Eugène Scribe

MAURICE

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  LA SAINTE-BARBE. 4

II  LES MANSARDES. 27

III  LE BANQUIER.. 41

IV  UNE HONNÊTE FEMME. 55

V  UN AN APRÈS. 72

VI  L’ORGIE. 80

VII  L’ÉTOILE DU MARI 90

VIII  LA CLEF. 107

IX  LA CHAMBRE D’ATHÉNAÏS. 123

X  LE CHANGEMENT À VUE. 134

XI  LE 4 DÉCEMBRE. 137

Ce livre numérique. 140

 

I

LA SAINTE-BARBE

Lorsqu’on gravit les sommités de la rue Saint-Jacques et qu’on est arrivé à pied jusqu’à la place Cambrai (je dis à pied, car les fiacres s’élèvent rarement à cette hauteur), on s’arrête d’ordinaire, ne fût-ce que pour reprendre haleine, et inspiré par l’air du pays latin, air épais, scientifique et imprégné de citations, on est tenté de s’écrier :

 

Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis ?

 

Que si cependant le voyageur essoufflé ne perd pas courage et se dirige à l’est, vers l’endroit où la place Cambrai va toujours en se rétrécissant ; qu’il laisse à sa gauche la rue des Sept-Voies, rue obscure et boueuse, où les balayeurs et le gaz n’ont pas encore pénétré ; qu’il gravisse intrépidement la rue Charretière, espèce d’escalier sans rampe et à pic, il arrivera, après quelques minutes d’ascension, en face d’un vieux portique que je n’ai jamais pu voir sans émotion : c’est l’entrée du collège de Sainte-Barbe, état constitutionnel placé entre deux gouvernements absolus, Henri IV et Louis-le-Grand[1], borné au nord par la rue de Reims, et au midi par les bâtiments de Montaigu et la rue Jean-Hubert. Jean-Hubert ! ce nom fut celui d’un bon curé de Saint-Jean-de-Latran, qui, dans le mois de mai 1430, fonda en la ville de Paris, au haut de la montagne Sainte-Geneviève, un collège qu’il mit sous le nom et la protection de Sainte-Barbe, patronne de sa mère ; collège bientôt célèbre, et qui, pour soutenir sa gloire, ne s’est pas contenté, comme tant d’illustres maisons, de sa haute antiquité et de ses quatre cents ans de noblesse. Il a conservé intacte d’âge en âge la haute réputation de ses études et de sa discipline classique.

Nos pères nous ont raconté ses succès universitaires et ses longues rivalités avec Montaigu, son voisin, guerres ardentes et passionnées, que les rhétoriciens d’alors comparaient à celles de Rome et de Carthage. – Il paraît que Montaigu fut Carthage, car il a disparu depuis longtemps, et Sainte-Barbe est encore debout, plus florissante que jamais.

En 93 seulement, ses portes furent fermées, ses classes désertes, ses chaires silencieuses ; l’ortie et le chardon osèrent pousser sur cette terre savante, jusque là cultivée par les muses ; mais celles-ci ne furent pas longtemps exilées : le premier collège qui se rouvrit en France fut encore celui de Sainte-Barbe, comme si la lumière devait toujours venir de là ; non pas qu’elle fût éteinte, mais elle était, comme disaient nos pères, cachée sous le boisseau. Il s’agissait de le soulever, ce qui n’était pas sans danger, car il y en avait alors à vouloir éclairer les gens. Victor Delanneau eut ce courage, et fut, après Jean Hubert, le fondateur de Sainte-Barbe. Cette antique maison fut rouverte par lui en 1798, sous le nom de Collège des sciences et des arts. À la même époque, s’ouvraient les écoles centrales et le Prytanée, remplacés depuis par les lycées de l’Empire.

Il y a beaucoup de maisons d’éducation dans Paris ; il y en a un grand nombre d’excellentes, y compris même les collèges royaux, et loin de moi l’idée de discuter la supériorité des études dans tel ou tel établissement ; mais je dis qu’aucun n’a su, comme celui de Sainte-Barbe, continuer et perpétuer dans le monde les souvenirs et les amitiés du jeune âge ; c’est une grande et nombreuse famille qui, chaque année, s’augmente sans se désunir, une chaîne immense qui s’étend sans se rompre, une protestation de plus en faveur de ce siècle qu’on accuse d’ingratitude et d’égoïsme.

Les nombreux élèves sortis de Sainte-Barbe se sont successivement répandus dans toutes les classes de la société ; j’en citerais qui brillent dans les deux chambres et à l’Institut, dans l’administration, dans la banque, dans le commerce, dans les rangs de nos marins ou dans ceux de nos soldats ; nous en trouverions même, un seul il est vrai, à la Grande-Chartreuse de Grenoble... Eh bien ! malgré le temps et l’absence, malgré les préoccupations d’un état ou les chagrins ordinaires de la vie ; au milieu des rêves de gloire, de fortune ou même d’ambition, tous sont restés barbistes par le cœur.

Et ce nom, mille exemples le prouvent, n’a jamais trouvé d’indifférent, même dans le monde, où tout s’oublie.

Dès que la rhétorique et la philosophie sont terminées, dès que s’ouvrent les portes du collège, chacun, entraîné par sa vocation présumée, s’élance dans un sentier différent. Tous les chemins ne conduisent pas à la fortune, mais sur tous du moins, on est certain de rencontrer conseil, appui et protection, car dans toutes les carrières on trouve des barbistes qui vous tendent la main et vous disent : « Courage ! » Bien plus, il y a entre eux, comme aux jours du collège, bourse commune ! et tous les ans, des extrémités de la France ou même de l’Afrique, chacun envoie sa cotisation à Paris à la caisse de Sainte-Barbe, dite caisse de secours, trésor qui appartient à tout le monde et où puisent tous ceux qui en ont le droit. Ce droit, c’est d’être barbiste et malheureux. C’est ainsi que depuis bientôt trente ans, époque de sa fondation, cette caisse, sans cesse épuisée et sans cesse renaissante, répare les infortunes passées, vient en aide aux besoins présents, et souvent même assure l’avenir en créant des bourses en faveur d’orphelins barbistes, auxquels on donne ainsi le bienfait de l’éducation aux lieux mêmes où avaient été élevés leurs pères. C’est ainsi que depuis longtemps la grande famille barbiste croissait et prospérait, grâce à l’union de ses enfants, lorsque tout à coup un terrible désastre menaça son antique berceau.

Les vieux murs élevés en 1430 par Jean Hubert tombaient en ruines de toutes parts ! comment les rebâtir ! comment songer à des constructions immenses et dispendieuses, surtout sur un terrain dont on n’était pas propriétaire ! Il faudra donc voir s’écrouler ces murs où s’écoula notre jeunesse et où s’élève une génération nouvelle, ces murs témoins de nos jeux, de nos plaisirs et de nos amitiés premières, abandonner cette terre de souvenirs,

 

Et campos ubi Troja fuit !

 

À cette nouvelle, les anciens barbistes s’émurent, se rassemblèrent et tinrent conseil, pour acheter les terrains de la vieille Sainte-Barbe et pour construire de nouveaux bâtiments, il fallait six cent mille francs.

— Donnons-les, s’écria-t-on, et, pour sauver notre berceau, ne nous adressons qu’à nous-mêmes ! Quelques jours après, les six cent mille francs étaient réunis ! Seulement, et pour qu’un plus grand nombre de camarades fût admis à apporter son offrande, on avait décidé que les actions ne seraient que de 500 fr. Ainsi les anciens barbistes devinrent seuls propriétaires de Sainte-Barbe, on nomma pour directeur un ancien barbiste, un barbiste pour architecte, d’anciens barbistes pour membres du conseil d’administration, et, ce que ne demandaient point ces actionnaires improvisés, leurs capitaux, hypothéqués sur de vastes terrains et de belles constructions, produisirent bientôt des revenus certains et abondants. C’était d’abord une bonne action, et ce fut plus tard une bonne affaire que les immenses relations de l’union barbiste rendent chaque jour plus florissante.

La loi votée l’année dernière pour la bibliothèque Sainte-Geneviève permet à Sainte-Barbe de s’agrandir encore et d’obtenir sur la place du Panthéon une entrée plus monumentale, plus belle et surtout plus accessible que le sentier escarpé de la rue Charretière. Pour ces nouvelles acquisitions, de nouveaux fonds devenaient nécessaires. Votés comme les premiers par acclamations, ils sont déjà presque réalisés ; de tous côtés les barbistes accourent, les barbistes seuls, car pour empêcher leur ouvrage d’être détruit par des mains étrangères ou ennemies, pour empêcher la spéculation ou l’agiotage de profiter de leur prospérité, ils ont décidé par leur acte constitutif que les anciens barbistes ou ceux qui auraient un fils à Sainte-Barbe pourraient seuls acquérir cette propriété de famille, patrimoine de l’amitié, qu’ils transmettront à leurs enfants, et que ceux-ci transmettront aux leurs.

On comprendra sans peine, d’après ce que je viens de dire, que le collège Sainte-Barbe ne ressemble à aucun autre, et que les relations intrà et extrà muros y sont intimes et continuelles. Les triomphes obtenus dans le monde par les anciens barbistes sont la propriété des nouveaux, et le petit élève de sixième ou de cinquième parle avec orgueil de son camarade le général Cavaignac, vainqueur en Afrique, ou de son camarade Eynard, qui rapporte à Paris les drapeaux et le parasol marocains.

Les discours prononcés à la chambre par nos camarades députés sont toujours les meilleurs ; et une comédie ou une tragédie en cinq actes d’un ancien barbiste est un événement pour tout le collège ; on y est radieux d’un succès, et si l’auteur entre à l’Académie, chacun se croit membre de l’Institut. En revanche, à la fin de l’année, lorsque vient l’époque des concours universitaires, les anciens s’y intéressent et y prennent part ; si l’année a été bonne, si les prix remportés par Sainte-Barbe ont été nombreux, on voit les anciens barbistes accourir au collège, féliciter les vainqueurs, ajouter à leurs prix de nouvelles récompenses d’honneur, votées par l’association barbiste. – Si l’année a été moins bonne et moins heureuse que d’ordinaire, on accourt de même et plus nombreux encore pour consoler les vaincus, pour leur tendre la main, pour ranimer leur jeune courage, et recevoir d’eux des promesses presque toujours remplies, un prix ou un accessit pour l’année suivante.

Il y a un grand charme dans ces visites au collège et les occasions s’en renouvellent souvent. Il va sans dire que les anciens barbistes font élever leurs fils à Sainte-Barbe. Mais tous les pères n’habitent pas la capitale ; un grand nombre d’entre eux, fixés dans les départements ou retenus loin de Paris par leur état, leurs fonctions, leur fortune, sont obligés de se séparer de leurs enfants ; ceux-ci cependant ne quittent pas tout-à-fait la maison paternelle, car en arrivant à Paris ils trouvent une nouvelle famille, les anciens camarades de leurs pères, auxquels ils sont recommandés et qui se font un véritable plaisir et un devoir d’accepter le patronage ou plutôt la tutelle qu’on leur propose.

Un camarade avec qui j’avais fait toutes mes classes, brave et excellent garçon, dont la modestie égalait le savoir, s’était retiré à sa sortie du collège dans le lieu de sa naissance, une ville du Midi qu’il n’a jamais quittée. – Là, il s’est marié, là, s’est écoulée sa vie qui fut simple et paisible, mais estimée et honorée de tous. Il avait suivi la carrière de la magistrature, et lorsque après vingt ans de travaux le mérite et l’ancienneté le firent enfin arriver aux éminentes fonctions de président du tribunal dans sa ville natale, tous ses vœux furent comblés, aucune autre ambition ne lui parut plus possible ; pendant les cent jours, la restauration et les journées de juillet, tout changea, excepté lui, et le flot des révolutions vint expirer au pied de son fauteuil de président.

Trois ou quatre fois on voulut le nommer député, il refusa ; il aurait fallu pour quelques mois abandonner ses fonctions. En vain nos camarades qui siègent maintenant à la cour royale ou à la cour de cassation lui écrivaient-ils que sa place était auprès d’eux, quand il recevait des lettres pareilles, il se hâtait de les faire disparaître et n’en parlait à personne de sa famille, non pas qu’il ne fût à même de juger sainement des hommes et des choses ; mais dès qu’il s’agissait de lui, il cessait de voir juste, car il ne voyait plus qu’à travers sa modestie qui grossissait le mérite des autres et diminuait le sien ! Chaque année il nous écrivait pour envoyer sa cotisation à la caisse de Sainte-Barbe et des vers latins pour la fête de notre patronne.

Quand son fils unique eut neuf ans, il l’envoya à Paris par la diligence, le recommandant aux soins de deux anciens camarades, c’était moi et Jules Cl—t, actuellement un des plus habiles et des plus renommés chirurgiens de Paris. – Jules C—, sorti en même temps que nous de Sainte-Barbe, avait fait ses études à l’école de médecine, pendant que nous faisions les nôtres à l’école de droit, et avait continué un commerce de lettres avec notre ami le président : nous ne pouvions plus l’aimer que par correspondance.

Vous pensez bien que l’envoi de notre ancien camarade fut accueilli avec reconnaissance et plaisir ; nous conduisîmes son fils à Sainte-Barbe, où il entra en septième.

Le jeune Maurice avait une figure charmante, une physionomie douce et intelligente, et, ce qui vaut mieux encore, un cœur bon et aimant. Aussi eut-il bientôt la réputation d’un excellent camarade, et sa vie de collège s’en ressentit, car au collège, comme ailleurs, l’orgueil et les prétentions ne réussissent pas. On y est heureux par le caractère plus encore que par le succès, et ce qui rend l’éducation en commun si préférable à l’éducation particulière, c’est que chacun dans son propre intérêt y comprend bientôt la nécessité de corriger ou de faire disparaître les défauts qui peuvent lui nuire ; c’est qu’on y apprend de bonne heure à ne compter que sur soi, à se faire son sort et sa position, à se créer des relations et des amis ; à obliger pour qu’on vous oblige, à être aimable pour qu’on vous aime. C’est déjà le monde, c’en est du moins l’apprentissage et le surnumérariat.

Maurice l’avait compris ou plutôt son cœur le lui avait fait deviner, et quand nous allions le voir, ce qui nous arrivait souvent, c’était à qui nous ferait son éloge. Le premier au jeu et au travail, fort à la balle et en version, joyeux, insouciant et bon enfant, Maurice était, dans toute l’acception du mot, un excellent écolier ; il avait eu des succès dans toutes ses classes ; mais à la fin de son année de troisième, son nom retentit trois fois dans la distribution du concours général aux acclamations de ses camarades barbistes, qui accueillaient chaque nomination par les cris de : Vive Sainte-Barbe ! Maurice partit pour les vacances, portant ses trois prix et ses couronnes à son père, qui pensa en mourir de joie, et, bien plus encore, en oublier un référé qu’il devait présider.

Loin de se ralentir, Maurice redoubla d’ardeur et de travail, il sortait du collège tous les dimanches, et venait les passer tour à tour chez le docteur C– ou chez moi, et nous suivions dans notre pupille, avec un intérêt toujours croissant le passage de l’enfance à la jeunesse et le développement des facultés les plus précieuses et des dons les plus heureux. Non seulement Maurice devenait un grand et beau jeune homme, aux beaux yeux noirs, à la figure expressive et distinguée, mais de nobles et généreux sentiments germaient dans son cœur, et s’en échappaient en pensées éloquentes et chaleureuses ; son imagination, vive et exaltée, se passionnait aisément et souvent l’abusait ; mais dans ses erreurs mêmes il y avait tant de vérité, il les défendait avec tant de bonne foi, qu’on éprouvait du regret à le combattre et presque le désir de se tromper comme lui. Cette âme si franche et si expansive, cette sensibilité déjà si profonde, devait être mise bientôt à une terrible épreuve. Maurice, qui tous les ans avait remporté des couronnes, venait de terminer sa philosophie par les succès les plus brillants ; il sortait du collège ; le monde s’ouvrait devant lui, il s’élançait impatient du bonheur et des plaisirs qu’il croyait y trouver. Un affreux malheur l’attendait : la perte de son père ! Le digne magistrat venait de mourir à cinquante ans ; les regrets et les larmes de tous ses concitoyens, les éloges qui environnèrent sa tombe, ne purent consoler ni ses amis ni son fils d’une perte aussi cruelle qu’imprévue.

Pendant trois ans Maurice resta accablé du coup qui venait de le frapper. Il lui était impossible de se livrer aux plaisirs de son âge ; le seul qu’il eût !… était dans la société des anciens camarades et des amis de son père, pour parler avec eux de ce père bien-aimé qu’il avait trop peu connu. À ce titre, j’avais souvent sa visite, et je n’ai jamais vu de meilleur jeune homme ; il y avait dans la candeur de son regard et dans la douceur de son esprit un charme auquel on ne pouvait résister. Sa douleur même avait tourné au profit de ses études : ne sortant presque jamais et depuis trois ans travaillant toujours, Maurice était devenu un des jeunes gens les plus instruits de son âge. Son père qui lui avait laissé une honorable et modeste fortune, quatre mille livres de rente, avait toujours désiré qu’il fût avocat. Ce désir était un ordre, et Maurice avait passé ses examens de droit à toutes boules blanches ; il s’était fait recevoir docteur, il avait terminé son stage, et tout nous disait, au docteur C— et à moi, que notre ami et notre pupille serait un des plus illustres élèves sortis de Sainte-Barbe et deviendrait l’honneur du barreau. Or, comme de nos jours la toque d’avocat est presque la couronne de France, nous nous représentions déjà en perspective Maurice député et ministre, certains, quel que fût son poste, qu’il y défendrait dignement les intérêts et la gloire du pays.

Il avait abandonné le quartier Latin, et pour se rapprocher de ses tuteurs, qu’il regardait comme sa seule famille, il avait loué dans le fond de la Chaussée-d’Antin, non loin de la fontaine Saint-Georges, un appartement riant et confortable, un second composé de trois pièces meublées avec simplicité et élégance, et de plus, au sixième étage, une espèce de belvéder avec un jour magnifique ; c’est là que, pour se délasser de ses travaux sérieux, Maurice allait de temps en temps dessiner et peindre, car Maurice était pour la peinture et la musique d’une première force d’amateur ; on ne néglige point à Sainte-Barbe les talents d’agréments. Dans les premiers jours de son installation, il vint nous voir fréquemment, puis un peu moins, puis octobre et novembre s’écoulèrent sans que nous eussions reçu sa visite. Nous envoyâmes savoir très souvent de ses nouvelles, il se portait à merveille, mais il était toujours sorti. L’idée qui se présenta à notre esprit fut qu’il s’occupait de ses débuts au barreau et d’une première cause très importante qui lui avait été confiée à la recommandation de Jules C—, qui avait dans sa clientèle les premières et les plus riches familles de Paris ; nous nous attendions d’un jour à l’autre à apprendre par lui-même son triomphe, et nous ne pouvions, du reste, manquer de le voir bientôt, car nous étions à la fin de novembre, et le 4 décembre approchait.

Vous me demanderez ce que c’est que le 4 décembre ?

C’est la Sainte-Barbe !

Tout ce qui se trouve ce jour-là d’anciens barbistes à Paris a l’habitude de se réunir dans un banquet consacré à l’amitié et aux souvenirs de collège. Figurez-vous, chez Lemardelay, une salle immense où s’élèvent de longues files de tables qui n’en forment qu’une seule, image embellie des réfectoires du collège. Arrivent successivement deux ou trois cents convives, les uns à pied comme autrefois, d’autres en de somptueux équipages ; mais les distinctions de rang ou de fortune restent sur le seuil. Dès qu’on a mis le pied dans la salle du banquet, à la gaîté, à la franchise qui règnent sur tous les visages, on s’aperçoit qu’il n’y a plus là que des camarades et des frères ; le monde est loin, le collège revient, et l’égalité recommence.

Que n’en est-il de même de la jeunesse et de la santé ! Chacun cherche dans la foule ceux qui étaient de sa classe et de son temps. Souvent tel camarade, absent depuis bien des années, a de la peine à reconnaître et à être reconnu ; on se devine du moins ! et la mémoire du cœur vient en aide à celle des yeux : — Quoi, c’est toi !… et l’on se serre la main, et l’on s’assied l’un à côté de l’autre, et les causeries commencent : — Te souviens-tu ?... c’est le mot qui est sur toutes les lèvres. — Et toi ? — Oui, toujours. — C’était là le bon temps ! — Es-tu heureux ? — Dans ce moment, du moins ! et la sonnette du président interrompt tous ces souvenirs qui se croisent, car il y a tous les ans un nouveau président choisi parmi les barbistes. Cette année-là, c’était un jeune ambassadeur, qui, à l’étranger, représente la France avec talent et dignité[2] ; mais alors il représentait Sainte-Barbe, et chacun avait repris avec son excellence le tutoiement du collège. Après sa spirituelle et amicale allocution, les toasts commencent : — Au fondateur de Sainte-Barbe ! — À l’amitié et aux souvenirs de collège ! — À ceux que le malheur ou l’absence empêche de se trouver à cette réunion ! — Aux succès de nos jeunes camarades !

Tous ces toasts, arrosés de vin de Champagne, sont suivis de longues acclamations, le dernier surtout, car une députation de la jeune Sainte-Barbe est là vis-à-vis le président. Tous ceux qui ont été les premiers dans leur classe sont invités à cette fête de famille, et l’on ne peut voir sans émotion ces petites figures riantes et fraîches, à l’air curieux et étonné, aux beaux cheveux abondants et bouclés au milieu des têtes grisonnantes et des fronts brunis qui les entourent. C’est le présent et l’avenir, ce sont toutes les générations comme toutes les opinions qui se confondent et trinquent ensemble… le député de l’opposition, le légitimiste et le conservateur. Dans ce moment-là, il n’y a plus de partis, il n’y a que des barbistes. Le dessert arrive, et tout finit, comme autrefois, par des chansons. Il y a là quelques vieux auteurs de vaudevilles qui apportent leur contingent, lequel, quoi qu’il advienne, est toujours trouvé délicieux et applaudi avec transport. Ô amitié de collège, tu es capable de tout ! Enfin sonne l’heure de la retraite ; on se donne une dernière poignée de main, on se sépare, et l’on va reprendre, l’un ses opinions, l’autre sa fortune, celui-ci ses chagrins, et l’on attend une année de plus, la Sainte-Barbe prochaine, pour rajeunir encore.

J’étais arrivé en même temps que Jules C—, et nous avions gardé entre nous deux une place notre ami Maurice, qui était un peu en retard. Nous le trouvâmes maigri et changé ; mais ce qui redoubla notre étonnement, c’est que lui, d’ordinaire si expansif, était triste et silencieux. Ni la vue de ses anciens camarades, ni le spectacle joyeux qui nous entourait, ni les éclats de cette gaîté turbulente ne pouvaient dissiper sa tristesse. Quelquefois, il faisait des efforts pour s’animer et s’étourdir, mais ce rire contraint expirait bientôt sur ses lèvres et il retombait dans sa préoccupation ; nous l’interrogeâmes vainement. – Il n’avait rien. – Il était bien. – Il était heureux de nous voir, et en parlant ainsi un sombre accablement se peignait sur tous ses traits. — C’est nerveux, me dit le docteur en sortant, c’est une fatigue de cerveau, il travaille trop ; j’irai demain le voir.

En effet, et à sa première visite, le docteur passa chez lui. Maurice était sorti de grand matin à cheval pour le bois de Boulogne.

Le docteur y retourna dans la matinée. Il avait un déjeuner de garçons chez Tortoni !

Il y passa le soir très tard. Il était aux Italiens. Une maladie qui s’annonçait par de pareils symptômes inquiéta beaucoup l’excellent docteur, il hésita cependant toute une semaine encore à m’en parler ; mais le mal s’aggravait, je le vis arriver un matin, ému et agité, lui qui ne se troublait guère.

— Cela va mal, me dit-il, Maurice est en danger.

— Tu l’as vu ?

— Oui, chez moi, ce matin ; car chez lui impossible de le trouver… Il est venu m’annoncer qu’il renonçait à l’importante affaire qu’on lui avait confiée à ma recommandation et par laquelle il devait débuter au palais. Il se défie, dit-il, de ses forces et de son talent.

— C’est de la modestie.

— Tu n’y es pas ; ce jeune homme va perdre son état, il est lancé, il se dérange.

— Ce n’est pas possible ! Lui sage depuis si longtemps !

— Raison de plus pour que l’explosion soit terrible. L’équilibre tend toujours à se rétablir, et je crains qu’il ne devienne maintenant aussi extravagant qu’il a été raisonnable. Aussi effrayé que le docteur, je courus aux informations, elles n’étaient rien moins que rassurantes : le modeste et timide Maurice fréquentait les roués de nos jours, la jeunesse dorée, les héros de la mode. Il avait pris leur ton, leurs manières, leur cigare et surtout leurs folles dépenses. Il avait deux chevaux et un groom. Et puis, il jouait, au club, le whist à 50 francs la fiche, et perdait parfois dans sa soirée le billet de 1000 francs. Mais ce n’était rien encore : lié avec un banquier, il jouait, d’après ses conseils et son exemple, à la Bourse, où la fiche est encore plus chère. Je tremblais pour les quatre mille livres de rentes de son père, et je me demandais, en voyant une métamorphose si prompte et si invraisemblable :

 

Comment en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé.

 

Je me persuadais qu’on l’avait calomnié ou que l’on se trompait et que tous ces rapports étaient infidèles ; il prit soin de m’en attester lui-même la vérité. Je le vis arriver un matin sombre et triste comme le jour de la Sainte-Barbe ; il avait un service à me demander. – Je lui répondis que je n’avais rien à refuser au fils de mon ancien ami, je lui parlai alors de son père, dont la conduite avait toujours été si pure et si irréprochable.

Des larmes roulèrent dans ses yeux.

— Je lui parlai alors de lui et des folies qu’on lui attribuait. Il ne les nia point.

— Vous êtes donc devenu joueur et avide ?

— Non, monsieur.

— Ces plaisirs vous amusent donc ?

— Ils m’ennuient à la mort.

— La nouvelle société que vous fréquentez vous paraît donc bien séduisante ?

— Je la trouve insipide.

— Pourquoi continuer alors une existence qui vous ruine et qui vous déplaît ?

— C’est malgré moi ; mais il le faut.

— Vous à qui je supposais de la force et du courage, revenez à vos anciens amis, à votre état, à vos études ?

— Ah ! je le voudrais, et je ne le puis !... Dans ce moment encore, je viens pour réclamer un service qui me coûte beaucoup à vous demander.

— Vous croyez donc que je le refuserai ?

— Je le crains… et cependant tout mon bonheur à venir en dépend.

— Quel est ce service ?… Allons, expliquez-vous.

— Ah ! me dit-il en rougissant et en baissant les yeux, c’est là le difficile...

— Je ne puis cependant pas vous deviner.

— Eh bien ! continua-t-il avec une contrainte et une souffrance évidentes, et en s’efforçant de se donner du courage, eh bien ! on va représenter de vous un grand opéra ?

— Oui… eh bien ?…

— Dans cet opéra… il y a des danses… un ballet.

— Sans doute… eh bien ?...

— Pourriez-vous obtenir qu’un des pas de ce ballet fût dansé par...

— Par qui ?

Il voulut continuer, cela lui fut impossible, il s’arrêta et me tendit un petit papier roulé qu’il tira de sa poche en me disant :

— Tenez, monsieur, son nom est là.

Je déroulai le papier et je lus : Mademoiselle Fœdora, troisième sujet de la danse.

— Ah ! lui dis-je froidement, je comprends ! voilà la cause de toutes vos folies ?

— Non, monsieur.

— Vous aimez, vous adorez cette personne... Ces amours-là sont chers, et si vous commencez, à votre âge, à les acheter...

— Non, monsieur, je ne suis pas encore descendu aussi bas !

— Voyons, de la confiance ? dites-moi tout ! ... où l’avez-vous connue ?

— Je ne la connais pas.

— Où la voyez-vous ?

— Je ne l’ai jamais vue.

— Maurice, vous voulez me tromper.

Il releva la tête avec fierté, je vis briller dans ses yeux quelques étincelles du feu qui les animait jadis.

— Mon ami, me dit-il, vous pourrez un jour me reprocher mes extravagances, ma ruine et mon malheur..., mais jamais un mensonge... Je ne connais pas cette personne, son sort m’est tout-à-fait indifférent.

— Quel intérêt alors y prenez-vous en ce moment ?

— Je ne puis vous le dire, mais le peu de bonheur que je puis espérer encore sur terre dépend de la grâce que je vous demande ; je ne peux vous forcer à me l’accorder, mais peut-être éprouverez-vous un jour quelques regrets de me l’avoir refusée.

Il prononça ces derniers mots avec un désespoir si calme et pourtant si profond et si vrai, que j’en fus tout ému. Je le regardais attentivement et j’aurais bien voulu avoir le coup d’œil si perspicace et si sûr de mon ami Jules C— ; mais je ne vis rien, je ne devinai rien. Maurice était retombé dans sa rêverie. Debout et appuyé sur la cheminée, il semblait loin de moi dans un autre monde.

— Je ferai ce que vous me demandez, lui dis-je. – Il tressaillit.… – Mais à condition que vous me direz toute la vérité.

Il me regarda avec douleur et me dit : — Je ne puis accepter cette condition.

— Eh bien, soit ! mais n’en accusez que vous s’il arrive malheur !...

Il me serra la main avec un transport de joie et disparut. Le soir je parlai au maître des ballets, M. Coraly, qui ne se contente pas d’avoir du talent, et qui est un homme aussi aimable qu’instruit. Il me promit de placer mademoiselle Fœdora dans un pas de cinq et de la montrer de la manière la plus avantageuse pour elle et pour le public ; c’est-à-dire fort peu !

Le lendemain je reçus la visite de mademoiselle Fœdora, qui venait en équipage et en grande toilette me remercier de la protection éclairée et désintéressée que j’accordais aux artistes. – Dans ce moment Maurice entra, et me voyant avec du monde, prit un journal et alla s’asseoir dans un coin de mon cabinet. Pas le moindre trouble, pas la moindre émotion n’apparut sur ses traits, et quand je prononçai le nom de Fœdora en la lui présentant, il la contempla avec surprise et même avec curiosité, tandis que la jeune danseuse, laissant tomber un regard de protection et d’intérêt sur ce beau jeune homme qui avait l’air si triste, semblait me demander qui il était ?

Maurice m’avait dit vrai : ils ne se connaissaient pas. – Il venait aussi me remercier et paraissait plus tranquille que la veille. Pendant un mois ou deux le mieux continua, j’appris qu’il avait renoncé à ses chevaux et à son groom ; on m’assura même qu’il ne paraissait plus au club. Je le croyais sauvé, lorsqu’un jour le docteur entra chez moi brusquement en s’écriant : en voici bien d’une autre ! le jeune homme veut se tuer !

— Il veut se tuer ! lui dis-je avec effroi.

— Qui te le fait croire ?

— Parbleu ! cette lettre adressée à nous deux ! et qu’on ne devait nous apporter que demain. Par bonheur, j’étais passé aujourd’hui chez Maurice, et son portier s’est empressé, dans son dévoûment, et dans le désir de s’épargner une course, de me remettre sur-le-champ ce billet.

Il contenait en effet un adieu exprimé dans des termes tels qu’il y avait de quoi justifier les craintes du docteur. Nous courûmes chez Maurice ; il était sorti ; nous l’attendîmes. Son étonnement fut grand lorsqu’il nous aperçut ; il nous serra les mains avec affection, mais sans proférer une plainte... Rien n’est dangereux comme les douleurs concentrées et taciturnes... tant qu’elles sont communicatives, il n’y a que demi-mal, elles se tarissent d’elles-mêmes en s’épanchant au dehors ; mais quels arguments employer contre un désespoir qui ne dit rien et qui a pris son parti ?

Tout ce qu’il répondit à nos reproches, c’est qu’il avait perdu sa fortune, son avenir et son courage à la poursuite d’un bien qu’il n’avait pu atteindre et dont l’honneur même lui défendait de parler. Il n’accusait personne que lui, se regardant comme désormais inutile ici-bas ; aussi à peine arrivé il lui tardait de partir ; mais il n’avait pas voulu le faire sans adresser un dernier adieu à ses seuls amis.

Nous lui parlâmes alors de cette amitié dont il se montrait si peu digne, et des droits que nous avait transmis son père. À ce mot tout puissant sur lui, il se mit à fondre en larmes, et le docteur me regarda de cet air de satisfaction et de triomphe qui signifie : le malade est sauvé !

— Nous ne voulons point connaître vos secrets, lui dis-je ; mais nous exigeons de vous la promesse de renoncer à vos desseins.

— Je le voudrais, mais je ne puis répondre de rien, je suis trop malheureux !

— Quand donc a commencé ce malheur qui vous accable ? depuis quelle époque ?...

— Je ne sais ! c’était quelques mois avant notre dernière réunion de Sainte-Barbe.

— Et vous pensez qu’un chagrin de quelques mois doit durer toujours, que la Providence, qui a rendu nos joies si passagères et si fugitives, voudrait rendre nos douleurs éternelles.

— Cela ne se peut pas, s’écria le docteur, dont je flattais le système ; c’est pour le coup que l’équilibre serait détruit !

— Eh bien ! continuai-je, nous vous demandons une année, pas davantage !

— Que voulez-vous dire ? s’écria Maurice étonné.

— Promettez-nous que, d’ici à un an, vous renoncerez au projet insensé que vous méditez.

— Vous ne pouvez refuser ce délai à vos vieux amis !

— Plus encore, aux amis de votre père !

Le jeune homme nous regarda avec émotion et nous dit :

— Je vous le promets.

— Ainsi, à la Sainte-Barbe prochaine, vous viendrez vous asseoir à côté de nous, au milieu de vos camarades d’enfance ?

— Je vous le promets.

— Et si votre sort n’est pas changé, si d’ici là vous n’avez rien trouvé qui vous rattache à la vie, nous vous rendrons votre promesse.

— J’accepte, s’écria le jeune homme ! Je serai fidèle au rendez-vous ; mais d’ici là il me serait impossible de rester à Paris... Adieu donc, mes amis, adieu !

— Au quatre décembre, lui criai-je !

— Au quatre décembre !

Et nous nous séparâmes.

Maurice avait en effet quitté Paris, car nous ne le revîmes plus, et l’ingrat, plus fidèle à sa douleur qu’à ses amis, ne nous écrivît même pas. Qu’était-il devenu ? où était-il allé ?... Nous fûmes longtemps sans le savoir. Enfin nous apprîmes, mais non pas par lui, qu’il parcourait la Grèce et la Syrie. Cependant et depuis son départ les jours avançaient ; le temps marche pour les travailleurs comme pour les oisifs, pour les heureux comme pour ceux qui ne le sont pas ; seulement, il marche un peu plus vite pour les uns que pour les autres, mais enfin tous arrivent au même but, même ceux qui n’en ont jamais eu.

Le printemps et l’été s’étaient écoulés ; l’automne voyait revenir à Paris la population fashionable des châteaux et des campagnes, nous étions à la fin de novembre ; nous n’avions point de nouvelles de notre exilé ; cependant le 4 décembre approchait. Maurice avait-il oublié sa promesse ou plutôt ne pouvait-il plus la tenir ? Tout me disait que le malheureux jeune homme n’avait pas même eu le courage d’attendre et avait cédé à son désespoir. Au milieu de ces perplexités et de ces craintes le 4 décembre arriva. Pour la première fois de ma vie j’allai à cette fête avec un sentiment pénible et un serrement de cœur indéfinissable ; au milieu de toutes ces physionomies joyeuses et animées, j’en cherchais une triste et pâle, que je n’apercevais pas ! Je parcourus dans tous les sens l’immense salle du banquet, Maurice n’y était pas. Le docteur lui-même n’était pas encore arrivé et c’était le seul à qui je pouvais faire part de mes angoisses. Déjà retentissaient les conversations bruyantes, les cris de joie et le choc des verres ! Le président avait réclamé le silence et d’une voix lente et solennelle venait de prononcer le toast ordinaire : « À ceux de nos camarades que l’absence ou le malheur empêche de se trouver à cette réunion ! » Tous se levèrent et répétèrent ce toast avec acclamation ; moi seul je n’en avais pas la force… et murmurais à voix basse : Au pauvre Maurice ! quand je vis apparaître le docteur, qui entrait avec l’empressement et l’animation d’un retardataire. Il aperçut du premier coup d’œil, et au banc des anciens, la place que j’avais laissée vide à côté de moi ; il courut s’y asseoir.

— Eh bien ! lui dis-je, pendant qu’il dépliait sa serviette, Maurice n’est pas ici !

— Je le sais, je viens de le voir.

— Il est donc arrivé ?

— Depuis trois jours.

— Et il n’est pas venu !…

— Le pauvre garçon ne pouvait pas : il est blessé.

— Ô ciel ! il a tenté de se tuer !… ou bien un duel !…

— Rien de tout cela... une jambe cassée. Sois tranquille, les jambes cassées, cela me regarde... c’est ma partie, ma spécialité... Chacun la sienne, et cela ne doit pas plus t’effrayer qu’un dénoûment à changer ou un acte à refaire.

— Comment cela lui est-il arrivé ?

— Fidèle à son système de silence, il ne me l’a pas dit.

— Il est donc toujours bien malheureux !

— Au contraire ! il est charmé, enchanté, il cause, il rit, il chante, il danserait même si je le lui permettais ; enfin, c’est un changement complet, et il n’y a pas au monde d’homme plus heureux depuis qu’il a la jambe cassée ; je crois que cela l’a guéri.

— En vérité !

— C’est peut-être une découverte, un remède contre le spleen... j’y réfléchirai !

Et tout le reste du dîner le docteur fut d’une humeur charmante comme il l’est toujours quand il vient de sauver un de ses clients. C’est presque dire qu’il passe sa vie à être aimable.

Le lendemain, je courus avec lui chez Maurice, mais au lieu de nous arrêter au second étage, nous montâmes jusqu’au sixième ; c’est là qu’habitait notre ami ; de son appartement d’autrefois il n’avait conservé que cette mansarde, brûlante en été et glaciale en hiver. Cette seule pièce servait à Maurice de chambre à coucher, de salle à manger et de cabinet de travail… un lit, une table et quelques chaises composaient son mobilier ; mais sa figure resplendissante et radieuse semblait faire refléter sur tout ce qui l’environnait un rayon de bonheur. Le docteur m’avait dit vrai, jamais je n’avais vu Maurice plus libre et plus content ; je lui parlai de sa blessure, il n’y pensait pas, il ne souffrait plus. — Mes amis, mes chers amis, nous dit-il en nous serrant la main, je fus bien coupable, mais vous aviez raison, il ne faut désespérer de rien tant qu’on a devant soi du temps : et j’ai, grâce au ciel, celui de réparer mes fautes ; l’avenir m’appartient et par lui j’expierai le passé. Le revenu que m’avait laissé mon père se réduit maintenant à un millier de francs. Qu’importe ? J’ai pris, vous le voyez, un loyer de cinquante écus, et tout mon budget est voté d’avance, d’après le même système d’économie. Avec du courage, je me passerai de ce qui me manque ; avec du travail, je regagnerai ce que j’ai perdu ! Le travail ne m’effraie pas, car je suis heureux, et le bonheur rend tout facile.

— Heureux ! m’écriai-je, et comment cela ?

— Oui, sans doute, me répondit Maurice en rougissant... puisque je vous revois, puisque vous m’aimez encore et que j’espère bientôt reconquérir votre estime.

Il tint parole ; ce n’était plus le même homme ; il ne dévia plus de la route qu’il s’était tracée. À peine guéri, il se livra au travail avec passion, avec frénésie. – Tout entier à sa profession d’avocat, il semblait qu’il n’eût été mis au monde que pour compulser des dossiers et parler procédure. Je croyais revoir et entendre son père. Il eut pour sa première cause une affaire difficile et intéressante qui avait attiré l’attention publique ; il débuta avec éclat, avec succès, et je n’ai pas besoin de vous dire que tous les barbistes de son temps étaient ce jour-là au palais !

Il nous aperçut dans la foule, le docteur et moi, et vint à nous.

— Ai-je tenu ma parole ? nous dit-il.

— Oui, et si ton père était là, il serait comme nous, fier et content de toi !

— Ah ! s’écria-t-il en levant les yeux vers le ciel, vous ne pouviez rien me dire qui me rendît plus heureux !

Ce n’était là que le premier pas. Maurice continua avec persévérance la difficile et honorable carrière qu’il venait d’embrasser ; pauvre encore, mais estimé des juges, aimé de ses confrères, il voyait peu à peu sa clientèle se former, et, sans me rendre compte des événements dont il avait été le jouet, sans m’expliquer ce qui avait pu ainsi le renverser et le relever, je le croyais désormais au port, à l’abri des orages et pour jamais sauvé, lorsqu’un soir, c’était le 3 décembre, rentrant chez moi fort tard, je trouvai ce billet qui était de Maurice : « Mon ami j’ai encore besoin de vous, venez, car jamais votre aide ne me fut plus nécessaire... venez. Cette fois je vous dirai tout... Je vous attends demain de bon matin à l’adresse ci-dessous… » Et l’adresse qu’il m’indiquait n’était pas la sienne.

Je fus réveillé par le docteur, qui avait aussi reçu la veille au soir une lettre à peu près semblable, et, quoiqu’en décembre, où le jour se lève tard, il soit assez agréable de faire comme lui, nous étions de bonne heure à l’adresse qu’on nous avait désignée. C’était un grand et magnifique hôtel, un des plus riches du quartier Saint-Georges, mais l’élégance et le confortable y brillaient encore plus que la richesse. Ce début fit froncer le sourcil au docteur.

— Qu’avons-nous à faire ici ? me dit-il d’un air de défiance.

Un domestique nous introduisit dans un petit salon où Maurice nous attendait. Il était habillé de noir, en proie à une telle émotion que sa main tremblait en serrant la nôtre ; à peine pouvait-il parler.

— Qu’y a-t-il donc encore ? lui dis-je tout effrayé.

— Ce qu’il y a, mes amis, vous allez le savoir ; car avant de vous expliquer le nouveau service que j’attends de vous, je veux, je dois tout vous avouer !...

Et il commença alors le récit suivant, lequel, je vous le dis tout bas, m’intéressa vivement ; et si je n’ose en convenir tout haut, c’est par la crainte, ô mes lecteurs, que cet aveu ne produise sur vous un effet tout contraire ; mais en ce cas ce sera la faute de l’historien et non de l’histoire que je vais vous raconter de souvenir et dans toute sa simplicité.

II

LES MANSARDES

En sortant du collège, Maurice était venu habiter près de nous l’appartement dont je vous ai parlé ; appartement au second, ayant pour succursale un belvéder au sixième, succursale qui était devenue depuis le siège principal de son habitation ; mais, alors, il n’y montait de temps en temps que pour y peindre, attendu que le jour y était plus clair et plus beau que dans l’appartement du second. Une fois à l’ouvrage, Maurice restait souvent des heures entières dans ce qu’il appelait avec orgueil son atelier ; Maurice aimait la peinture et y aurait peut-être excellé sans les Pandectes et le droit romain qui faisaient aux beaux-arts une concurrence redoutable, mais il leur donnait, du moins, tous les moments dont il pouvait disposer, et c’était pour lui, qui n’aimait rien encore, le plus doux des passe-temps et la plus agréable des récréations.

Un jour, après avoir pâli toute sa matinée sur une question de droit des plus ardues, Maurice se sentait la tête lourde et fatiguée, il avait besoin de repos et le soleil était magnifique ; le jeune Cujas devenu Raphaël s’élança lestement vers son atelier ; il était déjà parvenu tout d’un trait jusqu’au cinquième étage et s’apprêtait à gravir le sixième, lorsqu’il s’aperçut que quelqu’un montait devant lui.

C’était une personne en robe blanche qui se retourna, et Maurice vit la figure la plus distinguée et la plus ravissante...

Une jeune fille au gracieux sourire, aux yeux bleus, à la blonde chevelure, à la démarche et à la taille aériennes ; et, vu la région élevée où elle se trouvait alors, entre le ciel et la terre, on aurait pu la prendre pour un ange aussi bien que pour une simple mortelle. Maurice, qui, jusque-là, s’était fort peu inquiété de ses voisins, pensa alors pour la première fois que le sixième et le septième pouvaient être habités. Le bruit d’une porte qui se refermait le confirma dans ses conjectures. Cette apparition qui venait de le ravir, n’avait, grâce au ciel, rien que de réel et de terrestre. C’était sans doute une voisine, aux formes gracieuses et élégantes ; pourquoi la grâce et l’élégance n’habiteraient-elles pas le sixième ? C’était peut-être une artiste, une jeune peintre comme lui, et toute la journée Maurice resta l’oreille collée contre la porte de son atelier pour entendre descendre sa charmante sylphide ; mais elle ne sortit pas ou descendit si légèrement qu’on n’entendit point le bruit de ses pas. Ce jour-là et le lendemain, il fut impossible à Maurice de s’occuper de son droit romain ; il ne pouvait pas lire, sa vue était trouble, ou plutôt le jour était trop sombre... Impossible d’y voir et de travailler au second, et successivement le Digeste, le Code, les Pandectes et tous les cahiers de Maurice prirent le chemin du sixième étage.

Le portier eut un instant de crainte en rencontrant chaque jour sur l’escalier ce déménagement partiel ; mais comme rien ne sortait de la maison, il se rassura et s’étonna seulement du caprice de son jeune locataire, qui passait sa journée entière dans une mansarde du sixième, tenant toujours sa porte entr’ouverte, au risque de s’enrhumer. Cependant, rien ne paraissait ; Maurice maudissait les vertus domestiques et sédentaires de sa voisine, qui, semblable sans doute à la Lucrèce de M. Ponsard,

 

Restait toujours chez elle et filait de la laine.

 

À force de s’occuper sans cesse du même objet, l’imagination du pauvre jeune homme, jusqu’alors oisive et endormie, s’était éveillée ardente et active. Chaque jour, chaque nuit enfantait un nouveau rêve, il voyait là, devant ses yeux, cette beauté qu’il avait aperçue à peine, cette inconnue, déjà trop séduisante, et qu’il parait encore de mille qualités nouvelles. Je n’aurais pas voulu répondre que déjà, sans se l’avouer à lui-même, Maurice ne fût amoureux, mais amoureux d’une ombre, d’une chimère qu’il avait créée lui-même, lorsqu’un incident bien simple vint donner du corps à ses pensées et de la réalité à ses rêves.

Maurice entendit un jour un pied lourd et pesant gravir l’escalier étroit qui passait devant sa mansarde. Le son métallique des pas attestait des souliers ferrés, et Maurice n’eut pas même l’idée de regarder à travers sa porte entr’ouverte. Ce ne pouvait être son inconnue aux pieds légers. Il entendit donc sans y faire attention la scène suivante, qui se passait devant sa chambre et sur les marches de l’escalier :

— Eh bien ! oui, c’est moi, Antoine, le porteur d’eau de la maison ; gare, que je passe !

Ces mots étaient prononcés d’une voix enrouée par les brouillards de la Seine et de plus considérablement avinée ; mais s’il y a un état à qui le vin soit de temps en temps permis, c’est celui de porteur d’eau, et Antoine poussait jusqu’à l’excès l’amour des contrastes ; il continua donc en chancelant :

— Vous laisser passer, je le veux bien, mais vous comprenez, petite mère, qu’il faut payer le passage… un petit baiser.

— À mon secours ! s’écria une voix douce et tremblante.

Maurice ouvrit vivement sa porte. Une femme éperdue se précipita dans sa chambre, seule issue qui lui fût offerte, puisque l’escalier était barré par le porteur d’eau. Avant que celui-ci fût revenu de son étonnement, la porte avait été refermée à double tour, et Maurice, en se retournant, vit une pauvre jeune fille qui venait de tomber évanouie sur une chaise... C’était son inconnue et pour la seconde fois qu’il la rencontrait, il se trouvait tête à tête enfermé avec elle, au sixième, dans une chambre de garçon.

J’aurais donné à mes lecteurs une idée bien imparfaite du caractère de Maurice, s’ils ne comprenaient pas que le premier sentiment qu’il éprouva fut une frayeur extrême et ensuite un embarras terrible. Il pouvait contempler à loisir ces traits charmants et cette physionomie plus suave, plus pure encore qu’il ne l’avait rêvée. Plus âgée qu’elle ne lui avait semblé d’abord, elle devait avoir dix-huit à vingt ans. Sa toilette se composait d’une robe blanche, d’un chapeau de paille et d’un châle bleu, c’était la simplicité même : mais il y avait dans cette simplicité la recherche la plus élégante. Maurice ne vit rien de tout cela, il ne songeait qu’aux moyens de la faire sortir de cet évanouissement qui l’effrayait, et lorsqu’il vit des couleurs rosées revenir d’elles-mêmes sur son teint légèrement pâli, lorsqu’il vit ses joues et ses lèvres se ranimer et ses yeux s’entr’ouvrir : éperdu, hors de lui-même, et, par un mouvement dont il ne fut pas maître, il se jeta à genoux, puis, honteux de cette folie, il se hâta de se relever. La jeune dame l’avait-elle aperçu ? c’est ce que je ne puis dire ; mais en voyant ce beau jeune homme qui se tenait respectueusement à quelques pas d’elle, baissant les yeux et tremblant, elle se sentit tout à coup rassurée.

— Vous n’avez plus rien à craindre, mademoiselle, lui dit Maurice, qui venait d’écouter à la porte ; celui qui vous avait effrayée est descendu. L’inconnue se leva. – Maurice comprit alors sa maladresse, et voulut vainement la réparer en ajoutant : Il serait peut-être plus prudent d’attendre. – L’inconnue s’avançait toujours du côté de la porte.

— Nous sommes voisins, je crois, continua Maurice. – La jeune femme sourit légèrement.

— Maître Tricot, le tailleur qui demeure au dessus de moi, n’est-il pas votre père ?

L’inconnue, qui s’apprêtait à sortir, et qui avait déjà posé sa main sur la clef, fit un mouvement que Maurice prit pour une affirmation. Reprenant courage, mais balbutiant encore, il ajouta :

— Si vous vouliez me permettre… à titre de voisin… de me présenter chez lui pour causer de l’événement d’aujourd’hui et savoir de vos nouvelles.

La jeune dame rougit ; elle voulut parler, puis une réflexion sembla l’arrêter ; elle se contenta d’incliner la tête en signe d’assentiment, et voulut de nouveau sortir. Maurice, au comble de la joie, saisit la clef qu’elle ne pouvait venir à bout de tourner, et, dans ce mouvement, il pressa, sans le vouloir, une main délicieuse et admirablement bien gantée. Ce fut lui, à son tour, qui rougit en murmurant des excuses qu’on n’entendit point, car la porte venait de s’ouvrir, et adressant à son protecteur un gracieux signe de tête et un salut de la main, la jeune femme descendit lestement l’escalier, et quelques instants après, elle avait disparu.

Maurice était resté immobile à la même place, ravi de son aventure, mais mécontent de lui ; car depuis que l’inconnue n’était plus là, il avait à lui adresser mille choses aimables, mille compliments délicats et spirituels, qui maintenant lui arrivaient en foule, et dont pas un mot ne lui serait venu quelques instants plus tôt. À coup sûr, il aurait dû tirer un meilleur parti d’une rencontre si heureuse et si romanesque, mais il se consolait en pensant qu’il avait obtenu la permission de la revoir. Il n’osa pas le jour même, quoiqu’il en eût grande envie, monter chez maître Tricot, son voisin ; mais le lendemain, avant midi, il alla frapper à sa porte. Les moyens de s’introduire étaient faciles ; il avait un habit à se faire faire, un habit à la mode, et ayant entendu parler de la coupe hardie et élégante de son voisin, il venait s’adresser à lui. Maître Tricot était un fort honnête homme, tailleur laborieux et déjà à son aise, qui habillait d’ordinaire les boutiquiers ou les ouvriers, c’est-à-dire les rez-de-chaussée ou les mansardes, mais qui avait peu l’habitude des premiers étages ou des seconds. Il fut donc infiniment flatté de la nouvelle pratique qui lui arrivait, sans rien comprendre cependant à l’extension subite que venait de prendre sa renommée.

Pendant qu’il prenait mesure à son client, celui-ci regardait autour de lui d’un œil curieux. L’appartement était propre, mais tout y était assez commun, à commencer par Mme Tricot, grosse Alsacienne, qui, vu son habileté pour les coutures, tenait lieu à son mari d’un second garçon : – le premier était M. Mathieu, jeune gaillard frais et vermeil, à qui l’on ne pouvait refuser l’avantage incontestable d’une brillante santé ; c’était sa principale qualité. Mais il en avait d’autres : ne quittant jamais l’établi et maniant vigoureusement l’aiguille, il restait toute la journée les jambes croisées, ne changeant de position que pour porter le soir chez les pratiques l’ouvrage confectionné le matin.

Maurice s’attendait toujours à voir entrer une autre personne qui n’apparaissait pas, et force fut à lui d’amener la conversation sur le sujet qui l’intéressait.

— Je croyais, maître Tricot, du moins je l’avais entendu dire à Mme Galuchet, notre portière, que vous aviez une fille ?

— Oui monsieur, une jolie fille, je m’en vante !

— Mon Athénaïs ! s’écria Mme Tricot, et le tailleur et sa femme échangèrent un regard de satisfaction et d’orgueil.

Mathieu, qui avait aussi levé les yeux, poussa un soupir, reprit son aiguille et continua le point arrière qu’il avait commencé.

— Est-ce qu’elle n’est pas ici ? continua Maurice en regardant toujours autour de lui.

— Non, monsieur, elle est en journée.

— En journée ? dit Maurice, et chez qui ?

— Chez une lingère... Mme Tricot a toujours gâté sa fille, et lui a laissé faire ses volontés ; elle n’a jamais voulu, comme sa mère, coudre des pantalons et des gilets.

— Est-ce sa faute ? répondit Mme Tricot, on ne maîtrise pas ses goûts. Elle n’aime pas l’état de tailleur.

Mathieu soupira de nouveau.

— C’t’ enfant est gentille, et la mise lui va si bien ! Il est tout naturel qu’elle aime à être belle. Et quand je sors avec elle, il faut voir comme tout le monde nous suit dans la rue !… Ça flatte une mère. Aussi tout mon regret est de n’avoir pu lui donner des idées et une éducation en rapport avec son physique.

— Tu ne lui en as donné que trop, reprit le brave tailleur ; tu l’as élevée comme une duchesse, et aujourd’hui elle veut être lingère ; v’là ce que c’est ! elle ne se plaît plus chez nous, dans une chambre au septième : il faut qu’elle soit dans un salon, au premier, chez Mme Évrard.

— Une des premières lingères de Paris !...

— Chez laquelle il y a des glaces dorées où ces demoiselles se regardent, des meubles en palissandre et des canapés où elles s’asseyent.

— Où est le mal !

— Il n’est pas bien qu’elle s’habitue aux canapés. Est-ce qu’il y en a ici ? Et puis, quel est le monde qui fréquente ces beaux magasins de lingerie ?

— Rien que des dames de la haute société, des banquières et des marquises !

— C’est drôle ! j’y ai été deux fois prendre ma fille, je n’y ai jamais vu que des hommes, et des jeunes gens encore !

— Tous jeunes gens comme il faut ! Toujours des équipages à la porte !

— C’est vrai ! et moi qui emmenais Athénaïs à pied, je l’ai entendue, en regardant ces riches voitures, soupirer tout bas.

À ce mot, Mathieu soupira tout haut, et le tailleur le regarda avec un air d’intérêt.

— Enfin, monsieur, dit-il en s’adressant à Maurice, voilà un jeune homme que j’ai élevé, que je n’ai jamais quitté, qui n’a pas un défaut, un bon travailleur à qui je comptais laisser, quand je me retirerais, mes pratiques et ma fille.

— Eh bien ? demanda vivement Maurice...

— Eh bien ! elle ne dit pas oui... elle ne dit pas non... Elle ne dit rien, mais il est clair qu’elle a d’autres idées, tandis que ce pauvre garçon n’en a qu’une… Il aime Athénaïs comme un enragé.

— Ne parlez pas de cela, maître, s’écria Mathieu avec émotion, elle me fera perdre la tête !

— Voyez plutôt, dit Mme Tricot en haussant les épaules, comme il maigrit.

— Qu’est-ce que ça prouve ? répondit le tailleur en continuant de prendre mesure à Maurice, ça prouve qu’il faut une santé comme la sienne pour y résister ; malgré ça, je suis bon père, je n’oblige pas Athénaïs à l’épouser ; mais qu’elle y prenne garde ! si elle me fait du chagrin, si elle tourne mal... elle sera cause de ma mort, – et une grosse larme qui roulait dans les yeux du bon tailleur vint tomber en ce moment sur la bande de papier dont il se servait pour prendre mesure.

— Allons donc, dit Mme Tricot, quelle idée as-tu de notre fille ? est-ce qu’on a eu jusqu’ici rien à lui reprocher ?

— Non ; mais elle est coquette, elle aime la parure, et il y a toujours des beaux messieurs en gants jaunes prêts à profiter de ça, et à acheter le repos et l’honneur d’une pauvre famille. On aurait beau leur dire : Il y a tant de grandes dames qui ne demandent pas mieux ! adressez-vous à elles, et laissez sa fille à l’artisan, qui n’a que ça pour être heureux !... Ils ne vous écouteraient pas... n’est-il pas vrai, monsieur ? En parlant ainsi, le tailleur était à genoux devant Maurice, à qui il achevait de prendre mesure, et Maurice, tout ému, se reprochait déjà le motif qui l’avait amené dans cette mansarde, lorsque la sonnette, agitée avec violence, retentit plusieurs fois.

— C’est elle ! s’écria Mme Tricot avec joie, c’est mon Athénaïs !

Le tailleur se releva vivement, Maurice pâlit, et Mathieu laissa tomber ses ciseaux... La tête en avant et le cœur tout ému, Maurice regardait du côté de la porte... Elle s’ouvrit, et il vit entrer une brune de quinze ans, gaie, rieuse, insouciante et fraîche comme une rose, le vrai type des grisettes. Maurice poussa un cri de surprise : ce n’était pas son inconnue.

Athénaïs Tricot, qui n’avait jamais vu Maurice, lui fit d’un air coquet une gentille révérence ; puis adressa un sourire au tailleur, une caresse à sa mère et une petite grimace à Mathieu ; tout cela en même temps et sans interrompre la chanson qu’elle avait commencée, et qui disait :

 

Je suis sans fortune

Et n’ai point d’aïeux !

Oui, mais je suis brune

Et j’ai les yeux bleus.

 

À cette vue, qui aurait charmé tout autre, Maurice prit son chapeau, et, sans répondre au tailleur, qui lui demandait pour quel jour il voulait son habit, il sortit désespéré. Il s’était trompé, ce n’était point son inconnue… Où demeurait-elle donc ? Il y avait au septième, en face du tailleur, deux portes. – Dans son désappointement et sans savoir ce qu’il faisait, Maurice frappa à la première... C’était une chambre habitée par une ancienne ouvrière en dentelles, septuagénaire et presque paralytique, vivant seule et ne sortant jamais… Ce n’était pas là qu’il fallait s’adresser.

En désespoir de cause, et dans un état d’exaspération qui ne lui permettait plus de réfléchir, Maurice sonna à tout hasard à la porte de la dernière chambre. Un petit garçon vint lui ouvrir, et Maurice entra dans une pièce basse mais assez vaste ; une femme et plusieurs petits enfants travaillaient autour d’une grande table où l’on voyait entassés des franges, des ganses et des galons : il était dans un atelier de passementerie, et son thème fut bientôt fait : il avait un petit salon à tendre en entier avec des étoffes et des franges, et au lieu de s’adresser à un tapissier en renom, il préférait, afin que cela lui revînt moins cher, s’adresser directement à un ouvrier en chambre. Madame Durouseau promit d’envoyer chez lui, ou plutôt de descendre elle-même le lendemain pour calculer le nombre de mètres que demanderait cette fourniture.

Elle tint parole et fut à l’heure dite chez Maurice. Madame Durouseau était une grande femme sèche, au ton bref, à l’air sévère. Toute entière à son affaire, elle ne parlait que de torsades et d’effilés, et Maurice ne lui parlait que de sa famille.

— Vous avez un mari ?

— Non, monsieur, je suis veuve… la bleue sera plus jolie, mais moins solide.

— Je vous crois, madame Durouseau et m’en rapporte à votre goût... Vous avez beaucoup d’enfants ?

— J’en ai six.

— Entre autres une fille charmante que j’ai eu le plaisir de rencontrer.

— Je n’ai que des garçons… Je mettrai votre tenture en rouge ; c’est plus cher, mais vous y gagnerez.

— Comme vous voudrez… Il me semblait cependant qu’une jeune personne habitait chez vous.

— Ma nièce Fœdora, c’est possible... Monsieur la connaît ?

— Oui, madame.

Et le front déjà sévère de madame Durouseau se rembrunit encore. Maurice se hâta de raconter le service qu’il lui avait rendu et l’admiration respectueuse que lui avait inspirée sa jolie voisine. Madame Durouseau le regarda d’un air étonné et continua ses calculs. Maurice, quoique un peu déconcerté, se hasarda à lui demander si sa nièce travaillait chez elle.

— Non, monsieur, elle ne travaille pas.

— J’entends, elle demeure seulement avec vous.

— Non, monsieur, elle n’y demeure plus.

— Et pour quels motifs, mon Dieu ?

— Je pense que cela ne regarde personne, répondit l’ouvrière d’un air sec et glacial, et Maurice ne se sentit plus la force d’interroger. Tout devenait mystère dès qu’il s’agissait de cette jeune personne, et ce mystère redoublait naturellement la curiosité de Maurice. Il renvoya la tante en lui disant qu’il examinerait le devis qu’elle lui laissait ; puis fatigué de chercher le mot d’une énigme qu’il ne trouvait pas et qui lui donnait la migraine, il sortit pour prendre l’air, passa devant la nouvelle église de Notre-Dame-de-Lorette, descendit la rue Laffitte et entrait sur le boulevard qu’il allait traverser, lorsqu’un embarras de voiture le força de s’arrêter. Devant lui, piaffaient deux chevaux anglais pur sang, attelés à un élégant coupé que conduisait un gros cocher galonné portant des gants blancs et une perruque de laine blanche ; la voiture était, de plus, ornée de deux laquais derrière et d’armoiries sur les panneaux ; en garçon qui n’aime pas à perdre son temps, Maurice, en attendant que les voitures défilassent, s’amusait machinalement à expliquer le blason qui était devant ses yeux. Des armes de baron surmontaient une corne d’abondance et plusieurs attributs du commerce, ce qui lui faisait supposer que le coupé appartenait à une noblesse financière, lorsque la personne qui était seule au fond de la voiture avança la tête, et Maurice reconnut les traits auxquels il rêvait en ce moment, ceux de sa belle inconnue qui rougit en l’apercevant, mais qui, cependant, s’inclina avec grâce pour le saluer. Maurice, tout joyeux, s’élançait à la portière, mais la file des voitures venait de s’ébranler, et les chevaux anglais, déjà impatients du retard, disparurent rapidement, emportant le coupé, la belle inconnue et les nouvelles espérances de Maurice.

Plus malheureux et plus intrigué que jamais, il continua sa promenade, se creusant la tête à expliquer cette seconde apparition qui lui rappelait celles du Domino noir ; mais il n’était pas à l’Opéra-Comique, il était dans sa rue, devant sa maison ; et au moment où il mettait la main sur le marteau de la porte une idée victorieuse et pourtant bien simple vint s’offrir à son esprit : c’était de s’adresser à madame Galuchet, sa portière. Une portière sait tout ce qui se passe dans une maison, voire même dans un hôtel... une portière connaît dans les affaires des maîtres ce que souvent les maîtres eux-mêmes ne connaissent pas, et Maurice, dédaignant tous les vains détours de la diplomatie, aborda franchement la question en demandant à madame Galuchet si elle connaissait la nièce de madame Durouseau, la passementière du septième.

— Mademoiselle Fœdora ?

— Justement.

— Si je la connais !... Elle a causé assez de chagrins à sa tante, une digne femme, qui vit bien, celle-là ! Aussi est-elle protégée par le père Doucet. Le père Doucet, monsieur, est un desservant de Notre-Dame-de-Lorette, qui a grand crédit dans le quartier, et qui a promis de faire avoir à mon mari une place de garçon de caisse ou de garçon de bureau quelque part. Parce que vous comprenez qu’il n’y a pas besoin ici de deux personnes pour tirer le cordon, et que si mon mari gagnait de son côté pendant que je gagne du mien… au lieu d’un revenu...

— Ça en ferait deux… Et mademoiselle Fœdora ?...

— Était élevée par sa tante dans la passementerie et dans les meilleurs principes... Le père Doucet surtout l’avait prise en affection ; tout le temps qu’elle n’employait pas au travail, il voulait qu’elle le passât à l’office. Son intention était même de la faire entrer dans un établissement de personnes pieuses où on aurait fait son bonheur... Quant à madame Durouseau, si ce n’avait été la crainte de contrarier le père Doucet, elle aurait préféré, à vrai dire, que sa nièce restât chez elle comme ouvrière... tant il y a que dans le doute et dans l’incertitude où ils étaient et pendant qu’ils hésitaient encore à prendre un parti...

— Et bien...

— Mademoiselle Fœdora est entrée à l’Opéra.

— Pas possible ! s’écria Maurice stupéfait.

— Oui, monsieur, c’est comme je vous le dis, le véritable Opéra... Elle est dans les chœurs de la danse… Le père Doucet en a été consterné, sa tante furieuse, et moi je n’en parle à personne, car ça peut faire du tort à la maison et surtout à la petite Athénaïs Tricot, la fille du tailleur, qui était très liée avec Fœdora, et que l’exemple peut gagner ! Car vous comprenez, monsieur, dans les chœurs de la danse ! où ça peut-il la mener, la malheureuse !

— À la fortune, répondit Maurice avec amertume, car je viens à l’instant même de la rencontrer sur le boulevard en riche toilette.

— Elle ! mademoiselle Fœdora ! s’écria la portière d’un ton radouci.

— Avec deux laquais et un équipage.

— Déjà ! continua la portière avec un étonnement mêlé d’admiration.

— Et si j’en crois les armoiries de sa voiture... c’est quelqu’un de la finance... quelque riche banquier... qui se ruine pour elle.

— Un banquier ! s’écria madame Galuchet avec un transport de joie, un banquier !… Il est impossible que je n’obtienne pas par lui cette place de garçon de caisse que me promet depuis si longtemps le père Doucet... d’autant que j’ai toujours été au mieux avec Fœdora ! une pauvre enfant qu’on voulait forcer à être dévote et à passer tout son temps à l’office... Contraignez donc les jeunes filles ! voilà ce qui arrive ! mais à qui la faute ? aux parents, et je l’ai toujours dit à madame Durouseau.

La digne portière continuait encore, avec chaleur et conviction, sa thèse en faveur de la tolérance domestique et religieuse, que déjà Maurice l’avait quittée et remontait chez lui honteux et désespéré. Il y trouva un camarade de Sainte-Barbe, Alfred G—, fils d’un célèbre et riche négociant qui venait le chercher pour l’emmener dîner avec lui. Dans la disposition d’esprit où il était, le premier mouvement de Maurice fut de refuser, mais son jeune camarade ajouta : et j’ai deux stalles pour l’Opéra.

— Pour l’Opéra ! s’écria Maurice avec un accent de rage qui étonna son ami... j’accepte... j’irai ! – Et les deux amis partirent.

III

LE BANQUIER

Les deux amis arrivèrent à l’Opéra dans un entr’acte et se promenèrent un instant au foyer ; ils s’arrêtèrent près d’une des cheminées, où un homme jeune encore, mais petit, rondelet, au teint coloré et à la voix haute, s’était posé comme orateur. Un zézayement désagréable nuisait à son débit, mais donnait à son discours une originalité et un comique que ne lui auraient peut-être pas procurés le piquant et la nouveauté de ses pensées. Du reste, sa mise était des plus recherchées, et dans toute sa personne respirait l’air satisfait d’un homme qui croit en lui et en ses moyens de séduction, confiance qu’on n’aurait su comment expliquer sans les trois gros boutons de diamants qui brillaient au jabot de sa chemise et qui semblaient à toutes ses phrases ajouter ces trois mots : Je suis riche !

— Oui, messieurs, criait-il avec son zézayement ordinaire, je le dis avec peine et douleur : l’Opéra s’en va !

— Quel est ce monsieur ? demanda Maurice à son ami.

— Le baron d’Havrecourt, lui répondit Alfred, un banquier opulent.

— Il a un air bien triste.

— C’est un abonné de l’Opéra...

Puis s’approchant de l’orateur, qu’il salua, calmez vos regrets, monsieur le baron, lui dit-il en riant, le mal n’est pas si grand que vous le faites ; nous avons encore dans la danse, et surtout dans le chant, des talents admirables.

— Qu’est-ce que ça me fait. Je ne viens pas pour cela… Je viens pour les dames de ma connaissance que j’allais saluer dans leurs loges et que je n’y trouve plus. Je viens au foyer pour les nouvelles politiques, diplomatiques ou excentriques qu’on y apprend ; car députés, grands seigneurs, ambassadeurs, tout le monde s’y donnait rendez-vous autrefois, et maintenant, qui est-ce qui y vient ?

— Vous d’abord, monsieur le baron, répondit Alfred en s’inclinant, et puis nous !… qui venons pour vous entendre, et ce que vous dites là est peu obligeant pour vos admirateurs !

— Du tout, messieurs, du tout, s’écria le banquier avec un rire protecteur ; je ne dis pas cela pour vous qui êtes de charmants jeunes gens ; je le dis, au contraire, dans votre intérêt. Il comprenait seul l’opéra, le philosophe qui s’écriait : Allongez les ballets et raccourcissez les jupes. En ce temps-là seulement il y avait de piquants scandales, des beautés célèbres qui attiraient tous les regards par l’éclat de leurs conquêtes ou de leurs aventures… Ce n’est plus ça ! c’est ennuyeux à périr !... Ces demoiselles sont comme les pièces, elles ne font jamais parler d’elles ; tout le monde est sage, tout le monde est honnête... L’Opéra s’en va !!! C’est désolant pour nous autres jeunes gens d’esprit et de plaisir... Nous, la nouvelle régence !… On a une maîtresse, personne ne s’en doute... Elle vous est fidèle ! elle a des vertus domestiques. C’est presque un ménage ; autant vaudrait rester dans le sien !

En ce moment, la sonnette du foyer interrompit le baron au milieu de sa tirade ; le rideau se levait, et nos jeunes gens coururent occuper leurs stalles d’orchestre.

La lorgnette de Maurice, sans cesse braquée sur le théâtre, était toujours dirigée vers le corps des ballets, au grand étonnement de son compagnon. Il traitait les premiers sujets avec une complète indifférence, ou ne les regardait même pas. En revanche, il lorgnait l’une après l’autre, avec une attention scrupuleuse et soutenue, qui ressemblait à de l’admiration, toutes ces jeunes bayadères en sous-ordre que l’on nomme figurantes de la danse. Mais hélas ! celle que Maurice cherchait, la nièce de madame Durouseau, n’apparut point à ses yeux ; il dut penser que quelque indisposition réelle ou de commande, quelque dîner en ville, quelque partie de plaisir la retenait ailleurs ; et en effet il eût été bien difficile à sa belle inconnue d’être en ce moment sur le théâtre, car, en se retournant dans l’entr’acte, Maurice l’aperçut dans la salle. Il n’avait pas encore regardé de ce côté... elle était dans une première loge de face, en tête à tête avec un homme dont la vue excita dans le cœur de Maurice des mouvements de rage et de dépit : cet homme était le baron d’Havrecourt, le riche banquier, l’orateur du foyer, pour lequel Maurice s’était senti du premier coup d’œil une antipathie instinctive et soudaine. C’était là l’amant préféré de cette jeune fille si belle, si distinguée !... Ah ! c’était à elle qu’il en voulait le plus ; il y a des choix qui rendent une faiblesse impardonnable. Quant au banquier, loin de comprendre et d’apprécier son bonheur, il s’occupait fort peu de sa belle compagne, ne lui adressait pas la parole, bâillait souvent, et pour se distraire lorgnait toutes les dames de la salle.

— Qu’as-tu donc ? dit Alfred à Maurice en le voyant tressaillir et changer de couleur.

Mais Maurice aurait mieux aimé mourir que d’apprendre, même à un ami, l’humiliation et les tourments intérieurs qu’il éprouvait. Il s’efforça de comprimer le spasme nerveux qui l’agitait, il fit de son mieux pour écouter les plaisanteries de son ami, il parvint même à sourire, mais pour entendre ce qu’on lui disait, cela lui fut impossible... Avant la fin du spectacle, voyant que Fœdora et le banquier se disposaient à sortir, il quitta brusquement Alfred et s’élança hors de l’orchestre ; pourquoi ? Il n’en savait rien lui-même ; sans doute pour accabler Fœdora de reproches ou pour défier le baron, mais à mesure qu’il escaladait les marches qui séparent l’orchestre des premières loges, la raison lui revenait et lui démontrait l’absurdité de sa conduite, si bien qu’en arrivant à la porte du foyer où se trouvait un groupe de jeunes gens il s’arrêta, et vit le banquier et Fœdora s’avancer vers lui. Il n’avait pu admirer encore comme en ce moment cette taille svelte et majestueuse, ce port de reine ou de déesse, il ne voyait rien que les diamants dont elle était couverte, et qui indignaient l’honnête jeune homme. Il ne voyait que ce bras si beau, si blanc, si adorable, qu’elle appuyait avec grâce sur le bras nonchalant du banquier, et quand elle passa près de Maurice, lui adressant comme le matin un léger salut de la tête, Maurice n’y répondit point, mais relevant son front avec fierté, il l’écrasa d’un regard de mépris, et s’éloigna sans remarquer l’air étonné de la jeune femme.

Maurice passa une nuit affreuse : il ne dormit point, il eut la fièvre, il roula dans sa tête mille résolutions impossibles. Le résultat de ce long cauchemar fut le raisonnement suivant, raisonnement pour lui de la plus complète évidence. Il ne pouvait estimer cette femme et ne devait point l’aimer ; donc, à la honte de tous les principes et de tous les sentiments d’honneur, il était forcé de s’avouer qu’il l’aimait comme un insensé, et que son seul désir maintenant, le seul rêve de sa vie était de la posséder. Enfin, de conséquence en conséquence, il en arriva à s’applaudir de ce dont il s’indignait d’abord. Les qualités dont il s’était plu à l’embellir auraient rendu sa conquête impossible… il valait bien mieux avoir à la disputer au baron qu’à la vertu. C’étaient deux adversaires qui n’avaient aucun rapport, mais dont l’un était beaucoup moins redoutable que l’autre. Sans avoir la moindre fatuité, Maurice sentait bien ce qu’il valait ; il était moins riche, il est vrai, mais plus beau, plus jeune et surtout plus amoureux que son rival ! Je la lui ravirai, s’écria-t-il, je l’aimerai tant qu’elle m’aimera… je la relèverai à ses propres yeux et aux miens, et tout à l’ivresse du présent, je tâcherai, à force d’amour, d’oublier le passé.

Consolé par ce nouveau plan et décidé à le mettre à exécution, Maurice se leva joyeux et plein d’espoir. Il trouva sur sa table un billet qui lui avait été envoyé quelques jours auparavant par son ami Alfred G—, dont le père donnait le soir même un bal somptueux. Il avait décidé, en recevant cette invitation, qu’il ne s’y rendrait pas, mais en ce moment il changea d’idée. Son ami Alfred et plusieurs camarades qui assisteraient à cette soirée pouvaient lui donner de bons conseils, à lui jeune homme inexpérimenté ; et puis en sa qualité de banquier, M. d’Havrecourt se trouverait probablement à ce bal, qui réunirait toute la finance et le haut commerce, et Maurice n’était pas fâché d’étudier de près ce rival qu’il voulait vaincre et qu’il connaissait à peine. Il espérait le faire causer, ce qui était facile, et savoir de lui-même, par exemple, les moments de la journée où il était le plus occupé ; l’heure de la bourse n’est pas toujours une bonne heure : les banquiers et les agents de change s’en défient beaucoup. Plusieurs, dit-on, choisissent ce moment-là pour rentrer subitement chez eux, ce qui a souvent causé bien des malheurs.

En rêvant à la campagne d’observation et aux sages manœuvres qu’il méditait, Maurice, qui n’avait point oublié son Tite-Live, se comparait à Fabius Cunctator ! Pour commencer, il s’habilla lentement, rien ne le pressait... Aussi, quand il arriva, le bal était déjà commencé et réunissait en hommes et en femmes l’élite de la société parisienne. Maurice ne s’était pas trompé dans ses pressentiments : une des premières personnes qu’il aperçut fut M. d’Havrecourt, placé à une table de whist et appelant sur lui l’attention générale par une gaîté expansive qui voulait dire je gagne. M. d’Havrecourt était de fort mauvaise humeur quand il perdait et supportait alors difficilement la plaisanterie ; mais il se la permettait volontiers quand la fortune lui était favorable, et il avait en ce moment plusieurs rouleaux devant lui. Maurice lui laissa cuver son or et se dirigea vers la salle du bal, moins éblouissante encore par ses mille flambeaux que par un triple rang de dames dans tout l’éclat de leur parure et de leur beauté.

Mais que devint Maurice en apercevant au milieu d’elles, à côté des personnes les plus nobles et les plus illustres, Fœdora elle-même, qui se penchait en ce moment vers l’oreille d’une dame d’honneur de la reine avec qui elle paraissait dans la plus grande intimité. Ne sachant s’il devait s’indigner ou se réjouir, Maurice se retourna avec embarras vers son ami Alfred, se félicitant de ce que, grâce à la révolution de juillet, il n’y avait plus de préjugés, même dans les salons.

Alfred le regarda avec étonnement et lui demanda ce qu’il voulait dire.

— Regarde toi-même cette jeune dame, la reine de ce bal ; la connais-tu ?

— Oui, vraiment.

— N’est-elle pas attachée à l’Opéra ?

— Elle !… Allons donc ! C’est Mme d’Havrecourt, la femme du banquier.

— Sa femme !!! s’écria Maurice avec un frisson qui parcourut toutes ses veines.

— Eh oui ! mon cher ! continua Alfred, cette jolie personne sur laquelle sont attachés tous les regards est la femme de cet original qui pérorait hier au foyer de l’Opéra... Mais comme te voilà changé. Es-tu indisposé ?

— Un peu… La chaleur de ce salon... Et puis voilà quelque temps que je me tiens debout.

— Voilà un canapé libre ; asseyons-nous. Veux-tu une glace ou plutôt une tasse de chocolat ?

— Je te remercie, cela va mieux… Tu disais donc que Mme d’Havrecourt...

— Est la femme de Paris la plus remarquable par sa beauté d’abord et puis par sa vertu. Elle est adorée dans les salons et bénie ailleurs ; mais elle se cache pour faire le bien comme d’autres pour faire le mal, et nul ne se douterait de ses bienfaits si parfois elle n’était trahie par la reconnaissance... Ma mère m’a raconté là-dessus des détails qui m’ont fait venir les larmes aux yeux, à moi qui ne sais pas pleurer. Mais taisons-nous, car elle regarde de ce côté et s’aperçoit peut-être que nous parlons d’elle.

On venait d’inviter Mme d’Havrecourt à danser, et elle passa près du divan où étaient assis les deux amis… sa robe effleura les genoux de Maurice, qui, pâle et les yeux baissés, ressemblait à un coupable accablé sous le poids d’un crime qu’il se reproche et ne peut se pardonner.

— Et c’est la femme du banquier, reprit Maurice avec émotion quand elle fut passée.

— Oui, vraiment ! Ce gaillard-là est trop heureux ! Son crédit et sa fortune étaient, dit-on, chancelants, lorsqu’il a fait ce riche mariage ; une jeune femme charmante, qui lui a apporté deux ou trois millions de dot… ce qui l’a placé à la tête de la finance !

— Et comment ce mariage-là s’est-il fait ?

— Comme ils se font tous ; la jeune fille, qui avait perdu sa mère et qui même, je crois, était orpheline, est sortie de pension pour se marier.

— Et, continua Maurice en tremblant, est-elle heureuse ?

— Infiniment. Elle est si bonne et si confiante qu’elle ne croit pas le mal possible. Quoique son mari ait des intrigues et des maîtresses, elle n’a pas à cet égard le moindre soupçon, et pourvu qu’on lui laisse remplir ses devoirs d’amitié, de charité ou de religion, elle ne demande rien de plus. Tiens ! tu peux la voir d’ici ! regarde ce front pur que n’a troublé le souffle d’aucune passion !... Quelle régularité ! quelle finesse dans ses traits, et surtout quel air d’innocence et de suave candeur ! Un mauvais sujet deviendrait honnête homme en la regardant !... Il n’y a que son mari ! Il est vrai qu’il ne la regarde jamais.

— Eh mais ! reprit Maurice de plus en plus troublé, il me semble que tu en parles avec chaleur. Est-ce que tu l’aimerais !…

— Oui d’abord, comme tout le monde ; mais j’ai bientôt vu qu’il n’y avait rien à espérer avec une femme pareille… Je ne suis pas assez insensé pour tenter l’impossible, et j’y ai renoncé, me contentant des dédommagements que m’offrait le sort...

En parlant ainsi, Alfred regardait de loin une jeune femme coiffée d’une guirlande de camellias qu’il courut inviter pour la valse suivante.

Resté seul au milieu de la foule, Maurice, plus troublé, plus agité que les flots de danseurs et de danseuses qui roulaient autour de lui, Maurice ne savait que dire, que faire, ni à quelle idée s’arrêter. La seule chose certaine, c’est qu’il comprenait maintenant son amour pour cette femme, pour cet ange ! Aussi plus que jamais il l’aimait. Mais plus que jamais aussi il comprenait quels obstacles insurmontables mettaient entre lui et elle sa position dans le monde, sa fortune et surtout ses vertus. Réflexions très sensées qui ne l’empêchèrent point de se diriger vers la salle où elle dansait. Il s’approcha timidement, respectueusement et se tint quelque temps derrière elle ; il n’était pas vu, mais il la voyait. C’était déjà un grand bonheur ! Une dame qui passait près d’elle la nomma Amélie. On l’appelait Amélie ! Il savait son nom !… Ce fut son second bonheur de la soirée, mais ce fut le dernier.

En retournant à sa place, elle l’aperçut, mais elle ne fit pas semblant de le voir, et passa sans le saluer. Maurice sentait bien que sa conduite impolie et inexplicable de la veille méritait un pareil châtiment, et il ne pouvait se plaindre. Comment d’ailleurs se justifier ? comment même oser lui parler ?... C’était une entreprise au-dessus de ses forces. Enfin, après avoir plusieurs fois hésité, après s’être répété que ce serait peut-être la seule occasion de lui adresser la parole et de causer quelques minutes avec elle, Maurice se hasarda à traverser cet immense salon ; puis, arrivé devant Amélie, il s’arrêta pâle et tremblant, et, enfin, reprenant courage, il balbutia d’une voix émue, qu’on entendait à peine, une invitation à danser.

— Je suis engagée, monsieur, reprit Amélie d’une voix sèche et brève.

— Mais pour la prochaine contredanse ? reprit Maurice.

— Je ne danserai plus de la soirée.

Maurice sortit de la salle et rentra chez lui désespéré.

Quand une fois une passion s’est emparée d’un cœur jeune, novice et ardent, elle y règne en souveraine absolue, en maîtresse tyrannique qui ne permet ni rivalité ni partage : aussi, tout entier à une seule pensée, Maurice laissa de côté ses livres, ses travaux et ses études, il lui aurait été impossible de s’occuper d’autre chose que d’Amélie ; c’était son rêve, sa vie, son idée fixe. Elle était digne de son amour, elle méritait les adorations de la terre entière ; il en était ravi, mais il n’en était pas plus heureux. En ce moment il n’avait qu’un désir, c’était de la revoir... Mais comment ? Il la connaissait à peine, et il avait déjà eu le talent de se mettre mal avec elle, de changer en antipathie et en aversion peut-être les bons sentiments qu’avait fait naître le hasard de leur première rencontre. Il pouvait se faire présenter chez elle en se liant avec son mari, mais ce mari lui inspirait un éloignement invincible. Il lui en voulait de sa fatuité et de son orgueil, de sa conduite et de ses liaisons scandaleuses, il lui en voulait de trahir une femme aussi adorable, il lui en voulait surtout, puisqu’il faut le dire, d’être le mari de sa femme. L’importante affaire de sa journée était de savoir ce que ferait madame d’Havrecourt, et de connaître les lieux où elle devait aller. Pour les bals, les soirées, les grandes réunions, Alfred et quelques autres amis le tenaient au courant, c’était facile. Ce qui ne l’était pas, c’était de prendre ces informations sans éveiller de soupçons, et sans trahir son secret. Les autres jours, Maurice se tenait souvent lui-même aux aguets et en sentinelle sous les fenêtres d’Amélie. Que de fois il oublia le froid, la neige et la pluie parce qu’il avait aperçu de la lumière à une de ses croisées et qu’il espérait l’entrevoir un instant. Ou bien il avait entendu le bruit de la voiture qui roulait dans la cour ou le hennissement des chevaux qu’on attelait. Elle allait sortir. Il s’élançait, il la suivait dans les concerts, dans les spectacles où elle entrait, et toute la soirée il s’enivrait du plaisir de la voir. C’étaient là les jours les plus heureux de sa vie, et toutes ses matinées se passaient dans une seule recherche, se résumaient dans une seule phrase : Comment la verrai-je ce soir ? Vous comprendrez alors qu’il ne lui restait plus un moment pour ses affaires, ni pour ses amis, ni pour le palais. Cela l’inquiétait peu, il avait déjà renoncé à son état, tout lui était indifférent pourvu qu’il vît Amélie ; mais bientôt il ne la vit plus. Elle resta toute une semaine sans sortir. C’était là un événement qu’il n’avait pas prévu et qui pensa lui faire perdre la raison. Il fallait à tout prix être reçu chez elle. Et malgré sa répugnance pour M. d’Havrecourt, il chercha les moyens de se lier avec lui.

Le banquier venait de se rendre adjudicataire d’une importante entreprise et avait lancé selon l’usage ses prospectus dans les journaux. Sans examiner si l’affaire était bonne ou mauvaise, sans savoir même de quoi il s’agissait, Maurice prit sur les fonds que lui avait laissés son père une somme assez considérable et se rendit chez le banquier. Le cœur lui battait en entrant par la grande porte, en franchissant le seuil de l’hôtel, en montant cet escalier qui était sans doute celui d’Amélie ; mais ce n’était pas chez elle qu’il allait, et une porte sur laquelle étaient écrits ces mots : bureaux et caisse lui indiqua le chemin qu’il devait prendre. – Le banquier était dans un cabinet des plus coquets, boudoir de la finance, où resplendissaient l’or et l’acajou. Il était en robe de chambre à ramages, d’une étoffe de Lyon soie et or, assis au coin d’un bon feu, les pieds enveloppés dans des pantoufles de cachemire et posés sur des chenets ciselés par Desnières. Au cahier qu’il tenait à la main, on aurait dit un homme qui travaillait ou qui pensait. La vérité est qu’il dormait, accablé sous le poids des myrtes qu’il avait cueillis la veille. C’est du moins ce qu’il fit entendre à Maurice, dont l’entrée venait de le réveiller, confidence qui redoubla la rage du jeune homme et faillit lui faire oublier le sujet de sa visite. Il se remit cependant, et tout en glissant quelques mots sur l’opération financière qui l’amenait, il demanda comment se portait Mme d’Havrecourt.

— Ma foi, je n’en sais rien ; il y a tantôt une semaine que je ne l’ai aperçue ; elle est comme qui dirait en retraite.

— Comment cela ?

— C’est l’anniversaire de la mort de sa mère, et tous les ans à pareille époque elle s’enferme et ne voit personne pendant sept ou huit jours. C’est trop long. La douleur est une bonne chose, j’en conviens, mais il ne faut pas en abuser, et je supprimerai cela. Imaginez-vous, mon cher, que pendant ce temps-là il m’est impossible de recevoir et de traiter mes amis, car j’en ai beaucoup qui viennent ici tous les jours.

Et Maurice sentit plus que jamais le désir d’être l’ami de cet homme qu’il détestait.

— Eh bien ! continua le banquier sans deviner la réflexion de Maurice, eh bien ! il m’a fallu les mener dîner au cabaret. Hier encore nous étions une douzaine à la maison dorée. Quand je dis une douzaine, ne croyez pas que nous fussions tous gens de finance ; il y avait six de ces demoiselles. J’avais près de moi une petite… un rat que j’avais pris par hasard, et que je garderai, je crois, par caprice. C’est bizarre, n’est-ce pas ? Mais la fortune est aveugle, et je suis décidé à faire celle de cet enfant. Il faut vous dire que le souper s’est prolongé très avant dans la nuit, car on soupe bien à la maison dorée, on ne soupe même que là. Le champagne, les égards et les salons particuliers, tout y est admirable ! Y allez-vous quelquefois, monsieur Maurice ?

— Non, monsieur.

— Vous faites bien, car vous ne voudriez plus aller autre part... Ah ça ! vous venez donc me demander des actions ?

— Oui, monsieur.

— Je n’en donne qu’à mes amis ! Car c’est une admirable affaire que j’aurais dû me réserver ; mais je n’ai rien à moi… je suis comme cela. Vous dites quatre actions, et six que j’ai promises à la petite, cela fait dix... Je les lui porterai aujourd’hui en revenant de la Bourse. Et il sonna. Un de ses commis parut.

— Pardon. Je sonnais mon valet de chambre. ... C’est égal : monsieur Dumont, voulez-vous dire à mon cocher que je sortirai à deux heures ; le petit coupé et un seul cheval... vous comprenez ? Ah ! un mot encore. Tenez, prenez l’argent de monsieur.

Et le commis sortit.

— Quant à vous, mon cher, dit-il à Maurice en lui remettant ses actions, voici vos coupons. Comment se porte le petit Alfred G— votre ami ? C’est un gentil cavalier, mais il est comme vous, il est trop sage. Il faudra qu’un de ces jours nous fassions quelques parties.

Maurice s’inclina en homme qui se trouverait très honoré d’accepter, et le banquier le reconduisit jusqu’à sa porte en lui prodiguant les compliments et les poignées de main ; mais il ne l’engagea point à venir chez lui.

Depuis ce jour, Maurice rechercha le banquier autant qu’il l’avait évité jusqu’alors, et tout en se détestant lui-même, tout en rougissant de sa bassesse, il l’écoutait, il le trouvait aimable, il poussa même la flatterie, ou plutôt l’amour, jusqu’à rire de ses bons mots.

Alfred et d’autres amis avaient présenté Maurice à un cercle célèbre, à un club des plus à la mode, et, sur leur recommandation, on avait daigné l’admettre. Son seul but était d’y rencontrer M. d’Havrecourt, qui venait y passer presque toutes ses soirées ; mais, pour ressembler à la jeunesse élégante et fashionable qui voulait bien l’accueillir, Maurice, l’ami de la simplicité, fut obligé de s’habiller à la dernière mode, et ne s’adressa plus, on le pense bien, à maître Tricot, son voisin. Maurice, qui détestait le luxe et qui aimait tant aller à pied, se vit forcé de prendre un groom et une voiture dont il ne se servait jamais. Ce n’était rien encore. Tout le monde jouait, et Maurice, qui avait depuis son enfance une sainte horreur pour le jeu, apprit le whist, afin de se mettre plus avant encore dans l’intimité de M. d’Havrecourt, qui, en effet, adorait Maurice quand il ne l’avait pas pour partenaire. Mais il ne l’engageait point à venir chez lui !... Aux parties de jeu succédaient souvent des repas où la sobriété de Maurice avait grandement à souffrir. Je ne parle pas de sa réputation, elle était déjà faite, ou plutôt défaite, et un honnête garçon qui n’avait d’autre tort qu’un amour véritable pour une honnête femme était reconnu généralement pour un roué et pour un mauvais sujet, le tout sans parvenir à son but, car plus son intimité avec le baron augmentait, et plus il commençait à comprendre que le banquier aimait autant, non par jalousie, mais par crainte des indiscrétions, ne pas attirer chez lui ses compagnons de plaisirs. Un événement changea la face des choses. Fœdora, dont nous avons déjà parlé, était une des beautés que de temps en temps le banquier adorait ; mais, plus adroite que les autres, elle avait su prendre sur lui un ascendant et un empire qui s’expliquaient non par sa beauté, mais par sa coquetterie et surtout par son indifférence. On a tant de puissance, quand on n’aime pas qui vous aime. Le banquier était fort généreux pour Fœdora, qui du reste tenait peu aux richesses... Elle avait une autre ambition plus difficile à satisfaire, elle voulait briller au premier rang par son talent, et comme le talent ne s’achète pas, le malheureux banquier ne savait à quel saint se vouer. Quand il parlait d’amour, on lui répondait : gloire ; et le baron eût dit volontiers comme lord Albemarle à sa maîtresse qui contemplait une étoile : « Ne la regardez pas ; je ne peux vous la donner. » Mais Fœdora ne se payait point de raisons pareilles : elle prétendait que tout était possible à l’amour, qu’elle aurait des succès si elle avait des rôles, mais personne ne lui en donnait (ce qui était vrai), car il eût fallu avoir sur les yeux le bandeau de l’amour pour ne pas voir qu’elle ne dansait en mesure que par hasard et par occasion, les jours, par exemple, où elle regardait dans la salle et se trompait. Ne sachant donc comment répondre aux exigences de sa maîtresse, qui menaçait de l’abandonner, si elle ne dansait pas un pas dans le prochain opéra, le désolé banquier raconta son embarras à ses compagnons, promettant une reconnaissance et un dévoûment éternels à l’ami qui lui viendrait en aide.

Maurice ne promit rien ; mais il vint me trouver. L’on a vu par quelle suite d’intrigues diplomatiques Mlle Fœdora se produisit dans un pas de cinq, et l’on comprendra alors facilement comment Maurice obtint enfin la confiance exclusive et l’amitié sans bornes du baron, jaloux de conserver une protection que le talent de sa maîtresse menaçait de rendre de jour en jour plus nécessaire.

IV

UNE HONNÊTE FEMME

M. le Baron d’Havrecourt devait donner une grande soirée : l’occasion était favorable et toute naturelle. Maurice fut présenté par lui à sa femme comme un ami intime. Amélie l’accueillit avec la politesse et les égards qu’elle avait pour tous ceux qu’elle recevait pour la première fois, pas plus, pas moins. Cependant elle ne pouvait méconnaître celui qui partout suivait ses pas ; son assiduité, son respect et surtout son silence, tout devait lui dire : Je vous aime.

Toute autre femme, peut-être, eût su gré d’un pareil amour ; celle-ci s’en offensait sans doute, ou, ce qui est plus terrible encore, ne daignait pas s’en apercevoir. D’une douceur de caractère et d’une bonté incomparables, Amélie était gracieuse et aimable pour tout le monde ; jamais personne n’avait mieux compris les devoirs de maîtresse de maison ; les mots les plus simples semblaient dans sa bouche ou un compliment ou une marque d’affection. Quand elle vous adressait la parole, on était content d’elle ; quand elle vous avait écouté avec son doux sourire, on était content de soi, on se trouvait de l’esprit ! Mais où elle était admirable, c’était avec son mari ; nul n’aurait pu dire si elle connaissait les véritables sentiments et la conduite du baron, mais elle avait pour lui, aux yeux de tous, une si haute estime et un tel respect qu’elle forçait tout le monde à en avoir. Elle n’en parlait qu’avec bienveillance, avec affection, avec éloge, ne s’apercevait jamais de ses ridicules, mettait en relief ses moindres qualités, et devant ses amis ou les étrangers, relevait son mari avec tant d’adresse et de bonheur, que le baron, qui partout ailleurs était un sot, devenait, en rentrant chez lui, un homme de mérite.

Maurice vit bien qu’il n’avait rien gagné auprès d’une pareille femme ; il ne s’en étonna pas ; il était trop modeste pour avoir l’espoir de lui plaire, mais il avait le bonheur de la voir, il n’en demandait pas davantage. Profitant donc de sa nouvelle position, il devint un des plus assidus de la maison ; les soirées où il y avait peu de monde étaient celles qu’il préférait, et là, cessant de se contraindre et d’affecter des vices qu’il n’avait pas, il redevenait ce qu’il était réellement, un aimable et honnête jeune homme, se laissant aller à ses généreuses inspirations, à ses nobles sentiments, et se retrouvant dans la bonne compagnie avec bonheur et délices, comme on rentre dans sa patrie après des jours d’exil. Amélie l’écoutait d’abord avec surprise, puis avec un intérêt marqué, et Maurice, enchanté, croyait avoir fait un pas dans son estime. Bien loin de là, Amélie reprit soudain sa froideur habituelle ; un air de défiance et même de mépris se peignait sur son visage, souvent même un sourire moqueur errait sur ses lèvres, comme si elle eût voulu montrer qu’elle n’était pas dupe de l’apparence, et que le masque qu’il voulait prendre cachait mal sa véritable physionomie. — Ah ! c’est le comble de tous les maux ! s’écriait Maurice. Elle me soupçonne d’hypocrisie et de feinte, elle m’accuse de vouloir jouer l’honneur et la vertu. Et le malheureux jeune homme, obligé de se faire mauvais sujet avec le mari, tout en sentant qu’il fallait être honnête homme pour plaire à la femme, voyait chaque jour empirer sa position et augmenter son désespoir.

Un jour, par un froid rigoureux, il se promenait sur le boulevard en pensant à elle... toujours à elle. Il ne fut tiré de sa rêverie que par ces mots : J’ai froid, monsieur, et j’ai bien faim ! Ils étaient prononcés par un petit garçon de sept ou huit ans, dont la petite main grelottait en demandant l’aumône. Maurice allait lui donner une pièce de monnaie, puis, mieux inspiré, il l’interrogea.

— Qui es-tu ?

— L’aîné de quatre enfants, et ma mère vient d’accoucher d’un cinquième.

— Quelle est ta mère ?

— Une blanchisseuse qui n’a pas d’ouvrage.

— Où demeure-t-elle ?

— Bien loin et bien haut.

— C’est égal... marche devant, je te suis.

Et Maurice arriva à une mansarde sous les toits.

— Ma mère, dit le petit garçon en poussant une porte vermoulue qui fermait à peine, voilà un monsieur qui veut te voir.

Maurice regarda autour de lui et tressaillit ; ses yeux n’étaient pas habitués à une pareille misère. Il tira sa bourse et la jeta sur le lit de la pauvre femme qui lui prit la main et la baisa.

— Je reviendrai vous voir et ne vous abandonnerai pas, ni vous ni vos enfants.

— Soyez béni, s’écria la pauvre mère, et que le bon Dieu vous rende heureux !

— Heureux ! je ne peux pas l’être !

— Et pourquoi donc ? que désirez-vous ? dites-le moi, pour que je prie le ciel de vous l’accorder. Il m’accorde aujourd’hui tout ce que je lui demande, car je le priais tout à l’heure de m’envoyer un ange gardien et vous êtes entré.

— Eh bien ! lui dit Maurice tout ému de cette idée, priez donc... pour qu’elle me croie et pour qu’elle m’aime !

— Je ne vous comprends pas, mais c’est égal... je prierai toujours, dit la pauvre femme en pressant contre son cœur son dernier enfant... c’était une fille.

Maurice, qui allait partir, revint sur ses pas et lui dit : je veux être le parrain de cette enfant.

La pauvre mère leva au ciel ses yeux humides de joie.

— À une condition.

— Laquelle ?

— C’est que nous la nommerons Amélie.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur, s’écria la mère.

Maurice lui dit adieu et allait s’éloigner, lorsque, derrière la porte à moitié brisée qu’il venait d’ouvrir, il aperçut debout une femme.

C’était Mme d’Havrecourt !

Maurice resta stupéfait de cette rencontre incroyable, inattendue, et son trouble l’empêcha de remarquer celui qu’éprouvait Amélie. Il n’était pas encore remis de sa surprise que Mme d’Havrecourt, calme et le visage serein, lui disait avec un sourire enchanteur.

— Pardonnez-moi mon étonnement, monsieur Maurice, et n’en soyez point offensé. Je suis enchantée de vous rencontrer ici, mais je ne m’y attendais pas.

— C’est moi, madame, balbutia Maurice, qui suis trop heureux d’un hasard pareil.

— Soit, lui dit-elle gaîment, mais n’en parlez à personne ; je vous dirai pourquoi.

Et elle le salua de la main en ajoutant :

— Que je ne vous retienne pas, surtout si vous avez à faire plusieurs visites du même genre.

Maurice descendit l’escalier et rencontra à moitié chemin un domestique sans livrée qu’il reconnut pour l’homme de confiance d’Amélie. Sa maîtresse, jeune et leste, avait rapidement gravi les six étages, et lui n’avait pu la suivre que de loin, chargé comme il l’était d’un pesant panier qui contenait probablement du linge pour la pauvre femme et une layette pour son enfant. Maurice se rappela ce qu’Alfred lui avait dit de Mme d’Havrecourt et du bien qu’elle faisait dans le quartier. Il s’expliqua alors par là sa première apparition dans l’escalier de son belvéder. Elle allait sans doute porter des secours à l’ouvrière en dentelles, pauvre femme septuagénaire et paralytique qui demeurait au septième, et Maurice comprit que si à Paris la misère habitait souvent les mansardes, on y rencontrait quelquefois aussi la richesse et la bienfaisance.

C’était Maurice qui à son tour bénissait la pauvre femme qu’il venait de secourir. Il aurait foi désormais en ses prières ; il irait la voir pour lui en demander encore. Il était bon, il était religieux ; pour un rien il allait devenir dévot, ou plutôt tout s’expliquait par un mot : il était amoureux ! Il était surtout enchanté du secret que Mme d’Havrecourt lui avait recommandé. Il se trouvait donc de moitié dans un secret avec elle. C’était déjà un privilège, c’était un avantage qu’il avait sur tous les autres. Une seule chose l’embarrassait et l’inquiétait beaucoup. Mme d’Havrecourt avait-elle entendu les derniers mots qu’il avait adressés à la pauvre femme ? La porte était à jour et en si mauvais état que l’on devait presque voir tout ce qui se passait dans la mansarde, à plus forte raison entendre ce qu’on y disait. Mme d’Havrecourt était-elle là depuis quelque temps ? ou venait-elle d’arriver au moment où Maurice sortait ? C’est ce que celui-ci ne pouvait savoir et ce qu’il se promit bien d’examiner.

Mais toute sa science fut en défaut. Quand il entra le soir dans le salon, il fut accueilli avec la même aisance que d’ordinaire ; on ne se troubla point, on ne rougit point à sa vue. Ah ! se dit Maurice, elle ne sait rien, elle n’a rien entendu. Amélie cependant lui adressa plusieurs fois la parole, et dans la conversation, qui était générale, chaque fois qu’il s’agissait de quelque chose de noble, de bien ou de beau, elle tournait les yeux de son côté comme vers quelqu’un qui pouvait la comprendre. Enfin, par une foule de nuances délicates et imperceptibles que Maurice seul pouvait deviner et sentir, tout dans Amélie semblait lui dire : Je vous avais mal jugé et je vous rends mon estime. – Il y avait dans le salon de Mme d’Havrecourt plusieurs gens de talent. Amélie les accueillait de préférence aux gens de finance que lui amenait son mari. C’était sa société à elle ; elle aimait les artistes et en était aimée, car elle parlait leur langue.

Maurice, qui d’habitude se taisait, s’enhardit ce jour-là ; rien ne donne de la hardiesse comme le bonheur. Il fut vif, animé, brillant même, et comme il était plein de talent, d’esprit et d’érudition, et que tout cela était rehaussé par le charme d’une parole douce, vibrante et sonore, il obtint un succès général... Un succès devant un auditoire pareil, un succès devant Amélie, qui plus d’une fois l’avait encouragé ou approuvé du regard ! c’était trop de bonheur à la fois, et tout ce que Maurice avait souffert jusque-là était effacé par cette soirée. Pendant qu’on prenait le thé, Amélie lui fit signe de venir s’asseoir auprès d’elle. C’était déjà une grande faveur ; elle en ajouta une plus douce encore, elle se pencha vers lui et se mit à lui parler à voix basse de la rencontre du matin.

— Je vous ai demandé le silence, lui dit-elle, de peur d’être grondée. Autrefois je sortais seule ; mais depuis un événement, continua-t-elle en baissant les yeux, où un ami que je ne connaissais pas fut obligé de venir à mon aide, j’ai pris avec moi un ancien serviteur, un homme de confiance qui ne me quitte point. Mon mari désapprouve ces excursions matinales, non pas qu’il ne soit fort charitable et ne fasse lui-même beaucoup de bien, mais sa tendresse s’inquiéterait de dangers imaginaires, et je ne veux pas que mes plaisirs, à moi, lui causent la moindre peine. Voilà pourquoi, monsieur, je vous ai prié de vouloir bien me garder le secret.

Pendant qu’elle parlait, Maurice ne savait ce qu’il devait le plus admirer, du tact, de l’esprit ou du cœur de cette femme, et il la quitta comme il la quittait tous les soirs, plus épris que jamais. Un mois se passa ainsi, et ce fut dans les amours du pauvre Maurice l’époque la plus heureuse et la plus florissante. Sa position, comme capitaliste, n’était pas aussi belle : il dépensait beaucoup, ne gagnait rien, menait un grand train, prenait toutes les actions dont le banquier ne savait que faire, et, avec l’insouciance de Jean La Fontaine,

 

Mangeait son fonds avec son revenu.

 

Mais il était l’ami du baron, son ami intime, ils ne se quittaient plus ; il voyait tous les jours Amélie, dont la confiance pour lui semblait augmenter ; elle lui montrait même quelque intérêt, semblait parfois s’inquiéter de sa position et de son avenir, se permettait même quelques conseils. Enfin c’était presque de l’amitié, et Maurice, dont les doutes renaissaient alors, se disait : Est-ce qu’elle m’aurait entendu ? Est-ce qu’elle saurait combien je l’aime ? Mais jamais sa pensée, même la plus secrète, n’aurait osé aller plus loin.

Un soir il y avait un bal chez le baron, qui dansait peu, mais qui jouait beaucoup ; il avait retenu Maurice, qui voulait se rapprocher de la salle de danse, et l’avait cloué près de lui à une table de jeu qu’entourait déjà une nombreuse et brillante jeunesse. La maîtresse de la maison entra en ce moment, plus jolie et plus fraîche que les roses qui brillaient sur son front et sur son sein, plus légère et plus aérienne que la robe de gaze qui ondulait autour d’elle. Elle adressa un regard de reproche à tous les danseurs qui encombraient l’appartement où l’on jouait, et tous ces jeunes gens, un peu honteux et baissant la tête, s’élancèrent dans la salle du bal.

Quant à Maurice, qui aurait bien voulu faire comme eux, il s’inclina et salua respectueusement Amélie, mais celle-ci détourna la tête et passa sans le regarder... Lui la regardait toujours et la suivait des yeux avec tant d’inquiétude et d’amour qu’il ne pensa plus à ce qu’il faisait et perdit un coup superbe qu’il devait gagner ; il s’en applaudit, car il lui tardait d’être décavé pour rejoindre Amélie ; mais la fortune, qui a aussi ses caprices et qui est rarement d’accord avec les désirs des amants, sembla prendre plaisir à favoriser le pauvre Maurice, aussi contrarié alors de ses bonnes grâces qu’il avait été souvent malheureux par ses rigueurs ; il avait beau faire, il ne pouvait perdre, il décavait tout le monde et ne pouvait, à son grand regret, quitter la table de bouillotte. La nuit s’avançait, un monceau d’or s’entassait devant lui ; et M. d’Havrecourt, qui plusieurs fois déjà était rentré, venait cette fois de se recaver de trois mille francs. En ce moment, Maurice leva les yeux et vit derrière M. d’Havrecourt et en face de lui Amélie, qui le regardait avec cet air qu’il connaissait si bien. Il y avait dans tous ses traits l’expression du blâme et du reproche et en même temps un sentiment d’inquiétude.

Ô ciel ! se dit-il avec joie, elle daigne donc s’intéresser un peu à moi ! Elle a peur que je ne perde !… Et l’instant d’après il en eut la preuve certaine, car Amélie s’adressant à lui d’une voix un peu émue, lui dit : « Je suis fâchée de déranger monsieur Maurice, mais il m’avait promis hier de donner le bon exemple et de danser (ce qui était vrai) ; faut-il lui rappeler sa promesse, et l’inviter moi-même ? continua-t-elle, en étendant vers lui sa jolie main... mais à l’instant, car la contredanse va commencer. »

En ce moment le baron, qui avait un brelan de valets, dit d’une voix sèche : Je fais le tout de Maurice.

— Je tiens, répondit celui-ci en se levant.

Il avait dix-huit ! et, les yeux rayonnants de joie, il abandonna ses mille écus au baron et courut prendre la main d’Amélie.

— En vérité, monsieur Maurice, lui dit-elle au moment où ils se plaçaient pour danser, c’est de la folie !

— En quoi donc ? répondit-il d’un air étonné. Fallait-il vous faire attendre ?

— Je dis que c’est de la folie à vous, qui n’êtes pas riche, de jouer ainsi, d’autant que l’on prétend que vous n’êtes pas heureux au jeu.

— Excepté aujourd’hui ! Et Maurice prononça ces mots avec une expression de bonheur si véritable et si naturelle, qu’Amélie aurait pu voir que c’était bien là le fond de sa pensée ; mais elle ne la comprit pas ou ne voulut pas la comprendre, car elle reprit d’un air froid et sévère :

— C’est justement parce que vous aviez du bonheur aujourd’hui, parce que vous gagniez une somme aussi forte, qu’il fallait la conserver pour un meilleur usage.

Maurice tressaillit.

— Il m’avait semblé, continua Amélie, que vous saviez parfois mieux employer votre argent, et il m’en coûterait de penser que vous n’êtes charitable et bon que par hasard.

— Merci de vos conseils, madame ; je n’en reçois pas d’ordinaire d’aussi sages, et j’en profiterai. Je ne jouerai plus.

— Ce n’est pas là ce que je veux dire, monsieur.

— Et moi, je vous le jure, et je tiendrai ma parole.

— Tant mieux pour vous, monsieur, et surtout pour d’autres qui vous en remercieront. Et à propos de cela, j’aurais à vous parler d’une pauvre femme, votre cliente ; une commission à vous donner pour elle.

— Ah ! parlez, de grâce.

— Ici, dans un bal et pendant une contredanse, ce n’est guère le moment. Venez, non pas demain, je serai fatiguée et me lèverai tard, mais après-demain, à midi, si cela, monsieur Maurice, ne vous dérange pas trop.

Maurice n’avait jamais éprouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure. La contredanse était finie depuis longtemps, qu’il lui semblait entendre encore les douces paroles qui l’avaient charmé, et quand le baron, qui se croyait obligé de le consoler de son désastreux brelan, vit la joie qui brillait sur sa physionomie, il ne put s’empêcher de s’écrier : « Voilà un philosophe !… C’est dommage qu’il joue si mal à la bouillotte ! » Le lendemain Maurice ne vit point Amélie, et la journée lui parut longue, quoique embellie par les plus doux songes et les plus riantes images, car le jour d’après, lui qui ne l’apercevait jamais que le soir et au milieu du monde, il devait la voir le matin à midi chez elle en tête à tête... C’était presque un rendez-vous !… Il y rêvait, lorsqu’on lui remit une lettre dont il reconnut sur-le-champ l’écriture ; elle était du banquier et contenait ces mots :

« Mon cher Maurice : j’ai à vous parler d’une importante affaire où vous pouvez me rendre le plus grand service ; je vous attends demain à déjeuner à l’hôtel ; mais pour que nous causions en liberté, venez de bonne heure et avant que ma femme ne soit levée. C’est important. »

Le billet ne portait point de signature et contenait pour post-scriptum cette seule ligne :

— Brûlez ce billet.

Ce que fit Maurice, qui était la probité même dans les petites choses comme dans les grandes, et souriant pendant que la flamme consumait le billet du baron, il se disait : « La fortune si longtemps contraire veut donc enfin me combler de ses faveurs ! Amélie m’admet près d’elle, je suis assez heureux pour qu’elle ait besoin de moi, et en même temps me voilà indispensable à son mari, dont j’ai toute la confiance. » Et déjà il avait calculé en lui-même que tout cela pouvait très bien s’arranger, qu’il serait à dix heures chez le banquier, qu’il déjeunerait avec lui et de là passerait chez sa femme, qui l’attendrait. La douce perspective ! L’heureuse matinée ! se disait-il en s’endormant.

Quand il arriva le lendemain à l’hôtel, le banquier était déjà sur pied et l’attendait avec impatience.

— Ah ! vous voilà enfin ! s’écria-t-il ; je venais, mon cher, d’envoyer chez vous.

— L’affaire est donc bien sérieuse ?

— Vous allez en juger.

Le baron approcha son fauteuil de celui de Maurice et lui dit à voix basse, d’un air effrayé :

— Il peut en résulter les conséquences les plus fâcheuses pour mon ménage.

Et Maurice redoubla d’attention.

— Je vous dirai, mon cher, continua le banquier, que, grâce à mon adresse, ma femme a en moi la confiance la plus complète. Je ne vous parle pas de son amour, c’est connu, et quoique souvent cela me gêne, je suis bon mari et ne lui en veux pas ; mais cet amour deviendrait un tourment et un enfer, je n’aurais plus ni repos ni liberté si elle se doutait de quelque chose, si le moindre soupçon venait troubler sa tranquillité ou éveiller sa jalousie. C’est ce qui est près d’arriver… si vous ne me venez pas en aide.

— Disposez de moi, monsieur, vous le pouvez.

— C’est ce que j’ai fait, lui répondit le baron en lui serrant la main, certain que vous ne me désavoueriez pas.

— Qu’est-ce donc et de quoi s’agit-il ? dit Maurice avec quelque inquiétude.

— Le voici : Imaginez-vous que cette petite Fœdora, qui ne fait que des extravagances, avait acheté des diamants : ce n’est que demi-mal ; mais vous allez voir l’absurdité !… elle en envoie toucher le prix ici... chez moi... comme si j’étais garçon ! comme s’il n’y avait que des garçons dans le monde ! Je ne sais en vérité où elle a la tête et à quoi elle pense, mais la facture est arrivée hier pendant que ma femme était là... Refuser de solder ce mémoire entraînait une foule d’explications plus désastreuses les unes que les autres, et puis un banquier, lorsqu’il tient à son crédit, doit toujours payer à bureau ouvert... J’ai donc payé, et sans hésiter...

— En vérité ! s’écria gaîment le jeune homme.

— Parbleu ! ma femme était là, et pour lui ôter tout soupçon, j’ai dit d’un air indifférent : Je sais ce que c’est ! C’est pour Maurice ; dont je suis le banquier.

Maurice poussa un cri de désespoir.

— Comment, monsieur, un tel mensonge, sans m’en prévenir, sans penser au tort que cela peut me faire !

— Du tort ! et lequel ? Ne vous avisez donc pas de me démentir, d’autant qu’il m’a semblé, au trouble de ma femme, qu’elle avait conçu quelque doute.

— Elle était troublée ! s’écria Maurice avec anxiété et en même temps avec joie.

— Oui, vraiment ! parce qu’on a beau avoir de l’esprit et de l’aplomb, quand on est pris ainsi à l’improviste et au dépourvu, on a toujours un air gauche et embarrassé qui donne des soupçons... Si j’avais eu le temps de réfléchir et de combiner, j’aurais inventé autre chose.

— Cela aurait mieux valu, dit Maurice d’un air consterné.

— C’est ce que nous avons fait hier avec Fœdora, à qui j’ai reproché son étourderie, et, pour la réparer (car elle a du bon), elle a inventé un moyen bien supérieur au mien, et qui ne permettra pas à ma femme de conserver le moindre doute.

— Il faut l’employer, et le plus tôt possible ! s’écria vivement Maurice.

— C’est ce que nous allons faire ici même, ce matin, si vous nous secondez.

— Comment, je vous suis encore nécessaire ?

— Indispensable.

— Et quel rôle me destinez-vous ?

— Le plus aisé, rien à faire, qu’à attendre la réplique qu’on vous donnera.

— Mais encore faudrait-il convenir...

— C’est pour cela qu’il était essentiel de nous voir de bonne heure.

En ce moment la porte du cabinet s’ouvrit et parut Amélie en robe du matin. Elle était un peu pâle et toujours charmante. Elle salua Maurice comme à son ordinaire, et celui-ci respira.

— Elle ne m’en veut pas ! se dit-il avec joie. Et de l’air le plus tranquille, Amélie annonça à son mari qu’il était temps de déjeuner ; c’est pour cela qu’elle venait le prendre, et tous trois descendirent dans la salle à manger.

Le commencement du déjeuner fut froid et silencieux, on eût dit trois ennemis qui s’observaient. Maurice ne pouvait cependant remarquer aucun changement dans Amélie, si ce n’étaient peut-être des manières plus attentives et plus cérémonieuses que de coutume, car, grâce au ciel, elle l’honorait depuis quelque temps de moins de politesse. Amélie avait au doigt une bague fort simple et fort jolie. Maurice lui en fit compliment.

— Je suis charmée que vous la trouviez bien, lui dit-elle en souriant, car je sais que vous vous connaissez en bijoux.

— J’en connais du moins le prix, répondit Maurice de l’air le plus naturel, car j’en ai acheté dernièrement pour un de mes cousins qui se marie.

Amélie ne fit aucune réflexion, ne leva point les yeux sur le jeune homme, mais elle offrit avec empressement à son mari d’un plat qui était devant elle. Depuis ce moment elle fut aussi aimable et moins polie avec Maurice. Celui-ci était enchanté de la réponse qu’il venait de faire : il avait servi la cause du mari, qu’il devait ménager et qu’il ne pouvait trahir sans indignité et sans se fermer à jamais la porte de sa maison. D’un autre côté, il avait défendu ses propres intérêts auprès d’Amélie. Tout cela d’un seul mot, et Maurice se félicitait encore tout en savourant avec délices une tasse de thé, lorsque la porte s’ouvrit et parut un domestique de la maison tenant une lettre qu’il présenta à Maurice.

— Le jockey qui vient de l’apporter avait d’abord passé chez monsieur ; on lui a dit qu’il déjeunait ici et il est accouru ; il est là dans l’antichambre, attendant la réponse.

— C’est bien !

— C’est très pressé, et il m’a chargé de vous dire que c’était de la part de mademoiselle Fœdora.

Il y avait sans doute quelque chose d’électrique dans ce nom, car il sembla agir à la fois et subitement sur les trois personnes qui venaient de l’entendre, surtout sur Maurice, qui, tour à tour rougissant et pâlissant, regardait avec un trouble indicible la lettre qu’il tenait à la main, et qui portait bien réellement son nom et son adresse, ne sachant s’il devait la nier, la déchirer ou la lire, car il comprenait déjà que l’un ou l’autre parti produirait exactement le même effet.

Amélie, redevenue calme et impassible, ne semblait prendre aucune part à cette scène. Le baron riait d’un air goguenard en disant à Maurice : Lisez donc, mon cher, lisez, faites comme chez vous !

Et Amélie ajouta d’un air aimable : Que nous ne vous gênions pas !

Sans presque savoir ce qu’il faisait et comme par un mouvement convulsif, Maurice décacheta la lettre, la parcourut à peine et la rejeta sur la table avec un mouvement de rage.

— Si vous avez une réponse à faire, s’écria le baron, passez dans mon cabinet ; à moins que vous ne préfériez parler vous-même au messager, qui attend toujours et qu’il faudrait renvoyer.

— Oui, oui, je le préfère ! s’écria Maurice en s’élançant dans l’antichambre.

Et s’adressant au jockey, qui l’attendait respectueusement et le chapeau à la main.

— Ayez la bonté de dire à votre maîtresse que je la prie de ne plus m’écrire et de ne jamais s’adresser à moi.

Le jockey, peu fait à de pareils messages et peu habitué surtout à voir payer ainsi les billets doux qu’il portait, s’inclina d’un air étonné et sortit.

Pendant que cette scène se passait rapidement à l’antichambre, une autre plus rapide encore avait eu lieu dans la salle à manger. Le banquier, relevant nonchalamment la lettre que dans sa colère Maurice avait jetée sur la table, y lisait à demi-voix ces mots :

« Merci de tes diamants, mon cher Maurice ; ils étaient inutiles, je t’aurais bien aimé sans cela… »

— Monsieur, lui dit Amélie en l’interrompant, vous n’y pensez pas, c’est d’une indiscrétion…

— Bah ! dit le banquier en rejetant la lettre sur la table, entre amis !

En ce moment Maurice entra ; il était pâle, abattu ; ses traits bouleversés étaient ceux d’un coupable, et on l’aurait condamné sur sa seule physionomie, quand même il n’y aurait pas eu contre lui des preuves écrites. Le déjeuner ne dura pas longtemps ; on se leva, midi venait de sonner, et le banquier avait des affaires. Maurice, tout en sentant bien que la vérité était impossible à dire, avait cependant plus que jamais besoin de se justifier, et d’une voix timide et mal assurée il rappela à madame d’Havrecourt qu’elle avait une commission à lui donner et qu’il était à ses ordres.

— Je vous remercie, monsieur, de ne m’avoir pas oubliée. La pauvre femme que vous avez secourue m’avait suppliée de vouloir bien être la marraine de son enfant ; je l’aurais voulu ! mais vraiment, et toute réflexion faite, cela m’est impossible ; soyez assez bon, monsieur, pour lui porter mes excuses et mes regrets.

Elle salua et sortit.

Ce fut là le terme des prospérités de Maurice. À dater de ce jour, madame d’Havrecourt ne fit plus attention au pauvre jeune homme. Elle le traitait, chaque fois qu’il venait, comme un invité, comme un étranger, et elle avait repris avec lui ses manières polies et désespérantes.

— Elle me méprise ! se disait-il ; et perdre l’estime d’une femme pareille, c’est avoir tout perdu ! Vingt fois il lui vint à l’idée de lui demander un entretien et de tout lui avouer, mais c’était une lâcheté qui le déshonorerait aux yeux du monde, une trahison gratuite qui ne le rendrait pas plus heureux... Porter le désordre dans cette maison où il avait été traité en ami ! découvrir à cette femme les torts de son mari ! Et si elle aimait ce mari, quelle reconnaissance porterait-elle à celui qui venait troubler le repos et le bonheur de son ménage ?

En supposant même (et c’était là l’hypothèse la plus favorable) qu’elle n’eût que de l’indifférence pour le baron, sa jalousie, que celui-ci redoutait, et sa fierté blessée, ne pouvaient-elles pas amener un éclat dont tout l’odieux retomberait sur Maurice ? Le malheureux avait beau faire, de quelque côté qu’il tournât les yeux, il ne voyait pour lui que le blâme, la honte et la ruine. Sa fortune compromise par de folles dépenses ou des spéculations téméraires, son état perdu, son avenir sans considération, un amour insensé et sans espoir dont il se mourait et ne pouvait guérir, telle était sa position lorsqu’il vint à notre dîner du 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbe, telles étaient les causes de cette sombre tristesse que nous ne pouvions nous expliquer. Sans force et sans courage contre les maux qui l’accablaient, il avait résolu d’en finir et de se tuer.

On a vu comment nos instances, notre amitié et surtout le souvenir de son père l’avaient décidé à différer ses projets et à nous accorder une année. Il y consentit, et tout en pensant bien qu’un an ne pouvait rien changer à sa position, il partit pour la Grèce, la Syrie et Constantinople.

V

UN AN APRÈS

Ce voyage, qui, autrefois, l’aurait enthousiasmé, qui lui aurait rappelé les études et les admirations de son jeune âge, le laissa froid et indifférent ; son imagination était morte ainsi que sa jeunesse ; il ne voyait rien sur sa route, et n’avait qu’un désir, celui de s’éloigner de Paris, car il sentait bien qu’il n’y pouvait plus rester. Mais une fois arrivé à Constantinople, il ne rêva plus qu’à la France et à Paris. Il lui semblait que de si loin il pouvait le faire sans danger, et les souvenirs qu’il avait voulu fuir revinrent en foule auprès de lui. C’était elle, toujours elle, qui l’accompagnait dans toutes ses excursions ; elle ne le quittait point, et lorsque dans les rues de Constantinople, dans ses palais, dans ses mosquées, sur les rives mêmes du Bosphore, on lui disait : Regardez !... son œil distrait ne voyait en ce moment que le salon et le boudoir d’Amélie.

Et cependant Maurice avait rencontré à Constantinople des amis, d’anciens camarades de Sainte-Barbe. Où n’y en a-t-il pas ? Un barbiste était alors le chargé d’affaires, aujourd’hui l’ambassadeur de la France auprès de la Sublime-Porte. J’ai fait mes études avec lui, il était de mon temps, et dans la bouche d’un camarade l’éloge est suspect. Je me tairai donc ; mais ceux qui l’ont connu sur le sol étranger diront combien son accueil était cordial et sa maison hospitalière pour tous les Français, à plus forte raison pour un barbiste.

Maurice trouva auprès de lui conseils, protection et amitié. Dans le plus beau pays du monde et sous ce ciel enchanteur, il aurait pu vivre heureux. On lui proposait même de rester attaché à l’ambassade, et avec son instruction, son aptitude à tous les genres de travaux, dans sa position surtout, c’était une fortune à tenter, une nouvelle carrière qui s’ouvrait devant lui. Mais toutes les carrières étaient finies pour Maurice ! À vingt-cinq ans, il regardait sa tâche comme terminée, et sa promesse comme accomplie ! L’année s’avançait, et maintenant sa seule idée était de retourner en France et d’y être avant le 4 décembre, comme il l’avait juré. Sentant bien qu’il ne pouvait vivre ainsi et que son existence ne serait pas longue, c’était en France, du moins, qu’il voulait mourir !

Il débarqua à Toulon vers la fin de novembre, et le 3 décembre dans la matinée il était à Paris.

Maurice, en arrivant, s’était bien promis que sa première visite serait pour le docteur et pour moi, ses deux meilleurs amis. Mais le sort en avait décidé autrement. Quoique fatigué d’un long voyage, il se hâta de s’habiller et il sortit. Son intention, comme je l’ai dit, était de venir en droite ligne chez le docteur et chez moi, mais il calcula en route qu’il ne s’éloignerait pas de son chemin en passant devant la porte d’un certain hôtel qu’il voulait voir, le voir seulement ! pas autre chose. Aussi je n’ai jamais compris, ni lui non plus, comment il se trouva dans la cour de l’hôtel, puis sur l’escalier, et enfin dans le cabinet du baron, lequel poussa un cri de joie en l’apercevant.

— Halaba ! balachou ! s’écria-t-il, en citant les vers turcs du Bourgeois Gentilhomme dans la cérémonie ! Halaba ! balachou ! vous voilà donc revenu, mon cher, du pays des mama-mouchis ! Vous ne pouviez pas mieux arriver qu’aujourd’hui, et vous allez nous en raconter de belles... sur les odalisques et le harem du grand-seigneur. Je vous emmène.

— Où donc ?

— À une partie charmante, délirante, que j’ai méditée, créée, inventée, et qui semble faite exprès pour célébrer votre retour... une partie de campagne.

— Le 3 décembre ?

— Précisément ! c’est là l’original ! Si c’était au mois de juin je ne voudrais pas y aller... C’est à six lieues d’ici, dans la vallée d’Orsay.

— Impossible ! répondit Maurice, bien décidé à ne pas accepter, j’ai des affaires ; je voulais seulement vous voir.

— Ainsi que ma femme, dit gaîment le banquier.

— Oui, monsieur, répondit Maurice avec émotion.

— Eh bien ! en restant à Paris vous ne la verrez pas ; elle va partir aussi.

— Pour la vallée d’Orsay ! s’écria Maurice qui ne trouvait déjà plus le projet de campagne aussi impraticable.

— Oui, mon cher..., un petit Trianon, un Chanteloup, une petite maison de grand seigneur que je viens d’acheter, et où nous pendons aujourd’hui la crémaillère.

Et il partit d’un grand éclat de rire, sans que Maurice pût comprendre d’où provenait ce surcroît de gaîté. Ces dames, continua le banquier, s’occuperont de notre dîner et de nos logements pendant que nous chasserons.

— C’est donc pour chasser ! s’écria Maurice ; c’est bien différent.

— Eh oui ! nous partons dans l’instant, après la bourse. Nous trouverons là-bas nos fusils, nos chiens… et un gibier ! quel gibier, mon cher ! Et le baron recommença ses éclats de rire. Nous couchons là-bas ; nous y couchons tous, et demain matin nous serons revenus à Paris pour nos plaisirs ou nos affaires. Ça vous va-t-il, mon cher Mamamouchi, mon jeune Bajazet ? Répondez.

— Au fait, personne encore ne sait que je suis de retour, et pourvu que j’arrive, comme je l’ai promis, demain 4 décembre pour la Sainte-Barbe...

— Vous y serez, je vous le jure. Je vous ramènerai moi-même.

Et Maurice sentait battre son cœur en se disant : Toute une soirée, toute une matinée avec elle, et puis après cela mourir ! qu’importe ! les derniers moments de ma vie en auront été les plus doux.

En ce moment, on vint annoncer au baron que sa voiture était prête.

— Partons ! s’écria Maurice, à qui il tardait maintenant d’arriver.

Cinq lieues en poste, c’était l’affaire d’un instant. Ils montèrent tous les deux dans un excellent coupé, et, avec le sentiment d’autorité et d’égoïsme que donne la richesse, d’Havre-court s’écria :

— Postillon, mène-moi vite !

— Et moi aussi, postillon ! ajouta modestement son compagnon de voyage. Et ils partirent comme le vent. Maurice craignait d’avoir à subir en route la conversation et la gaîté du baron. Il n’y a pas de plaisir sans peine, et il se résignait déjà ; mais au bout de quelques tours de roues, le baron s’endormit profondément.

— Allons, se dit Maurice, j’ai aujourd’hui du bonheur ! Ce commencement-là est d’un bon augure pour la fin du voyage.

Le banquier dormait, Maurice rêvait et la voiture roulait toujours. Ils changèrent de chevaux à la Croix-de-Berni, et une demi-heure après ils arrivaient à la villa du baron.

Celui-ci n’avait pas eu tort de la vanter. Malgré la neige qui couvrait les toits et les arbres, c’était un endroit délicieux ; une maison admirablement bien distribuée et où rien n’avait été oublié pour l’élégance et le confortable !... Des calorifères répandaient à tous les étages et dans tous les appartements une douce chaleur, des corbeilles de fleurs y brillaient de toutes parts, comme au cœur de l’été, des salons et des chambres tendus en soie, des tapis moelleux, des divans à l’orientale, des vases de la Chine et du Japon, et toutes les recherches du luxe et de la mode faisaient de cette retraite mystérieuse un séjour magique et enchanté.

Le baron jouissait avec orgueil de la surprise de Maurice, qui louait et admirait ; c’était pour cela que le banquier l’avait amené. Il y a des gens dont le bonheur est fastueux et a besoin de témoins. Depuis le départ de Maurice, la fortune de M. d’Havrecourt s’était encore augmentée : presque toutes les affaires qu’il avait entreprises avaient mal tourné pour les autres, mais non pas pour lui. Le tout est d’acheter et de vendre à propos, et tel banquier, le premier instruit, par sa position, des chances heureuses ou malheureuses de l’opération qu’il dirige, a souvent plus gagné dans les mauvaises affaires que dans les bonnes. Les actions du riche financier, voyageant sans cesse, avaient été vendues, rachetées et revendues plusieurs fois, toujours avec bénéfice, tandis que celles qu’il avait cédées à Maurice, restées sédentaires dans le portefeuille du pauvre jeune homme, n’avaient guère alors d’autre valeur que celle du papier sur lequel elles étaient imprimées.

On comprendra d’après cela le luxe et les prodigalités du baron, qui, Nabuchodonosor de la finance, ne voyait plus de terme à ses désirs et à son orgueil. Dans ses goûts de pacha, ou, si vous l’aimez mieux, de fermier général, il avait donné à ce séjour voluptueux une destination que nous connaîtrons plus tard. En ce moment, il venait d’ouvrir la porte d’un charmant salon Pompadour, et Maurice entendit partir des cris de surprise. Plusieurs jeunes gens à la mode, ses anciens camarades de plaisirs, l’accueillirent par des houras, et Alfred G— lui sauta au cou.

— Quoi ! te voilà de retour ! te voilà !

— Oui, messieurs ! s’écria le baron, il arrive de Constantinople, et je vous l’amène pour qu’il nous dise si les beautés du sérail valent les nôtres, et si on entend la vie en Orient aussi bien qu’ici.

Puis regardant autour de lui d’un air de surprise :

— Nous ne sommes pas encore au complet, et quelque aimable que soit notre réunion... rien que des jeunes gens, c’est un printemps sans roses.

— Eh ! mon Dieu oui ! dit Alfred avec un soupir… Il ne manque rien à votre paradis ! rien que des houris.

— Nos déesses ne viennent pas ! s’écria le baron avec effroi.

— Rassurez-vous ! elles viendront, mais pas pour dîner. Nous avons eu beau faire, impossible autrement ! Palmyre et Cléofé jouent dans la première pièce, et quant à ces autres demoiselles, qui sont toutes de l’Opéra... il y a répétition générale ce soir ; mais comme elles ne dansent que dans le premier acte, elles seront encore ici de bonne heure. Nous en serons quittes pour dîner sans elles.

— Dîner sans elles ! répéta le baron ; cela dérange toute notre partie.

— Soyez tranquille, elles souperont.

— Je le sais bien ! mais quand on a réglé une fête, rédigé un programme, on veut que rien ne manque, et voilà déjà un dîner désorganisé.

— Nous boirons du Champagne pour ces dames, nous en boirons à l’amour et au plaisir... Elles nous rendront cela ce soir !

— Eh bien ! messieurs, dit le baron, quittant son air désespéré et prenant tout à coup un air de triomphe et de contentement intérieur, eh bien ! que vous ai-je dit vingt fois ?… Vous qui vous laissez séduire par des beautés de théâtre, vous le voyez ! on ne peut jamais compter sur leur exactitude, pas plus que sur leur constance. Pour moi, je ne veux blesser ici les opinions de personne, mais depuis trois mois j’ai renoncé à l’Opéra. L’opéra s’en va ! Et cette infidèle, cette coquette de Fœdora, qui nous devait sa réputation et sa fortune, je l’ai quittée cette fois pour jamais, et vous verrez, messieurs, vous verrez aujourd’hui celle qui va lui succéder, et qui est deux fois plus jolie qu’elle ! Voilà comme je me venge des perfides !

Un houra approbatif couvrit la voix du baron, et chacun s’empressa de le féliciter sur la manière philosophique dont il prenait les choses !

Mais pendant ce temps, Maurice, qui ne savait plus où il en était, cherchait à rassembler ses idées. Il n’avait accepté l’invitation du baron que pour passer la journée avec Mme d’Havrecourt, et, d’après ce qu’il venait d’entendre, il s’agissait tout uniment d’une soirée de jeunes gens avec des lorettes ou des demoiselles d’opéra, genre de plaisir dont il se souciait fort peu. Mais comment partir ? comment retourner à Paris ? Il n’avait ni chevaux ni voiture, et par un temps semblable on ne fait pas cinq lieues à pied. Pendant que les jeunes gens parcouraient les appartements ou fumaient des cigares, pendant que le baron veillait avec gravité aux apprêts du dîner, Maurice avouait franchement à Alfred le dégoût et l’embarras qu’il éprouvait.

— Que diable ! lui dit celui-ci, reste toujours à dîner… Il faut bien que tu dînes ! et ce ne sera qu’un repas de garçons, puisque ces dames n’arrivent que ce soir... je mettrai alors à ta disposition mon cheval et mon cabriolet. Je vais donner à John l’ordre d’atteler à dix heures, et tu retourneras si tu le veux, tout seul, à Paris.

— Grand merci ! Mais toi, Alfred ?

— Moi !… ne t’inquiète pas ! Je couche ici et reviendrai demain dans la voiture du baron, où je prendrai ta place.

— S’il en est ainsi, j’accepte. Mais dis-moi donc quelle est cette maison, cette fête dont le baron a eu l’idée ?

Et Alfred lui raconta en peu de mots ce qui suit.

VI

L’ORGIE

Quoique le baron se souciât peu des convenances, il avait des ménagements à garder avec sa femme, que tout le monde honorait et admirait, et à qui il devait une grande partie de sa fortune ; elle avait eu de lui jusqu’alors une excellente opinion que pour mille bonnes raisons il tenait à conserver, sans vouloir cependant renoncer à ses plaisirs, et pour concilier tout cela, il avait voulu, comme les grands seigneurs d’autrefois, avoir loin de Paris sa petite maison. La mode avait fait revivre les habits et les meubles du temps de nos aïeux ; pas un bourgeois qui n’eût son boudoir à la Dubarry ou son salon à la Choiseul ! Le banquier avait fait mieux encore ; il prétendait imiter non pas le siècle de Louis XV, mais le souverain lui-même, et avoir, comme lui, son parc aux cerfs. Il avait donc en secret, sans que sa femme s’en doutât, et sous un nom supposé, acheté dans la vallée d’Orsay cette habitation de prince créée jadis par un fermier général, folies d’un autre âge, qu’il avait trouvées trop raisonnables pour le nôtre, et qu’il venait de surpasser en faisant restaurer et meubler à neuf cet élégant pavillon, qu’il se proposait d’inaugurer le soir même, 3 décembre ; et voici pourquoi il avait choisi ce jour.

Sa femme avait une grand’tante de soixante-dix-huit ans, sa seule parente, avec laquelle le baron était brouillé, et qu’il ne voyait jamais. Cette tante, pour laquelle Mme d’Havrecourt conservait une tendre affection et un profond respect, habitait hiver et été une fort belle maison à quelques lieues de Paris, dans le bourg d’Antony, et elle avait reçu autrefois sur les fonts baptismaux, de M. le duc de Soubise, son parrain, les noms de Barbe, Catherine, Perpétue. Or, tous les ans, le 3 décembre, veille de la Sainte-Barbe, Mme d’Havrecourt se rendait le soir chez sa grand’tante pour lui souhaiter sa fête. Elle passait la soirée et la nuit chez elle, et ne revenait à Paris que le lendemain pour dîner. Le banquier ne pouvait donc pas choisir pour la joyeuse fête qu’il méditait une occasion plus favorable, un jour et une nuit où il était entièrement libre et maître de ses actions. Il avait dit à sa femme qu’il irait pendant son absence à la chasse avec quelques amis ; puis, avant de partir, il avait donné l’ordre à son cocher, qui lui était dévoué, de conduire madame à Antony, chez sa tante, de l’y laisser, puis, au lieu de revenir à Paris, d’aller le rejoindre à Orsay, où le banquier prévoyait avoir besoin de son cocher, de son landau et de ses chevaux, ne fût-ce que pour ramener le matin en voiture les sylphides légères dont les ailes pouvaient être fatiguées.

Antony est d’ailleurs sur la route d’Orsay, et Jérôme, le cocher, appartenait corps et âme à son maître, qui lui donnait beaucoup plus d’argent pour être fidèle que personne n’aurait pu lui en donner pour trahir. C’était une fidélité pure comme l’or. Le banquier avait donc ainsi tout combiné et tout arrangé ; tout devait se passer comme il l’avait prévu !

Et rien de tout cela n’arriva.

Nous avons vu d’abord que, par un premier contretemps, le dîner si fin, si délicat, si recherché, qui devait être savouré par des appétits féminins, embelli et animé par sept ou huit jeunes beautés aux propos joyeux et aux regards agaçants, allait être la proie d’estomacs masculins et avides, qui demandaient déjà à grands cris que l’on servît, tout disposés, pourvu que le dîner arrivât, à se résigner aux tourments de l’absence. Mais celui de tous qui semblait maintenant avoir pris le plus gaîment son parti était le maître de la maison, qui, sorti pendant quelques instants, venait de rentrer avec un air de triomphe.

— Encore un moment, messieurs, s’écria-t-il, le temps seulement de rajuster une coiffure que la brise de décembre a endommagée... car nous ne dînerons pas seuls : nous aurons au moins une dame.

— Une dame ! s’écrièrent tous les jeunes gens ; une dame ! et laquelle ?

— Une sultane à moi, ma favorite ; une nymphe naïve et pure, que je n’ai pas demandée aux bosquets de l’Opéra, mais que j’ai su découvrir dans les sommités de la rue Notre-Dame-de-Lorette.

— Une lorette ! répétèrent gaîment tous les convives.

— Oui, messieurs ; vous rappelez-vous que l’infidèle Fœdora avait une amie, une jeune lingère plus jolie qu’elle, à telles enseignes que vous aviez tous juré de faire sa conquête.

— C’est vrai.

— Et qu’aucun de vous n’a réussi, et que vous m’avez défié d’être plus heureux, et qu’Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...

— C’est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son premier vainqueur, et je les parie encore !

— Je les tiens ! s’écria le banquier, et je n’aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s’est enfin décidée à venir aujourd’hui dans ma petite maison, dans ce harem que sa défaite doit inaugurer ! C’est elle qui sera la reine de la fête, et demain je la ramène à Paris !

— Ce n’est pas possible ! cria Horace, car elle m’a résisté, à moi ! Il faut donc qu’il l’ait couverte de diamants, et encore !… ce ne serait pas une raison... car elle est si bizarre, si originale… à moins qu’elle ne cède au baron par originalité... mais cela n’est pas… je ne le puis croire.

— Eh bien donc ! s’écria le banquier, puisqu’il faut vous convaincre, paraissez, mes amours !

Et courant ouvrir la petite porte d’un boudoir qui donnait près de la cheminée, il amena par la main une jeune fille dont les joues fraîches, vermeilles et veloutées auraient défié le duvet et les couleurs de la pêche, brune, piquante, au pied mignon, à la taille leste et bien prise, qui, d’abord interdite et les regards baissés, n’osait regarder l’avide et bruyante société qui l’entourait... Mais tout à coup, à un cri qui retentit dans le salon, elle leva ses yeux noirs aux longs cils… et Maurice s’écria : C’est elle ! la fille du tailleur... Athénaïs Tricot !

— Oui, monsieur, c’est moi, reprit Athénaïs, qui semblait plus rassurée en retrouvant quelqu’un de sa connaissance ; puis, lui faisant une révérence, elle ajouta : Vous vous portez bien, monsieur ?

— Ils se connaissent, s’écria le banquier en riant.

— Oui, dit Maurice froidement, nous demeurions dans la même maison.

— Et je me rappelle très bien, reprit Athénaïs avec un peu d’émotion, avoir vu monsieur !

— C’est bien flatteur pour moi, mademoiselle, car je n’ai eu le plaisir de vous rencontrer qu’une fois.

— Ah ! bien plus que cela ! huit ou dix fois au moins, sur l’escalier, continua Athénaïs. Vous ne m’aviez pas remarquée, vous aviez toujours l’air si occupé !... Aussi je me disais : Il faut que ça soit un savant, ça ne regarde personne… ce qui ne m’empêchait pas de vous faire chaque fois une révérence ; vous me les devrez, voilà tout.

En ce moment, les deux battants de la porte de la salle à manger s’ouvrirent, un domestique en grande livrée s’avança et dit : Madame est servie.

Athénaïs, étonnée, regarda autour d’elle pour savoir à qui ces paroles s’adressaient. Quant au banquier, il s’élançait galamment pour donner le bras à la jeune fille, qui, voyant tous les jeunes gens lui offrir la main, avait sur-le-champ fait son choix et pris sans façon celle de Maurice.

Le banquier fit la grimace. Mais un parfum de truffes, qui s’exhalait de la pièce voisine, vint en ce moment embaumer l’appartement, et chacun s’écria : À table ! à table ! On se précipita en tumulte dans la salle du festin, et comme il n’y avait que des hommes, chacun se plaça au hasard et selon sa fantaisie. Seulement, vis-à-vis du maître de la maison s’était assise Athénaïs, reine de la fête et souveraine du lieu. Maurice, qui lui avait donné la main, se plaça à sa gauche, et Horace de Nanteuil s’empressa de s’asseoir de l’autre côté ; quant à Alfred, il s’était emparé d’un bout de la table pour découper les morceaux d’apparat et faire circuler le champagne, qui rafraîchissait devant lui dans de grands vases du Japon de porcelaine dorée.

Tous les dîners commencent d’ordinaire d’une manière froide et silencieuse, mais non pas les dîners de garçons, surtout quand ils sont présidés par une jolie fille. La gaîté, la bonne chère et la jeunesse sont amies du bruit, et dès les premiers mots, dès le premier verre de Madère, on se serait cru au dessert. Il y avait déjà l’intervalle d’une heure et de vingt bouteilles de champagne. Alfred avait dans le commencement lancé quelques mots assez spirituels, que la joie bruyante des convives avait empêché d’entendre et surtout d’apprécier ; il s’était alors donné à lui-même l’avertissement qu’une dame donnait tout bas à Rousseau : Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne te comprendront pas, et avait pris le parti de manger et de ne rien dire, se réservant seulement le droit de crier de temps en temps aussi haut que les autres. Quant au banquier, sa voix dominait tout ; c’était l’ivresse de l’orgueil, de la fortune et du vin... Tout en buvant et mangeant, il trouvait le moyen d’adresser aux autres des épigrammes et à lui-même des éloges, racontant ses conquêtes, ses paris, ses bons mots, auxquels il riait et applaudissait le premier ; il n’était donc pas étonnant que ni lui ni les convives du bout de la table n’entendissent pas les phrases que pendant tout le temps du dîner Athénaïs échangeait avec ses deux voisins.

— Ah ! c’est bien mal à vous, lui disait Horace de Nanteuil, moi qui vous aimais tant, Athénaïs, avoir été aussi cruelle pour moi !

— Ce n’est pas ma faute, on n’est pas maîtresse de son cœur.

— Et vous donner à quelqu’un que vous n’aimez pas...

— Je ne vous aurais pas aimé davantage !

— Mais c’est tromper le baron.

— De quoi vous plaignez-vous alors ? Il vaut mieux que cela tombe sur lui que sur vous.

À ce singulier raisonnement, Maurice, qui jusque-là avait écouté d’un air distrait, prêta une oreille plus attentive.

— Mais rassurez-vous, continua Athénaïs en répondant à son voisin de droite, je ne veux tromper personne ; j’ai dit à M. le baron que je ne l’aimais pas, que je détestais tout le monde, à commencer par lui... ça lui a suffi.

— Quoi ! vous n’aimez rien au monde, mademoiselle, lui dit Maurice, qui pensait en ce moment à maître Tricot et à sa femme.

— Non, monsieur, répondit. Athénaïs en baissant les yeux, rien au monde ! c’est-à-dire peut-être autrefois, je ne dis pas, aurais-je eu des idées... parce qu’une idée, ça vous vient malgré vous et sans qu’on s’explique comment... Mais quand j’ai vu qu’on ne faisait pas même attention à moi, qu’on ne me regardait seulement pas, et que je perdais mon temps et mes révérences...

En ce moment elle leva les yeux, et rencontrant ceux de Maurice, elle s’arrêta, rougit et ne finit point sa phrase.

— Et M. Mathieu, reprit Maurice, ce brave garçon tailleur qui vous aimait tant et voulait vous épouser.

— Je ne l’aimais pas.

— Et si votre père, en apprenant ce que vous êtes devenue, allait mourir de chagrin !

— Ah ! ne me dites pas ça, monsieur. C’est, au contraire, pour faire un sort à mes parents, pour leur donner le repos et l’aisance, pour que sur leurs vieux jours ils ne soient pas obligés de travailler encore. Et puis, s’il faut vous le dire, je voyais Fœdora, qui logeait dans la même maison que nous, si heureuse et si estimée de tout le monde, à commencer par Mme Galuchet, la portière, qui avait tant de considération pour elle !

— Et c’est là ce qui vous a déterminée ?

— Ah ! autre chose encore... Dans le magasin de lingerie où j’allais, toutes ces demoiselles se moquaient de moi et cherchaient toujours à m’humilier sur ma tenue et sur ma mise ; elles étaient pimpantes et brillantes, elles avaient des chapeaux et des cachemires, une surtout, Cléofé, qui était d’une insolence !... Elle plaisantait toujours sur mes socques et mes bas crottés, et c’est pour l’humilier à mon tour que j’ai voulu avoir une voiture ; c’est là surtout ce qui m’a décidée.

— Ah ! le baron vous donne voiture ! s’écria son voisin de droite, qui, au milieu du tumulte, avait saisi ces derniers mots.

— Oui, monsieur, un coupé !… et rue de la Bruyère, n° 33, une petite maison charmante à moi toute seule, que j’habite depuis hier ; car jusque-là, dit-elle en se tournant vers son voisin de gauche, je n’étais pas encore décidée. Et même aujourd’hui c’est tout au plus si je le suis.

— Eh bien ! puisque vous vous appartenez encore, puisque vous ne vous êtes pas donnée, dites un mot, et je vous reconduis ce soir même chez votre père.

— Chez mon père ! dit la jeune fille avec effroi.

— Oui, n’êtes-vous pas libre ?

— Non, non... après ce que j’ai déjà reçu, je suis engagée... j’ai promis au baron... je suis une honnête fille… et à moins que lui-même ne me rende ma parole...

En ce moment, le bruit, qui depuis quelque temps redoublait, était arrivé à son apogée : des acclamations et de longs éclats de rire partaient du bout de la table. Alfred, qui venait de se lever, avait obtenu un instant de silence, et il en profita pour s’écrier : Je dois, messieurs, vous signaler un fait important : notre amphitryon disait tout à l’heure qu’il y voyait double, et il ne voit pas qu’en face de lui, et sous ses yeux, Maurice lui enlève sa maîtresse.

— Lui, Maurice ! dit le banquier en riant ; il n’est pas redoutable ! il n’entend rien aux conquêtes !

— Il est vrai, dit Alfred, que je ne lui en ai jamais connu ; mais s’il est comme le fier Hippolyte, s’il n’a pas de passion...

— Il en a ! s’écria le banquier, exalté par le vin, le bruit et la chaleur de la salle.

— Il n’en a pas ! cria Alfred sur le même ton.

— Il en a une, répliqua le banquier, une inconnue que je connais et que je vous nommerais si je le voulais.

— Je vous en défie, reprit froidement Maurice.

— Ah ! il m’en défie... vous entendez qu’il m’en défie... Eh bien ! continua le baron, dont la raison commençait à se troubler un peu, eh bien ! messieurs… la passion mystérieuse et malheureuse qu’il éprouve, c’est pour ma femme.

— Sa femme ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Oui, ma propre femme ! répéta le baron en riant aux éclats et en se renversant en arrière sur sa chaise.

Maurice, d’abord atterré d’un coup aussi imprévu, essayait en vain de se remettre et de tourner la chose en plaisanterie.

— Non, non, continua le banquier, ne vous en défendez pas, il faut des égards entre amis, et je déclare ici, messieurs, que je lui permets d’aimer tant qu’il voudra.

— Bravo ! s’écrièrent tous les convives.

— Et que s’il réussit, s’il peut réussir, je donne d’avance mon approbation.

— Bravo ! cria-t-on de nouveau.

— Et moi, dit Alfred en élevant son verre, je bois à l’amitié et aux maris philosophes !

— Vivent l’amitié et la philosophie ! répétèrent tous les convives, qui s’étaient levés de table dans un désordre inexprimable.

Athénaïs, effrayée de ce tumulte, et voulant d’ailleurs s’habiller pour le soir et pour les dames qu’on attendait, saisit ce moment pour quitter la salle du festin et pour remonter dans son appartement.

Dans ce moment un bruit de voiture se fit entendre sur les pavés de la cour.

— Vivat ! s’écrièrent les jeunes gens ; ce sont nos divinités qui arrivent. En voici déjà une !

La bande joyeuse s’élança de la salle à manger dans le salon, dont une autre porte venait de s’ouvrir, et tous, à commencer par le banquier, s’arrêtèrent comme frappés de la foudre en apercevant la personne qui entrait...

C’était la femme du banquier !

VII

L’ÉTOILE DU MARI

Jérôme, le cocher de M. d’Havrecourt, devait, le soir même du 3 décembre, conduire Mme d’Havrecourt chez sa grand’tante, à Antony, c’était sa mission avouée... Puis ses instructions secrètes portaient que de là il irait rejoindre son maître à Orsay… Tels étaient les ordres qu’il avait reçus et qu’il était bien décidé à exécuter fidèlement ; il était à croire qu’il y réussirait ; il y avait pour cela mille chances contre une, et ce fut justement cette dernière qui prévalut. Après avoir disposé sa voiture pour le soir et donné à manger à ses chevaux, Jérôme sortit au milieu de la journée pour quelques commissions à faire ; il était alors près de trois heures et il retournait à l’hôtel, débouchant par la rue de la Michodière. Placé à ce point du boulevard, deux chemins également sûrs vous conduisent au quartier Saint-Georges.

Jérôme pouvait prendre la rue Laffitte ou la rue du Helder, il en était le maître, et le caprice, le hasard ou la fatalité (car Jérôme n’a jamais pu bien expliquer cette circonstance importante de sa vie), la fatalité fit qu’il choisit la rue du Helder, et tous les projets du baron furent renversés, et il en résulta une foule de catastrophes et de péripéties plus terribles les unes que les autres, et sans lesquelles n’aurait pu avoir lieu l’histoire que je vous raconte en ce moment.

À l’angle où la rue du Helder se croise avec la rue Taitbout, Jérôme rencontra Trilby, cocher, comme lui, de bonne maison, le cocher d’Horace de Nanteuil, qui lui proposa un déjeuner, lequel, vu l’heure avancée de la journée, pouvait s’appeler déjeuner dînatoire. Jérôme n’avait aucune raison pour refuser, il accepta. Horace de Nanteuil ne rentrerait plus chez lui, il était sorti et devait plus tard partir en poste avec quelques amis pour la vallée d’Orsay, où il passerait la nuit et la matinée du lendemain. Il laissait donc ses domestiques, à commencer par son cocher, maîtres de l’hôtel et, bien mieux encore, de l’office. Alors, et comme dans la fable de La Fontaine :

 

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

 

Horace de Nanteuil avait de fort bons vins, que Trilby offrit généreusement à son collègue Jérôme, qui y fit honneur, et à la deuxième ou troisième bouteille de médoc, les confidences intimes commencèrent. L’amphitryon (je parle du cocher d’Horace) raconta qu’il devait, le soir assez tard, aller rejoindre son maître à Orsay.

— C’est comme moi, dit Jérôme.

Mais il devait auparavant aller attendre avec la voiture, rue Grange-Batelière, 3, que la répétition de l’Opéra fût finie, pour emmener Mlle Lolotte.

Jérôme raconta aussi comment il devait d’abord conduire madame à Antony ; mais après cela les deux amis se rencontreraient à Orsay, où M. Jérôme espérait bien à son tour recevoir et traiter M. Trilby. La chère serait fine et délicate et les vins choisis, car M. d’Havrecourt n’épargnait rien quand il avait à dîner des dames de l’Opéra, et puis ces dames, qui ne reviendraient que le lendemain, amèneraient sans doute avec elles leurs femmes de chambre, et il y aurait partie fine à l’office comme au salon. Les deux amis, déjà ravis de leur matinée, burent encore à l’espoir de la soirée, et burent tant et si bien que Jérôme eut grand’peine, sur les six ou sept heures, à retrouver le chemin de l’hôtel ; ses jambes ne le soutenaient plus, mais cela l’inquiétait peu... c’était à ses chevaux à le conduire. Mme d’Havrecourt monta dans sa voiture, et le digne cocher sur son siège.

Une lueur de raison qui éclaire encore, par intervalles, les cerveaux les plus avinés le guida avec assez de bonheur dans Paris, mais dès qu’il eut franchi la barrière d’Enfer et fut sur le chemin d’Antony, qui est aussi celui d’Orsay, l’air de la grande route, plus vif que celui de Paris, acheva de le griser si complètement qu’il voyait autour de lui danser en rond les maisons et les arbres. Une seule idée lui restait, une idée fixe comme en ont tous les ivrognes : « Aller retrouver à Orsay Trilby et ces demoiselles ! aller à Orsay le plus vite possible... en passant par Antony. » Telle était la phrase qu’il se répétait sans cesse, à part lui, ou à demi-voix pendant une grande partie de la route.

Et puis, par un raisonnement qui lui parut lumineux (les ivrognes aiment beaucoup à raisonner), il tira de sa proposition première les conséquences suivantes : « Aller à Orsay, par Antony, le plus vite possible... c’est une absurdité ; car en allant tout droit à Orsay, on arriverait plus vite. Certainement ! » (criait-il avec force sur son siège, comme un homme aussi convaincu de sa découverte que Galilée l’était de la sienne en soutenant que la terre tournait) ; « certainement on arriverait plus vite ! » En ce moment, on traversait Antony à la nuit pleine ; Mme d’Havrecourt dormait dans sa voiture, les chevaux allaient comme le vent, Jérôme était sur son siège, tenant les rênes et pouvant, comme la Providence, diriger à son gré les événements... Au lieu de prendre une allée de peupliers à droite qui conduisait chez la grand’tante, il laissa ses chevaux continuer leur course au galop sur la grande route, et une demi-heure après la voiture faisait son entrée triomphale dans la cour d’Orsay.

Amélie s’éveille, se croit arrivée chez sa tante et se hâte de descendre, mais l’endroit où elle se trouve lui est totalement inconnu. Elle se croirait chez des étrangers, si le premier domestique qui frappe sa vue n’était un domestique de sa maison, le valet de confiance de son mari.

— Vous, Joseph ! s’écria-t-elle, comment êtes-vous dans ces lieux ?

— Mais, madame, répond le domestique, pâle, stupéfait et perdant complètement la tête, mais, madame, j’y suis avec mon maître.

— Mon mari est donc ici ! s’écrie vivement Amélie, et, entendant des cris de joie et de bruyants éclats de rire partir d’un riche pavillon splendidement illuminé, elle s’élance de ce côté et tombe au milieu de la troupe joyeuse, qui sortait de table et entrait dans le salon. Vous décrire la stupeur générale est impossible. La commotion fut si violente que le baron en fut presque subitement dégrisé, ou retrouva du moins assez de raison pour comprendre qu’il y avait de quoi la perdre totalement, et que c’en était fait de lui s’il ne sortait de là par un coup de maître. Or, ce n’était pas une bête que le baron, c’était un sot ; et il avait, comme tel, un aplomb imperturbable et une confiance immense en lui et en son étoile, et comme sa femme continuait à le regarder d’un air interdit lui et tous ses convives, demandant ce que cela signifiait et d’où provenait l’effroi empreint sur tous les visages :

— Parbleu ! s’écria-t-il, tu viens trop tôt... Nous ne t’attendions pas encore, et tu nous surprends à l’improviste... nous qui voulions te surprendre.

— En vérité, monsieur, balbutia Amélie... je ne vous comprends pas et ne puis m’expliquer comment le cocher, au lieu de me mener chez ma tante, à Antony, m’a conduite ici...

Le baron le comprenait encore moins qu’elle. Mais, sentant tout le danger de la position désespérée où il se trouvait, il se décida, comme on dit, à brûler ses vaisseaux, et continua gaîment :

— Cela veut dire que j’ai fait ici, et sans t’en parler, une acquisition nouvelle, une maison charmante que tu ne connais pas et où je voulais, pour jouir de ta surprise, te faire une réception royale... Tu devais nous trouver, à ton entrée, tous ici rassemblés avec des fleurs, des bouquets, pour t’offrir, comme aux souverains, les clefs de ce domaine dans un plat d’or.

— En vérité ! s’écria Amélie, toute émerveillée d’une attention si galante et si délicate, qui n’était guère dans les habitudes de son mari.

— Nous voulions même, continua le banquier, improviser une petite fête… de la danse, de la musique, quelques chœurs de l’Opéra que nous attendions ; mais je ne comprends pas comment cet imbécile de Jérôme, à qui je vais parler, a exécuté mes ordres. Ton arrivée subite ne nous a pas même laissé le temps de nous organiser.

— L’intention suffit, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la main d’un air de reconnaissance.

— En attendant, continua le banquier avec embarras, voici plusieurs de nos amis, tu les connais presque tous... qui ont voulu s’associer à moi pour te fêter... Voici même quelqu’un qui arrive exprès pour cela de Constantinople... Une surprise !... Celle-là du moins ne manquera pas son effet. En parlant ainsi, il écartait de la main les jeunes gens qui les entouraient et montrait Maurice, qui, se dérobant à tous les regards, s’était tenu caché jusque-là derrière la foule. L’apparition subite d’Amélie l’avait tellement ému que, sentant ses genoux fléchir, il s’était laissé tomber dans un fauteuil ; le souvenir de la scène inconvenante qui venait de se passer au dessert, l’apostrophe du baron en pleine table, la découverte de son amour et plus encore l’idée que les regards railleurs de tous ses compagnons étaient en ce moment fixés sur lui, tout cela n’était pas fait pour diminuer son trouble, et ce fut en rougissant qu’il s’approcha d’Amélie.

— Je suis charmée de vous revoir, monsieur, lui dit-elle avec un peu d’émotion, ainsi que tous les amis de mon mari, ici rassemblés !… Cette surprise-là vaut toutes celles que l’on avait la bonté de me préparer, et je n’en désire pas d’autre. Permettez-moi donc, messieurs, puisque je suis ici chez moi, de rentrer dans mes droits de maîtresse de maison. Et à l’instant, avec cette grâce et ce charme qu’elle seule possédait, elle se mit à faire les honneurs du salon. Il était trop tard pour visiter la charmante habitation qu’elle devait à la générosité de son mari ; mais elle espérait le lendemain tout admirer en détail.

En attendant, elle se hâta de mettre la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser les jeunes amis de son mari. Ceux-ci d’abord, déconcertés et désappointés, avaient commencé par maudire une arrivée qui dérangeait leurs joyeux projets, et maintenant, se remettant peu à peu de leur embarras et se laissant aller à la séduction que leur causait cette femme si aimable et si belle, si confiante pour son mari et si gracieuse pour tous, ils comprenaient presque qu’une soirée intime passée auprès d’elle pouvait offrir autant de charmes que les plaisirs bruyants qu’ils étaient venus chercher. Le baron lui-même, commençant à respirer, reprenait courage et renaissait à l’espoir de voir la soirée se terminer, pour lui, sans catastrophe, lorsque la porte du boudoir s’ouvrit, et Athénaïs Tricot parut. Un frisson involontaire parcourut toute l’assemblée. Soit que sa toilette élégante lui eût donné plus d’aplomb, soit que le dîner l’eût enhardie, Athénaïs n’avait plus l’air gauche et timide qui avait signalé sa première entrée. Elle était déjà presque à la hauteur de sa nouvelle position, et dans l’aisance de sa démarche, dans la manière dont elle portait la tête, dans un sourire tant soit peu sans façon, tout trahissait la femme qui se croit chez elle. En apercevant une dame dans le salon, elle courut à elle d’un air familier ; puis, ne reconnaissant ni Palmyre ni Cléofé, ni aucune de celles qu’on attendait, elle s’écria :

— Qui êtes-vous, madame ?

— C’est ce que j’allais vous demander, madame, répondit Amélie en souriant.

Le banquier, redoutant l’explication qui allait le perdre et qui semblait inévitable, se hâta de prendre Amélie par la main, et dit à Athénaïs : C’est ma femme !...

Ce mot de femme produit sur toutes les lorettes, grisettes et sur tous les amours généralement quelconques, un effet convulsif et répulsif, mêlé cependant de respect... ascendant irrésistible de la légitimité ! Aussi Athénaïs, surprise et confuse et ne trouvant rien à dire, se contenta de répondre par une révérence embarrassée qui semblait moins une politesse qu’une reconnaissance de principe.

Mais il restait la question la plus difficile à traiter et à résoudre.

— Quelle est madame ? demanda gracieusement Amélie à son mari en lui montrant Athénaïs.

Et le banquier, semblable aux gens d’esprit auxquels il ne faut que du temps pour réussir dans les impromptus, le banquier, qui avait eu le loisir de reprendre son aplomb, répondit hardiment :

— Madame est... ou plutôt était la propriétaire de cette maison que je viens d’acheter... Fille d’un négociant qui a eu des malheurs... elle est obligée de se défaire de tous les biens de la succession paternelle, à commencer par cette propriété, qui ne rapporte rien et qui est tout entière de luxe.

— Ah ! mademoiselle est orpheline, dit Amélie en la regardant avec intérêt.

— Oui, madame, répondit la fille du négociant, qui évidemment était fort mal à son aise.

— Et si jeune encore, vous vous occupez vous-même de vos affaires... d’affaires aussi importantes ?

— Madame est mariée, reprit vivement le baron, mariée depuis peu… à un homme... qui est très bien… et que madame doit rejoindre ce soir même à Paris.

— Oui, vraiment, s’empressa de répondre Athénaïs, qui, les yeux fixés sur ceux du baron, cherchait à y lire toutes ses réponses.

— Madame, continua le banquier, avait jusqu’ici habité cette maison. C’est elle qui, à notre arrivée, nous en a fait les honneurs ; mais, comme je vous l’ai dit, son intention est de repartir ce soir.

— J’espère qu’elle n’en fera rien, reprit Amélie. D’abord il est déjà très tard, et puis j’aurai à demander à madame, sur cette maison, une foule de renseignements et de détails que la propriétaire seule peut donner, et qu’elle ne me refusera pas.

Le banquier était sur les charbons et bien décidé dès ce moment à ne pas laisser sa maîtresse en contact avec sa femme et à renvoyer la première à Paris ; mais il fallait pour cela donner des ordres et prendre des arrangements que la présence de Mme d’Havrecourt rendait bien difficiles. D’un autre côté, il croyait à chaque instant entendre le roulement des voitures ; il tremblait de voir arriver l’Opéra. Ses compagnons de plaisir partageaient la même crainte. En vain, par une préparation adroite, le banquier avait parlé des artistes qu’il attendait, il serait bien aisé de voir que ces dames n’arrivaient point en costume et pour un divertissement, et puis on avait pu jusqu’à un certain point compter sur la coopération d’Athénaïs, laquelle ne manquait ni de tact ni d’esprit et avait compris à demi-mot. Mais faites donc entendre raison à une douzaine de jeunes filles folles et rieuses qui se précipiteraient dans le salon en dansant, et qui, loin d’entrer dans l’embarras de la situation, s’amuseraient beaucoup des infortunes conjugales du baron ; sans compter que ces demoiselles venaient pour souper et qu’elles ne s’en iraient probablement pas sans avoir obtenu satisfaction. Le banquier, malgré son génie inventif, ne voyait guère moyen de se soustraire aux dangers immenses qui le menaçaient de toutes parts, lorsque sa femme elle-même vint à son secours.

Amélie n’avait point oublié l’excellente tante dont elle devait, le soir même, célébrer la fête, et qui, sans doute, serait inquiète de son absence ; privée de la voir, elle voulait du moins lui écrire et lui annoncer sa visite pour le lendemain. Son mari approuva fort cette idée : un domestique monterait à cheval et porterait sur-le-champ cette lettre. Il y avait dans le petit boudoir à côté du salon tout ce qu’il fallait pour écrire, et Amélie demanda à ses hôtes la permission de les quitter un instant, proposition qui comblait dans ce moment tous les vœux du baron. Il s’empressa d’ouvrir la porte du boudoir, tandis que Maurice, prenant une lampe sur la cheminée, éclairait M. et Mme d’Havrecourt.

Tous les jeunes gens s’élancèrent à l’instant hors du salon, Horace et quelques-uns pour prévenir l’arrivée de ces demoiselles et donner contre-ordre, Alfred et les autres pour fumer l’indispensable cigare. Maurice, M. d’Havrecourt et sa femme venaient d’entrer dans un boudoir Pompadour du dernier goût ; asile enchanté et mystérieux dont les panneaux offraient les dessins les plus bizarres ou des tableaux d’un pinceau un peu hardi, mais délicieux. Dans un enfoncement, un divan moelleux, entouré de glaces ; en face, une cheminée de marbre carrare, où une main habile avait sculpté des amours un peu nus, mais que réchauffait en ce moment la flamme brillante du foyer. Cette petite pièce était du reste éclairée par une seule fenêtre, donnant sur le jardin. Amélie venait de s’asseoir devant une table et une écritoire de Boule ornées de ciselures et d’incrustations en or, et Maurice posait sur cette table la lampe qu’il tenait à la main, lorsqu’un bruit lointain de voiture se fit entendre, bruit imperceptible encore, mais non pas pour l’oreille effrayée du baron, qui se dit en lui-même : « Ce sont elles ! c’est l’Opéra qui arrive ! il était temps ! » Et, sans réfléchir au mauvais effet que pouvait produire une sortie aussi brusque, il s’élança hors du boudoir, laissant en tête-à-tête sa femme et Maurice.

Maurice, depuis l’arrivée de Mme d’Havrecourt, avait été tour à tour en proie aux sentiments les plus opposés : la surprise, la joie… et l’indignation, en voyant la manière audacieuse dont le baron se jouait de sa femme et la trompait sans respect et sans crainte, aux yeux de tous. Il s’était contenu pour ne pas démentir les mensonges impudents qu’il entendait ; mais c’était surtout à l’arrivée d’Athénaïs qu’il lui avait fallu toute sa modération pour ne pas éclater, et lorsque Mme d’Havrecourt avait souri et tendu la main à cette fille, maîtresse de son mari, il s’était levé et avait fait un pas dans le salon pour empêcher ce qui lui semblait un sacrilège !… Et maintenant il se trouvait seul avec cette femme, que depuis un an il n’avait pas revue, et qui, à travers les mers et sous un ciel étranger, ne l’avait pas quitté un instant. Il était là, le cœur plein d’amour, de désespoir et de regret, devant elle... qui écrivait sans lever les yeux sur lui... sans penser même qu’il existât au monde quelqu’un qui se mourait pour elle ! Et depuis qu’il la connaissait et l’adorait, il en avait toujours été ainsi. Cet amour malheureux et secret qu’il avait cru cacher au fond de son cœur, tout le monde le connaissait maintenant... excepté elle ! et se rappelant alors, avec rage, la scène du dîner, les railleries dont il avait été l’objet, le défi… et plus encore la permission insolente du baron...

— Eh bien ! se dit-il en lui-même, puisque ce mari, aux mœurs si pures et si vertueuses, me permet d’aimer sa femme, puisque le ciel, qui le protège en tout, le rend si sûr de lui et de son étoile... qu’est-ce que je risque ? Je revenais en France pour me tuer... Eh bien ! avant ma mort elle saura du moins combien je l’ai aimée ! Sa haine est pour moi si grande, que, grâce au ciel, elle ne peut pas s’en augmenter !

En ce moment Amélie leva les yeux et fut effrayée de sa pâleur.

— Les fatigues du voyage vous ont bien changé, monsieur, lui dit-elle avec intérêt.

— Non, madame, non, l’absence ne m’a point changé ; je suis toujours le même, malheureux pour vous et par vous.

— Que voulez-vous dire ! s’écria-t-elle en se levant vivement.

— Que je ne puis vivre ainsi, et ce sera, envers vous, ma première et ma dernière offense.

Puis, sans savoir ce qu’il faisait, hors de lui, en délire, il tomba à ses genoux et s’écria en sanglotant :

— Maudissez-moi, madame, car je vous aime !

À ce cri insensé, mais qui partait du cœur, à cette action aussi imprudente qu’imprévue, Amélie tressaillit ; ses lèvres si fraîches et si vermeilles devinrent blanches et tremblèrent ; ses joues se couvrirent d’une pâleur mortelle, et elle fut obligée, pour se soutenir, de s’appuyer sur la table qui était près d’elle. Mais cette émotion si vive et si poignante ne dura qu’un instant : comme si la noble femme eût puisé dans le sentiment de ses devoirs une force surnaturelle, comme si elle eût commandé aux battements de son cœur et au trouble de ses traits, ses joues reprirent leurs vives couleurs, et son front, sa fierté. Regardant le coupable prosterné à ses genoux :

— Monsieur, lui dit-elle avec dignité, vous êtes l’ami de mon mari, il ne saura rien, ni moi non plus, de cet accès de folie ; tâchez vous-même de l’oublier, sinon ne me revoyez jamais !

Et elle sortit du boudoir, laissant le malheureux Maurice accablé de honte et de douleur. Il y resta quelques minutes insensible et muet, ne trouvant pas une plainte, et persuadé que, parvenu au dernier degré de l’infortune, rien ne pouvait y ajouter désormais… Il se trompait. Des pas se firent entendre. C’était Alfred G— qui entrait vivement dans le boudoir.

— Relève-toi, Maurice, relève-toi, et prépare-toi à l’orage qui te menace.

— Que veux-tu dire ?

— On t’a vu, nous étions là, dans le jardin, à fumer nos cigares, et le baron avec nous.

— Tant mieux ! s’écria Maurice avec rage, tant mieux ! il va me demander raison... c’est ce que je veux.

— Lui ! il est ravi, enchanté et plus glorieux que jamais ; ce n’est pas avec l’épée qu’il songe à t’attaquer, c’est avec ses plaisanteries, tu sais quelle est leur trempe : ne lui donne pas, à lui, ainsi qu’à nos compagnons, la joie de te voir confondu et accablé comme tu l’es en ce moment. Allons, du cœur, du courage ! ne suis-je pas là, moi, un camarade, un barbiste ! je ne t’abandonnerai pas dans le danger ; mais pour braver celui-ci, il faut aller au-devant de leurs plaisanteries et les défier le premier.

Maurice, étourdi du nouveau coup qui le frappait, avait peine à reprendre ses sens.

— Quoi ! disait-il à son ami en balbutiant, on m’a vu ?

— Oui, par la fenêtre du boudoir, qui était éclairé, on t’a vu tomber aux genoux de Mme d’Havrecourt ; et celle-ci, avec la dignité d’une reine offensée, te faire de la main un geste majestueux et dédaigneux qui voulait dire : Vous perdez votre temps, mon cher ami. Et elle a raison, poursuivit Alfred avec chaleur, je t’en avais prévenu depuis longtemps, il n’y a rien à faire de ce côté ; laisse là cette prude et cette bigote, moque-toi d’elle et de son mari, en commençant par celui-ci.

— Oui, oui, tu dis vrai, reprit Maurice, qui sentait le sang lui remonter avec force à la tête et au cœur. Oui, c’est une duperie qu’un amour véritable. On ne réussit à rien quand on est vertueux et honnête ; voyez plutôt le baron : tout lui sourit, rien ne résiste à son étoile. Parbleu ! continua-t-il avec rage, je veux faire comme lui, je veux essayer aussi du vice et de la débauche, et montrer à la fortune, qui les protège, que moi aussi, si je voulais, je serais digne de ses faveurs.

— Bravo ! s’écria Alfred, bravo ! Voilà comme je t’aime pour ce soir.

— Pour ce soir ! reprit Maurice avec fureur ; dis pour toujours !

— C’est ce que nous verrons !

— Mais où sont-ils donc tous ? poursuivit Maurice avec une espèce d’agitation fébrile ; que sont-ils devenus ? faut-il les aller chercher ?

— Ils congédient ces demoiselles, qui viennent successivement d’arriver.

— Tant pis ! s’écria Maurice, tant pis ! Voilà les beautés qui me plaisent et que je veux adorer désormais.

— Il a fallu les faire repartir l’une après l’autre, et partir sans souper ! c’était là le difficile. L’éloquence du baron y aurait peut-être échoué, mais Horace de Nanteuil a trouvé un moyen vainqueur et terrifiant : il doit leur dire, je crois, que le jardinier et deux ou trois personnes de la maison sont atteints de la petite vérole... en dépit de la vaccine ! Cette phrase seule doit suffire pour mettre en fuite ces pauvres filles, qui tiennent à être jolies... c’est leur état. Entends-tu ces éclats de joie ? Attention ! ce sont ces messieurs qui reviennent.

En effet, les jeunes gens rentraient par une porte du salon, et le banquier par l’autre.

— Victoire ! lui cria-t-on, ces demoiselles sont parties !

— Vivat ! répondit le baron, fidèle à son dicton ordinaire, l’Opéra s’en va ! et tout à l’heure Athénaïs en va faire autant ; elle retourne à Paris, rue de la Bruyère, 33... c’est plus prudent ! Nous voilà donc en sûreté ; il ne reste plus ici que ma femme ! amusons-nous. Et il jeta sur Horace de Nanteuil et sur les jeunes gens un regard d’intelligence, comme pour leur dire : À vos rôles ! la mystification va commencer. Alfred comprit le coup d’œil et se rapprocha de Maurice, son allié, pour l’aider à soutenir le choc qui le menaçait.

Mais pendant que les grands coups allaient se porter au salon, une scène d’intérieur se passait au premier.

Amélie, à peine remise de ce qu’elle venait d’entendre, avait quitté le boudoir et montait lentement l’escalier, lorsqu’elle rencontra Joseph, le valet de chambre du baron, qui descendait l’escalier d’un air affairé.

— Faites porter sur-le-champ cette lettre chez ma tante, à Antony, et dites à mon mari que je lui demande, ainsi qu’à ces messieurs, la permission de ne point reparaître au salon. Je ne me sens pas bien, je suis fatiguée et vais rentrer dans mon appartement.

— Oui, madame.

— Et, à propos de cela, où est mon appartement ? conduisez-moi...

Et, voyant l’air interdit du valet de chambre, que cette question, bien simple en apparence, avait tout déconcerté :

— Ne pouvez-vous m’indiquer où est le principal appartement, celui destiné à la maîtresse de la maison ?

— Si, madame, répondit Joseph en balbutiant et en lui montrant la porte n°I.

C’était une chambre en soie bleue du goût le plus exquis, et qui surpassait par son luxe toutes les autres pièces de ce palais. Amélie ne la regarda même pas, et, occupée d’autres idées qui la tenaient encore tout émue, elle se jeta sur un canapé et resta plongée dans ses réflexions. Elle en fut tirée par l’entrée d’Athénaïs, qui, prête à repartir pour Paris, venait chercher son châle et son chapeau, qu’elle arrangeait en chantant devant une psyché, lorsque Amélie se leva, et s’empressant de faire des excuses :

— Quoi ! madame, j’occupais votre appartement ?

— Ne faites pas attention, cela se trouve à merveille, car je m’en vais.

— Malgré nos instances ! à une pareille heure ! Et comment retournez-vous à Paris ?

— Dans ma voiture, une voiture toute neuve… Ça m’amusera. Tout est prêt ; les chevaux sont attelés. Adieu, madame, au plaisir !

— Pardon, madame, lui dit Amélie ; je vous demanderai où donnent les sonnettes que je vois là.

— Je n’en sais rien, répondit étourdiment la jeune fille.

— Mais la pièce où nous sommes, est-elle située sur la cour ou sur le jardin ?

— Je l’ignore ; les fenêtres sont fermées.

— Comment, vous l’ignorez ! Vous, madame, la maîtresse de la maison !

— Tiens, c’est vrai ! je n’y pensais plus ; c’est que, voyez-vous, reprit-elle en se troublant, comme je suis arrivée d’aujourd’hui...

— Dans une propriété qui dépend de la succession de votre père !

— Dieu ! que je suis bête ! c’est juste, mais les changements qu’on y a faits sont cause que...

— Et oserai-je vous demander combien vous l’avez vendue à mon mari ?

— Ah ! dame... vous comprenez bien... une somme assez forte… le plus que j’ai pu... parce que c’est propre... c’est gentil, n’est-ce pas ?

— Mais le prix de vente, madame.

— Je n’en sais rien ; ça regarde les gens d’affaires.

— C’est étonnant ! se dit Amélie. Mais que je ne vous retienne pas, madame. Plus qu’un mot... Cette porte, que je vois cachée dans la tapisserie près de l’alcôve, n’est-elle pas celle d’un cabinet de toilette ?

— Oui, madame, précisément.

Amélie l’ouvrit et se trouva dans une seconde chambre : c’était celle de M. d’Havrecourt, car on voyait encore, épars sur les meubles ou sur le tapis, le paletot, les gants, le chapeau et même le pantalon et les bottes que le banquier avait quittés, en arrivant, pour mettre les bas de soie et les souliers vernis.

Amélie se retournant vers Athénaïs, qui, toute rouge et les yeux baissés, ne savait quelle contenance tenir :

— Vous êtes bien jeune encore, mademoiselle, et ne savez pas tromper... Dites-moi la vérité ; vous ne trouverez en moi ni haine ni colère, mais, à coup sûr, de la pitié… et protection peut-être !

La jeune fille se jeta à ses genoux et lui avoua tout. Et l’on entendait s’élever du salon des éclats joyeux, et l’on distinguait la voix aigre du baron qui s’écriait :

— Je vous disais bien que mon étoile ne pouvait m’abandonner !

Amélie réfléchit quelques instants, et son parti fut pris.

VIII

LA CLEF

— Oui, messieurs, répéta le baron à son jeune auditoire, amusons-nous ; et pour commencer je vais vous raconter une anecdote récente et originale qui me touche de près… Il s’agit de ma femme.

— Du courage ! dit tout bas Alfred à Maurice qu’il voyait pâlir.

— Il paraît prouvé, continua le baron avec l’air goguenard qu’on lui connaissait et qui annonçait un déluge de coq-à-l’âne et de mauvaises plaisanteries, il paraît qu’une déclaration d’amour a été perdue... totalement perdue... Récompense honnête à celui qui la rapportera au propriétaire... désolé ; mais ce jeune homme... car c’est un jeune homme… il faut que vous m’aidiez à le connaître...

— Vous n’irez pas loin pour cela, mon cher baron, s’écria gaîment Maurice ; c’est moi qui me suis empressé de profiter de la permission que vous m’aviez donnée.

— Bravo ! s’écria Alfred, j’en aurais fait autant.

— Mais on m’a repoussé, je dois le dire, faute de pouvoir montrer mon permis, qui n’était que verbal. Il faudra alors que vous me le donniez par écrit, mon bon d’Havrecourt, j’y compte bien.

— Il a raison, continua Alfred ; parole ou signature ne font qu’un pour un galant homme. Et si vous refusez de ratifier vos engagements, vous n’êtes plus un mari philosophe : c’est un titre usurpé !

— Oui ! oui ! s’écrièrent les jeunes gens, ce que vous avez dit vous devez le signer !

— Vous le devez, monsieur, répétait Maurice, qui, tout en affectant de railler, avait les lèvres serrées et contractées par la rage, vous le devez... pour votre honneur.

À ce mot prononcé sérieusement, tous les assistants poussèrent un long éclat de rire, et la discussion, qui, du côté de Maurice, menaçait de s’échauffer, fut interrompue par des domestiques apportant du punch, des cigares et des tables de jeu.

— Allons ! s’écria Horace de Nanteuil, qu’une déclaration d’amour ne devienne pas entre amis une déclaration de guerre. Versez du punch, et buvons au succès de Maurice. C’est toi, d’Havrecourt, qui dois commencer.

— Moi !… par exemple !

— Oui, sans doute, tu es beau joueur. Il a perdu la première partie, tu lui dois une revanche ! c’est toujours ainsi parmi nous. Et tous les verres remplis d’un punch fumant se levèrent en l’honneur de Maurice, qui aurait voulu pour tout au monde que d’Havrecourt se fâchât. Aussi, dès ce moment, il ne perdit pas une occasion de le contredire, de le contrarier, et de se montrer en tout son adversaire.

— Baron, n’y a-t-il plus de punch chez toi ? s’écria Alfred en voyant disparaître l’énorme bol qu’on avait placé devant eux.

— En voici un second, répondit d’Havrecourt qui venait de sonner, et Maurice, dans un état d’exaltation qui croissait à chaque instant, s’écria :

— Versez ! versez ! Je défie le baron.

— J’accepte, mon vertueux ami, répondit celui-ci ; et il ajouta en montrant Maurice : Je bois à toutes les vertus qu’il a.

— Et moi à toutes celles qu’il n’a pas. Nous boirons plus longtemps.

— Et moi je vous tiens tête à tous ! cria le baron, et c’est de la bravoure, car mon docteur me défend le punch et le champagne, et vous voyez, dit-il en remplissant une énorme coupe.

— Je bois au docteur, dit Alfred.

— Et moi à son ordonnance, dit Horace.

— Il est payé par quelque rival, continua le banquier en regardant Maurice, car il m’ordonne aussi la sagesse, sous peine de n’avoir pas dix ans à vivre.

— Tu as raison, dit Horace, c’est un ennemi. Dis-moi le nom de ce docteur-là, son nom et son adresse, pour que, dans l’occasion, j’en appelle un autre.

— C’est le tuteur et l’ami de Maurice, le docteur Jules C—.

— C’est différent... c’est différent ! celui-là ne se trompe jamais ! Aussi, reprit Alfred en choquant affectueusement de son verre le verre du baron, aussi, mon cher, je bois à ta santé ! ... c’est là le cas... Mais quoi ! tu fais bien ! Et il avala son verre ; mourir de la maladie ou du régime, cela revient au même, et de deux maux il faut choisir le moindre.

— Bien raisonné ! s’écria Horace en étalant les cartes sur la table ; si tu n’as que dix ans à vivre, il faut les passer gaîment. Je te défie à l’écarté.

— Je parie pour d’Havrecourt, s’écrièrent à la fois presque tous les jeunes gens, car le banquier avait un bonheur aussi insolent que sa personne et ne perdait presque jamais.

— Je parie pour Horace, dit Maurice, qui, n’importe comment, éprouvait le besoin de lutter contre d’Havrecourt.

Ils gagnèrent trois fois de suite, au grand étonnement de l’assemblée. Au quatrième coup, Horace perdit.

— À la bonne heure ! s’écria le banquier en riant aux éclats, je savais bien que mon étoile ne pouvait pas m’abandonner. La fortune ne m’avait pas reconnu d’abord et s’était trompée de côté ; mais maintenant nous allons voir.

Et il jeta un billet de banque sur la table. Maurice avait pris la place d’Horace et gagna. Il gagna encore, encore… Et il gagnait toujours ! Dix fois de suite il passa, et les billets de banque du baron disparaissaient ; plus il était furieux, plus Maurice le harcelait de railleries et d’épigrammes. On aurait dit le génie du mal acharné à la ruine du baron, un mauvais ange qui ne lui laissait ni paix ni trêve et qui accompagnait chaque coup de poignard d’un rire infernal. Tous ceux qui entouraient la table, et Alfred le premier, ne reconnaissaient plus Maurice.

— Eh ! de quoi donc vous étonnez-vous ? répondait celui-ci avec une ironie amère ; le baron n’a-t-il pas bu à mes vertus, dont il se moquait ? Il avait raison, j’avais la niaiserie d’être honnête et candide, c’est cela qui me portait malheur ; j’ai donné ma démission, et vous voyez que tout me sourit.

— C’est ce que nous verrons ! s’écria d’Havrecourt ; je parie dix mille francs sur parole.

— Je les tiens, dit Maurice. Et en deux coups il gagna.

De rage et de colère, le banquier brisa un vase de porcelaine qui était sur la cheminée. En ce moment, John, le jockey d’Alfred, vint dire que selon les ordres de son maître le cabriolet était prêt, et Maurice se leva.

— Où allez-vous ? cria le banquier exaspéré.

— Je retourne à Paris, où je veux coucher ce soir.

— Vous ne partirez pas ainsi. Vous me gagnez vingt-cinq mille francs, vous me devez une revanche !

— En voilà onze que je vous donne, car j’ai passé onze fois, et je ne suis obligé à rien de plus.

— C’est vrai, dit Alfred.

— C’est vrai ! s’écrièrent les spectateurs.

— Et cependant je veux bien vous en donner une douzième, mais ce sera la dernière... la dernière, je vous le jure.

— Soit… la dernière ! Donnez-nous des cartes, des cartes neuves, dit le baron en jetant les anciennes ; cela changera la veine...

Pendant qu’on disposait tout pour cette nouvelle partie, qui excitait au plus haut degré l’intérêt et l’émotion des spectateurs, on entendit dans la cour le bruit d’une voiture à quatre roues qui partait.

— Qu’est-ce que cela ? se dirent les assistants en courant aux fenêtres.

— Ne vous dérangez pas ! répondit le baron avec humeur, c’est la petite Athénaïs qui s’en va ; elle ne pouvait rester ici. Elle retourne passer la nuit à Paris, rue de la Bruyère, n° 33, où elle demeure seule, et j’irai la rejoindre.

— Vous ? s’écria Horace avec dépit ; vous, le maître de la maison, quitter ainsi vos amis et votre femme !

— On sait qu’il faut que je sois à Paris de grand matin, pour affaires. Le grand matin sera minuit ou une heure… ce n’est pas trop tard, et si Athénaïs est endormie, dit-il en regardant Horace d’un air railleur, cela ne fait rien… j’ai la clef de sa maison ! L’ai-je là ? dit-il en fouillant dans la poche de son habit ; oui, la voici... Elle m’attendra, c’est convenu... Mais je ne repartirai pas que je n’aie regagné tout ce que j’ai perdu.

— Prenez garde, dit alors Maurice, vous courez grand risque de coucher ici.

— Non, non ! quand ma fortune devrait y passer, s’écria le banquier avec rage, je ne souffrirai pas que Maurice l’emporte en rien sur moi, en rien… je l’ai juré !

— Et moi, j’ai fait le même serment, répondit Maurice en lui lançant un regard menaçant.

— Eh bien donc, jouons !... jouons ! dit le banquier en mêlant les cartes... Nous jouons vingt-cinq mille francs... quitte ou double !

— Oui, vingt-cinq mille francs d’un seul coup ! mais, quoi qu’il arrive, ce sera le dernier.

— C’est dit, c’est dit ! Voyons d’abord qui donnera... C’est moi, c’est moi ! Premier succès !...

D’Havrecourt donna et retourna le roi. Alfred, qui était derrière Maurice, pâlit.

— Le roi et le point ! s’écria le baron d’un air triomphant.

Un murmure sourd parcourut l’assemblée. Le coup suivant, il fit la vole. Tout le monde gardait le silence et respirait à peine. Alfred sentit battre son cœur avec violence. Quant à Maurice, il était calme et impassible, et tout le monde admirait son sang-froid. On avait tort : il n’était pas à son jeu : malgré lui, dans ce moment encore, son cœur et sa pensée étaient près d’Amélie.

Quant au baron, son insolence était déjà revenue avec la victoire : il avait repris sa voix haute, son regard dominateur, son rire saccadé. À ce bruit, Maurice sortit de sa rêverie, revint à lui, regarda son jeu, et voyant les quatre points de son adversaire : Ah ! se dit-il en lui-même, cette femme-là est née pour ma perte ; son image, même en rêve, me porte malheur ! Chassons-la, détournons-en ma pensée ; reportons-la sur cette jeune fille, sur Athénaïs, qui m’aurait aimé, qui m’aime peut-être encore. C’est la passion qu’il me faut, le seul amour qui m’inspire, la seule déesse que j’invoque.

— Je marque le point ! s’écria-t-il à voix haute.

— Piqué sur quatre ! dit Alfred avec joie, et un vif sentiment de curiosité se manifesta dans l’assemblée.

Maurice gagna le second point, Alfred commença à retrouver la confiance et la parole ; le banquier cessa de rire et devint silencieux. Enfin au dernier coup, la fortune, si longtemps incertaine, se déclara hautement pour son nouveau favori, la victoire ne fut pas même disputée.

— Le roi et la vole ! s’écria Maurice en se levant. Monsieur d’Havrecourt, dit-il froidement, vous me devez cinquante mille francs ; vous me les enverrez quand vous voudrez. Alfred, je prends ton cabriolet et je retourne à Paris.

Le banquier, qui était resté atterré et muet sous le coup qui l’avait accablé, releva la tête à ce dernier mot, et, en proie à toutes les angoisses du joueur, obligé de renoncer définitivement à son argent et, ce qui est bien plus terrible, à l’espoir de jouer encore, il s’écria : Vous ne pouvez pas me refuser un dernier coup !

— C’est impossible ! répondit Alfred.

— Un dernier coup... fût-ce double contre simple. Je jouerai plutôt cent mille francs contre les cinquante que je vous dois ; c’est juste, c’est loyal ; n’est-ce pas, messieurs ?

— Non, c’est assez jouer, répondit Maurice en le regardant froidement ; vous qui vous dites si heureux, j’ai voulu vous faire connaître un instant le malheur… et un malheur d’argent... une douleur de billets de banque... qu’est-ce donc ? Moins que rien, pour moi ; à plus forte raison pour vous.

— Eh bien ! si vous n’y tenez pas, pourquoi me refuser ?

— Justement parce que je n’y tiens pas, et qu’ayant déjà trop d’argent, je n’en veux pas davantage.

— Eh ! que voulez-vous donc ?

— Ce que je veux ! s’écria Maurice dont les yeux brillèrent en ce moment à l’idée d’une nouvelle vengeance ; je veux la clef que vous avez là.

— Quoi ! dit le banquier en le regardant d’un air de doute et comme pour s’assurer qu’il ne plaisantait pas, la clef de la maison d’Athénaïs ?

— Oui, je vous la joue contre vos cinquante mille francs !

Un cri d’admiration et de surprise retentit dans le salon, tous les jeunes gens battirent des mains et entourèrent Maurice que cette idée seule rendait un grand homme à leurs yeux, et plaçait à la tête de toute la coterie lionne et fashionable de Paris.

Alfred fut le seul qui s’opposa à une idée admirable en elle-même, mais absurde par l’exécution, Maurice avait déjà passé douze fois... une treizième était impossible.

— Crois-tu donc, répondit Maurice en souriant, que le nombre treize soit fatal ? Il le sera pour le baron.

— Quand ce serait ! Une pareille conquête ne vaut pas cinquante mille francs.

— Bah ! tu ne t’y connais pas. Demande à Horace, qui les aurait donnés pour elle.

— C’est vrai !

— Demande au baron qui peut-être les a déjà dépensés à son intention...

— Je l’atteste ! en meubles, cachemires, bijoux ! sans compter le coupé et les chevaux qui viennent de l’emmener à Paris, le tout donné d’avance et sur parole, car je n’ai encore rien reçu... C’est ce soir qu’on devait me payer ici ou à Paris.

— C’est une créance que tu cèdes, dit tranquillement Horace en fumant son cigare.

— Aussi ! s’écria Alfred, qui pourtant résistait encore... tout doit être compris...

— Cela va sans dire, continua Horace : on vend ou l’on joue une propriété telle qu’elle est, avec tous ses accessoires. Si le baron perd, il renonce à l’amour et au mobilier de la grisette... c’est une cession corps et biens.

— C’est dit ! s’écrièrent les jeunes gens... L’enjeu de Maurice est représenté par cinquante mille francs… et celui du baron…

— Par cette clef, répondit celui-ci en jetant la sienne sur la table.

— Au plus heureux la victoire ! dit Alfred avec un soupir et en élevant vers le plafond ses yeux et le verre de punch qu’il tenait à la main.

— Et maintenant, au combat ! s’écria le baron dont le cœur était gonflé à la fois de colère, de crainte et d’avide espérance.

Le punch avait circulé, et tous ces jeunes gens, le verre à la main et le cigare à la bouche, entouraient d’un double rang le champ de bataille et les deux combattants, qui se perdaient presque dans un nuage de fumée.

Un morne et profond silence régnait de nouveau dans l’appartement. Quant à Maurice, quelqu’un qui l’aurait contemplé tel qu’il était alors, pâle et froid, l’aurait cru de marbre et sans émotion aucune, et pourtant sous ce calme apparent grondait au fond de son cœur un orage d’autant plus terrible qu’il était concentré. Un tressaillement nerveux le trahissait seulement de temps en temps, et jetant sur Alfred, qui tremblait pour lui, un regard où brillaient une confiance et une ironie infernales, il semblait lui dire : Sois tranquille ! s’il s’agissait d’une bonne action, je perdrais ; mais je risque en un seul coup ce qui ferait vivre tout une honnête famille ; mais je joue sur une carte la possession et l’honneur d’une jeune fille... je dois gagner, c’est certain. Il y a là assez d’immoralité et d’infamie pour que le sort me protège.

Et la partie commença.

La fortune ne se contente pas d’être aveugle ou bizarre, elle a souvent une ténacité qui confond toutes les probabilités et tous les calculs des hommes. On dirait qu’elle ne se lassera pas de vous accabler des coups les plus désastreux comme des faveurs les plus inouïes. Elle, qui change et tourne sans cesse, semble parfois avoir enrayé sa roue. Pareille à une coquette qui, ne sachant plus quelle fantaisie imaginer, veut couronner tous ses caprices par un dernier, le plus absurde et le plus invraisemblable de tous : la fidélité !

La partie fut cette fois longtemps disputée. Les deux adversaires se trouvaient quatre points à quatre, et c’était au baron à donner. Il essuya la sueur qui coulait de son front, prit les cartes d’une main tremblante et convulsive, donna à Maurice, puis à lui, et retourna... le roi !...

— Gagné ! s’écria-t-il en se levant et portant vivement la main sur la clef, dont il s’emparait comme du gage et du prix de la victoire. Gagné !...

— Non, monsieur, répondit froidement Maurice, en étalant son jeu sur la table ; j’ai six cartes !… Il y a maldonne !

Le baron, foudroyé, retomba sur son fauteuil, et la partie continua. Mais la fortune, qui venait si évidemment de se déclarer pour Maurice, n’était pas femme à l’abandonner au moment décisif ! Le cinquième point fut gagné par lui et suivi d’un long hourra de victoire. Le banquier, ne pouvant croire encore à sa défaite, était resté immobile, les yeux fixés sur la table et semblable au joueur d’échecs de Delille :

 

Qui, du terrible mat à regret convaincu,

Regarde encor longtemps le coup qui l’a vaincu !

 

Maurice, sans dire un mot, se leva, prit sur la table la clef qui lui assurait la possession d’Athénaïs et sortit de l’appartement. Quelques minutes après, l’on entendit sur les pavés de la cour le roulement du cabriolet qui l’emportait vers Paris.

À ce bruit, le banquier releva la tête.

— Il part ! s’écria-t-il avec rage.

— Oui vraiment, dit Alfred, il en a bien le droit.

— C’est un beau joueur, ajouta Horace.

— Il s’est bien montré, répétèrent tous les autres ; de la générosité, de l’audace, du sang-froid ; et jusqu’ici cependant nous l’avions toujours vu d’une timidité et d’une modération...

— Il cachait son jeu, dit Alfred en souriant.

— C’est un modéré – enragé, dit Horace, et dès ce jour il a mon estime.

— Et la nôtre, répétèrent tous les jeunes gens.

— Il n’a pas celle du baron, murmura Alfred.

— Si, vraiment, répondit celui-ci, qui, revenu de sa stupeur première, avait compris que lui, constamment victorieux, devait, pour son honneur, soutenir un peu mieux les coups du sort ; et partant d’un éclat de rire, il s’écria : Tout le monde a par hasard un jour de bonheur ; c’était le sien ! Il nous rendra cela plus tard en détail ! Aussi, vous comprenez bien que ce qui m’a fait quelque effet, ce ne sont pas les cinquante mille francs… Je suis au dessus de cela, on le sait bien ; mais c’était de renoncer à cette petite Athénaïs, à laquelle, demain, je n’aurais plus pensé, c’est probable. Mais aujourd’hui… un premier jour de conquête !... c’est piquant ! c’est nouveau ! Moi, je n’aime, vous le savez, que les premières représentations !

— Et celle-là en est une extraordinaire et à bénéfice ! dit Horace.

— Au bénéfice de Maurice, dit Alfred.

— N’en parlons plus, reprit le banquier avec un soupir, il faut se résigner ! Vive la philosophie ! je passerai la nuit ici, près de ma femme.

— Parbleu ! tu n’y perds pas, dit Horace.

— Et si nous pouvions partager ton infortune, dit Alfred en lui serrant affectueusement la main, nous serions trop heureux !

— S’il en est ainsi, dit le banquier en reprenant l’air avantageux et satisfait qu’il avait toujours quand il excitait l’envie, je vous souhaite bien le bonsoir. Rentrons chacun dans nos appartements, car maintenant, je crois, il ne nous reste plus rien à faire.

— Si vraiment, reprit Horace en caressant ses favoris d’un air triomphant. Tous nos comptes ne sont pas réglés : il t’en reste encore à terminer.

— Avec qui ?

— Avec moi. Deux cents louis que tu me dois.

— Comment cela ?

— N’avais-tu pas parié que le cœur d’Athénaïs ne pourrait te résister et que tu serais son premier vainqueur ?

— C’est vrai ! s’écrièrent les jeunes gens.

— Et comme tu ne seras tout au plus que le second, attendu que Maurice, qui en ce moment brûle le pavé, aura ravi dans quelques instants le trésor dont tu lui as donné la clef... Paie, baron.

— Payez ! répéta l’assemblée.

— C’est ce qu’on a de mieux à faire, dit d’Havrecourt en tirant sa bourse, quand une fois l’on n’est plus en veine et qu’on a contre soi la chance.

— Il est de fait, ô César ! que ton étoile pâlit et que la fortune t’abandonne.

— Pour un jour ; mais ce jour fatal va finir. Regardez plutôt ; minuit moins quelques minutes, et demain nous verrons... En disant ces mots, il étala sur la table une double ligne de napoléons.

Minuit sonna à la pendule du salon.

En ce moment une porte s’ouvrit. Tous les regards se dirigèrent de ce côté, et l’on vit s’avancer... qui ? Athénaïs.

Un cri d’étonnement sortit de toutes les bouches.

— En croirai-je mes yeux ? dit le baron, stupéfait de cette apparition inattendue. Quoi ! tu n’es point partie, comme nous en étions convenus, pour Paris ?

— Non, vraiment.

À cette nouvelle péripétie, qui changeait toute la face des choses, le baron se renversa en riant sur son fauteuil, et son accès de gaîté, partagé d’abord par tous ses amis, devint si fort et si prolongé, que l’on craignit un instant qu’il ne suffoquât, et lorsque enfin il fut revenu à lui :

— Eh bien ! s’écria-t-il en s’empressant de reprendre et de remettre dans sa bourse les napoléons étalés sur la table ; eh bien ! quand je vous disais que mon étoile, un instant obscurcie, allait briller d’un nouvel éclat. Minuit a sonné, le jour néfaste est fini et la chance a déjà tourné. Ce pauvre Maurice, qui court au galop sur la grande route, sa clef en poche, pour trouver ce que nous avons ici !

— Mais écoutez-moi donc ! répétait Athénaïs, qui, au milieu du bruit, ne pouvait se faire entendre.

— Parle, mon enfant, parle, nous t’écoutons.

Le baron fit asseoir la jeune fille près de lui sur un canapé, tandis que les jeunes gens se groupaient en cercle autour d’elle.

— Mais, dit Athénaïs effrayée d’un auditoire aussi nombreux, il n’est pas nécessaire que tout le monde m’entende.

— Si, mon enfant ; parle toujours et n’aie pas peur, ce sont des amis.

— Eh bien ! si je suis venue, c’est pour empêcher quelque malheur et vous rendre service. Je sais que j’avais promis de rester là haut dans ma chambre, de ne parler à personne et surtout de ne pas vous prévenir. J’y étais d’abord décidée ; puis, à force de réfléchir, je me suis dit : Ce pauvre monsieur le baron, je ne l’aime pas, c’est vrai...

— Hein ! fit le banquier en fronçant le sourcil.

— Mais ce n’est pas sa faute ; il ne m’a voulu que du bien, et je ne dois pas lui vouloir du mal, ni le laisser exposé à une scène pareille et à un danger comme celui-là, quand d’un mot je puis l’en empêcher.

— Eh bien ? dirent le banquier et tous les assistants, dont la curiosité augmentait en raison de l’obscurité du récit.

— Eh bien ! je suis venue pour vous dire : Restez ici, ne bougez pas et gardez-vous surtout d’aller cette nuit à Paris, rue de la Bruyère, n° 33.

— Et pourquoi ?

— Pour un danger dont il m’est défendu de vous parler et que vous ne devez pas savoir ; un danger terrible !

— Ô ciel ! s’écria Alfred avec effroi ; et Maurice qui y court en ce moment à sa place !

— M. Maurice ! dit la jeune fille avec étonnement.

— Oui… à ma place... dit le banquier avec un sentiment de joie égoïste ; voyez-vous mon étoile ?

— M. Maurice ! répéta la jeune fille en laissant tomber ses bras ; en voici bien d’une autre !

— Et s’il court à sa perte, c’est toi qui en répondras, poursuivit Alfred avec chaleur ; c’est toi qui en seras cause, faute d’avoir parlé.

— Parle ! s’écria le banquier.

— Parlez ! s’écrièrent les jeunes gens.

— Eh bien ! dit la jeune fille, effrayée de ce tumulte, puisqu’il faut tout vous dire... madame, que j’ai rencontrée là-haut, m’a interrogée avec un air si imposant... si sévère… et pourtant si bon !… en me parlant d’honneur et de vertu... d’une manière... Dame !... quand on n’y est pas habituée, ça vous fait quelque chose... ça vous déconcerte… et je lui ai tout avoué... tout ce qui en était !

— Petite sotte ! s’écria le baron furieux. Elle t’a accablée de sa colère et de ses reproches.

— Du tout... elle m’a dit de bonnes paroles... bien touchantes et bien consolantes : « Il y a plus de joie dans le Paradis pour celui qui revient au bon chemin que pour celui qui ne s’est jamais égaré. » Et elle m’a embrassée, cette noble dame... oui... elle-même ! en me disant : « La fortune qu’on t’avait promise pour mal faire, je te la donnerai, moi, mon enfant, pour vivre en honnête fille... Mais il est d’autres coupables qui doivent être punis, ou du moins démasqués, par moi, cela m’est nécessaire... Tu allais partir pour Paris (car je lui avais dit que mes chevaux, c’est-à-dire les vôtres, étaient dans la cour), reste ici, a-t-elle continué, enferme-toi, et promets-moi, surtout, de ne parler à personne. Moi, je vais attendre mon mari toute la nuit, s’il le faut, à Paris, à ta place, rue de La Bruyère, 33. »

Athénaïs n’avait pas achevé sa phrase qu’Horace et les jeunes gens avaient poussé un cri de surprise, Alfred un cri de joie, le banquier un cri de fureur.

— Mes chevaux ! mes chevaux ! s’écria-t-il hors de lui.

IX

LA CHAMBRE D’ATHÉNAÏS

Maurice, en sortant du salon, avait trouvé le cabriolet et le jockey d’Alfred qui depuis longtemps l’attendaient.

— Monsieur veut-il conduire ? avait demandé John.

— Non, je n’y entends rien et ne connais point ton cheval. Mène-moi et le plus vite que tu pourras. Il me tarde d’être à Paris.

— Oui, monsieur. Dans une heure un quart, nous y serons.

Et John lâcha les rênes à Lord-Palmerston, cheval anglais fier et superbe, mais ombrageux, rétif et connu pour un fort mauvais caractère, qualités qu’il serait injuste d’attribuer à son nom, mais qui probablement le lui avaient fait donner, et la légère voiture, qui n’était qu’un tilbury à capote, sortit rapidement de la cour, roula sur la grande route, et Lord-Palmerston dévora l’espace.

Maurice était resté sous l’impression des scènes qui venaient de se passer : la tête en feu, la poitrine oppressée, et quoiqu’il gardât un sombre silence, quoique pas un mot ne s’échappât de sa bouche, il était encore en proie à l’animation fiévreuse que donnent le jeu, le punch et la colère. Il éprouvait non pas du bonheur, mais du plaisir, mais un contentement orgueilleux. Il s’était vengé de cet homme qui l’avait si longtemps froissé et désespéré ; il venait à son tour de l’humilier dans sa richesse et dans ses amours. Il n’avait pu se faire aimer de sa femme, dont le baron ne se souciait guère, mais il lui enlevait une maîtresse qu’il adorait ; et cette maîtresse, cette fille charmante, était à lui, Maurice ! La fortune la lui avait donnée, et l’amour aussi peut-être, car Athénaïs ne lui avait pas laissé ignorer le penchant qu’elle avait pour lui, et n’accuserait probablement pas un hasard qui se trouvait d’accord avec son cœur. Et puis le lendemain, Maurice croyait entendre les félicitations de ses amis sur son triomphe et leurs sarcasmes sur la défaite du baron.

Tels furent pendant le premier tiers du voyage les sentiments qui l’agitèrent, et puis à mesure qu’il roulait sur la grande route, l’air de la nuit, l’air vif et froid de décembre venait rafraîchir ses sens, et sa tête si brûlante et si exaltée devenait plus calme ; jusque-là, il n’avait raisonné qu’avec la passion, et maintenant son esprit plus tranquille lui permettait d’envisager les choses sous leur véritable point de vue. Il commençait à rougir des scènes où il avait joué un si grand rôle, il avait presque regret de son triomphe, et au dernier tiers de la route, il trouvait honteux d’en profiter ; il lui semblait, quoiqu’il eût loyalement gagné au jeu cette jeune fille, que c’était un pacte infâme ; il se reprochait, comme une indignité, d’user de ses droits et de lui ravir ainsi son honneur, honneur qui avait été acheté, avant lui, et payé par un autre. Enfin, en approchant de Paris, ses idées avaient tellement changé que, renonçant à Athénaïs, il était décidé à ne pas profiter de sa victoire, mais il ne voulait cependant pas qu’elle fût inutile, et que le baron, se glorifiant de nouveau de sa conquête, pût reprendre ses droits sur la jeune fille. Il fallait donc chercher un moyen de la lui enlever à jamais. Une pensée noble et généreuse venait de s’offrir à Maurice. À peine conçue, il lui tardait de la mettre à exécution, et déjà il apercevait la barrière et les premières maisons du faubourg. — Hâtons-nous ! hâtons-nous ! disait-il à John. Fouette ton cheval. – Et John obéit. Mais soit que l’orgueilleux animal fût indigné d’une façon d’agir à laquelle il n’était pas habitué, soit que les réverbères de la barrière et le bruit d’une voiture qui passait alors rapidement l’eussent effarouché, il se cabra, fit volte-face, et, malgré les efforts de John pour le retenir, il partit comme une flèche, mais dans la direction opposée à Paris.

Maurice, impatient, désolé, ne savait quel parti prendre, il se voyait déjà ramené à Orsay quand il avait hâte, au contraire, d’achever son œuvre et de courir, pour cela, à la rue de la Bruyère, dont chaque tour de roue l’éloignait. Aussi, n’écoutant que son ardeur et sa vivacité de jeune homme, sans rien dire à John et sans que celui-ci eût eu le temps ou l’idée de le retenir, il s’élança hors du tilbury et sauta à terre, au risque de se tuer, ce qui arrive presque toujours en pareil cas, ainsi que l’attestent de trop célèbres et malheureux exemples.

Maurice fut préservé de tout accident, et quoique le soir même il eût outragé la Providence en prétendant qu’elle ne protégeait que le vice, il pensa que la bonne action qu’il méditait l’avait sauvé du danger et lui avait fait pardonner son blasphème. Il était tombé au bord du chemin. Il se releva et n’aperçut déjà plus ni John ni le cheval, qui avaient disparu.

Essayer de les rejoindre à la course et de les arrêter était impossible. Le cheval se fatiguerait lui-même de ses propres efforts, ou John, qui était un habile cocher, trouverait moyen au bout de quelques lieues de le détourner de la route et de le lancer dans quelque champ labouré, où la fougue désordonnée de Lord-Palmerston finirait par s’amortir et se briser. Maurice fut donc, bon gré, mal gré, obligé de reprendre le chemin de Paris. Il marcha quelque temps à pied sur la grande route, puis rencontra un fiacre qui revenait à vide, et se jeta dedans en lui criant : Rue de la Bruyère, 33 ; va vite et je paierai double. – Le cocher fouetta ses chevaux de toute la vigueur de son bras. Mais ceux-ci n’avaient point la susceptibilité de Lord-Palmerston, et il leur aurait été impossible, même quand ils l’auraient voulu, de faire courir à Maurice aucun danger, si ce n’est celui peut-être de ne jamais arriver. Il le craignit un instant, mais ses appréhensions furent heureusement trompées, et il était un peu plus de minuit quand le fiacre parvint enfin à la hauteur de la rue de la Bruyère.

Maurice était dans son quartier et non loin de chez lui ; il examina quelque temps, en dehors, la maison qu’Athénaïs habitait seule, maison isolée, car alors la rue n’était pas encore entièrement bâtie. C’était un pavillon carré composé d’un joli rez-de-chaussée et d’un seul étage, et les fenêtres du nord donnaient sur des terrains à vendre, lesquels bordaient la rue Pigalle et s’étendaient jusqu’à la rue Notre-Dame-de-Lorette. La remise, les écuries et les domestiques étaient à droite dans un corps de logis à part, et l’entrée principale, porte bâtarde et mystérieuse, donnait au midi sur la rue de la Bruyère. Dans cette petite maison que le banquier avait fait bâtir et qui lui appartenait, tout avait été arrangé pour que le maître eût la facilité d’entrer et de sortir incognito sans être vu de personne. Sa clef, qui ouvrait toutes les portes, le dispensait de domestiques et de portier, et il voulait, quelque confiance qu’il eût en son mérite et en la fidélité de ses maîtresses, pouvoir arriver, sans qu’on en fût prévenu, à toute heure du jour et de la nuit.

Amélie, qui depuis plus d’une heure au moins attendait son mari, avait eu le temps de rassembler, de combiner ses idées et de tracer nettement son plan. Ne soupçonnant jamais le mal, il n’avait pas été difficile jusque-là de la tromper, et son indignation était alors aussi forte que sa confiance avait été grande. Non pas que le sentiment qu’elle éprouvait ressemblât en rien à la jalousie ; elle aimait M. d’Havrecourt, non par inclination, mais par devoir, et, fidèle à ce devoir, elle obéissait à tous les ordres de son mari et à ses moindres caprices ; elle se soumettait, sans murmure, à des exigences qui la froissaient ou l’humiliaient ; mais, esclave docile jusqu’alors, elle voyait dans la découverte qu’elle venait de faire le moyen de se soustraire à ce joug de tous les instants ; elle, qui n’avait rien à se reprocher, voulait forcer, par l’évidence, M. d’Havrecourt à se reconnaître coupable et le tenir ainsi, à son tour, en son pouvoir et sous sa dépendance, non pour en abuser, mais afin de conquérir pour elle-même les égards et surtout la liberté qui jusque-là lui avaient été refusés.

Elle attendait donc, d’après les renseignements que lui avait donnés Athénaïs, dans la chambre à coucher du premier étage, et commençait à trouver le temps un peu long, lorsqu’elle entendit des pas dans l’escalier. Elle se hâta d’éteindre la bougie qui brûlait sur son guéridon, et l’instant d’après, une clef tourna dans la serrure.

Son cœur battait vivement… et, incapable de maîtriser son émotion, elle se laissa tomber sur un divan qui était près de la cheminée. On venait de refermer la porte, et l’on s’avançait dans l’appartement.

Amélie aurait voulu parler, qu’il lui aurait été impossible de prononcer un mot ; elle attendit donc prudemment que M. d’Havrecourt commençât la conversation ; mais que devint-elle, grand Dieu ! quand une voix qui n’était pas celle de son mari, une voix qu’elle connaissait trop bien, lui dit avec émotion : — Athénaïs, êtes-vous là ?

La surprise et l’effroi lui fermèrent la bouche. S’expliquer comment Maurice était, au milieu de la nuit, enfermé avec elle dans cette maison isolée et dans cette chambre à coucher, c’est ce qui ne lui vint même pas à l’idée, tant cela lui paraissait impossible et surnaturel. Elle ne pensa qu’à une seule chose, au danger qu’elle courait, et par un mouvement instinctif, elle voulut fuir ; elle rencontra Maurice qui lui dit d’une voix douce : — Ah ! vous êtes là !

Elle était retombée sur le canapé : il s’y assit auprès d’elle et lui prit la main.

— Vous tremblez, mademoiselle, et je le conçois. Vous attendiez M. d’Havrecourt, et c’est moi, Maurice, qui viens à sa place ; rassurez-vous, je n’abuserai ni du lieu où je me trouve, ni de l’occasion qui m’est offerte, quelque séduisante qu’elle soit ; je ne me rappellerai même pas ce que vous m’avez avoué à dîner, cet amour que je ne méritais pas et que vous-même avez sans doute oublié. Écoutez-moi seulement quelques minutes.

Et il lui raconta alors en peu de mots la scène qui venait de se passer à Orsay, et comment le baron avait joué et perdu, contre cinquante mille francs, la clef de cet appartement. Amélie ne put retenir un geste d’indignation et de mépris.

Maurice comprit ce mouvement et s’écria avec chaleur : — Vous avez raison, Athénaïs ; mais vous me pardonneriez peut-être si vous saviez à quel délire, à quel égarement j’étais alors en proie. Je n’avais plus d’espoir ; je venais de perdre tout ce qui pouvait m’attacher à la vie ; l’ange par qui j’aimais la vertu m’avait abandonné ! Je voulais la bannir de mon cœur. Elle y est rentrée malgré moi, et avec elle l’honneur et la loyauté sont revenus. Écoutez-moi bien, Athénaïs, et calmez vos craintes. Je vous ai dit pendant ce dîner que si votre père savait votre conduite, cela le tuerait, et je vous ai vue tressaillir. Vous vouliez, disiez-vous, lui assurer le repos et l’aisance, et pour lui acheter de la fortune vendre son honneur et le vôtre ! Il n’en voudrait pas ; il mourrait, le pauvre homme ! il mourrait, vous dis-je, et vous resteriez seule avec votre or ! Cet or qui aurait tué votre père, est-ce que vous oseriez vous en servir ? Je viens vous proposer un autre moyen qui vous coûtera moins. Vous ne pourriez, m’avez-vous dit, vous habituer à la misère. Eh bien ! épousez Mathieu, le premier garçon de votre père, qui vous aime tant et qui est un honnête homme. Vous me répondrez qu’il vous faut une dot. Je vous l’apporte. Les cinquante mille francs que j’ai gagnés ce soir, prenez-les. Cela me raccommodera avec moi-même, et me rapprochera un peu de mon bon ange, à moi, de mon ange gardien ; car la vertu, c’est elle !...

Comment peindre ce qu’Amélie éprouvait en ce moment ! Tremblant d’être reconnue, craignant même d’être trahie par son émotion, elle aurait voulu et n’osait parler ; mais, malgré elle, elle lui serra la main comme pour lui dire : C’est bien.

— Vous acceptez ! s’écria Maurice.

Elle lui fit signe que non.

— Et pourquoi me refuser ? Cet argent que je vous offre, je n’en ai pas besoin ; car aujourd’hui, s’il faut vous le dire, j’étais décidé à partir, à quitter ce monde où je n’ai que faire, où nul ne s’intéresse à moi, où personne ne m’aime.

Il sentit en ce moment une larme tomber sur sa main.

— Pardon, mon enfant, s’écria-t-il, pardon si je vous afflige. Oui, je le vois, vous m’aviez dit vrai, vous ne me trompiez pas, vous m’aimiez. Et moi aussi, je ne veux pas vous tromper… Je veux vous dire… ou plutôt vous savez déjà mon secret, puisque vous étiez à ce dîner où, devant vous, devant ses amis et dans le désordre d’une orgie, le baron n’a pas craint de profaner le nom le plus pur et le plus respectable, celui de sa femme ! puisque vous étiez là quand il a crié tout haut qu’il me permettait de l’aimer, de m’en faire aimer, qu’il y donnait d’avance son consentement et son approbation. C’est infâme ! n’est-ce pas ? et maintenant encore vous en frémissez de souvenir !

Amélie, en effet, n’avait pu retenir un cri de honte et d’indignation.

— Eh bien ! continua Maurice, puisqu’on a trahi, aux yeux de tous, le secret que j’espérais dérober, à elle et au monde entier, vous connaissez celle que j’aime, et quand on l’aime, voyez-vous, on est insensible à tout autre amour, comme à tout autre bien ! Vous sentez donc, mon enfant, qu’il faut me croire et épouser celui que je vous propose. Venez ! quelque tard qu’il soit, je veux vous ramener chez votre père, nous demeurons dans la même maison... Nous irons frapper à la porte de sa mansarde, et quand je lui crierai : C’est votre enfant que je vous ramène, son cœur et ses bras vous seront ouverts. Allons, du courage ! Suivez-moi, hâtons-nous de partir. Mais, auparavant, et pour nous guider, rallumons cette bougie. – Et déchirant un papier qu’il tira de sa poche, il l’approcha de la braise ardente qui restait encore dans le foyer ; à l’aide du papier qui venait de s’enflammer, il ralluma la bougie restée sur le guéridon. Mais, juste ciel ! que devint-il, quand il aperçut cette femme plus grande, plus svelte, plus majestueuse qu’Athénaïs et qui se cachait la tête dans ses mains ! À l’éclair qui passa devant ses yeux, au frisson qui parcourut tout son être, il ne comprit pas, mais il devina la vérité.

— Amélie ! s’écria-t-il en tombant à genoux, Amélie, est-ce vous ?

Elle ne répondit pas, mais elle lui tendit la main.

Maurice poussa un cri de joie et de bonheur, et tout ce que la passion la plus vraie peut inspirer à un amant en délire, s’échappait, en brûlantes paroles, de sa bouche, et de son cœur. Le pauvre jeune homme avait usé ses forces contre l’adversité ; il n’en avait plus contre le bonheur qui le surprenait ainsi sans défense, et sa raison semblait prête à succomber : c’était presque de la folie, mais c’était toujours de l’amour !

Amélie, effrayée, fut obligée de le calmer et de le rappeler à lui. À votre tour, lui dit-elle, écoutez-moi : Je vous aime, Maurice, je ferais de vains efforts pour le cacher à vous et à moi-même ; j’ignore quel sort nous est réservé ; mais vous me connaissez assez pour comprendre que je ne survivrais pas à la perte de ma propre estime. N’attendez donc, n’espérez rien de moi que la tendresse d’une sœur et d’une amie ; mais ne pouvant être à vous, je ne serai désormais à personne, pas même à M. d’Havrecourt... Tous nos liens, dès ce jour, sont brisés, je vous le jure !

En ce moment une voiture qui roulait rapidement s’arrêta rue de la Bruyère, et un instant après on frappa rudement à la porte du dehors.

— Silence ! dit Maurice. – Ils écoutèrent. – On distinguait la voix furieuse de M. d’Havrecourt qui appelait et réveillait les domestiques couchés au-dessus des remises dans l’autre pavillon.

— Ah ! je suis perdue ! dit Amélie. Moi qui voulais le surprendre et le confondre, je vais être trouvée par lui, enfermée à une pareille heure, ici, avec vous ! et ce bruit, cet éclat, ces domestiques qu’il réveille ! C’en est fait de moi et de ma réputation !

— C’est vrai ! c’est vrai ! se disait Maurice en rugissant de rage et de désespoir. Elle ! la vertu même ! perdue, déshonorée par moi !… Non ! non ! s’écria-t-il comme inspiré ; quoi qu’il arrive, soutenez hardiment que vous êtes restée ici seule à l’attendre ! Affirmez qu’on ne m’a pas vu, que je ne suis pas venu ! je me charge du reste, je me charge de le prouver. C’est à moi de vous justifier et de vous défendre.

Les marches de l’escalier retentirent alors de pas précipités. Maurice courut ouvrir une des fenêtres qui donnaient sur les terrains de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et, sans regarder quelle était la hauteur, il se précipita. Amélie jeta un cri et ne se rassura qu’en entendant, du bas de la muraille, une voix sourde et étouffée qui lui criait : Je suis sauvé !

Dans ce moment on frappait en dehors. Amélie ouvrit la porte de l’appartement. Le baron entra, hors de lui, essoufflé, furieux, et s’arrêta stupéfait en apercevant sa femme calme, debout, et immobile, qui lui dit, avec l’air du plus profond mépris :

— Vous veniez chercher ici mademoiselle Athénaïs Tricot. Elle avait pris ma place dans vos affections, j’ai pris un instant la sienne dans cette maison pour vous faire comprendre, monsieur, ce que je pense de votre conduite. Je comptais le dire à vous seul et non pas à si nombreuse compagnie ; mais puisque vous avez amené des témoins, je parlerai devant eux.

— Non ! non ! s’écria le baron, qui dans ce moment aurait voulu être à cent pieds sous terre, ce n’est pas cela, chère amie... Un quiproquo... une méprise... que je ne comprends pas, mais que je craignais, m’a fait venir pour vous soustraire à un danger... qui n’existe pas, mais dont j’aurais pu être la cause… et la victime. Voilà tout, pas autre chose ; et je venais, en coupable que je suis, coupable d’imprudence, d’inconséquence seulement, solliciter un pardon...

— Que je n’accorde point ! Mais vous ne jugerez pas convenable, sans doute, de rester plus longtemps dans cette maison. Rentrons à l’hôtel.

Le baron, qui avait perdu son arrogance et son aplomb, offrit respectueusement la main à sa femme. Ils descendirent et montèrent dans la voiture de M. d’Havrecourt, qui était restée à la porte. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, Amélie ne proféra pas une parole. Silence terrible et accablant, que le baron n’avait nulle envie d’interrompre, et dont il profitait pour se dire à lui-même : — Il n’était pas encore là... Comment cela se fait-il ? Lui sera-t-il arrivé quelque accident, ou bien mes chevaux ont-ils été si vite que je l’aie prévenu et précédé ? C’est probable, et c’est encore moi qui demain, aux yeux de mes amis, aurai les honneurs de la soirée ! – La voiture, en roulant sous la voûte de l’hôtel, interrompit ces réflexions.

Arrivée dans son appartement, Amélie lui dit froidement : — Monsieur, je garderai le silence sur cette aventure, et si elle est connue, ce ne sera pas par moi. Maîtres chacun de notre fortune, vous vivrez désormais selon vos goûts, et moi selon les miens. Vous aimez le jeu, le luxe et les gens du grand monde ; moi, j’aime les pauvres gens ; vous dépenserez votre argent avec les uns, je dépenserai le mien avec les autres. Je désire, monsieur, que cet arrangement vous convienne.

— Certainement... madame, dit le baron en s’approchant d’elle avec embarras ; quoique cependant... chère amie...

Amélie recula d’un pas, et, baissant les yeux, lui dit avec émotion :

— Désormais, monsieur, cet appartement sera le mien… le vôtre sera de l’autre côté de l’hôtel.

Et comme le baron insistait, elle releva la tête avec une fierté où tout autre que son mari aurait pu voir briller, en ce moment, un rayon de tendresse, et, d’une voix ferme, elle dit, pour la première fois de sa vie :

— Je le veux ainsi !

À ce dernier trait, le baron resta confondu ; mais prenant son bougeoir, il salua et sortit de la chambre de sa femme.

X

LE CHANGEMENT À VUE

Le pauvre Maurice en se jetant par la fenêtre s’était cassé la jambe ; mais quoique saisi d’une vive douleur, il n’avait pas proféré une plainte... Il regarda autour de lui et vit avec joie que l’endroit où il était tombé donnait sur la rue Notre-Dame-de-Lorette. Il n’était donc pas loin de chez lui… Ce ne fut cependant qu’après d’horribles souffrances et un temps infini qu’il parvint à se traîner jusqu’à sa maison ; et dès que le jour parut, Maurice, le plus heureux des hommes, se hâta de faire prévenir son tuteur et son ami, le docteur Jules C—, qui, émerveillé de la gaîté et de la joyeuse humeur de son malade, jadis attaqué du spleen, ne pouvait concevoir qu’une jambe cassée changeât le moral à ce point-là, et méditait, comme on l’a vu, un travail sur cette matière.

Il était midi, M. d’Havrecourt, qui venait de descendre pour déjeuner avec sa femme, avait trouvé dans sa salle à manger Horace de Nanteuil et tous ses amis de la veille, qui venaient charitablement s’informer de ses nouvelles ou plutôt jouir de son embarras… Le banquier comprit à l’instant le difficile de sa situation ; car il eut beau dire à demi-voix à ses amis : « Tout va bien, je suis arrivé avant Maurice, il n’y était pas, ma femme était seule, » il vit, aux compliments railleurs qu’on lui adressa et à l’air incrédule qui régnait sur toutes les physionomies, que personne n’était dupe d’un récit que l’on regardait comme une fable inventée et arrangée par lui. Il entendit même Horace murmurer à demi-voix à ses camarades : C’est juste ! il ne pouvait pas dire autrement !...

Le banquier, quoique sûr de l’innocence d’Amélie, avait donc par sa faute compromis à jamais son honneur et celui de sa femme. Blessé dans ce qu’il avait de plus cher, dans son orgueil et dans sa réputation d’homme heureux, il cherchait et ne trouvait aucun moyen de réparer un malheur irréparable, lorsque la porte s’ouvrit et parut Alfred G—, pâle et l’inquiétude sur le front.

— Ah ! mes amis, s’écria-t-il, un grand malheur est arrivé à ce pauvre Maurice, qui m’a écrit d’aller le voir.

— Qu’est-ce donc ? s’écrièrent tous les assistants avec un sentiment de curiosité qui les empêcha de voir la pâleur d’Amélie.

— Je sors de chez lui et il m’a raconté que hier soir, près de la barrière d’Enfer, au moment d’entrer dans Paris, ce diable de Lord-Palmerston, mon cheval anglais, dont je veux décidément me défaire, s’est cabré, a pris le mors aux dents et s’est emporté à travers champs. Maurice, qui, vous le savez tous, avait une affaire très importante à Paris, a voulu sauter à bas du tilbury et s’y est pris si malheureusement qu’il s’est cassé la jambe.

Chacun poussa un cri, excepté une seule personne… celle qui probablement souffrait le plus.

— Quel événement ! s’écria tout le monde avec un sentiment de compassion, et le banquier avec un contentement intérieur. Tout s’expliquait pour lui et pour les autres. Maurice, dangereusement blessé, n’avait pu se rendre rue de la Bruyère, n° 33. L’honneur de sa femme était sauvé… et surtout le sien.

— C’est donc John, ton domestique, dit Horace en s’adressant à Alfred, qui lui a porté secours ?

— Ah bien oui ! il m’a raconté qu’à peine s’il avait vu Maurice se précipiter. Emporté lui-même par son cheval, il n’a pu s’en rendre maître qu’à deux lieues de là, au milieu d’un champ où il a été arrêté par une borne énorme. Aussi ma voiture, qu’on m’a ramenée ce matin, est-elle brisée en morceaux. Il n’y a pas de mal, mais il y en avait pour ce pauvre Maurice, laissé blessé, à minuit, sur la grande route. Heureusement encore, il a été rencontré par un fiacre qui revenait à vide et qui l’a ramené chez lui, où je viens de le voir. Il a été pansé par le docteur Jules C—, son ami, qui répond de tout. Vous pouvez être tranquilles. C’est lui-même qui m’a dit : Va à l’hôtel d’Havrecourt rassurer... nos amis.

Alfred avait rempli, sans le savoir, les intentions de Maurice ; car alors seulement Amélie, revenue à la vie, avait repris ses couleurs et commençait à respirer. Quant au baron, il disait tout bas : Voyez-vous mon étoile ! toujours mon étoile !

Les jeunes gens s’écrièrent : Allons voir Maurice, – et ils coururent chez lui.

Mais déjà Maurice n’était plus le même ; une seule nuit avait opéré en lui un changement soudain et complet.

XI

LE 4 DÉCEMBRE

Il était aimé ! Il avait repris goût à la vie, au travail, à tous les sentiments nobles et généreux.

Il était aimé ! Il voulait se rendre digne de celle qu’il aimait. C’était là désormais son seul but et sa seule récompense. On a vu comment il avait renoncé au luxe, aux folles dépenses et à ses brillants amis de la Chaussée-d’Antin pour reprendre sa robe d’avocat et le chemin du Palais. De temps en temps seulement, mais bien rarement, il allait encore voir son ami d’Havrecourt, qui presque toujours était sorti. Mais il y avait là une personne qui l’accueillait le sourire sur les lèvres, et Maurice était content. Le jour où il gagna sa première cause, il courut chez elle. Elle lui tendit la main en lui disant : Courage ! – et Maurice était heureux.

Athénaïs Tricot, mariée à Mathieu, avait été richement établie par les soins de madame d’Havrecourt, qui de peur de rechute, ne perdait pas de vue et surveillait toujours sa protégée. Le jour du mariage, Mathieu avait reçu pour cadeau de noce, et d’un ami inconnu, la somme de vingt-cinq mille francs. Amélie n’avait pas voulu que Maurice donnât davantage. Quant au banquier, les secousses qu’il avait éprouvées et qui ne valaient rien pour sa santé ne l’empêchaient pas de continuer sa vie ordinaire ; se moquant des prédictions de la Faculté qui le menaçaient d’un coup de sang s’il ne renonçait pas au champagne et aux amours, il sortait, un soir, d’un dîner de garçons où il avait tenu tête avec succès à Horace de Nanteuil. Enivré encore de ses prouesses, qu’il lui tardait de raconter, il fit arrêter sa voiture chez Fœdora, Fœdora l’infidèle, dont il avait repris les chaînes après la conversion d’Athénaïs.

Ce qui s’était dit, ce qui s’était passé dans cet entretien, on ne l’a jamais su au juste ; mais les différentes versions qui ont circulé à ce sujet rappelaient toutes plus ou moins l’accident arrivé à un guerrier fameux, à un maréchal de France, dont la vie avait été glorieuse et dont bien des gens avaient envié la mort.

Ce qui paraît positif, c’est que Fœdora, effrayée, avait appelé les gens du baron pour le transporter dans sa voiture et de là à son hôtel, où l’on s’empressa de le saigner. Il était trop tard, il ne retrouva sa connaissance que pour quelques minutes, et mourut comme il avait vécu ; il s’éteignit en disant : « L’Opéra s’en va… et moi aussi !!! »

Quelques jours après, Maurice reçut une lettre qui contenait ces mots : « Ne venez plus et attendez mes ordres ? » Il attendit, ne pensant plus qu’à ses travaux, à ses clients et à elle. Il attendit plus d’une année !

 

C’est là, si j’ai bonne mémoire, que Maurice termina son récit ; récit que je me suis efforcé, en rappelant tous mes souvenirs, de vous donner à peu près en entier, moins l’esprit et la vivacité du jeune homme, et surtout la chaleur de l’amant.

Alors le docteur et moi, regardant tour à tour et Maurice et le salon coquet et doré où nous étions assis en ce moment, nous lui dîmes en même temps :

— Eh bien ?

— Eh bien ! reprit Maurice, dont les yeux brillaient d’une singulière expression de modestie et de bonheur… il y a dix jours... dix jours seulement qu’enfin je reçus dans ma mansarde un billet où je trouvai ce mot : Venez !... Vous jugez si ma visite se fit attendre ! Elle me donna des ordres sur lesquels elle m’ordonna un silence absolu, et, comme à tout ce qu’elle me prescrivait, j’obéis.

Mais hier elle me dit : Prévenez vos deux meilleurs amis, et à mon tour, continua-t-il en nous serrant les mains, je vous ai dit : Venez... venez pour être mes témoins !

— Ses témoins ! s’écria le docteur, que la joie rendait incrédule et qui craignait de se tromper dans ses espérances... Ses témoins, et pourquoi ?

Sans nous répondre, Maurice étendit la main vers une porte qui venait de s’ouvrir, et tout ce qu’il avait souffert depuis trois ans, sa fortune perdue, sa vie exposée, sa raison presque égarée, tout en ce moment fut à nos yeux expliqué et justifié. Nous vîmes s’avancer, belle et gracieuse, la plus adorable de toutes les mariées. Elle nous salua et nous accueillit comme d’anciens amis... puis, se tournant vers son fiancé avec le sourire des anges, ce sourire qui semble vous ouvrir les cieux, venez ! lui dit-elle, tout est prêt !

Sa voiture nous attendait... Nous arrivâmes, en quelques minutes, rue Grange-Batelière, à la mairie du 2e arrondissement, et un quart après, notre jeune camarade barbiste, le pauvre avocat Maurice, était maître d’une immense fortune et, mieux encore, d’une femme charmante.

— Eh bien ! lui dit le docteur, te voilà enfin heureux !

— Pas encore, répondit à demi-voix Maurice avec un soupir et en regardant sa femme ; mais dans deux jours... à l’église ! Vous y serez, n’est-ce pas, mes amis ?

— En attendant, s’écria le docteur, c’est aujourd’hui 4 décembre, le dîner de la Sainte-Barbe !

Et Maurice, après avoir levé les yeux vers ceux de sa femme comme pour y chercher une permission, répondit en nous serrant la main : J’irai !


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Scribe Eugène, Maurice, Paris, Aristide Quillet Société anonyme d’édition, s.d. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit le fragment d’un tableau de Félix Vallotton, Le Mensonge, huile sur toile, 1898 (emplacement actuel : Baltimore Museum of Art, Baltimore, MD).

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[1] Les collèges royaux de Henri IV et de Louis-le-Grand.

[2] M. de Bussière ambassadeur près la cour de Saxe.