir les enfants regardèrent la lueur brillante des étoiles.

— As-tu remarqué, demanda Heidi à Claire, comme il est heureux que le Bon Dieu ne nous exauce pas tout de suite quand nous lui adressons des prières ? S’il l’avait fait, je serais rentrée immédiatement de Francfort, tu ne serais pas venue et tu ne te serais pas guérie sur l’Alpe.

— Mais alors, répondit Claire, nous n’avons pas besoin de lui adresser des prières s’il nous réserve toujours quelque chose de meilleur.

— Non, répondit Heidi, il ne faut pas penser cela ; si nous l’oublions il nous oublie aussi. C’est la grand’mère qui me l’a expliqué. Nous allons aujourd’hui bien le remercier de t’avoir rendu la santé.

— Heureusement que tu me le rappelles, dit Claire ; dans ma joie j’allais presque l’oublier.

Les deux enfants remercièrent chacune à leur façon le Bon Dieu pour le grand bonheur dont il les avait comblées.

Le lendemain, le grand-père proposa d’écrire à Mme Gérard pour qu’elle vienne sans retard voir quelque chose de nouveau sur l’Alpe. Mais les fillettes avaient préparé un autre projet. Elles préféraient attendre quelques jours, jusqu’au moment où Claire pourrait marcher seule. Les jours qui suivirent furent de beaucoup les plus heureux que Claire vécut sur l’Alpe. Chaque matin elle s’éveillait le cœur débordant de joie en disant :

— Je suis guérie, je suis guérie !

Les essais se poursuivirent durant plusieurs jours. Il y eut de grands progrès. La petite marchait seule. Cet entraînement lui donna un grand appétit. Chaque jour le grand-père devait faire des tartines plus épaisses et distribuer plusieurs tasses de lait. La fin de la semaine s’écoula ainsi et le jour approcha où la grand’maman allait arriver de Ragaz.

CHAPITRE VIII

ON SE QUITTE,
MAIS ON SE DIT « AU REVOIR »

La grand’maman avait annoncé par lettre le jour précis où elle arriverait sur l’Alpe.

Pierre avait apporté cette missive au grand-père un matin, alors que tout le monde était prêt à monter au pâturage. Il l’avait remise précipitamment au montagnard puis s’était retiré comme saisi d’une grande frayeur. Heidi à qui cette peur avait paru extraordinaire avait demandé à l’Oncle :

— Pourquoi Pierre fait-il maintenant comme la « Grande Turque » quand elle aperçoit un fouet derrière elle ?

— Parce que, avait répondu le grand-père, le chevrier devine aussi un fouet destiné à le punir d’un acte mauvais.

Puis, Pierre avait gravi le sentier à une vitesse inaccoutumée. Dès qu’il eut la certitude de ne plus être vu, il recommença à regarder à gauche, à droite et derrière lui, exactement comme s’il craignait d’être saisi à la nuque. Vraiment sa conscience n’était pas tranquille.

Heidi rangeait tout dans le chalet avec rapidité. Sa jeune amie la regardait travailler avec plaisir. Dès le matin tout était prêt pour recevoir la grand’maman. Les deux enfants s’assirent sur un banc pour surprendre l’arrivée de Mme Gérard. L’Oncle était revenu d’une belle escalade sur les hauts rochers. Il avait rapporté une splendide gerbe de gentianes et de campanules.

Tout était si beau que les deux enfants se mirent à chanter. De temps en temps Heidi courait impatiemment sur le sentier pour voir si elle n’apercevait rien à l’horizon. Subitement elle aperçut Mme Gérard montée sur son cheval blanc. Arrivée devant le chalet, la grand’mère demanda, surprise :

— Comment, Claire, tu n’es pas assise dans ta chaise ? Mais tu as une mine florissante, jamais encore je ne t’ai vu d’aussi belles joues.

Claire sauta alors du banc et marcha devant le chalet. Tout comme les deux enfants l’Oncle avait une mine radieuse. La grand’maman s’élança à la rencontre de sa petite-fille. Elle riait et pleurait de joie. Son regard se porta sur le montagnard dont les yeux satisfaits faisaient plaisir à voir. Elle lui saisit les deux mains et s’écria :

— Comment donc vous remercier, cher Oncle, de vos soins et de votre peine ?

— Remerciez surtout le Bon Dieu et le soleil, répliqua le vieillard.

— Nous allons, dit la grand’mère, télégraphier immédiatement à Paris, à ton père, pour qu’il arrive le plus rapidement possible. Ce sera la plus grande joie de sa vie. Mais comment allons-nous faire pour envoyer ce message ? Les porteurs sont déjà partis et je ne veux pas retarder d’une heure le bonheur de mon fils.

L’Oncle siffla alors entre ses doigts, et si fort que le son strident de son sifflement fut répété plusieurs fois dans les rochers. Pierre arriva quelques minutes après, tout essoufflé et tout intimidé. Le montagnard confia alors un papier au chevrier avec l’ordre de le remettre le plus rapidement possible à la poste la plus proche. Il ajouta encore qu’il réglerait le montant de ce message en descendant au village le lendemain. Le petit partit au galop.

Vraiment étonnée, la grand’mère se demandait si elle ne rêvait pas. Elle avait peine à croire au miracle de la guérison de sa petite-fille.

Par un hasard providentiel, M. Gérard, ayant terminé ses affaires à Paris, réservait une surprise aux siens. Il était arrivé la veille à Bâle où il avait passé la nuit. Tôt le lendemain il avait pris le train pour Ragaz. Sa mère venant de quitter cette station, il poursuivit sa route jusqu’à Dörfli. Il montait justement le sentier et craignait de s’être égaré, quand il vit arriver le chevrier. Dès que le jeune coureur fut en vue, il lui fit signe d’approcher et lui demanda aimablement si ce sentier conduisait bien à un chalet, où habitaient un grand-père et sa petite-fille se nommant Heidi. Pour toute réponse il n’entendit qu’un vague son épouvanté et vit le chevrier continuer sa descente encore plus rapidement. Pierre fit de tels bonds qu’il trébucha à maintes reprises, tomba et roula exactement comme l’avait fait la chaise la semaine précédente. C’était, somme toute, assez compréhensible, car il avait la certitude que le monsieur qu’il venait de rencontrer était le policier venu de Francfort. Le boulanger du village prenait l’air ; quand il vit arriver le chevrier dont la course s’acheva dans un buisson, il s’écria :

— En voilà encore un que le vent a poussé depuis le chalet !

Dans sa descente effrénée, Pierre avait égaré le télégramme. Il reprit en boitant le chemin du chalet. Sans aucun doute, il aurait préféré se cacher dans son lit, mais malheureusement il devait aller rejoindre sa troupe.

Ayant atteint le premier chalet où il savait qu’habitait la grand’maman aveugle, M. Gérard avait reconnu qu’il était sur la bonne voie. Il franchit avec joie et célérité le dernier bout de chemin qui lui restait à gravir.

On l’avait reconnu de loin. Deux jeunes filles vinrent à sa rencontre. La première était grande, elle avait de beaux cheveux blonds et des yeux bleus. À ses côtés se trouvait la petite Heidi. M. Gérard s’arrêta surpris et fixa les deux fillettes. De grosses larmes coulèrent de ses yeux. Qu’avait-il ? Quel souvenir lui remémorait ce tableau ? C’est qu’il avait devant les yeux une belle fille qui était exactement le portrait de sa femme, la mère de Clairette.

— Mais comment, papa, tu ne me reconnais pas ? s’exclama l’enfant, resplendissante de joie.

Et elle avança vers son père. M. Gérard recula pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’une hallucination. Puis il s’élança près de sa chère enfant. Il la saisit dans ses bras, ne pouvant pas croire à un tel bonheur. Heidi regardait avec plaisir M. Gérard qui avait toujours été si bon pour elle.

— La surprise que nous t’avons réservée est aussi belle que la tienne, lui dit alors sa mère, tellement heureuse de voir son fils si content.

Depuis fort longtemps elle ne lui avait vu un visage si radieux. Elle conduisit ensuite son fils auprès de l’Oncle. Pendant que les deux hommes se serraient la main, que M. Gérard remerciait avec effusion le montagnard pour les soins dévoués et minutieux dont il avait entouré son enfant, la grand’mère partit sous les sapins. Elle poussa un cri de joie en apercevant le bouquet de gentianes et de renoncules.

— Que c’est délicieux ! dit-elle ; qui a déposé ces fleurs ici ?

Elle perçut un léger froissement derrière les sapins et aperçut Pierre qui cherchait à se dissimuler. Elle supposa immédiatement qu’il avait préparé ce bouquet lui-même, et gentiment elle le pria d’approcher. L’enfant épouvanté ne bougea plus.

— Approche donc, répéta-t-elle.

Pierre commença à trembler de tous ses membres et répondit craintivement :

— Oui.

Terrorisé, il ajouta encore :

— On ne pourra vraiment pas la réparer ?

La grand’mère, interloquée, se dirigea vers le montagnard et pleine de pitié lui demanda :

— Mon cher Oncle, cet enfant est-il subitement devenu fou ?

— Nullement, répondit-il, mais c’est lui et non le vent, qui a poussé la chaise de Claire sur le chemin du village. Dès le jour où ce garnement est passé sans prendre mes chèvres, j’ai eu un doute et finalement j’ai acquis la certitude que c’était lui le seul coupable.

Il expliqua longuement à Mme Gérard ce qui s’était passé. Quand il eut terminé, celle-ci dit, sans aucune colère :

— Nous ne punirons pas ce garçon ; nous devons être justes. Voilà un jeune homme qui vivait toujours heureux avec Heidi sur les Alpes. Nous arrivons et nous le privons de la compagnie de sa petite amie durant tout l’été. La colère l’a poussé à commettre cet acte. Mais dans la colère nous sommes tous ridicules.

Puis elle retourna sous les sapins et appela gentiment le chevrier dont la frayeur avait augmenté et qui tremblait plus que jamais.

— Arrête de trembler et écoute-moi.

Pierre approcha.

— Je sais, petit chevrier, que tu as poussé la chaise sur la pente pour la briser. Tu savais très bien et tu comprenais que tu commettais une mauvaise action et que ton acte méritait une punition. Voilà pourquoi tu as été angoissé à un tel point que tu ne pouvais plus dormir. Ta conscience s’était éveillée, et la conscience parle toujours en nous quand nous commettons une mauvaise action. Regarde : tout a été contre toi, parce que tu as détruit cette chaise. Tu avais pensé que Claire ne pouvant plus s’asseoir devrait repartir et au contraire elle a fait des efforts et même elle est arrivée à marcher seule. Le Bon Dieu a changé en bien le mal que tu voulais. M’as-tu bien comprise ? Pense à ce que je viens de te dire chaque fois que tu auras une mauvaise idée.

Pierre avait bien saisi ; il fit un signe affirmatif, mais il ne savait pas encore ce qui allait advenir, car les deux hommes discutaient avec animation. La grand’mère continua :

— As-tu un désir, jeune homme ? as-tu vu quelque chose que tu aimerais posséder ? allons dis-le-moi !

Pierre regarda fixement la grand’mère ; il n’y comprenait plus rien. En effet, il s’attendait à une punition épouvantable, et au contraire on lui offrait une récompense.

— Oui, oui, ce que je t’offre est sérieux, continua Mme Gérard ; tu dois avoir un souvenir des gens de Francfort.

À l’intonation si agréable de cette dame, l’enfant fut soulagé du grand poids qui l’oppressait. Comme il avait compris qu’il vaut toujours mieux avouer ses fautes, il répondit fermement :

— Je n’ai pas pu envoyer le télégramme, je l’ai perdu en descendant.

— Très bien, très bien, mon enfant, dit la grand’mère, avoue toujours tes fautes. Pour cette fois, il n’y aura pas de suites fâcheuses.

Tous les objets qu’il avait vus à la foire de Mayenfeld défilèrent devant ses yeux. Il les avait regardés durant des heures. Mais comme il n’avait qu’un sou, il lui avait été impossible de s’offrir quoi que ce fût avec cette somme.

Ses préférences se portèrent sur un beau sifflet rouge et sur un canif argenté. Constatant qu’il hésitait et que le temps lui porterait conseil, il demanda timidement :

— J’aimerais bien avoir deux sous. J’aurais vraiment un grand plaisir.

— Tu n’es pas du tout exigeant, dit la grand’mère.

Elle sortit de sa poche une grosse pièce et deux pièces de dix centimes et expliqua :

— Tu vois, mon enfant, il y a ici autant de pièces de dix centimes qu’il y a de dimanches dans l’année ; tu pourras en prendre une chaque semaine pour la dépenser.

— Durant toute ma vie ? demanda innocemment Pierre.

— Oui, sois-en certain ; je l’inscrirai sur mon testament, répondit la grand’mère.

À cette question de l’enfant, l’Oncle et M. Gérard, qui avaient tout entendu, rirent de bon cœur.

Le repas de midi touchait à sa fin et l’heureux père regardait avec une satisfaction toujours croissante sa chère enfant ; celle-ci lui prit les mains et lui dit :

— Si tu savais, papa, tout ce que l’Oncle a fait pour moi ! De ma vie je ne pourrai l’oublier et souvent je me suis demandé comment nous pourrons lui rendre la moitié de ce qu’il a fait.

— J’y songeais aussi, répartit M. Gérard, et je ne sais comment remercier mon bienfaiteur.

Il s’approcha du montagnard et lui dit :

— Cher ami, parlons un peu ensemble. Il y a des années que je n’ai pas connu de joies pareilles à celle de ce jour. Qu’était donc pour moi toute ma fortune, avec cette fillette que la science n’arrivait pas à guérir ? Comment, dites-le-moi franchement, puis-je vous prouver ma reconnaissance ? Tout ce que je peux vous léguer est à vous. Parlez, je vous écoute, cher ami !

L’Oncle avait écouté avec une joie non dissimulée l’heureux père. Il répondit :

— Vous pouvez croire, cher monsieur, que ma peine est déjà récompensée par la joie de voir la guérison qui s’est opérée sur nos montagnes. Toutefois j’aurais un souhait à formuler ; s’il pouvait m’être accordé, je n’aurais plus aucun souci dans ce monde.

— Poursuivez, mon ami, pressait M. Gérard.

— Eh bien, continua l’Oncle, je ne resterai plus longtemps ici-bas. J’aurai suffisamment jusqu’à ma mort pour entretenir la fillette et moi-même ; mais, lorsque je partirai, elle n’aura plus rien. J’aimerais avoir la douce certitude que jamais Heidi n’aura besoin d’aller gagner son pain chez des étrangers. Alors je serai richement récompensé de tout ce que j’aurai pu faire pour votre enfant.

— Jamais, s’écria avec chaleur M. Gérard, il ne sera question que cette fillette quitte ses montagnes pour aller gagner sa vie. Je rédigerai mon testament pour que tout s’accomplisse après ma mort comme je le désire.

Pour sceller cette promesse, M. Gérard tendit sa main à l’Oncle.

— Comme les circonstances l’ont démontré, poursuivit-il, cette enfant n’est pas faite pour vivre à l’étranger. Elle aura des amis ici-même. J’en connais personnellement un qui liquide en ce moment ses dernières affaires pour se reposer. C’est mon ami Réroux, qui arrivera de Francfort cet automne et viendra vous demander conseil pour habiter dans ces parages. Il n’a cessé de répéter qu’il s’était trouvé dans votre société et celle de l’enfant mieux que partout ailleurs. De cette façon Heidi aura deux protecteurs. Souhaitons que tous deux puissent encore lui rester bien longtemps.

— Dieu le veuille, conclut la grand’mère en serrant les mains de son fils et de l’Oncle.

Puis, prenant Heidi par le cou, elle lui demanda :

— Et toi, gentille enfant, que désires-tu ? As-tu un souhait que tu aimerais voir s’accomplir ?

— Naturellement, répartit l’enfant, j’en ai un.

— Eh bien, j’écoute, demanda la grand’maman.

— Je désire mon lit de Francfort avec ses trois oreillers et la bonne couverture. Alors je serai au comble de la joie, parce que souvent j’ai vu la grand’mère trembler de froid ; et elle a tant de peine à respirer. Puis elle pourra garder son châle pour la journée.

Heidi avait débité toutes ces paroles d’un trait, tellement elle avait hâte d’arriver au but.

— Ma chère enfant, dit la grand’maman, c’est très bien que dans cette grande joie, tu nous fasses songer à ceux qu’on oublie facilement dans des moments pareils. Nous devons, chaque fois que Dieu nous prodigue des joies, penser à ceux qui souffrent et auxquels il manque l’essentiel. Nous allons aujourd’hui même télégraphier à Mlle Rougemont qu’elle envoie au plus vite ces objets. Dans deux jours ils seront là et très prochainement la vieille aveugle dormira confortablement.

En écoutant ces paroles, Heidi sauta avec allégresse autour de Mme Gérard. Subitement, elle s’arrêta et dit :

— Je vais redescendre vers la grand’mère ; elle doit s’inquiéter de ne pas me voir venir.

À vrai dire, elle ne pouvait attendre le moment de lui annoncer cette heureuse nouvelle.

— Non, non, Heidi, exhorta le grand-père, on ne s’enfuit pas de cette façon lorsqu’on a des invités.

— Mais la grand’mère m’attend, répondit la fillette, qui se souvenait de l’avoir vue un peu craintive la veille.

— Cette enfant n’a pas tout à fait tort, affirma Mme Gérard, la grand’mère attend la visite de sa chère enfant. Nous allons immédiatement descendre porter le télégramme pour Francfort.

M. Gérard fit alors part de ses projets. Il avait décidé d’entreprendre un voyage de repos en Suisse en compagnie de sa mère. Sa petite Claire étant rétablie, il désirait l’emmener elle aussi. Il avait donc l’intention de coucher à Dörfli, de remonter chercher sa fillette le lendemain au chalet, puis de rejoindre sa mère aux bains de Ragaz. De là, et sans retard, ils poursuivraient tous trois leur randonnée, afin de profiter des derniers beaux jours de l’été. Tous furent d’accord. Claire était évidemment un peu surprise d’apprendre qu’elle allait quitter l’Alpe où elle avait passé de si bons moments.

Un instant après, tout le cortège de ces gens heureux descendit le sentier pour aller trouver l’aveugle. Le grand-père avait pris Claire sur ses bras et Heidi trépignait de joie autour de chaque groupe. Mme Gérard questionnait sans cesse la fillette sur les habitudes de l’aïeule ; elle désirait savoir exactement la façon dont elle vivait, ce qu’elle faisait et comment elle s’occupait en hiver.

Heidi répondit à toutes les questions. Elle avait très bien remarqué que la pauvre infirme tremblait les longs jours de l’hiver toujours assise dans le coin sombre de sa chambre. Elle savait aussi exactement tout ce qu’elle mangeait et surtout tout ce qui lui manquait.

Brigitte était justement en train de suspendre les vêtements de Pierre au soleil devant le chalet. Dès qu’elle aperçut cette petite caravane sur le sentier, elle rentra précipitamment et annonça l’événement à sa mère.

— Maintenant, tout le monde s’en va ; l’Oncle porte lui-même la fillette.

— Oh ! comment est-ce possible ? soupira l’aveugle. Si seulement Heidi pouvait venir encore une fois me serrer la main ; si seulement je pouvais entendre sa voix !

À cet instant, la porte s’ouvrit avec force. En quelques bonds Heidi fut auprès de la grand’mère. Elle l’embrassa et hurla presque de joie.

— Grand’maman, grand’maman ! mon lit va arriver de Francfort, puis les trois coussins, puis encore la couverture ; c’est Mme Gérard qui me l’a promis.

Heidi n’avait pu annoncer assez rapidement cette nouvelle, impatiente qu’elle était de contempler le visage illuminé de bonheur de sa pauvre et chère grand’mère. Celle-ci sourit bien un peu, mais dit avec tristesse :

— Oh ! quelle brave femme ce doit être ; je devrais bien me réjouir qu’elle t’emmène, mais, vois-tu, je n’y survivrai pas.

— Comment, comment, qui a dit une chose pareille ! demanda une voix amicale.

Et Mme Gérard, qui arrivait justement, saisit affectueusement les mains de la grand’mère. Elle avait tout entendu ; aussi rassura-t-elle immédiatement l’aveugle en disant :

 

— Non, non, Heidi restera près de vous et continuera à faire votre joie. Nous reverrons cette petite, mais c’est nous qui reviendrons auprès d’elle. Chaque année nous remonterons sur l’Alpe, car nous avons de sérieuses raisons de venir chaque année remercier Dieu à l’endroit où il a accompli un tel miracle.

Une véritable expression de joie apparut sur le visage de la grand’mère. Muette, elle serra à plusieurs reprises les mains de Mme Gérard, pendant que des larmes de bonheur glissaient sur ses bonnes vieilles joues. Il était impossible de décrire le contentement de Heidi contemplant la grande félicité de l’aïeule.

— N’est-ce pas, murmura-t-elle à l’oreille de la grand’mère, tout arrive exactement comme je te l’ai lu récemment dans ton livre de prières ?

— Oui, c’est bien vrai, répondit la grand’mère et que de bienfaits Dieu nous prodigue encore ! Comment croire qu’il y a de si bonnes gens qui pensent à une vieille femme telle que moi. Vraiment cela réconforte et fortifie notre foi dans le Seigneur de voir qu’il existe de telles personnes.

— Ma chère grand’mère, répliqua Mme Gérard, nous sommes tous pauvres et misérables devant notre Père Céleste et nous devons nous aider les uns les autres. À présent nous allons prendre congé, mais nous nous reverrons, car sitôt les premiers jours du printemps venus, nous reviendrons sur vos belles montagnes ; il est évident que nous rendrons aussi visite à la grand’mère que nous ne pourrons jamais oublier.

Sur ces paroles, Mme Gérard serra les mains de l’aveugle. Elle ne put cependant pas partir aussi vite qu’elle le désirait, car la grand’mère, sans discontinuer, serrait les mains de Mme Gérard et lui souhaitait tous les bienfaits que le Bon Dieu tient en sa main.

Mme Gérard et son fils descendirent dans la vallée pendant que l’Oncle remontait une dernière fois Claire au chalet. Heidi jubilait ; elle était si enchantée du bonheur parfait de sa grand’mère qu’elle faisait un saut à chaque pas.

Le lendemain, Claire pleura à chaudes larmes d’être obligée de quitter l’Alpe, où elle avait été si heureuse et où elle avait recouvré la santé. Mais Heidi la consola en lui disant :

— L’été sera bientôt là, tu reviendras et tu verras comme tout sera plus beau. Tu pourras encore mieux marcher et chaque jour, dès le début de ton arrivée, nous pourrons aller au pâturage avec Pierre et les chèvres ; et tout ce que nous avons déjà vu là-haut recommencera, nous jouirons mieux de la belle nature et de l’air sain.

Comme il était convenu, M. Gérard arriva le lendemain pour chercher sa fillette. Il resta longtemps à discuter avec le grand-père, car ils avaient beaucoup à parler. Les paroles de Heidi avaient consolé sa petite amie Claire qui avait séché ses larmes.

— Salue bien Pierre de ma part ainsi que toutes les chèvres, dit-elle à Heidi, mais embrasse spécialement la petite « Lili » qui a tant contribué à ma guérison. Sais-tu, j’aimerais lui faire aussi un joli cadeau ? que pourrais-je bien lui donner ?

— Envoie-lui un peu de sel, proposa Heidi. As-tu remarqué comme elle aime bien lécher les mains de l’Oncle chaque soir au retour de l’alpage ?

Ce conseil plut à Claire qui s’écria réjouie :

— Eh bien, je lui en enverrai au moins cent livres de Francfort ; de cette façon elle aura un bon souvenir de moi.

À ce moment, M. Gérard fit signe aux enfants qu’il était temps de partir. Les deux fillettes s’embrassèrent tendrement, et l’heureux père déposa sa fille sur le beau cheval blanc de Mme Gérard.

Heidi se plaça à l’extrémité de la pente et fit signe de la main à Claire et à M. Gérard jusqu’au moment où il fut impossible de les voir.

Le lit est arrivé de Francfort. La grand’mère dort maintenant si bien qu’elle va certainement reprendre des forces. Elle n’a plus le souffle oppressé car les trois oreillers sont aussi là, ainsi qu’une chaude couverture. La brave grand’maman Gérard, qui n’a pas oublié les hivers rigoureux des montagnes, a fait parvenir un ballot contenant de multiples objets en laine. Avec tous ces cadeaux la vieille aveugle n’aura plus jamais froid et ne tremblera plus dans le coin de sa petite chambre.

On construit en ce moment une grande maison d’habitation à Dörfli. Suivant le conseil de son ami, le docteur Réroux a acheté le vieux bâtiment dans lequel l’Oncle et Heidi passaient l’hiver, et qui était autrefois cette belle demeure seigneuriale. Dans la chambre où dormait Heidi on remarque toujours le haut fourneau en faïences peintes et les splendides boiseries. Le docteur fait transformer cette partie de la maison pour en faire sa demeure, tandis que l’autre côté est aménagé en quartier d’hiver pour l’Oncle et Heidi. Le docteur sait bien que le montagnard est un homme indépendant qui aime à rester seul chez lui. En arrière on construit aussi une chaude étable afin que « Lili » et « Blanchette » passent l’hiver confortablement.

Le docteur et l’Oncle deviennent de jour en jour de meilleurs amis. Quand ils font le tour des murs pour surveiller la construction, leurs pensées se reportent le plus souvent sur Heidi. Ils aiment tous deux cette demeure parce qu’ils savent qu’ils y vivront en compagnie de la fillette.

— Mon cher ami, a dit récemment M. Réroux à l’Oncle, voilà comment j’envisage l’avenir. Je désire partager avec vous les joies que nous procure l’enfant comme si j’étais après vous son plus proche parent ; mais je veux aussi partager les devoirs et m’occuper d’elle. Ainsi j’aurai quelques droits sur notre Heidi, et je veux espérer qu’elle nous soignera dans nos vieux jours et restera près de nous. Tels seraient mes plus ardents désirs. Elle sera près de moi comme ma propre enfant. Nous pourrons la laisser à l’abri des soucis quand nous quitterons cette terre.

L’Oncle serra la main du docteur sans prononcer une parole, mais ce dernier lut dans les yeux du montagnard l’émotion et la grande joie que ses paroles avaient éveillées.

Pendant ce temps, Heidi et Pierre étaient assis près de la grand’mère, et la première avait tant à dire et le second tant à écouter que tous deux pouvaient à peine respirer. Que de faits s’étaient passés durant ce long été où ils avaient si peu été ensemble. Ils paraissaient tous deux plus heureux l’un que l’autre en commentant les heureux événements des derniers mois. Le visage de Brigitte paraissait non moins radieux ; elle venait enfin de comprendre l’histoire des deux sous perpétuels.

Finalement la vieille aveugle dit à Heidi :

— Lis-nous, chère petite, un cantique, afin que nous célébrions et remercions notre Père Céleste de tout ce qu’il a fait pour nous.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DANS LA NOUVELLE DEMEURE

L’hiver s’est annoncé sur l’Alpe. Le grand vent a soufflé pendant deux jours. Le Falkniss et le Seesaplana ont l’air de s’être rapprochés ; on distingue chaque rocher, chaque combe, et l’on voit même de temps en temps des chamois.

Des flocons de neige, tout gros, tout gonflés d’eau, ont touché les derniers colchiques. Puis le beau temps est revenu, mais il n’a apporté aucune sécurité. La corneille sur le sapin a déjà crié plusieurs fois :

— Hâte-toi, hâte-toi !

Le grand-père a compris. Il rentre demain au village avec Heidi, les deux chèvres et le chevreau.

Heidi fait aujourd’hui sa promenade d’adieu. La terre est tout humide derrière le chalet ; la fillette sait bien qu’il serait dangereux de s’asseoir sous les sapins.

Elle a eu douze ans cette année ; elle porte ses cheveux noirs tressés en deux grosses nattes qui battent l’air autour d’elle chaque fois qu’elle tourne la tête un peu brusquement, ce qui arrive souvent car elle n’a rien perdu de sa vivacité et ses yeux sont toujours aussi francs.

Aujourd’hui, elle est un peu inquiète. Pourra-t-elle revenir l’année prochaine, ou bien, comme les fillettes du village, devra-t-elle descendre à Ragaz pour entrer en service ? Le grand-père et le docteur n’ont jamais parlé devant elle de son avenir.

Les grands sapins sont là, familiers, accueillants. L’herbe est penchée contre la terre, la mousse est jaunie et Heidi pense qu’elle doit être morte. Elle en prend un brin, il est froid et flasque.

Le soleil se couche ; c’est le soir, et la montagne entière semble se refroidir subitement. Heidi frissonne, écoute encore le bruit des cloches qui vient d’en bas, puis, d’un bond, s’élance en courant vers le chalet.

— Dis, grand-père, reviendrai-je ici l’année prochaine avec toi, grand-père, reviendrai-je ?

Il y a de l’angoisse dans sa voix ; le grand-père vient à sa rencontre.

— Mais bien sûr, petite, ou bien as-tu l’intention de me laisser monter tout seul ? Je ne veux pas me séparer de ma petite ménagère.

— Est-ce bien vrai ?

— Mais oui, mon enfant. Tu m’as gâté et maintenant je suis si vieux que je ne pourrais m’habituer de nouveau à vivre seul ici en haut. Qui donc me préparerait ma soupe ? Qui le dimanche me lirait les si beaux récits de la Bible ?

Heidi rit aux paroles du grand-père, toute réconfortée par sa bonne grosse voix. C’est vrai qu’elle ne peut pas le quitter ; il a besoin d’elle, il se tient un peu courbé en avant maintenant. Sa barbe est belle, blanche et ses yeux semblent plus profondément enfoncés encore sous les épais sourcils en broussaille. Il s’appuie souvent sur son gros bâton ; Heidi l’a bien remarqué, elle n’a rien dit, mais petit à petit elle s’est chargée de presque tous les travaux. C’est elle qui allume le feu, qui prépare les repas, qui lave la vaisselle. Le grand-père s’occupe encore de traire les chèvres et de préparer les petits fromages qui se vendent en bas dans la vallée.

Heidi et le grand-père entrent ensemble dans l’étable. « Brunette » est toujours là dans le coin, mais « Blanchette » partage sa place avec son chevreau, un tout petit chevreau blanc né cette année, et si joli, si fin, si gracieux et laineux que Heidi, en dépit du bon sens, l’a appelé « Flocon de neige ». Il se lève et vient auprès de Heidi pour se faire caresser. Il a en elle une confiance absolue ; on le sent à la façon qu’il a de se presser contre elle. « Blanchette » n’est pas jalouse de cette marque d’amitié.

Puis, voici de nouveau le matin, un clair et radieux matin malgré les brumes qui flottent en bas dans la vallée. Heidi s’est levée avant le soleil et elle va et vient dans le chalet. Elle emballe les objets que l’on va emporter au village. Il y a la vieille Bible illustrée, puis le beau livre que Claire a apporté l’année dernière et qui contient de si jolies histoires d’animaux, il y a les deux livres de classe, des vêtements, du linge.

L’eau qui est sur le feu remplit la pièce de sa vapeur ; elle chante. Heidi la verse dans un baquet, lave la table, les chaises, les tabourets, les rayons ; ensuite elle place le tout au soleil qui les blanchit en séchant. Encore le plancher, puis c’est fini. Les nattes de Heidi se sont un peu défaites et de grandes mèches de cheveux se promènent sur ses joues rouges.

— Bonjour, ménagère ! dit le grand-père qui apparaît à ce moment sur la porte. Oh ! oh ! tu t’es distinguée aujourd’hui. Les petits nains de la montagne seront bien heureux cet hiver de voir que tu as fait tout leur travail.

— Tant mieux, grand-père. Ils pourront alors se reposer un peu ici, et faire un brin de causette avec Mousi.

Mousi est une petite souris grise. On la voit souvent à l’étable ou dans la pièce du bas. Elle n’a pas l’air trop craintive, elle se promène à pas menus et se ramasse en boule pour grignoter les miettes.

— Bon, bon, mais tu as si bien tout nettoyé que Mousi ne trouvera plus rien à manger.

— C’est vrai, grand-père. Quel dommage ! Mais je vais mettre un peu de fromage et de pain dans un coin. Crois-tu qu’il lui en faut beaucoup pour l’hiver ? Toute une pièce de fromage ?

— Ce n’est ni une baleine, ni un éléphant, tu vas lui donner une indigestion.

— Je t’en prie, grand-père, donne-m’en un gros morceau ; je veux qu’elle en ait assez jusqu’au printemps.

— C’est bien, nous allons lui laisser tout ce qui nous reste. Il y a de quoi nourrir deux ou trois souris pendant plusieurs mois.

C’est ensuite la cheminée que l’on recouvre du petit toit, le contrevent qu’on ferme. C’est comme si tout s’endormait instantanément. Le sentier attire en bas, vers la maison du village. Heidi et les chèvres dévalent la pente, joyeuses déjà. Le grand-père suit lentement, sa hotte sur le dos.

La maison du docteur est la plus belle du village. Elle est située juste après le coude que fait le chemin de Mayenfeld. La façade principale domine la pente et regarde vers le sud ; le mur en est de bois brun sur un soubassement blanc crépi. Il y a deux groupes de trois fenêtres garnies de géraniums rouges. Le toit, à deux pans inclinés, s’avance en un large avant-toit. La porte principale s’ouvre à l’est directement sur le chemin. Cette porte donne d’abord accès dans un vestibule qui tient toute la largeur de la maison, et qui est là uniquement pour servir de matelas d’air du côté de l’est. Le même espace à peu près est réservé à cet usage du côté de l’ouest ; ainsi les pièces principales sont bien isolées et protégées contre le froid pendant le rude hiver de la montagne.

Du vestibule on peut aller directement à l’étable des chèvres, qui s’élève contre la façade nord de la maison, et où « Brunette », « Blanchette » et « Flocon de neige » trouvent un gîte merveilleux et confortable pour la mauvaise saison.

Un corridor traverse la maison dans toute sa longueur ; la première porte au nord s’ouvre sur la cuisine, et la seconde sur la chambre du grand-père. Au sud il y a d’abord la chambre du docteur, puis son cabinet de travail, et ensuite la chambre de Heidi.

Brigitte prépare le dîner dans la vaste cuisine. Elle surveille les choux, le lard et la soupe qui bouillent sur le fourneau, mais elle surveille aussi le chemin qui monte de la vallée, et le sentier qui descend de l’Alpe. Le docteur et le grand-père se sont annoncés tous les deux pour aujourd’hui, et Brigitte ne quitte la fenêtre de la cuisine que pour courir à celle du cabinet de travail. Heidi et les chèvres arrivent au moment où Brigitte regarde vers la vallée.

— Bonjour, Brigitte ! Sommes-nous les premiers ? Est-ce que le docteur est déjà là ? Quel bon dîner tu nous as préparé, je me réjouis de manger, j’ai tellement faim !

— Heidi ! Comment donc es-tu venue ? Je viens de quitter la fenêtre et je n’ai vu personne sur le sentier.

— Nous sommes venues sur le dos d’un aigle royal qui nous a déposées à la porte, les chèvres et moi.

Et toutes les deux de rire.

Depuis que la grand’mère est morte, il y aura deux ans au printemps, bien des événements se sont passés. Pierre est parti pour Ragaz où le docteur lui a trouvé un emploi d’apprenti jardinier. Brigitte a quitté son chalet branlant pour prendre du service chez le docteur. C’est elle qui enseigne à Heidi les travaux ménagers et le jardinage. Elle prend sa tâche très au sérieux, mais ne peut se défendre, quand même, d’un sentiment d’admiration envers Heidi.

— Bonjour, ma bonne Brigitte.

C’est le grand-père qui arrive avec dix minutes de retard sur l’avant-garde.

— Quoi de neuf ? Comment va le général ?

Le général, c’est Pierre.

— Il va très bien, merci. Il n’écrit pas souvent, mais il a l’intention de monter pour Noël.

— Et le docteur, pas encore de retour ?

— Il doit arriver aujourd’hui avant midi.

Heidi a déjà fait le tour de toutes les pièces, pour reprendre contact. Maintenant elle guette l’arrivée du docteur, qui est comme un père pour elle et qu’elle aime tendrement.

Dans le jardin devant la maison, elle a cueilli les derniers zinnias et les a mis dans un vase, sur le bureau, près de la fenêtre.

Il fait bon vivre ici, et Heidi le sent. Voici la petite table où elle étudie en hiver pendant que le docteur travaille. Des livres sur des rayons recouvrent presque l’une des parois. Tout près de la cheminée il y a le fauteuil dans lequel le grand-père aime à s’asseoir pour fumer sa pipe.

Heidi salue les photographies. D’abord Éva, la fille du docteur, celle qui est morte il n’y a pas très longtemps, pendant que Heidi était à Francfort ; puis Claire, si jolie fille maintenant, et si jeune fille qu’on a peine à la reconnaître.

Le feu est prêt dans la cheminée, les fleurs sont accueillantes. Le docteur devrait arriver, Heidi ne se sent plus d’impatience, elle va à la fenêtre, regarde au bas de la pente, au fond de la vallée, très loin par-dessus le jardin. Elle découvre enfin le docteur beaucoup plus près qu’elle ne pensait. Elle traverse le corridor et tombe dans les bras de celui qui est pour elle un second père, au moment où il franchissait le seuil de la porte. Il la tient pressée contre lui un moment, puis lève la tête pour la regarder.

— Comment vas-tu, mignonnette ? Tu as grandi, te voilà presque une demoiselle. Je t’ai rapporté quelque chose, mais il faudra attendre jusqu’à ce que les bagages soient arrivés, c’est-à-dire jusqu’à ce soir.

— Qu’est-ce que c’est, parrain ? Est-ce vivant ?

— Non !

— Est-ce que ça se mange ?

— Non !

— Est-ce utile ?

— Peut-être !

— Est-ce que c’est grand ?

— Non ; mais n’essaye pas de deviner, tu ne trouveras pas. Et maintenant entrons ; je suis sûr que nous allons faire honneur au repas de Brigitte.

Les deux hommes se serrèrent affectueusement la main, et pendant tout le repas on se mit réciproquement au courant de ce qu’on avait fait.

Le docteur était allé au bord de la mer avec Claire et la grand’maman. Heidi voulut entendre par le menu le récit de son séjour. Elle ouvrit des yeux émerveillés quand le docteur lui annonça que Claire savait nager, qu’elle avait appris à danser et qu’elle s’était costumée en Cendrillon pour un bal masqué.

Vers six heures, les bagages arrivèrent, Heidi regardait anxieusement le docteur qui déballait ; tout à coup celui-ci prit délicatement un petit paquet entouré de papier de soie et le tendit à Heidi.

— Fais attention, c’est fragile.

Dans le papier, il y avait une coquille de mer, rose et blanche, nacrée, et d’une structure si fine et si délicate qu’on osait à peine la toucher.

— Mets-la près de ton oreille, conseilla le docteur, et tu entendras le bruit de la mer.

— Oh ! parrain, comme c’est beau, et j’entends un bruit étrange.

— C’est le bruit des vagues sur le sable.

Et Heidi, la coquille à l’oreille, rêva un moment d’une vaste mer et de sable fin sur lequel l’eau viendrait chanter.

— Est-ce que je peux l’emporter dans ma chambre ?

— Mais bien sûr. Elle est à toi.

— Merci, parrain. Je suis si contente, il me semble maintenant que je pourrai, quand je le voudrai, faire un grand voyage sur la mer. Je n’aurai qu’à écouter le chant de la coquille.

— Y aura-t-il quelquefois des tempêtes ?

— Mais oui, parrain ; n’as-tu pas remarqué que le bruit de l’eau s’enfle parfois énormément ? Il doit y avoir de grosses vagues, et même des bateaux qui chavirent.

Et Heidi s’en alla, tenant précieusement contre elle la merveilleuse coquille.

CHAPITRE II

UN NOUVEL HIVER

Le village n’est plus qu’un petit point dans la neige qui tombe. Les flocons sont gris quand on regarde en l’air ; sur le sol ils sont blancs et laineux. C’est un édredon, un grand édredon qui recouvrira tout le village et toute la montagne pendant l’hiver, pour leur tenir chaud. Les chalets se blottissent, se ramassent pour être bien enveloppés et ne pas sentir le froid sur les bords. Ils se sont fermés aussi, pour garder en dedans leur bonne chaleur ; ils ne sont vivants qu’à l’intérieur. On a emprisonné le soleil et on l’a divisé ; il y en a un morceau dans chaque maison : c’est la grosse lampe à pétrole sur la table, c’est peut-être le feu qui ronfle dans le vieux poêle en faïence.

Heidi apprend sa leçon d’histoire suisse dans le cabinet du docteur. Il y a une image sur la page de droite et on lit au-dessous : « Les Confédérés retrouvent, après la bataille de Sempach, le corps de Winkelried ». Un homme barbu, avec une cuirasse est couché au milieu d’un cercle de soldats qui pleurent et se lamentent.

Le livre dit :

 

« D’un côté il y avait les Autrichiens et de l’autre les Suisses. Les Autrichiens avaient de très longues lances, tandis que les Confédérés n’étaient armés que de haches et de hallebardes. Chaque fois que les Suisses se précipitaient sur leurs ennemis, les longues lances les arrêtaient. Beaucoup étaient déjà tombés mortellement blessés. Tout à coup une voix s’écria : « Je vais vous ouvrir un chemin, prenez soin de ma femme et de mes enfants ! » et un homme s’élança, saisit autant de lances ennemies qu’il pouvait en tenir dans ses bras et tomba transpercé de part en part. La brèche était faite. Les Suisses, grâce à ce héros, gagnèrent la bataille. Winkelried est toujours couché au milieu du cercle. »

 

La petite le regarde avec pitié.

— Parrain, pourquoi n’a-t-on pas appelé le docteur ? Il n’était peut-être pas tout à fait mort ?

— De qui donc parles-tu ? Je suis prêt à aller le soigner.

— Non, tu ne peux pas, c’est trop tard.

— Il est peut-être encore temps ; dis-moi vite de qui il s’agit ?

— Oh oui, c’est trop tard ! Il est atteint depuis si longtemps que tu ne peux plus rien. On dit ici que cela s’est passé en 1386.

— Heidi, je crois que tu te moques de moi.

— Pardon, parrain, mais j’apprends l’histoire de Winkelried. Crois-tu qu’on l’ait laissé longtemps à la même place ? Penses-tu qu’il ait beaucoup souffert ? Est-ce que les Suisses se sont occupés de sa femme et de ses enfants ?

— Mais, certainement.

— Combien d’enfants avait-il ?

— Je n’en sais rien, je crois que l’histoire ne le dit pas. Peut-être quatre ou cinq.

— Comment s’appelaient-ils ?

— La fillette s’appelait sûrement Heidi !

Le docteur a répondu d’un air légèrement ironique et Heidi se rend compte que sa question manque de bon sens.

Sur l’image, tout en avant, il y a un homme agenouillé ; il a une longue barbe blanche et il porte un cor sur l’épaule : c’est un Uranais. Il a l’air bon ; certainement c’est lui qui servira de père aux orphelins. Heidi l’a choisi parce qu’il ressemble au grand-père.

Elle n’oubliera jamais cette histoire, et demain, si le maître l’interroge, elle répondra à toutes les questions.

Des pas devant la porte. On vient chercher le docteur pour la maman de Thérèse. Le petit garçon qui attend a l’air malheureux. Pendant que parrain se prépare, Heidi se précipite.

— Entre.

— Non.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas.

— Entre quand même, toute la chaleur s’en va dehors, la neige va fondre. Est-ce que ta maman est encore malade ?

— Oui.

Le docteur est prêt, il prend le petit bonhomme par la main, malgré une légère résistance, et s’en va dans le noir et le froid.

Le temps passe, parrain ne rentre pas. Grand-père qui fume sa pipe près du feu a dit à Heidi d’aller se coucher.

— Crois-tu, grand-père, que la maman de Thérèse va mourir ?

— J’espère bien que non, mais si cela arrive il faudra plaindre les pauvres enfants. Ton parrain va faire tout son possible pour la sauver.

— C’est beau d’être docteur, grand-père. Je voudrais être un garçon.

Le grand-père a compris.

— Il y a du travail aussi pour les filles. Elles peuvent aider le docteur, et souvent très utilement. Il y a des gardes-malades, des sœurs d’hôpital, qui se dévouent pour soigner ceux qui souffrent. On voit moins ce qu’elles font, mais ce n’en est souvent que plus admirable.

— Alors, je voudrais être garde-malade pour aider le docteur.

— Nous avons le temps d’y penser. Pour le moment, au lit !

Et Heidi s’en va, sérieuse, après avoir souhaité une bonne nuit au grand-père qui restera auprès du feu jusqu’au retour de parrain, et qui pensera certainement à l’avenir de sa petite-fille.

Elle est bien jolie, la chambrette de Heidi, boisée jusqu’à mi-hauteur d’érable clair, avec les fleurs peintes sur la partie blanche des parois, au-dessous du plafond. Il y a des rhododendrons, des arnicas, des crocus, des jonquilles, des asters en guirlandes, en touffes, en bouquets, groupés selon les goûts du décorateur. Les meubles sont gris-bleu clair avec des ornements rouges et bleu foncé. Il y a le lit avec son gros édredon à carreaux rouges et blancs, la table massive dont les quatre pieds s’écartent vers le bas, réunis par une barre de bois. Il y a les deux chaises dans le même style avec le dossier plein, légèrement incliné, découpé sur les bords. Il y a le bahut où sont les vêtements soigneusement pliés. Heidi aime sa chambrette. Elle se couche et s’endort rapidement.

Le docteur ne rentre qu’à dix heures, soucieux.

— Cela ne va donc pas là-bas ? demanda le grand-père.

— Hélas non ! Il faudra transporter la mère à l’infirmerie ou à l’hôpital et les trois enfants seront seuls. Thérèse manque de courage pour diriger ses frères, Thony se moque d’elle et refuse de lui obéir.

— C’est bien triste. Pouvons-nous faire quelque chose pour eux ?

— C’est difficile, le père est là et prétend s’occuper seul de la famille.

— Dieu leur soit en aide ! Il nous montrera aussi notre voie dans ces circonstances.

Le lendemain, le docteur est revenu plus soucieux encore de sa visite chez la malade. La maman a été transportée à Mayenfeld. Thérèse et son petit frère ont pleuré, mais Thony, l’aîné des garçons, a tout regardé d’un air indifférent.

— Je vais aller aider Thérèse, dit tout à coup Heidi qui a écouté d’un air attentif le récit du docteur.

Elle va dans le vestibule, se chausse rapidement de ses socques à semelle de bois, se couvre de sa grande pèlerine et…

— Grand-père, est-ce que je peux y aller ?

— Évidemment, tu as bon cœur, dit le grand-père ; mais as-tu réfléchi avant d’agir ?

— À quoi, grand-père ?

— Il est midi, tu ne peux arriver chez eux pour dîner, tu n’es pas invitée. Que dira le papa ?

— C’est vrai, grand-père. Mais… Je n’ai pas faim aujourd’hui, je ne mangerai rien !

— Ne penses-tu pas aussi que le papa préfère être seul avec ses enfants pendant ce moment-là, et qu’il vaudrait mieux y aller cet après-midi après la classe ?

— C’est vrai, grand-père, j’irai plus tard.

À trois heures et demie, à la sortie de l’école, Heidi retient Thérèse par son châle.

— Veux-tu que j’aille t’aider ?

— À faire quoi ?

— Mais le travail de la maison.

— Je ne ferai rien, je ne sais pas.

— Comment, tu ne sais pas ! Ta maman ne t’a donc pas appris, tu ne l’aidais jamais ?

— Non, jamais. Elle disait que j’allais trop lentement, que je ne savais rien faire, que j’apprendrais assez quand je serais en service à Ragaz ou à Mayenfeld. Elle préférait faire tout elle-même.

— Eh bien, alors ! il faut absolument que j’aille avec toi pour te montrer, décida Heidi. Brigitte m’apprend des quantités de choses ; grand-père le veut ainsi ; tu verras que cela ira tout seul.

Cela n’alla pas tout seul, loin de là. La table de la cuisine était encore couverte des assiettes du dîner ; le plancher n’était pas propre ; les lits, dans la pièce à côté, étaient encore défaits.

— Allume vite le feu, commanda Heidi. Mets de l’eau dans la marmite ; pendant ce temps je vais faire les lits.

— J’aime mieux faire les lits.

— Bien.

Heidi s’agenouille devant l’âtre, prépare le bois comme elle le fait au chalet de l’Alpe, et bientôt un feu splendide pétille dans la cuisine.

Sur la porte, Thérèse regarde sans rien dire, admirative.

— Est-ce que je peux regarder comment tu fais ?

— Mais oui, c’est vrai, il faut que tu restes ici pour apprendre. On fera les lits plus tard ; à présent enlève le couvert.

— Quel couvert ?

— Les assiettes et les cuillères qui sont sur la table. Parrain dit toujours : « Brigitte, mettez le couvert », ou : « Brigitte, enlevez le couvert ».

— Ah !

— Oui, et c’était comme ça à Francfort aussi ; Mlle Rougemont disait toujours : « Le couvert ».

— Qui était Mlle Rougemont ?

— C’était la gouvernante. C’est elle qui dirigeait tout, Sébastien, Tinette, Monsieur le Précepteur et les autres. Claire n’avait plus de maman, et c’était Mlle Rougemont qui devait la remplacer.

L’eau commence à chanter. Heidi relève les manches de sa robe et lave la vaisselle tout en bavardant.

Thony, qui entrait, s’arrête sur la porte.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Oh ! Thony, regarde tes pieds : ne vois-tu pas les deux grands lacs que tu fais sur le plancher ? Va te secouer dehors.

— Non, tu n’as rien à commander ici. Je peux faire ce que je veux.

Heidi sent la colère l’envahir ; elle devient rouge et se campe devant le garçon, les mains sur les hanches. Elle a l’air très brave ainsi.

— N’as-tu pas honte, Thony, de parler ainsi ?

Thérèse, qui craint son frère, se dissimule derrière la porte et se fait aussi petite que possible.

Thony n’est pas méchant, mais il est souvent très rude envers sa sœur ; il n’aime pas la compagnie des petites filles.

— Thérèse est ma sœur, c’est à elle de remplacer maman.

— Elle ne peut pas faire le travail toute seule, veux-tu lui aider ?

— Non, ce n’est pas un travail de garçon !

Et il sort de nouveau en claquant la porte.

Les deux fillettes reprennent leur travail et bientôt les deux pièces sont dans un ordre parfait. Le petit Georges qui a six ans est assis devant la table de la cuisine et pèle les pommes de terre que l’on fera frire pour souper. Il est heureux d’être occupé et se sent fier de son importance.

Thony rentre enfin ; il a l’air malheureux et d’un regard fait le tour de la pièce. Sa maman lui manque beaucoup, Heidi a pitié de lui.

— Thony, je ne peux pas porter beaucoup de bois, toi qui es fort, va nous en chercher pour entretenir le feu, s’il te plaît.

Sans empressement et avec un air un peu méprisant pour ces pauvres filles sans forces, le garçonnet sort de nouveau et rapporte une grosse brassée de bois sec.

— Merci, Thony. Maintenant, il faut que j’aille à la maison. Grand-père et parrain vont être inquiets. Je reviendrai t’aider demain, Thérèse. Au revoir à tous.

— Revoir, marmonne Thony.

— Au revoir, Heidi ; tu reviendras demain, n’est-ce pas ? supplie Thérèse.

— Mais oui, elle reviendra demain si vous êtes sages.

C’est le grand-père, vêtu de sa vaste pèlerine, son gros bâton à la main, de la neige jusque dans la broussaille de ses sourcils. Il vient d’entrer et il a entendu les adieux.

— Comment cela va-t-il ? Très bien à ce que je vois, tout est en ordre, le papa peut rentrer et la maman sera contente. Qu’en dis-tu, sergent ?

Le montagnard avait fait si longtemps partie des régiments suisses au service du roi de Naples qu’il avait coutume d’interpeller tous les jeunes gens en leur attribuant un grade militaire.

— Les filles ont bien travaillé, n’est-ce pas ? Tu vas pouvoir te mettre à table. Et ce petit bout d’homme, a-t-il aussi fait son devoir ?

— Oui, grand-père, c’est lui qui a pelé les pommes de terre.

— Tant mieux, tant mieux. C’est un bon petit homme et Thérèse est une bonne petite fille. Il n’y a que le sergent à qui je ne puis pas faire de compliments. Ce sera pour demain, n’est-ce pas, Thony ? Et maintenant, au revoir, mes enfants, à demain, et que Dieu vous garde !

Et il s’en va, Heidi avec lui, cachée entièrement sous la grande pèlerine du grand-père.

— Grand-père, je suis contente.

— Moi aussi, je suis content de toi.

Cette approbation du grand-père causa une profonde joie à Heidi.

Et pendant deux semaines, tous les jours, elle alla aider Thérèse. Les nouvelles de la maman étaient satisfaisantes. Elle allait mieux, mais ne pouvait espérer remonter avant le milieu de janvier et l’on était au début de décembre.

Thony avait compris le reproche du grand-père, et chaque jour il essayait de mériter aussi un compliment.

Un soir que les quatre enfants, le travail fini, devisaient autour de la table de la cuisine, le petit Georges parla de Noël.

— Est-ce que je pourrai aller voir l’arbre à l’église ?

— Bien sûr, si tu es sage.

— Est-ce qu’on me donnera aussi un petit livre et une orange ?

— Je partagerai la mienne avec toi, dit Thony.

— Et moi je te prêterai mon livre.

— Encore vingt jours, dit Heidi. Comme je me réjouis ! Mais il faut que je me hâte de finir les cadeaux que je prépare pour le grand-père, pour parrain et pour Claire.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Pour parrain, un calendrier avec des silhouettes. Pour grand-père, un coussin pour son fauteuil, Brigitte m’aidera. À Claire, je donnerai une petite corbeille à ouvrage en osier ; grand-père m’a montré comment il fallait faire. Et vous, qu’avez-vous préparé ?

— Nous, on ne fait rien ; on n’a pas l’habitude, répondit Thony, un peu gêné.

— Ce n’est pas une raison. Votre maman serait très contente de recevoir quelque chose, j’en suis certaine.

— Je veux faire un cadeau à maman ! s’exclama Georges, le premier.

— Moi aussi, mais je ne saurai jamais le préparer, ajouta Thérèse.

— Je vous aiderai, et le grand-père aussi vous aidera, même parrain si c’est nécessaire. Toi, Georges, tu pourras faire un calendrier comme le mien, mais plus simple. Au lieu de dessiner les silhouettes toi-même, tu les découperas dans un livre. Ta maman le suspendra au-dessus de son lit, et elle pourra y compter les jours jusqu’à son retour. Je crois que le temps lui paraîtra moins long s’il est indiqué par le calendrier de son petit garçon.

— Et moi, qu’est-ce que je peux faire ?

— Le grand-père te montrera à tresser une corbeille pour le pain.

— Et moi ?

— Toi, Thérèse, tu pourras faire un coussin pour ta maman, quand elle reviendra il sera nécessaire qu’elle se repose souvent.

— Mais je n’aurai pas le temps de le faire.

— Si, mais il faut commencer tout de suite. Venez avec moi chez le grand-père.

Et les voilà partis, bande joyeuse dans la neige.

Le grand-père, qui travaillait dans son petit atelier près de l’étable aux chèvres, ne témoigna aucune surprise.

— Bonjour, petite troupe, qu’y a-t-il pour votre service ?

Heidi expliqua brièvement ce que l’on attendait de lui.

— Bon, bon, fit-il enfin de sa grosse voix qui savait prendre des inflexions si chaudes et si encourageantes. Viens ici, mon garçon.

Thony s’approcha, assez craintif.

— Je te nomme sergent-major, tu l’as mérité, et maintenant, au travail !

Et pendant deux semaines, tous les soirs, le grand-père aida ses élèves, les deux garçons, pendant que Brigitte dirigeait et aidait les deux fillettes.

La veille de Noël arriva très rapidement.

CHAPITRE III

DE LA JOIE POUR TOUS

Ce matin-là, toute une troupe de corneilles déjeunaient sur l’épine-vinette, au bord de la forêt de sapins. Il n’y avait pas de quoi se régaler, les baies étaient rares, et toutes ridées par le froid. Les gros oiseaux noirs faisaient plier les branches frêles. Ils s’envolèrent soudain, effrayés par un bruit de voix. C’était le grand-père et Heidi qui arrivaient par le chemin. Ils étaient sortis très tôt pour aller chercher un sapin bien vert et bien droit, digne d’être « l’Arbre de Noël ».

Le soleil n’était pas levé à Dörfli, mais il faisait déjà clair, et les hautes montagnes se détachaient contre un ciel vert pâle. Elles semblaient avoir perdu de leur consistance, être devenues légères, sans épaisseur.

— Regarde le Falkniss, grand-père. C’est une dentelle ; je suis sûre que bientôt on pourra voir à travers.

— Hem ! j’en doute. Entrons dans le bois, c’est le moment maintenant.

— J’ai un peu peur ; les sapins ont l’air vivants. Ne crois-tu pas, grand-père, qu’ils vont se secouer quand nous serons près d’eux et nous entourer, pour nous empêcher de sortir de la forêt.

— Que feraient-ils d’un vieux bonhomme comme moi ? Je ne crois pas pouvoir leur être utile.

— Mais si, grand-père. Ils te demanderont de les couper et de les envoyer partout dans le monde, comme « arbres de Noël ».

— En attendant, choisis le tien.

Heidi quitte la main du grand-père et s’approche d’un jeune arbre au tronc élancé et aux branches bien étendues. Elle se penche sur lui, comme pour l’interroger, puis elle se relève et s’en va plus loin.

— Dois-je couper celui-ci ?

— Non, grand-père.

— Et pourquoi donc ? Il est très joli.

— Vois-tu, grand-père, à côté de lui il y a un grand sapin qui le protège. Je me figure que le grand aime le petit, et je ne veux pas lui causer de chagrin.

— Alors, en voici un qui doit te plaire ! Il est tout seul ici, et, quoique un peu plus petit, il fera très bien notre affaire.

— Oh ! oui, grand-père, prenons celui-là. Il est si solitaire qu’il doit s’ennuyer. Quand je l’aurai garni, ce sera le plus beau sapin du monde.

Un peu plus tard dans la matinée, nous retrouvons Heidi dans la vaste cuisine, très affairée devant le fourneau, tenant à deux mains le gros fer à gaufres dans lequel elle a mis quatre petites boulettes de pâte au beurre et au citron. Les fines pâtisseries s’amoncellent sur la table, à côté d’elle.

Le grand-père et le docteur se tiennent prudemment à distance. À midi, un coup de sifflet strident retentit devant la maison.

— C’est Pierre, c’est Pierre !

Et, laissant son fer en détresse, Heidi se précipite dehors.

Elle s’arrête, stupéfaite.

— Oh ! Pierre, pourquoi as-tu fait ça ?

— Quoi ?

— Pourquoi es-tu devenu comme un homme ?

— Je ne sais pas, je ne l’ai pas fait exprès.

C’était maintenant un grand garçon de dix-sept ans, fort et solide. Il avait une voix profonde qui impressionnait Heidi, et qui la faisait rire. À la cuisine, Brigitte tout heureuse de revoir son fils, plaçait devant lui le pain, le fromage et la viande fumée ; Heidi regardait, très intéressée.

— Comme tu as changé, Pierre, j’ai de la peine à te reconnaître.

— Ma pauvre Heidi, répartit le grand-père, tu ne t’imaginais pas que Pierre allait demeurer toujours le même ? Vous avez changé tous les deux.

— Est-ce vrai, Pierre, me trouves-tu changée ?

— Oui.

— Comment ?

— Tu es plus grande.

— C’est tout ?

— Oui.

Pierre n’était pas devenu loquace, et Heidi dut se contenter de cette réponse.

À cinq heures précises, elle rassembla devant la porte du bureau tous ceux qu’elle avait invités, c’est-à-dire les trois petits amis et leur père, Pierre, Brigitte, le grand-père et le docteur. Puis elle ouvrit, et tous s’arrêtèrent, sur le seuil, émerveillés.

Le sapin était si beau qu’on ne pouvait s’empêcher de l’aimer tout de suite. Il se tenait droit sur la table, resplendissant ; chacune de ses branches portait des bougies allumées, semblables à de petits soleils. Tout en haut il y avait une étoile d’or, celle qui conduisit les bergers et les mages au berceau de Jésus. Des pommes rouges, des noix argentées et surtout des flocons d’ouate pareils à de la neige complétaient la garniture. Le grand-père entonna le beau cantique :

 

Voici Noël, ô douce nuit,

L’étoile est là qui nous conduit.

 

Et le petit Georges n’était pas éloigné de croire qu’il s’agissait de l’étoile du sapin, qu’il regardait de tous ses yeux.

Quand chacun se fut assis, la fête continua. Il y eut d’abord la fameuse surprise à laquelle Heidi avait travaillé de tout son cœur. Dans une crèche rudimentaire on avait couché le petit Jésus ; Marie, assise à côté de lui, le regardait avec amour. Une voix grave, celle de Pierre, s’éleva alors dans le silence. Cette voix disait :

 

« Et voici ; l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant elle s’arrêta…

« Les Rois Mages, Melchior, Balthazar et Gaspar, entrèrent dans la maison. »

 

À ce moment précis, on vit apparaître les Rois Mages, richement vêtus de tapis et de draperies. Georges venait le premier, sérieux et réfléchi, portant avec précaution une boîte pleine d’or. Puis venait Thérèse, suivie de Thony. Les trois enfants s’agenouillèrent devant le petit Jésus.

Heidi, qui s’était réservé le rôle de Marie, prit les présents qu’on offrait à l’enfant divin. Pour remercier les Mages, elle leur présenta glorieusement son fils. Le grand-père eut peine à réprimer un sourire en reconnaissant une grande et belle poupée vêtue d’un costume bernois, que Heidi avait reçue de Claire quelques années auparavant.

— Maintenant, dit Heidi, quand tout le monde eut cessé d’applaudir, je vais faire la distribution des cadeaux.

— Oh ! grand-père, où vas-tu ?

— Je vais chercher ma pipe ; tu sais que je ne suis jamais complètement heureux sans elle.

— Laissez-moi venir avec vous, cria une petite voix, celle du jeune sergent-major, qui avait une grande affection pour le grand-père depuis que celui-ci l’avait baptisé ainsi… et puis, il avait décidé que ce serait plus agréable de faire un voyage de découverte avec le grand-père que de regarder les deux fillettes jouer.

— Mais non, mon enfant, je ne permets à personne de voir l’endroit secret où je cache ma pipe. On avait l’habitude de l’employer à toutes sortes de travaux pour lesquels elle n’est pas faite. On la prenait pour jouer, pour remuer les crèmes !… À mon âge, j’ai appris à être rusé, à la cacher. Reste là avec tes amies et surveille-les comme un bon sergent-major que tu es, dit le grand-père, en quittant la chambre.

En attendant son retour, Heidi s’approcha de l’arbre pour arranger les cadeaux dans l’ordre de leur distribution. Elle écarta les branches et étouffa à grand’peine un cri d’épouvante : les cadeaux avaient disparu. La dernière fois qu’elle les avait regardés elle s’était sentie heureuse et fière. Les jolis petits paquets entourés d’un beau ruban, serrés les uns contre les autres, allaient faire plaisir à tous ceux qu’elle aimait. Et maintenant ! Était-ce une farce ? Brigitte les aurait-elle cachés pour s’amuser ? Mais non, ce n’est certainement pas Brigitte ; elle a l’air tout à fait innocente et même un peu impatiente ; non, ce n’est pas elle !… Et Pierre ? Mais c’est sûr, ce doit être lui. Ce n’était pas son habitude autrefois de faire des farces, mais il a peut-être changé, de ce côté-là aussi.

Pierre venait d’apercevoir Heidi qui le regardait, angoissée et furieuse, les mains jointes, les larmes aux yeux.

— Heidi, si c’est parce que les bougies s’éteignent que tu pleures, je vais en mettre d’autres.

— Non, je ne pleure pas, tu vois bien que je ne pleure pas… Et si je pleure, tu sais très bien pourquoi. Tu n’es pas gentil, tu aurais mieux fait de…

Elle allait accuser Pierre d’avoir pris les cadeaux quand on entendit de grands coups frappés sur la porte, des coups qui firent trembler jusqu’aux fenêtres. Une grosse voix basse dit alors :

— Ouvrez, ouvrez, c’est le Bon Enfant avec les cadeaux.

Sur l’arbre, les petites bougies continuaient à crépiter, insoucieuses, comme si elles savaient déjà ce qui allait se passer.

Ce fut Pierre qui, d’un pas ferme, alla vers la porte, et après un moment d’hésitation, l’ouvrit, d’abord un tout petit peu, puis complètement. Sur le seuil se tenait un vieux Père Noël, courbé, appuyé sur un bâton. Une grande pèlerine le recouvrait entièrement. Son visage disparaissait presque sous un grand capuchon ; on ne voyait que sa barbe blanche. Il portait à la main des verges, et sur le dos une hotte pleine de paquets. Les enfants le regardèrent avec un peu d’anxiété.

— Je suis bien content de vous trouver tous ici. Cela m’épargnera une course. Je me fais vieux, et mon âne n’est plus très jeune, lui non plus. Il y a bien longtemps qu’ensemble nous parcourons le monde pour apporter des cadeaux aux enfants sages. Y en a-t-il ici ?

Personne ne souffla mot.

— Voyons, mes enfants, n’ayez pas peur. Je ne vais pas vous manger. Toi, le plus grand, c’est bien Pierre qu’on te nomme ?

— Oui.

— Viens ici, près de moi. Bien. J’ai passé par Ragaz tantôt. Il paraît que tu comptes un peu trop sur la pluie pour arroser ton jardin ! Aide-toi… d’abord, et le ciel t’aidera… ensuite.

« Malgré tout, tu as bien travaillé cette année. Voici ta récompense. Ce petit paquet t’est offert par Heidi. Elle voulait te l’offrir elle-même, mais quand je suis descendu par la cheminée, cet après-midi, pour voir si vous étiez sages, j’ai pris tous les cadeaux sous l’arbre de Noël pour vous les donner avec les miens.

« Voici maintenant des bottes de sept lieues, avec lesquelles tu pourras distancer le Petit Poucet… sur la glace. Et le Père Noël tendit à Pierre de magnifiques patins nickelés.

— Merci, grand-père Noël !

Pierre, reconnaissant, mais embarrassé, ne trouva rien d’autre à dire pour exprimer sa joie. Puis, ce fut le tour de Heidi. Elle reçut d’abord une jolie image qui lui était offerte par ses trois petits amis. Tout émue, Heidi embrassa Thérèse, et fit un sourire aux deux garçons. Venait ensuite une longue et mystérieuse boîte noire. Le Père Noël la mit précautionneusement dans les bras de Heidi en murmurant : « De Claire ». Il y avait encore deux ou trois petits paquets, tous soigneusement emballés.

La distribution continua ; le Père Noël n’oublia personne ; le petit Georges, tout heureux, contemplait avec ravissement tantôt son polichinelle, tantôt la belle orange qu’il venait de recevoir.

— Et maintenant, je vais vous quitter pour aller visiter d’autres enfants, dont beaucoup sont moins heureux que vous.

Soyez sages et obéissants et je reviendrai l’année prochaine. Au revoir, au revoir !

Le docteur intervint alors.

— Père Noël, ne désirez-vous pas entendre un cantique avant de vous retirer ?

— Oui, très volontiers.

Et tous chantèrent d’un seul cœur :

 

Sonnez à toute volée

Cloches joyeuses de Noël.

 

Il y eut ensuite beaucoup d’exclamations de surprise. On défaisait les paquets, on s’extasiait, on faisait admirer aux autres ce que l’on avait reçu.

Heidi seule était muette devant la grande boîte noire, qu’elle avait ouverte, et dans laquelle reposait un violon.

Puis, pour terminer cette soirée qui avait fait plaisir aussi bien aux vieillards qu’aux plus jeunes, l’Oncle de l’Alpe, si taciturne à l’ordinaire, raconta une histoire. C’était un souvenir de Noël, d’un Noël d’il y a bien des années, du temps où il était au service de la France et dont il avait été le principal témoin. Il l’intitula : « Le pardon d’un Noël chrétien ».

— Mes chers, commença-t-il, nous étions, il y a bien des années, une centaine de soldats suisses, placés comme avant-garde, face à l’ennemi. Profitant d’une trêve, trêve cordiale d’un seul jour, quelques camarades avaient allumé en pleine forêt un petit sapin de Noël. C’était une belle nuit étoilée ; le grand silence n’était interrompu que par les nombreux carillons des cloches et l’appel mélancolique et interrompu des sentinelles qui répétaient « Sentinelles, prenez garde à vous ! » J’étais du nombre des dix factionnaires postés pour éviter toute surprise. Chacun goûtait le calme de cette nuit sereine, et chacun pensait certainement à ses parents, à sa patrie, à ses montagnes et aux nombreux camarades morts dans le courant de cette année de guerre. Je me demandais si je vivrais le Noël prochain, car dans notre terrible métier personne ne peut être sûr du lendemain.

« Tout à coup, il me semble percevoir un bruit. Je scrute les alentours, je tends l’oreille. Rien. Pourtant, aucune méprise n’était possible ; j’entends à nouveau un bruit suspect. Je fais les sommations d’usage. Pas de réponse. Je tire en l’air. Mes camarades accourent. Nous avons la douloureuse surprise de nous emparer d’un des nôtres qui voulait déserter. Nous sommes d’autant plus stupéfaits qu’il s’agit d’un de nos meilleurs compagnons, jeune homme de vingt-quatre ans d’un courage à toute épreuve. Nous étions muets de compassion devant ce pauvre garçon qui tremblait de tous ses membres. En effet la mort devait être sa punition. Le malheureux avait reçu le matin même une lettre de son village natal. On l’informait que sa vieille maman était au plus mal et qu’elle le réclamait. Elle terminait sa lettre en formulant, au cas où ils ne se reverraient pas, les meilleurs vœux pour son avenir, et elle espérait que, grâce à sa droiture et à sa conduite, il serait un jour lieutenant. Nous comprenions tous le désespoir qui l’avait poussé à commettre cette trahison. Je me fis l’interprète de mes camarades auprès du colonel, accouru avec sa garde, en lui expliquant le cas malheureux de ce soldat et en implorant la pitié. Je concluais en exprimant la certitude que nous avions tous de le voir redevenir un soldat fidèle à son devoir.

« Grâce aux circonstances exceptionnelles de cette nuit sainte, le jeune homme eut la vie sauve. Quelques jours plus tard, il avait, par son attitude héroïque, le grand honneur de sauver la vie du colonel.

« Il eut aussi l’immense plaisir de pouvoir se présenter en lieutenant quelques années plus tard devant sa vieille mère qui s’était rétablie. »

Le grand-père conclut son récit en montrant combien le pardon pouvait être une grande chose.

Toutes les bouches demeurèrent muettes et des larmes brillaient dans tous les yeux, même dans ceux du montagnard que le rappel de souvenirs lointains avait ému. De tous, c’était certainement Heidi qui avait le mieux compris l’angoisse et les souffrances du soldat. N’avait-elle pas, elle aussi, vécu des heures semblables à Francfort, quand elle avait la nostalgie des montagnes et qu’elle pleurait chaque jour de crainte de ne pas retrouver sa grand’mère aveugle en vie.

Thony, Georges et Thérèse avaient appris une poésie sous la direction de Heidi. Ils la récitèrent timidement, mais de tout cœur.

Par exception, la veillée se poursuivit très tard, jusqu’au moment où la dernière bougie s’éteignit.

Puis, chacun se retira enchanté.

Les petits rêvèrent du malheureux soldat, du sapin illuminé dans la forêt ainsi que de leurs cadeaux. Quant à Heidi, en songe, elle jouait avec son violon les airs des cantiques que la vieille grand’mère aveugle aimait à entendre.

CHAPITRE IV

HEIDI GRANDIT

Quelques jours plus tard, le facteur remit une lettre à Heidi. Elle reconnut avec plaisir l’écriture de Claire, se retira rapidement dans sa chambre et lut :

 

« Ma chère Heidi,

« Je me suis tant amusée pendant les fêtes de fin d’année que je n’ai pu t’écrire plus tôt. J’ai reçu une montre magnifique, tout en or, que je remonte soigneusement tous les soirs. C’est grand’maman qui me l’a donnée. Mais le cadeau qui m’a causé le plus grand plaisir, c’est certainement celui que j’ai reçu de Dörfli, de ma chère petite amie Heidi. Tu es devenue bien habile et tout le monde ici admire ton talent. J’espère que le violon que nous t’avons envoyé est arrivé sans encombre, et que nous pourrons donner un concert quand tu viendras nous voir. J’attends ce moment avec impatience. Tu sais que tout est déjà arrangé avec le bon docteur, qui nous a promis de te conduire auprès de nous pendant les vacances de Pâques. J’ai tant de choses à te raconter que je devrai parler sans interruption pendant trois jours.

« Que deviennent « Blanchette » et « Brunette » ? On m’a raconté que tu voulais donner mon nom au petit chevreau ; j’aurais été ravie d’être sa marraine, et je regrette que le grand-père ne l’ait pas permis. Dis au grand-père que je ne l’oublie pas, et que j’espère recevoir bientôt une invitation à monter avec vous deux au chalet de l’Alpe pendant les vacances d’été. Sais-tu qu’on a l’intention de m’envoyer passer une année dans un pensionnat en Suisse, à Lausanne ou à Neuchâtel ? Papa et grand’maman prétendent que j’ai besoin de fréquenter des jeunes filles de mon âge. Je trouve, moi, que ce n’est pas indispensable. Enfin, je te tiendrai au courant des événements. Je vous embrasse tous très affectueusement.

« Ton amie

« CLAIRE ».

 

Assise dans sa chambre, Heidi, qui revoit l’école de Francfort, relit pour la deuxième fois la lettre de son amie. Qu’est-ce qu’un pensionnat ? Une école où on est toute la journée ? Une espèce de prison ? Pauvre Claire ! elle sera certainement malheureuse, enfermée ainsi. Qu’a-t-elle fait pour mériter une pareille punition ? Heidi n’osera en parler à personne, car elle a un peu honte pour son amie. Mais voilà qu’à midi, à table, alors que Heidi bavardait à tort et à travers pour éviter d’être interrogée par le grand-père ou par le docteur, celui-ci l’interrompit tout à coup :

— N’as-tu pas reçu des nouvelles de Claire aujourd’hui ?

— Si, parrain.

— Que dit-elle ?

— Elle vous envoie des baisers à tous deux, et elle annonce qu’elle viendra avec nous au chalet de l’Alpe si grand-père l’invite.

— Elle est toujours la bienvenue, dit le grand-père, et elle le sait bien. Je compte sur vous, docteur, pour le lui rappeler quand le moment sera venu.

— Ne te parle-t-elle pas du pensionnat où on l’enverra fort probablement au printemps ?

Comment parrain a-t-il deviné une chose pareille ?

— Elle en parle, en effet, mais très peu.

Le docteur se tourna alors vers le grand-père.

— Je me demande, grand-père, si nous ne ferions pas bien aussi d’envoyer notre petite fille passer une année en pension au bord du Léman.

— Je ne veux pas m’en aller, parrain ; je ne peux pas laisser grand-père aller tout seul sur l’Alpe. Il faut que j’y aille aussi… Et puis, j’ai déjà passé un certain temps à Francfort, ça suffit, ne trouves-tu pas, grand-père ?

— Ne t’inquiète pas, enfant, tu viendras avec moi cet été, c’est promis. Nous reparlerons de ça avec ton parrain dans deux ans, quand tu seras une jeune fille, n’est-ce pas, docteur ?

— Mais certainement, grand-père. Il ne saurait en être question maintenant.

Deux ans, c’est très long quand on a douze ans et demi. Heidi chassa donc ses angoisses : le présent suffisait à remplir sa vie.

Et puis, elle était si heureuse : la maman de Thérèse allait beaucoup mieux, elle devait revenir bientôt, et tout le petit monde se réjouissait fort.

Thony disait à tout propos :

— Quand maman sera là…

Et Thérèse comptait les jours. Heidi, qui avait continué à aider la fillette dans la tenue du ménage, avait pris l’habitude de dire aussi « maman » en parlant de la mère de ses trois petits amis.

Enfin, le grand jour arriva. Il faisait très beau, la neige brillait tellement qu’on avait de la peine à la regarder. Il y avait comme des milliers de petits miroirs qui s’amusaient à vous renvoyer les rayons du soleil juste dans les yeux. Tous les enfants du village étaient dehors et glissaient en luge sur la route de Mayenfeld. C’était samedi après-midi, et l’école était fermée.

Tout à coup, quelqu’un cria :

— Thony, voilà maman.

Elle arrivait en effet par la voiture postale. Elle était descendue au tournant et cherchait des yeux ses enfants.

Thony, dès qu’il la vit, prit son élan et descendit la pente à une allure vertigineuse, à plat ventre sur sa luge.

Thérèse et le petit Georges se mirent à courir, et Heidi resta seule au milieu de la route, toute seule avec sa grande luge.

Au bas de la pente, il y avait le grand bonheur de ces trois petits qui avaient retrouvé leur maman. Heidi voulait se réjouir avec eux, elle était heureuse pour eux ; mais elle eut soudain une très grande envie de pleurer. Elle dit, au dedans d’elle : « Maman, ô maman !… » et elle s’en alla très vite.

Dans sa chambre, la porte bien fermée, elle s’assit devant la table, elle appuya sa tête sur ses deux bras repliés et se mit à pleurer amèrement. Une voix parlait en elle, et répétait sans cesse : « Maman, maman ».

Heidi se sentit devenir de plus en plus pauvre, de plus en plus abandonnée. Elle enfonça sa tête encore plus avant dans ses deux bras et dit à voix basse, si basse qu’on l’entendit à peine :

— Maman !…

C’est bien inutile de l’appeler, car elle ne viendra pas, elle ne viendra jamais consoler sa petite fille, la maman de Heidi. Et pourtant, aujourd’hui, la petite fille a besoin d’amour, de caresses. Elle voudrait se blottir, se réchauffer, se cacher. Elle voudrait qu’on la berce, qu’on l’embrasse et qu’on lui dise doucement, sans la gronder :

— Raconte-moi donc ce gros chagrin !

Elle pleure, et pleure encore. Elle s’est jetée sur son lit ; le gros édredon de plumes s’est creusé sous son poids et lui a fait un nid douillet. Puis les sanglots se sont atténués, et Heidi s’est assoupie.

Vers cinq heures, quand il rentra, le grand-père entr’ouvrit la porte. Il considéra un grand moment la fillette endormie. Ce sommeil agité, ces joues très rouges, la trace des larmes, tout cela l’inquiéta.

Heidi pleurait quelquefois, certes, mais son chagrin était passager. En général, elle accourait auprès du grand-père pour le lui confier, et s’en allait consolée au bout de quelques minutes. Rien de pareil aujourd’hui ; le grand-père a travaillé tout l’après-midi dans son atelier ; il est donc bien sûr que Heidi ne l’a pas cherché. Elle n’a pas vu non plus le docteur, parti très tôt pour faire sa tournée de visites aux malades.

Le grand-père, tout doucement, a remis une bûche dans la cheminée, puis il s’est assis tout près du lit. La chambre devient très sombre ; le grand-père ne bouge pas ; les sourcils froncés, les mains appuyées sur sa canne, il semble redevenu pour un moment « l’Oncle de l’Alpe », celui dont les enfants avaient peur, et que les gens du village n’osaient approcher.

Pourquoi Heidi a-t-elle pleuré ? Qui lui a fait du mal ? Le grand-père se sent la force de châtier et de punir les coupables. « Les enfants sont bien méchants quelquefois, et les grandes personnes le sont aussi ». Le grand-père sent remonter à la surface toute son amertume, toute sa rancune contre ceux qui l’ont fait souffrir autrefois, après la mort des parents de Heidi. Il a eu tort de revenir parmi les hommes, la solitude est meilleure que leur compagnie. Et le grand-père revoit les grandes montagnes immobiles et sereines, et le chalet de l’Alpe, tapi sous la neige.

— Maman ! Oh ! grand-père, c’est toi ?

— Oui, Heidi, c’est moi. Es-tu malade, mon enfant ?

— Non, grand-père.

— Raconte-moi donc ce gros chagrin.

Grand-père a deviné que c’était là justement les paroles que Heidi désirait le plus entendre.

À cause de l’obscurité, à cause du bon feu qui brûlait dans la cheminée, à cause surtout de cette grande main ferme qui tenait la sienne, Heidi a répondu en toute confiance :

— Je m’ennuie de maman.

— Mais tu ne l’as pas connue, Heidi, tu n’avais qu’un an quand elle est morte.

— C’est pour ça que je m’ennuie d’elle, grand-père. Je ne peux même pas me souvenir des moments où elle me tenait dans ses bras. Comment est-ce qu’elle était ?

— Elle était grande, avec une masse de cheveux noirs, frisés comme les tiens.

— Est-ce que je lui ressemble ?

— Oui, beaucoup. Quand je suis venu me fixer à Dörfli, avec mon fils, c’était une fillette de ton âge à peu près.

— Est-ce que tu te souviens d’elle ?

— Mais bien sûr, très bien. Elle était douce et tranquille.

— Comme moi ?

— Oh non ! par le caractère tu ressembles plutôt à ton père, ou même à ton grand-père ! En voilà un qui aimait à diriger, à organiser, à dominer même quelquefois. J’en sais quelque chose.

— C’est de toi que tu parles, grand-père ?

— Mais oui, ce n’est pas difficile à deviner puisque tu m’as reconnu tout de suite.

— Et maman ?

— Elle parlait peu, et n’était heureuse qu’au coin du feu un travail entre les doigts.

— Est-ce qu’elle avait une maman ?

— Oui, et une bonne mère certes… Elle avait aussi une sœur.

— La tante Dete, dit Heidi songeuse. Est-elle toujours à Francfort ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais eu de ses nouvelles depuis que tu es revenue.

— Sais-tu, grand-père, que la tante Dete doit avoir peur de toi ? Est-ce qu’elle a fait quelque chose de méchant ?

— Elle aurait dû te garder auprès d’elle, puisqu’elle avait juré à ta grand’mère de ne pas t’abandonner.

— Mais elle ne m’a pas abandonnée, grand-père, puisqu’elle m’a amenée auprès de toi. Un grand-père, c’est plus qu’une tante.

— Un vieux bonhomme comme moi a de la peine à remplacer une maman.

— Tu la remplaces beaucoup mieux qu’elle ne l’aurait fait ; et je suis bien contente qu’elle ne se soit plus occupée de moi.

Et Heidi, qui n’avait pas oublié que c’était à la tante Dete qu’elle avait dû d’être emmenée à Francfort, se hâta de revenir au sujet qui l’intéressait.

— Crois-tu que la grand’mère de Pierre aura retrouvé ma maman au ciel ?

— Oui, je le crois. Mais il est grand temps d’aller traire les chèvres. Viens avec moi, Heidi, tu leur porteras un peu de sel.

« Blanchette » et « Brunette » tournèrent la tête et saluèrent Heidi de leurs regards vifs, tandis que « Flocon de Neige » faisait entendre un bêlement plaintif, pour mendier une caresse.

Le grand-père parla gentiment aux trois chèvres. Il connaissait si bien le secret des bêtes et des choses que tout semblait le comprendre. Heidi but avec délices une tasse de lait écumeux que lui tendit son grand-père et elle se sentit un peu réconfortée.

Le docteur, en rentrant, parla de sa visite à la maman de Thérèse. Elle allait mieux, certes, beaucoup mieux, mais elle devait encore ménager ses forces et sa santé. Elle envoyait au grand-père tous ses remerciements, et elle désirait beaucoup voir Heidi le plus tôt possible, car elle avait quelque chose de très important à lui communiquer.

Quand il entendit parler de ce retour, le grand-père branla la tête : c’était donc là le secret des pleurs de Heidi.

Le lendemain matin, qui était un dimanche, Thony et Thérèse se disputaient devant la maison du docteur pour savoir lequel aurait le plaisir d’inviter Heidi à dîner. Au moment où la porte s’ouvrit, ils commencèrent ensemble :

— Maman demande si tu veux…

C’était Brigitte. Les enfants se turent, ensemble également, et la regardèrent interloqués.

— Eh bien, voyons, continuez. Qu’est-ce qu’elle me veut, votre maman ?

— Rien… Mais on voudrait voir Heidi pour lui demander quelque chose, expliqua Thony.

— Heidi, ah, bon ! Elle est dans le bureau avec le docteur.

Brigitte prononçait toujours ce mot avec une certaine emphase ; les enfants furent tout impressionnés.

— Alors, on ne la verra pas ? conclut Thérèse, déçue.

— Mais si, on la verra si on le désire, dit Brigitte en pesant sur les « on ». Pour cela, on n’a qu’à frapper à la porte du bureau, et à s’excuser auprès du docteur, pour l’avoir dérangé.

— C’est toi, Thérèse, qui parleras, Heidi est ton amie.

— Pas du tout, c’est toi qui voulais parler tout à l’heure, maintenant, je te laisse faire.

Ils firent tant et si bien que le docteur, entendant du bruit dans le vestibule, ouvrit la porte avant que les enfants eussent pris une décision.

— Quel est ce tapage ? Comment, c’est vous ! Qu’y a-t-il ? Votre maman ?

… Silence.

— Allons, parlez, comment va-t-elle ?

— Elle voudrait qu’elle vienne pour dîner avec nous, dit Thérèse, confuse ; et Thony se souvenant des recommandations de Brigitte, ajouta :

— Elle dit qu’il fallait qu’on vous dise de nous excuser.

— Je n’ai pas compris un mot de votre discours. Qui est-ce « elle » ?

— Heidi.

— Maman, répondirent les enfants, d’une seule voix.

— Je commence à comprendre, dit le docteur en riant. Elle, c’est-à-dire votre maman, demande si « elle », c’est-à-dire Heidi, veut aller dîner chez vous. Est-ce bien ça ?

— Oui, c’est ça. Et Thony poussa un gros soupir de soulagement.

Heidi accepta avec empressement l’invitation de ses amis, et les trois enfants sortirent ensemble. Le dîner fut très simple, mais joyeux. Les enfants racontèrent à la maman tous les événements petits et grands qui s’étaient déroulés en son absence : Noël tint la première place, et on y revenait sans cesse.

À la fin du repas, la maman fit venir Heidi auprès d’elle.

— Je te remercie, Heidi, du fond de mon cœur. J’aimerais que tu sois « ma fille » et je crois que les enfants te considèrent comme leur sœur aînée. Ta maman, que j’ai bien connue, car nous allions à l’école ensemble, doit être très contente de toi, et te bénir du haut du ciel. Pendant que j’étais à l’hôpital, j’ai tricoté pour toi une paire de bons bas de laine. Prends-les comme le cadeau d’une maman à sa petite fille.

Puis elle embrassa tendrement la fillette et lui mit entre les mains un paquet bien enveloppé d’un papier de soie.

Heidi, tout heureuse, s’en fut trouver le grand-père, et écrire une longue lettre à son amie Claire.

Deux années se sont écoulées. Heidi va bientôt avoir quinze ans. À plusieurs reprises, Claire, M. Gérard, et même la grand’mère de Francfort, sont venus lui rendre visite.

Claire a tellement écrit et raconté d’histoires sur la belle vie des pensionnats au bord du Léman que Heidi ne s’oppose plus maintenant à l’idée d’y passer une année. Elle est évidemment un peu triste de quitter l’Oncle de l’Alpe, le docteur, les chèvres et ses chères montagnes, mais elle sait que ce départ n’a lieu que pour son bien et pour son avenir. Une année est, du reste, si vite passée.

Justement, par un clair matin de juin, tout un groupe discute avec animation sur le quai de la petite gare de Mayenfeld. Heidi et Claire sont entourées du grand-père, du docteur et de M. Gérard. Tous ont tellement de recommandations à faire, de vœux à formuler qu’ils ont de la peine à ne pas parler ensemble.

— Tu seras sage et studieuse, dit l’Oncle de l’Alpe.

— Tu nous écriras souvent, poursuit le docteur.

La petite montagnarde se domine pour ne pas trahir son émotion en quittant ses deux protecteurs et elle s’efforce de leur répondre avec amabilité et calme.

Elle se sent un peu tranquillisée parce que Claire l’accompagnera jusqu’à Lausanne et passera la première semaine avec elle.

Brusquement, le sifflement strident de la locomotive rappelle aux voyageurs que l’heure pénible du départ a sonné.

Les derniers adieux sont précipités. En grande hâte, Heidi embrasse encore une fois son grand-père et le docteur.

Les deux vieillards sont sincèrement attristés du départ de leur brave et chère petite Heidi.

Longtemps encore les deux jeunes filles, penchées à la portière de leur wagon, font de longs signes de la main, et les yeux de Heidi, reflétant toutes ses pensées, semblent s’écrier :

— À bientôt, vous tous qui m’êtes chers, à bientôt, belles montagnes, glaciers et chalet de l’Alpe, dans une année je reviendrai !

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en octobre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Manon, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Spyri, Johanna, Heidi grandit Suite de la merveilleuse histoire d’une fille de la montagne avec fin inédite du traducteur, Paris, Flammarion, 1934. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Alpage dans les hauts de Chandolin, a été prise par Laura Barr-Wells et Francis Chaurel le 23.07.2013.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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