Carl Spitteler

ZUT ! UNE FILLE…

UNE HISTOIRE D’ENFANTS

titre original : Die Mädchenfeinde

titre de la traduction : Les petits Misogynes
par Mme la Vicomtesse de la Roquette-Buisson

1917 (1907)

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

PRÉFACE. 3

I  ADIEU SENTISBRUGG.. 16

II  CHEZ LE PARRAIN STATTHALTER.. 29

III  AU MOULIN DE FRIEDLI 47

IV  LA PERFIDIE DU COCHE. 65

V  GÉROLD ET GÉSIMA.. 78

VI  LA TRAÎTRISE DE LA CORDE À SAUTER.. 93

VII  CHEZ LE « FOL ÉTUDIANT ». 100

VIII  L’ALTHÄUSLI 113

IX  LA FILLE DU RÉGIMENT. 125

Ce livre numérique. 138

 

PRÉFACE

Vous souvient-il, Paul Schlumberger, du jour, encore si proche et déjà si lointain, où, de Mulhouse, le long de la triste forêt de la Hardt et des rives boueuses du Rhin, nous arrivâmes aux ruines d’Augst, la vieille colonie romaine d’Augusta ? En chemin, par un ciel brumeux et bas de fin novembre, nous regardions de toute l’acuité de nos yeux, nous observions de toute la force de nos souvenirs, ces terres où il s’est fait tant d’histoire, et qui allaient voir des événements pires que tous ceux du passé.

C’était d’abord le Rhin d’Alsace, si triste, si peu humain, avec ses rives marécageuses, entrecoupées de canaux et de bas-fonds, hérissées par endroits de boqueteaux silencieux, ce Rhin qui semble ici repousser et répudier les hommes, vraie frontière entre deux pays, vraie barrière de notre commune patrie, le jour où votre Mulhouse, mon cher ami, reviendra à la France maternelle.

Puis, après avoir traversé les rues affairées de Bâle, aux façades brillantes et multicolores, après le détour de la route, nous retrouvions un Rhin différent, plus gai, plus aimable, dont les deux rives se rapprochent. Il nous semble que l’Allemagne soit devenue toute voisine, et que, par-dessus le fleuve rétréci et adouci, elle veuille pénétrer dans les terres du Midi. Ici, cette fois, nous sentons ou qu’elle nous menace ou qu’elle nous caresse. Et nous avons la très nette impression que, sur ce coin de terre, dans ce canton de Bâle, Gaule et Germanie peuvent se rejoindre.

Comme nous avons aussitôt compris pourquoi les Romains, dès la fin de la conquête, ont choisi cet endroit pour y planter la plus lointaine de leurs colonies, Augst ou Augusta ! Nous voici maintenant sur le coteau qui porte les ruines, doucement incliné vers le Nord. La ville, avec ses remparts, regarde le Rhin, surveille la Germanie : en face d’elle, les sombres futaies de la Forêt Noire, la plaine sans fin du Grand-Duché, d’où tant de convoitises, par delà le Rhin désormais si facile à franchir, s’efforçaient de parvenir vers le Sud. C’est bien l’endroit où il fallait mettre des soldats pour garder le passage contre les gens du Nord. Augst, c’est le lieu de guette nécessaire pour protéger ceux du Midi qui veulent travailler.

Car le Midi est ici, commence ici, aux bords même du Rhin. Derrière Augst, vers le Sud, nous avons vu ce long couloir, cette brèche puissante que la vallée de l’Ehrgolz a percée à travers le Jura septentrional. Suivons par la pensée cette vallée, cette tranchée (où nous pouvons d’ailleurs reconnaître les tronçons d’une route romaine) : au delà, c’est la descente vers la plaine des lacs, Neuchâtel, Avenches, Genève, Nyon, et plus loin, c’est le Rhône, Lyon et la Méditerranée. Ici, à Augst, sur le Rhin, finit la plus vieille et la plus droite des routes humaines qui menaient du Sud au Nord, des pays classiques aux terres barbares. Et ici se faisait la rencontre entre les deux mondes.

Car, en face du monde germanique, de ses Suèves à demi nomades, sans villes et sans images, les Romains installèrent à Augusta tout ce qui rappelait, tout ce qui était le Midi. Les colons y eurent leur théâtre, où l’on représenta les scènes mystérieuses de la vie des dieux (et en voici les ruines si nettes encore) ; ils y eurent leurs temples, leurs statues, leurs autels. Voici où ils ont adoré Mercure ou Hermès avec son caducée et son coq ; voici où ils ont célébré la majesté triomphante de « Junon reine », comme ils l’appelaient, et de « Jupiter très bon et très grand ». Sur les pentes douces de ces coteaux, dans les profondeurs de ces vallons, ils ont offert aux dieux de l’Olympe leurs dernières résidences vers le Nord, et, pour parler comme Spitteler, leurs dernières villégiatures dans leurs promenades à travers les espaces habités.

Point de rencontre entre deux manières de vivre et de parler, site de défense suprême contre la barbarie du Nord, c’est bien cela qu’a été cet angle de l’Helvétie dans les cinq siècles de la domination romaine : ni à Trèves, qui est trop loin vers le Nord, ni à Lyon, qui est trop loin vers le Sud, vous n’aurez, comme à Augst et dans ses entours, la vision des deux mondes qui se font face. Nulle part, mieux qu’à Bâle, à Augst, à Liestal (la patrie de Spitteler), vous ne comprendrez pourquoi les Grecs et les Romains sont venus jusqu’au Rhin, et ce qu’ils voulaient faire. Hyperboréens et Méditerranéens : c’est bien ici le lieu prédestiné de leur contraste.

Les Anciens s’en sont rendu compte eux-mêmes : les Grecs, du moins, qui savaient réfléchir, rêver et créer sur tous les épisodes de leur histoire et les endroits de leurs chemins, qui savaient traduire en scènes vivantes et familières les symboles des rencontres historiques. Et voici ce que l’un de leurs poètes (que Spitteler connaît bien), Apollonios de Rhodes, a raconté sur le voyage des héros helléniques dans le pays des lacs et des vallons du Jura.

C’est le navire Argo qui y a conduit les preux de la Grèce. Il remonta le Rhône, portant son noble et vibrant fardeau ; sans souci de la perte du fleuve à Bellegarde, il pénétra dans le lac de Genève ; de là, mystérieusement conduit par ses dieux, il entra dans les lacs du Nord, le courant des eaux changea, et le flot le poussa vers le Rhin, à l’entrée de la Germanie. Mais il n’y entra pas. Ses dieux ne le voulurent point. Junon la reine (ce sera une des héroïnes de Spitteler), debout sur les hautes cimes du Jura, lança un cri farouche qui arrêta le vaisseau imprudent. Les Argonautes comprirent : ils firent volte-face, et ils revinrent vers le Sud, devinant que l’autre rive du Rhin n’était point pour eux, héros des cieux paisibles et des âmes droites. Voilà une scène des « Printemps Olympiens », tels que les Grecs, précurseurs de Spitteler, les ont d’abord imaginés.

 

*    *    *

 

C’est dans ce pays où les Grecs avaient placé les dernières fables de leurs dieux, et les Romains, les derniers colons de leurs légions, c’est à Liestal qu’est né Carl Spitteler (le 24 avril 1845), et c’est de Liestal à Bâle que, tout enfant, il fit son premier voyage dans « le vaste monde[1] ».

Mais cet « angle des terres » n’a pas été seulement pour lui l’endroit de sa naissance et de ses premières sensations. Il y a mis tous ses plus chers souvenirs, il lui a demandé les plus durables de ses images poétiques et de ses impressions morales. Ces ruisseaux à la clarté presque lumineuse ont été les sources très pures de sa double vie d’homme et d’écrivain. Lisez dans ses souvenirs d’enfance[2] la manière dont il décrit ces recoins qu’abrite l’ombre de vieux arbres, ces routes montantes où l’on rencontre tant de choses, ces hameaux dont le coq fait vibrer tous les échos, et où, dans les intervalles du chant sonore, bruit le gazouillement tremblotant des chères grand’mères, – ces grand’mères du pays natal qui ont inspiré Spitteler aussi souvent que les héros de la Grèce[3]. Mais ce n’est pas seulement dans le livre de ses souvenirs que Spitteler vit et revit sans cesse la terre natale, et veut nous la faire vivre. Elle lui envoie senteurs, fraîcheurs et musiques pour toutes ses œuvres. Dans les plus populaires de ses nouvelles[4], les noms imaginaires des villages et des hameaux recouvrent la description des sites les plus aimés de son canton. Même dans son Printemps Olympien, la Suisse bâloise a laissé quelques traces visibles. Aux abords de l’Olympe il y a de frais talus gazonnés, que je crois avoir vus dans les vallons de l’Ehrgolz. D’ailleurs, Spitteler lui-même ne nie pas que ses dieux, avant d’être installés sur l’Olympe, se soient arrêtés sur l’Alpe helvétique[5]. Et quand ils vont, pour se guérir, prendre les eaux d’Ichor[6], le sentier populeux où ils déroulent leur théorie m’a rappelé je ne sais plus quelle vision précise, encore et toujours de la vallée de l’Ehrgolz elle-même[7].

Aucun écrivain contemporain, en France ou en Allemagne, n’a été, comme Spitteler, l’homme de son canton natal, celui qui sait, de la terre chère entre toutes, tirer toutes les leçons de morale et toutes les sensations d’art. Il l’a connue, comprise, aimée, traduite, jusque dans les plus subtiles de ses essences. Je ne vois pas à qui je peux le comparer à cet égard. Il a su observer comme George Sand : mais celle-ci a décrit indifféremment les lacs de Suède, les rochers de Tamaris, les sentiers des Cévennes, et les vieux châteaux ruinés du Berry. Spitteler voit et veut voir surtout son pays, mais il le voit à fond, des yeux et de l’âme, sachant bien que la connaissance intime et profonde d’un coin de terre vaut et passe toutes les randonnées de l’esprit à travers les paysages les plus divers. C’est peut-être à Mistral surtout qu’il faut songer pour bien sentir Spitteler, le Mistral dont l’horizon d’inspiration allait des Saintes-Maries aux rochers des Baux.

 

*    *    *

 

Mais ce « pays » d’Helvétie, où sont venus le navire Argo et l’empereur Auguste, ce pays est aussi un de ceux de l’Europe où les gens du Midi ont fait le plus de bruit, où ceux du Nord se sont le plus souvent croisés avec eux, par l’épée dans les jours de bataille, par la parole dans les jours de paix. Carl Spitteler, de Liestal, a subi l’influence des deux mondes ; mais, comme les colons d’Augst, il s’est tenu ferme sur la rive du Midi.

Du monde germanique il est certain qu’il a ressenti de sérieuses influences. Il lui doit la langue de ses écrits, une prédilection attendrie pour les scènes rurales, le désir d’atteindre par des symboles les lois éternelles des choses, une sorte de mysticisme qui tient à la fois du rêve et de la pensée. On a rapproché un instant son nom de celui de Nietzsche[8] : à la condition, bien entendu, de se rappeler que Spitteler est une âme d’affection et de douceur, de fraîcheur et de calme, toute différente de l’autre.

Mais je n’irai pas plus loin dans les concessions au germanisme[9].

La langue même qu’écrit Spitteler m’a paru bien éloignée de celle à laquelle nous ont habitués prosateurs et poètes de l’Allemagne contemporaine. La phrase est très courte, très peu surchargée d’incidentes. Les expressions y sont d’une extraordinaire variété. Spitteler, pour nuancer son style, cherche évidemment les mots rares. De temps à autre, tel verbe ou tel adjectif vous arrêtent comme chose imprévue ou nouvelle. Mais malgré tout on comprend et on va : car la pensée vous conduit lorsque le mot ne vous soutient pas. Ce n’est pas, quoi qu’on ait dit, un écrivain dur à lire. J’ai eu plutôt l’impression d’une langue souple, élégante d’une plasticité simple et bien forgée. S’agit-il des paysages du sol natal ? quelques mots suffisent à les rendre exactement. S’agit-il de la mentalité des dieux naissant à la vie ? une expression énergique suffit à nous la faire pénétrer. Cet écrivain allemand a de la netteté grecque et de la force latine[10].

Sa philosophie n’est ni brumeuse, ni triste, ni compliquée. Peut-être a-t-on eu tort de voir dans ses écrits mythologiques des lointains métaphysiques d’une insondable profondeur. Ses héros, Prométhée et Hercule, m’ont semblé de braves gens, grandioses avec naturel, sans les formidables prétentions qu’auraient des dieux nourris de Hegel[11]. Linspiration, d’un bout à l’autre des poèmes, est plus humaine que théologique, plus concrète qu’abstraite.

On sait que l’œuvre de Spitteler est double : l’une[12], de prosateur, de romancier, d’auteur de nouvelles et de souvenirs : et là dominent les choses charmantes, d’observation psychologique et de grâce descriptive ; l’autre, de poète, toute consacrée à la vie des dieux, non pas de Freia, de Thor ou de Wuodan (Spitteler ne veut pas de ceux-là), mais de Zeus, d’Héra, d’Apollon et d’Hermès, d’Hercule et de Prométhée. Et c’est à ces dieux qu’il a consacré ses deux poèmes célèbres, Prométhée et Épiméthée[13], et le Printemps Olympien[14].

Mais qu’on ne s’effraie pas devant ces longs chants en vers épiques. Cela ne ressemble ni au Paradis Perdu, ni à La Divine Comédie, encore moins à La Messiade[15]. D’abord les épisodes peuvent être lus chacun isolément, ils forment chacun un morceau distinct[16]. Puis, que de détails agréables, pittoresques, d’autres j’oserais presque dire humoristiques, à la Töpffer, viennent égayer çà et là les grands drames divins ! On sent bien que Spitteler a lu Homère et que, comme lui, il sait l’art de plaisanter avec les dieux et, parfois même, le besoin de les traiter en grands enfants qui s’amusent[17].

Ces dieux sont des Olympiens qui connaissent faiblesses et gaietés de la vie. Leur âme est tout à la fois primitive et moderne. Ce n’est pas seulement la Grèce d’Homère qui a contribué à les former, encore qu’elle leur ait donné le principal, leurs noms, leurs attitudes et leur bonne humeur. Mais toutes les religions et toutes les légendes sont venues apporter leurs dons aux divinités de Spitteler. Je vois ça et là, dans leurs aventures, des traits empruntés à l’histoire de Siegfried (j’entends la partie récréative et douce de cette histoire) ; ils ont connu « les sept belles Amaschpand » ; ils ont vu des anges et ils savent ce qu’est le Paradis. Ils sont plus qu’à demi chrétiens, et très proches parents des hommes.

 

*    *    *

 

Voilà, peut-être, l’esprit dominant des ouvrages, quels qu’ils soient, de Carl Spitteler : l’esprit chrétien dans ce qu’il a de plus foncièrement humain et poétique. On a fait de lui un esthète, un métaphysicien, un cosmologue. Je vois en lui surtout, et c’est pour cela qu’il plaît infiniment, je vois l’homme qui aime les autres hommes, et qui ne sépare pas cet amour de celui de la terre qui les porte. « Nature et amour », ce fut, dit-il quelque part, la formule de son enfance[18]. Elle est demeurée celle de toute sa vie. Entre son Prométhée et le héros chrétien, je ne saisis pas de divergence essentielle.

J’ai parlé tout à l’heure du héros des Niebelungen. Il ne fournit à Spitteler que des détails purement accidentels. Ce serait méconnaître absolument la pensée du maître, que de pousser plus loin la comparaison. Les Niebelungen sont un drame de sang, d’or et de fer : deux mots les dominent, « vengeance » et « force ». Rien de tout cela n’apparaît dans les poèmes ou les romans de Spitteler. Les batailles des dieux n’y sont point très meurtrières. Et les hommes du romancier sont presque tous de nature conciliante. Il circule, d’un bout à l’autre de toutes ses œuvres, un singulier amour du droit et de la justice. Spitteler ne comprend vraiment que la paix et l’entente des humains dans un horizon où la nature multiplierait ses tendresses.

 

*    *    *

 

Son attitude, dans la crise présente, était inévitable. Il ne pouvait pas ne pas dresser son grand talent et sa belle âme contre les fauteurs de la violence, de la ruse et du mensonge, contre les derniers ennemis de Prométhée. Disciple tout à la fois du Christ ami des hommes et de la Grèce éprise de beauté, Spitteler devait imiter les chefs héroïques du navire Argo : en vue de la Germanie, il se détourna avec horreur, et il revint vers la Gaule[19].

Il faut remercier Madame la vicomtesse de Roquette-Buisson de nous avoir fait connaître quelques-unes des plus élégantes et plus aimables nouvelles de Carl Spitteler. Je souhaite qu’il n’y ait là qu’un simple point de départ. La France peut, sans crainte, lire et relire les œuvres de cet écrivain, qui a écrit en langue allemande : elle y trouvera bien des reflets qui viennent d’elle-même. Et elle admirera cette tâche littéraire avec ce rare avantage de pouvoir mêler au plaisir esthétique la reconnaissance pour la noble allure de l’homme et du citoyen.

CAMILLE JULLIAN.

I

ADIEU SENTISBRUGG

Pauvres gamins, pauvres cadets !

Finies les vacances ! il fallait partir demain matin ; partir ! quitter le cher Sentisbrugg pour rentrer dans la ville maussade, parmi les disputes et les jalousies de l’école ! Jusqu’aujourd’hui ils avaient tout simplement refusé d’en admettre la possibilité. Ils s’étaient imaginé, pauvres petits, qu’en fin de compte la nature s’en mêlerait, provoquant quelque catastrophe pour les sauver ! un tremblement de terre par exemple, pourquoi pas ? tout arrive : ou bien encore une inondation, une épidémie parmi les professeurs ; peut-être même, subitement, une déclaration de guerre, que sais-je !

Étendus sur la roche aux chèvres durant toute l’après-midi, la dernière, hélas ! n’avaient-ils pas épié pour voir si, à gauche, les cuirassiers français n’escaladeraient pas au galop la montagne ; si, à droite les sombres dolmans des chasseurs badois ne surgissaient pas dans la fanfare éclatante des trompettes ?

Transformés en deux tonnelles ambulantes par les mains des petites bergères qui les avaient enguirlandés de lierre, tristement ils rentrèrent, lorsque le jour tomba.

« Grand’mère fait la malle ! » L’univers entier les avait donc trahis !

Dans leur détresse ils grimpèrent sur le poêle, délogèrent, en l’envoyant rouler sur le plancher, le chat niché dans une veste et qui ne savait au juste s’il devait ou non céder sa place. Ils se tapirent dans le coin. Soudain, de là-haut leur regard embrassa à la fois toutes les merveilles que demain il faudrait quitter : la cage d’horloge, la badine et, tout proche, dans son éternel fauteuil, le grand-père sur les genoux duquel on sautait si facilement ; là, sur la table, une mouche paresseuse qui, elle, aurait encore le droit de s’y promener demain, quand ils seraient partis ! l’heureuse bête !…

Leur chagrin devint si intolérable qu’ils se mirent à gémir. Et leurs plaintes s’exhalèrent si naturelles, si inattendues, qu’ils en furent eux-mêmes émus. Qui sait ? peut-être pourraient-elles attendrir des cœurs de grands-parents ? Ils les prolongèrent donc, d’abord à l’essai, puis, comme cela ne portait pas, en crescendo à deux voix ; enfin en hurlant comme des damnés. Les plaques chaudes grillaient leurs jambes ; les gémissements devinrent des cris de douleur. Les cordes de lierre frémirent ; d’un bond ils furent à terre, rugissant comme deux panthères dans la brousse en feu.

Sans espoir, mais pour ne rien négliger, ils essayèrent d’un dernier moyen : tomber rapidement malades pendant la nuit. Mais comment tomber malades ? En prenant froid. Comment prendre froid ? En ayant les pieds mouillés. Aussi, quand tout le monde fut endormi, après avoir trempé leurs pieds dans la cuvette, ils s’assirent en chemise sur le bord de la fenêtre, les jambes tendues au dehors dans la fraîcheur de la nuit. Dans leurs lits, ils attendirent le résultat :

— Gérold, es-tu malade ?

Et le petit Hansli se précipita hors de ses draps quand le soleil du matin vint l’éblouir :

— Hélas ! non ! et toi ?

— Rien, pas même mal à la tête !

Tout était donc fini, bien fini ! Nulle ombre de délivrance ! Et le désespoir s’empara des deux frères, emplissant leur esprit de fureur contre le monde entier. Mutuellement ils s’injuriaient, se reprochant l’un l’autre de n’être pas tombé malade. Leur rage contre l’univers dégénéra en une furibonde bataille ; trépignants, les mains aux cheveux :

— Tu me colles au mur ; je te colle au mur.

Bientôt, Gérold eut une large égratignure et le sang coulait du nez de Hansli ; cela les soulagea, et la vue de la cuvette gisant à terre les calma. Paisiblement, ils s’entr’aidèrent : Gérold laça le plastron plissé du petit fantassin, Hansli boucla le ceinturon de l’artilleur, travail pénible, car, pendant les vacances, Gérold s’était sensiblement arrondi de tous côtés. Bottés et parés, fiers de leur brillant accoutrement de cadets, le schako à crinière enfoncé sur le front, ils débouchèrent dans le vestibule, annonçant leur arrivée par des cris d’allégresse et, rapides comme la bise du nord, ils glissèrent le long de la rampe de l’escalier.

En bas les grands-parents les attendaient et le grand-père tout de suite leur traça le programme de la journée.

Cette fois ils ne rentreraient pas par la voiture de poste ; la malle seule s’en irait par le coche ; quant à eux, profitant d’une occasion exceptionnelle d’effectuer sans frais le voyage, ils devaient…

— Attention à ce que je vais dire ! D’abord, vous allez à pied jusqu’à Schönthal… Silence ! vous jubilerez après ! pour le moment, écoutez !

Pour descendre à Schönthal (au plus une heure et demie de marche), vous trouverez tout seuls votre chemin. Ce ne sera pas malin sur la grande route. Si on lâchait un tonnelet à Sentisbrugg, il irait tout droit jusqu’à Schönthal. D’ailleurs, vous êtes assez grands pour demander votre chemin si c’est nécessaire. J’espère qu’à douze ans un couple de cadets, munis de gibernes et de sabres, n’a plus besoin de bonne d’enfants.

— Dix ans, corrigea Gérold.

— Neuf ans, claironna Hansli.

— Dix ans ou neuf ans, cela revient au même.

— Dolf pourrait les accompagner jusqu’à mi-chemin de Schönthal, objecta la grand’mère.

— Je veux bien, quoique ce ne soit pas nécessaire ; la cheminée d’usine de Schönthal, avec ses briques rouges et jaunes, se dresse au-dessus des arbres comme un cou de huppe au-dessus de son nid. À Schönthal, votre parrain, le Statthalter[20], vous attend à déjeuner. Après viendra la voiture du landammann[21] Weissenstein de Bischoffshardt ; elle doit prendre la fillette du landammann qui, après avoir passé les vacances chez M. Balsiger, le directeur de l’usine, rentre en classe lundi, comme vous. Vous l’accompagnerez en voiture jusqu’à Bischoffshardt.

— Zut !

— Comment, zut ! Quelles manières ! D’habitude cela vous amuse d’aller en voiture !

— Oui, mais la petite fille !

— Elle ne vous mangera pas. Vous devriez, au contraire, considérer comme une faveur insigne l’autorisation de voyager avec une fillette aussi fine et bien élevée que Gésima Weissenstein… Me laisserez-vous parler, oui ou non ? Vous irez donc en voiture jusqu’à Bischoffshardt et vous passerez toute la journée de demain samedi auprès du landammann. À lui de voir ensuite comment vous expédier à Aarmünsterburg dimanche.

À ce programme, la grand’mère ajouta des conseils, des avis et quelques remontrances :

— Il ne faudra pas plaisanter à Schönthal avec le parrain Statthalter chez lequel ils devront dîner. C’est un monsieur fort sévère et devant lequel tout le monde tremble. Là-bas, ils devront être doublement prudents et bien élevés ; ne pas regarder le parrain avec impertinence en écarquillant les yeux comme s’ils voulaient dire : « Boum ! nous voilà », mais tendre la main avec courtoisie. Ne pas oublier que le Statthalter déteste son propre fils, Max, « l’étudiant détraqué » comme on l’appelle dans le canton. Donc, ne jamais en demander de nouvelles et, lorsqu’on parlerait de Max, feindre de ne rien entendre. Max est un raté.

— Cependant, Max n’a jamais fait de dettes comme Dolf, remarqua, non sans amertume, le grand-père, en poussant un soupir douloureux.

La grand’mère poursuivit.

— Ils devraient se conduire convenablement avec Gésima Weissenstein qui était fille de gens fort distingués ; le cas échéant, son père, le landammann, punirait avec sévérité la moindre inconvenance. Se bien conduire signifiait d’ailleurs, non seulement pas de batailles ni de moqueries, mais politesse, prévenances et remerciements. « Gérold, si le chat te mord, ne viens pas te plaindre à moi ! » Si, en passant au moulin de Friedli, quelqu’un leur demandait des nouvelles de l’oncle Dolf, ils répondraient que tout, à présent, était en règle, qu’une lettre détaillée arriverait prochainement. Surtout ne pas entrer à l’Althäusli, la dernière auberge avant Bischoffshardt, car l’Althäusli n’était habité que par des gens de sac et de corde avec lesquels on ne voulait avoir rien de commun. Cette lettre pour la préfète, celle-là pour votre mère, celle-ci pour le moulin de Friedli. Souvenirs à papa, à maman et à tous, cela va sans dire, mais il importe surtout de ne pas oublier les commissions. Dire à Monique, la bonne du Statthalter, d’avoir l’obligeance de se rappeler le veau pour dimanche ; au docteur de Schönthal de bien vouloir monter à cause de l’aïeule et aujourd’hui même, si possible, en le priant d’apporter des sangsues, car cela ne va pas. S’ils avaient le temps à Bischoffshardt…

— « Et patati et patata », conclurent les gamins s’échappant par la porte et se plantant résolument devant la table du déjeuner.

Lorsque, prêts à partir, ils se promenaient impatiemment de long en large devant la maison, par la fenêtre une voix se fit entendre : « N’avaient-ils pas le désir de dire adieu à l’aïeule, de la voir une dernière fois ? » Quand ils entrèrent dans la chambre de l’arrière-grand’mère malade, ils virent un extraordinaire spectacle : le jeune oncle Dolf à genoux, sanglotant, tandis que l’aïeule lui parlait d’une voix haletante :

— Ainsi donc…, c’est une promesse sacrée, Dolf…, plus de dettes ; tu abandonnes Marianneli… et tu ne retournes jamais à l’Althäusli ?… Donne-m’en ta parole d’honneur.

L’oncle Dolf le fit et jura tout en sanglotant.

— Tu épouseras Thérèse du moulin Friedli ?

— Oui, dit Dolf dans un imperceptible murmure.

Alors l’aïeule se mit à prier ; le grand-père et la grand’mère embrassèrent Dolf qui, aussitôt, s’enfuit de la chambre en pleurant. Ce fut alors le tour des garçons que les grands-parents poussèrent vers le fauteuil de la malade.

— Chers enfants, gémit l’aïeule et, reprenant si lentement haleine qu’elle semblait étouffer, elle murmura : « Ma tendresse à votre maman. » Puis, se faisant dresser contre ses coussins, elle étendit dans un long effort ses mains sur le front des enfants et balbutia des paroles inintelligibles dont Gérold comprit cependant le sens ; son cœur fut épouvanté et rempli d’une crainte pieuse.

C’était une bénédiction comme celles de l’Ancien Testament. Jamais il n’aurait pensé que, de nos jours, il pût y en avoir encore ; il croyait que la bénédiction était chose finie depuis mille ans et sans retour comme les miracles. Il s’était imaginé qu’une bénédiction était chose joyeuse et splendide, toute étincelante de l’auréole d’or qui encerclait la tête de celui qui la donnait, tandis qu’en réalité l’aïeule était bien laide, bien triste à voir avec ses membres enflés et ses yeux éteints et le sang de la cuvette à ses côtés. Gérold en aurait presque pleuré. Il comprenait cependant que l’aïeule leur faisait, en les bénissant, le don le plus merveilleux qu’être humain puisse faire à son semblable. Cette bénédiction c’était, leur vie durant, l’immunité contre tout malheur.

— Merci beaucoup, dit-il en français, et Hansli répéta après lui.

Certes, il eut voulu mieux exprimer sa pensée, mais les mots lui manquaient.

Plus rien, désormais, n’empêchait le départ, si ce n’était Dolf qui devait les accompagner jusqu’à mi-chemin de Schönthal et qui n’arrivait pas. Il vint enfin. Aussitôt, le guide à leur droite, ils démarrèrent du pied gauche et plus le départ leur parut pénible, plus ils mirent d’énergie dans leur marche.

L’oncle Dolf, évidemment, devait être malade ; pâle, se tenant à part, il ne leur dit pas un mot le long de la route. Cependant, d’une voix sourde, ils donnèrent libre cours à l’ennui que leur inspirait l’obligation de voyager avec une fillette, récapitulant ironiquement tous les défauts et tous les ridicules de cette race : leur « drôle de touche », leurs cheveux longs, leurs longues et absurdes jupes, leur trottinement de bébés, les courbes des lignes de leur corps, leur lâcheté insupportable qui les faisait se couvrir les yeux à la simple vue d’une arme blanche et se boucher les oreilles au son d’un tout petit coup de pistolet ; enfin leur méprisable faiblesse : un seul gamin armé de boules de neige mettait en fuite toute une classe de grandes filles ; leur coquetterie et leur goût de parure ; toujours une glace devant la figure et un chiffon de couleur au cou ou dans les cheveux.

— As-tu vu comment elles nagent ? chuchota Gérold, c’est infect.

— Par-dessus le marché, elles sont fausses, dissimulées, menteuses, ajouta Hansli ; le facteur l’a dit au maître de poste, je l’ai entendu ; il est au courant, lui, il est assez vieux pour cela !

Dolf, par malheur, dérangea inopinément leur entretien ; ce fut dommage, car, jamais encore, leur accord n’avait été aussi complet :

— Voyez-vous, en bas, dans la vallée la cheminée jaune de l’usine ? C’est Schönthal. Il est impossible à présent que vous puissiez vous tromper ; dans une bonne demi-heure vous y serez.

Et il leur montra du doigt la cheminée. Ensuite il plaça les cadets sur les côtés opposés de la route, face à la prairie, dos à dos.

— Gérold, sais-tu garder un secret ? lui chuchota-t-il à l’oreille.

Le regard de Gérold brilla d’orgueil :

— Tu donneras secrètement cette lettre à Marianneli, à l’Althäusli, mais à personne d’autre qu’elle, et si tu ne la trouves pas, tu déchireras la lettre. Compris ?

Ce disant, il lui enleva son shako et glissa la lettre dans la doublure. Puis, à voix haute, il commanda :

— Bataillon de cadets d’Aarmünsterburg, fermez les yeux !

Toutes espèces de choses passèrent dans les poches de Gérold et dans la giberne de Hansli. « Des allumettes, pensa Gérold, je le sens. » « De la poudre, devina Hansli, je la vois. »

— Tout vous appartient en commun, expliqua Dolf, mais Gérold a le commandement en chef. Attention ! Bataillon Aarmünsterburg, ouvrez les yeux ! face à Schönthal, alignez-vous, en avant, au pas accéléré, marche !

Les cadets se mirent en branle et descendirent vers la vallée ; Dolf rentra à la maison en remontant vers Sentisbrugg.

Aussitôt qu’il eut disparu derrière le feuillage, les gamins examinèrent les cadeaux. Ils avaient deviné juste : des allumettes ordinaires, soufrées, de l’amadou et de la poudre. Mais en quelle incroyable et fabuleuse abondance ! Dans leurs espérances et leurs rêves les plus audacieux ils n’avaient rien imaginé de tel : cela paraissait impossible ! Il y avait certainement près de quatre livres de poudre de chasse et de la plus fine. Gérold, haletant, essayait de reprendre haleine devant cet excès de bonheur. Hansli dansait comme un possédé. Soudain leurs regards se croisèrent et ils firent un serment : « Jurons, avant de rentrer en classe, de jouir de l’existence jusqu’au bout, jusqu’au dernier grain de poudre, et après, advienne que pourra ! »

Vers la forêt, dans une course folle, en quête d’un endroit solitaire, ils s’élancèrent à travers buissons et fourrés, taillis et ronces, par-dessus l’eau et les pierres, aveuglément, sans arrêt, en avant vers les massifs de roches. Une excavation isolée et chaude dont les murailles escarpées étaient couvertes d’un bois de hêtres, les reçut sous son ombre tranquille ; en l’air, au-dessus du plateau et de la forêt, deux oiseaux de proie, en silence, décrivaient un cercle. « Ici ! » commanda Gérold en commençant, comme un alchimiste, à étaler son matériel de guerre sur le coin le plus sec de la roche.

Mais avant de donner le signal de la fête, devant le creuset, il débuta par un sermon solennel au petit fantassin, traitant du poids de la responsabilité qu’il sentait peser sur sa conscience d’aîné. Il parla ensuite des perfidies de cette poudre, inventée en 1330, à Fribourg, par Berchthold Schwarz, de cette poudre qui faisait le mort, puis, brusquement, sautait à la figure au moment précis où l’on commençait à souffler. Condescendant, il donna à son frère des éclaircissements pyrotechniques sur la traînée de poudre, les mines, sans oublier les recettes et « les trucs » pour la préparation de chacun de ces engins.

Après qu’Hansli, d’un regard inspiré, eut non seulement garanti la plus aveugle obéissance, mais encore donné des preuves du réveil de son intelligence, ils se mirent au travail avec furie. Bientôt, grâce à leur magie noire, la tranquille caverne devint un enfer de tonnerre, de flammes, de fumée épaisse au milieu desquels les cadets s’évertuaient, tels deux salamandres. Crachant comme des chats, crépitant comme une salve, les feux roulants couraient autour de la corniche des murailles, rapides comme l’éclair, en serpentins fantastiques suivis de caravanes de nuages paresseux et lourds. Des gerbes d’étincelles couleur de sang jaillissaient de ces feux diaboliques en bouillonnant, en sifflant. C’était une vision infernale, mais sans danger. On pouvait même se pencher au-dessus de ces volcans amorphes. D’eux-mêmes, ceux-ci se détruisaient, rien de plus.

Mais ce qu’il y avait de plus merveilleux, c’était encore les mines ! Évidemment elles étaient longues à établir, songez-y ! Creuser la terre sans bêche et sans pique, à l’aide des doigts seulement et d’un petit canif, cela ne va pas vite ! Après, il fallait apporter de l’herbe et des feuilles, traîner, pour les faire sauter, des fagots et des pierres de tous les points cardinaux. Croyez-vous que cela se puisse faire en un tour de main ? Si oui, erreur complète. Il est vrai qu’on était récompensé. Quel fracas quand la mine, en éclatant, s’élevait, jetant des flammes ! Et les envols joyeux des morceaux de bois et des cailloux tournoyant dans l’air comme des fous ! Et quand les explosions et les bonds du feu d’artifice étaient terminés, arrivait le bouquet : un ballon de fumée aux boucles noires montant, droit comme une flèche, au-dessus des cimes des hêtres, suivi de quelques petits tremblements de terre en retard et, tout à fait à la fin, quelques menus nuages de poussière se frayaient un chemin à travers la mousse comme des taupes.

Chaque fois qu’une mine avait éclaté, vite ils arrivaient et dansaient dans la fumée et lorsque, pour comble de bonheur, après coup, quelques brins de bois et des cailloux mitraillaient leurs têtes, leurs délices et leur amour fraternel ne connaissaient plus de bornes…

Mais comment prouver son affection à un frère ? Dans le désarroi de leur esprit, ils mâchèrent de la poudre en grinçant des dents et s’envoyèrent l’un à l’autre, une haleine sulfureuse, la mâchoire en avant. Ce n’était pas là, peut-être, l’expression habituelle de la sympathie… N’importe, ils comprenaient ce langage.

Au moment précis où ils faisaient sauter une nouvelle mine, une voix de basse dit tout près :

— Ah ! voilà ce qu’on peut appeler une belle détonation !

Derrière eux se tenait un brigadier de gendarmerie, des décorations sur la poitrine et, à la manche, des galons d’or.

Pétrifié d’émotion, Gérold était debout et, en un instant, Hansli, sans savoir comment, se trouvait accroupi sur le haut d’un rocher.

— Nous ne faisons rien de mal, cria-t-il, l’oncle Dolf nous l’a permis.

Souriant, le brigadier les tranquillisa. Un brigadier, leur apprit-il, ne symbolise pas nécessairement la prison ; il a encore d’autres attributions dans le monde. Ainsi, par exemple, les gendarmes sont les subordonnés du préfet, qui les emploie à son gré pour le service inoffensif d’estafette.

— Mon nom est Mazzmann, et le préfet de Schönthal, votre parrain, m’a envoyé voir ce que vous deveniez, s’il ne vous était pas arrivé malheur ou si vous vous étiez égarés. Je ne puis pas prétendre qu’il était difficile de vous trouver ; on a entendu le pétard jusqu’à la grande route et la fumée se voit au-dessus des arbres. Mais venez maintenant, vous devez avoir faim.

C’était vrai, mais oui, faim ! ils avaient faim.

II

CHEZ LE PARRAIN STATTHALTER

Oh ! comme il riait, le parrain Statthalter, en venant au devant d’eux, au delà des premières maisons de Schönthal ! il riait déjà de loin, il riait d’un rire qui sortait en grondant du fond de sa poitrine et qui, bon gré mal gré, vous obligeait à rire aussi.

— Mais vous êtes des nègres ! leur cria-t-il, tout en ameutant les gens hors des maisons.

De droite, de gauche, il montrait les cadets qui arrivaient :

— Regardez-les, mais regardez-les ! tonnait sa voix de stentor, voilà des gaillards solides et bien portants, je les aime ainsi.

Et en même temps il grinçait des dents, fermait les poings, regardant au loin avec rage.

En signe de bienvenue, il prit Hansli à sa gauche, Gérold à sa droite et les serra contre lui avec tendresse, noircissant son gilet blanc des empreintes de leurs têtes couvertes de poudre.

— Quelle heure pensez-vous qu’il soit ? demanda-t-il narquois, en souriant et clignant des yeux.

— Onze heures ! cria le petit.

— Une heure, renchérit Gérold.

De nouveau, le parrain éclata d’un rire joyeux :

— Les avez-vous entendus ? s’exclama-t-il, onze heures ! une heure ! Prenez ma montre dans ma poche et regardez.

— Quatre heures ! dit Hansli tout décontenancé.

— Cette montre ne marche pas, répliqua Gérold avec un regard sagace.

— Approche-la de ton oreille.

Elle marchait.

À présent le parrain leur tapotant tendrement les joues : « Braves garçons », leur disait-il d’un ton cajoleur, comme on parle à un cheval en lui passant la main sur l’encolure. Et, tout le long de la route, jusqu’à la préfecture, grands et petits furent invités à sortir pour admirer le naturel et la candeur des deux gamins.

— Halte ! Silence ! pas un mot de reproche.

Ces paroles s’adressaient à une femme pâle et frêle qui sortait de la préfecture en se hâtant, les bras levés et la physionomie inquiète.

— Pas une syllabe de reproches ! je remercierais le ciel à deux genoux si l’un de ces gamins était mon fils au lieu de…

Il avala le reste de la phrase en roulant des yeux terribles. La femme frêle revint sur ses pas et disparut.

— Remettez-vous-en à moi, dit-il ensuite familièrement aux cadets, les intentions de ma femme sont bonnes jusqu’au fond, mais elle ne sait rien de l’âme des enfants, comme d’ailleurs les femmes en général, tout au moins lorsqu’il s’agit de garçons.

Mais lorsqu’il voulut les faire asseoir à la table mise dehors, presque sur la route, entre les buissons de lauriers roses, sa femme réapparut pour protester d’une voix éteinte, il est vrai, mais tenace et résolue. Franchement elle ne pouvait souffrir ni permettre que quelqu’un se mît à table dans une tenue aussi négligée, la figure et les mains noires comme du charbon, les habits déchirés et couverts de poussière ; les enfants devraient d’abord se nettoyer et reprendre avant tout figure humaine. À la fin elle eut gain de cause, malgré les haussements d’épaules du Statthalter et sa moue sur le manque de cœur et la cruauté du sexe féminin.

On fit donc passer les cadets dans une chambre à coucher à côté de la petite cour, et là ils furent déshabillés par la Statthalterin et Monique, leurs habits envoyés chez le tailleur, leurs souliers chez le cordonnier (mais tout de suite, aussi rapidement que possible, le strict nécessaire seulement, les enfants devant repartir dans une heure). L’un après l’autre, Gérold le premier, furent mis debout sur une table, savonnés, peignés, étrillés et brossés. Pendant l’opération on entendait, à travers la cloison, la voix du Statthalter dans la pièce voisine :

— Vous qui voulez faire figure de cocher, et encore de cocher de bonne maison, vous devriez savoir qu’avant d’atteler un cheval on lui donne à manger. À plus forte raison en est-il ainsi pour un être humain.

N’avait-il donc ni cœur, ni bon sens pour songer à faire voyager sans avoir mangé deux pauvres gamins qui n’avaient rien pris de 8 heures du matin à 4 heures du soir ?

Le cocher répondit quelque chose qu’on ne put comprendre.

— Tout cela n’est que bavardage, radotage, niaiserie, criait, en tempêtant, le Statthalter. Vous avez bien le temps d’arriver à Bischoffshardt. Au contraire, à la fraîcheur du soir, il y a moins de poussière et les taons ennuient moins les chevaux. Seule une brute sans cœur et sans âme pourrait avoir la fantaisie, par cette chaleur infernale, de faire fondre de sueur deux pauvres petits chevaux en les lançant au galop sur la grande route. Et la voiture n’en perdra pas un tour de roue pour attendre un quart d’heure de plus.

Le silence se fit à côté pendant un bon moment. Puis retentit :

— Bonsoir, Monsieur le Statthalter.

— Bonsoir, Monsieur Balsiger, qu’y a-t-il de neuf ? Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Je crois, Monsieur le Statthalter, qu’il serait préférable de permettre à Gésima de partir seule ; les garçons la suivront demain matin par la diligence. Si par cas vous n’aviez pas de quoi les loger tous deux, j’en prendrai volontiers un pour la nuit et même les deux.

— En principe, je ne vois aucun inconvénient à ce que les garçons passent la nuit à Schönthal, répondit le Statthalter après une courte pause et sur un ton énergique, car ce sont de braves garçons solides et pas gâtés. Mais rien ne presse. Mon principe est : parole donnée, foi jurée ; il a été entendu entre nous qu’ils iraient aujourd’hui avec Gésima jusqu’à Bischoffshardt dans la voiture du landammann.

— Mon principe est le même que le vôtre : parole donnée, foi jurée. Mais il avait été convenu qu’on partirait à 2 heures ; il est bientôt 5 heures, et quand les gamins auront soupé, il ne sera pas bien loin de 6.

— Six heures n’est pas trop tard ; en deux petites heures une voiture peut aller d’ici à Bischoffshardt.

— Soit, à 6 heures s’il ne peut en être autrement, mais je vous le demande instamment : pas une minute de plus.

— Une minute de plus ou de moins ne fera rien à l’affaire.

— Je vous demande pardon ; si quatre heures de retard n’ont pas eu d’importance, en fin de compte une minute peut en avoir.

Brusquement alors le Statthalter éleva la voix qui, pareille à un rugissement, tonna à faire trembler les murs :

— Monsieur Balsiger, je ne suis qu’un être simple et sensible ; mais, si je n’entends rien à l’art, à l’esthétique, aux classiques et à tout ce fatras extravagant, je sais discerner le juste et l’injuste, et peut-être mieux que certains qui se promettent monts et merveilles de leur savoir. Dans quel code, Monsieur Balsiger, dans quel code est-il inscrit que j’aie moins de droit qu’un autre à un peu de joie dans la vie ? Jusqu’ici cette sentence m’est inconnue. Et je ne vous aurais pas cru capable de me compter les minutes avec une telle parcimonie, une telle jalousie, au point de raccourcir la petite heure que j’ai à passer avec ces braves et bons petits garçons. Je suis sensible, Monsieur Balsiger, j’ai besoin, moi aussi, d’un rayon de soleil. Mais d’où voulez-vous qu’il me vienne ? Pas de mon fils Max dans tous les cas ! Et pourquoi d’ailleurs suis-je condamné, moi précisément, à avoir pour fils un pareil cafard ! À l’heure actuelle, c’est une énigme ! Voilà qu’ils font leurs embarras et qu’ils poussent des cris parce que Dolf de Sentisbrugg a eu quelques amourettes et a fait des dettes pour quelques misérables billets de mille ! J’échangerais bien volontiers Max contre Dolf ! Chez Dolf, au moins, il y a du naturel et de la race et si, après tout, il dépasse un peu la mesure, mon Dieu ! ce sont péchés de jeunesse qu’on peut punir, mais aussi pardonner et corriger. Souvent les poulains les plus sauvages font plus tard les meilleurs chevaux. Chez l’autre, une hypocrisie sans vigueur, sans sève et sans force, un regard sans franchise ni honnêteté ; du matin au soir, il se traîne dans les bois, fuit le monde, ne prend part à aucun sport salubre, à aucune fête joyeuse, à aucune réunion, se croit supérieur à tous, et cependant une nullité sans savoir, sans travail ; ma bile déborde quand j’y pense !

— Nous savons depuis longtemps que nos avis diffèrent au sujet de votre Max, répliqua M. Balsiger avec calme. Pour l’instant, il n’est pas question de Max, mais de Gésima et des garçons. Je voudrais tout simplement un avis net : Puis-je compter que les garçons seront prêts à six heures précises ? Si oui, c’est bien, la voiture attendra, sinon je laisserai Gésima partir seule. Je vous demande donc une réponse catégorique ; je suppose que cette prétention n’est pas exagérée.

Le Statthalter alors se radoucit :

— Bon, bon, entendu, je n’ai jamais dit le contraire. Mais les enfants peuvent tout aussi bien partir directement d’ici ; envoyez-moi tout simplement la voiture à six heures. Gésima pourra venir une demi-heure plus tôt, afin que les enfants aient le temps de faire connaissance.

— Voilà qui est bien. J’enverrai Gésima dans une demi-heure et la voiture à six heures.

— Entendu, et ne m’en veuillez pas, n’est-ce pas, Monsieur Balsiger ? Je suis nerveux, sensible et ne sais pas peser mes paroles.

— Au revoir.

Tout le temps que parla le Statthalter, les mains de sa femme, qui faisait la toilette de Gérold, s’activaient dans une hâte fébrile ; lorsqu’il répliquait, elle tressaillait comme si on lui eût touché une dent sensible ; élevait-il la voix, elle haletait. Lorsqu’il se mit à tonner contre leur fils, elle erra fiévreusement autour de la pièce, touchant toute espèce d’objets sans savoir ce qu’elle faisait ou ce qu’elle voulait faire.

Gérold, le premier, fut propre et habillé. La Statthalterin le congédia.

— Dès que ton frère sera prêt, vous pourrez souper.

Le parrain Statthalter, outré de cette « cruauté », ordonna de servir immédiatement Gérold et, comme Monique résistait à cet ordre, il envoya le brigadier Mazzmann chercher la soupière à la cuisine. Devant cette intervention, Monique céda.

Le parrain servit lui-même l’artilleur affamé avec toute la sollicitude d’un infirmier, encouragea avec volubilité son appétit, fit l’éloge de son naturel, le cajola en soupirant avec douceur et attendrissement… Il semblait appeler un canari pour lui faire prendre un morceau de sucre dans la bouche, si bien que Gérold était transporté de ravissement et de sympathie. Jusqu’au légume il en fut ainsi, mais alors la scène changea.

— Ce sont des scorsonères, insinua le Statthalter, ou des salsifis, si tu préfères. Je les ai fait préparer pour vous deux spécialement. Aimes-tu les scorsonères ?

— Pas tant que cela.

— Dis-le ouvertement, tu n’as pas besoin d’avoir peur ; je ne suis pas un tyran. Voyons : oui ou non ?

— Non.

Le parrain jeta sur lui un regard dur et perçant.

— C’est bien, personne ne t’oblige à les manger, si tu ne les aimes pas. Mais je ne puis pas souffrir qu’on fasse des simagrées, des embarras et qu’on joue la comédie. Tiens, voici les scorsonères puisque tu les aimes ; pas de façons, sers-toi, mange de bon appétit, il y en a suffisamment.

Et ce disant, il accumula les scorsonères sur l’assiette et le servit avec abondance. Gérold fut obligé de les avaler à contre-cœur.

— Il y en a encore si tu en désires. En veux-tu d’autres ? Dis-le franchement.

— Non, merci.

Le parrain fronça les sourcils en roulant les yeux :

— Gérold, Gérold, fit-il d’un ton hostile et menaçant, je t’avais cru jusqu’à présent un garçon fort et sincère, mais ce que je ne puis pas supporter, c’est une attitude hypocrite et réticente. Avoue-le donc honnêtement et de bonne foi ; si tu en désires davantage, ne dis pas non.

Et de nouveau il poussa vers Gérold l’assiette pleine jusqu’au bord.

Et chaque fois que Gérold, qui n’en pouvait plus, voulait cesser de manger, le parrain lui jetait un regard furieux ; quand au contraire il continuait à avaler au risque d’étouffer, il l’appelait un bon et brave garçon.

Lorsqu’enfin la victime angoissée réussit à se sauver de cette table où, pour le torturer, son bourreau le gavait :

— Nous nous comprenons nous deux, hein ? s’écria le parrain triomphant en lui passant un fusil sur l’épaule et lui donnant un cor : là maintenant promène-toi à travers le village et montre-toi.

Obéissant, Gérold se promena dans le village, sonnant du cor de temps à autre. Chemin faisant, il vint à passer auprès d’une fabrique d’où sortait un fracas d’enfer, et de là parvint sur le terrain de gymnase. Il s’assit sur la bascule et y resta affalé, les membres un peu fatigués, le corps lourd, l’âme engourdie, le regard fasciné par une boule de pierre qui se trouvait devant lui et qui révélait de délicats effets de lumière et d’ombre. La voiture de poste de Sentisbrugg, avec Marti sur le siège, passa alors près de lui en ébranlant le pavé et s’arrêta deux maisons plus bas.

— Je vous croyais depuis longtemps à Bischoffshardt avec armes et bagages ! s’écria Marti en sautant du siège.

Gérold voulut voir la diligence de près. Bienheureuse voiture jaune ! elle avait eu, il y a une heure à peine, le bonheur de voir la maison des grands-parents et même, qui sait ? le grand-père et la grand’mère eux-mêmes ou l’oncle Dolf ! Et cette poussière-là, sur son tablier de cuir, était de la poussière de Sentisbrugg ! Enfin, chose étrange : partie après lui de Sentisbrugg, être ici en même temps et dans quelques minutes, au loin, à Bischoffshardt… Il ressentit une étrange impression, tout comme si le passé le frôlait en rejoignant l’avenir.

Contournant la voiture, il jeta un regard à l’intérieur. À l’arrière, dans la rotonde, rien qui vaille : des gens du peuple, incolores, gris-bruns. Devant, au contraire, dans le coupé ou la cage à singes, comme l’avait baptisé Marti, était installé un jeune couple d’allure distinguée. La femme avait les traits d’une princesse de contes de fées, bien que fort simplement vêtue, et le monsieur des yeux qui étaient beaucoup plus des yeux que les yeux en général.

Ces gens, décidément, lui plaisaient. Aussi monta-t-il sur le marchepied afin de les regarder et tous deux lui firent signe en souriant aimablement.

Mais lorsque, furtivement, ils commencèrent à s’enlacer comme des serpents et à s’embrasser, pris de confusion, il se retira. Quelqu’un lui poussa l’épaule. Hansli.

— Elle est arrivée.

— Qui ?

— La créature à la mode, la petite fille, Gésima.

— De quoi a-t-elle l’air ?

— Ridicule : une crinière rouge à n’en plus finir ; sur la tête, une casquette sans visière comme une assiette ; des jambes toutes minces et une jupe blanche et noire comme un jeu de dames.

Et tous deux éclatèrent d’un rire bruyant à l’énoncé de tant d’attributs ridicules.

Ils revinrent à la maison afin de s’amuser de la tournure burlesque et singulière de la « créature à la mode ».

Superbe dans son bleu céleste, une voiture à deux chevaux attendait devant la préfecture. Sur le siège un cocher tout raide, bleu aussi, tenait à la main, tel un uhlan sa lance, un fouet d’une longueur démesurée. Il paraissait de mauvaise humeur et sa figure était toute rouge. Sans se retourner et sans bouger la tête, il demanda aux garçons s’ils savaient ce qu’on attendait encore pour se mettre en route. Avant qu’ils puissent répondre, le parrain Statthalter émergeait en soufflant bruyamment de la porte d’entrée :

— J’en ai assez à la fin de cette bousculade ; je demande une réponse polie à une question courtoise. À qui est-ce de commander ici ? Le cocher au Statthalter ou le Statthalter au cocher ?

— Je suis le cocher à M. le landammann Weissenstein, M. le landammann m’a ordonné d’être de retour à Bischoffshardt à 6 heures au plus tard avec les enfants ; il est à présent 7 h. ½ et nous sommes encore à Schönthal.

— Je m’arrangerai toujours avec le landammann, cela me regarde : vous n’avez pas à vous en occuper.

— J’ai cependant à me préoccuper des ordres de mon maître.

— Eh ! bien, partez, partez partez ! allez au diable, si vous avez la colique !

— Oui, mais, est-ce votre ordre ? pourrai-je dire que c’est vous qui m’avez commandé de rentrer sans les enfants ?

Le doute s’empara alors du Statthalter ; il hésita et répondit d’un ton plus conciliant :

— Qui a jamais prétendu que vous deviez rentrer sans les enfants ? Je voulais dire : allez tout doucement, tout tranquillement, vers le moulin de Friedli ; les enfants suivront dans une demi-minute.

Le cocher haussa les épaules, leva le fouet et mis la voiture en marche.

Les garçons avaient assisté tout joyeux à la querelle, et aux derniers mots ils s’élancèrent avec fougue dans la maison.

— Elle est dans la petite cour, expliqua Hansli.

Ils obliquèrent donc du couloir d’entrée dans la chambre à coucher pour observer tout d’abord sans être aperçus.

Elle était bien dans la cour, en effet, sautillant sur une paire d’immenses échasses, parmi les massifs de capucines, sa crinière rouge flottant au vent, bien au-dessus de la petite tonnelle comme la queue du turban d’un pacha au galop. Elle faisait des pas de sept lieues le long des murs, tantôt descendant, tantôt remontant, ouvrant et fermant alternativement les ciseaux de bois, évoluant ensuite vers le milieu en trébuchant, décrivant avec les compas deux quarts de cercle, l’un à gauche, l’autre à droite. Enfin elle se mit à marcher, les jambes raides comme celles d’une cigogne, en marquant le pas sur place comme les recrues punies à l’exercice, tout en faisant entendre une petite chanson du haut de son perchoir.

 

Autrefois pour fillette

À bavette

Avec un biberon

Tout rond

Un cadet

Suffisait ;

Mais demoiselle à l’école

Serait folle

D’accepter

Moins qu’un officier

Garanti, patenté,

Mais, officier,

Il faut te dépêcher,

Car, une fois en pension

Un major de garnison

Serait un pis aller.

Pour la contenter

Au-dessous ce serait fou !

 

La chansonnette était à rimes et, pour mieux les faire sentir, elle en marquait chaque fois le retour au pas de ses échasses. À la fin, lorsqu’elle eut chanté : « Mais seul un général à l’autel me conduira », elle frappa le sol de ses jambes de bois : « Non, pas un général, s’écria-t-elle, mais un généra. » Et elle varia : « Me conduira à l’auta ! Ah ! bah ! je m’en fiche », dit-elle en riant et elle balaya le pavé de ses trébuchets, comme si elle eût voulu effacer de sa mémoire les traces de ces bêtises.

Puis elle reprit en fredonnant avec pétulance sa ronde de géants.

Pendant cette comédie, les frères se regardèrent dans les yeux et, d’accord, au même instant, bruyamment, avec un rire sardonique, ils entrèrent dans la petite cour. Aussitôt que Gésima eut aperçu les cadets, les ailes ployées, elle sauta prestement de son perchoir, comme le moineau de la corniche, et pendant que, derrière elle, les échasses lentement mettaient bas les armes, elle était déjà près des garçons dans une attitude modeste et, confiante, leur offrait sa main la paume en dedans, d’un geste large de son bras tendu.

Mais ils dédaignèrent ces avances et, plantant leurs poings sur les hanches, ils contournèrent en l’examinant l’étrange scarabée et, de nouveau, exprimèrent leur gaieté par des éclats de rire moqueurs.

— Méchants garçons ! gronda Gésima fuyant cet accueil discourtois.

À ce moment retentit dans la maison un coup de sifflet strident, impérieux, blessant pour l’ouïe, offensant pour le cœur, un sifflet pour chien désobéissant.

— Vite, vite, les gamins, criaient des voix effrayées venant de la maison, vite, le parrain a sifflé !

Le parrain écrivait, assis dans son bureau, droit, portant beau, le cigare à la bouche, la mine satisfaite.

— Asseyez-vous, dit-il, indiquant deux chaises à sa gauche et à sa droite. Mais ne bougez pas pendant que j’écris, cela me dérange.

Et il continuait à écrire.

Après un moment, il remarqua avec bienveillance :

— Une autre fois, quand je sifflerai, je demande que vous arriviez au pas de charge sans entreprendre, avant, toutes espèces d’autres choses qui peuvent attendre.

— Nous ne savions pas que le coup de sifflet nous était destiné, répondit Gérold.

— Je ne vous fais pas de reproche, répliqua doucement le parrain, je dis seulement qu’il faudra venir plus rapidement une autre fois. Et voici pour chacun de vous une pièce de cinq francs. C’est bon, c’est bon, pas de remerciements ; restez donc assis. Je vous permets de me regarder écrire, seulement tenez-vous plus tranquilles.

À pas de loup, la Statthalterin s’approcha de son mari qui écrivait toujours :

— Est-ce bien toi qui a donné à la voiture l’ordre de partir ?

— La voiture est partie et n’est pas partie.

— Elle n’y est plus en tout cas.

— Ma bonne et chère femme, si seulement tu ne t’évertuais pas à toujours créer des difficultés là où il n’y en a pas. Remets-t’en à moi, j’ai pourvu à tout.

— Mais il faut bien que je sache si les garçons restent ou non pour préparer leurs lits.

— D’abord, laisse-moi vite terminer ma lettre, puis je t’expliquerai tout.

À ce moment, Monique entra, tapageuse, sans égards, le pas lourd :

— Le palefrenier de Balsiger est là, cria-t-elle, il doit emmener Gésima.

— Il fera ce que je lui dirai de faire. Qu’il entre d’abord. Et puis, que fait donc Gésima seule dans la maison ? Pourquoi n’est-elle pas avec les garçons ? Appelez-la donc. Ensuite vous m’apporterez mes pantoufles, Monique. Mazzmann, es-tu là ?

— Me voici, Monsieur le Statthalter.

— Veux-tu, je te prie, avoir l’obligeance de mettre cette lettre à la poste en passant ?

— Avec plaisir, Monsieur le Statthalter.

— Où est le gendarme Weber ?

— À côté, au poste.

— Envoie-le-moi. Ah ! te voilà, Gésima. Eh bien, comment vas-tu ? Es-tu contente de voyager avec les garçons, ou te feraient-ils peur, par hasard ?

Gésima décocha un regard scrutateur vers Gérold, un second vers Hansli, puis elle dit avec un sourire :

— Oh ! non, ils ne me font pas peur.

— Tu es une enfant raisonnable, plus sensée que bien des grandes personnes. Pas vrai ! tu comprends, toi, que des enfants bien portants et équilibrés ne sont jamais méchants ; seuls, les hypocrites sont à craindre. Vous, Karl, que voulez-vous ?

— M. le directeur Balsiger m’a donné l’ordre de ramener à la maison la petite demoiselle, puisque vous avez renvoyé la voiture.

— Il est impossible que M. Balsiger vous ait chargé de cela ; vous l’avez certainement mal compris. Premièrement, la voiture n’est pas partie, et secondement tout autre chose a été convenue entre M. Balsiger et moi.

— Allons, rentrez ; Gésima reste ici et dites de ma part à M. Balsiger qu’on fera comme il était entendu.

Le palefrenier hésita :

— Je voudrais me permettre d’observer respectueusement…

— Il n’y a plus rien à observer, tout est clair et précis. Weber, vous êtes un garçon de confiance. Vous allez accompagner les trois enfants au moulin de Friedli, où les attend la voiture du landammann. Vous pouvez d’ailleurs passer par la petite cour et les prairies : le chemin est plus frais, moins poussiéreux et le détour insignifiant. Mais à présent, enfants, en voyage, hop, hop là, hop ! Il est grand temps ! Qu’attendez-vous donc ? Pas de cérémonies inutiles, pas de sensibleries au départ, je ne peux pas les souffrir. Hop là ! en avant, marche !

Et il poussa les enfants dans l’antichambre.

La Statthalterin lui barra timidement le chemin :

— Mais es-tu tout à fait sûr que vraiment la voiture attende au moulin de Friedli ? L’as-tu dit assez distinctement au cocher ?

Avant qu’il ne pût répondre, elle éclata tout à coup en sanglots convulsifs qui l’obligèrent à se retenir à lui. Compatissant, il l’appuya contre sa poitrine et lui parla avec bonté, d’une voix douce et consolante :

— C’est nerveux, tu te ressens de la chaleur et de l’orage, couche-toi tranquillement sur le lit pendant une demi-heure, cela te fera du bien.

Puis il cria d’une voix tonnante :

— Monique ! ce traînard de Max n’est-il pas encore rentré ?

III

AU MOULIN DE FRIEDLI

Ils cheminaient, l’un derrière l’autre, sur l’étroit sentier au sol velouté, brodé de raies de fleurs claires sur un fond vert sombre ; en avant Gésima, puis Hansli, ensuite Gérold, enfin le gendarme Weber en serre-file, en ligne ascendante comme des tuyaux d’orgue. Gésima essaya, en ébauchant des interrogations, d’amorcer une conversation : combien de vacances avaient-ils eu ? leur séjour à Sentisbrugg avait-il été agréable ? et autres questions semblables, mais toujours en vain.

Enfin, elle se retourna et offrit du chocolat. La chose était tentante, les cadets cependant restèrent inébranlables et secouèrent la tête négativement. Cette conduite déplut au gendarme Weber. Ils ne devaient pas marcher ainsi en se pavanant, muets et obstinés, mais être galants et dire des choses aimables à leur charmante compagne.

— Nous ne sommes pas galants, répondirent-ils avec arrogance.

Là-bas, sur la grande route, une musique de danse sans harmonie, composée d’une clarinette, d’une trompette et d’une contrebasse, sortait en piaillant d’une grande maison solitaire sur laquelle était écrit en lettres énormes :

« Au Lion, Amadeus Stämpfli, propriétaire. »

Des têtes se montraient aux fenêtres.

— Hé là ! Weber, où vas-tu ? Ta journée est finie. Allons, viens danser, Eva est là !

Le gendarme alors devança les enfants et leur tint ce discours : ils étaient maintenant à dix minutes seulement du moulin de Friedli et ne pouvaient pas, même avec la meilleure volonté, se tromper de chemin. Quand ils sortiraient de la cluse sur la grande route, ils n’avaient qu’à tourner à droite et à suivre, ils arriveraient ainsi droit au moulin de Friedli.

Aussitôt dit, il obliqua vers les saules, sauta le ruisseau, passa furtivement sur la route et disparut dans la gueule hospitalière du « Lion ».

À peine était-il hors de vue que les cadets, bravement, marchèrent à l’attaque.

Gérold tira violemment sur le front de la fillette le béret blanc et noir qu’elle portait rejeté en arrière, avec la remarque bourrue qu’un chapeau se mettait sur la tête et non en arrière. Mais une boucle descendit sur la tempe en même temps que le béret et se mit à flotter en fouillis sur les yeux, ce qui l’obligea à venir au secours de Gésima en ramenant avec difficulté les cheveux épais sur le bord du béret. Mais quand il en avait heureusement logé un, six nouveaux apparaissaient malicieusement à un autre endroit et il n’en finissait pas. Tandis qu’il s’y évertuait encore, Hansli intervint et exigea d’un ton impérieux qu’elle lui nommât les cimes des Alpes. Gésima embrassa des yeux l’horizon et indiqua sans hésitation : Jungfrau, Eiger, Mœnch, Schreckhorn, Wetterhörner, Finsteraarhorn, Blümlisalp, désignant du doigt ce qu’elle nommait. Hansli suivait d’un regard sévère pour voir si, par hasard, elle ne trichait pas. Mais chaque sommet recevant son nom exact, il déclara avec condescendance :

— C’est bien, mon enfant, tu sais ta géographie. Nous allons voir maintenant ce qui en est de la multiplication. Attention : combien font douze fois sept ?

Mais il se replia déconcerté, car elle avait trouvé la solution avec plus de rapidité que lui-même.

Gérold, qui pendant ce temps avait distraitement bayé aux montagnes neigeuses, reprit alors l’interrogatoire :

— Quelle est la hauteur du Finsteraarhorn ?

— Quand tu seras sur le sommet, tu le verras.

Révolté de l’incongruité de cette réponse, il fronça les sourcils et, menaçant, serra les poings.

— En voilà un qui n’arrivera pas, sa vie durant, au Finsteraarhorn, tout au plus au Faulhorn[22].

Gérold alors se retourna plein d’hostilité vers son frère, mais au loin retentit une clochette d’angélus, vacillante comme le miroitement de l’éclair argenté d’un ruisseau parmi les aulnes.

Et l’artilleur d’entonner avec force : « Soleil doré du soir. » Sur-le-champ Hansli suivit et Gésima s’en mêlant aussi, tous trois en chantant débouchèrent de la cluse sur la grande route, Gésima à présent au milieu, les garçons à ses côtés.

Haute comme une maison, une charrette, attelée de six chevaux normands lourds comme des hippopotames, grinçait lourdement devant eux ; le charretier, haletant, marchait courbé à côté des bêtes, comme s’il avait été obligé de les aider à traîner. Il complimenta les enfants de leur chant suave qui, vraiment, égayait le cœur et en même temps il leur lança une remarque insolente :

— Ils avaient l’air, leur dit-il pour paraître spirituel, de la dame de pique entre le roi de cœur et le valet de carreau.

— Et le valet noir en avant, compléta Gésima pointue.

Le charretier félicita la fillette de sa présence d’esprit et s’enquit de son nom. Mais cette question alluma une querelle : au dire des garçons, Gésima était un nom affreux, et Gésima de répondre qu’en fait de noms affreux, Gérold et Hansli détenaient le record ; ah ! s’ils s’étaient appelés Arthur et Oscar !…

— Je ne veux pas, dit le charretier, interrompre vos chansons, au contraire, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient je me joindrai à vous, bien ou mal.

Les enfants acceptèrent le renfort de cette voix de basse et, après quelques rapides pourparlers, tous quatre chantèrent en réunissant leurs forces : « Le lointain m’attire. »

Le charretier beuglait atrocement, sans cependant s’en émouvoir.

— C’est faux, déclarait Hansli à chaque faute.

Plus tard, ils essayèrent une nouvelle chanson et ainsi de suite, chacun sortant de sa mémoire tout ce qui pouvait servir au concert commun, et chaque fois que se terminait un quatuor le charretier faisait le tour de la charrette en poussant un « hu » mélancolique à ses chevaux, tout en leur marquant la mesure du manche de son fouet. Il revenait ensuite auprès de ses camarades pour prendre le nouveau mot d’ordre. Parfois aussi il laissait un peu souffler ses bêtes, tout en examinant les roues.

— On ne peut pas savoir (excusez-moi si je vous retarde), si jamais on se retrouverait ensemble. Combien d’entre vous seront encore en vie l’an prochain à cette époque ! Je crains que le temps ne change demain ; mauvais signe quand les Alpes semblent si près qu’on croirait les prendre avec la main comme un sucre d’orge. Ce ciel aussi était trop rouge ; un peintre a l’air d’y avoir renversé son godet de couleur.

Déjà les chauves-souris volaient autour des toits, lorsque les enfants arrivèrent au moulin de Friedli en compagnie du charretier. Sur le large perron, les hôteliers étaient postés les uns au-dessus des autres, comme les patriarches des vieilles gravures, et, les bras levés, ils demandèrent aux arrivants où ils allaient ainsi dans la nuit.

La réponse fut : « Le Statthalter avait dit que la voiture de M. le président les attendait au moulin de Friedli. » Alors on les renseigna :

— Le cocher n’a rien su de tout cela, personne ne lui ayant dit avec précision ce qu’il avait à faire ; il a attendu ici une petite demi-heure à tout hasard, puis il vient de repartir, supposant que vous passeriez la nuit à Schönthal.

— C’est bien digne du Statthalter, dit une voix.

— Je vais faire atteler rapidement et on ramènera les enfants à Schönthal, ou mieux, j’irai moi-même.

Sur ces entrefaites, une jeune fille de haute taille, la mine imposante, s’approcha des garçons :

— Personne, à Sentisbrugg, ne vous a-t-il donné de commission pour le moulin de Friedli ? murmura-t-elle.

— Si, dit Gérold, on m’a chargé de dire que tout était arrangé.

— Aurais-tu des lettres, par hasard ? demanda-t-elle avidement.

— Oui, dit-il, en étalant les lettres.

Malgré l’obscurité, la jeune fille déchira une enveloppe d’une main fiévreuse, se mit à lire et, soudain, fit un saut de joie : « Hourrah ! » et remonta l’escalier pour montrer les lettres avec la rapidité d’un lévrier. Alors, subitement, les paroles, le ton changèrent :

— En définitive, les enfants, se mit-on à dire, pouvaient bien passer la nuit ici et repartir pour Bischoffshardt demain, par la diligence de huit heures. Ils seraient, d’ailleurs, sous bonne garde ici et ne seraient pas forcés, demain, de se lever d’aussi bon matin que s’ils revenaient en arrière pour prendre la diligence à Schönthal. Sans parler de l’agitation inutile qu’ils provoqueraient si, dans la nuit, tout à coup, ils revenaient à Schönthal. Enfin, il faudrait toujours une petite heure pour atteler. Cependant, pour les rassurer tout à fait, on pouvait envoyer un valet à Schönthal, afin de mettre au courant le Statthalter et M. Balsiger. Auriez-vous quelque scrupule à passer la nuit ici ? Les soins affectueux ne vous manqueront certes pas.

Hésitante, Gésima se tourna vers les cadets, leur indiquant par son silence qu’ils eussent à répondre. Hansli, le cœur ragaillardi par la perspective d’aventures inespérées, bourra du poing le dos de son frère en faisant des grimaces significatives pour l’engager à accepter la proposition.

Gérold, d’ailleurs, préférait passer la nuit au moulin de Friedli plutôt qu’à Schönthal, ne fut-ce que par appréhension de l’amitié fougueuse de son parrain :

— Mais combien cela coûtera-t-il ? demanda-t-il avec anxiété, car nous n’avons chacun qu’une pièce de cinq francs.

L’hôtelier se mit à rire :

— Cinq francs ! Que dites-vous là ? Croyez-vous donc que le moulin de Friedli soit une caverne de brigands ? Cela ne vous coûtera rien. Dès à présent, vous faites pour ainsi dire partie de la famille, et je vous considère tous trois comme des invités et des amis.

Avant même d’avoir pu accepter, ils furent conduits au haut du perron :

— Je vous permets de m’appeler Thérèse, leur dit en confidence, à l’oreille, la grande jeune fille, ou bien « tante », si vous préférez ?

— Plutôt Thérèse.

Gésima, la princesse du canton, fut invitée par l’hôtelier à venir au salon ; on l’y traita en personne d’importance. Les cadets, par contre, demandèrent la faveur de s’installer dans la salle des paysans : fumée de tabac, bruit de voix sonores et rudes, bottes râclant le sol, c’était plus mâle, plus fort, affirmaient-ils.

Thérèse les plaça dans un coin particulièrement exquis et les servit elle-même. Non, vraiment ! des truites ! Mais oui, et elle ne cessait de demander des nouvelles de l’oncle Dolf ; ce que sa physionomie avait exprimé en dernier lieu, et ainsi de suite, en un mot mille détails qu’eux-mêmes ignoraient.

Lorsqu’enfin elle en eut tiré tout ce qu’elle pouvait, elle se rendit au salon auprès de Gésima, revenant de temps à autre vers les garçons dans la salle basse, tel qu’un vivant trait d’union entre la fillette et les gamins.

Peu à peu les paysans, vautrés derrière leurs chopines, harcelèrent de questions les garçons : D’où venaient-ils ? où allaient-ils ? leurs noms, etc.

Un employé de l’assistance publique, rustre décharné semblable à un perroquet huppé, demanda, tout en se grattant l’oreille de ses doigts noueux, si leur arrière-grand’mère, la vieille cousine et marraine Salomé de Sentisbrugg, était toujours en vie :

— Bien entendu, affirmèrent-ils avec une extrême vivacité, s’étonnant de la question.

— Bien entendu, mâchonna-t-il entre ses dents, ce n’est pas si naturel que cela ! Plus d’une grenouille a sauté, la tête la première, dans la cascade de Schönthal depuis que la belle Salomé de Sentisbrugg courait sur la colline du château avec le jeune instituteur de Buchsingen en chantant : « Holderi, ma pantoufle, holdera, le ciel est à Dieu et le monde est à moi. » La prochaine fois que vous voudrez dire bonjour à votre aïeule et lui demander si ses jambes vont mieux, il faudra la chercher derrière l’église sous un buisson de romarin.

Les cadets protestèrent par des grognements furieux.

— Quel âge peut-elle avoir ? demanda quelqu’un.

— Plus près de quatre-vingt-dix que de quatre-vingts.

— La vieille Salomé de Sentisbrugg ? Mais elle agonisait à la saint Mathieu ; Marti, le postillon, l’a raconté ce soir.

— Ce n’est pas vrai, claironna Hansli ; nous lui avons parlé aujourd’hui même.

Thérèse empêcha la réplique par un « chut » énergique en montrant du doigt les garçons et, discrètement, la conversation tomba.

Le charretier prit sa chope et s’installa à côté des cadets en disant : Assieds-toi, ma chère Emmeline.

— Qu’avez-vous donc fait de votre gentille camarade, Gésima ; c’est bien son nom ?

— Elle est de l’autre côté au salon.

— Attendez ses vingt ans, et chacun de vous donnerait tout son avoir pour l’honneur de l’accompagner encore une fois au moulin de Friedli, le soir après le coucher du soleil. Il pourrait se faire alors que l’un ou l’autre de vous se morde les doigts jusqu’au sang par regret d’être resté assis devant la salle basse pendant des heures, au lieu d’avoir été auprès d’elle au salon ! En voilà une fine mouche ! elle s’y connaît et vous fera voir du chemin, je vous en réponds ! Et, soupirant : Quelle chose étrange que les femmes ! D’abord, pendant quinze ans, personne ne les regarde ; puis après, elles portent suspendue à leur cou une ampoule du Saint-Sacrement qui les fait briller d’elles-mêmes comme des vers luisants ; ce sont les anges en personne. Mais la lampe brûle et se consume ; tu as chez toi une sorcière, et tu n’as plus qu’un désir : t’en aller au loin, sous la pluie et sous la neige ; le travail dur, le vinaigre, tout te vaut mieux que ton chez toi et ta soupe chaude.

Et comme enchaînement à ce qu’il venait de dire, il se mit, après une courte pause, à philosopher sur la vie humaine.

— Elle me fait souvenir du Hauenstein de Sentisbrugg : on se donne un mal de chien pour arriver au sommet ; à peine y est-on, il faut redescendre ; marche mauvaise, chemin affreux et tout cela pour descendre en fin de compte tous à la même auberge : À l’hôtellerie du Grand Repos.

À ces mots, l’employé de l’Assistance publique, se leva, maussade, paya sa consommation et sortit de la pièce à grandes enjambées raides.

— Où mènes-tu les veaux, Xaverli ? dit le charretier par la fenêtre ouverte avec un bonjour vers la rue.

— À Bischoffshardt, au boucher. Le landammann offre un dîner au conseil cantonal dimanche.

Xaverli arrêta un instant sa carriole à bestiaux, et tous les veaux se mirent à beugler. Les larges rais de lumière qui, de l’hôtellerie, jaillissaient sur la rue, éclairaient les grands yeux ronds et humains des animaux altérés, tandis que la pâleur blafarde de leurs langues se tendait vers Xaverli pour lui lécher la main. Les roues s’ébranlèrent de nouveau ; les beuglements se turent.

Longtemps aucune parole ne fut prononcée ; subitement quelqu’un dit :

— L’avez-vous vu ? il vient à l’instant de se glisser le long des murs dans la direction de chez lui.

— Qui ça ?

— L’étudiant détraqué.

— Que fait-il donc dans la forêt toute la journée ?

Et l’on se mit à parler de ce braque, de ce fou, pensées non de haine, mais de moquerie, de supériorité, d’indignation : façon ridicule de s’habiller ; parapluie pour s’abriter du soleil ; caleçons de toile et gants comme une femme ; des lunettes comme un vieux ; pour lire il en mettait même deux paires l’une sur l’autre.

Enfin ne s’était-il pas arrangé dans la forêt de Hardt, près de l’Althäusli, une cabane pour y fainéanter avec des livres, des cahiers et toutes sortes de brimborions ! Sur le plateau du Faucon on l’avait surpris un jour en train de regarder le monde entre ses jambes, la tête en bas, sous prétexte que de cette manière les couleurs apparaissaient plus brillantes.

— Laissez-le en paix, dit Thérèse, il ne fait de mal à personne.

— Il est ennemi du peuple, méprise le commun des mortels et n’accorde un mot aimable à personne. Son père, le Statthalter, souhaite le bonjour à chacun quand il passe et s’informe de l’état du blé et des pommes de terre. Quant au détraqué, lui, ah ouiche ! il ne sait même pas distinguer l’avoine du seigle.

— Il n’est pas démontré, répliqua Thérèse, que les meilleurs démocrates soient ceux qui sourient à tout le monde et qui se font bien venir du peuple par des flagorneries.

— N’empêche, c’est un original qui a de la chance d’avoir pour père un homme aussi vaillant, aussi considéré et aussi puissant.

— La société « sicilienne » de Niedereulenbach l’a bien attrapé un jour !

— Pourquoi ?

— N’avait-il pas osé ridiculiser « La Rose de Tannenheim » qu’ils ont montée à grands frais et qui leur a même laissé un déficit de plus de cent francs.

— Il en est de même pour la Société de gymnastique de Sentisbrugg.

— Et que s’est-il passé avec celle-là ?

— Ils avaient donné une représentation d’exercices de barres fixes dans la salle du conseil municipal de Sentisbrugg, et il en a fait des ragots en disant qu’ils étaient plus vaniteux que la plus coquette des femmes. Sans l’intervention du beau Dolf, ses affaires auraient très mal tourné ; je ne voudrais pas, aujourd’hui encore, l’engager à circuler seul, la nuit, autour de la maison d’école de Sentisbrugg. Au demeurant, on le laisse en général tranquille ; on s’est habitué peu à peu à ses extravagances ; tout au plus, d’aventure, au crépuscule, une pierre vole-t-elle après lui.

Gérold, qui recueillait avec attention les lignes de ce portrait et ces jugements vehmiques, sentit naître en lui le désir que le destin voulût bien lui réserver la gloire de châtier ce dragon cantonal.

« Voilà qui serait un joli début d’héroïsme pour un Siegfried de dix ans, pensait-il, ni trop facile, ni trop compliqué » ; car il se faisait fort de fouler aux pieds, sans examen préalable, tout ce qui portait lunettes, grand ou petit.

— Soyez tranquilles, remarqua un petit homme dodu, porteur d’une pochette de facteur en bandoulière ; un de ces beaux matins on repêchera dans l’Aar le fol étudiant.

Il dit ces mots d’un ton convaincu et significatif, comme s’il en savait plus long qu’il ne voulait en dire.

— Je n’irai pas jusque-là, dit un autre avec modération, mais il n’en a pas pour longtemps. Il a le tempérament de sa mère dont tous les frères et sœurs sont morts de phtisie, et elle-même ne fera pas long feu.

— Ce n’est pas étonnant, avec les ennuis journaliers que lui fait subir son mari à propos de leur fils.

— Je n’aime pas qu’on s’occupe des histoires de famille des autres, dit à ce moment la voix forte de l’hôtelier de Friedli, dont l’entrée par la porte de la cuisine était restée inaperçue.

Il se tourna ensuite vers les enfants :

— Ne voulez-vous pas souhaiter bonne nuit à votre compagne de voyage, qui va maintenant aller se coucher ?

— Non.

Après coup cependant, Gérold eut honte de cet outrageant refus. Son regret fut même si grand qu’il en souffrit, et il sortit rapidement pour essayer de rejoindre Gésima. Précisément, elle montait l’escalier à la suite de deux servantes qui portaient des bougies. D’un bond, il fut auprès d’elle et, comme prélude, sans trop savoir pourquoi, il empoigna sa chevelure à pleines mains et lui renversa la tête. Elle étendit devant elle ses menottes, comme un chat raidit ses pattes quand on le soulève, laissa pendre sa bouche très bas et le regarda avec de grands yeux dont on ne voyait presque que le blanc. Un geste aurait suffi pour la faire tomber. Mais il ne voulait pas lui faire de mal, à Dieu ne plaise ! Il la relâcha donc immédiatement, et elle se sauva en montant l’escalier en quelques bonds rapides.

Il fut pris alors d’un nouveau remords : de l’avoir saisie par les cheveux au lieu de lui dire bonsoir gentiment, ainsi que primitivement il en avait eu l’intention. Il s’élança donc sur ses pas et, comme, dans sa frayeur, elle s’était égarée dans l’impasse d’un couloir, il lui barra le passage, pensant à lui offrir un cadeau pour lui témoigner ses regrets. Mais il ne trouva rien dans sa poche qui en valut la peine, seul un bout de papier rose ; il le lui donna.

— Merci, murmura-t-elle, en faisant une jolie révérence.

De sa vie, personne ne lui avait encore dit un pareil « merci » et cela le troubla tellement qu’il la dévisagea tout étourdi.

Avec promptitude, elle profita de son ébahissement pour se glisser, telle une anguille, vers les servantes qui revenaient et se réfugier auprès d’elles.

— Bonne nuit ! cria-t-il d’un ton bon enfant, mais il ne reçut pas de réponse et, furtivement, il rentra dans la salle basse, un peu mécontent de lui.

— Il serait temps, je crois, d’aller vous coucher, vous aussi, dit Thérèse ; vos yeux se ferment.

— Nous n’avons pas sommeil du tout, affirmèrent-ils avec véhémence et, pour ne pas être envoyés au lit de force, ils passèrent avec rapidité dans le couloir, descendirent l’escalier du perron et contournèrent l’angle de la maison.

La nuit était sombre et étoilée, mais l’air tiède, presque chaud ; une chouette se lamentait sur un pan de rocher invisible et proche et les grillons menaient une sérénade insensée. Au cours de leur expédition, ils s’engagèrent au hasard dans une immense remise bondée de véhicules de toutes espèces, escaladèrent le siège d’un coche gigantesque, boutonnèrent des deux côtés le tablier de cuir qui leur montait au ras du cou et, installés comme pour se faire raser, ils flairèrent avec volupté le parfum du cirage.

— Elle est sur le point de mourir, entendirent-ils raconter par un passant sur la grande route ; déjà elle râle.

— Qu’est-ce que c’est, un râle ? demanda Hansli à voix basse.

— Je ne sais pas au juste ; quelque chose qui ressemble au ronflement.

— Sais-tu râler ?

— On ne peut râler que lorsqu’on meurt.

— Cela fait-il mal de mourir ?

— Naturellement, pourquoi pleurerait-on sans cela quand quelqu’un meurt.

— Et le mariage ?

— Beaucoup moins, certainement, car tout le monde a la mine joyeuse à un mariage. Puis il y a toujours une grande différence : quand on meurt tout est fini, tandis que le mariage passe.

Un petit silence. Hansli recommença :

— Y a-t-il des animaux qui sentent bon ?

— Quelle question stupide ! dit Gérold d’un ton sévère, car il ne savait que répondre.

De nouveau une courte pause.

— Pourquoi, demanda Hansli à nouveau, pourquoi ne voit-on jamais un grand-père sauter par-dessus un tabouret ou grimper sur les toits, ou une grand’mère se blottir dans une cuve ?

Cette fois Gérold se contenta pour toute réponse d’un grognement somnolent.

Puis vint un long silence tranquille et satisfait. Et comme la satisfaction durait, le silence durait aussi. Dehors, près de la route jaillissait la fontaine dans un murmure ininterrompu et régulier. De très loin, là-bas dans la cluse, à l’auberge du Lion, clopinait en toussotant la contrebasse de la musique de danse, pesante et comique, comme une betterave animée qui aurait valsé de guingois tout autour de la salle, la racine en bas, la huppe de feuilles vertes en haut. Peu à peu le son de la contrebasse et celui de la fontaine se confondirent de telle manière qu’on ne pouvait plus les distinguer. Le jet de la fontaine se multiplia et devint cent gueules de lion ; les gueules s’ouvraient et se fermaient dans un claquement dont le rythme s’accordait avec celui de la contrebasse ; enfin elles restèrent grandes ouvertes, muettes et pétrifiées…

Des visions de rêve apparurent à Gérold qui sommeillait. Il lui sembla être devant le perron du moulin de Friedli, mais au lieu de : « Moulin de Friedli », l’entrée portait l’inscription : « Auberge du Grand Repos. » Un bruit effroyable en sortait, semblable au fracas de l’usine de Schönthal, répercuté à l’infini autour de la tranquille auberge et dominé par la voix tonnante du parrain Statthalter et les beuglements des bêtes apeurées. Un cortège interminable de veaux destinés à la boucherie montait les marches du perron, tournant vers Gérold leurs grands yeux humains et tristes. Au sommet de l’escalier, ils s’arrêtèrent, branlèrent en mesure têtes et pattes au son de la contrebasse, puis redescendirent l’escalier de l’autre côté.

Et soudain, ce ne furent plus des veaux, mais des humains : les grands-parents, l’aïeule, l’oncle Dolf et tous les autres aimés. Et puis Gérold, dans leurs rangs, se regardant lui-même du haut de l’escalier, et derrière lui Hansli qui, de ses doigts en fourchette, lui faisait des signes malicieux pardessus l’épaule.

— Mais qui donc râle de la sorte ?

Saisi, il se retourna brusquement dans un ronflement terminé par un cri, les yeux aveuglés par un rayon de lumière.

— Les voilà donc, les fuyards, dit en riant la voix de l’hôtelier de Friedli.

Et une garde, armée de lanternes, entoura le coche. On vida le nid : Thérèse prit dans ses bras Hansli profondément endormi, et Gérold fut emmené, tanguant et chancelant, par l’hôtelier.

En s’acheminant vers leur chambre, ils passèrent près d’un ciel-de-lit de contes de fées, entouré de voiles et de dentelles comme pour une reine des neiges. Quelque chose de blanc y était couché qui se mit sur son séant, se frotta les yeux et disparut assez rapidement sous les couvertures en poussant un petit cri.

— Bonne nuit, Gésima, bégaya Gérold ivre de sommeil.

Lorsqu’il fut installé dans la douceur du lit, son corps et son esprit s’abîmèrent dans des profondeurs pleines de délices, et les songes aussitôt planèrent de nouveau sur son esprit.

Il rêva qu’il était assis au bord du ruisseau bordé de saules, dans la cluse, regardant l’eau qui, rapidement, tourbillonnait vers une cascade. Dans un petit bateau de papier, l’aïeule descendait le cours du ruisseau : elle était toute menue comme un enfant et plus malade du tout, mais fraîche, gaie, jeune et charmante.

En passant, elle cueillait des fleurs à droite et à gauche sur les berges.

— Bonjour, grand’mère, lui dit-il.

Alors, de la main, elle lui aspergea les yeux.

Et quand l’eau se fut écoulée et qu’il put de nouveau les ouvrir, ce n’était pas l’aïeule, mais Gésima qui, taquine, se retournait en se moquant de lui.

IV

LA PERFIDIE DU COCHE

En face, sur l’aire du palais au foin dont le toit s’animait du roucoulement des pigeons un valet sifflait une polka en guise de chanson matinale. De l’écurie, vint le tapage de coups et de hennissements accompagnés du bruit mélodieux des grelots.

De nouveaux carillons, dans tous les tons, tantôt en accords brisés, tantôt en soli doucement cadencés, arrivaient de toutes parts dans un piétinement incessant. Toutes ces sonneries racontaient des contes de voyages vers les montagnes bleues et les pérégrinations romantiques accomplies d’une course rapide sous les voiles déployées des petits nuages parcourant le monde.

— Quel temps fait-il ? demanda Hansli en bâillant.

Gérold ouvrit les yeux avec défiance. Les volets étaient fermés, si bien qu’autour de lui régnait une demi-obscurité. Mais en haut, au-dessous du plafond, une multitude de mouches croisaient en virements précis à angles aigus, et dans les coins de la pièce il ne faisait pas plus sombre qu’au milieu. C’étaient là des signes précurseurs. Lorsqu’il vit enfin que l’étroit rais de lumière filtrant à travers les volets n’était pas blanc, mais jaune, il annonça avec hardiesse :

— Beau temps !

— C’est faux, dit Hansli, j’entends la pluie.

— C’est la fontaine, dit Gérold.

Hansli sauta à terre et ouvrit les volets. Un flot de lumière dorée se précipita dans la chambre et, en face, sur les tuiles de la grange, partageant en deux le toit, s’étendait un rectangle rigide de soleil.

Mais sur leur tablette de nuit se trouvait quelque chose de mieux encore que le soleil : du chocolat. S’ils avaient voulu, ils en auraient facilement deviné la provenance. Mais ils ne voulaient pas deviner, de crainte que l’orgueil ne leur interdît d’accepter le cadeau. Ils préférèrent accepter le fait accompli et manger le présent anonyme.

Pendant ce temps, étendus, ils regardèrent fixement le soleil sur le toit de la grange, et le soleil, lui aussi, les fixait ; et leurs yeux, fatigués, se protégèrent sous les paupières.

Mais quand ils entendirent la gamme joyeuse des cuillers sautillant sur les soucoupes, hop, ils sautèrent du lit.

Au salon, on avait dressé, pour les trois camarades, une petite table particulièrement coquette. Sur celle-ci paradait, dans un bol fleuri, du miel blond sablé, tressé en natte et, à côté, pliée dans des feuilles de vigne, une barre de beurre artistement sculptée, représentant un ours altéré grimpant obliquement sur une tige de fleur.

Tandis qu’ils étaient sagement assis autour de la table, comme s’ils avaient eu à se creuser l’esprit sur une composition de vacances, Hansli fut atteint d’une rechute de sa manie d’examinateur.

— Écrit-on pain avec un a ou avec un e ? demanda-t-il à la fillette.

Elle réfléchit un instant et répondit :

— Tant que le pain est frais et tendre on l’écrit avec un a, mais quand il est vieux et qu’il durcit, avec un e.

— Une réponse irrespectueuse et insuffisante, déclara Hansli. Gésima, je te donne la note « passable » en orthographe.

Entre temps, Gérold la regardait d’un air espiègle, car il se souvenait qu’en rêve elle avait aspergé d’eau sa figure. Comme cela se prolongeait, de sa cuiller elle tapa ses doigts :

— Bois.

Et, d’un trait, vite, il vida sa tasse. Mais, soudain, il se souvint l’avoir saisie la veille au soir par les cheveux et le sentiment de regret qu’il en éprouva le fit, de nouveau, la regarder dans les yeux pour apprendre si elle lui en gardait rancune.

— Mange, dit-elle en lui volant sa tartine.

Les portes étaient ouvertes, laissant entrer l’air du matin qui apportait de loin les effluves parfumées des vallées inconnues.

Là-bas, une troupe de valets et de servantes entraient dans la salle basse ; les corps échauffés et les figures joyeuses témoignaient d’un travail matinal et vigoureux, plein d’une sobre et superbe énergie. À les voir arriver dans la salle fraîche et ombreuse, l’un après l’autre, l’air réfléchi, les joues rouges, les fronts lisses, les bras brillants de moiteur, on aurait dit que chacun d’eux, tout imprégné d’éther, était entouré de six pieds carrés de soleil.

Thérèse, dépassant les autres d’une demi-tête, s’avança la dernière, droite, satisfaite, des rubans bleus dans les longues tresses blondes, les yeux rayonnant de victoire. Sur le sommet de la tête quelques brins de foin : on comprenait, en la voyant, qu’elle avait entendu chanter l’alouette.

Elle vint trouver les enfants au salon, leur souhaita le bonjour, leur demandant s’ils étaient reposés, s’ils avaient bien déjeuné et s’ils ne manquaient de rien.

Puis elle excusa l’absence de son père, obligé de partir pour Sentisbrugg de bon matin, avant six heures. Il leur envoyait ses amitiés et ses souhaits de bon voyage. Ayant dit, elle regarda dans le vide et ses yeux s’arrêtèrent enfin sur les gamins dans un étrange et long regard.

— Il y a un grand événement à Sentisbrugg, dit-elle d’une voix sourde et d’un ton presque respectueux, comme si elle parlait à de grandes personnes, l’avez-vous appris ?

Gésima regardait aussi les garçons d’un air craintif.

— Quel événement ? demandèrent-ils.

Thérèse baissa les yeux vers le plancher.

— Allons, vous l’apprendrez toujours assez tôt ; jouissez en toute liberté d’esprit de vos dernières heures de vacances et soyez gais. C’est votre droit. Où vas-tu avec Gérold, Hansli ?

— À l’aventure autour de la maison, répondit Hansli. Gésima reste là, nous n’avons pas besoin de toi.

— Ne vous éloignez plus, recommanda Thérèse, car la voiture de poste arrivera dans une demi-heure. Et là vous n’avez plus affaire à une voiture particulière qui a la patience de passer une demi-journée à vous attendre, mais à une diligence soumise à un horaire dépendant de l’autorité et qui, sans égards pour personne, doit être strictement à l’heure.

Le voyage de découverte autour de la maison ne représentait qu’un quart de vérité. Hansli méditait un complot contre Gésima. À peine arrivé derrière les peupliers, près de la grange, il s’arrêta et fit ses confidences à Gérold en se serrant étroitement contre lui, afin de mieux le persuader.

— Nous allons chercher, murmura-t-il, à nous placer tous deux sur le siège ou sur l’impériale et Gésima à l’intérieur de la voiture. Comme cela nous en serons débarrassés jusqu’à Bischoffshardt.

Gérold ne répondit pas et se contenta de grogner.

— Le mieux serait qu’elle manquât la diligence ; il est vrai que pour cela il faudrait trouver un moyen de l’attirer hors de la maison. Si, par exemple, nous lui indiquions qu’il y a des framboises au jardin ? Qu’en penses-tu ?

De nouveau Gérold se contenta d’un grognement.

— Serait-ce déjà la diligence, là-bas, dans la cluse ? Il est encore beaucoup trop tôt.

Hansli cligna des yeux ; il avait la vue plus perçante que son frère.

— Jamais de la vie, c’est un cheval seul et pas la moindre voiture à sa suite.

Tout à coup il fit un bond.

— Un dragon ! cria-t-il.

Irrité, Gérold lui reprocha ses dires inconsidérés. L’expérience l’avait rendu circonspect. La croyance en des soldats véritables en chair et en os, et a fortiori en des dragons, s’était évanouie depuis longtemps dans le réalisme de la vie journalière. Plutôt qu’à un dragon il aurait cru au lièvre qui pond les œufs de Pâques. Dieu ! que de fois, dans le temps, avait-il pris le fracas d’une vieille charrette pour un roulement de tambour et le bariolé d’un chapeau de femme pour un tambour-major ! Que de cruelles désillusions ! Mieux valait renoncer, une fois pour toutes, à de tels espoirs !

Et cependant cette fois, de loin, on dirait vraiment un dragon ! Quelque chose comme un casque brille sur la tête du cavalier, et à son côté reluit un objet ressemblant à un fourreau de sabre. Si Hansli avait raison ! Quelle angoisse ! quel espoir ! Il ne s’agit plus que de savoir s’il a des épaulettes, une bande rouge à son pantalon, un col rouge ? Oui, oui, il n’y a plus de doute, un dragon en chair et en os. Mais de quel côté va se diriger ce merveilleux papillon au sortir de la cluse ? Descendra-t-il par la vallée ou viendra-t-il vers le moulin de Friedli ?

Hors d’haleine, ils suivaient du regard chaque mouvement du cheval :

— Le voilà arrivé au carrefour ; à présent, il faut qu’il se décide. Il vient, non, il tourne. Ah ! malheur, il se dirige vers la vallée !

— Suivons ! cria Hansli.

— Suivons, dit Gérold dans un gémissement.

Ils se mirent au galop comme des loups affamés, insouciants des appels les sommant de revenir.

Le dragon paraissait trotter tout doucement. Malgré cela, l’espace qui les séparait de lui allait s’agrandissant au lieu de diminuer et, déjà, le souffle commençait à leur manquer. Mais il y a dans le pays des auberges au bord des routes ; il n’est pas impossible qu’il descende de cheval quelque part et qu’il entre. Dans ce cas, le galop devient inutile, le trot suffira ; ils passèrent donc à l’allure trottante, et celle-ci les fit progresser presque aussi rapidement, sans compter qu’elle épuisait moins la respiration.

Le cavalier fuyant se rapetissait toujours ; il ne brillait plus de temps en temps entre les arbres que comme un petit mouton rouge.

— Mais, me tromperais-je ? Il me semble que le petit mouton ne se rapetisse plus, il reste auprès de la même petite maison.

— Il n’est plus à cheval, dit Hansli avec perspicacité.

Il était donc descendu, et la maisonnette devait être une taverne. Ils reprirent alors le galop avec un courage nouveau.

L’objet de leurs désirs, le dragon, était bien assis dans l’auberge ; on pouvait voir son casque à chenille par la fenêtre et son cheval attaché à un poteau devant la porte. Ils commencèrent alors leur cour, et non sans assurance. Car enfin, ils n’étaient pas les premiers gamins venus, mais des cadets ; ils portaient l’uniforme aux boutons dorés ; Gérold même avait des grenades sur ses boutons ; ils pouvaient exhiber un sabre et une cartouchière et, après tout, se considérer un peu comme des camarades ; il les gratifierait certainement d’un salut amical, peut-être même, ô délices, d’un mot gracieux.

Il s’agissait seulement de se faire remarquer.

Ils paradèrent donc militairement de long en large devant la fenêtre, plastronnèrent gravement, chantonnèrent, toussotèrent et se dressèrent sur leurs ergots.

— Montre ton sabre, conseilla Hansli, peut-être cela fera-t-il de l’effet.

Gérold tira donc son sabre et salua devant la fenêtre. Mais comme tout cela ne servait à rien, Hansli grimpa sur le rebord de la fenêtre pour exhiber la crinière noire de son shako.

Maussade comme la pluie, une vieille femme bourrue se traîna alors hors de la porte d’entrée. Ennuyée, la mine défiante, elle leur demanda avec rudesse ce qu’ils voulaient.

— Rien ; regarder le dragon seulement, répondit Hansli humilié.

— Alors entrez dans la salle comme de braves et honnêtes garçons, cria-t-elle, et buvez une chope de vin au lieu de vagabonder, sans entrer, devant l’auberge comme des mendiants.

— Nous ne buvons pas de vin.

— Alors débarrassez la fenêtre.

Et elle disparut avec un regard chargé de colère et de mépris.

Ils tournèrent alors leurs sollicitations vers le cheval, dans l’espoir de s’insinuer par ce chemin détourné dans les bonnes grâces du cavalier, flattèrent son encolure, ses naseaux, sa croupe. Ils osèrent même toucher de temps à autre la selle et les étriers, mais avec modestie et une sorte de respect sacré.

Au cours de ces occupations, une idée ingénieuse illumina Gérold. Il se souvint d’avoir lu quelque part qu’un prétendant avait coutume de surprendre l’aimée par des cadeaux offerts en secret, des bouquets et autres dons de ce genre.

Hélas ! il ne possédait pas de bouquet, mais il avait une pièce de cinq francs donnée par le parrain Statthalter. Il la glissa donc délicatement et avec précaution dans la fonte de la selle.

Comme un diable d’une boîte à ressort, la tête du dragon sortit alors par la fenêtre.

— Qu’avaient-ils à tournailler près du cheval ? Était-il à lui ou à eux ? Puis il appela l’un pouilleux, l’autre petit salaud et tous deux ensemble crapauds. Et s’ils ne déguerpissaient pas sur-le-champ, il sortirait pour leur tirer les oreilles.

Rebutés, injuriés, ils s’en retournèrent au trot, l’esprit abattu, tête basse. En plus de l’affront des avances dédaignées l’artilleur était humilié d’avoir inutilement prodigué son argent. Non seulement il se tourmentait de la perte subie, mais sa conscience lui reprochait d’avoir commis, en se séparant d’un cadeau, une injustice ou un péché contre le huitième commandement : « Tu ne voleras point. » En définitive, ce n’était pas voler, mais à l’école on leur avait démontré, avec force preuve à l’appui, que les dix commandements avaient une portée beaucoup plus grande que ne semblait l’indiquer la teneur des mots : à peine bougeait-on avec imprudence, on avait péché contre l’un des terribles dix !… Tout au moins s’était-il rendu coupable de prodigalité : il était donc un dissipateur comme l’enfant prodigue…

— Tu ne le raconteras à personne ? demanda-t-il à son frère avec insistance, après lui avoir avoué son méfait, sans interrompre leur course rapide.

La communauté de l’infortune attendrit le cœur du frère et il promit un silence inviolable.

— Pourvu qu’en plus nous ne manquions pas la diligence, soupira Gérold en redoublant de vitesse.

En avaient-ils fait du chemin ! La route n’en finissait pas !

— Voilà la diligence qui arrive ! s’écria Hansli tout effaré.

Justement, à dix minutes d’eux environ, la voiture de poste apparaissait, sortant de la cluse. Elle tourna vers le moulin de Friedli sans souci de leurs signes désespérés et disparut sous les arbres.

— Trop tard ! et ils se lamentèrent, le cœur serré.

Gérold s’arrêta et fit une allocution à son frère :

— Surtout, évitons une chose : n’allons pas courir après de toutes nos forces puisqu’il est trop tard. C’est la chose la plus stupide que l’on puisse faire en pareil cas. Voici ce qui arriverait sûrement : dès que la diligence s’aperçoit qu’on lui court après, elle s’arrête avec intention jusqu’à ce qu’on en soit tout près. Et puis, subitement, au dernier moment, la voilà qui s’en va ironiquement et plus cela vous vexe, plus elle est satisfaite. Nous n’allons pas lui donner cette joie. Donc, allons tranquillement, doucement, au pas. Cela revient au même.

Ce raisonnement sourit au fantassin et, lentement, ils continuèrent leur route, ravis de déjouer la joie maligne de la perfide diligence.

Bientôt, ils purent l’apercevoir de loin, arche pleine d’astuce, arrêtée près du moulin de Friedli, la mine ingénue, tout comme si elle les attendait.

— Ne te fie pas à ce fourbe de Fritz, dit Gérold, ne te laisse pas prendre ; il spécule sur ce que nous lui courons après ; il partira au moment opportun, tu peux y compter.

Et, par bravade, ils ralentirent encore leur marche.

Cependant la voiture tenait toujours bon, la rusée, comme si elle eût été clouée sur place.

Malgré leur hésitation, ils finirent par s’en rapprocher de plus en plus. Cette persévérance les surprit et de la surprise naquit l’espérance.

— Sais-tu ce que je crois ? s’écria Gérold, si nous courons, rapides comme l’éclair, nous arriverons à temps quand même, mais cours aussi vite que tu pourras.

Et, en des bonds formidables, ils se lancèrent dans une course échevelée.

À ce moment retentit le cornet du postillon, le claquement du fouet et, vacillante, la diligence partit dans le lointain.

— La vois-tu, la vois-tu maintenant, la salamandre jaune, la coquine, dit Gérold en grinçant des dents, qu’est-ce que je te disais ? Aussitôt que nous nous sommes mis à courir, elle s’est payé notre tête et s’est trottée avec malice. Si nous avions continué à marcher au pas, nous l’aurions surprise.

Et dans sa fureur il lança son sabre dans la direction de la traîtresse.

Hansli se moqua de cette manifestation vengeresse.

— Tu es tout aussi fou que Xerxès faisant fouetter la mer, dit-il en envoyant sa cartouchière dans la même direction.

— Au moins, nous voilà débarrassés de Gésima, dit Hansli en forme de consolation, c’est toujours ça.

— Comment ?

— Parce qu’elle est partie avec la diligence.

Gérold fut obligé de reconnaître la probabilité de ce fait. Mais il n’y trouva pas un visible réconfort – bien au contraire. Quoique ce ne fut qu’une petite fille, il s’était déjà habitué tant soit peu à Gésima et, tout à coup, le monde entier lui parut bête et ennuyeux.

— Et maintenant, qu’allons-nous faire ?

— Ça m’est égal, dit l’artilleur en ronchonnant.

— À mon avis, nous devons simplement partir à pied pour Bischoffshardt.

— Ça m’est égal.

— Malheur ! Voilà Thérèse ! gare au sermon.

— Je m’en fiche.

Il n’y eut pas de sermon mais seulement, d’un ton bienveillant, une demande d’éclaircissement sur leur attitude incompréhensible. Pourquoi s’étaient-ils approchés comme des escargots, tels que des gens ayant l’intention formelle de manquer la diligence ?

— J’ai réussi à retenir le postillon pendant dix longues minutes, mais impossible d’assumer plus longtemps une telle responsabilité.

Que comptaient-ils faire à présent ? La petite demoiselle pensait qu’ils pourraient continuer à pied tous les trois ; à deux reprises déjà elle avait fait à pied la route de Bischoffshardt à Schönthal :

— Donc, si vous êtes de cet avis ?

— Comment, elle n’est pas partie par la diligence ? demanda Gérold.

— Elle n’a absolument pas voulu monter sans vous ; mais la voilà sur l’escalier.

— Quelle aventure ! Quelle aventure ! Manquer la diligence ! dit en raillant Gésima, tout en élevant en l’air ses deux mains, les doigts écartés.

Enfin ils se mirent en route tous trois.

— Bon voyage ! leur cria Thérèse, ne voulez-vous pas emporter quelque chose à manger ? quelques poires, des prunes ou ce que vous voudrez.

— Merci, merci bien, pour tout ce que vous avez fait pour nous.

V

GÉROLD ET GÉSIMA

Hansli exigea un ordre de marche. Ce n’était pas le rôle d’une petite fille, déclara-t-il, de s’en aller de front avec deux cadets en uniforme. Gésima devrait rester à dix pas en arrière.

Elle ne fit aucune opposition, se plia en apparence à cette prétention ; mais chaque fois qu’Hansli se retournait pour s’assurer si elle observait la distance, l’intervalle lui paraissait amoindri. Gésima le contesta avec véhémence. Hansli fit arrêter la colonne et mesura la distance :

— Tu vois bien, il n’y a que huit pas !

Il la remit en place, commanda : « En avant ! marche ! » et aussitôt la querelle recommença.

Il ordonna alors à Gésima, afin de mieux la surveiller, de marcher en avant en laissant entre eux le même intervalle.

De nouveau, elle obéit sans protester ; mais cette fois trottina à l’allure adagio molto quasi lento ritardando, ce qui obligea les cadets à se traîner derrière elle au même pas, car, sans cette précaution, c’étaient eux qui auraient supprimé la distance réglementaire.

Non contente de cela, elle s’arrêtait à tout instant, soit pour lacer ses bottines, soit pour attacher sa robe, et ainsi la colonne avançait plus lentement que l’arrière-garde.

— Gésima, je te donne une mauvaise note de conduite ! s’écria Hansli d’un ton vexé. Et, désormais, il laissa aller les choses.

Quoiqu’il fût encore de bon matin, neuf heures à peine, le soleil piquait déjà fortement et, peu à peu, la giberne commença à incommoder le fantassin. Non qu’il la trouvât trop lourde, mais la bandoulière appuyait sur son épaule et lui faisait mal.

Il retira donc l’objet importun et le suspendit à l’épaule de Gésima. Celle-ci se fit toute mince et glissa à travers la bandoulière comme un petit poisson à travers une maille, et la giberne tomba à terre.

Cet incident se renouvela plusieurs fois. Hansli dit en menaçant :

— Si tu recommences cette acrobatie, Gésima, je laisserai là ma giberne.

— Laisse, répondit-elle.

Et, de nouveau, elle expédia à terre l’objet. Hansli, l’air insouciant, continua son chemin comme si ce noir bagage ne le concernait pas, tout en louchant en arrière de temps en temps. Mais un petit paysan ramassa d’un geste étonné la singulière trouvaille. Hansli alors revint en arrière en courant, protesta à hauts cris et arracha sa giberne des mains du gamin.

Mais lorsqu’il voulut de nouveau se servir de la fillette en guise de bête de somme, son frère l’en empêcha, l’humeur maussade. Il observa avec brusquerie qu’il n’avait qu’à porter lui-même sa cartouchière.

Ce ton de commandement de la part d’un simple canonnier n’eut pas l’heur de plaire au fantassin, qui le pria de s’en abstenir ; il s’ensuivit une altercation irritée, illustrée de comparaisons empruntées au règne animal et nullement flatteuses. D’après la loi de gradation, l’insulte succéda au rire sardonique.

« Galantin ! » cria Hansli, puis il se sauva à travers champs, en un galop forcené, comme traqué par le diable, furieusement pourchassé par son frère qui, lourdaud, ne pouvait le rejoindre.

Dorénavant ce fut Hansli qui maintint la distance non de dix pas, mais de cent, de deux cents, répétant de temps en temps son invective injurieuse, soit à un tournant, soit derrière un buisson, mais avec crainte, le pied toujours prêt à une fuite soudaine.

— Ne nous occupons pas de lui et ne nous mettons pas en peine de si peu, dit avec grandeur Gérold, après avoir reconnu qu’il était incapable de l’atteindre. Viens, voilà un sentier conduisant vers la forêt ; là, il ne nous verra pas.

— Mais si nous nous égarons ?

— Et après, aurais-tu peur ?

— Moins des fourmis noires des bois que des petites rouges.

Et comme il s’engagea à la protéger contre les fourmis de toutes espèces, les rouges comme les noires, elle le suivit dans la forêt en se glissant sous un portail de verdure dont les branches retombaient si près du sol qu’il fallait s’y faufiler comme à l’entrée d’une caverne.

Au delà de cette barrière de branchages, ils se trouvèrent séparés du monde, dans l’ombre et la fraîcheur d’un temple de sapins. Sur le sol sec et élastique recouvert d’aiguilles sèches, le pas rebondissait de lui-même, comme si quelque chose, au-dessous des pieds, lui fût venu en aide. Aucune trace de végétation ou de lierre ; tout au plus, de ci, de là, une racine puissante entravait-elle la marche, et le bruit de leurs pas résonnait sourdement comme sur une voûte.

C’était si amusant qu’ils dédaignèrent le sentier et préférèrent s’abandonner à la séduction des pentes arrondies des collines doucement ondulées ; ils gagnaient ainsi les petites vallées en bonds légers, gravissant les éminences d’un seul élan.

Tout à coup, au moment où ils venaient de conquérir une nouvelle hauteur, ils aperçurent à leurs pieds, au milieu de la forêt, une rivière majestueuse qui passait, sans bruit, dans un courant rapide, mais sans frisson, sans vagues, sans rumeurs. Le flot tranquille tissait sur la surface des moirures de soie diamantées.

— L’Aar, expliqua Gésima, satisfaite de son savoir.

Gérold répliqua :

— L’Aar n’est pas ici, mais près d’Aarmünsterburg.

— Cela ne prouve rien, elle peut être à Aarmünsterburg et ici.

— Je t’en prie, Gésima, ne dis pas de bêtises. Rien ne peut être à la fois dans deux endroits.

— Si, une rivière le peut, parce qu’elle bouge ; car si l’Aar voulait rester à Aarmünsterburg, elle serait obligée de faire constamment tête sur queue.

Gérold, surpris, se mit à réfléchir, l’esprit tendu. Mais il fut obligé de se rendre.

— Gésima, tu as raison, tu t’y connais.

On ne voit pas tous les jours une « Aar » dans la forêt ; et cela valait la peine de contempler plus longuement cette curiosité. Ils s’assirent donc dans le creux d’un sapin à double tronc et, libres de désirs, affranchis de pensées, ils regardèrent, immobiles, la rivière muette et rapide.

Au-dessus d’eux, un pic martelait le silence d’un tic-tac retentissant et lointain.

Gérold, de plus en plus sérieux et pensif, murmura :

— Ne te souvient-il pas d’avoir vécu déjà une fois, bien avant la vie présente, en des temps immémoriaux et sous une autre forme que la forme humaine ?

Et comme elle niait avec assurance il lui avoua que, pour sa part, il se souvenait avoir été autrefois cigogne.

— Cela ne t’a-t-il pas ennuyé, demanda-t-elle, de rester debout sur une patte pendant des heures ? N’as-tu pas trouvé dégoûtant de manger tout crus serpents et lézards ?

Il lui paraissait enfin prodigieux qu’il n’ait pu arriver à s’envoler étant donné le poids de son corps.

— Au moins, dit-il, avec animation, tu as dû déjà remarquer qu’on revit deux fois certaines choses.

— Non, je n’ai jamais remarqué cela ; ce serait d’ailleurs difficile, puisque ce n’est pas vrai.

Là-dessus, il retomba de nouveau dans sa méditation. Soudain il la regarda avec fermeté, l’air supérieur et énigmatique :

— Qu’est-ce qui pèse le plus dans le monde ?

— L’éléphant, dit-elle promptement.

— Non.

— Une charrette de foin.

— Non. Ce qui pèse le plus, c’est l’obligation de dire à quelqu’un : « Je vous demande pardon. »

— Pas du tout, dit-elle en riant, je dis cela tous les jours à papa et à maman lorsque j’ai fait une bêtise.

Il la regarda avec admiration comme si elle eût été d’une essence supérieure et hocha la tête :

— Et en second lieu, qu’elle est la chose la plus difficile à faire ?

— Ne pas se chamailler avec son frère.

— Sans doute, mais je pense à autre chose.

Ce qu’il y a de plus difficile au monde, c’est de s’incliner devant quelqu’un.

— Es-tu donc si raide que ça ?

— Non, je pourrais bien si je voulais, mais je ne veux pas, parce que je suis Suisse et qu’un Suisse ne doit s’incliner devant personne.

— Papa est Suisse, lui aussi, et cependant il s’incline, et très profondément encore, lorsqu’il voit au salon une amie de maman. Si tu es ainsi, tu ne pourras jamais aller au bal et danser.

— Si, je sais danser, seulement, lorsqu’on dit : « Saluez », je fais toujours le contraire et je me redresse comme un piquet.

— Dans ce cas, tu peux être bien sûr que je ne danserai jamais avec toi.

— Tu n’y es pas obligée, si tu ne veux pas. J’ai déjà une autre danseuse pour la leçon de danse ; au fond je ne l’aime pas, mais elle n’a pas de vilains cheveux rouges comme toi. Attends, reste assise, vite je descends lancer quelques morceaux d’ardoise.

— Cela ne t’est-il pas défendu à toi aussi d’aller au bord de l’Aar ?

— Rien que par maman ; papa est militaire et comprend que le danger est un honneur. Il a bien l’air mécontent lorsque nous entreprenons quelque chose d’audacieux, mais au fond il s’en réjouit et approuve des yeux. Ne bouge pas, je puis y compter, n’est-ce pas ? Tu me le promets ? Tu sais que je suis responsable de toi.

— Quand on me défend quelque chose, je n’ai pas besoin de remontrances, je ne le fais pas, tout simplement.

Il descendit donc en courant la colline, se dirigeant vers l’Aar. Il longea le courant derrière la lisière des aulnes, à la recherche d’un endroit propice pour le tir des cailloux. Auprès de la berge la rivière n’était plus aussi muette, mais elle émettait un étrange grondement, toujours le même…

— Ne t’approche pas trop de l’eau et ne t’éloigne pas ! cria Gésima.

— Je puis faire six brasses, répondit-il avec fierté.

Là-bas dans la forêt, le torrent, en tourbillons rapides comme la flèche, contournait une muraille de rochers. Un fossé mystérieux, plongé dans une profonde obscurité, l’attira, tant à cause de son aspect terrifiant, que parce qu’à cet endroit plein d’épouvante un promontoire de morceaux de schiste avançait au loin dans la rivière comme un triangle, la pointe dans l’eau. Là-bas devait se trouver une quantité de projectiles.

Posant lentement les pieds l’un devant l’autre, il s’aventura sur le gravier, craintif, frémissant, retenant son souffle, le cœur battant. Il lui semblait que l’impétuosité du flot l’y attaquerait de trois côtés à la fois, le renverserait, l’entraînerait. Le grondement monotone du torrent s’était transformé en hurlements sonores.

Après avoir ramassé un schiste poli, il se planta obliquement dans la position du discobole, solide sur ses jambes et l’envoya horizontalement glisser sur la surface. Une fois, deux fois, trois fois la pierre effleura l’eau, des éclaboussures blanches comme du lait fusèrent en l’air, immédiatement happées dans le gouffre obscur de l’eau, crac ! comme par un crocodile.

Dans l’Aar des crocodiles ! allons donc ! Et cependant ne pourrait-on pas, si on était superstitieux, voir luire deux yeux, là-bas, du côté du moulin glauque ? Voir descendre au gré du courant plusieurs crocodiles sournoisement cachés sous les reflets des eaux ; ils arrivent immobiles… faisant le mort…

Superstition ! Absurdité !

Mais lui-même n’est-il pas emporté à la dérive, descendant le fleuve avec l’île, tendant ses bras pour trouver un appui ? N’est-ce pas un serpent monstrueux, contournant subitement le coin du bois, qui s’élance à sa poursuite avec la rapidité de l’éclair ?

Sottise ! Illusion d’optique que tout cela, apparences vaines ! Si seulement Gésima cessait ses cris ineptes ! Vraiment elle finira par vous brouiller complètement les idées !

— Silence ! cria-t-il impérieux, c’est stupide, elle me communiquera sa peur idiote !

Il se baissa pour ramasser un second petit galet et alors, parmi les schistes, apparut quelque chose d’insolite dont la blancheur le frappa : une feuille de papier assez grande, alourdie de cailloux aux quatre coins ; elle n’était séparée de lui que par l’espace d’un pas et demi, mais posée tout près de l’eau, si près que l’écume la baignait presque. Curieux, il se glissa avec prudence, s’empara de sa trouvaille d’un geste rapide et l’examina. Des mots étaient tracés sur le papier, au crayon il est vrai, mais lisibles. Il épela et lut : « Je suis resté à cet endroit durant quatre heures. Pensant à ma mère, je m’en suis retourné. Max, surnommé le fol étudiant. »

Vite, Gérold se mit à genoux, fouilla sa poche, prit son crayon et, à quatre pattes, les coudes appuyés, se servant du sol couvert de galets en guise de pupitre, il apposa précipitamment ce post-scriptum : « Homme abominable que personne ne peut souffrir, même pas son propre père. Gérold. » Et, à son tour, il chargea de pierres le manuscrit devenu lettre de provocation et de défi.

Et de nouveau il songea à mettre en œuvre ses talents de tireur.

Mais, soudain, il en eut assez. Les hurlements continus de la rivière, ses mugissements, l’attirance irrésistible de son cours fougueux, la rotation vertigineuse des tourbillons, leurs yeux glauques et leurs lèvres claquantes, les traîtrises du sol sur lequel il se trouvait et qui, à chaque instant, faisait mine de s’abandonner perfidement au courant, sans avis préalable, sans signe précurseur : tout cela assaillait sans trêve son courage et ses forces ; brusquement, l’épouvante s’empara de lui.

« Fuis, oh fuis cet enfer liquide ! » criait son cœur. Sa bravoure réussit tout juste à sauver les apparences ; calme, fier et droit, il marcha jusqu’au rivage sauveur ; mais à peine se sentit-il en sûreté sur la terre ferme qu’il remonta la forêt dans une fuite éperdue.

Gésima bondit au devant de lui, pleurant d’angoisse et lui faisant des reproches ; elle le prit par la manche et le tira après elle, sans savoir où, mais hors de cette sinistre forêt.

Il leur sembla à tous deux que le monstre aux mille reflets bondissait hors de l’eau, montait la colline après eux afin de les atteindre, et ils se mirent à courir jusqu’à ce qu’on ne distinguât plus le moindre son du chant lugubre de l’eau. Alors seulement ils respirèrent. Gérold raconta avec vivacité l’incident relatif au document qu’il avait trouvé sur la berge. Gésima, le nez en l’air, répliqua :

— Quel affreux personnage ! il mange des cuisses de grenouille et des escargots ! Si seulement il avait pu se noyer ! Mme Balsiger l’aime bien, pas moi ! Mais comment sortirons-nous de la forêt ?

Le gai tintement d’un attelage leur indiqua la direction à prendre, et ils débouchèrent, plus tôt qu’ils ne l’avaient espéré, en pleine lumière, dans la joie et dans la vie.

— Jamais plus je ne m’éloignerai de la grande route en ta compagnie, dit Gésima, plutôt rôtir au soleil ! Tu pourras ensuite, si le cœur t’en dit, me manger comme une croustade à l’écrevisse.

Après l’horreur et les frissons du lit obscur du torrent, un véritable dégel de leur corps et de leur âme se produisit au soleil de la route, voluptueux et chaud. Leur courage renaissant les excita à la causerie : réponse aux terreurs endurées.

Ils se décrivirent l’un l’autre les récents enchantements des vacances : Gérold, les merveilles des libres randonnées à travers les pâturages, les aventures des champs et des bois, celles des villages et des étables ; Gésima, les paisibles délices des appartements artistement installés de la famille Balsiger.

Elle parla des statues de la cage d’escalier, des tableaux suspendus aux murs, des armoires remplies de livres aux images magnifiques, de la musique du soir : Mme Balsiger au piano, M. Balsiger avec son violon et, souvent, le pasteur avec son violoncelle.

Depuis longtemps, Gérold n’écoutait plus. Ses pensées, dépassant l’harmonie monotone de ce gazouillement de canari, avaient, sans qu’il s’en aperçut, flotté vers les nuages et, à leur place, bientôt naquirent mille rêveries fugitives, peu à peu transformées en son rêve favori, rêve entretenu avec un soin jaloux dans son cœur.

Il se voyait commandant de l’armée des cadets suisses, et combattant contre la coalition des cadets d’Europe dans une bataille effroyable.

Les canons tonnaient, la fumée de la poudre se dégageait en telle quantité qu’il en restait abasourdi. Déjà la victoire penchait de son côté, l’ennemi était en fuite, abandonnant la totalité de ses canons ; le général en chef des cadets ennemis, un garçon d’une beauté angélique, en uniforme blanc à ceinture et parements d’or, tombait de cheval, blessé. Et lui, Gérold, se frayant un passage envers et contre tous, se précipitait avec impétuosité, aidait le vaincu à se relever, le consolait affectueusement, lui demandait sa parole d’honneur et lui promettait des soins et un traitement rempli de générosité.

Combien exquis était alors le regard que lui jetaient les yeux bleus du beau prisonnier !

Gésima le poussa du coude :

— À quoi penses-tu ?

Rougissant, il revint à la réalité. Il ferait mieux, dit-elle, de lui parler d’Aarmünsterburg au lieu de marcher à ses côtés à pas comptés, muet et ennuyeux.

Il parla alors d’Aarmünsterburg, disant tout ce qui lui passait par la tête. D’habitude il avait horreur d’Aarmünsterburg, la ville où se trouvait l’école, la ville détestée, pleine de jalousie, pleine de devoirs, de notes, de reproches, de retenues ; mais, par extraordinaire, aujourd’hui, loin d’elle, ce qu’il haïssait dans la vie réelle il le trouvait désirable et digne d’intérêt.

Elle écoutait ses dires avec attention : peu à peu il devint loquace. Gésima désirait apprendre comment les choses se passaient au théâtre et s’il avait déjà entendu un opéra ?

« Oui », et ses yeux brillèrent. Il avait vu la Fille du régiment. Il décrivit avec enthousiasme la profusion inouïe des merveilles de cette pièce : l’orchestre avec ses instruments extraordinaires, la scène avec son rideau et ses changements de décors ; il raconta l’histoire dans tous ses détails, chanta les mélodies les plus délicieuses et devint si plein d’ardeur qu’il gesticulait et jouait même, oubliant où il se trouvait.

Pendant ce temps, Gésima le regardait sans cesse, les yeux grands ouverts, fixes et brillants, savourant tout avec lui et par lui, entraînée dans l’admiration des splendeurs décrites et plus encore de son enthousiasme, flamboiement d’une force ardente venant de contrées de l’âme encore insoupçonnées de son cœur de fillette.

Poussant un soupir langoureux, il parla alors avec une extase infinie de Marie, la délicieuse héroïne de l’opéra : une jeune fille aussi différente des gens en général qu’un ange l’est d’un pécheur. Vaillante ! gestes, démarche, regard affirmant son énergie et son intrépidité ; elle avait l’aspect militaire, hardi et vif. Vêtue d’une espèce de petite jupe d’uniforme, un barillet attaché à sa ceinture, elle saluait comme un soldat et elle était plus que belle ! Autour de ses épaules, une écharpe tricolore ; bouche fine et petite, sourcils superbes qu’elle fronçait parfois lorsqu’elle était en colère. Où qu’elle allât et quoi qu’elle fît, autour d’elle flottait une auréole ineffable qui la distinguait sur la scène de tous les autres personnages. Et son chant ! Sa voix était plus suave et plus élevée que celle des autres ; les trilles jaillissaient littéralement de son gosier. Mais là où elle touchait à la perfection, c’était lorsqu’elle tapait du pied en jurant : « Morbleu, parbleu ! Sapristi », et une fois même : « Mille tonnerres ! »

— Je sais dire morbleu moi aussi, murmura Gésima, mélancolique et jalouse.

— Toi ?

Et il la contempla comme si elle lui avait promis la pêche miraculeuse de saint Pierre.

Puis, lorsqu’elle cria : « Morbleu ! » à haute et intelligible voix, en tapant du pied, il poussa des cris d’allégresse, l’entoura de ses bras et la serra plusieurs fois contre lui. Puis, soudain, il la lâcha, regarda fixement au loin comme s’il y eût découvert une idée d’importance ; il mit les mains sur les épaules de Gésima, la regarda avec fermeté :

— Veux-tu, veux-tu être ma danseuse au bal des cadets, l’hiver prochain ? Tu peux accepter, car, à l’arrière-automne, je serai officier et je ferai mon entrée dans la salle de bal avec un sabre traînant et une large écharpe rouge, bordée de glands et de franges descendant jusqu’aux genoux : au col et aux parements (en velours noir comme tu vois) des grenades brodées en or ; bottes vernies, pantalons blancs : cela va de soi. Acceptes-tu, Gésima ?

— À condition que tu fasses un salut.

Il imprima à son buste un mouvement de bascule.

— Très bien, mais de la part d’un officier je demande des saluts plus corrects, plus aimables, plus empressés. On voit bien à ta manière de t’incliner que tu as été autrefois cigogne. Viens, je vais t’apprendre.

Elle le conduisit sur le côté de la route, à l’ombre d’un noyer, et là, sur l’herbe, lui donna une leçon de maintien. Lorsque enfin il s’en acquitta passablement, ils se donnèrent la main et se promirent solennellement de danser ensemble au bal des cadets. Ils continuèrent ensuite leur voyage, désormais amis et camarades, pleins d’abandon et de cordialité. Et leur concorde récente leur inspira tant de gaîté que d’eux-mêmes ils se mirent à chanter à deux voix, en le reprenant sans répit, le thème joyeux de la victoire dans la Fille du régiment. Et plus ils le redisaient, plus ils l’aimaient. Pendant ce chant, Gérold, pour s’amuser ; lançait loin de lui le bras de Gésima pour le rattraper au pas suivant comme un balancier ; et son bras rebondissait, léger comme une plume, cédant à la moindre pression des doigts. Et comme, tout en chantant, il regardait continuellement le ciel bleu, il lui semblait que la voix de Gésima ne vibrait plus à ses côtés, mais s’épanouissait là-haut dans l’azur, en des notes chaque fois plus élevées, plus suaves, telles des fusées brillantes aux étincelles d’argent. Tous ceux qui les rencontraient les unissaient du regard et leur souriaient avec bienveillance en leur disant bonjour, en les suivant des yeux. Des petits enfants, dont ils dépassèrent le groupe, les contemplèrent bouche bée et l’institutrice de dire en leur montrant du doigt Gérold et Gésima : « Prenez exemple sur eux. » Et du groupe d’enfants une petite voix impertinente cria : « Tobie avec l’ange Raphaël ! »

VI

LA TRAÎTRISE DE LA CORDE À SAUTER

Tout en chantant, ils atteignirent une petite ville naine, amusante, composée d’une rue unique.

— Weidenbach, dit Gésima.

À l’entrée se trouvait Hansli, les jambes écartées, l’attitude hostile ; il mangeait un morceau de pain et sa mimique railleuse espérait éveiller la jalousie des autres. Cependant, à l’approche de l’artilleur, symbole du danger, il s’esquiva avec prudence au coin d’une maison, livrant le passage, et les alliés firent leur entrée dans Weidenbach. Des senteurs appétissantes de bouillon et de cerfeuil saluèrent leur venue. Dans les pièces fraîches et voilées, un cliquetis de cuillers et d’assiettes ; caché du soleil, un magasin de gants et de chapeaux exhalait une odeur de moisissure à l’arôme exotique. Au bout de corridors sombres s’encadraient des coins de cours ensoleillées ; c’étaient les félicités de Sentisbrugg, mais dissemblables cependant. Sur le côté ombragé de la rue, un émouleur faisait tourner sa pierre, dont le crissement aigu emplissait la petite ville calme. À côté de lui, sortant d’un corridor et suivie d’une troupe d’enfants que la curiosité poussait, une servante apparut, tenant à la main une souricière, tandis que son regard indifférent, tout comme si elle eût vaqué à une occupation domestique quelconque, cherchait une distraction dans la rue de la petite ville.

Très excité, un chat caressant frôlait ses pieds, manifestant l’exaltation de tous ses instincts meurtriers par des sons doux et suppliants.

Frissonnant, Gérold hâta le pas, jetant vers le ciel un regard attristé pour voir si ce jeu barbare et diabolique ne laissait pas dans le monde ou là-haut la trace d’une tache de boue.

En plus du sentiment que la compassion avait fait naître en son cœur, il était tourmenté par la vague notion de sa responsabilité, car dans sa conscience un sentiment obscur rendait responsable d’une action tous ceux qui en étaient les témoins.

La petite roue de l’émouleur continuait à bourdonner avec activité et le crissement de ses couteaux étaient si strident que l’on pensait à de la chair vive frissonnant sur la pierre à aiguiser. Il exprima l’horreur que lui inspirait la conduite abominable des chats envers les souris, mais Gésima le gronda.

— C’est bien fait pour les souris, dit-elle, pourquoi dévorent-elles les rideaux ?

À la sortie de la petite ville, devant une pâtisserie, Gésima avoua avoir faim.

— Je n’ai pas d’argent, dit avec regret Gérold.

— J’ai cinquante centimes, – et elle le persuada d’entrer.

— Bonjour, enfants, que désirez-vous ? demanda la vendeuse avec un sourire.

Après quelques hésitations, Gésima se décida pour des oranges.

— Combien, pour cinquante centimes ?

— Quatre, et une cinquième par-dessus le marché, puisque c’est vous. Car si je ne me trompe, c’est bien Gésima Weissenstein de Bischoffshardt ? Comment se fait-il, Mademoiselle, que vous voyagiez à pied, sur la grande route, à la chaleur de midi ? Ne voulez-vous pas vous reposer un peu et manger une assiette de soupe ? Mais Gésima remercia et refusa.

Au delà de la petite ville, ils cherchèrent un endroit propice pour manger à leur aise. Au-dessus de la route, à la lisière d’une prairie en pente, deux charrettes de foin, chargées à la hauteur d’une maison, étaient arrêtées, prêtes à rentrer mais non encore attelées. Ils s’assirent dans l’intervalle des deux charrettes comme dans une petite chambre. Un nuage resplendissant de blancheur en formait le toit.

La fillette détacha l’écorce dorée, épaisse et cotonneuse et la transforma en une couronne. Puis elle offrit à son protecteur cette œuvre d’art : « Prends ».

Tandis que paisiblement ils se régalaient, Hansli, en bas sur la route, s’approchait à pas de loup et les regardait, craintif et avide comme un chien méfiant devant une table étrangère ; peu s’en fallut qu’il ne se mît à geindre comme lui.

— Tu peux jeûner, lui cria-t-elle, maligne, tu l’as mérité, cela te fera du bien.

Et chaque fois qu’ils avaient terminé une orange, ils lui lançaient l’écorce à la figure. Il jetait alors la tête de tous côtés, comme un basset quand une guêpe le frôle, vérifiait avec convoitise le don trompeur et reprenait tristement sa position de capucin humilié.

Un colporteur remontant en biais la pente herbeuse de la prairie apparut devant la petite salle à manger en plein air ; il portait sur les épaules des foulards de couleurs vives, des bretelles et des cordes à sauter ; dans la corbeille qui se balançait, des boutons, des bagues, des aiguilles, des pommades, des allumettes…, une vraie foire.

En marchant il soutenait la corbeille avec son genou, comme s’il eût voulu jouer de l’orgue de Barbarie. Il laissa de côté Gérold, mais il s’adressa à la fillette avec un air obséquieux, faisant briller à ses yeux sa camelote.

Elle détourna la tête avec mépris, tout comme si on lui eût présenté de la vermine. Mais lorsque ce fut le tour d’une corde à sauter, ses yeux brillèrent. Il lui permit alors de se servir de la corde, à l’essai. Elle sauta gaiement en rond dans la route volante, comme l’homme de la lune, puis, subitement, elle s’assit et ferma les yeux, tournant le dos au marchand. Celui-ci mit alors la corde sous le nez de Gérold et l’y maintint si longtemps que Gérold en devint tout confus :

— Nous n’avons pas d’argent, mâchonna-t-il, découragé, et il se détourna également.

Lorsque le colporteur eut persévéré quelque temps encore dans son attitude de vendeur, sans se préoccuper de la mimique négative de l’artilleur il descendit la pente jusqu’à la route et entreprit Hansli qui, les mains dans les poches, avait observé attentivement la scène. Il regarda fixement la corde un moment, puis, tout à coup, fit une grimace narquoise, mit la main dans sa poche et montra à la fillette sa pièce de 5 francs. Aussitôt Gésima descendit et s’approcha de lui. Radieuse, elle reçut des mains de Hansli, après de rapides pourparlers, la corde à sauter tant désirée. Après quoi ils partirent gaiement tous deux, Gésima et Hansli, épaule contre épaule, avec des chuchotements mystérieux, jetant des regards moqueurs vers l’artilleur délaissé qui les suivait, furieux, afin de rappeler à l’ordre la fillette infidèle.

— Tu n’es qu’une cigogne, lui cria-t-elle, mutine, aussitôt qu’ils eurent mis entre eux et Gérold un intervalle suffisant pour les préserver d’une attaque imprévue.

Et Hansli compléta l’injure en déclarant parfaitement juste et raisonnable de la part de Gésima de ne rien vouloir avoir de commun avec un garçon ignorant au point de ne pas savoir, à dix ans, qu’on vient au monde une fois seulement, cet événement ne vous arrivant jamais une seconde fois.

Là-dessus ils se sauvèrent triomphalement, au trot, et s’éloignèrent rapidement.

Entre temps, pour changer, ils sautaient au hasard des tas de pierres placés sur les deux côtés de la route, Hansli à pied, son amie au vol à travers la roue volante ; enfin, ils disparurent lentement à l’horizon qui montait en les cachant peu à peu.

Gérold était outré, blessé jusqu’au fond de l’âme ! Sa compagne de voyage, avec laquelle, peu de minutes auparavant, il chantait si familièrement la Fille du régiment, son alliée qui avait échangé avec lui des promesses pour le bal des cadets, avait traîtreusement passé à l’ennemi ; sans parler de l’indigne divulgation de ses secrets.

Pour la première fois, il avait révélé à un être humain qu’il avait été cigogne et qu’il lui semblait revivre certaines choses. Mais cette confidence en avait été faite à Gésima sous la condition tacite qu’elle y verrait une preuve d’amitié l’obligeant au secret.

Or son premier soin n’a-t-il pas été de jaser, afin de le rendre ridicule ?

C’était ignoble, tout simplement ignoble !

De rancune, il soulevait la poussière du bout de ses bottes et marchait dans un nuage.

Mais bientôt il rejeta dédaigneusement de son esprit l’infidèle. Qu’avait-il besoin d’une Gésima ? Que lui importait toute cette race perfide de fillettes ? Il avait mieux que cela : son beau général de cadets, qui ne pouvait manquer de loyauté, puisqu’il était prisonnier sur parole. Et de nouveau il s’abandonna au mirage enchanteur de l’ennemi si beau, pliant le genou gauche en lui tendant horizontalement son épée, tandis qu’il implorait grâce de ses yeux bleus. Malgré tous ses efforts, sa pensée ne parvenait pas à continuer l’histoire ; toujours il en revenait à cette scène unique qui contenait, il est vrai, une telle douceur qu’il s’y attardait avec volupté, comme une mouche revient à une goutte de lait.

Tout en développant au fond de son cœur ce thème merveilleux, il jeta les yeux sur le paysage. L’un n’empêchait pas l’autre, au contraire ; plus il était absorbé dans la contemplation de ses visions intérieures, plus sa vue se faisait perçante. La route passait à travers les vertes prairies et les champs jaunes de colza, comme à travers les massifs fleuris d’un jardin. En haut, dans le ciel tout rempli de l’allégresse des alouettes, s’étageaient de blanches montagnes de nuages lumineux. Dans les champs folâtrait une troupe de papillons, et l’ardente lumière du soleil faisait apparaître la terre entière comme un monde couvert de vitres sous lesquelles aurait scintillé l’atmosphère tremblante.

Nulle part la trace d’un être humain, probablement à cause de la chaleur de midi. Et, à ce propos, qu’avaient donc toujours les grandes personnes à pousser des cris incessants contre la chaleur ! Son principe à lui était : plus il fait chaud, mieux cela vaut ; car, plus la chaleur est grande, plus il y a de teintes entre le ciel et la terre, plus de parfums dans la forêt et plus de vie aux champs !

En revanche, il y avait des taons, et en masse ; de toutes les tailles et de tous les tons de la gamme. Ils bourdonnaient autour de lui avec sottise et gaucherie, comme des diables vengeurs pris d’ivresse autour d’une mauvaise conscience. De haut en bas, son uniforme en était parsemé ; ils se détachaient en gris sur le dolman vert foncé et en noir sur les pantalons clairs. Avec résignation, il les supportait, sans même se soucier des gouttes de sang qui coulaient le long de ses joues. Seulement, quand l’un d’eux lui piquait les mains avec trop d’audace, il visait, sans se presser, le suceur de sang et lui donnait une tape sur la tête. La bête aux yeux saillants tombait alors à la renverse ; ses jambes gigotaient, ses bras jouaient du violon, et quelques mouvements saccadés l’enterraient dans la poussière.

Il était satisfait ; il se sentait à l’aise. N’avait-il pas eu raison ? Que lui importait Gésima ? Tout seul, il était parfaitement heureux.

VII

CHEZ LE « FOL ÉTUDIANT »

Un homme bizarre, semblable à un acteur, mais avec des lunettes, s’approcha de lui, le salua en l’appelant par son nom et lui demanda pourquoi il s’en allait ainsi fidibus fideralla comme si le monde lui eût appartenu.

— Parce que je suis heureux.

— Amen, fit l’étranger.

— C’est-il mal ?

— Au contraire, c’est un état parfait, enviable. Mais serais-tu Belzebuth, le roi des mouches ? tes deux joues sont noires de taons ; pourquoi ne les chasses-tu pas ?

— Parce que je les aime.

Et comme l’autre partait d’un éclat de rire en entendant cette sentence, il ajouta bien vite une excuse :

— Ils émettent des sons si agréables, non les taons ordinaires, mais ceux qui viennent d’au delà les montagnes, les welches.

Et lorsque l’inconnu, la mine réjouie, le pria d’avoir l’obligeance de lui présenter les taons welches, puisqu’il n’avait pas encore l’honneur de les connaître, Gérold l’attira vers lui, le fit s’arrêter et dit au bout d’un moment :

— Entends-tu maintenant ? Peing, pang, comme une corde métallique.

— Ma parole, tu as raison ! Peut-être t’y entends-tu mieux en beauté que moi malgré toutes mes études. D’ailleurs sais-tu bien, Gérold, que tu me fais l’effet d’un pinson dans un prunier de Damas en fleurs, qui trouve tout naturel qu’il pousse au-dessous de lui un nid de verdure. Veux-tu que nous cheminions ensemble un peu ?

— Non.

— Oh ! oh ! fit l’inconnu en riant, repoussant ses lunettes sur le front, tapotant son nez du doigt, il ajouta : « J’y suis ! » Puis il s’éloigna après avoir retiré un livre de sa poche et mis une seconde paire de lunettes.

À ce moment, Gérold comprit qu’il avait affaire à l’étudiant lunatique. Rapidement, il sauta dans la futaie, ramassa une branche à demi sèche et en frappa au ventre le sorcier.

— Aïe ! cria celui-ci en relevant une jambe pour se protéger.

Gérold cassa alors sur son genou la branche et en jeta successivement les morceaux contre la jambe.

— Hop là ! grossier personnage ! cria le fol étudiant, ceci dépasse la mesure !

Il le saisit par le bras et, menaçant, exigea des éclaircissements sur le traitement si contraire au droit des gens qui lui était infligé.

— Parce que tu es le fol étudiant, répliqua l’artilleur, la mine provocante.

— C’est exact, dit, en inclinant la tête, l’étudiant qui lâcha le bras de Gérold.

Puis il ajouta avec un singulier sourire :

— À chacun son idée ; tu es, toi aussi, un fragment de l’opinion publique et pas des plus mauvais. Peut-être vaudrait-il mieux, après tout, être frappé par les gens avec autant de franchise et d’honnêteté, c’est une opinion comme une autre ; on sait d’où cela vient, et on peut s’en défendre. Mais tu n’avais pas besoin de frapper comme un cannibale ; j’aurais tout aussi bien compris une simple allusion.

» Qui sait si toi aussi, un jour, tu ne courras pas les forêts, servant de risée à tout le monde, quand tu auras atteint mon âge, et lorsque viendra l’ange au regard pervers ! Je ne voudrais pas te le souhaiter, mais tu en as tout l’air avec tes yeux de saint Jean.

Gérold avait mieux à faire que d’écouter. Son regard était fasciné par un crocodile taillé dans une pierre verte et suspendu à la chaîne de montre de son interlocuteur.

— N’est-ce pas là un merveilleux crocodile ? dit en riant le fol étudiant. Si tu veux m’accompagner jusqu’à mon ermitage, je te montrerai des choses encore bien plus singulières. Veux-tu ?

Gérold fit signe de la tête et le suivit dans la forêt, passant sur de la mousse tendre, le long d’un ruisseau près de blocs de rochers.

— Aimes-tu bien Gésima ? demanda, chemin faisant, l’étudiant.

— Je déteste Gésima, car elle est fausse.

— Ce n’est pas une raison ; on peut aimer aussi bien une fille perfide et peut-être même l’aime-t-on davantage que les autres. Tu ne comprends pas cela, n’est-ce pas ? Je vais te l’expliquer. As-tu jamais vu un écureuil ?

— Dans une cage tournante, oui.

— T’a-t-il jamais traîtreusement mordu le doigt ?

— Oh ! oui, plus d’une fois quand je lui donnais à manger.

— Et as-tu pour cela chassé ou tué l’écureuil ?

— C’eût été dommage, j’ai ri, tout simplement.

— Eh ! bien, vois-tu, il faut agir exactement de la même manière avec les fillettes ; quand elles sont fausses et qu’elles vous font du mal avec perfidie, ne pas les chasser, ce serait dommage, mais en rire, simplement. Que t’a-t-elle donc fait de si grave, Gésima ? raconte.

Alors Gérold lui raconta tout depuis le début, parlant de leur amitié et de leurs promesses pour le bal des cadets, de l’infidélité honteuse de Gésima à propos de la corde à sauter.

— Et maintenant tu songes à te venger ?

— C’est-à-dire… si je connaissais une vengeance pas méchante et qui ne manquerait pas de noblesse…

— J’en sais une ; une vengeance effroyable et cependant ni vile, ni méchante. Au bal des cadets, prends sa taille, serre-la bien et danse avec elle jusqu’à ce qu’elle appelle au secours ; en avant, en arrière, vers la gauche, vers la droite et ne lui permets pas de toute la soirée de danser ou d’échanger une seule parole avec nul autre que toi.

Gérold se mit à rire gaiement.

— Voilà qui est bien, je m’en souviendrai… Et parce que je l’ai invitée à danser au bal des cadets, je ne serai pas obligé de l’épouser, pas vrai ?

— Loin, bien loin de là !

— Qui épouse-t-on en définitive ?

— Sa future femme.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux dire : Comment savoir qui on doit épouser ?

— Voici comment il faut s’y prendre : on place toutes les jeunes filles de la ville en une longue rangée et on approche son oreille de chacune d’elles, comme le médecin lorsqu’on tousse. Celle qui soupire comme si elle avait mangé trop de petits pâtés est celle qu’on épouse.

— Ce n’est pas vrai, je ne te crois pas.

— C’est bien la vérité, mais chez moi la vérité porte un domino carnavalesque ; ne suis-je pas le bouffon ?

— Je voudrais bien poser une question bête, dit Gérold avec hésitation après un silence.

— Je te le demande instamment, rends-moi ce service ; c’est une véritable délivrance d’entendre poser une question saine et bête, après avoir été obligé, comme moi, d’entendre affirmer tant de prétentieuses insanités. Je t’en prie, Gérold, aie pitié de moi, pose une question bête.

— Je crains que tu ne te moques de moi.

— Je ne me moque jamais de la sottise, mais seulement de la sagesse ; allons, du courage ; tu ne peux cependant pas poser des questions plus extravagantes que les miennes !

— Pourquoi faut-il absolument épouser une jeune fille et pas autre chose ?

— Bon, préférerais-tu te marier avec une sauterelle ?

— Ça, non, mais…

— Mais ?

— Mon beau prisonnier…

— Qu’est-ce donc que ce Benjamin ?

Alors Gérold, en rougissant, raconta son secret touchant le beau général des cadets ennemis qui, depuis un an, lui apparaissait journellement, aussitôt qu’il était seul, et dans son lit, la nuit, pendant la veille ou le sommeil.

Le bouffon s’arrêta bouche bée.

— Dis-moi, pudding géant fait d’un marmouset, quel âge as-tu ?

— Dix ans et deux mois.

— Dix ans et deux mois, et déjà rêves en tête ! Gérold, tu es un phénomène.

— Qu’est-ce que ça veut dire « phénomène ? »

— Rien de blessant. Et si jamais tu écris le mot « phénomène », fais-moi le plaisir de mettre ph au début ou, si tu y tiens, un f, mais surtout pas pf comme le président de la société de Sainte-Cécile à Niedereulenbach.

— Mais pour en revenir à ton merveilleux général de cadets, puisque tu m’as confié ton secret, je vais moi aussi te révéler quelque chose de mystérieux ; crois-le ou ne le crois pas, mais note-le et souviens-t’en : le général de cadets se transformera, mettons dans cinq ans, dans sept, huit ans en une jeune fille bien vivante que tu pourras voir et qui t’appellera Gérold avec un e long, très long, comme s’il y avait un h à la suite. As-tu autre chose à me demander ?

— Oui. Pourquoi le Bon Dieu permet-il aux chats de martyriser si cruellement les souris avant de les tuer ?

— D’où vient le bon Dieu, d’après toi ?

— De la Bible.

— N’y a-t-il rien sur le méchant démon dans la Bible ?

— Assurément, mais M. le Pasteur m’a dit au catéchisme que le démon n’existait pas.

— Tu salueras M. le Pasteur et tu lui diras de ma part qu’il est un pasteur en caoutchouc. Mais, avant de le lui dire, attends d’avoir passé tous tes examens. D’ailleurs, Gérold, fais bien attention. Tu commences à penser, c’est un métier ingrat, antipatriotique, nuisible au bien public et haï des hommes. Si tu continues ainsi, tu commenceras par te faire mépriser à la ronde et ensuite tu trouveras, un de ces beaux matins, le brevet de bouffon à côté de ta tasse à café ; tu peux y compter. Ne réfléchis pas Gérold, ne pense pas.

Tout en conversant ainsi, ils étaient arrivés devant une cabane moussue sur le toit de laquelle tournait une girouette en papier représentant un jeune homme et une horrible sorcière, le jeune homme tenant une cravache, la sorcière un balai à la main.

— Voici ma girouette, expliqua le fol étudiant ; lorsque le jouvenceau chasse la sorcière, il fait beau temps dans le monde. Mais donnez-vous donc la peine d’entrer, commandant, il y a un banc dans la cabane, et sur ce banc, il y a place pour les deux brebis galeuses que nous sommes. Là, mets-toi à ton aise et regarde ce qui te plaît ; tu peux tout attirer à toi, tout ouvrir, tout prendre ; pour toi je n’ai aucune interdiction, aucun secret, et chez moi l’ordre n’existe pas. Pendant ce temps je vais préparer l’autel. S’il te faut un renseignement quelconque, demande-le ; je suis à côté et entends chaque mot.

Ce disant il quitta la cabane.

Gérold retira de dessous le banc une caisse et se mit à en fouiller le contenu. Il en sortit des monnaies anciennes, des fossiles, des plantes séchées, des verres de couleurs variées.

— N’est-ce pas, dit le bouffon en riant, la tête passée par une brèche du mur, tandis que Gérold, insatiable, regardait à travers les verres colorés, n’est-ce pas que le monde apparaît sous des traits différents, suivant le verre à travers lequel on le regarde ?

— Pourquoi ce cahier est-il vide ? demanda Gérold.

De nouveau le fol étudiant passa la tête par la lucarne :

— Ce cahier n’est pas vide, mais c’est une espèce de cahier magique peint avec de l’encre sympathique. Si, pendant un bon moment, tu fixes la même feuille tu verras des dessins merveilleux.

— Oui, j’aperçois quelque chose à présent, mais indistinctement ; des fruits et des fleurs ou quelque chose de ce genre.

— C’est bien cela ; les enfants croyants font les hommes résolus. Sais-tu bien, Gérold, que tu es né coiffé ?

Gérold hocha la tête.

— Oh ! non, dit-il attristé, les enfants nés coiffés sont toujours les plus jeunes de plusieurs, et je suis l’aîné de deux !

— Erreur, mon cher, erreur. On est toujours le cadet quand on vit dans le puits profond où le Temps armé d’un seau puise l’heure présente dans l’éternité ; et un enfant né coiffé ne personnifie pas nécessairement un être auquel tout réussit, – cela n’existe pas dans la réalité, mais cet enfant-là marche sur la grisaille des heures pour atteindre un jour la lumière vivante, peu importe quand et par quels moyens. Dans l’intervalle, il y a parfois du bitume et du noir… Cela fait souffrir, mais tant pis.

Et, disant ces mots, de nouveau sa tête disparut de la lucarne.

— Oh ! cria Gérold, ravi, en poussant un grand soupir.

— Qu’est-ce qui te ravit tant que cela ? Dis !

— Une superbe amazone, peinte à l’aquarelle, admirablement. C’est toi qui l’as dessinée ?

— Je ne sais pas de quelle amazone tu parles.

— Elle est montée sur un cheval blanc et ressemble un peu à Gésima. Et, au-dessous, il y a : « Hilda-Maria-Anita de Weissenstein née baronnesse… » Qu’est-ce que cela veut dire : née baronnesse ?

Par la porte, le bouffon se précipita dans une grande agitation.

— Où as-tu trouvé ce portrait ? Laisse, nous allons le cacher de suite !

Et, brusquement, il poussa l’image dans un portefeuille qu’il ferma avec une petite clef. Puis il eut une longue et douloureuse quinte de toux.

— Gérold, je t’envie ton général de cadets, soupira-t-il, lorsque la respiration lui revint un peu ; tu l’as vaincu, il est ton prisonnier, il te reste.

— Mon général à moi, hélas !

— Mais viens maintenant, l’autel est prêt.

Non loin de la cabane, sur un banc de pierre, une étoffe rouge était étalée. Au-dessus, dans le rocher, au fond d’une niche dénudée, étaient collés deux petits cierges de cire de couleur :

— Un pour toi et un pour moi, expliqua-t-il ; quant à l’image sacrée, derrière les cierges, il faut l’ajouter dans ta pensée. Chacun y met ce qu’il a de plus cher. Voilà. À présent, nous allons prier devant l’image sainte, – une très courte prière, – tu peux t’asseoir, ici, sur ce tabouret, et rien ne t’oblige à joindre les mains. « Que rien de mal ne nous vienne jamais de la part de ceux que nous aimons. » Cela suffit, la prière est terminée, et maintenant le chant. Mais avant il faut allumer les cierges.

Après avoir allumé les cierges, il prit un violon et préluda avec art et pureté, comme un vrai musicien ; puis il se mit à chanter un chant latin en s’accompagnant. Le chant était si grave, si triste, que Gérold, malgré l’interdiction, joignit les mains. Et la voix du fol étudiant, d’habitude faible et incolore, résonnait, tandis qu’il chantait, étrangement puissante et cependant harmonieuse et douce. On eût dit le son d’un violoncelle. Gérold écoutait avec recueillement, l’ouïe et l’âme satisfaites ; il croyait assister à un concert religieux.

Soudain, vers la cabane, une pierre vola avec bruit à travers le feuillage.

— Tu vois, dit le bouffon avec tristesse en posant rapidement son violon, en plein jour chanter et jouer du violon excitent leur haine. Gérold, Gérold, crois au démon, à beaucoup de démons ! Ceci c’est le démon de la commune « Populo » qui persécute tout ce qui est différent de lui, tout ce qui sort de l’ordinaire, alors même que cela ne fait de mal à personne. Poursuis ton chemin ; le séjour chez le bouffon est dangereux.

Mais lorsque Gérold, voulut, avant de s’éloigner, lui faire ses remerciements il ajouta :

— Halte là ! pas si vite, nous t’accompagnons ; un être de ton espèce doit être conduit dans le droit chemin : autrement il reste accroché à quelque buisson parfumé.

— Et maintenant, où en est ton cœur ? Pour ou contre Gésima ?

— Contre Gésima.

— Bon, nous allons te conduire contre Gésima.

Et, suivi de Gérold, il marcha à travers la forêt.

Tout en cheminant ainsi à la file, Gérold raconta sa légèreté à propos de la pièce de 5 francs. Que lui conseillait-il de faire ? Voir venir ou aller, par une confession, au devant de la punition méritée ?

— Laisse-moi faire ; je vais raconter cela à mon père ce soir ; non seulement il ne sera pas fâché contre toi, mais il éprouvera une joie désordonnée au récit de l’histoire du dragon ; je le connais.

— N’as-tu pas peur de ton papa ?

— On n’a jamais peur de faire quelque chose en faveur d’autrui. Là, nous voici près de la grande porte. Traverse-la en biais vers la petite maison là-bas ; celle sur laquelle est inscrit : « Althäusli », et couche-toi sur le banc, devant la porte d’entrée ; tu verras bien ce qui viendra. Qu’attends-tu encore ? Pourquoi me regardes-tu de cette étrange façon ?

Gérold baissa les yeux avec confusion. Il le remerciait de tout, balbutia-t-il, et il avait des remords d’avoir commencé par le frapper, mais il ne pouvait pas le lui dire parce que, quelque peine qu’il se donnât, il ne pouvait pas proférer la phrase sacramentelle :

Le bouffon rit.

— Ce qui est posé sur la chaise est livré ; je le tiens pour dit.

Mais Gérold n’était pas satisfait. Il trouvait si beau et si noble de dire : « Je vous demande pardon ! » Ne pouvait-il pas lui enseigner comment il fallait s’y prendre pour articuler cette formule ?

— Cela te viendra tout seul un jour, quand tu aimeras quelqu’un de tout ton cœur. Spontanément les quatre mots te sauteront alors hors des lèvres, gaîment, les quatre pieds à la fois, tel un cheval franchissant une haie… As-tu encore autre chose sur le cœur ?

— Oui, ce qu’il y a de pire !

Et il l’instruisit de sa découverte du document trouvé le matin, en bas, dans le fossé de la forêt, sous les galets de l’Aar, et l’opinion qu’il avait inscrite au-dessous : « Homme abominable que personne ne peut souffrir, même pas son propre père ! »

— Mais je ne l’écrirai plus, à présent ; je sais maintenant que ce n’est pas vrai !

— Si, si, c’est vrai, tu as écrit la vérité vraie. Je suis un homme abominable que personne ne peut souffrir ; même pas mon propre père !

Puis il commença à tousser, mis sa tête entre ses épaules et, avec de grands mouvements de bras, il rentra dans la forêt en courant.

À ce moment Gérold eût bien voulu lui crier : « Je vous demande pardon ! » mais il était trop tard. L’étudiant lunatique était déjà loin, très loin dans les feuillages.

Il fit donc comme il lui était ordonné, traversa la route en biais jusqu’à l’« Althäusli » et se coucha sur le banc à côté de la porte d’entrée, la tête sur un accotoir, les jambes dépassant l’autre, car le banc était beaucoup trop court pour sa taille.

VIII

L’ALTHÄUSLI

Il commençait tout juste à se sentir à l’aise, lorsque le museau froid et humide d’un chien toucha sa joue ; et deux yeux injectés de sang le fixèrent, s’excusant d’ailleurs aussitôt par un clignotement bonasse, comme s’ils voulaient dire : « Ah ! c’est bon, c’est toi. » Puis le monstre passa contre lui dans sa fourrure touffue en se frottant avec amitié, tout en le heurtant de son museau flasque et enfumé. Lorsque l’animal velu eut passé tout entier devant lui y compris la queue, il vit que tout en se plaignant il traînait après lui une cartouchière. Gérold en conclut : « Hansli doit être dans les environs. » Au bout de peu de secondes, en effet, celui-ci s’élança brusquement hors du vestibule cherchant avec bruit l’objet perdu, mais il poussa un cri d’effroi en apercevant le frère qu’il avait offensé.

— Attention ! Gésima, voilà Gérold.

Et il la mit en garde d’une voix perçante, comme un chevreuil fidèle avertit la biche du danger menaçant. Il se sauva ensuite dans un élan rapide.

Gérold ne bougea pas, mais, à la dérobée, prépara ses poings pour la réception, les paupières sournoisement baissées jusqu’aux cils comme un chat qui entend bouger quelque chose.

Au bout d’une courte attente, il lui sembla sentir un parfum de violette, et aussitôt un mouchoir noué en souris, les oreilles et la queue fabuleusement longue, sautilla sur sa figure. Il le jeta sur la route. Puis un caillou très froid glissa entre son col et sa peau le long du dos, toujours plus bas, vertèbre par vertèbre.

À présent il était sûr de son affaire. Gésima !

Et il l’entendit se sauver en riant sous cape.

Irrité, il se mordit les lèvres et manœuvra, sans attirer l’attention, de façon à se trouver dans une meilleure position d’offensive, cherchant à toucher le sol du bout de ses pieds.

Rien de suspect ne bougea pendant un certain temps.

Puis, tout à coup, ses oreilles furent fermées par deux mains douces et ses lèvres scellées d’un baiser.

Rendu furieux par cette malpropre injure, il bondit sur ses pieds, écumant de rage. Cette fois ce n’était pas Gésima, mais l’étrangère qu’il avait vue hier dans la voiture de poste à Schönthal.

Tandis qu’il la dévisageait, interloqué, elle lui pressa les joues de ses deux mains, de façon que ses lèvres formassent deux bourrelets. Mais au lieu de lui demander de dire « pfaff » comme il s’y attendait, elle l’embrassa tout à coup une seconde fois.

Quelque humiliant que ce fût, il n’osa pas cependant protester.

À ce moment, le beau monsieur, son compagnon, apparut sur le seuil.

— Venez, colonel, lui dit-il avec, au coin des lèvres, un sourire plein de charme qui lui rappelait Dolf, le dîner attend Votre Grâce depuis déjà deux heures.

Et, mettant le bout des doigts sur les épaules de Gérold, il le poussa vers le vestibule en l’attirant par la main. Le couvert était mis, en effet, à son intention dans le coin d’une véranda délabrée, derrière un rideau de linge qui séchait et dont la rangée tressaillait au passage.

Le couple d’étrangers lui souhaita bon appétit et s’en alla lentement vers les méandres d’un potager à l’abandon. Aussitôt apparut une jeune fille, petite, empressée, et portant une soupière qu’elle posa sur la table. Elle s’assit auprès de Gérold, attendit qu’il eût avalé quelques cuillerées et commença à lui poser mille questions.

— Vous avez passé la nuit au moulin Friedli, à ce qu’il paraît ?

— Oui, répondit-il brièvement, car il était occupé à manger.

— Alors, elle vous a dit de l’appeler « tante » ?

— Qui, elle ?

— Eh ! bien, la grande Thérèse.

— Oui.

— Et l’as-tu vraiment appelée « ma tante » ?

— Non.

Elle lui passa la main sur la tête.

— Hansli prétend, continua-t-elle, que Dolf t’a pris à part au moment où vous alliez vous séparer et t’a remis quelque chose en chuchotant. T’aurait-il chargé d’une commission pour moi ou d’une lettre ?

— Tiens, au fait, qui es-tu ?

— Marianneli.

— Ah ! bon, si tu es Marianneli, oui, j’ai, en effet, une lettre pour toi. Mais je ne sais au juste où.

Et il commença à fouiller ses poches.

— Je vais t’aider à chercher, dit-elle. Elle se précipita vers lui avec vivacité, palpa, tâta, mania tunique et pantalon et retourna ses poches comme un douanier, tout en lui soufflant à la figure son haleine chaude comme s’il eût été un être sans valeur.

— Je me souviens, à présent, dit-il soudain, dans la doublure du képi.

Elle bondit dessus comme un chat, en arracha la lettre et, sautant vers un coin, elle en parcourut quelques lignes, puis, tout à coup, elle froissa le papier dans sa main, le jeta loin d’elle et rentra dans la maison en courant avec des sanglots lamentables. Des imprécations et des invectives répondirent à ses sanglots, d’abord à une seule voix, puis en nombre croissant jusqu’à l’étage supérieur où commença un bruit désordonné. La jeune fille pleurait toujours à faire pitié, et plus elle pleurait désespérément, plus les autres s’emportaient et vociféraient.

Gérold ne pouvait pas concevoir comment, lorsque quelqu’un est déjà malheureux, on peut, en plus, le gronder. Il lui paraissait incompréhensible aussi que le bon, l’aimable oncle Dolf, tandis qu’il avait l’air si triste lui-même, fût capable d’écrire une lettre destinée à faire tant de mal à autrui. Et d’ailleurs pourquoi les lettres peuvent-elles faire tant de mal à une distance que n’atteint même pas le canon ? Dire qu’il avait été obligé de servir d’affût au projectile empoisonné envoyé à la pauvre Marianneli ! Cela aussi lui faisait de la peine.

Bref, toute cette histoire n’était pas claire et ne lui allait pas. Tout cela vivait au-dessus de sa tête et de son intelligence. Eh ! bien, soit, il ne s’en soucierait pas non plus ! Et il mangea sa soupe avec impassibilité.

— Es-tu bien servi au moins ? demanda du potager la voix de l’étranger.

— Oh ! oui, répondit Gérold avec conviction, parfaitement bien !

Et il continua à manger sa soupe. Mais voici que les caleçons et les bas suspendus en face de lui sur la corde se mirent à sautiller, à faire des cabrioles comme des pantins. Il en fut d’abord amusé, mais peu à peu cependant un soupçon lui vint : une main maligne devait faire marcher ce théâtre de marionnettes. Bientôt, en effet, il vit les bas noirs de Gésima gigoter sous une grande chemise d’homme et alors il demanda énergiquement qu’on s’abstînt de faire ainsi le guignol, sinon il jetterait une assiette à celui qui tirait les ficelles, n’importe où, à ses risques et périls. Aussitôt la pantomime cessa.

En revanche, Hansli apparut sur la scène, à distance raisonnable, il est vrai, au delà du ruisseau, sur la rive du potager. De là il essaya d’entamer des pourparlers par l’annonce de nouvelles pleines d’actualité. Les gens d’ici, annonça-t-il, étaient des amis de l’oncle Dolf, qui, souvent, habitait l’Althäusli pendant plusieurs jours de suite. Le chien à fourrure bouclée, par exemple, était un cadeau de lui (Seppli, le valet de ferme l’avait dit) et de même le cheval bai à l’écurie, une jeune bête merveilleuse qui les conduirait, s’il avait bien compris, jusqu’à Bischoffshardt, car le monsieur étranger pensait que ce serait trop pour Gésima de parcourir encore à pied la distance qui les séparait de la ville. Puis, probablement, il ferait orage. L’étranger devait tout payer : voyage et dîner. Il était lui-même en voyage de noce, immensément riche, etc., etc. Mais comme Hansli ne recevait d’autre réponse à ces étonnantes nouvelles qu’un grognement de mauvaise humeur, il se rendit compte que le moment des pourparlers n’était pas encore venu, et se retira à l’arrière.

Lorsque Gérold eut fini sa soupe, il se promena un peu. Il commença par contempler les dessins au crayon piqués le long des murs de la vérandah : chevaux, soldats, bosquets, le tout fort bien dessiné, mais d’un crayon dur… Faber n° 3…, n° 2 tout au plus et au-dessous de chacun était écrit : Adolphus Wengimanus fecit, avec diverses dates. Parmi se trouvait une gravure : distribution des prix à une fête de tir avec des gobelets et des drapeaux et, au milieu, le lauréat qui ressemblait à Dolf.

Tout en allant ainsi de dessin à dessin, en tournant le coin il atteignit un petit pont. Il se posta devant le parapet, les deux bras sur l’appui jusqu’aux coudes, la tête entre les bras et le pied gauche sur la barre inférieure de la balustrade comme sur un étrier, et il ne bougea plus.

Des perce-oreilles fourmillaient sur l’appui du pont évitant les fibres du bois éclaté, comme si elles avaient été des arbres. Tout en observant les insectes, il remarqua que les entailles figuraient des lettres et il reconnut facilement (car elles se détachaient en clair) qu’elles représentaient les noms entrelacés de Dolf et de Marianneli. Les combinaisons de noms se répétaient le long du parapet…, quelques-unes noircies à l’encre et ornées de fioritures. Dans l’une d’elles était écrit : « Pour l’éternité. »

Au-dessous de lui, dans le lit du ruisseau à moitié desséché, non loin du petit pont, Gésima et Hansli pataugeaient pieds nus, en voyage d’exploration, les coudes en l’air comme des ailes et se balançant à la manière des saltimbanques pour maintenir l’équilibre. Hansli tenait une botte dans chaque main, Gésima avait enroulé autour de sa taille la corde à sauter en guise de ceinture et y avait suspendu bas et souliers. Sur ses mollets nus et maigres on voyait des tatouages : empreintes et striures blanchâtres, ombrées en partie d’un lavis bleu-noir avec des meurtrissures couleur d’arc-en-ciel et des égratignures rouges. Ils s’arrêtèrent sur une île spacieuse formée par une estacade en bois et y installèrent une pêcherie de perles. La chasse fut fructueuse, car le long du rivage s’élevaient des récifs de corail faits de bouteilles de verre noir, d’éclats irisés et de morceaux de vaisselle fleurie, mélangés de boutons, de monnaies rouillées et de tout ce que le flot y avait accroché. En vertu du droit d’épave, ils prirent possession de tous ces trésors et, tandis qu’Hansli apportait toujours de nouvelles trouvailles, Gésima installa une laverie. Peu après, un monde vivant et rampant devint leur butin de chasse, et cette collection vint s’ajouter au reste sur un couvre-pieds rouge à piqûres qui, séchant sur le mur du jardin, était tombé dans le lit du ruisseau.

Toute cette activité industrielle pouvait fleurir sans entrave, malgré l’état de guerre, car sur le pont au-dessus d’eux l’artilleur ennemi, conscient de son incapacité notoire en matière de sauts ou d’escalades, s’abstenait de toute provocation.

Cependant lorsque, avec une hardiesse et une assurance dépassant toute mesure, Hansli osa planter ses bottes sur le pont, d’un coup de pied Gérold les rejeta, flac, dans l’eau.

Soudain il remarqua que le monsieur étranger, assis au loin sur un pliant dans le potager, dessinait quelque chose tandis que sa femme, en souriant, le regardait faire. De l’endroit où il se trouvait, il ne pouvait naturellement pas distinguer le dessin ; mais son attention était captivée rien que par l’activité même de l’artiste qui tantôt levait la tête où brillaient ses yeux attentifs de peintre, tantôt la penchait sur le feuillet ; enfin, le crayon fut placé horizontalement devant ses yeux et le monsieur et la dame regardèrent tous deux fixement Gérold. Il comprit alors qu’il servait de modèle et, à partir de ce moment, il considéra comme un devoir de ne plus bouger, par respect d’un art dont il pouvait mesurer les difficultés par sa propre expérience.

Pendant ce temps, Gésima se glissa à travers le jardin, se posta derrière le dessinateur, regarda par-dessus son épaule, se hissant sur la pointe des pieds et faisant, au-dessus de sa tête, des signaux de sourd-muet à l’artilleur, pour le renseigner au fur et à mesure sur la partie de sa personne qui naissait sous le crayon. Elle décrivit les yeux comme deux cibles avec un point au milieu, la bouche comme un coup de sabre transversal fendant la figure en deux moitiés : pour symboliser les oreilles, elle saisit les lobules des siennes, tira la pointe de sa langue et étendit peu à peu ses mains le long de sa tête, vers l’infini.

De son côté, Hansli, après avoir guetté le moment propice, exploita, au profit de ses tendances pacifiques, l’immobilisation opportune du frère rancunier. Assuré de l’impossibilité, pour l’artilleur, de se ruer sur lui, il le saisit tout simplement par les pans de sa tunique et glissa à son oreille son discours conciliateur, insouciant des grondements de perroquet en courroux qui s’échappaient des lèvres fermées de Gérold. Valait-il vraiment la peine de se déclarer la guerre à cause d’une futile créature ? Ils s’étaient toujours entendus fraternellement, jusqu’au moment où la perfidie de cette perruque rouge avait troublé la paix. Il ne voulait plus entendre parler de Gésima ; elle les trompait tous deux.

— Sais-tu ce qu’elle a dit de toi ? Que tu étais un être cruel qui allait jusqu’à ne pas permettre aux chats de manger les souris. Elle a dit qu’elle se souciait fort peu d’un personnage qui vit deux fois ! On lui avait arraché une dent l’hiver dernier ; elle en avait assez et ne voulait pas se la faire arracher de nouveau. Elle a même fait une plaisanterie sur ton compte.

— Cela, par exemple, je ne veux pas le croire, dit Gérold entre ses dents : ce serait trop rosse !

— Je puis même te dire laquelle : elle a dit que, certainement, tu faisais partie de l’artillerie lourde ; que, d’ailleurs, tu en avais l’air.

Ce propos fit son effet. Gérold supportait bien des choses, mais les plaisanteries ! les allusions à son poids ! C’en était trop ! Il sortit de ses gonds. Son regard chargé de colère accepta la paix séparée dont parlait son frère et dont Gésima, reniée par les deux partis, était exclue. Gérold ne devant pas bouger, ils remplacèrent l’accolade solennelle par une tige de renoncule qu’Hansli lui glissa dans les doigts, chacun tenant dans sa main un des bouts de l’emblème d’alliance.

Et aussitôt Hansli fit comprendre à Gésima le nouveau groupement des forces en exécutant sur le pont une pantomime des plus animées, faite de gestes ironiques et de sauts provocateurs.

Mais, par honnêteté et pour éviter tout équivoque, une solennelle déclaration de guerre lui parut nécessaire. Ne trouverait-il pas un bout de papier ? Justement, un billet froissé gisait à terre, là-bas. Bien qu’entièrement couvert d’une écriture serrée, à la fin, entre la dernière ligne qui disait : « Ne crois pas, pour cela, que je t’aime moins. Dolf. » Hansli trouva encore un peu de place. Il écrivit : « Vilaine Gésima, tu as les cheveux rouges. » Puis il appela le chien bouclé, lui passa le message sous le collier et fit comprendre par signes à la fillette d’avoir à faire venir le chien auprès d’elle.

Gésima claqua des doigts, le chien vint, elle lut le message, y griffonna quelque chose et Hansli, de nouveau, attira le chien vers lui. Tout en haut de la feuille, au-dessus de ces mots : « Ma pauvre, pauvre Marianneli », il lut : « Méchant Hansli, tu as une verrue sur l’index gauche. »

Un phénomène naturel vint interrompre cette correspondance. Du ciel bleu, une averse argentée et brillante s’abattit soudain en grosses gouttes ; tout le monde s’enfuit en criant. Les trois enfants, réunis par la force majeure, se retrouvèrent sous la vérandah. Le jeune couple, pris de peur, s’était réfugié dans un petit pavillon du jardin. Mais déjà la pluie avait pris fin, comme coupée par des cisailles.

Une figure joviale, blanc laiteux, parut, venant du vestibule :

— Venez, la voiture est prête, annonça-t-il ; dépêchez-vous, nous arriverons tout juste à Bischoffshardt avant le bombardement ; les nuages sont accrochés au Dürenberg les uns sur les autres, hauts comme des maisons, serrés comme un troupeau de taureaux noirs.

Avant de partir, Gérold envoya rapidement vers le pavillon ses remerciements à l’adresse des étrangers si accueillants, en réunissant ses talons, sa main au képi et en exécutant un des saluts que lui avait enseignés Gésima ; puis ils se hâtèrent à travers le vestibule.

— Sur le siège, demandèrent les gamins.

L’homme au visage blanc laiteux les saisit au collet, l’un après l’autre, et les chargea sur le siège comme de jeunes chiens.

— Je m’appelle Seppli, expliqua-t-il en se plaçant entre eux.

À ce moment une fenêtre du premier étage fut ouverte avec violence et la figure en pleurs de Marianneli parut dans le cadre, comme pour leur dire quelque chose, mais au lieu de cela elle se retourna brusquement à gauche en criant vers l’intérieur de la chambre :

— Je ne veux que lui ! Je ne prendrai que lui !

Seppli, épanoui, ricana :

— Le feu est au grenier, mais j’en connais plus d’un dans le canton qui volontiers la consolerait, moi tout le premier ! Allons, sommes-nous prêts ? peut-on partir ?

Et déjà le cheval bai faisait un soubresaut d’impatience, quand arrivèrent les lamentations et les plaintes de Gésima qui, en arrière, ne pouvait monter. Le marchepied était trop élevé, et son petit pied se posait constamment dans le vide comme celui d’un caniche lorsqu’il donne la patte.

D’un bond, Gérold sauta à terre et, s’aidant de son genou et de son ventre, la prit par derrière sous les aisselles et la souleva, malgré ses cris, jusqu’à la voiture.

— Je te demande pardon, murmura-t-elle en guise de remerciements, tout en lui tendant la main comme pour le solliciter.

Ces mots, subitement, adoucirent Gérold au point de lui faire presque accepter la main tendue, mais il se souvint qu’elle l’avait traité de canonnier lourdaud et, durcissant son cœur, il remonta sur le siège sans un mot aimable. À peine y était-il que l’attelage démarra au son des clochettes.

IX

LA FILLE DU RÉGIMENT

Quelle fête ! On était emporté à travers la forêt avec la rapidité de la flèche sur la glace, sans secousse, sur un siège moelleux, à mi-hauteur des arbres encore brillants de pluie.

Qu’il détalait bien, le cheval bai ! Avec fougue, comme s’il eût été chargé d’une poudre qui n’avait attendu que la mèche pour exploser. Il paraissait étrange, ainsi contemplé dans sa perspective du siège. Il ressemblait à une guitare avec les oreilles pour tendre les cordes et les guides pour les imiter. « Un cheval dessiné exactement d’après cette idée serait-il reconnaissable » ? se demandait Gérold.

Les deux enfants supplièrent qu’on leur permît de conduire un peu, eux aussi ; ou tout au moins de tenir le fouet. Seppli parut hésiter :

— Le jeu des guides et du fouet, dit-il, quand on n’y entend rien est dangereux, surtout avec le bai qui est fougueux comme le diable (Dolf ne l’a pas acheté pour rien), et en plus de cela il vient de manger son avoine. Enfin, si vous voulez être très, très prudents m’obéir au doigt et à l’œil, tenir tranquillement les guides et n’employer le fouet que lorsque je le permettrai, on pourrait peut-être essayer, mais à condition de les rendre à mon premier appel.

Et tout en parlant, il remit avec précaution les guides à Hansli en continuant ses exhortations et ses conseils.

— Ah ! voilà qui peut s’appeler une leçon ! Si, à l’école, on avait de tels enseignements et de tels professeurs ce serait-il chic ! qu’en-dis-tu, Gérold ?

En haut de ce siège, quelle autorité ! un tout petit coup de pouce et l’attelage tout entier prenait aussitôt une autre direction et précisément celle qu’on voulait lui donner. À son tour Gérold obtint de se faire remettre doucement le fouet en passant par derrière.

— Mais, pour l’amour du ciel et du sauveur, ne le brandis pas, tiens le droit et immobile comme un cierge allumé et ne l’emploie que sur mon ordre ; alors seulement effleure la bête, tel un pêcheur faisant glisser sa ligne à la surface de l’eau. Surtout ne touche que la croupe. Là, doucement, une fois, mais doucement… de l’ouate sur un doigt malade.

Ô joie ! à peine la pointe sautillante avait-elle touché la pointe du dos, qu’instantanément, mais sans excès, la vitesse doubla, comme si une étincelle électrique, mais une étincelle domptée, avait traversé le cheval.

Entre temps, derrière eux, dans les profondeurs de la voiture, Gésima commença à rappeler sa présence. En guise de préface elle toussota.

— Fais comme si tu ne l’entendais pas, conseilla Hansli.

Puis éclata un pot-pourri de la Fille du régiment. Gérold soupira en pensant au bon vieux temps de Weidenbach, mais resta inébranlable. Alors vinrent des réflexions prononcées d’une voix expressive et pour le public. Elle mettrait des souliers blancs pour le bal des cadets, proclama-t-elle, et son collier d’ambre. Gérold tendit l’oreille vers l’arrière et le fouet se mit à vaciller, ce qui amena l’intervention de Seppli et la suppression du fouet. Un récitatif suivit, montant et descendant librement la gamme : « Gésima ne veut rien dire de la voiture de poste, ni de la façon dont les soldats, Gérold et Hansli, l’ont manquée. » Une polka suivit le récitatif : « Peu import’ que d’là cigogne descende le canonnier ; il vaut mieux n’pas s’en moquer. »

— Ne te laisse pas prendre, surtout, dit Hansli, elle veut te flagorner ; pense à Ulysse et aux sirènes !

Comme punition, une marche fut tambourinée sur le dos de Hansli. Rageur, il se retourna. Mais dans ce mouvement il dirigea l’attelage vers le bord de la route et Seppli le priva du droit de tenir les guides. Il y eut alors un moment de silence. Des gémissements doux et plaintifs se firent entendre. Gérold se retourna, compatissant. Les gémissements s’accrurent et devinrent des pleurs :

— Ah ! mon Dieu, dit Gérold.

Et, se servant de Seppli comme d’un tremplin et d’une rampe, il descendit sans façon dans le fond de la voiture auprès de Gésima, s’assit à son côté, la consola en passant son bras gauche autour d’elle, tandis que son autre main caressait sa figure et ses genoux. Elle cessa alors de pleurer, mais Gérold resta attentif, craignant un nouveau débordement de chagrin.

Peu à peu il s’assoupit légèrement et lorsqu’il ouvrit les yeux Gésima n’était plus à ses côtés, mais auprès de Seppli, les guides en mains, conduisant avec sûreté comme la fée au coquillage attelé de cerfs, et la figure blanc laiteux de Seppli lui souriait si gaiement qu’elle avait l’air d’être toute barbouillée de crème.

« Tant mieux, pensa Gérold, j’ai plus de place. »

Et il se coucha sur le dos, fixant dans le ciel orageux les trombes de nuages qui, tels que la tour penchée de Pise, montaient en grandissant vers le soleil déjà presque englouti. On aurait aimé voir un paon blanc passer dans le ciel sur ce fond si noir.

Enfin le sommeil lui ferma les paupières.

Subitement, la voiture eut une brusque secousse, et lorsque Gérold s’éveilla en sursaut, elle était tout au bord de la route, Seppli à terre, à côté du cheval qu’il tenait par le mors, les poings raidis.

Un superbe officier d’ordonnance pimpant, verni comme s’il fut tout fraîchement sorti des copeaux de bois d’une boîte de Noël, arriva au grand galop, Gésima le salua gaiement en l’appelant Oscar et en battant des mains :

— Mon cousin ! dit-elle aux garçons.

— Maman suit en voiture ! cria l’officier. Tenez-vous bien le cheval ? dit-il en s’adressant à Seppli.

— Pas de danger ; j’ai sauté à terre pour plus de sécurité, voilà tout.

Oscar, en galopant, retourna à quelques centaines de pas en arrière, fit des signes avec son sabre et revint bientôt à côté d’une voiture attelée de deux chevaux, les mêmes que ceux vus hier à Schönthal. Un valet de pied était sur le siège près du cocher et une dame très jolie assise dans le fond. Gérold reconnut l’amazone dont il avait vu le portrait chez l’étudiant lunatique.

— Maman ! cria joyeusement Gésima.

Le valet de pied aida Gésima, puis les deux gamins à descendre de voiture.

— Venez vite, dit aimablement la dame, après que Gésima eut pris place à ses côtés, sans cela nous allons tous nous mouiller. Déjà il tonne.

Gésima, du geste, les encouragea. Ils montèrent avec entrain, la portière se ferma et, en avant avec impétuosité, sur la pente douce entre des villas, des jardins et des chapelles, on partit vers la grande ville imposante avec ses tours et ses pignons ardoisés.

Déjà ils étaient en bas dans la vallée et apercevaient la porte de la ville lorsque là-bas, est-ce une vision ? est-ce un rêve ? un escadron de dragons arrivait par côté de la campagne ; non, vraiment, des dragons en chair et en os, tout un escadron aux couleurs vives, aux casques étincelants et, sur le chemin parallèle, un second ! Et, à leur suite, dans la lueur blême d’un soleil orageux, d’autres pelotons encore en foule incommensurable, paradisiaque !

Sur un geste de la dame, la voiture s’arrêta au bord de la route, et toute cette masse de cavalerie féerique, – un régiment, dit Gérold, – obliqua vers la chaussée et défila devant eux avec bruit.

Les chevaux se frôlaient, faisant cliqueter les fourreaux de sabres ; les têtes des dragons, ornées de casques, émergeaient et plongeaient alternativement dans la cadence des sabots. De temps à autre, ô délices ! un cheval récalcitrant de se cabrer et de ruer.

— Un colonel ! cria Gérold.

Mais quoi ! comment ose-t-elle faire des signes ? Dieu ! quelle impertinence ! faire des signes à un colonel avec son mouchoir !

Mais le colonel, au lieu de se fâcher, prit une mine aimable et se dirigea au petit galop vers la voiture :

— Papa ! s’écria Gésima.

— Mon mari, expliqua la dame.

Les cadets alors se regardèrent en ouvrant de grands yeux. Gésima fille d’un colonel ! Et ils dévisagèrent la fillette d’un regard craintif, comme un être surnaturel.

— Cela va bien, tous les trois ? dit le colonel d’un ton cordial tout en continuant sa route.

Tout de suite après les trompettes firent entendre une marche joyeuse et, fièrement, la voiture fit son entrée par la porte de la ville au son de la fanfare, escortée en avant et en arrière par des dragons.

On s’arrêta dans une rue latérale, tranquille, devant un vieux palais à l’aspect austère. Gésima et sa maman disparurent par la porte d’entrée, deux valets en habit noir guidèrent les cadets par un large escalier couvert de tapis, en passant devant une portière bleu foncé derrière laquelle on pouvait imaginer voir avancer Wallenstein, et les conduisirent jusqu’à une chambre d’amis. Là, on les remit à des femmes de chambre.

Après la longue marche sur la route poudreuse et chaude, un bain leur ferait sûrement du bien. On les fit donc entrer dans une chambre à bains toute en marbre et, après qu’on leur eut expliqué le maniement de la douche et des robinets d’eau froide et d’eau chaude, et qu’on leur eut montré le savon et les serviettes, on les laissa seuls.

— Quelle déveine ! nous sommes dans de beaux draps, dit Gérold lorsqu’ils furent couchés dans la baignoire fumante, il n’y a pas à dire, nous avons traité Gésima grossièrement.

— Pas de notre faute, s’écria Hansli, pourquoi a-t-elle caché qu’elle fût fille d’un colonel ?

— Bon, mais qu’est-il au juste, son père ? Colonel ou landammann ? demanda Gérold.

— Quelle question stupide ! répondit Hansli, il peut être à la fois colonel et landammann. Pourvu qu’on s’en tire avec un sermon et que son papa ne nous dénonce pas au conseil des professeurs !

Gérold repoussa cette supposition.

— À mon avis, il y aura générosité et pardon ; le pire c’est qu’il va falloir rougir de honte.

Lorsqu’ils firent leur réapparition dans la chambre d’amis, ils y furent affectueusement reçus par la femme du landammann.

— Je vous remercie, dit-elle en tendant la main à chacun d’eux, de l’aimable protection que vous avez accordée avec tant d’obligeance à la petite fille inconnue de vous.

Gérold regarda à terre avec tristesse en secouant la tête.

— Oh ! non, madame, Gésima ne vous a pas dit la vérité. Nous n’avons été ni complaisants, ni aimables, mais grossiers et méchants.

Elle lui caressa les joues avec bienveillance.

— Aucun de nous ne peut prétendre à la perfection, Gésima pas plus que les autres. À propos, une question ; elle ne contient d’ailleurs aucun reproche et n’est pas suggérée par la méfiance. Où as-tu passé deux heures tout seul, Gérold, tandis que Hansli et Gésima dînaient à l’Althäusli ?

— Dans la forêt avec le fol étudiant.

— Ce n’est pas la plus recommandable des relations ; mais tu ne pouvais évidemment pas le savoir. Enfin, réjouissons-nous, puisque tout s’est bien passé et que vous voici tous trois. Le voyage a été un peu aventureux, mais je crois que vous en sortirez bons amis, Gésima et vous. Quant au bal des cadets, Gérold, c’est entendu ; tout se passera ainsi que vous l’avez convenu, toi et Gésima ; j’approuve de tout cœur vos engagements. À présent, venez dîner. Gésima viendra plus tard, elle s’habille.

Quoique ce ne fut pas encore tout à fait le soir, subitement tout devint si sombre qu’on aurait pu allumer. À peine voyait-on ce qu’on mangeait. Brusquement un coup de tonnerre éclata avec fracas et les fit tous sauter sur leurs sièges. Ce fut le début d’un orage superbe, de salves ininterrompues de coups de tonnerre venant de toutes les régions du ciel, d’un déluge de pluie battante qui se déversait sur les toits fumants en inépuisables paquets d’eau. Parfois, au lieu de venir obliquement d’en haut, un éclair balayait la rue, horizontalement, pareil à la feinte d’un immense fleuret chauffé à blanc.

Des fentes des nuages ventrus, les torrents de pluie s’abattirent en cascades, redoublant de force, quoiqu’on ait pu croire, tout à l’heure déjà, à un tutti fortissimo.

Les cadets, un peu intimidés au début, se sentirent chez eux au son de cette violente musique ; la glace fondit, ils se servirent de bon cœur et attaquèrent sérieusement le pudding.

— Pourquoi ne laisserions-nous pas entrer l’air pur ? dit le colonel, lorsque s’éloignèrent les grondements du tonnerre et que l’averse se mit à tomber avec plus de régularité et plus verticalement.

Les gamins se postèrent alors à la fenêtre ouverte, avançant la tête de manière à recevoir les gouttes sur le nez, et chantèrent à tue-tête :

« Bonne lune, tu t’avances si doucement… »

Le colonel se mit à rire en leur disant de chanter plutôt la chanson du Bon camarade, puisqu’ils avaient fait preuve de tant d’union et de fidélité pendant leur voyage. Ils le firent. Puis, la femme du colonel s’approcha et leur demanda s’ils savaient la chanson : La patrie avant tout, qu’elle aimait particulièrement. Hansli secoua les épaules avec dédain :

— Nous chantions déjà cela en deuxième classe !

Et ils chantèrent.

— Encore une fois, s’il vous plaît…, si toutefois vous n’êtes pas trop fatigués.

Lorsqu’ils l’eurent répétée, elle désira l’entendre encore, mit alors son mouchoir sur les yeux et soupira ; et Gérold se demanda pourquoi, lorsqu’une chanson vous attriste, on désire l’entendre plusieurs fois.

— Qu’est-ce que la patrie ? dit-il.

Le colonel répondit :

— On ne la comprend que lorsqu’on est loin…, très loin.

Cette réponse déconcerta Gérold : il aurait cru… plutôt le contraire.

La pluie avait cessé et, en plusieurs endroits, le bleu fraîchement lavé du ciel apparaissait à travers les nuages sales.

— Voilà qui porte bonheur ! dit le colonel. Êtes-vous capable d’avoir de la patience ?

— Oui.

— Alors il y aura une surprise.

Il poussa deux chaises devant la cheminée, face au foyer.

— Asseyez-vous, regardez fixement la cheminée et surtout ne vous retournez pas, jusqu’à ce que je sonne.

Il disparut avec sa femme dans la pièce à côté en laissant la porte entr’ouverte. Les gamins se mirent à regarder de toutes leurs forces dans la cheminée.

— Qu’en penses-tu ? murmura Hansli, quelle surprise peut-il bien y avoir ? Une surprise désagréable, peut-être ?

— Pourquoi ? il n’y a pas de surprises désagréables.

— Le colonel et sa femme écrivent quelque chose dans la pièce à côté ; je l’ai vu par la fente de la porte ; j’ai peur tout de même.

La porte se ferma. Ils regardèrent plus consciencieusement encore dans la cheminée et se gardèrent de pensées superflues. Un rayon de soleil les éclaira ; le cercle d’acier de la grille à charbon se mit à étinceler, le cadre doré de la glace à briller, la queue fourchue du coq de bruyère empaillé se teignit en vert bleu comme une queue de paon et sur la carafe de cristal jaillirent des perles et des diamants.

Tout à coup la sonnette libératrice tinta. Ils bondirent. Le colonel et sa femme étaient derrière eux :

— J’ai écrit une lettre… Voici, lisez l’adresse, dit le colonel.

Ils lurent : « Le capitaine Guggenbuhler à Aarmünsterburg. »

— Et moi aussi, ajouta sa femme.

Ils lurent : « Madame Guggenbuhler à Aarmünsterburg. »

Et voici une petite lettre griffonnée par Gésima.

Ils lurent :

« Le capitaine et Madame Guggenbuhler, à Aarmünsterburg. »

— Quant au contenu, dit le colonel en souriant mystérieusement, la « Fille du régiment » vous le révélera.

Leur faisant signe du doigt, il les conduisit en marchant sur la pointe des pieds vers la chambre d’amis dont la porte, donnant sur le balcon, était grande ouverte.

— Bataillon de cadets d’Aarmünsterburg, en avant, marche ! cria-t-il d’une voix retentissante sur un ton de commandement, et il les poussa sur le balcon. Qu’y trouvèrent-ils ?

Gésima costumée en cantinière ; sur le front un impertinent petit bonnet orné d’une plume de coq ; autour du cou, en signe de sa qualité, un minuscule tonnelet en chocolat suspendu à une ficelle dorée de pâtissier. Elle était debout sur une espèce d’estrade, juste au-dessous de l’arc-en-ciel, tout comme si elle eût voulu s’en servir en guise de corde à sauter ; dans la main droite, une épée ciselée qu’elle éloignait le plus possible, comme si elle eût craint de la voir se mouvoir toute seule.

À peine les frères mirent-ils le pied sur le balcon qu’elle se donna l’aspect autoritaire en fronçant les sourcils. Elle commanda, en se penchant vers la rue et en frappant la balustrade de son épée :

— Aide de camp Oscar Wildstrubel, morbleu ! où est ce fainéant ?

Des éperons sonnèrent, l’officier de l’après-midi apparut devant le balcon, salua du sabre et dit :

— À vos ordres, qu’y a-t-il pour le service de Son Excellence la Fille du régiment ?

Menaçante, Gésima passa son épée sur la balustrade et dit d’une voix brusque de major en colère :

— Sacré mille tonnerres, attention, Oscar ! Nous Anita Septuagesima, Fille du régiment, au nom de notre père le landammann, colonel Weissenstein à Bischoffshardt, voulons et ordonnons que le canonnier Gérold Guggenbühler d’Aarmünsterburg et le fantassin Hansli Guggenbühler ne se présentent pas après-demain à l’appel de leur école, sapristi ! Ils resteront en ces lieux, en vacances, toute la semaine prochaine jusqu’à samedi soir, sacristi ! afin de nous divertir, mille tonnerres ! !

Et en disant « mille tonnerres », elle planta énergiquement son épée dans un pot de géranium.

— Tout sera exécuté de point en point, Excellence, répondit Oscar qui salua et disparut.

Gésima descendit alors de l’estrade et passa devant Hansli qui dansait de long en large comme une balle en caoutchouc devenue enragée, tout en comptant sur ses doigts les jours de vacances supplémentaires qui venaient de lui être accordés. Gésima se rendit auprès de Gérold, s’arrêta devant lui en une attitude modeste et lui demanda des yeux si, à présent, il était satisfait et complètement réconcilié.

Gérold, le dos appuyé contre la balustrade avec la sombre expression d’un penseur, regarda de la tête aux pieds la fillette déguisée, puis encore de nouveau des pieds à la tête et enfin il dit de sa voix la plus forte et avec une joyeuse conviction :

— Je te demande pardon !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits - Bibliothèque numérique romande - Google Groupes

en décembre 2020.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Yves, Isabelle, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Spitteler, Carl, Les petits Misogynes, une histoire d’enfants, Paris, E. de Boccard, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mädchen, gélatine argentique, a été prise en 1911 par Willy Schrader (Schweizerische Landesmuseen).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Meine frühesten Erlebnisse, 1914, p. 15 (ou 13?) et s. : In Basel, das erste Reischen.

[2] Même livre, en particulier p. 90 et s. : Der Ausflug nach Bern.

[3] Voyez, outre les nouvelles, ce qu’il dit dans ses Souvenirs (p. 5 et s.), die Grossmutter, une des pages les plus charmantes du recueil.

[4] Par exemple dans celles qui sont traduites ici. Heine frühesten Erlebnisse, 1914, p. 94 et s. : « Dans mes Mädchenfeinden j’ai décrit le chemin que je suivis jadis [avec ma mère] de Langenbrugg à Solothurn (Soleure), en substituant seulement à un endroit la vieille route à la route de la poste. Mais j’ai changé les noms de lieux : Langenbrugg en Sentisbrugg, Balsthal en Schönthal, Dürrenmühle en Friedlismühle, Wiedlisbach en Weidenbach, Solothurn en Bischofshardt.

[5] C’est là où Hébé est venue leur apporter viandes et rafraîchissements ; t. I, p. 41 : Danach gerieten sie auf eine Alpenweide, etc., et Hébé (p. 43) apparaît, eine schlanke Maid in Tracht und Ansehn einer schlichten Hirtin gleich.

[6] T. I, p. 127 et s. (Heimweh und Heilung).

[7] Si je ne me trompe pas dans cette hypothèse, le procédé de Spitteler rappellerait celui de certains poètes du Moyen Âge. Et il serait du reste en harmonie absolue avec la nature de son génie, tout de précision et d’humanité. Et c’est peut-être pour cela que même ses poèmes « cosmiques » vous séduisent et vous retiennent si vite par leur charme familier et familial.

[8] Je crois que le rapprochement a eu pour cause déterminante moins la comparaison des deux œuvres que le mot de Nietzsche sur Spitteler : Viel eicht der feinste ästhetische Schrifsteller der Deutschen (je le cite de seconde main). Et ce mot est en effet très juste.

[9] J’ai sous les yeux un très beau portrait de Carl Spitteler, qui doit d’ailleurs dater de quelques années (paru dans Carl Spitteler und wir). La physionomie, très calme, très ouverte, doucement et simplement expressive, n’a absolument rien de germanique.

[10] Comme procédés de composition, l’œuvre de Spitteler se rattache nettement à la plus vieille tradition classique. Il a fait sa profession de foi, à ce sujet, dans la préface de Conrad der Leutnant : Unter « Darstellung » verstehe ich eine besondere Kunstform der Prosa-Erzählung mit eigentümlichem Ziel und mit besondern Stilgesetzen, welche diesem Ziel als Mittel dienen. Das Ziel heisst : denkbar innigstes Miterleben der Handlung. Die Mittel dazu lauten : Einheit der Person, Einheit der Perspektive, Stätigkeit des zeitlichen Fortschrittes. Also diejenigen Gesetze, unter welchen wir in der Wirklichkeit leben.

[11] Voyez, tout à la fin du Printemps Olympien, Hercule prenant congé de Jupiter : Dummheit, ich reize dich ! Bosheit, heran zum Streit ! De même, dans l’autre poème, Prométhée signifie (d’après l’explication, je crois, de l’auteur lui-même) le renoncement, la piété agissante, tandis que Épiméthée représente la morale conventionnelle. Nous sommes évidemment non pas dans un milieu de symboles cosmiques, mais de principes et d’attitudes de morale, et beaucoup plus près du Misanthrope que du de Natura Rerum. Peu d’écrivains sont, de notre temps, plus franchement humains que Spitteler, dans tous les sens du mot.

[12] Romans et nouvelles : Conrad der Leutnant, 1898 ; Imago, 1909 ; Die Mädchenfeinde, 1907. Souvenirs : Meine frühesten Erlebnisse, 1914. Essais : Lachende Wahrheiten, 1898. Poésies : Schmetterlinge, 1889 ; Glockenlieder, 1906. – Les principaux articles sur l’œuvre de Spitteler ont été réunis dans une brochure intitulée Carl Spitteler und wir (Eugen Diederichs Verlag in Iena). Voyez aussi (je n’ai point lu le livre) Carl Meissner, Carl Spitteler, zur Einfühlung in sein Schaffen (même librairie je crois).

[13] Prometheus und Epimetheus, ein Gleichnis. C’est la plus ancienne des œuvres célèbres de Spitteler. A paru en 1881. Elle a été suivie de près (en 1883) d’Extramundana, kosmische Dichtungen.

[14] Olympischer Frühling, 1900-1904. D’abord en 4 volumes. Puis (1915) en deux.

[15] Je songerais plutôt, par moments, à certains morceaux de la Légende des siècles.

[16] Voyez la rencontre des dieux avec Hébé auf eine Alpenweide ; Olymp. Fr., I, p. 41.

[17] Olympischer Frühling, IIe partie, episode I, t. I, p. 127 et s.

Gleich Bœcklein, wenn sie nach des Hirten salziger Hand In Wirbelsprüngen kommen meckernd angerannt

Und hui ! die Kleider abgeworfen, blank und nackt, etc. Il s’agit des dieux aux bains d’Ichor.

[18] Meine frühesten Erlebnisse, p. 7 : Und hätte man mich dann geheissen, den Inhalt meiner erdischen Erlebnisse zusammenzufassen, so würde ich gesagt haben : « Viel Gras und Liebe. » – Lisez aussi le Message, poésie des Glockenlieder (traduit dans Carl Spitteler à Genève, p. 47). Spitteler dit à la cloche :

« Heurte à chaque cloison,

Guette un cœur en détresse ;

Si tu l’entends se lamentant,

Disant : « Mon Dieu ! nul ne m’aime »,

Réponds-lui : « Pourtant ! pourtant ?

« Il y a quelqu’un tout de même. »

Qu’il puisse s’emplir à son tour

De tout mon superflu d’amour. »

[19] Voyez, sur l’accueil que lui fit alors « la Gaule », Carl Spitteler à Genève, supplément au n° 6 des Pages d’art, recueil complet des documents relatifs aux banquets du 7 octobre 1915, etc., Genève, in-4 de 47 p.

[20] Préfet.

[21] Président du Conseil d’État.

[22] Faulhorn, dans sa traduction littérale, signifie : corne paresseuse, ce qui explique le jeu de mots de Hansli (n. d. tr.)