Carl Spitteler

GUSTAVE

Traduction : E. Desfeuilles

1920

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  REFUSÉ ! 3

CHAPITRE II  MAUVAIS JOURS. 13

CHAPITRE III  DIVINE PARESSE. 22

CHAPITRE IV  AU PRESBYTÈRE. 30

CHAPITRE V  IDA.. 37

CHAPITRE VI  BONHEUR.. 50

CHAPITRE VII  PLUS DE BONHEUR ENCORE. 60

CHAPITRE VIII  DANS UN BUREAU.. 72

CHAPITRE IX  SURPRISE ET PÉRIPÉTIE. 81

Ce livre numérique. 93

 

CHAPITRE PREMIER

REFUSÉ !

— Tout de même, il faut que je coure un moment chez nos voisins les ferblantiers, dit à mi-voix le vieux pasteur Rebenach de Heimligen. Je voudrais bien savoir si vraiment ils sont toujours sans nouvelles de leur fils Gustave. C’est aujourd’hui le vingt avril – ou peut-être bien le vingt-et-un ? – et les examens ont commencé le quatorze.

Et il hochait la tête, tout en prenant sous le poêle ses caoutchoucs.

Madame Rebenach voulait le retenir :

— Ce soir ? si tard ? il est huit heures, et l’averse fait rage. S’il y a quelque chose de bon, ils le feront bien dire d’eux-mêmes.

Mais déjà le pasteur avait campé son large feutre sur le velours de sa calotte ecclésiastique, et pêché son parapluie de soie au porte-parapluies.

— Mon Dieu, que veux-tu ? quelque chose me tourmente et je n’y tiens plus ! D’ailleurs je ne fais qu’aller et venir ; à tout à l’heure.

 

*

 

Chez les ferblantiers il y avait encore de la lumière dans la chambre d’habitation, au premier, au-dessus du magasin. La femme, dans son inquiétude fébrile, découpait au ciseau des papillons de papier et son mari, le ferblantier, le « maître factotum » de la Ville, relisait pour la centième fois dans le Journal des lundis de l’Oberland l’article de tête sur les Portugais en Afrique ; il entrecoupait sa lecture de soupirs ; on eût dit qu’il avait perdu un chargement de lampes à pétrole, noyé dans la baie de Delagoa.

Le pasteur fut accueilli comme l’Espérance au chevet d’un malade. Le ferblantier, ému et empressé, l’invitait à prendre place sur le canapé, remettait les coussins en place, s’embarrassait dans ses pantoufles, n’arrivant pas à savoir au juste où finissaient ses pieds et où commençaient ses chaussures. Sa femme ne lâchait plus la main loyale du visiteur, qu’elle avait saisie dans tout ce que sa hâte lui avait permis de se trouver de mains libres.

Elle pleurait. Grand Dieu, il ne fallait pas lui en vouloir ; elle n’était, disait-elle, qu’une pauvre petite sotte, toujours inquiète ; elle se rendait pourtant compte que c’était péché d’avoir si peu de foi. Mais voilà : elle ne pouvait mieux faire que de comparer son état à ce qu’elle avait éprouvé la veille de son mariage ; alors aussi elle avait ressenti un grand trouble dans son cœur, quelque chose lui disait de passer les montagnes et de se sauver jusqu’à Genève ; et à la fin le Tout-Puissant avait fait sortir de tout cela un grand bien.

Le pasteur eut des paroles persuasives ; il redonnait du courage à ces âmes hésitantes, tout en se carrant confortablement sur le canapé. Les mots abondaient sur sa langue pour énumérer les rares qualités du jeune homme ; il n’était encore qu’un enfant, que déjà il réussissait, en se jouant, là où d’autres n’arrivaient à rien, et qui pourtant travaillaient comme des nègres ; il rappelait son brillant curriculum vitæ au moment des catéchismes et de la confirmation ; cela avait été – il le pensait encore aujourd’hui et ne pouvait dire autrement – absolument charmant d’originalité et de sincérité, une véritable pièce de cabinet. Et après tout, pourquoi lui, le pasteur, était-il si calme ? Est-ce que par hasard tout ce qui touche Gustave ne le toucherait pas aussi ? Au contraire ; il avait même une responsabilité toute particulière, puisqu’il avait tant insisté pour qu’on lui fît étudier la médecine. Du reste, s’il y avait la moindre chose, son fils Philippe, également étudiant en médecine et qui dînait tous les jours avec Gustave, lui en aurait dit un mot. Or il n’avait rien dit ; et pourtant pas plus tard qu’hier sa femme avait reçu une lettre de Philippe. Elle n’aurait pas manqué de lui faire part de ce qu’il aurait pu y avoir concernant Gustave. En un mot : pas de souci inutile ; il se tromperait fort si de Gustave ou du jury, celui qui en aurait imposé à l’autre n’avait pas été Gustave.

Il expliquait tout cela d’un ton patriarcal, en vrai pasteur des âmes. Les parents renaissaient à l’espérance ; leur crainte fondait comme la neige à la chaleur d’un poêle. Le ferblantier offrit de boire une bouteille de vin rouge, du meilleur ; c’était pour boire à la santé de Gustave ; il insistait avec des ruses de démon tentateur et jurait pour la septième fois (ô faux serment) que ce vin rouge n’avait jamais fait de mal à personne : on pouvait en donner à un scarlatineux. À ce moment, dans la chambre même et au-dessus du secrétaire, au bout du fil de fer qui aboutissait là, la sonnette de la maison eut quelques oscillations hésitantes ; elle n’avait pas l’air de savoir si elle voulait ou si elle ne voulait pas ; elle se décida enfin à rendre un son timide, comme quand elle est humblement tirée par un petit va-nu-pieds qui offre des copeaux.

« Serait-ce lui par hasard ? J’espère bien que ce ne va pas être lui ? » s’écria le pasteur qui perdait tout son calme ; il voulut se lever, et se raidissant, il appuya de toutes les phalanges de ses deux mains sur le canapé.

Déjà la ferblantière avait précipitamment ouvert le petit vasistas et sa tête était prise dans l’entrebâillement. Tout à coup elle porta son mouchoir à ses yeux et, sanglotante, courut vers le corridor d’entrée.

« Ah ! alors voilà où nous en sommes ! » dit la voix bougonne du ferblantier ; il marquait son ressentiment dans les plis menaçants qu’il mettait sur son visage respectueux d’homme toujours serviable ; les mains au fond de ses poches, il parcourait la chambre de long en large.

Le pasteur en faisant de grands gestes lui emboîtait le pas. Maintenant ou jamais, lui rappelait-il, le moment était venu de se montrer maître de soi et résigné à la volonté du Ciel. « La première chose à faire, c’est de se garder de toute parole imprudente, qui puisse avoir l’air d’un reproche, attendu que Gustave est une âme pleine de sensibilité. Un fait est un fait ; mais il reste une énigme qui demande à être d’abord éclaircie ; il ne faut pas commencer par blâmer. Il n’y a pas ici la moindre raison de désespérer, en dehors de toutes les considérations générales qui défendent à l’homme de jamais désespérer : Gustave est encore jeune, et toutes les routes du monde s’ouvrent toujours à un garçon de talent. Au surplus je serai très content de causer avec Gustave lui-même si, malgré la pluie, il peut se décider dès ce soir à venir me voir au presbytère ; vu mon âge, je n’ai pas l’habitude de me coucher avant onze heures. » Le pasteur se retira après avoir obtenu du père, un peu récalcitrant, qu’il n’oublierait pas la règle de la patience et de la modération chrétiennes.

« Je n’y peux rien comprendre ! vraiment rien comprendre ! » murmurait-il en hochant la tête, tandis qu’il descendait prudemment l’escalier ; de l’étage supérieur, de la chambre de Gustave, lui arrivait la voix pleurante de la ferblantière.

 

*

 

— Je n’y puis véritablement rien comprendre ! répéta-t-il avec des soupirs, tandis que, rentré au presbytère, il secouait l’eau de son parapluie.

Mais sa femme, éclatant, lui répliqua :

— Et moi, une seule chose m’étonnerait, ce serait qu’il en fût autrement. Jamais, jamais Gustave ne fera un médecin. Il aurait fallu en faire un musicien, comme je l’ai toujours dit.

— Tout ça ne prouve rien ! combien ont réussi à leur examen, et qui en savaient moins que lui ! répondit vivement le pasteur. Mais il va très probablement venir ici lui-même ; nous verrons bien.

 

*

 

Une heure après son protégé arrivait assez penaud ; il lui demanda à brûle-pourpoint :

— Gustave, au nom du Ciel, qu’as-tu fait, qu’est-il arrivé ?

Gustave fit une pauvre réponse :

— Je ne sais pas trop, dit-il.

— As-tu écrit beaucoup de notes aux cours ?

— Encore assez, dit-il d’une voix hésitante.

— Sur du papier à musique, complète la femme du pasteur qui avait pris sur elle d’assister à l’interrogatoire.

— Ou bien aurais-tu, comme on dit en langage d’étudiants, aurais-tu « séché » les cours ?

— Pas trop souvent. De temps en temps, pendant l’hiver, après un bal universitaire. Il me semble que si les professeurs organisent eux-mêmes un bal et vous remercient si gentiment d’inviter leurs filles à danser les schottisch, il n’y a vraiment pas là de quoi vous tenir rigueur à l’examen.

La femme du pasteur observa, un peu pointue :

— On dit que le chemin de fer de Zurich à l’Uetliberg a eu en toi un abonné bien régulier.

À cette allusion le délinquant s’échauffa. Il ne voulait pas chercher à s’excuser ; il accepterait tous les blâmes et reproches qu’on voudrait. Mais ce qu’il ne pouvait supporter, c’est qu’on fût en contradiction avec soi-même ; depuis toujours il avait eu pour une telle attitude de l’antipathie, et cela par idiosyncrasie ; cela s’appelait tout simplement de l’hypocrisie. Chaque jour de sa vie on lui avait prêché du haut des chaires professorales et dans les livres, et avec quelle insistance, que l’homme était un « animal aérobie » ; dans les appartements, qui sont des boîtes closes, on respire de l’air « confiné » ou de l’air « pollué » ; tout homme doit passer au moins six heures par jour en plein air. Mens sana in corpore sano. Plaise à Monsieur le Pasteur et à Madame Rebenach de vouloir bien faire le compte : cinq heures de cours et de dissection, pendant lesquels ça ne sent pas précisément la désinfection ; deux heures pour les repas (car enfin il ne pouvait déjeuner dehors, sur l’avenue de la gare, sous un parapluie ouvert, puisque cela la servante du restaurant le lui refuserait et la police le lui interdirait). Donc cela faisait sept heures, non compris les visites à faire ou à recevoir, les lettres à écrire, le temps d’attente à la bibliothèque, et une foule d’autres choses aussi inévitables et aussi peu ragoûtantes. Aussi avait-il trouvé qu’il était de son devoir de passer les heures restantes de la journée au sommet de l’Uetliberg, pour éliminer les poisons de son organisme et devenir un animal aérobie normal. Il n’avait rien fait là qu’on ne lui eût recommandé ; et ce serait une injustice criante si on prétendait après coup lui en faire grief.

— Très bien ! objecta le pasteur avec humeur. Accuse les autres ! c’est de beaucoup le meilleur des aveux.

La femme du pasteur dit d’un air ironique et pincé :

— Demande-lui plutôt de te parler de ses épreuves écrites.

Gustave pâlit.

Le pasteur inquiet demanda :

— Ses épreuves écrites ? eh bien, qu’y a-t-il ?

Sa femme se chargea de répondre :

— On dit que, depuis que le monde est monde, jamais jury d’examen n’a été mis dans le cas d’avoir à lire des travaux dans lesquels le candidat tourne en ridicule les livres de ses juges.

— De plus en plus fort ! gémit le vieux Rebenach en bondissant de son siège.

Gustave déclara solennellement et avec conviction :

— J’ai cru être vis-à-vis de ces messieurs de la plus absolue correction : car je leur faisais l’honneur de les croire au-dessus des vulgaires ressentiments d’une vanité blessée.

Le pasteur gémit et repoussa sa calotte sur son oreille gauche.

— Maintenant, dit-il, je commence à comprendre.

— D’ailleurs, ajouta avec un sourire Madame Rebenach, et elle fermait un œil en clignant de l’autre, je crois que tout le monde a rendu justice à la réalisation vraiment artistique du travail. Rubriques, écritures gothique, bâtarde et ronde, initiales et vignettes, un chef-d’œuvre de calligraphie. C’est un hommage unanime. En tête de chaque chapitre un charmant dessin, teinté à l’aquarelle, à la ressemblance parfaite d’un professeur.

— Je ne peux pas en revenir ! gémit le pasteur. Sans force il se laissa retomber sur le sofa. Rentre chez toi, Gustave ; pour aujourd’hui cela me suffit. – Oui, tu me fais l’effet d’un franc luron qui n’est pas ordinaire ! Oui, oui ! Va, maintenant ; nous reprendrons cela plus tard ; il y a de la casse ; nous verrons à raccommoder cela ensemble. Oui, oui ! Tu as fait là une belle affaire !

« Ah, le petit mâtin ! » dit-il dès que Gustave fut parti ; il grondait, mais sa voix était affectueuse et il faisait claquer sa langue.

Madame Rebenach conclut simplement et avec fermeté :

— Commence toujours par lui faire donner des leçons de piano à nos enfants.

— Tiens, en effet ! C’est une idée ! Mais avant toute autre chose il faut que je parle à sa conscience, que je lui fasse du haut de la chaire un sermon auquel il trouve un goût de cendres et de sel ; il est trop content de lui-même ; il faut lui faire passer cela ; il faut chasser ce démon d’orgueil. Ne laboure-t-on pas le terrain avant d’y jeter la semence ?

Son irritation allait grandissant et faisait surgir des arguments en foule pour son sermon. Il ne pouvait espérer en ce moment trouver un bon sommeil ; il laissa donc sa femme regagner sa chambre et se mit immédiatement à esquisser son plan.

Il fut vite en train et se trouva comme porté par un courant d’eau profonde ; ses idées s’appelaient les unes les autres, ainsi que de beaux poissons mènent leurs pareils par douzaines au fil de la rivière. Chose curieuse : les paroles bibliques et les maximes de sagesse auxquelles il avait songé se prêtaient à une si juste application que Gustave semblait avoir été celui-là même à l’intention de qui elles avaient été formulées. Le pasteur se voyait déjà au dimanche matin : coup sur coup ses avis bienfaisants tombaient sur Gustave assis à son banc d’église ; ils bouleversaient son cœur obstiné et illuminaient son esprit comme des éclairs ; le temple de son orgueil chancelait sur ses assises, dont les cubes de pierre volaient en l’air comme de simples bois d’allumettes. À cette idée, un grand contentement envahit le pasteur. Et il se récitait des périodes d’une voix mi-chevrotante, mi-tonitruante. Il s’absorba dans cette œuvre de conversion jusque très tard après minuit. C’est ainsi qu’il faisait, par une habitude peu hygiénique, lorsque, l’inspiration venant, il n’avait qu’à se laisser aller au fil de sa pensée.

Il alla enfin se coucher, en se disant avec satisfaction : « Il y a longtemps que je n’ai pas travaillé aussi facilement que ce soir. »

CHAPITRE II

MAUVAIS JOURS

Dès le lendemain matin tout Heimligen savait que le jeune Gustave de chez les ferblantiers était refusé à son examen.

Tout d’abord la chose produisit un grand mouvement d’une surprise, à laquelle se mêlait un obscur pressentiment : on entrevoyait qu’il avait dû se passer dans cet examen quelque chose qui n’était pas dans l’ordre. Pour tirer cela au clair, pour échanger là-dessus des idées et tâcher d’arriver à quelques conclusions certaines, les groupes furent, dans les auberges, plus nombreux que de coutume autour de la chope matinale.

Puis l’indignation fut générale contre le Docteur Spirillus, président du jury d’examen. À la rigueur on pouvait pardonner aux autres juges, puisqu’ils étaient de la partie basse du canton. Mais le Docteur Spirillus était du haut pays, de l’Oberland ; de plus, sa femme était de Heimligen ; il fallait vraiment renier sa patrie pour refuser le jeune Gustave, fils du ferblantier et d’une mère née Graber ; était-ce une manière de se montrer reconnaissant de la bourse d’études que le district lui avait accordée il y a trente ans ? Sans cette bourse, aurait-il seulement pu faire ses études ? Non. Il s’en irait maintenant derrière ses bœufs de labour ; il ne serait pas le Docteur Spirillus ; il s’appellerait le gros Dédé Spirillus de Hinterfingen.

Et ils avaient tous eu la bonté d’âme de le nommer député au Conseil Cantonal ! et par amitié pour sa femme encore ! et jamais personne n’allait de Heimligen au chef-lieu du canton sans rendre visite au Docteur Spirillus, sans lui apporter mille compliments de tous et de chacun, sans lui laisser un panier de poires, de pommes ou de pommes de terre, selon les jours.

Et maintenant, à la première occasion qui s’offrait à lui pour témoigner sa reconnaissance à sa patrie, il refusait leur Gustave à son examen ! Eh bien, qu’il se risque un peu à se montrer dans leur petite ville ! On l’arrangera bien, on lui savonnera si bien la tête qu’il s’en retournera plus propre qu’un conscrit après un bain turc.

Certes ils ne prétendaient pas excuser absolument Gustave. On savait bien que les torts sont toujours réciproques.

Depuis l’enfance ç’avait toujours été un garçon un peu toqué, ils lui en avaient souvent fait l’observation ; ils lui avaient bien prédit que, s’il ne prenait pas garde à lui, il finirait par ne faire qu’un poète ou pour n’arriver qu’à quelque autre métier de rien.

Et sa musique ! Il avait vraiment exagéré ; il n’est pas défendu de faire de la musique, ils n’y faisaient pas d’objection de principe ; certes c’est un art bien joli, surtout en famille. Parmi eux-mêmes il y en avait qui jouaient de la guitare ou de la trompette. Oui. Mais il y a temps pour tout, le dimanche après-midi, après les offices, ou si l’on veut le samedi soir. Mais cette perpétuelle manie de tapoter du piano dès le matin, alors qu’à la belle lumière du jour tous les autres sont à leur travail et à leur besogne, cela ne mène à rien de bon ; on pouvait le prévoir.

Ils jugèrent donc qu’il était de leur devoir de lui faire des mines de pédagogues sévères quand il se montrerait ; cela devait leur faire d’ailleurs de la peine, puisqu’au fond ils étaient très bienveillants pour Gustave. Dans leur sollicitude ils se demandèrent aussi quel petit emploi on pourrait dans quelque temps lui réserver.

Dans les premiers jours qui vinrent, les femmes de Heimligen firent aux ferblantiers des visites de sympathie, comme on fait des visites de condoléances. Et ce n’était pas de trop ; car les braves parents avaient tant de peine qu’ils en perdaient presque l’esprit.

Tantôt ils souhaitaient mourir tous les deux, tantôt ils déploraient de n’être pas morts depuis longtemps, avant d’avoir vu cela ; parfois leur pensée allait jusqu’à regretter que le bon Dieu n’eût pas rappelé à lui leur Gustave pendant qu’il était encore un bon enfant innocent ; du moins ils n’auraient jamais eu à penser à lui avec amertume. Et, comme il arrive toujours en pareil cas, les témoignages de sympathie ne faisaient que retourner le couteau dans la plaie et leur âme s’attristait de plus en plus. L’un demandait ce qu’ils allaient maintenant faire de Gustave, l’autre faisait remarquer que le facteur se faisait vieux et boitait, que Gustave pourrait peut-être un jour obtenir sa place.

Quant au pâtissier, le cousin de la ferblantière, il offrit à sa cousine un gâteau symbolique : sur une glaçure noire en chocolat il y avait une petite guirlande de sucre rose avec ces mots : « Ne désespère pas ! » Dans la pâte même il y avait une première couche d’amandes amères, au milieu il y avait des amandes douces, et au-dessous du bon nougat.

 

*

 

Pendant deux longs jours Gustave s’enferma chez lui ; il espérait fatiguer tant de pénibles sympathies.

Rien n’y fit. Les commères du voisinage guettèrent sa première sortie, pour juger de la mine d’un garçon refusé à son examen ; leur curiosité eut la persévérance des gens postés pour voir passer entre les gendarmes un meurtrier qui a fait deux victimes.

À la fin de la troisième journée, au crépuscule, lorsqu’il se risqua prudemment à mettre un pied dans la rue, il subit un deuxième et bien plus pénible examen. Les hommes, malgré leurs résolutions pédagogiques, le saluèrent avec encore assez d’amabilité ; les femmes par contre lui lançaient des coups d’œil plus sévères : c’est que les faits, surtout ceux qui ont une estampille officielle, en imposent toujours terriblement aux femmes.

Les enfants, âge sans pitié, le traitèrent avec cruauté. Les écolières grandelettes, qui jouaient à la balle au bord de la chaussée, près du trottoir, se reculèrent avec un effarement où se mêlait une nuance de dégoût, comme si elles avaient vu passer un vagabond à l’œil humide et sentant l’eau-de-vie. Les polissons bruyants, qui se chamaillaient sur les bancs, ou se battaient, firent tout à coup la paix ; ils ne bougèrent plus, le dévisagèrent avec impertinence, et dès qu’il fut passé, murmurèrent d’abord, puis rythmèrent en chœur, et d’une voix de plus en plus forte, des : Refusé ! refusé !

Tout cela n’était pas particulièrement grave, mais quand on sent qu’on vous fait affront, l’imagination travaille singulièrement vite ; aux yeux de Gustave l’outrage grandissait, et sa sensibilité le généralisait ; il crut n’être entouré que de juges malveillants et injustes. Quand à la fin il rencontra une réelle méchanceté, il n’y vit pas ce qu’elle était vraiment, c’est-à-dire un cas exceptionnel ; il y vit l’aboutissement logique d’une série d’insultes.

La méchanceté à son égard vint de l’auberge du Bœuf. Là se tenait, à la fenêtre ouverte, le meunier Jonas Hauri ; celui-ci (on n’avait jamais su pourquoi ni comment) en dehors de la meunerie, exerçait à Heimligen, et cela par l’effet d’un consentement général, la fonction de censeur des mœurs. Dans la plupart des petits endroits une sorte de droit coutumier crée ainsi une censure, tantôt au profit d’une famille où elle reste héréditaire, tantôt au profit d’une personne. Pour obtenir ce privilège plusieurs conditions sont requises : il faut d’abord une certaine aisance, puis une bonne langue et enfin un imperturbable esprit de dénigrement.

Le meunier Jonas Hauri devait son censorat à ce fait qu’il remplissait les conditions susdites, mais surtout à l’abondance de son système pileux. Été comme hiver, il circulait sans veste ni gilet, mais la chemise ouverte jusqu’au nombril, et découvrant dans toute sa largeur une imposante poitrine velue ; ses bras rouges, également couverts d’une toison touffue, étaient nus jusqu’aux coudes ; quand il était au repos, il se croisait les bras et de ses deux mains massait perpétuellement ses biceps. Ce geste révélait à tous les yeux un héros des vieux âges et valait un incontestable brevet de vertu ; aussi les gens de Heimligen vénéraient-ils en ce meunier un parangon de droiture ; par consentement tacite ils lui reconnaissaient le droit de partir en guerre publiquement, c’est-à-dire à l’auberge, contre les péchés d’un chacun. Avec cela il se montrait au courant de tous les secrets, des moindres incidents survenus dans la vie des familles de l’endroit ; c’était à rendre jalouses de sa science toutes les commères des petites « rues de derrière ».

Ledit Hauri avait de tout temps détesté ce Gustave, fils du ferblantier ; sa haine accumulée était entretenue par diverses considérations. Il entrait là en jeu tout à la fois une défiance de paysan à l’égard d’un homme instruit, une mauvaise humeur de travailleur qui n’a que ses muscles contre un homme qui vit d’une vie intellectuelle, un esprit venimeux de froid homme d’affaires contre un idéaliste et par dessus tout la jalousie d’un vieux vis-à-vis de la jeunesse. Dans l’échec de Gustave, il y avait pour le meunier Hauri la satisfaction d’un triomphe personnel. Il n’eût pas plus tôt aperçu le refusé dans la rue qu’il le désigna de son bras tendu ; à tous les buveurs du Bœuf accourus à la fenêtre, il raconta à haute voix l’événement, de façon à être entendu de la victime ; il accommodait son récit d’appréciations et de maximes de son plus beau style.

En présence d’un tel accueil, Gustave se réfugia à l’auberge de l’Étoile, à voix basse il demanda un verre de vin auquel il n’eût pas le courage de toucher. La jolie servante fit une moue méprisante, l’examinant avec dédain de son regard en coulisse ; avec sa démarche pimpante qui faisait crier le cuir de ses bottines, elle alla s’asseoir dans le coin près du poêle et s’enfonça dans la lecture d’un journal. Évidemment elle ne le tenait pas pour digne d’apercevoir son petit minois qui faisait tant de jaloux. L’aubergiste de l’Étoile chapitra la petite demoiselle et la remit vertement à sa place ; puis il s’assit près du pauvre paria et lui tendit la main ; faisant violence à son caractère taciturne, il causa longuement avec lui ; il cherchait de mille manières à l’égayer, et lui frappant amicalement sur l’épaule, il lui dit : « Courage, mon petit Gustave ! ce sont des misères ! ne prends pas cela trop à cœur. Tu as toujours été un brave garçon, et tu l’es toujours ; les examinateurs ne t’ôteront pas cela, et c’est l’essentiel, après tout. Et si un vaurien te dit quelque chose de mal – à ces mots il lança un regard du côté du Bœuf – réponds-lui qu’il se mêle de balayer devant sa porte ; et s’il te fait quelque chose, défends-toi, – tu es grand et fort, – ou si tu crains d’avoir affaire à lui, viens me trouver, appelle-moi : je n’ai pas peur de lui. »

Gustave l’écoutait avec de gros yeux, chercha quelque chose à répondre et ne trouva rien. Enfin, balbutiant un vague remerciement, tout embarrassé, il se glissa le long des maisons et rentra chez lui.

De ce jour il aima d’amitié, comme un vrai parent, l’aubergiste de l’Étoile.

Pour échapper aux mille critiques de l’opinion publique, il ne bougea plus de chez lui. Mais de tous les tourments, le plus intolérable est la vue du chagrin que l’on cause à ses proches. Il s’en aperçut bientôt.

Chaque geste, chaque soupir de ses parents était un reproche et mettait son âme au supplice.

Non pas qu’ils lui adressassent aucune parole de blâme positif ; les ferblantiers étaient pour cela trop bons et trop délicats. Mais le chagrin leur ôtait toute joie de vivre, et ils ne savaient pas le lui cacher. Les repas se passaient en silence ; et si l’on ne pouvait absolument pas faire autrement que de dire quelque chose, on le faisait à mi-voix. Que les journées étaient longues ! Tous les meubles regardaient Gustave avec la fixité inexorable des choses éternelles ; les quatre murs de sa chambre le tenaient comme un étau d’où il lui semblait qu’il ne s’échapperait jamais plus ! Le soir, ses parents, dans leur touchante simplicité, lui ménageaient une scène dont ils ne soupçonnaient même pas la cruauté. Ouvrant les Écritures selon la coutume, ils prenaient Gustave entre eux deux, lui tenant chacun une main ; ils lisaient d’une voix tremblante et souvent coupée par les larmes, le chapitre de l’Enfant prodigue. Puis ils l’embrassaient avec émotion et allaient mettre au lit leurs cœurs accablés de souci. Mais le sommeil ne les visitait pas.

Il supporta cela trois jours : du jeudi au samedi. Le dimanche matin, dès le crépuscule – le temps était brouillé, il tombait une pluie grise – il entendit la voix perçante de la petite cloche qui annonçait avec insistance l’interminable solennité de cette journée, où nul ne savait que devenir et encore moins que faire avec son prochain ; il fut pris alors du plus sombre désespoir et eut conscience de ne plus pouvoir s’enliser davantage ; il ne pouvait plus que se noyer. Mais il se dit que les choses pourraient se passer comme quand on fait une lourde chute dans la rivière profonde : au moment où l’on croit étouffer, l’eau vous ramène lentement à la surface. Cette idée lui fît redresser la tête ; il envisagea la situation avec plus de calme. Paraîtrait-il en public ? resterait-il chez lui ? Il pouvait éviter ce dilemme et chercher sa consolation dans une promenade solitaire.

Écoutant son bon sens naturel, il fit sans retard ce qu’il avait jugé le meilleur. Sans s’inquiéter de la pluie, il prit par le premier sentier et alla dans les bois. Arrivé là, il se représente, non sans satisfaction, la peine que sa sagesse lui avait fait éviter et qui l’attendait vainement chez lui ; ce fut une volupté d’entendre la cloche qui appelait au prêche où personne ne le trouverait.

 

*

 

Cependant le vénérable Rebenach, entouré de ses sept filles, se rendait d’un petit pas alerte et combattif vers le temple. Dans le secret de son cœur il sentait naître peu à peu de la pitié ; il lui semblait après coup qu’il avait tout de même trop impitoyablement malmené le pauvre Gustave. La place de Gustave resta obstinément inoccupée, les sous-entendus et les fines allusions, manquant leur effet se perdirent dans le vide du banc ; une colère de prophète s’empara du pasteur, qui dans son emportement roulait des yeux terribles vers tous les points du ciel.

Rentré chez lui, et tandis que les mains de sa femme le dépouillaient de sa robe sacerdotale, il dit d’une voix claironnante : « Il est manifeste que le bon Dieu devra remettre ce pauvre Gustave au creuset pour rendre enfin malléable le dur métal de son orgueil. »

Il ne voulait plus entendre parler de leçons de piano. Il retirait sa main et abandonnait Gustave à la sévérité du destin.

CHAPITRE III

DIVINE PARESSE

La sévérité du destin prit pour commencer la forme d’un temps d’avril maussade ; les promenades possibles étaient rares et courtes ; chaussures et vêtements ramenaient un échantillon de tous les terrains des champs et des forêts.

Vers la mi-mai, sous la montée des sèves, le pays verdoyant se mit à briller au soleil ; Gustave prenait maintenant son vol comme une hirondelle, du matin au soir ; il ne rentrait que pour les repas.

Dans les premiers jours il avait manqué quelquefois à table, mais au retour sa mère l’avait prié si instamment de ne plus le faire qu’il évita d’être en retard ; dès qu’il entendait l’écho des cloches de midi, il dégringolait le long des pentes, faisant rouler avec lui pierres et cailloux.

La ferblantière, venue à résipiscence, ne pensait plus que cela eût mieux valu si le bon Dieu avait rappelé à lui Gustave encore enfant ; elle avait chassé cette idée après avoir lu un journal ; on y racontait qu’un étudiant refusé à son examen s’était jeté par la fenêtre, d’un quatrième étage. Cette après-midi-là, elle courut comme une biche pourchassée ; elle sortit de la ville par la porte d’en-haut et grimpa jusqu’aux rochers de la cascade. À son retour, elle trouva Gustave à la maison ; elle lui caressa la joue, lui disant d’une voix tremblante que son amour filial la rassurait, qu’elle le savait incapable d’attenter à ses jours.

Alors fut franchi le point culminant de leur commun calvaire. Maintenant, après ses absences quotidiennes, le fils se vit accueillir le soir avec joie. On interrompit les lectures de l’histoire du fils prodigue.

Malgré tous ses malheurs, Gustave retrouva, dans ses longues courses au soleil des montagnes, plus de courage et de force que jamais. Parfois encore, dans quelque bois lointain, sur quelque colline, il s’allongeait sur la terre pour pleurer ; mais ce n’était plus seulement par l’effet de son chagrin ; c’était aussi dans le pressentiment d’un bonheur inconnu et mélancolique ; partout dans les bois il voyait d’insaisissables mirages. Avant de grimper les sentiers, il hésitait, s’attendant à voir apparaître là-haut et descendre vers lui une belle femme en robe de velours bleu, une femme plus belle que toutes les filles de ses professeurs à l’Université. Sur les cimes passaient des processions de créatures supra-terrestres ; c’était comme un défilé d’écuyères, vêtues d’or et d’argent, sur des cavales blanches ou noires. Il lui arrivait parfois de se retourner pour s’assurer si quelque ange du ciel ne faisait pas derrière lui l’ascension de la montagne ; mais il ne voyait monter, parmi les racines allongées en travers du chemin, que des armées de fourmis ; il rafraîchissait alors ses joues brûlantes en les appuyant sur l’écorce lisse des hêtres, comme un cerf. Le coucou se moquait, la pie médisait et des larmes jaillissaient de ses yeux.

 

*

 

L’attente d’un bonheur supra-terrestre ne l’empêchait pas du reste de jouir des joies intimes que donne la vue des hameaux forestiers, rencontrés au hasard du chemin. Si quelque clocher surgissait, il y attachait ses regards fixes de rêveur. Si quelque coin du jardin tentait sa fantaisie, il s’y attardait en une imaginaire flânerie. Toute habitation humaine était pour lui un incident, et à chaque incident se produisaient de charmants miracles ; et les miracles avaient de beaux cheveux ou tressés ou frisés. Parfois il revenait en certains points où un je ne sais quoi l’attachait. Il y avait une petite auberge là-haut sur la colline ; dans les rougeurs du soleil couchant les murs et les vitres flambaient et illuminaient de leurs feux toute la clairière ; plusieurs jours de suite il vint là jouir du calme des soirées. Il ne demandait ni vin ni bière. Mais il retrouvait là une épinette poussiéreuse ; plus d’une note manquait et plus d’une touche était brisée ; il n’y prenait pas garde, se contentant de ce qui restait ; cela suffisait à son plaisir et à son bonheur : plus ou moins bien son rêve intérieur du moins se réalisait. Quelque chose dont il ignorait le nom, quelque chose de gracieux et dont le regard confiant s’éclairait à son arrivée venait s’asseoir près de lui avec un ouvrage de tricot, restait là tant qu’il faisait de la musique, imposait silence aux buveurs et puis, à son départ, l’accompagnait jusqu’à la porte. Jamais il ne commençait une conversation ; il répondait, mais comme à regret et par monosyllabes. Là où il s’était vu accueillir d’un mot de taquinerie ou d’un regard trop sûr de lui-même, là il ne revenait pas. Son regard était énivré de soleil ; dans son âme régnait toujours une certaine solennité ; et dans son cœur chantaient mille choses pressenties. Entre des pêchers en espalier et des branches lourdes de coings dorés, surprendre la grâce d’une jeune femme ; la voir se redresser bien haute à son approche ; la voir supporter son regard intéressé et, sans crainte, y répondre d’un regard interrogateur ; sentir deux âmes s’effleurer un instant comme du velours et de la soie ; voilà un bonheur exquis. Et Gustave recherchait parfois un tel bonheur pour se récompenser lui-même de quelque heureuse trouvaille musicale. Ainsi, sans but et sans intention arrêtée, il parcourait les campagnes du haut canton, tel Adam au jardin d’Eden, ou telle une fleur de châtaignier qui ignore tout des voies de ce monde, mais que le vent emporte et qui frissonne sous les effluves que la vibration de l’air amène des châtaigneraies prochaines.

 

*

 

Au crépuscule il rentrait à Heimligen, ayant, au cours de longues heures, joui de tous les enchantements, de toutes les senteurs de la forêt ; ses yeux étaient pleins de clarté ; dans sa peau hâlée circulait un sang jeune et vif. Une délicieuse fatigue avait tonifié ses muscles. Il se sentait alors ami de toute créature, et des moindres objets se dégageait pour lui un peu de ce charme qui nous attache à la terre natale.

S’il rentrait en ville par la porte d’en bas, le chien basset du garde forestier venait clopin-clopant lui faire des amitiés, se repliant comme un lézard et balayant le pavé de sa queue frétillante. S’il descendait directement de la montagne, il entendait la voix criarde du perroquet vert à la fenêtre du major : « Mariage, nigaud ! cœur est atout ! » La fontaine, à l’entrée de la petite rue de derrière, bouillonnait dans l’ombre, s’éclairait sous son regard, et l’eau jaillissait en perles lumineuses, comme une fusée qui retombe en pluie d’étincelles. Chez lui il trouvait la bonne chaleur du nid, dont l’accueil était d’autant plus doux qu’il y avait régné naguère un trouble plus déraisonnable. Par exemple, il ne fallait pas que des hannetons sortent de ses manches et bourdonnent aux oreilles des ferblantiers ; car ils n’aimaient pas cela du tout. Aussi chaque soir passait-il une sérieuse inspection avant qu’on ne fût tout à fait rassuré.

 

*

 

Cette flânerie à travers champs semblait à Gustave la chose la plus naturelle du monde ; dans la simplicité de son cœur d’enfant il ne pensait même pas qu’il pût y avoir une fin à cela. Son père s’expliquait cet innocent bonheur en supposant chez Gustave des goûts de botaniste ; plusieurs fois il le justifia aux yeux de sa femme en lui faisant remarquer que, leur fils n’ayant décidément pas ce qu’il fallait pour être médecin, il était évidemment tout à fait raisonnable de sa part de songer à la pharmacie.

Mais voilà qu’un certain soir le prétendu pharmacien rapporta une fleur de gentiane prise pour un myosotis ; cette fois le ferblantier commença à entrevoir avec peine que son fils devait se livrer sur la montagne à des études ne rentrant dans aucun programme déterminé.

À partir de ce moment le maître factotum ne vit plus d’un très bon œil ces promenades quotidiennes ; la voix publique le confirma dans sa défiance ; on ne lui donnait pas de conseils, mais on lui posait des questions ; et plus on allait et plus on s’occupait de Gustave, notamment au Bœuf et à la Concorde, quand le ferblantier, après souper, y paraissait pour remplir ses devoirs de bon citoyen. Quand donc finiraient ces « vacances d’après l’examen ». Que songeait-il à faire de son étudiant manqué ? N’était-il pas lui-même d’avis que le moment allait venir de se décider pour un bon métier ? Sa femme, la ferblantière, aurait-elle, sans qu’on le sache, fait un héritage ? On ne pouvait à moins se permettre le luxe de laisser ses enfants, en riches oisifs, fainéanter dans les bois.

Notre bonhomme était comme une cire qui garde l’empreinte de tous les doigts, et tous les jugements nettement formulés l’impressionnaient. À table il servait donc comme étant de son cru les conseils que lui avait infligés l’opinion publique, et de nouveau les humeurs s’assombrirent dans la famille. Gustave, qui habitait une sorte de pays de cocagne, se trouvait blessé dans son idéalisme ; à cette philosophie de buveurs de chopes il trouvait un relent de bière en fermentation, il le donna à entendre. La mère, en voulant intervenir, faillit allumer la guerre entre le père et le fils.

 

*

 

Elle avait en effet demandé pourquoi Gustave, après tout, ne pourrait pas tout aussi bien devenir musicien, puisque depuis l’enfance il avait manifesté dans ce sens le goût le plus décidé. On avait donc, et faute de voir s’ouvrir d’autre porte, recherché tout ce qu’il pouvait y avoir de croches et de doubles-croches égarées parmi les cahiers de cours ; on avait recopié et complété cela, emballé le tout dans un carton et transmis la chose au professeur Steckli, directeur des chœurs mixtes des écoles secondaires, en le priant de vouloir bien donner un avis. Il y eut un certain temps d’attente anxieuse, temps mis à profit par les espérances pour s’insinuer à nouveau et provisoirement dans les cœurs. Mais le quatrième jour le maître factotum rencontra le professeur des écoles secondaires Steckli. Celui-ci l’arrêta, lui parla avec bonhomie de choses et d’autres, de la révision de la Constitution, de la correction à faire au lit du ruisseau, de la Bulgarie et du Paraguay, de ce pauvre Joseph-Louis qui était mort subitement la nuit dernière en pleine ivresse, du meunier Jonas Hauri qui était en prison depuis le matin, pour avoir eu, paraissait-il, le malheur de détourner quelques fonds municipaux : on le plaignait généralement, car il était partout si bien considéré. À la fin il toucha en passant un mot de Gustave. Il avait bien des excuses à faire pour n’avoir pas encore écrit ; mais il y avait une grande responsabilité à prendre ; on pouvait si facilement se tromper. À parler franchement, il n’avait vu que quelques esquisses assez rapidement jetées sur le papier ; il n’avait rien remarqué qui l’autorisât à pousser un père dans le sens d’une décision qui pouvait avoir des conséquences si graves pour son fils : la carrière d’artiste était pleine d’épines ; on ne pouvait la représenter comme fleurie de roses que dans des circonstances bien rares ; il ne semblait pas qu’on fût ici en présence d’un de ces cas exceptionnels. Mais, encore une fois, c’était une lourde responsabilité ; il conseillait donc au ferblantier, afin de lui permettre de se décider en toute connaissance de cause, de soumettre les documents à Monsieur le chef d’orchestre Storch, à Obsigen, celui qui avait dirigé l’an dernier la fête cantonale des orphéons ; il souscrirait, quant à lui, les yeux fermés à son jugement.

Ainsi fut fait. Au bout de deux semaines arriva la lettre impatiemment attendue, portant le timbre d’Obsigen, c’était par la poste de midi, pendant le déjeuner ; le ferblantier alla se mettre dans l’encognure de la fenêtre ; il lut en silence ; il mit la lettre dans la poche de sa veste, continua à garder le silence et acheva sa soupe. Il ne voulut pas prendre de vin et refusa la viande.

En se levant de table il ne put contenir sa bile : On peut prendre ce garçon-là du sens qu’on voudra, on ne trouvera rien en lui, rien, rien ! expliqua-t-il en haussant dédaigneusement les épaules.

Les yeux de Gustave jetèrent des éclairs ; ses muscles frémirent. Le geste suppliant de la mère obtint qu’il ravalât sa réponse.

Gustave se retira. Alors le ferblantier, d’une voix éteinte, dit à sa femme d’aller rechercher la viande à la cuisine.

CHAPITRE IV

AU PRESBYTÈRE

Le pasteur jugea que le moment était venu de jouer sa dernière carte d’atout.

Il avait remarqué avec chagrin que le destin ne tenait aucun compte de ses plans stratégiques et n’opérait pas en liaison avec lui ; le pénitent, loin de se refondre au creuset, croissait et embellissait de jour en jour. Il pensa qu’il valait mieux ne pas s’en remettre au Ciel seul pour l’œuvre de sa conversion, qu’il fallait aller au pécheur, le voir de plus près et faire agir sur lui l’atmosphère du presbytère. En sage pasteur et en bon diplomate, il voulut trouver une raison plausible à ce changement d’attitude.

Dès qu’il eut vent de la critique peu encourageante des deux confrères musiciens, il saisit l’occasion d’être utile à Gustave et en même temps de donner une leçon à ces pédagogues détestés ; car il avait contre eux une vieille rancune, datant de l’époque où ils faisaient ensemble leurs études universitaires.

Il se rendit donc, tout ému, chez les ferblantiers. De sa voix moitié flûtée, moitié trompettée – les gens de Heimlingen la comparaient au bruit d’une poulie – il développa son plan au sujet des leçons de piano. Qu’en pensaient les parents de Gustave ?

Les ferblantiers se confondaient en remercîments. Toutefois leur conscience les obligeait à rappeler à Monsieur le Pasteur que Gustave n’était guère de première force en musique, tout au moins au dire de Monsieur le Professeur Steckli et de Monsieur le Chef d’orchestre Storch.

Le pasteur prit sa plus forte voix : « Laissons Monsieur le professeur Steckli disserter, si tel est son plaisir, sur la supériorité du guano par comparaison avec le plus récent règlement des écoles cantonales, mais qu’il ne s’avise pas de parler musique. Quant au Chef d’orchestre Storch, avant de se permettre de juger Gustave, il devrait bien se faire enseigner par lui le b a : ba de la lecture musicale. » Il dit, et l’émotion le faisait loucher.

Content de son larynx et de ses effets à faire trembler les murs de Jéricho, il se calma et confirma sa proposition : « Gustave n’a qu’à commencer demain dans la matinée. Entre dix et onze, et même plus tôt : à sa convenance. »

 

*

 

Le lendemain Gustave revêtit ses habits les plus frais, bien brossés par la ferblantière, qui n’en finissait pas d’effacer les plis du pantalon et des manches. Il se rendit au presbytère. En l’honneur de cette visite sa mère lui avait acheté un chapeau de paille tout neuf. Ce chapeau étant un peu large elle l’avait soigneusement garni de papier de journal en guise de coiffe.

Quand elle le vit partir bien tiré à quatre épingles, elle ne laissa pas que d’être fière de son fils refusé et eut confiance dans le bon Dieu, qui arrangerait toutes choses pour le mieux. Dans le secret de son cœur elle espérait que Gustave ne laisserait pas échapper une si belle occasion, et serait assez malin pour s’éprendre d’une des sept filles du pasteur.

Le maître de piano frais émoulu se présente donc au presbytère. Il y reçut un accueil étrange. Hélène, la fille aînée, entra la première dans la chambre où il attendait, le chapeau à la main ; dans sa discrétion il n’avait même pas osé feuilleter l’album aux photographies, le bel album à tranches dorées. À sa vue elle eut un mouvement d’hésitation, le salua avec une envie de rire à grand peine dissimulée et disparut.

L’une après l’autre toutes les filles du pasteur parurent, d’abord Mina, la troisième, puis Emma la quatrième, enfin les trois plus jeunes ensemble. Elles entraient, le regardaient, poussaient des cris de joie et se sauvaient à reculons, se bousculant presque, tant elles étaient gaies.

Enfin Madame Rebenach accompagnée de sa seconde fille, Marie, le salua souriante et lui tendant la main. Il prit sa mission au sérieux, ne répondit que brièvement ; Marie se mit au piano pour lui demander le secours de ses lumières. Bientôt il oublia tout ce qui n’était pas la leçon ; il rectifiait la tenue de la main, corrigeait les attaques, sursautait comme sous une piqûre d’abeille à chaque dièze et bémol oubliés, faisait des petits soupirs ravis aux plus charmants passages. Marie, timide et réservée, obéissait à toutes les indications de son maître ; mais elle évitait soigneusement de le regarder.

Cependant, de moment en moment, la porte s’ouvrait ; une tête de fillette curieuse se montrait et disparaissait aussitôt. Dans le corridor ce n’était que chuchotements et exclamations, coupés de voix à moitié contenues et de fusées de rire.

Au moment où il s’y attendait le moins, Marie fixe ses yeux sur les touches, mit les mains sur ses genoux, haussa les épaules, se mordit les lèvres, enfin fut secouée d’un rire nerveux et se sauva. Si Madame Rebenach ne l’eût pas remercié dans les termes les plus aimables, et ne l’eût prié avec instance de revenir tous les jours, il ne fût probablement pas retourné dans cette maison.

En le voyant rentrer, la ferblantière poussa un petit cri d’effroi : « J’espère que tu ne te seras pas montré comme cela au presbytère » dit-elle en le menant devant un miroir.

Sur tout le tour du front il y avait un morceau de journal collé, où on lisait entre autres choses : « Pour les dames ! ! ! Un jeune homme de bonne éducation, d’extérieur agréable, manquant de relations féminines, cherche, par ce moyen aujourd’hui admis, une épouse bien assortie. On tient moins à la beauté qu’à un caractère doux et à une certaine fortune. Envoyer les offres à la rédaction du journal, sous les initiales, A.N.

La plus absolue discrétion est assurée ».

C’était la feuille de journal, dont sa mère avait garni si soigneusement le chapeau. Par l’effet de la chaleur il était resté collé au front, quand il avait ôté son chapeau. Le trop grand zèle de la ferblantière, qui avait voulu que son fils se montrât tout à fait impeccable au presbytère, n’aboutit qu’à un effet comique.

Mais l’une des filles du pasteur, la troisième, Mina, si incroyable que cela puisse paraître, s’éprenait d’heure en heure toujours davantage de Gustave. C’est que voilà : pour un beau jeune homme, le tout est de faire, peu importe comment, impression sur le cœur d’une jeune fille.

 

*

 

Tous les jours Gustave allait maintenant au presbytère ; il y passait d’abord une heure, puis deux, plus tard trois, enfin des demi-journées et même des journées entières.

Il s’y trouvait heureux ; son caractère plaisant, on estimait son talent et on lui pardonnait ses bizarreries. Dans la maison de cette sorte de représentant (patenté par l’Etat) des métaphysiques orientales que l’on désigne par le simple mot de « pasteur », on était aux petits soins pour ce garçon à l’imagination ardente. Il importait peu que la métaphysique subventionnée fût différente de la sienne, que le pasteur cherchât à Kanaan l’objet de ses intuitions, tandis que l’autre le cherchait plutôt dans les régions du Parnasse et d’Arcadie, l’essentiel était que de part et d’autre on vit le but suprême de l’homme dans quelque chose qui n’était ni le manger, ni l’argent, en un mot qu’ils proclamassent tous deux l’existence d’un Idéal. Le presbytère devenait pour ce jeune homme, si différent de la moyenne des hommes, ce que fut l’Église du moyen âge pour les âmes de cette nature : un asile au milieu d’un monde de réalisme et de barbarie. Car la pauvreté, dont les victimes sont bien innocentes, est aussi une barbarie, avec ses soucis d’argent qui accablent l’âme.

Il ne faudrait pas croire que Gustave ne rencontrât aucune sympathie parmi ses concitoyens. Il était né dans la ville, il y était bien apparenté ; on l’aimait donc bien, malgré sa malchance à l’examen ; on avait pour lui, à l’occasion, de bonnes paroles et il en était reconnaissant. Mais avec toute leur bienveillance ils n’en auraient jamais fait qu’un secrétaire de mairie, ou tout au plus un receveur des postes, ils ne savaient pas ce qu’est un talent d’artiste et ils n’en avaient pas l’emploi ; pourtant Gustave n’avait (à un degré plus éminent il est vrai) que ce genre d’imagination qu’ont tous les gens de Heimligen.

Il n’y aurait pas eu de reproches à leur faire ; mais c’eût été un malheur, et un cruel malheur, pour Gustave. Car sentir dans son cœur une flamme vivante et comprendre que tout conspire à l’éteindre, cela fait souffrir.

 

*

 

Au presbytère Gustave était libre de jouer du piano, de vivre en amant du beau, d’écouter toutes les suggestions de sa fantaisie.

Toutes les âmes féminines de la maison favorisaient son génie et le vieux Rebenach, qui l’aimait comme un fils, était le témoin ravi de la vie intérieure si riche de Gustave ; il en oubliait de le catéchiser.

Prudemment, insidieusement, il faisait parfois quelques travaux d’approches pour chercher à prendre à revers l’ennemi : mais ces essais échouaient lamentablement. Car Gustave, à chaque tentative de conversion, faisait cette réflexion déconcertante : « Bon ! déclarait-il d’un air convaincu. Faisons comme les premiers Chrétiens, comme ces hommes vraiment pieux : allons tous ensemble habiter la caverne, sous la cascade, nous discourrons là-haut sur les péchés du monde, mais nulle part ailleurs. Bien entendu, Monsieur le Pasteur, il faudra laisser à la maison votre femme et vos filles ; pour un chrétien les femmes sont un obstacle, car elles nous rattachent au siècle. Il ne faudra pas vous faire envoyer de viande rôtie, ce serait un luxe babylonien ; je ne parle pas du bordeaux. Des sauterelles, ou si vous préférez des lombrics, à la sauce source fraîche, voilà votre seul régime. Donnez-moi cet exemple pendant huit jours, et vous m’aurez converti. J’attends. »

Le pasteur s’efforçait, en d’inutiles dissertations historiques et morales, de faire des distinctions entre jadis et aujourd’hui ; vainement il s’ingéniait à donner les plus subtiles définitions, pour prouver à son favori que la vraie manière de fuir le monde consistait précisément à ne pas vivre en dehors de lui. Gustave s’entêtait. Il revenait toujours à l’idée de la cascade. Le pasteur, habitué à combattre des arguments et non pas des cavernes, suait sang et eau ; il finissait par renvoyer à son piano le logicien à l’esprit sans souplesse.

Quand Gustave rentrait chez lui, ses parents faisaient des clignements d’yeux, ils poussaient des pointes, posaient de petites questions ; ils eussent voulu savoir laquelle des sept filles lui plaisait le mieux. Ils doutaient de moins en moins que l’une des filles du pasteur finirait par retenir définitivement leur Gustave, qui ne sortait plus du presbytère.

CHAPITRE V

IDA

On parlait assez souvent au presbytère de la prochaine visite d’Ida, une amie de Neuchâtel.

On montrait à Gustave la photographie de cette jeune personne. On l’assaillait de questions, on voulait à toute force savoir de lui s’il ne la trouvait pas d’une beauté incomparable.

Il restait tiède dans l’admiration. Il n’y eut qu’un cri contre lui. Était-il donc, humainement parlant, possible que quelqu’un ne s’enthousiasmât point pour Ida ! C’était monstrueux ! honteux !

C’était faire preuve d’un goût de véritable habitant d’Honolulu ! Une enfant si gentille, si délicieuse, si ravissante ; dans la maison ils en étaient tous toqués !

Ida était l’amie de la petite Mina ; elle l’avait connue étant en pension, à Neuchâtel.

On faisait tant d’embarras au presbytère avec cette Ida, que Gustave trouvait la chose ridicule ; il ne s’en rendait pas bien compte, mais cet enthousiasme lui causait un certain dépit. Quand la phrase stéréotypée : Ida viendra bientôt se changea en cette annonce formelle : Ida arrive après-demain, Gustave décida de rester après-demain chez lui.

Dans le même moment on dit comme par hasard : La semaine prochaine, Philippe revient à la maison.

Obéissant comme toujours à son caprice, Gustave resta donc chez lui, par exception, le jour de l’arrivée d’Ida. Il alla avec son père travailler dans la petite courette, derrière la maison, du côté du ruisseau ; il fit avec lui quelques soudures, pour lui montrer qu’il était tout de même bon à quelque chose, quand il voulait s’en mêler.

C’était une de ces courettes compliquées comme on n’en trouve qu’à Heimligen : un grand vide d’une hauteur de trois étages, resserré de toutes parts ; des escaliers dérobés de six, de dix, de vingt marches raides ; à l’entour trois galeries, l’une dans le bas, deux au premier étage ; de celles-ci la première courait le long de la maison même, la seconde le long d’un grand bûcher ; au troisième étage, une passerelle menant à une sorte de terrasse, à son tour raccordée au comble ; sur tous les petits paliers quelque pièce de lessive et des pots de fleurs ; du haut en bas, sur la maison, sur les passerelles, sur les escaliers, sur le bûcher, partout une végétation luxuriante de vigne-vierge, de lianes et de sarments. Sur le sol même de l’étroite cour, près de la porte de derrière de la maison, gisait un nombre incalculable d’objets et d’outils : lattes, perches, râteaux, haches et mille marchandises de ferblanterie. Au delà du ruisseau on arrivait à un jardin en miniature, où poussaient pêle-mêle salades, persil, pieds-d’alouette, fleurs d’été et fleurs d’automne. Une demi-douzaine de chemins invraisemblables menaient à ce jardinet ; l’un passait par le bûcher sentant bon le bois de sapin, un autre par la buanderie ; un troisième venait de la galerie ; un quatrième descendait de la terrasse ; on pouvait aussi se faufiler à droite et à gauche du poulailler et passer par les portillons de la haie de clôture.

Cette haie servait à se défendre contre les volatiles, à empêcher les canards du ruisseau d’aller se promener dans les plates-bandes fleuries. Au milieu de ce désordre, dans cet amoncellement bizarre, dans ces coins et recoins s’accrochaient des rayons de soleil qui ne savaient plus d’où ils venaient et qui avaient perdu leur direction ; comme un poisson dans une nasse, le soleil entrait sans peine et ne retrouvait plus de sortie.

Pendant les longues heures de la matinée il grillait les planches, comme s’il avait voulu y mettre le feu ; en même temps les murs de grès de la buanderie renvoyaient un petit air frais ; le jardin se cachait dans l’obscurité du coteau boisé montant presqu’à pic sur l’autre rive du ruisseau ; seules les ombelles en boule des oignons et quelques fleurs sortaient du cône d’ombre et luisaient comme des flammes. À midi les rayons tombaient d’aplomb, traversaient la galerie par les fissures des planches disjointes, tantôt dessinant des lignes minces et nettes, d’où s’échappaient en tous sens des lueurs argentines et des feux de diamants, tantôt s’épandant en larges nappes d’or où tourbillonnait la danse des poussières et des moucherons. Dans l’après-midi une lumière rasante baignait la maison ou ruisselait du haut du toit jusque sur les escaliers et les galeries ; alors la courette était jonchée de taches d’ombres et de taches claires aux mille formes et aux mille nuances ; on eût dit qu’on avait versé là le contenu de deux boîtes de jeux de patience aux pièces découpées en figures géométriques. Partout les regards ne rencontraient que gouttelettes lumineuses, plaques dorées qu’on pouvait croire clouées là, disques plus pâles qu’on voyait vaguement tourner. Quant à l’artiste qui faisait toutes ces merveilles, quant au soleil lui-même, si vous vouliez l’apercevoir, vous étiez obligé de renverser votre tête d’un mouvement à vous briser la nuque.

Gustave, s’abandonnant à la divine paresse, aimait à s’attarder des heures entières dans cette courette ; il n’aurait guère pu dire ce qui lui causait là de si intimes jouissances ; était-ce de vivre parmi les souvenirs lointains, était-ce de se sentir délicieusement séparé du reste du monde ? C’est là que les plus belles harmonies naissaient en lui ; car jamais l’imagination ne se sent plus libre que quand les regards sont arrêtés par un obstacle. Ce n’était donc pas pour lui un sacrifice que de travailler aux soudures avec son père, le maître factotum ; car dans son cœur il entendait chanter tout ce soleil, dont l’or et les rayons se transmuaient en harmonieuses musiques : entre toutes les provinces du grand royaume de la beauté il n’est point en effet de barrières de douanes, et le libre échange est leur loi.

 

*

 

Il était trois heures de l’après-midi, Gustave était occupé à régler la flamme bleue de sa lampe à souder, il en aspirait avec volupté l’odeur chaude et métallique, la senteur d’été concentrée. Tout à coup la galerie (côté de la maison) se garnit d’une demi-douzaine de jeunes filles aux joyeux petits minois ; à les voir si gracieuses on eût dit qu’elles s’apprêtaient à entonner en chœur une valse viennoise.

La ferblantière sortit de sa maison et vint dire tout bas à l’oreille du maître factotum : « On est venu de la part du pasteur pour te prier de passer un de ces jours au presbytère, quand tu auras un moment ; il y a une gouttière à réparer avant la fin de la belle saison. Ces demoiselles ont demandé à montrer à leur amie de Neuchâtel la courette et ses galeries, le jardinet et le ruisseau ; leur invitée est, paraît-il, une espèce d’artiste peintre qui trouve un plaisir tout particulier à ces vieilleries et à ce désordre ».

Les jeunes filles s’étaient divisées en deux groupes et descendaient par des escaliers différents ; légères comme des artistes de cirque, elles voltigeaient sur les marches branlantes, irrégulières et trouées ; elles s’excusèrent de leur indiscrétion.

« Mon amie Ida, de Neuchâtel », dit Mina. Ida salua et dit quelques mots ; elle avait une certaine manière d’aspirer l’air et de le faire légèrement siffler sur ses dents, qui troubla Gustave ; il n’avait jamais entendu si doux murmure, c’était plus adorable encore que la plainte d’un rossignol. Gustave ne se montra d’ailleurs aucunement surpris ; il avait connu des régiments de filles de professeurs ; l’expérience lui avait appris qu’il est plus facile de s’entendre avec les filles qu’avec les pères ; il se fit bravement le guide de la petite troupe joyeuse ; il la promena d’abord au jardin, puis sur la terrasse, et enfin (sur le désir qu’elle lui en avait exprimé) au grenier ; comme des tourterelles les têtes se montrèrent dans le cadre des lucarnes pour contempler au loin la forêt obscure et les cimes bleutées des chênes et des saules.

À chaque changement de tableau la Neuchâteloise faisait de son mieux pour sourire ; mais elle avait une bouche incapable de tout mouvement vers les côtés.

Les commissures de ses lèvres et ses joues avaient en effet à leur point de contact un dessin d’une netteté trop parfaite ; il y avait de chaque côté comme une petite virgule, tel sur un plan d’architecte un léger accent marque l’achèvement d’une ligne serpentine ; seule la lèvre supérieure s’arrondissait en son milieu et se relevait légèrement ; si bien que la seule chose qui souriait en elle, c’était la blancheur éblouissante des petites palettes de ses dents.

La gracieuse jeune fille voulut absolument voir le magasin ; le maître factotum eut beau jurer ses grands dieux qu’il n’avait depuis des mois rien acheté de nouveau, rien qui méritât d’être regardé.

C’est qu’il ne comprenait rien à mille détails ; à force de les avoir sous les yeux, il n’avait jamais vraiment vu ni les reflets des cuivres, ni les luisants merveilleux et les tons mats des baignoires d’étain, ni l’image des fenêtres répétées en miniature sur les verreries, ni les petits damiers d’or sur les bronzes.

L’œil ravi de la jeune fille observait ces jeux mystérieux de la lumière ; elle ne se doutait pas qu’au même instant elle était elle-même un objet plus précieux que tout ce qu’elle admirait là ; la petite Mina caressait la main de son amie, soupesait ses lourds cheveux et déposait un furtif baiser sur son cou.

La ferblantière, voyant la noble étrangère si bonne et sans façons, s’enhardit à risquer une demande : quelle pouvait bien être cette étoffe de sa toilette ?

Touchant avec respect la manche de la demoiselle, elle faisait couler entre ses doigts les plis de l’étoffe admirée ; Ida fut si surprise qu’elle rougit de confusion, et répondit en dépréciant sa robe tant qu’elle pouvait, tout comme s’il se fût agi pour elle d’en être l’acheteur dans un magasin.

Toutes les jolies visiteuses, s’excusant à nouveau, prirent congé. Il semblait maintenant que la courette ne fût plus la même. Observez au travers d’une vitre de couleur un mur bien éclairé, puis retirez vivement la vitre ; vous verrez une légère coloration persister : ainsi Gustave apercevait toujours sur la galerie quelque chose de la lumineuse vision qu’il avait eue là ; il y avait pour lui comme un charme que rien ne pourrait plus faire évanouir, même si du grenier à la cave tout devait se transformer.

Mais à quoi donc Ida le faisait-elle songer ? Il réfléchit longtemps et se rendit compte : Il revoyait la chevauchée des écuyères en velours bleu galopant devant lui, dans ses promenades en forêt.

 

*

 

Ida, avec les filles du pasteur, poursuivit son voyage de découvertes à travers Heimligen.

La campagne ne l’attirait pas. Son plaisir était dans la grand’rue où se jouait un vent léger, avant-coureur de la soirée.

Les maisons du côté de « l’Étoile » étaient déjà dans l’ombre ; celles d’en face au contraire étaient éclatantes de couleurs féeriques : non, il n’était pas permis de voir des couleurs si peu naturelles. Sur des pans de murailles aux nuances délicates se promenaient des cercles de soleil, tels les ronds que font dans l’eau les poissons rouges. D’invisibles fenêtres partaient des éclairs et des fulgurations ; alors d’étranges silhouettes, de grandeur d’homme, traversaient la chaussée comme des êtres fantastiques, et tout à coup, d’un seul bond se trouvaient transportés du trottoir sur un toit ou du haut de la ville jusqu’à la porte d’en bas. Des gens, pas plus grands que les doigts de la main, avaient l’air d’entrer dans un magasin à travers les glaces de la montre. Dans les airs, à la hauteur des toits, au beau milieu de la rue, une petite plume faisait en voltigeant son tour de ville ; le léger aéronef par instants jetait des fleurs comme s’il flambait dans le ciel, puis s’éteignait à demi, ou tout à coup plongeait dans l’ombre. Vers la porte d’en haut, un peu au-dessus du « Bœuf », il y avait une enseigne en lettres d’un vermillon éclatant : Amédée Gruber, Ameublements et Chaussures. Sur l’A initial une grande tache de soleil rendait encore plus éclatant le vermillon, qui passait au rouge brique et cet A tranchait sur les autres lettres comme si on l’avait fait exprès. Enfin, au fur et à mesure que la lumière dorée du soir se retirait vers les étages supérieurs et les toits, les ombres de la rue aussi se coloraient, discrètement et n’accusant que sur leurs bords le bleu et le violet.

« Qu’est-ce que cela ? » s’écria Ida, avec un bon sourire, un de ces sourires qu’on a quand on observe les mouvements un peu gauches d’un beau petit enfant.

Elle voulait parler de la sonnerie de l’horloge. Celle-ci en effet sonne tous les quarts en donnant deux notes un peu discordantes, l’une plus haute et la suivante plus basse.

Elle eut aussi bien du plaisir quand elle vit venir Fritz Daniel armé d’une grosse cloche, comme on en met au cou des vaches et d’un immense tambour, et quand elle l’entendit annoncer de sa voix nasillarde qu’on venait de recevoir de la capitale un envoi de filet et de belle viande de boucherie.

Toute la personne d’Ida fit sensation, mais elle n’y prit pas garde. Elle ne connaissait pas cette éternelle préoccupation de se faire remarquer, qu’on voit à tous les gens des petites villes. Mais quand, après s’être bien regardée dans sa glace, elle pouvait se dire que décidément sa toilette ne péchait ni contre le style de la mode, ni contre la décence, elle ne défendait à personne de l’examiner tout à son aise, si cela lui plaisait.

 

*

 

— Dites donc, mes enfants, fit la petite Mina, tandis que toute la bande joyeuse prenait par la rue de derrière, il faudrait, en passant, faire une invasion chez nos amis les jardiniers ! Pour justifier sa proposition elle se dépêcha de vanter à son amie les mérites des filles du jardinier. Son babillage expliqua que cette famille était bien ce qu’on pouvait imaginer de plus parfait. « Pour commencer par le père – voilà quatre ans qu’il souffre de la goutte… ».

Ida releva légèrement la ligne de ses sourcils.

— On ne saurait dire depuis quand la mère ne quitte plus son lit…

— Et c’est cela que vous appelez dans votre pays une vie de famille parfaite ? dit sans rire, la voix d’alto, la voix chaude et caressante de l’ironique Ida.

— Ah, que vous êtes ennuyeux, vous autres, les Velches ! dit Mina avec une petite moue. Toujours vous cherchez la petite bête, pour un mot qu’on dit ; et vous ne voyez pas la chose ! Ce qui est parfait c’est la broderie et non le canevas, la gaufre est résineuse, mais la petite abeille y loge.

Et l’enthousiaste Mina une fois lancée ne s’arrêta plus. « Chaque jour, du moins quand il fait du soleil, les trois filles du jardinier – Annette, Laurette et Pomponette, – plus adroites que les meilleurs infirmiers, portent leur père sur un banc devant sa maison ; de là, il peut, par la fenêtre, causer avec sa femme qui est couchée ; il surveille ses plates-bandes fleuries, si bien tenues ; à tour de rôle, une des filles reste près de son père, tandis qu’une autre, armée du râteau ou du sarcloir, nettoie la terre, ou bien, l’écussonnoir en main, greffe les rosiers, ou bien encore prépare les repas. Les affaires ne souffrent pas et la gaieté ne perd pas ses droits. Chaque vendredi Pomponette, la plus jeune, emprunte le cabriolet du meunier et se rend à la capitale, pour porter au marché un panier de fleurs ; elle tient les guides elle-même, et elle n’a pas peur d’entrer à l’auberge quand elle a soif.

Son panier est plein au départ et vide au retour. On ne saurait dire laquelle de ces trois jolies filles est la plus jolie. Dans leurs personnes tout est harmonieux ; leurs attitudes au repos, leurs gestes au travail, tout en elles fait le plaisir des yeux qui les regardent ; le soir leurs cheveux dénoués tombent si bas qu’elles peuvent s’asseoir dessus. Les étrangers confondent généralement Annette et Laurette. Pomponnette, la plus jeune, est la seule qui ne semble pas du tout tenir de sa famille : agile comme une levrette, bavarde comme un petit oiseau de Canarie. D’ailleurs Pomponnette s’appelle Bertha. Pourquoi dit-on Pomponnette ? je n’en sais rien ; probablement à cause d’une poupée qu’elle avait baptisée ainsi. Ne faut-il pas toujours appeler les enfants d’un autre nom que celui qu’on leur a donné au baptême ? autrement ce ne serait pas la peine de le leur avoir donné.

— Vite ! Courons chez ces jardiniers, exigea Ida.

Les jeunes filles allongèrent le pas, et prirent par la rue de derrière pour aller chez le jardinier. Parmi les fleurs et les rocailles elles jouèrent à courir comme des biches en un parc, elles s’empressèrent près du lit de la malade, se mirent à picorer dans les framboises, à grapiller aux groseilles rouges et aux cassis, et à baiser Pomponette à l’en faire mourir. C’est curieux comme à l’âge des petites pensionnaires on est prodigue de ses baisers.

Rentrées au presbytère, la bonne flânerie continua, et ce furent des gourmandises et des gâteaux, de bonnes parties derrière les massifs du jardin, et d’affreuses polkas tapées sur le piano : heureusement que Gustave n’était pas là pour les entendre et les gronder.

Une fois dans leurs lits pour dormir, il y eut plus d’animation et de vie que jamais : on échangeait des visites d’une chambre à l’autre ; on allait sur la pointe des pieds ; on s’approchait tout près pour se murmurer des secrets à l’oreille.

Puis ce fut pour Ida l’amusante surprise du veilleur de nuit et de ses appels si drôles. D’une couchette à l’autre elle allait à pas de loup, partout accueillie par la plus enthousiaste amitié ; elle ne se lassait pas, ni de donner ses impressions sur les curiosités de Heimligen, ni d’écouter des histoires. Mina régalait d’anecdotes l’amie de son cœur ; elle lui parlait du beau garçon brun, du fils du ferblantier, de l’examen manqué, du papier de journal resté collé sur son front.

Reprenant les choses de plus haut, elle lui racontait son enfance. Près du jardinet, où elle l’avait vu cette après-midi, il avait failli se noyer : il avait pris trop à la lettre les paroles du pasteur qui avait dit qu’aucun miracle n’était impossible pour qui avait la foi, et il avait cru qu’il pourrait marcher sur les eaux.

Même sorti de l’enfance, il était toujours resté un tantinet braque. Dans une excursion scolaire, il avait pris si au sérieux son rôle de capitaine de brigands qu’il s’était caché et perdu dans les rochers du Schlossberg. Il avait fallu pour le retrouver et le ramener mettre à ses trousses jusqu’aux gendarmes à tunique verte et faire organiser une grande battue par les gens d’Heimligen.

Il n’avait jamais bien su faire la différence du jeu et de la vérité, de la poésie et de la réalité, du mot que l’on dit et de la pensée vraie que l’on a. À l’école du district, le professeur d’histoire ayant vanté l’égalité démocratique des Confédérés, il se prit d’amitié pour le gardien de pourceaux de l’aubergiste du « Bœuf », ils furent à tu et à toi, et ne se quittèrent plus, lui Jacquot le porcher en haillons, et lui le petit Gustave, l’enfant gâté et si bien tenu des ferblantiers. On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre ce qu’il y avait de peu convenable dans cette camaraderie, et pour un peu il en aurait voulu à ses parents de faire si peu de cas de Jacquot le porcher. Que faisait-on, demandait-il, de cette fameuse égalité démocratique des Suisses ? N’était-ce pas encore un préjugé de classe, que de prétendre que l’élève des porcs abaissait un homme ?

Le plus drôle avait été sa conduite dans le temps de sa confirmation, quelques mois avant son départ pour l’Université. À ce moment-là, les ferblantiers avaient vendu leur épinette ; le maître factotum s’était plaint que la musique le dérangeait dans son travail ; Gustave ne pouvait plus faire ses gammes qu’au presbytère, où il venait prendre chez Papa des leçons de grec. Mais il avait déniché une guitare vermoulue, vieille relique, souvenir de la jeunesse de la ferblantière, qui avait été jadis, disait-on, la meilleure guitariste de Heimligen. Il avait mis à la guitare un ruban bleu de ciel, et l’accrochant à son épaule après le coucher du soleil, il s’en allait errer près du ruisseau ; là il chantait et pinçait les cordes, tels les Juifs sur les rives de l’Euphrate. Apercevait-il sur la galerie d’un chalet une jeune fille tant soit peu avenante, il montait sans façon l’escalier, et obligeait la fille à chanter en duo avec lui. Celle-ci s’imaginait que le jeune Gustave songeait à l’épouser ; elle cherchait aussi sa guitare et s’en donnait à cœur joie de chanter des tyroliennes ; les parents apportaient du fromage et du vin, avaient des airs encourageants et se retiraient discrètement. Jamais, même en rêve, Gustave n’avait songé au mariage ; il ne voyait que la musique.

Mais si on voulait raconter tous les traits joyeux de la vie de Gustave, la nuit entière n’y suffirait pas. D’ailleurs Ida ferait sa connaissance, il venait tous les jours au presbytère pour les leçons de piano.

CHAPITRE VI

BONHEUR

Dès le lendemain matin le ferblantier passa au presbytère pour la soudure des gouttières.

Il avait emmené d’autorité Gustave avec lui ; le père n’avait pas tenu compte des objections du fils. Le maître factotum avait dit : il est temps de s’habituer à quelque activité pratique, cela ne nuira pas. Sinon, comment gagner jamais son pain ? La musique, c’est très bien, mais ça ne suffit pas à faire trouver de l’argent ; il n’y a qu’à regarder les petites harpistes qui traînent dans les rues d’Heimligen pendant la foire. Gustave avait-il envie de parcourir le monde avec elles ? Voulait-il, accompagné d’un caniche prêté, faire dans leurs concerts une partie de violon ? Grâce au Ciel, il n’avait pas besoin de jouer du violon, puisqu’il n’était pas aveugle. Préférait-il jouer du trombone dans les auberges du canton, les jours de bal, et faire la quête en présentant la sébile ? Il valait mieux remercier le bon Dieu de lui avoir gardé un père dont le commerce était bon ; si la place de commis aux écritures de la poste n’était pas pour lui, il pourrait du moins comme ferblantier, et par son travail gagner honnêtement son pain.

Il lui passa donc par dessus ses habits de ville d’une si bonne coupe, un tablier qui le protégeait de la tête aux pieds ; la ferblantière impressionnée par cette force de volonté à laquelle elle n’était pas habituée chez son mari, contente au fond, n’osa point, par exception, parler cette fois en faveur de Gustave.

Ils allèrent ensemble au presbytère ; le maître factotum marchait devant, armé de ses outils ; le fils suivait, une grande échelle sous le bras.

Peu après le père et le fils attachés l’un à l’autre par une longue corde, les jambes pendant dans le vide, travaillaient à la gouttière.

Gustave se consolait, en constatant que la belle Neuchâteloise ne paraissait ni dans la cour ni à l’une ou l’autre fenêtre.

Mais derrière lui, au haut du toit, il y avait deux œils-de-bœuf, d’où toutes les jeunes filles, comme deux brillantes constellations d’étoiles, surveillaient attentivement au-dessous d’elles le travail, sans dire un mot, afin de ne pas faire aux ouvriers une peur qui eût pu amener une chute.

Bientôt madame Rebenach donna le signal de la collation de neuf heures ; le ferblantier et Gustave, rampant à reculons, rentrèrent dans la lucarne, comme des ramoneurs dans une cheminée. Au bout d’un quart d’heure le ferblantier reparut. Il était seul.

Le pasteur lui avait fait entendre raison, il avait réclamé son professeur de musique, et laissé deviner que celui-ci ne rentrerait guère avant neuf heures du soir. On renverrait le tablier par la bonne.

 

*

 

La prophétie du pasteur s’accomplit de point en point. Bien mieux. Si ce jour-là Gustave resta l’hôte du presbytère jusqu’à dix heures, il en fut de même le jour suivant et aussi le troisième jour et encore le quatrième jour.

Dans les courts intervalles entre ses visites, pendant le temps qu’il donnait à sa famille, les jeunes filles ne manquaient pas de faire à l’improviste irruption dans la demeure des ferblantiers et remplissaient la calme courette de leur harmonieux babillage, que c’était comme un vol de tourterelles. Il n’y avait rien à dire à cela.

Quand on demandait à Gustave ce qu’il pouvait bien faire au presbytère tout du long de la journée, la question l’étonnait et il répondait simplement : « Rien ».

Le pasteur Rebenach savait apprécier à leur valeur les flâneries. Il savait que les belles pensées ne s’attrapent pas dans des chasses à courre, mais plutôt avec des rêts. Ceux-ci une fois tendus on ne s’en occupe plus, on se contente de muser sans trop s’éloigner, et alors il est à peine croyable combien de beau gibier se prend dans les mailles. Cependant il n’était pas artiste ; pour autoriser la paresse il lui demandait quelque laissez-passer, quelque autorisation en bonne et due forme. Une promenade, voilà de quoi il fallait lui parler ; la nature, à la bonne heure ; une belle excursion en montagne, voilà qui retrempe le corps et l’âme. Il ne cessait d’encourager dans ce sens son petit monde ; il le grondait doucement de rester, par un si beau temps, dans les bosquets et les plates-bandes ; le bon Dieu avait donné la souplesse à leurs membres jeunes, il fallait l’employer à quelque entreprise salutaire, où l’on trouverait la récompense de ses efforts.

Un beau matin il donna tant de poids à ses avis, sa voix trompettante eut des accents si convaincus, que tout le groupe s’enfuit par la porte de la ville, comme un vol de perdreaux.

Les jeunes filles n’auraient pu trouver un guide plus sûr que Gustave. Bien loin à la ronde il n’est pas un petit recoin agréable qu’il ne connût aussi bien que les oreillers de son lit. Il les fit passer d’abord par le jardinet de son père ; elles hésitaient à traverser le ruisseau sur la planche branlante qui servait de passerelle ; Gustave les fit passer une à une en leur donnant la main.

Passant par la carrière, ils entreprirent l’escalade du flanc boisé de la montagne. À chaque pas ils passaient de l’ombre au soleil ou rentraient du soleil dans l’ombre ; car pendant toute la matinée la lumière autour des taillis était comme un feu de forge. Tout en haut seulement, après la cascade, ils sortirent de cette vraie fournaise et trouvèrent une lumière plus clémente et des couleurs plus vaporeuses.

Ils dominaient directement la petite ville ; ils entendaient les battements sourds des métiers à passementerie, la voix des femmes interpellant leurs enfants ; ils voyaient la route dérouler ses anneaux comme un serpent à travers les prairies et descendre à pic vers la porte de la ville ; contre cette route il y avait un rideau de hêtres et de saules ; là, Gustave fit découvrir aux jeunes filles un frais vallon rempli du murmure des ruisselets, et tout émaillé de fleurs où se posaient les papillons. Le ciel bleu descendait au bout du chemin jusqu’à toucher le sol même.

Ce vallon s’appelait la Fensterli (la petite fenêtre), parce que de quelque côté qu’on vînt, quittant l’ombre du bois ou l’aveuglante clarté du jour, on avait la surprise de cet azur calme du ciel ; c’était un repos pour les yeux que ce pan de ciel aperçu dans l’encadrement des grands bois ; c’était une belle échappée, mais une échappée vers les hauteurs ; ce n’était pas un panorama vu à vol d’oiseau ; on se trouvait là comme les petits enfants qui s’attendent à voir se réaliser des rêves naïfs ; là-bas, à l’extrémité du vallon, on était sûr de rencontrer sous les arbres une petite voiture, avec (tout comme dans le conte populaire) une grand’mère par devant et une aïeule par derrière ; ces vieilles, toutes haletantes vous hisseraient vers le ciel pour le déjeuner et en répétant sans cesse qu’elles s’étaient mises en retard.

Quand Ida eut franchi le pas du Fensterli, et se trouva tout à coup dans cette solitude, séparée du monde entier, des larmes de joie montèrent à ses yeux, larmes pareilles à des gouttes de rosée retombant d’un amandier en fleurs.

À la fin de la promenade, au moment de la séparation devant la porte du presbytère, Ida posa une question à Gustave, timidement comme si elle allait se rendre coupable d’une grande audace :

— Et c’est là-haut, dans ce paradis que vous avez passé votre enfance ?

— J’y ai appris à marcher, dit Gustave en souriant.

Elle le regardait tranquillement, non à la dérobée mais en face et sans embarras, de l’air interrogateur qui lui était habituel. Ce qu’elle souhaitait savoir, c’était si cette petite fenêtre était chère au souvenir de Gustave et si en pensée il l’avait souvent ouverte. Lisant dans ses yeux une réponse affirmative, elle trouva une satisfaction à se dire que Gustave, quoi qu’il fît, ne pouvait être qu’un brave garçon.

 

*

 

Après cette première promenade quoi de plus simple que d’en faire d’autres, toute une série de flâneries vagabondes ; cela se fit tout seul, comme on mange une à une toutes ses cerises.

Ne croyez pas que cette jeunesse « fût amoureuse de la nature ». Ce sentiment raffiné, produit d’une fausse culture, ce besoin (au fond du dernier prosaïque) de fuir l’homme et ses œuvres, ne pouvait trouver place dans le cœur de cette petite bande naïve, si heureuse de vivre ; au contraire : sans que ces enfants se rendissent bien compte des choses, un sûr instinct du beau leur faisait entrevoir cette vérité que, parmi les contrées, seules ont une valeur pour le sentiment, celles-là qui portent en elles quelque trace de l’activité de l’homme. Aussi n’allaient-ils jamais assez loin pour n’avoir plus conscience de se promener dans les environs de Heimligen ; ils voulaient que quelque bruit pût encore venir de là jusqu’à eux ; ils voulaient voir quelque petit nuage de fumée s’élever au-dessus de la vallée ; ils ne voulaient pas perdre de vue la dépression de terrain où se cachait la petite ville.

Dans les paysages, l’œil de la froide raison aperçoit une abondance d’images qu’il coordonne comme un panorama, comme une carte topographique ; mais l’œil de l’artiste voit dans toutes ces images des individualités vivantes, qui ont leur âme propre ; il sait dégager de leurs lignes bien arrêtées des symboles cosmiques : alors, jouir de ce qu’on appelle des paysages, c’est jouir d’une série indéfinie de bonheurs, et tel était l’idéal entrevu par les enthousiasmes et les désirs de nos jeunes gens. Ce qui n’était pas le charme des yeux, leurs autres sens s’en emparaient et tous leurs sens étaient délicieusement occupés.

Dans les chemins creux, sur les guérets, sur les champs pleins de récolte, partout où ils passaient, ils percevaient le souffle de la vie sous ses mille formes, l’odeur qui révèle la fermentation des germes et qui monte de la terre fertile. Ils ne demandaient pas que l’air fût sans bacilles ; au contraire : ils s’accommodaient même fort bien des grillons et des sauterelles, des scarabées et des abeilles, des écrevisses et des truites.

D’instinct leurs courses les menaient vers ce qu’il y a de plus beau sur la terre, vers le tremplin d’où l’imagination s’élance vers le haut plateau. Ce qu’ils cherchaient, c’était un peu de terrain uni ; juste ce qu’il faut pour s’installer à son aise. Tantôt ce terrain s’enfonçait en triangle entre les bois ; tantôt il venait effleurer directement au bord d’une falaise et semblait toucher le ciel, si bien que les pâquerettes, comme autant d’étoiles, brillaient en plein midi dans le firmament bleu ; là ils restaient pendant des heures, ils aimaient à se grouper au plus profond de leur asile ; nul regard profane ne devait troubler leur bonheur ; mais ils voulaient que de toutes parts pût venir à eux la beauté à la démarche aérienne, la beauté dont les pas ne pèsent point sur les herbes.

Parmi les endroits élevés qui leur étaient chers, ils préféraient ceux qui avaient pour eux une physionomie familière et amie : c’étaient les champs qui de par la loi appartenaient au presbytère. Sur le papier cela s’appelle « propriété ». En réalité c’est là que l’air est plus pur, plus lumineux, et les couleurs plus chaudes. De très loin déjà quelque chose vous souhaite la bienvenue, on y devine comme l’accueil d’un chien fidèle, et quand on y atteint, tout vous y fait fête, tout ce qu’on aime et tout ce qui est mort.

C’étaient trois lopins de terre appartenant au pasteur ; ils étaient tous situés loin de la maison d’habitation et très éloignés les uns des autres ; un champ de blé au-dessus de la colline du forestier ; plus haut et plus en arrière, vers le Schlossberg, un grand verger ; dissimulé dans le bois, de l’autre côté de la petite ville, au-delà des petits jardins suspendus dans les rochers, une prairie bien grasse – tout cela ne faisait qu’un petit domaine et c’était un immense royaume.

Les filles du pasteur connaissaient chaque pied carré de ce sol ; et à chaque nouvelle visite, elles faisaient à chaque pas des découvertes. La dernière fois les cerisiers étaient couverts d’une blanche neige de fleurs, les pommiers étaient ornés de points roses ou dorés, et cette fois-ci toute la verdure des frondaisons avait jailli, et, autour des troncs d’arbres, une belle ombre couvrait la terre et se disposait d’une manière nouvelle tous les quarts d’heure.

Ida et Mina dessinaient bien ; depuis longtemps elles n’en étaient plus à gâcher des couleurs en barbouillages de fleurs ; elles savaient étudier les groupes d’arbres majestueux et leurs mystères.

Or ici, sur ce sol familier, elles voyaient encore mieux la nature intime des choses ; les touffes de cerises à califourchon sur les branches avec leurs queues écartées comme des jambes de cavaliers, les feuilles de noyer avec leurs grands doigts écarquillés, l’argent gris des saules et des peupliers, le feuillage gaufré des chênes, tout leur disait mille choses intéressantes. Heureusement elles n’étaient pas d’accord pour décider quelle merveille l’emportait sur les autres ; les discussions étaient ardentes et les autres apprenaient à regarder par les yeux de ces deux-là, qui les initiaient à leurs émotions. Si chaque arbre ou groupe d’arbres, si chaque parfum et chaque ombrage avait ainsi de quoi occuper l’âme, où devait s’arrêter leur bonheur ?

Mais les jouissances actuelles n’étaient pas, à chaque moment, ce qui faisait leur plus grand bonheur ; il y avait mieux, car elles avaient conscience que cent autres spectacles les attendaient, que d’innombrables sollicitations leur étaient réservées pour les jours suivants. Les cerises, qui n’étaient encore dans le feuillage que de petits points clairs, de petites pierres roses sans saveur, s’arrondiront bientôt en baies sombres, délicates et juteuses ; on dressera dans les branches des échelles hautes comme des maisons, on fera la cueillette des perles de velours, des noires et des orangées, et on les mélangera, et il n’y aura pas de bouquet qui fasse un plus bel effet. Ensuite viendront les poires variées à qui chaque arbre prépare une autre saveur et donne comme une personnalité. La fenaison passée, on songera aux regains et au plus beau moment de l’été, à la moisson dorée qui mûrit dans l’éclat des jours où tout vibre et tout brille sous le soleil.

Et qui empêchait Ida de rester jusqu’à l’automne, ou mieux jusqu’à l’hiver ? on peut attendrir des parents et allonger le nombre des jours d’une visite. Dans la réalité les neuf-dixièmes de ces plans pourront rester inexécutés ; des contrariétés, la pluie ou la passion pourront venir à l’encontre ; le cœur pourra faire tort à l’amitié et disperser ce groupe si uni ; mais qui soupçonne cela maintenant ? Il n’est donc pas défendu de voir le présent dans une auréole, composée des couleurs d’un arc-en-ciel dont chaque nuance est une charmante possibilité.

Et c’est là qu’est le charme de l’existence. Nul ne voudrait revivre une deuxième fois sa vie telle qu’elle fut ; mais si l’on pouvait être replacé encore une fois au milieu d’un nombre infini de possibilités, et cela à condition de retrouver toute la vigueur qui est la source des joies de l’âme et des sens, ce serait une autre affaire. Ce qu’il y a de meilleur dans la ligne d’une vie, ce sont les pointillés, les tâtonnements du tracé.

CHAPITRE VII

PLUS DE BONHEUR ENCORE

Au milieu de ces impressions douces et lumineuses dont étaient faites les journées de nos jeunes filles, Gustave apportait une note déconcertante et violente ; il avait les mécontentements d’un talent qui cherche sa voie, d’une volonté qui hésite sur le but à assigner à la vie ; ceux au milieu de qui il vivait étaient bien innocents et n’y pouvaient rien : il les tourmentait pourtant, par jeu et pour tromper son inaction, comme un jeune jaguar en pleine croissance. Il ne savait ni bavarder ni causer. Son caractère taciturne frappait, même à Heimligen où l’on est pourtant bien avare de ses paroles ; comparé à lui, l’aubergiste de « l’Étoile » semblait bavard. Cependant au contact d’une nature analogue à la sienne, telle qu’Ida, ses idées bouillonnaient et cherchaient à s’ouvrir un passage ; l’écluse une fois ouverte, le flot se révélait abondant et pur.

Parlant de questions d’art, il ne se payait pas de mots vides ; il allait au fond des choses, n’était point dupe des réputations établies, n’échafaudait pas des systèmes en l’air ; il ne distribuait ni l’éloge ni le blâme au nom d’une lourde érudition livresque qui a étiqueté les œuvres de tous les siècles.

Ses idées et ses imaginations avaient la spontanéité et l’éclat que donnent les suggestions du cœur et de la patrie.

Nourri du parfum des foins et de l’air des prairies du pays natal il avait, dès sa plus tendre enfance, engrangé les plus précieuses récoltes. Le vent avait dispersé bien des choses ; les tempêtes les avaient remplacées par des apports nouveaux.

Tout cela était pêle-mêle ; mais dans ce désordre brillaient des pépites d’or. Gustave était d’une intelligence fine et d’une sensibilité charmante.

Les égards des filles du pasteur pour Gustave avaient mis en éveil le cœur d’Ida ; puis elle avait été touchée par le charme de ces yeux rêveurs, toujours en quête de la beauté ; enfin elle fut conquise par l’esprit prime-sautier et la verve de ce garçon si riche d’idées. Avec dévotion, avec ravissement, elle recueillait les pensées et les boutades où se révélait l’originalité d’un talent jeune, encore un peu gauche, mais bien personnel ; naïvement, inconsciemment, le jeune génie puisait en lui-même et les pensées fécondes jaillissaient, aussi aisément que les graines s’échappent des capsules de la balsamine.

De Bienne à Genève, dans la région des lacs bleus du Jura, elle connaissait et respectait beaucoup de bons artistes ; elle était elle-même d’une famille de peintres. Mais jusqu’ici elle n’avait encore vu que le talent qui se développe comme une fleur de jardin, soignée dans les plates-bandes ; maintenant elle voyait la nature directement à l’œuvre, et favorisant, dans son ascension vers la lumière, une plante qui avait germé dans un sol pierreux et luttait pour l’existence parmi les poussières et les ronces du chemin. Elle éprouvait et de la pitié et de l’admiration.

Elle offrait à Gustave le plus beau don qu’un homme puisse recevoir d’une jeune fille : la foi en sa valeur.

Gustave, quoique s’attachant toujours à elle et se montrant plein d’égards, ne lui faisait aucunement la cour. Elle avait au piano une facilité qui n’obtenait de lui que l’approbation muette d’un petit mouvement de tête, dans lequel elle sentait très bien une certaine indulgence un peu dédaigneuse. De tout cela elle ne se chagrinait pas : elle s’oubliait elle-même ; Gustave seul comptait dans ses rêves d’avenir. Qu’importe au monde une jolie fille ? Il y en a des milliers. L’important, c’est qu’aucun vrai talent ne soit étouffé.

Telle était la générosité de cette délicate et mignonne jeune fille qu’on aurait pu prendre pour une petite poupée à la mode ; elle eût bien sacrifié son propre cœur, lui semblait-il, pour faciliter les voies à son héros et l’aider à vaincre.

Il lui semblait. Mais en vérité nulle femme, si parfaite et modeste soit-elle, n’admet que l’homme qu’elle aime puisse ne pas être toujours près d’elle, dût-il y trouver la ruine de tout son avenir.

 

*

 

Quant à Gustave, lorsqu’il lui arrivait de parler un peu plus que de coutume, il ne s’en trouvait point réconforté ; au contraire : par là même qu’il exprimait ses pensées, il prenait conscience de sa propre valeur et il souffrait de la comparaison entre ce qu’il était et ce qu’il aurait voulu être. Un beau matin il sentit de nouveau en lui la morsure de cette araignée inquiète qu’on désigne du beau mot de « talent ». Après plusieurs mois d’inactivité et de renoncement il eut soif d’action ; ce fut une agitation fiévreuse cherchant un objet quelconque où se fixer ; sa volonté ne trouva pas d’abord cet objet et à tant de beaux jours d’une bonne intimité succéda un temps de froid glacial.

Nul ne comprit pourquoi tout à coup Gustave devint insupportable : il refusait toutes les invitations, prenait un ton de raideur blessante, s’en allait sombre sur des chemins solitaires, et montrait les dents à tout le monde, comme un blaireau en quête de sa proie. Il fallait une patience de femme, une humilité de femme pour supporter cela, que dis-je ? pour aimer cela.

Mais il y eut un revirement favorable, et non moins subit, dans son humeur.

Ce fut une joyeuse éclaircie et ses yeux reflétaient du soleil, quand, après cinq jours de mine maussade, il reparut au presbytère, tenant à la main une feuille de papier à musique.

On eût dit que rien ne s’était passé ; avec son insistance et sa politesse habituelles il demanda aux jeunes filles de lui chanter ce qu’il venait de composer. Et il fallait aller le chanter dans la forêt, sur le rocher dominant la carrière.

Pourquoi résister ? On sentait bien qu’on finirait par lui obéir : autant le faire de bonne grâce et sans retard.

Une fois sur le rocher, Gustave ne se donna même pas la peine de battre la mesure.

D’une manière générale il n’aimait guère à « diriger » ; les coudes en l’air, les grands gestes du bras armé du bâton de maréchal, lui rappelaient le professeur Steckli se démenant, devant son chœur mixte d’écoliers et d’écolières, comme un vanneau jaloux ; d’autre part il supposait chez les exécutants un peu d’intelligente initiative ; il y avait aussi chez lui un peu de généreuse insouciance. Un jour, à l’Université, il avait assisté à une répétition d’orchestre ; il avait vu un compositeur étranger pris d’une colère d’enfant rageur pour une trompette qui avait manqué son entrée ; ce spectacle pénible lui avait laissé une impression persistante de dégoût ; aussi avait-il fait un serment : si jamais il se trouvait amené à diriger une composition de sa façon, il glisserait tout exprès quelque faute dans la partition, pour ne pas ressembler à ce mal appris.

Bref, il s’assit par terre, à côté d’Ida, qui n’entendait rien à l’art du chant, quoiqu’elle eût, en parlant, une voix d’un timbre très séduisant ; il laissait pendre ses jambes dans le vide et il écoutait ; il était heureux et calme ; on eût dit que le morceau avait été écrit par un autre, qui aurait docilement suivi ses indications et réalisé ce qu’il voulait.

Les filles du pasteur avaient une bonne éducation musicale et leurs voix étaient assez bien formées. L’exécution marchait sans trop d’hésitations.

Gustave avait composé un Gloria pour chœur de dames. Son idée était de retrouver ce qui l’enchantait dans les œuvres de Stradella et de Pergolèse : ces chants tout pleins des joies célestes, ces extases, cette ivresse du beau dont le ravissement coupe la respiration. Selon sa conception l’art était une invitation au bonheur, et le chant une explosion de joie, un cri de l’âme. Cela était-il contraire à la tradition, aux règles ? qu’importe.

Du haut du rocher le joyeux Gloria envoyait jusqu’au fond de la vallée la douceur de ses vocalises et de ses trilles, la tendresse de ses dessus qui vous ravissaient jusqu’au ciel. Il semblait que tout un vol d’oiseaux chanteurs se fût répandu sur la petite ville.

Du haut du rocher le regard plongeait dans la « rue de derrière ». Les gens s’arrêtaient au milieu de la chaussée, relevaient la tête et agitaient leurs chapeaux. Aux fenêtres on agitait des mouchoirs bleus et rouges. Les enfants s’assemblaient par bandes et manifestaient leur plaisir en poussant des cris sauvages.

On ne découvrait point le presbytère. Mais près de la grotte en rocailles du jardinier, sous le marronnier, on vit paraître Pomponnette ; elle agitait un râteau pour attirer l’attention.

À pleine voix elle se mit à chanter sur un air de tyrolienne : « Ma mère est une Suissesse, trallera, trallera, hodirilou ». Tout en chantant elle gambadait comme un lutin, dansait en rond, et son râteau lui servait de cavalier.

Après que Pomponnette eut fini de danser en rond, les filles du pasteur reprirent le Gloria, et au Gloria répondit là-bas une polka.

Cela dura un bon moment et chacun était heureux. Tout à coup la petite Mina qui avait chanté, mieux que toutes les autres, sa partie d’alto, n’eut plus de voix ; elle éclata en sanglots. L’émotion fut générale ; le plaisir était gâté ; on rentra aussitôt sans parler.

 

*

 

Les gens de Heimligen ne trouvaient rien à redire à ces promenades des filles du pasteur avec Gustave. Pourtant ils se fussent révoltés à la seule idée que leurs propres filles eussent pu se permettre semblable chose. La famille du pasteur était au-dessus des soupçons et de la critique. Et ce privilège était partagé par ses hôtes, par Ida et Gustave.

Quand la petite troupe, où régnait une si belle union, traversait la grand’rue, elle ne voyait que des visages aimables. Les enfants lui laissaient le passage libre, les petits écoliers soulevaient leurs casquettes, les écolières faisaient une petite révérence. Parmi les femmes, les unes se sauvaient bien vite dans un vestibule pour y cacher leur timidité et leur gêne, les autres prenaient leur courage à deux mains, trouvaient pour la jeunesse du presbytère un mot aimable, non sans s’effrayer après coup d’avoir eu tant d’audace. Dans le haut comme dans le bas de la rue, les hommes évitaient de se trouver sur le passage de cette jeunesse et prenaient soit par la « rue de derrière », soit le long du ruisseau.

Mais les hommes marchaient le plus souvent la tête penchée en avant et cachée sous de grands chapeaux de feutre ; ils ne levaient les yeux que si l’ombre d’un passant les réveillait de leur rêverie. Aussi leur arrivait-il assez souvent de se trouver tout de même nez à nez avec les jeunes gens du presbytère. Alors, selon la tradition des aïeux, ils portaient l’index à leur feutre, faisaient des yeux en coulisse du côté des murs, et poussaient une sorte de grognement de satisfaction, pour témoigner leur sympathie. Aussitôt après ils fixaient de nouveau les yeux sur le bout de leurs chaussures.

Au moment des pluies du début d’août, Ida et Gustave, seuls, passaient des demi-journées près de la cascade ; les gens n’y voyaient pas de mal ; ils ne comprenaient pas d’ailleurs quel plaisir on pouvait trouver là ; mais il leur suffisait de penser que ces deux-là devaient bien le savoir.

En effet ils le savaient, ou du moins le sentaient. Sans quoi ils ne seraient pas restés comme cela pendant des heures, debout au bord de ce ravin fumant, à se laisser éclabousser par le torrent, tant et si bien que le fracas des eaux finissait par leur donner le vertige et les obligeait à s’appuyer l’un sur l’autre. Gustave ne s’inquiétait ni du vent ni de la pluie, dès qu’il y avait quelque chose à voir qui l’intéressait ; il lui était indifférent de ruisseler comme un Neptune ou de grelotter comme un Ganymède. Ida se protégeait d’un manteau de toile cirée noire, qui lui prenait bien la taille et qui lui donnait un aspect luisant de statue de bronze.

Le temps s’étant remis au beau, on aurait voulu reprendre les promenades générales.

Mais les promenades déjà faites avaient eu le temps de subir cette transfiguration qui s’accomplit dans le souvenir ; elles avaient ce prestige des choses qui s’éclairent d’une lumière que l’âme projette sur elles ; auprès de ces choses-là le présent a moins de prix. Personne n’aime à revivre ses expériences ; les copies ne satisfont point qui a connu les originaux. Il y eut donc entre les jeunes gens une convention tacite : ils respecteraient le passé comme une chose sacrée.

Il y avait une autre raison. La petite ville avait vu s’installer dans ses murs toute une engeance d’étrangers, de ces cosmopolites que l’été amène. La sotte curiosité de ces têtes vides troublait la tranquillité des chemins et des sentiers ; de préférence ils tuaient le temps dans le jardin de l’auberge du Major ; quand de là ils voyaient passer Gustave au milieu des huit jeunes filles et aux côtés de la belle Ida, ils lui adressaient des coups d’œils approbateurs et pleins de sous-entendus ; Gustave en était exaspéré et en souffrait autant pour ses amies que pour lui-même.

Un bonheur dont on jouit en tout bien tout honneur est modeste ; un homme qui est vraiment bien doué n’a jamais le temps d’être vaniteux. Le rôle de conquérant des cœurs, que ces regards avaient l’air de lui attribuer, lui semblait bon pour les fats et les vauriens sans esprit. Et puis Ida et les filles du pasteur étaient de sa part l’objet d’une amitié beaucoup trop respectueuse, pour qu’il eût pu supporter l’idée qu’on vît en elles des jouets dont il se serait amusé.

 

*

 

Pour remplacer les promenades, ils se créèrent, à l’abri des murs du presbytère, des occupations tranquilles.

Le matin on travaillait sérieusement au piano, au cadre à broder, sur l’album à dessins. Gustave furetait dans les livres du pasteur, aidait le pasteur à mettre au point et à polir un sermon que celui-ci avait préparé, avec des allusions à Gustave lui-même. Car le pasteur Rebenach avait toujours son idée : du haut de la chaire, où il n’avait pas à craindre de répliques, il voulait (à bonne intention, délicatement et sans avoir l’air d’y toucher) décocher à Gustave quelques traits malicieux.

Parfois les jeunes filles se rendaient à l’église ; à tour de rôle elles manœuvraient les soufflets de l’orgue, pour que Gustave pût jouer ; car avec le sacristain il n’y avait rien à faire : quand ça lui prenait, il faisait fiévreusement marcher la soufflerie, et quand il était fatigué, il s’arrangeait si bien que le vent manquait.

Quand les ondes sonores bien pleines portaient par-dessus les toits les fugues majestueuses, l’âme des bonnes femmes penchées sur leurs passementeries était portée à un pieux recueillement. Même le maître factotum et la ferblantière témoignaient à leur fils une respectueuse considération quand il rentrait chez lui après avoir joué de l’orgue.

Entre le déjeuner et le café de trois heures on éprouvait un bien-être parfait, sans aller chercher bien loin son plaisir : un bourdonnement de mouche, le demi-jour filtrant par les contrevents verts, il n’en fallait pas davantage pour que l’âme ressentît de mystérieuses émotions d’art.

Après le café venait le plaisir du jeu, ce don de Prométhée.

Au grand chagrin des jeunes filles le pasteur ne laissait pas échapper Gustave, qu’il attachait à un tabouret isolant devant son échiquier. Le vénérable homme perdait régulièrement, mais s’entêtait au jeu et ne lâchait guère son partenaire avant le coucher du soleil.

D’avance les anneaux du croquet étaient mis en place sur la pelouse.

Jusqu’à la nuit, tant qu’une lueur du crépuscule permettait encore de distinguer la géométrie du champ de bataille, on entendait le bruit des maillets retombant gaiement sur les boules.

Au début de la partie, à l’heure où le soleil éclairait encore les herbes, la passion (ce trouble-fête) l’emportait sur le plaisir. Alors il y avait des querelles fratricides, suivies de bouderies. Ce n’était qu’au jeu de croquet qu’il pouvait arriver à Ida d’être cordialement fâchée contre Gustave, et cela quand le sort l’avait exilée dans le camp de ses adversaires. Car Gustave se donnait tout entier au jeu, tout comme à l’art, et il menait toujours son parti à la victoire.

Mais le disque éblouissant du soleil disparaissait ; les rougeurs du soir éclairaient doucement le ciel ; l’ombre envahissait le dessous des plantes ; les fleurs, hautes ou basses sur leurs tiges, semblaient toutes posées sur un même plan, comme les couleurs chaudes d’un tapis de Turquie ; l’héliotrope violet exhalait son parfum de vanille. Alors les disputes s’apaisaient. Les dernières lueurs tendres tombant du ciel étaient recueillies par les vêtements clairs des jeunes filles qui disparaissaient dans l’obscurité du jardin, comme la Péri, fille de la lumière.

Et madame Rebenach les grondait ; comment pouvaient-elles, par une si merveilleuse soirée, tenir leurs yeux fixés sur ce jeu ridicule, au lieu de les ouvrir tout grands et de jouir des jeux de couleurs de la nature.

Ses filles savaient bien ce qu’elles faisaient. Car la beauté observe la même étiquette de cour que le bonheur : elle aime à faire des visites, mais ne reçoit personne.

Dans les soirées sombres le croquet était interrompu par la terreur des chauves-souris et des phalènes. Par contre la lune retenait les joueurs jusqu’à l’heure des fantômes et du veilleur de nuit ; les pieds se prenaient dans les anneaux ; cela gênait mais n’était pas un empêchement. Enfin le maître factotum et sa femme faisaient une timide apparition, pour s’informer s’il n’était pas arrivé quelque accident à Gustave. Et, le croquet fini, venait une sérénade.

Un soir, en rentrant chez lui, Gustave s’interrogea : une telle paix durerait-elle longtemps ?

Et sa conscience lui répondit : longtemps, qui sait ? mais à coup sûr éternellement.

CHAPITRE VIII

DANS UN BUREAU

Un matin Ida revêtit sa belle robe de soie, sa robe des jours de visite, avec un corsage cannelle, orné de jolis rubans couleur de bronze, et avec une ceinture de même nuance enserrant le bas de la taille. Les bas étaient assortis ; les souliers découpés et ajourés avaient aussi des reflets d’airain. Toute la toilette était harmonieuse et donnait un effet métallique ; Mina la baptisa « la robe dorée ».

Et pourquoi cette attention ? On attendait enfin le retour de Philippe, qui, après un petit voyage au Tyrol et dans le canton des Grisons, s’était attardé chez des amis, à Zurich.

Au presbytère on considérait Philippe comme le prétendu d’Ida. En effet à l’automne dernier, allant chercher sa sœur à sa pension de Neuchâtel, il était resté six jours dans cette ville, tant il avait été charmé par la grâce de l’amie de Mina ; il avait failli ne plus revenir. Ce n’était point par un effet du hasard qu’Ida avait été invitée à Heimligen pour la belle saison, pour le temps où on attendait Philippe. Le plaisir de voyager, la fantaisie et la jeune ardeur de l’étudiant lui avaient fait retarder son retour de plusieurs semaines. Ida devant rester jusqu’en septembre, il pouvait sans inconvénient remettre à ce moment-là ses fiançailles ; il avait bien remarqué que les deux familles approuvaient ses projets ; et puisqu’il n’y avait pas d’obstacle, il fallait bien être beau joueur et perdre un peu de temps ; ce sentiment-là aussi était un peu la cause de son retard.

Et puis, n’est-ce pas une sorte d’axiome ! admis chez les étudiants, que pour un jeune homme de talent et d’avenir, joli garçon et de bonne famille, c’est faire même à la plus parfaite des jeunes filles un très grand honneur, que de lui faire une demande en mariage qu’elle brûle d’accepter. Quand on est attendu on n’est jamais en retard. En bon étudiant, il s’accorda un dernier voyage de célibataire, avant d’enterrer solennellement sa liberté.

Gustave, le refusé, lui prendre sa place ! Voilà ce dont il n’avait jamais entrevu la possibilité ! Son amour s’étant brusquement réveillé, il accourait enfin et son cœur battait. Une cruelle désillusion l’attendait !

Par gentillesse vis-à-vis du fils de la maison et du frère de l’amie de son cœur, Ida eut pour lui toutes les attentions qu’une jeune fille de bonne éducation peut avoir pour un garçon qu’elle estime. Mais une seule visite de Gustave suffît pour faire comprendre à Philippe les changements survenus.

Il était trop raisonnable pour se flatter du vain espoir d’un revirement en sa faveur. Il n’y avait rien à faire à cela ; il n’y avait plus qu’à savoir en prendre son parti. Qu’il souffrît ou ne souffrît pas, tant pis. Et s’il n’avait pas demandé la main d’Ida dès l’automne dernier, il n’avait à s’en prendre qu’à lui-même.

« Je ne suis qu’un niais ! » se disait-il dans sa mauvaise humeur. Cent fois il avait voulu faire sa demande, et chaque fois il avait écouté les suggestions de cette sotte de raison qui lui murmurait à l’oreille : tu es trop jeune pour te lier.

« Se lier, s’enchaîner. » Ces mots lui avaient fait peur. Quel remords maintenant ! Car enfin y a-t-il un sort plus enviable que d’être enfermé dans un paradis, même si du dehors la clef a été enlevée ?

À force de regrets et de désir il en revint, par un long détour, à espérer encore des choses auxquelles il avait renoncé.

En brave garçon qu’il était, toute droiture et toute franchise, il ne se laissa pas prendre aux ruses de son cœur ; il regarda ses plus chers désirs bien en face et leur déclara vaillamment une guerre loyale.

Il ne puisait pas sa force dans des maximes pieuses ou des principes philosophiques ; quand l’ennemi menaçait d’être plus fort que lui, il avait recours à des apophtegmes d’étudiants. « Abest, Absit, Abeat », disait-il de sa plus forte voix ; et il sautait de son lit pour s’empêcher de crier de douleur. Son père, qui dormait dans la chambre voisine, louait le Seigneur qui avait donné à son fils un tel zèle pour la conjugaison latine.

Le lendemain matin il avait terrassé ses espérances. Ses parents lui voyaient une bonne mine ; vis-à-vis de la jeune fille son attitude n’avait rien d’embarrassé et pour son rival il était le meilleur des camarades.

Gustave était bien loin de se douter de la peine qu’il avait faite à Philippe et à ses parents.

Pas plus que Philippe, la petite Mina ne trahissait ses sentiments. Depuis le jour où, sur le rocher, elle n’avait pu s’empêcher d’éclater en sanglots, elle se tenait sur ses gardes ; observant les mouvements de son cœur, elle se retirait discrètement à l’écart, à la moindre alerte.

Il lui fallait bien s’avouer qu’elle avait manqué de prudence ; pourquoi, du matin au soir, avec son irrésistible amie, avait-elle sans cesse mis l’entretien sur Gustave, comme s’il n’y avait que lui au monde ?

Mais qu’y pouvait-elle ? Le moyen de n’avoir point d’amitié pour lui et de ne point parler de lui ?

Ida le tenant sous l’empire de son charme, Gustave ne prenait point garde à la toute modeste petite Mina ; celle-ci ne pouvait lui en vouloir ; à sa place elle eût fait comme lui.

Pourtant le matin elle se levait pâle et triste. Ida, toujours affectueuse, lui parlait de sa voix mélodieuse, profonde, caressante comme du velours et lui donnait un baiser de ses lèvres à la fine courbure. Mina posait humblement un baiser sur son bras blanc ou sur son épaule, et lui disait doucement : « Que tu es belle, Ida ! Que tu es belle ! » et puis elle était courageuse et forte, jusqu’au soir.

Gustave continuait au presbytère à être choyé et gâté comme le propre fils de la maison. Et pourtant il avait troublé deux cœurs, et brisé deux belles fleurs d’espérance.

 

*

 

La tristesse était entrée dans cette maison ; elle ne faisait point de bruit, mais elle avait chassé la naïve joie de vivre ; à l’ombre de son aile noire régnait la gravité. Gustave rencontrait des lèvres pâles, des regards énigmatiques et des attitudes contraintes.

Il n’interrompit point ses visites, dont il ne pouvait plus se passer. Mais son âme n’y trouvait plus de vrai réconfort. Il crut remarquer qu’Ida s’éloignait de lui. Il lui parut naturel de ne s’en attacher que davantage à elle et de s’imposer.

Plus que jamais il la distingua dans le groupe des jeunes filles, tel un tiercelet poursuit une colombe. Entre quatre yeux, au risque de l’importuner, il lui faisait part des idées qui lui passaient par la tête et pour lesquelles il lui fallait un confident. Elle lui répondait de moins en moins ; cela ne le décourageait pas ; il ne tenait ni à avoir son approbation, ni à lui faire plaisir ; il ne recherchait que sa présence, qui lui était plus douce que toute autre. Madame Rebenach, dans la chambre voisine, dit une fois à haute voix et de façon à être entendue de lui : « Gustave n’est et ne sera jamais qu’un égoïste. »

Alors, un jour qu’il pleuvait, au moment où il partait, comme toujours, pour le presbytère, le ferblantier lui barra le chemin.

Où allait-il ? Regard tout étonné du fils. Verte semonce du père. Il n’y avait pas de bon sens, il y avait inconvenance, à aller tous les jours dans une maison où l’on rencontrait huit jeunes filles en âge d’être mariées, quand on n’avait aucune espèce d’intentions sérieuses. Tout ce qui pouvait sortir de là, c’était qu’on en jaserait et qu’il ferait du tort aux filles du pasteur. Du reste il allait être plus ménager de son temps. À partir de demain, il serait occupé tous les jours de huit à douze et de deux à six, chez l’avocat Schæggi, qui avait l’amabilité de le prendre à l’essai pour ses écritures, malgré l’affaire de l’examen ; il n’aurait pas d’abord de salaire fixe, mais des gratifications pour les copies importantes. Si ce n’était pas grand chose, c’était toujours mieux que rien, en attendant.

C’était un ordre formel. C’était un coup d’État. Les yeux de Gustave cherchaient le secours de la pitié maternelle. Mais la ferblantière faisait exprès de s’occuper dans la chambre voisine. Gustave comprit que nulle résistance n’était possible.

 

*

 

En effet le lendemain, muni des plus amples recommandations de son père (c’était, lui avait-il dit, son premier pas sur la voie de la raison), s’armant du courage du désespoir, Gustave se traîna vers le bureau de l’avocat.

L’avocat Schæggi, son patron, le reçut d’un air protecteur et, sans autre préambule, le campa devant un haut pupitre. À la vue d’une plume d’acier, luisante à faire peur, et d’un encrier d’une transparence accablante, le cœur lui manqua. Il était évident qu’ici un mot mis pour un autre serait une faute, et une tache d’encre un crime.

L’avocat lui passa le manuscrit à copier, lui donnant quelques explications farcies, pour plus de clarté, de latin de cuisine : Actum. Affaire Gerber-Graeulicher contra Schmutz-Rœthlisberger-Laeuli. Ruisseau souillé. Tribunal civil : 4 juin 1886 ; 12, 13 et 21 octobre 1887. Cour d’appel : 1er août 1888. Duplique. Vide Fasc. Xc. Réplique. Copia.

Avec un soupir il reprit sa respiration et de l’encre ; à son avis la voie de la raison faisait de singuliers détours, puisqu’elle aboutissait d’abord à un ruisseau souillé.

Pendant le déjeuner le ferblantier demanda en passant : « Comment te trouves-tu de ton nouveau métier ? » Il marqua sa satisfaction par un hochement de tête quand son fils murmura un « très bien », pour éviter l’entretien. Il était comme tous les hommes dont la bonté d’âme s’explique par une faiblesse de caractère : il pensait que toute drogue ayant un goût mauvais, était par là même salutaire.

La mère écrasa une larme sur ses cils. Dans l’inévitable, Gustave sut encore trouver quelques bons côtés. Il eut l’agréable surprise de constater que rien ne l’empêchait d’emmener avec lui au bureau tout ce qui meublait sa tête ; il emmenait de certaines machines volantes qui mettaient à profit mainte petite fissure et plus d’un grand trou de l’emploi du temps, pour aller faire de petits voyages de vacances, voyages de quelques minutes, au pays de la fantaisie. De temps en temps il avait plusieurs heures de repos, et il était libre le jeudi après-midi. Son père maintenant, après le déjeuner, lui accordait une tasse de café noir avec un petit verre de cognac, tant pour le récompenser de son honnête application, que pour bien marquer qu’il le traitait désormais tout à fait en homme et en citoyen. Il trouvait très viril ce qui râcle le gosier.

Le futur notaire s’étonnait de voir au pasteur une figure d’Hippocrate, lorsque, le rencontrant dans la rue, il demandait : « Eh bien, comment cela va-t-il au bureau ? – Très bien, disait-il d’un air bon enfant ; bien mieux que je n’aurais cru. » Le pasteur levait deux ou trois fois les yeux au ciel et passait son chemin.

La ferblantière ne posait pas de questions sur ce sujet, mais ses lèvres pâlissaient.

 

*

 

Dans ce temps-là Gustave avait toutes les nuits des rêves merveilleux. Il partait pour des pays lointains, pays de grande lumière. Il y parvenait en bateau, en chemin de fer, ou à travers les airs. Splendeurs inconnues et innommées ; paradis embaumés ; montagnes géantes ; sentiers charmants. Parfois son esprit donnait à ces pays de rêve un nom géographique quelconque emprunté aux régions de l’Europe. Le plus souvent il restait en-deçà des frontières de son pays.

Une fois il descendait le Rhône et, traversant une France pourpre, arrivait dans une Espagne violette, si violette, si extraordinairement violette, qu’il en pleurait sur son oreiller. Une autre fois il marchait à l’ombre de tilleuls sur une haute terrasse surplombant les plaines de l’Italie. À ses pieds, au bord d’un lac d’azur, des foules aux yeux pleins d’amitié allaient et venaient en chantant et tendaient vers lui leurs bras. « Emmène-moi ! » disait la ferblantière, qui, assise sur une malle, volait devant lui, souriait et saluait de tous côtés. Une autre fois encore il arrivait au golfe de Stockholm, dominé par une féerique montagne pleine de peupliers et de cascades. Une société choisie de beaux messieurs et de dames en toilettes de bal faisait cercle le long de la côte. « Voici encore une place », disaient-ils poliment, en lui offrant un fauteuil de velours rouge. Puis, à marches forcées, il traversait la Suède. Au Danemark il trottait en harpant, comme un cheval de cirque, dans une nuée de papillons.

Si différents que fussent ces rêves, deux circonstances restaient pareilles. Dès que son rêve le transportait dans des pays étrangers, il pleurait des larmes de joie, dans un sentiment de délivrance ; et tous les gens qu’il voyait là, avaient de beaux regards pleins de cordialité. Les belles couleurs de ces rêves embellissaient de leur irisation la matinée réelle qui les suivait ; l’illusion cessait vers midi pendant les affaires, mais revenait dans l’après-midi, au son du fouet de la petite diligence débouchant à quatre heures de la ruelle, et le soir à l’apparition d’une petite vapeur bleue sur la colline, par delà les toits de tuile.

Il se reprochait de ne jamais évoquer, ni le jour ni en rêve, l’image d’Ida. Il ne connaissait pas le point mort du cœur et les lois de l’inconscient. Pour qu’une image surgisse, il faut d’abord que la pensée consciente l’ait rejetée. Pour se souvenir il faut d’abord oublier. L’œil de l’âme a une cécité qui le rend inapte à jouir des choses tant qu’elles sont actuelles.

CHAPITRE IX

SURPRISE ET PÉRIPÉTIE

L’affaire du divorce de son beau-frère Leuzinger obligea le docteur Spirillus à passer quelques jours à Heimligen. Il s’attendait à n’être pas trop bien reçu. Il donna donc à son masque l’air le plus aimable qu’il put, l’air d’un candidat aux élections, avec, sur les lèvres, le sourire figé d’un très bienveillant administrateur des biens de la paroisse et des écoles ; sûr de charmer ainsi les foules, il marchait d’un petit air dégagé. Il entra tout droit au « Bœuf », certain d’y trouver les autorités et les gros bonnets de l’endroit : le Major, le Président du Tribunal, le Forestier et l’Aubergiste du « Bœuf ».

Il subit l’avalanche des reproches avec cette tranquillité bienveillante, sûre de la victoire, qui convient à une autorité cantonale ; il attendit que les colères fussent tombées faute de contradiction. Puis il démasqua ses propres batteries, faisant donner d’abord sa grosse artillerie, lançant les arguments décisifs de la paresse, de l’ignorance et de l’impertinence de Gustave. Il affirma sa plus absolue sympathie personnelle pour le malheureux : il n’attendait que l’occasion de la lui prouver ; puis, avec le regard inquiet d’un voleur, il donna à entendre qu’un certain monsieur (il se refusa à le nommer) jouissant d’une grande influence dans le jury d’examen, l’avait empêché, malgré tous ses efforts, de sauver Gustave.

Cette déclaration détourna la mauvaise humeur. Le Major fit au docteur Spirillus un signe d’intelligence et, une heure plus tard, il reprit avec lui entre quatre yeux le même sujet, là-haut, dans le jardin de son auberge.

« Le petit Gustave, le fils du ferblantier, dit timidement le Major, me fait vraiment de la peine ; c’est pitié de voir comme ce pauvre enfant se dessèche et moisit chez l’avocat Schæggi ; Heimligen est vraiment un horizon trop étroit pour un garçon qui a du talent ; il a besoin de voir un peu le vaste monde et de sortir d’ici. Qui pourrait trouver quelque chose pour lui quelque part en Europe, lui rendrait un fameux service. Et puis il y a un autre aspect du problème. Il n’est pas de l’intérêt de la commune, ni du canton, de laisser se préparer aux fonctions de l’Etat un égoïste, un orgueilleux et un drôle de corps comme lui, qui ne veut voir personne et se croit plus malin que tout le monde ; sans compter qu’il ne serait pas agréable pour ces messieurs du jury d’examen d’avoir toujours en face d’eux ce reproche vivant. Ces déclassés, ces mécontents finissent quelquefois par réussir, et alors ça fait des révolutionnaires, des agités qui ne rêvent que révision de la constitution. Je trouve donc qu’au point de vue politique aussi le mieux serait de profiter d’une bonne occasion pour expédier ce petit Gustave à l’étranger ; bien entendu il faut qu’il y trouve de son côté son avantage. »

Le docteur Spirillus comprit et approuva. « Laissez-moi faire, dit-il ; je trouverai quelque chose qui satisfera les deux partis. »

Le soir, au presbytère, le vieux Rebenach l’entreprit encore une fois sans pitié, lui reprocha sa trahison, le traita de prêtre de Bélial. Le docteur Spirillus éclata : « La commune de Heimligen reconnaîtra un jour, pour sa confusion, que j’ai agi en vrai ami de Gustave ; et, si vous voulez le savoir, j’ai écrit deux fois à Vienne, au célèbre compositeur et professeur Elbinger, et je lui ai parlé de Gustave et de son remarquable talent de musicien ; si on veut me confier quelques-unes de ses compositions, je m’engage à les envoyer, par le premier courrier, avec une troisième lettre de recommandation. »

Le docteur Spirillus n’avait rien fait de ce qu’il disait là ; mais, dans son embarras, il eut la plus sincère intention de le faire maintenant ; il ne croyait pas mentir ; il antidatait seulement un peu la vérité.

Le pasteur alla chercher le Gloria, et l’examinateur, mis au pied du mur, envoya en effet le document, dès le soir même, à l’adresse susdite.

« Si ça ne sert à rien, j’aurai du moins fait mon devoir ! » se dit-il avec malice. Il s’arrangea de façon que le bruit de sa bonne action se répandît, avant qu’un insuccès éventuel n’en diminuât le mérite.

 

*

 

Trois semaines plus tard (c’était un jeudi), après son déjeuner, Gustave, comme d’habitude, dégustait avec son père son café noir, dans le jardinet, au bord du ruisseau, au milieu des soleils, des reines-marguerites, des balsamines écarlates et des capucines rouges feu.

L’été tournait à l’automne, nul insecte ne bourdonnait plus autour des fleurs ; l’air encore tiède et doré était immobile et semblait comme dans l’attente de quelque événement. Seules, les guêpes couraient sur les poutres chaudes ; sur l’écorce sèche de l’unique pommier aux marbrures grises une atalante se promenait en rond, ouvrant et refermant ses ailes ; cela mettait un reflet d’azur et de feu dans le jardinet aux teintes brûlées et aux parfums évanouis.

La ferblantière annonça : « Le docteur Spirillus. » Elle était tout effrayée et parlait bas ; elle se sauva, suivie de son mari qui ne savait où ni comment recevoir cet hôte de distinction. Gustave arpentait le jardin, inquiet, hésitant entre le découragement et la mauvaise humeur.

Il y eut une longue attente. Puis la ferblantière accourut rayonnante, les bras au ciel, les yeux humides ; elle se jeta au cou de son fils ; en paroles entrecoupées elle lui expliqua ceci : « Un grand musicien étranger, compositeur, professeur et je ne sais quoi, de Vienne, dit un bien incroyable de ton Gloria. Il y a une lettre. Il faut que tu ailles au plus tôt à Vienne, prendre des leçons avec ce monsieur ; il se charge de tout. Il dit encore beaucoup d’autres choses. Tu liras toi-même. »

 

*

 

Gustave était impatient de faire savoir à droite et à gauche son succès. Sa mère modéra son impatience : « Personne ne doit entendre parler de cela avant Monsieur le pasteur Rebenach ; c’est de toute justice. »

Dès l’après-midi, vers quatre heures, Gustave alla au presbytère, non sans inquiétude ; car depuis assez longtemps il n’y était plus allé ; il ne savait pas bien quelle attitude prendre : Ida l’avait plusieurs fois, dans la rue, regardé avec froideur, comme pour le tenir à distance.

Le pasteur le félicita, puis eut un moment l’air de chercher quelque chose dans sa bibliothèque ; et, se retournant tout à coup, il lui demanda sèchement : « Eh bien, qu’est-ce qui se passe ? Quelles sont tes intentions à l’égard d’Ida ? »

Gustave tomba de son haut.

Le pasteur s’échauffa et dit : « Voyons, Gustave ; dans quel monde vis-tu donc ? Habites-tu Sirius ou la Voie lactée ? où as-tu les yeux ? » Il eut le courage de plaider la cause de l’étrangère et de sacrifier son propre enfant. Il tança vertement Gustave. Il lui montra le mal que son égoïsme avait fait dans un jeune cœur naïf. « Tu ne penses jamais aux autres, tu ne songes qu’à ton plaisir du moment. Tu ne vois donc pas comme Ida pâlit, tu ne vois pas le cerne de ses yeux. Tu ne sais donc pas la responsabilité qu’il y a à encourager étourdiment l’amour d’une innocente enfant, pour, ensuite, rester indifférent et disparaître sans se soucier le moins du monde des sentiments d’autrui. »

Gustave écoutait de toutes ses oreilles et ouvrait de grands yeux. Jusqu’ici il n’avait jamais regardé Ida que distraitement et pour ainsi dire de profil ; ils avaient marché côte à côte parlant musique et il n’avait pensé qu’à la musique. Il n’avait pas eu conscience qu’il se fût produit entre elle et lui quelque chose de profond et de durable. Maintenant que le pasteur l’obligeait à regarder la gracieuse enfant bien en face, il comprit le sens de ces yeux expressifs qu’elle attachait sur lui, de ces beaux yeux qui disaient et l’amour qu’elle avait pour lui et la douleur qu’il lui avait causée ; il eut la vision d’un cygne blanc nageant vers lui et remorquant une nacelle fleurie comme un paradis.

Avec toute la fougue qu’il avait au sortir de ses accès de somnambulisme, il exigea que la jeune fille fît sur l’heure avec lui une promenade solitaire du côté de leur cher Fensterli, de cette petite fenêtre ouverte entre les bois.

Ce désir manifesté causa embarras, objections et désaccord. Le pasteur approuvait, sa femme refusait absolument. « C’est, disait-elle, une folie, un enfantillage qui ne mènera à rien de bon ; s’il a des choses sérieuses à dire à Ida, il les lui dira tout aussi bien au salon ou au jardin. » Et montrant enfin d’un air contrarié la direction du moulin. « Eh bien, qu’il monte avec elle par le pré, jusqu’au petit bois, s’il lui faut absolument un décor de verdure ! Là-haut personne ne le dérangera ! »

Ce compromis fut accepté. Ida et Gustave grimpèrent par le chemin creux. La petite Mina les accompagna, à cause du qu’en dira-t-on.

 

*

 

Il y avait une inquiétude dans ces trois cœurs. Gustave allait devant et les deux jeunes filles suivaient, chacun pour soi dans ce triangle en marche. Leurs pieds soulevaient les feuilles bruyantes et écrasaient des noix et des châtaignes. Dans les champs fumaient les feux d’herbes sèches. Dans les prés chantaient les sonnailles des troupeaux.

À mi-côte, au dessus du moulin, un petit gamin, assis sur un tronc d’arbre, ouvrait des noix avec ses dents. Ida passa sa main sur les cheveux frisés du gamin, soit parce qu’elle aimait les enfants, soit pour avoir l’air naturel : « Comment t’appelles-tu ? » lui dit-elle.

Et pour Gustave, qui depuis longtemps avait été privé d’entendre le son aimé de cette voix au timbre émouvant, ce fut comme une explosion : il eut conscience tout à coup des mille charmes du visage d’Ida, de tous les agréments de sa personne, de toutes les douces impressions qu’il lui avait dues au cours de cet été. Un instant il aperçut au travers du cristal de ses larmes la jeune fille transfigurée ; puis l’image se brouilla ; il sentit toutes choses tourner autour de lui ; il poussa un cri inarticulé ; et il se trouva à genoux devant elle.

Le petit gamin effrayé descendit au galop la pente des prés, rebondissant comme une balle de caoutchouc ; la petite Mina disparut, sans savoir comment ni pourquoi, derrière la haie la plus prochaine. Là elle se laissa tomber assise sur le talus et se mit fiévreusement à frapper la terre de la pointe de sa chaussure, à fouiller l’herbe de son ombrelle, comme si elle eût voulu attraper des taupes.

Dans l’emportement de sa passion Gustave récitait tout un dictionnaire de mots lyriques, de métaphores mythologiques ; il était haletant ; il se releva, appelant Ida amie par ci, fiancée par là ; et, sans attendre de permission, il se mit en devoir d’échanger le baiser des fiançailles.

Ida était plus morte que vive et les lèvres des fiancés ne se trouvèrent pas. Derrière la haie on entendit la petite Mina gémir et pleurer. Interloquée par l’impétuosité de cette cour, Ida prit la fuite ; d’abord elle ne hâta qu’insensiblement le pas, puis de toute sa vitesse elle se précipita avec Mina jusqu’au bas du pré.

Machinalement Gustave suivit. Mais il fut aux prises avec le chien du meunier ; la bête avait tout vu, n’avait rien compris et était maintenant pleine de rage contre celui qui avait troublé toutes ses idées.

Est-ce là la fameuse scène d’amour des romanciers ? devait-il bien se considérer comme fiancé ? Gustave ne savait que répondre à ces questions, et jusqu’au crépuscule il erra dans la campagne. Cependant il espérait que l’incident finirait heureusement. Le contraire n’aurait pas eu de bon sens.

 

*

 

Chez lui la ferblantière l’accueillit avec un visage de Noël.

« Tiens, tiens ? dit-elle avec un sourire. Il paraît qu’il y a du nouveau. Entre au magasin, tu y trouveras Monsieur le pasteur. »

« Sapristi ! Il paraît que tu n’y vas pas par quatre chemins ! dit son père, et dans son contentement il y avait une nuance de respect. Du reste tu n’aurais pas pu faire un choix plus raisonnable. Mes compliments, mes compliments, mes compliments. »

Le pasteur avait caché la prunelle de son œil gauche quelque part, là-haut, sous sa paupière ; de là elle redescendait par moments pour réapparaître d’un côté inattendu. Il dit : « Tout cela a été un peu vite, diablement vite ! Avec toi, mon petit Gustave, on ne sait jamais trop sur quel pied danser ; tu ne fais rien comme les autres, et ce sera probablement toujours comme ça. Du reste il n’est pas dit qu’en ce monde tous les hommes aient besoin d’avoir été jetés dans le même moule. Je ne comprends pas grand chose aux exagérations romanesques ; mais pourvu que les deux âmes qui se rencontrent soient bien faites l’une pour l’autre, les circonstances ne m’importent guère. Plus tard, quand on est marié, tout ce qui a précédé le mariage n’est plus qu’enfantillage. Et maintenant, Gustave ? Tu viens dîner avec nous ? Voilà une éternité que ta fiancée ne tient plus en place derrière la porte du jardin et regarde si on ne voit rien paraître de ton cher visage. Et pendant que j’y pense : cela ne te fera pas de mal, si dimanche tu te décides enfin à te montrer une fois à l’église. Il y aura bien un mot ou l’autre dont tu pourras te faire l’application. »

« Alors, fiancé tout de même ! » pensa Gustave, tout en suivant le pasteur jusqu’au presbytère. Il ne savait trop comment envisager la chose. Il lui semblait que, pour un fiancé, les maisons le regardaient passer bien indifférentes ; et le métier à passementerie de la cousine Barbara avait l’air de dire avec son tic tac nerveux et ses mouvements de bras : « Est-ce qu’on se marie comme ça ? Est-ce aujourd’hui la mode de se fiancer comme ça ? Ça ne s’est pas passé ainsi pour moi et feu mon cher André. Hélas ! hélas ! Il me semble que c’était hier ! C’était dans la prairie, au bord du ruisseau ; il m’a offert un myosotis, et puis il m’a regardée comme ça, et il ne m’a rien dit ; et je l’ai regardé, et je ne lui ai rien dit. Et maintenant mon cher André dort derrière l’église, ô Jésus, bon Jésus. Et ce petit Gustave, ce petit blanc-bec, songe déjà à se marier ! Ah, malheur, malheur ! hélas, hélas ! Dieu du ciel ! » Gustave se troublait, se demandait s’il avait fait un malheur. Le destin allait-il les étreindre, Ida et lui, jusqu’à leur trépas entre les deux mâchoires d’un étau, et leur crier : « C’est bien fait pour toi ! pourquoi n’as-tu pas réfléchi auparavant ! personne ne t’a forcé à décider, en deux secondes, de toute ta vie. »

Mais voilà que tout change ; des visages rayonnants de bonheur l’accueillent ; la belle Ida, ingénûment et en toute confiance, s’appuie sur son bras ; chacun de ses regards est plein de gratitude, chacun de ses gestes est une promesse ; par l’effet de son amour, toute sa personne est comme un rayon de lumière que le prisme a réfracté en sept brillantes couleurs ; elle est tout dévouement, toute caresse, toute admiration, toute soumission ; tout en elle est vrai, franc et sans détour ; devant les témoins de sa joie elle ne se montre plus le moins du monde effarouchée. Gustave a l’intuition de l’excellence de sa décision. Attacher à soi, par un mot dit en toute loyauté et clarté, un être digne d’être chéri, quelle chose plus belle que de se réserver prudemment, et de filer, au milieu d’une demi-douzaine de petites demoiselles, un amour solo !

Quand il se fut mis au lit, ce ne furent toute la nuit dans son cœur que fanfares triomphales, que symphonies et jubilations ; il savait maintenant, de certitude, ce que personne auparavant n’aurait réussi à lui faire croire : premièrement, il n’y a pas de bonheur plus profond que celui qui rayonne du cœur d’autrui jusque dans notre propre cœur ; deuxièmement, le talent n’est jamais aussi prêt à donner ses plus beaux fruits qu’après une bonne résolution qui a, comme une eau lustrale, purifié l’âme.

 

*

 

Le lundi suivant, au matin, Gustave est monté dans un cabriolet ; derrière lui une montagne de bagages ; sur le siège Pomponnette tient les guides.

Autour de lui de braves gens en cercle lui font comme une auréole ; parmi eux le maître factotum perd la tête et s’agite ; il a peur d’avoir oublié quelque bonne recommandation. La ferblantière est restée au second plan ; de seconde en seconde elle regarde son fils, par-dessus son mouchoir. Le pasteur n’est pas là, il est encore couché et s’est fait excuser. D’ailleurs il a dit à Gustave, hier à l’église, ce qu’il avait à lui dire. Là-haut, à la fenêtre mansardée du presbytère, Ida et Mina agitent leurs mouchoirs blancs tantôt de la main gauche, tantôt de la main droite ; par moment le bras fatigué de l’une ou de l’autre s’appuie sur son amie.

Les bonnes joues de Pomponnette riaient de contentement. « Y êtes-vous enfin ? » Faisant semblant de se fâcher elle prit le fouet. Mais l’aubergiste de l’« Étoile » exigea d’autorité encore un moment. Il dit avec une nuance de menace dans la voix :

« Un dernier mot, Gustave ! Ne deviens pas un génie ! ne deviens pas un drôle ! rentre un jour au pays, brave et bon garçon comme on t’a toujours connu ! »

Les yeux clairs de Pomponnette font vivement le tour du cercle qui est là et s’arrêtent un moment sur la ferblantière, et : « En avant, hue ! » fait-elle de sa voix douce. La voiture laisse derrière elle les encouragements et les sanglots. La voiture est partie, elle va vers la terre étrangère.

Gustave a la sensation de s’enlever dans un ballon, à des hauteurs inconnues. Mais sept câbles d’or retiennent le ballon fixé au sol de la patrie.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Spitteler, Carl, Gustave, Collection helvétique, Genève, Georg et Paris, G. Crès et Cie, 1920. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Vue de Gruyère a été prise par Laura Barr-Wells, le 20.08.2017. Le portrait de Spitteler est de Pierre-Eugène Vibert.

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